- Accueil
- > Catalogue général
- > Dupuis-Delcourt, Jules François (1802-1864) - Relation du voyage aérien de M. Dupuis-Delco...
Relation du voyage aérien de M. Dupuis-Delcourt, fait à Paris, le 29 juillet 1831, lors des fêtes publiques destinées à célébrer l'anniversaire des trois jours
-
-
- p.n.n. - vue 1/29
-
-
-
- On trouve chez le meme Libraire, les Brochures suivantes
- DE M. DUPTJIS-DELCOURT.
- MEMOIRE SUR L’AEROST AT ION et la Direction aérostatique; in-40,1824.
- COMPTE RENDU de l’Expe'rience de la Flotille aérostatique, partie de Montjean, le 7 Novembre 1824, montée par MM. Dupuis-Delcourt et J.-M. Richard; in-8° avec lithographie, i8a5.
- ESSAI SUR LA NAVIGATION DANS L’AIR, Note présentée à l’Académie royale des Sciences de Paris, dans sa se'ance du 21 Décembre 1829, avec cette épigraphe :
- En tout ce qui est possible, la persévérance est un des lévicrs les plus puissans.
- Du gaz hydrogène et de son emploi dans le nouveau système d’e'clai-rage;in-8° 1823.
- De la liberté des théâtres ; in-8°, i83o.
- p.n.n. - vue 2/29
-
-
-
- RELATION
- DU
- VOYAGE AÉRIEN
- DE M. DUPÜIS-DELCOURT,
- FAIT A PARIS LE 29 JUILLET 1831, LORS DES FETES PUBLIQUES DESTINÉES A CELEBRER L*ANNIVERSAIRE DES TROIS JOURS,
- A ce navire heureux plus léger que les vents Hâtons-nous d’ajouter ou la rame ou la voile : Que d’un art tout nouveau le secret se dévoile.
- fkri&
- DELAUNAY, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
- GALERIE NEUVE.
- Page de titre n.n. - vue 3/29
-
-
-
- tV’YsA'V'v \
- < '
- . > - '*
- "Y
- 'î 'itî-^S ** '
- . ». v<? *,' >
- Tl'a\Kifi
- i .
- Y 51:1 A Y A ‘jhï y II HA* ,
- rrT-H'j.'55c?:3'5-ïîïT-7-SA*:-'* - y
- * %
- ,^k. »*
- ,?S jOl :,iO.'ir aa.i : .•
- !: '• f;'' *t
- « . -..s.î;’V ;
- ,ij
- St :<<»•< ?.u <: »< ai»
- .’ -i/î: T-
- *.m5Sf.;
- ç*!/•„/o.ÿ*bï y +:kîiijkHai>\ ç
- , i . :uii !/.;)'
- IMPRIMERIE DE DEZAUCHE,, ' FAUT!. MONTMARTRE, K® SI.
- p.1 - vue 4/29
-
-
-
- NAVIGATION AÉRIENNE.
- La navigation dans l’air n’est point un rêve. On ne saurait, sans injustice, reléguer cette pensée avec les chimères que la science et les folles recherches philosophiques des XVIe et xvne siècles nous ont transmises, et qu’avec raison on a depuis longtemps abandonnées aux Albert nouveaux grands et petits , qui se présentent encore parfois sur la scène. Rien de plus rationnel que l’idée d’une Nautique Aérienne déduite du principe aérostatique. Depuis i ^83, époque de la découverte des aérostats, par les frères Montgolfier, un grand nombre de personnes, dans toutes les parties du globe, en ont reconnu la possibilité ou prédit rétablissement. En France , on peut citer en première ligne, comme s’en étant occupés, Monge, Guyton-Moroeau et Meusnier, dont les connaissances très-positives ne sauraient être révoquées en doute. Fourcroyen a dit aussi quelques mots ; et, dans une autre classe d’hommes d’un mérite différent, Grétry, Bernardin de Saint-Pierre et l’astronome Delalande n’ont jamais douté non plus qu’il fût donné au génie de l’homme de conquérir l’empire des airs. Pauly, de Genève, inventeur des fusils à pistons, a fait, à cet égard, une expérience décisive, en i8©4, à Paris ; et il trouva, en eette circonstance, auprès du maréchal Ney, un appui bien rare et bien précieux à l’artiste qui veut se lancer dans des voies nouvelles.
