Entretien sur la fabrication moderne du papier
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- ENTRETIEN
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- SUR LA
- FABRICATION MODERNE DU PAPIER
- PAR M. AIMÉ GIRARD
- PROFESSEUR DE CHIMIE INDUSTRIEM.E AO CONSERVATOIRE DES ARTS ET MÉTIERS.
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- Extrait de la Chronique du Journal général de l’Imprimerie et de la Papeterie
- du 21 mars 1874.
- ENTRETIEN
- SUR LA
- FABRICATION MODERNE DU PAPIER
- PAR M. AIMÉ GIRARD
- PROFESSEUR DE CHIMIE INDUSTRIELLE AU CONSERVATOIRE DES ARTS ET MÉTIERS.
- Le 13 mars, les membres du Cercle de la Librairie, de l’Imprimerie et de la Papeterie, se sont réunis dans leurs salons pour entendre M. Aimé Girard, qui, exécutant gracieusement une promesse faite par lui à M. Georges Masson, président du Cercle, pendant son séjour à Vienne, était venu les entretenir de la fabrication moderne du papier.
- Pendantuneheure et demie,l’éminent professeur a captivé son auditoire, tant par sa compétence scientifique que par la facilité et la distinction de sa parole. Près de deux cents personnes étaient réunies, et chacun des assistants, ne pouvant exprimer en personne ses remerciements à M. Aimé Girard, a tenu à
- Messieurs,
- Au mois de juillet dernier, j’étais en Autriche, remplissant les fonctions fort honorables sans doute, mais fort pénibles aussi, de juré à l’Exposition universelle de Vienne. Parmi mes collègues se trouvait votre aimable président, M. GeorgesMasson ; le hasard nous avait réunis sous le même toit, et, par suite de cette rencontre, nos relations, anciennes déjà, avaient pris un caractère précieux d’intimité. Dans les rares instants de liberté que nous laissaient nos fonctions, nous aimions à deviser des affections que nous avions laissées en France, et parmi celles qui, le plus souvent, se rappelaient au souvenir de mon collègue, figurait en première ligne, Messieurs, votre association.
- les lui transmettre sous forme de chaleureux applaudissements.
- Cet entretien a été illustré de projections exécutées avec le concours de M. Moîteni, et reproduisant au grossissement de 2,000 diamètres les fibres employées à la fabrication du papier, photographiées sous le microscope par M. Aimé Girard.
- Plusieurs chefs de maisons s’étaient, du consentement du Conseil, fait accompagner par des employés s’occupant chez eux de ces matières. La soirée avait donc, outre son attrait, un véritable but d’instruction professionnelle.
- Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs le texte de l’entretien de M. Aimé Girard.
- M. Masson aimait à me dire quels services cette association a déjà rendus, il aimait à prévoir les services plus grands encore qu’elle rendra ceitainement dans l’avenir, et avec la nature ardente, enthousiaste, que vous lui connaissez, il se plaisait à me faire connaître les projets que choyait son esprit et qui, suivant lui, devaient accroître et l’influence et le charme de cette association.
- Au nombre de ces projets figurait la création de conférences professionnelles, et comme certain Rapport que j’avais récemment publié, sur les progrès modernes de l’industrie du papier, était venu entre ses mains, il voulut bien, ce qui m’honora fort, me pro-
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- oser de venir vous entretenir quelque soir de celle grande et capitale question.
- On est très-entreprenant en voyage, on est loin de ces conseils si bons qui d’habitude cherchent à vous retenir sur les pentes dangereuses, et l’on obéit volontiers au premier mouvement qui vous entraîne. C’est ce que je fis; et je fus assez imprudent pour promettre.
- Je viens, aujourd’hui, tenir ma promesse; mais considérez, je vous prie, que c’est par un acte d’humilité que je débute; j’ai commis, en promettant, une grande imprudence, et j’accomplis, en m’exécutant, un acte de grande honnêteté; j’espère que pour ces deux motifs vous voudrez bien, quand même, me faire un accueil sympathique.
- J’ai peur, cependant, Messieurs, que quelques-uns d’entre vous ne se soient fait de cet entretien une idée beaucoup plus haute qu’il ne le mérite, et n’attendent de ma part quelque révélation merveilleuse qui, d’un coup, ferait cesser la situation pénible où votre industrie se débat, comme le serait, par exemple, la vulgarisation d’un procédé permettant de fabriquer un papier excellent qui, à l’éditeur, ne coûterait presque rien et qui, au fabricant de papier, rapporterait beaucoup.
- Je ne vous apporte rien de semblable, Messieurs; les hommes de science ne sont plus aujourd’hui des sorciers, ce ne sont que des observateurs; et ce que je vous apporte c’est tout simplement le résultat d’observations que j’ai pu faire, dans ces dernières années, grâce à la libéralité des principaux manufacturiers de France et de l’étranger.
- Ce n’est pas, d’ailleurs, un exposé complet de la fabrication du papier que j’entends vous présenter ce soir; je veux, seulement, appeler votre attention sur les caractères qui me paraissent les plus saillants parmi ceux qui différencient la fabrication moderne de la fabrication d’autrefois.
- En me plaçant à ce point de vue limité, j’aurai à vous entretenir d’abord des fibres végétales qui constituent le corps même de la feuille de papier; puis des procédés à l’aide desquels ces fibres sont amenées à l’état de pâte blanche et pure; en troisième lieu, des matières non fibreuses qui, sous le nom de charge, sont ajoutées à cette pâte ; enfin, de l’influence que ces procédés et ces additions
- exercent sur les qualités du papier et notamment sur sa solidité.
