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Mémoire sur les expériences aérostatiques faites par MM. Robert freres, ingénieurs-pensionnaires du Roi
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- MÉMOIRE
- SUR LES EXPÉRIENCES
- AÉROSTATIQUES
- Faites par MM. ROBERT Freres,
- Ingénieurs-PenJionnaires du RoL
- A PARIS,
- De ^Imprimerie de Philippe-Denys Pierres Imprimeur Ordinaire du Roi, &c. N. p.
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- MÉMOIRE
- SUR LES EXPÉRIENCES
- AÉROSTATIQUES.
- La découverte des Machine's Aéroflatiques ayant fixé l’attention de l’Europe entière y nous Tentons vivement combien il eft glorieux pour nous de contribuer en tout ce qui efl: en notre pouvoir à l’honneur de notre Nation, dont les fuffrages ont en quelque' forte devancé nos dernieres Expériences ; l’intérêt que le Public a paru y prendre femble exiger de nous des détails qui deviennent en conféquence l’objet de ce Mémoire.
- Nous n’eûmes pas plutôt fait notre première Expérience, avec M. Charles, au Champ de Mars, que nous nous occupâmes de conftruire un Ballon de 26 pieds de diamètre avec les mêmes procédés, puifque nous avions la certitude de l’imperméabilité & de la folidité des étoffes ; après différentes Expériences néceffaires que nous fîmes avec M. Charles, nous annonçâmes le projet que nous avions formé de nous élever dans l’atmofphère ôt de nous y
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- maintenir à une hauteur donnée. Ce fut alors que la jaloufie ÔC l’ignorance fe réunirent pour ridiculifer une Expérience qui nous devint d’autant plus glorieufe qu’elle leur arracha des applaudiffemens pour ainfi dire involontaires. Nous n’avions point été arrêtés par la rigueur de la faifon , ni par la difficulté de remplir , pour la première fois, une capacité de ioooo pieds cubes d’air inflammable ; nous nous étions fervi en grand pour cette opération de tonneaux au lieu de flacons de verre, employés par Prieflley*, ôt.dont l’ufage étoit connu depuis long-tems dans les Cabinets de P hy fl que.
- Nous avons cru devoir employer un filet de préférence à tout autre moyen pour appendre notre Char à la Machine , fans fatiguer fa partie fupérieure, & pour que la pefanteur totale de notre Char fe répartît également fur tous les points de l’hémifphère fupérieure de notre Ballon. Nous avions placé à la partie fupérieure une fou-pape deftinée à laiffer échapper de l’air inflammable , pour éviter une trop grande dilatation ôt pour nous fixer aux termes de hauteur donnés.
- Depuis le moment de cette Expérience , faite au Jardin royal des Tuileries le premier Décembre 1783, on l’a répétée de toutes parts fous les mêmes formes & avec les mêmes procédés ; les têtes fe font échauffées pour trouver
- * U eft de l’équité & du devoir de rendre à ce grand Homme ce qui lui appartient ; & comme il n’y a point de moyens plus fîmples pour faire une grande quantité d’air inflammable à la fois & en peu de rems que de fe fervir de vaîfleaux plus grands, nous n’aurons point la ridicule prétention de vouloir nous faire un mente d’un procédé qui ne nous appartient nullement.
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- un autre gaz moins coûteux ; Ton en a promis de toutes fortes avant même de favoir fi l’on en trouveroit, probablement que tous ceux qui fe font fl fort avancés ont cm que leur promefie devoit tenir lieu d’effet.
- Nous fûmes chargés vers le commencement du mois de Mars de l’année fuivante , de conftruire un Aérofiat pour Monfeigneur le Duc de Chartres. A Cette époque on étoit dans la force des projets de moyens de direction ; on en voyoit de toutes fortes orner les Quais ôt courir les Cafés ; la plupart fembloient avoir été compofés pour faire reffortir l’ignorance de leurs auteurs ; les autres fembloient offrir le comble du ridicule : le projet feul des voiles fut celui qui parut réunir le plus de fuffrages.
