Traite de la guerre, ou politique militaire
-
-
- pl.n.n. - vue 1/298
-
-
-
- p.n.n. - vue 2/298
-
-
-
- TRAITE
- DE LA
- GVERRE.
- POLITIQVE
- MILITAIRE.
- TarM. T. H. S. T>u.CJi^eSu~ AV ROY,
- zz*\
- A PARIS,
- Chez Iean Gvignard, dans la grande Salle du Palais , du cofte de la Cour des Aydes, à Tl mage Saint Iean.
- M. D C. LXVII. uiyec Privilège du Roy,
- Page de titre n.n. - vue 3/298
-
-
-
- p.n.n. - vue 4/298
-
-
-
- AV ROY
- IRE>
- le mets entre les mains
- \>iBorieufes de V O ST RE
- MAIES TE* un nouvel Art
- • • • • a uj
- p.n.n. - vue 5/298
-
-
-
- AV ROY,
- de la Guerre s fen ay forme les préceptes fur la conduite des plus excellents Capitaines , O* fay tafehé de ne rien oublier de tout ce que ? Ht foire fournît de confderable en cette matière. le métois proposé* S IREi de donner dans cet Ouvrage une idée d*un Monarque Guerriers mais quelle fatisfaSlion nay - je point rejfenti A quand apres avoir achevé mon deffein> fay reconnu que faVois fait le Véritable portrait de FO S TR E MAIESTE\ En effet , fay trouve en Elle ce Modèle excellent que je m étois efforcé de
- njç
- rencontrer ailleurs s C? enfi
- accomplie
- p.n.n. - vue 6/298
-
-
-
- AV ROY.
- doute moy-mefme fl j*ay tra-y aillé pour reprefenter Vos qualités héroïques z ou ji j*ay Voulu fimplement parler de celles dont auroient efléreVe-ftus les lllujlres Roy s qui Vous ont précédé, Jguel efl le bon-heur de Vos Sujets > SIREÿ que VOSTRE MA1ESTE9 fajfe l3ornement des temps où nous vivons, ftj Vadmiration de tout le monde entier ? La France jouit abondamment de Vojlre gloire , & de Vos travaux s elle efl triomphante par Vos Armes , O3 tranquille par Vos conjeils : qu elle pojjedc a jamais le riêoe prefent que Vous luy faites , que dans le
- p.n.n. - vue 7/298
-
-
-
- AV ROY.
- cours éclattant de Voflre Vie l ŸVnivers foit fournis a Vos commandemens 3 O3 que la for« tune de tous les hommes foit affermie par Voflre incroyable Vertu i Ce fl un dejïr avantageux a foutes les Nations de la terre > O3 je Y entretiens in-cejfamment? dans mon cœur étant au point que je le fuisy
- SIRE,
- De Vostrê Maieste’
- Le tres-humble , tre$-obeï£> faut, & tres-fidelle Sujet ÔC Serviteur,
- Pavl Hay<1uChaftelet,
- p.n.n. - vue 8/298
-
-
-
- I
- TRAITE'
- DELA
- GVERR E-
- O V
- POLITIQVE MILITAIRE.
- CHAPITRE PREMIER.
- I. Ce quecefl que la Guerre.
- 1. Du dfoit de la Guerre.
- Omme la Guerre eft la plus importante de tou- Ce‘ tes les profelïîons qui c’eit que partagent les emplois ^gua" des hommes , ils ne le font iamais appliquez avec tant d’e-xa&iiude pour autre chofe qu’ils ont
- A
- J\
- p.1 - vue 9/298
-
-
-
- z Truité de la Guerre,
- fait pour la connoiftre parfaitement. Ils ont bien iugé que rien ne leur eftoit li neceflàire que la icience des armes, apres qu’ils ont éprouvé que ; par ce moyen ils repoufïoient les injures publiques & particulières, défen-doient les loix & la liberté de leur patrie, entretenoient la difeipline dans les Eftats, &€' qu’en excitant la vertu de leurs concitoyens, ils en aflètiroient la félicité.
- L’experience avoit auflî répandu cette vérité univerfellement par tout le monde, que la Guerre eft une école ou l’on apprend une Pbilofophie plus certaine que celle que l’on enfèi-gnoit autrefois fous le portique : Et en effet, dans tous ces lieux d’Athènes , fi renommez par les afïèmblées des Philofophes, a-t-on rien inventé de comparable à cet Art, qui nous fait faire un jufte mépris de la vie : Je dis un jufte mépris j car je conté pour fureur celuy des Catons d’Utique , & des Othons ; qui dans la violence qu’ils ont exercée contr’eux-mefmes, ont montré moins de force que de de-»
- p.2 - vue 10/298
-
-
-
- . ou 'Politique militaire. 3
- fefpoir & de legerecé:Pourroit-on enfin propofer des maximes plus pures & plus faintes que celles que Ton en tire ? & qui établirent la principale gloire des honneftes gens à ie. précipiter dans les plus grands hazards pour le fervice de leur Prince, le repos de leurs compatriotes , & le falut de leurs amis ; & par lefquelles, au contraire , il eft honteux de fuyr une oc-cafion perilleufe, de trahirfonRoy, de troubler fon pais, & de négliger la confervation defesparens. Aufïï toutes les Nations font-elles tombées dans ce fentiment commun , que la valeur eftoit la plus excellente des parties héroïques , les peuples les plus polis Pont entendue par Je feul nom de vertu, 8c ils Pont mefme reconnue pour quelque chofe de divin. Dieu eft armé de fon tonnerre ,•& dans PEcri-ture ilfènomme le Dieu des armées, le Dieu des victoires, & le Dieu vaillant dans les combats. Les Payens, qui fur la vérité de la Bible ont eflevé les fantofmes de leur Religion, ont eu leur Mars, leur Bellonne, 8ç leur
- A ij
- p.3 - vue 11/298
-
-
-
- 1.
- Du droit de U guerre.
- 4 Traité de la Guerre,
- Jupiter Martial ; 8c leurs myfterieu-fes Fables nous reprefentent tous leurs Dieux en bataille contre les Enfans de la terre, pour la défenfe du Ciel, 8c pour maintenir leur immortelle 8c toute-puillànte autho tiré. Ils ont voulu de plus que Minerve, Deelfe de la Sagefîè, fuft la Deefïè des armées ; 8c le Poète la fait compagne perpétuelle de fon VlifTe, pour nous faire comprendre que les qualitez de vaillant 8c de fàge, ne fe doivent point feparer.
- Dieu , dis-je , s’eft donné le titre de Dieu de la Guerre, 8c de Dieu vaillant, parce qu’il y a des guerres équitables , 8c dés combats légitimés : Car peut-il rien entreprendre d’injufte, ou bien qui forte de la réglé droite 8c invariable de les loix éternelles? Mais par ces titres trois chofes font enfei-gnées aux hommes. La première,qu’il n’appartient qu’aux Souverains , qui font dans le monde les Images vivantes de Dieu, de fe fervir du droit des armes; 8c il n’appartient qu’à ces Maîtres de l’Vnivers d’en interompre l’ordre 8c la tranquillité. Surquoy le divin
- p.4 - vue 12/298
-
-
-
- oui? olitique militaire. 5
- Philolophe a voulu dans les Loix, que celuy qiii de Ton authorité privée en-treprenoit la guerre, fuft puny comT me d’un crime capital. La leconde t eft qu’il faut que les Princes joignent la modération à la valeur , 8c qu’ils pardonnent à ceux qui le foûmettent à leurs armes viétorieufes ; autrement ce leroitune brutalité jLes hommes ne doivent combattre que pour la gloire : ils peuvent en conteller le prix, mais ils doivent bannir la haine de leur cœur. La troilîéme , c’eft qu’ils 11e doivent jamais entreprendre ny lou-tenir de guerre qui 11’ait un fondement raifonnable 5 Les plus juftes entrepri-lés font les plus heureufes ; & on a ob-iervé que les Romains , 8c fur tout A ugufte, avoient toujours eu des liic-cés avantageux, parce qu’ils n’avoient jamais formé de delîèins injuftes ; 8c il y a long-temps qu’un Poète de la Grece a prononcé, que celuy qui en-treprenoit une mauvaile guerre, n’en revenoit pas fans lai lier par fon malheur des marques de la témérité.
- Sur ces principes, lefquels ne peu-
- A iij
- p.5 - vue 13/298
-
-
-
- 6 Traité de la Guerre,
- vent recevoir de conteftation , il eft: vray de dire que la guerre eft aux Roy s un moyen légitimé d’acquérir, & que ce qu’ils ont emporté par leur épée eft pleinement à eux. C’eft par cette raifon qu’Alexandre répondit aux Ambafladeurs de Darius , quiluy oftroient de la part de leur Maiftrede luy lailîèr la libre jouïflànce des pays qu’il av oit conquis ; que ce qu’il avoit gagné luy appartenoit , & qu’il n’a-voit pas befoin que le Roy de Petfç luy en fift aucune autre ceflion. Au refte , on ne doit pas dilconvenir qu’on ne puiflè acquérir légitimement par la guerre, laquelle eft* de diipofi-tion du droit des gens, dautant que le partage que les hommes ont fait des Nations & de Empires , eft du mefme droit ; & par confequent les moyens de la guerre font auffi juridiques que font ceux fur lefquels on a marqué retendue & les bornes des Republiques.
- p.6 - vue 14/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 7
- CHAPITRE II.
- 1. Deffein de cet Ouyrage.
- 1. S'il cjl necefjairt d’entretenir la guerre dans un Eflat.
- 3. Du choix des Soldais & des Capitaines.
- 4. De l'Infanterie. f. De la Cavalerie.
- 6. Si un Roy doit toujours ejhre Armé.
- 7. Si on doit tenir les troupes en corps d'armée , ou dans des gamifons en temps de paix.
- 5. A qHoy on les doit occuper quand il riy a point de guerre.
- IL n’y a pas lieu de s’étonner fi
- tant de différents Autheurs ayant D^.fia traité de la guerre , il en peut relier de ca beaucoup de choies à dire, au moins 0uvuse en ce qui eft de la forme Sc de l’application des réglés generales. La raifon qui fait que cette matière qu’on a veu agiter mille fois , n’eft pas encore épuifée , que mefme on peut croire A iiij
- p.7 - vue 15/298
-
-
-
- 8 Traité de la Guerre,
- que de temps en temps il s y trouvera de nouveaux fujets de dilcourir, c’elt ou que ceux qui en ont écrit,y ont suffi mal raifonné qu’avoit fait cet ancien Rheteur , quife vouloit ingerer d’en-leigner à Annibal les moyens de bien faire la guerre, ou qu’ils ne l’ont pas fait fuivat l’opinion des autres qui les ont lui vis, 8c qui lilent leurs Ouvrages : Et d’un autre cofté les efpeces d’armes , foit offènfïves , foit defen-iîves , changeant fouvent, les Capitaines /ont contraints de changer la façon de combattre, d’attaquer, 8c de de fendre ; en un mot, de renverler la méthode qu’on avoit de faire la guerre. Quelques-uns des Elcriuains qui ont parlé de l’Art militaire, le font trop attachez aux réglés des Anciens, quelques-uns n’ont aimé que les opinions modernes ; quelques autres ont manqué de jugement, ou d’experien-ce j 8c au lieu de tirer leurs préceptes des diffèrens evenemens qu’ils ont pû oblèrver dans l’Hiftoire , ils le lont amulez à expliquer un détail inutile 8c de legeres minuties , ou bien à
- p.8 - vue 16/298
-
-
-
- oui?olitîque militaire. s
- former des maximes quelquefois félon leur caprice , 8c quelquefois trop difficiles à mettre à execution.Tou tes ces confideràtions me follicitent d'y
- {>orter la main, 8c en faifant un mé-ange de l’ancien Art de la guerre avec le nouveau, 8c en recueillant le fruit des obfervations que j’y ay foi tes dans le cours de vingt années d’étude, joint à quelque expérience que j’en ay, j’entreprends de donner une idée de la parfaite guerre, qu’Annibal 8c Celai* ne mefpriferoient peut-eftre pas , s’il m’eft permis de parler ainlî, à limitation du plus Icavant homme du dernier fîecle : Toutefois en écrivant je n’alpire point à l’eloge quim Hi-ftorien illuftre a donné a Epaminon-das , 8c qu’on auroit pu donner en fuite à Lucullus, quand il dit que l’efo prit de ce fameux Thebain eftoit tellement digne d’admiration , qu’il avoit appris le métier de la guerre dans fon cabinet, 8c parmy les livres.-Homere a lèrvv de guide 8c de mai-ltre à Alexandre dans les conqueftes, qui ont rendu fa réputation fi éclatan-
- A v
- p.9 - vue 17/298
-
-
-
- i o Traité delà Guerre,
- te ; & il eft certain que la guerre contenant une Philofophie fublime ôc délicate, les préceptes en doivent eftre eftablis par des Philofophes, Ôc par des gens de Lettres.
- ft Encore qu’il jfoit véritable que la neceffai. guerre trouble le repos des hommes , re d’en- pour lequel on peut dire que la Natu-îaguürre re les a fait naiftre ; que mefrne les dans un combats ayent quelque chofe de con-at' traire à la justice naturelle, ôc à l’humanité , ôc qu’une grande foreft toute en feu foit moins effroyable que ne l’eft une armée viéforieufe, qui s’échappe à remplir les campagnes de larmes , de fang , ôc de delolation. Encore, dis-je , qu’il foit vray que la guerre eft un mal extrême, il eft pourtant neceflàire qu’un grand Empire ne demeure pas long-temps dans f’oi-ftveté de la paix. La paix, qui eft l’objet le plus beau des fouhaits de tous les hommes , le but de leurs trauaux, Çc le plus folide bien qu’ils puifïènt polîèder , engendre infenfiblement, quand elle eft trop affermie , les vices dans les Eftats; elle y apporte le luxe,
- p.10 - vue 18/298
-
-
-
- ou *P olitique militaire. 11
- y authorife la volupté , 8c fait que les forces qui s’y font conlèrvées,. 8c qui s’y augmentent de jour en jour, le tournent enfin contr’elles-mefmes , 8c s’occupent à le détruire, le courage 8c la vigueur le ralentit 8c le perd ; 8c nous voyons que par un repos trop confiant les Nations dont la valeur autrefois a fait tant de bruit fur la terre, 8c qui ont triomphé de toutes les parties du monde, en lont aujour-d’huy la honte 8c le mépris. Les lages Romains avoient raifon de craindre le renveriement de Carthage j 8c ils voyoiênt bien que la puiflànce de cette grande Ville, en continuant de donner jaloufie à Rome, continueroit de porter fes Citoyens à l’émulation , d’où ils iroient au defir de la gloire , 8c à l’amour de la vertu. Leur prudence avoit tres-judicieulement pre-veu que quand les Sujets de la République n’auroient plus d’occafion d’employer leurs armes contre des Etrangers , ils les employeroient à leur propre ruine , 8c que la liberté du
- A vj
- p.11 - vue 19/298
-
-
-
- il Traité de la Guerre,
- peuple Romain s’en trouveroit enfin opprimée.
- bu choix Efiant donc certain que la guerre
- des Soi- caufe de Futilité aux Eflats , il faut
- des* Ca- °Iue chaque Prince ou chaque Repu-
- pitaines. blique choilîfïé des foldats pour com-pofer fes armées 5 que mefme il y en ait toujours de prefles à marcher au premier commandement. Les vieilles troupes qui font perpétuellement entretenues , ont plus de réputation par-my les ennemis que les nouvelles ; elles font fieres & braves , & fe font un point d’honneur de vaincre toujours , & de n’eflre jamais vaincues. Il efl périlleux de ne lever des gens qu’aux occafions impreveuës ; & ces fortes de troupes précipitamment faites 3 que les Romains appelloient Subitaires, & que nous avons nommées Milices , ne font jamais aucun effet confîderable : Ce font gens non aguerris, Ôc qui if ayant aucune habitude enfemble , font un nombre qui n’a nv force ny liaifon : les Capitaines les achètent fans les choifir ; c’efl ordinairement le rebut des Villes , que
- p.12 - vue 20/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 1$
- la faineantife, la gueuferie, 8c la débauche chaflè de leur pays. Ainlî ils 11e peuvent foutenir le moindre effort dans les combats ; 8c on pourroit dire enfin que ce font des lievres armez , Galeati lepores, tant ils font lui-ceptibles de la peur, & difpofez à une honteufè fuite.
- Plus les Nations ont efté fages, 8c plus ont-elles pris de foin de faire un excellent choix de leurs Soldats. Les Romains entre tous les anciens peuples , nous en ont lailTe des exemples admirables ; 8c j’eftime que la diligence qu'ils y ont apportée, a efté le premier fondement de leur grandeur. Ils ont enroollé dans leurs Légions ceux qu’ils ont crû les plus capables de bienfervir : D’où ils les ont appellées Légions. Au commencement tous les jeunes gens prellez de l’amour de leur patrie , s’offfoient aux Tribuns volontairement 8c en foule : Mais cette ardeur s’eftant ralentie, on fut obligé d’en venir à la contrainte. Ce qui le faifoit avec tant de feverité , qu’on rnettoit aux fers ceux qui refiifoient
- p.13 - vue 21/298
-
-
-
- 14 Traité de la Guerre,
- de lèrvir , on vendoit publiquement leurs biens, & on les reduifoit à la lèrvitude ; Rome ne croyant pas devoir traiter comme fes Enfans ceux qui ne la regardoient pas comme leur Mere. Aulïïelt-il jufte de pii ver les mauvais Citoyens de tous les avantages qu’ils peuvent eiperer de leur patrie , quand ils le dépouillent de l’afw feélion qu’ils doivent avoir pour là gloire, & pour lès interefts. On a veu melme que les Empereurs failoient marquer ceux qu’ils forçoient d’aller à la guerre. Cette marque s’imprimoit avec un fer .chaud fur le front, ou lur la main , c’eftoit ordinairement le nom du Prince.
- Le bon choix que l’on fait des foldats dl làns doute d’un grand avantage ; & nous fçavons quel eft l’ordre dans l’Empire des Turcs pour les enfans du tribut,& quel foin ils prennent d’élever ceux qu’ils deftinent pour dire Janilïàires. Ce qui leur a lî bienreülîi julques à prelènt , qu’à peine pour-roit-on fe fouvenir d’une occalîon en laquelle ces Janilïàires ayent mal ré-
- p.14 - vue 22/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. i$
- pondu à ce qu’on avoit efperé de leur valeur.
- Les jeunes gens qu’on choifïra pour eftre inftruits à la guerre , doivent eftre mis dans des garnifons à l’âge de quinze ou feize ans. Là il leur fera en-feigné les Exercices de Cavalerie & d’Infànterie ; à quoy on les exercera toutes les femaines vne fois j ce qui fe fera commodément les Dimanches ou les Feftes. On leur enfeignera I’E« xercice de la pique, comme celuy du moufquet ; à fe fervir de l’épée, de la halebarde, de la pertuifàne, de l’efl padon, ôc autres armes. On les fera courir, fauter & lutter. Les Lacede-moniens exerçoient inceflàmment leurs jeunes foldats : Ce qui eftoit fort fagement avifé 5 car on n'acquiert de la force & de l’adreflè, que par un travail long ôc afîîdu.
- Dans ces garnifons il y aura des Maiftres pour les Fortifications, les Mathématiques, à danfer,voltiger,& monter à cheual. Il fera très à propos d'ofter les Academies des places où il n’y aura point de garnifbn,afin que les
- p.15 - vue 23/298
-
-
-
- 16 Traité delà Guerre,
- gamifons foient , pour ainfî parler, des Academies où ces chofès-là s'apprennent. Et meiine afin que toutes fortes de jeunes hommes fe rangeaf. fent aux garnifons, il faudroit ordonner que les Maiftres Artifans ne pour-roient faire d’aprentifs que dans les lieux où il y auroit garnifon, & que nul ne pourroit tenir boutique en aucune ville du Royaume , ny exercer aucun meftier qu'il n'euft lettres d’un Gouverneur , pour juftifier qu’il auroit fait fon aprentillage dans une ville de garnifon, comme nous voyons qu'on ne reçoit point de Médecin ny d’Avocat qui n’ait fait fes études dans quelque Univerfité.
- Ce moyen feroit afïèuré pour avoir des Soldats , car ces aprentifs fervi-rôient à leur tour pour les chofes de la guerre , monteroient la garde, de feroient les autres fonctions. Ce qui ne les détourneroit point de s’inftrui-re dans la vacation qu'ils auroient choifie. Il feroit tres-utile que chaque foldat feeuft un métier , & qu’on l’y fift appliquer tous les jours qu’il ne
- p.16 - vue 24/298
-
-
-
- ou ‘“Politique militaire. 17
- fer oit point de garde. Ainfi tous évi-teroient l’oifiveté, & gagneroient de l'argent, ce qui les feroit fubfffter; & ainfi les garnifons leroient toû-
- Jours bien remplies • car il s’y rendroit >eaucoup de Volontaires, outre ceux que Ton prendroit à cet effet j il faudrait obliger les Paroiffès des Villes & de la Campagne de fournir & d’entretenir chacune un homme de cheval, ou deux hômmes de pied , qui leroient choifis, le fort portant le Foi-ble • c’efi; à dire à proportion de la grandeur des Paroinès : lefquelles on
- Fourrait encore obliger de donner de argent pour faire apprendre quelque métier à ces homes entretenus.Les so-mes qu’il faudrait employer pour cela leroient prifès en déduction des tailles ou autre lubfide. En ce failànt , le Roy, outre fes vieilles troupes, auroit toujours plus de quarante mille hommes en lès garnirons , lefquelles feraient des pepinieres de loldats , 6c cette dépenlè chargeroit peu l’Eftat des Finances.
- Quand les .jeunes loldats auraient
- p.17 - vue 25/298
-
-
-
- i8 Traité delà Guerre,
- efté quelque temps en garnifon, comme trois ou quatre ans, fi c’eftoit en temps de paix on les renvoyeroit chez eux, & on en remettroit de nouveaux en leurs places ; ou bien on clioifiroit les mieux faits pour les incorporer dans les Corps entretenus, foit Cavalerie , foit Infanterie ; eftant nece.fi faire d’en avoir en tout temps. Si c’é-toit en temps de guerre , on les en-voyeroit à l’armée, 8c les recreuës fe feroient dans les garnifons ; d’où il arriverait qu’on ne feroit aucune dé-penfè pour les recreuës, dautant qu’il y auroit toujours des gens prefts, on ne verroit mefme jamais de foldats non aguerris dans les Regimens, & les recreuës eftant faites , on reprendrait en mefme temps d'autres jeunes gens pour rétablir ces garnifons s ce qui fe continuerait inceflàmment.
- Les Romains avoient des foldats de trois fortes j la première eftoit des Citoyens , la fécondé des peuples d’Italie , qu’ils appelle ient leurs Compagnons d’armes ; & la troifiéme, des Auxiliaires ou Mercenaires.
- p.18 - vue 26/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 19
- On demande depuis long-temps s’il vaut mieux fe lèrvir des Sujets que des Etrangers : mais il a efté décidé en faveur des Sujets qui en effet s'exposent avec plus de courage & de bonne volonté ; Ôc qui aimans comme leur Compatriote celuy qui les commande , hazarde avec plaifîr leur vie pour garantir la fienne. Au refte ils combattent pour leur' propre fortune,
- Î)our la conlervation de leurs famil-es, pour leur honneur, & pour leur repos j quand ils ont abandonné leurs rangs dans les batailles, & qu’ils ont cherché leur làlut par la fuite, ils trouvent par tout des objets qui leur reprochent leur manquement de cœur ; & ils ont le cruel déplailîr de le re-connoiftre pour coupables de la perte de leurs amis, & de la ruine de leur patrie.
- * Ainfi ils font plus dans l’obeïflànce, & le tiennent plus exactement à leur devoir que les Etrangers, qui au contraire conliderent les affaires de ceux qu’ils fervent lans y prendre aucune part. Ils peuvent dans les rencontrés
- p.19 - vue 27/298
-
-
-
- zo Traité de la Guerre ?
- les plus importantes eau 1er des defor-dres extrêmes, & ne peuvent procurer aucun luccés heureux, qu’on ne doive plus juftement attendre des Sujets : outre que les Soldats étrangers emportent lans retour ce qu’il y a d’argent dans un pays 3 & les Sujets l’y conlervent.
- On dit que Cyrus , dont l’Antiquité nous parle comme d’un grand Capitaine , voulcit avoir des Soldats & des chevaux de nations éloignées , il di/oit qu’il s’en trouvoit mieux lèr-vy que des Perles naturels, ôc on a dit en liute pour appuyer cette opinion , qu’il eftoit dangereux de mettre l’épée à la main d’un grand peuple, qui connoillànt fa force peut tout olèr, & mefme tout entreprendre contre l’authorité du Gouvernement. Mais il ne faut pas qu’un Monarque felailïè toucher de ces vaines terreurs; & Platon a tres-judicieufement dit au huitième livre des Loix , qu’un Prince qui eft allez foible pour redouter lès Sujets , ne les rendra jamais ny gens de bien, ny riches, ny vaillans..
- p.20 - vue 28/298
-
-
-
- ou ‘Politique militaire, n
- Qtnnd un Capitaine reçoit un lol-dat, il doit regarder à cinq choies j la première , eft de fçavoir quel eft fbn pays : car il eft conftant que le tem-peramment des hommes a toujours de la conformité avec la qualité des lieux où ils ont pris nailîance ; & fui-vaut cette qualité ils font plus ou moins robuftes.
- A propos de quoy je diray en paf. fuit qu’il faut toujours preferer les gens de la campagne aux nabitans des Villes , parce qu’ils ont moins de vit ces , plus de foumilïïon pour les Chefs, font plus endurcis à la peine , moins fèditieux, 8c moins amateurs de la nouveauté.
- La fécondé chofe qu’il faut regarder , c’eft à l’âge. Les Romains avoient railon de prendre leurs Soldats à dix-fept ans , dautant qu’ils avoient plus de temps pour les inftrui-re ,8c ils aimoient mieux avoir des gens capables de lèrvir long-temps , que d’en avoir qui euflent long-temps fervy.
- La troiliéme choie eft la taille.
- p.21 - vue 29/298
-
-
-
- n Traité de la Guerre,
- Pyrrhus commandoit qu’on luy choisit de grands hommes pour foldats, & il difoit qu’il les rendroit braves. Toutefois les gens d’une taille trop grande font ordinairement peu propres à fîiporter les fatigues de la guerre, & dans le travail s’abattent plu-toft que les gens de la médiocre j & ces derniers ont beaucoup plus de dif-pofïtion à toutes fortes d’exercices, plus d’adrefïè , & plus de vigueur que les autres.
- . La quatrième choie, c’eft l’efprit î 8c en effet, un homme qui a de la vivacité j de la prefènce d’efprit, & du jugement , eft prefque invincible. Il faut qu’un foldat ne craigne rien que la honte ; qu’en un mot, il ait une ame capable d’envifâger fierement la mort 5 & pour me fèrvir du mot du Poète Lucain, Animxcjtte capac.es mortis.
- La cinquième, eft le genre dé vie qu’a iiiivy celtiy qui veuteftre enrool-lé. II ne faut jamais admettre parmy les vieux foldats les gens dont fa pro-fefïïon fèrt au luxe & à la delicatefïè.
- Quant à cé qui eft des Chefs, il
- p.22 - vue 30/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 13
- les faut élire entre les plus expérimentez 8c les plus habiles, qui fçachent comment il faut conduire toute forte de guerre, 8c que la Fortune ne puilîè facilement tromper.
- Entre les plus braves qui donnent lexemple à toute l’armée, non feulement par leurs difcours , mais encore par leurs actions , qui foient les premiers aux trauaux, & aux occanons importantes.
- Entre les plus heureux, 8c qui fans rien précipiter ayent l’art d’attendre des conjonctures qui leur foient avan-tageufès, qui fe fbuviennent qu’une faute en matière de guerre, ne le peut ny excufer, ny reparer, & que les téméraires font toujours mal-heureux, parce qu’ils font toujours infenfèz, 8c qu’enlîn il vaut mieux fe faire craindre par fe s ennemis comme un homme prudent 8c avifé, que de s’attirer l’aplaudifïèmént de fès amis par des coups hazardeux. Le boii-heur dans les armes ne vient pas de nous ; c’eft un don que nous ne pouvons recevoir que de Dieu fetü , mais c’eft Un don
- p.23 - vue 31/298
-
-
-
- i4 Traité de la Guerre,
- necefiàire. La guerre , dit Platon, a befoin de la Fortune ; c’eft elle qui couronne l’experience, la fàgéflè & la valeur.
- Enfin, il faut que les Commandans fçachent prendre de l’empire& del’au-tnorité fur leursSoldats,qu’ils fçachent leur infinuer du refpeéi:, Sc faire en forte qu’en les aimant ils les craignent plus qu’ils ne font leurs ennemis. Enfin il faut que les Capitaines foient éleus entre les plus nobles , les plus gens de bien, & les plus riches j afin que leur élévation ne donne point d’envie à la multitude, qu’ils puifiènt s’acquitter de leur miniftere avec honneur , & fans s’expofer aux reproches, & qu’ils puifiènt foûtenir commodément la dépenfe oü ils feront engage*
- Si les Chefs n’ont toutes ces quali-tez , ils ne pourront commander aux Soldats, ou les Soldats ne leur obéiront qu’avec peine & en murmurant.
- Le choix des Chefs dans les Monarchies doit eftre fait par le Roy fèul, dautant qu’il eft le Souverain Capitaine
- p.24 - vue 32/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 2.5
- tainc de tous les Capitaines. Dans les Républiques les Magiftrats doivent faire cette élection.
- Ce que je viens de dire regarde les Officiers Generaux, 8c les Capitaines des Compagnies. Ceux-cy doivent avoir la liberté de choifir leurs Lieu-tenans, que les Romains appelloient Optiones : ou bien , félon le fentiment de quelques-uns, ce terme Optiones eftoit comme ^4dotJtiom's , & comme fi les Capitaines les eullènt adoptez pour la guerre. Les Commandans des Romains portoient un ballon pour marque de leur authorité. Ce ballon s’appelloit vins l<tti<i3 de mefme que nous appelions Canes les ballons que portent nos Officiers d’Armée.
- Toutes les armées font composées d’infanterie ou de Cavalerie. Entre les gens de pied, il y a des Moufque-taires 8c des Picquicrs.
- L’Infanterie fait la principale force d’une armée. Ce font les Fantalïïns qui prennent les places de guerre, qui les défendent, & qui les confervent. Ils font leurs progrez plus lentement
- 4*
- De i7In-fautcric.
- p.25 - vue 33/298
-
-
-
- 2.6 Traité de la Guerre,
- qite ne font les gens de cheval, mais ils les font avec plus de feureté. Il efl bon qu’une armee mette la principale force dans l’Infanterie , parce que les fantaflins font de beaucoup moindre dépenfè ; foit pour la folde, foit pour la nourriture. Les Grecs & les Romains avoient vingt hommes de
- Î)ied pour un homme de cheval ; 8c es Barbares au contraire, excedoient en Cavalerie.
- La Cavalerie a fes avantages , 8c la fur tout aux jours de bataille, & dans * les expéditions où il faut de la diligence , foit pour fiirprendre les Ennemis, enlever un quartier, faire le dégafl dans la campagne , défaire un con-voy, couper les vivres , interrompre une marche, fe faifïr d’un pofte, fça-voir les nouvelles, & autres chofes de cette qualité. C’eft pourquoy on a comparé les effets de la Cavalerie aux tempeftes, 8c on les a nommez P ro~ Celldm equefirem.
- L’Infanterie en France eft divifée en Regimens : les Regimens en dix , vingt,trente ou quarante compagnies}
- p.26 - vue 34/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 17
- fùivant ce qu’il plaift au Roy.
- La Cavalerie eft divifée en Gendarmerie & Cavalerie legere. Il n'y a point de Regimens de Gens-d’armes*, ce font des Compagnies franches.il y a des Regimens de Chevaux-legers : il y a auflï des Compagnies de Chevaux-legers qui ne font incorporées dans aucun Régiment.
- Nous avons en France deux autres fortes de Cavalerie,à fçavoir des Dragons & des Carabins;lefquels 11e font ny de la Gendarmerie, ny de la Cavalerie legere. Il feroit fort bon que toute la Cavalerie fuft fur le pied des Carabins ; parce qu’on pourroit les faire combattre à pied quand il fèroit nece flaire.
- L’Infanterie ordinairement fe prend de ceux qui ont le moins de biens de la fortune, 8c la Cavalerie de ceux qui en ont le plus.
- Il y a une autre forte de gens de guerre , que nous appelions Volontaires ; lefquels de leur mouvement, & pour fervir le Roy & leur pays, 8c pour acquérir de la réputation, pren-
- p.27 - vue 35/298
-
-
-
- 2,8 Traite de la Guerre,
- nent les armes, & marchent à leurs dépens. Ce fbntjperfonnes de qualité, qui tafchent de £e trouver à toutes les occafions d’honneur : mais leur zele trop ardent caufe quelquefois de grands defordres ; & par une ambition indifcrete & précipitée , ils fè font tuer inutilement. Il feroit à propos de leur donner quelque rang certain de en faire un Corps fous le commandement d’un homme de grande condition , ou d’un homme de lervice de de longue expérience, fous les ordres duquel ils puflènt combattre de apprendre le métier. H les faudroît mefme feparer en Compagnies j de leur donner des Capitaines , des Lieutenans, Cornettes, de autres Officiers, comme aux Compagnies de Chevaux-legers , & en faire un ou plufieurs Regimens de Cavalerie , qui /croient toujours les plus beaux de les plus forts de l’armée, & dont il feroit tres-expedient de faire un Corps de relerve pour les rencontres importantes. Ainfî on y apporte-roit du reglement, & les Y oloncaires
- p.28 - vue 36/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. ±5>
- ne feroient plus d'embarras. Ainfi on épargneroit le fang de mille & mille jeunes Gentilshommes , qui dans un âge plus avancé pourroient fe rendre capables des Commandemens Generaux. Ainfi on en tirer oit des fer vices tres-importans. On imiteroit la fage conduite des Romains ; car ils avoient des Volontaires comme nous en a-vons en France. Les Grecs en avoient pareillement. Xenophon alla en cette qualité au fervice du jeune Cyrus. Et nous voyons qu'au fiege de Numan-ce,Scipion fit une cohorte des Volontaires qui l'avoient fuivy , 8c il la nomma la Compagnie de les amis. Si cet ordre eftoit obfervé, on ne man-queroit jamais de Volontaires : cele-roit l’école 8c la pepiniere des Capitaines 8c des grands Hommes de guerre.
- Perlonne ne met en quellion delor- °* mais s’il faut que les Eftats ayent des Royd.it armées entretenues dans les temps toujours pacifiques ; car on Icait qu’il y a de la neceiïité , dautant que les voifins confiderent un Roy par les forces qui
- B iij
- p.29 - vue 37/298
-
-
-
- 30 Traité de la Guerre j
- J environnent, & lefquelles font toujours preftes d’executer fes volontez, Scies Sujets melm.es fe rendent plus obeïlîàns aux ordres publics, & ont plus de fourmilions pour les Magi-ftrats. La fagelfè des Loix n’eft point en feureté fans le fecours des armes ; & les troupes qui fervent d’ornement , & qui relevent la Iplendeur d’un Royaume pendant le cours tran-quile de la Paix, fervent pour le défendre, quand fes ennemis entreprennent d’en troubler le calme & le repos. Auiïï dans tous les Eftats du monde voyons-nous qu’on a continuellement confervé des armées, afin de maintenir au dedans le bon-heur des peuples, ôc repouifer les entrepri-fes des Etrangers.
- Ce n’eft pas que fouvent les plus doit te- grands Eftats ne fe foient trouvez mr les embarraftèz des troupes qu’ils en-
- troupes f f
- en corps tretenoient ordinairement. Dequoy i arrdans nous voyons plufieurs exemples chez des gar- les Romains dans les guerres dome-
- entemps ^i^1165 <qri’ils ont eues ; & encore de paix, apres l’eftablilfement de l’authorité
- 7'
- Si on
- p.30 - vue 38/298
-
-
-
- OU rPoliti(]ue mïlitcàrè. 31
- des Empereurs , combien de fois les Prétoriens le font-ils révoltez contre leurs Maiftres ? combien de fois les armées des Provinces ont-elles élevé leurs Generaux à l’Empire ? Trois rai-lons ont principalement caule ces dangereux mouveméns. La première, c’eft que les Romains ont étendu trop loin le pouvoir de leurs Capitaines : la fécondé, qu’ils ont fait leurs armées trop fortes : la aroiliéme, que les melînes Chefs 8c les mefmes Soldats ont fervy trop long-temps en-femble : de forte que les Generaux avoient tout le loifr 8c tout le moyen qu’ils pouvoient delirer pour fe faire des créatures, 8c acquérir la bien-veiL lance des armées qu’ils comman-doient.
- Il y a une quatrième raifon de ces, loulevemens , c’eft que les foldats d’une mefine armée eftoient toujours ralïèmbiez dans un camp ; de forte qu’à la longue l’habitude 5c la familiarité qu’ils avoient les uns avec les autres, les rendoit comme un mefine peuple, 8c les unifToit par des liens de
- B iüj
- p.31 - vue 39/298
-
-
-
- 3^ Traité de la Guerre,
- focieté & d’interefts auffi étroits , que les habitans d’une mefme Cité le pourroient eftre. Et par confequent il faut pratiquer ce precepte de politique, que des troupes ne connoiflènt dans Ja paix que la Compagnie qu’elles compoient : & cette maxime doit s’étendre juiques à ièparer les Regi-xnens, & en mettre des Compagnies en lieux éloignez les uns des autres, & non en des Camps comme faifoient les Romains : car la licence & l’audace s’y gliflènt plus perilleufement que dans les Villes de guerre, où on prend garde à ce que le foldat foit dans le devoir, & dans l’exercice, où il n’eft
- {>as le maiftre des fortifications qu’on uy fait garder, 8c dont les murailles font moins pour le mettre à couvert des Ennemis, que pour l’empècher de mal faire, 8c de fuir la punition de les déreglemens. Il faut outre cela que le General, quoy qu’au milieu de la guerre, ait une puifiànce limitée , foit pour les recompenfes , foit même pour la diipofition des ordres, comme de faire des fieges de Places a
- p.32 - vue 40/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 33
- d’encrer dans un autre pays que celuy où il a efté envoyé j de déclarer la guerre, de faire la paix ou la trêve, de hazarder une bataille, &c.
- Il faut avoir un grand foin de chaf-fer l’oifiveté d’entre les foldats, leur prefenter inceflàmmént une image de îa guerre , & pour cela les exercer fouvent au maniement des armes , leur faire faire les exercices , les faire monter en garde , leur faire remuer la terre , leur enfeigner à faire des retranchemens : Et afin de les porter avec plus d’ardeur à ces difïèrens ouvrages , propofer des recompenfes qui ioient utiles de glorieufes à ceux qui fe feroient le mieux acquittez des choies qu5on leur auroit commandées.
- La vie des Lacedemoniens eftoit un perpétuel exercice pour la guerre j leurs jeux & leurs danfes eftoientdoit oe' toutes militaires , & ils méloient tou- quand a jours quelque chofe de,martial dans n’y a leurs plaifirs. Alexandre exerçoit con- guêtre.C tinuellemeni: fes troupes : Et enfin les Romains mefmes ne les laiilbient
- B v
- 8.
- A t]tioy on les
- p.33 - vue 41/298
-
-
-
- 34 Traité de la Guerre,
- jamais fans les occuper aux emplois de leur profefïïon , 8c avoient des Maiftres à cet effet, qu’ils nom-moient Ctm-pi do flores.
- Il faut faire en forte que leurs armes ne leur femblent pas plus pefantes que leurs bras 8c leurs mains. Il eft outre cela très à propos d’employer les foldats à travailler chacun en quelque métier , afin de leur donner moyen de s’occuper utilement en tous les lieux aufquels ils le rencontrent, & en fe garantifiant de la necefïïté , de la parelTè 3 & de la débauche, fe confèrver dans une exaéfce obfervance de la difciphne militaire, dont la l'éventé ne fe doit jamais relâcher. C’eft elle qui fait les foldats vaillans , qui produit les Triomphes, 8c qui a rendu le peuple Romain le maiftre de tant de puifiàntes Nations. Car a-voient-ils plus de gens que n*en avoient les Efpagiiols ? plus de valeur que les Gaulois } plus de force que les Allemands ? plus de richelïès & d’amis que les Carthaginois ? plus de fçavoir que les Egyptiens ? 8c plus
- p.34 - vue 42/298
-
-
-
- oui? olitique militaire. $
- d’experience que les Grecs ? Les plus grands de Rome ont préféré la bonne difcipline des armées à l'amour qu'ils dévoient à leurs propres enfans. C’eft en un mot par là que les gens de guerre font inftruits à vouloir bien faire , à clîxe juftes, à craindre la honte, à aimer la gloire, à révérer leurs Capitaines , & en obeilïànt aux com-mandemens qu’ils en reçoivent , à mépriier les périls, furmonter les dif. ficultez les plus âpres j ôc en fuite
- f)our finir leurs travaux , à vaincre eurs ennemis. Il faut pardonner rarement aux foldats , parce que le châtiment les appaife 5 &r les retient plus que la clemence ne feroit : Et d’un autre cofté il ne faut jamais fouffiir que leurs bonnes a étions demeurent oubliées, ny qu'elles foient fins eftre. honorées de louanges & de recon-noiiïïmce.
