L'exposition universelle de 1900
-
-
- p.n.n. - vue 1/322
-
-
-
- p.n.n. - vue 2/322
-
-
-
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE
- DE (900
- p.n.n. - vue 3/322
-
-
-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
- PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- L’Inde des Rajahs. Voyage dans l’Inde centrale et dans les présidences de Bombay et du Bengale; 2e édition. Un magnifique volume in-4°, avec 317 gravures sur bois et 6 cartes, broché.................................................................50 fr.
- Nos Grandes Écoles militaires et civiles : École Navale, École spéciale militaire, École Polytechnique, École centrale des Arts et manufactures, École des Beaux-arts, École de Médecine, École de Droit, École Normale supérieure, École Forestière. 3e édition. Un vol. in-8° jésus, avec 169 gravures sur bois, d'après Ferdinandus, Lemaistre, F. Ré-gamey, etc., broché...............................................................7 fr.
- i
- Nos Grandes Écoles d’application : F Iphigénie, Sautnur, Fontainebleau, l’Internat en médecine, les Ecoles de Rome et d’Athènes, les Ecoles des Charles, des Mines, des
- Ponts et Chaussées, le Stage d’avocat, etc. Un vol. in-8° jésus, illustré de 133 gravures d'après Busson, Calmettes, Lemaistre, Renouard, broché .............7 fr.
- Le Charmeur de serpents; 2e édition. Un vol. in-8° raisin, avec 68 gravures d’après A. îlarie, broché..................................................... 4 fr.
- Le Tambour du Royal-Auvergne ; 2e édit. Un vol. in-8° raisin, avec 115 gravures d’après Poirson, broché.................................................4 fr.
- L’Exposition universelle de 1889; 4e édition. Un vol. grand in-8°, illustré, broché..................................................................3 fr.
- L’Exposition universelle de 1900. Un vol. grand in-8°, illustré, broché. . . 3 fr.
- Les deux Mousses. Un vol. grand in-8°, illustré....................1 fr. 40
- Le Fils du connétable. Un vol.,in-8°, illustré, broché.............1 fr. 40
- La Peau du tigre. Un vol. in-8°, illustré, broché..................1 fr. 40
- 45838. — Imprimerie Lahüre, 9, rue de Fleuras. Paris.
- p.n.n. - vue 4/322
-
-
-
- p.n.n. - vue 5/322
-
-
-
- pl.1 - vue 6/322
-
-
-
- BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES
- LOUIS
- ROUSSELET
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE
- DE 1900
- OUVRAGE PUBLIÉ AVEC LA COLLABORATION DE
- Mmes BARBÉ, HEINECKE, LA TOUCHE MM. BELLET, JACOTTET et BENOIB
- Illustré de 152 gravures
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
- 1901
- Droits de traduction et de reproduction réservée.
- Page de titre n.n. - vue 7/322
-
-
-
- p.6 - vue 8/322
-
-
-
- L’EXPOSITIOX UNIVERSELLE
- DE (900
- I
- APERÇU GÉNÉRAL
- Dans sa courte durée d’un peu moins de sept mois, du 14 avril au 12 novembre, l’Exposition Universelle a reçu environ 51 millions de visiteurs (plus que la population de la France entière et autant que celle de l’Empire d’Allemagne), ce qui représente une moyenne de 245000 visiteurs par jour, alors que le grand Concours international de 1889 n’en avait réuni que 25 millions, ou 150 000 par jour. Il faut mettre tout de suite en avant ces chiffres énormes, fabuleux, tels qu’aucune réunion humaine n’en a présenté de semblables, pour prouver l’indéniable succès de notre Exposition que certains esprits chagrins vouaient à un échec fatal et humiliant pour la France. C’est là bien au contraire un éclatant triomphe pour notre pays qui avait assumé devant le monde entier la tâche redoutable de présenter un tableau complet des progrès accomplis par la science, l’art et l’industrie durant le dix-neuvième siècle, ou, comme l’a si justement dit M. Émile Loubet, Président de la République, dans son discours d’inauguration, la « synthèse du travail humain ».
- L’œuvre à accomplir était gigantesque, presque irréalisable, mais le résultat a répondu à l’effort. L’univers s’est associé à la France dans
- p.7 - vue 9/322
-
-
-
- L’EXPOSITION [ .MVERSELLE DE 1900.
- cette entreprise colossale, et jamais sans doute le programme n’a été rempli dans une si large mesure, avec moins de lacunes. A tel point que les innombrables visiteurs, accourus en foule de tous les points du globe, n’ont paru faire à notre Exposition qu’un unique reproche, celui d’être trop complète, trop riche, et qu’il fût presque impossible à un observateur, en quelques semaines, en quelques mois même, d’en étudier toutes les lignes, d’en connaître tous les détails.
- Et, véritablement, avec sa superlicie de 108 hectares dépassant celle de beaucoup de villes, avec ses 550000 mètres carrés de constructions, presque doublés par la superposition, des étages, cette Exposition était tout un monde que bien peu peuvent se vanter d’avoir exploré dans toutes ses parties. Mais nul n’est sorti de cette « éblouissante et immense école d’enseignement mutuel », — pour employer encore les termes de M. Loubet, — sans en emporter un profond souvenir et une frappante impression du prodigieux labeur accompli jusqu’à ce jour par l’intelligence humaine dans les divers domaines de son activité, science, industrie, art.
- C’est ce souvenir, cet enseignement que nous voudrions raviver, fixer dans ces quelques pages où, comme nous l’avons fait en 1889, nous voulons présenter à nos lecteurs, non pas une description méthodique, cataloguée, de tout ce que renfermait l’Exposition, — œuvre aride à laquelle ne suffiraient pas de nombreux volumes, — mais rappeler à leur mémoire les traits principaux de ce qu’ils ont vu, ce qui les a le plus sûrement frappés et ce qui mérite le mieux de rester gravé dans leur esprit.
- Dans cet ordre d’idées, nous ne nous sommes guère arrêtés à décrire en détail l’aspect extérieur de celte prodigieuse réunion de palais et de constructions de tous styles et de toutes époques,, qui formaient la feérique Cité internationale, et que nos nombreuses illustrations font suffisamment revivre, mais après les avoir étudiés au point de *vue artistique ou ethnographique, nous avons surtout cherché à tirer des innombrables merveilles qu’ils renfermaient l’enseignement qui a été .la raison même de leur réunion. Et pour que notre œuvre fût elle-même plus complète, nous avons tenu à en confier les diverses parties aux écrivains les plus compétents dans chacune des spécialités à traiter : Mmes Barbé, Heinecke et Latouche, se sont chargées des sections qui intéressent tout particulièrement nos lectrices, costumes, jouets,
- p.8 - vue 10/322
-
-
-
- APERÇU GÉNÉRAL. 9
- alimentation, tandis que M. Betiet étudiait les questions scientifiques, M. Renoir les sports et la navigation, M. Jacottet certains pays étrangers, et que nous nous réservions plus particulièrement ce qui touche à la géographie et à l’histoire. Ajoutons enfin que nous avons voulu laisser à ces articles, rédigés au cours même de l’Exposition, leur caractère de vie, d’actualité, comme si le lecteur accomplissait encore avec nous ce charmant voyage d’exploration, oubliant que toutes ces merveilles sont désormais, et sans doute pour toujours, dispersées aux quatre coins de l’univers.
- Avant de commencer notre description, il nous faut brièvement rappeler les grandes lignes de la distribution générale de l’Exposition.
- On sait que celle-ci se composait de six grandes divisions enfermées dans une seule enceinte, percée de 45 portes, et communiquant les unes avec les autres soit par des passerelles, soit par une plate-forme mobile et un chemin de fer électrique.
- Ces six divisions sont : les Palais des Champs-Elysées, l’Esplanade des Invalides, les quais de la rive droite; le Trocadéro, le Champ-de-Mars, les quais de la rive gauche.
- Des deux palais des Champs-Elysées, le Petit contenait une exposition rétrospective des beaux-arts. Le Grand Palais a reçu les œuvres des artistes du siècle.
- Sur les quais, du pont des Invalides au pont de l’Alma, s’élevaient le pavillon de la Ville de Paris, les serres et bâtiments des expositions d’arboriculture et d’horticulture, et lé Palais des Congrès et de l’Economie sociale; du pont de l’Alma au pont d’iéna, le Vieux Paris et diverses sections industrielles.
- Les jardins du Trocadéro étaient consacrés d’une part aux colonies françaises et aux pays de protectorat : Algérie, Tunisie, Indo-Chine, Sénégal, etc.; de l’autre aux colonies étrangères : Asie Russe, Indes Néerlandaises, Australie, Canada, etc., et à certains pays étrangers : Transvaal, Chine, Japon, etc.
- Le pont d’iéna, élargi pour la circonstance, reliait le Trocadéro . Champ-de-Mars,. complètement transfiguré, malgré la Tout Eiffel et la Galerie des Machines.
- Sur les côtés de la Tour s’élevaient dans la verdure, à droite, les palais du Maroc, de la République de l’Equateur et de nombreuses constructions, telles que le Palais de l’Optique, le Maréorama, le Pano-
- p.9 - vue 11/322
-
-
-
- 10
- [/EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- rama transatlantique, le pavillon du Touring-Club, la maison Tyrolienne, etc. A gauche, les Manufactures de l’Etat, le Panorama du Tour du Monde, les palais de Siam et de Saint-Marin, le palais Lumineux, le palais du Costume, le Club alpin, le Chalet suisse, etc.
- A la suite de la Tour, le Champ-de-Mars était couvert de bâtiments en ailes, avec l’ancienne galerie des Machines au fond, et des jardins au milieu, cette galerie cachée par le palais de l’Electricité qui surmontait lui-même le Château d’Eau.
- L’aile droite, en venant de la Tour, était divisée en quatre sections :
- 1° Lettres, Sciences et Arts; 2° Education et Enseignement; 5° Génie civil, et moyens de transports; 4° Industries chimiques. Tout à fait en bordure de l’avenue de Sufïren, les annexes dés classes ou des nations étrangères. L’aile gauche comprenait: 1° Mines et Métallurgie;
- 2° Fils, Tissus/Vêtements; 5° Mécanique.
- L’ancienne galerie des Machines, coupée en trois, avait au centre une immense salle des fêtes, et de chaque côté l’exposition de l’Agriculture et de l’Alimentatipn.
- Les quais de la rive gauche, devant le Champ-de-Maps, portaient en . aval du pont d’Iéna, le Palais des Forêts, chasse, pêche et cueillettes, et en amont, celui de la Navigation de commerce.
- Le Palais des Armées de terre et de mer avec la section d’Hygiène s’étendait presque jusqu’au pont de l’Alma. Avant d’arriver à ce dernier • pont, il y avait le palais du Mexique et le pavillon de la Presse.
- Du pont de l’Alma au pont des Invalides, s’alignaient les palais des Nations étrangères : Roumanie, Bulgarie. Turquie, Autriche, Allemagne, Hongrie, Suède, Norvège, Italie", etc.
- Sur l’Esplanade des Invalides, à droite et à gauche de l’avenue centrale en venant des quais, les Manufactures Nationales : à droite, côté de la rue Fabert, les industries diverses; à gauche, côté de la rue de Constantine, la décoration des habitations.
- Enfin, il faut citer les nombreuses entreprises particulières, parmi lesquelles le Village suisse, l’Andalousie au temps des Maures, le Panorama Marchand et le Globe céleste, situées hors de l’enceinte mais reliées à l’Exposition par des passerelles. D’autres comme la Grande-Roue, Venise à Paris, étaient indépendantes.
- p.10 - vue 12/322
-
-
-
- II
- DE LA PORTE MONUMENTALE AU PONT DE L'ALMA
- L'entrée principale de l'Exposition s’ouvre sur la place même de la Concorde par la porte Monumentale, édifice de style ultra-moderne dû à l’architecte Binet. Cet arc de triomphe polychrome, malgré les nom-
- L'illumination de la porte Monumentale.
- breuses critiques dont il a été l’objet, ne manque pas d’une certaine grandeur avec ses trois arceaux s’affrontant par leur base et supportant un dôme surbaissé. L’arc principal est surmonté d’une statue de femme
- p.11 - vue 13/322
-
-
-
- 12 L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- vêtue d’un manteau flottant qui personnifie la Ai lie de Paris accueillant ses hôtes et que le public a baptisée du nom de la Parisienne.
- L’ensemble de l’édifice, ainsi que les deux obélisques qui le flanquent, est formé d’un réseau métallique dans lequel sont encastrés des cabochons de verre de couleur, bleus et jaunes, recouvrant de minuscules lampes électriques, au nombre de près de 5200. A la nuit la porte Monumentale s’illumine tout entière et, avec ses mille feux phosphorescents mais d’une lueur très douce, apparaît comme la grotte de quelque génie de la mer.
- Sous la voûte même de l’arc, s’ouvrent 70 guichets ingénieusement disposés pour absorber sans arrêt la foule qui s’y engouffre et qui, à certains jours de grande affluence, a dépassé plusieurs centaines de mille personnes.
- Une fois dans l’enceinte, nous nous trouvons au milieu d’admirables parterres fleuris, parsemés de groupes de sculpture et à travers lesquels de larges allées nous conduisent au vaste rond-point qui forme l’intersection du pont Alexandre 1JI et de l’avenue Nicolas II. Ici, nous avons à droite l’admirable perspective du Grand et du Petit Palais des Beaux-Arts, à gauche le fantastique entassement des constructions qui couvrent l’Esplanade des Invalides. Mais sans nous laisser arrêter nous continuons notre promenade droit devant nous pour terminer notre visite de cette partie des quais de la rive droite qui forme la principale voie d’accès de l’Exposition. Traversant encore des parterres où l’on a réuni des collections de plantes rares, nous atteignons la passerelle qui franchit l’avenue d’Antin et redescendons dans la seconde section du Cours-la-Keine. A droite s’ouvre devant nous la Rue de Paris, sorte de foire permanente, dont les attractions multiples ne méritent guère de nous arrêter nt nous nous tournons vers le vaste pavillon qui s’étend en bordure du quai el où la Ville de Paris a réuni des représentations de ces divers et multiples services : police, prisons, hôpitaux, écoles, voirie. Le tout forme une exposition fort intéressante et qu’on a su rendre attrayante par de nombreux modèles en relief, des photographies, des gravures, des objets historiques.
- Les premières salles sont consacrées aux services relevant de la préfecture de police. On nous y montre, outre les uniformes des agents aux diverses époques, les curieux procèdes anthropométriques au moyen desquels on est arrivé à classer et reconnaître facilement les malfaiteurs
- p.12 - vue 14/322
-
-
-
- LE PAVILLON DE LA VILLE DE PARIS.
- 15
- récidivistes. Puis des pièces célèbres. Voici trois portes de prison dont Tune a appartenu, peut-être, à la Bastille ; les deux autres, dont l’origine est plus certaine, Tiennent, la première, de la Conciergerie : c’était la porte des Girondins ; l’autre, de Sainte-Pélagie, où elle ferma la cellule de Mme Roland. Plus loin, dans l’angle d’une cheminée, un engin bizarre formé de longs tubes tordus, calcinés : c’est un débris de la machine infernale de Fiesehi. Dans des vitrines une lettre, au papier
- Pavillon de la Ville de Paris.
- jauni, du « conseil de garde de la famille royale au Temple au président du Conseil général » ; un plan curieux de la Conciergerie « où est détenu l’infâme assassin de notre bien-aymé monarque Louis XV ». Enfin — on ne peut tout citer — dans une vitrine spéciale, un vieux in-folio aux couvertures de cuir, aux pages rongées par l’humidité : c’est un registre d’écrou ouvert en 1602, achevé vingt ans plus tard, et qui contient l’ordre d’écrou de Ravaillac, le meurtrier de Henri IV et son arrêt de condamnation.
- L’ensemble de ces salles est, il faut l’avouer, un peu lugubre, mais cette impression se dissipe rapidement lorsque nous entrons dans le superbe jardin qui occupe la partie centrale de l’édifice. Au milieu, à l’ombre des palmiers, une vasque monumentale divisée en quatre compartiments nous présente les eaux qui alimentent P,aris : la Seine, véritable purée noire et putride, dont nos ancêtres se contentèrent longtemps; l'Ourcq, moins fangeuse mais encore peu ragoûtante; enfin la Vanne et l’Avre, nappes de cristal, l’une vert de mer, l’autre d’un bleu d’azur, qui, cependant, malgré leur si belle apparence ne sont pas tout à fait exemptes de microbes et réclament encore l’emploi du filtre Pasteur.
- p.13 - vue 15/322
-
-
-
- 14
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Autour de ce jardin, d’autres services de la Ville, présentés sous forme fort attrayante : A la Direction des affaires municipales, des vues photographiques de promenades et de monuments de Paris, une série amusante des anciens types de voitures publiques : omnibus, diligences, fiacres, etG..., des plans des marchés et abattoirs, des appareils spéciaux à l’observatoire municipal, des maquettes des stations de désinfection, de voitures et de brancards d’ambulances, des dessins des établissements charitables ou sanitaires : asiles de nuit, orphelinats, piscines, etc.... A l’Assistance publique, un lit à quatre places et quelques modèles du vieux matériel des anciens hôpitaux parisiens; auprès, je matériel nouveau de nos établissements hospitaliers. Dans les salles voisines, des plans et modèles d’hôpitaux et hospices, des jpues stéréoscopiques de ces mêmes établissements, puis des pièces d’archives : un autographe de saint Vincent de Paul, un inventaire de l’hôpital Saint-Jacques-aux-Pèlerins ; des manuscrits du xve siècle, cartulaires, rotules, etc..., enfin quelques portraits de bienfaiteurs des pauvres de Paris : l’abbé Cochin, Mme Necker, la comtesse de Lariboisière, Rossini, Galignani, etc. Au Service des eaux et de l'assainissement, des vues photographiques, coupes, profils des dérivations des diverses sources, un plan des égouts, un autre des terrains d’irrigation. A la Voie publique, des échantillons des divers Bois employés pour le pavage des rues, des documents sur les carrières de Paris. A l’Enseignement primaire, des objets admirables qui tous ont été fabriqués par les élèves de nos écoles parisiennes : modes et
- confections, céramiques, aquarelles, dessins, meubles, bronzes ou fers forgés et ciselés, reliures rares, délicates couronnes de perles, que tressèrent les artistes de Braille ; chaque école professionnelle a apporté son chef-d’œuvre, et tous peuvent être
- La grande serre de la Société d’Horticulture.
- p.14 - vue 16/322
-
-
-
- LES SERRES DE L’HORTICULTURE.
- U)
- fiers des justes éloges que leur a valu cette exposition unique.
- Enfin, plusieurs salles sont consacrées à des collections d’œuvres d’art provenant de l’Hôtel de Ville ou des Mairies.
- Au sortir de ce beau pavillon qui n’a cessé d’attirer la foule durant toute l’Exposition, nous nous trouvons devant
- les immenses selles Façade de la grande serre.
- de l’Horticulture.
- Leur description tient en quelques mots. Imaginez deux nefs parallèles,* en tous points semblables, d’une longueur de 82 mètres, sur 53 de largeur, et 18 mètres de hauteur au sommet du cintre. Elles.se regardent à travers une esplanade et leurs façades similaires en forme de grands portiques en arc brisé ont trois portes cintrées s’ouvrant les unes à. côté des autres; comme dans une cathédrale de style gothique on voit des baies multiples percées au fond des vastes porches. Deux légers pylônes de 19 mètres de hauteur complètent la décoration de la façade tout en fer et en verre comme l’ensemble de la serre. Le fer a été traité de la façon la plus légère qu’on a pu; il n’intervient que par lignes minces presque invisibles, carcasse indispensable au montage des vitres, et qui est, de plus, dissimulée sous des treillages vert clair et rose pâle, s’harmonisant fort bien avec la teinte grise donnée aux ferrures métalliques et aux châssis inévitables.
- Entrons dans une de ces serres et nous serons étonnés de la légèreté, de la beauté de. ligne des constructions, qu’on ne s’était pas préoccupé jusqu’ici de combiner avec tant d’adresse. L’édifice se compose d’une nef centrale, oblongue, dont la voûte est supportée par de minces colonnettes, au nombre de sept de chaque côté; ces colonnettes, en croisillons de fer, sont elles aussi garnies de treillages; elles ont en guise de chapiteau, au
- p.15 - vue 17/322
-
-
-
- 16
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- point de section où commence l’arc de la coupole, une jardinière-corbeille, qu’on remplit de plantes à feuillage retombant, et qui constituent une nouveauté ravissante.
- Bordant la nef, se trouvent, dans le sens de la longueur, des « hauts » côtés, surélevés de trois marches, séparés par les colonnettes et formant window, en encorbellement semi-circulaire, sur la terrasse extérieure, et en face, de plain-pied avec la rue de Paris. Cette disposition inédite a obtenu le plus vif succès. En effet, dans la nef centrale, la Société nationale d’Horticulture de France, qui y a organisé des expositions florales., se renouvelant de quinzaine en quinzaine, a pu tracer un délicieux jardin à la française avec massifs, corbeilles, plates-bandes, pour les plantes de pleine terre, rosiers, pensées, violettes, auxquels succédera tout ce qui fait la gloire de nos jardins, et se servir des Windows pour des expositions d’un autre caractère : orchidées, plantes grasses, raretés, etc. Avec les plantes grimpantes accolées aux colonnes, une fontaine ici, une statue là, et la forêt vierge des plantes tropicales aux pointes^ acérées, aux lames terrifiantes, aux formes extraordinaires, entassées dans la rotonde circulaire qui termine la serre, à l’extrémité opposée au portique, on obtient un résultat inattendu, qui a fait la joie des visiteurs.
- Chacune de ces serres a environ 2200 mètres de superficie. Quand la Société d’Horticulture en disposera dans l’avenir, — car il est décidé de les conserver après l’Exposition, — elle pourra y organiser ses concours annuels dans des conditions préférables à ce qui a lieu maintenant.
- Pour l’Exposition Universelle de 1900, la première serre seulement appartient à la Société d’Horticulture; la seconde, en descendant la Seine, est réservée aux exposants étrangers. On trouve là les représentants du Luxembourg, où la culture du rosier est poussée si loin ; de la Belgique avec ses fruits forcés, ses raisins « à la houille » et ses pêches qui n’ont connu peut-être d’autre soleil que la lumière électrique ; la Hollande et ses tulipes; le Japon et la Chine avec leurs pivoines ou leurs chrysanthèmes; le Mexique et ses orchidées; les États-Unis et le Canada avec leurs pommes, leurs fruits de dimensions phénoménales.
- En bordure de la Rue de Paris, un autre bâtiment tout en longueur, et qui, lui, ne restera pas, est encore attribué à l’Horticulture; mais il ne s’agit plus là d’exposition florale, mais de journaux et publications horticoles, plans de jardins, produits nécessaires à l’entretien des plantes,
- p.16 - vue 18/322
-
-
-
- LES SERRES DE L'HORTICULTURE.
- 17
- engrais, accessoires, inventions, outillage. Le gros du public entre ici en foule également, car le goût du jardinage est très répandu chez nous,; autant à la campagne qu’à la ville : on soigne avec amour des plantes d’appartement qu’on défend mal contre la poussière et le manque d’air on bouture avec rage, on col lectionne, on améliore, et c’est d’un œil d’envie qu’on contemplera les mille méthodes exposées, les inst ruinent s perfectionnés, les produits incomparables ... ou tout au moins incomparablement présentés, et fort alléchants.
- Il y a aussi dans ce bâtiment des statistiques, des tableaux représentant les progrès accomplis
- par J’horticulture; le tout constitue un effort très appréciable en faveur d’un art professionnel des plus intéressants.
- L’horticulture ne se borne pas à l’obtention, au choix et aux soins à donner aux fleurs et aux plantes, elle comporte deux autres branches fort importantes, si .importantes qu’on peut les comparer à l’agriculture proprement dite, car elles ne se bornent pas à l’agrément des jardins. La fourniture de la table, l’approvisionnement des marchés en dépendent : fruits et légumes sont de première nécessité. On trouve à l’Exposition les plus beaux échantillons de fruits que notre arboriculture moderne si
- Intérieur de la grande serre.
- p.17 - vue 19/322
-
-
-
- 48
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- savante a pu réunir en variétés innombrables, de façon à nous faire oublier presque qu’il y a des saisons, puisque poires et pommes tardives sont maintenant capables de durer jusqu’à la venue des premières cerises et des premières fraises. Quant aux légumes, nos maraîchers sont devenus d’une extraordinaire habileté ; ils ne se contentent pas de perfectionner sans cesse, de sélectionner les anciennes espèces; ils explorent les régions lointaines, accueillent les nouveautés, ne se rebutent pas dans leurs essais infructueux, et s’efforcent d’assurer des réserves de végétaux comestibles capables de s’adjoindre à ceux qui sont déjà connus, ou de les remplacer en cas de disparition.
- La science horticole profitera beaucoup de l’édification des nouvelles serres; ses futures expositions constitueront un enseignement beaucoup plus complet qu’elles ne l’ont été jusqu’à présent, avec leur aménagement tout provisoire et insuffisant. Les classements s’établiront mieux, les conférences sur place se feront dans les meilleures conditions pour le plus grand profit des spécialistes et des amateurs.
- C’est sous le sol même de ces vastes serres que l’on a installé un superbe Aquarium avec une section de pisciculture. Les frères Guillaume qui l’ont construit ont apporté beaucoup d’imagination dans son aménagement ; c’est avec plaisir que le public, de plus en plus initié à la vie maritime par des séjours fréquents sur les plages, revoit vivant et mouvant les poissons et les crustacés qu’il est seulement habitué à rencontrer entassés sur la pierre des ports ou sur le marbre des marchés.
- L’édification et l’entretien d’un aquarium nécessitent des frais considérables. Qu’on en juge : passons même sur la mise en état du terrain, qui, naturellement, en sa qualité de quai n’avait que de vagues rapports avec les plans futurs; sur les fouilles, la consolidation des arbres, les étayements, le drainage et même la construction proprement dite de la salle en ciment armé, pour arriver aux bacs, devant contenir l’eau de mer, et présenter aux visiteurs la plus grande surface visible qui serait possible. L’eau de mer est tout à fait incommode à manier : elle ne peut être mise en contact direct avec la plupart des matières dont on serait tenté de se servir pour la tenir enfermée ! Avec elle, le fer, la tôle, la fonte, l’acier s’oxydent rapidement, le zinc est rongé en quelques heures, la pierre meulière se désagrège, et le goudron qui serait si utile pour assurer l’étanchéité des récipients rend l’eau inhabitable pour les poissons. Il reste le
- p.18 - vue 20/322
-
-
-
- L’AQUARIl'M.
- 19
- ciment, le caoutchouc, le plomb, le cuivre et le verre. Pour celui-ci dé grandes difficultés étaient à vaincre :.on a employé environ deux cents dalles de grandes dimensions, et c’est miracle que dans le maniement de la posé on n’en ait cassé qu’une. Ces dalles d’une épaisseur de .4 centimètres, de 5 m. 50 de hauteur sur 80 centimètres de large, pèsent jusqu’à 550 kilogrammes.
- On s’est assuré de leur résistance à la pression de l’eau par des essais répétés, et l’on a cherché un dispositif pour les placer en assurant l’étanchéité parfaite des bacs. Ce dispositif nouveau et fort bien compris supprime le caoutchouc, coû-
- Le laboratoire de pisciculture.
- teux et irrégulier; il comporte uniquement l’intercalation, entre le montant en métal et la glace, de règles en pitchpin non saigné, et par conséquent très résineux. La glace est posée à l’intérieur contre les montants comme un tableau dans son cadre, et elle tient d’autant mieux que la pression de l’eau est plus considérable. De celte façon, sous l’influence de la température, le verre, le métal peuvent jouer sans que la glaee perde son point d’appui. Notons que ces précautions ne sont pas superflues : si une glace de dimensions pareilles venait à céder et à être projetée dans la salle où se tient le public, ce ne serait pas un incident de petite importance. Mais il n’y a rien à craindre.
- Pour un aquarium marin il fallait de l’eau de mer, non pas une fois, mais souvent, pour renouveler la provision et maintenir en bon état ses habitants. Une circonstance heureuse a permis de réaliser le problème sans grande dépense. Tous les Parisiens savent qu’il existe
- p.19 - vue 21/322
-
-
-
- 20
- I/EXPOSITIO.N UNIVERSELLE. DE 1900.
- au port du Louvre un service direct de bateaux entre Paris et Londres.
- Ces bateaux partent bondés de marchandises, mais reviennent en partie sur lest. Or ce lest, indispensable pour faire enfoncer le bateau afin qu’il puisse passer sous les ponts, pris dans la Manche, en route, n’est autre que de l’eau. On rejetait cette eau dans la Seine au fur et à mesure du chargement à quai ; on la vide aujourd’hui, au moyen de pompes, dans les réservoirs de l’aquarium, et comme on a eu soin de prendre au large, par beau temps, de l’eau claire, les poissons de l’aquarium sont les plus heureux poissons du monde. Au moyen de l’air comprimé, l’eau est envoyée dans les bacs, elle y circule sans cesse, et sans cesse on la reprend pour l’aérer à nouveau et la renvoyer, d’où nécessité d’une machinerie très compliquée, de combinaisons de tuyaux, de robinets, de filtres, faisant ressembler les coulisses de l’établissement à une véritable usine, comparaison d’autant plus juste que les mêmes machines à air comprimé actionnent des dynamos pour la production de l’électricité qui joue un grand rôle dans l’aquarium. Sachant comment l’eau de mer arrive, comment elle est retenue, arrivons à la manière de voyager des poissons et autres hôtes de l’établissement.
- Les pêcheurs de nos côtes, prévenus que l’aquarium achète les poissons vivants, en gardent un certain nombre qu’ils soignent particulièrement. Le tout est expédié dans des bacs portatifs en fer-blanc, à couvercle percé de trous, au laboratoire, où l’on procède au tri des différentes espèces et à leur acclimatation. Puis les poissons font leur début en public, et, suivant leur tenue, on les admet définitivement à parader devant les visiteurs ; ou s’.ils sont insuffisants, on les place à nouveau dans les réservoirs du laboratoire pour qu’ils se remettent de leurs fatigues; à moins qu’on ne les casse définitivement aux gages.
- A l’encontre des anciens aquariums qui étaient des salles quelconques, les organisateurs ont voulu donner aux visiteurs l'illusion d’une clairière sous-marine où se trouverait au fond de l’eau, en compagnie des hôtes habituels des océans. La salle, cailloutée, a 25 mètres de longueur sur 12 mètres de largeur. Les voûtes d’entrée et de sortie sont faites en rochers naturels que l’on a eu la constance d’apporter de Quiberon. Au centre, et enfoncée dans le sable, s’élève l’épave d’un navire submergé, dont la coque se continue dans l’un des bacs.
- Le premier bac, à droite en entrant, est peut-être le plus intéressant, c’est en tous cas un des plus jolis. Il représente des ruines sous-marines,
- p.20 - vue 22/322
-
-
-
- L’AQUARIUM.
- *21
- composées de colonnes, de cha piteaux, de fragments de statues, rappelant celles du rivage du golfe de Naples. Yien-nentensuite, dans deux bacs, les navires sombres dans les débris desquels se meut un scaphandrier occupé à chercher parmi ces débris impressionnants tout ce qui peut représenter une certaine valeur. Plus loin, un bac rempli de blocs de rochers, un autre de galets, une
- banquise, des basaltes avec un volcan sous-marin, projetant ses matières en fusion, diversement colorées, qui se résolvent en fuseaux de pierre paraissant taillés par la main de l’homme ; la mer de corail, le récipient réservé aux éponges et aux huîtres perlières.
- La population de ces bacs est extrêmement variée: soles, turbots, limandes, raies, plies, barbues, toute la série des poissons plats, incrustés dans le sable, et s’y confondant grâce à leur couleur qui s’harmonise avec le fond des eaux; des crabes, gros tourteaux paresseux en embuscade dans quelque trou, crabes enragés, crabes nageurs ; actinies ou anémones de mer, cet animal-fleur, sujet d’étonnement pour tous les pêcheurs de grève ; congres, maquereaux, gades ou morues de différentes variétés, daurades, triglesou grondins, racasses méditerranéennes et esturgeons du Nord ; et des crevettes, des sardines, tout ce qui se mange ou est destiné
- Le bac des ruines sous-marines.
- p.21 - vue 23/322
-
-
-
- 9-2
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE lëOO.
- à être mangé, car les petits poissons que vous -voyez se diriger de-ci de-là en bandes compactes, ne sont pas là pour leur agrément... pas même pour le nôtre. Les gros les attendent au passage, les hapent, et en font — si l’on peut dire — leurs choux gras.
- Nous ne ferons pas à nos lecteurs l’injure de les supposer capables d’attribuer la forme plate à la morue, qui ne se présente ainsi qu’à son grand regret, quand des pêcheurs impitoyables lui ont ouvert le ventre, qu’elle a été salée, et empilée dans quelque bateau grandvillais ou paim-polais ; mais il n’en est pas moins curieux de la voir nager avec vigueur, en compagnie des soles qui se détachent parfois du fond et qui planent au milieu de l’onde comme un oiseau dans les airs, ou des squales, requin-tigre, requin-marteau, qui chassent perpétuellement.
- En résumé, avec la demi-obscurité de la salle, les feux électriques projetés dans les bacs, la collection d’animaux réunis dans un milieu qui est la reconstitution de tout ce que le fond de la mer présente de plus extraordinaire, l’Aquarium est à la fois amusant et instructif.
- Le Palais des Congrès, qui termine la section de la rive droite que nous venons de décrire, s’étend en bordure du quai entre les serres de l’Horticulture et le pont de l’Alma. Ce vaste édifice, de style froid et sévère, a abrité durant l’Exposition les innombrables Congrès internationaux qui ont profité de la circonstance pour tenir leurs réunions solennelles à Paris. Il serait trop long de donner là seule liste de toutes les sociétés scientifiques, économiques ou autres qui ont occupé tour à tour ou simultanément les vastes salles de ce magnifique palais. Nous y trouvons en la parcourant au hasard : l’Alpinisme, l’Enseignement populaire, les Habitations à bon marché, l’Agriculture et la Pêche, l’Électricité, la Chimie, l’Automobilisme, la Mutualité, la Photographie, les Voyageurs de commerce, la Géographie, l’Enseignement des langues vivantes, etc., etc.
- p.22 - vue 24/322
-
-
-
- III
- LES PALAIS DES BEAUX-ARTS
- Les deux Expositions précédentes nous ont laissé comme souvenirs permanents, l’une, le bizarre palais en hémicycle du Trocadéro, l’autre, la gigantesque Tour Eiffel, dont on peut admirer l’ossature dé fer pour la hardiesse et l’habileté de sa construction, mais qu’il est difficile de classer parmi les oeuvres d’art. En somme Paris se fût fort bien passé de ces deux « embellissements » ; mais cette fois il n’aura pas à se plaindre et il lui restera de l’Exposition actuelle un groupe de monuments qui à eux seuls suffiraient à la gloire d’une des capitales du monde. Nous voulons parler des deux magnifiques palais encadrant la triomphale avenue Nicolas II qui s’ouvre sur les Champs-Elysées et se continue par le monumental pont Alexandre III jusqu’aux Invalides dont le dôme doré termine cette admirable perspective. Il y a là un ensemble absolument merveilleux, tel qu’aucune ville du monde ne peut en présenter de semblable, et qui égale ce que Paris possédait de plus beau jusqu’à ce jour.
- Lorsque, en venant des Champs-Elysées, on avance dans cette somptueuse avenue, cachée jusqu’aux derniers jours par les ruines du vieux Palais de l’Industrie, on voit de chaque côté, derrière les pelouses parsemées de corbeilles de fleurs et d’arbustes, se dresser les blanches façades des deux palais des Beaux-Arts, avec leurs imposantes colonnades, leurs hauts frontons, leur peuple de statues, et on reste stupéfait à la pensée que ces immenses édifices sont sortis de terre et ont été complètement achevés dans tous leurs détails en moins de deux ans. Et il ne s’agit pas ici, comme au Champ-de-Mars ou aux Invalides, de plâtre, de staff, de toute cette pseudo-architecture de décors dont, la pièce ter-
- p.23 - vue 25/322
-
-
-
- 24
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- minée, nous débarrasseront quelques coups de pioche, mais bien de monuments définitifs, appelés à durer des siècles et qui ont coûté au total plus de vingt-cinq millions. De semblables constructions, couvrant dans leur ensemble une superficie double de celle de l’Opéra, eussent demandé autrefois de longues années de préparation, et l’on se prend à craindre que leur édification hâtive n’ait entraîné de regrettables sacrifices d’exécution; mais on peut dire que nos architectes ont été vraiment à la hauteur de leur délicate mission : tout semble avoir été étudié,
- • Le Grand Palais.
- prévu, exécuté avec un art qui ne laisse place qu’à bien peu de critiques.
- Le plus vaste de ces deux édifices, celui que l’on a baptisé le Grand Palais, étend sur le côté droit de l’avenue (en venant des Champs-Elysées) une colonnade de 240 mètres de longueur, sur 20 mètres de hauteur aux rampes des balustres, coupée au centre par un vaste portique à triple ouverture qui abrite l’entrée principale et dont les pylônes sont surmontés de groupes colossaux de statues. En arrière de la colonnade, dont les piliers cannelés et ornés d’élégantes guirlandes de fleurs rappellent la grande façade du château de Versailles, court une profonde loggia décorée de mosaïques en couleur représentant les grandes époques de l’Art. Toute cette façade, exécutée d’après les plans de M. Deglane, est vrai-
- p.24 - vue 26/322
-
-
-
- LE GRAM) PALAIS.
- 25
- ment majestueuse et d’une grande pureté de lignes; malheureusement, dès qu’on se recule un peu, elle paraît écrasée par l’immense verrière qui couvre la galerie intérieure ; notre photographie donne très exactement l’impression de cet effet malencontreux et qu’il est regrettable qu’on n’ait pu éviter.
- Le palais, dont nous venons succinctement de décrire la façade, est relié par une partie intermédiaire à un autre palais plus petit, déviant généralement de l’axe général et faisant front sur l’avenue d’Antin. Cette partie postérieure du Grand Palais, exécutée par M. Thomas, est d’un
- r*
- . ' . *
- Le Petit Palais.
- style très sobre et fort élégant. La façade a pour motif principal un porche encadré de colonnes et surmonté d’un superbe groupe de statues en bronze. Le fronton porte l’inscription : « Ce monument a été consacré par la République à la gloire de l’Art français ». De chaque côté de ce porche s’étend une colonnade encadrant une haute frise polychrome.
- L’intérieur de cet ensemble constituant le Grand Palais se compose, en outre de l’immense nef antérieure, longue de 200 mètres sur 45 de largeur, avec une hauteur de 45 mètres sous le dôme central, d’une infinité de salles, de rotondes, de vestibules, sur lesquels s’ouvrent des escaliers grandioses,, le tout décoré avec une somptuosité parfois un peu trop recherchée.
- C’est, en somme, un temple magnifique que l’on a élevé aux Beaux-
- p.25 - vue 27/322
-
-
-
- 2f. f/EXPOSmON LMYERSELLE DE 1900.
- Arts. Un y a réuni, pour la durée de l’Exposition, les principaux chefs-d’œuvre produits par la peinture et La sculpture de tous les pays depuis le commencement du siècle,- ainsi que les œuvres des artistes contemporains français et étrangers exécutées depuis dix ans. On comprendra que nous n’essayions pas d’énumérer cette admirable collection qui va ainsi depuis les Greuze, les Vigée-Le-brun, les David, les Gros, jusqu’aux impressionnistes et aux Porte du Petit Palais. représentants de l’art le plus
- moderne.
- Si l’exécution du Grand Palais, dans son immense complexité, a dû - être confiée à trois architectes distincts, M. Deglane pour la partie antérieure, M. Louvet pour la partie intermédiaire, M. Thomas pour la partie postérieure, en revanche, ce qu’on appelle le Petit Palais est l’œuvre d’un unique architecte, M. Girault ; et, de l’avis général, cette œuvre peut être placée au premier rang des productions architecturales de notre siècle ; en un mot, c’est un chef-d’œuvre dont pour ainsi dire aucune partie ne prête à la critique.
- La façade, d’un style Louis XYI très sobre, est coupée par une porte monumentale d’uq goût exquis, à laquelle on accède par un haut perron. Cçtte-porte franchie, on entre dans un vaste vestibule aux parois revêtues de marbres de couleur et qui sert de salle des Pas-Perdus, au delà duquel s’étend une - ravissante petite cour limitée par la courbe élégante d’un portique soutenu par des colonnes de marbre entre lesquelles pendent des guirlandes de feuillage en bronze doré. Un jardinet, égayé par des bassins d’eau verte enserrés de margelles en mosaïque bleue et or et par des groupes de statues, complète ce délicieux tableau. Il y a là une note d’art discrète, harmonieuse, qui rappelle les plus délicates inventions des architectes de Trianon.
- Dans cet admirable palais, où la foule se presse et que ne devra négliger aqcun visiteur de l’Exposition, on a installé une collection de
- p.26 - vue 28/322
-
-
-
- LE PETIT PALAIS.
- 27
- richesses artistiques, bijoux, armures, émaux, meubles, vraiment incomparable, dont l’aménagement artistique fait le plus grand honneur aux organisateurs, MM. Molinier et Marcou.
- Il y a ici tant de merveilles qu’au risque de copier le catalogue officiel on voudrait tout signaler à l’admiration.
- Dans une des premières salles voisines du vestibule sont groupés les ivoires anciens. « Jamais peut-être, dit M. Thiébault-Sisson, l’éminent critique d’art, en décrivant le contenu de cette salle, une pareille collection n’aura été assemblée., Au centre, la célèbre Vierge de Villeneuve-lez-Avignon, du quatorzième siècle, qui, pour la première fois, est exposée au public ; lui faisant face, en de petites vitrines, d’autres Vierges du quatorzième siècle. La Vierge de la collection Oppenheim, légèrement polychromée, admirable par l’expression si étrangement joyeuse de la Mère et l’indescriptible élan de l’Enfant, si merveilleusement et si finement sculptée et ciselée qu’aux longs doigts effilés de la Vierge se voit la bague au chaton de rubis ; la Vierge de la collection Martin-Leroy, souriante, présentant une pomme à l’Enfant, qui la repousse et par son geste indique qu’il n’en est plus à s’occuper des hochets; une Vierge portant l’enfant couché sur ses bras et une Annonciation du quinzième siècle, dont les deux personnages, séparés par des fortunes diverses, se trouvent rassemblés pour la première fois. Dans la grande vitrine, des crosses, des olifants, des groupes pieux, dont l’un représentant la Mère et l’Enfant, entièrement peints, provient du trésor des ducs de Bourgogne; une boîte à hostie des premiers siècles ; un Christ, plein de majesté, de l’époque primitive, et dans d’autres vitrines une profusion de diptyques, de coffrets, de boîtes, de triptyques, de reliquaires, depuis la pé-
- Cour intérieure du Petit Palais.
- p.27 - vue 29/322
-
-
-
- 28
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- riode romaine jusqu’aux travaux du dix-huitième siècle de l’école de Dieppe. »
- La salle suivante est consacrée aux bronzes, à la dinanderie et à la ferronnerie.
- « D’abord, la période gallo-romaine, représentée par une belle statue, en bronze, d’Apollon, trouvée à Yaupoisson, dans l’Aube ; des vaisselles élégantes et à la belle patine; des pots, dont l’un cerclé d’or ; le curieux timon de char du musée de Toulouse, figurant une lionne mordant les jambes d’un cheval cabré ; les pieds ciselés d’un trépied du musée de Vienne ; une épée de toute beauté. Ensuite les bijoux en bronze, torques massifs, lourds bracelets au métal tordu en de puissantes spires ou creusé de stries ornementales ; bagues, épingles, fibules, auxquelles nous avons emprunté ces épingles à ressort que nous dénommons « épingles de nourrice » ; puis les bijoux mérovingiens aux émaux cloisonnés, les colliers d’amulettes, les agrafes et les plaques en émail dont la collection Boulanger offre aux curieux de nombreux spécimens. Dans un angle, cet admirable pied de chandelier en bronze du treizième siècle, provenant de la cathédrale de Reims, avec ses cabochons en cristal et la complexité de sa riche ornementation dont le thème est l’hydre, autour duquel l’artiste a brodé d’ingénieuses fioritures. »
- Nous traversons ensuite la salle de la céramique antique, puis celle de la faïence et de la porcelaine française, où nous arrêtent à chaque pas d’incomparables merveilles ; puis nous entrons dans la galerie où sont réunis les trésors d’orfèvrerie appartenant aux églises françaises et dont l’amoncellement forme un éblouissant spectacle.
- Dans la première salle est accroché, sorti d’Aix pour la première fois,. le célèbre triptyque dit du « Buisson ardent », de Nicolas Froment, attribué pendant si longtemps au roi René dont la caractéristique figure est peinte sur l’un des volets ; lui faisant face, le triptyque de la cathédrale de Moulins. Ici, se voient aussi la suite des émaux des douze apôtres provenant de Chartres ; les peignes liturgiques si curieux, entre autres celui de saint Loup du onzième siècle, de la cathédrale de Nancy, et ceux du douzième siècle, de Sens. Plus loin, le coffret de Nancy, des émaux admirables et la ceinture de saint Césaire.
- La salle du milieu renferme d’éblouissantes richesses. « Dans la première vitrine centrale, la châsse de saint Taurin d’Évreux, fâcheusement restaurée; l’évangéliaire de Nancy en argent repoussé, orné de cabochons
- p.28 - vue 30/322
-
-
-
- LES TRÉSORS D’ÉGLISE.
- 29
- de pierres précieuses et d’émaux cloisonnés. Dans la seconde, le « chef » de saint Ferréol, la couronne du Paraclet, l’évangéliaire de Sens avec sa belle plaque d’ivoire, une croix de Rouen du treizième siècle, le reliquaire de Jaucourt si gracieusement supporté par des anges. Entre les. deux, la sainte Foy du trésor de Conques, datant du neuvième siècle, faite de plaques d’argent repoussé et si extraordinaire par l’expression particulièrement primitive de la face. Puis, en de petites vitrines isolées, le reliquaire à volets en émail cham-plevé de Chartres, le calice de la cathédrale de Nancy à la patène enrichie de pierres précieuses et de filigranes, le calice de saint Rémy du douzième siècle avec ses in tailles antiques, ses perles et ses émaux cloisonnés, et le calice du trésor de Sens, à couvercle d’un galbe si pur. Et enfin, le chef de saint Nectaire, en cuivre repoussé, si étrange avec ses yeux d’émail et le pointillé qui figure la barbe.
- La troisième salle des trésors d’église nous offre des croix processionnelles en argent repoussé, gemmées et fîli-granées, une Sainte Marthe en argent du quinzième siècle, domptant la Tarasque, provenant de l’église de Luceram, aux environs de Nice ; puis des spécimens d’orfèvrerie religieuse, des vierges, des bras reliquaires du dix-septième siècle. A part, le merveilleux pied de croix d’un style byzantin, en émail champlevé du douzième siècle, envoyé par Saint-Omer.
- Ensuite viennent les salles contenant des objets de même nature que
- Peigne liturgique de saint Loup.
- p.29 - vue 31/322
-
-
-
- 50
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- les précédentes, mais d’une origine moins exclusivement ecclésiastique. Dans la première au centre, un majestueux aigle de lutrin en cuivre.; à gauche, la croix ornée de cabochons et de filigranes, don de l’impératrice Mathilde et provenant de l’abbaye de Yalasse, des reliquaires et des ostensoirs ; à droite, des émaux cloisonnés, de curieuses figures de saints en demi-relief, d’extraordinaires colombes eucharistiques, des croix processionnelles, et un joli reliquaire formé d’un tube en cristal du treizième siècle.
- Mais il nous faut presser le pas, continuant notre rapide et merveilleux défilé à travers les salles où sont rangés les émaux précieux, les étoffes antiques, les tapisseries religieuses, pour atteindre les galeries où dans une suite admirable est racontée toute l’histoire du mobilier français.
- Les premières salles, consacrées à l’ameublement du moyen âge, ne nous présentent guère que des reproductions de monuments, de coffres sculptés et des objets qui intéresseront plus particulièrement les archéologues. Mais à partir du seizième siècle, — car les collections sont rangées par ordre chronologique, — les meubles, proprement dits, se pressent côte à côte, arrêtant à chaque pas notre attention par la beauté de leurs détails ou la grâce de leur forme. Voici d’abord le lit d’Antoine de Lorraine, l’armoire dorée et peinte de la marquise Arconati, puis des cabinets d’ébène de Fontainebleau, des portraits de Clouet, etc. Viennent ensuite les salles du règne de Louis XIV, et ici les somptuosités s’étalent à profusion : meubles de Boulle, cartels étincelants, armoires, commodes, tables sculptées et dorées, argenterie finement ouvrée. Puis, avec la Régence et le règne de Louis XV l’art de l’ameublement se fait plus délicat, plus mièvre, affiné comme cette époque où le luxe se cache sous les plus gracieuses recherches, et enfin atteint, à notre point de vue, son point culminant, vraiment ncomparable, vraiment français, sous le règne de Louis XVI où dominent en toute chose un goût exquis, une réserve délicieuse que rien n’a jamais surpassé.
- On sort de cet admirable musée du Petit Palais, charmé, fasciné, avec le regret de penser que ces merveilles, dont nous n’avons donné qu’un bien incomplet aperçu, ne sont là que pour un temps trop court et que dans quelques mois elles seront de nouveau dispersées aux quatre coins de la France.
- p.30 - vue 32/322
-
-
-
- IV
- LE PONT ALEXANDRE III
- Paris, qui possède tant de ponts, que toutes les époques lui ont légués, n’aura jamais peut-être eu tant à se louer que cette fois du travail de ses architectes et de ses artistes. Les essais antérieurs de ponts modernes en fer n’ont pas été tous heureux, et si, au point de vue pratique, on avait réalisé un progrès sur les ponts à arches massives et répétées de l’ancien temps, qui prennent beaucoup de place dans l’eau, ce qui est nuisible aux services de navigation et présente de graves inconvénients lors des crues, rien de bien architectural n’avait encore été conçu. Le pont Alexandre III réalise ce problème* d’être d’une élégance remarquable, et de se prêter, avec son arche unique, hardiment jetée sur le fleuve et de vastes dimensions, à la circulation sur l’eau, et au-dessus de l’eau. Il vient compléter de la façon la plus heureuse le nouveau centre ornemental de Paris qui s’est formé autour des Champs-Elysées.
- Ce pont présentait des difficultés presque insurmontables à construire : il le fallait grandiose, imposant, de grand style, pour ne pas briser l’harmonie de l’Esplanade et des monuments de la rive gauche : on le voulait coquet, svelte et. gracieux afin qu’il cadrât bien avec les nouveaux édifices de l’avenue Nicolas II : le fer seul pouvait fournir la résistance Unie à la légèreté cherchée, mais en devenant artistique, ou tout au moins en prenant des airs de distinction, ce qui ne lui arrive pas souvent. On y est arrivé ! Ce pont est un des étonnements des visiteurs de l’Exposition : il obtient, on peut le dire, l’approbation universelle, et soit qu’on l’aborde en bateau, soit qu’on se prépare à le franchir, sous ses aspects divers, il séduit et il enchante la vue.
- De loin, la courbe heureuse du pont, formée d’une seule bande de
- p.31 - vue 33/322
-
-
-
- 52
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- fer, attire tout d’abord le regard, surpris de l’immense ouverture qu’elle donne ainsi aux eaux du fleuve pour passer. La ligne courbe de l’arche et la ligne horizontale du tablier se rejoignent presque au centre garni d’un cartouche porté en aval par les nymphes de la Seine, et en amont par les nymphes de la Néva du sculpteur Récipon. Au fur et à mesure que la courbe s’éloigne du milieu du pont et que le vide s’accuse entre l’arche et le tablier, des pilastres s’élèvent, soutenant des
- Le pont Alexandre III.
- guirlandes d’un effet décoratif tout nouveau et très réussi. Ce pont superbe a 107m,50 d’ouverture et 40 mètres de largeur. Sa charpente, composée de lo arcs d’acier moulé, repose sur des culées de granit construites elles-mêmes sur des fondations d’une résistance telle, qu’elle n’a à redouter aucun fléchissement. Les culées forment voûte pour la circulation de la berge. De magnifiques escaliers à rampe de pierre montent au niveau des quais et du tablier de proportion majestueuse, avec ses 40 mètres de largeur, divisés en trois bandes, une chaussée de 20 mètres, et deux trottoirs de 10 mètres chacun.
- L’entrée du pont est évasée; en arrivant droit dans l’axe du pont, nous avons donc à droite et à gauche deux courbes légèrement con-
- p.32 - vue 34/322
-
-
-
- LE PONT ALEXANDRE III.
- oo
- caves du parapet partant de la rampe d’accès à la berge et se terminant aux pylônes marquant l’entrée proprement dite du pont.
- Le premier ornement architectural est, sur le quai : une pyramide de granit, ceinturée de bronze et portant quatre grosses lanternes ; c’est le point de jonction du quai avec le pont.
- Quelques mètres de parapet ajouré et voici un des quatre lions gardant les rampes descendant à la Seine. On a échappé à l’allégorie : ces lions enguirlandés de fruits en amont, de fleurs en aval, sont caressés par des enfants qui, sans doute dans la réalité, se sauveraient bien vite; mais le système étant adroit, il faut reconnaître que ces lions, calmés et dignes,
- Sur le pont Alexandre III.
- sont d’une belle allure, comme, du reste, ceux qui leur font pendant à l’autre extrémité du pont et qui, dans la pensée de l’artiste, doivent plutôt figurer la noblesse dans la force et dans la vaillance, car ils foulent aux pieds des trophées de drapeaux à la place des gerbes de blé. Beaux groupes décoratifs, en somme, et bien dans la note du mouvement. De superbes vases de marbre blanc délicatement sculptés garnissent la rampe du côté du fleuvel
- Enfin, marquant l’entrée même du pont se dressent de hauts pylônes d’aspect vraiment monumental. Ces pylônes sont garnis à leur base, sur trois côtés, de proues de navires, et, face à l’entrée, de grandes figures symboliques représentant, sur la rive droite, en amont, la France de Charlemagne, d’Alfred Lenoir; en aval, la France contemporaine, de
- 3
- p.33 - vue 35/322
-
-
-
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- 5 't
- G. Michel ; sur la rive gauche, en amont, la France à Vépoque de la Renaissance ; en aval, la France de Louis XIV. Les colonnes encastrées, unies comme les faces des pylônes, lesquelles sont agrémentées de cartouches très discrets en bas-reliefs, ont des chapiteaux d’ordre ionique; elles supportent une frise chargée d’ornements, et un entablement surmonté des groupes dorés dont nous avons parlé, représentant en amont, rive droite, la Renommée des Arts, et en aval, la Renommée des Sciences ; en amont, rive gauche, la Renommée du Commerce ; en aval, la Renommée de l’Industrie.
- Dans les 'socles des statues de la France aux diverses époques sont enchâssés des cartouches de marbre. Le cartouche du pylône de la rive droite, en amont, porte une inscription commémorative de la cérémonie grandiose qui eut lieu lors du séjour historique du Tzar à Paris. Fille est ainsi conçue :
- Le 7 Octobre 1896 Sa Majesté Nicolas II Empereur de toutes les Russies Sa Majesté I’Impératrice Alexandra Fedorovna Félix Faure
- Président de la République Française Ont posé la première pierre du Pont Alexandre III.
- Le cartouche du pylône opposé a reçu une inscription commémorative de l’inauguration de l’Exposition par le président de la République.
- Le 14 Avril 1900 Emile Loubet
- Président de la République Française a ouvert
- l’Exposition Universelle et inauguré le Pont Alexandre III
- Les cartouches des pylônes de la rive gauche donnent les noms des principaux organisateurs de l’Exposition à la tête desquels figure le commissaire général, M. Alfred Picard, qui s’est en somme fort brillamment acquitté de cette tâche écrasante.
- Après les pylônes, la balustrade est coupée de socles, garnis de jolis
- p.34 - vue 36/322
-
-
-
- LE PONT ALEXANDRE III.
- 35
- groupes de bronze : enfants montés sur des monstres marins ; puis de magnifiques lampadaires de bronze doré, ornés d’enfants dansant une ronde, en se tenant à une guirlande de plantes marines, ou jouant avec des poissons vivants ; sur le sol, des poissons, des crustacés. Enfin la clef de voûte même du pont est surmontée sur chaque face par un groupe colossal en bronze, d’où partent des branches à feuilles de roseau, supportant des lanternes en forme de fuseaux. Tout cet ensemble produit un effet charmant, le soir, lorsque l’électricité étincèle dans ces innombrables lampadaires.
- A chaque extrémité du parapet se trouve un gros cartouche de bronze à panache doré, portant l’inscription : Pont Alexandre III. A remarquer encore les quatorze candélabres à trois branches posés sur l’appui du pont de bronze. Le tout d’un travail très soigné, d’une ornementation très riche, mais nullement lourde. On sent que les architectes, MM. Gassin-Bernard et Cousin, architectes, et MM. Réval et Alby, ingénieurs, ont eu le souci de doter Paris d’un ouvrage d’utilité qui lui fit honneur à tous les points de vue, et il n'y a pas à leur marchander les éloges.
- p.35 - vue 37/322
-
-
-
- V
- I/ESPLANADE DES INVALIDES
- Lorsque, du pont Alexandre III, on contemple l’immense amoncellement de palais dont on a couvert la vaste Esplanade des Invalides, il semble que l’on va entrer dans un de ces décors où les peintres de féerie placent en général l’apothéose de leur pièce. D’une blancheur éclatante, relevée çà et là de quelques fresques ou du flamboiement des étendards multicolores, ces édifices, de style étrange, dressent vers le ciel le plus fantastique amalgame de clochetons, de coupoles, de pyra-midions, d’arceaux enchevêtrés que le cerveau humain ait jamais imaginé. C’est là une des plus bizarres manifestations de l’art moderne, de Ysœohi-modern style, poussé à un point qui fait vivement se féliciter que tout cela ne soit que du staff, c’est-à-dire du bois, du plâtre, du carton destiné à bientôt disparaître'sous la pioche du démolisseur.
- Et cependant, vus en détail, ces divers palais, que l’on a voulus distincts les uns des autres, quoique formant un ensemble symétrique, offrent parfois des détails remarquables, des idées neuves et dignes d’être conservées.
- Du côté de l’entrée du pont Alexandre, ils s’ouvrent en un large rectangle aux façades décorées de fresques lumineuses, au centre duquel s’enfonce une avenue, large de 33 mètres et cependant trop étroite, dont la perspective est fermée par l’admirable dôme doré des Invalides.
- Mais si cette agglomération d’édifices hétéroclites ne mérite qu’une médiocre admiration, il n’en est pas de même du coiitenu des galeries qui constitue une des plus belles, une des plus curieuses sections de notre Exposition. On a réuni ici, en effet, tout ce qui concerne la décoration et le mobilier des édifices publics et des habitations, et aussi
- p.36 - vue 38/322
-
-
-
- L’avenue centrale de l’Esplanade des Invalides.
- pl.2 - vue 39/322
-
-
-
- p.38 - vue 40/322
-
-
-
- LES MANUFACTURES NATIONALES.
- 59
- les \ principales [industries d’art. Il y a là tout un monde de merveilles, un trésor vraiment inépuisable, que bien peu peuvent se vanter d’avoir complètement vu et dont la seule énumération demanderait tout un volume.
- L ensemble des Palais des Manufactures nationales.
- palais de l’Esplanade
- a été divisé en deux grandes sections distinctes, celle située à gauche de l’avenue centrale étant réservée aux industries françaises, celle de droite aux productions étrangères.
- Commençons notre rapide résumé par la partie française qu’ouvrent les salles consacrées à nos grandes Manufactures nationales. Ici, nous passons d’abord en revue toutes les élégantes productions de notre industrie moderne, meubles de tous styles, tapisseries somptueuses, bronzes et serrureries d’art, en un mot, tout ce qui forme aujourd’hui l’incomparable luxe de nos intérieurs. Puis, comme on l’a fait pour les diverses classes et afin d’établir une sorte de terme de comparaison, on a consacré plusieurs pièces aux styles des époques qui nous précèdent immédiatement. Ce musée rétrospectif est fort, curieux, nous y trouvons reconstitués, avec meubles et tapisseries authentiques, des salons du règne de Louis XYI, de l’Empire et de la Piestauration, la chambre à coucher du roi Louis-Philippe, la chambre, du célèbre acteur Talma, un salon de Napoléon III.
- Nous passons de là à la section de l’orfèvrerie, qu’accompagne aussi une collection rétrospective très intéressante, dans laquelle, à côté d’admirables pièces Louis XYI, on remarque le magnifique surtout d’argent, de l'impératrice Eugénie, sauvé de l’incendie des Tuileries.
- Traversant les galeries de la coutellerie, dont les vitrines ont dû exciter les convoitises de nos jeunes amis — on aime tant les petits couteaux quand on est collégien — nous passons à la joaillerie et à la bijou-
- p.39 - vue 41/322
-
-
-
- 40
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- -terie. Ici. c’est un perpétuel éblouissement, les vitrines ruissellent de diamants, de perles, de joyaux finement ciselés, à faire tourner les têtes de toutes nos jeunes lectrices et à donner le vertige à tous les statisticiens qui se demandent à combien de millions peut s’élever la valeur de ce prodigieux amoncellement de pierreries et de métaux précieux.
- Il nous faut maintenant monter au premier étage et refaire en sens inverse le chemin que nous venons de parcourir.
- Gravissant un escalier, nous nous trouvons dans la classe de d’horlo-gerie. Tous les centres de cette industrie, Paris, Besançon, Montbéliard, la Savoie, etc., ont envoyé ici leurs plus beaux produits, leurs fins chronomètres, leurs boîtiers en or ou argent, incrustés, gravés, sertis de pierres fines, leurs mouvements aux délicats engrenages, et aussi leurs montres à cent sous, de réglage sinon parfait, du moins si approximatif qu’à ce prix il n’est plus permis à personne de ne pas avoir l’heure dans sa poche.
- Ici aussi se trouve une exposition rétrospective des plus intéressantes, dont la plupart des éléments ont été fournis par des collectionneurs et divers musées de province. Parmi les objets qui ont un caractère historique, on remarque notamment une montre ayant appartenu à Marat. Sur le boîtier en argent qui a la forme du bonnet phrygien, on lit cette inscription : « N’obéir qu’à la loi, n’aimer que la patrie. » Une autre montre, qui est celle d’Henri III, et qui a été fabriquée en 1580; une autre, de forme octogonale, ayant appartenu au cardinal de Retz, qui est la propriété du musée de Besançon. On voit aussi, avec une pendule portative de petite dimension ayant appartenu à Louis XVI, la première horloge décimale fabriquée en 1795 par le célèbre horloger Berthoud; le bâton de maîtrise de la corporation des horlogers, en bois doré, travail du dix-huitième siècle; une statué du quinzième siècle, représentant saint Éloi, patron des horlogers, des régulateurs de Lorry et de Robin, et enfin, avec des clefs de toutes formes, des séries très remarquables de boîtiers de montres ornés d’insignes maçonniques, révolutionnaires ou royalistes.
- Traversant une salle consacrée à l’industrie du caoutchouc et où les fervents de la bicyclette s’arrêtent devant les derniers modèles de pneus, fallacieusement décorés du titre d’antidérapeurs, nous passons à la section de la papeterie, où il faut remarquer surtout la très curieuse série rétrospective comprenant des têtes de lettres illustrées de la Révolution;
- p.40 - vue 42/322
-
-
-
- LA PAPETERIE.
- 41
- plusieurs collections de menus, programmes, calendriers, almanachs illustrés ; un calendrier national et un perpétuel ; des papiers à lettres ornés avec images; une collection de petits almanachs, d’étuis et de calendriers, de Mme la vicomtesse de Savigny, estimée 58 000 francs; une collection de factures corporatives parisiennes des dix-huitième et dix-neuvième siècles; une collection d’étiquettes de parfumerie, d’adresses et quittances illustrées du dix-huitième siècle, de papier d’emballage,
- Entrée des galeries.
- de papiers à lettres gaufrés, Révolution et Empire ; une très intéressante collection d’arrêtés, édits, lettres patentes; des affiches dix-septième et dix-huitième siècles, des pièces, parchemins du treizième au dix-neuvième siècle ; une collection de 20 plans de batailles françaises du dix-huitième siècle avec mouvements coloriés ; des images de piété Louis XY et Louis XYI; de vieux jeux de cartes dix-huitième siècle et Révolution, et, dans un autre ordre d’idées, une machine à plier les enveloppes, de 1850, fonctionnant devant le public.
- Nous voici enfin dans les jouets où nous nous arrêterons un peu longuement, car il y a constamment foule dans cette section. Petits garçons et petites filles trépignent de joie, battent des mains devant le clown qui
- p.41 - vue 43/322
-
-
-
- 42
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- accomplit gravement ses exercices, les marionnettes qui dansent, les oiseaux qui chantent et qui volent.
- Et il n’y a pas que des enfants dans ces deux salles si charmantes, devant ces' brillantes vitrines si bien remplies. Pères, mères, grands-pères, graves personnages, savants peut-être, s’arrêtent là des heures, contemplent ces merveilles; ils constatent les progrès accomplis dans l’art du jouet, car le jouet est un art ; ils applaudissent à l’ingéniosité, au génie qui a présidé à la fabrication de tel ou tel hochet, de telle ou telle babiole, et ils portent un regard eti arrière : « De mon temps... j’avais des soldats de plomb que j’aimais... une poupée qui se couchait dans Poupée égyptienne. un lit et rangeait ses hardes dans une armoire.... »
- . De notre temps, quel que soit notre âge, il y a eu des jouets, et nous avons eu des jouets. Peu d’exceptions, et il est si triste de voir un enfant sans jouet et un jouet sans enfant! Les Egyptiens, les Grecs, les Romains avaient des jouets; on en a trouvé dans les tombeaux ; pieuse et touchante coutume, on ensevelissait l’enfant avec ses jouets les plus aimés, balles en peau, crocodiles en bois qui ouvraient et fermaient les mâchoires, crécelles, osselets, toupies, pantins, poupées, etc., et surtout, et toujours, le 6 du jeu de dés, « signe et souhait de bonheur ».
- L’enfant devenu jeune homme consacrait ses jouets à Hermès ; la jeune fille, avant ses noces, déposait ses poupées devant l’autel de Vénus.
- Au moyen âge, nos pères, enfants, avaient des jouets, et voici, de ce temps, à l’Exposition rétrospective, des hochets en terre cuite ayant appartenu à MmB Agar, l’illustre tragédienne. Ils avoisinent, sur la même table, en dehors de la vitrine, des jouets beaucoup plus anciens, osselets de l’époque grecque, poteries gallo-romaines, une poupée égyptienne en calcaire, une poupée grecque en terre cuite, un enfant couché sur un porc, autre terre cuite rappelant que dans l’antiquité le porc était vénéré comme le protecteur de l’enfance. i’oupee grecque.
- p.42 - vue 44/322
-
-
-
- LES JOUETS.
- 45
- Chez nos aïeux, Nuremberg, le Jura, Limoges avaient la vogue pour les jouets. Nuremberg l’emportait et l’emporta longtemps. C’est à Limoges cependant que les régents de France achetèrent, en 1385, des bimbelots pour le pauvre roi redevenu enfant, « bimbelot, de bambin, petit enfant ». Le mot jouet, sous sa forme première, jué, n’est relevé dans la langue française qu’en 1523, inventaire de Marguerite d’Autriche : «unjué rond de lymeson... »
- Grand nombre de poupées figurent dans ce rétrospectif, poupées masculines et féminines, de toutes tailles, plutôt grandes, 50 centimètres ou à peu près, en bois ou Bois et cire, vêtues à la mode du temps, richement, car ce sont des jouets qui ont coûté des sommes folles, des milliers de francs. Le cardinal de la Valette dépense 2000 écus pour offrir à Mlle de Bourbon, plus tard duchesse de Longueville, une poupée, la chambre, le lit, les meubles, le déshabillé.
- D’autres poupées de Mlle de Bourbon se retrouvent dans nos vitrines. Elles ont appartenu à Mme Agar « qui adorait les poupées ». C’est une scène charmante : une maman couchée dans ses draps, elle est malade; le lit à colonnes est garni de rideaux de soie brodés. A côté d’elle, son fils ou sa fille, dans son berceau d’osier et, à côté du berceau, une
- autre poupée vêtue simplement comme il convient à une femme de service de tous les temps ; elle est assise, elle tient une sorte de sangle qui entoure le berceau et qui est évidemment destinée à bercer le poupon. Nous sommes d’ailleurs dans une chambre à coucher ; il y a une grande armoire, une grande vitrine en bois.
- Mlle de Bourbon, Mlle de Rambouillet, Mlle de Boulteville ont joué ensemble avec ces deux poupées et ces petits meubles. M. Léo Claretie le
- Poupées de MUe de Bourbon.
- p.43 - vue 45/322
-
-
-
- 44
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE UE 1900.
- dit dans son beau livre du Jouet. La scène comportait même six personnages. « On déshabillait et l’on couchait tous les soirs les poupées, on les rhabillait le lendemain. On les faisait manger. Un jour les petites filles voulurent les baigner, et l’on eut bien de la peine à les en empêcher. » Les poupées vivaient de la vie de ces enfants. Pour une petite fille, sa poupée vit, comprend, raisonne.... C’est peut-être Mme Agar, qui, la dernière, a déposé la poupée préférée dans le lit à colonnes.
- Une autre scène : six poupées. Il s’agit certainement de la boutique d’un chapelier et de coups de fer adonner à de vastes chapeaux Louis XV. Un chapeau est là sur la table avec les fers tout préparés. L’homme, le chapelier, est assis sur une chaise « romantique », jadis dorée. En face de lui, assise aussi, une bourgeoise âgée, en robe de soie verte et or, avec un panier, une ombrelle fermée, un bonnet de soie sur la tête, et à ses pieds un chapeau qu’elle apporte probablement à réparer ; deux bourgeois, l’un en habit de drap vert, l’autre en habit de drap rouge, sont tout droit dressés à côté de la table.
- Ce monde tout de bois, poupées articulées, semble penser, parler, gesticuler. Etaient-ee des personnages isolés ? Les a-t-on groupés là pour le plaisir de nos yeux ? N’importe, ils sont, tels que, la joie de bien des gens, petits et grands. Cette vitrine porte la date de 1749.
- Une grande dame et son cavalier, tous deux vêtus de soie brochée et brodée, nous saluent du fond d’une autre vitrine. Ils vivaient, disent-ils, au dix-huitième siècle.
- Ce dix-huitième siècle, c’est le grand siècle des joujoux comme de la mode, et que de charmantes choses nous en avons conservées ! On n’ên finirait pas avec les poupées, pieux héritages, sans doute : « Ma grand’ mère avait cette poupée, elle la tenait de son aïeule. » Aujourd’hui, ces reliques sont la plupart la propriété des collectionneurs, d’amateurs qui veulent bien nous laisser pour un instant contempler leurs richesses : poupées italiennes de la collection de M. Léo Claretie, poupée paysanne Louis XV de la collection de M. Michon, poupées de la collection de la reine de Roumanie, un grognard de la vieille garde, un conscrit d’un régiment de zouaves.
- Qui a joué avec toutes ces poupées ? A quel enfant, jeune garçon ou jeune fille, appartenait cette Adoration des Mages, le petit Jésus, la Vierge, saint Joseph, les rois, six personnages, tous vêtus d’étoffes somptueuses, soie hrodée, pailletée, verte, bleue, « dans le goût des
- p.44 - vue 46/322
-
-
-
- LES JOUETS.
- 45
- primitifs Hollandais? » Que de petites mains se sont jointes sans doute devant ces figures de bois, que de petites têtes blondes se sont inclinées ! Et nous nous inclinons aussi au souvenir de tant de naïves et enfantines prières. À-t-on jamais rendu un culte à cette Madone de bois, de cire, de soie et d’or, r J qui nous apparaît en compagnie de
- deux mondaines aux accoutrements d’un luxe inouï,'étoffes jadis si brillantes, fanées, usées par le temps?
- Et encore des poupées, ce gentilhomme à la coiffe de colon, cette grande dame brillante à la coiffe épaisse, ces marquises en falbalas, qui se font des révérences, qui minaudent gracieusement. L’une de celles- ci, dont on ne connaît ni le nom ni l’histoire, est parée d’ajustements « cousus par MIle Didot, belle-sœur de Bernardin de Saint-Pierre ».
- Et toutes ces poupées vivaient dans les milieux charmants que nous retrouvons là autour d’elles, dans les meubles de leur époque, avec tous ces petits objets dont s’entouraient les aïeules de nos grands’mères. Le lit « en bois doré et sculpté, garni d’un matelas de satin vert capitonné, frangé de rouge, le traversin et l’oreiller assortissants ; la commode de style chinois, à dorures, qui fut tant à la mode autrefois, le guéridon avec peinture émaillée sur fond vert d’eau », l’armoire à linge toute pleine encore, la psyché, les sièges dorés à coussins brodés, la pendule d’albâtre sur la cheminée à chenets dorés et les candélabres à deux branches, les écrans, le rouet, le métier à broder, et mille menus bibelots sur les tables et les consoles, chandeliers d?argent, petits vases, services à thé avec des tasses minuscules, des cuillers lilliputiennes, etc.
- Entre tous ces objets, un petit couvert de vermeil, moins ancien mais infiniment intéressant dans sa simplicité par la petite notice qui l’accompagne : « Donné à Yincennes en 1851 parle général Daumesnil à sa fille Louise âgée de quatre ans. »
- Poupées de la collection de la reine de Roumanie.
- p.45 - vue 47/322
-
-
-
- 46
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Des lits, des commodes, des armoires, des chaises, des tabourets et des fauteuils, il y en a, dans les vitrines rétrospectives, du temps de Louis XIII, de Louis XIV, Louis XY, Louis XYI et du premier Empire. Ces meubles si bien faits sont, pour la plupart, des pièces de maîtrise, chefs-d’œuvre des apprentis pour passer ouvriers ou maîtres, qu’on vendait ensuite pour les enfants. Dans les salons, des maisons de poupées, des bonheurs-du-jour, des canapés et des draperies flottantes, riches rideaux de damas de soie; dans les salles à manger, des buffets à dressoirs et des poêles flamands ; dans les cuisines, des fourneaux en fonte et tous les ustensiles en cuivre, pots, grils, casseroles et bassinoires.
- La cuisine de Louis XYI enfant fait grande figure au milieu de toutes ces riches et précieuses vieilleries. « C’est un délicieux bijou ciselé par Caf-fieri. Elle n’est pas immense, cette cuisine, et c’est tout au plus si elle mesure dix pouces carrés, mais les détails en sont ravissants. Elle est bâtie en bronze ou en argent doré, entourée d’un réseau de fleurettes, glycines, jasmins et roses sauvages. » Au sommet, une montre sous les pieds d’un amour. « À l’intérieur de l’édifice règne la plus louable activité ; le feu flambe dans l’âtre, et rôtit un poulet. » Entre un jeune garçon avec des oiseaux dans une cage, et la jolie servante de tendre son tablier. Que de fois sans doute le Dauphin, qui avait un goût prononcé pour la mécanique, démonta et remonta le tournebroche !
- Un autre souvenir du malheureux prince, des pelles, des pincettes, tout un attirail de foyer en fer forgé. Cette petite forge miniature, à côté, si vraie dans tous ses détails, ne lui aurait-elle pas aussi appartenu?
- Au dix-septième et au dix-huitième siècle on faisait des jouets en or, en argent, en nacre, en émail. On en trouve en quantité dans les bibelots exposés aux Invalides. Ceux du Grand roi n’existent plus. Us furent portés à la fonte durant les désastres des dernières années du règne.
- Yaucanson est mort en 1782. Nous ne voyons ni ses fameux canards, ni son Joueur de flûte, mais un éléphant « édifié de ses mains », « le plus spirituel du monde quand il se met en mouvement » ; il reste coi.
- Citons aussi Fanchon la Yielleuse en ses pauvres habits, sur sa boîte à musique, un peu ahurie par tout le vacarme qui l’environne : des carrosses à six chevaux et des cochers de haute mine, des berlines qui voi-turent des seigneurs et des dames, des chariots à quatre et deux roues, des grenadiers Louis XY et du premiers Empire, des joueurs de tambour Louis XYI et des soldats de plomb de 1789.
- p.46 - vue 48/322
-
-
-
- LES JOUETS.
- 4.7
- Un regard aux jeux de loto de toutes les époques, au jeu d’oie qui nous donne toute l’histoire de 95, aux nombreux jeux de carte de la même époque, jeu de la Noce, roi et reine de pique, jeu de la Révolution sans César ni Alexandre mais avec Brutus,
- Annibal, Ninon, la Justice et l’Égalité. Un regard à tout le reste, car il y a encore dans ces vitrines main-
- Galene des jouets modernes.
