Annales du Conservatoire des arts et métiers
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- ANNALES
- CONSERVATOIRE
- DES ARTS ET MÉTIERS,
- PUBLIÉE» l’Ail LES PROFESSEURS.
- 2 SÉRIE. — TOME VII.
- PARIS,
- GAUTHIER-VILLA RS ET FILS, IMPRIMEURS-LIBRAIRE»
- DU CONSERVATOIRE NATIONAL DES ARTS ET MÉTIERS,
- Qu J üûs G"anàs-Augustins, â5.
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- ANNALES
- CONSERVATOIRE
- DES ARTS ET MÉTIERS.
- LA VIE
- ET
- LES TRAVAUX DE PONCELET1,
- Par le Colonel A. LAUSSEDAT.
- Parmi les causes delà liante réputation de l'École Polvtechnique, dès sa fondation, il faut mettre au premier rang l'enthousiasme que des professeurs illustres et animés du plus pur patriotisme surent inspirer à leurs élèves pour le culte de la Science en vue de la grandeur de la France.
- Il est impossible, on effet, de n’ètre pas frappé du nombre de géomètres et de physiciens sortis, comme par enchantement, de cette pépinière, dans le cours des vingt premières années de l'existence de l'École. Et cependant cette période est précisément celle de l’épopée républicaine et impériale, peu
- I'o.ncelxï
- Je aj décembre iS >, kV«H Conseil de
- La présente .V.:t, •. écrite Polytechnique, «J Insérée •Jei Membre le? plu? êaiac .•* Série, t. VJ!.
- à Mclx le t" .'alliât i-'S, dêccdé à l'arc -le ai Rvcenii»:-.- i'Vï, membre «Ji: tatervatuira des Art» et Métier?.
- 1- Lwrc d er du Centenaire de VÊ' ,t-tr rendre hommage à Ja mémoire de ! «.
- de ce Conseil.
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- favorable, en apparence du moins, aux travaux de l’esprit, à la méditation scientifique. Mais qui sait les miracles que la foi dans les destinées d'un grand pays a pu réaliser dans un temps où l'industrialisme à outrance a‘y avait pas encore fait son
- Les jeunes savants qui avaient pu, sans obstacle, suivre leur voie, en entrant dans l’enseignement ou dans les carrières •..iviies,n'étaient sûrement pas les seuls qui fassent touchésde ia grâce, et l’on est en droit de supposer que, parmi les officiers de l'Artillerie et du Génie réclamés par le devoir militaire, et dont un si grand nombre succombèrent à l’armée, il y en avait de parfaitement préparés aux éludes et aux recherches scientifiques, auxquelles ils avaient dû renoncer.
- Poncelet a été bien près de sc trouver dans ce cas, et l’on va voir ou plutôt l’on sait tout ce que ia Science et son pays % eussent perdu.
- Püxcullt 'Jean-Victor :, né à Metz le juillet :78s, était le fils naturel d’un avocat au parlement de celte \ille.
- Plus heureux que d’Alcmbcri, il avait etc reconnu par son père qui, plus tard, épousa la mère, excellente femme que Poncelet a toujours tendrement aimée. En attendant, l’homme le loi, tout d’abord embarrassé de cet enfant, l’avait envoyé à Sainl-Avold et confié aux soins de braves gens qu: le prirent en grande affection, parce qu’ii n’avaii que de bons instincts, mais qui sentirent, heureusement assez à temps, leur impuissance à diriger !a vive intelligence qu’il manifestait à tout propos.
- !! existe, en effet, une foule de légendes sur ia précocité de Poncelet, mais nous n’avons pas à les reproduire ici ci nous nous contenterons de dire que, sur les instances de cotte fa-mille O’.lcr, qui l’avait clevé, et du maître d'école, qui lui avait appris tout juste à lire et à écrire, il fui ramené à Metz, où, après quelques mois de séjour dans une institution libre, son père se décida à le faire enti er au lycée.
- 1-0 preslig - de «École Polytechnique était déjà très grand, à Metz en particulier, et le jeune Poncelet n’eut d’autre préoccupation que de s'y préparer. Complétant, par des eiîoris sur-
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- I.Y VIL* ET LES TRAVAUX DE rOXCEl.ET.
- humains, en trois années, ses éludes littéraires et mathématiques, il était admis le huitième sur la liste de la promotion <le 180-, à >f) ans.
- Une maladie, occasionnée par l'excès de travail., lit perdre une année à Poncelet, qui ne sortit qu'en iSto pour aller à l’École d’application de Metz, 01 de là. au commencement de l'année r6ia, avec lo grade de lieutenant du Génie, en Hollande. où il sc montra aussitôt ingénieur plein de ressources et de sagacité, en exécutant des travaux de construction d'une extrême difficulté, à cause ce la nature du sol.
- Mais des épreuves autrement sérieuses attendaient le jeune officier, appelé au mois de juin à la grande armée de Russie. Dès son arrivée, et après avoir été employé pendant quelques semaines àVilebsk, H s’était distingué devant Smolensk et, les Russes ayant abandonné cette ville qu’ils avaient incendiée, il y était entré avec l'armée. A partir de ce moment et jusqu’à la retraite désastreuse qui suivit l'incendie de Moscou, Poncelet avait eu à remplir les fonctions les plus variées, le plus souvent au-dessus de son grade, soit comme ingénieur, soit comme combattant, et partout il avait déployé les plus brillantes qualités.
- Attaché, pendant la retraite, à un bataillon du Génie de l ar-rière-gorde du corps du maréchal\ey,iî avait assisté. le jS octobre, dans le défilé de Krasnoe, à cette lutte désespérée de 7000 hommes exténués contre une armée de -iôooo hommes de troupes fraîches occupant un terrain avantageux; il y avait eu un cheval tué sous lui et avait été fait prisonnier le lendemain avec les débris de son bataillon, égaré et séparé de ce qui restait du corps de Ney.
- Interrogé par le général russe, fcld-maréchal prince Midera-dowich, sur la composition de cc corps, Poncelet avait nettement refusé de répondre et avait été aussitôt dirigé, avec plusieurs de ses compagnons d’infortune, sur Saratoff. c'est-à-dire à trois cents lieues de ià.
- Privé de son cheval, dépouillé de son manteau, mal vêtu, a travers un pays inhospitalier cl parles froids les plus rigoureux. Poncelet ivorrlva à Saratofl' qu'à la fin de l’hiver, après quatre mois de marche et de privations de toutes sortes. î!
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- devait y rester en captivité pendant quinze mois, passer pour mort dans son pays, mais, en réalité, trouver là, grâce à l’énergie de son caractère et à la puissance de son génie, l’occasion de se recueillir et de préluder à une œuvre de la plus grande portée.
- Nous voulons parler de ces cahiers, rédigés la-bas, sans le secours d'aucun livre, en se souvenant un peu, en devinant et trouvant beaucoup, qui ont été publiés seulement en 1862 sous le titre modeste d'Applications d}Analyse et de Géométrie, et qui, à l’état de manuscrits, avaient servi, comme le dit I auteur, de principal fondement au Traité des propriétés projectives des figures, celui-ci publié pour la première fois en i$a* et réédité, avec d’importantes additions, en i865.
- Rentré en France en 181$ (il lui avait fallu trois mois pour revenir de Saratoff, après la signature de la paix et sa mise en liberté), Poncelet avait eu presque des loisirs jusqu’en i8a5, le service des officiers du Génie étant alors très peu assujettissant; il les avait mis à profil pour composer son Traité et le publier, après en avoir fait connaître plusieurs parties dans des recueils périodiques consacrés aux Mathématiques, et en le faisant suivre de Mémoires importants qu'il adressa à l’Académie des Sciences dans le courantde l'année 1824.
- Ces travaux, empreints d'une réelle originalité, n'avaient pas été sans produire une sérieuse impression mêlée d’un peu d'étonnement dans le monde des géomètres. Ceux qui, comme Poncelet, à la suite de Monge, de Carnot ci de Brianchon, s’efforcaient de renouer les belles traditions de l'antiquité grecque, déjà remises en honneur chez nous parJDesargueset par Pascal, furent heureux de voir entrer en lice un tel champion; quelques-uns d’entre eux laissèrent toutefois percer un sentiment d’envie. Pour les autres, qui devaient leur haute réputation à l’Analyse, la prétention affichée par Poncelet de vouloir rétablir l égalité entre celle-ci et la Géométrie pure parut excessive ou naïve, et provoqua de leur part des rapports dans lesquels le dédain était bien près de l’éloge, que leur esprit de justice ne pouvait pas refuser à des résultats vraiment remarquables.
- Poncelet ne s'était pas contenté, en effet, comme ses de-
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- LA VIE ET LES TRAVAUX DE PONCELET. 5
- vanciers, de trouver des théorèmes ou de développer d’ingénieuses théories, il avait cherché à rattacher les découvertes des autres et les siennes à un petit nombre de principes élémentaires qu’il considérait comme devant servir de guides sûrs et d'instruments puissants de recherches.
- Il en concluait, ainsi que nous venons de le rappeler, que la Géométrie moderne, comme on la désignait un peu emphatiquement ''il le reconnaît lui-même), ne tarderait pas à rivaliser avec l’Analyse.
- Il y avait là, en un mot, une tentative ambitieuse, si Ton veut, mais très neuve et très intéressante à coup sûr, de généralisation. qui méritait de fixer l'attention des esprits indépendants.
- Les rapports de Cauchy ne répondirent pas à l’attente du novateur, qui fut particulièrement froissé du procédé employé par l’illustre savant pour montrer la supériorité de l’Analyse, à propos des démonstrations contenues dans le Mémoire sur les propriétés des centres des moyennes harmoniques.
- Poncelet n’oublia jamais ce qu’il regardait comme une erreur hautaine, ou même comme un parti pris de la part de son juge. Le froissement très pénible qu’il avait tout d’abord ressenti se réveilla plus lord avec une plus grande vivacité, alors qu’il avait été contraint d'interrompre ses études favorites, quand il vit ses émules obtenir l’approbation éclatante qu'il avait vainement sollicitée et atteindre à une haute réputation, dont ils étaient d'ailleurs tout à fait dignes.
- On a pu regretter que Poncelet ait laissé percer son dépit dans la réédition de ses premières œuvres, mais tous ceux qui l'ont connu savent, en définitive, quelle était l’élévation de ses sentiments et n’ont jamais cessé d'avoir pour sa mémoire comme pour son génie la plus respectueuse admiration.
- La vérité est que cet homme éminent était foncièrement et naturellement bon et que sa loyauté n’était égalée que par son amour désintéressé de la Science. Seulement, les dures épreuves de sa jeunesse et le spectacle incessant du jeu des passions égoïstes, si antipathique aux hommes de sa trempe, avaient jeté une teinte de mélancolie sur son caractère. On en trouve une preuve très significative et très louchante à la fois
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- dans ia passage suivant de la Préface"des Applications dAnalyse et de Géométrie, que nous croyons devoir reproduire, parce qu’il met en pleine lumière les rares vertus de l'homme et du savant, en même temps que l'état de son espr it à la fin de sa longue et belle carrière.
- Comme l’Ouvrage dont il s’agit était la reproduction littérale des cahiers de Saratolî, écrits un demi-siècle auparavant, l’auteur faisait observer qu'il eût pu, à la rigueur, les qualifier de Mémoires d’outre-tombe, comme l'avait fait des siens le père du romantisme, « mais, se hàtait-il d’ajouter, un pareil titre ne pouvait convenir à ce livre modeste ni aux habitudes sérieuses et réservées de l’auteur, bien moins encore au caractère, aux aptitudes, au goût que suppose un amour sincère des vérités de la Géométrie, dont la culture approfondie réclame un esprit dégagé de toute passion étrangère, pour ainsi dire, de tout intérêt terrestre. Or telle était précisément la position morale et matérielle, en quelque sorte inévitable, de l'auteur de cet Ouvrage dans les lointaines prisons de la Russie. Plus tard, lorsqu’il parut négliger l’élude de celte Géométrie pour se livrer à renseignement des Sciences mécaniques et industrielles, il « avait, en réalité, d'autre but que de se rendre utile à la classe ouvrière et à la jeunesse des écoles ; il voulait leur inspirer l’amour des vérités éternelles de la Science, ia haine de l’intrigue et des sophistiques subtilités d’un charlatanisme qui signale une époque où, parmi tant de conquêtes de l’esprit moderne, on déplore avec chagrin des aberrations, des passions de lucre qui déshonorent notre caractère, nos mœurs et jusqu'à notre littérature nationale. »
- L’austérité de ce style semblera peut-être bien sévère dans un temps où l’on est si disposé à l’indulgence pour les mœurs que déplorait déjà Poncelet et qui ne se sont sûrement pas améliorées. En dehors des réilexions que chacun est libre de faire à cet égard, deux points essentiels de ce passage sont à retenir: celui tout d’abord que nous sommes en présence d’un homme excellent, animé des plus nobles sentiments, pénétré des saines idées qui ont toujours dominé l’École et qu’il faut s’efforcer d’entretenir pour l’honneur et le bien du pays, et,
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- PONCE l-l
- en second lieu, que ce! amant passionné de la Géométrie a délaissé celle-ci pour la Mécanique, uniquement par devoir.
- Nous ignorons les découvertes qu‘i! eût pu luire en suivant son inclination, mais nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que ceux qui lui ont imposé l’obligation de s’occuper de Mécanique et d’enseigner cette science ont rendu un immense service à l’industrie, cl l'on peut ajouter que la renommée scientifique de la France n'y a rien perdu.
- C’était dans sa chère ville de Metz que Poncelet avait eu l'heureuse chance d’être employé en qualité de capitaine du Génie. Chargé de réorganiser l’arsenal de son arme, il avait trouvé là l’occasion d’étudier plusieurs machines et, en particulier, les roues hydrauliques, et il n’avait pas tardé à reconnaître les défauts de ces engins, qu’il chercha et parvint à corriger de la manière la plus ingénieuse, et l’on pourrait dire la plus inattendue, car, jusqu’alors, le préjugé avait été que les roues hydrauliques ne pouvaient donner qu’un faible rendement. En ($24, ‘l présentait à l’Académie des Sciences un Mémoire sur la roue à aubes courbes, qui porte son nom et qui lui valut aussitôt le prix de Mécanique fondé par Montyon.
- En dépit du peu de satisfaction qu’il en avait retiré jusqu’alors, ses travaux de Géométrie l’avaient déjà signalé au monde savant, et Arago, examinateur de sortie de l’Écol<‘ d’application de l'Artillerie et du Génie, d’accord avec les inspecteurs généraux Yalée et Baudrand, pensa, avec beaucoup d’à-propos, à mettre à profit de si hautes qualités dans l'intérêt de cette École.
- C’est ainsique Poncelet fut appelé, à partir de janvier 1820, à y enseigner la science des machines.
- La Mécanique rationnelle, admirablement traitée dans les cours de l’École Polytechnique, ne servait pas ou, pour mieux dire, ne pouvait pas servir à éclairer suffisamment la théorie des machines et de leurs organes, dans laquelle doivent intervenir les questions de qualités de la matière, dont elle ne s'occupe pas. Poncelet étudia toutes ces questions, comme on ne l’avait jamais fait, avec une sagacité et une méthode admirables. Ses leçons, à l'École d’Application,autographiées scu-
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- i. LACS5EDA
- lement pour l'usage des Élèves, ne se répandirent pas moins dans tous les pays de l'Europe, où elles furent traduites et imprimées avant de l’avoir été en France.
- Sa réputation, bien lente à s’établir, alors qu’il avait pourtant donné des preuves si multipliées et si éclatantes d'une aptitude exceptionnelle pour les théories mathématiques de Tordre le plus élevé, devint tout à coup considérable, dès qu’il se mit à s'occuper d’applications utiles aux Arts.
- On alla jusqu’à l’appeler le Xewton de la Mécanique industrielle, et si ce nom était embarrassant à porter pour un homme dont la modération et le très grand jugement n’adrnetiaiem rien qui sentit l'exagération, il n’est pas moins vrai que son enseignement à l’École d’Application et les cours publics qu’il fit aux ouvriers de Metz, en servant de modèles, difficiles d'ailleurs à imiter, lui ont mérité la reconnaissance universelle du monde des ingénieurs, des constructeurs et des ouvriers d'art.
- Poncelet était naturellement très estimé dans le corps du Génie, qu’il honorait tant, mais il y était surtout apprécié pour ses inventions mécaniques, sa roue hydraulique et son pont-levis non moins ingénieux, qui fut substitué presque partout aux massives et grossières machines généralement en usage, à quelques exceptions près, d’antres savants officiers ayant eu beaucoup de peine à faire admettre, cà et là, des dispositions moins primitives que l'antique pont-levis à flèches et à bascule.
- Sa renommée grandissant, Poncelet, sollicité d’abord par Ch. Dupin qui n’avait cessé de l’encourager, puis par Arago et par d'autres Académiciens, avait refusé, en iS3t, pour ne pas se séparer de sa mère, qui habitait Metz, de se présenter à une place vacante dans la section de Géométrie. En i$34, ayant perdu sa mère, on le décida enfin et il fut élu, à l’unanimité moins une voix, en remplacement de Hachette.
- D’un autre côté, lo Comité des Fortifications, heureux de recourir à ses lumières pour apprécier les travaux scientifiques des officiers du Génie, avait obtenu, dès i$33, que Poncelet lui fût attaché temporairement. Son élection à l'Académie, en 1 attirant à Paris, fit rendre cette nomination définitive par le
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- POXCEL!
- Ministre de la Guerre. Enfin, quelques années plus tard, une chaire de Mécanique physique et expérimentale était créée pour lui à la Faculté des Sciences.
- Il est inutile de dire avec quelle conscience et quelle supériorité Poncelet s’acquittait de ses nouvelles et multiples fonctions, mais, sans insister sur les autres services qu’il rendit alors à son arme, nous ne saurions omettre de citer ses recherches sur la stabilité des revêtements et sur celle des voûtes et les remarquables solutions géométriques auxquelles il était parvenu.
- Cependant les traditions du corps du Génie étaient telles, son peu de goûta lui-même pour les démarches obséquieuses et les sollicitations aidant, que, sans la Révolution de février iÔ4S et le Ministère intérimaire de la Guerre confié à Arago, Poncelet n’eût pas dépassé le grade de colonel; l’heure de la retraite devait sonner pour lui an mois de juillet de la même année.
- Arago, en réparant ce qu'il vaut mieux appeler une insigne maladresse que de l'ingratitude et en le nommant général de brigade, lui confia en même temps le commandement de l’École Polytechnique.
- On peut imaginer l'accueil fait à l’illustre savant par le corps des professeurs et par une jeunesse intelligente pleine de respect et d'admiration pour le vrai mérite.
- De plus, Poncelet, qui avait rempli à Metz, pendant de longues années, des fonctions importantes dans les Conseils de la ville et du département cl fondé les cours professionnels gratuits, était envoyé à l'Assemblée nationale par les suffrages unanimes de ses compatriotes reconnaissants.
- L'homme d’étude se trouvait ainsi tout à coup rejeté dans le mouvement ou plutûL dans les agitations de la vie publique, à une époque des plus troublées. Ses devoirs étaient tous d’une extrême délicatesse et il fit voir, contrairement à un préjugé assez répandu, que la science et les habitudes de méditation qu'elle suppose ne font perdre aux hommes bien organisés, ni la présence d’esprit, ni la vigueur qu’exigent les circonstances difficiles.
- En i85o, le général Poncelet était admis à la retraite et
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- quittait le commandement de l'École. Il reprenait aussitôt ses habitudes de travail, on a dit avec raison scs habitudes de bénédictin, et il rencontrait, en ;85i, une occasion inattendue de les entretenir et de couronner l'œuvre considérable qu’il avait accomplie en Tondant la Mécanique industrielle.
- L’Exposition universelle de Londres venait de provoquer, pour la première fois, la réunion, en un même lieu, des inventions mécaniques réalisées depuis un siècle, dans tous les pays du monde, beaucoup plus nombreuses toutefois en Angleterre et en France quailleurs. Ce rapprochement fort instructif ne rendait pas moins difficile la constatation des mérites des différents et véritables inventeurs. Poncelet, acclame président du jury de la classe des machines et outils par les Anglais aussi bien que par les autres étrangers, se chargea du rapport à faire sur les produits de cette classe, à coup sûr la plus vaste et la plus délicate à étudier.
- Ce rapport est un chef-d’œuvre de clarté, de conscience et de patiente érudition, que l’on ne saurait comparer à aucun autre. Il est impossible de le parcourir sans se sentir pénétré d’admiration pour son auteur. Jamais l'histoire des inventions mécaniques n’avait été traitée d’un point de vue aussi élevé, avec une plus complète impartialité. Dans l'intervalle qu elle embrasse, on peut dire qu’il suffit de l’ouvrir pour résoudre toutes les questions d’antériorité et de véritable originalité. Les arrêts qu'on y trouve exprimés sont ceux d’un tribunal sans appel.
- Oblige de nous restreindre, nous n'entrerons pas dans d’autres détails sur les œuvres et la vie de Poncelet. Nous espérons toutefois en avoir dit assez pour faire juger que cet homme d élite doit être sûrement compté au nombre des plus grands savants qu'ait produits l’École Polytechnique et aussi au nombre des caractères les plus nobles (le son temps et de tous les temps.
- Cette biographie serait cependant incomplète, si nous omettions d’ajouter que l’illustre géomètre a eu le bonheur d’être uni à une femme digne de lui, qui, pendant une grande partie de sa vie et jusqu’à son déclin, n’a cessé d’être un conseiller
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- PONCELET.
- aussi admirablement inspire que dévoué et qui. après sa mort, a consacré une bonne partie de sa fortune à honorer sa mémoire, en fondant à l’Académie un prix qui porte son nom et en rééditant, avec le concours d’amis éprouvés, les œuvres qu’il n’avait pas eu le temps de revoir complètement lui-mème. Pour tous ceux qui ont eu l’honneur de connaître le général, le souvenir de M1'* Poncelet est inséparable du sien et la postérité ne les séparera pas davantage.
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- L’INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE
- AUX ÉTATS-UNIS
- ET L’EXPORTATION FRANÇAISE
- EN AMÉRIQUE,
- CONFÉRENCE PU 18 MARS 1804,
- Far U. Ernest LOÜRDELET,
- Membre de la Chambre de Commerce de Paris.
- Mesdames, Messieurs,
- Lorsqu'on inaugura, il y a environ sept ans, — en 1886, pour préciser. — la statue de la Liberté, œuvre de notre grand sculpteur Bartholdi, une délégation fut envoyée par le Gouvernement français pour assistera cette cérémonie. Au nombre des délégués, se trouvait l'éminent Directeur du Conservatoire des Arts et Métiers de Paris, M. le Colonel Laussedat. Nul ne pouvait, mieux que lui, représenter la Science française appliquée à l’Industrie. M. le Colonel Laussedat a bien voulu, depuis celte époque, avoir des entretiens avec moi sur le développement de l’outillage de ce grand pays et, en vérité, H a été très heureusement et admirablement inspiré en organisant une série de conférences sur l’Exposition de Chicago. Il savait, pour avoir visité de nombreux établissements aux États-Unis, que l’Exposition de Chicago devait être une manifestation importante du génie humain et il a voulu, en choisissant ses conférenciers parmi les professeurs distingués de cet établissement, prouver que, dans la presse, on s’était quelquefois
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- mépris en formulant, sur ceue grande entreprise, des appréciations trop souvent erronées.
- Les conférenciers qui se sont succédé ont tous constaté que l’Exposition de Chicago était une œuvre colossale, cl ceux qui ont suivi ces conférences (et j'en aperçois quelques-uns ici) n’ont certainement pas oublié l'opinion exprimée par l’hc-norable M. Levasseur dans l'exposé inaugural qu'il a fait sur ce sujet. Vous vous rappellerez ce qu'il a dit de l’intérêt considérable qu'offrait ceue Exposition et, en même temps, de l’œuvre elle-même, au point de vue des batiments, des services, de l’importance des constructions et de leur valeur architecturale. Après lui, de savants conférenciers ont encore exprimé une opinion qui tenait à la fois de l’admiration et du l’anxiété, tant est à redouter la concurrence révélée par cette Exposition pour les industries européennes.
- Vous me permettrez, après celle entrée en matière, de vous dire en quelques mots ce qu'était Chicago. Certainement, ce soin serait superflu : M. Levasseur l’a dit, dans un langage clair, précis, avec la méthode et la science qu’il apporte dans tous les sujets qu’il traite, et, s’il n’y avait dans l'auditoire des personnes n’ayant pas assisté aux premières conférences, je n’aurais garde de recommencer et de m’exposer à dire moins bien ce qu'il a dit si parfaitement.
- Chicago est une ville véritablement merveilleuse par le développement qu elle a pris en quelques années, en moins d'un siècle. C’est, en effet, en 1679 qu'un Français, un jeune homme de Kouen, Robert Cavelier de Lasalle, échouait a un endroit marécageux de la Xouveile-Amérique; recueilli par les Indiens, par les indigènes, il reconnaissait tout l'intérêt qu'il y aurait à explorer celte contrée, et c'est ainsi que, croyant aller vers le Pacifique, il s'élança sur le Mississipi, le descendit, jusqu’à une mer qu’il crut être le Grand Océan et qui était le golfe du Mexique, et arriva à la Nouvelle-Orléans. A son retour, il demanda au roi de lui fournir les troupes nécessaires pour s’installer dans ce pays; mais il fut victime d’une révolte de ses hommes d’équipage et il périt assassiné près de Galveston.
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- CBDELKT.
- Les Indiens qui avaient accueilli notre compatriote étaient les Illinois (du nom de lllil ou Indini, lequel, comme vous le voyez, se rapproche beaucoup de « Illinois »), et les Iroquois. Comme je vous le disais, à l’entrée de la petite rivière de Chicago, il n'y avait que des marécages dans lesquels poussait une sorte d’herbe ( un oignon, une espèce d’ail ) qui portait, flans la langue indienne, le nom de checoït d’où l'étymologie du mot Chicago.
- Messieurs, avançons dans l’histoire et arrivons à iS3o. Quelle ôtait la population de Chicago? 70 habitants ! Si nous consultons les chiffres de la progression véritablement prodigieuse de sa population, nous constatons qu’en 1870, il y avait îooooo habitants; en 1880, dooooo; en 1890, plus d'un million, et, en 1893, approximativement iSoooco; aujourd’hui, le chiffre a été dépassé. C’est donc, dans une période de dix ans, une augmentation annuelle d’environ iooooo habitants: il n’existe pas, dans l’histoire des peuples, d’exemple d’un accroissement aussi considérable.
- Les Américains sont, à juste litre, fiers de ce développement, fiers de cette prospérité et ils cherchent, en ce moment, par quels moyens ils pourront supplanter l'Kurope sur les marchés étrangers et notamment sur les marchés de l’Amérique du Sud. 1! ne faut pas croire que l’Exposition de Chicago ail eu pour but unique une affaire d’argent. Sans doute, les Américains ne sont pas plus désintéressés que les autres peuples : au contraire, ils seraient davantage portés à réaliser des bénéfices. Mais, parce que l’Exposition de Chicago a été close sur un déficit, ü nefauiposenconelurequerExposition ai télé ce qu’on appelle u n fiasco. Non! cette entreprise n’a pas été un four'. L’Exposition de Chicago a été une œuvre gigantesque, et, comme conséquence (je vais chercher à rétablir -, une œuvre d’une grande importance! Il faut également, pour bien apprécier celte entreprise, savoir dans quelles conditions Chicago a été choisie comme siège de l’Exposition colombienne.
- Deux villes se sont disputé cet honneur : New-York et Chicago. Il serait superflu de vous dire par quels moyens, par quelles influences et aussi avec quel concours de dollars 'car,
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- I. 'INDUSTRIE MAXl KACTl-RIÈBK MX ÉTATS- l' NI*. ii
- dans ce pays principalement, le poi-de-vin joue un grand rôle) on a triomphé de certaines résistances! C’est également Chicago qui, la première, a obtenu et réalisé le capital de garantie nécessaire exigé per le Gouvernement fédéral pour obtenir la concession de l'Exposition colombienne. i)e ce dualisme entre Chicago et New-York, il est résulté, dans l'esprit de la population, dans les intérêts, dans les tendances de l'Ouest ci de I Est, une grande rivalité et un grand mécontentement. Cette rivalité et ce mécontentement ss sont perpétués, non seulement pendant la période de formation, d’étude et de construction, mais même après l'inauguration de l'Exposition. Lorsque nous faisons en Europe, lorsque nous faisons en France une exposition, c'est une entreprise à la tête de laquelle se place ’e Gouvernement; c'est le Gouvernement qui choisit ses fonctionnaires ; c'est également le Gouvernement qui fait confiance à scs ingénieurs et à ses architectes; c’est le Gouvernement enfin qui organise tous les services de l'entreprise, tandis qu'à Chicago, l'Exposition était purement d'initiative privée. Le Gouvernement des États-Unis n’est intervenu que pour faire les invitations officielles, pour donner une sorte de sanction, de consécration à cette initiative individuelle, mais, je le répète, les administrateurs de l'Expos:Lio» étaient absolument maîtres de mener l'affaire comme ils l'entendaient et c'était eux qui avaient trouvé les capitaux nécessaires pour la réaliser.
- Vous voyez combien cette Exposition se présentait sous un aspect différent des noues; vous comprenez maintenant que. n’avant pas l’autorité que donne la sélection, le choix du Gouvernement, les fonctionnaires se soient livrés, ainsi que les personnes placées à îr. tète des divers comités, à une espèce de course au pouvoir, chacun tirant de son colé, chacun voulant administrer, chacun enfin voulant être le maître. Il en est résulté, dans l'administration et dans l’organisation, une sorte d’anarchie, de compétition et de préséance qui a fait sentir son effet sur les différents services de l'Exposition et dont nos compatriotes et ies Européens ont eu à éprouver les fâcheuses conséquences. On peut critiquer l'administration et l’organisation; et cependant, du jour au lendemain, quelque inicili-
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- UR DE LE T.
- geni que l'on soit, on ne devient pas maître en matière d’exposition; il faut une longue expérience; il faut beaucoup de pratique; il faut, en un mot, avoir déjà passé par une organisation semblable pour connaître les points qu'il faut particulièrement soigner et quelles sont les difficultés que Ton a à vaincre. Cette expérience manquait à Chicago, aussi a-t-on constaté des lacunes considérables dans l’organisation : mais, quelles qu’aient été ces défectuosités, voyons ce qu’a été l’œuvre et examinons surtout quel en a été le but, et s'il a été atteint.
- Ce but, je viens de le dire, était, pour Chicago, d'obtenir le premier rang, d’occuper la première place parmi les villes américaines, et que l’on put dire, après l’Exposition : « Chicago est la plus grande ville des Etats-Unis ».
- Ceci est tellement vrai que, récemment, l'un des conférenciers qui se sont fait entendre dans cette enceinte rappelait qu'aujourd'hui New-York et ses environs ne font plus qu’une ville; et il aurait pu ajouter qu’il y a huit ou neuf autres localités qui font partie de la circonscription de son arrondissement. Aujourd'hui, N’ew-York va couvrir une superficie qui sera, à peu près, dix fois plus grande que celle de Paris.
- La répartition de la population aux États-Unis est assez curieuse; d’une part, les grandes villes dont les noms se présentent à votre esprit : N'ew-York, Philadelphie, Chicago, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, etc., qui sont des agglomérations considérables d’individus: et, d'autre part, les campagnes, au dehors, qui sont presque vides; les territoires sont a peine peuplés; les voyageurs traversent, pendant des des milles et des milles, des immensités qui n’ont pas d’habitants et où l'on ne découvre que par-ci par-là des apparences de maisons. Si vous allez de New-York à San-Francisco (trajet de vous êtes étonné de traverser des étendues
- absolument désertes; les agglomérations se sont faites par villes; la population est urbaine aux États-Unis et elle ne se partage pas sur toute la surface du pays, comme cela existe en France.
- C’est ce qui explique l'intensité de mouvement, le grand
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- l’INDCSTRIE MANUFACTURIÈRE AUX ÉTATS-UNIS. \-
- mécanisme, le vaste outillage industriel que l’on remarque dans les grandes villes américaines.
- Mais je ne voudrais pas prolonger outre mesure cet exposé un peu aride. Chicago, désirant prouver au monde entier sa supériorité, a voulu faire, par son Exposition, une manifestation sans pareille. Le but des États-Unis, but qu'ils poursuivent depuis longtemps, est de supplauter l’Europe sur les marchés du monde entier; je dois ajouter qu’ils ont suivi, quelques années, pour atteindre ce résultat, une ligne de conduite que je vais vous rappeler en quelques mots :
- Le Sous-Secrétaire d'État, M. Blaine, qui a inauguré cette politique économique, avait (au moment où Paris, où la France était dans l'ivresse du triomphe, au moment où notre grande Exposition battait son plein) réuni à Washington, en octobre 1889, le congrès pan-américain, c’est-à-dire le congrès des Trois-Amériques. Le but de ce congrès était d’établir une union douanière, une ceinture douanière des trois Amériques à l’exclusion du Canada ( pays qui est sous la domination de l’Angleterre), et d’en repousser, par des tarifs très élevés, les produits européens.
- Les Américains du Xord avaient également l'intention, après avoir formé ce Zollwerein américain, d’ciablir une union postale, une union monétaire, et en un mot d’établir des communications de terre et de mer, à l’exclusion de tous les pays d’Europe. Vous savez que ce congrès n’a pas abouti.
- Cette politique, qui était celle de M. Blaine, lui a survécu, il fallait prendre une éclatante revanche. L'Exposition de Chicago en a fourni le prétexte. On a voulu prouver, en invitant toutes les nations du monde, que les États-Unis, à l’heure actuelle, produisaient tout ce que produit la vieille Europe, qu'ils étaient disposés à entrer en relations avec les pays de l’Amérique du Sud et à signer des traités avec eux de manière à affaiblir l’influence étrangère, et combattre l'importation européenne.
- Et c’est tellement vrai que, au commencement de cette année, ou plutôt à la fin de 1893, le président des États-Unis, M. Cleveland, en présentant son message, disait textuellement
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- .... La prospérité et le bien-être du peuple dépendent j presque aussi étroitement de la suppression des droits de ]
- douane sur les matières premières nécessaires à nos mnnufac- |
- tores. Et. en effet, comment les manufacturiers américains \ voudraient-ils lutter contre la concurrence sur les marchés du ^ monde, si les matières premières leur coûtent plus cher qu'aux... autres. La cherté de leurs produits leur ferme les marchés du monde et limite leur production aux besoins du marché des États-Unis.... De plus, ce sont nos concitoyens eux-mêmes qui ont à souffrir de cette élévation du prix des produits. D’un autre côté, le marché des États-Unis deviendra bientôt insuffisant pour occuper tous nos manufacturiers, et il en résultera la fermeture de beaucoup d'usines, de telle manière que les ouvriers et les employés sont directement frappés par les droits de douane élevés....
- II semble véritablement étonnant, — au moment où le président Cleveland, un homme d'État comme les États-Unis n’en ont pas possédé depuis Lincoln, a inauguré cette politique économique tendant vers le libre-échange,— qu’il y ait en Europe des nations, comme la France, qui inaugurent, au contraire. un système de protectionnisme à outrance!
- Et le président Cleveland ajoute :
- <• .... Nous fabriquons; nous avons un outillage industriel tellement important que nous ne pouvons pas consommer toute notre fabrication. Nous consommons la fabrication de neuf mois; il faut donc que nos ouvriers chôment pendant les trois autres mois de l'année! cela n'est pas possible! I! faut employer cet outillage; il faut donner du travail à ces bras! La seule manière de pouvoir donner du travail à ces ouvriers, pendant ces trois mois, et d'éviter le chômage, c'est de diminuer la cherté de l'existence! II faut diminuer les droits de douane sur les marchandises importées! Il faut pouvoir manufacturer assez bon marché pour pouvoir lutter contre ies produits de l'Europe! Il faut supprimer les droits sur les matières premières!... »
- Voilà la politique de M.Cleveland! c’est la suite toute natu-
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- relie de l'Exposition de Chicago! Et, je ne crains pas de le dire, il faut considérer cette Exposition de Chicago comme la date d’une ère économique nouvelle! C'est le commencement de la déclaration de guerre économique des États-Unis contre l'Europe!
- Je vous demande pardon d'avoir traité cette question d’une manière aussi aride, aussi technique pour un grand nombre d’entre vous, mais je crois l’avoir présentée d’une façon qui rend parfaitement palpables les tendances du peuple américain.
- Si vous le voulez bien, nous allons commencer notre voyage d’exploration aux États-Unis, et ce voyage se bornera principalement à Chicago.
- Vous supposerez un instant que nous sommes arrivés à New-York; je veux vous éviter les conséquences et... les accidents de la traversée.... Nous allons donc partir de New-York cl nous rendre à Chicago. Je n'ai pas la prétention de vous faire voir un très grand nombre de vues nouvelles, mais certainement il y a dans celte assemblée des personnes qui n'ont pas vu les projections précédentes et je vais leur en présenter quelques-unes :
- Voici comment l'on voyage aux États-Unis: les wagons sont construits comme celui que vous avez sous les yeux et sont distribués bien différemment des nôtres. Voyez-vous ces fauteuils confortables posés sur des pivots, de manière à pouvoir tourner dans n'importe quel sens, prenant des inclinaisons différentes et permettant de se pencher à droite et à gauche, suivant que l’on veut causer avec l’un ou l’autre: remarquez ces grandes glaces biseautées garnissant les portières afin que le voyageur puisse jouir du panorama qui se déroule sous ses yeux.
- Les wagons ont tous une allée centrale, et l'on peut ainsi circuler d’une extrémité à l’autre du train.
- Voici un wagon-restaurant; nous en avons également en France, mais je dois dire que ceux des États-Unis sont infiniment plus confortables et plus luxueux. Vous apercevez, sur cette table, une carafe : cette carafe suppose, d'après les mœurs
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- françaises, l'usage du vin ; il n’en est rien ; le vin n’est pas d’un usage général en Amérique; on y boit de l'eau glacée; mais, lorsque des Européens, des Français voyagent, ils aiment à s’offrir,de temps à autre, une bouteille de vin pour leur repas. Eh bien, voici ce qui nous est arrivé :
- Voyageant avec Mme Lourdelct, — car je suis très heureux d’associer ma femme à mes voyages, elle a été plusieurs fois avec moi aux États-Unis et elle n’aurait eu garde de me laisser aller seul à l’Exposition de Chicago, — voyageant dans un wagon-restaurant, nous nous consultons et nous prenons la liste des diverses boissons; nous demandons du vin. Le garçon nous fait observer que nous n’avions pas lu la mention placée au bas de cette liste, et imprimée en couleur. Cens mention disait ceci : « Il n’est pas servi de vin ou de liqueur fermentée sur le territoire de l’Ohio ». Il tira sa montre et nous fit observer que nous serions hors de ce territoire dans vingt-sept minutes, et que, dans vingt-sept minutes, il pourrait nous servir tout ce que nous demanderions, mais pas avant.
- Ceci paraît simplement une histoire imaginée pour reposer un peu l’auditoire; et cependant celle anecdote est significative et contient un enseignement; elle nous apprend que les sociétés de tempérance ont entrepris d’interdire l’usage de l’alcool. du vin et des boissons fermentées sur tout le territoire des États-Unis, et les membres les plus ardents de ces sociétés de tempérance sont certainement les femmes.
- La femme américaine est véritablement privilégiée. Elle possède (en France, c’est un peu la même chose...), elle possède des qualités maîtresses, elle a surtout celle de dominer l'homme; c’est très frappant pour des Européens; elle occupe dans la société un rang tout à fait prédominant, parce que sa culture intellectuelle est réellement supérieure. L'homme, aux États-Unis, est préoccupé de gagner de l'argent; il quitte lecole ou le collège vers Page de treize ou quatorze ans; on le lance aussitôt dans le business, dans les affaires ; il s'en occupe de bonne heure, et, naturellement, son bagage scientifique est assez léger; il possède certainement les connaissances indispensables, mais, au point de vue de la culture intellectuelle, son instruction est, en général, assez sommaire.
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- La femme, au contraire, qui n’a pas les mêmes préoccupations, reste à l’école ou au collège jusqu’à l’âge de vingt ou vingt et un ans. Comme elle a une entière liberté d’aller et de se mouvoir, elle n’est pas pressée, comme chez nous, de quitter la pension; la jeune Hile va et vient dans les rues comme il lui convient; elle va à l’école qui lui plaît le mieux, et ces écoles sont généralement mixtes, c’est-à-dire qu’elles sont fréquentées à la fois par des jeunes gens et des jeunes filles : il paraît que ce système ne présente aucune espèce d’inconvénient. Je veux bien le croire. Quoi qu’il en soit, il a pour résultat de donner à la femme l'habitude de vivre à côté de l’homme, de se trouver en contact avec lui et de se défendre elle-même. La femme américaine, indépendamment de ceue disposition, qu’elle puise dans son éducation, a également la loi pour elle. Vous savez tous combien les unions sont faciles aux États-Unis... et aussi les divorces; dans ie Dakota, par exemple, on l’obtient sans difficulté après trois mois de résidence. On prétend même que, dans l’État de New-York, le divorce étant assez long à obtenir, les époux qui ne s’accordent pas n’ont qu’à prendre le train pour un État où le divorce est facilement obtenu ; comme vous le voyez, les frais de procédure ne sont pas énormes...
- Toutefois, celte facilité à contracter le mariage présente un inconvénient : elle supprime, dans une certaine mesure, la famille. Aussi, aux Etats-Unis, n’a-t-on pas pour le père et la mère un très grand respect : on appelle la mère « la vieille dame » et le père « le vieux monsieur »: ce sont les termes usités.
- Donc, les femmes ont, en Amérique, une supériorité incontestable. elles ont cherché, en maintes circonstances, à prendre des mesures qui pussent enrayer le vice national; ce vice, il faut le reconnaître, c’est l’ivrognerie. Aux États-Unis, l’ivrognerie exerce d’aussi grands ravages dans les classes laborieuses que dans les classes élevées, et les femmes, avec l’aide des clergrmen (ministres protestants), ont fondé ces sociétés de tempérance qui ont pour but de meure un frein à l’usage immodéré de l’alcool. Le moyen n’est pas très heureux, car, malgré les efforts qui ont été faits, il constitue plutôt une at-
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- teime à la liberté, une mesure vexatoire, qu'une précaution utile et fertile en résultats.
- Je vous citerai, dons le cours de cette conférence, quelques autres exemples de l'influence de la femme.
- Le jeune homme, absorbé par ses affaires, ne songe qu'à gagner des dollars, c’est d’ailleurs sa préoccupation principale; il est libre, la jeune fille l’est également. Cette liberté de mœurs n’est pas sans exercer une influence sur les alliances, sur les unions. Les jeunes filles, vous le savez, se marient sans demandera leurs parents leur consentement : telle jeune « miss »> connaît un jeune homme, elle le fréquente, elle va avec lui au théâtre, au restaurant, et. un beau jour, elle le présente au père et à la mère en disant : « Papa ou maman, monsieur ou madame, voilà le mari que j’ai choisi ; nous allons nous marier cet après-midi! » Le père et la mère trouvent que c’est absolument correct et n’ont qu'à approuver le choix qui a été fait....
- Le jeune homme est donc très occupé, il a beaucoup à faire, il travaille avec opiniâtreté, et n’est pas très dispose, en rentrant chez lui, à... je ne sais comment dire cela, je suis assez embarrassé... à faire la cour aux dames.... Il revient absolument harassé, et c'est alors que la femme exerce sur lui toutes les séductions de sa coquetterie, et l’on peut dire qu’aux États-Unis, la femme n’est pas seulement... Célimène, mais qu’elle est aussi Don Juan.... Mais oui! c’est elle qui fait, pour ainsi dire, les avances, et finit par se faire épouser!
- Certes, il ne faut pas juger les Américains sur les apparences ni sur les excentricités; mais, pour bien connaître un peuple, il faut observer et connaître ses mœurs, j’ai pensé qu’il n’était pas inutile de vous signaler, en passant, ce point très délicat des coutumes américaines.
- Voici maintenant une des rues de Chicago : c'est la rue Madison; c’est dans son périmètre que se trouvent les maisons de banque, d'assurances, en un mot, les maisons de gros. Vous voyez qu’elle a l’aspect d’une rue anglaise; les bâtiments ne sont pa3 excessivement jolis, mais, à l’intérieur, ils sont très bien distribués. De plus, toutes ces rues sont sillonnées
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- par des tramways; ces tramways de Chicago sont à câble, à traction invisible, et fonctionnent dans la perfection. Ce sont ces tramways que nous appelons « funiculaires ». mais ils ont l'avantage de fonctionner et de manoeuvrer infiniment mieux que celui de ce nom qui suit le faubourg du Temple à Paris!
- Voici une vue qui représente Market Street, la rue du Marché. Vous voyez queue en est l'animation. Ce n’est pas une vue tirée spécialement pour la circonstance, elle est instantanée. Ici. sur la place Market, dans Taxe de la rue. se trouve, comme vous le voyez, la statue d'un policeman: c’est un monument élevé par les citoyens reconnaissants, en iSSj je crois, aux victimes du soulèvement anarchiste.
- Voici une vue qui a été présentée dans une conférence de M. Levasseur : c’est la rivière Chicago. Quelle animation sur cette rivière. Elle est pourtant petite, mais elle est très profonde; c’est dans celte rivière que se rendent les égouts de la ville; l'eau en est sale, noirâtre, puante; c’est un foyer pestilentiel, mais c’est une voie commerciale de premier ordre. Elle est traversée par cinquante-trois ponts tournant sur pivots, mus par l’électricité; sur le cours de cette rivière, dans l’enceinte même de Chicago, il y a trois tunnels qui passent sous les eaux, et dans lesquels circulent les tramways. Je vais vous eu montrer une vue.
- Voici précisément la rue Lasalle; vous y voyez l’entrée d’un tunnel; c'est un de ceux dont je vous parlais. Il y arrive quelquefois des accidents, les câbles se rompent, et il n’est pas très agréable d’v rester « en panne »,mais la réparation en est si rapide qu'on ne se préoccupe que médiocrement de ces contretemps.
- Cette vue ressemble beaucoup à la rue Madison, où se trouvent les banques, les assurances, les maisons de gros, etc. C’est celle d’une avenue où sont des résidences, des maisons d’habitation, car on ne loge généralement pas dans les rues que je viens de vous faire voir : il n'y a que les employés qui restent dans les magasins pour les garder pendant la nuit; mais on habite hors du centre des alTaires, et voici l'avenue Michigan, l’une des plus belles de Chicago. Ces maisons ressemblent assez aux maisons anglaises : l'aspect en est assez
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- joli ; ces avenues sont bordées d’arbres, pavées en bois, et nous avons constaté un jour que les Américains avaient une singulière manière de dépaver les rues: ils ne s'attardent pas à enlever à la main les pavés hors d’usage, ils y font passer une charrue attelée de quatre chevaux et ils la labourent. C’est plus vite fait!
- Voici l’une des vues de Drexel ftoulevard; il fallait à ces enrichis, à ces parvenus, la satisfaction de pouvoir étaler leur luxe, de pouvoir se promener avec leurs magnifiques équipages, et, alors, ils ont tracé un système de boulevards qui se communiquent sans discontinuité et qui font le tour de la ville. Tous ces boulevards sont bordes d'hôtels particuliers, de villas et de belles maisons ; c’est d’un effet très pittoresque.
- Beaucoup d’entre vous ont eu déjà cette vue sous les yeux: j'ai cru cependant qu’il était utile de la présenter une deuxième et même une troisième fois : elle est très originale. Voilà le Grand Pacific Hôtel : c'est très laid, mais très confortable à l’intérieur: toutes les chambres ont des cabinets de toilette avec salles de bains et, par d’ingénieux systèmes, on obtient l’eau chaude et l'eau froide jour et nuit; les salons sont éclairés par la lumière électrique; le téléphone est dans tous les appartements; en un mot, c’est remarquablement installé.
- Voici Y Auditorium ;\\ a, comme vous le voyez, quatorze ou quinze étages; on monte au sommet delà tour ou à l’un de ces étages, non pas par un escalier (ce serait trop fatigant), mais par des ascenseurs. Il y en a, je crois, sept ou huit à côté les uns des autres, dans la grande salle du rez-de-chaussée et, suivant que l’on désire aller à un étage intermédiaire ou à un étage supérieur, on prend l’ascenseur express ou l'ascenseur omnibus, — c’est-à-dire celui qui s’arrête à chaque étage ou qui vous monte, sans arrêt, aux étages supérieurs.
- A l'intérieur de cet Auditorium, le vestibule principal de l'hôtel est superbe; tous les murs sont en onyx; la décoration en est richement polyehromée.; l’ameublement est très confortable, très luxueux et très original.
- Voici la salle des banquets, la salle à manger. la porte du café. Ainsi que le faisait observer spirituellement un des pré-
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- cédents conférenciers, les Américains n’aiment pas qu’on les voie consommer^ lorsqu’ils vont au café, ils s’enferment, il semblerait qu’ils commettent une action répréhensible.
- Les proportions de cet hôtel sont véritablement gigantesques, car il renferme un théâtre dont la salle, très richement décorée, peut contenir 4ooo personnes.
- Voici Y une des loges de cette salle. Les balcons, les rideaux et les sièges sont tendus de velours, de peluche, d’étoffes de soie, d’un très bel effet.
- Nous venons de visiter la ville avant d’aller à l'Exposition; permeltez-moi maintenant de vous dire quels sont les différents moyens de transport qui pourront nous y conduire: le plus commode et le meilleur marché, c’est le tramway: mais il y a également le chemin de fer express qui, moyennant of%5o, vous transporte en seize minutes des points extrêmes de la ville à Jackson-Park; il y a aussi les bateaux à vapeur, de grands bateaux pouvant contenir aisément un millier de personnes. Enfin, en prévision d’une affluence considérable de visiteurs, on a construit un chemin de fer aérien, semblable à ceux qui circulent à New-York. C’était généralement par ce chemin de fer aérien que nous nous rendions à l’Exposition le matin et que nous en revenions le soir.
- Les Américains ont une très bonne coutume, une très louable habitude qui pourrait être beaucoup plus pratiquée dans notre pays : c’est de ne jamais laisser une dame debout. Lorsqu’une dame ne peut trouver à s’asseoir dans un tramway, on lui offre sa place. Cette même politesse, cette même prévenance s'étend aux personnes âgées : un vieillard est-il debout dans un wagon ou dans un tramway, c’est à qui se lèvera pour lui offrir une place. Évidemment, comme Français, je n’ai eu garde de manquer à cette excellente coutume : aussi ai-je fait ce parcours généralement debout. Cela m’a permis d’ailleurs de faire quelques observations; je pouvais mieux voir, observer plus facilement les personnes qui se trouvaient dans le wagon, et j’ai été particulièrement horripilé par la mastication continuelle à laquelle se livrent les Américains, mastication que j’avais cependant eu l’occasion d’observer dans mes voyages
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- précédents : ils mâchent du tabac, c’est-à-dire, iis chiquent... mais ils chiquent avec excès ; c’est une habitude détestable. En 1S93, j’ai remarqué que les hommes chiquaient moins, qu’il y a avait progrès de ce côté, mais, en revanche, j’ai constaté que c’étaient les dames qui chiquaient.... Ccci est absolument exact, je m'explique. Les dames ne mâchent pas du tabac, oh non! elles sont bien trop coquettes pour cela! elles mâchent une gomme qui s’appelle chewing gum. Elle est irréductible: on peut la mâcher du ic? janvier ou )i décembre, elle a toujours le même volume....
- L’Américain est essentiellement observateur, il ne songe qu’à faire fortune; en mâchant son tabac, il observe, il calcule, il prend des renseignements, il lit les journaux et les revues; en un mot, il se rend compte de ce qui sc fait dans le monde entier et cherche l’occasion qui lui permettra de sortir de sa condition. Il s’est trouvé un Américain qui s’est dit: «Mes compatriotes sont généralement atteints d’une maladie, la dyspepsie, provoquée par l’usage de l’eau glacée alternée avec des boissons très chaudes, et par l’emploi immodéré de certains gâteaux appelés hot-cakes, lourds à digérer. Ma fortune est faite si je peux faire adopter l’usage de la gomme à chiquer; je n’aurai qu’à déclarer que la mastication est excellente pour faciliter la digestion: que ma gomme contient de la pepsine; qu’elle est parfumée à telle ou telle odeur, au citron, au clou de girofle, à la menthe, etc., et immédiatement chacun va l’acheter. »
- Il ne s’est pas trompé, ce Yankee, et son observation lui a permis de faire une fortune considérable; il est d’ailleurs devenu un grand philanthrope, et je ne crois pas faire erreur en avançant qu’il a fondé un hôpital et qu’il a ouvert une école. Son exemple a été suivi, et aujourd’hui il y a plusieurs Sociétés par actions qui fabriquent la gomme à mâcher. Vous voyez bien que ce qui, au premier abord, vous semblait puéril, excentrique, est, somme toute, une très bonne opération, et le savon du Congo n’est pas de taille à lutter avec la gomme à la pepsine,... Je soupçonne même cet ingénieux Yankee d’avoir été un observateur plus profond; il s’est dit :* « Si l’homme est seul à mâcher son tabac, il parlera peu et la femme aura le
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- plus beau rôle... elle ne sera jamais interrompue... elle aura toujours raison... en faisant chiquer la femme, je vais rétablir l'équilibre! »
- Donc, nous nous rendons à l'Exposition par le chemin de fer aérien, et je vais vous faire voir où nous arrivons : En volet le panorama. Je cite les points principaux : le lac Michigan, le Palais du Gouvernement, le Palais des Pêcheries, le pavillon suédois et dans le lointain, sur la bordure, mais en dehors de l’enceinte de l'Exposition, une grande construction grise inachevée, qui n'a jamais etc terminée faute de fonds, et qui devait être un immense théâtre, le Spectatorium, pouvant contenir 2ÔOOO personnes. Les Américains aiment à faire grand: on leur a fait souvent ce reproche : mais, tout étant grand dans leur pays, on ne conçoit pas bien comment ils pourraient avoir de petites maisons et de petits édifices : la nature leur offre de telles immensités, des plaines si vastes, des fleuves si énormes, des montagnes si élevées, que tout est à l'unisson! Et il leur fallait faire quelque chose de très grand et en rapport avec le magnifique cadre de la nature!
- Le Palais de f Électricité: les petits clochetons et le dôme étaient dorés; vous apercevez sur le côté le Palais de f Administra lion.
- Dans le lointain, se trouve le Palais de l'Illinois. Chaque Élal américain avait construit un palais dans un style d'architecture le plus usité sur son territoire. Les uns y avaient enfermé des collections de produits de leur contrée: d’autres et presque tous avaient installé des salles de réception, des bibliothèques, des lieux de rendez-vous. L'Illinois étant l'État dans lequel se trouve Chicago, avait voulu faire quelque chose de plus important.
- Le Palais des Machines, le plus important des palais de l’Exposition.
- Cette entrée, la Porte sud du Palais des Manufactures, donne sur le grand bassin central de la Cour d'honneur.
- Le Péristyle, que vous verrez plus complètement tout à l’heure, et le Music-Hall, la grande salle de concerts; les flammes sont venues lécher le Palais des Manufactures et ont été ainsi cause de dégâts considérables, entre autres de la dé-
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- térioration d'un certain nombre de caisses de produits français, et notamment des produits de la manufacture de Sèvres, de Beauvais, des Gobelins et d’autres exposants français.
- Vous apercevez ici des gondoles. Les Américains, pour donner un caractère pittoresque à ces lagunes, avaient importé directement de Venise des gondoles et des gondoliers. Comme la couleur des gondoles vénitiennes, généralement brune, contrastait assez brutalement avec ces bâtiments à l'aspect de marbre, ils ont peint leurs gondoles en couleurs claires et leurs gondoliers étaient habillés au début (ils ont quitté ce costume plus tard) en costume de « Roméo », de couleur bleu paon, crevette, héliotrope, etc., d'assez mauvais goût.
- Lorsqu’on arrivait au point terminus du chemin de fer aérien, on se trouvait à cet endroit qui communique avec le chemin de fer intra-mural, c’est-à-dire circulant à l’intérieur de l’Exposition. Ce chemin de fer à traction électrique, fonctionnait très bien, et s’arrêtait à des stations sur différents points de son parcours.
- Voilà la voie ferrée aérienne des trains électriques: on y accédait par des escaliers.
- Le bâtiment placé derrière est le bâtiment de la Transportation, autrement dit des Moyens de transport; c'était le seul bâtiment qui ne fût pas de couleur blanche : il était peint en rouge; vous allez en voir la porte principale.
- Cette vue vous donne une idée de l’ensemble de l'Expo-
- Le grand bassin avec l’ile boisée, le Palais de la Femme, le Palais de l'Horticulture, le Palais des Moyens de Transport, le Palais de l'Administration, le Palais des Mines, le Palais de l'Électricité, le Palais des Manufactures. Vous vous rendez compte du pittoresque de cette Exposition; quant à ceux qui prétendent que l’Exposition n’était pas fréquentée, on n’a qu’à leur soumettre, en réponse, des photographies instantanées, où la foule est compacte.
- Dans les premiers mois qui ont suivi l’ouverture, aux mois de mai et juin, la température était très peu clémente; la saison était en retard de six semaines; au xcf mai il y avait de la neige sur les routes, les chemins étaient défoncés, rien n’était
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- terminé. Vers la fin de juin, quand la chaleur est arrivée, le nombre des entrées s’est accru rapidement. Le premier mois a donné une moyenne de 40000 entrées par jour. En septembre et octobre, il y en eut îSoooo et même 200000; le 4 juillet, jour de la fête nationale, le chiffre s’en est élevé à 320000; le 9 octobre, jour de la fêle de Chicago, il a atteint 750000. Voilà ce que l'on a appelé un désert. Aussi ne sommes-nous pas d’accord avec les journaux qui ont prétendu qu'il n’v avait personne à l’Exposition de Chicago !
- Le Palais de la Transportation. Vous voyez combien ces lagunes, ces bassins, ce lac, font à cet ensemble un cadre véritablement merveilleux ; non seulement, ils étaient de précieux moyens de décoration, mais, en même temps, ils procuraient d’agréables promenades pour la navigation de plaisance.
- La porte principale du Palais des Transports dont je vous parlais tout à l'heure est de style romanesque, ou roman. M. Sullivan, qui a construit l'Auditorium, a été ('architecte de ce bâtiment et a donné à celte porte un caractère vraiment original; si ce n’était pas joli, ce n’était pas non plus banal; la décoration en était très riche, et vous vous en ferez une idée quaudje vous aurai dit que la seule décoration de cette porte, en ors polychromés, a coûté 20000 dollars ( i25ooo,r;i.
- Avec des dépenses aussi extraordinaires, il n’est pas surprenant qu’il se soit produit un déficit à la fin de l'entreprise.
- Voici Y intérieur du palais : il contient des spécimens de tous les moyens de transport, non seulement depuis le commencement du monde, mais encore ceux de tous les pays, transport à dos de mulet, chaises à porteurs, etc.: il y avait aussi un grand marteau-pilon de l'usine de Bethlehem; la collection rétrospective des chemins de fer aux États-Unis; les locomotives et, parmi celles-ci, celle des chemins de fer de l'Étal français, qui était très remarquée. Il y avait donc là un ensemble, une exposition de transports de toute nature, par terre, par eau et par air; les ballons dirigeables, etc.
- La Compagnie transatlantique avait fait installer, au premier étage, un diorama indiquant les principaux ports desservis par ses lignes de paquebots. La même Compagnie avait une exposition analogue à Paris, en 1889. La Compagnie du German
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- Lloyd avait trouvé un moyen très ingénieux d’exposer ses services : elle avait installé une coupe, une section de paquebot transatlantique, grandeur nature, afin que les personnes qui n’avaient jamais visité un paquebot se fissent une idée exacte de ce qu’est un grand vaisseau, un grand navire de ce genre, et je recommande ce mode d’exposition à nos Compagnies de navigation, au point de vue de l'attraction, de la démonstration et de l’enseignement; elles pourraient imaginer, arranger et disposer quelque chose d’intéressant dans le même ordre d’idées, et qui aurait certainement un grand succès de curiosité, pour l'Exposition de 1900.
- J’aperçois ici ur.e enseigne que j’ai lue avec grand plaisir : c’est celle de la maison française Arbel, les constructeurs de Rive-de-Gier; elle a exposé une énorme pyramide d’essieux et de roues de wagons; elle a obtenu un très grand et très légitime succès.
- Voici Y ensemble Je l'intérieur de celle exposition; un ascenseur permet de monter au dôme qui la surmonte.
- Voici la gare centrale ou plutôt la gare spéciale; l’intérieur de celle cour était relié à vingt-sept lignes différentes; on pouvait donc venir de vingt-sept points différents du territoire et entrer directement dans l’enceinte de l’Exposition; c'était certainement une curiosité et, lorsque l’affluence des visiteurs est arrivée, il y a été installé un service qui fut fort bien compris; quand j’y étais, c’est-à-dire en juin et juillet, c’était désert, mais lorsque la foule est venue, celte gare a rendu de très grands services.
- Dans le Hall, vingt-quatre cadrans donnaient l’heure des principales villes du monde; ce n’est pas là un problème d’une solution bien difficile, car il ne s'agit que de mettre les aiguilles à l'heure de chacune de ces villes; les Américains aiment beaucoup cette comparaison d'heures des différents pays du globe, c’est un de leurs caprices, et ce n’est pas le moins typique, car il prouve quel cas ils font de la valeur du temps.
- Le Palais de t Administration : le mot l’indique, c'est dans ce palais que se trouvaient installés tous les services administratifs de l’Exposition; dans l’une de ses ailes, se trouvaient des salles pour les commissaires étrangers; de chaque côté
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- des ailes, se trouvaient des kiosques où l'on donnait des concerts l’après-midi. Le dôme était très élevé, rien à l’intérieur n’en gênait le coup d'œil: en entrant, on était frappé par sa hauteur imposante; je ne lui ferai qu’un reproche, et encore est*il singulièrement atténué, c’est d’avoir été copié sur le dôme de notre galerie centrale du Champ-de-Mars. Du reste, on rencontre fréquemment, dans l’Exposition de Chicago, de ces copies et de ces emprunts faits à l’an français, et cela n’a rien d’étonnant, car nous savons tous que notre École des Beaux-Arts est très fréquentée par les élèves architectes, peintres et sculpteurs américains. Ils emportent dans leur pays nos idées et appliquent les leçons, les principes qu’ils ont reçus à Paris. Je ne saurais en vouloir aux Américains de chercher, là où ils les trouvent, des choses intéressantes et, pour ma part, je forme le vœu que, pendant des siècles encore, la France soit assez riche en productions créatrices, en art, en science, en un mot en génie, pour pouvoir alimenter le monde entier!
- Dans ce Palais de l'Administration, le dôme que vous venez de voir domine les différents édifices qui se trouvent à l’entour. Ces deux'tourelles, qui ressemblent à celles de l’église de la Trinité, m’amènent à formuler une critique à l’égard des architectes américains : c’est de ne pas donner à l’aspect extérieur de leurs monuments le caractère de leur destination. On n’imagine pas, quand on se trouve devant une construction comme celle-ci, ce qui peut se trouver à l'intérieur. Quand on voit un édifice ayant l’aspect d'une église, on s'attend à trouver à l’intérieur une exposition d'objets des cultes, des bronzes religieux, des statuettes de sainteté, etc. Pas du tout : l’église que vous avez devant vous, c'est la galerie des Machines....
- On est absolument désorienté. De plus, c'est maladroitement exécuté: car la façade n’esl qu’un simple placage recouvrant la carcasse métallique des galeries. En vérité, ce système n'est pas heureux; mais l’ensemble, comme vous allez le voir tout à l’heure, est très satisfaisant. Il est évident que la Cour d’honneur est très belle. Elle est entourée d'une série d’édifices, qui, dans un style emprunté surtout aux monuments
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- (Je la Grèce, font grand honneur aux architectes américains.
- Tous ceux qui l'ont vue ont été véritablement frappés de son aspect grandiose.
- Dans le lointain, vous voyez encore le dôme du Palais de r Administration.
- La fontaine colombienne, du sculpteur Mac Monies : c’est une imitation de la fontaine de M. Coutan à l'Exposition de Paris de 1889; il y a également à l'extrémité de ce grand bassin rectangulaire une statue monumentale de la Liberté.
- Cette rotonde, avec ces colonnades et ce portique grec, n’indique nullement ce que peut contenir l’intérieur : c’est, le Palais de 1’Agriculture! Les emprunts, les imitations sont nombreux, l'architecte a beaucoup pris aux monuments de la Grèce, et beaucoup à l'Exposition de 1889.
- Autre vue du Palais des Manufactures qui me permet de vous présenter la partie placée à l’avant de la fontaine Mac Monies, un groupe de chevaux marins d’une bonne allure comme vous pouvez le voir.
- Une autre vue de la Cour dhonneur.
- L’importante combinaison des jets d’eau placés de chaque côté était éclairée le soir par des foyers électriques. Les fontaines qui sont au-dessous étaient transformées en fontaines lumineuses.
- Voici, à vol d’oiseau, la fontaine colombienne.
- C’est à cet endroit que se trouvait le Casino, une sorte de cercle que l’on avait transformé, après la fermeture de l’Exposition, en refuge pour les malheureux; car, il faut le dire, malgré leur prospérité, les États-Unis traversent également une crise intense. À Xew-York, l'inspecteur de la police constatait qu’il n'v avait pas moins de 100000 ouvriers sans travail dans la ville. A Chicago, l'Exposition avait attiré de nombreux travailleurs de tous les points du territoire américain et de l’Europe; les travaux terminés, ceux qui étaient venus spécialement pour l’Exposition se sont trouvés sans ouvrage, ils étaient plus de 100000! Il ne faut donc admettre que sous toutes réserves la prospérité des États-Unis. Une crise financière très grave s y est produite au mois de juillet; les journaux français en ont â peine parlé, sauf la presse économique, les revues,
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- les journauxspéciauxqui irai lent ces questions avec une grande compétence et qui font ainsi une œuvre excellente et d’une haute utilité. Mais la presse quotidienne n’étudie pas assez ces questions, elle ne les approfondit pas suffisamment, elle iie joue pas le rôle qu'elle pourrait jouer, elle ne donne pas de renseignements précis sur le mouvement economique, sur la concurrence qui nous est faite par les autres pays, ce serait cependant pour elle une noble tâche. J'appelle de tous mes vœux l'heure où elle nous éclairera sur la concurrence faite à la France. C’est, pour notre pays, une question de vie ou de mort, et il est utile que ceux qui travaillent sachent qu’il y a, à l’étranger, une agglomération considérable de travailleurs plus éprouvés que ceux de France.
- Je vous disais donc qu'à Chicago il y avait un grand nombre d’ouvriers qui, par suite des questions douanières, par suite de la surproduction de tous les pays, par suite de la pléthore générale, n’avaient plus de travail et qu'on les avait logés un peu partout, môme dans les églises, et notamment dans ce bâtiment, le Casino. On leur y distribuait des vivres; ils s’y chauffaient, car l’hiver est très rigoureux dans celte région ; un jour l’incendie s’est déclaré, a gagné la colonnade, qui n’est ni en marbre, ni en pierre, mais en bois, en bois recouvert de staff, matière très friable et très inflammable. L'incendie a continue son œuvre et a gagné, comme je l’ai déjà fait voir, ce bâtiment, le Music-Hall et le Patois des Manufactures. A la fin de l’Exposition, la surveillance s’était un peu relâchée; on faisait des économies; on avait licencie une partie des gardiens improvisés qui constituaient la garde des palais; on avait supprimé un certain nombre de postes d’incendie, et, quand le feu s'est déclaré, on s’est trouvé en nombre insuffisant pour le combattre.
- La fontaine colombienne. Elle est assez massive d’aspect, et n’est pas exempte de toute critique. C'est encore là un emprunt, une imitation de la fontaine de M. Coutan, du Champ-de-Mars ; les quais du bassin sont ornés de colonnes ceintes d’un triple rang de rostres, très décoratives: elles complétaient l'ensemble monumental de la Cour d’honneur.
- Elles étaient surmontées d’une statue; cette vue les repré-
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- seaic d’une autre façon, afin que vous soyez à même de les bien apprécier. Quand nos compatriotes sont allés à Chicago, vers la fin de l'Exposition, ils étaient persuadés que c’était une couvre absolument insignifiante; ils ont été très étonnés, en drivant, à la vue de cette Cour d’honneur, et de celte série de palais magnifiques.
- Une vue de la statue dorée.
- Le Casino, cercle et restaurant pendant l’Exposition, asile des ouvriers sons travail après sa fermeture.
- Le char triomphal du groupe allégorique do Christophe Colomb.
- Le Palais des Mines.
- La fontaine lumineuse, en non activité.
- L'intérieur du Palais des Manufactures; son ossature en fer était sensiblement plus grande que la galerie des Machines à Paris. Au centre, la tour-horloge, à carillon, jouant des airs tous les quarts d’heure, — et je n’entreprendrai pas de vous décrire les différentes sections étrangères; on ne les distingue pas très bien, cette vue n’en donne qu’une idée très confuse.
- Un ascenseur vous montait, pour a5 sous, sur la toiture; on pouvait s’y promener à l'aise. Une assez large galerie-promenade y avait été construite.
- Celte colonne, surmontée do l’aigle américain, c’est l’exposition de Tiffany, et, à côté, celle de la Compagnie Gorham, grandes fabriques d'orfèvrerie d’argent.
- Le Palais de VÉlectrtctté avec ses clochetons dorés.
- Avant d’aller plus loin, je désire vous dire quelques mots (car, jusqu’à présent, nous faisons plutôt une visite de touristes qu’une visite de négociants) sur les produits exposés dans le Palais des Manufactures; ils étaient très variés, très intéressants et, si je n’abuse pas de votre obligeance, j’essaierai de prouver combien il était utile de les étudier de très près.
- Je vous entretiendrai donc de ces différents produits.
- Prenons d’abord les tissus.
- J’ai remarqué, en poursuivant le cours de mes études, qu’on fabriquait aux Etats-Unis presque tous les tissus, en coton, en laine et en soie. En draperie, les Américains n’ont plus
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- rien à apprendre; leurs draperies sont très belles, leurs dispositions très heureuses, leurs qualités excellentes. Les lainages pour robes ne valent pas nos articles de Roubaix, ils n’ont pas la même perfection, mais les progrès réalisés sont appréciables, et l’on peut, dès maintenant, reconnaître que la production indigène répond à une partie de la consommation nationale. II y a certainement une tendance à demander moins aux fabriques européennes de lainages pour dames.
- Quant aux étoffes de soie, on en exporte beaucoup moins aux États-Unis; celles qui s'y fabriquent répondent à la consommation du pays; on sait déjà faire, on a fait déjà des velours noirs unis eide la fantaisie. Les Américains ne sont pas à la hauteur, il faut le reconnaître, ni pour la qualité, ni pour la nuance, ni pour i’apprêt, ni pour le choix des dessins: leur consommation et leur fabrication grandissent chaque jour, et il est bon de constater que les Américains font ce qu’ils n’ont cessé de faire depuis qu’ils ont commencé l’installation de leurs fabriques; ils vont chercher, dans les grands centres industriels européens, les contremaîtres, les ouvriers les plus habiles; ils leur donnent, au début, un prix relativement avantageux. Mais après qu’ils ont surpris le tour de main de la fabrication, le secret du métier, ils les renvoient ou les réduisent à un salaire infime, et c’est ainsi que nos ouvriers de grand mérite ont été alléchés, attirés par le mirage d’une situation meilleure, et sont allés, à leur insu, — et j'appuie sur ce mot, — sont allés créer aux États-Unis l’industrie dont nous avons aujourd'hui à redouter la concurrence!
- En étoffes de coton, les Américains, à l’heure actuelle, ont fait des progrès considérables, tellement considérables que je ne vois guère quels sont les genres qu’ils ne font pas; les seuls tissus qu'ils ne fabriquent pas avec perfection, sont les cretonnes imprimées, parce qu’ils n om pas encore de bons dessinateurs. Mais ils trouveront bien le moyen d'importer chez eux nos procédés, oi ce sera encore un produit, une branche de l’industrie pour laquelle la France verra décroître son exportation.
- Ils font également tous les rubans. Ceux de haute mode, de haute fantaisie, ne sont pas encore fabriqués avec succès, mais
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- il y a une tendance très marquée, des efforts très visibles pour arriver à se passer de nos rubans de Saint-Etienne.
- Quant aux étoffes d'ameublement, les Américains ont évidemment à apprendre beaucoup. Ils font également toutes les tresses pour les vêtements d'hommes et de femmes. L’industrie de Saint-Chamond n’a guère d’espoir d’exporter aux États-Unis! Non seulement les Américains fabriquent ce dont ils ont besoin, mais leur fabrication dépasse leurs besoins.
- J’arrive maintenant aux meubles. M. Champier, dans sa conférence, a fait défiler, sous les yeux des auditeurs, un assez grand nombre de vues représentant des meubles en rotin, en bois, etc. Je vais essayer de compléter les indications fort intéressantes qu’il nous a données, et j’ajouterai que, là encore, depuis un certain nombre d’années, des progrès considérables ont été réalisés! Grâce à rutilisation du gaz naturel dans l’État de l’Indiana, des usines importantes ont été montées, et notamment à Anderson, à IndianapoUs, à A'okomo, qui n’étaient que des petites bourgades de taoo à i5oo habitants et qui, en moins de cinq ou six ans, sont devenues de véritables villes de 12000 à i5ooo âmes. — Je vous citerai principalement Indianapolis qui, aujourd’hui, a des usines importantes très bien installées; le pétrole et le gaz naturel fournissent des moyens de locomotion et de force motrice excessivement avantageux; l’outillage est tout à fait moderne, même dans les plus petites usines, comme à Grand Rapids où il n’y a pas moins de 43 fabriques de meubles ! Et ce ne sont pas des fabriques ayant une dizaine d’ouvriers et un ou deux contremaîtres! Les plus petites emploient 60, 80 et 100 ouvriers! Vous voyez d’ici la production considérable de cette localité avec ses 43 fabriques de meubles !