- Le chiffon n’est plus, comme autrefois, l’unique matière première de la fabrication du papier; il y joue, cependant, encore un rôle prépondérant, mais à côté de lui entrent, aujourd’hui, dans nos manufactures des matières fibreuses, de qualités comme d’origines diverses et que, d’une manière générale, on désigne sous le nom de succédanés.
- Ce n’est pas d’hier que date l’introduction des succédanés dans la fabrication du papier; sans remonter à l’antiquité chinoise ou persane, et sans nous préoccuper des papiers que fournissaient, à ces époques reculées, le cotonnier, le bambou, le mûrier à papier et beaucoup d’autres plantes, il nous suffira de nous reporter à la fin du siècle dernier pour être témoin des efforts tentés par maint et maint inventeur dans le but de remplacer le chiffon. Je ne vous en citerai qu’un exemple : Il existe un livre très-curieux, qui certainement constitue une rareté bibliographique, dont M. Breton, du Ponl-de-Claix, a bien voulu me faire voir un exemplaire, mais que, pour ma part, je n’ai jamais pu me procurer; c’est un petit volume imprimé à Londres en 1786, par un fabricant, ou plutôt par un inventeur français du nom de Léorier-Delisîe. Le papier sur lequel ce petit livre est imprimé est fait, tout entier, d’écorce de tilleul pilée, mise en pâte, passée à la forme, etc. Il contient les Œuvres du marquis de Villetle, je crois ; cela est peu important, mais à la fin du volume, et ceci mérite davantage l’attention, on trouve des spécimens de papiers fabriqués à l’aide de seize plantes différentes.
- Cependant, si je n’ai pu me procurer ce curieux volume, j’ai été assez heureux pour devenir possesseur d’une collection d’échantillons dont l’identité avec ceux qui le terminent est incontestable. Ce sont les mêmes plantes qui ont fourni les uns et les autres, et dans leur texture, dans leur aspect extérieur, se retrouvent exactement les mêmes caractères. Voici ces échantillons réunis en tableau, et, à l’énoncé que j’en vais faire, vous verrez de suite à combien de sources diverses les inventeurs allaient, il y a déjà près d’un siècle, chercher les futurs éléments de la fabrication du papier.
- Voici d’abord des papiers d’écorce : écorce
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- de chêne, d’orme, de saule, de peuplier, de tilleul, toutes matières qui, vous le voyez, se feutrent très-bien. Voici des papiers fabriqués a l’aide de tissus ligneux proprement dits, à l’aide du bois de coudrier, du bois de roseau ; en voici qui proviennent de racines : racines de guimauve, racines de chiendent; d’autres qui sont obtenus par le broyage de végétaux Pris dans leur entier, d’orties, de houblon, de mousse, de conferves; ceux-ci ont été faits avec les feuilles de l’artichaut, du chardon, delà bar-dane ; voici du papier, enfin, fait avec les fibres de la laine, papier tout à fait remarquable et que la fabrication moderne ne connaît pas.
- Je n’insisterai pas, Messieurs, sur l’histoire des tentatives de cet ordre, elle nous mènerait trop loin ; les brevets pris dans ce but, en effet, se comptent par centaines, et je ne connais guère de plantes dont l’application à la fabrication du papier n’ait été trois ou quatre fois au moins proposée.
- Cependant, et malgré tous ces efforts, quatre pûtes nouvelles seulement ont définitivement pris place dans la fabrication moderne du papier; ce sont les pâtes de paille, de sparte, de bois chimique et enfin de bois mécanique.
- On aurait lieu de s’en étonner, Messieurs, si l’on se contentait de tenir compte de la nature fibreuse des plantes; mais, il ne faut jamais l’oublier, ce qui importe ce n’est pas de savoir si une plante renferme dans ses tissus des fi b res propres à la fabrication du papier, elles en renferment toutes; c’est de savoir, pardessus tout, combien elle en contient et à quel prix ces fibres peuvent être dégagées des üssus à la constitution desquels elles participent; et c’est pour avoir négligé ce côté capital de la question que tant d’inventeurs ont échoué et que tant d’autres échoueront encore.
- Laissons, Messieurs, tous ces rêves de côté, plaçons-nous en face de la réalité pratique et contentons-nous de donner notre attention aux fibres que la fabrication du papier utilise* aujourd’hui.
- C’est sous le microscope, que nous allons faire cette étude, et pour la mener à bonne fin, M. Molteni, qui veut bien aujourd’hui me servir de collaborateur, va projeter sur cet écran une série de vues que j’ai obtenues en reproduisant à l’aide de la photographie
- les préparations que l’étude microscopique m’avait fournies.
- Mais, avant que nous commencions l’examen des fibres mêmes dont le papier est composé, et afin que vous sachiez à quelles conditions chacune d’elles doit satisfaire, il convient que nous caractérisions d’abord, et sous le microscope aussi, les quatre phases successives que la fabrication comprend, il convient que vous voyiez de quelle façon la matière se présente quand elle est à l’état de chiffon, quand elle a été défilée, raffinée et enfin transformée en feuilles de papier. C’est ce que nous allons faire tout d’abord.
