Voyage dans la régence d'Alger ou Description du pays occupé par l'armée française en Afrique
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- DANS
- LA RÉGENCE D’ALGER,
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- -------IMPRIMERIE QOO'igan— -----------
- I)E MADAME I1UZARD ( née VALLAT LA CHAPELLE), Rue de l’Eperon , h" 7,
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- g°V'a3i
- VOYAGE
- DANS
- LA RÉGENCE D’ALGER,
- O U
- DESCRIPTION
- DU PAYS OCCUPÉ PAR L’ARMÉE FRANÇAISE
- EN AFRIQUE;
- CONTENANT
- DES ORSERVATIONS SUR LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE, LA GÉOLOGIE,
- LA MÉTÉOROLOGIE, L’HISTOIRE NATURELLE, ETC.,
- suivies
- DE DÉTAILS SUR LE COMMERCE, L'AGRICULTURE, LES SCIENCES ET LES ARTS LES MOEURS, LES COUTUMES ET LES USAGES DES HABITANS DE LA RÉGENCE, DE L’HISTOIRE DE SON GOUVERNEMENT , DE LA DESCRIPTION COMPLÈTE DU TERRITOIRE, D'UN PLAN DE COLONISATION, ETC.;
- Par M. ROZET,
- CA PI TAINE AU CORPS ROYAL I>’É TÀT - M A J OU,
- Attaché à I*Armée d'Afrique comme Ingénieur-Géographe, Membre de la Société d Histoire
- A.RTHÏJS BERTRAND , LIBRAIRE EDITEUR ,
- RITE HAlTEFEUIGEE , Nn. lioi.
- -1855.
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- LA RÉGENCE D’ALGER.
- CHAPITRE PREMIER.
- DESCRIPTION DU PAYS ; ÉTAT ANCIEN.
- A vant d’entreprendre la description de la con^ trée dont nous avons, donné , dans les deux premiers volumes , l’histoire naturelle aussi complète qu’il nous a été possible, il est nécessaire de jeter un coup d’œil rapide sur son état ancien, et de rappeler quels sont les différens peuples qui l’ont successivement occupée, afin que toutes les fois que nous trouverons les restes des travaux de ces anciens peuples et des ravages commis par eux, nous ne soyons pas obligés d’interrom-
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- pre le cours des descriptions pour dire com-ment ils ont quitté leur pays pour venir s’établir en Afrique.
- Les premiers habitans de la Barbarie actuelle £taient des peuples pasteurs tout à fait barbares, lesquels, parleurs alliances, avec les soldats de l’armée d’Hercule, passés d’Espagne en Afrique, produisirent les Numides et les Maures, qui, pendant une longue suite de siècles, furent les seuls habitans et paisibles possesseurs du pays. Les Numides, ennemis du luxe et de la mollesse, estimant la liberté plus que tous les autres biens, restèrent dans les montagnes où ils avaient des forteresses naturelles contre les ennemis qui cherchaient à les attaquer, en outre de l’eau en abondance, une végétation magnifique , et d’ex-cellens pâturages pour leurs troupeaux.
- Les Maures, au contraire, plus portés à jouir des douceurs de la vie, et doués d’un talent particulier pour la navigation, s’établirent le long des côtes, où l’on vit bientôt s’élever des villes florissantes dont les vaisseaux sillonnèrent les mers , et mirent en relation l’Europe et l’Afrique , que la nature semblait avoir voulu séparer pour toujours. La plus belle et la plus puissante de ces cités, Carthage, couvrit bientôt
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- la mer de ses flottes, qui imposèrent, des lois à ioutesles autres. Aprèsavoirsubjuguélacôted’A-frique, les Carthaginois vinrent attaquer celle de l’Europe , et s’emparèrent de presque toutes les îles qui bordent le littoral de la belle Italie. Les Romains, maîtres alors d’une grande partie de l’Europe , et qui méditaient déjà la conquête du monde entier, ne purent voir tranquillement des rivaux aussi redoutables que les Carthaginois venir s’établir à leurs portes. La guerre fut bientôt allumée entre ces deux puissans adversaires ; mais le manque de vaisseaux fut plus d’une fois fatal aux Romains. Le génie et la constance ayant suppléé à tout, les Carthaginois, qui n’avaient encore eu qu’à attaquer, furent bientôt obligés de se défendre sur mer. Vaincus dans plusieurs batailles navales , ils eurent la douleur de voir leurs ennemis débarquer sur leur territoire, et s’avancer jusque sous les murs de Carthage; mais Régulus vaincu, et expirant dans les plus horribles tourmens , fit repentir Rome d’avoir voulu étendre si loin ses conquêtes. Long-temps après, Annibal, ennemi juré du nom romain , après avoir pénétré en Italie à la tête d’une puissante armée, porté le carnage et la terreur jusqu’aux portes de
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- Rome même, et être resté pendant seize ans à lutter contre toutes les difficultés, dans l’espoir que son ingrate patrie lui rendrait justice, et comprendrait enfin qu’il n’y avait d’autre moyen d’éviter le joug des Romains que de les attaquer dans leurs propres foyers, est obligé de se rembarquer pour voler à son secours, et rendre plus complète la victoire du premier Scipion. Cartilage ouvre ses portes après la bataille de Zama, implore la pitié du vainqueur, et l’exil devient la récompense d’un héros qui l’avait défendue avec tant de courage, et long-temps avec succès.
- Cette reine des mers, humiliée et assujettie à payer un fort tribut à sa rivale, ne put supporter long-temps la honte qui la couvrait, et la dépendance dans laquelle elle était continuellement maintenue. La guerre fut rallumée et l’empire du monde encore une fois mis dans la balance ; mais les flottes romaines ont transporté sur les bords africains ces légions formidables commandées par un autre Scipion, et Carthage est réduite en cendres. Le soc de la charrue sillonna une partie du terrain occupé par les temples des dieux, les palais des héros, les théâtres et les places publiques ; l’autre fut enfouie sous
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- les broussailles, et devint le refuge de reptiles immondes: Marius, fugitif sur l’emplacement où fut jadis Carthage , trouvait à peine une pierre pour se reposer.
- Mais enfin la colère du Ciel, qui s’était appesantie sur cette malheureuse cité, cessa de l’accabler , et ses murs furent relevés par le même peuple qui les avait renversés : les Romains, après avoir épuisé toutes les jouissances de FEu-rope, allèrent en chercher d’autres sur la côte d’Afrique, et Carthage rebâtie devint la capitale d'une province magnifique , à laquelle on donna le nom de jardin de l’Italie. ?
- Malgré la décadence de la république, etla rapacité de ses proconsuls, la province d’Afrique n’en prospéra pas moins, et les possessions romaines s’étendirent depuis l’embouchure du Nil jusqu’aux Colonnes d’Hercule. Des villes, des routes, des aquéducs, furent construits, et on éleva sur les principaux points, des forts où l’on mit des garnisons chargées de surveiller les Numides , et de repousser leurs bandes quand elles venaient attaquer les paisibles cultivateurs.
- Les Empereurs firent de grands sacrifices pour la. conservation et la prospérité des provinces
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- d’Afrique, qu’ils regardaient, avec juste raison, comme une de leurs plus belles possessions. Hit A l’époque où les barbares bouleversèrent l’Europe et ravagèrent l’Italie, les Romains établis en Afrique profitèrent de la crise dans laquelle se trouvait alors l’Empire pour se déclarer indépendans; mais les révoltes partielles furent presque toujours étouffées dans leur naissance , jusqu’à ce que le comte Boniface, qui commandait en Afrique pour l’empereur Valentinien , se révoltât ouvertement contre son maître, et demandât du secours aux Vandales, qui étaient alors maîtres de l’Espagne, l’an 42<3* Gontharic, un de leurs chefs, franchit les Colonnes d’Hercule à la tête d’une armée formidable , s’empara de toutes les places qui tenaient encore pour l’empereur, en rasa quelques unes et poussa ses conquêtes jusqu’à Carthage, où régnait celui qu’il était venu soutenir dans sa révolte. La manière dont les Vandales s’étaient rendus maîtres du pays et leur conduite à l’égard des Romains, firent bientôt comprendre à Boniface qu’au lieu d’amis, il s’était donné des maîtres. Après avoir vainement fait des démarches auprès de leur roi pour l’engager à se retirer, il voulut tenter le sort des combats ;
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- ruais il fut défait, et obligé de se sauver en laissant les Vandales paisibles possesseurs des états qu’il avait voulu usurper. Ceux-ci, maîtres d’un des plus beaux pays du monde, résolurent de s’y fixer , et offrirent de se reconnaître vassaux de l’empereur et de lui payer tribut ; ce prince, se trouvant alors hors d’état d’entreprendre une guerre coûteuse pour recouvrer ses provinces d’Afrique, accueillit les propositions des mêmes hommes qui venaient de les lui ravir, et les laissa jouir en paix du fruit de leur usurpation. Ils en restèrent paisibles possesseurs jusqu’au moment où Bélisaire, envoyé par l’empereur Justinien pour punir Gelimère, qui avait usurpé la couronne de son neveu , après lui avoir fait crever les yeux, vainquit les Vandales et les chassa de l’Afrique, qu’il réduisit de nouveau sous la puissance de l’Empire en 534; mais ceux-ci ayant détruit plusieurs; villes et rasé toutes les forteresses pour empêcher les hahitans du pays , qui se révoltaient souvent, de s’enfermer dedans et de coûter beaucoup de monde et de peines pour les réduire , la colonie d’Afrique n’était plus à beaucoup près ce quelle avait été avant l’arrivée des barbares.
- La faiblesse de l’empire de Constantinople
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- augmentant tous les jours, les garnisons d’Afri-? que, abandonnées à elles-mêmes, se révoltèrent souvent ; des corps entiers firent alliance avec les naturels , et créèrent cfe petits états indépen-dans. Les Maures, qui depuis long-temps avaient embrassé le christianisme, furent les premiers à s’unir aux Romains, avec lesquels ils vivaient en bonne intelligence.
- Les Arabes, sortis de l’Égypte qu’ils avaient réduite sous leurs lois , vinrent à la fin du septième siècle s’emparer de toute la partie septentrionale de l’Afrique, et forcer, le sabreàlamain, les habitans à embrasser la religion du Coran, et à reconnaître les califes, successeurs du Prophète, pour leurs légitimes souverains. Les Maures , cédant à la force, firent tout ce que l’on exigeait d’eux; mais ensuite, aidés parles Berbères (les Numides), ils tentèrent plusieurs fois de recouvrer leur indépendance , mais ce fut toujours inutilement. Les Arabes s’établirent parmi eux, et les tinrent continuellement sous le joug.
- Ces conquérans insatiables, sortis des déserts de l’Asie, étaient arrivés trop près de l’Europe pour ne rien entreprendre contr’elle ; ils avaient déjà fait plusieurs tentatives pour s’emparer de
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- l’Espagne, qui était la proie la plus à leur proximité, lorsqu’on 712 ils y furent appelés par le comte Julien, qui s’était révolté contre Rodrigue, son souverain. Les Arabes, ayant traversé le détroit en très grand nombre, s’emparèrent des plus belles contrées de la Péninsule et refoulèrent les princes chrétiens dans les montagnes des. Asturies ; enfin , au XP siècle, les armées réunies de différens rois, qui avaient fondé plusieurs petits États aux dépens des Arabes, remportèrent de grands avantages sur les infidèles. Sanche-le-Grand, roi de Navarre , se distingua particulièrement dans cette guerre qui commença la délivrance de l’Espagne; Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille achevèrent, en 1492, ce que Sanche avait si glorieusement entrepris : ce fut sous leur règne que l’Espagne se trouva purgée de Mahométans.
- Ferdinand, excité par les conseils du cardinal Ximenès , résolut de poursuivre ses ennemis jusque sur la côte d’Afrique où ils s’étaient réfugiés, et au mois d’août 15o4 , une flotte, portant un corps d’armée de 5,000 hommes , partit de Malaga et vint débarquer ses troupes près du fort de Mers-el-Kebir, dont elles s’emparèrent. Quatre ans après, le cardinal Ximenès
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- se mit lui-même à la tête d’une puissante expédition pour s’emparer de la ville d’Oran , qui n’est qu’à une lieue de chemin du fort de Mers-el-Kebir ; l’entreprise fut couronnée d’un plein succès, et après s’être rendu maître de la ville, le cardinal laissa à Pierre de Navarre, général en chef des troupes, le soin d’étendre la conquête, et rentra dans le port de Carthagène cinq jours seulement après en être parti.
- Pierre, ayant subjugué toutes les villes du voisinage, embarqua son armée et fit voile pour Bugie, dont il s’empara sans coup férir. La chute soudaine de cette place, que les Maures et fies Arabes [regardaient comme imprenable, fut suivie de la soumission de toutes les villes de la côte, qui envoyèrent des députés au vainqueur pour lui demander la paix, s’offrir à recevoir des garnisons espagnoles, et à être tributaires de la couronne de Castille.
- Les Espagnols profitèrent de cette heureuse circonstance pour former beaucoup d’établisse-mens sur la côte de Barbarie , mais de la plupart desquels ils furent chassés peu de temps après par les Maures et les Arabes, aidés du secours des Turcs, qui opprimèrent à leur tour ceux qu’ils étaient venus secourir, comme nous
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- l’avons dit dans le deuxième volume. Oran, le fort de Mers-el-Kebir et quelques autres points de la côte occidentale, qu’ils avaient rendus très formidables par de grands travaux , furent les seuls qui purent résister aux attaques des barbares et que les Espagnols conservèrent malgré toutes les tentatives de leurs ennemis ; mais, en 1708, lorsque l’Espagne était déchirée par la guerre de la Succession, les Algériens reprirent Oran et tous les autres forts de cette; province encoi’e occupés par les Chrétiens. Vingt-quatre ans après , Philippe V envoya le comte de Montémar à la tête d’une armée de trente mille hommes, qui battit les Maures, les Arabes et les Turcs réunis, et 's’empara d’Oran avec tous ses forts ; l’Espagne les conserva jusqu’en 1790, époque à laquelle cette ville fut presqu’entièrement détruite par un tremblement de terre. Ne voulant pas faire les dépenses immenses qu’exigeait son rétablissement, Charles IV donna l’ordre de l’évacuer après avoir conclu un traité avec le Dey, par lequel il la lui cédait, ainsi qu’une grande partie de l’artillerie et des munitions de guerre qui s’y trouvaient encore. Depuis ce moment, les Européens n’ont plus formé d’établissemcns sur la côte de
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- Barbarie que du consentement du Dey d’Alger ou des Beys de Tunis et de Tripoli; encore ce n’a été que sur des points peu importans et presqu’uniquement pour la pêche du corail. En i83o, une armée française est venue détruire le principal repaire des pirates, et nous donner la facilité d’étudier une contrée qu’ils dérobaient depuis si long-temps à l’œil de l’observateur.
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- CHAPITRE II.
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- Alger, capitale de la plus puissante des régences barbaresques , est bâtie sur le bord de la mer à 36° 47' 2 5" de latitude nord et o° 42' 25" de longitude est, comptées du méridien de Paris. Cette ville s’élève en amphithéâtre sur le penchant d’une colline dont le pied plonge dans la mer, et dont la cime atteint 124 mètres au dessus de son niveau; elle présente la forme d’un triangle, qui a sa base appuyée sur la côte, et son sommet, précisément sur celui de la colline : à ce point s’élève la citadelle Kasba, qui servait aussi de résidence pour le souverain. Les maisons d’Alger n’ont point de toits : elles sont toutes terminées par des terrasses blanchies â la chaux, ainsi que tous les murs extérieurs, les forts, les batteries et les murailles qui régnent
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- toutautour de la ville, en sorte qu’à une certaine distance, Alger ressemble à une vaste carrière de craie ouverte sur le penchant d’une montagne. En abordant Alger du côté de la mer, on arrive devant des forts élevés sur un rocher, dont la réunion forme un fer à cheval, et qui étaient armés de 25y pièces de canon, formant jusqu’à cinq rangs placés les uns au dessus des autres, et dont le premier était composé de pièces en bronze du calibre de 36 à 96. Le premier rang de ces pièces était placé dans des casema tes voûtées à l’épreuve delà bombe, et dont les murs, en pierre de taille, avaient jusqu’à trois mètres d’épaisseur. Au milieu de ces forts s’élève un phare ordinaire, qu’on allume pendantla nuit pour guider les vaisseaux qui s’approchent de la côte. Ces forts sont dits de la Marine; ils se trouvent joints à la terre par un magnifique môle en maçonnerie, dont la réunion avec la portion Est de l’arc formé par le fort et une petite jetée en pierre du côté de la ville, forme le port, qui n’est à proprement parler qu’un havre dans lequel les vaisseaux ne sont pas toujours en sûreté contre la tempête. Ce port n’est pas grand : je l’ai vu rempli par cinquante bricks du commerce, au point qu’il n’aurait peut-être pas été possible
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- d’en faire entrer quatre déplus. 11 est assez profond pour recevoir une frégate armée, mais non pas un vaisseau : tous ceux de notre flotte étaient mouillés dans la rade, beaucoup en dehors du port ; l’entrée en est très étroite, et le soir on la ferme avec des pièces de bois réunies ensemble par des anneaux de fer.
- En débarquant, on entre dans Alger par la porte de la Marine, qui touche au môle : cette porte , voûtée circulairement, ressemble assez à celles de nos villes ; elle est ornée de peintures très grossières, représentant des armoiries avec un lion de chaque côté. Sous la voûte, il y avait le bureau de la douane , et un corps de garde dans lequel on remarquait des instrumens de supplice: masses pour casser la tête, fouets avec des pointes de fer, cordes nouées, tenailles en fer pour déchirer la chair, etc. Après avoir passé cette porte, on entre dans une des plus belles rues d’Alger, qui n’a pas trois mètres de large , et dont les corps avancés des maisons, soutenus par des morceaux de bois ronds plantés obliquement dans le mur, couvrent plus de la moitié ; cette rue va déboucher dans une autre, celle de Bab-el-Ouad à Bab-Azoun, qui traverse la ville dans sa plus grande longueur, du Sud au Nord ,
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- qui est presqu’aussi étroite que la première, et dont le devant des boutiques, construit en maçonnerie, avançait tellement que, dans beaucoup d’endroits, un mulet chargé la remplissait entièrement. Presque toutes les maisons ont aussi, à la hauteur du premier étage, des corps avancés qui saillent beaucoup et la couvrent en partie ; toutes les autres rues d’Alger sont si étroites, qu’on a de la peine à passer trois hommes de front. Les corps avancés des maisons, toujours soutenus par des rondins en bois, se touchent presque partout et recouvrent la rue dans laquelle ils empêchent les rayons du soleil de pénétrer : ce qui est un grand avantage pendant l’été. Outre cela, il y a beaucoup d’endroits où l’on a construit des voûtes en maçonnerie, qui supportent un et jusqu’à deux étages, et dont plusieurs ont dix et quinze mètres de longueur.