- . Je parleray ailleurs , cy-apres, de la recompenfe & de la punition. C’eft allez difeouru des armes en ce qui. regarde la paix j palîbns à ce qui regarde la guerre.
- B vi
- p.35 - vue 43/298
-
-
-
- 3 S Traite de la Guerre,
- CHAPITRE III.
- I. Des préparatifs qu’il faut faire pour la guerre.
- l. Des qualités d’un G encrai d’armée,
- $. Des diyerfes esfcces de guerres.
- t N a eu grande raifon de dire
- Dcs'pre- \^y qu'il falloir employer un long-
- ^u'ufaut temPs ^ préparer à la guerre , 8c
- faire au que cette fige lenteur eftoic le moyen
- pour la [e plus certain de vaincre prompte-guerre. r , . . , n fr >
- ment. Mais ce n elt pas allez qu un
- Prince ou une République, ait des troupes nombreufes 3c bien aguerries , dont nous venons de parler au precedent Chapitre , il faut qu'on air fait une provision fuffilante d’argent, d’armes, Sc de munitions. Sans l’argent les armes deviennent inutiles entre les mains de ceux qui les portent; Tomme le bras ne nous feroit d’aucun ulage, fi nous manquions de nerfs à le faire mouvoir. Qui ne fçait pas que le confeil 8c l’argent conduilent
- p.36 - vue 44/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 37
- 8c achèvent dans la guerre la plus grande partie des executions connde-rables. Il eft tout de melme d’une in-difpenfable neceflité d’avoir des Ar-fenaux remplis de toutes fortes d’armes , de poudres , d’artillerie , de pèles , & autres inftrumens, afin que s’il arrive quelque fâcheux événement j on puilïe incontinent remettre des gens en campagne , & les armer , pour rétablir la perte que l’on auroit faite , &c empêcher que les ennemis vi&orieux ne tirent avantage’ des faveurs qujils auroient receuës de la Fortune. Les munitions de bouche feront pareillement amalfées de toutes parts, 8c on doit en faire des ma-gazins en lieu d’ou l’on puilïè commodément les tranfporter dans les armées. La prévoyance des Romains eft digne en ce point de fervir d’un immortel exemple à tous les Politiques du monde. Les troupes man-quans de vivres , tombent dans le dernier defefpoir *, 8c une armée affamée eft mal difpofée à rendre obeiA lance à les Capitaines.
- p.37 - vue 45/298
-
-
-
- 38 Traité de la Guerre,
- Z, Mais, que tous ces préparatifs fe-
- ^tezl'un ro^enc inutiles , s'il n’y avoit un Ge-
- CeneraJ neral capable de commander ! Une
- J armée, armée dépourveuë de fon Chef, eft une belle qui n’a point de telle , 8c elle ne peut produire aucun effet : De melme qu’un infiniment de muiique, encore qu’il foit monté de cordes excellentes 8c bien accordées , ne rend point de fon,lî quelqu’un n’y porte la main, que melme ce Ion eft harmonieux ou dilcord fuivant le fçavoir ou l’ignorance de celuy qui le touche ; Un General d’armée ne doit pas feulement avoir les qualitez que j’ay cy~ dèvant dites eftre necelïàires aux Capitaines , mais davantage il faut qu’il les polîede dans le fupréme degré ; 8c il y doit adjouller la libéralité , pour reccmpenfer abondamment les fol-dats qui luy auront donné quelque inlïgne marque d’obeïftance 8c de valeur. Il doit tenir fes dcflèins tellement fecrets, que perfonne ne puille penetrer dans fes confeils. Qiyl aie l’art de découvrir l’intention de fes ennemis -, qu’il foit d’une vigilance
- p.38 - vue 46/298
-
-
-
- OU Politique militaire. $9
- infatigable ; qu’il vifite incefïàmment fes quartiers -, qu'il foie prefent par tout -, qu’il foit intrépide, 8c pourtant qu’il ménage prudemment fa liberté 8c fa vie *, car de fon falut dépend ce-luy de toute l’armée. Qifil renonce aux plaifîrs & à la volupté ; qu’il foit liumain dans le plus fort de la juftice ; qu’il fçache conferver fes foIdats,fâns les expofer temerairement au péril $ qu’il les connoifïè tous} s’il eft pofïï-ble , en telle forte qu’il les puifïè nommer chacun par fon nom r qu’ri ait une prévoyance finguliere pour les malades 8c les blefïèz-, qu’il les vi-fîte quelquefois, les confole Iuy-mê-me , leur donne quelque argent, envoyé des rafraichifïèmens à ceux qu’il jugera en avoir befon : qu’ainfi les nofpitaux de fon armée foient pour-veus de Médecins, 8c de toutes choies necefïàires , & que l’abondance y foit mieux entretenue que dans fa propre maifon: qu’il donne ordre que les vivres qu’on apportera au Camp n’ayent aucune qualité qui puifïè faire naiftre des maladies parmy les
- p.39 - vue 47/298
-
-
-
- 4o Traité de la Guerre, '
- troupes *, que les foldats foient toujours occupez, qu’il les empêche de boire trop de vin , 8c de s’enyvrer : qu’il oblige les Officiers à vivre avec ménage , défendant la delicatelîè des tables, toutes dépendes fuperfluës, 8c principalement le jeu autant qu’il fè pourra : qu’il faflè en forte que tout foit net & propre dans le Camp-, qu’il maintienne la bomie intelligence entre tous les .particuliers , afïoupiile tous leurs différends, punifïè feveré-ment les querelleurs : qu’à l’exemple de Scipion il chafïè de fon armée toutes les perfonnes de mauvaife vie, 8c qu’il foufïiê peu de valets , ce font bouches inutiles , qui confomment beaucoup, 8c dont le trop grand nombre nuit au lieu de fervir : fur tout qu’il foit homme de bien , 8c qu’il maintienne la Religion 8c le Quitode Dieu parmy les nens -, que les bîafl phemateurs foient chaftiez exemplairement y que les Aumofniers des Re-gimens foient doéfces 8c de bonnes mœurs, 8c s’il fe peut de fàinte vie, qui ayent un foin charitable des fol-
- p.40 - vue 48/298
-
-
-
- cm Politique militaire. 41 dats , les vilitent 8c les inftruilènt comme un Curé feroit lès Paroif-liens : qu’ainli on ait liijet de les ref-peéfcer , de croire à leurs avis , 8c de les aimer. Qu’enfin le General d’armée loit d’une foy inviolable, & que la parole loit infaillible. Il ne doit pas elhe étranger , 8c il faut qu’il loit d’un âge â pouvoir enfemble avoir de la vigueur 8c de l’experience : qu’il foit le maiftre de la conduite de la guerre., failànt 8c failant faire aux ennemis ce qu’il louhaitera. Qifil parle peu, ait toujours le vilàge content 8c alïèuré, cache les défiances, lès craintes 8c lès pertes, 8c lè garde bien de lailîèr paroiftre qu’il ait conceu des elperances frivoles 8c temeraires. Si un General a toutes ces qualitez , il conlèrvera parmy lès troupes la discipline , l’ordre, l’obeïflance, 8c la confiance , qui produiront enliiite la hardiellè, la valeur , 8c les victoires : & en lè rendant redoutable à lès ennemis , il les engagera d’avoir pour luy de la vénération , 8c mefme de l’amitié.
- p.41 - vue 49/298
-
-
-
- 42^ Traité de la Guerre
- Je ne puis oublier à ce propos ufl excellent mot de l'antiquité Grecque, qu’un, homme fàge peut tout feul vaincre plufîeurs milliers d’imprudents.
- 3v II y a deux fortes de guerre, la pre-
- verfes ' miere domeftique ou civile , fî eipeces pourtant on la peut nommer ainfi , k. ëUCI ^^d les Concitoyens prennent les armes les uns contre les autres. La fe-cond.e , quand on a quelque choie à déméler avec un.eftat voilîn ou E-
- txanger.
- Là guerre fe fait ou fur terre , ou fur mer.
- Elle eft offènfîve ou defenfîve. Elle
- regarde la campagne, ou les villes.
- le vay parler feparément & par ordre de ces differentes efpeces.
- p.42 - vue 50/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 43
- 4-+
- CHAPITRE IV.
- I. De U guerre étrangère ojfenfiye.
- x, Ce qu’il faut pour rendre une guerre jufe.
- 3. Ce qu’il faut faire ayant que de commencer la guerre*
- 4. De quel nombre et hommes une armée doit eflre compofée.
- y. De U guerre de campagne , du lieu de tafjemblée > ou du rendez-yous , gy comment il faut entrer en pays ennemy.
- 6. Des campement,
- 7. De la marche.
- 8. Des défiez.
- 9. Des pajfagesde riyieres y de mare fs » de bois , & de montagnes.
- 10. Des embufeades , (y autres rufes de guerre.
- 11. Des rencontres.
- II. Des terreurs paniques, des fuites , rfer ralliement.
- 13. Cequ’tl faut faire pour fuiyre un ennemy qui fuit, (y qui efi en defordre.
- 14. Z)w batailles.
- p.43 - vue 51/298
-
-
-
- 44 Traité de la Guer re>
- ij. Ce au il faut faire apres qtion d gagne une bataille.
- 16. Des blefjczt des mons, gr des pri-fonniers.
- 17. Ce qu'il faut faire apres qu'on a perdu une bataille.
- 18 Des retraites 9 comment il les faut faire en,pays ennemy.
- *• "T'Entre dans cette diftèrtation de la
- gUMre 2 X gUerre y Ce^e <lue I’on &it aux étrange- étrangers quand on les attaque 5 foie
- fir°. n pour leur demander raifon de quelque injure, de quelque interruption de commerce, ou de quelque infraction d’alliance , & de traité •, foit qu’un Prince vueille en faire la con-quefte 6c en dépoüiller les anciens polîèdèurs. Il dl à propos de difeou-rir premièrement de cette forte de guerre, parce qu’il femble que non feulement c’eft celle qui fait le plus de bruit, 6c où il y a plus d’éclat, mais encore que c’eft la fourc.e 6c le principe de toutes les autres.
- J’ay dit fur la fin du premier Chapitre de ce T raité, que la guerre eftoit
- p.44 - vue 52/298
-
-
-
- eu 'Politique militaire. 45
- aux Roys un fujet légitime d’acquérir ; Cette propofition eft véritable, pourveu que la guerre qu’on entreprend Toit appuyée fur des fonde-rnens juftes & folides. Car fi un,Roy, de gayeté de cœur ( comme nous di-fons ) entroit en armes dans les Terres de les voiiîns , il ne pourroit pas retenir de droit ce qu’il auroitpris par violence , & contre toute apparence d’equité ; &: quelque traité qu’il fift, il n’acquereroit jamais la paix intérieure , qui eft la paix fondamentale. Car enfin , quoy que la guerre foit de la difpofition du droit des ges, aulîi-bien que la divifion desEmpires, quand une fois cette divifion eft faite, de qu’elle a efté entretenue par une longue de immemoriale poftèflion, il eft certain qu’on île. peut intervertir cet ordre & cet ufage , fans en avoir des raifons tres-connderables.
- Il faut donc obferver trois chofes pour faire qu’une guerre foit jufte.
- La première , qu’un Prince ou un Eftat iouverain l’entreprenne, dau-tajit que ce n’eft pas aux particuliers
- 2.
- "Ce qu’il fautpour rendre une gucr re jufte.
- p.45 - vue 53/298
-
-
-
- 46 Traité de la Guerre,
- d’ufer de la voye des armes : ceux-cy ont les Loix 8c les Magiftrats au de£ fus d’eux qui leur font faire juftice : ce que n’ont pas les Monarchies ny les Republiques , qui fbuvent recon-noifïènt pour toutes réglés leur inte-reft, ôc leur réputation.
- La féconde obfèrvation qu’il faut faire, eft de la caufe qui fait naiftre la
- fuerre : cette caufe doit regarder le ien & l’utilité du public , 8c dans laquelle une Nation toute entière fè trouve engagée. Il eft d’une extrême confèquence d’avoir un fiijet légitimé de prendre les armes, & que les amis & les ennfemis en foient également perfùadez : cette connoiflànce donnant toujours fecrettement de la con*. fiance 8c de la hardiefïè aux uns, de la crainte 8c de l’abattement aux autres.
- La troifiéme obfèrvation qu’il y a à faire, c’eft de la fin qu’on fepropofè en faifant la guerre : Cette fin doit eftre la paix, comme le centre où tous les hommes tendent, fuivant leur naturelle inclination , 8c où feulement ils rencontrent le calme qu’ils ont
- p.46 - vue 54/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 47
- recherché par leurs travaux. Ainli il eft à propos qu’un Roy qui arme, publie les raifons qu’il a de dénoncer la guerre aies voifins, & que les Manivelles en inftruilènt tout le monde ; en failant conoiftre la jultice de les intentions, il s’attire les vœux des gens de bien, & met en mefme temps de Ion collé la puilïànce & le bras de Dieu, dont le fecours ell li neceflàire, que s'il manque à tous les hommes de la terre unis & de concert enlèmble, leurs delïèins le confondent & s’éva-nouïlîènt : Les armes de Dieu font toûjours viétorieulès , lés traits en font inévitables : Qui peut fe mettre à couvert de lès foudres ? qui peut le garantir des tempêtes qui combattent pour luy,& des maladies qui renver-lènt l’orgueil de fes ennemis? Enfin où pourroit-on chercher un azile afin d’éviter la colere épouventable ? & où faudroit-il aller pour le dérober à la vengeance & à Ion indignation ?
- Il faut donc qu’une guerre jfoit julien & toute jufte qu'elle peut eftre, il faut outre cela qu'elle foit entreprilè
- p.47 - vue 55/298
-
-
-
- 48 Traité de le Guerre,
- avec toute la prudence dont l’elprit humain peut eftre capable. Jamaisjun Monarque , quelque puiliant qu’il J(bit } ne doit mépriier les forces, & non pas mefme la foibleiîè de les ennemis : U y a des coups de femme dans la guerre , ou pour mieux dire, des coups de Providence, qui ne le peuvent appcrcevoir. Cette Providence , que je puis icy appeller le de-ftin Chreftien , Fatum Chrijlianum > conduit jufques aux moindres coups qui Ce donnent dans un combat : elle gouverne la main qui frappe> & porte la baie qui tue ; éc cela parce qu’en un mot rien dans l’Univers ne fe fait que par fon ordre immuable & éternel. Dieu prefide à tous les evene-mens ; le hazard n’y a aucun pouvoir, 8c ce hazard eft une chimere, que l’ignorance 8c l’aveuglement des hommes leur a fait vainement imaginer.
- Ce qu’il Quoy qu’un grand Prince ait des faut faire forces preftes 8c bien difpofées à excde coin- cuter les commandemens : quoy que mencer ]a guerre qu’il veut entreprendre foit re. g fur des fondemens railbnnables, il
- eft
- p.48 - vue 56/298
-
-
-
- ou politique militaire. 49
- eft toûjours de fa grandeur & de fa dignité de tenter toutes les voyes de la douceur, avant que d’en venir aux moyens extrêmes : Il doit fe fouvenir au milieu de l’agitation de les penfees incertaines ôc dotantes qu’il eft home, & qu’ainfï il eft obligé d’épargner le fang humain. Il doit fonger que ceux qui pour fa querelle prodigueront leur vie, ne la tiennent pas de luy, 8c que 11’eftant point en fa puiftànce de la leur donner , il faut qu’il exerce 8c qu’il employé le pouvoir qu’il a de la leur conferver. Que fi ce Prince en Ce regardant dans l’élévation de fa fortune âc de fon authorité, fe confidere au deftùs des hommes ordinaires , & que de la il s’eftime participant de la Divinité, en eftant une image vivante ; il doit imiter la conduire de Dieu mefine, qui tonne long-temps avant que de laiflèr tomber la foudre de fa main : De forte qu’a près qu’un Roy par l’organe de fes Ambafîàdèurs, aura demandé réparation des fujets qu’il a de s’émouvoir ôc de fe plaindre, il faut qu’il adjoûte les menaces aux
- C
- p.49 - vue 57/298
-
-
-
- 50 Traité de la Guerre,
- perfusions & à la raifon : Mais il raut qu’il dénoncé la guerre avant que de faire aucun aéfce d’hoftilité. Les dénonciations fe peuvent faire, foit à la façon des Romains, qui en la pre-fence des témoins lançoient un javelot dans la terre de ceux qu’ils decla-roient leurs ennemis; foit en envoyant un Héraut, fuivant noftre ancien ufa-ge, foit en publiant des Manifeftes pour en avertir tous les Princes, ou bien en faifant publiquement des levées de troupes, & déclarant ouvertement le deflèin que l’on a formé.
- En effet, un Roy peut-il tourner fes forces fcontre un ennemy qui fe foumet, & qui luy demande la paix ; c’eft à dire, qui luy demande des Loix? Car celuy qui donne la paix commande , & celuy qui la reçoit obéît. Enfin , toute l’eloquence des Orateurs pourroit-elle fauverRome du crime d’ambition & de cruauté, d’avoir ruiné PEmpire des Carthaginois, dans le temps qu’ils donnoient au Sénat une entière pui fiance d’arrefter les conditions de leur Traité ? Et de quelque
- p.50 - vue 58/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 51
- fplendeur que cet evenement Toit revêtu dans l’Hiftoire , il imprime une tache qui ternit à jamais la gloire du nom Romain. Ces Vainqueurs du monde ont plus mérité de loiianges 6c plus de couronnes , par les faveurs qu'en ont receuës les Nations qu'ils ont foumiies , que par la defolation de celles dont ils ont voulu triompher.
- Là ils ont montré toute l'étendue de leur vertu ; icy ils y ont méfié de la vanité 6c de l’oftentation : là ils Ce font fait eftimer diçne de commander à tout l’Univers ; icy ils ont fait voir qu’il falloir les appréhender comme des Tyrans 6c des Üfurpateurs.
- Les armées Ce doivent confïderer De cueî comme tous les corps naturels , &
- 1 ^ r • 3 ^ hû.nes
- comme toutes les autres locietez ci- uns ac-viles ; lefquelles allant au delà d'une n„c doit jufte proportion le ruinent d elles- poféc. ' mefmes, 6c pour ain/î dire, s'accablent fous leur propre pefanteur ; Et en effet , il eft impoflible que l'union 6c la bonne intelligence fe conlerve entre une multitude exceflïve de gens, qui toujours diffèrent de temperammcnt
- p.51 - vue 59/298
-
-
-
- Traité de la Guerre,
- & de mœurs , quoy qu'ils /oient de me/ine pays , & qu’ils parlent une mefme langue. Plus une armée eft nombreufe , & plus facilement s’y gli/Iènt les maladies , la di/ette 8c mefme l’e/prit de révolté, eftant mal-aifé d’y maintenir l'ordre 8c la /éventé de la di/cipline. Au refte, on ne gagne point de bataille par la foule des combattans , ce n’eft que par leur valeur ; Sc une troupe de foldats ne le doit compter que par le courage qui les anime. A quoy fervit autrefois aux Roys de Perfe ce monde entier d’hommes armez qu’ils traifnoient à leur fuite ? Il femble au contraire , que Miltiades, Themiftocles, 8c Alexandre ne remportèrent fiicce/Iive-ment fur eux tant de fameu/es viéfcoi-res f que parce qu’ils avoient plus de forces -, quoy qu’ils eu/ïènt moins de gens que ces Barbares.
- Une armée de quarante mille hommes , bien re/olus & bien conduits, peut tout entreprendre , & pourrait /ans témérité fe promettre la conquête de l’Univers. Ce qu’il y a outçe ce
- p.52 - vue 60/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 53
- nombre eft fuperflus, 8c ne fait me A me que de l’embarras & de la confii-jfîon : Si dans ces Corps de grandeur démefurée, 8c pour mieux dire, de grandeur inutile, la fortune permet que quelque partie confîderable vienne à s’ébranler, ou à le rompre •, tout le trouble, 8c le mal en le communiquant le rend li dangereux, qu’on ne lçauroit plus y remedier. C’eft à peu prés ainli que quand fur la mer Je vent éleve quelques vagues , ces vagues élevées en poulïènt d’autres , en telle façon qu’enfin la tempête s’étend par tout , 8c devient univerlèlle. D’ailleurs, un General au milieu de ces armées monftrueules eft luy - mefme tout éperdu. Il ne fçauroit aftèurer le cœur des liens , parce qu’ils ne le voyent pas ; 8c ne pouvant aulîi porter la veuë fur toutes fes troupes , il croit louvent le delordre plus à craindre qu’il n’eft ; ou bien il ignore par quel endroit il eft necellàire qu’il y donne du remede : de lorte que quelquefois la défaite eft allurée , 8c quelquefois, irréparable avant qu’on
- C iij
- p.53 - vue 61/298
-
-
-
- 54 Traité de la Guerre,
- ait pû l’en avertir : Le tumulte alors, & l'image de la mort fe confondant l'un avec l’autre , augmentent l’horreur du fpeétacle-, & l’efperance que chaque particulier conçoit de pouvoir cacher fa honte dans la preife, & de fauver fa vie, luy fait penfer à la fuite , & luy fait abandonner Ion rang & le combat. Les agitations de ces grandes machines fe font avec tant de fureur, que rien ne peut y faire de re-fîftance, ou en arrefter l’impetiiofité. Mais dans les armées ordinaires, ces divers inconveniens font rares , ôc fe peuvent éviter.
- Je voudrois donc qu’une armée fuft de quarante mille combattans au plus ; & dautant que toute, extrémité eft dommageable, je voudrois d’un autre cafté que les plus petites fuflènt de fïx mille pour le moins.
- Toute armée ne doit avoir qu’un General ; Sc on a veu rarement que celles où il y en avoit plufîeurs, ayent fait des progrez avantageux. Il ne peut y avoir trop de Marefchaux de Camp , & autres Officiers Generaux,
- p.54 - vue 62/298
-
-
-
- ou ‘Toittique militaire. 55 dautant que les troupes en font regardées de plus prés -, 8c par conlequent, elles s’attachent plus fortement 8c plus regulierement au fervice.
- La première efpece de guerre dans le genre de celle que j’appelle offèn-fïve , eft la guerre de campagne, ainfi nommée à raifon de l’objet que l’on s’y propofe. Or les troupes eftant préparées 8c en diipolition de s’employer, 011 leur alïïgne un lieu auquel elles Ce raftèmblent des differents endroits d’où on les a tirées : 8c apres que chaque Compagnie elf arrivée à ce Rendez-vous, le General les fait mettre en bataille, les vifite, en re-connoift le nombre 8c la qualité : 8c là deiliis ayant pris fes dernieres refo-lutions, il entre dans le pays qu’il veut aflàillir. En quoy il eft necefîàire qu’il s’attache aux, réglés de l’Art, 8c que fon e/prit raifonne ferieulement fur toutes les mefures qu’il fera obligé de garder. Il faut donc qu’il conudere premièrement l’eftat de fon Armée , qu’il excite les foldats par les careftès, 8c par l’efperance des recompcnfès :
- C iiij
- $• :
- De fa
- guerre de cdpagne» du lieu de l’af-femblcc , eu du rendez-vous, &c commet il faut entrerra pays en^ nemy*
- p.55 - vue 63/298
-
-
-
- 5 * Traite de la Guerre,
- qu’il faflè paroiftre qu'il les eftimç plus vaillans que leitrs Ennemis; qu’il les perfuade de la fertilité des terres lefquelles ils font fur le point de conquérir. Ainli Dieu fit entendre autrefois aux Iuifs, que dans la Paleftine il couloir des fleuves d’huile 8c de lait ; 8ç il les convainquit de cette abondance par les prodigieufès grappes de raifln qu’il leur en fit apporter. Il faut auflï que noftre General entretienne fouventfès Capitaines du plaifir qu’ils auront quelque jour de fe voir les maiftres dé Villes opulentes , & de riches poflèflïons : qu’il leur faflè comprendre que leurs travaux , s’ils s’y portent en gens de bien, feront fuivis infailliblement de la gloire de vaincre ; 8c que cette gloire fera couronnée d’une confiante 8c aflïirée félicité. ' Enfin , le Conquérant à cet abord doit mêler fi artiftement les charmes du repos, ceux de l’honnéur, des richeflès,8cmefmede la volupté, que les differentes pallions de les gens en eftant flattées, augmentent en eux le defir de poflèder ces avantages , &
- p.56 - vue 64/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 57
- faflcnt naiftre dans leur cœur une ardeur impatience de combattre leurs ennemis, comme de lurmonter les obftacles qu’on pretendroit oppofer à leurs armes, 8c à leur bonne fortune. Il ne faut pas fur tout oublier d’expo-lèr inceflàmment aux yeux d’une Armée la juftice de la guerre qu’on entreprend , afin qu’elle l'oit d’autant plus certaine, que Dieu fera de fon codé. U ne faut pas aulïi manquer d’adjoûter les menaces aux promef. les, 8c l’efifrov à l’efperance : car ce n’eft pas feulement par l’attente des Ioiianges , de l’aile 8c des grandeurs , que la vertu eft animée : elle fe fortifie fouvent par i’apprehenfion des châtimens, de la honte, 8c de la pauvreté fou pour mieux dire, ces derniers moyens dérfûifent les vices qui la peuvent retenir dans une oifiveté languiftànte , 8c qui peuvent en empêcher le cours 8c les productions.
- C’eft par cette, maniéré que l’ordre 8c le courage font introduits 8c maintenus dans les Armées ; 8c icy il eft à propos de rappeller l’ingenieule fable
- C v
- p.57 - vue 65/298
-
-
-
- 5& Traité de la Guerre,
- des Egyptiens, qui difoient que l'haf-monie efloit née des embraflèmens de Mars Sc de Venus, & que Mercure avoir fî bien préparé Jes nerfs du cruel Typhon, qu'il en avoit fait des cordes pour fa lyre. Ces fages Idolâtres couvroient de ces fortes de fixions les myfteres de leur doctrine ,• pour ne la pas reveler à tout le monde. Ils vouloient enfèigner aux hommes que le mélange des travaux avec les plaifirs, eftoit le principe du bonheur ; & que la raifon, qui eft repre-fèntée par Mercure’ avoit des expédions pour adoucir Je naturel le plus •farouche 6c le plus barbare j quand mefme il le feroit à l’égal de celuy de Typhon.
- En fécond lieu, tin Capitaine qui a fait Un ddîèin de conqiiefte, doit eftre informé de l’eftat oii font ceux qu'il ferefout d'attaquér : fl doit en con-noifire des forces , les alliances , les couftumes 6c les mmurs. Il doit avoir des avis fur tout ce qui fèpafle dans; leurs Places, du fècret de leur politique, 6c de ieùr gouvérnéfhent, des
- p.58 - vue 66/298
-
-
-
- ou^Politiaue militaire. 59
- divisons qui font, ou que Ton peut faire naiftre parmy les plus puiflans d’entr’eux.U doit chercher les moyens d'y jetter & d'y nourrir la défiance, la haine 8c la jaloufie. Il faut qu’il ait fait une étude particulière des inte» refis 8c des prétentions de tous les gens de qualité qui fe trouveront en» tre les ennemis ; 8c s'il fe peut jufques à fçavoir leurs pallions, leurs querel» les, leurs debtes 8c leurs affaires do-meftiques. Outre cela il doit avoir une feure 8c entière inftruétion de la fituation du pays, des chemins , des quartiers qui font ouverts r ou ferrez; des bois,des montagnes,des ruillèaux, des rivières, des ponts, des guays, des paffàges ; & en un mot des lieux d’em-bufeades, 8c de tous les endroits propres à faire les campemens. Il doit dés le premier pas qu’il fait dans le pays ennemy, faire entendre aux peuples qu’il a eu jufte raifon,. 8c que même il a efté forcé de prendre les armes : protefter qu’il ne fera rien changé dans l’exercice de la Religion ; promettre grâce aux criminels remif-
- C vj
- p.59 - vue 67/298
-
-
-
- 6o Traité de ta Guerre,
- fibles qui fe rendront à luy , 8c déclarer quittes tous les debiteurs, lelquels le foumettront à lès ordres , & qui viendront implorer la protection* Qif enfin il maintiendra les Pcclefia-ftiques dans leurs digfiitez, les Gentilshommes dans leurs Terres , les -Marchands dans la liberté de leur commerce , les Payfans dans le repos, 8c les Magiftrats dans leur authorité, pour la manutention des Loix, 8c la dilpenlàtion de la juftice.
- Il faut d'un autre cofté qu'il tienne des dilcours contraires pour ceux qui olèront luy relifter ; 8c dans l'un & dpns l’autre des cas différents , prendre une conduite égale, 8c y demeurer fixe lans jamais s’en départir. Au refte les Conquerans font contre leur intereft, quand ils le contentent de cirer de legeres contributions des peuples , pour leur permettre de cultiver leurs terres. Ces fortes de traitez font, à proprement parler, des paéfces d’alliance & de neutralité -, lefquels donnent contre les Commandans des foupçons de leur avarice, plutoftque
- p.60 - vue 68/298
-
-
-
- eu ^Politique militaire. 6t
- des marques de leur prudence. Celuy qui longe à conquérir, ne doit avoir perfonne entre Famy 8c fennemy, ce milieu eftant toujours dangereux 8c failant toujours préjudice : que fi, bien loin de lailïèr aux payfims la commodité du labourage, & celle de vivre tranquillement dans leurs mai-» fions, on faifioit des courfies pour les en chafïèr, ou pour interrompre leur travail , il arriveroit qiFenfin ils le-roient forcez de delèrter. Ainfi la ne-celïïté fieroit à la campagne, d’où pafi. fiant dans les villes tout fléçhiroit.. Cette maniéré de faire la guerre elt fans doute beaucoup plus avantageu-le que ne le font pas les contributions ; par le moyen defquelles on
- f>eut feulement trouver quelque lou-agement à la dépenfe qu’on fait pour les garnilons : A quoy l’on ne doit pas regarder , cette diminution notant que d’une tres-petite confequen-ce. Ny les Grecs , ny les Romains n’ont jamais levé de contributions de la qualité de celles qu’on a exigées pendant les dernieres guerres. Ils ont
- p.61 - vue 69/298
-
-
-
- 6z Traité de la Guerre*
- au contraire obligé leurs alliez de leur fournir des vivres ; 6c il ne le trouvera point qu’ils ayent entré en aucune convention de cette nature avec leurs ennemis. Une armée ne doit tirer fa liiblïftace que de les pro-igrez , 6c des lieux qui luyfont pleinement aHèurez. La maxime qui elt contre les contributions eft à luivre , foit que l’ennemy lequel défend Ion pays, ait des troupes pour faire telle à la campagne, foit qu’il n’en ait que pour la conlèivation de les places j car ayant des troupes allez fortes pour relifter ouvertement , il raine luy-mefme Ion pays , en y iublïllant en corps d’armée , &ne peut pas empêcher que ceux qui l’attaquent ne ÙlC-lent cependant le dégaft dans les champs, qu’ils ne tuent les hommes, qu’ils n’enlevent ou n’àlïomment les beftiaux, qu’ils ne bru lient les meubles & les mailons, & qu’en un mot, en répandant la frayeur par tout, ils ne rendent la campagne lolitaire ôc infruéfcueufé •, damant que ces fortes d’expéditions fe peuvent faire par de
- p.62 - vue 70/298
-
-
-
- ou npolitique militaire. 63
- petits partis qui dérobent leur marche, qui vont la nuit, 6c qui courent en Cravates , fans s’arrefter long-temps en un mefme lieu.
- Il relie à dire qu’il y a trois maniérés différentes de conduire l’efpece de guerre dont nous parlons.
- La première eft de faire des innon-dations de foldats dans un pays , ÔC d’enlever tout ce qu’011 y trouve de facile à tranlporter. Cet ufage eft ordinaire aux Turcs ôc aux Tartares, Sc à quelques peuples de l’Afie Sc de f Afrique,
- La féconde, eft d’aller pied à pied, Sc prendre les Fortereflés l’une apres l’autre , s’établir dans les quartiers, Sc faire enfin , pour conquérir â peu prés ce qu’on feroït pour le defendre; c’eft à dire, ménager, temporifer, entrer en negotiation , 6c eftre toujours à faire, ou à écouter quelque propo-lition nouvelle.
- La trôifiémê , eft d’aller à force déclarée , cherchant 6c pourfuivant lés ennemis , fe promettant tout de la yaleur Sc de la fortune j occupant les
- p.63 - vue 71/298
-
-
-
- 64 Traité de la Guerre>
- terres , & prenant les autres biens,-les diviiant aux amis & aux foldats failànt mourir les naturels du pays, les reduifant à la fèrvitude , ou les tranfportantendes régions éloignées. C’a efté anciennement la méthode de ceux qui ont entrepris quelque con-quefte, comme de Cyrtis 3 d’Alexandre j de Cefar , de Trajan & autres.
- La première façon eft barbare , 8c n’eft pas luivatit nos couftumes. La féconde eft trop languifîànte & trop incertaine ;’car les conjonctures changent avec le temps 3 8c l’un Sc l’autre des partis ruiné & fatigué de la guerre , louhaite 8c conclut la paix , fans avoir rien fait de confiderable ; de forte qu’il le faut, ce me femble, rejetter, 8c d’autant plus que les procédez lents 8c de peu de vigueur témoignent de la foiblefïè en celuy qui attaque.
- La troifiéme eft plus félon nous, 8c eft plus félon le bon fens que ne font les precedentes : mais le Chriftia-nifine adoucit cette rigueur qu’on y
- p.64 - vue 72/298
-
-
-
- ou *"Politique militaire. 65
- gardoit autrefois : on ne fcait plus ce que c’efl de faire mourir les prifon-niers ; ils ont la vie fauve , & recouvrent leur liberté pour une rançon modique. On ne fait plus de tranfl portations , 6c les vainqueurs prennent à tâche de faire, fèntir aux vaincus de l’humanité 6c de la commife-ration , au delà mefme de ce qu’ils auroient droit d’en attendre.
- Mais il y a une derniere façon d’achever les grandes conqueftes , laquelle eft plus exquife 6c plus héroïque mille fois que celles dont je viens de parler. L’Hifloire ne nous en fournit qu’un exemple précis , encore pour en faire la découverte eft—il ne-cefïàire de remonter jufques à l’antiquité la plus éloignée 6c la plus profonde : Il ne faut employer en celle-cy ny le fer, ny le feu ; on n’y verfe point de fàng, on n’y fait point répandre de larmes , on n’y caufe point ces longs & terribles malheurs dont les fuites font fi funeftes. Les vaincus au contraire ont de la joye de leur défaite , & courant en foule pour rece-
- p.65 - vue 73/298
-
-
-
- 66 Traité de la Guerre,
- voir le joug qu’on leur prefente , ils font ravis d’accroiltre le triomphe de leur Vainqueur : le Conquérant n’a beioin icy que de Ton nom pour tout alfujettir à fon Empire ; & la Renommée par le bruit de Tes a étions , luy va préparant les hommages de tous les coeurs. Quand Oiîris Roy d’Egypte entreprit la conquefte de l’Ethiopie & de tout l’Orient, il joignit, dit-on, à Tes troupes les neuf Mules a conduites par Apollon me/me. Mercure eftoit le premier de fes Miniftres, & Pan le Gëneraliiïïme de lès Armées. Ce Prince qui par la prudence mer-veilleufe avoit acquis le titre de Dieu de Nize, ville de fa nailïànce, 8c ce-luy d’Oliris, qui lignifié qui a beaucoup d’yeux , ou pour mieux dire, qui voit tout : luy de qui la mémoire a efté lanétifiée avec un applaudilïè-ment fi folide 8c fi efïèétif, que des peuples grands , fages 8c religieux ont pendant le cours de plufieurs ficelés adoré Dieu fous fon nom, qu’ils ont mefme donné comme un eloge au Soleil, dans lequel ils reconnoif-
- p.66 - vue 74/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 6j
- foient une divinité lupréme. Ce Prince , dis-je 3 pour conquérir la plus grande partie de l’Univers joignit à les troupes les Mules Sc les Dieux, c’eft à dire, les Arts & la Juftice : Il fut fuivy des Satyres , qui danfoient au Ion des flûtes Sc des autres inftru-mens ruftiques. Ces Satyres repre-fentoient l’Abondance & les Plailïrs. Enfin il entretenoit la difcipline dans les troupes avec tant d’exaétitude 6c d’equité, qu’il fai foie croire à tout le monde que les armes dévoient répandre la joye Sc le repos par toute l’étendue de l’Univers:Aucun de lesloldats ne s’échappoit pour aller au pillage, ny pour faire la moindre violence : de forte que ces Nations charmées venoient îuy demander des Loix , croyant 11e pouvoir affermir leur bonheur que par leur obeïflànce Sc par leur fbumiflîon. Nous touchons au moment précieux où nous pourrons voir en effet les merveilles que la fable ne nous avoit annoncées quepar-my des ombres , Sc fous le récit my~ fferieux d’une Avanture feinte Sc in-
- p.67 - vue 75/298
-
-
-
- 68 Traité de la Guerre,
- ventée : Le Roy qui eft le véritable Offris j 8c le Soleil de 110s jours, entreprend la guerre, & fes Armes font véritablement accompagnées des Mules ôc du lècours du Ciel, c’eft à dire, de la juftice de là caule, & tout en-femble de la lumière & delà vivacité de lès Confeils ; en un mot, de la force & de l’éclat de la vertu. N’avons-nous pas tout liijet de nous promettre que les entrepriles auront un iuccés aulîî beau qu’eurent autrefois celles d’Oliris : & qu’aprés qu’il aura établi la douceur & les biens de la Paix par toute là terre, la France le reverra triomphant & chargé de lauriers immortels , honoré de l’amour auffî-bien que de l’admiration de tous les hommes ? Et pour parler de Sa Maje-fté comme un ancien Evelque a fait de l’Empereur Arcadius, nous reverrons fon augufte Telle , ornée des couronnes de tous les différents pays que Ion bras aura lubjuguez j de la mefme maniéré que Ion A me Royal-le lèra enrichie de toutes les beauteï de la Sageflè.
- p.68 - vue 76/298
-
-
-
- ou c.Politique militaire- 69
- Je remarqueray pour finir cet Article , que les Romains avoient une conduite admirable dans toutes leurs entreprifes de guerre. Ils deman-doient d’abord ce qu'ils croyoient eftre équitable , 8c en fuite quelque choie qu’il arrivait } ils ne îè relâ-choient jamais : en faifant autrement ils auroient crû ternir la fplendeur de Rome. Ainfi par leur patience &leur invincible fermeté, ils ont fait monter leur pui fiance au point que nous fcavons qu’elle eft allée. Il eft certes de la dignité 8c de la majefté d’un grand Empire, de ne rien retrancher de ce qu’il a une fois prétendu : car li fa prétention eft jufte, c’eft ou foiblef. fe ou lâcheté de s’en départir ; fi elle eft déraifonnable , c’eft témérité 8c injuftice de l’avoir pourfuivie : de forte qu’une demande eftant faite, il y va de l’honneur 8c de la réputation de tout un Eftat de la foutenir.
- L’art de bien aflèoir un Camp, 8c d’y établir les troupes, 8c les y mettre à couvert des furprifes 8c des in-curfions de l’ennemy , eft une des
- 6.
- Des Cl pcmens.
- p.69 - vue 77/298
-
-
-
- 70 Trai té de la Guerre,
- principales qualitez d’un grand Capitaine , & laquelle contribue davantage à conduire une guerre heureufe-ment. C.’eft pourquoy les Grecs & les Romains ont employé une extrême diligence, en telle forte qu’il nous refte encore des vertiges du foin qu’ils y ont apportez. Ces deux triomphantes Nations , qùi l’uiie apres l’autre ont conquis tant de Provinces étrangères j & dont les coups de prudence ôc de valeur font marquez dans l’Hi-ftoire par des traits qu’on ne peut et facer , avoient judicieufèment compris que les Camps ertoient neceflài-res pour retenir les Armées dans les limites du devoir : que c’eftoit une école où les foldats apprenoient à vaincre , où leur obeïflànce eftoit confervée, & où les Capitaines afïèr-mifloient l’authorité des commande-mens. Ils en faifoient des aziles contre la mauvaife fortune, & c’eftoient des Arcenaux ou fouvent dans les conjonctures les plus difficiles 8c les plus perilleufes , ils retrouvoient des moyens de refource, 8c une derniere
- p.70 - vue 78/298
-
-
-
- ou politique militaire. 71
- èfperance.Enfin ces peuples guerriers, à qui nous s ornes redevables des prin^ cipes de la fcience Militaire, ne nous ont rien laide de plus fage, ny de plus digne d’imitatio^que ce qu'ils ontpra-tiqué pour leurs campe mens : Et en efïèt une armée qui eft capée,ne craint point qu’on enleve fes quartiers ; eftant reiinie fa force en eft plus grande , parce qu’on fe peut fervir de toutes lès parties en mefme temps : on a plus de facilité pour envoyer des gens en party , ôc qu’une mefme garde fuftit à toute une Armée : ce qui la foulage extrêmement. Il en arrive au contraire, fi elle eft éparfe dans les Villages j elle eft inceflàmment expo-fée aux courfes ôc au pillage des Ennemis : on entend prefque tous les jours parler de quelque nouvelle défaite , ôc que l’on a perdu des perfon-nes de marque ôc de fervice. Au refte, quand des troupes font ainfi logées en quartiers feparez , il fe fait une dilîipation bien plus’ grande des fou-rages ôc des vivres de la campagne, que quand tout le monde eft renfer-
- p.71 - vue 79/298
-
-
-
- 72. Traite de la Guerre,
- mé dans un mcfme Camp, dautant qu'il n’eft pas poffible alors d’y tenir la main, & d’y faire aucun reglement. Ces maximes eftant certaines, il s’enfuit qu’il faut, s’il eft poffible, faire camper une Armée qui prétend conquérir , Ôc qui eft dans un pays en-nemy.