- La découverte des aérostats a excité l’admiration , et fait naître partout l’idée d’une navigation aérienne. « C’est Venfant qui fuient de naître, » disait Franklin, en 1783 , à la vue du premier ballon ; et, dès l’année suivante, Euler mourant con-
- p.2 - vue 5/29
-
-
-
- sacrait ses derniers momens gu calcul de la marche d’un ballon dans l’air. Kotzebuc, à qui l’on ne saurait refuser quelque rectitude daus les idées et le litre de grand écrivain , n’a pas dédaigné non plus de consacrer, dans plusieurs de ses écrits, son opinion sur cet objet. Ami de l’infortuué comte de Zam-beccari, s’il ne put le détourner des erreurs d’une imagination brûlante qui l’entraîna trop loin et hors des bornes du possible , il sut rendre hommage au dévouement et au grand talent de cet aéronaute célèbre. En 1784, 1785 et 1786, beaucoup d’académies françaises et étrangères s’occupèrent de cet important objet ; mais la politique, les orages révolutionnaires survinrent, et, dans la, tourmente où périt le vaisseau de l’État, où se noyèrent à la fois tant d’idées généreuses et de préjugés gothiques, on vit aussi disparaître, pour quelque temps, l’esprit d’invention et de recherches scientifiques.
- Ce ne fut que vers 1804 qu’on vit à Paris des savans reporter leur attention sur les aérostats. A celte époque, MM. Biot et Gay — Lus sac , membres de l'Académie des Sciences, entreprirent un voyage aérien; peu de temps après, M. Gay-Lussac seul en fit un second. Dans cette expérience, l’aéronaute se livra à des observations, dont les résultats furent à peu près semblables à ceux obtenus par M. le professeur Robertson, l’année précédente, à Hambourg, lors de son ascension avec M. L’Hoëstj M» Gay-Lussac, ainsi que MM. Robertson et I/Hoè'st, s’éleva à environ 4 *000 toises , séjourna plusieurs heures dans l’atmosphère , et descendit à trente lieues du point de départ. Mais, dès 1785, le docteur Potain et Blanchard voyaient du haut de leur nacelle aérostatique s’abaisser le niveau des mers qu’ils traversaient ; l’un d’Irlande en Angleterre, à travers le canal large de vingt g trente lieues, l’autre d’Angîe-
- p.3 - vue 6/29
-
-
-
- terre en France, par le Pas-de-Calais ; et ce même Blanchard, l’année suivante, favorisé par un tempérament sec et l’heureuse disposition de ses organes, s’élevait, dans une de ses expériences, au-delà de 5,ooo toises. Vingt ans plus tard, on vit, à plusieurs reprises, Jacques Gamerin franchir dans son hallon la distance qui sépare Paris du Mont—Tonnerre, d’Aix-la-Chapelle, et envoyer à Rome en seize heures le ballon impérial qui y porta la nouvelle du couronnement de Napoléon. r
- Néanmoins , et malgré les efforts isolés de quelques hommes généreux , l’art aérostatique est resté stationnaire parmi nous. On semble avoir entièrement perdu de vue les avantages d’une navigation dans l’air, et le gouvernement voit languir et se perdre dans l’inaction l’une des plus belles découvertes peut-être qu’ait enfantées le génie de l’homme.
- La navigation dans l’air offre pourtant des avantages bien plus grands que n’en présente la navigation maritime simple ou par la vapeur ; et ce nouveau mode de transport par air des hommes et des marchandises, laisserait bien loin derrière lui le système des canaux et des chemins de fer.
- Au mois de décembre 182g, après m’être assuré par moi-même, dans plusieurs expériences faites dans le sein de l’atmosphère , que mes spéculations théoriques ne m’avaient pas trompe , je présentai à l’Académie une note dans laquelle je lui soumettais l’idée d’une machine dirigeable, en la priant de se prononcer sur ce qu’elle pensait de la possibilité d’établir, à l’aide des aérostats, un mode régulier de transports par air. Mon travail fut renvoyé à deux commissaires, MM. Gay-Lussac et Savart.