- Pas une seule des rues d’Alger n’est droite ; elles sont au contraire tortueuses et extrêmement irrégulières : elles sont nombreuses et se coupent sous toutes sortes d’angles ; enfin, une infinité d’impasses viennent déboucher dans chacune, en sorte que le plan topographique d’Alger présente à la vue un réseau fort singu-
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- lier (i). Dans chaque rue, on trouve plusieurs fontaines alimentées par des aquéducs dont nous parlerons plus bas ; ces fontaines sont formées par un enfoncement dans le mur, que termine un cintre ou une ogive composée de la réunion de deux arcs de cercle, et toujours ornées de dessins arabesques parfaitement sculptés. L’intérieur de la cavité est revêtu de marbre blanc ou de plaques d’ardoise portant des dessins, ou bien avec des carreaux vernis de différentes couleurs. L’eau coule par un robinet en cuivre, qui s’ouvre et se ferme à volonté ; au dessus de chaque robinet, il y a un trou, dans lequel se trouve un vase, en bois ou en fer, attaché avec une chaîne fixée au mur, et que tous les passans viennent prendre pour boire. Quand les fontaines sont rares, il y a dans la rue, de distance en distance, de grandes jarres en terre scellées dans le mur, qu’on remplit d’eau plusieurs fois par jour, et qui se vident à volonté au moyen d’un robinet placé à la partie inférieure. On trouve de ces jarres à la porte de toutes les casernes et de plusieurs autres établissemens pu-
- (i) Voyez celui publié par le Dépôt de la Guerre. III.
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- blics. Il existe encore dans l’épaisseur des murs de grands trous voûtés destinés à recevoir les ordures, et qui sont vidés tous les jours par ceux chargés du nettoyage des rues.
- Les maisons d’Alger se ressemblent toutes, bien qu’elles soient plus ou moins belles; ce sont des carrés ou des rectangles formés par quatre murs qui s’élèvent ordinairement jusqu’à la hauteur d’un troisième étage, percés de quelques petits trous pour laisser passer l’air, mais qui n’ont presque jamais de fenêtres. Il n’y a guère que dans les maisons habitées par les Juifs où il y en ait quelques unes , encore son t-elles toutes garnies de grilles fort épaisses. Chaque maison n’a qu’une seule porte d’entrée, assez large, voûtée circulairement et à laquelle on n’arrive qu’après avoir monté plusieurs marches. Chez les Algériens, le rez-de-chaussée est presque toujours occupé par des écuries, des magasins , les chambres des esclaves et le vestibule, où l’on arrive aussitôt après avoir franchi la porte : c’est une pièce rectangulaire, très grande chez les gens riches , dont les deux côtés sont garnis d’une banquette en maçonnerie ornée d’un rang de colonnes en marbre blanc ou en pierre, supportant un fronton ou des arcs mauresques
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- sculptés et formant ainsi de petites arcades, sous lesquelles le maître de la maison s’accroupit, en fumant sa pipe, pour recevoir ses visites et traiter d’affaires, l’entrée des autres apparte-mens étant interdite aux. étrangers, tant à cause' des femmes qui s’y trouvent qu’à cause de l’usage où l’on est de le foire depuis fort long-temps.
- Cette pièce de réception se nomme ski fa : f\ 5 QL sur les banquettes où viennent s’asseoir les visi-tans, on place des nattes de jonc, des peaux de mouton ou des tapis ; quand vous êtes assis, les esclaves vous présentent une pipe, et vous apportent du café, que vous buvez avec le maître après l’avoir salué de la main.
- En sortant de la skifa, on monte un escalier dont les marches sont formées de pièces d’ardoises et de carreaux en faïence, ou bien sont en marbre ou en pierre, et l’on arrive ainsi au premier étage dans une cour carrée, autour de laquelle règne une colonnade en pierre ou en marbre qui supporte le second étage ; cette cour n’est point couverte : c’est par elle que l’air et la lumière pénètrent dans les appartemeris, qui ont chacun une porte et plusieurs fenêtres donnant dedans. Chaque appartement n’est qu’une longue chambre occupant toute la longueur
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- d’une face : il n’y en a ordinairement que trois à cause de la place de l’escalier ; mais cependant il en existe quelquefois quatre à chaque étage. On entre dans les chambres par une grande porte cintrée qui s’élève jusqu’à deux pieds au dessous du plafond et que ferment deux battans, dans l’intérieur desquels sont pratiquées deux petites portes rectangulaires que l’on ouvre ordinairement; les autres ne s’ouvrent que quand il est absolument nécessaire ou pour les grandes cérémonies. Les fenêtres, qui sont placées de chaque côté de la porte, n’ont point de vitraux ; mais elles sont garnies de barreaux de fer ou de laiton, et fermées intérieurement par des volets. Les chambres de chaque maison sont à peu près toutes les mêmes: elles sont oblongues; à chaque extrémité se trouve une estrade en bois ou un exhaussement en maçonnerie, sur lequel on place les lits ; ces estrades sont souvent si élevées qu’on est obligé de prendre une échelle pour y monter : aussi en trouve-t-on plusieurs dans chaque maison uniquement destinées à cet usage. En face de la porte d’entrée, il existe ordinairement une espèce de niche ou un enfoncement dans le mur, recouvert par un cintre, dans lequel est
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- placé le divan ou les coussins sur lesquels les femmes s’asseyent pendant la journée. De chaque côté du divan sont des armoires pratiquées dans l’épaisseur du mur, et qui servent à serrer les friandises ou les objets nécessaires à la toilette de ces dames ; au dessus de chacune, il y a, comme également au-dessous des fenêtres, un renfoncement demi-circulaire destiné à recevoir différens objets.
- L’ameublement de chaque pièce se compose d’un ou de deux coffres au plus, en bois , assez bien travaillés, et ornés de peintures extrêmement bizarres : chez les grands, ces coffres sont richement dorés et les peintures souvent très soignées; d’une petite table ronde, haute de trois à quatre décimètres ; des coussins qui composent le divan, des tapis ou des nattes de jonc qui recouvrent le carreau ; enfin, des lits placés sur les estrades : ces lits sont composés d’un ou deux matelas en laine, assez bons, avec un traversin, des draps de toile ou de calicot et une couverture en soie ou en laine extrêmement légère : voilà à quoi se borne l’ameublement de l’appartement d’un Algérien, et il est le même dans toutes les pièces. Les objets dont je viens de parler sont d’autant plus beaux que le propriétaire est plus aisé : chez les gens pauvres,
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- ils sont quelquefois très mauvais ; plusieurs n’ont point de matelas et couchent sur des peaux de mouton ou des nattes de jonc.
- Du côté de l’escalier, où il n’y a pas de chambre, se trouvent, à chaque étage, une cuisine et une garde-robe, tenues avec une grande propreté.' La cuisine est la seule pièce de la maison dans laquelle il y ait une cheminée : cette cheminée, dont le manteau est élevé à hauteur d’homme, tient toute la largeur de la pièce; dessous, et à om,3 au dessus du pavé , se trouvent plusieurs petits fourneaux circulaires en briques, dont chacun porte une grille sur laquelle on place le vase, et on met le feu dessous. Les ustensiles de cuisine dont on se sert à Alger sont en terre cuite ou en une espèce de bronze étamé, qui contient une assez grande quantité de cuivre pour qu’il soit très dangereux de laisser refroidir les mets dedans (i).
- Les étages se ressemblent tous : il y en a jusqu’à trois dans une maison ; mais le troisième ne contient ordinairement qu’une ou deux chambres au plus ; le reste est une plate-forme sur laquelle les femmes viennent se promener pour prendre l’air. Au dessus des chambres de cet
- (1) Voyez Y Allas,
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- étage, il y a encore de petites terrasses sur lesquelles ces dames montent, avec des échelles, après le coucher du soleil, époque à laquelle il est défendu aux hommes de mettre le pied sur les terrasses. Les cheminées des cuisines saillent de deux et trois mètres au dessus des murs de la maison : elles sont toutes recouvertes d’une manière très élégante ; la couverture est surmontée de petits pilastres en maçonnerie entremêlés de vases en terre vernis, ce qui présente de loin un coup d’œil fort agréable.
- Toutes les maisons d’Alger sont blanchies à la chaux, à l’intérieur comme à l’extérieur : ce qui se fait avec un balai que l’on trempe dans une eau de chaux très épaisse ; on renouvelle cette opération plusieurs fois dans l’année, et particulièrement à l’époque des grandes fêtes.
- Dans la classe moyenne et chez les pauvres, l’extérieur de la maison est tout simple : les colonnes sont en pierre blanchie ; mais les maisons des gens riches sont extrêmement élégantes ; les colonnes sont en marbre blanc, ainsi que le pavé des cours , et quelquefois celui des chambres ; ce dernier est plus ordinairement en briques hexagonales, et les vides qu’elles laissent entr’elles sont remplis par des carreaux
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- vernis. L’intérieur des chambres, jusqu’à une certaine hauteur, le tour des croisées, des portes et des armoires, sont garnis avec des carreaux de faïence portant des dessins de différentes cou-’ leurs ÿ il en est de même aussi pour l’intérieur de la cour, dont tout l’entablement de l’architecture est décoré de la même manière. Il est presque inutile de dire que c’est l’architecture mauresque, c’est à dire des colonnes minces presque cylindriques , unies ou demi-torses, seules ou réunies deux à deux, supportant des ogives fort élégantes, formées par deux arcs de cercle , au lieu d’être elliptiques, comme dans l’architecture gothique.
- Les maisons , construites comme je viens de le dire , sont charmantes , très commodes pour des maris jaloux, parce que, d’un seul coup d’œil, ils peuvent voir partout : extrêmement agréables pour l’été, à cause de nombreux courans d’air qui sont disposés de manière à rafraîchir les appartemens , dans lesquels la galerie qui se trouve en avant empêche le soleil de pénétrer ; mais l’hiver, on y est fort mal à son aise : le manque de cheminée, les portes qui ferment assez mal, et tous les petits trous qu’on ne peut jamais parfaitement boucher, joints à la pluie
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- qui tombe par torrens au milieu de la cour, font de chaque maison une véritable glacière ; mais comme il y a beaucoup plus de jours chauds que de froids chaque année , des deux inconvéniens les Algériens préfèrent celui qui dure le moins long-temps. J’ai oublié de dire que les Algériens n’avaient point de caves chez eux , et cela se conçoit puisqu’ils ne boivent pas de vin.
- Malgré le grand nombre de fontaines publiques , chaque maison a une citerne et même quelquefois deux ; ces citernes sont alimentées par l’eau qui tombe sur les terrasses, et qui se rend dans le réservoir par des tuyaux en terre cuite, contenus dans l’épaisseur des murs. Pour que cette eau soit bonne à boire et puisse être employée aux autres besoins du ménage, on a soin de tenir les terrasses extrêmement propres. En général, dans leur intérieur, les Musulmans sont d’une propreté extraordinaire : toute la maison est lavée à grande eau plusieurs fois par semaine, depuis le haut jusqu’en bas, et les pavés de marbre sont toujours d’une blancheur éblouissante; les commodités sont lavées tous les jours et parfumées avec de l’essence de rose : on n’y entre jamais sans avoir préalablement
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- chaussé des socques en bois très élevés, et qu’on quitte à la porte.
- Puisque j’ai commencé à parler des détails du ménage, il faut achever afin de ne plus être obligé d’y revenir. Toute la batterie de cuisine est en bronze étamé , avons-nous dit plus haut ; beaucoup de pots à eau et de vases dont on se sert dans les appartemens sont aussi de la même matière. On a de grandes cruches et des jarres en terre cuite pour conserver les provisions; des Alcarazasy comme en Espagne, pour faire rafraîchir l’eau ; les tasses à café sont en porcelaine , ainsi que les compotiers et quelques autres vases du même genre : je crois que cette porcelaine venait d’Angleterre. On s’éclaire avec des lampes en bronze à plusieurs becs, et qui ont souvent un mètre d’élévation ; avec des lampes en terre cuite vernie et non vernie, de toutes les dimensions et d’une forme très originale. Chez les grands et les gens riches, on brûle une mauvaise bougie jaune ou blanche, que l’on place dans de très grands chandeliers en bronze qui ont une large base, mais qui sont tous extrêmement minces. Avant l’arrivée des Français, la chandelle était inconnue à Alger.
- Pour tirer l’eau des citernes , même dans les
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- meilleures maisons, on se sert cl’une peau de boue qui a encore tout son poil, fixée autour d’un cercle en bois , et que l’on descend dans la citerne avec une corde qui passe sur la gorge d’une poulie. Les balais sont faits avec des feuilles de palmier : chez le Dey lui-même, il n’y en avait point d’autres ; enfin , chaque ménage algérien possède une certaine quantité de cordes, que l’on tend sur les terrasses en les attachant à des anneaux fixés au mur, pour mettre sécher le linge ainsi que les morceaux de viande de mouton que l’on veut conserver pendant quelque temps sans les faire cuire.
- Chaque maison algérienne, formée par quatre grands murs, sans fenêtres ni toit, ressemble à une forteresse, et en est réellement une, dont plusieurs esclaves sont chargés de la garde ; il y en a toujours quelques uns assis à la porte d’entrée pour empêcher qu’on ne la force. Ces maisons sont placées à côté les unes des autres, et ne communiquent point entr’elles par les terrasses, comme on l’a écrit dans plusieurs ouvrages. Quand les murs de ces terrasses ne sont pas très élevés, et qu’il n’y a pas une trop grande différence de niveau entr’elles, on peuf passer de Tune à l’autre avec les petites échelles
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- qui servent à monter dans les lits, et c’est ce que les femmes font très souvent ; mais, malgré ce moyen, il est impossible de faire beaucoup de chemin sur les terrasses. La porte d’entrée est la seule partie extérieure des maisons particulières qui offre quelque chose de remarquable: dans les plus belles, elle est construite avec des pierres de taille ornées de dessins plus ou moins bien faits ; quelquefois cette porte se trouve sous un petit porche soutenu par des colonnes fort élégantes.
- La Kcisba. Il y a dans l’intérieur d’Alger plusieurs édifices publics , qui sont très remarquables tant par leur beauté que par la singularité de leur construction ; le plus vaste de tous , celui duquel on a aussi le plus parlé, est la Kasba, citadelle d’Alger et palais du Dey, située au sommet du triangle et entourée de grands murs en briques, garnis de cinquante pièces de canon et de plusieurs mortiers, qui menaçaient continuellement la ville et la campagne.
- De loin, la Kasba présente une masse blanche informe, qu’on ne reconnaît pour une forteresse qu’à la vue de ses énormes canons, qui sortent par des embrasures fort mal construites.
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- Depuis notre arrivée, nous avons ouvert une poterne sur la campagne ; mais auparavant on n’y entrait que par une seule porte, qui se trouve dans un angle formé par la réunion de deux rues. Cette porte, terminée circulairement, est assez élevée pour qu’on puisse y entrer à cheval ; elle est construite en marbre blanc sculpté, et une inscription arabe se trouve au dessus, comme, du reste, dans tous les autres édifices appartenans au Dey. Avant d’entrer, on remarquait sur la gauche une vaste volière fermée par une grille de bois , et qui était remplie de tourterelles et de pigeons blancs ; on voyait suspendus au plafond une grande quantité d’objets en papier et en carton, navires, lanternes, etc., de différentes couleurs , et dans le milieu du mur, sortir la gueule, peinte en rouge, d’une énorme pièce de canon placée là pour tirer dans la rue en cas de révolte.
- Après avoir franchi la porte , on arrive sous une voûte noire à laquelle était encore suspendus des vaisseaux et plusieurs autres objets ; au point où cette voûte fait un coude se trouve un jet d’eau qui verse dans un bassin de marbre blanc. En sortant, on arrive dans une allée découverte, qui conduisait au palais du Dey et à plu-
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- sieurs des batteries de la forteresse; à gauche, il existe une autre grande porte donnant entrée dans une seconde allée, qui mène à la poudrière et aux batteries placées du côté de la ville.
- Si on suit la galerie dans laquelle on entre en sortant de la voûte, au bout de quelques pas on trouve, sur sa droite, la porte d’entrée du palais, qui conduit, par un corridor, à un vestibule oblong, après lequel on arrive sous la colonnade carrée qui environne la cour sur laquelle donnent tous les appartemens. Au milieu de cette cour, on remarquait de superbes citronniers et un jet d’eau qui s’élevait en gerbe, et venait retomber dans un bassin de marbre blanc à deux étages. Le côté de la galerie opposé à celui par lequel on arrivait était formé par deux rangs de colonnes en marbre blanc comme toutes les autres : c’était la salle où le Dey donnait audience et rendait la justice. Le long du mur, on remarquait des banquettes un peu plus élevées que les sièges européens , recouvertes de drap rouge, sur lequel étaient posés des coussins de velours brodé en or. Le siège du Dey se trouvait dans un coin , sur une petite face perpendiculaire à la grande; les autres sièges étaient destinés pour les membres du Divan. Tout le
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- mur de cette galerie était revêtu de carreaux en faïence, portant de fort jolis dessins, et décoré d’une grande quantité de belles glaces très anciennes , tout à fait les mêmes que celles que l’on trouve encore dans nos vieux châteaux. Entre les sièges, on remarquait quatre pendules de fabrique anglaise, dont deux à cadran arabe; derrière ce mur se trouvaient l’appartement du ministre des finances et le trésor de l’État, dans lequel nous avons trouvé cinquante millions.