- . Les Grecs recherchoient ordinairement pour camper des lieux fortifiez par la Nature : Les Romains en çhoi-fîflcient de commodes, ôc par leurs travaux & leur induftrie reparoient ce qui manquoit à la fituation.
- Il faut confiderer icy deux elpeces de campemens ; la première eft de ceux que les Armées en marche font quelquefois pour une nuit, en faifant ou pour deux ou trois jours de jfèjour , à deflèin de fe repofèr , on n’a pas grand befoin de fortifier ces fortes de Camps , fi ce n’eft qu’on foit proche d’un puiftànt ennemy : Ôc en ce cas là on peut tirer vn retranchement pour fè mettre à couvert du cotte que l’on auroit le plus de fujet d’apprehender une attaque.
- La
- p.72 - vue 80/298
-
-
-
- ou T? oli tique militaire. 73
- La féconde elpece de campemens eft de ceux que Ton fait fur la penfée de demeurer long-temps polie dans un mefme endroit, pour de là exécuter plus aifément lès divers deiîèins que Ton peut former contre les ennemis. Ces Camps doivent eftre fortifiez avec le plus d’art 8c le plus de loin qu’il fera poffible. Il faudra diftri-oiier les travaux par Regimens, 8c faire que les loldats travaillent l’épée au collé}fuivant la méthode des Romains. Il y a une réglé à oblerver, c’eft qu'un Capitaine qui entreprend une conquelle, doit établir Ce s principales forces dans un lieu avantageux, fans toutefois s’engager trop avant, ny s’enfermer, afin que de là il puifïè Ce rendre maillre de la campagne, 8c faire fi bien que les habitans des villes n’en reçoivent aucune utilité : Il doit tirer de ce Camp de petits Corps que nous appelions des Camps-volants j comme auflî divers Partis pour aller au loin chercher les Ennemis , empefcher qu’ils ne Ce puiflènt afièm-bler y tenir ouverts les paflàges, 8c
- D
- p.73 - vue 81/298
-
-
-
- 7 4 Traité de la Guerre,
- faire marcher lés vivres dans ce Camp principal. Ce Camp fervira de place de feureté & de retraite , 6c lèra le magazin pour les armes, pour le fe-cours , 6c pour les munitions de bouche 6c de guerre ; de meline que le le-roit une ville qu’on auroit prife. Cette maxime ne doit avoir lieu que quand l’ennemy qu’on attaque manque de force, 6c pour faire telle en pleine campagne, 6c qu’ayant beaucoup de places à garder, il ne peut en oller les garnifons : Car qüand au contraire l’Ennemy elt en Corps-d’armée, 6c en ellat de dilputer ouvertement le Terrain , alors il faut que celuy qui entreprend la conquête aille droit à luy avec toutes lès troupes, 6c qu’il cherche le moyen de dilïiper cette armée qu’on luy oppo-le y foit en donnant bataille, loir en luy coupant les vivres qui la failoient lublîller.
- Celar en Elpagne coupa les vivres à l’armée d’Afïranius Lieutenant de Pompée, 6c la reduilit à telle extrémité faute d’éau, que tous les foldats
- p.74 - vue 82/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 75 furent contraints de Ce venir rendre a diferetion.
- Perfonne n’ignore que la iituation d’un Camp ne doive eftre de la même qualité que celle d’une ville: On a dit, il y a long-temps, que les Camps eftoient des villes , qui avoient des maifons de toille , & des murailles faites d'hommes. Ainfi un Capitaine doit fituer fon Camp fur une riviere navigeable, s’il le peut, dans un pays fertile ôc abondant, peu éloigné d’un bois, 8c l’expofer au Midy ; en telle maniéré pourtant , que le chaud y foit temperé par un vent du Nort. L'étendue en fera proportionnée à la grandeur de l'Armée. Quant à la di-ftribution des Parcs, des quartiers 8c des places, cela regarde la caftrame-tation ; de laquelle , quoy que je n'entreprends pas de traiter icy , voulant abréger matière, je diray que le General doit eftre logé dans le milieu, que les quartiers doivent eftre tellement difpofez, que les Officiers Generaux qui les commandent,ne foient point éloignez du General de l’Ar-
- p.75 - vue 83/298
-
-
-
- 7 6 Traité de la Guerre 9
- mée,afin d’étre plus prompts à le rendre auprès de luy pour les conlèils 8c. les deliberations,que par cette mefme raifon les Meftres de Camp ou Colonels , doivent eftre proche des Officiers generaux , les Capitaines defdits Regimens proche de leurs Colonels, 8c les Officiers fubalternes proche de léurs Capitaines jafin qu’en un momet tout foit animé du mefme efprit. Il y faut des Places d’armes $ il y faut des Marchez, & que tout y foit tenu proprement 8c nettement. Quant à la forme, on n’en peut donner déréglé certaine, non plus que de l’étendue j parce que cela dépend du lieu. Les Romains afïèétoient de faire leur Camp de figure quarrée : les Grecs le faifoient rond 8ç en ovale. Il ne faut fè faire aucune necefïïté pour Cela , & la maniéré que nous avons aujour-d’huy de fortifier les places, doit icy avoir fon effet. Ainfi il faut enfermer un Camp de bons foflez , fuivant le terrain qu’on remue, élever une ter-rafle du cofté du Camp, pour fervir de muraille j foûtenir. les terres de pieux & d’arSres entiers, s’ileft neceflàire :
- p.76 - vue 84/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 77
- car je voudrois que ces terraflès Biffent le plus à pied droit que l’on pour-roit j parce que le talut fert aux Ennemis , pour les faire monter quand ils attaquent le Camp. Il faut d’ef-pace en elpace faire des Redoutes en forme de moyneaux, de Battions, ou demy Battions: Et en cas de necef. Eté,y mettre du Canon ou de l’Infanterie. Et parce qu’un Camp eft une véritable Place de guerre, il faut que le General, on pour le moins les Offi-ciers generaux qui font de jour, vi-fitent les Cotps-de-garde, faflènt 8c fattènt faire les rondes , avec la même exactitude que fi le Camp eftoit afliegé par une puiftànte Armée d'Ennemis. Ilne fèroit pas mefme hors de propos qu’il y euft un Gouverneur du Camp, avec les autres Officiers de ce gouvernement, comme il y en a dans les Villes. Il faut, outre cela, que l’on pôle des Gardes avancées 8c hors le Camp ; qu’incettàmment , c’eft à dire,jour 8c nuit, on envoyé des Coureurs aux nouvelles, 8c qu’il y ait des batteurs d’eft rade, qui découvrent ce
- D iii
- p.77 - vue 85/298
-
-
-
- 78 Traite de la Guerre,
- qui fe pafïè à la campagne, encore bien qu’il n’y ait aucuns Ennemis en marche, ny en eftat de faire d’entre-prife.
- Les Romains avoient quatre portes à leurs Camps : Il n’eft pas de ne-cefïïté abfoluc d’obferver cette maxime ; & on en peut avoir plus ou inoms 3 félon qu’on le jugera à propos fiiivant les differentes avenues : Mais je defirerois que les portes fufïènt fortifiées de quelque Ouvrage à corne, ou de quelque tenailles attachées aux lignes , 8c qu’on n’arrivaft pas d’abord à ces portes.
- Il refte quelques obfervations à faire pour les Camps, lors que les Ennemis les attaquent.
- La première efl, qu’il ne fèroit pas hors de propos de miner par dedans les terrafïès en divers endroits ; afin que fi les Ennemis forcent les lignes, on puilïè faire périr ceux d’entre les afïàillans qui auront efté les plus prefïèz.
- La féconde, de faire un retranchement derrière les terrafïès, à cent
- p.78 - vue 86/298
-
-
-
- ou 'Toli tique militaire. 7 9
- ' pieds en dedans , pour retirer ceux qui auraient eflé forcez aux premières lignes , 8c arrefter les Ennemis victorieux. Ce qui ralentirait les uns , 8c redonnerait du courage aux autres.
- La troifiéme , ferait d’avoir des pointes de fer toutes prêtes,pour en fèmer la terre derrière les lignes , lors qu’on prévoyeroit une attaque j afin que les Ennemis , foit Cavalerie , ou Infanterie, efiant entrez, fuf~ fcn t arreftez par ce moyen, 8c mis Il ors de combat. Cefar fe fervit hcu~ reufement de cet artifice contre les Gaulois , quand il les défit devant
- Alilè.
- La quatrième efl, qu’en mefme temps que les Ennemis commencent une attaque , on failè plier bagage, 8c qu’on mette l’Armée en bataille dans l’elpace du Camp., comme on le ferait à la campagne. C’efl un tres-bon expédient pour empêcher l’efFroy 8c le defordre, 8c pour rendre une forte refiftance : Et dautant que ces fortes d’attaques le font ordinairement la nuit, il faut allumer des
- D ifij
- p.79 - vue 87/298
-
-
-
- 7*
- Des
- arches.
- 80 Traité de le Guerre ;
- feux en plufieurs endroits.
- La cinquième 8c derniere, c’eft de faire fortir des corps de Cavalerie , qui prennent en flanc ceux qui feront l’attaque.
- Ce que je viens de dire regarde les attaques qui fe font de nuit : car quand des Ennemis viennent en plein jour , le meilleur 8c le plus leur parti qu’une Armée campée puiilé prendre j c’eft, apres avoir mis enfemble les malades, 8c tout le bagage, fous la garde de quelques Regimens, de fortir du Camp ; Ibit en razant partie des lignes', foit en Portant par les portes, 8c de venir droit aux Ennemis. Tel a efté l’ufage des Romains.
- Je parleray cy-apres de la police des Camps, quand je parleray de la dilcipline.
- Il eft difficile de donner des préceptes certains pour les marches d’Ar-mée, eftant necelïaire de les foire félon le pays où on eft. Tous ceux qui ont quelque teinture de la guerre , fçavent qu’en pays ferré 8c coupé de foliés, il fout marcher d’une façon,
- p.80 - vue 88/298
-
-
-
- ou IPoliti^ue militaire. 81
- & en pays ouvert d’une autre. Il faut tout de mefme marcher différemment dans les pays de montagnes , 8c dans les pays marefcageux. Il eft toutefois toujours confiant, qu’il faut mettre, autant qu’on le peut, l’Artillerie , les munitions & le bagage en feureté , 8c à couvert des Ennemis, 8c par des coureurs fçavoir , en quelque pays qu’on foit, ce qui Ce pâlie à une lieue à la ronde : la principale adreilè de la guerre eftant d’eftre bien informé des deflèins de l’Ennem^. „
- Quand un General d’armée prévoit Des qu’il Ce trouvera quelque défilé fur la fiiez, marche, lequel il neluy fera pas pof-fible d’éviter ; il ne doit pas s’y engager fans avoir fait reconncillre les lieux , fans avoir fceu s’il y a des troupes ennemies en campagne , qui luy paillent canfer quelque dommage, 8c fins avoir fait occuper par des corps de Cavalerie, ou d’infanterie, les polies principaux qui s’y rencontreront: comme par exemple l’entrée 8c la for-rie de ce défilé , les bois, les fonds ,
- <Sc les eminences. Que s’il fçavort D v
- p.81 - vue 89/298
-
-
-
- 8 2, Traité de la Guerre,
- eftre en pleine feureté, & qu’il n’y auroit aucun empêchement à craindre de la part des Ennemis, il fèroit obligé de prendre les précautions avec la mefme diligence & la mefme application que s’il y avoir une armée en eftatde luy faire obftacle. La raifon eft, qu’en matière de guerre il ne faut rien méprifer, parce que les moindres fautes y font irréparables : ladiflîpation d’une Armée arrive tres-fouvent par un mouvement fecret & momentanée, & lequel eft prefque imperceptible *, & on fçait que cette ruine entrailiie quelquefois apres foy la defolation de tout un grand Eftat. Un General ne fçauroit avoir trop de défiance, quand il eft queftion de maintenir le repos & la gloire d’un Royaume, & de conferver la fortune , la vie & l’honneur de braves gens qui Ce trouvent dans le fervice.
- La fécondé raifon de cette précaution , c’eft qu’il eft de la prudence d’un Capitaine de ne faire jamais rien qui paroifîè extraordinaire à les jfol-dats j dautant que la frayeur fè peut
- p.82 - vue 90/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 8$
- glilfer parmy les troupes, lefquelles voyant qu'on prend des mefures autres que celles qu’011 a de couftume de prendre, en font furprifes ; & apres eftre paflées de la furprife à l’étonnement , elles vont de l’étonnement à la crainte, 8c de la crainte au defordre j d’ou il eft difficile de les rappeller. Ainfi il eft tres-neceiïàire que la façon d’agir d’un General foit toujours égale ; qu’en tout temps il envoyé des Coureurs aux nouvelles ; qu’il faïîè mefme quelquefois avancer des Re-gimens pour fe failir d’un paiïàge, ou de quelque pofte confiderable ; quoy qu’il fçache bien qu’il n’y en a aucimc raifon preflante : Mais il en doit ufèr de cette forte, afin que les foldats ne p ni lient remarquer qu’en quelque oc-cafion qui furvienne , il fade rien d’étrange ou de nouveau , & qu’au contraire, ils ayent lieu de croire que toûjpurs il fe tient dans une fage défiance , fins qu’ils fe puilïènt apper-cevoir quand il y aura quelque péril proche. Te prie le Leéteur de fe fou-venir de cette maxime : Et au con-r
- D vj
- p.83 - vue 91/298
-
-
-
- 84 Traité de la Guer re9
- traire fi un General d’armée juge que Ion Ennemy fera forcé de s’engager dans un défilé, il faut qu’il ménage le temps, les conjonctures 8c fes forces, avec tant d’adrefiè 8c de foin , qu’il en tire toujours quelque profit de confèquence.
- Il ne faut pas manquer d’obfèrver îcy ,• comme une vérité perpétuelle & principale dans la guerre , qu'un Capitaine doit fi bien reglér fa conduite , que fi dans toute l'étendue d'un pays il y a quelque lieu difficile, il y embaraflé infenfiblement fon ennemy. Car qui fçait bien fè fèrvir de ces fortes d’avantages, a toujours le défias , 8c obtient enfin le titre de grand Capitaine.
- Je ne dis rien de l'Ordre qu’il faudra garder en pafiànt un défilé , parce que cela dépend des lieux, de l’ordre 8c de la difficulté qu’on y aura : On peut trouver les Ennemis en telle, on en peut eftre fiuvy -, une armée eft forte 8c refoluë, ou elle eft foible & inal aguerrie: Quelquefois on a beaucoup de bagage, beaucoup de muni-
- p.84 - vue 92/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 85 tions, d'artillerie , 8c de vivres : à quoy il faut toujours pourvoir. Enfin il y a mille choies qui n aillent dans le moment j & fur lelquelles eftant ne-ceflaire de prendre des refolutions promptes 8c decifives, il n'y a point de préceptes à donner : un General doit alors conlulter ion expérience,
- &”s’en rapporter à fon jugement.
- Un General d'armée qui s'engage 9-dans le Pays ennemy, le doit allurer rfge/d^ë d'un paiîàge fur chaque riviere •, afin ^lvleres » d’eftre maiilre du commerce , d'avoir refts, jê la liberté d’avancer, ou de le retirer ^ois > &
- dr . 1 /T’ • de rnon-
- ’executer les premiers delleins, ou tagnes. d’en faire de nouveaux -, &: enfin , de tirer de la fubfiftance de differents endroits ; le tout fuivant que les oc-calions s’en prefenteront. Mais comme bien fouvent il arrive qu’on eft obligé de faire palier un Fleuve à une Armée , foitpour aller aux Ennemis, foit pour les éviter , foit pour quelque autre raifon, & qu'on n’a pas le temps d’aller chercher le lieu de pal-lage , dont on eft alluré, il faut alors qu’un Capitaine fe ferve de toute fon
- p.85 - vue 93/298
-
-
-
- 8 6 Traité de la Guerre,
- induftrie pour vaincre la difficulté qui fe pourroit rencontrer, ou profiter de la commodité qu’il y peut avoir. Quelquefois les Ennemis font de l'autre cofté du fleuve pour en difputer le paflàge, ou ils font en un eftat qui contraint l’Armée de paflèr, ou bien l’eau eft profonde & rapide, & les bords élevez, ou bien on manque de matière pour faire quelque pont, ou bien au contraire , il n’y a aucun de tous ces différents obftacies.
- S’il y a des troupes fur le bord op-pofé, refolues de defendre le paflàge, il efl: très-périlleux de le tenter ; & c’eft expofer fes foldats à une défaite apparemment certaine ; fur tout fi les Ennemis ont'de l’Artillerie : Car trente pièces de Canons & mille Mouf-quetaires à couvert,défendront mieux un paflàge de riviere, que ne fit autrefois Porus avec toutes fes forces & tous fes Elephans. Il faut en ce cas là que le General cherche fècrette-ment un paflàge au defliis, ou au def-fous du lieu auquel les Ennemis feront poftez, &c qu’il le faflè la nuit,
- p.86 - vue 94/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 87
- avec ce qu'il faudra de gens pour faire un logement.
- Mais pour ne me pas engager à difcourir icy des difficultez que l’on peut faire, n’eftant pas poflible de les prévoir toutes, ny de propofer les re-medes qu’il feroit neceflaire d’y apporter , je crois devoir m’arrefter aux moyens qu’on employé ordinairement pour faire ces fortes de paliages, Il faut toujours faire fonder le fleuve que l’on veut palier , & fçavoir la hauteur de l’eau en divers endroits > 8c fi le fond eft de pierres, ou de fable , ou de bourbe ; ou s’il eft em-barafle d’herbes, & d’arbres , que le hazard y auroit fait tomber.
- Le premier moyen de palier les rivières , eft celuy des ponts de pierre, ou de bois : c’eft le plus feur, pour-veu que l’on puilîè y palier l’Artillerie : Et avant que de commencer à marcher fur aucun pont , il faut faire deux choies ; l’une , de le faire vilîter par des Architectes, ou par des Mai-ftres Charpentiers : l’autre, d’envoyer à l’autre bout quelques troupes pour
- p.87 - vue 95/298
-
-
-
- 88 Traité de la Guerre,
- s’y loger, & pour s’en afliirer contre tout evenement.
- Le fécond i moyen , eft celuy des ponts de bâteaux, dont on a pluneurs modèles dans l’Hiftoire ancienne & moderne ; fur lefquels on peut apprendre l’art de les conftruire.
- Le troifîéme moyen 5 eft celuy des ponts que l’on fait avec des tonneaux vuides bien reliez, qui feront attachez enfèmble, ou avec des cordes , ou avec des chaifnes de fer.
- Le quatriefme, eft des ponts faits de vaiflèaüx de cuir ^ remplis de paille , ou autre matière legere. Les Anciens en ont ufé en plnfieurs diverfès rencontres : ce qu’ils pouvoient nfïèz aifément , parce que leurs tentes é~ toient de peaux de beftes , préparées pour cela. Nous nefçaurions avoir de ponts de cette efpece , & mefme ils nous feroient inutiles, attendu qu’ils ne pourroient porter le canon.
- Le cinquième moyen, eft de faire un pont de cordes : Ce qui eft extrêmement difficile, & ne pourroit fcr-vir que pour les gens de pied. Il eft
- p.88 - vue 96/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. $9
- vray que les chevaux paflèroient à la nage.
- Le flxiéme moyen eft , de faire un pont de bois flottant , en attachant des poutres enlemble, & les couvrant d’ais & de clayes ; comme nous voyons flotter le bois fur les rivières.
- Le feptiéme eft , de faire une chau£ fée au travers du fleuve ; laquelle fe-roit couppée par plufleurs endroits pour laiifer libre le cours de l’eau ; & les diftances, ou arches , fèroient réjointes par deflus avec des poutres. Les Anciens faifoient des ponts de cette forte, en jettant au fond de 1eau de grands panniers pleins de pierres.
- Le huitième moyen eft, de palier avec des batteaux , Compagnie par Compagnie.
- Le neufiéme moyen eft , de palier à la nage : Ce que peu de gens pour-roient executer.
- Le dixiéme, de palier à guay.
- L’onzième eft , de détourner le cours de l’eau, en failànt un nouveau canal. Cela s’eft pratiqué plufleurs fois.
- p.89 - vue 97/298
-
-
-
- 2 o Traité de la Guerre,
- Le douzième 8c dernier moyen elt, de remonter jufques à la fource des fleuves pour trouver un partage.
- Les Romains portoient fouvent avec eux dans les Armées des matériaux pour faire des ponts, & ils en enfeignoient l3art à leurs jeunes fol-dats ; & à cet effet ils avoient des M'aiftres en chaque Légion.
- Les paflàges de Marais le peuvent faire avec des clayes , ou des falcines, 8c quelques pièces de bois : Nous en avons un exemple excellent dans la guerre des Gaules.
- Sous ce nom de Marais, je comprends les pays inondez par le moyen des Eclufes, ou autres que l’on couvre d’eau. L’a&ion de Monfieur le Duc d’Aumont en Flandres eft incomparable en cette matière.
- On peut aufli partèr les Marais ea failànt des tranchées pour en tirer l’eau, ou bien en faifant une digue au travers. Ces ouvrages-là font de grande dépenlè ; 8c quelquefois on y conlomme bien du temps.
- Les bois , en Europe, le peuvent
- p.90 - vue 98/298
-
-
-
- ou n?oliticjue militaire. s i
- palier fans grande difficvlté, pourvoi cju’on ait de bons guides : mais il faut avoir toujours des Corps avancez àla telle de l’Armée, ôc des Coureurs fur les ailles à droit & à gauche , pour découvrir s’il n’y aura point quelques troupes ennemies en embulcade. Je parle icy des bois d’Europe; car il s’en trouve ailleurs, comme dans l’Amérique , où l’on ne marche qu’avec la boulîole , ôc qui eftant d’une étendue prefque infinie , on ne s’en retire jamais, fi une fois on s’y eft engagé trop avant, ou quand on s’y eft égaré.
- I es palïàges des Montagnes, comme font les Alpes”, les Pyrénées & autres , fe doivent faire avec une extrême prudence : Les chemins y font inconnus & inaccefiibles, & la marche d’une Armée y eft arreftée de moment en moment. Les bagages ny l’Artillerie ne fçauroient fuivre On y eft enfin dans un péril continuel, ôc prefque inévitable. Il faut toujours qu’un General qui veut faire ces fortes de palïàges, foit alluré qu’il n’y a point d’ennemis cachez dans le fom-
- p.91 - vue 99/298
-
-
-
- 9i Traité de la Guerre,
- met de ces montagnes , ou qu’il donne ordre qu’ils foient attaquez par des troupes qu’il détachera à ce deffèin 9 & qui les iront chercher jufques dans leurs retraites. Car autrement trois cens hommes font capables de ruiner une grande Armée : ils peuvent miner les chemins à l’endroit des plus affreux précipices -, ils peuvent faire rouler d’enhaut , des rochers & des arbres entiers , dont on fe trouve accablé , fans fe pouvoir défendre : En un mot*, ils peuvent fermer un lieu étroit, comme firent les Grecs aux Thermopiles : Mais pour voir des exemples de ces paflàges, il faut lire le quatrième livre de la Retraite des dix mille , Polibe quand il parle d’Haniba!, Quinte-curfe 5 Sc Arrian, en plufieurs lieux de la vie d’Alexandre , l’entrée des Armées du feu Roy en Italie, les divers paflàges de Charles VIII. Louys X11. & François l. Il y en a une defcription allez prêche dans la nouvelle Hiftoire de Bertrand du Guefclin , livre 4. A propos de quoy ie diray icy, qu’un homme
- p.92 - vue 100/298
-
-
-
- 10. Des ein-
- ou Politique militaire. 9 $
- de guerre qui veut afpirer aux. grands Emplois, & fe rendre confiderable en cette profeffïon, doit avoir leu & lire inceflàmment les Commentaires de Cefar -, outre les anciens Autheurs dont je viens de parler.
- Les Embufcades peuvent apporter de grands avantages dans la guerre : bu^adej. On fait des prifonniers : on pille des & autre,s bagages ; on enleve des convois, 8c guecre. on tue des sens de Commandement :
- Si on y attire à propos deux ou trois fois les Ennemis , ils craignent toujours d’y retomber : Et fi d’vn autre cofté il arrive qu’ils ayent quelques fuccés heureux,ils ne poufiènt pas leur bonne fortune avec tant de vigueur qu’ils auroient fait, fi cette crainte ne les avoit retenus -, quand on eft obligé de prendre la fuite,ils demeurent,s’il y a un lieu le moins couvert,8c le moins dagereux fur les chemins que tiêdront les fuyards. Ce qui donne cependant le moyen à un Officier de rallier les troupes éperdues, ôc en les faifant revenir de leur étônement 8c de leur de-fordre, les remener à la charge. Ainfi
- p.93 - vue 101/298
-
-
-
- 5> 4 Traité de la Guerre,
- les vaiucus deviennent fouvent les victorieux. Outre cela les Embulcades judicieuferaent miles 8c exécutées, aguerri fient les loldats , & leur donnent de l’audace, en les accouftumant à vaincre *, acquièrent à un Capitaine la réputation d'homme prudent, vigilant & aétif, qui ne négligé rien, & qui ne perd aucune des occafîons qui luy peuvent eftre favorables. Cette réputation entretient lès troupes dans la confiance , & leur perluade que tout leur reülïira, quand elles entreprendront quelque choie lous la làge conduite de leur General : 8c ces cho-fes font un effet tout oppole dans fefprit des Ennemis. .
- La difficulté n’eft pas à drefïèr les Embulcades : on fçait bien qu’elles fe font ordinairement dans des lieüx couverts , dans des chemins coupez & de traverfe, dans quelque pas de montagnes, ou à quelque défilé , ou à quelque pafiàge : Mais les endroits de cette qualité eftant toujours fuf-peéts aux Ennemis, ils ne s’y engagent pas fans les avoir fait reconiioî-
- p.94 - vue 102/298
-
-
-
- ou'Politique militaire. 55
- cre ; de maniéré que toute la peine-Se toute l’adrelïè eft de les y faire tomber. On fe fert donc à ce deilèin de fuites lîmulées , ou de fauflès marches : ce que l’on met en ufage pref. que toujours inutilement : car il n’y a que les Novices qui ne fçachent pas fe parer de ces coups d’adrelïè, 8c en éviter le péril. Il faut en cette matière, comme en toutes les autres de la guerre, que le General joue de telle, 8c prenne la relolution lur les mou. vemens prelèns ; n’y ayant point de réglé generale à établir en ce qui concerne les cas particuliers. On peut neanmoins oblerver, comme une maxime confiante, que l’on doit perpétuellement fe reprelenter de quel tem-peramment eft l’Ennemy avec qui on a affaire : Car, s’il eft ardant 8c audacieux , 8c peu expérimenté, ou s’il a le courage élevé par quelque avantage remporté nouvellement, il lèra ailé de le faire donner dans l’Embuf. cade. Si au contraire il eft fage, 8c qu’en un mot il Içache Ion métier, il le tiendra dans une prudente mode-
- p.95 - vue 103/298
-
-
-
- 9 £ Traité de la Guerre,
- ration. Les François , fur tous les gens du monde, doivent fe garder des Embufcades : Il n’y a point de Nation que l’on y puifïè plus facilement attirer : Car dautant qu’ils s’eftiment vaillans au defliis de tous les autres peuples du monde, & qu’ils font naturellement impétueux , ils font les plus capables de tout hazarder , Sc les moins capables de fe retenir.
- Quand j’ay parlé des moyens dont on peut mieux fe fèrvir pour faire donner un Ennemy dans quelque Em-bufcade, j’ay tacitement expliqué les moyens qu’on a de s’en garantir , qui font les contraires. Non feulement on peut faire une Embufcade dans des endroits couverts, comme je le viens de dire, mais encore on en peut faire en pleine & raze campagne ; comme Annibal ladreilà contre Sempronius: Exemple rare & excellent, qui fe voit dans Polibelivre 3. Il eft prefque im-po/îïble qu’un Ennemy, quelque avi-fé qu’il foit, évite cette forte de fur-prife.
- Or de quelque maniéré, & en quelque
- p.96 - vue 104/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire, 9 7
- que lieu que l’on ait drelïe une Em~ bufcade , il faut y garder un fècret inviolable, & en commettre le foin à des gens qui foient braves, & qui ayent une patience invincible. Du moment que l’Embufcade fera dref-fée , il faut defendre à qui que ce foit de s’écarter, fur peine de la vie : & fi quelqu’un , fans la permilîion du Commandant, manque à cet ordre, il le faut poignarder fur le champ, fans remimon : Car il y a à craindre qu’il n’y ait quelque traiftre, qui fous pretexte de quelque necefîité, s’écarte & pafïè chez les Ennemis pour les avertir. Il faut, outre cela, que toute l’Embufcade fe trouve cachée autant qu’il fè pourra , & que tout le monde y foit dans un profond filence. L’Officier envoyèra quelque Sergent, ou quelque foldat dont il fera afïiiré, pour découvrir ce qui fe pafïè, afin de 11e laifïèr pas échapper I’occa-fion, & de fe tenir preft. L’Infanterie eft plus propre aux Embufcades, que 11’eft la Cavalerie : ce qui toutefois dépend de la fituation des lieux.
- E
- p.97 - vue 105/298
-
-
-
- $8 Traité de la Guerre,
- Quand les Ennemis commenceront à paroiftre , 8c à s’engager dans l’endroit oii ils feront attendus , il faut que les gens de l’Embufcade prennent bien leur temps, afin de faire un plus grand effet ; 8c fans rien précipiter , qu’ils attendent le moment le plus propre pour charger. C’eft en cela que le Commandant doit agir avec toute fa prudence, 8c £u.r quoy iln’eftpas pofïïble de donner de réglé plus précisé.
- J’ay mis les Embufcades au rang des Artifices, ou ftratagemes de guerre , parce qu’elles ne font pas entièrement de la force ouverte , 8c qu’il faut y joindre de la fineflè â l’effort des armes, 8c comme on dit, la peau du Renard à celle du Lyon. Je trouve deux fortes d’Artifîces : la première , eft de ceux qui ie pratiquent ordinairement, dont l’ufage eft receu de toutes les Nations, & dans toutes les Armées. On pourroit dire qu’ils font du droit des gens, puifque les Capitaines 8c foldats font avertis, 8c doivent prendre leurs précautions pour
- p.98 - vue 106/298
-
-
-
- ouTPolitique militaire. 99 s’en garantir: Nous en avons une infinité d’exemples , que Frontin Po-Jyæntis 8c antres, ont pris foin de recueillir de l’Hiftoire. Ceux-cy font permis , parce qu’ils tiennent quelque choie de la force ouverte, dau-tant qu’on s’en peut defendre, 8c que par confequent, ils ne font pas contraires à l’exade generolité.
- La fécondé forte d’Artifices eft de ceux qui ne font en aucun ulàge ; contre Ielquels, par confequent, 011 ne peut prendre de précaution. Il n’elt pas permis de s’en lervir, ne tenant rien de la force ouverte, 8c de la gloi re des armes, & y eftant mefme directement oppofez. Ces fortes de mauvais Artifices, font le manquement de foy 8c de parole, la trahilon , quand on pratique ceux du parti contraire pour ouvrir les portes d’une ville, qu’on fait allàlîiner un Capitaine, ou quelque perfonnage de confideration; quand on empoifonne les vivres, les fontaines 8c les puits-, quand on fait palier parrny les Ennemis quelques peltiferez, pour y porter la maladie,
- E ij
- p.99 - vue 107/298
-
-
-
- ioo Traité delà Guerre,
- & autres choies lèmblables. On le doit iouvenir icy que la guerre a de certains droits, defquels il n’eft pas permis de fe départir ; & qu’en quelque eftat que la fortune mette les af. faires, il faut inviolablement fuivre les préceptes de la bonne foy, & de la prudente fincerité. Sur tout , la trahiTon me paroift horrible, & jamais un grand Capitaine n’eft exculà-ble de toutes ces voyes honteufès, qui ne reüfliflènt que tres-rarement, & dont les efïèts retournent fouvent contre ceux qui en font les Autheurs, Qui peut s’empêcher de trouver à redire à la conduite de Philippes de Macedoine, qui tâchoit toûjours de corrompre par argent la fidelité des Gouverneurs des Places qu’il avoit envie de poflèder; Et d’un autre cofté, qui pourroit louer luftilamment la glorieiuie. conduite des Romains, quand ils donnèrent avis à Pyrrhus leur ennemy, de Voffre que ion Médecin leur failoit de l’empoifonner ? Et qui n’admirera point leur juftice, quand pour punir la trahifon que leurs
- p.100 - vue 108/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire, i oi
- foldats avoient faite contre ceux de Rhege ? Ils en firent décapiter trois cens dans la Place publique de Rome.
- Quelques-uns mettent entre les Artifices illicites les mines que Ton fait fous les murailles des Villes allie» gées ; & on ne pardonne point aux Mineurs quand ils font fur pris, encore qu’ils demandent quartier. Les Efi. pions palîènt aulïï pour des traiftres,
- 8c font irremilïïblement condamnez à la mort, fans que ceux qui les ont envoyés nient de reprelailles fur quelques prifonniers.
- Il Ce fait fouvent des rencontres n*
- kr • t Des tin-
- campagne , loit de contres, petits partis, foit de toute une Armée.
- Je ne parle icy que des rencontres qui fe font de quelques troupes de Cavalerie, ou d'infanterie.
- Car des rencontres de toute une Armée, outre qu’elles le font tres-ra-rement, c’eft que je les comprendray cy-apres fous l’Article des Batailles.
- Or celuy qui commande un party, doit le tenir toûiours tellement fur les gardes, qu’il foit en eftat d’attaquer,
- E iij
- p.101 - vue 109/298
-
-
-
- jot Traité Je ta Guerre,
- en cas qu’il rencontre les Ennemis, & de les battre , s’il en ell attaqué. Il faut mefine qu’il infirme par un bruit lourd dans l’elprit de les ioldats, qu’il marche à dellèin de les rencontrer : Que li la rencontre le lait , il faut qu’il dilè avec des marques de joye , qu’il eftoit certain de la faire : car ja-mais il ne faut paroiftre lurpris. Cependant ce Commandant. ellant en campagne, doit envoyer des gens à droit & à gauche aux nouvelles, qui luy lèront rapportées en lècret, afin de prendre Ion party. Si les Ennemis paroifient , il faut que d’abord il aille vertement à la charge, & faflè croire aux liens que leur nombre eft plus fort que n’eftceluy des troupes qu’ils vont combattre. Cette refolution fait deux e£Fèts ; le premier , que les ennemis en prennent de l’épouuente, en s’imaginant que ceux qui les attaquent, s’eftiment les plus forts, ou en nombre d’hommes, ou en valeur. Le lècond, c’eft que ceux qui attaquent prennent de la confiance, & qu’ils le perfuadent que leur Commandant ne
- p.102 - vue 110/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 103
- les conduiront pas au combat, s’il n’y croyoit trouver un notable avantage.
- Que li le Commandant juge à propos de lailîer aux Ennemis à commencer l’attaque , il faut qu’il trouve alors quelque prétexte fpecieux, afin de faire croire a les fo'dats, qu’il a de grandes 8c foîides raifons pour attendre & demeurer ferme dans fon poite; il tirera ces prétextes des conjonctures qui feront prelentes.
- Il y a trois fortes de mouvemens 11. principaux à la guerre, qui emportent Des iêr*
- f J. . ° 1 1 r 1 reurs pa-
- neceliairement avec eux la bonne ou n^ues, là mauvailè fortune d’une Armée. dcs f’1'
- lies 9 cLçs
- Le premier eft, de certaines frayeurs r .jfie-qui le répandent generalement dans mcnu toutes les troupes, fins qu’on en Iça-ciie la canfe, 8c mefme fans qu’il.y en ait aucune qui foit apparente -y 8c elles font plus grandes 8c plus prejudiciables , plus on manque de con-noiftre ce qui les a pu produire. Ces vaines terreurs font appellées terreurs paniques, ou parce qu’elles font uni-verlelîes , ou parce que Pan a quand Bach us fit la conquelte des Indes 3
- E ihj
- p.103 - vue 111/298
-
-
-
- t
- 104 Traité delà Guerre9
- fceutles faire naiftre entre une multitude incroyable d’indiens. Ce qui luy fut un moyen de les afïùjettir aux volontez de Bacchus , que j’ay cy-devant nommé Gfîris. Quand cette forte de mouvement agite une Armée , il ne faut pas longer à l’arrefter: e’eft un tourbillon, dont il faut que la fureur ait fon cours , & qui laifïè le lus fouvent de fâcheufes marques de a violence. Mais apres que la première impetuofité en eft pafïee , il faut chercher les expediens de faire revenir le foldat à la raifon, luy montrer doucement fon erreur, ôc qu’il s’eftoit laiffé furprendre par des phan-tomes vains , & par de trompeufes chimères. Il faut fur tout prendie garde que les Ennemis ne viennent a connoiftre cette agitation.
- Le fécond de ces mouvemens eft la fuite, qui fouvent procédé du premier. Il ne faut pas d’abord s’y oppo-fèr, car on le fèroit inutilement : mais comme quand quelquefois à la cha£ fè, qui eft une image de la guerre, toute une meute s’emporte au delà
- p.104 - vue 112/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 10 5
- des voyes de la befte qu’on pourfuit, le Veneur laifîè palier cette fougue, & en fuite rappelle fes chiens , 8c les fait reprendre lur les bonnes voyes. Il faut que Je fage Capitaine tafche à loifîr de rappelîer fes troupes à leur rang, 8c de les raflèmbler autour de leurs Enfeiçnes.
- Le troilîéme mouvement eft , le raliement, qui d’ordinaire apporte un avantage iîngulier aux Armées : car alors les victorieux pourfuivant les fuyards , fe trouvent en defordre ; foie qu’ils fe foient attachez au pillage, foit qu’ils ayent voulu faire des pri-fonniers : en telle maniéré que des troupes ralliées venant les charger en ordre de bataille , ils font facilement battus5& s’en vont à vauderoute : Les Corps de referve font extrêmement utiles pour ces grands effets là. Il y a un moyen pour les raliemens*,comme par exemple j avant le cobat on pour-roit faire avertir fecrettement tous les Capitaines, de fe trouver avec leurs troupes en des lieux qu’on leur defî-gneroit, au cas qu’ils fuflènt obligez
- E v
- p.105 - vue 113/298
-
-
-
- ioS Trahi de ta Guer re3
- de ceder à la force des Ennemis $ les Capitaines en donneroient avis aux bas Officiers de leurs Compagnies, ôc ceux-cy aux foldats, quand il fèroit neceftàire. Ainfi au plus tard, Je lendemain d’une bataille perdue , toute l’ Armée fè pourrait retrouver enfèm-ble j ôc reprendre la revanche. Plus les Nations font vaillantes, & plus il eft difficile de les rallier pour le combat.
- *3-
- Ce qu’il faut faire pour fui-vrc un cnnemy qui fuit, Sc qui eft en déformé.
- Ainfi quand un General d’armée voit que fes Ennemis s’ébranlent, & tombent dans le defordre ; c’eft alors qu’il doit redoubler fes efforts : ôc quand ce defordre va jufques à leur faire prendre ouvertement la fuite, il doit plus fonger à les difîïper qu’à les pourfuivre : Car s’il peut empêcher deux ou trois jours que les troupes ne fè rafîèmblent, l’Armée n’eft pas feulement battue , elle eft entièrement
- ruinée; parce que chacun fè rebutte, Sc tafehe de trouver le repos en fè retirant chez foy.
- U faut neanmoins pourfuivre les Ennemis battus , ôc: fuyants,. Mais
- p.106 - vue 114/298
-
-
-
- eu Politique militaire. 107 afin d'éviter l’embarras qu’apporte la garde des priionnïers , & auflî afin d augmenter la frayeur aux vaincus, il ne faut donner d’abord quartier à per-fonne, fi ce 11’eft à quelques gens de marque , dont la prife fert plus que ne feroit leur mort, à la réputation des victorieux : on doit fur tout fe fouvenir de cette maxime dans les grandes Batailles.