- Les meubles américains exposés à Chicago occupaient un vaste espace ; la variété en était grande et ils joignaient, à la variété de modèles, la perfection dans la qualité et dans le travail. On peut leur reprocher des formes bizarres, mais enfin ces formes sont celles qui conviennent à ce pays et qui y sont demandées. Il n’y a que les personnes très riches, les privilégiés, ayant voyagé en Europe, qui désirent un ameublement ayant un caractère européen, qui importent certains meubles
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- de fantaisie, de fabrication française. Là encore, il y a, pour nos exportations, un débouché qui va se fermer de plus en plus.
- Une industrie dont on n’a pas parlé dans les précédentes conférences mérite d’être mentionnée, car elle a atteint un développement très considérable. M. Champier, que je cite de nouveau, nous a fait voir le développement de toute l'industrie du meuble, mais il ne nous a pas entretenus de cette fabrication spéciale qui touche au meuble par un de ses points : l’orgue et le piano. Il se fabrique certainement aux États-Unis plus d'orgues que partout ailleurs. Les Américains sont très amateurs de cet instrument; ils en ont dans toutes leurs églises qui sont fort nombreuses, car, contrairement à ce que l'on pourrait supposer, le peuple américain qui jouit de la liberté la plus entière, qui n’a pas de religion d’Élat, qui n’a pas de budget des cultes, est peut-être celui qui a le plus d’églises. Le dimanche est un jour férié très observé, et il est très difficile de s’y faire servir un repas au dehors, le dimanche, et même chez soi. La religion catholique y est en grande faveur et s’y développe rapidement: il y a plus de io millions de catholiques aux États-Unis. Tel est le résultat du régime de la liberté, et l'on se demande (je ne voudrais pas cependant aborder ici des questions politiques) si ceux qui recherchent la séparation de l’Église et de l’État obtiendront bien le but qu’ils se proposent.
- Donc, on fabrique beaucoup d’orgues et de pianos aux États-Unis et, aujourd’hui, leurs principales fabriques ont des maisons à Paris et dans les grandes villes d’Europe. Les plus connues sont les maisons Steinway' et Chickering. L’exposition de ces instruments occupait, je vous l’ai dit, un emplacement considérable, et, Messieurs, il faut le reconnaître, il faut le dire, les Américains ne se sont pas montrés très hospitaliers, ils n ont pas rempli leurs devoirs d’hùtes avec impartialité, car ils s’étaient fait la part du lion. Tandis que leur» fabricants d'orgues et de pianos disposaient d'emplacements spacieux, — que tel ou tel avait même un salon où l’on pouvait toucher le piano ou jouer l’orgue, et qu on pouvait y inviter les clients et les recevoir très confortablement, afin
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- qu'il? puissent apprécier le mérite des divers instruments, — l'exposition française était reléguée... vous ne devineriez jamais où?... Dans le Palais de l'Électricité, au premier étage, près d'un restaurant où retentissaient les bruits de vaisselle une partie de la journée!
- J’ai été fort étonné de ne pas constater les mêmes progrès dans une autre branche d’art industriel, celle du bronze. Sans doute, les Américains ont, en éclairage, des modèles très ingénieux et très variés, ils font admirablement bien le fer forgé, mais ils sont tout à fait inférieurs en statuettes, groupes, bustes, etc. Ils copient nos modèles, ils les surmoulent servilement, mais rien dans les objets exposés n’avait un mérite quelconque. J’ai remarqué deux ou trois fabriques, dont j’ai cité les noms dans mon rapport, qui se livrent à un véritable pillage des modèles de zinc d’art des fabricants du quartier du Marais. Une maison se distingue principalement par sa rapidité à se procurer toutes les nouveautés et à les surmouler pour ainsi dire, avant que les originaux français aient fait leur apparition aux États-Unis. Elle paie n’importe quel prix pour avoir les premiers échantillons, de manière à surmouler les premières pièces qui ont paru et elle les habille d'une façon impitoyable. J’ai vu des garnitures de cheminées se composant d'une pendule Louis XVI avec des pièces égyptiennes ou môme assyriennes comme pendants ; j'ai vu deux statuettes porte-flambeaux ou candélabres de style égyptien accompagnant une pendule Louis XV, et tout cela maquille de couleurs impossibles. L’origine de ces modèles, c'est le quartier du Marais; c’est Paris qui est mis en véritable coupe réglée; en un mot, les Américains se livrent à un véritable pillage de la propriété française!
- En matière d’orfèvrerie, il y a à distinguer entre ceux qui font de sérieuses recherches vers l’art et vers l’histoire et ceux qui ne font que des arrangements plus ou moins marcotés, c’est l’expression usitée dans ce genre d'industrie. L’orfèvrerie américaine se livre à toutes les fantaisies, à toutes les bizarreries; il y a évidemment, dans la manière de traiter les pièces et dans l’outillage, des moyens très perfectionnés; je ne citerai, parmi les maisons qui font le plus grand honneur à cette
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- industrie, que les maisons Tftfany ai Gorhcun; ces maisons ont présenté des pièces véritablement hors ligne et dépensent un argent considérable pour établir et conserver leur haute réputation. Elles von: chercher leurs documents dans !e monde entier, prennent des artistes, des contremaîtres et des ouvriers chinois, japonais, italiens, français, anglais, etc.; elles l’ont les plus grands efforts pour conserver leur suprématie et leur bon renom; leur exposition était absolument remarquable, excessivement importante, et je crois qu'on pourrait chiffrer à plusieurs millions de dollars la valeur des pièces qui étaient dans leurs vitrines.
- La Compagnie Gorhcun avait des cristaux taillés montés or et argent, des travaux merveilleux; j’avais la bonne fortune de connaître particulièrement M. Hnlbrook, directeur de celte Société: il m'a fait les honneurs de son salon et m’a fait voir des pièces fort riches, entre autres des émaux translucides, du genre de ceux de nos amis les Russes: il y avait en tous genres, en toutes matières, des produits attestant les efforts les plus heureux et les plus dignes de félicitations et d’éloges.
- La Compagnie Tijfanr avait des pièces d'orfèvrerie de grande originalité et de grande valeur; on ne voit pas souvent, en France, des services à thé en argent de 8000 dollars (4oooofï ). Il y en avait plusieurs d'un prix extraordinaire, des pièces très bien ciselées, des travaux très consciencieux, d’une recherche artistique très honorable constituant certainement une véritable création au point de vue du service de table ou du service à thé.
- En bijouterie et en joaillerie, la maison Ttffany avait des merveilles; elles n'avaient pas le caractère de celles de nos joailliers, les Boucheron, les Ve ver, mais il faut constater qu’elles étaient d’une très grande valeur, et si les bijoux américains n'ont pas toujours l’originalité, l’élégance et la finesse des bijoux français, c'est parce que la clientèle américaine ne recherche pas cette qualité si précieuse. La dame américaine trouve que nos bijoux sont très jolis: elle est excessivement tentée lorsqu’elle vient en France, mais, aux États-Unis, elle if achète pas le bijou français, elle ne le trouve pas assez solide, assez massif; elle est habituée à plus de matière et plus
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- de valeur intrinsèque. Nos produits ont une délicatesse extrême qui n’est pas toujours appréciée par l’Américain; cesi là une des causes qui entravent l’exportation de la joaillerie française aux États-Unis.
- .? o ne parlerai que pour mémoire de cette bijouterie spéciale : ;0 porte-mine, la plume d‘or, etc., dans laquelle les Américains sont passés maîtres, — et j’arrive à une industrie, à une branche à part de la bijouterie qui se fabrique à Providence, dans l’État de Rhode-Island : le doublé d’or. Il faut dire, Messieurs, et savoir entendre la vérité : je ne viens pas ici chercher des applaudissements, mais faire pénétrer dans l’esprit de mes compatriotes certaines observations. C’est à de bons Français, à ceux qui, sans parti pris, veulent savoir ce qui fait concurrence à la fabrication française, que je m’adresse en ce moment. Il y a, à Providence, une industrie très importante qui s’y est localisée, c’est celle du bijou en doublé, et il faut reconnaître qu elle y est fabriquée supérieurement, et en plus grande quantité que partout ailleurs.111 est désormais difficile, sinon impossible, de lutter contre cette fabrication américaine, qui est parfaite, et à laquelle on ne peut guère reprocher que la vulgarité des modèles.
- J’aurai terminé la partie relative aux métaux précieux, lorsque j'aurai parlé de l’industrie de la montre.
- Vous savez tous que l’horlogerie américaine a fait de grands progrès; que déjà, en 1876, à l’Exposition de Philadelphie, les représentants de la Suisse s’en étaient émus; leurs appréhensions étaient grandes; depuis, ces derniers ont changé, modifié, amélioré leur outillage afin de pouvoir lutter contre la fabrication américaine. L'horlogerie courante américaine ne vaut rien ; on en a vu des échantillons dans nos maisons de nouveautés, elle n'est pas à redouter. Mais la montre en argent et en or est excessivement bien faite et très soignée. Je dois ajouter qu’en France aussi notre industrie de Besançon a fait de très grands progrès, qu’elle a transformé son outillage, et je m’étonne véritablement que la maison Waierbury, l'une des plus importantes des États-Unis, puisse maintenir son dépôt de Paris, car nous fabriquons mieux et à meilleur marché; tandis qu’elle vend, ici, une montre en nickel ior% on en peut
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- acheter une, à Besançon, pour 7fr,5o, infiniment supérieure. II n’en est pas moins vrai cependant que l’industrie horlogère est très développée aux États-Unis.
- M. Champier, que je m’excuse de citer encore une fois, nous a parlé d’une industrie dont il n’a dit que quelques mots : la céramique, la faïence et la poterie. J’avais remarqué, dans un voyage que j’avais fait en j883, un commencement d’installation, la création d'une petite fabrique qui se trouve à Rook-wood. l'un des faubourgs de Cincinnati : c'est une dame, Mrs. Xic/to/s. très amateur de peinture sur porcelaine et sur faïence, qui, la première, a fondé cette industrie. J'ai visité ces ateliers en i883, et, depuis cette époque, les progrès accomplis par celte petite maison ont été tels qu'à l’Exposition de 1889, à Paris, elle 0 obtenu une médaille d’or ou un grand prix, et que le Musée des Arts décoratifs, ceux de Limoges et de Sèvres ont acheté les pièces les plus intéressantes de la jeune et petite fabrique des bords de l’Ohio pour les faire figurer dans leurs collections.
- Le niveau artistique se développe rapidement aux États-Unis; mais je ne peux pas dire que l’exposition de la fabrique de Rookwood a été supérieure; j’ai examiné de très près ses modèles, et je n’ai pas constaté de progrès. Et cependant, de 1883 à 1889, ils avaient été immenses; vous pouvez d’ailleurs voir, dans une des salles du Conservatoire des Arts ci Métiers, quelques spécimens de cette poterie que j'ai rapportés en i883, et que 31. le colonel Laussedat a bien voulu accepter comme une indication pour nos faïenciers et nos potiers.
- L’exposition de porcelaine a été considérable ; c’est a Tren-ton que se fabrique, en grande partie, la porcelaine; il y a dans cette ville une centaine de fabriques. Je n’ai remarqué que deux fabriques de porcelaine fine, de fantaisie, dont les produits aient véritablement quelque cachet. Toutes les autres produisent une porcelaine lourde, épaisse, pour les hôtels, que l’on appelle à Limoges, dans le langage professionnel : le limonadier.
- C’est celte porcelaine que l'on emploie principalement dans les hôtels et dans les restaurants du pays: la fabrication indi-
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- gène répond à celte consommation, et nos exportations ont également perdu de ce coté.
- Les Américains ont aujourd’hui d’importantes verreries; ils ont commencé par la verrerie ordinaire pour les liquides, les boissons, les eaux gazeuses, etc.; ils fabriquent maintenant les verreries d'éclairage, les cheminées à gaz, les réllecteurs, etc. ; ils les traitent avec beaucoup de soin, de même que les cristaux fins et taillés.
- £t, puisque je parle des cristaux, permettez-moi de vous dire combien il est regrettable que les verreries et cristalleries françaises n’aient pas cru devoir exposer à Chicago. C’est là une preuve de l'insuffisance des renseignements ! Ces industriels n'ont pas cru au succès de celte entreprise, ils l’ont considérée comme une affaire de peu d’importance, et ils ont reculé devant les frais d’une exposition aussi lointaine. On ne peut que regretter que, dans la Section française, il n’y oit pas eu une seule cristallerie, à l'exception d’un fabricant de verreries artistiques, de Nancy, et un mosaïste. Mais les grandes maisons comme Baccarat, Saint-Louis, Sèvres-Meudon, et autres s’étaient abstenues. L’Autriche-Hongrie et la Bohème avaient une exposition de cristaux et de verreries considérable.' Les États-Unis eux-mêmes avaient une très belle exposition : celle de la maison Libbey, analogue à notre établissement de Baccarat, qui fabrique des cristaux taillés d’une richesse et d’une perfection remarquables. Cette maison Libbey avait installé, dans la kermesse de Midway-Plaisance, une usine complète. Non pas simplement pour la démonstration et pour les curieux, comme la verrerie vénitienne en 1889, mais une cristallerie en activité produisant pour son stock ! Ces locaux étaient si vastes qu’ils pouvaient contenir trois mille à quatre mille personnes ! L’impression des visiteurs qui ne jugent que par ce qu’ils voient, ou ce qu’on leur fait voir, était celle-ci : <r Les verreries bon marché se font en Bohême et les cristaux riches dans l’État de l’Ohio »;c’était là une conclusion logique, puisque ni la France, r.i l’Angleterre n’avaient exposé de produits de ce genre. Voilà pourquoi l’abstention est souvent fâcheuse pour l’industrie d’un pays!
- Pardonnez-moi, Messieurs, si j'entre dans trop de détails,
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- mais il y a certainement ici des personnes compétentes qui apprécieront les renseignements que je leur apporte. Les instruments et les appareils d'optique et ceux pour la photographie sont bien fabriqués aux États-Lnis; on les fait presque aussi bien qu’en France, cl nous en sommes réduits maintenant à ne plus exporter que les verres travaillés, encore n’est-ce pas pour longtemps, car les Américains commencent à fabriquer ces verres; ils importent le flint et le crown-glass, ils en tirent des verres de lunettes, notamment, que l’on voyait fabriquer dans le Palais des Manufactures. Ils fabriquent parfaitement et très soigneusement les pince-nez, les lunettes, les microscopes, les longues-vues, les théodolites, etc., etc., on pourrait dire tous les instruments d'optique et de précision: la perfection et la modernité de leur outillage leur permettent d’établir bien et à bon marché. Ils emploient, là-bas, un métal qu’on n’a pas encore beaucoup utilisé, en France, pour ces articles : l’aluminium. J’ai constaté l’emploi de l’aluminium dans beaucoup de branches de l’industrie américaine ; par exemple, dans les instruments de chirurgie et dans les instruments d’optique; l’aluminium est maintenant d’un prix très abordable, nos fabricants pourraient en essayer l’emploi dans certains instruments où l’on recherche la légèreté du métal. Les Américains réussissent assez bien les membres artificiels et les ophtalmoseopes.
- Quant aux chapeaux et aux vêtements, il suffira de dire qu’ils les fabriquent très bien et à tous prix.
- La chaussure est fabriquée aux États-Unis dans des proportions inconnues en Europe. Vous le savez, il y avait, à l’Exposition de Chicago, le Palais des Cuirs et des Chaussures, construction spéciale et réservée à cette industrie. Les machines à faire les boutonnières, les machines à fixer les boutons et les œillets à crochets, les machines à piquer et à coudre, etc., sont presque toutes d'invention américaine ; elles ont donné une impulsion à cette production qui défie, sur les marchés nord et sud-américains, celle de l’Europe. La France peut encore exporter de la chaussure fine et de fantaisie pour femmes et enfants.
- Je ne vous parlerai que pour mémoire des wagons; c est
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- encore aux Américains que nous devons le sleeping-car, le wagon-restaurant, les wagons-lits, etc.— Les nôtres ne sont que des copies des wagons qui sont usités depuis déjà plus de vingt-cinq ans sur tout le territoire américain.
- La carrosserie américaine est très bien faite; elle paraîtra au visiteur européen quelque peu bizarre; nous n'avons ni les mêmes mœurs ni les mômes usages, et, au premier abord, on est surpris et quelque peu désorienté, mais, après quelques mois de séjour, on y est fait.
- Rien de plus surprenant que la légèreté de ces petits véhicules, les bu g g tes, qui ne pèsent qu’une soixantaine de livres. Les roues de ces petites voilures sont d’une délicatesse extrême, et cependant elles résistent admirablement, bien qu'en bois, une sorte de noyer, le htckorr, qu'on importe en Europe pour la carrosserie.
- Malgré ce précieux élément de construction, la mode a de telles bizarreries et de telles exigences, que c'est grand genre, à Chicago, d’avoir de lourdes voitures et des harnais européens. Les harnais et la grosse carrosserie américains sont également très bien établis, mais ils n’ont pas d'élégance. Nos exposants à Chicago, les Mühibac/ier, les Binder, avaient des modèles, des types de victorias, de coupés, de landaus, etc., d’un confort et d’une élégance sans pareils. Au point de vue de la fabrication, les Américains n’ont rien à apprendre en Europe, mais leur carrosserie n’a ni l’élégance ni la distinction de la nôtre.
- Leurs fabriques de papier sont colossales; celles de papier d'emballage sont considérables. Quant aux papiers peints, j’ai constaté également l’abstention regrettable de la France. Pas une seule fabrique française n’a exposé à Chicago, tandis que les Américains avaient construit, dans l’enceinte du Palais des Manufactures, un vaste salon tendu de papiers, en panneaux et en portières d’une grande richesse, d’un effet peut-être contestable, mais qui satisfont le goût du pays.
- A l’extérieur, ce vaste salon avait un aspect architectural et formait un petit édifice revêtu de motifs en lincrusta Vatton, auquel on reproche de n’avoir pas assez de relief; les Américains ont su lui en donner. Par exemple, on remarquait des
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- L lXDtSTBIE 3JVMFACTURIHBE Al'X ÉTATS-UNIS. J5
- corniches de 5ofu* de saillie; des chapiteaux de colonnes avec des reliefs de 4°csn à 5o““. On ne néglige rien dans ce pays pour perfectionner et pour innover.
- Vous me trouverez un peu pessimiste, Mesdames et Messieurs, soyez persuadés que je n’ai pas pour but d’alarmer mes compatriotes, mais de leur prouver combien nous devons suivre pas à pas le développement industriel américain î
- A Sprtngjîeld\ il y a des fabriques considérables d’armes et de munitions, et, dans toutes les guerres de l’Europe ou hors d’Europe, on emploie des armes de fabrication américaine! Les Yankees les fabriquent, non pour eux, puisqu’ils n'ont pas d’armée (aôooo hommes à peine pour garder leurs frontières), mais pour les autres peuples assez fous pours’entre-déchirer.U n’ya pas, aux États-Unis, de service militaire; sans doute, servir son pays est un devoir que tout François revendique comme un honneur et comme une prérogative, mais, au point de vue de l’industrie et du commerce, c’est une gêne très grande que n’ont pas les Américains; c’est donc pour eux un double avantage : ils fabriquent des armes de guerre pour le monde entier... iis ne s’en servent pas....
- Les Remington n'ont-ils pas etc employés dans le monde entier ? les Hotchkiss ne sont-ils pas d’invention et de fabrication américaines? Les munitions, les explosifs y sont également perfectionnes. J’ai vingt-neuf ans d’expérience des États-Unis; j’ai connu l’époque où tous les produits dont je viens de vous entretenir s'y exportaient, et aujourd'hui, ou contraire, peu à peu les commandes se réduisent, et la liste des produits que nous pouvons y exporter diminue, comme un chapelet dont les grains tombent un à un, et dont il n’en restera bientôt plus que quelques-uns. Voilà les causes de la diminution de nos exportations, voila pourquoi nous sommes anxieux! Ne semble-t-il pas que le régime douanier qui vient de fermer notre pays par un tarif excessif, qui nous a brouillés avec la Suisse, avec l’Espagne, avec l’Jtalie, avec d’autres nations encore, n’est pas le meilleur! Sans vouloir faire ici le procès des groupes agricole et viticole, partisans de la protection, j’estime que ceux qui voient clair, parce qu’ils sont allés à l’étranger étudier ces questions, ont quelque raison de
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- demander qu’on remédie à cet étal de choses! Il faudrait diminuer les prix de revient pour que notre pays puisse lutter contre celte concurrence colossale et conserver des débouchés indispensables. Pour atteindre ce but, ce n'est certes pas un bon moyen que de se brouiller avec ses voisins! Au point de vue politique en Europe, la France a la satisfaction d’être l’amie d’un grand peuple. Que vient de faire ce grand ami ? Après nous avoir consenti un tarif douanier spécialement avantageux; après des fêtes enthousiastes; après des déclarations non équivoques d’alliance et d’amitié. le traité russo-allemand vient d’être conclu pour dix ans, et les avantages qui nous avaient été accordés sont également accordés à l'Allemagne! En matière économique, il ne faut pas d'enthousiasme; il ne faut pas faire de sentiment en matière commerciale: et cependant, les événements prouvent que nous en faisons trop en politique, et qu’au point de vue économique on écoule trop volontiers certaines réclamations aux dépens des autres!
- Il est presque superflu de parler des ingénieuses machines-outils et des outils. Je me rappelle qu’en 187G, un membre de la Chambre de Commerce de Paris, — qui en est devenu le Président, et est aujourd’hui sénateur. — M. Dietz-Monnio, à son retour de cette Exposition, où il avait remarqué le nouvel outillage pour fabriquer les vis, n'a pas hésité à mettre de côté celui de son usine, et à en créer un nouveau, afin de ne pas se laisser distancer par l’industrie américaine. En effet, l'outillage est très perfectionné aux États-Unis, et l’outillage agricole, dont vous a parlé avec tant de compétence M. Rin-gelmann, n’est pas moins développé ni moins intéressant que l’outillage industriel. Parmi les outils de ferme, le plus usité, la fourche, est aujourd'hui de provenance américaine. C’est en 1889 qu’elle a commencé à être adoptée en France, on a reconnu qu’elle joignait la solidité à la légèreté, nos cultivateurs n'en emploient plus d’autre.
- Le poêle américain est d’une fonte très belle et très nette, les systèmes en sont nombreux et ingénieux; on commence à les introduire en France.
- A côté des machines-outils, des limes, des scies, etc., il faut citer la serrurerie; il y a des fabriques, comme la Yale
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- Lock Company, dont les installations sont étonnantes et dont les produits, quelquefois étranges dans leur conception, constituent des innovations, des créations qui ont complètement supprimé l’importation de la serrurerie française. Je dors dire cependant que, malgré le luxe de leurs modèles, leurs maisons de premier ordre n’ont rien de comparable aux merveilles de ciselure et de goût exposées par la maison Bricard, de Paris.
- Je ne voudrais pas, Mesdames et Messieurs, m'attarder plus longtemps à l’examen de toutes les industries, mais, véritablement, lesujet que j’ai à traiter étant le développement de l’industrie manufacturière américaine et l’avenir de nos exportations, j’ai cru devoir vous entretenir des principaux produits. 11 semblerait, après ce que je viens de vous dire, que nous n’avons plus qu’a abandonner ce marché pour chercher des débouches ailleurs. Eh bien, non! Lorsqu'il a été question, en France, de l'Exposition de Chicago, j'ai été de ceux, au contraire, qui ont pensé qu’il fallait qu’elle s!y fît représenter, qu’elle y envoyât ses produits, de manière à prouver aux visiteurs de l’Amérique du Sud que nous pouvions supporter la concurrence! Nos exportations et nos importations, aux Etats-Unis, somme toute, se montent, en moyenne, à 63o millions, dont 3ao pour "exportation: ce n'est pas là une quantité négligeable, et un marché qui représente 3ao millions d'exportation ne doilpas être abandonné. 11 faut visiter ce pays; il faut y aller quand même, car, en matière commerciale, on ne doit jamais renoncer à la lutte!
- Nous avions encore une autre raison pour aller à Chicago : nous devions nous y trouver à côté d'un pays que nous n’avions pas vu dans les expositions depuis plus de vingt ans. Nous entendions parler des progrès énormes, des progrès industriels réalisés, accomplis par l’Allemagne; mais elle n'avait pris part, ni chez nous, ni ailleurs, pendant un quart de siècle, à aucune Exposition universelle, et il fallait s'attendre à ce qu elle Ht à Chicago des efforts considérables! Elle n’y a pas manqué, en effet, se trouvant d'ailleurs dans des conditions exceptionnelles. Lorsque je vous ai parlé de la population de Chicago, j’ai omis de vous indiquer comment se répartit la population cosmopolite; le voici, en quelques mots :
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- Sur 1 Sooooo habitants, il y a, à Chicago, 592000 Américains seulement: mais, en revanche, il y a 384 000 Allemands, c’est-à-dire 92000 Allemands de plus que d'Américains. Viennent ensuite 210000 Irlandais, 54000 Bohémiens, 02000 Polonais, 45ooo Suédois,44°ooA'orwégiens,33ooo Anglais, taoooFrançais, etc. Si vous additionnez ensemble ceux qui sont de race teuionique, Scandinave, etc., vous avez un total de 600000 individus, tandis qu’au contraire, la race latine 11'est représentée que par 40000 individus, dont 12000 Français!
- Les Allemands, étant donné le nombre considérable de leurs compatriotes à Chicago, y ont donc un avantage énorme au point de vue de la représentation de leurs intérêts et de i’ob-tention des renseignements. Ils ont très bien su profiter de cet avantage et iis ont cherché à réaliser la menace du prince Frédéric-Charles : imposer à la France un Sedan industriel! Xous avons la satisfaction de le dire, c’est grâce à l’initiative de certains de nos fabricants, aux sacrifices qu'ils ont faits, à l’entente et au concours de tous ceux de nos compatriotes qui se sont fait représenter à Chicago, que nous avons conservé, absolument intacts, notre bon renom et notre vieille réputation française!
- Oui ! les Allemands avaient fait des efforts énormes ! On sentait partout la main du jeune et ambitieux souverain qui dirige les destinées de l’Allemagne ; on sentait partout le désir d’écraser la France, car, d'après certains articles de la presse française, ils croyaient que très peu des nùtres iraient à Chicago. Us ont été certainement déçus et étonnés lorsqu'ils ont vu la section française qui, si elle n'avait pas la masse architecturale de l'exposition allemande, avait une organisation, une installation, une décoration d’un aspect harmonieux et agréable. C'était un véritable repos, une sorte de bien-être pour le visiteur que de pénétrer dans la section française apres avoir parcouru les sections allemandes et américaines, où tout était d’un effet lourd et prétentieux.
- Xous allons, de nouveau, vous présenter quelques vues.
- Le Palais de l'Électricité. — Les Américains aiment beaucoup la réclame; cette rotonde surmontée d’une colonne, les
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- dessins qui la couvrent étaient produits par des lampes à incandescence- L’employé qui donnait les renseignements, suivant qu'il actionnait tel ou tel contact, éclairait cette colonne en rouge, en bleu ou en toute autre couleur. On n'est pas badaud qu’à Paris.
- Voici la colonne dont je vous ai parlé. Vous voyez ici un cartouche avec le nom de la France; à gauche, se trouvait un phare. Ce fut pour moi une grande satisfaction, et j’ai éprouvé une émotion réelle en constatant que, dans le Palais de l'Electricité, il n’y avait que des phares français, ceux de la maison Barbier; dans le Palais du Gouvernement, j'ai également constaté que les phares employés par la marine américaine provenaient de la même maison; ce sont (à de douces constatations pour celui qui aime son pays!
- Une autre vue du Palais des Mines et du Palais de l Électricité; vous voyez que c'est toujours à l’intérieur la même disposition : des pyramides, des cônes, des cubes, des couronnes, des sphères, etc. On est littéralement confondu de la richesse minière de ce pays; mais je ne peux entrer dans tous ces détails; je dirai simplement que les galeries étaient réservées aux outils et appareils de l'exploitation minière, presque tous actionnés par l’électricité, alors qu’en France, nous n’en sommes encore à cet égard qu’à la période expérimentale.
- Une autre vue de Xintérieur du Palais des Mines.
- L'entrée du Palais de F Agriculture dans la Cour honneur. Mais, comme l’heure me presse, je nie borne à vous signaler ici, au-dessus de ce pavillon, un groupe allégorique emprunté évidemment au groupe de la fontaine de Carpeaux au Jardin du Luxembourg. M. Levasseur vous l’a déjà fait remarquer.
- Le Palais de F Agriculture. Vous voyez que celle architecture grecque correspond assez mal à ce qui est à l'intérieur; il n'est vraiment pas nécessaire d élever un temple grec pour y exposer des céréales, des fromages et des conserves alimentaires.
- Le groupe qui esta l’encoignure du bâtiment est encore un emprunt à la fontaine du Luxembourg.
- a* Série, t. VU.
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- Le Palais des Machines avec ses deux clochers rappelant ceux de l'église de la Trinité, à Paris; je ne vous en dirai rien parce que M. Richard en a déjà parlé avec compétence.
- Voici la façade, avec sa magnifique colonnade, ses chapiteaux corinthiens, son architecture grecque. Un semblable cadre pour des machines est peu justifié.
- Le Palais du Gouvernement : le mot l'indique, il renferme les expositions des Ministères de l'Intérieur, des Postes, de la Marine, de la Guerre, etc.
- Je ne vous parlerai de l'exposition de l'Agriculture que pour vous citer un fait qui vous prouvera que, dans la voie du protectionnisme, on va quelquefois jusqu'à l'absurde et que les représailles ne se font pas attendre.
- Il y avait, dans cette section, des modèles en carton-pierre représentant des quartiers de bœuf; ces modèles étaient décorés en couleurs, comme le sont ceux de l'anatomie élastique du docteur Auzoux. Ceux qui reproduisaient la pneumonie du bétail portaient une pancarte explicative où on lisait :
- « Grâce aux soins du département de l’Agriculture, aujourd’hui la tuberculose du bétail a presque entièrement disparu, et nous pouvons dire qu’elle est à jamais bannie du territoire des États-Unis. » Quelques pas plus loin, on pouvait lire, sur d’autres spécimens, la légende suivante : « Provenance d’un pays où le bétail (bœuf français) est infecté de tuberculose *.
- Ceci est la réponse à la prohibition du porc américain ; les Américains n’ont jamais pardonné cette prohibition, ce traitement spécial fait à la viande de leurs porcs; ils ont trouvé une occasion de rendre le mal pour le mal et ils ne l'ont pas manquée ! Vous voyez qu’en matière de tarifs douaniers, il ne faut jamais rien d'excessif, et que le plus sage c’est une bonne transaction, c’est-à-dire un traité de commerce !
- Un garde-côtes de la Marine américaine ; ce bateau qui est sur l'eau ne flotte pas, et cela pour une bonne raison, c'est qu’il est en maçonnerie.
- Le traité passé entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, après que ces derniers eurent conquis leur indépendance, interdit aux deux parties contractantes l'accès de plus d'un navire de guerre dans les eaux lacustres; le département de la
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- Marine désirant exposer sur le lac Michigan, pour se conformer aux conventions, a dû en construire un en maçonnerie. A la coque près, tout est semblable à un bâtiment de l'Etat armé en guerre.
- Le Palais des Pêcheries, son nom l’indique, renfermait tout ce qui est relatif à la pêche. C’était le spécimen d’architecture le mieux réussi et le plus original de toute l'Exposition. Il est évident qu'il y a eu là, non pas une copie servile, non pas un arrangement de documents pris à droite ou à gauche, mais une inspiration véritable, une création. Toutes les arcades, les corniches, les consoles, les pilastres, etc., étaient ornés de motifs décoratifs dont les sujets étaient empruntés au monde de la mer; vous allez en voir, d'ailleurs, une vue plus complète.
- Cette vue vous a été présentée déjà par M. Levasseur; remarquez l'ingénieux arrangement des corniches, des consoles, etc., comme tous ces poissons, ces anguilles, etc., sont harmonieusement enlacés; comme cette ornementation de crustacés, de dorades, de grenouilles, d'hippocampes est d’un effet à la fois élégant et original.
- Voici le Palais de IIllinois, dont vous avez déjà vu une autre projection. La manière dont il a été construit indique bien quel a été le manque de méthode, de suite, de plans arrêtés constaté dans l'organisation de l’Exposition tout entière; ce dôme a changé trois ou quatre fois de couleur; d’abord jaune, puis vert foncé, on l'a changé de nouveau parce qu'il était semblable à celui du Palais du Gouvernement et on lui a rendu sa couleur primitive; puis les nervures ont été peintes en blanc; comme cela n’était pas très beau, on les a repeintes en jaune plus foncé. Cette observation est de peu d’importance; elle indique cependant bien qu’en toutes circonstances, dans les détails comme dans les questions capitales, il y a eu des hésitations, des solutions prises au hasard, des influences en jeu, des conflits, des rivalités, dont les exposants ont subi les conséquences.
- Le Palais des Beaux-Arts ; je n’en parlerai pas parce qu’il est en dehors du cadre de cette conférence, je vous dirai seulement qu'il était de style grec, d’aspect glacial, mais, à Tinté-
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- rieur, admirablement bien disposé; il renfermait la plus belle collection d’œuvres d’art qui ait jamais été exposée aux États-Unis.
- La rue des États américains.
- Chaque État avait élevé une construction dans le style d’architecture le plus usité sur son territoire. Je ne parlerai que de celui-ci : l’Hôtel de Ville (le City-Hall) de Philadelphie. C’est dans cette tour que se trouvait la vieille cloche qui, le 4 juillet 1776, a sonné l’heure de l’indépendance, et il semble que cette cloche ait eu une mission providentielle, car, après avoir sonné son premier coup, elle s’est fendue : l’indépendance était conquise et proclamée. Les Américains entourent celte vénérable relique, cette ancêtre, de toutes sortes de soins, d'un culte véritable. Pour l'inauguration de l’Exposition, elle a etc transportée sur un wagon spécial et accompagnée d’une délégation du Conseil municipal; elle a été reçue en grande pompe: le clocher où elle est placée est la reproduction exacte du City-Hall de Philadelphie.
- Le Palais de la Femme.
- Ce Palais mérite véritablement qu'on s'y arrête quelques instants. Les femmes, aux États-Unis, ont une réelle supériorité, une culture intellectuelle supérieure. Elles sont habituées, dès l’enfance, à donner carrière à leur initiative et à se tirer d'affaire elles-mêmes. Elles ont voulu, non pas y exposer des théories politiques, mais faire quelque chose de plus utile.
- La femme américaine revendique, pour son sexe, le droit à toutes les carrières, le droit à tous les travaux.... Le droit de voter, elle l’a; le droit de diriger les affaires..., les femmes ne l’oni-elles pas dans tous les pays? A quoi servait alors de construire un palais? Quel était le but de leurs conférences? Elles ont voulu prouver, et elles ont prouvé, que la femme avait des qualités égales à celles de l'homme; elles ont prouvé que la femme pouvait égaler l’homme dans toutes les branches de l’activité humaine; elles ont voulu établir que, puisque la femme rend les mêmes services, accomplit les mêmes travaux avec la même perfection, elle avait droit au même salaire que l'homme! C’est ce droit qu'elles revendi-
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- quaient dans les conférences qui avaient lieu dans le Palais que je vous ai montré tout à (‘heure !
- tes femmes américaines se sont donc mises à l’œuvre; elles avaient choisi, pour présider leurs travaux, une femme d’un grand mérite, Mm* Potier Palmer, qui a parcouru l'Europe et une partie du Monde, pour solliciter le concours des souveraines, des princesses, des personnes notables et des autorités féminines de tous les pays. Cette exposition comprenait toutes les oeuvres et toutes les entreprises féminines! Mm* Potier Palmer qui, indépendamment de sa grâce, de son charme personnel, est douée d’une haute intelligence et d’une activité remarquable, a admirablement dirigé cette entreprise, et l’on peut dire que c’est elle qui en a fait le succès!
- Le Comité des Dames américaines s’est occupé seul de la construction du Palais que vous avez vu et que vous allez revoir tout à l’heure. l*n concours a été ouvert. C’est une jeune fille de vingt ans qui en a eu le prix cl qui a exécuté le Palais; elle s’est adjointe celle qui avait obtenu le second prix et qui n’avait que dix-sept ans; quant à la jeune fille qui a exécuté les principales parties de la décoration du Hall central, elle n’avait que vingt-deux ans! Ce n’est que pour les travaux matériels que l'homme a été appelé à apporter son concours, la femme seule a agi, pensé et dirigé.
- Il m’a été donné de pénétrer dans celte enceinte et d’assister, dans YAssembly room, à leurs discussions; j’v ai entendu des dames conférencières, des dames orateurs; qu'elles aient l’éloquence abondante, cela ne surprendra personne..., mais elles s’exprimaient avec distinction. Elles traitaient un sujet, le discutaient, l’analysaient avec une grande netteté; très maîtresses d’elles-mèmes, elles abordaient les questions sous tous leurs aspects. Je suis sorti absolument convaincu que, sous le rapport de l'éloquence, de la persuasion, la femme ne le cède en rien à l’homme!
- Certainement la femme américaine dépasse quelquefois le but, car il ne «aurait appartenir aux femmes d’occuper tous les emplois, toutes les situations. Je vais vous lire une staiis-tique qui indique quelles sont les fonctions que la femme remplit déjà, et vous apprécierez quelles sont celles qu elle
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- peut encore revendiquer. Quant à moi, je n’en vois pas.
- Dans!c Michigan, voici les fonctions remplies par la femme:
- Il y en a 22000 dans le commerce et, dans les professions diverses, jSooo ainsi réparties :
- i3ooo institutrices; r4°° musiciennes et professeurs de musique; io3o sténographes et dactylographes (car c'est d'Amérique que nous vient la machine à écrire, ainsi que d’autres machines); iooo gardes-malades diplômées; 456 employées de l’État ou du Gouvernement; 280 artistes ou professeurs d'art; afo chirurgiennes et femmes docteurs en médecine (nous sommes encore, en France, à compter et à citer comme une curiosité les docteurs femmes); «5o patronnes d'hôtels ou de restaurants; i3o journalistes (je ne suis pas étonné que les Américains soient si bien renseignés); 80 actrices; 5o sages-femmes; 5o pasteurs protestants ou clergy-women!
- Il peut paraître surprenant qu’il y ail des femmes pasteurs protestants; mais je ne vois pas pourquoi la femme, avec sa nature généreuse, sa charité, son bon cœur, ne serait pas tout aussi bien placée que l’homme au chevet des mourants ou des éprouvés! La consolation sera plus agréable et plus facilement écoutée et reçue venant d’une femme que d’un homme....
- Ce qui nous semble une idée bizarre, au premier abord, sera peut-être la vérité demain; nous le reconnaîtrons, en France, un jour, quand nous aurons d’autres libertés que celles que nous avons, bien que nous en oyons plus qu’en Amérique. Car c’est une erreur de croire qu’on est très libre aux États-Unis; les préjugés y sont nombreux, on en est l’esclave.
- On commence, surtout dans les grandes villes, à ne plus vouloir de familles nombreuses; on ne veut plus autant d’enfants. Dans la maison où nous avons habité pendant trois mois, demeurait une jeune fille qui était docteur en médecine; sa conversation était charmante; c’était d’ailleurs une personne d'un esprit très cultivé, mais elle avait des idées extraordinaires : comme nous lui demandions si elle serait heureuse d'être mariée et d'avoir des enfants : « Des enfants! répondit-elle, j’aimerais mieux couper dix jambes! j>
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- Revenons ou Palais de la Femme : il y avait, de chaque côté, des trottoirs garnis de sièges, des cafés, des restaurants; on pouvait y faire sa sieste et jouir d’un panorama magnifique.
- Je vais vous montrer un édifice qui est moins important, mais dont le but était bien curieux à étudier : c’est le C/u'l-dretis Building ou bâtiment des enfants. Il y avait, dans la salle du rez-de-chaussée, une grande pièce à cloisons vitrées. A l’intérieur, étaient installés tous les appareils nécessaires aux enfants en bas âge : des crèches, de petites bercelon-nettes, des berceaux, de petits chariots pour aider les premiers pas des bébés. Que vous dirai-je encore? Il y avait également de petits appareils de gymnastique pour les tout jeunes enfants. Les Américaines, personnes très pratiques, sesontdil: « Ces appareils vides ne sont pas très suggestifs, metlons-y des bébés, cela donnera de l'animation ». Comme les ébats de ces petits êtres étaient charmants, que la foule s'arrêtait, ces dames ont pensé qu’il pouvait y avoir là une source de bénéfices et elles ont imaginé ceci : moyennant vingt-cinq sous, les mères de famille qui avaient des enfants à traîner toute la journée pouvaient les mettre au vestiaire!... On leur remettait un jeton et, le soir, elles n’avaient qu'à représenter leur jeton ci on leur rendait leur dépôt. Cela a eu beaucoup de succès. Eh bien ! je ne crois pas que les femmes françaises, pour s’éviter une fatigue, courraient ainsi le risque de ne plus trouver leurs enfants au... vestiaire! Elles aimeraient mieux les conserver dans la crainte d'une substitution, d’une maladie contagieuse ou d'un accident. C'est d’ailleurs ce qui distingue la femme française : elle a des qualités inestimables d'ordre, de méthode, de cœur et de dévouement; aucune autre femme ne les possède au même degré qu’elle!
- Le Palais de l Horticulture. Je ne vous en parlerais pas si je ne tenais à vous dire deux mots des produits de la Californie: fruits frais, fruits conservés: il y a en Californie, surtout dans la province de San-Diégo, un commencement de fabrication de raisins secs, genre Malaga, de pruneaux, qui arrête l'importation de nos prunes d’Agen et de Lol-et-fîaronne. J ai également remarqué des échantillons d’huiles d olive. Les
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- LOVRDELET.
- États-Unis abordent donc toutes les branches d’industrie et de production. On sent qu’ils veulent se suffire à eux-mêmes, jusqu’au jour où ils deviendront exportateurs; ce jour n’est peut-être pas très éloigné!
- Voici la grande roue que irès irrévérencieusement, très injustement, on a traitée de tourniquet. Je me rappelle que, dimanche dernier, M. Pillet nous a parlé de celle roue, la roue Fer ris y dans des termes que je n’ai pas oubliés. Je suis parfaitement d'accord avec lui. Il a répété jusqu’à trois fois que c'était un véritable lourde force; un autre conférencier l’a appelée une œuvre litanesque! et cependant certains journaux français Pont comparée à un tourniquet! Un tourniquet? Son diamètre était de 8o’h, c’est-à-dire iow de plus que les tours Notre-Dame! Quand une roue de celte dimension porte trente-six wagonnets pouvant contenir chacun 60 personnes, ce qui donne un total de 2160 personnes entraînées dans l'espace par l’évolution de la roue, je considère qu’il y a là un problème de mécanique et de construction excessivement intéressant et qui fait le plus grand honneur à l’ingénieur qui l’a conçu et exécuté. Il ne faut pas avoir de parti pris, il faut reconnaître le mérite où il est. Quelque étrange et bizarre que soit le problème, il n’est pas sans mérite et, parce qu’il a été résolu par un ingénieur américain, il n’en est pas moins juste de lui rendre hommage!
- Voici les wagonnets. Quand nous sommes arrives à Chicago, Mme Lourdelet et moi, cette roue n était construite que dans sn partie inférieure; nous nous sommes alors regardés et notre regard voulait dire : « Nous ne confierons jamais nos précieuses personnes à cette machine-là! » L’ossature en était si légère! Remarquez les piliers qui supportent l’essieu; voyez quelle en est la hardiesse; véritablement on se demandait si tout cela n’allait pas se disloquer au premier tour! Et cependant, les jeunes misses, tout en mâchant leur gomme à la pepsine, faisaient queue pour y monter; alors, nous nous sommes dit : « Les Français ne marchent jamais les derniers! » et nous y sommes montés dès le début. D'ailleurs, la vue était superbe du haut de celte roue, et valait bien l’ascension : ici le Palais du Gouvernement, là le Palais de l’Illinois, le lue Michi-
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- L IXDISTRIE MANUFACTURIÈRE Al'X ÉTATS-UNIS.
- gin ; à droite, la Pullman-Cily, où se fabriquent les wagons-lits.
- Le chalet suédois; c etait, comme vous le voyez, un important spécimen de l'architecture suédoise du xvn* siècle, une exposition pratique de matériaux de construction.
- Au lieu d’exposer isolément des grès céramiques, des carreaux, des ciments, des agglomérés, les Suédois avaient eu la bonne idée d’en composer un pavillon qu’ils ont monté à Christiania d'abord, puisa Jackson-Park. Les produits exposés à l’intérieur étaient de premier ordre, et faisaient le plus grand honneur à ce peuple si industrieux et si sympathique.
- Le pavillon britannique; le garde-côtes, que vous avez vu. La maison anglaise. Le groupe emblématique exécuté par la fabrique Doullon.
- Le pavillon français, assez critiquable et cependant d’un assez bon effet. On pourrait désirer qu'il eût été plus important et plus élégant.
- Le groupe de ce panneau représente l’Amérique recevant la France; le génie de l’Indépendance plane au-dessus de ces deux figures allégoriques.
- La salle des Souvenirs offrait un grand intérêt historique : c’était une reproduction du Salon des ambassadeurs à Versailles, où Louis XVI, le 20 mars 1778, reçut les trois délégués du Congrès américain, parmi lesquels se trouvait le grand citoyen Benjamin Franklin, venant solliciter l’appui de la France. Dans cette salle des Souvenirs, se trouvaient, au centre, des consoles authentiques datant de Louis XIV et de nombreux objets ayant appartenu à Lafayeue et à Washington.
- Il y avait également une partie murale ornée de belles tapisseries de l'époque, en laine et en soie, des Gobelins du xvi* siècle, excessivement curieuses, des meubles ayant appartenu au général Lafayetle, ainsi qu’une quantité de lettres, de cadeaux, de présents, du plus grand intérêt pour les visiteurs, très désireux de voir toutes ces reliques de l'histoire des États-Unis et de cette époque héroïque.
- Je vous ai dit que les Allemands avaient cherché à prendre une place prépondérante en toute occasion: en voici un exemple : — C’est un emprunt fait à l’Exposition de 1889, ils se sont inspirés de la reconstitution de la Bastille au Champ-
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- S. LOU RD ELI
- de-Mars, pour établir à Chicago la reconstitution d'un village allemand. On y entrait par un pont-levis; à l'intérieur, une cour bordée de vieilles maisons allemandes; au centre, un kiosque où jouait, tous les jours, une musique militaire prussienne, expédiée exprès à Chicago, et qui prêtait son concours à l’inauguration des principales sections de l'empire germanique.
- Les Viennois eux aussi avaient reconstruit un coin du vieux Vienney avec son hôtel de ville. Il n’y avait pas moins de (p. maisons, une église, un temple, dans lequel on officiait le dimanche; des boutiques,des bazars, des brasseries, etc.
- Celte vue représente la reconstruction exacte du Vlklng, bateau norvégien qui, sous la conduite de Lcif, fils d'Erik le Rouge, a traversé l’Atlantique et découvert, près de cinq siècles avant Christophe Colomb, quelques points de la côte du Massachusetts.
- On a trouvé, dans des fouilles, les principales parties de ce bateau; il a été reconstruit et le Gouvernement norvégien l’a envoyé pour figurer à l’Exposition de Chicago.
- Je place sous vos yeux cette vue qui vous permet d’établir la comparaison de ce frôle esquif avec un grand transatlantique moderne.
- Voici enfin, et comme dernière vue, la reproduction textuelle de la Santa-il aria, la caravelle de Christophe Colomb, sur laquelle il est parti d’Espagne pour aller à la découverte du Nouveau-Monde; elle a été construite aux frais du Gouvernement espagnol.
- On a reconstruit également, avec des documents authentiques et très exactement, la Pintaet la Nina, à Barcelone, aux frais du Gouvernement des États-Unis. Ces trois caravelles ont été amenées par des remorqueurs espagnols et américains dans les eaux du Michigan.
- Le jour de leur arrivée dans le petit port de l'Exposition, j’ai assisté à un spectacle très curieux : celui de l’enthousiasme national d un peuple chauvin. Quand ces vénérables reliques mouillèrent devant l’estacade, immédiatement le garde-côtes a salué par des coups de canon; tous les bateaux ont envoyé également des bordées en signe d’allégresse et ont fait marcher
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- leurs sifflets et hurler leurs sirènes. C’était une cacophonie épouvantable; le Fire-boal, bateau qui porte les secours en cas d'incendie, actionnait ses deux pompes et vomissait, à son avant, deux énormes colonnes d'eau qui retombaient en panaches. Les Américains poussaient des hourrahs frénétiques, jetaient leurs chapeaux en l’air, etc.; ce délire dura bien dix minutes. On m'a assuré que c’était très réussi et que je venais d’être témoin d'une explosion de patriotisme de la population américaine.
- Mesdames et Messieurs, excusez-moi de nouveau d’avoir mis aussi longtemps à l’épreuve votre bienveillante attention, et permettez-moi de vous présenter, en deux mots, mes conclusions.
- Il faut absolument que nous suivions de très près le développement de l'industrie américaine; il faut que nous utilisions les observations et que nous profitions des leçons que nous rapportons de Chicago; que nous ne négligions aucune occasion de présenter nos produits dans les expositions. Je suis heureux que la grande entreprise de Chicago ail eu lieu, car elle a permis aux hommes éminents que nous avons entendus ici d'étudier ce grand pays, de dissiper certaines idées préconçues et de propager les résultats de leurs éludes, pour le plus grand bien de notre industrie et de notre commerce.
- Il m’est particulièrement agréable, avant déterminer, d’exprimer à M. G. Tresca, l’habile et infatigable opérateur auquel nous devons les magnifiques projections, les remerciements que mes collègues conférenciers et moi nous lui adressons, pour l’empressement et la perfection avec lesquels il a rempli sa mission.
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- RECHERCHES
- SUR LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES '1,
- Par le Colonel A. LAUSSEDAT.
- CHAPITRE I.
- APERÇU HISTORIQUE SUR LES INSTRUMENTS.
- I. — Période gréco-romaine.
- Le besoin de diriger les eaux pour s'en débarrasser ou pour les utiliser et de limiter les champs a sans aucun doute fait imaginer de bonne heure des moyens de mesurer les différences de niveau et les distances de points plus ou moins éloignés les uns des autres, puis d’évaluer les superficies de terrains comprises entre des limites convenues qui furent l'origine de la propriété.
- Toutefois, on est réduit aux conjectures sur la nature des instruments et sur celle des opérations en usage chez les peuples de la haute antiquité, et il faut arriver à une époque avancée de la civilisation grecque pour être renseigné d’une manière précise.
- On ne saurait douter que les Égyptiens (2) ont imaginé d’ingénieux instruments de mesure et d’observation qu’ils ont
- {•) Celle Notice a été enlreprtee à l'occasion du sixième Concrés de» Sciences géographiques tenu * Londres en |uflIel-eodl i8gS. Llle servait de préambule à uno réponse faite à ta question du programme concernant l'application de la Photographie au lever des plan?.
- ;*} Le* Chaînons élaienl aussi de très hal.llos arpenteurs.
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- LK> INSTRUMENT?. LES Ml-Vf MODES El LE DESSIN TOPOGR.\l>llIQEES. Ül
- transmis aux Grecs, mais ce que Ion sait bien, c'est que ceux-ci ont transformé et amélioré tout ce qu'ils tenaient de la tradition égyptienne, en fait d'Asironomie et de Géométrie, et qu'ils ont créé définitivement cette dernière science.
- Il existe à la Bibliothèque nationale de Paris d'assez nombreux documents manuscrits sur la Géométrie pratique des Grecs, dont la traduction a été faite en grande partie par M. A.-J.-H. Vincent, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et publiée par lui en i858 ( • ).
- Au nombre de ces traités, celui de Héron d'Alexandrie, qui, d'après l’éminent traducteur et commentateur, remonte au i” siècle avant notre ère, est le plus complet et parait avoir joué, pour l’enseignement de la Géométrie pratique, le rôle de l’ouvrage fondamental d'EucUde pour la Géométrie élémentaire.
- Nous y puiserons largement dans l'exposé qui va suivre et qui donnera, nous l'espérons, une idée assez exacte des ressources dont disposaient les ingénieurs civils et les ingénieurs militaires qui avaient, les uns à exécuter des travaux quelquefois difficiles, comme le percement et l’acration de tunnels, le tracé des aqueducs, etc., les autres à reconnaître les abords d’une place qu’ils assiégeaient ou à exécuter la reconnaissance des pays qu’ils parcouraient, en prenant part aux expéditions des conquérants.
- Voici l’analyse que nous venons d'annoncer. Pour évaluer les distances,indépendamment de la mesure au pas pratiquée systématiquement chez les anciens Égyptiens par des operateurs connus sous le nom de btmatistes, les Grecs employaient la chaîne ou le cordeau divisés en coudées et jusqu’à un odo-mètre tout à fait analogue à ceux qui ont été proposés bien longtemps après et dont ils se servaient même pour mesurer les distances parcourues en bateau.
- Pour évaluer les différences de niveau entre deux points plus ou moins distants l’un de l'autre, ils avaient un niveau d’eau semblable au nuire, accompagné d’une mire composée d'une tige verticale divisée et d un voyant mobile, manœuvré
- (’ ) Extraits des manuscrits relatifs à ta Céorncirie pratique des Grecs. Paris. Imprimerie impériale; «sis.
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- à l aide d'une cordelette el d'une petite poulie de renvoi placée à la partie supérieure de la tige.
- Pour relever les profils de terrain dans une direction convenablement tracée, ils avaient rencontré la méthode si simple, et toujours en usage, des visées en avant et en arrière, de stations
- Operation du nivellement.
- intermédiaires entre deux points consécutif» du profil (Jîg. i).
- La mesure des surfaces à contours polygonaux ou même curvilignes était facilitée par l’emploi ûtjalons et d’une équerre d'arpenteur portée par un pied (groma, ferramentum). à l’aide de laquelle, et en employant la méthode des perpendiculaires ou coordonnées rectangulaires, on réunissait aisément tous les éléments nécessaires à la construction du plan.
- Dans le cas d’une limite polygonale à côtés rectilignes, la figure était divisée en triangles par des diagonales et la surface de chaque triangle était calculée, à l’aide d’une formule, en fonction des trois côtés.
- A peine est-il nécessaire d’ajouter que les instruments de dessin, à l’usage des géomètres et des architectes anciens, étaient comme aujourd’hui la règle (divisée),!’équerre triangulaire (peut-être celle que l’on construisait simplement et sûrement d’après Pythagore ('), avec des côtés dont les longueurs étaient proportionnelles aux nombres 3, et 5) et le compas.
- Nous avons dit que les ingénieurs avaient recours à la Géométrie pratique pour résoudre des problèmes parmi lesquels nous citerons seulement la mesure de la distance d’un point inaccessible, celle de la largeur d’une rivière sans la traverser,
- (•) Yitnive en parle en raniielanl l’ail mirai km «ru?avalt excitée «elle construction.
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- LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET I.K DESSIN TOPOGRAPHIQUES. 6î
- la détermination de la hauteur d une montagne ou d’un édifice plus ou moins éloigné dont on ne peut pas s’approcher.
- Pour résoudre ces problèmes et bien d’autres encore traités par Théon dans son ouvrage, on sc servait de cel instrument Fig. 2.
- Dioptrc d’après le manuscrit original et restitution du traducteur.
- pour ainsi dire universel désigné sous le nom de dioptre (Jig. 2), de celui de l’organe qui servait à viser et appelé plus tard alidade par les Arabes.
- Le dioptre ou la dioptre (f) se composait essentiellement d’une alidade à pinnules portée par une colonne rendue verticale au moyen d'un fil à plomb,qui reposait elle-même sur un trépied à branches très courtes; l’alidade pouvait prendre toutes les directions, grâce à une disposition mécanique ingé-
- ' ’] Le titre de l'Ouvrage <!-.• Héron d'Alexandrie «lait : Traite de ia Dioptre.
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- CS3EDJ
- nieuse qui permcilait de lui donner les deux mouvements de rotation autour d'un axe horizontal et autour d'un axe vertical.
- La dioptre avait des usages nombreux; elle pouvait servir à ; niveler et, pour cela, l’alidade arrêtée dans la position horizon- | taie recevait un tube à deux branches verticales en verre logé entre les pinnules; l'alidade ne devait alors se mouvoir qu’au-tour de l’axe vertical.
- En supprimant le niveau et en rendant sa liberté à l’alidade pour viser dans toutes les directions, au moyen de jalons disposés dans le voisinage de l'instrument et dont les distances j étaient mesurées avec soin ainsi que les hauteurs où ils étaient -j rencontrés par les rayons visuels, on parvenait à résoudre la plupart des problèmes de Géométrie pratique par la théorie des \ triangles semblables et sans mesurer d'angles ; mais en y ajou- ? tant un plateau circulaire divisé en degrés et fractions de degré autour du centre duquel tournait l'alidade, la dioptre pouvait £ encore servir à mesurer les distances angulaires de deux [ astres, les diamètres apparents de la Lune et du Soleil, etc., / c'est-à-dire qu’elle était cgalcmenià l’usage des astronomes (1 ), lesquels ne pouvant pas songer, en général, à évaluer des distances linéaires, avaient été les premiers à recourir à la division de la circonférence dont les géodésiens et les topographes devaient plus tard tirer eux-mèmes le plus grand parti.
- Les Romains,qui empruntèrent tant aux Grecs, ne paraissent pas avoir ajouté grand’chose à un art qui devait cependant leur être si utile. C’est à peine si l’on trouve à ajouter, d'après Vi- | truve, à la liste des instruments précédents, un niveau d’eau i à simple cuvette creusée dans une règle assez longue posée i sur le sol, qui pouvaiL aussi fonctionner à l'aide de perpendi-cules, désigné sous le nom de chorobate ( fig. 3), dont l'usage ne semble pas avoir été, à beaucoup près, aussi commode que celui de la dioptre et de la mire à voyant.
- Il est a peine besoin d'ajouter que le niveau de maçon était connu de toute antiquité. On le trouve d'abord décrit comme î sc composant d'un triangle équilatéral (et non rectangle iso- i
- O Hippanmo avait cmpluyê une ilfuplrc spécialement consacrée à ce | genre d olisemlioiis. 1
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- cèle comme aujourd’hui) avec un fil à plomb auaché à l’un des trois sommets et un trait au milieu du côté opposé.
- Voilà à peu près tout ce que nous savons des instruments et des méthodes qui ont permis aux Grecs et surtout aux
- Fig. 3.
- Cliorobaîc restitué par Perrault d'après la description de Vitruve.
- Romains d’accomplir les grands travaux dont les imposants vestiges nous donnent une si haute idée.
- I!. — Période et influence arabes.
- Après la chute de l’Empire romain, les arts et les sciences avaient disparu dans tout l’Occident et la tradition grecque était seulement entretenue, sans progrès sensibles, par quelques savants et quelques artistes de cette nation, à Constantinople, d’où elle ne devait pas tarder à passer en d’autres mains. Une nation, tout d’abord, douée des plus rares qualités, celle des Arabes, créait une nouvelle et brillante civilisation, sous l'inlluence de plusieurs de ses éminents khalifes, et renouait cette tradition, notamment en ce qui concerne les sciences qui nous intéressent.
- Du vin* au xi!ic siècle, les Écoles de Bagdad, de Cordoue, de Séville, de Tlemcen, de Maroc allaient, la première surtout, continuer pour ainsi dire l'École d’Alexandrie. Des observatoires, des bibliothèques, des cours publics étaient fondés; la navigation faisait des progrès décisifs ; d’importants ouvrages sur l’Algèbre, la Trigonométrie, la Gnomonique, l’Astronomie et en particulier sur les instruments d’observation étaient composés et nous sont parvenus pour la plupart (').
- (’) J.-J. SÉDIULOT et L.-Am. SÉDILLOT, Traité des instruments astronomiques des Arabes et Supplément. Paris, Imprimerie royale; jS3.J et îSJî.
- 2e Sérié, t. VII. *
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- XSSEDAT.
- f»G
- Nous n’avons pas à nous occuper ici des instruments des observatoires qui ne différaient généralement de ceux des Grecs que par les dimensions des rayons des arcs de cercle de quelques-uns d’entre eux destinés à obtenir les angles avec plus de précision (quadrants et sextants). Nous rappellerons toutefois l’habileté mécanique dont les artistes arabes ont donné des preuves multipliées, notamment dans la construction d'horloges mécaniques portatives inconnues avant eux et bien supérieures aux antiques clepsydres; mais nous devons surtout signaler leurs astrolabes ('), dont quelques exemplaires ont été heureusement conservés et témoignent à la fois du soin avec lequel on y traçait de véritables épures et du goût apporté à la décoration d’une partie mobile connue sous le nom ^'araignée {PL /, fig. 4).
- On sait que cet instrument, également portatif et employé principalement par les marins, était destiné à prendre la hauteur d’un astre et à en déduire la latitude du lieu, l’heure de l’observation, etc., en un mot, à résoudre graphiquement les problèmes de Trigonométrie sphérique qui constituent l’une des branches les plus importantes de l’art de la navigation.
- A la vérité, l'invention des planisphères stéréographiques et orthographiques utilisés pour résoudre les problèmes dont il s’agit, remontait à Hipparque, mais les Arabes avaient eu l’idée heureuse d’associer l’un ou l’autre de ces planisphères, le premier surtout, à Varmille des Grecs, puis d'y adjoindre ce qui fut appelé Yaraignée et qui remplaçait un catalogue de quelques étoiles choisies.
- Ils avaient réalisé ainsi un instrument précieux pour la navigation, dont se servirent avec tant de succès les grands découvreurs du xv4 et du xvi° siècle que les princes portugais et espagnols ont eu le mérite ou de susciter ou d’écouter et de patronner dans leurs hardies entreprises. Enfin, on sait que
- .S Les Grecs désignaient sous le nom «l‘astrolabe un ensemble de cercles que Ton a aussi appelé sphère arniillaire, et sous celui d'armille, c’est-à-dire d'anneau, un instrument porlatif emplové surtout à prendre la hauteur des astres.
- Le nom d'astrolabe estaussl souvent donné à la projection stéréographlque de la sphère et celui d’analemme à la projection orthographique.
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- l'aiguille aimantée, sans laquelle ces entreprises eussent été sans doute impossibles, nous vient des Arabes (1 \ à qui le déli-
- (’) Il résulte des recherches des plus savants orientalistes. Amédce Jau> bert, Klaprolh, etc., que la boussole était en usage chez les Arabes au moins dés le si* siècle. Les Francs en avaient eu connaissance au temps des Croisades, dans le courant du xii* siècle, comme on le voit d'après la satire de Guyot, de Provins (1190).
- Les Arabes tenaient d'ailleurs sûrement la boussole des Chinois, qui l'avalent inventée dès la plus haute antiquité. On trouve les propriétés «te
- Boussole chinoise.
- l'aiguille aimantée mentionnées dans leurs Encyclopédies dés le 11* siècle do notre ère [fig. 3;. ....
- Dans une Notice, sur l’origine et l’emploi de la boussole marine, insérée
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- .AÜSSBD,
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- cat instrument baptisé du nom de boussole (par les Italiens) avait déjà permis de s’avancer sûrement jusque dans les mers de Chine, de découvrir l’archipel Indien, de longer les côtes orientales de l’Afrique et de s’installer à Madagascar. Mais il est encore à propos d’ajouter qu’il leur avait été également d’une grande utilité dans leurs incessants voyages à travers les vastes continents de l’Asie et de l’Afrique, qu’aucun peuple n’a autant explorés qu’eux.
- Peut-être se demandera-t-on pourquoi nous avons tant parlé de l’astrolabe, et nous devons convenir que nous ignorons si les Arabes en ont fait usage à terre, autrement que pour déterminer les positions géographiques, comme ils faisaient en mer. Mais, en continuant à suivre le mouvement de renaissance qui se manifestait partout, dès le xv* siècle et en particulier dans la péninsule ibérique, ainsi que nous venons de le faire pressentir, nous pensons pouvoir justifier aisément cette opinion, que l’astrolabe, utilisé à la mesure des angles horizontaux pour opérer des cheminements et faire des triangulations, a été le précurseur de nos principaux instruments modernes de Topographie.
- III. — Période espagnoletportugaise et hollandaise.
- Si les ouvrages de Piolémée apportés par les Grecs émigrés en Italie à la suite de la prise de Constantinople ont provoqué les progrès de l'Astronomie et de la Géographie dans toute l'Europe occidentale, il n’est pas moins certain que les traditions implantées en Espagne et en Portugal par les savants arabes y avaient déjà exercé une influence considérable et produit des résultats inespérés.
- dans l'Annuaire du Bureau des Longitudes pour iSqi, M. te contre-amiral Fleuriais, après avoir cité les vers de Guvot, de Provins, fait encore remarquer que les noms de calamite petite grenouille ' et dé marinette donnés primitivement a la boussole sont d’origine française et, de plus, que la fleur do l>s adoptée par tous les peuples européens pour indiquer le Nord sur la rose des vents est un indice de priorité historique de l'emploi de la boussole nar las marins français.
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- I.ES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOOR\PHIQUES. 69
- L'École de Navigation et de Géographie de jLisbonne, qui
- date du premier quart du xv* siècle et qui a eu pour inspirateur
- vglc parallanl
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- LACSSEDAT.
- l’infant Dom Henri, avait sûrement recueilli ces traditions et su les mettre à profit, bien avant que l’on eût imité ailleurs plus ou moins heureusement les instruments décrits dans l'A Images te.
- Ces instruments et ceux qui ont été imaginés et employés d’abord par les savants allemands, polonais ou danois, Purbach, Regiomontanus, Copernic, Tycho-Brahé, à savoir : le Trfque-trum (Jîg- 0>\ le bâton de Jacob ou rayon astronomique, Varbalestrille {fig. 7), enfin le quart de cercle appelé qua-
- Fig. :•
- drant géométrique {Jîg. 8), se retrouvent, réduits de dimensions, dans les ouvrages du xvie et môme du xvn* siècle consacrés à l’arpentage et à la Géométrie pratique en général (*), et paraissent avoir été à peu près les seuls en usage à ceue époque.
- Or, aucun de ces instruments ne peut être comparé, sous le rapport de la précision, à un cercle entier tenu soit verticale-lement, soit horizontalement, comme était ou devint l’astrolabe pourvu d’une petite aiguille aimantée, tel qu’on le construisait en Hollande et dans les Flandres au xvi® siècle.
- Nous n’avons pas à examiner ici par suite de quelles circonstances les Provinces-Unies avaient été amenées à jouer un rôle considérable dans l’histoire de la civilisation à cette
- {’) Oronce Fixé, La pratique de la Géométrie. Paris, i5Sô. Il est à remarquer que le traité de Théon et les instruments qui v sont décrits sont restés ignorés jusqu’à nos jours.
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- LES INSTRUMENT?. LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. ~l
- époque. Tout le monde sait combien le goût des arts et des sciences s'y était développé rapidement, et pour rester dans notre sujet, nous nous bornerons à rappeler qu'il s'v forma <le bonne heure une école célèbre de géographes, enfin que la
- Quadrant géométrique.
- construction des caries et celle des instruments de précision y devaient faire de grands progrès.
- Tout d'abord, les hardis navigateurs hollandais qui suivirent à peu d’intervalle, dans les mers lointaines, les Portugais et les Espagnols, recoururent naturellement à l’astrolabe aussi bien qu'à la boussole dont ceux-ci s’étaient servi si avantageusement.
- Il est même à remarquer que les astrolabes que l’on rencontre communément dans les collections, datés du milieu du xvi® siècle (de i5a5à 1070) et signés de Gemma Frisius ou de son neveu Àrsénius, 11e diffèrent des instruments arabes, dont ils ont conservé jusqu’à la décoration de l’araignée, que par l’addition de la petite aiguille aimantée dont nous venons de parler ( 1Celle-ci, logée au-dessous de l’anneau de sus-
- ; ) On construisait, à la même époque, en Allemagne, dans les deux
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- pension de l'instrument de façon que la ligne de foi o° — 1S0* du limbe coïncidât avec la méridienne de la rose des vents, servait, on le sait d'après quelques anciens auteurs (*), concurremment avec l'alidade de l’astrolabe, à mesurer roricntation des déviations horizontales que l’on pouvait avoir besoin de connaître, à terre, de stations successives (*).
- Mais les habiles artistes qui construisaient ces astrolabes et les savants qui en faisaient usage ne s'arrêtèrent pas là; la Trigonométrie étant devenue usuelle, ils songèrent à remplacer un instrument qu'il fallait tenir à la main et assez lourd, avec son disque plein, quand il était de dimensions suffisantes, par un cercle évidé et, reportant au centre l'aiguille aimantée dont le rôle devenait accessoire (5), ils disposèrent des pinnules fixes aux deux extrémités des diamètres o — i8o etqo -- 270 de la division du limbe, en conservant toujours l’alidade mobile autour du centre.
- Le cercle hollandais {PL II, fig. 9) ainsi construit et dont un exemplaire existe dans les collections du Conservatoire des Arts et Métiers, rappelle encore l'astrolabe par l'anneau de suspension qui permettait de le disposer dans un plan vertical pour prendre la hauteur des astres ou celle d'objets terrestres; mais il peut être monté sur un pied, et son principal usage était, en plaine, la mesure directe des angles horizontaux et, en terrain accidenté, la mesure des angles dans le plan des objets visés, à la condition de mesurer aussi les hauteurs angulaires de ces objets, pour faire les réductions nécessaires.
- grands contres d’etudes géographiques, à Auasbourg et à .Nuremberg, en France à Paris, et en Italie, des astrolabes dont tes diamètres variaient de ü-.io à o#,5o et qui tous conservaient l'ornementation crabe de l'araignée, li en existe quelques-uns à la Bibliothèque nationale, mais la Collection SpiUer (voir le Catalogue ) en comprenait dix-huit d’origine arabe, allemande, italienne et française. Sur aucun de ces exemplaires on ne trouvait la boussole, ajoutée seulement parles constructeurs hollandais.
- (‘) Biox, L’usage des astrolabes tant universels que particuliers. Paris,
- {•) Voir plus haut la fig. \ représentant un astrolabe d’Arsénius avec la boussole.
- ;On s'en servait pour orienter le cercle et dans les levers des détails, mais on pouvait se dispenser delà consulter quand il s'aaissait d’effectuer des triangulations.
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- LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES.
- Une date célèbre dans les fastes de la Géodésie et de la Topographie est celle de 1616, à laquelle l'astronome Snellius. de Leyde, entreprit de mesurer un arc du méridien d'Aikmaer pour en conclure la grandeur du rayon terrestre, et mériter, il l’avait espéré du moins, le surnom d'Eratosthènes batave. Pour la première fois, grâce au cercle hollandais, Snellius avait pu employer, au lieu d’une mensuration directe, la méthode de la triangulation appliquée sur une assez grande échelle et, quoique le résultat auquel il était parvenu ne fût pas aussi exact qu’il l’avait supposé, il n’en avait pas moins donné l’exemple qui devait être suivi par tous les géodésiens. D’un autre côté, les points de repère fournis par sa triangulation, multipliés et étendus dans tous les sens, allaient être utilisés pour la construction d’une carte des Provinces-Unies, supérieure à toutes celles que l’on avait pu exécuter jusque-là dans les autres pays, et la méthode ainsi inaugurée devait également servir partout de modèle.
- Pour les opérations de détail, on recourait en général, à celle époque, à des boussoles dont l’aiguille était trop petite, comme on peut le voir dans les instruments de ce genre qui nous sont parvenus, ou bien, comme nous l'avons dit plus haut, au quadrant géométrique et à d'autres appareils peu précis et mal commodes à employer, parmi lesquels on rencontre môme, un peu plus tard, jusqu’au compas de proportion qui n’avait point été imaginé dans ce but ( ' )• On pouvait, à la vérité, multiplier les points de repère à l’aide de triangulations secondaires, mais, quoique la Trigonométrie se fût vulgarisée en môme temps qu’elle se simplifiait, on conçoit que les opérateurs cherchassent, comme ils l’ont toujours fait, à éviter les calculs et à aller plus vite, sans renoncer à l’exactitude.
- Forest-Duchesxe (Nicolas), La fleur des pratiques du compas de proportion. Paris, 1639.
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- IV. — Généralisation des méthodes. Instruments nouveaux ou perfectionnés dans plusieurs pays de VEurope.
- II est extrêmement probable, on pourrait dire certain, que l’invention de la planchette, due à un professeur de Nuremberg nommé Prætorius, d'où son nom de tabula prœtoriana, fut faite, dans le courant du xvii* siècle, pour faciliter les triangulations secondaires ou même pour exécuter directement de petites triangulations, à partir d’une base mesurée.
- La planchette de Prætorius n’avait pas, en effet, la forme
- fjr.
- Planchette prétorienne.
- quadrangulaire que nous lui connaissons; elle procédait du cercle destiné à la mesure des angles (Jig. 10) (1 ).
- C’était un disque de bois assez mince ou de laiton avec un
- •') Voyez VÉcole des arpenteurs, chez Thomas Moelle. Paris, 169a. — Dion, Construction et usage des instruments de Mathématiques. La Haye, i7a3.
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- LES INSTRUMENTS, LF.S MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. ;>
- pivot en son centre, sur lequel s'engageait une alidade dont la règle passait elle-même par ce centre. L’alidade étant enlevée, on posait sur la planchette une feuille de papier ou de carton mince, puis on replaçait l’alidade que l’on pouvait diriger successivement sur les différents points à déterminer et sur un point déjà connu de position par rapport à la station que l'on occupait. On traçait sur le papier autant de lignes qu’il y avait eu de points visés, toujours le long de la règle de l'alidade, et l’on inscrivait à leur extrémité le nom de l’objet, un numéro ou une lettre pour désigner ou faire distinguer les différents points les uns des autres.
- La même opération étant faite,en chaque station,sur un nouveau disque de papier, on orientait ceux-ci successivement sur une feuille plus grande où devait être construit le plan, en commençant par les deux extrémités d'une base et l’on marquait au pourtour de chacun d’eux un trait auprès duquel on reproduisait l’indication destinée à faire reconnaître le point visé correspondant.
- Il serait sans doute inutile de prolonger celte explication; le lecteur sait bien comment on opère aujourd’hui avec la planchette en usage, et l’analogie devient complète entre celle-ci et l’appareil primitif dès que les projections des lignes de visée ont été tracées sur la feuille du plan à construire. Xous avons tenu toutefois à donner une description de la planchette telle qu’elle a été imaginée et d’abord employée, non seulement au point de vue documentaire, mais surtout à cause de cette particularité tout à fait intéressante pour nous que la manière d’opérer au moyen d’images photographiques ou de perspectives en général peut s’identifier avec celle que nous venons de décrire.