- Les deux autres galeries de ce rez-de-chaussée ne renfermaient que de petites chambres occupées par les officiers de la maison du Dey, et un grand magasin rempli de sucre et de cire. Les appartenons du prince étaient au second étage : on y arrivait par un escalier en marbre débouchant dans une galerie ouverte qui donne sur la mer et la campagne; il fallait traverser cette galerie pour aller chez le Dey. Le prince habitait la partie de l’est, dans laquelle il occupait quatre ou cinq chambres , dont deux extrêmement grandes , décorées dans le style oriental, mais qui ne présentaient rien de bien remarquable. Les meubles consistaient dans quelques coffres dorés, ou plaqués d’une marqueterie faite avec des morceaux de nacre de perle et d’é-
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- caille de tortue, et de grands lits en bois ou en fer, fort bien travaillés ,avec quatre colonnes très élevées, supportant un ciel léger auquel étaient attachés des rideaux de gaze blanche qui entouraient tout le lit, pour empêcher les moustiques d’y pénétrer ; il y avait aussi des pendules et quelques beaux vases en porcelaine. De ce même côté, se trouvaient trois salles, dont deux étaient remplies d’armes et de costumes magnifiques ; la troisième renfermait les instrumens nécessaires à la fabrication de la monnaie, et qui avaient été achetés en Europe. Dans la galerie en face étaient les appartemens des femmes, décorés à peu près de la même manière que ceux du Dey ,• et sur le devant de cette galerie, un cabinet turc en bois avec des vitraux, dans lequel ces dames venaient respirer l’air frais sous les yeux de leur époux qui leur faisait quelquefois l’honneur d’aller s’y enfermer avec elles.
- Sur la face du Nord de ce second étage, et derrière un mur qui n’avait point de jour sur le palais, se trouvaient plusieurs appartemens occupés par des grands officiers, et entr’autres celui des nourrices. Plusieurs de ces appartemens donnaient sur une cour au milieu de laquelle il y avait cinq grosses pièces de canon
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- qui tiraient sur la campagne. Après le second étage, on ne trouvait que des terrasses et quelques petites chambres : celle au dessus des appartenons du Dey avait une forme circulaire ; elle était entourée d’une balustrade en bois, peinte en vert et en rouge. Là se trouvaient une grosse lanterne, qu’on allumait pendant la nuit, et le mat de pavillon auquel était arboré le drapeau algérien. De cette terrasse, on découvre la mer à une très grande distance et l’on plane sur lavilleetla campagne. Le Dey venait s’y placer souvent pour examiner ce qui se passait autour de lui ; il y monta pour voir arriver la flotte française qui devait le renverser.
- Si, au lieu d’entrer dans le palais, on continue à suivre l’allée, on trouve, à droite , encore un escalier couvert dont les marches sont en marbre blanc et les murs revêtus de carreaux en faïence; cet escalier conduit à la Mosquée : c’est une grande salle carrée, ornée tout autour d’un rang de colonnes en marbre qui supportent un dôme octogone blanchi en dedans. Sur la face Sud, on remarquait dans le mur une petite niche sphérique , dans laquelle étaient suspendus des œufs d’autruche, et au dessus , plusieurs tableaux, portant des caractères arabes, mais point
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- d’autres ligures ; à côté de cette niche était une chaire à prêcher en bois doré et bariolé de différentes couleurs.
- En face de la niche, se trouvait une estrade appuyée contre la colonnade et supportée par de petites colonnes en bois, dans laquelle les musiciens se plaçaient les jours de grande fête. Tout le pavé de la Mosquée était couvert de nattes de jonc sur lesquelles reposaient des tapis magnifiques; enfin, sous le dôme et tout autour de la colonnade étaient suspendus de très beaux lustres en cristal, entremêlés de lampes de la même matière et qui étaient encore toutes pleines d’huile d’olive.
- A l’angle Sud-Est, il existe un escalier pour monter au minaret du haut duquel le Mouzzen appelait cinq fois par jour les fidèles à la prière. Dans celui du Nord-Ouest débouchait un corridor par lequel arrivait le Dey quand il venait faire sa prière; en suivant ce corridor, nous en trouvâmes, à gauche, un autre petit qui nous conduisit dans les bains des femmes : ce sont quatre petites salles communiquant entr’elles , pavées avec des dalles de marbre et garnies de carreaux en faïence ; chacune de ces salles avait un robinet dont l’eau coulait dans un petit bassin en marbre blanc qui ne pouvait
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- pas contenir les deux pieds. Je dirai plus tard comment les dames algériennes se baignent. Enfin , dans l’angle Nord-Est de la mosquée , se trouvait une porte qui conduisait à la chambre de l’Imam, dans laquelle nous trouvâmes plusieurs produits chimiques, ustensiles de chimie, et une grande quantité de tableaux écrits en arabe qui renfermaient probablement des passages du Coran.
- L’allée qui conduit à la poudrière est toute garnie à gauche par des écuries ; à droite, en y entrant, est une grosse masse de bâtimens dans laquelle se trouvaient plusieurs magasins. La poudrière était un grand bâtiment rond, voûté, à l’épreuve de la bombe, et que le Dey avait néanmoins tout fait couvrir avec des balles de laine pendant le siège. A côté de cette poudrière, était un fort joli jardin dans lequel il y avait des volières et une ménagerie; un autre jardin, plus grand que celui-ci, parfaitement tenu et rempli de toutes sortes de fleurs, existait entre la Kasba et son second mur d’enceinte, au dessous de cette partie du palais où nous avons dit que se trouvait l’appartement des nourrices : ce jardin a été détruit par l’ouverture d’une poterne de ce côté.
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- Les batteries, auxquelles conduisent plusieurs petites allées venant aboutir dans les deux grandes dont nous avons parlé, régnent presque tout autour de la forteresse ; elles sont à la hauteur du premier étage , et celles qui donnent sur la campagne sont plus élevées : ce sont des galeries assez larges, masquées par un mur élevé, dans lequel sont percées les embrasures; ce mur est blanchi à la chaux. Dans toutes ces batteries, il y a des fontaines et des latrines parfaitement tenues ; ce double agrément existait non seulement dans toutes les parties du palais, mais encore dans tous les autres édifices publics d’Alger. Les pièces de canon qui armaient les batteries avaient des affûts extrêmement massifs, très longs, et dont les roues de bois étaient pleines, en sorte qu’il était fort difficile de les manœuvrer ; toutes ces pièces avaient le corps peint en vert et la bouche en rouge.
- Nous avons trouvé la Kasha armée de cinquante pièces de canon en bronze, dont plusieurs étaient du calibre de quarante-huit, et de douze mortiers, dont six seulement en batterie. Cette forteresse renfermait toutes les munitions nécessaires à cette artillerie, et en outre, une grande partie de celles destinées à l’approvisionnement de
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- l’armée : j’ai dit, dans la Relation de la Guerre, que nous trouvâmes des salles entières remplies de balles et de pierres à fusil; il y en avait jusque dans la mosquée. Le Dey d’Alger était le premier marchand de ses États, et ses magasins étaient enfermés avec lui ; comme notre blocus avait anéanti son commerce, nous les trouvâmes pleins : ils contenaient de la laine non lavée, de la cire, des toiles, du plomb, du sucre, du sel, des cotonnades anglaises, des canons de fusil, des lames de sabre, etc.
- Tous les appartemens de la Kasba étaient tenus très proprement : partout on reconnaissait les coutumes orientales ; l’essence de rose et de jasmin parfumait jusqu’aux latrines. Ainsi, ce lieu présentait la réunion de trois choses qui ne paraissent cependant pas être compatibles : l’appareil imposant de la guerre, l’attirail des spéculations commerciales, la mollesse et tous les plaisirs orientaux ; cela pour un seul homme qui exerçait sur tout un peuple le plus barbare despotisme, mais qui redoutait ses sujets au point de ne pas oser mettre le pied hors de chez lui, et d’être obligé de se tenir continuellement sur ses gardes dans un palais armé de cinquante pièces de canon, et gardé par des
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- esclaves, exécuteurs aveugles des ordres de leur maître.
- Fonderie. Quelques uns de ces canons dont étaient armés la Kasba et les autres forts d’Alger provenaient des prises faites sur les Européens, et particulièrement sur les Espagnols ; mais le plus grand nombre avait été fabriqué à Alger même : le Dey avait une fonderie à côté de la porte de Bab-el-Ouad, et dont nous avons fait une caserne pour le train d’artillerie. C’était un vaste bâtiment de trente mètres de long, et d’une grande hauteur, dans lequel il n’y avait qu’un seul fourneau, très bien construit : le moule destiné à recevoir la fonte était placé dans une fosse devant l’ouverture par où elle s’écoulait, et un treuil disposé au dessus servait à retirer la pièce massive; celle-ci était forée ensuite. Pour cela, on la plaçait verticalement dans un système extrêmement compliqué, composé de plusieurs roues disposées les unes au dessus des autres suivant plusieurs étages , et qui occupait dans une tour une hauteur de vingt mètres; n’ayant pas vu cette machine en mouvement, il m’est impossible de rendre compte de ses effets. Enfin, de l’autre côté de la rue, se trouvaient les ateliers des moules et des affûts, et plusieurs
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- forges et fourneaux dans lesquels on faisait des projectiles : on en fabriquait en si grande quantité, qu’au dehors de la porte de Bab-el-Ouad, il y avait des magasins qui en étaient remplis jusqu’au plafond , et particulièrement des bombes dont plusieurs étaient d’une grosseur énorme.
- C’était près de ces magasins et dans le fossé même de la ville, que se trouvaient ceux destinés à recevoir les matériaux provenant de la démolition des navires capturés par les Corsaires. Ce sont plusieurs salles et galeries superbes, voûtées d’une manière fort élégante, et toutes «construites en pierre de taille : ces magasins aboutissent à la mer, et devant se trouve une petite plate-forme sur laquelle on démolissait les bâti-mens.
- Forts de la Marine. Le plus bel édifice après la Kasba, est bien certainement celui formé par la réunion du môle et des forts de la Marine dont nous avons déjà dit quelques mots. Le môle qui unit les forts à la ville a 4.00 mètres de longueur ; il est construit en briques et couvert par une terrasse que supportent plusieurs voûtes, sous lesquelles sont des magasins superbes, que nous avons trouvés remplis de bois de conslruc-
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- tion, de cordages, de chanvre, et de ferremens pour les vaisseaux.
- A l’extrémité de ce môle, se trouvait la caserne (baraque) des janissaires chargés de la garde des forts ; cette caserne se composait de plusieurs petites chambres, dans lesquelles ils couchaient sur des peaux de mouton, et d’un fort beau café dont la voûte était soutenue par des colonnes en marbre, et au milieu duquel il y a une fontaine d’eau excellente.
- Le pavillon de l’Ukilharg, ministre de la marine, est en face de la caserne : on y monte par un fort joli escalier couvert d’un porche en bois parfaitement travaillé et bariolé de différentes couleurs; les appartemens ne sont pas vastes, mais ils sont très commodes et très agréables, surtout pendant l’été, parce qu’ils donnent sur la mer dontl’air frais tempère beaucoupl’ardeurd’un soleil brûlant. Outre les casemates et les batteries dont j’ai déjà parlé, il y avait dans l’intérieur des forts, plusieurs magasins remplis de bombes et de boulets, et plusieurs poudrières ; enfin, dans l’intérieur de la tour, il y a une vaste salle circulaire, dans laquelle le jour arrivait par sept embrasures conoïdes, et qui a souvent servi de prison aux esclaves chrétiens, surtout
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- quand on craignait quelque révolte de leur part. Les forts de la Marine renfermaient 237 pièces de canon, dont une était du calibre de 96, et six énormes mortiers en bronze de douze pouces; ces forts étaient le plus ferme rempart d’Alger, que depuis trois siècles ils soutenaient contre les attaques de l’Europe.
- Quand on est sur la terrasse du môle, si on regarde la portion de la ville baignée par là mer, on remarque le long des remparts plusieurs batteries , parmi lesquelles on distingue le fort Neuf, près de la porte de Bab-el-Ouad, et la batterie de la Pêcherie, actuellement devant la place du * Gouvernement, construite depuis l’expédition de lord Exmouth, qui était venu s’embosser avec son vaisseau, pour prendre les batteries du môle à revers, si près de terre que son mât de beaupré touchait le mur d’enceinte.
- Casernes des janissaires. Les autres bâti— mens militaires compris dans l’intérieur d’Alger sont les baraques (casernes) des janissaires et la manutention. Les baraques étaient au nombre de neuf, grandes et petites, construites toutes à peu près sur le même plan.
- Une porte, absolument de même forme que celle delà Kasba, donne entrée sous une voûte qui
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- conduit dans une ou deux cours carrées, entourées d’une colonnade, dans lesquelles donnent des chambres disposées sur les quatre faces, et dont il y a ordinairement deux étages et quelquefois trois. Au milieu de la cour on voit toujours une fontaine ou un puits, et plusieurs robinets à tous les étages : des commodités très propres se trouvent dans plusieurs parties de la maison. Tout autour de la galerie, sont des banquettes qui étaient recouvertes avec des nattes de jonc, et sur lesquelles les Turcs venaient s’asseoir pour fumer leur pipe, en prenant du café. De distance en distance, il y a, dans l’épaisseur de la maçonnerie des banquettes, des jarres en terre cuite que l’on remplissait d’eau et dans lesquelles on puisait avec un petit vase en fer-blanc portant une longue queue. Les janissaires logeaient plusieurs ensemble dans une chambre où ils couchaient les uns sur des matelas, les autres simplement sur des peaux de mouton. Dans les encoignures du bâtiment, il y avait des cuisines semblables à celles que l’on voit dans toutes les maisons , et où chacun pouvait venir faire la sienne. Au dessus de la porte des casernes, se trouve une inscription en arabe, gravée sur pierre, et sous la voûte un petit vaisseau avec tout son grée-
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- ment, et plusieurs objets faits avec des morceaux de verre et de papier peint.
- La Manutention, où le Gouvernement algérien faisait confectionner tout le pain nécessaire aux troupes et aux esclaves, donne dans les rués de Bab-el-Ouad et de Jenina, et se trouve située non loin de la place que nous avons nommée du Gouvernement. Les bâtimens de cet établissement sont de grandes galeries couvertes par des voûtes d’arêtes soutenues par des colonnes très courtes, et qui sont percées de larges ouvertures pour laisser pénétrer dans l’intérieur l’air et la lumière. Il y avait seize fours en assez bon état pour que nous ayons pu nous eh servir immédiatement après la prise d’Alger : ces fours étaient construits en briques, ils avaient une forme elliptique; mais la voûte en étant très élevée, il fallait une grande quantité de bois pour les chauffer. Les pétrins, faits en planches, étaient assez bien construits ; sous les mêmes galeries que les fours, il y avait plusieurs magasins pour la farine, le pain et le biscuit : ces magasins étaient encore tous remplis quand nous y entrâmes. ^
- Le Bagne. Les établissemens publics d’Alger qui ont eu en Europe la plus grande célébrité,
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- à cause des cruautés qui s’y commettaient, sont les bagnes, dans lesquels on enfermait comme esclaves les prisonniers faits par les corsaires sur les bâtimens dont ils s’emparaient. Dans le moment de la grande prospérité d’Alger, il y avait plusieurs bagnes dans l’enceinte de cette ville , où étaient détenus un grand nombre d’esclaves chrétiens; mais lors du traité imposé par lord Exmouth, ces bagnes furent vidés, et depuis, la piraterie ayant été fort comprimée, surtout pendant les trois années de notre blocus par mer, il n’y eut presque plus d’esclaves chrétiens à Alger. Plusieurs bagnes furent fermés, et quand nous primes cette ville, il n’y en avait plus qu’un seul. Il était situé dans la rue de Bab-Azoun, non loin de la grande caserne des janissaires ; c’est là que se trouvaient enfermées les victimes échappées au massacre des équipages des deux bricks naufragés, quelques prisonniers français faits pendant la guerre, que les Turcs avaient arrachés au yatagan des Bédouins, et une vingtaine d’esclaves grecs et génois qui y étaient depuis plus de deux ans, en tout cent vingt-deux personnes.
- Je suis allé visiter ce bagne peu de temps après notre entrée à Alger, et j’y ai encore vu des es-
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- elaves et deux de nos soldats qui y étaient enfermés avec eux. Je leur demandai de quelle manière on les traitait, et voici ce qu'ils m’apprirent : Ils étaient enchaînés deux à deux comme des galériens ; mais ils avaient la facilité de se promener dans la prison ; on leur donnait par jour deux petits pains noirs gros comme le poing, et de l’eau ; ils avaient pour se coucher des peaux de mouton et quelques guenilles. Les hommes qui les gardaient les traitaient durement, mais ils ne les frappaient pas; les esclaves qui étaient là depuis plusieurs années étaient conduits tous les matins au travail et toujours enchaînés. Pour cela, on leur donnait deux pains de plus qu’aux autres, ce qui faisait monter leur ration à une livre et demie à peu près; mais aussi ils étaient souvent battus par ceux qui les dirigeaient.
- Le bagne dont je parle était une vieille masure qui tombait en ruines. La salle occupée par les prisonniers, et dans laquelle ils pouvaient à peine tenir tous, avait 18 mètres de long et 9 de large. C’était une ancienne chapelle catholique; elle aboutissait perpendiculairement dans une grande galerie divisée en plusieurs parties, qui formait aussi un bagne, mais elle était tellement en ruines, qu’il n’était plus possible de l'habiter;
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- il ne restait, dans le milieu qu’une seule petite chambre en bon état, où logeaient les gardiens. Dans la salle des prisonniers, il y avait une grande cuve à eau à côté des lieux d’aisance, et tout près de la porte d’entrée, un petit cabinet rempli de chaînes. On avait d’abord muré toutes les fenêtres de cette masure ; mais comme les prisonniers étouffaient dedans, on fut obligé de les ouvrir ; on n’avait, pas eu la précaution de mettre quelque chose pour les fermer, en sorte qu’ils n’étaient point à l’abri du vent, et que, quand il tombait de l’eau, ils étaient tout mouillés.
