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Relation du seizieme voyage aërien de Mr. Blanchard, fait à Gand, le 20 novembre 1785
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- relation
- DU SEIZIEME
- VOYAGE AÉRIEN
- D E
- Fait à Gand, le zo Novembre l7%5 i.
- DÉDIÉ
- A SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR
- LE PRINCE DE LIGNE;
- A GAND, 1786.
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- Dans la première page, au lïzu de 20, /z/ê^ 19.
- Dans la quatrième ligne de TEpître, page 3 , au lieu de foible, life%_ frêle.
- A la quatrième Page, dans l’Epître , troifième ligne , au lieu de pétrifié , life£ perfiflé.
- Page Ügne 3 9 uu Heu de leur fexe, Ufe%_ du leur.
- Même page, ligne 17, au lieu de faire à Gand, Hje\_ de faire à Gand.
- Même page , ligne 23, au lieu de matières, life^ des matières.
- Page 7, ligne 18 , au lieu de d’autant de raifon, HJe\ d’autant plus de raifon.
- Page 10, avant-dernière ligne, au lieu de près de fa cheminée, life^ fous fa cheminée.
- Page 13 , première ligne du fécond Procès-verbal, au lieu de 29, lifei 19.
- Page 14, ligne >$ , au lieu de le recevoir, Ufe^ le ravoir.
- Même page, vingtième ligne, du troifième Procès-verbal, au lieu de porté, life^ pêché.
- Page 1 ^, ligne 26, au lieu de tant notre équipage, Ufer^ tout notre équipage
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- LE
- A MONSEIGNEUR
- PRINCE CHARLES
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- Le courage héroïque que vous ave^ montré à la grande Expérience Aérofianque de Lyon, Votre noble hardiejje qui détermina plu Jleurs perjonnes a accompagner Votre altesse Sérénissime dansunfoible Aérojlat, qui, dans le principe, navoit pas été confirait pour enlever des hommes, a bien prouvé à toute CEurope Vos connoijfances phyfiques & Votre amour pour les b eaux-arts ; Le fang-froid que vous conjervâtes
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- au milieu du plus, grand danger, n’étoit-il pas fait , Mon Prince , pour ranimer le courage de Vhomme le plus abattu. T étais cet homme déchiré, pétrifié <?' écrafé fous la prejfe depuis nombre d’années; il me falloir l’exemple deVotre valeur, le génie de Votre A ltes se avait déjà, jous le bouclier de Mars, pris le plus brillant ejfor, lorjque du champ de Mars je m’élançai pour la première fois dans les nues ; au fi dès ce tems vous, fis-je hommage de tout le juccès du courage que Votre grande ame m’avoit infpiré, j’en ai conjervé un jouve-nir qui m a fourni de telles armes contré mes',ennemisy que depuis ce tems je n’ai plus trouvé que des jaloux qui n auront jamais l’honneur de s’immortalifer par leur cenfure.
- Je fuis avec le plus profond refpecl,
- DE VOTRE ALTESSE SERENISSIME
- Le plus humble & le plus obéijfant Serviteur Blanchard , Citoyen de Calais, Penfionnaire du Roi.