- Voici une première vue sur laquelle j’appelle tout particulièrement votre attention; c’est la reproduction photographique de notre micromètre, c’est-à-dire de la surface divisée à l’aide de laquelle nous mesurerons les dimensions des objets que nous allons passer en revue; ce micromètre est ici, bien entendu, agrandi dans les mêmes proportions que ces objets eux-mêmes ; chacune des lignes qui le composent correspond à un dixième de millimètre ; agrandie sur cet écran, elle mesure exactement 20 cent., et l’agrandissement sous lequel nous allons observer est, par conséquent, un agrandissement de 2,000 diamètres; ce micromètre vous le retrouverez, ainsi agrandi, sur toutes nos épreuves.
- C’est par le chiffon que notre étude doit naturellement commencer; mais de vous montrer un chiffon au microscope, il n’y faut pas songer, le plus petit serait encore cent fois trop grand. Désireux, cependant, de vous montrer quel est le point de départ de toute fabrication, j’ai détaché, d’une part, d’un chiffon de toile ordinaire, d’une autre, d’une fine batiste, des fils qu’ensuite, et sans leur faire subir aucune préparation,j’ai reproduits, sous le microscope même, par la photographie. Les voici : le premier, c’est un fil de chanvre, mesure environ ^ de millimètre ; le second, c’est un fil de lin, mesure à peine ^ de millimètre. Ce n’est pas seulement afin de satisfaire votre curiosité que j’ai mis ces fils sous vos yeux, c’est afin de vous montrer quelle est la besogne que le fabricant demande à ses piles, à la défileuse d’abord, puis à la raffineuse. Chacun de ces fils est formé, vous le voyez, d’une multitude de fibres indépendantes, qu’il serait bien difficile de compter et qui s’enrou-
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- lent, se tordent les unes sur les autres, de manière à constituer une sorte de petite corde microscopique.
- Cette corde, voici ce que la défileuse en fait : sans déchirer les fibres qui la composent, elle les détord, les parallélise, les peigne, pour ainsi dire, et enfin les isole les unes des autres, tout en leur laissant une longueur considérable encore.
- Lorsque cette première phase du travail est accomplie, le défilé est livré à 1a raffineuse; saisiesalorspar les lames coupantes du tambour etdela platine, lesfibreslonguesdu défilé sont recoupées en petits tronçons semblables à ceux que cette vue représente; ces petits tronçons mesurent de ~ à ~Q de millimètre de longueur, quelquefois davantage, suivant la nature du papier que le fabricant désire obtenir, et ce sont eux qui tout à l’heure, par leur feutrage, donneront naissance au papier.
- J’ai voulu enfin, Messieurs, quoique cela fût fort difficile, vous montrer comment, par ce feutrage, la feuille de papier se trouve constituée, et j’ai reproduit, sous le microscope, un petit fragment de papier d’un millimètre de largeur environ ; c’est cette reproduction qui se projette, en ce moment, sur notre écran. Seulement, je m’empresse de vous le dire, j’ai dû, pour obtenir un peu de transparence, prendre un papier d’une minceur extrême; c’est du papier Joseph, du papier dont la pâle, pour se tenir, a besoin d’être battue très-long, et dans laquelle vous voyez, par conséquent, figurer des fibres de beaucoup plus grande dimension que les fibres du raffiné que je vous montrais tout à l’heure. Mais peu importe ! Ce que j’ai voulu vous montrer surtout, c’est l’entrecroisement, l’enchevêtrement infini se compliquant en tous sens, grâce auquel les fibres que nous avons parallé-lisées d’abord, puis recoupées, peuvent enfin donner naissance à une feuille de papier.
- Et maintenant, Messieurs, que nous savons quelles sont les phases diverses que comprend la transformation d’une fibre végétale en papier, que nous savons, par conséquent, quelle qualité il convient de demander à ces fibres, examinons au microscope les plus importantes de celles que l’agriculture ou l'industrie livrent au fabricant.
- C’est du chanvre, et la chose vous semblera sans doute toute naturelle, que nous nous
- occuperons d’abord. J’en ai fait, à votre intention, une préparation microscopique qui, au point de vue de la fabrication du papier, est pleine d’enseignements. Examinez cette préparation, et, au premier abord, elle vous semblera composée d’une multitude de fibres de nature différente. Il n’en est rien; toutes ces fibres sont des fibres de chanvre, mais à des états de division différemment avancés. Voici d’abord la fibre de chanvre originelle, la fibre textile, si je puis m’exprimer ainsi, celle qu’emploie le fîlateur, lorsqu’après rouissage il la fait concourir à la confection d’un fil. C’est une grosse fibre mesurant environ ^ de millimètre de diamètre et caractérisée surtout par une série de nœuds qui la font ressembler à un véritable bambou. Ouvrez tel traité d’art industriel que vous voudrez, c’est toujours cette fibre que vous trouverez représentée comme appartenant à la fabrication du papier aussi'bien qu’à celle des tissus. Un auteur consciencieux l’a une première fois reconnue, dessinée et publiée, et, suivant un usage que vous ne connaissez que trop, fous sessuccesseursl’ont, depuis, consciencieusement aussi, copiée. Eh bien, Messieurs, cette fibre originelle du chanvre, vous ne la rencontrerez jamais dans la fabrication du papier, à moins que pour certaines sortes spéciales pour la fabrication du papier végétal, du papier à billets, etc., le manufacturier n’emploie ou du chanvre neuf, ou des retaillons de toile neuve,
- D’une part, en effet, celte fibre, par suite de l’usure que subissent les tissus dont elle fait partie, perd peu à peu les nœuds qui la divisent, et elle devient tout à fait cylindrique ; d’une autre, elle est loin de représenter la divisibilité ultime du chanvre; battue dans la pile, cette fibre s’ouvre et se subdivise, comme vous le voyez ici, en une multitude de fibrilles qui, le plus souvent, restent attachées les unes aux autres par quelques points, mais qui, s’échappant par les extrémités surtout, comme le feraient des cheveux ébouriffés ou frisés, viennent donnera l’enchevêtrement des fibres une solidité toute particulière.