- C’est dans de semblables locaux que pendant trois cents ans les Algériens ont détenu les prisonniers de guerre chrétiens et tous les malheureux qu’ils allaient journellement enlever sur les côtes d’Espagne et d’Italie, auxquels ils faisaient endurer des tortures dont le récit qu’en ont fait plusieurs des victimes fait frémir l’humanité.
- Les marins échappés au massacre des deux bricks naufragés dans les parages du cap Bingut avaient d’abord été traités avec assez de ménagement : on les avait enfermés à la campagne du Dey, où ils étaient passablement logés, et on permettait aux consuls étrangersde leur envoyer des
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- vivres ; mais après le débarquement de l’armée française, ils furent conduits au bagne, où on les tint étroitement enfermés, et l’on ne permit plus aux résidens européens de communiquer avec eux. Quoique les hommes qui les gardaient ne les battissent pas, ils les traitaient avec beaucoup de dureté, et les menaçaient souvent. Mais quand nous arrivâmes devant le fort de l’Empereur, la férocité de leurs geôliers diminua considérablement ; le jour que le fort sauta, ils devinrent doux, et le lendemain, ils allèrent très humblement annoncer aux prisonniers qu’ils étaient libres , en les engageant néanmoins à ne pas sortir dans la ville, de peur que le peuple ne les massacrât.
- Mosquées. Les plus beaux édifices d’Alger, ceux dans lesquels l’art a déployé toutes ses ressources , sont bien certainement les mosquées, dont on comptait, avant notre arrivée, dix grandes, et jusqu’à cinquante petites, ou Marabouts. Ces édifices sont à peu près tous semblables, quoique cependant ils ne soient pas tous construits sur le même plan ; mais on retrouve dans tous les choses dont nous avons déjà parlé en décrivant la mosquée du palais. A l’entrée de presque tous, il y a une fontaine coulant dans
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- un bassin , où les Musulmans viennent faire les ablutions avant de se prosterner pour la prière. Chaque mosquée a un dôme octogone et un minaret élevé, terminé en pointe ou par une demi-sphère, et auquel se trouve fixée une potence en bois (i) pour hisser le pavillon quand le mouzzen monte sur la galerie du minaret afin d’appeler les fidèles à la prière. Quelques uns des minarets sont revêtus extérieurement de carreaux en faïence de différentes couleurs, ce qui offre un coup d’œil assez bizarre.
- La plus grande mosquée d’Alger se trouve à l’entrée de la rue de la Marine, du côté de la place du Gouvernement : c’est un long bâtiment rectangulaire, voûté , divisé longitudinalement en trois nefs par deux rangs de colonnes, et sous le dôme, à peu près aux deux tiers de la longueur, il y a encore deux autres rangs qui forment la croix avec les premiers. De chaque côté de la grande nef, les colonnes supportent des tribunes , dont les plus près de la porte sont publiques ; mais celles qui se trouvent au delà du dôme et de chaque côté de la niche sont
- (i) Voyez Y Atlas.
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- réservées pour la noblesse. Cinq ou six lustres en verre et plusieurs lampes sont suspendus avec des chaînes dans toute la longueur de la grande nef, et entre les deux rangs de colonnes qui viennent la couper sous le dôme. Les lampes sont allumées pour la prière du soir ; mais les lustres ne le sont que dans les grandes cérémonies , à la fête du Bayram par exemple.
- Il y a encore une mosquée très remarquable dans une des rues perpendiculaires à celle de Bab-Azoun ; je crois que c’est la rue que nous avons nommée rue dé la Porte-Neuve. On monte à cette mosquée par plusieurs marches en marbre blanc : ce ne sont pas ses dimensions qüi la rendent remarquable, car elle n’est pas très grande ; mais il y a dans sa construction un luxe et une élégance qu’on rie retrouve pas dans les autres. Sa forme est circulaire ; tout autour du cercle règne une magnifique colonnade en marbre blanc, qui supporte le dôme, dont la voûte est très élégamment décorée avec des dorures et des carreaux de faïence ; tout l’intérieur de la mosquée est aussi décoré de la meme manière. La niche où se mettent les Imams est comme toutes les autres ,* mais la chaire qui se trouve à côté, et qui est très grande, est tout
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- en marbre blanc. Les rampes de l’escalier et l’endroit où se place le prédicateur, formé de petites colonnes qui supportent un dôme découpé en dentelle, sont d’un travail réellement remarquable ; mais tout cela a été fait en Italie. Le pavé est recouvert de nattes de jonc sur lesquelles reposent des tapis magnifiques.
- Les portes d’entrée des mosquées ressemblent à celles des édifices publics ; elles ont toutes au dessus de la clef de la voûte une inscription arabe gravée sur pierre, et sont fermées par deux battans en bois bariolés de dessins fort singuliers de différentes couleurs.
- Comme les Algériens font la prière cinq fois par jour, les mosquées sont presque continuellement ouvertes : pour y entrer, chacun est obligé d’ôter ses babouches ; on punirait sévèrement celui qui ne le ferait pas. Pendant la prière, les Musulmans qui sont dans les mosquées obr servent le plus grand recueillement ; mais avant et après, ils s’v tiennent comme dans leurs maisons et causent entr’eux de leurs affaires,* ils s’y rendent même assez souvent pour cela pendant l’été, parce qu’il y fait ordinairement très frais. Un jour que j’étais entré dans la grande mosquée , je trouvai plusieurs Maures assis qui eau-
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- Paient ; je m’entretins quelques instâns avec eux, et pendant que j’étais là, entrèrent deux petits enfans qui venaient vendre des citrons qu’ils tenaient à la main.
- Depuis que nous sommes maîtres d’Alger, les Musulmans ont bien voulu permettre que nous entrassions dans les mosquées en ôtant nos bottes ; mais auparavant tout Chrétien qui franchissait le seuil de ces temples saints était puni de mort, et le temple, réputé souillé par la présence d’un infidèle, était lavé à grande eau et les murs reblanchis. Les Algériens admettent que leurs temples peuvent être souillés de différentes manières ,• mais un lavage à grande eau et le blanchiment des murs intérieurs à la chaux réparent tout, quand bien même le temple aurait servi d’écurie pendant long-temps ; mais jusqu’à ce qu’il ait été lavé, on ne peut point y célébrer l’office divin.
- Eglise. L’exercice de toutes les religions était permis à Alger; on tolérait même les cérémonies extérieures, puisque les Juifs faisaient publiquement les leurs; les Chrétiens y avaient une église ou plutôt une chapelle, qui n’était qu’une salle qu’on leur avait cédée dans un batiment de l’État : cette chapelle était desservie par un
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- prêtre entretenu à Alger par la cour d’Espagne, et qui pouvait dire la messe tous les jours. Les catholiques libres s’y rendaient et les Algériens y amenaient souvent eux-mêmes leurs esclaves, parce qu’ils sont persuadés que les hommes qui ne remplissent pas leurs devoirs religieux sont bien moins fidèles que les autres : c’était dans cette chapelle chrétienne qu’on baptisait les Juifs qui voulaient embrasser l’Islamisme; car, comme nous l’avons dit dans le second volume , ils étaient obligés de se faire chrétiens auparavant.
- Chenovas, Sjnagogues. Les Juifs, qui sont très nombreux à Alger, et auxquels, depuis l’invasion des Turcs, on avait retiré une grande partie des privilèges dont ils jouissaient d’abord, avaient cependant conservé celui de bâtir des temples et d’y célébrer librement toutes les cérémonies de leur religion. Il y a encore actuellement dix Chenovas dans l’intérieur d’Alger, dont quatre grandes ; ces Chenovas sont construites dans le genre mauresque : devant chacune , il y a un vestibule qui est bien souvent une grande salle. Le temple est une pièce carrée ou oblongue, dont le pavé est couvert de nattes de jonc et dont les murs sont revêtus de carreaux en faïence; au milieu se trouve une tri-
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- bune en bois, peinte de différentes couleurs, et dans laquelle montent les chantres et les Rabbins pendant les cérémonies. Il n’y a point de tabernacle comme dans les synagogues de France, mais tout autour de la salle, des armoires à hauteur d’appui, garnies intérieurement de soie et fermées par des rideaux de la même étoffe, dans lesquelles sont renfermés les rouleaux de parchemin qui contiennent l’Ancien-Testament. Quelques lustres en verre et des lampes éclairent le temple dans les grandes cérémonies et quand on en célèbre quelqu’une un peu tard.
- Les synagogues sont toutes bâties dans la partie basse de la ville, le seul quartier où il soit permis aux Juifs d’habiter. Une des grandes se trouve dans une petite rue noire, à droite avant de sortir par la porte de Bab-el-Ouad ; il y en a une autre près de la porte de Bab-Azoun, où les aveugles et les affligés viennent passer une grande partie de la journée à réciter les psaumes de David : ceux qui veulent avoir droit à leurs prières donnent tant par semaine pour cela.
- Les Juifs sont très charitables , comme nous l’avons déjà dit, et surtout très superstitieux ; ils s’imaginent que Dieu accueille mieux les prières des infirmes que celles des personnes qui sont
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- pn bonne santé. Cette croyance fait que les aumônes reçues à la Chenova de refuge sont assez considérables; les Rabbins sont chargés de les distribuer toutes les semaines aux malades qui y sont admis. On n’y reçoit que les hommes, encore faut-il qu’il n’y ait rien à dire contre la régularité de leurs mœurs. Les femmes en sont exclues; mais comme c’est là que se rendent chaque jour un grand nombre de personnes charitables, beaucoup de vieilles femmes se tiennent à la porte pour tendre la main à ceux qui entrent.
- Bains. Les Algériens prennent beaucoup de bains de vapeur, et il y a pour cela des établis-semens dans presque tous les quartiers d’Alger; ces bains consistent dans une salle dont le pavé est chauffé par un fourneau qui se trouve en dessous, et dans laquelle plusieurs robinets versent de l’eau chaude et froide dans de petits bassins en pierre ou en marbre. Je vais décrire le plus bel établissement de bains qui se trouvât à Alger du temps du Dey, avec toute la cérémonie du massage à laquelle je me suis soumis pl usieurs fois, afin de la connaître dans tous ses détails, qui sont extrêmement curieux.
- On entre par une grande porte, comme celles
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- de tous les établissemens publics, sous une petite voûte par laquelle on arrive dans une salle carrée en descendant quelques marches. A droite, avant de descendre, se trouve le comptoir de celui qui reçoit l’argent, et à gauche, un petit coin dans lequel on fait du café.
- Sur trois faces de la salle, règne une colonnade sous laquelle se trouvent des estrades élevées de trois ou quatre pieds, sur lesquelles on monte par de petits escaliers en bois. Au milieu de la salle, est une fontaine qui verse dans un bassin en marbre.
- En entrant, un jeune Maure, entièrement nu avec un linge bleu seulement au milieu du corps, vous conduit sur l’estrade, où il vous prie de vous déshabiller ; quand cela est fait, il vous passe et noue autour du corps un linge blanc, disposé de manière à couvrir les parties sexuelles; il vous fait ensuite chausser une paire de sandales de bois, et marchant devant vous , il vous conduit, en passant par une grosse porte qui se referme seule sur vous au moyen d’une énorme pierre attachée derrière avec une corde , dans la salle de bain. C’est un carré couvert par une voûte octogone, percée d’ouvertures garnies de vitraux pour laisser pénétrer la lumière ; au mi-
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- lieu est un massif en pierre de taille sur lequel on vous fait asseoir. La température de cette salle paraît très élevée ; cependant le thermomètre centigrade que j’y portai ne monta pas au dessus de 52°. Sur trois faces sont des enfonce-mens voûtés circulairement et formés par de petits murs qui avancent un peu dans la salle et forment, par leur réunion deux à deux, quatre petits cabinets aux quatre angles. Dans les enfon-cemenset dans les cabinets, il y a deux robinets, un qui verse de l’eau chaude et l’autre de l’eau froide dans de petits bassins en marbre, d’où elle se répand sur le pavé de marbre échauffé et se réduit ainsi en vapeurs qui remplissent la salle, mais cependant sans vous incommoder. Après vous avoir laissé pendant quelques minutes assis sur le massif de pierre où il vous a placé en arrivant, le jeune Maure revient et vous conduit dans un des cabinets des angles ou l’un des enfoncemens des faces : là il étend sur le carreau un linge assez sale, et il vous fait asseoir dessus ; quand vous y êtes resté pendant cinq minutes, votre corps est tout couvert de sueur et vous éprouvez une jouissance générale. Le Maure, qui s?en était allé, revient alors et s’assied derrière vous en vous serrant un peu
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- entre ses jambes ; il porte à la main droite un gant rectangulaire en toile , qu’il trempe dans le réservoir d’eau chaude , et avec lequel il vous frotte le dos et les épaules assez délicatement : il ramasse ainsi des rouleaux de crasse, qu’il prend à chaque fois avec la main gauche, et vous les montre en ayant l’air très content de lui. Quand il a ainsi bien frotté le haut du corps , il vous fait coucher sur une de ses cuisses qui vous sert alors de coussin ; il vous tortille les bras et les jambes en les faisant mouvoir dans tous les sens, et vous pétrit le corps comme si c’était de la pâte ; ensuite il se met à frotter les bras et le bas du corps , en ayant grand soin de ne pas descendre trop bas. Après cela , il passe aux jambes qu’il traite absolument de la même manière, mais en ayant encore grande attention de ne pas porter sa main trop haut ; il fait vraiment preuve d’une grande pudicité. Après les jambes, il frotte la tête et le visage, et il vous laisse ensuite. Pendant tout le temps que le masseur est à vous travailler, il chante une chanson arabe, sur un air et d’un ton capables de vous endormir malgré le mouvement qu’il imprime à toutes les parties de votre machine. ; ' Cinq minutes après vous avoir quitté, le mas-
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- seur revient avec un plat rempli de mousse de savon blanc dans laquelle trempe une poignée de lilamens d’agaves, avec laquelle il vous frotte doucement tout le corps , et quand il a fini cette opération, il vous renverse son plat sur la tête qu’il frotte bien avec ses deux mains, puis il prend de l’eau tiède au robinet avec son plat et vous en jette par dessus tout le corps, ensuite il vous donne le plat à la main et se retire afin que vous puissiez finir de vous laver vous-même, et surtout la partie du corps à laquelle il n’a pas voulu toucher. Il revient encore au bout de quelque temps, change le linge qui couvre les parties sexuelles et vous conduit sur le massif en pierre qui est au milieu de la salle, sur lequel des linges bien propres sont préparés; il vous babille avec ces linges en vous drapant à la manière des Arabes, couvre votre tète d’un turban fait avec une serviette, vous jette sur la tête et les épaules un linge qui sert de manteau, et il vous conduit ensuite sur la galerie où vous vous êtes déshabillé avant d’entrer dans la salle de bain.
- Là se trouve étendu sur la natte de jonc un matelas très mince, avec une petite couverture de coton ; on se couche sur ce matelas enveloppé comme l’on est, et un instant après un do-
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- tnestique vous apporte une pipe et du café. On reste couché environ une demi-heure, pour donner le temps à la transpiration de se passer , en fumant, prenant du café et causant avec ceux qui sont autour de soi. Quand vous voulez vous lever, le masseur revient vous ôter les linges dont il vous a affublé et vous aider à vous habiller. Toute cette cérémonie coûte un réal-boudjou ( i fr. 85 c. ).
- Il y a dans la ville d’Alger beaucoup d’établis-semens de bains : celui que je viens de décrire passe pour le plus vaste et le mieux tenu; cependant l’intérieur des deux salles et les hommes qui font le service sont assez malpropres. Quand on s’est fait masser, on éprouve une souplesse dans les membres à laquelle on n’est pas habitué; maiscette opération poussant fortement àlapeau, il arrive souvent qu’elle détermine des éruptions et particulièrement celle dont nous avons parlé à la fin du second volume.
- Il existe aussi des établissemens semblables pour les femmes, où elles se rendent comme dans un lieu déplaisir avec leurs esclaves ; mais on ne les masse point : quand elles ont le corps en moiteur par l’influence de la température élevée de la salle de bain, elles se frottent et se lavent
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- ensuite elles-mêmes avec l’eau chaude qui coule de l’un des robinets. C’est dans les salles de bain que les dames algériennes font usage de l’onguent épilatoire.
- Cafés. J’ai compté à Alger jusqu’à soixante cafés tenus par des habitans de la ville ; mais dans ce nombre, cinq ou six seulement méritaient de fixer l’attention de l’observateur, les autres étant bien souvent établis dans des trous qui n’ont pas six pieds en carré. Le plus remarquable de tous était situé dans la rue de la Marine, non loin de la mosquée; il se composait de plusieurs galeries étroites , mais fort longues, soutenues par de petites colonnes en marbre, et garnies des deux côtés de banquettes en maçonnerie, recouvertes de nattes de jonc. Sur la rue de la Marine, il y avaitune petite salle carrée, tout ouverte , au centre de laquelle jaillissait un superbe jet d’eau,Le laboratoire était au milieu de la galerie : c’était une petite cuisine noire, de quatre pieds de large, dans laquelle se trouvait un fourneau où étaient placées deux grandes cafetières en fer-blanc, dans lesquelles le café se faisait, tandis que trois autres plus petites tenaient chaud, auprès du feu, celui qu’on devait distribuer. Il y avait de chaque côté de la cui-
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- sine deux piles de bois à brûler assez élevées, dans lesquelles le feu aurait bien pu prendre et se communiquer ensuite dans tout l’établissement.
- Les Maures et les Turcs venaient s’accroupir gravement sur les banquettes, et peu après arrivait le garçon avec un charbon ardent pour allumer leur pipe, et une petite tasse de café sans sucre, placée dans une autre à moitié remplie d’eau, et cela , pour qu’on puisse la tenir à la main sans se brûler. Ce café est léger, très mal fait, et res* semble assez à celui que l’on prend en Angleterre ; du reste , il n’est pas cher : on en a deux tasses pour un sou.
- Dans tous les cafés un peu considérables , il y a un ou plusieurs musiciens depuis l’après-midi jusqu’au soir. Ces musiciens pincent de la guitare en faisant des grimaces avec les yeux et la tête , ou jouent très gravement et d’une manière fort ennuyeuse du violon à deux cordes. Les assistans paraissent prendre un grand plaisir à les écouter et les voir faire leurs grimaces.