- tes et maintes
- merveilles; un dernier regard et peut-être un adieu. Ues reverrons-nous jamais?
- Bien pauvres, bien médiocres sont les jouets d’aujourd’hui, lorsqu’on les compare aux jouets d’autrefois! La matière en est commune, la fabrication hâtive. Il faut dire que les bibelots venus jusqu’à nous étaient, dans l’origine, d’un prix fort élevé et que les pantins des enfants du peuple ont disparu.
- Ce sont ces bibelots bon marché, ces bibelots grossiers, aux formes grotesques ou tout au moins bizarres, objets mal proportionnés, mal coloriés, qu’on a spécialement travaillés en notre siècle : on s’est appliqué
- p.47 - vue 49/322
-
-
-
- 48
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- à la reproduction exacte, pour la forme, la couleur et Texpression, de tous les sujets pris pour modèles.
- Nos fabricants sont à la fois ébénistes, tourneurs, menuisiers, carton-niers, costumiers, sculpteurs, mouleurs, ingénieurs. La science s’est inclinée de toute sa haute taille devant le jouet destiné à l’enfant, et le jouet a marché avec le reste, dans le sens d’un perfectionnement constant, d’une dispersion plus égale. Autrefois les enfants riches avaient seuls des bibelots magnifiques d’or, d’argent, d’émail et desoie; aujourd’hui, tous les enfants, les plus pauvres même, sont conviés à la fête.
- Dans ces dix dernières années, nous avons fait des merveilles.
- Et d’abord notre fabrication essentiellement parisienne : les poupées.
- Poppée a-t-elle donné son nom à nos filles de carton et de cire, ou les filles de nos filles ont-elles nommé la femme de Néron? Peu nous importe. Poupée il y a. C’est une bonne et aimable personne qui fait la joie des petites filles et des grandes petites filles. Il est permis de jouer couramment à la poupée jusqu’à l’âge de quinze ans, et l’on applaudit à la jeune fille qui donne de temps à autre un sourire à sa poupée.
- Quant à la petite fille, on a peine à se l’imaginer sans poupée.
- « La poupée, a dit un grand poète, est l’un des plus impérieux et, en même temps, des plus charmants instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir sa poupée, s’imaginer que quelque chose est quelqu’un », n’est-ce pas le suprême bonheur, et la petite fille n’apprend-ellé pas la vie en jouant à la poupée?
- Le petit garçon ne rêve que fusils, que vacarme, que batailles. Le cheval exerce surtout sur lui une sorte de fascination; il le désire, il l’adore, « il met toute son illusion à se figurer qu’il chevauche », et il chevauche, en effet, s’il n’a mieux, sur un bâton.
- Or, à l’exposition des jouets, des chevaux de toute robe et de toute taille, des armes, vrais chefs-d’œuvre de précision, fusils, pistolets, canons, et des poupées, des poupées, des poupées!
- Un pavillon tout de cristal, à l’extrémité de l’une des salles du jouet, en contient plusieurs douzaines, au milieu de décors charmants : des arbres auxquels grimpent de gentils gamins, lycéens ou plus jeunes garçons, un escalier monumental que gravissent nombre de fillettes plus gracieusement parées les unes que les autres, car il faut savoir que l’habillement de la poupée est presque aussi un art, un art tout spécial
- p.48 - vue 50/322
-
-
-
- LES JOUETS.
- 49
- que jie dédai gnent mêm pas les grande faiseuses, quit tes à se fair payer—et c’es trop légitim — le prix de leur- travail
- et de leur inimitable bon
- goût.
- Une dame, un
- jour,
- com-
- mande
- Poupées parisiennes.
- un ajustement de poupée : la note 500 francs. Ce n’est rien si l’on songe qu’en 1722 la duchesse d’Orléans donna à l’infante une poupée dont le trousseau montait à 22 000 livres.
- Les poupées parisiennes sont accoutrées à la dernière mode. Elles servent de modèles aux couturières de la province et de l’étranger.
- Ainsi faisait-on autrefois, il y a cent cinquante et peut-être deux cents ans. Chaque mois partaient de la rue Saint-Honoré deux poupées, la petite Pandore et la grande Pandore, celle-ci en brillante toilette, celle-là en simple déshabillé, vêtues et coiffées au ton du jour. Elles allaient en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Turquie. Était-on en güérre, les lignes ennemies s’ouvraient devant elles. Toutes les dames d’Europe étaient donc habillées à la française. On dit qu’une de ces Pandores, surprise dans ses voyages, serait encore au musée de Philadelphie.
- Les petites personnes du pavillon de cristal, bien joufflues, bien coiffées, bien pomponnées, jouent à différents jeux, à la poupée, aux cerises, à la dînette ; elles se font des politesses, elles se font des malices; telle rit, telle pleure, telle rit et pleure à la fois. C’est tout un petit monde en raccourci.
- Un autre monde, les poupées mécaniques, bêtes et gens.
- - 4
- p.49 - vue 51/322
-
-
-
- 50
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Un grand tambour de ville s’en donne sur son instrument de toute la force de ses bras; il parle, mais le bruit de la foule couvre sa voix. A ses pieds, sur une table, assise dans un confortable fauteuil doré, une gentille enfant aux cheveux blonds, à l’élégante robe de soie rose, tricote avec une assiduité, une dextérité sans pareilles; les mains vont, les aiguilles marchent, la tète s’incline doucement de temps à autre pour vérifier l’ouvrage accompli : c’est absolument charmant, et l’on payerait volontiers deux tickets, trois tickets pour admirer la Tricoteuse. Elle ne coûte que 60 francs.
- Faut-il rappeler ce que nous voyons tous les jours, ce que nous admirons sans cesse, le violoniste qui racle, le cireur de bottes, la servante qui balaye, lé faucheur qui fauche, et tant d’autres exerçant leur industrie? On ne se figure pas tout ce qu'il a fallu d’imagination et d’intelligence, d’étude et de travail pour créer ces différents individus!
- Quant aux animaux, chacun a dans son être les formes et les proportions voulues, son pelage ou sa robe de nature, le cri qui lui est propre; le chat court et miaule, le chien jappe et aboie, le mouton bêle, la chèvre chevrote. Une tortue, qu’on croirait véritable, animée, « s’en va son train de sénateur », et « se hâte, et s’évertue »; un lapin dans un chou mange une carotte, et témoigne de sa joie en agitant frénétiquement les oreilles.
- Les oiseaux ne nous causent pas moins de plaisir : oiseaux des îles, bleus, roses, jaunes, voltigent et gazouillent dans des buissons de fleurs; oiseaux en cage, de toutes familles, se réjouissent eux-mêmes par des chants qu’on dirait naturels.
- Et comment donner une idée de tous ces grands animaux, non plus automatiques ceux-là, mais si semblables d’aspect, d’allures, sinon de taille, à leurs frères vivants : éléphants, chameaux, dromadaires, chevaux, ânes et mules, chiens, chats, moutons, etc.
- Le Salut du Meunier vaut la Tricoteuse. Une large vitrine, un beau paysage, un moulin à eau et un moulin à vent, tous deux en activité, l’habitation à peu de distance. Un régiment passe. Le meunier et la meunière sont sur le pont. Soudain le drapeau... et le meunier de se découvrir. La pièce va trois heures durant sans être remontée. Le régiment passe et repasse avec son chien, avec le bicycliste qui l’accompagne, et, à chaque fois, le coup de chapeau aux trois couleurs.
- Il y a des pièces automatiques de grande taille. Deux sous comme à
- p.50 - vue 52/322
-
-
-
- LES JOL'E'I S.
- 51
- la foire! une danseuse exécute des pas merveilleux entre un tambour et un trompette qui font tapage; un clown, sur l’ordre de son imprésario, un beau nègre tout en rouge, fait de la barré fixe, ôte son chapeau avec ses pieds et le remet avec ses mains; un autre manie ses haltères avec une adresse incomparable ; une femme donne avant le bal un dernier coup d’œil au miroir, et s’enivre des parfums d’une rose ; une princesse
- Jouets mécaniques modernes.
- égyptienne se pâme de plaisir entre sa joueuse de harpe et sa joueuse de guitare; un Turc fume tranquillement sa pipe, etc.
- Dans les bateaux à vapeur de toute grandeur et d’un fini parfait, vrais chefs-d’œuvre, à remarquer un torpilleur submersible, insubmersible et dans tous les cas inchavirable. Il donne le modèle absolu du torpilleur. Quand le bateau va plonger", la cheminée et l’officier de quart placé en vigie sur le pont rentrent à l’intérieur pour reparaître dès que besoin est. La torpille peut être d’ailleurs lancée soit au-dessus, soit au-dessous de l’eau.
- p.51 - vue 53/322
-
-
-
- 52
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Ne se comptent pas les jeux de course plus magnifiques les uns que les autres. On admire tranquillement : soudain les chevaux partent.... Ils partent ainsi sur telle pièce toutes les trois minutes. Ne se comptent pas les voitures, voitures de poste, de course, automobiles, omnibus, charrettes, carrosses, ni les trains de chemins de fer, trains de voyageurs, trains de marchandises. Ne se comptent pas non plus les chasses, les assauts de forteresses, les marches des Alpins dans les montagnes, etc.
- Et à chaque pas, de jolies scènes : un concert agricole, six.amateurs ; une place de grande ville, caserne et boutiques, épicerie, mercerie, débit de tabac, pâtisserie. Il y a de quoi amuser un enfant pendant tout un mois de convalescence ou de mauvais temps.
- Plus intéressante encore cette cour de ferme, un matin à l’aube. Le fermier attelle son cheval pour aller eu ville; les travailleurs partent aux champs avec les bœufs et les charrettes, les petits bergers avec les moutons, les enfants avec les oies et les dindons; les filles traient les vaches et préparent le lait, la fermière donne à manger à ses poulets et à ses poules. Et là l’habitation, là l’étable, la bergerie, la laiterie, le fumier, le jardin.
- Plus loin, dans d’autres vitrines, le Grand Prix, les chevaux engagés et les spectateurs ; des combats de taureaux ; le palais d’Alger démontable, 5o0 pièces de construction; un ballon captif et sa nacelle; un cerf-volant magique avec des caissons, larges cubes en toile fine; des soldats de toutes armes en marche, au repos; des maisons de poupées et des meubles si jolis qu’on en rêve à dix et douze ans; des cuisines de toute taille remplies d’ustensiles; des boîtes de jeux, de photographie, d’imprimerie, de mercerie ; des appareils d’électricité, des phonographes, des téléphones....
- En un mot, on retrouve dans les jouets tout ce que nous avons dans la vie réelle. Il y en a de tous les prix pour les enfants de tout état : des locomotives à 29 sous....
- Et qu’on ne les mette point dans l’armoire pour ne les montrer qu’aux jours de fête, comme on le faisait déjà au temps de Mme d’Épinay. Qu’ils jouent, ces petits, et ces grands petits, qu’ils considèrent et examinent pour apprendre à réfléchir. Que la petite fille soigne et habille sa poupée, lui couse des hardes; que le garçon compte les rouages de ses machines, manie son fusil et son pistolet; que le bébé casse ses pantins pour voir ce qu’il y a dedans. « L’enfant a soif de savoir. »
- p.52 - vue 54/322
-
-
-
- LES GOBELLNS.
- 53
- C’est d’ailleurs dans les jeux que l’on surprend ses instincts secrets, ses dispositions encore cachées, ses aspirations futures. « Ses jeux ne sont pas jeux, et les faulx juger en lui comme ses plus sérieuses actions » : ce mot est de Montaigne.
- Les mères d’aujourd’hui ont hâte de voir leurs fils devenir des hommes : qu’elles leur donnent des jouets dès le berceau. « I/âge où l’enfant n’a point de maître, a dit Egger, est celui où il apprend le plus et le plus vite. » Et les mères ont peut-être raison dans cette crainte du temps perdu : « Quand on a une longue route à faire, va-t-on attendre que le soleil apparaisse entièrement sur l’horizon, et ne profite-t-on pas déjà des premiers rayons qu’il nous donne? »
- Après cette longue halte reprenons notre promenade. Nous traversons la brosserie, en jetant un rapide coup d’œil sur les ingénieux instruments de torture hygiénique qui y sont si élégamment présentés, et nous arrivons aux salles de notre Manufacture nationale des Gobelins. Ici tout est à voir, à admirer, et les visiteurs ne s’en font pas faute. Mais que choisir au milieu de ces merveilles pour en donner une idée? Qu’il suffise de dire que les œuvres de nos maîtres ouvriers modernes semblent dignes de celles de leurs devanciers, et si on leur reproche parfois le trop grand éclat des couleurs de leurs tableaux tissés de laine ou de soie, c’est qu’on oublie qu’il ne manque à leur œuvre que la collaboration du temps qui seul sait patiner, adoucir, fondre les nuances et leur donner l’inimitable harmonie des tapisseries anciennes. Cependant, celles-ci mêmes requièrent parfois les soins de nos artistes tisseurs, et l’on a exposé le long des murs d’anciennes tapisseries, provenant de l’église de Saint-Rémy de Reims et montrant d’une façon saisissante la science et l’habileté des artistes de l’atelier de rentreture, c’est-à-dire de réparation des Gobelins. Deux tapisseries sont ici exposées, l’une avant, l’autre après le passage dans cet atelier. Un coup d’œil suffit pour juger des services que ces adroites ouvrières de la rentreture peuvent rendre à nos merveilleuses tapisseries du Garde-meuble, dont le fâcheux état de détérioration va s’aggravant chaque jour.
- Il nous faut maintenant descendre et traverser la place pour visiter les palais de droite presque entièrement consacrés aux industries similaires des nations étrangères. Toutefois les premières salles du côté du pont Alexandre III y sont encore réservées à la céramique et à la verrerie françaises.
- p.53 - vue 55/322
-
-
-
- 54
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Au sortir de ces salles nous trouvons d’abord la Suisse, qui nous présente ici surtout les produits de sa florissante industrie d’horlogerie.
- Puis nous voici au Japon, où la foule se presse devant les vitrines regorgeant de merveilleux bibelots, figurines et groupes d’ivoire adorablement sculptés, laques étincelants, bronzes aux profils tourmentés et d’une exquise ciselure, porcelaines éclatantes, et il faut noter que tous les objets qui nous sont présentés ici sont de fabrication moderne et prouvent que fort heureusement, malgré leur rapide progrès vers la civilisation occidentale, les Japonais sont restés fidèles à leur art traditionnel. Cette seule section mérite une longue et attentive visite et a été un véritable charme pour tout ce que Paris et l’Europe entière comptent de collectionneurs.
- De là nous passons à l’Autriche qui nous présente de beaux meubles et surtout ses inimitables verreries de Bohême; à la Hongrie, qui a aussi des meubles curieux et d’originales tentures; au Danemark, dont les exquises porcelaines de sa manufacture royale d’un lilas tendre ont été disputées par les amateurs au poids de l’or.
- Les Pays-Bas méritent de nous arrêter; ils nous présentent, dans une série d’adorables petites «salles, toute une reconstitution, faite par l’industrie moderne, des délicieux meubles, bibelots, cuivres et faïences dont les peintres anciens décoraient si ingénieusement leurs tableaux.
- Viennent ensuite la Suède avec de remarquables tapisseries et des faïences; l’Italie avec ses cristaux de Venise, ses marbres, ses faïences; l’Angleterre avec ses meubles modem style ; les Etats-Unis avec d’éton-nants vitraux et d’élégante joaillerie.
- Il faut donner une mention spéciale à l’Allemagne dont l’exposition est à la fois considérable et remarquable par la variété et la richesse de ses produits d’ameublement et de ferronnerie. Au milieu de cette dernière section, un immense groupe de fer forgé, un aigle terrassant un dragon, merveille d’habileté et de perfection, et deux statues équestres fièrement campées en avant d’un portique couvert, dont la voûte de marbrç sculpté, de porphyre et mosaïque, rappelle la Salle Verte de Dresde et le château du roi Louis II. Des vasques reçoivent l’eau qui s’échappe des gueules des monstres marins, et des panneaux de lapis-lazuli alternent avec des guirlandes de pierres grises courant derrière de hauts-reliefs de naïades.
- Le long d’une des parois de la galerie, une suite de chambres toutes meublées, puis l’exposition des bijoutiers et des orfèvres avec, pour
- p.54 - vue 56/322
-
-
-
- LES SECTIONS ÉTRANGÈRES.
- 55
- pièce de milieu, une gigantesque fontaine de 3 mètres de haut, d’une délicieuse sveltesse, groupant des génies et des nymphes d’argent sur de frêles arcs de bronze relevé de plaques d’or et d’incrustations de pierres précieuses, envoyée par les orfèvres de Heilbronn. Nous retrouvons naturellement ici les célèbres jouets de Nuremberg.
- Pavillon des sections étrangères.
- Enfin nous terminons notre visite par la Russie qui nous présente des meubles de style moscovite, des vases incrustés de pierre des icônes, des broderies, et trônant au centre la fameuse carte de France en pierres précieuses valant plusieurs millions et envoyée au musée du Louvre comme souvenir par notre « ami et allié » le tsar Nicolas II.
- p.55 - vue 57/322
-
-
-
- VI
- LES PALAIS DES NATIONS ÉTRANGÈRES
- La Seine forme en quelque sorte l’avenue centrale de l’Exposition. Depuis la superbe arcade du pont Alexandre III, qui en marque majestueusement l’entrée, jusqu’au pont d’Iéna, qui la termine entre la Tour Eiffel et les pentes du Trocadéro, les deux côtés de cette avenue liquide présentent le spectacle le plus grandiose qui se puisse imaginer. Mais, sans contredit, la portion la plus pittoresque de ce tableau est celle que présente, sur la rive gauche, la longue perspective des Palais des Nations étrangères.
- Par une très heureuse inspiration, on a convié les diverses puissances à édifier chacune sur ce point un pavillon représentant les types caractéristiques de leur architecture historique et nationale. De ce véritable concours artistique entre les nations est résultée une série de constructions d’un intérêt remarquable et formant, malgré la juxtaposition imprévue de styles si différents, un ensemble presque harmonieux, en tout cas charmant, et où surtout rien ne choque le regard.
- En général, ces divers palais ne présentent pas la simple reconstitution d’un édifice existant, mais sont composés de la réunion des parties empruntées à des monuments célèbres ou à des constructions d’un caractère national, et il faut reconnaître que les architectes étrangers se sont habilement acquittés de la tâche délicate que présentait un semblable problème ; chaque palais constitue ainsi la synthèse architecturale du pays qu’il représente.
- Ce qui augmente encore l’intérêt de cette section, c’est que ces gracieux édifices n’ont, pas été destinés à l’exhibition de vulgaires marchandises, mais abritent, pour la plupart, de merveilleuses collections d’objets
- p.56 - vue 58/322
-
-
-
- Les palais des Nations étrangères, vue prise du pont des Invalides.
- pl.3 - vue 59/322
-
-
-
- p.58 - vue 60/322
-
-
-
- LE PALAIS DE L’ITALIE.
- 59
- d’art anciens, d’une valeur inestimable, dont les divers gouvernements, par une faveur exceptionnelle, ont consenti à se dessaisir provisoirement pour les faire figurer dans notre Exposition. On peut ainsi y admirer des trésors qui, même dans leur pays, n’ont jamais été contemplés par le regard du vulgaire et restaient enfouis dans les résidences royales. La Hon grie, l’Espagne, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, entre autres, nous ont envoyé de véritables merveilles.
- Les principales de ces constructions s’alignent au bord de la Seine, sur une haute terrasse du plus bel effet, dominant un quai sous les arcades duquel sont établis des restaurants, des cafés, des concerts, appartenant aussi aux diverses nations étrangères. Une seconde ligne de palais s’étend en arrière de cette rangée et encadre la superbe avenue qu’on a dénommée la Rue des Nations et qui est la partie la plus vivante et la plus pittoresque de l’Exposition.
- Les nations qui ont concouru à l’édification de cette charmante cité sont pour les prendre dans l’ordre même qu’elles occupent et qui n’a aucun rapport avec leur importance ou leur situation géographique, l’Italie, la Turquie, le Danemark, le Portugal, les États-Unis, l’Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne, le Pérou, la Perse, la Belgique, le Luxembourg, la Norvège, la Finlande, l’Allemagne, l’Espagne, Monaco, la Suède, la Grèce, la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie.
- On remarquera que la Russie ne figure pas parmi les Nations étrangères du quai d’Orsay; ce n’est pas que notre « amie et fidèle alliée » se soit abstenue; bien au contraire, sa magnifique exposition n’eût pu trouver ici un emplacement suffisant et c’est au Trocadéro qu’on lui a donné l’espace nécessaire au développement de son vaste Kremlin. Il en est de même des Pays-Bas, qui se sont contentés de leur beau pavillon des Indes Néerlandaises également situé au Trocadéro.
- ITALIE
- Avec son immense façade de 65 mètres de longueur, ses portiques sculptés, encadrés de mosaïques éclatantes, ses fenêtres en ogive et ses hautes coupoles dorées, le palais de l’Italie ouvre magnifiquement la ligne des pavillons officiels étrangers. Il est le premier, en effet, que l’on rencontre en abordant cette section de l’Exposition et l’une de ses façades latérales s’appuie au pont des Invalides.
- p.59 - vue 61/322
-
-
-
- 60
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Les architectes italiens chargés de la construction de ce superbe pavillon se sont inspires de l’art vénitien du xvic siècle, dont ils ont réuni ici quelques-uns des types les plus remarquables, mais sans chercher à reproduire servilement un des édifices de la Reine de l’Adriatique. C’est ainsi que le motif dominant est la copie de la célèbre porte du palais des Doges, dite délia Carta — c’est-à-dire de la Lettre — parce qu’elle était réservée à ceux qui étaient mandés par lettre spéciale devant le terrible Conseil des Dix.
- Cette porte, édifiée en 1435 par Barlolomeo, est répétée qüatre fois, au centre de chacune des façades. Elle se compose d’un grand cintre, s’appuyant sur de fortes piles ; celles-ci se couronnent par des pinacles octogonaux et les faces des piles sont décorées de moulures, de statues et de pinacles secondaires. Un grand pignon réunit les deux piles et se termine par un groupe de figures, tandis que l’arête de chaque pignon se couronne d’une crête feuillagée. Le tympan du pignon est rempli par un champ de mosaïques (imitées en peinture) sur lequel se détache l’écusson de la maison royale de Savoie. Le plein cintre est rempli par des meneaux ajourés reposant sur des trèfles. Un balcon s’ouvre au-dessus l’une porte à linteau droit. Les pinacles et leurs piles se répètent deux fois, séparant trois baies à meneaux historiés. Au-dessus de ces baies se dresse une muraille de briques percée d’ouvertures en forme de trèfle. Ce motif se répète à chaque angle et est surmonté d’un petit dôme en bronze doré. Au centre, couronnant l’édifice, une grande coupole également en bronze doré et terminée par un clocheton reproduit la principale coupole de la cathédrale de Saint-Marc.
- Tout cet ensemble chatoyant de couleurs et d’ors étincelants au soleil est d’une grande richesse. Le détail de l’ornementation a été exécuté avec le plus grand soin et les nombreuses statues qui ornent les façades sont de très exacts moulages d’œuvres célèbres. Mais, en somme, ce n’est là qu’un décor éphémère et qui ne résisterait sans doute pas à un hiver de notre climat parisien. Ici, comme du reste pour tous les brillants édifices destinés à ne durer que le court espace de temps de l’Exposition, on ne s’est servi que de plâtre, de paille et de bois. Ce somptueux palais n’est qu’une carcasse de planches revêtues de souples paillassons de roseaux enduits de staff, et quelques coups de pioche l’auront, à l’instant voulu, bientôt mis par terre. Mais qu’importe si l’on obtient ainsi ces superbes effets à peu de frais et en assurant, ce qui est l’essentiel, l’absolue sécurité des visiteurs.
- p.60 - vue 62/322
-
-
-
- LE PALAIS DE L’ITALIE.
- 61
- L’intérieur du palais de l’Italie forme un énorme vaisseau autour duquel court une haute galerie soutenue par des arcatures légères. Sa vaste coupole, décorée de guirlandes de feuilles peintes à fresque, et ses fenêtres ogivales, ornées de vitraux dont les couleurs scintillent au soleil, lui donnent un aspect de cathédrale.
- On y a réuni les sections d’industries d’art italiennes, et la nef est remplie du chatoiement des céramiques et des poteries de Pesaro, de Yicence et de Florence, des glaces et des verreries de Murano, des
- Palais de l’Italie.
- bronzes — copiés de l’antique — de Rome, des ferronneries d’art, des porcelaines, des biscuits, des terres cuites. Les dames y admireront de belles broderies et d’admirables dentelles de Florence et de Yenise.
- Dans un angle du palais, on a reconstitué un cabinet florentin de la fin du quinzième-siècle, qui est un parfait échantillon de la Renaissance italienne. Sous un superbe plafond à caissons on a disposé le trône de Julien de Médicis, de superbes vitraux de la Chartreuse de Florence et de la bibliothèque de Laurent le Magnifique, des bas-reliefs toscans anciens, et, comme ameublement, des fauteuils de tapisserie en point de
- p.61 - vue 63/322
-
-
-
- 62
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Hongrie, une cheminée en pierre sculptée de Florence, des torchères et des chenets en bronze finement ciselé, de beaux plats décoratifs disposés sur des tentures en damas vieux vert. Au centre une reproduction d’un meuble de la bibliothèque de Florence supporte un album plein de documents rares se rapportant à l’histoire de la Renaissance italienne.
- Les galeries supérieures, entourant la nef, sont consacrées aux produits des écoles industrielles et agricoles du royaume.
- En résumé, exposition très intéressante, maisoù il est regrettable que l’Italie ne nous ait pas envoyé, comme font fait d’autres nations, Un plus grand nombre des merveilles d’art ancien dont elle est si riche.
- TURQUIE
- Nous avons fait remarquer que les palais des Nations ont été alignés sur le quai d’Orsay sans aucun souci de l’ordre géographique. C’est ainsi qu’en quittant l’Italie on se trouve devant l’emplacement réservé a l’Empire Ottoman. 11 est occupé par une vaste construction, ayant un front de 27 mètres sur le quai, avec une profondeur de plus de 37, et dressant la pointe de son campanile à 47 mètres de hauteur.
- L’édification de ce palais a été confiée à un architecte français, M. Dubuisson, qui s’est attaché à nous représenter ici les types les plus purs de l’art turc, que l’on confond trop souvent avec l’art arabe qui en est bien distinct. C’est ainsi que nous y trouvons, très heureusement juxtaposés, les parties les plus intéressantes des principaux monuments de Constantinople. La grande arcade, qui forme la façade sur la Seine et qui mesure 20 mètres de hauteur sur 17 de largeur à la base, est empruntée à la superbe mosquée de Kaït-Bey, datant du dix-septième siècle ; la tour carrée, qui forme l’angle du palais, reproduit aussi certains détails du même monument. Sur les façades latérales, nous trouvons, du côté des Invalides, des parties de la fameuse mosquée Souleïmanièh, et, du côté opposé, des détails de la mosquée de Rayazed ; d’autres motifs ont été pris dans les intérieurs des mosquées de Roustem, d’Ahmed-Pacha, de Sainte-Sophie, de Brousse, etc. Enfin la coupole centrale est la reproduction de celle de la mosquée du Sultan Mourad IY.
- L’ensemble de l’édifice est d’une blancheur éclatante que font ressortir des panneaux peints de couleurs délicates et des frises de faïence émaillée; les dômes, surmontés du croissant, sont dorés, tandis que les grandes
- p.62 - vue 64/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA TURQUIE.
- 63
- baies et les fenêtres fermées de vitraux multicolores complètent cet ensemble lumineux, qui évoque les paysages enchanteurs des rives du Bosphore.
- L’intérieur du palais comporte quatre étages. Le rez-de-chaussée est consacré aux petites boutiques de bazar où s’étale une clinquante pacotille de petits objets qui rappellent un peu trop les produits trop connus de la rue de Rivoli. En revanche les vastes salles du premier étage renferment de vraies merveilles de l’industrie turque.
- Sur le sol, le long des murs s’étalent à profusion de splendides tapis de la ma- Façade latérale du palais de la Turquie.
- nufacture impériale
- de Héréké, parmi lesquels on admirera surtout une répétition exacte de celui qui fut offert par le sultan à l’empereur d’Allemagne lors de sa visite à Constantinople; c’est une pièce d’une incomparable beauté et d’une énorme valeur, l’œuvre de dix ouvriers y ayant travaillé sans interruption pendant quatre ans. Puis, dans cette salle et dans les galeries voisines, un délicieux fouillis de tissus précieux, de broderies anciennes, de vases de cuivre ciselé, d’aiguières, d’armes incrustées, de bijoux, de flacons de parfums.
- À l’étage supérieur on trouve une reconstitution curieuse des parties les plus intéressantes de Jérusalem, dans une rue de laquelle on a installé une sorte de petit bazar indigène.
- ÉTATS-UNIS
- %
- Au sortir de la Turquie, par un anachronisme un peu violent, nous passons aux Etats-Unis, et il est difficile de trouver deux expositions offrant plus de contraste l’une avœc l’autre.
- p.63 - vue 65/322
-
-
-
- 6i
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- La grande République américaine, dont l’histoire est encore récente, ne pouvait avoir la prétention de rivaliser au point de vue des souvenirs d’art avec les vieux pays d’Europe; elle n’a pas non plus de style d'architecture.
- Elle s’est donc contentée d’édifier un élégant pavillon de belles proportions, sorte de temple dédié à la Liberté et à son hardi défenseur, le grand Washington.
- La façade principale de ce pavillon, tournée du côté de la Seine, se
- compose d’un arc de triomphe orné de grandes colonnes corinthiennes qui supportent un quadrige tout enluminé d’or, représentant la déesse de la Liberté sur le char du Progrès. Sous l’arche triomphale sedresse, sur un piédestal, une statue équestre de George Washing-
- Palais de la Turquie et des États-Unis.
- ton. En arrière du portique s’ouvre la porte principale qui donne accès dans le pavillon et dont la voussure de la baie est décorée de peintures allégoriques.
- L’ensemble de la construction, entièrement en bois revêtu d’une épaisse couche de staff, est dominé par un dôme cannelé au sommet duquel un aigle énorme étend ses ailes dorées.
- Mais l’originalité de cet édifice réside dans le fait que, sous cette apparence monumentale, il nous présente à l’intérieur le confortable aménagement d’une luxueuse habitation américaine moderne, ou plutôt d’un club, d’uikcercle aristocratique. Le pavillon ne comporte en effet aucune exposition et quoique ses portes soient largement ouvertes à tous les visiteurs, il est plus spécialement destiné à servir de lieu de réunion aux Américains venus à Paris pour l’Exposition. C’est ainsi qu’il renferme des salles de lecture, des salons, des cabinets de travail. Le rez-de-chaussée se compose d’un vaste hall dont la coupole est décorée d’armoi-
- p.64 - vue 66/322
-
-
-
- LE PAVILLON Dü DANEMARK.
- 65
- ries sur lesquelles sont inscrits les noms des présidents des États-Unis, et de peintures dont les sujets sont empruntés à l’histoire de la République. On y trouve également un bureau de poste américain, un cabinet de lecture, un salon de réception et un fumoir. Aux étages supérieurs, qui sont desservis par deux ascenseurs et par quatre escaliers, sont installés les divers salons de réception et ceux réservés aux commissaires des différents Etats américains, aux membres du jury, à la Légion loyale, ordre officiel américain, à la Chambre de commerce américaine de Paris.
- Ces diverses pièces sont meublées avec une grande originalité et un goût très fin; elles méritent d’être visitées et on admirera surtout le bel aménagement de la salle de lecture de l’État de Californie qui fournirait un charmant modèle pour une salle à manger de villa ou de château.
- DANEMARK
- En arrière des palais de la Turquie et des États-Unis et séparé de ceux-ci par la pittoresque rue des Nations, se dresse le pavillon du Danemark.
- Alors que toutes les puissances se disputaient énergiquement la mince bande de terrain en bordure du quai d’Orsay réservée par la commission de l’Exposition aux nations étrangères, et où s’élève aujourd’hui une si pittoresque rangée de palais, le Danemark seul avait négligé de réclamer sa place. Cette abstention a paru regrettable à quelques patriotes danois qui trouvaient à juste titre que leur architecture, nationale méritait de figurer dans cette collection qui est une des principales curiosités de l’Exposition. Une souscription publique, ouverte dans toutes les villes du royaume, a réuni les fonds nécessaires à l’édification du pavillon qui se dresse maintenant, près de la porte du pont des Invalides, au pied même du fameux trottoir roulant.
- Ce pavillon, malgré sa situation peu avantageuse, mérite d’attirer l’attention des visiteurs, car, dans ses proportions restreintes, il est d’un goût artistique charmant et pourrait avantageusement servir de modèle pour une petite villa de campagne ou de bains de mer.
- C’est la fidèle reproduction d’une maison jutlandaise de la jolie petite ville de Horsens. L’édifice, entièrement construit en sapin, présente une
- 5
- p.65 - vue 67/322
-
-
-
- 66
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- La maison jutlandaise.
- façade à pignon aigu avec charpentes apparentes, entre lesquelles s’ouvrent des rangées de fenêtres à petits carreaux surmontées d’ornements triangulaires largement ciselés dans le bois et du plus heureux effet. A un des anglesdela maison, un petit dôme
- de bois, de forme très curieuse et que montre distinctement notre photographie, surmonte le vestibule sur la porte duquel sont gravées des inscriptions en langue danoise ; il faut remarquer les élégantes ferrures en cuivre de la porte de ce vestibule et des autres ouvertures. Tout cet ensemble extérieur a beaucoup d’originalité.
- L’intérieur du pavillon ne comporte pas d’exposition proprement dite. 11 montre simplement au visiteur l’aménagement intérieur d’une villa danoise.
- À gauche du vestibule d’entrée, se trouve un coquet salon de lecture ; à droite, précédant le salon réservé aux dames, un grand salon de réception auquel la voûte même du pavillon sert de plafond. De cette pièce spacieuse, sorte d’atrium, on aperçoit donc les galeries supérieures qui desservent les pièces du premier étage et une vaste terrasse couverte qui occupe un des angles de l’édifice.
- La lumière est distribuée, à l’intérieur par une série ininterrompue de petites fenêtres formées de vitraux que couvre, par moitié, en guise de rideaux, une étroite bande de mousseline imprimée. L’ameublement des pièces, qui est en pitchpin, en chêne et en acajou, est approprié à leur destination. Leur décoration artistique mérite d’attirer l’attention. Elle permet d’admirer, notamment, quelques toiles des meilleurs peintres danois et de superbes échantillons de porcelaine de la fabrique royale de Copenhague. Dans le salon de réception, on peut voir également une statue équestre du roi Christiail IX sculptée dans un bloc d’argent mas-
- p.66 - vue 68/322
-
-
-
- LE PALAIS DU PORTUGAL.
- 67
- sif et reposant sur un socle où figure la devise : « Avec Dieu, pour l’honneur et le droit. »
- Ce pavillon fait honneur à ses organisateurs et son aménagement intérieur sera fort apprécié par les amateurs, si nombreux aujourd’hui, d’ameublement de style simple et légèrement archaïque.
- PORTUGAL
- Au sortir de la maison jutlandai.se, nous trouvons le palais du Portugal, qui, comme cette dernière, s’élève en bordure de la rue des Nations. C’est une assez vaste construction, d’aspect un peu terne et dont la décoration extérieure formée de cordages et d’annéaux a pour but de nous rappeler que les Portugais ont occupé autrefois le premier rang parmi les nations maritimes.
- Le palais est occupé à l’intérieur par un vaste hall, divisé en deux parties, dont la première comprend tout ce qui se rapporte à la pêche maritime : modèles de bateaux, d’engins, poissons salés, séchés, fumés, conserves, etc. Des filets disposés en draperies et des cordages entrelacés ou formant des écussons couvrent les murs sur lesquels de grands panneaux représentent les six principaux ports du Portugal.
- Dans la seconde salle, de beaucoup plus grande, se trouvent des spécimens de bois de construction, toute la série des lièges tra^ vaillés, des cuirs en peaux tannés; aux murs, des têtes de cerfs et de sangliers, et deux curieux jougs pour l’attelage des bœufs. Ailleurs, un modèle en réduction indiquant l’emploi du bois du pays pour les constructions navales; puis, les produits divers : huiles, savons, parfumeries, etc.
- Cette partie de l’exposition nous montre qu’une véritable transformation s’est faite dans le royaume lusitanien, au point de vue économique et agricole. Pendant des siècles’, les Portugais, adonnés presque exclusivement à la navigation, n’ont eu qu’un médiocre souci de leurs forêts qu’ils déboisaient comme à plaisir, ou de leurs exploitations agricoles. Les instituts agronomiques, les fermes-écoles ont heureusement, de nos jours, remédié à cet état de choses très préjudiciable aux intérêts du pays. Ce sont, en résumé, les résultats obtenus par l’action des ces institutions que le visiteur est appelé à constater au pavillon portugais.
- p.67 - vue 69/322
-
-
-
- 08
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Revenant sur le quai, nous trouvons l’imposant groupe de construc' tions de U Autriche-Hongrie.
- C’eût été une entreprise particulièrement difficile de réunir dans un seul palais, selon le programme adopté par d’autres nations, les styles d’architecture représentant les pays de race, de langue et de ‘civilisation si différentes dont se compose ce vaste Empire qui s’étend en travers de l’Europe centrale des confins de la Suisse à ceux de la Turquie, des rives embaumées de l’Adriatique aux steppes de la Russie. Aussi les commissaires austro-hongrois chargés d’organiser cette exposition ont décidé de nous présenter en trois palais distincts les trois groupes principaux de la Monarchie, celui de l’Autriche pour les pays de la Cisleithanie, celui de la Hongrie pour les territoires de la Couronne de Saint-Étienne, celui de la Bosnie pour les provinces naguère enlevées à la Turquie.
- Le pavillon impérial autrichien, que l’on rencontre le premier, est de dimensions relativement restreintes, et ici l’architecte s’est contenté de reproduire en son entier un de ces charmants petits hôtels du dix-huitième siècle si nombreux dans la banlieue élégante de Vienne. La façade principale, percée d’une large baie, que surmonte un élégant balcon, est ornée de pilastres-encadrant des groupes de statues, des vasques, et supportant un attique couronné de trophées et de casques ; à chaque angle un petit dôme de bronze en forme de dais. L’ornementation générale, qui appartient à ce que l’on appelle en Allemagne le style « baroque », et en France le « rococo », est d’une somptuosité un peu lourde, mais qui caractérise bien l’époque qu’on a voulu représenter.
- L’intérieur répond du reste à cette apparence extérieure ; il se compose d’un large vestibule occupé en grande partie par un escalier monumental dont les piliers sont soutenus par d’énormes cariatides. Au rez-de-chaussée entourant le vestibule s’alignent de petites salles où sont disposés quelques jolis meubles, des spécimens de la presse autrichienne, des gravures, tandis que le premier étage forme une série de galeries dont les murs nous présentent les œuvres des principaux peintres autrichiens modernes, et où sont exposés des
- p.68 - vue 70/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA BOSNIE.
- 69
- tapisseries, des étoffes et des costumes de la Dalmatie. En résumé, ce pavillon, qui est officiellement destiné à servir de lieu de repos à l’empereur d’Autriche dans le cas, peu probable, où il visiterait l’Exposition, est d’un intérêt assez médiocre.
- Il n’en est pas de même des deux autres pavillons de la section austro-hongroise, qui sont parmi les plus intéressants de ceux qui composent la cité cosmopolite du quai d’Orsay. Toutefois, par une bizarre anomalie, on a placé le palais de la Bosnie immédiatement à côté de celui de l’Autriche, alors que cette place revenait à la Hongrie autant par sa situation géographique que par l’importance de son rang dans l’Empire.
- Dans le vaste pavillon qui est consacré aux provinces orientales delà Monarchie, la Bosnie et l’Herzègovine, tout nous rappelle que nous sommes dans un pays naguère encore aux mains des Turcs et dont une partie de la population est encore musulmane. Aussi l’architecte a-t-il pris comme type une des anciennes résidences seigneuriales au temps de la domination ottomane. « Une haute tour massive domine la toiture de l’édifice qui est coupée de galeries et de terrasses superposées. Ce sont comme les postes d’observation d’un donjon qui faisait partie jadis de toutes les demeures seigneuriales de la Bosnie, alors qu’elle était en lutte constante contre le Turc et ses soldats pillards. Cette sorte de fortifications, avec ses postes supérieurs, permettait d’inspecter les environs et d’observer les mouvements de l’ennemi. Mais, la tranquillité une fois acquise, les besoins se modernisèrent. Les murs de ces forteresses furent percés de larges haies. C’est ainsi que l’autre partie de l’édifice est d’un tout autre style. Elle se compose d’un corps de logis rustique avec des galeries extérieures formées d’arceaux qui
- p.69 - vue 71/322
-
-
-
- 70
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1 900.
- soutiennent des colonnades en marbre rose. Les façades sont décorées par des applications de bois merveilleusement sculptées ou par des mosaïques aux couleurs éclatantes, sur lesquelles se détachent les tons verdoyants de plantes vivaces qui* grimpent jusqu’aux balcons faisant saillies aux étages supérieurs. » On a réuni dans l’intérieur de ce palais non seulement tous les produits des deux provinces de Bosnie et d’Herzégovine, mais aussi tout ce qui
- Musulman bosniaque. °
- peut donner au public un aperçu de l’histoire et des mœurs de leurs habitants. C’est ainsi qu’en entrant sous le vestibule on trouve, à droite, une très fidèle reproduction du haremlik ou appartement de famille d’un riche musulman bosniaque, animé par des personnages vêtus de costumes pittoresques, tandis que du côté opposé on nous présente un salon disposé selon le goût moderne, mais avec des meubles et des tentures fabriqués dans le pays.
- Dans le grand hall où l’on entre ensuite, on a groupé sous des vitrines les intéressants produits des écoles d’art décoratif des deux provinces : métaux incrustés, vases de cuivre gravé, cuirs frappés, etc. Le fond de cette vaste salle, luxueusement décorée, est rempli par un immense diorama de la ville de Séraïévo, avec sa place du marché grouillant de monde, ses rues étroites et la perspective de ses maisons et de ses mosquées s’étageant sur les flancs d’une pittoresque colline. Devant ce diorama, on voit des ouvrières indigènes exécutant ces belles broderies si réputées en Orient, et dans d’autres parties du pavillon sont installés des ateliers où orfèvres, ciseleurs, chaudronniers, vêtus d’élégants costumes, travaillent sous les yeux du public. Une salle, à droite du hall central, renferme une superbe collection archéologique d’armes, de bijoux et d’étoffes d’une incomparable richesse. Puis çà et là, on a disposé des mannequins revêtus des riches costumes des femmes indigènes.
- p.70 - vue 72/322
-
-
-
- 71
- LE PALAIS DE LA HONGRIE.
- La partie technique de cette exposition est complétée par les galeries du premier étage où, à côté des échantillons des produits de ce riche territoire, grains, fruits, vins, tabacs, miels, etc., on trouve les sections des travaux publics, de renseignement primaire, accompagnées de reproductions de mosquées, d’écoles, d’édifices publics.
- Le vaste et superbe palais de la Hongrie succède, comme nous l’avons dit, à celui de la Bosnie. Sa haute ___________
- et imposante silhouette féodale dominée par une tour qui semble noircie par les siècles contraste vivement avec l’élégance maniérée du pavillon autrichien. Et ce contraste est bien la personnification des deux grands peuples qui luttent aujourd’hui pour la prédominance dans la monarchie des Habsbourg : l’un, l’Allemand d’Autriche, affiné, épuisé par des siècles de civilisation et ayant perdu, au moins provisoirement, le rang glorieux qu’il occupa longtemps au centre de l’Europe ; l’autre, le Hongrois, le fils des Huns, affranchi depuis quelques années à peine du long servage ottoman ou germain, mais plein de jeunesse, de sève ardente et voyant chaque jour grandir sa puissance.
- La Hongrie a tenu à nous prouver ici que si elle n’a été admise que depuis peu au rang des grandes nations européennes on oublie trop sou-
- p.71 - vue 73/322
-
-
-
- 72
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- vent qu’elle a un passé glorieux et que, malgré ses origines asiatiques, elle fut non seulement de bonne heure une nation chrétienne mais encore le boulevard de la chrétienté contre l’islam. Aussi l’architecte chargé d’édifier ce palais et de nous présenter un résumé de l’architecture hongroise a-t-il tenu h réunir ici des spécimens des plus célèbres monuments de cette époque. La haute tour de 40 mètres, reproduction de celle du château-fort de Kôrmoczbanya, est encadrée à droite par la chapelle de Szepes et à gauche par l’église Saint-Michel de Kassa; les autres façades sont empruntées à l’hôtel de ville de Lôcse, à la maison de Rakocsy, au château de Hunyad, à l’abbaye de Jaak. Style roman, style gothique, style Renaissance s’y trouvent juxtaposés, confondus d’une façon des plus originales.
- L’intérieur est en tous points digne de l’extérieur tant par la recherche artistique de sa disposition que par les véritables merveilles qu’il renferme et qui en font un admirable musée rétrospectif de l’art hongrois. Le gouvernement, les villes, les grands seigneurs, les évêques, les particuliers ont tenu à contribuer à cette exposition, la première où la Hongrie ait été appelée à présenter ses richesses à l’Europe. On a pour cela extrait des trésors publics et privés les plus belles pièces qu’on gardait jusqu’alors jalousement et qui n’avaient jamais été réunies sous , le même toit. Aussi a-t-on dû prendre quelques précautions pour garantir ces merveilles de tout accident, et Fon ne visite ce palais qu’avec des cartes qui sont du reste délivrées à toutes personnes qui en font la demande. ‘
- On entre, du côté de la rue des Nations, par la superbe porte de l’abbaye de Jaak (xve siècle), qui conduit dans un vestibule s’ouvrant sur un cloître charmant emprunté à la même abbaye. Ce vestibule est une salle romane décorée des copies de fresques du quatorzième siècle. R contient des moulages de monuments funéraires, entre autres de beaux sarcophages de la reine Isabelle (xve siècle) et du chevalier George Apaffy (xvne siècle).
- Il faut, avant de monter au premier étage, visiter les belles collections du rez-de-chaussée. Dans la première salle à droite, dont le plafond est imité de celui de la basilique de Pecs, sont exposés les types d’armes depuis l’arrivée des Huns jusqu’au xve siècle, hachettes, arcs et flèches placées dans les élégants carquois de Magyars, boucliers de forme bizarre, épées, etc. Au centre de la salle, se trouve le tombeau d’un cavalier païen
- p.72 - vue 74/322
-
-
-
- î
- LE PALAIS DE LA HONGRIE. 75
- hongrois du ixe siècle; aux côlés du corps, dont les os sont incrustés dans la terre, sont épars des débris d’armure et d’épée, des pièces de monnaie, la mâchoire d’un cheval dont la tête tranchée avait été disposée, selon l’antique coutume, dans le cercueil de son maître.
- La salle suivante, décorée dans le goût de l’hôtel de ville de Pozsony o u Presbourg, est consacrée aux monuments religieux. On y voit une belle reproduction du sarcophage de saint Siméon, dont l’original en vermeil date de 1580. Signalons un reliquaire, de style byzantin, en émail cloi-
- Palais de la Bosnie, de la Hongrie et de la Grande-Bretagne.
- sonné, du xie siècle, des documents signés François Ier, Louis XIY, d’autres munis d’énormes sceaux en cire, de bulles d’or, des lettres de noblesse avec armoiries peintes.
- Nous entrons ensuite dans la salle des Armes, copie fidèle de la salle des chevaliers du château deHunyad (xve siècle). L’empereur-roi François-Joseph y possède toute une vitrine; ce sont des reliques précieuses par la valeur historique comme par la valeur des métaux, des pierreries et du travail ; armures de magnats, cottes de mailles enrichies d’escarboucles dont le temps a éteint les feux, casques, maillets, lames, haches, halle-
- p.73 - vue 75/322
-
-
-
- 74 L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- bardes, sabres recourbés aux gardes d’or et d’argent ornées de pierreries, aux fourreaux ciselés, garnissent les vitrines. On y voit l’épée de Mathias Corvin, large, longue, lourde avec une garde en croix et l’épée aussi no-
- Porte de l’abbaye de Jaak. ble de Coloman ;
- les noms de ces
- deux rois qui sont l’orgueil de la Hongrie sont gravés dans l’acier. Tout près d’elles un casque d’archevêque guerrier, tombé glorieusement sur le champ de bataille de Mohacs où la Hongrie succomba sous les coups des farouches Ottomans ; ce casque, qui a la forain d’un chapeau, est en cuir épais, la calotte cerclée de rubans d’acier; au sommet une petite croix à deux branches indiquait le caractère religieux du combattant. Des chevaux portent les harnachements authentiques, d’une conservation parfaite, qui étaient, avec leur propre costume, le luxe le plus coûteux des anciens magnats; ce ne sont que broderies d’or et d’argent parsemées de pierreries ; ces étriers sont en argent et en vermeil ciselé. Cette salle aboutit à une petite chapelle, au milieu de laquelle se dresse un autel en bois sculpté, avec volets peints provenant de Kaposztafalu (xve siècle).
- La pièce suivante renferme des objets se rapportant à la vie des pâtres et des pêcheurs, une grande barque du lac Balaton, creusée au feu dans deux troncs d’arbre juxtaposés, des instruments de musique, de superbes cornes patiemment et très habilement fouillées à la pointe du couteau.
- Nous sommes revenus au vestibule d’entrée et il nous faut gagner le premier étage par un escalier ajouré, qui occupe un des côtés du cloître et qui conduit à un vaste hall, occupant toute la partie antérieure du bâtiment et appelé salle des Hussards. Les autorités hongroises attachent à cette salle une grande importance. Elle est consacrée
- p.74 - vue 76/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA HONGRIE.
- 75
- à la glorification de ce soldat, cavalier admirable d’intrépidité el d’habileté, dont le nom et l’uniforme ont été imités el adoptés par les autres nations.
- La pièce est une salle du moyen âge avec plafond à nervures et pendentifs de style gothique agrémenté de motifs hongrois. Les murs sont occupés par des peintures dont l’histoire légendaire des hussards est le sujet. Un défilé de hussards au galop de charge comprend les cavaliers du seizième siècle, les hurucz de Rakocsy avec' leur fanfare, les hussards impériaux de Mihaly, les hussards de Charles III, de Marie-Thérèse, de Joseph II, ceux enfin de la Sainte-Alliance que commande le fameux Simony. Et au milieu de la vaste composition, assistant à cette charge, la présidant, Napoléon 1er, entouré de hussards hollandais, suédois, danois, italiens, espagnols et français. A droite, les hussards de François-Joseph; à gauche, un Hongrois, réunissant à coups de fouet son troupeau de chevaux sauvages servent de cadre à ce tableau. Le buste en marbre de l’empereur-roi est placé sur une colonne au fond de cette salle où se trouvent aussi les portraits des premiers hussards du monde, parmi lesquels on distingue Joachim Murat, roi de Naples, qui fut certes un des plus beaux et des plus nobles cavaliers de nos armées impériales. Du côté opposé, une vitrine renferme de superbes verres anciens en cristal gravé et incrusté de couleur.
- A la suite de la salle des Hussards on trouve une série de petites pièces décorées dans le style de la Renaissance et contenant une admirable collection d’objets précieux. L’empereur, les musées et les trésors des églises ont évidemment fourni ce qu’ils avaient de plus beau comme chasubles, tapisseries, reliquaires, calices d’or et de vermeil, mitres et bijoux. C’est d’une richesse incomparable dont on trouverait difficilement des exemplaires au Louvre ou à Cluny. Il y a deux mitres d’archevêque, de forme byzantine, qui sont littéralement couvertes de perles fines. Ces objets rares proviennent la plupart des monastères du mont Athos ; ils furent apportés par des Serbes venus en Hongrie à la fin du dix-septième siècle, et la tradition les attribue à des orfèvres d’Ipek.
- ' Mais voici, dans une autre salle, des costumes de gala, de ces costumes qui faisaient dire autrefois que les courtisans portaient leurs fermes sur le dos. Les magnats n’avaient pas moins de faste. Le costume exposé est en soie bleue pailletée d’or. Les broderies sont en perles fines et il y a autant de perles que de points de couture. Un magnat se vêtait encore de
- p.75 - vue 77/322
-
-
-
- 76
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- la sorte au dix-huitième siècle ; cela ne l’empêchait pas d’ailleurs d’égaler en intrépidité ses sauvages ancêtres.
- Encore des crosses épiscopales, des ciboires, des calices, des reliquaires d’or, des ceintures et des agrafes, des colliers de diamants, des reliures, des broderies, des armes de luxe, de la vaisselle d’argent et de vermeil ; nous sommes ici en Transylvanie et ce sont les orfèvres de Kolosvar et de Brasso à qui nous devons ces merveilles. Parmi les armes, nous mentionnerons la cuirasse du prince Bathory, de Transylvanie, plus tard roi de Pologne, envoyée par François-Joseph.
- Dans des vitrines sont exposés quelques livres superbes provenant de la bibliothèque du roi Mathias Corvin, qui posséda dix mille volumes, tous très luxueux, enrichis de miniatures, reliés admirablement, dont trente-cinq seulement ont échappé au pillage de Bude par les musulmans. L’empereur les a prêtés à l’Exposition de Paris, et, avec les incunables, ils forment un des lots les plus rares des collections historiques qu’abrite le pavillon.
- Notre rapide description ne peut donner qu’une bien faible idée des trésors entassés par la Hongrie dans ce palais, qui dépasse les proportions d’une exposition ordinaire et égale les plus célèbres musées d’Europe. -
- GBANDE-BBETAGNE
- Le palais de*la Grande-Bretagne/situé sur le quai d’Orsay, entre les somptueuses bâtisses de la Hongrie ét de la Belgique, souffre un peu de cet écrasant voisinage. Ce n’est pas que les architectes anglais eussent été embarrassés de trouver des modèles dans les admirables monuments religieux et civils du passé dont leur pays est encore si riche, mais ils ont préféré prendre pour type une de ces charmantes résidences de grand seigneur comme ils en possèdent tant et qui sont encore peu connues de la plupart des Français. Ces demeures, il est vrai, ont rarement l’élégance extérieure de nos châteaux de plaisance ; avec leurs façades unies, simplement relevées par la saillie des bow ivindows, elles empruntent une grande partie de leur charme pittoresque aux manteaux de lierre ou aux festons de plantes grimpantes dont elles sont en général à demi couvertes et aussi à ces délicieux gazons d’un vert émeraude qui leur servent toujours de socles. Sur cette vaste esplanade du quai des Nations, le
- p.76 - vue 78/322
-
-
-
- LE PAVILLON DE LA GRANDE-BRETAGNE.
- 77
- Pavillon royal de la Grande-Bretagne (côté du quai).
- pavillon anglais perd un peu de son aspect et il eût été mieux à sa place parmi les arbres du Trocadéro. Et cependant, dans la sobre harmonie de ses lignes, il présente un si parfait modèle du genre, qu’on le croirait la complète reproduction d’un modèle célèbre. Il n’en est rien cependant et ses éléments sont empruntés à divers spécimens de l’architecture domestique de l’Angleterre. C’est ainsi
- que le côté nord du pavillon, sur la rue des Nations, est la reproduction de la façade sud du Hall de Bradford-sur-Avon, un des restes de l’architecture jaeobéenne, en usage au commencement du dix-septième siècle, tandis que le côté sud reproduit des parties d’une habitation de la même époque. La façade tournée vers la Seine est des plus originales et des plus mouvementées avec ses fenêtres placées dans des tourelles en saillie sur l’ensemble de là construction.
- A l’intérieur, le pavillon, dont la carcasse est en fer forgé, a été aménagé comme une habitation de plaisance moderne : c’est le home britannique dans ce qu’il a de plus exquis, recherché, et de plus confortable. Les grandes maisons anglaises ont coopéré à son ameublement et à sa décoration, dont la richesse est inappréciable par suite de l’exposition d’une importante galerie de tableaux exécutés par les plus grands maîtres de l’Angleterre, anciens et modernes, les Gainsborough, les Reynolds, les Hoppner, etc., et d’une collection des plus belles œuvres d’art, prêtées par les propriétaires des divers grands châteaux du Royaume-Uni.
- Ce petit palais, dont le titre officiel est « pavillon royal de Grande-Bretagne », a été aménagé pour servir de lieu de réception au prince de Galles, lors de ses visites à l’Exposition.
- p.77 - vue 79/322
-
-
-
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- On y entre par le porche donnant sur la rue des Nations et sur lequel s’ouvre à droite une petite exposition particulière de Bathoù sont exposés un modèle en relief des anciens thermes romains de cette ville et quelques tableaux se rapportant à la découverte de ses sources célèbres. Cette exposition est en réalité indépendante du pavillon royal, dont on commence la visite du côté gauche de l’entrée par un vaste vestibule décoré de beaux panneaux de tapisserie d’après les dessins du célèbre peintre Burne-Jones et représentant des épisodes de la légende d’Arthûs. On suit ensuite un couloir, dont les murs sont garnis de la riche collection de gravures de lord Cheylesmore comprenant des reproductions des œuvres des grands peintres anglais, et l’on entre dans les pièces de réception qui occupent tout le rez-de-chaussée du côté du quai.
- D’abord le petit salon, jolie pièce carrée, avec une superbe cheminée, et aux murs presque entièrement couverts de tableaux de Burne-Jones, parmi lesquels il faut surtout noter les « Anges des Martyrs », le « Laus .Veneris » et la ce Sybille »; ceux qui ne connaissaient pas ce peintre, si célèbre en Angleterre, ont eu là une occasion unique d’admirer ces toiles qui sont considérées comme des chefs-d’œuvre et sont la propriété de sir W. Agnexv qui les a obligeamment prêtées pour l’Exposition.
- A gauche du petit salon, s’ouvre la salle à manger, meublée et lambrissée en chêne sculpté. Les panneaux sont garnis de superbes portraits de l’École anglaise: Mme Gregory, par Baeburn ; Mme Baccelli et Mme Fitz-Herbert, par Gainsborough ; cinq portraits de Reynolds; deux de Romney. Tous ces portraits de grandes dames anglaises du commencement de ce siècle sont d’une belle facture et d’une grâce charmante.
- Retraversant le petit salon, nous entrons dans le grand salon, vaste pièce qu’écrase un peu un lourd plafond à pendentifs, mais délicieusement éclairée par ses nombreuses fenêtres en saillie sur la façade et formant comme autant de petits réduits. Les tableaux qui garnissent cette salle sont trois Turner, dont une éclatante vue de Venise, et plusieurs portraits par Gainsborough, Hoppner, Reynolds et Romney.
- Sortant du salon, nous traversons un vestibule pavé de mosaïque sur lequel s’ouvre un majestueux escalier, à rampe de chêne, aux murs garnis de tableaux, qui nous conduit au premier étage.
- Ici, nous entrons dans la « LongGallery », superbe hall qui tient toute la façade du bâtiment. L’aspect est digne d’un véritable palais : d’un côté,
- p.78 - vue 80/322
-
-
-
- LE PAVILLON DE LA GRANDE-BRETAGNE.
- 79
- sur les murs tendus de velours, s’aligne, coupée par une cheminée monumentale, une longue rangée de chefs-d’œuvre de Hogarth, de Reynolds, de Gainshorough, de Constable, de Bonington, tous les grands maîtres anglais, tandis que de l’autre une série presque ininterrompue de Windows aux carreaux sertis de plomb inondent la pièce de lumière et laissent apercevoir tout le panorama de la Seine, du pont Alexandre au Trocadéro, se découpant sur le haut rideau. des arbres des Champs-Elysées. C'est superbe !
- A l’extrémité de cette somptueuse galerie, un petit cabinet de Chine,
- Pavillon royal de la Grande-Bretagne (côté de la rue des dations).
- aux vitrines garnies de porcelaines anciennes des manufactures royales anglaises, sert de transition entre les appartements d’apparat que nous allons quitter et les pièces constituant les appartements privés. Et, en effet, c’est une demeure complète qu’on nous présente ici et qui semble toute prête à recevoir l’hôte royal auquel elle est destinée. « L’Angleterre, comme on l’a fort bien dit, a voulu nous faire pénétrer dans sa vie intime, nous montrer son bien-être dans ses riches, confortables et artistiques intérieurs ; elle a voulu nous présenter le type idéal de la maison moderne, meublée et aménagée avec toutes les ressources de l’art et de l’industrie, selon les goûts et les tendances de notre époque de transition et de renouveau. »
- Et, comme pour témoigner de l’importance qu’on attache outre Manche
- p.79 - vue 81/322
-
-
-
- 80
- L'EXPOSITION .UNIVERSELLE DE 1900.
- à l’hygiène, la première pièce que nous trouvons est une salle de bains, aux murs couverts de carreaux simulant une fresque nautique, avec vaste baignoire aux robinets d’argent étincelant, toilettes à jeu d’eau, appareil d’hydrothérapie et tout le nécessaire de semblable local.
- À la suite s’alignent les chambres à coucher: la première meublée dans le plus « modem style », avec son lit de bois peint d’allégories pré-raphaéliques et encadré de rideaux mobiles sur tringles de cuivre, puis ses meubles raides, ses rideaux droits à anneaux, tout le genre célébré par Ruskin et qui ne laisse pas de déconcerter un peu le goût français ; la seconde, au contraire, d’aspect lourd, massif, haut lambrissée de chêne, et où il faut signaler l’ingénieuse disposition de la table de toilette; d’autres enfin, plus modestes et sans doute réservées à la suite du maître.
- Un escalier de chêne, sans prétentions et réservé au service, nous ramène au vestibule donnant sur la façade latérale.
- Nous n’hésitons pas à dire que ce « pavillon royal », avec l’admirable musée qu’il renferme, est une des plus intéressantes particularités de cette cité des Nations, dont chaque partie, comme on a pu le voir, présente des sujets d’intérêt si complètement différents les uns des autres.
- PÉROU
- Par un saut, cette fois encore plus brusque que les précédents, il nous faut, avant de continuer notre pérégrination sur le quai, passer de l’Angleterre au Pérou et à la Perse dont les palais sont situés sur la rue des Nations immédiatement en arrière du pavillon royal
- Le palais du Pérou, qui fait, sur cette rangée, suite à celui du Portugal, est une construction multicolore, de style tarabiscoté et prétentieux qui ne rappelle que fort vaguement les belles lignes de l’architecture des Incas. Plus heureux cependant que ses brillants voisins, il est destiné à survivre à son apparition sur le quai d’Orsay et, construit tout en fer et en pierre, doit être démonté, une fois son rôle joué, et reconstruit à Lima où il servira de musée. Il représente du reste ici l’ensemble de l’exposition péruvienne et abrite les riches produits du sol et de l’industrie de cette République. Dans le vaste hall du rez-de-chaussée, nous passons rapidement en revue des grains, des sucres, des cafés et autres denrées, dites coloniales, mais nous nous arrêtons un instant devant les quinquinas
- p.80 - vue 82/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA PERSE.
- 81
- et les cocas, deux plantes médicinales que nous devons au Pérou et dont le rôle est devenu si considérable dans la thérapeutique moderne. Chacun sait que c’est de la première qu’on a tiré la bienfaisante quinine, un des plus efficaces antidotes de la lièvre ; mais la coca, plus récemment introduite chez nous, est aussi moins connue, quoique tous ceux qui ont dû passer chez le dentiste, et peut-être, hélas! chez le chirurgien, ont pu apprécier les bienfaits de la cocaïne, puissant anesthésique local tiré de cette plante. Dans l’Amérique du Sud, les indigènes emploient la coca comme stimulant ; les feuilles, qu’ils mâchent à l’état frais, leur permettent de supporter les plus grandes fatigues et surtout de franchir sans inconvénient les hautes altitudes déprimantes de ces régions.
- Un large escalier conduit au premier étage, où est installée une intéressante collection d’armes et de parures des indigènes de l’Amazone, des momies d’incas, des peaux d’animaux, des écailles de tortues géantes, ainsi que de jolis bijoux d’or et d’argent.
- PERSE
- Après le Pérou nous trouvons le palais de la Perse, très élégant édifice élevé par un architecte français, M. Mériat. Celui-ci a choisi comme modèle la Médressé Mader-Chahi, un des plus beaux monuments d’Ispa-han. Une porte monumentale, de 15 mètres de hauteur, dans laquelle s’enfonce une profonde niche qu’encadrent des bandes de belles faïences émaillées, forme la façade principale.
- La partie antérieure du vaste hall qui occupe tout le rez-de-chaussée a été aménagée en une sorte de salle du trône. Avec ses divans, ses meubles, ses poteries antiques à reflets métalliques, ses vases précieux, ses riches tapis, ses armes anciennes damasquinées, ses pierreries, turquoises, perles du golfe Persique, etc., ses broderies, ses étoffes tissées de soie et d’or, elle a l’aspect d’un salon préparé pour recevoir quelque prince des Mille et une nuits. Et en effet, cette salle a été aménagée de façon aussi somptueuse précisément pour recevoir le Chah de Perse lui-même. On sait que ce souverain, venu pour visiter l’Exposition, a passé à Paris une partie du mois d’août.
- En vue de cette éventualité, le .commissaire général de la Perse, le général Kitahghi Khan, avait fait établir un divan impérial sur lequel le souverain a pris place lors de sa visite au pavillon persan. Pour un tel
- 6
- p.81 - vue 83/322
-
-
-
- 82
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- hôle, rien ne devait être ménagé ; aussi les ornements ont été pour ainsi dire prodigués par le commissaire général. Le divan impérial est surmonté
- d’une énorme couronne d’où se détachent, pour tomber en plis harmonieux, de riches draperies. Des tapis anciens d’un prix inestimable ont été disposés et comme répandus sur les degrés qui conduisent à ce siège oriental. Le divan lui-même et les coussins sont recouverts d’un velours de soie revêtu de broderies d’or d’une grande richesse. D’ailleurs, chacune des pièces qui concourent à l’ornementation de ce salon impérial a une grande valeur d’antiquité et d’art, et pour indiquer la magnificence de la décoration, nous dirons
- Entrée du palais de la Perse. que Ce que Contient Ce salon
- est estimé à un chiffre de beaucoup supérieur à un million sans compter les objets d’art.
- Deux grands vitraux éclairent cette pièce magnifique et, la nuit, un soleil établi au plafond et des gerbes électriques disposées aux angles l’inondent de lumière. Sur le vitrail qui fait face au divan impérial, se détache le lion persan ; sur l’autre vitrail on lit des vers composés par un poète persan et qui chantent la gloire de la France et les merveilles de l’Exposition.
- Le reste du hall est occupé par des produits des industries de luxe de la Perse, tapis de Kerman d’une admirable facture, vases incrustés, poteries et faïences émaillées, joyaux, turquoises gravées, etc. On y voit aussi dans une vitrine les précieux manuscrits, enrichis d’enluminures, du grand poète national Ferdouçi.
- Un escalier, à l’extrémité de la salle, conduit au premier étage où est installé un théâtre persan, puis de là sur la terrasse supérieure que garnissent deux charmants kiosques aux colonnes incrustées de mosaïques faites, selon la mode orientale, d’une infinité de petits miroirs.
- p.82 - vue 84/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA BELGIQUE.
- 85
- Tout ce palais a été exécuté avec un soin infini et malgré ses proportions restreintes est un des plus remarquables de la Rue des Nations. Il faut regretter qu’il ait été si fâcheusement masqué par les arbres qui empêchaient d’apprécier l’élégant ensemble de ses proportions et de sa délicate décoration.
- BELGIQUE
- Revenant de nouveau vers le quai, nous trouvons le somptueux palais de la Belgique.
- Au seizième siècle, après avoir chassé leurs seigneurs, les bourgeois des Flandres se hâtèrent de construire dans chacune de leurs villes, devenues autant de républiques indépendantes, de vastes maisons communes où les citoyens se réunissaient pour discuter les affaires d’État et dont le fier beffroi se dressait haut au-dessus de la cité comme un emblème de la liberté conquise. On voulut que ces palais du peuple effaçassent par leur grandeur et leur magnificence ceux des tyrans vaincus, et architectes, sculpteurs, décorateurs, peintres, furent conviés à rivaliser de recherches artistiques dans l’érection de ces édifices. De là surgirent ces monuments admirables qui sont aujourd’hui l’orgueil de la Belgique. Aussi le commissariat général belge a-t-il été bien inspiré en choisissant parmi eux un modèle pour son palais de la Rue des Nations.
- Le choix des commissaires s’est porté sur l’hôtel de ville d’Audenarde, construit en 1530 par le célèbre architecte bruxellois Van Pede et dont on a reconstitué au quai d’Orsay, avec une scrupuleuse exactitude, au moyen de moulages soigneusement exécutés sur les sculptures et les statues originales, tout le pavillon central, en supprimant les parties latérales moins intéressantes. Tel qu’on nous le présente, c’est un édifice d’une élégance admirable tant par la simplicité de son ordonnance, où tout est symétriquement pondéré, que par la richesse de son ornementation dont la Hôtel de ville a Audenarde.
- p.83 - vue 85/322
-
-
-
- 84
- L’EXPOSITIOX UNIVERSELLE DE 1900.
- légèreté et la délicatesse font de l’ensemble un joyau ciselé dans la pierre.
- La façade principale s’étend sur la large esplanade qui sépare ce palais de celui de la Grande-Bretagne. Elle présente un portique saillant à sept arcades supportant un large balcon au-dessus duquel se dressent deux étages percés de fenêtres ogivales à meneaux et couronnés par une corniche découpée à jour, dont chaque pilastre porte une statue de guerrier du moyen âge. Au-dessus de l’arcade centrale du portique s’élève*, en saillie
- sur la façade, le beffroi, carré jusqu’à hauteur de la corniche, puis s’é-panôuissant au-dessus en un campanile octogone, véritable dentelle de pierre dont la couronne aux volutes ajourées porte à 40 mètres de hauteur au-des-
- Devant le palais de la Belgique. SUS du Sol 1 effigie
- dorée d’un guerrier
- flamand armé de pied en cap. La toi!uie de l’édifice, très haute et à pente raide, est décorée de deux grar. !es lucarnes ornées de clochetons, de sculptures, de statues.
- Les autres façades du palais sont plus simples, mais appartiennent à la même ordonnance. Sur le quai, un joli perron profile sa haute balustrade couronnée de lions héraldiques, tandis que vers la Rue des Nations s’avance une large terrasse où les visiteurs dégustent les produits d’une brasserie belge.
- L’intérieur de l’édifice est, comme l’extérieur, une reproduction de l’hôtel de ville d’Audenarde. Le rez-de-chaussée, sorte de salle des pas perdus dont la voûte basse, à nervures, est supportée par de nombreux piliers, a été partagé en trois grandes pièces. Deux sont réservées à l’exposition des villes belges. Elles sont décorées de toiles fixées aux murs et qui représentent les principales cités de la Belgique. On y voit Binant avec ses curiosités les plus célèbres; la grotte de Han, et le
- p.84 - vue 86/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA BELGIQUE.
- 85
- château de Walsin, sur la Lesse; la ville d’Audenarde, avec son hôtel de ville; Bruxelles, avec Sainte-Gudule et l’hôtel de ville; Namur, avec la vallée de la Meuse; Gand, Bruges, Anvers, Spa, ce dernier avec un site ravissant des environs de la fontaine du Pouhon. Sur les tables, des livres, des albums de photographies complètent cet aperçu des curiosités de la Belgique.
- La troisième salle du rez-de-chaussée, à gauche du passage central, est affectée à la Presse. Elle est décorée de superbes tableaux exécutés par les maîtres les plus réputés de l’école flamande.
- Un escalier monumental conduit au premier étage où la principale pièce, occupant toute la largeur de la façade, reproduit la grande salle de l’hôtel de ville d’Audenarde avec sa haute cheminée au manteau polychrome orné de sculptures et de statuettes gothiques. Là les murs sont décorés de peintures représentant les écussons aux armes des principales villes de Belgique, qui alternent avec des écussons aux armes des différents corps de métiers. De magnifiques et très anciennes tapisseries flamandes, qu’a prêtées pour la durée de l’Exposition le collectionneur belge bien connu, M. de Somzée, couvrent une partie des parois. Parmi ces tapisseries, d’une valeur incomparable, les plus belles sont celles qui représentent la vie de Boland et la glorification de Dieu et de l’Église, Au centre de la salle sont disposés dans des vitrines quelques objets d’art, entre autres une belle châsse de saint Antoine de Padoue et de saint Nicolas avec fines peintures qui représentent des scènes de la vie de ces deux saints.
- La pièce voisine, donnant sur le quai, est la salle échevinale de l’hôtel de ville d’Audenarde. Elle est également décorée de très anciennes tapisseries flamandes de la collection Somzée, parmi lesquelles une très belle Ascension et un Christ au Golgotha, et de divers tableaux parmi lesquels les portraits du roi Léopold II par le peintre Leempoels, et du prince Albert, héritier du trône, par le peintre Mast. Oïl y voit également les bustes du roi et de la reine de Belgique exécutés par le sculpteur Yin cotte.
- L’étage supérieur du palais est réservé au commissariat général et aux chambres de commerce belges.
- En résumé, cet immense édifice est un peu vide, et désappointe les visiteurs qui sortant des pavillons de la Grande-Bretagne et de la Hongrie viennent de contempler tant de merveilles accumulées. Il est
- p.85 - vue 87/322
-
-
-
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- • b 6
- regrettable que la Belgique, si riche en collections artistiques, n’ait pas imité ces deux pays et n’ait pas profité des vastes dimensions de son pavillon officiel pour nous présenter une exposition rétrospective plus complète.
- LUXEMBOURG
- Traversant la Rue des Nations, au sortir du palais belge,* nous nous trouvons devant le pavillon du Luxembourg, que le hasard a ainsi fort bien placé au point de vue géographique.
- Ce pavillon, construit par l’architecte français'Vaudoyer, fait grand honneur à son auteur et à ce petit pays de 200 000 âmes qui a tenu à occuper sa place parmi les grands pays de l’Europe. Il reproduit une partie du palais du grand-duc à Luxembourg. Sa façade principale, de style Renaissance, mais très simple et sans aucune sculpture que l’écusson grand-ducal placé au-dessus de l’entrée, est néanmoins fort élégante, avec son haut beffroi à larges fenêtres, flanqué à gauche d’une fine tourelle en encorbellement et qui rappelle que l’édifice fut autrefois, comme son voisin belge, maison du peuple avant de devenir résidence du souverain.
- Du côté de la Rue des Nations, la façade latérale ne présente qu’une série de baies surmontée d’un attique et se relève à l’extrémité occidentale en un petit pavillon à combles dont le fronton porte cette devise en patois luxembourgeois : Mir wellen bleiwen wat mir sin, c’est-à-dire : « Nous voulons rester ce que nous sommes. » Puisse le souhait de ce vaillant petit peuple, entouré de tant de convoitises, être exaucé !
- Le pavillon renferme l’exposition complète du Luxembourg, sauf l’importante section de la métallurgie qui est installée au Champ-de-Mars, et, quoiqu’il ne contienne rien d’exeep-Le pavillon du Luxembourg. tionnellement curieux, il fournit une
- p.86 - vue 88/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA NORVÈGE.
- 87
- bonne idée de l’activité industrielle de ce petit pays. Au rez-de-chaussée, dont le vestibule est orné d’une belle statue en bronze représentant un ouvrier d’usine métallurgique, sont exposés les produits des industries diverses, quincaillerie, parfumerie, tissage, etc. On s’arrêtera avec intérêt devant l’exposition d’un curieux procédé nouveau d’élec-trolyse par lequel on recouvre en quelques instants, sous les yeux des visiteurs, des objets en cuivre d’une couche d’un métal quelconque, or, argent, cuivre, zinc, cobalt, etc. Un bel escalier conduit aux galeries supérieures où sont réunis les Les palais de la Belgique et de la Norvège,
- travaux des écoles
- professionnelles du Luxembourg et qui aboutissent à un élégant salon de lecture décoré d’un portrait en pied du grand-duc régnant.
- NORVÈGE
- Au sortir de ce pavillon, nous trouvons le palais de la Norvège, situé entre la Rue des Nations et le quai. Entièrement en bois, l’édilice nous présente le type des constructions rurales de ce pays du Nord; son toit surmonté de deux légers clochers rappelle les charmantes églises des vallées verdoyantes qui encadrent les fiords sinueux. Selon l’usage presque général dans les campagnes norvégiennes, l’ensemble de l’édilice est peint de couleurs vives; on a choisi le rouge relevé de vert sur les bandes d’ornement simulant des poissons qui forment frise à une certaine hauteur. La toiture, en tuiles de bois de sapin, est également peinte en vert. Du côté du quai la façade s’avance en un large porche supportant un léger balcon à auvent.
