Les grandes usines
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- LA CINQUIÈME SÉRIE CONTIENT
- FABRIQUE DE SUCRE DE BETTERAVES, à Saint-Leu d’Esserent. — Achat des betteraves. — Râpe. — Presses. — Défécation. — Filtrage. — Cuisson. — Cristallisation. — Mêlasses. — Traitement des résidus.
- ÉTABLISSEMENT MERCIER, à Louviers. — Outillage de la laine cardée et peignée. Fabrication des cardes. — Métiers à filer. — Peigneuses. Métiers mécaniques â tisser le drap et la nouveauté.
- ÉTABLISSEMENTS CHARLES FLAVIGNY, à Elbeuf. — Achat des laines. — Lavage.
- — Teinture. — Filature. — Tissage de la nouveauté. — Apprêts.
- ÉTABLISSEMENTS RAPHAËL RENAULT, à Louviers. — Achat des laines. — Lavage.
- — Teinture en laine.— Teinture en pièce. — Sécheuse mécanique. — Cardes con-
- tinues. — Filature. — Tissage mécanique. — Foulage. — Ramage. — Tondage. — Apprêts divers. _
- TAILLERIE DE DIAMANTS de M. Coster, à Amsterdam. —- Commerce du diamant brut. — Historique. — Fente du diamant. — Taille des roses. — Taille des-brillants. FABRIQUE D’AMEUBLEMENTS en bois massif de MM. Mazaroz-Ribaillier. — Achat des bois. — Chantiers de conservation. — Dessiccation par la fumée. — Procédés mécaniques pour moulures et torse.—Sculpture à la main.
- FABRIQUE DE DENTELLES, O. de Vergnies et sœurs, à Bruxelles. — Histoire de la dentelle à Bruxelles. — Travail à l’aiguille. — Au carreau. — Vrai point de f Bruxelles.— Application. — Malines. — Valenciennes.
- BRASSERIE PETERS, a, Puteaux. — Historique delà bière. — Fabrication de la bière dite bavaroise. —AménagemenJ des caves.
- PLATRIÈRES DE VAUX, près TRIEL. — Extraction du plâtre. — Aménagement des carrières. — Broyage avant cuisson. — Cuisson. — Broyage après cuisson. — Usage du plâtre.
- FABRIQUE DE RUBANS de MM. Gérentet et Coignet, à Saint-Etienne.— Historique des rubans. — Achat des soies. — Ourdissage des chaînes. — Description du métier à la.barre perfectionné et muni de la mécanique Jacquard. — Navette des rubanniers. — Apprêts. — Commerce des rubans.
- FABRIQUE D’ARMES DE L’ÉTAT, à Liège. — Changements dans l’armement européen. — Canons de fer. — Canons d’acier fondu. — Fabrication des canons de fer forgé. — Forage. — Alésage. — Épreuves. — Rayure. — Montage. MANUFACTURE IMPÉRIALE D’ARMES DE CHATELLERAULT. — Histoire de la manufacture. — Fabrication des armes blanches.— Sabres.— Cuirasses.— Épreuves. — Fabrication des canons d’acier fondu. — Épreuves. — Nouvel outillage. — Nouveaux modèles de fusils. — Problèmes du fusil de guerre.
- Paris. — Imprimerie VALLÉE, 15, rue Breda.
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- ÉTUDES INDUSTRIELLES
- . EN FRANCE ET A L’ÉTRANGER
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- Membre du jury d’examen et de révision de l’Exposition universelle en 1802, Membre suppléant du jury des récompenses,
- Membre du comité impérial des sociétés savante5, chevalier de la Légion d’honnenr, etc.
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- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIERAI RES ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
- 1865
- Tous droits réservés
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- FABRIQUE
- DE
- SUCRE DE BETTERAVES
- A SAINT-LEU D’ESSERENT (OI&E).
- L’usine que nous allons décrire est une des dimères nées parmi les sucreries indigènes; accomplissant aujourd’hui sa seconde campagne, elle a déjà, l’an dernier, rapporté au trésor français plus de trois cent mille francs d’impôt. En 1864, au moment où nous écrivons, c’est-à-dire après deux mois d’exploitation, elle est déjà débitée de plus de deux cent cinquante mille francs; ces chiffres disent assez quelle est son importance.
- Le terrain sur lequel est situé l’établissement de M. Ernest Baroche est heureusement choisi : il s’étend sur la rive droite de l’Oise, entre cette rivière et le chemin de fer du Nord, auquel la sucrerie est reliée au moyen d’un railway qui lui appartient. L’Oise et le chemin de fer traversent les pays producteurs de betteraves; en aval, ces deux voies de communication descendent à Paris, marché central du commerce des sucres. L’Oise et le chemin de fer conduisent également au Havre, par les lignes de Normandie ou la Seine, les produits que l’on envoie par mer, sur le» marchés soit de Londres, soit d’Amsterdam, soit de Gênes.
- Clicdy. — Typ. Maurice Loignon et O 81« UV«
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- Gomme les autres sucreries, l’établissement de Saint-Leu ne travaille que d’octobre en mars; la matière qu’il se propose d’extraire se détruit avec les fermentations de la racine dans les mailles de laquelle elle est contenue; une fois le printemps arrivé, les betteraves pourrissent, fermentent, et la fabrication s’arrête forcément; aussi, pendant ce qu’on appelle la campagne, une activité fiévreuse qui ne s’arrête ni jour ni nuit, s’empare de l’établissement. La hâte commence aux champs mêmes où poussent les betteraves; arrachées rapidement et à grand renfort de bras, vers la fin de septembre, époque la plus favorable pour leur traitement, elles arrivent rapidement aussi, soit en wagon par le railway, soit en bateau accostant au port, le plus grand nombre en charrettes: ce sont toutes des betteraves blanches à collet rose, seules exploitées à Saint-Leu. Des bruyères, des fougères et des foins communs arrivent également pour couvrir les tas de racines, qui ne peuvent être exploités jour par jour.
- L’achat et l’arrivée de la matière première sont une des grosses préoccupations du fabricant. Il doit juger avec certitude les racines qu’on lui propose, en débattre le prix contre des agriculteurs qui s’abusent souvent sur la valeur de leur produit ; pour supprimer ces discussions, M. Baroche établit un prix uniforme pour toutes les betteraves qui lui sont apportées; et, pour être sûr de leur qualité, c’est lui, le plus souvent, qui fournit la graine. Le fabricant de sucre doit, en outre, calculer les distances et le coût de revient des transports, prévenir l’encombrement et cependant assurer le stock nécessaire.
- Quand arrive un chargement, on commence par jauger la quantité de terre recouvrant les betteraves et dont le poids doit être défalqué dans l’évaluation de la matière première. Un nettoyage à la brosse de quelques kilogrammes de racines, suivi d’un simple calcul proportionnel, établit la tare, et le chargement est immédiatement mis en œuvre. Quarante portefaix, sous la direction d’un entrepreneur, sont chargés de l’enlèvement des betteraves, qu’ils portent sur l’épaule dans un panier contenant environ trente kilogrammes : marchant l’un derrière l’autre à distance égale, et sans aucun répit (sauf une heure pour les repas), ils vont verser leur charge dans
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- un cylindre en tôle plein d’eau, où une hélice en fer agite les betteraves en les conduisant d’une extrémité à l’autre pour les jeter enfin dans un épierreur. Chaque portefaix, apportant son panier plein, le remporte vide, et retourne le remplir pour le rapporter de nouveau. Le paysage dans lequel se passe cette scène, qui dure environ cent jours presque sans interruption, est d’un effet charmant: au sud, l’Oise, franchie par un pont aux arches gracieuses, et, sur la rivière, de nombreux bateaux conduits avec vitesse par des chevaux marchant bon pas sur le quai ; — au nord, les trains du chemin de fer de Creil, voyageurs et marchandises se succédant à de courts intervalles et passant vite ou lentement au pied de l’élégante et vieille église de Saint-Leu; —en face, un formidable tas de betteraves sans cesse amoncelées et sans cesse dévorées par l’usine; — puis des charrettes de toute forme et de toute capacité : la petite carriole à âne voiturant la fougère, le char à bœufs baissant la tête sous le joug transversal au timon, et jusqu’aux fashionables charrettes portant la plaque du Jockey-Club, attelées de coûteux étalons de Suffolk, et portant les aristocratiques betteraves du comte d’Hédou-ville ; ce microcosme étrange concentre, dans un petit coin ignoré d’un département agricole, toutes les résultantes des civilisations passées avec l’extrême force vive des audaces modernes. Des locomotives qui sifflent, des bateliers qui se hèlent, des gens qui vont l’un derrière l’autre comme des fourmis, avec le panier sur l’épaule, et qui reviennent coiffés d’osier; — des bras en fâir, des betteraves qui volent, qui tombent, qui roulent, qui vous envahissent, tout cela, c’est la vie, mais la vie à outrance, qui se continue, quand la nuit est venue, aux lueurs inégales du gaz comme aux pâles rayons du soleil d’automne; par le vent, sous la pluie, dans la boue, la marche ascendante des betteraves continue sans cesse, car il faut à l’ogre sa proie. Si l’on soulève la toile fermant la baie, par laquelle on précipite les racines, l’impression fantastique augmente encore ; le bruit des betteraves culbutant sur le plan incliné, le roulement de la râpe, la vibration des bâtis, le cri des ouvriers, le sifflet aigu des machines motrices, le sifflement strident des bouilleurs, forment
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- un tapage diabolique dans lequel, de temps en temps, parvient à percer le tintement clair et distinct des sonnettes d’appel. En dedans de Fusine, plus encore qu’au dehors, le mouvement continu des machines et des hommes surprend et étonne.
- A partir du moment où la betterave est jetée dans le cylindre laveur, sa transformation ne s’arrête plus; l’épierreur où elle tombe est une pyramide tronquée au bas de laquelle s’accumulent la vase et les cailloux : des bras en fer tournant d’un mouvement égal enlèvent les racines débarrassées de toute impureté, et les rejettent sur le plan incliné, où deux ouvriers armés de pelles régularisent leur descente. La pente douce les conduit à une grosse râpe composée d’un cylindre tournant avec une vitesse de 800 tours par minute, hérissé de lames de scie disposées parallèlement dans l’axe du cylindre et retenues par deux fortes bagues. Les dents de ces lames réduisent instantanément en pulpe les racines qui leur sont livrées.
- Une pression mécanique appuie les betteraves contre le cylindre, tandis qu’un filet d’eau lave continuellement les dents de scie, et facilite l’écoulement des jus; la pulpe très-fine, ainsi obtenue, descend dans deux grands bacs en tôle sous la forme d’une pâte d un rose légèrement jauni couverte d’une écume blanche. Si l’on veut qu’elle conserve cette belle couleur fraîche, il faut se hâter : quelques minutes de repos suffisent, en effet, pour noircir la pulpe et lui enlever une partie de ses propriétés saccharifères. Aux extrémités de chacun des grands bacs s’élève un bâtis en fer entre les montants duquel se meut une petite cuiller nommée palotteur; cette cuiller plonge dans la masse, puis, en remontant, bascule sur un arrêt, et renverse la pulpe dans un sac de laine qu’un ouvrier lui présente; deux enfants fournissent incessamment des sacs vides à l’ouvrier, et incessamment aussi celui-ci les donne pleins à une autre personne qui lès étale les uns sur-les autres, en les séparant par une claie de feuilles de fer dont chaque lame mesure trois centimètres environ de largeur. Pendant les onze heures de travail qui forment la journée de l’ouvrier préposé au palotteur, la cuiller se lève et s’abaisse dix mille fois; c’est*donc dix mille sacs qu’il doit tendre et porter pendant ces
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- onze-heures de travail ; ce poste fatigant est cependant recherché, car il est bien rétribué. Lorsque trente de ces sacs sont superposés parallèlement, on pousse leur colonne sous le plateau d’une presse à vis qui en extrait une certaine quantité de jus; au bout d’une minute de pression, on dédouble la pile, et on porte chaque paquet de sacs sous une presse hydraulique entre les plateaux de laquelle une force lente de 100,000 kilogrammes extrait tout ce qui peut rester de liquide.
- Chaque assortiment de presses ou table se compose donc d’un pa-lotteur fournissant la pulpe aune presse à vis qui dessert quatre presses hydrauliques. Les jus résultant de cçs différentes pressions s’écoulent dans un réservoir commun où nous les retrouverons tout à l’heure. — On ne peut se figurer l’aspect étrange de la salle des presses : le bruit de la râpe est étourdissant, et produit un vacarme au milieu duquel se détachent cependant des cris aigus poussés par les travailleurs, soit pour s’avertir, soit pour s’encourager. Comme ils sont payés à la quantité de jus produit, ils se trouvent ainsi solidaires pour la peine comme pour le salaire; le retardataire ou le maladroit est assez sévèrement corrigé par les autres pour être guéri de sa distraction ou de sa paresse ; s’il ne peut suivre ses camarades, il est obligé de renoncer au travail ; dans aucune industrie, nous n’avons vü une aussi impérieuse continuité d’efforts.
- Les presses hydrauliques sont desservies par des pompes conduites à la vapeur, et leur action est régularisée par une soupape. Lorsque la pression a fait sortir des sacs tout le liquide sucré, on lès retire un à un des claies et on les jette dans une brouette que des gamins conduisent dans un atelier spécial : —là, des ouvriers vident la pulpe desséchée, et rejettent les sacs, que l’on porte immédiatement à une laverie occupant une douzaine de femmes; on passe les sacs à l’eau chaude et on les débarrasse, aussi bien que le permet la rapidité de l’opération, des résidus qui boucheraient les mailles; ils sont, immédiatement après le lavage, reportés aux palotteurs.— Nous signalerons une particularité qui pourrait peut-être trouver en teinture son application : les fils de laine dont sont tissés les
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- sacs sont presque immédiatement teints en noir intense par la pulpe
- ou le jus de la betterave.
- Les jus conduits dans les réservoirs communs étaient autrefois refoulés par des pompes, et envoyés au sommet d’une usine à plusieurs étages, pour redescendre ensuite par leur propre poids dans les différentes chaudières où ils devaient être traités ; on se sert maintenant d’un appareil fort simple et fort ingénieux,_ nommé monte-jus ; il se compose d’un tuyau de cuivre pénétrant le liquide presque jusqu’au fond du réservoir, et se recourbant en syphon au-dessus des chaudières dans lesquelles on veut l’envoyer; comme le réservoir est couvert d’une calotte pouvant supporter une certaine tension, on introduit un jet de vapeur qui, pressant la surface du liquide, le force à remonter dans le tuyau de cuivre par lequel il s’écoule dans les chaudières.— On pourrait également se servir d’air comprimé ; mais on a intérêt à maintenir les jus chauds, car au-dessous de 60 degrés, les ferments agissent, et transforment rapidement le sucre cristallisable, d’abord en glucose qu’ils décomposent bientôt en acide carbonique et en alcool.
- Pour bien comprendre la série des opérations qui vont suivre, il est bon de se rappeler que les jus obtenus par la pression des betteraves, et dont il s’agit d’extraire pur les 8 ou 10 pour 100 de sucre cristallisable qu’ils possèdent, renferment, soit dissous, soit suspendus dans 85 pour l’OO d’eau, une foule d’éléments inutiles ou nuisibles qu’il faut enlever du liquide. C’est d’abord un peu de cellulose échappée par les mailles des sacs de laine; — 1,5 pour 100 environ de matières azotées, albumines, caséines et autres; puis des gommes, des matières grasses, une huile empyreumatique fort odorante et d’un désagréable parfum, quelques acides végétaux comme l’acide malique qui se trouve naturellement dans la betterave, et des acides pectiques et lactiques qui se forment, au contact de l’air, dans les jus ; il se trouve encore des sels terreux en quantité appréciable. Un agent précieux, la chaux, mis en présence des jus à une température élevée, les débarrasse par diverses réactions de ces matières étrangères. Nous verrons plus tard comment cette action de la
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- SUCR^ DE BETTERAVES chaux est dirigée et pondérée au moyen de l’acide carbonique. Voyons d’abord comment se prépare l’oxyde de calcium.
- Gomme il faut une chaux bien pure et bien propre, le fhbric^nt de sucre est intéressé à produire lui-même cet agent pour s’assurer la qualité qui lui convient. A Saint-Leu, un élégant four à chaux a été construit; par quatre bouches inférieures, on y entasse la houille et le carbonate de chaux très-pur recueilli dans les environs ; l’élévation de la température et la présence du charbon décomposent le carbonate de chaux ; — il se produit de l’acide carbonique et de la chaux ; l’acide carbonique est recueilli par un aspirateur; la chaux est éteinte, réduite en lait dans des bacs et apportée auxjchaudières à déféquer dans lesquelles est arrivé déjà le jus sortant des presses et poussé par le monte-jus.
- Les chaudières sont de grandes bassines, demi-sphériques, armées à l’intérieur d’un serpentin à vapeur, et dans chacun de ces récipients, au nombre de quatre, on verse à peu près vingt hectolitres de jus, puis l’on chauffe jusqu’à environ 70 degrés; à ce moment, on ajoute soixante-dix litres de lait de chaux à 25 degrés, on chauffe ensuite jusqu’à ébullition. Lorsque le bouillonnement se produit, on arrête l’arrivée de la vapeur dans le serpentin ; le liquide est alors couvert d’une mousse épaisse, brunâtre et aussi consistante que du blanc d’œuf battu. L’ouvrier chargé de la conduite de l’opération examine alors avec attention la limpidité du sirop, la couleur et la consistance des écumes.— C’est également à ce moment de la fabrication qu’intervient le surveillant du fisc; au moyen d’une éprouvette et d’un aréomètre, il constate et évalue la richesse présumée de la chaudière, et, débite le fabricant proportionnellement à la quantité de sucre qui devra, après fabrication, être retirée des vingt hectolitres de jus. Si l’industriel ne réussit pas à obtenir . la quantité fixée par l’employé, il lui faut pétitionner, et prouver, par le rapport d’un autre agent préposé à la sortie des sacs, que réellement l’évaluation a été trop forte ; il est alors dégrevé, mais après un examen minutieux. Si au contraire, par son habileté et des chances heureuses de fabrication, il obtient une plus grande quan-
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- tité de matière utile, le contrôleur des sacs le surdébite de l’excès trouvé ; il est donc impossible que le produit échappe à l’impôt.
- Des chaudières à déféquer, on conduit les jus clairs et les écumes aux chaudières à carbonater ; on verse dans chacune d’elles dix-sept hectolitres de liquide où l’on ajoute encore du lait de chaux à 25 degrés ; c’est à ce moment de l’opération que nous retrouvons l’acide carbonique extrait du four à chaux par l’aspirateur, • et refoulé avec une légère pression dans ces secondes chaudières dites à carbonatation.
- L’insufflation d’acide carbonique a pour but de saturer l’excès de
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- chaux non combiné avec les acides végétaux, et qui'formerait un sucrate de chaux. Le gaz, arrivant par un barboteur au milieu du liquide, s’empare de la chaux partout où il la rencontre en liberté, et décompose les sucrâtes de chaux déjà formés. Après une demi-heure de ce traitement par l’acide carbonique, on fait écouler le contenu des chaudières dans quatre bacs à reposer situés immédiatement au-dessous d’elles. lise forme alors peu d’écume; les matières gommeuses et azotées, les sels déliquescents de potasse et tous les corps
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- étrangers sont entraînés par le carbonate de chaux au fond des bacs : c’est donc par en haut, au moyen d’un tube en caoutchouc soutenu par un flotteur qu’il, faut recueillir les jus clairs. Lorsqu’on a soulevé le tampon à manche qui bouche l’orifice inférieur du bac, les écumes vont, par une nochère (gouttière), s’accumuler dans un réservoir spécial où nous les retrouverons plus loin. Une seconde carbonatation
- est encore nécessaire : quatre chaudières, exactement disposées comme les premières, reçoivent les jus, un peu diminués par la séparation des boues; on ajoute de nouveau 25 litres de lait de chaux, on fait arriver un nouveau courant d’acide carbonique jusqu’à saturation, puis on laisse reposer dans quatre nouveaux bacs. La sortie de ces derniers récipients ne se fait plus par un tuyau de caoutchouc, mais au moyen d’un robinet s’ouvrant à 0,07 centimètres du fond ; les jus, de plus en plus clairs, s’écoulent sur des filtres placés immédiatement au-dessous des bacs, et les boues, très-peii abondantes et très-peu chargées qui se déposent au fond du bac, vont retrouver les
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- boues et les écumes des premières opérations. Les filtres ont deux mètres de haut sur un mètre de large et tiennent 8 hectolitres de noir animal, charbon d’os pilés, qui arrête dans ses mailles ce qui reste d’impuretés. Au sortir du filtre, le jus s’écoule à l’état d’eau sucrée presque pure, d’un blanc légèrement jaunâtre, et se rend par des tuyaux en cuivre rouge dans un grand bac de même métal où il ne séjourne pas assez pour que le liquide se refroidisse. Il s’agit alors de concentrer cette eau sucrée et de l’amener par degrés à l’état solide ; une série d’appareils ingénieux, quoiqu’un peu compliqués mènent à ce résultat. Le premier s’appelle appareil à triple effet, parce qu’une seule quantité de vapeur sert à réchauffer trois masses successives de liquide ; il se compose de trois grands vases communiquant entre eux, parfaitement clos, et chauffés jusqu’aux, deux tiers de leur hauteur par une circulation de vapeur dans des-tubes verticaux ; les jus contenus dans la chaudière et chauffés parla vapeur perdent une certaine quantité de leur eau qui se vaporise et passe dans les tubes du second vase; les jus contenus dans le second vase perdent aussi une certaine quantité d’eau qui, s’échappant en vapeur, va chauffer les tubes du troisième compartiment ; et enfin, les vapeurs échappées des jus de ce troisième vase sont appelées par une machine pneumatique dans un condensateur à injection d’eau froide. De petites fenêtres vitrées pratiquées dans la paroi de chaque compartiment laissent voir comment se comporte le liquide ; des tubes en verre, communiquant avec chaque compartiment, indiquent le niveau et la couleur du jus. Un robinet permet de prendre la preuve dans une éprouvette et de constater la densité du liquide qui, à partir de ce moment , reçoit le nom de sirop.
- Cet appareil a plusieurs avantages : la vapeur de tous ' les serpentins de l’usine, autrefois perdue, renferme encore assez de chaleur pour chauffer les tubes du premier compartiment; celle qui sort des sirops renferme également une certaine quantité de chaleur qui sert à chauffer les tubes du compartiment suivant. On obtient par cette utilisation une économie très-notable sur
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- SUCRE DE BETTERAVES le combustible. Car, dans l’appareil à triple effet, tout est combiné pour emmagasiner la chaleur et n’en point laisser échapper. Chacun des compartiments est soigneusement enveloppé de douves en bois qui empêchent toute déperdition de calorique ; entre chaque compartiment, une colonne également revêtue de bois recueille toutes les vapeurs venant soit des sirops, soit des tubes ; c’est de là qu’elles se rendent dans les tubes des compartiments suivants. Derrière l’appareil à triple effet, un gros cylindre en tôle, couvert de bois, sert de réservoir commun à toutes les vapeurs détendues de l’usine, avant qu’elles aillent s’engager dans les tubes du premier compartiment. — L’appareilla triple effet, nventé par un créole français nommé Rilleux, pour les colonies, où le combustible est souvent rare et peu intense, n’est employé en France que dans les usines nouvellement construites. Il est facile à conduire, et la concentration des sirops s’y fait dans de très-bonnes conditions, parce que la chaleur se maintient peu élevée ; de 70 degrés dans le premier vase, elle s’abaisse à 60 dans le second, pour arriver à 50 dans le dernier. Le vide suit une marche inverse; faible dans le premier compartiment, son action est plus forte dans le second et devient très-intense dans le dernier. L’ébullition est donc à peu près constante; tout le monde sait, en effet, que, dans le vide parfait, l’eau peut bouillir à la température ordinaire. Dans l’appareil à triple effet, la chaleur supplée à l’insuffisance du vide, et réciproquement, le vide supplée à l’insuffisance de chaleur. On résout ainsi parfaitement le problème consistant à débarrasser le sirop de l’eau qu’il contient, sans détruire le sucre en le changeant en caramel, ce qui arrivait presque toujours dans les bassines à feu nu.
- A la sortie du troisième compartiment, le sirop est déjà d’une visquosité notable ; il n’est cependant pàs trop concentré pour ne pouvoir être filtré ; aussi, après avoir été réchauffé dans une chaudière ouverte, à serpentin de vapeur, il est envoyé sur un filtre rempli de noir animal, dans lequel il aban-
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- “ donne les matières étrangères qu’il contient encore. Du filtre, il passe dans un bac et est ensuite envoyé par un monte-jus dans la chaudière à cuire, où va se faire son évaporation définitive. La cuisson est l’opération fondamentale de la fabrique de sucre; de sa bonne conduite dépend tout le succès de l’opération.
- 11 faut enlever toute l’eau qui reste et commencer la cristallisation du sucre; pendant six heures, on chauffe, par des serpentins de vapeur, le sirop renfermé dans un grand vase revêtu de bois et contenant environ cinquante hectolitres ; de temps en temps, on injecte une petite quantité de sirop froid dont l’arrivée détermine la cristallisation d’une partie de la masse; alternativement, on échauffe pour évaporer, on refroidit pour cristalliser. Un refi û-dissement trop prompt empêcherait l’évaporation, uneT cuisson trop vive ou trop prolongée pourrait fondre le grain. Obtenir pour une même quantité de liquide introduit dans la chaudière la plus forte proportion possible de cristaux blancs et le moins possible de mélasse, tel est le difficile problème imposé au cuiseur. '
- La moindre inattention, la plus petite négligence causerait une perte assez considérable, car la chaudière renferme souvent pour six mille francs de sirop. Aussi, le cuiseur, personnage important et bien rétribué, semble-t-il pénétré de la gravité de ses fonctions : accompagné de son aide, sorte de maître clerc non moins sérieux que lui, il examine à chaque instant l’état où se trouve le sirop : une fenêtre vitrée pratiquée à la paroi de la chaudière laisse voir comment se comporte la masse dont l’ébullition est activée par l’appel d’une machine pneumatique. De temps en temps, le bouillonnement vient jeter sur la plaque de verre des cristaux plus ou moins détachés, dont l’examen peut servir d’indice ; mais cette inspection ne suffit pas. On se sert d’une sonde ingénieuse, longue tringle de cuivre, évidée d’une échancrure dans laquelle se déposent quelques grammes de la cuite, et terminée par un bouton qui, lorsqu’on tire la tringle au dehors, ferme hermétiquement Fou-
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- verture par laquelle elle pénètre dans le vase cfos. Lorsqu’il amène la sonde hors des parois de la chaudière, le cuiseur prend entre ses doigts le sirop concentré déposé dans l’échancrure, et juge à sa consistance où en est la cristallisation. Une série de signes connus l’avertissent ; ainsi, lorsqu’au lieu de s’étaler, la pâte forme une petite boule à peu près sphérique, et lorsqu’en écartant le pouce et l’index qui ont légèrement comprimé cette boule, le fil qui en résulte ne se casse pas après un petit mouvement brusque de la main, l’opération est terminée. Avant ce moment décisif, le plus ou moins de compacité de la. pâte, et de son-degré de transparence, indiquent là marche de l’opération. L’aide du cuiseur fait avant lui toutes les preuves; tous les deux se communiquent d’un regard leur conviction, et, suivant le résultat de leurs muette conférence, font arriver dans la chaudière soit de la vapeur chaude, soit des sirops froids.
- Après la dernière preuve, et pour empêcher qu’une cuisson trop prolongée ne vienne détruire le bon effeUde leurs six heures de travail, ils s’élancent rapidement, l’un au robinet de vapeur pour le fermer, l’autre au robinet laissant introduire l’air, qui rentre en sifflant avec bruit pendant que la machine pneumatique se ralentit peu à peu et finit par s’arrêter.
- Un même atelier renferme la râpe, les presses à vis, les presses hydrauliques, les chaudières à défécation, les premières chaudières à carbonatation, les premiers bacs, les secondes chaudières à carbonatation, les seconds bacs, les premiers filtres, l’appareil à triple effet, la chaudière à réchauffer, les seconds filtres, et enfin la chaudière à cuire. Cet atelier, long de soixante mètres, sur douze de largeur, éclairé par de grandes fenêtres, est parfaitement aménagé; des escaliers larges et commodes, des balcons à balustrade, rendent facile la circulation. Les nombreux tuyaux, qui conduisent les sirops dans tout leur parcours, sont en cuivre poli d’un rouge brillant; l’ensemble est élégant, bien ordonné, facile à comprendre et à surveiller. La température y reste constamment assez élevée (20 degrés environ); l’atmosphère y est fortement odo-
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- fante ; au-dessus de la râpe et des presses, c’est l’odeur de la racine, la saveur de plante qui domine; —aux chaudières à défécquer, une vapeur ammoniacale assez intense; — sur les chaudières à carbonater, l’acide carbonique qui s’échappe en fumée blanchâtre répand son odeur très-caractéristique; — enfm, .près de la chaudière à cuire, l’odeur propre au sucre domine presque seule, surtout au moment où l’on ouvré largement le fond de la chaudière pour laisser couler la cuite. d’abord dans un entonnoir, puis dans une gouttière carrée qui traverse le mur et conduit doucement la masse dans un atelier voisin où elle doit subir une série de traitements qui ont pour but de séparer les cristaux de la mélasse.
- Cet atelier est l’officine dans laquelle on sépare les -cristaux blancs des eaux mères où ils sont en suspens; sévèrement interdit aux ouvriers de l’établissement qui n’y sont pas spécialement attachés, il renferme, le long du mur qui le sépare de la salle précédente, huit grands bacs pouvant contenir chacun vingt-cinq hectolitres de cuite ; au-dessus d’eux, descend la gouttière correspondant à l’entonnoir de la chaudière à cuire qui distribue à chacun sa part de la masse. Dans ces bacs, le sucre, se refroidissant un peu, continue la cristallisation commencée dans la chaudière; la pâte, arrivée encore assez fluide pour pouvoir couler, se prend peu à peu, se solidifie et peut, au bout de quelques heures, supporter sans fléchir le poids d’un homme. Lorsqu’elle arrive dans les bacs, elle ressemble, comme couleur et comme consistance, à de la confiture de prune ou d’abricot, au moment où on la verse encore chaude dans les pots; cependant quelques granulations sont déjà manifestes et à l’œil et aux doigts. Pendant que les bacs se remplissent, le cuiseur et son aide viennent, avec anxiété, regarder s’ils ont réussi. La mauvaise qualité d’une cuite ne dépend pas toujours de léur faute ; la nature de la betterave influe beaucoup aussi sur le résultat.
- Quelquefois, il se développe une matière grasse peu favorable à la séparation des cristaux; certaines qualités de sol et divers
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- engrais nuisent à l’extraction du sucre en donnant à la racine des sels qui empêchent la cristallisation. L’examen de la pâte doit guider le fabricant, non-seulement dans les opérations de l’usine, mais encore dans le choix et l’achat des matières premières. Il importe aussi que la marche du travail n’ait pas été arrêtée ; si l’on traite la matière contenue dans les bacs trop longtemps après son arrivée, les mélasses, qui jouent vis-à-vis des Cristaux de sucre le rôle des eaux mères dans la production des sels marins, deviennent trop adhérentes pour que le sucre blanc puisse en être débarrassé entièrement, et de là résulte une perte notable.
- L’intérêt du fabricant est d’obtenir du premier jet, c’est-à-dire par un premier traitement, 80 pour 100 au moins de la cuite en sucre de première qualité immédiatement consommable ; il économise ainsi le temps et les manutentions nécessaires pour traiter une seconde et une troisième fois les mélasses; de plus, le produit du premier jet se vend toujours un prix beaucoup plus élevé que celui des second et troisième jets. Pour obtenir le résultat désiré, non-seü-lementil faut que les betteraves aient été bien choisies, bien traitées en temps utile et que la cuite ait été réussie complètement, mais encore il faut mener avec promptitude et intelligence les opérations qui vont suivre,.
- Un homme, armé d’une pelle en fer, monte dans le bac, et ÿ bêche littéralement, comme un jardinier, le sucre qu’il jette dans un seau ; une gouttière en tôle recueille les fragments de la précieuse matière, qu’il est important de ne pas laisser tomber sur le sol. L’atmosphère de l’atelier étant maintenue à 20 degrés par les masses de sucre chaud qui cristallisent dans les bacs, les ouvriers chargés du travail sont entièrement nus, sauf un caleçon ; le travail qu’ils font en bêchant, sans être très-pénible, est cependant fatigant, à cause de la température; de plus, l’opération est assez lente; il y aurait donc humanité et intérêt à remplacer le procédé trop primitif de la bêche par d’autres moyens plus en rapport avec l’industrie moderne *. il semble, au premier abord, qu’une chaîne sans fin, à godet, analogue à celle d’une drague, pourrait être utilisée ; mais la
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- matière à enlever est trop adhérente ; la drague, qui rencontre déjà dans l’enlèvement des sables fins et compactes de grandes difficultés, opérerait encore moins bien sur cette matière collante et visqueuse
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- Le palottenr.
- qui s’enlèverait du bac, mais qui ne se détacherait plus du godet; le reste des opérations de l’atelier se faisant aussi à la main, on a été, jusqu’à présent, obligé de conserver l’ancien système. C'est donc
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- SUCRE DE BETTERAVES a la bêche que l’on jette le sucre dans les seaux ; des seaux, il passe dans un agitateur évasé par en haut, où des palettes délayent douce-mentlapâte étendue d’un sirop, nommé clairce ; c’est encore à la main qu’on verse le sucre délayé, de l’agitateur dans un autre seau, et qu’on le jette ensuite dans une essoreuse improprement appelée turbine dans les sucreries, appliquée depuis 1849 à la séparation de la mélasse et des cristaux. Autrefois, on jetait la masse dans de grandes formes en terre cuite posées sur leur pointe, et percées à leur extrémité d’un trou bouché avec un tampon de linge ; au bout de trente heures environ, on enlevait le tampon, oTrperçait le sucre avec une alêne, puis on portait les formes dans une étuve où les mélasses s’égouttaient lentement en filtrant au travers des cristaux, mais ce procédé long, dispendieux de main-d’œuvre, était loin de donner d’aussi bons résultats que l’essorage.
- L’essoreuse employée est, à peu de chose près, semblable aux hydro-exlracteurs que nous avons déjà signalés et décrits. Destinés dùibord au séchage dans les blanchisseries, ils ont été rapidement utilisés dans toutes les industries ou il s’agit de chasser l’eau contenue dans un corps quelconque. Nous avons déjà vu l’hydro-extracteur employé pour le linge, les étoffes, les écheveaux de soie, nous le retrouverons dans la teinture de laine, dans la féculerie et dans bien d’autres industries : on parle même de remplacer le pressoir par l’essoreuse dans la fabrication du vin. Pour les sucreries et les raffineries, il est devenu absolument indispensable; il se compose d’une boite cylindrique en fonte dominée par un bâti dont le centre est traversé par un essieu vertical qui vient appuyer au milieu de la paroi inférieure de la boîte sur un pivot renfermé dans un petit compartiment plein d’huile ; cet essieu porte un panier de toil-e métallique, également cylindrique et concentrique à la boîte; une friction transmise par une surface conique donne le mouvement à l’essieu et par conséquent au panier. La rotation s’établit, arrivant graduellement à plus de mille tours par minute, et la force centrifuge chasse avec violence, au travers des: mailles du panier, les liquides contenus dans les matières qu’on y
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- GRANDES USINES renferme. Au moyen d’un embrayage commode, on donne le mouvement, et lorsqu’on désembraye, un ressort sert de frein en appliquant fortement l’une sur l’autre les deux surfaces coniques.
- Dans les sucreries, le panier de l’essoreuse n’a pas de couvercle supérieur; un petit rebord d’une inclinaison calculée empêche seul la projection au dehors. La matière versée, comprenant les cristaux et la mélasse additionnée d’un peu d’eau, est immédiatement projetée par la rotation sur la toile métallique, et bientôt moulée sur elle. Quand l’opération se passe bien, la teinte jaune pâlit rapidement et devient blanchâtre : l’ouvrier préposé à la conduite de l'essoreuse, verse alors dans le panier une grande cuillerée de clairce. Ce liquide additionné, lancé par la rotation sur le sucre moulé à la toile du panier, le traverse et enlève à son passage les mélasses qui n’étaient pas encore parties ; presque instantanément, l’opérateur voit blanchir le sucre et l’opération est entièrement terminée. Un jet de vapeur la complète en desséchant et décolorant absolument les cristaux. Cinq minutes en tout suffisent lorsque la matière employée était dans de bonnes conditions; si, au contraire, la cuite était manquée, ou si quelque fête carillonnée était venue malencontreusement interrompre pendant vingt-quatre heures la continuité du travail, de longues stries jaunes et de grosses taches maculeraient la masse blanche, et la rendraient impropre à la vente, au moins comme première qualité. Lorsque l’essoreuse a été arrêtée par le frein, l’ouvrier prend une petite pelle à main en cuivre, et, grattant les parois du panier, enlève les cristaux de sucre blanc, pour les jetter dans un sac attaché à la boîte extérieure de l’appareil.
- Dans l’usine de M. Baroche, les sucres, au sortir de l’hydro-extracteur, sont entièrement débarrassés de toute trace et de toute odeur de mélasse, immédiatement consommables,—si l’habitude en France n’était pas de préférer le sucre mis en pains durs et opaques. Les cristaux chimiquement purs, pareils aux cristaux de sucre de canne un peu gros, ressemblent beaucoup aux grains des sucres raffinés à Marseille ; leur fabrication étant alors entièrement terminée ; on les monte dans un grand magasin où des ouvriers
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- munis de gros pilons les désagrègent et les passent à la claie comme des cailloux destinés au macadam. Après cette opération, ils sont mis en sacs de 100 kilogrammes, pesés, examinés par l’employé des contributions indirectes, puis chargés sur des wagons pour être portés soit aux raffineries, soit dans les pays qui, comme l’Italie et l’Angleterre, consomment le sucre brut en cet état cristalisé, évitant ainsi les frais de raffinage.
- Nous venons de voir comment le sucre cristallisable contenu dans la betterave, séparé d’abord de la pulpe qui l’enlaçait, puis des écumes et des boues qui l’accompagnaient, et, en-dernier lieu, des mélasses au milieu desquelles il s’était formé, a été passé à la claie, mis en sac et livré au wagon; nous allons voir ce que devient cêtte pulpe, comment on utilise ces écumes, ainsi que les mélasses.
- La pulpe retirée des sacs présente l’aspect d’un carton, d’une couleur gris terne, assez semblable de loin à de la terre glaise desséchée; elle est cependant un aliment précieux pour l’engraissement des animaux destinés à la boucherie. Mélangée à kr paille hachée, aux siliques de colza, elle est d’un excellent usage dans l’alimentation des bœufs à l’étable. Gomme elle forme environ 20 p. 0/0 du poids total des racines employées, il se produit durant la campagne des quantités énormes de cette pulpe, qui s’entasse pendant la fabrication et disparaît rapidement emportée par les engraisseurs de bestiaux : les nourrisseurs de Paris donnent à leurs vaches laitières cet aliment très-nutritif, d’un transport et d’un magasinage beaucoup plus commode que les fourrages frais ou secs.
- Les écumes, résidu de la défécation et de la carbonatation, recueillies sous les chaudières, se rendent par de longues gouttières dans un réservoir placé en haut d’un atelier spécial : comme les pulpes, elles sont soumises à une forte pression qui en extrait tout le liquide sucré quelles peuvent contenir. Ce n’est plus une pulpe rose et appétissante qu’il s’agit de comprimer, c’est un liquide épais, grisâtre, d’un aspect terne et repoussant ; aussi les presses, le sol et même les murs de l’atelier sont-ils enduits d’une couche grise qui se renouvelle sans cesse malgré les nettoyages hebdomadaires. Nous ne
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- voyons pas le paloteur dans cet atelier, car on emplit les sacs en puisant à même dans une auge; mais nous y retrouvons les presses à vis et les presses à force hydraulique. Les sacs sont plus petits, les claies sont plus courtes, la pression doit être plus forte. Ce n’est plus à une pulpe élastique que l’on a affaire, mais à des résidus terreux qui résistent à pression, et feraient éclater les bâtis si la force n’était régularisée par un appareil ingénieux, quoique fort simple, dû à M. Lecointe, de Saint-Quentin. Ge régulateur se compose d’un piston en communication avec la colonne d’eau qui transmet la pression hydraulique. Le piston plein se continuediors de son corps de pompe en un gros cylindre massif dont le poids est encore augmenté parde lourds anneaux en fonte. Lorsque la pression dépasse 80,000 kilog., force nécessaire pour le soulever, la tige qui porte les anneaux s’élève graduellement et vient frapper un plateau faisant contre-poids à une soupape qui retombe et diminue l’arrivée de l’eau dans la pompe hydraulique et par conséquent la pression.
- Le jus s’écoule et va rejoindre par un monte-jus le liquide venant de la première carbonatation, pour subir avec lui toutes les opérations décrites plus haut. Le résidu renferme tous les sels terreux contenus originairement dans les racines plus ou moins unis avec la chaux et les matières organiques non solubles. Ce résidu peut servir d’engrais et est donné gratuitement par, M. Baroche aux producteurs de betteraves qui alimentent son usine ; après toutefois s’être réservé ce qui lui est nécessaire pour ses exploitations agricoles de Saint-Leu et de Jusiers.
- Âu moment ou nous terminons cette étude, une nouvelle presse de MM. Belin et Jeannès remplace à Saint-Leu les anciennes machi-nes à presser les écumes ; elle se compose de deux grands plateaux d’un mètre quarante centimètres de diamètre, dont l’inférieur est mobile ; trois colonnes de fer poli traversent ces plateaux et en maintiennent le parallélisme. Sur le plateau inférieur , on place une plaque striée de canaux convergents à des trous ; sur cette plaque on met une toile de cuivre, sur la toile de cuivre, une toile de lin, puis on laisse écouler une certaine quantité de
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- boues maintenues par un rebord ; on dispose de même au-dessus des écumes, une toile de lin, une toile métallique et une plaque cannelée ; on fixe les deux plateaux extérieurs avec deux forts crochets, et on fait agir de bas en haut une pression hydraulique dont la force lente et irrésistible fait sortir des boues tout le liquide qu’elles peuvent contenir. Lorsque l’opération est terminée et qu’il ne s’écoule plus rien, on arrête la force hydraulique, on décroche les arrêts, on abaisse le plateau inférieur, et l’on peut alors enlever facilement un grand tourteau plat, d’un mètre vingt centimètres de diamètre, aussi sec qu’une planche de sapin.
- Ce procédé nouveau est très-rapide; son grand avantage est de ne pas exposer les mains des ouvriers à l’action brûlante de la chaux en excès. Les ouvriers qui travaillent les écumes par l’ancien procédé doivent à l’humanité de M. Baroche des gants en caoutchouc qui les préservent du contact des liquides corrosifs. Les nouveaux appareils Bel in et Jeannès remplaçant les presses anciennes et le travail se faisant en vase clos, l’atelier des écumes perdra heureusement son aspect squalidement pittoresque. Ce même atelier renferme les bacs où se prépare le lait de chaux , et le petit laveur où s’épure et s’accumule l’acide carbonique produit par le four à chaux, en attendant que l’aspirateur l’attire pour le refouler dans les chaudières à carbonatation.
- Voyons maintenant ce que deviennent les mélasses : au sortir de l’hydro-extracteur, elles s’échappent par un conduit largement ouvert à la partie inférieure de l’enveloppe en fonte, et se rendent dans un récipient d’où un monte*jus les envoie à la chaudière à cuire dans le vide, où elles restent environ une heure ; lorsqu’elles sont suffisamment concentrées , une nochère suspendue au plafond de l’atelier des hydro-extracteurs conduit les mélasses vers une autre pièce où sont disposés quarante grands bacs contenant chacun de cinquante à deux cents hectolitres. Dans ces bacs en tôle, elles reposent pendant un mois. La cristallisation s’y opère lentement et difficilement, car les sels qui la combattent sont bien plus concentrés que dans les premiers sirops ; au bout
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- GRANDES USINES d'un mois, on reprend encore à la pelle la masse qui s’est durcie de nouveau; on la délaye et on la repasse à l’essoreuse. Le sucre qu’on en retire n’est plus aussi blanc que celui de premier jet ; légèrement teinté de jaune, il conserve le goût empyreu* matique des huiles de la betterave. Mis en Sçic, comme le sucre blanc, il est toujours envoyé dans les raffineries, car il ne pourrait être accepté par la consommation directe. Les mélasses qui sortent de l’essoreuse, après l’extraction des sucres de second jet, sont encore réchauffées, recuites et envoyées par la même nochère à des bacs semblables et rangées dans la même salle. Là elles restent quatre mois dans une atmosphère maintenue à 40 degrés par un gros conduit de vapeur ; au bout de quatre mois, elles sont essorées de nouveau, et donnent un sucre de troisième jet, encore plus jaune et plus désagréable au goût, que le précédent. Quant aux mélasses de troisième jet, le sucre cristalli-sable qu’elles renferment ne peut se séparer des eaux mères où les sels de potasse sont devenus très-coneentrès et s’opposent à la cristallisation ; elles sont vendues aux distillateurs, qui transforment le sucre en alcool et qui vendent aux salpétriers leur résidu, facilement transformable en nitrate de potasse ou salpêtre, élément principal de la poudre à canon. La racine est donc utilisée jusqu’à ses dernières molécules.
- Il nous reste à savoir ce que devient le noir animal qui a servi à filtrer les jus et les sirops. Ce noir animal est un charbon d’os obtenu par la calcination en vases clos analogues aux cornues à gaz, et concassé en grains d’un millimètre de diamètre environ : le passage des jus et des sirops au travers de ces petits grains décolore le liquide, mais bouche les pores du charbon, et enveloppe chaque grain d’une couche qui devient bientôt imperméable. Le noir finit donc par perdre ses facultés d’absorption, et par conséquent sa propriété décolorante. Depuis longtemps on a immaginé de le revivifier, c’est-à-dire de lui rendre ses propriétés, en le débarrassant des matières organiques qui l’enveloppent. Pour cela, on le laisse d’abord reposer dans de grands
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- bacs avec de l’eau légèrement acidulée d’acide chlorhydrique; on le met ensuite dans une auge, où coule un courant d’eau continu; une hélice fait remonter les grains à contre-sens du courant qui les lave ainsi à fond et emporte toutes les matières solubles. Au sortir de l’auge, on met le noir dans un gros cylindre à fortes parois dans lequel on introduit un jet de vapeur à cinq atmosphères qui pénètre le grain et achève ce que l’eau avait commencé. Les matières insolubles restent encore fixées sur le charbon, le feu seul peut l’en débarrasser, mais il ne faut pas qu’il y ait contact de l’air, parce que le noir animal se transformerait rapidement en acide carbonique et en phosphates et carbonates calcaires. On pourrait se servir des mêmes cornues dans lesquelles il a été originairement produit : — à Saint-Leu, on préfère se servir d’un apppareil qui donne d’excellents résultats. Ce four se compose de vingt-deux tuyaux de fonte, juxtaposés en deux lignes, chacune de onze; les tuyaux traversent un foyer enveloppé dans un massif de maçonnerie, et sont chauffés au rouge vif. On introduit le charbon animal par la partie supérieure du foyer; on ouvre une soupape, et on laisse accumuler le noir dans la partie soumise à l’action des flammes. Quand on juge l’opération suffisamment prolongée, on ouvre une soupape inférieure qui laisse écouler le charbon dans des étouffoirs Où il refroidit. Pendant que cette opération s’exécute, on étale sur le haut du four les grains destinés à l’opération suivante qui se dessèchent et s’échauffent, en attendant leur entrée dans les tuyaux. A chaque revivification , le charbon perd une petite partie de son poids, et, comme on le revivifie toutes les vingt-quatre heures, il diminue peu à peu jusqu’à donner une perte de 20 0/0 environ par campagne; ce qui n’est pas une dépense excessive, eu égard aux résultats obtenus et à la faible quantité de noir employé. Il n’en était pas de même autrefois, avant l’emploi de l’acide carbonique; l’usage du noir animal demandait des quantités cinq fois plus grandes, la perte était donc cinq fois plus importante.
- Comme on le voit, malgré le grand développement de ses appareils
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- perfectionnés, la fabrication du sucre est arrivée a. une simplicité relative assez grandeextraire le j us, empêcher l’acidification par la chaux et, par le même agent, enlever les matières étrangères, détruire l’excès do chaux par l’acide carbonique, filtrer, évaporer dans le vide, concentrer et cristalliser dans la chaudière, enfin dessécher dans l’essoreuse, constitue une série d’opératioris.beaucoup moins compliquées que la plupart des industries, et surtout beaucoup plus promptes. Il n’est presque point de fabrication où la matière soit entièrement transformée en vingt- quatre heures et livrable à la consommation directe comme peut L’être le sucre de betteraves à la condition de le consommer à l’état de sucre brut. Mais on n’est pas arrivé de prime abord à cette promptitude de travail; bien des essais et des tâtonnements ont fait de la question du sucre Un des points les plus controversés de la chimie industrielle. Le Prussien Margraff est le premier chimiste qui, en 1747, donna les notions fondamentales sur lesquelles repose cette industrie aujourd’hui si considérable. Après avoir coupé les betteraves en tranches minces, et les avoir fait sécher et pulvériser, il ajouta de l’alcool, fit bouillir dans un bain de sable, Ultra et laissa reposer dans un flacon bouché; des cristaux blancs se formèrent, et. leur goût ainsi que leurs propriétés furent reconnus identiques à ceux du sucre de canne. C’était là une grande découverte, mais il'fallait l’appliquer industriellement. Margraff, au lieu défaire sécher ses betteraves, les pila dans un mortier et les pressa à froid en ajoutant un filet d’eau, et après avoir laissé reposer le liquide obtenu, le fit cuire à feu nu, clarifia avec de l’albumine et enfin le laissa reposer dans une étuve. Au bout de six mois, un grand nombre de cristaux s’étaient formés, et en versant dans une passoire conique la masse réchauffée, il les sépara delà mélasse ; mais il ne put cependant enlever toute humidité qu’en les pressant entre deux feuilles de papier gris.
- . Bergman continua les recherches de Margraff, et obtint des cristaux de sucre par différents procédés. Le premier, il proposa l’emploi de la terre calcaire pour saturer les acides; mais le véritable promoteur du sucre européen est Achard,compatriote de Margraff, et qui,
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- après avoir repris les études de ce dernier, modifiant ses procédés arriva peu à peu à obtenir, vers 1790, du sucre comestible en quantité suffisante et à un prix assez rémunérateur pour constituer une production commerciale. La question du sucre avait alors une importance politique considérable. La guerre avec l’Angleterre commencée sous le règne de Louis XYI était devenue l’état normal de la France ; toutes les relations avec les colonies étaient interrompues ; le prix du sucre de canne dépassait 10 francs la livre, et l’on ne
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- pouvait prévoir quand cet état de choses cesserait ; il fallait absolu-? •1 liment trouver le moyen de remplacer le sucre de canne. Le blocus continental vint encore rendre plus étroites les barrières qui empêchaient, l’introduction du sucre des colonies, mais les essais tentés par Achard, qui demandaient une cuisson préalable, un étuvage prolongé, et d’autres longues opérations pendant lesquelles le sucre cristallisablè se détruisait, n’avaient pas encore produit de résultat
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- satisfaisant : on s’etait rejeté sur le raisin, produit éminemment français, auquel on demandait du sucre à tout prix ; mais le fruit la vigne ne peut guère donner qu’un sucre incristallisable, une sorte de sirop épais d’un goût agréable, il est vrai, mais d’une extraction dispendieuse : on en revint donc à la betterave, et le 15 janvier 1812 (a), le gouvernement français ordonna la culture en betteraves de 100,000 arpents métriques, transforma en école de fabrication les usines des sieurs Barruel et Chapelet, plaine des Vertus, et les fabriques départementales de Vacheneim, de Douai, de Strasbourg et de Castelnaudary.
- A ces écoles, Napoléon Ier qui savait faire les choses, attacha cent élèves pris parmi les étudiants en pharmacie et en médecine, auxquels il promit mille francs d’indemnité, quand ils auraient suivi pendant plus de trois mois les opérations de l’école. Tout fabricant qui aurait obtenu 10,000 kilogrammes de sucre dans la récolte de 1812 à 1813, était exempt d’impôts pour quatre ans ; toute personne qui perfectionnerait notablement la fabrication du sucre serait exempté d’impôts et d’octroi pendant toute la durée de son exploitation. Ainsi soutenu parla volonté puissante de l’Empereur, le mouvement fut intense; mais de grandes ruines vinrent l’arrêter: les événements de 1814 rouvrirent nos ports à F importation du stock colonial et étranger ; quelques fabricants, plus courageux que les autres ou placés dans de meilleures conditions, continuèrent seuls une lutte considérée comme impossible par le plus grand nombre.
- En 1814, le sucre de betterave ne pouvait s’obtenir qu’au prix de 12 fr. par kilogramme ; un an plus tard, il se vendait tout raffiné 1 fr. 40 c. — prix actuel, à cause de l’impôt. Benjamin Delessert, le comte Chaptal, M. Crespel de Lisse continuèrent la lutte, et, par leurs publications et leur exemple, soutinrent le courage des fabricants français, effrayés parles ruines qui se renouvellaient parmi eux. La science vint au secours de l’industrie; ce fut parmi les chimistes et les mécaniciens une louable émulation.
- (a) Dès l'année 1810, Sehumaoker et Cic avaient fondé une fabrique de sucre où ils obtenaient de 54,450 k. de betteraves 1,100 k. de sucre brut ; eu 2 0/0 le tiers à peu près de ce qu’on obtient aujourd’hui des bornes variétés avec les procédés modernes.(Payen.)
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- Le résultat de leurs travail^ a été si heureux, qu’aujourd’hui il se fabrique en France, non pas les deux millions de kilogrammes de sucre que demandait Napoléon Ier, mais bien cent cinquante à deux cent millions de kilogrammes.
- Il est difficile, dans la série des diverses modifications qui ont amené l’industrie sucrière à la perfection actuelle, de retrouver bien exactement les auteurs des nouveaux procédés; presque tous se complètent l’un par l’autre, et un grand nombre d’entre eux sont de simples retours à d’anciens modes de fabrication; ainsi, le traitement des betteraves par l’alcool est repris de nouveaujmjourd’hui dans un établissement. — La pression maintenant employée est l’ancien procédé d’Achard, abandonné quelque temps depuis Mathieu de Dombasle, qui la remplaçait par une cuisson détruisant le principe vital empêchant, suivant lui, la séparation du sucre et des autres matières de la betterave (a). Reprise depuis par Schutzenbach, la macération à chaud a été remplacée par une macération à froid, après dessiccation en cossettes, mais sans grand succès; la pression est quelquefois, en Allemagne surtout, remplacée par l’essorage aidé d’un mouillage abondant; mais, en France, le système des presses est employé presque partout. On a plusieurs fois aussi cherché à remplacer les presses verticales agissant avec des plateaux, par des cylindres, mais les essais n’ont jusqu’à présent donné aucun bon résultat. M. Lauvergnat avait disposé un cylindre en bois sur un cylindre en fonte, et fait passer entre eux une toile sans fin, sur laquelle s’accumulait la pulpe; mais si l’on rapprochait trop les cylindres, le travail devenait beaucoup trop long. Si, au contraire, on les écartait, on n’obtenait pas assez de liquide. On a essayé aussi des presses à double effet de M. Isnard, analogues aux presses à huile ; elles avaient pour but d’utiliser les deux mouvements de va-et-vient du plateau presseur, mais ce pro-
- (a) M. de Dombasle commençait par hacher ses betteraves en tranches de 2 à 3 ligne ; d’épaisseur, les exposait pendant une heure à la vapeur, versait ensuite de l’eau bouillante sur la masse maintenue à 100 degrés ; au bout d’une demi-heure, l’eau s’était chargée d’une partie de la matière sucrée contenue dïiis les tranches ; une seconde macération enlevait encor.: la moitié de la moitié restante, et ainsi de suite pendant quatre macérations, qui finissaient.par enlever la presque totalité du jus sucré. Le procédé de M. de Dombasle avait, outre la cherté de sa main d’œuvre, l’inconvénient de rendre soluble par la chaleur plusieurs corps inutiles ou même nuisibles à la cristallisation.
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- cédé a été promptement abandonné comme les autres : en effet, les moyens de presser ne manquent guère, mais il n’y a que la pression hydraulique qui puisse obtenir 85 0/0 de jus. — De même que la pression, la défécation a été souvent modifiée, le système à la chaux a été presqu’entièrement remplacé momentanément par le travail à l’acide sulfurique et à la cristallisation lente, aujourd’hui exclusivement réservée aux mélasses .-M. MeJsens proposa l’emploi du sulfite de chaux qui réussit aujourd’hui très-bien dans les colonies pour le sucre de canne. L’emploi de l’acide carbonique(n), pour saturer la chaux à haute dose, a été introduit par M. Rousseau, qui a repris une ancienne proposition deM. Kulhman; après, toutefois, le travail de M. Peligot sur les combinaisons des sucres avec les bases. C’est à MM. Possoz etPérier que l’on doit le procédé actuel d,e fractionnement de la chaux et la production de l’acide carbonique dans le four à chaux lui-même, procédé employé depuis longtemps dans les fabriques de céruse.
- On a cherché à enlever la chaux, en la saponifiant par les acides igras. M. Garcia, auteur de ce procédé, verse dans les jus une dissolution dé savon de Marseille, qui, en se décomposant, reforme un savon de chaux, vient à la surface et peut être écumé ; il faut avoir soin que le savon de Marseille ne contienne pas de sel marin, ce qui devient de plus en plus rare aujourd’hui. La dépense causée par l’emploi de ce produit, de plus en plus cher, pourrait se compenser par une régénération des acides gras en leur faisant abandonner la chaux, comme font les stéariniers. L’emploi du noir animal a toujours été en progressant ; autrefois très-important, car il agissait non-: seulement comme clarifiant et décolorant, mais encore le sucrate de chaux produit dans la défécation et mettant le sucre en liberté; depuis la double carbonatation, il ne sert plus qu’à clarifier et décolorer les sirops. Le filtrage et le blanchiment des sirops sont redevables de
- (a) On produisait l’acide en refoulant de l’air atmosphérique, au moyen d’une pompe, au-dessus de la grille d’un four clos ellipsoïdale, revètude terre réfractaire, et chargé'de charbon de bois ou de coke; l’acide en se développant entraînait avec lui les cendres et les produits ordinaires de là distillation que l’on condensait dans un barbolteur. Le gaz une fois lavé était renvoyé dans les chaudières ; l’acide carbonique produit ainsi était peu régulier et contenait souvent de l’oxyde de carbonne.
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- leurs progrès, d’abord à Figuier, qui, dès 1811, démontrait les utiles propriétés du charbon d’os et sa supériorité sur le charbon de bois pour la décoloration des sirops. En 1813, Derosne,Payen et Pluvinet employaient les premiers le noir animal; en 1820, MM. Bussy et Payen établissaient les règles de cet emploi, et posaient les principes de la révivification des noirs. En 1825, Dumont inventait la fabrication du noir en grains (a). L’évaporation a été essayée sous toutès les formes, soit à l’air libre, soit dans le vide. M. Glaes, de Lembéck, a inventé un cône évaporatoire encore employé dans quelques établissements. Les chaudières évapo-ratrices à air libre sont très-nombreuses, depuis' celles de Guillon et de Péaii jusqu’à la chaudière basculant de M. Pecqueur. Les appareils à évaporer et à cuire dans le vide n’ont pas été moins nombreux. Dès 1812-, Howard avait trouvé le principe de l’emploi du vide dans la cuisson du sucre; modifié par Davis, Roth, Clélan, Knigtet enfin par Milès Berry, il fut amélioré par M. Degrand, vers 1832; Rillieux trouva le principe de l’appareil à triple effet, en construisant une sorte de chaudière tubulaire analogue à celle des locomotives. Cet appareil, excellent pour les jus de canne, fut importé en Allemagne par Techbein, mais eût, vis-à-vis du sucre de betteraves, chargé de chaux, d’assez grands inconvénients ; sa disposition horizontale facilitait l’incrustation et les dépôts calcaires. — Redressé verticalement en 1851 par M. Robert deSelowith, industriel français établi en Bohême, il a été entièrement perfectionné et rendu praticable, comme nous l’avons vu à Saint-Leu. En 1849, Seyrig appliquait la force centrifuge à l’épuration et au clairçage des sucres, procédé qui, remplace aujourd’hui presque partout l’ancien mode de cristallisation et de séparation dans de grandes formes analogues à celles où les raffmeurs produisent leurs pains. L’essoreuse de Seyrig, l’instrument fondamental des sucreries actuelles, est restée à peu près telle que l’inventeur l’avait conçue ; son diamètre, de 0,70 centimètres environ, n’a
- (a) Quelques fabricants expérimentent depuis quelque temps l’emploi du coke huilé pour remplacer le noir animal.
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- pu être dépassé, car la force centrifuge à l’extrémité d’un rayon plus long prend une intensité dangereuse ; elle est encore intermittente, c’est-à-dire qu’il faut l’arrêter à chaque opération : un brevet pris dernièrement annonce l’invention d’une essoreuse continue, mais l’application n’est pas encore faite en industrie. L’extraction du sucre contenu dans les mélasses a été le sujet des études des plus habiles chimistes et des praticiens les plus instruits ; jusqu’à présent on n’a rien trouvé de plus rémunérateur que les cristallisations lentes. M. Dubrunfaut, appliquant l’affinité découverte par M. Peli-got du sucre par la barite, séparait presque complètement la partie cristallisable contenue dans les mélasses ; mais ïê fisc, en taxant le sucre extrait des mélasses aux mêmes droits que le sucre de premier jet, a frappé de mort cette industrie naissante dont les procédés étaient encore onéreux. M. Dubrunfaut expérimente un nouveau système consistant, par l’endosmose , à soutirer des mélasses es sels de potasse solubles, et par conséquent à rendre cristallisable une partie du sucre qu’elles contiennent.
- Nous pourrions «prolonger indéfiniment cette étude, car les livres, brochures, mémoires, ne manquent guère sur la production du sucre, non moins que sur la législation qui le régit. Depuis cinquante ans, tantôt protégé contre le sucre de canne, tantôt, au contraire, sacrifié à l’intérêt de nos colonies, rarement dégrevé pour être presque aussitôt rechargé d’impôts, le sucre de betteraves paye aujourd’hui plus de 75 millions de francs au Trésor public, et comme il s’en consomme 180 millions de kilogrammes, il en résulte que, toutes les fois que vous achetez un kilogramme de sucre, vous payez environ cinquante centimes d’impôt.
- L’usine de M. Baroche, telle qu’elle est montée, en y ajoutant seulement une presse à vis et quatre presses hydrauliques dont la place a été sagement conservée, pourrait, par campagne, trans^ former en sucre 25 millions de kilogrammes de betteraves. Cette année, elle en transformera 15,000,000, qui donneront 15,000,000 de kilogrammes de jus, grâce à l’eau injectée à la râpe et dans les presses, et laisseront 5,000,000 de kilogrammes de pulpe. Ces
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- SUCRE DE BETTERAVES 15,000,000 de kilogrammes de jus, après les différentes réductions que le traitement leur fait subir, fourniront 800,000 kilogrammes de sucre et 350,000 kilogrammes de mélasse. Pour tous ces produits, l’usine de Saint-Leu sera débitée, par le fisc, d’environ 400,000 francs.
- Pour produire ces résultats, la fabrique dispose de sept moteurs dont l’ensemble égale environ quatre-vingts chevaux. Au lieu de les réunir en un seul, M. Baroche a préféré diviser la force; d’abord pour éviter les transmissions dont il y a toujours trop dans les usines, puis pour ne pas être forcé d’interrompre la suite du travail, ce qui arrive souvent quand une machine unique se trouve momentanément hors de service. Le moteur qui demande le plus de puissance commande la râperie, il est de vingt-cinq chevaux,force bien nécessaire pour faire mouvoir, à huit cents tours par minute, le lourd cylindre dont les dents détruisent instantanément les betteraves, et pour refouler les pompes des presses hydrauliques. Deux machines, l’une de quinze, l’autre de douze chevaux, desservent les pompes pneumatiques qui font le vide dans l’appareil à triple effet, et dans la chaudière de cuisson. Une machine de dix chevaux aspire l’eau d’un puits qui est en communication directe avec l’Oise, par un tuyau de cinquante centimètres de diamètre ; cette pompe fournit par minute deux mètres cubes d’eau, dont la plus grande partie est consommée par le condensateur; une machine qui sert en même temps d’aspirateur d’acide carbonique et de moteur, peut, au moyen de transmissions, porter son excédant de force pour aider aux machines qui en auraient besoin; enfin une petite machine de trois chevaux vient chercher au réservoir d’eau chaude, récipient des condensations, l’eau nécessaire à l’alimentation des bouilleurs.
- Dans une.fabrique de sucre, le rôle de ces derniers n'est pas seulement de fournir la vapeur aux machines motrices, ils doivent être aussi générateurs de chaleur, en alimentant les serpentins de toutes les chaudières à défecquer, carbonater, réchauffer, évaporer et cuire. Chez M. Baroche, ce sont trois énormes chaudières tubulaires, servies chacune par deux foyers intérieurs qui présentent
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- GRANDES USINES ainsi une surface de chauffe considérable ; elles ont été construites par M. Piedbœuf, d’Aix-la-Chapelle, et fournissent une quantité de vapeur équivalente à 300 chevaux de force. Un injecteur Giffard peut au besoin remplacer la pompe pour l’alimentation dé ces colossales chaudières. Grâce à l’emploi de ces bouilleurs à double foyer et à tubes intérieurs, ainsi qu’à la bonne distribution de la vapeur produite, l’usine de Saint-Leu ne consomme par kilogramme de sucre vendu que deux kilogrammes de houille, au lieu de six kilogrammes , chiffre moyen de la consommation des sucreries ; comme la campagne emploie deux mille tonnes de houille à dix-huit francs, l’économie réalisée sur le combustible dépasse soixante mille francs.
- L’usine marchant jour et nuit, dans une saison oiU’obscurité règne seize heures sur vingt-quatre, l’éclairage au gaz est d’une nécessité absolue. Saint-Leu ne possède pas d’usine à gaz, M. Ba-roche a donc été forcé d’en construire une pour son propre service ; cette annexe de la sucrerie est un joli petit établissement fort bien disposé, reproduction en miniature des usines à gaz de La Villette ; il complète, par sa bonne installation, l’excellent aménagement de rétablissement de Saint-Leu dont le propriétaire èt constructeur continue avec succès dans l’industrie une carrière laborieusement commencée dans les hautes fonctions administratives. Secrétaire rapporteur de la commission d’enquête dont les travaux ont déterminé le traité libre-échangiste avec l’Angleterre,-M. Ernest Baroche a pu choisir en connaissance de cause le terrain ou il s’est placé : il Fa fait avec d’autant plus de facilité que douze années de culture sur une grande échelle l’avaient initié à la production de la matière première et lui avaient enseigné ce complément obligé de l’industrie sucrière.
- FIS DE LA. FABRIQUE DE SUCRE DE BETTERAVES.
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- ÉTABLISSEMENTS MERCIER
- A LOUVIERS
- OUTILLAGE DE LA LAINE CARDÉE. — CONSTRUCTIONS DE MACHINES POUR : CARDAGK,' — PEIGNAGE,
- FILATURE, — TISSAGE, — APPRÊTS.
- L’industrie des laines cardées est une des plus importantes de notre pays; elle occupe en France environ cinq cent mille personnes. Grâce à elle, notre sexe est habillé, et, depuis quelques années^ une partie du vêtement des femmes est fait également avec des étoffes de laines cardées et foulées.
- Avant de commencer, sur cette intéressante industrie, l’étude que nous poursuivrons avec détail chez M. Charles Flavigny, d’Elbeuf, et que nous compléterons chez M. Raphaël Renault, de Louviers, nous devons examiner d’abord l’établissement dans lequel sont fabriques ses outils fondamentaux. Les comptes rendus des expositions internationales de 1855 et 1862 désignaient à notre choix la maison de M. Mercier, de Louviers, et les informations recueillies chez les principaux fabricants de différentes régions ont confirmé cette désignation. Les ateliers de ce constructeur sont situés au bord de l’Eure canalisée, dans un charmant paysage ; ils se composent de deux vastes groupes de constructions , séparés par un boulevard sous lequel un tunnel à double voie les réunit, et présentent , dans leur ensemble, une superficie de quatorze mille mètres carrés d’ateliers, ayant pour force motrice une machine à vapeur donnant plus de 70 chevaux, au moyen de deux générateurs chacun de 40 chevaux, et mettant en mouvement plus de deux cents machines-outils de toute sorte. L’établisse-
- S3e :.iv.
- Cuchy. — Typ. Maurire Loignoa el C,e.
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- ment du nord contient les magasins de matière première, les ateliers où on la dégrossit ; l’établissement situé au sud renferme toutes les machines-outils nécessaires aux constructeurs et les ateliers de montage réunis dans une immense salle sans cloison, dont la partie centrale, formant une immense galerie vitrée, est consacrée à l’emballage des machines, opération extrêmement importante, car souvent ces précieux outils sont destinés à traverser l’Atlantique et même les Gordillières. Les corps de métiers sont donc ainsi bien divisés ; les menuisiers, fondeurs, meuleurs et forgerons n’ont avec les mécaniciens et les monteurs d’autre communication que le tunnel qui apporte d’un établissement dans l’autre les pièces ébauchées que l’on doit y terminer.
- En entrant dans le bâtiment du nord, on remarque, à la porte même, une organisation qui révèle l’ordre minutieux avec lequel sont tenus les ateliers. Une longue boîte sans couvercle, semblable à un médailler, présente autant de cavités qu’il y a d’ouvriers employés dans ce corps de bâtiment. Chaque ouvrier, à la rentrée, prend dans la case portant son numéro un disque en laiton sur lequel est gravé au repoussé ce même chiffre et le dépose dans un entonnoir : le commis préposé à ce service peut, en relevant les jetons, constater d’un coup d’œil les présences et les absences.
- A droite de la porte est un bassin dans lequel trempent les bois, aulne, chêne ou tilleul, qui doivent servir à la construction des cylindres des cardes. Après un séjour de deux à trois mois, qui les a purgés de leur sève, ils sont séchés dans une étuve à vapeur, puis emmagasinés; de vastes hangars renferment les sapins du Nord et autres essences employés à divers usages. Dans la cour sont empilés'des métaux : fontes écossaises de Gartsherrie, fers français de Ghâtillon et Gommentrv; — Puis les combustibles: charbon anglais pour la forge, coke de fours belges pour le service de la fonderie située au fond de la cour. C’est une belle halle bien éclairée, dont les produits sont véritablement magnifiques; les pièces qui en sortent sont propres et nettes, et pourraient presque être montées telles quelles. Gela dépend-il de
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- la bonté de la fonte employée, des qualités du sable pris dans les environs de Louviers et bluté soigneusement avec du charbon de bois, ou bien de l’intelligence du contre-maître et de l’adresse des ouvriers préposés à cette fabrication? Toutes ces causes influent sans doute, et les plus délicates pièces d’engrenage sortent du moule dans l’état le plus satisfaisant. Les modèles sont aussi pour beaucoup dans cette perfection des pièces fondues. Constituant une des dépenses les plus considérables de la maison, ils sont classés et conservés avec la plus grande précaution dans un local qui leur est réservé ; les uns sont en fonte, lès autres en bronze fondu, puis ciselés et mathématiquement ajustés. Des registres bien conçus et tenus avec ordre conservent la comptabilité, non-seulement de chaque modèle, mais encore de chaque pièce fondue se rapportant à l’ensemble qui compose chaque commande.
- Au rez-de-chaussée du grand bâtiment nord parallèle au boulevard est l’atelier des émouleurs; c’est là que maintenant on ébarbe et rectifie toutes les surfaces, ce qui se faisait autrefois à Ta lime très - difficilement, très-irrégulièrement et très-chèrement. De grandes meules en grès rouge des Vosges tournent verticalement; devant elles un ouvrier, assis sur un escabeau, s’aidant d’une planche fixée à ses pieds et terminée par une poignée au niveau de sa poitrine, appuie entre cette planche et la meule les pièces de fonte ou de fer qu’il doit égaliser. Cette opération demande de la force et une grande justesse de coup d’œil, sans laquelle on déformerait les pièces, au lieu de rectifier les défauts de la fonderie. L’émoulage fait en quelques instants ce que des journées de limage-n’auraient pu exécuter; son application a été pour beaucoup dans la réduction du prix des outils de filature. Pour les petites pièces, on se sert d’un moyen assez original, qui consiste à . les rouler dans un tonneau tournant sur un axe, et à moitié rempli de galet; on obtient ainsi un poli très-suffisant. Il a été impossible de supprimer entièrement la lime, et c’est avec cet inslrament qu’on termine l’ébarbage de certains morceaux, notamment l’entre-deux des dents aux roues d’engrenage. Les pièces terminées
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- GRANDES USINES sont placées dans des magasins où elles attendent le travail des outils, puis l’assemblage.
- Dans le même corps de bâtiment et également au rez-de-chaussée, sont les machines qui servent au dégrossissage et aux premiers façonnages que subissent les bois. Des scies de toutes sortes, depuis la grosse scie verticale à grume, jusqu’aux plus délicates scies à ruban, préparent le travail aux mouleuses qui font les baguettes, aux machines à canneler, à raboter, qui débitent et modèlent les bois de toute essence. Parmi ces machines nous avons remarqué une très-jolie raboteuse à couteaux elliptiques de M. Maresehal. Au premier étage, dans toute l’étendue du bâtiment, est un atelier dans lequel on assemble les bois pour en fabriquer les cylindres gros et petits qui constituent les cardes actuelles et les chariots des métiers à filer.
- Pour bien faire comprendre au lecteur ce que c’est que ce travail, et en quoi consistent les difficultés d’exécution, il faut que nous revenions en arrière, et que nous remontions jusqu’avant 1810;, pour raconter ce qu’étaient autrefois les cardes, et par quelle succession de perfectionnements elles sont devenues l’instrument si généralement usité dont M. Mercier a, sinon le monopole, au moins le débit le plus considérable et le plus estimé. Tout le monde a vu travailler les cardeuses de matelas appuyant sur leur genou une palette de bois sur laquelle est fixé un cuir armé de dents, et tenant à la main un instrument semblable dont les dents sont dirigées en sens inverse; elles étirent et séparent les brins de laine. Les cardes employées autrefois ressemblaient beaucoup à celles de nos matelassières; on les divisait en grandes et petites cardes. Les grandes ou droussettes mesuraient dix pouces et avaient leurs dents plus ou moins écartées, suivant la nature de la laine qu’elles devaient travailler et la période de l’opération où l’on en était arrivé. Les petites cardes, dont on se servait ensuite, étaient moins grandes, mais à dents plus serrées que les premières. On distinguait encore les cardes destinées à faire les trames, de celles estinées à faire la chaîne ; ces dernières n’avaient que deux pouces
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- OUTILLAGE DE LA LAINE CARDÉE de large et quarante à cinquante dents par rangées, afin, disait-on, que les loquettes, petit paquet de laine résultant du cardage, fussent plus légères et moins chargées que celles destinées aux fils de trame. Des machines ingénieuses mais qui n’avaient pas la merveilleuse structure de la machine usitée aujourd’hui et que nous avons décrite dans les livraisons sur la Foudre, avaient été inventées pour percer les cuirs dans lesquels on boutait à la main les dents qui étaient faites par d’autres outils. Avant de se servir de ces cardes imparfaites, on les rembourrait avec des résidus de tonture de drap connues sous le nom de noppe ou tofitisse. Il fallaiLavoir soin, pour cette opération nommée enfrayage, de se servir de laine de même couleur pour ne point mélanger les teintes.
- Le cardage en gros se faisait rarement sur le genou, mais bien sur une sorte de chevalet appelé baudet, devant lequel l’ouvrier, assis sur une sellette, et les pieds appuyés sur les supports du baudet, pour les fixer et les rendre immobiles autant que possible, tirait sa carde mobile, arrachant ainsi la laine que retenaiHa carde fixe. Le baudet servait surtout aux grandes cardes ou droussettes, les opérations destinées à terminer la loquette se faisaient sur le genou et amenaient peu à peules fils à une sorte de gros boudin. Les loquettes étaient ensuite filées à la main, soit à la quenouille, soit au rouet ; la roue de ces derniers était grande, elle avait cinq pieds de diamètre : presque toujours sans manivelle, un coup de la main la faisait tourner; la broche, soit en fer, soit en bois, recevait l’extrémité du fil, et l’ouvrière gardait à sa main gauche la loquette qu’elle reculait et élevait peu à peu, en laissant échapper la laine le plus également possible. Lorsqu’elle avait ainsi formé une aiguillée, elle arrêtait sa roue, changeait de mouvement, et, plaçant le fil à angle droit avec la broche, elle l’éntortillait ou renvidait sur celle-ci. Les Anglais filaient avec des rouets tournés par un mouvement dupied, l’ouvrière faisant un fil de chaque main. Les .loquettes destinées à la trame étaient plus grosses et plus épaisses que celles des chaînes, et les fils étaient moins tordus que pour ces dernières. Les autres opérations, lissage, foulage, lainage, tonte et tondage, se faisaient à la main.
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- La transformation si rationnelle du mouvement de va-et-vient en un mouvement circulaire amena l’introduction du cylindre dans toutes les industries. Déjà, en 1748, Paul-Louis avaittenté sans succès cette innovation. Les Anglais, plus heureux, étaient arrivés à construire des machines dans lesquelles tournaient, vis-à-vis l’un de l’autre et tangentiellement, des cylindres armés de dents qui, d’après leur inclinaison et suivant le sens et la différence des vitesses relatives dont ils se mouvaient, étiraient, redressaient et paraissaient les fibres de laine, puis, au moyen de petits cylindres, dégarnissaient le plus gros des cylindres pour garnir le plus petit. Enfin, lorsque Lees ou Arkwright eurent trouvé le peigne qui se meut tangentiellement au dernier rouleau cardeur, nommé peigneur, d’un mouvement alternatif vertical, et en détache incessamment des filaments pour en former des nappes, la machine employée actuellement fut arrêtée dans son principe.
- En 1810, John Cockerill, de Liège, introduisit à Louviers ces premières machinés dans les maisons Hache et Piéton, et les fit monter par M. Robert Favrel, intéressé dans sa maison et qui depuis cette époque s’est fixé à Louviers, où il occupe aujourd’hui le premier rang parmi les filateurs. L’assortiment apporté par Cockerill à Louviers comprenait : — Une première carde à quatre travailleurs de 80 centimètres de large avec peigneur, produisant un matelas qui s’enroulait sur un cylindre. — Une seconde carde composée des mêmes organes produisait de gros boudins de 80 centimètres de longueur qui se trouvaient formés au moyen de six plaques de cardes placées sur le peigneur et distancées l’une de l’autre d’environ 10 centimèlres. Chaque plaque, en se chargeant des filaments textiles, produisait une lame de laine que détachait un peigne animé d’un mouvement alternatif et qui venait tomber dans un auget circulaire garni d’un cuir ; sur ce dernier roulait un cylindre à cannelure qui, par sa friction sur le cuir de l’auget, donnait à chaque lamette de laine une forme cylindrique. Dans un seul tour, le peigneur formait ainsi six loquetles ou gros boudins.