- Nous croyons devoir nous arrêter un moment ici pour appuyer les raifons qui nous ont empêché d’employer les voiles ; confidérons, pour rendre la chofe fenfible, quel efl l’état d’un vaiffeau fur la mer : il eft fupporté par un fluide très-denfe, ôt les voiles préfentent dans un autre •fluide beaucoup plus rare une furface dont la modification ou la vîteffe du vent accélèrent plus ou moins fa marche. Confidérons donc que le fluide fur lequel porte le vaiffeau efl 8^o fois plus denfe que le milieu dans lequel font plongées les voiles : confidérons encore qu’il eft effentiellement néceffaire que le fluide qui porte le vaiffeau foit d’une denfité telle qu’il faffe par la réfiftance éprouver un retard au vaiffeau pour que les voiles puiffent s’enfler ; confidérons enfin que fi le vent eft trop violent, la denfité du fluide fur lequel nage le vaiffeau ne fuffit point pour le retenir, ôt qu’alors on eft obligé de plier fes voiles. A 2
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- Il pâroît bien naturel de conclure d’après ces faits qu’il feroit ridicule’^ abfurde même, de vouloir adapter des voiles à un Aéroftat, & qu’en luppofant même ces voiles dans un courant d’air beaucoup plus accéléré que celui dans lequel plongeroit 1* Aéroftat lui-même, il feroit de toute impoffibilité qu’il ne fe renversât point avec fes conduêleurs ^ par la raifon trop bien fentie que la réfif tance d’un milieu beaucoup plus denfe pour la machine eft une condition indifpenfable pour l’ufage des voiles.
- Nous cherchâmes donc dans la nature des moyens ; le poiffon qui avoit déjà fervi à M. Charles pour expliquer fi clairement l’équilibre de l’Aéroftat, nous offrit à-peu-près des moyens de direction : en effet , pourquoi nous feroit-il plus difficile de prendre un point d’appui dans l’air qu’il ne l’eft au poiffon de le prendre dans l’eau, puif-que la différence n’exifte que dans la grandeur des arcs parcourus^ dans les furfaces ôc les vîteffes qui doivent être relatives aux denfités des fluides ? Nous nous occupâmes enffiite à voir quelle devoit être la forme des Aéroflats , Ôc nous cherchâmes dans les figures géométriques celles qui pourroient nous être les - plus avantageufes par le rapport des furfaces & des folidités ; nous décidâmes de conftruire une fphère 3 de la partager par le milieu & d’ajouter entre les deux hémifphères un cylindre qui avoit pour longueur les deux tiers du diamètre de la fphère.
- Cette forme nous offrit d’abord l’avantage d’augmenter la folidité du double & de diminuer la furface d’un quart. Il s’agiffoit d’appendre à cet Aérollat une gondole de la longueur du cylindre pour avoir la liberté d’atteindre Ôc
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- d’agir à tous les points de la Machine. On nous obje&â bientôt qu’en nous portant à l’une des extrémités de cette gondole nous la ferions incliner d’une maniéré dange-rcufe ; nous donnâmes fur le champ l’expérience du contraire. Nous avions fait faire ce modèle en petit, dans les proportions de pouces pour pieds de la Machine de Mon* feigneur le Duc de Chartres.
- Nous démontrâmes qu’en portant un tiers du left à l’une des extrémités de la petite gondole , le modèle d’Aéroftat n’éprouvoit aucune inclinaifon ; nous en prîmes enfuiteles deux tiers, ôtl’Aérofiatne s’inclina que très-peu fenfiblement ; nous portâmes enfuite la totalité à la même extrémité, ôc l’inclinaifon fut reconnue n’être pas telle qu’on ne put s’expofer fans la moindre crainte dans un femblable cas.
- Nous n’eûmes pas de peine à faire fentir que la petite gondole ne s’inclinoit auffi difficilement qu’en raifon des grandes furfaces que préfentoit l’Aéroftat dans les parties fupérieures & inférieures. Ces furfaces donnoient à la Machine une inertie telle qu’il n’y avoit aucunes ofcilla-tions, & que le mouvement communiqué à la gondole, forçoit la Machine de marcher en avant.
- En effet, en confidérant toutes les machines propres à la navigation, on voit quelles ont été toutes confinâtes dans une forme longue ; il ne paroît pas même qu’on ait jamais tenté de conftruire des Machines hémifphériques pour les diriger. L’un de nous a éprouvé , dans la première Expérience des Tuileries , qu’en fe portant en . avant d’environ un pied dans le Char, on changeoit le
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- centre de gravité de la Machine fphérique , & qu’en, agitant les pavillons on lui fai foi t éprouver des ofcilla-tions très-confidérables.