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- T jK courage eft de tout fexe, & fans remonter à des tems reculés, notre fiècle nous fournit plus d’un exemple que les femmes furent joindre à la délicateffe & à la foibleffe de leur fexe, cette mâle intrépidité & le courage héroïque du nôtre. Un rien fuffitpour développer en elles le germe de cette vertu. Le récit d’une belle aéfiôii, d’une a&ion courageufe & hardie enflamme leur cœur , leur amour-propre , fondé fur l’eftime jufte quelles font d’elles mêmes, leur perfuade facilement qu’elles en font capables, Sc leur font naître le defir le plus violent de le prouver à toute la terre & de faifir avec empreffement l’occafion de fe venger ainfi de l’injuftîce que la plupart des hommes leur font à cet égard : tel fut l’effet, telles furent les inrpreflions que fit fur Mme. de, ïEpinard ma quatorzième Expérience Aéroftati que faite à Lille, le 16 Août 1785 , avec M. le Chevalier dt VEpinardïonépoux. Depuis ce moment, ne voyant que la gloire de parcourir les airs fans être effrayée des dangers, elle n’eût de repos que lorfque je^ lui eus promis de fatisfairefonimpatience courageufe, lors de la feizième Expérience que je me propofois faire à Gand. -,
- Avant donc de partir de Lille pour Francfort, je m’affurai de la quantité d’acide vitriolique néceffaire à l’exécution de mon projet, du même Fabricant qui m’en àvoit déjà fourni de bonne qualité. Mais par des caufes que je ne pus concevoir , fes promefles n’eurent point d’effet, $c je me trouvai la veille de mon Expérience , n’avoir qu’environ le quart de matières qu’il me falloit ; ma pofition étoit d’autant plus fâcheufé, que le jour en étoit fixé ; toute la Province , des milliers d’étrangers s’étoient rendus à Gartd , jamais finiation 11e fût plus cruelle ; quel parti prendre ? Remettre l’Expérience1, les murmures fe faifoient déjà entendre de toutes parts ; je n’a vois pas un' înftant à perdre ^ enfin en. ûx heures de téms je recueillis à tout prix
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- I acide vîtrioliqtie , bon ou mauvais, que je trouvai dans la ville de Gand , 8c j’en eus à peine, la veille de mon Expérience, environ les deux tiers de ce dont j’avois befoin, pour remplir le Ballon de Calais. Je me vis donc dans l’impoffibilité de remplir les engagemens que j’avois contracté envers Mme. de l’Epinard. Je l’en prévins ainfî qute fon mari, mon très-honoré compagnon ; mais l’ardeur impatiente de cette Dame accoutumée à tout foumettrt, l’image qu’elle fe faifoît de fe voir déjà dans les nues, la gloire qu’elle s’en promettoit, ne lui permirent pas de fe perfuader l’impoffibilité involontaire ou j’étois de fatisfaire fon defir. Elle fe courrouça, & n’en devint que plus in-téreflante. J’allois céder; mais je crus lui devoir , ainfî qu’à fon mari , à moi 8c au public , envers lequel j’euffe été très-répréhen-fîble , d’expofer ainfî les jours de cette aimable Dame , de lui cepré-fenter le danger éminent où elle alloit s’expofer, vu que toutes les matières étoient abfolument confommées, & que mon Ballon n’étoit pas plein. Elle fe rendit enfin , non fans regret, à mes inftances &à la raifon, 8c defeendit de la nacelle. A peine en fut-elle dehors que je partis comme un éclair.
- Je m’élevai avec une rupture d’équilibre de trente-cinq livres , deux coups de canon , qui me firent éprouver une forte commotion, annoncèrent mon départ ; en moins de 2 minutes, je me vis éloigné de la terre de plus 4*500 pieds; la violence avec laquelle je fus emporté me laiffa a peine le tems de déployer mes drapeaux pour faluer les fpeébateurs , que l’effroi avoit rendus comme immobii-les. Au moment où j’allois m’affeoir , j’apperçus fur mon liège mon parachûte qu’on y avoit placé. Quoique je n’en eufîe pas promis l’expérience , je le précipitai hors de la nacelle chargé d’un petit chien (a). Il fe déploya à l’inftant, 8c tout en faifant mon dernier falut , j’entrai dans la première couche de nuages. Mais malgré que j’euffe attaché le cordon de ma foupape à mon pied pour être maître de ma defeente-, après avoir apperçu la mer, la Zélande couverte d’eau, cktous les environs qui étoient innondés, je n’en perçai pas moins trois étages de nues, aü-deffusdefquelies je trouvai la chaleur de l’été. Je
- (a) Des lettres difent que le parachûte arrivé à terre effraya des Payfans qui n’ofoient en approcher , croyant que le chien noir dont il étoit chargé étoît un diable ; mais ils reconnurent enfuite leur erreur & s’en approchèrent, non fans faire plufuurs fîgnes de croix.