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- OUTILLAGE DE LA LAINE CARDÉE Un métier en gros, dit beiy, composé de quarante broches, recevait sur une table inclinée garnie de toiles sans fin quarante des loquettes produites par la deuxième carde. Des enfants, appelés ratlacheurs, les soudaient les unes à la suite des autres pour en former autant de loquettes continues correspondant chacune à l’une des quarante broches du bely. Les loquettes de la table inclinée arrivaient aux broches en passant entre deux mâchoires à languettes et rainures entrant parfaitement les unes dans les autres et que l’on appelait chasse. L’ouvrier, en tirant le chariot sur lequel étaient placées les quarante broches, faisait délivrer une certaine longueur de loquettes : lorsqu’il arrivait à un point déterminé, la chasse supérieure tombait sur la chasse inférieure et retenait entre ses mâchoires toutes les loquettes. L’ouvrier continuait alors à éloigner le chariot du métier, tout en donnant une torsion convenable aux boudins qu’il étirait ainsi en les réduisant à une finesse huit à dix fois plus grande que celle des loquettes ; il renvidait alors l’aiguillée de boudin qu’il venait de faire et en formait une bobine sur chacune des quarante broches.
- Venaient ensuite quatre métiers à filer, chacun de soixante broches, qui se composaient d’un porte-bobine sur lequel on plaçait soixante bobines, produites par le bely; derrière ce porte-bobine, se trouvaient placées soixante broches commandées par un cylindre mis en mouvement par une grande roue que faisait tourner l’ouvrier. Une chasse, composée de deux pièces de bois avec cannelures s’adaptant les unes dans les autres et entre lesquelles passaient les boudins, complétait chacun de ces métiers. L’ouvrier, au moyen d’un levier adapté à la chasse supérieure, pouvait rapprocher la chasse inférieure de la précédente, et fixer chacun des soixante boudins pour en faire l’étirage; une fois la quantité nécessaire délivrée, cette chasse, qui était pourvue de quatre roulettes à gorge, se mouvait par la main de l’ouvrier sur un chemin horizontal garni de bandelettes en fer entrant dans les gorges des poulies et placé à une hauteur convenable. Après avoir formé une aiguillée de 1 mètre 50 de longueur environ, le fileuria ren-
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- vidait sur chacune des soixante broches, pour en former de nouvelles bobines de chaîne ou de trame, suivant le degré de torsion qu’il donnait au fil en faisant tourner plus ou moins longtemps les broches, au moyen de la manivelle fixée à l’arbre de la roue de commande de ces broches. Cet assortiment, ainsi composé, et qui constituait à celte époque un immense progrès, était vendu par Cockeriil, dix mille francs.
- Deux années plus tard, M. Mary Dubois, qui était employé dans l’établissement de MM. Piéton de Fontenay et Cie en qualité de mécanicien, et qui avait aidé M. Favrel dans le montage des machines Cockeriil, quitta la maison, et se mit à construire pour son compte les nouveaux outils. Dès 1812, Louvierspossédait un atelier de construction qui devait raffranchir du tribut payé par la France à l’étranger pour obtenir les machines perfectionnées. Pendant
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- deux années, M. Dubois se livra seul à ce genre de construction; mais, en 1814, il s’associa avecM. Ambroise Mercier, qui, jusqu’àce moment, s’était occupé uniquement de menuiserie. A dater de cette époque, MM. Dubois et Mercier donnèrent une grande extension à leurs opérations. Comme ils étaient les seuls constructeurs nationaux, ils devinrent les fournisseurs de machines à carder et à filer non-seulement pour Louviers et pour Elbeuf, mais encore pour Sedan, Réthel, Reims, Vienne, Abbeville, Tours, Castres et les autres villes manufacturières de France.
- Les deux associés vendirent leurs premiers assortiments, composés de deux cardes, d’un bely de 40 broches, et de quatre métiers à filer, dits Jeannette, de 60 broches, six mille francs, qu’ils réduisirent bientôt après à cinq mille, moitié du prix demandé par M. Cockeriil pour les assortiments semblables. En 1818,
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- MM. Dubois et-Mercier construisirent un métier à filer mécanique de 120 broches, le premier fait en France; ils le vendirent d’abord quatorze, puis treize cents francs ; ils eurent même l’honneur d’introduire ces nouvelles machines en Belgique où elles étaient complètement inconnues. Le premier métier à filer conduit par un moteur mécanique et construit par MM. Dubois et Mercier peut se voir aujourd’hui chez M. Dubois, l’un des meilleurs filateurs de Lou-viers, et qui, malgré ses quatre-vingt-deux ans, s’occupe encore de tous les détails de son établissement. Les premiers métiers se composaient de cylindres cannelés surmontés de rouleaux de pression en bois, appuyés par des ressorts, et entre lesquels passaient les boudins. Un chariot supporté par des roues marchant sur des chemins horizontaux portait les 120 broches et les tambours verticaux qui les commandaient; MM. Dubois et Mercier rempla-: cèrent plus tard ces tambours par des cylindres horizontaux en fer-blanc. Une roue de commande communiquait le mouvement de rotation aux broches et en même temps aux cylindres cannelés délivreurs, au moyen d’engrenages coniques et d’un, arbre incliné. Les cylindres cannelés, après avoir délivré la quantité de boudin voulue, s’arrêtaient d’eux-mêmes, et le chariot, conduit par la main de l’ouvrier, continuant sa course, étirait le fil d’une quantité convenable pour le mettre au numéro de finesse demandé. Vers la fin de cette même année 1818, MM. Dubois et Mercier se séparèrent et complétèrent chacun leur organisation pour construire les outils de filature, M. Dubois en ajoutant à ses ateliers une menuiserie, M, Mercier en ajoutant aux siens des ateliers de forges, d’ajustage et des tours. Ce fut sur l’emplacement même où se trouvent aujourd’hui une partie des ateliers de M. A. Mercier fils que M. Mercier père établit ceux qu’il exploita jusqu’en 1837 ; à cette époque il les céda à son fils, alors fort jeune, mais qui depuis quelques années, en était le directeur, après y avoir été employé comme menuisier,-ajusteur, tourneur et monteur.
- M. Mercier père, devenu filateur de laine, depuis!826, étudia en s’en servant toutes les machinés employées à cette époque dans
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- son industrie, et apporta de nombreuses améliorations dans la construction de toutes les machines qu’il construisait, tant pour la filature de la laine que pour la fabrication des draps. Le 29 mai 1826, il prit un brevet d’invention de cinq années pour un moyen mécanique destiné à conduire les chariots des métiers à filer, et fondé sur l’emploi d’un cône en spirale encore employé aujourd’hui, soit dans les métiers ordinaires, soit dans les métiers self-acting, pour conduire mécaniquement les chariots de ces métiers. M. Mercier construisit/le premier, desbelys de 50 et 60 broches conduits par un moteur; le premier aussi, il fit usage de la fonte pour construire les bâtis des loups, cardes et métiers jusqu’alors en bois.
- Pendant que MM. Dubois et Ambroise Mercier développaient en France l’usage des machines pour le cardage et la filature de la laine, d’autres mécaniciens perfectionnaient les machines employées pour les apprêts des draps: M. Mazeline, constructeur à Louviers, inventait en 1809 la première machine pouvant remplacer le lainage jusqu’à ce jour fait à la main. Dans sa machine, dont le modèle existe encore au Conservatoire des Arts-et-métiers, il cherchait à imiter le travail à la main qui consistait à faire passer de haut en bas, sur le drap tendu verticalement dans le sens de sa longueur, deux planchettes garnies de chardons et dont l’ouvrier tenait les manches dans chacune de ses mains. La première lainerie à cylindre garni de chardons parut en 1812 et fut inventée par Douglas, qui livra cette première machine à la maison Camu, de Louviers. M. Dubois perfectionna ces machines, et, en 1835, il obtint une médaille d’argent pour la lainerie qu’il exposa : le perfectionnement principal de cette lainerie consistait à serrer le rouleau d’appel et à desserrer en même temps le frein du rouleau délivreur par des vis à filets opposés. Il évitait par ce moyen les accidents qui arrivaient fréquemment aux draps par la négligence des ouvriers.
- Avant 1808, le tondage des draps se faisait avec des forces à tranchants opposés, que les ouvriers faisaient mouvoir à la main tangen-
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- tiellement aux. draps tendus sur des tables élastiques et garnies de bourre. A cette époque, M. Place, mécanicien à Louviers, trouva le moyen de faire mouvoir ces forces mécaniquement, ce qui permit d’en faire conduire plusieurs par le même ouvrier et procura sur la main-d’œuvre une notable économie. Plus tard, en 1812, M. Guerel, mécanicien à Louviers, perfectionna le mécanisme de ces forces. A cette même époque, John Collier, de Paris, inventa les ton-deuses transversales à cylindres armées de lames tranchantes placées en spirale autour de leur arbre, et, en peu d’années, elles rem placèrent toutes les forces livrées aux fabricants par Place et Guerel .En 1820 John Collier, continuant son œuvre, donna naissance aux tondeuses longitudinales qui, à leur tour, sont venues à peu près partout remplacer ses tondeuses transversales.
- Lés métiers à lisser le drap mécaniquement firent leur première apparition à Louviers, en 1828, dans la manufacture de MM. Germain Petit et fils. Ils leur avaient été fournis par M. John Collier, de Paris. Ces métiers à tisser étaient d’une constructionlêlle-ment compliquée que les acheteurs furent obligés de les abandonner et de les vendre comme vieille ferraille, après avoir fait mouvoir jusqu’en 1834, et au grand détriment de leurs intérêts, les douze métiers qu’ils avaient montés à très-grands frais.
- Le foulage des draps se faisait autrefois avec des maillets que levait un arbre armé de cames et qui, en retombant sur les draps contenus dans un auget en bois, venaient, par leur percussion, opérer le foulage. Vers 1838 apparurent les premiers foulons cylindriques, qui furent importés en France par M. John Hall * un grand foulon, composé d’une quinzaine de ces machines, fut, à cette époque, créé à Louviers par M. Guilbert; cet industriel s’en sert encore aujourd’hui dans le nouveau foulon qu’il a organisé au Yaudreuil, près Louviers. Deux mécaniciens français, MM. Lacroix, de Rouen, et Malteau, d’Elbeuf, apportèrent des modifications au foulon importé par M. Hall, et furent presque seuls chargés de la construction des nouveaux foulons organisés depuis celte époque. Un autre constructeur d’Elbeuf, M, Desplas, a in-
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- venté un nouveau foulon dont toutes les pressions se font au moyen de ressorts au lieu des poids employés par MM. Lacroix et Malteau. Ce dernier outil, d'une construction fort simple, est généralement préféré aujourd'hui, surtout à l’étranger.
- Lorsque M. A. Mercier fils succéda à son père, en 1837, le cardage et la filature de la laine se faisaient encore au moyen des cardes à loquettes, des métiers en gros, des métiers de 60 broches à la main et des métiers à filer au moteur de 120 broches créés par MM. Dubois et Mercier père, perfectionnés par ce dernier. Un filateur d’Elbeuf, M. de Montfleury, fit venir à grands frais, des Etats-Unis d’Amérique, un assortiment de trois cardes, dont la première machine produisait un ruban. Quarante de ces rubans étaient placées derrière* la deuxième carde pour l'alimen-
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- ter; elle produisait à son tour encore un ruban. Quarante de ces derniers rubans servaient à l'alimentation de la troisième carde dite boudineuse, qui, au moyen de deux peigneurs en fonte superposés, produisaient quarante boudins, vingt par chaque peigneur. Ces quarante boudins s’enroulaient sur deux bobines, une pour chaque peigneur. Ces bobines étaient ensuite placées derrière les métiers à filer qui, par ce moyen, produisaient directement le fil fin sans le secours des métiers à main dits belys.
- C’était le commencement d’un grand progrès ; malheureusement les machines venues d’Amérique étaient mal construites, et M. de Montfleury, qui les dérobait à tous les regards, ne put en perfectionner le système et la construction. D’accord avec M. Victor Gran-din, dont il était le locataire, il établit, dans sa filature, un atelier de construction : il fabriqua, d’après les modèles rapportés d’Amérique, tous les assortiments dont il eut besoin pour monter une filature d’après ce système, mais sans grand profit, malgré toutes
- les économies de main-d’œuvre qu’offrait le nouveau système de
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- cardes. M. de Montfleury s’étant, peu de temps après, décidé à fournir à M. Frédéric Jourdain, deLouviers, un assortiment semblable aux siens, M. A. Mercier fils eut alors l’occasion de pouvoir visiter tout à son aise ces nouvelles machines, et quelques mois après la mise
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- en activité, chez M. Jourdain, de rassortiment que lui avait fourni
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- M. de Monlfleury, M. Mercier possédait lui-même, dans ses ateliers, un assortiment à boudins continus et deux métiers à filer de 240 broches.
- M. Frédéric Jourdain, le premier, fit la commande à M. Mercier d’un assortiment semblable, bientôt suivi de plusieurs autres. Ce fabricant eut bientôt des imitateurs, et, en peu de temps, M. Mercier eût des commandes considérables de ces nouvelles machines, non-seulement pour Louviers, mais encore pour toutes les villes manufacturières de France. L’exécution de ces commandes l’empêcha de faire figurer ces nouvelles machines à l’exposition de 1839 ; elles ne parurent qu’en 1844, où leur constructeur soumit à l’examen du jury un assortiment de cardes à boudins, un métier de 150 broches à simple vitesse, ainsi qu’un métier de 250 broches à double vitesse-et à mouvement d’étirage qui lui valurent une médaille d’argent. M. Griolet, membre du jury, qui possédait dans la rue Albouy le magnifique établissement exploité depuis par M. Davin, acheta ces^machines pour les expédier à son établissement de Sommières. M. Mer-
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- cier mit à profit l’intervalle existant entre l’exposition de 1844 et celle de 1849 pour apporter aux cardes et aux métiers de notables améliorations récompensées à cette dernière exposition par une médaille d’or. La clientèle de M. Mercier s’étendit alors, non-seulement chez quelques nations industrielles de l’Europe, comme le Portugal, l’Espagne, le royaume de Naples, les Etats Romains, mais encore à toute l’Amérique du Sud, et principalement au Mexique et au Chili.
- A la suite de l’Exposition de 1851, où il reçut la grande médaille des maiiis d’un jury à moitié anglais, et où il ne se trouvait qu’un seul Français, M. le général Poncelet, M. Mercier, ne pouvant plus conserver dans ses ateliers de Louviers la filature de laine qu’il y avait introduite en 1838, et qui se composait alors de trois grands assortiments et de deux mille brohes, se décida à fonder à Authouil-let une grande filature de laine où il réunit six grands assortiments et six mille broches ayant pour moteur une force hydraulique de 60 chevaux et une machine à vapeur auxiliaire de 20 chevaux. Dans
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- ce magnifique établissement étaient réunies les machines les plus nouvelles et les plus perfectionnées. Toutes les difficultés inhérentes à la création d’une telle filature, dans un village où nulle industrie n’avait paru jusqu’alors, étaient enfin vaincues ; la prospérité de cet établissement, créé à grand frais, était assurée, quand un incendie vint le détruire en deux heures, dans la nuit du 16 juin 1861. Depuis ce fatal événement, les bâtiments ont été reconstruits ainsi que les roues, la transmission de mouvement et la machineà vapeur; mais le propriétaire prudent n’a pas encore garni les ateliers de leur matériel, attendant pour cette installation le résultat de nouvelles machines à l’étude.
- — A l’Exposition de 1855, M Mercier montra umensemble complet
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- de machines, se composant d’un loup, d’un assortiment de 3 cardes, d’un métier de 210 broches à simple vitesse, de deux métiers de 300 à double vitesse et à mouvement d’étirage, d’une machine à bobiner, le tout fonctionnant et produisant des fds de laine d’une grande finesse. A cette même exposition de 1855 , le même constructeur avait envoyé un métier à tisser la nouveauté, le jury récompensa ses constants efforts et les nouveaux ^progrès qu’il avait réalisés, en lui accordant la grande médaille d’honneur. L’Empereur y ajouta la décoration de la Légion d’honneur.
- Pour subvenir aux commandes tous les jours croissantes, M. Mercier fonda, en 1856, dans le quartier industriel de la prison de Gail-lon, un atelier de pièces détachées, dans lequel ildonna du travail à cent-cinquante jeunes détenus de l’âge de douze à dix-huit ans (a).
- (a) M. Mercier installa tiens ces ateliers une machine à vapeur de 20 chevaux avec une chaudière de 24, pour donner le mouvement à 80 machines, outils de toutes sortes qu’il y organisa à grands frais. Les enfants occupés dans ces ateliers y recevaient une instruction pratique des plus complète, soit comme forgerons, tourneurs, ajusteuis, conducteurs de machines-outils, menuisiers, ce qui leur permettait, à leur sortie de prison, de pouvoir vivre honorablement du produit de leurs travaux. M. Mercier, pour assurer leur sort, accordait une récompense journalière aces malheureux enfants toutes les fois quils la méritaient par leur bon travail, et celte récompense accumulée et mise de côté leur était remise à l’expiration de leur peine. Il consentait en outre à recevoir dans ses propres ateliers de Louviers ceux qui s’éta eut toujours bien conduits. Ces enfants, corrigés par leur détention, y recevaient de la part des ouvriers un accueil des plus bienveillants. Mais le traité que M. Mercier avait fait avec l’administration supérieure des prisons ne put être renouvelé à son expiration et, depuis le 31 décembre 1863, ces magnifiques ateliers, montés des outils Les plus perfectionnés, ont dû être détruits cl ne présentent plus aujourd’hui que d’immenses salles désertes. Los ateliers de sculpture qui existaient également à côté des ateliers de M. Mercier, ont subi le même sort.
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- A la'dernière Exposition universelle de Londres, en 1862, M. Mercier avait exposé dix-sept machines. La filature de la laine y comprenait : un loup, un assortiment de trois cardes, un métier à filer, que l’espace n’avait pas permis de mettre, de plus de 210 broches, une machine dite surboudineuse de 120 broches, un métier à filer continu de 210 broches, système Vimont. — Le lissage : une machine à bobiner les chaînes, une machine à faire les trames, un métier à tisser le drap lisse, un métier à tisser la haute nouveauté pour pantalons, fonctionnant a quatre navettes. — Le peignage : un gill double après eardage, un gill simple après peignage, une machine à faire les bobines, et enfin une peu-gneuse circulaire système Noble dont la description se trouve plus loin. Toutes ces machines fonctionnant pendant toute la durée de l’Exposition ont produit des fils et des tissus : leur bonne exécution mérita pour leur constructeur une nouvelle récompense, et amena aux ateliers de Louviers une clientèle de plus en plus étendue.
- Aujourd’hui M. Mercier, outre un grand nombre d*autres ma-chihes-outiîs, fabrique surtout les cardes simples et doubles pour la laine cardée et la laine peignée, — c’est la grande et fructueuse spécialité de sa maison. — Sous ce même nom, on comprend plusieurs machines dont la disposition générale est à peu près la même, mais qui varient cependant quant aux détails (a) : Pour
- (a) Trois systèmes différents sont employés par les filateurs de laine cardés suivant leurs préférences ou leurs besoins divers : Le système d’assortiment à nappe, dans lequel les cardes briseuse et repasseuse produisent chacune un matalas se renvidant sur un tambour, et dans lequel aussi les cardes repasseuse et boudineuse sont alimentées par un matelas. Le système d’assortiment à rubans, dans lequel les cardes briseuse et repasseuse produisént chacune un gros boudin ou ruban, se renvidant sur une bobine, et dans lequel la carde repasseuse est alimentée par un certain nombre de ces rubans, et la carde boudineuse par autant de rubans produits par la carde repasseuse qu’elle doit fournir de boudins. Le système d’assortiment, dans lequel les trois cardes se chargent automatiquement : la première carde, ai moyen d’une boîte, dite chargense, inventée par Bolette de Goffontaine (Belgique), dans laquelle on met 4 à 5 kilog. de laine, qui se charge régulièrement sur la petite table qui précède les alimentaires. La deuxième et la troisième carde, au moyen d’une table d’a-limenlation inventée par MM. Apperly et Clissold, sur laquelle vient se ranger en diagonale le ruban produit par la première carde, pour la deuxième, et celui produit par celle dernière pour la troisième carde'qui forme ainsi une nappe sans fin alimentant ces cardes d’une manière très-régulière. Les rubans produits dans ce troisième système par les cardes briseuse et repasseuse sont formés sur le côté des peigneurs de ces cardes, au moyen d’un tube de torsion et de deux cylindres d’appel qui en forment un gros boudin, lequel vient se charger derrière les cardes repasseuse et boudineuse. Les organes particuliers composant chacune des trois cardes des trois systèmes d’assortiment, sont à peu près les mêmes jour chacune de ces cardes, qui ne diffèrent entre elles que par le mode de chargement de la laine ou par le mode de sortie.
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- la première carde, appelée briseuse, ces organes se composent :
- 1° De deux cylindres en fer, appelés alimentaires, que l’on gar-. nit de rubans de cardes armés de fil de fer d’un fort diamètre ; la laine, en passant entre ces deux cylindres, s’enfonce entre les dents de leurs rubans de carde et en sort par mèches enlevées entre leurs dents par un cylindre preneur, dit roule-ta-bosse * avec lequel ces alimentaires sont en contact;
- 2° D’un cylindre preneur, dit roule-ta-bosse, garni de rubans de cardés à grosses pointes très-courtes, ne dépassant le cuir que de deux millimètres au plus, et assez rapprochées lesjmes des autres pour que les corps étrangers, comme les petits chardons que contient souvent la laine, ne puissent se loger entre les intervalles que présentent ces dents. Un cylindre à lames de fer se trouve placé au-dessus du roule-ta-bosse, et aussi près que possible de la surface cylindrique que forment les dents de ce cylindre, et danssamarche, inverse à celle du roule-ta-bosse, enlève tous les corps étrangers et les empêche d’entrer dans la carde. Le roule-ta-bosse est débarrassé de la laine qu’il a prise aux alimentaires par un cylindre en contact avec lui comme avec le gros tambour, et dont la vitesse de rotation est plus grande que la sienne : il est garni de rubans de carde formant crochet * à l’opposé de l’inclinaison qu’ont les petites dents du roule-ta-bosse;
- 3° D’un grand tambour garni d’un ruban de cardes dont les dents, en crochet opposé à celui des dents du petit cylindre ci-dessus, enlèvent à leur tour toute la laine que ce petit cylindre a prise au roule-ta-bosse;
- 4° De quatre ou cinq cylindres, dits travailleurs, en contact avec le gros tambour, à quatre ou cinq points différents de sa circonférence. Ces cylindres sont également'garnis de rubans de carde dont les crochets, opposés à ceux des dents du gros tambour, opèrent entre ce tambour et ces quatre à cinq travailleurs un travail très-actif sur les mèches de laine, pour les diviser" en autant de parties qu’elles se composent de filaments; ces travailleurs, dont la vitesse est infiniment moins grande que celle du tambour,
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- doivent être ajustés avec lui, de manière que leur écartement aille en diminuant, à partir du premier travailleur jusqu’au dernier. Suivant les laines, ces cylindres travailleurs ont en outre besoin d’être animés d’une vitesse de rotation plus ou moins grande, que la pratique seule peut déterminer;
- 5° De quatre à cinq cylindres,, dits nettoyeurs, garnis également de rubans de cardes dont les crochets sont disposés dans un sens qui permet à ces cylindres d’enlever la laine retenue par chaque travailleur dans sa rencontre avec le gros tambour, et d’être à leur tour débarrassés de la laine qu’ils viennent d’enlever par le gros tambour, avec lequel ils sont, comme chaque travailleur, en contact. Ces cylindres nettoyeurs , en contact avec chaque travailleur, ont pour but de soumettre à un nouveau travail du tambour avec ce travailleur chaque mèche de laine qui ne s’est pas trouvée assez divisée pour pouvoir glisser entre les dents de ce travailleur, et ce n’est qu’après être arrivés à cet état parfait de division que les filaments parviennent à franchir le dernier travailleur ;
- 6° D’un cylindre dit volant, que l’on garnit de rubans de cardes à dents longues, inclinées et flexibles, et que l’on met en contact avec les dents du gros tambour. Ce cylindre, dont la vitesse de rotation à sa circonférence extérieure est ordinairement supérieure d’un cinquième à celle de la circonférence du gros tambour, a pour effet, par la friction qu’il opère sur ce dernier, d’arracher aux dents de ce cylindre tous les fdaments qui s’y sont trouvés engagés par le ravail opéré entre lui et les travailleurs, et de les amener à ia surface des dents de ce tambour pour que tous ces fdaments soient facilement enlevés par le cylindre peigneur, dont il va être question ci-après ;
- 7° D’un cylindre dit peigneur, garni de rubans de cardes dont les crochets se trouvent tournés à l’inverse de ceux du gros tambour ; ce cylindre, dont la marche est beaucoup plus lente que celle du gros tambour, recueille tous les filaments de laine amenés à la surface de ce cylindre par le volant, et forme, par leur accumulation dans ses dents, une toile de filaments de laine qui, détachée du peigneur, soit par un petit cylindre garni de rubans de carde, dont
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- les dents à crochet opposé à celui des dents du peigneur, vient s’enrouler sur un cylindre et par ses couches accumulées, former un matelas ; soit par un peigne, dont le mouvement alternatif détache une toile de laine semblable qui, amenée dans un entonnoir, forme un gros boudin ou ruban s’enroulant sur une bobine. — Dans la carde repasseuse, le roule-ta-bosse n’est point accompagné du petit cylindre à lames qui existe dans la carde briseuse; c’est la seule différence qui existe entre les organes de ces deux cardes.
- Dans la carde boudineuse, le peigneur des cardes briseuse et repasseuse est remplacé par deux peigneurs d’un diamètre moitié plus petit, et placés l’un au-dessous de l’autre arla-suite du volant. Ces deux peigneurs sont garnis chacun d’un nombre égal de bagues de cardes dont les dents à crochet opposé à celui des dents du tambour, recueillent également tous les filaments de laine du tambour. Ces bagues ou anneaux sont placés sur chaque peigneur de manière à laisser entre eux des intervalles égaux , non munis de dents correspondant réciproquement aux bagues de l’un et l’autre peigneur, de manière que l’ensemble des bagues lies deux peigneurs forme une suite non interrompue de dents qui enlèvent toute la laine se trouvant à la surface des dënts du tambour. Le peigneur supérieur, qui se trouve placé immédiatement après le volant, forme, au moyen de ses bagues, autant de tranchées, dans la couche de laine que recouvre le tambour, qu’il a de bagues, et laisse sur ce même tambour autant de petits rubans de toile de laine qu’il a d’intervalles laissés entre ses bagues; le peigneur inférieur, dont les bagues se trouvent placées juste en face des intervalles des bagues du peigneur supérieur, enlève à son tour tous les petits rubans de laine laissés sur le tambour par le peigneur supérieur. Un peigne cylindrique, garni de rubans de cardes en contact avec chaque peigneur, en détache tous ces petits rubans qui, en passant, soit entre des cylindres rota-frot-teurs animés d’un double mouvement'de rotation et de va-et-vient, ou bien au centre de tubes creux appelés bobineaux, animés d’un mouvement de rotation très-rapide, donnent à ces petits rubans, soit par friction, soit par rotation, une forme cylindrique, et en
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- forment autant de boudins qu’il y a de bagues sur les deux peigneurs; ces boudins viennent ensuite s’enrouler sur deux bobines.
- Les rubans de carde qui recouvrent les cylindres des cardes briseuse, repasseuse et boudineuse, ont des numéros de fil de fer différents et sont généralement de deux numéros plus gros pour la carde briseuse que pour la repasseuse; ceux de la boudineuse sont, en outre, de deux numéros plus fins que pour la repasseuse Pour la même carde, soit briseuse, repasseuse ou boudineuse, on met généralement sur les peigneurs et volants des rubans de cardes de deux numéros plus fins que sur le tambour et les travailleurs.
- Les ateliers de M. Mercier produisent les nombreux organes de ces machines compliquées, à l’exception cependant des rubans de carde préparés dans les usines spéciales dont nous avons fait la description, en racontant le bel établissement de M. Peuyer-Quertier. Une raboteuse animée d’un mouvement de 1,800 tours, et dont les deux gouges vont si vite qu’on ne les voit littéralement pas, plane les douves destinées à la construction des grands tambours et peigneurs. Pour ces grands cylindres, on commence par découper en biais les planchettes d’aulne ou de tilleul, que l’on assemble ensuite de manière à ce qu’elles se joignent toutes obliquement ; pour obtenir l’angle voulu, on place la planchette sur une tablette mobile autour d’un pivot, et munie de guides. En faisant tourner cette tablette suivant les guides, on amène le bois au-devant d’une scie circulaire qui abat les côtés aux angles voulus. Les petits trapèzes d’environ vingt centimètres de long découpés par la scie sont ensuite ajustés et joints avec de la colle de givet ; l’armature en fonte qui soutient le bois est scellé avec lui par du soufre fondu ; le tout, retenu par des pointes, des chevilles et de la colle forte, forme un ensemble parfaitement adhérent; le tambour, une fois formé, est placé sur un tour, et raboté au burin jusqu’à ce qu’il présente l’aspect le plus poli. Après le rabotage, le tilleul et l’aulne que l’on a alternés dans leur construction pour combattre le jeu des bois, font une marqueterie lisse et parfaitement cylindrique. Les douves des petits cylindres de bois, qui se font encore à la main, se feront bientôt
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- à la machine et d’un seul coup ; les grandes planches des métiers à filer, semblables à de gigantesques boîtes à violon, sont sciées,parées et rabotées, non plus à la main, mais à la machine-outil.
- Les pièces de fonte, de bronze ou de fer qui doivent concourir avec les pièces en bois dans la composition des cardes et des métiers à filer, après avoir été, comme nous l’avons dit, les grandes passées à la meule, et les petites dans le tonneau à dégrossir, sont portées dans le corps de bâtiment principal ; là, six ateliers superposés en deux corps de bâtiments les terminent à l’aide de machines-outils de toutes formes et de toutes dimensions ; les plus grandes servent à raboter les bâtis des cardes et des métiers à tisser; unejd’entr’elles nous a surtout paru remarquable par sa simplicité, malgré la multiplicité des opérations qu’elle exécute : elle fait mouvoir trois burins qui rabotent la pièce de fonte à trois places différentes. Des tours en l’air, des raboteuses horizontales, verticales à un ou deux burins, exécutent mathématiquement et en quelques heures des travaux qu’un homme aurait mis autrefois plusieurs semaines à faire, et encore sans arriver à la même perfection. Pour les petites pièces corffîne boulons, écrous, petites roues dentées, d’autres machines-outils plus petites les taillent, les percent et les liment. Ces petites machines sont conduites par des enfants qui n'ont d’autre fatigue que de les surveiller, et qui gagnent ainsi un salaire d’un franc à un franc cinquante, augmentant celui de la famille. Nous avons vu là un petit apprenti de douze ans au front carré, à la mine éveillée, qui gagnait déjà ses trente francs par mois à regarder une petite tailleuse découper deux cents écrous par jour. La comptabilité de toutes ces pièces demande les plus grands soins ; à chaque étage sont des magasins où chaque pièce est classée et rapportée à un registre parfaitement tenu ; un autre magasin général renferme également classées, étiquetées, numérotées, toutes les parties grandes et petites dont l’assemblage constitue soit une carde, soit un métier à filer, soit un métier à tisser, soit une des cent autres machines qui se font à Louviers. Toute commande arrivant à Fusion est enregistrée, le détail des pièces qui doivent la former est porté sur des feuilles imprimées à la
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- presse autographique, et distribué aux différents chefs d’atelier, qui ont ainsi une marche certaine pour leurs opérations, — Si des modèles uniformes étaient une fois admis par tous et bien arrêtés, les cardes et autres machines pourraient se fabriquer beaucoup plus rapidement, à un prix beaucoup moindre; en effet, on pourrait d’avance préparer un grand nombre de pièces, comme on le fait pour l’horlogerie, et par une bonne division du travail arriver à une économie considérable”de temps et d’argenfdans fa production de
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- chaque organe; puis, quand une commande arriverait, on n’aurait qu’à assembler ces pièces, comme on compose une montre ou une page d’imprimerie ; mais aujourd’hui, où tous les systèmes s’expérimentent à la fois, et où chacun apporte une modification aux outils demandés, il faut, presque pour chaque commande, non-seulement faire des pièces nouvelles, mais encore créer des modèles nouveaux. Un coup d œil jeté sur le magasin des modèles, situé au troisième
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- étage de l’établissement au nord, donne une idée de leur nombre et de leur multiplicité.
- La profession de constructeur devient de jour en jour plus compliquée ; autrefois une paire de cardes à main et un rouet constituaient une filature ; aujourd’hui pour former ce qu’on appelle un assortiment, il faut d’abord :
- Une machine à battre pour secouer la poussière ; — une machine à échardonner, à cylindre cannelé, pour extraire, deslaines de l’Amérique du Sud, les petits chardons, ou plutôt gratterons, que le battage n’a pu enlever (a);—il faut encore un loup dont les cylindres, armés de longues dents, ouyrent la laine après l’ensimage ; autrefois du loup, on portait à la main.àla carde briseuse,la laine qu’on déposait
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- Boîte chargeuse vue de face.
- sur une toile sans fin, après l’avoir pesée. M. Bolette de Goffon-taine, en Belgique, vient d’inventer, pour remplacer la distribution à la main, une chargeuse mécanique nommée ploqueteuse par son inventeur. L’organe principal est une chaîne sans lin composée de plaques de fer parallèles aux cylindres de la carde briseuse et armées de longs crochets ; on adapte cette chaîne sans fin en arrière de la carde, et on recouvre l’appareil avec une boîte en tôle par
- (a) M. Mercier construit en c > moraeut une échardonneuse dont le princip d mérite est d’en-. lever non-seulemeut les gratterons à la laine, nuis aussi les brins de laine aux gratterons.
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- l’ouverture de laquelle ou jette à chaque fois quatre ou cinq kilogrammes de laine. Les longs crochets de la chaîne sans fin soulèvent la laine, et la portent sur une petite table horizontale placée en avant des cylindres alimentaires de la carde. Les avantages de cette boîte ont été si bien appréciés, qu’elle est demandée de tous côtés avec instance au constructeur de Louviers ; aussi a-t-il dû augmenter son atelier de chaudronnerie, qui par son bruit décèle son activité. Après la boîte chargeuse, se trouvent les trois cardes de l’un des trois systèmes à nappe, à boudin ou à alimentation continue, et enfin, des métiers de toutes tailles, depuis cent-vingt jusqu’à cinq cents broches, suivant la grandeur des ateliers ou la fantaisie du filateur ; tous les métiers destinés pour l’étranger sont munis du système d’étirage inventé par M. Mercier père en 1826, conduisant mécaniquement la marche du chariot dans un ralentissement calculé, que ne pourrait atteindre aussi régulièrement la main du fileur. Presque tous renvident encore à la main; cependant, au second étage du corps de bâtiment où se montent les métiers à filer, fonctionne industriellement un beau métier Self-acting de 480 broches/construit par M‘. Mercier, sur un modèle venu d’Angleterre. Quoiqu’il n’ait pas encore été adopté par la filature française, cet instrument apporte une telle économie dans la main-d’œuvre, et une telle perfection dans la régularité du fil, qu’il sera employé par les industriels montant de nouveaux ateliers.
- Pour filer les chaînes, on emploie aussi les métiers continus de M. Vimont de Vire, bons outils donnant du fil très-fort résistant aux secousses des métiers mécaniques. mais grevés jusqu’en 1867 d’une prime qui rend leur prix beaucoup trop élevé. M. Mercier construit également les machines à feutrer le fil, inventées par M. Youillon (a) .
- (a) Un assortiment complet, composé de trois cardes avec chargeuse mécanique et tables d’alimentations continues, eide trois feutreuscs, de chacune trente boudins, peut parfaitement produire, en 12 heures de travail, 60 kil. de fil feutré à 12,000 mètres au kilo, et pour conduire ces six machines, il ne faut que deux ouvrières, une pour l’assortiment de trois cardes, et une autre pour les trois feutreuscs. Outre l’économie énorme de main-d’œuvre procurée par ce nouveau système de filature, le graissage de la laine en offre encore une plus considérable, car il suffit, avec ce système, de grajsser la laine avec 2 à 3 °/o d'huile avant de la mettre aux cardes, tandis qu’avec le système ordinaire de filature, il faut généralement graisser la laine â20°/o, ce qui fait une économie d’huile de 17 à 18 %, soit de fr. 25 à 30 par 100 k. de laine filée.
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- OUTILLAGE DE LA LAINE CARDÉE Les machines à bobiner viennent ensuite précédant la machine à en-coler, et celle qui enroule les fils de chaîne sur l’ensouple. Les fils de trame demandent une machine spéciale, dite trameuse, qui les dispose sur de petits fuseaux en bois, les préparant ainsi à la navette. Puis viennent les métiers à tisser mécaniques que nous verrons fonctionner chez M. Raphaël Renault, depuis le métier à une navette et à deux pas, pour les draps lisses, jusqu’aux métiers les plus compliqués à dix lames et au-dessus, conduits par une machine Jacquard ; quelques-uns portent cinq navettes contenues dans trois boites de chaque côté. Certainsjacquard de ces métiers ont jusqua cent soixante crochets pour donner le mouvement soit aux boîtes, soit aux navettes, ou bien lever les lames ou les portées de fil de chaîne, suivant les besoins des tissus que l’on veut produire. M. Mercier ne construit pas dé foulons, mais il établit beaucoup de machines à lainer, simples ou doubles, ainsi que les tondeuses de toutes espèces. Sortant même de sa spécialité, il construit des outils pour le peignage, tels que4es Gills simples ou doubles, et surtout la peigneuse Noble, dont le brevet appartient à MM. Isaac Holden et fils de Reims, et dont M. Mercier est le constructeur privilégié.—Cette machine nous a paru si curieuse que nous en donnons la figure (page 64) et la description, bien qu’elle n’appartienne pas à l’industrie des laines cardées, mais des laines peignées (b),
- Ua grand manufacturier de Paris, M. Sabran, fabrique journellement tous les fils produits pur l’assortiment qui fonctionne chez M. Davin.
- (6) Cette machine, dont le brevet a été pris par MM. Donisthorpe, Tavernier Croft et C>e, cessionnaires du brevet de Principe Noble, le 26 décembre 1856, se co mpose des organes suivants; Un grand cercle denté intérieurement reçoit sur sa circonférence horizontale 12 à 14 rangs d’ai' guilles très-fines formant un peigne - circulaire ; deux autres petits cercles à dentures extérieures, placés tangentiellement au grand cercle à deux points opposés de sa circonférence, sont également pourvus chacun de 6 à 8 rangées d’aiguilles semblables à celles d u grand cercle et forment également deux peignes circulaires tangents intérieurement au grand peigne, position que ces trois peignes conservent dans la marche circulaire qui leur est imprimée par deux engrenages, celui décommandé engrenant dans les.dents de la couronne intérieure du grand peigne, celui intermédiaire engrenant tout à la fois dans les dents du pignon de commande et dans celles extérieures de la couronne des petits peignes. Autour et à l’extérieur du grand peigne, se trouvent placées soixante-douze boites à isascule et recouvertes de chapeaux en fonte entrant librement dans ces boites et venant presser de leur poids chacun des rubans de laine que reçoivent cês soixante-douze boites ; ces soixante douze rubans sont produits par dix-huit bobines contenant chacune quatre rubans. Les bobines sont posées sur trente-six petits rouleaux en bois supportés eux-mêmes par dix-huit supports oa fonte fixes au grand cercle qu’ils accompagnent dans leur mouvement circulaire.
- En face chaque point de tangence du grand peigne avec les deux petits peignes rxlérieurs, sa
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- La peigneuse Noble, dont le prix s’élève encore à douze mille francs, est déjà établie à Tourcoing, à Roubaix, à Amiens; comme les modèles en sont faits, et que toutes les pièces en sont maintenant connues des monteurs, leur prix baissera beaucoup, lorsque le brevet expirera le 26 décembre 1871. On fait encore dans les ateliers de M. Mercier des lisseuses avec
- gills servant au dégraissage des rubans de laine peignée.
- Gomme la plupart des filatures montées par le constructeur de Louviers, sont établis sur des cours d’eau, il a été amené, par les demandes mêmes de ses clients, à fabriquer, outre les cardes et les métiers à filer , les moteurs hydrauliques et les transmissions de mouvement nécessaires pour les mettre en marche : il peut construire ainsi toutes les pièces qui consti-
- trouve une brosse fixée à un montant en fonte vertical animé d’un mouvement de va-et-vient très-rapide qui a pour effet d’enfoncer dans les aiguilles des deux peignes tangents, et seulement à partir de leur point de tangence, tous les filaments de laine composant les rubans contenus dans les soixante-douze boites, qui, dans leur mouvement circulaire, viennent chacune à son tour amener l’extrémité de leur ruban au-dessus du point de tangence des deux peignes. Dans leur mouvement de rotation le grand peigne et chaque petit peigne s’écartent l’un de l’autre, et il en résulte un travail de pei-gnag^i qui s’opère sur la partie des rubans enfoncée dans les dents des peignes qui conservent, chacun en dehors de leurs peignes, une frange de laine peignée produite par son arrachage au travers des dents du peigne correspondant. La frange de laine peignée qui accompagne le grand
- peigne a été produite par son arrachage au travers des dents du petit peigne ; celle, au contraire,
- qui accompagne le petit peigne a été produite par son arrachage au travers des dents du grand peigne. Les petits peignes ne se composant que de six à huit rangs d’aiguilles, tandis que le grand en a douze ou quatorze. Il en résulte que la frange de laine qui accompagne le petit peigne est toujours composée de filaments de moyenne longueur, par la raison que les filaments longs, trouvant plus d’adhérence dans les dents du grand peigne, y restent fixés et l’accompagnent après l’arrachage de leur autre extrémité au travers des dents du peigne.
- Une paire de cylindres cannelés, placés verticalement et tangenliellement aux aiguilles du grand cercle et à l’intérieur de ce cercle, saisit les filaments laissés en dehors du grand peigne après l’opération du peignage et forme de ces filaments un ruban composé de longs filaments venant se renvider sur une bobine : toutes les parties courtes de la laine, après cet arrachage des longs filaments, restant dans le bout de chaque ruban, qui, après cette opération, continue à être engagé dans les aiguilles du grand peigne. Une autre paire de cannelés placée également verticalement e tangenliellement aux aiguilles de chaque petit peigné saisit les filaments formant frange en dehors de chaque petit peigne, et en forme, pour chaque petit peigne, un ruban de laine peignée composé de filaments de moyenne longueur; ces deux rubans viennent se renvider sur la même bobine qui reçoit les deux rubans de longue laine produits par le grand cercle. Après l’extraction de ces filaments moyens des petits peignes, il reste dans leurs aiguilles les parties courtes de laine appelées blouses et les boutons qui en sont extraits par une autre paire de cannelés qui les saisissent à la surface de chacun de ces peignes à laquelle elles ont été amenées par des lames de tôle sc terminant en pointes et entrant dans chaque intervalle laissé par chaque rangée d’aiguilles ; ces lames de tôle sont animées d’un mouvement de bas en haut qui facilite le soulèvement de ces parties courtes et déchets de laine. Comme nous l’avons dit plus haut, chaque extrémité de ruban, après l’arrachage de la frange peignée , reste engagée dans les aiguilles du grand peigne, pour qu’elle y soit fixée plus solidement pendant l’opération de l’alimentation que nous allons
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- tuent une filature de laine ; ayant acquis à l’étranger une réputation méritée, l’atelier de Louviers reçoit des pays les plus éloignés des commandes considérables , dont l’importance, cette année, a atteint un million; et ce n’est pas seulement en Espagne, en Russie, et dans d’autres pays encore peu industriels de l’ancien continent, mais bien dans l’Amérique du Sud; ces envois lointains amènent des complications variées, d’emballage, et même de construction. En ce moment même, MM. François Garmandia, fabricants de drap à Guzco, au Pérou, voulant remplacer par des moyens mécaniques toutes les opérations qui, au Pérou, se font à la main, comme lin France avant 1810, terminent l’installation à Lucre, sur le versant des Cor-dillières, d’une grande filature de laine avec tissage et apprêts mécaniques du drap. Le lieu de débarquement, Arica, se trouve à trois cents lieues de l’emplacement choisi pour l’usine; pour pouvoir faire voyager le matériel qu’entraine une telle installation, il fallut composer toutes les machines de pièces se dévissant, de manière à ce que chaque fragment ne pesât que soixante-dix kilogrammes, emballage compris ; tout devait en effet se porter à dos de mulet, il fallait aussi que chaque colis mesurât moins de deux mètres de longueur, car le sentier par lequel
- décrire ; une plaque' de fer, cintrée comme le grand poigne, se trouve placée au-dessus des rubans qui sont forcés dépasser dessous cette plaque cintrée, et pendant le trajet que fait le ruban des sous cette plaque, chaque boîte pivote, et, en s'élevant par l’extrémité tournée vers le peigne force chaque ruban à glisser dans chaque boite d’une quantité égale à la largeur des 6 à 8 rangs d'aiguilles de chaque petit peigne. Une fois cette alimentation produite, chaque ruban se trouve sorti de la plaque circulaire sous laquelle il venait de s’engager, et aidé alors par une plaque de tôle, animée d’un mouvement de va-et-vient de bas en haut, et placée au-dessous des rubans, ils sortent du grand peigne et viennent à la surface, produites par les rangées d’aiguilles au-dessus desquelles se trouve une feuille de tôle qui les conduit jusqu’au point de tangence des deux peignes et empêche les filaments de se frotter sur les pointes des aiguilles du grand peigne avant d’être arrivés à leur point de tangence avec les petits peignes. Arrivés à ce point, les filaments sont enfoncés successivement dans les aiguilles des deux peignes, au fur et à mesure qu’ils sont amenés par la révolution du grand peigne à son point de tangence avec chaque petit peigne. L’extrémité des rubans étant toujours reportée par l’alimentation dans les aiguilles de chaque petit peigne, il en résulte que Us-parties courtes de la laine qui a cté laissée à l’extrémité de chaque ruban après le peignage et l’arrachage des longs filaments se trouvent naturellement reportées dans les aiguilles des petits peignes qui reçoivent ces extrémités de rubans, et dans lesquelles elles restent engagées après l’arrachage des filaments moyens par les cannelés. Avec des laines bien préparées à la carde et bien parallellisées aux gills, une peigneuse Noble peut produire en laines fines de 100 à 150 kilogrammes de peigné en douze heures ; avec des laines ordinaires, de 150 à 200 kilogrammes dans le même temps, et avec des laines longues anglaises,de 200 à 250 kilogrammes.
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- on atteignait la chute d’eau présentait des coudes à angle si fermés, qu’une caisse de plus de deux mètres n’aurait pu passer. On fit ainsi, par pièces se vissant et se dévissant, une turbine de soixante chevaux exécutée sur les plans de M. Callon, les transmissions de mouvement, et enfin le matériel complet d’une fabrique de draps, depuis le lavageet lateinture des laines jusqu’au tissage, au foulage mécanique et tous les apprêts.
- Il ne pouvait naturellement pas se trouver au Pérou un mécanicien capable de se débrouiller dans les douze cents colis composant cet envoi, si l’on songe surtout que les bâtis des cardes étaient en trois morceaux, ainsi que les sùpports des métiers à tisser; les tambours des cardes étaient également construits en trois anneaux, les arbres de couche en bouts de deux mètres de longueur, les engrenages en huit à dix pièces, et tout le reste en proportion ; il fallut donc faire partir pour Guzco deux monteurs des plus intelligents, et depuis trois ans ils n’ont pas encore terminé. L’un d’eux, nommé Lambert, qui, à lui seul, en huit années, a monté dans le midi de la France pour plus de deux millions de machines fournies par M. Mercier, et qui, malgré ses cinquante-huit ans, est parti pour les Cordillères, écrivait récemment à son patron qu’il espérait, avant la fin de l’année 1864, avoir produit du drap avec le matériel envoyé de Louviers en 1860.
- Le transport de ce matériel avait coûté plus de quatre cent mille francs, plus du double du prix des machines. Un autre industriel, M. Jacintho Terry qui avait voulu également monter une fabrique de draps à Lurcon, à cent lieues de Lima, n’ayant pas pris les mêmes précautions pour la division et l’emballage des machines, écrivait à M. Mercier, avant la fin de 1863, que les colis partis en 1859 étaient pour la plupart restés sur la route, et qu’on en était encore à trouver les moyens de les transporter.
- Cinq cents ouvriers de tout ordre : fondeurs, mécaniciens, charpentiers, menuisiers, ferblantiers, chaudronniers, peintres, emballeurs, hommes de peine, commis de tous rangs sont employés
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- d’une façon constante dans l’établissement de Louviers. L’organisation ouvrière donnée par leur chef a été combinée de telle sorte qu’ils aient tous intérêt à travailler ; ainsi, outre le prix de la journée débattu et accepté, ils sont tous groupés par association bénéficiant de la plus-value des travaux produits. Les fondeurs, par exemple, sont tous associés ; un prix étant déterminé par cent kilogrammes de pièces rendues et acceptées, on multiplie le poids total du travail d’une quinzaine par le montant de ce prix ; on multiplie également les heures de travail de chaque ouvrier par le montant de l’heure ; on fait la somme des journées d’ouvrier, puis la différence entre le prix total des journées et le prix total des pièces fondues : s’il y a une différence en faveur du produit fabriqué, on la partage entre les ouvriers proportionnellement au salaire touché par chacun d’eux, et comme le salaire est proportionnel au travail, chacun se trouve payé suivant ses mérites. Se trouvant tous ainsi solidaires, ils ont intérêt à se surveiller , à s’aider et à s’encourager. Une visite dans les ateliers montre combien ce système est e^pellent : tous sont occupés et attentifs à leur besogne ; point de causerie, point d’inaction, à moins qu’elle ne soit forcée par le travail même. Chaque classe est associée sur le même principe, et fait ce quelle peut pour augmenter ses bénéfices. Les monteurs reçoivent des à-comptes à chaque quinzaine et sont soldés après chaque série de machines terminées, aussi ne perdent-ils pas une minute afin d’augmenter le prorata de leurs bénéfices. Une caisse de secours, moyennant un prélèvement de soixante-quinze centimes par quinzaine sur chaque ouvrier distribue les médicaments, assure les visites des médecins, et alloue un franc cinquante par jour aux malades et aux blessés.
- Les ouvriers bien payés produisent beaucoup en peu de temps, ce qui est nécessaire dans une industrie où les commandes sont toujours pressées, et où les dédits, les dommages et intérêts, les procès et au moins la perle de la clientèle menacent sans cesse le constructeur s’il n’arrive pas à temps. Les commmandes sont instantes et les délais sont courts, mais les crédits sont longs, et les payements sont lents. D’un autre côté, la concurrence étrangère, anglaise et
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- belge, vient de nécessiter une importante réduction de prix; les difficultés matérielles s’ajoutent donc aux difficultés commerciales et administratives, et viennent compliquer encore la vie déjà si labo-
- Peignsuse Noble.
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- rieusement remplie de l’honorable constructeur auquel l’industrie des laines cardées est redevable de tant d’utiles perfectionnements.
- FIX DF. L OUTILLAGE DE LA LAINE CARDÉE.
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- DE
- M. CHARLES FLAVIGNY
- A ELBEÜF
- FILATURE - TISSAGE—FOULERIE — APPRÊTS—FABRIQUE D’ÉTOFFES DE LAINE DRAPÉES ET FOULÉES : Charles Flavigny et Fils
- DÉGRAISSAGE DES LAINES ET TEINTURE ; Ernest Flavigny, Crabit et CK
- Elbeuf est aujourd’hui, en France, la place la plus importante du commerce de la draperie. Ce n’est pas seulement une ville de production, c’est également une ville de vente ; c’est un centre où vient affluer tout ce qui concerne l’industrie de la laine cardée et foulée, depuis la centralisation de là matière première, jusqu’au débit de toutes les espèces d’étoffes foulées : draps proprement dits et nouveauté de toute nature, destinée aux vêtements soit des hommes, soit des femmes, qui consomment aujourd’hui beaucoup de tissus de laine foulées. Peu de maisons à Elbeuf réunissent dans leurs établissements la série d’opérations qui, après la teinture, transforment la toison du mouton en étoffes livrées au commerce : une seule, celle dont nous allons parler, les réunit toutes, teinture comprise. La plupart des fabricants, semblables en cela à leurs confrères de Lyon et de Saint-Étienne, n’ont pas de fabrique; ils achètent de la laine à de puissantes maisons de commission,
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- la font dégraisser et teindre chez les teinturiers à façon, filer chez les filateurs, tisser par des ouvriers de la ville et des campagnes environnantes, fouler au foulon public, apprêter chez des apprêteurs ; il leur suffit d’un comptoir et d’un magasin pour une installation provisoire qu’ils peuvent cesser le jour où il leur plaît. Comme à Lyon, comme à Saint-Étienne, cette manière de faire, très-avantageuse pour ceux qui la pratiquent, est loin de l’être autant pour les personnes qu’ils emploient. Ce perpétuel va-et-vient de la laine, des fils, des draps soit en toile, soit feutrés, constitue un véritable préjudice pour toute la fabrique d’El-beuf, en fournissant l’occasion de détournements "faciles et en empêchant le secret des dessins de nouveautés ; il résulte de cette facilité du travail à façon une instabilité dans la production qui retombe sur le maître et sur l’ouvrier ; si le " travail est abondant, le patron ne peut trouver assez de bras, mais, dès que le ralentissement se fait sentir, l’ouvrier qui n’est pas attaché à une maison fabricant régulièrement manque souvent d’ouvrage.
- Pourtant cette liberté trouve des partisans nombreux aussi bien chez les uns que chez les autres : ces fabricants sans usine n’immobilisent pas leurs capitaux en constructions industrielles considérables; ils nJont point d’impôts à payer, et le [jour où une crise se présente, ils restreignent leurs affaires, ou même ferment leur comptoir, sans songer aux ouvriers qu’ils occupaient. Ceux-ci, pour la plupart, de leur côté, préfèrent au régime sévère et à la ^tricte ^exactitude qu’entraîne toujours le service des machines la liberté du travail à domicile ; s’efforçant à leur tâche et la poussant à outrance, puis, lorsqu’elle est terminée,, allant dépenser dans les cafés le produit de leur labeur. Ils vivent,‘eux aussi, dans le provisoire, ne font point d’épargne, et si la maladie ou le chômage vient les frapper, ils tombent dans la misère.
- Un petit nombre de maisons cherche à modifier cet état de choses, et fabrique la draperie dans des conditions plus conformes
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- aux habitudes de l’industrie contemporaine. Parmi elles, la maison Charles Flavigny nous a paru la plus complète ; elle possède, en effet, tous les ateliers nécessaires aux différents temps de la fabrication : les uns, comme la teinture, très-considérables, et pouvant venir en aide aux autres fabricants : les autres, comme la filature , plus restreints , insuffisants pour les opérations de la maison, mais pouvant cependant la rendre, au besoin, indépendante des filateurs à façon.
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- Une des premières dans l’industrie des étoffes dites nouveauté, la maison Flavigny avait de plus pour nous-le^mérite de son ancienneté. Elle se continue de père en fils depuis huit générations ; il y a plus de deux cents ans, car c’est en 1652, le premier Flavigny acquit du duc d’Elbeuf le terrain sur lequel est construite une partie de l’usine actuelle, et, en 1672, le droit au ruisseau de la teinturerie^). Nicolas Flavigny, cadet d’une famille originaire du Sois-~ sonais, vintàElbeuf au moment où Colbert, par de sages règlements qui permettaient l’introduction des laines étrangères, rendit à l’industrie drapière française la possibilité de retrouver une prospérité perdue depuis longtemps. Importée de Rouen et de Darnétal dans le courant du xve siècle, la draperie elbeuvienne avait une bien petite importance; ayant pris quelque développement sous l’administration prohibitive de Sully, elle était rentrée dans l’ombre, ruinée par les guerres de la Fronde.
- Colbert, dont nous avons souvent, dans le cours de nos études, retrouvé la main créatrice, et qui, suivant la mode du temps, procédait par privilèges, avait en 1665, en comblant de concessions Gosse Yan Robais, attiré en France ce Hollandais pour y fabriquer des draps fins, façon de Hollande; en 1681, il accordait à la maison Ricard, Langlois et Cie, de Louviers, des privilèges non moins considérables. Elbeuf s’émut des faveurs accordées
- (a) Les eaux de ce ruisseau, dont la source et l’embouchure sont dans la ville même, suffirent pendant longtemps au dégraissage et à la teinture des laines ; mais, depuis une trentaine d’années, les puits artésiens et autres ont contribué en grande partie à satisfaire les* nécessités croissantes des établissements industriels.
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- à la ville voisine, obtint un règlement, et commença la concurrence qui dure encore, mais dans des conditions bien inégales, entre ces deux centres manufacturiers. Pendant tout le commencement du xvme siècle, Elbeuf prospéra et acquit une réputation réellement méritée : on n’était alors bien vêtu qu’avec un habit de drap d’Elbeuf; mais, vers 1760, l’accroissement pris par les draps de soie, les velours et autres étoffes de grand luxe, découragea les fabricants; ils déchurent peu à peu de leur renommée, et travaillèrent surtout pour l’exportation. En 1766, on put obtenir de l’administration centrale de modifier les règlements dont la sévérité était extrême; pour lutter contre les tissus de soie, on créa des étoffes que l’on appela plus tard nouveauté, la plupart côtelées en longueur formant mille raies. Cette fabrication commençait à s’étendre lorsque la Révolution vint proscrire toutes les étoffes de luxe; les laines façonnées subirent le sort des velours, des satins et des draps de soie. En l’an III on alla jusqu’à prohiber pour vêtement d’homme toute autre couleur que les cinq couleurs dites nationales, employées dans les uniformes, c’est-à-dire le bleu, le vert, le gris, l’écarlate et le blanc. Pendant ce temps l’Angleterre inondait la France de ses produits bon marché , fabriqués avec des outils mécaniques que nous ne connaissions pas, et dont l’exportation était sévèrement .prohibée du territoire anglais. Devenus maîtres de nos marchés par un traité de commerce irréfléchi, œuvre de M. de Vergennes, les Anglais profitaient de nos troubles pour continuer, à l’aide de la contrebande, une concurrence désastreuse à l’industrie nationale. Le blocus continental fut donc un bienfait, malgré le terrible épuisement en hommes et en argent causé par les guerres terribles de cette époque.
- Le premier consul ne perdait pas de vue les manufactures françaises ; il avait reconnu la nécessité de les relever et se faisait seconder dans ce but par son ministre Chaptal ; cet habile administrateur, profitant de la courte paix d’Amiens, avait fait venir d’Angleterre en France le mécanicien Douglas, bientôt suivi de Ceckerill,
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- tous deux intelligents constructeurs et hommes de résolution (b).
- M. Robert Flavigny, père de M. Charles Flavigny, s’empressa de les encourager en s’entendant avec eux; comprenant tout le parti qu’on pouvait tirer des inventions nouvelles, il monta le premier dans la ville d’Elbeuf les machines à carder et à filer la laine, et la première machine à lainer les draps. Voulant ensuite propager ces précieuses découvertes de la mécanique, il créa avec ses amis MM. Piéton et Défontenay, le premier établissement public pour le cardage et la filature des laines; ce fut à bouviers qu’il fut installé, car Elbeuf ne possédait pas de moteur hydraulique assez puissant et les machines à vapeur n’étaient pa-s encore connues?^
- Depuis que la Belgique faisait partie de la France, les fabriques de Verviers fournissaient le marché de draps fins dont les tons de nuances n’étaient pas seulement en bleu-indigo qu’Elbeuf savait fort bien teindre, mais aussi et particulièrement en couleurs diverses teintes par des procédés solides inusités en France, où, presque toujours, ou se servait de matières colorantes^ dites petit teint, c’est-à-dire changeant sous l’action du soleil. En 1812, M. Robert Flavigny, qui gouvernait la fabrique, fit étudier ces procédés en Belgique et construisit l’année suivante, sur l’emplacement choisi par Nicolas Flavigny, une teinturerie, dont il ouvrit les portes aux autres fabricants d’Elbeuf, donnant ainsi à ses concitoyens les moyens de développer leur industrie.
- Lorsqu’en 1815 la Belgique fut séparée de la France et laissa le champ libre à nos producteurs, MM. Robert Flavigny et fils furent des premiers à recevoir et encourager toutes les machines importées ou inventées pendant la Restauration : ce fut seulement en 1821 qu’un ingénieur anglais, nommé Hall, fit connaître à Elbeuf des moteurs à vapeur d’une construction parfaite et en posa successivement plusieurs, notamment dans la maison dont le chef actuel, M. Charles Flavigny, était alors le collaborateur. .-
- (b) La rupture’de la paix d’Amiens ayant brusquement interrompu les relations internationales, Cockeril fut condamné à être pendu en effigie pour avoir exporté d’Angleterre des mécaniques qu'il s’était engagé à livrer ep France.
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- Après le retour aux étoffes drapées pour habillement de ville, la mode, toujours si impérieuse en France, exigea une variété successive qui, jusqu’en 1823, s’obtenait seulement au moyen de la couleur soit foncée, soit claire, unie ou mélangée.
- A partir de 1823 jusqu’en 1830, on renouvela la tentative faite en 1770 pour sortir de la draperie proprement dite, tissée à deux marches comme la toile. On vit paraître les tissus croisés à trois et quatre marches, les uns épais connus sous le nom de cuirs de laine, les autres légers nommés croisés amazone; les tissus à deux marches très-forts pour par-dessus s’appelaient imperméables, d’autres très-minces s’appelaient draps zéphirs. '
- Certains progrès ne sont connus et répandus que par les concours publics : jusqu’à l’exposition nationale de 1827, la fabrication d’Elbeuf s’était perfectionnée incontestablement, mais sa réputation pour les couleurs et tissus de fantaisie, destinée à grandir plus tard, n’avait pas encore percé au grand jour de la publicité; son renom eut une consécration éclatante dans la mention accompagnant la médaille d’or décernée à la maison Flavigny pour ses produits lisses et croisés, unis et couleurs mélangées, que le rapport du jury qualifiait du meilleur goût, d’un bon teint et d’une exécution parfaite.
- A partir de ce moment jusqu’à nos jours, l’industrie drapière à El-beuf n’a cessé de se perfectionner ; la maison que nous avons choisie pour type participa à toutes les améliorations. Les tissus se compliquèrent non-seulement par la couleur, mais surtout par l’emploi d’un grand nombre de marches et par les dispositions infiniment variées dans le nombre et la nature des fils: les étoffes dites nouveauté, c’est-à-dire renouvelées à chaque saison, par opposition aux draps lisses qui ne varient pas, prirent un tel essor qu’elles éclipsèrent près-qu entièrement la réputation de ces derniers; la maison Flavigny s’y adonna d’abord partiellement, et ensuite exclusivement, lorsqu’elle eut passé sous la direction unique de M. Charles Flavigny ; et les expositions, en constatant la supériorité de ses produits, récompensèrent largement ses chefs; M. Robert Fia-
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- vigny reçut la croix de la Légion d’honneur en 1834, M. Charles Flavigny la médaille d’or en 1839 et en 1844, et la croix en 1849.
- Aujourd’hui, cette maison prend une bonne part dans les 89 millions de nouveautés fabriquées en 1863 par la ville d’Elbeuf. Ayant pu résister aux diverses crises qui frappèrent quelques fabricants à plusieurs époques, et surtout en 1848, elle s’est solidement assise et offre un exemple que nous avons bien rarement rencontré en étudiant les grandes usines. Au lieu d’abandonner une carrière laborieuse pour embrasser un genre d’existence plus brillant, ou de faire ce qu’on appelle vivre noblement comme le leur permettait leur position de fortune, les descendants de Nicolas Flavigny se sont au contraire élevés dans la profession de leurs ancêtres et s’y adonnent entièrement. On rencontre bien rarement en France cette succession patrimoniale dans les établissements industriels ; 1 eandson, si fréquent en Angleterre, est presque inconnu en France. Est-ce la faute de notre législation ou de notre caractère changeant? — Sous la direction générale de M. Charles Flavigny, les deux aînés, MM. Louis et Constant Flavigny, conduisent la fabrique proprement dite, composée d’une filature, d’un tissage, d’une foulerie et de plusieurs ateliers d’apprêts; le troisième fils, M. Ernest Flavigny, associé à M. Crabit, dirige depuis 1858 le dégraissage de laine et la teinture, également sous l’inspiration du chef de la famille. Cette union, exemple si honorable, est en même temps le plus avantageux des calculs; aussi la fabrique a doublé ses affaires depuis douze années, le dégraissage et la teinture ont également pris un développement considérable.
- C’est par ce dernier établissement que nous commencerons notre étude, en suivant, comme nous l’avons fait presque toujours, la matière première, depuis son arrivée à l’état brut jusqu’à sa vente au commerce à l’état d’étoffe entièrement terminée. Nous nous rendrons donc au bord de la Seine, pour y recevoir les laines dans de beaux magasins récemment construits, où MM. Flavigny, Crabit et Cie conservent et classent non-seulement les toisons de la maison
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- Charles Flavigny et Fils, mais celles des clients de la teinturerie. Une cour carrée, dont un des côtés sert de quai à la rivière, permet une circulation facile aux voitures qui apportent les balles du port voisin, de la gare de Tourville, et bientôt de la gare même d’Elbeuf, quand le chemin de fer en construction sera terminé. Peu de laines viennent des départements environnants, mais il en arrive de la Beauce et de Ia-Brie une grande quantité. Lorsque le droit de 33 pour 100 à l’importation, qui frappait les toisons étrangères en 1825, fut abaissé à 22 pour 100, la fabrique d’Elbeuf, avide de fines toisons, s’habituaq)eu à peu à chercher dans les pays étrangers sa matière première. Depuis le dernier traité de commerce, ce droit, réduit à 5 pour 100, laisse une latitude complète à l’acheteur, qui accepte toute provenance pour peu que le prix réponde à la qualité demandée.
- Aucun commerce n’a été plus réglementé, plus brusquement modifié que le commerce des laines dans notre pays; tantôt, sous prétexte de favoriser l’agriculture et de développer l’élève de certains mdutons, on a interdit comme le fit Sully, sous les peines les plus sévères, l’emploi de laines étrangères; puis, sous le prétexte non moins spécieux de mettre notre fabrication à la hauteur des draperies espagnoles, anglaises ou allemandes, on a interdit par des peines non moins sévères l’emploi des laines nationales; plus tard, ce ne sont plus les châtiments, mais des mesures de douane brusquement prises et brusquement rapportées qui viennent bouleverser les habitudes des acheteurs.
- En remontant aux origines de la draperie en France, c’est-à-dire au temps de Henri IV, on trouve l’Espagne en pleine possession du marché des laines. Une institution très-forte, 1 eConcejo de la Mesta, approuvée et confirmée par les Pères du IVe concile de Tolède, tenu en 633, présida à l’amélioration et à la conservation des races espagnoles au moyen de privilèges exorbitants. Les rois de Castille continuèrent à protéger les bêtes à laine, et, en 1353, Alphonse XI déclara que dorénavant tous les troupeaux de ses États seraient vus et traités çommafaisant partie du domaine royal ; Ximénès renouvela
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- cette ordonnance. LtConcejo de laMesta avait le droit de conserver les pâturages qu’il avait une fois affermés; sous le nom de Cavana cabana royale, les troupeaux choisis parcouraient librement les pays des plaines aux montagnes et des montagnes aux plaines, sans que personne pût entraver leur marche ni clore ses propriétés. Des routes de 240 pieds de large leur étaient réservées, et ils pouvaient se répandre dans toutes les terres non” cultivées en céréales ; — leurs bergers avaient le droit d’abattre le bois dont ils avaient besoin; une escorte militaire leur était due, et si une cause accidentelle arrêtait leur voyage, les cantons où ils se reposaient étaient tenus de laisser ravager leurs pâturages pour une faible rétribution; — la Cavana cabana payait ces avantages par un tribut d’une bête sur vingt, soldée à une douane située sur la route des pâturages d’biver. ' -
- . L’exportation de ces moutons précieux était sévèrement interdite, et il fallait des traités, mentionnés plus tard par l’histoire, pour obtenir ces animaux si bien dotés. Au commencement du xve siècle, Edôuard 1Y d’Angleterre força l’Espagne à lui céder trois mille moutons choisis. Henri YIII et Élisabeth en développèrent la race avec des prohibitions si terribles, que, d’après l’arrêt de 1566, T Anglais coupable d’avoir fait sortir ou laissésortir un seul bélier de la Grande-Bretagne devait avoir la main coupée et clouée à l’endroit le plus apparent du marché. En cas de récidive , c’était la mort. — Charles II étendit cette prohibition aux peaux et aux laines. En 1776, Louis XYI obtint du roi d’Espagne 200 béliers et brebis mérinos ; en 1786, par les soins du comte de La Yauguyon, 350 autres bêtes à laine de même provenance furent l’origine de la célèbre bergerie de Rambouillet, constituée définitivement en 1799 par une nouvelle importation beaucoup plus considérable due à un article spécial du traité de Bâle.
- En 1801, M. Louis-Robert Flavigny présenta au comte Beugnot, alors préfet de la Seine-Inférieure, une pièce de drap faite avec les premières toisons du troupeau de Rambouillet tissées à Elbeuf. A partir de cette époque, tous les pays de l’Europe, comprenant l’im-
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- portance d’un produit devenu si utile depuis que, dans l’habillement des deux sexes, la laine a pris la première place, ont encouragé l’élève et l’amélioration des troupeaux ; bien plus que les gouvernements, le commerce et l’argent ont aidé à ce résultat.
- Pendant le premier quart du siècle, la France ne cessa de perfectionner les races de ses troupeaux et d’augmenter sa production lainière. Nos belles laines, triées et lavées, et les beaux mérinos d’Espagne importés aussi après lavage par les négociants de Rouen, alimentaient exclusivement nos fabriques. Les laines d’Allemagne, parmi lesquelles on distingue particulièremenLcelles de Saxe, de Silésie, de Moravie et de Hongrie, avaient atteint progressivement, dans les bergeries les plus notables, un grand degré de perfection; plus douces et plus soyeuses que les laines françaises et espagnoles, et cependant aussi nerveuses, elles furent recherchées pour la fabrication des draps extrafins et fins : Elbeuf avait su les apprécier et, les préférant aux laines d’Espagne, n’a cessé, depuis la réduction successive des droits d’importation, d’accroître sa consommation en laines d’Allemagne. Ces laines ne sont pas seulement employées pour la draperie unie, elles le. sont aussi pour la nouveauté.
- L’industrie d’Elbeuf, en ce qui concerne ce dernier genre, exige, pour la nature des tissus qu’elle produit et pour les opérations que ces tissiis doivent subir, une laine dont le brin soit d’une longueur moyenne, fin et facilement feutrable, tout en se prêtant à une torsion assez forte pour obtenir certains effets. Après les toisons d’Allemagne, les laines européennes les plus employées sont celles de Russie ; les laines d’Australie, du Gap et aujourd’hui de .Buenos-Ayres et de la Plata, arrivant par masses considérables, luttent avec grand .avantage contre les laines continentales, surtout depuis que des machines d’invention récente, appelées échardonneuses, peuvent les débarrasser des petits gratterons, dont les dernières principalement sont chargées.
- D’après une statistique récemment publiée par les journaux de Buenos-Ayres, la république Argentine exportait en 1837,944 balles
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- dé laine; en 1850, 17,069 balles étaient envoyées en Europe; Cette exportation, en 1863, s’est élevée à 91,381 balles et a dû augmenter encore en 1864; elle a donc centuplé dans l’espace de trente-deux années. Constituant pour le Havre des relations importantes, et pour les navires français un fret rénumérateur, qui leur est malheureusement interdit dans le transport des laines d’Australie et du Cap, réservé aux navires anglais.
- 11 s’est depuis quelque temps constitué pour ce commerce d’importantes maisons qui, sous le nom modeste de commissionnaires en laines, font des affaires considérables : au moment des grandes ventes publiques qüi ont lieu soit à Londres, soit à Anvers, soit à Leipsick et à Breslaw, elles provoquent et reçoivent des ordres d’achat qu’elles exécutent moyennant une prime modérée et un escompte qui varie suivant la stabilité des maisons auxquelles elles ont affaire. D’autres commerçants, possesseurs de capitaux puissants, font à leurs risques et périls soit des achats en ventes publiques, soit l’acquisition, moyennant avance, des toisons sur pied provenant des troupeaux considérables appartenant aux grands seigneurs allemands et russes.
- Enfin, et c’est le plus petit nombre, quelques maisons envoient un ou plusieurs de leurs membres assister aux ventes étrangères, acheter directement aux hasards de la criée. Ce dernier mode prévaudrait certainement si les essais, infructueux jusqu’à ce jour, faits pour acclimater dans notre pays, et notamment à Rouen, le système des ventes publiques venait enfin à réussir. 11 y a quelques années, plusieurs fabricants- progressistes, parmi lesquels se trouvait M. Charles Flavigny, avaient frété un navire pour aller chercher au loin les balles de laine, d’accord avec des armateurs français ; mais la spéculation, loin de réussir, réalisa une perte, peu considérable il est vrai, mais qui suffit pour décourager les novateurs. Les eomttlissionnaires et les marchands de laine sont donc restés maîtres de la place à laquelle ils ont fait depuis quelques années de larges crédits.
- ; Le prix des laines, différent selon les finesses et les provenances,
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- -a beaucoup varié suivant les fluctuations commerciales. Pour ne parler que des bonnes bergeries françaises de Brie et de Beaùce, la valeur d’un kilogramme de laine dégraissée à fond qui, en 1819 était de 11 fr. 50 cent., est descendue, en 1831, et en 1848 jusqu’à 6 fr. 50 cent. ; dans les intervalles, lès prix ont oscillé entre ces deux extrêmes. D’autres fdaments sont encore à l’essai : ainsi T Amérique du Sud nous envoie en assez grande quantité des poils d’Alpaga et de Vigogne; la laine du chameau africain a été également essayée, comme nous l’avons vu, chez M. Davin.
- Autrefois les fabricants faisaient apporter à leurs frais les laines à teindre et remportaient de même les laines teintes : le teinturier, aujourd’hui, doit avoir un service de charriage organisé pour aller chercher les laines et les faire reconduire après leur teinture ; il doit encore les emmagasiner jusqu’à désignation de la couleur qu’il devra leur appliquer.
- L’emmagasinement est presque toujours indispensable, soit que le fabricant ait acheté sa matière première pa^spéculation, et alors elle séjourne longtemps en magasin, soit qu’il l’ait achetée pour des besoins urgents, et.,, dans ce cas, il faut néanmoins l’abriter momentanément. Cette coutume, entrée dans les usages de la place d’Elbeuf, résulte de la concurrence et du peu de magasins dont la plupart des fabricants disposent. Il y a ainsi double économie pour eux, la marchandise étant assurée aux frais du teinturier; la responsabilité de ce dernier est augmentée, il est vrai, mais au moins il est sûr de teindre les laines qu’il emmagasine. A la porte de la succursale, une bascule romaine delà force de 10,000 kilogrammes, placée sous les yeux du contre-maître, permet de peser exactement les voitures de laine : pour en avoir le poids réel, il n’est besoin que de faire, après le déchargement, la tare de la voiture vide, si on ne la connaît pas déjà. Avant l’emploi de ce moyen le teinturier , devenu responsable de la laine à partir de la pesée, était obligé de faire une série de pesages partiels; mais ce mode d’opérer demandait beaucoup de temps et présentait de grandes chances d’erreurs ; avec la romaine à voilure, la vérification est
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- devenue très-rapide, se fait instantanément et en une seule fois.
- Les magasins sont divisés en plusieurs compartiments séparés par des cloisons de brique à l’épreuve du feu, car les toits sont indépendants. Ces petits docks peuvent contenir de grandes quantités de laine et pour une valeur importante : en avril 1864, sur une superficie de 95 mètres carrés environ, il a pu y être rangé 550 balles de laines d’Australie en suint, appartenant au même fabricant, soit environ 88,000 kilogrammes de laine grasse, représentant une valeur d’environ 300,000 francs.
- Que les laines viennent de France ou de l’étranger, de l’ancien ou du nouveau continent, elles arrivent dans les magasins de MM. Fla-vigny à trois états différents :
- En surge ou en suint, c’est-à-dire contenant la graisse animale qui la préserve de l’humidité ; *
- Lavées à dos, c’est-à-dire pendant que l’animal vivant porte encore sa toison. Les laines venant de loin sont presque toutes lavées à dos, car il est inutile de payer un fret coûteux pour transporter les hnpuretés contenues par la laine en suint ;
- Enfin, lavées à chaud, après la tonie, dans des établissements spéciaux.
- Les laines en suint et lavées à dos sont en général plus recherchées que les autres; dans cet état, les toisons restent toujours entières, le triage par portion du corps comme nous l’avons indiqué tome II, page 314, se fait facilement. Lorsque ce triage est terminé, les laines sont de nouveau emmagasinées et attendent les opérations préliminaires à la teinture.
- Les laines brutes sont soumises à deux séries d’opérations; lès unes ont pour but de les débarrasser d’une partie des corps gras dont elles sont imprégnées ; par les autres on achève de leur enlever ce qui reste de matières grasses et on les blanchit. Ces deux opérations sont le premier lavage et le dégraissage.
- Le premier lavage se fait avant ou après la tonte. Le lavage à dos s’opère dans les fermes au mois de juin, en plongeant les moutons, chargés de leur toison, dans l’eau d’une mare ou d’une rivière où
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- on les frotte jusqu’à ce que la laine paraisse à peu près blanche. Le soleil sèche ensuite les moutons que Ton tond au bout' de quelques jours. Ce lavage est généralement employé pour les laines de Prusse, de Silésie, de Hongrie, de Saxe, du Cap, et pour une partie des laines d’Australie. Les laines de France, à peu d’exceptions près, sont livrées en suint, et les laines de Russie, dont la consommation est-très-importante à Elbeuf, sont presque toujours apportées en suint ou blanchies par un lavage fait aprçs la tonte.
- La préparation au dégraissage se fait souvent à froid, mais plus généralement à chaud. Avant d’y procéder, on faitletriage des laines par qualités, et on enlève à la main les crottins, les pailles et les mèches feutrées. On place ensuite ces laines dans des cuves pleines d’eau à 40° environ, et on les y laisse tremper pendant quinze à dîx-huit heures; une partie de leur suint s’y dissout, et c’est dans cette eau, chauffée ensuite à 70°, qu’on les plonge de nouveau. Après quelques minutes de manutention, on les retire, et lorsqu’elles sont bien égouttées, on les lave à l’eau froide et on fait sécher. Ainsi préparées, les laines, n’étant pas encore débarrassées de tout leur suint, subissent l’opération du dégraissage.
- Le travail se faisait autrefois dans des chaudières de 1,000 litres environ, chauffées à la température de 50 à 55° Le bain du dégrais, préparé avec de l’urine et des cristaux de soude, variait suivant l’état de la laine que l’on avait à traiter.
- Les laines en suint ou lavées à froid étaient dégraissées avec de l’urine et des cristaux de soude par mises de 10 kilogrammes de laine blanche et sèche. Les mises restaient une demi-heure dans la chaudière ; la première était placée à part et rabattue plus tard, car autrement elle n’aurait pas été bien dégraissée, le bain n’étant pas. chargé d’une quantité suffisante de suint. Toutes les trois ou quatre mises, on ajoutait une certaine quantité d’urine et de soude. A la fin de la. journée, si on avait opéré sur des laines en suint, on vidait complètement le bain, et on remplissait de nouveau la chaudière ; si les laines dégraissées avaient déjà subi l’opération du lavage, on jetait seulement la moitié du bain et on remplissait en ajoutant
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- de l’urine et de la soude : on ne vidait complètement qu’au bout
- de trois jours seulement.