- D’après cette Expérience, nous fûmes bien éloignés de nous fervir de cette même Machine pour effayer des moyens de direction fans la changer de forme, quoiqu’elle fût en très-bon état. Que devions-nous donc penfer des brillantes promeffes qu’on faifoit journellement au Public de diriger des Machines fphériques f Que devions-nous donc penfer de ceux qui alloient fur-tout jufqu’à vouloir perfuader qu’ils s’étoient dirigés avec ces mêmes Machines ?
- Nous conflruisîmes, comme nous l’avons dit, un Aéroftat de 72 pieds dë long, & de 30000 mille pieds cubes de folidité , dans le Parc de Saint-Cloud ; nous y éprouvâmes les viciflitudes du froid , d’une chaleur excefïive , êt de la pluie en différons tems ; on 11e s’étoit jamais imaginé jufqu’alors d’emprifonner 30000 pieds cubes d’air atmo-fphérique dans une enveloppe imperméable; cette Machine nous fervoit parfaitement de thermomètre, puifqu’un demi-degré de différence dans la température changeoit très-fenfiblement la tenfion de la Machine ; vers le milieu du mois de Juin le thermomètre étant à 20 degrés au-deffus de zéro, nous entrâmes dans la Machine avec un autre thermomètre qui monta 338 degrés ; quoique la raréfaction fut grande , notre Machine ne s’avifa point de quitter la terre, & nous n’eûmes pas le plaifir de voir un phénomène , qu’on a plaifamment attribué à une raréfaction , tandis qu’il n’étoit certainement dû qu’à la prife
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- d’un vent très-violent , ainfi. que nous l’avons éprouvé le 24 du mois-de Juin.
- Cette chaleur exceffive étoit fans contredit occafionnée par la denfité, le poli ôc le tranfparent de l’étoffe.
- Plufieurs jours après, nous introduisîmes dans la Machine un baromètre, nous effayâmes de comprimer l’air intérieur avec des foufflets, ôc nous eûmes une comprellion exprimée par 3 lignes de mercure ; comme cet inftrument ne nous parut pas fuffifant pour connoître toutes les différentes comprenions de la Machine,, nous en imaginâmes un autre rempli d’une liqueur quinze fois moins denfe^ ôc alors les plus petites variations nous devinrent très-fenfibles.
- Nous avions introduit dans l’Âéroftat un petit Ballon pour faire plufieurs expériences ; différentes circonftan-ces nous empêchèrent d’obtenir ce que nous avions lieu d’en attendre} ainfi. qu’on peut le voir par le détail que nous en avons donné dans le Journal de Paris 9 N° 201. Nous devons cependant avouer que cette Expérience nous a donné des connoiffances effentielles fur les comprenions, les dilatations, ôc les diflérents états de l’atmofphère, dont la théorie étoit infuffifante ; Ôc nous rendons en ce moment un hommage dû à M. Charles , relativement à fa prédiction que la direction des Aéroflats ne feroit jamais que le fruit des tentatives ôc des Expériences réitérées.
- Dans le tems de cette fécondé afcenfion y on s’efforcoit plus que jamais de donner du crédit aux rifques que dévoient courir ceux qui fe hafarderoient dans de pareilles Machines au milieu d’un nuage électrique ; nous croyons
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- devoir raiïiirer fur de femblables craintes ceux qui s’in-téreffent au falut de l’humanité, & combattre ceux que la prévention ou l’ignorance ont aveuglés.
- Il eft d’abord impoflibie qu’un Aéroftat pallant à travers un nuage électrique éprouve ou inflammation ou détonation.
- Pour qu’il y eût inflammation, il faudroit fuppofer des émanations très-abondantes à travers le tiffu de l’étoffe , condition qui ne peut pas avoir lieu , puifque nos Machines font imperméables ; & quand même cet atmo-fphère inflammable auroit lieu, il faudroit encore le contaCt immédiat du feu, même de la flamme.
- Pour qu’il y eût détonation, il faudroit une combinai-fon de deux tiers d’air atmofphérique , & un tiers d’air inflammable.