- A l’intérieur du pavillon, des galeries, qui se répètent à l’étage supérieur, entourent un vaste hall. On parvient à ces galeries par un escalier
- p.87 - vue 89/322
-
-
-
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- monumental qui prend naissance au centre même de la salle et qui permet d’accéder à la terrasse couverte, faisant saillie sur le quai d’Orsay.
- Dans les galeries du rez-de-chaussée, on voit tous les spécimens des animaux de terre et de mer, vivant sous ces latitudes : des ours aux épaisses et précieuses fourrures d’un blanc éclatant, des morses aux immenses défenses d’ivoire, des phoques, des cachalots et autres monstres marins. Plus loin, après une collection aussi curieuse que variée d’engins de pêche et de chasse, sont exposés des panneaux qui montrent la vie et le travail des bûcherons dans les grandes forêts. Plus loin est l’exposition des fourrures et celle de tous les modèles de bateaux servant à la navigation dans les mers polaires.
- Le centre du hall est occupé par une spacieuse vitrine qui abrite une reproduction du Fram, le fameux navire de Nansen, et un grand nombre d’objets ayant servi au célèbre explorateur pendant son aventureux voyage au Pôle Nord de 1893 à 1896.
- Une des curiosités les plus attrayantes du palais est aussi l’exposition des filets employés dans les pêcheries de Norvège. Ces engins, réunis les uns aux autres par des cordages, ont été disposés de telle façon qu’ils constituent comme un vélum.
- Le premier étage est réservé à l’exposition ichtyologique, où à côté des poissons, tels que harengs, morues, sterlets, qui peuplent les mers norvégiennes en troupes innombrables, on trouve les produits dérivés de la pêche, parmi lesquels dominent les huiles de foie de morue, de phoque et de baleine.
- On y voit aussi des dioramas de l’ancienne Norvège et l’exposition du « musée du peuple », qui nous présente les modèles des maisons d’habitation à la campagne et dans les villes depuis le treizième jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle.
- En résumé, exposition très attrayante et qui montre toutes les ressources que ce peuple intrépide, un des plus civilisés de l’Europe, a su tirer d’un sol ingrat souvent enveloppé de brumes et de frimas et de la mer inhospitalière qui baigne ses côtes
- FINLANDE
- C’est un autre pays boréal que nous rencontrons en quittant la Norvège, la Finlande, dont l’élégant pavillon se dresse de l’autre côté de la
- p.88 - vue 90/322
-
-
-
- LE PAVILLON DE LA FINLANDE.
- S9
- Rue des Nations. Le Tsar a autorisé cette province russe à avoir son exposition particulière et elle a très intelligemment profité de cette autorisation.
- L’architecte finlandais, chargé de l’érection du pavillon, a pris pour modèle une église finnoise de type archaïque et a tiré de ce motif une construction fort originale.
- C’est un long bâtiment aux murs bas coiffés d’une toiture aiguë, terminé en abside et surmonté au centre d’un clocher octogonal couronné d’une sorte de tiare percée de mansardes à rayons flamboyants. Stir la face de la tour, dont la base s’appuie sur quatre ours à la gueule grimaçante, s’étale
- l’aigle d’or de Russie, tandis que le r,viii»„ de i. Finlande,
- fronton triangulaire de l’entrée principale est timbré des armes de Finlande. Les trois portes qui donnent accès à l’intérieur sont formées de pleins cintres dont l’archivolte est ornée d’un cordon circulaire composé, sur deux des portes, de têtes de loups, et sur la troisième, d’écureuils gambadant. Pour compléter cette ornementation d’une saveur toute barbare, entre les consoles qui supportent la saillie du toit sont placées d’énormes grenouilles accroupies, et aux angles se détachent des pommes de pins supportant de légers 'clochetons.
- L’intérieur reproduit de même la dispositiQn ordinaire des églises de campagne: au milieu la nef, à chaque extrémité le chœur et le jubé; mais la toiture coupée de larges vitrages, les murs peints de couleur claire, inondent de lumière le vaste hall et lui enlèvent toute sévérité d’aspect. Les bas-côtés sont divisés en petites travées, très coquettement décorées qui abritent les diverses sections.
- Quoique de proportions restreintes, l’exposition est très intéressante. En entrant par la porte des Écureuils, à l’extrémité occidentale, on pénètre dans ce qui représente le porche de l’église, petite pièce ornée de tapis, de couvertures aux couleurs vives sur lesquelles sont disposés en panoplies les menus objets fabriqués par les paysans finnois : jolies bourses de cuir, souliers et sandales tressées, couteaux de toutes di-
- p.89 - vue 91/322
-
-
-
- 90
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- mensions, cuillères de bois. Au-dessus de ce porche est une petite tribune où conduit un petit escalier et dont les murs sont couverts par un trophée de skis, ces immenses patins de bois, longs parfois de 3 mètres, et qui servent à courir sur la neige dans tous les pays de l’extrême Nord.
- La nef claire et gaie, où l’on entre ensuite, nous présente les principaux produits de l’industtie et de l’agriculture du pays. Parmi ceux-ci on remarquera une vitrine occupée par des gerbes de seigle, d’orge et d’avoine, dont les tiges dépassent la hauteur d’un homme ; il y a là un sujet de surprise pour ceux qui considèrent ces pays comme déshérités de la nature ; le sol, il est vrai, y est rare, — l’eau courante, les lacs et les marais couvrant les deux tiers de la Finlande, — mais partout où il peut être cultivé il se montre singulièrement fécond. Des statistiques en français, mises à la disposition des visiteurs, démontrent que le rendement de l’orge et du ^seigle atteint, et dépasse même, celui des pays les plus favorisés; il faut ajouter que la culture en Finlande, en général aux mains de grands propriétaires, est conduite selon les procédés les plus modernes. Un autre produit du sol finnois à signaler est le lin, dont on fabrique depuis le quinzième siècle des toiles renommées dans tous les pays du Nord.
- Au-dessus des vitrines court une frise formée de toiles où sont figurées des scènes de la vie finlandaise, des paysages.
- De la nef nous passons dans le chœur dont la haute voûte en coupole est aussi décorée de fresques d’un art tout moderne représentant des scènes de la légende finnoise de Kalevala.
- Au centre de la salle, dans un petit pavillon vitré élevé sur un soubas-
- Porte des Ecureuils, au pavillon finlandais.
- p.90 - vue 92/322
-
-
-
- LE PALAIS DE L’ALLEMAGNE.
- in
- sement de superbes granits polis de nuances variées, est disposée une énorme météorite tombée au village de Bjurbôle en mars 1899.
- L’abside, qui termine le bâtiment, a été réservée à l’exposition maritime. On y voit des modèles de bateaux et aussi de nombreux engins employés par les pêcheurs; sur les murs, des cartes à grande échelle nous montrent l’extraordinaire ramification des grands lacs finlandais, entre autres du Saïma, découpé par un nombre infini d’îles. On remarquera aussi dans cette salle un curieux inléiieur finnois, dont les massifs meubles de bois, le poêle en faïence vernie, les étagères garnies de vases de cuivre, les tentures de toile peinte raviront les amateurs, si nombreux aujourd’hui, d’ameublements exotiques.
- Il ressort de la visite de cette charmante exposition que le petit peuple finlandais est plein de vie et d’énergie et qu’il mérite que le colosse russe devenu son maître, le traite avec douceur et lui conserve l’autonomie à laquelle il est si profondément attaché.
- ALLEMAGNE
- Traversant la Rue des Nations, nous voyons se développer devant nous le superbe palais allemand.
- C’est la première fois, depuis 1870, que l’Allemagne participe officiellement à une de nos Expositions universelles, et l’on peut voir qu’elle a fait des efforts pour répondre dignement à la courtoise invitation qui lui a été adressée par le gouvernement de la République. En effet, non seulement ses industries sont largement représentées dans les diverses sections du Champ-de-Mars et des Invalides, mais elle a encore tenu à avoir sa place dans la Cité des Nations édifiée au quai d’Orsay.
- Le palais officiel de l’Allemagne y est situé entre ceux de la Norvège et de l’Espagne, faisant face à la Seine. C’est un vaste édifice, de belles proportions, et dont la haute et élégante silhouette attire l’œil non moins que les éclatantes peintures qui couvrent, avec un peu de prodigalité peut-être, ses pittoresques façades. Les architectes impériaux ont voulu nous présenter un modèle typique de l’architecture civile allemande du seizième siècle et ils se sont servis pour cela de parties empruntées à divers hôtels de villes célèbres et qu’ils ont très habilement juxtaposées.
- La façade principale, du côté du quai, est percée d’une baie en plein
- p.91 - vue 93/322
-
-
-
- 92
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- cintre formant l’entrée et couronnée d’un balcon un peu lourd dont la balustrade est encadrée de chevaliers armés de pied en cap. Le haut pignon qui s’élève au-dessus est, comme nous l’avons dit, recouvert de fresques de vives couleurs encadrant une large fenêtre à meneaux. Ces fresques, ainsi que celles des autres façades, sont composées de figures allégoriques des anciennes légendes teutones et entremêlées d’inscriptions gothiques célébrant les vertus allemandes. On lit par exemple ici :
- Deutsche Art roll *Ernst und Pflicht — blüh’in Gottes Luft und Licht ; ce que nous traduirons par : « Génie allemand plein de gravité et de sentiment du devoir — épanouis-toi dans l’air et la lumière de Dieu. »
- Jn haut beffroi, tout scintillant de couleurs et de dorures et portant sur ses faces un gigantesque cadran d’horloge, flanque l’angle oriental de l’édifice et en constitue le motif saillant; d’élégantes fenêtres à pilastres découpés se projettent en
- Façade latérale du palais de l’Allemagne. • saillie Sur SOn etage moyen, SOn
- haut campanile, aux allures de casque immenses, renferme un carillon qui joue des lied rhénans.
- Sur la façade de gauche, on remarquera une jolie baie, à quintuple -arcade soutenue par des cariatides et encadrée de fresques flamboyantes où nous lisons cette fois : Deutsche Hand die Hammer schicinge — schrmed du Feuer Pflug und K linge, c’est-à-dire : « Main allemande qui brandis le marteau, forge au feu soc et épée.» Il y a, du reste, pour ceux de nos jeunes lecteurs qui apprennent l’allemand, un véritable livre à feuilleter le long des murs de ce palais et nous leur laisserons le plaisir d’en continuer eux-mêmes la traduction.
- Du côté opposé à la façade que nous venons de décrire, on a reproduit de charmantes maisons anciennes de Nuremberg, aux charpentes apparentes délicatement sculptées et également bariolées des inévitables peintures allégoriques.
- p.92 - vue 94/322
-
-
-
- LE PALAIS DE L’ALLEMAGNE.
- 95
- Le rez-de-chaussée du palais est occupé, du côté de la Seine, par pluieurs salles contenant une très intéressante exposition de la librairie allemande, de gravures, de photographies, etc. On gagne de là un immense vestibule, s’ouvrant sur la Rue des Nations et conduisant à un magnifique escalier de marbre blanc d’une sompluosité un peu écrasante.
- Cet escalier nous mène au premier étage en partie consacré comme le rez-de-chaussée aux collections de librairies et d’imprimerie, notamment de l’Imprimerie royale. On y remarque surtout la reproduction des chefs-d’œuvre d’Albert Dürer.
- Une autre salle, éclairée par des vitraux de l’Institut de peinture sur verj’e de Berlin, contient une exposition d’économie sociale.
- Ici s’arrête la partie du palais ouverte à tout venant, mais qui n’est certes pas la plus intéressante. Pour visiter le reste, il faut montrer patte blanche, c’est-à-dire une carte que le commissariat allemand délivre sans difficulté à toute personne qui lui en fait la demande par écrit ; et la chose mérite bien qu’on se soumette à cette légère formalité qui a surtout pour but d’éviter l’encombrement dans des pièces restreintes et remplies d’objets précieux. Il s’agit en effet de voir la « collection impériale », c’est-à-dire les magnifiques œuvres d’art françaises tirées des collections de Frédéric le Grand et que par une heureuse inspiration l’empereur Guillaume a envoyées ici pour la période de l’Exposition. Les Français seront certainement touchés de la délicate attention de l’intelligent souverain que tous regrettent de ne pouvoir classer parmi nos « amis » ; mais le moment n’est pas de raviver de trop saignants souvenirs.
- Carte en main, pénétrons donc dans ces salles de la « collection impériale ».
- On sait combien Frédéric le Grand, qui certes ne fut pas lui non plus un ami de la France, aimait cependant tout ce qui émanait de notre pays, qu’il considérait comme le foyer des lettres et des arts. C’est ainsi qu’il appela à sa cour — où notre langue était d’usage courant — les principaux écrivains et artistes français de cette époque,
- ti
- Belïïoi
- du palais allemand.
- p.93 - vue 95/322
-
-
-
- 94
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- et à ces derniers il confia en majeure partie la décoration de ses palais.
- On a reconstitué ici une portion des appartements du grand roi prussien à Potsdam. L’une des salles, qui est la reproduction exacte de la bibliothèque de ce prince, renferme une édition complète de ses œuvres, écrites pour la plupart en français; on y a placé un buste de Houdon, représentant le masque sardonique de Voltaire, qui fut, on le sait, le directeur littéraire, le collaborateur du monarque.
- Les autres salles, garnies aussi de meubles anciens et décorées avec beaucoup de goût, sont consacrées à l’exposition des peintres français du dix-huitième siècle. Watteau y est représenté par quelques toiles de premier ordre, les Bergers, la Danse; Lancret, son rival, par nombre d’ouvrages fort importants, par exemple le Colin-Maillard, le portrait de la Camargo. De Jean-Baptiste Pater, élève de Watteau, il y a quatorze petits tableaux donnant comme l’illustration du Roman comique de Scar-ron, puis le Bain, la Danse en plein air, et un autre Colin-Maillard. Enfin, il y a des Chardin, des merveilles ! le Jeune dessinateur, Y Eplucheuse de navets et une réplique excellente de la Pourvoyeuse, du Louvre. Ces quatre peintres sont les rois de la collection.
- Il faut pourtant mentionner deux jolies toiles d’Amédée Yan Loo, un tableau de Charles Coypel, une belle toile de Troy, et une danseuse, d’Antoine Pesne.
- Deux portraits en tapisserie des Gobelins, un Louis XYI, signé Duplessis et Cozette, et un Henri IY, sont d’un charme exquis dans leurs colorations. Parmi les meubles,on appréciera tout particulièrement une grande horloge Régence dont la gaine en marqueterie est ornée de bronzes dorés du goût le plus parfait, un cartonnier où l’on retrouve le style des Caffieri, et toute une suite de vases en marbre ou en porphyre rehaussés de superbes motifs également en bronze, et dorés.
- Tout ceci est de provenance et de fabrication françaises; mais les salons contiennent encore d’autres pièces, exécutées pour Frédéric II à Potsdam par des artistes français ou allemands, et parmi lesquelles il y a heu de mentionner deux commodes en bois de cèdre ornées de garnitures en argent, un bureau à double face en bois de cèdre à garniture d’argent ciselé, deux fauteuils, deux sofas, un tabouret en bois argenté et un pupitre à musique en écaille orné d’arabesques en argent et garni de bronzes dorés.
- p.94 - vue 96/322
-
-
-
- LE PALAIS DE L’ALLEMAGNE.
- 95
- L’étoffe dont les meubles sont tendus est en soie clair de l une qui s’harmonise avec les garnitures d’argent et les montures de bois argenté, mais qui ne semblent que médiocrement assorties à la tenture vieil or des murailles. Les tableaux, pour la plupart, sont présentés dans leurs cadres anciens chantournés; quelques-uns de ces cadres sont, comme les montures des sièges, argentés.
- Par le léger aperçu que nous venons d’en présenter, on peut juger de l’intérêt que présentent les richesses artistiques dont s’enorgueillissent
- Les palais de l’Allemagne et de l’Espagne.
- les salons du pavillon allemand. « Peut-on plus noblement, comme dit la notice remise aux visiteurs, contribuer à la grande fête pacifique de l’Exposition universelle qu’en rappelant par ce retour sur le passé le souvenir de ce que le peuple allemand doit, dans le domaine de* l’art, à la nation voisine et le souvenir de l’hommage rendu par le Grand Frédéric, un des plus grands esprits de tous les temps, à la civilisation et à l’art français? »
- Certes, on ne peut mieux dire et tout le monde approuvera ces paroles et la haute pensée qui les a dictées.
- p.95 - vue 97/322
-
-
-
- 90
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- ESPAGNE
- Du palais de l'Allemagne, nous passons à celui de l’Espagne, et ici encore nous allons avoir à contempler d’inestimables merveilles. Mais d’abord quelques mots sur le bel édifice qui les abrite.
- Le pavillon royal d’Espagne est du plus pur style de la Renaissance espagnole. Les détails de sa construction ont été empruntés à divers monuments historiques : la façade de l’Université d’Al cala, construite par Rodrigro Gil de Ontafion en 1553; la façade principale de l’Alcazar de Tolède, confiée au célèbre Alfonso de Covarubias par Charles-Quint, lorsque ce souverain transforma en somptueux palais l’antique forteresse construite par Alphonse X; l’Université de Salamanque, un des modèles les plus achevés du genre appelé « plateresco » que firent connaître, à cette époque, les essais d’Enrique de Egas à Santa Cruz de Tolède et à Santa Cruz de Yalladolid; enfin le palais des comtes de Monterey (propriété de la maison ducale d’Albe), remarquable par sa magnifique crête de couronnement construite en 1554.
- Tous ces chefs-d’œuvre d’une des plus brillantes époques de la nation espagnole onf inspiré quelques détails ou ont été exactement reproduits dans la construction du pavillon royal.
- Le bâtiment lui-même, de forme rectangulaire, est d’une éclatante blancheur qui contraste avec le violent bariolage de son voisin allemand; il est flanqué à l’angle oriental d’une tour carrée, de 26 mètres de hauteur, dont la base, évidée de grandes arcades soutenues par des statues, avance jusqu’à la rampe du quai.
- L’intérieur de ce palais comporte une cour (patio) à colonnes du même style d’architecture, avec galeries aux deux étages, une élégante balustrade et une superbe frise également du style Renaissance. Au centre se dresse une belle statue de Yelasquez, dont le piédestal présente des sujets de quelques-uns des tableaux les plus célèbres de ce grand maître espagnol . L’escalier qui mène au premier étage débouche dans cette cour et est orné d’un bossage qui est la reproduction de ceux de l’Université d’Alcala et dans lequel se jouent des caprices étranges et curieux de l’art de la Renaissance.
- Le pavillon royal est occupé en entier, sauf la partie réservée au commissariat général, par une exposition d’art rétrospectif, pour laquelle la
- p.96 - vue 98/322
-
-
-
- LE PALAIS DE L’ESPAGNE.
- Reine a prêté quelques-unes des merveilles que renferment les résidences royales, entre autres les magnifiques collections de tapisseries du palais de Madrid ; le Gouvernement a envové
- «j
- les curiosités des musées nationaux, et de nombreux particuliers les objets de valeur qu’ils conservent dans leurs collections et qui sont une preuve de la grandeur et un souvenir des découvertes de l’Espagne.
- On trouve donc réunis là un nombre considérable d’objets d’art, d’une valeur incomparable et qui, pour la plupart, n’ont en quelque sorte jamais été présentés au regard du public.
- Toutes ces merveilles ont été disposées avec un goût exquis dans de vastes salles, qui paraissent un peu vides au flot ignorant des visiteurs, mais où elles se trouvent placées bien en lumière pour l’admiration des amateurs i.
- Au rez-de-chaussée, les murs sont tendus de tapisseries flamandes du quinzième et du seizième siècle, dont un certain nombre ont appartenu à Charles-Quint. On admirera surtout la série de merveilleux tableaux tissés de laine et d’or représentant la Conquête de Tunis et des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, exécutés en 1548 d’après les cartons de Juan Yermayen, le peintre flamand de prédilection du grand empereur; il est impossible d’imaginer une exécution plus admirable que ces toiles dont les figures semblent se détacher avec une incomparable vigueur, que la peinture elle-même n’a peut-être jamais égalée.
- Quelques armes anciennes, provenant des musées de l’Armeria et de l’Escurial, toutes d’une grande richesse, sont disséminées dans ces salles du rez-de-chaussée, sous des vitrines.
- Nous signalerons surtout deux boucliers d’apparat de Charles, l’un en acier et or gravé à l’eau-forte, l’autre damasquiné d’or et d’argent;
- 07
- Portique du palais de l’Espagne.
- p.97 - vue 99/322
-
-
-
- 98
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- puis deux autres boucliers de Philippe II et un casque du quinzième siècle.
- Au premier étage, la salle du Trône contient le dais qui abritait le trône de Charles-Quint. Ce dais a pour fond une superbe tapisserie flamande représentant le Christ en croix; au pied de la croix se tiennent, d’un côté, la Yierge et saint Jean, de l’autre, la Justice humaine remettant son glaive dans le fourreau et la Miséricorde recueillant le sang de l’Homme. Sous le dais, un bas-relief en marbre blanc, de *Benllure, reproduit les traits du jeune roi Alphonse XIII, de la reine sa mère et des deux infantes.
- Dans l’autre salle, sur la Seine, on trouve encore des tentures appartenant au duc de Sesto, des tapisseries exécutées d’après les cartons du peintre flamand Yan der Weyden, qui ont figuré à l’inventaire de Jeanne la Folle, et de magnifiques tapis dé soie achetés par Philippe II en 1550 et représentant des scènes de l’Histoire de Rome. Cette pièce contient encore des vitrines où nous voyons des casques, des salades, de l’époque de Charles-Quint, de Barberousse et de Philippe le Beau. Au milieu, les armes de Boabdil, le dernier roi maure de Grenade, et sa tunique en velours rouge frappé, propriété de la marquise de Yiana.
- Toutes ces pièces rares et d’une richesse incomparable composent un véritable musée, dont nous devons être reconnaissants à la noble Espagne, éprouvée par de récents malheurs, de s’être si généreusement dessaisie pour embellir notre Exposition universelle.
- MONACO
- Ce n’est pas sans quelque surprise que l’on voit figurer dans la Cité des Nations, au premier rang des puissances européennes, entre l’Allemagne et la Suède, la principauté de Monaco, ce minuscule État, le plus petit du globe et dont le territoire de 2200 hectares, enclavé sur notre littoral, atteint à peine les dimensions d’un grand domaine. En lui accordant sur ce point privilégié et si vivement disputé un emplacement aussi considérable, hors de proportion avec son importance réelle, la commission d’organisation de l’Exposition a voulu sans doute témoigner de son estime pour les remarquables services rendus à la science par un prince qui, d’autre part, a toujours témoigné un si vif dévouement à la France et dont le fils sert en ce moment même sous nos drapeaux.
- p.98 - vue 100/322
-
-
-
- LE PALAIS DE MONACO.
- 99
- Le prince Albert a, du reste, très généreusement profité de ce privilège. Le pavillon qu'il a fait élever n’est pas un des moindres ornements du superbe décor qui borde la Seine sur ce point. De vastes proportions, il nous présente la reproduction de diverses parties de l’antique résidence monégasque des Grimaldi. Une haute tour féodale du xme siècle, percée de créneaux, se dresse sur le bord même du quai et domine l’ensemble de l’édifice, dont la façade principale, tournée vers l’est et de style italien, porte au premier étage une élégante galerie à arceaux, décorée de fresques d’après des peintures du palais de Monaco.
- Le centre du palais est occupé par une cour vitrée entourée de deux étages d’arcades et où l’on a groupé de magnifiques plantes exotiques cultivées sous le ciel béni de la Côte d’Azur.
- Au rez-de-chaussée, quelques spécimens de faïences, de ciments, de liqueurs représentent la modeste industrie de la principauté. Tout le reste du palais est consacré à l’exposition des collections scientifiques réunies par le prince au cours de ses nombreuses croisières. Le prince Albert parcourt, en effet, depuis plusieurs années l’océan sur son yacht Princesse-Alice, admirablement aménagé dans ce but, pour en explorer les profondeurs et en étudier les êtres, si peu connus jusqu’ici, qui les habitent.
- Continuant les remarquables travaux de Milne-Edwards, il nous a ainsi révélé une faune marine dont les nombreux échantillons rangés dans les vitrines nous font apprécier la bizarrerie des formes et l’étrangeté de l’organisme.
- A côté de poissons diaprés des plus vives couleurs du prisme, aux gueules énormes, aux nageoires finement dentelées, nous voyons des“ monstres aveugles, aux longs tentacules, d’extraordinaires crustacés,
- Façade du palais de Monaco.
- p.99 - vue 101/322
-
-
-
- 400
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- des actinies armées de ventouses, tout un monde mystérieux et redoutable qui s’agite et grouille dans ce fond de la mer où jamais ne parvient la lumière du jour et sur lequel pèsent des pressions énormes allant jusqu’à 200 et 500 atmosphères qui aplatiraient notre organisme comme une feuille de papier.
- Devant les vitrines, on a disposé les filets de fine gaze de soie d’une
- Les palais de la Suède et de Monaco.
- grande résistance et les lourds chaluts qui servent à draguer ces abîmes. De nombreuses aquarelles garnissant les murs permettent de suivre ces diverses opérations.
- Enfin, dans le sous-sol, où fonctionne un cinématographe, qui nous fait assister aux principales scènes de la vie monégasque, un beau panorama nous présente une vue d’ensemble du minuscule, mais admirable territoire de la principauté.
- p.100 - vue 102/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA SUÈDE.
- 101
- SUÈDE
- Au sortir de Monaco, nous trouvons le palais de la Suède, qui est certes une des constructions les plus originales de la Cité des Nations. C’est un étrange assemblage de tourelles, de clochetons, de pavillons, de mats, reliés ensemble par de légères passerelles, le tout entièrement en bois de sapin et recouvert, façades, piliers et toitures, d’une carapace en écailles formée de lattes découpées et superposées comme les ardoises de nos toits. L’architecte a voulu nous donner une idée des coquettes maisonnettes que le touriste rencontre fréquemment dans les campagnes suédoises ; mais l’ensemble a quelque chose de maritime et, avec les haubans qui le garnissent et dont les drapeaux multicolores floltent~gaiemerit au vent, donné l’impression de la superbe structure d’un cuirassé paré pour un jour de fête. L’aspect est, en somme, chatoyant et gracieux.
- Un vaste porche, enjambant le quai, donne entrée dans l’intérieur, qui se compose d’un hall octogone coiffé d’une coupole de bois, claire, lumineuse. Une frise de broderies suédoises, aux vives nuances, encadre la salle sur laquelle s’ouvrent de charmantes pièces où sont exposées les industries des diverses parties de la Suède. Ici se trouvent les plus fins tissus de la Scanie et de la Dalé-earlie, si réputées pour leurs manufactures de produits textiles; là, l’Ostrogothie' expose ses dentelles, à côté de très furieuses parures en or martelé, auxquelles travaillent des orfèvres lapons, un homme et une femme vêtus d’un costume très original. Plus loin, ce sont des ouvrières vêtues du costume national, qui, devant le métier, tissent des tapis sous les yeux du public. Dans une autre pièce, des photographies et de nombreux albums mettent sous nos yeux les sites les plus intéressants de ce
- Un coin du palais de la Suède.
- p.101 - vue 103/322
-
-
-
- 102
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- superbe pays qu’est la Suède. Enfin, au fond du hall, s’ouvre un salon de réception, d’une décoration charmante et qui fait grand honneur au goût suédois ; c’est, comme partout maintenant, du « modem style », mais très sobre et fort bien compris. Mais il ne faut pas quitter le rez-de-chaussée sans voir les deux dioramas
- qui y sont installés et dont l’étroite entrée s’ouvre de chaque côté de la salle centrale; ce sont deux véritables bijoux, et il nous semble qu’on n’a jamais rien fait de plus joli, de plus saisissant, dans ce genre.
- Le premier de ces dioramas (à droite) nous montre le port de Stockohim, pendant une nuit d’été, la nuit de la Saint-Jean (24 juin), une des plus courtes de ces régions puisque le soleil n’y quitte l’horizon que pour quelques instants. Il est minuit. La ville est endormie, les quais sont déserts, baignés dans une eau limpide, à laquelle des moteurs électriques impriment un courant que connaissent bien tous ceux qui ont visité la capitale de la Suède; au premier plan se balance une bouée. L’illusion est complète. Au fond une rangée de navires est ancrée devant le château royal dont la masse imposante barre l’horizon, et sur tout ce ravissant tableau se reflète cette teinte de lumière grisâtre qui n’est ni le crépuscule, ni l’aurore et qui caractérise les nuits d’été sous ces latitudes.
- Daléearlienne à son métier.
- p.102 - vue 104/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA GRÈCE.
- 105
- Le second diorama représente la plaine glacée de Gellivare, à 110 kilomètres au nord du Cercle polaire, pendant la longue nuit d’hiver. Au premier plan, dormant au pied d’arbustes couverts de neige, on voit un troupeau de rennes domestiques que garde un Lapon. Les étoiles scintillent d’un éclat étrange à l’horizon, tandis qu’au loin une aurore boréale projette son éclatant feu d’artifice. C’est- d’un charme profond et impressionnant.
- En quittant le hall, deux escaliers ouvrant sous le vestibule d’entrée conduisent à une petite pièce du premier étage qui donne sur la large terrasse couverte dominant la Seine. On a garni les murs et les voûtes de l’escalier, ainsi que de la pièce qui les réunit, de tous les objets employés aux sports d’hiver en Suède. On y voit une collection complète des raquettes que l’on emploie pour marcher Sur la neige, de skis, ces immenses patins de bois, longs parfois de plus de 5 mètres, avec lesquels les soldats de l’armée suédoise, aussi bien que les sportsmen, franchissent sur le sol glacé d’énormes distances à une vitesse vertigineuse. Nous trouvons là aussi des séries de patins, des traîneaux à voile, des tobogans.
- ÉTATS DE LA PÉNINSULE DES BALKANS
- L’extrémité de la Cité des Nations voisine du pont de l’Alma est occupée par les pavillons des États de la péninsule des Balkans : Grèce, Serbie, Roumanie et Bulgarie.
- Le palais de la Grèce, le premier que nous rencontrons en sortant de la Suède, est une petite construction fort élégante, faite en pierres roses coupées de bandes de faïence bleue, et flanquée de vérandas à toits de tuile supportés par de légères colonnades de marbre blanc. L’architecte a tenu à éviter toute réminiscence de l’art ancien de la Grèce et a pris pour modèle un de ces charmants sanctuaires chrétiens du moyen âge qui ornent les campagnes de l’Attique.
- Le pavillon lui-même est consacré à l’exposition des produits du royaume et ne renferme aucun objet d’art, aussi sa visite n’a d’intérêt qu’au point de vue économique. On y voit, à côté d’une copieuse collection de vins et de liqueurs, des échantillons de minerais, de marbres, et dans la grande salle centrale des spécimens d’industrie purement èuropéenne, chaussures, sellerie, tissus, etc. Tout cela est
- p.103 - vue 105/322
-
-
-
- 104
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- assez maigre, et il semble que le petit royaume helléni -que aurait eu mtérêt à nous présenter quelques-uns des trésors de l’antiquité dont il est si riche et que lui ont fournis les fouilles récentes de Delphes , d’Olympie, etc. Devant le pavillon, se dresse une statue équestre de Colocotronis, un des héros de la guerre de l’Indépendance.
- Le palais de la Serbie, qui suit celui de la Grèce, appartient au style byzantin et est d’un ensemble très pittoresque. Une grande coupole domine le centre et aux angles s’élèvent quatre autres coupoles de plus petite dimension qui séparent les quatre branches égales d’un double transept. Du côté de l’entrée principale, formant saillie sur la construction, on voit un grand portique à toit plat qui représente le narthex des églises byzantines.
- La décoration extérieure du palais est des plus agréables à l’œil. Les murs sont faits de petits carrés de pierre travaillée qui alternent avec des assises de briques. Quant aux coupoles, elles ont été revêtues d’une couche de peinture qui donne l’illusion du bronze.
- L’intérieur de l’édifice, décoré de peintures murales aux couleurs éclatantes, se compose d’un hall unique très élevé où l’architecte, M. Baudry, a su disposer les points d’appui des coupoles de façon à laisser toute la place disponible à l’exposition et à la circulation. Les bas-côtés sont divisés en travées qui sont occupées par l’exposition officielle du gouvernement serbe et par une quantité de produits nationaux envoyés par des particuliers.
- L’exposition officielle est figurée notamment par une très importante collection du service des mines. Les échantillons qu’elle comprend nous donnent une idée de la richesse des gisements argentifères et aurifères de la région. En face, se trouvent les vitrines où sont rassemblés les travaux
- Palais de la Grèce.
- p.104 - vue 106/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA SERBIE.
- 105
- des élèves de l’École militaire des arts et métiers de Kragoujévatz. Cette exposition comprend tout ce qui est relatif à l’armement, aux engins et aux munitions de guerre. Plus loin, la régie des tabacs, le département de l’agriculture ont exposé la variété des produits de la terre.
- Mais ce qui frappe surtout, l’attention du visiteur, c’est, avec un lot très important de tapis de Pirot, de broderies de Belgrade et de jolis bijoux en filigrane d’or et d’argent, une riche collection de costumes nationaux qui nous montrent ce qu’est la parure de l’homme et de la femme en Serbie.
- Ces costumes aux couleurs vives et tranchées, que surchargent des broderies d’or et d’argent, habillent des mannequins artistement disposés, dont l’ensemble constitue un musée ethnographique des plus intéressants.
- Les parures, plus ou moins riches, ne se différencient que par les détails et ont entre elles un indéniable air de parenté. Le costume féminin serbe a pour caractéristique principale un manteau dont les femmes de toutes les classes de la société, depuis la grande dame jusqu’à la plus humble paysanne, se revêtent, et que la richesse seule des broderies différencie. Le reste du costume comporte un boléro, jeletché, et un chalvari, qui est une sorte de jupe-culotte, semblable à celle de nos cyclewomen. Les femmes serbes s’entourent la taille d’une ceinture, parfois tissée de perles fines, et qui se termine par une haute agrafe de métal qui sert, en quelque sorte, de corset; elles se coiffent d’une calotte brodée d’argent et de perles.
- Le palais de la Roumanie, voisin de celui de la Serbie, est situé, non pas sur le quai, mais sur la Rue des Nations où, resserré entre un haut rideau d’arbres et le trottoir roulant, il est difficile de ju-gerde son ensemble
- Palais de la Serbie.
- p.105 - vue 107/322
-
-
-
- 106
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- vraiment monumental. Les types d’architecture roumaine des seizième et dix-septième siècles qui ont le plus contribué à inspirer M. Formigé, Fauteur de ce palais, sont les églises d’Argesu et des trois hiérarques de Iassv et d’Horezu.
- Sur les façades sont reproduits divers motifs inspirés par l’architecture et la décoration des monuments religieux de la Roumanie. La porte principale n’est autre que Je porche de l’église d’Horezu. Les fenêtres imitent celles de l’église de Stavropoleos, les colonnades des extrémités tiennent à la fois du pronaos d’Horezu et de celui d’Argesu; enfin, sur la façade principale, l’arc de grand tympan, dont la courbe est d’un effet puissant, a été emprunté à l’église d’Argesu et il a été encore enrichi de la corniche à consoles de l’église des trois hiérarques de Iassy. C’est également cette dernière église qui a fourni le dessin de la frise qui forme une riche ceinture à tout le monument.
- Dans le hall, surmonté d’une coupole mesurant 30 mètres de hauteur, est aménagé un escalier conduisant aux galeries du premier étage, qui se terminent par deux élégants pavillons, couronnés de deux clochetons.
- Une partie du rez-de-chaussée du pavillon est réservée à l’exposition du sel gemme, dont les gisements constituent une des richesses de la Roumanie. Les diverses variétés de sels sont représentées par des blocs de grosseurs différentes, parmi lesquels on admire un globe de 2 mètres de diamètre reposant sur un piédestal de lm,50, également en sel.
- C’est aussi au rez-de-chaussée que sont exposés les instruments et procédés des lettres, des. sciences et des arts, la mécanique et métallurgie, et les minerais avec leurs dérivés industriels, depuis le pétrole, la paraffine, l’ozokérite, jusqu’à la cire fossile, le bel ambre noir de Yalaquie, l’albâtre, le charbon de terre, les lignites, etc....
- Dans les galeries du premier étage se trouvent les expositions des industries diverses, du génie militaire, de l’économie sociale, de l’éducation et de l’enseignement où l’on admire une collection de remarquables publications de l’Académie roumaine qui comprend plus de 110 volumes dont un, richement relié, est destiné au président de la République. Une exposition rétrospective complète la série des collections du pavillon. On remarque aussi des étoffes et des broderies religieuses appartenant au musée de Rucarest et provenant de divers couvents de Roumanie, des produits de l’art typographique roumain du commence-
- p.106 - vue 108/322
-
-
-
- LE PALAIS DE LA ROUMANIE ET DE LA BULGARIE.
- 107
- ment du quinzième siècle (psautiers, évangiles, livres de liturgie, en langues slave et roumaine); enfin un magnifique évangile manuscrit, avec enluminures, par la reine de Roumanie (Carmen Sylva), dont l’exécution est une merveille d’art, et que Sa Majesté a offert à la cathédrale d’Argesh.
- Le gouvernement roumain avait aussi envoyé, pour être joint à ces collections, le célèbre trésor dePetroassa. Ce trésor en or massif, enrichi de pierreries, est un des rares spécimens que l’on possède «n Europe de l’orfèvrerie barbare et a appartenu, selon toute vraisemblance, à Athalaric, roi des Yisigoths. Yu
- la valeui conside- Palais de la Roumanie,
- rable de ce trésor, il
- a paru préférable de ne pas le laisser dans ce pavillon, d’une surveillance difficile, et on l’a placé au Louvre dans la galerie des Bijoux anciens pour la durée l’Exposition.
- C’est aussi au style byzantin qu’appartient le palais de la Bulgarie placé en arrière de celui de la Roumanie. Les façades décorées de torsades peintes en blanc, vert et rouge, couleurs du drapeau bulgare, sont percées de larges fenêtres qui prodiguent la lumière à l’intérieur du palais que dominent d’élégants clochetons, au sommet desquels flottent des oriflammes aux couleurs nationales.
- En franchissant la porte d’honneur ouverte sur la Rue des Nations, le visiteur pénètre dans un hall à la toiture en forme de coupole. A sa droite s’étend, dans le sens de la largeur, une galerie de 40 mètres environ; à sa gauche une rotonde ; en face, enfin, se dresse un double escalier qui permet d’accéder au balcon construit à mi-hauteur, tout autour du hall et de la galerie. Il est de plain-pied avec le salon d’honneur aménagé dans la rotonde. Un travail admirable de charpente constitue l’ensemble de la décoration architecturale de l’intérieur.
- p.107 - vue 109/322
-
-
-
- 108
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Les organisateurs ont, avant tout, recherché la mise en valeur des differents produits industriels et agricoles de la Bulgarie. C'est ainsi que des tapis de toutes nuances décorent les murs, forment des tentures sur les portes ou courent, le long du balcon. Des gerbes de blé ont été adroitement piquées au milieu des draperies ou disposées dans les encoignures.
- Au centre d’un salon de repos, organisé entre les deux escaliers, une fontaine verse a flots l’essence des roses de Kasanlik.
- La galerie du premier étage a été réservée à l’exposition artistique. On y voit des moulages de statuettes en bronze trouvées dans les fouilles récentes, et aussi de pièces de monnaie datant de l’antiquité. Dans le salon d’honneur, on a placé, sous un dais, un très beau portrait du prince Ferdinand. De chaque côté, quatre toiles, copies de fresques du neuvième siècle, portraits des anciens tsars de la Bulgarie. En face du prince, un tableau d’une assez grande valeur, représentant le chef de la nation, en grand uniforme de général, en train de passer, à la tête de son état-major* la revue de ses troupes. À signaler également un triptyque byzantin en or orné d’émaux translucides, de rubis et de saphirs, représentant les portraits de saint Boris et de saint Cyrille, qui sont les saints patronymiques de la Bulgarie et des deux enfants du prince.
- Le pavillon renferme également l’exposition des travaux des écoles. Des tableaux graphiques montrent les progrès réalisés depuis soixante-cinq ans. Ils indiquent notamment qu’en 1852 il n’y avait que 300 écoles en Bulgarie, tandis qu’il y en a 5000 aujourd’hui.
- En résumé, l’ensemble des expositions des pays balkaniques montre les réels progrès accomplis par ces petits Etats depuis que, grâce au concours de l’Europe, ils ont réussi à secouer le joug des Turcs.
- p.108 - vue 110/322
-
-
-
- YII
- LE VIEUX PARIS
- C’était, assurément, une idée charmante que d’évoquer, pour le plaisir des yeux, le Paris des temps passés que nous devinons par quelques monuments, des églises, des hôtels particuliers, quelques tronçons de rues, mais qui est bien disparu néanmoins. Les rares spécimens d’architecture conservés sont par trop éparpillés et surtout trop dépaysés au milieu des constructions modernes qui les entourent pour qu’on puisse, même avec beaucoup de bonne volonté, se représenter ce que fut la capitale aux diverses époques dont on a encore des échantillons. A plus forte raison, ne peut-on guère se la figurer telle qu’elle était antérieurement, si ce qui reste ne suffit pas à faire revivre mentalement les siècles écoulés.
- C’est que les édifices ne sont pas tout dans une ville; ils sont comme ces purs diamants qui représentent «à eux seuls une valeur intrinsèque, mais dont le prix se double lorsqu’ils sont enchâssés, entourés, montés avec leur cortège de métaux précieux, de pierres fines, de perles. Nous avons encore Notre-Dame, par exemple, mais la célèbre basilique, qui est à elle seule tout un monde, n’est plus comme autrefois environnée de ces maisons à pignons pointus dont les gouttières finissaient par s’entre-croiser à travers les rues étroites et tortueuses; elle n’émerge plus du chaos grouillant à ses pieds, et quoiqu’elle ait conservé la prestigieuse grandeur des œuvres surhumaines, elle n’impressionne peut-être plus autant que lorsqu’elle dominait de toute sa hauteur imposante et superbe le fouillis de masures tapi à l’ombre de ses tours. La maison qui avait, elle aussi, son caractère, s’est écroulée; on l’a abattue. Le
- p.109 - vue 111/322
-
-
-
- 110
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- marchand, le bourgeois, l’artisan ont changé de physionomie en changeant de milieu ; le costume s’est modifié avec les habitudes et les mœurs. La grande voie égalitaire et froide a emporté avec sa ligne de tramway le pittoresque et l’imprévu, l’individualité de l’habitation en même temps que celle de l’habitant : nos maisons se ressemblent toutes et nous avons fait, semble-t-il, un effort considérable et méritoire quand nous nous sommes décidés pour un pardessus plus ou moins foncé.
- Paris a eu d’autres aspects! Et ce sont ces aspects variés* que nous revoyons à l’Exposition, sur les bords de la Seine. Rien que sa situation en encorbellement au-dessus de l’eau est une trouvaille, et les millions de visiteurs qui ont suivi la voie du fleuve n’ont pu retenir un cri de réelle admiration au coup d’œil incomparable présenté par la suite ininterrompue de constructions que forment sur la rive gauche la Cité des Nations, le palais des Armées de terre et de mer, avec, en pendant sur la rive droite, l’extraordinaire et saisissant Vieux Paris de Robida, le maître dessinateur, mirant ses tourelles, ses clochers, ses mille fenêtres dans l’eau scintillante.
- Ce n’est pas la première fois qu’on se livre à des reconstitutions du même genre; mais il faut bien dire que jusqu’ici rien d’aussi parfait, d’aussi complètement vrai n’avait été fait. Souvent, il ne s’agissait que d’une sorte de décor avec, au rez-de-chaussée, quelques intérieurs praticables, tout le reste n’étant que du trompe-l’œil. Ici les maisons sont des maisons du haut en bas, et les édifices, de véritables édifices, contenant des salles* pleines de monde, où tout est vie, activité, mouvement. Ce Paris, ou plutôt ces Paris anciens, car il y a plusieurs époques se juxtaposant pour former un ensemble homogène, varié mais non point disparate, sont des Paris recréés, avec leurs rues, leurs places, leurs carrefours : il a fallu, sans nul doute, dépenser beaucoup de talent, d’ingéniosité... et d’argent pour arriver à un pareil résultat.
- Tout d’abord l’emplacement adopté, très favorable d’une part à cause de la Seine et des Champs-Elysées qui en sont à deux pas, manquait de largeur: on en a trouvé, mais au prix de quels travaux!
- Le Vieux Paris est en grande partie construit sur pilotis, la berge étant loin de suffire à son développement. Durant des mois on a préparé la plate-forme où s’élèveraient, bizarres et gracieuses, les constructions du bon vieux temps. Cette plate-forme ayant plus de 300 mètres de façade sur la Seine représente une surface de 6500 mètres. Elle a été établie
- p.110 - vue 112/322
-
-
-
- Vue d’ensemble du Vieux Paris.
- pl.4 - vue 113/322
-
-
-
- p.112 - vue 114/322
-
-
-
- LE VIEUX PARIS.
- 115
- au-dessus du niveau des hautes crues au moyen d’un millier de pieux, variant de 10 à 15 mètres de longueur et de 1 mètre de diamètre, enfoncés jusqu’à refus, de 2m,50 à 6 mètres, suivant les couches géologiques rencontrées, par un mouton de 1000 kilos, retombant jusqu’à cinq cents fois, pour faire pénétrer les plus récalcitrants à peine d’un millimètre à chaque coup. Rien que ce travail préparatoire — mais combien important — constitua une curiosité. Aujourd’hui l’œil va tout de suite à ce qui s’est élevé comme par enchantement sur le sol conquis par la force, en oubliant cette forêt de pieux battus, provenant des sapinières renommées de l’Orne et de l’Eure, et à cette façade unique dans son genre, composée d’une infinité de types d’architecture groupés en trois divisions, du moyen âge au dix-huitième siècle, en passant par la Renaissance.
- Le Vieux Paris joue un rôle de premier ordre dans le décor général de l’Exposition; il tranche, par la diversité de ses bâtiments, sur la masse des palais qui lui font face, et il présente en outre l’avantage, lui qui forme un si joli tableau, de permettre, lorsqu’on y a pénétré, d’admirer à son aise les merveilles se déroulant, à perte de vue.
- L’entrée principale du Vieux Paris est au pont de l’Alma. On est là en plein moyen âge,' c’est-à-dire en présence d’une architecture massive, militaire, çt comme cette architecture paraît remonter réellement à l’époque lointaine qu’elle représente, comme les pierres portent sur leurs parois usées la marque des ans, comme les ferrures, les toits ont un air de vétusté tout à fait vénérable, le visiteur est aussitôt amené à se demander par quel procédé on a obtenu un résultat aussi intéressant. Voici comment les architectes et les artistes ont opéré : après maintes recherches pour réunir une documentation sérieuse sur chaque édifice à reproduire, des fermés mi charpente ont été recouvertes de staf moulé d’après des empreintes prises sur des motifs modelés pour les sculptures. Les pierres plus ou moins grandes, et différemment disposées suivant les époques, ont été imitées à s’y méprendre grâce au soin qu’ont eu les maçons d’ajouter certains oxydes, à leur plâtre. Les peintres sont venus ensuite; ils ont donné aux boiseries, aux parties sculptées, aux murailles la teinte qui convenait. De plus, comme on était en avance, l’extérieur de toutes ces constructions a subi l’action de la chaleur, du froid, de la pluie ; il en résulte une patine inimitable, heureux complément des dispositions prises pour procurer l’illusion la plus complète de la réalité.
- p.113 - vue 115/322
-
-
-
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- J14
- L’entrée, ainsi que nous venons de le dire, nous met en plein moyen âge; le visiteur a, en face de lui, le rempart et le bâtiment à tourelles de la Porte Saint-Michel, une des portes de l’enceinte de Philippe Auguste, sur la rive gauche, refaites sous Charles \, lorsque Paris, se développant, nécessitait l’établissement de la quatrième muraille construite depuis que Lutèce, voyant survenir les Romains, dut être fortifiée.
- L’enceinte, au temps de Charles Y, se composait, sur la rive gauche,
- Entrée principale du Vieux Paris.
- d’une courtine flanquée de tours semi-circulaires et très rapprochées; sur la rive droite, les tours carrées étaient plus espacées ; il y avait deux châteaux forts, la Bastille et le Louvre. L’enceinte était naturellement percée de portes présentant un caractère défensif très accentué. Elles se composaient d’une grosse bâtisse, flanquée de tours ou de tourelles, avec une barbacane de l’autre côté du fossé, ou un boulevard en terre sans revêtement.
- La Porte Saint-Michel s’appuie au rempart, débris de fortification, moreeaux de courtines, gros murs, comme en laissait de place en place la continuelle extension de Paris qui conservait longtemps des vestiges de ses précédentes enceintes, vestiges auxquels s’accrochaient les mai-
- p.114 - vue 116/322
-
-
-
- LE YIEUX PARIS.
- 115
- sons, qu’on transformait en couvents, en bâtiments militaires, ou que l’on affectait à des services publics.
- Après avoir franchi la voûte de la porte Saint-Michel, on rencontre la place du Pré-aux-Clercs. encadrée par le pignon de la Maison aux Piliers et la Tour du Louvre. Le revers même de la porte Saint-Michel est figuré par le portail d’entrée de la Chartreuse du Luxembourg. La Maison aux Piliers, qui fut le premier hôtel de ville de Paris, se composait de trois pignons semblables à celui du Vieux Paris, qui s’appuyaient à l’hospice des Orphelins du Saint-Esprit.
- La Tour du Louvre est le type des hautes tours parisiennes flanquées de la tourelle où se déroule l’escalier à vis, avec plate-forme à créneaux et comble en poivrière.
- Sous le pignon de la Maison aux Piliers, débouche la rue des Vieilles Ecoles où se trouvent réunies un certain nombre de maisons parisiennes intéressantes à la fois par leur architecture et par les personnages qui les habitèrent. La première est la Maison natale de Molière ou Pavillon des Singes, rue des Étuves. Ce nom de Pavillon des Singes lui venait du poteau d’angle ou cornier, sculpté de haut en bas, avec des singes grimpant. Le dernier de ces poteaux d’angle, un marbre de Jessé, a été retiré tout dernièrement d’une maison de la rue Saint-Denis et déposé au musée Carnavalet. La suivante est la Maison de Nicolas Flamel, qui existe encore rue de Montmorency, 45, mais complètement abîmée; la restitution en a été faite avec tant de scrupule, d’après un dessin du temps, que son ancien propriétaire, l’enlumineur, y rentrerait les yeux
- La rue des Vieilles Écoles, d'après un dessin de Robida.
- p.115 - vue 117/322
-
-
-
- 116
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- fermés. Il pourrait reprendre dans son échoppe la plume patiente et le pinceau minutieux avec lequel il calligraphiait et coloriait pour le compte des riches bourgeois, des nobles, du roi même, les missels que les musées se disputent aujourd’hui à prix d’or. Nicolas Flamel était un artiste en son genre; il avait plus de talent à lui seul que tous ses confrères réunis autour de lui dans des échoppes semblables à la sienne ; aussi gagnait-il gros, et comme dame Pernelle, sa digne compagne, était une sage ménagère, le couple pouvait se donner le luxe dè se montrer généreux avec la paroisse et compatissant aux pauvres; il n’en fallut pas davantage pour que la superstition s’attachât au nom de Nicolas Flamel : le vulgaire le fit alchimiste, lui attribua le secret de la pierre philosophale et le don de vie éternelle. La pierre philosophale deNicolas Flamel était le travail, et son alchimie une prudente gestion de ses biens : il n’était si riche que parce qu’il faisait passer les besoins des malheureux avant la satisfaction de ses désirs, et tout le monde peut être riche à ce compte-là.
- Viennent ensuite la maison de Théophraste Renaudot, fondateur de la Gazette, notre ancêtre, le journal à sa naissance, s’apprêtant à remplir dans le monde, grâce à la typographie, son rôle de propagateur; la maison du maître imprimeur Robert Estienrie, la Tour du Collège Fortet, visible encore près du Panthéon, et enfin le fameux Cabaret de la Pomme de Pin, qu’on fait entrer dans la composition des tableàux du temps, dont on parle dans les vaudevilles à couplets, le prototype enfin de la taverne littéraire, où la rouge maritorne fait pendant au patron empressé près des clients abordant son perron de pierre, quand ces clients s’appelaient au grand siècle Boileau, Molière, Racine, La Fontaine, Chapelle, Lully ou Mignard.
- Après la rue des Vieilles-Écoles et la pittoresque rue des Remparts, avec ses curieux logis et ses échoppes où pullulent les petits marchands, viennent le carrefour et l’église Saint-Julien-des-Ménestriers dont le portail, sur la rue Saint-Martin, contient une légion de petits anges jouant de tous les instruments connus. A droite, statue de saint Genest, patron des jongleurs; à gauche, saint Julien. Saint-Julien-des-Ménestriers était, parmi les cent églises dont les clochers aigus perçaient le ciel, la chapelle corporative des musiciens, ménestrels, jongleurs de Paris et de toute la France. Devant son porche, se faisaient la loue des musiciens, et le chef des ménestrels de Saint-Julien étendait son pouvoir sur toutes les corporations des provinces.
- p.116 - vue 118/322
-
-
-
- LE VIEUX PARIS.
- 117
- Saint-Julien, avec son pignon en charpente, son chevet encadré de maisons et d’échoppes, produit sur la petite place le meilleur effet ; la jolie chapelle et le Pilori de Saint-Germain-des-Prés marquent la limite du style gothique. On passe avec les Vieilles Halles dans le quartier du dix-huitième siècle. La place comprend la Tourelle du Château Gaillard les vieux pignons qui se suivaient le long des rues formant la bordure des piliers des Halles, et la Grille de Lully, provenant de la maison du
- ï
- î
- La place de l'Église Saint-Julien-des-Ménestriers.
- célèbre musicien, située rue des Petits-Champs, à l’angle de la rue Sainte-Anne. Cette grille est authentique.
- Voici le Grand-Châtelet, dans l’état où il se trouvait restauré sous le règne de Louis XII, d’après une eau-forte de 1650. Le bâtiment au-dessus de la voûte est flanqué de deux tourelles ; on voit une grosse horloge décorée, sous un auvent très avancé. Le clocheton d’une petite chapelle, disparue sous Couis XIV, s’élance au-dessus de la porte fortifiée. Passons la voûte, elle conduit, comme jadis dans la réalité, au Pont-au-Change, qui donne une idée exacte de ces vieux ponts à maisons d’autrefois, formant sur l’eau des rues à constructions irrégulières plantées en encorbellement sur les poutres ou sur les pierres du pont, au-dessus des moulins. Comme les ponts étaient rares, comme les maisons qui avaient toutes des boutiques laissaient peu de place aux cavaliers, aux chariots, aux piétôns, on conçoit que les ponts furent toujours des endroits nù l’on
- p.117 - vue 119/322
-
-
-
- 418
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- était fortement bousculé, ce qui faisait la joie des tire-laine et autres malandrins.
- Le pignon qu’on aperçoit ensuite, avec ses deux verrières, sa rosace, en façade sur la Seine, appartient au Palais de la Cité. C’en est la grande salle, salle des solennités,
- des festins royaux ; plus tard grande salle du Palais du Parlement. Dans l’enchevêtrement de bâtiments qui formaient le Palais reconstruit par saint Louis et Philippe le Bel après la disparition du Palais Roman, il y avait de magnifiques morceaux que nous pouvons apprécier, puisqu’ils existent encore : la Tour de l’Horloge, la Conciergerie, la Sainte-Chapelle. La grande salle fut détruite par un incendie. Elle datait des dernières années du quatorzième siècle et avait été terminée par Enguerrand de Marigny. C’est cette salle qu’on a réédifiée exactement avec ses fenestrages, ses Poses dans les pignons, envoyant la lumière sous les voûtes lambrissées, peintes couleur d’azur et fleurdelisées d’or, ses statues de rois fixées aux piliers, statues légendaires, histoire de France figurée par ces portraits et les inscriptions les accompagnant. Rois bons et mauvais, ayant bien ou mal régné sont là, l’épée haute ou basse, suivant que la tradition leur accordait des mérites ou les accusait d’incapacité. On reverra dans la grande salle du Palais : Pharamond, Clotaire, Clovis, Chilpéric, Dagobert, Hugues Capet, Pépin le Bref, saint Louis et Philippe Auguste, non pas seulement sculptés dans la pierre ou dans le bois, mais diversement peints en couleurs franches, le bleu vif tranchant sur le rouge éclatant, avec du jaune pour représenter les broderies d’or. Au fond de la salle se trouvait la table de marbre, réputée d’un seul morceau, où s’asseyaient le roi et les plus hauts personnages de la Cour. On la revoit à la salle actuelle, mais avec une tout autre desli-
- p.118 - vue 120/322
-
-
-
- LE VIEUX PARIS.
- 119
- nation, puisqu’elle sert d’estrade à des conférenciers, diseurs et artistes divers, rois dans leur genre si l’on veut, mais qui ne sont plus tout de même de la même race que ceux des statues qui les contemplent un peu étonnées.
- Suivant toujours le même itinéraire, dans le sens du cours du fleuve, on parvient aux Grands Degrés de la Sainte-Chapelle par lesquelles le roi Louis XII, qui était goutteux, pouvait se faire monter en litière. Ces degrés construits en hors-d’œuvre ^parallèlement à ceux de la Chambre des comptes, passaient sous quatre arcades ogivales, soutenues par des piliers semés de fleurs de lis terminés par des pinacles fleuris encadrant un réseau de courbes flamboyantes.
- Pour accompagner l’escalier fameux de la Sainte-Chapelle, on a emprunté des détails d’architecture à différentes époques, tels que les fenêtres du Trésor des Chartes, la Bretèche de l’Hôtel de Bourbon, balcon fermé que possédaient les logis seigneuriaux, et la Tour de l’Archevêché qui subsista jusqu’en 1851 entre le flanc sud de Notre-Dame et la Seine.
- A l’opposé des Grands Degrés s’élève l’Hôtel d’Harcourt, situé autrefois à proximité du Collège de la rive gauche. Enfin la rampe conduisant à la passerelle jetée sur la Seine devant le palais des Armées de terre et de mer est ornée d’une bretèche en bois à trois étages, de la Ilenaissance, et de maisons du onzième siècle; puis une réduction de la Foire Saint-Laurent célèbre au dix-huitième siècle.
- Cette description de la partie construite du Vieux Paris ne donnerait
- qu’une faible idée de ce qu’est réellement celte artistique reconstitution. C’est presque une résurrection qu’on devrait dire, car le Vieux Paris est essentiellement vivant. Du matin jusqu’au milieu de la nuit, l’animation ne cesse
- La Bretèche de l’hôtel de Bourbon, la tour de l'Archevêché et le palais de la Cité.
- p.119 - vue 121/322
-
-
-
- 120
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- pas, justifiée par les innombrables marchands installés dans les échoppes, dans les magasins, les cabarets, les auberges, hostelleries, théâtres, où la foule s’entasse avec un bruissement de rires joyeux. Le Grand Théâtre, situé au-dessus des Vieilles Halles, donne l’hospitalité aux concerts Colonne. La salle si vaste et si caractéristique est une sorte de halle en bois dont les travées ont plus de vingt-six mètres de portée. Les lustres ou lampadaires habituels sont remplacés par des lanternes suspendues à leurs poulies, et les sièges, de plain-pied, sont en vieux chêne. Au fond, la scène est fermée par de magnifiques tapisseries du dix-septième siècle représentant des batailles de Lebrun, d’une conservation parfaite.
- La population de cette véritable petite ville porte le costume des quatre époques : moyen âge, Renaissance, dix-septième et dix-huitième siècles jusqu’à la Révolution. Les enseignes pittoresques battent le vent ; on court des Trois Ecritoires à la Boue de Fortune, à la Chèvre qui harpe ou aux Trois Visages ; on s’arrête à l’étalage de la marchande de frivolités comme à celui de l’antiquaire ; on passe des médailles de Saint-Julien aux bibelots du Chat qui pêche, et le temps passe si vite, si vite, que l’on ne songe plus au léger anachronisme qui peut résulter de la foule moderne circulant à travers les vestiges des époques anciennes, coudoyant hommes d’armes, mousquetaires et bourgeois pittoresquement costumés : Le public, c’est tout simplement un siècle, qui s’ajoute aux siècles
- écoulés !
- p.120 - vue 122/322
-
-
-
- VIII
- LE PALAIS DES ARMÉES DE TERRE ET DE MER
- En dépit de toutes les conférences tenues pour faire disparaître le fléau de la guerre, les armements ne sont pas près de finir : dans les diverses parties du monde, on construit toujours des cuirassements et des cuirassés, on fabrique toujours des canons et des fusils, et on poursuit la création d’engins plus destructeurs les uns que les autres. Aussi, et si bizarre que cela puisse paraître dans une fête de la paix, dans une réunion essentiellement internationale comme l’est une exposition universelle, on a réservé un vaste emplacement, un immense palais et des annexes multiples à tout ce qui concerne les armées de terre et de mer.
- Le palais qui leur est consacré s’étend sur la voie gauche de la Seine, en face du Vieux Paris. Ce palais, qui affecte extérieurement les allures d’un château du moyen âge, abrite aussi, par une étrangeté imposée par les circonstances, l’hygiène et une bonne partie des inventions consacrées à la protection de la vie humaine. Quant aux annexes elles se trouvent soit en arrière du palais, soit, comme celle du Creusot, en bordure de la Seine et un peu plus en aval.
- Tout le palais principal est curieusement partagé, et par suite de ce fait qu’il se trouve à cheval au-dessus de la tranchée du chemin de fer des Moulineaux, en trois étages, ou du moins en un rez-de-chaussée, un étage intermédiaire et enfin un premier étage, l’intermédiaire étant à la hauteur du sol des allées qui continuent la Rue des Nations, tandis que le rez-de-chaussée est au niveau des bas quais bordant la Seine.
- Si nous pénétrons dans le palais en venant de la passerelle qui réunit en ce point les deux rives du fleuve, nous nous trouvons à la hauteur de l’étage intermédiaire, et, en tournant à gauche, nous arrivons dans la
- p.121 - vue 123/322
-
-
-
- 122
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- section de l’automobilisme : cette section est déjà importante, et les constructeurs se sont mis à fabriquer des voitures destinées aux divers usages de la guerre. Ici ce sont des ambulances, là des véhicules postaux,
- . . , , , . plus loin de légères
- Entrée principale du palais des Années de terre et de mer. 1 _
- voiturettes pour le
- transport des officiers supérieurs ou des officiers d’état-major qui ont à transmettre les ordres du général : tous ces véhicules n’ont pas encore fait pleinement leurs preuves, mais il semble qu’ils sont susceptibles de rendre de grands services, et, en dehors de la section française, on en trouve aussi dans les autres parties du palais. Il y a même de l’artillerie automobile ! Si nous continuons notre promenade en remontant vers les Invalides nous apercevons les cuisines, les casseroles et les ustensiles divers en aluminium, puis toute la métallurgie militaire, depuis de simples chaînes ou des câbles métalliques pour l’amarrage des navires, jusqu’à des obus monstrueux. Ici ce sont des canons Hotckiss, qui sont comme de merveilleux petits bijoux, mais dont le voisinage est quelque peu inquiétant; plus loin* ce sont des modèles de bateaux, de torpilleurs surtout, sortant des ateliers Normand du Havre, et susceptibles de donner des vitesses vertigineuses. Nos grandes usines, les Chantiers de la Loire, les Forges et Cliantiers de la Méditerranée, exposent des petits modèles également des magnifiques navires qu’ils ont fournis à notre flotte ou aux flottes étrangères. Les Forges et aciéries de Saint-Chamond, qui sont les établissements français les plus connus à l’étranger, et dont les plaques de blindage ont fait fortune un peu partout, nous montrent des canons de campagne de 75 millimètres de calibre dont on dit grand bien, et aussi un matériel d’artillerie de montagne bien curieux, et qui se démonte de manière à pouvoir prendre place sur des bâts de mulets.
- p.122 - vue 124/322
-
-
-
- CANONS ET TOURELLES.
- 125
- Nous arrivons dans notre promenade à nous heurter aux expositions de l’hygiène, au chauffage, à la ventilation, et nous redescendons, comme de juste, pour retrouver la suite du matériel militaire. Nous rencontrons précisément la suite de l’exposition de Saint-Chamond, et en face de ces blindages dont nous parlions il n’y a qu’un instant : ce sont des plaques, pourtant relativement bien minces, et cependant des projectiles assez gros, et lancés avec cette violence dont sont capables les canons
- Le palais des Armées de terre et de mer et ses annexes.
- modernes, viennent simplement y creuser leur empreinte sans les traverser. Voici, toujours sortant des mêmes usines, des types de ces tourelles qui servent à défendre nos côtes, en abritant de puissantes pièces d’artillerie ; celles-ci couvriront l’ennemi de projectiles, pour rentrer ensuite à l’abri dans leur carapace, qui est susceptible de s’abaisser et de coulisser en elle-même comme les tubes d’un télescope. Vous pourrez voir ici une tourelle qui abrite un énorme obusier de 12 centimètres, ou encore une autre où l’on a installé, exactement comme cela se passe en réalité, deux énormes canons de 505 millimètres, autrement dit lançant un projectile de ce diamètre, et pesant 500 kilos. Le public peut pénétrer dans ces tourelles, sous ces blindages massifs, et examiner tout le méca-
- p.123 - vue 125/322
-
-
-
- 124
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- nisme curieux et puissant qui permet soit de mouvoir les canons mêmes, de les pointer, de les faire monter ou descendre dans leur domicile, soit de leur apporter mécaniquement les projectiles qui vont bientôt sortir de leur gueule à une vitesse vertigineuse. Nous aurions à signaler encore des tourelles où s’étendent paresseusement pour l’instant des pièces de 21 centimètres de calibre, et qui peuvent tirer par minute quatre obus pesant chacun 150 kilos.
- En continuant, nous voyons défiler devant nous les admira-bles chaudières Belleville, qui permettent de donner de si belles allures aux navires de guerre du monde entier; nous examinons au passage et les tubes que font les ateliers de Fourchambault pour former l’âme, pour ainsi dire, des canons, et les frettes qui serrent les unes sur les autres les diverses parties de la pièce, et aussi de splendides modèles de bateaux de guerre, qui ont l’air de petits jouets. A côté d’obus et de shrapnels coupés par moitié pour que le public puisse juger de leur disposition interne, voici des machines à découper le pain de guerre, qui a remplacé l’ancien biscuit immangeable. Notre promenade sur le territoire français se termine ici avec les forges Marel, qui exposent des frettes et des tubes de canons monstrueux, et nous pénétrons ën Russie.
- Il faut bien dire que maintenant il n’y a plus de-différence dans le matériel naval ou militaire terrestre des diverses nations civilisées : chacun se tient au courant de ce qui se fait chez le voisin et copie ce qui lui semble bon ; mais à l’Exposition on a souvent chance de rencontrer dans une section ce qui n’a pas été exposé dans une autre. C’est ainsi que nous apercevons, en Russie, une petite chaloupe lance-torpille dont on peut voir tous les détails, et qui nous change un peu des modèles minuscules. Ici aussi, nous apercevons dès blindages dont la résistance formidable s’accuse par la manière dont ils ont résisté aux projectiles d’essai, puis des chaînes monstrueuses dont les maillons pourraient donner passage au bras d’un homme. C’est ensuite un ballon captif militaire tout gonflé, qui porte le nom de «France», et une torpille démontée et coupée longitudinalement : nous la recommandons à ceux qui sont curieux de se rendre compte du merveilleux mécanisme qui permet le déplacement automatique de ces engins de destruction.
- Plus loin, c’est l’Autriche, avec une ambulance, de gigantesques mortiers pour la guerre de siège et une collection de fusils de toutes les époques. La Grande-Bretagne n’est guère bien représentée dans ce palais,
- p.124 - vue 126/322
-
-
-
- EXPOSITION RÉTROSPECTIVE .MILITAIRE.
- 125
- seulement par des petits modèles de toutes les époques également, qui proviennent presque uniquement d’un seul chantier. Dans l’exposition des États-Unis, nous remarquons seulement une collection d’excellentes photographies de leurs guerres modernes dont ils sont très fiers, aux Philippines et dans les Antilles. L’Italie est représentée par une collection de petits modèles de navires de guerre. En tournant à gauche et en montant au premier étage, nous trouvons l’Allemagne, qui a fait largement les choses comme partout. Ce qu’il y a de plus intéressant dans cette section, c’est le projecteur électrique monstre qui s’y trouve installé et qui fait oublier même ceux de la tour de 300 mètres. La section portugaise est forcément assez modeste, elle contient surtout des costumes des troùpes coloniales, des petits canons de ces mêmes troupes, du matériel d’ambulance. En Turquie, un seul cuirassé, un modèle de torpille et des uniformes ; pour la Norvège, c’est seulement le matériel sanitaire qui est exposé ; après avoir admiré une belle exposition collective hongroise, nous passons vite dans la section militaire espagnole, qui contient tout uniment des bijoux d’acier incrustés d’or!
- Après une visite aux voitures, aux équipages de ponts, aux uniformes de la Russie, il nous faut consacrer un long examen à l’exposition rétrospective militaire qui occupe la majeure partie de l’étage supérieur du palais.
- Le souci qu’on a eu de faire à la fois un exposé documentaire, historique, pittoresque et artistique, fait que la chronologie n’a pas toujours été respecté tel document, par exemple, se rapportant à une époque, et ayant postérieurement appartenu à un personnage dont les souvenirs sont là, se trouve placé à un endroit où on ne le chercherait pas. Des questions d’arrangement ont aussi prévalu, en sorte qu’il y a quelque désordre apparent. De plus, l’exposition est extrêmement touffue. On a évidemment manqué de place, et certaines parties, comme la reconstitution des uniformes du siècle, ont été fâcheusement tronquées. C’est ainsi que cette reconstitution porte presque uniquement sur les armes de la cavalerie et de l’artillerie et qu’il n’y a pas un marin. Après la Chevalerie on saute à la Renaissance et à tout ce qui a précédé Louis XIY.
- Les premières salles contiennent d’intéressants portraits, notamment un buste de François Ier en faïence blanche, d’une très curieuse exécution. Une terre cuite de Coysevox, buste du grand Condé, aussi tourmenté que le François Ier avec lequel il voisine, est calme et souriant Un buste,
- p.125 - vue 127/322
-
-
-
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- 426
- plus petit que grandeur naturelle, du duc d’Orléans, en bois peint et doré. Une tête, bronze, de Henry avec la barbe, la fameuse barbe, plus buissonneuse, plus hérissée que jamaîs.; une merveille de vie, ce bronze, comme un peu plus loin le portrait peittt du même, par Rubens, est une merveille d’art.
- Encore un tableau fort curieux à signaler : le triple portrait du cardinal de Richelieu, peint sur la même toile, de profil à droite, de face, et de profil à gauche. Ce sont des études de Philippe de Champagne, faites pour l’œuvre qui appartient à la National Gallery à Londres.
- Une place à part est, certes, méritée par le portrait de face, à mi-corps, avec un grand chapeau à plumes d’autruche blanches, rohe noire, manches à crevés, rehaussée d’orfrois d’or, de la..., ou du maréchal de Ralagny. Expliquons-nous, puisqu’au surplus le titre du tableau laisserait plus d’un visiteur perplexe. Quand on dit madame la maréchale, madame la générale, il s’entend que c’est de la femme d’un officier que l’on parle et par extension, tandis qu’ici le maréchal est la maréchale..., tout en étant le Maréchal. Voici l’histoire. Etant assiégé dans Cambrai, Jean-Légitime de Montesquiou-Montluc, seigneur de Ralagny, ambassadeur en Pologne, seigneur, puis prince deCambrai, maréchal de France, capitula. Sa femme, la maréchale, ne le comprit pas ainsi. Elle s’enferma dans la citadelle, ranima les courages, soutint un siège mémorable et rendit son âme à Dieu plutôt que de se rendre, en se tuant sur la brèche. Aussi, dans la famille des Montesquiou, a-t-on mis son portrait au lieu et place de son mari, et* figure-t-elle, à Versailles, dans la salle des Maréchaux !
- La salle suivante, cependant consacrée au dix-huitième siècle, est occupée au çentre par un bronze resplendissant attribué à Warin, buste de Henri IV, en grand costume, lauré, d’une vigueur et d’une noblesse sans pareilles. Il domine une vitrine remplie par les deux épées, les éperons du connétable de Luynes, et la lettre autographe par laquelle le roi Henri irritait Fervacques, comte de Grancey, à venir prendre part à la guerre, dans un style et sur un papier.... Ah ! le bon roi ne devait pas donner grand mal à ses secrétaires, si jamais il en eut. L’ordre de convocation tient tout entier en trois lignes, vingt-deux mots au total, et tient sur un chiffon de papier qui peut bien avoir 10 sur 15 centimètres : « Fervacques, à cheval ; à ce coup-ci je veux voir de quel poil sont les oisons de Normandie. Venez droit à Alençon. Henry, 1590. » Fervacques y fut, et à ce « coup-ci » vit la bataille et la victoire d’Ivry.
- p.126 - vue 128/322
-
-
-
- EXPOSITION RÉTROSPECTIVE MILITAIRE.
- 127
- Néanmoins le temps a marché, nous sommes au dix-huitième siècle; après les armures, la cuirasse; après la cuirasse la guerre en dentelles, guerre non moins terrible, malgré son nom, elle change d’aspect, mais elle est non moins glorieuse. Apparaissent alors le maréchal de Roque-laure, de Broglie, de Saxe, de Richelieu, de Mailly, marquis d’Haucourt, de Castries, de Mouchy, de Paysègue, de Beauveau, le chevalier de Gras-sin, le marquis d’Imécourt, le duc de Brissac, et entre tant d’autres, le chevalier d’Assas. Dans une des vitrines, une niche particulière contient des souvenirs précieux du chevalier d’Assas, le fer de lance qui le frappa mortellement, le plumet rouge de son chapeau, un morceau de ce chapeau troué d’une balle, un portrait en silhouette du héros, sa tabatière et deux exemplaires des Origines gauloises de la Tour d’Auvergne qui n’était pas seulement un brave soldat, mais un écrivain distingué.
- Etendards, guidons, cuirasses, drapeaux, hallebardes, tambours, garnissent cette salle, et dans les vitrines on peut contempler la plus jolie collection d’épées damasquinées, ciselées, dorées, qui puisse être réunie, et qu’il est même impossible d’énumérer, tant les souvenirs exposés sont nombreux, et remarquables les échantillons du plus délicat travail sur l’acier, l’or ou l’ivoire. Deux salles contiguës sont réservées au siècle que nous quittons, seulement comme les événements de l’histoire ne s’accordent pas toujours avec la division du temps qu’il nous a plu d’adopter, il faut remonter de quelques années dans le dix-huitième siècle pour que la période de la Révolution soit complète. Même des deux salles, une aurait pu appartenir exclusivement à la Révolution, au Consulat, à l’Empire. On a dû, faute de place, mettre là, par exemple, des reconstitutions de types de l’armée depuis 1827 jusqu’au second empire, qui n’ont aucun rapport avec le contenu des vitrines, et l’exposition murale.
- Dès l’entrée de la première de ces salles, malgré les costumes éclatants, les uniformes, les armes, les tableaux, les portraits, la foule trace son sillon, s’accumule, se presse, et, mue par quelque ressort secret, s’arrête et contemple une toute petite exposition, arrangée près du mur de gauche : deux vitrines, un piédestal, au mur des portraits, c’est Lui ! Qu’il soit Bonaparte ou Napoléon, le canonnier de Toulon ou l’Empereur, c’est Lui. Que de réflexions naïves on entend devant le petit chapeau qui repose, au centre, sur un coussin de velours violet semé d’abeilles : « Il en avait une tête là-dedans ! » De chaque côté les deux vitrines plates ne sont pas un seul instant libres; l’encadrement du verre est en cuivre
- p.127 - vue 129/322
-
-
-
- 128
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- recouvert de vernis noir; le vernis est parti, le métal reparaît. Aux heures où il y a peu de monde à l’exposition, les vingt personnes qui pénètrent dans la salle vont là tout droit et s’y éternisent; quand il y a affluence de public, on ne peut plus passer. Le petit chapeau exposé appartient au peintre Gérôme ; c’est un des douze petits chapeaux authentiques connus actuellement, les autres sont conservés au musée des Invalides, à la Cella du Tombeau de l’Empereur, au musée de Dresde, à l’Ermitage, au musée
- Chapeau de Napoléon.
- .