- Les Musulmans viennent au café vers les dix heures du matin, et ils y restent quelquefois toute la journée à boire jusqu’à dix ou douze tasses en fumant leur pipe, souvent sans dire un seul mot. Il s’établit cependant quelquefois des
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- conversations particulières ; beaucoup jouent deux à deux, surtout dans l’établissement dont nous venons de parler, au jeu de dames fram çais. Les joueurs sont toujours entourés de spectateurs qui prennent un grand intérêt à la partie.
- Boutiques des barbiers. D’âutres lieux de réunion que les Maures fréquentent beaucoup , surtout les Curieux et ceux qui se mêlent de politique, ce sont les boutiques des barbiers, qui se trouvent en très grand nombre. Les boutiques des marchands, non seulement à Alger mais dans toutes les villes de Barbarie que j’ai visitées, sont des trous dans le mur qui ont deux mètres de profondeur et un de large , et que le marchand remplit presque entièrement quand il est accroupi dedans. Mais celles des barbiers sont plus vastes : elles ont quatre et cinq mètres de long sur deux et même trois de large ; tout autour règne une banquette en planches pour asseoir les amateurs. Elles sont assez proprement tenues, décorées de tous les instrumens du métier accrochés au mur, et de plusieurs tableaux faits en Barbarie, qui représentent presque tous des combats maritimes glorieusement soutenus par les corsaires algériens.
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- Pendant toute la journée , ces boutiques sont remplies par ceux qui viennent se faire raser la tête, peigner la barbe , et par un grand nombre d’oisifs qui y viennent pour tuer le temps et apprendre des nouvelles. On les voit assis gravement sur les banquettes, écouter avec beaucoup d’attention le barbier qui raconte ce qu’il sait et même ce qu’il ne sait pas, tout en rasant une tête, ou en voltigeant et gesticulantquand il n’a point de pratique. C’est chez les barbiers qu’ont été organisés plusieurs complots dont le but était l’extermination des Français , et de là que sont partis presque tous les avis donnés au Bey de Tite-^ rie, avant que nous ne l’eussions fait prisonnier*
- Bazars. Les boutiques des marchands algériens , maures, juifs et turcs étaient toutes aussi misérables que je l’ai dit plus haut ; mais il y avait plusieurs bazars destinés à recevoir les marchands étrangers qui venaient avec une certaine quantité de marchandises. Ces bazars sont de grandes maisons construites comme celles des particuliers; seulement, sur chaque côté de la galerie , il y a plusieurs petites chambres indépendantes les unes des autres , et qui se ferment à clef. Chaque bazar a deux et même trois étages , et il contient autant de chambres que l’on
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- a pu en faire. Quand un marchand étranger, un Musulman ou tout autre, avait obtenu la permission d’entrer à Alger, il allait dans un bazar louer une ou plusieurs chambres dans lesquelles il logeait avec ses marchandises, n’y ayant point d’auberge à Alger où un homme un peu propre pût descendre. Lorsqu’on avait déballé ses marchandises , on les étalait devant la porte de sa boutique, et les nombreux promeneurs venaient les examiner. J’ai vu trois grands bazars à Alger qui avaient jusqu’à quarante chambres chacun.
- Restaurans. Un étranger qui venait à Alger était obligé de faire lui-même sa*cuisine, ou de prendre un Maure pour cela ; car il n’y avait point, avant l’arrivée des Français, de restaurateur chez lequel on pût manger, lorsqu’on n’était pas Bédouin. Ceux d’Alger, au nombre de trois ou quatre, méritent vraiment d’être cités.
- Dans une petite boutique noire, à la porte de laquelle est construit une espèce de fourneau composé de trois compartimens très étroits dans lesquels on fait un feu clair, se tiennent deux Maures bien sales, qui coupent, sur une planche, de la viande en petits morceaux gros comme des dés ; quand cette viande est coupée, ils en-
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- Rient les morceaux dans de petites broches de fer, dont ils placent plusieurs sur le fourneau , et au milieu de la flamme qu’ils ont bien soin d’entretenir; quand les morceaux de viande sont grillés , le cuisinier les débroche dans un petit plat, jette dessus avec sa main sale un peu d’herbes hachées et de sel, et les envoie aux Bédouins qui sont accroupis dans un coin de la salle , cachés quelquefois par un mauvais paillasson suspendu au plancher. D’autres, qui n’ont pas autant de respect humain , en passant devant la boutique, donnent quelques aspres-chiques en tendant la main , dans laquelle le cuisinier vide une ou plusieurs de ses brochettes, suivant la somme qu’il a reçue.
- Je n’ai pas besoin de dire que ce rôti sent tellement la fumée, qu’il est impossible de le manger ; cependant c’est un grand régal pour les Berbères , les Nègres et les Arabes.
- Il n’y a point de boutiques de pâtissiers à Alger ; mais on trouve dans les rues des femmes et des enfans, surtout des Juifs, qui vendent une infinité de pâtisseries assez extraordinaires, et parmi lesquelles j’ai surtout remarqué un nougat fait avec des grains de millet au lieu d’amandes. Les Bédouins aiment beaucoup ces pâ-
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- tisseries, et ils en achètent toutes les fois qu’ils ne peuvent pas en voler.
- Fondues. Bien que presque tous les Arabes et les Berbères qui viennent à Alger, soit pour vendre quelque chose, soit pour leurs affaires particulières, couchent au milieu de la rue, ou sur les terrasses des maisons dans le faubourg de Bab-Azoun, il y a cependant des espèces d’auberges que l’on nomme fondues, pour recevoir ceux qui veulent dépenser quelques mouzonnes. Ce sont des établissemens dans le genre des bazars, mais de la propreté desquels je crois donner une idée suffisante, en disant que les Bédouins y logent avec leurs chevaux et leurs mulets. Je vais décrire le plus remarquable de tous, celui de la rue de Bab-Azoun où on trouve le plus de choses réunies, et à la porte duquel les Berbères vendent leur huile.
- On entre par une grande porte sous une voûte bien sale et bien noire, ou on trouve d’abord les marchands d’huile, qui en sont tout dégouttans, à côté de grands pots en terre cuite dans lesquels ils vident les outres qui servent à l’apporter des montagnes. Arrivé dans la cour, on aperçoit à gauche des teinturiers qui teignent de différentes couleurs les étoffes d’agave ; les trois autres côtés de cette cour sont occupés par de pe-
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- tites chambres, devant lesquelles on voit, sous la galerie, des Bédouins accroupis au milieu de leurs bagages avec les chevaux et les mulets derrière eux. Sur le devant de cette galerie sont plusieurs pots posés sur trois pierres entre lesquelles il y a du feu ; c’est dans chacun de ces pots que deux ou trois Bédouins réunis font leur cuisine. Tous ces feux allumés autour de la cour répandent une fumée qui remplit la galerie ; ajoutez à cela l’odeur des Bédouins , celle de leurs chevaux, et de toutes les peaux dont ils se servent pour transporter leurs marchandises, et vous concevrez facilement qu’il est impossible de rester long-temps dans ce lieu ; j’y suis cependant resté quelquefois pendant plusieurs heures, et c’est là où j’ai été à même de connaître une grande partie des habitudes de ce singulier peuple.
- Le second étage de ce fondue, tout sale qu’il est, n’est point occupé par les étrangers , mais par des tisseurs qui fabriquent, avec le fd d’agave , les tissus que l’on teint dans le bas.
- A quelques pas de là, de l’autre côté delà rue, sc trouve le fondue des caravanes, dans lequel logent les pèlerins qui vont à La Mecque et ceux qui en reviennent. Il est un peu plus propre que le
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- premier; il n’y a point de fabrique d’étoffe ni de marchands d’huile, et tous ceux qui y viennent logent au premier étage ou au second, et mettent les chevaux, les mulets et les chameaux pêle-mêle au milieu de la cour , d’où il résulte un vacarme épouvantable, surtout les jours de marché. Dans les chambres des fondues , il y a quelques mauvaises nattes de jonc pour se coucher; mais elles sont ordinairement tellement remplies de vermine, qu’il est impossible d’y tenir, et que ceux qui les louent sont presque toujours forcés de coucher à la porte, sous la galerie.
- Tels sont à peu près les bâtimens les plus remarquables de l’intérieur d’Alger ; parmi les maisons particulières, il y en a quelques unes vraiment magnifiques : le marbre , les lambris dorés, les verres de couleurs pour les croisées, y sont prodigués. Le Dey que nous avons détrôné en avait fait construire une dans le bas de la ville, à l’entrée de la rue Philippe actuelle , qui est bien certainement une des plus jolies choses que j’aie vues. Les pavés des salles et de la cour étaient en très beau marbre blanc, ainsi que les escaliers et toutes les colonnes. Les murs intérieurs étaient revêtus de carreaux en faïence ; tous les plafonds des appartenons étaient garnis de lambrisdorés, avec des sculptures fort riches et
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- assez bien faites. Les portes et les croisées étaient travaillées avec beaucoup de soin ; les ferremens étaient en laiton , ainsi que toutes les grilles. Si cette maison eût été à Paris , elle aurait rivalisé par son élégance et sa richesse avec celles de nos plus riches banquiers de la Chaussée d’Antin. Les maisons occupées par le général en chef, l’intendant général, la municipalité d’Alger, méritent aussi d’être citées : dans tous les pays du monde, ce seraient de très beaux morceaux.
- POPULATION.
- On trouve à Alger les sept variétés d’hommes que nous avons décrites dans le second volume : les Arabes et les Berbères n’y habitent .que momentanément, mais il y en a toujours cependant un certain nombre. On a exagéré de plus du double la population de cette ville, quand on l’a portée à 73,000 (1) âmes; dans le dénombrement que nous avons fait, nous n’en avons trouvé que 16,000. J’admets que la difficulté de pénétrer chez les Musulmans et la crainte des Juifs
- (1) Aperça historique, etc., pa;;e 118.
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- qu’on n’imposât les familles en raison du nombre de leurs membres aient fait commettre une erreur d’un cinquième en moins, et qu’un tiers ait émigré par suite de l’arrivée de l’armée française, cela porterait la population à 3o,ooo âmes, et je pense que c’est déjà beaucoup sur un espace de 528,000 mètres carrés, et où une grande partie des maisons ne sont occupées que par une seule famille. Ce nombre était composé, d’après tous les renseignemens que j’ai pu me procurer, de :
- 4,ooo Turcs mariés ou janissaires.
- 2,000 Nègres.
- 5,ooo Juifs.
- 18,000 Maures et Roulouglis.
- 1,000 Berbères, Arabes, etc.
- Les mœurs et les coutumes de ces difîérens peuples sont, à très peu près, celles que nous avons déjà décrites ÿ mais il y a cependant pour Alger plusieurs particularités qu’il est utile de faire connaître, particularités qui ne proviennent peut-être que de ce que j’ai été plus à même de les étudier dans cette ville que dans les autres contrées.
- Les Turcs étant plus nombreux dans la capitale que sur tous les autres points de la régence,
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- c’était là aussi où leur autorité était la plus grande, et où les autres classes de la société avaient le plus à souffrir de leur arrogance. Cependant les Maures ne m’ont jamais mal parlé des Turcs; au contraire, tous ceux avec lesquels j’ai eu occasion de m’en entretenir m’ont toujours paru en faire le plus grand cas.
- Les Maures vivent assez à leur aise ; ils sont presque tous très bien logés, et, jusqu’aux artisans, tous ont des esclaves. Malgré la faculté que leur donne le Coran d’épouser plusieurs femmes, ilsn’en ont généralement qu’une seule; mais généralement aussi ils ont des esclaves noires, quelques unes blanches, avec lesquelles ils ne se font pas scrupule de cohabiter. Ils sont extrêmement jaloux, et ne permettent à personne d’entrer chez eux. Nous avons eu plusieurs exemples de femmes assassinées pour s’être livrées à des Français.
- Les Maures d’Alger sont vains , paresseux et lâches; ils ne sont pas scrupuleux observateurs de la loi de Mahomet, ils ne fréquentent pas beaucoup les mosquées, et il est bien rare de voir ceux qui passent la plus grande partie de la journée dans les cafés ou devant les boutiques se prosterner aux heures de la prière. Ils sont très
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- superstitieux, sans avoir cependant une grande confiance dans les Marabouts ; mais on les voit porter des amulettes, consulter les devins, et s’acquitter de toutes les pratiques ridicules qu’ils leur prescrivent : parmi leurs superstitions, celle pour les éclipses est à citer.
- H" Le 2 septembre 183o, pendant que nous étions occupés à observer l’éclipse totale de lune qui avait lieu ce jour-là, pour déterminer la longitude de notre observatoire, à peu près vers le milieu de l’immersion, nous entendîmes des cris et un grand bruit de chaudrons, de pelles, de pincettes et d’autres semblables instrumens; bientôt nous aperçûmes de la lumière dans toutes les mosquées, et les mouzzens, montés sur les minarets , se mirent à chanter en faisant des roulades.
- Ce tapage continua pendant toute la durée de l’éclipse, et de temps en temps nous voyions de petits feux de poudre au milieu des groupes qui le faisaient. Dans le même moment, plusieurs feux considérables furent allumés sur la crête du Petit Atlas, et les habitans s’étaient probablement réuni s au tour de ces feux pour faire du bruit comme les Algériens. Quand le charivari fut terminé, nous entendîmes chanter à très haute voix dans toutes les mosquées.
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- Le lendemain, ayant demandé à plusieurs personnes l’explication de ce qui s’était passé dans la soirée, j’appris que les Musulmans croient, que les éclipses annoncent la fin du monde, et le tapage qu’ils font pendant celles de lune a pour but d’éveiller ceux qui dorment, afin qu’ils puissent aller à la mosquée se réunir avec leurs frères pour faire la dernière prière : c’est ce à quoi le mouzzen les invite par ses roulades. Dans les éclipses de soleil, comme ils ne supposent pas que l’on dorme, ils ne font point de bruit, et se contentent de se rendre à la mosquée , avertis par la voix du mouzzen, qui annonce l’éclipse du haut du minaret.
- Sous le règne du Dey, le tapage était encore bien plus grand que celui que nous avons entendu; on tirait des coups de fusil, et même des coups de canon. Il était défendu aux Juifs de se montrer alors sur les terrasses des maisons, sous peine de mort; cette coutume de pousser des cris et de faire du bruit avec des instrumens, pendant la durée d’une éclipse, paraît être commune à tous les peuples de l’Afrique. jCZ(juuüi>
- Ecoles musulmanes. Les Maures, et en général tous les Musulmans d’Alger, sont plus instruits qu’en aucune autre partie de la Barba-
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- rie, tant parce qu’ils ont des relations très fréquentes avec les Européens, que parce que c’est aussi là qu’on prend plus spécialement soin de leur éducation. Il y avait cent écoles publiques et part iculières dans Alger avant notre entrée, où l’on apprenait aux enfans à lire et à écrire le Coran, et quelquefois un peu de calcul : c’est à cela que se borne toute l’éducation d’un Musulman, comme nous l’avons déjà dit. Quelques unes des écoles d’Alger sont établies dans de grandes salles, et la plupart se tiennent dans de véritables boutiques qui donnent sur la rue, et dans lesquelles on peut parfaitement voir du dehors ce qui s’y passe, parce qu’elles sont entièrement ouvertes pendant les séances. J’ai visité plusieurs de ces écoles, dans lesquelles je suis resté au milieu des élèves pendant des séances entières, et j’ai pu ainsi parfaitement étudier le mode d’instruction dont je vais rendre compte.
- Le pavé de la salle dans laquelle se tient l’école est toujours couvert d’une natte de jonc ; le maître est accroupi dans un coin, avec une grande baguette à la main, et plusieurs tableaux en bois sont accrochés le long du mur. Les séances ont lieu deux fois par jour, dans la matinée, depuis huit heures jusqu’à onze, et dans l’après-
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- midi, d’une heure à quatre. En arrivant, chaque écolier quitte ses souliers, qu’il laisse à la porte, et va baiser la ^âîn âu maître, qui la lui présente avec une gravité toute musulmane; après cela, il prend un des tableaux pendus au mur, et s’accroupit sur la natte, devant le maître. Quand tous les écoliers sont placés, et ils ne sont presque jamais plus de quinze, ils forment un demi-cercle, dont le maître occupe le centre. Ils ont ordinairement une écritoire pour deux, et chacun a un petit morceau de roseau taillé en forme de plume pour écrire. A ceux qui sont assez avancés, le maître dicte, à chacun l’un après l’autre, toujours à plusieurs en même temps , quelques phrases du Coran qu’ils écrivent avec de l’encre sur un tableau en bois, en allant de droite à gauche. Quand un a fini la phrase qui lui a été dictée, il s’adresse au maître, en lui disant Sjdi, et il lui dicte la suite de son devoir; souvent plusieurs l’interpellent à la fois ; mais, sans se laisser déconcerter, il les maintient par un signe, et répond avec calme à chacun séparément. Quand il a répété plusieurs fois la même chose, et que l’élève ne comprend pas bien, il le frappe avec sa baguette, et, s’emparant de son tableau , il écrit lui-même ce qu’il lui avait
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- dicté; mais les écoliers mettent beaucoup.d’attention et d’aptitude dans leur travail, et il est assez rare que le maître ait besoin de leur aider, surtout quand ils sont un peu avancés.
- Aussitôt qu’un élève a fini d’écrire, il présente son tableau au maître, qui corrige les fautes et le lui rend après : alors il quitte le cercle et va s’accroupir contre le mur, où il apprend par cœur ce qu’il a écrit, en chantant à haute voix, et agitant le haut du corps comme s’il faisait sa prière. Il arrive un moment, vers la fin de la séance, où tous les enfans chantent à la fois, chacun sur un ton différent, ce qui fait un tapage capable de rompre les plus fortes oreilles ; je ne conçois pas comment ils peuvent s’entendre, mais le fait est qu’ils apprennent parfaitement leur leçon par cœur au milieu de tout ce bruit.