- Il ne pourroit y avoir d’étincelle éleCtrique dans l’at-mofphère, qu’autant que deux nuages fe rencontreraient, ôt que l’un de ces nuages feroit pofltif, êc l’autre négatif. Il ne pourroit encore y avoir inflammation qu’à la rencontre de deux nuages politifs, dont l’un laifleroit échapper jufqu’à terre une grande quantité d’eau qui lui ferviroit de condu&eur ; dès ce moment, devenant négatif envers l’autre, il en recevroit une étincelle fpontanée, qui venant à pafler à travers un atmofphère inflammable, nécefli-teroit l’inflammation.
- Il y a d’ailleurs un moyen très-fimpîe de parer à tous ces événemens, puifqu’il eft facile de juger l’approche de l’orage „ ôc de s’élever au-deffus.
- Tandis que nous nous travaillions à chercher des
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- moyens de diredion , M. Charles s’occupoit à 40 lieues de Paris, à faire defcendre l’étincelle foudroyante du nuage orageux , & à la faire paffer à travers un Ballon rempli d’air inflammable ; & il n’en effc jamais rien réfulté au défavantage de nos machines. Nous n’anticipons point ici fur les détails de ces Expériences intéreflantes, dont ce Profefleur rendra probablement compte inceflamment dans fes Cours.
- Pendant la conftruèlion de notre Aérollat de Saint-Cloud , nous avons fait diverfes expériences relativement aux forces que nous devions employer pour la direction.
- L’expérience avoit appris qu’un homme pouvoir journellement dépenfer fur des rames plongées dans l’eau, une force de 54 à 60 livres, en y comprenant l’inertie de ces rames ; nous avions dès lors une connoiflànce certaine de la force qu’on pouvoit communiquer à toutes efpèces de machines appliquées à un Aérollat.
- Nous décidâmes de conllruire en taffetas deux rames circulaires de 6 pieds de diamètre, Ôc par conféquent 28 pieds de furface, adaptées à un levier de 16 pieds 6 pouces ; après avoir fait tranfporter fur le grand réfer-voir de Saint - Cloud un batelet dont la furface & la réfiftance nous étoient connues, nous effayâmes combien il nous faudroit de temps avec ces rames pour parcourir une efpace donné comparativement à celui qu’il nous faudroit avec les rames ordinaires d’un batelet plongées dans l’eau. Nous fentîmes que leur réfiftance abforberoit la force de deux hommes, ôt que leur longueur rendoit pénible
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- la manœuvre ; nous les diminuâmes donc progrefïivement jufqu’à ce qu'elles employaient un peu plus que la force ordinaire d’un homme ; leur réduction de furface eut lieu jufqu’à 12 pieds, & jufqu’à io pieds la longueur de leur levier, dont le point d’appui étoit aux quatre cinquièmes de la furface réfiftante.
- Après ces différentes Expériences nous voulûmes comparer l’a&ion des rames ordinaires avec les nôtres. Nous effayâmes avec un batelet & des rames ordinaires de parcourir un efpace donné de 300 pieds, & nous y employâmes 3 o fécondés. Nous remontâmes notre batelet au même endroit, & nous répétâmes la même Expérience avec nos rames de taffetas, nous vîmes avec plaifir quelles avoient dans l’air l’avantage d’un fixième fur celles plongées dans l’eau.
- Nous effayâmes enfuite de mettre une rame ordinaire dans l’eau, & une de taffetas dans l’air : ces dernières avoient toujours un avantage bien fupérieur.
- Nous ne nous, fommes pas tenus à ces réfultats fatis-faifants de nos Expériences multipliées fous différentes formes pendant deux mois ; nous avons fufpendu notre gondole au bout de quatre cordes de 8o pieds, ce qui nous donnoit un pendule très-long êt un frottement infenfible ; nous avons ajouté deux de nos rames à cette gondole,' & enfuite fixé horizontalement à la partie inférieure d’une de fes extrémités une romaine arrêtée par un point ifolé de cette gondole. La manœuvre de deux de nos rames nous fit prendre un point d’appui dans l’air égal à $o livres, Ôt la manœuvre de quatre rames nous donna depuis
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- 120 jufqu’à 18o livres alternativement & fans fatigue, d’où nous conclûmes qu’on pouvoit établir la force moyenne à 140, & qu’un Aéroftat conduit par quatre de nos rames pourroit réfifter à une force continue de 70 livres.