- C’elt en ces occafïons-là que la ver- *4* tu 8c la fortune concourent necelîài- t^1“(fa* rement pour un mefme defîèin , & ou toutefois elles difputent enfemble à qui aura le plus de part à la gloire de l’èvenement: Auflî', toutes oppofées qu’elles font, fe doivent-elles reünir en ces rencontres importantes, 8c employer ce qu’elles ont de forces pour fe procurer réciproquement de l’avantage. Il eft confiant que la Fortune couronne la Vertu -, mais aufli on peut dire que la Vertu couronne la Fortune : car on voit rarement que l’une foit viétorieufe fans le lecours de l’autre.
- Les Batailles font la decifîon de la E vi
- p.107 - vue 115/298
-
-
-
- io8 Traité de ta Guerre,
- guerre , 8c les lïecles palïèz ne nous ont point laide d'exemples qui nous fafïènt voir qu'une conquefte le loit autrement acheuée. Les neges confu-ment trop de temps , & font périr trop de monde : Et quand une ville eft bien defenduë, les conjonétures peuvent changer pendant le lîege : & lès Alliez ont le loilir de penfer à la lècourir. Mais 11 toft que le deftin, dans un combat general, s'eft déclaré pour un des partis , tout cede aux armes qu'il a favorifées ; perfonne n'ayant honte de s'allujettir aux ordres d’un heureux Vainqueur.
- Les Batailles le font, ou par hazard, quand deux Armées le trouvent inopinément en prefence l'une de l'autre, ou quand il y a jour pris 8c alïîgné pour le combat. Je parle de celles-cy principalement ; mais de quelque maniéré que la choie arrive , le Capitaine doit relerver pour ces grands coups , la railon toute entière , & toute la grandeur de fon courage*, eftant le point fatal où lès projets précédais doivent aboutir, & d'où il
- p.108 - vue 116/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 105
- doit tirer les entreprifes qui feront à former enfui te.
- . Il faut donc que le Conquérant, en entrant dans le pays de fes Ennemis, fe perfùade que fon affaire principale eft de les vaincre par une Bataille generale. Car à l'exemple de Cyrus, d'Alexandre & d'Annibal , il doit toûjours chercher le combat ; & pour y parvenir avantageufement, il faut qu'il penfè à affoiblir fes Ennemis , foit en s'oppofànt à ce que leurs Alliez les joignent ; foit en empêchant qu'ils ne raflèmblent toutes leurs troupes. Il faut aulîï que par de petites rencontres il accouftume les gens à les battre ; parce que ces legeres vi&oires donnent de la hardie lie aux uns , & de la timidité aux autres : Il cherchera les moyens de faire naiftre l’envie à tous les foldats de voir cette journée, Ôc qu'ils luy en fàlïènt pa-roiftre de l'impatience. Et quand enfin l'occalion en eft venue, il doit, apres avoir pris fa refolution au Con-fèil, montrer fa joye à fon Armée j êc te faifant voir à chaque quartier,
- p.109 - vue 117/298
-
-
-
- 11 o Traité de la Guerrey
- faire comprendre aux Officiers 8c aux foldats, qu’ils vont recueillir par une feule victoire tout le fruit de leurs fatigues paflèes : que tout d’un coup les eiperances qu’ils avoient conceuës pour les richedès, & pour le repos, feront entièrement remplies qu’ils ont leur fortune entre les mains ; & qu’en un mot ils vont s’affiirer de loiianges immortelles, pourveu qu’ils vueillent fortement les acquérir. If leur fera auffi connoiftre,qu’il prétend avoir parta leur gloire feulement, & qu’il leur abandonne les biens & la dépoüille de leurs Ennemis. Qifau refte ils ont à combattre pour une caule jufte, & que ceux qui fe prefen-tent dans le dedèin de leur refifter, eftans les mefmes qu’ils ont autrefois vaincus , ils doivent les empêcher de leur arracher l’honneur qu’ils ont déjà remporté..
- Que fi dans, les rencontres qui ont précédé cette Bataille, les Ennemis ont eu de l’avantage, le General fe doit lervir d’une raifon contraire , & dire à lès loldats que le temps qu’ils
- p.110 - vue 118/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire* m
- ont tant fouhaité eft heureuiement venu ; qu'ils vont reparer leurs pertes, & donner des preuves que s’ils ont elle vaincus , la fortune faUbit voit qu’ils avoient à combattre de vaillans Ennemis ; & qu’ainft leur viétoire en fera plus illuftre & plus éclatante. Il ne faut pas , fur tout, oublier de per-fuader aux troupes, que la mémoire de ceux qui dans cette occalion mourront pour la caufe commune , fera chere à jamais à leur patrie ; qu’on aura loin de leurs fèpultures, de leurs familles; qu’on les honorera d’e» loges j à la façon que les Athéniens honoroient de difcours funèbres ceux qui mouraient à la guerre : & que les bleflez ne manqueront ny de recom-penles, ny de bon traitement. C’eft à peu prés ainft qu’en ces occafions un General doit parler à fon Armée..
- Les Anciens, que nous devons re-connoiftre pour les modèles certains de noftre conduite , haranguoient leurs jfoldats avant que de les faire combattre. Cette méthode eft excellente : ils en ont receu une extrême
- p.111 - vue 119/298
-
-
-
- ii2/ Trai tê delà Guerre,
- utilité en diveries rencontres. Cefàr fe plaint en quelque endroit , qu'il avoit efté fi preffé de combattre, qu’il n’euft pas le temps de haranguer Ton Armée. Je ne puis dire pourquoy nous avons perdu cet ufage : ie ne veux pas en acculer l’incapacité des Chefs, qui ne fçachant pas l’art de bien parler, le font contentez de ce-luy de bien faire : fi ce n’eft qu’on fê foit apperceu que la coiiftume de faire des harangues, & d’afïèmbler la multitude pour écouter un Orateur, eftoit dangereufe , & produifoit fouvent des troubles 8c des /éditions : car il y a eu dans tous les temps des fedu-éfceurs de peuple , lefquels s’appel-Ioient Damogogues dans Athènes, & qui ont fait tant fouffiir de change-mens dans l’Eftat de cette fçavante Republique. Ces harangues militaires font toutefois d’un merveilleux effet ; car les foldats fe laiflènt infailliblement toucher par les difcours de leur General : 8c plus ce General a d’élévation de fa mifïance, de fa réputation , de fa fortune a 8c de la di-
- p.112 - vue 120/298
-
-
-
- ou *!"Politique militaire. 113
- ghité, ôc plusfon éloquence eft pui£-lànte, & plus elleluy reüflît.
- Ce n’eft pas allez que le Capitaine excite l'ardeur de lès loldats par les dilcours & par là joye , il doit encore f exciter par la richeftè de lès habits, ôc que Ion ornement extérieur arrefte lîir Iuy les yeux de les troupes, 6c leur donne une maniéré d’admiration : que luy-melme lèpropolè dans cet éduftement extraordinaire ôc magnifique, qu’il doit palïèrdans'ce mefme j our du tumulte de la bataille , à la folemnité du Triomphe. Il eft bon que ce General, à Ion lever, dilè à lès Amis particuliers, afin qu’ils en répandent le bruit parmy lès troupes, qu’il a fait quelque longe, d’où l’on puilïè tirer un bon augure pour la victoire , & que jamais Ion fommei! n’avoit efté fi doux Ôc 11 tranquile. Ces fortes d’artifices innocens font une vive imprelîîon dans I’elprit de la multitude, qui eft toûjours fuper-ftitieulè , qui donne une aveugle créance à tout ce qu’elle ne connoift guere j ôc enfin une armée prévenue*
- p.113 - vue 121/298
-
-
-
- iï4 Traité de la Guerre,
- de l’elperance d’un heureux fuccés, marche avec allegrefle contre les Ennemis. U faut que chaque Officier , félon fa dignité , imite le General en fes paroles 3 en fa joye 5 & en les ha^-bits.
- Un General tâchera d’eftrele plus diligent à mettre fon Armée en bataille j afin que les Ennemis , dés le point du jour, le voye en eftat & en relolution de les attaquer. Cette diligence fera que les foldats s’étonneront moins, & en auront plus de har-dielîè.
- On a de tout temps mis les Armées en bataille, & on dit que Pan , dans la guerre des Indes, fut l’Inventeur de l’ordre ; qu’il fit les ailles des. Armées, que les Anciens appelloient Cernes , & que pour cette raifon on le reprefentoit avec des cornes. Ce qui le peut remarquer enpalîant.
- Je ne dis point s’il faut étendre les ailles d’une Armée , ou s’il les faut relîèrrer ; s’il faut combattre fur une ou fur plufîeurs lignes, ny par où il eft à propos de commencer la chargé,
- p.114 - vue 122/298
-
-
-
- ou*? oliticjuc militairél iiç
- Les Romains commençoient toujours le combat par Faille droite. Je ne dis point auiïi s’il eft meilleur de faire les Bataillons Sc les Elcadrons gros, que de les faire petits , ny où il faut placer l’Artillerie ; quels Corps de relèrve on doit avoir, ny enfin comment il fera expédient de pourvoir à la feureté des bagages : toutes ces chofes-là dépendent de la force d’une Armée, de celle des Ennemis, de la refolution des troupes du Champ de bataille, & du temps mefme. Je ne parleray pas non plus des évolutions qu’il faudra faire pendant le combat : c’eft une leçon de tactique , qu’il feroit icy difficile de donner feu-rément. Les Officiers qui fçavent leur métier, doivent le reloudre, à melure que les oecalions nailïènt.
- Mais je diray feulement en general, qu’il faut conliderer premièrement le temps qui précédé le combat -, à conter depuis que les Armées lont en prelence preftes à donner. Secondement , le temps que l’on commence à marcher. En troiliéme lieu , le
- p.115 - vue 123/298
-
-
-
- ii6 Traitéde la Guerre,
- cours de la bataille : & en quatrième lieu , la fin & Wfliië dont elle fera fuivie.
- Avant donc que Ton aille à la charge , il faut entendre la Méfié, 6c ouvrir une fournée fi importante par adorer Dieu, qui compte nos jours , 6c qui eft le Maiftre de tous les eve-nemens. En fuite les Officiers, dans chaque Compagnie,doivent faire une reveuë fiir leurs gens, examiner fi les armes font en bon ordre, fi chacun a de la poudre , de la mèche, & du plomb ; les exciter à bien faire, commander que Ton mange , fi on ne Ta fait, faire-faire la Priere, 6c attendre le lignai.
- Cependant le General doit tenir un petit Confeil de guerre à la telle de l’Armée, pour délibérer s’il n’y a rien à changer aux premières relolutions que l’on auroit prifès, 6c faire publier un ban, que quiconque fèroit trouvé pillant, ou fans fes armes , feroitpu-ny. le parleray ailleurs des punitions.
- Il y a une obfèrvation à faire, qui eft, que fouvent les troupes eftant en
- p.116 - vue 124/298
-
-
-
- oui? olitictue militaire. 117
- bataille , il Ce détache du fonds des rangs ennemis quelques Braves, qui demandent à faire un coup de pifto-let : jamais le General ne doit permettre à perfonne des liens de s’expo-fes pour cela. Nous ne fommes plus au temps des Horaces : ces fortes de combats ne fervent de rien, & 011 y peut perdre d’excellens hommes, lel-quels il faut refèrver pour de meilleures occalions j parce que leur valeur 8c leur exemple peuvent maintenir tout un Corps dans le devoir 9 s’il s’é-branloit pour s’en échapper.
- Il arrive quelquefois que dans les Champs de batailles, il fe trouve un bois, un folle, un ruillèau, une ma-, zure , un rideau , ou quelque autre choie de femblable, dont les Generaux elperent recevoir de l’avantage j & pour s’en rendre les maiftres on pafle le jourprelque entier à prendre & reprendre ces fortes de polies. Il n’y a point d’avis précis.à donner fur les difficultez de cette nature : il faut agir fuivant que les chofes fe prefen-tentj & à proportion de l’utilité qu’on
- p.117 - vue 125/298
-
-
-
- if 8 Traité de la Guerrey
- ^ /
- peut recevoir des lieux pour le/quels on contefte. .: •
- Quand il eft temps de marcher au combat, le General en fait donner lé lignai. Alors chacun fçait fon rang & {on ordre. Il y a des Nations qui
- {ïouffènt de longs cris en approchant eurs ennemis, foit pour les effrayer J foit pour s’animer les uns les autres ; comme font les lyons par leurs rugi£ fèmens. Les troupes de Bacchus e& frayèrent, dit-on, ain/î les Indiens qui ayans pris l’épouvante le fournirent à luy, lans faire de refiftance*r D’autres .gardent un profond lilence en marchant au combat : quelques* uns y vont à pas lents & melurez : quelques-uns y courent, & s’y précipitent. Toutes ces maniérés differentes ont leurs raifons, & font fondées fur les divers temperammens des peuples.
- On envoyé ordinairement des hommes détachez pour commencer le combat. Les Romains employoient en cet ufage leurs Yelites , gens lege-rement armez : & ces hommes déta-
- p.118 - vue 126/298
-
-
-
- oulPolitique militaire. 119
- chez , qu’autrefois parmy nous on appelloit Enfans-perdus , Ce nom-moient Rorarij milites, chez les Anciens j parce que leurs coups tom-boient comme fait la rofée avant la pluye. Il y a long-temps qu’on a dit une pluye de fer: hxjldti fbdrnmt ha-flas, fit ferreur imber. On faifoit boire du vin à ces foldats pour leur donner courage ; & ce vin eftoit dit de leur nom Vinum Rorarium.
- Pour moy j’aymerois mieux que Ton marchait lentement au combat, que trop ville, parce que l’on ell toujours en haleine : encore que d’un autre collé le loldat ait plus de temps de faire reflexion fur le péril qu’il va courre, & d’en concevoir de la terreur. Si toll qu’on ell à vingt pas des Ennemis, il faut penler à faire les décharges.
- C’ell de ce moment que le combat a fon cours : Le General d’armée avec une troupe d’élite, à l’imitation de Scipion , fe doit tenir alors en lieu d’oii il puilïè ellre facilement par fout, pour fecourir ceux qui auront
- p.119 - vue 127/298
-
-
-
- no Traité de la Guerre,
- befoin de fon afîîftance. Les Confuls avoient leur place entre les Princes & les Triaires , c’eft à dire , entre la féconde & la troifiéme ligne auprès des Aigles Romaines. C’eftoit là,
- Î>our ainfi parler ,. le Sanctuaire de 'Armée : Mais noftre General doit fe ménager , & fur tout dans les commencemens de la bataille ; parce que la prife , ou une bleflùre, qui le mettroit hors de combat, ofte-roit le cœur aux liens, & pourroit leur faire perdre leur avantage ; outre que c’eft fur la fin qu’il eft le plus necef-laire : A propos de quoy je diray qu’il faut qu’il ait des gens lecrettement choifis , qui s’attachent au General ennemy , qui le cherchent dans leSi rangs , & qui faflènt effort pour le joindre, le faire prilonnier, ou le mettre hors d’eftat d’agir. Que li dans la mellée un General rencontre Ion Ennemy, il faut qu’il le combatte d’homme à homme, s’il le peut approcher; pourveu toutefois , qu’il l'oit d’une force & d’un âge à le promettre lèu-rément de l’avantage de ce combat
- linçulier;
- p.120 - vue 128/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. m
- singulier j dont le fuccés eft preique toujours decilïf pour le gain ou la perte d’une bataille.
- Il faut mettre les Corps 8c les lignes en telle diftance, s’il le peut, les uns des autres, que tous ayent liiffi-famment de l’elpace pour fe mouvoir , pour fouftenir ceux qui combattront les premiers , & pour empêcher, li ces premiers combattans font renverfez, que leur delordre ne rompe la dilpolïtion de toute l’Armée. Si des bataillons , des efcadrons , 8c même vne aille entière s’étonne, ployé , 8c enfin prend la fuite, le relie doit tenir plus ferme •, & quelques gens le doivent trouver prefts pour arrefter les victorieux.
- Les Corps de referve, que je defire eftre compofez de foldats d’élite, 8c commandez par des Officiers d’une valeur éprouvée, 8c de grande expérience , donnent le plus louvent le dernier échec à une Armée en delor-dre ; & d’un autre collé rétablirent fouvent l’efperance des leurs, qui auraient elle battus 8c poullez. Le*
- p.121 - vue 129/298
-
-
-
- ïü Traité de la Guerre,
- Gfecs avoient leurs Gyrafpides, & les Romains leurs Triaires y & les uns & les autres avoient encore leurs vieux Soldats , qui ayans fait leur temps de Service qu’ils dévoient rendre dans la guerre , reprenoient volontairement les armes. Tous ceux-là faifoient ordinairement parmy les Anciens , ce que les Corps de referve font dans nos Armées ; c’efi: à dire, qu’ils en eftoient leur derniere force , & leur derniere reiource. Sur cet exemple nous pourrions mettre les Volontaires & les Officiers reformez aux Corps de referve.
- Il faut pendant le combat avoir le plus grand foin qu’on pourra des bief. fez , afin de les retirer de la preflè, & panier leurs playes. Souvent U meurt des gens de grand mérité, faute d’eftre foignez a fiez à temps.
- L’Artillerie doit eftre diligemment Servie pendant tout le cours du combat } 8c il ne faut perdre aucune occasion qu’on aura de s’en aider. Ceux qui feront commis pour la garde du Canon, doivent, s’ils en ont le temps; faire quelque retranchement , pour
- p.122 - vue 130/298
-
-
-
- ou ‘Politique militaire. xij
- mieux foûtenir les attaques des ennemis. Les Canons de l’invention nouvellement venue de Hollande, font les meilleurs pour la campagne ; car outre que l’on en peut tirer bien plus de coups que de ceux dont nous nous fervons, c’eft que li le malheur arrive que pendant le combat les Ennemis prennent le Canon, ils ne s’en pourront fervir ; dautant que les troupes qui en auront eu la garde emporteront facilement les culaces, fans lef quelles on ne les fçauroit charger.
- Si une aille eft défaite , & que l’autre ait avantage , il faut que l’aille heureule achevé fa vi&oire, 8c que cependant on tâche de reparer le de-fordre de celle qui a eu du pire , foit par le moyen des Corps de referve , îoit en prenant quelques troupes de l’aille qui auroit eu le delïus. Et c’eft en cès occurrences où le moindre mouvement peut tout d’un coup changer la face des affaires , &c tourner les inclinations de la Fortune.
- Il eft très à propos de joindre la ru-le à la force ; comme par exemple >
- F i|.
- p.123 - vue 131/298
-
-
-
- 124 Traité de la Guerre,
- dans le plus fore du combat, on peut expofèr quelques charettes vuides, & quelques coffres de charge remplis de pierres, ou de - nippes qui ne le, roient d’aucune connderation. Les Ennemis pourront eftre tentez de le jetter deffîis pour les piller. On pour-roit mefme hazarder quelque argent, quelque vaiflèlle, 8c quelques fauffès pierreries , afin de les attacher da, vantage à ce pillage, & les y amufer. Ce qui contribua davantage au gain de la bataille d’Arbelly pour Alexandre , ce fut que les Grecs de l'Armée de Darius, penfèrent à piller le Camp des Macédoniens , & qu’ils furent fuivis par les plus braves des Perfes. On peut employer d’autres rules de pareille qualité.
- Que li apres plufieurs doutes , 8c des révolutions differentes , un General juge enfin que la victoire fe déclaré pour luy, c’efl: alors qu’il doit le plus appréhender de perdre fes elperances : Car on imputeroit Ion malheur â Ion imprudence, & à fon mauvais jugement. Ainfi il doit re-
- p.124 - vue 132/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 12,5
- doubler Tes efforts & Ton exaditude, eftre par tout, defendre 8c empêcher le pillage, achever de rompre ce qui refte d'Ennemis en prefence, les dif-fiper, leur ofter tout moyen de fè réjoindre ; & en un mot, les contraindre à prendre la fuite, pour lauver quelque débris de leur naufrage , &: les forcer à luy abandonner le Champ de bataille. Sur quoy il doit envoyer des Corps de Cavalerie apres les fuyards, pour les pouffer le plus loin qu’il fe pourra.
- Le gain d’une bataille eftant plein TS\ Sic entier, il eft du devoir d’un iage Capitaine d’en retirer tout le profit,rc, aPret 8c toute l’utilité qu’il pourra : 8c ainfi gagné de joindre l’honneur d’avoir bien ufé de fon avantage , à la gloire de l’avoir remporté.
- La première chofe que doit donc faire le Vidorieux, c’eft de rendre grâces à Dieu des faveurs qu’il en a receuës , 8c que le lieu qui a efté le Champ de bataille , 8c le Theatre de fa Vidoire, foitle Temple, pour parler à la façon des anciens Perfes, qui
- F iij
- p.125 - vue 133/298
-
-
-
- iz6 ^Traité delà Guerre,
- n’èn donnoient point d’autre au Créa*, teur de l’Univers que le Ciel, & qui failoient de toute la terre un Autêl pour luy faire des Sacrifices : Que le Champ de bataille loit,dis-je,le Temple & l'Autel où le Vainqueur falïè les premières prières , reiide les premières loüanges à l'Autheur de Ion Triomphe , & que cette pieulè re-connoifiànce, efleve le premier & le plus beau de les trophées. Secondement , qu'il le fouvienhe, qu’apres avoir furmonté les Ennemis, il a une autre guerre à loûtenir, dont l'heureux liiccés luy lera d’une acquilîtion tres-difficile : & cela d’autant plus, que le nouvel Ennemy qu’il aura à combattre, luy eft cher & agréable, & lequel ne le peut defendre de con-fiderer avec trop de complailànce. Ce nouvel Ennemy c’eft luy-melme, qui liiperbe de fa bonne fortune , & armé d'une épée viétorieufe, le déclaré une guerre intérieure. Car enfin, qui peut relîfter à Ion propre bonheur , & à des Armes qni par des exploits fameux viennent d'étre hono-
- p.126 - vue 134/298
-
-
-
- ou politique militaire. Ï27
- rées de lauriers & d’aplaudifïèmens? II doit encore fonger qu’il a un dernier adverfaire, lequel eft le plus redoutable de tous : c’eft l’oiiiveté, fuivie des plaiiîrs,laquelle a triomphé d’Annibaï & d’Alexandre triomphans , quelle n’avoit ofé allaillir pendant le cours de leurs travaux. Il doit en troifiéme lieu conferver une genereufe humanité pour les vaincus, les plaindre } les conloler dans leurs difgraces , & par les bons traitemens, adoucir ce que la Fortune auroit eu d’âpre & de rude pour eux. Que l’aébion du grand Alexandre eft admirable fur ce fujet l que l’Hiftoire reçoit d’embeliftèment des larmes qu’il répandit pour Darius î & que fa modération & fa bénignité apportent à fa vie un ornement précieux ! On lit au contraire avec compafîion, avec douleur, & mefme avec colere, que Croefus a efté traifhé au fupplice -, & que tant d’autres Illu-ftres malheureux ont efté jettez vifs dans les bûchers ardans. il eft de la grandeur d’un Prince victorieux d’envoyer des gens iufques dans les lieux
- F înj
- p.127 - vue 135/298
-
-
-
- ïiS *Traité de la Guerre,
- d’azile 8c de retraite,ou la valeur a re-duit Tes Ennemis, pour leur demander la paix plutoft que pour la leur pre-lenter: & afin de couler la réputation de là magnanimité il doit le rendre plus facile pour la condition des Trai-tez, à proportion qu’il aura obtenu de plus grands avantages. Noftre incomparable Roy , dans un âge où à peine la vertu dès grands Hommes ordinaires, peut-elle le faire encore paroillre, en a fait un exemple qui lèra incroyable à la pofterité $ quand dans le dernier Traité de Paix, s’ar-! reliant au milieu de là courlè, il a donné à PElpagne ce que lès Armes avoient légitimement conquis, & lûy a laille la podèlîion de ce qu’il eftoit preft & en pouvoir de conquérir.
- Le Victorieux , incontinent apres la défaite de Ion Ennemy, en publiera par tout la nouvelle, fera mefme ion avantage plus grand qu’il n’a efté. Il examinera l’eftat de Ion Armée, & Içaura tout de mefme en quelle dif-polïtion feront les affaires des vaincus. Car s’il n’eft bien inftruit de
- p.128 - vue 136/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire, 119
- toutes ces choies, il ne pourra faire aucun projet, ny rien executer. Eftant donc en cette conjcn&ure , il doit fe prelenter devant quelque grande Place , qui effrayée de les Armes, pourra luy ouvrir les portes. U faut fur tout, qu’il tafche de le failir des deniers publics ; j’entends de ceux qui appartiendront au Prince. Car quant à ce qui elt des bourles communes de Marchands, des Monts de Pieté , & des lommes qui appartiendront aux Particuliers, lefquelles ils auront mile entre les mains des Banquiers 5 ou chez les Notaires-, celuy doit eftre, pour ainlî parler , une choie lacrée , à quoy il ne porte jamais la main, 6c dont, au contraire, il lera le Protecteur & le Conlervateur. C’eft ainli qu’il acquerrera l’amour des peuples , 6c qu’il les accouftumera doucement à une nouvelle domination.
- S’il apprend que les Ennemis remettent quelque autre Armée fur pied , il ne £aut point qu’il perde de temps , mais qu’il marche inceffam-ment, qu’il lés joigne , 6c qu’il les
- p.129 - vue 137/298
-
-
-
- 130 Traité de la Guerres
- combatte, fans leur donner loilïr de fe reconnoiftre , & de reparer leurs
- JS, Pcrtes*
- Des bief- Outre tout ce que je viens de dire, f«, des le General d’une Armée viétorieufc p'rf? doit auiîî-toft qu’il fera le maiftre fermiers. du Champ de bataille, faire defenfè à qui que ce Toit, fur peine de la vie, de dépouiller aucun des corps qui feront demeurez fur le Champ , avant qu ’on les ait vilitez. Car il arrive très» fouvent que le foldat, pour avoir un bon habit, achevé de tuer un homme d’importance , qui quelquefois n’é» toit pas blelfé mortellement. Ce ban ellant fait , il fera vifiter tous ces corps : les morts feront mis à part ; les ennemis d’un cofté , & les amis de l’autre. Si l’on y reconnoift quelques perfounes de marque , on les leparera de la foule pour les rendre à leurs amis , ou à leurs domeftiques. Cela eftant exécuté , les Aumofhiers de Y Armée feront à l’inftant, 8c fur le lieu mefme, une priere publique pour le repos de leurs âmes. Le lendemain dans le mefme Champ, ils diront des
- p.130 - vue 138/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 131
- Méfiés , 8c feront le Service avec une pompe 8c une folemnité Militaire : à î'iffiie duquel on jettera tous ces corps dans des foflès qu'on aura préparées à cet effet, 8c qu’on aura fait les plus profondes qu'il aura efté polîible. Cependant on aura envoyé aux Ennemis leur donner avis de ce qu’on aura refolu de faire , à l’égard de ces morts -, 8c ils feront conviez en même temps de venir fur le Champ de bataille , pour retirer les corps qu'il leur plaira faire remporter. On ne fçauroit croire de quel effet font ces a êtes de pieté 8c de commiferation, 8c à quel point un Capitaine s’acquiert par la l’eftime & l’affe&ion de tout le monde. Si nous montrons que nous avons véritablement de l’humanité , quand, dépouillez de colere:& de reflèntiment, nous pardonnons à ceux que nous voyons humiliez ; & quand leur foûmifîlon ou leur foi-blefle nous fait tomber les armes de la main , que faifons-nous , quand changeant les mouvemens de haine 8c de vengeance en mouvemens de
- F vi
- p.131 - vue 139/298
-
-
-
- 132. Traite de la Guerre9
- tendreftè 8c de compaflion , nous pleurons leur mort, que nous rendons aux cadavres qui nous en relient, ce que nous croyons eftre le plus ho* norable à leur mémoire y 8c qu’en mefine temps nous Eiifons pour le foulaeemenr de leurs aires ce que la Religion nous apprend eftre déplus faint 8c de plus falutaire.
- Enfin les devoirs funèbres qu’on rends aux moits , ont efté de tout temps d’une considération fi grande, que les Athéniens condamnèrent à la mort, 8c firent mourir leurs Capitaines Trafybille 8c les Compagnons, viélorieux des Lacedemoniens y parce qu’ils avoient manqué de faire enterrer les corps de ceux iqui eftoient morts dans la bataille.
- Les bleflèz feront pareillement mis à past, 8c les Ennemis & les Amis fe. ront traitez également.
- Il faut encore que le General s’informe du nombre, 8c de la qualité des prifonniers y qu’il fçache leurs ne-ceflïtez, 8c qu’il y pourvoye, donnant ordre que ceux qui les ent pris, exer-
- p.132 - vue 140/298
-
-
-
- ou politique militaire. 135
- cent pour eux le droit d’hofpitalité % pour ainfi dire,&: qu’ils ne leur faflènt aucun mauvais traitement. Il fe fera informer s’il y a quelques-uns des liens chez les Ennemis , aufquels il fera propofer des échanges , foldat pour loldat, 8c Officier pour Officier. Il faut qu’il voye en fuite quels font ceux qui feront demeurez pri-fonniers apres l’échange fait. Il eft hon de renvoyer les gens de qualité fur leur parole, pour donner ordre à leur rançon : pendant lequel temps ils ne pourront porter les armes , 8c lequel citant expiré, ils feront incelïàm-ment obligez de fe rendre dans leurs priions , ou d’envoyer l’argent dont ils feront convenus. Quant aux pauvres foldats prifonniers, on peut, en les faifànt travailler , leur donner moyen de fubfifter , 8c accorder la liberté à tous ceux qui voudront jurer de ne point rentrer de nx mois, d’un an, ou de quelqu’autre terme dans le fervice des Ennemis , 8c mefme les enrooller s’ils veulent prendre party. On peut quelquefois, par un coup de
- p.133 - vue 141/298
-
-
-
- 134 Traité de la Guerre, <
- generolité Jes renvoyer tous , fans aucune condition* Ces fortes de procédez font glorieux, & acquièrent beaucoup d'honneur & de réputation à ceux qui les pratiquent.
- IJ, Mais comme les Armes font jour-Cc qu’ii- nalieres , pour parler en proverbe ieUquand commun j d Peut arriver qu'un Gene-onapcr- ral qui entre dans un pavs pour le bataille, conquérir, y trouve des gens braves Sc aguerris -, en telle forte qu’enfin il cft battu , & fon armée défaite : C’eft a quoy, ainli que je l’ay cy-devant dit 3 il dbit pourvoir ; & pour cela le préparer lècrettement de bonne heure des lieux d’une retraite alïùrée. Cette importante raifon le doit obliger d’eftre toujours le maiflxe du pays qu'il aura laide derrière fes troupes , afin de s’en fervir au befoin , & d’y raflèmbler ceux des liens qui auront échappé à fa mauvaifè fortune. Il doit alors appeller de fon pays de nouvelles forces, les attendre autant qu’il le pourra, afin de fe mettre en eftat de tenter une autre fois le fort des Armes. Il cachera cependant la grandeur
- p.134 - vue 142/298
-
-
-
- oui* olitique militaire. 13^
- de fa perte, 5c ne manquera pas d’en efcrire aux Villes voifînes, foit qu’elles tiennent pour luy, foit quelles tiennent pour le party contraire : Car en matière de guerre, l’apparence & la réputation font extrêmement, 5£ mefme on a toûjours dit que les affaires du monde le commençoient par le confeil , 6c quelles s’achevoient /ouvent par l’opinion qui s’en concevoir.
- Il arrive quelquefois que la pru-dence d’un General fe trompe, 6c trakcs% qu’il s’engage infenfîblement plus commet
- ^ 1 *r ' >•! il les faut
- avant entre les Ennemis qu il n en fa;re en auroit eu delfein , foit qu’il ait eu l’ef- Pays espérance de les battre plus aifément, 6c y' de les défaire , foit pour s’emparer de quelque place avantagent , foit pour ouvrir un pafïàge à c uelque fecours, foie pour joindre 6c recevoir fes Alliez , foit enfin pour quelque autre raifon -, en telle forte qu’il fe trouve au milieu d’un pays où tout s’oppofè à fes projets, où les Villes luy ferment les portes , où il n’a aucun moyen de paffer les riuieres, 6c où il
- p.135 - vue 143/298
-
-
-
- 156 Traite de la Guer rel
- n’a; rien à fè promettre de fès amis. Il arrive mefme qu’un Conquérant, en perdant une bataille, perd en même temps tout ce qu’il avoit conquis; 6c les peuples mal accouftumez à les loix, 6c qui n’ont pas encore éteinc leur première affection pour leur Prince naturel 3 le révoltent, 6c fe-coüant le nouveau joug qu’il leur auoit impofé, rentrent dans leur ancien devoir ; en telle forte que la précaution qu’il avoit prifè pour s’alïiirer des quartiers qu’il laifïbit derrière ion Armée, luy devient abfblument inutile, 6c il fè void dans un péril qu’il ne fçauroit éviter , fi fon cou--rage 6c fà bonne conduite ne luy-font l’ouverture de quelque dernier-moyen. Ce moyen eft ordinairement-celuy de faire une retraite.
- La refblution s’en forme toujours par celuy qui eft afrbibly, ou à raifon de quelque fbulevement des places qu’il auroit nouvellement foumifes à fes Armes, ou de quelque mouvement qui feroit inopinément arriué dans l’Etat pour lequel il eft employé;
- p.136 - vue 144/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 137
- foit de révolté des fùjets, foit d’irruption des Ennemis pour faire diver-fîon : Quelquefois il manque d’argent , de vivres & de munitions de guerre, fans qu’il puifïe faire pafîèr aucuns de les convois. Souvent fon Armée eft accablée de maladies , ou ruinée par la perte des bagages & de l’Artillerie : tantoft il a foufrert quelque grande défaite, ou eftant abandonné par ceux qui l’eftoierit venus Recourir ; foit par la ruine de ces forces Auxiliaires, foit par leur mauvai-fe foy : Il veut fe dérober à quelque grande Armée, qu’il prévoit eftre fur le point de luy tomber fur les bras : quelquefois auffi la foifon eft devenue mauvaifè, & les chemins font rompus. Ainfi ne pouvant plus tenir la campagne, ny foire d’entreprife, il eft contraint de prendre fès quartiers pour s’y mettre à couvert. Enfin jamais un Capitaine n’a fongé à faire de retraite, qu’il n’en ait efté prefle par quelque raifon fomblable à celles que je viens de remarquer.
- Le confèil de foire retraite eftant
- p.137 - vue 145/298
-
-
-
- j 38 Traité de le Guerre>
- pris, le General doit conliderer, premièrement le pays où il le trouve , lequel il eft obligé de connoiftre parfaitement.
- z.' De combien de journées peut eftre la marche.
- 3. De quels Ennemis’ il eft luivy , & quels obftacles il peut rencontrer.
- 4. La fituation & la qualité des lieux par où il paftèra , & en quelle diftance ils font les uns des autres. Enfin lès forces, & la dilpolîtion de Ion Armée, qui eft le plus important liijet de les foins & de fon application;.
- Ces choies eftant ainli meurement conliderées, le bon Capitaine jugera du temps , & des moyens qu*il doit prendre pour partir, & de l’ordre de fa marche ; de quelles provifions il faudra que lès troupes foient fournies , quel bagage 6c quelle Artillerie il fera à propos de faire conduire avec luy : En un mot, il délibérera fur tout ce qu’il aura à faire , & tâchera de prévoir ce qui pourra fe rencontrer de favorable, ou de dangereux pour luy.
- p.138 - vue 146/298
-
-
-
- eu *"Politique militaire. 15$
- Qif il fe fouuienne en marchant de parler fouventà les foldats , d'en fou-tenir le cœur contre leur mauvailè fortune, de leur faire du bien , de leur donner de l’elperance, 6c par des rai-. Ions que les conjonctures luy pourront liiggerer, qu'il leur perluade que leur retraite leur eft aufli glorieule, que leur 1er oit une victoire entière: qu’il les entretienne de toutes les belles retraites que l’on void dans l’Hi-lloire j principalement de celle que firent les dix mil Grecs, & dont Xe-nophon a fitit un Journal qu'on peut dire eltre un des chefs-d’œuvre de l'efprit humain, 6c une des plus excellentes merveilles que nous ait Iailïe la doCte ôc vaillante Antiquité.
- Il arrive louvent qu’un Ennemy dans fon propre pays, elt contraint de faire une retraite, fbit pour éviter de combattre , Toit pour reparer quelque mauvais evenemens , foit qu’il le fonde fur quelque autre conlidera-tion.
- D’n Conquérant alors doit le pour-liiivre avec le plus de vigueur 6c le
- p.139 - vue 147/298
-
-
-
- 140 Traité de la Guerre,
- plus de diligence qu'il luy fera poflï-ble, luy couper le chemin , tout ha-zarder pour ne fe pas laiffèr échapper} & enfin faire comme s'il le pourfw-voit fuyant, ainfi que fen ay parlé cy-delfiis.
- Ce Chapitre contient la plus grande partie des préceptes Militaires, en ce qui regarde la guerre ofïènfive à la campagne : Il ’eft temps d’examiner les moyens que des peuples attaquez dans leur pays , auront pour Ce défendre. Ce que je feray le plus iuccinte-ment ,• &• tout eniemble le plus diligemment que je pourray :& de là je paflèray à ce qui eft de la guerre o£-fenfive Sc defenfivepour les fieges.
- p.140 - vue 148/298
-
-
-
- quT? olitique militaire. 141
- vt
- CHAPITRE VK
- De la guerre defenfive de Campagne.
- 1. Ce que doivent faire les habitant <£un pays ou entre un puijjant Ennemy'.quel remede ils doivent apportera ce mal > gr quel Jecours ils doivent chercher.
- 1. Comment on peut ruiner une jirmée dl Etrangers.
- 3. Ce qu*ilfaut faire avant une bataille.
- 4. Comment il faut combattre un Enne-my étranger.
- f. Ce quil faut faire apres une bataille
- €. Ce qu'il faut faire apres une bataille gagnée.
- 7. Des diver fions.
- 8. Comment il fautfuivre un Ennemy étranger qui fait retraite.
- IL fuffiroit de dire en cette occa/îon 1. que les naturels habitans dJun , 9e <Jue
- 1 r doivent
- pays le trouvans attaquez par une faue icj
- p.141 - vue 149/298
-
-
-
- habitons d'un païs où entre un puif-fanc En-nemy : quel re-mede iis doivent apporter à ce mal) & quel fecours ils doi-
- ét cher, cher.
- 142, Traite de la Guerre,
- Armée étrangère,doivet obferver des maximes contraires à celles que j’ay établies au Chapitre precedent : Je ne laifïèray toutefois pas d’entrer dans le particulier de la conduite qui leur fera la plus honorable ôc la plus avantageux ; afin que ceux qui ayment la guerre, puiflent plus aifément profiter des reflexions que j’ay faites fur les préceptes Militaires, & en former des réglés , pour s’en fervir fuivant les diverfes rencontres qui s’en pre-fènteront.
- Il 11’eû pas pofïïble qu’un grand Prince fe propofè une conquefte, fans que le bruit n’en ait efté répandu long-temps auparavant. La Renommée , qui découvre les chofes les plus cachées, & qui publie ce qu’il y a de plus fecret, ôc mefme qui dévance la vérité, ne manque jamais de parler de ce qui doit arriver. Ainfi un peuple efl rarement attaqué, fans avoir preveu ce qu’on a projetté â fon defavanta-ge, Ôc fans que les préparatifs qu’on a faits contre luy ne l’ayent flifKfam-ment informé de ce qu’il peut appre-
- p.142 - vue 150/298
-
-
-
- ou rPolitique militaire. 143
- Hender. Car comme le foudre ne tombe jamais , ou du moins rarement, qu’il n’ait efté précédé de nuages, d’éclairs & de tonnerre ; un Roy ne le met point en armes, qu’il n’ait raf-femblé des matériaux pour executer fes refolutions, & qu’il n’ait fait précéder lès coups par des fommatios, & par des menaces. De forte qu’un peuple qui fent que l’on veut l’attaquer , a tout 1 oilîr de le dilpofer à la défen-fe : outre qu’il eft de la lagelïè 8c de la politique d’un Etat d’eftre toujours en armes, pour fe garantir contre les Ennemis, ou pour les alîàillir. Ce que j’ay dit cy-deliùs.
- Le véritable cara&ere d’un Conquérant eft celuy dont on voit qu’An-nibal eft reveftu dans l’Hiftoire $ c’eft à dire , lequel , làns perdre aucun temps 8c lans délibérer, entreprend de tout alïiijettir à fes volontez -, 8c le* quel, comme un torrent, emporte rapidement ce qu’il rencontre dans la courlè. Un Capitaine au contraire, qui veut defendre fon pays, doit s’ar-refter à la conduite de Fabius Maxi-
- p.143 - vue 151/298
-
-
-
- 144 Traité de la Guerre,
- mus, & par la cunâation, s'il m’eft permis de me fèrvir de ce mot ; c’eft à aire , en temporifant , fatiguer ion Ennemy, iàflèr la patience, 6c lem-pécher de rien entreprendre, 6c de rien executer.