- Gotha, à Boulogne, etc. Il est très haut de forme, presque sans ornement ; un simple galon noir, fixé à un bouton de cuivre retient la cocarde tricolore. C’est ce couvre-chef en feutre noir velu, moins orné que le bicorne du dernier gendarme qui fut la véritable couronne de l’Empe-reur-roi, maître de l’Europe.
- Dans la vitrine de droite l’habit de chasseurs à cheval que portait Napo-léon. Il est en drap bleu, col et poignets de drap rouge, passepoils rouges, boutons de cuivre, clous de tapissiers, sans gravure ni aucun signe, quatre cors, brodés aux pans des basques, courtes épaules d’or à gros grains, la plaque de la Légion d’honneur, brodée en argent. Dessus, son épée, en or, avec les motifs des monnaies d’Athènes : Minerve casquée et Hercule.
- La vitrine de gauche contient un cadre rempli de souvenirs de la fin : la plaque de la Légion d’honneur que Napoléon portait à Waterloo. De Sainte-Hélène, une vis du cercueil, des feuilles du chêne sous lequel reposait l’Empereur, la longue-vue qui lui servait à explorer l’horizon, car il pensait toujours à l’île d’Elbe, à son retour', à la réapparition de l’astre qui éblouit le monde; des feuilles de cyprès et de saule abritant
- p.128 - vue 130/322
-
-
-
- EXPOSITION RÉTROSPECTIVE MILITAIRE.
- 1-29
- son tombeau ; entourant ce cadre, plusieurs paires de pistolets, le sabre qu’il portait à Aboukir, un volume de la Jérusalem délivrée avec le signet laissé à sa place (Napoléon avait ce livre pendant la campagne de Uussie) ; du drap de la redingote grise, des cachets, l’écri toire de campagne, autant de reliques d’un passionnanl intérêt. Presque toute la salle, du reste, appartient à Napoléon, car plus loin, ces clefs de villes qui se sont rendues, ces armes données
- -i Le Premier Consul, par Ingres.
- a des compagnons de .
- gloire ou d’infortune, ce sont encore et toujours des objets qui rappellent son souvenir.
- Derrière le Petit Chapeau, un grand portrait en pied par Ingres, an XII, appartenant au musée de Liège. Bonaparte est représenté en costume de Premier Consul, la main droite posée sur une table pleine de papiers, la main gauche cachée dans l’habit de velours rouge, brodé d’or : la tête pensive est d’une facture un peu pâle, mais les étoffes sont déjà traitées de main de maître, quoique ce soit là le premier portrait qu’ait peint l’artiste après l’obtention de son prix de Piome. Ce grand portrait est entouré de têtes d’éLudes par David et Gros, de bustes en plâtre du temps, faits d’après nature.
- Si maintenant on se retourne, sans suivre la salle vitrine par vitrine ou portrait par portrait, on voit sur le mur faisant face au Musée napoléonien une immense toile de 10 mètres de longueur sur 5 mètres de hauteur représentant le panorama de la bataille de Marengo par Carie Yernet. Cette toile appartient au Louvre, qui la tenait soigneusement
- p.129 - vue 131/322
-
-
-
- 150
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE- DE 1U00.
- cachée. Aujourd’hui qu’elle a vu le jour, il faut espérer qu’elle ne sera plus roulée et remisée dans les combles. Le tableau est assez curieusement composé. On dirait que l’artiste, après avoir établi au fond consciencieusement la bataille telle qu’elle s’est passée d’après les documents qu’on lui fournissait, n’a plus eu de place pour les premiers plans. Dans le lointain, on voit la ligne compacte des grenadiers hongrois coupée par la charge infernale de Kellermann, et l’on peut suivre aisément le développement de l’action, tandis qu’au premier plan on en découvre déjà les résultats : des soldats amènent par la bride les chevaux des généraux ennemis qui rendent leur épée avec des gestes de désespoir. Sur la droite, le groupe brillant de l’état-major du Premier Consul, Beauharnais, Mural, Duroc, Bonaparte dominant la situation, la réglant d’un geste, d’un coup d’œil.
- A gauche de la grande bataille de Marengo, de Carie Vernet, s’en trouve une plus petite de Bellangé, appartenant au musée du Louvre, où l’artiste a pris l’action au moment même du choc de la brigade Kellermann, déboulant dans un élan irrésistible sur la colonne des grenadiers hongrois qui se débandent. Les deux tableaux se complètent et font admirablement saisir un des plus glorieux faits d’armes de la Révolution.
- Les souvenirs pullulent, ce ne sont que vitrines sur vitrines, et chacune d’elles produit sur le visiteur la plus profonde émotion. Yoici la selle de Joubert à Novi, tachée de son sang; le sabre de Marceau, avec cette inscription : « Qui que tu sois, si tu n’égales la valeur de Marceau, ne profane pas ce sabre, il ne doit armer que la main d’un héros. » C’est ce sabre sur lequel pleurèrent les ennemis du brave Marceau lorsqu’il mourut à l’armée de Sambre-et-Meuse, âgé de 28 ans, et déjà resplendissant de gloire ; des quantités de drapeaux, notamment celui de la 52e demi-brigade, avec cette inscription, reproduisant les paroles de Bonaparte à la bataille de Lonato : « J’étais tranquille, la 52e était là ! » ; le glaive du Directoire ayant appartenu à Carnot ; les souvenirs du général Davout, décorations, aiguillettes, ceintures ; les sabres deMourad-Bey, que celui-ci remit au général Morand, en se rendant ; plusieurs sabres et armes d’honneur, des bâtons de maréchaux ; les souvenirs du maréchal Macdonald, du général Méthivet ; les clés de Legnago, celles de Metz; la canne du général Lecourbe, avec laquelle il chargea à Stockaeh, et puis, la série des grandes reliques : le drapeau du 1er régiment des grenadiers que Napoléon embrassa dans la cour de Fontainebleau, en
- p.130 - vue 132/322
-
-
-
- EXPOSITION RÉTROSPECTIVE MILITAIRE.
- 1”>1
- quittant la garde, lorsqu’il partit pour l’île d’Elbe; le drapeau du 2e régiment des grenadiers de la vieille garde; l’aigle de l’île d’Elbe, qui servit de signe de ralliement aux partisans de l’Empereur à son débarquement à Cannes ; les souvenirs d’Oudinot, parmi lesquels ses pipes légendaires, pipes énormes, dont une lui fut donnée par Napoléon.
- Nous en passons, comme nous passons B "cément sur bien des noms pour ne pas allonger démesurément ce résumé, et nous arrivons à une autre grande époque au point de vue militaire, à cette conquête de l'Algérie, illustrée d’autant de pages admirables. Les tableaux nous donnent maints portraits des ducs d’Orléans, de Nemours, et d’Aumale, du prince de Joinville, de Changarnier, de Clauzel, de Bugeaud, des épisodes comme la retraite de Constantine ou le combat de Sidi-Brahim. Les années s’écoulent, les noms se mêlent à ceux du Second empire, dans la même salle, et c’est ainsi que les tableaux nous fournissent des notes précieuses sur la bataille de l’Alma, le siège de Sébastopol, dont la prise de Malakoff est le point culminant. Le tableau populaire d’Horace Yernet attire tous les regards; il représente le général de Mac-Mahon plantant son fanion sur la crête du fort et lançant son mot historique : « J’y suis, j’y reste ». Bien, peut-être, ne peut faire ressortir le véritable caractère de celte exposition rétrospective que le sujet dont nous parlons. Le visiteur a l’épisode reproduit sur la toile ; il peut, par un retour de pensée, n’y voir qu’une image arrangée, plutôt qu’une page d’histoire écrite; mais qu’il fasse un pas, et là, dans une vitrine, le fanion, le fameux fanion lui-même le retiendra, captivé, subjugué, ému. Le général Pélissier, craignant qu’on ne reconnût pas de loin le fanion de commandement du général, lui recommanda de faire coudre à la hampe un pavillon de marine, de plus grandes dimensions. L’étamine, la hampe sont criblées de balles, d’éclats d’obus, il n’est pas tout à fait en lambeaux, mais c’est une vraie passoire, car il resta planté où l’avait voulu Mac-Mahon, tout le temps de la bataille qui fut chaude, acharnée, terrible.
- Les portraits nous rappellent Canrobert et Vaillant, Niel et Douay, Chanzy et d’Aurelle de Paladines, ceux qui dans la dernière guerre sauvèrent au moins l’honneur de la France. Dans les vitrines, des souvenirs de Bourbaki, de Pélissier, et la tunique percée à la hauteur du cœur d’un trou produit par un éclat d’obus qui tua le général Mayran à Malakoff ; le sabre de Canrobert à l’assaut de Zaatcha, au début de sa carrière; son képi à la journée de Saint-Privat; les costumes étincelants des
- p.131 - vue 133/322
-
-
-
- 132
- L’EXPOSITION INIVEli SELLE DE 1000.
- cent gardes, et des tuniques frangées, vestiges du siège ou de ia dernière campagne, l’apogée et l'écroulement.
- Au cours de celte description de l’exposition rétrospective des armées de terre et de mer, nous avons volontairement omis de parler des restitutions des corps de troupe, de la Restauration à 1870, parce que ces restitutions, fort bien faites, à l'aide de mannequins de grandeur naturelle, sont placées dans les différentes salles, sans corrélation d’époque,
- Le maréchal Bugeaud.
- et qu’il nous paraissait impossible, par exemple, de parler en meme temps du petit chapeau et d’une batterie d'artillerie sous Napoléon IIJ.
- Tout à fait curieuses ces restitutions traitées avec un souci artistique, un respect de la vérité, une exactitude et une variété d'expression qui font le plus grand honneur au président de la section, le peintre Édouard Détaillé, et à ses collaborateurs, M. Ponpon, qui a sculpté les têtes, sauf celle du maréchal Bugeaud, due à Berstrannn, et M. Tourgueneff, qui a fait des chevaux admirables. M. Minue, ancien sous-officier de cavalerie, prêta son gracieux concours pour le montage des mannequins et l’arran-
- p.132 - vue 134/322
-
-
-
- EXPOSITION RÉTROSPECTIVE MILITAIRE.
- 155
- gement des groupes. Enfin, les principaux tailleurs militaires de Paris ont tenu à honneur de reconstituer, d’après des documents certains, des uniformes merveilleux de coupe, de couleur, et tels qu’on les croirait sortis de quelque magasin du temps. Il est de ces uniformes qui ont coûté de grosses sommes ; celui du maréchal Bugeaud a été exécuté absolument comme si le conquérant de l’Algérie l’avait commandé lui-même : les broderies, les galons sont en or fin, le drap de première qualité ; il y
- Chasseur d'Afrique, 1842.
- en a là pour environ 5000 francs. La mâle et malicieuse figure du légendaire maréchal a été magistralement reproduite par M. Berstramm : c est, toute la glorieuse épopée de l’Afrique du Nord qu’on revit en la contemplant, ainsi que le chasseur à cheval qui est dans l’autre salle. L’homme et la bête sont saisissants de vérité ; les attitudes, les types, sont admirables, et, malgré le mouvement de la foule, un monde de réflexions consolantes assaille le visiteur attentif. Oui, ceux-là, qui ne sont pas bien loin de nous, furent grands à l’égal des héros qui les avoisinent, et les qualités d’assimilation, d’endurance, d’opiniâtreté, de courage bril-
- p.133 - vue 135/322
-
-
-
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- 151
- Jant se retrouvent chez eux comme chez les combattants inoubliables des siècles précédents.
- Dolmans brodés, shakos, bonnets à poil ne sont plus, et pourtant, notre armée moderne est encore jolie à voir, malgré le parti pris d'uniformité et d'économie dont on s'est inspiré après 1871, et le dioramadans lequel ou a réuni tous les uniformes actuels est fort agréable à voir. Ce sont aussi des mannequins de grandeur naturelle, et, pour les présenter au public, on les a groupés adroitement, de façon à former, des scènes rappelant les épisodes de la vie militaire : ici, c’est, à côté de l’ambulance où le major soigne les blessés, un cuirassier, des enfants de troupe jouant au bouchon, des alpins, de l’artillerie de montagne, un tirailleur sénégalais. Plus loin, la distribution, l'artillerie de forteresse, les aérostiers. Au centre, la tente du général qui est entouré de son étal-major; devant, le drapeau, sur lequel veille un zouave.
- A gauche, les trois grandes Écoles militaires, Saint-Cyr, Poly technique, Saumur ; une corvée de quartier, l’armée d’Afrique avec ses goums de méhari, ses spahis, dragons, lanciers, et enfin le four de campagne près de la cantine.
- Une autre salle, d'un caractère tout différent, attire aussi l’attention, c’est celle de la section allemande, garnie de quatre grandes vitrines remplies de mannequins de grandeur naturelle, représentant les principaux types des soldats des différentes armes de 1680 à 1864. On y voit les maîtres de camp de l’époque du Grand Frédéric et les troupes empanachées, aux plumets gigantesques, qui trouvèrent si souvent sur leur chemin les vétérans de Napoléon. La cinquième vitrine, placée au centre de la salle, est extrêmement curieuse en ce qu’elle contient des costumes remontant «à 1795, par exemple, et qui sont encore portés de nos jours par les gardes de Prusse et des Maisons royales de Bavière et Wurtemberg. La foule s’arrête étonnée devant ces soldats en tunique blanche, casaque grenat galonnée d’argent, bottes à l’écuyère et chapeau gendarme bordé de plumes blanches; devant le hallebardier bavarois, vrai suisse de cathédrale, en bottes molles, tunique bleue, casaque blanche à soleil rouge sur la poitrine; devant les casques à crinières, les tricornes [du xvme siècle, les épées à large coquille d’or Irès ouvragées, et surtout devant les hautes coiffures des grenadiers de Frédéric, conservées par tradition pour ces troupes de parade attachées aux palais royaux.
- Il nous faut maintenant visiter les annexes du palais des Armées de
- p.134 - vue 136/322
-
-
-
- EXPOSITION RÉTROSPECTIVE MILITAIRE.
- 155
- lerre et de mer, qui ne pouvait pas contenir par lui-même tout ce que les différents pays voulaient exposer.
- C’est ainsi que, le long du grand palais principal en question, et en dessous du trottoir roulant, on a placé les remarquables installations d’ambulances, les ingénieux dispositifs pour le transport des blessés et pour le pansement des blessures, qu’exposent les Sociétés françaises de secours aux blessés : cela complète fort heureusement tout ce qui se Irouve au premier étage du palais, lits, cacolets, brancards, instruments de chirurgie, etc., et que nous n’avons pas signalés en détail tout à
- Costumes de la {Tarde royale de Prusse.
- l’heure, dans l’obligation où nous sommes d’aller vite, au milieu de cette accumulation de choses si intéressantes pourtant. Une des Sociétés françaises de secours aux blessés expose aussi, amarré au quai qui borde le palais principal, un petit bateau-mouche disposé en bateau-ambulance dont nous recommandons la visite à nos lecteurs : on y voit installé, comme dans la réalité, tout le matériel nécessaire à une de ces ambulances flottantes qui, en temps de guerre, auraient pour mission de transporter les blessés du champ de bataille sur les hôpitaux, ou du moins de la gare de chemin de fer où les convois viendraient s’arrêter jusqu’à l’hôpital le plus voisin.
- Nous faisons grâce au lecteur des expositions secondaires qui n'ont pu également trouver place qu’en dehors des galeries : boulangeries de-carn-
- p.135 - vue 137/322
-
-
-
- 156
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- pagne, dispositifs de couchage, tentes, etc., et nous signalerons le pavillon annexe de la Russie, construit tout en bois verni comme tant de constructions de ce pavs. Vous y verrez un mannequin, admirablement bien fait du reste, qui représente un élève de l’École militaire des cadets, assis devant sa table de travail, tout comme à l’École meme, et devant les livres qui servent à l’enseignement de ces jeunes gens ; puis ce sont les cartes topographiques de l’état-major, analogues aux nôtres, un énorme canon de siège, le canon de campagne dont l’armée russe se sert couramment, un mortier de campagne, à côté d’une antique pièce d’artillerie : le pavillon contient toute une collection bien intéressante de vieux fusils qui aurait, d’ailleurs, beaucoup mieux trouvé sa place dans le musée rétrospectif, et enfin un formidable canon dont on peut examiner à loisir fout le mécanisme de manœuvre.
- Si nous continuons de longer extérieurement le palais des Armées de terre et de mer, nous nous trouvons en face du pavillon annexe de la Grande-Bretagne, construit par la maison Vickers, une des plus puissantes maisons de matériel de guerre du monde entier : elle est aujourd’hui fondue avec la maison Maxim, celle dont le nom est si connu pour ses admirables mitrailleuses qui lancent des projectiles comme une lance de pompe à incendie lance de l’eau. A vrai dire, le pavillon en lui-même est assez laid : on a voulu lui donner, par approximation, la forme d’un navire cuirassé, le toit étant censé représenter le pont cuirassé, d’où jaillissent des canons qui allongent leur cou au-dessus des passants. Quant à l’intérieur, il est tout à fait remarquable : on y peut admirer, en même temps qu’un énorme canon qui a donné bien des soucis et nécessité bien des efforts pour entrer dans le pavillon, les fameuses mitrailleuses dont nous parlions tout à l’heure, puis des canons de montagne qui se démontent en un nombre assez considérable de morceaux pour que le tout puisse se charger à dos de mulet.
- Plus loin, c’est le pavillon de la Belgique, qui est moins une annexe militaire qu’une exposition collective de fusils de tous les modèles et répondant aux usages les plus variés. Nous rappellerons, en effet, que la Belgique, et Liège surtout, sont particulièrement célèbres pour la production des armes à feu : tout le monde a entendu parler de ce qu’on nomme le « banc d’épreuve » de Liège, c’est-à-dire l’appareil qui est installé dans cette ville pour éprouver la bonne fabrication des diverses usines de la ville; de plus, il existe dans ce même centre une école
- p.136 - vue 138/322
-
-
-
- LE PAVILLON DL CREUSOT.
- 157
- d’armurerie qui fait des élèves possédant à fond leur métier. D’ailleurs, nous devons’ajouter que, à côté des fusils merveilleux de justesse et qui se vendent souvent un prix énorme, les fabriques de Liège font aussi des fusils dits « de traite « qui se vendent pour quelques francs, et qui s’échangent à la côte d’Afrique pour quelques livres de caoutchouc : du reste, ils ne valent pas davantage; c’est à peine s’ils tireront quelques coups sans éclater.
- Nous finirons noire visite aux annexes du palais des Armées de terre et de mer en visitant le magnifique pavillon du Creusol, dont l’énorme coupole, surmontée cl flanquée de canons de tous les calibres qui semblent prêts à canonner tout ce qui les entoure, domine le cours de la Seine à une hauteur
- . La coupole du Creusot.
- considérable.
- A la vérité, ce pavillon ne contient pas seulement du matériel de guerre, car on y aperçoit notamment une locomotive extraordinaire par ses dimensions : c’est la machine inventée par M. Thuile, qui s’est tué tout récemment pendant les essais de marche à grande vitesse de son engin. On espère de celui-ci des résultats tout à fait remarquables comme puissance et comme vitesse. Naturellement le Creusot a tenu à ne pas fractionner son exposition, mais ce sont d’ailleurs les engins de guerre qui dominent de beaucoup dans son pavillon. Ici, c’est une machine marine susceptible de développer une puissance de 17 000 chevaux et de com-
- p.137 - vue 139/322
-
-
-
- 158
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE PE 1900.
- mander les trois hélices du croiseur « Kléber » ; plus loin, et tout à côté du matériel électrique, que les établissements en question fabriquent maintenant couramment, voici des types de plaques de blindage en acier et au nickel telles que les diverses marines du monde en ont commandé à notre gigantesque usine métallurgique ; puis des exemplaires de cette artillerie qui a fait récemment ses preuves durant la campagne du Transvaal. Nous citerons notamment un gros canon de 24 centimètres de calibre, qui pèse par lui-même 25000 kilogrammes, et dont la tourelle avec les cuirassements représente un poids formidable de 220000 kilogrammes! Au milieu de tous ces engins de destruction, dont la puissance même est un argument pour la disparition de la guerre, on aperçoit un plan en relief des établissements du Creusot, établissements que nous nous réservons de faire quelque jour visiter en détail à nos lecteurs.
- Et nous quittons l’exposition des Armées de terre et de mer plein d’admiration pour les résultats que peut atteindre l’art du métallurgiste moderne, mais regrettant de le voir employé à créer des engins de destruction qui peuvent, en si peu d'instants, faucher tant d’existences.
- p.138 - vue 140/322
-
-
-
- L’EXPOSITION D’HYGIÈNE
- Il semble qu’il y ait un parti pris d’antithèse dans l’idée qui a amené les organisateurs de l’Exposition à réunir sous le même toit la Guerre, c’est-à-dire la destruction systématique de l’humanité, et l’Hygiène, sauvegarde de l’existence humaine. Si ce contraste n’est dû qu’au hasard, il ne manque pas de saveur, et il est en même temps logique. Les ambulances ne suivent-elles pas les canons, et le premier soin du soldat qui vient de perforer la poitrine de son adversaire n’est-il pas d’essayer aussitôt de panser la blessure qu’il a faite lui-même? L’art de tuer et celui de guérir sont enseignés en même temps dans nos casernes. On a voulu y joindre ici la démonstration des procédés, si merveilleusement développés aujourd’hui, pour préserver et améliorer l’existence humaine.
- C’est ainsi que, tandis que la plus grande partie du vaste palais des Armées de terre et de mer, situé sur le quai d’Orsay, regorge de canons, de mitrailleuses, de torpilles, de fusils, de sabres et de tout le clinquant appareil guerrier, quelques salles de l’extrémité orientale ne nous montrent que les pacifiques appareils imaginés par les hygiénistes pour aérer, désinfecter, assainir nos chambres, nos hôpitaux, nos hôtels, nos rues.
- Il faut, pour visiter cette dernière section spéciale avec la juste compréhension de l’idée philosophique qui y a présidé, entrer par le vaste vestibule qui en forme l’entrée et que l’on a si justement placé sous l’invocation du grand Pasteur. Nous y trouvons l’exposé des découvertes faites par l’immortel physiologiste et qui constituent la base de l’hygiène moderne. C’est lui, en effet, qui nous a révélé l’existence de ces perfides animalcules, de ces terribles microbes, qui remplissent l’air et l’eau autour de nous et sont la source de tous nos maux; lui qui, non seulement nous a fourni des remèdes contre les plus redoutables d’entre eux,
- p.139 - vue 141/322
-
-
-
- HO
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- mais nous a enseigné à nous garantir des atteintes de tous les organismes par de simples précautions de soin, de propreté, de lumière, d’aérage. Bien plus, il a su dompter ces microscopiques ennemis et les obliger à nous aider dans notre lutte contre leurs congénères, et même à se transformer en auxiliaires de notre industrie.
- Et d’abord, en pénétrant dans la salle, nous apercevons rangés des deux côtés de 1’entrée l’effrayante armée de nos ennemis jusqu’ici invisibles et mis à jour, cloués au pilori par Pasteur et ses disciples. « C’est, dit M. H. de Yarigny, la plus belle collection de virus et de microbes pathogènes que le public ait jamais eu l’occasion de contempler. Elle ij’est pas complète assurément, — il y en a tant! — niais les notabilités de ce monde malfaisant sont, pour la plupart, présents. Les pires maladies sont là, sous verre : les microbes de la pneumonie, de la peste, de la morve, de l’acünomycose, du charbon, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde, du choléra et le reste : cent microbes variés, représentant tout un arsenal d’armes homicides que les enseignements de Pasteur ont appris à transformer en remèdes, en armes de défense. Remarquez aussi une superbe série de moisissures, infiniment variées, très fines, de coloration si diverse, rouges, jaunes, violettes, blanches, vertes, brunes, piquetées. On ne se doutait pas que ces organismes pussent revêtir des formes aussi élégantes : et beaucoup trouveront sans doute que bon nombre de cultures de microbes n’ont rien de particulièrement répugnant dans leur aspect. S’ils les pouvaient flairer, ils constateraient encore que les microbes exhalent parfois une odeur fort agréable. Peut-être, serviront-ils quelque jour dans la parfumerie : il nous rendent déjà tant de services dans la fabrication des fromages, le rouissage du lin, et cent autres industries !»
- Au centre même de la salle se dresse le buste du grand bienfaiteur de l’humanité, surmontant une vitrine circulaire où l’on a groupé les objets, flacons, cornues, microscopes, tous les modestes outils de travail employés par le maître dans ses admirables recherches. Celles-ci nous sont exposées dans la même vitrine, dans l’ordre suivi par Pasteur lui-même, et qui nous le montrent débutant par l’étude des formes moléculaires, puis conduit par celle-ci à l’analyse des ferments qui devait l'amener à la lutte contre les partisans de la génération spontanée et enfin à la découverte des micro-organismes.
- Nous le voyons alors préluder par des recherches sur les maladies du
- p.140 - vue 142/322
-
-
-
- LA SALLE PASTEUR.
- 141
- Cultures de microbes.
- vin et de la bière, sur les levures, sur les affections des vers à soie, recherches aboutissant à des découvertes capitales pour ces diverses industries et qui eussent rapporté des millions à leur inventeur si celui-ci, avec un désintéressement admirable, n’avait abandonné à l’intérêt public les merveilleux résultats de ses travaux.
- Ce n’est qu’après ces œuvres préliminaires que Pasteur va enfin s’attaquer aux ennemis mêmes de l’homme. « La logique de ses recherches, dit encore M. de Varigny, l’entraînait dans cette voie : les travaux du grand précurseur Davaine l’y contraignaient plus encore. Davaine avait découvert, en 1850, avec Rayer, la bactéridie charbonneuse : il y voyait la cause du charbon. Pasteur donna la démonstration et confirma, en l’étendant, de façon éclatante, la thèse de Davaine. Et par là, des vues nouvelles s’ouvraient sur Pétiologie de beaucoup de maladies, sur celles qui maintenant sont rangées parmi les affections infectieuses; en même temps, aussi, des ïtoes se faisaient jour sur des méthodes thérapeutiques nouvelles; on avait trouvé un moyen d’atténuer les virus et de vacciner. C’est l’abrégé très sommaire de cette histoire qu’il faut voir dans le septième compartiment de la vitrine. Un appareil est là, qui nous rappelle les effets de l’augmentation de pression sur les virus ; des tubes pleins de sang charbonneux, des pipettes de vaccin contre le rouget des porcs, du bouillon de culture du vaccin charbonneux rappellent encore les principaux travaux qui se firent au temps dont il s’agit.
- « Jusque-là, Pasteur avait surtout semé; il avait répandu la graine;
- p.141 - vue 143/322
-
-
-
- 1 i'2
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- maintenant, c’était le commencement de la moisson. La méthode était constituée dans son ensemble et dans les plus importants détails : il n’y avait plus qu’à l’appliquer, à la généraliser et à en tirer profit. C’est ce qu’il fit : c’est ce que firent ses élèves, et ses émules dans le monde entier en procédant à l’étude bactériologique de nombre de maladies « contagieuses » ou « épidémiques » ou « endémiques » en révélant la nature de ces maladies, en isolant l’agent infectieux, en élucidant son mode d’action, en découvrant, en maint cas, le vaccin capable de combattre le mal. Cette œuvre admirable se poursuit encore, car elle n’est point achevée : elle se poursuit par les méthodes et avec les disci-pline§_xpie Pasteur donna.
- « Un des chapitres les plus émouvants de l’histoire déjà faite est rappelé dans la dernière section de la vitrine : c’est, le chapitre des études sur la rage. Il est symbolisé par des préparations de lapin enragé conservées dans l’alcool, par des moelles rabiques, par des émulsions de moelle antirabique — le vaccin — et par une brève statistique qu’il
- convient de transcrire :
- Nombre de cas traités en 15 ans..................21 651
- — morts ..................................... . 99
- Mortalité pour cent..................... 0,45
- « Ces résultats à eux seuls suffiraient à rendre immortel le nom de l'homme qui a réussi à délivrer, pour ainsi dire, l’humanité du terrible cauchemar de la rage. »
- Dans les coins de la salle Pasteur, il faut voir encore la vitrine relative aux admirables travaux de MM. Behring et Roux qui ont abouti au traitement, presque toujours couronné de succès, de l’effrayante diphtérie : elle contient une culture, de la toxine, et du sérum, des appareils divers. Ailleurs sont rappelés les travaux de M. Calmette sur une nouvelle levure industrielle, sur le traitement des morsures de serpents et autres animaux venimeux par le sérum antivenimeux qui porte son nom.
- C’est avec un véritable sentiment d’admiration et de fierté que l’on parcourt cette modeste salle qui synthétise l’œuvre de ces grands Français dont les noms sont gravés pour l’éternité sur les tables de la reconnaissance humaine.
- p.142 - vue 144/322
-
-
-
- X
- LES COLONIES FRANÇAISES
- C’est sur les pentes de la colline du Trocadéro, entre le palais et la rivé droite de la Seine, que sont installées les expositions coloniales de la France et de l’étranger ; il était difficile de trouver un emplacement mieux approprié que ce vaste amphithéâtre où, parmi les arbres et la verdure d’un parc magnifique, on a pu édifier une extraordinaire ville exotique dont les toits de paille, les tours, les pagodes, les minarets, s’étagent, se superposent en un pittoresque désordre. Tandis qu’au quai d’Orsay on nous montre côte à côte tous les styles architecturaux de l’Europe, ici c’est le monde entier en raccourci, ou plus exactement ce que les peuples civilisés sont convenus d’appeler le monde barbare, qui nous est représenté. Le visiteur qui parcourt les rues de cette ville étrange se trouve en peu d’instants transporté d’un point à l’autre du globe ; il va en quelques enjambées de Java en Sibérie, de la Chine à l’Égypte, il sort d’une rue de Tombouctou pour déboucher sur une place de l’Inde ou du Tonkin. Et ce ne sont pas seulement les édifices, les palais, les huttes, les cases, qui lui révèlent les pays qu’il visite, mais il s’y trouve comme de fait transporté au milieu de la population même s’agitant autour de lui dans l’étrangeté de ses costumes ; il entend résonner les accents gutturaux, aigus ou chantants de l’Arabe, du Soudanais ou de l'Annamite. Il s’immisce à l’existence même de ces peuples, soit qu’il assiste à leurs repas, à leurs danses, à leurs disputes, soit qu’il suive les procédés de leurs industries primitive exécutées devant lui. Aussi n’est-ce pas hâtivement qu’il faut parcourir ce kaléidoscope ethnographique dont les brillantes images seraient effacées l’une par l’autre et ne laisseraient dans l’esprit qu'une impression confuse, fugitive, sans profit, presque
- p.143 - vue 145/322
-
-
-
- 144
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- pénible. 11 Tant au contraire en faire l'exploration systématique, ne quittant un groupe qu’après l’avoir examiné dans ses détails, dans ses manifestations. Il y a là une « leçon de choses » du plus haut intérêt et qu’aucun jeune homme ne doit négliger, car jamais semblable occasion ne lui aura été fournie de compléter d’une façon vivante, frappante, son enseignement géographique.
- Nous avons dit que les jardins du Trocadéro étaient occupés par les expositions coloniales de la France et de l’étranger; on a réservé à ces dernières toute la partie orientale des jardins, tandis que l’espace situé à l’ouest de la grande avenue centrale est consacré aux colonies françaises. Nous nous occuperons d’abord de celles-ci.
- On n’a pas pu, par suite des nécessités d’emplacement, observer un classement géographique rigoureux. Cependant la plus grande partie de nos possessions africaines sont assez systématiquement groupées. C’est ainsi qu’à côté de l’Algérie et de la Tunisie, nous trouvons réunies le Sénégal, le Soudan, la Guinée, la Côte d’ivoire et le Dahomey. Mais un peu plus loin on rencontre l’Inde française, ainsi un peu malencontreusement placée. Au delà de l’avenue Delessert, qui coupe transversalement les jardins et que borde le joli pavillon des petites colonies (Océanie, Comores, Somalis, Saint-Pierre-Miquelon), s’étend le vaste et magnifique groupe de notre Indo-Chine ; puis on rencontre les intéressants pavillons de nos anciennes colonies des Antilles et de la Nouvelle-Calédonie. Enfin, derrière le palais du Trocadéro, se dissimule l’exposition du Congo, par laquelle on atteint le grand pavillon de Madagascar, situé hors de l’enceinte même et auquel on accède par une passerelle.
- ALGERIE
- Ceci exposé, commençons notre voyage par l’Algérie, dont les constructions se dressent au débouché même du pont d’Iéna. Son exposition est divisée en deux parties, l’une officielle, qui a pour but de nous montrer les produits du sol et les richesses artistiques de ce beau territoire, l’autre due à l’entreprise privée et d’un caractère purement pittoresque.
- Le palais officiel nous présente, comme il convient, un résumé de l’architecture arabe du Maghreb. La façade principale reproduit l’entrée de la mosquée du sultan Baeha à Oraii; un haut minaret, couvert de faïences et qui la flanque sur le côté droit, est la copie de la célèbre tour de Sidi-
- p.144 - vue 146/322
-
-
-
- L’ALGÉRIE.
- bou-Médine, h Tlemeen. Ta coupole de la mosquée de la Pêcherie, à Alger, domine la partie centrale dont les façades latérales reproduisent également des détails d’édifices algériens célèbres. Tout cet ensemble, sauf quelques revêtements en carreaux émaillés, est d’une éclatante blancheur,
- Gravissons le large perron monumental qui conduit à l’entrée principale; le seuil franchi, nous nous trouvons dans une élégante galerie en-
- Lc palais officiel de l'Algérie.
- cadrant une cour carrée et qui, par suite de la forte pente du terrain, se trouve former ici le premier étage. De la galerie, nous plongeons ainsi sur la cour qui s’enfonce au-dessous de nous, et qui nous montre l’intérieur d’une des plus jolies anciennes maisons arabes d’Alger. Autour de nous, sont exposés les travaux des élèves des écoles indigènes de notre colonie, travaux d’une exécution parfois bien élémentaire, sur lesquels le public ne jette qu’un regard distrait , mais vraiment touchants dans leur simplicité, car ils témoignent de longs et patients efforts qu’ils ont dù coûter aux maîtres qui les ont fait exécuter par nos barbares petits sujets. Un peu plus loin, un très intéressant plan en relief de l’ensemble de notre colonie, à l’échelle du 200 000e ; on y embrasse de façon saisissante les
- • 10
- p.145 - vue 147/322
-
-
-
- UC> [/EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1U0U.
- diverses zones de notre Algérie, depuis le fertile Teli, que baignent les flots de la Méditerranée, jusque, en franchissant les hautes chaînes de l'Atlas, rimmense étendue rousse et aplatie du désert, tout au fond duquel en ce moment même nos soldats plantent victorieusement notre drapeau.
- Nous passons de là dans de belles salles, où sont exposés les riches produits du sol. Ici, que de sujets d’instruction pour l’observateur attentif. Une des galeries est presque entièrement occupée par l’industrie du liège si spéciale à notre colonie ; on y voit, sous toutes ses formes,.l’écorce de ce précieux chêne, brute et venant d’être arrachée, puis rabotée en planches, découpée en bouchons, etc. Ce sont ensuite les longs alignements de vins, les huiles, les céréales, les modèles de fruits si variés, l’alla, humble herbe du désert, qui nous fournit aujourd’hui nos meilleurs papiers. Du reste, par une ingénieuse idée, à côté de ces produits on nous montre dans de lumineuses fresques les divers procédés de leur exploitation: la cueillette des fruits sous les orangers de Blidah,la décortication des chênes-liège, le pressurage des olives, la moisson, la vendange, le travail des mines de phosphates, qui sont la fortune de l’Algérie, etc. Et, après avoir vu ces tableaux, on retourne examiner les échantillons, dont l’aspect s’anime, devient moins aride.
- Revenant à la cour antérieure, un escalier nous conduit au rez-de-chaussée, réservé aux collections archéologiques. Et tout d’abord, au centre même du patio, une superbe reproduction en relief des ruines de l’antique cité romaine de Timgad, que de récents travaux ont mise à jour et qui, avec sés longues colonnades, son forum, ses maisons, ses boutiques,
- son immense cirque, semble un second Pompéi. Dans une petite salle voisine, on a réuni une série de jolis tableaux exécutés à Timgad par le peintre Montenard et qui complètent l’impression profonde produite par ce plan sur les spectateurs qui, pour la
- I.c bazar algérien.
- p.146 - vue 148/322
-
-
-
- L’ALGÉRIE.
- plupart, ignoraient que notre colonie possédât une semblable merveille.
- Pour terminer notre visite au rez-de-chaus-sée, il nous faut encore |tasser en revue des moulages de statues, et de monuments romains, puis de curieuses collections de poteries kabyles, des dessins, etc.
- En sortant par la porte, qui s’ouvre à l’un des angles de la cour, nous n’avons qu’à traverser l’avenue pour entrer dans la seconde section de l’exposition algérienne.
- On nous présente ici tout un quartier de la ville arabe, d’une réalité d’exécution vraiment frappante. Dans les étroites rues, où les maisons se rejoignent presque au-dessus de nos tètes, grouille une foule animée, pittoresque, d'indigènes qui se mélange aux flots noirs et monotones des visiteurs; dans les sombres échoppes qui bordent la chaussée et dont les devantures regorgent de tapis, d’étoffes brodées et de tout le clinquant de l’art mauresque, on voit les ouvriers à leur établi, orfèvres ciselant des bijoux, tisserands tramant leurs tapis, potiers tournant leurs gargoulettes. Puis, de tous côtés, ce sont des cafés où résonnent tambourins et cymbales, des pâtissiers faisant frire leurs appétissants beignets, des aimées exécutant des danses mauresques. C’est bien la vie, le mouvement, le bruit, le vacarme d’un bazar algérien, un
- Dans le vieil Alger.
- p.147 - vue 149/322
-
-
-
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- UiS
- jour de fête publique, et ainsi ce pittoresque spectacle complète heureu-seinent l’enseignement un peu sévère du palais officiel.
- Parmi les « attractions » de ce bazar, il en est une qui mérite une men-(ion toute particulière : c’est le Stéréorama installé à l’une des extrémités. On nous présente sous ce titre un panorama composé de plans en relief mis en mouvement par un procédé ingénieux qui donne au tableau toutes les apparences de la réalité. Le spectateur, placé dans une salle obscure, voit défiler devant lui, comme s’il était à bord d’un navire, toute la côte algérienne de Bône à üran. Au sortir du port, le soleil se lève et dore les flots sur lesquels se balancent mollement quelques barques; le jour monte, la mer devient plus forte; on passe devant Bougie, on longe le rivage bordé d’abruptes montagnes; puis voici Alger, couvrant de ses maisons blanches son haut promontoire, et pour terminer notre voyage, nous entrons à Oran au coucher du soleil. Sur la route, on rencontre de temps à autre des navires de l’escadre dont la fumée est rendue avec une étonnante réalité, des torpilleurs, etc. Le spectacle est vraiment charmant.
- TUNISIE
- Be l’autre côté de la large avenue qui la sépare de l’Algérie, la section tunisienne du Trocadéro nous présente une petite ville arabe en miniature avec des mosquées, des palais, un marché, des souks ou bazars couverts, des jardins, le tout couvrant une superficie d’un demi-hectare et renfermé dans une enceinte continue percée de portes monumentales.
- Par une très heureuse idée, au lieu, comme on l’a fait pour l’Algérie, de séparer la partie technique de l’exposition de la démonstration pittoresque et vivante, on a ici très ingénieusement réuni, confondu ces deux éléments suivant l’excellent précepte de joindre l’agréable à l’utile et d’instruire en amusant. Les visiteurs peuvent donc, sans sortir de l’enceinte de la petite cité tunisienne, en parcourant ses charmants pavillons, se faire une idée générale et très exacte à la fois des ressources et des mœurs de ce pays.
- « Quelque caractère utilitaire que la Tunisie entendît donner à son exposition, elle ne pouvait oublier qu’elle n’est pas née d’hier, que l’art a été chez elle en honneur et qu’il convenait de lui réserver sa place. L’architecte en chef de la section, M. Saladin, dont on connaît le talent
- p.148 - vue 150/322
-
-
-
- LA TUNISIE.
- 149
- d’architecte orientaliste, a voulu reproduire dans les divers pavillons certains monuments réputés ou certaines maisons particulièrement intéressantes de la Tunisie : la mosquée de Sidi-Mahrès à Tunis, la terrasse de la mosquée du Barbier à Kairouan, la porte de Monastir, la [fontaine Bab-Sadoun, telles maisons curieuses, celles de Sidi-bou-Saïd ou de la Manouba, près du palais du Bardo, qui revivent ici avec leurs tons blanc, ocre ou rougeâtre, leurs colonnettes, leurs moulures en arabesques et leurs mosaïques. Un souk couvert abrite la plus grande partie des expo-
- La mosquée du Barbier, à Kairouan : entrée de la section tunisienne.
- sants indigènes qui débordent cependant dans la cour centrale aA-ec la tente des gens du Djérid, l’atelier de chaudronnerie de Kairouan, etc. L’industrie et le commerce européens sont principalement groupés sous la coupole du bâtiment de Sidi-Mahrès, dont le soiis-sol est affecté à la dégustation des vins tunisiens. Le pavillon de l’Agriculture et de la colonisation l’avoisine à l’ouest. Les autres pavillons ou constructions renferment les expositions très complètes de divers services publics de la Régence. » C’est ainsi que s’exprime le rapport officiel publié par le gouvernement du Protectorat, qui nous fournit de précieux renseignements sur le rapide développement de notre beau territoire africain.
- Après cë préambule, pénétrons, si vous le voulez bien, dans la petite cité tunisienne par la porte placée au milieu de l’enceinte qui tait face à
- p.149 - vue 151/322
-
-
-
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- 150
- la section algérienne. Traversant un étroit vestibule de chaque côté duquel sontétablis des ateliers' de chaudronnerie indigène, nous nous trouvons dans la jolie cour ombragée sur laquelle donnent les pittoresques façades des divers pavillons. Chacun de ceux-ci est, comme nous l’avons dit, la reproduction partielle des plus célèbres édifices de la Tunisie; et de petits écriteaux, bien en évidence, nous en donnent les noms, ce qui est une très heureuse innovation.
- Ces batiments, aux lignes gracieuses, parés de vives couleurs, ont été groupés avec un goût exquis et produisent un ensemble tout à fait charmant. À notre droite se dresse, au sommet d’un haut perron, l’élégant pavillon de l’Agriculture reproduisant la façade de la mosquée de Sidi-Mahrès, tandis que, à côté, nous avons la délicieuse façade de la Zaouïa de Sidi-bel-Hassan avec ses arabesques finement gravées dans la pierre et à gauche les légères arcades du kiosque de la Ma nouba, un véritable bijou, sous lequel on a installé un café maure tout bruyant du son des cymbales et des tambourins. Puis, plus loin, encore à gauche, le pourtour prisé en angles et saillies se continue par des façades percées de portiques, des murs décorés, des galeries à balcons, au-dessus desquels s’élancent les minarets sveltes ou trapus des mosquées de Sfax, de Tés-
- tour et de Kairouan, et se ferme pai* les basses constructions en briques des maisons des oasis du Djérid.
- Le pavillon de l’Agriculture, où nous pénétrons d’abord et dont un buste de marbre du bey de Tunis garde l’entrée, nous présente, comme son nom l’indique, les produits du sol de la Tunisie. De hautes pyramides de bouteilles où étincellent les rubis et les topazes des vins, for des huiles, garnissent le centre du hall, dont les côtés sont garnis d’échantillons de grains, de modèles de fruits. Et en effet les cultures essentielles du terroir tunisien, surnommé dans l’antiquité le « grenier de Rome », sont les cé-
- p.150 - vue 152/322
-
-
-
- LA TUNISIE.
- réales, la viune' et l’olivier. La culture du blé et celle de l’orge se sont particulièrement développées depuis notre occupation du pays et occupaient en 1899, comme nous l’apprend le rapport officiel, la première
- Marchand de frarewilettes tunisiennes.
- 570 000 hectares, la seconde 405000.
- La vigne, d’autre pari, a été introduite en Tunisie par nous, et bien que sa culture ne date que d’une vingtaine d’années, elle a pris une importance capitale dans la région du nord. La superficie du vignoble a doublé depuis dix ans; elle est actuellement de plus de 8000 hectares, produisant 220 000 hectolitres environ. Jusqu’à ce jour, ce vignoble est resté indemne de phylloxéra et de blackrot. Soixante-trois exposants représentent la viticulture tunisienne à l’Exposition universelle. Les vins tunisiens sont, en effet, de plus en plus recherchés. La vinification, qui est l’objet de soins tout particuliers, est faite chez de nombreux viticulteurs tunisiens avec un “matériel vinicole pourvu des perfectionnements les plus récents.
- La fabrication des vins de liqueurs et celle des eaux-de-vie a pris un grand développement pendant ces dernières années. La culture de l’olivier s’étend sur plus de 200 000 hectares, et la production de l’huile s’est élevée pendant la campagne 1898-1899, qui a été particulièrement bonne, à 45 millions de litres. Les principaux centres de cette culture sont Bizerte, Tunis, Zaghouan, Sousse et Sfax. Dans les environs de cette dernière ville, la culture de l’olivier s’est étendue d’une façon inespérée et tend de plus en plus à y devenir exclusive. Les oranges, les citrons, les amandes, les dates, les figues, les abricots, les nèfles, les grenades, les bananes, les goyaves, etc., sont l’objet d’un commerce important ; la culture maraîchère s’est rapidement développée aux environs des villes.
- p.151 - vue 153/322
-
-
-
- L’EXPOSITION l MYERSELLE l)E
- IM
- De ce hall, nous passons dans une salle voisine, où se trouvent réunis des produits agricoles et industriels.
- Cette salle, comme du reste la précédente, est très artistiquement décorée. Dans les angles, des niches drapées de tapisseries et de tapis aux riches couleurs renferment des collections d’animaux empaillés, de graines, d'alfa, de nattes, de poteries aux formes élégantes. Au centre, on a placé un curieux plan en relief de la riche saline de Soukra, voisine de Tunis, où l’on voit des wagons s’avancer sur des rails que porte la couche de sel, couvrant la lagune, et qui n’a pas moins de lm,20 d’épaisseur; tout auprès, des spécimens du sel d’une éclatante blancheur qu’on en extrait, et des photographies montrant les diverses phases de l’extraction et de la manipulation. En face, sur la muraille, une belle carte, à grande échelle, de la Régence.
- De cette salle, il nous faut passer dans une pièce, qui s’ouvre à un des angles, et qui complète la partie technique de cette exposition. Cette salle, dont le centre est occupé par un intéressant plan en relief des lacs de Rizerie, nous présente tout ce qui se rapporte à l’industrie de la pêche qui a une si grande importance pour la Tunisie.
- Cette industrie fait vivre toute une population maritime, où malheureusement l’élément français ne figure presque pas et où domine l’élément étranger, grec et surtout italien. Quelques centres, comme Tabarca, la Roulette, Méhédia, Sfax et Djerha, présentent à ce point de vue une activité particulière. Une série de modèles montrent les différents types de bateaux et navires employés à la pêche. Toutes les formes s’y rencontrent, immuables depuis des siècles : bateaux tunisiens, tels que bricks-goélettes, goélettes, chebecks, carèbes, loudes et sandales, balan-celles italiennes, saceolèves et kamakis grecs. La pêche du poisson se pratique au filet bœuf, sorte de chalut, au bourgin, au tramai!, etc. Des modèles spécimens de ces engins sont exposés dans la salle. En dehors de la pêche par bateau, d’importantes pêcheries fixes, madragues pour la pêche du thon, bordigues pour la capture des espèces vivant dans les lacs tunisiens, sont installées sur différents points des côtes. Les lacs de Bizerte, entre autres, qui communiquent avec la mer, fournissent des quantités de poissons vraiment prodigieuses, dorades et mulets principalement. Les espèces le plus fréquemment capturées sur le littoral tunisien sont présentées dans une collection de bocaux.
- Le corail et les éponges sont aussi parmi les produits les plus earaeté-
- p.152 - vue 154/322
-
-
-
- LA TUNISIE.
- 155
- ristiques et les plus précieux de ces côtes; les secondes surtout, dont le centre commercial est à Sfax, représentent un mouvement d'affaires important.
- En sortant de cette salle, nous passons dans le beau salon où sont exposés les spécimens de l’art rétrospectif tunisien ; on y admirera de superbes bijoux, des faïences, des broderies et des tapis anciens, et surtout de précieux manuscrits arabes enluminés de lins dessins tracés sur fond or. Puis nous entrons dans la salle des antiquités qui nous présente les résultats des fouilles entreprises depuis notre occupation et qui ont
- Ruines du théâtre antique de Dougqra.
- exhumé du sol tunisien les merveilleux monuments qu’y avaient accumulés Carthage, Rome et Byzance.
- Les types principaux de ces monuments sont très exactement figurés par des maquettes en relief qui nous donnent une idée parfaite de leur beauté et de leur importance. On y remarquera surtout l’immense théâtre de Dougga, mis à jour en 1893 par le docteur Carton, et dont les gradins, en parfait état de conservation, pourraient asseoir dix mille spectateurs; la villa d’Oudna, qui donne un curieux aperçu de la richesse des résidences de campagne à l’époque romaine; le temple de Celœstis; une basilique byzantine, etc.
- p.153 - vue 155/322
-
-
-
- 1/IMPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- IM
- Dans les vitrines qui couvrent les murs on a disposé cle nombreux objets trouvés dans les monuments funéraires, lampes, coffrets, colliers, statuettes. Une large panoplie nous montre la collection des objets trouvés sur l’emplacement de Cartlia se : fragments de statues, masques funéraires, délicieux bijoux en or dont quelques-uns sont dignes de l’art grec. Enfin des reproductions de mosaïques, parmi lesquelles le portrait de Virgile, complètent cette série, archéologique dont l’intérêt sera vivement goûté, je suis sûr, par nos jeunes lecteurs.
- En quittant cette salle, nous nous retrouvons dans le jardin central et, ayant ainsi examiné toute la partie sérieuse et instructive de cette exposition, il ne nous reste qu’à divertir nos yeux du tableau pittoresque et animé des souks. Tournant à droite, au delà du kiosque de la Manouba, nous passons sous une voûte voisine de la jolie maison de Sidi-bou-Saïd et nous nous trouvons dans une galerie couverte bordée d’échoppes et qui nous présente un des principaux marchés de Tunis. On y a installé une trentaine d’artisans indigènes, orfèvres, potiers, tisserands, brodeurs, ciseleurs sur bois ou sur cuivre, qui exercent sous les yeux du public leurs diverses industrie .
- Ici, comme dans le bazar algérien, on se trouve en pleine vie arabe; pendant que les ouvriers manient leurs outils et fredonnent quelque refrain arabe, les marchands enturbannés vous harcèlent — dans le plus pur français, du reste — cîe leurs offres obséquieuses, étalant sous
- Dans le souk tunisien.
- p.154 - vue 156/322
-
-
-
- LE SÉNÉGAL.
- Ibo
- vos yeux leurs lapis, leurs liaïks de soie, leurs caftans brodés, leurs babouches pailletées; des enfants moricauds demi-nus ou fdlettes aux larges pantalons, courent dans vos jambes; des femmes mauresques enveloppées de voiles bouffants vont remplir leur cruche à la fontaine sous la place aux pilieçs rubanés de couleur; des kaouadjis passent affairés, leurs microscopiques bouillotes de cuivre à bout de bras, et du fond des cafés résonne, au-dessus des cris, des rires, de la joie qui éclate, une lente mélopée arabe scandée du bruit sourd du tambourin.
- SÉNÉGAL
- La partie des jardins du Trocadéro immédiatement à l’ouest de la Tunisie a été consacrée aux diverses sections du gouvernement de l’Afrique occidentale française. On sait qu’on a réuni depuis quelques années sous ce titre les vastes territoires qui sont venus peu à peu s’ajouter à nos anciennes possessions du Sénégal et qui occupent aujourd’hui, à l’exception de quelques enclaves portugaises, allemandes et anglaises et de la région de l’Atlas que se partagent T Algérie-Tunisie et le Maroc, toute l’énorme protubérance que le continent africain projette à l’ouest sur l’Atlantique. Baigné ainsi au couchant et au sud par cet Océan, n’ayant d'autres limites à l’est que le Sahara, cet immense gouvernement se rattache au nord à nos possessions algériennes et au sud-ouest, par le Tchad, à notre Congo : il forme donc la partie moyenne, centrale, du prodigieux empire africain que la France a, en quelque vingt ans, édifié en Afrique. On l’a récemment partagé en quatre grandes colonies : Sénégal avec sa dépendance du Soudan, Guinée, Côte d’ivoire et Dahomey, placées sous la haute direction du gouverneur général résidant à Saint-Louis, mais administrées directement par des gouverneurs particuliers. Chacune de ces colonies a ici son exposition distincte. Les divers pavillons qui les abritent ont été groupés selon un classement géographique assez rationnel dans la même partie du Trocadéro, et forment ainsi sous les frais ombrages de ce magnifique parc un pittoresque tableau en raccourci de cette intéressante portion de notre empire. Du Sénégal, que l’on rencontre d’abord, on passe à la Guinée; de là à la Côte d’ivoire et enfin au Dahomey. Dans toutes ces diverses sections, on a amené un nombre considérable d’indigènes, soldats de nos milices, marchands, artisans, avec leurs femmes, leurs enfants, com-
- p.155 - vue 157/322
-
-
-
- lof*
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- plétant ainsi par une vivante démonstration ethnographique cette pittoresque mise en scène africaine.
- Le Sénégal a installé son exposition dans une mosquée de Tombouctou. C’est un long édifice, au toit en terrasse surmonté d’un dôme pyramidal et dont les murs sont soutenus par de massifs pylônes et des contreforts en forme d’obélisques accotés. Cette architecture barbare, propre au Soudan occidental, ne manque pas d’une certaine grandeur, et nombre de savants croient y retrouver l’influence de l’antique Égypte .d’où serait venue, à une époque reculée, la civilisation relativement avancée de ces régions intérieures du Niger. Ces constructions sont en général formées d’une lourde carcasse de bois recouverte d’une épaisse couche d’argile tassée et simplement séchée au soleil, mais dont la résistance aux intempéries est assez grande pour que plusieurs des édifices de Tombouctou et de Djenné, ainsi bâtis, aient traversé plusieurs siècles jusqu’à nous. On a ici exactement reproduit ce mode de construction en employant le plâtre teinté de couleur légèrement rosée.
- Sous la large véranda où nous conduit un perron de quelques marches et qui entoure complètement le pavillon, on a placé, sur le sol ou contre le mur, les rudimentaires ustensiles employés par les indigènes des régions du Sénégal et du Niger, nattes et paniers tressés, pilons de bois, instruments aratoires et filets dépêché, fétiches et gris-gris, armes et harnachements. Une série de petits tableaux nous montrent les divers types de populations de ces pays, au milieu desquels on remarquera le portrait de noJ;re farouche ennemi Samory, qui vient précisément de mourir, en mai 1900, au Congo, sur la terre d’exil où nous l’avions relégué en punition de ses crimes.
- L’intérieur même du pavillon forme un vaste hall, biên éclairé et dont la partie supérieure des murs est décorée de grands panneaux représentant les principaux sites de la colonie : le pont Faidherbe, à Saint-Louis, la grande place de Tombouctou, les ports de Rufisque, de Dakar, de Gorée, etc. Autour de la salle, dans les vitrines, sont rangés d’intéressants échantillons des industries indigènes, étoffes brodées, pagnes et boubous de vives couleurs, bijoux d’or et d’argent de style barbare mais non dépourvus d’art.
- Quant aux produits du sol, graines, huiles, cires, etc., on les a répartis un peu partout ; mais on a réuni en groupes spéciaux ce qu’un tableau officiel nous signale comme les quatre « richesses » du Sénégal : l’ara-
- p.156 - vue 158/322
-
-
-
- LE SÉNÉGAL.
- 157
- chide, la gomme, le caoutchouc, le sel, et ces produits jouent un rôle si important dans le commerce de notre colonie qu’ils méritent que nous nous y arrêtions un instant.
- L’arachide, dont nous voyons figurer sur le mur un pied entier avec ses feuilles et ses graines, est une plante d’origine américaine et qui prospère sur toute la côte d’Afrique où nous l’avons introduite et propagée. Par une bizarre adaptation, ses fleurs, après leur fécondation, recourbent leur lige vers le sol et s’y enfoncent assez profondément, de sorte que la graine, née au plein air, se développe et grossit sous terre comme un tubercule. Cette graine, que tous nos collégiens connaissent bien, caron la vend dans les rues de nos villes sous le nom de cacaoiiet, produit une huile abondante très fine et d’un grand emploi dans l’industrie. Elle alimente aujourd’hui une des principales branches du commerce de notre Afrique occidentale, et son exportation s’élève, rien qu’au Sénégal, à une moyenne de 15 millions par an. C’est la véritable et principale richesse de ce pays.
- La gomme, qui vient au second rang des « richesses » du Sénégal, et dont nous voyons dans le pavillon les nombreux échantillons étincelant comme de l’ambre précieux, est apportée à nos escales du fleuve par les Maures, qui tirent ce produit de certains acacias qui couvrent de vastes régions du Sahara. C’est pour acquérir cette gomme, assez improprement appelée arabique puisqu’elle provient surtout d’Afrique, que nos anciens navigateurs vinrent fonder au Sénégal ces comptoirs qui furent l’origine de nos premiers établissements.
- La valeur de son exportation dépasse 3 millions par an.
- Le caoutchouc, classé au troisième rang et qui nous est présenté sous forme de petites bouies entourées de cordelettes, n’est cependant qu’une « richesse » future, car notre colonie qui pourrait, il est vrai, en pro-
- I.e pavillon du Sénégal.
- p.157 - vue 159/322
-
-
-
- 158
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- duire beaucoup, n’en fournit encore que pour un demi-million par an.
- Reste le sel, et celui-ci est vraiment une des productions les plus intéressantes du Sahara. En effet, comme nous l’apprend une courte notice de M. Paul Didier, « le Soudan proprement dit, c’est-à-dire les régions du Niger et du lac Tchad, n’est alimenté que par les plaques de sel brut qui viennent du Sahara. Certaines tribus maures exploitent depuis un temps immémorial d’anciens lacs salés, desséchés depuis des siècles, dans lesquels la couche de sel déposée a acquis à la longue upe certaine dureté. Ils découpent dans ces couches des plaques du poids de. 25 à 50 kilogrammes. Ce sel est très impur, car la terre, les oxydes de fer, le bitume, la magnésie y sont mêlés dans une très forte proportion et son apparence n’évoque en rien l’idée du sel. Mais, malgré çette impureté, il a une qualité qui, dans ces pays, lui donne un avantage énorme sur les sels européens : c’est que la forme solide, sous laquelle il se trouve, lui permet de subir bien plus facilement les transports. On le charge à dos de chameau pour l’apporter jusque sur les rives du Niger, où il est vendu contre des esclaves qui sont à peu près la seule marchandise d’échange dont les Maures ont un écoulement lucratif vers les États bar-baresques. Ces relations commerciales pour le sel avec le Sahara, qui existent depuis bien des siècles, sont assurément très curieuses et ont été malheureusement un des grands facteurs du dépeuplement du Soudan. Du Niger les caravanes le font circuler dans les régions comprises dans la boucle de ce fleuve et vers le Soudan central. Depuis les lieux de production, dans le centre du Sahara, jusque dans les pays de consommation, les..caravanes voyagent depuis plusieurs mois au milieu de tous les dangers. Et, au surplus, lorsque la situation politique est tranquille et que les arrivages sont réguliers, ils ne sont pas encore suffisants pour subvenir aux besoins de la consommation. Il ne faut donc pas s’étonner si le sel, au Soudan, atteint des prix extrêmement élevés et qui dépassent souvent 4 et 5 francs le kilogramme. On a dit quelquefois qu’il servait de monnaie, ce qui est exact, c’est-à-dire que, sans avoir absolument la valeur conventionnelle attribuée à la monnaie dans les pays civilisés, avec une certaine quantité de sel on trouve toujours, et en tous temps, à se procurer les différents objets dont on a besoin.
- Ce sël saharien, dont nous voyons ici les larges dalles couvertes de signes hiéroglyphiques,.qui;soni les marques des marchands, représente pour nos seules possessions du Sénégal et du Soudan un mouvement
- p.158 - vue 160/322
-
-
-
- LA GUINÉE FRANÇAISE.
- INO
- d’importation qui pour l’an 1898 s’esl élevé à 2 545 598 kilos d’une valeur totale de 2 millions et ayant nécessité l’emploi de 20 000 chameaux. Et cependant les statistiques nous expliquent que ces quantités sont encore inférieures aux besoins de la consommation. Aussi cherehe-t-on et croit-on avoir trouvé le moyen d’alimenter ce commerce au moyen de notre sel français, préparé de façon spéciale pour pouvoir être transporté comme le sel saharien. En effet, on nous montre des dalles de sel aggloméré par le système Vincent qui, pour la dureté et la blancheur, ont l’air d’avoir été taillées dans le Paros le plus pur.
- On voit combien ces expositions coloniales que souvent le visiteur parcourt d’un œil distrait prêtent, au contraire, à des observations qui sont d’autant plus intéressantes, qu’elles nous révèlent des sources ignorées de notre richesse nationale.
- Que de précieux produits il nous resterait encore à signaler, si nous ne craignions de trop prolonger celte visite d’un caractère un peu technique : la noix de kola, qui joue dans tout le Soudan un rôle égal à celui du café chez nous, et dont on tire déjà en France des stimulants appréciés; le karité, dont l’abondante matière grasse remplace le beurre et la stéarine ; les plumes d’autruches, d’aigrettes et de tant d’oiseaux superbes, si recherchées pour la parure de nos élégantes et dont les nombreux spécimens forment un gracieux groupe au centre de la salle.
- GUINÉE FRANÇAISE
- Au sortir de la Mosquée sénégalaise, obliquant un peu à droite, nous voyons se dresser parmi les arbres les hauts champignons de chaume de la Guinée Française. Cette seconde province de notre gouvernement d’Afrique Occidentale, la première peut-être en rang par sa prospérité et sa richesse, a choisi pour abriter ses produits la reproduction d’une vaste maison du Fouta-I)jalon. De larges galeries, aux piliers de bois, grossièrement sculptés, entourent tout l’édifice qui a deux étages. L’intérieur est très artistement disposé; de fines nattes tendent les murs des-salles sur lesquels on a disposé en panoplies les ustensiles indigènes, armes, vases, harnachements, pour la plupart, malgré leurs formes rudimentaires, d’un travail très soigné, plein de recherche.
- Ici nous retrouvons presque tous les produits que nous avons remarqués au Sénégal; mais celui qui tient le premier rang, cette fois, est le caout-
- p.159 - vue 161/322
-
-
-
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- 100
- chouc qu’on nous présente sous forme de boules brunes de grosses dimensions et qui fournit un chiffre annuel d’exportation de plus de 4 millions. À signaler aussi de nombreux échantillons de bois précieux d’une grande variété de grain et de couleurs. En somme cette riche colonie s’est montrée un peu modeste dans son exposition et n’a pas assez
- Pavillon de.la Guinée française»
- cherché à rivaliser au point de vue du pittoresque avec ses voisines; elle s’est trop attachée à la pure démonstration technique de sa valeur, qui est incontestée.
- COTE D’IVOIRE
- La Côte d’ivoire, dont le pavillon suit, ne s’est pas non plus mise en grands frais et son installation est aussi assez modeste. Elle est établie dans une maisonnette de petite dimension entourée d’une large véranda et qui est destinée à être démontée après l’Exposition et transportée dans la colonie pour servir de bâtiment à une factorerie. On nous présente donc ici non pas une habitation indigène, mais le type d’une construction européenne appropriée aux exigences de ces pays tropicaux.
- L’exposition qu’abrite ce pavillon, quoique relativement restreinte, n’en est pas moins intéressante, car elle nous révèle les nombreuses
- p.160 - vue 162/322
-
-
-
- LA CÔTE D’IVOIRE.
- 161
- ressources de la Côte d’ivoire qui est en réalité une colonie prospère, et dont la richesse se développe rapidement. L’immense forêt vierge qui couvre encore presque toute l’étendue du pays produit surtout du caoutchouc et de l’acajou, dont nous voyons figurer |pi de nombreux échantillons.
- Dans le voisinage de la mer, sur les terrains défrichés par nos colons, on a établi des plantations de café et de cacao qui se développent rapidement. Enfin le sol recèle sur de nombreux points de riches gisements d’or qui ne sont encore exploités que fort rudimentai-rement par les indigènes. Ceux-ci vendent le précieux métal aux Européens sous forme de poudre ou de petites pépites — il en a été exporté ainsi de la Côte d’ivoire pour près de 4 millions dans les sept dernières années; — ils en fabriquent en outre, pour l’usage des chefs, des bijoux et des.ornements d’un style très curieux. Ces bijoux, dont on voit une fort belle collection dans la vitrine placée au centre de la salle, sont en effet composés de plaques massives couvertes de dessins gravés imitant des filigranes. Généralement de grandes dimensions et fort lourds, ils affectent des formes qui rappellent nettement l’ancienne orfèvrerie égyptienne, ce qui témoignerait une fois de plus des rapports que les peuples de ces contrées lointaines ont entretenus à une époque reculée avec la vallée du Nil. On en trouverait une autre preuve dans la série de poids exposée à côté même de ces bijoux. Ces poids de cuivre, employés par les indigènes pour peser l’or, sont de petites statuettes représentant des antilopes, des hérons, des crocodiles, des personnages, des scarabées dont quelques-uns semblent copiés sur des modèles de l’antique Egypte. Cette coïncidence mise à part, il faut reconnaître que le système imaginé par ces sauvages est fort ingénieux, chaque forme d’animal équivalant à une quantité déterminée d’or, toujours la même.
- Les murs du pavillon sont garnis de nombreuses cartes des diverses missions qui ont, depuis quelques années, pénétré dans l’intérieur du pays pour étudier le passage d’un chemin de fer qui relierait le littoral au Soudan. On trouve aussi dans la salle une belle collection d’aquarelles reproduisant les insectes, les fleurs, les plantes et les fruits qui abondent dans la partie de la colonie comprise entre Beriby et la rivière Cavally. Ce travail considérable, dû à M. Thoiré, administrateur colonial, et qui comprend quatre cents variétés, constitue à la fois une œuvre d’art et un document scientifique d’une grande valeur.
- n
- p.161 - vue 163/322
-
-
-
- 162
- L’EXPOSITION ( NI VER SELLE DE 1900.
- DAHOMEY
- Au sortir de la Côte d’ivoire, nous nous trouvons devant l’entrée du vaste enclos réservé au Dahomey et qui forme lapartie la plus pittoresque et la plus animée de l’exposition de l’Afrique occidentale. Cette colonie, qui est une de nos plus récentes acquisitions, a grandement fait les choses et a voulu nous donner un tableau complet de cet étrange royaume qui, jusqu’à la chute du fameux Béhanzin, resta le dernier représentant de la sanglante et étrange civilisation de la Guinée.
- « Depuis le Bénin jusqu’au milieu de notre Côte d’ivoire, dit M. Pierre Mille, les populations de la côte paraissent être de même origine, car elles parlent des dialectes assez prochement apparentés. Elles avaient une certaine aptitude spontanée à se civiliser et la preuve la plus sensible qu’elles ont donnée est la constitution d’Etats d’une assez grande étendue et qui ont duré des siècles, comme le royaume des Achantis et celui du Dahomey, ce qui suppose un génie d’organisation d’un degré déjà assez élevé. Mais cette civilisation embryonnaire, comme celle de l’ancien Mexique, s’est développée au milieu de moeurs étonnamment sanglantes. Le roi du Dahomey entretenait des troupes permanentes, ce qui était pour lui une grande cause de supériorité sur ses voisins. Ces troupes étaient composées moitié d’hommes et moitié d’amazones; les exercices consistaient en entraînements à la souffrance autant qu’en manœuvres militaires, c’est ainsi que les amazones devaient s’habituer à monter à l’assaut, les pieds nus, sur des pentes que l’on avait préalablement garnies d’épines. Les crânes des ennemis tués étaient employés à parer les toits dn roi. Chaque année le chef faisait annoncer : « Mon toit se découvre ». Cela voulait dire qu’il fallait renouveler sa provision de crânes. Onpartaiten guerre contre les voisins et l’on faisait le plus de prisonniers possible. Les uns étaient réduits en esclavage et les autres étaient massacrés en grande cérémonie. Les Dahoméens croient que l’autre vie ressemble à celle-ci et le roi régnant était tenu d’envoyer des serviteurs au roi défunt; c’est à quoi servaient les victimes. Avant de les exécuter, on les nommait chefs, eabécères dans l’autre monde et on les chargeait de messages pour le roi défunt. Partageant les croyances de leurs bourreaux, les victimes promettaient de s’en acquitter exactement. Après quoi on leur coupait le cou. On tuait ainsi à la fois jusqu’à sept ou huit cents hommes. Les têtes étaient ramassées dans
- p.162 - vue 164/322
-
-
-
- LE DAHOMEY.
- 165
- des paniers pour être rangées sur les toits, les corps étaient jetés dans les fossés de la ville où ils pourrissaient en répandant une puanteur affreuse. Ce ne sont pas là de vieilles histoires. En 1890, il y a juste dix ans, M. Bayol fut contraint d’assister à des tueries de ce genre. Et ce fut une des principales causes de l’expédition que le général Dodds commanda deux ans après et qui nous mit en possession du Dahomey. »
- A ce régime de sang et de terreur, nous avons fait succéder l’ordre et la paix, et ce pays, d’une richesse naturelle inouïe, s’est développé depuis la conquête avec une rapidité surprenante, voyant son commerce avec la France s’élever en peu d’années à plus de 25 millions.
- Débarrassées des tyrans qui les opprimaient, cespopulations activesetintelligentes sont devenues nos auxiliaires dévoués dans la mise en valeur de leur sol, et l’on peut dire que la civilisation y marche à pas de géant.
- Aussi faut-il féliciter les commissaires du Dahomey.de l’idée qu’ils ont eue de nous Tour du palais <rA1,orae*-présenter en quelque sorte la synthèse historique de l’état si spécial de ce pays en prenant pour cadre de leur exposition des produits du sol et des richesses de l’industrie croissante les monuments d’une ère de barbarie close depuis si peu de temps. C’est ainsi qu’ils ont reconstitué, avec sa haute tour et ses lourdes murailles sontenues par des pylônes et coupées d’auvents de paille, le lugubre palais royal d’Abomey, dominant le temple des Sacrifices humains, et, autour, les modestes cabanes des sujets. Dans les ruelles étroites de ce quartier d’une ville dahoméenne, vont et viennent des indigènes, hommes et femmes vêtus de leur sommaire et pittoresque costume national, qui complètent la réalité de ce tableau habilement agencé, et la police même de la section est confiée à des miliciens noirs, que selon l’usage anglais on désigne sous le nom d’Haoussas alors que ce sont de purs Dahoméens.
- p.163 - vue 165/322
-
-
-
- 184
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Mais, entrons dans l’enceinte formée de bambous entre-croisés et de ces hauts poteaux bariolés de couleur et sculptés de figures bizarres qui sont si caractéristiques du Dahomey.
- Près de l’entrée, à droite, un petit toit abrite un groupe d’oiseaux de bois, peints en couleur, disposés sur un arbre également imité, feuilles et tronc, en bois peint, et qui semble tiré de quelque boîte géante de jouets de Nuremberg : ce sont les fétiches protecteurs de la cité, les oiseaux destructeurs des serpents.
- Les fétiches, qui jouaient un si grand rôle dans l’organisation religieuse de l’ancien Dahomey, vont du reste se dresser partout devant nous dans cette exposition. Dans la première salle où nous pénétrons et qui occupe le rez-de-chaussée du palais d’Abomey, nous les voyons sous toutes Jes formes, oiseaux, crocodiles, serpents, monstres, en or, en argent, en bois, en terre. Il y en a là une collection à la fois curieuse et hideuse, qui donne une impression profonde de ces rites horribles, sanglants, sous lesquels si longtemps ont été écrasées ces malheureuses populations. Aucun peuple n’a créé plus répugnantes idoles que celles conçues par l’imagination des .cruels féticheurs. Cependant leur fabrication, les ornements dont elles sont décorées révèlent une recherche qui n’est pas sans art.
- Pour présider à cette lugubre cohorte, on a placé près de la porte les trônes des anciens rois du Dahomey, hauts tabourets en bois gravé supportant un siège sans dossier et dont les bras rappellent le fameux fauteuil du roi Dagobeft. Le trône du farouche Ghèzo est posé sur quatre crânes humains, polis et luisants comme de l’ivoire; celui de son petit-fils Béhanzin, notre adversaire aujourd’hui exilé à la Martinique et qui se montra durant son règne aussi cruel que son prédécesseur, est cependant dépourvu de ces macabres trophées.
- Au-dessus des fétiches, garnissant la base des murs, on a disposé en panoplie des ustensiles divers de fabrication indigène, entre autres une intéressante collection d’instruments de musique ; on y remarquera de grossières guitares, des flûtes, des balaphons, sorte d’harmonicas à lames de bambous, et des gourdes mahis, enveloppées d’un filet garni d’osselets qui, lorsqu’on les agite, produisent un son bizarre de grelot.
- Dans la salle suivante, la première vitrine à droite étincelle du clin-uuant des trésors royaux que nous a livrés la conquête. On y voit les fétiches spéciaux d’or ou d’argent que faisait fabriquer à son avènement
- p.164 - vue 166/322
-
-
-
- LE DAHOMEY.
- 165
- chaque souverain et qui raccompagnaient partout, emblèmes de sa puissance religieuse; ce sont des sortes de masses d’armes au pommeau ajouré, supportant une figure d’oiseau, de lion ou de monstre. Au-dessus sont accrochés les robes et les manteaux richement brodés que les chefs revêtaient lors des grandes cérémonies.
- Les autres vitrines garnissant les angles de cette salle nous montrent des objets divers de fabrication indigène ; calebasses de bois entaillé de dessins barbares, statuettes et vases de terre cuite vernis de couleurs vives, fins chapeaux de paille, tissus de jonc, poteries, etc.
- Enfin, dans une dernière vitrine on a réuni les échantillons des produits du sol, qui malgré le peu de place qu’ils tiennent n’en représentent pas moins les sources de la richesse de la colonie.
- Au premier rang se place les j* fruits des palmiers à huile qui couvrent toute la région méridionale du pays. Ce fruit, groupé par régimes qui peuvent peser jusqu’à 20 kilogrammes, est une amande enveloppée dans une pulpe; les indigènes de tout temps ont su extraire de cette pulpe ce qu’on appelle l’huile de palme, et les Européens ont découvert que l’amande pouvait être pressée et donner de l’huile à son tour. Le Dahomey, pour le moment, s’est spécialisé dans ces deux produits fournis parle même arbre à tel point que sur les 12 700 000 francs d’exportation . de l’année 1899 l’huile de palme et les amandes figurent ensemble pour 11 750000 francs.
- A côté des huiles et des amandes de palmes viennent les cafés, le cacao, le coton, le coprah ou amande du cocotier, le kola, alignés dans une rangée de modestes bocaux. Il semble qu’il eût été logique de mettre plus en relief, comme on l’a fait, par exemple, au pavillon sénégalais, des produits aussi prépondérants dans la vie économique du pays.
- Au sortir de cette salle un escalier conduit au temple des Sacrifices, chaumière de torchis coiffée d’un large toit de paille et entourée d’une
- Le temple des Sacrifices.
- p.165 - vue 167/322
-
-
-
- 106
- J,'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- galerie que supportent des figures grossières de requins et de serpents. La table, qui occupe le centre de ce sombre réduit, est l’autel sur lequel on sacrifiait autrefois des victimes humaines, remplacées aujourd’hui habituellement par de pauvres volailles. Tout autour dans le sol, sont fichés les lourds cimeterres avec lesquels les bourreaux faisaient voler les tètes ; puis, le long des murs, encore de hideux fétiches et des parasols de guerre en pavillon de toile blanche appliquée d’ornements de couleur. On est quelque peu surpris de voir ce sinistre ensemble présidé .par le portrait du bon roi Toffa. Ce monarque débonnaire, fondateur si apprécié de notre ordre national de l’Étoile Noire, n’a jamais, que nous sachions, imité les rois d’Abomey dans leurs sanglantes coutumes ; il s’est toujours montré notre loyal allié et continue à résider paisiblement à Porto-Novo à côté de notre gouverneur.