- Le maître écrit lui-même sur le tableau de ceux qui ne peuvent pas encore le faire ; il leur fait lire ce qu’il y a écrit, et ensuite ils vont se placer au milieu des autres, pour apprendre par cœur, en chantant tant qu’ils ont de force. On trace des lettres au crayon sur le tableau de ceux qui, ne faisant que commencer, ne savent pas encore lire ; ils passent ensuite ces lettres à
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- l’encre, et quand cela est fait, ils viennent près du maître, qui leur apprend à les connaître.
- Voilà comment se passe la séance du matin : elle est presqu’entièrement employée à écrire ; les écoliers sortent à onze heures, et avant de partir, ils vont tous baiser la main du maître, comme ils Font fait en arrivant. Si pendant la séance ils ont quelque besoin, ils sortent sans demander permission.
- La classe du soir commence à une heure et Unit à quatre : pendant ces trois heures, les en-fans sont occupés à apprendre par cœur ce qu’ils ont écrit le matin; avant départir, chacun efface, avec une pierre ponce, ce qui est écrit sur son tableau, le lave avec une petite éponge et le remet à sa place.
- Les jeunes Musulmans qui hantent les écoles sont très attentifs à leurs devoirs ; habitués au bruit par leur mode même d’instruction, ils font très peu attention à ce qui se passe autour d’eux : plusieurs fois mon arrivée leur fit à peine lever la tête, et pendant tout le temps que je restai au milieu d’eux, ils firent peu attention à moi. Je les ai vu corriger quelquefois par le maître, mais jamais maltraiter comme on le fait dans les écoles de nos villages français. Pendant une
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- séance à laquelle j’assistais, le maître donna un coup de baguette à un jeune Maure de douze ans : celui-ci versa des larmes, laissa tomber son tableau et bouda. Le maître fit alors beaucoup de frais pour l’engager à reprendre son travail, mais il ne daigna pas seulement lui répondre, et ce ne fut qu’une demi-heure après qu’il se décida de lui-même à le faire. Il y a beaucoup d’écoles publiques dans la ville d’Alger, mais le nombre des élèves, dans chacune, n’est pas considérable; il dépasse rarement quinze, et ne s’élève bien souvent pas au dessus de dix, ce qui est très convenable pour les progrès de l’instruction.
- Les maîtres d’école ne sont pas fortement rétribués pour le petit nombre d’élèves qu’ils ont : ils reçoivent de chacun trois ou quatre rabia-boudjoux par lune, 27 ou 56 sous de notre monnaie.
- Les tableaux que l’on a vus entre les mains des écoliers d’Alger ont fait croire à beaucoup de personnes que le mode d’instruction était le même que celui de notre enseignement mutuel ; ce que je viens d’exposer prouve que les deux méthodes sont bien différentes, et que l’usage des tableaux dans l’une et dans l’autre est la seule chose qui leur soit commune.
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- Les Nègres. C’est chez les Nègres d’Alger que nous avons puisé tout ce que nous avons dit à l’article de l’histoire de cette race d’hommes. Ainsi, nous n’aurons que peu de chose à y ajouter : il y en a plusieurs qui vivent comme bourgeois dans la ville d’Alger, et d’autres qui s’occupent de différentes branches d’industrie. Ce sont surtout les Nègres qui font de la musique dans les fêtes publiques, et qui se chargent de l’exécution de toutes les pratiques ridicules que les devins commandent aux Maures. Les Nègres d’Alger ont un chef que l’on nomme Kàitlausfan : c’est une espèce de commissaire de police, qui a la haute main sur eux ; tous ceux qui passent à côté de lui, dans la rue, lui baisent la main en se courbant un peu. Quand un esclave se sauve de chez son maître, c’est le Raïtlausfan qui est chargé de le retrouver : alors il le rend, ou force le maître à le vendre à un autre si son esclave a trop à se plaindre de lui. Nous verrons plus bas qu’il existe à la porte d’Alger un Marabout dans lequel se réfugient les Nègres qui veulent quitter leur maître.
- Les Juifs. En parlant de ce peuple, nous avons déjà dit l’état d’abjection dans lequel 11 était plongé avant la prise d’Alger, et que c’était
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- surtout dans cette ville qu’il avait le plus à souffrir , à cause que les Turcs, dont le despotisme s’étendait aussi sur tous les autres hommes qui vivent en Barbarie, y étaient beaucoup plus nombreux qu’ailleurs.
- Les Juifs étaient obligés d’habiter la partie basse de la ville, de laquelle il leur était défendu de sortir. Quand ils voulaient voyager, ils devaient donner une caution qui répondît qu’ils reviendraient au bout d’un temps fixé; il leur était ' interdit d’approcher d’une fontaine devant laquelle il y avait un Musulman, de paraître sur les terrasses après midi, d’avoir des chats, etc.
- Le quartier dans lequel ils sont confinés est tout ce que l’on peut voir de plus sale ; de petites rues étroites, où le soleil ne donne jamais, séparent à peine les maisons dans lesquelles ils sont entassés les uns sur les autres. J’ai compté jusqu’à douze familles dans la même, formant ensemble 65 individus des deux sexes : c’était vraiment une fourmilière; il y avait de petites chambres desquelles il m’est impossible de peindre la misère et la malpropreté, où se trouvaient réunis le père, la mère et cinq enfans, tous plus dégoûtans les uns que les autres. On ne pouvait pas mettre le pied sur la porte d’une maison
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- juive de la classe pauvre et même de la classe moyenne, sans avoir autour de soi une douzaine de marmots qui tendaient la main, en vous criant aux oreilles bibire café, ce qui signifie donnez-moi de l’argent pour boire du café. La plus grande partie des maisons occupées par les Juifs sont absolument construites comme celles des Musulmans : il y en a quelques unes, celles de Bacri, de Durand, de Benzamon, etc., qui sont aussi bien tenues et aussi élégantes que celles d es Maures ; mais on peut les compter, et il est bien rare, excepté chez les gens très riches, qu’il n’y ait pas plusieurs familles dans la même.
- Comme nous l’avons déjà dit dans le second volume, les Juifs s’occupent de commerce et de brocantage : il y en a beaucoup qui colportent dans les rues d’Alger des mousselines, des percales et des étoffes pour les femmes ; mais il leur est défendu d’entrer dans les maisons des Musulmans, même de frapper à la porte, sous peine de recevoir la bastonnade et même quelquefois plus. En circulant, ils ont un certain cri qui les fait reconnaître : alors, les femmes qui les entendent les font appeler par une esclave, et elles descendent à la porte pour voir leurs mar-
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- chandises ; mais cette porte ne s’ouvre absolument que pour laisser passer la main de l’esclave ou celle d’un petit enfant qui prend les objets, quand le prix est convenu, on donne l’argent de la même manière, et le Juif s’en va sans avoir vu ceux auxquels il a vendu. 11 arrivait assez souvent que les Mauresques, après avoir pris la marchandise, fermaient la porte au nez du Juif sans le payer : alors celui-ci se mettait à crier de toutes ses forces, en frappant des pieds, et quand on ne finissait pas par lui jeter son dû, il courait chez le Cadi, qui ne lui faisait pas toujours rendre justice. J’ai vu une de ces scènes se renouveler long-temps après notre entrée dans Alger.
- Mais les Juifs d’Alger n’ont pas toujours été aussi malheureux que je viens de le dire. Il y a vingt-six ans qu’ils vivaient encore en assez bonne intelligence avec les Turcs, dont ils avaient su captiver la confiance. A cette époque, Mustapha-Pacha , qui était alors Dey, avait pour-conseiller un Israélite nommé Bougenac, qui avait acquis une grande influence sur son esprit, pour laquelle les Turcs portaient une haine implacable à lui et à tous ses co-religionnaires. Un vendredi matin, que Bougenac était à eau-
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- ser devant une boutique, un janissaire s’approcha de lui et le tua d’un coup de pistolet; le lendemain, samedi, toute la milice prit les armes, tomba sur les Juifs qui étaient à se promener dans les rues, massacra jusqu’aux femmes et aux enfans, et ensuite, accompagnés de tous les Bédouins qui se trouvaient alors dans la ville, les Turcs entrèrent dans les maisons et les pillèrent. Cet acte de barbarie fut cause qu’une grande partie des Juifs émigrèrent quoiqu’on eût pris toutes sortes de mesures pour les en empêcher ; mais ceux qui sont restés ont été extrêmement malheureux, et leur position a toujours été en empirant, jusqu’au moment où nous sommes venus les délivrer.
- Écoles Israélites. Nous avons dit plus haut que ces écoles étaient établies dans le vestibule des Chenovas ou dans l’intérieur même de ces temples, et que les professeurs étaient les Rabbins eux-mêmes. J’ai visité presque toutes les écoles israélites avec Salmon , qui m’a parfaitement expliqué toutes les choses qui m’ont paru intéressantes.
- Il y a des écoles de deux degrés. Dans celles du premier, où sont les enfans mâles seulement, depuis quatre ans jusqu’à huit, on n’apprend
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- qu’à lire , en commençant par connaître les lettres et ensuite à épeler ; ceux qui épellent le font sous les yeux du maître, qui les reprend quand ils disent mal ; mais ceux qui sont assez avancés pour lire seuls lisent plusieurs ensemble à haute voix, en chantant et se remuant comme s’ils priaient. Le Rabbin a sous les yeux le chapitre qu’ils lisent, et quoiqu’ils le fassent plusieurs ensemble, il distingue très bien ceux qui se trompent, et les reprend, en répétant tout haut le mot qu’ils ont mal dit. Les premiers livres qu’on met entre les mains des enfans sont ceux des prières quotidiennes, puis F Ancien-Testament, et enfin l’Histoire ancienne. Il y a quelquefois plusieurs Rabbins dans la même école du premier degré ,• mais j’ai vu jusqu’à trente enfans pour un seul.
- Dans les écoles du second degré, où l’on enseigne l’écriture et les premières règles de l’arithmétique , il y a toujours plusieurs professeurs et jusqu’à soixante écoliers ; chacun est à genoux ou accroupi devant un banc qui sert de table, et copie sur du papier, avec une plume en roseau, un exemple que le maître lui a donné en tête de la feuille , en caractères hébraïques. On commence par écrire en
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- gros, ensuite un peu plus fin, et on finit par l’écriture cursive, comme dans nos écoles.Quand les écoliers en sont arrivés à ce point, on ne leur pose plus d’exemples ; mais on leur donne un livre, F Ancien-Testament ou l’Histoire ancienne, dont ils copient le texte.
- Ceux qui apprennent le calcul font des additions, des soustractions et des. multiplications , toujours avec des caractères hébreux. La langue hébraïque est la seule que l’on enseigne dans les écoles israélites d’Alger; les Juifs parlent arabe entr’eux et avec les autres habitans, mais ils ne peuvent ni le lire ni l’écrire.
- Les professeurs israélites traitent bien plus rudement leurs élèves que les Maures : ils les frappent peu avec la main, mais ordinairement avec un nerf de bœuf. Dans les écoles du second degré, où les jeunes gens sont plus forts que dans celles du premier, le Rabbin prend celui qu’il veut punir, lui met les pieds dans une corde fixée au mur ou à un poteau, et dont les deux extrémités sont attachées à un bâton qui, étant tourné avec la main, serre la corde dans laquelle se trouvent pris les pieds du coupable qui finit par ne plus pouvoir bouger sans se jeter par terre. Alors le maître lui applique quel-
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- ques coups de nerf de bœuf, et le laisse là pendant un temps dont la longueur est proportionnée à la faute qu’il a commise.
- Le prix de l’instruction n’est pas très élevé : dans les écoles du premier degré, chaque enfant paie depuis une jusqu’à quatre mouzon-nes par semaine, suivant sa fortune, depuis deux jusqu’à sept sous. Dans celles du second degré , on paie jusqu’à huit mouzonnes par semaine ; mais les pauvres paient toujours moins que les riches.
- Il existe une école gratuite dans laquelle les deux degrés se trouvent réunis, entretenue par tout le peuple juif, et où on ne reçoit que les enfans des indigens. Le nombre des élèves de celle-ci monte jusqu’à cent ; il y a trois Rabbins pour les instruire et les corriger, qui reçoivent chacun à peu près six francs par semaine, indépendamment de leur traitement ordinaire comme Rabbins.
- L’éducation des Juifs d’Alger ne se borne pas toujours à celle qu’ils puisent dans leurs écoles ; beaucoup de parens envoient leurs enfans en France, en Italie, et même en Angleterre, pour apprendre le commerce et les langues. J’ai connu des Juifs qui en parlaient plusieurs avec assez de
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- pureté , et qui, tant par leurs voyages que par leurs lectures, avaient acquis une certaine masse de connaissances ; je citerai parmi eux Benza-mon , l’ancien drogman du Dey, et auquel je suis redevable d’un grand nombre de renseigne-mens sur le pays.
- Il y a des écoles pour les jeunes filles où on leur apprend à coudre, broder et repasser, mais point à lire, en sorte qu’on ne trouverait peut-être pas dans Alger une seule femme juive qui sût lire. J’en ai vu quelques unes qui, ayant été élevées en France, parlaient assez bien français ; mais j’ai tout à fait oublié de leur demander si elles savaient lire.
- Quant aux autres groupes d’hommes, je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit dans le second volume.
- INDUSTRIE.
- On sait depuis bien long-temps que l’industrie est loin d’être florissante dans les états barbares-ques, comme dans tous ceux gouvernés par les Musulmans. Celle d’Alger est tout à fait dans ce cas mais les arts y sont cependant plus cultivés qu’on ne pourrait le croire.
- Tous les métiers à Alger sont organisés en
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- corporations, dont chacune a un chef nommé Amin, qui possède une autorité très étendue, et même arbitraire ; cependant il ne peut pas empêcher de travailler les ouvriers soumis à sa juridiction. Quand quelqu’un n’est pas content de la manière dont a été exécuté ce qu’il avait Commandé, il porte plainte à l’Amin, qui force l’ouvrier à refaire l’ouvrage, et même à payer les matériaux qu’on lui avait confiés, quand il les a gâtés.
- Lorsqu’après le bombardement d’Alger par Duquesne, Louis XIV eut imposé un tribut à cette régence, on imposa extraordinairement tous les corps de métiers : alors les Amins étaient chargés de recevoir les taxes, et d’en verser le montant au Trésor public.
- Les arts mécaniques les plus cultivés à Alger sont la menuiserie, la tonnellerie et la serrurerie; on y fabrique beaucoup de ceintures et de bourses de soie ; on fait aussi une grande quantité de tissus de fil d’agave ; on y fabrique de la toile, des Haïks et des bernous très grossiers. Il y a des brodeurs sur étoffe et sur maroquin qui travaillent parfaitement : ils font des bourses, des sandales ; ils brodent des ceinturons de sabre, des harnachemens de chevaux, etc. Toutes les
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- vestes que portent les Maures et les Turcs, les pantalons, les robes et les autres objets de la toilette des femmes sont brodés à x41ger. 11 y a quelques fabriques de tapis et plusieurs de ces nattes de jonc, dont le pavé de presque tous les appartemens est recouvert.
- On voit beaucoup de tailleurs travailler dans de pqtites boutiques ouvertes sur la rue; ce sont presque tous des Juifs. Les brodeurs sont des Maures ou des Koulouglis. Il y avait quelques horlogers et bijoutiers musulmans qui travaillaient avec une lenteur vraiment extraordinaire. J’ai vu plusieurs Juifs qui exerçaient les métiers de ferblantier et de chaudronnier. Il y a plusieurs fondeurs qui fabriquent et étament ces ustensiles en bronze dont on se sert dans toutes les maisons , et dont nous avons déjà eu occasion de parler quelquefois. Les fondeurs sont des Maures ou des Berbères ; beaucoup habitent dans la rue de Bab-el-Ouad à Bab-Azoun. Quelques Maures s’occupent de distillation : nous avons trouvé une grande quantité d’eau de fleur d’oranger nouvellement distillée dans les maisons de campagne, dont nous nous sommes emparés lors de l’investissement de la ville. Depuis quelques années, les distillateurs d’Alger fabriquaient
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- des essences de rose et de jasmin ; mais le Dey avait défendu de faire de cette dernière hors de son palais, où l’on en distillait, par ses ordres, une petite quantité qu’il employait à faire des cadeaux et pour l’usage de sa maison.
- Plusieurs teinturiers sont établis dans l’intérieur de la ville ; nous’ en avons déjà cité dans le fondue de Bab-Azoun qui teignent, de différentes couleurs, les tissus de fil d’agave, que l’on fabrique dans cet établissement. La teinture jaune se fait avec lagaude, qui croît en abondance autour de la ville,* la rouge et la violette, avec du bois de Campêche ; la bleue, avec de l’indigo ; et la noire, avec une décoction d’écorces de grenades dans laquelle on jette de la couperose.
- Avant notre arrivée, il y avait plusieurs tanneurs et fabricans de maroquin hors de la porte Bab-Azoun ; ils mettaient les peaux avec le tan dans des pots enfoncés en terre, ou dans des trous ronds de trois pieds de diamètre, construits en .briques. Le tan se fait avec des écorces de grenades ou de chênes verts que l’on pile avec une barre de bois, de laquelle on frappe par le bout sur les écorces, comme si c’était un pilon.
- Je n’ai pas pu voir comment se fabrique le maroquin, mais je sais que pour lui donner la
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- couleur, les Algériens se servent des substances que je viens de citer, en parlant delà teinture des tissus.
- Dans le faubourg de Bab-Azoun, on fabriquait aussi, avec l’argile bleue du terrain tertiaire, qui rougit au feu, toutes ces pipes en terre dont se servent les Algériens, et qui ont été introduites en France depuis quelques années.
- Dans le faubourg de Bab-el-Ouad, il y a plusieurs poteries et briqueteries ; c’est là que se fabriquent la plus grande partie des vases et autres ustensiles en terre cuite dont on se sert à Alger. On emploie pour cela les argiles diluviennes et celles du terrain tertiaire ; après qu’elles ont été bien broyées avec les pieds et une pelle de bois, les ouvriers, qui sont ordinairement des Berbères , en prennent une certaine quantité, suivant le vase qu’ils veulent faire, et la travaillent avec les mains sur le tour, absolument comme on le fait en France, mais avec beaucoup moins de dextérité. Le tour est très grossièrement fait. Quand les vases sont confectionnés, on les met sécher sous un hangar fait de branches d’arbres , et couvert en chaume. Le four dans lequel on les cuit est une chambre percée d’un grand nombre de trous, et divisée en deux
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- étages ; les vases sont placés dans la partie supérieure, et le feu est allumé dans l’autre.