- Les laines étaient ensuite portées à la rivière pour y être lavées dans des paniers où les hommes les agitait violemment avec des bâtons. On faisait ainsi environ quatre draps à quatre draps un quart par jour, c’est-à-dire 160 à 170 kilogrammes de laine sèche; pour ce travail il fallait un dégraisseur et quatre laveurs. Ce mode de
- Machine à exprimer les laines dégraissées.
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- dégraissage est encore employé dans certains établissements ; mais, depuis 1858 MM. Ernest Flavigny et O. Crabit, gérants de l’établissement de teinturerie, se sont activement occupés, de concert avec M. Charles Flavigny, de changer cet état de choses, afin d’arriver au moyen de produire mieux et en plus grande quantité. L’ancien établissement étant insuffisant, il a fallu agrandir les ateliers et chercher à remplacer le travail du bâton dans le dégraissage
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- et le rinçage par des machines fonctionnant bien et n’altérant pas les qualités de la laine. A cet effet, plusieurs voyages en France et à l’étranger furent faits par chacun des trois associés, et bientôt ils acquirent la certitude que certaines machines nouvelles pourraient donner d’excellents résultats. D’après l’installation récente que nous avons examinée, on commence par faire séjourner la laine à l’intérieur de tonneaux un peu coniques, dans lesquels une
- Cuve à lévigation.
- lévigation à l’eau froide enlève une partie de leur suint dont on recueille aujourd’hui la potasse.
- M. Maumené, chimiste distingué, et M. Rogelet, grand industriel, habitant tous deux la ville de Reims, ont eu l’idée de tirer parti du suint de la laine comme source de potasse. Après avoir fondé d’abord une maison à Reims, les deux inventeurs ont établi à Elbeuf une succursale, dont l’importance s’accroît de jour en jour.
- Clichy. — Typ. Maurice Loignon et C>e.
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- Voici comment on procède : on place la laine en nature dans un tonneau un peu évasé TT* en la disposant le plus également possible et la tassant aussi fortement que le permet le poids du corps ; pour cela, l’ouvrier monte dans le tonneau et entasse la laine avec ses pieds. Lorsque le tonneau est plein jusqu’aux bords, l’ouvrier tourne la clef du robinet R, et laisse arriver l’eau d’un réservoir par la pomme d’arrosoir qui sert à mouiller uniformément la laine:
- On laisse couler de l’eau jusqu’à ce que la laine soit complètement immergée ; alors, sans attendre un seul instant, l’ouvrier "ferme le robinet R et ouvre le robinet IV: L’eau s’écoule aussitôt teinte d’une eoulçur brune foncée, sans entraîner ni terre ni matière grasse. Cette eau ainsi obtenue est reçue dans un bassin B. Suivant la. nature de la laine et la quantité d’eau, le bain est plus ou moins chargé. On laisse égoutter tant que le filet qui s’écoule en vaut la peine, puis on ferme R’ et ouvre R. On emplit de nouveau le tonneau d’eau pure. Pendant cette opération, la première eau se déverse dans un réservoir où viennent la prendre les fabricants de potasse. La seconde eau est passée plus tard sur de la laine nouvelle, de manière à obtenir de l’eau aussi chargée de suint que possible. 11 y a grand avantage en agissant ainsi, car plus l’eau est faible, plus les dépenses d’évaporation doivent être considérables (a).
- Avec les laines de France, très-ehargées de suint, l’opération est rémunératrice malgré les frais élevés de la main-d’œuvre : chez MM. Flavigny, O. Crabit et Gie, six cuves à lévigation sont disposées de manière a fonctionner simultanément et alimenter les machines
- (a) Cette eau est vendue à un prix d’autant plus élavé qu’elle est plus chargée. Le prix de l’hectolitre est réglé depuis trois ans d’après les bases suivantes : il peut baisser si le cours des potasses raffinées vient à descendre. .
- L’eau, à la densité de 1030 se ven 1 0 fr. 23 l’hectolitre.
- 1040 » 0 40 »
- 1050 )) 0 65 »
- 1C63 » 0 95 »
- 1070 » 1 25 »
- 1080 » 1 55 9
- 1090 » 1 85 »
- 1100 » 2 10 X
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- à dégraisser; on ne vend à M. Maumené qu’une partie des eaux chargées de suint; le reste contenant une forte proportion d’alcali est réservé pour aider au dégraissage. L’eau vient en abondance d’un vaste réservoir placé au-dessus du niveau de ces cuves, et le bain recueilli dans le bassin inférieur est aspiré par une petite pompe qui les jette, suivant sa densité,, soit dans le réservoir commun, soit sur une des cuves chargées de laine.
- Après le lessivage de la laine vient le dégraissage proprement dit. Dans 1’établissement que nous décrivons les cuves en cuivre, chauffées à feu nu et d’une faible capacité, ont ëfe~ remplacées par des bacs rectangulaires en bois mesurant 3m, 60 de longueur sur 80 centimètres de hauteur; leur largeur est de lm,70, mais divisée en deux compartiments égaux. Ils sont munis d’un double fond en tôle perforée, dont les trous sont d’un assez petit diamètre pour retenir la laine, et cependant assez larges pour permettre aux matières étrangères de passer et de se déposer au fond du bassin.
- Suivant la nature de la laine, le bain de dégrais est composé avec des carbonnates de soude ou du savon.Pour les laines en suint on se sert généralement de carbonnates de 70 à 75° ou sel de soude dont l’action caustique facilite le dégraissage ; pour les laines d’Allemagne, de Russie et d’Australie on emploie de préférence les carbonnates légers ou cristaux de soude, qui sont d’un plus faible degré alcalimétrique et fatiguent moins les fibres de la matière textile. MM. E. Flavigny, Crabit et Gie conservent une partie de l’eau de suint obtenue par la lévigation des laines ; et cette eau, contenant une notable quantité de potasse étant utilisée pour garnir leurs bains de dégrais : ils ne se servent des cristaux et sels de soude que pour certaines laines lavées à chaud ; là laine en suint renferme donc ainsi les agents nécessaires à son dégraissage.
- Dans chaque compartiment du bassin carré, on met 25 kilogrammes de laine sèche, on agite pendant dix minutes avec un bâton, et, lorsque tout le suint est dissous dans le bain, on enlève la laine à l’aide de fourches légères, assez larges pour permettre de bien l’étendre sur le tablier de la machine à exprimer.
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- Cette machine, employée seulement depuis cinq ans àElbeuf, a fonctionné d’abord dans l’établissement que nous décrivons. Elle a pour mission d’exprimer une grande partie du bain de dégraissage que contient la laine au sortir de la cuve, et de faciliter l’opération du lavage ou rinçage ; la laine, en effet, ne contient plus, après le travail de cette machine, que 30à40 pour 100 d’eau. U exprimeuse se compose de deux rouleaux en fonte, marchant Fuir sur l’autre et dans le même sens, et d’un système de leviers permettant d’auge menter ou de diminuer, suivant le besoin, la pression de ces rouleaux qui peut s’élever jusqu’à 4,000 kilogrammes. A l’avant et à l’arrière de ces rouleaux se trouvent deux tabliers mobiles dont l’un prend la laine que l’on y pose avec la fourche, et la présente au rouleau; l’autre la reçoit après l’opération, et la laine tombe soit dans .un panier, soit dans un cabas affecté au service de lavage.
- Pour ne pas perdre de temps, pendant que l’ouvrier enlève la laine de l’un des compartiments du bassin, une quantité_ égale de laine est mise et agitée dans le compartiment voisin ; de cette manière l’exprifneuse fonctionne sans interruption. Pour les laines propres, telles que celles d’Allemagne, de Russie, d’Australie et de France, le travail de cette machine présente de grands avantages; il rend le lavage beaucoup plus facile et plus rapide, mais il est dangereux pour les laines chargées de gratterons, qui seraient écrasés par le rouleau, et, s’attachant aux fibres de la laine, y resteraient même après les opérations du cardage et delà filature; on les verrait plus tard reparaître dans la pièce après la fabrication du drap. Pour obvier à ce grave inconvénient, au lieu de faire passer la laine sous la machine à exprimer, on la laisse égoutter quelques instants sur un bard ayant de l’envoyer au lavage.
- Les bassins sont alimentés par un vaste réservoir qui les remplit en quelques minutes et dont l’eau est chauffée à l’avance par un jet de vapeur, partant du générateur; au lieu d’élever la température des cuves directement par le charbon, on la chauffe au moyen de serpentins.
- Deux hommes, dont un manœuvre, desservent facilement la dé-
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- graisseuse et l’exprimeuse, qui peuvent produire pendant douze heures de travail dix-sept à dix-huit draps par jour, soit 700 kilogrammes environ de laine sèche. Quatre machines de ce système fonctionnent chez MM. E. Flavigny, Crabit et Gie.
- Après avoir exprimé le bain contenu dans la laine, on le porte à la laveuse. Cette machine est placée ou sur terre, et alors elle est alimentée par une quantité d’eau considérable qu’amènent de gros conduits, .ou bien sur la rivière où elle est établie dans un atelier flottant appelé ponton. Le lavage à l’eau courante mérite la préférence parce* que les frais d’installation sont moinsxonsidérables, puisqu’il n’est besoin ni de pompes, ni de réservoirs, mais surtout par ce que l’eau se renouvelle dans la machine avec une grande facilité. Cependant les pontons ont le désavantage de craindre les grandes gelées qui interrompent quelquefois le travail pendant les hivers rigoureux.
- La laveuse se compose d’un bassin ayant une forme ronde, mais un peu allongée, dans lequel se trouve un cylindre dont la circonférence est garnie de dents recourbées ; ce cylindre se meut avec une vitesse de cent à cent-dix tours par minute, on jette dans le bassin une certaine quantité de laine dégraissée, entraînée avec une grande rapidité par les dents du cylindre qui divisent et lavent une mise en quatre ou cinq minutes. Deux hommes sont occupés à jeter la laine dans la machine et à l’enlever avec des bâtons ; la laveuse suit facilement le travail de la dégraisseuse. Cinq ouvriers suffisent à faire passer par ces deux opérations 700 kilogrammes de laine sèche par jour; pour arriver à la même production et obtenir un travail bien fait, il faut, avec le dégraissage au bâton et le lavage à bras d’homme dans les paniers rectangulaires, seize hommes actifs et soigneux. Les deux machines (dégraisseuse et laveuse), dépensent environ une force équivalente à celle de deux chevaux vapeur. Pour transmettre le mouvement à l’atelier flottant, on se sert d’une chaîne sans fin dite chaîne galle qui s’enroule autour de deux poulies dentées fixées l’une à l’arbre dé commande, l’autre à la transmission établie sur le ponton.
- Si le teinturier ne doit que dégraisser la laine et la laisser en blanc,
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- on l’enlève après les diverses opérations ci-dessus mentionnées, et elle est ainsi remise au fabricant; Mais, le plus souvent, cette opération du dégraissage précède celle de la teinture en chaudière ou celle de la teinture en bleu, suivant qu’il est demandé au teinturier des nuances bon teint ou petit teint. On appelle nuances bon teint généralement toutes celles qui reposent sur un pied d’indigo, ou qui, commencées en chaudière, sont fixées par l’indigo (a).
- L’apparition de l’indigo en France fit une révolution dans l’art de la teinture, car jusqu’alors la vouède et le nastel donnaient seuls la couleur bleue solide. Des prohibitions très-sévères empêchèrent longtemps son introduction dans les ateliers d’Europe; ce n’est qu’au milieu du xme siècle qu’il y fut employé. Il fut longtemps considéré en France comme un agent faux teint, et Colbert lui-même ne permit pendant plusieurs années l’usage de l’indigo qire sous la condition d’employer avec cette substance cent fois autant de pastel. Peu à peu cependant quelques teinturiers l’essayèrent avec succès et bientôt obtinrent l’autorisation d’en user comme ils voudraient..
- Les principaux pays de provenance sont les Indes anglaises, françaises, Java et Guatemala; les indigos viennent ou par navires étrangers ou par navires français. Le marché principal où l’Europe va s’approvisionner se tient à Londres; quatre fois l’an, des ventes publiques importantes donnent au négociant Ou au consommateur un choix de ces divers indigos. Jusqu’au moment du traité de com-
- (a) UIndigo est une matière tinctoriale bleue, que l’on retire desplantes cultivées particulièrement dans les Indes orientales, au Bengale, à Java, à Manille, dans l’Amérique septentrionale et au Mexique. Le suc de ces plantes, dépourvu de couleur tant qu’il est contenu dans le tissu végétal, devient d’abord vert, puis bleu lorsqu’on écrase les feuilles au contact de l’air, et il la'sse déposer une matière d’un bleu intense; c’est cette matière qui constitue l’indigo du commerce.
- Lorsque la plante est en fleur, on la coupe cl on la met macérer dans l’eau pendant dix heures; après ce temps, une sorte de fermentation s’établit; le liquide, d’abord jaune, devient peu à peu vert foncé; on l’agite alors violemment pour mettre toutes les parties au contact de l’air. 11 devient bleu, se trouble et laisse déposer des parcelles d’indigo qui forment une pâte qu’on laisse égoutter sur des toiles. Quand ce dépôt est un peu ferme, on en remplit de petites boites carrées en bois, que l’on soumet à la presse, et on laisse sécher. Les petits pains d’indigo ainsi ormés ont généralement de 5 à 8 centimètres cubes,ceux de Guatémala et de Caraque sont en morceaux irréguliers, et livrés ainsi dans le commerce. La richesse de couleur de cette matière tinctoriale dépend des soins apportés à sa préparation.
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- merce conclu en 1861 entre la France et l’Angleterre, nous n’allions chercher ni chez nos voisins d’outre-Manche, ni aux autres entrepôts d’Europe cet agent de teinture, car les droits d’entrée en France étaient tellement élevés qu’ils équivalaient à une prohibition. En effet, l’indigo, en arrivant chez nous, avait à subir l’augmentation suivante :
- Par navires étran rs. . . . :
- Des entrepôts d’Europe ) „ . .
- ~ .. i par navires français
- Des pays hors d Europe )
- Des armateurs de Bordeaux et du Havre envoient depuis longtemps aux Indes des navires destinés à rapporter en France la quantité d’indigo nécessaire pour la consommation intérieure, de sorte que le consommateur français n’est point obligé d’aller à l’étranger faire ses approvisionnements; malheureusement les ventes de Londres règlent la position de cet article sur les places du Havre et de Bordeaux, et, dans les années où l’importation fran-
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- çaise est un peu plus abondante que de coutume, les cours, en France, suivent la marche des cours en Angleterre.
- Le prix de l’indigo, qui variait jusqu’en 1850 entre 12 et 20 francs le kilogramme, suivant la qualité, est monté maintenant jusqu’à 27 et 28 francs. La consommation annuelle du monde entier a en effet peu varié, tandis que la production a sensiblement diminué, surtout après la révolte des Indes, il y a cinq ans, depuis laquelle les plantations ont été détruites ou complètement abandonnées. En 1856, laFranee a importé pour sa consommation 1,034,349 kilogrammes d’indigo ; en 1858, cette importation ne s’est élevée qu’à 756,522 kilogrammes. La production annuelle de l’indigo est en moyenne de 4,450,000 kilogrammes, et elle tend à diminuer; la consommation générale de l’univers peut être évaluée au moins au même chiffre ; par conséquent il n’y a pas d’excédant ; c’est ce qui explique le prix toujours élevé de cette matière colorante.
- A Elbeuf,l’indigo Bengale est employé de préférence à cause delà richesse et de la vivacité de son principe colorant, nécessaire pour
- 4 fr. 40 le kilo. ( 3 40 »
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- donner ce qu’on appelle en teinture un piedmx nuances nouveau-tés et les bleus de différents tons dont la vivacité est le principal mérite.
- L’indigo n’étant pas soluble dans l’eau, il faut, pour qu’il soit attaqué plus facilement parles agents qui doivent en opérer la solution, le réduire en pâte aussi fine que possible. Pour cela on à employé successivement soit un baquet avec des galets en fonte, soit un seul petit tonneau dans lequel tournait une paire de meulës. MM. Fla-vigny, Grabit et Gie ont augmenté le nombre de paires de meules et les ont disposées par étages, de telle façon que l’indigo broyé grossièrement avec une certaine quantité d’eau déterminée vientiomber dans un deuxième, puis dans un troisième tonneau dont les meules donnent une mouture de plus en plus fine. Le résultat obtenu par ce moyen est excellent, et l’indigo ainsi préparé est parfaitement approprié au travail de la cuve,.
- Le travail de la cuve consiste à dissoudre cette matière colorante à l’aide de certains agents chimiques, la ramener en la désoxigénant à l’état incolore où elle se trouve dans le suc de la plante, plonger dans cette dissolution d’indigo incolore la laine ou autres étoffes à teindre, et les exposer ensuite au contact de l’air qui, en leur donnant une partie de l’oxigène enlevé, les deverdit et les colore peu à peu en bleu. Cette curieuse transformation de l’indigo fut observée par le premier consul, lorsque, passant à Elbeuf en 1802, il visita avec Chaptal l’établissement de M. Join-Lambert, bisaïeul de M. Ernest Fl a vigny .
- L’atelier de bleu, ou guèdre, divisé en deux parties, l’une pour les nuances foncées, l’autre pour les bleus très-clairs, contient huit grandes cuves ayant 2m,80 de diamètre et 3m,70de profondeur. Ges cuves sont enterrées aux 2/3 dans le sol; chacune d’elle est munie d’un panier de l'“,30 de hauteur qui est attaché à deux cordes s’enroulant sur un treuil mis en mouvement à volonté. Ge panier descend et monte suivant le besoin, et peut être renversé sur le bord de la cuve pour que l’on enlève la laine qu’il contient.
- La cuve pleine d’eau, chauffée à 55" par un serpentin de
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- vapeur, est garnie avec des cristaux de soude, du son et de l’indigo. Pour hâter la fermentation on ajoute un peu de mélasse et on la tempère avec de la chaux éteinte. Le son et la mélasse transforment l’indigo; son principe colorant est tenu en dissolution par la soude.
- La laine est jetée dans le panier par mises de 35 kilogrammes ; suivant le degré d’intensité de la nuance que l’on veut reproduire, on laisse séjourner la laine plus ou moins longtemps; mais lorsque la nuance est foncée, il est nécessaire d’enlever la laine de la cuve pour qu’elle soit mise au contact de l’air. On lève donc le
- panier au bout de 25 minutes, on renverse la laine sur le sol du
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- guèdre et on la secoue avec la main. Celte opération s’appelle palliement. Chaque jour, après le travail de la journée, sans vider la cuve, on introduit les mêmes substances dans les mêmes propor-
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- tions. Une cuve ainsi montée peut servir un an et même dix-huit mois sans perdre sa propriété de donner des couleurs vives et solides. Sur chacune des cuves à bleu foncé on peut teindre par jour six mises de 35 kilogrammes; sur celles qui font les bleus clairs ou déblanchis, on peut en faire huit. A la fin de la journée, il a donc été passé sur cuve environ 1,950kilogrammes de laine. En moyenne, il sort du guèdre, par jour, 250 kilogrammes pour bleu foncé fini eX 1,000 kilogrammes de déblanchi clair. L’opération de la cuve terminée, on laisse égoutter la laine pendant quelque temps, et on la porte à l’atelier de lavage pour l’y faire rincer et la débarrasser de l’excédant du bain d’indigo qui ne s’est pas fixé. La plupart des bleus teints en cuves ne sont que des pieds d’indigo destinés à faire le fond de la nuance que l’on termine en chaudière.
- La laine se teint en général plus aisément que le coton, le lin et le chanvre ; cependant, il faut des agents et des procédés convenables à sa nature : ainsi les alcalis peuvent la dissoudre, tandis qu’ils n’ont pas d’action sur les matières textiles végétales. Certaines compositions nuisibles au coton peuvent être, au contraire, convenables pourlalaine. Le suint qui reste dans une laine mal dégraissée empêche la teinture de pénétrer également ; aussi le teinturier doit-il s’appliquer tout particulièrement à parfaitement dégraisser la laine,
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- car c’est une garantie pour la réussite de ses nuances. Quelques matières colorantes peuvent se fixer sur la laine même sans l’emploi de combinaisons chimiques ; tandis que, pour le coton et le chanvre, un agent intermédiaire est presque toujours nécessaire.
- Pour la teinture deslaines on distingue deux classes principales de couleur, les simples et les composées. Les premières sont le bleu, le rouge et le jaune, les secondes résultent du mélange, de l’association des couleurs simples, ainsi :
- Le mélange du rouge et du bleu donne le violet, 1 epourpre, le lilas ^ les mauves, et un grand nombre d’autres nuances qui dépen-
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- dent de la proportion des ingrédiens, des différentes sortes de bleu et de rouge que l’on combine, et de la prédominance du bleu sur le rouge et du rouge sur le bleu.
- Par le mélange du rouge et du jaune, on obtient, Y aurore, Y orangé, le brique, le feu, le capucine, etc.
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- Le mélange du bleu et du jaune donne les verts de toutes nuances,1 depuis le plus clair jusqu’au plus toncé. •
- Les noirs, les gris de tous les tons sont le résultat de la combinaison du bleu, du rouge, du jaune avec le tannate ou le gallate de fer.
- On distingue encore les couleurs franches et rabattues.
- Les premières sont le bleu, le rouge et le jaune, ainsi que leurs dérivés, le violet, le vert, Y orangé.
- Les secondés ne sont que les couleurs franches que l’on brunit, dont on modifie le ton par le mélange du noir dans des proportions qui varient à l’infini.
- Nous avons vu comment on obtient le bleu d’indigo sur la laine ; mais il est d’autres nuances de bleu que l’on peut obtenir sans l’indigo, ce sont particulièrement, les bleus de France, ou bleus Saint-Denis, et les bleus au campëche. Pour les premières nuances on fait chauffer la laine dans un mélange de prussiate rouge de potasse, d’àcide sulfurique et d’alun ; la laine, au bout de quelques heures, a acquis une couleur intense qui est verdâtre au sortir du bain, mais qui a l’air devient d’une magnifique teinte bleue.
- Pour les bleus au campëche, on mordance d’abord la laine à l’alun,
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- au tartre et à l'oxymuriale d’étain; puis, après quelques jours de repos, on jette la laine dans un bain contenant du eampêclie que l’on a préalablement fait cuire dans la chaudière.
- La couleur rouge s’obtient avec la garance, la cochenille, Xani-line, le bois clu Brésil et le santal ; mais ces couleurs diffèrent entre elles par leurs nuances, et sont loin d’avoir la même solidité. Il n’y a véritablement que la première de ces matières tinctoriales qui fournisse des couleurs grand teint. .
- Pour le rouge à , la garance, on commence par bouillir la laine avec alun, tartre et composition d’étain: on laisse reposer la laine pendant huit jours, puis on la lave, et, après égouttage, on rabat avec la garance que l’on dose suivant la nuance à faire ; la matière colorante de la garance se fixe promptement sur la laine, et quelques minutes de bouillon suffisent pour unir la nuance. Lorsque l’on travaille avec ldi cochenille, il faut faire bouillir la laine avec alun et tartre pendant une heure environ; on laisse reposer pendant quelques heures; on lève et après lavage on rabat avec composition d’étain et cochenille. Pour teindre avec l’aniline ou ses dérivés, il n’est besoin que de plonger la laine dans le bain que l’on fait bouillir peu de temp^. Des bois de l’Amérique le-plus employés pour la laine, c’est 1 s Lima qui donne une nuance vive qui varie du rose au cramoisi ; mais les nuances sont peu solides.
- Le santal est consommé en grande quantité pour la teinture des laines ; on l’associe à la galle et au sumac pour faire des bruns au sumac, au bois jaune, pour faire des bois, des acajous des savoyards; il sert à remonter les bleus de cuve et à faire les gris qui ont reçus d’abord un pied d’indigo; malheureusement le santal donne de la roideur à la laine. Ce n’est, du reste, que depuis qu’on est parvenu à l’obtenir en poudre très-fine et ronde qu’on peu s’en servir avec avantage : à Elbeuf, on en consomme plusieurs millions de kilogrammes par an. Il existe d’autres bois rouges, qui sont des variétés de santal, et que l’on emploie de préférence suivant la nuance, ce sont entre autres le çalliatour et le camwood.
- Les nuances/awracs s’obtiennent sur la laine avec la gaude, le bois
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- jaune, le curcuma et le fustel, en employant pour mordant l’alun et le tartre, quelquefois la composition d’étain.
- Les noirs sont en général constitués chimiquement par du tannate de fer. Le noir sur laine s’obtient sans difficulté, tant la matière ^extile est apte à s’emparer des principes qui produisent cette couleur.
- On emploie aussi dans certains cas le bois de campêche originaire de la baie de Gampêche, au Mexique, mais qui croît en abondance dans l’Amérique méridionale, et notamment à la Jamaïque, à Saint-Domingue et dans les autres Antilles : l’exploitation du campêche forme une branche considérable de commerce. On l’expédie en France sous la forme de bûches plus ou moins grosses, et dépouillées, ou à peu près, de leur aubier. Ce bois est dur, com^ pacte, d’une couleur extérieure tantôt rouge, brun, tantôt noirâtre, selon qu’il est récemment ou anciennement coupé. Ses qualités varient avec la localité qui le produit. Il donne une couleur rouge pourpré foncée qui se modifie suivant les agents aveclesquels^na combiné le bois, mais elle est peu stable et ne fournit que des couleurs petit teint. On l’emploie fréquemment en teinture pour les violets, les bleus, les gris, les noirs, les cramoisis : on associe très-souvent le campêche au sumac, au bois jaune, au santal et aux autres bois rouges , c’est surtout pour les gris et les noirs qu’il est utilisé. On reconnaît faci-ment les couleurs faites avec ce bois à la teinte rouge que lui donne le contact des acides. Le campêche est employé en poudre, en extraits ou en copeaux ; la poudre est faite par des mouliniers qui sont des établissements montés*pour ce genre de travail, et livrent aux teinturiers le produit de leurs meules ; la poudre est préférée lorsqu’il n’est besoin que de petites quantités, car on peut doser plus facilement. Les extraits sont liquides ou solides; liquides, ils sont d’un emploi facile, mais ils présentent le très-grave inconvénient de n’avoir presque jamais la même densité, tandis que les extraits secs ou solides, à leur emploi simple et commode, joignent l’immense avantage de contenir presque toujours la même quantité de matière colorante sous le même poids. Pour obtenir çes extraits et ceux des
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- autres bois employés en teinture, on épuise les matières réduites en copeaux minces, en les soumettant à un courant de vapeur d’eau, dans des récipients hermétiquement clos, puis on concentre le jus clair dans des appareils d’où l’air est exclu, jusqu’à dessication complète.
- La poudre et les extraits de bois se font toujours au dehors dans des établissements spéciaux, mais il est préférable, quand on le peut, de faire soi-même ses papillotes ou copeaux pour les décoctions. — Les bois arrivent alors en bûches chez le teinturier , et sont passés à la machine à couper dite papilloteuse.
- La papilloteuse se compose d’une forte table en bois, sur laquelle est fixée horizontalement un arbre en fer qui soutient deux poulies à une extrémité, poulie folle et poulie fixe ; à l’autre bout, près du coussinet, se trouve un disque en fonte bien fixé sur l’arbre : autour de ce disque sont boulonnés des couteaux en acier semblables à ceux d’une varlope de menuisier, mais d’un modèle beaucoup plus fort ; les couteaux sont disposés symétriquement, et dépassent très-peuf la fonte, assez seulement pour mordre la bûche qu’on leur présente en bout et de côté. Cette machine fait faire quatre à cinq cents tours par minute à ses huit couteaux, qui attaquent violemment le morceau de bois et avecune telle rapidité qu’ils le réduisent en papillotes. La papilloteuse que MM. E. Flavigny, Crabit et Cie possèdent dans leur atelier peut faire de 1,500 à 2,000 kilogrammes par jour, suivant la nature du bois.
- Pour fixer sur la laine les matières colorantes, rouges, jaunes, violettes, etc., on se sert de chaudières dans lesquelles la laine est jetée en certaine quantité et travaillée avec les matières colorantes dosées dans les proportions voulues. Cette opération se fait presque toujours à la température de 100 degrés, c’est-à-dire au bouillon ; laine et matières colorantes sont jetées en même temps dans la chaudière à la température de 70 degrés environ, puis peu à peu on élève cette température et l’on arrive à l’éhullition, que l’on fait durer plus ou moins de temps, suivant les opérations, mais jamais plus de deux heures ; un bouillon trop prolongé finit par fatiguer la laine, la rou-
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- 1er, et même quelquefois la feutrer, ce que l’on redoute beaucoup pour le cardage et la fdature.
- La laine qui doit passer en chaudière est jetée en vrac après le lavage et l’égouttage dans la chaudière contenant le bain de teinture. Des ouvriers, munis de longs crochets, l’agitent de manière à ramener à la surface celle qui se trouvait au fond du bain ; cette manœuvre dure quelques minutes; on l’appelle une renverse ; il en faut souvent quatre ou cinq avant que la laine soit uniformément imprégnée de la matière colorante. Alors on pousse rapidement la température du bain à l’ébullition que l’on maintient pendant le temps nécessaire. Le temps du bouillon écoulé, on l’arrête en mettant bas le feu et en rafraîchissant avec de l’eau froide
- Les chaudières sont des réservoirs en cuivre de forme à peu près ronde, d’une capacité qui varie de 800 à 6,000 litres; elles sont ouvertes à la partie supérieure, et placées en contre-haut du sol de 80 centimètres, pour que le travail du crochetage puisse se faire facilement. Elles reposent sur un,^massif en maçonnerie au milieu duquel est réservée la place d’un fourneau dont le grillage est éloigné d’environ 30 centimètres du fond de la chaudière. La chaudière est soutenue par une maçonnerie qui ne touche point à ses parois, monte jusqu’à son rebord et permet ainsi à la flamme d’entourer complètement le vase et de chauffer également toutes ses parties. Les chaudières sont d’inégales grandeurs pour faciliter le travail de la laine dont la quantité est très-variable, car les teints (a) sont plus ou moins forts, suivant le désir du fabricant qui, peut remettre pour faire un noir par exemple, une quantité dépassant 800 kilogrammes, et ne donnera que 30 à 40 kilogrammes pour un rouge. On compte à peu près 40 kilogrammes de laine sèche par 1,000 litres de capacité, et cette quantité déterminée s’appelle drap. Les chaudières ne dépassent pas 6,000 litres en capacité, parce que, au-dessus de cette contenance le travail de la laine est difficile ; on fractionne les
- (a) On appelle en fabrica'.ion teint une quantité de laine déterminée par le fabricant pour être teinte de la même couleur.
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- quantités à teindre lorsqu’elles dépassent deux cent quarante
- kilogrammes.
- Autrefois les chaudières étaient chauffées directement au bois dont on consommait alors une très-grande quantité ; maintenant le charbon a remplacé avantageusement le bois, il y a économie dans la consommation et régularité plus grande dans le chauffage. Dès 1835 on avait essayé de remplacer le chauffage soit au bois, soit au charbon, par le chauffage direct à la vapeur : pour cela, on faisait arriver la vapeur dans la chaudière par un tuyau en cuivre qui plongeait dans le bain et serpentait autour des parois intérieures. Il fallut bientôt renoncer à ce moyen qui présentait un grand inconvé^ nient, car la laine se mêlait autour du tuyau, s’y attachait, et', au contact direct du métal chauffé, se feutrait complètement. Il y avait impossibilité de travailler de cette manière. On a donc essayé de placer dans la chaudière un double fond percé' de trous, sous lequel arrivait la vapeur : ce moyen, déjà meilleur, n’était pas sans dangers, car le jet de vapeur étant continu pour maintenir à une température égale le bain de teinture et arrivant presque directement sur la laine la saisissait, la crispait, et la rendait impropre aux opérations de la fabrique. On abandonna donc cette nouvelle manière d’opérer, et jusqu’en 1862 le chauffage sé fit à feu nu. Mais, à cette époque, un changement notable s’opéra dans le chauffage. Les besoins impérieux du travail exigeaient qu’on fit en une demi-heure ce que l’on ne pouvait arriver à faire qu’en sept quarts d’heure. Les chefs de l’établissement conçurent alors l’idée de faire l’opération en deux temps, élevant d’abord l’introduction de la vapeur jusqu’à 70 degrés, température où la laine est jetée dans le bain, profitèrent de cette modification pour disposer de nouveaux générateurs suffisant à l’alimentation de tout l’atelier de teinture.
- Un générateur supplémentaire de 130 mètres de surface de chauffe, c’est-à-dire de 100 chevaux-vapeur, fut alors, établi.
- Cet appareil de 13m,60 de longueur sur 3m,50 de hauteur, sort des ateliers de M. Rénaux fils, de Rouen. Le cdrps de
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- chaudière a lm 20 cent, de diamètre, et est supporté par trois bouilleurs de 0m 60 cent., sous lesquels le charbon est étendu dans un foyer de 2 mètres carrés. La flamme, au lieu de tourner autour du corps de chaudière, comme dans les fourneaux anciennement montés, passe d’abord autour des bouilleurs qu’elle enveloppe complètement, revient sur le devant du fourneau, en entourant les parois extérieures, et s’échappe par deux tubes intérieurs habilement disposés dans le corps de chaudière. De la sorte, la surface de chauffe est augmentée d’un quart à un tiers, et l’action du feu étant plus directe, la dépense de charbon est sensiblement moins grande. Ces chaudières donnent une économie de 8 pour 100 environ, elles ont en outre le grand avantage d’occuper une place beaucoup “moins grande que celles construites d’après l’ancien système.—Ainsi un générateur de 60 chevaux peut facilement remplacer un générateur de 40 chevaux, et cela sans changements dans les murs.
- Chaque jour, on brûle sous cette immense chaudière de quatre mille à quatre mille cinq cents kilog. de charbon de différentes provenances, mais principalement des charbons belges menus dont le prix est peu élevé. Mais si la grandeur de ce récipient permet dé vaporiser une énorme quantité d’eau, le renouvellement de cette eau doit être fait très-rapidement dans le générateur, et il faut alimenter presque continuellement. D’ordinaire, l’eau d’alimentation vient directement du condenseur de la machine, ou d’un réservoir à eau froide alimentée par un puits. Cette méthode, presque partout répandue, présente le grand désavantage d’introduire dans la chaudière un quantité notable d’eau dont la température varie de 15 à 25 degrés. Dans les petits établissements où la quantité de vapeur nécessaire est relativement peu considérable, la différence dans la consommation du charbon n’est pas bien grande; mais lorsqu’il faut, comme dans l’établissement E. Flavigny, Crabit et Gie, vaporiser continuellement une énorme quantité d’eau, le système employé est bien préférable; ainsi, au lieu d’alimenter avec l’eau froide ou à peu près, on introduit de l’eau dont la température varie entre
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- 66 et 75 degrés centigrades , et cela sans aucune dépense de
- charbon. Voici comment :
- La fumée s’échappe de tous les foyers à une température très-élevée, et est aspirée rapidement par le courant d’air établi dans la haute cheminée de l’usine. MM. E. Flavigny, Crabit et Gie ont cherché à utiliser cette chaleur perdue, en faisant passer la fumée à travers un grand réservoir rempli d’eau. Ce réservoir en tôle divisé en trois compartiments est placé sous terre, à l’extrémité du fourneau delà chaudière, et à l’entrée du conduit de la fumée. Il mesure environ 10 mètres de longueur, 30 mètres de largeur et lm 30 cent, de hauteur. Deux tubes intérieurs de 40 centimètres carrés donnent passage à la fumée qui, en traversant ce réservoir, élève considérablement la température de l’eau qü’il contient, et sort dans la cheminée à une température dé 140 degrés environ, tandis qu’elle ifa pas moins de 225 degrés lorsqu’elle s’échappe directement du fourneau: elle abandonne donc au profit de l’eau 80 à 90 degrés environ. Le réservoir est clos hermétiquement pour conserver toute la chaleur de l’eap qui arrive du condenseur de la machine, et est aspirée par la pompe alimentaire qui la refoule dans le générateur. Le résultat obtenu par ce chauffage est excellent et permet d’économiser une quantité notable de charbon. Le réservoir, appelé chauffeur, est fait parM. Rénaux fils, qui le premier eut l’idée de construire des appareils de cette forme. Un tuyautage parfaitement disposé distribue la vapeur à toutes les chaudières à teinture et aux cuves desguèdres, et permet de chauffer en même temps jusqu’à vingt mille litres d’eau.
- L’atelier de chaudières ou petit-teint comprend 16 chaudières de différentes grandeurs, toutes sur la même ligne' et dans lesquelles on peut teindre facilement par jour en opérations simples de 55 à 56 draps, soit 2,200 kilogrammes de laine sèche, et si les nuances permettent de faire sur la même chaudière plusieurs opérations, le chiffre des draps peut monter à 80, soit 3,200 kilogrammes.
- La laine teinte, comme la laine dégraissée, doit être passée à l’eau froide au sortir du bain de teinture afin d’être débarrassée de ce
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- bain et des matières étrangères qu’il contenait, avant d’être soumise à Faction du séchage. Ce travail était fait jusqu’en 1858 par des ouvriers laveurs au bâton, mais depuis cette époque MM. E. Fla-vigny Crabit et Gie construisirent dans le prolongement de leur atelier de chaudières un vaste atelier destiné uniquement aux machines à laver nouvellement inventées. —- Le mouvement des machines destinées au lavage après teinture est différent de celui des machines à laver que nous avons vues sur les pontons fonctionnant après le dégraissage.
- Les machines ne sont plus placées dans uu^ours d’eau, mais posées sur le sol. Le bâti, d’une grandeur supérieure aux autres, est en fonte, et a été construit d’après les données de MM. E. Fla-vigny, Crabit et Gie ; il est composé d’une cuve de forme ellyptique, munie dans le milieu d’un dôme en fonte qui supporte un mouvement construit par Madame veuve Beck et M. Léon Quidet. Ce mouvement consiste en un tambour garni de batteurs en cuivre; lorsque ce tambour fonctionne, l’eau forme un courant circulaire qui entraîne la laine et la présente successivement à l’action des batteurs.
- Ces batteurs présentent un avantage sérieux sur ceux qui sont généralement appliqués aux machines à laver. Arrondis à leur sommet, ils ont une courbe calculée de manière à ce que la laine ne soit pas entraînée hors de l’eau. Leur face, en outre; est triangulaire, et l’arrête vive se présentant la première', la laine est écartée, divisée, et toute torsion ou cordelage est impossible. De plus, ces batteurs sont creux, et, par l’effet de leur marche, entraînent avec eux une certaine quantité d’air qui se trouve introduite dans l’eau, et en diminue la densité ; la résistance est donc moindre et le travail plus régulier. Quatre de ces machines sont placées sur la même ligne dans l’atelier et alimentées par des conduits en tôle qui reçoivent l’eau de fortes pompes et la distribuent régulièrement; toutes les laines qui sortent, soit du petit teint, soit du guèdre, sont lavées à ces machines. Deux hommes jettent la laine, la laissent tournerj suivant la couleur, pendant 6 à 8 minutes, et l’enlèvent à l’aide de
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- bâtons pour la mettre dans des cabas. Chaque machine fait, par journée de 12 heures, de 17 à 26 draps, suivant les nuances. Le mouvement de ces machines est excessivement doux, et bien que le moulinet fasse 110 tours par minute, il conserve à la laine tout son moëlleux, sa douceur, et, loin de la mêler, l’ouvre parfaitement, et la débarrasse de toutes les matières étrangères.
- Les machines à rincer n’étant pas sur la rivière, il a fallu puiser l’eau nécessaire à leur alimentation et la refouler ensuite dans chaque bassin ; plusieurs puits ont été creusés dans la cour de l’établissement, et donnent maintenant une grande quantité d’eau qui est aspirée par un système de pompes très-simple et par cela même très-peu dispendieux ; l’installation en est des plus faciles et l’entretien est presque nul. Ces pompes sont d’origine étrangère ; elles ont été inventées par MM. Gwinne et Gie de Londres qui ont cédé en France leur brevet à MM. Malo, Belleville et Cie de Dunkerque. Ce sont des pompes rotatives à force centrifuge, et ayant l’aspect et la forme de turbines.
- Cqmme l’indiquent les figures I et II (page 104), ces pompes sont composées de deux coquilles en fonte A et A', réunies par des boulons et renfermant entre elles une turbine B, calée sur un arbre C, muni d’une presse étoupe G’ et à son extrémité d’une poulie D.
- Par la rotation de la turbine, l’eau qui se trouve entre les disques est projetée par ailettes vers la circonférence. Le vide qui se forme au centre de la turbine aspire l’eau par les deux orifices, E et E’ qui se réunissent en. F pour se raccorder au tuyau d’aspiration G. Le conduit d’air K a pour objet de permettre l’évacuation d’air dont l’accumulation dans la partie de la pompe supérieure forme un coussin élastique neutralisant en partie le vide relatif qui doit exister constamment au centre de la turbine.
- Ces pompes fonctionnent facilement, puisqu’il n’y a ni frottement ni mouvement intermittent, si dangereux pour toute machine; elles présentent de plus cet avantage de permettre d’augmenter la quantité d’eau aspirée lorsqu’on augmente la vitesse. Enfin leur prix, eu égard à la quantité d’eau aspirée, est de
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- 50 pour 100 meilleur marché que celui de toutes les autres pompes.
- MM. E. Flavigny, Crabit et G'10 n’ont pas hésité, dès 1859, à adopter ce système de pompe, et c’est dans leur établissement que la seconde fonctionna régulièrement en France; jusqu’alors elles étaient employées seulement pour les travaux d’épuisement. Pendant quatre ans, une seule pompe donnant 3,000 litres d’eau à la minute suffit pour le besoin des machines, mais au commencement de 1864, une seconde fut. jugée nécessaire, et maintenant les deux réunies débitent par minute 4,800 litres d’eau, soit 350,000 en douze heures. Depuis qu’elles sont montées, aucune réparation n’a encore été faite, bien qu’elles marchent toutes deux sans interruption du matin jusqu’au soir.
- La laine teinte est donc lavée dans les machines que nous venons de décrire, et ensuite mise en égout en attendant la livraison au fabricant, auquel le teinturier à façon rend sa laine mouillée, et la porte soit directement chez lui, soit dans les sécheries publiques.
- L’exposé que nous venons de faire sommairement démontre que l’art de la teinture est une branche de la fabrication des étoffes de laine excessivement importante, surtout à Elbeuf, où les nouveautés exigent des nuances variant à l’infini, et où, chaque jour, il faut sinon créer de nouvelles couleurs, du moins les modifier et en présenter de toute sorte aux fabricants.
- L’établissement que nous avons décrit est une des teintureries les plus importantes d’Elbeuf. En 1857, on n’y pouvait teindre encore par jour que 27 à 28 draps, c’est-à-dire environ 1,100 kilogrammes, ce qui, en y comprenant les laines blanches terminées après le dégraissage, faisait à peu près 1,300 kilogrammes. Aujourd’hui, il peut rendre par jour en laine blanche et teinte, environ 70 à 75 draps, soit 2,800 à 3,200 kilogrammes.
- C’est dans la cour principale, auprès de l’atelier des préparations de la laine, qu’est déposée la laine mouillée rapportée de la teinture; les opérations et les transformations quelle doit subir maintenant sont du ressort du fabricant. En franchissant la barrière, nous pas-
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- sons de la teinturerie Ernest Flavigny, Crabit et Cie, dans la manufacture Charles Flavigny et fils.
- La première opération que subit la laine est un essorage au moyen duquel une grande partie de l’eau est expulsée par la force centrifuge. On met la laine dans de petits sacs en toile d’un gros tissu et on en renferme deux à la fois dans le panier de l’essoreuse.
- Cette machine, construite par M. Tulpin, de Rouen, est très-habilement disposée. Le panier circulaire qui reçoit les sacs est horizontal et l’arbre vertical qui le supporte est muni , à sa partie supérieure d’une poulie fixe, quand au mouvement de-rotation, mais qui peut monter ou descendre à volonté sur l’arbre vertical. Cette poulie est en contact avec un grand disque en fonte qui lui transmet le mouvement par friction.
- Au moment de la mise en marche de l’appareil, le disque est animé d’un mouvement de rotation venant du moteur et la poulie placée à une faible distance du centre de ce disque communique aü panier le mouvement qu’elle en reçoit et qui est aussi petit qu’on le veut./On éloigne graduellement la poulie du centre pour l’amener aux limites extrêmes delà circonférence du disque, et on obtient, pour le panier, une vitesse, qui, partant presque de zéro, arrive insensiblement à la plus grande rapidité. Les avantages de cette disposition sont facilement appréciables quand on examine comparativement l’énorme quantité de la force absorbée au départ par les, anciennes machines qu’on appelait ventilateurs.
- L’essorage, joint au séchage complet obtenu par une machine que nous allons décrire, donne en une demi-heure un résultat analogue à celui qu’on obtenait jadis en étendant la laine par couches légères sur des gaulettes distancées exposées à l’air dans de vastes greniers où, suivant la saison, il fallait la laisser de 5 à 10 jours. Après avoir été débarrassée de 50 pour 100 d’eau, la laine est enlevée des petits sacs qui la contenaient et déposée en tas à côté de la machine à sécher la laine inventée par M. Pasquier, de Reims. Cette machine se compose d’un ènchambrement métallique long et étroit destiné à concentrer l’air atmosphérique qui entre par une de ses extrémités
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- pour y être chauffé par plusieurs colonnes de tuyaux dans lesquels passe un courant de vapeur. Des ventilateurs disposés horizontalement tout le long de l’intérieur agitent l’air échauffé qui agit mécaniquement par son frottement rapide à travers la laine. Une nappe en fil de fer sans fin est destinée à recevoir une couche de laine qui, après avoir fait un parcours dans l’intérieur pendant 10 minutes, va sortir à l’autre extémité et retombe dans un panier. En faisant retourner la condensation dans le générateur, on dépense environ 30 kilogrammes de charbon pour un séchage de plus de 300 kilogrammes de laine ; la force motrice prise estde3[4 cheval. Ce séchage conserve à la laine sa souplesse, sa douceur et son élasticité, avantages que n’offrent pas les autres séchages ordinairement iné-gaux.Dans une étuve supplémentaire chauffée à la vapeur, garnie de claies mobiles en toile où la laine est superposée, sèchent les parties de laine de petite quantité ou de couleur tranchante ; le nettoyage des loquets s’y fait plus rapidement que dans la machine Pasquier.
- Ramassée dans le panier où elle retombe sèche, la laine est jetée sur une grande claie en osier entourée par quatre femmes qui enlèvent tous les petits bouts de corde qui ont pu se trouver mêlés à la laine après le dégraissage et la teinture ; chacune des toisons se trouvant entourée de cordes de chanvre, il peut en échapper quelques parcelles lorsqu’on dénoue les toisons, et ces brins de chanvre, en se divisant à l’infini dans le travail du cardage, amèneraient dans l’étoffe une multitude de filaments d’une nuance étrangère à la couleur de la laine, tes mêmes ouvrières enlèvent également les loquets de couleur différente qui s’y seraient trouvés mêlés par inégarde. Ainsi préparée, la laine passe au battage dans une machine circulaire à parois de toile métallique. Aussitôt que l’ouvrier chargé de ce soin a fermé le côté de la machine, qui, s’ouvrant de haut en bas, lui sert de tablier pour poser la laine, celle-ci est saisie par des dents longues rangées symétriquement autour d’un arbre horizontal et se contrariant avec des dents fixes rivées au bâtis de la machine. Elle est agitée à une vitesse de 400 tours et déchirée pendant quelques minutes : toute la poussière provenant des ingrédients nécessaires
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- à la coloration est chassée à travers la toile métallique, et retombe en arrière de la batterie dans une enveloppe en bois d’où on l’enlève de temps en temps. Un homme peut battre ainsi 300 à 400 kilog. par jour ; dans rétablissement se trouvent une batterie pour les couleurs foncées et une pour les couleurs claires.
- 11 y a peu d’années, et cela se pratique encore dans quelques fabriques, on divisait la laine ainsi battue, par poids d’environ 10 kilog., entre un grand nombre de femmes appelées trieuses ; ces femmes avaient pour mission d’enlever à la main les pailles et les graines qui s’y attachent quelquefois. Aujourd’hui on opère généralement ce
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- triage au moyen de machines anglaises ou belges; dans l’établissement Ch. Flavigny, ce sont des égratteronneuses de la construction de John Sykes et fils de Huddersfield. Ces machines qui coûtaient plus de 6,000 fr. chaque, avant le traité de commerce, se sont rapidement répandues à Elbeuf, malgré leur prix élevé; elles amènent un progrès sensible dans la promptitude et la perfection du triage, et, de plus, elles permettent l’usage de laines dont l’emploi n’avait pu se répandre. La machine de Sykes se compose d’un grand cylindre principal garni d’une multitude de côtes armées d’aiguilles rangées
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- parallèlement : la laine amenée vers le cylindre par un tablier sans fin est entraînée sous les alimentaires, et, comme elle subit un travail qui l’ouvre et la divise, le chardon ou la paille qu’elle contient est saisi par les aiguilles et va retomber en dessous. La laine sort par derrière en légers flocons et parfaitement nettoyée : les deux échar-donneuses peuvent échardonner par heure 20 kilogrammes : la quantité varie suivant la qualité de la laine et le plus ou moins d’ordures qu’elle contient. Elles font aisément le travail de quarante femmes, et encore ces femmes n’auraient-elles jamais pu arracher à la main les petites graines de laines de Buenos-Ayres et de Montevideo. Cette machine résout le problème proposé, qui consistait à ne pasfatiguer lalaine, ànepas la rouler, la briser nilahacher.
- La laine est alors envoyée à la filature; le fabricant de nou- 7 veautés choisit ordinairement lui-même sa laine pour- lui donner sa véritable destination; il fixe les quantités à filer, proportionne les mélanges de nuances, détermine, suivant la qualité de la matière, les finesses et les torsions, indique quelle partie fera de la chaîne, quelle autre de la trame; si le fil sera employé simple ou retors. Toutes ces observations sont consignées sur la note jointe à l’envoi de laines fait au filateur à façon par les fabricants, qui se débarrassent du soin de cette opération en la faisant exécuter par les filateurs de Louviers, d’Elbeuf et de ses environs. MM. Ch. Flavigny et fils, possédant, par exception, " une filature, font chez eux une portion du fil de leur fabrication; pour le surplus ils s’adressent, comme leurs confrères, aux filateurs à façon.
- La première opération qui concerne le filateur est le louvetage destiné à ouvrir la laine et à faciliter son mélange avec l’huile ou toute autre matière grasse dont elle a besoin d’être additionnée pour être étirée. Le louvetier étend sa laine par terre en couches minces, et après avoir répandu dessus à l’aide d’un arrosoir l’huile dans la proportion variant du l/5e au 1/6e du poids de la laine (ce qu’on appelle ensimer), il la relève et la fait passer dans le loup où elle est reçue entre un cylindre garni de dents plus fines et plus serrées que
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- celles de la batterie. La laine s’échappe en flocons régulièrement imprégnés de matière grasse. On les entasse dans des paniers pour être portés à batelier du cardage. On opère également, au moment du passage au loup, les mélanges de laines de couleurs différentes, selon les proportions indiquées, et cela avec d’autant plus de soin que les conséquences du barrage sont irrémédiables après le tissage.
- L'ensimage de la laine est d’une importance capitale pour le bon travail de la filature ; il faut, pour bien filer, une matière onctueuse, qui pénètre la laine et n’ait rien de siccatif. L’huile d’olive possède seule toutes ces qualités. Sous la dénomination d’huile à ensimer, on vend aux fabricants des huiles de palme, cTarachide, d’olive même, falsifiées avec des huiles de poisson ou de résine; toutes ces huiles, ayant un caractère qui leur est particulier, demanderaient une application spéciale et un traitement particulier ; mais, le filateur et le foulonnier les traitant de la même manière, il en résulte que les laines sont souvent irrégulièrès quant à leur filature et les étoffes plus ou moins bien dégraissées.
- La consommation de Y huile est considérable à Elbeuf ; elle est l’objet d’un commerce important avec Rouen d’où elle est ordinairement dirigée, pour le compte, du fabricant, chez le filateur à façon. Jusqu’ici l’analyse ne permet pas de reconnaître par un procédé facile la sophistification des huiles, fraude trop souvent exercée à une place ou à l’autre. A ce point de vue. il y a un sérieux intérêt à posséder sa filature chez soi et à pouvoir exercer un contrôle sur la matière grasse mêlée à la laine et sur la quantité qu’on y introduit. Depuis 1856 on emploie également l’acide oléique dont l’emploi a été conseillé pour cet usage par MM. Peligot et Alcan.
- Le cardage est la suite des divisions opérées dans le battage et dans le passage au loup. L’assortiment de cardes se compose, comme nous l’avons vu, en décrivant les ateliers de M. Mercier, de trois machines qui, bien que disposées à peu près de la même manière, produisent des résultats différents. MM. Flavigny emploient des assortiments à cordons et des assortiments à nappes ; ils donnent la préférence aux premiers pour les fils de chaîne : le filament de
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- la laine est moins coupé, se lie mieux et est naturellement plus
- résistant.
- Après le travail du cardage, c’est au métier mull-jenny qu’il faut demander de réduire en fils plus fins ces boudins continus. Ces métiers si connus sont jusqu’ici les seuls employés dans l’industrie de la laine cardée ; perfectionnés, comme tous les outils qui servent à la filature, particulièrement par M. Mercier, de Louviers, ils laissent peu de chose à désirer. Les bâtis portent généralement 200 broches, chiffre qui ne serait dépassé qu’aux dépens de la production du métier, à cause des moments d’arrêt du chariot que nécessite la rupture fréquente du fil de laine. Toutes les parties du mécanisme sont à l’une des extrémités du métier, et se règlent à volonté, de manière à permettre tous les changements nécessaires pour obtenir un degré de finesse de fil plus ou moins élevé. Le chariot est tiré doucement et sans secousse, et, la torsion se trouvant en rapport avec le tirage du chariot, le fileur règle et modère sa vitesse selon la nature de la laine, le numéro d’étirage qu’elle doit atteindre, et la facilité qu’elle a à se casser. Il faut, en effet, pour la confection des nouveautés, une filature compliquée : certains articles demandent des fils très-gros, d’autres des fils très-fins, tous veulent une régularité parfaite : il faut au fabricant une échelle de 8 à 10 numéros de finesses dans les mêmes nuances ; si, dans la draperie lisse, dont la filature se fait ordinairement avec des laines blanches, l’étirage est facile, il n’en est pas de même avec les laines colorées, mordues aux acides et chargées d’ingrédients de teinture telles qu’on les emploie dans la nouveauté. Aussi est-on souvent obligé, pour surmonter cette difficulté, de filer en deux fois; c’est ce qu’on appelle le surfilage. L’établissement Flavigny contient quatre assortiments et 1,800 broches : le fil destiné à faire des chaînes est rangé avec soin dans des paniers pour être ensuite, en son temps, bobiné mécaniquement, tandis que celui qui doit être remis au tisserand comme trame est dévidé et plié d’après une unité de longueur déterminée, puis porté au dépôt général des fils placé sous la surveillance de l’employé du tissage.
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- Depuis longtemps on a introduit dans les étoffes pour pantalons les fils jaspés ou moulinés qui, par leurs combinaisons de nuances et de'torsion, enrichissent le tissu et lui donnent un cachet particulier. De là le mariage de la laine et de la soie, de la laine cardée et de la laine peignée fine, etc. C’est par l’opération du retordage que se font ces mélanges de fils : le fil est réuni d’abord par le doublage à celui ou à ceux avec lesquels il doit être retors :*on emploie ensuite pour retordre différentes espèces de machines dont les unes fonctionnant comme le mull-jenny sont préférées pour les grandes torsions, et d’autres, marchant d’une manière continue^ qui donnent, pour les fils gros et les torsions ouvertes, un résultat meilleur. La régularité du travail et l’absence de déchet sont les conditions essentielles de l’opération. MM. Flavigny emploient avantageusement, pour certains fils fins, une machine allemande, doubleuse et retor-deuse à la fois, de la construction de M. Kirfel, d’Eupen.
- Le montage des chaînes débute par l’ourdissage, réunion calculée des fils de la chaîne d’après certaines bases fournies par le dessin et l’armure. On remet à l’ourdisseuse une indication contenant la longueur de la chaîne et le nombre total des fils qui la forment, la place que doivent occuper les couleurs eu égard au dessin et aux raccords des armures. Dans la nouveauté, selon les articles en cours de fabrication, on ourdit des chaînes depuis 1,200 jusqu’à 6,000 fils. Les dispositions du dessin sont parfois si compliquées et le mariage des fils si varié, que l’ouvrière doit garnir son chevalet de plus de 150 bobines; leur placement exige un soin d’autant plus grand qu’une erreur occasionnerait dans la pièce un défaut qui irait d’un bout à l’autre. Aussi les ingénieuses machines appelées pareuses, employées récemment pour le drap lisse, ne peuvent pas par suite de cette complication et du compte trop variable des chaînes être utilisées pour la nouveauté.
- Le tisseur auquel on confie une chaîne la colle lui-même, parce qu’étant appelé à la tisser, il a tout intérêt à lui faire subir convenablement les préparations qui doivent faciliter sa confection. L’encollage est donné avec une espèce de gélatine faite de débris
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- de peaux : le séchage préféré se fait à air libre par les soins de l’ouvrier qui tient compte de la qualité de sa chaîne et de la température; il divise ensuite sa chaîne, l’enroule sur l’ensouple de son métier et commence le tissage; la variété de couleurs, de finesses, et de matières est définitivement combinée par le tissage.
- Opération simple et régulière dans la draperie lisse, le tissage est infiniment varié dans la nouveauté. Les premiers métiers à tisser étaient simples comme les étoffes qu’ils devaient former : la mécanique n’était que peu ou point appliquée aux arts manufacturiers, les premières tentatives firent naître le métier à marches. Ce métier, consacré au tissage du tissu toile (drap lisse) et des croisés'simples, exécute encore aujourd’hui, avec les modifications apportées par le temps, le tissage au moyen de leviers qui font mouvoir des marches sur lesquelles l’ouvrier pose un pied et quelquefois les deux. Ces leviers haussent ou baissent les lisses qui portent les fils de la chaîne, cé qui produit, par une combinaison de mouvements opposés, une ouverture de chaîne destinée au passage de la navette,
- La çharpente ou le bâti est à peu près le même pour les métiers de nouveautés, mais ils varient quant aux accessoires et aux ustensiles particuliers dont ils sont garnis pour chaque espèce d’étoffe. L’arrangement de ces accessoires, leur différence, les effets qui en résultent modifient le métier et en changent le nom. Selon la complication des dessins, on emploie le métier dit Jacquard ou le métier dit Armure, c’est-à-dire le métier pourvu d’une mécanique Jacquard ou le métier pourvu d’une mécanique armure. La mécanique Jacquard permet d’obtenir des effets plus compliqués et plus étendus, parce que la quantité de crochets s’élevant au nombre de 400 et même 600, un grand nombre des fils de la chaîne peuvent faire chacun un travail distinct et séparé, ce qui, dans le métier armure, se trouve limité à 100 crochets environ. Ce dernier métier, qu’on appelle aussi métier à lames, est répandu dans toutes les campagnes qui environnent Elbeuf : son prix et son entretien moins coûteux le font préférer par l’ouvrier, car il suffit aux besoins généraux^ la fabrique. Dans ce métier, comme dans le métier Jacquard,
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- les leviers du métier à marches sont remplacés par des cartons percés de trous et assemblés de manière à ce qu’ils se présentent un à un sur les quatre faces du cylindre de la mécanique. On l’emploie spécialement pour les tissus à effets symétriques et réguliers (a).
- Un nouveau perfectionnement du métier à tisser a permis d’arriver à introduire successivement 5 et 6 couleurs différentes dans le tissu. On a fixé pour cela à chaque bout du battant du métier d’abord deux et maintenant quatre cases capables de renfermer des navettes. La montée et la descente des cases se font au moyen de la mécanique : ce sont les cartons qui viennent encore déterminer le rôle de chaque navette et le moment où elles doivent se frayer un passage à travers le tissu, de telle sorte que leur départ peut être alternatif ou interrompu. Il est très important que les navettes soient placées dans les cases suivant l’ordre indiqué par le dessin, car les différentes couleurs qu’elles renferment produiraient des effets opposés à ceux qu’on en attend.
- Tous ceux qui se sont occupés du tissage^mécanique depuis quelques années ont poursuivi avec une louable persévérance le problème du fonctionnement facile et régulier de plusieurs navettes, ainsi qu’on est parvenu à l’obtenir avec le battant du métier à la main (b) ; il est hors de doute qu’avec les progrès constants de la
- (a) En effet, toutes lès arcades qui, avecla mécanique Jacquard, se trouvent suspendues aux crochets de ladite mécanique et qui portent les maillons où sont passés les fils de la chaîne, sont remplacées là par l’appareil appelé jeu de lames pd’après la nature du tissu et les exigences du dessin, on remet à l’ouvrier une note indiquant de quelle manière sera disposé le jeu de lames nécessaire à la confection de sa chaîne. Cet appareil, indépendant du métier, se compose de planchettes de hois qui portent un nombre variable de lisses où se passent les fils de la chaîne : le nombre de ces planchettes ou pas, varie de 3 à 33 pour former ce qu’on appelle une lame. Chaque pas est en correspondance avec la mécanique armure et, comme sa levée peut être indépendante, ou se faire simultanément avec un ou plusieurs autres pas, il s’ensuit que tous les fils de la chaîne fixés aux lisses, du même pas font le même travail, mais que ce travail est encore divisé par suite du fractionnement très-variable qui s’opère entre les pas levés et les pas restés.
- Ces levées de lames, qui forment l’ouverture de la chaîne, sont produites par la série des cartons qui ne sont' eux-mêmes que la reproduction de la carie ou bref fait par le dessinateur. Ainsi les cartons sont percés d’un nombre de trous irréguliers suivait le dessin auquel ils s’appliquent; dans leur marche autour du cylindre, ils ont pour mission de repousser en temps utile les aiguilles de la mécanique, et, par suite du mouvement que ces aiguilles impriment aux arcades du mélier Jacquard ou aux lames du métier armure, de produire des fils levés ou baissés à travers lesquels la trame doit passer.
- b )Les battants dont il est question ici doivent permettre de faire un tissu livrable au commerce, apres foulage et tout terminé, sur la largeur de 1™ 40 centimètres. Les essais de vente en demi-largeur, n’ont pu réussir en France.
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- mécanique, la difficulté sera bientôt résolue ; mais, pour le fabricant, dont la production se renouvelle sans cesse quant aux tissus et quant aux dessins, cette difficulté réside bien plus dans tous les changements des accessoires du métier et dans la perte de temps qu’ils occasionnent. Obligation de varier le nombre des fils de la chaîne, de changer les jeux de lames, de surveiller le fonctionnement de la mécanique et des navettes, de mettre sur le métier, tantôt des étoffes
- d’été, tantôt des éfoffes d’hiver, les unes composées de fils fins peu consistants, les autres de fils plus gros qui supporteraient une vitesse plus grande; ce sont là des obstacles inconnus au métier de drap lisse. Il s’ensuit un tâtonnement et une perte de force motrice préjudiciables à la confection de l’étoffe et à son prix de revient. En ajoutant les nombreuses réparations, et la différence du prix d’achat, on arrive à douter de l’introduction du métier mécanique dans la nouveauté fine fabriquée en grande largeur. Car, outre que sa production n’est pas suffisante, on se trouve forcé, à cause de la mécanique armure,; d’en laisser la conduite à des hommes dont le salaire élevé n’établit
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- pas la/même différence de main-d’œuvre que dans le métier de drap lisse, où la substitution du travail par des femmes a pu se faire facilement.
- Jusqu’à présent, pour utiliser le tissage mécanique, il faut donc
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- une fabrication d’étoffes similaires, ne variant ni par leur tissu ni par leur montage ; ce que l’on appelle en fabrique article courant : ce n’est plus alors une fabrication de nouveautés proprement dites.
- Outre les ateliers de tissage contenus dans l’établissement, la maison Charles Flavigny et Fils emploie plus de 200 tisserands dans les campagnes qui avoisinent Elbeuf. Le tissage de campagne est, pour ainsi dire, le seul à l’usage de là fabrique de nouveautés: le prix élevé de la main-d’œuvre, qui a permis à l’ouvrier sage et laborieux de faire des économies, a contribué à le maintenir et même à le développper ; la vie de famille, l’amour de la propriété et de l’indépendance font de ce tissage de campagne la profession la plus recherchée ; aussi voit-on les femmes et les jeunes filles embrasser très-volontiers ce métier, malgré ses fatigues et les courses-répétées qu’il
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- fautfaire chez le fabricant pour emporter la chaîne, la lame, les cartons, recevoir les instructions des monteurs, et rapporter la pièce tissée.
- Après une visite attentive de la toile tissée, en dessus et en dessous, la pièce doit subir les apprêts. La première opération est le dégraissage, qui a pour but de faire disparaître tous les corps gras conservés par la laine dans les tubes de ses filaments, ainsi que Ceux dont elle est imprégnée, soit dans le travail de la filature, soit dans les autres travaux relatifs au tissage. La machine dont on se sert est appelée Dégraisseuse : c’est un bâti clos dans lequel
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- tournent deux gros cylindres superposés et commandés par une poulie placée à l’extrémité du cylindre de dessous. Cette machine fonctionne avec une vitesse de 45 à 50 tours par minute. Le drap dont les bouts sont cousus ensemble passe entre les deux cylindres et retombe dans un bain d’eau et de terre argileuse, dite terre à foulon ; cette terre s’unit avec les corps gras et les absorbe ; quand le foulonnier a jugé, selon la nature de l’étoffe, que tout était combiné, il ouvre, par un robinet en communication avec des réservoirs, un passage à l’eau qui débarrasse alors le drap de la terre chargée d’huile, jusqu’à sa complète épuration. On accélère l’opération en additionnant la terre à foulon d’une dissolution de cristaux de soude, quand on ne redoute pas leur action pour la vivacité des couleurs.
- Après un séchage pratiqué à air libre ou dans des séchoirs chauds, selon la saison, on remet l’étoffe entre les mains de femmes appelées épinceteuses, qui, au nombre de quarante, la nettoient de toutes les défectuosités susceptibles d’être enlevées au moyen de l’épince, sorte de petite pince terminée en pointe.
- Le rentrayage a lieu immédiatement après; il consiste à faire disparaître les défauts de triage, à raccommoder les déchirures, à faire toutes les réparations qui sont du ressort du travail à l’aiguille et, qui, dans la fabrication des étoffes de nouveautés, occupent un nombre assez considérable de femmes. — Ces ouvrières sont les
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- mieux payées, car il faut beaucoup de soin et d’habileté pour reproduire dans remplacement mal tissé ou avarié les mêmes
- croisements que l’armure ou le dessin aurait donnés. C’est à
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- Clichy* — Typ. Maurice Loignon et Cie. 88e uv.
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- elles de remplacer les fausses duites, de resserrer les claircièrës, et de remédier à l’irrégularité fréquente du retordage. Le foulon contribue ensuite à faire disparaître toutes les traces du rentrayage et à rendre au tissu sa régularité.
- De l’atelier de rentrayage, la pièce est portée dans l’atelier de foulage où elle avait déjà subi l’opération du dégraissage. 11 faut maintenant qu’elle soit foulée, c’est-à-dire que le tissu subisse l’action physique du feutrage, action qui ne peut avoir lieu sans la pression et le frottement d’une machine. La chaleur dégagée dilate le corps de la laine, les filaments se lient et se gonflent, s’enlacent l’un dans l’autre, et, par cette raison, fe drap perd en largeur et en longueur ce qu’il gagne en épaisseur.
- Le foulage seul constitue véritablement l’étoffe; car avant cette opération, le tissu n’est qu’une simple toile de laine, et, sauf un petit nombre d’articles tissés de fils très-gros, il est indispensable de clore le tissu et de lui donner un feutrage qui résiste au travail de la lainerie : de mou, lâche et mince qu’il était, il dévient ferme, moelleux et serré. Cette opération ne fut pendant bien longtemps obtenue que par l’ancien moulin à foulon. Il fallait au foulonnier un tâtonnement continuel ou unediabileté très-grande pour opérer le feutrage à volonté sur les divers sens de l’étoffe, et l’opéra-ticm se prolongeait souvent deux jours. Ce système existait depuis longtemps dans l’établissement Charles Flavigny, lors-qu’en 1838, à l’apparition des premières fouleuses cylindriques, il fut de suite abandonné. Rien ne pouvait, en effet, être plus avantageux à la fabrique que le feutrage obtenu au moyen d’une pression régulière déterminée ; on avait, en outre, la possibilité de diriger son action sur le long et sur le large avec plus de certitude, on pouvait aussi substituer à l’appareil encombrant d’autrefois une machine occupant peu d’espace, opérant beaucoup plus promptement et présentant contre les avaries de sérieuses garanties («).
- Les connaissances pratiques du foulage ne peuvent s’acquérir
- (a) MM. Flavigny se servent des piles Malteau et des piles Desplas. La fouleuse Malteau consiste en un bâli en fonte, clos de toutes parts pour ne pas laisser échapper la chaleur : elle est
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- qu’après de longues observations ; la nature des tissus qui prennent le feutrage, les uns en quelques instants, les autres après de longues heures, oblige à une grande circonspection. De plus, l’obligation de se tenir, quant aux métrages et quant aux forces, dans les limites indiquées, rend l’opération délicate. Si le savon est un agent indispensable pour le drap lisse, il n’en est pas de même pour la nouveauté, où on ne l’emploie que pour les tissus qui ont besoin d’une grande fermeté et auxquels on veut donner de la douceur et du moelleux; la chaleur seule, dégagée par le frottement, peut produire un feutrage suffisant à la plus grande partie des articles. C’est par exception que MM. Flavigny ont pu établir à l’intérieur d’Elbeuf un atelier de foulage. Par le forage d’un puits artésien donnant une grande quantité d’eau, ils sont arrivés à s’affranchir du foulage à façon, employé par les fabricants de la ville, et qui se pratique dans des usines spéciales placées sur des cours d’eau assez éloignés.
- Après un dégorgeage ou relavage pratiqué dans les machines à dégraisser, on porte l’étoffe sur la lainerie : huit machines à lainer sont destinées à ce travail au même rez-de-chaussée que l’atelier de foulage. Lelainagen pour but de dégager le feutrage de la laine en couchant uniformément les poils, et en garnissant toute la superficie de l’étoffe. La lainerie simple se composé d’une machine rotative dont le tambour ou gros cylindre est muni de côtes transversales sur lesquelles sont placés des cadres garnis de chardons. La pièce qui est mouillée régulièrement par un tuyau percé en arrosoir, se déroule d’uneensouple pour s’enrouler sur une autre, de manière à présenter
- mise en mouvement par une poulie fixée à l’arbre d’un cylindre placé en arriére, qui, lui-même, en porte un autre de même diamètre et marchant à la même vitesse. Ce dernier tourne dans des coussinets qui ont la liberté de se mouvoir verticalement et qui sont reliés à un levier de pression chargé d’un poids que l’on avance ou recule, suivant que l’on veut fouler plus ou moins sur la largeur du drap. Deux autres cylindres placés sur le devant complètent la pression. En arrière est un sabot butteur, destiné à fouler sur la longueur au moyen d’un serrage opéré sur l’étoffe par un levier vertical armé d’un poids. Dans la fouleuse Desplas la pression par contre-poids est remplacée par des ressorts métalliques dont l’action progressive augmente d’intensité à mesure que l’étoffe augmente d’épaisseur et par conséquent de résistance ; un tuyau muni d’un robinet permet de faire arriver dans chaque machine l’eau nécessaire au lavage et au savonnage. Avec les piles, soit du système Malteau, soit du système Desplas, on peut fouler les nouveautés les plus légères ainsi que les plus fortes, les étoffes élastiques et serrées, aussi bien que les tissus creux et soufflés.
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- dans sa course la partie à lainer du côté des chardons. L’opération se recommence plusieurs fois et, d’après le genre d apprêt applicable à l’étoffe, elle est séchée et tondue une première fois, et rapportée à l’atelier des laineries : elle est dite alors mouillée en seconde ou en troisième eau. Le lainage détermine une consommation de chardons considérable ; ce végétal, cultivé soigneusement dans les environs d’Elbeuf et dans quelques parties de la France, est d’une culture capricieuse et atteint quelquefois un prix élevé ; on le divise pour l’emploi en qualités très-bien classées d’après la forme, la finesse et la flexibilité du croc, On a voulu lui substituer le chardon dit métallique, sorte de ruban large en caoutchouc, garni de fil de laiton ; si le but de l’invention n’a pas été complètement atteint , il a au moins fourni à la fabrication un accessoire précieux, car le chardon métallique s’emploie avec succès à sec sur toutes les étoffes dont on veut faire ressortir le duvet par un apprêt couché ou. velouté.
- La pièce mouillée au lainage est placée dans une essoreuse à deux compartiments agissant par la force centrifuge , puis portée aux ramés pour y être tendue en longueur et en largeur, et séchée dans cette position. Ce séchage se fait en été à air libre dans de vastes enclos, ou en hiver dans des étuves chauffées à la vapeur. Les rames ou étentes ont la longueur d’une pièce, les lisières sont accrochées à des traverses de bois : celle du haut est mobile, et comme elle peut se monter au moyen de chaînes correspondant à un pignon d’appel, la tension se fait insensiblement et simultanément pour toute la pièce .
- Pour certaines étoffes à apprêt dit velours, le séchage est délicat, car le poil, amené verticalement par le battage, doit être séché dans cet état, et il importe, pour le bon succès de l’opération, qu’aucun pli ou qu’aucun froissement ne survienne à la pièce pendant qu’on l’étend.^Le battage, qui a pour effet le redressement vertical des poils, est le résultat de l’observation suivante : sous l’action de coups de baguette fortement imprimés à l’étoffe mouillée, les poils de la laine amenés à la surface par le lainage se redressent, et, séchés dans cet état, conservent leur position. On a obtenu avec le battage des apprêts moelleux dont la vogue dure encore; aussi MM. Flavigny , après
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- avoir acheté le droit d’user de ce procédé, ont remplacé le battage à la main par une batteuse mécanique qui leur permet de tondre les étoffes au fur et à mesure de leur battage.
- Le tondage suit le lainage ou le battage : il consiste à raser le poil du drap jusqu’à ce qu’on juge le tissu suffisamment découvert et le dessin assez apparent ; on ne se sert guère aujourd’hui que de la tondeuse longitudinale, espèce de machine rotative d’une largeur de lm 60 ; la coupe du poil a lieu au moyen de lames tranchantes fixées en spirales sur un cylindre qui tourne avec rapidité tout près d’une lame fixe sur laquelle passe le drap. La table et le porte-cylindre sont mouvants et s’éloignent ou se rapprochent à volonté de la lame fixe ; une brosse douce fonctionne à la sortie de l’étoffe pour nettoyer et coucher le poil. Lé tondage doit être fait en plusieurs fois, sous peine de rendre l’étoffe sèche au toucher et de couper les fils de la chaîne.
- Les tissus pour pantalons et pour jaquettes subissent enfin un brossage définitif à l’envers et à l’endroit sur des machines spéciales; c’est la dernière opération qui leur est appliquée.
- La maison Charles Flavigny et Fils fabrique sur une grande échelle les paletots d’hiver ondulés, moutonnés et frisés, qui, par leur épaisseur et leur souplesse, ont pris, depuis quelques années, une grande place dans la consommation ; le traitement de ces paletots se fait à l’aide des mêmes ustensiles d’apprêt que pour les pantalons ; mais, pour obtenir le frisage du poil, on se sert de machines en fonte appelées onduleuses, de la construction de MM. Beck et Quidet; ces machines, au nombre de trois, sont disposées pour opérer à volonté le travail de l’ondulage ou du ratinage. En réglant avec soin le degré de course du plateau mobile qui frotte l’étoffe, et en conservant au poil le degré de tondage voulu, on obtient des effets variés de frisage.
- Toutes ces étoffes vont enfin recevoir, comme dernière opération, le décatissage à la vapeur, destiné à faire disparaître le lustre donné par les apprêts et à rendre à l’étoffe le tenant et la. consistance qu’elle doit avoir : en même temps, il opère le retrait de toutes les parties du tissu relâchées par le travail des apprêts. A cet effet, la
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- pièce est déroulée sur une table métallique percée de trous : ou donne passage à la vapeur en ouvrant le robinet qui la contient, et elle pénètre l’étoffe ; la distribution de l’humidité est ainsi égale et prompte; mais, comme elle disparaît presqu’aussitôt, on peut plier la pièce immédiatement après et la. porter au magasin, d’où elle passe chez l’acheteur. Nous avons vu chez MM. Flavigny la fin de l’approvisionnement de cet hiver, les étoffes destinées aux modes du printemps, et celles que l'on prépare pour l’hiver prochain. Pour les étoffes de paletot d’hiver, ce sont, en général, des draps veloutés bleu foncé, brun foncé, ou gris noisette clair à laine plus ou moins longue, des matelassés à grain plus ou moins gros, des ondulés ou des ratinés à bouton, tantôt très-petit et très-rappro-cbé, tantôt très-gros et très-écarté; par exception, il se fait bien encore quelquefois de ces beaux draps appelés édredons qui joignent à la beauté de la laine une perfection remarquable de tissage et d’apprêt; laineux et moelleux du côté de l’envers, ils sont extérieurement suffisamment rasés sans être secs, et peuvent, avec quelques coups de .brosse, être débarrassés de la poussière, tandis que les longs poils, imitation anglaise, àlamode aujourd’hui, conservent dans leurs saillies les matières étrangères, malgré le battage le plus énergique. Cette imperfection exigée par la mode est encore plus saillante lorsqu’il s’agit des pan talons, de ceux d’hiver surtout, car la boue s’y incruste et me peut s’en aller qu’en enlevant les poils du velours. Une partie de ces étoffés de pantalons est faite à côtes épaisses, les unes déterminées par l’épaisseur même du tissu, les autres simulées par l’épaisseur du velours. Cependant, en opposition à ces étoffes illogiques, il se fait des tissus imitant la natte, et très-rasés, ainsi que les côtes bombées avec soie formant la torsade. Les étoffes de printemps destinées surtout à faire des costumes complets, composés de pantalon, gilet et jaquette sont, en général, deschinés et des pointillés, dont les rehauts, le plus souvent blanc ou ro.uge vif, sont obtenus avec de la soie introduite au tissage. Ce qui semble distinguer les nouveautés de notre époque, c’est l’éclectisme le plus varié, donnant les effets les plus divers de tissage et .de teinture, sans
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- atteindre cependant les extravagances passées ; c’est enfin une sorte de sagesse d’ensemble comme couleur et tissu. Certaines étoffes pour femmes ont un caractère plus accusé, et on peut y remarquer l’introduction des couleurs d’aniline entièrement bannies de la bonne fabrication pour homme. En résumé, les cartes d’échantillon de 1864-1865 sont une sorte de résumé des modes des dernières années où prédomine l’imitation anglaise. Depuis le commencement du siècle et jusqu’en 1815, la teinte seule fait mode, le bleu foncé dit national, le bleu moins foncé dit flore et le vert dragon sont les couleurs dominantes. Les personnes attachées aux idées^muvelles portent la longue redingote bleue, celles qui regrettent le passé portent l’habit de couleur verte. A partir de 1816, de nouvelles teintes obtenues par des procédés nouveaux, la plupart sur pied de bleu, viennent participer à l’habillement : — des tons olive pour habit, quelques tissus en laines mélangées à la carde pour vêtements du matin. Parmi ces étoffes mélangées, on distingue le marenqo gris foncé mélangé de très-petits points blancs, le dos de lièvre, la barbe*de cosaque et autres fantaisies aussi bizarres que leur nom. Les nuances dites américaines servent à faire les vêtements d’hiver appelés carricks.