- Immédiatement après les journées de juillet, j’ai adressé
- p.4 - vue 7/29
-
-
-
- un mémoire au Roi, en lui demandant, coihmè première récompense de mes efforts et de mon zèle pour la solution d’une question qui n'est pas sans importance ni sans gloire pour la France, d’ordonner qu'il me soit fourni les moyens de construire, avec le concours d’üne commission, le premier vaisseau aérien qui aura été vu se dirigeant dans l’air.
- Sur cette demande , je reçus de M. Guizot, alors ministre de l’intérieur, une lettre, à là date du n septembre i83o, par laquelle il m’annonce « que le Roi lui a fait renvoyer le n placet, et qu'il vient de recommander l'objet à l'Académie « des Sciences, en la priant de me faciliter les moyens de déve-« lopper, devant la commission qu'elle désignera, les procédés « qui se rattachent à mû découverte. »
- Depuis lors, il n’est rien survenu. J’attends toujours et le rapport de la commission, nommée en 1829 pour prononcer sur ma note, ét la nouvelle de ce que l’Académie a pu décider sur le renvoi qui lui a été fait par le ministre de l’Intérieur.
- La tiédeur du Gouvernement, et surtout celle de l’Académie en cette circonstance, ne m’ont toutefois que médiocrement étonné. L’expérience de tous les temps est là pour prouver qu’en toutes choses, presque , l’instinct particulier, les besoins généraux et l’industrie ont toujours traîné à la remorque, dans le vaste champ des découvertes, les gouvernemens et les sociétés savantes elles-mêmes. La navigation par la vapeur, dont le principe était connu depuis deux cents ans , n’a dû son essor, dans ces derniers temps, qu'aux spéculations privées de Fulton. Faudra-t-il attendre que l’établissement de la navigation dans l’air soit due aussi à quelque entreprise commerciale ?
- D. D.
- p.5 - vue 8/29
-
-
-
- RELATION
- DU
- VOYAGE AÉRIEN
- DE M. DUPUIS-DELCOURT.
- Chargé par la ville de Paris de faire une ascension aérostatique au mois de juillet dernier, j’employai pour cette expérience un ballon en soie et baudruche de grande dimension, magnifiquement décoré, et dont l’équateur, chargé de lettres en or, portait pour exergue, la devise de la fête du jour : Anniversaire des 27, 28 et 29 juillet i83o.
- Le départ était indiqué pour trois heures ; ûri malentendu le fit retarder de quelques instàns. 11 était trois heures trente-cinq minutes du soir lorsque nous nous élevâmes de terre (1 ). Le soleil
- (1) J’eus pour compagnon de voyage dans cette ascension le fils aîné du professeur Robertson, aéronaute célèbre, dont le second fils, Dirait ri Robertson > mon compagnon dans plusieurs de mes ascensions précédentes, soutient dignement dans l’Orient la réputation de son père.
- p.9 - vue 9/29
-
-
-
- de juillet avait reparu, et le temps, constamment mauvais depuis le commencement du mois, était redevenu beau comme il Tétait aux jours de i83o. Un vent1'd’est-nord-est, assez violent,' se faisait néanmoins sentir, et une force d’ascension considérable fut laissée à l’aérostat pour qu’il pût vaincre les écueils qui environnaient le point du départ. Un naufrage au port eût été chose cruelle dans une circonstance aussi importante , et devant la brillante assemblée alors réunie dans l’enceinte même où était placé l’appareil, qui venait de développer, en moins de deux heures, neuf mille pieds cubes de gaz hydrogène.