- En quittant le temple des Sacrifices nous en axons heureusement fini avec toutes ces sombres horreurs du passé, et de plus riants tableaux xont nous les faire oublier. Sur le bord d’un lac minuscule, où se balancent de légères pirogues creusées dans des troncs d’arbre, se tient un groupe de femmes indigènes, vêtues de pagnes bleus, et dont le visage d’ébène fait resplendir l’éclat des yeux et le large sourire des dents d’ixoire. Ce sont les « dames » de nos braves tirailleurs qui, comme on le sait, sont, aussi bien en temps de guerre que durant la paix, accompagnés de leur femme et de leurs enfants.
- Ajoutons que ces Dahoméens, qui ont autrefois combattu si vaillamment contre nous, forment aujourd’hui un des éléments les plus déxoués et les plus solides de notre armée coloniale. Le petit groupe qu’on a envoyé
- ici pour les représenter est installé dans un petit poste qui dresse son haut mirador de bambous au bord du petit lac.
- La scène est pleine de caractère et tentera le photographe ; mais qu’il se garde de la tentation : il paraît que les superstitieuses Dahoméennes redoutent fort d’être photographiées ; à la première menace de l’objectif, elles cachent précipitamment leur noir visage ou même — ce que l’administration de la section semble tolérer ! — elles mitraillent de cailloux l’imprudent Le roi Toif<i. opérateur.
- p.166 - vue 168/322
-
-
-
- LE CONGO.
- 167
- Sur la rive opposée du lac, et placée dans une cuvette séparée, se dresse un charmant modèle des habitations sur pilotis des pêcheurs de la lagune de Nokoué, sorte de marécage voisin de Porto-Novo et où le poisson fourmille littéralement.
- Derrière le temple des Sacrifices, un certain nombre de cabanes complètent ce pittoresque village africain. On y voit des artisans indigènes fabricant leurs primitives industries : forgerons martelant leurs vases aux formes d’amphores, tisserands faisant glisser leur navette sur des métiers d’archaïque structure.
- Une de ces cabanes est coiffée d’un vitrage de serre. Il faut y entrer. La grande maison Yilmo-rin nous y montre comment c’est à Paris que l’on prépare, d’après des procédés perfectionnés, les semis des plantes tirées de l’Inde, de l’Amérique ou de la Chine et destinées à alimenter les plantations coloniales. Nous y voyons, à peine sortis de terre, de minuscules pieds des arbres qui produisent le thé, le cacao, le café, le benjoin, le caoutchouc, etc. A côté sont placées les caisses vitrées dans lesquelles partiront ces plantes qui, élevées à Paris, iront, par delà l’Océan, contribuer sur le sol d'Afrique au développement de notre richesse nationale.
- En résumé, l’ensemble des sections de l’Afrique Occidentale qu’on vient de parcourir donne une impression favorable du développement de notre empire africain; et il mérite, comme on le voit, qu’on lui consacre un examen attentif.
- Le poste des Haoussas.
- CONGO
- Il nous reste pour terminer ce voyage à travers nos colonies africaines à visiter les expositions spéciales du Congo et de Madagascar. On n’a mal-
- p.167 - vue 169/322
-
-
-
- 168
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- heureusement pas pu, comme le commandait là logique, les placer à la suite de nos possessions de l’Afrique Occidentale et on a dû leur chercher un emplacement de l’autre côté du palais du Trocadéro.
- Notre immense territoire du Congo, cinq ou six fois au moins plus vaste que la France, est du reste bien médiocrement représenté. Son exposition tient tout entière dans un modeste pavillon à deux étages, de style colonial, dissimulé dans un coin retiré du parc. L’endroit cependant est tout à fait charmant, et mérite bien le surnom de petite Suisse que lui donnent les habitués de cette promenade peu fréquentée en temps ordinaire : sous d’épais ombrages, un frais ruisseau y bondit en cascade et s’étale en un joli petit bassin au milieu de pelouses fleuries.
- Les collections réunies dans le pavillon du Congo, qui précisément se dresse au bord de la pièce d’eau, sont évidemment fort intéressantes. On peut juger par les produits variés qui y sont alignés, caoutchouc, ivoire, fibres végétales, minerais, cacao, café, de la richesse de ce pays; mais, en somme, nous avons déjà vu ces substances précieuses figurer dans les précédentes sections, et les quelques objets ethnographiques qui les encadrent, tels qu’armes et ustensiles indigènes, modèles de huttes et de canots, ne suffisent pas à arrêter notre -attention. Et c’est vraiment grand dommage qu’on n’ait pas cherché à tirer meilleur parti des innombrables ressources qu’offre, au point de vue pittoresque, une région si variée, si vaste. Il suffit que nous jetions un coup d’œil sur les deux grandes cartes qui figurent notre colonie én 1880 et en 1900 pour voir le prodigieux développement qü’elle a acquis eh cette vingtaine d’années. D’abord formée de quelques postes sur l’estuaire du Gabon et dans la vallée de l’Ogooué, on la voit sous l’impulsion des découvertes de Brazza s’étendre sur tout le littoral voisin et gagner la rive droite du Congo; puis, successivement, c’est lé cours de la Sangha et une partie de l’Adamaoua conquis par Mizon et les lieutenants de Brazza, c’est l’immense bassin de l’Oubanghi que lui apportent les belles explorations de l’héroïque Crampel, deLiotard et de Marchand ; c’est enfin tout le pays du Chari jusqu’au Tchad, acquis par les Maistre et. les Gentil et arrosé l’autre jour encore du sang de nos soldats. Et dans ce nouvel empire s’agitent les peuples les plus divers, noirs Pahouins de la côte, anthropophages du Congo, Niam-niams, également cannibales, quoique d’une civilisation relativement avancée, Saras aux hordes de cavaliers empanachés, musulmans du Baghirmi et du Ouadaï, insulaires du Tchad, et tant d’autres tribus aux mœurs étranges. C’est
- p.168 - vue 170/322
-
-
-
- MADAGASCAR.
- 169
- cette multiplicité d’éléments qui a peut-être effrayé les organisateurs de la section congolaise, et craignant de ne pouvoir les représenter dignement ils ont préféré s’abstenir. En dehors du pavillon officiel, on s’est contenté de nous montrer une hutte de la région du Chari, assez semblable à une grosse ruche de terre au bonnet de chaume et percée d’une unique ouverture ronde comme le passage d’un gros insecte ; mais la hutte est vide.
- Pour compléter cette exposition du Congo, on a, il est vrai, élevé un peu plus loin un immense bâtiment de style soudanais où une série de dioramas et de panoramas est destinée à nous représenter les diverses péripéties de la Mission Marchand. Mais ici encore le programme ne tient pas tout à fait ce qu’il promet, et ce que l’on nous montre est plutôt la période de préparation de cette célèbre mission que sa marche véritable, qui constitue une des plus grandioses épopées modernes. Quelques tableaux en diorama nous font en efïet d’abord assister aux premières étapes de Marchand, alors simple capitaine, et de ses compagnons, de la côte jusqu’à l’Oubanghi, et aboutissent au panorama principal, d’une composition amusante, représentant la formation définitive de la mission au poste de Banghi. La suite, la partie héroïque, est à peine entrevue dans une seconde série de brefs dioramas.
- MADAGASCAR
- L’exposition de Madagascar, voisine de celle du Congo, est en revanche fort importante et digne de notre jeune et belle colonie, et l’on voit que son éminent gouverneur, le général Galliéni, n’a pas dédaigné d’y donner tous ses soins. Ici aussi une des principales « attractions » étant constituée par un panorama, on a été amené, pour réunir ce spectacle à l’exposition ethnographique et industrielle de l’île, à construire un immense pavillon circulaire, que, faute de meilleur emplacement, on a dû établir * sur la place du Trocadéro, hors de l’enceinte de l’Exposition, mais relié à celle-ci par une passerelle.
- Ce pavillon, œuvre de M. Jully, architecte du gouvernement à Tana-narive, est de grande allure et rappelle par son ornementation l’architecture des palais malgaches. Sur une sorte de minaret blanc qui le domine et qui couronne une reproduction d’une dès tours du palais
- p.169 - vue 171/322
-
-
-
- 170
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Manjaka-Miadana, on a placé le voromahéry, l’aigle d’or aux aigles éployées qui était l’emblème des souverains hovas.
- La meilleure façon d’aborder le palais est d’y entrer par la porte monumentale, en forme de pylône, ouvrant sur la place. Elle est gardée par des miliciens malgaches vêtus d’un costume assez semblable à celui de nos zouaves, mais où les jambières sont remplacées par des bandes d’étoffe noire enroulées autour du mollet. Notons que ces bons noirs sont plus affables et souriants que les farouches Haoussas du Damomey, mais ils ne se montrent pas moins impitoyables pour les fumeurs.
- Une galerie circulaire entoure le rez-de-chaussée du palais, dont la partie centrale, complètement couverte par les voûtes des étages supérieurs, a été.très ingénieusement transformée en une sorte de forêt vierge. À la douteuse clarté de quelques lampes électriques et du jour venu des arcades on voit bondir parmi les lataniers et les rafîas de minuscules singes malgaches tandis qu’au bord d’un ruisseau à l’eau glauque reposent de hideux crocodiles, les seuls animaux redoutables, du reste, de cette île privilégiée. Dans la galerie elle-même, on a placé des représentations fort bien imitées des principaux arbres utiles de Madagascar et aussi des cultures indigènes. Enfin le pourtour extérieur, formé de simples piliers, s’ouvre sur une très complète exposition ethnographique des diverses tribus de l’île. Chacune de celles-ci s’v retrouve représentée non point par des figures de cire nu de carton, mais bien par des groupes d’indigènes installés dans leurs huttes caractéristiques et s’y livrant sous les yeux des spectateurs à leurs travaux ou à leurs occupations habituelles. C’est une idée des plus heureuses et dont l’exécution a été fort habilement combinée.
- Des deux côtés de l’entrée principale, se dressent des portiques frustes dont l’ouverture est à demi barrée par d'énormes pierres rondes, percées d’un trou au centre et assez semblables à des roues de char; ce sont les portes des villages malgaches, que l’on ferme chaque soir en roulant péniblement la lourde pierre entre les piliers qui forment l’unique passage dans l’enceinte de cactus épineux protégeant les timides habitants contre les audacieux fahavalos.
- De l’autre côté de ce simulacre de porte nous trouvons un premier groupe de Sihanakas, aux traits fins, à la peau d’un noir cuivré, aux cheveux courts et crépus; hommes et femmes sont vêtus d’une simple jaquette de cotonnade et un lamba flottant enveloppe tout le bas du corps.
- p.170 - vue 172/322
-
-
-
- MADAGASCAR.
- 171
- C’est du reste le costume général de presque toutes les peuplades de l’ile, costume qui chez les Hovas se complique d’une toge drapée en plis élégants. Presque tous les Malgaches tant soit peu civilisés portent en outre — il s’agit des hommes — un chapeau de fine paille de riz à calotte légèrement étranglée au milieu. Mais revenons aux Sihanakas. Us ont amené avec eux un couple de bêtes .à cornes, taureau et vache de l’espèce spéciale à l’ile, c’est-à-dire de petite taille et portant une bosse volumineuse sur le garot ; ils ont aussi des poules auxquelles un cou rouge et déplumé, donne un assez piteux aspect de Aautour, mais qui sont, paraît-il, des pondeuses hors ligne. Les deux huttes, qui abritent bêtes et gens, sont des maisonnettes fort basses, aux légères parois faites de bambou fendu et entrelacé, avec un toit de feuilles de palmier ou de latanier. Ces habitations de nattes sont aussi caractéristiques des Malgaches, et avec des variantes de disposition nous les retrouverons dans toutes les autres tribus.
- Après les Sihanakas, nous trouvons une famille d’Antaïmôurs et d’Antanosses qui, accroupis devant leurs paillottes, tissent de fines nattes de joncs. Ils sont également très noirs, avec des physionomies fines, intelligentes, et qu’encadrent des cheveux laineux, mais longs et bouclés.
- Viennent ensuite les Betsiléos, dont on reconnaît la proche parenté avec les Hovas à leurs traits fins, presque asiatiques et plus jaunes que noirs ; 'ici la chevelure s’allonge et perd un peu de son caractère négroïde, et même chez les femmes est simplement ondulée. Cette tribu est du reste une des plus civilisées de l’île. Les Betsiléos sont de bons agriculteurs et leurs industries dénotent d’un art assez avancé, dont ils nous présentent des spécimens sous forme de jolies étoffes rayées de bandes de couleur, d’éventails de paille teintée, de nattes souples comme des tissus.
- A côté d’eux les Betsimisarakas et les Bétaminènes nous ramènent au type malgache noir; ce sont les indigènes de Tamatave, en général indolents et apathiques.
- Nous arrivons maintenant aux Hovas, les anciens maîtres de l’île. On les connaît trop de réputation en France pour que nous nous étendions sur leurs qualités et leurs défauts, mais il faut rappeler que cette race, d’origine malaise et restée presque pure, n’a rien de commun avec les nègres. Par son intelligence ouverte, son aptitude à l’assimilation, elle
- p.171 - vue 173/322
-
-
-
- 172
- LEXPOStTIOX LMYERSELLE DE 1900.
- est appelée à marcher rapidement sous notre direction dans la voie du progrès. Les échantillons que l’on nous a envoyés. ici inspiren t la sympathie.
- Toi ci un groupe de jeunes gens qui jouent dés airs européens sur la
- Beisimisarakas. 1
- lyre malgache, bizarrement taillée, corps et cordes, dans un gros bambou. Plus loin d’autres sont occupés au lavage de sable aurifère ou tissent des nattes. Des femmes à la physionomie souriante se livrent à de menus ouvrages de broderie. Mais ceux qui ont le plus de succès àont les ex-musiciens ordinaires de l’ex-reine Ranavalo, aujourd’hui attachés au gouverneur indigène de Tananarive. Leur orchestre, composé d’instruments européens, ne manque pas d’entrain et de mesure et, en tout cas, est fort goûté par la foule qui se presse à chacune de ses auditions.
- Après les Hovas, nous trouvons des Antankares, indigènes du nord, et enfin les fameux Sakalaves qui, considérés avant la conquête comme nos amis, sont devenus et restent encore nos adversaires presque irréductibles ; ce sont du reste des sauvages, païens, — au contraire des autres tribus que nous venons de voir et qui sont chrétiennes, — voleurs, pillards et paresseux.
- Cette amusante revue nous a ramenés à notre point de départ. Il faut maintenant gagner le rez-de-chaussée par les rampes inclinées que font communiquer ensemble les divers étages. Ceux-ci se composent aussi chacun d’une galerie circulaire entourant le batiment dont le centre est occupé par l’exposition panoramique.
- Le premier étage est consacré aux collections scientifiques et ethnographiques qui sont présentées d’une façon des plus intéressantes. Il faudrait des heures pour passer en revue les innombrables objets qui tapissent
- p.172 - vue 174/322
-
-
-
- MADAGASCAR.
- 175
- les murs ou remplissent les vitrines. La section d'histoire naturelle est particulièrement riche : œufs monstrueux d’épiornis ; œufs plus modestes de crocodiles, mais qui nous montrent les diverses phases de l’éclosion de ces sauriens; papillons aux ailes d’émeraude ou constellées de rubis; serpents de grande taille, mais inoffensifs; tortues géantes; oiseaux de toutes sortes ; lémuriens et petits quadrupèdes caractéristiques de la faune de Madagascar. Au bout de la galerie, un groupe de figures nous montre comment on voyage dans la grande île, en filanzane, sorte de chaise à porteur découverte que. mènent en courantles bourjanes aux formes herculéennes ; il serait plus juste de dire comment on voyageait, car notre colonie se couvre rapidement de routes où circulent déjà des voitures, des bicyclettes et même des automobiles. Un peu plus loin, on nous exhibe les défroques des anciens souverains : manteau de cour et robes de l’infortunée Ranavalo, lourd uniforme brodé d’or du fameux premier ministre Rainilaiarivony, etc. Au pLCond, pendent les étendards royaux, blancs, encadrés de rouge, et portant l’aigle d’or entre deux R.
- Au second étage se trouvent réunis tous les produits du sol de l’in-udstrie malgache : bois d’espèces variées, minerais, céréales et légumineuses, café, vanille, cacao, thé du Retsiléo, pois du Cap, puis des étoffes, des lampas de soie, des spécimens de la fameuse toile d’araignée, des bijoux, des vases de cuivre, des poteries, tout un monde d’objets divers. Enfin, pour terminer, des spécimens des travaux des écoles où les jeunes indigènes apprennent sous la direction de nos instituteurs, de nos missionnaires , non seulement à lire et à écrire notre langue, mais la géographie, les sciences usuelles, les arts manuels; et c’est avec une respectueuse émotion qu’il faut contempler ces modestes cahiers, ces
- humbles OU\rages Foinmeÿ liovass.
- p.173 - vue 175/322
-
-
-
- m
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- de couture, ees dessins enfantins, car ils représentent l’œuvre féconde de notre civilisation, la seule excuse que nous ayons d’avoir asservi ces peuples.
- Il nous reste maintenant à voir la troisième section de cette exposition, celle qui complète superbement les deux autres en nous montrant sous ses divers aspects le pays dont on nous a déjà présenté les habitants et les richesses. Cette représentation du pays a été confiée à M. Tinayre, un artiste de talent qui a exécuté sur place les nombreuses toiles des dioramas et du grand panorama.
- Pour les dioramas, on a choisi des vues à vol d’oiseau de Tamatave et de Majunga, des scènes et des paysages du pays Sakalave, des confins de l’Imérina, des environs immédiats de Tananarive. Ces vues sont vivantes à souhait. Le coucher de soleil sur les campements de Suberbieville est d’une poésie simple. L’incident militaire assez grave qui précéda la capitulation de Tananarive, et où la vaillante initiative du capitaine Aube rétablit la situation un instant compromise, est reproduit avec une exactitude pleine de vivacité. De même l’entrée de nos troupes victorieuses dans la ville.
- Le grand panorama représente l’instant précis où le palais de la reine ayant été atteint par un obus à la mélinitequi avait tué quelques porteurs attendant leurs maîtres auprès d’une porte, le drapeau blanc avait été hissé. Marc Rabibisoa, fort reconnaissable, arrive auprès du général Metzinger pour lui offrir la capitulation de la reine. A quelques pas, le général Yoyron regarde la campagne qui s’étend au-dessous de lui. L’observatoire, construit par les Jésuites, et ruiné par les obus, dresse sur une colline son profil ébréché. Dans le fond, le massif éruptif de l’Ankaratra s’aperçoit vaguement, noyé dans la lumière, et au premier plan, au-dessus de Malgaches morts ou blessés, des lilas du Japon fleurissent. Enfin la ville de Tananarive elle-même se montre couvrant de la multitude de ses petites maisons les flancs d’une colline dont la crête est couronnée par les palais de la reine et des grands du royaume. L’ensemble du paysage est d’une teinte rouge uniforme, d’un effet très particulier, et sur laquelle se détache dans les fonds l’éclatante verdure des rivières.
- En somme, rien n’est plus naturellement panoramique que la vue de Tananarive et de sa vallée. Et M. Tinayre a eu le mérite de rendre avec beaucoup d’exactitude ce grandiose tableau.
- p.174 - vue 176/322
-
-
-
- L’INDO-CHINE.
- 175
- INDO-CHINE
- L’exposition de l’Indo-Chine occupe au Trocadéro une surface égale, à elle seule, à celle de nos diverses colonies africaines et représente certes, par le nombre et la beauté des édifices qui la composent, le plus magnifique spectacle. Notre grande colonie n’a rien épargné pour mettre sous nos yeux une vivante démonstration de ses immenses ressources, C’es qu’en réalité notre nouvel empire asiatique s’est développé depuis dix ans avec une rapidité merveilleuse et si sa superficie elle-même ne peut rivaliser avec celle de nos possessions africaines, il l’emporte de beaucoup, pour le moment, sur. celles-ci par l’importance de sa population, de son commerce, et aussi pour le rôle qu’il nous prépare dans le règlement des affaires de la Chine. Autrefois, confiné au littoral oriental de la presqu’île indo-chinoise, il s’est en effet, depuis 1890, étendu sur la plus grande partie de l’intérieur du pays et embrasse aujourd’hui, outre la Cochinchine, le Cambodge et le Tonkin, la totalité de l’Annam, le Laos cl les principautés du Haut-Mékong; enfin les traités nous ont reconnu un droit sur la majeure partie du Siam et sur les grandes provinces chinoises du Yunnan, du Kouang-si et du Rouang-toung, où nous possédons déjà le port de Kouang-tcheou.
- Tel qu’il est actuellement et sans parler des sphères et influence politique, notre empire indo-chinois a une superficie d’environ 700000 kilomètres carrés, ce qui représente une fois et un tiers la superficie de la France. Les statistiques exposées par le ministère des Colonies rectifient quelques erreurs relativement au nombre de ses habitants. On a, pendant quelques années, évalué celui du Tonkin d’une façon très exagérée, ce qui tient sans doute à l’impression inoubliable que donne le delta du fleuve Rouge, un des endroits du monde où les êtres humains sont le plus entassés; mais le delta n’est pas grand et un recensement sérieux n’a trouvé que 7 millions d’âmes. En revanche, l’Annam, que l’on croyait beaucoup moins habité, en a 5 millions. Le total pour les cinq royaumes, Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge et Laos s’élève à 16524 000 habitants.
- L’exposition destinée à nous présenter ces divers pays a été très habilement conçue et magnifiquement exécutée. Une véritable cité asiatique a été créée de toutes pièces au Trocadéro, et c’est dans de somptueux
- p.175 - vue 177/322
-
-
-
- 176
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- monuments que nous sont exposés, d’artistique façon, les produits du sol et de l’industrie de notre colonie ; mais, en outre, comme on l’a fait pour Madagascar, on a amené ici tout un monde d’indigènes, soldats, miliciens, artisans, acteurs, qui anime cette ville factice de toutes les apparences de la vie réelle.
- L’entrée principale de la cité tonkinoise est sur l’avenue Delessert, au nord-ouest de la section tunisienne. Passant sous un premier portique à triple baie* dont toutes les faces apparentes sont décorées de vives peintures exécutées sur place par des artistes annamites, on se trouve devant le palais de Go-loa, consacré spécialement à l’exposition des produits de l’industrie de luxe du Tonkin. Un second portique, aux toits relevés à la chinoise, nous conduit dans une belle cour dallée qu’encadrent des constructions en simple rez-de-chaussée. Les façades en bois laqué de rouge et or, supportent de légers toits de tuiles, dont la crête est couronnée de dragons et de monstres en faïence vernie qui se découpent vivement sur le ciel.
- L’intérieur occupé par une grande salle aux lourdes colonnes laquées est d’une grande richesse, encadrant dignement les magnifiques objets d’art qui y sont entassés.
- L’œil ébloui hésite entre toutes les somptueuses manifestations du luxe annamite : meubles en bois de fer, fouillés, ciselés comme des coffrets; plateaux incrustés de nacre avec des étineellements de pierreries; soieries aux broderies d’une merveilleuse finesse, bronzes et idoles d’or, ivoires, miniatures. Il y a de quoi affoler un amateur de bibelots.
- Si nous sortons de ce palais par la porte opposée à celle par laquelle nous sommes entrés, nous allons voir maintenant par quels procédés
- p.176 - vue 178/322
-
-
-
- L’LNDO-CHLNE.
- 177
- rudimentaires, tout de patience et d’habileté de l’ouvrier, sont fabriquées ces merveilles. Dans un jardin charmant, où un ruisseau développe ses méandres parmi des roeailles et des plantes venues de l’An nam, on a disposé une quantité de maisonnettes où de nombreux artisans — on pourrait presque dire artistes — annamites travaillent sous les yeux du public. Ici un ouvrier accroupi, armé d’un simple ciseau et d’un marteau, burine dans une planche les formes délicates où viendront s’incruster les fragments de nacre qu’à côté de lui une femme taille avec précision. A côté, c’est un atelier de bijouterie où, les larges bésicles sur le nez, un
- Le palais de Co-loa.
- vieillard martèle des bracelets ou des coupes. Plus loin, une ouvrière tisse une écharpe de soie, et le va-et-vient de son métier primitif est formé d’une colombe de bois. Puis ce sont des peintres d’éventails ou d’écrans, des sculpteurs sur bois, des modeleurs, etc. Et tout ce monde, gai, aimable, souriant, travaille paisible sous le regard attaché et sympathique de la foule, tandis que des amours de bébés, que quelques-uns s’étonnent de trouver si jeunes et déjà annamites, circulent parmi les visiteurs, offrant des sapèques en échange d’un sou.
- Il ne faut pas oublier ici les petits soldats de notre milice tonkinoise
- 12
- p.177 - vue 179/322
-
-
-
- 178
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- chargés de la police de la section et qui s’acquittent de cette mission avec une aménité qui contraste vivement avec la brutalité des Haoussas de la section du Dahomey. À les voir, avec leur plateau de toile bleue posé sur le chignon finement enroulé, avec leur veste courte et leur culotte de cycliste, ces menus soldats paraissent bien peu terribles à ceux qui ignorent que c’est à leur froide et intrépide bravoure que nous devons d’avoir pu chasser et anéantir les colosses chinois qui, sous le nom de Pavillons Noirs, ont si longtemps ravagé notre colonie et mis en danger notre'domination.
- Suivant le ruisseau, qui serpente dans ce lieu charmant, nous voyons se dresser, au sommet de rochers et parmi la verdure des arbres, un pavillon tout étincelant de couleurs et de dorures. C’est la pagode annamite de Phuoc-Kien, copie du joli monument de ce nom qui se trouve à Cholon, près de Saigon. Nous trouvons ici réunis dans de vastes et belles salles tous les précieux produits du sol indo-chinois. Au premier rang le riz, qui constitue le principal élément du commerce de notre colonie, puisque son exportation s’élève à plus de 100 millions pour un tolal d’environ 255 millions en 1899. Vient ensuite le poivre dont la Cochinchine fournit au monde le huitième de sa consommation ; puis le café, dont nos colons ont déjà planté 125000 pieds; le thé, qui se développe rapidement et dont l’exportation a atteint en 1898 plus de 150 000 kilos; le caoutchouc, jusqu’ici négligé, ignoré même des indigènes et qui a produit la même année 2 750000 francs. Ce ne sont là que des chiffres, pris parmi tant d’autres, car il faudrait citer beaucoup de matières moins importantes mais encore fort précieuses, houille, minerai, nacres, gommes laques, fibres textiles, etc. ; mais ces chiffres sont éloquents et montrent que nous avons travaillé et bien travaillé depuis notre prise de possession de ce pays si longtemps dénigré.
- Peintre annamite.
- p.178 - vue 180/322
-
-
-
- L’INDO-CHINE.
- 179
- Au sortir de la pagode de Phuoe-Kien,nous trouvons le pavillon forestier, élégante maison annamite,où,comme l’indique son nom, on a réuni tous les riches produits des forêts de l’Indo-Chine. Il y a là des bois admirables d’une infinie variété et qui sont appelés, lorsqu’ils seront mieux connus, à alimenter notre ébénisterie. Déjà le Tonkin expédie à Paris des quantités considérables de bois destinés au pavage, et bien des gens seraient étonnés en apprenant que le sol de nos boulevards a une si lointaine origine.
- A cette exposition forestière on a joint une collection intéressante de tous les engins, outils et ustensiles faits en bois dont on se sert en Indo-Chine, depuis le palanquin pour éléphant et la charrette à buffle, jusqu’aux jonques, aux barques et aux pièges dans lesquels on prend le tigre comme dans une souricière.
- Mais nous voici arrivés devant la section cambodgienne, qui est le véritable « clou » de l’exposition indo-chinoise. On a eu l’idée de reconstituer la célèbre colline dePnom-Penh, avec l’ensemble de ses monuments qui en font un des lieux les plus curieux de l’Indo-Chine. Un escalier rapide, taillé dans la pierre et gardé par des statues de monstres et de divinités, conduit au sommet que couronne la pagode royale toute d or et de laque. Derrière la pagode, se dresse le Pnom, pareil à une cloche gigantesque supportée par un soubassement trapu. Pnom, en cambodgien, signifie colline, et désigne, par extension, ces dômes qui rappellent la coiffure du Bouddha, dans ses plus anciennes représentations. Celui-ci s’élève à 47 mètres au-dessus du sol de la terrasse. Le grand Pnom à la flèche dorée est entouré d’autres Pnom, plus petits, comparables à autant de sonnëttes dont le manche se termine par une pointe aiguë dressée vers le ciel. A droite, un grand Bouddha doré haut de six mèlres, assis sur la fleur de lotus, dans l’attitude consacrée, complète ce pilto-
- Pagode de Plmoc-Kien.'
- p.179 - vue 181/322
-
-
-
- 180
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- resque groupe de monuments, exécuté avec infiniment d’art et un grand souci de la vérité.
- « Beaucoup de personnes ne se doutent point, dit [M. J. Plantin, que sous le haut dôme doré en form’e de cloche qui s’élance pardessus lesconstruc-tions coloniales du Trocadéro se cache l’une des plus émouvantes curiosités de l’Exposition ; l’entrée en est peu apparente et l’on passe devant elle sans la remarquer. Cherehez-la à droite du raide escalier qui monte vers le dôme. Elle ressemble à une gueule de mine taillée dans le rocher. Vous vous y engagerez et après avoir fait une vingtaine de pas dans une demi-obscurité, du tumulte criard de la foule vous tomberez dans le silence solennel et la fraîcheur des lieux souterrains, et vous serez comme transporté par un coup de baguette à mille lieues et à mille années de notre Paris.
- « Yous vous trouverez dans une salle du Cambodge antique où vous serez saisi brusquement par la sensation de l’énorme, du foisonnant et du monstrueux. Énormes sont les dalles de pierre des plafonds, où l’on a reproduit avec conscience jusqu’aux stalactites formées par les eaux qui s’égouttent depuis des siècles à travers les ruines. Enormes sont les vingt piliers à pans coupés qui les soutiennent. Foisonnante et monstrueuse est la décoration qui anime les parois de pierre, et foisonnantes et monstrueuses sont les hôtes qui grimacent le long des piliers. Dans la
- Le grand escalier du Pnom.
- p.180 - vue 182/322
-
-
-
- L'INDO-CHINE.
- 181
- travée principale, des éléphants debout sur leurs pieds de derrière, des tigres et des dragons colossaux, étagés les uns par-dessus les autres, des bases jusqu’aux chapiteaux, se tiennent enlacés par leurs trompes et par leurs queues dans le plus étrange rêve de pierre qu’on ait jamais sculpté. Des multitudes de personnages saillissent des murs dans des poses d’une souplesse inconnue aux lourdes races occidentales. Toutes les surfaces sont ornées, et cette prodigieuse prodigalité décorative que les voyageurs contemplent, se dépensant avec une inlassable fécondité sur des monuments immenses, fait songer à de grands empires dominant des masses obéissantes, où une volonté unique manœuvrait toutes les forces, où toutes les richesses étaient concentrées dans les mains souveraines, et où la valeur de la vie humaine devait être comptée pour bien peu de chose. Dans l’après-midi et le soir, de médiocres dioramas éclairent les côtés de la salle : je l’aime infiniment mieux quand elle est bordée de ténèbres où se confondent les profils des bêles et les profils des
- rochers. ...... . . .
- Milicien cambodgien.
- « On en sort par trois escaliers.
- Ceüx de droite et de gauche ont pour rampe le corps de najas à sept têtes, ce motif d’art dont les Cambodgiens ont tiré de si grandioses effets quand ils ont campé sur leurs ponts, en guise de parapets, des rangées de géants les tenant sous leurs bras. Si vous montez celui du milieu vous aurez d’autres surprises. Vous pénétrerez sous le dôme même. En face de vous, sur une espèce de linteau de porte, vous apercevez une œuvre exquise. C’est un bas-relief représentant huit personnages qui en adorent ou en supplient un neuvième. Le personnage central est accroupi, le corps à demi tourné, les huit autres sont agenouillés, les mains jointes. La sincérité et la profondeur du sentiment des physionomies, la grâce mouvante et le charme de ces corps
- p.181 - vue 183/322
-
-
-
- 182
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- jeunes sont inexprimables. Arrivé à ce degré, l’art hindou en était à peu près au même point que notre art gothique vers le xne siècle : il n’avait plus qu’un pas à faire pour devenir individuel et [libre, pourquoi ne l’a-t-il pas franchi? Mais levez la tête et, sculptées à larges plans, vous apercevrez sous la voûte du dôme de gigantesques figures dft Bouddha laissant tomber de là-haut leur sourire désabusé. »
- Sur les pentes verdoyantes de la colline du Pnom, parmi les hauts mâts bariolés dont les clochettes tintinnent au moindre vent, on a disposé toute une série de jolies cabanes en bambous, où des marchands laotiens vendent de menus objets fabriqués par les indigènes du Haut-Mékong. Ici la police est faite par des miliciens cambodgiens dont le costume est assez inattendu, mais fort élégant; la tête coiffée d’un chapeau relavé sur le côté comme celui des Boers, ils portent un veston court et des culottes qui leur donnent uu aspect presque européen.
- Il ne faut pas quitter la colline sans rendre visite à Chéri, le gentil petit éléphant installé dans une cabane au pied du temple; l’aimable pachyderme a la prétention d’être blanc, quoique sa peau soit à peine moins noire que celle de ses congénères, il n’en est pas moins l’objet de la vénération des indigènes.
- Une boutique laotienne.
- INDE FRANÇAISE
- C’est ün bien modeste domaine que celui qui nous reste dans l’Inde du vaste territoire acquis au siècle dernier par Louis XV, mais quelque réduit qu’il soit ce domaine rappelle un glorieux passé, et il n’est que
- p.182 - vue 184/322
-
-
-
- L’INDE FRANÇAISE.
- 183
- Entrée du pavillon de l’Inde française.
- juste qu’on lui ait réservé une bonne place dans notre section coloniale du Trocadéro.
- Malgré certaines mésaventures qui ont retardé son ouverture jusqu’au mois d’août, cette exposition indienne est vraiment remarquable, moins cependant par les produits qui y sont exposés que par son installation générale.
- Le pavillon principal, qui se dresse derrière la section du Dahomey, nous présente la reconstitution d’une pagode des environs de Pondichéry, C’est un haut édifice, à dôme pyramidal, entouré d’élégantes galeries soutenues par des piliers trapüs mais d’un beau style. La porte centrale s’ouvre sous une grande arcade festonnée qu'encadrent des sculptures d’une grande richesse. Une profusion de statues, parsemées sur la façade et dont les moulages ont été exécutés dans l’Inde même sur des modèles originaux, donne un bon aperçu de l’art indien. En arrière du temple une haute colonne porte une idole aux hras multiples.
- L’intérieur du pavillon forme un vaste hall, encombré d’objets un peu hétéroclites, mais parmi lesquels on remarquera de jolis bronzes, des vases incrustés et de fines idoles de cuivre. Les produits du pays ne sont figurés que par quelques étoffes, des matières textiles et quelques bocaux de riz et de graines. A cela se borne la participation officielle de la colonie à l’exposition, et c’est peu, car en somme Pondichéry est devenu un port important et il eût été bon que des graphiques de statistique nous fissent connaître ses progrès.
- Autour du pavillon on a eu l’heureuse idée de figurer un des bazars de notre petite capitale indienne. C’est nne étroite ruelle serpentant entre des échoppes basses, aux auvents en saillie, où des indigènes, Banyans et Parsis, vendent de menus objets de pacotille dont l’origine n’a cepen-
- p.183 - vue 185/322
-
-
-
- 184
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE UE 1900.
- dant pas toujours été contrôlée avec assez de soin. I/ensemble n’en est pas moins fort original et copié avec exactitude.
- Au sortir de ce bazar, on trouve un théâtre indien où des jongleurs hindous et d’authentiques charmeurs de serpents exécutent quelques-uns des tours qui ont rendu célèbres ces baladins de l’Inde. Accompagnes d’un éléphant, ils sortent, plusieurs fois par jour, en troupe bigarrée et pittoresque, et se promènent, au son de la flûte et des cymbales, dans les rues de la minuscule cité indienne.
- NOUVELLE-CALÉDONIE
- La Nouvelle-Calédonie a installé ses produits dans un élégant pavillon situé en arrière de la section indo-chinoise. Dès le seuil du pavillon, des blocs de minerais aux couleurs chatoyantes nous indiquent que la principale richesse de cette colonie est dans ses mines. En effet, si elle ne possède que peu d’or, elle est une des plus riches contrées du globe en métaux précieux. Outre du cuivre, qui y est extraordinairement abondanl, elle fournit au monde entier le chrome, le cobalt et le nickel qui ne se trouvent nulle autre part en si grande quantité; pour le nickel surtout, dont les emplois se sont tellement multipliés à notre époque, elle est sans rivale. Son sol tout, entier, du reste, semble composé d’une véritable gangue minérale, car on y trouve aussi du plomb argentifère, du zinc, de l’antimoine, du fer, du manganèse et enfin de riches filons de houille.
- Mais ce ne sont pas Là les seules richesses de cette île admirable, sur laquelle la France a eu le tort de jeter l’opprobre d’un bagne. Les forêts, qui couvrent les pentes de ses belles montagnes sillonnées de clairs ruisseaux et de cascades, abondent aussi en bois précieux, dont on nous montre ici de magnifiques échantillons ouvrés en ébénisterie, ou en pièces de charpente. Puis dans les vallées défrichées par la hache ou la pioche de nos coloras s’étendent de superbes plantations où domine le café, objet déjà d’une importante exportation, et où l’on trouve aussi le cacao, le caoutchouc, le tabac, la vanille, le gingembre et autres plantes coloniales.
- Au centre de la salle, on a placé une immense carte en relief,, d’une jolie exécution, qui nous montre l’île entière avec ses montagnes, ses vertes vallées et l’infinie découpure de ses côtes, qu’une ligne continue de récifs protège contre la houle du Pacifique.
- p.184 - vue 186/322
-
-
-
- LÀ GUYANE ET LES ANTILLES.
- 185
- GUYANE
- Non loin de là s’élève le joli pavillon de la Guyane, une autre belle colonie que nous avons eu le tort de discréditer en y transportant nos forçais et qui mérite que nous y attirions de braves et honnêtes colons. C’est dans ce but qu’un comité local s’est formé à Cayenne pour montrer, à notre Exposition, les spécimens des riches produits que pourrait produire ce sol fécond sous le travail d’hommes libres et non plus de malfaiteurs conduits par des garde-chiourmes. La Guyane est couverte d’immenses forêts renfermant des essences d’une grande valeur, mais à peine exploitées jusqu’ici. On nous montre de superbes acajous, des bois de rose, des ébènes, qui suffiraient à alimenter toute notre ébénisterie. Puis ce sont les résines, les huiles, les essences, les matières tinctoriales, et tous les produits secondaires que fournit l’inépuisable forêt.
- Ici encore nous trouvons un sol dont les richesses en métaux précieux sont des plus remarquables, mais où l’or tient le premier rang. On nous présenle, en effet, une éblouissante collection de lingots, de pépites, de quartz, près de laquelle une pyramide dorée figure la quantité de métal précieux extrait depuis dix ans, pyramide qui n’atteint certes pas les proportions de celle du Transvaal, mais qui n’-en représente pas moins une série respectable de millions.
- ANTILLES
- Tout auprès de la Guyane, nous trouvons les pavillons de nos deux vieilles colonies des Antilles, la Guadeloupe et la Martinique. Toutes deux ont pour principale ressource la culture de la canne à sucre et ont également souffert de la redoutable concurrence que leur fait aujourd’hui l’humble et triomphante betterave en Europe, aussi tendent-elles à adopter d’autres cultures plus rémunératrices qui se développent assez rapidement depuis quelques années; c’est ainsi que, à côté des sucres, des mélasses et des fameux rhums et tafias, qui représentent les produits de la canne, nous voyons de forts beaux échantillons de cafés, de cacaos, de vanille et de poivre. Les îles ont cherché aussi à tirer partie des fruits délicieux que produit en surabondance leur sol, tels qu’ananas, bananes et mangues; elles nous les envoient sous forme de conserves et sedispo-
- p.185 - vue 187/322
-
-
-
- 186
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- sent à nous les expédier frais par un service régulier de bateaux à chambres réfrigérantes ; les essais faits pour les bananes fraîches ont déjà bien réussi et ce fruit exquis, si sain et nourrissant, est devenu promptement populaire à Paris.
- Ce que nous venons de dire de nos deux îles américaines s’applique . presque textuellement à notre vieille île africaine de Bourbon, l’actuelle Réunion, dont le pavillon se dresse près de celui de la Guadeloupe. Ici aussi la terrible crise sucrière a amené la même transformation des cultures, quoique les planteurs bourbonnais aient réussi à conserver encore pour leurs sucres et leurs rhums un marché assez rémunérateur en Asie.
- PETITES COLONIES
- Nous arrivons enfin à nos plus petites colonies, Tahiti et ses dépendances, Mayotte et les Comores Djibouti, et la Côte des Somalis, Saint-Pierre et Miquelon, dont les produits trop peu nombreux pour être exposés séparément ont été réunis dans un seul pavillon en bordure de l’avenue Delessert. Ce pavillon, divisé en. quatre salles correspondant à chacune des colonies, a été fort bien aménagé et est un des plus élégants de l’exposition coloniale. Des tentures, des tableaux, des plantes tropicales encadrent d’une façon charmante les vitrines ou les étalages, et chaque salle nous montre dans un tableau de diorama, fort bien exécuté, un des sites principaux de la colonie représentée.
- Nous voici à Tahiti, l’île tant vantée par les navigateurs et qui semble un fragment du Paradis terrestre. Sur la plage ombragée de palmiers, des hommes et des femmes couronnés de fleurs s’avancent au-devant des barques qui glissent sur les flots dont l’azur se confond avec celui du ciel. Les produits de cette île bénie ont eux-mêmes un parfum de poésie; ce sont des perles fines, des nacres, des oranges, de la vanille, des noix de coco, des confitures et des gelées de fruits, des pailles tressées, le tout s’élevant encore au chiffre, prosaïque mais respectable, de plus de 6 millions.
- Mayotte et les Comores, nous présentent un aspect aussi enchanteur, et nous offrent aussi de riches produits : rhum, vanille, riz, café, cacao, bananes. Aussi quel contraste nous frappe en passant dans la salle voisin e consacrée à la Côte des Somalis et dont le diorama représente un aride
- p.186 - vue 188/322
-
-
-
- LES PETITES COLONIES.
- 187
- désert de sable rouge où se déroule une longue caravane de chameaux. Ah, l'affreux et morne pays! on se demande quelle folle ambition nous a poussés à nous y établir. Mais qu’apercevons-nous en arrière de la caravane? des ouvriers posent sur le sable du désert des rails d’acier ; c’est un chemin de fer qu’on construit, et qui va franchir l’âpre solitude séparant l’Abyssinie de la mer; par cette voie toutes les richesses des terres éthiopiennes vont se déverser sur notre port de Djibouti, dès à présent rival d’Aden et bientôt un des premiers centres comme rci aux du monde. Et fièrement les fondateurs de cette colonie d’aspect si peu engageant nous montrent les progrès réalisés en quelques années : une première vue
- Diorama de Taliili.
- du misérable village jeté audacieusement sur une pointe de sable que les Anglais avaient dédaignée; puis une seconde montrant une ville épanouie avec ses vastes constructions, ses jetées, son port dans lequel sont ancrés de grands bateaux à vapeur et de nombreuses barques indigènes, tous les signes enfin d’une activité indiscutable, d’un développement dont la rapidité tient du prodige.
- La quatrième salle est réservée à Saint-Pierre et Miquelon, les deux microscopiques îlots que les Anglais, après nous avoir ravi le Canada, nous ont laissés, comme par dérision, sur la côte de Terre-Neuve, et qui sont devenus dans nos mains un des greniers de notre commerce maritime. Ici ce ne sont que morues et salaisons, filets et engins.
- Par une très ingénieuse idée, les organisateurs de cette section l’ont complétée en amenant à Paris un des bateaux terre-neuviens, le Trots-Frères, qu’ils ont ancré dans la Seine devant le palais des Armées de terre et de mer.
- Montez sur ce bateau, et vous voilà engagé pour une campagne... d’une
- p.187 - vue 189/322
-
-
-
- 188
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- demi-heure. Après vous avoir montré l’aménagement sommaire mais fort bien compris de ce bâtiment, dont le parfum caractéristique vous prouve qu’il a longtemps navigué sur les Bancs, on vous mène dans la cale où sou-Le morutier « Trois Frères ». dain l’obscurité se
- fait; une paroi s’illumine et vous suivez toutes les phases de la campagne d’un morutier : départ, mise à la mer des filets, pêche au doris, préparation du'poisson, etc. Vous assistez même à un des drames trop fréquents sur ces parages : un transatlantique, malgré les signaux, vient aborder le pauvre bateau qui sombre; les hommes jetés à la mer flottent accrochés aux épaves et sont heureusement recueillis par les embarcations accourues à leur secours. Tout cela d’une réalité, d’une vie poignante, due à l’effet magique du cinématographe.
- p.188 - vue 190/322
-
-
-
- XI
- LES SECTIONS ÉTRANGÈRES AU TROCADÉRO
- Nous avons vu que toute la partie occidentale du parc du Trocadéro avait été réservée aux Colonies françaises. On a groupé dans la partie opposée, qui s’étend à l’est de l’avenue centrale, non seulement les colonies étrangères, telles que l’Inde anglaise, le Canada, les Indes néerlandaises, l’Asie russe, etc., mais encore les expositions officielles des pays indépendants asiatiques ou africains, comme la Chine, le Japon, l’Egypte, le Transvaal, etc. Il s’\est formé ainsi là sur les pentes ombragées de cet admirable parc toute une cité exotique, qui rivalise par le pittoresque groupement de ses édifices de styles si variés avec le charmant ensemble de nos constructions coloniales. Ici encore les exigences de Remplacement ont obligé à ne tenir qu’un compte médiocre des situations géographiques relatives, mais il ne faut pas s’en plaindre, car les contrastes pour quelques étranges qu’ils soient, — par exemple, de voir Java voisiner avec le Transvaal, — ont en somme été du plus heureux effet. Mais il y a là, sans exagération, tout un monde à visiter et sous peine de déborder de notre cadre, il nous faut faire un choix dans tant de curiosités.
- LE KREMLIN RUSSE
- Ne trouvant pas un emplacement assez vaste au quai d’Orsay pour l’exposition qu’il projetait, le gouvernement russe a dû s’établir au Trocadéro dans la partie de ce parc réservée aux expositions coloniales des pays étrangers.
- Le vaste et imposant ensemble d’édifices qu’il y a élevé n’est cependant pas consacré spécialement aux seules colonies russes — en fait la
- p.189 - vue 191/322
-
-
-
- 190
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Russie n'a pas de colonies, l’empire formant un tout homogène de la Baltique au Pacifique,— car à côté des produits de ses territoires asiatiques, du Caucase, du Turkestan et de la Sibérie, cette ex-posi tion est destinée à nous présenter, ainsi que le dit le programme officiel « les objets et produits caractérisant la vie économique et sociale du nord de la Russie d’Europe ».
- Aussi est-ce à tort que l’on a donné à l’immense Palais duTrocadéro la désignation de « Palais sibérien ». M. Meltzer, qui a été chargé de sa construction, a voulu, au contraire, nous présenter ici une synthèse de l’architecture russe au seizième siècle et il a choisi pour modèle l’un des plus célèbres monuments de la Russie, le Kremlin de Moscou. S’il s’est inspiré du Kremlin, il n’a pas cherché cependant à nous en donner une copie, mais en a fort habilement emprunté les parties principales qu’il a réunies, condensées de la façon la plus heureuse. Au centre d’une enceinte fortifiée que couronnent des tours et des clochetons innombrables se dresse la maîtresse tour, haute de 45 mètres et ou un carillon de lourdes cloches joue à chaque heure des airs populaires russes.
- L’édifice tout entier est solidement construit en briques et semble établi pour durer des siècles. Les façades sont peintes en blanc, çà et là relevées d’ornements polychromes, tandis que les toits et les pinacles sont couverts de tuiles vertes ou jaunes. C’est dans son ensemble d’un elfet charmant.
- Au pied de la haute muraille de celte forteresse, et comme cela existe dans la plupart des kremlins russes, s’appuient les humbles demeures des paysans et des marchands. Ici tout est en bois, maisons aussi bien que la charmante petite chapelle dont la flèche domine le minuscule village. Ces constructions, élevées par des ouvriers russes, sont d’un caractère bien spécial; leurs murs sont formés de troncs de sapins, écorcés et non
- p.190 - vue 192/322
-
-
-
- LE KREMLIN RUSSE.
- 191
- équarris, simplement assemblés comme des pièces de charpente; les interstices entre les rondins sont bouchés avec de la mousse ou de l’étoupe, de façon à ce qu’il ne puisse passer aucun souffle d’air. Des peintures de couleurs vives et d’un dessin naïf décorent les parois extérieures de ces charmantes maisonnettes.
- Après cette description s’ommaire de l’extérieur de ce curieux ensemble d’édifices, il nous faut passer rapidement en revue l’amoncellement d’objets de toutes sortes qui remplissent les nombreuses salles de l’intérieur.
- A gauche du vestibule de la porte d’entrée principale se trouve un salon réservé à la réception des membres de la Famille impériale. Il est richement décoré, meublé dans le style des anciennes demeures des boyards russes et rappellè sur ses voûtes surbaissées les ornements de la célèbre Granovitaïa Palata de Moscou. On traverse ensuite une cour avec terrasses, où un orchestre exécute les œuvres des principaux compositeurs russes. C’est par là qu’on accède à la salle de l’Asie Centrale.
- Les panneaux de celte salle représentent un bazar de Samarkande, un marché de chevaux, un café asiatique et le système d’irrigation des rizières. Une carte en relief duTurkestan et des meubles en tapis d’ürient sont placés près d’une fontaine qui se trouve au fond delà salle. A gauche de l’entrée, l’attention du visiteur est attirée par des collections donnant une idée des richesses naturelles de ce pays, des échantillons des minéraux et des espèces forestières du Turkestan et du Caucase, des produits de l’agriculture et de l’élevage des bestiaux : on y remarque des spécimens du coton qui alimente aujourd’hui le tiers de la consommation industrielle russe.
- Plus loin ce sont les collections relatives à l’art et à la musique indigènes, les vitrines de pho-
- Efltrée du Kremlin.
- p.191 - vue 193/322
-
-
-
- m L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- tographies reproduisant des scènes et des paysages de l’Asie Centrale russe. Au pied du grand panneau central sont placés les objets en métaux ciselés et autres produits de la petile industrie des peuplades du Tur-kestan. Les objets exposés par le Khanat de Khiva, les soieries et les tapis, remarquables par leur dessin et la finesse du travail, sont groupés autour d’un petit bazar tenu par des marchands du pays. Mais le coin le plus curieux de la salle est celui où l’on voit les tissus d’or, les broderies, les tapis et les joyaux exposés par l’Emir d’e Boukhara.
- La première porte de gauche donne accès à l’exposition des documents relatifs à la construction du chemin de fer transsibérien, répartie entre trois salles contiguës, deux réservées à la construction même du chemin de fer; la troisième aux grandes entreprises, en quelque sorte auxiliaires, poursuivies en Sibérie par le Comité du chemin de fer transsibérien, présidé par Sa Majesté l’Empereur.
- La Russie a ici l’occasion de montrer toutes les difficultés qu’elle a dû vaincre pour accomplir l’œuvre gigantesque de l’établissement d’une ligne, qui réunira directement l’Europe à l’océan Pacifique et qui commence déjà à révolutionner profondément la vie économique des peuples. Dès l’entrée, nous remarquons le buste d’Ermak, le conquérant de la Sibérie, entouré d’armes de l’époque; un globe terrestre avec le tracé du chemin de fer ; une carte du Transsibérien à grande échelle.
- A côté des spécimens des matériaux employés, de documents relatifs à l’organisation des travaux et aux résultats obtenus sur divers tronçons de la ligne, on voit des données intéressantes sur les efforts tentés par le gouvernement en vue de régulariser l’émigration des paysans en Sibérie, de favoriser le développement de la civilisation dans les contrées traversées par le Transsibérien, de donner en un mot, une
- p.192 - vue 194/322
-
-
-
- LE KREMLIN RUSSE.
- 195
- impulsion rapide et puissance aux forces productives de la Sibérie.
- Au fond, une petite salle isolée contient des collections relatives à la vie et aux mœurs des peuplades Ostiaques et Samoïdes.
- La seconde porte à gauche, dans la salle de l’Asie centrale, nous mène dans celle de la Sibérie. Entièrement décorée de fourrures blanches de cerfs et d’ours polaires, elle contient des pelleteries d’une grande rareté et d’une valeur inestimable. Au centre, se trouve une hutte ostiaque, apportée du pays. Les panneaux qui décorent les murs représentent des vues diverses de l’Extrême Nord, telles que le soleil de minuit, la Nouvelle-Zemble, des villages de pêcheurs, des troupeaux de loutres.
- Après avoir jeté un coup d’œil sur le petit jardin où se trouve une yourte (tente en feutre) des Kirghiz, passons dans la salle voisine dont le centre est occupé par les collections du Cabinet de l’Empereur. Les vases rouges d’Orletz, d’une beauté remarquable, attirent surtout l’attention. Notons dans cette salle les échantillons des espèces forestières, de la houille et des minéraux de la Sibérie ; les collections ethnographiques relatives à la région de Minoussinsk, aux Bouriates et aux Ya-koutes ; une collection, unique au monde par sa richesse et sa rareté, d’idoles tibétaines réunie par le prince Oukhtomsky; enfin des échantillons de l’or de Sibérie, placés dans une vitrine au centre. Au fond de la salle, une grotte abrite une exposition des pierres précieuses de l’Oural : émeraudes, chrysolithes, alexandrites et des objets en néphrite et en malachite.
- Les panneaux de cette salle, ainsi que ceux de la petite salle contiguë, où se trouvent les instruments et les produits de la pêche, représentent des paysages des mines d’or, des forêts vierges sibériennes, des rives du Yénisseï, de la mer Polaire et des îles de Commandor. Un escalier mène au premier étage, où est situé le diorama de M. Gervex, représentant le Couronnement du Tsar Nicolas II.
- Redescendons dans la salle de l’Asie centrale pour pénétrer dans celle qui abrite l’exposition de la Compagnie Nobel, avec les dioramas des puits à pétrole de Bakou et du temple des adorateurs du feu par le peintre Schilder, les modèles et les collections des échantillons du pétrole et de ses dérivés.
- La salle du Caucase se trouve à droite de l’entrée principale de l’Asie centrale. Des figures de Tcherkesses sont placées aux deux côtés de la porte. Le centre est occupé par un panorama de la chaîne du Caucase et par des
- 13
- p.193 - vue 195/322
-
-
-
- 194
- L’EXPOSITIOX UNIVERSELLE DE 1900.
- albums de vues du pays. Le long des parois, nous trouvons des collections ethnographiques, types d’habitation, spécimens de vêtements, vaisselle, instruments de musique des peuplades indigènes. Dans des vitrines, on a placé des objets de luxe, de l’argenterie. Des animaux empaillés, oiseaux, quadrupèdes, ainsi que des photographies de la flore et de la faune du pays, renseignent les visiteurs sur les hôtes animés du Caucase.
- On trouve également des collections de produits agricoles, de la sériciculture et de minéraux.
- Du 'jardin intérieur, aussi bien que par l’escalier qui descend vers la façade sud, parallèle à la Seine, on pénètre dans les salles du pavillon des Apanages. On y trouve des spécimens de la production des Domaines Impériaux : arboriculture, industrie forestière, viticulture, plantations de coton et de thé, de roses, vins, cotonnades, sucre, modèles des systèmes d’irrigations de l’Asie centrale, ad Mourghab, et enfin des collections très remarquables de pierres précieuses et dures, taillées et mises en œuvre à la Manufacture impériale de Peterhof (vases, objets d’art décoratif). On remarquera aussi un zoubre (Aurochs), animal dont la race n’existe plus que dans le gouvernement de Grodno.
- Visitons maintenant la gare du chemin de fer transsibérien, dans laquelle la Compagnie des Wagons-lits présente non pas seulement les luxueuses et commodes voitures dans lesquelles s’effectuera le voyage à travers la Sibérie, mais encore le saisissant spectacle du trajet à accomplir. Grâce à un ingénieux et nouveau mécanisme, on fait, en une demi-heure, confortablement installé dans les wagons de cette Compagnie, le voyage de Moscou à Pékin.
- Le voyageur voit se dérouler devant lui ce panorama si varié avec l’illusion complète de traverser la Sibérie. C’est un véritable chef-d’œuvre dû
- p.194 - vue 196/322
-
-
-
- LA SECTION CHINOISE.
- 195
- aux pinceaux de MM. Jambon et Bailly, qui ont pris sur place tous les sites intéressants de la grande ligne du Pacifique Russe.
- Nous arrivons maintenant au village adossé aux murailles du Kremlin et qui abrite une exposition très remarquable des produits de la petite industrie. Cette petite industrie rurale est une auxiliaire puissante du bien-être du paysan russe, qui, pendant les longs mois d’hiver, trouve ainsi le moyen d’augmenter ses ressources en se livrant au travail domestique. De grands efforts sont faits, avec intelligence et persévérance, par les conseils provinciaux, par les autorités locales et par des particuliers, en vue de développer l’habileté professionnelle et le goût de ces ouvriers ruraux. Ces efforts sont dirigés dans le sens de la conservation du vieil art national russe. On peut juger ici des résultats déjà acquis par les expositions des écoles fondées sous les auspices des autorités locales et de quelques daines de la société russe.
- Dans une petite chapelle, qui représente la copie d’une antique église en bois du nord de la Russie, on a réuni des candélabres, des lampadaires, des encensoirs, des images saintes, des chasubles, dont on fait usage dans le culte orthodoxe. Ces objets sont l’œuvre d’ouvriers ruraux, de moines et de religieuses.
- La pièce cnntiguë reproduit une habitation de boyards russes au dix-septième siècle; elle renferme une collection de dentelles, broderies, vaisselles, meubles anciens. Une galerie, où sont exposés les produits les plus rudimentaires, ceux qu’on trouve sur les marchés de l’intérieur, coutellerie, vaisselle, objets en bois, vêtements, harnais, etc., nous mène à une salle qui renferme une collection complète de toutes les industries rurales de la Russie. On peut y voir, entre autres, les objets confectionnés par les paysans, d’après les modèles d’artistes russes. Une pièce spéciale est affectée à l’exposition des travaux exécutés dans les ouvroirs russes, dont le comité est placé sous le haut patronage de l’Impératrice.
- LA SECTION CHINOISE
- La Chine occupe dans la section du Trocadéro réservée aux sections asiatiques un vaste espace situé au pied des hautes murailles qui enserrent le Kremlin russe du côté de l’est. Là, au milieu de beaux arbres, autour d’un petit lac encadré de rochers parmi lesquels un ruisseau
- p.195 - vue 197/322
-
-
-
- 190
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- s’épanche en cascatelles, les élégants pavillons de style chinois se groupent de la façon la plus charmante; c’est d’une fraîcheur idyllique, et à voir ce gracieux tableau animé de paisibles marchands, aux robes de soie flottantes, aux longues nattes tressées, vous accueillant d’un sourire aux portes de pavillons dorés, on ne peut s’empêcher de penser qu’en ce moment même, dans un décor tout semblable, au lointain Pékin, des Chinois tout pareils à ceux-ci ont égorgé nos missionnaires, et menacé d’un sort effroyable nos soldats et nos diplomates. ïl semble que, même dans sa participation pacifique à notre Exposition, le gouvernement chinois a voulu nous tromper et endormir nos méfiances par cette brillante démonstration. Mais toute association d’idées politiques mise à part, cette exposition est fort intéressante et fait le plus grand honneur à notre compatriote, M. Vapereau, qui l’a si habilement organisée.
- Les pavillons chinois sont au nombre de quatre, y compris un bazai4. C’est M. Masson-Dutourbet qui a été l’architecte de cette section, et au dire de tous ceux qui ont visité le Céleste Empire, son œuvre est d’une exactitude parfaite. Avec leurs toits de tuile aux angles recourbés, leurs larges escaliers, leurs balcons à rampes découpées, leurs piliers laqués de rouge et leurs murailles à décoration polychrome, ces palais offrent un aspect somptueux.
- L’entrée de la section est formée par une porte monumentale à triple arcade, reproduisant en dimensions exactes le célèbre arc de triomphe qui précède le temple de Confucius à Pékin. La base est en marbre blanc, et les ornements en céramique de deux couleurs, vert et jaune, qui sont les couleurs impériales. Les dragons enlacés, les fleurs en relief qui constituent la décoration principale, ont été exécutés avec grand soin par des artistes amenés expressément de Chine par M. Yapereau. L’exécution de cette porte a demandé plus d’un an de travail, et il semble qu’on aurait intérêt à la laisser subsister après l’Exposition dans ce parc dont elle serait un bel ornement, en même temps qu’elle représenterait l’art chinois qui ne figure pas jusqu’ici dans le musée du Trocadéro.
- Tout auprès de la porte de Confucius se dresse un très élégant pavillon exactement copié sur un des palais de la Cité interdite ou Yille Impériale, qui constitue la résidence du Fils du Ciel.
- Les objets exposés dans ce pavillon appartiennent eux-mêmes aux collections impériales. Au centre de la salle, au pied d’un haut portique doré, on a groupé nombre de mannequins qui nous présentent, avec
- p.196 - vue 198/322
-
-
-
- LA SECTION CHINOISE.
- 197
- les types mêmes, tous les costumes des grands personnages de la cour, des mandarins, des officiers.
- Le costume des hommes est en général fort simple et consiste en jaquettes^, en robes à larges manches, avec un pantalon aux plis flottants comme une robe, le tout habituellement en soie, ouatée et piquée pour
- Le pavillon impérial chinois et la porte de Confucius.
- l’hiver. Les chapeaux sont de forme variée, et surmontés selon le grade ou le rang social de boutons de corail, de cristal ou de plumes.
- Mais les mannequins qui nous représentent les dames de la cour, au premier rang desquelles figure l’Impératrice douairière, sont beaucoup plus intéressants, car ils nous révèlent des détails de costume moins connus. Il faut, pour bien les comprendre, relire la description que nous a donnée M. Clioutzé des femmes de la haute société et de la bourgeoisie du Céleste Empire.
- « La femme tartare de Pékin, c’est-à-dire appartenant à la haute société, porte, dit-il, un pantalon identique à celui des hommes. Il s?attache de même sur une chaussette blanche, bleue ou nankin, avec un ruban de couleur voyante. La chemise, de coton ou de soie, est une veste aussi courte que celle des hommes ; elle est fixée sur le côté et ne tombe que de deux ou trois pouces au-dessous des hanches. Comme les hommes, les femmes n’ont pour tout linge de dessous qu’un petit plastron, suspendu
- p.197 - vue 199/322
-
-
-
- 198
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- au cou avec une chaîne de métal et serré à la taille. Mais ce plastron des femmes est généralement brodé plus ou moins richement. Autour de la taille se noue un tablier plissé qui, faisant le tour du corps, constitue, une sorte de jupon ; par-dessus se passe une robe longue sans ceinture couvrant le pied et ne laissant déborder que la haute semelle blanche de la chaussure. Cette semelle, haute d’environ trois pouces, est coupée en deux tronçons séparés, de sorte qu’elle n’existe que sous le talon et le bout du pied. La longue robe est fendue sur les quatre côtés et laisse entrevoir, pendant la marche, la jupeplissée; sur la longue robe s’ajoute une seconde tunique plus courte que celle de la robe et du tablier.
- « Ces différentes pièces du costume des dames tartares sont généralement de couleur unie, mais bordées d’un large galon, plus ou moins agrémenté de broderies.
- « Comme les Chinoises, ces dames se fardent ; le maquillage, à Pékin, est le voile ou plutôt le masque que ne doit pas quitter pour sortir une femme qui se respecte. Il est môme honnête de forcer un peu la couleur en blanc ou en rouge, et surtout de doubler d’épaisseur la lèvre inférieure. La femme du commun est seule à ne pas se défigurer avec le blanc, le rouge et l’encre de Chine. C’est au miel qu’on se farde à Pékin. La dame, à sa toilette du matin, s’assoit devant un miroir à pupitre qui forme le dessus de la boite à tiroir où est renfermée une partie des secrets de sa beauté. Elle prend gros comme une noisette de miel ; elle l’étale sur la paume de ses mains en les frottant l’une contre l’autre ; de là le miel passe sur tout le visage et une partie du cou. Ensuite vient le tour du blanc d’Espagne ; comme il est en poudre, il adhère parfaitement sur l’enduit de miel ; puis il s’agit d’appliquer le rouge. La dame se sert d’un petit morceau de drap qui a été trempé dans du carmin ; elle l’humecte un peu et elle le passe sur ses lèvres ; elle en prend aussi un peu sur les paumes des mains, les frotte l’une contre l’autre pour bien égaliser la couleur, et en tournant la paume de la main sur ses joues et ses fossettes, elle termine ainsi la grave opération que l’usage exige. Ce crépissage peut se conserver deux ou trois jours ; lorsqu’il commence à s’écailler, on y ajoute une seconde couche. Le nec plus ultra des femmes à la mode est de se tracer une petite raie de carmin verticale entre*les deux yeux et de se poser des emplâtres aux tempes. Verts, noirs ou bleus, ces emplâtres de soie sont ornés quelquefois d’un bijou et d’une paire de petites antennes, terminées par des perles fines que le mouvement de la marche fait trembloter.
- p.198 - vue 200/322
-
-
-
- LA SECTION CHINOISE.
- 199
- « Quant à la coiffure, les jeunes filles se font des nattes ; mais les femmes mariées ont une mode particulière. Une raie est tracée au milieu de la tète, les cheveux sont divisés en deux parties, chacune nouée au sommet de la tête ; au point de jonction on place horizontalement une palette de-métal, longue de vingt-cinq centimètres, sur laquelle se dressent à droite et à gauche les cheveux; des noeuds de cordonnet rouge les fixent, et des fleurs vraies ou artificielles, delongues aiguilles terminées en cure-oreille, des papillons naturels ou fantastiques complètent l’édifice. Ces coiffures simplifient
- se
- avec
- l’âge et la chute des cheveux.
- « Les dames Chinoises ont des vêtements à peu près semblables à ceux de leurs soeurs les Tartares; la seule différence est dans la robe de dessus, qui, moins longue, tombe au-dessous du genou, laissant voir le pantalon que ne recouvrent pas de jupes. Leur coiffure, dite de « phénix », se compose de deux grands bandeaux faisant coques, tandis que le reste des cheveux forme un chignon dressé verticalement derrière la tête sur un crêpé de crin, que traversent horizontalement de longues épingles garnies de fleurs ou d’un gros pompon de velours rouge contenant un petit grelot. Un des plus jolis ornements de tête que j’aie remarqués est un peigne de fleurs naturelles qui se place autour du chignon. Ce peigne ne consiste qu’en une aiguille de bois sur laquelle est installé un fil de laiton horizontal hérissé de fils verticaux
- Dame chinoise.
- p.199 - vue 201/322
-
-
-
- 200
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- sur chacun desquels on enfile trois ou quatre Heurs de tubéreuse. Lorsque ce peigne est pi-qûé dans les cheveux, on ne voit que les fleurs couron-nant d’une maniéré charmante la base du chignon. » A côté des mannequins du pavillon impérial sur lesquels nous
- pouvons à loisir étudier tous ces détails, nous trouvons dans plusieurs vitrines tout ce qui constitue les accessoires de toilette des dames chinoises, boîtes de fard, épingles ciselées, miroirs, écharpes, etc., et aussi les minuscules chaussures dans lesquelles les pauvres femmes sont condamnées à enfermer leurs pieds déformés par un usage barbare.
- A gauche du pavillon impérial se dresse un vaste palais qui étage jusqu’au faîte des arbres ses terrasses et ses toits recourbés. La base de l’édifice rappelle l’entrée de tous les temples ou monastères du nord de la Chine. Quant au paxillon supérieur, il est copié sur ceux que l’on voit au-dessus des hautes portes de [Pékin. L’escalier de droite ressemble à celui du temple du Dragon noir où se font les prières officielles pour obtenir la pluie, et par la disposition de ses marches que séparent des dallages sculptés, il rappelle les escaliers des palais, des grands temples et des sépultures impériales.
- Un pont qui relie l’exposition de la Chine à celle de la Russie,vreproduit exactement une porte fameuse située sur la route de la Sibérie, à
- Le pavillon de la porte de Pékin.
- p.200 - vue 202/322
-
-
-
- LE PAVILLON IMPÉRIAL DU JAPON.
- 201
- 50 kilomètres au nord de Pékin, et sur laquelle se trouve une inscription en six langues. Enfin quelques autres pavillons complètent ce groupement pittoresque de bâtiments aux vives couleurs, et quelques boutiques donnent une idée de la vie commerciale et industrielle en Chine.
- LE PAVILLON IMPÉRIAL DU JAPON
- Le Japon a pris une part très active à l’Exposition et occupe dans les diverses sections des Invalides et du Champ-de-Mars une place importante. Mais en dehors de cette participation industrielle réservée à ses sujets, le Mikado a tenu à nous envoyer quelques-uns des plus précieux objels d'art que renferment ses collections particulières. Et c’est ainsi qu’il nous est donné d’admirer dans le pavillon impérial, édifié au Tro-cadéro, des trésors artistiques inconnus jusqu’ici des Japonais eux-mêmes.
- Le palais qui les renferme a été construit dans le plus pur style des anciens temples bouddhiques. C’est un élégant édifice en bois, avec des toitures recourbées, couronné par un léger kiosque vitré entouré de balcons. Le rez-de-châussée tout entier est occupé par une immense salle dont le plafond doré est supporté par des piliers de bois unis recouverts de laque d’or; la décoration en est à la fois d’une grande richesse et d’une exquise simplicité de lignes.
- C’est dans cette salle que sont installées dans des vitrines les collections d’art religieux ou guerrier. Du plafond, pend un ornement fait de minces et longues plaques de bronze ajourées et ciselées, du travail le plus délicat et de la plus haute antiquité. Quatre de ces gigantesques pendeloques ornent le sanctuaire le plus vénéré du Japon. Au fond de la salle, se dressent deux statues de guerriers, en bois, de grandeur naturelle, qui datent du xne siècle. L’art rappelle celui de nos naïfs sculpteurs du moyen âge, avec un plus grand souci de l’exactitude.
- A gauche, on admire deux splendides armures, étincelantes de couleurs, destinées autant à protéger celui qui les porte, qu’à effrayer l’ennemi par la férocité des casques et des ornements. Un peu plus loin, du même côté, sont des statuettes, vénérables entre toutes, appartenant à l’Empereur.
- Vers la fin du vie siècle, le bouddhisme fut prêché au Japon par un
- p.201 - vue 203/322
-
-
-
- 202
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- apôtre et un saint, le prince Moumayado, vulgairement connu sous le nom de Shôtokou-Taïshi. Il fit modeler cinquante Bouddhas, en bronze doré, auréolés, suivant Fart à la fois coréen et hindou qui prévalait alors. Deux de ces Bouddhas antiques, au geste hiératique, au visage d’une douceur et d’une infinie bonté, sont exposés ici. A côté, des statuettes, également auréolées, de divinités féminines apparaissent dans une grâce naïve, tandis qu’à leurs pieds, des anges, découpés dans une plaque de bronze, au milieu d’ornements d’un goût charmant, nous étonnent par leur sveltesse toute moderne, bien qu’ils soient plus anciens que Charlemagne.
- À droite de la salle, au fond, il y a une collection de masques antiques, en bois, provenant également de la collection du Mikado et datant pour la plupart du vme siècle. Ces visages caricaturaux et effrayants nous rappellent, avec d’étranges rictus, des physionomies toutes modernes.
- En se rapprochant de la porte, deux merveilles : un éléphant de bois du vu6 siècle portant un radieux Bouddha, puis, un véritable chef-d’œuvre, une statue de bronze représentant une femme drapée d’une robe aux plis gracieux, au céleste visage. L’art de la Benaissance italienne n’a rien produit de plus parfait.
- Au milieu, sous des vitrines, il y a une profusion de coffrets de laque dorée, de bijoux, d’objets précieux, qui sont l’éblouissement et le désespoir de l’amateur.
- Il y a là entre autres une boîte en laque d’or incrustée de semis de papillons en‘nacre d’une exquise délicatesse et datant du ixe siècle; c’est un des objets les plus précieux du trésor impérial et sa valeur est inestimable. A signaler aussi une admirable table à écrire du xvne siècle, avec des roseaux d’où s’envole une nuée d’oiseaux. Mais il faudrait tout citer dans cette série qui ne renferme que des merveilles.
- Dans les vitrines voisines, nous trouvons une magnifique collection de gardes de sabres ciselées avec un art infini, puis plus loin une multitude de minuscules boîtes à onguents, divisées en plusieurs petits compartiments, en laque de toutes couleurs et ornées de mignonnes petites figures, de fleurs, de fruits en or ou en bronze doré et d’une fantaisie inouïe; chacune de ces boites précieuses est un bijou exquis qui peut rivaliser avec ce que nos joailliers modernes, inspirés évidemment de cet art japonais, ont produit de plus fin et de plus délicat.
- Si l’on monte l’étroit escalier qui mène à la salle disposée à l’élage
- p.202 - vue 204/322
-
-
-
- LE PAVILLON IMPÉRIAL DE JAPON.
- 205
- Garde de sabre japonais.
- supérieur, on voit une collection de panneaux anciens,[Ltels n’en a jamais vus réunie semblables. Tout d’abord, des paysages sur fond d’or, du xne siècle, d’une vérité, d’une intensité de vie extraordinaires. Puis, on admire la collection prêtée par le comte Ino-Ougi, qui est la plus belle du Japon.
- Les panneaux exposés là appartiennent à la plus pure époque de l’art bouddhique,
- après laquelle la peinture japonaise entra en décadence. La plus ancienne de ces peintures sur soie est la divinité jeune et radieuse assise sur un paon, attribuée à Doutcho, célèbre artiste du vme siècle. A côté, il y a le dieu Foudô, dans la flamme qui symbolise la vigueur et l’audace, ayant à ses pieds les génies du feu; lés rouges, d’une vivacité extraordinaire, ont été obtenus avec du corail pilé. L’œuvre est de Nagalaka (xive siècle). A admirer aussi, le même dieu Foudô, peint par Koréhisa, à la même époque.
- Plus loin, nous faisons*connaissance avec l’école qui subit l’influence de la Chine; nous voyons des personnages de Kaô, du xme siècle; des paysages de Sesshiû, du xve siècle; de Kano Masanobou, du xve siècle, le fondateur de l’école dite de Kano; de Sessou, artiste du xvic siècle. Enfin, ce sont des œuvres délicieuses de peintres plus modernes, du xvne et du xvme siècle.
- Le nombre des peintures envoyées était si considérable, que la place a manqué pour les exposer en une seule fois, et on a dû les diviser en séries successives.
- Le Japon peut être fier de cette exposition du pavillon impérial qui rivalise avec les plus belles collections artistiques exposées par la vieille Europe.
- p.203 - vue 205/322
-
-
-
- 204
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- LES INDES NÉERLANDAISES
- La section coloniale néerlandaise occupe un vaste emplacement au pied méridional du Kremlin russe et en façade sur la grande avenue du Tro-cadéro.
- Elle se compose de deux pavillons disposés de chaque côté d’une superbe reconstitution d’un des plus beaux monuments antiques de* Java. L’architecte hollandais a pris comme modèle le fameux vihara bouddhique de Chandi Sari, mais il y a ajouté un certain nombre de bas-reliefs empruntés au non moins célèbre temple de Boro Boudour.
- « Actuellement, dit le rapport officiel, Chandi Sari n’est plus qu’une ruine. Le toiture s’est effondrée, la corniche est complètement abîmée et le vestibule a disparu depuis que les Chinois dans le dix-huitième siècle en ont enlevé les dalles afin de s’en servir pour se défendre contre les attaques des princes du centre de Java. Aussi aurait-il été impossible de reproduire Chandi Sari si l’on n’avait pas réussi à faire disparaître les décombres qui cachaient l’ancien temple de Chandi Plaosan. Le soubassement et le vestibule de ce temple formaient des données suffisantes pour pouvoir reproduire ies parties disparues de Chandi Sari, construit dans le même style.
- « On s’est vu obligé de modifier légèrement le Chandi Sari afin de le faire servir de bâtiment d’exposition. C’est ainsi qu’on trouve au fond une porte de isûreté que l’original n’a pas ; de plus, on a dû fermer les baies des fenêtres latérales afin de pouvoir placer à ces endroits les plâtres des statues et des reliefs. Enfin on a fait disparaître les deux étages pour rendre une bonne ventilation possible. »
- L’intérieur de ce beau monument, tel qu’il a été reconstitué ici, a été décoré d’une profusion d’admirables bas-reliefs dans lesquels on peut lire toute l’histoire des deux religions venues de l’Inde, l’hindouisme ou brahmanisme et le bouddhisme, qui ont si longtemps dominé dans l’archipel Asiatique.