- En 1822 , les bronzes teints sur cuve et les marrons teints à la garance sont les couleurs préférées par les élégants pour leurs habits et leurs redingotes. Après plusieurs années de règne , le carrick est dé rôné par le manteau à l’espagnole apporté au retour de l’expédition d’Espagne ; le bleu foncé domine pour cet emploi. La couleur dite vert andujar, ainsi appelée à l’occasion de cette même campagne de 1823 , vient se joindre aux bronzes dont le succès s’accroît et à des tons de bleu un peu plus clairs que le bleu flore. L’ensemble de ces nuances reste pendant quelques années à la mode pour habits et redingotes T tandis que pour pantalons on employait les gris unis eta mélangés, que la maison Flavigny excellait à produire. En parcourant les livres d’échantillons de cette maison, on trouve à cette époque ces fameux pantalons gris perle, dont les romanciers de la génération précédente habillaient si souvent les héros de leurs contes.Les tailleurs cherchaient alors à faire contraster sans désaccord les nuances des
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- différents vêtements.—A partir de 1828, des tons moins clairs sont préférés pour pantalon ; les plus remarquables de ces nuances sont la teinte lentille, lorsqu’elle tire sur le vert, cuite lorsqu’elle tire sur le rouge :les manteaux cèdent la place aux amples pardessus faits avec des draps fort épais dits imperméables. Les nuances les plus à la mode pour ces pardessus sont le mastic, le noisette et surtout la teinte dite cheveux de madame, nuances auxquelles les consommateurs moins recherchés dans leur mise préfèrent des teintes en demi-ton et même entièrement foncées. — Vers 1829, la nuance appelée pomme de chêne fait fureur pendant deux saisons pour habit et redingote; mais son ton très-clair la fait abandonner ; elle est suivie , mais sans le même engouement, parla nuance dite flamme d'enfer, espèce de marron rouge à grand reflet.—En 1830, le vert russe très-foncé, se rapprochant du noir* apparut pour la première fois et eut un succès qui se continua pendant plus de quinze ans pour habit et pour redingote.—En 1831, le changement fut plusradical. Un tailleur de Paris fit commander à Elbeuf quelques mètres d’une étoffe à carreaux égaux d’un centimètre de côté formant damier noir et blanc ou grenat et gris; l’essai réussit auprès de quelques clients, et fut violemment combattu par d’autres. Une lutte très-vive s’engagea entre le novateur bientôt imité, et l’autre partie des consommateurs n’admettant que les petits dessins tissés à plusieurs marches, mais presque unis; il se fit une transaction : les genres simples furent main-. tenus pour pantalons habillés; mais les pantalons négligés du matin entrèrent dans le domaine de la fantaisie pure. Les tailleurs, comprenant l’immense avantage que leur donnerait le renouvellement incessant de la mode, soit en couleur, soit en disposition, entrèrent avec ardeur dans cette voie, qui devait révolutionner entièrement toute l’industrie Elbeuvienne. A partir de ce moment, les mille raies oubliées depuis soixante ans reparaissent, les rayures plus ou moins larges, les cadrillés à filet, les côtelés de différentes largeurs, les étoffes dites Casimir, d’autres dites diagonales, d’autres dites articulées, remplacent peu à peu le drap lisse. Ces tissus variés dans leur texture, non moins variés dans leurs couleurs, ne sont
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- plus réservés aux seuls élégants, mais entrent dans la consommation générale. Devant les demandes des acheteurs, les fabricants les plus attachés aux anciennes habitudes sont forcés de céder, de modifier considérablement leur matériel, et de se mettre, eux aussi, non-seulement à la fabrication, mais encore à la recherche de nouveautés. Chaque année voit un certain nombre de ces transformations, auxquelles aide puissamment le métier dit à armure.
- Bientôt les pardessus furent atteints graduellement de la contagion ; aux longues redingotes dites à la propriétaire et faites pour la plupart en castorine à longs poils, de nuances vert ou brun foncé, commençaient à succéder les paletots au grand scandale des esprits conservateurs ; mais ce vêtement, d’abord fort laid sous le nom de paletot sac, se modifia peu à peu pour se rapprocher du goût parisienT et fut bientôt généralement adopté. Le drap lisse perdit encore cet emploi et fut remplacé par des étoffes, variées de tissu et de teintes, qui augmentèrent le domaine de la nouveauté; enfin apparurent pour l’été ces imitations anglaises en grossier tissu mélangé, connus sous le nom de twine ou tweedè. La nouveauté n’eut plus de bornes; on importa le métier Jacquart, on fit venir des ouvriers de Lyon; mais ces métiers, très-grands et très-compliqués, ne purent être achetés par les ouvriers des campagnes, pouvant à peine se procurer et loger les métiers à lames. MM. Flavigny firent alors construire un vaste bâtiment contenant, dans ses trois étages, de vastes ateliers, où ils installèrent le nouveau matériel exigé par la mode. A partir de cette époque, à chaque saison, on voit se produire des genres nouveaux : ceux dont l’exagération est trop grande n’ont qu’un succès éphémère, et, après avoir enrichi l’exportation, disparaissent pour toujours de la place; d’autres, après quelque temps de défaveur, reparaissent et restent dans la consommation.— Ainsi, en 1846,les pantalons écossaissontgénéralement adoptés; les carreaux noirs, verts et bleus à petit filet rouge, dominent, pour disparaître et revenir tous les trois ou quatre ans ; les carreaux noirs et blancs de toute grandeur, à dispositions extrê-
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- mement variées, fabriqués sur toute espèce de tissus, sont devenus pour ainsi dire classiques et se sont répandus jusque dans les campagnes; moins employés aujourd’hui, il s’en fait cependant encore une grande quantité tous les ans. — En 1847 apparaissent les bandes, d’abord composées de cinq filets sur deux centimètres environ ; elles » persistent en 1848, se développent en 1849 sur des tissus presque unis qui, pour l’hiyer, deviennent des satinés très-fins,et apprêtés avec beaucoup de soin.—En 1850, les livres d’échantillons de M.Flavigny nous montrent de larges bandes atteignant jusqu’à huit centimètres ; l’excentricité augmente en 1851, les pantalons portent des carreaux de vingt centimètres et des bandes non plus latérales, mais placées sur le devant et sur le derrière de la jambe; peu goûtés des Parisiens, ces genres eurent un grand succès à l’exportation.—En 1852, on fait au printemps des étoffes ombrées, la plupart sur fond Jacquard noir et blanc, formant un petit chiné coupé par des rayures ou des carreaux ; on fait aussi des rayures en travers. Pour l’hiver de la même année, ce même genre chiné est fait en gros fils avec le plus grand succès. Cette année, féconde en innovations, voit les premiers habillements complets en couleurs tannées mélangées, nommées nuances ramoneur. L’apprêt brut de ces étoffes d’importation anglaise est également imité pour les mélangés avec bandes pour pantalons. —-En 1853, aux chinés, rayés, cadrillés universellement adoptés, on essaie d’ajouter des tissusfaits au métier Jacquart, couverts des dessins les plus étranges, tels que glands, fleurs, feuilles et même branches; cet abus continue en 1854, où l’on va jusqu’à mettre une fable de La Fontaine en pantalon ; ces excentricités, à peine tolérées par les Parisiens sur les jambes des comiques du Palais-Royal et des Folies-Dramatiques, sont accueillies avec faveur par l’exportation, qui accepte également sur fond uni de larges bandes représentant les dessins les plus bizarres, tels que boutonnières, bouquets, dés imitations de blazons. de grandes fleurs de lys et autres dessins de mauvais goût qui trouvèrent pourtant à se vendre ; l’Exposition de 1855 osa même en montrer quelques échantillons. Les consommateurs parisiens n’acceptèrent pas ces exagérations, mais reçurent avec faveur
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- les étoffes mélangées de petits points de soie, qui sont restées depuis dans la consommation. Pour l’hiver, on fit des pardessus, soit pour hommes, soit pour femmes, avec un mélange de cachemire, mais ce qui domina surtout et nécessita une modification notable d’outillage, ce fut la grande vogue de l’apprêt dit Velours Montagnac. Cet apprêt velours sur étoffes de laine foulées commença, dès lors, à être très-. goûté pour pardessus de femmes, principalement en jolies teintes claires et mi-claires; la fabrication d’Elbeufs’estainsi accrue d’une nouvelle branche qui tend à se développer encore.
- En 1856, apparaissent les étoffes à double face appliquées aux pardessus; les unes ayant un mélange de cachemire à l’endroit et un mélange de poils de chèvre à l’envers, les autres tout en laine de mouton, mais ayant l’envers d’une autre couleur que l’endroit ; ainsi,: sous un endroit bleu ou bronze, on voit un envers violet ou rouge ; et sous un endroit noisette, on voit un envers blanc. Ces étoffes reçoivent des apprêts variés, et sont tantôt en velours, tantôt à poils couchés, quelquefois en brut, souvent en ondulés.
- En 1857, le pointillage de soie continue pour le printemps, la veloutine et le cachemire pour l’hiver; les pantalons de cette dernière saison sont faits en grande partie avec le noir et le blanc combinés de manière à produire des effets nouveaux.— Au printemps de 1858, on y ajoute des rehauts de fils de soie ou de laine, rouges, violets ou orangés; pour l’hiver, à l’imitation de l’Angleterre, on donne la préférence, pour les pantalons, au tissu commun dit cheviot, avec apprêt brut ou à longues laines, imitant la fabrication la plus primitive et la plus grossière. Les paletots, toujours veloutés ou gaufrés, montrent souvent un mélange de poils blancs en petite quantité, ainsi que de matières communes. En 1859, l’apprêt velouté très-court dit peau de daim devient général pour les pantalons de printemps, de même que les paletots ou jaquettes en tweede; pour l’hiver, les ondulés l’emportent sur le velours, et l’on essaie de nouveau l’apprêt ratiné. Ces trois sortes d’apprêts sont appliquées sur des tissus en rayures transversales ou diagonales, le plus grand nombre en double face,dont l’envers n’est
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- plus seulement en couleur unie, mais le plus souvent en écossais noir et blanc, et autres écossais. En 1860, soit au printemps, soit en hiver, l’apprêt velours plus ou moins long tient le premier rang dans la consommation. En 1861, on fabrique de nouvelles variétés de ralinés, tantôt à très-longues, laines avec extrémité frisée, tantôt à laine plus ou moins raccourcie, formant de petits et de gros boutons. Au printemps de 1861, une étoffe anglaise très-originale nommée mattée eut un succès très-grand, mais éphémère, tandis que le tissu diagonal s’appliquait pour toutes les étoffes, même pour l’envers des doubles faces. En. 1862, les côtes mousseuses ou soufflées, étroites ou larges, dont un grand nombre à fond blanc, remplacent le tissu diagonal. En 1863, les tissus rasés et très-pointillés de soie remplacent pour les pantalons de printemps l’apprêt velours, presqu’entièrement disparu au printemps suivant de 1864.
- On voit par cet exposé combien l’industrie drapière de la nouveauté fine est une industrie complexe. Elle n’a pas le privilège de ces grandes manipulations du lin et du coton qui; se spécialisant dans une seule opération, comme la filature ou le tissage, sont facilitées dans leur immense production par l'uniformité de l’outillage et par l’écoulement d’un produit qui n’a pas à redouter de dépréciation. Au milieu des plus petits détails de la fabrication, le fabricant de nouveauté se trouve placé en face de difficultés qui exigent de lui une attention constante : matière première choisie dans les conditions de qualité et de traitement les plus diverses; application de la couleur selon la nature de la laine; filature compliquée ; tissage entremêlé de combinaisons incessamment renouvelées ; apprêts presque aussi variables que les dessins appliqués à l’étoffe.
- Chaque année, chaque saison, doit offrir un choix de nouveautés dans le vrai sens du mot, capable de satisfaire à tous les goûts et à tous les caprices : étoffes d’hiver, étoffes d’été, pour pantalons, aussi différentes par leur force que par leur finesse ; articles pour jaquet^ tes, mélangés de fils de soie ou de laines d’une filature spéciale ; paletots épais, souples, moelleux, quelquefois mélangés de poils
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- de chèvre, d’alpacaou de vigogne; velours de laine pour femmes, dans les nuances les plus nouvelles et souvent les plus excentriques. Dans la nouveauté commune, bon marché, et dont les produits < e font par masses considérables, la difficulté est moindre ; mais quand les tissus de fantaisie sont, comme dans la maison Charles Flavignv et Fils, des étoffes de qualité line, ils ne peuvent pas aspirer à la même popularité que les articles communs : il faut donc les renouveler sans cesse, et ne faire qu’un nombre très-restreint de pièces d’une même sorte.
- On comprendra aisément que l’écoulement de semblables produits, pour être rémunérateur, doit se faire en temps opportun. C’est au début de chaque saison que sont mis sous les yeux des négociants, ceux de Paris surtout, les échantillons représentant les nouvelles créations du fabricant ; il importe alors de présenter des éléments variés et séduisants, afin d’obtenir des ordres immédiats qui constituent le placement le plus avantageux. Les genres sont classés avec soin, les prix débattus et arrêtés, et dès que la commission définitive est jremise, les négociants en draperie reçoivent gratuitement des types plus importants et d’une exacte conformité avec les pièces qu’ils ont retenues. Ainsi pourvus de la collection des articles qu’ils destinent à leur saison, ils font circuler, au moyen de leurs voyageurs, ces échantillons à l’intérieur et à l’étranger, réservant pour la vente déplacé la surabondance de leurs achats.
- L’incertitude qui préside à toutes les opérations de cette nature n’engage pas tous les acheteurs à se pourvoir ainsi de marchandises quatre mois avant quelle puis.se être livrée ; aussi, c’est dans les magasins du fabricant que se vend, sur le vu des pièces, une autre partie importante de la production; et, telle est la concurrence de tous ces articles fabriqués à la même époque et ramenés presque tous, chaque saison, à un genre dominant qui la caractérise, que la vente sur banque est toujours une chose laborieuse, étudiée et dont il faut savoir suivre attentivement les fluctuations. Les nouveautés ne peuvent pas se conserver ; elles sont toujours frappées d’une dépréciation en rapport avec le temps pendant lequel elles
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- ont été soumises à la vente: le besoin d’une nouvelle production, la détérioration de certains apprêts, la vogue trop passagère .de certaines nuances imposent une obligation impérieuse de vendre. Les ventes faites sur échantillons ne se règlent que sept ou huit mois après la remise de la commission ; les ventes au magasin se comptent à soixante jours de la fin du mois de la vente. Les commissions étant un élément nécessaire à la production des hautes nouveautés, il s’ensuit qu’avec la spéculation inhérente à l’achat de la matière première et les conditions rigoureuses dont cet achat est frappé, la fabrication des nouveautés fines exige l’emploi d’un capital considérable trop peu inférieur au chiffre d’affaires. ~
- L’usine de MM. Charles Flavigny et Fils, entièrement utilisée pour leur fabrication, produit annuellement pour plus de deux millions de tissus; la teinturerie de MM. E. Flavigny, Crabit et Cie, qui donne, déplus, un chiffre considérable d’affaires, traite en moyenne la toison de trois mille moutons par jour, soit annuellement celle de près d’un million de moutons.
- Le nombre d’ouvriers occupas par ces établissements est d’environ huit cents; l’organisation excellente du travail qui leur est procuré leur assure constamment des moyens d’existence satisfaisants. Un certain nombre d’entr’eux fournissent un trop rare exemple d’attachement à leur maître par la durée du temps qu’ils ont déjà passé dans cette maison : de nombreuses médailles, qui leur ont été décernées, attestent leur bonne conduite et leur fidélité, ce qui est assurément le meilleur éloge des ouvriers et des maîtres. Les saines traditions qui ont toujours présidé à la direction des établissements Charles Flavigny et de leur personnel depuis longues années, la haute position occupée successivement par les membres de cette famille dans toutes les fonctions publiques de la cité, les services rendus, enregistrés dans les archives de la ville et des établissements de bienfaisance, en ont fait un nom justement honoré et respecté.
- Quatre machines à vapeur, représentant ensemble plus de cent chevaux de force, six chaudières qui peuvent fournir trois cents chevaux-vapeur, des constructions importantes, un matériel sans cesse
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- renouvelé, font apprécier la somme de capitaux immobilisés dans les établissements Charles Flavigny. Dans cette immobilisation se rencontre une des difficultés principales pour ceux qui veulent centraliser leur fabrication et en faire mouvoir eux-mêmes tous les ressorts ; difficulté tellement sérieuse qu’elle a, jusqu’à présent, constitué pour la plupart des fabricants d’Elbeuf un obstacle qu’ils n’osaient franchir. Et pourtant, si nous jetons un coup d’œil sur la fabrique étrangère et sur ses moyens de production, nous nous demandons si l’industrie d’Elbeuf, très-intelligente et encore prospère, ne sera pas obligée,pour soutenir la lutte, d’imiter les Anglais et les Belges, de créer un plus grand nombre d’établissements où lès opérations seront groupées pour éviter les pertes de temps et les faux frais.
- Spécialisant ainsi le travail de son outillage selon la nature et la qualité de ses tissus, appuyée sur le perfectionnement des voies* de communication et l’abaissement général des frais de transport prescrits en 1860 par le chef de l’État, elle pourrait parvenir un jour, à égaler ses rivaux par la valeur intrinsèque de son produit, copime elle les dépasse déjà par rharmonie et le bon goût de ses créations. A cette condition, Elbeuf pourra se maintenir au rang élevé que lui a donné son activité-industrielle, favorisée dans ces derniers temps par une circonstance accidentelle. Sa fabrication en articles communs et à bas prix s’est développée considérablement; la crise cotonnière lui a procuré un écoulement nouveau, en laissant à sa disposition de nombreux ouvriers sans ouvrage qui ont trouvé de suite un autre élément de salaire. La progression d’Elbeuf a été si rapide que sa population urbaine est passée, depuis le commencement du siècle, de cinq mille habitants à vingt mille, sans compter les nombreux ouvriers employés dans ses faubourgs et dans les campagnes environnantes. — Sa production totale (draperie lisse et étoffes drapées), qui ne dépassait pas dix millions en 1786, a été en 1863 de cent dix millions : dont vingt et un millions pour le drap lisse, et quatre-vingt-neuf millions pour la nouveauté.
- FIN DES ÉTABLISSEMENTS CHARLES FLAVIGNY.
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- ETABLISSEMENTS
- DE
- MM. RAPHAËL RENAULT ET C“
- A LOUVIERS
- FABRICATION DES DRAPS LISSES — TISSAGE MÉCANIQUE — APPRÊTS
- L’industrie des draps lisses à laquelle sont consacrés les établissements que nous allons décrire a dominé seule pendant de longues années. Le drap proprement dit était seul connu, et, sauf quelques essais d’étoffes à mille raies tentés vers la fin du siècle dernier, il avait gardé jusqu’en 1830 sa prédominance sur le marché. Son usage se perd dans la nuit des âges, son origine est inconnue; Pline attribue à Nicias de Mégare l’invention des foulons, et l’histoire de tous les peuples parle de tissus de laines, soit feutrés, soit lissés, toujours drapés au pilon. Le soin avec lequel les moutons étaient élevés, l’intervention perpétuelle des bergers et des toisons dans lès chants des poètes, les éloges qu’ils font des étoffes foulées résistant au tranchant de l’acier, aux atteintes du feu, montrent que déjà la draperie était en honneur dès les temps les plus anciens. Les Carthaginois, longtemps avant leurs guerres avec les Romains, portaient aux Phéniciens et aux Libyens des draps de l’Espagne, et des étoffes drapées étaient
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- fabriquées dans tout l’empire romain sur des métiers à chaîne verticale., auxquels l’ouvrier travaillait debout ; la Ligurie, la Gaule, et surtout Arras, faisaient du drap grossier pour les soldats. Au moyen âge, les Flandres semblèrent concentrer l’industrie du drap comme des autres tissus de laines ; les grands seigneurs anglais du quatorzième siècle venaient y vendre leurs toisons, et les lcomtes de Northampton et de Suffolk en rapportèrent un jour 'quatre cent mille livres sterling, pour dix mille sacs de laine vendus à raison de quarante livres le sac. Les Flamands achetaient les matières premières à tous les peuples de l’Europe et leur fournissaient les étoffes ouvrées; ce ne fut que plus tard, lors des persécutions du duc d’Albe, que l’Angleterre recueillit les industriels flamands et prit depuis ce temps le premier rang dans la fabrication des draps. Les manufactures françaises de Sedan, du Languedoc, de Tours, de Paris, de Lyon, d’Elbeuf et de Louviers fabriquèrent des draps lisses, et vers Ja fin du dix-huitième siècle tenaient un rang important dans la draperie fine. En 1785, Louviers n’est mentionné que pour les draps fins, produisant, année commune, 3,196,800 livres seulement; mais de toutes les autres fabriques comprises dans la généralité d’Elbeuf, celles de Louviers demandent le prix le plus élevé pour chaque pièce de drap ; ainsi, Rouen vend ses étoffes 420 livres la pièce, Elbeuf 495, Darnétal 540 et Louviers 720. Ce qui semble indiquer que dans cette dernière ville, l’étoffe était d’une qualité notablement supérieure.
- Depuis cette époque, après différentes alternatives de ruine et de prospérité, Louviers semble se relever, mais à la condition de faire comme Elbeuf, c’est-à-dire de sacrifier le drap lisse, pour la nouveauté. Malgré tous les efforts faits pour baisser le prix des draps fms, ils resteront toujours relativement plus chers que la nouveauté ; celle-ci, en variant ses teintes et ses effets de tissage, peut employer des laines moins uniformes et faire un tissu moins rigoureusement identique à lui-même sur toute sa surface. Au commencement du siècle, le plus beau drap se
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- vendait 60 francs l’aune, passait de père en fils et se retournait à l’envers quand l’endroit était usé. Aujourd’hui, le drap le plus ün ne dépasse pas $4 francs le mètre, et le prix moyen de 15 francs donne de très-belles étoffes, suffisant à là consommation générale.
- La maison Raphaël Renault et O a été fondée en 18321, par M. L. Marcel; en 1851, ce dernier s’associa M. Raphaël Renault, qui depuis a dirigé seul la maison, et en a créé successivement les divers établissements. La fabrication consiste spécialement en draps bleus pour les collèges, les corps spéciauxTcomme les douanes et les employésgdes chemins de fer, et exceptionnellement en nouveautés simples et de consommation courante, telles que les satins élastiques, les édredons, lestauplines, les élasticotines, etc. La fabrique n’a rien de monumental ; des constructions irrégulières mais peu coûteuses, échelonnées sur les divers bras de l’Eure canalisée, renferment un bel outillage, assez mal logé en général, à l’exception des métiers mécaniques qui occupent un vaste atelier, très-clair et très-aéré, sans cependant aucun luxe. Toutes les opérations que subit la laine, depuis son entrée dans l’usine jusqu’au tissage inclusivement, se font dans un groupe de bâtiments entièrement séparés, par plusieurs rues, de l’établissement où le drap reçoit les derniers apprêts ; les piles à fouler et les machines à dégraisser sont encore plus loin, sur un autre bras de FEure. Voulant échapper aux inconvénients du travail à façon qui débarrasse, il est vrai, le fabricant de grands soucis, mais qui l’expose à des malfaçons, à des soustractions et à des pertes dans les différents voyages que font les matières premières, les fils et les étoffes, en se rendant d’un endroit à un autre, MM. Raphaël Renault et Ce ont approprié des bâtiments, déjà existant, aux nécessités nouvelles, et ont préféré appliquer leur capital industriel à l’achat des outils et machines les plus perfectionnés, plutôt qu’à la construction architecturale d’ateliers dispendieux. Leurs établissements n’en ont pas moins un côté extrêmement pittoresque, car les bords de l’Eure, qui en en-
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- tourent une partie, sont couverts d'une végétation magnifique et plantés de hauts peupliers dont le vert f millage fait un heureux contraste au ton rosé de la brique usitée dans les constructions de Louviers.
- Les laines employées sont de deux sortes : pour le drap bleu foncé constituant les deux tiers de la fabrication de la maison, ce sont des laines de France, nerveuses et à longues mèches; leurs filaments conviennent très-bien à cette draperie spéciale, forte et épaisse ; leur prix, depuis douze ans, varie de sept à neuf francs le kilogramme, après dégraissage. L’autre tiers, qui se compose de draperie fine, demande des laines d’Allemagne, d’Australie et de Russie, dont le prix moyen est de douze francs le kilogramme, dégraissé; employées séparément, ou mélangées dans certaines proportions, ces laines répondent parfaitement aux conditions de souplesse et de douceur exigées dans les apprêts de la draperie fine. 11 faut au fabricant une grande expérience pour choisir au milieu de matières premières offrant des écarts considérables dans leur nature, leur finesse, leur qualité et leur rendement, celles qui peuvent s’appliquer à telle ou telle partie de sa fabrication. Les toisons arrivées à l’usine sont d’abord triées et dégraissées. (Voir page 81 et suivantes).
- La difficulté de trouver des bras a fait remplacer le travail de l’homme par des machines dont la première est une cuve en tôle, armée d’un mécanisme mettant en mouvement une fourche à trois dents qui remplace le bâton du dégraisseur dans le lavage à la main ; ce bras mécanique agite doucement et régulièrement la laine dans l’eau tenant en dissolution les matières propres à faciliter le dégraissage ; une toile sans fin fait passer la laine entre deux rouleaux, et leur pression fait sortir l’eau sale dont elle est imprégnée. Ainsi exprimée, la fibre textile acquiert plus facilement dans la laveuse l’état de propreté absolue qu’elle doit avoir pour prendre la teinture ; la laveuse est une grande cuve en bois et en tôle, de forme oblongue, ressemblant à première vue aux piles des fabricants de papier; un double fond en
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- cuivre, percé de mille trous, laisse passer l’eau en retenant la laine : au fond s’ouvre une soupape par laquelle s’échappe l’eau chargée du peu de terre que contient encore la laine après la première opération. Au niveau où l’eau se maintient dans la cuve, on a ménagé sur l’un des côtés une large ouverture de 0,10 centimètres de haut, par laquelle les écumes grasses et savonneuses sorties de la laine au contact, de l’eau, se dégagent sans cesse pour laisser au liquide, toujours renouvelé, la limpidité nécessaire à la perfection du dégraissage. Dans cette laveuse, des pompes aspirantes et foulantes envoient mille litres d’eau par minute, quantité suffisante pour laver tous les jours 5 à G00 kilogrammes de laine dégraissée.
- Au centre de la laveuse est un parallélipipède rectangulaire, mis en mouvement par une transmission du moteur de l’usine ; aux quatre arêtes se dresse une rangée de dents un peu cintrées, qui agitent la laine dans l’eau avec une vitesse d’environ trois cents tours à la minute: ces dents remplacent le bâton avec lequel l’ouvrier laveur agitait autrefois la laine dans l’ancien panier; il fallait par ce procédé la journée d’un homme pour laver quarante kilogrammes, tandis qu’avec la machine et quatre hommes, le même espace de temps permet d’opérer sur cinq à six cents kilogrammes. L’avantage est donc au procédé nouveau, quant au produit obtenu et surtout quant à la régularité et à la perfection du travail; mais l’économie d’argent n’est qu’apparente, car les frais d’installation et de moteur compensent l’économie de main-d’œuvre. Au sortir de la laveuse, chez M. Raphaël Renault, la laine est dirigée vers l’atelier de teinture; cet atelier est loin d’avoir le développement et la variété des teintureries destinées au service de la fabrique de nouveautés: la plus grande partie des laines devant être teintes de la même couleur, dite bleu national, presque tout le travail se concentre dans une grande salle, contenant quatre larges cuves, surmontées d’une poulie, dans la gorge de laquelle se meut un câble enlevant ou laissant descendre un panier en toile métal-
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- llque. Les cuves ont environ 3 mètres de diamètre sur 3 mètres de profondeur; un serpentin, dans lequel un injecteur Giffard envoie la vapeur produite au générateur commun de l’usine, chauffe à 45 degrés environ un bain d’indigo pur.
- Ce bain, qu’on vide à peine tous les ans, est sans cesse avivé par de petites additions de matières tinctoriales ; la laine est mise dans le panier * qu’on laisse enfoncer dans le bain et qu’on retire après quelques heures d’immersion. Pendant le séjour que fait la laine au milieu du liquide, elle est agitée avec des bâtons; le panier, enlevé avec la poulie, est appuyé sur un des bords de la cuve, et par un mouvement de bascule déverse la laine que l’on reporte immédiatement à une machine à laver, semblable à celle qui lave les laines après dégraissage. Ces cuves, dites allemandes, ont sur les cuves anciennes, dites au vouède, deux avantages : une plus grande richesse dans le reflet des nuances et surtout une plus grande production dans un temps déterminé. Elles peuvent être également chauffées soit à la vapeur, soit directement à la houille par un foyer auquel elles sont superposées. Pour les couleurs autres que le bleu on se sert de chaudières en cuivre chauffées à feu direct, où l’on fait bouillir plus ou moins, suivant la nuance, la matière textile dans le bain coloré. Pour la •préparation des extraits de bois, la machine, dite papilloteuse, composée d’une rondelle armée de couteaux obliques, découpe en copeaux les bûchettes de Campêche, de Sainte-Lucie et autres arbres exotiques.
- Dans la draperie lisse, on teint souvent en pièces certaines couleurs, et principalement le noir qui se tisse en blanc. Il se fait un grand nombre de noirs qui peuvent se réduire à deux types ™*i.ncipaux : le noir petit teint et le noir bon teint. Le noir petit
- eint a été tellement perfectionné dans ces derniers temps qu’il a acquis une solidité très-suffisante pour la consommation ordinaire; il s’obtient en faisant passer l’étoffe tissée en blanc dans deux bains successifs contenus par une chaudière carrée, profonde de 1^,40, large de 1m,50, chauffée aubois, au charbon ou
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- même à la vapeur. La chaudière est surmontée d’un moulinet mis en mouvement par un ouvrier au moyen d’une manivelle, l’étoffe passe sur le moulinet sans cependant s’y enrouler, mais en adhérant assez pour éprouver un déplacement continu. Devant le moulinet, un ouvrier armé d’un bâton maintient Pétofle à sa plus grande largeur; derrière le moulinet un ouvrier, également muni d’un bâton, enfonce dans le bain les plis de l’étoffe au fur et à mesure qu’ils se forment en quittant le moulinet. Le premier bain dans lequel passe l’étoffe se compose de tartre, de vitriol de Strasbourg, de bois d’Inde, de gaudajet de sulfate de fer. Dans le second bain, on met du bois d’Inde et du vitriol bleu, on fait bouillir et dissoudre pendant plusieurs heures; quand toutes les matières de chaque bain sont bien mélangées, on fait entrer la pièce dans la chaudière dont la température est descendue à 35 degrés au plus ; on élève ensuite la température à l’ébullition que l’on maintient pendant deux heures; pendant ce temps on ne cesse de tourner la manivelle pour que l’étoffe ne reste pas une minute en repos.
- Quand elle a subi l’influence des deux bains et qu’elle a atteint la nuance conforme à celle de l’échantillon type, on enroule toutes les pièces le plus vite possible sur le même moulinet pour les passer ensuite sur une perche placée en haut de l’atelier, car il importe de refroidir l’étoffe le plus promptement possible, afin d’éviter les irrégularités de nuances ; on laisse les draps teints reposer deux heures dans la dégraisseuse, dont on renouvelle incessamment l’eau courante, et au bout de ce temps le drap débarrassé de toutes les matières tinctoriales en excès a retrouvé sa douceur et sa souplesse naturelles. Le prix de cette teinture varie entre 35 et 50 centimes le mètre, suivant le poids des draps. Le bon teint, qui ne se fait plus aujourd’hui qu’ex-ceptionnellement et seulement à Sedan, reçoit toujours un pied vfie bleu, soit en laine avant filature et tissage, soit en étoffe après foulage; on teint ensuite en noir dans une chaudière exactement semblable à celle que nous venons de décrire, et à
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- peu près avec les mêmes procédés. Les laines, après teinture, au sortir de la machine à laver, sont séchées, non plus comme autrefois à l’air libre ou dans les machines à force centrifuge tournant autour d’un axe horizontal, mais dans une essoreuse à arbre vertical ; les anciennes machines se composaient de deux cavités, fixées à un arbre tournant au moyen d’une transmission soit à l’eau, soit à la vapeur ; une porte en toile métallique fer-
- L’ourdis-age des chaînes.
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- mait chaque cavité, et la laine entraînée dans le mouvement de rotation, rejetait au travers des mailles des toiles métalliques l’excès de l’eau qu’elle contenait. Cette machine, qui était déjà un progrès sur le séchage pur et simple à l’air libre, laissait cependant encore 35 à 38 pour 100 d’humidité dans la laine; elle a été remplacée par l’essoreuse de M. Tulpin aîné de Rouen; cette essoreuse a pour guide un plateau à friction, le long duquel descend graduellement le cylindre adhérent dont la rotation
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- augmente de vitesse à mesure que le rayon du plateau s’agrandit. Grâce à cette progression, la laine n’est plus appliquée au départ sur les parois du panier par une force trop considérable
- qui comprimait assez les fibres pour leur faire boucher les trous, et empêcher le passage de l’eau contenue dans les couches concentriques de laine. La rotation arrive peu à peu à une vitesse de six cents tours, et au bout de dix minutes iL ne reste plus que 28 pour 100 d’eau, résultat de beaucoup supérieur à celui des autres modes d’essorage. Un seul ouvrier , garanti contre tout accident par la caisse en fonte qui entoure le panier, suffit à la surveillance d’une essoreuse pour extraire l’eau d’une quantité de laine dépassant 400 kilos.
- Le séchage se complétait autrefois au dehors, à l’air libre, dans des étendages quand le temps le permettait, ou bien dans des greniers aménagés de manière à faciliter la circulation de l’air; cette opération, fort longue et souvent recommencée sans résultat définitif, était un empêchement sérieux et arrêtait quelquefois pendant les mois d’hiver la fabrication d’Elbeuf et de Lou-viers. On avait bien de temps en temps recours aux étuves; mais difficiles à diriger, elles desséchaient trop rapidement une partie de la laine et la rendaient impropre à la filature. On se sert chez M. Raphaël Renault de la sécheuse mécanique de M. A. Pasquet, de Reims : composée d’une chambre métallique de 12 à 20 mètres sur une largeur d’un mètre et demi et d’une hauteur de 2 mètres, elle est traversée dans toute sa longueur par une toile sans fin composée de fils de fer étamés, écartés l’un de l’autre d’un demi-centimètre environ. Dans la partie inférieure de la chambre, sous la oile métallique, sont de gros tuyaux pleins de vapeur quiéchauffent
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- l’air sans cesse renouvelé par des ventilateurs qui le font traverser la laine placée sur la toile sans fin. Cet air chaud se charge de l’eau contenue dans la laine et l’emmène avec lui dans des cheminées d’appel ouvertes dans le toit métallique qui enveloppe l’ensemble de l’appareil ; la laine est mise en couches légères sur la toile, traverse la chambre et en sort sèche ; cette machine, d’un très-bon usage, n’a d’autres inconvénients qu’un défaut de solidité dans les toiles métalliques, qui demandent d’assez fréquentes réparations. Nous avons vu à Elbeuf, dans ie bel établissement de M. Legris, une sécheuse d’origine américaine qui n’a pas ce même inconvénient : dans une chambre servant d’étuve est disposée une grande cage treillagée en gros fil de fer étamé dans laquelle on met la laine à sécher; un ventilateur très-fort, placé sous la chambre, attire l’air chaud qui arrive par une des extrémités de la cage et traverse la laine. Cette installation semble donner des résultats satisfaisants.
- Au sortir de la sécheuse, la laine est fortement agitée dans des machines spéciales appelées batteries ; ces machines remplacent l’ancien battage qui se faisait sur des claies de corde assujetties à un châssis et que deux hommes, placés vis-à-vis l’un de l’autre, armés chacun de petites baguettes, frappaient alternativement; d’autres préféraient les claies en baguettes prétendant que lorsque les cordes venaient à s’user, il s’en détachait du chanvre qui se mêlait à la laine. Ce battage à la main se payait 27 sols par livre de laine. Dans la manufacture des Gobelins seule on faisait usage pour le battage d’une machine appelée loup.
- « La machine qui porte ce nom est un corps de buffet s’ouvrant de part et d’autre par des volets, contenant vers le bas un demi-cylindre en grillage de bois ; il est fixe et surmonté d’un axe garni d’ailes, et portant des dents de fer ; cet axe passe au dehors où lui est adaptée une manivelle. On remplit l’intérieur du cylindre ou coffre à jour de laine séchée ; on ferme le buffet et l’on tourne rapidement la manivelle ; les dents de fer attachées aux ailes de l’axe, en tournant, prennent, divisent et secouent la laine, qui
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- retombe sur le grillage au travers duquel s’échappent les ordures qui tombent au fond du buffet. Nulle autre part, que je sache, on ne fait usage du loup; il est inconnu en Languedoc, ainsi qu’à Sedan. »
- Depuis que Roland de la Platière a décrit ainsi la première batterie, cette machine s’est peu modifiée ; un arbre armé de dents, qui faits près de 400 tours à la minute, frappe et soulève la laine, dont les poussières et les corps étrangers sont expulsés et poussés au travers d’une toile métallique ; un compteur mis en communication avec l’arbre du cylindre batteur indique le nombre de tours fait par ce dernier, et, suivant que les laines sont plus ou moins poudreuses, ce compteur, réglé d’avance, met en mouvement plus ou moins vite un déclanchement qui rabat le devant de la batterie, et la laine battue s’échappe de la chambre, chassée violemment par les dents du cylindre; elle est immédiatement remplacée par une autre portion de laine. Le travail de cette machine peut, suivant le degré de propreté de la matière première, être de 200 à 400 kilogrammes de laine. Il y a quelques années encore, celte opération était suivie du triage ou plusage, qui consistait à examiner la laine mise par petites poignées sur une claie, et à enlever toutes les matières étrangères, pailles, jare et poils grossiers; il fallait pour cela un atelier très-étendu avec un personnel nombreux composé presque toujours de femmes auxquelles leur âge ne permettait pas de prendre part aux autres travaux de l’usine.
- Dans l’établissement que nous visitons, deux trieuses mécaniques de système différent sont employées : l’une de M. Sykcs and Son, d’Uddersfield, et l’autre de M. Vallery, mécanicien, de Rouen. Cette dernière machine se compose d’un bâti de 1 mètre de large sur 80 centimètres de hauteur. Sur ce bâti reposent 3 cylindres travailleurs qui se trouvent alimentés par une toile sans fin, placée au-devant de la machine à la partie supérieure du bâti. Elle est destinée à recevoir la laine des mains de l’ouvrier et à la porter aux cannelés qui se trouvent placés au bout de la
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- toile, au même niveau que le centre du cylindre presseur. La laine engagée dans les cannelés est prise par le même cylindre, qui a 63 centimètres de diamètre et qui marche à une vitesse de 2109 tours. 11 est entouré en dessous dans sa demi-circonférence d’une grille en fer, dont les fils sont assez écartés pour donner passage à toutes les ordures qui se trouvent rejetées à l’extérieur. La distance nécessaire de cette grille au cylindre, pour assurer dans le travail les avantages que l’on doit, retirer de cette grille, doit être de 1 centimètre à 15 millimètres. Le cylindre est garni
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- de dents dites dents de loup et de tringles transversales, destinées à ouvrir la laine et à en extraire les ordures, chardons, etc., etc., qui peuvent y être attachés. Ces corps étrangers sont forcés par la vitesse précipitée du cylindre de passer à travers la grille et de tomber dans une boîte disposée pour les recevoir. Celte grande vitesse imprimée au premier cylindre a encore pour résultat de transmettre la laine saisie par les dents et ouverte par les lames du second cylindre, dont le diamètre est de 50 centimètres, et qui fait 50 tours à la minute; il est garni de lames-peignes, dont les dents ont de 10 à \% millimètres de longueur. Ces peignes reçoivent la laine du premier cylindre. Au-dessous du centre de ce cylindre et en avant, on trouve trois brosses cylindriques qui frottent
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- légèrement sur les peignes pour forcer la laine à s'y fixer. Un troisième cylindre travailleur, d'un diamètre de 46 centimètres, tout garni de lames horizontales, placées à 4 5 millimètres environ de distance les unes des autres sur une hauteur de 42 millimètres, marchant à une très-grande vitesse (418 tours), a pour .effet de détacher l’excédant de laine que les peignes du grand cylindre n'ont pu saisir ou conserver.
- Ce cylindre travailleur est surmonté d’un autre cylindre, garni de tringles-brosses d'un diamètre extérieur de 35 centimètres, qui, avec une vitesse de 360 tours à la minute, frottent légèrement contre le grand cylindre pour détacher et enlever la laine qui est restée attachée au peigne du second cylindre, et* par l’effet de la très-grande vitesse, la rejeter hors de la maçhinejoù on la recueille ainsi toute préparée.
- Dans la partie inférieure du bâti, d’un bout à l'autre de la machine, se trouve une seconde toile sans fin, qui est appelée à ramener au devant de la machine l’excédant de laine que les peignfes du grand cylindre n’ont pu conserver. On repasse de nouveau cette laine, ramenée sur le devant de la machine, jusqu'à ce que, la partie de laine à trier étant entièrement épuisée, il ne revienne plus que des déchets dont on ne peut tirer aucun parti. Cette machine coûte de 3,000 à 4,000 fr., suivant sa grandeur. Elle prend une force de deux chevaux; elle peut trier, par jour, de 250 à 300 kilogrammes de laine, suivant la propreté et la nature des matières soumises à l’action de la trieuse.
- Les deux machines Sykes et Yallery ont chacune leurs avantages particuliers. La machine anglaise respecte absolument ta mèche de la laine; tout en la laissant intacte, elle en extrait les corps étrangers attachés à ces filaments. Pour les laines très-chargées de matières étrangères,et surtout remplies de graterons comme celles de Buenos-Ayres et de Montevideo, la trieuse Yallery a sur celle de Sykes une incontestable supériorité, car elle atteint le plus petit chardon et en délivre la laine avec une perfection facile à constater. Chacune de ces machines peut trier
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- environ 300 kilogrammes de laine, et remplacer de vingt à trente femmes, suivant l’état de la matière à traiter. — Après le triage, la laine est ensimée, c’est-à-dire imprégnée de l’huile qui doit lui rendre une élasticité nécessaire aux opérations qu’elle va subir. Le procédé employé aujourd’hui est exactement le même que celui dont on usait autrefois. Les fabricants du siècle dernier ne se servaient que d’hui k d’olive, et encore distinguaient-ils celle de Séville des autres qualités venant de Gênes ou de Provence; ils repoussaient les huiles de graines comme siccatives et durcissantia matière textile. La maison que nous étudions emploie l’huile extraite des amandes d’arrachide, et l’huile d’olive ou vendue comme telle. Lorsque les laines sont fines, sèches et dures, il faut les ensimer avec une huile très-grasse comme celle des olives; si, au contraire, les laines, par leur nature, par le traitement qu’elles ont subi au dégraissage et à la teinture, ont une flexibilité et une souplesse naturelle, il suffit pour l’ensimage d’employer une huile plus maigre et moins chère. De tous les corps gras, l’oléine est de beaucoup préférable, grâce à son aptitude à saponifier les alcalis contenus dans la terre à foulon; employée au dégraissage des draps en toile, elle disparaît avec une extrême facilité et se sépare, bien plus aisément que les autres huiles, de la laine, avec laquelle elle a été unie dans l’ensimage; malheureusement, jusqu’à ce jour, les oléines livrées aux fabricants de drap ont été tellement imparfaites, irrégulières et mélangées de matières étrangères, que les manufacturiers ont été, pour la plupart, forcés de renoncer à l’emploi de cette matière grasse, avec le secours de laquelle leurs produits auraient acquis une perfection relative plus grande.
- De l’ensimage, la laine est portée aux cardes qui doivent la préparer à la filature. Chez M. Raphaël Renault, l’ancien système de cardes à boudin est encore employé, mais trois assortiments complets du système à alimentation continue permettent, sans augmenter la force motrice, de diminuer de deux tiers le nombre
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- des ouvrières surveillant les cardes ; le fabricant échappe ainsi à l’embarras, sans cesse croissant, de recruter le personnel de la Garderie.. Le système continu donne une bien plus grande régularité, car4 ralimrntation d’une carde sur l’autre se faisant automatiquement est d’une exactitude constante, tandis qu’il n’en est pas de même des ouvrières, qui peuvent être négligentes ou distraites. Ayant une des premières adopté ce système, la maison Raphaël Renault y a fait de nombreuses améliorations pratiques,, mais il en reste encore quelques-unes à faire pour lui donner toute la régularité désirable. Ainsi le petit chariot qui répand le ruban de laine sur la table alimentaire des cardes repasseuses et boudineuses est mû par une courroie qui se relâche facilement dans l’atmosphère humide, chaude et huileuse delà Garderie; de ce défaut de tension résulte une marche inégale, et par conséquent une légère inégalité dans la distribution de la laine. Ce chariot, mû par une vis sans fin qui lui serait parallèle, aurait une marche bien préférable; mais ce léger inconvénient, qui disparaîtra bientôt, est loin d’empêcher l’alimentation continue de faire un excellent travail relativement moins cher en étant plus parfait que celui des autres systèmes.
- Pour les anciens assortiments dits à rubans, le travail se fait de la manière suivante :
- On pèse une certaine quantité de laine que'l'ouvrière étale sur la toile sans fin qui sert à amener la laine à la carde briseuse. Pour plus desûreté, on divise la circonférence de cette toile sans fin en trois ou quatre parties égales que l’ouvrière doit recouvrir d’une quantité égale de laine. Cette première carde produit un gros boudin de laine que le peigne détache du peigneur et qui vient se réunir dans un entonnoir pour former un gros boudin qui s’enroule sur une bobine. On place 40, 50 ou 60 de ces bobines, suivant la largeur des cardes, sur un porte-bobines qui se trouve derrière la carde repasseuse. L’ensemble de ces gros boudins forme une nappe continue servant à l’alimentation de la carde repasseuse, qui, au moyen de cette réunion de 40, 50 ou
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- 60 gros boudins, forme un nouveau gros boudin parfaitement régulier qui vient également en sortant du peigneur s’enrouler sur une bobine.
- Sur le porte-bobines, placé derrière la carde boudineuse, on place autant de ces dernières bobines que la carde boudineuse doit produire de boudins ; mais pour arriver à produire ces boudins d’une manière très-régulière et éviter que pendant le travail de la carde ces gros boudins viennent à se mélanger, ce qui détruirait toute régularité, on a soin de les faire passer par des petits entonnoirs, placés en avant des alimentaires, et juste en face chaque collier des peigneurs, amincissant autant que possible ces gros boudins. Ces entonnoirs déterminent entre eux au moment de leur passage entre les alimentaires,, un écartement convenable qui les empêche de se réunir pendant le travail de la carde; par ce moyen, chaque boudin définitivement produit est bien le résultat de chaque gros boudin et conserve toute la régularité de ce dernier, régularité qu’il avait obtenue de la réunion des 40, 50 ou 60 gros boudins, déjà réguliers, qui avaient concouru à sa formation. Ge système, beaucoup plus compliqué que le système à nappe, est généralement préféré aujourd’hui, à cause de là plus grande régularité qu’il donne aux boudins, et par conséquent aux fils.
- . Dans ce nouveau système, la carde briseuse est précédée d’une boîte chargeuse (voir page 57). On met dans cette boîte char-geuse une certaine quantité de laine qui peut varier au maximum de 4 à 5 kilogrammes. L’ouvrière n’a d’autre soin à prendre que de remettre de temps en temps dans sa boîte assez de de laine pour remplacer celle qui a été absorbée par la carde. Cette machine produit également un ruban, non sur le devant du peigneur, mais sur le côté où, passant au travers d’un entonnoir tournant, il reçoit une torsion qui l’arrondit et le consolide. Le ruban est conduit sur un chemin qui le mène derrière la carde repasseuse, munie d’une table d’alimentation continue, sur laquelle il est distribué d’une manière oblique et
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- forme, par ses plis égaux et contigus, une nappe continue et parfaitement régulière, servant à l’alimentation de la carde repasseuse; celle-ci produit également un ruban sur le côté de son peigneur, qui est amené sur un chemin placé derrière la carde boudineuse, pourvue également d’une table d’alimentation continue, sur laquelle le ruban vient encore former une nappe continue servant à l’alimentation de cette carde. Les boudins produits par l’un ou l’autre de ces assortiments sont ensuite placés derrière les métiers à filer, qui en forment des fils de chaîné ou de trame plus ou moins fins, suivant la qualité de la laine qui a concourut leur formation ou suivant les besoins des étolfes que l’on veut produire.
- Encore aujourd’hui la filature commencée par les cardes est terminée par les métiers Mull-Jenny, ne différant guère de l’ancienne Jeannette que par le nombre de broches ; la conduite du chariot, à l’aller comme au retour, est toujours dirigée par la main de l’ouvrier, travail pénible et toujours irrégulier malgré les perfectionnements apportés par MM. Mercier père et fils aux métiers à filer la laine. Mais en ce moment deux innovations importantes sont en préparation ; plusieurs constructeurs, mûs par une louable émulation, perfectionnent, pour le rendre applicable à la laine cardée, le self-acting déjà employé pour la filature des laines peignées. 11 donnera des fils de trame faits mécaniquement avec une. régularité et une précision qui permettront d’employer sans aucun déchet dans la navette tout le fil de la bobine depuis le premier jusqu’au dernier mètre; d’autre part, on construit à Louviers et à Rouen des machines fileuses de système continu pour faire spécialement des fils de chaîne ; on évitera ainsi la plupart des défauts et des inconvénients qu’offre le fil étiré à la main pour les chaînes destinées au tissage mécanique. '
- Comme les autres fabricants de Louviers, MM. Raphaël Renault et Cie donnent à tisser aux ouvriers des campagnes: mais la plus grande partie de la production de la maison est faite aux
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- métiers mécaniques, qui demandent, pour la préparation des chaînes et des trames, l’application de procédés particuliers.
- Après la filature, les fils destinés aux chaînes doivent être ourdis, c’est-à-dire disposés dans un ordre parfait, à côté les uns des autres sur une longueur déterminée, et qui varie selon le genre de tissu ; ils sont placés de telle façon que par une division alterne qu’on appelle cueillette, ils peuvent, une fois montés sur le métier du tisserand passer avec facilité dans les tissus et dans le peigne ou ros.
- L’ourdissoir encore le plus communément employé dans les fabriques de drap consiste dans une tournette de 2“ de haut et présentant quatre faces égales avec un développement de 5“ de circonférence. Devant se trouve placé le chevalet sur lequel sont posées des bobines garnies de 24 à 40 fils. Une femme se tient sur les côtés de l’ourdissoir entre- celui-ci et le chevalet. Après avoir réuni les fils des différentes bobines, elle les attache au haut de l’ourdissoir ; après avoir fait la grande envergure, elle réünit tous les fils dans une de ses mains et les conduit en forme de spirale jusqu’au bas de l’ourdissoir mis en mouvement par sqii autre main. Là, au moyen de deux autres chevilles, elle fait la‘petite envergure et remonte les fils jusqu’en haut ; elle continue ainsi jusqu’à ce que le nombre de fils nécessaires dans la chaîne soient placés les uns sur les autres. Avec cet ourdissoir une femme ne peut pas faire plus de 120 à 160 mètres de chaîne.
- Le tissage mécanique, en créant de nouvelles nécessités et en donnant une production plus grande dans un espace de temps plus limité, a forcé les fabricants à remplacer cet ourdissoir désormais impuissant par un système d’ourdissage continu qui * permît dans un temps donné de faire une plus grande somme de travail. Cette machine, fournie à l’industrie par MM. Eugène Lacroix fils de Rouen, se compose d’une banque ou porte-bobines en forme de V qui porte 400 bobines. Les 400 fils de ces bobines sont réunis dans un râteau, d’une largeur de 40 centimètres,
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- contenant 400 broches et disposé de manière que Ton puisse faire l’envergure nécessaire pour le tissage. De ce râteau les fils passent sur un rouleau muni d’un compteur qui indique le nombre de tours que fait le rouleau. En quittant ce rouleau les fils se trouvent réunis dans un second râteau contenant 100 broches sur une étendue de 0m2i0, largeur égale à celle des disques ou divisions de l’ensouple sur lequel les fils vont s’enrouler. Entre le rouleau et le râteau se trouve appliqué un système de rappel qui permet à l’ouvrière de faire revenir sur eux-mêmes, sans en troubler l’ordre et l’harmonie, les 400 fils sur une longueur qui peut atteindre 5 mètres. Cet appareil permet de retrouver les fils cassés et, en les réunissant, d’empêcher les solutions de continuité dans la disposition des fils, défaut très-préju diciable à la marche régulière du tissage.
- L’ourdissoir ne peut fournir des fils que sur une largeur de 0"«^0, tandis que la largeur des ensouples sur le métier à tisser est de 2im,80. Il a donc fallu donner à l’ourdissoir le moyen de fournir l’ensouple sur toute sa longueur du nombre de fils déterminé. Pour cela on a rendu la banque et l’ourdissoir mobiles sur des rails, ce qui permet de les présenter d’une manière exacte et régulière au centre de chaque division de l’ensouple qui repose sur un appareil fixe^ Ainsi, on doit ourdir une chaîne de 3600 fils ayant 100 mètres de longueur; chaque ensouple étant divisée en 10 parties ou disques égaux, c’est donc 360 fils qu s’enroulent sur chaque division. Quand le premier disque est complet, on est averti par une sonnette en communication avec l’aiguille d’un compteur qui marque le nombre de mètres enroulés sur l’ensouple.
- Il y a donc deux compteurs. Celui qui est au centre de la machine sur le devant est commandé par un cylindre que font marcher les fils en mouvement; ce cylindre est destiné à donner la longueur 'métrique de la chaîne qui varie suivant les convenances de la fabrication (de 10 à 2100 mètres). L’autre, qui est à la gauche de la machine, est commandé par une vis sans fin ; sa fonction est de
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- marquer la longueur exacte enroulée sur l’ensouple. Il est muni d’une virgule qui fait sonner un timbre d’avertissement, afin d’indiquer que le moment est venu de couper les fils de chaîne arrivés à la longueur voulue, et aussi de reporter la machine devant un disque nouveau afin de la remplir de la même longueur de fil que le précédent.
- Le premier compteur indique la longueur des fils passés, et le deuxième indiqué la longueur exactement enroulée sur l’ensouple. Quand celle-ci est ainsi garnie des fils qui doivent composer la chaîne, on la dépose sur la machine à encoller. Les fils de laine n’offrant pas assez de résistance pour résister aux efforts du tissage, il faut leur donner la solidité dont ils ont besoin au moyen de Y encollage.
- L’encollage des chaînes est une opération qui consiste à faire passer les fils dans un bain de colle préparé à un degré de force et de chaleur approprié à la qualité des fils, afin de leur donner la force et l’élasticité qui leur manqueraient au coup de chasse sur le métier à tisser, si on les laissait dans leur état naturel. Les deux demi-ensouples qui, réunies, portent l’ensemble des fils devant couvrir l’ensouple du métier à tisser, longue de $m,80 environ, une fois placées sur le devant et au bas dé la machine, on déroule tous les fils réunis des disques, en leur assurant la position symétrique et régulière que leur donne l’ourdissage; on les noue sur une vergette en fer qui les maintient dans l’ordre qui leur a été assigné : à cette vergette sont attachées des sangles d’une longueur suffisante pour pouvoir être fixées à l’ensouple sur laquelle doit s’enrouler définitivement la chaîne collée et séchée jusqu’à la fin du drap, que la chaîne se déroule et que la toile s’enroule d’une manière bien égale et bien régulière. Quand la machine est ainsi dressée pour fonctionner régulièrement, on la met en marche; les fils, se déroulant alors des disques des demi-ensouples, plongent dans un bain de colle C (Voy. p. 153) et passent entre deux cylindres presseurs E destinés à extraire l’exces de matière gélatineuse. De là, les fils s’enroulent sur une tournette
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- F dans laquelle se meuvent des ventilateurs G à ailettes. Ceux-ci chassent à travers les fils, en les agitant très-légèrement, Fair chaud qui se dégage d’un appareil de chauffage à la vapeur, au contact duquel Fair pris à l’extérieur vient s’échauffer. En quittant cette tournette, les fils montent vers la partie supérieure de l’appartement, et passent sur un rouleau : ils en descendent perpendiculairement sur une ensouple placée au devant de la machine à hauteur d’homme ; c’est là que, collés et séchés, ils s’enroulent définivement.
- Avant d’arriver sur Fensouple qui doit tes~porter au métier, les fils passent dans un râteau garni de broches dont la quantité est en rapport avec le nombre des fils et dont la largeur est proportionnée à celle que les fils réunis doivent avoir sur le métier. Ce râteau 1 est destiné à assurer la parfaite régularité des fils dans la position qu’ils doivent avoir sur Fensouple. L’opération se continue ainsi jusqu’à la fin de la longueur de la chaîne dont les derniers centimètres sont conduits sur Fensouple au moyen d’une tringle et de sangles comme on Fa fait pour y porter les premiers mètres. Les pressions sont réglées au moyen de romaines munies d’un poids à coulisse, de manière à pouvoir comprimer plus ou moins la chaîne pour en extraire l’excédant de colle, car toutes les laines ne l’absorbent pas avec autant de facilité les unes que les autres, et suivant la solidité naturelle des fils avant collage, on peut et on doit modérer Faction de ces pressions. On arrive à coller et à sécher avec cette machine 1 mètre de fil par minute.
- L’encoleuse sécheuse, construite par M. Lacroix, offre l’avantage de se rapprocher plus que d’autres systèmes sécheurs du séchage à-l’air libre, qui est surtout préférable pour la laine. A l’aide de cette machine on peut coller et sécher 500 mètres de fil en douze heures. Deux hommes sont nécessaires pour son service, afin de renouer les fils qui se rompent quelquefois, maintenir le même degré de chaleur à la colle, surveiller et assurer la marche régulière de la machine. La colle se fait avec de la gélatine, que
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- l’on achète dans le commerce. On la prépare d?.ns une chaudière à double enveloppe, chauffée par la vapeur.
- C’est une sorte de chaudron en cuivre de 6m,60 de diamètre et contenant soixante-dix litres. La vapeur introduite par le centre de l’appareil en ressort par la partie inférieure où se trouve un robinet graduant l’échappement. Malgré le peu d’épaisseur de ses parois, elle n’offre aucun danger pour ceux qui s’en servent, car une soupape de sûreté donne passage à la vapeur, lorsqu’elle atteint une tension trop élevée. La double enveloppe étant rem-
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- Chaudière à cuire la colle.
- plie de sciure de bois qui empêche le contact de l’air ambiant, assure à ceux qui l’emploient une grande économie ; cette disposition enlève tout ce que le service pourrait avoir de pénible pour les ouvriers, en empêchant le rayonnement de la chaleur, qui peut atteindre 1210°. La chaudière placée sur des tourillons dans un état voisin de l’équilibre, peut être renversée facilement et vidée, sans que les personnes chargées de ce travail soient exposées à être brûlées. La colle s’emploie, en général, à 55 ou 60 degrés de chaleur.
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- L’ensouple qui porte les fils collés est portée an métier à tisser. Après le remettage, qui consiste à passer un à un tous les fils de la chaîne dans les mailles des lisses et dans les broches du peigne, on régularise la position de tous les fils, de manière qu’ils puissent recevoir sans peine la trame qui doit former le tissu avec la chaîne. La largeur des toiles lisses en draperie varie de 2m,40 à 2!m,80. Aussi, avant tous les perfectionnements apportés
- Machine à encoller (Construction de M. Lacroix).
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- dans les métiers à tisser à la main, fallait-il de chaque côté du métier, l’un à droite, l’autre à gauche, deux personnes qui se renvoyaient alternativement la navette. Plus tard on appliqua à chaque extrémité de la chasse ud chasse-navette mû par une corde que tenait dans sa main le tisserand placé au milieu de son métier et au moyen duquel il chassait la navette de droite à gauche et de gauche à droite. Ce fut un grand perfectionnement qui économisa la main-d’œuvre nécessaire jusqu’à ce jour pour le tissage.
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- Pour qu’un drap soit bien tissé, il faut que les fils de chaîne soient toujours tendus d’une manière égale et régulière ; que la main qui mène la chasse à la croisure des fils pour y fixer la trame frappe chaque coup avec une force égale, et que la trame, si on travaille à trame mouillée, ait autant que possible la même humidité depuis le commencement jusqu’à la fin du drap. — C’étaient autant de conditions qu’il était difficile d’obtenir dans le lissage à la main soumis à toutes les imperfections et à toutes les irrégularités du travail de l’homme. Aussi a-t-on demandé à la régularité de la mécanique toutes les qualités d’un bon tissage.
- Les premiers métiers à tisser mécaniquement sont sortis en France des ateliers de MM. Mercier, de Louviers, et Lacroix, de Rouen (a). Pour le drap lisse et uni, ce sont les seuls métiers qui aient satisfait à toutes les exigences de la pratique. Le métier dont on offre le spécimen (page 144) est de la construction de M. Mercier. On en compte une quarantaine dans l’atelier de tissage de M. Raphaël Renault; parallèlement à leurs rangs s’étend une ligne de; métiers anglais, d’une construction solide, mais laissant beaucoup à désirer pour la production; en somme, d’après l’avis dé ceux qui s’en servent, les métiers de MM. Mercier et Lacroix sont de beaucoup préférables aux métiers anglais, et ne reviennent pas, une fois placés dans l’usine, plus cher que le métier étranger 850 fr. environ.
- La supériorité du tissage mécanique à la main .est d’assurer au travail la netteté et là régularité que nécessitent la qualité et la perfection du tissu. Le mouvement de la chaîne qui se déroule suit celui du drap, qui s’enroule sur l’ensouple, en sorte que la tension est toujours la même; le coup de chasse, qui a lieu par l’échappement d’une pièce dont la marche est précise et régulière, n’est jamais plus fort dans un temps que dans l’autre. Quant à l’humidité des trames, elle est à peu de choses près la
- (a) M. Alavoine, d’Elbeuf, est un des constructeurs qui ont également travaillé aux perfectionnements des métiers mécaniques, en ayant surtout pour but de les approprier au lissage de la nouveauté.
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- même; en effet, les trames sont traversées par l’eau au moyen d’une pompe.
- L’appareil qui doit servir à mouiller les trames destinées au tissage mécanique se compose d’une bâche en bois, d’une contenance de dix litres ; sur cette bâche repose une caisse en fonte de 50 centimètres carrés, dans laquelle on dépose quatre boîtes en tôle à jour qui contiennent les trames à mouiller. (Ces quatre boîtes représentent exactement le cube de la caisse en fonte.) Les boîtes sont introduites par une ouverture de 215 centimètres carrés, assez grande pour le passage d’une boîte. Sur cette caisse, fermée hermétiquement au moyen d’une pression, se trouve une petite pompe pneumatique qui est en communication avec l’intérieur. La bâche et la caisse communiquent au moyen d’un tuyau muni d’un robinet. Quand les quatre boîtes sont ainsi fermées et l’ouverture scellée, on met la pompe en mouvement et on ouvre le robinet sur le tuyau de communication, afin de donner passage à l’eau. Au fur et à mesure que le vide de Pair se fait dans la caisse, l’eau s’y précipite et pénètre les trames placées dans les boîtes, qui sont percées de trous. Quand la caisse est remplie d’eau, un tuyau indicateur renvoie le trop plein à l’extérieur, en prévenant ainsi que l’opération est terminée. A ce moment on ouvre un petit robinet à air qui permet d’ouvrir la porte fermant l’ouverture par laquelle on a introduit les boîtes, et on ferme le robinet placé sur le tuyau d’aspiration pour maintenir l’eau dans la caisse. On retire alors les boîtes les unes après les autres, et on les met sur un plateau cylindrique horizontal, armé de quatre compartiments en fonte de la grandeur exacte de chaque boîte; Ce plateau est contenu dans une cuve en bois destinée à recevoir l’eau qui s’échappe par la force centrifuge des boîtes encaissées dans les compartiments pendant une rotation de trois cents tours au moins à la minute que l’on communique au plateau. Au bout de quelques instants l’ouvrier arrête la machine et en retire les boîtes, dont les trames se trouvent essorées et prêtes pour le tissage, puis il recommence l’opération.
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- On ne laisse donc que l’humidité nécessaire pour faciliter l’entrée et la fixation de la duite à la croisure, en faisant faire exactement à l’essoreuse le même nombre de tours chaque fois qu’on soumet à son influence des trames destinées au tissage.
- Les métiers à tisser forment trois classes différentes, appropriée chacune au genre de tissu qu’ils,doivent produire.
- La première classe comprend les métiers à deux navettes, fono tionnant avec des plateaux à excentriques faisant mouvoir un certain nombre de lames et au moyen desquels on tisse les draps lisses croisés, lès satins et les édredons (a).
- La deuxième classe comprend les métiers à deux navettes, fonctionnant avec des poussages réguliers comme 1 et t, 2! et %
- («) La construction des métiers de la première classe se compose d’un arbre principal de commande placé au bout du métier et donnant le mouvement, d’abord au moyen d’un pignon et d’une roue cône, à un arbre longitudinal recevant deux excentriques à double rebord, entre lesquels glissent les galets fixés aux deux supports de la chasse. Les excentriques sont de deux sortes, l’un pour faire frapper un coup de chasse sur la trame, l’autre disposé pour faire frapper deux coups de chasse sur la duite. Ces derniers excentriques sont surtout employés pour les tissus à trame serrée, comme les satins. Ce même arbre de commande donne le mouvement, au moyen d’engrenages droits, dans un rapport de diamètre convenable, à un autre arbre, sur lequel sont montés les plateaux à excentriques qui font mouvoir les lames, et enfin, avec d’autres engrenages également dans un rapport convenable, à un deuxième arbre sur lequel sont fixés les excentriques à courbe interrompue qui tendent, au moyen de galets fixés sur des leviers, les ressorts qui, en se détendant, font agir les chasse-navettes. L’ensouple sut laquelle sont enroulés les fils de la chaîne, est supportée sur deux coussinets ouverts placés sur chacun des côtés. Elle est garnie à chaque extrémité d’une poulie en fonte sur laquelle vient s’enrouler une chaîne dont une extrémité est fixée au bâtis de là machine, et l’autre extrémité à une romaine surmontée d’un poids dont la position change à fur et à mesure que l’ensouple déroule les fils de chaîne par l’effet du tissage de la trame. Cette chaîne forme sur la poulie une friction plus ou moins grande, suivant que l’on veut obtenir une étoffe d’un tissage plus ou moins serré.
- Les fils de chaîne, après avoir passé sur un cylindre de soutien et à travers les maillons des lames et les dents du rôt, sont transformés en étoffes au moyen du passage des fils de trame entre les fils de chaîne. La portion d’étoffe, tissée vient s’enrouler sur un cylindre qui, en s’appuyant sur un autre cylindre commandeur, reçoit le mouvement de rotation que lui communique ce cylindre et enroule ainsi l’étoffe au fur et à mesure qu’elle est produite. Ce cylindre commandeur est lui-même mis en mouvement au moyen d’une combinaison d’engrenages et d’un rochet que fait mouvoir un levier armé de petites clanches entrant dans les dents du rochet. Un poids variable est fixé à l’extrémité de ce levier et, en appuyant constamment les clanches contre les dents du rochet, donne à l’étoffe une tension constante et proportionnée à de son poids. L’autre extrémité du levier est en contact avec un prisonnier excentrique, placé au bout de l’arbre des excentriques des leviers de chasse qui, à chaque tour, vient abaisser ce levier et faire changer la position des clanches dans les dents du rochet au fui et à mesure de la production de l’étoffe en la faisant enrouler sur le rouleau destiné à la recevoir. L’avancement de la chaîne a lieu par la pression même qu’exerce la chasse sur chaque nouveau fil de trame lancé par la navette, pression qui fait glisser les deux poulies de l’ensouple entre les cercles décrits par les chaînes qui les entourent et forment ainsi un frein sur ces poulies.
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- % et 4, 4 et 4, etc,, et faisant également fonctionner, au moyen de plateaux à excentriques, un certain nombre de lames, et au moyen desquels on tisse le§ étoffes avec deux trames différentes de qualité ou de couleur pour produire des étoffes à deux faces différentes, ou des nouveautés à petits carreaux ou à petites rayures (a).
- La troisième classe comprend les métiers à plusieurs navettes, fonctionnant soit à l’armure, soit à la Jacquart, pouvant faire fonctionner un grand nombre de lames jusqu’à trente, au moyen de l’armure, ou un grand nombre de parties de fils au moyen de la mécanique Jacquart, pour produire les étoffés les plus variées pour pantalons, gilets ou pardessus de dames (b).
- (à) La construction des métiers de la deuxième classe ne diffère de celle de la première qu’en ce qui concerne le mouvement spécial des boîtes à navettes et du chasse-navette. Ces boîtes se composent chacune de deux cases superposées pouvant se mouvoir perpendiculairement et être amenées à la hauteur du feuillet de la chasse au moyeu de deux tiges en fer fixées par un bout au centre de chaque double boîte et dont l’autre bout repose sur l’extrémité de deux leviers formant crapaudine. Ces leviers sont réunis l’un à l’autre par une tringle en fer dont chaque extrémité est reliée à deux tiges formant équerre avec les leviers et fixées sur le même arbre, de manière que les deux boîtes se trouvent liées entre elles et forment balance, l’une mentant pendant que l’autre descend. Du côté de la commande principale du métier, une autre tige fixée sur le petit arbre du levier est mise, par son extrémité et au moyen d’un galet, en contact avec un excentrique disposé de manière à donner à cette tige une course correspondante à celle nécessaire pour faire monter ou descendre les boîtes d’une quantité égale à l’épaisseur de chaque boîte. En donnant à cet excentrique une forme déterminée et en le combinant avec une série d’engrenages on arrive à faire mouvoir ces boîtes de manière que chacune d’elles puisse rester en repos pendant un nombre plus ou moins grand de coups de chasse et obtenir ainsi que chaque navette soit lancée plus ou moins de fois. Un autre excentrique avec une combinaison analogue d’engrenages fait mouvoir une coulisse à cran qui laisse agir ou maintient en repos chaque chasse-navette qui peut partir lorsqu’il se trouve en face de la partie pleine : c’est par la combinaison régulière de ces deux excentriques que l’on parvient à faire différents poussages de trame avec deux navettes différentes.
- (6) La construction des métiers de la troisième classe est semblable à celle des deux premièies en ce qui concerne les mouvements de la chasse, le lancement de la navette, le déroulement de la chaîne et l’enroulement de l’étoffe^ mais ils diffèrent complètement de ces deux classes de métiers pour la levée des lames, le mouvement des boîtes et le départ des navettes. Ces trois mouvements ayant lieu au moyen de l’armure dont les crochets en se levant communiquent leur mouvement soit aux boîtes, soit aux lames, soit à la coulisse à cran qui laisse partir l’un ou l’autre chasse-navettes. Au moyen des cartons dont cette armure est pourvue et qui sont percés de trous suivant les besoins des dessins à reproduire, les crochets de l’armure se lèvent dans l’ordre indiqué par le piquage des cartons et lèvent à leur tour les lames dans l’ordre voulu. D’autres crochets, mis en communication par des équerres de hauteur différente avec une tige fixée à chaque boîte, lèvent ces boîtes aux différentes hauteurs des navettes qu’elles contiennent, et enfin deux autres crochets sont également mis en rapport par des équerres semblables avec la coulisse à cran des chasse-navettes. Par ces différentes combinaisons, les lames, les boîtes et les chasse-navettes sont mis en communication avec l'armure qui, au moyen de ses cartons, les met en mouvement dans L’ordre nécessaire pour obtenir des étoffes suivant les dessins que l’on veut reproduire.
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- Les avantages d’un atelier de tissage mécanique se résument : 4® dans la perfection du tissage; $° dans la régularité de la production.
- La perfection dans le tissage d’une étoffe consiste dans une parfaite régularité; on peut la constater en regardant l’étoffe en dessous, de toutes les parties tissées de cette toile, depuis le commencement jusqu’à la fin de la pièce, de manière que l’œil ne puisse pas apercevoir de claircière, parties pas assez serrées, ni de bandes qui paraissent plus sombres, parties où il est entré trop de trame.
- Dans le tissage à la main on était très-exposé a rencontrer ces défauts; d’abord, le tisserand, obligé de régler son métier à chaque pliée, court le danger ou de le tendre plus ou de le tendre moins en enroulant la partie d’étoffe tissée sur l’ensouple qui reçoit la toile ; de même qu’en livrant de la chaîne, il peut, en déroulant l’ensouple, donner trop ou trop peu de fil. De plus, le tisserand n’est-il pas exposé à frapper très-irrégulièrement; l’influence des repas, la température plus ou moins froide dans l’appartement, les dispositions morales et physiques dans lesquelles il travaille, ne sont-ce pas autant d’influences qui doivent agir sur la force avec laquelle la main amène la chasse à la croi-sure? Dans les campagnes, pour que le métier n’arrête pas pendant les heures de repas, mari, femme, fils, fille, tout le monde dans la maison monte sur le métier et travaille avec des forces inégales et un coup de main différent.—Les trames plus ou moins mouillées accentuent plus ou moins le passage dans la toile des trames suivant leur degré d’humidité.—Des chaînes plus ou moins régulièrement collées sont encore une cause d’irrégularité. Dans le tissage mécanique toutes ces causes disparaissent; il y a une harmonie parfaite entre la livraison de la chaîne et l’enroulage du tissu ; le coup de chasse est donné par un mouvement mécanique, avec une régularité et une force qui ne sauraient varier : les chaînes régulièrement collées offrent un fil toujours identique pour la solidité et l’élasticité. — Enfin, les trames
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- essorées mécaniquement sont toutes chargées, à peu de chose près, du même degré d’humidité du commencement à la fin du tissage du drap.
- Quant à la régularité de la production, elle est impossible avec le tissage à la main. Presque tous les métiers à tisser le drap lisse sont relégués dans la campagne; là, le tisserand ne regardé son métier que comme un accessoire, un pis-aller : il préfère, avant tout, les travaux plus à sa convenance, des champs ou de la ferme. Aussi, et ce n’est encore qu’en périodes irrégulières, le tisserand ne travaille pas en moyenne six mois sur le métier. Suivant les usages encore en vigueur dans les campagnes, toutes les fêtes ou autres occasions dé réunion et de plaisir sont acceptées avec empressement par la population, ce qui est encore une cause fréquente de chômage. On peut juger par là de l'irrégularité de la production sur laquelle il est impossible de compter. Dès lors, oh comprend l’avantage que peut offrir un atelier de tissage mécanique. Là, du moins, la production est constante; à quelques centaines de mètres près, chaque mois, les métiers donnent la même quantité d’étoffe, et ù la fin de l’année vous avez la même production que l’année précédente, plutôt augmentée que diminuée ; car, plus on avance dans l’usage d’un nouvel engin, plus on se familiarise avec lui, plus on en tire parti, et plus en l'améliorant on lui fait produire. C’est cette régularité qui permet à la maison Raphaël Renault d’entreprendre à l’intérieur et à l’extérieur de la France des fournitures, pour lesquelles il faut une exactitude et une régularité qui ne laissent aucun doute dans l’esprit des négociants. Les administrations ne comprendraient et n’admettraient pas qu’on pût les faire attendre.
- Des besoins se manifestent, on doit y subvenir aussitôt, ou dans un certain délai très-rapproché. Il faut par tous les efforts possibles arriver à livrer les quantités demandées ; on le peut encore, quoique avec peine, quand un fabricant fait chez lui toutes les opérations de la fabrication ; mais s’il dépend des foulonniers et des filateurs publics, et des tisserands de la ville
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- ou de la campagne, l'exactitude devient impossible, quelles que soient la bonne volonté, l’intelligénce et l'activité du producteur.
- Quant à la question d’économie, au point de vue du prix de revient, il estlort douteux qu'il y ait quelque avantage pécuniaire à retirer de l’organisation d’un atelier de tissage, quand on compte tous les frais : ainsi un métier de drap lisse peut produire par jour de 18 à $5 mètres au plus et les jeunes ouvrières qui les conduisent gagnent deux francs à deux francs cinquante
- Machine à fouler.
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- suivant les saisons et le bon ajustement du métier. A ce salaire relativement élevé, il faut ajouter : le loyer de l’établissement —loyer de la force motrice, entretien de la machine, traitement du pompier, dépense du combustible toujours si élevé surtout en comparaison des concurrents étrangers qui ont la houille presque pour rien. Personnel difficile à trouver et à former, tel que : régleur, directeur, menuisier, serrurier, mouilleur, noueur de chaînes, encolleur, etc. Dépréciation et entretien du
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- moteur, des engrenages, des arbres, des métiers, intérêts des capitaux (un métier coûte de 850 à 900 francs placé dans l’atelier). Chômage plus ou moins long des métiers sur lesquels il faut remplacer la chaîne finie ; éclairage ( il faut deux becs par métier, brûlant en moyenne chacun près de trois heures pendant sept mois) ; chauffage pendant l’hiver (il faut qu’il y ait dans un tissage 14 à 15 degrés centigrade de chaleur ), pour satisfaire aux exigences hygiéniques du personnel qui y est employé, et dans l’intérêt des fils auxquels on ne doit pas laisser prendre l’humidité qui leur retirerait la solidité nécessaire. Que l’on additionne tous ces frais, que l’on mette en regard le produit, si l’activité de la production n’a pas été soutenue pendant toute l’année dans l’atelier, les recettes ne couvriront pas les dépenses. Le prix moyen de la main-d’œuvre, dans un atelier de tissage-lisse, n’est pas-moins de trois francs par jour de travail, pour tout le personnel. On peut donc conclure avec assurance que le tissage mécanique n’apporte pas de bénéfices pécuniaires ; qu’il est au contraire, la source1 d’embarras et de soucis, avec l’emploi d’un nombreux personnel et d’un outillage considérable. Les seuls et vrais avantages qu’il présente, et dont on ne saurait d’ailleurs contester l’importance, sont : perfection et régularité de la production.
- L’une des causes qui ont le plus, empêché l’adoption du tissage mécanique pour la fabrication des étoffes de laine est la complication que tous les constructeurs ont, jusqu’à ce jour, apportée dans les organes de ces machines, qui pour bien fonctionner ont besoin d’être aussi simples que solides. Tous les mouvements qu’elles ont à exécuter étant interrompus, il en résulte dans tout l’organisme du métier, des secousses continuelles, qui ne tardent pas à le disloquer entièrement, s’il n’est pas construit avec toute la solidité désirable. Une autre cause qui retarde encore l’adoption des métiers à tisser pour les étoffes de laine cardée, c’est le manque de solidité et de régularité des fils de chaîne en cette matière. Pour tirer un parti avantageux des métiers mécaniques, il faut qu’ils puissent marcher avec leur
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- maximum de vitesse ; mais, dans ce cas, le coup qu’ils frappent sur les fils de chaîne pour y faire entrer le fil de trame, devenant plus violent, casse ces fils* s’ils ne sont pas d’une solidité et d’une régularité convenables; aussi, pour arriver à tirer tout le parti possible des métiers, il faudra que la filature améliore ses produits, et que le fabricant n’exige pas du filateur des fils de chaîne d’une finesse que la nature de la laine ou la couleur dont elle est teinte ne permet d’atteindre qu’aux dépens de la solidité.