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- ne jouis pas long-tems de cette agréable fituation; la dilatation fat telle, que l’air inflammable qui avoit été fait au moment que le ciel étoit couvert & à l’ombre d’une tente, occupa dans un inflant toute la fphère, & malgré que ma foupape fut ouverte , je montai à une hauteur incroyable, qui félon le rapport de mon infiniment étoit à 32. mille pieds de terre. Les nuages étoient fi loin fous mes pieds qu’il me fembloit que je planois fur la mer la plus étendue; je ne diflinguois plus ces roulemens de nuages qui refFemblent aux flots écumans d’une mer agitée ; je voguois dans i’immenfité des airs à la merci des vents, éprouvant un froid que jamais mortel n’a reffenti dans les climats les plus rigoureux. La nature languiffoit, j’éprouvois un engourdifTement prélude d’un fommeil dangereux, lorfque me le-i vant malgré le peu de force qui me reftoit, je m’armai de courage % j’entrai dans mon Ballon ,& à l’aide du manche d’un de mes drapeaux ^ je le crevai en difFérens endroits, j’en arrachai les morceaux, je me tins en équilibre fur le petit cerceau jufqu’à ce que j’euffe mis le pôle inférieur en pièces. Je cherchois à précipiter ma defcente avec d’autant de raifon que je m’étois. bien apperçu en partant que je prenois le chemin de la mer , &c en une minute il ne relia plus en entier que la partie fupérieure du Ballon, aulîi fut-il vuide auflî-tôt à quelque chofe près, & je defcendis avec une célérité qui n’a eu d’exemple que dans la funefle expérience de mon malheureux ami Defrojiers. Je penfai qu’il valoit autant defcendre en parachute ope de me précipitera la mer, je tenais en defcendant les lambeaux dit pôle inférieur de mon Ballon qui auroient fait parachute plutôt que je n’aurois voulu fi je les avois lâchés ; j’arrivai ainfi à la région des. nuages avec une telle vîteffe , que je ne pouvois fortir la tête hors de mon char fans avoir les yeux 8c les oreilles cruellement affeôlés par la violence de l’air caufée par le degré de vîteffe de ma defcente ; mes lèvres s’étoient gercées au point quelles étoient enfanglantées.
- Malgré que le fifflement de l’air fat épouventable, fîfRement occa-fionné fuivant l’obfervation ci-deffus, par la rapidité de ma defcente; je n’en fus nullement affeété , bien convaincu que je ferois parachute à volonté; en effet, arrivé au milieu des nues, dans la région ou j’a-vois éprouvé une fi douce température, je difpofai mon Ballon à faire parachute, c’efl-à-dire, je fis de gros noeuds avec tous les lambeaux & l’appendice qui y tenoit encore, 8c appercevant que j’avoi's de la marge jufqu’à la mer, je lâchai prife, Sc d’une étendue de 10 à 12,
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- pieds qu’il préfentoit il formate plus beauparafoî; la comtftotion fut fî confidérable au moment où le Ballon s’ouvrit, que je reftai comme iufpendu fans apparence de mouvement; enfuite entraîné parla rapidité des courants, je defcendis en allant horifontalement, d’un mouvement doux & aifé, quoiqu’avec la rapidité d’une flèche, ayant toujours 30 livres de left dans mon char qui ne pouvoit me fervir à remonter, mais bien à éviter les édifices ; je traverfai ainfi en parachute une rivière & deux petits bras de mer ; au bord du dernier que je paffaî au moyen d’un fac de left que je jettai, j’apperçus un clocher contre lequel j’allois me brifer ; je fautai promptement à mon filet, & donnant à mon parachute un plan incliné vers l’oueft , j’évitai la flèche 5 mais une ancre de 20 livres de poids, attachée au bout de mon cordeau de 150 pieds de longueur, s’accrocha au tok d’une chaumière qu’elle déchira, ravageant & emportant tout