- « Les dates, dont quelques-uns de ces monuments sont munis, font voir que la religion des Hindous avait pénétré dans ces contrées déjà au quatrième siècle de notre ère. Il résulte d’une inscription de l’an 654 de Çaka, trouvée à Changgoul dans la résidence de Kédou, et d’une de l’an 700 de Çaka, trouvée près de Chandi Kalasan, qu’à cette époque le boud-
- p.204 - vue 206/322
-
-
-
- LES INDES NÉERLANDAISES.
- 205
- dhisme fleurissait à Java en même temps que le sivaïsme. Des inscriptions postérieures fournissent la preuve que ces deux cultes se sont de plus en plus répandus jusqu’à la lin du quinzième siècle, époque où l’Islam vint détrôner l’hindouisme.
- Ceux qui furent réfractaires à la loi nouvelle émigrèrent à Bali, où l’ancienne religion s’est maintenue, quoique profondément modifiée, jusqu à ce jour. »
- Les deux pavillons qui encadrent la cour qui précède le temple de Chandi Sari sont bâtis dans le style des habitations indigènes du centre de l’île de Sumatra.
- Avec leurs élégantes façades de bois couvertes d’une fine décoration polychrome et leurs toitures de fibres de palmiers aux pointes relevées en, proue de galère, elles sont parmi les plus pittoresques constructions de la cité exotique du Trocadéro.
- « L’intérieur de ces deux pavillons a servi à donner une idée de la vie actuelle de la population indigène, de l’influence européenne sur les colonies et de l’activité intellectuelle que les Européens y déploient dans l’intérêt de ces colonies mêmes.
- « Les objets qui mettent sous les yeux la vie de la population indigène se rapportent à ses cultures, ses productions artistiques et les plus importantes de ses industries ; à son degré de civilisation et à sa vie privée et sociale ; surtout celle des tribus peu connues jusqu’ici, dont on n’a fait une étude spéciale que dans ces dernières années.
- « L’influence des Européens, pour autant qu’on peut la rendre visible, se montre dans les objets qui ont rapport aux efforts qu’on a faits pour améliorer les cultures et les moyens de communication et pour répandre l’instruction, ainsi que les envois mettant en lumière l’étude croissante du pays et de la population.
- La section des Indes Néerlandaises.
- p.205 - vue 207/322
-
-
-
- 20G
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- « On peut aussi se faire une idée de l'influence et dp l’activité des Européens en considérant l’étendue et l’accroissement des grandes cultures et des industries ; l’exploitation des sources de pétrole et des forêts; l’extension des travaux d’irrigation; les importants établissements militaires, sanitaires et maritimes, etc., etc.
- « Il va sans dire que pour donner une idée claire de choses si diverses,
- il a fallu recourir à des moyens très divers : tantôt c’étaient des modèles de grandeur naturelle ou sur une petite échelle, tantôt les objets mêmes, tantôt des échantillons ou des copies moulées; quelquefois aussi des images ou des photographies. On s’est servi aussi de cartes et de représentations graphiques pour mettre certains faits en lumière. »
- Ce plan, que nous empruntons au rapport officiel de la Commission néerlandaise, h été fort habilement exécuté. La partie pittoresque n’a pas été négligée et les vastes salles, où sont exposés les riches produits du sol de ces admirables îles tropicales, ont été garnies de très intéressants modèles de costumes indigènes, d’idoles étincelantes d’or, de mannequins, de poupées, qui attirent la foule, et enlèvent un peu de son aridité à l’étalage des tabacs, des cafés, des cacaos, des poivres, des indigos, des fibres, des minerais, etc., disposés le long des murs.
- Ce sont cependant ces humbles et précieuses richesses qui méritaient surtout d’arrêter notre attention, car les graphiques qui les accompagnent nous montrent comment les Pays-Bas ont réussi à faire de cet archipel une colonie qui est devenue leur principale source de richesse, l’aliment presque exclusif de leur commerce et de leur industrie. Il y a là pour nos jeunes colonies de l’Indo-Chine et de Madagascar un exemple des plus heureux à suivre.
- Entrée du temple de Chandi Sari.
- p.206 - vue 208/322
-
-
-
- LE TRANSVAAL.
- 207
- LE TRANSVAAL
- L’exposition du Transvaal, installée au Trocadéro, au-dessous de l’Asie Russe et derrière les Indes Néerlandaises, ne comprend pas moins de cinq pavillons. Le principal, qui s’ouvre sur l’avenue d’Iéna, en face du palais des Colonies anglaises, est un élégant édifice à deux étages, tout blanc, surmonté d’un petit campanile. On y entre par deux portes, dont les linteaux sont discrètement rehaussés d’or, et l’on se trouve dans une grande salle, où huit colonnes blanches, ornées de filets d’or, supportent une galerie de premier étage, formant un carré autour d’une cour centrale. Sur un des côtés de la salle est un petit salon d’honneur, dominé par le buste du président IÂrüger. On connaît partout la figure du vieux président, qui résiste là-bas, si vaillamment, malgré l’âge et les malheurs, cette figure carrée de vieux paysan obstiné, ces larges épaules de vieux guerrier de la Bible, et ces yeux malins, où se révèlent le diplomate-né. Derrière ce buste sont les portraits du brave général Joubert, mort en pleine campagne, et du docteur Leyds, le secrétaire d’État de la République; le premier est voilé d’un crêpe.
- Dans les autres parties du rez-de-chaussée, on trouvera exposée une intéressante série de produits. Le Tansvaal a quelques terres fertiles : ses habitants ne vivent pas seulement de l’élève de leur bétail et de l’or de Johannesburg; ils cultivent le blé, l’orge, le maïs; ils récoltent un tabac de bonne qualité, qu’ils nous montrent en feuilles et en boîtes. Ils élèvent aussi des autruches, et nous voyons les plumes blanches de ces grands oiseaux au-dessus d’une vitrine qui contient quelques spécimens empaillés de la faune du pays.
- Toute une paroi est occupée par l’exposition de la fabrique d’explosifs de Modderfontein. On sait que le Transvaal s’était réservé le monopole de ce produit, nécessaire aux mineurs de Johannesburg. C’était même un des griefs des Anglais contre le gouvernement de M. Krüger. On a mis dans une vitrine des cartouches de dynamite, des détonateurs, des bocaux remplis de nitro-glycérine, tout cela en « simili », nous voulons le croire; si c’étaient de réels explosifs, il y aurait de quoi faire sauter tout le parc du Trocadéro. A côté, sont des vues très intéressantes de Modderfontein, de ses fabriques de dynamite, qui ressemblent aux bastions d’un fort, de ses réservoirs d’eau, de ses travailleurs cafres, de sa vaste campagne, triste, jaune et sans arbres.
- p.207 - vue 209/322
-
-
-
- 208 L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Près de là, dans la cour centrale du rez-de-chaussée, on nous montre des photographies et des coupes des wagons de luxe qui circulent sur les chemins de fer du Transvaal. Bien que les lignes soient à voie étroite, c’est-à-dire n’aient que lm,05 d’écartement, les wagons-lits et les wagons-restaurants ont pu être installés avec le même confort que ceux des grandes lignes d’Europe et d’Amérique.
- Contraste piquant, c’est à côté de ces wagons de luxe, que nous voyons un modèle du chariot grossier, semblable avec sa bâche de paille recouverte de toile à une vaste roulotte, dont se servaient les voortrekkers. Le trek : c’était l’émigration en masse des Boers fuyant la domination anglaise; les voortrekkers en étaient les pionniers. Ils s’en allaient ainsi, lentement, par le désert et le veldl, dans leurs chariots traînés par des bœufs, se comparant eux-mêmes aux enfants d’Israël à la recherche de la Terre promise. Cette terre promise, où ils ont vécu heureux pendant soixante ans, elle leur est maintenant disputée par des nouveaux venus, qui prétendent y avoir plus de droits qu’eux-mêmes.
- Des tableaux statistiques, fort bien faits, nous montrent les sommes que le gouvernement transvaalien consacre à l’instruction publique. Elles n’ont cessé d’augmenter; elles étaient, en 1898, de près de 220 000 livres sterling, soit 5 550 000 francs, ce qui est beaucoup pour une population scolaire de 18 000 élèves. Un autre tableau nous indique
- les matières enseignées dans les écoles primaires et secondaires de la République. Nous voyons que les élèves des écoles primaires apprennent là-bas à peu près tout ce qu’ils apprennent chez nous : on leur enseigne même des langues vivantes : le jeune Boer, outre son idiome maternel, un hollandais mâtiné de beaucoup d’africanisme, étudie l’anglais sur les bancs de l’école.
- A la galerie du premier étage, où conduisent deux escaliers, nous trouvons encore toute une série d’expositions intéressantes. Et d’abord, l’installation elle-même est très pittoresque :
- Pavillon du Transvaal.
- p.208 - vue 210/322
-
-
-
- LE TRANSVAAL.
- 209
- les balustrades disparaissent sous des peaux de bêtes, buffles, antilopes, panthères, léopards; aux quatre angles sont des trophées formés de grandes perches, que nous prenions pour des lignes de pêche, mais qui sont en réalité les manches de fouets dont se servent les conducteurs de chariots boers. Des cornes de buffles ou d’antilopes sont fixées, de tous côtés, aux parois, et ce décor, d’aspect un peu sauvage, fait un amusant contraste avec l’élégance du dix-huitième siècle de ce joli pavillon blanc, du, entre parenthèses, à un architecte français, M. Heubès.
- On a réuni sur la galerie une collection complète de tous les minéraux du pays. Elle est d’une grande richesse, et les savants pourront reconstituer, en étudiant ces vitrines et les coupes en couleur qui les complètent, toute la formation géologique si remarquable du Transvaal. On aperçoit sur d’autres étagères de curieux objets de provenance cafre, des oreillers en bois, des ustensiles de ménage, de grossières statuettes.
- Des aquarelles nous révèlent la région peu connue du Magatoland, montagneuse, relevée en grandes terrasses tabulaires, dentelée de sommets à pic; c’est comme une réduction des paysages classiques d’Abyssinie. Les défenseurs du Transvaal ont choisi, pour retraite suprême, ce coin perdu du pays : on peut deviner, en le voyant, que la lutte sera longue.
- Que les Boers soient de redoutables guerriers, toute leur histoire le prouve. L’arme la plus primitive leur suffit. On nous montre ici des fusils de chasse dont souriraient nos sportsmen, s’ils ne savaient l’usage que les Boers peuvent en faire ; au rez-de-chaussée figure un canon historique, fabriqué par un paysan, pendant la campagne d’indépendance de 1880, avec des bandages de roues; aux mains d’artilleurs improvisés, cette pièce a accompli des merveilles.
- A côté du pavillon, le commissaire général a eu l’ingénieuse idée de construire une ferme boer, non pas réduite ou enjolivée, mais telle qu’elle existe là-bas, en pierres rouges, grossièrement rejointes avec du ciment, et recouverte d’un toit en joncs et en chaume. La ferme n’a qu’un rez-de-chaussée. On entre : il n’y a d’autre plancher que la terre nue; pas de plafond, mais seulement des poutrelles, laissant voir l’angle du toit. La première pièce est la salle à manger-salon : elle est meublée d’une table, de quelques chaises, dont le fond est fait d’un treillage de lanières de peaux de bêtes, et d’une étagère en bois où sont quelques
- 14
- p.209 - vue 211/322
-
-
-
- 210
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- La ferme boer.
- écuelles en faïence; sur la table un morceau de pain bis, et un énorme in-folio, relié en cuir, avec angles et fermoir de cuivre. C’est la vieille Bible, dans la traduction hollandaise dite des « Etats-Généraux », que Ton se transmet de génération en génération, et qu’on lit matin et soir en famille.
- Même simplicité primitive dans les chambres à coucher, où sont des lits en fer, dont la couverture est une peau de bête, et la descente une
- simple natte de paille. Comme toilette, un pot et une cuvette, sur une armature de paille dissimulée par des peaux. Comme ornements, des peaux de bêtes suspendues à la muraille ou des tableaux faits de plumes d’oiseaux de diverses couleurs : tout cela ne donne pas précisément une impression de pauvreté, on y sent une vie à certains égards assez large; mais c’est rude, et sans la moindre recherche de confort ni d’élégance.
- Voilà le Transvaal traditionnel. Ce Transvaal moderne est là tout près, dans le double pavillon consacré aux mines d’or. Avant d’y entrer, il faut jeter un coup d’œil sur la grande pyramide en plâtre doré qui représente la quantité du précieux métal extraite depuis quinze ans du sous-sol du pays. Veut-on des chiffres? Elle a 14 m. 567 de hauteur, et sa base a 2 m. 50 de côté. Le poids de l’or fin qu’elle représente est de 621 786 kilogrammes; sa valeur est de 2141 709 418 francs.
- Le double pavillon forme une véritable usine, où nous voyons travailler l’or, comme on le fait à Johannesburg. Mieux encore, une exposition souterraine nous montre des galeries dont les parois sont revêtues du véritable minerai aurifère importé du Transvaal, en même temps qu’un puits d’extraction. L’usine est mise en mouvement par une roue hydraulique. Nous voyons d’abord le minerai concassé amené sous des pilons, qui le transforment en pulpe. C’est l’opération dite du bocardage. La pulpe arrive sur une plaque d’amalgamation, recouverte de mercure. Ce métal, s’associant à l’or, en retient au passage une partie. Puis la pulpe tombe sur une table à secousses, dite true vanner, et dans une roue à augets d’où elle s’élève dans une caisse pointue où se fait la séparation des tailings et des schlamms.
- p.210 - vue 212/322
-
-
-
- LE TRANSVAAL.
- 211
- Il faut maintenant dégager l’or pur de ces diverses transformations du minerai; on procède à cette opération dans le second pavillon, au moyen de la cyanuration. Le cyanure de potassium, un poison très violent, comme Ton sait, dissout l’or contenu dans les sables aurifères. Cet or dissous est ensuite précipité soit par le zinc soit par l’électrolyse, et il sort enfin à l’état de brillant lingot de ces longues manipulations qui demandent, on le voit; un outillage compliqué. Le Transvaal n’est pas, ainsi que la Californie ou le Klondike, un pays où le premier venu pouvait découvrir une pépite qui valait une fortune. L’extraction de l’or y est une affaire purement industrielle, à la fois plus coûteuse et plus sûre, qu’on ne peut organiser qu’en société, mais dont il est possible de prédire, dès le commencement, ce qu’elle rendra.
- Dans une autre partie du pavillon de cyanuration, on peut voir uninté-ressant plan en relief de Johannesburg.
- L’exposition du Transvaal est, comme on le voit, intéressante et variée. Elle nous donne une nouvelle occasion d’admirer la ténacité de ce petit peuple qui, alors que son existence même est. en jeu, n’a pas hésité à envoyer de Prétoria les objets qui devaient garnir son pavillon. Le gouvernement transvaalien a voulu affirmer ainsi, comme il l’a fait de tant d’autres façons, par les paroles et les actes, son droit et sa ferme volonté de rester libre.
- p.211 - vue 213/322
-
-
-
- XII
- LES PALAIS DU CHAMP-DE-MARS
- Comme pour les Expositions précédentes, c’est sur l'immense Esplanade du Champ-de-Mars que l’on a groupé, en cette année 1900, les principales sections industrielles de la France et de l’étranger, et en somme, c’est ici que se trouve l’Exposition proprement dite. Mais tandis qu’autrefois l’intérêt se trouvait concentré sur ce seul point, aujourd’hui les annexes se sont multipliées à un tel point que ce centre en est en quelque sorte noyé, effacé. Lorsque, durant des kilomètres, le.visiteur a parcouru les innombrables palais de la Rue des Nations, des Champs-Elysées et des Invalides, les pavillons du quai d’Orsay, le Vieux Paris, les cités exotiques du Trocadéro, les multiples attractions qui entourent la tour Eiffel, il est surpris d’apprendre qu’il n’a encore rien vu, et que s’il veut avoir une juste idée de l’importance des progrès industriels de notre siècle, il lui reste encore à parcourir les kilomètres et les kilomètres de galeries qui entourent le Champ-de-Mars.
- C’est du balcon du Trocadéro que l’on embrasse le mieux dans son ensemble cette partie de l’Exposition et apprécie sa prodigieuse immensité. En arrière de la tour Eiffel, qui occupe le centre de la ligne, s’ouvre un vaste rectangle de jardins encadré sur trois côtés de palais majestueux, disposés sur un plan régulier, mais appartenant aux types d’architecture les plus variés. Comme aux Invalides, ce ne sont que des constructions légères de bois, de plâtre, et de fer, présentant le plus bizarre amalgame .de portiques, de terrasses, de dômes, de clochetons, le tout d’une blancheur éclatante ou à peine relevé de quelques notes de couleurs vives. Aucun d’eux, en somme, ne mérite une description spéciale, sauf le palais de l’Électricité, qui avec le Château d’Eau occupe le fond
- p.212 - vue 214/322
-
-
-
- Le Champ-de-JIars \ u du Troeadéro.
- pl.5 - vue 215/322
-
-
-
- p.n.n. - vue 216/322
-
-
-
- LES PALAIS DU CHAMP-DE-MARS.
- 215
- du rectangle et que nous décrirons en détail «à nos lecteurs. Pour les autres, il nous suffira de les énumérer dans l’ordre qu’ils occupent.
- Tournant le dos à la tour Eiffel, nous trouvons sur notre droite le palais de l’Éducation et de l’Enseignement consacré aux procédés généraux de renseignement des Lettres, des Sciences et des Arts. Viennent ensuite les pavillons du Génie civil et des Industries chimiques. L’aile opposée comprend le palais des Mines et de la Métallurgie et celui des Fils, Tissus et Vêtements.
- L’intérieur de ces palais est tout un monde. Nous ne pouvons songer à
- Palais de l’Éducation et de l’Enseignem,ent.
- donner qu’un aperçu succinct des innombrables objets qu’ils renferment et nous nous arrêterons plus spécialement aux expositions rétrospectives qui accompagnent chacune des sections et qui intéressent parliculièremen nos lecteurs.
- Si nous commençons notre visite par l’aile droite, nous trouvons d’abord l’intéressante section des instruments de musique, nù parmi les trophées de trombones, de cors, de pistons, etc., brillent de majestueux pianos. La partie rétrospective de cette section est très riche et d’un grand intérêt artistique : à signaler plusieurs violons de Stradivarius, des Sax primitifs, un piano de 1656, un clavicorde de 1567, des violes d’amour des dix-septième et dix-huitième siècles, un clavecin Louis XIV à deux claviers, un clavecin hollandais à trois claviers de 1616, toute une
- p.215 - vue 217/322
-
-
-
- 216
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- exposition d’instruments de Gand et Pupot, une harpe du dix-huitième siècle, une musette en ivoire de 1701, une vielle de Pouvet, une lyre Pleyel du commencement du siècle, une cornemuse bourbonnaise du dix-huitième siècle, un théorbe ancien, enfin, et surtout (au premier étage), un clavecin monumental de 6 mètres de long, pièce unique au monde.
- Nous passons de là aux sections de l’imprimerie, de la librairie et de la géographie où nos jeunes lecteurs ont dû sentir s’éveiller en eux bien des convoitises devant ces beaux livres, ces admirables gravures, ces riches reliures, ces cartes si claires, si nettes, enfin tout ce merveilleux matériel qui a rendu notre enseignement moderne si séduisant, si agréable. Ils y auront ainsi retrouvé leur vieil ami le Journal de la Jeunesse, garnissant fort honorablement de ses 56 volumes — toute une bibliothèque! — un des rayons de la Librairie Hachette.
- Ici ils peuvent aussi assister à toutes les phases de la fabrication d’un livre, depuis la composition, l’impression, jusqu’à la reliure.
- À l’étage supérieur du palais on trouve une très intéressante exposition de photographie, où les amateurs ont pu se convaincre des énormes progrès accomplis depuis quelques années dans leur passe-temps favori, et qui ont transformé ce procédé mécanique en un art véritable.
- A côté des épreuves dignes de rivaliser avec des tableaux de maîtres, ils trouvent les si nombreuses applications scientifiques de la photographie, reproductions de corps célestes, de préparations microscopiques, puis les fameux rayons X, la reproduction des couleurs, enfin le triomphant cinématographe, la merveille de notre fin de siècle.
- Nous passons de là dans les galeries du Génie civil, où nous arrêtent d’abord les salles consacrées aux voitures et aux.moyens de transport, et où l’on a réuni à coté des modèles les plus modernes une très curieuse collection rétrospective. Nous y voyons d’abord de vieilles berlines authentiques, ayant fait le service entre Paris et Lyon, entre Paris, Nancy et Strasbourg, etc. Quels véhicules lourds et incommodes que ces diligences d’autrefois! Nos ancêtres étaient vraiment des gens bien modestes, bien patients en s’accommodant de moyens de transport aussi primitifs, en s’enfermant durant plusieurs jours dans des voitures aussi peu confortables !
- Il fallait quatre jours pour se rendre de Paris à Nancy, il en fallait dix
- p.216 - vue 218/322
-
-
-
- VOITURES ANCIENNES.
- 217
- pour gagner Marseille; et si vous n’aviez retenu votre place huit, quinze jours d’avance, il ne vous restait d’autre ressource que de corrompre le courrier en dehors des barrières afin de monter près de lui sur
- i •, TT Chaise de voyage portée par des mules.
- le siégé. Une
- fois en route, on courait peu de risque de voir découvrir sa fraude, on voyageait si peu dans ces temps-là !
- Et cependant le goût, le luxe étaient non moins appréciés qu’aujour-d'hui ! Voyez ces rangées de chaises à porteur, garnies d’étoffes claires qui ont conservé toute leur fraîcheur, ornées de peintures, d’armoiries, de sculptures! Ces médaillons représentant des anges enlacés sont des merveilles de finesse, et ces dessins noir et or, encadrant toute la chaise peinte en vernis Martin, sont plus souples, plus légers que tout ce que nous ferions aujourd'hui.
- L’Espagne a envoyé deux chaises qui étaient portées par des mules ou des chevaux dont l’un était attelé devant, l’autre derrière, et elle a poussé l’amabilité jusqu’à nous montrer les bêtes naturalisées avec l’attelage de l’époque; les petits chevaux de la première chaise ont la tête décorée de plumes d’autruche jaunes et rouges, les autres sont plus lourds et devaient servir pour les voyages plus pénibles. Les selles des chevaux nous font comprendre qu’un conducteur prenait place sur chacun des chevaux afin de les guider sûrement.
- On s’imagine aisément voir dans cet élégant et étrange appareil un prince, visitant ses sujets, un ambassadeur, se rendant en pays étranger ou quelque belle dame de la cour se rendant à une cérémonie. Que
- p.217 - vue 219/322
-
-
-
- 218
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- ces temps semblent loin et comment croire qu’aujourd’hui encore, dans le Midi, à Montpellier par exemple, les dames riches se servent de leurs chaises à porteur pour se rendre au bal! Les voitures y sont rares et chères; on a pour le même prix des porteurs qui vous prennent à l’intérieur de votre maison et vous déposent, le pied sec, dans celle où vous désirez vous rendre, sans avoir à souffrir de l’air froid ni de la pluie.
- La jolie petite voiture ayant appartenu au comte de Chambord éveille bien des souvenirs aussi! Elle a l’aspect d’un carrosse de.gala destiné à un enfant de cinq à six ans ; un nain galonné et poudré pouvait, seul prendre place sur le siège pour le conduire! Sa capote éventrée montre un large trou par lequel on voudrait passer la main pour caresser la tête mignonne de l’auguste enfant!
- On ne voit guère de traîneaux à Paris, le climat ne sé prêtant plus à ce sport des pays du Nord, mais Trianon, Cluny nous ont conservé quelques spécimens d’une grande richesse qui font croire que l’hiver était moins clément autrefois dans notre chère France. Nous ne mentionnerons qu’un seul traîneau en bois d’acajou, style Empire, soutenu par des griffons dorés, qui m’a paru assez original. Sur le devant une figure de femme tient une amphore et une coupe, et plus en avant, sur les branches qui relient les deux côtés, est perché un aigle aux ailes déployées qui semble entraîner le véhicule à travers l’espace. Les sculptures sont très fines et ont certainement été faites par la main d’un grand artiste.
- En contemplant les instruments rudimentaires qui, au commencement du siècle, ont préludé à l’éclosion de nos bicyclettes, on comprend pourquoi on a mis si longtemps à les perfectionner et à les adopter. Ces informes machines, dont les roues en bois sont si grossièrement et cependant si ingénieusement réunies par des traverses terminées en tête de cheval, étaient d’une simplicité élémentaire! Quelle adresse il fallait pour s’y maintenir! Avec quelle peine ces pauvres roues devaient avancer sur les routes tandis qu’aujourd’hui, grâce au caoutchouc qui les recouvre, on file avec la rapidité du vent, on franchit les espaces et l’on se sent vraiment à l’aise sur une maehine bien conditionnée.
- Mais voici mieux encore sous le rapport du progrès! Voici les automobiles dernier genre construites avec un luxe réel. Voici aussi, accrochée au cintre, une machine à voler, imitant assez exactement une chauve-souris aux ailes largement ouvertes. En constatant les progrès énormes réalisés durant ce siècle sous le rapport de nos voitures, de
- p.218 - vue 220/322
-
-
-
- INDUSTRIES CHIMIQUES.
- 219
- nos bicyclettes et de nos automobiles, on se sent autorisé à admettre que tout n’est pas fini, que la découverte du ballon dirigeable n’est plus qu’une question de temps et qu’il n’est pas impossible que quelque génie persévérant et hardi finisse par découvrir un moyen pour se maintenir en l’air, voire même pour le franchir.
- Nous passons de la section des transports à la troisième division de cette aile droite, le palais des Industries chimiques où nous nous arrêterons surtout devant la superbe machine de MM. Darblay qui sous nos yeux
- Palais des Mines et de la Métallurgie.
- transforme une bouillie de chiffons en un superbe papier blanc prêt à être imprimé. En regard de cette machine est exposée la première machine à papier, inventée par Robert en 1799. Autrefois, la fabrication du papier était un art véritable; on ne connaissait que le papier en feuille et fait à la main. Aujourd’hui, le papier servant à l’imprimerie des journaux se fait en bobines de 3600 mètres de longueur. Comparer ces deux machines exposées, c’est montrer le progrès énorme accompli dans d’industrie du papier, c’est faire le bond prodigieux d’une production de 500 kilos de papier par jour à plus d’un million de kilos. En effet, la France, avec 588 machines, produit environ 450 millions de kilos par an. On remarque, outre cette machine, diverses expositions de cuves à papier, de machines à couper le papier, et de matières premières, pâtes de bois, chiffons, etc.
- p.219 - vue 221/322
-
-
-
- 220
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Ici on nous montre aussi les diverses phases de la préparation du tabac, la fabrication des allumettes, le travail des cuirs et des peaux, puis toutes les merveilles engendrées par la chimie moderne et qui mériteraient chacune d’attirer notre attention et notre admiration.
- Si nous nous transportons dans l’aile gauche, nous trouvons tout d’abord la section des mines et de la métallurgie, tout un monde de machines, de métaux, de houilles, dont le guide Hachette si précis et si complet nous a donné un excellent résumé.
- « La grande métallurgie française, y dit-on, a fait un vigoureux elfort pour affirmer en face de l’étranger sa puissance industrielle. Le fer vaincu, assoupli, se prête à tous les caprices, à tous les désirs, et prend sa place naturelle dans la décoration de cette classe, appropriée avec autant de goût que d’habileté technique à sa destination. Tous les grands centres métallurgiques sont représentés dans le palais qui leur est dévolu. Sous le dôme, dès l’entrée, les Forges de Douai érigent une porte monumentale en fer ornée de tampons de chaudières et de plaques de métal; et l’on est tout de suite attiré vers le grand hall central, sous le lanterneau, où se dressent de toutes parts des colonnes énormes, où l’on entrevoit des masses formidables, une forêt métallique aux troncs étincelants.... C’est le salon d’honneur de la Société des Métaux. L’effet est saisissant : tout autour de la nef, à l’entrée de chaque groupe, s’élèvent des portails géants en fonte, en acier, en cuivre, en métal déployé ; colonnades, cylindres, en tuyaux, en plaques, en fer forgé; pylônes, frontons en rails incurvés; frises ciselées, chapiteaux en tubes cintrés, retombant en gerbes; c’est un mélange de puissance et de grâce, de force et de souplesse, qui produit une impression profonde et séduit les regards. Telles de ces plaques d’acier, qui servent de fermes au portail des Forges de Pompey, mesurent 96 mètres de long et sont coulées d’un seul jet. Le rail roulé au fronton mesure 51 mètres de long. Les Aciéries de Longwy composent leurs colonnes de rails tordus assemblés sur des cylindres, et ces rails ont 20 mètres. Les Forges de Pont-à-Mousson dressent des colonnes de tuyaux et de cylindres en fonte; celles de l’Escaut et de la Meuse assemblent des tubes d’acier; les Laminoirs de Bierche et de Saint-Waast, projettent jusqu’au toit des gerbes éclatantes de tubes laminés surmontées d’énormes boules de cuivre; le groupe de la Loire (Saint-Étienne, Firminy, Saint-Chamond, Clandinon) affirme sa vitalité par d’énormes canons en matière brute, par des plaques de blin-
- p.220 - vue 222/322
-
-
-
- MINES ET MÉTALLURGIE.
- 221
- dage, des ancres de marine géantes. La Vieille-Montagne nous offre une brillante exposition de son industrie en zinc; Micheville envoie des vases énormes faits en rails et poutres de fer (Lun de ces vases a 18 mètres de haut); Châtillon des tourelles blindées; les usines Delaunay-Belleville, un générateur perfectionné. Auprès de ces colosses sont, à leur rang, les Forges du Saut-du-Tarn, Hennebont, Montataire, Denain et Anzin, les Aciéries de France, les Forges du Nord et de l’Est, Pontgibaud, les Hauts Fourneaux de Maubeuge, les Forges de l’Ariège, les fonderies de Harfleur, la Compagnie Royale Asturienne, le Métal déployé, les Cuivres de France, la Compagnie d’Alais, les pompes pour puits de la maison H. Lemaire, etc., etc. »
- La section suivante groupe les matières premières essentielles à l’industrie de tous les temps, la Pierre, le Marbre, le Charbon, les Minerais de toute nature et les terres et sables qui les accompagnent. En vertu de la classification adoptée en 1900, elle montre en même temps les machines et appareils qui ont permis d’aller dans les profondeurs de l’écorce terrestre découvrir et extraire ces matières premières, et de leur faire subir les transformations mécaniques qui en permettent ou en facilitent l’emploi : appareils de sondage, de forage, d’extraction, de triage, de préparation mécanique, de broyage et d’agglomération.
- Deux grandes industries, différentes à tous égards, celle des Mines et celle des Carrières, sont ainsi rapprochées par la classification, mais ont en fait chacune leur exposition comme elles ont leurs procédés, leur outillage, leur clientèle absolument distincte.
- Les mines de houille ont produit en France, en 1899, environ 33 millions de tonnes d’une valeur totale de près de 400 millions de francs. La valeur des minerais divers (fer, sel gemme, plomb, etc.) êst bien faible en comparaison et ne dépasse guère, pour la France et l’Algérie, 50 à 52 millions de francs. Les phosphates de chaux, dont l’emploi transforme notre agriculture, rapportent de 22 à 25 millions de francs. Quant aux carrières, elles livrent pour près de 250 millions de francs de produits bruts, dont la valeur est singulièrement augmentée quand une taille appropriée en a fait des colonnes ou des plaques polies, ou qu’un traitement rationnel en a fait apparaître les qualités sous forme de plâtre, de chaux, de ciment. Dans l’ensemble, nos mines et carrières produisent chaque année plus de 700 millions de matière première pour nos industries.
- p.221 - vue 223/322
-
-
-
- 222
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DK 1900.
- De ce palais des Mines, où il faudrait passer des heures pour tout voir, tout comprendre, nous passons, par une brusque transition, dans le palais des Fils, Tissus et Vêtements.
- Ce palais est magnifique. Dôme central dont la voûte est ornée de „ ^ , verrières à peintures
- charmantes, grand portique de 27 mètres de largeur, et, de droite et de gauche, une colonnade du plus ravissant effet. A l’intérieur, trois nefs longitudinales et des galeries secondaires, au premier étage d’autres galeries, en haut et en bas de luxueuses vitrines.
- Dans ce palais, ce hall, ces vitrines, toute l’histoire dd fil, fil de chanvre, de lin, de coton, de laine, de soie, et chacun sait que cette histoire est merveilleuse.
- Que de travail, que d’opérations diverses pour faire dü coton ces tissus que nous appelons calicot, cotonnade, jaconas, mousseline, tulle; de ce fil de chanvre ou de lin la corde, la toile, la batiste, la dentelle ; de ce fil de laine nos' vêtements et nos tentures, de ce fil de soie de si riches étoffes !
- Des vitrines françaises et étrangères contiennent les matières premières, envoyées peut-être de toutes les parties du monde, pour être mises en œuvre dans nos fabriques d’Europe et de France.
- Ici, le coton tel qu’on le récolte, puis tel que le font les préparations premières ; là, le lin et le chanvre non travaillés, travaillés ; et cette exposition est ornée*de fleurs de chanvre? de lin et de coton, guirlandes peintes qui courent sur la muraille, encadrent le nom des fabricants.
- Voici les cocons de soie variant de nuance, de grosseur, selon l’espèce de l’insecte et le pays d’origine ; voici même la chenille précieuse, déjà languissante qui se traîne sur les feuilles du mûrier.
- Voici la laine à l’état brut, puis triée, dessuintée, lavée, séchée, graissée, cardée, filée, tissée en une étoffe que d’autres opérations
- p.222 - vue 224/322
-
-
-
- 225
- FILS, TISSUS ET VÊTEMENTS.
- dégraissent, épincettent, foulent, tondent, pressent et rendent enfin propre à être employée pour notre habillement ou notre ameublement.
- Si nous voulons nous instruire, nous trouverons à deux pas cet outillage si ingénieux, ces puissantes machines qui aident à la préparation et à la confection de nos tissus.
- L’industrie cotonnière occupe en France plus de 500000 ouvriers. Rouen, Lille, Roubaix, Amiens, Saint-Quentin, Tarare, etc., etc., qui travaillent le coton, nous ont envoyé leurs plus beaux produits. Les mousselines de Tarare, tout en gardant le genre qui leur est propre, rivalisent avec ce que l’étranger fait de plus beau. Nos cotonnades sont à la place d’honneur, ce qui ne nous empêche pas d’admirer les fabrications anglaises et américaines, de nous incliner avec respect devant les vitrines du Piémont et de la Lombardie, devant la Russie pour ses indiennes si charmantes. On dirait de la soie, ces belles indiennes rouges de Vladimir et de Moscou.
- Les étoffes de laine qui comprennent les tissus ras, mérinos, popeline, serge, damas, tartan, velours d’Utrecht,et les tissus feutrés, drap, Casimir, satin de laine, nous viennent principalement des provinces où prospère, la race ovine. Roubaix et Tourcoing exposent donc des lainages de toutes sortes ; Saint-Quentin et Reims des tissus légers ; Amiens ses velours d’Utrecht; Elbeuf, Lisieux, Sedan des draps incomparables.
- Le lin n’est pas moins intéressant que le coton, au palais du Fil : avec Lille, Valenciennes, Cambrai, Fiers, Voiron, des toiles de tout grain et de tout prix, des toiles pour linge et des draps de lit éblouissants de blancheur et de finesse, qui valent certainement les plus belles toiles de Hollande.
- Et quel enchantement si de la toile nous allons aux services de table, à la batiste de fil, à la dentelle! On s’arrête à toutes les vitrines, on s’y attarde; celle-ci n’a point de rivale : c’est Alençon, notre point de France. Mais Venise n’est pas loin, mais Rruxelles, mais Bruges, Barcelone et ses blondes, le point d’Angleterre avec ses trois fleurs symboliques mêlées aux guirlandes les plus gracieuses. Après les reines de la dentelle, il nous reste de l’admiration et de l’enthousiasme pour notre superbe chantilly, notre bayeux, pour Calais, Mirecourt et le Puv, pour nos ravissantes guipures.
- Lt de toutes parts, dans chacune et chacune des vitrines, qu’elles portent un nom français ou un nom étranger, des robes sur mannequins
- p.223 - vue 225/322
-
-
-
- 224
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- tout en dentelle noire ou blanche, luxe inouï qui transporte en rêve dans le pays des fées.
- Autre enchantement en visitant les ' soieries. Lyon, Saint-Etienne, Paris, au premier rang comme toujours.
- Paris s’est réservé un pavillon central. Son exposition est d’une richesse sans égale et d’un parfait bon goût. Lyon, qui ne le cède point à Paris, l’a emporté depuis longtemps sur le Piémont et la Lombardie pour ses soieries, ses failles, ses satins; sur Gènes, Sienne et Venise, pour ses draps d’or et d’argent, ses velours, ses lampas, ses brocarts. Saint-Etienne n’a pas de rivaux pour la rubanerie, rubans de velours, de gaze, de soie, de satin, aux nuances les plus fraîches et les plus délicates.
- Lyon et Saint-Étienne, par une nouvelle et gracieuse inspiration, jettent des fleurs de velours, des motifs de velours sur leurs plus riches tissus, dit aussi velours artistique. C’est d’un effet ravissant. La chasu-blerie de Lyon avec sa bannière angélique, sa chasuble Salvatoris, ses mitres dont l’une est destinée à Mgr de Tarbes, est plus brillante que jamais.
- La Suissea aussi une jolie exposition, des mousselines de soie de toute beauté. Une robe de chambre en soie de Vienne (Autriche) toute confectionnée et bien chaude ne pèse que 500 grammes ; elle est sur sa balance. La broderie se mêle à la soie, à la mousseline, à la dentelle.
- Lyon et Paris présentent de riches étoffes d’ameublement brodées avec un art exquis, des robes brodées sur soie, satin, gaze, mousseline, à côté des robes en dentelle, des tulles brodés en soies de diverses couleurs, des crêpelines parsemées de paillettes.
- Lunéville jette sur ses tulles des fleurs d’or et d’argent. Saint-Quentin emploie 140 nuances pour broder les rideaux d’une chambre à coucher. Et quel jeté de lit ! Il faudrait nommer toutes nos villes....
- Les stores et les rideaux de la France et de l’étranger sont d’une beauté sans égale.
- Une broderie fort curieuse et fort belle dans la galerie du Vêtement, et
- p.224 - vue 226/322
-
-
-
- FILS, TISSUS ET VÊTEMENTS.
- 225
- qui n’a point rapport au vêtement : le Christ devant Pilate, « sur la place aux Dalles », dit la légende, grandeur naturelle, travail en soie et à l’aiguille. Le fond du tableau est en velours rouge foncé. La broderie, qui va du blanc au noir par un nombre infini de nuances, a demandé vingt ans. Une seule personne, une dame, a accompli ce travail. Du même point, des portraits : le Saint-Père, l’empereur de Russie et le président Carnot, la reine Victoria, Pasteur, Christophe Colomb.
- Le Japon a des tentures, des paravents, des écrans, des éventails, des tableaux en broderie sur satin d’une beauté merveilleuse. Ici des hérons,
- et là des hiboux, des paysages, forêts et cascades, la porte du célèbre temple de Nikko un jour de fête.
- Nos éventails de Paris, en plumes, en paillettes, brodés sur soie ou décorés d’artistiques peintures, valent, à eux seuls, une fortune, et rivalisent avec ce que l’Espagne a jamais fait de plus beau.
- Autre objet de luxe, de grand luxe, la fourrure. La Suède, la Russie, la Sibérie ont la plus belle exposition du monde : animaux empaillés, peaux préparées et confectionnées. Là aussi il faudrait des heures pour une complète étude. Mais il est impossible de tout dire, de tout peindre, peut-être de tout voir.
- Les vêtements, France et étranger, occupent une large place dans le palais des Fils et Tissus, mannequins élégamment disposés. La Hongrie, laHollande, la Suisse, la Roumanie nous font aussi connaître les costumes de leur pays. Paris a ses salons. On vient voir la mode de 1900 pour la comparer à la mode du siècle qui s’achève, Grand Empire et Restauration, 1850 etLouis-Philippe, Napoléonlll et l’impératrice Eugénie,
- . Avons-nous des regrets ?
- Nous passons de ce salon
- de toutes les élégances pré- Corset du xvnie siècle.
- 15
- p.225 - vue 227/322
-
-
-
- 226
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- sentes et passées, aux sections de la parfumerie, puis brusquement dans le domaine de l’électricité trop important pour que nous ne le décrivions pas à part.
- Enfin nous entrons dans le formidable amoncellement d’objets de toute sorte, dont on a rempli l’ancienne Galerie des Machines. Sous l’immense voûte de cristal on a construit pour abriter l’Agriculture et l’Alimentation une véritable ville avec ses hôtelleries, ses fermes, ses pavillons et que nous décrirons plus loin.
- Et cependant cette galerie, qui est une des merveilles du monde, est si vaste, de proportions si prodigieuses, que tout cela n’a pas suffi à la remplir et qu’on y a trouvé la place pour édifier dans sa partie centrale une salle des fêtes véritablement colossale.
- « Imaginez-vous une coupole de 4000 mètres environ de superficie portée sur un système d’arcades de 75 mètres environ de hauteur. Quatre de ces arcades, sur seize, ont le double d’ouverture des autres. Elles se font face deux à deux et correspondent, soit à l’extérieur, en face de l’Ecole militaire, soit avec le palais de l’Électricité, soit avec le sud, soit avec le nord de la galerie des Machines. Elles sont destinées, dans leur partie inférieure, à livrer passage à la foule. Trois sur quatre abritent dans leur partie supérieure des tribunes. Dans l’une de ces arcades s’ouvre un escalier d’honneur, monumental d’aspect, qui conduit à un salon de repos mitoyen avec le palais de l’Électricité. Entre les grandes arcades, trois arceaux de moindre portée s’ouvrent sur les tribunes publiques, également réparties trois par trois, où s’étagent en amphithéâtre les gradins. Conçues en formes de niches, ces tribunes prennent jour par en haut. La coupole, dans sa partie inférieure, est en staff, et sa partie supérieure est vitrée. Un vitrail de 1700 mètres carrés de superficie, qui épouse la forme convexe du dôme, laisse entrer à flots dans la salle une lumière douce et chaude, imperceptiblement et finement colorée par les tons rose et jaune, pourpre et or, qui dominent dans sa composition.
- « La coupole, dans sa partie inférieure, est ornée de quatre grands groupes de peintures, dues à MM. Cormon, François Flameng, Albert Laignan et Rochegrosse. Malgré la hauteur à laquelle on les a placées, elles sont très visibles et elles s’harmonisent à merveille avec la décoration de la salle, dont la tonalité générale, d’un jaune doux lavé de réséda, est charmante. L’architecte a eu soin, d’ailleurs, de relever cette note un peu fade par des ors vigoureux et des notes chantantes d’un bleu tendre. Les
- p.226 - vue 228/322
-
-
-
- LA SALLE DES ILLUSIONS.
- 227
- écussons des trente-six nations exposantes, répartis en couronne au-dessous de la corniche du dôme, jettent des notes encore plus vives, gaiement multicolores sur le tout. La symphonie est complétée par le rose soutenu des voussures, les draperies boutons d’or des quatre tribunes principales et les fonds alternativement rouge brique ou blanc, rehaussé de gris des tribunes d’amphithéâtre. »
- Ajoutons que cette superbe salle peut recevoir plus de 15 000 spectateurs. Elle a servi aux cérémonies de l’inauguration de l’Exposition et de la distribution des récompenses; mais malgré son titre on n’y a donné aucune autre fête.
- Il nous reste encore à visiter la salle des Illusions aménagée entre la salle des Fêtes et le palais de l’Electricité. C’est une des attractions officielles les mieux réussies de l’Exposition.
- Quand vous entrez dans cette salle, vous
- êtes d’abord surpris de l’obscurité qui y règne : c’est l’impression qui nous a frappé le jour de l’inauguration. Peu à peu vous vous habituez à ce peu de lumière, et, en regardant autour de vous, vous apercevez une multitude prodigieuse de gens..., qui sont simplement la réflexion des personnes qui se tiennent dans la salle, sur les glaces immenses garnissant les murailles. En divers points du plancher sont disposés des sortes de puits entourés de lambris de bois montant à peu près à la hauteur de notre tête, et masquant des faisceaux de lampes à incandescence, qui projettent leur lumière en haut, sur le haut de la salle. Celle-ci est toute dorée, d’un or atténué; elle est tout à fait dans le genre oriental et nous rappelle de fort près le dôme de la fameuse salle des Ambassadeurs de l’Alhambra de Grenade. Ce sont les mêmes pendentifs, les mêmes délicieux caissons en nid n’abeille; au sommet une ouverture projette une lumière bleuâtre, tandis que l’or scintille discrètement sous l’éclat des lampes masquées comme nous l’avons dit.
- p.227 - vue 229/322
-
-
-
- 228
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Soudain un coup de sonnette se fait entendre, un orgue entame une marche, et la lumière électrique commencé à nous donner les impressions les plus curieuses. Des lampes en forme d’étoiles compliquées, qui sont pendues au dôme et que nous n’avions pas encore remarquées, s’éclairent successivement et brusquement des nuances les plus variées, et les glaces multiplient à l’infini ces lumières; des périodes d’obscurité séparent les éclats de lumière. Tantôt on voit s’illuminer les colonnes de verre et les chapiteaux qui soutiennent la retombée de la voûte,* tantôt ce sont de vraies fusées électriques, colorées de nuances variées, qui jaillissent clans des guirlandes de petites lampes suspendues à la coupole. Parfois tout l’éclairage est d’un blanc intense, parfois aussi des lampes qui dessinent le contour supérieur des grands panneaux de glaces sont colorées par moitié en deux couleurs à la fois.
- Un des actes de ce spectacle est vraiment curieux,, et truqué comme une féerie : en effet, à un moment donné, quatre panneaux s’ouvrent dans la coupole, et l’on voit descendre, suspendus à des fils, quatre gigantesques papillons ou libellules, que des machinistes font monter et redescendre en suivant la cadence de la musique. Des projections colorées les suivent et les illuminent dans leur danse.
- À une autre reprise, c’est un papillonnement de lumière sur un air de valse; toutes les lampes se colorent diversement, suivant la manœuvre de commutateurs que dirige M. Hénard, l’architecte de la salle. Bien entendu, ces effets sont obtenus au moyen d’ampoules de nuances diverses logées à côté les unes des autres dans un même globe, qui peuvent être éteintes ou rallumées instantanément, et se trouvent réparties sur des circuits différents.
- Tout cela fonctionne à merveille, avec une régularité extraordinaire, et celte féerie de lumières, dont les effets se répètent à l’infini dans les glaces, a vivement impressionné les innombrables visiteurs de la salle des Illusions.
- p.228 - vue 230/322
-
-
-
- XIII
- LE PALAIS DE L’ÉLECTRICITÉ ET LE CHATEAU D’EAU
- L’eau et les lumières charment toujours les yeux : aussi a-t-on voulu en tirer parti à l’Exposition universelle pour en faire le décor de ces deux magnifiques choses que l’on nomme le palais de l’Électricité et le Château d’Eau.
- Ces deux palais doivent être décrits ensemble parce qu’ils forment un tout indissoluble, par leur construction et par leur éclairage, les rampes lumineuses de l’un venant compléter les fontaines lumineuses de l’autre. Nous avons dit que, tandis que le Champ-de-Mars est bordé de part et d’autre par de nouveaux palais qui ont remplacé ceux de 1889, on a religieusement conservé la vieille Galerie des Machines dont les immenses fermes rendent du reste les plus signalés services ; mais on ne pouvait laisser cette construction faire encore partie du décor général du Champ-de-Mars : on a donc voulu la masquer, et pour cela on a eu recours à une combinaison fort ingénieuse. On a élevé par devant la Galerie, et transversalement au Champ-de-Mars, réunissant les deux files latérales de palais, une immense construction transversale, dont la crête domine tout ce qui l’environne, et dont la façade est formée par une majestueuse cascade ; le motif central de celle-ci se prolonge de chaque côté par des ailes se reliant aux palais latéraux, de manière précisément à ne laisser voir que la portion la plus haute du palais de l’Electricité. Ce plan a été exactement suivi, et cela donne, à part peut-être la couleur trop blanche du Château d’Eau, un résultat fort heureux, surtout quand le soir tout cela est éclairé par des torrents de lumière.
- Le palais de l’Electricité a un rôle tout d’utilité sur lequel il nous faudra revenir ; c’est lui qui abrite, en outre des objets de toute sorte se
- p.229 - vue 231/322
-
-
-
- 250
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- rapportant à la science électrique, les puissantes machines à vapeur et les énormes dynamos qui distribuent le courant, c’est-à-dire la force et la lumière dans l’enceinte de l’Exposition. Au point de vue de sa construction proprement dile, qui produit le plus bel effet, surtout quand on se trouve au centre, dans la partie la plus haute, il est entièrement fait de fermes métalliques, d’immenses charpentes demeurées bien visibles à l’œil : elles sont disposées par gradins descendants, de façon à donner la sensation d’un gigantesque éventail ouvert qui serait posé debout (et qui aurait bien entendu une certaine épaisseur) ; son milieu et sa partie la plus haute se trouvent juste derrière le Château d’Eau, tandis que ses extrémités viennent se placer respectivement au bout des deux files de palais qui bordent longitudinalement le Champ-de-Mars. Il faut songer que cet éventail, qui mérite bien le qualificatif de gigantesque, se développe sur une longueur de 150 mètres, et que son point culminant atteint une hauteur de 70 mètres. En ce point on a monté le motif central, qui est en zinc repoussé, et qui représente un énorme cartouche où des lampes électriques sont disposées pour faire briller dans la nuit la date de 1900, tandis qu’au-dessus est une figure allégorique, le Génie de l’Electricité, debout sur un char qu’emportent des hippogriphes et brandissant le flambeau du Progrès. On ne s’imagine pas la masse prodigieuse de ce groupe, que nous avons vu mettre péniblement en place, et encore par morceaux, en le hissant par une ouverture ménagée dans le toit de la portion centrale du palais.
- L’intérieur de celtii-ci est évidemment très beau, et l’on y ressent une impression intense, quand on lève la tête, étant au centre, à l’endroit où le planchefidu premier étage est réduit à des galeries latérales, et que l’on porte ses yeux sur les fermes qui soutiennent le toit à une hauteur quelque peu vertigineuse : ces fermes ont une forme élégante et une ornementation sobre faite seulement de découpures du métal ; elles vont en diminuant de hauteur vers chacun des bouts du palais, mais cette disposition même contribue à l’ornementation.
- . Cette forme de toiture se révèle extérieurement de la manière la plus heureuse, sous la forme d’un immense arc de cercle tréflé, composé en réalité d’une série d’arcs de cercle accolés les uns contre les autres, diminuant de hauteur, et soutenus par des pylônes de plus en plus petits eux-mêmes. La crête du toit est surmontée d’une, frise à jour, où naturellement on n’a pas ménagé les oriflammes, et tout ce qui est visible de cette
- p.230 - vue 232/322
-
-
-
- LE PALAIS DE L’ÉLECTRICITÉ.
- 251
- façade au-dessus du Château d’Eau et de ses ailes est ornementé devine repoussé et ajouré comme une dentelle ; neuf baies sont ménagées dans les divers arcs de cercle dont nous avons parlé; chaque baie est formée par des vitraux aux tons chatoyants dont l’effet est tout à fait remarquable sous des flots de lumière. En effet, si la lumière devait être répandue à profusion, c’était bien dans le palais de l’Electricité, et le fait est que toutes les dispositions ont été prises pour faire une vraie dentelle de feu de cette crête ajourée dont nous venons de parler : on y a installé 5000 lampes à incandescence, 50 lampes à arc, munies de réflecteurs pour diriger la lumière comme on le voudra, ainsi que des projecteurs, sur lesquels on pourra
- , Le palais de l’Électricitc et le Château d’Eau.
- interposer des
- verres colorés, afin de changer les nuances que l’on donnera au sommet du palais.
- Un détail mérite que nous y insistions : nous avons signalé tout à l’heure le flambeau que tient en main le Génie de l’Electricité : il fallait évidemment que ce flambeau symbolique répandît une lumière intense, et on a eu recours pour cela à une combinaison d’une puissance formidable imaginée par un de nos plus savants électriciens. Il était d’abord nécessaire de se procurer un courant d’une tension énorme, d’une intensité telle qu’il serait impossible d’en tirer parti dans la pratique industrielle ordinaire. Le courant est emprunté aux usines électrogènes que nous nous réservons de décrire, et, au moyen de l’appareil spécial que l’on nomme transformateur, sa pression est relevée jusqu’à atteindre 50000 volts, alors que les plus hautes tensions, ou, si l’on veut, les plus hautes pressions ne dépassent point 10000 volts, et encore dans des conditions tout exceptionnelles. C’est M. d’Arsonval qui a imaginé le dispositif curieux, mais dont il serait malaisé de donner ici une description complète, pour faire
- p.231 - vue 233/322
-
-
-
- 252
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- jaillir d’immenses étincelles du flambeau du Progrès. Au moyen d’un condensateur de son invention, qui ressemble dans son essence à l’instrument bien connu sous ce nom dans les cours de physique, il a obtenu des étincelles d’une vingtaine de centimètres, qu’il arrive à se faire succéder de telle sorte qu’elles paraissent constituer par leur ensemble une étincelle continue n’ayaht pas moins d’une douzaine de mètres de long.
- Le Château d’Eau est formé en somme d’une immense cascade, tombant
- *
- de haut pour jaillir dans une série de vasques qui aboutissent à un grand bassin disposé à peu près de niveau avec le sol du Champ-de-Mars ; mais pour permettre à un plus grand nombre de spectateurs de jouir de cette vue qui est si merveilleusement complétée le soir par des fontaines lumineuses, on a ménagé de chaque côté de ces vasques superposées une double rampe qui amène finalement le visiteur au niveau des deux ailes du Château d’Eau. Celles-ci se présentent sous la forme de galeries à arcades qui se rejoignent même par un passage ménagé sous les arcades.
- Nous n’avons pas l’intention d’analyser les motifs décoratifs répandus à profusion, et peut-être avec quelque excès, sur les portiques et particulièrement sur l’immense niche hémisphérique de 30 mètres d’ouverture sur 11 de profondeur, du sommet de laquelle l’eau s'élance pour tomber de vasque en vasque : ce sont là des choses dont il faut se rendre compte sur place, et que fait déjà saisir l’illustration que nous donnons.
- Pour alimenter ces chutes d’eau, ces jets qui s’entre-croisent, se rencontrent de toutes parts dans les vasques et les bassins, il faut des milliers de litres d’eau par seconde, et il n’était pas possible, sous peine de mettre une partie des Parisiens à la portion congrue, de les alimenter avec les eaux de source, qui seules avaient une pression suffisante pour monter jusqu’à la hauteur voulue. On n’a donc eu recours à ces eaux qu’à titre exceptionnel, et encore est-ce trop, étant donné que l’eau de source est insuffisante à Paris ; pour la plus grande partie des besoins, on a installé sur la rive de la Seine, non loin de la gare du Champ-de-Mars, une station de pompes des plus remarquables et des plus puissantes, que les visiteurs de l’Exposition ont la possibilité de voir fonctionner. Enfin, nous ajouterons, comme détail caractéristique et curieux, que des pompes électriques établies dans une salle souterraine du Château d’Eau prennent dans les bassins l’eau ayant déjà servi et la remontent suffisamment pour qu’elle jaillisse encore dans certaines des vasques : c’est une sorte de mouvement continu qui économise considérablement l’eau en la
- p.232 - vue 234/322
-
-
-
- LES FONTAINES LUMINEUSES.
- 255
- faisant passer constamment sous les yeux du public. A la vérité, une bonne partie de cette eau disparaît pour jamais de la circulation, tout simplement parce qu’elle va se transformer en vapeur, et par suite en électricité, dans les usines électrogènes : à cet effet, des canalisations partent des bassins inférieurs de la cascade et vont dans les usines de production de vapeur distribuer l’eau aux innombrables chaudières, et aussi aux machines à vapeur dont il faut assurer la condensation. C’est assurément une combinaison fort curieuse que ce Château d’Eau fait pour réjouir les yeux, et qui a un rôle essentiellement utilitaire.
- Il nous reste encore à expliquer le fonctionnement des fontaines lumineuses installées par la maison d’électricité Yedovelli et Priestley. Et d’abord toutes les eaux qui ruissellent dans le Château doivent être éclairées de façon admirable, aussi bien les cliules que les jets proprement dits. Pour les jets, nous retrouvons dans le fond des vasques, comme en 1889, des plaques de verre à travers lesquelles est projetée la lumière de lampes à arcs munies de puissants réflecteurs ; les rayons lumineux passent en outre par des écrans colorés que l’on peut changer suivant les besoins, la manœuvre des verres étant simplifiée à l’extrême, et opérée pour ainsi dire mécaniquement, par l’intermédiaire d’électro-aimants minuscules qui sont mis en action d’un poste central où un machiniste n’a qu’à envoyer le courant dans les fils voulus. Pour l’éclairage des chutes, qui n’avait pas été tenté en 1889, on se heurtait à des difficultés considérables ; on les a résolues en munissant le bord des vasques de rangées de lames métalliques et de lames de verre convenablement inclinées, qui divisent la masse liquide : de la sorte l’eau tombe en gouttelettes extrêmement petites, qui vont pouvoir se colorer comme celles des jets, si l’on installe des rampes de lampes électriques sous le rebord de chaque vasque. •
- On comprend d’ailleurs que rien n’est plus facile que de disposer de là sorte des rangées de lampes de colorations différentes, que l’on peut allumer successivement, alternativement ou simultanément, pour obtenir les effets les plus curieux et les plus invraisemblables même.
- C’est l’électricité seule qui permet toutes ces merveilles, et nous montrerons ultérieurement comment il a été possible de s’y prendre pour produire les quantités prodigieuses de courant qu’a nécessitées l’Exposition universelle de 1900.
- p.233 - vue 235/322
-
-
-
- XIV
- AGRICULTURE ET ALIMENTATION
- Nous avons vu, en parcourant les galeries du Champ-de-Mars, que l’immense hall de l’ancienne Galerie des Machines de 1889 avait été cette fois consacré à l’Agriculture et à l’Alimentation, à l’exception de la partie centrale qui a été transformée en Salle des Fêtes. Toute la partie de la Galerie à l’ouest de cette dernière a été réservée aux sections étrangères, tandis que la partie orientale est occupée par les sections françaises.
- On a eu l’idée pour présenter les produits de notre sol national d’édifier sous l’immense voûte de verre de la Galerie une véritable ville de chalets, de pavillons, de constructions de toutes sortes, reproduisant les types d’architecture rurale de nos diverses provinces. Ces édifices, forcément de dimensions restreintes, produisent dans cet immense vaisseau un peu l’effet d’une gigantesque boîte de jouets de Nuremberg, mais l’ensemble n’en est pas moins fort pittoresque. Au centre même de la Galerie, ces constructions rustiques encadrent la place d’un village ou plutôt d’un bourg, car s’il y a là l’antique moulin, faisant toc toc au passage de l’eau sous ses vannes vermoulues, le pressoir de l’ancien temps, et des instruments aratoires qui semblent nous reporter à l’époque des Romains, on voit aussi la boutique bourgeoise de M. l’épicier-droguiste et ses pots de faïence fleurie, et ses bocaux plus ou moins mystérieux puisque les uns pouvaient contenir de délicieux bonbons de jujube, et les autres l’atroce aloès, son traditionnel tonneau de mélasse, espoir des garnements en rupture des bans... de l’école.
- Un monde de réflexions vient à l’esprit du visiteur en contemplant les collections pourtant si simples, si modestes, si insignifiantes en apparence, réunies dans cette partie de l’Exposition. Que peuvent représenter
- p.234 - vue 236/322
-
-
-
- LES PAVILLONS DE L’ALIMENTATION
- loo
- Les pavillons de l’Alimentation dans la Galerie des Machines.
- d’intéressant de viei lies charrues, comme onenvoit à l’exposition rétrospective du ministère de l’Agriculture? Il faut croire, cependant, qu’on n’a
- pas eu complètement tort de les réunir en cet endroit, car elles ont du matin au soir leur public, et un public qui ne ménage pas ses acclamations. C’est que passent ici par milliers les cultivateurs venus d’un peu partout, les gens qui ont la terre dans le sang, et que si les formes des socs, les proportions des bras de ces instruments primitifs ne disent rien aux citadins, les campagnards se sentent aussitôt attirés. Ils comparent les instruments de leurs pères, des instruments qui ne sont déjà pas si loin d’eux, avec les outils perfectionnés dont ils disposent aujourd’hui, et ils ne peuvent s’empêcher, dans leur conception un peu routinière de la vie, de se dire qu’avec du courage, de bons bras, du coup d’œil, on faisait tout de même du bel ouvrage.
- C’est l’histoire de l’humanité qui est écrite là, dans ce pressoir monumental où grimpaient les groupes de vendangeurs, chantant à plein gosier le vin nouveau, le sang de la vigne coulant dans les bacs ; on n’en voudrait plus du reste de cet encombrant assemblage de poutres, et l’on cherche sous un volume moindre quelque chose de plus puissant et de plus commode à manier.
- L’industrie moderne le donne, mais souvent à quel prix ! Ce n’est pas sans un gros soupir que les délicats, dont le goût affiné ne peut supporter sans blessure les produits manufacturés qui sortent par milliers
- p.235 - vue 237/322
-
-
-
- 236
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- des usines actuelles, s’arrêtent devant la chaumière où l’on a eu la très heureuse idée de réunir les ustensiles de cuisine et le mobilier de la salle commune de jadis. La maisonnette est, par elle-même, charmante, avec l’avancée de son four en pierre, son toit de chaume et ses grandes baies par lesquelles on plonge dans l’intérieur où sont amassées de véritables richesses constituées par les objets les plus vulgaires et les moins coûteux : par des ustensiles de ménage !
- Un vaste buffet, de joli style Louis XV, qui occupe un des côtés de la pièce, nous en montre de curieux échantillons placés de-ci de-là, disposés pour que le visiteur les examine à loisir : des trésors de faïence, de bois sculpté, de cuivre jaune, d’étain.
- Aux murs, sur les étagères, sur le rebord de la cheminée, sur les tables, par terre, un rouet d’autant plus exquis qu’il est plus ordinaire ; c’est bien le rouet campagnard près duquel on cherche la ménagère filant le chanvre destiné aux solides chemises de toile, ou aux durs draps de lit qui nous épouvanteraient peut-être maintenant ; le chandelier classique en cuivre tel qu’on en retrouve encore de nombreux échantillons dans les fermes de Bretagne; la lampe, plus rare; le pot à braise, cendrier rustique où s’allumaient les pipes à la veillée ; la boîte à allumettes, la râpe, la passoire en cuivre jaune; les boîtes à sel et à épices en bois sculpté ainsi que la grande râpe, le moulin à café, si gracieux, monté qu’il est sur ses quatre pieds d’un si joli dessin.
- Une mention toute spéciale est à accorder aux moules : poissons, crustacés, couronnes; il y en a de toutes les tailles et de tous les modèles, et d’un repoussé si soigné qu’on y voit comme la marque décisive d’une époque où les soins du ménage — on en avait le loisir — tenaient la place qui leur est légitimement due : que les pâtisseries, plats sucrés, entremets devaient paraître bons, présentés de la sorte!
- La cheminée est tout un monde avec son âtre garni d’une merveilleuse plaque de fonte armoriée, de crémaillères en croix, propres à recevoir nombreux et variés les récipients où mijotaient les mixtures doctement préparées, ses landiers, son four, la rôtissoire, la lèchefrite, ses marmites de toutes tailles, ses trépieds, ses poêles et la pelle à cendre en cuivre ainsi que le seau à charbon, et le grand pot à eau dans lequel on puisait à l’aide d’une louche, et la fontaine et les grils en fer forgé, représentant des fleurs de lys, des ornements divers, des initiales, et les moules à beignets; il y en aurait à décrire....
- p.236 - vue 238/322
-
-
-
- LES VINS DE FRANCE.
- 257
- La salle à manger, non moins curieuse, nous montre la mée, le meuble où Ton pétrissait le pain, le garde-manger en bois, un bahut sculpté, une délicieuse fontaine en cuivre rouge, le dressoir chargé de plats, d’assiettes, de pichets, d’écuelles en étain ouvragé. Et la table servie! soit des plats en faïence de Rouen, de Sarreguemines ou de Nevers. Non,
- Intérieur d’une cuisine ancienne.
- décidément, notre industrie moderne ne laissera rien d’aussi gracieux, d’aussi charmant.
- Nos vins de France tiennent, bien entendu, une large place dans cette exposition des produits de notre agriculture. La Gironde, la Champagne, la Bourgogne, y sont magnifiquement représentées ; les Charentes, la Haute-Garonne, Saumur et les autres centres de production, tous à la peine durant les durs travaux vinicoles, ont été tous appelés à l’honneur, et chacun de ces groupes fait bonne figure.
- Et d’abord la Gironde au centre de la section de viticulture, installation grandiose et charmante, vaste rotonde enfer, quatre entrées superbement ornées de pampres et de raisins sur treillage à draperies rouges, quatre
- p.237 - vue 239/322
-
-
-
- 23.8
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- panoramas où courent le fleuve, ses affluents et ses ruisseaux, où s’élèvent villes, villages, châteaux au milieu de la verdure, au milieu des vignes. Ici Bordeaux, là le Bordelais, Médoc, le Bazadais. En avant des panoramas, des monceaux ou plutôt des rangées et des rangées de bouteilles aux alléchantes étiquettes, mais — une affiche nous en avertit — absolument vides. On craint l’altération du vin ou les voleurs. Ces étiquettes, tout le monde les connaît :Barsac, Preignac, Bommes, Sau ternes, Château-Yquem, Saint-Estèphe, Saint-Julien, Saint-Émilion, etc., les Gravesv les Médocs.
- Chose étonnante, ces vins, dits en général vins de Bordeaux, si fortifiants à cause de leur richesse en tartrate de fer, si renommés pour leur goût et leur bouquet, n’ont guère été appréciés en France qu’au siècle dernier. La Bourgogne pensait n’avoir d’autre rivale que la Champagne. On les connaissait cependant dans les pays du Nord; dès 1572, Froissard voyait arriver en Garonne « toutes d’une flotte, bien deux cents voiles et nefs de marchands qui venoient aux vins ».
- La Champagne est ici à deux pas de la Gironde. Un palais, style Louis XY, où nous pénétrons par une arcade décorée de sculptures, « vignerons et vigneronnes à la vendange »; nous sommes dans une cave, une crayère, comme l’on dit en la contrée rémoise de toute excavation d’où l’on a extrait de la craie. Une charmante vitrine nous peint en relief l’armée viticole champenoise, vignerons et vigneronnes d’un décimètre de haut, et tout ce monde travaille ferme, quelle que soit la saison : pn hiver, plantation des ceps, ceps bas; au printemps, le bêchage de la*terre, la taille de la vigne, le provignage, le fichage, c’est-à-dire la pose des échalas tuteurs ; en été, le sarclage, le liage, le sulfatage; en automne, la vendange.
- Au premier étage, se continue dans une autre vitrine la préparation du vin : pesage du raisin, triage et épluchage des grappes sur des claies, pressage, cuvage,, bouillage. Le vin est mis dans d’immenses tonneaux, puis il est soutiré, « travaillé », car la nature du sol et le choix des cépages ne donnent pas au champagne toutes ses qualités, sa délicatesse, son esprit, sa ferveur soudaine : l’art y est pour beaucoup.
- De la crayère on passe dans une cave voûtée où des ouvriers en chair et en os achèvent la fabrication du vin mousseux : le remuage qui amène au goulot de la bouteille le dépôt qui s’est formé dans le liquide, le ' dégorgement par lequel on l’expulse, le dosage qui donne au vin le degré de douceur demandé par le goût des consommateurs de tel ou tel
- p.238 - vue 240/322
-
-
-
- LES TINS DE FRANCE.
- 259
- pays. Dans une autre cave on procède à l’étiquetage des bouteilles, à l’emballage, etc.
- Du salon d’honneur, au premier étage, on a la vue la plus charmante de la Tille du vin.
- On déguste, si l’on veut; on apprend que la production de 1895 à 1899 a été de 400 000 hectolitres.
- Et pOUl tant le pajs du Al ai Le pavinon du vin de Champagne,
- champagne mousseux et non
- mousseux est de fort petite étendue : les coteaux de la Marne aux alentours d’Épernay, les côtes d’Àvize qui comprennent les vignobles des Vertus, et le versant oriental de la « Montagne de Reims » avec Yerzy et Sillery.
- Les meilleurs crus sont ceux d’Aï, de Sillery, de Mareuil, d’Hautvilliers, de Dizy, d’Epernay, de Pierry.
- Un coup d’œil au joli diorama d’Aï, dans une petite salle contiguë au salon d’honneur, et nous prenons le chemin de la Bourgogne.
- La Bourgogne est légitimement fière de son pavillon qui se compose, par faibles mais charmantes parties, du palais des États de Dijon, du cloître de Semur, vrai bijou d’architecture, de l’hôpital de Beaune qui appartient à l’art flamand, d’une maison de Cluny (xiV siècle), surmontée du célèbre jacquemard qu’enleva jadis à Courtrai le duc Philippe le Hardi.
- Dans cette enceinte aux grands souvenirs, l’exposition de tous les vins de la contrée, de cette fameuse Côte-d’Or connue du monde entier par ses délicieux produits, « vins aussi précieux que de l’or liquide », a-t-on cent fois répété. Cette côte aux pentes blanchâtres commence au sud de Dijon et, en la surrant, nous saluons tour- à tour Ge\rrey-Chambertin, Chambolies, le Clos Yougeot, Nuits, Romanée, Pouilly, Beaune, Pomard, Yolnay, Meursault. N’oublions dans les grands vins de Bourgogne ni Mâcon, ni les Chablis, qui appartiennent à l’arrondissement d’Auxerre, ni les Thorins au sud de Mâcon, c’est-à-dire le Romanèche et le Moulin-à-Yent.
- Les Charentes ont dans la Ville du vin leurs monuments historiques :
- p.239 - vue 241/322
-
-
-
- 240
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- le clocher de Cognac et une porte de ville ancienne qui mène à une vieille abbaye. Un pavillon Renaissance abrite les vins mousseux de Saumur. Toulouse a un joli fragment de cloître surmonté d’un clocher en briques. Carcassonne nous montre sa porteNarbonnaise,Montpellier la tour des Pins, Nîmes la porte d’Auguste.
- On pourrait continuer cette promenade dans chacune des villes du Midi et de l’Ouest, et même à travers toute la France, car la Normandie a aussi son grand cru qui est le cidre, le Nord sa bière, Cpgnac son eau-de-vie.
- Du vin, nous passons à l’huile, aux grains, puis au lait qui joue un rôle si considérable dans l’alimentation et dont toute l’histoire tient dans un grand pavillon et de petits chalets pour la laiterie, la beurrerie, la fromagerie, et, tout à côté, tout à l’entour, l’outillage, les ustensiles, les machines.
- Le grand pavillon, façade en partie revêtue de faïence à ornements divers, figurines charmantes mais bizarres, têtes de bœuf et de vache, pots à lait et à crème, fleurs et guirlandes, s’élève jusqu’au faîte de la galerie, et présente deux angles de retrait où se groupent, grandeur presque réelle, d’une part, la Perrette du bon La Fontaine dans l’émoi de sa cruche cassée, et, d’autre part, maître Corbeau, son arbre, son fromage et son renard. Il comporte deux étages reliés par un tapis roulant. Que l’on déguste en haut, ou déguste en bas, et que l’on se recueille... comme on se recueille, comme on médite devant toute chose bonne et excellente que nous donne le travail de l’homme.
- Le lait, travail de l’homme? Oui, le lait, don de la Providence, présent de la nature, est dû aussi à l’homme. Que de milliers de travailleurs, dans certaines saisons de l’année, pour entretenir ces prairies fertiles, prairies naturelles, prairies artificielles, gras et frais pâturages, en telles ou telles régions de notre France, en tels ou tels pays du monde! Tout le Nord, chez nous, la Bretagne et la Normandie, les Vosges et les Alpes., les vallées de la Loire et de la Saône, et tant d’autres lieux; hors de chez nous, l’Angleterre et la Suède, le Danemark, la Suisse, etc. Que de soins réclament, pour nous donner du lait en abondance, ces vaches, ces brebis, ces chèvres! Il faut reconnaître que fermiers et fermières, gros ou petits propriétaires du monde entier, les mettent, pour ainsi dire, au rang d’individus humains, les traitent comme une famille toute proche de leur propre famille. Ceux qui ont le bonheur d’une ferme, la joie d’un
- p.240 - vue 242/322
-
-
-
- LE LAIT ET LE BEURRE.
- 241
- champ avec une vache, ne rompent le . pain du matin que si à l’étable tout est en ordre, en paix, en sûreté.
- De tel point on expédie en grand à la ville, sur tel point il y a une heurrerie, une fromagerie. Dès avant le jour, dans tout le canton, tout le monde est sur pied; le père de famille est le premier prêt, sa charrette, son cheval, son mulet ou son àne, il va ramasser le lait de ferme en ferme. Les jeunes filles, les jeunes gens sont de la partie; devançant l’angelus, tous portent sur la tête, sur le dos, des pots à lait, des pots à crème, à un marché souvent fort éloigné.
- Que de travaux, de fatigues, a donc coûté cette tasse de lait que nous avons si souvent comtemplée avec une froide indifférence, que nous avons bue sans remercier ni Dieu ni les hommes !
- Nous trouvons à l’Exposition de nombreux spécimens des différentes races bovines, vaches laitières représentées en relief ou par photographie: race flamande à la taille élevée, au pelage rouge brun ; race normande du Bess|n et du Cotentin; race bretonne, petite taille, robe noire et blanche; race comtoise, race montbéliarde; race d’Aubrac, auvergnate, dans tout le Massif central. Il y aurait injustice à ne point nommer la fameuse race Durham, tout anglaise mais dont nous avons de nombreux représentants, et les vaches du canton de Schwitz, qui habitent nos versants du Jura.
- Le lait, envoyé le plus souvent de nos campagnes de province, nous arrive à Paris et aux grandes villes dans un état parfait de conservation, grâce aux soins pris aux lieux d’origine, à la pasteurisation, à l’excellence des récipients, à la rapidité du transport.
- On admire et on voit fonctionner à la Ville du lait, à la section de l’Alimentation, ces machines à pasteurisation et à stérilisation, machines à vapeur fort compliquées. On voit des appareils à vapeur pour condenser, concentrer le lait, c’est-à-dire pour le réduire à l’état de crème épaisse, solide, et en faciliter ainsi le transport et la conservation. Au sortir de tel de ces appareils, 100 litres de lait ne sont plus qivune trentaine de litres de crème. On voit encore des tireuses de lait automatiques pour remplir les bouteilles, et des multitudes d’ustensiles en tôle d’acier étamée, des pots de toute dimension et de toute forme, des bacs, des jattes, des vases, des boîtes.
- Il s’agit de beurre : les écrémeuses écrément sous les yeux du public, et c’est chose aussi intéressante qu’ingénieuse. Après un travail de peu de
- 16
- p.241 - vue 243/322
-
-
-
- •242
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- temps, la crème et le lait se trouvent séparés. 11 y a des écrémeuses de différents systèmes et de toutes tailles, pour les grandes exploitations, pour les moindres exploitations. Une écrémeuse qui traite 100 litres de lait à l’heure, 200 litres, 500 litres, peut être manœuvrée par une femme. C’est une manivelle à tourner.
- Dans la crème, les particules de beurre sont simplement groupées l’une à côté de l’autre sans faire corps ensemble. Elles sont d’ailleurs isolées par une couche d’humidité qui provient du petit lait. On parvient à les débarrasser de cette humidité et à les agglomérer par un battage répété, à l’aide d’une baratte.
- Tout le monde connaît la baratte dans sa simplicité première. Il y en a de savantes à l’exposition du lait, et de toutes formes, barattes verticales et barattes horizontales.
- Le beurre est ensuite malaxé, c’est-à-dire lavé et brassé dans un nouvel appareil, le malaxeur; puis pétri, puis partagé en mottes de diverses grosseurs : il est fait. Sachons au moins que 25 litres de lait donnent environ un kilogramme de beurre, et que la fabrication demande une température constante de 15 à 17 degrés.
- La laiterie des Sociétés coopératives des Charentes et du Poitou fait du beurre à deux pas du chalet de dégustation. Gournay-en-Bray, Isigny, Rennes, et d’autres centres de fabrication étalent leurs produits dans d’élégantes vitrines au premier étage.