- La* toile qui sort du tissage a été faite avee des fils gras et, de plus, couverts pour les fils qui composent la chaîne, d’une couche assez épaisse de colle. Ce sont ces matières étrangères qu’il s’agit d’enlever afin de rendre à la toile la propreté qui lui est nécessaire pour subir l’opération de l’épincetage. Pour obtenir ce résultat, on se sert d’une grande machine appelée dégraisseuse ou dégorgeuse, composée d’une grande caisse en bois très-solidement établie, terminée dans sa partie inférieure en forme de cuvette, et destinée à recevoir l’eau nécessaire au lavage des étoiles. Au centre se meut, par le secours d’une poulie placée à l’extérieur dé la machine, un grand cylindre cannelé plein, en bois de hêtre, de I mètre 30 de longueur sur 0,80 de diamètre. Sur ce cylindre se trouve placé un autre cylindre, destiné à faire pression, et qui doit être d’un poids considérable. Le drap y passe entre les deux cylindres et va se plonger dans une eau de terre, dite terre à foulon, qui se trouve au fond de la dégraisseuse. On trouve cette terre dans le pays même, à 5 kilomètres environ de Louviers. Après avoir subi l’action de’ cet agent pendant quatre heures environ, la toile est lavée pendant le même temps dans de l’eau sans cesse renouvelée; on extrait ainsi l’eau terreuse et on rend à la toile la propreté et la netteté qu’elle doit avoir avant d’être mise au séchage. Cette opération coûte 4 à 5 francs, demande huit heures de travail au moins, suivant les étoffes et la qualité des colles et des huiles employées. La machine occupe une force hydraulique de deux chevaux, et coûte 800 à 900 francs.
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- sèche la toile dégraissée à l’air chaud, à l’air libre, dans des greniers, ou dehors quand la saison le permet ; c’est encore ce dernier moyen qui est le plus prompt et le plus économique.
- Quand elle sèche, on la donne à des ouvrières nommées épinceteuses; leur mission est, au moyen d’une petite épincette, de retirer les ordures et les pailles attachées aux fils et répandues sur toute la surface du drap (a)*
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- Quand les ordures ont été ainsi retirées de la toile, on la remet à la rentrayeuse: La rentrayeuse est chargée de marquer au chef du drap le nom du fabricant et le numéro d’ordre de la pièce ; elle doit aussi refaire les défauts, effacer les petites irrégularités du tissage, faire une toile à la place d’un trou, rappro-
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- cher une déchirure, etc., etc. Ce sont tous travaux d’aiguille et de patience; mais qui nécessitent aussi une grande adresse chez les ouvrières à qui ces toiles sont confiées. Quand le drap a été ainsi épinceté marqué et rentrayé, on l’envoie fouler (b).
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- («) Rien de plus curieux que de voir ces jeunes doigts féminins promener l’épincette sur toute l’étendue de la tablée (le drap est tendu dans toute sa largeur sur une table qui a lm,30 de hauteur', onia tient fixée sur deux tréteaux servant de supports, au moyen de deux bâtons qui la soutiennent dans une position inclinée). Quelle dextérité! quelle agilité dans le maniement de ce petit instrument qui, cent fois par minutes, va saisir et enlever l’ordure, pendant que l’autre main, pour qu’il n’y ait pas de temps de perdu, cherche et arrache les nœuds qui ressortent à la superficie de la toile. Une épinceteuse peut nettoyer de 18 à 20 mèties en douze heures de travail dans les toiles de couleur, suivant la propreté des laines et le plus on moins de soin qu’on apporte dans le battage et le Mage. Dans les draps blancs, quand la laine employée est propre, une ouvrière termine un drap (72 mètres environ) en deux jours.
- Les épinceteuses ont toujours à leur côté une jeune enfant qui travaille sous leur surveillance et sous leur responsabilité. L’âge de ces enfants varie de 8 à 15 ans ; à 15 ans, elles deviennent épinceteuses pour leur compte -, ces jeunes ouvrières sont payées par leurs maîtresses, de 40 centimes à 1 franc par jour ; les épinceteuses ne gagnent pas moins de 1 fr. 50 c. en moyenne, leur
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- petite ouvrière indemnisée.
- (6) Le foulage a pour objet de rapprocher les fils d’une toile les uns auprès des autres, de manière à faire un corps épais et serré. Cette opération repose sur la propriété qu’ont toutes les matières
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- textiles animales de se feutrer sous l’influence du frottement et de la chaleur. Autrefois on se servait
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- de divers pilons; plus tard, les exigences de la consommation et les facilités crééespar les progrès de la filature donnèrent, pour ainsi dire, naissance à la draperie véritablement fine : on dut naturellement avoir recours à des moyens de feutrage qui fussent en harmonie avec le nouvel aspect de cette draperie perfectionnée. C’est alors que parurent les premières fuuleuses cylindriques, qui . eurent pour résultat général de donner un feutrage très-serré sans trop épaissir l’étoffe, tout en permettant de fouler sur la largeur sans diminuer beaucoup la longueur. Les premières machines
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- qui furent offertes à l’industrie sortirent des ateliers de MU. Hall et Scott, de Rouen. Plus tard, MM Lacroix père et fils, aussi constructeurs à Rouen, apportèrent également dans la construction
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- Quand le drap sort du foulage épais et raide, il se présente avec une apparence brute, grossière; il ne saurait être propre dans ces conditions à la consommation, qui ne pourrait l’employer, Il a donc fallu, tout en réduisant son épaisseur, lui
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- de ces nouvelles machines le fruit de leur expérience et de leurs études. Toutes les autres machines a fouler parues depuis, reposent toutes à peu près sur le même principe ; nous ferons seulement en détail la description de la fouleuse Lacroix, tout en indiquant les avantages des autres fouleuses. La machine Lacroix se compose de quatre cylindres : un grand au centre, et trois petits placés sur le grand, à des distances égales. Les trois petits cylindres sont mus au moyen de romaines qui servent à augmenter ou à diminuer a volonté la pression de ces petits cylindres contre le plus grand. Le drap passe sous ces trois cylindres-pour subir, sur la largeur dé L’étoffe, le feutrage par l’effet de la chaleur qu’elle dégage.
- Pour le foulage sur la longueur, on l’obtient au moyen de planchettes ou joues mobiles qui s’opposent à la sortie du drap de dessous le troisième petit cylindre, et par cette retenue d’autant plus grande que les joues sont plus chargées, de manière à les tenir serrées les unes contre les autres, le drap, par la résistance qu’il éprouve au passage, se feutre sur la longueur. Ainsivpour fouler plus ou moins snr la longueur et sur là largeur, tout consiste dans un système de pression dont on diminue ou dont on augmente l’énergie.
- La toile, aussitôt qu’elle est engagée entre les cylindres de la machine, doit recevoir une quantité d’eau savonneuse qui représente, pour les foulages lisses, 4 à 500 kilogrammes de savon environ par drap; on humecte" la toile, afin que par la pression et la chaleur les filaments répandus à la surface de l’étoffe ne se détachent pas, et restent au contraire dans l’étoffe pour faire corps avec elle et en augmenter la force. Si l’on foulait un drap sec pendant une vingtaine d’heures on diminuerait d’une manière considérable l’épaisseur et le corpsé du drap, dont on trouverait une grande partie des éléments sous la forme d’un déchet que l’on nomme bourre. Pour être bien sûr de la quantité de savon employée pour le foulage de leurs draps et de la bonne conduite de l’opé ration, les fabricants importants ont établi chez eux des dégraisseuses et des fouleuses. .
- Le drap lisse, depuis son entrée dans la fouleuse jusqu’à la fin de l’opération, ne reste pas moins de 20 à 60 heures, suivant le compte plus ou moins élevé de la chaîne, suivant la qualité des laines, suivant la perfection du dégraissage, et aussi suivant la qualité du savon employé dans le foulage. Pour éviter les faux plis et les chiffonnages, le maître foulonnier est obligé de remanier le drap toutes les deux heures. Cette opération secondaire consiste à élargir, en le tirant au large sur chaque lisière le drap qui commence à feutrer. Quand le drap a atteint son maximum de foulage (le drap lisse perd cènt pour cent sur la largeur, et de vingt à vingt-cinq pour cent pour sa longueur, ce qui varie toutefois dans une certaine proportion, suivant la finesse et fa qualité de la draperie), on le désavonne dans la machine en introduisant une très-petite quantité d’eau, que l’on augmente au fur et à mesure que cette opéraiisn arrive à sa fin. A ce moment ou relire le drap de la fouleuse et on le fait tourner dans une dégorgeuse pour le laver à pleine eau, toujours renouvelée pendant quatre heures environ, de manière à bien le purger de toute partie savonneuse, car la présence de cet agent amènerait dans le cours des opérations des apprêts des difficultés qui finissent quelquefois par en compromettre le succès.
- Le prix du foulage varie entre 18 et 30 francs pour les draps lisses, y compris le dégraissage qui est- de 4 francs. Il y a quelques années, on ne payait les mêmes foulages que de 12 à 16 fr. dégraissage toujours compris. La force employée pour chaque fouleuse est de deux chevaux pour les draps lisses, et d’un cheval environ pour la nouveauté. Les autres fouleuses que l’on rencontre dans tous les foulons publics, à cause des services spéciaux qu’elles sont appelées à y rendre, sont les fouleuses Blalteau et Desplas, dont nous avons parlé dans une livraison précédente. Les fouleuses Lacroix répondent aux exigences de la fabrication ordinaire de la draperie lisse. Ces trois fouleuses sont trois bonnes machines, qui ont leur place nécessairement marquée dans tout établissement de foulage bien organisé. Avec leur secours on peut répondre, pour le foulage, dans l’état actuel de l’indusirie drapière, à tous les besoins de la fabricaiion des draps lisses ou nouveautés
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- donner avec de la souplesse et de la douceur, un aspect qui pût flatter l’œil de celui qui doit le porter en vêtement. G’est pour obtenir ce résultat que l’on fait subir au drap une série d’opérations dont l’ensemble compose ce que l’on appelle en fabrication les apprêts. La première opération qui se présente dans les
- apprêts est le lainage, qui se faisait autrefois à la main et s’exécute aujourd’hui avec une machine appelée lainerie (a).
- Pour lainer un drap on le fait passer un certain nombre de
- fois sur la lainerie d’un rouleau sur l’autre. La quantité de pas-
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- sages varie suivant Ja finesse et la qualité de l’étoffe. Voici les
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- opérations que subit un drap intermédiaire. On commence par lui donner une dizaine de tours de mortillage (on appelle mor-
- tillage du chardon déjà usé ayant servi huit ou dix fois; on
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- commence ainsi par un chardon très-émoussé afin de ne pas*
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- énerver le drap en arrachant violemment les poils de laines. 11 y a tout avantage, au contraire, à amener avec précaution ù la sur-
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- (a) La lainerie se compose de deux, bâtis en fonte, reposant chacun sur deux pieds, et placés à deux mètres de distance les uns des auties. Us sont reliés dans la largeur pnr des traverses ou croisillons. Dans la partie supérieure l’écartement en est maintenu par une forte barre en fer rond. Au. centre et à l’intérieur de chaque bâti se trouve, sur une traverse, un large coussinet destiné à recevoir un cylindre sur lequel sont montées des croisées en fer garnies de chardons. Les chardons sont cultivés dans les communes du département de l’Eure qui avoisinent les villes de Lou-viers et des Andelys, et dans quelques communes du département de*Seine-et-Oise, entre1 autres Mézières, très-cdnnu à l’étranger pour la réputation de ses chardons. Les environs d’Avignon en produisent également beaucoup. Le prix moyen est de 50 francs les 10,000 têtes. Les croisées sont attachées au cylindre au moyen de six petits tenons, fixés de chaque côté de la croisée, un au centre et les deux autres aux extrémités". Les tenons entrent dans des crochets faisant corps avec le cylindre et séparés les uns des autres autour dé ce cylindre par la largeur d’une-croisée. Quand on a fait entrer les tenons dans les crochets de chaque côté et au centre du cylindre, et que les croisées se trouvent ainsi fixées, on applique à chaque extrémité du cylindre sur les croisées deux sangles, que l’on serre fortement, surcroît de précaution nécessaire pour maintenir les croisées adaptées au cylindre. Quelquefois, ën effet, par la force centrifuge, une croisée mal appliquée pourrait se détacher et faire au drap des avaries plus ou moins considérables.
- Lè diamètre >du cylindre varie suivant la quantité des croisées avec lesquelles on veut travailler, le drap ; il fait 100 à 120 tours à la minute. Dans l’intérêt du travail, on ne doit pas dépasser ce dernier chiffre. Au-dessus et au-dessous du cylindre, dans les parties supérieure et inférieure du. bâti, se trouvent deux rouleaux sur lesquels le drap s’enroule alternativement. Pour assurer la marche régulière d’un drap, d’un rouleau sur l’autre, c’est-à-dire pour faire monter la pièce du rouleau du bas sur le rouleau du haut, et réciproquement, chaque rouleau est muni à l’une de ses extrémités d’une roue cône s’engrenant avec un pignon placé sur un arbre vertical au côté du bâti de gauche. Au centre de cet arbre est une grande roue cône dont les dents s’engrènent dans ceux d’un pignon placé au bout de l’arbre du gros cylindre, qui donne ainsi, par l’intermédiaire de l’arbre vertical, le mouvement aux deux rouleaux. Vers'le centre de cet arbre se trouve un levier que l’on fait monter et descendre à volonté, et qui, suivant le mouvement qui lui est donné
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- face du drap tous les filaments pour les coucher dans le même sens. Après huit à dix passages du rouleau du haut au rouleau du bas et alternativement, on change le chardon : on remplace sur le
- cylindre les premières croisées par d’autres garnies de chardon
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- fort et plus énergique; puis on fait passer sur la lainerie le même nombre de fois que précédemment le drap dont la laine se trouve
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- étirée de plus en plus dans le même sens. Un troisième chardon
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- plus fort, n’ayant servi que trois fois seulement, par exemple, est appliqué. Après le même travail que celui donné aux autres chardons, on donne en quatrième chardon du chardon neuf ou du chardon n’ayant servi qu’une fois. A chaque chardon, dans le courant du travail, on a eu soin d’arroser le drap pour bien le
- coucher et lisser la laine en donnant du brillant à l’étoffe.
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- L’ensemble de ce travail porte le nom de première eau. Quand le drap a été ainsi lainé, on le plie avec soin sur une largeur de 40 centimètres. Puis, quand le drap est plié, on Y essore, c’est-à-dire que l’on retire l’eau qu’il contient, de manière à n’en lais—
- vers le bas on vers le haut, ait dégrener le rouleau marchant pendant qu’il engrène l’autre rouleau et régularise la marche constamment ascendante et descendante du drap, toujours en contact avec le cylindre.
- Le drap devant être soumis à l’action plus ou moins grande du chardon, on a senti la nécessité de faire envelopper le cylindre par le drap, afin de le soumettre avec plus ou moins d’énergie à l’influence du chardon. Pour cela on a fixé deux crémaillères mobiles placées au bâti, sur le devant, de chaque côté de la machine^ A l’extrémité de chacune d’elles on a pratiqué un trou • dans lequel tourne un rouleau horizontal, sur lequel passe le drap. Suivant qu’on hausse ou qu’on baisse ce rouleau, le drap enveloppe plus ou moins le cylindre, est par conséquent subit l’action plus ou moins grande du chardon. Au fur et à mesure que le drap s’enroule sur un des rouleaux, le diamètre, en augmentant, a pour résultat de rendre plus grande la tension du drap sur le cylindre. Pour obvier à cet inconvénient, on a appliqué à l’extrémité de chaque rouleau du côté droit de la machine une peli e poulie sur laquelle agit un système de frein, qui permet à l’ouvrier laineurde régler la tension du drap d’une manière égale, et de proportionner la pression du drap sur le chardon à la force de l’étoffe soumise au lainage. Une poulie, placée au bout de l’arbre du grand cylindre, du côté opposé à l’arbre vertical dont nous avons parlé plus haut, est mise en communication avec l’arbre moteur pour donner le mouvement à la machine.
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- Les draps ayant toujours besoin, suivant le genre d’apprèts, d’une certaine quantité d’eau, on a établi sur le derrière de la machine, dans la partie inférieure, un tuyau appelé arrosoir, percé à trous très-rapprochés et munis d’un robinet en communication avec un réservoir d’eau. On mouille le drap en ouvrant le robinet plus ou moins, suivant les exigences du genre d’apprêts. Une lainerie prend un cheval de force vapeur, quelquefois moins, suivant la pression. L’ouvrier principal qui conduit la machine gagne 2 fr. 50 par jour. On lui adjoint un jeune homme, qui est payé de 1 fr. 25 à 1 fr. 50. Le teneur de lisières aide le laineur à tirer par les lisières le drap au large. Celte précaution très-utile a pour résultat d’effacer les chiffonnages qui proviennent du foulon ou les fripages causés par les inégalités légères de la filature dans les fils de trame,
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- ser que 30 à 35 pour 100. La machine que l’on emploie encore le plus communément pour cet usage estl’hy-dro-extracteur, dit panier a salade {a).
- Quand on dépose un drap dans Tessoreur dit panier à salade, on est exposé à faire de "nombreux -faux plis, qui se fixent d’autant plus profondément dans l’étoffe qu’un mouvement plus rapide est imprimé à l’hydro-extracteur. Chaque plis du drap reste lui-même marqué parce que la laine de ces parties froissées, séchant debout, subit plus profondément l’action de la tondeuse ; lorsque les apprêts sont terminés, tous ces défauts restent plus ou moins apparents sur le fond du drap. Ces défauts sont remarqués à la visite chez l’acheteur et deviennent
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- Chardon à lainer.
- (a)Il se compose d’un grand bâti en bois, haut de 2m,50 à 3 mètres, suivant l’importance delà machine, sur une largeur extérieure de lm,20 environ, et recouvert par une sorte de rotonde. Il_ reste ouvert dans sa partie inférieure pour permettre l’écoulement de l’eau qui s’échappe du drap. Au centre et sur une large traverse solidement établie de chaque côté du bâti se trouvent deux paliers garnis de coussinets. Une grande boîte à claire-voie, traversée au centre par un gros arbre, à chaque bout duquel se trouve un tourillon, est divisée en deux compartiments, dans chacun desquels on peut déposer une pièce de drap. L’arbre repose sur les deux coussinets des bâtis; à l’une des extrémités l’arbre excède de 20 à 23 centimètres pour recevoir une poulie. Celle-ci, mise en communication avec l’arbre moteur, donne le mouvement à l’hydro-extracteur qui ne doit pas faire moins de 300 tours à la minute. La largeur et la hauteur de cette grande boîte sont à quelque chose près les mêmes que celle de la caisse de la. machine dans laquelle elle tourné. Chaque boite est fermée avec les plus grandes précautions, car si une de ses portes valait à sauter, l’hydro-extracteur subirait dés avaries qui, le plus souvent, pourraient le mettre hors de service. Le drap lui-même courrait de grands dangers, et la vie de l’ouvrier chargé de la conduite de cette essoreuse pourrait être comprise.
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- l’ôbjet d’indemnités assez considérables. Les réclamations et les bonifications qui en étaient la conséquence ont donné l’idée de l’essoreur au large, dont il n’existe que deux types seulement, l’un chez M. Edouard Bellest, manufacturier à Elbeuf, et l’autre que nous avons vu fonctionner sous nos yeux et dont nous donnons la description (a). Quand les draps ont été ainsi essorés
- Laineri» «impie.
- à l’essoreur au large, ou au panier à salade, on les sèche soit à
- (a) Après le lainage on enroule le drap au lieu de le plier. Ainsi disposé on le présente au devant du tambour de l’essoreur au large sur lequel, par un mouvement d’engrenage adapté à cet hydro-extracteur, il s’enroule de lui-même. Une fois enroulé, pour éviter qu’il s’échappe sous l’influence de la force centrifuge, on le fixe sur le tambour avec trois sangliers, que l’on serre fortement, et on met la machine en mouvement. Sous l’influence de la vitesse imprimée au tombour (600 tours à la minute), l’eau expulsée du drap s’échappe à l’extérieur, et en moins de 20 minutes il ne. reste que 30 pour 100 d’humidité dans l’étoffe. Dans le drap ainsi enroulé et maintenu toujours au large, il ne saurait y avoir de pierres, de faux plis ni de cassures. Le drap terminé aux apprêts se présente à l’œil parfaitement lisse et uni comme il doit l’être. Cette machine, sortie des ateliers de construction de M. Tulpin aîné, de Rouen, se compose de deux bâtis en fonte qui doivent être
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- l’air libre, système préférable si la saison le permet, on dans des chaudes chauffées à la vapeur, ou enfin à la sécheuse mécanique. Le drap, séché, est énoué. Cette opération secondaire consiste à retirer les nœuds, les ordures, etc., que peuvent être restés attachés à l’envers du drap foulé. Si on ne lés enlevait pas, quand la partie du drap à laquelle ils sont fixés passerait entre la lame et la table de la tondeuse, toute la laine, dans cette partie, serait rasée jusqu’au tissu, dont on pourrait, compter les fils. On ferait une rongeure, grave défaut que le fabricant paye cher. Il importe donc que le drap soit très-propre à l’envers avant d’être soumis au tondage.
- Le tondage est une opération qui consiste à diminuer sur le drap la longueur des poils étirés à la surface du tissu-par le chardon sur la lainerie. On obtient ce résultat avec une machine que l’on appelle tondeuse et qui a remplacé les anciennes forces si difficiles et si fatigantes à manier.
- On ne compte plus aujourd’hui que deux systèmes de ton-
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- très-solidement fixés à lm,90 l’un et l’antre snr de fortes pierres profondément scellées en terré. — Les deux bâtis reçoivent le cylindre essoreur, qui a une largeur de 1m,70.
- A 80 centimètres du bâti de droite se trouve une colonne en fonte aussi, fixée sur une assise solide, qui est destinée à recevoir le bout de l’axe du cylindre essoreur. A gauche de la machine l’autre bout de ce même axe repose sur l’un des bâtis. Au bout de cet arbre à l’extérieur du bâti, on a adapté deux poulies, l’une fixe et l’autre folle, qui donnent le mouvement pour l’enroulement du drap sur le cylindre, et une poulie à frein servant à arrêter la marche du cylindre essoreur quand le drap est suffisamment essoré. La longueur totale de l’arbre de ce cylindre est de 3ra,10
- Derrière le bâti et la colonne qui reçoit l’un des bouts de l’axe on a placé le bâti de la commande à vitesse variable par plateau et poulie à friction. C’est snr ce bâti que tourne le plateau, qui a 90 centimètres de diamètre. La poulie à friction est adaptée sur l’arbre de cylindre essoreur sur lequel elle est mobile. Elle est garnie d’un cuir épais, que l’on doit toujours entretenir un peu humide avec de l’huile, qui demande à être versée avec beaucoup de soin et d’intelligence. A la poulie est appliquée une fourchette servant à la diriger. Dans cette fourchette est taraudée une vis qui a un mètre de long et qui trouve ses points d’appui dans la colonne et le bâti. Au bout de cette vis on a fixé une manivelle avec laquelle on fait tourner la vis qui entraîne, par le moyen de la fourchette, la poulie à friction faisant ‘ourner le rouleau essoreur par 1 influence du grand plateau, dont il reçoit le mouvement. Derrière le plateau et sur l’arbre qui le commande se trouve une poulie folle pour donner le mouvement au plateau et l’arrêter en temps convenable.
- Telle est dans l’ensemble de sa construction cette belle et ingénieuse machine, qui a l’avanlage d’essorer au large sans plis et sans cassures. Elle n’exige pas une force motrice considérable, à.: cause de la progression de rapidité déterminée par le plateau. L’essoreuse au large ne coûte pas moins de 4,000 fr.
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- deuses employées dans les manufactures de drap, la tondeuse horizontale, dite collier (a), et la tondeuse longitudinale.
- Quand le drap a été ainsi tondu, de manière à ne laisser de hauteur de laine que celle reconnue suffisante par l’expérience, on le fait brosser et on le soumet à un nouveau lainage.
- Une fois qu’il est ainsi dégrossi et qu’il n’a plus l’aspect aussi brut, on donne au drap une deuxième eau par les moyens et procédés déjà connus. Cette deuxième eau se compose de cinq à six chardons; à chaque chardon, il y aura dix tours ou voies, ce qui
- (a) La tondeuse collier alm,50 de largeur sur une hauteur de 75 centimètres, sur une longueur de 2m.30. Elle est composée d’un bâti; de chaque côté dans sa partie supérieure et sur toute la longueur de la machine, le bâti est muni d’un chemin de fer. Sur les rails roule, au moyen de quatre, galets, un chariot, de la largueur de la machine. A ce chariot, et dans toute sa largeur, est adapté tin •porte-lames, garni d’une lame à tranchant très-fin et très-coupant dite lame-femelle. On a appliqué aussi au même chariot un cylindre garni de lames en spirales qui doivent toucher dans toutes leurs parties la lame fixe sur laquelle il tourne.
- Pour obtenir ce résultat, il faut roder ces lames avec de l’émeri très-fin, mêlé d’huile pure, et les faire toucher sur la lame fixe, en tournant en sens contraire, de manière qu’elles fassent pour ainsi dire leur place dans cette même lame. De cette manière on est sûr d’obtenir sur toute leur longueur un contact parfait, condition nécessaire de l’égalité dans la tonte sur toute la largeur du drap. A chaque portée dù cylindie se trouve une vis à coulisse prise dans le porte-lames, dont la mission est de reculer ou d’avancer le cylindre sur le biseau de la lame fixe, ce qui permet aussi de faire des tranches en proportion de la hauteur de la laine sur le drap. Pour obtenir une tranche convenable, il faut tenir le fort du cylindre à 3 millimètres du tranchant de la lame. A chaque coussinet du cylindre on amis une vis qui sert à baisser ou à remonter le cylindre sur la lame femelle, suivant l’usure des lames en spirales fixées à ce cylindre. Pour mettre en laine, c’est-à-dire pour arrêter la quantité de laine que l’on veut retrancher sur la surface du drap, on a adapté à chaque bout du porte-lames une vis dite poupée, armée d’un ressort avec des crans; elle permet de descendre ou de relever à volonté la machine, suivant l’épaisseur de l’étoffe que l’on tond.
- Pour empêcher les lames du cylindre de se rompre par la chaleur qui ne manquerait pas d’aigrir l’acier, tournant avec une vitesse considérable sur une autre lame aussi en acier, on a reconnu la nécessité de maintenir sur ce cylindre une humidité constante pour le rafraîchir. On obtient ce résultat avec un g^aissoir qui repose au-dessus du cylindre ; il est composé d’un cuir très-poreux que l’on injecte d’huile très-fine' renouvelée quatre fois par jour.
- Au-dessous du chariot se trouvent deux lunettes qui y sont fixées ; sur les deux bouts de ces lunettes reposent les extrémités d’une table en fonte destinée à maintenir le drap entre la lame femelle et cette même table. A chaque extrémité du bâti de la tondeuse se trouvent deux mâchoires, l’une fixe, qui sert à prendre la lisière, et l’autre à coulisse, avec des chaînes plates servant à avancer ou à reculer la mâchoire, suivant le degré de tension que l’on veut donner au drap. De chaque côté du chariot on a fixé une chaîne plate passant sur un pignon placé à l’un des bouts du bâtis et mise en mouvement par engrenage. Après avoir passé sur le pignon, elle se rend à l’autre bout sur un galet ; cette chaîne ainsi fixée sur le devant et sur le derrière du chariot sert, quand elle est mise en mouvement, aie conduire d’une lisière à l’autre.
- Quand la machine est en activité et le chariot en mouvement, on donne, par une combinaison d’engrenages, une rotation au cylindre qui tourne sur la lame femelle enlevant la partie de laine qui est placée entre la lame et la table. Le chariot, se promenant d’une, mâchoire à l’autre, entraîne avec lui tout l’appareil, qui réunit cylindre, lames, table, de manière à tondre toutes
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- fait soixante voies (nous ne parlons que de draps ordinaires). On aura toujours soin, à chaque eau, d’aller du chardon moins fort au chardon plus fort.
- Après essorage, séchage et énouage, on tond de nouveau le drap, cette fois, la laine est moins haute et ne fournit pas autant de tontisse. On appelle tontisse la laine enlevée par la tondeuse sur la superficie de l’étoffe; après la première eau, cette laine peut être évaluée à un kilogramme par drap. Elle est employée pour faire les papiers velours et surtout dans certaines fabriques de draps communs, où pendant le foulage on les mêle aux laines communes pour leur donner de la douceur; mais, à chaque coup de brosse, le consommateur en fait tomber une grande partie, et après quelques semaines, toute cette matière étrangère étant partie, il ne reste plus qu’un tissu creux sans soutien et sans résistance à l’usage.
- Aux draps ordinaires les plus fins, on donne quelquefois une troisième eau pour diminuer le grain du drap et adoucir T étoffe ; dans ce cas, on ne travaille qu’avec du chardon très-faible. Après cette troisième eau et l’essorage qui la suit, on rame le drap sur la machine à ramer.
- Le temps perdu par le tablage dans la tondeuse collier devait nécessairement éveiller l’attention des constructeurs qui inventèrent la tondeuse dite longitudinale, à organes fixes. Cylindre, lames, chariot, rien ne se déplace pendant la marche de
- les parties du drap entre chaque lisière. Quand on arrête la machine et qu’on éloigne le «ha* riot, on voit une tranche d’autant plus prononcée que la laine à couper est plus haute. .
- Tour monter le drap sur la tondeuse on se sert d’un rouleau passant dans chaque lunette, et pris i chaque extrémité de la machine, dans un prisonnier à coulisse. Le bout du rouleau porte, à l’extéiieur de la machine, une manivelle avec un pignon à rochet, pour suspendre à volonté la marche de l’enroulement du drap d’un rouleau sur l’autre. Quand le drap a été monté sur un rouleau, on passe le drap sur le bâti en bois fixé de chaque côté, à l’intérieur de la lunette. C’est sur ce bâti que doit, à chaque tablée, poser le drap pendant l’opération du tondage, avant d’aller rejoindre l’autre bâti et s’enrouler sur l’autre rouleau. Cette machine est bonne pour trancher les laines hautes ; elle offre l’inconvénient de nécessiter un tablage qui sc renouvelle tous les lra,50, main-d’œuvre qui, à la fin de la journée, ne laisse pas que d’avoir une certaine importance.
- La tondeuse collier peut tondre 600 mètres d’étoffe en douze heures dè travail ; elle demande pour la conduire deux enfants que l’on paye en moyenne 1 fr. 70 par jour ; elle peut prendra un quart de force de cheval de vapeur.
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- cette machine; c’est le drap qui, réuni par les deux extrémités, passe successivement, d’un mouvement continu, entre la lame et la table, pour se soumettre à l’action du cylindre armé de lames en spirale (a).
- Quand le drap a été ramé (b) on le fait énouer de nouveau, on le tond à l’envers pour enlever les quelques filaments répandus à la surface de l’étoffe brute; on fait la même opération à l’endroit
- (a) Quant aux organes de cette machine et à la manière de les dresser, ils ressemblent à ceux de l’autre tondeuse, et on emploie pour les régler les mêmes moyens_jjue dans la tondeuse horizontale. On doit toutefois constater dans la tondeuse longitudinale un petit cylindre releveur, placé au devant de la machine et destiné à relever la laine du drap avant qu’il n’arrive aux lames ; la laine ainsi relevée est plus facile à saisir par la tondeuse ; ce rouleau a donc pour avantage de diminuèr le nombre des coupes à donner au drap. La tondeuse porte aussi à l’intérieur du bâti, derrière le porte-lames, un rouleau brosse qui, en recouchant la laine du drap au fur et à mesure qu’il vient d’être tondu, donne à l’étoffe beaucoup de douceur. Ces nouvelles tondeuses nous sont fournies par la Belgique, pour les draps très-fins, et par des constructeurs de Sedan, d’Elbeuf et en France, de Louviers, pour les draps ordinaires.
- La machine longitudinale donne une plus grande production (elle tond 14,000 mètres de drap par jour), différence qui provient de ce que le drap a un mouvement continu, alors qu’une perle de temps considérable provient des tablages répétés toutes les. quarante secondes-dans la machine collier : sortant presque toutes des ateliers de M. Tioupin, à Verviers, les ma- . chines belges ne peuvent tondre que des draps déjà commencée sur d’autres tondeuses, tandis qu’avec les tondeuses françaises on peut couper toutes espèces de laines, quelle qu’en soit la hauteur. Onarrive toutefois, avec elle, à finir un drap ; il faut seulement donner beaucoup de coupes, en ayant soin de couper le moins de laine possible à la fois. Ces tondeuses longitudinales exigent un peu plus de force motrice que les autres sans employer une main-d’œuvre plus grande ; leur prix en France est de 1,800 francs, à Verviers, de 1,900 francs.
- {b) La machine âramer se compose d’un grand enchambrement en tôle, long de 10 à 14 mètres de longueur sur 1 mètre 80 de largeur extérieure, destiné à concentrer l’air atmosphérique qui vient se réchauffer au contact d’un appareil de chauffage en cuivre placé à la partie tout à fait inférieure de cette machine. Sur le toit de cette rameuser, on a placé deux cheminées d’appel en communication avec l’air extérieur, pour enlever l’air qui se trouve saturé d’humidité quand il a passé à travers le drap mouillé.
- Plusieurs ventilateurs disposés horizontalement d’un bout à l’autre de la chambre, en-dessus et en-dessous, agitent l’air échauffé, et par la grande vitesse qui leur est imprimée, poussent l’air chaud à travers le tissu.
- C’est ainsi que la petite quantité d’eau contenue dans l’étoffe arrive à l’état de vapeur dans la partie supérieure de la machine, où elle trouve à s’écouler dans le chemin d’appel. — Des chaînes sans fin, munies de petits crochets très-rapprochés et entraînées par des arbres à rochets circulent tout le iong de la machine, à droite et à gauche ; elles sont maintenues dans des chemins ou des glisdères. Elles attirent et conduisent l’étoffe à partir de l’entrée en la conduisant jusqu’au bout'de la machine où elle tourne, pour revenir, en suivant la voie de retour, dans la partie inférieure, vers le point de départ, où le drap arrive complètement sec.
- Pour faciliter l’accrochement des lisières du tissu les chemins sont légèrement courbés à l’entrée. Ainsi accroché, le drap se trouve légèrement flottant avant d’être mis à la largeur voulue, ce qui rend l’action des petites brosses roulantes plus facile et plus certaine. Celles-ci, en tournant, font pression et fixent les petits crochets dans la lisière. A l’arrivée le drap est déramé par l’appel et la pression de deux cylindres, sur lesquels il vient s’enrouler.
- L’un des chemins est fixement attaché au bâti ; l’autre est mobile. Des vis sont fixées au chemin
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- en réduisant par une série de coupes la hauteur de la laine à un millimètre de hauteur. Après le brossage, le drap est mis en presse pour subir ensuite Faction de la vapeur. Pour presser les draps il faut préalablement que le drap ait été doublé, c’est-à-dire les deux lisières réunies ensemble. Lorsqu’il a été ainsi réduit à moitié de sa largeur, on passe des cartons qui ont une largeur indéterminée, suivant la convenance du fabricant, dans les plis formés, à l’endroit et à l’envers de l’étoffe. Quand plusieurs pièces ont été ainsi encartées, on met entre chacune des pièces des plaques de fonte chauffées, de manière à couvrir toute la superficie du drap encarté. On protège eelui-cicontrelesatteint.es de la grande chaleur au moyen de plateaux en tôle très-légère entre lesquels reposent les plaques chaudes. Les pièces se trouvent ainsi disposées les unes sur les autres entre deux appareils de chauffage, on les serre alors fortement au moyen d’une presse hydraulique; on les laisse comprimées pendant 10 à heures. Quand on peut laisser refroidir ensemble les plaques et les cartes qui se sont échauffées à l’influence de leur voisinage, le drap prend et conserve beaucoup plus de brillant. Les cartes, une fois retirées de l’intérieur de chaque pli, on'soumet le drap à Faction de la vapeur combinée avec la pression; c’est ce que l’on appelle donner l’indestructible. Cette opération a pour but de fixer au drap le brillant de la presse de telle manière qu’il puisse se voir encore sur le vêtement presque usé.
- Autrefois on se servait d’une table creuse en fonte de 1m,50 de long et ouverte dans toute sa surface dans toute sa partie supérieure. On la couvrait avec une plaque en cuivre, parsemée de
- mobile; elles sont toutes en communication avec un arbre longitudinal quirègne sur toute la longueur du rame, et au mouvement duquel elles obéissent également et parallèlement, quand on tourne cet arbre à l’une des extrémités avec une manivelle. Afin que l’écartement soit égal, on relie le chemin du haut avec le chemin du bas au moyen d’arbres et de pignons d’angles. Quand la manivelle tourne dans un sens on dans un autre, les vis conduites par l’orbre avancent ou reculent le chemin de manière à élargir ou à rétrécir l’étoffe dans tout son parcours, dans le bas aussi bien que dans le haut. Cette machine est munie de poulies à vitesse différentielles qui permettent d’activer ou de ralentir la marche de la machine, suivant l’épaisseur ou la force du drap: installée dans l’atelier, elle ne coûte pas moins de 8,000 à 9,000 francs. La force nécessaire pour la conduire est d’un cheval de vapeur*
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- petits trous très-rapprochés les uns des autre ; on la fixait fortement dans la rainure pratiquée tout autour de la table, de manière qu’elle ne se soulevât pas sous l’influence de la' pression de ia vapeur. On pliait sur cette couverture en cuivre le draü sortant de la presse, on protégeait les derniers plis avec un molleton sur lequel on mettait un plateau contre le drap au moyen de deux vis, que l’on serrait très-fortement à demeure; on laissait ensuite venir la vapeur par les mille petits trous pratiqués à la table en cuivre; lorsqu’elle était arrivée en quantité suffisante, on fermait le robinet et on laissait le dïapnne heure sous l’influence combinée de la vapeur et de la pression. Après l’avoir retiré de la table très-brillant et très-lustré on le mouillait à fond pour le gîter. Le gîtage consiste à faire passer vingt fois ou plus, sur un chardon sans force, le drap, qu’on a soin d’injecter d’eau pendant la durée de ce travail. Cette opération a pour résultat de bien lisser le drap tout en détachant du tissu la laine qui s’y trouvait profondément fixée par l’effet de la vapeur et de la pression. — Ainsi doncdepuis l’essorage, le drap est ramé, séché, énouéet tondu plusieurs fois, de manière à ne laisser qu’une laine très-courte à la superficie, et quand il a ainsi subi l’action des trois eaux, des tontes successives qui lui ont été données, de la presse et de l’m-destructible, il n’a plus que le quart de l’épaisseur que nous lui avons trouvée après le foulage : il offre alors l’aspect d’une étoffe fine, souple et brillante. Après le dernier tondage on remet le drap à l’épinceteuse chargée de couvrir chaque ordure qui se détache sur le fond du drap avec du cache-épouti. Autrefois on retirait les petits brins de paille avec l’épincette ; mais les ouvrières maladroites ou indifférentes laissaient l’ordure pour enlever la laine en faisant une rongeure que le représentant de la consommation faisait payer cher. Pour éviter ces indemnités très-coûteuses, on a eu recours aune préparation chimique qui teint les ordures d’une manière si solide que le vêtement est usé avant qüe la petite paille puisse être aperçue. Quand tous ces petits corps étrangers au drap sont bien cachés, la rentrayeuse s’occupe de faire
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- disparaître, au moyen de l’aiguille et d’une soie très-fine, tous les petits défauts, trous, etc., qui peuvent se rencontrer dans le drap et ses lisières. — C’est ainsi que l’on donne au drap une apparence de propreté extérieure qui contribue à flatter l’oeil de l’acheteur.
- Après le rentrayage le drap est brossé, doublé et mis en presse par les moyens que nous avons indiqués. C’est dans cet état qu’on
- Tondeuse longitudinale.
- peut le livrer àla vente. Quand on visite un drap ayant reçu l’indestructible sur la table que l’on employait autrefois pour cette opération, on remarque à chaque 1m,2l0 un pli qui prend toute ia largeur de l'étoffe, pendant que le doublage en laisse un très-apparent au milieu du drap; ces plis deviennent ineffaçables par l’effet de la pression combinée avec la vapeur. Pour obvier à ce défaut on a eu l’idée d’enrouler le drap sur un rouleau en cuivre, percé de trous multipliés, sur lequel on le serre fortement au moyen d’un embarrage. Le drap est recouvert d’un molleton et
- Paris. — lmp. Vallée.
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- d’une tôle en cuivre pour maintenir la chaleur dans l'étoffe. Quand la vapeur a pénétré dans le drap, on ferme le robinet et on laisse l’étoffe pendant deux heures à faction de la vapeur et de la pression. Par ce système il-n’y a pas de plis possibles; ceux de la presse disparaissent même dans la tension au large du drap sur le rouleau. Suivant la finesse des draps on augmente l’importance des apprêts. Dans ce cas, l’on peut appliquer le lainage alternativement. dans le sens de la laine et à contre-poil. On donne aussi plus de chardon et plus de voies à chaque^eau. Dans certains cas même, on laine le drap presque à sec ou avec très-peu d’humidité dans l’étoffe. — On peut encore le soumettre à l’action des vapeurs, des dégorgeages, etc., etc,, pour lui donner de la douceur et de la souplesse. Ce sont autant de moyens bons en eux-mêmes; l’expérience de celui qui dirige -l’important service des apprêts en modifie l’emploi, suivant la nature des laines, le genre des étoffes, et l’aspect que l’on veut leur donner. -
- Pour que le drap puisse être employé et mis en vêtements, il faut qu’il soit préalablement décati. Cette opération consiste à retirer au moyen de la vapeur le cati ou brillant que donnent au drap la presse réunie à la chaleur. Pour cela, on fait traverser le drap par de la vapeur qui enlève à l’étoffe l’excès de lustre qui en rendrait l’emploi impossible. Suivant les étoffes et le goût de la consommation, le décatissage doit être fait de manière à laisser le drap brillant ou à le rendre mat.
- La vapeur sèche et à pression élevée convient aux étoffes décaties avec brillant, mais, pour les étoffes auxquelles on veut donner du mat et de la douceur, il faut une vapeur à pression moins élevée et plus molle. Quand on prend de la vapeur pour les besoins du décatissage sur un générateur qui en fournit au moteur donnant les mouvements à l’usine, il est rare qu’il y ait à tout moment de la vapeur à deux atmosphères de pression. Pour parer à cet inconvénient et pour avoir de la vapeur à toute pression, on se sert avec succès du régulateur à pression de M. Tu!pin aîné, constructeur à Rouen.
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- Ce régulateur se compose d’une plaque à scellement, destiné à le fixer en l’endroit où il doit fonctionner. — Sur cette plaque repose l’ensemble de cet appareil, d’un tuyau horizontal qui amène la vapeur dans une chambre, dans laquelle se meut sur son axe une valve très-mobile. Dans cette chambre, du côté opposé à l’arrivée, se trouve le tuyau de sortie pour la_vapeur, sur lequel s’embranche un autre tuyau qui a la forme d’une L. Le dernier tuyau, par l’effet de la condensation de la vapeur, est toujours plein d’eau. Cette eau se rend à l’extrémité du tuyau dans une cuvette, fermée avec soin par une rondelle en caoutchouc. Celle-ci, par l’effet de la pression qui règne dans le tuyau, agite un
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- Régulateur de pression.
- piston, renfermé dans une douille lui servant du couvercle. Au bout de la tige se trouve un levier, dont l’une des extrémités est en communication avec la valve qu’il fait mouvoir. A l’autre extrémité, se trouve une chaîne agissant sur un quart de cercle, et au bout de laquelle on peut appliquer une série plus ou moins grande de contre-poids en fonte, suivant que l’on veut agir avec plus ou moins d’énergie sur la valve. C’est donc par les contrepoids que l’on règle la pression de la vapeur, A la partie inférieure du tube en forme d’L, on a ajusté un tuyau recourbé en cuivre, qui est terminé par un manomètre à cadran, indiquant la pression de la vapeur. On le voit, avec cet ingénieux et simple appareil, il est facile d’avoir toutes les pressions que l’on veut
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- inférieures à celle qui existent dans le générateur, auquel on emprunte de la vapeur; on comprend le secours qu’il apporle dans l’opération du décatissage.
- Ce régulateur pourrait être utilement placé dans toutes tes industries où la vapeur est employée à des pressions déterminées et variables.
- Après le décatissage, le drap est livré à l’acheteur.
- Comme on l’a vu par la longue énumération des opérations diverses subies par la laine depuis son entrée en toison jusqu’à sa
- Machine à ramer
- sortie en étoffe commerciale, la fabrication du drap lisse est une des plus variées (a) et des plus compliquées qui soient. Elle demande, lorsqu’elle renferme, comme chez M. Raphaël Renault, l’ensemble de toute la fabrication, des aptitudes très-diverses de la part du chef et de ses employés. Aux connaissances indispensables pour une bonne fabrication, il faut joindre les qualités nécessaires à la
- (a) Ces opérations peuvent se résumer ainsi:
- Achat de la laine — triage — lavage — teinture — essorage — séchage — battage — échardonnage — ensimage — cardage — filature — ourdissage — encollage des chaînes — mouillage des trames — tissage.
- Après le tissage: dégorgeage — épincetage — foulage — lainages — séchage — énouage — tondage — pressage — lustrage — gitage — décatissage.
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- vente; se rendre un compte exact d’un prix de revient; et* dans ce cas, la difficulté augmente en proportion de l’importance et de la variété des opérations du fabricant. Il faut enfin aller au-devant de tous les perfectionnements, installer les machines les plus nouvelles, et les grands établissements du genre de ceux que nous venons de parcourir peuvent seuls faire les sacrifices et les expériences nécessaires. Donc, suivant nous, et. quoi qu’en puissent dire les défenseurs de l’ancien procédé de travail, c’est de la concentration dans les mêmes mains de toutes les opérations industrielles de la fabrication drapière qu’on peut espérer la ^grande régularité et le bon marché des produits.
- À nos yeux, M. Raphaël Renault, par l’installation d’un puissant outillage et par l’impulsion rapide qu’il a su donner aux opérations d’abord assez restreintes de sa maison, a montré un véritable courage, « Espérons que devant la concurrence dont
- et surtout
- menace la fabrication fran
- sera soutenu et suivi,
- FIN DES ÉTABLISSEMENTS RAPHAËL RENAULT
- Paris. — lmp. Valle
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- FABRIQUE
- D’AMEUBLEMENTS EN BOIS MASSIF
- DE
- MM. MAZARQZ RIBAILLIER 'FrT O
- Depuis le grand mouvement moyen âge dont, la Notre-Djme de Paris d’Hugo fut la plus brillante expression, le goût des objets anciens s’est développé avec une intensité presque folle. Les étoffes, les faïences, et surtout les meubles des siècles précédents se vendent vieux et disloqués à des prix souvent bien plus élevés qu’ils n’ont coûté au temps de leur fabrication. Il ne faut pas voir dans cette tendance une simple mode, une exagération basée sur la fantaisie et l’imitation ; tous les gens de goût d’une nation, nous dirons plus, des deux plus grandes nations du monde, la France et l’Angleterre, ne se tromperaient pas à ce point et avec cet ensemble, si leur fantaisie n’avait pas un fond solide et sérieux; et, dans l’engouement pour les meubles anciens, il y a un fond très-raisonnable et très-logique, — d’abord le dédain des meubles de pacotille qui, arrivés, par les perfectionnements des machines à débiter le bois, aux derniers degrés du placage, ne donnent plus la moindre garantie de solidité, l’acajou et le palissandre dont ils sont revêtus s’enlevant au
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- moindre choc, s’ouvrant au moindre changement de sécheresse et d’humidité. Tout le monde sait également combien l'ameublement d’il y a trente ans est triste, froid, disgracieux et incommode. Il y a donc aussi, dans le désir d’acheter des meubles anciens, l’idée juste de se procurer des objets très-solidement établis dans le principe et dont la forme est toujours", si non très-conforme aux règles de l’art, au moins différente des meubles d’acajou plaqué, ne pouvant se prêter qu’à un certain nombre de combinaisons et ne fournissant pas au goût des architectes toutes les ressources du bois massif. Le désir d’échapper au mobilier monotone et glacial delà génération précédente, joint au mouvement renaissance de 1830, fit rechercher avidement les meubles anciens; mais, quand tous ceux d’entre eux qui étaient restés solides furent vendus, il fallut bien réparer, raccommoder, solidifier ceux dont on ne trouvait que des fragments vermoulus; la maison à laquelle cette livraison est consacrée commença par ces réparations, et sa fondation date de 1834.
- M. Ribaillier fut un des plus habiles parmi les raccommodeurs de bahuts et de cabinets qui s’enrichirent au commencement du règne de Louis-Philippe. Les romantiques, disciples du maître, devenaient de plus en plus nombreux et le prix des meubles reconnus anciens déplus en plus élevé : chacun cependant voulait au moins un tabouret à pieds tors. On commença donc d’abord par imiter du mieux possible les meubles moyen âge en y vrillant des trous de vers pour leur donner l’air plus probable, et en les frappant de brosses en fil de fer qui simulent parfaitement les atteintes du temps; puis on renonça à cette innocente supercherie et on déclara ouvertement qu’on faisait des meubles en bois massif, tourné et sculpté à l’imitatipn des meubles anciens, mais sans prétendre les vendre pour autre chose que meubles parfaitement neufs.
- lise reforma peu à peu un groupe d’artistes et d’habiles ouvriers et une grande et féconde industrie que l’on croyait à jamais perdue se mit à revivre plus forte et plus importante que jamais.
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- Dans les commencements, il y eut de grandes erreurs de goût, qui compromirent beaucoup le succès de cette heureuse tentative. — Ainsi le moyen âge régna d’abord exclusivement et envahit toutes les pièces de l’appartement sans tenir compte de leur destination et de leur étendue. — Aujourd’hui un éclectisme raisonné a su assigner à chaque époque une place différente : Ainsi l’antichambre, la salle à manger, le fumoir, la bibliothèque, quand ils, ont un certain développement, acceptent parfaitement bien le moyen âge et le Louis XIII. — Le saloupeut- être garni en meubles de l’époque de Louis XIV en bois blanc, noir ou plutôt doré, à étoffe riche, la chambre à coucher est le plus souvent en bois sculpté et doré fin Louis XIII ou commencement Louis XV. et le boudoir Louis XVI, quand il n’est pas chinois, persan ou purement fantaisiste. 11 est évident que ces dispositions varient suivant l’étendue des pièces à meubler et les convenances de celui ou de celle qui doit lés habiter. Au milieu de ces styles différents, on ne peut définir ce qu’on appellerait le style Napoléon III, car c’est l’éclectisme le plus libre qui domine en construction de meubles, comme en architecture et en habillement.
- Depuis 1850, époque où M. Mazaroz, gendre et associé de M. Ribaiilier, fonda les grands ateliers de la rue Ternaux (Po-pincourt), de constantes recherches accumulèrent dans cet établissement les modèles de tout âge et de tout pays, les dessins, les livres, publiés autrefois et contenant de précieuses indications; les artistes contemporains s’inspirant cependant presque toujours d’études anciennes, et guidés par les architectes les plus renommés, composèrent de nouveaux modèles plus complètement en rapport avec les nécessités de nos habitations ; les expositions internationales, en stimulant l’amour-propre des fabricants, élevèrent encore le niveau de l’art. En regardant de près, on finit par trouver qu’à prix égal un meuble en bois massif était préférable à son analogue en bois plaqué; les commandes abondèrent, et la maison Mazaroz prit le développement considérable qu’elle a aujourd’hui.
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- On ne saurait se figurer, quand on n’en a pas été témoin, la multiplicité des opérations que doit subir un bloc de bois avant d’être transformé en meuble. — Abattu dans les forêts, quelquefois grossièrement équarri, souvent entièrement en grume, il est acheté hors l’enceinte de la ville, car il paye l’octroi suivant son volume, qu’il soit couvert de son écorce ou débité. Dans les établissements spéciaux, on le dépouille de tout ce qui ne peut être utilisé et on le divise en planches plus ou moins épaisses, ou en blocs plus ou moins forts. — Il s’agit ensuite de l’amener à un état de siccité détermine, qui en fasse un corps non mort entièrement, car il tomberait rapidement en décomposition, mais en quelque sorte momifié, n’étant plus sujet aux changements de forme et de densité qüi affectent le bois fraîchement coupé.
- A première vue on peut se figurer qu’en mettant la planche ou le bloc dans une étuve, et en évaporant toute l’eau qu’ils contiennent, on arrivera rapidement à ce résultat. Dans quelques circonstances et avec certaines précautions on peut, pour des usages spéciaux, dessécher du bois dans des étuves systématiques, au milieu d’une atmosphère de fumée produite avec de la sciure de bois, où il reprend une partie des éléments de sa constitution.
- Mais ce procédé tout nouveau ne peut s’appliquer qu’aux parties de meuble baignant dans l’air et non aux panneaux retenus des quatre côtés ; de plus, il est encore long, car il demande de un à deux mois de séjour dans les étuves, suivant l’épaisseur du bois.
- Il est vrai que deux mois ne sont rien, comparés au temps de séjour dans les chantiers, imposé jusqu’alors aux bois destinés au meuble; ainsi pour la maison que nous décrivons, un chantier situé sous les murs de la prison des Jeunes détenus, contient un stock considérable et d’une valeur très-élevée, accumulé pile par pile depuis plus de quinze ans, au prix moyen de trois cents francs le stère. — Il serait d’un grand intérêt pour le fabricant d’échapper à cette immobilisation de capitaux, aussi cherche-
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- t-on tous les moyens possibles de sécher rapidement le bois sans cependant le cuire et en décomposer la fibre. 11 y a encore une autre raison qui doit faire rechercher ces moyens de dessèchement, c’est que, dans quelques années, si l’accroissement des affaires augmentait, on ne trouverait plus du tout de bois séché à l’air, quand même on consentirait à le payer un prix élevé. Dans notre siècle tout le monde n’a pas le courage d’accumuler des matériaux pour une fabrication qui s’exécutera dans quinze ans.
- Le chêne, le noyer, le poirier, le hêtre,, forme, l’aune, l’érable, le tilleul, le saule, sont là à l’air libre, par piles de dix-huit à vingt mille francs et attendent pendant de longues années que leur tour soit venu. De temps en temps après les avoir préparés avec la scie pour les débarrasser des parties atteintes par l’air, on les porte dans un grand séchoir couvert ët à claire-voie, où un courant d’air continu enlève ce qui reste de la sève. Là sont également réunis tous les bois étrangers, acajou, palissandre, bois d’amaranthe venant de la Guyane et bois d’ébène en petite quantité. C’est de ce séchoir que les bois partent pour aller rue Ternaux, lorsque les besoins de la fabrication les demandent.
- Ils se rendent dans un atelier situé au rez-de-chaussée et dans lequel se trouvent les différents outils perfectionnés qui doivent les transformer.
- Quand il s’agit de construire un meuble voici comment on procède ; l’acheteur désigne dans les nombreux dessins de la maison les formes et ornements qu’il désire. Souvent aussi l’architecte qui a construit la maison ne dédaigne pas de dessiner les meubles qui compléteront son œuvre; trouvant,dans les différents bois massifs, une matière qui se prête à toutes les dispositions de leurs différents genres de talents, les architectes les plus en renom ont fait exécuter à M. Mazaroz de véritables chefs-d’œuvre dans tous les styles. Comme on peut le voir en feuilletant les photographies des modèles de la maison et ep regardant les meubles fabriqués, le grec le plus pur y coudoie le gothique le plus hardi, la cannelée dorique fait face à la colonne torse.
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- Sur ces indications différentes, on fait un premier plan réduit donnant une idée de l’ensemble et figurant les principaux ornements. Si cette esquisse est adoptée par l’architecte, on trace un plan définitif de grandeur réelle qui servira à l’ouvrier menuisier à construire son meuble comme on construit une maison. 11 commence par demander au magasin le bois dont il aura besoin. Des débiteurs, en se servant de poncifs, feuilles de carton découpées sur les dessins type, tracent sur les planches, les plateaux, ou les madriers les lignes que devra suivre la scie ; le débiteur a soin d’agencer ses lignes de manière à économiser autant que possible le bois et à remplir par de petites coupes les parties qui ne sont pas comprises dans les grandes coupes. Les parties droites et à angle plus ou moins aigu se détaillent à la scie circulaire avec une extrême facilité; il faut cependant à l’ouvrier une adresse et un sang-froid assez grand, car la moindre hésitation peut changer la direction de Ja pièce allant au devant de la lame, et la plus petite distraction peut couper les mains plus ou moins profondément. Les parties présentant des courbes sont mises sur le plateau de la scie à ruban et conduites suivant le trait indiqué par l’ouvrier chargé de ce soin.
- Tous les morceaux grossièrement ébauchés par ces opérations préliminaires sont portés au menuisier chargé de la construction du meuble. Celui-ci donne alors à son bois la véritable proportion, le rabote, l’équarrit, avive les arêtes plane les surfaces, assemble et colle entre elles les parties diverses devant composer les différentes pièces qui, réunies plus tard constitueront le meuble. 41 voit alors, sur son plan, si les pièces apparentes de son modèle lui désignent un dessin quelconque ; creux ou en relief, droit ou tourné, moulures courantes simples ou compliquées, évidages larges ou étroits, enfin bas-reliefs et sculptures en ronde-bosse.
- De ces différents ornements, les plus compliqués se sculptent à la main et par de véritables artistes, les plus simples se font aujourd’hui par d’ingénieux procédés mécaniques, car il est main-
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- tenant bien reconnu en industrie que certaines choses sont mieux faites par la machine, tandis que d’autres sont mieux exécutées par la main de l’homme. 11 y aurait donc défaut de sens à ne pas demander aux instruments nouvellement créés les moyens de travailler, mieux, plus vile et meilleur marché. Aussi la plupart des moulures sont ciselées avec un instrument qu’on appelle la toupie construit par M. Perrin, l’habile mécanicien qui a donné son nom à la scie à ruban rendant aujourd’hui tant de services dans un si grand nombre d’industries très-diverses.
- Voici comment est établie la toupie : au rnîîiBu d’une table en fonte polie parfaitement plane, s’élève un pivot mu par une transmission qui lui donne une rotation de deux mille quatre cent tours à la minute. — Ce pivot en fer est fendu de manière à recevoir des lames d’acier poli, dont le tranchant figure le profil de la moulure qu’on veut obtenir. — Les lames sont placées à la portée de T ouvrier, dans un casier à hauteur de vue, et il y choisit son profil de la forme et de la longueur désignées : il l’adapte et le fixe au pivot aussi solidement que possible, car la force centrifuge obtenue par la rotation détacherait la lame et la projetterait avec une violence assez grande pour blesser grièvement les ouvriers qu’elle frapperait, ou tout au moins endommager la pièce que l’on travaille. La planche, la baguette, le cadre reçoivent en un instant la moulure qu’il aurait fallu autrefois des journées entières pour former et avec une régularité et une propreté telles, qu’un simple passage au papier de verre suffit pour les terminer. A côté.de la toupie est la scie intermittente qui exécute les évidages intérieurs. Cette machiné que nous avons déjà vue dans les usines de MM. Pleyet et de M. Alexandre, est ici plus nouvelle et plus élégante ; elle est de la construction de M. Perrin, et reçoit le mouvement d’une petite manivelle conduite par la transmission générale, les pièces cylindriques ou torses sont tournées au ciseau sur des tours mus par la machine motrice qui anime les machines-outils de la maison.
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- Quand toutes les parties d’un meuble ont reçu à la scie Perrin, à la toupie, à la scie intermittente, aux différents tours, leur forme générale et rudimentaire, on les confie au chef de l’atelier de sculpture, et là commence le véritable travail d’art, spécialité de la maison. Plus de deux cent cinquante sculpteurs sont employés par M. Mazaroz ; mais tous ne sont pas concentrés dans les ateliers de la rue Ternaux ; la plupart, au contraire, restent dans leur domicile et y travaillent soit seuls, soit entourés de quelques aides : ce sont en général d’anciens élèves de la maison* qui étant mariés ont préféré la vie d’intérieur et ont été encouragés dans cette voie par M. Mazaroz. Ils viennent chercher la pièce à sculpter, ainsi que le modèle, et rapportent le -tout lorsqu’ils ont terminé leur tâche. — L’atelier delà maison centrale est encore assez nombreux, et renferme tous les différents specimens de travail. Nous en donnons l’aspect étrange et intéressant (page 188-189) . À l’une des extrémités on exécute les grandes pièces. Sur l’établi est un bloc de noyer d’Amérique que dégrossit
- un sculpteur habile en s’aidant du pointage, comme s’il s’agissait
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- d’une statue de marbre, derrière lui est le modèle en plâtre d’après lequel il travaille : cette belle pièce est destinée à faire partie d’une cheminée commandée par le peintre Gérôme. — Les planches que supportent les murs sont couvertes de statuettes en plâtre, en terre cuite, de modèles d’animaux, de fleurs, d’ornements;’ accrochés aux poutres, pendent des masques, des bas-reliefs, des cartons couverts de dessins; adossés à la cloison qui sépare les sculpteurs des menuisiers, se serrent côte à côte les statues qui on t servi de modèles aux plus célèbres compositions de la maison : la nymphe qui porte l’horloge, est entre le fauconnier et le pêcheur, deux charmantes figures ornant un buffet vendu bien des fois depuis l’exposition de 1855 et dont la première épreuve a été achetée par Napoléon III.
- Entre la cloison et les fenêtres, s’étendent deux longues tables sur lesquelles deux lignes de sculpteurs appuient les bois qu’ils travaillent, et déposent les nombreux outils dont ils se servent.
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- Une intelligente répartition de la tâche suivant l’aptitude, permet à l’artiste défaire plus vite et mieux, par conséquent de gagner davantage, et donne au fabricant la possibilité de vendre moins cher. Ainsi, tel exécute mieux la figure, tel autre lei animaux, tel autre les guirlandes et les ornements, tel autre enfin sait mieux évider et aplanir les fonds ; si donc une pièce renferme ces différents travaux,, elle passe dans quatre mains différentes, recevant de chaque personne un complément de perfection. Quelquefois le fond lui-même doit avoir l’apparence grenue de la peau de chagrin; on se sert alors d’urTôutil spécial, sorte de poinçon dont la surface est hérissée de petites pointes, comme les cachets dont on se servait autrefois dans le temps où on employait encore les pains à cacheter. En frappant avec le maillet sur ce poinçon, auquel on imprime une rotation lente, on produit un sablé d’un très-bon effet, surtout en bois noirci. Les sculptures demandent une perfection beaucoup plus grande lorsqu’elles sont faites sur bois apparent, comme le chêne ouïe noyer, et non sur bois devant être doré ou même peint en blanc. Il y a là une variété de prix infinie, comme dans la gravure sur bois, comme dans la ciselure sur métal; mais s’il y a différence dans la finesse de l’exécution, il y a cependant un point commun à toutes les sculptures de la rue Ternaux : toutes sont prises dans la masse, c’est-à-dire qu’elles sont toutes sculptées dans le panneau, le montant ou la corniche qui les supportent, jamais faites à part et recollées comme des pâtes, ce qui arrive trop souvent dans les imitations à bon marché. Nous ne nous étendrons pas sur le mérite d’un atelier dont toutes les expositions ont constaté la supériorité, et nous suivrons ces pièces sculptées qui retournent aux menuisiers après avoir été successivement polies au papier de verre de plusieurs numéros.
- Les menuisiers qui ont déjà terminé eux-mêmes toutes les pièces qui ne sont pas couvertes d’ornements, assemblent leur meuble. Ils se servent de colle pour fixer les différentes parties par surcroît de précaution, car en menuiserie idéale il ne doit y
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- avoir ni cheville ni colle. — Toutes les parties doivent être si bien exécutées qu’elles s’adaptent par leur forme même. Ils sont même chargés d’y poser la serrurerie, dont nous avons pu remarquer la parfaite solidité. La maison fabriquait autrefois ses serrures, mais forcée, par le manque de place, d’avoir recours à des fournisseurs étrangers, elle leur paye tous les mois environ 5,000 fr., chiffre assez élevé pour des serrures, des charnières, des vis et des roulettes.
- Les meubles une fois assemblés sont descendus dans un atelier spécial, où ils doivent recevoir certaines préparations qui tout en leur donnant un aspect plus agréable, leur assure une durée bien plus grande en les mettant à l’abri du contact de l’air et en empêchant les insectes de s’y loger. Une seule de ces préparations se fait dans l’atelier des menuisiers et par ces ouvriers eux-mêmes : c’est le bois noirci poncé au charbon.
- Tout le monde connaît ces meubles d’un beau noir mat, aux arêtes vives, à la surface unie, et dont le bois semble avoir la densité de l’ébène : en les voyant à côté de meubles noircis au pinceau et vernis, la différence est si sensible, que l’écart considérable de prix séparant ces deux espèces de meubles noirs s’explique de lui-même sans autre commentaire. Les opérations sont bien plus longues et bien plus minutieuses dans le poncé au charbon, qui respecte toutes les finesses de la sculpture, tandis que la peinture et le vernis empâtent les creux etgrossissentles saillies. Pour le premier procédé on n’emploie que des bois de choix d’un grain compact et serré; on les enduit d’une couche de campêche dissout dans de l’eau, puis presque immédiatement d’une autre couche composée en grande partie de sulfate de fer et de noix de galle. Les deux compositions se réunissent, pénètrent le bois et lui donnent une teinture indélébile, tout en le rendant inattaquable aux insectes.
- Lorsque ces deux couches superposées sont suffisamment sèches, on frotte la surface du bois d’abord avec une brosse de chiendent fort dure, puis avec du charbon d’essences aussi légères et
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- aussi friables que possible, parce que le moindre grain dur resté daus le charbon rayerait la surface, qu’on vçut au contraire rendre absolument unie. Les parties plates sont frottées avec le charbon en bâton naturel, les saillies et les creux avec de la poudre de: charbon. Presque simultanément et alternativement avec le charbon, .l’ouvrier frotte également son meuble avec une flanelle enduite d’huile de lin et d’essence de térébenthine. Ces ponçages répétés plusieurs fois font pénétrer dans le bois la poudre de charbon et l’huile en donnant au meuble un très-beau ton et un poli parfait qui n’a pas les reflets criards du vernis. Le bois noir poncé au charbon, de plus en plus usité aujourd’hui, est d’un excellent emploi. — Une s’écaille pas comme la dorure, ne jaunit pas comme la peinture enblanc, et se marie très-bien avec les bronzes dorés et les étoffes riches pour l’ameublement d’un salon.— Il est aussi parfaitement à sa place dans une salle à manger pour faire ressortir la vaisselle plate qui couvre le dressoir ou dans une bibliothèque pour servir de cadre aux riches reliures des livres.
- Les autres bois reçoivent un enduit protecteur à peu près le même pour tous : c’est l'encaustique ordinaire plus ou moins modifié ou teinté, dont la base est la cire dissoute dans la térébenthine Pour donner au chêne et au noyer le ton un peu plus foncé qu’ils acquièrent par l’âge, on les enduit d’abord avec une solution de potasse et de suie bouillis dans l’eau ; quand cette solution est sèche on étend ensuite l’encaustique. — Certains bois, comme le noyer d’Auvergue, bien veiné et d’un ton très-beau par lui-même ne reçoivent que l’enduit protecteur indispensable à leur conservation.
- Les bois peints en blancs dont la mode était si générale sous Louis XVI et qui aujourd’hui reprendraient faveur si leur peinture était plus belle et plus sérieusement exécutée par les spécialistes chargés de ce soin, ont cependant encore un certain débit, surtout depuis quelque temps. Pour peindre le bois en blanc on commence par le poncer à la pierre ponce dé manière à en enlever les
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- plus petites aspérités, puis ou le couvre de couches alternatives de blanc deceruse de plu^en plus blanc en terminant par le blanc de neige, soit oxyde de zinc, soit ceruse tout à fait exempte de traces métalliques : entre chaque couche, on laisse séjourner les pièces sur le four dans lequel chauffent les meubles à dorer ou à vernir en noir de laque. — Plus minces sont les couches, plus long est le temps de séchage, mieux en est la peinture blanche. Mais aujourd’hui la commande est si pressée, et tout se fait si rapidement, qu’avec trois ou quatre couches on trouve la peinture suffisante. On obtient également des effets gracieux au moyen de filets de couleur verte, bleue, mauve rehaussant le fond blanc, — quelquefois aussi on marie avec assez de bonheur les ors de différents tons avec des couleurs vives. La porcelaine, la faïence, l’émail peuvent entrer dans l’ornementation des meubles ; mais sans profusion, et avec une sobriété réfléchie, car l’abus de ces moyens, loin d’augmenter l’effet, le diminue au contraire, et toqibe bientôt dans le mauvais goût.—Nous regrettons de ne pas voir employer plus souvent ces belles décorations du temps de Louis XY en ornements de eouleur sur fond plat tout or mat.
- Comme nous l’avons dit en commençant cette étude, la maison Mazaroz, Ribaillier et Ce, ayant commencé par le meuble moyen âge en chêne sculpté, est arrivée peu à peu à produire tous les styles d’ameublements, excepté le plaqué ; mais, si elle s’est jusqu’à présent renfermée dans l’usage du bois massif, elle s’est singulièrement étendue dans l’ameublement en général. Ainsi ce ne sont plus seulement des bahuts, des tables, des sièges, des buffets, des lits, ce sont aussi les panneaux, revêtement des murs, les portes, les corniches, les plafonds en poutre apparente, les autels et les balustrades sculptées des églises; et pour utiliser encore les nombreux modèles de l’établissement, on a créé récemment un atelier de* pâtes dans lequel se font les corniches, les rosaces, les moulures des plafonds et des murs. Cette fabrication aujourd’hui si importante est assez simple : on commence par établir une maquette en terre plastique, ébauche non terminée, mais
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- donnant bien la place et la saillie des ornements; sur cette maquette, on fait un premier creux dans lequel on moule en relief une épreuve en plâtre. Le sculpteur cisèle cette épreuve et la pousse au degré de perfection qu’il désire : ce sera le vrai modèle sur lequel on moulera le véritable creux. Lorsque ce plâtre est terminé, on applique sur lui, soit du plâtre qui, une fois sec est détaché par morceaux réunis plus tard pour former le moule, soit delà gélatine à chaud; en refroidissant, celle-ci prend parfaitement l’empreinte, et grâce à son élasticité, peut être détachée sans être rompue. Dans ces creux, soit de plâtre, soit de gélatine, on moule avec la main en le pétrissant, un mélange tiède de colle forte et de blanc de Meudon, disposés par couches étendues entre des feuilles d’un papier spécial. — Lorsque cette composition est refroidie, elle est d’une extrême solidité, surtout si l’on a soin d’y introduire des fils de zinc qui relient entre elles toutes les parties d’une guirlande ou d’une rosace. L’atelier des pâtissiers de la rue Ternaux est déjà en pleine activité et s’accroît tous les jours; comme tout s’enchaîne dans la voie où M. Mazaroz est entré sur les conseils des architectes, il s’est vu entraîné également à établir un atelier de tapissiers, où, grâce au secours de la machine à coudre, on applique, sur les étoffes unies choisies par l’architecte qui a présidé à la direction des travaux, des ornements soit en drap, soit en velours, qui donnent de l’unité à l’ensemble de l’ameublement.
- C’est ainsi qu’aujourd’hui l’usine de la rue Ternaux occupe jusqu’à six cents ouvriers dont les salaires sont en général assez élevés : les menuisiers gagnent de cinq à douze francs par jour, les tapissiers de cinq à dix francs, les sculpteurs de quatre à vingt francs. Evidemment ces salaires sont bien supérieurs à ceux de la plupart des autres professions, et il est difficile de les hausser encore sans augmenter également le prix des ameublements et par conséquent aller contre les tendances de la maison qui cherche à rendre abordable à tous le meuble massif. Mais si l’on ne peut élever le prix de la main-d’œuvre, ne pourrait-on pas
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- modifier un peu les conditions de hâte et de précipitation avec lesquelles le travail se fait? L’ouvrier retrouverait un peu de temps et de calme, soit pour perfectionner son œuvre, soit pour s’instruire dans les principes de son art. — Ge n’est pas au chef de la maison que nous adressons ce reproche, c’est au public indécis et impatient, qui attend toujours pour déterminer la commande et qui exige pour la livraison des termes impossibles à réaliser, On parle beaucoup d’art appliqué à l’industrie depuis quelques années, on s’aperçoit enfin et un peu tard de la triste situation, non pas financière, mais artistique de nos industries de luxe. Pour essayer de remédier au mal, une réunion d’hommes honorables et dévoués, a fondé une société très-bien intentionnée, et: dont nous nous honorons de faire partie; mais, tant que Fache-teur n’aura pas renoncé à cette hâte de posséder, très-logique dans l’industrie pure et pour les objets grossiers enfantés par les machines, fatale toutes les fois que l’art doit intervenir, on n’obtiendra que des résultats insuffisants. Tant que l’ouvrier n’aura pas le temps de s’instruire et même de rêver un peu sur son œuvre, l’art industriel descendra graduellement : jars longa, comme disaient les anciens; si donc, on veut des objets véritablement artistiques, il faut, non-seulement les payer ce qu’ils valent, mais surtout donner le temps de les faire.
- FIN DE LA FABRIQUE D’AMEUBLEMENTS EN BOIS MASSIF.
- Paris. — lmp. Vallée.
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- Le diamant joue un grand rôle à notre époque laborieuse et modeste chez l’homme, vaniteuse et ostentatrice chez la femme; réservé autrefois aux fortunes établies, il est aujourd’hui devenu l’accessoire indispensable de toute parure qui prétend jouer un rôle dans la foire aux vauilés : la plus humble corbeille de mariage doit renfermer au moins un diamant, quand il ne serait gros que comme une tête d’épingle. Aussi quel débordement de mauvaises pierrailles, incomplètement taillées pour leur laisser du poids, gercées, tachées, teintées. Les joailliers de nos jours ont été forcés, pour faire passer toutes ces pierres défectueuses, de persuader aux dames que la monture sur or était bien plus distinguée que l’ancienne monture sur argent : le ton jaune de l’or éteint en effet celui de la pierre, que la blancheur de l’argent trahissait et exagérait. On a pu rendre ainsi au faux luxe une foule de pierres que leurs tares dèstinaient à être pilées pour faire de la poudre à polir les autres diamants car elles n’auraient nîême pu servir aux vitriers qui ont besoin de formes spéciales.
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- Mais, si un diamant médiocre est au-dessous des autres cailloux de parure, au-dessous même du stras tel qu’on le fabrique aujourd’hui, nous n’en dirons pas autant d’un véritable beau diamant de Golconde, bien taillé en brillant, limpide, lumineux, donnant parfois, au milieu de ses feux colorés, le scintillement radieux d’une étoile ; ce n’est plus alors un misérable joujou de la vanité humaine, c’est un merveilleux produit de la création, plein de problèmes pour l’artiste et pour le savant. Qu’est-ce qu’un diamant ? C’est une définition qui n’est pas encore bien certaine et qui a beaucoup occupé les chimistes. La dernière convention scientifique serait ainsi que nous le disait autrefois M. Dumas dans ses cours: un cristal composé de carbone pur à molécule double, c’est-à-dire dans laquelle la molécule primitive*-serait doublement dense de la molécule du carbone ordinaire.
- Quant à être du carbone, cela est bien certain, puisqu’en le soumettant dans un tube de porcelaine chauffé au rouge à un courant d’oxygène, on obtient de l’acide carbonique. En 1800 Clôuet, Welter et Hachette firent à l’école polytechnique une expérience dans laquelle ils soumirent à un feu très-ardent un diamant pesant un peu plus de quatre carats avec soixante fois son poids de fer ; le résultat fut un lingot d’acier.
- D’après M. Barbot, qui a fait de longues et persévérantes études sur ce sujet, le diamant ne serait pas un carbone pur (a). 11 contien-
- («) Nos expériences si décisives et si souvent répétées nous ont convaincu que Pinflammation ' du diamant a lieu spontanément entre 2,750 et 2,800° Fahrenheit, et qu’une fois allumé, sa destruction est très-prompte, et que sa vive combustion, qui est en raison de sa coloration, dure dans la proportion de sa grosseur.
- Le diamant, quand il est près de brûler, n’est aucunement fluide; il est plein, solide^ toujours dense ; ses molécules constituantes sont seulement dilatées par la force du calorique. Dans cet état, il est comme boursouflé et paraît beaucoup plus gros qu’il n’est réellement ; soudain il s’enflamme partout à la fois; la flamme l’enveloppe en entier d’une auréole vive et blanche; l’étincelle électrique à son maximum, peut à peine donner une idée de sa vive clarté, et puis il brûle à la manière du liège, c’est-à-dire que la flamme n’est-qu’extérieure, mais embrasant toute son g tendue, de sorte qu’on pourrait le réduire à sa plus simple expression sans qu’il perdît rien de sa forme primitive. Les moindres accidents de cristallisation, les cavités, les déviations de forme, les stries, etc., tout est scrupuleusement conservé. Nous avons souvent constaté, en brûlant le diamant à l’air libre, que sa flamme prenait plus de vivacité et d’extension en de certains moments, sans que rien ne parût devoir produire cet effet, notre calorique restant stationnaire pendant celte
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- drait une faible quantité d’oxygène, car il peut s’enflammer en
- vase clos, et si on le brûle à l’air libre son ignition prend à certains moments une intensité brusque d’un éclat extraordinaire; Il ne renferme pas la plus petite partie d’hydrogène, car brûlé dans le chlore il ne donne aucune trace d’acide hydrochlorique. Le diamant ne renferme ni silicate ni matière terreuse, car brûlé dans l’oxygène, il ne laisse aucun résidu quand il n’est pas coloré.
- On le rend électrique par le frottement, mais il ne garde pas longtemps cet état, vingt minutes au plus, tandis que la topaze blanche du Brésil peut rester trente-deux heures électrisées. Les émeraudes, les saphirs conservent l’état électrique de cinq à vingt-quatre heures.
- Le diamant surtout, à l’état brut, est phosphorescent et lumineux, non-seulement par l’insolation directe, mais encore, dit M, Barbot, au travers d’enveloppes assez épaisses, telles qu’une ou plusieurs feuilles doubles de papier, une peau de mouton cha-moisée, une planche de.tilleul de 0,02l0 millimètres d’épaisseur.
- Il réfracte fortement la lumière et en décofnpose énergiquement les rayons; c’est là ce qui lui donne le pouvoir de jeter des feux colorés et étincelants : cette force de réfraction peut être évaluée comme \ ,396, celle_de l’eau.étant 0,795.
- Il se présente à l’état brut sous des apparences bizarres, tantôt assez régulièrement cristalisé sous la forme de deux pyramides accolées par leur base, tantôt d’octaèdres et de dodécaèdres plus ou moins allongés; d’autres fois ce sont deux cristaux jumeaux, mais le plus souvent et surtout quand elles ont été roulées et polies dans le lit des rivières, les pierres n’ont aucune forme déterminée. Le diamant se clive assez facilement quand on peut trouver le point de jonction des lames cristalisées. Certains diamants nom-
- opération. Nous avons dû considérer cet effet comme produit par l’oxygène que renferme, à notre sens, le diamant et dont la brusque sortie augmente l’intensité de la flamme. Aussi sommes-nous convaincu bien fermement que le diamant devrait être considéré et nommé chimiquement — protoxyde de carbone. (Barbot, Guide Pratique du joaillier.)
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- més bord sont d’une cristallisation tellement enchevêtrée qu’il est impossible de les tailler, et quelquefois même de les polir.
- Enfin une sorte de diamants amorphes nommés carbon a été découvert à Bahia vers 1843. Cette dernière espèce n’a d’autre propriété commune avec les diamants que la dureté seule ; aussi incapable d’être taillé, le carbon se pulvérise et sert à polir le diamant cristalisé, ainsi que les autres pierres précieuses. Il ne coûte que quatre ou cinq francs le carat, tandis que le bord vaut encore de vingt à vingt-cinq francs.