- Il y a lieu d'ailleurs de faire remarquer que le nombre des points immédiatement déterminables à l’aide des images combinées deux à deux est en quelque sorte indéfini, à cause de la facilité avec laquelle on reconnaît les mêmes points sur les deux images, tandis que les désignations écrites sont nécessairement limitées, quand on se sert de la planchette. On peut prévoir, d’après cela, que la méthode des perspectives dérivée de celle que l’on pratique à l’aide du système de la planchette
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- et de l’alidade lui est déjà bien supérieure par le nombre des renseignements qu’elle permet d’enregistrer.
- S'il ne s'agissait que de préparer le lecteur à l’exposé si simple des propriétés de celte méthode des perspectives, nous pourrions même nous arrêter là et mettre sous ses yeux deux canevas levés, l’un à la planchette, et l’autre à l’aide de photographies prises sur le même terrain et d'un plus petit nombre de stations, pour lui faciliter la comparaison des deux procédés. Mais la planchette n’est pas seule en question et nous devons poursuivre l'étude sommaire que nous avons entreprise des progrès de l'art de lever les plans.
- L’instrument le plus répandu avec la planchette est la boussole, qui l’a même précédée, mais qui a mis beaucoup de temps à acquérir le même degré de précision et la confiance des opérateurs.
- On trouve dans les collections un grand nombre de boussoles de dimensions très réduites, composées d’une boîte carrée contenant l’aiguille aimantée mobile sur un pivot avec une rose des vents, signe de l’origine nautique de ce petit instrument, lequel est souvent accompagné d’un gnomon qui peut se replier sur la boîte (Pl. II, fig. 11).
- On devine que ce système a pu rendre de très grands services à des voyageurs qui n’avaient besoin que de s’orienter et de connaître approximativement l'heure de temps en temps (les montres étant rares à l'époque dont il s’agit).
- Il a môme sûrement été employé pour tracer plus ou moins sommairement des itinéraires. Mais les faibles dimensions de l’aiguille d’une part et les imperfections de sa construction ne permettaient pas de tirer un parti bien avantageux d’un appareil de ce genre, et il a fallu le modifier et l’améliorer beaucoup pour l’adapter aux besoins de la Topographie régulière.
- Les premiers progrès de la construction de la boussole terrestre paraissent dus aux mineurs, peut-être tout d’abord à ceux de Freybcrg, qui cherchaient naturellement à utiliser la précieuse propriété de l'aiguille aimantée pour se guider dans leurs dédales souterrains.
- On augmenta la longueur de l’aiguille et la rose des vents
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- fut remplacée par un limbe divisé en degrés: enfin l’on tint compte des variations de la déclinaison ainsi que le faisaient les navigateurs, au moins depuis Christophe Colomb. Mais on ne tarda pas à reconnaître que, dans bien des cas, l’aiguille était influencée par la nature du terrain et que ses indications devenaient fautives. De là le discrédit dont cet instrument a été frappé pendant longtemps. C’est seulement, en effet, depuis le commencement de ce siècle que la boussole a repris faveur: mais il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui elle est employée constamment, aussi bien dans les études de terrain les plus soignées que dans les reconnaissances.
- La méthode à laquelle se prête le mieux la planchette est celle des intersections, et le moyen de vérification de ses déterminations qui se présente naturellement est la visée, de trois stations différentes, sur le même point. Avec la boussole, la méthode le plus habituellement suivie est celle des cheminements, et les vérifications auxquelles on doit recourir, toutes les fois que cela se peut, consistent à diriger les cheminements de manière à revenir au point de départ (polygones fermés) ou à retomber sur l'un des sommets d’un polygone déjà vérifié (traverses ou transversales).
- C’est en procédant ainsi que, pendant les premières années du siècle, trois ingénieurs géographes français, Boclet, Charrier et Maissiat, chargés de continuer, sur la rive gauche du Rhin, la carte des Vosges de Darçon, levèrent une étendue de iôoooku>i à i6oook:ai, à réchelle de triangulation,
- et ceue opération, vérifiée par l’astronome Tranchot, fut trouvée d’une exactitude irréprochable.
- Le nom de Maissiat est resté attaché à la boussole qui avait servi à cette expérience décisive, parce que cet habile ingénieur avait, en effet, contribué plus que personne au perfectionnement de l'instrument, de son emploi sur le terrain et du rapport graphique des opérations.
- V. — Examen complémentaire des organes de précision.
- Nous avons cru devoir mentionner, l'une après l’autre, sans interruption, les méthodes les plus répandues et les instru-
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- ments fondamentaux qui leur sont propres, en essayant d'indiquer les pays et les époques où on les a vus se dégager nettement des tâtonnements qui les avaient précédés : triangulations proprement dites et de divers ordres, intersections ou recoupements, cheminements polygonaux appliqués au moyen des cercles divisés, de la planchette et de la boussole.
- Les méthodes que nous venons d'énumérer visent, à la vérité, surtout la construction des canevas qui caractérise la Topographie régulière relativement moderne; mais elles facilitent aussi le lever des détails, parce qu’elles permettent de multiplier, rapidement et sûrement, les lignes de ce canevas ou de ce réseau de plus en plus serré qui servent, à leur tour, de bases aux mesures complémentaires effectuées soit par l'antique méthode des perpendiculaires avec la chaîne et l’aide de l'équerre d’arpenteur, soit par la méthode des transversales où l’on n'emploie que la chaîne et des jalons, soit enfin par celle du rayonnement, dont il sera question au paragraphe suivant.
- Nous n’avons encore fait allusion, jusqu’ici, qu’à ce que l’on désigne sous le nom de Planimétrie, et l'on sait le rôle considérable que jouent aujourd’hui en Topographie le nivellement et la représentation générale du relief du terrain. Nous traiterons plus loin ce sujet avec le soin qu’il mérite, mais nous n’avons pas encore terminé avec celui qui vient de nous occuper.
- Nous avons, en effet, évité à dessein de mentionner à leurs dates les organes qui ont permis successivement d’accroître la précision des mesures et la portée des instruments, sans modifier d’ailleurs essentiellement les méthodes d’opérations; il convient de combler ceue importante lacune.
- Les principaux d’entre ces organes sont au nombre de trois, savoir :
- Le vernter, la lunette astronomique, et le niveau à bulle d'air.
- Le vernier. — Le besoin d’évaluer les angles avec une grande exactitude a été senti depuis longtemps par les astro-
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- Quadrant de Tycho-Brahê avec nonius. nomes, qui n'y parvinrent d’abord, et toujours insuffisamment,
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- So
- .ACSSEDAT.
- qu'en construisant des instruments de très grandes dimensions. Vers le milieu du xvr siècle, un mathématicien portugais du nom de Xunez, dont on a fait Nonius, imagina un procédé au moyen duquel, sur des quarts de cercle d’un rayon modéré dont le limbe était divisé seulement de degré en degré, il prétendait estimer jusqu’aux minutes, aux secondes et même au delà (♦)•
- Tycho-Brahé essaya d’employer ce système (fig. 12) qui comportait le tracé de 44 quadrants concentriques divisés en 90, 89, 88... et 4*> parties égales sur lesquels il fallait découvrir la division rencontrée par l’alidade et ensuite faire des calculs, ou se servir d’une Table, et il dut y renoncer (*).
- Plusieurs autres moyens furent également proposés à la même époque et connus ou expérimentés par Tycho, parmi lesquels il convient de citer celui des transversales dû à l’Anglais Richard Kanuler, qui donnait d’assez bons résultats, et celui de Curtius (1^90), dans lequel on peut apercevoir l'idée qui s’cst présentée plus tard (vers i63o) à l’esprit du Français Vernier et qu’il a traduite sous la forme si simple et si parfaite que nous lui connaissons tous (J;.
- Malgré l’insuccès complet de la construction compliquée de Xonius, on a donné et l’on continue, dans plusieurs pays de l'Europe, à donner son nom à l'élégant et précieux dispositif dû à Vernier.
- Nous avons cru devoir saisir l'occasion qui se présentait de rétablir rigoureusement la vérité sur les origines d’une invention qui a rendu et qui continue à rendre tant de services aux observateurs.
- ro f etrc s No xi l-s Salaciexsis, De Crepusculù. V. Pars secunda, pro-jiositio lil. Olyssippone (Lisbonne): i54a.
- Tychonis Brahe, astronomie instaurâtes mechanica. Noribergæ,
- t5oa.
- Il est extrêmement rare de rencontrer le nonius sur les anciens instruments. Nous pouvons à peine en citer un exemple sur un quart de cercle, construit en 1609, à Brunswick, par Tobias Volckmer, n» 2933 du Catalogue de Spitzer, figuré dans l’atlas.
- {') Pisuns Verxier, capitaine et cbastellain au chasleau d’0rnatis,£« construction, l’usage et les propriétés du quadrant nouveau de mathématiques. Brusselles, i63i.
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- La limette astronomique. — Nous n’avons pas à refaire ici l’histoire bien connue des lunettes ou des télescopes, mais seulement à rappeler que la substitution de la lunette astronomique à l'alidade apinnules, dans les instruments d’Astronomie, de Géodésie et de Topographie, a constitué un progrès considérable au point de vue de la précision du pointé et, par conséquent, des mesures angulaires qui nous intéressent spécialement. Celte précision a été surtout obtenue grâce à l'introduction; au foyer commun de l'objectif et de l'oculaire de la lunette astronomique, de la croisée de fils désignée sous le nom de réticule (*)•
- Les Anglais attribuent l'invention de cet accessoire aussi important qu'il est délicat, à leur compatriote Gascoigne, vers 1639; d’autres prétendent que Morin en avait suggéré l’emploi dès iô34 et on en a aussi fait honneur à Huygens; mais ce que l’on ne peut contester, c’est l'usage si habile qui en a été fait pour la première fois par notre célèbre astronome Picard associé à son ami Àuzout, en 1669, dans la détermination des deux latitudes extrêmes d’un degré du méridien de Paris et dans l’exécution de la triangulation qui a servi à en mesurer la longueur.
- Les Anglais ne sauraient oublier que c’est grâce à la perfection des opérations de Picard que leur grand Newton est parvenu à vérifier l'exactitude delà loi de la gravitation universelle.
- Le niveau à bulle d'air. — Cet ingénieux petit appareil, que l’on rencontre partout et qui paraît si simple, n’a été imaginé que vers la fin du xvu* siècle (2) par un savant français nommé Thévenot qui eut l'honneur, après le P. Mersenne et avec Montmort, de présider la réunion qui devint plus tard l’Académie des Sciences. Déjà très précieux, dès les premiers temps
- {’) On sait qu'avant l'invention du réticule d'habiles astronomes et, en particulier, Hévélius, ne voulaient pas se servir de la lunette pour mesurer les angles et continuaient à lui préférer l'alidade.
- (*) Quelques personnes ont supposé que le niveau à bulle d’air avait ete imaginé par Huygens; on a môme été Jusqu'à admettre que ce grand homme avait réalisé le niveau à bulle d’air, à lunette et à réticule, tuais sans preuves.
- r Série, t. VU. r>
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- de son invention, bien qu’il fût passé presque inaperçu en France, ou il revint après avoir été plus goûté en Italie et surtout en Angleterre, cet organe inappréciable devait, un siècle plus tard, acquérir le haut degré de précision qu’on lui connaît entre les mains d’un autre Français, l’ingénieur des ponts et chaussées Chézy. D’ailleurs, les artistes anglais, français, allemands, etc., ne se contentèrent pas de construire des niveaux à bulle d'air d’une merveilleuse délicatesse par le procédé du rodage, indiqué par Chézy; ils s’appliquèrent à combiner cet organe avec la lunette astronomique, pour procurer aux ingénieurs ces instruments de nivellement qui leur permettent depuis lors d’entreprendre et de mener à bonne fin des opérations qui eussent exigé, à leur défaut, un temps considérable, sans jamais présenter autant de garanties d’exactitude.
- VI. — Combinaisons des inventions précédentes. Progrès de la coîislruction des instruments.
- Le niveau à bulle d’air, comme on sait, n’est pas seulement utilisé à la construction des instruments de nivellement proprement dits; on le retrouve dans les grands instruments des observatoires et dans presque tous ceux que l’on emploie sur le terrain.
- Il sert à la mise en station de ces derniers, au moyen de la plupart desquels on peut obtenir directement (par lignes de visée horizontales) comme avec les niveaux d’eau ou indirectement (par des lignes de visée inclinées sur l’horizon ) les différences de niveau entre les stations et les points du terrain que l’on veut considérer.
- Dans ce dernier cas, l’inclinaison de l’alidade ou de la lunette sur l’horizon se mesure sur un cercle vertical, et la différence de niveau est aisément obtenue par le calcul, quand on connaît la distance qui sépare la station de chacun des points visés réduite à l'horizon.
- Ces distances peuvent résulter des triangulations, avoir été mesurées à la chaîne ou enfin, indirectement, par un procédé qui sera mentionné plus loin comme l’un des plus intéressants progrès de la Topographie moderne.
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- Quand II s’agit de grandes triangulations, cette manière de déterminer les différences de niveau entre des points éloignés destinés eux-mêmes à servir de stations prend le nom de nivellement géodésique et exige que l’on tienne compte de la courbure de la Terre et de la réfraction produite par l’atmosphère. Mais, dans les opérations de détail dont nous voulons surtout nous occuper, les effets de la réfraction et de la courbure de la Terre peuvent être, en général, considérés comme négligeables, et les calculs s’effectuent rapidement, souvent même graphiquement et sur le terrain.
- >'ou$ n’avons pas l’intention d’insister sur les nombreux perfectionnements de détail apportés, surtout depuis un siècle, à la construction des instruments géodésiques et topographiques, mais nous ne saurions nous dispenser de rappeler que l’étude des causes d’erreur dans les observations a fait renoncer, peu à peu, à l’emploi des quarts de cercle et des demi-cercles que l’on rencontrait encore, il n’y a pas longtemps, dans l'un des instruments d’arpentage autrefois les plus répandus, le graphomètre. En y substituant partout des cercles entiers et un index à chacune des extrémités de l’alidade, on s’est d’abord débarrassé de l’erreur d’excentricité.
- On sait encore comment, depuis Tobie Mayer et Borda, à la fin du xviii* siècle, on s’est mis à l’abri des erreurs de la division en répétant les angles ou, d’après la méthode anglaise et allemande de la réitération, en recommençant les mesures, à partir d’origines équidistantes réparties sur toute la périphérie du limbe.
- Les perfectionnements de la machine à diviser, dus en Angleterre à Ramsden, en Allemagne à Reichenbach et, un peu plus tard, en France à Lenoir et à Gambey, ont achevé de procurer aux observateurs des ressources précieuses dont les plus modestes opérateurs profitent sans avoir besoin de prendre tant de précautions et presque sans s’en douter.
- La généralité des instruments destinés à la mesure des angles jouit aujourd'hui de la propriété de donner, soit séparément, soit simultanément, les angles des rayons visuels réduits à l’horizon et les angles de hauteur ou les distances zénithales de ces rayons visuels. Il y a, à cet effet, deux
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- Fig. >3.
- Quadrant de Tycho-Brahé
- cercle azimuts I.
- cercles, l’un horizontal et l’autre vertical, et l’alidade, ou la
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- lunette d’observation peut être dirigée successivement sur les points considérés, à l’aide de mouvements de rotation autour de leurs deux axes rectangulaires.
- Le type de cette classe d’appareils dont on peut faire remonter l’origine aux azimutaux de Tycho-Brahé tout au moins {Jtg. i3). sinon à la dioptre de Héron d’Alexandrie, est le théodolite déjà employé depuis longtemps en Angleterre (Jig. i4),
- Théodolite anglais anterieur à l'invention du niveau à bulle d'air.
- alors que l’on conservait en France et dans d’autres pays le cercle unique, en tout semblable au cercle hollandais, qui pouvait prendre la position verticale ou être amené dans le plan des deux points dont on voulait mesurer la distance angulaire, ainsi que faisaient les anciens astronomes avec la dioptre.
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- Les appareils dérivés du théodolite, en permettant de mesurer simultanément les angles horizontaux et les angles verticaux, c'est-à-dire de relever à la fois, de chaque station, les directions des différents points à déterminer et les hauteurs apparentes (positives ou négatives) de ces points ont singulièrement contribué à simplifier les opérations et fait abandonner peu à peu presque tous les autres.
- Nous devons citer, en particulier, la boussole munie d’un arc de cercle (ou même d’un cercle entier) vertical dit éctt-mètre, placé sur le c6lé de l'instrument qui porte l’alidade, et désignée sous le nom de boussole nivellatrice ou nivelante, par le capitaine, depuis lieutenant-colonel Clerc, professeur à l'JÉcole d’application de l’Artillerie et du Génie, à Metz. Élève et continuateur de Maissiat, aux travaux duquel il avait été attaché dans le Palatinat, le colonel Clerc a eu le mérite de créer un enseignement qui a exercé une influence considérable sur les progrès de la Topographie, non seulement dans le corps du Génie, mais dans celui de l’État-Major et, un peu plus tard, dans tous les services publics en France et nous pourrions dire jusqu’à l’étranger.
- VII. — Tachéométrie.
- lin dernier perfectionnement devait rendre encore plus populaires les petits théodolites et la boussole nivelante et en faire des instruments en quelque sorte universels, que l’on trouve, aujourd’hui, entre les mains de tous les ingénieurs et de tous les géomètres ('). Nous voulons parier du micromètre placé dans le plan du réticule de la lunette d’observation et de la mire parlante ou stadta qui en est le complément nécessaire, enfin, de l'instrument désigné sous le nom de tachéomètre, dans lequel se trouvent réunis tous les organes que nous avons successivement examinés.
- La stadia a pu et dû être imaginée par plusieurs personnes et en divers pays. L'idée d’évaluer les distances, d’après la
- O On pourrait ajouter et des voyageurs scientifiques. 11 faudrait alors signaler tout particulièrement l’élégant altaaimutde M. d’Abbadic.
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- grandeur apparente d’un objet dont on connaît les dimensions réelles ou inversement, est très ancienne et était depuis longtemps appliquée couramment dans la Marine ( ‘ ).
- La lunette de Rochon, qui utilisait la double réfraction du spath d'Islande, avait été inventée dans le but de faire de telles évaluations. Enfin, les astronomes, sans parler de l’héliomètre de Bouguer, avaient expérimenté plusieurs moyens de mesurer micrométriquement les dimensions apparentes des planètes ou les distances de deux astres très voisins l’un de l’autre, une comète et une étoile, par exemple, appelée dans ce cas étoile de comparaison. Au nombre de ces moyens, se trouvait le micromètre de position composé d’un réticule, avec deux fils parallèles, l’un fixe et l'autre mobile, placé au foyer de la lunette ou du télescope.
- Rien n’était donc plus naturel que d’appliquer le même principe et d’employer deux fils parallèles déterminant un angle micrométrique constant disposés au foyer commun de l’objectif et de l’oculaire dans les instruments de Topographie, concurremment avec une mire divisée d’une matière très apparente.
- Les premiers essais que nous connaissions de l’emploi de ce système sont ceux qui ont été faits par des officiers du Génie français, à Flessingue, en 181a, et dont parle Poncelet. Un peu plus tard, le chevalier de Lostende, capitaine d’état-major, les avait vu renouveler, vers 1816, sur la frontière des Alpes par des officiers piémontais, et en 1821 il avait fait construire une boussole, dont la lunette portait un micromètre, et une stadia qui furent soumises à une commission dont le rapporteur était Maissial. Les conclusions de cette commission, après une série d’expériences comparatives entre des mesures faites à la stadia et les mêmes mesures faites avec la chaîne, de distances comprises entre 15™ et au delà de 3oo®, étaient tout à fait favorables. Une instruction avait été rédigée par ordre du directeur du dépôt de la Guerre pour recommander et faciliter l’emploi de cet excellent moyen de mesurer les distances et cependant il
- ;’) Le colonel Goulier, qui s’est tant occupé de la stadia,pensait que le principe de ce mode de mesurer les distances appartenait à l'opticien anglais Williams Green, qui l'aurait imaginé en 1778.
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- continua à être négligé ou même discrédité par les vieux praticiens, généralement réfractaires aux nouveautés qui dérangent leurs habitudes.
- A ceux qui voulaient la meure en pratique, ils objectaient la petite cause d’erreur résultant de la parallaxe optique ou de la variation de la distance focale de la lunette avec la distance de la mire, erreur à peu près insensible aux petites échelles et d'ailleurs toujours facile à corriger à l’aide d'une Table. Quand ils avaient l’autorité nécessaire, ils allaient même jusqu’à interdire à leurs subordonnés une méthode qu’ils qualifiaient de vicieuse, sans l’avoir jamais expérimentée (*).
- Vers 1848. à l’École d’application de Metz, le capitaine du Génie Goulier,qui,pendant près d'un demi-siècle, devait contribuer plus que personne au perfectionnement des instruments de Topographie, indiquait un moyen très ingénieux de corriger l’erreur en question sans Table,en modifiant simplement pour chaque lunette la grandeur de l’une des divisions de la stadia, Peut-être serait-il parvenu à le faire adopter, en dépit des résistances qu’avait toujours rencontrées en France le procédé des mesures indirectes; mais un autre inventeur entrait en lice, à la même époque, et achevait de détruire des préjugés qui dataient déjà de plus d’un quart de siècle.
- Le major piémontais Porro, qui vint à Paris en >849, avait, en effet, trouvé, depuis une dizaine d’années, une solution très complète et très savante de la question de la parallaxe optique et construit une lunette à foyer constant désignée par lui sous le nom d'anallatique. II faisait d’ailleurs beaucoup valoir les propriétés de l'instrument auquel il avait adapté sa lunette et de la méthode dont il se servait, le tachéomètre et la Tachéométrte ou Célértmétrie.
- Le principe de l'anallatisme appartient sans conteste à Porro et lui fait le plus grand honneur, mais ni la méthode ni l’instrument n’étaient réellement nouveaux.
- C'y L’auteur de celle Xulîce. chargé en «$47 de reconnaissances et >ie levers réguliers <ian$ les Pyrénées, avant commencé à emplover ta stadia, reçut l’ordre écrit de son chef d’avoir k cesser de se servir d un moyen de mesurer gui ne peuvatt pas être exact.
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- La méthode, qui est celle dite du rayonnement et qui consiste essentiellement à déterminer, d’une même station, les projections sur le plan et les cotes du nivellement des points en plus ou moins grand nombre que l’on considère, d’un seul coup en quelque sorte pour chacun d’eux, avait été employée depuis longtemps avec la boussole nivelante, les distances étant mesurées à la chaîne. Dès que l'on s’étaitavisé de munir la lunette d’un micromètre et de recourir à la stadia, on avait fait de la Tachéométrie, avant que le mot n’eut été inventé.
- Cette observation ne fait d’ailleurs aucun tort à la réputation de Porro qui a eu le très grand mérite de fixer définitivement l'attention sur un procédé trop négligé jusqu’à lui, en France, où il est aujourd'hui très apprécié, grâce aussi, il faut le reconnaître, à l’ardeur avec laquelle, à partir de i855, M. Moinet l'a appliqué, en l'adaptant très habilement aux travaux d’études pour la construction des chemins de fer.
- Mais on est allé encore plus loin, et le colonel Goulier, se passionnant bien naturellement pour celte méthode, en a étudié, avec une rare sagacité, tous les détails et est parvenu à beaucoup la perfectionner en y ajoutant des dispositifs qui accroissent la précision, la portée et la rapidité des opérations et celle des calculs. Mettant à profil des idées justes émises par d’autres, comme dans Yeuthymètre destiné à remplacer la stadia (•)> imaginant un instrument nouveau, Yalidade holo-métrique qui permet de rapporter toutes les mesures sur le terrain,à l’aide d une planchette très perfectionnée elle-même, analysant avec le plus grand soin les causes d'erreurs et s’attachant à les éliminer, ce savant officier doit être considéré non seulement comme le continuateur de Porro, mais comme le propagateur le plus autorisé de la Tachéométrie dont il a fait la branche la plus élevée de la Topographie. Nous ne pouvons d’ailleurs mieux faire, pour mettre le lecteur à même de
- % 1 ) La stadia ordinaire, qui doit être tenue verticalement, peut occasionner des erreurs sensibles, si celte verticalité n'est pas parfaite; deux officiers du Génie du plus grand mérite, MM. Peaucellier et Wagner, avaient été les premiers à employer, sous le 110m de stadimètre, une stadia tenue horizon lalemenl et qui sè présentait comme l'euthymètre, perpendiculairement à l'axe optique de la lunette.
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- contrôler, nous osons dire confirmer cette opinion, que de le renvoyer à l’ouvrage posthume publié récemment par la famille du colonel Goulieravec le concours dévoué de l’un de ses amis et de ses élèves les plus distingués, M. le capitaine du Génie
- L. Bertrand (*).
- L’habile géographe, qui a si bien exploré les Pyrénées,
- M. Schrader, après avoir imaginé un instrument désigné sous le nom d‘orographe et qui est, en effet, un perspectographe très commode à employer en pays de montagnes, a encore perfectionné la Tachéométrie en construisant un appareil très ingénieux qui permet de rapporter immédiatement sur le terrain toutes les mesures, à l'aide d’une transformation mécanique de chaque visée en ses coordonnées horizontale et verticale. 31. Schrader a donné à son appareil le nom de tachéographe; il reconnaît que la môme idée avait été réalisée, mais par des moyens un peu moins simples, par MM. Peaucellier et Wagner, et il prévient que le mode de lever auquel se prête le tachéographe serait peu pratique en pays de montagnes, tandis quïl est très avantageux dans les pays de plaines ou de collines, les plus étendus et les plus habités de tous. Nous sommes tout à fait de cet avis et nous souhaitons que l’usage du tachéographe se répande, tout en maintenant que, dans les pays accidentés, de montagnes ou de collines, la Photographie conservera l’avantage, pour les levers de grande étendue, et qu’aucune comparaison ne saurait être établie entre les deux procédés, quand il s’agit de levers de reconnaissance.
- Vin. — Instruments à réflexion*
- Nous aurions terminé cet exposé déjà bien long, s’il ne nous restait quelques mots à dire des instruments à réflexion que nous n’avons pas voulu mêler avec ceux qui précèdent.
- On sait assez généralement que Yoctant ou le sextant à réflexion a été imaginé à peu près simultanément, vers 1670 ou
- ,!) Études théoriques et pratiques sur les levers des plans et en particulier sur la Tachéométrie. Paris, Gauthier-Vïllars et fils; 1S92.
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- LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. Ql
- 16-2, en Angleterre par Hadley et par Newton, et en Amérique par un mécanicien du nom de Godfrey (')• Nous n'avons pas besoin de rappeler les incomparables services que cette invention a rendus aux marins et très souvent aussi aux voyageurs scientifiques. Nous devons seulement insister sur ce fait qu’en substituant un cercle entier à un arc de 4>° ou de 6o° et en rendant l'instrument répétiteur, Borda avait cherché à augmenter sa précision comme il avait déjà fait en appliquant le même principe aux cercles géodésiques (2). Or on verra plus loin que, sans répéter les angles, et en profilant simplement de cette circonstance que, pour en mesurer plusieurs consécutivement, il n’était plus nécessaire, comme avec l’octant ou le sextant, de revenir au zéro de la division, Beautemps-Beaupré fut conduit à se servir du cercle à réflexion pour relever des signaux naturels sur des vues de côtes et, par suite, à imaginer précisément la méthode des perspectives.
- (*) On avait d’abord substitué à l'astrolabe, même ap/ès l'avoir réduit à un cercle évidé, un anneau astronomique gradué et percé d'un trou, attribué aux marins dleppois, puis le quart astronomique analogue ù celui des observatoires et au quadrant géométrique, et enfin le quartier
- l’ig. jô.
- Quartier anglais.
- anglais [fig. i5J, dont nous donnons une figure et qui a sûrement conduit à la conception de l'octant à réflexion.
- (’) Borda n’avait pas songé à munir son cercle à réflexion d'une alidade prolongée et de deux verniers opposés. Cette lacune a été comblée, il y a environ quarante ans, par les opticiens bien connus Pistor et Martin», de Munich.
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- $3 A. LACSSEDAT.
- Il y a d'autres instruments dans lesquels sont utilisées les propriétés des miroirs plans, comme Y équerre à miroirs et le très ingénieux niveau du colonel du Génie Burel, qui date de 1837 quoique l'on en puisse faire remonter l’idée au xvn* siècle et, paraît-il, à l’Iialien Scipion Claramonte, de Césène, mais il suflit de les mentionner en passant.
- Il n’en saurait être fait de même du merveilleux petit appareil qu’imagina Wollaston, au commencement de ce siècle, sous le nom de chambre claire et qui nous a servi, après un perfectionnement nécessaire, à appliquer avec une grande facilité et toute la précision désirable, à la Topographie, la méthode inaugurée par Beautenips-Beaupré, à l’aide de vues dessinées au sentiment et à main levée.
- Nous reviendrons donc sur ce sujet, et l'on verra que le procédé auquel nous nous sommes arrêté en employant la chambre claire ne diffère en rien de celui dont on fait généralement usage aujourd'hui pour utiliser les vues obtenues par la Photographie.
- IX. — Conclusion.
- En terminant celle esquisse de l’histoire des méthodes et de la plupart des instruments qui ont été employés pour mesurer sur le terrain, nous croyons devoir aller au devant de deux questions que l'on pourrait nous faire :
- A quels perfectionnements doit-on encore viser? Est-ce à U Photographie qu'il faut les demander?
- Nous avouons, sans hésiter, ne pas apercevoir, quant à présent, ce que l'on pourrait ajouter d’essentiel aux procédés et aux instruments en usage, si l’on doit continuer à effectuer, une à une, sur le terrain, les mesures nécessaires pour dessiner un plan où l'on veut représenter le relief et tous les accidents du sol. Notre revue si longue et pourtant nécessairement incomplète des essais qui ont été poursuivis pendant tant de siècles 0 eu pour objet de montrer combien on s’est donné de peine pour résoudre cet important et difficile problème. Personne n’imaginera que celte peine ait été prise en pure perte, et ceux qui conseillent l’emploi de la Photographie
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- LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. 93
- sont les premiers à se féliciter des progrès si remarquables accomplis dans la construction des instruments de précision. 11$ sont trop heureux de les avoir à leur disposition aussi bien que les méthodes les plus répandues et les plus simples à la fois, celle des intersections en particulier; seulement ils espèrent ou plutôt ils sont assurés que, grâce à l'auxiliaire merveilleux qui rend tant de services à toutes les branches des arts, des sciences et de l’industrie, le nombre des mesures à effectuer sur le terrain peut être réduit dans une proportion considérable et que, par conséquent, les opérateurs y passeront beaucoup moins de temps, ce qui réduira aussi très sensiblement la dépense.
- Nous pourrions, dès a présent, fournir des preuves très nombreuses et très convaincantes de ce que nous avançons et que nous avions toujours prévu; nous les donnerons d’ailleurs plus loin, si l’occasion s'en présente; mais il nous a paru tout à fait à propos, pour ébranler les partisans trop exclusifs delaTopométrie etdelaTachéométrie, par exemple, de produire ici l’opinion du créateur de celte dernière et brillante étape de la Topographie dont nous avons dit, nous-même, tout le bien que nous en pensons.
- Bans un Mémoire sur l’application de la Photographie à la Géodésie publié en 1863 ( « ) — ce n’est pas hier — Porro, après avoir cité les travaux de l’auteur de la présente Notice et cherché très péniblement à se mettre à l’abri des erreurs dues aux déformations par les objectifs que l’on peut considérer aujourd'hui comme tout à fait négligeables (2), dans des limites très étendues, s’exprimait dans les termes suivants :
- « Il est clair que ce moyen est principalement avantageux dans les pays de collines et dans la montagne, et beaucoup moins dans la plaine, où il peut cependant rendre encore d’utiles services si l’on opère par les procédés de la Céléri-métrie et en employant en même temps le tachéomètre.
- {•) Xolizia su!la application* déliaFotografia alla Geodesia (Il Po-litecnico, anno ix, iS63). Milano, Soldini.
- :i Crfl.lit u:h- di'L'.r.tiro .-plivr^u- associée- un îhéoilolile social <i« il avait projetée pour éviter les erreurs de déformations devenues désormais insensibles.
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- . A l'SSEDAT.
- » Ceux qui, pour les études d'un chemin de fer dans les Alpes ou dans les Apennins, auraient parcouru une seule fois, par exemple, les vallées du Tessin, du Blenio, deCampoet de la Cristallina, de Bellinzona à Dissentis, en employa nt cinq jours et un nombre peu embarrassant de glaces collodionnées, auraient recueilli cent fols plus déléments très fidèles et très exacts pour la rédaction et la discussion du projet de chemin de fer que n'avaient pu le faire avec un personnel nombreux, une grande dépense et une grande fatigue, en cinq mois de tannée i845, les ingénieurs Carbonnazi et Porro (le soussigné) auxquels est due la première rédaction sérieuse de ce projet. »
- Dans une note ajoutée à ce Mémoire, Porro disait encore que le tachéomètre lui avait cependant donné une grande avance sur les autres opérateurs, mais, poursuivait-il, <r aujourd'hui la Photographie (sphérique) l’emporte à son tour autant sur le tachéomètre lui-même. (Dialtrettanto a suavece la Fotografia (sferica) vince oggi lo stesso tacheometro.)
- Si l'on prenait au pied de la lettre les affirmations de Porro, on voit quelle immense économie de temps et d'argent la Photographie ferait faire à ceux qui l'emploieraient au lieu et place de la Tachéométrie, puisqu'en cinq jours, elle leur permettrait de réunir cent fois plus d'éléments très fidèles et très exacts qu’ils ne pourraient en obtenir en cinq mois de l’autre manière, avec un personnel bien plus nombreux. En faisant la part de l’exubérance du tempérament et du langage habituel de Porro, il n’est pas moins certain, et l’expérience est faite aujourd’hui dans plusieurs pays de l’Europe et en Amérique, que le bénéfice de la méthode photographique est considérable, et rien n’explique la résistance qu elle a rencontrée jusqu'à présent de la part des services publics dans le pays où elle a été proposée et expérimentée en premier lieu, c’est-à-dire en France. C'est l'histoire des préjugés envers la boussole et envers la stadia qui recommence et, par conséquent, ce n’est plus également qu’une question de temps. Déjà, d’ailleurs, les indépendants écartent ce préjugé et ont recours à la Photographie qui leur permet d’opérer avec toute l’exactitude nécessaire et plus ou moins rapidement, selon le but qu’ils ont à atteindre,
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- LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. g5
- mais toujours beaucoup plus vite que par tou te autre méthode.
- Nous examinerons, dans le Chapitre suivant, les motifs d’un autre ordre qui militent en faveur de l’emploi des vues pittoresques associées aux plans topographiques, non seulement en considération des services qu’elles peuvent encore rendre comme éléments de mesure, en permettant au besoin de vérifier ceux-ci, après avoir aidé à les construire, mais parce qu’elles deviendront des illustrations précieuses, dans bien des cas, pour ceux qui ont à consulter ces plans.
- (.4 suivre.)
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- LA VIE
- LES TRAVAUX DE MORIN,
- Par is Colonel A. LAUSSEDAT.
- Arthur M o r 1 x, né à Paris le 17 octobre 179>, appartenait à une famille aisée de négociants. Avant d'entrer à Sainte-Barbe, où il acheva ses éludes, ii avait passé plusieurs années à Florence, avec sa mère devenue dame d'honneur de la princesse Élisa.
- Admis à l'École Polytechnique en i8i3, c'est-à-dire à dix-huit ans, dans un très bon rang, Morin eut à traverser, aveeses camarades, les douloureuses épreuves des événements de iSi.f et de i8i5. En i8ï4r il eut du moins l'honneur de prendre part à la défense de Paris; mais, après avoir été ménagé, en i$io, au moment où une réaction politique aveugle obligeait un assez grand nombre d? ses camarades à donner leur démission, il avait été compris dans le licenciement d'avril 1816 et avait dû chercher une position dans l'industrie.
- 11 était ainsi employé à la papeterie d'Essonnes, quand le gouvernement de le Restaurât ion, mieux inspiré, s'avisa en octobre 1817 de rappeler plusieurs des élèves licenciés, après leur avoir fait toutefois subir de nouveaux examens. Morin était du nombre de ces graciés et fut classé le second de sa promotion dans L service de l’Artillerie de terre. \ la fin de
- la môme année, -l était envoyé à
- icle d'application de Metz
- en qualité d'élève sous-lieutenant.
- Nous ne suivrons pas ie jeune officier dans ses emplois successifs et dans scs garnisons, mais nous devons signaler a* Série, t. Vit. :
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- sa belle conduite au siège de la Seu d'L'rgel en rS?3, qui lui valut les éloges du maréchal duc de Conegliano. Il avait montré là, en effet. les plus rares qualités de bravoure, d'initiative et de présence d’esprit.
- Après la campagne d'Espagne, le lieutenant Morin servit successivement dans un régiment d'artiüerie à pied, puis au bataillon des pontonniers à Strasbourg et se fil, dès cette époque, remorquer par une étude s u- les roues hydrauliques. On lui confia même !n mission de visiter les principales fonderies de l'Artillerie pour y comparer les différents moteurs qui y étaient employés.
- Nommé capitaine en janvier 1S20, Morin était attaché le mois suivant à l'École d'application de Metz en qualité d'adjoint au professeur de machines, qui n'était autre que Poncelet.
- On peut dire que la véritable carrière de Morin date de cette époque. Les six années qu’il passa à coté de Poncelet furent, en effet, pour lui no» seulement une occasion précieuse de s'initier aux excellentes méthodes d'un maître incomparable, mais aussi d'entreprendre, pour son propre compte, des expériences au cours desquelles il déploya de rares facultés d'observation et une grande persévérance à poursuivre jusqu'au bout des recherches délicates.
- C'est ainsi que, de :S'Jt à :8'4, il reprit les éludes de Coulomb relatives au frottement, en se servant de méthodes d'observation et d'appareils perfectionnés dans lesquels on voit déjà apparaître le principe de l'enregistrement automatique des mouvements variés composés de celui qu’il s'agit d'étudier et du mouvement circulaire d’un plateau métallique recouvert de papier sur lequel un style trace, enregistre les courbes résultantes des deux mouvements.
- Ce principe, plus ou moins modifié, dont il étal! redevable à Poncelet, comme!! n'a jamais manqué de le reconnaître ('),
- • il COBV&r.l 1 g'rîïllours
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- a joué un rôle considérable dans les travaux de Morin; on le retrouve, en elfe:, dans l'appareil à cylindre et à style destiné à démontrer la loi de la chute des corps, qui est devenu aussi populaire que la machine d’Alwood, et dans d'autres encore propres r. l'observation du mouvement, en général; enfin dans les dynamomètres à ressort dont nous parlerons un peu plus loin.
- Tout en secondant Poncelet, dont il rédigea même en partie les leçons amographiées, et après avoir achevé ses études sur le frottement, Morin, associé à Piobert, son camarade de promotion déjà céièbre, et à Didion, autre officier d'artillerie distingué, entreprit en i$33 des séries d'expériences ayant pour but de déterminer la loi de la pénétration des projectile? dans les milieux résistants, celles de la résistance des milieux solides et mous à la pénétration et au mouvement des projectiles, enfin les lois de la résistance des liquides et des fluides élastiques, en général, ou mouvement des corps de diverses formes.
- Pour quelques-unes de ces importantes recherches et aussi pour déterminer les vitesses initiales des projectiles des canons et obusiers jusqu a celles de 660 mètres par seconde, Piobert et Morin avaient fait construire antérieurement des pendules balistiques et des canons-pendules plus perfectionnés que ceux de l'Anglais Hobins. Le système de ces deux pendules, pouvant servir aux épreuves des poudres, avait été établi dans les principales poudreries de l'État.
- Au nombre des expériences qui rentrent dans le même ordre d'idées, c'est-à-dire destinées à l'étude de la résistance des milieux au mouvement de corps de diverses formes, Morin avait personnellement poursuivi pendant de longues années, de 1828 à i83.:. d'abord et plus tard de i838 à 1840, celles qui intéressaient plus particulièrement l'Hydraulique et ü était parvenu à des résultats très nets, propres à guider les constructeurs dons i’élr.biisscment des roues des différents genres et même des turbines.
- L’Académie dos Sciences avait donné sa haute approbation à cet important travail ci elle ne tarda pas à l'occorder à ceux dont il nous reste à dire quelques mots et qui se rapportent
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- au tirage des voilures ainsi qu’aux effets destructeurs qu'elles produisent sur les routes.
- Les expériences variées qu’il fallut exécuter pour répondre à toutes les questions dont il s’agissait, entreprises à Metz en i83; et continuées aux environs de Paris, de :83gài&ja, intéressaient à la fois ia Guerre, l’Agriculture et les Travaux publics; elles ont été faites sous le patronage des deux ministères.
- Leur point de départ était la loi sur le rapport eu tirage à In charge due à Coulomb et leurs résultats ont servi de base en iS4‘2 011 projet d une loi d'utilité publique, destinée à rectifier des réglementations établies en vertu de préjugés dont l’inexactitude se trouvait démontrée. Les mesures de "effort dans les diverses circonstances où l’on opérait pour embrasser tous les cas de la pratique étaient faites au moyen du dynamomètre de traction à ressort dont l'idée; empruntée au peson ordinaire, remontait à la fin du siècle dernier, mais qui avait reçu, de Poncelet d’abord et en dernier lieu de Morin, des perfectionnements tels qu’il était devenu, entre les mains de celui-ci, un véritable appareil de précision. En en variant les. dispositions, avec l’aide d’un très habile artiste nommé Clair, Morin est parvenu à faire de cet engin un dynamomètre universel se pliant à tous les besoins de la pratique et pouvant être substitué avantageusement à tous les autres.
- Applique à l'étude du halagc des bateaux et du travail des charrues aussi bien qu'à celle du tirage des voitures, le dynamomètre, sous une forme ou sous une autre, avait conduit à d’importantes conséquences; appliqué à la recherche du rendement des machines, les résultats qu’il a fournis ont sûrement coutribué à éclairer les constructeurs et à leur inspirer d’utiles perfectionnements.
- Tels sont les principaux titres scientifiques de Morin, auxquels il faut encore ajouter ses longues et patientes études sur le chauffage et la ventilation des iieux habités ou fréquentés par un grand nombre de personnes à la ibis. Ii en a d'une autre nature, qui le recommandent également à la reconnaissance publique.
- Comme professeur à l’École d’application de Metz, en rem-
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- placement de Poncelet, de iS35 à 1839, comme professeur de Mécanique appliquée aux Arts, au Conservatoire des Arts et Métier?: enfin comme administrateur et directeur de ce grand établissement pendant prés de trente ans, jusqu'à sa mort survenue en .février r88o, Morin a occupé une place considérable à côté des créateurs de l’enseignement des sciences appliquées. Il a rempli d’ailleurs un rôle non moins important, en ne cessant d’appeler l’attention des pouvoirs publics et celle des intéressés, c’est-à-dire des industriels et des ouvriers de toutes les professions qui ont besoin de recourir aux lumières de la Science, sur la nécessité de répandre et de développer cet enseignement le plus largement possible.
- Le Conservatoire des Arts et Métiers, en particulier, ne saurait oublier qu’il lui doit de nombreuses améliorations matérielles, un accroissement considérable de ses collections, la création de plusieurs cours et, enfin et surtout, l’organisation du premier laboratoire de Mécanique industrielle, dons laquelle il fut beaucoup aidé par son dévoué collaborateur Tresca et qui a servi de modèle à toutes les entreprises semblables faites plus tard dans le monde entier.
- Pour compléter l'énumération des services rendus par Morin à l’enseignement technique et même à l'enseignement élémentaire, il faudrait rappeler qu’il a publié des leçons et un aide-mcmoire très estimé de Mécanique, formant en tout six volumes in-8* qui ont eu plusieurs éditions, qu’il n’a cessé de travailler au perfectionnement des études dans les Ecoles d’Arts et Métiers, enfin qu’on lui doit un rapport lumineux sur l'enseignement primaire et industriel en Allemagne, à la suite d’une mission dont il avait été chargé avec Perdonnel.
- D’autres missions importantes lui avaient été confiées par le Ministre de la Guerre dans l’intérêt de l arme à laquelle il appartenait et même de l’Administration militaire en général, et il s’en était toujours acquitté à la complète satisfaction du Ministre et au grand profit de l’Etat.
- Il était doue très estimé dans son corps et pourtant, pendant longtemps, il fut loin d’être favorisé dans son avancement. Capitaine à 3-j' ans, il avait été nommé chef d'escadron à 46 ans et lieutenant-colonel à ûi ans; c’est dans ce grade qu’il fut
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- élu membre de la section de Mécanique à l’Académie des Sciences en 1847 ? la Révolution de 184$ paraît l'avoir aidé à arriver plus vite au grade de colonel et, sous l'Empire, il franchit assez rapidement le grade de général de brigade et parvint à celui de général de division.
- Pour permettre ce dernier avancement, le général Morin avait été appelé en i85i au commandement de l'Artillerie du camp du Xord et chargé un peu plus tard d'une inspection générale en Algérie, sa position de directeur du Conservatoire lui étant réservée et l’intérim confié à l’ingénieur Tresco. La retraite, comme officier général, l'atteignit en 1860, c'est-à-dire dix ans avant la guerre franco-allemande: il ne resta cependant pas inactif pendant le siège de Paris et mil sa grande expérience au service du groupe d'ingénieurs civils appelés par Tresca au Conservatoire pour y organiser la construction d'un important matériel d’artillerie.
- Les dernières années de la vie du général Morin, indépendamment de la réédition de ses ouvrages et de la poursuite de ses travaux sur le chauffage et la ventilation, furent consacrées en grande partie à préparer et à faire aboutir l'accord si longtemps désiré entre la plupart des grands pays pour l’adoption du système métrique décimai.
- Morin a donc été à la fois un inventeur, un expérimentateur et un vulgarisateur très pénétré de l'importance pratique des progrès des différentes branches de la Science; il n'a jamais perdu de vue, en s’occupant d'applications industrielles, qu'il avait l'honneur d’appartenir à l'Armée et n’a cessé de donner, en toutes circonstances, des preuves de son patriotisme éclairé et de son désintéressement.
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- LA VIE
- LES TRAVAUX DE TRESCA,
- Far le Colonel A. LAÜSSEDAT.
- La vie de ïrcsca est l'une de celles qui, en dépit des hésitations de ses débuts, présente le plus grand caractère d'unité et de simplicité; on peut la résumer en disant qu'elle a été exclusivement consacrée au travail, sans trêve ni repos, jusqu'à la mort, en ajoutant qu elle a été grandement utile au progrès de la Mécanique et des industries que cette science contribue à perfectionner.
- Tresca (Henri-Édouard) est né à Dunkerque le 12 octobre 1814; sa famille, dans une situation modeste, n’avait pas moins le très grand honneur de compter Jean Bart au nombre de ses ancêtres. Pendant ses études, qu'il fit à Paris, au Collège Louis-Ie-Grand. sa vive intelligence et son ardeur au travail lui avaient acquis une réputation précoce parmi ses jeunes camarades, et ses succès dans tous les concours ne firent que ia confirmer.
- Reçu successivement, et toujours après un seul examen, en i83a, à Sair.:-Cyr, et, en i833, à l’École Polytechnique, il était sorti dan? les Ponts et Chaussées; malheureusement, une longue maladie l’obligea, deux ans plus tard, à renoncera une carrière q;:i lui assurait un avenir honorable. Sa santé s’étant enfin rétablie, i! se fit ingénieur civil et s’occupa, pendant plusieurs années, de travaux industriels.
- Mais sa véritable vocation devait se révéler à l’occasion de
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- !a première exposition internationale, qui eut !îeu, en i85i, à Londres; chargé du classement des produits français, avec le litre d'inspecteur principal, il se Ht remarquer des membres du jury et en particulier du colonel depuis gênerai Morin, qui le Ht attacher au Conservatoire des Arts ei Métiers, d’abord avec le titre d'ingénieur, auquel fut ajouté un peu plus tard celui de sous-directeur.
- Dès son entrée en i85a dans cet établissement. Tresca se mit à l'œuvre et, avec les conseils du générai Morin, il installa, dans la nef de l’ancienne église du prieuré de Saint-Martin des Champs, deux machines à vapeur et des réservoirs d’eau étagés chargés de fournir la force motrice nécessaire pour mettre en mouvement une série de machines hydrauliques et de machines-outils qui fonctionnaient, les jours publics, sous les yeux de visiteurs attirés en foule par ce spectacle.
- Mais le but essentiel d’une telle installation, tout à fait nouvelle à cette époque et qui devait être imitée plus tard dans tous les pays où l’industrie est en honneur, était bien plus élevé; il s’agissait, en réalité, de la création d'un laboratoire de Mécanique destiné à être mis à la disposition des ingénieurs et des constructeurs. De toutes parts et pour toutes les branches d’industrie, on voyait, en effet, se multiplier les machines; et il importait, parmi tant d'inventions, de reconnaître celles qui pouvaient donner des résultats vraiment utiles et économiques ; c'est «à cc besoin que répondait l'organisation du laboratoire. Les expériences qui y furent aussitôt entreprises à l’aide d'instruments de mesure ingénieux et précis, sont devenues classiques par leur publication dans les .*1 nnalea du Conservatoire, précieux recueil fondé en 1860 par les professeurs de cet établissement. Tresca, à lui seul, l'a enrichi cie plus de quatre-vingts procès-verbaux, notes ou mémoires embrassant les sujets les plus variés de la Mécanique pratique.
- li faut citer à part les recherches faites par le laborieux et sagace observateur et les résultats ingénieux auxquels elles Pont conduit sur la manière dont se corn pur* est, sans changer d'état, les solides en général, quand on les soumet à des pressions considérables, en leur permettant de s'écouler du côté opposé à celui où s’exerce cette pression cl, en particulier,
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- les métaux pendant les opérations du martelage, du rabotage, du laminage et du poinçonnage.
- En i85-, après trois ans de suppléance, Tresca avait succédé au général Morin dans la chaire de Mécanique appliquée aux arts et il travail pas tardé à y acquérir la réputation d’un professeur émérite: aussi, plus tard, l’Écoie centrale des Ans et Manu factures fut-elle heureuse de mettre à profit sa grande expérience et, lors de la création de l'Institut agronomique en 1876, il fut également appelé à y enseigner fa Mécanique appliquée à (‘agriculture.
- Les recherches personnelles de Tresca et renseignement multiple dont il était chargé exigeaient nécessairement beaucoup de temps, et cependant ce travailleur infatigable en trouvait encore pour utiliser, dans l'intérêt général, les ressources de rétablissement auquel il était attaché.
- C'est ainsi qu'il a organisé au Conservatoire un bureau de vérification des poids et mesures qui n'a cessé de fonctionner depuis près do trente ans et qui continue à être d’un grand secours tant pour l'Administration française que dans nos relations avec les pays étrangers, contribuant ainsi pour beaucoup à l’extension du système métrique décimal.
- L’influence de Tresca pour atteindre cc but si désirable ne s'est pas bornée là. et son rôle en qualité de membre et dcsc-c étaire de la Commission internationale du mètre a été des plus considérables.
- Sans entrer, à ce sujet, dans le détail des travaux préparatoires exécutés, pour la plus grande partie, parla section française, et des installations très délicates réalisées à grand’peine au Conservatoire pour effectuer les comparaisons nécessaires ei plus tard le tracé des mètres à traits répandus aujourd’hui dans le monde entier, nous ne saurions omettre de mentionner ici ce fait important que la forme aussi savante qu'ingé nieuse adoptée par la Commission internationale pour la section transversale des étalons du mètre est celle qu'a proposée Tresca.
- La guerre franco-allemande, qui suspendit tant de travaux pacifiques, devait nécessairement interrompre aussi ceux qui se poursuivaient au Conservatoire. Mais l'activité de cet êta-
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- TRESCA.
- blissementetdeson personnel prit aussitôt une autre direction et donna naissance à une entreprise patriotique des plus honorables. Avec les conseils du général Morin. Tresca, associé à d'autres ingénieurs métallurgistes éprouvés, parvint à créer un matériel d’artillerie remarquable et qui eût pu et dû rendre de très sérieux services.
- La souplesse d’esprit et la faculté d'intuition, qui s’étaient souvent révélées dans les phases de la carrière de Tresca, devaient se manifester de nouveau d’une manière éclatante à l’occasion de la première Exposition internationale d'Électri-cité, qui eut lieu à Paris en 1881.
- Depuis longtemps déjà membre de la section de Mécanique de l’Académie des Sciences, on ne s'attendait pas à lui voir aborder les questions délicates et controversées que soulevaient les nombreuses applications d’une branche de la Physique en voie de transformation. Il s’y engagea cependant résolument et ne tarda pas à surprendre les spécialistes par la sûreté de son jugement.
- Un de ses confrères à l’Académie a formulé d’une manière saisissante le rôle que Tresca, plus que sexagénaire, remplit à cette mémorable exposition. «Il y entra novice, dit-il, et en sortit oracle; parmi les physiciens de profession et de grand renom qui concoururent aux essais des appareils exposés, quoique non préparé, il prit immédiatement la tête ; cela est si vrai que, depuis, il ne peut plus être question d’expériences à entreprendre sur la lumière électrique ou le transport de la force par l’électricité sans que son nom revienne sur toutes les lèvres. » Nous ne croyons devoir rien ajouter à ce dernier trait, à cette dernière manifestation vraiment surprenante des qualités d'un homme, dont la vie entière, nous l’avons dit en commençant, a été consacrée au travail.
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- [/ENSEIGNEMENT
- CONSTRUCTIONS CIVILES
- AU CONSERVATOIRE DES ARTS ET .MÉTIERS.
- LEÇON* D’ADIEUX. DU LUNDI 5 NOVEMBRE IS94.
- de M. le Prcîesseur honoraire Émile TRÉLAT.
- Député de la Scîdc,
- Directeur-Fondateur de l'École spéciale d’Archilcclurc.
- Je dois à l'amitié de mon cher continuateur et à la bienveillance du Conseil de perfectionnement du Conservatoire l'honneur d'ouvrir encore celle année Je cours de Constructions civiles. Je leur en exprime ma vive reconnaissance. Mais cette leçon est un adieu, et vous reconnaîtrez, Messieurs, sans étonnement, l'émotion qui déborde ma parole.
- Il y a aujourd’hui, presque jour pour jour, quarante ans que j’inaugurais -a chaire qui porte sur nos affiches le nom de Constructions civiles. Ce titre — remarquez que c'est un pluriel — ouvrait à l’enseignement un champ extrêmement développé; et quelque soin que j’aie mis n en concentrer les connaissances; ii ne m'a pas été possible de les épuiser en moins de cinq années dans les amphithéâtres du Conservatoire. Jamais, durant les longues étapes de mon Professorat, je n’ai trouvé i'occasion de présenter dans une même séance l’ensemble de ces connaissances et de montrer l’ordre, la composition et la méthode de mon enseignement. C’est la tâche que je désire accomplir devant vous.
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- io3
- É. TRÉLAT.
- I.
- Le cours de Constructions civiles comprend d'abord une science fondameniole qui est comme le f-'c-..c de l’enseignement sur lequel plus tard pousseront des branches. La science des Constructions doit distinguer :2s parties constitutives des édifices, définir leur rùle, montre.* comment on les établit et comment on les assemble. J'ai den vé à ces parties constitutives le nom d'organes des édifices. Leur nombre est très limité. Ce sont : les fondations, les organes verticaux, les organes horizontaux, les combles, les couvertures, les revêtements et les reliefs, les organes mobiles et les abducteurs des eaux.
- Quand on examine de plus près un organe, on y découvre, en général, un plus ou moins grand nombre d'éléments similaires. Ici, deux, trois, quatre cléments; là, vingt, trente, quarante, cent éléments composent l'organe. :.1. ces éléments s’appellent de la pierre: là, du bois; là, du fer. Tous ils apportent dans la construction certaines propriétés constructives.
- Mais que sont donc ce» propriétés constructives? L’observation attentive des constructions montre qu'il y en a huit. Je n’hésite pas à vous les faire connaître.
- La première des propriétés constructives veut que la matière de l'édifice soit capable de permanence dans sa constitution. Cela se comprend de soi. Ce morceau de tôle que vous exposerez sans précaution aux intempérie? deviendra promptement de la rouille pulvérulente. Le fer, qui possède heureusement d’autres propriétés constructives, 11e possède pas la permanence de constitution, que vous rencontreriez, au contraire, dans ce petit cube de porphyre.
- La seconde propriété constructive est la capacité qu’aura la matière de conserver la figure qu’on lui :rrt donnée. Cette feuille de zinc parfaitement plane perdre sa rectitude de surface, se gondolera sous l'influence alterna.ive du froid et du chaud. Elle sera dépourvue de la seconde propriété constructive, que je nomme persistance de figure, et qui 11e fera pas défaut dans cette table de marbre.
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- l’EN'SEIGXUî:KX7 DC$ CONSTHVOTIONS CIVILES. top
- Je reconnais fa troisième propriété constructive sous le nom de capacité stabiUtaire. Elle se montre dans les matériaux qui offrent gronde résistance au déplacement. Lu cube de granit, comme celui que j'attaque en ce moment, est très difficile à déplacer ou à bousculer; ce cube de liège de même volume est, au contraire, très facile à déplacer ou à bousculer. La ccpaciié stabilitaire du granit est grande, celle du liège est misérable.
- La quatrième propriété constructive se distingue sous le nom collectif de capacités mécaniques. Cette propriété est, en effet, diverse. Elle fournira, suivant les circonstances, des résistances à la compression, à la traction, à la flexion, etc., etc. J’ai à peine besoin, pour fixer ici vos idées, de vous rappeler les rôles d’un pilier, d’une tige de suspension ou d’une poutre.
- La cinquième propriété constructive est la capacité d'isolement. Considérées dans l’ensemble de leurs utilités, nos habitations peuvent être envisagées comme un second vêlement distant de nos corps afin de nous laisser un libre champ de mobilité intérieure. A ce point de vue, on conçoit qu’on y recherche, comme dans nos vêtements, un pouvoir d’isolement contre les changements de température extérieure. Celte propriété nous sera fournie plus ou moins complètement par la matière qui composera les murs de nos maisons.
- J’inscris la sixième propriété constructive sous le nom de perméabilité, i; y a. en effet, telles circonstances où le constructeur voudra que les organes de ses ouvrages ne se laissent traverser ni par les gaz. ni par les liquides, comme dans un réservoir: telles autres où il souhaitera que l’air y chemine librement, comme clans nos murs d’habitation.
- Dans un autre ordre, le constructeur doit user d’une propriété toute spéciale, à laquelle j’ai donné le nom de morphogénie ou capcd:é d’engendrer la Forme. Toute forme, c’est-à-dire tout phénomène saisissable par les yeux, est le résultat d’un conflit de lumière et de matière. Pour donner de belles formes à ses œuvres, l’architecte recherche les matériaux susceptibles de donner du champ et de l’éclat à ces conflits. Tous ne le sont pcs. Certaines matières retiennent l’attaque
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- de la lumière et en dégagent une vigoureuse veux: tel ce morceau de marbre de IV.ro? pierre calcaire. A l'inverse, certaines matières de fixer le combat lumineux et désintéressent cette lame de verre qui se laisse traverser sa vibrations de l’éther et qui reste insaisissab première de ces matières est pourvue de nu seconde en est dépourvue.
- Enfin, les matériaux n’entrent dans la cons: fices que s'ils sont d’usage économique. Ainsi 1 si pleinement la permanence de constitution, couramment dans les œuvres du construis coûteux ; il manque de capacité économique, tième propriété constructive.
- On peut imaginer une matière qui réunirait priélés constructives, mais on ne peut la rencoi La matière s'offre à nous dans des conditions pierre, les métaux, les bois, etc., sont des cc! riels qui ne se ressemblent pas, mais dont : doit spécialement connaître et mesurer les util Je nomme matériau « toute matière dé fin une ou plusieurs propriétés constructives ». die les matériaux, on constate que chacun de par une capacité dominante qui nous permet d façon à nous rendre maîtres de leur mei’leiri connaissons ainsi six espèces de matériaux.
- J'inscris en première ligne les matériaux ; nom de morphogènes. Les pierres spécial: parce mot entrent, en effet, pour la plus construction. Elles y développent un très g; ailes sont entre les mains de l'architecte in ro-des scènes plastiques qu'il entend dégager On ne peut généralement employer ni pior, ditiou d'introduire entre les morceaux e:i < pareil des pâtes qui emplissent leurs ,r le temps. Les paies se nomment matériau* rs Les sauté riaux isolants sont des matériaux d
- occupation des ou cette belle sont incapables les yeux : telle ns arrêt par les !e à la vue. La orphogénie; la
- : talion des édi-‘or, qui possède ne peut entrer i:r. Il est trop qui est la hui-
- toutes les pro-itirer nulle part, très variées : la mutilions maté-le constructeur lités.
- ie qui possède Lorsqu'on étu-ïux se distingue e les classer de i* emploi. Nous
- ~iii prennent le lient désignées :i!e part dans la •ami volume et •source capitale :.:s ses œuvres. ; û qu'à la con-îonsliluent l’ap-d croissent avec liants.
- oui ia propriété
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- l’exseigxeissnt des constructions civiles. III dominante est d’isoler contre les changements de température les milieux qu'ils enveloppent.
- La quatrième espèce de matériaux est désignée dans mon cours par le litre de matériaux à résistances symétriques. Ces corps ont la propriété de s'étendre et de se raccourcir également sous le même effort agissant h la traction ou agissant à la compression. Ils possèdent généralement des coefficients de résistance considérables. Cela les met dans des conditions tout à fait exceptionnelles pour constituer très économiquement des soutiens sur le vide. Le fer et l'acier emplissent ce Chapitre, et ce sont eux qui, dans les applications modernes, servent à faire les linteaux, les poutres et tous les organes de construction qui portent des charges fléchissantes.
- Certains corps, comme les bronzes, se protègent eux-mêmes contre les actions atmosphériques à l'aide de patines qui se fixent naturellement à leur surface. Ce sont les matériaux à constitution permanente.
- Enfin, nous connaissons comme sixième espèce les matériaux qui sont réfractaires à la constitution de la forme. Nous les nommons amorphogènes. En classant les corps transparents sous ce nom, qui marque l'absence d'une propriété constructive, j'ai voulu meure en grand relief les matériaux morphogènes. Mais cela n'empêche pas le verre d’être, par sa transparence môme, recherché du constructeur pour clore l’intérieur des édifices, tout en y laissaut pénétrer la lumière.
- J'attache, Messieurs, une grande importance à celte classification des matériaux, parce que la connaissance précise de la répartition des propriétés constructives entre les matériaux simplifie l'étude des organes des édifices, en y introduisant l’ordre et la méthode. Chaque organe aura son Chapitre. Chaque Chapitre contiendra la définition du rôle de l'organe, l’espèce de matériaux que cet organe commande, la figure et les proportions qu'il prendra.
- Considérée dans sa plus haute portée, l'étude des organes fait appel à deux ordres de connaissances principales ; une science : la Mécanique, et un art : la Plastique.
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- La Mécanique fixe par des calculs précis la quantité de matière nécessaire à la stabilité et à la durée. Elle intervient nécessairement dans les constructions de tous ordres. — La Plastique, discrète et plus rare, ne s'engage que sur appel. Elie a des principes, mais ne connaît pas les formules. Elle ne sait pas préciser les dimensions d‘un organe pris isolément. K lui faut un ensemble préjugé d'abord avant qu'elle ordonne les rapports et les proportions relatives des parties qui le constituent. La Plastique garde ainsi la méthode de tous les arts; et c'est pourquoi ses ressources ne se dévoilent pas par voie de démonstration, mais se font comprendre par voie d’application. Nous en verrons le développement au terme de cette leçon.
- 5ous les litres de Matériaux et Organes, je vous ai fait connaître la partie fondamentale de mon enseignement. Je vais maintenant, Messieurs, vous eu faire connaître les suites. Désormais, le cours va s’épanouir en trois branches : les Travaux publics, la Salubrité des édifices, la Plastique ou la Forme des édifices.
- 11.
- Je retrouve aujourd'hui. Messieurs, la forte émotion que j'ai traversée en abordant ici, pour la première fois, le grand sujet des Travaux publics. Pour en découvrir l'importance, il Fallait comprendre ce qu’est le territoire de la France. J’ai alors déroulé ces trois caries sous les yeux de mes auditeurs comme je le fais devant vous. La première, avec ses frontières et ses contrées, la seconde avec ses reliefs et ses bassins, la troisième avec ses affleurements géologiques, montrent la constitution et expliquent la genèse du territoire que la nature nous a donné et dont j'ai pu dire :
- « Contrée admirable et privilégiée entre toutes; demeure de race, incomparable par ses ressources et par ses attraits ; étendue vaste pour nourrir un grand peuple; surface ramassée pour réduire au plus court les distances qui séparent les habitants; latitude moyenne confinant aux climats septentrionaux
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- ci aux climats méridionaux pour doter la nation des énergies do Nord et des imaginations du Sud; Gtt/f-Sfream caressant ses rivages pour assujettir la température du sol; voisinage de l’Océan et accus immédiat des vents équatoriaux, pourvoyeurs d'eau et de calorique ; excellente proportion de montagnes pour alimenter l'arrosement des bassins et pour adoucir la transition thermique d'une latitude à l'autre; deux mille trois ce::ts kilomètres de cotes pour épandre dans le monde la civilisation qui ne s’est jamais propagée que par mer; seize cents kilomètres de frontières terriennes pour avoisiner les rivalités continentales et y puiser l’ardeur du progrès; douze cents kilomètres de cimes défensives pour se garder chez soi 1 Ajoutez à cela un sous-sol empli de richesses minérales, un sol préparé pour toutes les productions, des sites assez divers pour foire pressentir toutes les scènes du monde, ci vous aurez l’idce de ce merveilleux pays qui est notre Fronce. »
- Le peuple qui délient un pareil territoire doit avant tout en assurer la conservation. J’ai montré les dangers qui se présentent ici. Regardez nos bassins. Ils sont tous faits de sédiments qui étalent aux brutalités de la mer les matériaux les moins résistants et les moins stables des récentes formations géologiques. Les vagues des marées et les flots des tempêtes les battent et les ruinent* D'autre part, les violents phénomènes de la croûte terrestre s'étaient apaisés et le sol s'étaii partout couvert d'une puissante végétation, lorsque l'homme y parut. Il défricha les bassins, ce qui lui donna ses cultures nécessaires. Mais il dépouilla les montagnes qui, dépourvues de protection, furent ravagées par les orages et les torrents, destructeurs des pentes et calamiteux remblayeurs des vallées inondées. Les lianes de nos montagnes sont ainsi délabrés sur une étendue égale à celle de plusieurs départements. Ce sont d’horribles déserts, mais des déserts vivant de l’active destruction qui les travaille. La défense de nos côtes ci la restauration des montagnes sont, par excellence, les Travaux conservateurs du territoire. Mais le champ des Travaux publics s’étend bien au delà. Dans l'entrainement de l'exposi-
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- lion que j en faisais eu 1881, je disais encore à mes auditeurs:
- « Réfléchissez, Messieurs, que ce territoire est occupé; que nous y sommes 38 millions d’habitants; que nous y constituons une des sociétés les mieux ordonnées, les mieux entretenues, les plus sûres du monde. Ah! cela ne s’est pas fait tout seul et du premier coup. Bien des générations de Celtes, de Gaulois, de Français s’y sont épuisées, et l’on remonte fort loin dans le passé avant de reconnaître les germes du monde civilisé que nous constituons et qui n’est dépassé nulle part. Il a fallu d’abord que le sol se couvrît d’hommes; puis qu’il se morcelât entre de petits peuples rivaux et jaloux; puis que, du Sud, la plus grande notion conquérante vînt les assouplir dans une première ébauche d’unité; que, du Nord, une avalanche de nouvelles races vînt y mêler un sang nouveau. Il a fallu que des tyrannies violentes et des luttes terribles imprimassent un pli unique à cette agglomération multicolore. Il a fallu que des guerres sanglantes et des résistances séculaires arrêtassent le flot des envieux du dehors. Il a fallu que, sur les ruines du servage, le Droit illuminât les esprits; qu'il se fixât dans des textes, et qu’une grande monarchie consacrât l’unité nationale entre des frontières reconnues. Il a fallu enfin notre grande Révolution pour dégager le citoyen du sujet et pour nous faire égaux et libres. Et puis, et puis encore, il a fallu notre siècle de tâtonnements pour achever l’abri social sous lequel un peuple d’une même langue, d’un même tour intellectuel, d’une même morale, s'efforce à la même tâche de civilisation. Tout cela, Messieurs, c'est plus que la France, c’est la Patrie ! »
- Messieurs, tout doit concourir à la plus grande expansion des forces nationales. Le territoire y sera aménagé en conséquence, et ce sont les Travaux publics qui pourvoiront à cet aménagement.
- La plus impérieuse exigence du travail national est la facilité des circulations; car il n’y a pas de travail sans échanges, et il n’y a pas d’échanges sans transports. Il faut au territoire des voies d'eau, des chemins de terre et des chemins de fer. Cela veut dire qu’on y exécutera de* terrassements et des
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- soutènement:?, des digues cl des barrages, des réservoirs et des écluses, des aqueducs et des ponts, des viaducs et des tunnels, etc. Laisscz-moi vous marquer l'importance de ces ouvrages en vous disant qu’ils occupent la millième partie de la surface de la France et qu’ils sont encore insuffisants.
- Il y a chez nous des plateaux et des fonds de vallées qui gardent leurs eaux stagnantes sur des sols imperméables ; des embouchures de fleuves qui ont divagué depuis des siècles en étalant en larges deltas d’immenses dépôts plats, alternativement recouverts par les eaux marines et par les eaux douces. Les fièvres hantent ces contrées. Il faut y faire la salubrité en drainant les premières, en surélevant les autres.
- U y a des vallées qui sont surprises, à des époques imprévues, par des crues des rivières désolantes et ruineuses. Il fout rompre ces redoutables calamités à l’aide d’aménagements qui tiennent les eaux eu régime. Tous ces ouvrages sont des Travaux de sécurité.
- Les eaux ne sont pas naturellement répandues partout où elles sont nécessaires à la culture. La main de l'homme est ici indispensable pour régler cette distribution qui prend encore rang parmi les Travaux publics.
- il en est de même des ouvrages qui alimentent les villes des eaux de sources pour la boisson et des eaux de rivière poulies nettoyages de salubrité.
- Mais je ne vous ai pas tout dit quand je vous ai parlé de nos côtes. Il 11e suffit pas d’en assurer la bonne tenue. Il faut les éclairer la nuit pour éviter les sinistres en mer et il faut y établir des Ports pour les besoins du commerce que la nation entretient avec le monde.
- C’est là un des plus importants et des plus beaux domaines de la Science des constructions, et je ne pouvais mieux achever ce tableau des Travaux publics qu’en vous le signalant.
- III
- Messieurs, l’évolution sociale à laquelle nous participons est marquée d’un imposant phénomène : les campagnes se dépeuplent et ies villes s’emplissent. Mais on a constaté que
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- la sauté prospère dans la vit» dispersai* <*l qu'oiie périclite dans la vio comprimée. L’homme dure en conséquence plus longtemps dans la première que dans la seconde. L'existence devrait-elle donc s’accourcir à mesure que progresse la civilisation? Question troublante! Heureusement que l’Hygiène, qui est la science de la santé, intervient ici et découvre les moyens de rendre aux populations agglomérées les conditions de santé.
- L'Hygiène met en usage deux armes pour atteindre son but : les Régimes qui s'imposent à l'homme pour vivre sainement. et l'ordonnance des Milieux qui agit sur l'existence pour la protéger. J'ai pensé, Messieurs, que si le médecin seul peut commander aux Régimes, ceux qui construisent les villes et les habitations, architectes ou ingénieurs, doivent intervenir dans la constitution des Milieux favorables à la santé. J'ai nommé Salubrité l'ordonnance des milieux sains, et j'ai donné à mon enseignement une nouvelle branche: la Salubrité des édifices. Ces connaissances fournissent un programme qu’il est facile de vous exposer.
- Un milieu est salubre lorsqu'il offre à l’homme qui l'habile: de l'air, de la lumière et de l’eau pure en abondance, une température appropriée aux exigences physiologiques du corps et un sol perméable. Si bien que j'ai pu donner le nom de grands facteurs de ta Salubrité à 1.4/7% la Lumière, la Chaleur, l'Eau, le Sol. Sous certaines latitudes et dans d'innombrables contrées, tous ces facteurs sont réunis. La vie y est saine et longue. L’étude des bienfaisantes interventions de •es grands facteurs montre comment la santé de l'homme en est tributaire et comment leur suppression ouvre la porte aux maladies. Ces connaissances préliminaires sont, indispensables a la science de la Salubrité des constructions.
- Mais, si ia nature fournit à la vie dispersée les milieux salubres, nous les perdons en nous ramassant dans les villes. Le rapprochement des habitations, la superposition des logements, la hauteur et l’épaisseur des constructions,. I etroitesse et la profondeur des rues y sont autant de barrières qui étreignent !a vie cl qui abolissent chez elle !e contact de l’al-mosphere libre et la plongée lumineus'-- du ciel. L’eau pure y
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- devient insu l'Iran te à ! énormité de la consommation locale. L’accroissement de la population, qui se concentre de plus en plus, laisse de moins en moins d’espace à chacun. Les murs, en conséquence, réduits d'épaisseur, sont rendus incapables de conserver les calories que lui fournissent les saisons, et l’équilibre thermique disparaît. Enfin, tandis que le sol, battu et comprimé par les circulations excessives a perdu les vertus épuratives que lui donnait sa perméabilité, les poussières, les détritus et les crasses de la collectivité s’accumulent autour des habitants et les infectent. Ainsi se montrent les agglomérations urbaines, nées du simple rapprochement des activités sociales. Tout leur manque pour faire de la santé. Elles sont vouées aux maladies et à la mort prématurée. On vit pourtant dans ces mauvais milieux, parce que la nature a pourvu nos organes de puissantes capacités de résistance et d adaptation. Mais on vil mal et les générations étiolées passent sans durer dans nos grandes cités modernes. Refaire la salubrité dans les installations urbaines, voilà le problème que doit aujourd’hui résoudre le constructeur. Comment le fera-t-il? En restituant à la ville les grands facteurs de la santé perdus dans l’agglomération. Le retour de chacun d’eux dans les profondeurs de la vie urbaine doit naturellement faire ici le sujet de Chapitres spéciaux. J’en indique successivement la substance.