ce quelle rencontroit£ je tremblois qu’elle n’accrochât quelqu’un dans le Village, dont j’en-tendois les Habitans effrayés , poufîèr des cris lamentables ; (ô) je déracinai quantité de petits arbres, je caffai de groffes branches, j’arrachai plufieurs buiffons, mon ancre étoit chargée d’un lourd fardeau qu’elle traînoit, lorqu’une de fes dents s’accrocha à la porte d’une ferme, 8c fit pencher mon parachute ; la force du vent qui m’en-trakioit fut telle, que le cordeau qui 11e pouvoit rompre que par 6000 livres de force, brifa le cerceau auquel il étoit attaché,, quoiqu’il fut fait de très-bon bois, de chanvre, de nerf de bœuf, de canne, 8cc. &c. enfin, chofe à laquelle je ne devois pas m’attendre , il fe mit en pièces, je jettai à ce moment le fac qui me reftoit, 8c par cette rupture je fis l’effet de la balançoire; un tourbillon m’éleva afïèx haut: je me jettai auffi-tôt aux mailles de mon filet pour defcendre par un plan incliné le. plutôt poffible, ayant la mer fur mes côtés & devant •moi ; j’arrivai fans ancre & fans cordes dans une terre labourée, Sc un inftant de calme laiffa à mon parachute la facilité de fe pofer à terre, je fortis aufîi-tô.t de ma nacelle, cherchant aux environs fi je ne verrois perfonne, -mais un rayon de foleil s’étant fait fentir , le peu d’air inflammable qui reftoit fe dilata , & le Ballon femblant vouloir fe redreffer , un tourbillon qui furvint le prit en deffous, & l’en-
- (,b) Tous les animaux fefauvoient,çouroientàtravers champs, & j’ai vu depuis che?. M le Grand,Bailli de Gand, des lettres qui rapportoient que des domeftiques voyant cette machine dorée, s’écrièrent, voyez , voyez mon maître, le monde va finir ; Dievi le Çere defcend dans un Ghar lumineux pour juger les Hommes.
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- leva; je courus après la gondole , 8c en fautant je la rattrapai & quelques pieds de terre, je fentls à l’inftant que ma réfiftance étoit vaine , mais je perfiftai en courant à ne vouloir lâcher prife ; il me fembloit humiliant d’abandonner mon équipage, la force du tourbillon augmentant, je me trouvai dans une minute fufpendu par les mains à plus de 300 pieds de terre 3 ma pofition étoit très-gênante, mes forces Vépuifoient, je rentrai cependant, non fans peine, dans mon char, 8c je travaillai de nouveau à ma defce’nte, je réuflîs. Le peu d’élévation où. j’étois au-deffus de la terre, 8c la violence avec laquelle j’étoispouffé, me faifoit craindre de rencontrer quelques chauffées ou quelques maifons ; je fentois tout le danger d’une plus grande opiniâtreté dans une pareille circonftance; je défis en conféquence deux des cordons démon char , 8c à l’inftant où j’allois recevoir le choc le plus terrible contre la digue d’un ruifteau, j’abandonnai leftement mon équipage ; le parachute fit quelques pirouettes qui me firent pré-* fumer qu’il alloit tomber , mais il continua fa route , brifa la tête de deux grands arbres qui s’oppofoient à fon paftàge, & fut en pafiant au-deffus du Village fe précipiter à la mer ; il reftoitfi peu d’air inflammable , que la gondole coula à fond aufli-tôt.
- Il étoit midi <5minutes à ma montre, lorfque je m’élevai du Couvent de la Biloke à Gand , 8c je fis cette dernière defcente près du Village de Hontenifte, près d’Hulft , à une heure 1 5 minutes à la même montre , diftance de 10 grandes lieues ; après avoir fait en déviation 8c élévation, félon un très-bon Obfervateur, plus de 1 çj lieues, ce qui feroit 2<y lieues en 20 minutes ; ce que je crois d’autant plus facilement, que dans tous mes Voyages, je n’ai jamais eu un vent fi violent, 8c je n’ai pas laide néanmoins d’approcher quelquefois de cette célérité.