- Examinez de nouveau le raffiné que je vous ai montré tout à l’heure, et vous y verrez cet effettrôs-netlement accusé; autour de chacune des fibres de chanvre qui le composent, fibres d’où, par parenthèse, tous les nœuds ont disparu, aux extrémités surtout, vous apercevez une multitude de fibrilles d’une délicatesse
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- infinie qui se frisent en tous sens, qui forme- ' font, au moment du feutrage, autant d’attaches, et donneront au papier fait de chanvre cette solidité remarquable qui lui assure tant de prix.
- Le lin que je mets en ce moment sous vos î’eux est, lui aussi, constitué par de belles fibres cylindriques garnies de nœuds, comme celles du chanvre, perdant, comme elles, ces nœuds par l’usure, et s’en distinguant surtout Par leur petite dimension qui, pour les plus gros brins, ne dépasse guère ^ de millimètre. La fibre du lin est d’ailleurs, et comme je vais vousle montrer par une deuxième épreuve, susceptible de se subdiviser en fibrilles comme la fibre duœhanvre ; elle est remarquable, en °utre, en ce que les fibrilles formées par cette subdivision se terminent en pointe allongée.
- Voici, enfin, le coton ; qu’il provienne d’un hssu neuf ou d’un chiffon, peu importe, c’est toujours avec le môme aspect qu’il se présente; bien différent du chanvre ou du lin, ri affecte la forme de tubes plats, creux, disposés en rubans, se contournant sur eux-tuômes avec une extrême facilité. Le rôle du coton dans la fabrication du papier est, par cette seule forme, tout indiqué; c’est lui qui, se repliant de mille et mille façons au milieu des fibres cylindriques du chanvre et du lin, vient les nouer, pour ainsi dire, et contribuer à la solidité de l’ensemble, en môme temps Que, parles vides qu’il contient, il communique à cet ensemble une certaine élasticité.
- Voilà, Messieurs, quelles sont les fibres que, le plus habituellement, le fabricant emploie à la production du papier à imprimer et à écrire. A ces fibres, cependant, il conviendrait de joindre, pour être complet, les fibres du j ute et du Phormium, que l’industrie reçoit aujourd’hui en si grande abondance des Indes et de la Nouvelle-Zélande sous la forme d’emballages grossiers, les fibres de l’aioès, de l’agave, du cocotier, qui après avoir servi à confectionner des tapis, des musettes pour les chevaux, etc., viennent, en fin de compte, échouer toujours à la porte de la fabrique de papier; mais je ne saurais, dans le peu de temps dont je dispose, étudier fructueusement toutes ces fibres avec vous, et j’aime mieux porter de suite votre attention sur les succédanés qui, dans ces derniers temps, ont acquis, dans la fabrication du papier, une importance si considérable.
- Nous nous occuperons d’aborddu plus important d’entre eux, de la paille. La pâte de paille, Messieurs, constitue une matière éminemment curieuse. J’ai eu récemment occasion de constater, à son sujet, des faits absolument inattendus et qui, au point de vue de la production du papier, ont une valeur très-sérieuse. Ces faits, vous les avez d’ailleurs sous les yeux. Examinez avec soin cette pâle de paille; vous y apercevez d’abord une série de fibres allongées, cylindriques, se terminant par des pointes aiguës, et mesurant environ ^ de millimètre de diamètre, telles, en un mot, que de leur feutrage on doit obtenir un papier excellent; mais à côté de ces fibres si satisfaisantes d’aspect, voici d’autres éléments que l’on ne soupçonnait guère : ce sont des cellules vidées, aplaties, de dimensions variables, véritables sacs sans élasticité, incapables de se feutrer, et dont le mélange avec les fibres doit nécessairement produire le plus déplorable effet.
- Voici une deuxième épreuve représentant également de la pâte de paille, où, mieux encore, vous pouvez retrouver mélangés l’un à l’autre ces deux éléments. Sur cette épreuve, en effet, voici d’abord trois ou quatre belles fibres fines, épointées; mais à côté de ces fibres, voici aussi en abondance ces cellules droites, incapables de se nouer, de se contourner, que je vous signalais à l’instant.
- Notez ce fait, Messieurs, il est à mes yeux capital. Lorsque je l’ai eu découvert, j’ai eu la patience d’examiner au microscope bien des échantillons de pâtes de paille, et dans tous ces échantillons j’ai constamment rencontré les cellules associées aux fibres ligneuses. C’est à ce mélange, si je ne me trompe, qu’il faut attribuer lasécheresse et le peu de solidité qu’ont présentés jusqu’ici les papiers de paille; soumis à un vif effort de traction, ces papiers se rompent avec facilité; mais ce ne sont pas alors, comme on le dit souvent, les fibres qui se brisent; ces fibres, enlacées, entrecroisées, [résistent, au contraire, et on les retrouve bien nettes sur la bavure; ce sont les cellules qui, droites et sans élasticité, glissent entre l’amas formé par ces fibres et déterminent la rupture de l’ensemble.