- A l’extérieur, une foule innombrable de peu-*, pie, de gardes nationales et de militaires de toutes armes, garnissait les boulevarts et les quais, de la porte Saint-Antoine à la barrière de l’Étoile. Au moment de l’ascension et à travers les applau-disseinens qui nous furent prodigués, je pus meme entendre les cris de joie , joints à l’agitation des masses et au cliquetis des armes, qui m’arrivaient encore à plus de cinq cents toises d’élévation , comme le bruit confus d’un mouvement qui s’éteint....-
- p.10 - vue 10/29
-
-
-
- C’était pour la dixième fois qu’une nacelle aérostatique m’élevait dans l’air au-dessus de Paris. La place Saint-Antoine était le point de départ. Tout auprès, je remarquai principalement en montant, le projet du monument à élever aux victimes de juillet, et non loin de là, l’éléphant colossal dont il a pris la place; à droite, la barrière du Trône, Vincennes. Mon imagination frappée relevait la Bastille , ses tours, son affreux donjon, et me faisait assister au réveil du peuple de Paris, lorsque, le 14 juillet 1789, il avait donné, à celte même place, le gage de ce qu’il s’est montré partout il y a un an. Tels étaient le spectacle et les idées qui se confondaient en ce moment dans ma pensée.
- Le ballon plana long-temps sur l’île Saint-Louis et les deux bras de la Seine, qu’il venait de traverser. Je reconnus simultanément le collège de Henri IV, le Panthéon, le Jardin des Plantes; au nord, le Louvre, l’arc de triomphe de l’Étoile et le Champ-de-Mars entièrement désert, mais où se voyaient encore les enceintes tracées qui avaient servi aux courses de la veille.
- Certain alors du succès complet de l’expérience,
- p.11 - vue 11/29
-
-
-
- -- 12 ----
- je serrai la main de mon compagnon de voyage, et'^ fier de la mission qui m’était confiée , glorieux de yoir les drapeaux tricolores qui ombrageaient ma tête flotter, pour la première fois, depuis si long-temps, devant tout un peuple, des cris d’enthousiasme et de liberté m’échappèrent.
- Us vibraient encore dans la concavité inférieure du ballon, lorsque des cris partis de terre attirèrent notre attention. Nous avions déjà dépassé Paris, et nous étions en ce moment portés sur Bicêtre dont les infortunés habitans nous appelaient du geste et de la voix. En faisant usage à propos de la soupape et du lest, je m’abaissai au-dessus des cours dans lesquelles deux ou trois cents prisonniers, étaient en ce moment réunis. Ces saluts joyeux, leurs vivat prolongés, nfattris-tèrent. Rien n’afïlige l’homme cômme la vue de la dégradation de ses semblables, et il suffisait de jeter les yeux en arrière pour avoir le triple spectacle de malheur que m’offraient Bicétre, Sainte-Pélagie et la Force, dont l’élévation du ballon rapprochait la distance et qui, pour moi, semblaient se toucher. — On eût dit les premiers anneaux de cette chaîne hideuse qui part chaque
- p.12 - vue 12/29
-
-
-
- année pour le bagne , où elle conduit et confond tant d’êtres divers, que bien souvent une faute seule, un crime social a rendus coupables. Je demeurai pensif et profondément attristé.
- J’étais resté immobile, mon drapeau dans les mains; jen’entendais plus aucune des voix qui saluaient le passage du ballon. Il me vint en ce moment la pensée subite du danger qu’il y aurait à m’abaisser jusqu’à la portée des bâtimens. Je jetai du sable, et l’aérostat allégé s’éleva d’un mouvement progressif et lent, qui le porta, en dix minute, à mille toises d’élévation. Le froid et la sensation de plaisir et de bien-être qui se renouvelle à chaque ascension me ramenèrent au sentiment de ma position.
- A gauche, la Seine et la Marne, leurs îles et leurs nombreux détours, se développaient au loin, tout resplendissans de lumière. A droite, on distinguait principalement Versailles, dont les eaux reflétaient aussi le soleil, et me semblaient autant de miroirs couchés à terre.
- Le ballon subit ici une déviation légère. Porté
- p.13 - vue 13/29
-
-
-
- - *4 -
- sur Bourg-la-Reine et le parc de Sceaux, je fus bientôt à même de voir le château de Montjean, où je fis, en 1824, une ascension destinée a des recherches curieuses sur la direction des courans supérieurs de Pair. Je considérais sur le terrain même, la marche de la flottille que je montai alors avec M. J.-M. Richard, et qui décrivit une sorte d’ellipse dans la plaine immense située entre la Seine et la Marne , pour me ramener en définitive, après une heure de séjour dans l’air, à cinq quarts de lieue du point de départ.