- C’eft ainfi qu’infailliblement on rendra inutiles tous les projets d’ufiir-pation quun homme ambitieux pour-roit avoir formez : mais pour y reüf-fir il faut prendre des moyens leurs & faciles, autant qu’il fera pollible de le faire: Car, comme le dit excellemment Ariftote en quelque endroit de Ces politiques ,’ce n’eft rien faire que de s’eftre propofe quelque fin jufte 6c raifonnable, fi l’on n’employe de bons moyens pour y parvenir.
- Le premier moyen dont on doive fe fèrvir en ces fortes d’occafions, eft de réunir tous les efprits, & de les porter à concourir unanimement pour repouflèr les Etrangers. Il faut pour cela leur faire connoiftre l’injuftice de Tentreprifè de leurs Ennemis , leur faire fentir la honte qu’ils auroient de Ce foumettre fans combattre, & le
- péril
- p.144 - vue 152/298
-
-
-
- &u Politique militaire. 145
- péril où ils Ce jetteraient en fe laiflànt vaincre par les armes, leur reprefèn-. ter l’indignité d’une domination é-trangere , les maux qu’ils devraient appréhender de la part de leurs Ufur-pateurs , leurs enfans égojjgez, leurs filles deshonorées , le renversement entier de leur fortune, la ruine de leurs familles , un exil perpétuel hors de leur pays, 8c la douleur enfin qu’ils auraient de voir deloler les lieux de leur nailïànce , & leurs terres foû-miies à l’avarice , &au pouvoir de leurs Ennemis.
- Le fécond moyen eft de garnir d’hommes 8c de munitions les places importantes.
- Le troifiéme , rompre tous les ponts , 8c garder tous les palîàges des rivières.
- Le quatrième, ofter les moulins, à melîire que l’Ennemy s’avance , de crainte qu’il ne s’en puiflè aider pour la fubfiftance de fon Armée. Il y en a mefme qui font un dégaft univ-erlel par tout leür pays * apres avoir retiré les biens de la campagne dans les
- p.145 - vue 153/298
-
-
-
- 146 Traité de la Guerres
- villes, & dans lés lieux de ïeureté; comme nous voyons que firent Arfà-nés & Mazée Lieuteiians de Darius , quand ils bruflerent tout en Cilicie ; & Vencingentorix brulla tout de me* me Ion pays, pour empêcher les Romains de liiy faire la guerre. Et la mefme chofè a efté pratiquée dans le Brabant, comme nous le recueillons au livre cinquième des Annales de Rheedan.
- Le cinquième moyen eft5d’appeller le fècours des Alliez, & des voifins, leur montrer l’intereft quils ont de s’oppofèr à l’accroifïèment de la pui£ lance qui les veut opprimer , parce qu’ils feront à leur tour l’objet auquel la mefme ambition s’attachera. le di-ray en fon lieu comment on doit fè fervir de les voifins, & de les Alliez.
- Le fixiéme & dernier moyen eft, d’entrer en continuelle negotiation avec l’Ennemy ; & comme on dit, le chafïèr par un chemin d’argent, s’il eftpoflible : Et pour cet effet, luy faire des offres -, Sc fur l’execution3 éloigner & apporter dès difficultez : Car 3
- p.146 - vue 154/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 147
- en un mot, il n’eft quelconque de gagner temps, & on confomme par la les efforts d’un Conquérant , oa trompe fon avidité, & lès elperances en deviennent frivoles & louvent ridicules. Il eft à obier ver que jamais ( s’il n’y a des railbns d’une dndilpcn-lable necelîité ) un Prince qui défend Ion Eftat, ne doit écouter aucune proportion de fes Ennemis , qu’ils ne loient hors de les frontières.
- Ces moyens peuvent empêcher les progrez d’un Ennemy ; mais il y faut adjoufter la force ouverte : Car dans ces occalions ce n’eft rien d’avoir de la prudence, lî on n’a des armes , & li l’on n’eft inftruit dans l’art de s’en fèrvir. Minerve ( dit-on à ce propos ) lèroit imparfaite, & ne s’attireroit ny le culte divin, ny l’adoration des hommes , li elle 11’avoit une lance auflï-bien qu’un fuleau. Elle eft en effet la. Deelïè de la guerre , comme elle eft celle de la paix 5 & fon nom fait con-noiftre qu’elle menace de mefme qu’elle infpire. Enfin, qu’auroit-il lèr-vy à Apollon d’avoir efté le pere des
- G ij
- p.147 - vue 155/298
-
-
-
- 1.
- Cômenl on peut ruiner une Armée d*E-cüâgers*
- ï 48 Traité de la Guerre,
- Mulès, s’il n’avoic eü des craies pour tuërleferpent Python?
- Il eft donc neceflaire que le Prince qui le defend, Toit aulïï bon homme de guerre, que bon homme de Cabinet : Il doit connoiftre la lïtuation de Ton pays , la quaHté des Terres, l’inclination des Sujets, la dilpofition où feront leurs efprits , la bonté 6c le nombre de lès Places, ce qu’il y a de munitions, quelles font lès troupes, ce qu’il peut en mettre en campagne , ce qu’il peut en retenir pour les gamilons, & à quel employ il eft à propos qu’il occupe chacun de lès Capitaines. Il doit outre cela Içavoir quelles font fes finances , 6c quels fonds il a pour faire venir de l’argent dans lès coffres ; 8c enfin le tempe-ramment 6c la puillknce de lès Ennemis.
- Toutes ces cholès luy eftant connues , il eft tres-expedient pour le bien de lès affaires, qu’il falïè quelque en-treprilè contre fes Ennemis, afin de donner plus de cœur à lès loldats, qui déjà commencent d’eftre abattus.
- p.148 - vue 156/298
-
-
-
- oÙToliti^ue militaire1 145
- Car celuy qui elt fur la défenlïve , relient je ne fçay quoy qui fècrette-ment alentit fa vigueur : au lieu que celuy qui attaque elt toujours audacieux &c entreprenant.
- Il feroit allez bon qu’il partageait les forces en plulieurs Camps-volans: car il y a j ce me femble, de l’imprudence de commettre la fortune d’un Eftat à l’evenement d’une Bataille generale , où le fort des armes elt toujours incertain & dangereux. Ces Camps-volans fè répandans par la campagne, obligeront l’Ennemy d’en Elire autant ; 8c ainfï il 11’entrepren-dra rien de conlîderable : ou s’il fe tient en Corps d’armée , il aura à craindre de toutes parts, pour fon Artillerie, pour fes bagages, pour fon ar-riere-garde , en cas de marche, & en tout temps pour les convoys 8c pour fes fourageurs. De forte que ne pouvant étendre lès quartiers fans péril de les voir enlever, il fera bien-toft réduit à la necelïïté des vivres, 8c de recevoir enfin la loy de celuy à qui il pretendoit la donner. Ces Camps-
- p.149 - vue 157/298
-
-
-
- 150 Traité de la Guerre,
- volans font, outre cela , tres-utiles pour jetter du lècours dans les Places qui leroient menacées de iîege, & mefme pour empêcher qu’on ne les puiflè invertir. Si Darius n’avoit point combattu avec toutes lès forces, Alexandre n’auroit jamais conquis la Perle : Et nous avons dans noftre Hi-ftoire un merveilleux exemple de Part de bien defendre un Ertat contre les Etrangers , quand le Roy Charles Y. envoya Bertrand du Guefclin avec quatre mille hommes d’armes contre les Anglois & le Duc de Bretagne % qui eftoient delcendus à Calais avec plus de loixante mil hommes. Ce Conneftable ne leur donna point de combat general, car il n’avok pas du monde luffilàmment pour cela ; mais il les conduilit par le milieu de la France julques à Bordeaux , lans leur permettre de rien entreprendre : & cependant ruina plus leur armée qu’il n’auroit fait en quatre batailles , ménageant lès gens, & 11e perdant pas un lèul homme. Je diray encore en partant, que ces Camps-volans lèr-
- p.150 - vue 158/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 151
- vent prefque toujours pour engager les Ennemis plus avant dans le pays qu'ils ne voudroient : Car peu à peu ils le laiftbnt conduire par l’envie qu’ils ont de pouiïer de de dilïiper ces Camps-volans. Ce qu’ils croyenteftre tres-nece flaire pour le luccés de leurs defleins ^ & ils y font d’autant plus excitez , qu’ils méprifent ces petits Corps, & qu’ils en croyent la viéloi-re ailee à remporter.
- Mais comme dans la guerre les oc- ce ijVü calions font maiftrefles des confeils , faut ‘“3" & que tous les jours les refolutionsle une L-a-changentpar la différence ôc le chan- Ull,e‘ gement des conjonctures , il arrive fouvent qu’un Prince pour Te défendre eft obligé de donner bataille. Car, par exemple, il fçait qu’il vient une' nouvelle Armée au fecours de Tes Ennemis ; de laquelle eftant attaqué par une autre partie de Ton pays, il ne îuy fera pas poflible d’y faire telle ; de forte qu’alors il ne fçauroit fe difpen-fèr de combattre , parce qu’il eft de fon intereft d’affbiblir fon Ennemy avant que toutes fes forces foient rat femblées. G iiij
- p.151 - vue 159/298
-
-
-
- ijz Traite de la Guerre,
- Il peut naiftte d’autres occafions de «ette qualité , lei quelles il lèroit difficile de prévoir. Or les aflàires fè trouvans en de lèmblables dilpofi-fions, un Capitaine doit afïiirer toutes les Places, en cas que le fiiccés du combat ne luy fait pas favorable: comme aulïï mettre Ion argent & fon bagage en lèureté : 3c quand Ion Armée fera en bataille, faire ce que j’ay dit au Chapitre precedent, que devoit faire un Conquérant : 3c palîànt de rang en rang, expofer à les troupes qu’ils ne combattent pas feulement pour la gloire , ny pour leur propre lalut, mais qu’outre cela ils combattent pour les Autels, fur lefquels ils ont làcrifié, pour les faints Tutélaires de leur patrie, pour les cendres de leurs Anceftres , pour les mailons où ils ont pris naiflance, 8c où ils ont efté ellevez, pour leur fortune, pour le repos, la vie, la liberté 8c l’honneur des perlbnnes qui leur font plus chères au monde.
- Il leur doit parler de l’injufl-ice de leurs Ennemis, 3c de la témérité de
- p.152 - vue 160/298
-
-
-
- ouTPolitique militaire! 153
- leurs entreprifes , avec tant de force, qu'il leur donne contr'eux de la haine 8c de la colere.
- L'ordre de bataille que doit tenir un Capitaine en défendant ion pays , eft le mefme que doit tenir un Conquérant -y mais il faut qu'il ofte à /es troupes tout efpoir de retraite , 8c qu'il leur fallè entendre qu'ils font obligez de vaincre ou de mourir j parce que la mort eft un mal bien moindre que ne le feroient ceux dont leur défaite feroit fuivie. Il doit toutefois fe conlerver, ou pour rétablir la perte qu'il pourroit faire , ou pour mieux profiter de l'avantage qu'il pourroit obtenir-, dautant qu'une Armée battue ne le remet jamais quand elle manque de Chef: 8c fi elle eft viéfco-rieule, elle ne tire aucun avantage de la viétoire, eftant privée de tout mouvement, comme le leroit un corps qui
- 4*
- CÔmcnt il faut côbattrc un ennc* my étfiger.
- n'auroit plus de vie.
- Que fi la fortune îuy eft contraire, cequ’ii & qu’en un mot la bataille le trouve faut fai*
- {jerduë pour luy , il doitfe jetter dans une ba-a principale de lès Places , pour y
- G v
- p.153 - vue 161/298
-
-
-
- 154 Traité de la Güe fre,
- raffèurer le courage des habitans, & leur donner quelque nouvelle efpe-rance. Ce qui eft très-important, car toujours les peuples fuivent les mou. vemens de la Ville capitale, qui em. porte les autres comme leur premier mobile. Là il rafïèmblera le débris de Ion naufrage, & lèvera d’autres gens pour éprouver la fortune une féconde fois. Si toit qu’il fè verra en eflat de fe remettre en campagne, il n’y doit perdre aucun inftant, afin que fa dili. gence &,fa promptitude donne à fès Amis une bonne opinion de fa conduite & de Ces affaires, & qu’ils les croyent meilleures quelles ne le feront en effet,& afin, d’un autre cofté, que fes Ennemis n’ayent pas le loilir de rien tenter de confiderable, avant qu’il foit en pouvoir de s’oppofèr à leurs defleins. Cette féconde Armée eftant fur pied, il doit faire la guerre comme s’il n’y avoit point eu de bataille , 8c mefîne fè montrer plus fier 8c plus inflexible qu’auparavant. Les Romains nous ont laiflé fur ce point d’illuftres exemples -, leurs pertes re*
- p.154 - vue 162/298
-
-
-
- oui?olitictue militaire. 155
- levoient leur audace , 8c les rendoient inexorables à leurs Ennemis ; au contraire , quand ils eftoient victorieux , ils affèétoient de faire fentir aux vaincus des marques de leur douceur , de leur juftice, 8c de leur modération.
- Si le Capitaine qui défend fon pays 6. e/l allez heureux pour gagner la ba-taille , il doit incontinent apres fe fai- rc apres re voir avec toute fon Armee aux por- un.<j, ba"
- jl CüiJrC
- tes de la Ville la plus importante degnee. ' celles que fes Ennemis auroient pri-fes •, h ce 11’eft qu’elle fuit tellement pourveuë d’hommes 8c de munitions, qu’en s’opiniâtrant au hege il 11e ruinait les affaires , par le temps qu’il donneroit à fes Ennemis de le refta-blir , 8c d’avoir de nouvelles forces. Il elf plus expédient quelquefois de poulîerles vaincus cependant que la fortune elf favorable, 8c profitant des conjonctures , les contraindre de fe retirer •, parce que l’Ennemv effant challë peu à peu, les Places fe remettent dans l’obeïflànce , 8c dans leur premier devoir, fans qu’il foit necef-laire de les y obliger par des lièges,
- G vi
- p.155 - vue 163/298
-
-
-
- 7-
- Des di-vciûons.
- 156 Traité de la Guerrey
- qui font toujours de grande longueur, 8c de tres-grande dépenie.
- Ce n’eft pas feulement par les moyens dont je viens de parlcr,qifon fe peut défendre contre les prétentions de quelque ufurpateur ; il y en a un autre, qui eft celuy des diverfions; lequel à la vérité on ne fçauroit mettre en ufage dans l’Eftat aflàilly : & pour remployer il faut aller chercher rEnnemy julques dans fon propre pays. Nous avons plufieurs exemples des di ver fions , 8c entr’autres de cel-les que firent autrefois contre les Carthaginois les Siciliens , conduits par Agathocles, 8c les Romains fous la conduite de Marcellus en Sicile , de Gracchus en Sardaigne, 8c des deux Scipions en Efpagne ; 8c enfin du jeune Scipion , qui acheva la ruine de Carthage. Les diverfions ont eu quelquefois de tres-heureux fiiccés, mais fl faut bien prendre fe s mefures quand on veut les faire reiiflïr ; 8c la perte des Scipions en Efpagne eft une preuve confiante de la vérité de cette proportion. Elles fe> peuvent faire en
- p.156 - vue 164/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 157
- trois maniérés , ou en fufcitant une guerre étrangère à Tes Ennemis, ou en failant révolter leurs Sujets , & troublant leur Eftat par des faéHons ôc des guerres Civiles , foit en abandonnant la conlervation de Ton propre bien, & faifant palier des forces dans leur pays.
- Mais de quelque maniéré que la diverfion le faffè, il eft neceffàire d’avoir des intelligences parmy les Ennemis : Et en effet, li les Carthaginois n’avcient efté troublez d’agitations domeftiques, d’envie, de jalou-lïe, & d’ambition entre les principaux de leur Sénat, ny Agathocles , ny les Romains n’y euffcnt rien avancé pour leurs affaires , en entrant dans les Provinces de leur domination.
- Quand enfin un ennemy, laffe de les pertes , & que delelperé de rien profiter dans les defleins, il fe voit contraint d’abandonner les entrepri-lès, & de fe retirer dans Ion Eftat, que pour cela il médité une retraite , fui van t à peu prés de ce que j’en ay remarqué dans le precedent Chapitre,
- S.
- Cornent il faut fuivre un ennemy étranger qui fait retraite.
- p.157 - vue 165/298
-
-
-
- 158 Traite de la Guerre,
- il faut faire comme fit Themiftocles victorieux à Xerccs vaincu ; quand H luy fit accroire que les Grecs, pour luy ofter le moyen de repafïèr en Per-fe, avoient projetté de rompre ou de brufler le pont merveilleux & incroyable qu’il avoit fait fur l’Helef-. pont, pour joindre PAfîe à l’Europe: Ce que Xerces ayant appréhendé il fè retira. Carc’eft une maxime inviolable qu’il faut plutoft faire un pont d’or à Ion Ennemy, que de l’empécher de
- faire retraite. Il le faut neanmoins
- »
- pourfuivre pied à pied, pour luy cau-1er toujours quelque perte : mais principalement pour le preflèr, & pour l’empécher qu’il ne prenne refolution de retourner fur fes pas, & de faire la guerre de nouveau. Et pour cela il faut ruiner fon équipage, autant qu’on le pourra : car fans cela il ne s’engagera à aucune entreprifè , & ne fou-» géra qu’à regagner Ion pays,.
- p.158 - vue 166/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire.
- <—i—mmmmmm*—^ mm—mmammmrn
- CHAPITRE VL
- De la guerre ojfenfivê & âefenfivt, four lesfieges des villes.
- 1. Des fortifications*
- 2. Comment il faut in'vefîïr une place.
- 3. Du Camp 9 des lignes de circoriVald-tion, de contreyalation y des quartiers.
- 4. Des tranchées, des travaux > de F Artillerie.
- j. Des dcmy-lunes, bafitons détachez, y Ê7* autres ouvrages du dehors des places.
- 6. Du corps des Places, des Mines 9 des affauts, ÇT des logemens.
- 7. D es Citadelles & Chajleaux.
- 8. Des furprifeSy des p tards , des efca-lades y des trahifons.
- ÿ. Des blocus.
- 10. Du devoir d%un General qui affiege.
- U. De la tarde des Places , devoir d*un G ouyerneur ae Fille y?? ce qtitl aoi* faire quand elle efl ajfiegée.
- 12, Des fgrties.
- p.159 - vue 167/298
-
-
-
- i6o Traite de la Guerre,
- 15. Des fecours \ comment on peutfecou-rir me ville.
- 14. Ce que les ajjiegeans doiyent faire pour empêcher le fecours. if. Des Capitulations.
- 16. Des Villes prifes de force , du pillage.
- 17. De la réparation d’une Ville prife.
- 18. an don doit leyer les fieges.
- VNe des plus excellentes parties de la fcience de la guerre , eft celle qui nous inftruit dans l’art de Fortifier des Places, où nous puilïïons nous tenir à couvert de la Fureur de nos Ennemis. La fàge Nature , qui prend un loin continuel de lès ouvra, ges, de dont l’aflèCtion plus que maternelle ne le peut épùifer , ne s’eft pas contentée de tirer les choies du néant, & de les avoir fait palier de la privation à l’habitude, elle s’em-ploye encore incelïàmment à leur conlèrvation : & par une œconomie admirable, elle le conduit en telle forte , que Tes diveifes productions dont les qualitez ont fi peu de rapport en-femble, & qui mefme foiit oppofées
- p.160 - vue 168/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 161
- les unes aux autres , fe trouvent ne-celîàires pour le bien commun de l’U-nivers, & que leur contrariété entretient l’harmonie qui en fait la durée & l’ornement.
- 1 La Nature donc a premièrement enleigné aux hommes Fart de la fortification , en faiiant des fituations fi heureufes 3 qu’ils y ont rencontré des retraites allurées contre les violences des Etrangers, de des bornes pour en arrefter les irruptions, ou du moins en retarder l’efîèt. Mais comme tous les lieux agréables pour l’habitation , ou utiles pour le commerce, ou pour la focieté civile , n’ont pas efté fïtuez allez avant ageufèment pour maintenir les habitans dans une confiante tranquillité ; les hommes ont réparé par leur induftrie les défauts que la Nature avoit laillèz, & ont adjoûté à fes premiers traits , ce qu’ils ont crû de plus propre pour les mettre dans une perfection achevée. Cet art de fortifier des Places a changé félon les temps, ou pour mieux dire , félon les armes, & fuivant qu’on les a atta-
- p.161 - vue 169/298
-
-
-
- i6z Traité de la Guerre,
- quées. En efïèt les fortifications fie Babylone , fie Tyr & de Carthage,, font -bien fiifierentes fie celles de nos Villes $ parce qu’il y a bien de la différence entre les armes des Anciens 8c les noftres. Enfin, quand je fais réflexion auxfiemy-lunes, aux baftions, & aux autres ouvrais fie fortification , je ne puis m’empécher de me fouvenir de la fable fies Titans, qui: entafloient montagne fiir montagne pour eicalader le Ciel, 8c fe garantir fies foudres de Jupiter. Auffi eft-if vray que le Canon en eft une image vive 8c épouventable : Ce qui me fait dire que dans les derniers fiecles, les. Roys ont éprouvé: le moyen d’imiter Dieu dans fa colere, 8c que lès Princes de l’antiquité qui en avoient eu l’audace , n’avaient fait paroiftre qu’une vanité ridicule 8c puerile.
- Je ne parleray pas plus au long fies fortifications , nous en avons mille beaux traitez, auiquels.il s?en faut tenir: Je diray feulement que les plus grandes Places ne font pas toujours les meilleures : Ce qui fe fait par la
- p.162 - vue 170/298
-
-
-
- ou'Toliticiue militaire. 163
- raifon qu’elles font d’une trop grande garde : elles font toutefois plus faciles a lecourir que les petites.
- . Un Capitaine qui a pris la refolu- }• tion d’allieger une ville , doit donner ii fâuc^^ jaloulîe à toutes les Places du pays, invertir afin que les Ennemis, dans Pincer ti- cc. -tude de fon delïèin, ne fcachent oi\
- •'y
- ils devront jetter le plus de monde : qu’ainli l’allarme & la terreur le ré^ pande par toutes les Villes, ôe que les forces Ennemies en demeurent davantage feparées. Cette feinte le pourra continuer jufques à ce que le fiege loit entièrement formé : de me-
- O
- me il ne fera pas hors'de propos que Pon inveftilîè quelque autre Place que celle fur laquelle on aura la prin» cip ale intention,
- , • Quand on veut tout de bon faire un lîege , il faut premièrement envoyer un grand corps de Cavalerie , qui ayant marché la nuit, le prelente inopinément le lendemain à la veue des murailles : que le Commandant fade bruller ce qui fe trouvera à la campagne, qu’il divife les gens pour
- p.163 - vue 171/298
-
-
-
- la
- 164 Traité delà Guerre>
- battre incefïàmment aux environs, 8c qu’on Ce tienne proche les portes, afin me rien n’y entre & rien n’en forte [ans qu’il en foit averti. Cependant le gros de l’Armée fuivra incefîàm-ment , & chacun en arrivant ira Ce loger : Car il faut qu5un General, avant que de faire un fîege , difpofe fon Camp, fepare fes quartiers , distribue les places des foldats ; que mefme il ait arrefté comment il fera fes lignes, qu’il ait marqué les attaques , avec l’endroit 011 if ouvrira les tranchées, 8c qu’en un mot il ait toute fon affaire dans l’efprit, comme un Architecte y a la maifon qu’il veut bâtir avant que d’avoir mis aucun ouvrier en befogne. Tout cela Ce peut faire par le moyen d’une carte Topographique ; 8c on rectifiera fur le ter» rain ce qu’on aura refolu au Confeil 8c dans le Cabinet : de forte que le Camp fe fera en un inftant, fans peine 8c fans embarras.
- Tout le monde eflant arrivé , il fau» Ducâp, dra que chacun fonge à s’établir , 8c delifcô» à fe loger j 8c s’il fe peut, il faudra en
- p.164 - vue 172/298
-
-
-
- ou ""Politique militaire. 165 taefmc temps diftribuer par Régi- vaiacion, mens les travaux des lignes, prendre Glacis ’ le cordeau, 8c les tracer. des
- Pour bien fçavoir de quelle éten- c duc, de quelle largeur , 8c de quelle profondeur il fera bon de les faire, 8c ce qu’il fera necefïàire d’y employer, il faudra obferver la nature du terrain , la fituation des lieux , 8c la qualité du pays, la faifon, les forçes de l’Armée, celles qu’aura l’Ennemy à la campagne , 8c l’eftat de la Place.
- Un General ne doit rien négliger de
- o eu
- tout cela -, 8c fur tout il doit fçavoir fi le Gouverneur eft homme expérimenté , s'il eft brave, vigoureux 8c entreprenant*, s’il eft bien obey des foldats,
- 8c en bonne intelligence avec les Bourgeois, 8c s’il y a parmy eux quelque gens de main 8c de fer vice.
- On ne- peut autrement prendre de mefures certaines pour la conduite d’un grand fiege. Sur ces obferva-tions, il faudra faire les lignes, 8c les faire aufii bonnes qu’on le pourra, 8c ne pas manquer à les garnir de redoutes , 8c d’autres ouvrages qui le de-
- p.165 - vue 173/298
-
-
-
- 166 . Traité de la Guerre>
- fendent ; comme je l’ay remarqué dans le 4. Chapitre de ce Traité, page 69. quand j’y ay parlé des campe** mens.
- Si la gamilon eft extrêmement for-te, on pourra faire une ligne de con-trevalation, pour mettre le Camp à couvert des Aflîegez. Cefar eftoit fortifié contre ceux qui s’eftoient renfermez dans Alizé , de la mefme forte qu'il l’eftoit contre ceux qui dévoient le venir attaquer du coftê de la campagne.*
- . Chaque Officier general aura foin de voir dans fon quartier ce qu’il y aura à faire pour loger tout le monde, pour y entretenir l’ordre & l’obéiflàn-ce, & pour avancer le fervice. Quelquefois les quartiers fè trouvent fepa-rez par une riviere, par des folïez \ par un mareft, ou par quelqu’autre chofè : Il faut en ce cas les joindre ou par des ponts, ou par des chauffées , ou par des lignes de communication ': Car il eft de neceflîté abfoluë & indif* penfable , que les quartiers fe pui£* lent aifément ralTembler, & que tout
- p.166 - vue 174/298
-
-
-
- curPolitÙ]uemilitaire. i6j
- fè communique facilement de F un à l’autre.
- Les choies eftans difpofees en forte 4. que l’on puillè ouvrir les tranchées, ?,cs tr.â-il ne faut perdre aucun temps,& pren- travaux » dre une heure commode pour le faire,
- On a veu quelquefois des Generaux d’Armées fonder ta terre avec leur épée, pour juger de quelle nature elle eft. L’Ingenieur qui doit fçavoir fou métier les tracera luy-mefme , & prendra garde à ce qu’elles ne fbient point enfilées ; c’eft à dire , à bien couvrir les troupes qui feront dedans contre le feu que pourroient faire les Afïïegez. En faifànt les tranchées , il faudra fiiivre la nature du terrain, & les faire en forte que les foldats puif-lent feurement tirer contre les Alîie-gez. Ce que l’on doit leur faire faire prelque inceflamment : Mais que le General le louvienne de ne rien pré-
- cipiter : il faut que les tranchées fbient fûtes à loi fi r , de crainte d’y perdre trop de gens -, & il faut toujours qu’un grand Capitaine ait dans l’efprit, 8c qu’il en foit perfuadé for-
- p.167 - vue 175/298
-
-
-
- \6% Traite de la Guerre,
- tement, que fa principale application regarde le laluc de (on Armée : il luy eft moins glorieux de prendre une ville, que de conlerver un bon loldatr & làns doute il eft de Ion devoir & de Ion honneur, de ménager foigneu-fèment les hommes qui'ne craignent pas d’expolèr leur vie pour la réputation. Outre que tout l’avantage dans la guerre, eft d’avoir de vieux foldats: Et fi on les veut faire vieillir dans ce. métier périlleux, il ne faut pas les ha-zarder ayec témérité, & mefme il ne faut pas foufïrir qu’ils aillent aux oc-cafions qu’à leur tour, & quand ils (ont commandez, ny qu’ils y aillent (ans de bonnes armes defenfives, à l’épreuve du moufquet.
- Il eft quelquefois à propos d’aller droit au folle d’une ville làns ouvrir de tranchée, pour ménager le temps, dont l’épargne eft tres-importante. Il eft mieux de faire cecy à la faveur de la nuit qu’en plein jour : mais il ne faut pas tenter ces a étions extraordinaires, qu’on ne foit alluré que la garnilon eft foible, ou qu’il y a du
- delordre
- p.168 - vue 176/298
-
-
-
- ou IPolitique militaire. 169
- defordre dans la Place , ou qu’on y manque de poudre»
- Dans la continuation des tranchées il y a toujours des raifons, qui obligent à faire des redoutes & places d’armes: Et là on met des Vivandiers, & des gens pour charger les Ennemis quand il eft à propos. On avance les batteries à proportion qu’on avance les tranchées , afin que le Canon favorife toujours la telle des travaux , 8c qu’on ruine plus aifément les défenfes que les Ennemis pourraient.' faire. Il feroit inutile de dire icy qu’il eft bon qu’à toute heure il y ait des gens prefts pour foutenir les Travailleurs, 8c pour la garde du Canon, parce que c’eft une chofe notoirement véritable , & qui eft connue de tout le monde. A propos d’Artillerie , je diray deux chofes en partant : la première regarde l’attirail, qui eft à mon gré d’une exceflîve dépenle , 8c d’un furieux embarras : Car quelle peine n’a-t-on point à traifner les grollès pièces de Canon ? la moindre pluye, une montagne, enfin, un chemin un
- H
- p.169 - vue 177/298
-
-
-
- îjo Traité de la Guerre,
- peu rude, ou enfoncé, les retarde, & en meline temps arrefte toute une Armée. J’approuve fort l'invention dont les Turcs le font fervis quelquefois , qui eft de donner certaine quan-. tité de métail à chaque Compagnie, qui le porte facilement : & quand on eft campé , on fait la fonte des pièces de la groftèur dont on a befoin. La féconde oblèrvation que j’ay à faire, regarde la groftèur des Canons : c’eft aftèz , & mefme trop, de faire ceux de batterie ordinaire de trente-ftx livres de bale.Mais quand on veut battre une ville en ruine, il faut faire les pièces les plus groflès que l’on peut. Les bombes font excellentes , & ft elles font pleinement leur effet, elles tuent beaucoup de gens, de donnent une extrême épouvante aux habitans Sc aux foldats. Il y a une choie généralement à remarquer, c’eft que juC-quesà ce que les Affîegez parlent de le rendre, il les faut traiter fans pitié, & ruiner, autant qu’on le pourra, toutes les maifons particulières , ôc tous les bâtimens publics , fans épargner
- p.170 - vue 178/298
-
-
-
- êU^Politique militaire. 171
- ny les Clochers , ny les Tours , ny les Egliles merme ; dautant qu’outre que pendant le fiege on s’en peutfer-vir contre les Afïîegeans , c’eft qu’a-pres} tout le reftablira : 8c cela ne va qu’à quelque perte que feront les Bourgeois, 8c qu’ils repareront bien-toft. Et cependant,cette forte de traitement donne de la douleur 8c de la colere aux naturels du pays contre leurs propres garnifons , ellans fâchez de voir renverfer les monumens de Religion 8c de magnificence , que leurs Anceftres avoient donné à la
- Îmllerité, &qui failoient la beauté & a gloire de leur Patrie.
- Apres qu’enfin on eft parvenu aux S' demy-lunes, il en faut challerles En- j*’. nemis ; car fans cela on ne fçauroit nes, ba-bien achever un fiege , ny le conduire ^hez, à une bonne fin. Ces ouvrages de de- & autret hors le prennent ou d’emblée, en s’y °uVIde-S jettant hardiment 8c à vive force : horf des lùrquoy le General doit écouter là fa-gelle 8c fon expérience , 8c ne rien Faire legerement -, ou bien elles fe pren'nent par les formes, en y faifant
- H i j
- p.171 - vue 179/298
-
-
-
- ijl Traité de la Guerre,
- une mine laquelle préparé &: facilite aux Alîiegeans les moyens de s’y loger, 8c de s’en rendre les maiftres; Ge qu’il y a de plus difficile , c’eft quand on vient de la lape, qu’on per-; ce le fofle , & qu’il eft queftion d’y delcendre : car les Afïïegez ne manquent pas alors de s’y rendre en bon nombre & en bon eftat : fur tout fi le fofTé eft lèc. Et dautant qu’on ne peut pas employer beaucoup de mode pour ces fortes d’executions , les Alliegez peuvent plus aifément fe défendre contre ceux qui s’y prefentent. Que li Je folle eft plein d’eau, on le palïè par le moyen des gallerias Sc des pontons.
- Toutes ces fortes d’expeditions le font mieux de nuit que de jour -, mais il faut faire la guerre à l’œil, luivant le proverbe. On le doit fouvenir icy que dans les attaques les grenades font d’un effet merveilleux, & qu’il faut inftruire tous les foldats à les jet-ter. Il lèroitfort bon de trouver quelque invention de frondes pour cet effet.
- p.172 - vue 180/298
-
-
-
- ouH^olitique militaire. 173 Apres plulîeurs foins & plufieurs diïfîcultez , enfin les Afïiegeans arri- des Cpja* vent au corps de la Place , & y atta- ces * àes chentleur Mineur. Les mines ne font des âf-pas d’invention nouvelle, & les An-ciens s’en font lervis. Mais fans m’ar- mciw. refter à faire la différence que l’on pourroit remarquer entre les anciennes mines , & celles qui font en pratique depuis l’ulàge de la poudre a Canon ; ce qui me feroit tres-facile à faire , en ayant dit quelque chofe ailleurs j je me contenteray de dire en cet endroit qu’il faut que la mine foit avancée dans les terres du Baftion le plus qu’il fe pourra, fans trouver les contre-mineurSj&que le fourneau foie capable de recevoir autant de poudre qu’il en faudra pour faire un grand effort. Le fourneau eflant preft & chargé , il faut y mettre le feu fans perdre temps , l’Armée fera en bataille , prefte à donner, s’il eft necefl faire : & incontinent apres que la mine aura joiié, les hommes commandez pour cette occafion iront recon-noiftre la brèche, & commenceront H nj
- p.173 - vue 181/298
-
-
-
- î74 Traité delà Guerre^
- le logement.Hs y feront fuivis de ceux gui les doivent fbutenir. Les Corn-mandans prendront garde fur tout, qu'il n’y ait point de confufion & de précipitation dans les afïàuts ; & il fera fouvent de leur prudence de fe contenter de faire un logement pour mettre une garde à couvert, fans prétendre le pouffer tout d’un coup fur le haut du baftion. le fouhaiterois qu*aufïï-to.ft que le logement fèroîc fait, les Afïïegeans fiftènt quelque ouverture qui penetraft plus avant dans le baftion, afin d’éviter quelque fourneau de la part des Afliegez : du bien pour faire une féconde mine, & avancer ainfi pied à pied. Ôn doit rarement entreprendre de forcer une ville par aflàut , il en coufte toujours trop de vaillans hommes : Le fac d’une grande ville eft aufli toujours un ipeâracle d’horreur & de compaffion; 8c fouvent les Armées fe ruinent 8c fe diÛîpent quand elles fe font ainfi en-richies. Pendant que l’aflàut durera, il faut que le Canon tire incefïam-ment contre ta ville , 8c que tout$ê
- p.174 - vue 182/298
-
-
-
- ou rPelitique militaire. 175
- l’Infanterie falTe un grand feu pour empêcher les Affiegez de paroiftre à la brèche.
- Il y a beaucoup de Villes qui ont des Chafteaux 8c des Citadelles , 8c quelquefois l’une 8c l’autre : Il faut emporter ces forterefiès apres s’eftre rendu maiftre de la Place. Ce font
- 7*
- Des Ci-tadclJes ôc Châteaux.
- fouvent d’autres fieges qu’on a à faire. Je voudrois pour gagner du temps conduire, s’il eftoit pofïïble, une attaque contre la Citadelle 3 ou le Château , cependant que l’on attaqueront la Ville j afin que tout venant à le rencontrer en eftat en mefine jour, il n’y euft plus rien à faire, 8c que les .Ennemis fullènt contraints de quitter tout d’un coup, fans avoir de prétexte de chicanner de nouueau. Ces ef-peces de chicannes ne le font que quand les Villes font prifes d’allàut : ce qui eft bien rare, comme j’ay dit; car quand les Afîîegez font réduits à capituler, ils le font pour le tout. g Ce n’eft pas feulement par des fie- pe,VUJ^ ces reglez que l’on acquiert des Vil- Prif«»
- O O .1 i CiCS
- les, 8c que l’on en fait la conquefte ; tanU>do
- H iiij
- p.175 - vue 183/298
-
-
-
- •(balades, des uabisôs.
- Y] 6 Traité de la Guerre>
- on a encore la voye des iurpriles, Icf. quelles fe font ou par la force des armes , ou par intelligence avec quelques-uns des Ennemis. Quant à la force, on y employé le pétard & l’échelle. Il y a un fecret particulier pour appliquer bien les pétards , à quoy il faut s’eftre precifément étudié. Les livres en font tous pleins j en telle forte que je croy qu’il me feroit inutile d’en parler plus au long : outre que je n’ay pas entrepris de defeen-dre dans le détail, ny, pour ainfi parler , dans la mechanique de la guerre. Ce petit Ouvrage regarde ce qu’il y a de liberal ; c’eft à dire, ce qu’il y a de plus excellent dans cet Art des Héros. J’y traite des mouvemens del’ef-prit & du cœur, fans toucher, qu’en paflànt, à ceux de la main. Enfin, je confidere la magnanimité , & la cherchant dans la fource & dans ion principe , je médité fur la valeur de la rai-ion : jufques-làrque , peut-eftre, au-rois-je quelque droit de nommer ce Traité une Philofophie militaire. Mais c’eft aflèz m’écarter de ma rou-
- p.176 - vue 184/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 177
- te ; j’y rentre donc en difant que l’on employé les échelles aux fiirpriles. Les Anciens , 8c nos Peres mefme, ont connu ce moyen, qui leur eftoit ordinaire & familier j 8c ils l’ont même pratiqué quand ouvertement ils ont fait des fîeges.C’étoit ce qu’ils appelaient le plus communément aller a l’alïàut. Le moufquet en a prefque fupprimé l’ufage , 8c nous avons pêu d’exemples depuis que l’Artillerie a ellé trouvée , qui nous falîènt voir qu’en plein jour les efcalades ayent heureufement fuccedé. Le Canon a pareillement rendu inutiles toutes les tours de bois, 8c autres machines de cette qualité , dont on fe fervoit auparavant pour les approches , 8c pour combattre main à main avec les A£* fiegez.
- A ces deux moyens,dont je viens de parler, 011 pourroit adjoufter la fàppe des murailles , ou d’y faire des trous fècrettement. On pourroit èncore, outre cela, mettre le feu à quelque fâulîè-porte, ou poterne •, 8c par là faire couler du monde dans la Ville
- H v
- p.177 - vue 185/298
-
-
-
- 178 Traité de ta Guerre,
- fur laquelle I’entreprifo auroit elle formée. Toutefois , comme les fortifications des Places importantes font de terre, que les murailles n'y fervent que pour reveftir l’ouvrage, 8c pour le foûcenir, 8c que les faufiès portes y font rares , 8c gardées avec un extrême foin, ces moyens me paroiflèm inutiles : Mais il y en auroit un autre, qui, ce me fomble , ne foroit pas à négliger : Si par une nuit obfoure des Mineurs fo gliflàns en quelque lieu écarté, faifoientune mine dontl’ef-fort fift inopinément une brèche, 8c qu’en melme temps il y euft des troupes preftes à donner. Si le folle eft foc, il eft facile d’executer cette forte d’en, treprifo ; s’il eft plein d’eau, il faut fc garnir de petits batteaux qu’un hom-me pourroit porter ; comme les Sauvages de l’Amerique portent leurs Canots. Surquoy je dïray en paflànt, qu’il foroit très à propos d’en foire foire en ces pays la, 8c les apporter én France $ car on s’en poutreit for-vir en mille occafions, 8c fur tout fi ©n foifoit la guerre dans un pays d’é-
- p.178 - vue 186/298
-
-
-
- oui? olitique militaire. 179
- eliiies. Les Romains, 8c mefme les Grecs , avoient fouvent dans leurs Armées de terre dequoy faire des flottes entières: les matériaux eftoient tout prefts fur des chariots ; 8c quand on en avoit befoin, on n’avoit qu’à aflèmbler les pièces , & en peu de temps une flotte eftoit en eftat. Leurs vaiflèaux, à la vérité, n eftoient pas fi grands que font les noftres: Les Ca. nots des Sauvages fer oient beaucoup plus commodes à porter que n’e-toient ces matériaux chez les Anciens* ôc ils feroient toujours tout prefts. U en jfâudroit un à deux foldats, 8c même ils s’en ierviroient pour des. lits. Cette penfée n’eft pas tout-à-fait indi» gne de reflexion.