- A la paille, je fais succéder une fibre à laquelle la fabrication anglaise doit aujourd’hui ses plus grands succès. C’est la fibre du sparte, de cette plante précieuse que le commerce n’a pas su réserver à notre in-
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- dustrie papetière, et dont l’industrie anglaise possède aujourd’hui le monopole presque absolu. C’est une fibre magnifique, que la fibre du sparte ; elle est fine, plus fine que le lin, car elle ne mesure guère qu’un centième de millimètre de diamètre; elle est épointèe, et trouve, comme pas une, son chemin au milieu d’un magma pâteux; enfin, elle se contourne, se replie, se noue avec une facilité extraordinaire.
- C’est chose triste, Messieurs, que de penser que notre Algérie livre chaque année 50,000 tonnes de sparte à l’Angleterre, que de ces 50,000 tonnes de sparte, en les mélangeant avec des proportions variables de chiffon, les fabricants anglais font d’admirables papiers d’impression, tandis que c’est à peine si quelques fabricants en France, M. Dambricourt, de Wizernes, M. Breton, du Thar, M. Chalan-dre, et deux ou trois autres, font entrer la pâte de sparte dans leurs compositions.
- Voici enfin, Messieurs, la grande nouveauté de la fabrication moderne ; c’est la pâte extraite du bois, principalement du sapin et du pin, par des procédés exclusivement chimiques, procédés que, malheureusement, le temps ne me permet pas de vous décrire.
- La fibre que l’on obtient ainsi est extrêmement curieuse; elle ressemble beaucoup à la fibre du coton ; c’est, en effet, une large fibre creuse, se présentant sous la forme de tubes aplatis, rubannés, de grande dimension, mesurant ^ de millimètre, et se contournant sur eux-mômes avec une extrême facilité; plusieurs de ces fibres ont tout à fait l’apparence de drapeaux flottant au vent.
- Voici une autre vue que je joins à la première afin de vous montrermieux encore combien celte disposition remarquable des fibres extraites du bois par procédés chimiques est caractéristique.
- Aussi faut-il s’attendre à voir ces fibres donner, dans la fabrication du papier, des résultats excellents, des résultats qui, certainement, seront aussi avantageux que si l’on employait à cette fabrication des fibres de coton, non pas de coton usé, tel que le chiffon le fournit, mais de coton neuf comme celui que les Chinois employaient autrefois à la confection de leurs papiers.
- Quelques-uns d’entre vous s’étonnent peut-être que je ne vous aie pas parlé encore
- du bois mécanique, et que, parmi ces matières fibreuses, je n’aie pas encore fait figurer la pâte obtenue par la mouture des bûches de sapin, de tremble, de bouleau, etc. C’est que pour moi, Messieurs, cette pâte n’est pas une pâte fibreuse, c’est tout simplement une matière de remplissage qui n’a aucune des qualités nécessaires à la production du papier et qu’il convient d’assimiler au kaolin bien plutôt qu’aux fibres proprement dites.'
- Jugez-en vous-mêmes : voici du bois moulu ; de quoi est-il composé? tout simplement de petites bûches mesurant 1 ou 2 millimètres de longueur, et A de millimètre de largeur; de petites bûches dans lesquelles les fibres du bois sont soudées, agglutinées entre elles, traversées par les rayons médullaires que vous apercevez ici avec tant de netteté; de petites bûches, qui sont cassantes et non pas élastiques, qui n’ont, en un mot, aucun des caractères qui distinguent les matières fibreuses.
- Aussi ne vous étonnerez-vous pas si je me place franchement au nombre des ennemis du bois mécanique, comme vous m’entendrez tout à l’heure me placer au nombre des ennemis du kaolin et du plâtre.
- Voilà, Messieurs, quelles sont les matières végétales qui, aujourd’hui, concourent à la production du papier. J’ai sur cette table des échantillons de toutes les pâtes qu’elles produisent et vous pourrez, tout à l’heure, les examiner à loisir. Voici d’abord les défilés et les raffinés de toile que je dois à M. Bécoulef, d’Angoulême; il serait, vous le savez, difficile d’en trouver de mieux faits; voici de la pâte de paille, remarquable par sa blancheur, que je dois à M. Breton, du Thar; de la pâte de sparte que je dois à M. Routledge, de Newcastle; de la pâte de bois chimique qu’ont bien voulu m’envoyer MM. Dambricourt, en-j fin de la pâte de bois mécanique dont je ne veux pas nommer le fabricant, puisque j’ai cherché tout-à l’heure à déprécier son produit.
- La question du blanchiment de ces pâtes ne m’arrêtera, Messieurs, que pendant quelques instants; tous vous savez que c’est au moyen du chlorure de chaux, quelquefois au moyen du chlore gazeux, que ce blanchiment s’effectue.
- Tous vous savez combien sont remarquables les résultats que produit le blanchiment
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- lorsqu’il est conduit avec mesure, et tous vous savez aussi combien ces résultats sont désastreux lorsque l’opération est conduite avec brutalité. Au cas où vous l’auriez oublié, d’ailleurs, voici une petite expérience qui vous le rappellera bien vite. Voyez cette brochure. A l’aspect, elle vous inspire, j’en suis sûr, une confiance parfaite; d’ailleurs, elle est éditée par votre président, et c’est une garantie ; mais, depuis qu’elle est sortie de sa librairie, elle a passé par mes mains, je l’ai blanchie à ma manière et voici ce que j’en ai fait : il me suffit de la froisser entre les mains pour la réduire en poussière.