- . Depuis les temps les plus reculés le diamant à servi de sujet surtout en Orient, à une foule de légendes plus ou moins fabuleuse. Encore aujourd’hui les renseignements qu’on peut obtenir sont bien vagues et bien incertains. Reynaud citant Teifaschi, auteur arabe du treizième siècle, après avoir énuméré les divers contes accrédités à cette époque sur les propriétés des pierres précieuses, ajoute :
- /« A l’article du diamant, Teifaschi raconte que les lieux où se trouve cette pierre n’offrent que des vallées effroyables où jamais le pied de l’homme n’a pénétré : les diamants y sont répandus comme des grains d’orge ; pour se les procurer, on jette en cet endroit des morceaux de viande que les aigles et les oiseaux de proie viennent enlever; et comme dans le séjour qu’ils y ont fait ils sé sont garnis de petites pierres, il en tombe quelques-unes qu’on se hâte de ramasser. » Les récits des autres voyageurs, sans cependant confirmer le récit de Teifaschi, parlent des difficultés qu’on éprouve à pénétrer dans les mines situées presque toutes dans les montagnes qui dominent la presqu’île indienne. Les noms de Golconde et de Yisapour sont toujours joints à l’histoire des diamants célèbres, et c’est avec justice, car encore aujourd’hui à Parteal, à quelques lieues de cette première ville, se trouvent les mines qui renferment les diamants de la plus belle eau. Les auteurs qui ont écrit sur les mines de diamant des Indes orientales ont tous plus ou moins paraphrasé Tavernier, et presque tous les Uns d’après les autres sans être remontés à la
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- source; nous avons été à même de consulter directement le livre de ce voyageur si justement célèbre, et nous avons été émerveillés de la quantité considérable de documents renfermés dans cet ouvrage. Tavernier, après avoir pendant quarante ans visité la Turquie, la Perse, les colonies anglaises et hollandaises des Indes orientales, décide qu’il ira voir les mines d’où l’on tire les diamants, a J’ai donc esté.aux quatre mines dont je vais faire la description, et je n’y ay point trouvé les difficultés ni cette barbarie dont quelques gens qui sçavaient mal la carte de ces pays-là avaient cru devoir me faire peur. » Il visite <Tàbord Raolconda, à cinq journées de Golconda et à neuf de Visapour : là il trouva une terre « sablonneuse, pleine dé roches et de taillis, à peu près comme aux environs de Fontainebleau. » A cette mine se récoltent les diamants de la plus belle eau ; mais presque toujours dépréciés de glaces causées par les coups de pic des mineurs qui étonnent le s diamants, Aussi, dès que les mineurs voient une pierre où la glace est un peu grande, « ils se mettent à la cliver, c’est-a-dire à la fendre, ce à quoy ils sont beaucoup plus stilez que nous. » Ces mineurs de Raolconda sont de bien habiles gens; car « s’il y a quelques petites glaces ou quelques points, ou quelque petit sable noir ou rouge, ils couvrent toute la pierre de facettes, afin qu’on ne voye pas les défauts qu’elle a ; et s’il y a quelque glace fort petite, ils couvrent cela de l’arête d’une des facettes. Mais il faut remarquer que le marchand aime mieux un point noir dans une pierre qu’un point rouge ; quand il y a un point rouge, on brûle la pierre et il devient noir. » C’est aussi à Raolconda que Tavernier vit « quantité de diamantaires » (a)
- « (a) Il y a à cette mine quantité de diamantaires, et chacun n’a qu’une roue qui est d’acier et à peu près de la grandeur ordinaire de nos assiettes. Ils ne mettent qu’une pierre sur chaque roue et arrousent incessamment la roue avec de l’eau jusqu’à ce qu’ils ayent trouvé le chemin de la pierre. Le chemin estant trouvé ils prennent de l’huile, et n’épargnent pas la poudre de ce diamant comme estant à grand marché, pour faire courir les pierres plus vite, et ils la Chargent aussi bienplus que “nous ne faisons. J’ay vû mettre sur une pierre cent cinquante livres de plomb ; il est vray que c’étoit une grande pierre qui est demeurée à cent trois carats après avoir esté taillée, et que c’estoit un moulin à nostre mode, dont la grande roue estoit tournée par quatre nègres. Les Indiens ne sont pas de mesme sentiment que nous, et ne croyent pas que la charge donne des glaces aux pierres. Si les leurs n’en prennent point, c’est qu’il y a toujours un
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- assez habiles pour tailler les diamants durs de nature, ce que les ouvriers d’Europe refusent d’entreprendre. La police des mines lui semble fort bien faite; moyennant % pour 100 de leurs achats, les marchands trouvent aide et protection. Ceux « qui vont à la mine pour négoce » restent chez eux, et tous les matins, de dix à onze heures, les maîtres mineurs « après qu’ils ont dîné »leùr apportent des parties de diamants qu’ils leur laissent sept ou huit jours dans les mains pour qu’ils aient le temps de les examiner. Après ce tempsril faut conclure le marché instantanément, sans cela l’homme remet la partie de diamants « dans le coin de sa ceinture, ou de sa toque, ou de sa chemise, » et vous ne revoyez jamais les pierres que vous avez refusées (a). Le payement se faitr
- petit garçon qui, ayant en main une spatule de bois fort mince, arrouse incessamment la roue avec de l’huile et de la poudre de diamant. Joint que leur roue ne va pas si vite que les nostres, parce que la roue de bois qui fait aller celle d’acier n’est guère de plus de trois pieds de diamètre. . * " “
- * Ils ne peuvent donner aux pierres le poliment si vif que nous leur donnons en Europe ; et je croisjque cela vient de ce que leur roue ne court pas si plat que les nostres. Car comme elle est d’acier, pour la frotter sur l’emeril comme il en est besoin toutes les vingt-quatre heures, il la faut oster de l’arbre, et ils ne peuvent si bien la remettre qu’elle coure si \ !at comme il faudroit. S’ils avaient comme nous l’invention des roues de fer, pour lesquelles on ne se sert point de l'emcril, mais de la lime, n’estant pas nécessaire de les osier de l’arbre pour les limer, il se peut faire qu’ils donneroient à leurs pierres le poliment meilleur qu’ils ne font. J’ay dit qu’il est nécessaire de frotter la roue d’emeril, ou de la limer toutes les vingt-quatre heures, et il seroit bon que cela se fît toutes les douze heures, si l’ouvrier n’est point paresseux. Car quand la pierre a couru un certain temps, l’endroit de la roue où elle a couru devient poli comme une glace de miroir, et si on ne luy fait pas de nouvelles rayes par l’emeril ou par la lime, la poudre ne demeure pas dessus, au lieu que lorsqu’elle y demeure, on fait plus de besogne en une heure qu’on ne ferait en deux quand il n’y en a pas. » (Tavernier, Voyages.)
- « (a) Un jour sur le soir, un Banian assez mal couvert, n’ayant qu’une ceinture autour de son corps et un méchant mouchoir sur la teste, vint m’aborder civilement et s’asseoir auprès de moy. En ce païs-là on ne prend pas garde au vestement, et tel qui n’a qu’une méchante aune de toile autour de ses reins, ne laisse pas quelquefois de tenir cachée une bonne partie de diamants. Je fis de mon costé civilité au Banian, et après qu’il eut esté quelque temps assis il me.fit deman-.der par mon trucheman si je voulais acheter quelques rubis. Le trucheman dit qu’il me les fallait montrer, et alors il tira quantité de petits drapeaux de sa ceinture dans lesquels il y avoit environ une vingtaine d’anneaux de rubis. Après les avoir bien regardez, je luy fis dire que cela estoit trop petit pour moy et que je cherchois de grandes pierres. Néanmoins me ressouvenant que j’avois esté prié d’une dame d’Ispahan de luy apporter un anneau de rubis d’environ une centaine d éçus, j’achetay un de ces anneaux qui me coûta à peu près quatre cents francs. Je sçavais bien qu’il n’en valait pas plus de trois cents; mais je hasarday volontiers cent francs dé plus, dans la croyance que j’eus qu’il n’était pas venu me trouver pour ces rubis seulement, et jugeant bien à sa mine qu’il désirait eslre seul avec moy et mon trucheman pour me montrer quelque chose de meilleur. Gomme le temps de la prière des mahométans approchait, trois des serviteurs que le gouverneur m’avait donnez s’y en allèrent, et le quatrième demeurant pour me servir, je trouvay le moyen de m’en défaire en l’envoyant pour nous aller acheter du pain où il demeura assez longtemps. Car
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- par l’intermédiaire de cherafs ou changeurs, qui répondent de la * qualité des pièces d’or, nommées pagodes (valant demi-pistole), données par le marchand étranger.
- Le gouverneur veille à la sûreté, non-seulement personnelle du marchand, mais encore à son or; il lui donne des gardes
- tout le peuple de ce pays-là estant idolâtre il se contente de ris sans manger de pain, et quand on en veut avoir il le faut faire venir d’assez loin, d’une forteresse du roy de Visapour où il n’y a que des mahométans. Ce Banian se voyant donc seul avec moy et mon trucheman, après avoir fait beaucoup de façons, tira sa toque, et détortilla ses cheveux qui, selon la coutume estoient liez sur sa teste. Alors je vis sortir de ces cheveux un petit morceau, dejinge où estoit enveloppé un diamant pésant 48 1)2 de nos carats, de belle eau, formé d’un cabouchon, les trois quarts de la pierre nets, hormis un petit chevron qui estoit à un costé et qui paroissoit aller un peu avant dans la pierre. L’autre quart n’estoit que glaces et points rouges. »
- «Comme je considérois la pierre, le Banian voyant l’attention que j’y apportois, ne vous amusez pas, me dit-il, à la regarder maintenant, vous la verrez demain matin à loisir quand vous serez seul. Quand un quart de jour sera passé (c’est ainsi qu’il s. parlent) vous me trouverez hors du bourg, et si vous voulez la pierre, vous m’apporterez l’argent, et il me dit alors ce qu’il en vouloit. Car il faut remarquer en passant, qn’après ce quart de jour les Banians, tant hommes que femmes rentrent dans la ville ou le bourg où ils demeurent, estant allez dehors, tant pour satisfaire aux nécessités ordinaires de la nature et pour se laver ensuite le corps, que pour les prières que leurs prestres leur font faire. Le Banian m’ayant marqué ce temps-là, parce qu’il ne vouloit pas que personne nous vît ensemble, je ne manquay pas de l’aller trouver et de luy porter la somme qu’il avoit demandée, à la réserve de deux cents pagodes que je mis à part. Mais enfin, après m’estre un peu débattu du prix il fallut que je luy donnasse encore cent pagodes. A mon retour à Surate je vendis la pierre à un commandeur hollandais, sur laquelle j’eus un profit honneste. »
- « Trois jours.après avoir acheté cette pierre, il me vint un messager de Golconda.de la part d’un apoticaire nommé Boëte. Je l’avais laissé à Golconda pour recevoir qt garder une partie de mon argent, et au cas que le Cheraf payât en roupies pour les changer en pagodes d’or. Le lendemain qu’il eut reçut le payement, il lui prit un si grand dévoiement de ventre qu’il en mourut dans peu de jours. Par la lettre qu’il m’écrivoilil me faisoit sçàyoir sa maladie, et qu’il avoit receu mon ar-' gent qui estoit tout dans ma chambre, dans des sacs cachetés ; mais qu’il ne croyait pas vivreplus de deux jours, rn’exhortant de hâter mon retour, par de qu’il ne croyoil pas que mon argent fût bien en sécurité entre les mains des serviteurs que je luy avois laissez. Si tost que j’eus receu cette lettre, je fus voir le gouverneur pour prendre congé de luy -, de quoy il fut étonné et me demanda si j’avois employé tout mon argent. Je luy répondis que je n’en avois pas employé la moitié et que j’avois bien encore vingt mille pagodes. Il me dit que si jevoulois il me les feroit employer, et qu’assurément je ne perdrois rien sur ce quil me feroit acheter. De plus il me demanda si je voulois luy faire voir mon achat, bien qu’il ne l’ignorât pas, parce que ceux qui vendent sont obligés do luy déclarer tout à cause des deux pour cent qui sont deus au Roy par ceux qui achep-tent. Je luy monjray donc ce que j’avois acheté et luy dis ce que tout m’avoit coûté, ce qui se rapporta au livre du Banian qui reçoit les droits du Roy. En mesme temps je luy payay le deux pour cent pour les droits du Roy, ce qu’ayant receu il me dit qu’il voj oit bien que les Franguis estoient gens de bonne foy. Il en fut encore mieux persuadé, lorsque, tirant la pierre de 48 1/2 carats : Seigneur, luy dis-je, cela n’est point sur le livre des Banians, et il n’y a personne dans le bourg qui ail sceu que je l’ai achetée, ny toy-mesme ne l’aurois jamais sçû si je ne te l’avois dit. Je ne veux pas frauder les droits du Roy, voilà ce qu’il luy levient selon ce que m’a coûté La pierre. Le gouverneur parut fort surpris, et tout ensemble fort édifié de mon procédé; il m’en loüa foit, et médit que c’estoit agir en honneste-homme, et qu’il n’y auroit aucun marchand du pais, ny mahometan ny idolâtre qui en useroit de mesme, quand il croiroit qu’on ne sçauroi rien le ce qu’il auroit acheté. Sur cela il fit venir les plus riches marchands du lieu, et leur ayant îaconlé la chose leur commanda d’apporter les plus belles pierres qu’ils pouvoient avoir; ce que trois
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- et pousse la bienveillance ‘jusqu’à faire peser gratuitement les pierres qu’il achète, par un employé spécial et auquel s’en rapportent les deux parties.
- La seconde mine visitée par Tavernier est celle de Gani ou Coulour, de laquelle fut extrait le diamant dont Tavernier donne la description en racontant l’examen qu’il fit des joyaux du Grand Mogol. Les pierres y sont plus grosses, mais moins pures qu’ailleurs. Soixante mille personnes, hommes, femmes et enfants travaillaient à cette mine au moment de la visite de Tavernier : après avoir construit une sorte de citerne murée, ils y jetaient toute la terre qu’ils supposaient contenir des diamants, puis ils la couvraient d’eau, pour la désagréger ; quand elle était sèche, ils l’étendaient et la battaient jusqu’à ce que les cailloux cherchés devinssent apparents à la vue.
- La troisième exploitation que l’intrépide voyageur examina était l’exploration des sables de la rivière appelée Gouel, près d’ufn bourg nommé Soumelpour. Pendant la saison des pluies les grandes eaux qui ont raviné les montagnes d’où sort le Gouel et entraîné la gangue des diamants jusque dans la plaine, se retirent vers le mois de janvier, et laissent à nu un sable qu’on en-
- ou quatre firent, et ainsi j’employay mes vingt mille pagodes dans une heure ou deux. Le marché estant fait et l’argent payé, il dit à ces marchands qu’ayant eu affaire avec un brave homme ils dévoient bien me donner quelque chose pour souvenance, ce qu’ils firent de bonne grâce et ils me donnèrent un diamant qui pouvoit valoir près de cent écus. Pour ce qui ést du gouverneur, il me fit présent d’une toque et d’une ceinture.
- » J’ai à faire ici une remarque assez singulière et curieuse, touchant la manière dont les Indiens, tant idolâtres que mahometans font leurs marchés pour toutes sortes de marchandises. Tout se passe en grand silence et sans que personne parle. Le vendeur et l’acheteur sont assis l’un devant l’autre comme deux tailleurs, et l’un des deux ouvrant sa ceinture, le vendeur prend la main droite de l’acheteur et la couvre avec la sienne de la ceinture, sous laquelle, en présence de plusieurs autres marchands qui se rencontrent quelquefois dans la même salle, le marché se fait secrètement sans que personne en ait connoissance. Car alors le vendeur et l’acheteur ne se parlent ni delà bouche ni des yeux, mais seulement de la main, ce qu’ils font de cette manière: quand le vendeur prend toute la main de l’acheteur, cela vejit dire mille, et autant de fois qu’il la luy presse ce sont autant de mille pagodes ou roupies, selon les espèces dont il est question.Quand il ne prend que les cinq doigts, cela signifie cinq cents, et s’il n’en prend qu’un c’est cent. N’en prenant que la moitié jusqu’à la jointure du milieu, cela veut dire cinquante, et le petit bout du doigt jusqu’à la première jointure signifie dix. Voilà tout le mystère que les Indiens apportent à leurs marchés, et il arrive souvent qu’en un même lieu où il y aura plusieurs gens, une même partie se vendra sept ou huit fois, sans que la compagnie sçache ce qu’à chaque fois elle aura esté vendue. » (Tavernier.)
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- lève sur une profondeur de deux pieds environ, et dans lequel , on trouve les plus belles pointes naïves connues.
- De ces divers voyages, Tavernier rapporta au roi Louis XIV, vingt pierres de la plus belle eau dont la plus grosse pesait cent douze carats et était d’un beau violet, une autre de quatorze carats était rose, ainsi qu’une de dix carats taillée en biseau. Les plus petites pesaient au moins sept carats.
- Encore aujourd’hui la chaîne des Gliattes, hautes montagnes volcaniques qui forment en quelque sorte le squelette de la péninsule indienne, renferment des mines nombreuses ; les cours d’eau qui prennent leur source dans ses vallées en charrient d’assez grandes quantités ; la rivière de Gouël, le-fleuve de Krichnah, le Mahynady, en fournissent aux marchés de Bènarès et de Bowanipour. Dans l’île de Bornéo, près de la ville de Landak, se trouve une des plus riches mines du globe ; les diamants qui en sortent sont presque toujours taillés dans l’île même. — A Sumatra, à Java, dans les Célèbes, on rencontre quelquefois des terrains qui renferment ce précieux caillou; on en a trouvé quelques-uns à Carthagène, en Espagne, à Adolph au bord du Bissersk en Sibérie, et même dans la rivière aurifère de Goumel, près Constantine. Les journaux annoncent aujourd’hui une exposition de diamants trouvés en Australie, et qui doit avoir lieu en ce moment à Vittoria. Mais tous ces gisements n’ont pu faire une concurrence sérieuse aux mines de l’Inde, tandis que la féconde exploitation du Brésil est venue jeter dans le commerce d’assez grandes quantités de diamants et entrer en lutte avec les riches monopoleurs indiens, qui ne laissaient écouler les trésors accumulés par eux qu’avec modération, pour ne pas en diminuer la valeur.
- Vers 17219, Bernard de Fonseca découvrit dans la Sierra de Frio les premiers gisements diamantifères du ’ continent américain ; on en exploita aussi près de Bahia et de Kio-Janeiro ; mais, sauf quelques rares exceptions, on ne trouva pas au Brésil des diamants d’une aussi belle eau que dans l’Inde.
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- La principale mine de la Sierra de Frio, est la Mandaga, près de Tejuco; c’est là que des partisans portugais ramassèrent un jour des cailloux qui leur parurent assez beaux pour être offerts au gouverneur de Yilla-de-Principes : celui-ci, après s’en être servi comme de jetons pour jouer aux cartes, les envoya à Lisbonne d’où l’ambassadeur de Hollande les envoya à Amsterdam. Là, ils ‘ furent reconnus comme des diamants. A partir de ce moment, le Brésil envoya en Europe d’abord 150,000 carats par an environ, puis de moins en moins, jusqu’à la découverte de nouvelles mines dans le Tibigi, les rivières d’Andaya, et de Malhoverde et surtout dans les laves des Sierras de Bahia.
- Les diamants du Brésil qui tiennent aujourd’hui presque tout le marché européen, furent longtemps contestés comme diamants. Jeffries soutint même que les pierres véritables, vendues comme originaires du Brésil, étaient des pierres indiennes, venant en Portugal par la voie de Goa. Le même auteur dit que la quantité mise en vente en 1733 fut assez grande pour faire baisser le prix du karat à un louis seulement. Ces diamants brésiliens tombèrent alors dans un tel discrédit que pour les vendre, on était obligé de les faire tailler en simple biseau à la façon des vieilles pierres indiennes : ils se sont bien relevés depuis, car seuls ou presque seuls ils alimentent les tailleries d’Amsterdam:
- Les mines du Brésil ont fourni récemment une très-belle pierre dont nous prenons la description détaillée dans l’excellente chimie de MM. Pelouze et Fremy : « Cette pierre appelée Y Étoile du Sud, a été trouvée en 1853 par une négresse employée aux mines de Bagagem dans la province de Minas-Geraes; c’est le plus gros diamant venu du Brésil, il pesait à l’état brut, £54 karats, 1 /£. Son propiétaire, M. Halphen, avant de le livrer à la taille, l’avait confié à M. Dufrenoy pour en étudier la forme, qui était celle d’un dodécaèdre. portant un biseau obtus sur chaque face. Il était aplati sur un côté ; ses faces mates étaient rendues légèrement rugueuses par des stries, dont quelques-unes, disposées d’une manière régulière, offraient
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- la trace des clivages octaédriques propres au diamant ; les autres stries formaient une espèce de sablé très-fin; sa pesanteur spécifique est de 3,5$9. Les dimensions de ce diamant étaient les suivantes (page $05, fig. 7) : de F en G=0m,04$.
- Une des faces de ce diamant, présentait une cavité octaédrique assez profonde (fig. 7), elle représentait l’empreinte laissée par un cristal de diamant qui jadis était implantée sur la surface de l’Étoile du Sud.
- L’intérieur de cette cavité examinée à la loupe montrait des stries octaédriques prononcées. On voyait également la trace de trois autres diamants, qui s’étaient groupés sur le diamant principal.
- La face postérieure de l’Étoile du Sud portait encore la trace de deux diamants, qui ont été détachés à l’époque où elle a été entraînée dans le terrain de diluvium. La base du diamant offrait en d (fig. 7) des marques d’adhérence de plusieurs autres petits cristaux de diamants. Sur ce côté on remarquait une partie plate où le clivage apparaît.
- L’Etoile du Sud est aujourd’hui un beau brillant de 1$5 carats 1|4, de la plus belle eau. Il a été taillé à Amsterdam dans la fabrique de M. Coster, où il a fallu le laisser plus de deux mois sur la meule. »
- D’après M. Barbot les mines du Brésil avaient déjà donné entre autres grosses pierres, le plus volumineux diamant du monde connu sous le nom de diamant du roi de Portugal. Il a été trouvé au Brésil, dans un endroit nommé Cay de Mérin, auprès de la petite rivière de Malhoverde et pèserait suivant M. Ferry 4,730 carats, et suivant Mauwes 1,680 carats ; il serait gros comme un oeuf de poule, un peu oblong, et jaune foncé ; d’après la règle des carrés employés pour le calcul approximatif des diamants, il serait estimé malgré ces défauts, sept milliards cinq cents millions. Malheureusement dit M. Barbot «on prétend que c’est une topaze,» cette pierre n’est pas taillée dans la crainte peut-être qu’elle ne
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- puisse supporter le frottement de la meule comme cela arrive quelquefois (a).
- Qu’ils viennent de l’Inde ou du Brésil, voici d’après Dufresnoy cité par Pelouze et Fremy, les principales formes qu’affectent des: diamants dans leur cristallisation.
- « D’abord l’octaèdre a (fig. 1) qui, le plus souvent, est la forme dominante, mais l’octaèdre simple est assez rare, ainsi que le cube b (fig. 1) et l’octaèdre pyramidé (fig. %), le dodécaèdre rhomboïdal est très-fréquent soit simple c (fig. 1) ; ou dérivant de l’octaèdre par un pointement à six faceâ^sur chacune de ses faces,ce qui constitue l’hexakisoctaèdre ou solide à quarante-huit faces (fig. 3). Le triforme (fig. 4) est très-rare : le Muséum d’histoire naturelle en possède un très-joli échantillon. Ces formes appartiennent au système cristallin régulier; elles sont ordinairement modifiées par un grand nombre de facettes. Par suite de ces modifications multipliées, les faces du diamant paraissent souvent. courbes; d’autres fois elles le sont réellement, et leurs intersections se font suivant des arêtes curvilignes. Les cristaux de diamanta offrent quelquefois des macles.
- L’Ecole des mines possède un très-beau diamant, composé de deux cristaux croisés à angles droits (fig. 5) . Le Muséum d’histoire naturelle possède également une rnacle intéressante, elle se présente sous la forme d’une espèce de rosette composée de trois dodécaèdres accolés sous un angle rentrant triple (fig. 6). Les dodécaèdres qui forment cette macle portent sur leurs faces
- (a) Il y a un an environ, un Américain avait un soi-disant diamant, gros comme un œuf, et en demandait quinze millions ; il le présenta à l’École des mines, où après avoir examiné sa structure et constaté sa pesanteur spécifique, on crut reconnaître un diamant. C’est du moins ce que l’Américain affirmait. Cette pierre nous ayant été soumise, nous comprîmes de suite que le minéralogiste avait dû être trompé par le poids de la pierre, lequel est absolument lé même pour la topaze blanche du Brésil et le diamant; et ayant reconnu à d’autres caractères la véritable nature de cette pierre, qui était une merveilleuse topaze, nous le dîmes à l’Américain, qui ne voulut pas nous croire, tant il lui en coûtait d’être désillusionné; et cela se comprend.... 15 millions 1..... Enfin, ilTevint plusieurs jours après la faire essayer sur la meule de M. Philippe, le diamantaire. En vain le jeune ouvrier lui affirmait-il un mauvais résultat, il ne voulut rien entendre et exigea qu’elle fût placée, sur la plate-forme ; au premier frottement, elle fut affreusement mutilée ; un tour de roue avait brisé 15 millions! L’Américain sortit comme fou et nous ne le revîmes plus. (Barbot.) ,
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- un pointeraient quadruple. Ce sont donc en réalité des cristeaux à quarante-huit faces. »
- Mais ce n’est pas, en général, sous ces formes accusées que les. pierres arrivent dans le commerce lorsque, deux fois par mois, des paquebots, l’un français, l’autre anglais, apportent sur le continent de petits lots de cette pierre si prisée. Dans ces lots nommés parties, se trouvent des pierres de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs, c’est au négociant qui les achète à deviner ce qu’elles pourront devenir, et si la taille ultérieure pourra leur donner ou leur enlever les qualités recherchées. Leur forme est extrêmement irrégulière, et quoique tous provenant de cristallisation, les diamants sont cependant la plupart arrondis, les uns sont verdâtres, les autres jaunâtres ; le plus grand nombre gris, les plus beaux, ceux dont la valeur est assurée, sont incolores.
- La forme cristalline la plus souvent conservée est la pointe n^ïve a (fig. I), mais presque toujours à arêtes usées, quelquefois arrondies. -—Les pierres dépassant un carat sont rares, surtout quand, à ce poids, elles joignent l’épaisseur qui permet la taille en brillant, la beauté de l’eau et l’absence de défauts. — Pour l’usine dont nous allons décrire l’aménagement, les diamants sont presque tous achetés à Paris où, depuis quelques années, tend à se concentrer le commerce de pierres brutes.
- L’établissement de M. Coster est exclusivement consacré à la mise en œuvre spéciale du diamant ; on n’y travaille aucune autre pierre précieuse. Les opérations que subit cette gemme ont été longtemps inconnues, et aujourd’hui encore la plupart des personnes qui s’en parent, ne connaissent ni sa provenance, ni les façons qu’elle subit pour prendre l’éclat qui lui donne toute sa valeur. La taillerie, dirigée par M. Daniels, n’est pas une de ces vastes usines dont les bâtiments couvrent d’immenses espaces, c’est, une gracieuse et coquette construction en brique; une petite machine de soixante-dix chevaux suffit à la force dépensée. Mais les ateliers sont parfaitement aménagés, la lumière y pénètre par
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- de clairs vitrages, l’acier poli brille, les transmissions bien dirigées jouent sans effort, tout indique que l’on est dans une usine de luxe. C’est le seul établissement de cette importance appartenant à un particulier; un autre s’élève à côté de lui, il est vrai, mais c’est plutôt une location de force qu’une usine, et quant à l’établissement connu en France sous le nom de taillerie impériale de diamants, malgré son excellent aménagement, il est encore loin de pouvoir rivaliser avec les tailleries d’Amsterdam. Depuis le célèbre Hermann, qui taillait le diamant à Paris en 1407, les tentatives faites pour rendre à îaFrance cette industrie ont été vaines. Mazarin était parvenu à installer à Paris assez de lapidaires hollandais pour pouvoir faire tailler par eux les douze beaux diamants de la couronne, nommés les Douze Mazarins; mais à sa mort l’atelier se dispersa. Vers la fin du dix-septième siècle, il y avait à Paris soixante-quinze maîtres diamantaires, eten-1775, sept seulement restaient encore. Calonne, dont noqs retrouverons souvent le nom parmi les promoteurs de l’industrie française, fit un nouvel essai aussi infructueux; il établit au faubourg Saint-Antoine un diamantaire étranger, nommé Srabracq, qui fit dresser immédiatement vingt-sept meules; mais les troubles de cette époque effrayèrent sans doute les paisibles Hollandais, qui disparurent brusquement. Caire, qui visita les ateliers abandonnés, ne trouva d’autres traces de Srabracq (ou Schrabracq, suivant Barbot), que ses lunettes et son poids de carat abandonné sur son bureau, tant il était parti précipitamment.
- Le problème à résoudre par le diamantaire est d’enlever autour de chaque petite pierre la croûte opaque qui en couvre la transparence, et cela de telle façon, qu’on retire le moins de matière - possible, et que par conséquent on en diminue aussi peu que possible le poids; un premier examen fait décider si la.pierre sera fendue ou taillée en brillant. La taille, dite en brillant, est réservée aux pierres assez épaisses, pour pouvoir donner en dessous ce qu’on appelle une culasse, et dont la texture intérieure ne demande
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- pas de sacrifice. Les pierres plaies' ou qui, bien qu’épaisses, renferment dans leur intérieur un défaut qui en troubleraient l’éclat, sont remises aux fondeurs. Ceux-ci, attablés dans un très-petit espace, ont devant eux une boîte de quinze centimètres de long sur dix de large environ, revêtue à l’intérieur d’un double fond mobile en laiton percé de petits trous. Sur chaque bord de la boîte, s’élève une petite cheville destinée a servir de point d’appui, exactement comme les chevilles sur lesquelles les bateliers appuient leurs rames. Le fendeur chargé de séparer un diamant, commence par l’examiner attentivement; il cherche l’endroit par lequel il pourra l’entamer; car cette pierre, dont la dureté est proverbiale, et qu’on frapperait en vain de l’acier le plus tranchant, se clive et s’effeuille avec une extrême facilité, lorsqu’on a su trouver le sens de sa cristallisation. Le fendeur prend donc sa pierre, et laissant libre la partie qu’il veut attaquer, enferme le reste dans un mastic nommé ciment, formé de résine et de briques pilées, amollies par une petite lampe à gaz qui se trouve devant lui : ce mélange durcit presque instantanément en se refroidissant. Ce durcissement est tel, que la pierre emprisonnée dans le mastic ne peut plus en être détachée par aucun effort et qu’il faut le refondre de nouveau pour pouvoir l’enlever. Le mastic entouré d’une virole de laiton, surmonte un petit bâton étranglé au-dessous de la virole, et gonflé un peu plus bas, pour pouvoir être facilement tenu par la main: l’ouvrier prend de la main gauche le bâton au bout duquel est fixé le diamant à fendre, et de l’autre main un bâton semblable dans le ciment duquel est fixé un fragment de diamant récemment fendu; l’arête encore vive et tranchante de ce fragment, est le seul corps au monde qui puisse entamer la croûte de l’autre diamant.
- L’ouvrier appuie les deux cols des deux bâtons chacun sur une cheville en cuivre s’élevant de chaque côté de sa boîte — avec le pouce de chaque main, il presse ce col contre la cheville, avec le reste de la main, il fait basculer le bâton, faisant levier sur la cheville, et frotte avec une force ainsi décuplée l’arête tranchante sur
- Paris. — lmp. Vallée.
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- le point qu’il veut attaquer. Au bout de quelques minutes, quand il a bien pris ses mesures, il a pratiqué une entaille en forme de V ouvert. La poussière de diamant qui résulte de cette perte
- Les fendeurs.
- de substance, est recueillie précieusement dans la petite boîte, et tombe dans le double fond à travers les trous du tamis. Les fragments de ciment qui se détachent en même temps sont retenus par le crible. L’ouvrier enfonce alors son bâton dans le trou
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- percé au centre d’un bloc de plomb fixé au bord de la table ; il prend une lame moins ou plus tranchante, suivant le degré de grosseur du diamant qu’il travaille; il place le tranchant dans l’incision préparée, puis il donne un petit coup sec avec une petite baguette de fer s’évasant en cône à chaque bout, et qui lui sert de marteau ; si l’incision a été bien faite, ce coup'-suffit seul, et la pierre se sépare en deux, comme si c’était une amande ; il est rare que cette première division suffise, car les pierres destinées à être fendues ont une cristallisation irrégulière qui demande une série de clivages pour arriver à ce que chaque fragment soit lui-même absolument pur. Devant la boîte munie de chevilles se trouve une autre boîte de même forme, mais un peu plus longue, dans la cavité de laquelle sont déposées les pierres qui doivent être traitées; sur le bord gauche s’ouvrent cinq trous, correspondant à autant de tiroirs, qui servent à recevoir |es petits fragments classés suivant leurs dimensions. Ces petits niorceaux_ de diamant, dont quelques-uns sont infiniment petits, puisqu’il peut en tenir mille dans un carat, seront tous taillés ; il faut une merveilleuse adresse de doigts et une excellente vue pour manier, choisir, examiner ces fragments si petits, et qui cependant ont encore une certaine valeur.
- Lorsque le jour baisse, et que la nuit est venue, les ouvriers allument desbecs de gaz dont ils concentrent sur leurs bâtons la lumière vive à travers de grosses boules pleines d’eau, soit purement blanches, soit légèrement tintées de vert ou de bleu. Ce travail, qui demande une attention soutenue, se fait en causant avec une sorte de tranquillité qui contraste avec l’air un peu contraint des autres diamantaires : il ne demande presque pas de force, mais beaucoup d!adresse. De l’atelier des fendeurs, les pierres divisées passent au bureau où elles sont examinées et pesées, puis distribuées aux tailleurs, enveloppées dans de petits papiers sur lesquels on inscrit leur nombre et leur poids.
- L’atelier où se fait ce qu’on appelle débauchage est situé dans le haut de l’usine ; l’étage supérieur lui est consacré, et cela se
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- comprend très-bien : par la nature des opérations qui s’y exécutent, il n’est point nécessaire d’être installé près de la source de force mécanique, tandis qu’il est indispensable au contraire, d’être le plus près possible du jour. La lumière est l’agent indispensable sans lequel le diamantaire ne peut rien. Aussi, la petite table qui remplit l’embrasure de chaque fenêtre, est-elle entourée d’ouvriers pressés les uns contre les autres et présentant au jour l’extrémité du petit bâton au bout duquel est fixé, dans un mas -tic très-dur, le diamant à tailler soit en-brillant soit en rose.
- La salle, fort grande, est complètement vide au milieu, tandis que les ouvertures sont littéralement envahies de têtes et de mains. L’ouvrier tailleur se sert des mêmes outils que le fendeur ou cliveur ; ses bâtons sont seulement plus gros, car il a besoin d’une très-grande force dans la main pour user, en le frottant l’un sur l’autre, ce caillou dont la dureté est proverbiale ; ses mains sont couvertes de gants de cuir solides et très-ajustés à la main, qui servent à maintenir ses articulations dans la lutte avec la pierre réfractaire. Faisant basculer sur la virole de son petit baquet la partie bombée de son bâton qu’il maintient avec le pouce, il forme levier et ramène, par un mouvement de poignet, les trois derniers doigts serrés sur la partie évidée du bâton. Les mouvements, qui demandent un effort musculaire considérable, ne nous ont paru avoir d’équivalent en industrie que dans ceux de la main du dentiste taraudant une dent. Mais ce n’est pas seulement de force musculaire que le diamantaire a besoin, il lui faut encore une excellente vue pour saisir les moindres indications, la forme, la couleur, le sens de chaque partie de la pierre qu’on lui a confiée à tailler, car c’est à lui seul de décider quelle forme elle aura. 11 faut qu’il juge dans son expérience comment il pourra conserver à la pierre le plus de poids possible, en plaçant les défauts de manière à les faire enlever par les polisseurs, et cependant diriger la taille et disposer les facettes de manière qu’elles réfractent la lumière sous certains anglçs plus favorables que d’autres, pour produire ces scintillements qu’on appelle les
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- feux du diamant. 11 y a, pour arriver à ce résultat, mille difficultés que le diamantaire seul connaît. La première et la plus importante est ce qu’on appelle trouver le sens du diamant. Si l’on ne prend pas la facette suivant le sens, on pourrait la frotter jusqu’à la consommation des siècles sans égratigner la pierre ; et ce n’est pas seulement la face attaquée la première qu’il faut considérer, c’est la relation qu’elle doit ayoir avec toutes les autres faces, et que toutes les autres faces doivent avoir entre elles; car, si, après avoir terminé soixante-trois faces d’une pierre, il en reste une qu’il ne soit plus possible de prendre dans le sens, le diamant reste impoli sur un point et perd ainsi une partie de sa valeur.
- Les tailleurs jugent également si le diamant qu’on leur a confié pourra être taillé en brillant, ou s’il devra être renvoyé aux fen-deurs pour être clivé, et divisé en fragments utilisés en roses. Bien que les employés très-exprimentés du bureau aient déjà examiné chaque pierre et décidé à l’avance la forme qu’elle doit recevoir, leur jugement suffisamment motivé quand les diamants sont ou défectueux, ou mal faits, peut être erroné s’ils ont jugé la pierre trop favorablement. Il est en effet presque impossible, en regardant un diamant brut encore couvert de la croûte qui le recouvre, de sonder les profondeurs de la masse. Les défauts, étant situés entre les lamelles que le clivage détachera, sont bien mieux vus par le tailleur, dès qu’il a commencé son travail et enlevé une partie de la pellicule i m peu opaque qui entourait le diamant.
- En général, le diamantaire, s’arrange pour avoir à frotter l’une contre l’autre deux pierres de même grosseur et de même forme; il fait ainsi double ouvrage. Lorsque la pierre est assez épaisse pour fournir la profondeur nécessaire à constituer une culasse de brillant, le tailleur commence par former la surface qui sera la table supérieure du brillant, puis en changeant son diamant de place dans le mastic, il ne laisse passer au dehors que la partie où il enlève à chaque fois la place d’une facette ; il indique aussi le nombre voulu de facettes autour delà table et le
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- nombre convenu de facettes se dirigeant en pyramides pour former la culasse ; mais, s’il doit faire un nombre déterminé de facettes, leur inclination et leur disposition sont complètement laissées à sa volonté : plus il laisse de poids à la pierre en lui enlevant ses défauts, plus il est payé. On comprend que ce genre de travail demande une entière confiance envers les ouvriers—ils peuvent en effet si facilement abîmer une pierre et lui faire perdre une grande partie de sa valeur ; aussi ne donne-t-on les diamants dépassant quatre au carat qu’aux diainantaires les plus expérimentés. Les autres, jusqu’à cinq ou six cents au carat sont remis par parties ; c’est-à-dire que le bureau remet à chaque diamantaire, après l’avoir pesé, un petit lot renfermant une vingtaine de pierres, quelquefois plus, suivant la grosseur.
- Pendant tout le temps du travail, les pierres déposées dans un papier plié comme les enveloppes des pharmaciens, sont renfermées chaque soir dans un petit coffret en fer muni d’un cadenas dont l’ouvrier conserve la clef.—Ces petits coffrets, portant chacun leur numéro, sont placés dans une grande armoire en fortes épaisseurs de fer murée et scellée dans une chambre de briques bardée de fer et fermée par une seconde porte en fer. De cette armoire on extrait, tous les matins, les petits coffres et on les distribue aux ouvriers. — Lorsqu’ils rendent leur travail, on pèse combien chaque pièce à perdu pour les grandes pierres, et combien chaque partie pour les petites; on voit si la perte n’est pas exagérée eu égard à la qualité dès pierres et l’on paye l’ouvrier inversement à cette perte. On compte les pierres composant chaque partie, et s’il en manque, le tailleur subit une amende beaucoup plus forte que la valeur de la pierre perdue. Comme un brillant de cinq cents au carat, et surtout une rose de mille au carat, ne sont pas de gros objets, il arrive fréquemment qu’il s’en échappe des doigts pendant les déplacements si multipliés qu’ils subissent. C’est alors une recherche minutieuse sur le sol et dans les poussières que l’on balaye avec une brosse à longues soies; nous avons été témoins d’une de ces recherches, et
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- nous avons pu voir que les ouvriers considéraient comme chose grave, la perte d’un petit fragment de ce précieux caillou.
- L’atelier des tailleurs, comme toutes les autres pièces de la maison, est maintenu d’une propreté aussi grande que possible, nécessaire du reste, pour ne pas égarer les pierres qui tomberaient sur le sol. Au sortir de leurs mains, le diamant, rose ou brillant a la forme qu’il conservera, mais il est terne; ses faces principales sont striées et un peu grises ; il est nécessaire de faire les autres facettes et de polir le tout. Le diamant est trop dur pour pouvoir être poli par une autre substance que sa propre poussière; c’est la poudre nommée égrisée tombée dans le petit baquet du fendeur ou du tailleur qui, répandue sur une plaque circulaire en fer peut seule agir sur la surface réfractaire. Pour être propre à cet usage, elle doit être réduite en poudre inpalpable, sans cela elle rayerait et userait au lieu de polir. Oii la pile dans un petit mortier d’acier, avec un pilon de même métal que l’on frappe violemment dans la cavité. C’est aussi daias ce mortier que l’on concasse et parvient à réduire en poudre, soit le 6ord ou diamant intaillable, soit le carbon ou diamant noir, qui n’a d’autre mérite que sa dureté, d’autre utilité que de pouvoir fournir de la poudre à polir. — Cette poudre précieuse vaut jusqu’à douze francs le carat, c’est-à-dire cinq mille fois douze francs, ou 60,000 francs le kilogramme, aussi, ne la prodigue-t-on pas inutilement.
- Le polissage ne s’exécute pas à la main, comme le découpage; cette dernière opération, très-pénible déjà, demande une force bien moins grande que le polissage ; aussi, celui-ci se fait-il, s’est-il toujours fait avec des moyens mécaniques, aussi loin qu’ôn peut remonter dans l’histoire de la taille.
- L’usine de M. Coster possède trois salles destinées au polissage; la plus petite est située au troisième étage, sur le même plan que les fendeurs et le bureau, qui se trouve ainsi au centre du travail. Les deux autres tiennent toute la largeur des batiments, nous donnons (page 225) la vue de l’un de ces ateliers : comme dans l’alelier des tailleurs, ce qui frappe les yeux à première vue, c’est
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- l’absence de tout ouvrier dans le milieu de la salle, parfaitement propre et scrupuleusement balayée. Du parquet s’élèvent six colonnes de fonte, correspondant directement en dessous du plancher avec une transmission directe fort bien-aménagée et mue par une machine à vapeur de quarante chevaux. A un mètre environ du sol, ces colonnes de fonte £ ortent de larges disques en fonte dont le diamètre mesure un mètre quarante centimètres au moins et l’épaisseur environ trente centimètres; de leur centre s’élève une forte tige en fer qui va traverser le plafond et donner le mouvement aux disques de l’étage supérieur. Les deux surfaces plates de ces disques sont polies et luisantes, les surfaces cylindriques sont cannelées pour recevoir dés cordelettes en corde à boyau, en caoutchouc ou en gutta-percha ; le choix est laissé libre au diamantaire, qui choisit suivant sa fantaisie et d’après la nature son travail la matière de sa transmission; car ces cordelettes ont pour but de transmettre le mouvement circulaire des grands disques à la tige qui sert de pivot aux petites meules sur lesquelles les polisseurs exécutent leur travail. La différence de diamètre fait que les petites meules acquièrent une rotation de deux mille cinq cents tours par minutequand les grands disques tournent avec une lenteur relative. Toute la disposition de là salle, toute la construction des bâtis, des disques de transmission et des meules est dominée par la pensée de maintenir une horizontalité absolue à ces dernières, tout en activant leur rotation.
- L’édifice lui-même a été construit suivant cette pensée et les murs solidement établis sont absolument parallèles entre eux et perpendiculaires aux planchers; puis les disques alourdis et équilibrés comme des meules de moulin au moyen de petits morceaux de plomb qu’on ajoute à leur face inférieure, tournent dans un plan parfaitement horizontal, maintenus par l’étendue de leurs supports en fonte, qui est d’au moins sept centimètres de largeur. Pour assurer aux meules cette même horizontalité, on a établi de forts bâtis en chêne très-épais et très-rigides, composés de montants fixés au plancher et au plafond et dans l’intervalle
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- desquels sont placées les meules. En travers des montants sont trois rangs de madriers non moins massifs dont le moyen supporte une sorte de table d’un mètre de profondeur environ. Le milieu de ce madrier moyen est percé d’un trou rond, par
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- Les polisseurs.
- lequel passe le pivot de la meule; le madrier supérieur et l’inférieur, directement en face de ce trou, sont également percés d’une ouverture carrée : dans ces deux ouvertures le diamantaire dispose deux bâtons carrés en bois de gaïac extrêmement rigide.
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- Il fait appuyer la pointe inférieure du pivot de sa meule à l’extrémité carrée du morceau de bois inférieur et il descend le morceau de bois supérieur jusqu’à la rencontre de la pointe supérieure du pivot. C’est entre ces deux morceaux de bois que tournera le pivot en usant de ces deux pointes opposées le gaïac assez tendre pour se laisser entamer légèrement, assez dense pour ne pas laisser devier les pointes de la perpendiculaire là plus absolue. Quand la surface du bois devient trop inégale par suite de l’usure causée par le frottement, le diamantaire, avec une grosse lime, rabote l’extrémité et continue jusqu’à destruction complète des prismes quadrangulaires, qu’il remplace alors facilement, grâce à la simplicité de leur emmanchure.
- La meule elle-même et son pivot ont été établis et modifiés légèrement, toujours dans l’idée de conserver l’horizontalité à là rotation de la meule en accélérant sa rapidité. La-meule' est en fer pas trop doux et pas trop dur. — Les Indiens se servent, dit-on, de meules en bois très-dense ; d’après Tavernier, ce seraient des plaques d’acier; cet auteur attribuerait à l’aigreur du métal l’infériorité de la taille indienne. Les meules hollandaises ont quarante centimètres de diamètre environ et à peine un centimètre d’épaisseur sur les bords.
- La partie supérieure du pivot est conique, assez large à sa base pour bien guider la surface de la meule ; elle se termine en pointe émoussée et appuie sur le prisme de bois de gaïac supérieur. La partie inférieure du pivot commence par une portion cannelée où s’enroule la cordelette mue par le disque de transmission, et se termine brusquement en cône accentué pour aller s’appuyer aussi par une pointe mousse sur le prisme quadrangulairê inférieur. Cet appareil, assez lourd, est équilibré par l’addition de plomb fondu fixé aux places trop légères. Lorsque la cordelette y est fixée et qu’il est mis en mouvement il tourne presque sans bruit, avec une telle régularité qu’il semble absolument immobile.
- L’impression à l’aspect d’un atelier de polisseurs est assez étrange. La salle a toujours l’air complètement vide. Les disques
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- du centre de l’atelier font un certain bruit sourd et déterminent même un peu d’ébranlement. Les meulesde chaque rangée ont l’air immobiles dans leur rotation et sont presque toujours cachées par une planchette qui joint les montants des bâtis; oh se demande où sont les ouvriers. Ils disparaissent entièrement derrière les montants en chêne, dans un long couloir étroit qui s’allonge de chaque côté de l’alelier, entre lés bâtis et les fenêtres et qui n’a dans toute sa longueur que trois étroites ouvertures débouchant dans le milieu de la salle; caria place est précieuse, surtout quand arrive le paquebot porteur des parties de diamants érarec lui la commande pressée. Toute la journée du polisseur se passe entre la section du bâti qui lui est réservée et la moitié d’embrasure de fenêtre à laquelle il a droit pour déposer les outils de son travail. Comme il paye sa place au propriétaire de la fabrique, il n’en bouge pas depuis son entrée dans l’usine jusqu’à sa sortie ; son travail lui permet de manger et même de fumer sans l’interrompre, et tant qu’il peut utiliser la force et l’emplacement qui lui sont loués, il se garderait bien de perdre une minute.
- Autrefois le diamantaire travaillait chez lui et faisait tourner le plus souvent par des femmes une sorte de manivelle mettant en mouvement la grande roue de transmission. On lui payait son travail aux pièces et il payait les manœuvres. Aujourd’hui, on a mis à sa disposition des moteurs plus réguliers et plus économiques (a), et on lui en loue l’usage tout en cpntinant à le payer aux pièces. Il a grand intérêt à utiliser toutes les minutes de sa journée.
- Comme les tailleurs, les polisseurs reçoivent les grosses pierres seules et les petites par parties plus ou moins nombreuses. Les diamants, roses ou brillants, ont leurs facettes indiquées, il ne reste plus qu’à les terminer et à les polir; pour cela il. faut d’abord, comme pour le brutage, comme pour la fente, les fixer dans un ciment qui peut s’amollir assez pour recevoir la pierre et se
- ( ) DansTusine de M. Coster on a commencé par établir un manège à chevaux ; mais comme le rayon du manège était fort court, les chevaux ne pouvaient supporter ce genre de travail. 11 en mourait environ deux toutes les semaines sur quarante qui se relayaient huit par huit.
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- 1 carat
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- 4 carats
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- 5 carats
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- lin kilogramme contient 4875 carats
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- ROSES
- Dimensions des diamants d’après Caire,
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- durcir assez .pour la maintenir solidement malgré la force d’ar-rachement avec laquelle agit la meule. Ici le ciment n’est pas résineux, il est métallique; c’est un alliage de plomb et d’étain, contenu dans une petite capsule en laiton et dont la saillie donne exactement à l'ensemble l’apparence d’un gland de chêne qui commence à se développer; la cupule est portée sur une queue solide de dix centimètres environ.
- Lorsqu’on veut fixer un diamant dans le ciment métallique, on place la coquille de cuivre qui contient l’alliage sur un brasier rempli de charbon de bois bien carbonisé et ne donnant aucune trace de fumée. La chaleur n’à pas besoin d’être très-intense, il ne faut pas, en effet mener l’alliage jusqu’à la fusion, on doit seulement le ramollir pour qu’on puisse y enfoncer la pierre enlaissant saillir uniquement la facette qui sera polie la première. De longues pinces servent au polisseur pour cette opération* qu'il termine en enlevant la coquille du brasier et en la posant dans une sorte de grand coquetier en bois où la queue s’enfonce et qui maintient droite la coquille contenant l’alliage et la pierre. A l’aide d’une pince, d’un petit ébauchoir, et surtout de ses doigts, dont il fait en général bon marché, le polisseur donne au métal pâteux la forme d’un cône, terminé par la pierre; il retire ensuite sa coquille du support en bois et la laisse refroidir.
- On ne peut s’imaginer, sans en avoir été témoin, la prodigieuse adresse avec laquelle les polisseurs tournent et retournent leurs pierres souvent d’une petitesse extraordinaire. Ainsi, on polit des roses jusqu’à mille au carat, et on y fait jusqu’à vingt-six facettes; on doit donc vingt-six fois mettre dansTalliage et en sortir un corps gros, au plus, comme une petite tête d’épingle et cela sans le laisser échapper et en laissant libre la seule face à polir, le reste étant enveloppé et retenu par le métal ; il faut déjà de bons yeux, rien que pour distinguer les facettes, et ce n’est que par une habitude très-grande qu’on peut voir si une facette est polie ou non, surtout dans les petites dimensions. Pour les grosses pierres* il y a un autre genre de difficultés : les facettes
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- étant plus larges, il faut que le polisseur, car, dans ce cas, le tailleur n’intervient pas, ne se trompe pas sur le sens, le fil, ou ce que Tavernier appelle le chemin du diamant; il doit donc bien combiner la direction suivant laquelle il présente la pierre à la meule , sans cela il dépenserait en pure perte son temps, la force motrue, la poudre de diamant, et de plus il rayerait sa meule à la mettre promptement hors de service.
- Pour voir clair à son travail, il faut donc au diamantaire beaucoup de jour; c’est pour cela que le polisseur est assis le dos appuyé à l’embrasure d’une fenêtre, recevant sur la pointe de sa coquille toute la lumière qui arrive par l’ouverture et pouvant à chaque instant constater où en est l’opération. La friction e s’opère pas à la main, on se sert de grosses et lourdes pinces en fer dans les mâchoires desquelles on engage la queue de la coquille; elles ont une base solide, alourdie par du plomb, et on les charge de lingots plus ou moins pesants, suivant la grosseur de la pierre et les difficultés du polissage. Des chevilles en fer font, saillie sur la table autour de la meule et servent à appuyer les pinces dans le sens du mouvement de rotation : le polisseur conduit presque toujours deux ou trois opérations à la fois, suivant son habileté, et souvent il abandonne les pinces à elles-mêmes, pendant qu’il se retourne pour faire fondre l’alliage et déplacer la pierre quand une des facettes est polie.
- * Pendant tout le temps de la friction, il retire le diamant de la meule et le regarde pour s’assurer qu’il ne s’est pas trompé sur le sens de la pierre : il veille aussi à ce que la surface du plateau soit toujours enduite d’une légère couche de poussière de diamant très-fine, empâtée dans l’huile, et qu’il ajoute parcimonieusement goutte à goutte. Pour que le travail se fasse bien il faut que la surface frottante soit légèrement striée en rayons se dirigeant obliquement du centre à la circonférence ; ces stries retiennent la poudre de diamant que la force centrifuge rejetterait au dehors. Au bout de quelque temps de service, le diamant y trace dessillons assez profonds pour qu’on soit forcé d’en
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- aplanir les bords à la lime. Mais après quelques mois, le plateau usé et creusé n’est plus réparable et est mis au rebut.
- Que ce soient des brillants ou des roses qu'on veut obtenir, les opérations de taille et de polissage sont identiques, mais le nombre et la disposition des facettes diffèrent extrêmement ; ainsi le brillant (fig. 1) s’obtient en déterminant d’abord la table et en l’entourant de huit pans coupés, divisés ensuite en quatre facettes chacun : c’est la partie apparente de la pierre. On pra-Fig 4. tique en dessous huit pans divisés également en quatre facettes, ce qui constitue la culasse. La rose (fig. 2), plate en dessous, forme un dôme plus ou moins élevé de vingt-quatre facettes. Une bonne rose, d’une belle eau, est d’une valeur, non pas égale à un brillant de même poids et d’égale blancheur, mais très-supérieure à un brillant défectueux et de vilaine couleur. Diverses tailles de fantaisie, sans parler de la taille en étoile indiquée par Caire (fig. 3), sont encore employées, mais bien plus rarement, lorsque la forme de la pierre force le diamantaire à s’éloigner de la régularité. Les roses dites d’Anvers n’ont que six facettes.
- L’établissement de M. Gosier ne possède aucun ouvrier graveur de diamants; M. Bor-dincx, d’Anvers, est la seule personne aujourd’hui en Europe qui connaisse le moyen de graver celte pierre rebelle, et encore Fig 3. ne peut-il polir les parties creusées, qui
- restent ternes et grisâtres.
- FIN DE LA TAILLERIE DE DIAMANTS.
- Parte.» lmp. Vallta.
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- FABRIQUE DE DENTELLES
- 0. DE VERGNIES ET SŒURS
- ancienne maison VANDERKELEN-BRESSON, a Bruxelles
- On comprend sous le nom général de dentelles un grand nombre de tissus bien différents, par la matière première qui les compose, par les différentes combinaisons de leurs fils, et par les procédés employés pour leur fabrication — Textum e lino, vel ex bombyce, vel ex aüro, vel ex argento, denticulatum variisque ftgu-ris descriptum, — c’est-à-dire : tissu de lin, ou de soie, ou d’or, ou d’argent dentelé et orné de diverses figures, telle est l’ancienne définition. — Il faudrait ajouter aujourd’hui la laine et surtout le coton, qui sert de base à presque toutes les dentelles modernes faites soit à la main, soit à la mécanique. La valeur des dentelles étant extrêmement variable et leur fabrication si diverse, il est extrêmement difficile à l’acheteur de se rendre compte de la nature exacte et par conséquent du prix de l’objet qu’il marchande. — La fabrication mécanique est arrivée à une telle perfection que pour un grand nombre d’usages la fausse dentelle, faite non à la main, mais par des machines
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- extrêmement ingénieuses que nous examinerons prochainement, peut remplacer la vraie dentelle et cela à des prix d’un bon marché inimaginable. Pour garniture de lingerie, il se fabrique à douze ou quinze centimes le mètre des imitations de Valenciennes, et de petites blondes en soie blanche ne valant pas plus de deux centimes pour la même longueur; d’un autre côté certains volants en point de Bruxelles ou d’Alençon ne sont pas trop payés à cinq ou six mille francs le mètre ; entre ces prix extrêmes il y a presque autant d’échelons qu’il y a de centimes. Si, en regardant séparément différentes pièces de dentelles il est difficile d’en apprécier immédiatement la valeur, en les rapprochant les unes des autres, après quelques minutes d’attention, leur perfection relative devient évidente même pour l’œil le moins exercé. Cette étude des dentelles, une des plus intéressantes que l’on puisse faire, demandera plusieurs livraisons distinctes.—Ainsi à Calais, à Lyon, à Amiens, à Nottingham, nous étudierons la fabrication mécanique; àMirecourt, auPuy, à Caen, Bayeux, Chantilly et Alençon nos dentelles nationales.— Aujourd’hui, dans la manufacture O. de Vergnies, nous examinerons comment se font les dentelles de Bruxelles, qui seules peuvent lutter avec les nôtres, et qui, dans l’ordre chronologique, semblent les devancer.
- Tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet semblent s’accorder pour dire que si Venise peut revendiquer, sinon l’invention, au moins la fabrication industrielle des dentelles à l’aiguille, les Flandres justement s’attribuent l’honneur d’avoir les premières mis en usage les fuseaux ; Roland de la Platière et Ph. Edde font remonter cet art à une antiquité bien plus reculée; il est probable qu’ils ont raison. Ce qui a conduit presque tous les écrivains à donner soit aux Flamands, soit aux Vénitiens l’origine xî’un grand nombre d’industrie, c’est qu’ils furent, à l’époque où les documents modernes remontent, les peuples commerçants par excellence.
- Ils jouent ainsi le rôle qu’occupent dans les temps anciens les
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- FABRIQUE DE DENTELLES Î3L
- Phéniciens, auxquels sont toujours dévolues les inventions industrielles. — Un auteur belge, le docteur Henri van Holsbeék, par ce sentiment singulier qui nous fait chercher hors de notre pays l’origine du bien comme du mal, cite le Velay comme berceau de lindustrie dentelière, et il assigne le quinzième siècle à cette éclosion; mais alors comment expliquer le traité de commerce de 1390 entre la ville de Bruges et l’Angleterre au sujet des dentelles, la prohibition d’Edouard IV qui excluait des ports anglais les points de Venise, de Flandre et de France? Charles le Téméraire, qui perdit ses diamants à la bataille de Granson, y perdit aussi ses dentelles et il est probable qu’elles avaient été fabriquées dans ses Etats de Flandre. — En 1542 la France imposait les dentelles à leur entrée et à leur sortie. — En 1587, l’industrie qui nous occupe était devenue si importante qu’on faisait déjà des albums de dessins pour les dentelières (a). A partir delà fin du
- (a) <c On ne trouve rien dans les anciens, dit Roland dë la Platière, sur le travail des dentelles; dû moins les recherches assez nombreuses que j’ai faites dans cette partie ne m’ont rien procuré ; elles n’ont pas été plus fructueuses parmi les auteurs des temps plus rapprochés de nous : je n’en ai trouvé aucun qui fasse mention de ce genre de travail. Le seul ouvrage que je connaisse sur cet objet est du seizième siècle : c’est un recueil, sans texte, de dessins dont les formes bizarres mon-tient l’enfance du goût, dessins tellement gravés, qu’ils ne donnent seulement pas l’idée de l’exécution, et qu’on serai: tenté de les prendre pour des représentations de simples découpures.
- » Cependant il y en a de deux sortes; les uns à peu près tels que nous venons de les indiquer, offrent divers ornements qui semblent ne pouvoir être exécutés que par des fils conduits à l’aiguille et enlacés de cent façons, se recouvrant les uns les autres et ne formant qu’un toile sans champ; l’autre sorte de dessin est à mailles comptées; c’est une espèce de réseau à jours quarré, trè-réguliers, sur lesquels sont disposées les figures faites en ioilé,
- »On verra dans les planches quelques-uns de ces divers dessins qui ont été choisis dans le grand nombre de ceux du recueil indiqué, et que les curieux pourront consulter ; il'est intitulé : Les singuliers et nouveaux portraits du seigneur Frédéric de Vinctolo Vénitien, pour toutes sortes d'ouvrages de lingeries, dédié à la Roy ne, derechef et pour la troisième fois augmentés, outre lé réseau premier et le point coupé et lacis, de plusieurs beaux et différents portraits de réseau de point de côté, avec le nombre des mailles, chose non encore vue ni inventée. A Paris, par Jean le ClercJe jeune, rue Chartiere, au chef Saint Denis, près le college de Coqueret. Avec privilège du Roi. 1587.
- » Ce privilège, dont l’extrait est imprimé dans le recueil, défend, s us peine de confiscation et d’amende arbitrait c, à tous les libraires, etc., de contrefaire lesdites figures, rtc.
- » La publication de ce recueil aura donné lieu, sans doute, à celte multitude d’ouvrages qu’on retrouve dans les anciens ornements d’églises, aux nappes d’autel, au bas' des aubes, et dont les plus grossiers, les plus antiques, rejetés dans un grenier là plus grande partie de l’année, ne servent que dans le carême à voiler, en forme de rideaux, les statues des saints. 11 y en a en quantité dans quelques couvents, et le travail en est si prodigieux, il doit avoir pris un temps si considérable, qu’il n’est pas à présumer que jamais il en ait été fait à prix d’argent, c’est le fruit du loisir, de l’adresse et de la patience des âmes pieuses. J’ai examiné ces ouvrages je les crois faits
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- seizième siècle, comme on peut le voir dans tous les portraits du dix-septième siècle, le goût des dentelles fut une mode non pas seulement pour les femmes comme aujourd’hui, mais surtout pour les hommes, qui, depuis, ont peu à peu perdu le droit .déporter tous les ajustements qui ont quelque chose d’élégant ou de cher. 11 n’y a plus que les ténors des Italiens ou les conseillers à la cour des comptes qui aient le droit de porter des cols en point de Venise ou des manchettes en malines. Au dix-septième siècle on portait des dentelles jusqu’au revers de ses bottes, on en recouvrait les carrosses, les chevaux. Les linceuls même en étaient ornés. — Louis XIII lança édits sur édits pour tâcher d’arrêter ce goût qui avait pour grand inconvénient de faire passer l’argent de sa cour à Venise et surtout en Flandre; le 30 mars 1635, il interdit expressément le point coupé et les dentelles de Flandre.
- L’Angleterre prohibait également les dentelles flamandes ; en revanche l’Espagne défendit l’entrée des draps anglais et il Fallut un traité (1701) pour établir un compromis par lequel les dentelles de Flandre payèrent encore 6 p. 0[0 de droit d’en trée.—
- d’après les dessins du recueil que je viens de citer. Le 'point noué et le point de boutonnière paraissent être les plus anciens, ce sont eux qui composent les plus belles de ces dentelles, du moins celles qui sont les plus riches et les plus travaillées, exécutées sur la première sorte de dessin, sans l’inspection duquel nous en aurions difficilement saisi le mécanisme; ce sont proprement des points, tout est fait à l’aiguille.
- » De très-gros fils, placés à des distances égales, disposés communément en rayons autour d’un centre qu’ils traversent comme autant de diamètres, servent de points d’appui à d’autres fils qui y sont attachés en forme de cercles, de coquilles, de carrés, de triangles, etc., tous "recouverts de points noués faisant des pleins en quelques endroits, enrichis d’un picot assez grossier. Les autres dentelles faites sur l’espèce de dessin à mailles comptées ne font rien autre que du filet brodé, ou plutôt rempli: le champ de réseau à jours carrés est un filet régulier; les dessins, les figures d’animaux et autres sont exécutés par des fils passés dessus et dessous et recroisés par d’autres, de manière que le toilé qu’ils forment paraît tissé comme une étoffe.
- » Ce toilé est très-bien fait, les fils en sont bien proportionnés avec ceux du filet qu’ils recouvrent, et l’ouvrage a de l’effet. Je ne doute pas qu’on n’en fît de très-agréable dans ce genre, aujourd’hui qu’on fabrique du filet si délicat ; on aurait des dessins plus légers ; et ce travail renouvelé, perfectionné, reprendrait faveur comme a fait le filet même, qui, grâce à l’oubli où il était demeuré quelque temps, a été accueilli avec l’engouement qui produisent les nouvelles , inventions.
- » Ces ouvrages, dont le filet est la base., sont très-variés ; et nous n’exécutons rien dont on ne trouve des modèles en grand et plus ou moins imparfaits dans ces restes antiques. »
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- Colbert lutta avec succès contre renvahissement étranger en appelant des ouvrières vénitiennes et en fondant le point de France; l’Angleterre créa également des dentelles nationales et parvint même à faire passer sous le nom de point d'Angleterre des dentelles qu’elle achetait en Flandre. Pendant toute la période du seizième et du dix-septième siècle les Flandres furent considérées comme la pépinière des dentelières; ainsi pour l’Allemagne lorsque Barbara d’Eterling fonda ses ateliers d’Annaberg en Saxe (1551), ce furent encore des ouvrières flamandes qui vinrent faire l’éducation des Saxonnes ; il en fut de même en Schles-wick à Tonderen, où Stœnbock dirigeait une fabrique que des Brabançons vinrent renforcer. •— Un édit, flamand de 1698 menaça des peines les plus sévères toute personne qui embaucherait des dentelières pour les emmener à l’étranger ; malgré cet édit on peut affirmer que sauf les points d’Alençon dus aux Vénitiennes appelées par Colbert, les dentelles de tous les autres pays sont originaires de la Belgique dont le commerce était déjà considérable. M. Félix Aubry, dans son excellent rapport au jury de l’exposition de Londres de 1851, dit qu’on peut évaluera 8 millions la valeur des dentelles étrangères qui entraient en France par le seul bureau de Péronne vers 1681. Les villes du nord de la France; Valenciennes entre autres, luttèrent longtemps avec avantage contre la Belgique, mais aujourd’hui cette fabrication a presque entièrement repassé la frontière. Pendant l’Empire, Bruxelles fut extrêmement favorisé ; ses dentelles étaient presque obligatoires par les hauts fonctionnaires de Napoléon 1er. Ce fut surtout à l’occasion de son mariage avec Marie Louise que l’Empereur fit les commandes les plus importantes.
- <c II y avait, dit M. Félix Aubry, un rideau, appelé tapis de Diane, dont le dessin, fort bien compris, avait au centre un sujet allégorique représentant la naissance du roi de Rome : des Amours soutenaient les draperies du berceau. Cette magnifique pièce venait de la fabrique de Bruxelles. 11 y avait, en outre, plusieurs autres morceaux, ainsi qu’une robe ayant appartenu,
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- dit-on, à Timpératrice Joséphine. Le dessin de cette robe était à colonnades; les fleurs, moitié or et fil, d’un travail merveilleux, étaient appliquées sur un vrai réseau de Bruxelles, d’une finesse exceptionnelle. Ces dentelles sont maintenant à Paris, elles présentent, sans contredit, la collection de ce qui s’est fait de plus beau et de plus riche jusqu’à ce jour. »
- Mais la prospérité de l’industrie dentelière belge fut comme la nôtre gravement atteinte, d’abord par les événements qui suivirent la chute l’Empire, et surtout par l’invention du tulle dont le succès dura jusqu’à rabaissement brusque de son prix : de cinquante francs le mètre carré en 4 84 % le tulle de Nottingham descendit en 4 815 à quarante et un francs et bientôt à trente centimes.— Depuis 4 830, la dentellerie belge à fait d’immenses progrès, etau-jourd’hui comme du temps de Roland de la Plat.ière, on est forcé de convenir que, sauf notre admirable point d’Alençon, les dentelles blanches de Bruxelles sont de beaucoup les plus belles dit monde.
- « L^s premières dentelles de fil de lin, dit l’auteur du Traité des tissus, les plus chères et les plus recherchées pour la finesse, le goût, la variété, l’éclat et la beauté du dessin, sont celles de Bruxelles ; elles ne se font point, par une seule et même main, comme il est ordinaire pour les dentelles au fuseau; mais telle ouvrière fait les fonds, telle autre les fleurs, ainsi du reste; les fils sont appropriés à chaque partie du travail; c’est au fabriquant de les choisir, comme c’est -à lui de distribuer l’ouvrage suivant les talents de chaque personne.
- » Le dessin est le premier objet de son attention : il le varie continuellement et ne fait exécuter le même une seconde fois qu’autant qu’il lui est demandé ; il en détache les fleurs en les piquant d’un millier d’épingles, pour faciliter aux ouvrières la lecture du dessin, et les mettre à portée de l’exécuter avec exactitude. C’est lui qui juge des fonds les plus convenables pour faire ressortir les fleurs du dessin, pour donner à la dentelle l’éclat et la finesse qui en font la beauté. Le réseau dont la maille simple présente un fond clair, égale, solide et fin, est plus généralement employé
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- aujourd’hui que la bride, formée de quatre fils réunis à œillets de perles. Les fonds de Malines à écailles sans yeux, ou avec des yeux, enfin tous ces points variés jusqu’à l’infini et qu’on appelle généralement ouvrages de modes, sont employés dans la dentelle de Bruxelles avec un goût exquis et un art plus ou moins perfectionné, cependant, selon l’intelligence du fabricant qui détermine l’ordonnance et juge de l’habileté des ouvrières qui exécutent : car un éclat, apparent n’est pas toujours accompagné de cette solidité qui résulte d’un travail bien entendu.
- » Par exemple, un toilé clair, est brillant à la vue, mais il ne dure pas, et les fleurs se détachent à l’eau ; le toilé, souvent fait en bride, doit être un peu plein et serré. Les fleurs de la dentelle de Bruxelles sont toutes entourées d’une sorte de cordonnet fin et régulier.
- »Les dentelles de Malines sont les plus belles après celles de Bruxelles, et elles font un peu plus de durée ; elles diffèrent en ce qu’on les fabrique toutes d’une pièce au fuseau ; mais on y emploie, comme aux dentelles de Bruxelles, différents fonds, suivant le goût du dessin; leur caractère particulier est un fil plat qui borde toutes les fleurs, èn dessine tous les contours, et leur donne l’apparence qui a fait nommer cette dentelle, maline brodée. »
- On fait à Bruxelles et dans ses environs tous les genres de dentelles. La maison O. de Vergnies et sœurs, dans laquelle nous avons pu étudier cette fabrication, est surtout consacrée à la production du vrai point de Bruxelles ou point à l’aiguille, du point gazé qui se fait également à l’aiguille, du point à plat qui se fait aux fuseaux, et de l’application.
- Bien que quatre mille ouvrières environ travaillent pour la maison O. de Vergnies et sœurs, l'atelier central est peu considérable, quoique très-important. C’est de là que partent les demandes de dessins nouveaux adressées à des artistes spéciaux la plupart habitant Paris ; c’est là qu’ils reviennent conjointement avec ceux qui ont été directement envoyés par des maisons de vente dont ils sont la propriété. Ces dessins, qu’il s’agisse de point à l’ai-
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- guille ou de point au fuseau ne pourraient pas s’exécuter d’un seul morceau, il faut une concentration trop grande d’attention et de mouvement dans un petit espace: ils doivent, en outre, le plus souvent être répétés plusieurs fois dans la même pièce si
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- Ouvrières striqueuses applicant un volant.
- elle est grande, et la pièce elle-même, grande ou petite est quelquefois indéfiniment répétée si sa disposition obtient l’assentiment de l’acheteur: on commence donc par transporter par la piqûre le dessin soit sur parchemin s’il s’agit d’un ornement qui
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- doit être répété un grand nombre de fois ou durer longtemps à faire, soit sur papier bleu pour la fabrication moins fine. La piqûre, qui consiste à faire une série de petits trous juxtaposés le long des lignes droites ou courbes figurées par l’ornement à reproduire, peut s’exécuter à la main ; les industriels nommés facteurs, qui centralisent surtout dans les campagnes le travail quelquefois de cinq ou six cents ouvrières, piquent eux-mêmes presque toujours à la main le dessin dont la maison leur a confié l’exécution; mais dans l’atelier central, on se sert surtout pour les grandes pièces d’une très^ïngénieuse machine construite par M. Robinot, de Paris. Elle se compose d’une table sur laquelle on appuie le dessin , d’une potence à contre-poids soutenant une tige creuse en laiton renfermant une aiguille plus ou moins pointue, et que meut dans un rapide mouvement de va-et-vient une manivelle conduite par un fil passant sur une petite poulie et tiré par une pédale qui se trouve placée sous la table. Yoici d’après le constructeur l’historique de ces machines :
- « C’est à Nancy, alors au comble de la prospérité, que les machines à piquer furent inventées par M. Barthélemy : il s’en servit longtemps secrètement pour son industrie, qui donnait alors toute la vie commerciale à ce centre de productions de broderies justement célèbres en France et à l’étranger. Vers 1830, le procédé de piquage à la mécanique ne put rester secret, et les grossiers organes de cette machine (qui était tout en bois) furent réduits en proportion et faits en métal, mais présentant encore d’énormes inconvénients, puisqu’il fallait une installation fixe, soit au mur, soit au plancher, attenant encore à une table spéciale, En 1834, M. Bobinot eut l’idée de faire des machines à piquer à ressort, se remontant comme une pendule ; cette petite machine, peu embarrassante, se posait- sur le dessin que l’on pi-quaft; mais elle coûtait beaucoup d’entretien parles rouages ou le ressort qui se détériorait. En 1838-40, on fit des machines en cuivre fixées sur un banc spécial ou pied en bois qui supportait tout et pouvait se déplacer comme un meuble; elles se composaient
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- d’une pédale donnant la force au volant d’én bas, de trois cordes qui faisaient tourner cinq poulies dont la dernière menait Fai-gui Ile. Ces machines valaient cent quarante francs, elles descendirent jusqu’à cent dix francs.
- Enfin, en 1854, un système spécial fut créé par M. Robinot, de Paris, et récompensé par l’exposition universelle de 1855. Tout l’ensemble de la machine repose sur les patins compensateurs que M. Robinot fils, de Paris, y a adaptés en 1864. La pédale transmet directement au volant le mouvement de rotation qui n’a plus que deux cordes et deux poulies à mener. Le volant est a double contre-poids et à jante à boudin extérieur à la gorge, afin de conserver toute la régularité que réclame le travail ; les cordes se tendent ou se détendent, se raccourcissent ou s’allongent selon le besoin, au moyen de mécanismes réservés à cet effet. La dernière poulie est montée sur un arbre excentrique en acier trempé, qui change par une bielle en bronze, le mouvement de rotation continu en un mouvement rectiligne alternatif, et mène la course de l’aiguille. Un contre-poids agissant à l’extrémité d’un balancier, équilibre la partie placée en avant du point d’appui de manière à rappeler faiblement lepiquoirenl’airet à le rendre sans poids appréciable à la main. Ce piquoir se promène sur le dessin et produit une suite de trous plus ou moins fins et plus ou moins nombreux, selon la grosseur de l’aiguille et la vitesse de la machine.
- Cette vitesse varie de trois coups à cent vingt coups par seconde, et la construction est assez solide pour ne souffrir en rien de cette rapidité. On peut piquer un, deux ou jusqu’à dix ou douze feuilles de papier avec cette machine : M. Robinot en a fait une sur commande spéciale qui traversait trente-cinq papiers. On peut faire également piquer de quatre à six feuilles de carton ou de deux à quatre feuilles de parchemin. Chaque feuille de papier piqué reproduit de cinquante à trois cents fois le dessin par le ponsage, ce qui permet, en moyenne, de tirer quinze cents exemplaires pour une seule opération de piquage. En 1863,
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- M. Robinot fils a construit une de ces machines réglée par une pendule variable qui permettait de piquer six parchemins de huit à trente trous par trois mètres parcourus en deux secondes.
- Le jeu de la piquese est très-simple : une des directrices delà maison, qui nous expliquait son usage, piquait devant nous une grande pièce en tenant la tige comme un gros crayon et en parcourant avec une extrême rapidité les traits les plus déliés du dessin .Avec le piquage on peut arriver jusqu’à simuler l’écriture et à reproduire les ornements, de manière à conserver toujours le dessin original. On divise le parchemin ou le papier piqué en fragments d’autant plus petits que le travail devra être plus fin, surtout pour le point à l’aiguille.
- Dans ce dernier cas, le papier ou plutôt le parchemin est assemblé avec une toile cirée, un morceau de feutre et une grosse toile, de manière à former une sorte de coussinet que l’ouvrière tient sur sa main gauche ; avec l’aiguille qu’elle manie de sa main droite, elle commence par assujettir entre elles les différentes pièces de ce coussinet en les traversant de part en part, aux angles extrêmes du dessin qu’elle doit exécuter, elle relie ces angles entre eux par d’autres fils qu’elle ramène vers le centre et auxquels elle fait également traverser les trois épaisseurs d’étoffes. Cette première pose de fils constitue une sorte de réseau très-large pour servir de charpente et de squelette à la fleur que l’ouvrière tisse de l’un à l’autre de ces fils, suivant les exigences de son modèle. Quand le travail est terminé, en coupant les points qui ont traversé les toiles, la fleur se détache toute seule et peut être réunie à d’autres parties travaillées de la même manière, et qui représentent tantôt des ornements en relief, tantôt un réseau plus ou moins serré faisant fond. Les pièces de dentelles fabriquées ainsi à l’aiguille sont de beaucoup les plus chères de toutes : quelques-unes de celles que nous avons examinées chez M. O. de Vergnies montraient des difficultés extrêmes et une perfection d’exécution remarquable. Ce que nous avons vu de plus curieux est un mouchoir aux armes impériales, aux quatre coins duquel se trouvaient
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- des figures tissées à l'aiguille et dont le réseau plus ou moins serré figurait des ombres et des lumières par un effet analogue à celui de la lithophanie : ainsi la figure de la Justice, principalement, montrait un bras modelé, sans épaisseur cependant, et que le simple écartement des fils faisait tourner comme un bas-relief. De grands et luxueux volants nous ont montré le même effet tenté sur des reproduction de fruits non moins bien réussies, quoiqu’un peu lourds. Ces pièces extraordinaires, exécutées pour des expositions, sont loin de se faire d’une manière courante, leur prix serait trop élevé, car une ouvrière ne peut guère exécuter plus d’un décimètre carré par mois d’une telle étoffe, et les fils de lin qu’elle emploie coûtent quelquefois de 7 à 8,000 francs le kilogramme. Ces fils sont faits à la main,, en Flandre, par les béguines, et les curés sont le plus souvent les intermédiaires chargés de la négociation de ces produits extraordinaires de plus en plus rares aujourd’hui. Un ouvrage écrit en 18-^9, par M. Briavoine, sur l’industrie belge, affirme qu’à Bebecq-Rognon on faisait à cette époque du fil vendu jusqu’à ^0,000 fr. le kilogramme. Celui que nous avons vu et qui a paru à nos yeux inexpérimentés le maximum de la finesse, avait coûté 3,600 francs la livre. On comprend que du fil de ce prix ne se traite pas comme du retord de coton, même d’Alsace : on le coupe par longueur de vingt-cinq centimètres environ, et on l’enfile dans des aiguilles anglaises d’une ténuité particulière.