- Mon Ballon une fois échappé, mon embarras n’en fut pas moindre; tombé des nues, feul au milieu d’une efpèce d’ifle, ne voyant qu’une trifte chaumière dans le lointain, n’apperçevant, n’entendant perfonne, dénué de tout, excédé de froid 8c de fatigue , 11e fachant point nager, où aller ? que faire? que devenir ? J’avoue que ce moment fut pour moi le plus inquiétant. Dans ces triftes réflexions, & cherchant à prendre un parti, une voix humaine , qui me paroifloit venir de loin, fe fit entendre ; j’y prêtai attention , je n’avois ni aftex d’yeux, ni allez d’oreilles, je vis enfin un homme accourir à grand pas, criant f
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- levant les mains au Ciel, &. montrant toutes les marques du plus grand effroi 8c delà plus grande furprife; fa femme Sc fes enfans fortirent, je criai à mon tour , ils m’entendirent, refterent ftupéfaits, 8c s’entre regardèrent dans le plus grand filence, comme pour fe demander, que fait cet homme au milieu de ces eaux ? Par quelle route y eft-ii arrivé, Sc quel eft le hazard qui l’y a conduit ? Ce qui étoit en effet une énigme pour ces bonnes gens. Le Payfan rentrant chez lui , en fortit aufîi-tôt, armé d’un gros bâton , qui avoit bien 12 pieds de longueur, Sc accourut à moi y me s cheveux fe hérifferent, je n’avais' point d’armes pour me défendre , je me crus encore une fois chez ces Payfans Hollandois qui faillirent m’afïaffiner avec de pareilles maffues ; je me difpofois à me défendre comme je pouvois, lorfque je vis cet homme arriver jufqu’à moi, fautant de rui fléau en ruifleau à l’aide de fon bâton ; il me parla fa laiigue, je lui parlai la mienne, & nous ne nous entendîmes ni l’un ni l’autre ; je m’efforçai de lui faire entendre par fignes que j’étois arrivé en ce lieu par un Ballon , & je compris par les fîens qu’il l’avoît rencontré , Sc qu’il n’étoit pas encore remis de fa furprife ; je compris auffi , que le feul moyen de fôrtir de cet endroit, étoit de me lervir comme lui de fon bâton, qu’il m’envoya après s’en être fervi, en en enfonçant le bout au fond de 'l’eau pour fauter très-leftement d’un bord à l’autre la première petite Rivière ; j’avoue que par le peu d’ufage que j’avois de paffer ainfi l’eau , cette manière & fon exemple ne me raflurerent point ; je pouvois lâcher prife par fe peu de force qui me reftoit d’après le travail de mes manœuvres,. ou perdant l’équilibre , prendre un bain qui n’étoit pas de faifon ; mais nécefïité n’a pas de loi, Sc fouvent eft la mère de l’induftrie ; je me hazardai : le fuccès répondit à mes efforts , Sc à la crotte près, dont je fus couvert de la tête aux pieds, j’arrivai fain Sc fauf fur la chauffée, d’où je découvris à quelques pas plus loin le Village de Honte ni fie , fur lequel avoit paffé le Ballon; j’y fus avec mon maître en l’art de fauter des ruiffeaux ( art tout-à-fait nouveau pour moi , ) chercher quelqu’un qui parlât françois ; mais inutilement, on ne me comprenait point, on me regardoit Sc on rioit; eh, qui n’auroit ri effeéfivement, de voir lin homme en habit brodé, crotté, mouillé jufqu’aux oreilles , la tête couverte, grâce encore à mon libérateur, d’un chapeau à moitié rongé par les rats; ce fut néanmoins dans cet accoutrement quej’entrai chez le Cure du lieu, qui tout en me toifant de fes yeux, 8c fe retirant près de U. cheminée, m’offrit cependant Sc très-galamment deux verres de
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- bon vin dont il fe régaloit, près de fon feu, avec fa *** & s’écria; après lui avoir fait part du fujet de ma vifite, », ah ! vous êtes m! „ Blanchard, j’en fuis bien aife, & vous cherchez votre Ballon, c’eft „ très-bien fait, tâchez de le trouver. » A ce bref difcours, je pris congé de lui, en le remerciant de fes politeffes , $C fus (toujours accompagné de mon honnête Payfan ) chercher dans le Village quelqu’un qui voulût m’accompagner , lorfque je fus allez heureux pour rencontrer à quelques pas de là M. le Vicaire qui avoir vu le Ballon, & qui apparemment ayant lu les Gazettes, fe douta qui je pouvois être ; il me fautà au col en me nommant, m’entraîna, pour ainfi dire, chez lui, où il me fit fervir un bon dîner, & me tira de l’inquiétude où j’étois fur le fort de mon Ballon, comme on le voit dans fon Procès-verbal.