- L'Air et la Lumière doivent pénétrer directement dans nos habitations. Pour leur ouvrir franchement les voies qui leur sont nécessaires, la largeur des rues et l'élévation des maisons qui les bordent, la profondeur des logements et la hauteur des baies d’éclairage, l’étendue de celles-ci et leurs habillement* intérieurs seront definis et fixés suivant des rapports dont l'expérience et la science démontrent l’impérieuse nécessité.
- Le calorique que fournissent naturellement les saisons sera recueilli et suffisamment contenu dans les enveloppes de nos appartements pour assurer la permanence de leur salubrité thermique. Les murs devraient reprendre, à cet effet, les épaisseurs qu’ils avaient dans les constructions d’autrefois et qu'ils ont perdues dan- no5 maisons modernes. A leur défaut.
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- ils seront doublés à l'intérieur par d’épais revêtements conservateurs des calories. Et, si cela n’est pas possible, si les murs trop minces se refroidissent — ce qui est le cas général — des appareils spéciaux, fournisseurs de caiories artificielles, les réchaufferont régulièrement à la mesure des pertes de chaleur qu’ils éprouveront. La salubrité thermique de l'habitation est indispensable à la santé. Mais elle ne peut s'obtenir que par l'équilibre de la température des matériaux, construction ou mobilier, qui nous entourent dans nos intérieurs. Aussitôt, en effet, que nous sommes enfermés, nos corps deviennent tributaires des radiations issues de l'énorme développement des parois ambiantes. Selon la température de ces parois, nous sommes péniblement ou agréablement impressionnés. Le chauffage des habitations consiste à entretenir en bonne température la face intérieure des murs, les planchers, les plafonds et les mobiliers. Le procédé doit être exclusivement approprié à cette fin. Il ne consistera jamais à faire cheminer autour des habitants de l’air chaud, qui les chaufferait mal et qu'ils seraient condamnés à respirer. Il est malsain de respirer de l'air chaud, et, sous prétexte de faire un milieu de salubrité thermique, on créerait un milieu insalubrité atmosphérique, si l’on procédait ainsi. Je dénonce ici, Messieurs, un des plus déplorables préjugés; car c’est une pratique générale que le chauffage à l’air chaud.
- L'eau propre à la boisson est aujourd'hui rigoureusement définie par la Science. C’est l'eau de source. Il faut l’obtenir à tout prix et l'aller quérir là où elle est disponible, quelle que soit la distance; il faut la répartir dans la cité et la mettre à la portée immédiate de chaque habitant, de telle sorte qu’il soit forcé d’en faire usage. C’est là une question de salut public. Le constructeur y prend une grande responsabilité, puisque c'est à lui qu’incombent ces grands et délicats travaux damenée et de distribution d'eau.
- Mais, Messieurs, il ne faut pas croire que la santé soit assurée dans une cité populeuse quand on se borne à la remise en action des grands facteurs de la santé. La vie y aura bien retrouvé les indispensables conditions de son fonctionnement normal: mais des germes de destruction, issus de r existence
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- l'JiNi»hiun!•:i:ü.\r mis o>nsthictiox$ civiles. u«, même, avoisineront les habitants ei les menaceront incessamment de maladies on de mort. En effet, tous les excreia de la vie séjournant au milieu des agglomérations sont des sources d’infection. Aussi la salubrité n’est-elle réalisable dans une ville qu'à la condition d'y supprimer toute réaction des excreia, Quels qu’ils soient, gaz, liquides ou solides, ils doivent être éloignés aussitôt que produits. L’aération se charge des gaz. Les autres seront évacués sous l’action de puissantes chasses d’eau. Ces opérations nécessiteront de vastes réservoirs généraux; puis, dans les maisons, de très nombreux réservoirs de débit avec leurs conduites émissaires; enfin, sous les voies publiques, des galeries pour emporter hors de la ville toutes les eaux polluées. Mais cela ne suffira pas encore. Ces eaux polluées ne peuvent pas plus séjourner au voisinage de la ville et y entretenir leur nocivité, qu elles ne pouvaient séjourner à l'intérieur. Il faut les épurer, leur ôter leurs maléficieuses capacités, isoler et rendre à la terre leurs éléments organiques et restituer de l'eau pure au cours naturel des rivières ou des fleuves. C’est le rôle rempli par ce merveilleux outil d’assainissement qu’on nomme un champ dépuration. Tout cela, Messieurs, motive une série d’opérations et de travaux compliqués et souvent fort délicats qui nécessitent des connaissances spéciales.
- Je vous intéresserai sûrement en vous disant que la maladie recule considérablement devant les installations urbaines conformes aux lois de la salubrité. Dans certaines villes, on a déjà vu la moriuJilé tomber, sous leur influence, de deux à un. Vous reconnaîtrez, Messieurs, que le constructeur n’a pas le droit de déserter une pareille tache, lorsqu'elle s'offre à lui.
- IV.
- J'arrive, Messieurs, à la troisième et dernière branche du cours: c’est la Plastique des édifices. Pour me faire comprendre ici. j’ai besoin de changer le cours de vos idées. Jusqu’à présent je vous intéressais à mon sujet en vous montrant simplement l uliiilé de certains services rendus à I activité
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- humaine. Il me suffisait de vous nommer les ouvrages qui protègent ou améliorent le territoire, les voies de communication et les ports qui assurent les relations si les échanges; il me suffisait de désigner les travaux qui favorisent la santé ét le prolongement de la vie parmi les habitants. Maintenant il s’agit de toute autre chose. J’entends vous parler d’une qualité que certains édifices doivent posséder en surcroît de l'usage qu'ils ménagent ou du confortable qu’ils offrent. Je m'explique. Voici un tunnel qui traverse la montagne et ouvre la communication entre deux bassins; voici un pont qui franchit une grande vallée et donne passage à des trains de chemin de fer; voici des murs qui contiennent les eaux d'un lleuve et portent les quais qui le bordent. Partout ici la perfection est atteinte si l'ouvrage, économiquement établi, fournil le service demandé, la sécurité et la duree. Mais voici une ville, une capitale! Regardez cet amas de maisons et d’hôtels coupé de rues et d’avenues, entoure de boulevards et de promenades, parsemé de jardins et de sqûares, ennobli par une multitude d’édifices publics et rempli d'une population débordante et curieuse. Les innombrables perspectives de ce lieu feront-elles la joie des habitants, passants ou promeneurs, si les installations n’ont d’autres attraits que le mérite rudimentaire de se tenir solidement en place? Ne l’espérez pas, Messieurs. De meme que ce qui est beau veut sans cesse être revu, de même ce qui est sans eessc revu veut être beau. Dans ce permanent conflit des hommes, au milieu des mômes spectacles, c’est un besoin légitime et comme une appétence générale que pourront seules apaiser les belles Formes mêlées à l’infinie variété des sites. Mais qu’est-ce que ces belles Formes? Je voudrais vous le faire comprendre, et c’est le sujet même que je dois traiter maintenant.
- Vous avez sous les yeux un plan et des élévations géométriques de la Porte Saint-Denis. Ce monument est en place depuis plus de deux siècles. La ruine ne l’a pas touché. II se porte bien, et j'observe avec vous que ies dispositions constructives qui l’ont établi dans sa solidité sou: des arrangements matériels exclusivement fixés par des /neutres Géométriques. Si bien que ces simples dessins, nui dé Unis sent en toutes ses
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- dimensions la figure de l’édifice, nous donnent la connaissance exacte des mérites de sa durée.
- Regardez maintenant, Messieurs, les vues photographiques que je vous présente. Ce ne sont que des échantillons des millions de militons de perspectives que les yeux peuvent prendre ou que îes plaques de photographies peuvent fixer, autour de la Forte Saint-Denis : — perspectives différant toutes les unes des autres suivant le point d’où elles seront prises dans l'ambiance : devant, derrière, à gauche, à droite, en bas, en haut, de près, de loin: sous la lumière ombrante du soleil, le malin, à midi, le soir; ou sous les infinies variations d'éclairage des ciels couverts, — perspectives que la lumière dégage et que la nuit abolit. — Qu’est-ce que ces innombrables éma-nences qui sont toutes issues d’un même objet et qui vont se loger dans nos yeux ou dans les bottes des photographes? Quel est cet exubérant phénomène si prolifique et si changeant, si multiple et si incommensurable? Messieurs, ce phénomène est la Forme, la Forme des choses, ce qui fixe notre admiration cl devient la joie de notre existence lorsque la beauté sc dégage de ses incessantes métamorphoses. Il y a donc des formes belles et des formes laides. Vous n’en douiez pas et vous ne douiez pas non plus qu’il y a de beaux édifices et de vilains édifices, comme il y a des édifices solides et des édifices dépourvus de durée. El maintenant faisons exclusivement de la Plastique. Comment les belles formes peuvent-elles s'établir dans les édifices? Reprenons nos images et essayons d’y découvrir les cléments constitutifs de leur Forme:
- Quand vous découvrez la Porte Saint-Denis, vous êtes immédiatement frappés par l’emprise que l'objet fait dans l'espace et des frontières qui la marquent. En Plastique, le contour de ces frontières se nomme silhouette. Mais, remarquez, je vous prie, que, si vous changez de place pour regarder l'édifice, la silhouette se transforme. Autant de stations vous ferez autour de l’objet, autant de silhouettes vous observerez.
- Voici maintenant votre vue emprisonnée dans une silhouette : et devant le beau monument qui nous occupe, j'ajoute que la barrière qui la contient la met en meme temps dans une quiétude qui un premier charme. Mais elle est
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- bientôt prise par des occupations, auxquelles elle ne saurait échapper; car sa quiétude première ne saurait être un repos. Sur des fonds qui s'éclairent sans tapage et que nous nommons nudSy des motifs éclatants la captivent à nouveau par la richesse et la multiplicité de leurs conflits lumineux. Je vous les montre dans ces reliefs des soubassements, dans ces trophées qui montent en pyramides, dans cette frise et ces tympans, dans ces bandeaux et cette corniche.
- Je ne puis pas vous accompagner aujourd'hui dans tous les entraînements auxquels vous allez être successivementsoumis à mesure que vos yeux comprendront mieux les Formes qui les sollicitent. C’est une suite de découvertes qui se dégageront les unes des autres, qui s’ajouteront les unes aux autres, sans jamais atténuer l'impression devancière. Ainsi l’ensemble qui aura assujetti vos yeux dans la silhouette les conduira, sans se laisser oublier, à l'opposition,conquérante à son tour, des motifs et des nuds; ainsi l'opposition des motifs et des nuds les conduira, sans se laisser oublier, à l’opposition, conquérante à son tour, des noirs et des clairs que comportent les reliefs. Toutes ces actions s’exercent sur vous successivement et sans secousses. Elles vous envahiront comme autant de caresses confinant avec ensemble à l'impression définitive qui éclatera sur vos lèvres : c'est beau! Les plasticiens. Messieurs, disent alors que l’œuvre se compose ou qu’elle est unitaire. Ils entendent dans ce mot que toutes les valeurs plastiques qu’elle contient ont été mises en justes mesures relatives, et qu’elles concourent toutes, sans contradiction aucune, à l’unique exclamation qui est la victoire de l’art.
- Vous voyez, Messieurs, que la Plastique des édifices fait appel à d'autres ressources que les distributions mêmes ou que les éléments constructifs de la Stabilité. Ceux-ci constitueront tous, il est vrai, son substratum; mais ce sont des éléments de tout autre ordre qu’elle aura à manier. Je les ai nommés déjà; je les rappelle. Ce sont des silhouettes,des nuds et des reliefs y des noirs et des clairs ; le mot valeurs les désigne toutes dans leur généralité. La Plastique trouvera dans son substratum les principales ressources de ses compositions. Mais elles n’y seront pas toutes et quelques-unes seraient
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- ICTION;
- contradictoire? ; cela commandera, d'une part, de combler les lacunes, d'autre part, d’éteindre ou d’effacer les éléments qui ruineraient l'harmonie des valeurs. La tâche de la Plastique consiste donc à ramasser sur une construction stabilitairemenl préparée toutes les valeurs utilisables, à y introduire celles qui manquent, à Taire disparaître tout ce qui est inassimilable ; en un un mot, à imposer à l'œuvre la Forme qui lui conquerra sa place dans les belles choses. C’est, à vrai dire, Messieurs, l'Architecture, qui par ces procédés fait les beaux édifices.
- Ainsi se termine, Messieurs, l’exposé que je désirais vous présenter ce soir. Dans l’ensemble des sujets que j’ai traités, dans l’ordre et le développement des Chapitres qui le composent, vous avez pu apprécier la méthode et l’étendue de l’enseignement que j’ai donné à notre Conservatoire. En vous remerciant du bienveillant accueil que vous avez accordé à ma parole, je remonte involontairement au souvenir des nombreux auditoires qui se sont si sympathiquement et pendant tant d’années groupés autour de mes leçons. Je ne puis vous saluer, Messieurs, et quitter cette enceinte sans vous confier l’expression de la profonde gratitude que je leur garde.
- M. le Professeur Pillet prend la parole après M. Émile Trélat, cl s'exprime ainsi :
- Cher M.vItre,
- Je me garderai de rien ajouter à votre belle leçon. En faisant l’histoire du passé, c'est-à-dire en nous traçant le tableau de l’œuvre considérable accomplie par vous ici, depuis quarante ans, en nous montrant comment avait germé dans votre esprit le plan du bel enseignement des Constructions civiles que vous étiez appelé, bien jeune encore, à créer au Conservatoire des Arts et Métiers, en nous faisant assister au développement d’une idée servie par un vaste esprit philosophique, par une inaltérable conscience, par une science profonde et par un sentiment de l’art qu'il est difficile d’imaginer plus
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- \y\ B. THÊI..VT. — I.ENSEIGNEMENT DES COXSTaLCriOXS CIVILES.
- grand ni plus pur, vous avez, mon cher Ms?ire, indiqué à voire humble successeur, à voire élève respectueux, à voire disciple convaincu, la voie qu’il devait suivre et dont, je vous le promets, U ne s’écartera pas.
- Elles sont rares les familles comme la vôtre, dont les membres jouissent du beau privilège de donnera leurs concitoyens l'exemple du devoir professionnel, du talent ci du courage civique, de ce courage le plus rare de tous peut-être qui vous a ouvert si noblement les portes du Parlement.
- Votre parole va continuer à se faire entendre dans une enceinte plus solennelle que celle-ci, elle va servir les plus grands intérêts, ceux de la patrie. Mais le Conservatoire National des Arts et Métiers ne vous oubliera pas, et pour tous les auditeurs qui, je l’espère, continueront à venir sur ces bancs, la chaire de Constructions civiles sera toujours la chaire d'Émile Trélat.
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- LA VIE
- les travaux de froment,
- Par le Colonel A. LAUSSEDAT.
- Froment (Paul-Gustave), né à Paris le i mars 18«5, appartenait à une famille originaire de Reims, dans laquelle les arts mécaniques étaient cultivés depuis plusieurs générations. Il semble donc assez naturel qu après avoir passe par l’École Polytechnique, pour compléter son instruction scientifique, Froment se soit laissé attirer par une vocation pour ainsi dire irrésistible. Dès son extrême jeunesse, il avait manifesté un goût singulier pour la Mécanique, un remarquable esprit d’observation et une adresse de main incomparable. A l'âge de 4ou j » ans.il construisit,pendant les récréations,au Collège Louis-le-Grand. avec les matériaux les plus grossiers, des morceaux de bois, du fil de fer, du carton et de la (icelle, une horloge dont ses camarades étaient émerveillés et qui passait, à leurs yeux du moins, comme marchant mieux que celle qui les faisait rentrer dans leurs classes ou dans leurs salles d’études. Le moteur était un pesant dictionnaire grec et le balancier une règle portant à son extrémité un Gradus ad Par-nassum.
- En 1833. encore collégien, Froment ayant vu une machine de Pixii, composée d'un aimant en fer à cheval qui tourne vis-à-vis d'un électro-aimant, conçut l'idée de son premier électromoteur, qu’il construisit aussitôt les vacances arrivées. Il avait alors uS ans et il ignorait certainement que Jacotd venait d’imaginer une machine analogue.
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- Exécuté d'abord d'une manière très sommaire, l’électro-moteur dont Froment devait s'occuper pendant toute sa vie reçut de ses mains, dès cette époque, d'importantes modifications.
- Les études scientifiques de Froment avaient été fortes, mais pour lui les Mathématiques n'étaient qu'un instrument de plus et il ne s’arrêtait guère à en pénétrer la philosophie. Aussi, entré à l'École Polytechnique en i835, il y négligea un peu l'Analyse et ne sortit que dans un rang assez médiocre; il n’avait cependant pas perdu son temps, et je vais donner deux preuves plus que suffisantes de l'activité de son esprit inventif fécondé par les leçons de ses professeurs.
- L’n modèle très bien gravé de la machine à vapeur de Watt figurait ou nombre des dessins du portefeuille des élèves de l’École. Après en avoir entendu la description, Froment ne se contenta pas de se rendre compte du jeu des différents organes en se reportant de la légende explicative au dessin : il voulut voir marcher la machine et, à force de patience et d’ingéniosité, il parvint à réaliser le premier de ces modèles articulés en carton que tant de personnes connaissent et ont fait fonctionner sans se douter que l'idée qui a préside à leur construction appartient à un écolier.
- La seconde preuve que je vais fournir est beaucoup plus extraordinaire, mais le fait est incontestable et je ne dois pas le passer sous silence. Froment a louché à la découverte de la Photographie.
- A sa sortie de l’École Polytechnique, il était allé étudier la grande Mécanique à Manchester, où, dans ses moments de loisir, il répétait des expériences de Physique et de Chimie, construisait, toujours avec du carton et des lentilles de quelques pence, des microscopes ordinaires et des microscopes solaires, ou encore, avec des débris de tôle et de cuivre, d’adorables petites machines, principalement des locomotives et des wagons qu’il parvenait à faire courir sur des rails minuscules, à l’immense joie des enfants de ses hôtes qui retrouvaient là toutes les allures, si nouvelles alors, des trains de Birmingham.
- \pprenant que plusieurs savants éminents de ce pays cher-
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- citaient à fixer les images aériennes de la chambre noire, il entreprit à son tour de résoudre le problème, et il en approcha assez pour pouvoir communiquer, le 9 janvier 1S39, les résultats, encore imparfaits sans doute, mais déjà remarquables de ses recherches à ce sujet, à la Société philosophique de Manchester.
- Le projet de Froment avait été de fonder, à son retour en France, dans le courant de la même année »83q, un atelier de construction pour les machines à vapeur. Des difficultés matérielles s*y opposèrent et l’obligèrent, heureusement pour la Science, à se consacrer à des recherches délicates dans lesquelles la Mécanique et la Physique étaient à la fois mises à contribution.
- Nous vouions surtout parler des applications variées de l’Électricité, auxquelles son nom restera attaché, bien que sa mon prématurée l’ait empêché de réaliser tous ses projets. Il a eu, en effet, le mérite incontestable de construire les premiers électromoieurs un peu puissants et il doit être considéré, par conséquent, comme l'un des précurseurs de cette vaste et merveilleuse industrie qui s’étend aujourd'hui dans le monde entier. Il ne lui a été donné toutefois que d’en entrevoir l’aurore, mais personne peut-être n’a contribué autant que lui à mettre dès lors à profil les propriétés de l'électricité dans la construction de mécanismes ingénieux qui n’exigeaient pas de courants d’une grande énergie, comme ceux de la Télégraphie.
- C’est ainsi qu a partir de i843, il exécuta le premier télégraphe à cadran que l’on ait vu en France, puis successivement un télégraphe à signaux conventionnels analogue, sous certains rapports, à celui de Morse et dont l’idée lui venait de Pouillel, le léiégraphe à clavier dont il céda le brevet à Bre-guet en i854 et enfin un nouveau télégraphe à cadran de grandes dimensions, en usage encore aujourd’hui dans les cours publics, pour faire comprendre le principe général de la Télégraphie à un nombreux auditoire.
- Aussi les autres inventeurs venaient-ils sans cesse le chercher pour les aider à réaliser des idées souvent si hardies que d’autres que lui les eussent considérées comme chimériques. Le télégraphe imprimant de l'Américain Hugues, celui de
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- l’abbé Caselli qui reproduit les autographes et jusqu’aux dessins les plus délicats, le métier Bonelii à tisser les étoffes de soie à plusieurs couleurs, sont ainsi sortis de ses mains, fonctionnant avec une perfection que leurs auteurs avaient à peine osé rêver.
- L’énumération des autres appareils, des autres machines dont il a cté l’inspirateur ou qu’il est parvenu à réaliser au grand profit de leurs inventeurs, serait trop longue pour trouver place dans celle Notice. Je me contenterai de dire que les plus savants, les plus habiles expérimentateurs ont eu également recours à son admirable talent pour se procurer les moyens d’effectuer leurs plus belles expériences. Il doit suffire de rappeler les noms d'Àrago, de Pouillet, de Fizeau, de Foucault, auxquels on pourrait ajouter ceux de üesains, de Schultz, de Lissajous et de tant d'autres, car si le cabinet de Froment a vu passer bien des illustrations, il a été fréquenté par un nombre bien autrement considérable de chercheurs plus modestes.
- La réputation du grand artiste, son aménité, sa probité éprouvée alliée à une exquise modestie, le faisaient, en effet, rechercher de tous ceux qui avaient un problème à résoudre ou un conseil à demander. Son commerce était des plus attachants et l’on rapportait toujours, des visites qu’on lui faisait, Fimpression que l'on avait affaire à un homme d’un rare mérite.
- Son temps était tellement précieux toutefois que l’on hésitait à le distraire de son travail; mais, quand il avait quelques minutes à vous consacrer, on ne pouvait se lasser d’admirer les oeuvres qu’il faisait passer sous vos yeux. Je ne veux citer, en terminant, indépendamment de su machine à diviser le dixième de millimètre en cent parties égales, qui fonctionnait automatiquement à l’aide de l’électricité et qui lui eût permis, sans aucun doute, de lutter avec celles qui servent aujourd'hui à tracer les réseaux si précieux pour !a Spectroscopie, que les dessins et les écritures microscopiques pour lesquels je ne sache pas qu’il ait eu jusqu’à ce jour d’imitateur. En voici un exemple. En i85i, à l'occasion de la première Exposition universelle à Londres, il avait offert à la reine Victoria une petite
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- plaque de verre recouverte d’une feuille de métal, laissant seulement une ouverture circulaire d'un millimétré de diamètre à travers laquelle on voyait, sous le microscope, les armes d'Angleterre très nettement dessinées avec leurs devises bien connues et une dédicace en anglais de l’auteur à la Reine.
- Ce chef-d’œuvre de patience, d’adresse féerique avait été exécuté avec une machine rudimentaire dont les organes étaient faits de bois et de fil de laiton comme la première et rustique horloge du Collège Louis-le-Grand. On est en droit de se demander ce que ce savant artiste, cet homme extraordinaire eût encore pu faire s'il n’avait pas été enlevé à l'âge de 49 ans, en pleine possession de ses belles facultés.
- Gustave Froment est sûrement, parmi les anciens Élèves de l’École Polytechnique qui ne sont pas entrés dans les carrières officielles, l'un de ceux qui ont laissé des œuvres et un nom des plus recommandables. Sa modestie seule l'a empêché d'atteindre à une plus bruyante illustration.
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- ÉTUDE COMPARATIVE DE L’ADMINISTRATION'
- L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
- DANS LES ÉTATS CIVILISÉS,
- Par H. É. LEVASSEUR (’•).
- LInstruction primaire au XIX• siècle. — On a proposé divers noms pour caractériser le xix* siècle et plusieurs lui conviennent parce que son œuvre a été multiple. Celui de siècle de l’instruction populaire est un de ceux qu'il mérite.
- Non qu’il ail inventé les écoles primaires. Il y en avait dans les siècles antérieurs et tous les peuples civilisés, bouddhistes ou musulmans aussi bien que chrétiens, ont enseigné aux enfants à lire et à écrire.
- En Europe, la Réforme a beaucoup contribué à propager l’instruction dans le peuple en vue de la religion. Le xvme siècle y a contribué à son tour en vue de l’humanité. On trouve des preuves de la première influence surtout dans les États protestants du Saint-Empire germanique et de la Scandinavie et de la seconde dans plusieurs États catholiques, quoiqu’elle n’ait pas eu à cet égard la même influence en Angleterre qu’en Allemagne. Toutefois le xix* siècle est le premier qui ail systématisé et généralisé l’instruction primaire pour elle-même,
- (!) Cet article fait partie d'un travail sur l’Instruction primaire dans les Étals civilisés qui comprend autant de Chapitres qu’il y a d’Élats; il en est le résumé. Quelques-unes des conclusions sur l'étal comparé de l'instruction qui s’y trouvent figuraient déjà dans notre Rapport sur l'Instruction primaire et secondaire à l'Exposition Universelle de Vienne en 1873.
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- l’exseigxemkxt primaire oaxs les états civilisés. 131 sans avoir la préoccupation particulière du culte, et qui en ait fait véritablement une affaire d’Ktat. Sans doute, il v avait eu des lois promulguées sur In matière avant l’ail 1800 : la Révolution française en fournit un exemple bien connu. Mais ces lois avaient en général peu d'effet et l'on peut dire qu’à l'ouverture de ce siècle, si quelques Étais avaient de l’avance sur les outres, en somme la majeure partie des habitants du monde civilisé ne savait pas encore lire et écrire.
- Le progrès des idées démocratiques a été favorable à l'instruction primaire ; le progrès des sciences appliquées à l'industrie l'a été aussi. On a compris l’intérêt qu'il y avait à mettre tous les habitants d'un pays en élot de communiquer par la lecture et la correspondance, à abaisser la barrière qui isolait une gronde partie des populations du mouvement intellectuel et à effacer, dans une certaine mesure, l'inégalité qui résultait de la privation de toute instruction pour la masse du peuple.
- L'accord n'a pas été unanime, quoique la divergence des sentiments fût moindre en général dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Il y avait surtout dans ces derniers des hommes qui s'effrayaient des conséquences que pourrait amener l'instruction, parce qu'ils pensaient qu'elle ouvrirait les esprits à la propagande d'idées nouvelles et hasardées ; qu'elle développerait l'esprit d’examen et de critique et affaiblirait par là le respect des hiérarchies sociales ; qu’elle inspirerait aux humbles des ambitions qu’ils ne pourraient pas satisfaire et qu’elle les détournerait des travaux auxquels ils étaient destinés: dans les pays catholiques ou ajoutait qu’elle (es éloignerait de la religion. Il y a encore des hommes et des partis qui pensent ainsi. Mais d'autres hommes, plus confiants dans le progrès de l'humanité, étaient, au contraire, convaincus que le devoir de la société est de contribuer, autant que possible, à l'amélioration de la condition matérielle, intellectuelle et morale de tous ses membres, que l’instruction primaire est l'instrument premier de l’amélioration intellectuelle, laquelle devait à son tour avoir une influence sur Famélioraiiori matérielle et morale, et qu'en conséquence elle constituait mie dette virtuellement contractée par la so-
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- eiélc «lonl elle devait s'acquitter envers tout enfani, soit en finorisant l'ouverture d'écoles, soit en faisant elle-même tous les frais de rinstruction populaire; ceux-ci crst peu à peu fait pénétrer leur conviction dans l’esprit du peuple, dans les conseils du gouvernement, et ils ont triomphé. C’est, dans tous les pays, le parti libéral qui s’est fait le champion de cette cause. « Répandez l'instruction sur la tète du peuple, vous lui devez ce baptême, » disaient en France, à l'époque de la Restauration, les organisateurs de l’enseignement mutuel.
- Ainsi qu’il arrive souvent dans les discussions politiques ou sociales, il y avait une part de vérité dans les arguments invoqués des deux côtés. En matière d'éducation populaire, comme en bien d’autres, on peut dresser un long catalogue d’antinomies; mais il ne suffit pas d’opposer le pour et le contre; il faut une synthèse, c'est-à-dire qu'il faut se décider pour agir. Or, le xixe siècle a décide que l'instruction, en somme, était bonne et il l’a donnée. On peut ajouter qu’au-jourd'hui elle est indispensable et que les peuples civilisés ne pourraient pas plus s’en passer qu’ils ne le veulent. La question véritable aujourd'hui ivest pas de savoir s'il convient de la donner, mais comment la bien donner.
- Les frères delà doctrine chrétienne avaient bien, depuis le commencement du xviii* siècle, une méthode d'enseignement primaire que l’abbé de la Salle avait composée sous le titre de Conduite des écoles chrétiennes. Pestalozzi, inspiré par Rousseau, avait bien fondé l’Institut de Neuhof, en Suisse, vers 1777, et passé le reste de sa vie à exposer ses idées sur l’éducation et à en essayer l’application. La Prusse était bien régie, nominalement au moins, par le règlement scolaire de Frédéric le Grand, rendu en 1763, et la Saxe avait confirmé à plusieurs reprises les règlements du xvi* et du xth* siècle. Bell et Lancaster avaient bien créé des types différents d’enseignement mutuel dans les dernières années du xviii* siècle.
- Mais, en réalité, c’est au xix® siècle que les systèmes de pédagogie sont devenus la matière de nombreuses études et d’une large application et que les pouvoirs publics se sont préoccupés vivement, comme d une chose qui importe à l’État, des maisons d'écolo, du mobilier scolaire, des tableaux, cartes
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- el livres. Le xixft siècle a infiniment plus produit de discussions, de brochures et livres sur la matière, d'œuvres pédagogiques en ce genre que tous les siècles précédents ensemble, y compris lexvi* qui pourtant a été fécond.
- Dans tous les Etals civilisés, le gouvernement a, depuis 1801, promulgué des lois ou pris des mesures pour la propagation de l'instruction primaire. En Uollande, les premières lois de ce genre sont celles de 1801, de i$o3 et de 1806. En Bavière, l'obligation scolaire date de 1802. Eu Prusse, l'ordonnance de j819, rendue deux ans après la création du Ministère des affaires ecclésiastiques, de Pinstruclion et de la médecine, qu'a occupé avec tant d'autorité Altenstein pendant vingt-trois ans, a posé les règles de l'obligation scolaire. Dans le Grand-duché de Bade, une loi a organisé en 1834 l'instruction primaire. Dans la seconde moitié du siècle, la plupart des Étals allemands ont multiplié les écoles de répétition et en.ont rendu la fréquentation obligatoire. La plupart des Cantons suisses ont créé leur système d'ccoles de i83o à 1848. La Suède, où l'instruction était déjà répandue au xvm* siècle, a promulgué en 1842 sa loi organique de renseignement primaire ci» depuis i85o, elle s’est appliquée, ainsi que la Norvège, à transformer ses écoles ambulantes en écoles fixes. Dans la Finlande, qui a été longtemps une dépendance de la Suède, les écoles que la Réforme avait fait fonder étaient très insuffisantes, et le système public d’enseignement primaire n'a été organisé que par les lois de i858 et 1866. La Hongrie a fait, depuis vingt-cinq ans, de grands et utiles efforts pour nationaliser ses écoles et les élever au niveau de celles de la race germanique.
- La première loi qui, en France, oit réellement organisé l'enseignement primaire est celle de j833, due au gouvernement de Louis-Philippe et particulièrement à M. Guizot. C'est en i833 aussi, après la réforme électorale qui ouvrait plus largement les portes du Parlement à la bourgeoisie, que le Parlement anglais a voté la première subvention pour la construction d'école? primaires: il a institué en 1839leCommttlee of the Priey tou net Ion Education ; la première loi organique de l'enseignement primaire u été votée beaucoup plus tard, eu
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- 1870. L’Italie, dont quelques États possédaient des lois scolaires dans la première moitié du xix* siècle, a adopté, lorsqu'elle a été unie, la loi piémontoise de 1859. La loi espagnole date de 1857.
- Aux États-Unis,ce n’est qu’nprès la proclamation de l’indépendance qu’a commencé à se former dans les États du nord Je système scolaire sur Je modèle de la Nouvelle-Angleterre; c'est en 1839 qu'Horace Mann est devenu secrétaire du Bureau d’éducation du Massachusetts et que les premières écoles normales ont été fondées: c’est en 1867 qu’a été créé le Bureau national d’éducation à Washington. Au Canada, la loi fondamentale de l’instruction primaire dans la province de Québec date de 1841 ; le système scolaire de la province d’Ontario est du au surintendant Egerton Ryerson qui est entré en fonctions en i844 ; la première loi scolaire du New Brunswick date de i833. Presque toutes les républiques hispano-américaines ont pris modèle, en partie au moins, sur les États-Unis, et c’est dans la seconde partie du siècle qu'elles ont entrepris d’organiser leur enseignement primaire.
- Il en est de même dans les colonies et dans les pays placés sous l'autorité d'États européens, comme l’Algérie, le Cap, l’Inde, l’Australasie britannique, les Antilles. Le Japon, entrant résolument dans le concert de la civilisation européenne, a créé tout son système d’instruction actuel depuis 1860. Le gouvernement égyptien a ouvert des écoles.
- Le développement de l’instruction primaire a changé l’équilibre moral du monde. Avec la Science qui a transformé les procédés de l'industrie et accru énormément la puissance de l’homme sur la nature, avec la vapeur qui, en rapprochant les distances sur terre et par mer, a donné de nouvelles facilités au commerce et de nouvelles habitudes aux populations, avec les changements politiques qui ont assure à la démocratie la prépondérance ou au moins une place considérable dans le gouvernement de la plupart des Étals civilisés, l'instruction primaire est assurément un des faits les plus considérables du xix* siècle et l'un des plus féconds en circonstances heureuses ; l'augmentation depuis cinquante ans des livres, revues
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- et journaux publiés chaque année, des lettres et imprimés transportés par la poste fournit une preuve numérique du progrès accompli, mais est loin d'en donner ia véritable mesure.
- Sans doute, l'expérience n’a pas justifié toutes les espérances que l’enthousiasme de l'apostolat avait fait d’abord concevoir à certains promoteurs de l'instruction populaire; l’ouverture de l’école n'a pas fait fermer et ne fera pas fermer la prison. C’est que la criminalité a des causes nombreuses, individuelles et sociales, qu'on ne supprime pas en apprenant aux enfants à lire et à écrire (*). Cependant on compte proportionnellement plus de condamnes parmi les illettrés que parmi les lettrés : ce qui est logique.
- Sans doute, le progrès du bien-être matériel n'est pas indissolublement lié cl n'est pas nécessairement proportionnel au progrès de l'instruction, cependant l'instruction a contribué à élever les salaires, en rendant l'ouvrier plus capable.
- Sans doute, le peuple peut sc nourrir de mauvaises lectures : on citerait en France, particulièrement, plus d'un journal et d'un roman à l’appui de ceue objection. La corruption par la presse est un mal qu’il est profondément regrettable de voir s’étendre, mais qu’il ne faut pas croire entièrement sans palliatif sous le régime de la liberté. Qui faut-il le plus en accuser : le journal qui cherche à vivre d'obscénités ou de sophismes, ou le peuple qui le fait vivre en Cachetant?
- Sans doute, des révolutions aussi considérables dans l'ordre moral que celles dont noire siècle a été le témoin ne s'opèrent pas sans troubler des intérêts, sans déclasser des personnes et sans faire germer dans certains esprits des instincts pervers. Mais le philosophe ne doit-il pas se demander si ceux qui dénoncent avec le plus d'insistance le mal ne jugent pas la foule ingouvernable, surtout parce qu’elle se laisse moins
- pulation fran faite • t. 11. p. Vu . Cli. I, U vice et le crime, du Livre IM-Staiisli.;ue murai.: : Ou a ou t»ii du dire J‘irislru«Mir.n chassait )• crime... » M. Redit» conclut, connue nous. »|u*il est impossible de oah ni-r mi rapport munériipio entre la criminalité cl lïn*lrn**lînn primaire (ftfru-c dctw'jiicnza, lettcrc allvn». Bondii.
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- gouverner suivant leur volonté et si ceue volonté était toujours conforme à ses intérêts. On a répété, particulièrement en France, que, lorsque tout le monde aurait do l'instruction, personne ne voudrait plus exercer les professions humbles et pénibles, comme celles de domestique ou de terrassier. Assurément la diffusion de l'instruction a modifié et modifiera encore l’équilibre ancien des couches sociales et des relations individuelles et influera sur les salaires et sur la condition des personnes. Il y a des métiers où l'offre du travail diminuera et il y en a d’autres où elle abondera : mais, comme il faut après tout que la totalité des humains ou la presque totalité vive en travaillant, il faudra bien que chacun finisse par accepter et même rechercher quelque occupation qui le fasse vivre. L'instruction primaire n’est pas d'ailleurs la seule cause des changements qui se produisent aujourd'hui dans les relations sociales; aux États-Unis, où l’esprit démocratique est encore plus développé que l’instruction, on se plaint de ne pas trouver toujours à la maison des serviteurs dociles et à l’atelier des ouvriers stables, mais en Saxe et en Wurttemberg, où l'instruction est générale, ni les domestiques ni les ouvriers n'ont manqué jusqu’ici.
- Il n’est assurément pas indifférent au philosophe, non plus qu’au politique, que, durant la période de transition de l'ignorance à la connaissance, il se manifeste dans la masse du peuple des bouillonnements d'idées confuses et des soulèvements de désirs inassouvis et que, dans le choix qu’elle fait de ses chefs, elle se laisse souvent séduire par l’utopie, que les bases fondamentales de la société s'en trouvent ébranlées et que, par suite, le progrès social soit menacé. Mais ce n’est pas uniquement parce que l’instruction populaire existe, c’est parce que l'industrie tout entière et les conditions de la production de la richesse se sont transformées que de telles difficultés ont surgi. Il faut juger de telles révolutions non pas exclusivement par leurs aspérités et par les détails choquants, mais surtout par l’ensemble de leurs résultats. Or on voit que les inconvénients qui peuvent dériver de l’instruction primaire n’occupent qu’une place relativement secondaire, quand, envisageant l'ensemble de l’œuvre, on en mesure toute la gran-
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- deur : on se trouve autorisé alors à dire que l'instruction primaire a été une manière de rédemption de l'humanité et Ton sent qu'il n’y a pas d'exagération à employer cette expression.
- Si le savant aspire toujours à s’instruire davantage en vue de perfectionner son être, pourquoi, indépendamment de toute considération pratique, refuserait-on à la masse des hommes la possibilité de connaître quelque chose?
- D'autre part, dans la pratique de la vie, à combien de titres n’est-il pas profitable à celte masse qui est toute composée de membres de la société, de travailleurs, de citoyens, de participer aux idées de son pays et de son temps?
- Au moment oü le xtx* siècle finissant va rendre ses comptes à l'histoire, on ne saurait dire que l'instruction primaire qu'il a organisée ail résolu toutes les questions sociales: elle n’est pas une panacée. Elle a même contribué à soulever des questions nouvelles, line des plus graves est celle de la religion; il est évident qu'envisagée dans l’ensemble de ses résultats et malgré les exceptions que l'on peut invoquer, l’instruction primaire tend à affaiblir plutôt qu'à fortifier te sentiment religieux des populations, de quelque culte qu’il s'agisse, parce qu elle suscite le doute avec l’esprit d'examen, et l'on se demande si l'École peut, à la place de l'Église, insuffler dans les âmes les principes de morale indispensables à la vie sociale; chargée de façonner l'intelligence des masses, elle doit non seulement donner une instruction élémentaire, mais contribuera l’éducation de l'homme et du citoyen, et on se demande s’il est facile d’obtenir des maîtres les qualités et des élèves la docilité et le respeci nécessaires pour atteindre ce double but.
- Il ne faut pas désespérer de l’avenir et surtout il ne faut pas lui tourner le dos parce que le présent comporte, comme toutes les époques de l'histoire, un mélange de mal et de bien. Au milieu du xx* siècle, on s’étonnera sans doute que le xix# ail pu discuter la question de l’instruction primaire; mais on lui saura gré de l'avoir résolue, et la démocratie qui monte, et que l’École aura aidée à monter, lui sera reconnaissante.
- Administration générale et Inspection des Écoles publiques et privées. — Dans la plupart des Étals, ('instruction
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- LEVASSE!,*]
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- primaire est placée sous l'autorité d'un Minisire de l'instruction publique.
- En France, la création d'un Ministère de ce genre date de 1834, année où le comte Frayssinous, évêque d'Hermopolis, grand-maître de l’Université depuis 1833. est devenu ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique. Après la révolution de i83o, il y a eu définitivement un Ministère de l’instruction publique auquel a été souvent rattaché le service des cultes. La création d’un inspecteur par département, en • 835, et celle d’un inspecteur primaire par arrondissement, en i85o, ont beaucoup contribué à l’amélioration du service. Le Ministre administre l'instruction publique et exerce sa surveillance sur l'instruction privée en faisant exécuter les lois et les règlements. Il dispose pour cet effet, d’une part, des bureaux de l'administration centrale, des conseils et commissions institués par lui ou élus et des inspecteurs généraux qui font des tournées dans les départements, d'autre part, des inspecteurs d’académie qu’il nomme et qui sont en résidence auprès du préfet dans chaque chef-lieu de département, cl des inspecteurs primaires dont la circonscription correspond le plus souvent à celle de l’arrondissement.
- Dans choque département il y a un conseil départemental présidé par le préfet ou par l’inspecteur d’académie qui en est le vice-president, et composé de douze membres élus ou désignés par leurs fonctions.
- Dans chaque commune il y a une commission scolaire que préside le maire et qui doit veiller à la fréquentation.
- Les écoles primaires publiques que toutes les communes sont obligées d’avoir, sont placées sous l'autorité immédiate des inspecteurs primaires. Les communes fournissent et entretiennent les locaux, l’État paie les traitements.
- Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande n’a pas de Ministère de l'instruction publique. Mais, depuis i83q, il existe en Angleterre un Comité de l'éducation qui a pris depuis 18^0 le titre d'Education Department et qui est chargé de l’exécution des lois sur renseignement élémentaire. Des inspecteurs nommés par la Reine sont attachés à ce départe-
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- meni; les écoles qui se soumettent à leur inspection reçoivent en conséquence des subventions de l'Étal proportionnellement au nombre des examens que passent avec succès les élèves de ces écoles ou au nombre des élèves fréquentant. Les bourgs et paroisses sont groupés presque partout en districts scolaires qu’administrent des Schools Lourds électifs qui ont le pouvoir de lever des taxes, de créer des écoles et de rendre l’instruction obligatoire; là où il n’v a pas de School Lourd, il y a au moins un comité désigne sous le nom de School atten-dance Commiltec. Les écoles des Schools Lourds ne sont pas confessionnelles et sont toutes soumises à l’inspection. Les écoles volontaires, qui ont pour la plupart le caractère confessionnel, ne sont pas sous l’autorité des Uoards et ne sont soumises à ['inspection que lorsqu'elles y ont consenti; la plupart aujourd’hui s'y sont soumises et l'inspection s’étend sur presque tout l'enseignement primaire dans un pays où les mœurs et les institutions ont répugné longtemps à toute ingérence administrative.
- En Irlande, les subventions du gouvernement données par le Boardof éducation n’étaient d'abord qu’une petite fraction du budget des écoles; aujourd’hui elles \ figurent dans la proportion des l'Etal a pris peu à peu la première place.
- Aux Pays-Bas, l’instruction publique est une des attributions du Ministre de l'intérieur, qui exerce sa surveillance par des inspecteurs ayant plusieurs provinces sous leur autorité et des surveillants des écoles ou des inspecteurs de district et des surveillants ou inspecteurs d'arrondissement (au nombre de deux ou plus par district). Les communes doivent pourvoir à l’entretien d'écoles publiques, soit payantes, soit gratuites.
- En Belgique, l'instruction publique a eu un ministère spécial; mais aujourd’hui elle dépend du Ministère de l’intérieur eide l'instruction publique, auprès duquel siège un conseil de perfectionnement de renseignement primaire. Des inspecteurs généraux, principaux et cantonaux sont chargés de surveiller les écoles publiques; ils n'ont aucune autorité sur les écoles privées. Des comités scolaires surveillent aussi. Chaque commune, à moins d'une dispense spéciale, est tenue d’avoir îU
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- d'entretenir à ses frais une école primaire que surveille le conseil communal; la province et l’Étal accordent des subventions non seulement aux écoles communales, mais à des écoles privées lorsqu'elles acceptent l'inspection. Les autorités ecclésiastiques ont droit d’inspecter les écoles au point de vue de la morale et de la religion.
- La Prusse possède un Ministère des alfaires ecclésiastiques, de l'instruction et de la médecine. Les inspecteurs sont nommés par l'État et relèvent uniquement de lui. qu’ils soient laïques ou ecclésiastiques. Le gouverneur dans chaque province administre avec le concours d’un conseil des écoles, Kônigliches provincial Schulkollegiurn. Les inspecteurs généraux sont nommés par le Ministre. Les inspecteurs de cercle et les inspecteurs locaux dans chaque commune sont nommés par le gouverneur de la province [Regierung), avec approbation du Ministre quand ils reçoivent un traitement de l’État. Les communes sont tenues d'entretenir des écoles; un comité scolaire, Schulvorstandy administre l’école et présente les instituteurs à nommer.
- La Suisse ne possède pas de Ministère de l’instruction publique, parce que chaque canton est indépendant a cct égard et a son organisation particulière.
- Le Ministère de l’instruction publique en Autriche date de iS.|8; supprimé en 1860, il a été rétabli en 1867 sous le titre de Ministère des cultes et de l’instruction. Il y a des inspecteurs provinciaux et des inspecteurs de district nommés par le Ministre. Chaque commune est tenue d’entretenir une école.
- La Hongrie a aussi définitivement, depuis 1S67, un Ministère de l’instruction publique. L’inspection est exercée par les inspecteurs royaux que nomme le Ministre et par des comités scolaires qui nomment dans chaque localité les instituteurs.
- En Espagne, l'instruction publique, administrée par un directeur général et un conseil d'instruction publique, est une dépendance du Ministère de l’intérieur, Fomento. Des inspecteurs generaux cl des inspecteurs provinciaux surveillent; un recteur est a la tète de chacun des dix districts universitaires.
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- Dans chaque province est une Junte de l'instruction publique: d’elle relèvent les commissions municipales, Juntas de primera ensehanza, qui oui une pan dans l'inspection et l’administration des écoles. Toutes les communes sont tenues d’entretenir des écoles. Le clergé inspecte au point de vue de l'enseignement religieux et a sa place dans tous les conseils.
- En Portugal, l'enseignement public est placé sous l'autorité du Ministre de l’intérieur assisté d’un conseil supérieur de l’instruction. Jusqu’en 189a les pouvoirs locaux ont été chargés de l’exécution des lois sur l'enseignement, sous le contrôle de l’État, et particulièrement de l’établissement des taxes; depuis 1892 l’administration des écoles appartient directement à l'État.
- En Italie, il y a un Ministère de l’instruction publique. Le Ministre est assisté d'un conseil de l’instruction publique. Dans chaque province est un provéditeur royal assisté d'un conseil scolaire provincial ; dans chaque arrondissement, un inspecteur placé sous les ordres du provéditeur et du préfet. Dans chaque canton, un délégué scolaire, relevant de l’inspecteur, surveille les écoles. Toutes Jes communes sont tenues d’entretenir au moins une école.
- En Russie, il y a un Ministère de l’instruclion publique qui administre d’une manière générale les affaires de l'instruction et spécialement les écoles primaires populaires; il est assisté d’un conseil consultatif et d’un comité scientifique. La Russie est divisée en onze grands arrondissements scolaires, à la tête desquels est un curateur nomme par le Ministre et dont chacun comprend plusieurs provinces. Dans renseignement primaire, le curateur a surtout l’administration des écoles urbaines. Chaque province a à sa tête un directeur des écoles populaires, assisté d’inspecteurs; ceux-ci inspectent les écoles privées comme les écoles publiques. Dans les provinces où le conseil provincial dit Zemstvo est organisé, ces conseils ont une part dans l’administration des écoles. Il y a aussi des conseils scolaires de province et de district qui sont présides par le maréchal de la noblesse et sont composés de deux fonctionnaires
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- désignés par l'administration et deux membres élus par l’assemblée provinciale. Les écoles de paroisse sont administrées par le Saint-Synode.
- En Suède, en Norvège et en Danemark, le Ministère des cultes eL de l'instruction publique dirige l'enseignement. Dans ces trois États, il y a des inspecteurs, une administration départementale, et toute commune est obligée d’avoir au moins une école.
- Le Japon possède un Ministère de l'instruction publique qui a sous ses ordres des inspecteurs. Les gouverneurs de province administrent l'enseignement et ont sous leur autorité un inspecteur des écoles dans chaque comté et des inspecteurs locaux; dans chaque ville, un comité scolaire élu veille à l'établissement et à l'entretien des écoles. Toute commune est tenue d’entretenir un nombre d’écoles suffisant.
- Dans les colonies britanniques de l’Australasie, l’action du gouvernement est devenue plus directe avec les années, parce que la démocratie y a une tendance à fortifier les pouvoirs de l'administration centrale en vue d’obtenir plus sûrement de prompts résultats. La Nouvelle Galles a placé l’instruction sous l’autorité d'un Ministre. Victoria, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande eu ont fait autant. L’Australie occidentale, moins peuplée, sc contente d’un Bureau de l’éducation. Il y a des inspecteurs et des bureaux locaux, Sc/ioois boa rds. Depuis 1890, la colonie de Victoria a remis toute l’autorité aux mains du Ministre, supprimé les subventions aux écoles, fait des écoles publiques la propriété de l’État et substitué aux Schooh boards les administrations des Boords of advice dont l'autorité est plus restreinte.
- Dans les colonies britanniques du nord de l’Amérique, les provinces de Québec, d’Ontario, du Manitoba, de la Colombie ont un Ministère de l'instruction publique; celles de la Nouvelle Écosse, du New Brunswick, un Surintendant de l’éduca-tion. Dans la province de Québec, le département de l'instruction publique est dirigé par le Surintendant de l'instruction publique. Il est assisté d’un conseil de l'instruction publique
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- partagé en deux comités, l'un catholique et l’autre protestant. Chaque municipalité doit entretenir «à ses frais des écoles et divise, quand il y a lieu, son territoire en arrondissements scolaires; dans toute municipalité qui a une minorité catholique ou protestante, il peut être établi une école spéciale dite école dissidente qui a droit aussi à sa part de l’impôt comme l'école publique. Dans la province d’Ontario, le Ministre de l’éducation est assisté d'un conseil d’éducation; dans chaque comté, il y a un conseil du comté qui nomme un ou deux inspecteurs; dans les villes ou townships, chaque district scolaire a un Board of trustées qui impose les taxes et nomme les instituteurs, mais qui ne peut choisir ceux-ci que parmi les personnes brevetées. Les législateurs de l'Ontario ont adopté des mesures sages pour empêcher la politique d’envahir l’école ; les Schools trustées ne peuvent pas être pris parmi les membres du conseil municipal et la nomination des inspecteurs n’est pas, comme il arrive souvent aux États-Unis, livrée à l’élection populaire. Les catholiques peuvent organiser des comités pour administrer les écoles dissidentes et ont le droit de lever des taxes, comme les protestants.
- Les États-Unis n'ont pas d'administration centrale de l’instruction. Le bureau d'éducation, qui est une institution nationale ayant son siège à Washington, publie des statistiques, des éludes pédagogiques, et donne par là des renseignements et des conseils précieux, mais n'administre pas. La législature de chaque État fait les lois et règlements généraux relatifs à l’instruction. La plupart des Etats ont un surintendant de l'instruction, qui dirige d'une manière générale l’instruction de concert avec le Bureau d’éducation de l'État. Dans chaque comté de la plupart des États, il y a un surintendant qui administre plus ou moins complètement; dans chaque cité, ville ou district, il y a un Board of éducation ou Board of trustées qui pourvoit a rétablissement des taxes, à la construction des écoles, et, dans certains Étais, à la nomination des instituteurs. Presque tous ces fonctionnaires sont électifs, et la durée de leur mandat excède rarement un, deux ou trois
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- Les autres Etais du monde civilisé ont une organisation calquée de plus ou moins près sur celles que nous venons d’exposer. L’Angleterre esi peut-être le pays où l'action de l’autorité centrale se fait le moins sentir; toutefois, il y a un changement notable dons le sens de l’autorité depuis l’institution des Sc/too/s boards. L'administration anglaise ne connaît pas les écoles qui ne demandent pas à être inspectées. De même en Belgique, l’administration ne connaît pas les écoles privées. Dans plus d’un État, l'autorité centrale semble s’être fortifiée depuis un certain nombre d’années. Elle est très puissante en Russie, quoique le Ministère de l’instruction publique partage le gouvernement des écoles avec le Saint-Synode. La France, où elle a augmenté beaucoup depuis la loi de 1886, peut être citée comme un des États où la centralisation est le plus fortement prononcée.
- La Suisse en Europe, les États-Unis en Amérique, sont, au contraire, au nombre de ceux où la décentralisation est le plus accusée; il semble que ce soit une tendance de la démocratie; on ne pourrait pourtant pas dire qu'elle soit universelle, puisque la France obéit à la tendance contraire. On reproche au système des États-Unis de livrer trop l’École aux influences politiques par l’élection des fonctionnaires; c’est pour échapper à cet inconvénient que l'Ontario, qui se pique d'avoir créé un modèle d'organisation démocratique, a confié la nomination des inspecteurs au gouvernement.
- Dans la hiérarchie des autorités, le ministère et la commune ou le district scolaire sont placés aux deux extrémités, et, suivant l’esprit, les traditions, les besoins de chaque peuple et les influences dominantes, l’un ou l'autre tire plus ou moins l'autorité de son côté. Il semble que dans un Étal qui n’est pas fédératif, il soit utile (je dirais nécessaire, si l’Angleterre ne fournissait un exemple, qui n’a pas fait d’ailleurs d’imita-leur?) que l'autorité suprême réside dans un Ministre.Mais il ne nous parait pas moins utile que l'administration locale ait aussi une part d’autorité, puisqu’il s’agit de l’éducation des enfants de la localité, et que. d'une manière ou d'une autre, elle soit intéressée dans la direction de l'école. En France, les délégation? cantonales 01 les commissions municipales ont eu
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- I.KXSEIOXK.UKXT (>(((» VMtK !>\XS l. E S ÉTAT.S CIVILISÉS. I 4 *»
- jusqu'ici une existence trop languissante pour donner, ailleurs que dans quelques grandes villes, satisfaction à l'influence locale.
- Dans tous le? Émis civilisés, l'in: ‘ donnée autrefois par l'Église ou pa devenue une affaire d’État. Celait! de charité; c'est maintenant une fit plus importâmes. Les peuples 1? ments proclament qu'elle est une tions qui la distribuent ou la régis plus de développement; c’est oins pays, elles sont devenues des m jusqu'en iS'3a le gouvernement r< maire et qui est encore un des pny moins directe, a cependant depui large place dans cette partie de l ue lion et l’inspection. La France p comme un des États où le gouverne la plus immédiate et la plus compl et sur le personnel, ainsi fine sur I
- Quand l'État ou les communes maire, les particuliers peuvent-ils des particuliers n'esi pas douteux contesté, à condition qu'ils se conl gées par les lois. Leurs chances de II est certain que la communauté pt dont elle dispose, fait à ceux-ci u ïncc contre laquelle il leur est impossible de luit es sont établies
- partout et la plupart des commune trop peu d'enfants pour qu'un instituteur libre p i côté de l'instituteur public; e’ies sont relniivenu jnagées et bien
- meublées dans le? villes; elles don ÿiiemenigratuit
- ou à bon marché presque partout; s mien moyenne
- meilleurs parce qu'elle les paie mh qu'à égalité de
- traitement ils trouvent plus de së c serviteurs de
- l’État. Aussi l'école privée perd-elle, en général, du terrain à mesure que l’école publique en gagne; pour résister, il faut que l’école privée appartienne à une puissante association qui
- ; * AWc. f. 17/. “•
- 'maire, qui était particuliers, est orte une œuvre et une des les gouverne-les administra-? avec le temps la plupart des Angleterre, où er à l'école pri-ervention est le peu à peu une par la subven-éc, à l'opposé, I exerce l'action colcs publiques scolaires, nstruction pri-jussi? Le droit néralement pa? conditions exi-p]us douteuses, cles ressources
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- jouisse de ressources financières spéciales et qui soit soutenue par une fraction importante de l'opinion publique : telles sont la National Society en Angleterre, l’Institut des frères de la doctrine chrétienne en France, certaines écoles confessionnelles aux États-Unis.
- Il importe qu’un pays ait un système d’écoles publiques, parce que c'est le vrai moyen de posséder un enseignement primaire, de le répandre dans les régions pauvres comme dans les régions riches, de lui imprimer un caractère national; mais il faut se garder de fermer la porte à l'initiative privée. Pourvu que la loi réserve à l’administration publique, locale ou centrale, le droit de haute surveillance nécessaire pour prévenir ou réprimer certains écarts, et que la concurrence pédagogique ne dégénère pas en antagonisme politique, la société ne peut que gagnera la liberté de l'enseignement et à la multiplication, à côté des écoles publiques, des écoles privées, dans lesquelles peuvent être essayées des méthodes nouvelles, qui s'adressent à certaines catégories de personnes capables de paver largement les frais d'éducation ou désireuses de recevoir une direction spéciale au point de vue religieux, pédagogique ou technique; il ne saurait jamais y avoir trop de bons éducateurs de la jeunesse.
- Rapports entre VÉcole, la Religion, et l'Église. — Entre la religion professée par un peuple et le développement de son instruction primaire, il y a évidemment un lien. Dans toutes les religions, les ministres du culte, qui s’occupent surtout des besoins de l’âme, sont naturellement portés à songer à la culture intellectuelle; ils ont, en général, plus d’autorité que d’autres pour fonder des écoles et déterminer les familles à y envoyer leurs enfants. Les protestants et les Israélites sont d’ordinaire plus avancés sous ce rapport que les catholiques, et les catholiques le sont plus que les grecs, les musulmans et les bouddhistes. Les israélite» forment presque partout de petites églises dont les membres sont habitués à se soutenir entre eux et surveillent leurs écoles. Les protestants exigent que les fidèles puissent lire la Bible pour y chercher eux-mêmes la règle de leur foi et de leur conduite, et ils placent
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- l'époque de la première communion eisurtout celle de la confirmation à un âge qui retient leurs enfants à l’école plus longtemps que ceux des catholiques. Ceux-ci, quoique tenus de savoir le catéchisme, reçoivent principalement leur enseignement religieux par la parole du prêtre et leur direction morale par la confession. On peut voir plus loin {p. i56 et iô; ) que, sauf de rares exceptions, les États qui comptent au moins i5 écoliers par joo habitants sont peuplés en majorité ou en totalité de protestants : que dans la catégorie de ceux qui comptent moins de 10 écoliers par 100 habitants il n'y en a pas qui soient protestants et que, parmi les peuples de religion grecque, le plus avancé n’a que 5 ^écoliers par 100 habitants. Toutefois cette règle n’cst pas absolue, car le sud de l’Empire allemand. l’Algérie, le Bas-Canada, les départements français de la région de l’Est prouvent que des populations catholiques peuvent rivaliser sous ce rapport avec les populations protestantes.
- Avant la séparation des deux cultes. l’École, dans les pays chrétiens, était née en quelque sorte de l’Église; là où l’Église l'avait fondée, elle la gardait sous sa tutelle; là où elle ne l’avait pas fondée, elle réclamait le droit de la diriger ou du moins de la surveiller. Les causes de cette subordination sont connues; les clercs étant à peu près seuls au moyen âge à posséder l’instruction, pouvaient seuls la communiquer; l'instruction par cela même servait surtout à former des clercs. Quand le protestantisme eut scindé le monde chrétien, les ministres protestants se sont efforcés d’apprendre à lire aux enfants, parce que la lecture de la Bible était nécessaire à l’accomplissement de la foi, comme les prêtres catholiques s’efforcaient de leur apprendre le catéchisme- Le but suprême de l’éducation étant de faire des chrétiens, ils ont les uns et les autres veillé à ce que l'enseignement ne déviât pas de la ligne cl ils ont éic investis par les pouvoirs politiques de l’autorité sur les écoles.
- Dans beaucoup de pays catholiques ou protestants ils ont conservé celle autorité longtemps encore après que les peuples se furent proposé l'instruction proprement dite pour but principal de l’École.
- En France, le premier Ministre de l'instruction publique a
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- t.i$ r. ns V:\SSEin,
- été un évêque. Do la Restauration jusque sous la troisième République, la question de l'autorité du clergé catholique sur les écoles primaires a été l’objet de débats loues cl passionnés. « C’était sur l’action prépondérante et unie de rÉtat et de l'Église que je complais pour fonder l'instruction primaire, a écrit dans ses mémoires le Ministre qui a présenté aux Chambres la loi de i83 >: or, le fait dominant que je rencontrai dans la Chambre des députés, comme dans le pays, c’était précisément un sentiment do méfiance et presque d’hostilité contre l’Église et l’État; ce qu’on redoutait surtout dans les écoles, c’était l'influence des prêtres et du pouvoir central. » La loi de i833 donna une place au curé dans le comité communal et dans le comité départemental. Sous la seconde République, le projet de loi de Carnot, ministre de l'instruction publique en 1848, rendait l’École exclusivement laïque; le remaniement qu’en fit la commission de l’Assemblée constituante autorisait l'enseignement religieux, niais en dehors des heur es de classe. La loi du 10 mars i8jo, au contraire, votée dans la pensée qu’il était urgent, d’opposer l'inlluence religieuse au progrès des idées révolutionnaires, déclara que l’école publique devait toujours être ouverte au ministre du culte, et assigna une place importante au clergé dans le conseil départemental et dans le conseil supérieur de l'instruction publique, où, plus lard, la loi de ï8;3 la lui conserva en grande partie. La loi de 1879 la lui a retirée eî, depuis ce temps, il n’y a plus eu d’ecclésiastiques ni dans les conseils de ('instruction ni dans les fonctions de l'inspectorat.
- La loi de «882 a efface du programme l’enseignement religieux e: l’a remplacé par l’instruction morale et civique; elle a retiré au clergé tout droit d'inspection et de surveillance sur les écoles publiques ou privées et a décidé que l'enseignement religieux ne pourrait être donné qu’en dehors des édifices scolaires. La laïcité était considérée par les auteurs de la loi comme une conséquence logique de l’obligation, puisqu’on pouvait bien obliger les parents à instruire leurs enfants, mais non à recevoir une religion qui n’aurait pas été la leur. Elle a été complétée par la loi du 3o octobre 1886, qui déclare (article 17 que " dans les école? publiques do tout ordre l'ensei-
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- L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE MANS LES ÉTATS CIVILISES.
- gnement est exclusivement confié à un personnel laïque ». Ainsi a été accompli en France le programme de l’École obligatoire. gratuite et laïque, que le parti républicain avait formulé avant de parvenir au pouvoir.
- Il y a un certain nombre de peuples qui ont maintenu dans leur législation Sa tutelle ou la surveillance de l'autorité ecclésiastique sur les écoles.
- Par exemple, en Espagne, la loi de 1857, aujourd’hui en vigueur, a expressément stipulé qu’aucun empêchement ne serait mis, dans les écoles publiques ou privées, à l'exercice du droit qu’ont les évêques de veiller à la pureté de la doctrine, de la fol et des mœurs et à l'éducation religieuse.
- En Russie, les écoles paroissiales, dont le but principal est de « fortifier la foi dans le peuple » et qui forment une partie considérable des établissements d’enseignement, sont sous l’autorité directe du Saint-Synode; toutefois les écoles urbaines, qui relèvent du Ministère de l’instruction publique, n’ont pas le caractère confessionnel.
- Dans la Hesse, les ministres du culte sont de droit membres du conseil scolaire, mois les ecclésiastiques et les congréganistes ne peuvent pas diriger une école publique. En Wurt-temberg, les écoles dépendent du Ministère de l’instruction et des cuites; elles sont confessionnelles et l'instituteur doit professer ia religion de la majorité des habitants. En Bavière, la commission scolaire communale est présidée par le curé ou le pasteur, et l’inspecteur de district, qui naguère était nécessairement un ecclésiastique, est ordinairement aujourd’hui le doyen du district.
- En Suède, pays luthérien, les commissions d’éducation, dans chaque district, sont présidées par le pasteur; l’inspection des écoles est confiée au clergé: l'évêque et le chapitre-consistoire dans chaque diocèse inspectent les écoles et adressent tous les ans un rapport au Roi. En Norvège, l’évêque et le doyen des pasteurs surveillent les écoles, sous le rapport de renseignement religieux, de concert avec le directeur scolaire. En Danemark, les écoles sont dans la dépendance de l'Eglise luthérienne.
- En Grèce, la haute surveillance sur renseignement religieux
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- et sur les tendances morales des écoles appartient à l’évêque de l'éparehie, qui confirme la nomination des maîtres enseignant la religion; les écoles de paroisse, dont le but principal est de « fortifier dans le peuple la foi orthodoxe ». sont administrées par !e clergé, et le Saint-Synode a quelques autres catégories d'écoles sous son autorité directe, par exemple les écoles du dimanche.
- Au Canada, dans la province de Québec où le catholicisme domine sous une royauté anglicane, le conseil de l'instruction publique, qui partage avec le Ministre l'administration, est composé de deux comités, l'un catholique, l'autre protestant, dont chacun a la charge des écoles de sa confession. Dans la province d'Ontario, où le protestantisme domine, l'école est dite unseclarian et les exercices religieux se bornent à la prière et à la lecture de la Bible: mais les écoles dissidentes entretenues par les catholiques ont, dans certains cas, des droits analogues à ceux des écoles publiques.
- Chez la plupart des autres peuples il y a, depuis un demi-siècle, un mouvement très marqué dans le sens de la séparation de l'Église et de l'Kiai. La Puissance du Canada [Dominion of Canada), même le Manitoba qui avait une constitution à peu près semblable à celle de la province de Québec, l’a changée en 1890 cl a supprimé, au détriment du parti catholique, les écoles publiques confessionnelles. Aux États-Unis, les écoles publiques, qui avaient été d’abord confessionnelles, sont devenues peu à peu unseclarian dans tous les États, durant la seconde moitié du x:x> siècle. La prière et la lecture sans commentaire de la Bible y sont seules autorisées. Plusieurs États ont même l'ait de celte neutralité un des principes de leur constitution politique. Le clergé catholique entretient des écoles confessionnelles et s'efforce de faire adopter un système analogue à certains égards à celui de l'Ontario.
- La Nouvelle Oalles du sud a supprimé en 1880 toute subvention aux écoles confessionnelles.
- Dans Victoria, l'école est laïque; mais, deux fois par semaine, la classe se termine plus tôt, et le ministre du culte prend la place de 'm-filnleur.
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- Dans la République Argentine, les membres des difl'érents cultes qui désirent donner l'enseignement religieux dans les écoles doivent en demander l'autorisation au conseil scolaire, qui fixe l'heure et le lieu, à condition que quinze enfants au moins y prennent pan.
- En Europe, plusieurs États avaient adopté avant la France le principe de la neutralité religieuse de l'école primaire publique : les Pays-Bas. par la loi de 1806, la constitution de 1848 et les lois de 18Ô7 et de 1878, modifiées en iSSq: la Suisse, par la Constitution fédérale de 18-4, qui a imposé l'obligation à tous les contons; l'Autriche, par la loi de 1869; l'Italie, par la loi de 1877, qui a autorisé les communes à retrancher de leur programme l'enseignement religieux, le catéchisme et l'histoire sainte. En Hongrie, où Joseph 11 avait déjà agité ces questions par ses règlements, où la révolution de iS.|8 avait proclamé la laïcité et d'où la réaction de 1802 l'avait écartée, les écoles des communes qui ne sont pas pourvues d’école par des associations religieuses ou autres ne doivent pas avoir de caractère confessionnel.
- En Angleterre, les subventions de Y Education Department ne font aucune acception du caractère religieux de l’École, et les nouvelles écoles fondées par les Schoots boards en vertu de la loi de 1871, modifiée en 1876, ne sont pas confessionnelles, ou du moins la lecture de la Bible y est faite sans commentaire et les enfants ne sont pas obligés d’y assister. En Écosse, les subventions ne sont attribuées qu’aux écoles où les enfants ne sont pas obligés d’assister à l’enseignement religieux.
- En Prusse, où l'enseignement religieux avait été fortifié en *854, à l’époque de la réaction contre les tendances révolutionnaires de 1848, la loi du « 1 mars 1872 a enlevé à l’autorité ecclésiastique l'inspection des écoles qui lui avait appartenu jusque là, ou du moins l’a restreinte à renseignement religieux; elle a attribué 0 l’État la surveillance des écoles publiques et privées. Il en est de même dans le rovaunie de Saxe, où une loi de 1S3 > avait soumis l’École à l'Église et où une loi de 1873 a réservé à l'Étal seul le droit d'inspection; dans le Grand-duché de Bade, où, après une lutte vive, l’État n pris
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- en j86* le droit exclusif «l'inspection que îa ioi organique de 1834 avait donné nu clergé: en Bavière, où l'influence ecclésiastique a cédé une première fois après i8J8 devant l'autorité laïque et une seconde fois en 1866.
- il s’est donc produit, en Europe comme hors d’Europe, un mouvement marqué dans le sens de la séparation ou du moins de l’émancipation de l’École, qui prétend exister pour elle-même et se gouverner par elle-même. Cette émancipation a eu pour cause principale une opposition directe contre l’Eglise dans certains États catholiques où le clergé, se mêlant activement à la politique, constitue un parti et provoque l’hostilité des partis contraires; ce genre d’antagonisme, qui n’est bon ni pour l'autorité morale du clergé ni pour l’éducation du peuple, s’est manifesté particulièrement en France. Mais dans la plupart des autres États, surtout dans les Étals protestants, l'émancipation a été plutôt le résultat d’un compromis amiable entre les différents cultes que d’une hostilité contre le culte; on a compris que le maître, ne pouvant enseigner les dogmes et les pratiques de chaque église, devait garder une sorte de neutralité, laquelle n’implique en aucune façon un esprit d’opposition au sentiment religieux, mais néanmoins peut être accusé de prédisposer la jeunesse à l’indifférence.
- L ue des raisons majeures de l'intervention de l’Église dans l’École est l'éducation morale de l'enfant. « Sans religion pas de momie, » dit-on, ou du moins pas de fondement sur lequel on puisse former et asseoir solidement le sens moral. Cette proposition est assurément trop absolue, puisqu’il se rencontre beaucoup de gens, surtout dans les classes éclairées, qui ont un grand fonds de moralité sans cire observateurs d’un culte, et des gens qui accomplissent des actesde pratique religieuse sans être pour cela à l'abri de l'immoralité, puisqu’il y a eu des peuples dans l'antiquité et qu’il y a encore de nos jours des races qui n’ont que des superstitions religieuses presque sans idéal et qui ne sont pas néanmoins dépourvues de tout sens moral dans la vie privée et dans les relations sociales. Mais, d’autre part, il n’est pas douteux que les religions actuelles
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- l'enseignement P ni 21 a i a e dans les états CIVILISÉS. 153 des peuples civilisés, surtout la religion chrétienne, montrant d'un côté la source divine du devoir et, de l'autre côté, la sanction pendant la vie et après la mort des actions bonnes et mauvaises, soient un soutien puissant de la morale et de l'obligation du devoir. S’abstenir de parler de Dieu, de culte et d’obligation à des enfants sous prétexte de ne pas porter atteinte à leur liberté de conscience,ce n’est pas en réalité rester dans une sereine impartialité, c’est donner peu à peu aux âmes le pli de l'indifférence. L'expérience prouve que les frottements de la vie font disparaître plus facilement le pli de la croyance que celui du scepticisme, et que, pour avoir été élevé dans la religion de ses pères, l'homme n'en est pas moins libre plus tard, quand il a une maturité suffisante, soit de conserver sa foi, soit de s'en dépouiller.
- Si notre siècle s'est heurté à des difficultés de ce genre que les siècles antérieurs n’avaient pas rencontrées sur leur route, et si certaines populations catholiques en ont à surmonter plus que d’autres, n’est-cc pas parce qu’il y a dans la foule, comme il y avait eu dans les classes supérieures, une crise morale, parce que l'enseignement religieux, tel qu'il est donné, ne satisfaisant plus entièrement l’intelligence, n'a plus assez de puissance de conviction? Y a-t-il lieu d’entrevoir pour l'avenir de cet enseignement quelque modification qu'il nous est impossible de prévoir aujourd'hui? Aujourd'hui, d’ailleurs, la Loi, dans les pays où elle a réglé la matière, s'est occupée non de savoir si l'enfant devait recevoir un enseignement religieux, mais s’il ne faut pas confondre deux choses distinctes : l'enseignement de la religion à l'enfant, que le moraliste conseille, et cet enseignement donné à l’école, dont le politique et même dans certains cas le fidèle se défient.
- Rapports de ï Enseignement primaire et de la Politique.— « Donnez-moi Î Êcolc, je gouvernerai l’opinion et par l'opinion l'État » : ainsi ont pensé beaucoup de législateurs. Ils ne se trompaient que pour être trop absolus dans leur affirmation en croyant que les programmes sont des moules dans lesquels on peut couler à volonté les esprits, quels que soient les sentiments du peuple sur lequel est laite l'expérience. Mais ils
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- LEVASSEUR.
- avaienl raison de croire que, quand ces sentiments n’y sont pas réfractaires, l’éducation peut beaucoup pour faciliter et généraliser le développement de certaines idées et que, quand elle constitue un système national applicable et sérieusement appliqué, elle contribue à donner à la nation plus de cohésion morale. C’est une pensée politique qui a inspiré les États-Unis quand ils ont fait dans chaque School board, chaque comté, chaque État, de très grands sacrifices pour former des citoyens, et quand ils redoublent aujourd'hui d’efforts pour américaniser par l'École les enfants de l'immigration. La République suisse, quand la Constitution fédérale a imposé l'obligation scolaire à tous les cantons, la République française, quand elle a voté les lois de 1881 et de 1882, ont été inspirées par une pensée politique du même genre. Il est facile de voir le lien qui rattache beaucoup d’autres lois organiques de renseignement primaire à la politique : la loi de i833 en France, la loi de 1809 dans les États-Unis, la loi de 1872 en Prusse, la loi de 1868 en Hongrie, etc.