- Outre tout ce que je viens de dire , on peut furprcndre les Villes en dé-guifant des foldats en payfans , en femmes, 8c en gens de métier, &c. lefquels , à la faveur de ce trave-ftiflèment , peuvent fe failïr d’une porte , 8c empêchant qu’elle ne le ferme, donner temps aux troupes qui les foutiendroient, de venir achever
- H vj
- p.179 - vue 187/298
-
-
-
- iSo Traité de la Guerrel
- Inexécution. Mais cfc moyen ne me paroift pas poflible , parce que les portes des bonnes Places font toutes fortifiées ; il y en a une première & une fécondé qui n’ouvrent jamais en-lèmble: & quand l’une eft ouverte, l’autre eft infailliblement fermée.
- Enfin, on pourroit infenliblement faire couler dans les Villes des Ibldats, lefquels s’enroollans dans les Conu pagnies de la garnifon, prendroient leur temps , & de concert enfèmble mettroient le feu par toute la ville au lignai qu’on leur auroit donné. Cependant que les Bourgeois & les fol-dats feroient occupez à éteindre hem. braiement, on feroit attaquer de toutes parts. C’eft prefque ainfi que fé lit l’embralement d" /’ancienne Troye,
- Quant aux lurprifes qui le font par intelligence & par trahilon, je n*ay prefque rien à dire. Cette voye eft tellement contre mon inclination, & j’y trouve l’exaéte generolité li hon-teulèment blelîee , que j’ày peine à m’imaginer que l’on puiflè écouter aucune propolition de cette qualité,
- p.180 - vue 188/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 181
- ny recevoir delemblables ouvertures: Neanmoins comme l’ulage-en eft éta-bly, je ne puis m’epécher d’en parler.
- Il y a trois efpeces de trahifons â quoy il ne faut jamais entendre, pour quelque pretexte ny raifon que ce doit. La première eft, d’empoifonner les vivres, les fontaines, 6c les puits.
- La fécondé, de faire pafler chez les Ennemis des malades de pefte , ou d’autres maux contagieux pour les infecter. Certes il y a dé l’inhumanité &c de la barbarie de corrompre les elemens, 6c pour ainfi parler, de fé-duire la nature _> afin d’aflouvir noftre vengeance Sc noftre ambition.
- La troifiéme eft, quand par des pratiques fourdes on fait aflàlîïner un General d’Armée, ou un homme de grande confideration. Et quelque loüange que l’Hiftoire donne à Scœ-vola de s’eftre mis en eftat de tuer Porlenna dans Ion Camp, je fèns une refiftance fecrette en moy-mefme contre les fentimens. de l’Antiquité : Et bien loin d’aplaudir à cette aétion, je la blâme 6c la regarde comme in-
- p.181 - vue 189/298
-
-
-
- i8l Traite de la Guerre>
- digne du nom Romain. Il y a de la fermeté dans ces fortes d’entrepriies, cela eft vray, & elles ne fe font ja. mais que par des gens de grand cœur, Mais il n’y a qu’un faux éclat qui fur-prend & qui trompe la vertu de ceux qui s’y engagent. Si Scœvola mérité qu’on le loue , qui peut dire que Pol-trot a lait un crime en tuant Moniteur de Guiie devant Orléans? Et qui peut refuier des elogés à ces Aflàiïïns , qui faiioientun point de Religion de poignarder les Ennemis de leur Prince, ié vieillard de la Montagne , ôc ce qu’ils executoient au mépris des fup-plices les plus cruels : De leur nom d’Aflàllin s ils ont mis en ufage le mot d’Aftàiîîns. Je ne parle point dé l’aétion de Judith, quand elle coupa la telle d’Holofernes. C’eiloit une femme animée de l’Efprit de Dieu: cela eil au delïîis des choies ordinai. res. Mais cette troiiîéme eipece de trahiion eft encore bien plus horrible. Quand ce ne font pas des Ennemis déclarez qui en iont les mini-lires , & que l’on y employé le nom
- p.182 - vue 190/298
-
-
-
- eu Politique militaire, 183
- augufte' d’Amitié, Alexandre peut-il eftre excufé d’avoir employé le meilleur des amis de Parmenion pour le mer, quelque Itijet qu’il euft de le faire punir. Et Edoüard III. Roy d’Angleterre , n’a-t-il pas chargé là mémoire d’un reproche dont jamais elle ne fera purgée , en failant poignarder Y vain, de Galles ? iï pourtant on peut dire qu il ait eu quelque part à cet Alïàf. «nat,Enfin les trahiions ont pour moy quelque choie de Ii effroyable, que Zopyrus, dans la vieille Hiftoire, me paroift avoir fait une aétion d’inlenle 6c de méchant homme tout enlêm-ble, quand pour trahir les Babyloniens , que Darius tenoit alsiegez, il. le couppa le nez & les oreilles,& qu’il feignit avoir receu ce mauvais traitement par la cruauté de ce Roy. Ces trois elpeces de trahilon eftant oftées de tout ulàge 6c de toute tolérance, je palïè aux autres- elpeces.
- Quand on fait quelque proportion de livrer tine Place par intelligence , il faut que celuy à qui on s*a-dreflè prenne fes melures avec toute la
- p.183 - vue 191/298
-
-
-
- 184 Traité de la Guerre,
- prudence pofsible : Car fouvént.Ies Gouverneurs habiles gens, font faire ces fortes d’ouvertures pour tromper leurs Ennemis. Ainfi , fans rien rebu-, ter j mais aufsi fans aucune vaine confiance , il faut foigneufèment examiner de quelle part viennent ces advis. Car quel honte eft-ce à un homme d’eftre la fable du monde, pour avoir donné une créance legere & trop facile à ceux qui neluy dévoient caufèr que des foupçons ? Et quelle douleur, en un mot, ne doit-il point refïèntir, pour s etrelaiïïe tomber dàrçs le piege que Ces Ennemis luy avoient préparé?
- Enfuite de ce premier examen, ^ faut voir quels font les interefts dé ceux qui parlent, quelle eft leur pro-fefïïon, quels font leurs biens, quelles afïhrances ils peuvent fournir, quellepuifïànce ils ont,quels amis, quels complices ; & enfin , quels moyens pour executer une entreprife de confequence.
- Quelquefois ces propofitions commencent par les gens mefme qui veulent avoir une ville en leur pofïèffion:
- p.184 - vue 192/298
-
-
-
- ou rPolitique militaire. 185
- fc pour cela ils doivent commettre des perlonnes d’efprit & d’experience au fait des negotiations ; lefquelles fourdement 8c peu à peu, acheminent les choies à leur but.
- Mais que bon îv oublie pas de prendre toutes les précautions necelïàires, 8c dont je viens de parler : Gar fou-vent ceux à qui on s’adreife, n’écoutent que pour embarquer une nego-tiation, tirer de l'argent, 8c enluite manquer de parole. Ce qu’ils peuvent faire par mille raifons apparentes, 8c fous mille jfpecieux prétextes.
- Ilya /buvent de fauïïès negotiations , 8c de faillies intelligences : quand , par exemple , on fait efïbrt de lèduire la fidelité d’un Ennemy vaillant 8c redoutable ; & que cependant pour le perdre on avertit de cette menée les principaux de fon parti. Je delapprouverois tout-à-fait cette maniéré de procédé; il contient je ne Içay quoy de bas 8c de reprochable. En effet, c’eft une aéfcion à delavoüer: car pourquoy par des promeflès ex-ceflïves fèduira-t-on la foibleffè d’un
- p.185 - vue 193/298
-
-
-
- iî6 Traité de le Guerre,
- homme , pour le trahir ôc pour le précipiter dans le plus grand de tous les malheurs ? On fçait que peu de gens font capables de refîfter à la violence que l’avarice fait fur les plus fermes efprits. Ce qui fit dire inge-nieufèment autrefois à la fille d’un llluftre Grec, à qui onofïroit de l’argent : Fuyez., mon pere, dit cet enfant , ces gens là Vous corrompront* fi isous continuez. de leur donner audiance*
- Enfin toutes les fuprifes le doivent executer la nuit, fi on veut les faire reüfïïr ; comme fi c^ftoit commettre une efpece de larcin que d’en pratiquer aucune.
- J’ay là deflùs deux derniers advis à donner.
- Le premier, que rarement ces fortes de deflèins font heureux, par les difficultez prefque invincibles que l’on a de bien concerter toutes les parties que l’on y fait entrer.
- Le fécond, c’eft que l’on doit avoir incefîàmment dans la penfee , que ceux qui propofènt de ces fortes d’intelligences , ont l’efprit de trahifon .$
- p.186 - vue 194/298
-
-
-
- ou Politique militaire, 187
- 8c que ceux qui les reçoivent font des traiftres , qui en font gloire , 8c qui s'efforcent de paroiftre des médians 8c des fourbes : 8c par conlequent il n’y a nulie feureté à prendre départ 8c d’autre. En un mot, la bonne foy a lieu rarement dans les commerces criminels.
- On attaque fouvent les Places fans Dc^ combat, fans trahifon , 8c fans intel- eu*, ligence ; 8c pourtant on les prend par une force qui eft infurmontable -, force plus vive mille fois, 8c plus à redouter que n’eft le foudre des Canons , que la fureur des gens de guerre , 8c que la fecrette mauvaife volonté des amis -, je veux dire par la faim , quand on environne une ville de toutes parts, qu’on en tient les avenues fermées, que l’on n’en permet ny l’entrée, ny la fortie à personne , 8c que l’on attend le jour auquel les Afliegez réduits à une impitoyable extrémité , viennent d’eux-mêmes/e foumettre aux volontez du Victorieux : & plufîeurs Places ont efté attaquées 8c prifes de cette maniéré;
- p.187 - vue 195/298
-
-
-
- i88 Traité de la Guerre,
- dequoy l’Hiftoire nous fournit divers exemples. C’eft dans ces fortes de fieges qu’il fuffit aux Aflïegeans d’avoir de la patience pour toutes armes , 6c que l’on peut dire que tout Aflàillans qu’ils foient, ils demeurent fur la defenfive ; dautant que le leul foin qu’ils ayent à prendre , c’eft d’empécher que les Afliegez ne les forcent pour fortir, & pour éviter la perte de leurs biens , 6c de leur liberté.
- Il n’y a point d’expéditions militai-Du *de- res pour lefquelles la prudence & le voird’un courage* du General d’armée /oient ^uTaflfc- plus dans l’exercice 6c dans l’occupa-5e- tion, que pour les fieges. Ce n’eft pas allez qu'il fafiè fes fonctions accoutumées , en donnant les ordres generaux , en rendant la juftice , & en prévoyant aux chofès necefiaires pour la fubfiftance 6c la feureté de ion Camp : Car fans le démettre de la moindre de ces applications , il faut qu’il fafiè en mefme temps 6c incefi. laminent, ce que fes foldats ne font que tour à tour. Il faut qu’il foit pre-
- p.188 - vue 196/298
-
-
-
- I
- ou cPolitique militaire. 189
- fent par tout, qu’il Toit Intendant des travaux , Ingénieur 8c Travailleur, u’il l'oit Porteur de fafcines 8c de acs de terre , Fantallïn , Sergent, Capitaine , Marefchal de Camp, Lieutenant 8c Commilïaire d’Artil-lerie, aulïi-bien que General : Et plus il eft de toutes les parties de Ton Armée , 8c plus il eft digne d’en eftre le Chef. En effet il en eft l’ame , il en eft l’œil, 8c il en eft la main. Il y donne leul le mouvement 8c l’aétion ; rien ne s’y voit que par luy , 8c rien ne s’y fait qu’il ne le faffè.
- J’oubliois à dire qu’il eft du devoir d’un General d’armee qui affïege une ville , de faire fommer d’abord le Gouverneur , 8c de repeter fes fom-mations en toutes rencontres.
- Apres avoir difcouru de la façon d’affieger 8c de prendre les Places , il eft temps de palier aux moyens qu’il faut obferver pour s’y garantir des fîacw! Ennemis. Outre les fortifications or- jj"™1 dinaires, il eft neceiîaire que tout foit Gourer-contre-miné -, 8c que pendant les fie- yH[ed^ ges % 8c fur tout, depuis qu’on voit ce <ju-ü
- ir.
- De la gardedes
- p.189 - vue 197/298
-
-
-
- i5 o Traité de la Gu erre^
- Joît and <Iue k Mineur & Peuc attacher au «îieq eft corps de la Place, prefter incefïàm-aflïcgce. nient l’oreille pour écouter fi on ne travaille point fous les baftions. On a pour cela les bafïïns & autres in-ftrumens.
- Oeft dans ces occafîons prenantes où il faut que les hommes fè fervent de toute leur vertu , 6c de toute leur induftrie. Les murailles, les tours &c les baftions qui les couvrent ne les défendent pas. Oeft à eux, au contraire , à défendre ces grands ouvrages -, lefquels ne leur feroient pas feulement inutiles, s’ils n’eftoient gens de coeur , mais encore tourneroient à leur honte Sc à leur defavantage.
- Le Gouverneur , fur tout, le doit trouver dans une merveilleufe fermeté : il a à fe defendre de la timidité des habitans qui font enfermez avec luy, Sc tout enfèmble de la hardieftè des Afïiegeans. Car c’eft une chofe tres-certaine qu’ordinairement les Bourgeois des Villes , qui n’ont aucun in-tereft à la querelle des Princes , Sc qui ne fe foucient gueres à quel Maiftrc
- p.190 - vue 198/298
-
-
-
- ou Politique militaire. ipi
- ils feront fournis , voudroient en avoir changé dés le moment qu’ils fe voyent afsiegez , pourveu qu'ils fuf. fent aflbrez de la confèrvation de leurs privilèges, de la continuation de leur commerce, 8c du libre ufage de leurs biens. Ces choies , qui font les feuls objets de leurs defirs , font la caufe de leurs craintes 8c de leur inquiétude.
- Audi les Politiques n’ont-ils jamais manqué de prendre des oliages des Villes, ou<i’y envoyer des garnifons, pour en tenir la fidelité plus afïiirée. C’eft en effet une imagination frivole , & contre le bon fens, que de faire aucun fonds fur les a fie étions populaires : le peuple eft un animal fans telle ; c’eft à dire , fans difcernement, fans veue , incapable de toute imprefi. lion d’équité, 8c qui fe porte aveuglément 8c en fureur où le jette le vain caprice de la Fortune , 8c où l’entraifne le torrent de la multitude. Il fait toutes choies fins fçavoir ny comment il les fait, ny quelle fin il fe propole. De forte qu’on a eu grande railbn de dire que cette feroce
- p.191 - vue 199/298
-
-
-
- i9t Traité de la Guerre,
- befte devoir eftre accablée de chaifl nés, & gouvernée prr un bras tout de fer. Ce que je viens de dire eft vray, d'une vérité mille fois éprouvée ; & je n*ay pu m’empécher de le dire en ayant eu l’occafion. Mais pour revenir au gouvernement d’une Place afsiegée,& mefme de toutes lortes de Places de guerre : & pour iuy en faire icy un crayon , & en donner une idée, voyez à peu prés quel en doit eftre le caraéfcere, & quel en eft à mon fèns la plus parfaite image.
- Il doit donc eftre homme d’un cœur intrépide, & qui regarde le péril ôç la mort d’un viiage confiant. Il faut qu’il joigne à cette fermeté les ornemens d’une ame eflevée & embellie par les foins d’une excellente & liberale éducation*, qu’il foit fçavant dans la Religion , éloquent, politique , éclairé des lumières de l’Hiftoi-re ; qu’il /cache fur tout ce qui concerne la Place où il commande , qu’il en connoiflè tous les habitans , leurs interefts & leurs affaires *, qu’il n’en favorife jamais aucun au préjudice
- d’un
- p.192 - vue 200/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 19 f
- d’un autre : E11 telle forte qu’il acquiert parmy eux la réputation d’homme jufte ; & que pour y ad-joufter le titre d’incorruptible , qu’il ne reçoive jamais aucun prelènt des particuliers 5 foie pour les avancer dans les Charges publiques de la Ville , ou fous quelqu’autre couleur que l’on puft luy apporter , qu’il ne leur prefte point d’argent, de crainte d’é-tre eftimé homme pecunieux, Sc par là s’attirer leur envie 8c leur haine. Mais au contraire, qu’il tâche de leur en devoir , 8c qu’en ce cas là il loit exaéfc à leur rendre au temps porté par lès promelîès, ou leur en payer i’intereft precilement aux termes qui en écheoiront. Il ne doit jamais entrer dans le détail de leur commerce, ny faire des contraéts de focieté avec eux. Il évitera tout de mefme, de le Iaillèr engager dans aucune palîion d’amour pour les femmes 8c les filles-de la Ville ; aulquelles toutefois il fera des feftes le plus louvent qu’il pourra, où il fçaura mêler la magnificence à la frugalité. Qifil ne CouJfRe
- I
- p.195 - vue 201/298
-
-
-
- iTraité de la Guerre,
- jamais de conteftàtion entre les gens de la garnifon & les Bourgeois ; avec lefquels il faflè en forte que les Capitaines vivent comme il fera luy-mê-me. Et fi quelqu’un d’entr’eux pre-noit alliance dans une famille de la Ville, qu’il le regarde enfuite comme Bourgeois. Car outre I’intereft du ménage, l’afïèdfcion conjugale l’y portera toft ou tard : mais il eft de la prudence de noftre Gouverneur de fo fo conduire en cela avec toute l’accor-tifo poflible ; afin de ne donner aucun dépit à la .Bourgeoifie, il ne doit jamais avoir une extrême familiarité avec les habitans de la Place , & ne doit eftre en aucun lieu avec eux,qu’il n’y foit le plus fort : qu’il faflè en forte qu’en l’aymant 8c en le craignant, ils appréhendent de le perdre , & de fortir hors de fon Gouvernement. Il doit vivre prefque d’une mefine maniéré avec, les gens de fa garnifon -, les tenir, au réfte , dans un continuel exercice de leur métier ; eftre d’une exaéfcitude inflexible pour la difcipli-fiè Militaire *, foire foire tous les jours
- p.196 - vue 202/298
-
-
-
- oui? oliticme militaire. 197
- la garde avec le mefme foin que s'il y avoit une Armée ennemie de cent mil homes autour de fa Place.Dans.le teps le plus calme de la Paix , il doit longer incelïàmment que la bonace ne lera pas perpétuelle, 8c qu’il viendra des orages & des tempêtes qui pourroient faire brilerfon Vailïèau, s’il ne le pre-paroit de bonne heure pour en foute-nir la violence. Les Pilotes mettent des anchres dans leurs Navires avant que de fortir du Port ; 8c ils ont des cordages pour bailler 8c lever les voiles , liiivant que les occalions s’en prelenteront : prévoyans lagement que la mer 11efera pas toujours pailî-ble, 8c qu’infailliblement l’inconftan-ce des vents en troublera quelque jour la douceur 8c la tranquillité. A in-li il doit avoir un foin continuel de Ces munitions , les renouveller quand il en eft temps , vilîter les magazins qu’il doit fournir de toutes chofes ; faire luy-mefme tres-fouvent le tour de la Place , dehors 8c dedans ; entretenir toutes chofes en bon eftat, 8c ne négliger pas la moindre réparation :
- p.197 - vue 203/298
-
-
-
- 1.98 Traité de la Guerre,
- voir fi les Gardes font bien pofées, û les rondes & les patrouilles fe font diligemment, fi les foldats tiennent leurs armes nettes -, & en un mot, vivre dans la Place comme un Roy fait dans fonEftat, Ôc unpere de famille dans fà maifon. Quand il eft afïiegé,il doit d’abord donner ordre à ce que toutes les Eglifes foient ouvertes , & que ceux qui ne peuvent pas porter les armes,y foient continuellement au pied des Autels, pour y demander le fècours & la protection du Ciel. C’eft de là que defcendent les victoires ; c’eft de là que le Dieu des batailles faitfèntir à les Ennemis lapefanteur defbnbras , & qu’il en communique la valeur à ceux qui combattent en ion Nom. Noftre Gouverneur doit çonnoiftre ce qu’il y a de vivres dans la Ville •, les ménager dés le premier jour, fuivant ce qu’il y aura de bouche, voir ce qu’il y a d’armes & de munitions de guerre : de quels gens il peut faire eftat pour fa défenfe -, voir tous les poftes du dedans, faire regar-4er à tous les dehors par les Officiers
- p.198 - vue 204/298
-
-
-
- ou <Tclitique militaire. 199
- principaux de fa Garnifon : Car du moment que l’Ennemy eft devant une Place , le Gouverneur n’en doit plus fortir. Ces choies eftans ainfi obfer-vées , il doit faire reconnoiftre le Camp , & les forces des Affiegeans $ Et fur toutes ces diverfes connoiflan-ces , il jugera combien de temps il pourra tenir. Il eft outre cela necef. faire qu’il fallè donner avis de i’eftat des choies à ceux qui ont la principale authoriré dans la conduite des affaires de fon party -, que mefme il leur reprefente le mal plus grand qu’il ne fera ; qu’il leur exagere la necelïîté qu’ils ont de conferver la Place » qu’il leur demande du fecours, & leur facilite les moyens de luy en envoyer. Si quelqu’un de fa Garnifon eft fait prifonnier des Ennemis , il faut qu’il leur reprelente la Ville en eftat de re~ fîfter long-temps , quelque necefîtté qu’il y euft au contraire : que le Gouverneur tâche de faire tomber es mains des Afïïegeans des lettres , par lefquelles il mande à fes Amis qu’il ne craint rien : s’il fait quelque pri—
- I iij
- p.199 - vue 205/298
-
-
-
- zoo Traité de la Guerre y
- fonnier, qu’il empêche qu’il nevoyéf rien dans la Ville. Tout cela, afin que les Afliegeans n’ayent aucun advis certain au dehors. Et d’un autre cofté, il doit fe mettre en loin pour eftre informé de ce qui fe paftè : ôc ce foin fe doit redoubler à mefùre que les Ennemis s’avanceront vers le corps de fa Place. S’il y a plufieurs attaques à foûtenir, il faut qu’il en confie la dé-fenfè à ceux qui par leur fidelité ôc leur valeur, en feront les plus dignes, fans faire naiftre de jaloufie entre les pretendans ; & mefine il pourroit y commettre chaque jour un nouvel Officier, pour éviter les trahifons. Quand les aflàuts fe donneront , if doit eftre en perfonne, afin d’aflùrer par fa prefence ceux qui feront commandez pour les foûtenir. Il eft encore étroitement de fon devoir de faire foulager les malades ôc les bleflèz, & de ne rien épargner pour leur procurer une prompte ôc facile guerifon. Enfin il doit, à la façon de quelques Capitaines de l’ancienne Rome , fe dévouer pour le falut des liens, &
- p.200 - vue 206/298
-
-
-
- ou rPoliticrue militaire. 2.01
- pour la confervation de fa Ville, de fouhaiter d’eftre lèul eu butte atrx coups des Ennemis : demander que tous les malheurs dont fon party eft menacé tombent fur luy : 6c que comme une viétime publique il en expie toutes les fautes. Ainfi il s’attirera l’eftime 6c l’affèétion de les foldats,
- 6c de tout le peuple 5 6c fur tout s’il y adjoufte la libéralité.
- Un Gouverneur doit avoir fon chiffre pour écrire, & eftre convenu de lignai avec ceux de Ion parti. j,
- Les Places, comme je l’ay déjà dit, Dci lor-fotit fortifiées non pas pour les ren- tICS-dre imprenables , mais pour retarder les deflèins des Ennemis, 6c pour en arrefter les progrez : de forte que les Alïïegez ne doivent rien fe promettre au delà : Car il ne faut pas qu’ils s’imaginent , que fans quelque accident impreveu ils puiffént éviter d’eftre réduits à la necelîité de le loiimettré aux Afsiegeans. Ainlî tout ce qu’ils ont à faire,eft de chercher les moyens pour prolonger le lïege, 6c elloigner le temps de leur réduction. Les for-
- I üij
- p.201 - vue 207/298
-
-
-
- zct Traite de la Guerre,
- ties leur feront tres-utiles pour cela pourveu qu’elles foient frequentes , promptes, brufques, fecrettes, & de peu de gens choifis. Il faut que ceux qui auront une jfortie à faire , exécutent precifement ce qui leur fera enjoint } comme de ruiner un travail, de rompre une batterie , d’encloüer du Canon , & qu’apres cela ils le retirent , fans s’amufer à poulïèr plus loin leur avantage.
- Le Gouverneur fèroit fort heureux, s’il failoit palier quelqu'un des liens jufque au parc de l’Artillerie des Ennemis , & li par quelque artifice il faifoit mettre le feu aux poudres. Cette penlee eft grande, & l’execution en eft tres-difiScile. On a fouvent demandé s’il eftoit expédient de faire des lorries : chacun a raifonné félon Ion efprit,& félon Ion lèns. Il n’eft pas beloin d’une longue dilpute, il faut que le Gouverneur d’une Ville alsiegee le réglé en cela par la force delà garnifon, par la refolution qu’elle Iuy fera paroiftre, & par les con-jondures qui naiftront de moment en moment.
- p.202 - vue 208/298
-
-
-
- ou^Politictue militaire. 2,03
- Une Ville considérable eftant af-liegée , il eft de la prudence & de Cou« ; l’honneur de ceux à qui elle appar- ^men* tient, de la fecourir, <k d’y jetter des recourir gens pour la defendre , avec des mu- “nc V1*‘ nitions pour y fublifter -, ce qu’il eft à propos de faire fecrettement, & à la faveur de la nuit. Un Gouverneur de Pjace ne doit jamais recevoir de gens de guerre , fous prétexté mefme de luy apporter du fecours , qu’ils ne conduilent quelques vivres avec eux ; parce que la quantité de monde luy confommeroit bien-toft ce qu’il en auroit 5 Si ce n’eft qu’il en fuft lî abondamment pourveu , qu’il 11’euft aucune apprehenSion d’en avoir ne-ceSïïté.
- Il fe preSente icy une choie digne d’une reflexion particulière •, c’eft qu’un Gouverneur ne doit jamais admettre de troupes dans la Place, qu’il ne foit tres-certain que ce ne Sont point des troupes ennemies ; car il peut arriver que des lettres d’amis eftans tombées au pouvoir des Alîie-geans, ils fe déguiferoient &: iurpren-
- I v
- p.203 - vue 209/298
-
-
-
- *04 Traité de la Guerre,
- Croient la ville en le fervant du figiial dont on feroit convenu, duquel ils au-roient elle inftruits par les paquets interceptez : 8c un Capitaine qui ail lïege une ville doit, s’il eft polsible , penetrer dans ces fortes de fecrets, pour s’en aider quand il en aura l’oc-cafion. Bertrand du Guefclin, apres avoir gagné la bataille de Chifay, fiirprit Niort, en y envoyant des troupes que ceux de la ville creurent élire de la Garnilon.
- On ne donne pas feulement du fe-cours à uiïe ville afsiegée en y jettant des hommes & des munitions , mais encore en contraignant les Affiegeans d’abandonner leur entreprife. Ce qui fe fait, foit lors qu’on les attaque dans leiïrs lignes, 8c qu’on les y force comme à Arras ; foit lors qu’en fè rendant maiftre de la campagne d’alentour, on les empêche d’aller au fourage, 8c de faire entrer des vivres dans leur Camp. Il y a un troiliéme moyen, qui n’eft pas à la vérité de fecourir une ville afsiegée, mais de faire en force que les Ennemis ne s’en puilîènt
- p.204 - vue 210/298
-
-
-
- ou Tolitique militaire. 2.05
- prévaloir : C’eft que quelquefois apres qu’une Place eft rendue, les Af. fiegeans font obligez de retirer leur Armée avant que d’en avoir réparé les fortifications -, & ainfi le fucces en devient inutile. Dequoy , ce qui fè pallà devant Aire doit fervir d’exemple , quand Monfieur le Marefchal de la Meilleraye, la Ville ayant efté re-mife entre fes mains, trouva à propos de faire retraite fins pouvoir combattre, parce que les Efpagnols n’en vou^ loient pas venir aux mains. C’eft une maxime à confiderer , qu’il eft meilleur d’attendre la fin d’un fiege pour charger une Armée, que de fe preiïèr; parce que pendant le cours du fiege elle s’affoiblit par la refiftancedes Af fiegez, & que du cofté de la campagne on peut l’incommoder en rendant le fourage & les convoys difficiles , de en y donnant des alarmes continuelles.
- Le foin d’un General qui afsiege doit eftre également partagé aux ef- ici Aiiie-forts qu’il fera contre la Ville , de à empêcher que les Ennemis n’y jettent re pour
- I vi
- p.205 - vue 211/298
-
-
-
- empêcher le fccourj.
- 106 Traité de la Guerre,
- aucun fecours . il luy fera facile de re-poufler les troupes qui feront commandées pour s’y jetter, fi elles ne lont compofées que d’un petit nombre d’hommes : car il fumra de bien porter lès gardes, & de bien tenir lèu-rement fermées toutes les avenues de Ion Camp ; & mefme on peut Iaiflèr entrer ces petites troupes dans le Camp , & enluite les envelopper & les defaire.Mais c’eft une autre chofe, ti quelque grande Armée Ce prefente pour ce lecours j car en ce cas là les Afliegeans n’ont que deux partis à fe propofer , Ôc à choilir celuy qu’ils croiront le plus avantageux au bien de leurs affaires. Le premier eft d’attendre leurs Ennemis dans les lignes; comme Cefar devant Alife attendit le» Gaulois dans les bennes. Et pour cela il s’y faut eftre préparé à ioilïr, à l’exemple de ce grand Capitaine, Je plus grand & Je plus parfait de tous ceux dont l’Hiftoire ait confervé le fouvenir.
- L’autre parti, c’eft de fortir des lignes , & de lè prefenter en bataille.
- p.206 - vue 212/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire, 2,07
- L’un 8c l’autre de ces deux partis a des raifons capables de faire balancer les reiolutions j car d’attendre I’evene-ment dans fon Camp, 8c que les ennemis viennent à l’attaque, on peut tomber en deux inconveniens tres-fâ-cheux \ à fçavoir, ou que les lignes /oient forcées ( ce qui arrive ordinairement ) ou que l’on y foit afliegé ; d’où l’on nefçauroit emporter aucun auantage /îgnalé contre les Ennemis , dautant que tout ce que l’on peut faire de mieux eft de fe bien defendre, 8c de le repouflèr.
- Si au contraire les A/îiegeans fe re-folvent à fortir de leurs lignes, & à venir en raze campagne prefènter la bataille, ils lèvent le /iege , 8c leurs Ennemis pourront alors prendre leur temps de jetter dans la Place autant de gens 8c de provifons qu’ils le voudront r 8c apres cette execution y qui feroit tout leur deflèin, ils fè retireront fans rien hazarder.
- Je n’ay rien à re/oudre fur ces dif-ficultez ; tantoft il eft bon de demeurer dans les lignes, tantoft il eft bon
- p.207 - vue 213/298
-
-
-
- 2.oS Traité de la Ouerre,
- d’en fortir , 8c c’eft dans ces rencontres importans qu’un grand Capitaine doit faire agir Ion jugement & fa valeur , & fe déterminer fur l’occafion Sc la conjoncture des affaires , fur fes forces, 8c fur celles qui luy font op-pôfees,
- le diray neanmoins qu’ordinaire-ment le meilleur eft de fortir des lignes pour marcher au devant de l’En-nemy , 8c que le plus fouvent c’eft là le party le plus feur, 8c tout enfèm-ble le plus glorieux qu’on puiflè prendre; à coftdition toutefois que l’on ne lève point le fiege , 8c que l’on batte ou que l’on chaflè l’Ennemy.
- Quand, apres qu’une Ville eft pri-fe, une Armée fraifche vient contre les Afsiegeans, il faut fortir fans marchander , foit pour le combat , foit pour fe retirer ; 8c au cas que la retraite foit refoluë, il faut Je plus diligemment qu’on le pourra miner tous les baftions, 8c les faire .fauter ; afin pour le moins que ne pouvant garder cette Place , les Ennemis né s’en puiffent jamais fervir , fans.
- p.208 - vue 214/298
-
-
-
- ou Politique militaire. zo$
- la fortifier de nouveau.
- Mais , ainfi que je I’ay dit cy-de- j* vant, il n’y a point de Place impre- Dej ca« nable •, & dautant que le moment ar- tionjt” rive à la fin auquel les Afsiegez font contraints de le rendre , & de faire leur capitulation , il faut pour en régler les conditions obferver en quel eftat fera le fieee.
- Tamerlan qui fut un Conquérant fameux , & dont les conqueftes ont efté d’une égale étendue à celle de Bacchus , de Cyrus ou d’Alexandre , avoit accouftumé, quand il le prelen-toit en armes devant une Ville, de faire mettre fur fon Pavillon un étendart blancle lendemain il en faifoit mettre un rouge, ôc le troifiéme jour un noir.
- Il vouloit faire entendre par là que le premier jour il eftoit en difpofition de pardonner aux Afsiegez ; que le fecod,ilenpuniroit quelques-uns pour leur retardement à luy obéir j mais que le troifiéme eftant palfé , ils ne trouveroient auprès de luy ny com-pafsion, ny mifericorde. Cet iliuftre Infidèle portoit fa fevcrité trop loin ,
- p.209 - vue 215/298
-
-
-
- zio Traité de la Guerre,
- n’y ayant aucune raifon d'exiger d’un Gouverneur la reddition de fa Place avant qu’il ait montré fon courage
- }>ar quelque aétion de vigueur : & il uy xeroit mefme honteux de fe fou, mettre à la première veuë des Ennemis. De maniéré qu’il eft de la gene-rofîté & de la gloire de ceiuy qui attaque, d’honorer de loüange & d’efti-me les efforts que les Afsiegez font pour leur jufte défenfe, quand ils font dans une Ville bien fortifiée ; c’eft à dire , tant qu’ils ne font rien par une haine trop animée, & par une opiniâtreté temeraire.
- Mais leur Place eftant foible, ou hors d’eftat, & que fans qu’il y ait aucune apparence de falut pour eux, ils ofent refufer obeïfiànce à une grande Armée, & arrefter le cours de fès progrez, il eft des loix de la guerre de ne leur accorder aucune grâce, & mefme on a droit de les faire mourir. C’eft une maxime confiante , 8s qui eft dans un plein & entier ufage ; laquelle par confequent fert de preu-ue folide que les Articles d’une Capi-
- p.210 - vue 216/298
-
-
-
- oui olitiaue militaire. m
- tulation doivent eftre moins favorables aux Afsiegez, à proportion qu'ils font plus prefts d'eftre forcez quand on eft attaché au corps de leur Ville, 8c qu'il y a une mine chargée 8>c prête à joiier , il. fèroit raifonnable que tous fe rendilTent à diicretion , dau-tant qu'ils nefçauroient plus tenir : & à plus forte raifon s’il y avoit une brèche, & que les Aisiegeans y euflènt fait un logement dont ils ne puftènt eftre chalïez. On en ufe toutefois avec plus de douceur •, car les loix du Chriftianifme , dont la modération a temperé ce qu'il y avoit de barbare & de cruel dans la guerre, ordonnent fecrettement aux Vainqueurs de ne point abuler de leur victoire , &"de îaiflèr tomber les armes de leur main en mefme temps que leurs Ennemis fe foumettent, 8c qu’ils font defar-mez. Ainfi on void rarement que les gens fe rendent à diicretion , outre que cette maniéré de fe rendre n'eft guere plus delavantageule à des Af-liegez pour l’effet que le leroit une redition avec des Articles tres-hono-
- p.211 - vue 217/298
-
-
-
- 16.
- DesVil-les pri fes uîc force > du pillage.
- 2,12/ Traite de ta Guerre>
- râbles , parce qu'ils reçoivent toc-jours un honefte traitement.
- Il arrive très-fouvent que dans les aflàuts la valeur des Afsiegeans va plus loin que bon 11e l’a preveu , & que les Afsiegez font emportez de force. Alors la Ville tombe dans le malheur le plus èpouventable qu’elle ait pû appréhender.. Tout s’y réglé par l’aveugle fureur des armes, & il n’eft pas quelquefois au pouvoir des Chefs de fauver les chofes les plus fiintes, de l’avarice.& de l’infolence du foldat , qui s’attache indifférera, ment 011 il croit pouvoir faire quelque profit. Il eft pourtant de la pru-dence d’un General d’y apporter toute l’authorité de fon caradere, de d’y employer toute la fe vérité de la difei-pline. Car outre les fentimens de pitié qui le doivent émouvoir , c’eft que tout fe perd, fans que l’Armée en tire avantage ; 8c li elle en reçoit aucun, elle en eft ruinée , fe relâchant de l’obfervance des loix de leur profef-lion. Ainfi avant que l’on aille à l’af-jfaut, un General prévoyant peut faire
- p.212 - vue 218/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 2.13
- re faire un ban, qui défende fur peine de la vie à qui que ce fbit,de rien piller , ôc qui rende coupable de crime capital tout homme de fon Armée qui fera trouvé faiiî d’aucun meuble de la Ville, s’il ne luy eft venu par le partage qui en auroit efté fait, ou s’il ne l’a acheté de quelqu’un de les compagnons, auquel il feroit écheu par cette diftribution : Et afin que cette Ordonnance ait plus d’efifèt , il faudra déclarer tous les biens meubles & immeubles appartenais aux Bourgeois & foldats de la Ville, qui feront fur le point d’eftre forcez , acquis aux troupes , fuivant le partage qui leur en feroit fait, en cas qu’elle fuft emportée ; ôc la Ville eftant forcée , leur partager de bonne foy tous les biens, leur donner mefme en mariage des filles de la Ville : comme nous voyons dans Hornere que cela fe pratiquoit entre les Capitaines Grecs. Ce feroit un moyen de faire tous les foldats riches , de faire des Colonies fans donner fujet de plainte, ôc enfin de deux Peuples en faire un
- p.213 - vue 219/298
-
-
-
- 114 Traité de la Guerre,
- feul. Les Romains en ufoient ainiî pour les dépouilles des Ennemis, leurs Dieux en avoient une partie, la République une autre ? le General de leurs Armées une troifiéme , & les foldats avoient le refte. Et cette façon équitable de diftribuer le butin a efte une des principales caufès de la grandeur de Rome : car ces fages Maiftres de l’Univers fceurent parla mefleren faveur des gens de lervice, l'honneur aux richeflès, ôc les loüanges aux re* compenfes.
- iy. De quelque maniéré qu’une Ville
- L>e la ait ejflé réduite, il faut que ceiny qui tüd^une La. receuë à fon obeïiîance la pour-viiiepri- voye d’un fage & vaillant Gouverneur , & d’ime garnifon fuffifantc pour la gouverner. Il doit toutefois prendre garde à ne pas afïbiblir trop fon Armée , ôc il eft obligé de penfer à tout ce qui concerne la guerre qu’il a entreprise avant que d’établir une Garnifon. Les Romains comman-doient aux Bourgeois des Villes qu’ils conqueroient,de leur donner des ofta-ges , ôc par ce moyen les contrai-
- p.214 - vue 220/298
-
-
-
- ou‘Tolitique militaire. 115
- gnoient à fe defendre eux-mefmes contre leurs anciens Amis , qui eftoient les Ennemis de Rome. Il faut outre cela que le Conquérant donne ordre â reparer les fortifications ruinées par le fiege : fur tout qu’il careiîè les habitans, qu’il leur donne efpe-rance qu’ils feront heureux fous la domination où ils font nouvellement engagez ; qu’enfin il leur ofte le fou-venir de leur premier eftat, 8c qu’il leur donne fujet de croire qu’ils feront plus heureux apres leur réduction qu’ils ne 1J eftoient auparavant; qu’ils feront entretenus dans leurs anciennes Couftumes, &c que leurs privilèges feront augmentez, bien loin de foufïrir aucime diminution.
- Les entreprifes que l’on fait pour les fieges ne reüfsiftènt pas toujours ; 8c quelquefois il y a des raifons invincibles de s’en départir, 8c de lever le fiege. Quand cette necefïïté vient de l’imprudence du General d’Armée, ou qu’il y eft forcé par la prefence des Ennemis, il en reçoit de la honte , 8c 011 eft juftement blafmé : Mais quand
- 18.
- Quanti on doic lever les fîcgcs.
- p.215 - vue 221/298
-
-
-
- ii 6 Traité de la Guerrey
- cette mefme neceffité vient d’une caufe fuperieure, ou pour mieux dire, de la main de Dieu, comme de maladies incurables qui font périr les fol-tlats, ou d’un temps fi fâcheux, foit par les chaleurs, foit par les pluyes, que l’on ne puiflè rien avancer, & que cependant l’arriéré ÙLiCon approche, qui engageroit l’armée à des marches difficiles, & qui rendroit une retraite impoffible : ce General eft fimple-ment à plaindre comme un homme malheureux ; mais il fè doit foumet-tre à ces accidens , & s’y conduire avec le plus de précaution qu’il pourra. Si les Ennemis font en campagne, il faut qu’il leur cache fon deftèin , ôc qu’il leur en dérobe l’execution ; & en un mot, qu’il prenne fes mefures fi juftes, que ny les Aflïegez, ny les Armées' de la campagne n’y puiftènt apporter aucun empêchement, ny aucun dommage aux troupes lors qu’elles fe logeront. Ce qui eft d’autant plus neceflàire , que ces délogemens ne fe font prefque jamais fans Jefor-dre, ny fans précipitation.