- Mon attention fut attirée par la tour de Mont-Ihéry. Telle était la sérénité de l’air que , malgré l’éloignement où j’en étais alors, et de la hauteur d’environ sept cents toises, il était possible de juger des restes d’architecture que le temps a conservés à ce castel, où gémit, pendant trois ans, sous le règne d’un roi Philippe, l’intéressante Lucienne} fille de Guy, dit le Rouge, et qui fut depuis témoin, en 1465, de la défaite des Bourguignons. L’envie me prit de l’aborder pour en admirer de plus près la structure et les détails. Je descendis.
- Linas et Montlhéry sont deux petites villes qui
- p.14 - vue 14/29
-
-
-
- Se touchent, et n’en forment, pour ainsi dire, qu’une seule, située le long de la colline et sur le penchant de la montagne où se trouve élevée la tour de Montlhéry. Les habitans de ce pays n’aperçurent vraisemblablement pas le ballon, ou s’en montrèrent si peu curieux que , bien que nous 'rasâmes le sol au pied de la tour meme, quelques-uns se firent h peine remarquer par l’empressement avec lequel ils accoururent vers nous.
- Mon séjour dans la basse région ne fut pas de longue durée. En peu de minutes je regagnai une élévation plus considérable que celle dont j’étais descendu pour venir visiter la tour. Les habitans de la ville d’Arpajon, bien différens de ceux de Linas, se mirent en mouvement dès que le ballon, en prenant de la hauteur, fut à porté d’èlre vu. Selon ce que rapporte Dulaure, ce pays Se nommait autrefois Châtres. Le seigneur qui lui donna, à une époque très-reculée, le nom qu’il porte aujourd’hui, aimait, dans ce temps où les seigneurs détroussaient quelquefois les passans sur les routes, à fréquenter aussi les grands chemins pour arrêter les voyageurs et leur demander
- p.15 - vue 15/29
-
-
-
- le nom de la ville qu’ils avaient devant eux. Il récompensait magnifiquement ceux qui lui répondaient Arpajon^ et accueillait, au contraire, à grands coups d’étrivières ceux qui avaient le malheur de ne pas employer la dénomination nou-velle sous laquelle il voulait que son chateau fût connu. Cet Œdipe du moyen âge, s’il se fût trouvé en ce moment sur la route, eût été fort embarrassé pour nous adresser sa question favorite , et force lui eût été de nous dispenser de son gracieux accueil, car le ballon passa sur Arpajon à une hauteur de quinze cents quatre-vingts toises !
- Cette élévation est la plus considérable que nous ayons tenue pendant le voyage, qui n’a été qu’une promenade charmante sous un ciel éclatant , et une suite presque continuelle de descentes et de réascensions. Je n’avais pas d’autre but dans cette expérience toute d’apparat, et ma nacelle , pavoisée de drapeaux, n’était garnie d’aucun
- autre instrument que d’un baromètrp^et d’un
- # •
- excellent thermomètre; je ne rendrai donc pas compte de mes observations, celles faites pendant le voyage se ressemblant à peu de choses
- p.16 - vue 16/29
-
-
-
- —'T7' —
- près , et n’ayant eu pour but que là gouverne de l’aérostat.
- Un petit nuage blanc qui s’élevait de la région inférieure nous prit en flanc, et vint agiter quelques instans le ballon. Nous perdîmes momentanément la vue de la terre, et une sensation de froid très-prononcée nous surprit. Je pus bientôt après jouir, de cette hauteur, de la vue deseamr pagnes qui se développaient sous mes pieds. Les villes, les villages, les bois, les rivières et les routes, se dessinaient avec une netteté admirable. Le soleil éclairait de nouveau la scène , et une vapeur légère qui s’élevait de terre bornait au loin, d’un horison fantastique et bizarre, l’immense plateau que je pouvais embrasser d’ün seul regard. C’était comme un plan en relief, et l’homme placé dans cette position extraordinaire a besoin de toute sa raison pour se persuader que ce qu’il a sous les yeux soit bien cette même terre, qu’il a quittée peu d’instans auparavant. Souvent, dans mes ascensions , j’ai été frappé de la ressemblance qu’il y a entre une carte bien coloriée, dressée sur une échelle un peu grande, et la, vue dont
- p.17 - vue 17/29
-
-
-
- jouit l’aéronaute à douze ou quinze cents toises d’élévation.