- Les ouvrières, faiseuses de point à Vaiguille (naeldewerkessen) qui se servent de ces fils précieux, ne peuvent, dit-on, exécuter de beaux produits que dans Bruxelles même. Contrairement aux platteuses (platwerkessen) qui travaillent aux fuseaux et dont l’exécution, dans les campagnes est au moins égale à celle de la capitale. C’est surtout dans les fonds reliant les fleurs, que la différences de deux dentelles au point à l’aiguille est la plus sensible : dans celui qui est fait à Bruxelles même, tout est net, souple, régulier; dans le point inférieur, dessin pour dessin, rien n’est parfait : les fonds sont inégaux, les reliefs sont trop
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- mous ou trop raides; l’jine des deux pièces est un chef-d’œuvre, l’autre est simplement acceptable. On prétend que c’est l’air de la ville qui est plus favorable aux fils que l’air de la campagne ; il nous semble plus naturel de supposer que les ouvrières de la ville ne faisant point d’autre ouvrage, conservent une certitude de main qu’enlève aux femmes de la campagne le maniement de la houe, de la bêche, ou de la funette auquel elles se livrent concurremment avec la fabrication du point. On appelle (gaeswer-kessen) ou gazeuses, les ouvrières qui font ces points merveilleux dont nous avons parlé plus haut et qui sont destinés à constituer des objets tout d’une pièce et non destinés à l’application.
- Le point à plat duitscheslag ne ressemble en rien au point à l’aiguille : il se fait sur un carreau, sorte de coussin rembourré que l’ouvrière pose sur ses genoux et au milieu duquel elle assujettit le papier bleu piqué qui indique le travail. En haut de son carreaq, elle fixe de grosses épingles ; ces épingles servent de points d’appui à des fils qui s’enroulent autour d’une espèce de fuseau dont le manche en bois léger pend le long du carreau en exerçant sur les fils une légère traction ; en fixant des épingles dans les trous de son papier piqué, l’ouvrière enroule autour d’elles, tourne et noue de diverses manières ses fils (quelquefois jusqu’à deux ou trois cents) et les entre-croise en les doublant plus ou moins suivant l’effet à produire. Tout en rejetant son fuseau, l’ouvrière donne un mouvement de rotation plus ou moins accentué : de grosses épingles beaucoup plus longues servent à retenir latéralement les fuseaux qui embarrasseraient l’endroit auquel on travaille. C’est sur le carreau que se font presque toutes les dentelles connues : qui l’a inventé? on ne sait, mais il est probable qu’il s’est perfectionné peu à peu dans les Flandres : aujourd’hui, il est tel qu’il y a deux cents ans. —Dans l’établissement que nous avons visité, le carreau sert surtout à préparer desHeurs et des ornements destinés à être appliqués, car l’application est le grand commerce spécial de. Bruxelles.
- Les fleurs pour l’application se font également à l’aiguille,
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- mais le plus grand nombre est tissé à plat. Quelques combinaisons réunissent le point et le plat ; d’autres fois encore, dans la dentelle au carreau, on brode de nouveau à l’aiguille en exécutant des jours assez semblables à la broderie dite anglaise, ce sont les faneuses (grondiverkessen) qui sont chargées de ce soin. On reprend aussi à l’aiguille les fleurs faites au carreau pour rendre plus ferme une petite bordure d’œillets qui entoure chaque ornement et aide à le fixer solidement au réseau formant fond.
- Ce réseau formant fond dans l'application était autrefois fait au fuseau par des ouvrières spéciales nommées brocheteuses (drochelessen). Aujourd’hui il se tisse à la mécanique et coûte jusqu’à trente francs le mètre quand il est destiné à des* dentelles d’applications fines; dans les dentelles communes pour l’exportation d’outre-mer, il ne vaut guère plus de six francs. Nous avons vu comment on fait les fleurs soit en pointi soit en plcjî, nous savons ce qu’est le réseau. Voyons maintenant comment oh les réunit.
- L’atelier central de la maison de Bruxelles renferme une équipe de striqueuses (strilcessen) ; nous les avons vues confec -tionner un immense volant de quarante centimètres de hauteur pour le moins et d’une dizaine de mètres de longueur. Voici comment on s’y prend : Sur un chevalet bombé on étend des couvertures plusieurs fois doublées, puis une toile cirée noire bien tendue ; au moyen d’un parchemin piqué et de carbonate de plomb pulvérisé on reporte en blanc sur le fond noir de la toile tous les contours du dessin ; on prend alors les fleurs, ou ornements divers qui doivent figurer dans le volant, et on les frappe entre deux papiers gris dans lesquels du blanc de plomb est pulvérisé, quelquefois avec une petite planchette, mais presque toujours avec la semelle de la chaussure de la stri-queuse : le blanc pénètre dans l’épaisseur des fils et donne aux fleurs une rigidité et un éclat extraordinaires. Une fois blanchies les fleurs sont légèrement bâties sur la toile cirée à la
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- place que le transport en blanc du dessin leur a assignées, puis on étend sur elles le réseau auquel on les fixe très-solidement par les petits œillets qui leur servent de bordure. —Quand une bande de deux mètres environ est cousue, ce qui demande le travail de quatre ou cinq ouvrières pendant une journée et quelquefois plus, on détache les fleurs de la toile cirée, on enlève tous les petits fils et l’application est terminée : il ne reste plus qu’à la munir de son engrêlure, sorte de lisière faite au carreau qui sert à la fixer aux vêtements : ce tissu, assez solide, résiste bien aux tiraillements que supporte la dentelle lorsqu’on la coud et lorsqu’on la découd, ce qui arrive fréquemment puisqu’elle sert de garniture à des fonds de différentes étoffes et de différentes couleurs.
- Nous avons examiné dans l’établissement O. de Vergnies de magnifiques applications ; en regardant à côté d’autres pièces plus communes, nous avons pu voir que pour cette sorte de dentelle comme pour le vrai point, les différences par comparaisons sont extrêmement sensibles, les prix varient de un à vingt, et même à cent francs.
- La fabrication de la maison ne se borne pas aux différentes combinaisons de point et de plat qui constituent le vrai bruxelles, elle fait également exécuter le chantilly, dentelle de soie noire tissée aux fuseaux dont nous avons vu fabriquer d’assez beaux échantillons, la malines et la Valenciennes. Quoique nous nous proposions de revenir un jour sur le passé de ces deux dentelles historiques qui tendent à disparaître, la première parce qu’on en fait de moins en moins, la seconde parce qu’elle s’imite de mieux en mieux à la mécanique, nous dirons cependant, pour les personnes qui désirent connaître en quoi elles diffèrent les principaux caractères qui les constituent.
- La malines est faite aux fuseaux, très-solidement, malgré son apparence de légèreté : son réseau," assez large, est à mailles le plus souvent hexagonales et ses fleurs sonttoujours entourées d’un fil beaucoup plus gros, ce qui l’a fait longtemps nommer malines
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- brodée. La Valenciennes se tisse également aux fuseaux, mais avec cette différence que les fleurs et les dessins sont très-mats, comparés avec le fond dont la maille est presque toujours carrée. Au lieu d’avoir, comme la malines, un fil saillant autour des fleurs, la Valenciennes présente, au contraire, une sorte de partie plus claire entourant le mat des ornements.
- Nous avons vu chez M. O. de Yergnies et sœurs, de belles Valenciennes hautes d’une douzaine de centimètres et du plus riche dessin. Ce genre est cependant un peu lourd à l’œil, mais le tissu en est très-solide, ce qui le fait rechercher : d’après M. Félix Aubry, la fabrication de la Valenciennes occuperait, en Flandres, plus de cinquante mille ouvrières, et donnerait lieu à une production dépassant 20 millions, dont la France achèterait la plus grande partie. A l’exposition de Londres de 1851, un fabricant belge avait exposé un assortiment de Valenciennes allant de 30 centimes à 2,000 francs le mètre : l’ouvrière qui avait exécuté le travail, gagnant de % à 3 francs par jour, pouvait à peine en faire un centimètre par semaine, et devrait mettre sa vie tout entière, en travaillant douze heures par jour, pour terminer avec peine une seule garniture de robe.
- FIN
- Paris. «> lmp. Vallée.
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- BRASSERIE PETERS
- FÉLIX BOUCHEROT (successeur)
- A PUTEAUX —
- Les derniers traités de commerce et les facilités données par les chemins de fer à l’importation des bières étrangères ont obligé lâ brasserie parisienne aux plus grands efforts pour échapper au danger d’une concurrence redoutable. Ce ne sont pas les bières anglaises d’une conservation si sûre, d’une fabrication si parfaite et d’une salubrité si reconnue qui détrônent nos bières nationales; elles sont trop chères, trop toniques pour servir de boissons superflues, car à Paris la bière ne se boit pas au repas, mais bien le plus souvent sur les tables des cafés qui garnissent les trottoirs des boulevards. En ce moment ce sont les bières dites de Bavière, très-différentes par leur légèreté dépendant d’une fabrication toute spéciale, des bières de Strasbourg et de Lyon qu’elles ont remplacées, comme ces dernières avaient succédé à la bière de Lille. De tout temps la provenance de cette boisson fut une affaire de mode; au treizième siècle, c’était Cambrai qui jouissait de la faveur publique, et dont la bière passait pour préférable à toute autre.
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- 246 GRANDES USINES
- Avant de décrire les beaux ateliers construits par MM. Séraphin sur les indications de M. Boucherot, dans le but de résistera l’invasion étrangère, il nous faut jeter un regard en arrière, et voir ce qu’était autrefois la bière, cette boisson primitive de l’homme dont l’usage a précédé celui du vin dans un grand nombre de contrées, où ce dernier domine aujourd’hui. Non-seulement la Gaule, l’Angleterre et la Germanie, mais encore l’Espagne fabriquaient de la bière, et de la bière qui se gardait. Si l’on en croit Pline, ce sont les habitants de Peluse, forcés par les inondations du Nil à cultiver les seules graminées, qui inventèrent les deux sortes de bières imitées plus tard par tous les peuples ; l’une, appelée zythus, était plutôt une sorte d’orgeat qu’on délayait au besoin (a); l’autre, nommée curmi, se faisait,'d’après Belon, avec le grain entier. Le même Pline dit que les Gaulois appelaient leur bière cerevisia, depuis cervoise, et le grain qu’ils employaient brance, d’où sans doute est venu le nom de brasseur.
- D’après Athénée, les Gaulois riches ajoutaient du miel à leur bière, les pauvres s’en passaient et nommaient leur boisson corma. L’usage de la bière ne devait cependant pas être général puisque Domitien fit arracher toutes les vignes des Gaules, Depuis Probus, les vignes furent replantées, mais la cervoise resta en usage, et eut les honneurs d’une épigramme de l’empereur Julien (6). 11 est bien probable que dans ce temps, comme
- t< {a) Cela nous rappelle, dit M- Ambroise Tardieu, que M. Dodd indique une découverte curieuse et d’un assez puissant intérêt, sinon pour les grands centres où se prépare la bière, du moins pour le voyageur et pour les habitants des contrées éloignées auxquelles la nature a refusé scs richesses. Il s’agit d’un extrait de malt brassé, rendu amer avec du houblon, adouci avec du sucre, concentré par la chaleur et versés dans des boites de bdis doublées d’étain. On a. donné à cette substance compacte, que le consommateur peut dissoudre et voir fermenter instantanément, le nom de biersten, ou pierre de bière. Cette découverte est due à M. Rietsch, et une société s'est établie à Bomish-Rudolelz, en Moravie, pour l’exploiter. »
- « (61 Qui es-tu? dit l’empereur-poëte. Non tu n’es pas le vrai fils de Bacchus ; l’haieine du fils de Jupiter sent le nectar, et la tienne est celle de bouc. » Guyet, cité par de Roquefort commentateur de Legrand d’Aussy, prétend que « la bière au lieu de porter les poètes sur les ailes du vrai Pégase, ne leur offre en quelque sorte qu’un âne pour monture. » Un grand nombre de savants et de littérateurs, en' démontrant les qualités nutritives, et en chantant les vertus inspiratrices de la bière l’ont bien vengée des attaques de séVdétracteurs,
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- aujourd’hui, lés deux boissons furent usitées concurremment suivant la fantaisie ou les nécessités du moment.
- Le plus souvent, remploi de la bière suit les époques de misère et de guerre ; la culture de la vigne et la production du vin demandent, en effet, la tranquillité publique et le travail de plusieurs années consécutives, tandis qu’une ou deux semaines, et au besoin quelques jours, permettent de faire une bière buvable. Au moyen âge, chaque métairie royale et chaque monastère renfermaient une brasserie. En 817 le concile d’Aix-la-Ghapelle régla la consommation de la bière et du vin dans les couvents : il accorde dans les pays vignobles cinq livres pesant de vin à chaque chanoine, et trois à chaque chanoinesse; lorsque les vignobles sont assez loin autour des couvents, le religieux devait recevoir trois livres de vin et trois livres de bière, la religieuse deux de vin et deux de bière : s’il n’y avait pas de vignes aux environs, on distribuait au premier cinq livres de bière at une de vin, et à la seconde une de vin et trois de bière. Les souverains réglementèrent tantôt la plantation de la vigne pour l’empêcher d’empiéter sur les terres destinées à produire du froment, tantôt la transformation des céréales en boissons fermentées. En 1415, en 148$j en 4693, en 1709 et en 1740, une série d’arrêts, soit du prévôt de Paris, soit du parlement, défendirent la fabrication de la bière. On réglementa souvent aussi la nature des grains à employer, et l’on interdit expressément l’introduction de l’ivraie comme enivrante et du sarrasin comme malsain.
- Presque toujours, comme aujourd’hui, c’était l’orge qu’on employait, souvent aussi le froment, l’avoine, l’épeautre : d’après Hartig, dans la bière des Egyptiens le lupin jouait le rôle que tient aujourd’hui le houblon employé depuis quelques siècles seulement et dont les Gaulois ignoraient l’usage. Nos pères, sans - houblon et par seule macération, fabriquaient une boisson qui ne s’altérait pas avec le temps, tandis que leur vin ne pouvait se garder; la conservation du vin est, en effet, une industrie toute moderne, Champier s'étonnait, en 1540, d’apprendre que du vin
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- d’un cru de Bourgogne s’était gardé six ans, tandis que l’on savait si bien et depuis si longtemps conserver le cidre et la* bière.
- Au treizième siècle, on connaissait en France une autre bière que la cervoise, c’était la godale, qu’Ktienne Boileau signale dans ses statuts. D’après Liébault, les Picards nommaient queute double celte godale, qui nous semble bien être tout simplement la good ale oju bonne bière, importée pendant l'occupation par les Anglais du nord de la France.
- 11 y eut aussi des temps où il fut de mode d’ajouter à cette boisson des épices, du piment, de la poix-résine et dès baies probablement de genièvre, qui, d’après les statuts d’Etienne Boileau, ne sont amie bonnes ne loyaux». Olivier de Serres dit qu’on y ajoutait du miel, des pommes, des miettes de pain, des épices de toute sorte. « Les Anglais; dit Charles Estienne, mêlent dans leur bière du sucre, de la cannelle, du girofle, et la font ensuite clarifier. » Martin Schoockins, dans son fifre De Cervisia, édité à Grpningue en 1661, rapporte qu’à Minden on salait la bière, et qu’en Flandre on y ajoutait, outre le houblon, des baies de laurier, delà gentiane, de la sauge, de la lavande, des fleurs d’ormin, <5t différents aromates.
- La mode, ou plutôt la nécessité de cette boisson, fut à Paris extrêmement variable. Ainsi, en 1750, cette ville comptait quarante brasseurs qui faisaient annuellement soixante-quinze mille muids de trois cents pintes; en 1780 cette consommation était réduite à vingt-six mille muids, et le nombre des brasseurs à vingt-trois. On faisait du reste de la bière avec bien autre chose que de l’orge, la graine de carotte sauvage, le chiendent, le spruce, et même le pain , entraient dans diverses recettes que nous ne conseillons pas aux brasseurs modernes d’imitèr (a).
- « Quant à la manière dont la bierra.se faisait, dit Legrand d’Aussy, auquel nous empruntons presque tous ces détadls, chaque
- (a) Aujourd’hui on fait dans l’Amérique méridionale la chica ou bière de maïs, en Crimée la bouza ou bière de millet, chez les Turcomans la koumiss ou bière de lait, dans l’Océanie la cava boisson analogue ët bien d’autres que nous ne connaissons pas.
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- province a eu, sur cet objet, sa méthode particulière. Selon le mémoire qu’en 1698 l’intendant de Flandre fournit au duc de Bourgogne sur l’état de sa généralité, ainsi que les autres intendants du royaume, les Flamands employaient, pour leur bière, une sorte d’orge hâtif, nommé par eux surgeon. Après l’avoir fait germer à l’eau, puis sécher et moudre, ils y ajoutaient une huitième partie d’avoine courte, moulue sans être germée; et faisaient bouillir le tout dans une chaudière pendant ving-quatre heures. Ils entonnaient ensuite la liqueur dans des demi-muids, où elle fermentait par le moyen d’une certaine quantité de levain pour pâte. Quinze jours après elle était en état d’être bue. »
- Cette formule nous a semblé se rapprocher beaucoup, sauf •l’addition de l’avoine, du procédé bavarois, employé chez M. Boucherot/où l’on pratique le dick maisch ou cuisson de la masse liquide et d’une partie du malt pendant la macération même, tandis que dans les autres procédés on faisait cuire seulement le liquide produit par une macération à chaud.
- La brasserie Peters, ainsi appelée du nom de son fondateur, a été créée en 183i, au bord du grand bras de la Seine, à peu de distance en amont du pont de Neuilly : elle trouve dans les eaux profondes de cette partie de la rivière la base de toute bonne bière, une eau pure, aérée et surtout peu chargée de sels séléni-teux et calcaires dont l’eau des puits de Paris est si saturée. Dès l’abord, l’usine prévient favorablement par un air de propreté de bon augure : de gros tonneaux peints en blanc et bordés de rouge, montés sur un train de chariot, égayent la cour de leur rotondité formidable, et attendent en s’emplissant que les attelages vigoureux de chevaux entiers les conduisent aux caves, où nous les retrouverons plus tard. *
- Latéralement à l’usine, une rue perpendiculaire au quai Impérial reçoit les charrettes qui apportent l’orge venant de Picardie, de Champagne ou de Beauce, et choisie dans les meilleures qualités.
- Le problème à résoudre d’abord est de faire germer cet orge,
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- assez pour développer la diastase sous l'influence de laquelle se changera en glucose l’amidon de la graine, et pas assez pour que le germe en grandissant absorbe et détruise ces matières amylacées. Les germoirs où l’on étale le grain après 1?avoir fait tremper pendant vingt-quatre heures dans de grandes cuves en tôle , doivent être disposés de manière que la moisissure et la fermentation putride ne s y manifestent pas. Chez M. Félix Bou-cherot ce sont de vastes salles d’une longueur de vingt-six mètres sur différentes largeurs, la plupart voûtées et toutes parfaitement cimentées. Sur l’aire de ces germoirs, on étale l’orge mouillé en couches de moins en moins épaisses à mesure que le grain germe de plus en plus rapidement: les mois de mars et d’avril sont naturellement les'époques les plus favorables à la germination ; -quand elle est assez avancée, ce qui est moins rapide en hiver et plus prompt en été, on remonte le grain par des vis sans fin et on le laisse sécher à l’air libre dans de vastes greniers sur l’aire desquels on l’étale par couches très-minces. Toutes ces manutentions du grain se font au moyen de coffres ovales basculant sur un galet dépassant un peu une partie plate qui peut soutenir le coffre vertical pendant qu’on le charge; la plus légère inclinaison change ce coffre en brouette, en faisant porterie poids sur le galet; en donnant une secousse en sens inverse, le poids du grain fait basculer l’appareil qui se vide en culbutant sur ses flancs cintrés. Deux bâtons cylindriques fixés en haut et en bas du coffre servent à le retourner soit pour le vider entièrement, soit pour le redresser; nous donnerons dans une de nos prochaines Nouvelles illustrées la figure de ce très-utile, très-simple et très-peu coûteux appareil, originaire d’Allemagne.
- Du séchoir à air libre, on pousse le grain portant encore son germe dans des étuves nommées tourailles, où il doit subir une dessiccation ët une légère torréfaction commençant à cinquante degrés et allant quelquefois jusqu’à quatre-vingt-dix, suivant que l’on veut obtenir un malt plus ou moins coloré. Les anciennes tourailles étaient des cavités pyramidales présentant en haut leur
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- face là plus large, et en bas un foyer chauffant à feu nu; un plancher de-fortes poutres quadrillées de tringles de sapin recevait une grande tôile de -crin nommée tore, sur laquelle on étendait l'orge qu’on retournait de temps en temps, pendant que la température s’élevait dans le fourneau inférieur,
- A la brasserie de Puteaux, le plancher à jour des tourailles est un tissu métallique soutenu par de petites solives de fer; au lieu de chauffer à feu nu, on a disposé sous la toile métallique des tuyaux en tôle recevant les produits de la combustion, et élevant la température méthodiquement. Leur forme est prismatique; ils présentent une arête et deux plans triangulaires inclinés, les germes et les poussières qui tombent à travers les mailles du treillage mécanique lorsqu’on remue l’orge à mesure qu’il se dessèche, ne peuvent donc séjourner sur ces prismes comme sur des cylindres. Il est important que l’élévation de température au-dessus de cinquante degrés n’ait pas lieu lorsque le grain contient encore assez d’eau pour faire empois avec l’amidon — Après le passage danslatouraille, le grain tombe dans un nettoyeur qui le débarrasse des germes et des poussières qui l’accompagnent encore : l’orge sortant parfaitement net, est conduit par une gouttière avec vis sans fin dans un vaste grenier, où on le reprend plus tard, pour lui faire subir une grossière mouture; il prend alors le nom de malt. Les germes détachés nommés touraillons ne trouvaient autrefois aucun emploi; aujourd’hui leur composition extrêmement azotée étant mieux connue, les fait rechercher pour servir d’engrais.
- Le malt plus ou moins doré dans la touraille était autrefois moulu entre des meules analogues à celles des moulins à blé. Dans la brasserie de M. Boucherot on se sert de concasseurs cylindriques en fonte à rayures obliques assez serrées qui écrasent l’orge sans séparer le son de ramànde. Le résultat de cette mouture grossière tombe par une ouverture à l’étage inférieur; un sac placé sur le plateau d’une romaine la reçoit, et est remplacé mmédiatement par un autre lorsque le poids voulu est complété.
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- Comme tout le reste des opérations se fait mécaniquement, on aurait désiré envoyer mécaniquement aussi le malt, moulu du concasseur dans les cuves où on le mélange avec l’eau; cette disposition n’ayant pu encore être réalisée, les sacs sont vidés à la main dans ces cuves, dites cuve-matière.
- L’atelier qui renferme les cuve-matière et les chaudières de cuisson est un des plus beaux que nous ayons vus, il présente à l’œil un aspect à peu près semblable à celui d’une fabrique de sucre indigène; les récipients sont cependant plus grands, tes tu-
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- Coupe d’une cuve-matière de la brasserie de M. Boucherot, à Puteaux.
- A Paroi de la cuve-matière.
- BB Portes grillées enfer destinées à briser le mouvement de rotation imprimé aux liquides pat U machine à vaguer.
- CC Palettes de la machine à vaguer. <
- D Roue d’angle donnant le mouvement aux palettes CC.
- E Pignon d’angle.
- F Poulie de commande.
- G Débrayage.
- HH Faux-fond où circule la vapeur.
- H Retour direct de la vapeur dans les générateurs. -
- J Robinet purgeur.
- K Filtre et tuyau conduisant les trempes à la cuve-reverdoir.
- L Cuve-reverdoir.
- N Robinet flotteur.
- O Volant de la vis de rappel qui fait monter et descendre les palettes CC.
- P Robinet béquille pour l’arrivée de la vapeur.
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- Cuve-matière et chaudi
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- bes en cuivre rouge par lesquels s’écoule le liquide ont une section plus large; tout, au premier abord, semble gigantesque. Les deux cuve-matière désignées en B sur la planche (page 2153) peuvent en effet contenir l’une deux cents hectolitres, l’autre cent soixante. Quant aux chaudières, l’une marquée A-1, cube soixante-cinq hectolitres, A-2i soixante-quatre, A-3 trente-cinq, A-4 trente-quatre. Un escalier et une terrasse en fonte donnent une communication facile entre les cuves et les chaudières; toutes les surfaces métalliques sont propres et brillantes, et ce n’est pas uniquement pour la vue seule, car l’industrie de la bière est une de celles qui demandent le plus de propreté, les résidus des fabrications précédentes pouvant occasionner des fermentations fort intempestives.
- Dans les cuve-matière se fait la saccharification des parties amylacées du malt* sous l’influence de la diastase développée par la germination; une injection d’eau à quarante-sept degrés environ arrivant des chaudières pénètre au travers un double fond percé de trous à la partie inférieure du malt; un commencement d’action se produit. Pour en bien égaliser l’effet, on met en mouvement deux grandes palettes qui agitent la pâte; autrefois on se servait de grandes perches à crochet nommées fourquet ou vague, leur effet est remplacé aujourd’hui par deux grilles convexes en sens inverse du brassage et retenues par des chaînes ; la pâte poussée par les palettes vient se séparer sur les tringles des grilles, le mélange est ainsi parfaitement opéré. Après quelques heures de ce brassage, une pompe C à large section mue par une transmission facile à manœuvrer fait monter aux chaudières une partie du malt et l’eau déjà teintée par le brassage dans la cuve-matière, c’est là ce qui distingue particulièrement la fabrication dite bavaroise, les autres fabrications ne faisant Cuire en chaudières que le moût débarrassé du malt par le filtrage. On exécute eh trois fois ces trempes dans la cuve-matière avec passage plus ou moins long dans les chaudières : un double fond chauffé à la vapeur maintient la masse au degré convenable sans que les palettes du va-güeur interrompent leur mouvement.
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- Ces allées et venues demandent des connaissances approfondies et une pratique constante : la graduation de la chaleur, le temps de séjour dans chaque récipient variant suivant la température de l’atmosphère et la nature de bière qu’on veut obtenir, quarante-cinq degrés pour la première trempe, einquante^cinq pour la seconde, soixante-douze pour la troisième, sont les températures moyennes qui favorisent le mieux l’extraction des parties solubles du malt. Un récipient nommé cuve reverdoire reçoit le liquide filtré par les trous du faux fond, et c’est là que la pompe vient le prendre et l’envoyer une dernière fois dans les chaudières pour y bouillir avec le houblon. Le malt resté dans la cuve-matière est mouillé de nouveau, et cette dernière trempe sert à faire la petite bière. Les chaudières d’ébullition sont en cuivre rouge et réunissent par leur ingénieuse disposition les avantages du chauffage à la vapeur sans avoir les inconvénients des serpentins très-difficiles à nettoyer, et conservant toujours quelques traces des fabrications précédentes. La calotte inférieure de la chaudière est séparée par un double fond dans lequel arrive la vapeur d’une seconde calotte en tôle concentrique recouverte avec une sorte de ciment athermane maintenu par une autre enveloppe en tôle enduite d’un vernis non conducteur de la chaleur ; aussi, malgré la haute température à laquelle est élevée la masse de liquide contenue dans la chaudière, l’enveloppe peut être touchée sans danger. Il n’y a donc aucune déperdition de calorique, économie déjà grande augmentée encore par un retour direct de la vapeur dans les générateurs.
- Le houblon ajouté au moût, vient, chez M. Félix Boucherot, des cultures de Bavière pour la plus grande partie, quelquefois cependant d’Alsace. Son rôle est de donner au liquide une huile essentielle soluble contenue dans les cônes et dont l’amertume ajoute à la bière la plus grande partie de ses qualités. Les prix des cônes de houblon est presque aussi variable que celui des
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- vins (a) ; ces prix peuvent aller de quatre-vingts à douze cents francs les 100 kilogrammes, suivant les cours et les années. —11 se fait dans ce commerce des spéculations considérables qui entraînent
- (a) a Les houblons nouveaux, bien récoltés ont une valeur plus ou moins élevée, selon leur finesse et leur beauté, la productivité des houblonnières, la température de l'été, les besoins du commerce, et suivant aussi l’abondance de la récolte des vins et de l’orge.
- Les houblons vieux que le commerce désigne sous le nom de houblons surannés, se vendent plus difficilement et à des prix souvent très-bas.
- Le prix des houblons varie entre 1 fr. et 8 fr. le kilog.
- Voici les prix auxquels ont été vendus, depuis trois années, les houblons français, belges et allemands. Ces prix représentent 100 kilog.
- Houblons français.
- Strasbourg............... ............,.
- Haguenau............. .;..............
- Nancy...................................
- Rambervillers.................. . .....
- Baillenl................................
- Bousier........................
- Hazebruuck..............................
- Houblons bt /grs.
- Alost...................................
- Poperinghé....( ........................
- Houblons allemands.
- Spalt (\ille)...........................
- Spalt (environs)........................
- Snaz .......................... ........
- 1856, 1857. 1838.
- fr. fr. fr.- fr fr. fr
- 180 à 230 230 à 270 320 à 300
- 170 à 200 220 à 280 300 360
- 200 à 220 180 à 200 230 à 200
- 180 à 200 180 à 200 200 à 230
- 130 à 150 100 à 149 180 cl 220
- 100 à 112 80 à 104 160 à 215
- 140 à 170 120 à 130'~ 200 à 300
- 80 à 110 70 à 110 120 à 160
- 100 à 160 100 à 110 200 à 260
- 344 à 640 460 à 560 400 à 700
- 292 à 450 320 à 430 350 à 600
- 364 à 650 550 à 580 500 à 800
- Les cotes qu’on lit ordinairement sur les prix courants du commerce concernent 50 kilg.
- Lés houblons récoltés en Alsace se vendent plus cher que les houblons des Vosges et de la Lorraine La valeur des houblons d'Alost est moins élevée que le prix des houblons de Baîlleul et de Hazebrduck.
- Les houblons qu’on récolte à Spalt, Weidgartein, Edderndorf, Asberg, Rainsberg et Pleinfeld ont toujours une grande valeur commerciale. Quelquefois même on les vend, rendus à Paris, à des prix fabuleux. Ainsi, les brasseurs les ont payés parfois jusqu’à 1,100 et 1,200- fr. lès 100 kilog. Les houblons de Sanz ei deLeitmeritz ont été aussi livrés à 900 et 1,100 fr.
- Les houblons anglais les plus recherchés se classent de la manière suivante : 1° Mild and East of Kent ; 2° Weald of Kent', 3° Sussex. Le premier est regardé comme le plus aromatique ; il se vend un tiers plus cher que le houblon du comté de Sussex. Les sacs qui le contiennent portent extérieurement la figure d’un cheval, signe .armorial du Comité de Kent.
- Lès houblons qui conviennent à la fabrication des bières de garde se vendent toujours plus cher que les autres.
- — Dans la Franconie, on achète les houblonières à la perche. Le prix qui sert de base aux transactions varie suivant les années. En moyenne, il est de 5 fr. par perche. X ci taux, 1 hectare contenant 2,0C0 pieds en bon rapport,, vaudrait 10.000 fr. Si le nombre des perches atteignait 3,500, nombre qu’on observe souvent dans la Bavière, la valeur foncière de la houblonnièré s’élèverait à 17,500 fr. par hectare. » Plantes industrielles, par Heuzé.)
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- quelquefois des pertes énormes (a). — Les cônes que nous avons pu voir dans la brasserie de Puteaux nous ont paru parfaitement sains, d’une belle couleur et dfune odeur agréable: on en verse de un à deux kilogrammes par hectolitre, suivant la qualité de la bière qu’on veut fabriquer.
- •Lorsque le liquide a suffisamment bouilli avec le houblon, il est soutiré de la chaudière et envoyé dans des refroidissoirs, grands bacs aérés largement par des persiennes, et sur lesquels on étend le moût jusqu’à ce qu’il soit redescendu à la température ambiante. L’idéal du fabricant de bière serait d’amener et de maintenir le liquide à huit degrés, depuis la cuisson jusqu’à la vente. A cette température» toutes les opérations de la fermentation se passent' convenablement, ni trop lentement ni trop rapidement; aucune altération ne se manifeste. Mais, malheureusement, cet idéal est rarement réalisable : l’hiver, les grands froids arriveraient à geler le liquide, étendu sur quelques centimètres seulement, il faut donc se hâter de l’envoyer dans la cuve à fermentation dite guilloire; l’été les nuits ne sont plus assez fraîches pour faire descendre la température au-dessous de quatorze ou quinze degrés.
- Une fois reposée et rafraîchie, la bière passe dans les cuves guilloires où son volume est constaté par les employés de la régie et où elle reçoit quelques kilogrammes de levûre venant de l’écume des fabrications précédentes. Les phénomènes de la fermentation sont aujourd’hui si connus que tout le monde comprendra la réaction qui se passe dans le liquide. En présence de lalevûre, la dextrine et le glucose se décomposent en alcool restant dans la bière et en acide carbonique dont une partie s’échappe avant la consommation, mais dont il reste ou se reproduit assez pour soulever plus tard eette mousse si recherchée par les limonadiers.
- (ci) En Angleterre le jeu s’établit sur la somme que le fisc aura à percevoir pour la récolte de l’année et des paris très-élevés causent tous les ans des pertes et des gains aussi considérables que les enjeux des courses.
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- Des cuves guilloires, grands bacs en tôle revêtus de cuivre rouge, le liquide dont la fermentation est commencée descend dans des tonneaux ouverts, maintenus autant que possible au -dessus de vingt degrés, l’été on a recours au refroidissement factice amené par une circulation d’eau de puits traversant des serpentins disposés à L’intérieur des tonneaux où l’on conduit les métiers ; on appelle ainsi la bière avant sa fermentation : dans la vaste salie renfermant ces tonneaux sont disposés encore d’autres tuyaux qui peuvent laisser échapper en pluie cette eau de puits dont la fraîcheur maintient l’atmosphère du refroidisseur à douze degrés environ, même pendant les grandes chaleurs. Le travail de la fermentation s’opère avec assez de violence pour rejeter au dehors une écume précieusement recueillie et dont une pression dégage la levure servant non-seulement au brasseur lui-même pour les opérations suivantes, mais encore aux boulangers et aux pâtissiers qui l’achètent volontiers. Cette vente (Constitue un des revenus importants de l’usine.
- Après cette première fermentation, la bière est entonnée dans d’énormes fûts montés sur train et envoyée aux caves où commence une série de travaux non moins compliqués que les précédents, et tout aussi importants pour la perfection et la conservation du produit.
- ta question des caves si sérieuse pour le vigneron, l’est encore bien plus pour le brasseur. Nous avons visité et admiré les celliers des brasseurs célèbres de l’Alsace, et nous n’hésitons pas à dire que les caves de la brasserie Peters nous on t paru encore plus belles et mieux agencées. Aux flancs de la belle avenue qui monte du pont de Neuilly en se dirigeant vers Courbevoie, M. Félix-Boucherot ayant vu ses caves de la porte Maillot envahies par les eaux du puits artésien de Passy, s’est décidé à faire construire une longue galerie de quatre-vingt-sept mètres munie de rails. Sur le côté nord de la galerie s’ouvrent douze caves profondes de vingt mètres surmontées par une cour de niveau avec l’avenue de Courbevoie, et par laquelle arrivent les tonnes attelées
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- sortant de l’usine ; en contre-bas au sud, est creusé un grand bassin plein d’eau qui l’hiver fournit la glace pour remplir les glacières pratiquées entre chaque cave.
- Toujours préoccupé de la nécessité indispensable de maintenir le liquide au-dessous de huit degrés, M. Boucherot a failles dépenses les plus grandes et pris les précautions les plus minutieuses pour obtenir ce résultat; les doubles portes qui font communiquer chaque cave, à la galerie sont hermétiquement closes, les glacières qui les séparent sont pleines de glace et fermées à leur ouverture par des sacs de laine, la galerie elle-même est cloisonnée par des portières qui se referment derrière les sna-melliers, et à mesure qu’on pénètre vers le fond de la galerie, la température s’abaisse au point de devenir dangereuse pour le visiteur qui s’y rendrait trop brusquement ; chaque cellier est garni des deux côtés d’un double rang d’énormes tonnes où la bière dite de garde, fabriquée au sortir de l’hiver et pendant le printemps, repose avant d’être livrée à la consommation ; c’est une réserve que l’on conserve précieusement pour les mois de chaleur extrême ; dans ces foudres, la bière se clarifie d’elle-même, et prend avec le temps Une force et une qualité bien supérieure à celle qui est livrée à la consommation presque aussitôt sa fabrication. -
- Les tonnes montées sur train arrivant par la cour sujprieure, déversent leur contenu d’abord dans une première cave surélevée; la bière y fait un stage préalable avant de descendre dans les foudres où elle fera un plus long séjour, si, comme dans cette saison, où l’on ne fabrique plus de bière de garde, elle doit être au bout d’un mois au plus envoyée aux limonadiers, elle se rend dans un compartiment placé à l’entrée de la galerie, et là elle rejette son écume et dépose sa lie. Lorsqu’on la juge suffisamment clarifiée et reposée, on la soutire dans de petits tonneaux nommés quarts, contenant cinquante ou soixante litres, assez solidement construits pour supporter une pression d’air comprimé; c’est en effet parce moyen que des caves du li-
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- monadier elle remonte par des tuyaux jusqu’au robinet qui la versé dans des vases servant à la présenter au consommateur. Ces petits tonneaux, au sortir de la cave, sont placés sur des wagonnets qui les apportent sous la voûte d’une grande cour couverte, parfaitement fermée, dans laquelle on les charge sur les voilures qui font, le service dans Paris. C’est le matin, à l’heure où l’atmosphère n’est pas encore trop chaude, que l’on ouvre la porte de cette cour, et que de vigoureux chevaux entiers gravissent la rampe au sortir des caves. Ces précautions minutieuses maintiennent dans l’ensemble du souterrain une température sans laquelle tout le travail du brasseur serait perdu. Chacun des douze celliers latéraux de ces caves- si soigneusement défendues contre la chaleur contient douze cents hectolitres de bière.
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- DE TAUX près TRIEL
- Parmi les nombreuses exploitations de pierres à plâtre soit anciennes soit nouvelles, ouvertes dans le bassin de Paris, les carrières du massif de Triel et Vaux sont les dernières en suivant le cours du fleuve; Saint-Maur, Montreuil, Gagny, Ménilmontant, Belleville, Montmartre, Argenteuil, Franconville, Herblay forment, une chaîne de monticules dans lesquels le gypse, sulfate de chaux hydraté, s’étend en une double masse très-abondante, et d’une extraction facile. Les petites montagnes du Triel et de Vaux qui continuent cette chaîne sur la rive droite de l’autre côté de l’Oise, renferment également cette double masse séparée par une couche marneuse, et reposant sur le calcaire grossier. Depuis plusieurs siècles une partie des carrières à plâtre avoisinant Paris, ont été tranchées à ciel ouvert lorsque la couche de marne supérieure à la première masse était assez mince pour permettre l’emploi de ce procédé; mais dans un grand nombre de localités, il a fallu creuser des galeries plus ou moins profondes; les carrières de Vatix, appartenante M. Marochelti, sont dans ce dernier cas. La colline aux flancs de laquelle elles s’ouvrent, s’é-
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- lève au bord même de la Seine, d’une pente assez raide, exposée au midi. La masse de gypse vient affleurer le sol parallèlement à la surface de la rivière , à soixante mètres environ au-dessus de ce niveau, et s’étend dans un plan presque constant vers le nord et vers l’est. Au-dessus de la masse se trouvent des marnes, des sables, de la pierre meulière, et le sol est recouvert de bois; l’épaisseur de ces dernières couches, surmontant le sulfate de chaux, est d’environ vingt métrés à l’ouverture de la carrière et augmente à mesure qu’on avance vers le nord, en s’élevant assez rapidement jusqu’à quatre-vingts mètres environ. D’anciennes galeries irrégulières et peu profondes portent, marquée sur. leurs voûtes, la date de 1760; l’ouverture en ce point n’aurait donc guère plùs d’un siècle; le charroi se faisait alors à dos d’âne par des chemins à pic, et le produit devait être restreint à quelques localités environnantes ; mais l’excellente situation du port de Triel bien plus rapprochée de Rouen et delà mer que les carrières parisiennes, attira peu à. peu les bateaux revenant à vide après avoir conduit dans la capitale les marchandises apportées au Havre par les navires, et bientôt il se fit un grand commerce soit de plâtre cuit, destiné aux constructions de Mantes, Yernon, Rouen et le Havre, soit de plâtré cru, devant être embarqué comme lest et porté dans les pays les plus éloignés. En effet, le sulfate de chaux hydraté est rare, et certaines contrées en sont totalement dépourvues. Le cabotage en conduit en Bretagne, à Bordeaux, en Belgique, en Hollande, la navigation au long cours en Amérique, aux Indes, en Océanie. Le gypse, qui se décompose facilement sous l’influence de la lumière, de l’air et de la pluie, se conserve assez bien dans les cales des navires, et l’on n’a plus qu’à le cuire pour obtenir un plâtre excellent.
- Les carrières de Vaux reçurent peu à peu un développement assez grand pour que les charrettes y pussent circuler ; une route facilita la descente, et plusieurs hectares de la masse furent ainsi creusés; mais à cette époque on allait un peu au hasard,
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- les piliers sont irréguliers, les chemins offrent des pentes inégales, et 1* ensemble du travail ne donne pas l'aspect réellement majestueux des carrières actuelles. Voici comment aujourd'hui est disposée l’exploitation :
- A l’ancienne entrée, on a substitué une belle galerie maçonnée d’au moins cent mètres dont le sol porte deux paires de rails, l’une montante, l’autre descendante ; ces rails se continuent au travers d’anciennes galeries rectifiées et soutenues de distance en distance, par de gros piliers de maçonnerie .portant eux-mêmes des tronçons de voûtes. De nombreux embranchements conduisent les wagonnets à tous les points attaqués aujourd’hui, dont le plus éloigné se trouve au moins à un kilomètre de l’ouverture. Il est facile de reconnaître où commence l’exploitation moderne ; aux piliers irréguliers, aux cavités souvent remplies de dangereux fontis succèdent l’ordre absolu et une apparence architecturale de l’effet le plus imposant. Les yeux s’habituant de plus en plus voir dans l’obscurité, distinguent, à la lueur pourtant bien faible des petites chandelles dont se servent les carriers, l’agencement véritablement admirable, des cavités et des parties laissées pleines pour soutenir le ciel* qui, sans cela, s’effondrerait. De temps en temps, une légère différence dans le niveau du chemin indique une ondulation de la masse , d’autres fois des murs en maçonnerie dénotent une faille ou interruption ; quelquefois des empreintes de fossilles rappellen t l’origine sédimentaire du gypse: la température se rafraîchit à mesure qu’on s’éloigne de la galerie d’entrée, et se maintient à huit degrés environ, hiver comme été. Il faut marcher sans cesse pour ne pas se refroidir, et cependant le sol est parfaitement sec, les voûtes et les parois ne laissent écouler aucun suintement, aucune effloressence ne signale l’humidité; un silence solennel règne sous ces voûtes elevées; il est interrompu de temps en temps par un coup de mine, ou par le roulement sonore des wagonnets passant sur les rails. La nécessité de maintenir les piliers près les uns des autres, c’est-à-dire avec six mètres et demi d’écartement à la base seulement, et deux
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- mètres au sommet, empêche une nombreuse accumulation d’ouvriers sur le même point; les carriers sont donc répartis sur un grand nombre de points à la fois, par groupe de deux à six au plus. La masse ayant dix mètres à peu près, est assez solide et presque toujours assez compacte pour servir elle-même de soutien, si l’on a soin de ménager un mètre -d’epaisseur comme ciel de voûte, et quatre-vingts centimètres comme chaussée. Elle se compose de deux parties distinctes, l’une supérieure sur sept mètres^ assez tendre pour être - travaillée au pic et taillée facilement; l’autre très-dure, extrêmement dense, d’une teinte un peur noirâtre, et qui ne peut être détaillée qu’au moyen de la poudre. On commence naturellement par enlever la masse tendre : on attaque d’abord la partie qui servira de ciel, et quoique la pierre ne soit pas difficile à entamer, il faut des ouvriers spéciaux pour pratiquer une première ouverture qui n’a pas un mètre de haut, et qu’il s’agit de prolonger régulièrement sur uné lar- geur de deux mètres, et sur toute la longueur delà masse qu’on veut enlever; cette opération s’appelle souchever. Les ouvriers chargés d’attaquer ainsi la massse travaillent assis, chacun dans un coin, et frappent en ramenant leur pic derrière l’épaule, pour le lancer de manière que le fer en soit horizontal, et agisse parallèlement à la direction de la masse. Le pic assez léger et très-aigu, est solidement emmanché au bout d’un sauvageon : les déblais de la pierre enlevée par les soucheveurs, sont rejetés derrière eux, et laissent libre une surface horizontale de chaque côté de laquelle s’assoient également deux ouvriers qui se mettent à trancher la masse, nôn plus horizontalement, mais obliquement de haut en bas, et suivant une direction calculée : L’angle formé par les deux surfaces obliques est d’environ 110 degrés. La tranchée faite de chaque côté par ces deux derniers ouvriers, dégage au milieu une masse à forme trapézoïdale, que l’on attaque ensuite par dessous avec des coins et des leviers, et qui se détache facilement.
- Ce travail se continue ainsi par lits plus ou moins épais en
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- formant des marches qui vont en s’élargissant à mesure qu’on se rapproche de la partie dure de la masse, les deux parois de piliers formés par l’excavation se dessinent également à mesure que le travail descend toujours obliquement, jusqu’au niveau de la couche plus dense. D’autres ouvriers placés en bas du travail, reçoivent les pierres, les cassent en morceaux quand elles sont trop grosses, et les placent dans de petits wagons amenés par un cheval qui viendra les rechercher quand ils seront pleins, en amenant un autre convoi de wagons vides. Ces wagons, ont la forme évasée de l’auge dans laquelle les maçons gâchent le plâ tre, et au lieu d’être portés sur roues, reposent sur un système ingénieux et commode; à l’avant et à l’arrière sont deux galets en fonte du système Serveil, ayant la forme de deux cônes joints par leur base, et traversés par un essieu; ces cônes reposent sur deux rails qui ont au plus 33 centimètres d’écartement. Ils ne peuvent dérailler puisque la pression qu’ils transmettent agit toujours sur les rails de dedans en dehors, et quelle que soit la courbe du petit chemin de fer, iLy a toujours une partie du cône qui porte sur la voie : solides et massifs, ils résistent aux chocs les plus rudes. Ces avantages compensent bien l’augmentation de poids qu’ils apportent à l’ensemble du train. Nous avons vu ces petits convois marchant bon pas, tourner fort court sur des voies établies à la hâte, et cependant aucune tendance de déraillement ne s’est manifestée, tandis que dans les houillères visitées par nous, de nombreux déraillements retardaient sans cesse la marche des trains Les voies latérales que l’on place et que l’on déplace suivant le point où se fait une extraction, se raccordent au chemin principal qui vient aboutir au fond de la galerie maçonnée à cent mètres de l’ouverture de la carrière; là se trouvent deux treuils autour desquels s’enroulent une chaîne sans fin qui s’enroule également à un autre treuil placé à l’extérieur. Les wagons pleins amenés au niveau de ce treuil,.sont accrochés à la partie droite de la chaîne, et une pente doucement calculée les amène au treuil extérieur, pendant que leur poids fait remonter les wagons vides
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- accrochés à l’autre partie de la chaîne. Parvenus au treuil extérieur, les wagonnets sont reçus par des ouvriers qui les décrochent et les accrochent à une autre chaîne surmontant un plan bien plus incliné, qui descend à un basculeur Ils arrivent à intervalles assez éloignés pour qu’un ouvrier placé au basculeur ait le temps de les recevoir, de les placer sur un plancher mobile dont le mouvement précipite leur contenu dans une longue cheminée inclinée qui conduit les pierres au concasseur placé à mi-côté.
- Lorsque toute la masse tendre d’une galerie a été extraite, on n’attaque pas immédiatement la partie dure; on déterminerait ainsi une différence de niveau qui ne permettrait plus d’amener le chemin de fer mobile, au pied de la masse tendre dé la galerie suivante. C’est lorsque toute cette masse est enlevée dans ie cantonnement exploité, qu’on se met à attaquer la masse dure; ici le pic serait sinon impuissant, au moins beaucoup trop long, c’est la mine qui doit faire la besogne. *
- 1 Le foret dont on se sert pour faire le trou qui recevra la poudre, est une longue tige de fer terminée par une grande vrille très-tranchante. Le mineur commence par pratiquer, au lieu d’élection, un trou profond de quelques centimètres, au moyen d’une sorte de ciseau sur la tête duquel il frappe à coups de maillet. Lorsque ce trou est fait, il s’assoit à terre, le dos tourné à la masse, et prend dans ses deux mains la tige du foret dont il appuie fortement la pointe dans le trou qu’il vient de pratiquer en tirant à lui l’instrument passant sous son coude. Un autre mineur, accroupi devant lui, emmanche une barre de bois transversale à la tige et s’en sert comme de levier pour la faire tourner : une pierre soutient le milieu du foret pour l’empêcher de plier. Avec ce procédé assez primitif, les ouvriers percent des trous qui ont quelquefois jusqu’à trois mètres de profondeur, sans dévier de leur direction première: la poudre introduite, enflammée, détruit la cohésion du gypse et désagrégé la masse qu’emporte les wagonnets à mesure qu’elle se concasse.
- Les morceaux de plâtre, destinés à être transportés crus, sont
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- mis à part au sortir de la galerie extérieure ot s'arrêtent sur le plan incliné avant d’arriver au basculeur. Ces pierres de choix, destinées à l’exportation, sont placées dans des wagonnets spéciaux qui ne vont pas au concasseur ; au lieu de s’arrêter au plateau dont la bascule précipite la pierre à plâtre dans l’entonnoir, le wagonnet s’arrête sur un autre plateau à contre-poids qui, s’enfonçant dans un puits vertical, les conduit à un second plan incliné; par ce dernier, les wagons arrivent à un autre puits également muni d’un ^plancher mobile à contre-poids qui les reçoit et les conduit à un troisième plan incliné, dont les rails, passant sous la route qui sépare l’usine de la Seine, se terminent au port d’embarquement. Cette disposition très-ingénieuse remplace avantageusement le char-royage en charrette qui demandait, outre ses difficultés spéciales, plusieurs transbordements nuisibles et coûteux.
- Quoique les carrières de Vaux fournissent à l’exportation de „ grandes quantités de pierres âplâtrebrut, elles n’en apportent pas moins une grande partie à la brûlerie Saint-Nicaise, qui donne au commerce un très-bon plâtre cuit et broyé avec des moyens particuliers. Cette brûlerie, comme les carrières, appartient à M. Marochetti en général, et est exploitée par M. Ârson.
- La cuisson du plâtre est, restée assez naïve ; les perfectionnements généraux introduits dans toutes les industries depuis le commencement de ce siècle n’ont guère pénétré dans cette fabrication. Le problème à résoudre est en effet, d’une très-grande simplicité apparente; il consiste à débarrasser de l’eau qui l’hydrate, le sulfate de chaux cristallisé en formes extrêmement variables, et dont, cependant, la composition est presque toujours constante; tantôt, en effet, ce^sont de gros prismes droits, volumineux, d’autres fois une sorte de fer de lance à arêtes vives, à surface douce au toucher, présentant une teinte légèrement ambrée, facile à rayer, ne faisant pas feu au choc du briquet. Assez souvent, ce sont de grandes tables transparentes connues sous le nom de miroir d’âne, pierre spéculaire, pierre à Jésus; dans le
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- massif de Triel, cette dernière disposition se rencontre rarement, tandis que les cristaux en fer de lance et les prismes droits y sont assez fréquents au milieu d’une cristallisation confuse, peu adhérente dans la partie supérieure, très-adhérente au contraire à la couche dure qui forme la base des piliers. La composition du gypse est, d’après M. Payen :
- Sulfate dé chaux. . . . . ....
- Eau. . . . . . . . . .... . . .
- Carbonate de chaux. . .... . . . .
- Argile et'traces de matières organiques.
- D’après MM. Pelouze et Frémy, le sulfate de chaux hydraté aurait pour formule : Ga0,S03,2iH0 et se composerait de :
- CaO................ . . . 350,00. .
- SO3. . . ... . . . . 500,00. .
- 2HO. ... . ... . . . . . , 215,00. .
- ; 1075,00
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- En portant l’hydrate de chaux à une température de 140 degrés, il se déshydrate entièrement ; de tout temps les plâtriers se sont servis du même moyen pour opérer cette déshydratation, en regardant les planches de l’Encyclopédie, et en voyant ensuite celle de la Chimie industrielle de M Payen et les gravures plus modernes encore de l’excellent livre de MM. Pelouze et Frémy, on ne trouve aucune différence. Ce sont toujours trois murs reliés à angle droit, couverts par un toit grossier et laissant en avant une large ouverture. Dans le quadrilatère ainsi formé, on dispose les pierres en plusieurs berceaux qui s’étendent jusqu’au fond du four, séparés l’un de l’autre par des piles, et voûtés avec de grosses pierres ; on accumule ensuite sur ces voûtes des pierres de plus en plus petites qu’on finit par couvrir avec du menu et des débris de carrière, lorsque la flamme a commencé à pénétrer à travers la masse dans les interstices des pierres. Au bout de dix ou douze heures, l’eau a quitté le sulfaté de chaux et, lorsque la masse est refroidie on retire les pierres cuites que l’on brise et
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- pulvérise soit au maillet, soit à la meule; dans ce procédé, le chauffage est nécessairement fait au bois, et la cuisson est très-inégale; on comprend, en effet, que les parties qui avoisinent la flamme soient trop cuites, et que le plâtre placé en haut du massif ne le soit pas assez. Différentes combinaisons ont été cherchées pour changer le procédé de chauffage et employer la houille, on a même utilisé, pour cette cuisson , les flammes perdues des fours à coke.
- La déshydratation à la brûlerie Saint-Nïcàise se fait par des moyens beaucoup plus méthodiques. En arrivant au concasseur, les pierres sont reçues par une sorte de vanne qui laisse passer la quantité suffisante de morceaux pour entretenir le travail d’une manière constante: deux ouvriers, armés de maillets pour casser les morceaux qu’ils jugent trop gros, accélèrent ou ralentissent la chute dans un en tonnoir en tôle qui conduit les pierres vers une auge en fonte dont le fond est formé de gros barreaux de fer juxtaposés et entre lesquels tombent les petits fragments de plâtre broyé : une énorme roue, tournant, autour d’un arbre tort massif et équilibrée par une raclette en fer, passe sur les pierres et vient à bout des plus rebelles; cette roue est remplie et alourdie par un massif de maçonnerie, compris entre ses deux laces verticales en fonte épaisse fortement boulonnées.
- La pierre à plâtre broyée est reçue par des wagons qui, sur un plan incliné, sont dirigés vers une plate-forme couverte dominant l’ouverture supérieure des fours à cuire.
- Ces fours nous ont paru d’une extrême hardiesse de conception et sans analogie dans aucune autre industrie; ils sont basés sur le raisonnement suivant : Si, après avoir broyé la pierre à plâtre, on pouvait laisser tomber la poudre dans une série de chambres de plus en plus chaudes, pour arriver enfin dans une dernière cavité maintenue au rouge brun, et, si cette chute pouvait être constante, et suivie de la sortie au dehors du plâtre cuit, on réunirait ainsi aux avantages d’une opération continue, une extrême régularité de cùisson, puisque toutes les particules de
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- plâtre cru auraient passé successivement par les mêmes conditions de température. Ce problème avait été inspiré par le désir d’utiliser un amas considérable de débris de carrière ne pouvant être cuits avec les anciens procédés, et présentant une matière première d’un extraction facile. Voici l’ingénieux système qu’on imagina et qui fonctionne aujourd’hui jour et nuit, sans interruption aucune :
- Un massif en briques appuyé à l’extrémité du plan incliné qui apporte le sulfate de chaux à déshydrater, renferme treize fours étagés et composés de chambres superposées, cloisonnées par de grands diaphragmes à surface conique, pour éviter la déformation. Ces diaphragmes sont en fonte, d’un centimètre environ d’épaisseur, percés de deux trous situés au centre des plaqués; ils sont traversés par un arbre de transmission portant au niveau de chaque plaque deux raclettes perpendiculaires à son axe, parallèles et presque tangentes à la surface des plaques. Cet arbre de transmission en fer vient sortir au sommet du four, et est mû par une roue dentée correspondant avec un système d’engrenages mis en marche par une machine à \apeur. A cette même extrémité supérieure est une cuvette en fonte dont le fond est percé de deux trous par lesquels s’engage incessamment le plâtre broyé par le concasseur et que des gamins, armés de pelles et de Valais, poussent vers les cuvettes. Ces deux trous ont des registres qui s’ouvrent et se ferment plus ou moins , suivant que le plâtre broyé étant plus ou moins sec, s’écoule trop ou pas assez facilement. Un distributeur à ailettes, mû également par l’arbre vertical, reçoit la poudre et, la poussant par un mouvement lentement calculé, la mène devant deux trous s’ouvrant à angle droit des deux trous supérieurs; elle tombe alors dans la pre, mière chambre, y séjourne jusqu’à ce qu’elle soit chassée par les palettes dans la chambre inférieure, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle ai rive dans la dernière chambre où sa cuisson s’achève; de là elle tombe par des carneaux ouverts dans des cavités ou nous la retrouverons plus tard. .
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- Le chauffage se fait au coke, car il y a, dans la cuisson directe du plâtre, des conditions particulières à remplir. La houille, en effet, dégage toujours dans sa combustion une lumée d’autant plus épaisse que le tirage est moins actif : dans la disposition des fours à la brûlerie Saint-Nicaise le tirage est naturellement diminué par les obstacles apportés à la descente du plâtre, et qui, dans l’autre sens, s’opposent à la sortie des produits de la combustion. La fumée de houille déposerait des suies colorantes, et le plâtre, pour être commercial, doit rester blanc ; on se sert donc du coke, un peu plus cher, il est vrai, mais dont la fumée est insignifiante.
- Cet ensemble d’appareils qui marchent parfaitement bien aujourd’hui, a demandé beaucoup d’essais. On avait d’abord élevé jusqu’à six les étages des fours, mais la vapeur d’eau déterminée par la déshydratation, arrivant dans des couches de poussière trop froide, s’y liquéfiait et embarrassait beaucoup le reste de l’opération ; la suppression de ces deux étages inutiles a rendu possible le procédé actuel. Le plâtre cru, pulvérisé, versé par les wagons sur la plate-forme qui domine les fours, s’échauffe légèrement et se dessèche avant même de descendre dans la cuvette surmontant le four supérieur, il est : ainsi tout préparé aux opérations suivantes. On fut d’abord .obligé à des réparations assez fréquentes; les plaques et les raclettes des chambres inférieures se trouvant maintenues à une forte température, avaient besoin d’être renouvelées, aujourd’hui le diaphragme inférieur est en terre cuite. Bien que le directeur de l’usine n’ait pas voulu admettre avec nous l’existence d’une légère vapeur acide au-dessus des fours, il nous a cependant bien semblé percevoir légèrement la sensation aigre de l’acide sulfurique : il pourrait arriver qu’au momentde la déshydratation ilse produise quelques vapeurs acides dont l’action attaque le métal. Quant aux 'parois du four elles-mêmes, la chaleur n’est pas assez intense pour demander leur renouvellement. Là durée de l'opération est extrêmement rapide.
- Le plâtre cuit tombe a un étage inférieur où il est reçu par
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- : deux moulins à meules verticales en pierre qui le pulvérisent en
- poudre tout à fait fine, comme le commerce le demande : un blu-• toir en toile métallique laisse passer la fleur, et retient les grains trop gros qui sont renvoyés au moulin, car il est assez difficile de réduire en poudre analogue à la farine, un corps - - naturellement cristallisé ; on opère bien sur lui un clivage de
- plus en plus fin ; mais les plus petits fragments-conservent toujours la forme cristalline. Après la déshydratation, les cristaux de plâtre, désagrégés par la perte de leur eau de composition, gonflés encore par la chaleur, peuvent enfhrêtre pulvérisés au degré absolu de finesse qu’il est nécessaire de leur faire atteindre.
- La poudre donnant à la main la sensation de/Zewr tombe par trois ouvertures à l’étage inférieur où sont ménagées trois.yoûtes sous lesquelles elle s’accumule. Des ouvriers, dont, les jambes f sont enveloppées dans des sacs en grosse toile qui les mettent à
- l’abri du contact de la poudre de plâtre arrivant quelquefois encore chaude, chargent à la pelle, en prenant à même dans ces tas, de petits wagonnets à deux grandes roues que des hommes conduisent à bras au bateau qui attend leur chargement; d’autres remplissent des sacs que viennent chercher des voituriers du pays, pour les transporter dans les environs : bientôt le chemin de fer conduisant, sous la route, le plâtre cru au port d’embarquement, conduira aussi le plâtre cuit. La brûlerie Saint-Nicaise en travaillant jour et nuit, transformé, par vingt-quatre heures, cent mètres de plâtre brut, en plâtre livrable au commerce: sës produits sont parfaitement blancs, et ne contiennent pas de matières étrangères, — car la màsse du massif de Triel est entièrement exempte des stries glaiseuses que contiennent un grand nombre d’autres plâtres,‘et qui ont pour inconvénient de les rendre extrêmement sensibles à l’humidité, de sorte que les constructions faites avec ces plâtres argileux n’ont aucune durée.
- Les applications de cette précieuse poudre blanche sont infinies, elle se prête malheureusement à des falsifications regrettables; ainsi on l’ajoute au sel, à, la fécule, et à tous les
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- corps blancs et pulvérulents : on en mettait autrefois beaucoup dans la pâte à papier, mais elle y a été remplacée par le kaolin. Cristallisé en aiguille, le sulfate de chaux imite parfaitement le sulfate de quinine : tous les similipierres, les similimarbres ont le plâtre pour base. Pendant un certain temps, l’ivoire fut imité par le plâtre plongé dans l’acide stéarique fondu au bain-marie, on a obtenu ainsi de très-jolies statues d’un poli extraordinaire. Le plâtre sert malheureusement trop souvent à clarifier les vins, mais la réaction qui suit son addition au liquide détermine la création d’un sulfate de potasse insalubre.
- L’agriculture emploie beaucoup de plâtre pulvérisé cru et cuit surtout pour le plâtrage des luzernes et autres fourrages artificiels. La théorie de l’action du plâtre sur les végétaux herbacés a été présentée sous différents aspects : d’après M. Payen ce seraient les légumineuses, les crucifères et les liliacées qui recevraient le plus favorablement cette influence : la poudre de plâtre déterminerait la condensation des vapeurs de' l’atmosphère, aiderait à la formation des azotates, compléterait l’alimentation calcaire de la plante, et lui fournirait le soufre indispensable aux matières albuminoïdes : d’autres personnes ne voient que les propriétés absorbantes du plâtre envers l’humidité. Un grand nombre d’agriculteurs se servent aussi du plâtre pour retenir l’ammoniaque perdu des étables et des bergeries.
- La plupart des industries qui emploient le plâtre pour la construction, se contentent des qualités fournies par le marchand déplâtré, 'sorte de banquier en nature, dont le rôle, vis-à-vis des entrepreneurs, est semblable à celui des marchands d’encre vis-à-vis des imprimeurs; mais il n’en est pas de même de ce qu’on appelle les pâtissiers, et de toutes les professions basées sur le moulage : il leur faut un plâtre d’une cuisson parfaite , sans cela les retraits des moules ne seraient point égaux, et causeraient des déformations sensibles. Le plâtre de Vaux, par sa cuisson méthodique, est tout à fait propre à cet
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- usage, il est également très-bon pour un emploi moins connu, et non moins important la dessiccation.
- Le plâtre cuit, durci par une hydratation factice, constitue une matière extrêmement absorbante par sa porosité et sa disposition à attirer l’eau. Toutes les professions qui ont besoin de dessécher des pâtes ou des poudres mouillées, usent de plaques de plâtre; lès fabricants de faïence et de porcelaine en emploient de grandes quantités. En décrivant la faïencerie de M. Signoret nous avons vu les ballons de terre plastique perdre une partie de leur eau sur les supports en plâtre où on les laisse reposer, c’est au moyen de moules en plâtre qu’à Sèvres on produit avec de la barbottine des tasses minces comme des coquilles d’œuf; Saint-Gobain emploie le plâtre pour fixer les glaces aux tables de polissage et aux plateaux mobiles qui portent la glace supérieure. Il faudrait dépasser beaucoup les bornes de cette livraison pour énumérer toutes les inventions dans lesquelles le plâtre joue un rôle, elles se multiplient tous les jours et les gisements de sulfate de chaux hydraté, exploitables avec profit, ne sont pas nombreux. Cette industrie aurait donc un très-grand avenir, si l’esprit d’association qui fait tant de prodiges dans notre siècle, venait la féconder; en réunissant vers un même but, les intelligences, et les capitaux, en utilisent les galeries, les rails, les engins de toutes les explo tâtions contiguës on arriverait à une grande diminution dans le prix de revient, tout en faisant des bénéfices plus rémunérateurs.
- Fttî DES PLATRIÈRES.
- Paris. — liup. Vallée'.
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- FABRIQUE DE RUBANS
- DE
- MM. GÉRENTET ET COIGNET
- A SAINT-ÉTIENNE
- La maison Gérentet et Coignet, signalée par le compte rendu delà dernière exposition de Londres (1862) comme méritant d’être prise pour type de la fabrication des rubans à Saint-Etienne, est loin d’être la plus ancienne fabrique de cette ville. Fondée en 4848 par deux employés de la maison Colcombet, elle ne paraît ni à l’exposition de 4851, ni à celle de 1855, et cependant aujourd’hui c’est la fabrique dont le commerce de luxe accepte les produits avec le plus de faveur; peut-être l’an prochain, en sera-t-il autrement, et une autre maison aura-t-elle la vogue ; cela dépend entièrement de la fantaisie des acheteurs. — L’industrie du ruban est une fabrication essentiellement de luxe, et par conséquent soumise à tous les caprices de la mode; les plus anciennes relations commerciales, les plus grands efforts de fabrication ne peuvent rien si le produit fabriqué ne se vend pas, et, comme le ruban n’est pas indispensable, il ne se vend pas s’il ne plaît pas, tandis qu’il se vend très-cher si ses nuances, ses
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- dispositions nouvelles sont rapidement acceptées par le goût du jour. Chercher sans cesse ce qui devra plaire dans six mois, car il faut ce temps au moins pour concevoir le dessin, agencer les couleurs, rêver des combinaisons de tissus, obtenir le plus souvent-un résultat bien loin de l’idéal cherché, fabriquer et mettre en vente, et, si par bonheur on réussit, voir immédiatement imiter son produit par la fabrication inférieure, tel est le sort du fabricant de rubans de Saint-Etienne, véritable échantillonner de son industrie.
- Cette incertitude constante du résultat est une des causes les plus légitimes du mode de fabrication qui se conserve à Saint-Etienne, malgré les nombreux désavantages du travail à façon. Pourquoi, en effet, dépenser des millions pour établir de vastes usines, comprenant filature, teinturerie, tissage et apprêts; quand on ne sait si, l’année suivante, le marchand en gros de Paris daignera vous commissionner ? Peut-être, devant la concurrence étrangère, afin d’abaisser le prix de revient, sera-t-on forcé, pqur tout ce qui est de fabrication courante, d’avoir recours aux moteurs mécaniques, et par conséquent de monter de grands établissements ; mais pour la fabrication des tissus façonnés, d’une complication si grande, et qui renferment souvent dans la même bande d’étoffe la gaze la plus fine et le satin le plus épais, joignant les uns aux autres desiils de toute dimension, ajoutant au taffetas l’or et l’argent, le velours, la peluche, la passementerie même, on n’aurait pas grand avantage à changer le procédé actuel, malgré ses imperfections reconnues de tout le monde.
- Depuis trois siècles seulement, la rubanerie, installée d’abord à Saint-Chamond, se répandit dans l’arrondissement de Saint-Etienne, et finit par choisir la ville elle-même pour centre, en créant, dans l’année 1605, la confrérie des ouvriers rubaniers. Pendant ces trois siècles, la fabrication des rubans a pris un accroissement considérable dû à l’intelligence particulière des habitants de Forez, une des contrées de la France les mieux douées au point de vue industriel. Un grand nombre de perfec-
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- tionnenients dans les divers métiers appartiennent aux Stéphanois, mais ils n’ont pas tout inventé, et ils doivent à leurs concurrents suisses et allemands quelques créations capitales, entre autres le métier à la barre rapporté de Suisse en 1756 par M. Flachat, de Saint-Chamond (a), et les procédés économiques pour tondre le velours, signalés en 1775 par Roland delà .Platière à son retour de Créfeld.
- L’application au métier à la barre de la mécanique Jacquard et du battant à plusieurs navettes, et les diverses améliorations apportées, soit par les mécaniciens de Saint-Trtienne, soit par les passementiers eux mêmes, ont fini par constituerun admirable instrument de travail dont nous donnerons plus loin la description, et avec lequel un habile ouvrier peut tout faire, depuis le taffetas simple jusqu’au portrait ressemblant de S. M. l’Impératrice des Français.— Tous les fabricants de Saint-Etienne, pouvant se servir des ouvriers possédant ces admirables instruments de travail, ayant la faculté de s’adresser aux mêmes filateurs pour acheter leur soie grége, aux-mêmes teinturiers pour la faire colorer, et aux mêmes apprêteurs pour moirer, gaufrer, cylindrer le produit fabriqué, il n’y a donc de différent que la composition même du ruban, l’invention de ses nuances, le mariage des
- (a) Diverses tentatives auraient été faites, dans les années 1750, 1752,1756 déjà, par les fabricants de rubans Dugas, Lascour et Flachat pour introduire dans cette ville et à Saint-Chamond les métiers à la barre empruntés à la Suisse, et nommés depuis métiers à la zurichoise, sans que l’inventeur ou le lieu d’origine en soient autrement indiqués par M. Hedde. On apprend seulement dans l’écrit de cet ancien fabricant et professeur de tissage que, vers 1758, le sieur Lascour aurait attiré de la Suisse l’horloger mécanicien Frédéric Aouser, du village d’Aiche, près de Bâle, à l’aide duquel il aurait élevé une petite fabrique de trois métiers, bientôt capables de tisser différents articles de rubans unis jusque-là obtenus sur des métiers à une seule pièce à la main ou à la marche. Une prime de 72 francs aurait été même accordée, en 1770, aux importateurs de métiers à la barre parle gouvernement français, et depuis, à l’aide de perfectionnements successivement appliqués à ce genre de machinés qui forment le pendant de celles que l’industrieuse cité de Lyon avait su adapter aux larges étoffes de soie, on parvint à lisser les rubans avec des rebords dentelés, des fonds et des franges diversement façonnés, au moyen de tambours, de cylindres garnis de touches, figurant en relief des dessins plus ou moins hauts et compliqués, selon la grandeur du tambour et la nature, la richesse du tissu. Enfin, le mécanisme à la Jacquart ou mieux à la Fâlcon serait, en 1815 déjà, venu couronner ces succès de l’industrie rubanière sous les efforts de plusieurs ingénieurs, en tête desquels M. Hedde place le _ fabricant Hippolyte Royet de Saint-Etienne, et un mécanicien inventif du nom de Bùrgein, qui aurait particulièrement contribué au perfectionnement des métiers à tisser les rubans. (Poncelet,)"
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- tissus, la disposition hardie et surtou t neuve de toutes les parties qui le composent ; c'est là où excelle la maison Gérentet et Goignet.
- Les chefs de cette maison, habiles dessinateurs eux-mêmes, se sont adjoint M. Rebourg, qui, sur leurs indications, compose les ornements variant sans cesse de style et d'agencement; tantôt ce sont des compositions de fantaisie pure, byzantines, indiennes, orientales, chinoises; d’autres fois, des oiseaux et ries animaux plus ou moins près de la nature: les ornements les plus fréquents, et presque toujours les mieux réussis, sont empruntés aux fleurs, qui sont par excellence le règne ornemental. 11 n’est guère de fleurs et de feuilles dont la forme et 4e ton habilement variés ne produisent un effet agréable : les tiges, les épis et les fruits même, sobrement employés, ne déparent pas une composition.
- Les oiseaux, quelques-uns surtout, se prêtent encore très-bien -à/la fantaisie du dessinateur; les quadrupèdes qui peuvent trouver place dans un ornement sont rares, et à moins de faire comme les Chinois des monstres quelquefois réussis, il serait préférable de renoncer à cet ordre de la nature, à moins toutefois de vouloir consacrer par le tissage une victoire nationale : ainsi, une figure de Gladiateur sur un ruban mi-partie rouge et bleue, aurait été une heureuse idée et se serait parfaitement vendue en juin 1865. • -
- Quant à la figure humaine, dont la reproduction semble cette année devoir intervenir dans un grand nombre de compositions, elle nous paraît tout à fait inconciliable avec l’usage auquel on la fait servir ; sans aller aussi loin que la Convention proscrivant aux Gobelins et à la Savonnerie, comme contraire à la dignité de l’homme, sa représentation sur les tapis et, les tapisseries, nous préférerions, surtout pour les rubans, le choix de tout autre ornement. 11 nous semble difficile, qu’en France au moins, cette sorte de produit ait un résultat plus durable qu’un succès de surprise, et cependant en ce moment un grand nombre de
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- métiers fabriquent des rubans sur lesquels sont représentés des hommes, des femmes/des enfants,--en buste, en pied, seuls ou dans des combinaisons avec des fleurs et d’autres ornements. Le profil de César, entre autres, couronné de laurier, se répète dans * une série de médaillons assez bien réussis, mais, suivant nous, inopportuns sur un ruban : c’est à peine si un camée antique du plus pur travail doit quitter la vitrine qui le protège pour venir orner une toilette, à plus forte raison ces figures humaines tissées toujours incomplètes, malgré la perfection du travail, devraient rester comme modèles de difficulté vaincue dans les cadres d’un musée ou d’une expositiohT^
- Quelle que soit la nature du dessin, il est traduit industriellement par le metteur en carte, qui le reporte en l’agrandissant sur une feuille quadrillée ; cette feuille sert au liseur à préparer les cartons pour la mécanique Jacquard. Les chaînes sont ourdies dans rétablissement central et sous les yeux des directeurs; les fils qui les composent sont des organsins assez solides pour pouvoir supporter la forte tension nécessaire à leur tissage ; l’ourdissage demande une extrême attention, surtout pour les rubans qui renferment différents genres de tissus et différentes couleurs de chaînes.
- Dans un bel atelier bien éclairé sont les métiers à ourdir, dont nous donnons la figure page £84. Chaque ourdissoir se compose d’une cantre, cadre légèrement incliné et cintré fixé à ses deux extrémités dans un bâtis en bois, il porte un nombre variable de bobines sur lesquelles sont dévidés les organsins destinés à former la chaîne.Parallèlement à la cantre est placé un dévidoir vertical sur lequel cette chaîne s’enroule quand elle est ourdie; l’ouvrière meut avec sa main gauche une manivelle qui transmet le mouvement au dévidoir, et de sa main droite elle guide le passage des fils entre les dents de verre d’une sorte de peigne à largement espacé.
- Les chaînes préparées sur le dévidoir sont ensuite enroulées sur de grosses bobines appelées billots appartenant au maître passementier qui devra faire le ruban : les fils de trame ne sont
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- pas retors et doublés comme les organsins des chaînes, ce sont des fils renfermant plus ou moins de fils naturels plus ou moins tordus, suivant le genre de tissu qu’on veut faire.
- Le maître passementier reçoit ce qu’on appelle un chargement, c’est-à-dire tout ce qui lui est nécessaire pour l’exécution du nombre de pièces de ruban que le fabricant lui commande : cartons, chaînes, trames, etc. Des registres, très-bien tenus et d’une comptabilité assez compliquée, indiquent le poids et la nature de ces matières premières, ainsi que les conditions que le passementier devra remplir.
- Les ouvriers qui exécutent les articles de grand luxe, comme ceux de la maison Gérentet et Coignet, ne sont pas en général disséminés dans un rayon trop éloigné du centre des affaires, quoiqu’un grand nombre d’entre eux demeurent aux faubourgs de la ville, quelques-uns même dans de petites maisons leur appartenant ou construites spécialement pour eux ; les ateliers sont à larges fenêtres donnant beaucoup de jour et nécessairement tres-élevés de plafonds, car le métier garni d’une mécanique Jacquart n’ayant pas moins de six mètres de haut sur cinq de large, nécessite cette vaste installation fort profitable à l’hygiène.
- Le plus souvent, deux métiers, quelquefois trois, quatre au plus, sont renfermés dans la même pièce, sous la direction du maître passementier, dont ils sont presque toujours la propriété.
- Celui quenous représentons page ^85 est un des plus complets; il appartient à M, Clair, passementier modèle, envoyé à l’Exposition de Londres par la chambre du commerce de Saint-Etienne et médaillé comme coopérateur à l’Exposition de Paris en 1855. Nous devons à sa complaisance les explications qui nous permettent de décrire sommairement la marche de ces métiers si compliqués.
- La carcasse du métier se compose de fortes poutres à angle droit supportant un mécanisme Jacquart qui doit conduire non-seulement les lisses, mais encore des leviers qui font monter plus ou moins le battant porteur des navettes et qui meuvent l’ap-
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- pareil formant chasse-navette. A l’arrière du métier se dressent des chevilles horizontalement superposées ; sur ces chevilles sont placées les grosses bobines portant les chaînes ; les fils de ces chaînes se dirigent verticalement en haut pour aller passer sur une série de poulies d’où ils redescendent verticalement pour s’infléchir à angle droit sous des baguettes en verre, et, se diriger horizontalement vers le devant du métier. Dans cette direction horizontale, ils traversent d’abord un peigne en buis nommé grand peigne puis les maillons des lisses, petits anneaux en verre fabriqués à la lampe d’émailleur ; de là les fik-de chaîne s’engagent entre les fils d’acier du peigne porté par le battant, et, après avoir subi l’action de la navette et le choc du battant, ils vont s’infléchir de nouveau à angle droit pour descendre verticalement et s’enrouler sur une grosse bobine, le ruban une fois fait.
- Pour maintenir ces fils à un degré de tension convenable, chaque fragment de chaîne passant sur les poulies supérieures estforcé de porter, au moyen d’une troisième poulie intermédiaire, un poids variable suivant sa résistance présumée. Lorsque nous avons visité le métier de M. Clair, il était monté pour faire à la fois six piècesdevingt centimètres de large, la chaîne de chaque pièce portait un poids d’environ 80 kilogrammes, ce qui faisait près de 500 kilogrammes pour le métier. _
- Comme chaque chaîne se compose d’environ deux mille fils, pour monter sur le métier le travail en cours d’exécution, il avait fallu douze mille fois passer un fil de fausse chaîne dans chaque petit anneau de verre des lisses et dans les dents des deux peignes, puis l’attacher à l’ensouple finale, puis enfin attacher un à un chaque fil de vraie chaîne à chaque fil de fausse chaîne; il avait fallu également disposer les cartons, les cordes d’empoutage et tous les accessoires de la mécanique Jacquart, opérations for longues constituant une mise en train chère, rémunérée seulement lorsque le métier étant ainsi monté l’ouvrier reçoit la commande d’un grand nombre de pièces de même largeur et de même disposition; dans ce cas, en rattachant les fils de la pièce
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- à faire au bout des fils de la pièce faite, les derniers suivent le même chemin que leurs prédécesseurs.
- Pendant le cours du tissage,chaquë fois que les poids tendeurs
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- Ourdissage des chaînes.
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- de la chaîne, semblables à ceux d’une horloge, sont arrivés au sommet du métier, le maître passementier est forcé d’arrêter le travail, de retirer la bobine de la cheville qui la porte et de livrer au poids une nouvelle longueur de fils de chaîne. Cette
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- combinaison si compliquée, remplacée dans les autres tissages par une ensouple se déroulant pendant la fabrication, est nécessitée par la différence de grosseur que les diverses teintures donnent à la soie, ce qui oblige l’ouvrier à une surveillance constante de ses fils pour obtenir la même largeur d’étoffe.