- Dans la plupart des pays où la masse du peuple a une certaine part à la direction des affaires publiques, on remarque, en général, une préoccupation plus vive de l'instruction primaire que sous les gouvernements absolus : la Suisse, les États-Unis, les colonies du Canada et de l'Australasie peuvent être cités comme exemple.
- Toutefois, cette influence peut être remplacée ou paralysée par d’autres. En Suède, c’est sous des monarques absolus et sous l’influence religieuse que l’école primaire a commencé à s’établir; d’autre pan, dans certaines républiques de l’Amérique latine, le climat, les divisions qui séparent les classes de la société, l’apathie de la race indienne, les révolutions ont contrarié les effets d’une démocratie plus nominale que réelle.
- Dans les premiers rangs de l'instruction primaire figurent les colonies peuplées par la race européenne, telles que l’Algérie, le Haut-Canada, le New Brunswick, la Nouvelle Galles, Victoria cl les États-Unis, ("est même en grande partie à leur origine que ces pays doivent leur supériorité à cel egard,
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- l'émigration et la colonisation supposent en effet un certain degré d'intelligence et d’énergie, et ceux qui créent ainsi des sociétés nouvelles, sentant le prix de l'instruction, veulent en assurer le bénéfice à leurs enfants. Il y a sans doute des exceptions à cette règle : les Slaves, qui affluent maintenant aux États-Unis, inquiètent les pédagogues américains par leur ignorance, et la Plata, colonisée surtout par des Européens du sud, compte un grand nombre d’illettrés. Quand la colonie renferme des races inférieures, coolies, nègres, etc., comme la Réunion, le Cap, la Guyane française, la Nouvelle-Calédonie, la plèbe ignorante reparaît et le niveau moyen de l'instruction se trouve placé très bas.
- De là on peut conclure que la race et le climat exercent une influence sur l'instruction primaire. Au-dessous de io élèves par 100 habitants (voir le Tableau ci-après, p. i56 et i5;> on ne trouve, avec quelques pays, comme la Russie, la Finlande et le Manitoba qui sont dans des conditions climatériques et démographiques spéciales, que des peuples habitant le midi de l’Europe ou des contrées chaudes de l’Amérique du sud. La race leuionique, comprenant les Scandinaves, les Germains, les Hollandais, les Anglo-Saxons, parait occuper aujourd’hui le premier rang sous le rapport du développement de l'instruction primaire; il est vrai que ces peuples sont en majorité protestants. La race slave et plus encore la race mon-golique sont évidemment les moins avancées parmi celles qui habitent l’Europe; hors d’Europe, la plupart des pays peuplés de métis d’indiens et d'Espagnols sont encore à un niveau plus bas.
- La rigueur du climat d'hiver n’est pas un obstacle insurmontable à l'instruction ; les États Scandinaves et le Canada en fournissent des preuves. Pendant les longs mois de gelée, le paysan., qui est «ans l’impossibilité de travailler aux champs, peut envoyer se? enfants à l’école du village ou les instruire à la maison. Ce sont ou contraire les mois d’été, où les bestiaux sont au pâturage et où les récoltes occupent tous les bras, qui sont préjudiciables à la fréquenta lion ; on le constate dans les contrées les plus diverses, aux États-Unis, comme en Suisse ou en France.
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- On peul chercher quelle action exerce sur l'instruction primaire le degré de richesse d’un peuple. Comme il faut dépenser beaucoup ci continuellement pour instruire la masse entière d'une nation, il est incontestable que la richesse donne de grandes facilités. Les colonies australiennes et les Etats-Unis paraissent être les pays où la dépense est la plus forte par habitant et par élève (voir le Tableau ci-dessus p. iù8et 159); mais, le rapport de la dépense à la fréquentation étant loin d’être précis, on ne saurait être très affirmatif sur le rang qu’il convient d’attribuer à chaque État. La Suisse et la Scandinavie, quoique médiocrement riches, instruisent bien leurs enfants. Il esL certain cependant que le défaut de ressources pécuniaires dans les campagnes est un obstacle à la bonne tenue des écoles et que, particulièrement en Russie, cet obstacle est un de ceux qui arrêtent le zèle des pédagogues. Si l’on examine l’influcncc que peuvent avoir de riches industries manufacturières, on s’aperçoit que, d'une part, elles permettent d’entretenir de grandes écoles, bien outillées et placées dans le voisinage immédiat des familles, parce que la population est dense; mais que, d’autre part, attirant les enfants par l’appât du salaire, elles tendent à les enlever de bonne heure à l’école et que, pour plusieurs raisons, les grandes villes ne sont pas toujours les lieux les plus favorables à la fréquentation.
- L’École sert non seulement d’une manière générale à instruire, mais elle sert aussi à propager les idées qui constituent l'esprit national; elle y parvient par presque tous ses enseignements, spécialement par la géographie, l'histoire, renseignement civique et plus encore par l’esprit du maître. Il ne faut pas dissimuler cette tendance de l’écoie primaire; elle est légitime; car il est nécessaire qu’il règne dans chaque nation, au-dessus de la diversité des idées, des groupes et des intérêts particuliers, un certain esprit national qui soit le lien des membres du corps social, assure la concorde et facilite l'administration.
- Mais en cette matière, comme en tant d’autres matières politiques, l’usage dégénère en abus quand un gouvernement veut imposer sa volonté malgré les mœurs. L’École risque alors
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- de devenir un instrument de compression, à l'aide duquel une nationalité dominante cherche à étouffer une autre nationalité ou une opinion de gouvernement opprime les opinions dissidentes; on en a des exemples en Alsace-Lorraine, en Transylvanie, en Pologne et ailleurs.
- L'instituteur peut personnellement se trouver mêlé à la politique en devenant une manière d'agent électoral, grâce aux relations qu’il a dans les petites villes et dans les campagnes avec la masse de la population. C'est là une déviation qui, quelque séduisante qu’elle soit pour certains amours-propres de village, asservit les maîtres plus qu’elle ne les élève.
- Toutefois Pabus ne doit pas faire oublier les services que rend l'institution; si le sentiment qu’on nomme l’amour de la patrie est plus vif et plus général de notre temps qu'il n’était dans le passé, on est en droit de l'attribuer pour une part aux guerres du xix* siècle, mais pour une part aussi à l’éducation que la masse du peuple a reçue dans l'école primaire.
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- DISCOURS
- PRONONCÉ LE *7 J l' I LL ET I 8y5,
- DANS LC GRAND AMPIUTI)KVTRE DE LA SORBONNE,
- A LA DISTRIBUTION DES PRIX AUX ÉLÈVES DE L'ÉCOLE NATIONALE DES ARTS DÉCORATIFS.
- Par le Colonel A. LAUSSEDAT.
- La création d’une Chaire à’Art appliqué aux Métiers est réclamée depuis bien longtemps par les représentants les plus autorisés de nos industries d’art. Le Conseil de perfectionnement du Conservatoire des Arts et Métiers a examiné la question à plusieurs reprises et a toujours émis un avis favorable. Enfin, assez récemment, cet avis a été très fortement motivé dans un remarquable rapport de M. le Professeur Émile TréJat. aujourd’hui député de la Seine, et le principe de la nouvelle chaire a été admis sans hésitation par l’Administration. Le crédit nécessaire figurait même au premier projet de budget de 1896 et n’en a été retiré provisoirement que pour obéir à des recommandations de M. ie Ministre des Finances dictées par d'impérieuses nécessités actuelles.
- En recevant la mission que voulait bien lui confier M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts de présider, cette année, la distribution des prix aux élèves de l'École nationale des Arts décoratifs, le Directeur du Conservatoire des Arts et Métiers a été heureux d’y reconnaître un symptôme déplus du désir du Gouvernement d’entrer dans les vues du Conseil de perfectionnement.
- Dans le discours qu’il devait faire, à cette occasion, il a essayé de rappeler encore une fois les relations infimes qui existent entre l’Art ou, pour mieux dire, tous les Arts et la Science fondamentale qui figure en tôle des cours du Conservatoire, à laquelle il faut toujours revenir.
- Dans une réplique improvisée, pleine de verve et de chaleur, le distingué Directeur do l'École des Arts décoratifs, M. Louvrier de Lajolais, parlant au nom de ses élèves et sans aucun concert préalable avec l’au-
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- DISCOURS PRONONCÉ LE a; JUILLET 1893. i63
- teur du discours,.n'a pas manqué d’en tirer la conclusion en déclarant qu’après les plus sérieuses études pratiques faites à l’École, il fallait encore souhaiter aux jeunes artistes un enseignement supérieur pour achever de tes guider et que cet enseignement ne pouvait être donné nulle part plus utilement qu’au Conservatoire des Arts et Métiers, cet autre Collège de France.
- Il a paru que le discours prononcé à la Sorbonne par le Directeur du Conservatoire des Arts et Métiers, dans de telles circonstances, devait trouver sa place dans les Annales.
- Mesdames, Messieurs,
- En désignant, pour présider cette solennité, le Directeur du Conservatoire des Arts et Métiers, M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts a voulu, j'ai le droit de le supposer, affirmer cette vérité désormais admise à peu près universellement que l’Art est un et qu’au degré de civilisation où nous sommes parvenus tous les Métiers doivent s’en inspirer.
- Le Ministre n’ignorail sons doute pas non plus que le Directeur actuel du Conservatoire a enseigné depuis longtemps la Géométrie appliquée aux Arts, ce qui l’autorise à développer devant vous une opinion partagée déjà par tous vos maîtres et que vous êtes, je pense, disposés vous-mêmes à accueillir sans hésitation, à savoir que la Géométrie est à la base de tout ce que vous avez à étudier, de tous les arts que vous avez à pratiquer.
- Le dessin d'imitation d’après nature et même d'après le modèle graphique, pour commencer par le commencement, exige l'observation attentive des rapports des grandeurs et celle de l'orientation relative des différentes parties du dessin; or, c'esl là de la Géométrie très simple, mais aussi très précise.
- Vous ne pouvez, en effet, rien mettre en place, qu’il s’agisse d'une simple copie et à plus forte raison d'une réduction ou d'un agrandissement, sans faire des comparaisons continuelles et de véritables calculs de proportions, sans vous préoccuper, en outre, des correspondances qui existent sur le modèle et qui doivent subsister sur la copie entre les points situés sur une même verticale ou sur une même horizontale.
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- l'SSED
- J’ai eu, dans ma jeunesse, il y a longtemps, pour professeur de dessin, un ancien élève de David; il nous racontait que, dans l’atelier du grand peintre dont l’enseignement oral se réduisait à peu près à cette recommandation d’observer les correspondances, dès que le maître, assez bourru paraît-il, était parti, les rapins entonnaient gaiement ce refrain :
- Des aplombs et des parallèles!
- Des parallèles et des aplombs!
- et nous faisions de même, avec son autorisation, chez le bon Félix Massard, car c’était un des membres de cette illustre famille de graveurs. Cela lui rappelait sa jeunesse et nous apprenions ainsi très doucement à dessiner.
- D’ailleurs, cette Géométrie-là, toute naïve qu’elle paraisse, n’est pourtant pas à dédaigner, et quand on sait s’en servir habilement, c’est que l’œil est déjà bien exercé.
- Ce procédé, spontané pour ainsi dire, est analogue à ce que les savants appellent la méthode des coordonnées rectangulaires, dont ils font un très grand usage aussi bien que ceux qui opèrent sur le terrain.
- Il y a une autre méthode également instinctive qui consiste à déterminer la position d’un nouveau point du dessin, en évaluant scs distances à deux autres déjà connus; c’est celle de la triangulation, si précieuse en topographie et que vous pratiquez très souvent vous-mêmes, sans la nommer, comme M. Jourdain faisait de la prose.
- Devant la nature, au plein air comme on dit aujourd’hui, et je suppose tout de suite que l’on veuille embrasser un vaste paysage, on agit de même qu'avec le modèle à copier; mais cela devient plus difficile, car l’œil doit s’accoutumer à ramener tout ce qu'il voit sur un seul et même plan choisi à une distance bien déterminée et qui constitue le tableau. Il faut alors s’ingénier à trouver et à fixer des repères, s’accrocher souveot, autant qu’on le peut, à des règles qui servent de guides et sans lesquelles on serait exposé à s'égarer.
- Ces règles sont celles de la perspective, espèce de Géomé-uie déjà relevée et délicate, que les anciens, même parmi les
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- plus habile», n’oui nas toujours observées, par !;i bonne raison qu'ils ne les connaissaient pas.
- On en trouve de» preuves nombreuses, par exemple, dan? certains paysages peints a fresque conserve? à Pompéi, à Herculanum et à Stables. 1! y en a de charmants avec des fabriques joliment campées, au milieu des jardins, sur des coteaux qui bordent une baie, des barques, des personnages en mouvement ou au repos, puisqu'il y a jusqu'à des pécheurs à la ligne.
- Eli bien! après la première impression, toujours agréable car tout cela est dessiné avec beaucoup de goût, on est bien obligé de remarquer, en souriant, que les barques éloignées sont presque aussi grandes que les plus rapprochées et que la plupart des personnages ne pourraient jamais entrer dans les villas voisines, dont les portes n om pas la hauteur de leur taille.
- Celte critique pourrait s'étendre, dans bien des cas, aux gracieuses miniatures du moyen âge et même à des œuvres d’époques voisines de la notre, qui ont exercé la verve de Hogarth, dont le dessin bien connu de la Perspective ridicule a dû vous amuser comme il a amusé vos aînés et comme il amusera les générations futures.
- Mais si les anciens avaient une excuse dans leur ignorance de la perspective, les modernes n'en ont plus, car, à partir de la fin du quinzième siècle et surtout depuis le seizième, les plus grands peintres, qui étaient à la fois d'excellents géomètres. Léonard de Vinci, Albert Durer et d’autres encore, avaient créé celle belle science et établi les régies que vous connaissez certainement. Aussi »'est-ce pas à vous que je craindrais de voir dessiner les arches éloignée» d'un pont plus grande» que les accises rapprochées du spectateur. J’ai voulu seulement von? rappeler que les artistes les plus célèbres de la grande époque de la Renaissance avaient bien compris qu’il fallait recourir à la science pour résoudre l'important problème qui consiste à reproduite ie» e:ÎW» de la vision aveu de» images irréprochables.
- Pour quelques-uns de ceux qui avaient obtenu les premier» résultats entièrement satisfaisants, leur joie était telle qu'eib-
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- avait dégénéré en passion obsédante. On cite un peintre de mérite du nom dTccelîo, à qui sa femme reprochait avec raison de négliger Tort qui était leur gagne-pain, et qui lui répondait placidement : « Tu ne sais donc pas combien la perspective est une douce chose! » Et le ménage tombait dans la misère.
- Il n'y a plus de danger aujourd'hui qu'un semblable accident se produise par suite du charme inspiré par les illusions de la perspective. Nous en connaissons bien d’autres avec la Photographie. le stéréoscope et le kinctoscope; mais cela ne doit pas nous faire oublier ce que nous devons à ceux qui ont ouvert la voie et montré comment il fallait s'y prendre pour éviter sûrement les fautes grossières que je vous ai signalées.
- Il n v a pas, comme vous savez, que la perspective géométrique à appliquer, quand on veut achever un dessin en y ajoutant les effets d’ombre et de lumière. Il y a aussi la perspective aérienne, plus délicate à manier, car elle dépend d’un bien plus grand nombre d’éléments que la première, du climat, de l’état de l’atmosphère, de l’heure du jour et par conséquent du degré d'intensité de la lumière et de la transparence de l’air.
- La Géométrie ne suffit évidemment plus ici et l’œil de l'observateur exercé reprend le premier rôle. Je pense qu’il est inutile d'ajouter que, pour les peintres, la question se complique de la considération de la couleur, de ses teintes et de ses valeurs qui rendent leur art si difficile que chacun d eux a, en quelque sorte, une manière de voir qui lui est propre et le caractérise.
- Mais tenons-nous-en au dessin. Aussi bien dois-je convenir que je me vois encore obligé de sortir de mon programme, car il y a bien d’autres sciences que celle dont je prétendais uniquement vous entretenir, auxquelles vous avez besoin de recourir. Ainsi, pour les êtres animés, au repos ou en mouvement, l'Anatomie et la Myologie en particulier vous sont indispensables; vous n'ignorez pas que l'on ne fait rien de bon -ans elles.
- Pour les animaux qui vivent près de nous, il suffit de bien les observer, quoique ce ne soit pas toujours chose facile; mais pour ceux de notre espèce, c’est différent. Avant de les
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- DISCOURS PRONONCÉ LE JUILLET iSgj. 167
- représenter dans des attitudes quelconques, avec les costumes qui conviennent au temps et au lieu choisis, il faut commencer par les déshabiller et dessiner soigneusement des muscles qui seront recouverts plus tard par le vêtement.
- Je me souviendrai toujours de l'étonnement d’un brave homme venu dans l'atelier d'un peintre verrier de mes omis pour voir une sainte destinée à l'église de son village et apercevant sur l'estrade une jeune femme toute nue que l'artiste dessinait consciencieusement avant de la draper. Il ne pouvait pas comprendre comment on perdait ainsi son temps à tracer si fidèlement une figure dont la plus grande partie était destinée à disparaître, sans parler de ce qui le choquait à l’idée de voir sa sainte dans le costume d’JÈve.
- Retournons au plein air, à la pleine nature, nous retrouverons encore cl presque partout la Géométrie. Lorsqu'on admettait couramment qu'il y avait un Dieu, on le considérait, avec quelque raison, comme le premier et le plus grand des géomètres, et, sans rappeler les merveilles de la cristallisation minérale, à ne considérer que le règne végétal, on est bien tenté de revenir à cette opinion.
- Qui de vous n'a fait spontanément cette réflexion, en cueillant la tleurclte la plus modeste, qu’il ne se croirait jamais en état de la reproduire avec tout son charme, mais, en la regardant de plus près, n’a pas reconnu qu'il pourrait du moins lui conserver l’harmonie de ses éléments distribués si régulièrement autour d’un axe de symétrie ou de révolution qui est sa tige?
- Il n'y a pas que la fleur qui soit admirable par sa construction, d’ailleurs, et ies arbres, les arbustes, les arbrisseaux, toutes les plantes, avec leurs feuillages, leurs fruits après les fleurs, fournissent à l’artiste et spécialement au décorateur des motifs d'ornementation innombrables.
- Je ne me hasarderai pas à insister sur ce que vous savez mieux que moi, que la fleur peut être traitée au naturel avec ses colorations si variées, comme le font habituellement les Japonais dans leurs tentures et leurs panneaux, où elle vit et brille encore au milieu des oiseaux et des papillons aux couleurs éclatantes; ou bien, elle ci son feuillage, ensemble ou
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- séparément, simplifiés et utilises pour fournir des ornements toujours charmants attachés à des chapiteaux, à des vases ou à d’autres objets dont ils font valoir le galbe, ou courant le long des frises et des rinceaux comme dans nos vieilles et magnifiques églises gothiques, enfin tout à fait transformés par l'imagination dos artistes, comme dans les palmes des schalls indiens ou persans, dans l'architecture égyptienne et dans une
- foule d’autres ornements par tous pays où l’art et Je goût ont été cultivés.
- Je n'aurais peut-être pas besoin de recommencer pour les animaux ce que je viens de dire pour les plantes. Nous savons tous que l’homme et les bêtes ont servi à la décoration, au naturel, dans des attitudes plus ou moins gracieuses, plus ou moins tourmentées, mutilés comme dans les cariatides, combinés entre eux comme dans les centaures, les tritons, les sirènes, les satyres de l’art antique, ou encore les lions ailés, les aigles à deux tètes et tous les animaux héraldiques, enfin méconnaissables dans les chimères qui ont donné leur nom à tout ce qui n'existe pas.
- Quoique l'harmonie, la symétrie des formes se retrouvent dans la construction des animaux supérieurs comme dans les plantes, il est très remarquable que ce soit dans la faune inférieure que le Créateur semble s’être complu à faire les applications les plus évidentes, les plus intéressantes de la Géométrie à trois dimensions, dirait un candidat à l’École Polytechnique ou à l'Ecole Normale.
- Il ne faudrait jamais avoir jeté les yeux sur une collection de coquillages et de crustacés vivants ou fossiles pour n’avoir pas été frappé, ébloui, pourrais-je dire,delà variété,de la fantaisie si régulière pourtant de ces volutes, de ces hélices, de ces spirales, de ces étoiles, de ces diadèmes couverts d'ornements.
- Ici je triomphe, en vérité, trop facilement, Mesdames et Messieurs, eu recommandant tout spécialement u votre attention celle mine inépuisable de formes gracieuses, ravissantes, que le grand ma sire de l’an de terre, Palissv, connaissait si bien que les naturalistes et les paléontologistes surtout vous le disputent ci le sédamenl comme J un de leurs ancêtres.
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- DISCOl'BS PRONONCÉ
- LE a; JUILLET 1895. 169
- Et que serait-ce encore si vous recouriez aux infiniment petits, à ces grains de poussière siliceuse qui ont vécu et qui, sous le microscope, alimenteraient, en les variant toujours, la source des formes à laquelle je viens de vous inviter à puiser, à ces diatomées vraiment merveilleuses qui vivent sur nos plages et que vous n’avez pas besoin d’y aller chercher, la Photographie se chargeant de vous les offrir avec des agrandissements formidables qu’elles peuvent supporter sans rien perdre de leur délicatesse inouïeI
- Et maintenant que j’ai terminé avec les choses naturelles, permettez-moi de remarquer encore que, dons l'art du profil que vous pratiquez incessamment, la Géométrie joue un rôle prépondérant, car vous y cherchez les combinaisons les plus heureuses et les mieux appropriées à votre objet de lignes droites et de courbes présentant tantôt leur concavité, tantôt leur convexité à l'œil du spectateur. Le plus grand nombre de vos motifs de décoration, filets, encadrements, grecques, enroulements, rinceaux, sont de même composés de lignes droites ou de courbes régulières, et vous savez que des combinaisons analogues, multipliées et variées avec un goût merveilleux, ont presque suffi à l’ornementation des monuments, des armes, des meubles, des tapisseries, des manuscrits des Arabes d’une autre époque, qui nous charment toutes les fois que nous pouvons les contempler.
- J’ai fait de mon mieux, Mesdames et Messieurs, pour soutenir ma thèse, et, sans prétendre vous avoir rien appris de bien nouveau, j’ai l’espoir du moins de vous avoir prouvé mon désir de bien comprendre moi-même les éléments de votre an.
- J’arrive à un autre point de vue avec l’intention de ne pas trop m’v arrêter, car je crains déjà d’avoir abusé de votre attention.
- H ne suffit pas de savoir parfaitement dessiner ou même d’être un excellent modeleur pour faire de fart décoratif; il faut encore et avant tout se pénétrer de la nature de la matière ou des matières qui doivent être employées dans l’exécution du modèle que l’on fournit, en plan et en élévations, ou même
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- «AV SSED AT.
- en perspective ou mieux encore en tout relief, comme vous êtes exercés à le si bien faire.
- Je ne puis ni ne veux entreprendre ici une histoire des métiers qui ont donné naissance aux arts décoratifs, mais je dois cependant en citer deux des plus anciens : ceux du potier et du tisserand; ils m'aideront à établir tout d’abord quelques distinctions utiles.
- La terre glaise dont on s’est servi de toute antiquité pour fabriquer des vases à contenir les liquides, étant essentiellement plastique, pouvait prendre aisément toutes les formes.
- On ne parait pas avoir tardé toutefois, dans les pays les plus éloignés les uns des autres, et même sans communication possible, dans le nouveau comme dans l’ancien continent, è imaginer un outil précieux, le tour à potier, qui a conduit naturellement à adopter les formes circulaires ou, plus exactement, les surfaces terminales de révolution pour presque toutes les espèces de vases.
- Vous savez de quelle influence a été par la suite, pour l’art décoratif en général, l’emploi d'une forme rigide qui se prêtait si bien à la variété du galbe et de la décoration, soit en relief, soit en dessin ou môme en peinture. Je me borne à indiquer ce fait en passant et à rappeler que le tour à potier s’est transformé plus tard, quand on a eu les outils nécessaires, en tour du menuisier ou de l'ébéniste, du serrurier et des autres ouvriers en métaux.
- Le tisserand n'a pas eu une moindre influence que le potier; il avait à fabriquer des étoffes pour le vêtement et employait pour cela les fibres de la laine ou de végétaux comme le lin et le chanvre. Son métier se composait de châssis portant des fils tenaus dont une moitié se soulevait ou s’abaissait à volonté et à travers lesquels une navette lancée tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, introduisait d’autres fils dans le sens perpendiculaire au premier.
- Il fabriquait ainsi à la longue un tissu plus ou moins serré, c’est-à-dire une surface unie ci flexible sur laquelle on pouvait ensuite venir broder des dessins ou exécuter de véritables peintures. La tapisserie, les étoffes brochées ou peintes, en un mol toutes les tentures sont sorties du métier du tisserand.
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- DISCOl'ft? PROXÛXCIÎ LE 2; JUILLET lSt»5. l~t
- Il est à peine besoin de faire remarquer la différence essentielle qui existe entre ce» deux arts si anciens, dont l*un donne des objets solides, de forme invariable, et l’autre de simples surfaces dont la décoration ne doit, en général, avoir rien de commun avec celle que Ton emploie pour les premiers.
- U me serait facile à présent d’énumérer les matériaux dont on se sert habituellement dans la décoration intérieure et extérieure des édifices, du mobilier, de la parure, etc., et qui, à l’exception des tentures dont nous venons de parler, complétées par les cuirs et les peaux, sont généralement solides, mais à des degrés très différents, comme les bois, les pierres et les marbres, la céramique, le verre et les émaux, les pierres rares ou précieuses, les différents métaux qui ont chacun leurs propriétés particulières et se prêtent mieux, par conséquent, à tel ou tel genre de travail et de décoration.
- Vous connaissez ces propriétés et vous avez appris à les mettre à profit et à les respecter. Vous avez même manié plusieurs de ces matières, car votre habile et excellent Directeur sait, par expérience, que rien ne vaut, pour être en état de mieux guider l’ouvrier, que de meure soi-même la main à la paie, et il vous l’enseigne, verbo et exempta.
- Les œuvres qui sont exposées dans votre vieille et noble maison de la rue de l’École-de-Médecine témoigne du haut degré de culture de votre art auquel vous êtes parvenus. On y devine que vous suivez avec confiance les conseils de vos maîtres, que vous devez avoir sans cesse votre carnet et votre crayon à la main, quand vous visitez les magnifiques collections du Louvre, de Clunv, du musée des Arts décoratifs, que vous évitez la banalité et l'imitation servile, le pastiche et le trucage, pour me servir d’un mot aussi hideux qu’il est moderne.
- Laissez-moi terminer celte trop longue harangue par deux observations qui vous intéressent tous personnellement, dont l’une s'applique aux amateurs fanatiques et maladroits d'aniî-quités et l’autre aux Sociétés des Artistes français.
- Les premiers, qui se croient tous des chiens de Terre-Neuve, selon l'expression de l'un d'eux, des plus éclairés d'ailleurs,
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- découvrent et sauvent trop de vieilles choses, beaucoup plus qu’il n'en a jamais existé. La plupart d’entre eux sont donc les victimes des fabricants de vieux neuf, des truqueurs, je ne crains pas de répéter le moi, et vous privent d'une grande partie des avantages moraux cl matériels que devrait vous valoir votre talent. Espérons qu’ils ne tarderont pas à s’apercevoir de leur erreur.
- Les autres, je veux dire nos Sociétés des Artistes français, après une hésitation difficile à expliquer (car, selon la règle établie pendant si longtemps, aucun des merveilleux objets d’art qui ornent la galerie d’Apollon n’aurait été admis aux expositions annuelles), viennent de vous ouvrir leurs portes et leurs bras.
- Ce dernier symptôme est du meilleur augure pour l’avenir et vous devez grandement vous en féliciter. Quant à moi, je fais les vœux les plus ardents pour que cette mesure intelligente et libérale contribue à élever encore le niveau de votre art au grand profit du renom de notre cher pays, que nous devons tous nous appliquer sans relâche à maintenir et à rehausser aux yeux du monde entier.
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- INAUGURATION
- »L*
- MOjVDIEM DE BOl’SSLXGAILT,
- AU CONSERVATOIRE DES ARTS ET MÉTIERS,
- A PARIS,
- LE DIMANCHE ~ JUILLET I $<).>.
- DISCOURS
- M. TH. SCHLŒSING,
- Membre de l'Académie des Scieucci, Président de la Société nationale d'Agriculturc de France, Professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, Président du Comité du Monument.
- Monsieur le Ministre,
- Au nom de l’Académie des Sciences et de la Société nationale d’Agriculture qui m’ont chargé de les représenter, au nom du Comité qui s’est donné la mission d’élever un monument au premier des agronomes de France, au nom de la famille de Boussingauh, je vous remercie d'avoir bien voulu assistera cette cérémonie. Boussingauh a été et demeure une gloire de notre pays; il compte, de plus, parmi ses plus réels bienfaiteurs; sa mémoire mérite bien l'hommage que vous lui apportez de la part du Gouvernement.
- Je remercie M. Üalou du nouveau chef-d'œuvre sorti de ses mains. Le grand agronome et le grand artiste, dignes l’un de l'autre, tirent un égal honneur du monument que nous inaugurons.
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- Nos remerciements vont enfin à tous ceux, Français ou étrangers, dont la générosité a permis d'offrir au maître cet éclatant témoignage de notre commune admiration, et à M. Sa-gnier, Pâme de notre Comité, le promoteur de J'œuvre qui s'achève aujourd'hui.
- Messieubs,
- Je suis appelé à l'honneur de vous entretenir de Boussin-gauit. Il me semble que je ne saurais mieux m’acquitter de ma tâche qu’en retraçant sa vie et ses travaux avec cette simplicité qu’il aimait.
- Notre grand agronome est né à Paris, en 1802, à la caserne d’Enfer, près le Luxembourg. Les débuts de son existence, il se plaisait à le rappeler, furent modestes. Son père, ancien officier, avait, une fois retraité, obtenu un bureau de tabac auquel il avait joint un commerce d'épicerie, et s’était établi rue de la Parcheminerie, dans un quartier qui n’était ni gai ni élégant. C'est là que s'écoulèrent les premières années de Boussingaull. Il ne montra d’abord aucune disposition pour le travail. Dans les Mémoires qu’il a écrits pour ses enfants, il raconte « qu’entré au lycée en sixième où il ne comprenait pas grand'chose, il passa dans le laminoir de l'Université jusqu'en seconde, où il ne comprenait plus rien; c’était un détestable élève, que ses professeurs traitaient, suivant sa propre expression, comme une bûche. Ses parents, lassés, le retirèrent du lycée et Jui laissèrent, pour un temps, son indépendance- Il en fit bon usage- Un de ses camarades, plus âgé que lui, avait trouvé un emploi au laboratoire de Thénard. Boussingaull alla voir ce qu’il faisait, partagea sa besogne, y prit intérêt et demanda au maître la faveur de le servir. Thénard le jugea trop jeune et refusa. Mais la science l'attirait déjà, et il se mil à suivre les cours publics avec une ardeur extraordinaire. Cuvier, Bioî, Gay-Lussac, Thénard, Ilaüy,Desfontaines, YiUemoin, Andrieux, furent ses maîtres. Quels maîtres et quel éclat de la science française à cette époque! Le soir, le jeune Boussingaull lisait les Ouvrages scientifiques,
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- les œuvres des grands poètes, les récits de voyages, derrière le comptoir du débit. Et tout cela ne .''empêchait pas de courir Paris, d'aller aux nouvelles (i! n’en manquait pas de x8i3 à 1817) et de continuer ses visites aux vétérans de la caserne voisine, ses maîtres d’escrime.
- Arrivé à seize ans, il devait tirer quelque parti deceqiril savait et choisir un état. Il se décida pour celui de mineur, passa les examens d’admission à l'École des Mines de Saint-Étienne, tout récemment instituée, et s’en fut à pied, sac au dos, prendre possession de sa place d’élève. II avait en poche 5of% auxquels sa mère en ajouta 10 en cachette. C était sa pension mensuelle, qui, pendant ses deux ans d'école, lui fut servie avec exactitude, mais sans augmentation. Il ne tarda pas à prendre une telle avance sur ses camarades que, la deuxième année, il fut chargé de leur enseigner l’analyse par la voie sèche, ce qui lui donna un laboratoire et lui fournit l’occasion de faire ses premières découvertes, l’existence du siliciure de platine et la présence du silicium dans les fers, fontes et aciers, découvertes qui avaient une haute portée en Métallurgie; il s’attacha à les vérifier par des expériences bien conçues et des analyses décisives. Le tout fut consigné dans un Mémoire que Gay-Lussac s'empressa d’insérer dans les Annales de Chimie et de Physique. L'auteur avait dix-huit ans.
- Sorti hors concours de l’École, noire ingénieur alla diriger les mines de Lobsann (Bas-Rhin), où l’on exploitait des lignites et des sables bitumineux. Lobsann est près des mines d’asphalte de Bechelbronn, dont le propriétaire était M. Le Bel. Cet habile agriculteur prit son voisin en grande amitié. Quatorze ans plus tard, il lui donnait sa fille; il lui fournissait en même temps, dans le domaine de Bechelbronn. les sujets de ses plus belles éludes. Des relations fortuites de voisinage firent ainsi le bonheur domestique et la renommée agronomique de Boussingaull.
- Pour le moment, il n’avait qu’un désir : voyager en pays lointains pour s’y occuper de Géologie. L’occasion qu’il souhaitait se présenta bientôt. Don Antonio Zea, envoyé en Europe par Bolivar pour demander la reconnaissance du nouvel État de Colombie, était chargé en outre de recruter des jeunes gens
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- instruits pour fonder à Bogota un établissement scientifique, une école particulièrement destinée à former des ingénieurs civils et militaires. Mis en rapport avec ce personnage par Berthier, Boussingault accepta d’entrer au service de la Colombie. « Il y avait, dit-il en ses Mémoires, des volcans actifs dans les Andes; je ne connaissais que les volcans éteints de l’Auvergne •• je n'hésitai pas à tenter l’aventure. » Avec lui s’engagèrent Mariano de liivero, jeune Péruvien, élève de l’Ecole des Mines de Paris, et Boulin, qui devint bibliothécaire de l'Institut et membre libre de l’Académie des Sciences.
- Les représentants les plus illustres de cette Académie, La-place, Arago, Poisson, Biol, Humboldt, s’intéressaient alors à une question fort discutée de la physique du globe : la détermination de la hauteur barométrique sous l’équateur, au niveau de la mer. Humboldt avait bien mesuré cette hauteur; mais, par suite d’un manque de comparabilité entre ses instruments et ceux qu’on avait employés en Europe, ses résultats restaient douteux; Boussingault fut spécialement chargé de les vérifier. En outre, Humboldt, qui lui avait voué toute son amitié dès le début de leurs relations, malgré une différence d’àge de trente-trois ans, lui remit une instruction détaillée sur tout ce qu’il devait étudier pour compléter ses propres observations.
- On partit d’Anvers le 22 septembre 1822, et l’on arriva à la (iuayra, port du Venezuela, le 22 novembre, après divers incidents, et notamment un combat avec une frégate espagnole qui fut capturée.
- A peine débarqués, Boussingault et Rivero entreprirent une première série d'observations barométriques à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer; ils montrèrent que, sous l’équateur, la pression de l’atmosphère égale celle que l'on constate en Europe et présente les mêmes allures dans ses variations. Les heures des ntaxima et minima sont les mêmes; la pression à midi correspond encore à la moyenne du jour; seulement les variations sont moins prononcées que dans les régions tempérées. Ces derniers résultats furent confirmés plus tard par les mêmes observateurs à Santa-Fé de Bogota, après une suite d’observations qui dura deux ans.
- l)e la Guavra, les voyageurs se rendirent à Caracas, en Ion-
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- géant le littoral. Dans le voisinage de cette ville est la Silla, dont Humboldt et Bonpland avaient fait l'ascension au commencement du siècle. Boussingault la gravit à son tour, mais il dut s’y prendre à deux fois. Arrêté dans une première tentative par un précipice infranchissable, il s'égara au retour, et, pour se retrouver, s'avisa de suivre le cours d’un torrent; mais les bords disparurent dans une gorge, et l’imprudent dut s’abandonner au courant : il appela ceue route dangereuse sa « voie humide ».
- Le voyage de Caracas à Bogota dura quatre mois. La roule était longue et difficile. De plus.il fallait s’arrêter et stationner en un grand nombre de points pour déterminer la longitude, la latitude, la hauteur au-dessus de la mer, pour étudier les minéraux, les roches et leur stratification, pour rechercher les minerais exploitables, pour visiter les gisements exploités, enregistrer les températures et les accidents météorologiques, reconnaître les productions du sol. Il s'agissait, en réalité, d'accomplir une exploration complète de la Cordillère, intéressant à la fois l'art du mineur, la Géologie, la Minéralogie, la Géographie, la Botanique. Bogota, atteinte enfin, devint le quartier général de Boussingault, d’où il rayonna par la suite dans toutes les directions.
- Au sortir de la province de l’Équateur, après avoir pénétré dans la Nouvelle-Grenade, la Cordillère des Andes se divise en trois branches : la Cordillère orientale, qui se dirige, au nord-est, vers Caracas et au pied de laquelle, vers l'est, s’étendent les plaines ou Han os déversant leurs eaux dans l’Orénoque; la Cordillère occidentale, courant vers le nord; la Cordillère centrale, qui divise la région triangulaire comprise entre les deux premières en deux grands bassins où coulent la Magdalena et le Cauca. L'espace immense ainsi découpé, auquel il faut joindre la province de l'Équateur, formait le nouvel État de Colombie. En aucune région du monde la nature n’est plus riche dans ses productions végétales, plus variée dans ses climats, plus grandiose dans ses accidents géologiques, plus féconde en enseignements. Elle devait séduire un esprit dont le trait dominant était une merveilleuse faculté d’observation. Boussingault demeura sous son charme pendant dix ans.
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- J’ai souvent entendu demander : Qu’a donc fait Boussingault dans l'Amérique du Sud? On ignore son œuvre d’alors précisément pour la raison qui excita l’admiration de ses contemporains, je veux dire à cause de son extraordinaire variété, chacun n’en ayant retenu que les seuls fragments qui l’intéressent. Tout autre a été le sort de ses travaux ultérieurs; ils forment un ensemble lié dans ses diverses parties, fondement solide sur lequel repose la science agricole. Aussi personne n'ignore-t-il le Boussingault de l’Agronomie. Il me semble qu’à celte heure il est utile de remettre en lumière le Boussingault d’Amérique.
- Pendant les premières années de son séjour en Colombie, une guerre sans merci désolait le nouvel État. Un ingénieur au service du Gouvernement devait avoir un grade dans l’armée : on en Ht un colonel. En cette qualité, il assista à des batailles sanglantes, livrées à des hauteurs où la fusillade s'entendait à peine. Il eut aussi à remplir, de la part du Liberta-dor, des missions délicates. Le danger qu’elles présentaient parfois n’arrêtait pas cette nature intrépide et aventureuse, soutenue par une force physique peu commune. Son esprit naturel, sa gaîté, sa franchise surtout, concilièrent bientôt à Boussingault l’amitié de ses chefs et des personnages divers auxquels il fut mêlé; sa haute stature, son grand air, assuraient son empire sur ses subordonnés; ils l’appelaient : « don Juan el Despote »; peut-être n’avaient-ils pas tort; on devient vite très absolu quand on commence à commander à vingt ans.
- Ses découvertes étaient le plus souvent communiquées à Humboldi, parfois à Arago, qui les présentaient à l’Académie des Sciences. Les éloges donnés par de tels hommes valent mieux que ce qu’on peut dire après eux; j'en citerai quelques exemples.
- Après son installation à Bogota, Boussingault avait été envoyé avec Rivero ci Roulin dans la vallée du Méta, affluent considérable de i’Orénoque traversant le Vénézuela de l’ouest à i’est. Sa mission essentielle consistait à lever la carte de cet insalubre pays. II en rapporta une fièvre dont il faillit mourir. Pendant sa convalescence, il rédigea une Note sur la chicba, substance avec laquelle les Indiens se colorent la peau, et
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- INAUGURATION OU MONUMENT J>£ BOUSSINGAULT. Ijçi
- l'envoya à Humboldt. Celui-ci lui répondit : « Lorsque nous » réfléchissons sur Je peu de temps que vous avez passé en » Amérique, nous sommes étonnés de tout ce que vous avez » fait; cette opinion a souvent été émise par des membres de » l’Académie. »
- A quelque temps de la, envoyé dans les salines de Zipaquira pour réprimer une insurrection des ouvriers, Boussingault étudie la composition des eaux salées qu'on y exploite et, partant de ce fait notoire dans les Andes que le goitre est inconnu là où le sel extrait de ces eaux est consommé, il y cherche et y découvre Tiode. Nouveau Mémoire présenté à l'Académie. Humboldi ajoute la Note suivante : « Cette observation fait » d'autant plus honneur à la sagacité de M. Boussingault que » ce chimiste ne savait pas à celte époque que l’iode avait été » reconnu dans plusieurs sources salées d'Europe. »
- Une autre fois, Arago inscrivait celte annotation eu tète d'un Mémoire sur la goy-lussiie, minéral nouveau trouvé et analysé par Boussingault : « Je m'empresse de le publier comme une » preuve nouvelle du zèle infatigable et de la grande activité » du jeune voyageur qui explore avec tant de succès les envi-» rons de Bogota. ;>
- Voici enfin quelques lignes extraites d’une lettre de Hum-boldt, du i ï février i$aj : « Avec les talents que la nature vous » a donnés, avec une activité sans exemple, vous vous placerez » parmi les hommes supérieurs qui ont illustré voire patrie: il » ne s’agit chez vous que d’avoir toujours une forte volonté. » C’est comme cela que j'ai deviné d'avance, lorsqu’ils étaient m très jeunes encore, Gay-Lussac et Arago. Je ne me trom-» perai pas plus sur vous que je ne me suis trompé sur eux.
- M. Arago est dans l’admiration de votre zèle astronomique, « de la précision de vos observations et de la noble et scrupu-» leuse franchise avec laquelle vous communiquez tous les * résultats. »
- On voit quel chemin Boussingault avait fait en quelques années dans l'estime du monde savant; on voit aussi qu'il avait de bons parrains.
- Quarante Mémoires insérés aux Annales de Chimie et de Physique résument les travaux qu'il a accomplis en Amérique
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- TU. SCHLOESINC.
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- sur les matières les plus diverses. Passant sous silence toutes les analyses exécutées au laboratoire de Bogota sur nombre de substances végétales propres à la Colombie, sur des minéraux nouveaux, des minerais de fer, de platine, d'or, sur des eaux minérales : laissant également de côté toute son œuvre de géographe, je rappellerai simplement quelques découvertes de l'ingénieur des mines, du météorologiste, du géologue.
- Dans la province de Popayan, au sud-ouest de la Nouvelle-Grenade, on exploitait une pyrite aurifère en broyant, selon l’usage, le minerai et en le soumettant à des lavages dont l’or était le résidu. Boussingauît imagina de griller le minerai avant ie broyage; changé en oxyde, le sulfure de fer présentait peu de résistance au broyage et était facilement entraîné par l'eau. L'exploitation et, par suite, la population ouvrière prirent avec la nouvelle méthode un tel accroissement que les ressources alimentaires de la localité devinrent insuffisantes. Boussingauît dut pourvoir à son entretien en organisant des cultures de blé, maïs, pommes de terre. « Ce fut, me dit-il un jour, mon début » agricole; c’est à Marrnato que j'ai envisagé pour la première » fois les problèmes qui devaient tant m’occuper plus tard. » A Sanla-Rosa, dans la province d’Anltoquia où il séjourna six mois, Boussingauît découvrit une mine de platine : le métal se rencontrait en grains arrondis au milieu de l’or extrait par lavage de filons aurifères. Ilumboldt apprécia très favorablement cette découverte, fort intéressante au point de vue géognostique. Elle fit beaucoup de bruit en Colombie, puisque le Congrès en prit occasion pour voter au Libérateur une statue en platine. Boussingauît fut chargé de réunir le métal nécessaire et de tout préparer pour la fonte. 1! écrivit pour remercier de ia confiance dont on I honorait ei expliquer que l’exécution de la statue était impossible : d’abord le métal manquerait, ensuite ii était infusible. Son chef, le colonel Lnnz, lut déclara que sa lettre n'avait pas ic sens commun : <£ Écrivez que vous ferez tout voire possible pour exécuter les ordres du Congrès; il ne faut jamais refuser une mission; ;• tout cela passera, et vous n'aurez désobligé personne. » Boussingauît dit de*:.s ses Mémoires que cette leçon ne fut pas perdue.
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- IXAÜGUBATIOX DIT MOXTUEXT DE BOCSSIXGAULT. l8l
- En Météorologie, on lui doit des renseignements précis sur diverses questions du plus haut intérêt et surtout deux acquisitions importantes : l’une est relative à la profondeur où commencent dans le sol des régions tropicales les couches à température constante, profondeur qui ne fut trouvée que de 3o centimètres: l'autre est cette loi, d'après laquelle une même plante exige, pour accomplir son entier développement, 1a même quantité de chaleur, quel que soit le climat, loi essentielle, qui permet de prévoir la possibilité d'acclimater un végétal dans une contrée donnée.
- La Géologie fut toujours la science de prédilection de Bous-singault. Il s'y livra sans relâche dans les Cordillères. Il s’appliqua à déterminer les terrains de la Colombie et étudia tout spécialement les tremblements de terre et les volcans.
- Dès son premier voyage dans la Cordillère orientale, l'aspect des ruines accumulées par de grandes commotions de dote récente lui avait suggéré une théorie qu'il confirma ensuite dans toutes ses excursions. Les plus grands désastres avaient frappé les villes bâties sur les terrains primitifs; celles (fui reposaient sur les terrains stratifiés avaient moins souffert. Boussingault explique ces différences en disant que les roches primitives sont les premières à recevoir l'ébranlement provoqué par les forces souterraines et les plus aptes à le propager au loin en vertu de leur continuité ; dans les terrains stratifiés, la transmission du mouvement est d'autant plus atténuée qu’ils ont plus d'épaisseur et contiennent plus de roches arénacées.
- Témoin lui-même, à plusieurs reprises, de ces grandes convulsions du sol, il a pu décrire fidèlement les terreurs qu’elles font naître; il a raconté le tremblement que subit Bogota en 1826 et celte aventure où, par son sang-froid, il sauva une centaine d'indiens avec lesquels il se trouvait au fond d’une galerie de mines. Il prenait justement la température du sol, quand une commotion se fil sentir; les mineurs se précipitèrent vers l’issue de lu galerie cl déjà l’obstruaient au point de s'y étouffer, quand Boussingault, se rappelant à propos que les Indiens attachaient à ses instruments une puissance magique, éleva son thermomètre et, le regardant fixement comme pourvlire un oracle, s'écria : r« Le tremblement est fini! Lue
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- détente se produisit aussitôt dans la foule, qui s’écoula sans accident.
- L’étude des gaz des volcans est indispensable pour former les idées sur la nature des substances qui produisent les éruptions. Personne ne l’avait encore entreprise. Boussingault porta ses instruments d’analyse dans les cratères mêmes du Tolima, du Purace, du Pasto, du Tuqueres, du Cumbal, volcans compris entre l’équateur et le 5e degré de latitude nord. Sur leCotopaxi,il s’éleva à 5; 16 mètres, sans pouvoir atteindre le sommet. Il trouva que les gaz exhalés, exempts d’oxygène, consistaient en vapeur d’eau, acide carbonique, hydrogène sulfuré,vapeur de soufre. 11 visita aussi des volcans éteints, le Tunguragua, r An tison a. De son ascension au Chimborazo il a laissé une relation saisissante. Habitué de longue main à chercher l’expression la plus simple et ia plus précise de la pensée, il arrive à tracer, dans celle relation, sans effort, sans autre an que celui d’être vrai, d’admirables tableaux des grands aspects de la Cordillère.
- Ce fut sa dernière ascension. 11 se dirigea ensuite surGuaya-quil, où il devait s’embarquer pour visiter les côtes du Pérou; puis il quitta définitivement l’Amérique. Il a résumé lui-même son œuvre en ces mots : « Après dix ans de travaux assidus, j'avais réalisé les projets de jeunesse qui me conduisirent dans le Nouveau Monde. La hauteur du baromètre au niveau de la mer, entre les tropiques, avait été déterminée dans le port de la Guayra. La position géographique des principales villes du Vénézuela et de la Nouvelle-Grenade se trouvait fixée. De nombreux nivellements faisaient connaître le relief des Cordillères. J’emportais les données les plus précises sur les gisements d’or et de platine d’Antioquia et du Choco. Enfin mon laboratoire avait été successivement éiabii dans les cratères voisins de 1 Equateur, et j’avais été assez heureux pour continuer mes recherches sur le décroissement de la chaleur dans les Andes intertropicales jusqu’à l’énorme hauteur de ôôoo mètres. »
- Boussingault avait alors trente ans. Eût-il borné sa tâche aux travaux déjà accomplis, il eût laisse un nom illustre; comme voyageur, il s’était placé à côté de Humboldt. Mais il ne devait pas s’arrêter là.
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- Les premières années qui suivirent son retour en France furent consacrées à ta publication de Mémoires tirés des noies accumulées au cours de ses pérégrinations-Mais les Mémoires ne font pas, comme les romans, vivre leurs auteurs. Il fallait trouver une position. Pour un savant, une position, c’est une chaire. Et comment obtenir une chaire quand on n’est pas même bachelier? I)e sa riche collection de documents, Bous-singault n’eut pas de peine 6 extraire une thèse pour le Doctorat sur les phénomènes chimiques de l'amalgamation américaine. Une fois docteur, on l'envoya à Lyon en qualité de doyen de la Faculté des Sciences; c’était en 1834. L'année suivante, il épousait M,u Le Bel, qu’il avait connue toute jeune à Be-chelbronn. Il trace d’elle dans ses Mémoires un aimable portrait : «... Une petite fille demi-sauvage, vivant en plein air, Adèle, alors âgée de cinq ou six ans. On la laissait courir comme on eût fait pour un garçon. Ilùlée, cheveux jaunes, jupons d’étolïe grossière, pas élevée du tout, ne sachant pas un mot de français, telle était la jeune personne que j'épousai treize ou quatorze ans plus lard et qui est devenue la femme la plus gracieuse, la plus aimable que l'on puisse imaginer. » Mmc Boussingault n’était pas seulement gracieuse et aimable, elle était encore souverainement bonne et d’une intelligence supérieure. Dans son admiration passionnée pour son mari et afin de le laisser tout entier à ses éludes, elle prit en main la gestion delà maison et des intérêts domestiques tanta la ville qu’à la campagne et s’y montra administrateur émérite. Bous-singault fut aussi puissamment secondé dans ses travaux par sa collaboration avec son beau-frère, Achille Le Bel ; celui-ci dirigeait les cultures de Bcchelbronn, tenait les comptes, se chargeait des mille détails de l'exploitation; celui-là, l’esprit dégagé de tout souci, pouvait donner intégralement son attention et son intelligence aux faits agricoles qui se passaient sous ses yeux. On ne saurait imaginer des conditions plus favorables pour les spéculations scientifiques.
- En 1837, Boussingault résigna ses fonctions de doyen de la Faculté des Sciences de Lyon pour prendre à Paris la suppléance de Thénard; en 1839, l’Académie des Sciences lui ouvrit ses portes. Quelques années plus lard, la chaire d'Éco-
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- nomie rurale fut créée pour lui au Conservatoire des Arts et Métiers. Il en demeura titulaire jusqu’à sa mort. Désormais sa vie sera aussi régulière qu'elle avait été agitée dans le Nouveau Monde; elle se partagera entre Paris, la résidence de l’hiver, de la saison des cours, et Bechelbronn ou l'ancienne abbaye du Liebfrauenberg, les résidences d’été. Tant à Paris qu'à la campagne, les travaux du laboratoire ne cesseront pas.
- Les premières études agronomiques de Boussingault sont consacrées exclusivement à la question de l’origine de l’azote dans les êtres vivants, à ses migrations du sol à la plante, de la plante à l’animal, de l'animal au sol. Pour comprendre son insistance sur ces questions, il faut se reporter à l'étal de la Science à cette époque. On savait d’une manière certaine que les plantes tirent, au moins en grande partie, leur carbone, leur hydrogène, leur oxygène, de l’acide carbonique et de l’eau contenus dans l’air et le sol. Mais on ne savait rien de positif sur l’origine de leur azote; on ignorait même qu'il leur fût indispensable.
- Cependant son importance n’était pas douteuse. On avait reconnu que tous les tissus animaux sont formés de matières azotées. D'où leur venait l’azote*? Peut-être de l’air, mais aussi des aliments, puisque Magendie avait montré qu’un animal péril s'il ne trouve pas de matière azotée dans sa nourriture. Les expériences de l'illustre physiologiste rendaient donc certaine l’existence de l’azote dans les fourrages qui nourrissent l’herbivore; mais personne ne l’y avait cherché. Et dans ces fourrages mêmes, d’où venait l’azote? Peut-être de l’air encore, de l'engrais aussi, puisque d’anciennes expériences d’IIœrnïbstced avaient montré que le gluten augmente dans le blé avec la richesse des engrais en principes azotés.
- Ainsi l’azote apparaissait comme un facteur de la fertilité du sol, un facteurdela vertu alimentaire de ses produits, un facteur de la constitution des tissus animaux. Cependant le cultivateur ne disposait que d'une quantité trop limitée de ce précieux agent, alors que l'air cl le sol fournissaient en quantités illimitées tes trois autres éléments des substances organiques. Quoi d étonnant que cette question de l'azote ail primé
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- toutes les autres, puisqu'elle dominait les deux problèmes les plus essentiels de F Agriculture : la production des plantes, la production des animaux?
- Ces problèmes, avec celui des assolements, qui leur est évidemment lié. formaient un ensemble confus où personne ne tentait de porter la lumière. On s'en tenait aux errements de la pratique, sans chercher à savoir ce qu'il y a dans les récoltes,ce qu’elles empruntent à l’air,ce qu’elles demandent au sol et à l’engrais.
- Ce sera l’éternel honneur de Boussingault d’avoir discerné les questions à étudier séparément pour sortir de cette nuit, de les avoir nettement posées et, pour In plupart, résolues par l'expérimentation, et l’on s’étonnera toujours de l’activité prodigieuse qu’il a déployée dans ces études. Il a mené de front ses recherches sur les quantités d'azote contenues dans les fourrages et les quantités de gluten contenues dans les blés, ses recherches entreprises pour savoir si les plantes prennent de l’azote à l'atmosphcre et ses recherches analogues sur les animaux, ses recherches sur la valeur relative des divers assolements. L'espace de trois années, de i836à 1839, lui a suffi pour accomplir une telle tâche.
- C’est par l’analyse chimique qu’il est parvenu à la mener à bien, ce qui a fait dire qu’il avait introduit la balance dans l’élude des questions fondamentales de l’Agriculture. Une seule méthode lui a servi dans toutes ses investigations, celle de tout physicien ou chimiste voulant connaître les variations qui surviennent dans la constitution d’une substance; elle consiste à déterminer l’état initial de la substance et son état final et à les comparer; toute l’originalité de l’expérimentateur est dans la manière d'appliquer celte méthode.
- S’agit-il, par exemple, de savoir s'il se produit une perte ou un gain d'azote pendant la végétation d'une plante depuis son début? O11 dose l’azote dans une graine pareille à celle qui est mise en expérience; on le dose finalement dans-toute la substance végétale récoltée, et l'on voit comment il a varié.
- Un animal peut être isolé aussi bien qu'une plante. C'est un appareil de Chimie. On mesure et analyse tout ce qui entre
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- dans l'appareil el tout ce qu’il rejette. Si l’appareil est tel à la fin qu'au début, toutes les mutations portent sur la matière entrée, el on les connaît par la comparaison entre leur état à l’entrée et leur état à la sortie. Si l’animal varie pendant l’expérience, si, par exemple, il croît ou engraisse, les mutations portent à la fois sur la matière qui est entrée et sur l’animal; on est dans le cas d’une équation à deux inconnues. Alors Boussingault sacrifie l'animal en lin d’expérience et l’analyse; il en a sacrifié un tout semblable au début; dès lors il peut connaître les mutations survenues dans l’animal, c’est-à-dire éliminer une inconnue et tirer l'autre de ses résultats. Ce procédé a été développé plus lard et mis en œuvre magistralement par >IM. Lawes et Gilbert.
- La même méthode s’applique à la difficile question des assolements. A Bechelbronn,d’immuables errements culturaux étaient adoptés depuis de longues années; dès lors le sol, arrivé à un régime constant, se retrouvait, en fin de rotation, comme l’animai dont le poids reste invariable; il n’y avait à considérer que ce qu’on y mettait, l’engrais, el ce qu’on en retirait, la récolte. Ce qui dans la récolte était en excès sur l’apport du fumier représentait le contingent minimum de l’atmosphère.
- L'exemple de Boussingault a guidé toutes les recherches exécutées après lui, en France ou à I etranger,sur les grandes questions de ralimentation et de l’engraissement du bétail et sur les cultures les plus diverses. 11 en a été le véritable instigateur, comme l’a proclamé d’une façon solennelle le premier Congrès international des stations agronomiques, réuni en Allemagne il y a quelque vingt ans.
- Faut-il rappeler les résultats fondamentaux auxquels a conduit cette sûre méthode de l’analyse? Ils nous paraissent aujourd’hui, ce qui leur fait grand honneur, d une banalité extrême. Qu’on en juge par ces quelques propositions :
- : L’herbe de prairie, tous les foins, tous les fourrages, contiennent de la matière azotée alimentaire, et I on peut mesurer la valeur de ces aliments d’après leur teneur en azote. »
- Ce simple énoncé eut en i$35 un grand retentissement.
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- « Des plantes de la famille des légumineuses soni capables de prélever de l'ozote sur l'atmosphère: celle propriété n’ap-partieni pas au froment ni à l’avoine. »
- Boussingault, qui ne va jamais au-delà des conclusions permises par l’es périme nia lion, ne dit pas si cei azote esi libre ou engagé dans quelque combinaison; U affirme simplement qu’il vient de l'atmosphère; c’en est assez pour expliquer le rôle des plantes dites améliorâmes. Il ne s’agit ici, il fautinsister sur ce point, que d’azote emprunté à l’atmosphère sous une forme indéterminée, et non de la fixation de l’azote libre, phénomène dont fioussingault crut plus tard montrer l’impossibilité et qui n’a été bien établi que dans ces dernières années par les belles recherches de MM. Hellriegel et Wilfarth et par d’autres savants après eux.
- <> Indépendamment de i'eau qu elles fixent intégralement, les plantes s’approprient de l’hydrogène, en décomposant l’eau, comme elles décomposent l’acide carbonique, et rejettent de l’oxygène.
- » Les animaux n’empruutent pas d’azote directement à l’atmosphère; toute la matière azotée nécessaire au développement et à i’cnireiien de leur tissu se trouve dans les aliments.
- » Les récoltes contiennent, en général, plus d’azote que l’engrais. Presque nul pour les céréales, l’excédent est considérable pour les légumineuses. Il en résulte qu’un assolement prélève d’autant plus d’azote sur l’atmosphère qu’il fait une plus large part a-.ix légumineuses. Le meilleur assolement, pour un domaine qui se suffit à lui-même sans tirer d’engrais azotés du dehors, est celui qui prélève sur l’atmosphère la plus grande quantité d’azote et fournit par conséquent la plus grande quantité de matière azotée, c’est-à-dire de la substance la plus alimentaire et la plus chère. »
- De tels résultats se passent de commentaires. Pour en faire le fondement définitif de la Science agricole, il ne restait à leur ajouter qu’ur.e découverte de Liebig, qui suivit de près, celle de l’inlervenlion nécessaire dans le développement vé-
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- géial de certaines substances minérales qu’on retrouve dans les cendres et qui passaient jusqu’alors pour accidentelles et inutiles.
- Les recherches que Boussingault poursuivit dans la suite, de 1839 à 1848, à Bechelbronn, eurent un caractère essentiellement pratique. Elles furent comme l'édifice élevé sur les assises qu'il avait déjà posées. Dans le développement de cette œuvre, il ne rejetait pas les matériaux venus du dehors, mais il aimait que la qualité en fût vérifiée. Ainsi, dés que MM. Lawes et Gilbert eurent fait, par leurs célèbres expériences de Rothamsted, la part du vrai dans les opinions de Liebig sur les engrais minéraux, il s’empressa d’en tirer parti en exécutant les analyses des cendres de tous les produits de Bechelbronn. Quand l'action favorable des nitrates sur la végétation fut démontrée par la pratique, il l’étudia en savant et montra qu’effectivement l’azote des nitrates se retrouve dans la matière azotée de la plante. Il vérifia de même l’influence des phosphates, il avait donc l'esprit ouvert à tous les progrès. Ennemi de la dispute stérile, ne cherchant que la vérité, il l'adoptait d'où qu’elle vint, après contrôle. Quant à ses propres travaux, il fut, plus que quiconque, scrupuleux dans l'exécution, modéré et prudent dans les conclusions.
- Il traitait aussi des sujets qui, tout en concernant l’Agronomie, louchaient de plus près à la science pure. De cet ordre sont ses recherches sur la composition de l’atmosphère, sur l’ammoniaque et l’acide carbonique contenus dans l'air, les eaux, le sol, sur la nitrification, sur la terre végétale. En même temps, il remplissait avec éclat ses fonctions de professeur. II réunit bientôt ses leçons dans son Économie rurale, Ouvrage qui fit époque et devint rapidement classique. Durant son long professorat, se succédèrent dans sou laboratoire un certain nombre de préparateurs, qui sous un tel maître devinrent des savants distingués. Parmi eux figura, à son tour, son fils Joseph, auteur de travaux remarqués.
- Dans les dentiers temps de son activité scientifique, Bous-singaull revint à la Métallurgie, comme pour relier la fin de sa carrière à son commencement. Ce grand esprit, qui savait si bien s’élever au-dessus des détails pour embrasser dans leur
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- ensemble les grandes questions, aimait les raffinements de l’analyse la plus délicate. Il se complaisait spécialement dans l'analyse minérale, plus capable que celle des plantes d’atteindre à une extrême précision. Les métallurgistes lui doivent plusieurs de leurs meilleurs procédés de dosage de ces corps étrangers qui, malgré leurs très faibles proportions, ont la plus grande influence sur la qualité des métaux.
- Puis la vieillesse vint. Heureux et bien rares sont les vieillards qui n om pas eu à regretter quelques-uns des leurs! Boussingault ne fut pas du petit nombre de ces privilégiés. Il perdit successivement son gendre, M. Holtzer, qui dirigeait avec tant d'habileté les aciéries dTnieux; une de ses petites-filles, âgée de seize ans, pleine de grâce et d’intelligence: enfin celle qui tenait une si grande place dans sa vie, M** Boussingault. Lui, si vaillant, si fortement trempé, ne put supporter ce coup dans sa propre maison. II se retira quelque temps au Liebfrauenberg. Son intérieur était détruit. M“* Holtzer le garda chez elle. Peu à peu le travail, suprême consolateur, le reprit. Il revint à son laboratoire des Arts et Métiers et publia encore quelques travaux. Le soir, en famille, il dictait ses Mémoires à ses enfants. Le pénible affaissement qui annonce la fin ne le tint pas longtemps: il expira le ii mai 1887.
- De longues années nous séparent de la publication de ses plus importants Mémoires. En les relisant, on est frappé d’un caractère qui n’appartient pas d’ordinaire aux Ouvrages déjà anciens : ils n’ont, pour ainsi dire, pas vieilli. Des livres fameux ont passé avec les discussions et les théories qu’ils soutenaient; ceux qui rapportent surtout des expériences bien faites et des phéin«mènes bien observés 11e passent pas. Quiconque professe « Économie rurale ou la Chimie agricole a médité et médite encore Boussingault.
- Et les découvertes du maître ne sont pas seulement impérissables; elles ont aussi l’avantage de compter parmi celles qui n’engendrent que des bienfaits. Nous voyons choque jour de nouvelles et surprenantes applications de la Science a l'Industrie; le bien-être généra! en est accru ; mais que de fois n’est-ce pas au prix de durs sacrifices imposés à quelques-uns, ou a* Série, t. VU. i3
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- prix d'un travail accompli dans des conditions matérielles et morales qui font qu’on est tenté de se demander si vraiment le progrès est bon! L’Agriculture diffère, à cet égard, des autres industries. Son immense atelier est tout au grand air, à la face du ciel; son labeur est sain et réconfortant: ses perfectionnements sont profitables a tous. Ainsi, dans l'œuvre d'un grand agronome, tout contribue au bonheur des hommes, tout est bien.
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- DISCOURS
- M. U Colonel A. LAUSSEDAT,
- Membre de l'Académie des Sciences,
- Directeur do Conservatoire national des Arts et Métiers.
- Messieurs,
- Le Conservatoire des Ans et Métiers, à la veille d’atteindre son centenaire, n’a pas seulement la satisfaction de voir ses merveilleuses collections s’accroître au point de déborder l’espace qui lui avait clé cependant largement dispensé, il y a un siècle; U tend à devenir aussi, et cela est tout naturel, le Panthéon des grands inventeurs.
- Déjà, en décorant l’escalier monumental qui conduit aux galeries d’exposition, on y avait placé les statues de ces deux apôtres des applications de la Science à l'Industrie et à l’Agriculture : de Vaucanson. le véritable fondateur de notre musée, qui a lui-même tant enrichi le domaine de la Mécanique, et d'Olivier de Serres, le précurseur inspiré de cette Science agronomique chargée désormais de nous assurer notre pain quotidien.
- Il y a quelques années, grâce à deux souscriptions, l’une des chimistes de tous les pays et l’autre des mécaniciens français, nous inaugurions dans notre cour d’honneur, comme au frontispice des collections, la statue de Nicolas Leblanc qui symbolise les Ans chimiques et celle de Denis Papin qui symbolise les Arts mécaniques.
- La vénération que nous avons pour ces ancêtres ne saurait nous empêcher de rendre à leurs dignes successeurs l’hommage qui leur est dô, et voici précisément qu’aujourd’hui un groupe nombreux d’hommes de science et d’admirateurs de Boussingault, auquel s’est largement associée sa famille, nous
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- en fournit une occasion on offrent? à son tour, au Conservatoire, un monument quo nous avons placé dans la cour voisine des laboratoires et des amphithéâtres, perce qu'il est destiné à honorer la mémoire de cet homme éminent, voyageur in trépide, observa te ur saga ce et persévérant, chimiste novateur, professeur incomparable et, par-dessus tout, philosophe sincère et grand homme de bien.
- Au nom de ses anciens collègues du haut enseignement, et ils sent encore heureusement nombreux, au nom du personnel tout entier du Conservatoire, je viens exprimer notre reconnaissance au Comité du monument de Boussingault, qui a eu l'idée si heureuse de choisir cet établissement pour y placer la grande et noble figure de l’un de ceux qui ont ie plus contribué à son illustration.
- Pour vous entretenir, comme c’est mon but ei mon devoir, des rares qualités de l’homme vraiment supérieur que nous avons eu l'honneur de compter dans nos rangs, je suis bien obligé de dire quelques mots de son enfance et de ses débuts. Je vous prie donc de m’excuser si je parais reproduire une faible partie d’ailleurs de l'éloquent éloge que vient de prononcer mon confrère AI. Schlœsing.
- Ce que je puis vous affirmer, c’est que nous ne nous sommes point concertés, et les redites inévitables en pareil cas doivent être considérées dès lors simplement comme la confirmation de laits parfaitement avérés.
- Boussingault est né à Paris en 1802. Le nom de sa famille y était connu depuis longtemps et devait même à Boileau une certaine célébrité.
- Son père, ancien militaire, très bel homme ci très brave homme, après avoir été blessé à l'armée du Rhin et s'être marié à Wetziar, occupait, à l’époque de la naissance de ce fils, un modeste emploi de garde-magasin des lits militaires, d'abord dans une caserne de la rue d’Enier qui touchait au Luxembourg, puis dans un ancien couvent de la rue Saint-Louis, au .Marais. C'est de ce dernier quartier que dataient les souvenirs les plus lointains de notre héros.
- In peu plus tard, ie père, très préoccupé de l'avenir de sa jeune famille composée de trois enfants, allait s’établir dans la
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- IXACOU RATION DU MONUMENT DE BOUSSINGAULT. I<)3
- rue de la Parcheminerie. l’une des plus vilaines de Paris, qu: existe encore et va de la rue Saint-Jacques à la rue de la Harpe, en longeant l'église de Saint-Sévérin. 11 y tenait un petit commerce d’épicerie, et Boussingault, qui devait, pendant toute sa longue et brûlante carrière, faire un emploi si délicat de la balance, se rappelait toujours en souriant qu’il s’en était d’abord servi pour peser du tabac aux clients de son papa.
- Sa mère, fille du bourgmestre de Wetzlar, fort bien élevée dans son pays, mais qui ne put jamais apprendre un mol de français, n’était pas moins une excellente femme ayant le plus grand soin de ses enfants et une confiance absolue dans celui dont nous nous occupons et qui sut toujours la mériter par son bon cœur et son bon sens.
- Dans des Mémoires pleins d’humour et assez souvent de ma* lice, Boussingault nous a fait connaître un certain nombre des membres de sa famille et des voisins qui ont formé le milieu assez triste dans lequel s’est passée sa jeunesse. Presque tout ce monde, en effet, était misérable, et le précoce enfant, bien parisien, tout en raillant les travers et les ridicules de ces pauvres gens, éprouvait une véritable sympathie pour le plus grand nombre et môme de la tendresse pour quelques-uns chez lesquels il découvrait des qualités qu'il s’est plu à reconnaître hautement jusque parmi les plus humbles et les plus déshérités.
- Que de choses touchantes et que de réflexions pleines de justesse et d’élévation, sous une forme presque toujours ironique, on rencontre à chaque page de ces souvenirs d'enfance, depuis les douloureux aveux de ceux qui avaient assisté et peut-être pris part aux excès sanglants de la Révolution jusqu’aux propres observations d'un bonhomme à peine adolescent, sur les misères imposées au pauvre peuple par la folie guerrière d’un César et à ses impressions très vives en présence des crimes de la Terreur blanche et des extravagances de la noblesse et eu clergé qui devaient ramener la révolution.
- Boussingault, nous l’avons déjà dit. était avant tout un observateur et un philosophe, et cela, comme on le voit, dès ses plus jeunes années, fl n’est donc point étonnant que, dans son âge mur, il ail gardé sa pleine indépendance, évitant de s’en-
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- rolerdnns aucune secte politique, religieuse, ou antireligieuse. Républicain d’instinct et de raison, libre penseur à coup sûr, il est demeuré libéral et tolérant. Son apprentissage de la vie au milieu des malheureux lui avait inspiré l'horreur de toutes les tyrannies, qui ne savent, quelle que soit leur cliquette, qu'engendrer et perpétuer la misère.
- J’ai cru pouvoir, dès à présent, parler du caractère élevé de Boussingftult devenu un homme après avoir dit ce qu’était l'enfant, parce que je suis persuadé que l’heureuse disposition de sa nature a sûrement beaucoup contribué au développement de ses facultés, au succès de toutes ses entreprises et même de ses travaux scientifiques dans lesquels on retrouve toujours l'empreinte d’un jugement ferme et d'une entière bonne foi.
- Envoyé d’abord dans une petite école de quartier, puis de l'âge de neuf à quatorze ans au Lyece impérial, l’enfant espiègle et avisé que nous connaissons ne retira cependant que peu de chose de celte première éducation. Il élaiidcceux qui courent le risque de s'étioler en restant en serre chaude et qui ont besoin du plein air et de la liberté pour chercher leur voie. De quatorze à seize ans son père et sa mère, qui le jugeaient bien, lui laissent la bride sur le cou et le mauvais écolier se transforme aussitôt et devient le garçon le plus curieux, le plus laborieux qui se puisse imaginer.
- Il fréquente les cours du Muséum cl du Collège de France, tente d'entrer dans le laboratoire de Thénard, à qui sa physionomie plaît, mais qui n'a pas la bonne inspiration de le prendre. Il n'étudie pas moins avec acharnement la Chimie dans l'Ouvrage de ce maître, acheté au prix énorme de a5r% véritable sacrifice fait pour lui par sa bonne mère; il se prend aussi de passion pour la Minéralogie et la Géologie, et achète encore, sou par sou, sur les quais, des échantillons de rebus, dont il parvient à faire une collection intéressante; il ne néglige pas non plus la Littérature, assiste aux leçons imagées d’Àndrieux, lit les bons auteurs, et enfin, comme ii entend parier d'une Ecole des Mineurs à Saint-Étienne d’où l'on peut, en sortant, gagner sa vie, il fait des Mathématiques, se présente aux examens et est admis à l'âge de seize ans. Il cherchait déjà depuis
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- longtemps à diminuer ies charges de sa famille et avait rêvé, par exemple, de se faire marin plutôt une d’entrer dans ie commerce ou dans un bureau, comme Petit souhaité son père.
- Sa carrière était désormais assurée, mais il lui fallait encore pendant deux ans recourir à la bourse si maigre de ce père. Alors il fait des prodiges d’énergie et d’économie, part pour Saint-Étienne à pied, chargé d’un sac assez lourd, ne prenant q^occasionnellement et à prix réduii des voilures, se nourrit avec une parcimonie bien méritoire à son Age et, après son arrivée à l’école, parvient à ne pas dépenser plus de Gofr par mois,ce quiestle taux delà pension que peut lui servir le père. Mais, s’il se prive de tout, au point de vue matériel, quelle joie pour lui de rencontrer des maîtres instruits et bienveillants, de belles collections et par-dessus tout un laboratoire bien installé. Sa vocation se dessine définitivement. Dès ses débuts, il occupe le premier rang et, la seconde année, il est mis hors concours et nommé chef du laboratoire où, pour son coup d’essai, il fait fondre du platine réputé jusque-là infusibie, le combine au charbon et au silicium avec lesquels il forme une fonte analogue à la fonte de fer, enfin, parla cémentation, il obtient de l'acier de platine.
- Il est vrai que pour arriver, à dix-huit ans, à un résultat aussi imprévu qui devait le conduire à une série d'autresdécouvertes concernant la nature de l’acier, en contradiction avec l’opinion des plus grands chimistes et des plus habiles métallurgistes, il avait mis le feu à l’École. Mais cet accident n’avait pas eu de suites, grâce au dévouement du concierge et de ses camarades, et le nom de Boussingault allait devenir célèbre presque aussitôt.