- p.216 - vue 222/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. Z17 CHAPITRE VII.
- I. Du U guerre de Mer. z. Des fitges des Villes maritimes.
- Velque connoi lïànce que nous
- ayons des anciennes guer-
- res maritimes faites par les Per-fes , les Grecs, les peuples Infulaires de la mer Mediterranée , les Siciliens, que je dois compter entre ceux de la Nation Grecque , les Carthaginois 6c les Romains ; Nous ne pouvons pref-que en tirer aucune réglé pour celles que l’on fait de noftre temps : noftre ufàge eft tout diffèrent de la pratique de l’Antiquité, & l’invention de P Artillerie a rendu inutiles toutes les machines dont on fe fer voit autrefois: A peine mefme pourroit-on former des -préceptes fur ce que nos Ance-ftres y ont fait, quand on ne pren-droit les choies que long-temps depuis que l’on fe fert du Canon. Enfin les maximes en font toutes nouvelles:
- p.217 - vue 223/298
-
-
-
- ii8 Traité de la Guerre,
- Car il eft certain que la mer n’eft pas plus fujette aux mutations des vents, que le font les maniérés dont les combats s’y exercent. La grandeur des vaiflèaux , les efpeces d’arme-mens, les équipages & les brûlots changent prefque toutes les années, & rarement dans les mefmes combats le fert-on de la mefme méthode. Car tantoft on trouve à propos de venir à l’abordage, tantoft il le faut éviter , de crainte des brûlots, ou d’ef. fuyer de trop prés les bordées du Canon ennemy.
- Laguerre de mer eft, dit-on, d’une extrême dépenfè, & on n’en reçoit ordinairement- qu’une tres-petite utilité. C’eft en effet un étrange embarras, lors qu’il faut faire pafler la mer à une grande Armée : elle eft prefque hors d’eftat de fervir quand elle prend terre ; la fatigue que les foldats ont eue dans les nauires les rend incapables d’agir, jufques à tant que la terre les ait remis .Mais d’un autre cofté,, il eft vray que quantité d’actions célébrés fè font faites jfur la mer : l’ex-
- pedition
- p.218 - vue 224/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. zi $
- pedition des Argonautes eft toute maritime ; les Grecs y achevèrent la défaire de Xerces ; Augufte s’y alfura de l’Empire de l’Univers ;& Rome,en un mot, n’auroit jamais efté reconnue dans l’Afrique, dans TA lie , dans la Grece , & ailleurs, fi l’on y avoit toujours négligé de prendre foin des affaires maritimes. Au relie,les grands coups du commerce fe font par le moyen des Flottes ôc des -vailïèaux: Et enfin un grand Eftat , dont la puilïance ne s’étend pas fur la mer, n’a qu’une authorité manque ôc imparfaite , Ôc c’eft en ce fens là que l’Oracle autrefois répondit aux Lacédémoniens , qu’ils priljènt garde à ne pas avoir un Empire defeélueux ôc mutilé.
- Il y a un art de ranger une Armée fur la mer, comme il y en a un pour la pleine campagne , i’ordonnance en peut eftre en croifïànt, qui eft la façon la plus ordinaire : On la peut diviier par Ejfquadres , avoir des gens de’ re-ferve, tout de mefme que dans les Armées de terre -, ôc il la faut difpofer
- K
- p.219 - vue 225/298
-
-
-
- iLO Traité de la Guerre,
- toujours en forte que les vaiflèaux fe puiflènt donner réciproquement du recours. Chaque Commandant fuit les ordres de l'Amiral, foit immédiatement , foit par la voye des Vice» Amiraux. Le plus grand avantage que l'on le puiflè procurer en cette forte de guerre , efl: celuy de bien prendre le vent : A propos de quoy je airay en paflànt, que les Capitaines de mer doivent avoir une entière croyance à leurs Pilotes. Enée, dans Virgile } n’arrache point le timon de ion vaiflèau de la main de Palinurus j & les Confuls M. Emilius, 6c Servius Fulvius, firent périr par le naufrage 15)4. Vaiflèau* de la Flotte Romaine , pour s’eftre mis à la mer contre l'advis des experts Mariniers. La Flotte qui demeure la derniere fur le Champ de bataille, efl: réputée pour vi&orieufe fans conteftation. Il efl: de la prudence de l'Amiral de fça-voir feparer les navires ennemis , & de tenir les liens enfèmble ; de bien pourfuivre les fuyards, 6c de s’eflre préparé des lieux de retraite 5c de feu-
- p.220 - vue 226/298
-
-
-
- ou r."Politique militaire. 22.1 reté ; en cas qu’il fuit contraint d’en chercher.
- Quelquefois fur la mer Mediterranée , les Galeres ont à combattre de grands Vailïèaux : fi le temps eft calme les Navires ont du pire , à caufe des rames; mais s’il y a du vent, les Galeres ne leur peuvent apporter de defavantage , & courent grande
- O * O
- fortune d’eftre prifes.
- Les Flottes , fur tout, font excellentes pour faire des diverfions , ôc donner jaloufïe aux Ennemis.
- Je ne parle point icy des naufrages, ny de ce qu’il faut faire dans les tempêtes , non plus que de toute la façon de naviger : cela regarde l’Art de la
- O O __
- navigation, qui mériter oit un Traité feparé : Surquoy on a écrit plulîeurs fois.
- O11 le fert fouvent des Armées navales pour les fïeges des Places maritimes. Nous avons dans l’Antiquité les exemples du liege de Troye , de Tyr , de Syracufe ôc de Carthage ; ôc de nos jours nous avons ceux d’O-ftende, de la Rochelle ôc de Dun-
- K ij
- 2.
- Des lie ges des Villes maritimes.
- p.221 - vue 227/298
-
-
-
- zzz Traité de le Guerre >
- fcerque. Les Anciens fè fervoient de leurs vaiffèaux pour planter des échelles, qu’ils levoient par des poulies attachées au haut des mats : mais le Canon a ruiné toutes ces fortes de machines, aulïï-bien que les beliers, & les forces mouvantes d’Archime-de. Ainfi tout ce que fait ordinairement une Flotte,en matière de fieges, c’eft d’empécher que les vivres & le iècours n’entrent par mer dans les Places aflîegées , & de les ruiner à coups de Canon,en cas que l’on puiflè en approcher à la portée: A quoy on ne s’expole pas , parce que l’Artillerie de la Place mettroit tous les Navires en poudre. De forte que l’on ne peut faire de plus grands efforts avec une Armée de mer , h ce n’eft que la Fortune fafïè naiftre des occafïons extraordinaires & impreveuës, comme des furprifes & des intelligences. Je ne dis point icy , que quelquefois on eft obligé de faire des digues dans des lieg es de Places maritimes , foie pour y arriver, comme il fut fait à Tyr par Alexandre -, foit pour fermer tout
- p.222 - vue 228/298
-
-
-
- oit'Politique militaire. 2.2.5 le commerce de l’eau, comme le feu Roy d’incomparable mémoire , fît à la Rochelle.
- Je pourrois entrer dans le détail des équipages, & dans celuy de la con-ftru&ion des bâtimens , 8c de leurs parties -, des radoubemens de vaif-feaux , du Canon , des armes, des munitions, des yivres , des manoeuvres , des Chefs, des foldats, 8c de la difcipline.
- Je pourrois encore parler des em-barquemens , des partances, de la maniéré de marcher, du droit de Ja mer, des confeils, des prifes , des ju-gemens, des entrées dans les Ports, & en un mot, de toute l’œconomie des guerres maritimes : Mais outre que je crains de m’engager dans un Traité trop ennuyeux, c’eft qu’il y a des maximes generales, dont j’ay dif-couru à l’égard des Armées de terre , qui fe peuvent appliquer à celles de la mer, 8c qu’il faut que chaque Capitaine fe réglé par la grandeur de fon navire, 8c par la longueur 8c la qualité du voyage qu’il entreprend.
- p.223 - vue 229/298
-
-
-
- zz4 Traité de la Guerre9
- Enfin il faut icy le fouvenir de cettè maxime univerfelle, que l’efperance de la gloire 8c du profit, engage les hommes aux grandes entrepriles, & les rend intrépides dans les plus perilleufes occafîons. Ainfî quand un Eftat voudra longer avec effet à le fortifier fur la mer , il doit trouver des moyens de faire de l’honneur, 8c de donner de la recompenfe à ceux qui s’y appliqueront. Les Romains permirent à C. Druilius, apres avoir vaincu les Carthaginois par une bataille Navale de triompher de la mer, de faire porter devant luy des flambeaux , 8c d’eftre précédé par des Joueurs d’inftrumens. Ils honorèrent aufîï de Couronnes Navales ceux qui avoient bien combattu fur la mer, & par là y attirèrent des gens de toutes fortes de conditions : Ce qui enluite produilit de fameux exploits, 8c des Triomphes maritimes.
- p.224 - vue 230/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 22,5
- CHAPITRE VIII.
- Des guerres CiVdes.
- I. Comment il les faut prévenir.
- 1. Comment il les faut dljfper.
- ENcore que je Içache bien que ce r* ne/oit que par un abus general qu’on a donné le nom de guerre aux faurpre-dillènlions qui naiffènt dans un Eftat vellir' entre les Concitoyens , je ne laillèray pas de traiter fommairement icy de cés agitations domeftiques 8c intérieures ; afin de fuivre Tordre 8c la partition de ceux qui ont écrit de la guerre, 8c que Ton 11e nTaccufe pas d’avoir voulu paroiftre trop lingu-lier en cette matière. E11 effet , ces elpeces de guerre ne font que des révoltés , 8c d’injuftes déreglemens qui le font toujours contre la Majefté publique des Loix , où il le trouve un mélange continuel d’infolence , d’avarice , d’envie , de débauche 8c
- K iiij
- p.225 - vue 231/298
-
-
-
- zz6 Traité de la Guerre,
- d’ambition ; qui font les peftes dont le poifon infecte toutes les différentes maniérés de Gouvernemens.
- Il appartiendroit mieux à un Politique d’efcrire de ces fortes de mou-vemens, qu’à un Philofophe Militaire : & toutefois j’en diray quelque choie , par la raifon, qu’encore que l’art de reprimer les révoltés foit confus dans la Icience Civile, qu’il en faiïè ime des parties elïèntielles & principales, & que ces fortes de guerre doivent eftremifes dans le genre des feditions , comme je l’ay dit ; Neanmoins fi on celle d’en regarder la fource & le principe, 3c mefme jufques à certains mouvemens, il eft confiant que la guerre Civile eft véritablement une guerre.
- L’Hiftoire nous en donne des exemples dans tous les temps , 3c en tous les Eftats : En Perfe, du jeune Cyrus contre Artaxerxes j en Macédoine , des fuccelïèurs d’Alexandre, qui fut une defe&ion univerfelle des Capitaines contre là vefue 3c fon fils; en Sicile, contre les Peuples 3c leurs
- p.226 - vue 232/298
-
-
-
- ou *Politique militaire, ilj
- Tyrans; à Rome, entre les principaux Sujets 8c le RoyTarquin,entre le peuple 8c les Patricies; entre Coriolan exilé,& le Peuple,entre Marius 8c Sylla, Catilina 8c le Sénat, Cefar 8c Pompée , Augufte 8c Antoine , Galba 8c Néron, 8c fuccelïïvement entre tant d’autres pretendans à l’Empire : En Pologne, la defeéfcion des Colaques eft une guerre Civile perpétuelle ; en Angleterre , entre la Roze rouge 8c la Roze blanche , les Sujets 8c leur Roy : En Hollande , par l’union qui s’y e/E faite centre le Roy Catholique : L’Eglife mefme a eu les Schif-mes ; l’Italie fes Guelphes 8c fes Gibelins : En Efpagne , entre Dom Pedro le cruel , 8c Henry de Tranlta-mare : En France , nous en avons eu à plusieurs reprifes ; des Succellèurs de Clouis, entr’eux ; entre Fredegonde 8c Brunehaud ; Louis le Débonnaire 8c les fils ; Louis le Gros , 8c les Seigneurs François ; Philippes le Velu Comte de Boulogne , 8c la Reine Blanche mere de Saint Louis : Entre les Maifons de Bourgogne 8c d’Or-
- K v
- p.227 - vue 233/298
-
-
-
- 2.2.8 Traite de ta Guerre,
- leans , Charles Dauphin 8c Ifabean de Bavieres fa mere : La guerre du bien public, fous Louis XI. & de noftre temps les guerres de la Religion , la Ligue, les Ponts de Ce, & la Fronde. Enfin, fi je voulois faire un dénombrement de toutes les guerres Civiles , qui fe font faites parmy les Iuifs, en Grece, en Egypte, en Afrique , en Tartarie, dans la Chine, en un mot, par toute la Terre, des guerres ierviîes, des révoltés , des chan-gemens , 8c des ruines d’Eftats j il fàudroit faire PHiftoire de tous les fiecles , 8c de toutes les Nations du monde -, tant il eft vray que la legere-té 8c Pinconftance eft naturelle aux hommes , 8c que la vicflitude 8c l’inftabilité des affaires eft reconnue dans toute l’étenduë. de l’Univers. Il n’y a jamais eu de guerre Civile ou Pinjuftice & le mélange de l’ambition , 8c des autres maux dont j’ay parlé cy-devant,ne fe foit fait refs e tir.
- Les Capitaines doivent tenir prefi-que la mefme conduite dans les guerres Civiles , qu’ils font dans les guer-
- p.228 - vue 234/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 2.19
- res ordinaires 8c légitimés -, foit qu'il s'agiffe de la campagne , foit qu’il s'agiflè d'affîeger des Places : je dis prefqtie dautant qu'ils doivent cou*, lerver tres-foigneufement le plat-pays , afin de maintenir les peuples dans les interdis de leur party : outre que jamais l’obeïfïànce n’eft lî grande dans les guerres Civiles que dans les autres , 8c que les defeCtions y font plus frequentes 8c plus à craindre. £] Mais il eft de la fageffè des Roys Cômenf dans les Monarchies , 8c des Magi- dîffipcr!C ftrars dans les Republiques, de prévenir ces dangereux mouvemens.
- Tout le lecret pour cela eft de s’attirer la direction generale & particulière des affaires , 8c de ne fouffnr jamais qu'aucun Sujet , ny aucun Corps de Ville, Société ou Communauté , s'efleve âiî delà de fes anciennes bornes, fous quelque pretexte que ce foit. Ce fut pour cette confidera-tion que l'Oftracifme fut tres-judi-cieulement introduit dans A thenes,
- 8c le Petalifme à Syracufe. Il faut, enfin, que l’authorité publique s’op-
- K vj
- p.229 - vue 235/298
-
-
-
- Traite de la Guerre,
- pofè inceflàmment & fans relâche aux innovations ; fans permettre, non pas mefme pour la moindre chofè, que qui que ce foit s’attribue Sc s’arroge aucune ampliation de droits, d’immunitez , ou de privilèges, ny que 1*011 brigue I’afFèétion des peuples , que l’on s’impatronife dans les Charges, les Benences, les Gouver-nemens j c’eft à dire, que l’onenfafïè comme des héritages aux Familles ; que l’on fè veüille acquérir une eftime extraordinaire : Et fur tout il eft expédient d’çmpécher, que perfonne ne s’enrichifïè outre mefure. Car par cette fèverité exaéfce & continue, on fera que tout le monde demeurera dans fon devoir, qu’il y aura de l’égalité entre les Sujets avec la difpari-té neceflàire au bien des Eftats. Ainfï on garantira les particuliers des vices d’ambition, d’envie, d’avarice, d’in-juftice & de débauche ; Ainfi tous feront gens de bien ; ils ne feront aucune entreprife > ils feront heureux , & aimeront le Gouvernement : En un mot, tout fera dans une parfaite in-
- p.230 - vue 236/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 2.31
- telligence, il n’y aura jamais de fedi-tion , jamais de remuëmens , 8c ja-mais de guerres Civiles..
- Que il nonobftant il arrive qu’en trompant la prudence des Roys 8c des Magiftrats , quelqu’un mette des troupes rebelles en campagne, & qu’il fàlle combattre un defordre prefènt j il faut agir félon le temperamment des peuples que l’on a à gouverner , aufîi-bien que félon la qualité du de-jfordre : Et en cela imiter le doéfce Médecin , qui fe réglé par la conftitution de Ion malade, 8c par la nature de la maladie dont il entreprend de le guérir. Les Efpagnols ne pardonnent ja. mais le crime d’avoir pris les armes contre l’Eftat : les François au con-
- s
- traire , le pardonnent toujours, quand les coupables implorent la clemence du Prince : Et nous voyons peu d’exemples dans noftre Hiftoire , qui montrent qu’un rebelle repentant ait ellé puny du dernier fiipplice, fur tout s’il y a eu un party formé.Les Efpagnols ont leurs raifons , mais ii leur conduite femble propre pour
- p.231 - vue 237/298
-
-
-
- z 3,1 Traité de la Guerre,
- empêcher les révoltés , elle les rend irrémédiables, & ofte toute confiance aux elprits ^ lefquels, par conlè-quent ,11e font plus capables de retour, ny de repentir. Les François d’un autre cofte, ont leur politique en pardonnant : & fi leurs maximes Font moins utiles pour empêcher ces elpeces de guerre, elles font infaillibles pour les éteindre. Parmy nous , une Amniftie rameine feurement les gens à leur devoir •> 6c un homme qui par promptitude, 8c par un dépit îe-gerement;conceu , s’eft imprudemment engagé dans un mauvais party, eft bien aife de trouver un honnefte expédient pour s’en retirer, fans mettre en péril là vie 6c la fortune : Et à mon fens5la conduite Françoife eft en cela plus fage que n’eft celle des Elpa-gnols. Enfin , il y a un moyen general pour diflîper les ligues, 8c rompre les confédérations des révoltez, lefquels le leroient mis en armes *, c*eft de négocier inceflàmment avec les principaux d’entr’eux , leur donner au delà de ce qu’ils pourroient fouhaiter : &
- p.232 - vue 238/298
-
-
-
- oui? oliticjue milit aire. 2,33 ces Chefs, quoy qu’ils écoutent Amplement les proportions qui leur feront faites ( comme ils le font toujours ) perdront la croyance de leurs troupes , auront jaloulie les uns des autres : & ainfï ne pouvant plus agir de concert enfemble, peu à peu tous leurs delîeins & leurs vaines efperan-ces s’en iront en fumée.
- CHAPITRE IX.
- De la, Difciphne.
- 1. Des loix de la guerre.
- 1. De la Iuflice civile.
- 3. Des crimes de la punition.
- 4. De la folde.
- f. Des recompenfes.
- 6. Des Confeils } du fccret & des Ef-pions.
- 7. Des Alliez..
- IE ferois icy une répétition impor- 1.
- tune, A je redifois pour la leconde d^ei]1a0IK fois ce que j’ay dit cy-devant de la gUCrre,
- p.233 - vue 239/298
-
-
-
- t54 Traité de ta Guerrey
- difeipline qui regarde le commandement ôc l’obeïllànce. Ainfi je me contenteray de dire, que la guerre a les loix tout de mefme que la Paix a les fennes, ôc que le tumulte des armes ne doit point étouffer la voix de la Iullice , qui toujours le fait entendre , ôc fe fait obéir par la force ôc la vigueur defes difpofitions. Celles qui fe font faites pour la guerre , /ont écrites ôc non écrites; elles concernent ou les choies Civiles , ou les choies criminelles.
- Les Civiles font, de faire la police De ja furies vivres , obliger les foldats delà civile6 ranger dans leurs quartiers aux heu-res preferites, les faire vivre dans- la réglé, leur faire tenir leurs huttes ÔC leurs tentes nettes , les employer à quelque ouvrage, de crainte qu’ils ne tombent dans l’oifveté , empêcher qu’ils ne falîènt trop de bruit, qu’ils n’ayent des femmes de mauvaifé vie avec eux , les faire foigneufement traiter dans leurs bleflures , avoir foin que le pain leur foit diftribué fans manquer , ôc qu’ils ayent de bons
- p.234 - vue 240/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 2,35 habits ; faire marcher feu rement les bagages, rendre la juftice entre tous les gens de l’Armée, en ce qui pour-roit eftre de leurs différends civils ; écouter les plaintes des foldats , 6c leur en faire raifon, donner des paf. ieports, 6e expedier des congez. On ne peut rien faire de plus utile pour le bien d’une Armée, que de prendre le foin des vivres : Mais ce n’eft pas allez de trouver les moyens d’en faire venir dans les Camps , 6c de les en fournir en abondance , il eft encore neceflàire de les y faire bien ménager, 6c d’en empêcher une trop grande 6c inutile coniommation.
- La fagelfe des Romains, qui par tout eft à fuivre , quoy qu’elle foit plutoft admirable que facile à imiter, nous donne là de (fus des exemples immortels : On ne peut rien alléguer de ft grand , ny de il beau fur cette matière , que la parcimonie de Sci-pion, qui ne fe contenta pas de vivre dans fon Camp des mefmes viandes dont vivoient les foldats, il défendit encore la fomptuolité des tables 6c
- p.235 - vue 241/298
-
-
-
- z$6 Traité de U Guerre,
- des repas à toutes les perfonnes de qualité de Ton Armée -, ü voulut même que tout le monde mangeait debout , 6c il chalïà les Cuifiniers & autres gens, dont le métier elloit d’entretenir la delicatellè & la profulion. Caton , à l'exemple des Carthaginois , interdiloit le vin à les troupes dans les temps où il y avoit quelque choie à entreprendre : Car il fçavoit bien que l’excès que l’on en fait trouble l’elprit de ceux qui en boivent, 3c les rend plus capables de fedition & de delobeïlïànce. Ainfi il ne permet-toit pas que lès gens en filîènt un trop frequent nlage. C’elt par une lèm-blable raifon qu’Ariftote dans Ion Oeconomique, ne veut pas que l’on en donne aux Elclaves. Metellus ne permettoit pas que l’on vendill rien de cuit à lès loldats. Et Pelïènius répondit aux liens qui luy demandoient du vin en Egypte : Hé ejuoy ! mes C<*-marades > 'vous duex. le Nil, fon eau ne p'jfit elle-Pas pourront garantir contre U fi if ? Enfin , s’il falloir apporter les diiîèrens exemples qu’Adrian, Cara-
- p.236 - vue 242/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 2,37
- ealla, Alexandre Severe, Carus , Julian , & tant d’autres Empereurs nous ont lai liez, du foin qu’ils ont pris d'étouffer le luxe ôc la délicatelfe dans leurs Armées:Et fi je voulois faire icy le portrait de tous les grands Princes qui fe font contentez de pain cuit fous les cendres , de lard, de fromage , ÔC de vinaigre , je ferois contraint de faire un gros Volume au lieu d’un iîmple Traité. Lafobrieté des Lace* demoniens éft fur tout digne d’une Ioüange eternelie ; Et que Paufanias , victorieux des Perfes à la bataille de Platée, eut bonne grâce de fe moc« quer de la fuperfluité des fellins de Mardonnius leur General, quivenoit d’y perdre la vie ! Les Turcs , les Perfes , & les Tartares, vivent aujour-d’huy dans les Armeés , avec une merveilleufe frugalité : ils y boivent du lait de jument, &c un peu de ris, & quelques viandes groilîeres les nourrifiènt. Apres tout, ceux qui par un bon ménage fçavent ofter de l’ula-ge des richefles, ce qu’il y a de pernicieux , fent feuls dignes d’en avoir la
- p.237 - vue 243/298
-
-
-
- 2.38 Traité de la Guerrep
- Îïoflèfîioii : on en peut aimer ce qu’el-es ont de neceffaire 8c de légitimé j mais il en faut haïr ce qu’elles con-tiennent de vicieux 8c de déréglé,
- 3. Les crimes des gens de guerre font mes Ct& ftmpieté & les bfalphemes, le lacri-dc la pu- lege, le viol, l’incendie, la trahifon , nm°D. ]a (jefobeïllance en fait important , 8c le murmure 8c l’infolence, la fuite dans les occafions, l’abandonnement du drapeau, le pillage, le larcin ( qui font deux crimes differents) le duel, le meurtre, la defeétion quand ils le font transfuges, 8c la defertion qu’ils commettent,en quittant fans en avoir eu la permiflïon.
- Tous ces crimes font parmy nous puniflables du dernier fupplice : la connoiflance 8c le jugement en appartient aux Capitaines , qui ayant inftruit le procès d’un criminel le jugent dans le Confeil de guerre. Un General a le droit de vie 8c de mort ; & un Capitaine mefme peut tuer fur le champ un foldat qui defobeït à fes ordres. Les Locriens autrefois , par le confeil de Charondas leur Legifla-
- p.238 - vue 244/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire, 2,3.9
- teur, ne puniffoient pas de mort les foldats qui avoient pris la fuite, mais ils les contraignoient de porter une quenoiiille au lieu d’une épée , avec des habits de femmes ; 8c en paroif-fant ainfi vêtus , garder une marque perpétuelle de leur honte & de leur peu de cœur.
- Jamais il n’y a eu de milice réglée, fans qu’il y ait eu des peines prefcri-tes pour reprimer les crimes, 8c pour ofter aux jeunes gens le delir 8c l’audace de faillir. De combien de differentes peines les Romains, entre les autres peuples de la terre, ont-ils pu-ny les fautes de leurs foldats ? Ils les ont mefme châtiez pour les menfon-ges ; ils les ont chargez d’ignominie, en les forçant de s’habiller en femmes , à l’exemple de ceux de Locres : ils les ont privez de leur folde : ils les ont fait affommer à coups de bâton ; ils les ont fait percer de coups d’épée; ils les ont fait battre de verges jufques à la mort ; ils leur ont coupé les veines ; ils les ont lapidez à la façon des Egyptiens, des Juifs, 8c des Mace-
- p.239 - vue 245/298
-
-
-
- 4*
- 1>C
- foldc.
- 140 Traité de la Guerre^
- doniens ; ils les ont decimez : Sur tout le crime de delertion leur a efté un objet de haine de de vengeance , en telle forte que les biens de ceux qui mouroient dans la delertion , eftoient confîfquez au public. En un mot, ils ont efté ingénieux à trouver divers moyens pour leur faire appréhender de iortir des bornes les plus étroites de leur devoir.
- Il eft vray que l’horreur des liippli-]a ces , & l’image cruelle des tourmens, retient les hommes , & leur donne la crainte de mal faire : mais pour les excitera la gloire, il faut adjoufterle falaire dû à leur valeur, & la recom-penfe qu’ils méritent par leurs illu-ftres a étions.
- Dans les premiers temps, depuis la naiflànce de Rome, les Citoyens ont défendu leur patrie à leurs dépens : Ils recevoient pourtant dequoy le nourrir : on leur donnoit des habits, ôc ils avoient part au butin qu’ils failoient fur les Ennemis, comme à l’honneur de les avoir furmontez.
- Il y avoir prés de trois cens ans que
- p.240 - vue 246/298
-
-
-
- ou e.Politique militaire. 141
- Rome eftoit fondée , avant qu’on y euft j^arlé de donner aucun falaire ar-refté a fes Enfans -, comme H tous euf. fent efté perfuadez qu’à cette Mere glorieufe & fécondé ils dévoient tous leurs foins, & qu’ils ne dévoient pas épargner pour fa gloire & pour /on repos, la vie qu’ils avoient receuë dans Ion fein. Mais comme toutes chofes fe changent avec le temps , il arriva trois cens ans apres la fondation de cette Ville Reine de l’Univers, que l’on y établit un fonds pour la foîde des Légions , laquelle confiftoit en argent, en grains 8c en habits.
- Augufte , & quelques Empereurs apres luy , augmentèrent ce fonds, à meflire que les foldats augmentèrent les revenus 8c la réputation de l’Empire Romain -, bien loin qu’il y euft de la honte de recevoir cette folae publique , qui eftoit le prix ineftimable de la vertu , il y en avoit à n’en pas faire un bon ufage -, iufques-là que ceux qui vendoient les grains de leur fol-de, en eftoient punis, & quelquefois deshonorez. Galba défendit que per-
- p.241 - vue 247/298
-
-
-
- z 42. Tr dite de la Guerre>
- fonne ne prêtait aucun fecours à un foldat,qui avoit vendu les grains,qu’il avoit receus pour la folde : ainfi ce miferable mourut honteufement de faim. Il eftoit facile aux Romains de donner à leurs foldats cette maniéré de recompenfe : car ils tiroient des laboureurs la dixiéme partie de leur récolté. Les gens de guerre avoient du froment pour eux , & de l’orge pour leurs chevaux : Et quand un foldat avoit failly, on ne luy donnoit que de l’orge comme à une belle. Il arri-voit fouvent dans les necelfitez pref-làntes , qu’on donnoit des legumes & du lèl aux foldats au lieu de grains : Ce qu’ils recevoient avec déplaifir ; parce que ces changemens leur é-toient toûjours d’un mauvais & fini-lire augure. Enfin, Rome prenoit un tel foin de la nourriture de les foldats, ^’il y avoit des Officiers deflinez à cela : Ce que les Turcs imitent au-jourd’huy.
- Les foldats Romains n’elloient pas tous lur vn mefrne pied pour la paye j laquelle, au contraire, eftoit proportionnée
- p.242 - vue 248/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 2.4 3
- donnée à leur dignité 8c à leur mérité , 8c aux lérvices qu’ils avoient rendus : Les gens de pied des Troupes amies avoient autant que les gens de pied des Légions : mais la Cavalerie Romaine recevoit la moitié davantage que celle des Alliez.
- On fuit à peu prés aujourd’huy l’ordre que fuivoient les Anciens • eftant certain que l’on donne en ces temps-Cy aux foldats,de l’argent & du pain,félon leurs charges 8c leur caractère.
- Mais la libéralité publique de Rome , ne s’eft pas contentée de leur payer la folde ordinaire ; on a fait des prefens aux Troupes viétorieufes ; on leur a diftribué les terres des vaincus y on leur a fait largelfe, on les a honorez de Charges, de Gouvernemens , de Couronnes , d’anneaux, 8c d’autres orne mens. Le Capitaine Romain diftribuoit publiquement les recom-penfes à ceux qui en eftoient dignes. Exemple que les Generaux d’Armée doivent fuivre en toute rencontre ; d’autant plus que la ioüange qu’un
- L
- p.243 - vue 249/298
-
-
-
- 2,44 Traité de la Guerre,
- fbldat reçoit en public, fait nailtre de la jaioufie & de i’emulation dansl’efl prit de leurs compagnons , qui s’ef. forcent enfuite , & n'oublient rien pour acquérir de fèmblables avantages. Auuï une recompenfe s’augmente-t-elle par l’éclat dot elle, eft accompagnée; Et fans doute qu’il a efté plus glorieux au feu Marefchal de la Meil-Teraye, d’eftre honoré par le Roy du ballon de Marelchal de France, à la veuë de toute l’Armée conquérante, & fur la brèche de la ville de HelHin, laquelle il venoit de foumettre à fon Maiftre, qu’il ne luy auroit ellé, de le recevoir fecrettemet dans le Cabinet. Au relie, un General ne peut rien faire ny de plus agréable à fes Troupes, ny de plus avantageux pour fa réputation. Quelle fplendeur ell demeurée au nom du grand Belilaire , pour avoir foulagé les blelîiires de les foldats par de l’argent, & marqué leurs bons fer-vices par des recompenfes honorables ? Je dis honorables, parce que ces recompenlès n’eftoient pas toûjours pécuniaires chez les Romains : Ils
- p.244 - vue 250/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 2.45
- donnoient des Couronnes , des bracelets , 8c des étendarts de différences maniérés , 8c de différentes couleurs : Et ceux qui avoient remporte quelques dépouilles de leurs Ennemis , avoient la permiffîon de les attacher aux portes de leurs maifons ; comme fît Regulus : Pompée y mit les proües des vaiffèaux qu’il avoit pris fur les Corfaires de Cilicie. D’au., très Triomphateurs ont imité ces beaux 8c fameux exemples. Nos An-ceftres , les vieux Gaulois, y atta-choient la main & la telle de ceux qu’ils avoient tuez à la guerre ; comme nous voyons encore que par une image de cette ancienne couftume , nous attachons à nos portes la telle 8c les pieds des belles, que nous avons tuées à la chafïe.
- En vain un General d’Armée fera-t-il vaillant 8c expérimenté ; en vain fera-t-il fuiuy de troupes aguerries, s’il n’ell homme d’efprit,s’il ne fe donne le temps de délibérer de les affaires 8c de fes deffeins , 8c s’il ne fait un choix judicieux de gens capables de
- L ij
- G.
- Des Co-feiJs, da fccrct, 2c des Ef-pions^
- p.245 - vue 251/298
-
-
-
- 246 Traité de la Guerre,
- luy donner de bons ad vis , de fortifier les lumières, & de luy faire connoî-tre les fautes dans lefquelles il fe pourrait engager, s'il n'en eftoit détourné. Il a autant befoin de fa raifon, qu'il a bèfoin de fon cœurj&fbnjugemét luy fèrt plus fouvent que ne fait fonépée.
- Il y a des Confcils de deux manières différentes -, car ils font ou directs, 'ou obliques : Les directs, dont je prétends parler en ce lieu, font quand on refout de faire ouvertement quelque expédition Militaire : Les obliques, dont j’ay parlé fiiffïfamment cy-def. fiis*, regardent les entreprifès cachées, 6c 011 il faut ufer de fineffe 6c de ftra-tageme. Je remarqueray en pafïànt que tous les Confeils dé guerre doivent participer en mefme temps des Confeils directs, 6c des Confeils obliques ; c’eft à dire , qu'il eft très à propos, que dans les executions que l'on fait ouvertement il y ait un peu de rufè ; afin qu'en toutes les occafions , quelque chofe Ce faifant contre l’attente des Ennemis, ils en foient fur-pris 6c étonnez : Et que d*un autre
- p.246 - vue 252/298
-
-
-
- ou Toliticme militaire. 2,47
- cofté , quand on agy par les voyes de la rufe , il y ait toujours quelque marque de la force ouverte. Car enfin , c’eft une maxime confiante dans le métier de la guerre, quil faut perpétuellement joindre les armes à la fa-gefîè, l’habilité à la valeur ; &, comme on dit, la peau du Renard à celle du Lion.
- Un General d’Armée 11e doit pas chercher fes confeils dans fa telle feulement, fans puifer ailleurs fes refo-lutions : il faut encore qu’il confuite le fèntiment de fes Amis, & des principaux Officiers qui fervent auprès de iuy. Car cès Officiers ayaiis eu part aux deliberations , feront plus fortement d’intelligence 8c de concert, pour l’execution' des ehofes qu’ils auront arreftées, auront plus d’affèélion pour le fuccés, prendront infailliblement plus de foin pour les faire reü£ fîr : Et enfin, les affaires eflans ainfi bien méditées , en iront beaucoup mieux. Je fçay bien, & je l’ay répété plusieurs fois dans cet Ouvrage, que le meilleur confeil que l’on puifîc
- L iij
- p.247 - vue 253/298
-
-
-
- 2-48 Traité de la Guerre9
- prendre , eft celuy que Ton Forme dans les occafions 8c fur le champ ; parce qu'il eft confiant que les choies prefentes , donnent plus de mouvement aux hommes, que les hommes n'en donnent aux choies.
- Il y a icy une reflexion à faire, c'eft que les Confeils feroient inutils, fi le fecret n’y eftoit gardé ; 8c mefme ils pourroient eftre prejudiciables à ceux qui en feroient les autheurs , fi l’on en avoit quelque connoillànce-,De façon qu’il eft necefïàire de les tenir cachez fous un filence impénétrable à la cu-riofité , 8c à la libéralité profufè des gens du parti contraire , & joindre ainfî la peau de Renard à celle de Lion , comme je viens de le dire. Ce n’eft pas allez d’empécher que l'on ne revele les refolutions qui ont efté pri-fes dans les Confeils j il faut outre cela faire fouvent courir de faux bruits, pour tenir continuellement le monde eut alarme & en incertitude. Il eft bon que les entreprifes foient auffi-toft exécutées, qu'elles feront connues.
- Mais comme un General d’Armée
- p.248 - vue 254/298
-
-
-
- ofe'jPclitiqite militaire. 2,49
- eft obligé à ne parler jamais de les projets, 8c à faire en forte que ceux avec lelquels il les examine 8c les agite , demeurent dans la mefme oblèr-vance du fecret ; il doit par quelque voye que ce doit, eftre inftruit du de£ fein de ceux qui luy font la guerre,
- 8c qu’ils ne faftent pas la moindre démarche , lans qu’il fçache où ils tendent , 8c où ils afpirent : Il faut pour cela qu’il ait des Peniionnaires, qu’il envoyé des Efpions, aufquels il donne tout ce qu’ils luy demanderont: Etau contraire, s’il en découvre quelqu’un parmi lès Troupes de la part de les Ennemis , il faut qu’il les fallè punir lèverement , 8c fans remilîion; tout de melîne qu’il feroit châtier un homme des liens, qui auroit efté convaincu de le trahir, 8c de donner des advis à fon préjudice.
- Les Princes ne font pas toujours la 7-guerre par leurs propres forces, ils y jP** employent louvent les Armes de leurs Voiiîns, 8c celles de leurs Alliez •, loit au’ils veüillent en priver leurs Aventures 8c les empêcher de s’en aider^
- L iiij
- p.249 - vue 255/298
-
-
-
- 2,50 Traite de la Guerre,
- foit qu’ils veiiillent épargner le de leurs propres Sujets.
- Il y a plulïeurs fortes d’Alliez, les uns font honorez du titre de Compagnons d’armes, comme les Romains appelaient Soeios les Peuples d’Italie.
- D’autres font Amis , qui eftans égaux en puiflance , vont par bienveillance & par generolité au fecours d’un pays opprêfîe d’Ennemis,fans tirer de payement que.de leur Maiftre. C’eft fur ce pied là que les François ont efté en Hongrie fecouriï l’Empereur 3 ôc qu’ils y ont délivré les Chrétiens de fa terreur des Armées Tur-quefques.
- La troifiéme forte d’A liiez, eft de ceux qui le mettent au 1èrvice des Etrangers , apres qu’il a efté accordé une permillion publique de lever des Troupes dans un Eftat. Ainli nous avons veu que les Vénitiens ont fait dès levées en France , & y ont délivré des Commiflïons. Il y a une quatrième elpece d’Alliez , c’eft de ceux qui ayans des Troupes prêtes, les engagent au fervice d’un Prince , & à fa
- p.250 - vue 256/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 251
- folde pour un temps ^ lequel citant expiré iis fe retirent. C’elt une pratique ordinaire en Allemagne 6c en Suede.
- La cinquième elpece elt de ceux qu’un Prince employé dans le pays de l’Ennemy ; comme li les Suédois, ou ceux de Brandebourg entroient en' armes fur les Terres de l’Empereur contre qui la France auroit guerre.
- La lîxiéme efpece elt , quand un Prince par grandeur 8c par magnanimité foatient un Eltat plus foible que le lien. Ce qui elt proprement protéger , comme quand le Roy a protégé les Holandois, le Dannemark, quelques Princes d’Allèmacne 8c d’Italie..
- La feptiéme 8c derniere efpece, elt de ceux qui font continuellement à la paye d’un grand Eltat , Comme lès Suilïès font aulèrvice de la France, 8c quelques-uns au fervice de l’Efpagne.
- Un Eltat 11e doit jamais foufïrir qu’un grand Prince Iuy envoyé un fe-cours trop puilïànt, fous couleur de le fecourir dans Ion pays : Car fouvenc
- L v
- p.251 - vue 257/298
-
-
-
- V) h Traité de ta Guer re3
- ce puiflànt fecours dément le Maiftre. La Politique des Romains a efté d'en-* voyer de grandes forces à leurs Alliez ; & par ce moyen ils ont peu à peu étendu leurs conqueftes où nous (çàvons qu’ils les ont portées. Les Alliez , qu’un Prince embaralTé dans lès affaires appelle pour le fecourir,luy fot quelquefois des proportions fàcneu-les, âc en le lèrvant de l’occafion ils Je contraignent à des conditions dures & pelantes : Ils veulent des Places de feureté •, & ils exigent des cautions pour le payement de l’argent qui leur fera deu j Ce ne font pas là de véritables Alliez , ce font des Mercenaires, qui. pour de l’argent trafiquent hon-teulement de leur fang & de leur vie. Mais parce qu’il faut que celuy qui en a befoin, fubifle la Ioy qui luy eft im-pofée par la necefîité, il doit longer à traiter avec fes Amis faux &intere£-Jèz, au meilleur compte qu’il fe pourra : Etau mefine temps qu’il aura remis fes affaires, ou que la Paix fera faite, il efl: de fa prudence de les re-Jnercier civilement , & de les faire
- p.252 - vue 258/298
-
-
-
- ou^olitique militaire. 2:53
- conduire incelïàmment hors des Terres de fa domination.