- Le ballon semblait rester stationnaire et sans aucun mouvement aux habitans d’Arpajon qui le virent pendant trois quarts d’heure au zénith de leur ville, comme une perle brillante suspendue au ciel. Cependant il marchait; et je me voyais avancer, mais lentement en raison de la hauteur, sur la route d’Orléans, où je ne désespérais pas d’arriver avant la nuit. Dès ce moment, et au milieu de la foule de villages et de bourgs répandus çà et là, je distinguai Etampes, dont la forme alongée, terminée en pointe du côté de Paris, avec Etrechj, qui en est comme une fraction détachée , semblait former par rapport à moi un énorme point d’exçlamatioii ( ! ) placé sur mon passage, et qui se détachait en couleur sombre sur les campagnes diaprées des environs. Cette idée singulière me plut. Je me rappelai le clocher jauni, et la lune comme un point sur un i, de M. Alfred de Musset. Je ris en moi-mème, et me mis à rechercher sur la terre des ressemblances nouvelles, absolument comme lorsqu’en d’autres jours je me complaisais aussi à mettre mon ima-?
- p.18 - vue 18/29
-
-
-
- — !9 —
- gmatioii en jeu pour trouver des paysages, des figures ou des rochers, dans les formes si variées des nuages, aux approches de la nuit.
- L’esprit de l’aéronaute voyageant dans l’air est constamment tendu par le spectacle merveilleux dont il jouit, et les sensations nouvelles et inattendues dont il Se trouve assailli. Son imagination , à l’aise pour ainsi dire dans ce séjour de féerie, le rend on ne peut plus impressionnable, et l’hotnme physique, dans le coürS d’un voyage aérien , a toujours à lutter contre l’homme moral qui s’égare en pensées gigantesques, merveilleuses, qui lui font oublier à tous momens qu’il n’est suspendu dans l’espace que par un fil.
- C’est ainsi qu’un rayon de soleil réfracté par la vapeur brumeuse amoncelée à l’horison, vint soudainement me frapper de stupeur et d’admiration. Plongé dans une contemplation profonde et laissant aux vents le soin de conduire l’aérostat, mes idées prirent naturellement le caractère de grandeur qui leur était donné par la nature du spectacle qui s’offrait alors à mes regards. L’idée de la divinité s’offrit à ma pensée; et bientôt, je-
- p.19 - vue 19/29
-
-
-
- tant un coup-d’œil sur moi-même , je fus tenté de me demander ce que ne pourrait un jour l’audace et le génie de l’homme réunis , lorsque je me vis, faible créature, dont la moindre piqûre peut détruire le fragile édifice, à une hauteur et dans un élément au sein duquel je n’étais point appelé à vivre; suspendu clans les airs comme par enchantement, moi qui étais condamné à ramper sur la terre sans pouvoir jamais m’en éloigner....
- Il était six heures ; et le froid se prononçait de plus en plus depuis quelques instans. L’agitation des drapeaux me fit juger d’un changement de position. Une forte condensation, de gaz s’opérait; le mercure remontait dans le tube barométrique, et les objets terrestres semblaient grandir , et se dé-’tacher mieux du sol : je descendais. Il m’eût été facile de demeurer, mes ressources en lest étaient loin d’être épuisées. Plusieurs sacs étaient encore à mes pieds ; j’avais en outre un panier renfermant quelques provisions; une bouteille vicie, des cordages et autres objets dont j’aurais pu me débarrasser pour prolonger mon séjour dans l’air. Je préférai de nouveau prendre terre momentanément et faire acte de présence à Etampes au-des-
- p.20 - vue 20/29
-
-
-
- — 9.1 ---------
- sus duqrPel le ballon planait alors directement.
- J’étais d’ailleurs curieux de voir de près la Tour de Guitel, autre monument de l’ancienne France , qui se voit encore debout, mais entièrement ruiné, sur une éminence à droite en venant de Paris. C’est de ce lieu que voulut partir dans le siècle dernier le chanoine Desforges, qui tenta de s’élever dans l’air avec des ailes de son invention ; moyen dangereux , borné dans ses résultats, et dont on ne saurait attendre de grands services Les ballons ouvrent un champ bien plus vaste aux combinaisons de la future aéronautique.