- Je ne sais si, dans l’histoire des Sciences expérimentales, on rencontrerait un autre exemple d’une telle éclosion, d'une pareille précocité, car ’e résultat dont il s’agit n'était point du tout, comme en pourrait être tenté de le supposer, le fait d'un hasard heureux, mais bien le fruit de longues méditations et d’une étude approfondie des phénomènes décrits et des opinions émises par les maîtres de la Science, qu'il avait fallu contrôler, critiquer et réfuter victorieusement.
- Le Mémoire que rédigea Boussingault à ce sujet et qui lui
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- fil faire la connaissance de Gay-Lussac. parut en iSot t dans les A nnales de Chimie et de Physique. C'était le premier de tous ceux qu'il devait produire, et. d'après lui, il n’en aurait jamais fait de meilleur.
- Quoi quïl en soit, le jeune chimiste était sur le chemin de la gloire; son Mémoire était commenté partout, surtout en Angleterre par les plus hautes autorités dont plusieurs, après avoir mis en doute ce qui y était annoncé, avaient bien été obligées de reconnaître que ce débutant était un maître.
- Tout cela était bien beau, mais il fallait vivre, et en sortant de Saint-Étienne, Boussingauh avait été heureux de trouver remploi de directeur des mines deLobsann, près Soullz-sous-Forêts, dans le département du Bas-Rhin, avec les appointements de iaoofp par an et le logement.
- Il ne pouvait sûrement pas encore songer à aider sa famille, ce qui eût été le comble de ses vœux, car il aimait tendrement sa sœur déjà mariée, son beau-frère M. Vaudet et surtout son frère, son cadet, dont il s’occupait sans cesse dans les lettres qu’il écrivait régulièrement à son père et quïl eut la douleur de perdre pendant son voyage en Amérique.
- Avant de se rendre à son poste, le jeune ingénieur avait cherché à accroître les connaissances géologiques qu’il avait acquises dans le bassin houiller de Saint-Étienne — où il avait même travaillé comme un simple mineur — et dans les environs si pittoresques et si intéressants dominés par le mont Pilât qui avait été le but de sa première ascension. Plein d’enthousiasme devant les grands spectacles de la nature, après les accidents imposants que présentent si souvent (es terrains éruptifs au milieu desquels il avait vécu pendant deux ans, il avait voulu aller étudier sur place les volcans éteints de l’Auvergne et en était revenu charmé, ne se doutant pas alors qu’il irait bientôt escalader les Andes et voir de près les volcans en activité.
- Il avait fait encore, toujours à pied, d'autres voyages d’exploration, à Seyssel notamment où ï’on exploitait des roches bitumineuses analogues à celles qu’il allait retrouver à Lob-san-î et; dès son arrivée, il introduisait là l’industrie qui faisait prospérer Seyssel.
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- Son séjour en Alsace dura cependant bien peu celte fois, mais il suffit pour fui faire découvrir les grandes qualités de la race intelligente, laborieuse, instruite et de mœurs simples qui l’entourait. II en fut ravi, car tout cela se trouvait si bien en harmonie avec ses propres sentiments qu'il se sentit touché au cœur et ce fut là qu’il revint plus tard chercher la compagne de sa vie et s'installer pour réaliser ses plus belles expériences agricoles. En quelques mois, cet enfant de Paris était devenu Alsacien.
- Mais, quelque attrait qu'eut pour lui son pays d’adoption, d’autres idées l’agitaient; il avait un secret désir d'aller plus loin, de parcourir d'autres contrées que la France ou même que l'Europe. Déjà, il avait été sur le point de partir pour l’Égypte, quand une occasion unique se présenta. On lui offrait d aller dans l'Amérique du Sud avec un grade et un traitement bien supérieurs à tout ce qu'il avait espéré.
- En dépit des observations d’ailleurs réservées de son père et des inquiétudes de sa mère dont il était toujours prêt à tenir grand compte, la tentation était trop forte et il accepta. C'était en i8aa.
- Nous avons eu, il y a huit ans, la douloureuse mission de rappeler celte partie de la vie de Boussingault que M. Schlœ-sing vient d’ailleurs de vous retracer d’une manière si saisissante et nous ne pensons pas devoir y revenir, mais ce que nous tenons à mettre en lumière, c'est ce fait inouï de la somme des connaissances acquises, dans les circonstances que nous achevons d'indiquer, par un jeune homme qui allait entreprendre, à l'âge de vingt ans, de continuer les travaux du plus grand explorateur scientifique de ce siècle, de cet admirable de Humboidt, dont le nom ne saurait être évoqué ici avec un sentiment trop vif de reconnaissance, comme celui de l’un des hommes qui ont le plus travaillé à éclairer et à élever l’esprit de leurs contemporains.
- Boussingault avait appris à Saint-Étienne ia Géologie, la Minéralogie, la Chimie et la JDocimasie qui devaient l’aider à rendre tant de services partout où il est passé, les éléments de la Physique et de la Météorologie; il savait lever les plans superficiels et souterrains, mais il n’avait que des notions assez sont-
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- maires d'Astronomie et môme de Botanique, si nécessaires aux voyageurs scientifiques. Pendant le court séjour qu’il fit à Paris avant son départ pour la Colombie, il s'ingéniait à compléter son instruction, retournait au Muséum et sc disposait à aller demander des conseils à l'Observatoire, quand un hasard providentiel, dirait-011, lui Ht rencontrer de Humboidt sur le Pont-Xeuf. Le très intelligent Colombien Rivcro, avec lequel i! devait s'embarquer bientôt pour l'Amérique, était avec lui et connaissait d.e Humboidt. La présentation l'ut vite faite et, dès ce moment, l'iliustre savant, qui avait alors plus de cinquante ans et une immense réputation, n'hésita pas à traiter Boussin-gault comme l’un de ses pairs, l’encourageant avec une inépuisable bonté et ne lui reprochant que sa discrétion et ce qu’il appelait sa trop grande déférence.
- Sans perdre de temps d’ailleurs, il lui fit don d’un sextant de poche et d’un horizon artificiel et lui enseigna lui-même à s’en servir et à faire les calculs astronomiques les plus indispensables: si bien que, lorsque les chronomètres de Breguet lui furent livrés, Boussingauli faisait le point aussi bien que le marin ou le voyageur le plus exercé.
- Humboidt se plaisait encore à rappeler à son jeune ami qu’il avait eu pour compagnon, collaborateur et souvent, disait-il, comme maître en Botanique, Amédée de Bonpland, ce Français Infaiigabie ci d'un courage surhumain qui continuait toujours à explorer l'Amérique du Sud dans des conditions souvent terribles, et il exprimait l'espoir et le désir de retourner dans ie Nouveau Monde et de s’installer à Mexico où il leur donnerait rendez-vous à tous les deux.
- On sait que ce projet ne s'est pas réalisé et que Boussin-gaull est revenu, après dix ans d’absence, pour ne plus quitter son pays qu'il s’est attaché à enrichir de ses découvertes, à enrichir matériellement, pourrions-nous dire, car ces découvertes ont sûrement augmenté la puissance du sol, comme vous l'ont dit et vous !e répéteront sans doute ses cmuics et ses disciples.
- Je m’arrête, Messieurs, n'ayant eu ni l'intention ni le temps d'entreprendre une biographie de notre illustre collègue. Je n’apprendrai rien à personne en ajoutant avec quel succès
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- IXACOCftATlOX ar MON cil EXT DE BOISS INC A CLT. 199
- il a professé ici pendent quarante ans. Je vous demande seulement la permission do terminer l'esquisse que j'ai essayé de faire du noble caractère de Boussingauit par quelques souvenirs personnels, ayant eu l'honneur de faire des leçons dans le même amphithéâtre e; à peu prés à la même heure, ce qui me procurait le très grand plaisir de causer avec lui chaque fols, pendant quelques instants.
- Un des motifs pour iesquels il me témoignait de la confiance et de l'affection, c’est qu’il savait que je professais une grande admiration pour le groupe qu'il avait qualifié de triumvirat, et composé de Humboldt, Arago et Gay-Lussac.
- « Vous ne penserez jamais assez de bien de ces trois vrais grands hommes de science, me disait-il, cl quanta Humboldt, vous pouvez m’en croire, il n’y a pas eu, dans ce siècle ni dans beaucoup d’autres, deux têtes organisées comme la sienne.»
- Il savait aussi combien j'aimais l’Alsace et la Lorraine, et après la guerre odieuse et absurde qui nous les a fait perdre, à la suite de laquelle j’avais eu la douleur de prendre part à la nouvelle délimitation, au tracé de ce ruisseau de sang que les membres disperses d'une même famille ne peuvent plus franchir : « Si cela était arrivé du temps de Humboldt, me disait-il, il serait mort de honte de la duplicité et de la brutalité des hommes d’État de son pays et de la bêtise de ceux du nôtre qu’il aimait autant que le sien; tâchez, mon ami, de vivre assez pour arracher les bornes que vous avez plantées. «Elles larmes venaient aux yeux de l’énergique et excellent vieillard.
- En saluant le buste que l’on va découvrir de l’illustre savant, du maître vénéré, je n’oublierai jamais le vœu du patriote qu’il ne me sera pas donné d'accomplir, mais que d'autres devront réaliser, si notre pays veut continuer sou rôle dans le monde, et en admirant la belle allégorie, si magistralement conçue par notre grand statuaire £)alou,de la Science enseignant l'ouvrier de la terre, j’y verrai sans effort la France dictant son devoir à l’un de ses rudes et braves enfants.
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- DISCOURS
- K. Ach. MüNTZ,
- Membre ùe le Société nntioacîc ^'Agriculture <le France. Professeur ù l'Insliiut Agronomique.
- Messieurs.
- L'homme de science n’est pas tout entier dans l'œuvre qu’il laisse après lui, et que la postérité connaît par ses écrits: il est aussi dans linfluencc qu’il exerce autour de lui de son vivant, dans les idées qu'il éveille chez ceux qui l'approchent, dans la tournure d'esprit qu’il leur imprime, dans la méthode qu'il leur transmet.
- Les travaux de Boussingauh viennent d’être retracés; je n’y reviendrai pas. En parlant, au nom de ses élèves, du Maître dont j’ai été le collaborateur pendant quinze ans, je m'attacherai à faire ressortir sa manière de concevoir et de raisonner, d’ex* périme tue;* et d'observer, de déduire et de conclure.
- Boussingnult aimait à travailler dans le silence et le recueillement; son laboratoire n'était pas ouvert à tous et, le plus souvent, le préparateur qui le secondait dans ses travaux y était seul admis. Us ne sont donc pas nombreux, ceux qui ont été en contact direct avec le maître: mais ils étaient avec lui en constante communion d’idées, assistent à l’éclosion de ses conceptions, au tâtonnement de début de ses expériences, à toute la série de ses opérations si consciencieusement et si élégamment conduites. Us étaient admis à discuter les résultats et à exposer leur manière de voir. Car Boussingauh n’avait pas d'idées préconçues. Les faits q;;’;i étudiai: lui semblaient intéressants, indépendamment du résultat, auquel il ne demandait que d'être conforme à la vérité.
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- IN A CGC RATION DIT MONUMENT DE BOC3SINGACLT. 201
- I! aimait les démonstrations simples et frappantes et. quand sa conviction était faite, il savait la foire partager en l’appuyant d’une de ces expériences dont la sobriété et la netteté ne laissent pas de place au doute.
- La tournure de son esprit le portait aussi vers les faits simples et il ne demandait ordinairement qu’une seule réponse aux études les plus laborieuses. Mais tous les phénomènes naturels l’intéressaient au même degré, qu’ils fussent du domaine de la Chimie, de ia Physiologie animale ou végétale, de l'application agricole, de la Métallurgie, de la Météorologie, de la Géologie.
- Aussi la variété de ses travaux est-elle extraordinaire; ils embrassent pour ainsi dire l’ensemble des phénomènes qui se passent à la surface du globe. Si, dans la partie la plus brillante de sa carrière scientifique, la production animale et végétale a été l’objet principal de ses recherches, il se rappelait, dans les dernières années de sa robuste vieillesse, qu’il avait débuté comme minéralogiste et comme analyste et il revenait volontiers à ces études, qui lui plaisaient par ia délicatesse des procédés et la netteté des résultats.
- Mais ce qui dominait dans son esprit, c’était le souvenir de ses voyages dans les pays tropicaux. La nature si puissante de ces régions, l’intensité des phénomènes météorologiques, la violence des accidents géologiques, l’avaient vivement impressionné et avaient éveillé en lui l’intérêt qu’il portait à la physique du globe, c’est-à-dire aux phénomènes généraux dont l’écorce terrestre et l'atmosphère sont le siège.
- JDe ces sujets si variés, Boussingault aimait à s'entretenir avec ses élèves. Ses entretiens étaient sobres et courts, mais ils faisaient une impression profonde par la justesse et l'énergie des expressions, par l'ampleur de la pensée, par le pittoresque des souvenirs et, dans ces journées si pleines que l’élève passait avec le maître au laboratoire, ce n’était pas le moindre attrait que ces conversations qui éveillaient l’ardente curiosité des faits naturels.
- Ce n’est pas seulement au laboratoire, en présence de ses aides, que Boussingaull parlait de ses travaux; le soir, dans sa famille, il racontait ies péripéties de ses expériences et savait
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- A eu. Mcx rz.
- rendre attrayants, par la manière dont il les exposait, les détails les plus arides.
- Si son existence a été si particulièrement heureuse, c’est à sa fainiüe qu’il ’c doit, plus encore qu’à son génie et à son caractère. La noble compagne qu'il avait choisie joignait aux sentiments les plus élevés une vive intelligence et un sens juste des choses de la vie. Elle avait pour lui une affection et une admiration sans bornes et: ce qui est pour le savant une rare fortune, elle avait pris la direction des intérêts matériels, pour le laisser tout entier à scs éludes. Aussi Boussingault a-t-il pu poursuivre sa belle carrière scientifique, sans en être distrait par des préoccupations qui tiennent tant de place dans la vie de la plupart.
- Si j'ai pu parler de sa famille, de celle belle famille patriarcale où tant de vides se sont produits depuis, c'est que le préparateur en faisait partie, surtout pendant les mois d’été passés au Liebfrauenberg, dans celte propriété d’Alsace, où le laboratoire et l’exploitation agricole étaient contigus. Boussingault n'interrompait jamais ses travaux: il les continuait sans hâte et sans impatience, mais avec cette persévérance propre à ceux qui savent où ils vont. La période des vacances n’était pas la moins bien remplie, et c’est de ses séjours à la campagne que datent ses plus beaux travaux.
- Ainsi Boussingault partageait son temps entre le laboratoire du Conservatoire et celui du Liebfrauenberg, ne comprenant pas la vie sans l'attrait de la recherche. Mais quand un travail était terminé et que des vérifications minutieuses étaient venues en confirmer les résultats, il éprouvait souvent une hésitation, une sorte de doute philosophique, à formuler des conclusions, et il préférait alors laisser parler les faits.
- Cette conscience, cette réserve, on ies retrouvait aussi dans les conseils qu’il donnait. Son grand nom attirait à son laboratoire de nombreux agriculteurs: aucun n’en est sorti avec des illusions. Avec son sens droit des choses, :• savait combien les not.ons théoriques les mieux établies rencontrent, dans Implication, de facteurs contraires et il aimait mieux avouer l’impuissance des données scientifiques à changer subitement les
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- INAUGURATION DU MONUMENT DE BOUSSINGAULT. ?.o3
- condilions de la produciion agricole, qu'encourager des innovations hâtives.
- Il estimait que le temps ferait son œuvre et que les conquêtes laborieuses de la Science entreraient dans le domaine de l'Agriculture, non par â-coups, mais par des essais sagement conduits et par une adaptation graduelle. Il avait plus de confiance dans une amélioration lente et continue que dans des modifications subites; il voulait perfectionner l'exploitation du sol, mais non la révolutionner.
- Son esprit éminemment distingué se complaisait dans les choses élevées; toute banalité en était exclue et il plaçait la Science pure bien au-dessus des applications où des intérêts matériels entrent en jeu.
- Si Boussingaull aimait à travailler dans la tranquillité et la solitude, il éprouvait cependant une grande joie à voir arriver à son laboratoire les savants dont les travaux l'intéressaient. M. Damour, M. Daubrée, M. Reiset. Henri Sainte-Claire Deville, le colonel Caron venaient souvent lui parler de leurs recherches. Il regardait comme une des gloires de sa vie de pouvoir compter M. Pasteur parmi les auditeurs de ses cours.
- C’était, pour le débutant qui assistait aux entretiens de ces maîtres illustres, une rare occasion de s’initier aux hautes questions scientifiques.
- Quoique Boussingaull ail formé peu d’élèves, l'influence qu'il a exercée sur le développement des Sciences agricoles est cependant immense cl tous ceux qui marchent aujourd’hui dans la voie féconde qu’il a ouverte doivent être regardés comme ses disciples; si, en outre, il a pu transmettre à quelques-uns sa curiosité des choses de la nature, ses méthodes de travail et d'observation, son rôle de chef d'école a été rempli.
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- DISCOURS
- LU PAR AI. A. GADAUD,
- Ministre <le l'Agriculture,
- AC NOM DE
- M. André LEBON,
- Ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes et des Télégraphes.
- Messieurs,
- Au nom du gouvernement de la République, j’accepte avec gratitude le don fait à l’État, par une généreuse initiative, de cette statue d’un grand savant qui fut un homme.
- Si l’image du savant devait s’élever quelque part, certes c’est à cette place, dans la cour de ce Conservatoire des Arts et Métiers où Boussingault professa quarante années durant, avec une autorité magistrale, la Science agronomique dont ses leçons mêmes établissaient les bases. Véritable père de la méthode simple et féconde qui sut demander à la Chimie le secret des phénomènes de la nutrition animale et végétale, ce fut grâce à l’analyse ou, comme on l'a dit, grâce à la balance que Boussingault conquit à l'humanité, sur les éléments de sa plus vieille industrie, l’industrie agricole, ce pouvoir nouveau de direction efficace, attesté par ses mémorables travaux relatifs à la composition des récoltes, aux assolements, aux fourrages, à l'alimentation du bétail.
- Quels progrès une mainmise si entière de la Science sur les forces créatrices de la nature ne valut-elle pas aux agriculteurs français! Quels progrès, plus grands encore peut-être, ne
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- • X l MENT
- devrait-elle pas leur valoir, le jour oit la diffusion de renseignement enhardirait leurs vues tandis que la diffusion du crédit faciliterait leur initiative!
- Pour moi, chef du commerce et de l'industrie, je veux me rappeler encore, de l'œuvre scientifique de Boussingault, parmi tant de services éminents rendus à la production nationale, ses efforts et ce que j'appellerai ses bienfaits dans l’ordre de l’hygiène industrielle et urbaine.
- Pendant près d'un demi-siècle, Boussingault fit régner au Conseil d’hygiène et de salubrité de la Seine les principes de la science sanitaire moderne.
- L’un des premiers, il préconisa cette grande réforme édili-taire en train d’achèvement sous nos veux : l’adduction des eaux de source dans Paris et l’utilisation agricole des résidus organiques de l'énorme ville, par la transformation de son système d’égouts.
- L’un des premiers, il insista sur les mesures propres à conjurer les maladies professionnelles, celles qui atteignent les ouvriers employés au maniement du cuivre, du plomb, du mercure, du phosphore : devoir et problème humains qui appellent encore hélas! nous le voyions hier, la sollicitude commune de la Science et de l’État.
- Je m'arrête, Messieurs, sur le savant qu’il appartient à ses pairs de louer mieux et davantage ; mais, si j’osais, j'apporterais à l’homme un tribut d’admiration particulière, je le proposerais en exemple à la jeunesse qui m’écoute.
- Messieurs, de vie plus longue et plus remplie, de carrière plus variée et plus vaste, d'activité plus élevée et plus utile que l'activité, la carrière et la vie de Boussingault. en est-il beaucoup? Deux traits m'y frappent et m'y retiennent : ce fut un libre esprit et un esprit large.
- Libre esprit, dès l'abord et toujours, l’enfant qui sous Je grand Empire sentait peser l’air étouffant de la tyrannie quand, raconte-t-il, les gens causaient tout bas, même en famille: l’adolescent qui, au collège, après cinq ans d'étude, quittait les manuels et les cours pour apprendre la Chimie tout seul <!ans Thénard; le jeune homme qui, sous le ciel du Nouveau Monde, allait servir à la fois la cause de l'indépendance d'un a• Série, t. VJf. ii
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- XÙÛ A. LEBON. — INAUGURATION DU MONUMENT DK BOUSSINGAULT.
- peuple eL le progrès de la Science universelle, colonel de l’armée colombienne au côté du Libertador Bolivar, explorateur des Cordillères et visiteur des volcans sur les traces du cosmologue Humboldt; l'homme mur et illustre enfin, qui suspendait son enseignement du Conservatoire pour siégera l’Assemblée de 184S, au Conseil d’Êuu élu de 1849, 11e retournant à la Science que le jour où la Liberté se voilait.
- Et large esprit, Messieurs, l’homme qui embrassait en son œuvre la constitution entière de ce globe, géologue, géographe, physicien, chimiste, agronome; dont la science montait aux principes et descendait aux applications: égal des princes de la pensée et collaborateur de l'industriel et du paysan; étranger à aucun emploi de l’activité humaine : soldat, voyageur, ingénieur, législateur et sur ses vieux jours écrivain, laissant après lui des Mémoires où s'épand une robuste et souriante bonhomie.
- Messieurs, ces esprits d’une verdeur admirable demandent à la nature le secret de sa jeunesse et de ses renouvellements. Quand Boussingault jadis installait son observatoire au sommet du Chimborazo, quand plus tard il coulait ses étés dans les forêts des Vosges, au sein de ces stations célèbres qu’il avait fondées, du Liebfrauenberg et de Bechclbronn, où il surprenait à sa source le mouvement de la vie végétale, n’est-ce pas la nature dont le commerce intime lui livrait alors, avec la clé de scs mystères, le droit et la joie de la maîtriser'?
- Mais n’est-ce pas la nature aussi qui, dans des esprits de cette trempe, répète les qualités puissantes et faciles de ses plus heureuses créations : types supérieurs et points culminants de la série des êtres qu’elle ne cesse d’enfanter!
- Messieurs, je salue en Boussingault, sous l’image due à un ciseau habile, un bel exemplaire, d’humanité saine, réussie et complète.
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- FOUR ÉLECTRIQUE
- REPRODUCTION DU DIAMANT.
- CONFÉRENCE
- FAITE AU CONSERVATOIRE DES ARTS ET MÉTIERS, LE DIMANCHE
- a3 avril 1893.
- Par M. Henri MOISSAN,
- Membre de l’Institut.
- Mesdames. Messieurs,
- Dans ces civilisations éloignées dont l'histoire nous est presque inconnue, le chercheur qui a eu l’heureuse fortune d'isoler le premier corps métallique a rendu un immense service à l’humanité. Découvrir un métal qui peut s’obtenir en lames plus ou moins minces, qui possède en même temps la dureté et l’élasticité, c'était augmenter la force et la puissance de l’homme en présence de toutes les difficultés suscitées par la nature.
- Nous comprenons si bien cette importance, que nous caractérisons toute une époque de la vie de l'humanité par le nom de tel ou tel métal. Si luge du cuivre et l’âge du bronze sont déjà bien loin de nous, on peut reconnaître que ce merveilleux métal qui s’appelle le fer nous rend des services qui grandissent sans cesse. Que de résultats obtenus dans cet art de travailler le fer! Et parmi tous ceux-ci nous rencontrons la plus élon-
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- 30$ H. M01SSAN.
- nanie découverte industrielle du siècle, celle du convertisseur Besseroer.
- Le fer auparavant n’était qu’un métal rapproché sous le marteau-pilon; Bessemer a pu. en quinze minutes, en prcparer vingt tonnes et le transformer en un acier qui, de suite, peut être mis en œuvre. Celte découverte a permis de créer le puissant outillage de l'industrie moderne.
- Dans cette fabrication de l’acier, les réactions qui se passent dans le convertisseur produisent la chaleur, au milieu même de cette immense cornue qui renferme la fonte en fusion. La température, obtenue dans ces circonstances, est voisine de 1700», ainsi que l’a établi M. Le Chatelier. C’est à peu près la température du four Martin-Siemens. Nous pouvons dire que c’est la limite extrême des hautes températures atteintes par l’industrie.
- Dans le laboratoire, un instrument bien simple, le chalumeau à oxygène de Deville et Debray, nous a permis d’arriver avec facilité à la température de fusion du platine, qui, d’après les belles recherches de M. Violle, est de 17700.
- Il y a quelques années seulement, le maximum calorifique que l'on pouvait atteindre dans l’industrie était donc de 1700°, et, dans le laboratoire, de iqoo9 à 2000".
- On savait bien cependant, d'après les recherches de Desprelz et d’autres savants, que l’arc électrique pouvait fournir des phénomènes calorifiques beaucoup plus intenses, mais les expériences à exécuter dans cette voie étaient délicates, difficiles, dangereuses même; elles ne furent pas poursuivies.
- Au moment où l'électricité a pris celte brillante expansion, qui n’est encore qu'à son début, et qui nous réserve bien d'autres surprises, les esprits furent attirés de nouveau vers les applications de cette belle partie de la Science. Les perfectionnements successifs des machines dynamo-électriques vinrent modifier considérablement la production du courant. On comprend que, dès celte époque,quelques applications soient apparues dans cette voie. On put souder les métaux au moyen <!e la chaleur de l’arc; on appliqua d'une façon heureuse l'élec-trolyse à la métallurgie du cuivre. Parmi ces premiers essais, quelques-uns portèrent tout d’abord sur le bronze d'alumi-
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- LS F OU a ÉLECTRIQUE ET LA REPRODUCTION DU DIAMANT. î:;.;;
- nium,puis sur la préparation même de l'aluminium, et cela va nous ramener de quelque quarante ans en arrière.
- Vers i854, un chimiste français, d'un esprit aussi tenace qu'original, Henri Sainte-Claire Deville, voulut rendre industrielle la préparation de l'aluminium. Ce métal léger, qui n'a qu’une densité de 3.7, lui paraissait susceptible de certaines applications.
- Avant Deville, Wœhler obtenait l’aluminium en faisant réagir le potassium sur le chlorured’alumiuium. Il restait,après lavage à l’eau, une poudre grise qui devenait brillante sous le brunissoir. Deville essaya d’enrichir l’industrie de cette nouvelle réaction; il simplifia d’abord la préparation du sodium, parvint à la rendre pratique, et le métal alcalin, qui, avant lui, coûtait ioooff le kilogramme, put être livré au commerce à raison de 2ofr. Deville fil alors réagir ce sodium sur le chlorure double d’aluminium et de sodium dans des conditions particulières, et il parvint à produire de l'aluminium par centaines de kilogrammes et d’une façon véritablement industrielle. Beaucoup crurent la question résolue. Debray indiqua l’existence de bronzes d’aluminium possédant des réactions curieuses. Mais le prix de cet aluminium était encore beaucoup trop élevé, et, dans ces conditions, un métal qui ne présentait pas l'inaltérabilité de l’or ou du platine ne pouvait songer à se faire une position au milieu des métaux usuels. Malgré les efforts de Deville, l’aluminium restait encore sans emploi.
- Il y a quelques années, en faisant jaillir l’arc électrique au milieu d'un mélange de cuivre et d'aluminium, les frères Cowles ont pu obtenir un de ces bronzes d'aluminium dont je vous parlais tout à l’heure. De divers côtés, aussitôt, on reprit cette préparation de l’aluminium, et, en quelques années, trois usines s’établirent : l’une en Amérique, l'autre en Suisse et la troisième en France, dans le département de la Savoie. Ces différentes usines fabriquent par jour plusieurs tonnes d’aluminium. Les conditions de production ont donc changé tout à coup. Si la consommation de ce métal augmente, cela tient simplement à ce que l'aluminium, préparé au four électrique, peut se vendre 5fr le kilogramme et pourra être livré à un prix moindre.
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- I. M01S9AN.
- Celle nouvelle industrie de l'aluminium est fondée sur des réactions encore un peu obscures, dans lesquelles interviennent tantôt les phénomènes d’électrolyse, tantôt les phénomènes calorifiques de Tare électrique. La vapeur d'alumine, en effet, est réductible par le charbon à très haute température. Elle fournit alors le métal qui peut se carburer plus ou moins et produire une combinaison définie d'aluminium et de carbone. Ce composé se présente en belles lamelles jaunes parfaitement cristallisées; il possède la propriété de décomposer l'eau lentement à froid en donnant de l’alumine et un dégagement régulier de gaz formène.
- Déjà la grande industrie s’est emparée de l’électrolyse pour fabriquer le chlorate de potassium, la potasse, le chlore, Ihypochlorate de chaux, les persulfates, l’ozone et enfin le sodium. A Manchester, une usine produit par jour une tonne de sodium, qu'elle livre à raison de ;>fr le kilogramme. Ainsi, de tous les procédés de préparation des métaux alcalins, l’industrie n'a retenu aujourd’hui que la décomposition électrolytique qui a illustré le nom d’IIumphry Davy. Cette méthode tout d’abord ne paraissait susceptible d’aucun rendement.
- Mais tout un ensemble de réactions nouvelles sont dues plus particulièrement à la haute température de l’arc électrique. C’est ce point que je liens à développer devant vous.
- Dans l’étude de Dcspretz et dans quelques autres similaires, les matières que l’on voulait meure en réaction étaient placées au milieu de l’arc môme. Dans ces conditions, la vapeur de carbone et les impuretés des électrodes, qui le plus souvent sont loin d'être négligeables, interviennent rapidement et compliquent beaucoup les recherches.
- Dans d’autres appareils, le creuset forme l’une des électrodes et le courant traverse la masse à fondre, de façon qu’il est difficile d’établir la part qui revient dans l’expérience à l’action électrique du courant et celle qui est due à l’élévation de température de l’arc.
- Au contraire, dans le dispositif que nous avons indiqué v fig» * ). deux briques de chaux vive ou de calcaire ordinaire constituent tout l’appareil. Au milieu, une petite cavité pour
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- LE FOL'H ÊLECrûlQVE ET LA REPRODICTION DL" DIAMANT. ->l I
- placer le creuset, et sur la brique inférieure deux rainures horizontales pour disposer les électrodes. Ce qui différencie ce four électrique de ceux qui ont été employés jusqu’ici, c’est que la matière à chauffer ne se trouve pas au contact du charbon, c’est-à-dire dans la vapeur de carbone. Cet appareil est
- un véritable four à réverbère. C’est un four à réverbère et à électrodes mobiles. Ce dernier point a aussi son importance, car la mobilité des électrodes donne une grande facilité pour établir l’arc, pour l’étendre ou le raccourcir à volonté: en un mot, elle simplifie beaucoup la conduite des expériences.
- Ce four électrique, d’une grande simplicité, nous a rendu de nombreux services et nous a permis d’aborder des questions insolubles jusqu’ici.
- C’est au moyen de cet appareil que nous avons pu, grâce à une élévation de température suffisante, réaliser la production du diamant, la cristallisation des oxydes métalliques, la préparation du carbure de calcium, la réduction des oxydes regardés jusqu’ici comme irréductibles, la fusion des métaux réfractaires, la distillation de la chaux, de la silice, de la zircone et du charbon, enfin la volatilisation abondante des métaux, tels que le platine, le cuivre, l’or, le fer, le manganèse, l'aluminium et ruranium. Certains de ces corps que l'on ne pouvait pas amener à l’état de fusion, comme la magnésie, ruranium, le tungstène et !e molybdène, peuvent, dans le four électrique, prendre l’état gazeux. Nous avons pu manier très souvent, dans ces études, le gaz vapeur de chaux ou vapeur de silice.
- La mise en marche de notre appareil est des plus simples
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- {fig. a). Le courant est amené par deux câbles souples aux électrodes de charbon, dont le diamètre, naturellement, grandira avec l'intensité de la machine dynamo. Nous établissons
- le contact, l'arc jaillit, et, en reculant plus ou moins l’électrode, nous donnons à cette puissante étincelle une longueur constante qui dépend de la force électrique et de la conductibilité des vapeurs métalliques qui emplissent le four.
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- Dès le commencement de l'expérience, une odeur pénétrante d'acide cyanhydrique se produit; elle provient de la combinaison de l'azote qui se trouve dans le four avec l’acétylène qui se forme au début. C’est une reproduction énergique de la belle synthèse de l'acide cyanhydrique de M. Bertheloi.
- La flamme pourpre du cyanogène illumine tout d'abord l’arc électrique, puis cette coloration disparaît et la lumière devient éclatante. La chaux vive qui forme l'intérieur du four ne tarde pas à fondre et à couler comme de la cire, puis à entrer en ébullition. En quelques minutes les électrodes sont portées au rouge vif, ainsi que vous le voyez; des torrents do vapeur sortent de tous côtés avec une intensité toujours croissante. La chaux distille en abondance et vient couvrir d’un enduit blanc les supports des électrodes. Ainsi, lorsque nous utilisons des courants puissants, nous avons au milieu du four l'énorme température produite par l'arc électrique; à quelque? centimètres plus bas, le creuset qui renferme la matière ;• expérimenter, et en dessous la paroi de chaux vive en pleine ébullition.
- La mauvaise conductibilité de cette chaux est une heureuse fortune pour nous; elle isole, dans la plus petite cavité possible, le maximum de chaleur que l’arc électrique peut nous fournir.
- Ce nouvel appareil, que nous avons modifié suivant les besoins de l’expérience, nous a permis d’aborder l’élude de toute une série de corps simples qui n’étaient jusqu’ici que des curiosités de laboratoire, faute de moyens suffisants pour le? obtenir, et qui n’avaient jamais été préparés dans un grand état de pureté.
- Mais, avant de vous parler de ces nouveaux métaux, je veux vous entretenir des expériences sur la reproduction du diamant, expériences qui ont été faites entièrement au Conservatoire des Arts et Métiers.
- Nous savons qu’un corps simple est un corps dont on n'a pu jusqu’ici retirer qu’une seule et môme substance. Le fer, le soufre sont des corps simples parce que, dans la multiplicité des réactions qu’on leur fait subir, on n’a jamais pu en retirer que du fer ou du soufre.
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- II en est de même du diamant. Cette matière, soit brute, soit taillée, possède une réfringence telle, qu'elle constitue une des plus belles gemmes que nous connaissions. Ce diamant n’est absolument formé que de carbone. Nous allons dans un instant vous en donner la preuve indiscutable.
- Les divers étais du carbone peuvent se ramener à trois types principaux : le charbon amorphe, le graphite et le diamant. Si l’on ne considère que les propriétés physiques de ces trois corps, il semble cependant assez difficile de comparer cette poudre, qui est le noir de fumée, avec le diamant ou avec le charbon de cornue, ce corps dur, sonore, bon conducteur de l'électricité.
- Si la comparaison devient possible, c’est que l’on sait aujourd'hui, grâce à de nombreuses recherches, et en particulier aux beaux travaux de M. Bertheloi, que le carbone a la curieuse propriété de se combiner au carbone. En s’unissant à lui-mème, en se polymérisant, le charbon donne naissance à des variétés nouvelles, et nous comprenons alors comment les propriétés physiques peuvent changer, nous nous expliquons le nombre immense de composés que ce corps simple peut fournir.
- Bien que les propriétés physiques de ces carbones ne changent que par degrés, avons-nous bien le droit de regarder ces produits si divers comme constitués par un corps simple? Oui, car une propriété chimique qui, par sa constance même, va devenir la définition du mol carbone, suffira pour réunir ces variétés au premier aspect si différentes.
- Tout le monde sait que le charbon brûle à l’air. Il suffit d’abandonner à lui-même, au contact de l’oxygène de l'air, un charbon allumé quel qu’il soit, pour qu’il se consume en se transformant en un corps gazeux, l’acide carbonique. Ce dernier gaz est incolore, par conséquent invisible. Mais nous pouvons, dans le laboratoire, déceler sa présence avec facilité, grâce à la propriété qu’il possède de troubler l’eau de baryte.
- Voici, par exemple, dans ce tube de verre, du noir de fumée. Un courant d’oxygène traverse l’appareil et, conduit par un tube de caoutchouc, vient barboter dans un llacon à demi rempli d'eau de baryte. Ce liquide reste limpide. Nous chauffons
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- maintenant le noir de fumée, il prend feu; déjà l'eau de baryte se trouble. La combustion est terminée, il ne reste plus rien dans le tube. Tout le carbone a été transformé en acide carbonique, et vous voyez cetacidc carbonique retenu dans ce flacon sous forme d'un dépôt blanc de carbonate de baryte.
- Voici maintenant, de l'autre côté de la table, un tube de platine au milieu duquel se trouve un diamant. Au moyen de deux ajutages latéraux, l'appareil est traversé par un courant d’oxygène qui vient, lui aussi, se rendre dans un flacon à eau de baryte d une limpidité parfaite. Enfin, deux glaces parallèles ferment les extrémités du tube de platine, et nous permettent de projeter sur un écran l image du diamant au moyen d’un faisceau de lumière électrique.
- L’eau de baryte traversée par le courant d'oxygène reste transparente. Nous chauffons maintenant le diamant dont vous voyez les facettes brillantes se projeter sur le tableau. Le voilà qui diminue, il disparaît, et, en même temps, l’eau de baryte se trouble.
- Le diamant a donné, comme le noir de fumée, environ quatre fois son poids d’acide carbonique. Le diamant et le noir de fumée sont formés tous deux du meme corps simple : le carbone.
- Le graphite nous fournirait identiquement les mêmes résultats.
- Quelles sont les propriétés physiques qui vont maintenant diflérencier nos trois variétés de carbone? Nous avons d’abord la dureté. Le diamant raye tous les corps connus. Le noir de fumée et le graphite n'ont pas de dureté.
- Nous trouvons des différences aussi profondes dans les densités de ces trois variétés de carbone : le noir de fumée a une densité de 1,07, le graphite une densité voisine de 2,1 ; le diamant possède une densité beaucoup plus grande, de 3,5.
- Dans cette éprouvette, remplie d’acide sulfurique d'une densité de 1,8, je place du noir de fumée et du graphite. Le corps le plus léger, le noir de fumée, surnage, tandis que le graphite tombe jusqu’au fond du vase. Dans cette autre éprouvette, remplie d'iodure de méthylène, composé fourni par la Chimie organique et qui possède une densité de 3,4, je laisse tomber
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- ce gros diamant et un fragment de graphite. Le diamant, plus lourd, descend et cette fois c’est le graphite qui surnage.
- Nous ajouterons que la plupart des diamants possèdent un aspect gras particulier, qu’ils ont la curieuse propriété de s’imbiber de lumière, et enfin que certains d’entre eux présentent à leur surface de nombreuses stries parallèles ou des impressions triangulaires caractéristiques.
- Voici l’image obtenue, en projetant un diamant du Cap, qui nous montre des stries et des impressions triangulaires CA^.3).
- Fig. 3.
- En résumé, les trois propriétés caractéristiques du diamant sont : sa densité, sa dureté et enfin la propriété qu’il possède de brûler dans l’oxygène vers iooo° en donnant quatre fois son poids d’acide carbonique.
- Maintenant est-il possible de passer d'une variété de carbone à l’autre. On savait déjà transformer le noir de fumée en graphite. Il suffit, en effet, de fondre du fer en présence de carbone amorphe pour qu’il se produise de la fonte et que, par refroidissement, le carbone cristallise sous forme de graphite ou milieu du culot métallique. Mais du graphite on ne pouvait point arriver au diamant.
- Par contre, l’expérience inverse réussit très bien, il est facile de transformer du diamant en graphite.
- Au moyen d’un faisceau de lumière assez intense, on projette en ce moment sur l’écran deux charbons, entre lesquels
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- dans un instant nous ferons jaillir l are électrique. Vous pouvez voir que l’un de ces charbons, très légèrement creusé, supporte un diamant taillé dont vous apercevez la transparence. Nous approchons lentement les charbons pour que notre diamant n’éclate pas tout d’abord, et maintenant que la température est assez élevée, maintenant qu'il est porté à l'incandescence, vous le voyez foisonner sans fondre et se recouvrir rapidement de masses noires entièrement formées de graphite. Vous avez sous les yeux ij*$. 4 ) une transformation de la curieuse
- Fig.
- expérience de Jacquelin, transformation qui nous permet de rendre le phénomène visible pour tout un amphithéâtre.
- Nous avons été amené, il y a plusieurs années, à étudier la reproduction du diamant, à la suite de nos recherches sur le fluor. On sait, en effet, que le fluor est un puissant minérali-sateur. Il fournil le plus souvent, dans les réactions où il entre en jeu, des corps simples très bien cristallisés. J’ai dor.c étudié avec soin les combinaisons du fluor avec le carbone, espérant qu’une réaction inverse me permettrait d’obtenir le carbone cristallisé. Dans ces expériences on n’a jamais préparé que du noir de fumée.
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- J’ai pensé alors qu’un certain nombre d'études préliminaires devaient être entreprises pour préparer les recherches sur la production du diamant. J)ans les questions de Chimie, avant d’arriver à la synthèse, un travail d'analyse est indispensable. Dans le cas actuel, n’est-il pas très important de connaître aussi complètement que possible les propriétés et les conditions géologiques du corps que l’on veut reproduire.
- J'estimais de plus que, si l’on parvenait à reproduire le diamant, les cristaux obtenus seraient très petits. Nos efforts, en effet, sont loin de pouvoir lutter avec les forces qui se sont trouvées en jeu dans la nature. Les diamants que nous rencontrons au Brésil ou au Cap ne sont jamais bien gros ; il était à présumer que ceux que l’on pourrait préparer seraient microscopiques. Je me souviens qu’étant préparateur de mon cher maître M. P.-P. Dehérain, je passais maintes fois dans la galerie de Minéralogie du Muséum d'Hisloire naturelle. A l’entrée de cette galerie, se trouve un énorme fragment de cristal de roche. Cet échantillon, très bien cristallisé, formé par un seul cristal, avait à peu près un mètre de largeur. Par une curieuse coïncidence, l'échantillon de cristal de roche reproduit par synthèse et que l’on doit à M. Daubrée se trouvait justement placé dans une vitrine en face; le cristal de roche de synthèse ne se voyait guère qu'à la loupe ; l’échantillon était placé entre deux verres de montre. Je me suis dit bien souvent, devant ces cristaux identiques dont le volume était si différent, que, si jamais on arrivait à faire du diamant, il était vraisemblable de penser que les premiers cristaux obtenus seraient microscopiques.
- Pour acquérir de nouvelles connaissances sur la géologie du diamant, je commençai par étudier !a terre bieue du Cap.
- La plus grande partie du diamant nous venait autrefois de l'Inde et du Brésil.
- II y a environ vingt-cinq ans, un trafiquant nommé O’Reilly. traversant la colonie du Cap, reçut l'hospitalité dans la maisonnette d’un fermier hoër. Le soir, pendant qu’on lisait la Bible dans la chambre à coucher commune pour toute la famille, il remarqua dans la main d’un enfant un caillou transparent tout imbibé de lumière qu’ii sa fil donner et qu'il revendit
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- plus tord 5oo livres à sir Philip Woodhouse, gouverneur de la colonie du Cap. Encouragé par celle première découverte, O’Reilly retourna chez le Boër et y trouva un second diamant, qu’il vendit au môme gouverneur pour 200 livres.
- En 1870, un mineur du Yaat, de passage à la ferme de Voor-nitzicht, reconnut aussi, entre les mains des enfants du fermier, un grand nombre de petits diamants qu’ils avaient ramassés dans les environs. Peu à peu, ceue histoire se répand; et, bientôt, une armée de mineurs s'abat sur les terres du pauvre fermier hollandais. Malgré ses prières, le sol est retourné avec ardeur. Les diamants se rencontrent en abondance; des fortunes se font en une semaine ou deux. Le fermier, débordé par cette population agitée de plusieurs milliers de personnes qui sont venues fouiller son terrain sans sa permission, est tout heureux de vendre son droit de propriété à la London and south Africa Exploration Company, pour le prix de i25ooo,f. La mine du « loit’s Pan » venait d’être découverte; sa valeur se chiffrait par centaines de millions.
- Dans la colonie du Cap, les diamants sc rencontrent dans de grands puits verticaux dont l'ouverture a la forme d'une ellipse ou d’un cercle mesurant de 200“ à 3oo,n de diamètre. Ces puits sont remplis par une brèche serpentineuse qu'on étendait autrefois sur le sol environnant, que l’on arrosait et qui ne tardait pas à s’effriter. Un triage permettait de séparer les diamants plus ou moins volumineux. En général, on rencontre en moyenne 5oo à joo milligrammes de carbone cristallisé par mètre cube.
- Il ne faudrait pas croire que le diamant soit le seul minéral qui se trouve dans celle brèche serpentineuse. M. Stanislas Meunier, professeur au Muséum d'IIistoire naturelle, y a découvert, un des premiers, quatre-vingts espèces minérales différentes. Il a eu la bienveillance de mettre aujourd’hui à votre disposition ces especes minérales, classées dans les petites boîtes que vous avez sous les yeux. A première vue, vous pouvez reconnaître que la boîte qui renferme le zircon ou le grenat est à peu près vide, celle qui contient le fer titane est aux trois quarts pleine. Les minerais de fer titanés ou oxydés abondent dans celte brèche serpentineuse.
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- Prenons maintenant 3i? de ceue terre à diamants, traitons la masse par les acides les plus énergiques, alternativement par l'acide sulfurique et par l’acide fluorhydrique bouillant. Nous arrivons à un résidu de quelques milligrammes, qui, traité par l'iodure de méthylène, laissera tomber dans Je liquide de petits grains noirs et transparents, qui sont des diamants microscopiques. Ils ont, en effet, une densité de 3,5, rayent le rubis, n’agissent pas sur la lumière polarisée et brûlent dans l'oxygène en se transformant en acide carbonique. Examinées au microscope, les parcelles transparentes présentent les stries parallèles et les impressions triangulaires dont nous avons parlé tout à l'heure.
- A côté de ces diamants microscopiques, noirs ou transparents, nous avons nettement caractérisé dans cette terre bleue la présence du graphite. Cette variété de carbone se rencontre en beaux cristaux brillants, hexagonaux ou Iamelleux, présentant parfois l'apparence de petites cupules. La quantité de graphite contenue dans la terre bleue de la mine de Jleers est certainement supérieure à la quantité de diamant que Ton peut en retirer, et ces cristaux de graphite sont séparés les uns des autres.
- Ainsi, le graphite cristallisé, qui se prépare surtout par solubilité du carbone dans le 1er, se rencontre dans la brèche serpemineuse qui contient les diamants.
- En même temps que ces premières expériences, nous faisions l’analyse des cendres de différents diamants, et surtout des diamants du Cap. Dans les diamants noirs comme dans les diamants transparents, toujours je rencontrai du fer, et, dans certains échantillons, ce fer, sous forme d’oxyde, constituait apres la combustion la majeure partie des cendres.
- Il était donc logique de penser que la cristallisation du carbone avait eu lieu dans le fer. De suite, je m’empressai de faire sur ce sujet de nombreuses expériences. J'étudiai la solubilité du carbone, non seulement dans le fer, mais aussi dans le manganèse, dans le chrome, dans le nickel, dans l’or, dans l'argent, et aussi dans un métalloïde, le silicium. Le charbon se dissolvait dans la plupart de ces corps à haute température, mais, après refroidissement, il se séparait toujours
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- sous forme de graphite. Pendant plusieurs années je n’ai jamais obtenu que du graphite. Je vous prie de croire que les échantillons de celte variété de carbone ne me font pas défaut.
- Avec le four électrique, les expériences devaient marcher beaucoup plus vite. Il était facile de fondre rapidement les métaux réfractaires, et la température étant plus élevée, la quantité de carbone qui entrerait en solution devait être encore plus grande. Mais une autre difficulté se présentait : nous ne disposions à l'École de Pharmacie que d une machine à gaz de 4 chevaux. Il était difficile d'aller bien loin dans ces conditions. Celte force était tout à fait insuffisante.
- C'est alors que M. Violle eut la complaisance de m'amener au Conservatoire des Arts et Métiers, où le colonel Laussedat mit de suite, avec la plus grande bienveillance, une machine de 4$ chevaux à ma disposition. Je suis très heureux de pouvoir adresser à M. Laussedat tous mes remerciements, en mon nom et au nom de la Science.
- Je tiens aussi à remercier vivement M. G. ïresca, conservateur des collections des Arts et Métiers, qui nous a aidés avec tant d'obligeance et de dévouement durant ces longues recherches.
- Une fois en possession de ce puissant moyen d'élever la température, les expériences se succédèrent avec rapidité. Il était facile d'opérer sur des masses plus grandes et sur des métaux plus infusibles. Les résultats cependant furent identiques : du graphite et toujours du graphite.
- Un autre facteur devait intervenir dans la cristallisation du carbone. Je pensais alors à faire agir une forte pression. Pans leurs expériences classiques sur la transformation du phosphore, MM. Troost et Houtefeuille ont établi avec la plus grande netteté que le phosphore rouge finit par devenir cristallin quand on élève la pression, et qu'au fur et à mesure que cette pression s'accroît, la densité du phosphore rouge obtenu devient de plus en plus grande.
- Autre exemple : t'oxygène et l'argent ne se combinent pas dans les conditions ordinaires. Si l’on augmente la pression, comme l'a fait M. Le Chaielier, la combinaison se produit.
- Mais ce qui a amené, chez moi, la conviction profonde que
- *• Série, t. vu. *5
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- la pression avait dù jouer un rôle dans la cristallisation du carbone, c'est l'élude de la méléorile de Canon Diablo. Vous vous souvenez qu’il y a peu de temps M. .Mallard (’•} a présenté à l'Académie des Sciences un échantillon de celte précieuse méléorile, formée d'un alliage de fer et de nickel et que l’on disait renfermer du diamant. Peu de temps après, M. Friedel (îj reprit celte étude, et parvint à isoler une poudre présentant toutes les propriétés physiques et chimiques du diamant noir.
- L’échantillon de la météorite de Canon Diablo que j’ai étudié ne pesait que 4*r; niais il présentait un pointement très
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- net qui avait usé les meules d’acier employées pour le couper. Ce pointement, séparé de la météorite par des traitements chimiques, possédait toutes les propriétés du carbone cristallisé. Il avait l'aspect d'un morceau de boort à surface rugueuse. Ce fragment a été monté entre deux lamelles de verre; on le projette en ce moment sur l'écran au moyen de Parc électrique fig. 5 . C'est le premier diamant transparent qui vient d’une autre planète que la Terre.
- 5îal:.aro, Sur le fer natif de Canon Diable 'Comptes rendus de l'Academie des Sciences, l. CXtV; p. x-.i .
- - Fsîsdsl, Sur l’existence du diamant dans le fer météorique de Canon Diablo f Comptes rendus de l’Académie des Sciences, l. CXV,
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- En examinant la façon dont ce diamant est enchâssé dans la météorite, on remarquait tout autour des fragments de carbone cristallisé, une gaine de charbon de forme rubanée et de couleur marron : le tout enveloppé de métal, qui contenait sur d’autres points du graphite et du carbone amorphe.
- Il me semblait, d'après cette étude de la météorite de Cation Diablo, que le diamant avait dû se former au sein d'une niasse de fer et sous une forte pression. L’expérience restait à réaliser.
- La pression dont on avait besoin devait être trop grande pour qu’il fût possible de l'obtenir d'une façon régulière au moyen d’un appareil de construction facile. Nous avons tourné la difficulté en utilisant la forte pression que fournit la fonte, lorsqu’elle passe de i’étal liquide à l’état solide. La fonte, en effet, comme la glace, augmente de volume en passant de l’état liquide à l’état solide. Si donc, nous refroidissions brusquement une masse de fonte, de façon à solidifier la partie externe, nous aurons enfermé au milieu du bloc une partie liquide dont la pression augmentera avec rapidité. De plus, si nous avons pris soin de saturer le fer de carbone à haute température, au fur et à mesure que la température diminuera, le carbone tendra à sc séparer du bain liquide. C'est le phénomène qui se produii pour les fontes sortant d’un haut fourneau qui marche en allure trop chaude, fontes qui se recouvrent, au moment de la coulée, d’une couche plus ou moins épaisse de graphite. Jl suffira donc de saturer le fer de carbone à haute température, puis de le refroidir brusquement, dans l'eau, pour avoir, au centre, un dépût de carbone soumis à l’action d'une forte pression.
- Cette expérience, nous la réalisons devant vous. Nous chauffons au four électrique un creuset de charbon rempli de fonte. Maintenant qu’il est porté à une température certainement voisine de 3000», AI. Lebeau le saisit rapidement avec une pince et le plonge dans l’eau contenue dans ce seau de verre. L’incandescence se maintient quelques instants au milieu de l'eau. Il se dégage, par suite de la dissociation du liquide, un mélange d'oxygène et d'hydrogène. Enfin le creuset se refroidit, toute lueur disparaît, on peut maintenant le retirer de l’eau.
- Ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous avons
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- C. .MOI:
- exécuté pour la première foi» celle expérience. Je me suis demandé s'il ne se produirait pas d'explosion au moment où l'on placerait dans l’eau un creuset rempli de fer porté à 3ooo\ Je dois dire cependant qu’en me rappelant un accident arrivé à Sainte-Claire Deville et Debray, je pensais bien que le phénomène de la caléfaction empêcherait tout contact rapide entre le liquide et le corps solide porté au rouge. Cet accident le voici : Un jour que Deville et Debray avaient fondu une grande quantité de platine, ils entendirent tout à coup l’eau se précipiter dans le chalumeau à oxygène. Deville crie à son collaborateur de se coucher. Un instant après, le courant d’eau froide tombe sur le platine en fusion. Il ne se produit rien. Deville et Debray se relèvent rapidement, sortent du laboratoire et Sainte-Claire Deville s'empresse de fermer la porte à clé. Cinq minutes plus tard, il se formait un nuage de vapeur d'eau, et ce fut tout; la caléfaction avait empêché toute explosion. Du reste, si l’expérience avait présenté quelque utilité, les deux savants l’eussent certainement recommencée. Quand il s'agissait d'une expérience importante, Henri Sainte-Claire Deville y apportait, avec sa gaieté habituelle, une témérité toute française, qui est encore et qui restera une de nos plus solides qualités.
- En résumé, grâce à la caléfaction, nous n’avons jamais eu d'accident lorsque nous avons employé le fer ou la fonte.
- M. Lcbeau qui. pendant tout ce travail, m'a prèle le concours le plus dévoué, a pu préparer certainement deux cents culots de fonte dans ces conditions. Avec d’autres métaux, il n’en a pas toujours été ainsi.
- Reprenons maintenant le métal que nous venons de refroidir brusquement. Nous dissoudrons tout le fer par les acides, et, après des traitements assez longs, il restera un résidu noir contenant trois espèces de charbon : i° du graphite en petite quantité quand le refroidissement a été brusque; 2° un charbon de couleur marron, en lanières très minces, contournées, paraissant avoir subi l’action d’une forte pression (nous avons rencontre la même variété dans la météorite de Cafion Diablo) ; 3’ une faibie quantité de carbone assez dense, qu'il s'agit maintenant d’isoler. Nous n’avons plus qu’à appliquer la belle
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- méthode de séparation donnée par M. llertheloi :: . .Nous détruirons le charbon amorphe par l'acide azotique, le graphite par le mélange de chlorate de potassium et d’acide azotique monohydraté, et. finalement, il restera un résidu tombant dans l'iodure de méthylène, c'est-à-dire ayant une densité supérieure à 3,4.
- Examinés au microscope, les fragments que Ton obtient sont, les uns noirs, les autres transparents \hg. 6 . Les pre-
- Fis. G.
- miers ont un aspect chagriné, une teinte d'un noir gris, identique à celle de certains carbonados. Ils rayent le rubis: nous nous en sommes assurés en frottant celte poussière au moyen d’une pointe de bois bien dure, sur une surface de rubis parfaitement polie. Un examen à la loupe permettait facilement de voir les stries formées.
- Leur densité varie entre 3 et 3,5. Certains, à surface unie d'un noir foncé, présentent les arêtes courbes très nettes.
- De plus, quand on prend un poids déterminé de cette matière, qu’on la brûle dans l'oxygène à iooo\ on recueille un poids d'acide carbonique qui est environ quatre fois supérieur au poids de la substance employée. C’est là, comme je vous le disais au commencement de cette conférence, la caractéristique du carbone. Tant que nous n'aurons pas fait cette expérience, nous n’avons pas le droit de conclure que le corps obtenu est du carbone.
- Dans ces longues recherches, nous avons, en effet, rencontré bien souvent des fragments noirs à apparence fondue, par-
- (5Î Beuthelot, Sur les ce Physique, V'ÿcrio. U XIX.;
- tutoies de Chimie el de
- tut s du
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- I. 01 SSA
- fois même cristallins, denses ei rayant le rubis, qui n’étaient que des siliciures de carbone, des carbosiiiciures et même des composés à formules plus complexes.
- Densité, dureté, combustion avec production de quatre fois son poids d'acide carbonique : ce sont Jà les trois caractères du diamant. Les fragments obtenus sont donc du diamant noir; nous les projetons en ce moment sur l’écran, et vous pouvez voir que certains présentent des angles d’une grande netteté.
- A côté de ces fragments noirs, nous en rencontrons d'autres qui sont transparents. Leur densité est supérieure à 3,4; ils rayent aussi le rubis, n'agissent pas sur la lumière polarisée, possèdent un aspect gras et s'imbibent de lumière. Enfin, cer-
- tains présentent des stries parallèles et des impressions triangulaires. En voici différents échantillons qu’on projette en ce jdornent ' Jig.
- Certains fragments mesurent de à ^ de millimètre; vous pouvez voir qu’ils ont des formes cristallines très nettes. En voici un parfaitement transparent, qui présente un pointement terminé par des arêtes courbes (Jig. S). Sur cet autre échantillon [fig. 9;, les stries parallèles sont abondantes. Si j’ajoute que ccs fragments brûlent, eux aussi, très bien dans l’oxygène en laissent des cendres ocreuses, en donnant un peu plus de quatre fois leur poids d’acide carbonique, nous n’aurons plus à douter que les cristaux obtenus ne soient du diamant.
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- Mais. s'il est vrai que ce diamant ne s'est formé que grâce à la pression, on doit pouvoir répéter cette expérience avec d'autres métaux qui sont susceptibles de dissoudre du car-
- bone et d'augmenter de volume en passant de l’état liquide à l'état solide.
- L'argent présentait aussi cette propriété, nous avons de
- suite réalisé cette expérience* M. Lebeau cliautïe en ce moment, au four électrique, un culot de 3oo" d'argent métallique. L'expérience durera très peu de temps, car en quelques minutes l'argent entre rapidement en ébullition, et, si nous tar-
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- aaS 11. MOIS5AN.
- dioas seulement dix minutes, il ne resterait rien dans le creuset.
- A la température de sa fusion, l'argent ne dissout que des traces de charbon, mais, à la température du four électrique, la solubilité devient beaucoup plus grande. Si on laissait le métal se refroidir lentement dans le four, on ne trouverait, après attaque par l’acide azotique, que du carbone sous forme de graphite. Au contraire, nous le refroidissons brusquement dans l’eau. La partie extérieure, rapidement solidifiée, englobe au centre une portion d’argent liquide, qui se refroidira tout en étant soumise à une forte pression. Après dissolution de la masse métallique, on trouvera une quantité assez notable de diamant noir, soit en masse à cassure conchoïdale, soit en plaques poinliliées ou même en cristaux à arêtes arrondies.
- La densité de ce carbone peut varier entre 2,5 et 3,5. Cette expérience est très intéressante en ce sens qu’elle nous démontre l’existence d'une série de corbonados dont la densité croît de 2 à 3,5. En traitant le mélange par le bromoforme, nous avons pu obtenir un corbonado d’une densité de 3, rayant le rubis, et brûlant dans l'oxygène à iooo° en donnant quatre fois son poids d'acide carbonique.
- Nous ajouterons que les culots d’argent fin que nous avons employés contenaient parfois, sans que nous le sachions, une petite quantité d’or, et que nous avons retrouvé des grains de carbonado imprégnés de ce métal, qui disparaît rapidement dans l’eau régale. Il est assez curieux de rapprocher ce fait de la découverte de il. des Cloizeaux, de carbonado naturel renfermant des globules d'or.
- En résumé, les cristaux que nous avons obtenus à la fin de cette longue série de recherches sont bien du diamant. Les premiers cristaux ne se voyaient qu’au microscope. En recommençant l’expérience, en modifiant la vitesse du refroidissement, nous sommes arrivés à obtenir des cristaux visibles è l’ceii qui, fortement éclairés, projettent des feux, mais dont le diamètre n’a jamais été supérieur à de millimètre.
- Peut-on arriver à en produire de plus gros? J’estime qu’en opérant sur des masses métalliques plus grandes, le résultat serait meilleur.
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- Mais quand on se représente les forces mises en jeu par la nature, il paraîi bien douteux que l’on puisse jamais obtenir des diamants aussi volumineux que ceux que nous rencontrons, en abondance aujourd'hui, dans la terre bleue du Cap.
- Le four électrique, comme nous le disions précédemment, nous a permis aussi d’aborder l'étude des métaux réfractaires.
- Le chrome, dont nous devons la découverte à Yauquelin, nous a fourni déjà de nombreuses applications. Ses oxydes et ses autres combinaisons sont entrés rapidement dans la pratique industrielle.
- Si le chrome n’a pas fourni d’alliages, s’il n’a pas été utilisé comme métal, il ne faut en accuser que la difficulté de sa préparation. On n’est jamais arrivé à le produire en notable quantité, et lorsqu’on a voulu utiliser ses importantes qualités pour la fabrication des aciers chromés, il a fallu préparer au haut fourneau un alliage de fer et de chrome très riche en carbone, ferro-chromc.
- Il nous a été facile, au moyen du four électrique, d'obtenir en abondance une fonte de chrome en réduisant le sesquioxyde par le charbon. Cette fonte à l’affinage nous a donné le chrome, et ce métal inoxydable est bien différent de celui obtenu jusqu'ici: il peut se limer comme le fer et prendre un très beau poli.
- Le chrome, plus infusible que le platine, pourra donc servir maintenant à préparer des alliages sans que l’on ail besoin de passer par le ferro-chrome qui a l'inconvénient de renfermer jusqu'à 10 pour ioo de carbone.
- Dans une seule expérience, faite dans un four à réverbère, nous avons pu, en une fois, couler an1? de fonte de chrome. Lorsque le besoin s’en fera sentir, ce procédé entrera de suite dans la grande industrie.
- Cette préparation du chrome permettra d aborder efficacement l'étude des alliages de ce métal. Uni soit b l'aluminium, soit au cuivre, il donne en effet, avec ces métaux, des résultats intéressants. Le cuivre pur, allié à o:5 de chrome, prend une résistance presque double, et cet alliage s'altère moins que le cuivre au contact de l'air humide.
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- Le molybdène, que l’on n’était pas encore arrivé à fondre, peut s'obtenir lui aussi, en notable quantité. En chauffant, dans un four électrique continu, un mélange d’oxyde de molybdène et de charbon, on prépare une fonte de molybdène qui peut se couler et se mouler avec facilité. Eile fournit un carbure défini, très bien cristallisé; mais, réaction importante, elle s’affine par une nouvelle chauffe au four électrique, en présence d’un excès d’oxyde de molybdène. Le métal fondu que l’on recueille dans ces conditions possède un grain fin et une surface brillante. Il peut se limer et, au rouge, se forger sur l’enclume. Ce sont là des propriétés toutes nouvelles. Nous ajouterons que ce molybdène est susceptible de fixer une très petite quantité de carbone et de prendre par la trempe une dureté beaucoup plus grande. Il existe un acier de molybdène.
- Le tungstène est un corps que les chimistes ne connaissent jusqu’ici qu’à l’état de poudre. Sa préparation au four électrique va devenir très simple. Sous l’action de l’arc, l’oxyde de tungstène se réduira par le charbon, et nous donnera, en quelques minutes, un culot métallique bien fondu, recouvert d’une belle couche d’oxyde bleu de tungstène. Ce métal, qui est plus infusible que !e chrome et que le molybdène, pourra encore être amené à l’état liquide avec une grande facilité. 11 ne parait pas, comme les métaux dont je vous ai déjà parlé, avoir une grande affinité pour le charbon, et le tungstène, obtenu sans grandes précautions, est un des corps les plus purs que nous ayons préparés. A l’analyse spectrale.il ne nous indique comme impuretés que des traces de carbone et de calcium.
- L uranium métallique avait été produit en très petite quantité par Peligot, avec beaucoup de difficultés, en réduisant l’oxyde d’uranium par un métal alcalin. Dans ces conditions, l'uranium était impur; il renfermait toujours du sodium et soit du platine, soit du silicium, suivant la nature du vase dans lequel se faisait la réaction. Aux températures ordinaires de nos fourneaux, les différents oxydes d’uranium sont irréductibles par le charbon. Il n’en est plus de même aux hautes températures dont on peut disposer dans le four électrique. En soumettant un mélange de sesquioxyde d’uranium et de
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- charbon à celte action calorifique, la réduction se fait eu quelques instants. Après refroidissement, on retire du creuset un lingot métallique à cassure brillante, d’une grande dureté.
- Lorsque cet uranium est légèrement carburé, il possède cette curieuse propriété de faire feu au contact d’un silex. Les parcelles entraînées brûlent avec une intensité et une énergie bien supérieures à celles que donne un morceau de fer.
- Tous ces corps métalliques fondent à des températures de plus en plus élevées. A coté d eux, nous placerons d'autres métaux dont les minerais sont assez rares, tel que le zirconium et le vanadium.
- Ce vanadium, qui a été le sujet d'un très beau travail de M. Koscoë, n'était connu, lui aussi, que sous la forme d’une poudre grise renfermant comme impuretés de l'hydrogène, de l'oxygène et une petite quantité de métal alcalin.
- Dans mon laboratoire, M. Roscoc a pu voir avec étonnement plusieurs centaines de grammes de ce corps si rare, qui se présentait en culots métalliques fondus possédant une cassure cristalline et brillante.
- Ce corps simple, dont le minerai est plus répandu qu'on ne le croit en général, nous avait présenté une certaine difficulté pour être amené à l'état liquide; avec une machine de 4° chevaux actionnant une dynamo Edison, c'est à peine si nous arrivions à en fondre quelques parcelles; Futilité de courants très puissants ?c faisait déjà sentir.
- Pour poursuivre nos études, le directeur de la Société Edison, M. Meyer, nous a ouvert les portes de la belle usine d’éclairage de l'avenue Trudaine, et nous avons pu faire des expériences avec des machines de 100 à 3oo chevaux.
- De l'ensembic de ces études, nous avons conclu que l'intensité calorifique de Tare électrique augmente certainement avec l'intensité du courant.
- M. Rosetti regardait l’arc électrique comme possédant une température voisine de 4°o0>- Lien que les physiciens n aient pas encore mesuré d'une façon indiscutable l'énorme dégagement de la chaleur fourni par un arc électrique puissant, il est
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- bien certain, pour nous, que de grandes distances ont été franchies, et que nous sommes très loin des 2000° que nous atteignions autrefois dans le laboratoire.
- A la suite des métaux dont je viens de vous parler, nous avons étudié un corps beaucoup plus réfractaire, le titane. Au moyen d’une machine de 4 chevaux, un mélange de charbon et d’acide titanique nous a donné le protoxyde de titane; avec une machine de 4^ chevaux, nous n’obtenions jamais que l'azoture de titane. Sous l'action de 100 à 3oo chevaux, nous avons préparé, toujours par kilogrammes, un carbure cristallisé, puis le véritable titane dont les propriétés sont complètement différentes de celles que l’on attribuait autrefois aux poudres grises qui portaient ce nom. Ce corps prend feu dans le fluor, il ne décompose l'eau qu'au rouge vif et il possède la curieuse propriété de brûler dans l'a20te «à haute température, en fournissant l'azoture de titane étudié parFriedel et Guérin. Il se combine avec facilité au carbone et au silicium ).
- Le point de fusion du titane est très élevé; sous ce rapport, il se rapproche du carbone. Il en diffère cependant en ce que le carbone, à la pression ordinaire et par une très grande élévation de température, passe, comme nous l’avons démontré,de l'état solide à l'état gazeux sans prendre J’état liquide, tandis que le titane peut être liquéfié, puis volatilisé dans le four électrique.
- Dans les recherches que j’ai l'honneur de vous exposer, le mot carbure revient à chaque instant. La plupart des corps simples fournissent en effet, avec le carbone, des combinaisons bien définies, cristallisées, stables à haute température, qui vont donner un nouveau Chapitre à la Chimie minérale. Ces composés joueront plus tard un rôle important au point de vue de la classification des métaux, et leurs propriétés sont parfois assez singulières. Quelques-uns décomposent l’eau à froid en dégageant de l'acétylène, du formène ou de î'éihylène; les carbures d’hydrogène obtenus dans ces conditions présentent une grande pureté.
- . . Il :ie Ami'. j»as à l'arçon, le nouveau gc.z 1!; iaæospijC-:*, ainsi que >1. llamsay s'eu est assuré dans mon loboraîufre.
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- Ainsi que je ie faisais remarquer précédemment, les préparations des métaux affinés, c’est-à-dire exempts de charbon, doivent être assez rapides. Il faut soustraire le métal liquide à l'action de la vapeur de carbone, si l’on ne veut pas obtenir le carbure, qui lui-même peut être volatilisé dès que l'action calorifique de l’arc se continue.
- M. Daubrée estime que le carbone de tous nos composés organiques actuels a pu se trouver originairement combiné aux métaux à l’état de carbures métalliques. Le four électrique semble bien réaliser les conditions de cette époque géologique reculée. Il est vraisemblable pour nous que ce sont ces composés qui peuvent subsister dans les astres à température élevée. Nous ajouterons que, pour cette même période, l’azote devait se rencontrer sous forme d’a20lures métalliques, tandis que l’hydrogène existait en grande quantité à l’état de liberté dans un milieu gazeux complexe.
- Tous ces corps simples, qui s'obtiennent au four électrique par kilogrammes, ont également des borures et des siUeîures très bien cristallisés et assez durs pour que certains puissent tailler le diamant, avec facilité.
- Quel sera leur rùle dans la fabrication des aciers? Pourront-ils, comme le chrome, donner au fer de la dureté et des propriétés nouvelles? L’avenir nous l’apprendra.
- Toujours est-il qu’une nouvelle Chimie des hautes températures se forme, et que l'industrie en pourra tirer de nombreuses applications. Je suis convaincu que le traitement des métaux au moyen de la chaleur de l’arc électrique prendra un développement de plus en plus grand. On évitera ainsi d'ajouter au minera; toutes les impuretés de la houille; les gangues, les fondants disparaîtront, et de suite on portera à la température voulue le mélange à mettre en réaction. Ces transformations se feront avec rapidité.
- En faut-il un exemple?
- Nous avons indiqué qu'il était possible d'obtenir, au four électrique, un carbure de calcium cristallisé qui présentait la curieuse propriété de décomposer i'eau à froid aussi énergiquement que le sodium. Mais, tandis que le sodium produit de l’hydrogène, noire carbure fournil un dégagement de gaz
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- acétylène dont les propriétés ont été magistralement décrites par M. Berthelot. Cet acétylène, si riche e:i carbone, possède un pouvoir éclairant bien supérieur à celui du gaz ordinaire. Nous ajouterons que 3W de carbure de calcium peuvent donner i*8 de gaz acétylène.
- En Amérique, en Angleterre, en Allemagne, les usines se montent pour préparer industriellement ce carbure de calcium générateur d'acétylène.
- On espère employer ce dernier gaz soit à enrichir le gaz d'éclairage, soit aie remplacer dans quelques applications particulières.
- Cette modification profonde que vont subir certaines industries, grâce à l'emploi des forces électriques, se reconnaît de tous côtés. On demande aux forces naturelles tout ce qu'elles peuvent fournir et leur transformation en électricité permet de les utiliser avec facilité.
- En voici une preuve : partout on cherche à meure en activité des turbines sous l’action de l’écoulement de l’eau; l'immense chute du Niagara est déjà mise à contribution par l'industrie américaine.
- Auprès de la chute du Niagara, non loin de Buffalo, entre le Canada elles États-Unis, une ville nouvelle se forme avec rapidité. L'eau du Niagara, prise avant sa chute, est amenée dans les turbines donll'axe, formé par un cylîndred’acier dedo mètres de longueur, actionne directement les machines dynamos. Chacune correspond à une force de ôooo chevaux. Ce sont les dynamos les plus puissantes que l'industrie ait encore créées. Toute cette force électrique, subdivisée à l’infini, va alimenter une fabrique d’aluminium, des moulins, des papeteries. Elle donne à une usine 3ooo chevaux, à une autre 3oo chevaux, à la volonté et au gré de l’industriel. Un tramway électrique réunit, sur une longueur de u kilomètres, toutes ies usines avec les chemins de fer; la lumière électrique inonde les chantiers. Les maisons d'ouvriers, les gares, ies docks sont déjà construits; les plans sont préparés pour porter àButtaio,à plus de 3o kilomètres de distance, toute la force dont celle \ file peut avoir besoin. Dans peu de temps, la môme compagnie exploitera les rives canadiennes du Niagara et muts niions assister à
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- ce curieux spectacle de la formation du plus grand centre industriel du monde.
- Xous sommes loin de l'expérience de Thalès de Milet. de l'attraction des corps légers par l'ambre électrisé.
- On peut reconnaître l'importance delà méthode scientifique par les résultats obtenus.
- L’énorme force de la chute du Niagara, force perdue jusqu'ici et que l'on peut estimer à 1700000 chevaux ne s’écoulera plus inutilement; l'homme la prend à son servive.
- Ces pensées, Messieurs, me revenaient à l'esprit, il y a quelques jours à peine, en traversant la ville de Marseille.
- Dans le vieux port viennent se rencontrer des bateaux on bois de petit tonnage, de tous les pays du monde.
- Sur les quais sont débarqués pêle-mêle les dattes de Tunisie, ies vins d'Algérie, le soufre de Sicile, les oranges d'Italie, les bois de la Suède, au milieu d'une population agitée, d'un monde bruyant de matelots, de cochers et de portefaix.
- Tout cela sous le beau soleil de Provence qui transforme on diamants les gouttes de rosée et en nuages d'or la poussière du chemin.