- La chaîne étant posée, il s’agit de faire passer, au moyen de navettes , la trame qui doit compléter le ruban : le métier de M. Clair est monté pour pouvoir travailler de une à
- six navettes ; au batatnt sont fixés des porte-navettes, une entre chaque pièce, plus une à chaque extrémité; ces porte-navettes présentent chacun six cavités, dans lesquelles, suivant les besoins de travail, on fixe des corps de navettes où l’on accroche les avant- de-navettes portant les couleurs" commandées parle dessin. Quand le dessin ne porte pas d’ornement, et qu’il s’agit simplement de faire le fond du ruban, on ne met qu’une seule navette, et le battant descend assez pour que la première rainure de tous les porte-navettes se trouve sur le même pian que l’écartement des fils de chaîne ; c’est alors la marche du
- métier à toile ordinaire ; seulement, au lieu d’être lancée par un chasse-navette au travers des fils de chaînes écartés par les lisses, la navette est conduite par une crémaillère improprement appelée scie, qui se meut, dans un plan horizontal, sous la barre du battante La longueur du corps de navette est calculée de telle sorte que l’extrémité gauche n’est abandonnée par les dents de la crémaillère qu’au momentjuste où l’extrémité droite se trouve saisie à son tour. Gette disposition, qui ne comporte pas une grande rapidité, donne au travail une régularité parfaite; lorsqu’on arrive aux ornements, la mécanique Jacquart soulève le battant au niveau de la seconde, de la troisième, de la quatrième, de la cinquième ou de la sixième rainure des porte-navettes, dans lesquels l’ouvrier pose les corps de navettes dans lesquels il fixe au fur et à mesure des besoins, les avant-de-navettes à trames colorées.
- La même crémaillère mène chaque navette destinée à se mouvoir depuis le second jusqu’au cinquième rang, au moyen d’une
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- transmission ingénieuse formée d’un petit arbre porteur de roues dentées qui agissent horizontalement delà même manière que les dents de la crémaillère agissent verticalement; les rainures sont pratiquées latéralement dans le corps de navette, au lieu d’être entaillées dans la face supérieure. Le sixième et dernier rang de navettes est conduit par un scie horizontale inférieure analogue à la supérieure, mais dont les dents sont dirigées en haut au lieu de regarder en bas. Pour donner à cette crémaillère, autrefois en métal, plus de souplesse, on la fait aujourd’hui d’une lame de bois de noyer garnie de cuir dans lequel sont pratiquées les dents.
- L’ensemble du métier reçoit le mouvement d’une longue barre horizontale à main placée en avant du métier, et à laquelle le rubanier imprime le va-et-vient que des bielles ou béquilles extérieures transmettent par articulation à tout le reste de l’appareil.
- L’avant-de-navette est un petit appareil fort ingénieusement disposé pour maintenir la tension des fils, favoriser leur sortie régulière, empêcher qu’ils ne s’accrochent et par conséquent qu’ils ne se rompent; de petits ressorts à boudins, semblables aux anciens élastiques de bretelles, cachés dans l’intérieur du bois et terminés par de petits anneaux de verre, retiennent, tout en cédant légèrement, le fil de trame bien -moins résistant que le fil de chaîne. Il se déplie donc régulièrement pendant la course de la navette, dont le mouvement le dépose doucement au fond de l’angle formé par l’entre-croisement de la chaîne au lieu de le jeteP violemment, comme dans la plupart des autre tissus. Large à sa base pour pouvoir s’accrocher au corps de la boîte, auquel il s’applique solidement au moyen de crampons, l’avant s’amincit et devient presque tranchant, pour pénétrer jusqu’au fond de l’espace triangulaire dont l’écartement est ainsi fort diminué. Par ce moyen on peut ainsi changer indéfiniment de couleurs sans démonter le métier : chaque fil de trame pourrait être différent du précédent.
- Sur ce métier, M. Clair fait de véritables chefs-d’œuvre; mais
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- quoique le travail se répète sur six pièces à la fois, le produit effectué semble bien-lent aux personnes habituées à voir travailler les métiers mécaniques qui tissent le calicot ou même le drap lisse. Soixante coups de barre à la minute sont un maximun que Ton atteint bien rarement en pleine activité de travail : si Ton comprend le changement des navettes, le rattachage des fils de chaîne et les différentes manutentions accessoires, c’est à peine si le métier marche effectivement trois heures franches par jour. Il faut en moyenne, pour les rubans extrêmement façonnés, environ trois jours pour faire un mètre de chaque pièce, c’est-à-dire six mètres d’étoffe. Il est vrai que cette étoffe contient quelquefois dans un espace de vingt centimètre, du taffetas, de la gaze, du satin, du velours, des ornements brochés en relief, et qu’elle est souvent bordée de franges ou de galons qui en varient à l’infini les dispositions. Dans certains cas même, comme nous l’avons vu terminé chez M. Gérentet, le ruban en taffetas broché, tissé sur chaîne jd’une seule couleur, est bordé de peluche ou de satin figurés obtenus au moyen d’une chaîne imprimée.
- Le ruban à chaîne imprimée est une variété d’invention assez récente : en disposant les chaînes à plat, et en les imprimant à la planche comme des étoffes terminées, on les tisse ensuite soit en taffetas, soit en satin, et on peut obtenir ainsi économiquement un résultat satisfaisant, surtout par le satin. Le fil de chaîne ressortant sept fois fait presque entièrement disparaître le fil de trame, tandis que dans le taffetas, à marche égale, présentant fil de chaîne pour fil de trame, ce dernier paraît toujours, et donne un aspect brouillé par l’interposition du fil blanc sur le fil coloré. Nous avons vu, l’an dernier, chez MM. Gérentet et Coi-gnet, un magnifique bouquet de fleurs sur fond blanc exécuté ainsi en satin sur chaîne imprimée. Nous regrettons que la mode n’ait pas favorisé ce genre appelé à produire les plus beaux effets surtout en satin.
- Pour produire les peluches à dessins, variés imitant soit la fourrure, soit même les plumes d’oiseaux et surtout de paon, on
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- imprime une chaîne représentant largement l'ornement qu’on veut reproduire, on là tisse en satin et, au moyen du raccourcissement causé par le tissage, la figure se trouve formée plus ou moins exactement suivant que l’impression a été plus ou moins bien calculée.
- Ce satin à gros brin de soie une fois tissé, est envoyé à Firminy, une population de femmes consacrée à ce travail coupe à la main avec de petits outils fort tranchants chaque portée de fils. La peluche alors se relève ou reste couchée suivant la nature des fils employés et le travail serré ou lâche du satin: on obtient ainsi des produits de l’effet le plus satisfaisant. Nous avons une combinaison charmante représentant sur taffetas uni un paon broché en relief, accompagné de chaque côté du ruban par une bordure en peluche figurant heureusement les beaux yeux irisés qui brillent à l’extrémité des plumes du fastueux gallinaeé: un grand nombre de rubans bordés d’une bandelette de fourrures assez bien imitées formeront pour cet hiver des garnitures non-seulement pour les chapeaux, mais encore pour les robes et les par-dessus. — On ne peut se figurer la quantité de dispositions diverses, les unes très-heureuses, les autres un peu moins réussies, que nous avons vu se développer sur les tables où, chez MM. Gérentet et Coignet, on mesure, on plie, roule et emballe les rubans ; leur énumération et leur descripion minutieuse seraient certainement intéressantes, non-seulement comme satisfaction de curiosité, mais encore commepreuve de l’activité incessante et du génie créateur déployé par la fabrique de Saint-Etienne. Cependant nous ne pouvons rompre le secret, car la campagne est à peine commencée et les négociants qui ont commissionné telle ou telle sorte de rubans entièrement nouvelle ont grand intérêt à ne pas voir la concurrence, soit nationale soit étrangère, s’emparer de leurs idées, avant que la vente en gros ne soit effectuée. La maison Gérentet et Coignet ne fait pas que de grands façonnés, elle fabrique également avec le même succès les façonnés simples, les unis de fantaisie à rayures ou ombres qui se font au métier simple
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- sans machine Jacquart, et dont l’étoffe par cela même est plus souple et moins sèche; enfin les tims.de belle qualité si à la mode aujourd’hui. Pour maintenir une spécialité incontestée de ces «ms de-belle qualité, il faut encore plus d’efforts que pour inventer de nouveaux façonnés. Pendant la crise actuelle de la soie, se procurer des qualités réellement satisfaisantes est difficile ; d’un autre côté résister au chargea ge si malheureusement usité aujourd’hui, demande une volonté ferme et une surveillance sévère; choisir ses nuances au milieu de toutes les variétésjiouvelles que la chimie invente tous les ans exige un goût éprouvé une décision prompte et certaine. En unis une nuance qui fait mode assure la vente immédiate, et la vente immédiate est tout dans une industrie où la nouveauté change de six mois en six mois. ' -
- Les rubans grands façonnés ne demandent point d’aprêt : les précautions dont on entoure leur fabrication, l’espèce de satinage que leur fait éprouver le carton poli qui les accompagne sur là bobine où ils s’enroulent quand ils sont terminés, la nature même de leur tissu, fait qu’après un simple émouchetage, ils sont, en général, bons à livrer à la vente. Quelques-uns d’entre eux subissent des manipulations spéciales, lorsqu’ils doivent présenter des jours faits à l’emporte-pièce ou avec d’autres outils.
- Des ateliers d’apprêts communs à tous les fabricants de Saint-Etienne, se chargent, de donner les dernières façons aux variétés de rubans qui doivent les recevoir. La plupart de ces façons sont basées sur des cylindrages : ainsi, la moire s’obtient en passant l’étoffe entre des cylindres sillonnés de diverses cannelures ; le satin au contraire entre des cylindres lisses dont l’action comprime les fils de chaîne et leur donne le poli propre à cette belle étoffe; dans quelques cas spéciaux, avant le cylindrage, les rubans traversent des bains d’amidon ou de gomme. MM. Gé-rentet et Coignet n’emploient que ce dernier procédé. Une révision constante des produits terminés, à leur retour dans les magasins de la fabrique et avant leur départ chez l’acheteur, repousse les pièces défectueuses et maintient la haute répu-
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- tation de la maison dont le chiffre d’affaires est considérable.
- Par la concurrence incessante soit avec l’étranger, soit entré les nationaux, les manufacturiers français sont arrivés à une telle supériorité qu’il sort tous les ans de notre pays une valeur dépassant 130 millions de francs de rubans; Saint-Etienne y contribue pour près de 1 00 millions (a). Malgré les années de crise traversées par les fabriques de Saint-Etienne, il s’y trouve encore environ 14,000 métiers possédant une mécanique Jacquart ; tous ne travaillant pas, il est vrai, et tous ne sont pas montés en façonné, mais une reprise probable des affaires trouverait un bon nombre d’excellents métiers et de très-intelligents ouvriers pour les conduire.
- Plus de 40,000 personnes, fabricants, commis, teinturiers, dévideuses, ourdisseuses, canneteuses, passementiers, dessinateurs, liseurs, cylindreurs, découpeuses, plieuses, emballeurs, se partagent les millions produits par cette industrie toute de luxe qui rapporterait aux uns, des bénéfices et aux autres des salaires bien plus considérables, si la propriété artistique et industrielle pouvait être mieux définie et était rigoureusement protégée; mais il est facile d’imiter en matière inférieure, en couleurs moins chères, en tissu moins bien confectionné, une création établie d’abord avec tous les sacrifices qui en ont assuré le succès; et, ce n’est pas seulement par la concurrence de vente que nuit l’étoffe similaire inférieure, c’est surtout par le discrédit qu’elle donne à la belle étoffe. — Une disposition originale entièrement nouvelle, hardie et un peu excentrique par cela même qu’elle n’a pas encore été portée, est à peine adoptée par la clientèle riche pouvant la payer cher qu’aussitôt elle est imitée, soit à l’étranger, soit à l’intérieur, en tissus bon marché, mais inférieurs, copie disgracieuse des premières; à l’instant même la mode abandonne l’article qu’il faut solder à tout prix.
- (a) Parmi les fabricants de rubans qui contribuent à maintenir la réputation de Saint-Étienne, nous devons citer MM. Peyret-Gerin, Larcher, Philip, Preynat et Rosier, Chapelon et Dauphin, Gemier et Frecon.
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- Le commerçanten gros qui achète des rubans de grand façonné est forcé de calculer ainsi : un tiers vendu à gros bénéfice, un tiers à petit bénéfice, le dernier tiers peut être à perte. Il en résulte qu’il ne paye pas au fabricant le prix que vaudrait réellement son invention, et qu’il fait payer aux premiers acheteurs un prix si élevé qu’il en restreint forcément le nombre. Ce n’est pas seulement à Saint-Etienne que se produit ce déplorable résultat; pour la plupart des produits français, imités aussitôt par
- Avant-de-navette.
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- . des plagiaires, le consommateur paye très-cher une marchandise belle et nouvelle, et, le fabricant ne reçoit pas une somme proportionnelle au prix réel de vente au public. Elbeuf, Mulhouse et toutes les villes qui produisent ce qu’on appelle la Nouveauté sont dans le même cas, fabriquant des échantillons imités ensuite par le monde entier. — C’est surtout en industrie que nous pouvons dire avec orgueil: «La France est assez riche pour payer sa gloire ; » mais ne pourrions-nous pas dire aussi avec non moins de vérité : « souvent aussi en industrie la gloire c’est de Vargent ?
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- D’ARMES DE L’ÉTAT
- A LIÈGE (Belgique)
- Le moment est opportun pour étudier la fabrication des armes à feu portatives. Une grande transformation s’opère non-seulement dans les armes elles-mêmes, mais encore dans la manière de les fabriquer. La guerre d’Amérique, en forçant le peuple le mieux disposé aux procédés mécaniques à confectionner en quelques mois plus d’un million de fusils, a fait créer une foule de machines que l’Europe adopte aujourd’hui en cherchant à les modifier : la guerre de Danemark, en rendant évidents certains avantages du fusil se chargeant parla culasse, a mis en défaveur l’ancien armement de toutes les nations. Chaque peuple est en train de chercher quel sera son fusil réglementaire, et au moyen de quelles machines il le construira le mieux et le plus économiquement possible. L’Angleterre, la France et la Russie se hâtent et tendent à s’approprier toutes les innovations reconnues bonnes, en les modifiant, pour en composer des types nouveaux déjà en usage en Prusse sur une assez grande échelle. La sage Belgique
- 99e Liv.
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- examine tout et attend la solution des divers problèmes cherchés avec tant d’ardeur et à si grands frais ; aussi, à côté des établissements français tous en voie de réinstallation, la fabrique d’armes de l’Etat belge, à Liège, reste encore un spécimen complet de ce qu’était la fabrication des* armes à feu portatives avant le mouvement actuel, parfaitement montée et outillée^ comme peut l’être une usine de l’Etat, quand bile est établie à Liège, dans la vallée la plus industrielle de l’ancien continent.
- Bientôt à Châtellerault et à Enfîeld, plus tard à Saint-Etienne, nous devons étudier la fabrication des fusils en acier fondu et la confection mécanique de toutes les pièces de la platine, et même de la crosse; en parcourant aujourd’hui l’usine de Liège, nous avons à décrire la fabrication à la main du canon en fer et de presque toutes les autres parties de l’arme.
- La manufacture de l’Etat belge est située au faubourg Saint-Léonard, dans cette ville de Liège qui fournit aujourd’hui des fusils de guerre et de luxe presque au monde entier. L’armurerie liégeoise est renommée pour le bon marché de ses produits et leur bonne qualité relativement à leur prix ; la fabrique est donc placée dans un centre de recrutement et d’informations aussi favorable que possible. Sa fondation est assez récente ; la date de 1840 est inscrite au milieu du fronton du corps de bâtiment principal, accompagnant un L couronné, chiffre de Léopold, auquel la Belgique est redevable de sa situation exceptionnellement heureuse. Une grande cour donne accès à ce bâtiment principal, qui s’avance de chaque côté en deux pavillons ; derrière s’étend une ligne de forges sur plus de cent vingt mètres de long, entourant une autre cour intérieure ; un pêu plus loin, et parallèlement, est un champ de tir de cent cinquante mètres, sur lequel nous reviendrons avec détail.
- La manufacture fabrique elle-même ses canons, ses bois, ses hausses et presque toutes les pièces de la platine; elle reçoit du dehors un certain nombre d’autres pièces qu’elle terminé et ajuste* Les matières premières* et surtout le fer destiné à la fa-
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- brication des canons de fusil, sont fournis à l’entreprise par soumission. Une commission spéciale examine les fers et leur fait subir une série d’épreuves : d’abord, avant de les employer, on commence par briser le dixième des barres de la fourniture ; après les avoir cassées par le milieu, on les classe en trois catégories, dans chacune desquelles on prend du métal pour faire sept canons. Après la forge des vingt et une pièces, on les brise près de la bouche- et on examine une seconde fois la cassure, puis on termine la fabrication de chaque canon. Lorsqu’elle est achevée, on choisit encore six canons sur les vingt et un, on les soumet au tir avec des charges croissant de %7 grammes 4$ et une balle jusqu’à 37 grammes et 7 balles. Lorsque cinq canons sür dix résistant à sept décharges consécutives, n?éclatent pas et ne se crevassènt pas, la fourniture est acceptée ; dans le cas contraire, tous les frais de fabrication sont à la charge de l’adjudicataire'. Les autres matières premières sont également essayées, mais avec moins de précautions. Suivons maintenant les différentes phases de la confection d’un canon en fer, opération qui tend à disparaître et qui dans quelques années sera devenue de l’histoire.
- Avant d’être cintrées à la forge, les barres destinées à faire les canons sont préalablement étirées à la longueur proportionnelle au fusil; pour cela, on se sert à Liège de l’ancien martinet à came mû par la vapeur, au lieu d’être mis en mouvement par une roue hydraulique. Une disposition fort simple permet d’abaisser ou d’élever au moyen d’un treuil l’axe de la poulie, et, par conséquent, d’avoir plus ou moins de vitesse dans la répétition des coups du martinet ; cette vitesse est d’environ cent trente coups par minute, et le marteau frappe un coup de cent quarante kilogrammes environ. La houille employée pour le chauffage de la barre doit être entièrement exempte de tous les corps qui ont une action sur le fer, comme le phosphore ou le soufre.
- Les maquettes qui résultent de l’étirage forment des trapèzes allongés dont les bords sont amincis au martinet, pour préparer
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- la soudure par recouvrement que la forge leur donnera plus tard. Un contrôleur, qui suit toutes les phases de la fabrication, applique sur chaque maquette une marque qu’il retrouve en cas de contestations. Les maquettes, bidons ou lames à canon sont portées à la forge pour y être roulées et soudées en tube.
- Les forges de la manufacture de Liège sont de petites chambres au rez-de-chaussée, commodes, bien disposées, et suffisamment éclairées. On préfère, en général; dans les fabriques d’armes, le système cellulaire à la réunion dans de grands ateliers communs; les ouvriers sont, dit-on, moins dérangés pendant un travail qui demande une attention soutenue. Dans un des angles de la loge est un foyer attisé par un soufflet continu ; le charbon employé est de la houille demi-grasse, à laquelle on mêle un septième environ de terre glaise ; on obtient ainsi un feu régulier nécessaire à ce genre de fabrication. L’enclume, placée au milieu de là chambre, porte des cannelures graduées kir lesquelles on frappe et on estampe la lame à canon. Il faut, pour faciliter le cintrage, chauffer plusieurs fois le fer; on commence par chauffer et courber le milieu, on chauffe ensuite, et on courbe le côté qui sera le tonnerre, et le troisième temps consiste à chauffer et à rouler de même l’autre extrémité du canon, en ayant soin d’alterner le bord qui doit recouvrir l’autre, de telle façon que si c’est le bord droit qui recouvre le gauche dans la partie du tonnerre, c’est le gauche qui doit recouvrir le droit pour l’extrémité opposée du tube ; cette précaution empêche la lèvre ouverte de la soudure de recevoir le vent du soufflet. On passe ensuite un mandrin dans le canon, et l’on soude les lèvres rapprochées en chauffant et en frappant alternativement par petites parties toute la longueur du tube ; on se sert de mandrins plus ou moins longs, suivant la partie que l’on travaille. Pour façonner l’extérieur, on place le canon dans les différentes cannelures de l’enclume, et on arrive, en chauffant et en forgeant, à lui donner une forme grossièrement tr on conique.
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- Le maître canonnier surveille le travail et a soin de boucher, avec de la terre glaise, l’ouverture du côté du canon qui doit être remis à la forge; il doit aussi disposer le veut du soufflet de manière à ne pas introduire dans les lèvres de la soudure des matières étrangères dont la présence serait dangereuse pour ia solidité future de l’arme. De temps en temps, le maître canonnier applique des calibres pourvoir si le travail marche bien, et quand il le juge terminé, au moyen d’une tranche, il coupe l’extrémité du tube de fer à la longueur voulue. —_
- Il a eu soin, sur la partie plane de son enclume, de préparer les pans aplatis du tonnerre; sur trois d’entre eux, il applique une petite loupe de fer destinée à faire la masselotte, qu’il soude et qu’il modèle au marteau. Cette manière de forger un canon quoique lente, est sûre ; un canonnier et son frappeur font tout au plus trois canons par jour; mais ces canons sont examinés par l’ouvrier à chaque temps de l’opération, vérifiés, réparés, rejetés s’ils sont mauvais, enfin poinçonnés à sa marque s’il les juge bons à être employés.
- La fabrication du canon peut se faire d’une manière bien plus expéditive au moyen d’une série de laminoirs cannelés qui cintrent progressivement la lame de fer travaillée d’abord au martinet; la soudure se fait également au laminoir en passant entre les cylindres le tube traversé par un mandrin. D’après M. Falisse, industriel important de la ville de Liège qui a pu constater les avantages de ce dernier système, de très-bons canons ont été obtenus par ce procédé, et il devrait être plus répandu’; mais cette opinion n’est pas encore généralement partagée ; d’un autre côté, 1 usage de plus en plus fréquent des canons forés dans une barre d’acier fondu, en diminuant l’usage des canons de fer empêchera probalement le développement du forgeage au laminoir. Les nouveaux moyens de produire l’acier permettront de le donner bientôt presque au prix du fer de qualité supérieure; toute la série des machines nouvelles qui se perfectionnent en ce moment semble exclusivement destinés à
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- ce genre dé canons; aussi la fabrique d’armes de l’Etat belge ne se hâte-t-elle pas d’introduire le laminoir dans son outillage.
- Au sortir de la forge, le canon reçoit d’abord à la machine une première façon qui doit lui donner sa forme extérieure, c’est ce que l’on appelle le tournage. Cette operation se fait au moyen d’un burin porté sur un chariot mobile dans-un plan parallèle au canon : ce dernier tourne lentement après avoir été passé sur un mandrin et fixé entre deux poupées qui surmontent un banc solidement établi. Un guide dirige la marche du chariot suivant la forme tronconique que doit avoir le canon après le tournage. À mesure que le burin s’avance, un écoulement d’eau froide maintient le métal à une température moyenne. ...
- Avant d’être rémoulu sur les meules qui complètent et* rectifient le tournage, le canon doit être rodé à l’intérieur. Ce travail s’exécute en plusieurs temps nommés forageLet alésage ; les outils et les procédés de ces deux opérations sont presque semblables. La pièce principale est un banc en fonte portant une grande auge également en fonte, qu’une solide barre en fer sépare en deux parties égales; de chaque côté de cette barre, on dispose un chariot mobile sur lequel est fixé un canon; à l’autre extrémité du banc on fixe deux forets qui s’engagent dans chaque canon. Les forets reçoivent une rotation d’environ deux cents tours par minute: le foreur pousse en avant le chariot, et par conséquent le canon dans lequel la mèche du foret entre peu à peu. Pour augmenter la puissance de poussée, le foreur s’appuie sur un levier à crochet à double courbure qu’il fixe au moment de chaque effort à une série de chevilles dressées sur la barre qui sépare l’auge en deux parties. Quand le canon est arrivé à la fin de la course du foret, l’ouvrier, se servant d’un anneau fixé au chariot, recule ce dernier jusqu’à l’extrémité du banc et le retourne pour faire rentrer le foret qui attaque ainsi le tube tantôt par la bouche, tantôt par le tonnerre; à mesure que la cavité s’agrandit, on passe un foret de plus en plus gros et on continue jusqu’à ce qu’on ait enlevé la quantité
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- de fer réglementaire. En général, le treizième foret porte le calibre à dix-sept millimètres et demi. Le travail manuel du forage est très-dur, exige un grand effort musculaire et gagnerait beaucoup à être remplacé par le travail mécanique.
- Pendant l'opération, l’ouvrier doit surveiller la chaleur que produit la pression de la mèche sur le métal, et arroser le canon avec de l’eau froide, qu’il prend dans l’auge. Lorsque nous visitâmes la manufacture, les foreurs se servaient, pour cet arrosement, d’un sabot percé par le bout, récipient commode à remplir par sa large ouverture, et facile à mouvoir dans l’auge à la suite du chariot.
- Après un recuit et un dressage extérieur au marteau si le défaut est léger ou bien en se servant d’un poteau de dressage qui rectifie les courbures si elles sont trop prononcées, le canon est alésé sur des bancs d’alésage à peu près semblables aux bancs de forage; les forets d’alésage enlevent toutes les ébarbures laissées, par le forage, et égalisent le canon en délimitant sa surface intérieure,tjui doit être un cylindre parfait. Les forets employés sont un peu plus longs de mèche que les forets de forage. Les quatre arêtes sont dentées pour les premiers passages, et simplement tranchantes pour les derniers passages ; deux longues lames de bois, appelées ételles soutiennent la mèche et l’appliquent sur le métal. Pour s’assurer de la bonne exécution de l’alésage, un dresseur habile et entre les mains duquel chaque canon vient passer à son tour, regarde, en dirigeant le canon vers une fenêtre, de quelle manière la lumière s’y répartit.
- M. F. Gillion, auquel nous avons emprunté les figures qui accompagnent cette étude, nous donne, dans son excellent livre sur les armes portatives, la théorie du dressage dans des termes si clairs et si exacts, que nous les reproduisons .textuellement :
- « Voyons ce qui se passe dans l’âme du canon lorsqu’on y , fait arriver l’image d’une droite matérielle.; Supposons que cette droite soit horizontale et soit donnée par l’arête inférieure
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- d'une planchette noircie, clouée contre une fenêtre. En dirigeant le canon vers cette planchette, de manière que Taxe passe un peu en dessous de l'arête inférieure et soit dans un plan perpendiculaire à cette droite, et en appliquant l'œil à l'orifice postérieur du canon dans la direction de l’axe, on verra l’image de la droite horizontale se dessiner sur la paroi inférieure de l'âme sous forme d’une courbe à double courbure dont le sommet sera tourné vers l’orifice antérieur, tandis qüe les branches se dirigeront vers l’œil. Les deux branches seront symétriques
- Banc de forage et d’alésage, d’après M. F. Gillion,
- a, foret de forage. — 6, foret d’alésage. — c, chariot. — d, barre de forerie. — e, barre à chevilles. — f, levier courbe. . ,
- par rapport au plan vertical passant par l’œil et l'axe du canon. —Cette symétrie subsistera en faisant tourner le canon sur son axe, si la surface de l'âme est cylindrique ou de révolution, et l’image offrira une forme constante pour toute l’étendue du tube si l’œil, l’axe du canon et la droite conservent entre eux la même relation. On sera donc assuré que l’âmé est cylindrique lorsqu’on aura une forme constante de l’image • de la droite matérielle, pendant qu’on ne fera que porter le canon en avant ou en arrière, le long de son axe, sans rien changer aux autres données de la question.
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- » En changeant les relations entre l’œil, Taxe du canon et la droite matérielle, on obtiendra des images de forme et de situation diverses, mais qui seront généralement des courbes à double courbure. On réduit même l’image à deux lignes droites (génératrices) lorsque l’axe du canon est dirigé perpendiculairement sur la droite matérielle et que l’orifice antérieur
- Machines à faire les rayures* d’àprès M. F. Gillion.
- A, banc. — B, canon et ses appuis. — C, cylindre porte-outil. — D, verge cylindrique fixée au cylindre. — E, chariot. —F,-pignon d’engrenage. — G, extrémité taraudée du porte-outil. — H, tige filetée. — I, tige quandrangulaire. — K, tube dans lequel passe cette lige. — L, vft de rappel. — M, manivelle, -r- N, crémaillère. — 0, règle directrice. —r PP., traverses, à rainures. — Q, burin. — R, entaille. — S, plan incliné. — T, ressort à boudin.
- est par conséquent masqué à moitié par la planchette. Cette particularité se présente pour toutes les surfaces de révolution et ne peut donc servir à constater la cylindrieité. On apprécie les irrégularités de la surface de l’âme par celles que présente la courbe d’image. L’image se rétrécit ou s’élargit aux points défectueux, selon que la surface est resserrée ou renflée en ces points. »
- Un petit coup de marteau donné par le dresseur sur le
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- canon à l’endroit imparfait, suffit en général pour corriger le défaut ; mais lorsque l’imperfection est trop grave, le canon est renvoyé à l'alésage. Bien des canons sont reçus cependant qui portent à l’intérieur de nombreuses traces circulaires causées par l’alésage; il suffit en effet d’une dent de mèche, dépassant les autres pour rayer irrévocablement la surface : Ces canons qui paraissent si bien polis où la lumière se réflétent si bien, sont presque tous striés circulairement. Ce défaut n’apparaît que si les canons éclatent aux épreuves : on voit alors la surface intérieure rayée de noir depuis l’âme jusqu’au tonnerre. Mais au doigt c’est à peine si l’on sent la dépression, parce que les forets à arêtes tranchantes ont égalisé la surface après la rayure.
- Pour guider le forage et l’alésage, on se sert d’un compas, dit compas d’épaisseur, composé de deux branches d’acier, l’une plaquée par un ressort à l’intérieur du canon, ljautre munie d’une vis dont la pointe doit toucher la surface extérieure du canon sans la presser, et qui marque en tournant l’épaisseur exacte du métal à chaque point; si elle ne touche pas la surface, le canon est trop mince, si elle appuie assez pour que le compas ne puisse plus tourner, le canon est trop épais : de petits coups de lime indiquent l’endroit qui doit être retouché. C’est en général par l’émoulage que ces défauts d’épaisseur sont rectifiés. Ce travail, encore plus pénible que le forage, se fait à la main sur des meules en grès; il faut une grande habitude pour conduire l’émoulage ; quelques secondes de trop peuvent causer un accident irréparable en amincissant irrégulièrement le métal. Pour manier le canon, T ouvrier se sert d’un grand mandrin en deux parties, l’une terminée par des chevilles perpendiculaires qui servent de poignées-, l’autre qui entre dans l’extrémité du canon la plus éloignée de l’ouvrier et qui se fixe à un crochet placé de l’autre côté de la meule et sur lequel on fait levier. Après l’émoulage, le canon est encore
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- alésé une dernière fois, c'est ce qu’on appelle l’adoucissage, après lequel un contrôleur marque les canons reçus et jugés assez bons pour être garnis. Un canon, en effet n’est terminé qu’après avoir reçu le bouton de culassei court et épais cylindre de fer vissé dans son tonnerre, le guidon qui doit diriger le tir, les tenons qui doivent porter la baïonnette, et la cheminée sur laquelle on place les capsules. La première opération s’appelle enculassage : pour l’exécuter , on creuse
- Boulon de culasse
- a. pas de vis du bouton de culasse.— b. crochet de bascule Cheminée
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- a. table. — b. chanfrein. — c. le cône. — d. le carré. — e. l’embase. — f. la vis.
- Canon
- a a. tranche de la bouche. — g g. tranche du tonnerre.— i i. âme du canon. — b. tenon.— c. guidon. — h écrou. — e. masselotte. — f. écrou de la cheminée. — d. tonnerre. — k. la bouche.
- dans le tonnerre un pas formant écrou, puis on pratique un pas de vis sur les boutons de culasse qui arrivent tout forgés à la manufacture, n’ayant plus qu’à être filetés ; un ajusteur présente à chaque tonnerre un bouton dont le pas de vis lui convienne; et après l’avoir vissé et dévissé pour s’assurer qu’ils vont bien l’un avec l’autre, il marque le canon et le bouton du même numéro pour qu’on puisse plus tard les assembler.
- Le guidon et les tenons sont brasés à la forge avec du laiton saupoudré de borax. Le guidon fixé près de la bouche du canon est un peu plus épais qu’il ne doit rester : comme il serait presque impossible de le placer exactement à la main sur l’axe
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- même du canon, il est plus simple d’enlèver l’excédant du métal, au moyen de deux fraises i écartées de l’espace juste devant limiter le guidon définitif. Comme dans la disposition de la machine le canon s’avance vers les fraises en suivant une règle parfaitement dressée, il s’ensuit que si le guidon est placé trop à droite, la fraise enlevant de ce côté l’excédant de fer, reporte le centre vers la gauche; pendant ce temps, deux autres fraises inférieures découpent le tenon. Avant de roder le guidon on a aplani Aise fraise les cinq surfaces planes visibles du tonnerre, qui est idéalement octogone et dont trois pans sont enveloppés par lamasselotte. Avec une fraise découpant en demi-cercle on forme, dans la masselotle, la loupe qui doit reeevoir-la cheminée ; on creuse ensuite le pas d’écrou dans lequel oh fera pénétrer la vis de la cheminée; comme le canal de lumière doit avoir une direction mathématiquement établie, le percement -de la loupe est guidé par un conducteur qui ne laisse pas s’égarer
- lfes forets et les tarauds. On termine aussi le bouton de culasse
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- avec une série de limeuses dont la dernière munie de trois couteaux donne la forme au crochet de bascule qui servira pour fixer l’arme à la fausse culasse.
- Les canons achevés sont essayés au banc d’épreuves, qui se compose de fortes poutres portant une plaque de fonte cannelée, derrière laquelle une autre forte poutre revêtue de fonte ou de plomb, doit soutenir le recul des canons placés dans les cannelures et maintenus par une autre poutre superposée. Une traînée de poudre allumée par un chien communiquant au moyen d’une ficelle de l’autre côté d’un mur très-épais fait partir vingt-quatre canons chargés avec de la poudre de chasse et des balles sphériques : l’épreuve est recommencée deux fois avec charge d’un effet trois fois plus fort que celui de la charge de guerre. Une visite au banc des épreuves nous a montré qu’elles’ n’étaient pas une vaine précaution ; je mur, lé plafond, les poutres sont littéralement hachés par les éclats d’armes qui n’ont pu résister, et dont les débris ont été lancés dans toutes directions ; quant aux
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- ^ •' Aï ^ ^ /r* * /> f *y - Y'^VVV...
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- canons crevés, le résultat de l’épreuve est décisif; mais parmi ceux qui semblent s’être mieux comportés, un grand nombre, après les deux décharges, présentent à l’examen de petits défauts qui grandiraient par l’usage, et dont la présence les fait réformer.
- Pour mieux reveler encore certains défauts, on dépose pendant un mois les canons éprouvés par le tir dans une salle dite salle humide, au sortir dé laquelle ils sont examinés de nouveau. L’humidité développant l’oxydation de la plus légère fissure indique nettement au regard les moindres érosions. Le passage nia salle humide est la dernière épreuve que subit le canon encore lisse : s’il en sort accepté, il est alors envoyé à la rayure, car aujourd’hui tout fusil doit être rayé, non-seulement ceux qu’on fabrique à nouveau,mais encore tous les anciens fusils lisses, qui ont été réparés et changés en fusils rayés. La direction de la rayure, et le moyen de la pratiquer ont été le sujet de bien des recherches; une sorte de mystère continue à planer sur cette opération, et la. machine a rayer de la manufacture de Liège est encore aujourd’hui renfermée dans un atelier spécial ou il est expressément défendu d’entrer.
- Quoique mieux connu aujourd’hui, le problème à résoudre est toujours difficile ; il faut en effet dresser une machine qui trace un sillon héliçoïdale d’un pas, variable, il faut de plus que ce sillon soit de plus en plus profond en allant de la bouche vers le tonnerre. On obtient ces différentes conditions au moyen d’un outil porté par un cylindre creux guidé suivant une règle qui s’écarte plus ou moins du canon si l’on veut raccourcir ou rallonger le pas de l’hélice; la crémaillère glisse le long de la règle et fait mouvoir par un pignon une tringle fixée au cylindre porte-outil; en poussant ou ramenant au moyen d’une manivelle à main le chariot qui pousse ou ramène l’outil, on obtient
- un mouvement de va-et-vient dans l'intérieur du canon, et la pointe du burin grave à la surface l’hélice déterminée par l’écartement de la règle. Dans le mouvement de la bouche au tonnerre, la lame tranchante du burin est soulevée progressivement au
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- moyen d’une tige filetée dont le pas de vis est dirigé de telle façon qu’il s’enfonce sous la lame de plus en plus dans cette direction. C’est ainsi que vers le tonnerre la rayure est plus profonde qu’à la bouche du fusil. Dans le sens inverse, au contraire, c’est-à-dire du tonnerre à la bouche, la tige filetée se dévissant laisse à chaque filet descendre le burin. Un seul passage ne termine pas la rayure, il en faut un certain nombre, entre chacun desquels on soulève mécaniquement la lame du burin pour obtenir un sillon plus profond.
- Le canon rayé doit être muni d’une hausse : toutes les machines qui fabriquent cette dernière sont récentes et extrêmement curieuses. Au moyen d’un mouton on estampe les pièces de la hausse à l’extrémité d’une barre chauffée ; une machine à rogner détache la pièce ébauchée et l’ébarbe d’un seul coup; tout le reste de la fabrication se fait mécaniquement, au moyen de perceuses et de limeuses dont les fraises agissant dans tous Jes sens vont même jusqu’à terminer la rainure intérieure de la glissière. La hausse finie est soudée à l’étain en chauffant le fusil au moyen d’un mandrin rougi à blanc introduit dans le canon; la place a été déterminée d’abord par une petite machine spéciale, et lorsque la hausse est placée, on constate, avec un calibre, si l’opération a été bien exécutée.
- Le canon étant éprouvé comme ténacité* garni de sa hausse, de son guidon, ayant subi ses rayures, doit être éprouvé comme justesse de tir, car les calibres ont beau donner une exactitude apparente, il se peut cependant qu’une légère discordance entre la hausse et le guidon rendent l’arme imparfaite.
- Le champ de tir où se fait l’épreuve est un long parallélogramme : à l’une des extrémités on place un carton quadrillé, de l’autre côté est un chevalet sur lequel est fixé un bois de fusil muni de sa platine et disposé pour que tout canon puisse s‘y adapter Un sous-officier, habile pointeur, accompagné de plusieurs aides, charge chaque [canon dans une proportion déterminée, le place sur le chevalet déjà réglé vis-à-vis de la cible et dont
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- il modifie légèrement la position d’après chaque espèce de canon ; il tire trois balles coniques, l’une après l’autre, sur lè carton qui porte le numéro dé l’arme et qu’on change après chaque épreuve. Comme le canon) placé dans la plus parfaite* immobilité, ne peut dévier, si les trois balles sont entièrement en dehors du carton, il estévidentque le défautde tir dépend de la constitution de l’arme et ne peut le plus souvent être réparé; si, au contraire, les mêmes défauts se répètent soit à gauche, soit à droite, en dessus ou en dessous de la mouche, et à peu de distance de celle-ci, il est possible de rétablir la justesse du tir, en faisant quelques modifications au guidon. Après chaque épreuve, le carton est présenté au lieutenant de service qui en signe la réception ou le rejet. Le canon accepté est confié aux monteurs chargés de le réunir au bois, à la platine, à la garniture et aux autres pièces, et de former ainsi l’ensemble qui compose l’arme.
- Les bois, tous en noyer arrivent déjà ébauchés : on les faisait autrefois séjourner longtemps dans des magasins où ils séchaient en perdant lentement leur sève et leur eau de végétation; au-~ joürd’hui, on hâte ce résultat en les passant à la vapeur en chambre close; la vapeur employée est celle du générateur de la machine motrice à côté de laquelle est construite l’étuve. La vapeur d’eau pénétrant dans les pores du bois chasse la sève, et l’entraîne en se condensant ; douze heures d’injection suffisent-, suivies de douze heures de repos, après quoi les bois sont empilés dans les magasins où ils reposent environ une année avant d’être envoyés aux ateliers de montage. Là tout se fait à la main, avec des outils de menuisier et de serrurier, des calibres et tout ce qui est nécessaire pour découper, raboter, visser suivant les formes et aux places réglementaires. Deux sortes d’ouvriers se partagent ce travail : l’un, le monteur proprement dit, qui commence et termine les opérations; l’autre, nommé équipeur, dont la fonction consiste à placer la sougarde et la détente; il rend ensuite le fusil au monteur qui lui donne les dernières façons* _
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- La main de l’ouvrier, intervient presque constamment dans la fabrication du fusil belge, ce qui est entièrement contraire à la théorie préconisée par les Américains, et à laquelle les Anglais et même les Français semblent devoir bientôt obéir. Quoi qu’il en soit, d’après les devis de la manufacture, chaque fusil est supposé coûter un peu moins de quarante francs. ~
- Fusil rayé belge
- Cette évaluation, eu égard à la qualité de l’arme, n’est pas très-élevée; elle sera certainement réduitele jour où la fabrique d’arme de l’État, ayant enfin trouvé un modèle qui la satisfasse, modifiera son outillage, et fera la quantité de fusils que sa belle installation, rintelligence des officiers qui la dirigent et l’habileté pratique des ouvriers expérimentés qui composent son personnel lui permettent de fabriquer.
- FIN DE LA FABRIQUE D’ARMES DE L’ÉTAT, A LIÈGE
- Pjris. — lmp. Vallée.
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- MANUFACTURE IMPÉRIALE
- D’ARMES DE GUERRE
- DE GHATELLERAULT
- Gomme nous l’avons dit dans la livraison précédente, la manufacture impériale d’armes de Châtellerault est en pleine transformation. L’outillage s’y renouvelle, les bâtiments se reconstruisent, les moteurs se modifient ; loin de rester dans l’immobilité patiente de l’usine belge, la manufacture française expérimente les procédés nouveaux pour la fabrication des armes à feu, prépare ainsi la voie au bel établissement qui s’élève à Saint-Etienne. Réunissant l’arme* blanche à l’arme à feu, la manufacture impériale de Châtellerault offre un sujet d’études aussi varié qu’intéressant et dont le développement détaillé demanderait de gros volumes; nous allons tâcher d’en résumer les points principaux.
- Cet établissement a été fondé, lorsqu’après nos désastres de \ 815, la France sentit la nécessité d’une manufacture d’armes centrale, couverte contre l’invasion étrangère par la Loire, le Cher, l’Indre et même la Vienne. La municipalité de la ville offrait
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- de fournir à ses frais le terrain nécessaire à la construction de l’usine, et les nombreux ouvriers couteliers habitant le pays semblaient devoir fournir un recrutement facile/
- En 1817, le colonel d’artillerie Cotti vint examiner les offres du conseil municipal et désigna remplacement actuel, situé sur la rive gauche de la Vienne, à l’extrémité du faubourg Château-neuf; limité au midi par l’Auvigne, petite rivière, et à l’ouest par là grande route de Bordeaux. Après divers pourparlers, onze hectares furent accordés, et l’on se mit immédiatement à étudier rétablissement d’un barrage au travers de la Vienne. Une première commande de sabres, de pelles et de haches est faite le 15 mai 1819, sous la surveillance d’officiers et d’ouvriers venus de Klingenthal. Cette première expérience ne réussit pas, les ouvriers demandèrent un prix trop élevé, et ne purent rien faire avec leur meule mue à bras. L’ordonnance qui détermine la création définitive de la manufacture est du 14 juillet 1819. :
- Les difficultés inhérentes à toutes les fondations firent reculer jusqu’au 13 août 18&1 le commencement des travaux du barrage ; pendant ce temps, les ouvriers se perfectionnaient, et le ministre delà guerre put fixer à six mille par an le nombre des sabres qui devaient être exécutés. Le barrage fut construit sur cent cinq mètres de longueur total, dont soixante-treize mètres de déversoir ; la crête de ce dernier s’élève à deux mètres cinquante au-dessus de la cote de l’étiage. Pendant qu’on élevait le barrage, on creusait un canal de deux cent cinquante mètres de long, sur vingt-cinq de large et donnant deux mètres de profondeur d’eau à l’étiage, dont on amoncelait les terres extraites assez haut pour ne pas craindre les crues; ce fut sur ces terres amoncelées, soutenues par une solide maçonnerie que furent établis cinq massifs destinés chacun à porter les bâtiments d’une usine; les pertuis qui séparent les massifs sont divisés en deux par un éperon, et les coursiers sont établis à soixante-quatre centimètres au-dessus de l’étiage, ce qui réduit la chute à un mètre quatre-vingt-six, au lieu de deux mètres cinquante.
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- Préoccupés d’empêcher les crues de noyer les roues, et ne connaissant pas les turbines, les constructeurs perdirent ainsi une force qui, dans Pété, peut s’évaluer à quatre cents chevaux au moins.
- Les travaux hydrauliques furent terminés en 18215; à partir de cette époque, jusqu’à 1829,-on acheva la construction des usines posées sur les massifs, le grand bâtiment d’administration, et trois des bâtiments au nombre de six dans lesquels, encore aujourd’hui, demeurent et travaillent les~~ouvriers de l’arme blanche.
- Les travaux continuèrent lentement, et le recrutement encore moins vite, lorsqu’au commencement de 1830 il fut décidé qu’on fabriquerait aussi des armes à feu et qu’il fallait tout préparer pour faire des fusils. La révolution de juillet vint hâter encore l’exécution de ces projets : six bâtiments, faisant pendant aux. bâtiments de l’arme blanche, furent élevés de l’autre côté du bâtiment d’administration ; cependant le nombre des ouvriers n’était encore que de soixante-quatre, dont quatorze seulement habitants du pays. Malgré les encouragements donnés aux maîtres et aux apprentis, et la faculté de retenir les conscrits du département qui montraient de l’aptitude pour l’armurerie, l’effectif était encore bien lent à se former,lorsqu’en 1831 le gouvernement se décida à mettre à l’entreprise les travaux de la manufacture. MM. Pichet frères, adjudicataires, déployèrent une grande activité : en quelques mois ils assemblèrent quatre-vingt-dix-huit ouvriers de l’arme à feu, et arrivèrent à porter l’effectif total de la manufacture à deux cent quatre-vingt-neuf ouvriers, dont cent soixante-quatre du pays. Une commande de cinquante mille armes blanches avait déterminé ces efforts, une autre de dix mille fusils excita encore l’activité des entrepreneurs. Au 1« janvier 1833, la manufacture comptait environ cinq cent seize ouvriers dont moitié pour l’arme à feu, moitié pour l’arme blanche Pendant ce temps les bâtiments des usines se terminaient, les machines se montaient, et bientôt la manufacture-se trouva en
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- mesure de livrer tous les ans vingt mille fusils et cinquante mille armes blanches (a).
- Les douze bâtiments de l’arme blanche sont situés en dehors de l’enceinte même de l’usine quoique construits sous ses murs. Là, cent cinquante ouvriers environ, sur les huit cents qu’emploie aujourd’hui la manufacture, sont logés au premier étage, et ont au rez-de-chaussée leur forge ou leur atelier. L’entrepreneur est chargé, moyennant une remise, de toutes les relations industrielles avec les ouvriers, du payement des salaires, et, en se conformant à un devis accepté par lui, de la fourniture de toutes les matières premières; il devient aussi possesseur, toujours d’après un devis, de toutes les pièces refusées : les officiers d’artillerie nommés par le ministre de la guerre, dirigent et inspectent les travaux, assistent aux épreuves ainsi qu’à la recette des pièces terminées.
- j Jusqu’à ces dernières années, on s’était contenté d’élever, au fur et à mesure des besoins, de petits bâtiments, dont quelques-uns sont de véritables hangars vitrés; aujourd’hui, ce sont les usines mêmes que l’on refait en y ajoutant un étage pour loger les nombreuses petites machines limeuses, perceuses, taraudeuses fileteuses qui bientôt remplaceront la main dans la confection d’un grand nombre de pièces. L’emplacement a été primitivement bien choisi, et le terrain ne manque pas, aussi pourra-t-on ajouter tous les bâtiments désirables; mais il est à craindre que la force hydraulique ne soit insuffisante, même en changeant quelques roues en turbines.
- Bien que les armes blanches viennent se retrouver dans quelques ateliers communs, leur fabrication est entièrement distincte de celle des armes à feu, et la matière première même diffère, car le métairies armes tranchantes est de l’acier cémenté à l’ancien système, et fondu au petit creuset, tandis qué l’acier fondu
- («) En prenant pour type le sabre-baïonnette; un sabre de cavalerie demande le double de temps à fabriquer. — La manufacture pejst livrer en outre mille cuirasses par an.
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- destiné à la fabrication des canons peut être de l’acier pudlé ou même du métal Bessemer. Jusqu’à présent ces aciers nouveaux qui ont pu montrer une résistance, une ténacité extraordinaire, ont toujours été inégaux et insuffisants comme élasticité, et, dans l’arme blanche la qualité la plus recherchée est justement la propriété que possède l’acier de fléchir sans se rompre, et de reprendre après flexion exactement la même forme et la même rectitude qu’il possédait avant.
- La fabrication des lames de sabre, quoique très-simple en apparence, demande cependant une certaine expérience et une grande connaissance pratique des effets qu’exercent sur l’acier le martelage et le recuit. On commence par diviser les barres d’acier en parties égales au moyen d’instruments bien simples, et que nous nous étonnons de ne pas avoir vu plus généralement employés; un cylindre en laiton est rempli d’eau, il est recouvert par une plaque circulaire également en laiton dans laquelle sont pratiquées deux ouvertures quadrangulaires parallèles ; par l’une d’elles, on fait entrer dans le cylindre un morceau pesé d’avance du métal à diviser en parties égales : il déplace une • certaine quantité d’eau. Quand cette eau est écoulée et que le modèle est retiré, on plonge lentement par l’autre ouverture, l’extrémité de la lame métallique à diviser; lorsque l’eau du cylindre déplacée par la barre introduite s’est assez élevée pour affleurer la première ouverture, il est évident qu’un volume égal au modèle a pénétré dans l’eau ; on marque d’un coup de lime, le métal au niveau du liquide, on fait redescendre le modèle dans le cylindre, on fait ressortir une nouvelle quantité d’eau, èt on entaille une nouvelle marque après un nouvel affleurement, et ainsi de suite jusqu’à division entière de la barre que l’on découpe avec une découpeuse mécanique, ou que Ton brise avec un mouton. Les fragments sont portés au martinet qui les corroie et les modèle en forme de maquettes quadrangulaires; une des deux extrémités est aplatie et renflée dans le sens de la largeur, c’est la partie qui fera
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- le talon de l’arme ; ces maquettes sont préparées dans l’usine et délivrées par paquet au forgeur. Celui-ci travaille avec son aide dans un petit atelier carré de quatre mètres de côté environ, blanchi à la chaux, au mur duquel sont appendus les calibres qui servent à guider le travail ; au milieu est une enclume entaillée d’une encoche dans laquelle on peut fixer avec des coins les étampes successives sur lesquelles on modèle la lame à chaud. On ne fait pas subir de suite à une maquette tGutes les opérations qui la mèneront à être une lame; la division du travail que les machines nouvelles imposent facilite beaucoup le travail à la main lui-même : le forgeur prépare son étampe fixe pour une certaine partie de l’opération, et travaille une certaine section de toutes les lames d’un lotravant de modeler la section suivante. C’est surtout pour les sabres de grosse cavalerie à trois rainures séparées par deux arêtes, que _ l’opération est lente et compliquée : il faut d’abord étirer la lame star la partie plate de l’enclume, à peu près à la longueur qu’elle devra conserver, puis on chauffe presqu’à blanc une longueur de quatre ou cinq centimètres au premier tiers de la lame ; le maître surveille l’action du feu, sort le métal, le porte à l’enclume Pendant que l’aide applique à la surface supérieure une étampe mobile emmanchée d’un bâton, tenant ainsi la lame comprimée entre l’étampe mobile et l’étampe fixe qui doit agir suc la face inférieure, le forgeur frappe en calculant le nombre et la force de ses coups, suivant la profondeur du sillon qu’il doit imposer à la lame. Après l’étampage, l’aide martèle et redresse la lame dans la partie encore chaude; pendant ce martelage, le maître retire une nouvelle maquette du foyer et l’apporte à l’enclume. 11 faut un nombre de chaudes variable suivant le plus ou moins de malléabilité de l’acier et la complication des cannelures, pour amener une lame au dernier degré de perfection que peut lui donner la forge. Pour s’assurer que chaque lame a bien fa longueur et la largeur voulue, on les mesure une à une en les plaçant dans un des fourreaux où elles doivent s’adapter.
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- Pour remplacer ce travail si lent, on a proposé plusieurs fois d’employer diverses espèces de laminoirs, qui produiraient, par une série de passages, les mêmes effets que la forge àétampe mobile. Le musée d'artillerie possède un laminoir pour cette fabrication. Une machine analogue à celle de M. Mermilliod pourrait être également employée ; mais jusqu’à présent tout ce qui a été présenté n’a pas donné des produits suffisants pour que l’économie de la main-d’œuvre compensât l’infériorité du résultat obtenu. Après la forge, les lames sont portées-à la tromperie (a), petit corps de bâtiment situé dans l’enceinte de la manufacture.
- (fl) Les lames de sabres se trempent au rougè cerise, elles sont plongées dans l’eau horizontalement par le dos, les lames d’acier fondu se recuisent à la couleur que les ouvriers appellent lie de vip. Les trois couleurs fondamentales du recuit sont le jaune, le pourpre et le bleu, qui se succèdent dans cet ordre : Si l’on continue à chauffer, le blanc d’eau remplace le bleu; le jaune, le pourpre et le bleu se succèdent de nouveau dans le même ordre, mais avec moins d’intensité, et c’est le pourpre de celte deuxième série de couleurs que les ouvriers appellent lie de Vin. Si l’on conti-' nue encore à chauffer, toute coloration appréciable disparaît, et enfin apparaît le rouge lumineux. Toute lame trempée doit être recuite immédiatement ; pour cela on la passe sur le foyer jusqu’à ce que la couleur indiquée apparaisse; on refroidit alors là soie pour avoir la facilité de saisir la lame à la main et on la redresse parce quelle s’eSt toujours tourmentée plus ou moins à la trempe; quelques ouvriers ont encore l’habitude, après le recuit, de plonger la lame à l’eau, c’est une coutume vicieuse, il vaut mieux laisser refroidir la lame à l’air libre, de nombreuses expériences le prouvent.
- Les lames de sabre reçoivent un nouveau recuit après l’aiguisage, cela est nécessaire, parce que lorsqn’elles trempent elles ne sont pas généralement symétriques par rapport à leur axe; l'aiguisage les rend symétriques et,-par suite, enlève généralement plus de métal d’un côté que de l’autre, et comme l’on peut admettre que la trempe agit de la surface au centre, il s’ensuit que l’aiguisage enlève plus de matière trempée d’un côté que de l’autre, et la lame n’a plus la même élasticité, selon qu’on la ploie sur une face ou sur une autre ; cet effet est prouvé par l’usage que l’on a dû adopter de tremper les lames de cavalerie de ligne après avoir été dégrossies, ces lames étant. très-difficiles à forger symétriques. L’effet de ce recuit est de corriger ce défaut une lame faussante, c’est-à-dire qui se fausse dans les limites de l’élasticité qu’elle doit posséder et qui est déterminée par les courbures d’épreuves, est généralement corrigée par un recuit au bleu.
- Le recuit au bleu peut se donner à une lame un très-grand nombre de fois, sans lui faire perdre de ses qualités ; ainsi, une lame de sabre de carabinier, dans de bonnes conditions, c’est-à dire ayant subi toutes les épreuves, a été recuite 100 fois et éprouvée après chaque série de 10 recuits, sans que le moindre signe de faiblesse se soit manifesté. Il n’en est plus de même si l’on pousse le recuit jusqu’à la couleur que nous avons appelée plus haut lie de vin : une lame pareille à celle ci-dessus a été soumise à une série de recuits lie de vin, jusqu’au trentième recuit, il ne s’est manifesté aucune faiblesse, mais à partir de ce moment elle a commencé à se fausser aux épreuves, ainsi au trente-cinquième elle était légèrement, faussante, un peu plus au quarantième, enfin au soixantième elle était tout à fait faussante. Un effet curieux de recuit au bleu, c’est que cette lame faussante, soumise ensuite à une série, de recuits au bleu, a repris un peu de roideur, et l’expérience, qui n’est pas encore achevée, semble indiquer qu’on la ramènera peut-être complètement.
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- Là, elles reçoivent une chaude au rouge vif, et après avoir été plongées dans l’eau froide, et rapidement retirées, elles sont recuites au bleu, redressées dans le cas où elles auraient été faus-
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- sées par la trempe, puis replongées dans l’eau froide sans être chauffées de nouveau.
- Ces lames, au sortir de la tremperie, sont plus épaisses et un peu plus longues qu’elles ne doivent rester ; elles reçoivent leur forme et leur calibre définitif au moyen de l’émoulage. On a bien
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- proposé pour les sabres comme pour les baïonnettes, dé faire usage de limeuses dont le burin mettrait au calibre les lames forgées, mais jusqu’à présent la meule s’est montrée bien plus économique et bien plus rapide. Son usage a cependant sur la santé des émouleurs d’assez sérieux dangers : aussi les précautions les plus minutieuses sont-elles prises à Châtellerault contre la projection de poussière, dont les grains intraduits dans les bronches par la respiration deviennent le noyau d’affections pulmonaires sérieuses. De puissants ventilateurs mus parla force hydraulique attirent, par des canaux communiquant à chaque meules, les parcelles détachées par le frottement ; des boîtes en bois enchâssant le grès n’en laissent découverte que la partie nécessaire au travail. Ce .qui détache surtout une poussière épaisse et sèche, c’est le riffage fréquent que l’on fait subir aux meules; la plupart en effet ne sont pas à surface cylindrique plate, elles sont cannelées et présentent des saillies et des sillons inverses des'concavités et des convexités des lames. La cannelure s’obtient en tournant le grès à sec au burin, le plus souvent malheureusement pour cette opération lés ouvriers ne tenant pas compte des ordres donnés dans leur intérêt même, enlèvent les boîtes, et se trouvent entourés d’un nuage de poussière de grès. Les boudins et les cannelures sont sans cesse altérés par l’émou-lage, et demandent à être souvent rhabillés ; les parties plates se font à la meule plate, les parties rainées avec des meules rainées à rayons très-larges, si la rainure est droite; et à courts rayons si la rainure est légèrement cintrée comme dans la partie qui termine le sillon en se rapprochant du talon de l’arme. L’atelier des meules renferme aussi celles qui sont destinées à l’émou-lage des cuirasses : ces dernières ont été façonnées sur une plaque de tôle d’acier plus épaisse au centre que sur les bords, ébauchées au laminoir, étampées au mouton et embouties; le passage à la meule les blanchit et les égalise, enlève l’excédant de métal et détermine leur forme. L’émoulage intérieur se fait avec des meules à très-courts rayons.qui pénètrent dans les concavités :
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- Dans le même atelier sont encore les meules à polir les sabres. On se sert dans cette opération d’émeri empâté dans de l’huile et étendu sur la surface cylindrique de disques en bois et pour le brunissage des sabres d’officiers des mêmes disques revêtus d’une bande de buffle. Le polissage des cuirasses se fait dans un petit atelier spècial d’abord à l’émeri puis avec des meules en brosse et du rouge d’Angleterre.
- Les lames sont toutes essayées avant d’être montées : la salle où s'e font les épreuves dont nous donnons le dessin, page 3$i, renferme les calibres de toup ies modèles, et les instruments bien simples qui servent à constater les qualités ou les défauts des pièces à recevoir. Toutes les lames sont d’abord calibrées à différents points de leur longueur, puis elles sont posées dans le demi-fourreau qu’elles doivent toucher de toutes parts, sans cependant y adhérer; ces formalités remplies, il faut constater si la lame est suffisamment élastique pour redevenir droite après une flexion, et suffisamment tenace pour résister à un choc. L’épreuve des grandes lames de sabre se fait dans une sorte de demi-boîte ouverte dans sa plus grande largeur : le contre-maître essayeur tenant la lame par la soie, fixe la pointe à la planchette inférieure de la boîte et donnant un coup de poignet rapide, sans brusquerie, fléchit la lame assez pour que le milieu vienne toucher le fond de là caisse ; il la regarde alors au jour, et voit si elle est redevenue parfaitement droite. 11 est rare qu’elle casse dans l’épreuve, mais il arrive assez fréquemment qu’elle soit reconnue faussante, et souvent ce défaut est irrémédiable; quelquefois, cependant, au moyen d’un ou plusieurs recuits, on arrive à rendre l’élasticité à la lame. La seconde épreuve consiste à frapper la lame à plat sur un bloc de bois cintré, et à lui faire prendre par ce choc une courbure assez forte, car elle doit toucher toute l’étendue de la surface cintrée. Si la lame redevient parfaitement droite après le coup, ôn la frappe par le dos et par le tranchant sur un billot surmonté d’un morceau de bois que la lame doit entailler sans se rompre ni se
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- fausser, ni s’ébrécher. Après cette--dernière épreuve les lames de cavalerie qui ont résisté, sont reçues et envoyées au montage.
- Les sabres-baïonnettes de l’infanterie, façonnés en yatagan, courts et épais ne pourraient subir l’épreuve de la boîte et du bloc cintré, on a inventé pour eux une sorte de chevalet spécial. Le contre-maître essayeur fixe la pointe de la lame dans un rebord en laiton, appuie le milieu sur une saillie également en laiton, et abaisse le poignet jusqu’à ce que le talon du sabre-baïonnette touche la planchette du chevalet. Les lames qui ne gauchissent pas sont frappées du tranchant et du dos sur le billot, et reçues si elles supportent convenablement cette dernière épreuve.
- Les cuirasses sont calibrées et examinées une à une, quant à leur forme ; mais il est impossible de faire subir à chacune d’elles le mode d’épreuve qui consiste à tirer trois balles sphériques de vingt-neuf grammes, lancées à quarante mètres de distance par huit grammes de poudre : on se contente dohc de choisir sur cent, trois des plus légères pour les soumettre à l’épreuve après l’aiguisage et avant le polissage, il est rare que les cuirasses soient perforées par le coup ; mais elles sont toujours faussées plus ou moins profondément.
- Pour éviter que le fusil placé sur un chevalet ne frappe deux ou trois fois la même place, on couvre par un petit lingot de plomb suspendu à un fil de fer, renfoncement produit par les premières balles. Quand une des trois cuirasses est percée, le lot entier est refusé, et mis à la charge du fournisseur de la tôle d’acier.
- La monture des sabres se fait dans un atelier spécial où l’on fabrique aussi les fourreaux : ces derniers se travaillent en emboutissant à froid une tôle d’acier autour d’un mandrin, en soudant à chaud le tube qu’on termine ensuite au marteau et à la lime. Les poignées qui reçoivent la soie sont en bois recouvert d’une ficelle serrée sur laquelle on lie avec du fil de laiton un morceau de cuir ; la garde est en laiton fondu à plat, cintré ensuite au mouton, terminé au marteau, à la lime et au brunis-
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- soir. Les poignées des sabres d’officier sont dorées par un ouvrier spécial chargé aussi de la gravure à l’acide qui indique le nom de la manufacture, l’année où l’arme a été fabriquée, des lettres et des chiffres qui rappellent à quelle fourniture elles appartiennent. Dans ce même atelier, on garnit les cuirasses de carabiniers de leur revêtement de laiton et on y visse le soleil d’or qui les rend si brillantes. Une division des bâtiments d’administration sert de salle de recette aux armes blanches et aux cuirasses, qui sont de nouveau minutieusement examinées avant d’être définitivement reçues. —
- La confection des armes à feu autrefois sans importance à Ghâtellerault, semble devoir s’y développer bientôt sur une grande échelle, et par les procédés les plus nouveaux.
- On fait bien encore à la main quelques canons de fer à Châtel-lerault, mais c’est plutôt pour occuper les trois ou quatre forgeurs qui ne se sont pas encore décidés à abandonner une industrie sans avenir; la véritable fabrication, déjà en pleine activité, est celle des canons en acier fondu. En visitant les établissements de MM. Pelin et Gaudet, nous avons pu voir préparer des verges d’acier à renflement médian, qui, sciées en deux, était destinées à faire des canons de fusil. C’est dans cet état qu’elles arrivent encore aujourd’hui à Châtellerault, bien que la manufacture commence déjà à marteler le lingot brut lui-même pour le former en verge et le préparer au forage. La salle où se fait ce travail est située au rez-de-chaussée, sur le massif central; déjà le four à réchauffer y est installé, ainsi que deux marteaux-pilons Schmerber deTagolsheim; le plus gros peut donner un coup de deux cents kilogrammes et le répéter environ cent quatre-vingts fois par minute ; le pilon est soulevé par une came mue par une transmission hydraulique et retombe chassé par un gros ressort cylindrique en caoutchouc vulcanisé que l’action de la came avait comprimé. Ce pilon est d’un assez bon usage lorsqu’on peut empêcher le caoutchouc de s’échauffer outre mesure et de s’altérer ; un des meilleurs moyens pour obvier à cet inconvénient est, comme on l’a fait à Châtellerault,
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- de diriger sur le ressort un courant d^air continu. L’enclume et le marteau portent une étampe à trois cannelures qui limitent assez bien les proportions de la barre ; dans la cannelure du milieu de l’enclume est une encoche correspondante avec une cavité inverse dans i’étampe du marteau pour éboucher la forme de là masselotte. Une scie circulaire coupe, à chaud, la verge en deux, et produit deux canons pleins qui sont envoyés au forage.
- Le forage des canons d’acier ne se fait pas horizontalement comme celui des canons de fer : la machine est verticale; elle a été construite dans les ateliers dëM.Decoster, sous la direction de M. Kreutzberger (a), mécanicien du ministère de la guerre. Elle a reçu déjà un certain nombre de perfectionnements qui en ont amélioré l’usage; elle se compose d’un cadre très-solide en fonte, dont la traverse supérieure porte les étaux dans lesquels
- (o) La machine de M. Kreutzberger comprend deux parties : l’une, qu’il appelle la machine du bout (elle est montéë sur un des bâtis du bout), sert à amorcer le canon par un côté en creu-santf un trou qui, autant que -faire se peut, soit dans la direction de l’axe du canon dressé. A cet effet, le canon a un mouvement de rotation par un plateau de friction, le foret de même, mais dans le sens contraire. Ce mouvement double du canon et du foret dans le sens opposé l’un de l’autre, facilite là rectitude du travail.
- Les canons percés à une profondeur de 5 à 10 centimètres par l’opération préparatoire, passent ensuite au perçage proprement dit. La machine se compose de six systèmes. Les six plateaux à friction porte-canons, montés sur la traverse du bas de la machine tournent tous dans le même sens : ici le mouvement de rotation du fond est supprimé, on n’a qu’un mouvement mécanique descendant : les six forets agissant ensemble exercent une grande pression à laquelle le montant qui relie la traverse du bas avec celle du haut, résiste parfaitement bien pour les efforts réguliers, mais pour qu’il n’y ait rupture en aucun cas, même si les six forets s’émoussaient à la fois par une cause quelconque, M. Kreutzberger a combiné un système de débrayage qui agit de lui-même quand on dépasse une pression déterminée. Pour faire descendre la crémaillère qui pousse le foret, il emploie le mouvement d’une roue à vis sans fin, mais au lieu de donner l’impulsion directement c’est un plateau de friction qui la reçoit, et la roue n’est montée que sur un petit axe qui traverse l’arbre creux du pignon d’outre en outre. Ce petit axe est fileté et porte un écrou au bout opposé à celui de la roue. Si maintenant on serre l’écrou en rapprochant la roue du plateau de friction, le contact a lieu et le foret descend ; mais si une caUse quelconque s’oppose à la marche du foret, comme un durillon dans la matière, un foret trop émoussé, ou toute autre cause, qui demanderait une pression plus forte que celle nécessaire dans les cas ordinaires, ce surplus de pression opère le débrayage. En effet, le frottement du plateau étant réglé à une certaine force, si elle est dépassée il y a glissement entre le plateau et la roue, et par le moindre glissement, la roue par suite du sens du filet du petit axe, rétrograde, se dégage du contact et le débrayage de descente se fait naturellement. Avec ce système il n’y a aucun danger de rupture, d’absorption inutile de force par suite d’accident ou de négligence.
- M. Kreutzberger perce aujourd’hui des lingots d’acier pour canons double, triple, quatruple et à âmes aussi nombreuses qu’on le désire, avec une précision toute- mathématique.
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- sont fixés les forets : la traverse inférieure est évidée pour recevoir six plateaux au centre desquels on fixe six canons qui ont été amorcés par un septième foret placé à l'extrémité de la machine, et en dehors du cadre. Les forets attaquent le canon par le tonnerre et sont changés à mesure que le travail descend plus profondément. Ils amènent le forage jusqu’à dix-sept millimètres environ, l’alésage devant faire le reste.
- Après le forage, les canons sont alésés sur des bancs qui ne demandent pas à l’ouvrier les efforts musculaires exigés par les anciens bancs à crochet que nous avons vus-Ji Liège. Une roue dentée s’engage dans les crans d’une double crémaillère ménagée, sous le chariot qui porte le canon au-devant du foret d’alésage ; le premier passage du foret se fait avec des mèches dentées, soutenu par des ételles plates du côté de la mèche, bombées vers le canon. Les derniers passages se font avec des mèches blanches et des ételles en bois tendre. Pendant tout le temps de l’alésage, le conducteur du banc, qui ne dépense plus sa force à pousser son chariot, examine le travail et, muni d’un marteau, il répare en frappant sur une petite enclume, les déviations qui se produisent.
- Les canons percés et alésés sont tournés sur une machine à burin fixe, trois canons placés sur un chariot vont au-devant de trois burins qui enlèvent, a chaque passage, un long copeau d’acier ; lorsque le chariot revient sur lui-même, un buttoir fait lever un crochet dégageant un pignon dont le mouvement imprime une rotation, calculée au canon. Un système de plans inclinés, tordus en escargot, soutient en dessous le canon, quj s’élève sur le plan incliné à mesure que le rabotage diminue son épaisseur. L’idéal de ce procédé serait de tourner le canon assez régulièrement et assez finement pour pouvoir se passer de la meule, mais il n’en est pas encore ainsi, et, quand les canons sortent de la raboteuse, ils sont comme cannelés extérieurement, présentant souvent ce qu’on appelle du mal-égal. On constate ce dernier avec le compas d’épaisseur, et on envoie les canons à la meule pour y être usés par le grès. Le maître émouleur, muni de
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- son compas, constate les différences d’épaisseur et marque les saillies d’un trait de lime; emmanchant ensuite le canon du côté du tonnerre, avec un mandrin garni de deux poignées, il
- Épreuve des armes blanches.
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- passe dans la bouche l’autre partie du mandrin,.et basculant sur le crochet placé de l’autre côté de la meule, il appuie sur la surface cylindrique de cette dernière, les parties marquées à la lime pour enlever l’excès d’épaisseur du métal. Il continue ensuite
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- le travail circulairement, et rend ainsi bien unie la surface extérieure du canon.
- Le canon est alors présenté à une machine qui taraude le tonnerre, puis à une fraise qui entaille la masselotte et prépare la loupe ; une machine à forer perce le canal de lumière, une autre taraude Técrou de la cheminée, qui plus tard se vissera à la main. Les canons doivent alors subir l’épreuve de résistance au. tir : en temps ordinaire, et par une fabrication courante, les épreuves sont simples, et se font avec deux charges l’une de vingt-sept l’autre de vingt-deux grammes de poudre de chasse ; mais en ce moment où l’on expérimente les aciers fondus de nature incertaine, il se fait souvent ce qu’on appelle des épreuves à outrance. Pendant notre dernière visite à la manufacture impériale, nous avons eu l’occasion d’examiner le résultat d’une de ces épreuves, où les canons avaient subi quatre salves: la première avec 30 grammes de poudre et trois balles, la seconde avec 50 grammes de poudre et cinq balles, la troisième avec 80 grammes de poudre et huit balles, la quatrième avec 110 grammes de poudre et onze balles. Parmi ces canons d’acier fondu, près de la moitié avaient supporté sans se rompre ces épreuves auxquelles pas une arme en fer n’aurait pu résister, les onze balles avaient été chassées, et le canon était aussi droit qu’au sortir de l’alésage; chez d’autres, l’empreinte des balles était marquée comme dans de la cire, le métal s’était étendu sans céder et le plomb avait fini par sortir. Chez quelques-uns, les onze balles étaient restées dans le canon, et les gaz produits par l’inflammation de la poudre étaient ressortis parla lumière, le canon demeurant intact après la décharge. Une grande corbeille contenait les débris de ceux qui n’avaient pu résister. Presque toujours la moitié de l’arme qui se rapproche de la bouche était entière, le plus souvent détachée du tonnerre et réduite en fragments : dans quelques cas le canon était seulement ouvert depuis le tonnerre jusqu’à la moitié environ du tube, le reste étant demeuré entier ; mais dans ce
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- cas il était tordu et bosselé, gardant les traces d’une résistance désespérée. Les fragments, surtout dans les parties distendues, s’étant élargies avant de rompre, présentaient un phénomène que nous n’avons trouvé mentionné dans aucun livre : les molécules d’acier semblaient avoir subi une traction oblique vers une partie médiane formant ligne neutre ; les molécules de cette ligne neutre semblaient comprimées et condensées, tandis que vers les deux surfaces elles paraissaient s’écarter les unes des autres aussi bien au dehors qu’au dedans : Les six dixièmes des canons ayant résisté, l’acier dont ils provenaient fut considéré comme parfaitement bon. Pour le passage au banc d’épreuve, les canons ne sont pas garnis de leurs boutons de culasse définitif, une fausse culasse leur est adaptée, et est retirée'après l’épreuve. T ~
- Le canon émoulu fraisé, taraudé, éprouvé, redressé est poli par une machine de la construction de M. Kreutzberger. Voici comment elle est disposée : le long des deux piliers en-fonte polie monte et descend une traverse mue par une manivelle ; cette traverse porte cinq arbres tournants à l’extrémité de chacun desquels on insère un canon qui suit la rotation de l’arbre. Celui du milieu tourne directement par le moyen du va-et-vient de la traverse ; au moyen de deux courroies, il transmet la rotation aux deux arbres extrêmes ; ceux-ci en font autant pour les deux arbres intermédiaires. Les canons sont mollemen t comprimés par des mordaches en bois, ménageant entre elles'., pour chacun d’eux une cavité graduellement rétrécie par un ressort, et enduite d’émeri empâté d’huile. Cette ingénieuse machine fort simple, produisant en même temps un mouvement de haut en bas et une rotation pivotante, polit très-rapidement les canons qui lui sont soumis en les marquant légèrement de traits en hélice enlevés par un dernier polissage à la main. La vérification par le compas d’épaisseur est renouvelée après émoulage, avant et après polissage. *
- Sauf l’émoulage, la fabrication du canon en acier fondu est entièrement mécanique, il en serait bientôt de même de la platine
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- et de toutes les pièces qui composent la batterie y si le problème cherché venait à se résoudre assez bien pour que Feconomie apportée ne soit pas obtenue aux dépens de la bonne qualité de la pièce. Ce problème consiste à fabriquer mécaniquement toutes les pièces qui composent une arme, depuis le canon jusqu’à la plus petite vis, et de pouvoir prendre au hasard sans hésitation, dans les lots fabriqués d’avance, de façon à assembler un fusil sans qu’il y ait besoin de retouche, tous les exemplaires d’une même pièce étant obtenus absolument identiques; pour cela il faut commencer par fabriquer des machines-outilsparfaites, et à marche constante. On a déjà constaté debons résultats pour le percement des trous du corps de platine; un bloc deferquadrangulairemuni de guides pour maintenir immobile le corps de platine, et percé de trous de différentes grosseurs, peut, au moyen d’une poignée, être présenté à des forets tournant plus ou moins vite suivant leur grosseur, et les trous pratiqués s’ouvrent bien exactement dans la relation qu’ils doivent avoir entre eux. Les sous-gardes, les chiens (a) sont estampés au mouton, ébarbés mécaniquement, blanchis à la lime et cémentés en paquet comme presque toutes les autres pièces de la platine, dans de petites marmites en fonte remplies de suie de ramoneur conservée pendant près de deux ans pour cet usage. Toutes ces petites pièces, sont données avec le canon qui a été rayé et le bois, encore en bloc, à des monteurs habitant hors de la manufacture , quelques-uns même dans des villages aux environs de la ville. Un atelier de
- (a) Les cheminées n’ont de trempé que l’extrémité supérieure du coin, sur une longueur de 2 millimètres environ; pour les chauffer on-les place sur une plaque percée de trous et qu’elles dépassent d’environ 2 millimètres; on place cette plaque sur un foyer de charbon de bois; lorsque l’extrémité des cônes est rouge on plonge les cheminées à l’eau ; on recuit ensuite toute la cheminée au Jaune. Les pièces de la platine en .acier et les vis en acier sont trempées à la volée et recuites à l’huile,les pièces en fer, telles que corps, chiens, vis à bois sont cémentées sur une épaisseur de 2 à 3 dixièmes et après avoir été trempées sont recuites, à l’exception du chien dont la crête seulement est r.ecuite au bleu dans un bain de plomb, et des vis à bois que l’on recuit aussi au jaune,'pour rendre-l’extrémité des filets moins fragiles.
- Les pièces de platines, telles que noix, brides, gâchettes, après avoir été recuites à l’huile, sont polies et reçoivent un deuxième recuit au bleu, qu’elles conservent. Le recuit à l’huile consiste, après avoir trempé la pièce a l’enduire d’huile que l’on enflamme ; ce recuit correspond à un fort recuit au bleu, mais il est plus régulier et est généralement usité pour les ressorts.
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- montage assemble à rintérieur de l’usine certaines armes d’essai pour lesquelles on abesoin de précautions spéciales. Les monteurs rapportent le fusil terminé à la recette des armes à feü où l’arme est démontée entièrement, examinée pièce à pièce et remontée pour la dernière fois, si elle est acceptée; si elle est refusée et qu’elle soit réparable, l’ouvrier la remporte , sinon elle reste à l’entrepreneur moyennant un prix fixé par le devis. Huit à neûf cents ouvriers, dont cinq cents environs engagés, travaillent à la manufacture. Les engagés ne peuvent être tenus de s’absenter de la ville pour aller dans d’autres usines; ils ont une paye assurée et une retraite, s’ils se rendent, par leur conduite, dignes d’être maintenus sur les cadres.
- Lorsque le nouveau modèle de fusil cherché et discuté., avec tant de soin sera enfin déterminé, les travaux recevront une impulsion plus grande. Quel sera ce modèle? on ne le sait pas encore ; mais on s’accorde à désirer : que l’arme soit en même temps légère et à petit calibre, — cependant assez résistante poiir porter la baïonnette sans se tordre en cas de choc ; il faut de plus qu’elle puisse se charger par la culasse sans que le canon soit brisé comme dans le système Lefaucheux, — que la cartouche contienne l’amorce, sans que le m écanisme devant pousser l’aiguille qui va l’enflammer soit facilement détraqué comme dans le fusil prussien,—* il faut enfin què le système soit assez simple et assez solide pour être facilement manié par le soldat : il nous semble que le fusil Chassepot réunit toutes ces qualités.
- FIN DE LA MANUFACTURE D’ARMES
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