- Il ell inutile aufli de rapporter ici la manière dont il fut pêché : le Procès - verbal du Capitaine qui le recueillit, en donne tous les détails néceffaires. Ce brave homme en me mettant à terre, me die au milieu d’un Peuple innombrable qui s’étoit allèmblé à ce fujet ; je vous remets fur l’élément que vous ne devez plus quitter; car je ne penfe pas qu’après la perte de votre équipage, il vous arrive jamais de remonter dans les airs : Capitaine, lui répondis-je, vous m’avez fait le récit de vos malheurs fur mer , de la manière dont vous vous êtes fauve à la nage, après avoir vu périr fous vos yeux votre VailTeau; pourquoi donc aujourd’hui en montez-vous un autre? Je n’ai plus rien à vous répondre , me dit-il, allez en paix, vous emportez tous mes vœux.
- l’arrivai à Gand le lundi 21, vers les 3 heures après midi; Mgr. le Prince de Ligne en étoit parti à midi : il étoit relié jufqu’à ce jour, croyant à chaque inllant me voir arriver; il avoir même dans cette efpérance donné la veille un magnifique repas de 100 couverts; où toute la NoblelTe fut invitée ; enfùite duquel fuccéda un grand Bal, où toutes les perfonnes qui y étoient eurent la bonté de regretter de-ne m’y pas voir. S. A. y témoigna fes craintes fur mon fort, parlant à chaque inllant du tems affreux qu’il faifoit lors de mon départ.
- Il fallut paroître au Spe&acle pour fatisfaire le Public qui ne cef-foit d’environner i’Hôteî ; le Parterre voulut bien me prouver toute fa fatisfaclion par des applaudilfemens redoublés ; les couronnes, les
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- fleurs, les couplets me furent prodigués ; enfin, le contentement me parut général ; après le Spe&acle on annonça un Bal à l’occafion de mon heureux retour.
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- M. le Grand Bailli donna un magnifique fouper ; Mgr. l’Evêque de Gand à qui j’avois eu l’honneur de préfenter, aufli-tôt mon arrivée, l’un de mes Drapeaux à fes Armes, fe trouva à cette fête , me pria d’accepter une magnifique Boîte d’or , enrichie d’un très-beau médaillon , 8c au milieu du repas j’eus l’honneur d’être couronné oar S. A. Enfuite j’eus celui d’accompagner les Dames au Bal , qui fut des mieux compolé ; le lendemain 2.3, je partis pour Bruxelles pour faire hommage à S. A. S. Mgr. le Prince de Ligne, du Drapeau à fes Armes ; ce refpe&able Prince ndhonora des marques de la plus grande bonté 8c de la glus grande joie. Comme on avoit prévu mon voyage à Bruxelles, on avoit changé la Pièce qu’on devoit repréfenter ce jour-là, 8c on y avoit fubftitué Zértiim & A%or. Le Parterre me reçut avec le plus grand enthoufîafme , me prodigua fes applau-diffemens , 8c demanda une expérience ; Mgr. le Prince de Ligne dans la loge duquel j’avois l’honneur d’être , voulut bien répondre à fou defir par un ouï; de mon côté, je m’emprefferai de répondre le plutôt poflible à l’honneur dont il m’a comblé , 8c je ferai enforte de donner a cette Expérience fi elle peut avoir lieu , tout le brillant dont l’Aéroftation peut être fufceptible.
- • Nota. On a obfervé que Ballon eft parti du Couvent de la Biloke à midi 35 minutes , que le parachûte eft tombé à 3 lieues 8c demie de diftance fur une terre de la Biloke à une heure, 8c que le Ballon eft aufli allé defcendre à 10 lieues fur une autre petite terre appartenante à la Biloke, à une heure iç minutes. Pour conferver la mémoire de la fingularité de ce fait, on s’eft propofé d’y ériger un petit monument,
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- PREMIER PROCES-VERBAL.