- A quelques pas de ce spectacle si bruyant et si pittoresque, on rencontre, au por t delà Joliette, d’immenses transatlantiques en fer, transbordant, au moyen de grues puissantes, les caisses et les tonneaux qui passent directement des flancs du navire sur les wagons de chemin de fer. Là, peu d'hommes, pas do bruit, la vapeur partout et des poids énormes transportés en quelques instants. Est-ce que ce dernier spectacle n'a pas aussi sa poésie et sa grandeur?
- L'homme assujettissant une force puissante, utilisant ies ressources de la Mécanique et la résistance du fer. produisant, en un mot, beaucoup de travail avec moins de peine, nous offre un exemple saisissant de ce que peuvent les applications de la Science.
- De ces efforts successifs exercés par l'homme sur la nature qui l’environne, de grandes idées sc dégagent. La découverte de la locomoiiveei celle du télégraphe n'ont-ellcs pas contribim dans une large mesure au progrès de l'humanité? Grâce à la Science, et dans une lutte de tous les instants, l'homme est
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- sorti vainqueur des difficultés qui l’entouraient. Celte Science, sur laquelle il s'appuie, el qui ne construit que lentement sur un terrain solide, étend sans cesse le champ de ses conquêtes. Son rôle deviendra de plus en plus grand.
- Heureux les peuples qui en comprennent «'importance et qui savent par une volonté soutenue en préparer ies résultats ! Les bénéfices ne se font pas attendre.
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- RECHERCHES
- SUR LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES,
- Par le Colonel A. LAÜSSEDAT.
- CHAPITRE II <•/.
- LA TOPOGRAPHIE DANS TOUS LES TEMPS; VUES PITTORESQUES ET PLANS GÉOMÉTRIQUES.
- I. — Considérations générales sur la Topographie pittoresque chez les anciens et au moyen âge.
- On a donné, depuis longtemps, le nom de Topographie à tout ce qui se rapportait à la description d’un pays, d’une contrée plus ou moins étendue ou même d’une simple localité. On s’est, en effet, servi de cette expression pour qualifier les descriptions faites par le langage aussi bien que par le dessin, et quand on a eu recours au dessin, cela a été tantôt au dessin d’imitation, tantôt au dessin géométrique, souvent même à tous les deux à la fois.
- Le dessin d’imitation, qui a partout précédé l’autre, fut d’abord très rudimentaire,presque hiéroglyphique, mais devait, avec le temps, devenir de plus en plus expressif et à la fin tout à fait exact, même en se plaçant au point de vue géométrique, ainsi que nous l’expiiquerons plus loin.
- aux pages 60 à tp du présent volume.
- ; Voirie Chapitre I, s* Série, t. VH.
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- A. LAI SSE DAT.
- »3$
- Dès la plus haute antiquité, sur les vestiges de sculpture en bas-reliefs laillésjusque dans le roc et qui ont résisté à l’action du temps, dans la décoration des vases, sur les papyrus et les tissus (’); plus tard, sur les peintures, fresques, mosaïques, sur les monuments et les objets de bronze (coupes, boucliers, miroirs, cistes, médailles), partout en un moi où s’est manifesté ce besoin humain, commun à tous les peuples qui ont atteint un certain degré de civilisation, de chercher à perpétuer le souvenir des faits les plus considérables de leur histoire ou de leurs traditions religieuses et celui des lieux où ils se sont passés, on rencontre ce que l'on pourrait appeler des intentions de paysages et. dans bien des cas. des paysages très achevés : tantôt ce sont quelques palmiers figurant une oasis, tantôt des plaines couvertes de champs de blc que I on moissonne, ailleurs un fleuve avec des embarcations, et sur ses bords des rochers, des montagnes, enfin des habitations, des villas avec leurs jardins, des édifices plus ou moins importants, des marchés, des naumachics, etc. (2).
- Plus près de nous, dans ies miniatures des anciens manuscrits, sur les boiseries, les ivoires sculptés, ies bas-reliefs de bronze ou de marbre, sur les pièces d'orfèvrerie, les émaux, les vitraux et les tapisseries du moyen âge, môme sur les tableaux des vieux maîtres, le paysage, très fréquent, est traité, dans les commencements surtout, sans beaucoup de souci de la vérité ni même de l'effet et souvent comme un accessoire,
- ; I» existe peu d'étoffes ou de tapisseries provenant de l’antiquité, mais on a des descriptions qui ne laissent aucun doute sur la nature de leur décoration. On sait donc que celle-ci comprenait des sujets tout è fait analogues à ceux que nous mentionnerons tout à l'heure.
- ;V Voir les objets de toute nature recueillis ou musée du Louvre, au Brittsh Muséum et dans les autres musées étrangers provenant des civilisations asiatiques, de l'Égypte, de l'Assyr! , de i’a Perse, de la Grèce, de nulle, de !n Gaule, etc. Consulter Botta. Monur.-ems deMnive; Layard, Monttxi e:i :s 0/ Xmeveh ; DieueafOy. Acropole de S use; Perrot et Chipiez. Histoire de l'Art dans l’antiquité; Charles Bt.’.XR. Grammaire de t ari du dessin; Luigi Cani.Xa, Gfi càijic> di Iloma ant.ica ; Guillaume Zahx. Lu pim beaux monuments et ies tableaux les plus remarquables de Pompe;, d I/erculanum et de Stables; le Dictionnaire des Antiquités grecques ci romaines, publié sous k direction de Ch- Daremuero et Kdtn. SaüliC.
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- puis peu à peu avec plus de soin et de recherches et finalement avec infiniment de goût ( '
- Il faut cependant convenir que cetleTopographie ne présentait pas, en général, tous les caractères d’exactitude désirables, et c’est seulement à partir du xv* et du xvi* siècle que I on voit les artistes s’attacher de plus en plus à observer les règles de la Perspective.
- Nous ne serions pas un historien fidèle si nous omettions de rappeler que les fautes faciles à relever, par exemple, dans les œuvres de nos admirables peintres verriers et de nos grands tapissiers des Flandres et de l’Ile de France du xnp et du xiv'siècle étaient souvent des dérogations instinctives ou même voulues à des règles encore mal connues, comme celles que pratiquèrent plus tard, jusque dans leurs tableaux de chevalet comme dans leurs cartons pour des panneaux décoratifs de tapisseries, de verrières, pour les voûtes et les plafonds, les peintres de la Renaissance les plus savants elles plus habiles. On sait, en eiïet, que sur les vitraux et les tapisseries, pour nous en tenir à ces deux arts, la décoration doit être faite avant tout pour attirer et retenir l’œil du spectateur à la surface même du verre ou du tissu et non pour le provoquer à en sortir par l’illusion de la profondeur.
- Nous pourrions encore, à ce propos, invoquer les effets si agréables que produit la perspective fantaisiste, avant tout décorative, des Chinois et des Japonais sur leurs laques, sur leur papier et leurs étoffes éclatantes, que l’on n’oserait, dans aucun cas, conseiller d'imiter chez nous. Mais ces questions d’esthétique nous entraîneraient bien trop loin hors de notre sujet et nous nous hâtons d’y rentrer en constatant qu'en
- Voir le? manuscrits de la Bibliothèque Nationale, notamment Le Livre des merveilles Cl Les Chroniques de Froissai t; J.ouis Bat.'SSIER, Histoire de l’Art monuoicnia! et de ta FeùUure sur verre; Albert UNOUL Architecture monastique; D : SOMMERAI’.O. Les Arts au moyen â%c : IJOEmrv des Peintres verriers français* par Lucien MaGXe: L'Histoire de la Tapis-série. !>:,.• I,- /,« Tapisserie, par i.\ Mv.viz, édition Uuanlf» ; Le-
- Manuscrits et les Miniatures, par Lecoy di la Marche, édition Quanti» : les publications du j-jutii Kensinîton Muséum, entre autres /variesancient and mediœcal, Pie t île ivorics; le Catalogue et t'Atlas «le la Collection Sfiitzer. etc.
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- Europe, du moins, à la période que nous continuerons à qualifier d’instinctive, a succédé la période scientifique, c'est-à-dire celle où l’on a étudié et formulé avec précision les lois de la Perspective.
- Les architectes paraissent avoir été des premiers à porter leur attention sur ce sujet. Accoutumés à la rigueur géométrique par la nature de leurs travaux, il était presque obligatoire qu’ils continuassent à s'en préoccuper, quand iis en venaient à représenter leurs monuments tels qu’on les voyait ou qu’on devait les voir après l'exécution. Ils furent aidés dans leurs recherches, d’abord et tout naturellement, par les peintres et les sculpteurs en bas-reliefs, puis par les physiciens qui s’occupaient d’optique et enfin par les géomètres qui devaient résoudre complètement le problème.
- II. — Dessin géométrique conservant les proportions.
- Plans. — Projections et sections verticales et horizontales.
- Avant d’aller plus loin et même en revenant sur nos pas, il convient de voir comment les architectes, ainsi que les géomètres-arpenteurs, ont été conduits à faire usage de plans de projections sur lesquels les dimensions des objets considérés, d’ailleurs généralement réduites, conservent leurs proportions.
- Les plus anciens opérateurs chargés de délimiter les champs connaissaient la cultellation, c’est-à-dire ce fait que les terrains en pente ne produisent ni plus ni moins que si leur surface était nivelée, réduite à thorizon, et iis en tenaient compte dans leurs mesures et sur leurs dessin? '! .
- w Nous ne pourrions pas, sans nous exposer à foire ùes conjectures un peu hasardée?, entreprendre ici l’histoire complète de côs opérateurs ou de ceux qui étaient attachés aux armées pour tracer les camps, faire les reconnaissance? et, plus tard, môme pour dresser lus cartes des pays parcourus. Dans la haute antiquité, ces fonctions comme celle? de? architectes, d’ailleurs, paraissent avoir été remplies par des personnages de l’ordre le plus élevé dans la hiérarchie sacerdotale eu militaire. Mais nous sommes en mesure de donner plus de détails sur l'organisation des agrimensorcs et des caslrorum metatores chez les Romains, organisation à laquelle on ne peut comparer que celle des grands services publics dans les pays les
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- On est même autorisé à supposer que c'est en rapportant, sur leurs tablettes, à une échelle déterminée, les mesures projetées sur l’horizon qu'ils durent s'aviser des propriétés des figures planes et jeter les bases de la Géométrie.
- Quoi qu’il en soit, quand l'art de bâtir eut fait d’assez grands progrès, on ne saurait douter que les architectes procédèrent de la même manière pour dessiner leurs projets, c’est-à-dire qu'ils tracèrent d’abord ce que l’on a continué, dans les chantiers, à appeler le plan par terre. Mais, pour définir plus complètement i’œuvre qu’ils avaient conçue, ils eurent besoin d'essayer, comme on le fait encore bien souvent, de représenter avant l’exécution l'ensemble de l’édifice, et i) est extrêmement probable qu'ils firent usage pour cela d'une sorte de Perspective plus ou moins conventionnelle. Ils ne durent pas tarder d’ailleurs de sentir qu'il leur fallait non seulement dessiner à
- plu5 civilisés üe notre temps. Nous ne saurions mieux faire, pour con-vaincre Io lecteur, que <le donner un extrait abrégé de l'article Agrimensor. de M. G. Humbert, dans le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines publié par MM. Ch. Daremberg et Edm. Saglio j Paris, Hachette : '877;.
- 1 Les agrimensores, appelés d'abord compedatores ou gromatici, non); tirés des instruments dont ils faisaient usage [pes, pied; groma, équerre d’arpenteur', avaient un rôle important et ont laissé des Ouvrages utiles pour la connaissance de l'histoire de la propriété.
- » On a pensé que les augures avaient été les premiers arpenteurs.
- * Les champs c.olenl séparés par un espace de cinq pieds finis qui servait souvent il-; ssn'icr et n’étalt pas cultivé.
- * Dans les camps, l is opérations Géométriques étaient faites par des officiers. sans doute e l'aide d'expert* agrimensores'. mais plus tard le soin en fut confi 0 ur. «/licier spécial ;castrorum metator .
- * Sous l’empire, le* colonies possédaient un cadastre complet. Octave avait fait faire le Recueil de tuutes les mesures de longueur usitées dans les villes et les provinces. On établit «les école* publiques pour former les mensorcs; les agrimensores, convertis ou réduits au rôle d’experts, aidaient à retrouver les ÙucUnr.cs limites par l'inspection de* bornes ou des documents tels qu’éw:.?. cartes, plans forma, periica, centuratio, tes, ty-pon, notatio, car.ccllatio, limitatio ondes livres terriers 'libersubseci-vorum. commcntarii. divisiones
- * Les principaux écrits des gromatici ictères uU rei agricoles script ores furent conservés en partie ou résumés par les praticiens leurs successeurs. Cette collection d'Giîvrases écrits entre !e Ie* et le vr siècle de notre ère a été éditée depuis peu d'années avec une critique suffisante. *
- üsous devons ajouter qu'ils étaient restes dons l'oubli pendant bien des siècles et que l'art avancé dont ils étaient l'expression demeura à peu près Inconnu pendant le moyen âge.
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- l’échelle le plan par terre, mais représenter également, dans leurs véritables proportions, des élévations, c’est-à-dire les projections sur des plans verticaux situés en avant des différentes faces des futurs édifices, et recourir môme à des sections horizontales et verticales faites a des hauteurs ou à des distances convenables pour guider îcs ouvriers dans la construction.
- Enfin, après avoir ainsi rédigé leurs projets et, à plus forte raison, après les avoir exécutés, ils sc donnèrent sûrement la satisfaction de dessiner, aussi exactement que possible, ces vues d’ensemble dont nous parlions tout à l'heure {: ).
- Mais, d'abord, comment les projets étaient-ils rédigés? On ne saurait s’étonner du petit nombre de documents que l’on possède concernant la manière dont les anciens architectes dessinaient leurs plans. 11 a suffi cependant d’en découvrir quelques-uns pour reconnaître, ainsi que l'on pouvait s’y attendre d’ailleurs, que le procédé n’avait jamais beaucoup varié.
- Le plus ancien de ces documents cstchaldcen et se trouve au Louvre (musée chaldéo-assyrien); c’cst le plan d’une acropole que porte sur ses genoux le roi-architecte Goudéa, dont la statue a été découverte par M. de Sarzec, pendant sa mission de 1SS1 à 188$. Ce plan, que nous reproduisons (/?§•• i), est accompagne d’une règle divisée qui a permis à M. Dieulafoy de déterminer avec beaucoup de précision l’échelle de réduction du dessin, qui est de 777-(â).
- On remarquera que l’épaisseur des murs y est partout représentée, que les tours de l’enceinte sont figurées seulement en projection horizontale, mais que, pour en indiquer la hauteur, celles qui défendent les portes sont rabattues sur le plan.
- On retrouve cette même idée de rabattement en usage sur d’autres plans chaldéens, celui de l’acropole de Suse elle-même, celui d’un camp royal retranché (5), etc. On la retrouve
- Les façades principales de temples vu u’arcs do triomphe figurent souvent en dévalions et en perspective sur les .\a?-ivlie.'$, sur le» ancienne? médailles et o::'. beaucoup servi aux rcsUtulioas ûo ces monuments.
- (:) Marcel D;erLAFOY. Acropole de S tnt, p. s*,
- ;; ) Dieulafoy. Acropole de Sine, p. t ; 1 et 3 ; : ,<i!;
- 1 Botta et LayaRD).
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- également sur plusieurs plans égyptiens, par exemple sur celui d'une villa et sur une partie d’un plan d’habitation figurée dans une tombe de Telf-el-Amarna (1 .
- On verra et l’on soit sans doute que ce genre de dessin, qualifié assez souvent de demi-perspective, a été très communément employé à des époques rapprochées de nous, et il est sûrement intéressant de faire remarquer cette tendance à figurer à la fois les deux projections verticale et horizontale des édifices, à trois ou quatre mille ans d'intervalle.
- On ira pas rencontré jusqu'à présent de plans dessinés par des architectes grecs, mais on peut être certain qu’ils étaient exécutés avec autant de soins et de détails que ceux des Romains dont plusieurs spécimens nous sont parvenus, au nombre desquels le plus connu est celui qui est tracé sur les pierres dites capitolines et dont nous donnons (Jig. 2) quelques fragments d’aprèsCanina Pendant les premiers siècles qui suivirent la chute de l’empire romain, l’Architecture subit le même sort que tous les autres arts, et elle ne recommença à être cultivée dans notre Occident que grâce au zèle cl aux lumières des ordres religieux.
- Le plan dessiné géométriquement au commencement du ix® siècle que l’on cite avec raison comme l’une des meilleures preuves de cette première renaissance, due à Charlemagne, est celui de l'abbaye de Saint-Gall (il. Nous ne saurions mieux faire, pour appuyer cette opinion, que de renvoyer le lecteur à VArchitecture monastique d'Albert Lenoir Ouvrage dans lequel est reproduit le plan et dont nous extrayons le passage
- Pekkot et Chipiez. Histoire de l’Art dans l'antiquité, t. I, p. $5-zl&j.
- Oh pierre*, conservées au Capitole, claicai «lis ta!, les «le marbre qui formaient le pave «lu temple de Vénus et Rome et sur lesquelles était gravé le pton général «lo Rome à une assez grande éch.ï'.ie.
- îs) On elle encore les tables d’argent de Clia:!emaîrr.o avec les représentations gravée? rotins mundi -. o Romanes Vrlit » c l e L'rlis Constan-tinopoliuww ». Mais on ne savait pas comment étaient dessinés cette carte et ces pla .s v.l l'époque exacte a laquelle i!s avaient été exécutés.
- Collection des documents inédits peur HHstoirc de France, 3* série : A relu A ;"<V, Architecture monastique, -a- Al:.or: Ls.noir Taris, imprimerie Nationale; >*5.i .
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- suivant qui en précise la nature et le but ainsi que les circonstances dans lesquelles il a été composé :
- Fragments du plan de Ruine, au temps de Septimc Sévère.
- *: Projets et dessins. Du jour où les monastères ne foi nièrent plus des réunions de cellules sans ordre et sans syme-
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- irie, comme {‘avaient dù faire les premiers fondateurs qui, dépourvus de grandes ressources, n’avaient pu employer que ie bois pour établir l'église ou l’oratoire, ainsi que les habitations isolées des cénobites, de ce jour, disons-nous, l'architecture des maisons religieuses prit une physionomie spéciale; la distribution des diverses parties demanda une étude particulière; des emprunts se firent à la civilisation romaine, elle dessin linéaire vint guider les constructeurs. L’antiquité en avait donné l'exemple : tous ses monuments, si parfaits dans leurs formes, n’avaient pu s'élever que sur des éludes arrêtées à l’avance par des dessins et des épures (). Le moyen âge dut suivre celte route inévitable. Aussi trouvons-nous. dès le commencement du ix° siècle, un précieux dessin qui le prouve, le plan de l'abbaye de Saint-GalL exécuté vers l'année 820, et que possèdent encore les archives de ce monastère supprimé, et un projet à l'état (Tesquisse, un guide pour l’abbé constructeur - , cor l'exécution exige des dessins autrement développés. »
- A côté de ce plan géométrique, Albert Lenoir donne une vue cavalière de l'abbaye de Centula Saint-Régnier;, construite en 799 par saint Angilbert, mais dont le dessin, fort bien fait, semble être contemporain de celui du plan de l’abbaye de Saint-Gall qu’il complète, en faisant connaître le genre d’architecture des églises et des cloîtres de cette époque.
- On pourrait encore citer à la suite et dans ie même Ouvrage le plan du prieuré de Canterbury, dessiné entre les années ii3o et n3{ par le moine Edwin, le plus ancien après celui de l’abbaye de Saint-Gall, avec les élévations données en rabattement, et, vers les mêmes dates, les plans des abbayes de Saint-Germain des Prés, de Saint-Martin des Champs, du Mont-Athos, etc., en perspective cavalière.
- ( ', On a retrouvé en Egypte des épures tracées êpanneler des chapiteaux; on voit sur des bas-reliefs les façndvs géomètre les u édificesen-liers‘ * ..Vole U'.\. LsxOIB.)
- Ce guide est d'ailleurs très clair et aecosupagné deléger.des s'en vers -t eu prose.. C'eSt eo que nous appellerions ..:i type comme 011
- ,n donne souvent dans les grands services publics, pour les hôpitaux, les casernes, etc.
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- Au xiii3 siècle, nous trouvons, à la bibliothèque de Reims, un palimpseste sur lequel on est parvenu à remettre en évidence l’élévation parfaitement dessinée au trait d’un portail d’église ; à Strasbourg, dans une des salles de la maîtrise de Notre-Dame, ies dessins sur vélin du portail de la cathédrale, de la tour, de la flèche, du porche nord, de la chaire, du buffet d’orgues, etc. (*'; à la Bibliothèque Nationale, le curieux carnet de voyage d'un architecte de grand talent, Villard de Honnecourt, sur lequel on trouve des plans, des élévations et des vues d'églises ou des parties les plus intéressantes de ces édifices f 3 ;.
- A propos des dessins conservés à Strasbourg, Viollet-Leduc s’exprime ainsi : lien est — de ces dessin- — qui remontent aux dernières années du xni* siècle: quelques-uns sont des projets qui n’ont pas etc exécutés, tandis que d’autres sont évidemment des détails préparés pour tracer les épures en grand sur l’aire. Parmi ceux-ci, on remarque les plans des différents étages de la tour et de la flèche superposée, et il faut dire qu’ils sont exécutés avec une connaissance du trait, avec une précision et une entente des projections qui donnent une haute idée de la science de l’architecte qui les a tracées. »
- A mesure que nous approchons de la Renaissance, les documents se multiplient, et nous n’avons pas la prétention de passer en revue les innombrables publications entreprises pour les faire connaître en Italie, en France et dans les autres pays de l’Europe. On a sans doute même déjà remarqué que presque tous ceux que nous venons de citer se rapportaient au dessin d’architecture, et l’on serait autorisé jusqu’à un certain point à supposer que nous nous sommes éloigné de notre sujet. Il n’en est rien cependant et si, à l’exception de celui de Rome, nous n’avons pas rencontré de plan topographique
- OJ Annales archéologiques de Dmr.ox nîr.c, t. V. p. $7, article de Lasses.
- O) Vlor.LET-LSDEC. Dictionnaire de i’Architecture française (lu Xi* au xvi* siècle, t. I. p. j :J Paris. 18*57
- Album de Villard de Honnecourt. architecte du Xlll* siècle, mis ;i;l jour après la mortùc Lassus par Alfred Dakcel 'Paris. Imprimerie Xaliu-nale; iS5$l.
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- embrassant une grande étendue de terrain, les exemples que nous avons donnés ont néanmoins eu pour but de faire sentir que les diverses projections horizontales, verticales et en perspective ont dû être employées pour représenter le terrain, aussi bien que les édifices. Ce qu'il y a de certain, toutefois, c'est que depuis les agrimensores, dont l’art, à peu près oublié pendant la féodalité, ne devait reparaître que bien plus tard, les seuls topographes furent pendant longtemps les paysagistes (1 ). C’est ce qui ressortira de l’étude que nous ne tarderons pas à reprendre.
- Nous devons donc, au préalable, essayer de suivre les progrès de la science de la Perspective auxquels ceux du paysage sont subordonnés.
- III. Procédés mécaniques et optiques pour dessiner la perspective. — Découverte du trait perspectif.
- Sans avoir jamais été aussi loin que les modernes dans la connaissance des lois de la Perspective, les anciens n'ignoraient certainement pas que les lignes horizontales parallèles d’un édifice ou d’une avenue d’arbres de même hauteur convergent vers un point de fuite, ni que toutes les lignes verticales doivent demeurer verticales sur le tableau supposé lui-même vertical; ils ne pouvaient manquer d’avoir aussi l’idée plus ou moins nette du décroissement des dimensions des objetsà
- W fi à peine besoin de répéter que le dessin pittoresque a été em-ployé de tnut temps et dans tous les pays pour représenter non seulement les scènes de mreurs, les métiers, etc.* mais surtout !« événements de guerre avec les localités où ils se sonL passés. Les monuments triomphaux sont ainsi partout couverts de bas-relL-is sur lesquels on pv*ut étudier Tari de la fortification et celui des sièges, l’uur nous en tenir aux plus anciens, nous renverrons encore le lecl-ur à VHistoire de l'Art dans l'antiquité, de MM. Pl-: mt ci Ciitpjrz, et à l'Ouvrage de .M.Marcel DieciafOY, VAcropole de Suse .Ic::s lequel 1 auteur a traité d’u:io manl.-re complète la polioreé-li'iue chez les Clialdéens et chez les Perses. Celle étude seule suffirait a donner haute idée des civilisation» d’une époque si reculée dont la teclini-:::. était certainement bien supérieure à celles des nations de l’Europe pendant <: ? longs siècles et jusqu’à îles temps relativement très modernes, même après l'invention de la poudre.
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- mesure qu’ils s’éloignent et celle de l'affaiblissement consécutif des effets d’ombre et de lumière (*).
- Ces notions pour ainsi dire intuitives ont été les seules qui guidèrent, à leur tour, les artistes du moyen âge. Encore furent-elles assez souvent négligées, et,quant à la question de la position du point de vue et de ses rapports avec celle des points de fuite sur une ligne d horizon, elle semble à peine avoir été pressentie le plus ordinairement.
- D'ailleurs, la Perspective monumentale n'était pas la seule dont eussent à se préoccuper les architectes eux-mêmes et surtout les peintres, et quand les uns ou les autres embrassaient le paysage, les difficultés du dessin augmentaient en raison de l'irrégularité des formes du terrain. Il est vrai que de légères erreurs d’appréciation commises à l'endroit de ces formes étaient moins graves que lorsqu'il s'agissait de monuments et de personnages, mais les grands peintres et les grands architectes du xv* et du xvi* siècle, Léonard de Vinci en
- Nous avons déjà dit que Ton n’avait retrouvé aucun plan dessiné par des architectes grecs, qui ne pouvaient pas être moins habiles que les Romains dont ils avaient été pour tout les maîtres. On sait d’ailleurs qu'ils exécutaient les plans proprement dits de leurs édifices sous le nom de ichno-graphie, les élévations sous celui de orthographie et jusqu'à des vues perspectives qu'ils qualifiaient de scénographies. On ne saurait douter que ces admirables artistes ne fussent en même temps d'excellents géomètres et qu’ils n’eussent démêlé les régies élémentaires de la Perspective.
- Toutefois., comme ils semblent, avec leur culte pour la beauté des formes humaines, avoir attaché peu d’importance au passage qu ils considéraient comme un accessoire dans la composition de leurs tableaux, il se pourrait que les peintres grecs ne se soient guère préoccupés d’un art pour eux en quelque sorte secondaire.
- Les fresques très anciennes découvertes en Élrurie, à Corneto en particulier, et qui représentent des chasses, des danses dans la campagne, etc., ne sont pas de nature à modifier cette impression. Ce n'est que plus tard que les peintres décorateurs commencèrent, à Alexandrie d abord, parait-il, puis en Italie, à représenter des scènes qui eussent exigé une connaissance plus étendue de la Perspective linéaire, n Ludius le premier, dit Pline, commença, sous Auguste, à décorer les murs des appartements de portiques, de bosquets, de coteaux, de rivières, de sites très agréables à voir ou >.e.-personnages chassent, rament ou pèchent, bref, de scènes fort plaisantes. » /te Paysage dans l'Art, de Raymond BOUVER | l'Artiste, Pans, janvier, septembre iSc>3 .
- Nous donnons un spécimen de ce genre de décoration relevé a Pompei (fig. 3) et qui, maigre l’agrément de la composition, est rempli de fautes de Perspective, comme on le voit immédiatement.
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- lêie (’). n’avaient pas moins cherché à dessiner en perspective correcte les objets au-devant desquels iis disposaient une vitre ou une gaze tendue verticalement, et dont ils pouvaient suivre
- I'i?. 3.
- T
- les contours apparents sur la surface transparente ainsi interposée, d'un point de vue bien déterminé.
- Les notions essentielles de la Perspective linéaire se trouvaient mises en évidence par cet appareil si simple qui fut bientôt reproduit à peu près identiquement ou très légèrement
- (!) Or. cite avant lui un peintre do talent, du nam dTcceiîo, qui finit par tant se passionner pour le problème de b Perspective n::’il négligea la peinture qui le faisait vivre et tomba dans la misère.
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- modifié en Allemagne par Albert Durer en i5a5 {fig. 4), puis complètement transformé, d’une manière ingénieuse vers 1600, par un peintre Gorenlin, Cigoli (Ludovico-Carli). qui a laissé des œuvres recommandables.
- Fi*. 1.
- Appareil d'Albert Dorer pour dessiner les perspective#.
- La modification essentielle introduite par ce dernier avait pour objet de permettre de dessiner plus facilement sur une table horizontale. L’appareil qui en résultait comportait toutefois des organes mécaniques assez nombreux qui en rendaient l'emploi délicat. Il devait être perfectionné plus lard sous le nom de (liagraphe (1 ).
- Le nombre des perspeclographes mécaniques imaginés depuis celte époque est considérable, et nous ne croyons pas
- (’) En Angleterre, par RonalJs, de Croydon: en Allemagne, par Remen-kampf, et en France, par Cavard.
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- devoir tous les énumérer. Nous mentionnerons cependant celui qui est dû au célèbre artiste anglais Christophe TVren. architecte de Saint-Paul, de Londres, dans lequel le tableau est redevenu vertical, mais n'est plus transparent et est disposé latéralement par rapport au point de vue (œilleton). Le dessin est tracé sur ce tableau à Laide d'un crayon porté par une règle formant l’un des côtés d’un parallélogramme à deux côtés flexibles (cette règle et le bord supérieur du châssis conservant la même longueur), qui transmet au crayon tous les mouvements d’un style ou d’un point de mire situé dans son prolongement et manœuvré ou devant de l'œilleton, par l'opérateur, qui suit les contours apparents des objets formant le paysage.
- En même temps, à peu près, que les premiers procédés mécaniques dont nous venons de parler étaient pratiqués, un célèbre physicien napolitain, J.-B. Porta, faisait, dans la seconde moitié du xvi® siècle, cette grande invention de la chambre obscure qui devait conduire, de nos jours, à la découverte de la Photographie.
- Porta avait, paraît-il, d’abord imaginé ou renouvelé cette expérience devenue classique, de la carte percée d'un trou d'un assez, petit diamètre interposée entre des objets bien éclairés et un écran blanc placé dans une demi-obscurité, à l'aide de laquelle on obtenait sur l’écran l’image de ces objets en perspective.
- Plus lard il eut l’idée de substituer à la carte trouée un verre grossissant porté par un bâti de bois recouvert d'une étoffe assez épaisse et laissant en arrière un espace dans lequel le spectateur armé de l’écran blanc pouvait introduire sa tète, et la chambre noire était trouvée {
- On se servit beaucoup, par simple curiosité, de cet ingénieux moyen de contempler les paysages et même les mouvements des êtres animés qui apparaissaient sur l’écran.
- Les peintres en firent aussi fréquemment usage quand on
- (’) La Photographie sans objectif a remis en honneur la première expérience de Porta, attribuée aussi à Léonard de Vinci, et qui, selon quelques érudits, pourrait remonter même à une époque antérieure.
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- fui parvenu à le perfectionner en disposant la lentille horizontalement avec un miroir plan incliné à 45° (plus tard avec un prisme à réflexion totale) qui redressait les images projetées alors sur un écran horizontal, c’est-à-dire sur une table recouverte de papier qui se présentait ainsi au dessinateur dans les conditions habituelles.
- Malgré tous ces avantages, la chambre obscure était assez encombrante et par conséquent peu commode à transporter en voyage. C’est pour obvier à cet inconvénient que Wollaston proposa, au commencement de ce siècle, l’appareil si simple et si parfait qu’il a désigné sous le nom de chambre claire, par opposition à la chambre obscure, le papier sur lequel on dessine restant éclairé. Il faut cependant convenir qu'il n'y a plus là de chambre, à proprement parler, et l'instrument, qui consiste dans un prisme quadrangulaire à deux réflexions totales successives, à peine gros comme le petit doigt, et de om,oa de longueur environ, comporte simplement une monture en laiton très légère qui s’adapte, à l'aide d’une pince, à la planchette sur laquelle on dessine.
- Ce sont ces deux derniers instruments, la chambre claire et la chambre noire (*), qui nous ont servi à étudier et, pensons-nous, à établir les meilleures règles à suivre pour passer des vues géométriques, ou des paysages qu’elles permettent d’obtenir dans des conditions bien déterminées, au plan et au nivellement du terrain que représentent ces paysages.
- Xous terminerons ce Paragraphe en ajoutant que c'est encore à un peintre toscan du xv® siècle, Pietro délia Francesca, qu’est due la première solution exacte du problème qui consiste à construire graphiquement la perspective linéaire d’un objet, étant données les positions relatives de cet objet, du tableau et du point de vue r).
- I') Cette dernière a pris ce nom depuis l'invention de la Photographie, celui de chambre obscure étant donné à la pièce du laboratoire où Tort révèle les épreuves photographiques.
- (:) Les origines du trait de perspective, par M. E. ROUchk; publié dans le3 Annales du Conservatoire des Arts et .Vetiers, 2'série, t. 111, 1851. Traité de Perspective, de Pietro della Francesca (Bibliothèque Nationale, manuscrit avec figures, fonds latin, supplément o* IG:.
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- *54 A. L.vrSSEDAT.
- Les dernières notions essentielles de la théorie de la Perspective, la considération de la ligne d'horizon, du point principal, du point de distance, de l'éloignement, de la largeur et de la hauteur pour les différents points à placer sur le tableau se trouvaient renfermées dans le trait de Pietro délia Francesca, élucidé encore au xvi« siècle par Albert Durer et par le chevalier Commandin d’Urbin.
- Nous n’avons pas d'ailleurs à nous arrêter plus longtemps sur l’histoire de la Perspective régulière. Cet art, qui dépend tant de la Géométrie, a été habilement pratiqué, depuis cette époque, par beaucoup de grands artistes, peintres, architectes et graveurs, bien que l’on ne puisse pas dire qu'il ait toujours été cultivé comme il le mérite par ceux qui avaient le plus besoin de le connaître.
- Quoiqu’il en soit, les règles en sont si bien établies qu’elles ont pu servir depuis longtemps à résoudre le problème inverse de la restitution des monuments et, plus tard enfin, à contribuer à la construction des plans, d'après les perspectives exactes obtenues de plus en plus aisément à l'aide de la chambre claire et de la Photographie.
- IV. — Topographie pittoresque à partir du xne siècle.
- Nous n’avons pas l’intention de revenir sur ce que nous avons dit plus haut des premières manifestations de la Topo-graphie pittoresque. Il nous a paru toutefois à propos de donner au moins un aperçu des phases principales par lesquelles a passé cet art depuis l’époque où des documents authentiques permettent d’en suivre les transformations qui devaient le ramener à la Topographie géométrique.
- Cette dernière avait, en effet, été très en honneur chez les Grecs et chez les Romains, comme nous l’avons vu (4 ), mais on ignore ce qu’étaient devenues, après la chute de l’Empire, les excellentes traditions des géomètres d’Alexandrie et celles
- Voyez co qui est dit au ChapitreI. Paragraphe 1 de ce Mémoire,de Ja Géométrie pratique des Grecs, et, au Paragraphe II de celui-ci, de l'organisation des agrimensores romains.
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- des agrimensorcs dont le plan de Rome (Jig. a) cité plus haut, etqui date du règne de Sepiime Sévère, c’est-à-dire du n° siècle, atteste que les méthodes employées pour lever le plan régulier d’une si grande ville étaient sûrement très perfectionnées à cette époque.
- Les Grecs, qui avaient transporté d’Alexandrie à Constantinople tant d'autres traditions scientifiques et artistiques, avaient sans doute conservé aussi celles dont il s'agit ('), et cependant, quand, après la prise de Constantinople par les Turcs, au milieu du xv* siècle, ils émigrèrent de nouveau et apportèrent leurs arts en Italie, on ne voit pas qu’ils y aient fait connaître les instruments et les méthodes de Géométrie pratique dont nous avons parlé au Chapitre l*r de ce Mémoire. Les Ouvrages de Ptolémée seuls déterminèrent partout le mouvement de renaissance de l’Astronomie et de la Géographie, et il est facile de reconnaître que si les progrès de cette dernière science déterminèrent, comme on l’a fait justement remarquer, ceux de la Topographie, ce fut à l'aide d’instruments empruntés précisément à Ptolémée,c’est-à-dire d’instruments d’Astronomie de dimensions réduites, peu appropriés à des opérations d'arpentage, dont l’usage persista toutefois pendant si longtemps dans tous les pays de l’Europe.
- Il n’est donc pas étonnant que, dans leurs premiers essais de Topographie (en dehors des plans isolés d’édifices), les artistes chrétiens, devenus pourtant de si habiles architectes à partir du xi° siècle, aient eu recours uniquement à la Perspective pour représenter tout d’abord les villes célèbres qui avaient été les berceaux de leur religion. Il n’y eut même, au début, dans les images qu’ils composaient très librement, que des indications vagues et le plus souvent tout à fait inexactes.
- On en peut voir un premier exemple dans le plan de Jcru-
- {') Rien ne prouve toutefois qu'ils en aient fait un usasre analogue à celui que nous venor:? de cil .r pour les tiçrimciisvrci. car c'est aussi à la Topographie p-;t'.<-.-sqüe qu'ils curent iveonrs pour taire, au xiv* siècle, les premiers plans un peu intéressants de Constantinople que l'on connaisse.
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- salem tiré d’un manuscrit du xn* siècle conservé à la Bibliothèque de Bruxelles (1 ).
- L’un des plus curieux documents du même genre que l’on puisse citer est l’itinéraire de Londres à Jérusalem, de Mathieu Paris, au xui° siècle (*), où l’on trouve chacune des villes situées sur le chemin du voyageur figurée soit par une enceinte crénelée, soit par des églises, des clochers, ou même par ces deux espèces de dessins en quelque sorte symboliques le plus souvent, avec une rivière, un fleuve ou la mer grossièrement représentés comme les édifices eux-mêmes. Il est à peine besoin de dire, dès lors, que les vues de Rome et de Jérusalem y sont traitées comme les autres, c'est-à-dire qu’elles sont absolument insignifiantes.
- Il en est d’ailleurs de môme de tous les essais de Topographie faits sur les cartes et jusque sur les mappemondes du xi° au xvia siècle reproduites dans les Atias de Joinard et de Lelewel. En un mot, l’art de la Topographie est peut-être l’un de ceux qui ont éprouvé l’éclipse la plus complète et la plus prolongée.
- Avant d’avoir pu songer à le relever, et sans savoir ce qu’il avait été, dès l’aurore de la Renaissance en Italie, les artistes que l’on a qualifiés de primitifs ne s’étaient pas uniquement inspirés des œuvres des peintres et des architectes byzantins; ils avaient été frappés de la grandeur des ruines et des monuments de l’époque impériale restés debout, particulièrement à Rome (*).
- Alberti, Bramante et d'autres encore parmi les architectes.
- Ce plan sa trouve reproduit dans l’Atlas de la Géographie du moyen âge, de Joachim Lelewel (Breslau, i85a): et dans les Voyageurs anciens et modernes, par Ed. ChaRTOX ( Paris,
- (*) Manuscrit conservé au Musée britannique, reproduit en fac-similé dans les Monuments de Géographief de JomaUd (Paris, sans date, sous le second Empire).
- (’} H n'est pas sans intérêt, à ce propos, de savoir que ni les invasions des barbares ni le sac de Rome n’avaient autant dégradé les monuments anciens les plus remarquables et les plus considérables que ne le firent les architectes les plus célébrés de la Renaissance, qui les exploitèrent pour se procurer les matériaux nécessaires à la construction de leurs propres édiûces.
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- les peintres également, depuis Cimabué, furent ainsi conduits à reconstituer ces monuments, et quelques-uns d’entre eux entreprirent même de les représenter dans leur ensemble
- Fia. 5.
- Me. Miniature du livre d'heures du due de Berrj
- pour donne;- une idée de l’aspect général delà Ville Éternelle.
- L’histoire de la Topographie de Rome a été faite par les archéologues les plus érudits de noire temps, le commandeur Rossi et M. Stevenson en Italie ’ . M. E. Müntz en
- , , Ds Ro?>i. Piantc iconogmfichc di Jtoma anleriori al *ccolo A VI. Roma, iS.jii. — Stevenson. Di mta piaula di Borna depinta da Taddc-di Bariola h alla cap,alla interna dcl Palazzo del comu ne di Sienna Rontô, iÿSi ).
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- France (: le DT Josef Slrzygowski, en Autriche (*). Le lecteur qui voudrait l’étudier complètement pourrait donc recourir à leurs Ouvrages. Nous nous bornerons à reproduire deux plans pittoresques, l'un sûrement antérieur au xv* siècle, et l’autre Fis. r».
- rus de roms es 1490. le SCbweSemsa.)
- de la fin de ce siècle. Nous les empruntons à l’excellente publication de M. Mïintz, et nous saisissons cette occasion de remercier notre savant confrère de tous les renseignements qu’il a bien voulu nous donner à ce sujet avec la plus extrême obligeance.
- Le premier de ces plans i fig. 51, extrait du livre d’heuresdu
- J Eugène .MüNTZ. Les Antiquités de la ville de Home aux xiv% XV et xvi» siècles. Topographie, documents, collection (Paris, Ernest Leroux; •8S6;.
- D* Josef Strzycowski. Cimabue und Home Wic-n, Alfred Hôlder; jSSo(.
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- duc Jean de Berry, appartenant à M. le duc d'Aumale, présente la plus grande analogie avec le plan peint parTaddeo diBartolo, et encore conservé à Sienne, qui, d'après le Dr Slrzygowski, serait une copie d'un plan dessiné ou peint par Cimabué et, par conséquent, au xm siècle. Le second , beaucoup mieux
- orienté et plus détaillé, quoique moins étendu, se rapproche, par la manière dont il est dessiné, de ceux dont nous voulons nous occuper.
- Ces exemples, que nous pourrions multiplier, semblent suffisants pour démontrer que la Topographie pittoresque fut celle qui s’imposa lors de la Renaissance, comme elle s'était içut d’abord et naturellement imposée dans l’antiquité.
- Nous pensons donc en avoir suffisamment expliqué l'origine et nous allons essayer d'en faire connaître les progrès, particulièrement à partir de l'invention de la Gravure. Jusque-là (si l’on excepte les médailles et les manuscrits sur vélin ornés de miniatures, rarement copiées d’ailleurs'. les œuvres des artistes n’avaient qu’un exemplaire (’) et ne pouvaient être, par conséquent, connues que d'un bien petit nombre de privilégiés {-;.
- La fabrication du papier, qui date du commencement du xiv* siècle, avait permis déjà d'augmenter plus aisément le
- (:) Certains verriers reproduisaient leurs «livresen conservant les patrons de leurs découpures qui pouvaient servira répéter les mêmes sujets.
- (î) Les albums manuscrits contenant les vues ou les plans des forteresses destinés aux rois ou aux princes n'ont pas toujours été gravés. On peut citer, par exemple, le Recueil en trois volumes des places fortes du royaume fait par les ordres du marquis de Selgnelay, pour Louis XI\. avec des frontispices merveilleusement enluminés, d'après les dessins de Lebrun, et le bel Atlas en quatre volumes exécuté au commencement de ce siècle, pour le premier Consul, qui renferme des notions sur les frontières et plus de 2ôo plans à l'échelle de G(i pour 100 toises ; mais H y en a qui datent de beaucoup plus loin ; ainsi, il existe à la Bibliothèque Nationale, au département des Manuscrits, un Recueil des plus Intéressants, quoique inachevé, ayant appartenu à Charles VII et qui a pour titre : Armorial de P Auvergne et du Bourbonnais, dons lequel sont représentées des vues 6e villes et de châteaux, dessinées d'ailleurs très inégalement.
- Nous reproduisons l’une de ces vues, celle de la ville de saint-Pouroai.i ( fig. -}, qui donne une idée avantageuse du talent des peintres topographes du xv* siècle et qui montre bien la manière dont ils comprenaient, leur art dès lors très attachant.
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- nombre des copies, mais rinveniion de ia Gravure sur bois,
- puis celle de la Gravure sur cuivre firent bientôt pour le dessin ce que l'invention des caractères mobiles avait fait pour l'écri-
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- l.ES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. 261
- ture. Les images se mulliplièrent et se répandirent partout et les artistes en produisirent de plus en plus.
- Les vues des villes célèbres,des monuments qui les ornaient, des chûteaux forts, des palais et des résidences princières furent celles qui attirèrent d'abord l'attention du public et, depuis le wi et surtout pendant les xvne et xvni0 siècles, on vit des artistes du plus grand mérite cultiver ce genre de dessin avec une véritable supériorité et le porter au plus haut degré de perfection.
- Il serait à peu près impossible et sans doute inutile de chercher à donner dans cette Notice une liste complète des oeuvres de cette nature ou même les noms des artistes qui n’out d'ailleurs pas tous atteint ni mérité la même célébrité. Nous nous contenterons d’indiquer les plus remarquables d’entre ces œuvres que l’on peut consulter dans nos grandes bibliothèques de Paris, aux Archives nationales, au musée Carnavalet et aux Gobelins, en mentionnant seulement pour mémoire un Ouvrage publié à Lyon en 1848. sous le litre : Des saintes pérégrinations de Jérusalem et des lieux prochains, etc. ( tiré du latin de Bueydenbacii par frère Jean Le Huex), dans lequel on trouve sept des plus anciennes planches gravées sur cuivre qui représentent les panoramas de Venise, de Parenzo, de Corfou, de Modon, de Candie, de Bhodes et enfin une vue générale de la Terre sainte et des lieux circonvoisins y '..
- Voici d’abord plusieurs importants Ouvrages exclusivement topographiques, le premier et le second du xvi# siècle : Délia Cosmographia universale, Sebastiano Munster, 1558, et Civi-tates Mundi, Georges Braln. 1072-13-6 (2j, qui contiennent, en effet, des vues générales très intéressantes et même les plans cavaliers d’un grand nombre de villes les plus connues de tous les pays; nous donnons à litre de spécimen une vue de la ville de Liège lier. 8\
- Voir, U ce sujet, i Histoire de la Or avare en France, de Ocorgé?
- Dcplessis Part?, KnjtiJIy ;
- ; •; Bibliothèque Nationale. Cl-s ouvrages renferment chacun un plan de Paris en perspective cavalière; le second de ce* plans, gravé sur cuivre, est bien supérieur au premier, qui est, gravé sur bois. Ces deux plans ont été reproduits dans le Kecueil publié en îSüo, aux frais de la 'itle de Paris, dont il «ira queslio:» plus loin.
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- Les trois suivants, qui concernent plus particulièrement la France, sontdu sut* siècle : Topographie française, dessinée
- par Claude Cii.trn.tos, cliàionnais, et mise en lumière par Jean JtoissE.tr, l’aris. 1648 1K Topographie de la Gante, Mêiu.vn,
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- LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. »6'J
- i655 (1 ) et Topographia Galliœ. avec un texte hollandais, Amsterdam, 1660 v-}.
- Tout le xYii* siècle d'ailleurs, particuliérement en France, a vu produire d'admirables chefs-d'œuvre de Topographie pittoresque. très recherchés encore aujourd'hui et qui le méritent, tant sous le rapport de la vérité et de la finesse de l'observation que de l'habileté de l'exécution; sans compter que, trop souvent, les merveilleux monuments qui s'y trouvent représentés n'existent plus.
- Il suffira de rappeler les noms de Callot^1), de La Belle. d'Israël Henriot, d'Israël Silvestre qui ont fait la gloire de l’École de Nancy, auxquels il faut ajouter ceux des collaborateurs et des élèves d'Israël Silvestre, à Paris : Le Pautre, les trois Pérelle, etc., enfin, ceux d'Abraham Bosse, de Beaulieu, de Sébastien Leclerc, de Jean Marot, de Van der Meulen et de Jean Rigaud, pour ne citer que les plus célèbres qui, non contents d être de grands artistes, connaissaient, pratiquaient et enseignaient la Géométrie pratique et la Perspective.
- Plusieurs d’entre eux ont même publié des Ouvrages, excellents pour leur époque, sur les sciences qui les avaient rendus si habiles dans leur art, ou furent attachés comme dessinateurs et graveurs des cartes et des plans au Cabinet du Roi 1 •
- () Les deux Merlan, le père et le lits, d'origine suisse, publièrent de à i6-j de nombreuses vues de villes de l’Europe et <le la France, en particulier, sous les titres de Theatrum Europantm et de Topographuc 'Bibliothèque Nationale, cabinet -les Estampes ..
- {*) Bibliothèque du musée Carnavalet.
- ;•) Dans l'œuvre do Caïlot, à la Bibliothèque Nationale, on trouve tes pins beaux exemple? que l’on puisse donner de la Topographie pittoresque dans les nombreux et merveilleux dessins des sièges de Bréda, de File de Re et de la Rochelle. 0:i reconnaît, d'ailleurs, l’intention formelle de Collot défaire servir ses beaux dessins aussi bien aux ingénieurs qu'aux historiens, dans la présence d'une échelle pour l'évaluation des distances sur a partie principale de la carie. Les gravures des sièges de Pile de Re et de in Rochelle se trouvent à la Chalcographie du touvre.
- (‘) Pour peu que l'on étudie les œuvres de ces véritables maîtres, on reconnaît aisément que le Dessin, la Perspective et même la Geometrie appliquée préoccupaient également leur esprit. Ainsi. Abraham Do?s “• 1 v Tours, qui fut le disciple et l'ami de Desargues, a public un grand nomoi .-d’Ouvrages sur l'art de dessiner, sur l'Architecture, la coupe des pierres la Gnoraonique et la Perspective. , R •
- Sébastien Leclerc, de Metz, dessinateur et graveur du Cabinet du Ro .
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- Le* deux genres de dessin, le paysage et la carte ou le plan, ont été souvent associés de la manière la plus intime, et, depuis longtemps, en particulier dans rétablissement des plans terriers. On en trouve la preuve dans les plus anciens documents manuscrits conservés aux Archives nationales, sur lesquels il est intéressant de rencontrer quelquefois le nom de l’auteur des vues des édifices à côté de celui du géomètre.
- Tel est, par exemple, le plan du fief de Saint-Fiacre, à Paris, en 1067, compris entre la rue Montmartre et le chemin des Poissonniers {depuis rue Poissonnière), où les enclos et les îlots de propriétés sont limités par des bornes avec des distances cotées en perches et où la porte Montmartre et les maisons sont dessinées, comme on l'a dit plus tard, en demi-perspective et coloriées. Les deux auteurs de ce plan étaient Jean Jtondel, peintre jure. et Nicolas Girard, arpenteur jure
- ôtait en môme temps professeur de Géométrie et de Perspective à l'Académie de Peinture et de Sculpture et à l'École des Golielins, créée par Colbert. K avait débuté, en qualité d’ingénieur géographe, pair lever les plans des principales places du pays messin et du Verdun ois. Venu à Paris dans l’intention d'entrer dans le service du génie, il en avait été détourné par Lebrun qui l'avait engagé à se livrer au dessin cl à la gravure. Son œuvre artistique est considérable, puisqu'elle se compose de quatre mille estampes, sans compter un grand nombre <ie dessins, mais il n'a Jamais cessé de s'occuper de Géométrie pratique et île Perspective, et de les enseigner e» même temps que l'Architecture cl la fortification. L'un de ses Ouvrages, Publié eu JG69, était intitule : Pratique de ta Géométrie sur le papier et sur te terrain ; i] fut réédité iu-S‘ <n 1 CSS, iGqo. 1719. j-35 et i;iâ, SOUS le nouveau li;re do Géométrie théorique et pratique, ù l'usage dos artistes. Ce livre, orné de charmantes et spirituelles vignettes qui n’étaient pas toujours les mômes dans les différentes éditions, a eu, pendant près d’un siècle, une vogue extraordinaire, et malgré, ou peut-être grâce à la simplicité «tes instruments et des méthodes qui y étalent indiques, il a contribué à former des opérateurs et à développer le euût ce la Topographie en franco.
- \an der Mculen. dont les tableaux de sièges et do batailles sont si justement célèbres, n était pas seulement le grand peintre d’hisloiro que l’on connaît ; il a laisse un nombre considérable de gravures représentant le plus M-uvent des actions militaires encadrées dans de magnifiques pavsages. ' - comme Sébastien Leclerc, il a enseigné le Dessin et la Perspective aux Gobelins, où i! existe encore bien des élude* de lui et de quelques-uns •i • ses élèves qui mériteraient d’être plus connues et conservées avec soin.
- Les professions de peintre juré et d’arpenteur juré ont été exercées quelquefois par les plus grands artistes. On sait, par exemple, que Bernard l’alissy était arpenteur, ce qui pourrait expliquer, jusqu’à un certain
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- Il n’est peut-être pas hors de propos de faire remarquer que, dans ce système, les vues des maisons qui figuraient sur ces vieux plans de propriétés avaient un véritable intérêt,, car elles faisaient connaître ( importance de chaque immeuble en tous sens, tandis que sur nos plans actuels, qui en sont privés, on ne trouve que leurs dimensions horizontales ( ' >.
- Nous avons cité le plan en demi-perspective du fief de Saint-Fiacre, parce qu'il y a bien des motifs de supposer que les premiers plans de Paris un peu corrects ont clé dessinés à l'aide de documents du même genre.
- On comprendra, sans doute, que la Topographie parisienne nous intéresse particulièrement, ne fût-ce que pour ce motif qu'elle a dû exercer le talent des plus habiles dessinateurs et avoir une influence considérable sur tout ce qui a été entrepris ailleurs.
- Tout le monde connaît le beau choix des plans de la capitale, publié en 18S0, à la demande du Conseil municipal. Ce Recueil est divisé en trois catégories comprenant : la première, les plans rétrospectifs reconstitués plus ou moins hypothétiquement, d'après les renseignements historiques ; la deuxième, les plans exécutés depuis le commencement du xvi*siècle, par des contemporains, dans le système mixte d’une esquisse géométrique approximative et de vues en perspective cavalière, à vol d’oiseau ou en élévations, des édifices ou des maisons; la troisième, les plans géométraux visant à l’exactitude et ne contenant qu'exceptionnellement ou accessoirement des perspectives ou des élévations.
- Ce sont les plans de la deuxième catégorie qui répondent surtout à notre objet actuel. Leur étude montre que, dès le début, il s’est trouvé des artistes capables d’entreprendre des œuvres remarquables, dans des conditions qui semblaient cependant bien peu favorables.
- point, sa tendance à représenter des animaux qu il était à même d'observer souvent en pratiquant sa profession : des lézards, des serpents, des grenouilles, des limaçons, etc. Il existe aussi, parait-il, un plan de Limoges, levé et dessiné par Léonard Limosin.
- (•) On se souvient sans doute que les tours qui défendaient l’acropole sur le plan porté par Goudéa (voir fig.t) étaient représentées en rabattement.
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- Tel est, en laissant de côté les deux que nous avons déjà signalés en note ( p. a6i ). le plan dit de la Tapisserie, exécuté de 101*2 à 10^7, dont l'original a disparu depuis 1788, mais qui avait été reproduit dans une gouache heureusement photographiée avant l'incendie de l'Hôtel de Ville où elle a été détruite, à son tour.
- Tels sont encore le plan dit de Saint-Victor, de t555, attribué au célèbre architecte du Pont-Neuf et du Louvre, Jacques Androuet-Ducerceau (1 ), le plan de Vassalin, dit de Sicolay, de 1609, celui de Quesnel, également de 1609, et celui de Mathieu Mérian {-), de 1615, qui tous peuvent être considérés comme des œuvres d'art.
- Mais le besoin d’une plus grande exactitude du plan proprement dit, à laquelle s’oppose malheureusement l'emploi simultané de la Perspective, devait produire une réaction dès le milieu du xvn® siècle, et les plans de Jacques Gomboust. en 1602, de l'habile architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui était aussi un savant ingénieur militaire, cl de son collaborateur Bullet, de 1670a 1676 (î%',dc l'abbé Jean Delagrive, en
- (’} Les Idogrjphes d‘A n d ru u i t - Ducerceou ne séiecordenl pas sur sou mérite comme architecte; les uns le donn ?nt non seulement comme ayant travaille à la construction du l’ont-Neuf et de la paierie du Louvre, mats comme ôtant l’auteur des hOteis Carnavalet, Bretonvilllers, etc. D’autres contestait l'exactitude do ces fait*, ou du moins en atténuent considérablement l'Importance. Mais ce qui est absolument certain. c’est ou’Androuel-Ducciv au était u» dessinateur d-.-s plus spirituels et un très habile graveur. Son livre Des plus excellents bütimcnU <te France, notamment, est une iruvre aussi précieuse que remarquable. h avait éçal nr.en'. écrit un Traité de Perspective.
- (‘, L’auteur de la Topographie de lu Guide, du Theatrum Europœum et l’ami «ie Catlot.
- ; . François Blondel n otait pas seulement un urand architecte. H avait jicjucwup wyaîré en Franec.cn Allemagne, en Turquie, en L'gvpie, avec les mission* tes plu? diverses. 11 avait fait notamment des éludes de fortification pour plusieurs ports do la Méditerranée, de l'Océan et de la Manche. u::fm, pour h défense des Antilles dont il avait été chaise de lever les p'.nns. i! a Va:! .* le titre do maréchal dos camps et arm.-s du ttoi. Bullet.
- «•;ui n 1 elcvcdo Blondel. bien inferieur à son maître, «t l'architecte de la porte SMiit-Marlin. avait été charge du tracé de# alignement* des ancienne* rues et s était acquis, dans ces fonction?, uno certaine réputation. 11 . était uulcur d’Ouvratres sur le nivellement, Fusas? du pentamètre, et
- . 0 -aacoup pratique l'arpentase dans la vil; , de Pari?.. :i même temps que l'architecture civile.
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- 1718, l'un des plus estimés (*), et de Roussel, en 1730, sont généralement dessinés linéairement, la Perspective n’y figurant plus que rarement et comme un accessoire.
- De i;34 à 1739, cependant, le prévôt des marchands, Michel-Étienne Turgot. !s père du ministre de Louis XVI, faisait exécuter par Louis Brettcz un admirable plan, sur lequel la Perspective cavalière reparaissait dans tout son éclat, avec toutes ses séductions.
- « Le dit plan, prévenait-on toutefois dans une Note, n’est point géomctral, mais plus pour la curiosité que pour Futilité. »
- C’était, en effet, le chant du cygne de ce système, et tous les plans qui viennent après, depuis celui de Robert de Vau-gondy, en 1760, jusqu'au plus parfait de tous, le beau plan de Verniquet, comme on l'a toujours justement désigné, son», exclusivement géométraux (2).
- Il y a lieu pourtant de faire remarquer que la plupart des auteurs de ces derniers plans regrettaient visiblement l'abandon complet de la Perspective, car ils s'efforcaient de rompre la monotonie de leur dessin purement linéaire, en l'agrémentant en marge de vues pittoresques des principaux monuments de Paris ou bien encore des résidences ou, comme on disait alors, des maisons royales des environs : Versailles, Fontainebleau, Meudon, etc.
- Mais ce qu’il importe surtout de signaler chez plusieurs d’entre eux, aussi bien que chez ceux qui avaient exécuté les plus beaux plan? à vol d'oiseau, c’est l'intention d'exécuter le
- (') L'abbé Jean Uciaçrive se vantait beaucoup d'avuir travaillé pendant deux ans, » la toise, la chaînette et la boussole à la main », relever les principaux édiLces üe Paris, les palais, les églises, les boulevards, les barrières, les bureaux à octroi, les égouts, etc.; il était allé jusqu’à compter les arbres des avenues. Aussi sou plan était-il considéré comme une merveille et il avait reçu lui-même le titre «'* céographe de la ville de Paris.
- L'abbé Delà grive est aussi Fauteur ci.; l'un des premiers plans des environs de Paris qui mérite d'être cité pour le soi» avec lequel il est dessiné cl gravé.
- C *5 La cran de supériorité du plan de Verniquet sur tous ceux qui lavaient précédé tenait 6 ce qu'il avait été appuyé ù une :rlangu laiton laite avec le plus grand soin. Les détails avaient été également levés et dessinés avec une grande recherche de précision, par un personnel choisi, parfaitement dirigé, et à la lin même par les ingénieurs-evogrophes. Le nouveau plan Paris, exécuté sous l'administration de M. Haussniann, ombrasse une plus grande étendue, mais 11 ne lui est pas supérieur.
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- relief du terrain à l’aide de hachures produisant des tons variés pour accuser les pentes plus ou moins fortes. Cette intention, nous le répétons, s est fait sentir tout à fait naturellement avant l’abandon de la Perspective, en remplacement d’une imitation toujours bien incomplète de la nature, et l’on ne saurait douter que les hachures qui ont joué un si grand rôle dans le dessin des cartes, depuis le milieu du siècle dernier, soient la preuve la plus frappante de l'influence qu’ont exercée sur l’esprit des géomètres le talent des graveurs et les procédés dont ils faisaient usage.
- V. — Régularisation du dessin topographique en France el spécialement dans larmée.
- Pendant tout le moyen âge et jusqu’à l’invention de la poudre ou plus exactement des bouches à feu, la fortification des villes et des châteaux avait un très grand relief et son architecture était des plus pittoresques. Cela aurait suffi à justifier l’emploi que l’on faisait alors exclusivement de la Perspective cavalière qui était seule en état de donner une idée exacte de celte fortification et môme, le plus souvent, du site choisi pour l’y installer, non moins pittoresque.
- Nous renvoyons, à ce sujet, le lecteur aux manuscrits et aux Ouvrages anciens que nous avons déjà cités, enfin, à l’excellent Essai sur f Architecture militaire au moyen âge, par Viollet-Leduc, dans lequel il trouvera des exemples originaux empruntés aux sources indiquées ou des restitutions faites de main de maître.
- La vue cavalière que nous reproduisons de la restitution du château de Bourbon-f Archambault (yîg*. 9), due à M. Gélis-Didot, 11‘est pas moins digne d’ètre donnée comme un modèle.
- Même après la transformation delà fortification, l'invention du bastion d’un relief généralement faible et son usage de plus en plus répandu en Italie, en France, en Hollande et en Allemagne, on vit, pendant longtemps encore, les ingénieurs militaires accompagner leurs plans de perspectives cavalières. Nous citerons seulement les deux auteurs suivants : le célèbre
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- LES INSTRVUENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOftJCRAVIllytKS. jtlk»
- Fig. 9.
- Vue cavalière du château de Bourbon-l'Arcliambault.
- Daniel Speckle, architecte de la ville de Strasbourg, qui, dans
- a* Série, t. VU.
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- son beau livre publié en 1089 ('), où I on trouve nécessairement encore beaucoup d’exemples de forteresses en nids d'aigle, indique la construction d'enceintes bastionnées en terrain horizontal et la manière de mettre en perspective le plan géométral qu’il en a donné; et le chevalier Antoine Deville qui, indépendamment de son Ouvrage classique sur les fortifica-cations, a publié, à Lyon, en 1639, à propos du siège de la ville de Hesdin, fortifiée par Errard, de Bar-le-Duc, également en terrain plat, une description de cette ville, du pays, des campements et de la circonvallation, le tout dessiné en perspective cavalière.
- Celle manière de représenter les sièges et les autres actions de guerre était alors générale et ne devait jamais cesser d’être appréciée. Nous avons déjà parlé des merveilleux dessins de Cal-lot, dont nous donnons un extrait à titre de spécimen {PL ///), et nous citerons encore, pour le règne de Louis XIII, les estampes qui accompagnent l’Ouvrage intitulé: La Vie triomphante de Louis le Juste, par le sieur Barry, historiographe de France (2),puis, pour le règne de Louis XIX, Les glorieuses Conquêtes de Louis le Grand, par Sébastien Po.ntault, seigneur de Beaulieu (a), ingénieur et géographe ordinaire du Roi, sergent de bataille des camps et armées de Sa Majesté; enfin, sous le règne de Louis XV, une série de belles estampes de Jean Rigaud dans son œuvre des Maisons royales de France, ayant pour titre général : Représentation des actions les plus considérables du siège dune place, depuis Couverture de la tranchée jusqu’au pillage de la ville, qui est supposée être Barcelone, et il y en aurait bien d’autres à mentionner.
- {•) Architecture1 von Vestungen, etc., dure h Daniel Speckle, der Stalt Strassburg btslellten Baumeister, >589 {Bibliothèque du Dépôt des Forti-fl cations).
- (>) Bibliothèque Nationale.
- r) Beaulieu était à la fois un excellent topographe, un habile dessinateur et un très brave soldat. 11 était entré au service à Page de quinze ans, avait assisté à un grand nombre d’actions de guerre et avait eu un bras emporté au siège de Philippsbourg. Il avait consacré sa fortune à l’accomplissement de l’œuvre dont il s'agit, recueillie après sa mort, et réunie en deux volumes publiés à Paris en 167901 connue sous le nom de Grand Beaulieu.
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- L’excellent historien des ingénieurs militaires et du corps du Génie, le colonel Augoval, se récrie sur ce que, dans un article d’ailleurs inexact sur Beaulieu, la Biographie universelle le présente comme le créateur de la Topographie militaire sousLouisXIV, «honneur,dit-il,qu’onpeullui contester, car ses plans appartiennent plutôt à la Perspective cavalière qu'à la Topographie proprement dite».
- Cette opinion de l’un des hommes en qui nous avons tou* jours trouvé un guide des plus éclairés ne doit cependant pas nous empêcher de considérer Beaulieu et avec lui plusieurs des grands dessinateurs, ses contemporains, que nous avons cités plus haut, Sébastien Leclerc et Le Pautre entre autres, comme les promoteurs d’une véritable transformation du dessin topographique dans les œuvres destinées au public.
- On trouve, en effet, pour nous en tenir à Beaulieu, que son Recueil ayant pour titre : Les glorieuses Conquêtes de Louis le Grand, où sont représentés les cartes, profils, plans des villes avec leurs attaques, combats, batailles, etc., est bien nommé, car, à côté des vues pittoresques et des scènes à personnages, on y trouve aussi de nombreux plans géométriques et de véritables cartes topographiques. Selon nous, il faut voir dans cette œuvre et dans les belles gravures des autres auteurs qui en ont été rapprochées (») une association des plus heureuses et des plus habiles entre la Perspective cavalière ou même le paysage proprement dit et la Topographie régulière. Il s’agissait, en effet, à l'époque dont nous nous occupons, de familiariser par transition les yeux de la Cour, des gens du monde et souvent même de chefs militaires également mondains avec la rigueur géométrique toujours un peu froide.
- Nous voudrions pouvoir mettre sous les yeux du lecteur de plus nombreux spécimens de cette merveilleuse Topographie
- (’} On trouve, à la Chalcographie (lu Louvre, «ne série de ces gravures; dont la plupart sont de véritables tableaux, mais presque toujours accompagnés «le plans géométriques. Celle série sc compose de 176 planches lignées par les artistes suivants : fieaulieu, Séb. Leclerc, D. .Marot, P. Le Pautre, G. Pérelle, X. Père lie, Louis de Chàllllon, Colin, F. Ertlnger, J. Doli-var, Moysc, X. Cocbin. Loi sel.
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- à la fois géométrique, artistique et même élégante, comme tout ce qui portait le cachet du Grand Roi, mais, obligé de nous réduire, nous choisissons le plan du siège de Béthune avec le profil de cette ville par Beaulieu (PL IV et V), le plan et une vue de la ville de Charleroy dédiés à Vauban par Le Pautre [PL VI), enfin une vue du château de Vincennes par Van der Meulen (PL VII).
- Les deux premiers documents justifient suffisamment ce que nous venons de dire de l'évolution si importante de la Topographie, et le troisième montre avec quel soin les plus grands peintres appliquaient les principes de la Perspective, car il est évident que la vue plongeante du château de Vincennes et de ses jardins a été exécutée d’après un plan exact et les élévations des édifices. C’est cet art en même temps que celui du dessin et de la composition que Sébastien Leclerc et Van der Meulen lui-même enseignaient, ce dernier à l'École des Gobelins, où l’on peut encore en retrouver des traces sur les esquisses conservées dans cet établissement (*).
- L’histoire de la transformation de l’art de la Topographie en France est essentiellement liée à celle de l’organisation de la défense de notre pays, à partir de la constitution de son unité. Si, comme le fait très justement remarquer le colonel Augoyat, la protection des frontières du Royaume, à l’aide de forteresses convenablement situées, a commencé à être entreprise méthodiquement sous François I#f et continuée par Henri IV, tout le monde sait que cette œuvre n’a été achevée que sous Louis XIV et par Vauban. L’étude détaillée et attentive des frontières de terre et de mer, à l'aide du dessin aussi bien que des autres moyens d’observation et d’investigation dont on disposait à cette époque, a été provoquée par des ministres éclairés et dirigée par des hommes de guerre expérimentés qui avaient mission de veiller à la sécurité du territoire et qui s’en acquittaient à merveille.
- Louis XIV avait créé l’Observatoire de Parts, en grande partie pour faciliter les travaux astronomiques et géodésiques des-
- (l) La Chalcographie du Louvre inet encore à la disposition du public les gravures d'un grand nombre des merveilleux tableaux de Van der Meulen.
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- Unes à l’étude de la figure de la Terre et à la rectification de la Carte de France; il avait un cabinet topographique dans lequel il faisait entrer les dessinateurs et les graveurs les plus habiles.
- Tout gravitait autour de ce monarque dont l'activité prodigieuse et la haute intelligence égalaient la magnificence. Les travaux qu’il faisait entreprendre pour la défense du pays, la création, l'amélioration des ports, les roules qui traversaient la France et rapprochaient les provinces les plus éloignées, le canal du Languedoc unissant l'Océan à la Méditerranée, toutes ces grandes œuvres si éminemment utiles compensaient ou tout au moins atténuaient, au point de vue immédiat de l’intérêt national, l’effet des prodigalités du Roi à Versailles, à Mark et dans tant d’autres fastueuses résidences (* *). Mais partout il lui avait fallu et il avait eu l'heureuse fortune de rencontrer des hommes du plus grand mérite pour réaliser ses vastes projets et jusqu'à ses fantaisies.
- Sans parler des admirables artistes qui construisaient et décoraient ses palais, en n’envisageant que les études de terrain qui sont de noire sujet et les travaux prodigieux qui rappelaient ceux des Romains, les noms de Vauban, de Riquet, de Le Nôtre (* ) se présentent aussitôt à l'esprit, et l'on se souvient que Perrault traduisait Vitruve et essayait de restituer âes dessins,
- (') A propos de Versailles, un publiciste de nos Jours fait les réflexions suivantes dont il y a lieu de tenir grand compte :
- « Si l'on considère que la construction et la décoration du palais ont largement profité au développement des arts, contribué à établir la supériorité des peintres, des sculpteurs et des architectes de notre pays sur touie l’Europe, ont singulièrement développé l’activité industrielle de la France, on reconnaîtra peut-être que ces prodigalités ne sont pas restées stériles. » (Jules (iciPFMvT, Le château de Versailles, dans La France artistique et monumentale publiée par M. Henry HavaRU à la Librairie illustrée.)
- (•) On s'étonnera peut-être du rapprochement des noms de Vauban et de Le Nôtre. Sans vouloir établir aucune comparaison, on ne saurait méconnaître les genres de mérite si variés que suppose l'œuvre de Le Nôtre. Rien qu'à Versailles, l'agrandissement et l'embellissement du parc de Louis XIII, les marais fangeux du fond devenus le grand Canal, la dérivation de l'Eure l’aqueduc de Maintenon, les réservoirs de Salory, en un mot la machinerie des grandes eaux, lui font autant d’honneur qu'aux ingénieurs célèbres qui ont concouru à accomplir cette féerie ajoutée à toutes celles qu'il avait réalisées avec se? plantations cl scs lapis de verdure. en préparant un cadre merveilleux aux œuvres de tant d'artiste? de
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- non seulement pour les architectes, mais aussi pour les ingénieurs qui devaient retrouver dans cet auteur célèbre la trace de précieuses traditions encore peu ou mal connues.
- On sait la correction des plans de fortification exécutés sous la direction ou le contrôle de Vauban, et l’on peut imaginer le charme et la précision des projets de Le Nôtre comportant des vues pittoresques dessinées et souvent même peintes avec un talent qui enthousiasmait le Roi (').
- Les dessins, on pourrait dire les tableaux de Le Nôtre (qui avait été l’élève de Simon Vouet en même temps que Lebrun), rendaient mieux compte des aspects futurs des jardins que les plans les plus détaillés et les plus parfaits que l'habile homme savait d’ailleurs dresser mieux que personne. Le Roi examinait tout, mais il s’arrêtait avec plus de complaisance aux paysages pour l’agrément qu’ils lui procuraient par avance. Ce goût très avouable pour les effets naturels expliquerait, au besoin, la composition du Cabinet topographique de Louis XIV et les œuvres artistiques qui s’y exécutaient, si nous ne savions pas que la Topographie pittoresque, pendant si longtemps en honneur, ne paraissait pas encore devoir être abandonnée entièrement, sous prétexte d’exacti-:ude géométrique. Il ne faudrait pas oublier d’ailleurs que le Grand Roi était loin de dédaigner le côté scientifique; nous venons de rappeler qu'il avait fondé l’Observatoire dans le double but d’encourager l’Astronomie et la Géodésie, et les traditions de l’illustre Picard devaient se perpétuer là aussi bien qu’à l'Académie des Sciences. Le projet d’une Carte de France appuyée à une vaste triangulation était déjà conçu, bien qu’il ne dût être réalisé que plus tard (2). Mais la topographie des détails dont l'utilité est immédiate cl à laquelle il
- {') On raconte que, pour l’un de ces projets, â mesure que Le Nôtre lui om montrait les détails merveilleusement rendus, Louis XIV l'avait inter-i .üipu truie fois en s’écriant: a Mon ami, je vous donne 3oooo livres pour celui-là, a et qu’à la troisième fois le brave jardinier 3’était arrêté en mena-'.ani Sa Majesté de ne pas lui faire voir le reste, « ne voulant pas la ruiner. » . La Carie de Cassùti, dont il sera question plus loin, s’était d’abord appelée Carte de VAcadémie, parce que c’était, en effet, à l'Académie qu’on avait songé à l'entreprendre, comme on y avait songé à mesurer des degrés du méridien à des latitudes différentes pour déterminer la figure de la Terre.