- Cette altérabilité du papier sous l’influence d’un blamchiment exagéré par le chlore, vous inspire, et avec juste raison, une terreur véritable. Mais rassurez-vous, nos manufacturiers fabriquent aujourd’hui avec un grand soin; ils savent tous que pour obtenir de bons résultats, il faut blanchir lentement et n’employer que des proportions relativement faibles de chlorure.
- Je sais bien, il est vrai, des fabriques où le blanchiment est brassé en moins d’une heure, où l’on emploie 12 à 15 kilog. de chlorure pour 100 kilog. de pâte, où l’on jette dans la pile, afin de décomposer brutalement ce chlorure, 2 ou 3 kilog. d’acide sulfurique, où l’atmosphère de l’atelier devient verte par la présence du chlore dégagé, et où les ouvriers sont obligés de s’entourer la figure d’un mouchoir pour n’étre pas asphyxiés; mais, si vous le voulez bien, nous admettrons, ce qui, du.reste, est assez vrai, que c’est seulement dans les fabriques de papier à écrire, de papiers de tenture, que les choses se passent de cette façon, et que dans les fabriques de papier d’impression l’opération du blanchiment est conduite toujours avec une prudence exemplaire.
- C’est chose si facile, d’ailleurs, que d’éliminer de la pâte tout l’excès de chlore qu’elle contient ! N’avons-nous pas pour cela des réactifs excellents? Notamment cet hvposulfite de soude dont on doit à M. Gelis l’introduction en papeterie et qui, d’une manière absolue, garantit le papier contre toute altération postérieure à sa fabrication.
- Je veux vous montrer comment cet hypo-sulfite agit. Tenez, voici du raffiné qu’après blanchiment nous avons lavé incomplètement; il renferme par conséquent encore des produits chlorés, et pour vous en convaincre, j’en prends la moitié que je mélange avec
- une petite quantité d’indigo; immédiatement cet indigo se décolore. Prenons maintenant la moitié que nous avons mise en réserve, additionnons-la d’une solution faible d’hypo-sulfite de soude, agitons quelques instants, puis traitons, comme tout à l’heure, par l’indigo; celui-ci conserve sa couleur, et de suite nous concluons qu’au contact de cet hyposul-fite, les produits chlorés ont été modifiés de telle sorte qu’ils ont perdu toutes leurs propriétés décolorantes, oxydantes, c’est-à-dire celles que le papier fabriqué peut redouter.
- Mais, me diront quelques praticiens expérimentés, nous connaissons l’action de l’hypo-sulfite, et si nous ne l’employons pas c’est parce qu’il altère, parce qu’il jaunit, en le piquant, l’outremer à l’aide duquel nous colorons notre papier; c’est là un fait exact, quoique, théoriquement, il soit difficile de l’expliquer; mais c’est un fait aussi contre lequel il est aisé de se mettre en garde.
- Il ne faut pas s’y tromper, en effet, l’élimination des produits chlorés par le simple lavage est à peu près impossible; ces produits contractent avec la fibre végétale une adhérence singulière, tandis que, par ce môme lavage, rien n’est plus aisé que d’éliminer l’hy-posulfite de soude. Que je prenne cette pâte mélangée d’hyposulfite que j'ai préparée tout à l’heure, et que je l’additionne de nitrate d’argent en excès, immédiatement elle se colorera en brun foncé; c’est à ce caractère que se reconnaît la présence de l’hyposulfite ; mais que je soumette, comme je l’ai fait ici à l’avance, cette pâte chargée d’hyposulfite à un simple lavage à l’eau, et qu’ensuite je la traite par le nitrate d’argent, il ne se produira plus aucune coloration ; tout l’hyposulfite aura été entraîné et je n’aurai plus à craindre, par conséquent, que mon outremer s’en trouve attaqué.
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- J’arrive enfin, Messieurs, à la dernière question dont je m’étais proposé de vous entretenir ce soir, à la question de la charge du papier. C’est une question grave, une question sur laquelle, par extraordinaire, fabricants et éditeurs se trouvent en désaccord.
- L'éditeur, qui sait très-bien que le papier chargé est mauvais, le repousse autant que possible; mais le fabricant, quoi qu’il en ait, est bien obligé de le servir de cette façon. Il faut que je vous le dise, Messieurs les éditeurs,
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- en toute sincérité et quoi qu’ici vous constituiez une majorité écrasante, en cette question c’est vous qui avez tort, Au prix auquel vous payez aujourd’hui le papier, en présence des charges énormes que la papeterie supporte, il est impossible de vous donner du papier pur, du papier sans charge.
- Mais, me direz-vous, le consommateur est là, le consommateur qui ne veut pas payer le livre. En êtes-vous bien sûrs, Messieurs ? Pour moi, je ne le suis pas. Le livre ne s’achète pas, ou bien il s’achète avec passion; jamais l’acheteur n’est indifférent, et je ne crois pas, par conséquent, que la petite différence qu’il vous faudrait apporter à vos prix, si vous augmentiez de 10 à 15 fr. par 100 kil. la valeur de vos papiers, fût de nature à le rebuter.
- Notez, d’ailleurs, que je ne m’adresse pas seulement, en ce moment, à la charge que fournissent les matières minérales, mais que, dans ma réprobation, j’enveloppe aussi l’emploi du bois mécanique qui, suivant moi, n’a d’autre résultat que de charger le papier en matière végétale.