- JLi’An mil fept cent quatre-vingt-cinq, le dix-neuf Novembre , nous fouffignés certifions avoir été témoins de la feizième Expérience que Mr. Blanchard, Citoyen de Calais, Penfionnaire du Roi, a fait dans cette Ville de Gand ; dans lequel Voyage une Dame fe propo-foit de l’accompagner, mais elle ne put jouir de l’avantage quelle de-fîroit avec tant d’ardeur, M. Blanchard n’ayant pu trouver allez d’acide vitriolique à Gand : nous avons remarqué avec furprife que deux feuîs vaifTeaux étoient la bafe d’un appareil fi fîmple & fi facile qu’un feul homme pouvoit fufhre pour la manutention. A une heure moins cinq minutes, cet Aéronaute ayant confommé toutes fes matières qu’il avoit difficilement pu fe procurer, il monta dans fa nacelle Sc s’éloigna de nous avec une vîteffeinconcevable , en faîuant de fes drapeaux tous les fpeâateurs étonnés , lorfqu’il nous parut à quatre ou cinq mille pieds de terre, il abandonna fon parachûte dans lequel étoit un animal qui efl defcendu très-lentement fur la terre 6c qui a été tr-ouvé très-bien portant à trois -lieues 8c demie du Couvent de la Biloke, lieu du départ du Balîpn. Peu-après que cet Aéronaute eût lâché fon parachûte , nous le yîmes entrer dans les nuages qui nous le dérobèrent, nous obiervâmes même encore à l’aide de nos inftrumens les faluts de cet Aéronaute avant que d’entrer dans les nuages. En foi de quoi nous avons fignés. Signes , FERDINAND, Evêque de ^Gand. Le Prince DE LIGNE. Le Prince Charles DE LIGNE. Le Vicomte VILAIN XIIII. Le Chevalier VILAIN XIIIL
- SECOND PROCES- VERBAL....
- Xj’An mil fept cent quatre-vingt-cinq, le 29 Novembre, nous foufiignés , déclarons avoir rencontré à deux heures précifes M. Blanchard qui nous a dit aller à la pourfuite de fon Ballon 3 que d’après fon récit, il avoit fagement abandonné j Sc fur ce que nous avons rencontré cet Aéronaute, nous l’avons engagé d’entrer dans notre maifon, ou nous avons tâché de lui faire tout l’accueil que înérite ce voyageur aérien 5 6c fur le rapport qu’il nous a fait des cir-
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- confiances de fon Voyage, nous avons remarqué avec étonnement qu’il ne lui eft pas arrivé le moindre accident ; nous nous fommes tranfportés vers les quatre heures , au bord de la mer, où nous avons appris la defcentede l’Aéroftat; & après nous être allurés des moyens de le recevoir , nous fommes revenus palTer la nuit chez moi, à Hon-tenifte, pays d’Hulft. En foi de quoi nous avons lignés, les jour, mois 8c an que defliis. Signé, MATHIEU-CORNEIL DE RYKE, Vicaire de Hontenilfe, pays d’Hulft.
- TROISIEME PROCES- VERBAL.