- On fait que les rames ordinaires pefent communément depuis 30 jufqu’à 40 livres, tandis que les nôtres ne pèfent que 7 livres ; conféquemment la force néceüaire pour vaincre l’inertie des premières fe trouve répartie prefque totalement à l’avantage de celles de taffetas.
- Nos. rames ont paru de petits joujoux aux yeux de quelques perfonnes qui font fans doute plus accoutumées à voir ce qu’elles appellent en grand qu’à raifonner : ou notre conftitution phyfique devoit nous mettre au-deffus , nous ne dirons pas de la force, mais de la foibleffe de l’homme, ou nos machines dévoient fe borner à nos forces naturelles , c’eft ainfi du moins que nous l’avons penfé ; il eft encore reconnu en Mécanique, n’en déplaife à ceux dont nos rames ont bleffé la vue, que les machines les plus légères, quand elles ne perdent pas de leur effen-tielle folidité, font prefque toujours celles qui produifent le plus d’effet par l’aêtion libre êt précipitée qu’on peut alors leur imprimer ; & c’eft fur-tout dans un Aéroftat où la légéreté des machines doit être confidérée. On ne peut fe refufer à fentir combien il eft important de ménager la pefanteur dans un Aéroftat, puifqu’il eft impoflible d’y employer des forces mécaniques qui pourroient être infiniment fupérieures à celles de l’homme, confidérées relativement à leur légéreté & comme forces fimples ; mais quel fentiment peut-on communiquer à des machines dans
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- ce cas où l’intelligence doit continuellement être en aêtion ? Il eft donc indifpenfable de facrifier la méca-nique à l’adrefle de l’homme, & la pefanteur des machines à fa foiblefïe.
- Notre opinion conftamment fixée relativement à la forme de notre Machine Aéroftatique êc à nos moyens de direétion, nous avons répété une troifième Expérience pour la fécondé fois aux Tuileries, le ij? du mois de Septembre de cette année.
- En conduifant notre Aéroftàt de l’entrée de la grande allée à l’effrade conftruite fur le baflin qui fait face au Château, la multitude qui fe porta fur notre gondole pour voir ce quelle renfermoit, nous brifa la rame qui étoit à la poupe de notre gondole pour faire tourner la machine à volonté. Cette rame devoit nous tenir lieu d’un gouvernail, parce que dans notre Expérience de Saint-Cloud celui dont nous nous étions fervi en préfentant toujours une furface régulière au vent, lui avoit donné une prife qu’il nous étoit devenu impoflible de modérer quand elle avoit tourné à notre défavantage.
- Notre gondole chargée de 45^0 livres de lefl nous étions en équilibre à terre, nous y laifsâmes 24 livres, à midi moins deux minutes à notre montre, le baromètre (1) au niveau de la mer à 27 pouces 10 lignes -,
- (1) La ligne de mercure n’indiquant que \i toifes .y., & les ofciilations de mercure étant trop grandes, nous avons fait conftruire par M. Allier Perica, Ingénieur du Roi pour les inftrumens météorologiques j rue. Geoffroi-l’Anier, un baromètre marquant yif blement les dixièmes de toifes fans olcillations.
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- le thermomètre i S degrés au-deffus de zéro, Ôc le vent fud quart-fud-eft , nous nous élevâmes lentement. Comme la force du vent Temportoit beaucoup fur notre force afcenfionnelle, nous prîmes le parti de jetter 8 livres de left pour éviter de toucher aux arbres; ayant alors un excès de légéreté de 32 livres, nous montâmes à 1300 pieds ; pendant ce temps nous tournâmes la proue de notre gondole au vent, ôc nous eflayâmes de virer vers Toueft. Au moment où nous commencions à tirer un parti allez avantageux de nos rames, une de celles de notre gauche qui avoit été très-fatiguée ôc même forcée près de fa furface réfiftante, finit de fe caffer ôc tomba environ à une lieue. Nous fûmes dès lors obligés de fupprimer une des rames de notre droite , ne pouvant ramer avec trois. Si nous n’avions pas connu dans notre Expérience de Saint-Cloud toute la force de nos rames relativement à l’effort auquel elles peuvent réfifter, nous en aurions pris quelques-unes de précaution dans notre gondole; mais n’ayant rien à craindre de ce côté, nous n’avions pas imaginé que le Public dût allez peu fe contenir pour venir fondre par fimple curiofité fur nos Machines, comme il l’a fait.