- Il y a aussi, dans la même localité, beaucoup de briqueteries et des fours à chaux : les briques se fabriquent absolument comme en France. Dans quelques établissemens, il existe, pour les sécher, des hangars assez bien construits, et particulièrement dans celui qui se trouve au pied du mont Bou-Zaria, et qui appartenait au Dey ; mais dans la plupart, on les laisse sécher au soleil, en les couvrant avec des feuilles de dattier, ce qui ne les empêche pas de se gercer. Les briques sont cuites dans de grands fours coniques qui ont plus de douze mètres d’élévation, et qui sont à peu près d’autant enfoncés en terre. On voit un grand nombre de ces fours dans le faubourg de Bab-el-Quad; la grande cavité se remplit de briques à cuire, et le feu est mis dans une autre cavité voûtée, plus petite, qui se trouve à la partie inférieure. Ces fours servent aussi pour faire de la chaux ; alors on les remplit de pierres calcaires au lieu de briques. Presque toujours on cuit de la chaux en même temps que les briques. (Voyez Y Atlas.)
- Nous avons dit dans le premier volume que les Maures employaient, pour la fabrication de la
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- chaux, les calcaires du terrain de transition et ceux du terrain tertiaire, qui leur donnent des chaux grasses ; on pourrait obtenir une excellente chaux maigre avec le calcaire argileux de l’Atlas. La chaux est une marchandise d’un très grand débit à Alger, où on en consomme beaucoup pour blanchir les maisons à l’intérieur et à l’extérieur : c’est pourquoi il existe tant de chaufours autour de cette ville et dans la campagne.
- Les Musulmans sont de fort mauvais architectes, et ils étaient obligés d’avoir recours aux Italiens pour toutes les constructions dans lesquelles ils voulaient mettre un peu de luxe ; mais cependant il y a dans Alger un assez grand nombre de maçons maures et nègres qui construisent avec assez d’habileté , quoique peu solidement.
- Bien que la pierre soit extrêmement commune , il n’y a que les principaux forts, ceux de la Marine , de Bab-Azoun, des Vingt-Quatre Heures, qui soient construits avec. La Kasba, et le château de l’Empereur même, qui font toute la force d’Alger du côté de la terre, sont construits en briques. Ces briques , que l’on fait à Bab-el-Ouad, sont d’une assez bonne
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- qualité; mais on se sert pour les réunir d’un mortier extrêmement mauvais , fait avec de la chaux et la marne rouge du terrain diluvien. Dans toutes les constructions on en met beaucoup plus que de briques ; on crépit ensuite les murs avec, et on les blanchit, en appliquant dessus plusieurs couches d’eau de chaux. C’est, avec le même mortier que sont construites les terrasses des maisons, qu’on croyait faites avec un ciment particulier. Les matériaux que l’on emploie et le mode de construction font que les murs tombent aussitôt que l’on cesse de les entretenir , et qu’ils sont très faciles à détruire : quand nous tirâmes contre le fort de l’Empereur, nos boulets y faisaient d’énormes trous en répandant une poussière épouvantable qui aveuglait les assiégés.
- Malgré leur mauvaise manière de construire, les Algériens n’en ont pas moins exécuté d’immenses travaux en maçonnerie tout autour de leur ville. Cette grande quantité de batteries et de forts qui défendent la côte sur plus de quarante mille mètres de développement, cette haute muraille crénelée qui renferme Alger, sont vraiment des ouvrages remarquables et qui ont exigé de longs et pénibles travaux.
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- Mais ce que je trouve de plus extraordinaire dans ce genre , c’est, le grand nombre d’aqué-ducs construits pour amener les eaux dans la ville, et dont plusieurs vont les prendre jusqu’à deux lieues de distance. Tous les conduits sont souterrains ou contenus dans des massifs de maçonnerie pour empêcher qu’on ne puisse les briser. Ils sont tous faits avec des cylindres en terre cuite qui s’assemblent les uns dans les autres , et au point de réunion ils sont entourés de mortier ou d’argile. Dans toutes les vallées où passent ces conduits , il y a des ponts en maçonnerie, qui ont souvent deux étages, pour les supporter ; à l’une des extrémités de chacun de ces ponts, et bien souvent dans la longueur du conduit, au milieu de la campagne, se trouve un pilier en maçonnerie, dans lequel le conduit s’élève verticalement pour redescendre ensuite. Les Algériens s’imaginent accroître par ce moyen la vitesse de l’eau, ne réfléchissant pas qu’au contraire ils la diminuent, en augmentant le développement des tuyaux dans lesquels elle doit circuler. Il y a peut-être plus de deux cents aquéducs construits de cette manière, qui viennent aboutir tant dans la ville d’Alger que dans les maisons de campagne environnantes.
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- Un système tout à fait semblable à celui dont nous parlons est construit à plusieurs pieds de profondeur, sous le pavé d’Alger, afin de conduire à la mer toutes les matières des fosses d’aisance , dans lesquelles il suffit de jeter de l’eau pour les nettoyer, parce que les tuyaux ont une inclinaison assez forte pour que la vitesse que l’eau imprime aux matières en tombant dessus soit suffisante pour les entraîner jusqu’à la mer. On conçoit bien qu’on s’est arrangé de manière à ce que les deux systèmes de conduits ne puissent pas se rencontrer ; ceux de l’eau sont d’un mètre au,moins plus élevés que les autres.
- Pendant que nos troupes étaient campées dans la campagne, elles ont détruit une grande partie des aquéducs , ce qui fera un tort immense à la colonie, et coûterait beaucoup d’argent si on voulait les rétablir. Ce grand et beau travail a été exécuté sous le règne de plusieurs Deys ; on y employait les esclaves chrétiens.
- Boulangers. Shœler dit que les Biscares, variété d’hommes que je n’ai pas eu occasion d’étudier, avaient le monopole des boulangeries. J’ai bien vu des Maures et des esclaves des deux sexes vendre du pain sur le marché et dans les rues; mais je ne me rappelle pas avoir jamais vu
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- à Alger ce qu’on peut appeler une boulangerie ; il y a dans chaque rue un ou plusieurs fours publics, où chacun vient apporter son pain, mais ce ne sont pas ceux de boulangers qui cuisent du pain pour le vendre. J’ai fait la même remarque dans toutes les autres villes où je suis allé.
- Les fours publics sont construits comme ceux de la Manutention dont nous avons parlé plus haut : chacun est dans une pièce couverte assez grande; on chauffe le four dès le matin avec des broussailles , et quand il est chaud, on rejette le feu d’un côté de manière à ce qu’il occupe le moins de place possible, et on l’entretient constamment, afin que le four soit toujours à peu près à la même température. Les femmes juives ou les esclaves noires des Musulmans apportent les pains sur des planches, en ayant eu soin de leur faire une marque auparavant pour les reconnaître. L’homme qui soigne le four les prend au fur et à mesure et les enfourne : il les remue ensuite de temps en temps avec sa pelle jusqu’à ce qu’ils soient cuits, ce qui exige environ un quart d’heure pour chaque fournée, et cela parce qu’ils sont toujours assez petits ; ils ne pèsent jamais plus de deux livres. Quand les pains sont cuits, il les rend à ceux qui les ont apportés ,
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- dont, il reçoit une mouzonne ou deux , et en met de suite d’autres à la place, qui sont arrivés pendant que les premiers cuisaient. Cette manœuvre dure toute la journée, en sorte que dans chaque four on voit continuellement entrer des femmes avec du pain cru, et d’autres sortir emportant du pain cuit.
- Moulins. La farine que l’on emploie pour faire le pain et les autres pâtes que l’on mangea Alger se fait dans l’intérieur même de cette ville, avec de mauvais moulins à cheval, assez semblables à ceux que l’on trouve en Espagne, et dont le travail suffit à la consommation des habitans.
- Le cheval qui fait mouvoir la machine est or dinairement très mauvais; s’il n’est pas aveugle, on lui couvre les yeux avec un morceau d’étoffe de laine. 11 décrit un cercle en étant attaché à une barre de bois horizontale qui s’assemble dans une pièce de bois verticale portant une roue dentée : cette roue engrène dans une lanterne dont l’axe est fixé à une petite meule de pierre dont la largeur n’excède pas un mètre. Cette meule tourne dans une autre, creusée assez profondément pour que le rebord puisse empêcher la farine de tomber de côté; mais les deux
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- meules ne sont point renfermées dans un tambour de planches. L’inférieure est fixe et porte dans son épaisseur un trou conique dans lequel vient se réunir la farine, d’où elle tombe ensuite dans la caisse destinée à la recevoir. La trémie, suspendue à un poteau , porte une planche à sa gorge qui vient frotter contre l’axe de la lanterne, lequel lui imprime un mouvement oscillatoire assez fort pour faire tomber le grain dans le trou qui est au centre de la meule supérieure. La roue dentée fait aussi mouvoir des tamis qui séparent le son de la farine dont ils font plusieurs qualités : c’est la seconde que l’on emploie à la fabrication du couscoussou.
- Toutes les pièces dont je viens de parler sont très grossièrement construites, et tous les mou -lins d’Alger donnent d’assez mauvaise farine : souvent le grain est à peine écrasé. Ces moulins sont très nombreux, on en trouve dans presque toutes les rues ; ils sont dans de grandes pièces non pavées et mal construites ; il y a quelquefois deux et même trois tournans dans la même. Ce sont encore les Négresses et les Juives qui apportent legrain, et elles attendent jusqu’à ce qu’il soit moulu ; il y a cependant quelques meuniers qui ont des domestiques qui vont le chercher en
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- ville avec des ânes , et reconduisent ensuite la farine de la même manière.
- On trouve aussi quelques moulins à eau dans la Barbarie : nous en parlerons en décrivant les contrées où ils existent ; mais il n’y en a point dans les environs d’Alger, quoiqu’il y ait plusieurs ruisseaux et petites rivières capables de les faire tourner, et que l’on puisse facilement se procurer de l’eau pour cela, surtout pendant l’hiver, au moyen des nombreuses sources qui sortent des montagnes voisines.
- Jadis il y avait des moulins à vent sur la hauteur des Tagarins et un près de la maison de campagne du Dey, dont on voit encore maintenant les ruines sur le bord du chemin ; mais un des derniers Deys, n’ayant jamais pu comprendre comment il était possible que le vent fit mouvoir ces machines, se persuada qu’il y avait quelque sortilège dans leur construction, et ordonna de les détruire.
- Les moulins d’Alger ne pouvant point suffire à la consommation de notre armée, nous avons fait construire six moulins à vent sur le bord de la mer, au dessous du fort des Vingt-Quatre Heures ; mais leur travail est bien loin de satisfaire à tous les besoins, et si la colonie prend
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- de la consistance , l’établissement d’un moulin à vapeur à Alger serait une excellente spéculation.
- Boucheries pour les Israélites. Ce sont des hommes de cette religion qui tuent les bestiaux et en vendent la viande dans de sales boutiques, où l’on n’ose pas mettre le pied, et quelquefois même au coin des rues. Les boucheries mauresques ne paraissent guère plus propres; elles sont presque toutes tenues par des Nègres, qui tuent les animaux hors de la ville, et apportent ensuite dans les boutiques la viande toute coupée. Ils ont bien soin de ne pas perdre les entrailles, dont les Maures font beaucoup de cas ; ils les suspendent dans la boutique au milieu des morceaux de viande. Il y a beaucoup de boucheries à Alger : elles sont ordinairement dans les petites rues; mais on en voit cependant quelques unes dans la grande rue de Bab-Azoun à Ab-el-Ouad.
- Tabac. Les. Arabes et les Berbères cultivent le tabac etl’apportent vendre à Alger: il est d’une très bonne qualité. Pour priser, on le râpe extrêmement fin, sans lui faire subir aucune autre préparation; on y ajoute seulement un peu d’essence de rose. Les feuilles dont on fait le tabac
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- à fumer se coupent, dans les boutiques , au moyen d’un couteau fixé à une fourche de bois, dans laquelle on met le paquet de feuilles à couper ; on fait des cigares en roulant les feuilles de tabac avec ]a main sur des plaques de marbre. Je n’ai point vu faire de tabac à chiquer ; je crois que celui que les marins consomment vient d’Espagne.
- J’ai déjà dit que les Maures ne moulaient pas le café, mais qu’ils le pilaient dans des mortiers de fonte : cette opération se fait dans des espèces de caves oblongues.
- Armuriers. Il y a dans Alger plusieurs armuriers qui ne travaillaient que pour le Dey et ses troupes ; ces armuriers font des lames de sabre et de yatagan assez estimées : ils montent les fusils et font aussi les batteries ; mais les canons qu’ils employaient venaient de Smyrne, on en tirait aussi quelques uns d’Europe.
- Les fondeurs de canon étaient des Européens, aidés par quelques Maures et Berbères qu’ils avaient instruits. Une grande partie des pièces en bronze qui armaient les batteries de la Marine portaient, en français, autour de la culasse : Dupont, fondeur en chef du Roi de France,
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- Je ne sais pas quels étaient les hommes employés à la fabrication de la poudre ; mais le moulin et tous les instrumens que nous avons trouvés dans la poudrière attenante au jardin du Dey annonçaient plus d’instruction et d’intelligence que n’en ont ordinairement les Algériens.
- Monnaie. Nous avons déjà dit que la monnaie était fabriquée dans l’intérieur môme de la Kasba avec des machines venant d’Europe ; les Juifs étaient les seuls ouvriers employés à cette fabrication. On faisait à Alger des monnaies d’or, d’argent, de billon et de cuivre ; celles d’argent contenaient toujours une certaine quantité d’alliage : il y en avait quelquefois plus d’un quart. Les pièces d’or sont les plus pures de toutes. Les monnaies d’Alger ne portent aucune effigie, mais des lettres arabes des deux côtés ; sur une des faces, on lit : Sultan des deux continens, maître des deux mers : Sultan Mahmoud-Khan son secours soit puis-santal)', et sur l’autre, frappé dans Alger, 12/j i •
- Voici le tableau des différentes monnaies
- (i) C’est, du Grand-Seigneur qu’il est question.
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- d’Alger avec leur titre et leur valeur relativement au franc, extrait d’une petite brochure publiée en 183o, à Marseille, par M. Touhi, ainsi que celui des poids et mesures qui lui fait suite. ( Consultez Y Atlas en lisant ce Tableau. )
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- TABLEAU DES MONNAIES D ALGER.
- | DÉNOMINATION DES PIÈCES. TITRE. 'i LS Valeur en francs.
- Or. fr.
- Sequin soltani ancien 0,82.2 9 60
- Sequin soltani nouveau o,8i3 8 90
- Nouss soltani nouveau 0,813 4 45
- Robâa soltani nouveau 0,813 2 22
- Argent.
- Zoudi-boudjou (double boudjou). 0,860 3 72
- Rial-boudiou ( boudjou ) o,854 1 86
- Rebia-boudjou (| boudjou ). . . . 0,848 0 47
- Teinin-boudjou (j boudjou). . . 0,820 O 23
- Pataque-chique (V boudjou).. . . o,83o 0 62
- Demi-pataque-cliique ( i boudjou). o,83o 0 3i
- Pataque-cliique ancien 0 00 & 0 62
- Cuivre. IV.
- Quaroube blanchie (i mouzonne) . » o,o38
- Cinq aspres chiques cuivre, qui va-
- lent ~ de mouzonne. ..... » o,oi3
- Deux aspres chiques cuiv., 79 mou-
- zonne » 0 0
- ( L’aspre chique est un morceau
- de billon informe, portant seu-
- lement une empreinte ; il vaut
- 3r, mouzonne.) » 0,0026
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- Le bas prix auquel se trouvaient à Alger presque toutes les choses nécessaires à la vie explique pourquoi on avait fait des monnaies d’une aussi petite valeur que les quatre dernières pièces.
- COMMERCE.
- Avant de parler des différentes branches de commerce d’Alger, nous allons donner le tableau des poids et mesures dont on se sert dans cette ville , et qui sont aussi en usage dans toutes les autres parties de la régence.
- Poids avec leur rapport en grammes.
- Le Rotl feuddi se divise en huit onces et ni. gl.
- l’once en huitièmes, vaut...................» 497>435
- Le Rotl attari se divise comme le précédent, et vaut...............................» 546,080
- Le Rotl glireddari se divise en dix-huit onces, et l’once en huitièmes, et vaut. . » 6i4,34o
- Le Rotl kebir, qui se divise en soixante-
- douze onces , vaut..........................» 921,510
- Le mitkal se divise en vingt-quatre grains
- de Karoab, et vaut..........................» 4,669
- Le kirat , qui se divise en quatre grains
- imaginaires , vaut..........................» 0,207
- Le qontar attari se divise en cent livres ,
- et vaut....................................54 608
- Le qontar glireddari , idem, vaut. .61 434
- Le qontar kebir.........................92 i5i
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- DANS LA REGENCE D ALGER.
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- Mesures usuelles avec leur rapport au mètre.
- Mesures de longueur.
- Le pic turc étalon, qui se divise en huit robs , le roi) en demi et quart, vaut. . . om,633
- Le pic turc usuel des marchands, idem. . o ,640 Le pic arabe usuel, idem...............o ,480
- Mesures de capacité.
- Le khoullé , qui se divise en ' , et ~, vaut. i6Ut,66
- Le saâ, en 4 et \ seulement, vaut .... 48 ,00
- On se sert du mitkal pour peser l’or et du kirat pour le diamant.
- Le rotl feuddi est particulièrement destiné à peser l’argent, les fortes parties d’or, les perles fines , les essences et les autres matières précieuses.
- On se sert du rotl attari pour peser presque toutes les marchandises ; mais les fruits, les légumes, les herbages sont pesés avec le rotl ghreddari.
- Le rotl kebir sert pour les marchandises amenées , particulièrement par les Berbères : le beurre, le miel, les dattes, Y huile, le savon et les fruits secs.