- Que penseriez-vous, en effet, d’un papier qui serait obtenu en mélangeant 1/3 de matière fibreuse, 1/3 de bois mécanique et 1/3 de kaolin ? On en fait pourtant de cette sorte, et on en fait beaucoup; ce sont, à mon avis du moins, des papiers affreux et qu’il conviendrait de repousser absolument de l’imprimerie.
- Remarquez, en outre, que l’emploi des papiers chargés va chaque jour en se développant davantage, et que, de ce fait, l’impression des livres et des journaux va sans cesse baissant de qualité.
- En voulez-vous un exemple frappant? Afin de ne peiner aucun éditeur, nous le prendrons dans la série des papiers à journaux. Eh bien ! consultez ce tableau, où j’ai réuni un certain nombre d’analyses que j’ai eu l’occasion de faire, à douze ans de distance, sur les principaux journaux de Paris et de Londres.
- En 1S61, de six journaux anglais, cinq contenaient moins de 3 p. 100 de matières minérales; un seul, 1 e Standard, était franchement chargé, il contenait 12,5 p. 100 de kaolin.
- A la même époque, sur cinq journaux français, deux seulement contenaient moins de 5 p. 100 de matières minérales, les trois autres en renfermaient de 10 à 16 p. 100.
- Ainsi, à cette époque, l’emploi de la charge était peu répandu en Angleterre; en France,
- au contraire, l’habitude de charger les papiers à journaux s’était déjà développée, mais aucun fabricant n’avait encore assez de talent pour dépasser la proportion de 16 p. 100.
- Voyons, maintenant, comment les choses se passent aujourd’hui, et pour cela, considérez les résultats que m’ont fournis les analyses que j’ai faites en 1872 sur des papiers de même origine.
- De neuf journaux anglais, trois seulement renferment moins de 4 p. 100 de charge; un seul en est absolument exempt, c’est le Mor-ning-Vost; le Time s lui-même, le vénérable Times, a saciifié aux faux dieux; trois sont chargés entre 4 et 6 p. 100; trois enfin renferment de 12 à 20 p. 100 de'kaolin.
- Mais ce n’est rien encore; voyez nos journaux à côté des journaux anglais; en voici un qui n’a que 12 p. 100 de charge; il faut vraiment lui en savoir gré, car en voici d’autres où la proportion s’élève tout d’un coup à 20 p. 100, d’autres enfin, où elle atteint le chiffre de 26 p. 100, plus du quart du poids du papier!
- Quel progrès, Messieurs! et comme il y a lieu de s’en réjouir; je me trompe, comme il y a lieu de s’en attrister!
- Sans doute, pour les papiers d’impression, les choses ne sont pas, d’habitude, poussées aussi loin; mais déjà, même pour ces papiers, l’emploi de la charge a pris un développement des plus fâcheux. Il ne saurait, du reste, en être autrement, et le fabricant, alors que vous abaissez au delà d’une certaine limite le prix de ses produits, ne peut plus se tirer d’affaire qu’en chargeant davantage.
- Combien il serait préférable, d’abord, que vous rejetiez complètement les papiers chargés, ensuite, au cas où réellement vos intérêts ne vous permettraient pas de le faire, combien, dis-je, il serait préférable que l’achat de vos papiers se fît à une teneur convenue !
- Peut être l’idée de doser vous-mêmes la charge minérale que vos papiers contiennent vous effraye. C’est un tort. L’opération est des plus simples. Que vous faut-il pour cela? une petite balance comme celle-ci, une capsule de platine et une moufle chauffée soit au gaz, soit au charbon.
- Pesez d’abord, comme je le fais en ce moment, la feuille de papier que vous voulez analyser; brûlez-la dans la capsule de platine, au-dessus d’une feuille de papier blanc; réunissez les cendres charbonneuses obtenues
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- Par celte combustion, placez la capsule dans la moufle, et là, chauffez pendant une demi-heure, en remuant de temps en temps la matière. Celle-ci ira blanchissant peu à peu, se transformant en cendres purement minérales, comme Ta fait, pendant cet entretien môme, la feuille de papier que vous avez vu, il y a une heure, mon préparateur, M. Monnot, Peser et brûler devant vous. Portez alors votre capsule sur la balance et vous en déduirez le Poids de la charge, j’entends de la charge minérale.
- Quant à la charge végétale, c’est-à-dire au hois mécanique, la doser, dans l’état actuel de la science, est impossible, mais on peut cependant en apprécier approximativement la proportion. Voici le procédé que j’ai imaginé dans ce but : il repose sur celte observation que toutes les fibres végétales sont formées de cellulose pure, tandis que le bois mécanique est du bois, c’est-à-dire de la cellulose mélangée de matière inscrustante.
- Or, au contact de l’acide sulfurique, ces deux matières organiques se comportent de façon toute différente; voici de la pûte de bois chimique, c’est-à-dire formée de cellulose pure. Je la touche avec de l’acide sulfurique, elle ne se colore pas. Voici, au contraire, de la pâte de bois mécanique, c’est-à-dire formée de cellulose encore incrustée; au contact du même réactif elle se colore, elle noircit presque instantanément.
- Prenez maintenant la feuille de papier dans' laquelle vous soupçonnez la présence du bois mécanique, mouillez-la d’acide sulfurique, et immédiatement vous verrez apparaître, sous forme de taches noires, toutes les petites bûchettes que je vous ai montrées, il y a quelques instants, au microscope.