- Elevés à 1300 pieds, nous apperçumes fur l’horifon vers le Sud, des nuages épais Ôc noirs qui nous firent juger un orage prochain, nouscefsâmes toutes manoeuvres afin de monter Ôc defcendre pour chercher des courans plus rapides qui nous filfent gagner de vîteffe pour éviter l’orage ; les courans d’air étoient abfolument uniformes ainfique nous l’éprouvâmes depuis 100 jufqu’à 700 toifes.
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- Avec les deux rames qui nous reftoient nous efîayâmes de gagner de vîtefle, & nous jugions à-peu-près de Telpace que nous parcourions par celui du Ipeèlre de notre machine peint fur la terre par les rayons du foleil, nous apperçumes rifle-Adam, peu de temps après le Château de M. de Perfan, & dans fa cour une nom-breufe Compagnie du milieu de laquelle s’élevoit un bruit confus d’acclamations ; nous defcendîmes à 200 toifes, ôc nous répondîmes à leurs applaudifïements en hifTant notre pavillon & en les faluant avec nos étendarts ; nous ne tardâmes point à recevoir notre falut par deux coups de canon qui fe fuccédèrent très-promptement. Ce falut glorieux nous donna l’occafion de remarquer que l’explo-fion d’un coup de canon ne faifoit éprouver aucune ofcillation aux Machines Aéroftatiques, ainfi qu’on s’étoit plu à vouloir le perfuader. En continuant notre route nous fommes remontés à <5oo toifes, ôc à 1 heure $0 minutes 8 fécondés, nous entendîmes un petit coup de canon très-fourd, que nous jugeâmes pouvoir être celui des Tuileries au moment de notre difpariition aux lunettes des Obfervateurs.
- Nous parcourions par la vîteffe du vent 24 pieds par fécondé, ôt la manœuvre de nos rames nous favorifoit près d’un tiers. Arrivés dans les environs de Beauvais au-deflus d’une immenfe plaine, nous entendîmes un petit coup de tonnere, à 3 heures 3 $ minutes ; nous ne doutâmes point que l’orage ne pafsât fur Paris. A 3 heures 43 minutes 13 fécondés nous entendîmes un fécond coup detonnerrebeaucoupplusfort.Le thermomètre étoit alors
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- à 20 degrés auLdeflfus de zéro * il defcendit fubitement à 13 degrés. L’hygromètre marquant 80 degrés* nousrefc fentîmes un froid qui nous obligea de remettre nos habits ; nous defcendions avec une rapidité occalionnée par une condenfation fubite fur une portion de forêt; étonnés de nous voir fi près des arbres en fi peu de temps * nous jugeâmes bien que ce prompt changement de température étoit caufé par l’orage* Ôc comme nous n’étions pas à plus de 200 pieds des arbres* nous fentîmes la nécelïité de facrifier 40 livres de left. Cette grande quantité avoit été jettée d’autant plus heureu-fement que nous ne montâmes avec un mouvement uniforme que de 100 pieds par 64 fécondés* ce qui nous lit fentir que le froid & la condenfation agilfoient toujours fur notre Machine* puifque cette grande quantité de lefb que nous avions jetté pour remonter le plus promptement poflible auroit dû nous faire monter par un mouvement accéléré.