- Les fromageries de la Franche-Comté, de l’Ain et de la Savoie fabriquent* au rez-de-chaussée leur gruyère, fabriquent par des explications minutieuses, et en nous montrant les vastes chaudières, les différents ustensiles nécessaires pour cette fabrication.
- De ravissantes photographies nous transportent dans les sites montagneux, dans les immenses pâturages ombragés de sapins, où cette industrie du gruyère est en pleine activité. Et là, arrivage dans les markaireries, matin et soir, du lait charrié par les animaux ou transporté à la main, au seillon et sur le dos, à la bouille de bois blanc, parles femmes et les gars du pays. Pesage dans la chambre fraîche, écrémage on non-écrémage, selon qu’on veut faire du fromage gras ou du fromage maigre. Le markaire se met à l’œuvre. Il agite dans une énorme chaudière ses 250 litres de lait avec une écuelle à long manche enduite de présure. Le caillé se forme : il le coupe en long et en large, il le divise minutieusement, remettant de temps en temps la chaudière sur le feu.
- p.242 - vue 244/322
-
-
-
- LE FROMAGE.
- 245
- C'est maintenant une bouillie qu'il remue sans cesse jusqu’à ce qu’elle prenne une teinte jaunâtre. Le fromage est cuit, déposé dans un premier moule, et le lendemain dans un moub plus petit. Dans la cave on frotte
- Barattes et ustensiles de laiterie.
- tous les jours le fromage avec du sel pendant trois semaines. En Suisse on le garde en cave, dit-on, pendant une année tout entière.
- Aujourd'hui, à l’aide de machines à vapeur, on traite à la fois plus de mille litres de lait pour le transformer en gruyère.
- La Brie a une jolie ferme en relief, au premier étage, une laiterie, une fromagerie.
- Comme les fromages de pâte ferme 'pressés et cuits, le gruyère, le
- p.243 - vue 245/322
-
-
-
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- 244
- mont-dore, etc., ou simplement pressés, le roquefort, le sassenage, le cantal, etc., les fromages de pâte molle affinés, le brie, le camemberg, le mont-d’or, le géromé, le marolle, etc., ont tous envoyé à l'Exposition des plans, des gravures, des dessins, des photographies donnant la vue extérieure et la vue intérieure de leurs établissements respectifs. A noter, les séchoirs de Camemberg, en relief 6000 fromages par jour.
- Roquefort est, à l’Exposition, à côté de la Brie, sous une large vitrine, vaste plan en relief : le village sur son plateau, au pied des escarpements du Combalou, dominant la vallée du Soulsou, sous-affluent du Tarn; au-dessous du village et au-dessus de la vallée, la longue masse calcaire, la caverne de 300 mètres, habitée à l’âge de la pierre polie, devenue cave à fromage dès le onzième siècle, divisée à l’infini par d’âpres rochers en longs couloirs naturels qui aspirent sans cesse l’air frais et l’humidité.
- Le fromage de Roquefort se fait avec le lait des brebis de la fameuse race de Larzac, les premières laitières du monde. Le lait arrive aux fromageries, on l’écrème, on le fait chauffer pour le concentrer. 11 refroidit lentement, et l’on y ajoute le lait de la traite suivante sans l’écrémer ni le chauffer. On jette dans le mélange une cuillerée de présure par 50 litres de lait, et c’est tout. Le petit lait est extrait. Le caillé est déposé dans des moules en terre vernissés, percés de trous, par couches successives sur lesquelles on répand une pincée de pain moisi en poudre. Le fromage bien séché à une douce chaleur est alors porté dans les caves où il acquiert ces qualités qui le distinguent de tous les autres produits de la laiterie. Dans les caves on sale le fromage, quelques jours après on le racle, et l’on continue ainsi deux semaines durant. Il se couvre d’un duvet blanc, d’un duvet bleu, d’un duvet rouge, et la moisissure se prolonge le plus souvent à l’intérieur. Un mois et demi de cave et il est livré au commerce. Un plus long séjour dans les caves empêche l’emploi du pain moisi.
- Le chocolat n’a nullement la prétention d’être un produit de notre sol, cependant on ne pouvait oublier que c’est notre industrie qui a presque le monopole de cette précieuse préparation alimentaire, aussi lui a-t-on donné une belle place dans la section française de l’Alimentation. La maison Menier, qui est sans conteste la plus grande fabrique de chocolat du monde, a installé son exposition dans une gigantesque reproduction du vaisseau le Triomphant, occupant en largeur et en hauteur tout le front oriental de la galerie. On voit tout l’avant et une bonne partie du
- p.244 - vue 246/322
-
-
-
- LE CHOCOLAT.
- 245
- bâtiment avec son gréement, sa mâture, ses ponts, ses vigies; la poupe est engagée dans la muraille. 11 navigue. La mer est donc là aussi représentée avec d’énormes vagues d’un vert azuré. Mais ces vagues s’ouvrent devant nous comme jadis devant les Hébreux à la mer Rouge. Nous ne sommes point témoins du miracle, il est accompli, et nous pouvons pénétrer par la cale dans le navire.
- Un peu d’hésitation peut-être et un grand étonnem ent nous retiennent longtemps au dehors, et d’ailleurs de grandes et riches plaques de marbre, de chaque côtédelaproue, portent des inscriptions qui intéressent au plus haut point:
- «Le vaisseau du roy, le Triomphant, battant Le C( .Triomphant ».
- pavillon'du maréchal d’Estrées, vainqueur de Tabago, revient à Brest avec l’escadre, le
- 10 octobre 1679, après avoir établi le commerce français aux Antilles.
- 11 rapporte au roy Louis XIV, parmi de nombreux présents, le chocolat préparé avec le cacao provenant des premières plantations de la Martinique. »
- Des escaliers conduisent la foule à un salon disposé dans les flancs du vaisseau et où des fontaines versent à tout venant des flots de l’aromatique breuvage. Foule compacte aussi pour admirer les dioramas installés sous la quille du navire et représentant les ateliers de la grande choco-
- p.245 - vue 247/322
-
-
-
- 246
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- laterie Memer, ateliers d’une interminable longueur et d’une illusion parfaite, remplis d’ouvriers ou peints ou vivants.
- L’opération la plus délicate se fait sous nos yeux, la torréfaction, sur un feu doux, dans des brûloirs cylindriques munis âu dedans d’un agitateur, 50 à 55 tours à la minute : la couleur rouge brun des grains et leur sonorité, les grains s’entre-cboquant sans cesse annoncent que la dessiccation a atteint le degré voulu.
- On broie à un second atelier aussi vaste, aussi peuplé, aussi animé que le premier ; on broie à l’aide de meules et de deux ou trois cylindres en granit mus par une machine à vapeur. Le mélange avec le sucre se fait ensuite dans une mélangeuse, grande vasque de fonte : autant de pâte, autant de sucre. Nouvelle trituration, et le chocolat est fait. Le chocolat est donc tout simplement un mélange de cacao et de sucre, auquel mélange on ajoute ordinairement un peu de vanille. La pâte est molle, onctueuse, car la partie grasse des amandes, le beurre de cacao, n’a point été enlevée. On coule cette pâte dans des moules, plaques de vingt moules, et chaque plaque est disposée sur une table dite tapoteuse, à laquelle on imprime un mouvement de va-et-vient qui tasse le chocolat et le répartit dans les moules d'une façon régulière.
- L’atelier d’empaquetage ne compte que des femmes qui travaillent avec la plus louable activité.
- Louis XIV connaissait le chocolat avant les présents envoyés des Antilles. . Marie-Thérèse l’avait apporté en France. Cet aliment resta d’abord à la cour. Les grands seigneurs en firent ensuite usage. On le disait bon pour l’estomac. « Vous ne vous portez pas bien, écrit Mme de Sévigné à sa fille, le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez pas de chocolatière. J’y ai pensé mille fois. Commej^ ferez-vous? » Les Mexicains n’y mettaient pas tant de façons. Ils grillaient les amandes dans une sorte de poêle à frire, les faisaient bouillir en y mêlant de la farine de maïs et force piment, et prenaient avec délice cette boisson du Paradis à tout instant de la nuit et du jour, même à l’église, même à la messe.
- p.246 - vue 248/322
-
-
-
- XV
- LE PAYILLON DES EAUX, FORÊTS ET CUEILLETTES
- Situé à l’angle et en aval du pont d’Iéna, sur la rive gauche de la Seine, le pavillon des Forêts est construit partie de niveau avec le Champ-de-Mars, partie sur la berge, en sorte qu’on se trouve au premier étage en entrant de plain-pied par la porte principale dont la décoration très voyante attire de loin le regard. Une immense peinture murale, représentant des pêcheurs relevant un filet, traitée dans le genre dePuvis de Chavannes, fixe tout de suite le visiteur sur la nature de l’Exposition que renferme le palais; d’autres motifs de décoration empruntés à la chasse, des groupes d’animaux des forêts le renseignent encore : ici un fronton représentant une chasse à courre, là des combats de fauves, des têtes de cerf et des attributs accompagnent la statue du génie de la Forêt, formant la clef de voûte.
- Du côté de la Seine s’élèvent des toits rouges, à pignons, rappelant ies architectures du nord de l’Europe, pays forestiers par excellence. Quant aux nefs intérieures, qui ont de l’ampleur et présentent des lignes agréables, elles font l’admiration des connaisseurs par la structure de leur charpente qui vaut les plus beaux travaux de ce genre aujourd’hui délaissé.
- Avant d’entrer dans le palais, nous jetterons un coup d’œil sur les bois en grume et les bois de sciage exposés en plein air. La Hongrie, si fière à juste titre de ses richesses forestières, a construit un élégant pavillon à clochetons, qui présente cette particularité, comme il est fait avec des poutres et des planches simplement superposées et entassées, de ne pas avoir d’intérieur. De loin on dirait une charpente attendant son revêtement de plâtre pour les murailles, et ses couvertures d’ardoises pour la
- p.247 - vue 249/322
-
-
-
- 248
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- toiture et les clochetons. L’Amérique a également un pavillon de bois brut.
- Partout ce ne sont que billes de bois énormes, chênes séculaires, noyers extraordinaires. La foule, ébahie, contemple longuement une bille de noyer provenant des Alpes le chêne mesurant 5 mètres de circonférence, trop rares spécimens des forêts autrefois si belles et qui ont tant souffert de l’imprévoyance des hommes.
- Cette exposition met sous les yeux du public tout ce qui provient de l’exploitation des forêts, tout ce que fournit la chasse, tout ce que donne la pêche, sans compter le résultat des cueillettes : champignons dans les bois, huîtres, perles, éponges dans les mers.
- Elle se complète d’une exposition rétrospective grâce à laquelle les amateurs de belles armes peuvent se contenter; il y a des collections de fusils anciens et d’armes de chasse dont les spécimens ont été exécutés par les ouvriers de la manufacture impériale de Saint-Pétersbourg, qui permettent de suivre, par exemple, la transformation du fusil, depuis le fusil à pierre jusqu’au fusil à capsule; ce qui, avec le choke-bored sans chien des vitrines de nos fabricants actuels, constitue une gamme vraiment curieuse.
- Le musée rétrospectif a reçu aussi nombre de modèles de bateaux employés de temps immémorial pour la pêche. On en voit quelques-uns sous la voûte même de la porte d’entrée. Un peu plus loin, deux grosses boules de caoutchouc naturel.
- Nous voici dans la vaste salle occupée tout entière par l’Administration française des Forêts.
- Au centre s’élève une sorte de rocher, entouré de groupes d’animaux naturalisés représentant les habitants de la plaine : perdrix, cailles, alouettes, etc., et les oiseaux d*eau : échassiers, canards, plongeons ; des
- ;
- Pavillon des Eaux et Forêts.
- Dauphinoises, pesant 11500 kilos, et un tronc
- p.248 - vue 250/322
-
-
-
- LES FORÊTS.
- 249
- sangliers se combattant, des cerfs, des biches, des ours, tout ce qui fait la joie du chasseur est là, à portée de la main. L’intérieur du rocher contient un diorama représentant un torrent, à gauche tel qu’il est quand le service forestier est appelé à le corriger; à droite, le même torrent dix ans après, quand les travaux ont été exécutés, que le reboisement a été effectué, que le gazon a pris la place des pierres et que les arbres jettent leur ombrage sur le filet d’eau maîtrisé qui ne s’emporte plus en bonds impétueux et qui, surtout, n’entraîne plus avec lui les terres des sommets jusqu’aux cônes de déjection s’étalant en éventail dans les vallées. Le coup d’œil est saisissant. Ici un tableau verdoyant et calme, là un couloir éraillé, meurtri, sec, désolé.
- On retrouvera, dans l’exposition de la Direction des Forêts, des exemples répétés de cette transformation si heureuse, sous forme de plans en reliefs, de cartes, d’aquarelles, de dessins. Le reboisement paraît être-la grande préoccupation de la Direction des Forêts. C’est que la question est de première importance. Non seulement les forêts sont précieuses par la réserve de bois et de pâturages qu’elles fournissent, mais encore par la régularité du débit des eaux qu’elles assurent, sauvegardant en cela les parties basses de leur bassin qui sont exposées, avec des montagnes dénudées, à deux fléaux aussi grands l’un que l’autre, la sécheresse et l’inondation.
- Pour que les eaux provenant des pluies ne dévalent pas avec une rapidité trop considérable, constituant un danger de tous les instants, pour qu’en même temps elles ne disparaissent pas dans l’instant qui les a vues venir, il faut que le sol soit recouvert de végétation : gazon, arbustes, arbres. Le service forestier poursuit avec opiniâtreté le travail nécessaire dans nos principaux massifs
- montagneux, et l’on Pavillon des bois de la Hongrie.
- p.249 - vue 251/322
-
-
-
- 250
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- peut dire que si la loi lui donnait le moyen d’étendre son action partout où il en est besoin, bientôt la régularisation désirable serait obtenue, et l’on ne connaîtrait plus, en France, ces roches pelées où les éboulements sont tant à craindre. Malheureusement tous les terrains ne peuvent lui être remis, et ce qui est fait de bon d’un côté se trouve parfois réduit à néant de l’autre, parce qu’un ouvrage d’ensemble n’a pu être entrepris dans les conditions convenables. L’habitude invétérée de la transhumance des troupeaux de moutons, de la plaine aux pâturages élevés, causera encore bien des dommages.
- La section française des fourrures, située dans les galeries du premier étage, aura été une des plus belles qu’on ait jamais vues. La foule s’extasie devant les étalages où ont été accumulées, sous forme de pelisses, de manteaux, de traînes, de collets, de manchons, de garnitures, des richesses inconcevables : à signaler entre autres un manteau de zibeline marqué 75 000 francs, une sortie de bal en renard bleu, dont le ton s’harmonise admirablement avec l’étoffe, et une robe entièrement faite en fourrure.
- Nous retrouverons d’autres fourrures de toute beauté dans les sections Russe, Suédoise et Hongroise; mais pour le goût, l’arrangement, nos fabricants peuvent se tenir pour satisfaits, leur exposition remporte un beau succès.
- Les Pays-Bas se distinguent par leurs engins et produits de pêche maritime ; la. Suède à côté de ses modèles de scierie mécanique a un joli diorama représentant dans une forêt de pins sylvestres un sous-bois où se livre un combat de coqs de bruyère.
- L’Espagne a ses lièges, ses sparteries; les Etats-Unis ont plusieurs vitrines d’armes de chasse, des produits de pêcheries de saumon et de homard ; le Japon des bambous pour la pêche, des filets d’une combinaison extrêmement ingénieuse ; des aquarelles très amusantes représentant des pêcheurs au filet ou à la ligne montés par trentaines sur des bateaux. La Russie’, la Belgique, l’Italie complètent la section étrangère ; partout des échantillons de bois vernis ou bruts, des tonneaux remplis de poissons, des collections botaniques et zoologiques, se répétant en apparence mais ayant beaucoup d’intérêt pour les spécialistes.
- Les éponges occupent une place importante. Il y a notamment une exposition très attrayante où sont réunis à peu près tous les spécimens d’éponges et de coraux connus. Des pêcheurs s’occupent à les arracher au
- p.250 - vue 252/322
-
-
-
- LA PÊCHE ET LA PISCICULTURE.
- 251
- fond des eaux avec des intruments divers, à la drague, à la fourche. L’un d’eux détache avec son couteau un squelette de ces zoophytes, et s’apprête à l’introduire dans le filet qu’il porte autour du cou. Les éponges sont ensuite débarrassées de leur enveloppe gluante, mêlée d’herbes et de coquillages, et on leur fait subir un nettoyage complet afin d’éviter qu’elles se putréfient. C’est ce nettoyage, consciencieusement fait, qui assure la qualité de l’éponge, concurremment avec l’endroit où elle a été pêchée. Il y a des fonds qui ont de la valeur, parce qu’on tire des éponges souples, élastiques, douces, prenant et rendant bien l’eau; d’autres qui en ont moins parce que les éponges qu’on y trouve sont plates et dures.
- Nous voyons aussi, à ce pavillon, des huîtres perlières, et par conséquent des collections de perles à faire rêver, des coraux rouges, roses, presque blancs, des huîtres comestibles, et, près des lignes avec lesquelles on pêchera le poisson, des aquariums de toutes sortes pour l’élevage du poisson pratiqué aujourd’hui commercialement, avec méthode et succès. Le public s’arrête longuement devant les bacs à cloison de verre où trônent, majestueuses, les truites gardées pour la reproduction, et il s’amuse aux évolutions incessantes des élèves, qu’on peut suivre dans leurs développements successifs. La pisciculture prend une place chaque jour plus importante, et certaines contrées, où abondent les douves, les étangs, les marais, peuvent entreprendre de fructueuses exploitations, au lieu de laisser de vastes espaces improductifs.
- Comme on le voit, le pavillon des Eaux, forêts et cueillettes contient largement de quoi intéresser les visiteurs les plus divers : chasseurs, pêcheurs, tous ceux que le bois de construction ou d’ameublement intéresse, et enfin les dames, qui ne regarderont peut-être pas les vitrines où sont exposés les merveilleux fusils avec lesquels on a poursuivi et atteint les fauves dans toutes les latitudes, mais qui n’oublieront pas de sitôt les fourrures admirables que d’habiles préparateurs ont étalées à leurs yeux émerveillés.
- p.251 - vue 253/322
-
-
-
- XVI
- LE PALAIS DU COSTUME
- Donner l'hospitalité, dans une même enceinte, aux personnages historiques des époques les plus marquantes de l’histoire du costume ; les animer par une scène légendaire ou véridique ; nous les présenter sous la forme la plus piquante, la plus vivante ou la plus gracieuse ; les entourer du cadre qui les fait le mieux ressortir, et nous y faire respirer jusqu’à cette même atmosphère où ils ont vécu : telle est l’œuvre du palais du Costume à l’Exposition universelle de 1900.
- Ne nous sommes-nous pas surpris, tous, grands ou petits enfants, mamans sérieuses ou papas travailleurs, à souhaiter voir de nos propres yeux tels personnages de l’histoire qui ont toute notre sympathie ou toute notre admiration ?
- On demandait à un tout jeune écolier qui demeurait pensif sur sa leçon d’histoire ce qui l’en distrayait.
- « J’aurais voulu connaître le bon roi Henri IV », répondit-il.
- Pourtant, entre les lignes de sa leçon, l’écolier pouvait fixer un portrait aimable et gai du roi vaillant. Dans maints endroits, vieux châteaux et musées, il eût pu admirer son buste, et tel pont de Paris porte sa statue équestre.
- Les gravures sont muettes, penserait l’écolier, et les statues glaciales. Henri IV est bien, en personne, sur son cheval, mais pourquoi n’en descend-il jamais?
- Voilà ce dont nous sommes le plus reconnaissants aux initiateurs de cette exposition : ils précisent dans notre esprit ce qui y était vague et incertain et fixent notre imagination, qui flottait errante sur des souvenirs inanimés. L’écolier peut aller voir Henri IV sourire et agir ; sa maman peut
- p.252 - vue 254/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 255
- aller voir voguer la reine Marie-Antoinette à Trianon ; et son papa sera saisi d’une impression grave et solennelle devant Napoléon, à la veille du sacre. Tous ces personnages revivent sous nos yeux, ils s’animent dans la scène qu’ils représentent. Mme Tussaud, à Londres, et Grévin, à Paris, nous ont montré des personnages contemporains; Félix et ses collaborateurs nous représentent ceux du passé. A voir leurs traits, leurs gestes, leur attitude, ils nous deviendront plus familiers, et, pour un peu, Tarlarin, revenant à Tarascon, après son tour d’Exposition, parlerait avec sincérité de son ami Triboulet ou de sa connaissance Théodora.
- Les premiers vêtements furent évidemment les plus simples : les feuillages d’abord, et les plantes séchées, puis tressées à la main, couvrirent les premiers êtres de la création avant même qu’ils n’eussent l’idée de tuer les animaux pour se couvrir de leur peau. Puis vinrent, les tissus de lin et de soie faits manuellement, d’abord, mécaniquement ensuite.
- Les premiers tableaux que l’on voit dans le vestibule du palais du Costume représentent, ici une patricienne de l’Empire, vêtue de lin ; puis là, des Romaines, déjà plus élégantes, qui ont remplacé le lin par la soie.
- Il faut voir comme leurs robes sont souples ! et quels gracieux drapés elles obtiennent avec cette forme de robe, toujours^ la même, et jamais pareille, composée de deux ou trois morceaux d’étoffe jetés autour des reins. La seule distinction à faire alors entre les riches et les pauvres, c’est que les premiers les portaient en laines de troupeaux ou en cotonnade des Indes, tandis que la soie de Chine et les mousselines transparentes étaient de V air tissé, suivaient lesformes des femmes. Les teintes aussi claires ou pâles, et souvent dégradées : rose, mourant dans là teinte chair; vert, allant delà « pomme à la neige », sans opposition, mais par degrés de tons. Elles étaient déjà, ces femmes, des raffinées en tout, et même trop artificielles: elles avaient des onguents pour se peindre le visage, elles s’appliquaient des faux cheveux et jusqu’à des faux sourcils.
- « On frise tes cheveux, dit un auteur du temps à l’une d’elles, chez un coiffeur de la ville qui chaque matin te les apporte avec tes sourcils. Et tes attraits, qui sont renfermés dans cent pots divers, pas plus que ton visage, ne couchent avec toi. »
- Le climat très variable les obligeait à avoir une garde-robe bien montée et changeant suivant chaque saison.
- Le luxe n’était pas moins grand dans l’habitation ; et l’atrium, où nous les retrouvons dans les principales circonstances de la journée,
- p.253 - vue 255/322
-
-
-
- L’EXPOSITIOX UNIVERSELLE DE 1900.
- 251
- abrite des objets d’art, des fleurs rares et des plantes de tous pays. Elles sont là, attentives, devant des acteurs qui leur disent des vers ou jouent la comédie, car par leurs cris et leurs applaudissements, les femmes s’étaient fait exclure des théâtres et amphithéâtres, et remplaçaient les représentations publiques par des auditions privées.
- Dès lors, et pendant des siècles, les femmes se draperont plutôt qu’elles
- Acteurs récitant une pièce devant des daines romaines.
- ne s’habilleront. Suivant le degré de civilisation et la douceur des mœurs, les formes seront plus voilées ou plus découvertes. Sainte Clotilde se voile, s’encapuchonne et ne montre que son visage : c’est une reine encore barbare sous l’habit d’une religieuse. Les vêtements de Blanche de Castille et de Marguerite de Provence se ressentent d’une époque où les aspirations sont élevées et où le goût, très simple, se précise sur les lignes. La taille est légèrement marquée et le buste se sépare des hanches par une ceinture qui s’égrène sur la robe comme les perles d’un chapelet.
- Pendant ce temps, le luxe se répandait en Orient avec frénésie.
- Avec ces deux époques austères, caractérisées par des saints, le con-
- p.254 - vue 256/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 255
- traste que forme, en Orient, la civilisation byzantine est singulièrement frappant.
- La cour de Byzance, pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne, a poussé le déploiement du luxe au delà de toutes les bornes imaginables. En effet, elle hérit-e à la fois de tous les raffinements du monde antique et emprunte au monde oriental, dont Constantinople fait partie, son goût
- Impératrice byzantine recevant les hommages des grands.
- pour la parure, l’or, les perles et pierreries, les étoffes voyantes, les couleurs chaudes; tout ce qui brille, tout ce qui éblouit. De plus, l’empereur est ici un souverain absolu, presque une idole, et, de même qu’on ne s’approche de lui qu’avec tout un cérémonial compliqué, et après des gestes et génuflexions fixés par des rites presque religieux ; de même, il faut, pour le costume du couple impérial et de son entourage, les richesses les plus précieuses et les plus rares qu’enferment les pays lointains et qu’apportent en tribut les nations vaincues.
- p.255 - vue 257/322
-
-
-
- 256
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Les patriciennes de cette époque portent clu linge de soie tissé d’or ; leur double tunique est brodée et rebrodée d’animaux héraldiques gigantesques : ce sont des griffons, des lions, ou bien des aigles, étalant toute l’envergure de leurs ailes, ou bien encore des paons, décrivant de leur queue une immense roue aux yeux d’azur. Elles ont les cheveux lisses teints en roux et parfumés, et leurs caméristes frottent leurs membres avec de fines essences.
- C’est une impératrice de ce temps (environ du dixième siècle) que l’on admire au haut des marches d’un palais byzantin qui forme la voûte centrale du palais du Costume. L’Augusta, hautaine et fière, y reçoit les hommages des grands ou des solliciteurs, des évêques ou des patriarches, des vainqueurs ou des vaincus, tous en tenue de cérémonie. Ils sont venus de très loin, ces étrangers, ou bien ils en reviennent, ces serviteurs de l’Empire. Les femmes ont été portées sur des litières, tandis que les hommes galopaient sur leurs mules ou leurs chevaux. Avant de paraître devant l’Impératrice, ils ont revêtu leur riche dalmatique tissée de soie et d’or et recouverte de perles et de pierres précieuses.
- Pour elle, l’Impératrice, des vêtements plus somptueux encore. Son manteau de cour de nuance vive tombe en longue traîne sur ses sandales d’étoffe aux cordons d’or. Son front est ceint d’un diadème constellé de palmettes. Il s’arrête sur les tempes pour tomber sur les oreilles et sur les épaules en deux rangs de pendeloques d’or. Les bras demi-nus sont couverts de bracelets aux pierres rares et, sur son cou, plus précieuse que tout joyau, est une relique enfermée dans une châsse et qui lui sert de porte-bonheur.
- Tout ceci est la mode antique. Mais voici venir l'époque du costume peut-être la plus brillante du passé, en ce sens que les hommes y rivalisèrent d’élégance avec les femmes. C’est l’époque de François Ier et de la Renaissance. C’est aussi celle de l’origine du costume moderne. Désormais, et jusqu’à l’époque du Directoire, on ne verra plus les étoffes souples et molles qui formaient les drapés flottants et dessinaient les formes. C’est une tout autre phase qui commence avec l’apparition du « corps » ou corset.
- Déjà, Agnès Sorel avait mis à la modèles corsages collants. A son exemple quelques élégantes ou « fringantes » s’étaient décorées d’aiguillettes, de rubans, de robes de satin fourrées pour l’hiver.
- p.256 - vue 258/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 257
- Voici ce que dit Clément Ma rot de l’une de ces élégantes :
- Elle vous avait un corset D’un fin bleu, lacé d’un lacet Jaune qu’elle avait fait exprès.
- Elle vous avait, puis exprès.
- Mancherons d'écarlate et verte Robe de pers large et ouverte,
- Linge blanc, ceinture huppée,
- Le chaperon lait en poupée,
- Les cheveux en passe-filon Et l’oeil gai en émerillon.
- Toutefois le costume de cette époque fut beaucoup plus luxueux que gracieux. Voyez comme les vêtements des femmes sont lourds et tailladés! comme ils sont surchargés d’ornements, de broderies, de cordonnets et
- Dames assistant à l'entrevue du Camp du Drap d’Or.
- passementeries, de chaînes carcans, de gazerans et de patenôtres!... Comme les teintes sont heurtées et comme le visage, et tout ce qui constitue la grâce de la femme, disparaît sous la lourdeur du fond et de la forme !
- N’importe! des idées sont jetées à profusion dans cette cour somptueuse. Des échanges internationaux amènent, de pays où l’art ne fut jamais plus florissant, des merveilles de toute nature ; le roi François Ier lui-même, qui raffinait en tout, donne l’émulation du luxe ; offre aux dames
- 17
- p.257 - vue 259/322
-
-
-
- 258
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- de la cour des habillements complets et variant suivant leur distinction : costumes de chasse, toilettes de bal, complets de voyage, etc. ; enfin, pour la première fois, il permet aux femmes de s’asseoir au milieu des hommes.
- C’est alors qu’eut lieu l’entrevue du Camp du Drap d’Or entre François Ier et Henri VIII. François Ier s’était posé en concurrent de Charles-Quint à l’élection de l’empire d’Allemagne. Il en était résulté entre les deux souverains une profonde inimitié. Ne pouvant donc compter sur Falliance de Charles-Quint, le roi de France fit des avances à Henri YIII et l’invita à venir le rencontrer entre Guines et Àrdres, en 1520.
- C’est donc un coin du Camp du Drap d’Or que montre la charmante loggia du palais du Costume. Les dames n’y furent pas admises ; mais de loin, sous de petites tentes dressées pour la circonstance, ou de leur château elles assistèrent à la cérémonie. Deux dames de la cour, toutes jeunes et brillamment parées, regardent, assises, ce qui se passe au loin, pendant que Triboulet, le fou du roi, met tout son esprit à deviser sur le résultat de ces folles dépenses.
- « Les hommes portaient sur eux tout ce qu’ils possédaient : terres, moulins, prés, châteaux et domaines. »
- Leur pourpoint est une merveille de broderie. C’est une cuirasse entièrement faite à la main laissant voir la chemise à travers des découpures de drap d’or ou de brocart : la robe, qui est aussi précieuse que celle des dames, s’arrête désormais au-dessus du genou, et on en voit sortir les épées fameuses, à fourreau de velours. Les chausses sont d’étoffe, les deux jambes, comme celles de notre Triboulet, sont coupées d’étoffes différentes formant bariolages, entredeux ou transparents, le tout de teintes aussi disparates ou tranchantes que possible.
- Le costume des deux dames assises devant la fenêtre est d’une incomparable richesse. Toutes jeunes et charmantes qu’elles sont, elles semblent écrasées sous le faix de leurs vêtements qui les transforment en coupoles disgracieuses; sur leurs cheveux masqués sous la coiffure à trois pièces ou à quadruple pièce, est un pesant bonnet alourdi de perles fines, de broderie ou de pierres précieuses. Les joyaux qui s’étagent en guirlande autour du cou, sur la poitrine, sont si nombreux, que l’on a peine à suivre le dessin des formes. Ajoutez à cela que la plupart d’entre les grandes dames portaient, suivant la saison, le manchon ou l’éventail en plumes, le miroir attaché à la cordelière, et toutes sortes d’autres bibe-
- p.258 - vue 260/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 259
- lots : pelotes, cachets, flacons, appelés objets de contenance, parce qu’on les prenait à la main de temps à autre pour se servir de contenance. Ajoutez encore que leurs doigts étaient couverts de bagues, leurs mains voilées par les manchettes et leurs dentelles. Il ne manquait plus à ces « malheureuses », pour être complètement prisonnières, que d’avoir le visage couvert. C’est précisément ce qui arriva : un édit du roi déclara qu’elles ne devraient jamais sortir de chez elles sans être masquées. Le privilège du masque ou cache-laid, ou loup de velours noir, doublé de satin blanc, devint alors le privilège des dames de la noblesse.
- On voit d’ici combien sous le corset empesé et l’épaisseur du vertu-gadin, derrière les fraises et collerettes qui allaient commencer à encadrer le cou ; sous les gigots et les ailerons ; enfin sous le masque dont le grelot contrefaisait la voix, comme il était aisé de reconnaître même sa propre femme.
- On devine aussi quel supplice étaient pour les grandes dames d’alors toutes les cérémonies et représentations. Et faut-il s’étonner si, le soir arrivant, elles avaient les jambes, enflées, et fallait-il les étendre sur un divan pour les délivrer de leurs vêtements.
- De même qu’après toute extravagance ou exagération, une réaction devait se produire.
- Les règnes suivants réduisirent toutes les proportions. On affectionna les teintes graves ou placides : le noir, le blanc, le gris, le lilas. La ver-tugade devient une simple armature, les manches serrées au poignet n’ont plus autant d’ampleur. Les crevés se rétrécissent, et la légère coquette toque Henri II remplace le chaperon ou vraie cornette de nonne. Puis, l’ampleur reviendra, les crevés se gonfleront de nouveau, les gigots rebondiront, les fraises s’étaleront ; le tout, pour s’aplatir puis se rehausser, tour à tour disparaître et reparaître, mourir et revivre. Dans cette course incessante, la mode infatigable ne s’arrêtera pas. Ni les deuils des cours, ni les sanglantes guerres, ni même les révolutions n’apaiseront sa marche effrénée. Au contraire, la science et le progrès de l’art l’entraînent de plus en plus rapidement dans sa course folle. Car si l’on peut préciser la mode dans le passé et la circonscrire dans un règne ou une époque, comment pourrait-on aujourd’hui enfermer la mode dans un horizon, si étroit soit-il? Nos mères disaient en parlant des modes de leurs aïeules « la mode de jadis ». Leurs filles qualifient ainsi, non pas les modes de l’an passé ou de la saison dernière, mais déjà celle du mois dernier.
- p.259 - vue 261/322
-
-
-
- 260
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Depuis la Renaissance et jusqu’au milieu du règne de Louis XIII, le costume de la femme suit la marche progressive et volumineuse du ballonnement. Sous Henri IY, l’ampleur est arrivée à son comble. Elle est arrivée aussi au comble du grotesque. Toute la grâce féminine est enfouie sous l’épaisseur des coupoles que les femmes traînent avec elles.
- Quelle que soit la physionomie des femmes de ce temps, le ridicule s’y attache avec l’exagération de la mode, poussée à ses dernières limites : Gabrielle d’Estrées, souriante et parée dans ses atours de satin rose, n’arrive pas, malgré toute sa beauté, toute la grâce de son large col brodé et du gai corsagé en pointe, à gagner parmi nous des adeptes. Pas plus que la reine Marie de Médicis, femme de Henri IV, dans son imposante et solennelle robe de velours brodée de fleurs de lys d’or.
- Mais les robes ne pouvant plus s’élargir, elles vont forcément retomber. Sous Louis XIII, elles deviennent à la fois plus simples et plus seyantes. D’ailleurs, il faut faire cette remarque sur toutes les choses de la mode et, d’abord, sur le choix des costumes : la direction en vient d’en haut.
- Avec un raffiné comme était François Ier et un roi « bon vivant » comme était Henri IV, le luxe devait atteindre à son paroxysme.
- Avec la venue de Louis XIII, le goût de la simplicité et de la mesure apparaît. Mais ces qualités devaient disparaître aussitôt avec un roi Soleil : sous Louis XIV ami du faste et des grandeurs, le luxe revient, appliqué, cette fois, aux plus minutieux détails. C’est, qu’en effet, une des particularités du çostume de cette époque est que l’ornement l’emporte sur le principal. Cela crée une originalité qui varie avec chaque modèle. Désormais, il y a de l’initiative de la part de chacune. Des oppositions, des contradictions résultent de cette indépendance, et aussi, un essor nouveau, d’où va sortir le style Louis XV.
- Ici, il faut s’arrêter. Un grand mouvement va s’opérer, reflet exact des mœurs et de l’art de l’époque.
- Le point essentiel à remarquer alors est cette harmonie, cette unité de style dans toute la décoration ; cette adaptation du costume au mobilier, aux usages de toutes sortes, au service de table, aux objets de toilette, aux mille bibelots de la vie courante. C’est cette harmonie, cette entente merveilleuse qui crée une ère sans précédent : triomphe de la légèreté, de la coquetterie. Ne voyez-vous pas là encore le résultat d’une influence supérieure? Le roi Louis XV, frivole et vivant au milieu d’une cour dissipée, fait passer dans le costume comme dans les mœurs ses goûts de luxe et
- p.260 - vue 262/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 261
- de plaisir. Il s’entoure de gens légers comme lui, pour qui le désir de plaire, et de plaire d’abord, l’emporte sur tous les autres soucis. C’est alors une afféterie, une préciosité, une mignardise et une pose sans égales. Pour parader ainsi, on choisit des soies brochées et surtout les tissus légers, vaporeux. Ces tissus, pour les mettre en scène, il fallait au moins des tréteaux complaisants. Comme les vertugadins étaient chose ancienne, on leur donna un autre nom et on les appela des « paniers ». Le costume Louis XY rappelle donc entièrement celui que nous avons décrit sous François Jer, mais avec celte différence qu’à l’époque de la Renaissance les tissus étaient lourds et pesants, tandis que l’on ne vit jamais dans l’histoire du costume autant de volume sous un si faible poids.
- Le règne des paniers vit tout le temps du long règne de Louis XY.
- Ces paniers étaient une merveille de confection. Leur forme n’était autre qu’une cloche aussi évasée que pouvait le permettre le diamètre de la carcasse intérieure. Car le mince drapé qui formait le panier proprement dit tombait toujours sur ce dôme, si envahissant, que la reine et les princesses étaient obligées d’avoir à côté d’elles des tabourets pour y étaler l’ampleur de leurs ballons.
- La jeune reine Marie-Antoinette suivit cet entraînement pendant les premières années de son règne. On vit des dames de sa cour porter des paniers ayant chacun quatre et cinq mètres de tour. Le tout était entrecouvert de bouillonnés de gaze ou de tulle, de mousseline ou de dentelle, de bouquets de fleurs ou de fruits.
- Les dessins formaient parfois la chaîne, c’est-à-dire la ligne droite; d’autres fois, ils indiquaient des croisés ou des arceaux. Les perles et les pierreries suivant tous ces contours, on voit d’ici quelle fortune pouvait représenter une semblable toilette.
- Mais une tendance nouvelle, improvisée par la reine Marie-Antoinette, vient rompre, un instant, l’incommodité des falbalas et des fanfreluches : elle crée Trianon et, avec lui, une cour champêtre. Dès lors, les goût: rustiques, réservés jusqu’ici aux villageois, sont ceux des princes, princesses, et des grands. On joue à la fermière avec des jupes courtes et des costumes « sans façon ». La reine jette sur son chapeau de bergère un bouquet des champs et encadre ses épaules d’un simple fichu de mousseline. Elle manie de ses doigts la pâte et la crème, et dans sa main royale le sceptre est remplacé par la houlette enrubannée.
- p.261 - vue 263/322
-
-
-
- 262
- L'EXPOSITION ÜMVERSELLE DE 1900.
- C'est un coin de Trianon, exquisement dessiné, que l’on découvre au palais du Costume, après la série des règnes florissants. C’est sur le lac, en canot, la tête au vent, les cheveux poudrés, encadrés d’une auréole de tulle, léger comme une mousse, que la jeune reine se promène, sémillante et heureuse, dans cette atmosphère qu’elle a faite sienne et qui convient si bien à sa grâce et à sa beauté. Au loin, une aile du château, une allée du parc, quelques brins de verdure et quelques mètres d’eau : le tout se résume dans un même sourire : celui d’une femme à la nature.
- A Trianon.
- Yers la fin du règne de Louis XYI, et semblable à un signe précurseur des fléaux qui doivent sévir sur la France, le costume féminin devient, non pas seulement simple, mais austère. On dirait plutôt voir la laideur du vêtement masculin sous la ligne droite et la tristesse des couleurs. Cette manière ne fait que s’accentuer pendant la Révolution. On a peur de se montrer et de sortir, on n’est plus habillée, on est « accoutrée ». C’est une débâclç, là comme partout en France.
- Mais aussitôt le 9 Thermidor, une réaction s’opère; un désir de voir et d’être vue, une soif de plaisir, égale aux regrets des privations de la retraite, s’emparent de chacune. Quelle mode va surgir de cette anarchie?
- p.262 - vue 264/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 265
- lue mode sans frein et sans mesure. Il n’y a plus de cour pour indiquer un mouvement. Plus de reine pour l’imposer. Les journaux de mode du temps, dédaignant de se laisser mener par le peuple, ou même par la bourgeoisie, cessent de paraître. Mais ce qui l’emporte, c’est cette frénésie de jouir. On veut s’amuser, et s’amuser à son gré. Alors, on s’habille de même. La fantaisie et la variété entrent donc à la fois dans la composition de la toilette, en même temps que l’audace et l’excentricité.
- Puisque révolution il y a, que la révolution soit complète : les robes
- La Marchande de modes.
- étaient ballonnées, elles doivent devenir plates; les corsages étaient en pointe, et les tailles étaient fines, les pointes seront coupées et les tailles élargies; les coiffures étaient hautes et échafaudées, elles vont devenir basses; les chapeaux étaient légers, souples et moelleux, ils vont paraître secs, durs et pas seyants.
- Mieux que par toute description, on peut se faire une idée des modes d’alors, en s’arrêtant devant un des tableaux les plus intéressants du palais du Costume : la Marchande de modes. Elle est venue là, l’élégante, avec son mari « Incroyable », pour choisir une coiffure à son goût, à lui, et à son fard, à elle.
- p.263 - vue 265/322
-
-
-
- -2U
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Elle est aussi peu habillée que possible, et ce fait est la particularité du temps : le retour à l’antique, et comparez-les à ceux de la fin de la Révolution. C’est le meme buste sans taille, les mêmes drapés et les memes tissus. C’est aussi la même coiffure et la même chaussure.
- Inutile de dire que ces costumes primitifs, revenus à une époque plus civilisée, n’étaient guère pratiques. De plus, la température moins clémente à Paris qu’à Rome ne s’accommodait guère de larges décolletés et de robes flottantes. Selon la saison, il fallait donc se couvrir le corps de tricots ou de maillots, de longs gants ou de mitaines, et emporter avec soi ou sur soi l’indispensable châle de crêpe de Chine, propre à parer aux coups de vent ou aux refroidissements.
- On lui présente donc des chapeaux de toutes les sortes, car la boutique est bien achalandée, et mérite que l’on décrive quelques spécimens de ses produits. Jamais, en effet, on ne vit de semblables formes, disons plutôt de tels ustensiles, adaptés à la coiffure existante : les cheveux plats sont coupés droits sur le front, et frisés sur le côté, les perruques variées venaient rehausser ce cadre : perruques brunes ou blondes, noires ou rousses, et même bleues. On en changeait quatre et cinq fois dans la même journée, de sorte qu’il était impossible de découvrir la vraie nuance des cheveux des femmes. Pour tant de coiffures, il fallait également de nombreux chapeaux.
- La « Merveilleuse » se prêle donc docilement aux avances de la marchande de modes. Devant ces formes impitoyablement batailleuses ou sportives : ’casque-néron, tambours, jockeys, tambourins, la cliente hésite.
- Elle essaie la coiffure du matin avançante et sèche, à étroites brides de satin; puis le jockey à visière envahissante; enfin, le casque à plumes qui emboîtera son chignon à la grecque. C’est celui qui lui convient : ainsi parée, en Minerve conquérante, la Merveilleuse en robe de crêpe de Chine rose fait vaciller sur ses épaules l’écharpe de crêpe de Chine vert printemps. Cette écharpe se prête à toutes les transformations; tour à tour châle, mantelet, cravate, ceinture ou tunique, elle le drapera suivant son caprice ou le besoin de la cause : il est le premier et le plus important de tous les accessoires de sa toilette. Les autres sont cachés : elle jette sa bourse dans son corset, enfile son éventail dans sa ceinture, passe autour du poignet son sac réticule, et glisse son fin mouchoir de batiste dans la poche de son mari.
- p.264 - vue 266/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 265
- Cette mode d’une époque révolutionnaire, dictée par des artistes, qui ne tenaient pas compte de la différence des temps, quoique pleine de périls et d’écueils, contenait cependant’de bons éléments. La platitude des formes, si elle avait été tempérée par le respect des convenances, eût été une sage réaction contre les bouffants excentriques des paniers et des jupes. La coiffure à la Titus (aux cheveux presque rasés) n’était-elle pas le seul moyen de régénérescence des cheveux qui venaient d’être perdus par la poujdre et le travail des échafaudages? Mais une direction supérieure manquait ; une consigne impérieuse d’un maître souverain devait ,
- La veille du Sacre.
- seule, mettre un frein à ces folies des deux sexes : un directeur, un consul et surtout un empereur devait ici comme partout imposer ses lois.
- Puisque la tendance était tournée vers l’antique et que cette tendance tombait d’accord avec les goûts militaires de l’Empereur, la mode capricieuse et rebelle devint, pour la première fois depuis son histoire connue, soumise et docile. Il n’existait plus : des robes; mais une robe, taillée d’une seule « façon ». ,Une seule coiffure : grecque. Une unique forme de chaussure : les sandales d’étoffe ou cothurnes à bandelettes. Les robes sont donc tout à fait simples et droites, tombant sur les pieds découverts. Un soupçon de manches : une barrette, un ruban, moins qu’un rien, sépare l’épaule de l’avant-bras. Le buste, court, s’arrête à la
- p.265 - vue 267/322
-
-
-
- 266
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE I960.
- poitrine, celle-ci, à peine soutenue par la ceinture Empire qui remplace le corset, c’est la taille Empire, c’est-à-dire la taille naturelle ; c’est le retour à l’Antique, c’est-à-dire le retour à la Nature. C’est un art un peu sec, froid, guindé et officiel, car même la fantaisie y devient classique : les bijoux, qui de tout temps furent l’agrément de la toilette, sont circonscrits dans un cercle étroit : le diadème de brillants est la parure de cour et les pierres dures sont utilisées à profusion pour faire des camées. * ,
- L’ordre était ainsi donné : l’uniformité était absolue, comme la volonté du souverain. Pourtant, un mouvement, oh ! imperceptible, va s’opérer avec le génie d’un artiste. David, le peintre de la cour impériale, dessine des costumes d’une richesse incomparable et dont l’initiative est en lutte avec l’ordre donné. On s’en empare aussitôt ; mais on ne peut guère s’écarter du principe ; l’œil de l’aigle impérieux fait plier et céder.
- C’est alors l’époque importante et superbe du Sacre. Le palais du Costume le représente aussi frappant et aussi majestueux que possible : Il est là, le grand maître, grave et réfléchi, devant l’imposante traîne de ce manteau de pourpre, brodé d’abeilles d’or. Le miroir renvoie au public le visage de Joséphine, radieuse et consciente de son rôle dont la gloire est à son comble.
- Sur ce tableau s’achève la série des costumes modernes. Pendant vingt ans, dociles comme des soldats, les femmes vont se soumettre à l’uniforme; bien plus, cet uniforme s’étendra jusque dans la décoration de leur appartement, dans leur mobilier. C’est alors, et aussi parce que la fusion, l’harmonie aura été complète entre les divers objets du temps, parce que l’unité aura présidé à leur arrangement, que la mode Empire conservera sa caractéristique. Seulement, la tradition en gardera à tout jamais l’aspect lourd, la décoration fastueuse et sans goût, telle la volonté maîtresse qui l’a imposée. Tandis que la fantaisie, le caprice et l’imagination peuvent se jouer autour du style Louis XV, peuvent l’agrémenter, sans perdre néanmoins de sa sincérité, la ligne inflexible doit être la règle du style Empire.
- Ne voit-on pas, ici et là, le résultat de l’unité directrice : l’art s’amuse et badine sous la frivolité du roi Louis XV ; il rentre dans l’ordre « et se met à l’alignement » sous l’autorité du grand Empereur.
- Autant le costume fut précis sous le Premier Empire, assujetti à des règles immuables, impérieuses comme le maître qui les dictait, autant,
- p.266 - vue 268/322
-
-
-
- LE PALAIS DÜ COSTUME.
- 267
- ce régime passé, on secoua le joug et Ton s’adonna à la liberté, à la variété et à la fantaisie.
- Dès lors, il n’est plus question d’art antique et de retour aux genres grecs et romains. Les drapés flottants vagues vont disparaître, la taille courte, mourant soüs les bras, va s’allonger jusqu’aux hanches. Puisque les épaules étaient nues et qu’un rien, tenait lieu de manches, désormais on aura des manches à gigot aussi évasées que la carcasse intérieure le permettra. C’est un costume de ce temps (1830) que porte la gracieuse marraine d’une des loggias du palais du Costume, représentant un baptême.
- Le cortège sort de l’église, tout guilleret, car il est fier de sa commère, et elle est fière... de sa toilette ; de plus, depuis quelques instants, le petit est un chrétien. Ils avancent bras dessus bras dessous, lui, en redingote noire, ouverte sur le large plastron de la chemise glacée ; sa cravate à double et triple tour lui tient la tête haute que couronne le fameux toupet du roi. (On sait que Loui s-Philippe, n’ayant plus de cheveux, s’était fait faire une perruque dominée par un toupet et que tous les élégants d’alors imitaient la coiffure du roi.)
- La jeune marraine est radieuse, dans sa jupe de taffetas brodé, et
- Son « canezou » de L'n baptême en 1830.
- p.267 - vue 269/322
-
-
-
- 268
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE I960.
- mousseline blanche enfermé dans le corsage ouvert d’où s’échappent des volants de dentelle. Sur les épaules, les volants s’étagent en plusieurs rangs, et tombent sur les fameuses manches à gigot. La largeur du gigot peut se comparer aux manches qui furent de mode il y a trois ans. Seulement celles-ci ne se terminaient pas aussi joliment que les manches d’alors; la petite marraine a les parements de broderie s’ouvrant en entonnoir sur le poignet : c’est la « manche » du gigot. Son chapeau, un jardin suspendu, et relevé de côté, découvre les gracieux bandeaux ondulés qui cachent les oreilles et descendent jusque dans le cou. Et les brides de tulle, qui tombent sur la ruche du cou, ne froissent pas, d’un soupçon, la moindre fraise de cette ruche. Derrière vient la nourrice. Non pas la nounou jnoderne à uniforme, au bonnet de ruban dont les pans balayent le sol. C’est une nourrice du « cru », une fraîche Mâcon-naise au chapeau pointu comme le toit d’une pagode et autour duquel s’effrange devant, sur les yeux, une barbe de dentelle. De chaque côté, la mantille lui fait un rideau transparent, et elle semble sortir ainsi d’un second porche. Le bébé est couvert, comme un tout petit, d’un lange de satin rose encadré de dentelle.
- Et les petits parrain et marraine, car c’est un grand baptême à plusieurs « répondants », préparent leurs dragées pour grands et petits passants.
- Lui> c’est un petit homme : il a ses culottes longues, sa fraise au cou, et son toupet de roi ; elle, ses cheveux séparés en boucles échelonnées, et les pantalons longs dépassent les mollets, arrivent aux chevilles : car c’est un luxe nouvellement créé, il faut bien le montrer !...
- C’est, à cette époque, la bourgeoisie qui est la classe dirigeante. C’est donc elle qui fait la mode. Appelée brusquement à cette haute fonction, sans y avoir été préparée par une éducation artistique, elle se trompe parfois, et la mode est ballottée entre des courants divers. Les nuances les plus baroques remplacent les tons frais et pimpants des étoffes souples de gaze, crêpe et mousselines. Ce sont : œil de mouche en colère, souris effrayée, araignée sanguinaire, etc. ; mais ces noms burlesques et imagés ne parvenaient pas à égayer les teintes neutres des soies et des lainages d’an tan, pas plus que les noms des manches : à la saugrenue, à la folle et même à l’imbécile....
- Ce fut alors le plein succès du châle des Indes dont les premiers modèles avaient été importés en France lors de l’expédition d’Égypte. À partir de celte époque, pas une femme se piquant d’avoir une corbeille de
- p.268 - vue 270/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 269
- noce sans que le châle à palmes n’en garnît le fond. Et nous voici venus à décrire un objet de la toilette féminine, que tous, grands ou petits, avons connu, les uns sur les épaules de leur mère ou de leur grand’mère, les autres dans l’armoire, plié et replié ; déplié surtout pour y laisser pénétrer le camphre ou la naphtaline ; ou converti, hélas, en mille attributions diverses. Le cachemire des Indes, qui était bien modeste, quand il ne valait que quelques centaines de francs et en dépassait souvent plusieurs milliers, a été converti, tour à tour, par nous, en manteau du jour, puis du soir; en tapis de table, ou en portière; et, enfin, quand on vit qu’on ne pouvait- guère plus l’utiliser en son entier, sa dernière destination fut d’être découpé en divers motifs : palmes, arabesques s’ondulèrent alors en guirlandes sur robes, manteaux, objets d’ameublement: le temps, l’usage, les effrangèrent, et la plupart, aujourd’hui, quand ils ne constituent pas de pauvres doublures, sont retournés en poussière.
- Avec le Second Empire, un nouvel essor est donné à toutes les choses de la toilette. Grâce à la création des chemins de fer, les nouveautés circulënt plus rapidement et les idées affluent plus nombreuses, encouragées qu’elles sont par des débouchés plus considérables. Le luxe des jupons fut alors le plus important. Il n’était pas rare d’en avoir sur soi sept ou huit, chacun plus long et plus large que l’autre, tous empesés et garnis de volants, évasant, chaque fois, le cercle davantage. Ce fut le point de départ de la crinoline. Car, le degré d’élégance, se chiffrant au nombre de jupons, c’est-à-dire se mesurant à la largeur du diamètre de la tour, la raideur de l’empois et surtout sa durée avaient une limite : il fallait bien en revenir aux carcasses du dix-septième siècle! Et la crinoline n’est autre qu’un retour aux vertugadins de la Renaissance avec quelques modifications, ou plutôt exagérations. C’est la reine d’Angleterre, dit-on, qui l’adopta la première; l’impératrice Eugénie ne chercha pas à s’y soustraire, et quand on la vit entrer dans la cathédrale de Paris, le jour de son mariage, merveilleuse de beauté, un frisson d’enthousiasme fit tressaillir l’assistance. Sa robe de velours blanc, épinglé à traîne majestueuse, était soutenue par une large carcasse qui devint plus tard la fameuse crinoline.
- Dès lors, l’unique préoccupation des couturiers sera de décorer ce ballonnement : les nœuds, les bouillonnés, les biais, les volants, les rouleautés et les torsades, les franges et les effilés, entoureront ce cercle fantastique sous lequel la femme ne pouvait se mouvoir ni agir qu’avec
- p.269 - vue 271/322
-
-
-
- 270
- LWOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- grande difficulté. Puis la crinoline peu à peu s’affaisse devant, laissant derrière simplement la tournure, qui s’accommodait du péplum; les accessoires de la toilette : mouchoirs, ombrelles, bijoux, trouvent un regain de faveur, et ne le perdent que pendant la guerre de 1870.
- Depuis celte époque, si proche de la nôtre, le progrès s’est tourné surtout, quoique avec des luttes et des revirements, vers le sens pratique. L’usage de la bicyclette amena forcément la femme. à une imitation du costume masculin. De là vint cette tendance à aplatir les formes et à les serrer comme dans un fourreau. De là vint cette liberté d’adopter la chemisette plate, le plastron rigide, coupé par un lien plus ou moins sec; de là vinrent ces chapeaux mous et canotier, ces coiffures « tout aller » tellement semblables à celles des hommes, que femmes, sœurs et filles ne les distinguent souvent qu’avec le concours des initiales intérieures. De là vint aussi l’adoption presque exclusive du drap, pendant ces dernières saisons; du costume tailleur pour presque toutes les réunions du jour, et les garnitures militaires pour nombre de robes de ville.
- Une autre tendance, pourtant, semble vouloir combattre ces aspirations plus pratiques qu’élégantes, plus fin de siècle qu’esthétiques : c’est la transformation subite qui se fait dans la taille de la femme; celle-ci n’est plus ronde, mais droite et cambrée.
- Puisque nous sommes encore au palais du Costume, voyez plutôt combien cette façon d’allonger le buste ressemble à celle de la Renaissance. Ici, une jeune femme (seconde à gauche, assise), en robe de soie pékinée à applications de dentelle, a le corsage plat, moderne; devant, deux lignes droites, rigides, reliées par un fin lacet, et tombant beaucoup plus bas que le creux de la taille, sont la représentation exacte du buse du corset actuel. Comme on le voit, le corset ne suit plus la même courbe qu’autrefois. Entre le buse inflexible et la taille, un espace vide laisse au mouvement de la respiration plus de liberté; c’est un peu d’air et d’espace qui demeurent là, emprisonnés sans doute, mais rendant l’oppression moins facile, la respiration plus aisée.
- Debout, à droite, contre la fenêtre, une autre jeune femme montre exactement la même tendance. Désormais, l’idée est adoptée. C’en est fini des tailles comme on l’a, c’est la taille comme on la fait. U y a quelques Françaises et beaucoup d’étrangères qui s’en arrangeront; mais, charitablement, nous ne leur laisserons pas voir que nous savons pourquoi.
- p.270 - vue 272/322
-
-
-
- LE PALAIS DU COSTUME.
- 271
- C’est donc dans une ère toute nouvelle qu’entre la mode avec l’apparition du corset nouveau : toutes sortes d’inventions vont en découler, et qu’il est impossible de prévoir, car, si récent soit-il, déjà on voit poindre à l’horizon un nouveau rival : le corset, ou plutôt la ceinture Empire.
- C’est un combat qui va s’ouvrir entre ces deux lutteurs, et on pressent que la lutte sera terrible ; toutes les armes de guerre vont sortir de leurs
- Toilettes de Félix au palais du Costume.
- flancs : baleines résistantes, ressorts rigides et buses cambrés vont entrer sur le champ de bataille. 11 y aura des victimes dans la mêlée, et reste à savoir lequel, déchiré, disputé, sera planté, d’assaut, comme un drapeau vainqueur.
- En attendant, c’est le corset droit et bas qui règne. Et c’est avec lui que Félix fit ses toilettes du palais du Costumé.
- Ce par quoi elles valent, c’est par leur originalité, et parce qu’elles ne se recommandent d’aucun maître : la façon, la coupe, la création du
- p.271 - vue 273/322
-
-
-
- 272
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- tissu, l’application de la garniture émanent d’une inspiration si personnelle que l’on peut reconnaître sa facture sans lire l’étiquette.
- Remarquez, au milieu du tableau, la tête penchée sous l’ombrage du palmier, la toilette de tulle pailleté de cette jeune femme. C’est un tissu à mailles souples, dont les paillettes suspendues, comme des larmes prêtes à tomber, miroitent sous l’action de la lumière. Le corsage est une guimpe de guipure moulant le haut du buste, et tombant dans un second corsage qui est relié au premier par une minuscule barrette qu’égaie une boucle brillante.
- Cette toilette est, dans toute son acception, le type de la toilette du soir moderne : fourreau dans sa forme ; évasée dans sa partie inférieure d’un tissu composé et non uniforme, en relief et non plat, et enfin non décolletée. Car, désormais, le décolleté en faveur est celui qui consiste à voiler partiellement la peau, soit par un réseau, une guipure, un transparent quelconque.
- En quittant le palais du Costume, nous voulons dire un dernier adieu à ces charmantes loggias, à ces voûtes enchanteresses, où nos yeux se sont posés avec trop de plaisir, pour que notre esprit n’y revienne souvent. C’est un enseignement vivant que nous en avons retiré, c’est une récréation plaisante que nous y avons prise.
- Il nous restera le souvenir d’une œuvre qui demeurera. L’histoire s’y place sans presse, sans hâte, dans son cadre précis; la fastueuse chronologie y devient un sourire.
- On disait aux jeunes qu’ils devaient apprendre l’histoire, aux vieux qu’ils devraient la retenir.
- Ils sont venus là. Et sans effort, presque à leur insu, les uns ont appris, les autres se sont souvenus.
- p.272 - vue 274/322
-
-
-
- XVII
- LE PALAIS DE L’OPTIQUE
- Parmi les attractions nombreuses et diverses que Ton a installées sur le Champ-de-Mars, au pied pour ainsi dire de la tour Eiffel, et qui attirent la foule des visiteurs, il en est quelques-unes qui ont une véritable valeur scientifique : tel est le cas pour la lunette monstrueuse qui a été fabriquée par le constructeur spécialiste bien connu M. Gautier, et qui est destinée à répondre à ce projet quelque peu audacieux et invraisemblable que l’on avait mis en avant sous le nom aussi nexact que caractéristique de « la Lune à un mètre ». Xous avons fait jadis justice de la prétention ainsi émise démontrer notre satellite avec un grossissement correspondant «à un pareil rapprochement, et nous ne reviendrons pas sur l’impossibilité où l’on, est, même en supposant qu’on puisse construire des miroirs et des lentilles géantes, de nous permettre de voir la lune à une très faible distance. En réalité, le grossissement qu’assure la lunette gigantesque dont il s’agit est de 6000 fois, ce qui est déjà assez coquet: et finalement notre satellite se présentera sur la toile où on le projettera et dans l’objectif où l’on aura la faculté de le regarder, sous l’aspect d’un cercle de 5 m. 60 de diamètre : de la sorte nous verrons la lune sous le même angle que si elle n’était qu’à une distance de 58 kilomètres.
- C’est là un résultat vraiment admirable, d’autant que la lunette de 1900 dépasse dans des proportions considérables tout ce qu’on avait fait jusqu’ici de mieux en la matière : il faut dire, en effet, que la plus grande lunette qui existe actuellement est celle de l’observatoire Yerkes, aux États-Unis, lunette dont l’objectif présente 1 mètre de diamètre et a demandé des efforts prodigieux pour être mené à bien, et dont la dis-
- 18
- p.273 - vue 275/322
-
-
-
- 274
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- tance focale est de 20 mètres. Naturellement, pour que ces appareils rendent au point de vue astronomique les services que Ton attend d’eux, il est absolument essentiel qu’ils soient installés de manière à suivre mécaniquement le mouvement des astres que l’on veut observer : et pour cela on les dispose sous une coupole qui les abrite, et on les munit d’un système d’entraînement réglé par un mouvement d’horlogerie. Or, le simple télescope de Yerkes (nous disons simple par comparaison avec le monstre que l’on a construit pour l’Exposition universelle) a nécessité une coupole de 24 mètres de diamètre et son mécanisme est tellement lourd qu’il a fait effondrer le plancher sur lequel il se trouvait : on peut juger d’après cela de l’espace et du poids sur lesquels on aurait dû compter si l’on avait voulu disposer suivant lë même système la Lunette de 1900, qui a deux objectifs, de 1 m. 25 de diamètre chacun, et une distance focale de 60 mètres. Pour elle, il eût fallu une coupole de 64 mètres de diamètre, le poids de la lunette seule, sans parler de la coupole, aurait atteint 20 000 kilogrammes, et l’on comprend quelle peine on eût eue à établir les fondations d’un semblable appareil en mouvement, en même temps qu’à assurer son déplacement sous l’action d’un système d’horlogerie, le seul qui soit susceptible de donner la régularité nécessaire. On pourrait ajouter à cela que, au point de vue spécial qu’on envisageait durant l’Exposition, et qui était de mettre le public à même de regarder la surface lunaire avec cet étonnant grossissement, on aurait imposé à chaque curieux une véritable gymnastique, à laquelle les astronomes sont seuls accoutumés, pour arriver jusqu’à l’oculaire de la lunette braquée sur l’immensité.
- On a donc adopté une solution tout autre qui, pour les initiés, se traduit d’un mot : l’emploi du sidérostat de Foucault, que nous allons expliquer un peu plus clairement.
- Suivant cette combinaison, la lunette en elle-même demeure fixe, si bien que rien n’est plus aisé que de la disposer sous un abri quelconque, par exemple, comme cela se présente pour le palais de l’Optique de l’Exposition de 1900, dans une salle où elle s’allonge parallèlement au sol, et dans une position telle que rien ne soit plus facile que d’en aborder l’oculaire. Mais il s’agit d’installer d’autre part un appareil qui recueille, pour ainsi dire, les rayons lumineux lancés à travers l’espace par l’astre que l’on veut examiner, en suivant le mouvement de cet astre, et les renvoie constamment, en les réfléchissant, dans une direction
- p.274 - vue 276/322
-
-
-
- LA GRANDE LUNETTE.
- ‘275
- •®“-.......................................«Oculaire
- _____________:_____________________________b-- . . .
- Rayons réfléchis
- 1 4 è 1 i U
- Explication du rôle du sidérostat.
- absolue, invariable, qui sera précisément celle de Y axe de la lunelte : de la sorte ces rayons pénètrent dans l’objectif de la lunette et arrivent par 1 oculaire à l’œil de l’observateur, après avoir subi le grossissement voulu. Le dispositif mécanique et optique qui permet ce résultat, c’est le sidérostat, et nous donnons ici une figure schématique qui fait bien comprendre, dans son essence, l’installation que nous retrouvons à l’Exposition et où l’on voit ce sidérostat monté sur une solide fondation à un des bouts de la lunette, *
- à l’opposé, comme de juste, de l’oculaire.
- La partie la plus importante du sidérostat est un miroir plan, qui, dans l’appareil du Champ-de-Mars, n’a pas moins de 2 mètres de diamètre. Cette plaque de verre offrait des difficultés d’exécution considérables, non seulement à cause de son diamètre, de son épaisseur de 27 centimètres et de son poids énorme de 5600 kilogrammes, toutes choses qui en rendaient la fabrication et la taille des plus difficiles, mais encore par suite de la pureté pour ainsi dire absolue que devrait présenter la matière première.
- Celle-ci a été fondue dans les verreries bien connues de Jeumont, et, pour cela, il avait fallu construire un four spécial susceptible de contenir quelque 22 tonnes de verre: quand le moment de la coulée arriva, on apporta sur un wagonnet, près du four, le moule, qui avait un peu plus de profondeur et de largeur que le miroir ne devait avoir définitivement. On le remplit de verre et on le fit entrer dans le four, dont la température était alors considérable, et qu’on mura immédiatement. On laissa refroidir peu à peu, et au bout d’un mois seulement le refroidissement était terminé. Du reste, en dépit de ces précautions, bien des disques de verre se brisèrent, et il fallut recommencer maintes fois la coulée pour obtenir un miroir bon à être travaillé et poli. Cette opération devant se faire à Paris, on transporta la plaque de verre par train spécial, et elle fut apportée la nuit dans l’atelier de M. Gautier.
- Le polissage parfait d’une pareille surface n’était pas une petite affaire, car on voulait une planicité à moins de 1 pour 10000 de millimètre : vous avez bien lu! Pour constater pareille dénivellation, on employait une
- p.275 - vue 277/322
-
-
-
- 276
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1 900.
- lunette qui donnait la possibilité de révéler la bosse que causait, par sa chaleur propre, la main appuyée sur la surface du miroir.
- Pour le polissage, on employa une machine quelque peu analogue à celles employées pour la confection des verres de lunettes : seulement ici, pour éviter même les moindres variations de température, on travaillait dans un atelier à cloisons doubles, et l’on avait construit un appareil à roder de dimensions proportionnées à celles du miroir. Celui-ci reposait, par l’intermédiaire d’un lit de flanelle, dans une sorte de bassin métallique, qui pouvait être animé d’un mouvement circulaire; pardessus venait s’appliquer un plateau en bronze, qui se mouvait horizontalement de gauche à droite et inversement, en glissant sur des coulisses dont l’ajiistage n’avait pas demandé moins de trois mois, et qui frottait un mélange d’émeri fin et d’eau sur le disque de verre tournant constamment. On allait jusqu’à prendre la précaution de ne guère travailler que de deux à cinq heures, quand la température est à peu près constante, car autrement le verre aurait pu se bosseler plus ou moins irrégulièrement, ou bien il en aurait été de même du plateau de rodage, et le miroir aurait été creusé de dénivellations imperceptibles,, mais fatales au rôle qu’il devait jouer. Nous ne pouvons évidemment pas insister sur les difficultés réellement extraordinaires qu’on a rencontrées dans ce travail, qui a duré plus de huit mois, et qu’on a fini en polissant au rouge d’Angleterre, avec les précautions les plus minutieuses pour ne pas échauffer la surface du .verre. Mais on doit dire que lé poli obtenu est parfait et que le miroir est absolument plan.
- Il est monté dans la partie supérieure et droite du sidérostat, et dirigé par conséquent vers le sud; il repose dans une sorte de cadre en acier, mais il est tout entouré de feutre, de manière que le verre ne touche nulle part le métal. Ainsi que le montre la gravure ci-jointe, l’ensemble du miroir et de son cadre sont équilibrés par des contrepoids, afin que le mouvement d’horlogerie du sidérostat puisse aisément lui donner des inclinaisons variables; de plus, la base de la monture verticale flotte dans une cuve renfermant du mercure : par suite du principe d’Archimède, le système perd les neuf dixièmes de son poids, et le mouvement d’horlogerie dont nous venons de parler peut diriger la monture et le miroir assez facilement dans l’orientation voulue, puisqu’il ne s’agit plus dès lors que d’un poids pourtant respectable de 1500 kilos.
- p.276 - vue 278/322
-
-
-
- LA GRANDE LUNETTE.
- m
- Quant à la combinaison des engrenages qui assure le déplacement du miroir de telle sorte qu’il suive constamment dans le ciel le mouvement lunaire, c’est une disposition mécanique remarquable, mais vraiment un peu trop compliquée pour que nous la décrivions ici. Nous ajouterons seulement, à propos du miroir, qu’on a prévu un petit treuil qui permettra de le soulever de la cuve où il repose, afin qu’on puisse le retourner sur lui-méme et le réargenter, quand l’argenture de sa face inférieure sera quelque peu détériorée.
- Pour la lunette elle-même, c’est un tube ou plutôt une série de
- La grande lunette.
- 24 tubes en tôle d’acier, de 1 m. 50 de diamètre et de 2 millimètres d’épaisseur; elle pèse 21 000 kilos, et, comme le montre notre gravure, elle repose sur une suite de colonnes dans la longue galerie où elle s’étend, en rappelant assez bien l’aspect général d’une conduite d’eau. Ce tube s’appuie sur des glissières, pour qu’il puisse se dilater librement sous l’influence des variations de température.
- Nous avons dit que l’on a muni la lunette monstre de deux objectifs destinés, l’un aux observations visuelles, l’autre aux travaux photographiques : tous deux, qui sont de poids, ont été montés sur chariot et se déplacent ainsi sur des rails perpendiculaires à l’axe de la lunette, de manière
- p.277 - vue 279/322
-
-
-
- 278
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- à pouvoir venir se placer aisément à l’extrémité antérieure du tube. Chacun du reste comprend une lentille en flint glass et une en crown glass (toutes substances dont nous avons parlé jadis), et cela afin qu’on soit à même de nettoyer facilement les deux faces de chaque lentille. La préparation de ces lentilles a été fort difficile, et elles n’ont pas coûté moins de 600000 francs! Ces masses de cristal relativement énormes, qui devaient présenter une pureté peut-être supérieure encore à celle çlu miroir, ont été fondues à Paris par la maison spécialiste Mantois, à laquelle cette Opération fait le plus grand honneur. La fonte de la matière première en a été tellement soignée que, constamment, on prélevait des échantillons pour s’assurer du degré dè pureté obtenu et de l’absence complète de bulles d’air; puis on coula dans un creuset, après avoir rejeté la portion superficielle de la coulée, qui contenait évidemment quelques impuretés. On passa ensuite au recuit, qui fut suivi d’un refroidissement ayant demandé près de six semaines. Quand on rouvrit le four muré où ce refroidissement s’était produit, on trouva la masse brisée en des fragments plus ou moins gros, parmi lesquels heureusement on en rencontra un de bonne grosseur pour une des lentilles; cette opération fut recommencée de même façon pour chacune des lentilles nécessaires aux objectifs. Mais tout était bien loin d’être fini quand on eut obtenu la masse cristalline : en effet, il fallait encore donner au bloc deux surfaces planes permettant de l’examiner complètement par transparence, et de juger des défauts internes qm’il pouvait offrir; on procéda ensuite à un ramollissement du cristal par passage dans un four chauffé à 800 degrés environ, afin de changer la forme du bloc et d’amener ainsi vers sa surface les défauts qui se trouvaient dans son épaisseur. Il était souvent nécessaire de recourir à deux ou trois chauffages de cette sorte, pour être à même de faire disparaître définitivement ces impuretés. On avait enfin à mouler la matière suivant la forme générale que devait présenter la lentille, et se livrer à un polissage aussi pénible et prolongé que pour le miroir. L’appareil employé était d’ailleurs tout à fait analogue à celui que nous avons décrit.
- Il nous reste encore à dire un mot des appareils qui se trouvent à l’extrémité de la lunette opposée au sidérostat, au point où le public est admis à contempler les merveilles que révèle ce puissant instrument. Il s’agit, soit de l’oculaire avec lequel on fait des projections sur un écran disposé dans la salle publique, soit d’un dispositif permettant la vue directe ou encore la photographie de la surface lunaire. Tout cela se
- p.278 - vue 280/322
-
-
-
- LÀ GRANDE LUNETTE.
- 279
- loge dans un tube qui se déplace sur des rails, afin qu’on puisse l’approcher ou l’éloigner suivant les besoins, et qui vient s’adapter étroitement, au moyen d’une grande vis spéciale, au bout libre de la lunette.
- Notre gravure complète nos explications : volontairement elle représente de façon un peu inexacte l’intérieur du palais de l’Optique, car, dans celui-ci, des cloisons séparent partiellement les salles et empêchent l’œil de se rendre compte de l’ensemble.
- La première salle que l’on rencontre est celle du sidérostat, celle où pénètrent les rayons lumineux venant de la lune, qui sont renvoyés ensuite dans l’axe de la lunette, étendue tout le long de la salle suivante. Nous passons alors dans la galerie du télescope proprement dit, galerie orientée du nord au sud, sur une longueur de 65 mètres et une largeur de près de 10. L’extrémité de la lunette, et par suite l’agrandissement du corps céleste dont elle a reçu l’image, viennent pénétrer dans une grande salle à gradins de plus de 50 mètres sur 25, où 5000 personnes peuvent admirer, sans peine, les projections de notre satellite, à une échelle qui est bien faite pour stupéfier le vulgaire en même temps que pour fournir aux savants de précieux et nouveaux éléments de, travail.
- Mais outre que notre satellite n’est visible que pendant une période relativement assez courte de chaque mois, il arrive trop fréquemment que même pendant cette période l’état nuageux de l’atmosphère n’en permet pas l’observation. C’est donc là un spectacle rare et qui n’eût pas suffi à attirer la foule dans ce vaste palais. Aussi, à vrai dire, la grande lunette ne devait être dans la pensée des organisateurs que l’une des principales manifestations de la science de l’optique, mais non la seule, et cette science même devait leur fournir d’innombrables sujets de démonstration depuis les phénomènes de simple réflexion ingénieusement combinés, jusqu’à ceux qui ont pour base l'électricité, lès rayons Rœntgen et autres sources lumineuses. Et ils ont ainsi constitué le spectacle le plus attrayant, le plus instructif et le plus varié qui se puisse imaginer. Le, public, durant près d’une heure, passe de salle en salle, et voit exposé, dans chacune de celles-ci, d’une façon brève mais complète, une des curieuses manifestations des superbes découvertes accomplies dans le règne de la lumière depuis peu d’années.
- Ces démonstrations sont si nombreuses qu’il nous faudrait plusieurs articles pour faire l’exposé scientifique de chacune d’elles, et nous devons
- p.279 - vue 281/322
-
-
-
- 280
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- nous borner à énumérer les principales sans nous attacher spécialement à l’ordre dans lequel elles sont présentées.
- Les premières salles nous montrent dans une série de dioramas la formation de l’écorce terrestre et les apparitions successives des plantes et des animaux jusqu’à l’arrivée de l’homme sur la terre.
- Viennent ensuite les projections lumineuses de préparations microscopiques. On nous montre d’abord une goutte d’eau prodigieusement agrandie et où s’agitent des milliers d’êtres vivants. « Inutile de dire, n’est-ce pas, nous explique le guide officiel, que l’eau ainsi habitée provient d’une mare et non des canalisations de la Ville de Paris dans lesquelles on chercherait vainement semblables géants. Les animaux étranges que l’on voit vivre et se déplacer sur l’écran sont, en effet, de taille gigantesque si on les compare aux microbes; certains ont jusqu’à 2 et 5 millimètres, alors que la plupart des bactéries sont de l’ordre du millième de millimètre. La faune d’une flaque d’eau comprend des Infusoires, comme les Chilodon, les Euplotes, les Vorticelles au pédoncule enroulé en spirales, des Spongilles, des Hydres, des Naïadiens, des Planaires, des Rotifères, comme cette curieuse Mélicerte qui entoure son pied d’un tube dont les matériaux sont les parcelles microscopiques que contient l’eau. Les êtres les,plus agiles de ce microcosme sont les larves d’insectes et surtout de petits crustacés aux formes étranges : Cyclops à l’œil frontal unique, Diaptomus aux longues antennes, Branchipus au corps allongé, Cypris à l’élégante carapace, mobiles Daphnies ou puces d’eau, etc. ».