- Voilà, Messieurs, les points saillants de l’industrie papetière, dont je voulais vous entretenir cesoir. De l’emploi de ces fibres nouvelles et de ces procédés nouveaux résultent aujourd’hui des papiers d’apparence et de qualités nouvelles également. La plupart de ces qualités, vous les reconnaissez à l’œil nu, et ce n’est pas à moi de vous dire comment on apprécie si un papier est bien fondu, s’il a de l’épair, de la main, etc. Je veux seulement, en terminant, appeler votre attention sur les grandes différences qu’entraîne, au point de vne de la solidité du papier, la composition des pâtes qui l’ont fourni.
- Voici un petit appareil que j’ai fait construire dans le but de mesurer cette solidité; il est fort simple, et chacun de vous peut, chez lui, en faire construire un semblable. Il se compose de deux rouleaux en bois dont l’inférieur est armé d’un étrier portant tout simplement un grand plateau de balance.
- Pour mesurer avec cet appareil la solidité relative d’un papier, voici ce que vous ferez : vous le découperez en bandes de 5 centimètres de large sur 60 centimètres de longueur; vous en collerez soigneusement les extrémités à la gélatine, puis vous vous servirez des anneaux ainsi obtenus pour supporter votre plateau; sur ce plateau, enfin, vous disposerez successivement des poids de plus en plus lourds, jusqu’à ce que la rupture du papier se produise. N’oubliez pas alors que le rouleau, la chaîne et le plateau représentent ensemble un poids dont il faut tenir compte; n’oubliez pas, par exemple, que ce poids, dans l’appareil que vous avez ici sous les yeux, s’élève à 7 kilos, et que, par conséquent, au poids nécessaire pour produire la rupture, il faudra, dans tous les cas, ajouter ce poids supplémentaire ; dans le cas actuel, ce poids de 7 kilos.
- Procédons, si vous le voulez bien, avec cet appareil, à quelques expériences de mesure; ce ne seront, bien entendu, que des mesures relatives; cependant, pour rendre ces résultats jusqu’à un certain point comparables, nous aurons soin de choisir des papiers sensiblement de même épaisseur, et coupés d’ailleurs tous dans le même sens.
- Prenons d’abord un papier très-chargé en matière minérale. C’est un mauvais papier à journaux; pour le rompre, il nous faudra 7 à 8 kilos tout au plus.
- A ce papier subslituons-en un autre, de même force à peu près, mais non chargé : 18 kilos sont nécessaires.
- Voici maintenant un bon papier d’impression ordinaire, que nous avons intentionnellement choisi collé; pour le briser, il nous faut ajouter sur le plateau 24 kilos; il a donc pu, en réalité, supporter 31 kilos.
- A ces papiers, faisons succéder un papier parcheminé, l’un de ces papiers mélangés de matières neuves qui font si grand honneur aux usines de MM. Canson et Mongolfier d’An-nonay; pour les rompre, il ne nous faudra pas moins de 4b kilos.
- Et terminons enfin en soumettant à cet
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- appareil une bande de papier parcheminé de même nature, mais plus forte encore et sortant de la même manufacture; c’est seulement en la soumettant à l’action d’un poids de 70 kilos que nous parviendrons à la rompre.
- Ce sont là, Messieurs, des différences énormes et sur lesquelles j’ai cru devoir appeler votre attention. Peut-être, en donnant à ce mode de mesure la précision que je n’ai pas eu la prétention de lui donner, pourrez-vous en tirer parti pour l’appréciation de la solidité de vos produits.
- J’ai fini, Messieurs; mais à tout entretien, si l’on veut qu’il ait une utilité pratique, il faut une conclusion, et ma conclusion la voici :
- La chimie a mis à votre disposition des fibres nouvelles, elle vous a donné un procédé de blanchiment excellent et certain; la mécanique a construit, pour vous, des machines admirables; la science, en un mot, vous a fourni tout ce qu’il faut pour faire bien.
- Mais d’autre part, aussi, la chimie vous a appris à charger le papier à l’aide du kaolin et du plâtre; la mécanique vous a donné le
- bois moulu; la science, par conséquent, vous a donné aussi tout ce qu’il faut pour faire mal.
- Choisissez, Messieurs, entre ces dons de nature si opposée; acceptez les premiers et repoussez les seconds.
- Ne dites jamais : Peu importe le papier sur lequel cet écrit, sur lequel ce discours sera imprimé, c’est une œuvre éphémère et qui disparaîtra demain ; le mol écrit, la parole prononcée ont souvent des lendemains que l’on ne prévoyait pas.
- Tout œuvre, à priori, doit être de durée; aucune ne doit arriver au grand jour de la publicité sans que l’auteur l’ait profondément réfléchie et en ait sévèrement mesuré les responsabilités.
- Pour quelques-uns, sans doute, ce sont là des principes surannés, et trop souvent, de nos jours, on a vu, pour cette cause, s’abaisœr la dignité de l’orateur, s’abaisser la dignité de l’écrivain.
- Unissez vos efforts, Messieurs, pour combattre d’aussi tristes tendances, et ce sera pour vous un honneur de relever ces principes, comme ç’a été, pour les éditeurs qui vous ont précédés, un honneur de les avoir maintenus.
- PARIS. — IMPRIMERIE P1LEET FILS AÎNÉ, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
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