- Quelques inftants avant cette révolution dans l’atmo^ fphère * nous avions éprouvé des préfixons d’air inférieures êc fupérieures depuis 40 jufqu’à 60 pieds; nous fentîmes dès lors la nécelïité de nous tenir à une certaine hauteur au-delfus des édifices * & dans le deflein de nous garantir de ces vapeurs froides Ôt humides qui dévoient nous faire dépenfer une très-grande quantité de left; nous nous élevâmes à poo toifes ; nous profitâmes de cette afcenfion pour introduire un thermomètre dans l’appendice régulateur * ôc l’air inflammable qui en fortoit abondamment par la dilatation > fit monter ce thermomètre
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- h 33 degrés âu-deffus de zéro , ce qui nous fît connoître que la chaleur intérieure de notre Aérofîat avoit ip degrés de plus que la chaleur de l’extérieun Le baromètre étoit alors à 22 pouces 6 lignes, le thermomètre à 14 degrés ôc l’hygromètre à 10 degrés de féchereffe. Dans cette région notre machine ne parcouroit pas d’elle-même 10 pieds par 3 minutes. Nous jouiflions dans ce calme parfait de nos fenfations mêmes fans en chercher l’objet ; un doux enchantement s’étoit emparé de notre ame, Ôc nous demeurâmes enfevelis quelques moments dans cette efpèce de léthargie; nous nous regardions mutuellement fans nous voir, 6c perfonne ne penfoit à rompre le premier le fîlenee. L’un de nous le fit cependant en difant : pourquoi nos amis ne font-ils pas ici î Cette réflexion nous affligea , nous cherchâmes à la diftraire en nous efforçant de fournir les uns après les autres les expreiïions les plus énergiques pour rendre la pureté, le fini 6c l’harmonie des objets deflinés fur la terre.
- C’étoit-là le moment d’effayer quelle puiffance avoient nos rames. Nous cherchâmes le fpe&re de notre Machine fur la terre pour connoître l’efpace que nous allions parcourir. L’un de nous s’empara des deux rames, 6c les faifant agir avec beaucoup de force nous rompîmes l’inertie de la Machine, 6c nous parcourûmes une ellipfe dont le petit diamètre étoit d’environ 1000 toifes. Outre ce fpeêlre de notre Machine, nous avions encore pour objet de comparaifon, les différentes pièces de terre très-diftinéles les unes des autres , féparées par des lignes droites. Notre manoeuvre dura environ 3 3 minutes : il
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- étoit alors 4 heures 30 minutes. Nous âpperçûmcs au - deffous de nous des nuages qui paffoient avec rapidité du Sud au Nord. Nous defcendîmes à la hauteur de ces nuages pour fuivre leur courant qui étoit changé depuis le moment de notre départ. Le jour devant trop-tôt ceffer* nous décidâmes de fuivre ce courant pendant 40 minutes feulement* en gagnant de vîteffe avec nos rames* & en nous efforçant de dériver ; mais nous ne pûmes obtenir que 22 degrés de déclinaifon fur l’Eft. Nous continuâmes notre route à 3^0 toifes pendant à-peu-près une heure 1 quart ; nous voulûmes effayer fl les vents de terre étoient plus forts * ôt nous ne fûmes pas plutôt defcendus à 30 toifes* que nous rencontrâmes un courant exceffivement rapide ; à quelque diftance d’Arras nous apperçûmes un bois allez confidérable* nous n’héfitâmes point de le traverfer* quoiqu’il n’y eût prefque plus de jour à terre * & en 20 minutes nous fûmes portés d’Arras dans la plaine de Beuvry , diftant d’un quart de lieue de Béthune en Artois. Comme nous n’avions pu juger dans l’ombre le corps d’un vieux Moulin fur lequel nous allions porter* nous nous en éloignâmes avec le fecours de nos rames * & nous defcendîmes au milieu d’une affemblée nombreufe d’habitans ; ils ne furent point effrayés de voir notre Machine * attendu que M. le Prince de Ghiflelles - Richebourg * Proteêleur ôt Amateur .zélé des Sciences, venoit de faire ce jour même une Expérience ^ dont ils avoient été témoins. Ce Prince nous aborda avec le Prince fon Fils ; ils nous demandèrent notre nom * ôc nous offrirent de
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- nous rendre avec notre Machine à leur Château. Nous avions encore en facs de fable 185 livres, & environ 40 livres d’autre left. Nous fîmes tous nos efforts pour conduire notre Machine dans le Parc du Château , à Paide de tous les habitans du Canton, qui fe prêtèrent à nous obliger, & à conferver nos machines avec un zèle Ôt une joie qu’il efl difficile de peindre. En voulant traverfer le village, nous rencontrâmes des arbres qui gênoient le paffage de notre Machine ; plufieurs des payfans étoient déjà à leur fommet pour en élaguer les branches ; quelques - uns vouloient couper les arbres mêmes ; mais nous préférâmes de vuider notre Aéroftat, &: nous le tranfportâmcs au Château , parce qu’il nous auroit été impoffible de l’amarrer en plein-air , attendu que le vent fouffioit avec trop de violence. M. le Prince de Ghiflelles - Richebcurg nous fit l’honneur de nous accueillir en fon Château avec. une bonté dont nous refïentons d’autant mieux le prix, qu’il nous efl plus impoffible de la rendre.