- Ij’Anmil fept cent quatre-vingt cinq , le 20 Novembre, nous fouffignés déclarons avoir vu le jour d’hier, vers une heure 20 minutes, un corps de forme d’hémifphère concave , planant dans les airs ; pouffé par le vent, qui étoit dans ce moment S. O. ; & fur ce que nous avons vu cette machine coloflale fe précipiter à la mer ; nous Capitaine du vailîèau le Corneil, ayant jugé que c’étoit un Ballon , avons envoyé notre Lieutenant 8c notre Canonnier,8c le Quartier-Makre avec quatre Matelots dans un canot, avec ordre de faire diligence, pour fecouri.r les Voyageurs aériens , que nous fuppolions être dans une nacelle, que nousdiftinguions bienappendue au Ballon * notre chaloupe, après bien de la peine, rejoignit cet équipage aérien,; nos Matelots voulurent eflayer de foulever la gondole, qui étoit af* fez avant dans l’eau, pour s’aftiirer s’il n’y avoit perfonne ; mais ils :fe trouvèrent tous embarrafles , les uns dans les filets, les autres dans les cordages de la nacelle, d’une telle manière, que fans deux chaloupes qui arrivèrent fort à propos à leurs fecours,, ils auroient pu courir des dangers. Le' vent fouftloit avec une telle violence, que l’aéroftat, qui avoit pris la forme de parafai, couché fur le côté, entraîna ces trois vaifiTeaux en moins de quatre minutes , de 1 autre bord du Domt, à plus d’une lieue 8c demie du point où il avoir été porté pendant ce violent trajet ; notre Lieutenant qui n’avoit pas trouvé de Voyageur dans la gondole, 8c ignorant le lieu où il pouvoir être réfugié, ouvrit le Ballon avec fon fabre, le déchira 8c chercha, ainfi que les autres, s’il ne pouvoir trouver perfonne dans le Ballon , a qui 11 put fauver la vie; arrivés à terre, ils furent obligés de le mettre ,en pièces, pour s’aftiirer de leur proie; 8c le peu d’air inflammable
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- qui reflolt s’écba ppa , 8c éloigna par Ton odeur ceux qui vouîoient en emporter chacun un morceau; ces trois chaloupes s’en retournèrent promptement fur leurs pas ; les Matelots ayant trouvé dans le char, des drapeaux , qui leur fit foupçonner que ces Voyageurs étoient tombés à la mer; après bien des recherches inutiles , notre Lieutenant nous ayant fait fon rapport, nous avons dépêché une chaloupe, qui a amené à notre bord les débris de ce fublime équipage, qui après l’examen que nous en avons fait, nous a paru appartenir à M. Blanchard ; fur une face étoient les Armes de France 8c d’Êmpire , 8c plufieurs autres Armoiries, comme celles de Calais, de Guines, 8cc. 8c d’un autre côté, étoit auflî en dorure l’Hiftoire du paflage d’Angleterre en France ; la repréfentation du monument élevé à cette occafion dans la forêt du Roi ; 8c plus bas , ces mots écrits en lettres d’or , le premier qui a paffé la mer d'Angleterre en France. Toutes ces indices fuffirent bien pour nous convaincre que cet équipage impofant appartenoit à cet illuftre Voyageur aérien ; & tout en tremblant pour fes jours, nous eûmes grand foin de cette voiture célefte ; nous ployâmes aufli tpès-refpeèfueufement les drapeaux, dont nous en reconnûmes un être aux Armes de Mgr. le Prince de Ligne , 8c fûmes auffi-tôt faire notre rapport à notre Commandant qui étoit mouillé à quelques milles de nous ; & fur ce qu’il nous ordonna d’écrire fur le champ à M. Blanchard & à plufieurs de fes Compagnons d’Angleterre 8c de France , dont îfolis avons trouvé les noms dans la nacelle; nos lettres alioient partir au moment où nous avons vu , avec le plus grand plaifir , M. Blanchard arriver à notre bord; nous lui avons témoigné notre crainte fur fon fort, 8c la vivefatisfaéfion quenous avions de le voir parmi nous, tant notre Equipage étoit enchanté de pofféder cet homme qui fait tant d’honneur à notre fiecle; 8c M. Bacot, Echevin du pays d’Hullt, qui l’accompagnoit à notre bord, fut témoin decette agréable fcène ; après une petite fete très-gaie , dans notre vaifieau , nous conduifimes cet Aéronauteàborddu vaifieau de M. Haeringman , notre Commandant, qui ne put aflfez lui exprimer combien il étoit fatisfait de le voir. Il étoit y heures du matin lorfque cet Aéronaute vint à notre bord,& il étoit trois heures lorfque nous le mîmes à terre avec fon Ballon, dont nous conferverons à jamais les débris de la gondole , pour perpétuer à notre poftérité la mémoire de ce Voyageur intrépide. En foi de quoi nous avons figné les jourSc an que defius. Signés, ANDRIES RIESE, Capitaine. JEAN VISSIEZ, Lieutenant. WIESENAER, Secrétaire* Et H. A. BACOT , Echevin du pays d’Hulfi;,
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