- Les ressources qu’ils offrent àTaéronaute, toutefois , sont excessivement bornées aujourd’hui par la petitesse des machines actuellement employées. J’en fis bientôt l’expérience. Dans mes fréquentes ascensions et descentes, j’avais perdu beaucoup de gaz, ce souffle léger à qui le globe qui ine portait devait sa brillante et trop éphémère existence. Forcé, pour accélérer la descente, d’ouvrir de nouveau la soupape malgré l’amoindrissement déjà bien marqué du ballon, je jetai sur ce qui m’entourait un regard d’orgueil et du
- p.21 - vue 21/29
-
-
-
- satisfaction.— Je vous quitte, contrées aériennes,, pour la possession desquelles l’homme a tant de fois formé de stériles vœux ; je vous quitte : mais bientôt, demain, si telle est ma volonté, forcé par la. puissance irrésistible dont s’est armé le génie de Montgolfière vous prêterez de nouveau votre mobile appui à mon char si léger.
- A mesure que le ballon baissait, je voyais augmenter le nombre des personnes qui le suivaient. Je n’étais plus qu’à une faible distance de la terre. Le courant d’air entraînait l’aérostat avec tant de lenteur qu’une foule de paysans, de femmes, de jeunes filles et d’enfans le suivaient sans peine. L’après-midi était superbe ; le soleil, encore très-élevé sur l’horison, dardait ses rayons et répandait ses flots de lumière sur les belles contrées au-* dessus desquelles je planais. Aussi loin que ma vue pouvait porter, j’apercevais les habitans des campagnes quittant précipitamment leurs instrumens aratoires , et accourant en élevant les bras comme pour m’inviter à les attendre. J’avais devant moi les fertiles coteaux de l’Orléanais, et au loin, sur la droite , d’immenses plaines sablonneuses terrni-minées par des montagnes, colorées de diverses
- p.22 - vue 22/29
-
-
-
- teintes suivant leurs différens aspects. C’est dans, une position comme celle-ci , c’est au milieu d’un tel spectacle que Sterne, ou le sentimental Vernes de Genève , nous eussent tracé le tableau le plus pur de l’être pensant. « Heureux villageois ! se seraient-ils écriés, qui courez en folâtrant au-devant de ce globe léger qui fuit devant vous, vous goûtez le bonheur le plus pur, celui du plaisir innocent que ne peut troubler aucun souvenir amer; vous admirez sans connaître, vous jouissez sans inquiétude de vos sensations, et, plus sages que nous, vous n’en détruisez pas la douceur, en vous efforçant d’en rechercher la cause ! »
- Le ballon avait touché terre dans un champ déjà moissonné* Le choc le fit, comme de coutume, se relever à une centaine de pieds environ, et il bondit ainsi quelques instans avant de s’arrêter définitivement. Une fois fixé à terre, il fut aussitôt entouré. C’était un bourdonnement, un bruit, des exclamations, à ne pas s’entendre. Cent questions m’arrivaient à la fois. D’où venez-vous ? Restez iei ! Avez-vous vu le roi ? et mille autres propos aussi naïfs. J’obtins enfin un moment de silence.
- p.23 - vue 23/29
-
-
-
- -- 2 4 —
- et à mon tour je leur demandai comment se nommait leur pays. — Nous étions à Mesnil-Girault, département de Seine-et-Oise, une lieue et demie au-delà d’Étampes, que ma préoccupation m’avait fait dépasser.
- Au nombre des habitans qui a vaient accompagné le ballon depuis la ville jusqu’à la descente ,'il en, était un bien avisé, qui, au lieu de courir à travers champs comme les autres, avait trouvé plus agréable de suivre en voiture et par les chemins ordinaires; sa précaution nous fut utile. La nacelle que nous n’abandonnâmes pas, fut fixée à la voiture, et, le ballon toujours flottant dans l’air avec ses drapeaux , nous fumes remorqués de la sorte, et au pas, jusqu’à la ville où nous fîmes une entrée tout-à-fait solennelle. Je doute que-jamais triomphateurs anciens ou modernes aient été fêtés plus miraculeusement que ne le fut notre apparition aux portes d’Etampes.