- Un Prince qui veut fecourir fon AL lié , 11e le peut pas toujours faire aile-ment -, & fouvent il fe prefente des obftacles qui font pour luy prefque invincibles : comme font ceux que l’éloignement fait naiftre, & quand il fe trouve un Eftat entre-deux qui re~ fufe le palïàge lur fe s Terres , ou qui ne veut pas donner des lèuretezpour la facilité du retour : En ce cas là il faut s’ouvrir le palîàge par la force des armes , ou par celle de l’argent.
- On peut alîïfter les Alliez, en leur donnant des troupes entretenues, que bon joint à leurs Armées , ou bien qu’on employé à faire des diveriions dans le pays de leurs Ennemis, ou en leur permettant de faire des levées d’hommes à leurs dépens, ou en leur fournilîànt des munitions & des vivres , ou en leur prêtant de l’argent, ôc mefme leur en donnant pour loû-tenir les frais de la guerre, ou bien en negotiant pour eux, & procurant leur accommodement.
- L vj
- p.253 - vue 259/298
-
-
-
- 2*5 4 Traité de la Guérite,
- Il faut avoir des Alliez voilins, ô£ en avoir d’éloignez : car les uns & les autres peuvent également apporter de Futilité dans les occaflons. L’alliance des Monarchies eft préférable à l’amitié des Republiques ; parce que telles-cy agiflènt avec trop de lenteur, que leur prudence eft timide, qu’elles cherchent trop de précaution avant que de s’engager, que les Confeils n’en font jamais fecrets, que toujours il y a lourdement de l’envie & de Fin-tereft qui , en trouble le Gouvernement, 8c que rarement il le trouve que tous ceux qui ont Fàuthorité des affaires, ayent une mefme afïèétion êc un mefme fèntiment; De forte que les chofes reçoivent de moment en moment quelque nouvelle difficulté * Dans lesMonarchies au contraire,tout {h réglant par la conduite & par la volonté d’un feul homme, ny fon af. feéfcion, ny fon intereft n’eft jamais partagé : dé façon que tout s’y fait avec plus de promptitude 8c plus d’authorité que dans les Républiques ; outre qu’un Prince qui voit
- p.254 - vue 260/298
-
-
-
- ou l?oliticiue militaire. 255
- qu’il eft de Ton honneur particulier,, comme de Ton avantage , de protéger Ces Alliez., ne balance point exécuter lès Traitez d’alliance -, au lieu que l’elprit des Républiques n’a pour principe de tous lès mouvemens que l’utilité, laquelle on y préféré en toir-te occafion à ce qui tiendroit plus de la gloire, & qui pourroit le plus donner de réputation à l’Eftat.
- Enfin, quand un Prince appelle lès Alliez à fon fecours, qu’il le donne' bien garde de mefler ces troupes Auxiliaires aux fiennes, làns eftre convenu de leur rang, & du lieu ou elles combattront : car autrement il pourroit arriver de laconteftation entre les uns & les autres, & mefme une divi-lion ouverte 8c déclarée ; ce qui eft, comme on le peut aifément juger, d’une extrême conlèquence. Nous voyons dans l’Hiftoire , pendant la première guerre Punique , qu’une fèmblable querelle excitée entre les Légions des Romains 8c leurs Alliez y donna moyen aux Carthaginois de leur tuer quatre mille hommes.
- p.255 - vue 261/298
-
-
-
- 2,5 6 Traité de la<juerrey
- l’"'1' 4k "!— C mmmmhmmM - Il «MMMri
- CHAPITRE X.
- I. S'il efl à propos qttun Roy fajje U guerre.
- 1. En quoy confifte te courage.
- LEs Politiques n'ont point de champ plus vafte, & n’ouvrent à propos point de carrière d’une plus longue Roy faf- etendue, que quand ils le propolent fe ,a d’agiter cette grande Ôc fameufe que» *ume. ^on. pn/effèt, tant rajfons fortes & pui liantes , militent d’un & d’autre cofté, qu’il eft pfefque impof-fîble de rien déterminer ; en telle forte que l’efprit également combattu par les deux partis , eft dans une perpétuelle incertitude, &c ne fçauroit le déclarer , dautant que par tout il le trouve vaincu ôc perluadé. i Il femble donc d’abord, qu’un Roy ne doit jamais lortir du centre de lès Eftats, ôc que delà il doit par une ef-fulion continuelle de fa fagelle ôc de fon autorité, animer toutes les parties
- p.256 - vue 262/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire, 157
- qui le compolent ; comme on Içait que Famé relîde principalement dans la telle s d’où elle communique la vie au cœur qui la reçoit le premier* & qui enluite par le moyen des efprits qu’il produit incelïàmment, & du fang qu’il purifie , diflribuc cette vie à toutes les autres parties des corps organiques.
- A cette railon, qui fèmble n’ellre que de convenance, on adjoufte que la prefence d’un grand Roy fouftient là puiflance dans fon Royaume, & diilipe les conjurations des mécon-tens : Ce qui entretient le bon-heur parmy Tes peuples 3 ôc conferve l’harmonie qui ell necelîàire entre ceux qui commandent, & ceux qui obeï£ lent ; que l’experience dans tous les fiecles , a prouvé la folidité de cette maxime, & que les Roys qui ont demeuré dans leur Cabinet, ont exécuté de plus grandes choies, que 11’ont pas fait ceux qui pouflez d’ambition , & du defir inlàtiable d’acquérir , ont couru toutes les régions de l’Univers, & ont vainement pe-
- p.257 - vue 263/298
-
-
-
- 158 Traite de la Guerre y
- netré jufques an fonds des folitudes les plus affreufes, pour chercher à le faire quelques nouveaux ennemis. Que Charles V. & Louys XI. en France ont mis à fin de plus excellentes entreprifes, en demeurant dans leurs Palais , que ne firent Louys le Ieune & Philippes Augufte en pallant les Mers , & en portant leurs Armes dans l’Afrique ; que nous nous reftentons encore du mal qui a efté causé à la France par la prifon det Saint Louys j celles dès Roys Iean , 8c de François premier ; que ce font là des bleiïiires à PEftat , lefquélles n’ont pu pleinement le fermer pendant la fuitte de tant d’années5qu’enfin l’Hiftoire offre des exemples chez tous les peuples, pour monftrer qu’il eft expédient qu’un Roy s’arrefte chez luy $ que fbn principal & premier devoir eft de bienregner fur ceux, dont la Provi* dénce eternelle luy a donné le gou* vernement j & que bien loin d’eftre fur la terre pour y faire des conqueftes au delà des limites de fon pays, il
- p.258 - vue 264/298
-
-
-
- ou r.Politique mi lit aire. 2,59
- doit employer Ton efprit , pour y entretenir toutes les chofès dans l’ordre que Dieu leur a preferit. Qifau refte, la fureur des Armes efface peu à peu de l’ame des Roys ces caractères auguftes 8c précieux : Et pour parler avec Platon, ces traits d’or que le doigt de Dieu mefle toujours au moment de leur création, & ils ne peuvent s’empêcher à la fin d’avoir foif du fang qu’ils s’accouftument à répandre.
- Mais on dit au contraire , qu’un Roy n’eft jamais grand ny illuftre,. qu’il n’ait porté les armes chez les Etrangers, pour leur en faire recon-noiftre la force, 8c leur faire fèntir la douceur 8c l’equité de les commande-mens ; qu’il luy eft honteux de fe contenir dans les bornes de fa première condition , 8c qu’il ne doit point différer de marcher où il eft appelle par la gloire qui accompagne les belles allions 5 que comme les perfonnes ordinaires acquièrent de la politefïe dans les Armées, un Roy mefme s’y rend plus honnefte homme 5 que foa
- p.259 - vue 265/298
-
-
-
- z6o Traité de la Guerre,
- cœur en devient plus humain , parce que Ton ame. en devient plus pure & plus eflevée, & qu’il y trouve fans celle des fujets où appliquer fa magnanimité : que c’eft là feulement où fa vertu occupée, a lieu de difputer contre la Fortune. Il ne fçauroit mon* trer ailleurs, que ny les heureux eve-nemens, ny les mauvais fuccés de les entreprises, ne peuvent émouvoir fa confiance , ny ebranler fa fermeté : que cette vertu dans le calme dangereux du Cabinet, demeure inutile & s éteint infènfïblement par une oiiî-veté languiflànte : que cependant la volupté & le vice s’emparant de fon efprit, & feduifant fon jugement, luy font regarder Ce s amufemens comme des emplois héroïques. En efïèt, un Roy qui eft comme gifant en fon Palais , ne peut plus connoiftre de vertu effective & véritable ; & Ce s flatteurs qui le corrompent en l’excufant, l’entretiennent dans fon mal, & le font imperceptiblement tomber julques au fond du précipice , d’où il n’y a jamais de retour. Quel malheur pour
- p.260 - vue 266/298
-
-
-
- ou politique militaire, z6t
- fes Eftats,& à quel point un Royaume rellènt-il les defïàuts de Ton Souverain? Néron, dont les premières années ont efté fi admirables Sc fi éclatantes, que la honte du refte de là vie n'en a pû ternir le luftre ôc la réputation, le perdit par fon repos , & accablé d’une grandeur démefiirée làns occupation , il deshonora l’Empire ôc la Nature mefme par les débauches & par la cruauté.
- Si quelques Roys ont mal reülïï dans les affaires de la guerre , on ne doit imputer leur malheur qu’à leur imprudence : car ne fçait-on pas que chacun eft l’ouvrier de fon propre de-. ftin ? Et fi nous examinions tous les lïniftres accidens qui nous arrivent, nous en trouverions la caule en nous melme, laquelle vient de noftre méchante conduite & de noftre impe-tuofité : tout de mefme que noftre bon-heur nous vient le plus louvent de noftre fageflè Sc de noftre mode-ration. Si un homme, dit-on, regar-doit inceffàmment à fes pieds, ou s’il marchoit doucement, il ne tomberait
- p.261 - vue 267/298
-
-
-
- z 6z Traité de la Guerre^
- jamais $ 8c s’il n’y regardoit jamais, ou s’il couroit avec précipitation, il tomberoit incellàmment. Quand vn grand Roy entend faire le récit des exploits de Cyrus , ou d’Alexandre, ou de quelque autre Conquérant, peut-il ne pas lentir vne fecrette émulation qui le force de fe mettre en campagne, 8c de les imiter ? Enfin, quad la vieille Philofophie dans la fable , dont elle fe fervoit autrefois pour enfeigner les hommes, nous raconte que Jupiter combatif en perfonne contre les Titans , elle a voulu nous faire entendre qu’il falloir qu’un Roy allait à la guerre,
- De forts qu’il n’y a. pas, ce me jfèmble, à douter, 8c qu’il eft à propos qu’un Roy fe trouve en perfonne dans fes Armées , s’il alpire à vne eftime extraordinaire. Il a fujet de s’a/îurer que fon attete ne fera point trompée, que la pofterité couronnera fes a étions d’une louange immortelle , 8e que les fieclés qui le fuivront, ne feront pas moins pour luy, que l’Antiquité a fait pour fes Héros quand elle les a ho-
- p.262 - vue 268/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 2,63 norez de Triomphes, de Statués, d’A-potheofes, de leux , de Feftes , de Temples, Sc de Sacrifices.
- Mais un Roy qui va à la guerre , doit avoir perpétuellement dans l’ef. prit , qu’eftant lame & la force de ion Armée, il eft necellaire qu’il le ménage, afin de la fouftenir en toutes occafions : Audi n’eft-il pas de la dignité d’expofer inconfidérement (a Perlonne aux hazards des Armes : il doit penler que fa conlèrvation eft d’une confequence infinie, & que la perte 11e pourroit fe reparer. Je dis qu’un Roy eft obligé de le ménager, lans prétendre toutefois qu’il le fallè avec une retenue qui puft faire naiftre contre luy le moindre foupçon de foiblelîè éc de timidité ; mais je veux qu’il conlidere que de Ion làlut dépend celuy de toutes fes Troupes* Sc qu’ainii il fe relerve tout entier aux plus grandes avantures * comme je lotie Alexandre de ce qu’il fift à la bataille d’Arbelles , Sc dans toutes les autres rencontres importantes de Ion illuftre vie. Je le blâme de la te-.
- p.263 - vue 269/298
-
-
-
- 2.64 Traité de la Guerre*
- mérité, & de la hardielïé indilcretté avec laquelle il combattit contre les Oxidragues : 8c de fait, s’il euft efté tüé, ou pris par ces vaillans Barbares, que ieroient devenus fes Macédoniens î Ne fe léroient-ils pas délors trouvez engagez aux maux que depuis ils éprouvèrent apres la mort, quand les principaux Capitaines perdirent la mémoire de ce Maiftre admirable , avec l’obeïlTance & la fidelité qu’ils dévoient à Ion Fils, qu’ils déchirèrent fon Empire 8c dilïiperent lés glorieulés conqueftes ?
- Quand un Roy eft prelént à une bataille, il eft de la prudence de ne lé pas jetter trop avant, & lans ne-cemté dans la mellée : mais il peut faire habiller quelqu’un d’un habit pareil au lien , afin que lés Troupes loient perluadées qu’elles ont l’honneur de l’avoir à leur telle ; cette croyance en fortifiera le courage, leur ièra faire des efforts extraordinaires : Il n’y a aucun loldat qui combattant à la veuë de fon Prince,n’employe toute fe valeur, 8c qu’animé dudeur de la
- p.264 - vue 270/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 165
- gloire, 8c de l’efperance d’eftre libe^-râlement recompensé , il ne fe pre-fènte auec.joyc aux plus grands &plus redoutables périls. Enfin, le Roy qui fe fera fèrvy de cette feinte , viendra a. reparoiftre au moment decifif de tout le combat. L’Empereur Severe ufa de cette rufe autrefois contre Al-binus fon Compétiteur à l’Empire. Ce que Jean le Conquérant Duc de Bretagne imita contre Charles de Blois à la bataille d’Avenes : Ce ftra-tageme reiifïït 8c à l’un 8c à l’autre: car Severe par ce moyen fut victorieux , 8c s’afïura dans le Throfne des Cefàrs : 8c le Duc Jean en cette heureufe journée, termina la querelle qui avoit duré fi long-temps entre la Maifon de Penthievre 8c la fienne.
- Un Roy qui donne bataille , peut outre cela faire ce que fit Edotiard troifiéme à Crecy, contre Philippes de Valois. Il fe pofla fur un lieu eminent avec un grand corps de refer ve ; 8c ayant obfervé que la victoire inclinoit de fon cofté, il vint fondre fur les François , 8c acheva
- p.265 - vue 271/298
-
-
-
- i66 Traite de la Guerre,
- de remporter un plein 8c entier a van* rage.
- Vn Roy qui fait la guerre en per* fonne, fe fouviendra qu’apres qu’il aura lancé le foudre , de laiiïer agir fa clemence 8c fa bénignité \ il ne combat que pour la gloire ; il ne met Tépee à la main que pour la conquefte des cœurs , 8c ne ren-verfe les Trônes que pour les mieux affermir : Le fruit le plus excellent de fes viétoires, eft le bruit qu’en fait la Renommée ; 8c le plaifîr de donner ou de rendre ce qu’il a fournis â fès Armes, eft le plus digne objet de fa valeur 8c de (on occupation. Un grand Roy eft au monde, pour répandre. fes biens-faits generalement fur tous les hommes qui reclament fa magnificence & fa bonté. C’eft par là feulement qu’il s’en peut faire admirer , qu’il attache à fa Perfonne facrée leurs vœux , leur amour , 8c leur obeïflànce; Auffi fa Grandeur, 8c la Majefté Royale ne fe font-elles véritablement reconnoiftre qu’en ne refufant rien. Et comme le propre de
- Dieu
- p.266 - vue 272/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire. 2 67
- Dieu eft de tout poftèder, 6c de tout départir, ce doit eftre celuy des Roys, quelle fecrette latisfaéfcion ces Dieux de la terre ne reflèntent-t-ils pas , quand ils lè confiderent tellement au deflïis de la Fortune, qu’ils font les Maïftres de lès biens & de lès faveurs , 6c qu’elle ne peut rien qiie par leur choix 6c par leur commandement ? Le plus beau prefent que les créatures puilïènt recevoir de Dieu mefme, eft certes le pouvoir de faire du bien, 6c d’autant plus que ceux à qui cecte grâce eft accordée,montrent en melme temps qu’ils ont dans le fond de leur ame la volonté de le faire, c’eft à dire, le principe eftèntiel de la vertu. Les Souverains, par un privilège lîngulier, poflèdent mieux les biens qu’ils donnent , que ceux qu’ils retiennent ; 6c la libéralité qui caulè la ruine & le malheur de tous les autres hommes, les enrichit 6c les rend heureux. En un mot, comme j’ay dit ailleurs, un Roy eftant dans fon Royaume ce que l’ame eft dans le corps qu’elle fouftient 6c qu’elle
- M
- p.267 - vue 273/298
-
-
-
- 168 Traité de la Guerre,
- anime, n’a que la vertu pour Ion partage : c’eft là tout ce qui peut faire /on bien 3 le refte n’eft en tes mains que pour les gens qui le fervent, 8c qui font les inftrumens de fa puiflàn-ce, 8c de /on authorité. Qui pourroit maintenir qu’Alexandre n’a pas fait paroiftre plus de grandeur en rendant le Royaume des Indes à Porus , qu’il n’a fait en dépoli’liant Darius de toute la Perfè ? & que les Romains n’ayent acquis plus de réputation quand ils ont donné des Couronnes, que quand ils en ont ufurpé ? Ce n’eft pas qu’un Roy ne puiflè avec honneur & avec juftice, retenir les Eftats qu’il a conquis par une guerre légitimé 8c bien fondée -,. ce que j’ay cy-devant remarqué.
- Mais de là mefme maniéré qu’il eft glorieux à un Prince de rendre ou de donner les biens qu’il auroit jufte-ment pris fîir lès Ennemis , il luy ferait honteux de fouftrir qu’ils poftè-daftènt violemment quelque choie dé fa Couronne : Car la magnanimité , qui eft une des Vertus héroïques ,
- p.268 - vue 274/298
-
-
-
- ou 'Toli tique militaire. i£9
- oblige également un Roy à ne pas ufurper fans raifon les Terres des autres Princes , & à ne pas permettre qu'aucune partie de Ton Royaume en demeure fèparée.
- Enfin, le devoir d’un grand Roy eft d’abaiiïer l’orgueil des Princes fuper-bes, 8c des Tyrans j d’afranchir les peuples de leur violence , de protéger les plus foibles contre les plus puiiïàns , d’entretenir par les forces l’équitable juftice dans les autres Eftats , comme parmy fes propres Sujets j 8c ainfi de faire fèntir à tout l’Univers les efforts de fès Armes par la félicité qu’il y aura répandue : C’eft vouloir qu’un Roy aille détruifànt les monftres , à la façon d’Hercules j 8c que comme les Chevaliers des temps pafïèz çombat-toient pour l’honneur de leurs Maî-. treffès , vouloir qu’il combatte pour la gloire & pour la vertu, qui doivent eftre les objets de fa pamon, de fes foins, 8c de fes empreflemens..
- Ce que je viens de dire montre non ^ feulement quel eft le vray caraétere
- M ij “
- g«
- p.269 - vue 275/298
-
-
-
- zjo Traité de la Guerrey
- de la valeur & de la generolité d’un grand Prince ; mais encore en quoy conlifte le courage de tous les braves gens : & fans ufer de redites, il fuffic d’adjoufter icy qu’il ne conlifte pas dans un mépris inlènfé de la vie, qui doit eftre precieufe à tous les hommes ; lefquels par une inclination commune a ce qu’il y a de créatures fur la terre , le portent à chercher les moyens de fe la conlerver, & ne pen-lènt à la perdre qu’avec fremilïè-ment j la mort, au dire du Philolo-phe, eftant ce qu’il y a de plus terrible dans la Nature, comme eftant la diflblution & la ruine de Tes ouvrages : Ce n’eft donc pas abfolument à mépriler la vie, & a ne point appréhender la mort que conlifte le courage ; mais à ne conlïderer rien quand il s’agit de maintenir la vertu & l’équité , de défendre là propre gloire, de repoulïèr un traitement injurieux, & de garder lïdelement là parole.
- p.270 - vue 276/298
-
-
-
- ou ^Politique militaire. 171
- CHAPITRE XI.
- 1. De U P ai k.
- 2. Comment on doit conferver un pays conquis.
- 5. Conclufion de tout P Ouvrage.
- APres que j’ay parlé de ce qui
- regarde les choies de la guerre, Paix, il eft raifonnable d’entrer dans celles qui regardent la Paix, qui eft la caufe finale de la prifè des Armes , 6c qui par le deftr que fa beauté fait naiftre pour fa poiïeffion apporte tant de haine 6c d’inimitié entre ceux qui la recherchent, 6c qui pourtant ne peuvent en jouir fans la pofteder tous enseble. C’eft pour cette beauté charmante que l’on a fait ces longues 6c vaftes folitudes entre les plus grands Empires; Mais pour fe faire un bon 6c fîdele tableau de la Paix, qui fuit une longue guerre , il faut fe fouvenir de la tranquillité 6c du calme profond , où les Mers fe trouvent apres une M iij
- p.271 - vue 277/298
-
-
-
- 1.
- Cônent on doit confcr-Yer un pays cô* quis.
- 2,72, Traité de ta Guerrei
- grande tempefte, les ondes en font unies , les vents qui par leur fureur iembloient vouloir tour renverfer une heure auparavant, 8c qui s’eflbrçoient de confondre le Ciel avec la terre , font paifibles 8c abattus. On diroit alors qu’ils n’ont agité l’air que pour le purger des nuages dont il eftoit obfcurcy , 8c luy faire réprendre la première 8c naturelle ferenité : Ainli quand la Paix luccede à la guerre, il femble que toute renaift d'ans le inonde, l’ordre ,l’abondance, la joye Sc le repos fe reftablilTènt, ou l’on ne voyoit que de la confufion , de la mifere, du trouble 8c de l’horreur. Au refte , jamais un Capitaine, quelque avantage qu’il ait obtenu , ne doit refufer à fes Ennemis des conditions équitables-, De quoy l’exemple de Re-gulus, contre les Carthaginois, mérité un perpétuel fouvenir.
- Ce n’eft pas allez qu’un Roy, apres avoir fait une conquefte , ou avoir donné la Paix à fes Ennemis vaincus , penlè à reparer les maux que la guerre peut avoir caufez dans fon
- p.272 - vue 278/298
-
-
-
- ou '“Politique militaire. 273
- Royaume ; il faut outre cela quJil tourne diligemment fes foins du colle des peuples qu’il a conquis ; parce qu’en devenant les nouveaux Sujets , ils lont devenus fes nouveaux Enfans. Il èft donc neceflàire qu’il leur falîe oublier la domination lous laquelle il eftoient nais , 6c fous laquelle ils eftoient accouftumez de vivre, qu’en mefme temps il leur ofte la douleur de leur défaite, &: celle qu’ils pour-roient avoir de fuivre les loix de leur Vainqueur. Il faut mefme que ces peuples nouvellement conquis , le trouvent heureux dans ce changement de Maiftre , ôc qu’ils croyent avoir railon de craindre de retourner à leur ancien Gouvernement. Un Conquérant, pour obtenir cet avantage j doit conduire fes nouveaux Sujets avec toute la douceur polïible, les loulager des tributs ordinaires , ou pour le moins , ne les point augmenter ; confirmer ôc accroiftre les Privilèges des Villes , y établir les Sciences , les Arts , les Manufa&ures & le Commerce i les decorer d’edifices ôc
- p.273 - vue 279/298
-
-
-
- 2,74 Traite de ta Guerre,
- cTornemens publics, maintenir le culte de Dieu & la Religion, protéger les Ecclefiaftiques, foutenir l’autno-rité des anciennes Loix 8c des Magi-ftrats -, Taife 8c la liberté de la populace , 8c faire agir enfin la Jullice, la clemence 8c la modération dans toute leur étendue le Conquérant peut mefme joindre Tes anciens Sujets aux nouveaux par des mariages 8c des alliances mutuelles , 8c accommoder les mœurs 8c les couftumes des uns 8c des autres : Mais il faut fur tout, qu’il empêche que les Gouverneurs ne fa£ lent aucune innovation dans le pays, qu’il ne foit fait aucune violence ny injure à aucun des particuliers, ôc que ceux qui feront coupables de ces dé-reglemens, foient châtiez, en telle forte que l’injure foit vangée, 8c la violence reparée : Et pour cela il doit prendre garde que perfonne des peuples conquis ne foit troublé dans les plaifirs , 8c dans la direction de les affaires domeftiques. Il eft bon de devoir de Target aux nouveaux Sujets,& de leur en payer Tintereft exactement:
- p.274 - vue 280/298
-
-
-
- ou 'Politique militaire; 175
- & au contraire, il eft tres-dangereux â lin Conquérant de leur prêter.
- Il faut encore qu’un Conquérant (h défende de tous les parens du Prince qu’il a dépoüillé-, enfemble de tous ceux qui pourroient relever quelque prétention contre Iuy : Et à cet effet 9 il faut ou les éloigner, ou en les contentant le faire fubroger dans leurs droits -, afin qu’on puilïè oppofer rai-fon pour raifon , en cas qu’aucun d’eux vouluft former quelque entre-prife.il eft bon de defàrmer les Bourgeois , avec efperance de leur redonner des armes quand on aura reconnu leurs bonnes intentions , 6c leur fidelité.
- Que fi Popiniaftreté des peuples eft invincible, jufque-là que le fouvenir de leur première condition ne fe puilïè effacer,& qu’on les voye incefïàmmét portez à fecoüer le joug des viéfco-rieux, 6c à reprendre celuy de leurs anciens Princes : alors il faut ufer de la force 6c de la feverité, 6c fe fer-vir des moyens les plus rigoureux : Il faut les defàrmer, changer leurs
- p.275 - vue 281/298
-
-
-
- Conclu-fion de loue l'ouvrage*
- 176 Traité de le Guerre,
- Joix , enlever ce qu’ils ont de plus précieux 8c de plus faint, faire des déportations $t des Colonies, les de-pofîèder de leurs terres pour les di-ftribuer aux Coloniftes, marier leurs filles aux foldats du Conquérant, leur interdire toute forte de trafic , leur ofter les artifans, & ruiner les édifices publics ; retenir enfin leurs oftages , faire {ur eux des impofitions extraordinaires, 8c entretenir parmy eux des armées pour les reprimer avec plus d’autorité.
- . On peut fuivre les différents précipitez dont j’ay parlé cy-de/ïiis, pour bien defendre ton pays, pour prévenir 8c pour appaifèr les révoltés , pour faire des conqueftes 8c pour confer-ver les pays conquis. Je n’ay pas la vanité de penfer que l’on n’en puifîè aifément adjoufëer beaucoup de réglés excellentes , f ay mis celles que J’ay pu reciieillir de mes le&ures , ou que j’ay pu former fur mes réflexions ; Je verray avec plaifir les Ouvrages de ceux qui écriront apres moy fur cette matière j je ne doute pas
- p.276 - vue 282/298
-
-
-
- ou Politique militaire. 2,77 qu’ils ne le faiîent mieux que je n’ay fait i mais la gloire qu’ils en acquie-reront ne me donnera point d’envie ; j’en receveray, au contraire, un fen-lible contentement, puis que tout mon but eft que le public y puillc profiter, & que le chemin qui meine a la vertu foit rendu plus ouvert & moins inacceiïible qu’il ne le pa-ïoift.
- FIN.
- p.277 - vue 283/298
-
-
-
- p.278 - vue 284/298
-
-
-
- TABLE
- DES CHAPITRES.
- CHAPITRE I
- l. T que ceft que la guerre, i jz. Du droit de la guerre, 4
- chapitre II.
- 1. Dejfein de cet Ouvrage, 7
- 2. S'il eft ne ceftaire d'entretenir la
- guerre dans un Eftat, S
- 3. Du choix des Soldats & des Capitaines, 12
- 4. De l'Infanterie, 25
- 5. De la Cavalerie, 26
- 6. Si un Roy doit tou\ours eftre armé, 19
- 7. Si on doit tenir les troupes en corps d'armée, ou dans des garni/ms en temps de paix, 30
- N
- p.n.n. - vue 285/298
-
-
-
- Table
- S. A quoy on les doit occuper quand il ri y a point de guerre, 3 3
- CHA PITRE III.
- 1. Des préparatifs au il faut faire
- pour laguerre, 3 6
- 2. Des qualités d*un General £ armée* 28
- 3 .Des diverfes efpeces de guerres. 4 2,
- CHAPITRE IV.
- 1. De la 'guerre étrangère• ojfenji-
- ve» 44.
- 2. Ce au il faut pour rendre une
- guerre jufle* 45:
- 3. Ce mil faut faire avant que de
- commencer la guerre* 4S
- 4. De quel nombre d'hommes une armée doit ejlre compofée* 5ï
- y. De la guerre de campagne * du lieu de raffcmblée , ou du rendez-vous * & comment il faut entrer en pays enne?ny,} 55
- p.n.n. - vue 286/298
-
-
-
- des Chapitres.
- 6. Des campement, 69
- 7. De la marche, 80
- 8. Des défilez, 81
- 9. Des pafâges de rivières, de ma-refis, de bois, & de montagnes,8 5;
- 10. Des embufcades, & autres ru-
- fes de guerre, 98
- 11. D es rencontres, 101
- 12. Y)es terreurs paniques, des fuites , des ralliement, 103
- 1.3. Ce qu il faut faire pour fuivre vn ennemy qui fuit & quiefien defordrey 10 6
- 14. Des batailles, 107
- 15. Ce qu il faut faire apres quon
- a gagné une bataille, 125
- 16. Des b le (fez, des morts, & des
- prifonniers, 130
- 17. Ce qu il faut faire apres qu on a
- perdu une bataille, 134
- 18. Des retraites, comment il les
- faut faire en pays ennemy, 13 c
- p.n.n. - vue 287/298
-
-
-
- Table
- CHAPITRE Y
- De la guerre
- tt-r/#l»(
- 1. CV gwi doivent faire les habit an s
- d'un pays ou entre vn puiffant Ennemyiquel remedt ils doivent apportera ce mal, & quelfecours ils doivent chercher, 141
- 2. Comment on peut ruiner une Armée d* Etrangers, 148
- 3. Ce quil faut faire avant une bataille151
- 4. Comment il faut combattre vn
- Ennemy étranger, 153
- 5. Ci? faut faire apres une bataille perdue, 153
- 6. Ce qu il faut faire apres une bataille gagnée, 155
- J .Des diverfions, 156
- 8. Comment il faut fuivre un Ennemy étranger qui faitretraite.i$7
- p.n.n. - vue 288/298
-
-
-
- des Chapitres.
- CHAPITRE VI.
- De la guerre offenjive w de j'en-jiVe} pour les fiegcs des villes.
- î . D es fortifications, 16 o
- 2. Comment il faut invcjtir une
- place, 163
- 3. J)u Camp, des lignes de circon-
- valation , de contrevalation, des quartiers, 164
- 4. Des tranchées, des travaux, de
- d artillerie, 16 7
- 5. Des demy-lunes , baJHons déta-
- chez , & autres ouvrages du dehors des places, 171
- 6. Du corps des Places, des Mines, des affauts, & des logemens, 173
- 7 Des Citadelles & Chafteaux, 175
- Z. Des furprifes, des pétards, des ef salades, des trahijons, 375
- 9. Des blocus,. 187
- N il?
- p.n.n. - vue 289/298
-
-
-
- Table
- 10. Du devoir d*un General qui apege, 188
- le. De la garde des Places, devoir d'vn Gouverneur de Fille, & ce quil doit faire quand elle efi af-fiegée, 189
- X2. Des forties, 201
- j3. Des fecours ; comment on peut fecourir une ville, 203
- 14- Ce que les afiiegeans doivent faire pour empêcher le fecours. 205
- 15. Des Capitulations, 209
- 16. Des Villes prifes de force, du
- pillage* 212
- 17. Z>e la réparation d*une Fille
- prife, 214
- 18. JjjHtand on doit lever les fie-£«» 215
- CHAPITRE VU.
- 1. D e la guerre de Mer-, 2.7
- 2. De; T^eJ <afej Filles maritimes » 221
- p.n.n. - vue 290/298
-
-
-
- des Chapitres? CHAPITRE VIII.
- Des guerres Civiles.
- 1. Commentil les faut prévenir, 22$
- 2. Comment il les faut difiper, 229
- CHAPITRE IX.
- De la DiJcipline.
- ï. Des loix de la guerre, 233
- 2. De la Jufiice civile, 23 4
- 2. Des crimes,# de la punition, 23 8 4»D elafolde, 240
- 5. Des recompenfes, 243
- 6. Dw Conjeils, du fecret & des
- E [pions, 245
- 7 . Des Alliez,, 249
- CHAPITRE X.
- 1. S*il efi a propos qu un Royfaffe la
- guerre, 25 6
- 2. Enyuoy confijle le courage, 269
- N iiij
- p.n.n. - vue 291/298
-
-
-
- T able des Chapitres.
- CHAPITRE XI.
- 1. "De la.Paix> 171
- 2. Comment on doit confervér un
- pays conquisy 271
- 3. Conclujion de tout l'Ouvrage, 276.
- Fin de la Table des Chapitres.
- p.n.n. - vue 292/298
-
-
-
- A D V I S.
- IE n’eftois pas à Paris pendant l’impreflion de cet Ouvrage: ainfî, mon cher Leéteur, excufez je vous prie les fautes qui s’y peuvent eftre gli/Iees: J’en ay remarqué les plus importantes' ; je louhaite que vous profitiez de mon travail, 8c que vous y trouviez en mefme temps dequoy vous divertir.
- Fautes furycnuës en l'Impr'Jfun.
- P A.ge 9. ligne S. que i’y ay faites,/;/«? que j'ay fai ces.
- Page io.1.xf. à remplir les campagnes, ///.dans les campagnes , & les remplie.
- Page 44. 1. 1 j. y a plus d’éclat,7//. le plus d’éclat. Page 4î- 1.1. un fujet légitimé, lif. un moyen.
- Page 49. l.ii. laiiïer tomber, lif laiiïer partir.
- Page 50 1. 5. Sc 6. qui à laprcfcnce destefmoins p lif\ qui en prefence de témoins.
- Page 67. 1. 18. ces Nations,///, les Nations.
- Page 70.I.4. c’eft pourquoy, lif. c’eltà quoy; lig-.S-apportés, lif. apporté.
- Page 71. 1.18. en faifant, eftezjaiiirgule , &lift^çn.
- paflant, (y mette^la virgule aprts paflant.
- Page 76- 1. 6. defdits, lif. des.
- Page 79.1.11. ou Infanterie, lif foit Infanterie. I.17.
- il fauc allumer, lif. il faut en cesoccafions allumer»-Page 80.1.17, folles,///, foliés,-
- p.n.n. - vue 293/298
-
-
-
- Page 82. Li). momentanée, Uf. momentané.
- Page 86 I.7. contraint, lif. Pempéche.
- Page 9S.1 6 Sc foldats font,/»/.8e les foldats en font. Page 99. l.i. rn.tttf.uni virgule aprebpontjfl.
- Page 112 1. x8. Damagogues, .'»/. Démagogues. 1.17.
- & de la di- lif. 5c de ia di-Page 114.1.11. que les foldats, Uf. que Tes foldats. Page 119. L27.de ce combat, lif en ce combat.
- Page 121 I.10.qu’ils en, lif. qu’ils.
- Page 116.1.19.8C lequel ne. lif Sc lequel il ne.
- Page 1J4 l.n. de bonne heure,lif.8c de bonne heure. Page 137. Lif. de ces, lif de Tes.
- Page 146.1.6. Vencingentori*. lif. Vercingentorix. Page 147. l.i. confomme, lif. confume.
- Page ijz. 1. 4. ttouvans, Uf trouvant. 1. 14. font plus, lif font les plus.
- Page 171. L5.de la fape, lif à la fape.
- Page r82.1.14. & ce, lif. ce.
- Page 192.I.9 8c pour luy en faire, lif. 8c pour en fai» re. I. h voyez /«/.voyons.
- Page 195.1.2.acquiert,/// acquierre.
- Page 196. Lu. de fe, lif. de.
- Page 100,1.17. il, lif il y.
- Page 107.1.14. Sc de le, lif. 8c de les.
- Page 114.1.21, gouverner, lif. conferver.
- Page 216. L24 fe logeront,/»/, délogeront.
- Page 244.1.}. leurs, lif. fes.
- Page 247. Li. agy. lif. agit,
- Page 248.1.26. connues, lif conccuè's.
- Page 255. l.i. dement,/»/ devient.
- Page 2î6.! «,dautant que, lif. d’autant plus que.
- Page 259.1.8.Dieu melîe, lif. Dieu y tncfl;.
- Page 165.1. 2. ij ne fe, lif. ne fe, 1 11. Ayçiwj * HfitL Auray. *
- p.n.n. - vue 294/298
-
-
-
- T R 1 V 1 L E G E
- du Roy,
- LOVY S PAR LA GRACE
- d e D i e v, Roy de France et deNavarre:A nos Amez & Féaux Confeillers, les gens tenans nos Cours de Parlement } Maiftres des Reqileftes ordinaires de noftrc Hoflel 3 Prévoit de Paris, Baillifs, Senefchaux, leurs Lieutenans Civils , & autres nos Iufticiers & Officiers qu’il appartiendra , Salut. Noflre bien amé Pavl H a y Chevalier Marquis du Chaftelet , nous a fait remontrer qu’il a compofé un livre intitulé Traite de la Guerre, ou la Politique militaire ; lequel il defireroit faire imprimer & donner au public : mais il craint qu’en ayant fait la dépenle , d’autres le vouluflènt imprimer à Ion préjudice , s’il ne luy eftoit pourueu de nos Lettres de Privilège fur ce ne-ceiïàires. 3 qu’il nous a tres-humble-
- a •
- p.n.n. - vue 295/298
-
-
-
- ment fait üipplier Iuy o&royer. A ces Ca vses}i voulant favorablement traiter l’Expofant, & deflrans que les lettres foient honorées par l’application des gens1 de qualité de noftre Royaume, Nous avons audit fleur .Marquis du Chaftelet permis & accordé, permettons & accordons par ces prefentes, de faire imprimer ledit ledit livre par un des Imprimeurs de noftre bonne Ville de Paris refervez , en tel Volume, marge, cara&ere, 8c. autant de fois que bon luy femblera, pendant le * temps de fept années con-ïecutiues •, a cbmmencer du jour qu’il fcra-ache-vé d’imprimer, iceluy vendre &*diftribuer par tout noftreRoyaume, Faifb'ns defenfes à tous Libraires, Imprimeurs 8c autres , d’imprimer, faire imprimer , vendre 8c diftribuer ledit livre, fous quelque pretexte que ce foit, mefme d’imprefflon étrangère fans le confentement dudit Expofant ou de les ayans caufè, fur peine de confifcation des Exemplaires contrefaits,& de tous defpens,dommages 8c interefts j à la charge d’en mettre deux
- p.n.n. - vue 296/298
-
-
-
- Exemplaires en" noftre Bibliothèque publique , un autre dans noftre Cabinet des Livres de noftre Chafteau du Louvre, & un en celle de noftre tres-cher 6c féal Chevalier Chancelier de France le fîeur Seguier, à' peine de nullité des prefentes; du contenu desquelles vous mandons 6c enjoignons faire jouir l’Expofànt 6c les ayans cau-fe, pleinement 6c paiftblement, cef-faut 6c faifant celîèr tous troubles 6c empéchemens à ce contraire. Voulons qu’en mettant au commencement ou à la fin dudit livre l’extrait des prefentes, elles foient tenues pour deuement fignifiées, 6c qu'aux copies collationnées par l’un de nos Amez 6c Féaux Cofeillers 6c Secrétaires foy /oit adjouftée comme à l’Original. Mandons au premier noftre Huilîïer ou Sergent, faire pour l’execution des prefentes toutes lignifications , defen-fes, faifies 6c autres aétes requis 6c ’necelTàires , fans demander autre per-miffion. Car tel est nos tri p l a x s i r. Donné à Compiegne le
- p.n.n. - vue 297/298
-
-
-
- 19* jour de Juin l'an de grâce \66y, & de noftre régné le vingt-cinquième. Par le Roy en fon Confeil,
- Faientin.
- Ledit Seigneur du Chaftelet a cédé Sc tranlporcé gratuitement à Iean Guignard Marchand Libraire , le prc-fènt Privilège.
- Et ledit Iean Guignard a alîocié au prefent Privilège Théodore Girard , auffi Marchand Libraire.
- Regiflré fur le Li'vre de la Communauté des Libraires Imprimeurs de Paris , le 3. Aoufi 1667. fuivant Il Arrejl du Parlement du f. Amorti 1653. £7 celuy du Confeil Prince du Roy, du 17. Fe~ trier 166s,. Signé D. Thierry, Adjoint du Syndic.
- Achevé d’imprimer pour la première fois le ii. Aouft 1667.
- p.n.n. - vue 298/298
-
-