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- faut toujours revenir, en définitive, n'intéressait pas moins le monarque et il avait eu dès lors la grande satisfaction de la voir entre les mains les plus habiles. Il eût été bien à souhaiter que la distinction ainsi établie entre les savants et les artistes se fût maintenue.
- Au surplus, les plus savants géographes de ce temps, à commencer par Sanson, d'Abbeville (1), cherchaient à donner un aspect agréable à leurs caries, dès que la grandeur de l’échelle le permettait. La méthode qu’ils employaient pour exprimer le relief du terrain et qui avait eu partout un grand succès, notamment en Hollande où les Allas célèbres de Mer-cator etd’Ortélius avaient paru au siècle précédent, consistait à représenter les montagnes par des séries de mamelons dessinés en perspective, rabattus dons le sens du Sud au Nord et éclairés du côté de l'Est (la carte étant supposée orientée le Nord en haut) (2). On en trouvera un exemple surla/7. V/IJ,
- (•} Sanson était justement estimé, particulièrement à la cour, où il ne fréquentait pas. Les princes, les maréchaux allaient le consulter. Louis XIII, pour s’instruire, avait été son hôte, et il avait donné egalement des leçons au Jeune roi Louis XIV. Ses cartes semi-topographiques, comme celles d‘0r-lélius et de Mercotor, avaient un grand charme, une grande clarté qu font trop souvent défaut à nos cartes modernes, en dépit de leur exactitude. Celles-ci sont, en elTel, généralement chargées de détails plus nombreux que n’en comporteraient leurs échelles, ce qui déroute et dépite souvent le lecteur.
- (>) On a l'habitude de tourner en ridicule ce mode de représentation qui avait, en effet, dégénéré entre des mains moins exercées. Ainsi, on a pu comparer des chaînes de montagnes tracées irrégulièrement ou uniformément tantôt à dos pains de sucre et tantôt à des accents circonflexes emboîtés ks uns dans les autres, et Lacroix disait avec raison qu'il eut autant valu écrire sur la carte : * Ici il y a des montagnes. » Mais, si celte critique est méritée par beaucoup de géographes maladroits, il n'est assurément pas permis de l'étendre sans ménagements aux œuvres des auteurs que nous venons de citer ni à celles de plusieurs de leurs successeurs. Sans doute, la Cartographie proprement dite et le figuré des montagnes en particulier laissèrent nécessairement beaucoup à désirer tout que l'on n'eut pas recours à la triangulation, et tant que les montagnes restèrent difficiles sinon impossibles à explorer: mais à chaque jour suffit sa peine, et l’on serait mal venu à méconnaître, malgré quelques imperfections jusque-là inévitables, les admirables progrès du dessin topographique, du xvi* au xvrn* siècle. C’est cependant ce qu’ont fait ceux qui ont cru voir naître la Topographie avec la Carie de Cassitii. bien b,in elle*même d'être sans défauts et qui a plutôt fait faire un pas en arrière à l'Art de figurer le terrain.
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- reproduction réduite de la Carie d’une partie de l’Andalousie.
- Il était donc naturel que les topographes eussent une tendance à continuer à faire usage d'une convention qui rattachait leur art au paysage et à laquelle on a donné, comme on sait, le nom de demi-perspective.
- Nous avons vu cependant, par les exemples empruntés à Beaulieu et a Le Pautre, que l'on commençait à dessiner séparément le plan et les profils, c'est-à-dire les vues pittoresques, et que les demi-perspectives, quand elles étaient conservées, ne s'appliquaient plus qu’aux villages, aux groupes de maisons isolées et aux arbres, les accidents du terrain étant projetés horizontalement comme tous les détails du plan, mais accusés, mis en relief au moyen d'ombres supposées déterminées par une lumière oblique dirigée du Nord-Ouest au Sud-Est.
- A la fin du xvnc siècle, d’ailleurs, il n’y avait pas que le Cabinet topographique du Roi; Louvois avait déjà fait réunir dans son hôtel un grand nombre de plans, de cartes et de Mémoires militaires concernant la France et les pays voisins, dont l’ensemble devint par la suite le noyau du Dépôt de la Guerre. Les officiers du génie, appelés d’abord ingénieurs du roi, faisaient les plans et les projets des places fortes et la reconnaissance des frontières; enfin, en 1696, Vauban, pour les soulager, avait obtenu la création d’un corps d’ingénieurs-géographes ou des camps et armées, rappelant les castrorum metatores des Romains, chargés spécialement de lever les plans des champs de bataille, de faire les cartes des frontières et celles des pays parcourus par les armées. Cependant les officiers du génie ne pouvaient ni 11e devaient se désintéresser de l’étude des frontières, et il s’en trouva toujours qui, instinctivement pour-rait-on dire, s’attachèrent à pratiquer et à perfectionner la Topographie. On croit même que, par esprit de rivalité, ils provoquèrent, une première fois, la suppression des ingénieurs géographes en 1791.
- Quoi qu’il en soit, cette rivalité n’a pas été stérile, et nous allons essayer de donner une idée de l’influence de chacun des deux corps sur les progrès d’un art qu’ils cultivaient avec une véritable passion et une grande préoccupation patriotique.
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- militaires, étaient nommés immédiatement après un examen fait par un chef autorisé. Pendant plus d’un demi-siècle, les uns et les autres n'eurent d’autre école que la tradition et les exercices dans le cabinet ou sur le terrain. Il en fut toujours ainsi d’ailleurs pour les ingénieurs-géographes jusqu'à la fin de la première période de leur existence; il n’y avait donc pour eux qu’une sorte d'enseignement mutuel, et, parmi les Ouvrages qu’ils pouvaient étudier, l’excellent petit Traité de Sébastien Leclerc dut tenir pendant longtemps l’un des premiers rangs (,). Ajoutons qu’à l’époque où le corps fut tout à fait constitué, sur trente membres dont il était composé, il y avait deux peintres de batailles qui enseignaient le paysage aux lieutenants, qualifiés quelquefois d’élèves, au nombre de seize. On devine la place que devait occuper le dessin artistique dans celte organisation très simple, dirigée vers un but unique.
- Pour les officiers du génie, dont les fonctions étaient au contraire multiples, on jugea nécessaire, à partir de d'avoir une école; celle-ci fut installée à Mézières, où les cours de Mathématiques et de Physique étaient faits généralement par des maîtres éminents, tandis que le dessin de la fortification elles problèmes auxquels donnaient lieu le tracé des ouvrages et leur défilement y suscitèrent, comme nous allons le voir, la recherche d une représentation géométrique du relief du terrain de plus en plus rigoureuse (a).
- (•) Un autre Ouvrage, très en vogue à partir du commencement du xvm* siècle, était le Traité de la construction et de l’usage des instruments de Mathématiques, de Biox (a* édit.; Paris, 1716). L’auteur, ingénieur du Roi pour les instruments de Mathématiques, était un habile constructeur. Cet Ouvrage contenait tous les détails nécessaires sur les instruments particulièrement destinés aux ingénieurs militaires et sur les opérations quils servaient à faire sur le terrain, celles de l’artillerie comprises.
- (’) A la date précise de 1748, Milet de Mureau, qui fut directeur des fortifications et qui devint ministre de la guerre en >799, avait eu, le premier. l’idée d'écrire sur les plans les cotes de nivellement des points de la fortification. Il en avait prévu toutes les conséquences et avait indiqué, pour définir le relief du terrain, l’emploi de traces parallèles de profils accompagnées de colcs de nivellement marquées aux points qui en accusent les inégalités. Telle est l'origine des plans cotés, mais cette notation si simple et si précieuse tarda encore longtemps avant d'être adoptée. 'Voyez Auooyat, Essai historique sur les fortifications, les ingénieurs et le corps du génie, t. H. Paris, Tancra : 1860-1864./
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- Le dessin du paysage n’était pas négligé pour cela; on l'exigeait même pour l’admission à cette École, et les élèves du génie, comme ceux du corps des ingénieurs des camps et armées, étaient exercés à faire des croquis rapides et des vues pittoresques d’après nature.
- A cette époque, dans la Topographie à grande échelle employée pour les plans de fortification, on ne faisait plus guère usage que de la projection horizontale et de teintes coloriées conventionnelles pour aider 4 juger rapidement la nature des ouvrages et celle du terrain environnant. Mais, sur les caries qui comprenaient d’assez grandes étendues de pays, et par conséquent à plus petite échelle, on avait encore souvent recours à la demi-perspective, c’est-à-dire au rabattement des maisons, des arbres et même des accidents de terrain. Cependant, cette pratique avait fini par être à peu près abandonnée et on lui avait justement préféré les effets d’ombres produisant la sensation du relief, en renonçant d’ailleurs à donner une idée de la saillie des constructions et en n’emplovant que rarement la demi-perspective pour les arbres seuls quand on voulait en faire distinguer l’essence.
- C’est ce dernier système, connu sous le nom de lumière oblique, qui a, sans contredit, donné naissance aux plus belles œuvres topographiques.
- Les ingénieurs-géographes paraissent avoir eu la plus grande pan au choix raisonné de ce système et à celui des principaux signes conventionnels adoptés pour représenter sur les caries, en pays de montagnes et en pays de plaines, les routes, chemins, sentiers, les travaux d’art, les groupes d’habitations, les divisions et la nature des cultures, les bois, les friches, les landes, les marais, les dunes, etc.
- Plusieurs d’entre eux avaient acquis, dès la fin du règne de Louis XIV et sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, une réputation méritée et rendu les plus grands services à l’armée {•). Les Masse, le père et le fils. LaBlottière, Roussel, Montannel, les deux Bourcet, aidés d’autres dont les noms sont moins connus, avaient levé les Caries de la frontière du Nord,
- (•) Voyez a Co sujet, l’Essai historique, déjà cité, du colonel AugOVat.
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- des provinces du littoral, des Pyrénées et des Alpes, et un officier du génie du plus grand mérite, d'Arçon, levait un peu plus lard celles du Jura et des Vosges, achevant ainsi l'étude de nos frontières sur toute leur étendue (’).
- Pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, les ingénieurs-géographes, rattachés au corps du Génie en 1777, avaient été chargés également de faire les caries de plusieurs de nos colonies et, en dernier lieu, avec l’aide d’arpenteurs du cadastre, celle de la Corse dont la triangulation avait été exécutée avec beaucoup de soin par l’astronome Tranchot, colonel des ingénieurs-géographes.
- L’instruction théorique des officiers de ce corps s’était, en effet, beaucoup perfectionnée, et il renfermait des éléments excellents quand il fut maladroitement supprimé, comme nous l’avons dit, en 1791, pour être d’ailleurs rétabli à peine deux ans après.
- Plusieurs des cartes auxquelles nous venons de faire allusion ont été publiés, par exemple celle des Pyrénées, par Roussel et La Blottière, d'une exécution fort médiocre, et celle des Alpes du haut Dauphiné, parBourcet, encore fort intéressante; mais il existe en outre, au Dépôt des Fortifications, un assez grand nombre de minutes fort belles qui mériteraient d’être mises en lumière pour l'édification de la génération actuelle.
- (') D'Arçon, qui dessinait admirablement, chargé d’abord de continuer et de compléter îa Carte des Alpes de Bourcet, déjà si remarquable, avait reçu l’ordre, en 1779, d'entreprendre les levers du Jura et des Vosges qui ne lui firent pas moins d'honneur. F.n 1776, pendant qu'il travaillait dans les Alpes, ayant sous ses ordres huit officiers du génie, il y vit arriver d’autres opérateurs beaucoup moins capables et moins soigneux, et ne put contenir son mécontentement et son profond dédain. « Des géographes se disant ingénieurs .'dans le fait ouvriers de M. de Cassini, membre de l’Académie des Sciences), écrivait-il au Ministre, se sont répandus sur celte frontière pour le travail d'une carte détaillée dont cet Académicien, en vertu d'un arrêt du Conseil, a obtenu la publication pour toutes les provinces du Royaume.... Je n'insisterai pas sur le désagrément d'une sorte de conflit indécent entre les officiers d'un corps respectable et des gens qui, se disant ingénieurs et de plus académiciens, ne dédaignent pas pourtant de se faire payer à boire par les communautés, les constituer en frais, en exiger des corvées, s’enivrer avec les paysans. » (Introduction au 1. iil des Documents inédits relatifs au Dauphine, édité p3r les soins de M. A. de Rochas d'Aiolux. Grenoble, Ed. Allier; 1875.)
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- On a publié, à des époques plus récentes, la Carte de la Corse à l‘échelle de 7—^ et celle de l’Égypte à la même échelle (1 )f levée avec le concours d’officiers du génie et d’ingénieurs des Ponts et Chaussées attachés à l’expédition, dont l’exécution est toujours inspirée des traditions des ingénieurs-géographes.
- Ces traditions, c’est-à-dire le système de la lumière oblique et les signes conventionnels appropriés aux échelles des cartes et à la nature du pays, se retrouvent dans la plupart des Atlas militaires fronçais du premier tiers de ce siècle et se sont heureusement perpétuées sans interruption dans l’un de nos plus importants services publics, celui de l’Hydrographie maritime.
- Pour faire juger de l’excellent effet du système de la lumière oblique, nous donnons ici {PI. IX) une réduction de la Carte de Plie de la Martinique, levée, de 1763 à 1766, par les ingénieurs des camps et armées et gravée, en i83i, au Dépôt de la Marine, d’après le rendu de M. l’ingénieur-hydrographe Bourguignon-Duperré.
- Nous ne devons pas omettre, en parlant des travaux des ingénieurs-géographes au siècle dernier, de mentionner la célèbre Carte dite des Chasses du rot, à l’échelle de ayant Versailles pour centre et un rayon de 14 lieues; Berthier père, qui l’avait entreprise en 1764, prétendait en faire un modèle achevé de Topographie pour les officiers du corps, et il est permis de supposer que, pour atteindre ce but, il eût conservé la lumière oblique. Mais la gravure de cette carte avant été interrompue pendant un grand nombre d’années, ce système fut abandonné et remplacé par un autre, qualifié de lumière ver-ticale ou zénithale, sur lequel nous reviendrons bientôt. Celte œuvre n’en est pas moins tout à fait remarquable par la perfection des détails et de la gravure, ce qui ne saurait nous empêcher de regretter le modèle promis, en ajoutant toutefois que, la région embrassée par cette carte ne comprenant que des pays de collines, ce modèle eût encore été insuffisant pour les pays de montagnes.
- Dès le commencement du siècle actuel, la nécessité d’avoir
- (•) Sans compter un grand nombre de plans de villes 1 l'échelle de
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- un guide précis pour rédiger ei dessiner les caries se faisait sentir en France, non seulement parmi les géographes, mais dans les différents services publics, et une commission, composée des représentants les plus autorisés de ces services, avait été instituée en 180a, sous la présidence du général Sanson, inspecteur général du génie et directeur du Dépôt de la Guerre (*)•
- Nous indiquerons plus loin les conclusions principales auxquelles elle était arrivée, mais il convient auparavant de remonter un peu plus haut pour faire connaître la part prise par l'École de Mézières à une innovation ou, pour mieux dire, à une véritable invention dont l'influence sur les conventions du dessin topographique a été décisive.
- VI. — Du dessin topographique moderne.
- Nous arrivons, en effet, à l’époque la plus intéressante de l’histoire de ce dessin qui a donné lieu à tant d’essais plus ou moins heureux, plus ou moins imparfaits, où le lever du relief du terrain va prendre autant d'importance que celui de la pla-nimétrie, sans que, pour cela, la période des tâtonnements faits pour exprimer ce relief soit encore close.
- On a vu que c’est vers le milieu, il faut dire plutôt pendant la seconde moitié du xvm* siècle, que l’on a commencé à coter les plans et, en examinant les cartes géographiques plus anciennes ou même postérieures, la Carte de Cassini entre autres, on reconnaît, en effet, partout l’absence des cotes d’altitude.
- (•) Procès-verbal de la Commission chargée parles différents services publics Intéressés à la perfection de la Topographie, de simpliGer et de rendre uniformes les signes et les conventions en usage dans les cartes, les plans et les dessins topographiques (Mémorial du Dépôt général de la Guerre, t. Il; jSoj, iSoô et »$io). Le Dépût de la Guerre datait de 16$$ et avait été fondé, comme nous l'avons dit, par Louvois. 11 contenait des documents militaires de toute nature : Ouvrages, Mémoires, Cartes géogro* phiques et topographiques. A partir de 1790, Carnot, qui avait tiré de ce Dépôt les éléments de son cabinet topographique, avait contribué à étendre considérablement ses attributions.
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- Sur certaines caries marines seulement, on avait été conduit de bonne heure à inscrire les résultats des sondages sur des points dangereux pour avertir les navigateurs, et, dès 1729, l'ingénieur hollandais Cruquius avait eu l'idée d’accuser d’une manière sensible les formes et les accidents du fond de la Mer-wede et de celui de la Meuse, à son embouchure, en unissant par des courbes continues les points d’égale profondeur ( • ).
- La même idée était venue, en 1737, au célèbre géographe et hydrographe français Philippe Buache, qui, sur une Carte du canal de la Manche et d'une partie de la mer d’Allemagne, avait représenté le fond de la mer et les talus immergés des côtes à l’aide de ces courbes dites de niveau (!).
- Buache avait publié cette méthode en 1702 et y était revenu en 177»; un autre Français, Ducarla, avait proposé de l'employer au-dessus du niveau de la mer et principalement pour ligurer les montagnes. Après l’avoir appliquée lui-même dès 1760 en Suisse, avec l’aide d’un éditeur nommé Dupain-Triel, il avait exécuté la première Carte hypsométrique de la France, qui était et ne pouvait être qu'une ébauche grossière, simplement destinée à montrer le chemin. * (*)
- (•) Il existe au Dépôt des Fortifications un fragment de carte d’une partie des côtes de la Hollande sur laquelle sont tracées ccs courbes.
- (*) On trouve cette carte dans l’Atlas inlilulé : Cartes et Tables de la Géographie physique et naturelle présentées au roi le ij mai i-ô- et composé de 20 planches. Dans un Mémoire ayant pour litre : Essai de Géographie, lu par Buache à l’Académie des Sciences le iâ novembre 1752, l'auteur s'exprimait ainsi : « L'usage que j’ai fait des sondes et que personne n’avait employé avant moi pour exprimer le fond de la mer me parait très propre à faire connaître d'une manière sensible les penies des talus, des côtes, etc.... » Évidemment Buache ignorait que Cruquius l'avait devancé.
- Philippe Buache, dont le nom se trouve rapproché de ceux de Guillaume Delisle, dont il fui le gendre, et de d’Anvllle, auquel il succéda à l’Académie des Sciences, n était pas sans mérite, mais ne saurait leur être comparé. C’était surtout un homme d'imagination, dont les idées tournaient souvent au système. Il fut employé longtemps au Dépôt des Caries et Plans delà Marine; à celte époque, les ingénieurs-hydrographes ne voyageaient que rarementou môme pas du tout,et les cartes qu'lis dressaient se ressentaient de l'incertitude des documents mis à leur disposiiion. Il y avait cependant parmi celles do Philippe Buadie.de son neveu Buache de Neuville et de Bonne, qui travaillaient sous l’habile direction de Fleuricu. des œuvres dignes d'fitre citées et qui pouvaient faire présager ce que deviendrait l’Hydrographie française.
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- Quelques années auparavant, vers 1768, on s’occupait beaucoup, à l’École de Mézières, du problème du défilement des ouvrages de fortification dont la solution avait été déjà facilitée par l’idée heureuse, venue au célèbre hydraulicien du Buat, de représenter un plan par son échelle de pente. Il s’agit, comme on sait, dans le défilement, de mener un plan tangent au terrain par une droite qui est habituellement une crête d'ouvrage définie par deux cotes extrêmes; mais un terrain parsemé de cotes isolées, même nombreuses (1 ), se prêtait encore mal à des constructions rapides. En recourant aux courbes du niveau ou aux sections horizontales de Buache et de Üucarla, Meusnier, à peine sorti de l'École, leva en 1777 cette difficulté et paracheva la solution.
- Nous devions donner cet historique assez détaillé de l'invention des plans cotés, des courbes de niveau et de la Géométrie particulière à laquelle elle a donné naissance, ne fût-ce que parce qu'elle fait le plus grand honneur aux ingénieurs militaires français, mais aussi à cause du rôle considérable, prépondérant, pourrait-on dire, de ce dernier mode de représentation du relief du terrain dans la Topographie moderne.
- L’illustre Meusnier, qui avait conseillé l’emploi de ces courbes pour représenter le terrain dangereux sur les plans de fortification, en avait fait lui-même l'application, en 1789, à la construction d'une Carte de la rade de Cherbourg, la première de ce genre qui ail été exécutée avec tout le soin désirable (2). Toutefois les courbes avaient été encore tracées, et nécessairement dans ce cas, en se guidant [voyez la note (') de la présente page] d’après les cotes isolées de points plus ou moins rapprochés, mais bien déterminés. On a opéré pendant longtemps et l’on opère encore souventde même pour figurer le relief du terrain, mais en s’aidant des formes apparentes
- (* *) On avait fini par adopter les pians cotés, mais on se contenta pendant longtemps do cotes isolées dont on se servit plus tard, comme guides, même à titre d'exercice, pour filer les courbes.
- (*) Avec le concours de sept officiers du génie, la plupart très distingués : Caflarelli du Falga, Aubert du Petit-Thouars, Huvier, Catoire, Simon de Morselier, Lenoir du Lanchal et le chevalier du Buat de Sasseguières. (Acgoyat, t. U, p. Si;.;
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- de ce terrain, ce que l’on ne pouvait pas faire pour les fonds de mer. C’est seulement plus lard que se sont introduites des méthodes directes permettant de donner plus de précision à cette nouvelle manière d’exprimer le relief non seulement des montagnes et des collines, mais des moindres ondulations du sol.
- Le perfectionnement des instruments de nivellement dû, en grande partie, comme on le sait, aux ingénieurs du corps des Ponts et Chaussées créé vers le milieu du xvni* siècle, et celui de la boussole réalisé par l’ingénieur-géographe Maissiat, ont conduit à la conception de ces méthodes dont l'un des principaux promoteurs fut encore un assistant ingénieur-géographe, officier du génie sorti du rang, le capitaine devenu lieutenant-colonel Clerc, qui les appliqua le premier avec un véritable talent et les enseigna à l’École Polytechnique et à l’École de Metz.
- Quand elles sont levées avec soin, ces courbes jouissent des propriétés les plus précieuses; elles peuvent servir à construire facilement, et avec la plus grande exactitude, des plans-reliefs, par exemple ceux des places fortes comme il en existait déjà depuis longtemps et dont on a formé un musée à l'Hôtel des Invalides ; elles ont contribué aussi à faire renoncer à l’exagération des hauteurs dans la construction des reliefs de montagnes, exagération qui entretenait une illusion assez commune et les idées les plus fausses sur les formes naturelles du terrain dont quelques auteurs, surtout à l’étranger, ne sont pas encore parvenus à se dégager.
- Enfin, et c’est ce qui a fait la juste popularité de ce mode de représentation, les courbes ou les sections horizontales permettent aux ingénieurs de faire des avant-projets très complets de travaux de toute nature, fortifications, roules, chemins de fer, canaux, dessèchements, irrigations, etc., presque sans tâtonnements et sans avoir besoin de parcourir le terrain dans tous les sens, ce qui doit avoir été Jait une fois pour toutes, quand on a levé la carte dans les conditions que nous venons de supposer.
- Mais, si ce n’est dans le corps du Génie où la tradition est née, s’est développée et s’est toujours entretenue, ces impor-
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- tantes propriétés, la dernière en particulier, restèrent longtemps ignorées, tant qu'il n’exista pas de cartes topographiques à une assez grande échelle portant des courbes de niveau.
- La première utilisation de ces courbes fut donc tout autre; et, dès que l’on parvint à les tracer avec une exactitude satisfaisante, on reconnut qu'elles étaient propres à guider très sûrement le dessinateur ou le graveur pour produire le relief à l’aide de teintes ou de hachures.
- Nous allons à présent rencontrer fréquemment cette dernière expression qui ne nous avait pas encore autant frappés, bien que l’usage des tailles ou des traits auxquels elle correspond soit général, que I on emploie le burin, la plume ou le crayon pour modeler des formes naturelles. Cela étant, si l'on jette les yeux sur quelque ancien plan gravé où l’on a cherché à exprimer le relief par des ombres, on reconnaîtra aisément la tendance de l’artiste à diriger ses tailles, ses hachures dans le sens de la pente du terrain; seulement les teintes et, par conséquent, les hachures y sont plus fortes du côté opposé à la lumière {voyez, par exemple, le plan de Charleroy. par Le Pautre, PL Vl)\ nous nous trouvons,dans ce cas, en présence du système de la lumière oblique.
- Sur la Carte de Cassini et sur celles auxquelles elle a servi de modèle, on constate également celte tendance instinctive à diriger les hachures suivant les pentes, mais sans préoccupation de l'éclairage, c'est-à-dire en adoptant la même teinte pour toutes les orientations, dans tous les azimuts, et en accentuant seulement les pentes les plus fortes par des hachures plus grosses; en un mot, on trouve là une première ébauche du système de la lumière verticale, et il faut convenir que le résultat n’est pas satisfaisant, l’aspect général de la Carte de Cassini que nous supposons en cause étant, sans contredit, peu agréable. Mais il faut aussi reconnaître que les conditions dans lesquelles celte carte avait été exécutée par des opérateurs improvisés étaient bien défavorables. Le côté artistique, si cher aux ingénieurs-géographes et aux officiers du génie de ce temps, y était absolument négligé, et c étaii sûrement ce qui avait tant indisposé d'Arçon {voyiez la note p. 279).
- Nous ne contestons pas que la Carte de Cassini ail fait grand
- a» Série, t. VII.
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- honneur aux astronomes français qui ont effectué, à son occasion, la triangulation la plus vaste qui eût été entreprise jusqu’alors, ni même que l’œuvre, prise dans son ensemble, fût recommandable et qu’elle ait rendu beaucoup de services, mais nous n’allons pas jusqu’à en admirer les détails qui sont bien inférieurs à ce qu’ils eussent été, si l’on avait eu le bon esprit de confier celte œuvre à d’autres opérateurs dirigés par des membres de deux corps dont le talent était éprouvé ( * ).
- Nous donnons (Pl.X) un spécimen de celle carte en engageant le lecteur à le comparer avec les planches antérieures extraites du Grand Beaulieu et, s'il le veut bien, avec la Carte de I’île de la Martinique dont l’exécution est relativement récente, mais dont les éléments avaient été réunis par les ingénieurs des camps et armées.
- Reprenons, après cette digression nécessaire, l'historique des transformations du dessin topographique au point où nous l’avons laissé.
- (’) Quand on sait qu’en 1-S6, avant l’achèvement de la Carte de Cassini, ù l’exception des Pyrénées et des côtes du Languedoc, toutes les frontières de la France, sur une grande largeur, avaient été levées géométriquement, à l'échelle de ^ avec un soin extrême par les officiers de ces deux corps, on comprend l'exaspération de ceux-ci qui voyaient leurs beaux travaux dédaignés, alors que les mauvaises planchettes des ouvriers de M. Cassini avaient les honneurs de la publicité. On peut d’ailleurs faire une comparaison entre la manière si distinguée des ingénieurs-géographes et celle des autres topographes, en parcourant les Allas de la campagne de Sf. le prince de Condé en Flandre, en 1674, et de l'Histoire militaire de Flandre de 1690 à iÔg4< Campagnes du maréchal de Luxembourg, par le chevalier dbBeauRaix (Paris, 1774 et 1756), dans lesquels se trouvent reproduites des cartes d’à peu près tous les systèmes employés du xvn* au xvnr siècle, et à des échelles convenables pour permettre de bien les Juger.
- Le chevalier de Beaurain, géographe du roi. a été surtout un compilateur exercé et éclairé. Dans les deux importants Ouvrages cités, il s'est attaché, comme 11 le dit lui-même dans l’Avertissement du dernier, « à se servir de cartes topographiques où le terrein est représenté au naturel. 0 — 0 Les cartes, ajoute-t-il plus loin, sont aussi exactes et aussi détaillées qu'on puisse le désirer, le chevalier de Beaurain ayant, pour leur perfection, profilé des corrections des différents ingénieurs-géographes et des augmentations que M. le duc de Noailles a fait faire su/les cartes qu’il a dé ces cinq campagnes. 0 La Carte de la bataille de Stecnkerque, en 1O92, le plan du combat de cavalerie donné prés de Pleurus, en 1690, levés expressément par ordre du roi Louis XV, sont d’excellents exemples du genre adopté depuis Masse père par les ingénieurs-géographes.
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- En «799, un Saxon, nommé Lehmann, frappé sans douie de la tendance que nous venons de relever sur les caries gravées, y compris celle de Cassini, avait cherché à systématiser le procédé des hachures en proposant formellement de diriger celles-ci suivant les lignes de plus grande pente, en les traçant fines ou en les renforçant, en les espaçant ou en les rapprochant, selon le degré variable des pentes.
- Il n'était plus question, dans ce système que l'on a improprement qualifié de lumière verticale, ni d’orientation des teintes ni d’éclairage, et son application eût été assez difficile et toujours très imparfaite sans l’invention des courbes horizontales que Lehmann paraît avoir ignorée.
- Quoique nous ayons rapporté à l’École de Mézières et à Meusnier en particulier l’honneur d’avoir montré l’utilité de ces courbes pour résoudre le problème du défilement, c’est seulement en novembre 1802 que fut exécuté le premier plan nivelé par courbes horizontales d'un pays de montagnes. Ce plan était celui de la Rocca d’Anfo, sur le Chicse, à l'un des débouchés du Tyrol sur la Lombardo-Vénétie, levé sous la direction du chef de bataillon du génie Liédot, chargé d’étudier le projet de défense de cette position (1 ).
- A la môme époque, le service du génie venait d’organiser une brigade topographique pour exécuter les levers détaillés des places fortes et du terrain environnant; l’École de l’Artillerie et du Génie était installée à Metz et, dès son origine, le professeur d’Architeclure militaire Dobenheim y faisait établir les projets de fortification sur des plans nivelés par courbes horizontales (2); enfin, la Commission chargée de simplifier et d'uniformiser les signes et les conventions en usage dans les canes, les plans et les dessins topographiques avait été également instituée en 1802, comme nous l'avons dit plus haut. (*)
- (*) AugOYat, Essai historique sur la fortification, etc.
- (’) L'École Polytechnique, qui datait pourtant de 1791, était encore un peu en arrière; les méthodes de Monge y étalent surtout en honneur et l'on y résolvait les problèmes du défilement au moyen de deux plans d<; projection. Ce fui uu peu plus tard que le capitaine Cterc y introduisit la construction et l'usage des courbes de niveau.
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- Celte coïncidence n’éiaitpas fortuite; on éprouvait partout le besoin de donner à l’art de représenter le relief du terrain, si précieux pour les ingénieurs et pour les militaires, une direction à la fois nette et rigoureuse.
- Sans parler des excellents conseils donnés par la Commis-sion touchant les méthodes et les instruments géodésiques à adopter dans les différents services publics et selon les circonstances, la préférence à donner au niveau de la mer pour y rapporter toutes les hauteurs et les profondeurs (<), et le choix des échelles qui devaient être toutes décimales (* *), nous empruntons au procès-verbal de ses conférences deux passages qui se rapportent immédiatement à notre sujet et qui prouvent l’heureuse influence qu’avaient eue sur ses décisions les ingénieurs-géographes éminents qui en faisaient partie, Bacler-Dalbc (*), Jacolin, Barbié du Bocage, Henne-quin, etc. À propos des projections et du dessin en général, « la Commission, y est-il dit, pense qu’il est toujours utile et souvent nécessaire, en Topographie comme dans tous les arts, d'ajouter à la projection horizontale que donoe le plan ou la carte, des projections verticales ou perspectives; elle désire qu’on ne néglige jamais de le faire, toutes les fois que le temps le permettra, lors même qu'on ne verrait pas, dans l’instant, l’utilité que ces projections peuvent avoir un jour (*). » On imagine aisément, d’après cela, le cas que cette Commission eût fait de l’emploi de la Photographie, mais n’insistons pas en ce moment.
- {') On avait bien rapporté tout naturellement, sur les caries marines, les sondes à celle surface de niveau; mais, dans plusieurs services et notamment dans ceux du Génie et des Ponts et Chaussées, faute d’un nivellement général préalable, on employait pour coter le terrain des sondes comptées à partir d’un plan de comparaison idéal supérieur et arbitraire, ce qui ne donnait aucune idée des altitudes réelles et avait en outre l’Inconvénient d'alTecter les cotes les plus faibles aux points les plus élevés.
- (*) On sait que, contrairement à ce principe, on a choisi plus tard pour la Carte de France l'échelle de et que le Dépôt de la Guerre a aggravé celle dérogation en adoptant les sous-multiple.? rrénn: et ttsWï pour ses réductions. ***winï
- (*) Bâcler-Dalbe, qui fut en 1799 directeur du Cabinet topographique de
- Bonaparte et devint, en général de brigade, était un pavsagiste d’une rare valeur. On peut voir plusieurs de ses tableaux au Musée' de Versailles.
- 1 ' Mémorial du Dépôt de la Guerre. I. II. p. n.
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- Quelques membres de la Commission avaient bien essayé déjà, à celte époque, de faire admettre l’égalité des teintes dans toutes les orientations, c’est-à-dire ce que l’on a appelé la lumière verticale, mais cette convention avait été rejetée, et la préférence accordée^ux teintes naturelles était fondée sur des considérations qui méritent d’être reproduites ici, in extenso:
- « En général, la Commission pense que, pour atteindre la perfection, chaque dessinateur doit s’attacher à produire sur tes cartes te même effet que ferait un relief parfait du terrain, ou plutôt la nature elle-même revêtue de ses formes et de ses couleurs, mais réduites aux dimensions de l'échelle («).
- » Cette supposition, en déterminant le but dont il faut approcher s’il n’est pas permis de l’atteindre, fournit un terme de comparaison pour déterminer quelles doivent être, sur une carte donnée, la force et la dégradation des teintes.
- » La Commission pense d’ailleurs qu'il sera très utile, pour rendre sensible cette manière d’envisager les cartes, de donner suite à la proposition de M. Ilennequin, de mettre sous les yeux des dessinateurs des reliefs modèles de différents sites naturels, accidentés, et dans la construction desquels on approchera le plus possible de la nature.
- » Les teintes dérivent de la lumière. Le type idéal que la Commission vient d’indiquer exige, pour que les teintes qu’il s’agit d'imiter soient déterminées, qu’on suppose ce relief ou celle nature ainsi réduiie éclairée par une lumière constante et fixe de position.
- £ *) On sent Lien ici l’esprit dont étaient animes de? operateurs qui étaient en même temps des artistes. Quelques lignes auparavant, le procès-verbal en contenait une preuve plus complète encore peut-être : a On peut, dans les teintes, employer une couleur unique ou les couleurs mêmes des objets. La première manière constitue le Dessin en général; c'est la seconde qui distingue In Peinture. Le désir d’obtenir le plus grand effet possible, doit, pour les caries comme pour les tableaux, engager à préférer les teintes diversement colorées : c’est ce motif qui fait que la Commission attache un degré d'intérêt de plus à la perfection des cartes lavees qu'à celle des cartes à la plume, quoique l'un et l'autre genre exercent et méritent d’exercer le talent des pins habiles dessinateurs- »
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- » On supposera celle lumière telle qu'il n’en résulle jamais d'oppositions trop heurtées, de teintes trop foncées, trop noires, qui oblitèrent le trait de projection et sous lesquelles il soit difficile de le distinguer.
- » La lumière sera d’ailleurs, comme dans les tableaux, à la gauche des spectateurs, c'est-à-dire au Nord-Ouest, le méridien coupant à angle droit le haut et le bas de la carte. »
- Les principes de la Topographie la plus expressive et la plus parfaite que l’on puisse imaginer se trouvaient exposés aussi clairement que possible dans cette décision. La Commission avait eu soin d’écarter définitivement la demi-perspective, c’est-à-dire le mélange des projections ou des perspectives inclinées avec les projections horizontales déjà généralement abandonné; et l’un de ses membres, excellent dessinateur, Chreslien, chef du Bureau topographique du Ministère des relations extérieures, avait donné des modèles gravés de teintes et de signes conventionnels répondant aux principaux étals et accidents du terrain.
- C'est en se conformant à ces principes et en s’inspirant de ces modèles que furent exécutés, au Dépôt de la Guerre et chez plusieurs éditeurs de Paris, les belles cartes et les Atlas militaires dont nous avons parlé plus haut (p. 280).
- C’est aussi en donnant à leurs graveurs des modèles admirablement dessinés, dans le système de la lumière oblique (*), que les ingénieurs-hydrographes sortis de l’École Polytechnique ont fait et continuent à faire exécuter le figuré des côtes sur les excellentes cartes qu’ils ont levées eux-mêmes avec un art et un soin admirables et qui jouissent, dans le monde entier, d’une si grande et si légitime réputation, due à leur exactitude en même temps qu’à l'agrément du modelé de la
- {’) Ou en volt un tout à fait remarquable dans le cabinet de l'ingénieur-hydrograpüe en chef. Ce modèle est dû à Brambilta, qui fut professeur à l'Ecole des ingénieurs-géographes, et qui était lui-même capitaine dans ce corps; mais il travaillait en même temps pour le Dépôt des Caries et Plans de la Marine, où 11 a introduit les meilleures traditions conservées jusqu'à ce jour. Sou huilons seulement aux graveurs actuels de faire tous leurs efforts pour soutenir la réputation de leurs devanciers.
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- partie terrestre. (On en jugera immédiatement en se reportant à la Carte de la Martinique, Pl. IX).
- Cependant, postérieurement aux travaux de la Commission de 1802. deux pays étrangers seulement, la Suisse et le Piémont, adoptèrent la lumière oblique pour figurer le relief du terrain. Peut-être n’est-il pas hors de propos de rappeler que le général Dufour, qui fit entreprendre et dirigea la construction de la belle Carte de la Suisse à l’échelle décimale de ysüVüu» avait été français et élève de l’École Polytechnique d’où il était sorti dans le Génie, et que l’un des plus célèbres ingénieurs-géographes piémontais, Baggetti, avait aussi servi en France pendant toute la durée de l’Empire (• ).
- En France même et malgré le talent de nos graveurs qui avaient su admirablement interpréter les règles établies par la Commission, au point que les savants étrangers venaient souvent leur demander leur concours (*), malgré l'habitude contractée à l’École Polytechnique et à l’École de Saint-Cyr, sans parler du Dépôt de la Guerre où étaient préparées les minutes des caries gravées, une résistance inattendue classez inexplicable se manifestait à l’École d’application de Metz où l’on avait donné la préférence à la lumière verticale. Le prétexte mis en avant était » le peu de succès que les élèves
- (•) Baggetti avait un admirable talent d'aquarelliste; en l'appelant en Franco avec le grade de capitaine ingénieur-géographe. Napoléon l'avait chargé d’exécuter des vues de champs de bataille ut dus lieux célèbres parcourus par l'armce française, particulièrement en Italie. Le nombre des œuvres de Baggetti est considérable. On en peut voir au Musée de Versailles. dans les salies numérotées HO; le Dépôt de la Guerre seul possède >76 merveilleuses aquarelles presque toutes de cet habile paysagiste. Plus de Go ont été gravées et se trouvent à la Bibliothèque Nationale, sous le titre do : Vues des campagnes d’Italie en 1796 et i$oo. peintes par Bag-getti, accompagnées d'une Carte à vol d’oiseau delà Suisse pour suivre la marche de l’armée française pendant la campagne de Marengo. Il v avait là un retour à la tradition des peintres miiitair.-s du grand règne qui ne s'est jamais perdue dans noire pays et qui a même été ravivée par l'excellente idée du roi Louis-Philippe de consacrer le palais de \ersailles aux gloires de la France. Cependant, à part Baggetti. Bacler-Dalbe et quelques autres, on peut regretter que les peintres de batailles ne soient pas. toujours restés en relations avec le service topographique «le l'armée.
- (*J C'est ainsi que Léopold de Buch avait fait graver une bulle Carte bien connue de l'ile de TénérilTe. par Pierre Tardieu, et l'on pourrait citer un grand nombre d'autres exemples et de noms de graveurs distingués.
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- obtenaient dans l'exécution des plans levés », attribué au a manque d'uniformité en ire les systèmes suivis pour le dessin de la carte dans les différentes écoles ».
- Ainsi, parce que les élèves de la seule ccole où la lumière verticale était en usage ne réussissaient pas dans l'exécution des levés, il fallait tout bouleverser, et une nouvelle Commission fut nommée en iS?.6, expressément dans le but <X établir de Vuniformité dans le mode de figurer le relief du terrain.
- Au fond, cela signifiait : dans le but de donner satisfaction au vœu de l'École d'application, en prescrivant l’emploi général et exclusif de la lumière verticale, et voilà peut-être pourquoi la Carte de France dite de l’Élat-Major n’a pas été exécutée dans le système si artistique et si français de la lumière oblique.
- A la vérité, pour justifier à l’avance l’abandon de la lumière oblique, on avait encore allégué que la Carte de Cassini et la Carte des Chasses étaient exécutées dans le système que l’on continuait à qualifier si improprement de lumière verticale, et qu’à l'étranger ce système était à peu près le seul qui fût employé; enfin, on prétendait que plusieurs ingénieurs-géographes, à l'exemple du colonel Bonne, n’obéissaient qu’avec répugnance aux prescriptions de la Commission de 1802. On reconnaissait toutefois que Puissant et Chrestien de la Croix, tous les deux si compétents en pareille matière, s’étaient énergiquement prononcés en faveur du maintien de la lumière oblique.
- Mais cela ne touchait guère les membres de la Commission (dont Puissant avait été écarté) qui avaient pris ou fait prendre l’initiative de la prétendue réforme, et, dans l’avant-propos du procès-verbal auquel nous empruntons ces renseignements {‘), on trouve cette phrase incidente qui donne la clé de toute la campagne entreprise pour proscrire la lumière oblique : <1 En présence de deux systèmes opposés, il était difficile que le moins rationnel prévalût entièrement à une
- ;•) Mémorial du Dépôt de la Guerre, t. IV, p. 34; et sim lus discussions et des décisions de la Commission.
- v.; Résumé
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- époque où l'étude des Sciences exactes était en quelque sorte devenue populaire. »
- Celte opinion était celle d’hommes d’une grande autorité, comme le général Haxo, et il est aisé de voir qu’elle leur avait été suggérée par la faveur croissante de l'emploi des courbes de niveau dont ils appréciaient avec raison les importantes propriétés; mais, en voulant les étendre encore et en se réclamant de la popularité des Sciences exactes, ils en vinrent à sacrifier complètement les effets naturels, si habilement obtenus à force de talent par nos artistes, à une convention terne, aride, qu’ils qualifièrent de rationnelle.
- La plus grande partie des séances de la Commission fut, en effet, consacrée, très utilement d’ailleurs, à étudier et à fixer l’importance des courbes horizontales et la manière de les utiliser pour représenter le relief du terrain, soit seules sur les plans à grandes échelles, soit comme directrices des hachures ou des lignes de plus grande pente sur les caries.
- Ainsi, il fut décidé :
- Que les plans horizontaux dans lesquels les courbes sont comprises devraient être équidistants;
- Que les courbes horizontales seules seraient regardées comme suffisantes pour exprimer le relief du terrain dans les caries et plans dont les échelles varient de à exclusivement;
- Que, pour les cartes depuis l’échelle de inclusivement jusqu’au et au delà, les courbes seules seraient regardées comme insuffisantes;
- Que, pour les caries dont les échelles n’expriment pas un rapport plus petit que 700W5» on écarterait toute considération de lumière soit oblique, soit verticale.
- Il avait encore été convenu que l’espacement des hachures serait en raison inverse de la rapidité des pentes et égal au quart de la cotangente moyenne de l'angle de pente, c’est-à-dire au quart de la distance prise sur la carte entre deux courbes consécutives.
- Le résumé des discussions et décisions de la Commission était accompagné de planches gravées reproduisant des essais d’expression du relief du terrain faits sur des cartes et des
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- plans à des échelles variées et suivant différents systèmes. Ceux-ci ne comprenaient toutefois que des courbes horizontales seules ou des hachures produisant des teintes réglées par des diapasons C1) différents, abstraction faite de toute prétention à des effets de lumière.
- Convoquée de nouveau en 1S28, et invitée par le Ministre à compléter son œuvre, la Commission avait eu à s’occuper de la rédaction d’un Recueil général de signes conventionnels adaptés aux besoins de tous les services publics et à examiner à nouveau quelques-unes de ses premières décisions.
- Les opinions exprimées par la majorité des membres relativement au choix du système de représentation du relief du terrain furent non seulement maintenues, mais accentuées et, dans la suite du Résumé adressé au Ministre, il était dit encore plus affirmativement que, « pour toutes les cartes, quelle que soit leur échelle, on écarterait toute considération de lumière soit oblique, soit verticale ».
- En un mot, on ne voulait plus entendre parler d’effets naturels, et c’était aux lecteurs des cartes à traduire par le raisonnement ce qu’ils y voyaient, traduction prétendue facile, mais qui n’exigeait pas moins un effort peu fait pour rendre attrayant l’aspect de la carte.
- La fixation du diapason des teintes était devenue dès lors la seule question à résoudre, et Dieu sait le nombre des élucubrations auxquelles elle a donné lieu, en France et à l'étranger, et les difficultés qu’elle a présentées quand, après les pays de collines dont on s’était surtout occupé d’abord, il fallut aborder les pays de hautes montagnes. Ceux-ci, de beaucoup les plus pittoresques et les plus intéressants sur les caries à l’effet, devenaient insupportables à regarder sur celles qui en étaient dépourvues, par suite de l’exagération inévitable des teintes qui noircissaient tout. Ajoutez à cela que la variété des diapasons dans les différents pays rendait très pénible le passage d’une carte à une autre, enfin que les graveurs, devenus des machines, perdaient le goût de leur art et s’abâtardissaient.
- (•) Cûlte expression, qui s’applique surtout aux sons et quelquefois aux couleurs, avait été ainsi étendue aux teintes pour en fixer les nuances.
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- Ces conséquences avaient été prévues par des esprits éclairés, Puissant entre autres, moins prévenus que ne l'étaient des hommes, tout aussi distingués d’ailleurs, mais dominés par l'idée qu’en adoptant des règles supposées très simples, on arriverait, d’un côté, à l’uniformité rêvée des conventions dans les services publics (•) et, d'un autre côté, à faciliter aux jeunes officiers et aux jeunes ingénieurs l’exécution des caries topographiques. Aucun de ces résultats ne fut atteint, et, en ce qui concerne les élèves des écoles militaires ou civiles, il arriva ce qui arrivera toujours en pareil cas : quelques-uns parmi les plus adroits et les plus patients réussirent et le plus grand nombre échoua. Pourquoi, d’ailleurs, exiger de jeunes gens qui avaient bien d’autres choses à apprendre, de s’exercer à l’art ou plutôt à la technique du graveur dont ils n’avaient que faire, et combien il eût été préférable de leur donner à laver rapidement à l'effet les cartes qu'ils couvraient péniblement de hachures.
- Nous pouvons nous arrêter ici, car l’histoire du Dessin topographique manuscrit ou gravé, considéré au point de vue des méthodes de représentation du relief du terrain, ne va pas plus loin. Tout ce que l’on a fait en France et à l’étranger depuis 1828 ou i83o rentre dans l’une des dernières catégories que nous avons spécifiées.
- On a employé et l’on emploie beaucoup, on pourrait dire trop, les courbes de niveau seules, même pour des caries à des échelles bien inférieures à 17775*
- On continue à employer, avec moins d’enthousiasme toutefois, leshachuresdirigéessuivant les Irgnesde plus grande pente plus ou moins espacées, légères ou renforcées, sans aucune considération de lumière oblique ou verticale (système de la Commission de 1828). Enfin, on revient, en France et dans
- (*) En iS54, une autre Commission, présidée par le général Noizct, et dont l’auteur de celte Notice fut le secrétaire, a poursuivi la même chimère, sans l’atteindre davantage. La question du diapason y fut encore l une de celles qui lui prit le plus de temps, bien inutilement. Le secrétaire n’a d’ailleurs rien à se reprocher, car il y soutint'les opinion? qu'il exprime ici, au risque de mécontenter ses collègues qui étaient tous ses supérieurs
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- quelques autres pays, aux hachures, toujours dirigées suivant les lignes de plus grande pente, mais produisant ou tendant à produire des teintes naturelles déterminées par la lumière oblique dirigée du N'ord-Quest ou Sud-Ouest (système de la Commission de «802, de l'École des ingénieurs-géographes et des ingénieurs-hydrographes) (’).
- Ajoutons que ces teintes peuvent être obtenues, sur les cartes manuscrites, à l’aide du lavis et, sur les cartes gravées ou lithographiées, par des procédés assez simples auxquels on a recours aujourd'hui.
- VII. — Conclusion.
- Nous avons essayé, dans cette Élude entreprise, comme nous l’avons dit, à propos de l’application de Ja Photographie au lever des plans (2), de nous rendre un compte exact des progrès et des vicissitudes d’un art qui, nécessairement parti de l’imitation de la nature, s’en est éloigné et y est revenu alternativement, tantôt associant la Perspective à la projection horizontale du terrain, tantôt séparant ces deux modes de représentation, mais les conservant pour les placer l’un à côté de l’autre, enfin excluant tout à fait le premier et repous-
- {’) Celte réaction s'est prononcée en France depuis plus de vingt-cinq ans, dans le corps du Génie. On peut citer, par exemple, les beaux modèles de Cartes topographiques d'une partie des Alpes-Maritimes, du commandant depuis lieutenant-colonel du génie Wagner, officier d’une rare distinction, mort prématurément; la Carte de France du Service du Génie, à l'échelle de sj-pVyû» du capitaine depuis lieutenant-colonel Prudent, et enfin les essais du capitaine depuis général de la Moéqut a même cherché à donner des règles pour guider les graveurs. Signalons encore la Carie de France à l’échelle de dressée au Ministère de l’Intérieur par M. Anthoine,
- ingénieur des‘Arts et Manufactures, et l’Atlas de Géographie moderne de MM.Schrader, Prudent et Anthoine, publié par la maison Hachette, à Paris.
- Mais, en constatant ce retour aux saines traditions et les progrès déjà accomplis, ne cessons pas de souhaiter que les graveurs redeviennent de véritables artistes, car les indications et même les règles plus ou moins précises et justifiées qui peuvent leur être données pour les guider ne suffiront Jamais et ne sauraient se substituer avantageusement, au contraire, au goût qui fait aimer un métier délicat.
- {>} Comprise dans le programme du Congrès des Sciences géographiques tenu à Londres en juillet 189.5.
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- sant alors jusqu’à l’intention de “produire sur la projection horizontale les effets naturels à l’aide de teintes appliquées sur la carte considérée elle-même comme un tableau exécuté d’après un modèle en relief du terrain convenablement éclairé.
- Sans méconnaître les efforts très intéressants tentés pendant assez longtemps dans d’autres pays et notamment en Italie, mais en nous en tenant à ceux qui ont fait tant d’honneur au nôtre, surtout depuis l'organisation du corps des ingénieurs-géographes, nous avons vu s'accentuer la tendance tout à fait remarquable à réaliser une Topographie pittoresque, attrayante, qui n’en conservait pas moins la rigueur géométrique dans ses moindres détails. Malheureusement, à deux reprises, et pour l’exécution des grandes cartes qui ont eu tant de réputation, parce qu’elles répondaient à des besoins immédiats, la Carte de Cassini et celle dite de l’État-Major, les méthodes élaborées si patiemment et si habilement par les membres de ce corps et par certains officiers du génie qui rivalisaient avec eux furent méconnues et abandonnées.
- C’est à peu près au moment où la Carte de Cassini venait d’être achevée et en même temps que le Cadastre général de la France était décrété en 1791, que le corps des ingénieurs-géographes fut supprimé une première fois, sous le prétexte qu'il était devenu inutile.
- Quand, en 1793, sur la demande pressante des chefs de nos armées, on reconnut la nécessité de le rétablir, presque tous ses membres étaient dispersés (1 ), et, pour le recruter, il fallut recourir à quelques jeunes gens instruits, soumis à des examens sommaires et rapidement exercés, et y introduire un certain nombre d’ingénieurs du Cadastre, formés eux-mêmes dans l’JÈcole dirigée par Prony. Les anciennes traditions semblaient bien compromises; cependant elles ne tardèrent pas à renaître, et le Dépôt de la Guerre, auquel était rattaché le
- (•} Plusieurs parmi les plus distingués voyageaient au loin, les uns embarqués et rendant de grands services à nos plus illustres navigateurs. Bougainville et le comte JEslaing, d’autres parcourant l’Inde. la Californie, etc. ' Mémorial du Dépôt de la Guerre, t. J,p. iaC/
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- nouveau corps, les vit bientôt, à l'exemple de leurs devanciers, se passionner pour leur art, comme en témoignent les œuvres citées et les délibérations de la Commission de 1802.
- La nécessité d'une nouvelle Carte de France ayant été généralement reconnue dès les premières années de la Restauration (la Carte de Cassini avait fait son temps) (*), celle de recourir à un nombreux personnel militaire s’imposait. Précisément le corps d’État-Major venait d’ètre créé en 1818, et les officiers qui le composaient devant être exercés à faire des reconnaissances, on pensa à les charger de compléter les Cartes du Cadastre réduites à l'échelle de , puis de 7057** et d'y figurer le relief du terrain à l’aide de courbes horizontales rattachées à des repères exacts qui leur étaient donnés et qu’ils devaient multiplier selon les localités plus ou moins accidentées où ils opéraient.
- Nous n’entrerons pas dans le détail de l'exécution de la Carte de France à l’échelle de qui est entre les mains de tout le monde et dont les qualités et les défauts lui ont valu tour à tour des éloges et des critiques exagérés.
- (•) Nous ne saurions assez répéter que cette carte, malgré ses Imperfections, méritait la faveur dont elle a joui, mais cela 11c nous empêche pas de maintenir la réserve formelle que nous avons faite au sujet de la manière dont elle était dessinée. Il est assez curieux d'ailleurs de voir combien elle a été appréciée diversement à des époques peu éloignées l’une de l'autre. En 1S02, par exemple, dans sa Notice historique sur le Dépôt de la Guerre, le général du génie Pascal-Vallongue, directeur-adjoint de cet établissement, allait jusqu’à écrire : « La Topographie avait fait encore peu de progrès ; elle attendait la Carte de Cassini pour paraître avec tout l’avantage que ce grand et bel Ouvrage lut a donné sur tout ce qui s’était fait en ce genre dans le reste de l’Europe et sur presque tout ce qui s’est fait depuis. » Tandis qu'en 1S2S, dans une autre Notice sur la situation du Dépôt de la Guerre,on trouve ce jugement : 0 L'utilité d’une nouvelle Carte de France est généralement reconnue; celle de Cassini n’était pas établie sur de» bases suffisamment exactes; elle manquait d’indications nécessaires mentionnées dans toutes les cartes modernes publiées par les gouvernements étrangers; d’autre part, la configuration du terrain ne présentait aucune vérité, o Cassini était naturellement plus indulgent pour son œuvre, mats il comprenait cependant qu'il lui manquait quelque chose d'essentiel. 0 II ne manquerait plus qu’un nivellement de toute la France pour juger de la possibilité de tou» les projets que Ton présente au Ministère, disait-il; cette entreprise, qui serait présentement très dispendieuse, était une suite de celle de la Carte de France, si les ingé-
- nieurs avaient eu des Instruments pour prendre des angles de hauteur. *
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- Les ingénieurs-géographes, supprimés définitivement en i83i, avaient eu encore le très grand mérite d’effectuer les opérations fondamentales de la mesure des bases, de la triangulation du premier ordre, d’une grande pariie du deuxième ordre et du nivellement géodésique correspondant; ce furent eux aussi qui commencèrent à dessiner la Carte, en se conformant aux décisions de la Commission de 1828; enfin, ce furent les derniers représentants de ce corps, Peylier, Levret, Ser-vier, Couthaud, Hossard,qui eurent à guider les officiers d’état-major chargés des triangulations du deuxième et du troisième ordre, à vérifier leurs travaux, à assembler et à corriger les minutes souvent discordantes des levers par courbes horizontales et à diriger la gravure des cartes dont ils parvinrent à obtenir l’harmonie dans l’ensemble, en dépit des difficultés presque insurmontables que faisait naître à chaque instant l’emploi supposé si simple des diapasons.
- Tout ce que nous disons de la Carte de France de l'État-Major pourrait s'étendre aux œuvres analogues exécutées dans les autres pays de l’Europe, le plus souvent sous la même rubrique des États-Majors. En les comparant les unes aux autres, on constate que la nôtre est encore l’une des plus réussies, mais cette satisfaction d'amour-propre ne doit pas nous faire perdre de vue la nécessite qui s’impose aujourd’hui de faire mieux. Nous savons au surplus que déjà (voir la note de la p. 296) les cartes spéciales entreprises pour les besoins de nos principaux services publics sont exécutées à des échelles décimales et que le relief du terrain y est exprimé dans le système de la lumière oblique. Mais nous espérons que l’on ira plus loin et qu’une nouvelle grande Carte de France, à une échelle supérieure aux précédentes, sera levée avec toutes les ressources dont on dispose aujourd’hui et recouverte de teintes naturelles, selon l'expression de la Commission de 1802, pour faire mieux saisir le relief. Nous espérons même que l’on en viendra à reprendre la vieille et excellente tradition des profils ou vues pittoresques dont la Photographie facilite tant l'obtention rigoureuse, vues qui seraient non seulement des illustrations comme celles dont on fait un si grand usage dans toutes les publications mo*
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- USSBDAT.
- dernes (')» relations de voyages, monographies descriptives des pays les plus connus, etc., mais de véritables documents sur l’intérêt desquels nous insisterons dans le Chapitre suivant.
- Nous terminerons celui-ci par deux remarques, ou plutôt par deux renseignements qui nous semblent décisifs.
- Le premier se rapporte à la comparaison immédiate que l'on peut faire entre le résultat auquel on est arrivé pour la représentation du relief du terrain sur la Carte de France d’après le système de la Commission de 1828 et celui que l’on pouvait atteindre en employant le système de la lumière oblique.
- La PI. XI {fig. a) est une reproduction de la région des puys d’Auvergne, d’après la Carte de France de l’État-Major, et la même planche (fig. b) représente cette même région obtenue par l'excellent professeur Bardin à l’aide d’un relief en plâtre qu’il avait exécuté lui-même en se servant des courbes de niveau des minutes de la Carte d’État-Major, relief recouvert des détails topographiques et des écritures (par ('application habile d’une épreuve sur papier de la gravure avant les hachures), puis éclairé selon la règle de la Commission de 1802.
- Nous ne croyons devoir rien ajouter à cette démonstration, par le fait, de la supériorité incomparable du système de la lumière oblique sur l’autre.
- Notre seconde observation consiste également dans la constatation de cet autre fait que nos ingénieurs-hydrographes, dont les cartes sont si universellement estimées et admirées, emploient depuis longtemps à la fois la lumière oblique pour exprimer le relief du terrain sur les côtes et des vues pittoresques développées de ces côtes prises de points habilement choisis.
- Nous reviendrons sur cette dernière remarque, précisément
- (') Nous n'aurions que rembarras du choix si nous voulions citer tes Ouvrages de ce genre, et nous nous contentons de renvoyer le lecteur an Tour du Monde, publié depuis quaranle-cinq ans déjà par la maison Machette.
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- LES INSTRUMENTS. LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES. 3ûl
- à propos des applications importantes qui ont été faites de ces vues par le plus célèbre des ingénieurs-hydrographes, Beau-temps-Beaupré (‘)>et des conséquences qu’elles ont eues déjà et qu’elles doivent avoir dans l’avenir.
- (.4 suivre.)
- (’) Nous avons eu l'occasion <lc dire que le service des Caries hydrographiques qui date de Louis XIV était primitivement coudé à un personnel qui naviguait rarement. Il y avait eu toutefois de très honorables exceptions, et il suffirait de citer le nom de Fleur (eu pour rappeler que les excellentes traditions de nos Ingénieurs-hydrographes actuels remontent assez haut. Il conviendrait aussi de rappeler le nom de Corda, à la fois homme de science, inventeur célèbre et brave marin, qui, en employant le premier son cercle à réflexion, montra tout le parti que l'on en pouvait tirer en levant une belle Carte des Canaries et de la côte d’Afrique. Mais on sait, et nous :ie saurions trop le répéter, que c'est à partir des expéditions de Deautcmps-lîenypré avec D’L'nlrecasteaux, en 179$ et >791. que l’art de l'in-génleur-hydrographe a acquis toute sa perfection, entretenue depuis celle époque par les ingénieurs sortis de l'École Polytechnique.
- Nous rappellerions encore, au besoin, que les Instructions pour le voyage de La Pérouse et pour celui deD’Entrccasteaux, qui en fut la suite, avaient été rédigées par Fleurieu qui doit être considéré comme l'inspirateur de toutes les mesures ayant le plus contribué aux progrès de la Navigation et de l'Hydrographie. Mais nous craindrions de nous éloigner de notre sujet en énumérant les services considérables de cet homme éminent.
- v* Série,
- t. VII.
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- PROGRAMME, POUR L ANNÉE 1895-96.
- DES COURS PUBLICS ET GRATUITS DE HAUT ENSEIGNEMENT
- or CONSERVATOIRE NATIONAL des arts et métiers (1 ).
- Géométrie appliquée aux Arts (les lundis el jeudis, à neuf heures). — M. A. Lacssedat, professeur; M. Ch. Brisse, professeur suppléant.
- Grandeur et figure de la Terre. — Caries géographiques et topographiques. — Instruments de lever et de nivellement. — Méthodes régulières, méthodes rapides, lever des plans à l'aide de la Photographie. — Cadastre. — Étude «les formes générales du terrain. — Tracé des voies de communication et des travaux d'art. — Calcul des surfaces, des déblais et des remblais. — Étal de la Topographie et de la Cartographie en France et a l’étranger.
- Géométrie descriptive (les lundis et jeudis, à sept heures trois quarts). — M. E. Roiciié, professeur.
- La Perspective cavalière el ta Charpente. — Assemblages, croupe droite ou biaise, escaliers en bois, etc.
- Mécanique appliquée aux Arts (les lundis et jeudis, à sept heures trois quarts). — M. J. Hirsch, professeur.
- Machinée à vapeur fixes. - Éléments de la théorie mécanique de la chaleur. — Utilisation de la vapeur dans les machines. — Dispositions et proportions générales. — Construction des organes. Essais, achat, conduite et entretien.
- Constructions civiles (les lundis et jeudis, à neuf heures). — M. J. Pillet, professeur.
- Éléments d’Architecture. — Les murs el tes moulures ; leur décoration. — Les colonnes, les ordres et les portiques plafonnés. — Les arcades, les voûtes el les portiques voûtés. — Les alliques et les combles. — Les escaliers.
- Principes de composition des édifices ; exemples divers.
- î‘l Tous ces cours ont lieu le soir et leur durée réglementaire s’étend lu 3 novembre au 3o avril.
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- PROGRAMME DES COURS POUR L’aXXÊE I Sr>5-l 891*.. 3o3
- Physique appliquée aux Arts (les lundis et jeudis, à neuf heures). — M. J. Yiolle, professeur.
- Électricité. — lois fondamentales des phénomènes électriques et magnétiques.— Instruments démesuré. — .Magnétisme terrestre. — Boussole?.
- — Sources d'électricité. — Machines électriques. — Piles. — Accumulateurs. — Machines dynamo-électriques ..-t ni3cn-.-t(.-él^ctriques. — Transformateurs. — Courants polyphasés. — Applications de l'électricité. — Galvanoplastie. — Production et transport de l'énergie. — Télégraphie. — Téléphonie. — Éclairage électrique. — Electricité atmosphérique.
- Électricité industrielle (les mercredis et samedis, à sept heures trois quarts). — M. Marcel Deprez, professeur.
- Théorie des machines dynamo-électriques. — Description des types employés dans l'industrie. — Calcul des dimensions d'une machine devant satisfaire à des conditions données. — Des moteurs électriques. — Transmission électrique de la force et ses applications. — Calcul de lètcLdisse-ment d'une transmission de force. — Machines à courant alternatif, leur théorie ; leurs applications. — Accessoires desmachinesdynamo-éleclriquos.
- — Appareils de mesure, conducteurs, canalisations. — Éclairage électrique.
- Chimie générale dans ses rapports avec l'Industrie î le» mercredis et samedis, à neuf heures). — M. É. Juxgfleisch, professeur.
- Chimie organique. — Définitions et notions générales. — Principes immédiats ces êtres vivants: méthodes generales applicables à leur étude.
- — Classification des composés organiques. — Histoire particulière des substances organiques les plus usitées dans l'industrie : carbures d’hydrogène, alcools, éthers, phénols, aldéhydes, acides, matières azotées: propriétés. réactions, applications., notions analytiques.
- Chimie industrielle (les mardis et vendredis, à neuf heures). — M. Aimé Girard, professeur; M. E. Sorel, professeur suppléant.
- Fabrication des chlorures décolorants. — Produits chimiques ferlHisanI*. Aluns, matières colora nies inorganiques.
- Métallurgie et Travail des métaux (les mardis et vendredis, û sept heures trois quarts). — M. V. Le Verrier, professeur.
- Élude dos procodés métallurgiques. — Procédé» de traitement de# minerai» par voie sèche >.l par voie humide : grillage, réduction, do. — Application» de l'cleotricite à la métallurgie. — Procédé» de travail <i--métaux à chaud et h froid : laminas.--. mnrtHa.çc, «Millionlissas*'. *t.\
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- l895->896.
- 3o.{ PROGRvinn
- Chimie appliquée aux industries de la Teinture, de la Céramique et de la Verrerie (les lundis et jeudis, à sept heures trois quarts). — M. V. de Liynes, professeur.
- Verrerie. — Des silicates, leur rôle dans la préparation des mélanges vitrUlables. — Classification des verres. — Verre, cristal. — Fours de verrerie. — Procédés mécaniques de soufflage et de coulage. — Verres colorés, émaux. — Mosaïque. — Vitraux.
- Céramique. — Des argiles, leurs variétés. — Pâles céramiques, plasticité. — Classification des poteries. — Terres cuites, faïences, grès, porcelaines. — Façonnage, cuisson, décoration des poteries.
- Chimie agricole et Analyse chimique (les mercredis et samedis, à neuf heures). — M. Th. Schlokixg, professeur; M. Th. ScHLtESixG fils, professeur suppléant.
- Application de la Chimie h l'étude des cultures spéciales. — Alimentation du bétail.
- Analyse immédiate appliquée à la détermination des principes les plus répandus dans les plantes. — Analyse gszométrique.
- Agriculture (les mardis et vendredis, à neuf heures). — M. L. Graxdeau, professeur.
- Alimentation du bétail. — Ration d'élevage, d'engraissement, de lactation, de travail. — Cultures expérimentales du Parc des Princes. — Culture de l'avoine. — Engrais verts.
- Travaux agricoles et Génie rural (les mercredis et samedis, à sept heures trois quarts). — M. Ch. de Comberocssb, professeur.
- Vet Eaux souterraines et super/icie/les. — Déboisement et reboisement. — Travail mécanique et chimique de l’eau.
- Applications : Drainage. — Curage. — Dessèchements; grands travaux de défense et de reconstitution des terres. — Théorie et pratique des Irrigations. — Piscicuilure.
- Filature et Tissage {les mardis et vendredis, à sept heures trois quarts). — M. J. Imbs, professeur.
- Fibres textiles et fl!?. — Titrage des fris. — Propriétés comparées des principales libres textiles. - Suie. — Magnaneries, filatures et moulinages de soie. — Extraction des grandes libres végétales. — Peignage des longs filins. — Fibres naturelles eu masse confuse, laines et colons. — Cordage >-t peignage automatiques. — Étirage «les rufian? libreux.
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- DES
- 895-1896. 3o5
- Économie politique et Législation industrielle (les mardis et vendredis, à sept heures trois quarts). — M. É. Levasseur, professeur.
- U1 Consommation des richesses. — Inventaire des richesses. — Épargne et caisses d’épargne. — Dépenses d’éducation. — Consommations personnelles, budget de la famille. — Condition de la vie, luxe. — Emploi du capital. — Consommations reproductives. — Assurance. — Faillite. — Consommation de l'Étal. — Impùls. — Population.
- Économie industrielle et Statistique (les mardis et vendredis, à neuf heures). — M. André Liesse, professeur (*).
- L.v PRODUCTION INDUSTRIELLE et ses éléments. — Les Agents naturels et leur description : Continents, mers, fleuves, montagnes, climats. — Influença des milieux sur les groupements humains. — Centres Industriels.
- — L’IIomme : Son travail musculaire et son travail mental. — Son action sur la nature. — Inventions. — Différents types d’entreprises industrielles.
- — L’industrie houillère. — Statistiques de production.
- Droit commercial (les mercredis, à neuf heures). — M. É. Al-glave, chargé de cours.
- Des Sociétés. — L’individu et les groupements sociaux. — Comparaison des sociétés commerciales avec les sociétés civiles, les syndicats, les diverses associations. — Importance économique cl rôle social des sociétés commerciales. — Les diverses espèces de sociétés commerciales : en nom collectif, en commandite, anonymes, en participation. — Formation et fonctionnement de ces sociétés.
- Économie sociale (les samedis, à neuf heures). — M. P. Beau-regard, chargé de cours.
- Modalités du salaire. — Majoration des salaires. — Participation aux bénéfices. — Instruction, moralité, hygiène. — Sociétés coopératives. — Caisses d’épargne.
- (’) Le programme des leçonsdonnécs par M. André Liesse, depuis l’inauguration de son Cours à la date du mardi 5 février 1S95, a été le suivant :
- Classification des industries. — La grande industrie et le développement des machines. — La petite industrie. — L'entreprise industrielle et les éléments du prix de revient. — Les moyens d'information et la statistique. — Généralités sur les crises industrielles et commerciales.
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- TABLE DES MATIÈRES
- LE TOME SEPTIÈME DE LA DEUXIEME SÉRIE.
- La vie et les travaux de Poncelet, par M. le Colonel A. LacssëDat. t
- L'industrie manufacturière aux États-Cnis et l’exportation française en Amérique, par M. Ernest Lourdelet............................. 12
- Recherches sur le? instruments, les méthodes et le dessin topographiques (lr‘ Partie), par M. le Colonel A. Lavssedat............. 60
- La vie et les travaux de Morin, par M. le Colonel A. Lavssedat... 97
- L3 vie et les travaux de Tresca, par M. le Colonel A. Lavssedat... 103
- L’enseignement des Constructions civiles au Conservatoire des Arts et Métiers; leçon d’adieux, du lundi 5 novembre 189-1, de M. le Professeur honoraire Émile Trêlat............................. 107
- La vie et les travaux de Froment, par M- le Colonel A. Lavssedat. 125
- Élude comparative de l'administration de l'Enseignement primaire dans les États civilisés, par M. Ê. Levasseur................... 130
- Discours prononcé le 27 juillet 1S95, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, à la distribution des prix aux élèves de l’École nationale des Arts décoratifs, par M. le Colonel A. Lavssedat...... 162
- Inauguration du monument de Boussingault. le 7 Juillet 1895, au Conservatoire des Arts et Métiers. — Discours de M. Th. Schloesing, de M. le Colonel A. Lavssedat, de M. Ach. Mïntz, et de M. André Lebon........................................................... 173
- Le four électrique et la reproduction du diamant, par M. Henri Moissan......................................................... 207
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- DES MATIÈRES.
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- Pige».
- Recherches sur les Instruments, les méthodes et le dessin topogra-
- phiques {2* Partie), par M. le Colonel A. Lacssedat........... 237
- Programme des cours du Conservatoire des Arts et Métiers, pour l'année 1S9ô-t896............................................. 302
- Pl. I. — Les instruments, les méthodes et le dessin topographiques :
- Astrolabe portant une petite boussole prés de l'anneau.
- Pl. IJ. — Cercle hollandais, et boussole de poche avec gnomon.
- Pl. III. — Siège de la Rochelle, d'après Callot.
- Pl. IV. — Plan du siège de Béthune, d'après Beaulieu.
- Pl. V. — Profil ou vue générale de la ville de Béthune, d’après Beaulieu. Pl. VI. — Plan et vue de la ville de Charleroy, d’après Le Pautrc.
- Pl. VU. — Vue du château de Vjncennes, d’après Von der Meulen.
- Pl. VIII. — Carte d'une partie de l’Andalousie, d’après Hieronymo Chiaves. Pl. IX. — Carte de l ile de la Martinique, d'après le Dépôt des cartes et plans de la Marine.
- Pl. X. — Fragment de la Carte de Cassini.
- PL XL — Chaîne des puvs d’Auvergne : fig. a, d'après la Carte de FÉtal-Major; fig. b, d’après un relief éclairé obliquement.
- PL A (p. 190;. — J.-B. Bocssixoault (1802-1887).
- PL B {p. 200'. — Monument de BocssrxGACLT.
- , — lmp. (iaulhler-Ylllars et lits, 5â, quai des Grands-Augustins.
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- t’I. \
- Àslrolalie porti*ni une petite boutàidç pr
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- Kig. ij. - Corde liollnmlatn
- 1*1 II.
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- Série, T. VII. PI. IV
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- Plan du siège de Sèthur.c, d'après Beaulieu.
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- a» Série, T. VII, PI. VI
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- 1 AU MS J. K 01V A?
- Plan et vue de la ville de Chavlcroy, d’aprè# Le Pautre
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- Vue du château de Yinceoncs, d’après Van dcr Meulen.
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- Carte d’une partie de l’Andalousie, d’après Hieronymo Chiaves. {Extrait <Sc l'Atlas J’Ortélius.)
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- a* Série. T. VII, P!. IX-
- A5B*t« P!' COXSBKVATOIIUB T>39 A*» BT MsTIRU?-
- Carte de i’ile de 1» Martinique, d'après le 0cp«H des earie* c*. plans de la Marine.
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- A.ence
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- Fragment de la Carte de Cassini.
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- AXXALSS DU CONSERVATOIRE DSS ARTS ET MÉTIERS.
- a» Série, T. VU, P). XI.
- Chaiae des puys d’Auvergne. Extrait de la Carte de l'État-Major.
- éclairé obliquement-
- Fig. b. — Chaîne des puys d’Aus
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