- Une circonstance que j’appris bientôt ajoutait à l’enthousiasme, et était pour beaucoup dans le mouvement général qui se faisait remarquer dans la ville. La même nouvelle d’une victoire des Po~
- p.24 - vue 24/29
-
-
-
- lonais qui avait circulé le matin à Paris,.à la revue du roi, venait d’arriver à Étampes peu d’heures avant le ballon ; et, par suite de la sympathie que la Pologne trouve pour sa gloire et son indépendance dans les cœurs français, il n’était pas un habitant qui n’éprouvât le besoin de manifester tout haut la joie qu’il en ressentait : aussi les cris de France et Pologne se mêlèrent-ils bien souvent autour de nous....
- Etampes, administré paternellement n’est point peut-être ce qu’on appellerait une ville riche. Il n’y a point de grandes manufactures ni de gros éta-blissemens en aucun genre. Mais le sol y est fertile ; sa position géographique est heureuse ; chacun y est propriétaire plus ou moins important; et chaque habitant possède l’industrie qui le fait exister, et qui fonde ou entretient le bien-être de la famille : aussi n’y voit-on que des gens heureux, sans ambition, et d’un esprit pour la plupart éclairé, chacun relativement a sa position. Les principes de la révolution de i83oy ont été franchement admis et généralement adoptés. Il devait en être ainsi d’une ville qui a compté parmi ses magistrats, Henry Simonneau, mort en 1792,
- p.25 - vue 25/29
-
-
-
- AV.y.ltt' <2^ - --
- victime (le sa fidélité à ses devoirs, et de son amout4 pour les lois, qu’il ne vaulut pas laisser \ioler ail nom même de la liberté.
- Le ballon, tenu par des cordes et accompagné d’une foule immense, fut conduit de rue en rue jusqu’auprès de la Place Notré-Dame. Déjà en plusieurs endroits il avait fallu le laisser s’élevei* très-haut, en raison des difficultés qu’on éprouvait à lui faire franchir des saillies de maisons et des édifices élevés , ici il fallut s’arrêter tout-à-fait, à cause du jour qui baissait, et du danger qu’il y aurait eu à pénétrer plus avant dans l’obscurité.
- La bienveillance de l’accueil qui nous était fait , le charme que je trouvais en mon particulier à obliger tant de braves gens, qui demandaient qu’on fît élever de nouveau le ballon , nous détermina à rester à Etampes, où s’est bornée notre course aérostatique. Le temps était superbe , l’air d’un calme absolu ; la lune n’était point encore sur l’horison, mais le ciel entièrement étoilé, et le peu de lumière que donnait un reste de crépuscule, suffisaient à la manoeuvre. Nous nous livrâmes à des ascensions à ballon captif qui se prolongèrent fort avant dans la soirée , au grand contentement
- p.26 - vue 26/29
-
-
-
- ’— ITj ---
- - d’une partie de la population accourue sur les lieux pour être témoin de ce spectacle inattendu, M. Boivin-Chevalier, maire, a bien voulu, par un double procès-verbal, rendre compte de ces faits. Ils seraient attestés, au besoin, par tous les ha-bitans d’Etampes, qui conserveront Long-temps le souvenir du ballon de juillet.
- DUPUIS-DELCOURT,
- p.27 - vue 27/29
-
-
-
- »
- J’ai essayé, dans la carte aëro-graphique ci-jointe, de donner une idée plus précise que ne le fait un simple récit, de la marche d’un ballon dans l’air. La partie inférieure de la carte est un plan, sur une échelle assez étendue, des environs de Paris, du côté où je fus porté par le vent, le 29 juillet i83i. La partie supérieure représente, sur une échelle conventionnelle de 2,000 toises , l’espace qu’à parcouru le ballon dans l’atmosphère.
- Les lignes verticales qui descendent des points indiqués dans la Relation du voyage} sur la partie inférieure, donnent la correspondance de la coupe du terrain, avec le tracé topographique.
- p.28 - vue 28/29
-
-
-
- poni* sd«vîi®
- fs#
- 'é‘^% dr
- p.29 - vue 29/29
-
-