- Dans la salle voisine, on nous présente de la même façon la terrible armée des microbes pathogènes. Sous les yeux du public défilent les corps minuscules dont le nom seul suscite un frisson. « La bactéridie du charbon, le bacille de la diphtérie, celui de la peste, vaincus hier par Pasteur, par Roux, par Yersin; le bacille de la tuberculose et celui de la fièvre typhoïde, les vaincus de demain peut-être. Staphylocoques, streptocoques, gonocoques, vibrions fourmillent sur l’écran, remplacés bientôt par le bacille du tétanos, par le diplobacille de Morax qui produit la conjonctivite, par celui de Petit, cause de la kératite. Rassurons d’un mot le visiteur un peu effrayé par la vision de tous ces voleurs d’existences. Ce ne sont pas les microbes vivants qui sont projetés, mais bien leurs photographies sur verre, grossies de 1000 à 1200 fois par le sympathique Dr Burais, de l’Institut Pasteur. Elles ont été faites spécialement pour le
- p.280 - vue 282/322
-
-
-
- LA SALLE DES MIROIRS.
- 281
- palais de l’Optique, d’après les préparations des Drs Yersin, Borel, Binot, Dujardin-Beaumelz, Morax, etc., de l’Institut Pasteur. »
- Un peu plus loin on nous présente les bactéries lumineuses qui sont, comme on le sait, l’origine de la phosphorescence des eaux de la mer. Puis on nous fait assister aux mystérieuses évolutions de danseuses dont les vêtements enduits d’une substance lumineuse éclairent seuls la profonde obscurité de la scène.
- Près de là est la salle consacrée à la vision de l’horreur. « Au fond du caveau, une glace éclairée par une lampe à incandescence. On s’approche. Comme toute glace honnête, elledonne une image fidèle, mais, brusquement, la lampe s’éteint et l’on aperçoit, à l’endroit même où l’on voyait son visage,. une vision effrayante, une scène horrible qui se peint sur l’œil comme un éclair; la lampe s’allume de nouveau, et le spectateur, soulagé d’une pénible angoisse, revoit son visage pâli et se demande s’il est le jouet d’une hallucination. La vision de l’horreur, exécutée par M. Méaulle d’après un conte d’Edgar Poë, le Chat JSoir, est obtenue à l’aide d’une glace platinée. Ces glaces ont la curieuse propriété d’être opaques ou transparentes suivant qu’elles sont éclairées par devant ou par derrière. «
- Puis, pour nous arracher à la sinistre impression de ce spectacle, on nous fait brusquement passer dans une salle qu’inonde la clarté du jour et où retentissent les joyeux éclats de rire de la foule. Sur les murs de cette salle sont disposés tous les types connus de miroirs et spécialement ceux qui, par leurs faces contournées, concaves, convexes, paraboliques, coniques, produisent les si étranges déformation s des objets qu’ils reflètent. Et quoi-
- Miroir déformant.
- p.281 - vue 283/322
-
-
-
- 282.
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- que bien connu, ce spectacle est d’un effet comique irrésistible. Ce
- n’est pas sans stupéfaction que cet élégant jeune homme voit tout à coup son nez s’allonger d’une façon démesurée et devenir la risée de ceux qui l’entourent et qui ne sont guère eux-mêmes moins maltraités avec
- leurs crânes piriformes ou leurs bouches béantes comme des .gueules de four. Voici un groupe de paysans qui s’avancent sans défiance et qui restent muets de surprise à la vue de leurs propres images tellement transfigurées qu’ils n’y retrouvent aucun de leurs
- traits et, se demandent pourquoi on leur exhibe des gens aussi laids.
- Eu général, chacun rit, mais bien des gens souffrent de se voir si grotesques et cherchent à fuir, ne faisant dans leur course rapide qu’augmenter l’obsession qui les poursuit.
- Sur un des côtés de cette salle s’ouvre un labyrinthe dont les murs sont formés de glace et qui est aussi fort divertissant. « Ce labyrinthe, dont toutes les glaces viennent des manufactures de Jeumont, est remarquable par ses grandes dimensions : 15 m. 20 de long sur 9 m. 60 de large. Formé de 152 triangles réguliers dont chacun est éclairé par 5 lampes à incandescence de 16 bougies, soit un total respectable de 496 lampes, il contient 95 glaces argentées de 2 m. 50 sur 1 m. 20, plus 5 glaces claires et une glace platinée de même taille. Son plancher en ciment a l’air de se continuer dans les miroirs, ce qui n’aurait pas lieu avec un parquet dont les lames donneraient des images symétriques pouvant guider dans une certaine mesure. » Grâce à cette disposition, il est assez difficile de sortir de ce dédale dont toutes les parois semblent s’éloigner à perte de vue, et il faut s’avancer avec précaution si l’on ne veut se heurter à chaque instant contre la glace qui vous barre le chemin.
- Au sortir du labyrinthe, un étroit escalier conduit dans le grand kaléidoscope. « C’est une salle dont le plancher a la forme d’un triangle
- Miroir déformant.
- p.282 - vue 284/322
-
-
-
- PROJECTIONS ET LUMIÈRE ÉLECTRIQUE.
- 285
- équilatéral. L’ensemble est un prisme triangulaire dont les faces sont trois glaces argentées de 7 mètres de long sur 5 m. 20 de hauteur. Ces miroirs proviennent des verreries de Jeumont ; ce sont les plus grands qui existent dans le monde entier. Ces trois glaces donnent, par leurs réflexions successives, un nombre considérable d’images. Il suffit de quelques personnes dans la salle pour former une foule énorme dans un espace qui semble immense. Un mouvement violent, des bras ou de la partie supérieure du corps, éveille une animation extraordinaire dans la foule des images qui l’imite servilement : on croirait presque assister à une émeute. Rien n’est plus curieux. »
- Traversant le vaste hall dont toute la longueur est occupée par la lunette géante, on passe dans une série de salles consacrées aux projections et aux diverses expériences de lumière électrique.
- Yoici d’abord une pièce dont les murs sont garnis de tubes de formes bizarres qui sous l’influence du courant électrique se remplissent de lueurs multicolores parmi lesquelles flamboie l’inscription suivante : « La lumière froide est la lumière de l’avenir ».
- Puis, dans la salle suivante, on nous montre une expérience de pantographie fort curieuse. A la demande d’un des spectateurs, une phrase quelconque vient s’écrire en gigantesques caractères de feu sur l’écran qui couvre la muraille. « Au-dessus d’un prisme à réflexion totale, adapté à la lanterne à projections de MM. Clément et Gilmer, est une lame de verre couverte de noir de fumée sur laquelle un employé du Palais trace des lettres avec un burin. La lumière passe à travers tous les points où le burin a enlevé le noir et un deuxième prisme à réflexion totale envoie leur image agrandie sur un écran noir. Les lettres s’y inscrivent en traits de feu. Ce n’est pas plus difficile que cela. »
- Un peu plus loin c’est la foudre elle-même que l’expérimentateur fabrique sous nos yeux. « Sur l’estrade est une bobine d’induction dont le fil est long de 120 kilomètres et dont la puissance atteint le chiffre énorme, effrayant, de 1200 000 volts. Elle donne des étincelles de 1 m. 27 ! Des micromètres à étincelles font jaillir dans toutes les directions ces dernières, images réduites mais fidèles, des éclairs d’un ciel orageux. Un bruit violent, le tonnerre en chambre, les accompagne. Un condensateur Seguy, à 120 feuilles, réduit à volonté l’étincelle à 8 centimètres de longueur, mais elle éclate alors avec un bruit si sec, si formidable, que le tympan blessé refuse plus longtemps de le supporter. »
- p.283 - vue 285/322
-
-
-
- 284
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Vient ensuite une très complète démonstration de la théorie des fameux rayons Rœntgen. À travers la plaque qu’irise une lueur bleuâtre on nous montre une bouteille enfermée dans une valise, un parapluie subitement dépouillé de son étoffe, un chapeau haut de forme réduit à une simple carcasse, etc. A noter que les visiteurs qui portent avec eux un appareil photographique feront bien de le remettre entre les mains d’un gardien avant de pénétrer dans cette salle, car les indiscrets rayons auraient vite fait de voiler les plaques enfermées dans l’appareil.
- Mais nous ne pouvons passer en revue toutes les nombreuses et amusantes démonstrations de la puissance de l’électricité qui nous sont présentées dans les diverses salles et dont le guide officiel du palais de l’Optique fournit l’énumération descriptive aux visiteurs. Il nous faut cependant signaler encore l’orgue optique où chaque son est représenté par une couleur correspondante. « Chaque touche du clavier, par l’intermédiaire d’un interrupteur à mercure et d’un fil conducteur, allume, quand on le frappe, cinq lampes à incandescence de même couleur; vingt teintes bien dégradées, suivant la règle énoncée par M. Charles Henry, embrassant le spectre tout entier, s’éveillent successivement et leur éclat se prolonge pendant tout le temps que le doigt maintient abaissée la touche correspondante. Il y a cinq rampes de vingt lampes. Les sons graves, de grande longueur d’onde (rouges, orangés, etc.) ; les sons aigus correspondent physiquement aux bleus et aux violets. Comme la série des couleurs est déformé cyclique, le violet se rapprochant du rouge, l’appareil fonctionne aussi de façon inverse, c’est-à-dire qu’il peut associer les rouges aux sons aigus, les violets aux sons relativement plus graves. »
- Ces diverses démonstrations électriques sont entrecoupées par des séances d’optique amusante : projections de photographies prises au fond de la mer ou du haut d’un ballon, paysages souterrains, étoiles doubles. Ces dernières n’ont rien de commun avec l’astronomie. « Deux jeunes femmes en maillot clair, étendues sur un plateau noir dissimulé aux spectateurs par un écran, sont vivement éclairées par un foyer électrique. Leur image virtuelle, produite par réflexion sur une glace sans tain inclinée à 45 degrés, sur le plancher, apparaît redressée dans le ciel du décor et d’autant plus nette que le fond de la scène est plus sombre et la salle moins éclairée. Les « étoiles » évoluent, remuent les bras, les jambes, le plateau lui-même est mis en rotation par un aide ; les deux
- p.284 - vue 286/322
-
-
-
- PROJECTIONS CÉLESTES.
- 285
- images répètent tous ces mouvements, tournent dans tous les sens avec une légèreté de rêve. Pour les faire s’évanouir, il suffit de reculer le plateau sur ses rails ou d’éteindre le foyer électrique qui les éclaire. »
- Il est temps que nous arrivions enfin à la salle des projections célestes où l’on va nous montrer l’image de notre satellite suffisamment rapprochée de nos yeux pour que nous puissions apprécier les moindres
- Cratères de la Lune.
- détails de sa structure. Hâtons-nous de dire cependant que l’on ne nous présente ici que les agrandissements des photographies obtenues au moyen de la grande lunette ; mais agrandissements et photographies sont vraiment superbes. Nous voyons tour à tour croître devant nous le croissant de la lune, puis s’étaler tout entier son orbe argenté sur lequel se détachent de mystérieuses mers dominées par des volcans gigantesques. A un moment nous ne sommes plus qu’à 14 kilomètres du sol lunaire et notre œil plonge librement dans les insondables profondeurs des cratères. Puis c’est le tour du soleil, dont on nous montre les phases de la récente éclipse totale. Et vraiment ce spectacle grandiose
- p.285 - vue 287/322
-
-
-
- 286
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- clôt dignement cette promenade à travers les merveilles du règne de la lumière.
- En sortant du palais de l’Optique on voit se découper sur l’horizon une immense sphère toute bariolée de peintures de couleurs vives. C’est le Grand Globe
- Le Grand Globe Céleste. Céleste qui Complète
- en quelque sorte l’enseignement astronomique du palais de l’Optique.
- Si, en approchant de l’immense globe, on est frappé de ses dimensions et surpris de voir que la sphère totale semble supportée dans les airs sur son formidable soubassement, en pénétrant dans l’intérieur, la surprise devient encore plus grande. On est étonné et charmé à la fois par la disposition originale, la construction curieuse de ce monument.
- Le Grand Globe Céleste se divise en trois étages, desservis par des escaliers et des ascenseurs. Au premier étage, où l’on voit la base de la gigantesque boule, la vue se repose agréablement sur des fleurs et des plantes. A l’étage au-dessus, on est dans le globe : un grand café-restaurant y est installé. De là on arrive dans la sphère céleste, au milieu du Ciel représenté — moins la partie australe invisible de Paris — dans son entier, avec tous ses astres lumineux paraissant situés à des profondeurs infinies. Au centre de cet infini, voici la Terre tournant lentement sur son axe. Il semble qu’on flotte dans les régions éthérées et qu’on assiste à la véritable révolution des mondes.
- Deux escaliers conduisent dans la Terre. A l’équateur, en regardant par l’un des hublots disposés à la surface, on voit une moitié du ciel dont les astres se lèvent et se couchent dans le même temps à notre horizon. Plus haut, voici la latitude de Paris avec huit fenêtres et le ciel observable de ce point. Enfin on arrive au pôle Nord, au soleil de minuit; tous les astres sont circompolaires dans leur mouvement diurne apparent. On suit aussi les diverses phases de la lune dans son mouvement autour de la terre.
- p.286 - vue 288/322
-
-
-
- XVIII
- LES PANORAMAS
- Aimez-vous les panoramas? On en a mis partout. Sans compter les spectacles particuliers tels que le Tour du Monde, le Transatlantique, la Mission Marchand, etc., il n’est guère de section de l’Exposition qui ne présente un ou plusieurs de ces paysages en trompe-l’œil, panoramas ou dioramas, et dans la plùpart des pavillons,'que ce soit à la Suède ou à Madagascar, au Club Alpin ou à la Bosnie, aux Petites Colonies ou au Costume, la foule, inlassable, se presse, se bouscule devant ces tableaux dont la contemplation paraît la ravir. Et en effet est-il rien de plus séduisant que de se trouver ainsi transporté, comme par l’effet d’une baguette magique, au milieu des sites les plus célèbres, sur les champs de bataille ou les inaccessibles déserts? Bien plus, à l’exactitude des horizons dont la profondeur demande à être explorée à la lorgnette et dont les premiers plans se confondent avec les objets réels, pierres, terrains, maisons, qui les continuent jusqu’aux pieds du spectateur, nombre des panoramas qu’on nous présente aujourd’hui ajoutent, par d’ingénieux artifices, l’apparence de la vie, delà réalité qui manquaient à leurs devanciers. Des mécanismes, habilement calculés, font se dérouler les toiles de telle sorte que le spectateur, cependant immobile, en voyant glisser les paysages devant ses yeux, se croit transporté sur le pont d’un navire, où parfois même, comme dans le Maréorama, les mouvements de la plateforme, le bruit de la tempête, les manœuvres des matelots complètent et doublent son illusion; ou bien, ainsi au Transsibérien, confortablement assis dans un wagon, il se figure rouler à toute vitesse à travers monts et plaines de Moscou à Pékin.
- Amenés à ce point d’apparente réalité, ces spectacles sont vraiment
- p.287 - vue 289/322
-
-
-
- 288
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- aussi instructifs qu’intéressants, puisqu’ils gravent dans l’œil, partant dans l’esprit, les impressions d’un véritable voyage. Mais même dans leur forme primitive, panoramas et dioramas sont des objets de démonstration si clairs, si frappants qu’on a bien fait de les multiplier et de les joindre aux diverses expositions coloniales ou industrielles.
- « Les panoramas circulaires, a dit Humboldt, rendent plus de services que les décors de théâtre, parce que le spectateur, frappé d’enchantement au milieu d’un cercle magique, et à l’abri de distractions importunes, se croit entouré de tous côtés par une nature étrangère. Ils nous laissent des souvenirs qui, après quelques années, se confondent avec l’impression des scènes de la nature que nous avons pu voir réellement . Tous ces moyens, ajoute le célèbre savant, sont très propres à propager l’étude de la nature, et sans doute sa valeur sublime serait mieux connue et mieux sentie si, dans les grandes villes, auprès des musées, on ouvrait librement à la population des panoramas où des tableaux circulaires représenteraient, en se succédant, des paysages empruntés à des degrés différents de longitude et de latitude. C’est en multipliant les moyens à l’aide desquels on reproduit, sous des images saisissantes, l’ensemble des phénomènes naturels, que l’on peut familiariser les hommes avec l’unité du monde, et leur faire sentir plus vivement le concert harmonieux de la nature. »
- Le principal groupe de panoramas et de dioramas à l’Exposition est celui qui s’élève au Champ-de-Mars, près de la tour Eiffel, sous le nom de Tour du Monde, titre qui n’est pas tout à fait exact puisque l’ensemble des tableaux groupés dans ce pavillon ne nous présente que l’Europe et l’Asie.
- L’organisateur de cette attraction, M. Dumoulin, artiste distingué attaché au Ministère de la Marine, a exécuté sur place les toiles qui ont servi à composer le panorama, ce qui nous est un sûr garant de leur exactitude; mais de plus, il a eu l’ingénieuse idée de ramener de ce long voyage un nombre assez considérable d’indigènes de chacun des pays qu’il entendait nous faire visiter. Il a constitué ainsi ce qu’il a justement appelé un panorama animé, c’est-à-dire que ses tableaux deviennent des toiles de fond devant lesquelles vont se grouper artistement des personnages non pas simulés en relief, mais en chair et en os. Et ces personnages eux-mêmes ne sont pas immobiles : placés sur des plans accidentés, ou dans des habitations qui relient à la perspective lointaine la plate-
- p.288 - vue 290/322
-
-
-
- LE TOUR DU MONDE.
- 28S
- forme sur laquelle se trouve le spectateur, ils se meuvent dans ce cadre approprié, jouent, dansent, flânent ou travaillent selon le caractère du peuple qu’ils personnifient.
- Le superbe palais, dans lequel a été installée cette exposition, n’en est pas le moindre intérêt et constitue en quelque sorte la synthèse architecturale des pays que le visiteur va voir défiler sous ses yeux à l’intérieur. Il ne serait même pas exagéré de dire que l’on a rarement poussé à ce point l’exactitude de la forme et le luxe du détail dans la reproduction
- Le palais du Tour du Monde.
- de monuments de l’Extrême-Orient. Les diverses parties de ce palais ont été en effet reconstituées au moyen de moulages exécutés par M. Dumoulin sur les plus célèbres édifices de l’Inde, de l’Indo-Chine, de la Chine et du Japon. Aussi cet extérieur mérite-t-il un examen attentif. Dans son ensemble le bâtiment nous présente une haute muraille couronnée à l’entablement supérieur par une galerie en encorbellement de style hindou dont les pilastres, les consoles et les frises sont décorés de sculptures et de statues de dieux et de déesses. Contre cette] muraille, qui entoure tout l'édifice de forme elliptique, sont appliqués, soit aux angles, soit à la base, des pavillons ou des constructions basses, appartenant aux styles d’architecture des divers pays d’Extrême-Orient. Par exception, le premier pavillon formant l’angle oriental du côté de la Seine est de style Renaissance et représente l’Europe. A l’angle opposé se dresse la haute
- 19
- p.289 - vue 291/322
-
-
-
- 290
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- tour, en forme de mitre, d’un temple de l’Inde du Sud, reposant sur une série de logettes aux auvents de pierre en saillie et encadrées de divinités, de statuettes, de monstres de la mythologie hindoue dont nous nous plaisons à reconnaître la scrupuleuse exactitude. Au temple indien, succède une façade en bois sculpté sobrement rehaussé d’or, copiée sur un
- des templesjaponais de Nikko et qui est d’une grande élégance. Enfin vient la reproduction d’une magnifique pagode chinoise, haut échafaudage de poutres laquées de rouge et d’or, coupé à chacun des six étages par les Un angle du palais du Tour du Monde. larges toitures aux
- angles retroussés
- qui sont si caractéristiques de l’architecture du Céleste Empire.
- Passant sous la superbe porte du temple de Nikko, dont un orchestre javanais, dissimulé dans une tribune, fait retentir la voûte d’accords bizarrement harmonieux, un large escalier nous conduit à une première salle; le pourtour en est occupé par un diorama de la rivière de Saigon, aux rives bordées d’une rangée ininterrompue de paillotes sur pilotis au-dessus desquelles se balancent les élégants plumets des cocotiers. Puis, le tour fait, quelques marches nous font déboucher sur la large plate-forme dominant le lumineux panorama qui enveloppe la salle d’un lointain horizon.
- Pour commencer d’une façon normale le voyage qui doit nous conduire des rivages de l’Europe jusqu’au Japon, il nous faut regarder à notre gauche par-dessus la corde de velours qui nous barre maladroitement la route. Le pays qui se présente ainsi à nous, c’est l’Espagne, et aussi presque la France, car de la terrasse où dansent quelques manolas tandis que de graves hidalgos roulent des cigarettes, nous voyons à nos pieds la gracieuse Fontarabie, avec sa vieille tour de Charles-Quint, et, par delà l’étroite anse de la Bidassoa, notre ville française d’Hendaye
- p.290 - vue 292/322
-
-
-
- LE TOUR DU MONDE.
- 291
- se profilant sur le fond de collines rosées qui la séparent de Biarritz.
- Suivons maintenant à droite, et nous sommes en Grèce, sur la colline du Pnyx où tient mélancoliquement assise une jeune femme grecque surveillant les ébats de mignonnes fillettes; de notre observatoire nous voyons se dérouler le sublime paysage de l’Acropole encadré par les hauteurs du Pentélique et de l’Hymette. De là, nous passons dans le cimetière turc de Stamboul, très fidèlement reproduit avec ses tombes dressées et coiffées d’un lourd turban de pierre, et où il semble que quelques pas sur le sentier qui s’ouvre devant nous vont nous conduire jusqu’à Constantinople mollement étendue sur les rivages de la Corne d’Or. Un coin de Syrie, fugitivement aperçu, et devant lequel des poliers levantins sont occupés à façonner des cruches de forme élégante, et nous entrons dans le canal de Suez à Port-Saïd, ville blanche sur sable d’or, où se pressent les hauts paquebots attendant le passage. Mais à la solitude du désert succède brusquement la sombre verdure des tropiques ; nous voyons défiler successivement devant nous Ceylan avec ses charmeurs de serpents, les ruines d’Angkor au milieu desquelles s’agitent des prêtres cambodgiens et de gentilles danseuses javanaises. Puis nous voici en Chine, àChanghaï, où dans un élégant pavillon toute une famille chinoise semble absorbée dans une passionnante partie de dames.
- Enfin, nous passons au Japon, qui est le terme de notre rapide voyage; mais ici il faut nous arrêter un instant, car, par une piquante indiscrétion, Un nous a placé dans l’intérieur d’une charmante maison japonaise. A peine séparé de nous par une balustrade, se tient un groupe de gracieuses jeunes femmes, au visage délicatement fardé, au lourd chignon, à la robe de soie croisée et retenue par une volumineuse ceinture: accroupies sur les fines nattes, les unes jouent ingénument avec des osselets enveloppés d’étoffe, tandis que d’autres sous la surveillance d’une matrone s’emploient à de menus travaux. Le tableau est fort joli ; par les parois largement ouvertes du pavillon, on aperçoit la ville sainte deNikko encadrée de douces collines verdoyantes s’abaissant vers la mer.
- Redescendus au premier étage, nous y voyons des dioramas de Rome, de Moscou, de New-York, d’Amsterdam; puis de là au rez-de-chaussée où un panorama mobile nous fait faire le voyage en bateau le long des côtes de Provence, de Marseille à la Ciotat. L’illusion du mouvement est assez complète, mais il n’en est pas de même de celle des flots, très imparfaitement imités et qui sont loin d’avoir la merveilleuse mobilité de
- p.291 - vue 293/322
-
-
-
- 292
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- ceux du Stéréorama que nous avons décrit à propos de l’exposition de l’Algérie et qui est une véritable merveille de mécanisme.
- Pour avoir l’illusion presque complète d’un voyage en mer, il faut toutefois se transporter au Maréorama, dont le vaste édifice s’élève également au Champ-de-Mars, à l’ouest de la tour Eiffel. Le Maréorama procède du panorama, en ce sens que le spectateur se trouve placé au centre d’un vaste emplacement dont les parois sont recouvertes de toiles peintes; mais la différence de présentation du sujet choisi est considérable. Dans le panorama ordinaire, plate-forme et toile sont fixes. Ce qui donne des horizons et permet, avec un peu de bonne volonté, de s’imaginer qu’on est véritablement sur les lieux figurés par la suite de tableaux s’enchaînant sur les murs circulaires, c’est que les premiers plans sont mis en nature. S’il s’agit d’une scène de bataille, par exemple, les visiteurs pourront presque toucher de la main un affût de canon, un chariot; il y aura tout près d’eux une route, avec du sable, des cailloux naturels ; la route paraîtra s’enfoncer dans un encaissement de vallée, et quand elle reparaîtra au loin, en un mince ruban jaune, alors elle sera peinte. Le visiteur, placé sur la plate-forme circulaire, voit le panorama par le côté que les organisateurs ont choisi; l’escalier l’amène juste à l’endroit voulu et un guide lui fait faire peu à peu le tour de la salle, qui correspond sur la toile au développement du sujet.
- Dans le Maréorama c’est la toile qui est mobile : nous devrions même dire les toiles, car il y en a deux, et le passager provisoire peut et doit contempler la mer à la fois à sa droite et à sa gauche; disons à tribord et à bâbord pour être tout à fait marin î Et ce n’est pas seulement la toile qui est mobile; la plate-forme elle-même est mouvante.
- Sous l’action d’un mécanisme des plus ingénieux, elle reproduit — très adoucis — les mouvements de tangage et de roulis d’un navire. Donc balancement de la plate-forme, déroulement parallèle des deux toiles amenant les changements d’aspect de la mer ou des pays aperçus au large : l’illusion est complète.
- L’idée première du Maréorama est sûrement partie de l’expérience faite tous les jours par les voyageurs en chemin de fer lorsque deux trains sont en gare ensemble. Celui qu’on occupe est arrêté, l’autre repart en sens inverse, et si l’on regarde de son côté, par la portière, on croit être soi-même en marche. L’erreur est complète, absolue ; il faut tourner la tête à l’opposé, regarder un point fixe, comme la gare, pour
- p.292 - vue 294/322
-
-
-
- LE MARÉORAMA.
- 293
- reconnaître qu’on a été le jouet d’un phénomène d’optique d’autant plus curieux que les plus expérimentés s’y laissent complaisamment prendre. C’est ce qui se passe au Maréorama. La plate-forme a été aménagée en pont de navire avec la grosse cheminée, les tubes d’aération, la dunette du commandant, le gouvernail, la boussole, les bastingages avec la main courante sur laquelle on s’appuie trop souvent dans les cas de mal de mer, la mâture, les pliants traditionnels disséminés sous les tentes, presque les petits baquets... il n’en est heureusement pas besoin !
- Ce pont de bateau — la
- Mécanisme du Maréorama.
- plate-forme du
- panorama — a 30 mètres de long, sur 9 mètres de large. Il 'repose sur un coffre supporté lui-même de deux façons, et par un pivot central permettant tous les mouvements nécessaires, et par un immense réservoir d’eau dont il est le flotteur, ce qui permet d’avoir des balancements d’une douceur infinie. A chaque extrémité de la plate-forme se trouvent deux pistons hydrauliques, soit quatre au total, servant de point d’appui à cet édifice instable et pourtant solidement étayé sur un pivot central et ses quatre pistons. Une chaîne accrochée au rebord de la plate-forme — petit côté du rectangle qu’elle forme — s’engage dans un demi-cercle de fonte, posé sur un axe, court horizontalement sur le sol, et va se raccrocher à l’autre extrémité. Même disposition dans le sens de la largeur. Alors les moteurs, tirant tantôt sur une chaîne, tantôt sur l’autre, produisent tous les mouvements voulus, mouvements compensés, modérés
- p.293 - vue 295/322
-
-
-
- ‘294
- L’EXPOSITIOA UNIVERSELLE DE 1900.
- par la résistance des pistons et du flotteur, et qui se traduisent par un balancement qui rappelle très bien le bateau voguant sur une mer légèrement agitée.
- Quant aux toiles, qui ont chacune 750 mètres de long, sur 15 mètres de haut, elles ont été fabriquées exprès pour obtenir la résistance nécessaire en raison du travail incessant auxquelles elles sont soumises. Nous avons dit qu’elles étaient mobiles. Pour obtenir ce résultat inédit, on les a montées d’une façon très curieuse. Au plafond se trouve un rail supportant des galets munis de crochets. Aux deux bouts, il y a un tambour vertical monté sur un axe. La toile, chargée par en bas de plombs pour éviter les plis, est munie d’œillets en haut. Les tambours ont. comme le chemin de fer, des crochets placés de façon qu’il n’y ait aucun frottement de la toile lorsqu’elle s’enroule. Imaginons la toile placée pour le commencement des opérations. Elle a un œillet pris dans le premier crochet du tambour vide, les suivants pris dans les crochets des chariots à galets, reposant sur le rail, et enfin la presque totalité des 720 mètres enroulés sur l’autre tambour.
- L’appareil est, à ce moment-là, immobile ; le spectacle commence, et il se met en mouvement, alors le tambour vide se mettant à tourner appelle à lui la toile, les œillets rencontrent les crochets, et à la fin c’est le tambour primitivement vide qui sera plein, et le plein qui sera vide. La toile ne se développe donc pas d’une façon continue par un retour sur elle-même; ce qui fait que le voyage s’exécute tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Le point de départ étant Yillefranche, on voit Naples, Yenise, Sousse, Constantinople, point d’arrivée. Si l’on reste pour une seconde excursion, si l’on revient une autre fois, on peut, au contraire, partir de Constantinople pour arriver à Yillefranche.
- Entreprenons à notre tour une de ces traversées rendues si faciles et si peu coûteuses : toute la Méditerranée, moyennant le prix d’une course de fiacre, c’est pour rien !
- Le bâtiment quadrangulaire, flanqué de tours carrées, est situé comme on sait, non loin de la tour Eiffel. On pénètre par un vestibule assez sombre, un escalier étroit, rappelant l’échelle pendant à la coupée des navires, et l’on pénètre sur le pont dans l’obscurité. Heureusement un matelot vous tend la main, vous indique un siège, vous guide vers la partie que vous désirez du transatlantique sur lequel vous embarquez.
- Le chargement étant complet (le pont peut tenir sept cents personnes),
- p.294 - vue 296/322
-
-
-
- LE MARÉORAMA.
- 295
- le commandant commence à donner ses ordres, la sirène se fait entendre, les chaînes grincent, les ordres se multiplient : en route !
- Réellement, la sensation est agréable, on se sent mollement balancé par la vague, on quitte sans regret le port, en voyant l'eau prendre toutes
- Venise au Maréorama.
- les teintes, devenir plus agitée,' plus calme, suivant qu’on est en pleine mer, ou près d’une anse, et le tableau magique de Naples et du Yésuve enflammé, de Yenise, se mirant dans l’Adriatique, de la côte tunisienne aux tons chauds, du Bosphore mystérieux se déroule pour le plus grand plaisir des yeux.
- Le voyage ne se passe pas sans incidents. A Naples, un groupe de musiciens se précipitent sur le pont; à Sousse, le canon fait entendre sa grosse voix pour la revue de l’escadre française; à Yenise, l’orage éclate, le tonnerre gronde, les éclairs sillonnent la nue.... Rassurez-vous, les plus peureux n’ont rien à craindre, et le roulis joint au tangage ne peut arriver à compliquer les choses. 11 n’y a plus qu’à débarquer, non sans compliments pour l’artiste qui a peint avec beaucoup de charme ces immenses toiles, et combiné avec goût un spectacle peu banal.
- p.295 - vue 297/322
-
-
-
- XIX
- LES MINES ET LE MONDE SOUTERRAIN
- Un des spectacles les plus inattendus que nous offre UExposition actuelle est la reconstitution complète d’une mine dont les galeries s’enfoncent sur près d’un kilomètre de développement sous la colline du Troeadéro. On a fort ingénieusement utilisé pour cela les anciennes carrières de pierre existant en ce point et dont les parois ont été recouvertes d’authentiques minerais et de non moins authentiques boisages.
- Dans l’angle nord-est du Troeadéro, près de la porte de Chine, s’ouvre l’entrée de cette exposition minière qui est certes une des « attractions » les plus intéressantes et les plus instructives de notre grande Exposition, une de celles que nul ne devrait négliger de visiter.
- Entrant dans le beau pavillon qui abrite l’entrée, nous nous trouvons en face d’une gigantesque machine d’extraction à quatre cylindres com-pound de 3000 chevaux de force, la plus puissante qui ait encore été construite en France et qui est destinée au puits d’Arenberg, de la puissante Compagnie des Mines d’Anzin. Tout auprès, sous un toit en chaume, quatre maigres haridelles tirent péniblement attachées aux bras d’un grossier baritel : c’est la machine d’extraction de 1800 qui fait face à la machine de 1900.
- En attendant que la cage qui doit nous conduire dans les entrailles de la Terre soit prête à nous recevoir, faisons vite le tour de la salle; l’histoire du progrès de l’art des mines se déroule devant nous : ici, c’est le vieux puits rectangulaire grossièrement boisé où se balance un tonneau suspendu à un câble rond; plus loin, ce sont les puits toujours plus grands, toujours mieux outillés, jusqu’à ce grand puits de 5 mètres de diamètre où va descendre cette pesante cage à trois étages et à quatre
- p.296 - vue 298/322
-
-
-
- LES MINES DE HOUILLE.
- m
- berlines par élage, de M. Malissard-Taza, qui, d’une seule cordée montera de 500 mètres de profondeur plus de 600 kilogrammes de charbon en moins d’une minute.
- Prenons place dans la cage; le sol manque sous nos pas, l’obscurité se fait, les parois du puits défilent rapidement devant nos yeux, nous entrevoyons au passage un accrochage extraordinaire où un groupe de mineurs attend l’heure de la cordée, et nous voilà à l’accrochage du fond.
- Des mineurs, barrette en tête et lampe piquée à la barrette, se présentent pour nous guider dans le dédale des galeries. Hier encore elles eussent été sombres, aujourd’hui les lampes électriques, disposées de distance en distance, éclairent la voie principale de roulage solidement armée de cadres en fer (type Bruay). La galerie se rétrécit, nous passons l’aiguillage. Sur la droite, dans une chambre creusée au milieu du rocher tourne une pompe électrique qui refoule au jour les eaux du fond.
- Un piétinement de chevaux attire notre attention, nous arrivons à l’écurie souterraine, c’est l’heure où les chevaux mangent l’avoine, ils sont là paisibles et heureux dans une température toujours constante.
- Une première taille s’ouvre sur noire droite. La couche est épaisse, mais coupée en deux veines par une couche de schiste qu’il faut enlever avec soin et jeter aux remblais pour ne pas envoyer trop de pierres au client qui a demandé du charbon. La couche se poursuit en profondeur.
- Mineurs au travail clans une galerie.
- p.297 - vue 299/322
-
-
-
- 298
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Plutôt que d’approfondir le grand puits, la compagnie de Lens a préféré forer un puits intérieur et installer, dans une vaste salle découpée au milieu des roches du toit, un véritable chevalement en fer.
- Si nous avons failli manquer de charbon cet hiver, c’est que les mineurs sont difficiles à recruter en nombre suffisant : voici une haveuse, à faux dentée, que M. Fayol essaye à Commentry pour suppléer en partie au manque de main-d’œuvre.
- Ce long train de berlines chargées de houille, qui passent silencieusement devant nous, circule à la mine de Maries, traîné par une locomotive électrique, et amène chaque jour à la recette du puits 1500 à 1800 tonnes de houille. Les galeries, élégamment soutenues par des arcs en fer à planchers, sont si sûres et régulières que le train peut circuler à la vitesse des trains de marchandises.
- Les trains se succèdent à de très courts intervalles; nous sommes, en effet, dans une partie riche du bassin. Nous venons de traverser une couche minière où travaillent plusieurs mineurs et nous arrivons maintenant dans une galerie en plein charbon. La couche est puissante, le travail n’en est que plus délicat, il faut remblayer complètement les vides et travailler en descendant sous les remblais pour éviter les feux si faciles à provoquer dans les couches puissantes; dans cette galerie, les remblais du toit sont encore mal tassés. Il a fallu avancer en boisant le toit avec des palplanches.
- Sans nous éloigner beaucoup de Saint-Étienne, nous pouvons descendre aux mines de pyrite de fer de Saint-Bel ; dans ce puissant filon le mineur ne craint pas de créer de vastes vides. Il le faut même pour que la charge de dynamite qu’il va introduire dans le trou qu’il achève de foncer, produise un effet suffisant et donne de quoi remplir les bennes qui attendent. Les roches encaissantes sont dures ; à la main, l’avancement est lent, mais combien plus rapide il devient avec l’aide de perforatrices électriques que nous trouvons à l’œuvre.
- Le travers-banc a recoupé un beau filon de galène et de blende argentifères ; nous sommes à la mine des Bormettes et nous voyons scintiller les facettes des cristaux de pyrite et de galène.
- En quelques pas, nous avons traversé la France et nous sommes près de Varangeville ; nous exploitons le sel gemme sous le canal et sous le chemin de fer de l’Est. Il faut renoncer aux grandes et belles chambres d’extraction des temps jadis et, pour éviter de continuer à affaisser le
- p.298 - vue 300/322
-
-
-
- LES MUSES D’OR.
- 299
- canal et le chemin de fer, il faut laisser de gros piliers carrés disposés en quinconce. Il paraît bien noir, ce .sel, et pourtant écrasez-le, il vous donne une poussière presque blanche.
- D’autres vides souterrains, bien autrement vastes, sont ceux que nous apercevons aux ardoisières d’Angers, en face desquelles nous nous trouvons. Les blocs de la sortie de la mine sont irréguliers, mais la roche est si remarquablement fissile qu’en quelques secondes l’ouvrier aura sous vos yeux taillé une belle ardoise d’une parfaite uniformité d’épaisseur. Sous sa petite hutte de chaume, il est son maître et travaille comme un petit entrepreneur qui reçoit la marchandise brute, et la rend marchande.
- Le Colorado est loin, s’y rendre eût été difficile ; nous pouvons cependant en voir le travail dans tous ses détails, grâce à cet ingénieux joujou qu’a construit et que fait fonctionner M. Keast. Les mineurs, par centaines, frappent à coups redoublés sur la roche ; dans chaque galerie, des gamins poussent des wagons et la machine remonte au jour transportant en quelques minutes les broyeurs et appareils de triage.
- Le travers-banc est long, mais aussi c’est qu’il s’agit de passer au sud de l’Afrique et d’arriver au Transvaal.
- La mine est profonde, la roche est dure et étincelle sous l’outil, de ce côté le silex plonge, de l’autre il s’élève.
- L’amont et l’aval-pandage sont exploités en meme temps ; un blanc conduit la perforatrice, un autre surveille le travail. Tous les travaux particulièrement pénibles sont la part du nègre qui peine sans se plaindre, ne pensant qu’à rentrer au plus tôt dans sa tribu, couvert d’un beau gilet bien voyant, un fusil à pierres sur l’épaule et, à la ceinture, un magot assez gros pour pouvoir être considéré comme un chef.
- Nous le voyons au travail d’un air placide et souriant qui contraste quelque peu avec la figure plus soucieuse du blanc qui se préoccupe sans cesse de ne pas perdre le filon et de n’envoyer au pilon que du minerai et non de simples roches encaissantes non minéralisées. Ce minerai d’or est-il bien authentique! Certes oui, il est venu tout droit de Johannesburg quelques semaines avant que les Anglais n’aient coupé les lignes et si vous voulez en voir extraire l’or, suivez cette galerie qui débouche au jour et accompagnez dans leur itinéraire compliqué ces morceaux de minerai dont l’or contribuera à élever encore quelque peu cette grande pyramide qui représente en grandeur réelle toute
- p.299 - vue 301/322
-
-
-
- 500
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- la masse de métal précieux sortie des mines depuis dix ans à peine.
- Après ce long voyage sous terre nous nous retrouvons éblouis près du pavillon du Transvaal où nous pouvons assister aux diverses manipulations du minerai d’or que nous avons vu extraire. Mais il nous reste encore à voir les merveilles du Monde souterrain, qui, organisé par la même Société, complète fort heureusement l’Exposition minière.
- Un iguanodon gigantesque qui se dresse près du bord du grand bassin du Trocadéro nous signale l’entrée de cette nouvelle série de galeries. Laissant de côté l’extraction minière actuelle, on a réuni ici tout ce qui se rapporte à l’histoire ancienne des mines et aux habitations souterraines de l’antiquité.
- Après avoir traversé un chantier de mine phénicien, où les esclaves charrient sous le fouet des gardiens de lourds blocs de minerai, puis jeté un coup d’œil sur une exploitation de gisements de plomb au moyen âge, on pénètre dans l’un des caveaux peints et sculptés de la nécropole de Memphis, demeure dernière du haut et puissant seigneur Ti et de sa femme ; puis dans la chambre sépulcrale étrusque de Pérouse, dont la décoration et les statues sont admirables ; puis dans les catacombes de Rome. Tous vos souvenirs classiques surgiront à la vue du tombeau d’Agamemnon. Il gît là, sous son armure et son casque d’or fin tel, qu’à la surprise du monde savant, l’exhuma du tombeau de Mycènes l’allemand Schliemann. Tous contemplerez la faune et la flore d’un lac français de l’époque carbonifère et du Trocadéro même, au début de l’époque tertiaire. Ce grand cerf est contemporain de notre espèce humaine sur terre. Vous passerez des pagodes souterraines de l’Annam à la grotte' d’Azur de Capri et aux merveilleuses salles de Padirac découvertes, il y a quelques années à peine, par Martel, l’« homme des cavernes ». Il y a là, en somme, une série de tableaux dignes qui laissent dans l’esprit une durable impression.
- p.300 - vue 302/322
-
-
-
- XX
- LE PALAIS LUMINEUX
- Sur le côté est de la tour Eiffel, au bord d’un petit lac, s’élève une construction d’architecture bizarre, et de tonalité plus étrange encore. De la pièce d’eau on aperçoit une vasque émergeant d’un chaos de rochers, une balustrade à curieux pilastres en forme de coquille, et au-dessus une sorte de kiosque surmonté d’un dôme et d’une lanterne au-dessus de laquelle une statue allégorique tient un bouclier étoilé de lampes électriques. Comme couleurs on passe du vert au bleu, du jaune au rose; colonnes torses, guirlandes, dragons fantastiques sont d’autant plus inexplicables, avec leurs tons et leurs contours imprévus, que l’édifice porte ce titre répété partout en gros caractères : Palais Lumineux.
- Ce palais Lumineux a deux étages. Dès l’entrée, pour accéder à ce qu’on appelle la grotte, il faut gravir quelques marches rustiques, semblant bordées de pièces de bois; mais on sent qu’il y a quelque chose : ces tessons de verre, ces « rustiques moulés » ne sont pas ordinaires. La grotte elle-même,
- o
- pour qui la regarde avec un peu d’attention, doit ménager des surprises, le roc de la voûte
- p.301 - vue 303/322
-
-
-
- 502
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- présente des aspérités qui demandent explication, les stalagmites, faites de longues ampoules de verre, tombant en larmes sur le public, ne sonl pas naturelles non plus. C’est à vérifier; mais pour l’instant suivons la foule pressée autour d’une balustrade derrière laquelle opèrent'd’habiles ouvriers, installés dans une verrerie minuscule, absolument industrielle, qui comprend un four à gaz à récupération de chaleur par renversement, contenant trois pots fermés pour la fabrication du cristal. Ri^n n’est plus intéressant que cette miniature de verrerie. Les chalumeaux s’engluent de verre en fusion, l’ouvrier souffle, tourne, façonne avec sa pince, et tire du bloc incandescent tout ce qu’il veut, potiche, vase, bibelot, une chope à anse ou un chien dont il effile les quatre pattes et la queue en un instant.
- En quittant la grotte, on trouve le grand escalier à rampe donnant sur le lac, et cet escalier mérite un examen attentif. D’abord les marches sont en verre de 35 millimètres d’épaisseur et la rampe a une main courante en verre imprimé blanc, avec cabochons et flammes rouges à balustrade faite de coquillages.
- Nous avons gravi l’escalier, nous voici à la salle supérieure du kiosque, plancher, paroi, plafond, colonnes, tout, absolument tout, comme dans le reste de l’édifice, est en verre diversement coloré, de façon à rappeler le marbre, l’agathe, les pierres précieuses. Il y a en tout 107 700 kilos de verres reportés en 3600 pièces moulées. Nous avons parlé de verre imprimé; ce verre strié, translucide, et non transparent, devient tous les jours d’tin usage plus répandu. On s’en sert pour les vitrages de portes, de serres, de vérandah, et comme il peut se bomber et se décorer, on obtient avec lui des effets variés, où l’utile se joint à l’agréable. Son nom de verre imprimé vient de ce qu’on présente à la matière des rouleaux gravés en creux ou en relief qui transforment la glace unie.
- Le soir, ce palais lumineux est une féerie ! Les rampes d’escaliers, les colonnes, et les dômes, et les marches d’escaliers, et les plafonds, et les dalles des parquets, les rochers de la grotte, tout devient resplendissant. Le palais n’est qu’une carcasse de fer; sur son ossature tous les ornements sont doublés de lampes électriques qui, la nuit venue, produisent un effet extraordinaire, doublé par les reflets de la pièce d’eau qui entoure l’édifice. Il y a là une curieuse application du verre et de l’électricité qui n’a pas dit son dernier mot.
- p.302 - vue 304/322
-
-
-
- XXI
- LE CHEMIN DE FER ÉLECTRIQUE ET LE TROTTOIR MORILE
- Que nous sommes donc loin de cette modeste Exposition Universelle qui s’était tenue en 1855 dans le Palais de l’Industrie, aujourd’hui disparu! Ce sont maintenant des kilomètres de galeries qu’il faut pour exposer les envois innombrables du monde entier, tant et si bien que l’espace pourtant formidable dont on disposait sur les deux rives de la Seine n’a point suffi cette fois, et qu’il a fallu créer une immense annexe de l’Exposition dans les parages, malheureusement un peu lointains, du Rois de Yincennes. Mais, sans sortir même de l’enceinte principale, le visiteur curieux de jeter un coup d’œil sur tous ces palais est obligé de parcourir une surface considérable, et il a fallu songer à mettre à sa disposition des moyens de locomotion lui donnant la possibilité de se transporter, sans trop de fatigue, d’un bout à l’autre de l’Exposition.
- C’était l’idée qui avait présidé en 1889 à la construction du précieux petit chemin de fer Decauville; mais on devait faire mieux cette fois, et mettre à profit les progrès réalisés dans les moyens de transport. Aussi décida-t-on d’établir un petit chemin de fer électrique pour réunir le Champ-de-Mars à l’Esplanade des Invalides, en longeant la rive gauche de la Seine; et comme l’on compte sur une affluence bien supérieure à celle de 1889, on a voulu doubler le chemin de fer électrique par un moyen de transport continu, susceptible de véhiculer pour ainsi dire sans interruption des dizaines de milliers de personnes d’un bout à l’autre de l’immense enceinte. Dans ce but, on a établi, presque parallèlement au chemin de fer, un trottoir mobile. Examinons donc rapidement comment fonctionnent et ce chemin de fer et ce trottoir, dont tant de gens ont utilisé les services sans en connaître les dessous.
- p.303 - vue 305/322
-
-
-
- 504
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- A la vérité, le chemin de fer est moins nouveau et surprenant que la plate-forme mobile, comme on appelle souvent aussi le trottoir en question, et cela tout simplement parce qu’il est basé sur les mêmes principes, qui sont assez couramment employés aujourd’hui, sinon pour les chemins de fer proprement dits, du moins pour les tramways dont la propulsion est assurée par le courant électrique, et qui sont déjà légion sur notre territoire. Les chemins de fer électriques, il est vrai, exigent une plus grande vitesse que les tramways, mais cela s’obtient facilement avec un courant plus important et des moteurs plus puissants ; de plus, comme la voie du chemin de fer est isolée, au contraire de ce qui se passe pour la voie de tramway posée au milieu de la chaussée des rues, on peut recourir à des dispositions spéciales pour la distribution du courant le long de la ligne. Non seulement le fil aérien, le « trolley », ainsi qu’on l’appelle un peu à tort, ne soulèvera pas d’objections, mais encore on a la possibilité, ce qui vaut mieux, d’établir le long de la voie, soit latéralement aux rails ordinaires, soit entre eux, un autre rail qui ne sert que de conducteur. Les voitures ou les locomotives du chemin de fer portent un frotteur, qui vient constamment glisser sur ce rail et y recueillir l’électricité nécessaire à la propulsion des convois, et cela sans que le frotteur puisse par trop facilement quitter le conducteur, comme cela se produit souvent avec les fds aériens.
- C’est sur ce principe qu’est installé le chemin de fer de l’Exposition, dont le tracé forme une courbe fermée desservant l’Esplanade des Invalides, les quais de la rive gauche de la Seine et le Champ-de-Mars, en revenant ensuite à son point de départ par l’avenue qui réunit l’extrémité du Champ-de-Mars à la partie de l’Esplanade la plus éloignée de la Seine. Ce tracé passe le long du Champ-de-Mars, du côté opposé à celui que desservait, en 1889, le fameux petit chemin de fer Decau ville. Ce dernier ne pouvait faire qu’un service'de navette, puisqu’il aboutissait à une gare terminus à l’extrémité de la Galerie des Machines, et par suite la circulation n’y pouvait pas être continue. Cette fois, les dispositions sont tout autres, et le train que l’on prend aux Invalides, une fois arrivé au bout de la Galerie des Machines, continue sa route sans autre perte de temps que l’arrêt nécessaire à un stationnement ordinaire. Il file rapidement le long de l’avenue de La Motte-Piquet, où aucune station n’est prévue puisqu’on se trouve alors en dehors de l’Exposition, et où la voie court sur une sorte de viaduc en bois et en fer, qui soutient les rails à une hau-
- p.304 - vue 306/322
-
-
-
- LE CHEMIN DE FER ÉLECTRIQUE. 505
- leur de 7 mètres au-dessus du niveau des rues environnantes. Le voyageur rentre ensuite dans l’enceinte et se retrouve sur l’Esplanade des Invalides, en bordure de cette immense place et des palais qui l’occupent : en ce point, le viaduc sur lequel il roulait s’est abaissé peu à peu pour lui permettre de débarquer sur le sol ferme. Plusieurs fois d’ailleurs, la voie du chemin de fer électrique remonte sur un viaduc, puis redescend jusqu’au niveau du sol, suivant les exigences du tracé, et elle se trouve même sur certains points exactement en dessous de la plate-forme mobile, qui, elle, est toujours à une hauteur de 7 mètres.
- Le chemin de fer électrique et le trottoir mobile.
- Nous ajouterons encore que les trains de ce petit chemin de fer marchent en moyenne à une allure de 17 kilomètres à l’heure, ce qui ne fera pas oublier les rapides de nos grandes voies ferrées, mais ce qui suffit pour les besoins des visiteurs les plus pressés, étant donné surtout que les trains se succèdent de façon presque continue, et que par conséquent le visiteur n’a pour ainsi dire jamais à attendre. Il n’y a point de locomotives sur ce chemin de fer, mais des voitures motrices ; celles-ci, élégantes et offrant un grand nombre de places, portent sous leur caisse des moteurs électriques qui reçoivent le courant du troisième rail dont nous avons parlé tout à l’heure ; les moteurs sont, du reste, suffisamment puissants pour que les voitures automotrices jouent le rôle de locomotives vis-à-vis d’autres voitures plus légères qu’elles remorquent, ainsi que cela se passe pour bien des lignes de tramways.
- 20
- p.305 - vue 307/322
-
-
-
- 506
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- Voyons maintenant comment est disposé et comment fonctionne le trottoir mobile, ou plutôt, puisque l’installation comporte deux plates-formes animées de vitesses différentes, les deux trottoirs mobiles et parallèles.
- Cette invention procède un peu de la même idée que les escaliers mobiles, que l’on connaît bien et dont on a installé précisément un certain nombre dans plusieurs des palais de l’Exposition : c’est une sorte de plancher articulé qui se déplace d’un mouvement régulier et continu, et sur lequel les gens qui voüdront en profiter pour se faire entraîner dans son mouvement, doivent monter sans que le système s’arrête ni ralentisse. C'est assez dire qu’il ne peut pas marcher très vite, sans cela il faudrait demander à chaque voyageur d’être expert en gymnastique.
- Essentiellement, on peut se représenter le trottoir mobile comme formé d’une suite de wagonnets roulant sur une voie encastrée dans le sol ou entre deux quais fixes, et portant un plancher qui se continue sans interruption d’un wagonnet à l’autre ; ce plancher est formé de pièces s’emboîtant et s’articulant les unes dans les autres, de façon qu’il ne présente aucune solution de continuité, et que cependant il puisse passer aisément dans toutes les courbes que présente la voie sur laquelle roulent les wagons qui le supportent. Ce train continu, car c’est bel et bien un train, marche à une allure si lente que rien n’est plus facile que de sauter* ou plutôt de passer simplement, en avançant le pied, du sol ferme ou du quai fixe sur le plancher mouvant ; c’est aussi aisé que de monter dans un tramway qui marche très lentement, et d’ailleurs on a disposé sur le bord du trottoir des tiges fixes qui permettent aux craintifs de s’accrocher au moment de l’embarquement. La descente se fait de la même manière et sans difficulté.
- Disons tout de suite que, comme une plate-forme de ce genre ne peut transporter ses voyageurs qu’avec une sage lenteur, justement pour éviter les incidents fâcheux, on a imaginé une seconde combinaison fort ingénieuse, qui permet de doubler la vitesse de translation pour les gens pressés. Dans ce but, on installe parallèlement au premier trottoir, et le touchant, un second plancher mobile disposé exactement de la même façon, mais dont la vitesse de déplacement est très supérieure : si le premier a une vitesse de 4 kilomètres à l’heure, par exemple, le second se déplacera à raison de 8 kilomètres, et nous ne donnons pas ces chiffres
- p.306 - vue 308/322
-
-
-
- LE TROTTOIR MORUE.
- 5Ü7
- au hasard, car ils correspondent exactement à ce qui s’est fait pour le trottoir mobile double de l’Exposition.
- Un raisonnement bien simple, qui n’est que le résultat d’une opération arithmétique enfantine, va faire comprendre que, pour le voyageur déjà monté sur le trottoir qui glisse à 4 kilomètres à l’heure, le second ne semble marcher qu’à 4 kilomètres également, la différence des vitesses entre les deux n’étant effectivement que de 4 kilomètres. Par conséquent, quand on est sur le premier trottoir, il n’est pas plus difficile de monter
- Sur le trottoir mobile.
- sur le second que tout à l’heure il n’a été malaisé de passer du sol ou du quai d’embarquement sur la première plate-forme mobile.
- En l’espace d’un court instant on effectue cette double opération, et l’on se trouve monté dans un véritable train, muni au besoin de sièges où l’on se repose, qui vous entraîne à la vitesse de 8 kilomètres à l’heure, sans jamais s'arrêter ni perdre son temps
- C’est là l’essence de la disposition du trottoir mobile de l’Exposition, et aussi de ceux que l’on avait installés auparavant aux expositions de Chicago et de Berlin ; car la plate-forme mobile de Paris n’est pas tout à fait une nouveauté. Toutefois, celles de Chicago et de Berlin n’avaient qu’un très faible développement, et c’étaient plutôt des curiosités que
- p.307 - vue 309/322
-
-
-
- 508
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- des moyens de transport pratiques. Tout au contraire, le trottoir mobile de 1900 aune longueur considérable : il suit en effet exactement le même parcours que le chemin de fer électrique.
- Sur tout ce parcours, les trottoirs (puisqu’il y en a deux) sont établis sur un viaduc analogue à celui qui porte le chemin de fer électrique sur une partie de sa longueur ; mais ici le viaduc est continu et se maintient constamment à une hauteur de 7 mètres au-dessus du niveau du sol. D’ailleurs, en dehors des deux trottoirs mobiles proprement dits, il supporte également un trottoir fixe qui permet aux voyageurs des deux plates-formes en mouvement de s’arrêter, s’ils le jugent bon, et de descendre sur ce plancher immobile, afin de jouir du spectacle qu’ils ont sous les yeux. Ce trottoir fixe se continue lout le long du viaduc, et aussi par conséquent aux endroits où sont ménagées les gares, car il fallait bien des gares d’embarquement pour ce moyen de transport juché en haut d’un viaduc et où chacun doit payer sa place : en ces points, le trottoir fixe joue le rôle nécessaire de quai d’embarquement.
- La force motrice qui assure le déplacement des plates-formes est l’électricité, comme de juste. Elle est engendrée dans l’usine que la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest a établie aux Moulineaux pour la propulsion de ses trains de la ligne des Invalides ; le courant alternatif qui y est produit est converti en courant continu pour l’usage de la plateforme, dans une installation faite par la Compagnie Westinghouse sur le quai d'Orsay, en face du pavillon du Creusot. L’électricité' est distribuée aux moteurs au moyen de neuf câbles et d’un dispositif qui permet de faire marcher les trottoirs dans un sens ou dans l’autre.
- Mais avant de finir, nous devons dire un mot du système mécanique qui permet, avec un seul et même moteur, de donner sa vitesse propre à chacun des deux trottoirs : il y a là une disposition fort curieuse dont on peut voir quelque chose en se plaçant en dessous du viaduc qui porte les plates-formes, mais que nous allons faire entièrement saisir grâce à notre dessin où l’on a supposé que l’on avait coupé une tranche des plates-formes et du viaduc, pour permettre à l’œil indiscret du lecteur d’embrasser tout le mécanisme simultanément.
- Cette section montre d’abord très nettement les trois trottoirs, et l’on voit qüe chacune des deux plates-formes mobiles est montée sur une série de petites roues, qui roulent sur une vraie voie ferrée formée de deux rails fixés sur des poutres de bois. Mais sous chaque wagonnet on
- p.308 - vue 310/322
-
-
-
- LE TROTTOIR MORUE.
- 309
- aperçoit, s’allongeant en E pour la première plate-forme et en D pour la seconde, deux poutrelles rivées l’une à l’autre ; elles viennent porter une poulie verticale, en C et en B, et ces deux poulies sont placées sur un même arbre dont le mouvement est commandé par le moteur électrique A. C’est le frottement de ces poulies sur les poutrelles E et D, qui assure l’entraînement de toute la série des wagonnets constituant par leur arti-
- Mécanisme du trottoir mobile.
- culation les deux plates-formes. La différence de vitesse des deux trottoirs résulte tout uniment de ce que le diamètre des poulies est différent : ces deux diamètres sont dans le rapport d’un à deux; autrement dit, l’un est double de l’autre, et c’est ce qui fait que la vitesse du second trottoir est exactement double de celle du premier.
- Quant aux services que ce moyen de locomotion est susceptible de rendre, il suffira, pour les faire apprécier, de dire que, pendant la durée d’un tour de trottoir le plus rapide, c’est-à-dire en 26 minutes, on peut transporter au moins 50000, et même 60000 personnes!
- p.309 - vue 311/322
-
-
-
- k
- V X .
- N*
- r
- XXII
- L’ÉLECTRICITÉ
- Maintenant que l’électricité a conquis droit de cité un peu partout, qu’on la rencontre aussi bien dans les villages perdus des montagnes que dans les rues des grandes villes, on devait évidemment songera la répandre à profusion dans l’enceinte d’une Exposition universelle et internationale; et le fait est que cela a été la pensée dominante des organisateurs de l’Exposition de 1900, autant pour la distribution de la force motrice aux machines que Ton désirait faire marcher sous les yeux du public, que pour l’éclairage des galeries, des palais, des jardins. A la vérité, et surtout pour ces’ derniers, on n’a pas voulu faire uniquement appel à l’éclairage électrique, on a tenu à avoir également recours et au gaz ordinaire et à l’acétylène : l’un est en effet une lumière toute nouvelle, qui nous réserve sans doute bien des surprises, et dont il fallait faire connaître les résultats remarquables aux visiteurs; l’autre n’a pas encore dit son dernier mot, la concurrence redoutable que lui fait l’électricité a amené les ingénieurs gaziers à de nouvelles découvertes vraiment bien remarquables, et l’incandescence est en train, de faire brillamment ses preuves dans les jardins du Champ-de-Mars. On sait du reste que te gaz a rendu d’autant plus de services pendant les débuts de l’Exposition que les installations de production de l’électricité ont été étrangement en retard.
- L’éclairage au gaz a été réservé d’abord pour les jardins du Champ-de-. Mars, comme nous venons de.le dire, puis pour les jardins du Trocadéro; en outre, il éclaire les façades des palais des Champs-Elysées, de l’Esplanade des Invalides, du Trocadéfo et d’une portion de ceux du Champ-de-Mars. Une partie des berges de la Seine sont éclairées à l’acétylène,
- p.310 - vue 312/322
-
-
-
- LES MOTEURS'ÉLECTRIQUES. ^11
- mais tout le reste est illuminé par des lampes. électriques de tous les genres et de tous les calibres. Bien que le courant électrique se soit'fait attendre longtemps, on sait que les lampes électriques sont répandues à profusion sur certains points, notamment à la crête du palais de l’Électricité, que nous avons décrit l’autre jour dans sa construction extérieure, et qui fait repoussoir pour le fameux Château d’Eau.
- Mais l’électricité devait encore répondre à un autre but. Un des désirs des organisateurs, qui répond à une compréhension fort intelligente du rôle utile d’une exposition au point de vue dé l’enseignement des choses, a été de mettre, à côté des matières premières et des produits manufacturés qu’on en tire, les machines qui opèrent cette transformation, et ces machines devaient fonctionner sous les yeux mêmes du public, afin d’initier celui-ci aux admirables combinaisons de la fabrication mécanique moderne. Il était donc nécessaire de distribuer la force motrice un peu dans toutes les classes, pour donner le mouvement à ces innombrables mécanismes. Autrefois, et notamment en 1889, on recourait pour cela aux longs arbres de transmission, aux poulies, aux courroies, qui tiennent énormément de place, qui salissent en répandant de l’huile de tous côtés, qui sont dangereux pour le personnel des ouvriers, et l’on a commericé de modifier considérablement tout cela dans les usines et les manufactures tenues à là hauteur du progrès. Maintenant les machines motrices principales commandent les dynamos électriques, qui produisent comme de juste du courant : celui-ci est distribué par des fils et des câbles dans les divers ateliers; mais avant d’agir sur les machines qui doivent être mises en action, il arrive à d’autres dynamos, des réceptrices celles-ci, des moteurs électriques, ainsi qu’on les appelle le plus souvent. Ces moteurs tournent sous l’influence du courant, et ils mettent en rotation et en marche les mécanismes divers auxquels ils sont accouplés et qui effectuent les travaux les plus variés. De la sorte, plus d’encombrement dans les ateliers : il suffit d’un simple fil, accroché par exemple au plafond, pour que la distribution de force motrice s’effectue dans les meilleures conditions, même à une grande distance.
- C’est la disposition que l’on a adoptée, et avec raison, pour les machines de l’Exposition universelle.
- Cependant il fallait toujours des machines à vapeur pour mettre en mouvement les dynamos productrices de courant, puisqu’on ne pouvait recourir à des chutes d’eau, comme cela se fait couramment; par suite,
- p.311 - vue 313/322
-
-
-
- 512
- L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- il était nécessaire de disposer des chaudières pour produire la vapeur qui mettrait en mouvement les pistons des machines à vapeur en question.: de là deux séries d’installations, que nous parcourrons rapidement pour montrer comment elles fonctionnent dans leurs grandes lignes. Il y a d’abord les usines de production de vapeur, et ensuite les usines où les machines à vapeur font tourner les dynamos : on les a séparées, parce qu’on a jugé cette disposition plus commode, et aussi que cela permettait de réunir les chaudières, qui sont considérées comme des objets exposés, et qui sont effectivement fournies par des maisons diverses.
- Ces chaudières sont réparties en deux usines secondaires, l’usine La Bourdonnais du côté de l’avenue du même nom, et l’usine Suffren, placée symétriquement et perpendiculairement à l’avenue de Suffren. L’une et l’autre se trouvent entre la Galerie des Machines de 1889 et les corps de bâtiments dont nous parlerons plus tard, et qui forment les ailes du palais de l’Electricité. Ce sont deux halls métalliques qui n’offrent aucun intérêt par leur construction même, et qui sont séparés par le bâtiment central réunissant le palais de EÉleetricité à la Salle des Fêtes ménagée au centre de la Galerie des Machines. On y a supprimé les cloisons latérales pour que l’aération y soit mieux assurée et que la chaleur n’y soit pas trop pénible pour le visiteur qui longera le promenoir disposé au pourtour du bâtiment, et qui pourra ainsi suivre le fonctionnement des chaudières. Les foyers de celles-ci aboutissent en effet sur le promenoir, tandis qu’au centre on a laissé subsister la voie ferrée par laquelle les pièces des chaudières sont arrivées sur wagons, et qui servent maintenant à apporter le charbon que consomment ces chaudières.
- Evidemment nos lecteurs ne peuvent pas se passionner pour la marche d’une chaudière à vapeur, mais il est vraiment intéressant de voir ces immenses générateurs, qui peuvent fournir 340 000 kilos de vapeur à l’heure, et qui représentent les modes de construction et d’installation pratiqués dans les divers pays du monde. Presque tous ces générateurs sont à tubes d’eau, c’est-à-dire que non seulement ils sont tubulaires, ce qui permet un chauffage plus rapide de l’eau, et par suite une production de vapeur bien plus considérable pour une même quantité de combustible, mais encore c’est l’eau, et non les gaz chauds de la combustion, qui circule dans leurs tubes. C’est là une vraie révolution qui a été apportée depuis quelques années dans la construction des chaudières. Ce système est pratiqué notamment sur les navires de guerre, et il donne
- p.312 - vue 314/322
-
-
-
- LES GRANDES CHEMINÉES.
- 315
- des résultats merveilleux, car les appareils peuvent être très rapidement sous vapeur, ce qui a une importance particulière pour la marine de guerre, où il faut toujours être prêt à se mettre en marche ; de plus, si un tube vient à se rompre; c’est bien moins dangereux pour lev personnel de chauffe; il y a encore une foule d’autres avantages sur lesquels nous ne pouvons insister.
- Gn peut pressentir aisément la quantité considérable de fumée qui doit s’échapper de pareil ensemble de
- l’ne des grandes cheminées de 80 mètres.
- chaudières. Tout
- d’abord on ne voit pas par où elle peut gagner l’air extérieur. C’est qu’ici il ne fallait pas songer à donner son tuyau d’évacuation des gaz à chaque chaudière : la sortie de ces gaz se fait dans des conduites souterraines qui passent sous le sol de l’allée centrale. C’est ce qu’on nomme des carneaux; ils aboutissent tous, pour chacune des usines, à la cheminée monumentale que l’on a construite de chaque côté du Champ-de-Mars, en essayant d’en décorer le fût autant qu’il était possible. Sans doute ces cheminées ne sont-elles pas aussi élevées que certaines que l’on trouve dans des usines américaines, mais elles ont néanmoins une hauteur assez imposante de 80 mètres.
- Maintenant que nous avons vu comment on produit la vapeur nécessaire à ce qu’on peut appeler le fonctionnement de l’Exposition,
- p.313 - vue 315/322
-
-
-
- 514
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- nous allons dire comment est utilisée pratiquement cette vapeur.
- La vapeur que nous avons vu produire dans les deux usines du Champ-de-Mars doit arriver aux machines à vapeur, pour que celles-ci puissent à leur tour faire tourner les dynamos qui engendreront le courant d’éclairage et de force motrice.
- À ce propos, nous devons faire remarquer que les machines à vapeur et les dynamos sont installées dans deux usines absolument séparées de celles que nous avons visitées antérieurement et où se trouvent les chaudières produisant des torrents de vapeur. Ces groupes électrogènes sont répartis dans deux bâtiments exactement parallèles et symétriques, qui portent eux aussi les noms d’usine La Bourdonnais et usine Sufïren, et qui appartiennent l’un aux représentants de l’industrie française, l’autre à ceux de l’industrie étrangère : c’est là une division qui s’imposait comme pour les générateurs, et qui a été respectée, sauf deux ou trois exceptions exigées par les circonstances. Ces deux bâtiments sont le prolongement de part et d’autre de la partie centrale du palais de l’Electricité qui apparaît derrière le Château d’Eau : tout leur rez-de-chaussée est consacré à l’installation des machines productrices de courant, et même, comme la place était un peu comptée, on a dû monter quelques-unes de ces machines dans des petits halls secondaires construits à gauche et à droite de la salle d’honneur qui aboutit à la Galerie des Machines, par conséquent entre cette salle et les usines de générateurs à vapeur. Le premier étage de ces usines électrogènes, tout comme le centre du palais, est consacré aux expositions générales d’électricité, sur lesquelles nous ne saurions insister.
- Nous ne ferons pas l’injure à nos lecteurs de supposer un instant qu’ils ne sont pas, du moins d’une façon générale, au courant de la constitution d’une machine à vapeur moderne : mais nous attirerons leur attention sur les proportions monumentales des machines de l’Exposition, soit que leurs cylindres s’étendent horizontalement sur le sol, ainsi que de monstrueux canons, soit qu’au contraire, comme c’est le cas pour plusieurs machines françaises, et en particulier pour les gigantesques machines allemandes, ils se dressent verticalement. Ce sont, du reste, presque toutes des machines Compound à triple, à quadruple expansion, ce qui suppose qu’elles comptent une série de cylindres où la vapeur se détend dans les meilleures conditions et cède intégralement toute la puissance qu’elle contient virtuellement.
- p.314 - vue 316/322
-
-
-
- MACHINES A VAPEUR.
- 515
- À titre de simple exemple, puisqu’il faut strictement se limiter quand on n’écrit pas pour un public absolument spécial, nous donnerons quelques-unes des dimensions de l’immense machine à vapeur de la maison allemande Borsig.
- Elle est faite pour donner une puissance de 2500 chevaux-vapeur, ce
- Machiue à vapeur de la maison Borsig.,
- qui sans doute n’est pas énorme en comparaison des formidables machines des transatlantiques, qui ont souvent des puissances de 10000 chevaux et plus, mais c’est, néanmoins formidable quand on songe qu’il s’agit de commander une seule dynamo. Pour lui donner une base d’appui, il a été nécessaire de boulonner dans le sol, ou plutôt dans des massifs de
- p.315 - vue 317/322
-
-
-
- 516
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE UE 1900.
- maçonnerie établis dans le sol, deux plaques métalliques qui pèsent chacune 29 tonnes; quant, aux cylindres, ils sont au nombre de quatre, et reçoivent la vapeur au fur et à mesure qu’elle se détend ; ils ont des proportions majestueuses. Leur diamètre varie entre 76 centimètres et 1 m. 54, et leur longueur est de 1 m. 20. Naturellement tout le reste est à l’avenant, el ce sont des masses que l’on voit tourner à une allure extrêmement rapide quand la machine fonctionne. Le haut de «ette dernière s’élève à plus de 12 mètres au-dessus du sol, et on a été obligé de disposer des plates-formes, accrochées pour ainsi dire aux cylindres, pour permettre aux mécaniciens de surveiller toutes les parties de ce monstre. On peut dire que les autres machines à vapeur des deux usines du Champ-de-Mars sont à peu près à l’avenant.
- Nous savons déjà que la vapeur qui leur permet de fonctionner et de faire tourner les dynamos dont nous allons parler, leur vient des deux usines de générateurs. Pour assurer la distribution de la vapeur, il a fallu creuser dans le sol des galeries spéciales où l’on a posé des tuyaux métalliques servant au passage de cette vapeur : et bien que la distance entre les usines de générateurs et celles de production du courant électrique ne soit pas très grande, ce n’en a pas moins été un travail considérable, étant donné qu’il devait être pris des précautions spéciales pour qu’il ne se produise point de fuites, ou tout au moins pour qu’il soit possible de circuler 'dans ces galeries, afin d’aller boucher les fuites qui se produiraient. Ajoutons que ces galeries ont un autre but à remplir que d’amener la vapeur aux machines : elles donnent également passage aux conduites qui distribuent l’eau aux chaudières, puis à d’autres qui portent de l’eau froide aux moteurs à vapeur pour assurer la condensation de la vapeur, et enfin à des tuyaux qui ont pour mission d’évacuer l’eau chaude résultant de cette condensation. C’est tout un ensemble de ramifications des plus compliquées, qui a nécessité des travaux considérables dans le sol du Champ-de-Mars, et avant qu’aucun des palais ne fût construit.
- Nous devons dire quelques mots des dynamos électriques que font tourner les moteurs à vapeur du genre de celui dont nous parlions tout à l’heure. Nous n’en sommes plus aux modestes génératrices de courant que l’on avait vues apparaître à l’Exposition de 1889 : cette fois elles ont pour la plupart des dimensions gigantesques, comme par exemple celle de la Société allemande Hélios, et elles affectent la disposition de volants
- p.316 - vue 318/322
-
-
-
- DÏ3AM0S ELECTRIQUES.
- 517
- que la machine à vapeur met directement en rotation, tout comme le volant ordinaire dont une machine est munie. Les électro-aimants, qui constituent les parties essentielles des machines magnéto-électriques dont on fait maintenant constamment usage, sont disposés dans la plupart des
- Dynamo électrique de la Société Hélios.
- cas à* l’intérieur du volant. Les dispositions auxquelles on a maintenant recours donnent de merveilleux résultats; nous devons dire du reste que les diverses dynamos qui se trouvent dans les deux usines électrogènes du Chainp-de-Mars sont de types très variables, et que les unes fournissent du courant continu, tandis que les autres engendrent au contraire du courant alternatif. La caractéristique de ce dernier est que, dans un court instant, la direction du courant change une multitude de fois dans l’intérieur de l’appareil producteur et aussi dans les câbles de distribu-
- p.317 - vue 319/322
-
-
-
- 518
- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900.
- tion ; il se prête beaucoup mieux aux transmissions à longues distances, et, quand il arrive sur le lieu de consommation, on en est quitte pour le faire passer par un appareil spécial qui le transforme en courant continu, dont Temploi est bien plus aisé dans des moteurs ordinaires comme ceux qui, à l’Exposition, ont charge de mettre en mouvement toutes les machines travaillant sous les yeux du public.
- Cela n’a pas été un petit travail que d’établir sur toute la surface de l’Exposition les canalisations électriques qui devaient apporter le courant sur les divers points où il serait utilisé soit pour l’éclairage, soit pour la force motrice, et d’autant que les diverses dynamos fournissent des types de courant alternatif assez différents les uns des autres, et qu’il était nécessaire d’installer des distributions spéciales pour chacun de ces types; la moindre confusion eût mis telle machine dans l’impossibilité de tourner, si son moteur électrique se trouvait en communication avec une sorte de courant pour lequel il n’était pas destiné.
- On sait du reste que cette complication des installations, nécessitée par le désir où l’on était de mettre sous les yeux du public tous les genres possibles de production du courant électrique, n’a pas été sans retarder très sensiblement la marche définitive des appareils électriques dans les divers palais et les diverses classes de l’Exposition. Mais tout a fini par fonctionner à merveille, et c’est là comme un magnifique enseignement des services si précieux que l’on est en droit d’attendre de cette fée'que l’on nommç l’Électricité.
- p.318 - vue 320/322
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
- I. Aperçu général. ....................................'............................. . 7
- II. De la porte Monumentale au pont de l’Alma................................. Il
- III. Les palais des Beaux-Arts..................................................... . 23
- IV. Le pont Alexandre III............................................................ 31
- V. L’Esplanade des Invalides....................................................... 56
- VI. Les palais des Nations étrangères................................................. 56
- VII. Le Vieux Paris......................................................................109
- VIII. Le palais des Armées de terre et de mer.............................................. 121
- IX. L’exposition d’Hygiène............................................................ 159
- X. Les Colonies françaises............................................................143
- XI. Les Sections étrangères au Trocadéro................................................169
- XII. Les palais du Champ-de-Mars ....................................................... 212
- XIII. Le palais de l’Électricité et le Château d’Eau...........................'. . . 229
- XIV. Agriculture et Alimentation......................................................... 234
- XV. Le pavillon des Eaux, Forêts et Cueillettes....................................... 247
- XVI. Le palais du Costume................................................................. 252
- XVII. Le palais de l’Optique.............................................................. 273
- XVIII. Les Panoramas.........................................................................287
- XIX. Les Mines et le Monde souterrain......................................................296
- XX. Le palais Lumineux............................................................... 301
- XXI. Le Chemin de fer électrique et le Trottoir mobile.....................................303
- XXII. L’Électricité...................................................................... 310
- 43838. — Imprimerie Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.
- p.319 - vue 321/322
-
-
-
- p.320 - vue 322/322
-
-