- Il réfulte de cette derniere Expérience que bien loin d’avoir été contre le vent, comme certaines gens préten-doient qu’il étoit poffible de le faire d’une certaine maniéré, & comme certains Aéronautes prétendent même l’avoir fait, nous n’avons obtenu, avec deux rames , que 22 degrés de déclinaifon, il efl cependant sûr que fi nous avions eu la jouiffance de nos 4 rames, nous en aurions pu obtenir environ 40 ; Ôc comme notre Machine auroit été'allez confidérable pour porter fept perfomies , il auroit donc été facile de monter cinq, de
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- faire agir S rames, & d’obtenir à-peu-près 80 degrés.
- Nous obfervons que fi nous avons dérivé de 22 degrés , c’eft parce que le vent ne nous faifoit faire que 8 lieues par heure ; ôt il efl naturel de juger que fi la vîtelfe du vent eût été double nous n’aurions décliné que de moitié. Par la raifon inverfe , fi le vent eût eu le double moins de vîtefie, notre déclinaifon eût été plus grande en raifon proportionelle.
- Nous fommes. très - perfuadés que la direèlion d’un Aéroftat dans l’air, doit toujours être comparée à celle d’un batelet fur l’eau ; en fuppofantles forces conftamment les mêmes, les angles que le batelet décrira feront toujours relatifs au courant plus ou moins rapide de l’eau ; & le plus fimple Batelier, routiné à remonter pour traverfer la riviere de Seine, ne manqueroit pas de fe montrer très-habile Phyficien , s’il avoit à traverfer le Rhône.
- Quoique nos Machines Aéroftatiques aient paru très-grandes , elles ne font cependant pas la moitié de ce qu’elles devraient être relativement à l’avantage qu’il en réfulteroit. Par exemple, une Machine double de la nôtre qui auroit par conféquent 85 pieds de long, fur £2 de petit diamètre, n’cffriroit que le quadruple de furface réfiftante ; & au lieu de fept perfonnes que pouvoit porter notre Machine, elle en porterait cinquante - fix ; or on peut juger quelle feroit leur force employée.
- Quant aux Machines qu’on a cru & publié avoir enlevé avec de la fumée, & dont M. de Sauffure a prouvé que Pafcenfion 11’étoit due qu’à une raréfaftion occafionnée par la chaleur, nous renvoyons nos Leaeurs aux papiers
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- publics , qui en ont fidèlement ôc fcrupuleufement rapporté toutes les Expériences. Nous aurions pu faire des Expériences avec ces Machines , s’il avoit été poflible de calculer leurs forces, de leur afllgner un terme d’équilibre, ôc fi elles n’avoient point exigé une grandeur énorme pour n’enlever prefque rien, puifqu’il y a un terme où ces fortes de Machines avec une capacité huit fois plus grande, n’enlèvent qu’un huitième des nôtres ; il eft en outre prouvé que fi le Soleil donne fur laMachine, on eft alors obligé d’augmenter confidérablement la chaleur intérieure, ôc qu’il eft impoiïible qu’après très-peu de moments l’enveloppe ne fe corrode pas, ôc ne rende fes conduôteurs ôc les bâtimens des environs viôtimes de fa propre deftrnôtion ; en un mot nous aimons mieux procéder avec raifonnement dans nos Expériences ôc courir les rifques de vivre plus long-tems.
- Nous terminerons ce Mémoire fans entrer dans une infinité de détails qui pourroient ne pas intérefier généralement ; nous délirons bien fincérement que le rapport que nous venons de faire de toutes nos Expériences puifife contribuer aux progrès de la Navigation Aérienne ; Ôc nous devons affurer ceux qui voudroient procéder d’après les réfultats que nous avons donnés, que l’exaélitude ôc la févérité dans les calculs ont été conftamment obfervés»
- F I N.
- Lu & approuvé » ee % 6 Octobre 1784. DE SAUf^IGNY,
- Vu T Approbation, permis d’imprimer, le %6 Octobre 1784. LE NO IR.
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