- Le pie turc est la mesure la plus générale-
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- meut employée dans les boutiques, où on ne se sert du pic arabe que pour les cordons de soie, les galons , les toiles et tissus de coton.
- Le khoullé sert à mesurer l’huile ; le saâ, les grains, les légumes et le sel.
- Il n’y a point de mesures de superficie ni de mesures itinéraires ; pour exprimer la distance d’un lieu à un autre, les Algériens comptent par jours et heures de marche : le jour de marche peut être évalué à l’espace que parcourrait, en plaine, un homme marchant pendant dix heures sans s’arrêter un seul instant.
- Les mesures de longueur et de capacité sont généralement assez bien faites, et elles portent toutes une espèce d’estampille ; mais les poids, surtout ceux dont on se sert dans les boutiques, sont extrêmement grossiers : ce sont des cailloux et des morceaux de fer informes ; au reste, on voit la même chose en France même.
- A Alger, les Maures et les Turcs ont bien quelques boutiques , dans lesquelles ils vendent des étoffes, des bijoux, des essences, de l’épicerie, du tabac, et quelque? autres objets d’une consommation journalière ; mais le commerce proprement dit était tout entre les mains des Juifs et du Dey.
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- 11 y avait plusieurs objets dont ce prince s’était réservé le monopole, tels que la cire, la laine et le sel. Il tirait cette dernière marchandise des îles Baléares où il l’achetait à vil prix, et la revendait ensuite fort cher à ses sujets. Quant à la laine et à la cire, les propriétaires étaient obligés de les porter dans ses magasins , et c’était lui-même qui fixait le prix qu’il voulait les payer ; il arrivait aussi quelquefois qu’il s’emparait des blés de la même manière.
- Alger exportait les produits de son sol et quelques uns de ceux de son industrie : c’étaient de l’essence de rose, des étoffes de soie, des maroquins brodés, des taffetas, du vermillon, des cuirs, des plumes d’autruches, du froment, de l’orge, du riz , de la cire, du miel, des olives, des oranges, des citrons, des dattes , des figues, des raisins et des noix.
- Les importations étaient beaucoup plus considérables que les exportations : les Anglais amenaient plusieurs produits de leurs manufactures, et principalement des toiles, des mousselines et des calicots ; mais le plus grand commerce se faisait avec l’Italie, dont la ville de Livourne était le principal entrepôt. On en recevait des mousselines, des toiles, des soieries, de
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- I I 0 VOYAGE
- la quincaillerie, du sucre, du café, de l’ambre, des planches, des marbres blancs travaillés, pavés, colonnes, tombeaux, etc., du fer et de l’acier; ces deux dernières marchandises venaient aussi de Gibraltar. Quoiqu’on fit des essences de rose et de jasmin dans Alger même, la plus grande partie venait de Tunis; l’or et l’argent venaient des côtes de Guinée, et le musc du désert, ainsi que les plumes d’autruches; une grande partie du café, et surtout la meilleure qualité, était apportée par les caravanes qui revenaient de La Mecque. On fabrique à Alger des bernous et des haïks grossiers, mais les beaux viennent de Constantine et de Tunis ; on en fait aussi beaucoup dans une localité nommée Ilgerite, et qui est habitée par des Arabes nomades. Les capuchons bruns que portent les Maures viennent d’Oran.
- POLICE d’aLGEU.
- Quoique je ne veuille parler du gouvernement algérien que dans la seconde partie de ce volume, il est cependant nécessaire de faire ici l’histoire de la police d’Alger, parce qu’il y a plusieurs dispositions qui regardent spécialement le commerce et l’industrie.
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- Le magistral placé à la tête de la police portait le nom de Mezuarpes filles publiques étaient toutes sous sa direction. Ce magistrat avait sous ses ordres un grand nombre d’agens dont chacun avait ses attributions particulières. Pendant la nuit, la police de la ville était confiée aux porte-faix Piskcns qui couchaient, et couchent même encore maintenant, sur le devant des boutiques, enveloppés dans leurs haillons ; ces pis-keris répondaient de tous les vols qui pouvaient se commettre, et s’ils venaient à être convaincus d’y avoir pris part, ce qui arrivait bien quelquefois , ils étaient pendus.
- Il était défendu à tout homme, hormis les Turcs, de sortir dans la rue passé huit heures du soir, excepté pendant le ramadan. Quand quelqu’un était pris dehors passé cette heure, on lui appliquait jusqu’à cinq cents coups de bâton sur la plante des pieds , à moins qu’il n’aimât mieux payer une certaine somme, qui était toujours proportionnée à la fortune de l’individu. Quand on était surpris, et qu’on disait vouloir racheter la peine que la loi infligeait, on vous mettait en prison, pour n’en sortir que le lendemain après que l’argent avait été compté.
- Pour la propreté des rues, chaque particulier était obligé de balayer devant sa maison , et de
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- mettre les ordures dans les trous pratiqués dans l’épaisseur des murs dont nous avons déjà eu occasion de parler. Tous les matins, passaient des Bédouins et des Maures avec des ânes portant des paniers, qui vidaient ces trous et transportaient les ordures hors de la ville. Le maître de la maison devant laquelle on avait négligé de balayer était condamné à une amende , ou bien à recevoir un certain nombre de coups de bâton, s’il ne voulait ou ne pouvait pas payer.
- La police du commerce était des plus rigoureuses : les poids et les mesures devaient être vérifiés et marqués; quand quelqu’un était surpris vendant à faux poids , on lui coupait sur-le-champ la main gauche, on la lui pendait au cou , et le plaçant ensuite sur un âne, le visage tourné du côté de la queue, on le promenait ainsi dans toute la ville; j’ai vu à Alger plusieurs personnes qui avaient perdu la main gauche.
- Les boulangers qui étaient "surpris se servant de faux poids ou donnant du pain de mauvaise qualité étaient punis par la confiscation de leur marchandise au profit des pauvres, et plusieurs centaines de coups de bâton sur la plante des pieds. Une coutume assez singulière et qui pouvait bien autoriser la fraude , c’est qu’à Alger le prix du pain était invariable, et fixé d’après
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- le prix moyen du grain ; quand celui-ci venait à augmenter de manière à occasioner une perte réelle aux boulangers, le Dey permettait que l’on diminuât le poids de chaque espèce de pain , afin de compenser la perte.
- Le Mcizeni est le commissaire de police chargé de la surveillance des marchés : il les visite tous chaque matin , s’assure de la bonne qualité des marchandises et fixe le prix de chacune ; mais une chose assez bizarre , c’est qu’il n’exerçait sa surveillance ni sur la volaille, ni sur la viande.
- Les filles publiques , sous la direction ou plutôt sous le despotisme du Mezuar, étaient extrêmement nombreuses dans Alger : on m’a assuré qu’il y en avait près de six mille ; mais cependant ce nombre me semble un peu exagéré, et je crois qu’on pourrait le réduire de moitié : ce serait encore bien assez pour une ville de trente mille âmes. Ces filles étaient des Mauresques, des Arabes et des Négresses; il n’y avait pas une seule Juive autorisée ; mais depuis notre arrivée, celles-ci ont pris elles-mêmes l’autorisation qu’on leur avait toujours refusée, et maintenant, proportion gardée, il y a plus de filles juives que d’autres.
- Les femmes publiques étaient renfermées dans
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- ni.
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- des maisons particulières et divisées en différentes classes, dont chacune avait son prix; elles ne pouvaient pas sortir de ces maisons sans la permission du Mezuar. Quand on voulait avoir une femme, c’était à lui qu’il fallait s’adresser : il faisait venir celle qu’on lui désignait, ou plusieurs parmi lesquelles on choisissait. On convenait, du prix avec lui pour la journée et quelquefois même pour plusieurs jours ; on payai! d’avance , et ensuite on pouvait emmener la belle, qu’on était tenu de rendre à l’époque fixée. Quand une de ces belles manquait à ses engagemens envers l’amateur qui l’avait louée, celui-ci allaits’en plaindre au Mezuar, qui lui rendait la somme payée d’avance, et faisait mettre la cruelle en prison, pour un temps plus ou moins long suivant la gravité de sa faute.
- Les filles publiques ne pouvaient être louées qu’à des Musulmans : celles qui étaient surprises avec des Juifs ou des Chrétiens étaient liées dans un sac et jetées à la mer ; l’homme avait la tête tranchée, à moins qu’il ne pût payer une grosse somme d’argent.
- Le Mezuar était d’une telle rigidité là dessus, que, quelques jours après la prise d’Alger, un de nos généraux, sur lequel l’influence du climat
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- agissait d’une manière fort énergique, ayant de fréquentes relations avec ce magistrat par le poste qu’il occupait dans la ville, lui ordonna un jour de lui amener quelques unes des beautés qu’il tenait sous clef. Celui-ci refusa positivement; et comme le général insistait : « Faites-» moi couper la tête si vous voulez , lui répon-» dit-il, mais je vous déclare que je ne ferai » jamais ce que vous me demandez. » Quelque temps après, les beautés ayant appris que nous avions décrété la liberté de toutes les classes, brisèrent leurs verrous et se moquèrent du Mezuar, qui, malgré sa grande sévérité, n’osa pas les mettre dans son sac.
- Le Mezuar avait le pouvoir d’arrêter et de renfermer dans les maisons de fdles toutes les femmes qu’il pouvait surprendre en flagrant délit, même jusque dans l’intérieur de leurs propres maisons. Il avait pour cela un certain nombre d’agens qui étaient continuellement occupés à découvrir toutes les intrigues amoureuses , et quand ils étaient parvenus à en connaître quelqu’une , ils en prévenaient leur chef, qui allait lui-même à l’endroit du rendez-vous; il cernait même avec ses agens les maisons particulières , et s’en faisait ensuite ouvrir la» porte.«Quand
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- il y trouvait un amant, quel que fût le rôle qu’il y jouât, il s’emparait de la femme comme se livrant à un commerce clandestin, et elle ne pouvait se soustraire à sa rigueur qu’en lui donnant une forte somme d’argent : c’était de cette manière que les choses s’arrangeaient la plupart du temps, et principalement pour les rançonner, que le Mezuar faisait guetter les épouses infidèles, surtout celles des gens riches. Quand l’adultère avait été commis avec un Juif ou un Chrétien, la femme était jetée à la mer et l’homme décapité.
- L’argent que gagnaient les filles leur appartenait ; mais elles payaient au Mezuar, tous les deux mois, une taxe qui s’élevait depuis cinq jusqu’à dix boudjoux, suivant le nombre de leurs adorateurs : cette taxe lui appartenait moyennant deux mille piastres qu’il était obligé de compter au Dey tous les ans. Quoique chaque Musulman eût le droit d’épouser quatre femmes et d’avoir chez lui autant de concubines qu’il pou -vait en nourrir, les bénéfices du Mezuar d’Alger étaient assez considérables.
- Mendicité. La police d’Alger ne défendait pas la mendicité : on rencontrait au coin des rues beaucoup de vieillards musulmans, surtout des
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- femmes, qui tendaient la main aux passans. C’est hors de la porte Bab-Azoun, le long de la grande route, que se tiennent tous les mendians arabes et berbères, et il y en a toujours une assez grande quantité ; ils ont tous à la main un plat de bois, et vous le tendent en implorant votre commisération.
- Quelques uns sont accompagnés de petits garçons qui mendient pour eux, et font toutes sortes de grimaces , se traînent à quatre pieds dans la poussière, sautent sur un pied, etc., pour exciter la charité des passans. Presque tous les aveugles font de la musique; leurs instrumens sont des flûtes et des chalumeaux faits en roseau, dont ils tirent des sons assez agréables, des tambours de basque et des pots en terre cuite, sur lesquels se trouve collée une peau de mouton.
- Sous le règne du Dey, il fallait bien se garder de faire trop régulièrement l’aumône au même pauvre ; au bout de quelque temps, il regardait cela comme usance (uzansa), et si vous cessiez de lui donner, il pouvait vous appeler devant le Cadi, qui vous condamnait non seulement à continuer , mais encore à payer tous les jours que vous aviez supprimés, en vous disant : Estar uzansa. Voici, à l’appui de cela, un fait assez
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- VOYAGE
- extraordinaire :Uii mendiant était allé se placer à la porte d’un négociant européen, qui lui donnait deux mouzonnes tous les jours, pour quoi l’autre lui faisait de grands remercîmens et adressait une prière à Dieu pour la conservation de sa santé. Il arriva, au bout d’un certain temps, que les affaires de ce négociant l’obligèrent à faire un voyage en Europe, qui dura plus d’un an; pendant son absence, le mendiant continua à se rendre devant sa porte comme auparavant, quoique les gens de la maison ne lui donnassent plus rien. Quand le maître fut de retour, il retrouva son fidèle mendiant, qui lui témoigna toute la satisfaction qu’il éprouvait de le revoir, et l’assura que chaque jour il s’était rendu à son poste, et qu’il n’avait jamais manqué d’adresser une prière au Ciel pour ta conservation de sa santé. L’Européen le remercia beaucoup, et lui donna ses deux mouzonnes, comme auparavant : « Vous » oubliez donc que depuis un an vous ne m’avez » rien donné, repartit le mendiant. Ce n’est » pas deux mouzonnes que vous me devez, mais » bien sept cents et tant, parce que depuis que » vous êtes parti, je n’ai pas manqué un seul « jour de venir à votre porte, et de prier pour » vous , comme auparavant. » Le marchand ne
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- tint aucun compte de la réclamation du mendiant, et alla vaquer à ses affaires; mais le lendemain /ayant été appelé chez le Cadi, il fut très surpris d’y trouver cet homme, qui réelaniait la somme qu’il avait demandée la veille, comme lui étant légitimement due. Il eut beau représenter au magistrat qu’il n’avait jamais rien promis au demandeur, que c’était de sa libre volonté qu’il lui avait donné deux mouzonnes chaque jour pendant un certain temps ; toutes les représentations furent inutiles, il fallut payer. « Si le mendiant avait négligé de se rendre cha-» que jour devant chez vous, lui dit le Cadi, » vous pourriez réclamer ; mais il s’est ponc-» tuellement acquitté de son devoir, et légale-» ment vous lui devez la somme qu’il récla-» me. »
- Nous parlerons des autres coutumes d’Alger lorsque nous traiterons du gouvernement auquel elles ont tout à fait rapport ; mais avant d’entreprendre la description des environs de cette ville, je dois faire celle des portes par lesquelles on en sort. Alger a quatre portes : trois donnent sur la campagne, et l’autre sur le port, qu’on appelait porte de la Marine, que nous avons nommée porte de France, et dont nous
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- avons déjà donné la description dans le commencement de ce Chapitre. 1
- Des trois portes qui donnent sur la campagne, celle de l’Ouest., située tout près de la Kasba, et par laquelle on sort pour aller au château de l’Empereur, se nomme la porte Neuve. Elle ne présente rien de remarquable dans sa construction ; sa partie supérieure est terminée par des créneaux comme ceux de la muraille qui règne tout autour de la ville. C’est sur ces créneaux que furent exposées les têtes de nos camarades tombés morts ou vifs entre les mains de l’ennemi jusqu’à la prise d’Alger, et que nous trouvâmes encore au fond du fossé le jour de notre entrée dans cette ville.
- Les deux autres portes sont au Nord et au Sud, aux extrémités de la grande rue qui traverse la ville dans sa longueur : ce sont les portes Bab -Azoun et Bab-el-Ouad. La seconde , située au Nord, est très basse; c’est une poterne terminé^ par une voûte assez longue, fermée par deux portes en bois, garnies de lames en fer. La voiite supportait une double batterie garnie d’obusiers et de canons, dont les uns menaçaient la ville et les autres la campagne. En dehors de cette porte, se trouvait un petit faubourg que nous avons dé-
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- truit en partie, composé de quelques boutiques, des magasins de l’artillerie et de la marine, et de plusieurs Marabouts ; c’est dans l’intérieur de ces Marabouts qu’avait été établi l’hôpital militaire où nous trouvâmes les blessés algériens.
- La porte Bab - Azoun, construite en pierres de taille et terminée par un cintre circulaire, est assez belle. C’est au dessus de cette porte que se faisaient presque toutes les exécutions : nous y trouvâmes plus de quatre cents têtes entassées les unes sur les autres, et, de chaque côté, de grands crochets en fer, sur lesquels on jetait tout vifs les criminels qui avaient été condamnés à subir cette peine, et ils restaient là souvent pendant plusieurs jours en proie aux plus horribles souffrances. Quand les parens du condamné pouvaient débourser une certaine somme d’argent, ils obtenaient du bourreau qu’il l’étranglât avant de le jeter.
- Il existait en dehors de cette porte un faubourg plus considérable que celui de Bab-el-Ouad, et que nous avons aussi détruit en partie. On y remarquait la mosquée des Berbères, deux casernes de cavalerie, des tanneries et des fabriques de pipes; il y a encore beaucoup de maré-
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- chaux qui fabriquent, des instrumens aratoires et ferrent les chevaux. Presque toutes les maisons sont des boutiques dans lesquelles on vend des fruits, des légumes et de la viande, et surtout des paniers en feuilles de dattier et de la poterie. C’est sur une place qui se trouve dans ce faubourg , à l’Ouest de la route de Constantine et de Belida, qui le traverse, que l’on tient le marché des bestiaux. Tout près de cette place, se trouvait un monticule presqu’entièrement formé de têtes humaines, sur lesquelles on avait jeté de la chaux vive et un peu de terre ; mais les eaux en avaient découvert une partie, et plus de cent roulaient à l’entour : c’était probablement là qu’on venait inhumer les têtes des Arabes et des Berbères coupées dans les expéditions de l’Aga, pour lever les impôts ou apaiser les révoltes.
- Le faubourg de I}ab-Azoun est la voirie d’Alger : c’est le long des falaises sur lesquelles il est construit, qu’on jetait presque toutes les immondices de la ville et beaucoup d’animaux morts ; il y en a toujours une si grande quantité, que l’air est infecté à une grande distance. Une chose inconcevable, c’est qu’après plus de quinze* mois de séjour, l’administration française n’ait
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- pris aucune mesure pour remédier à ce grave inconvénient ; au contraire, elle a laissé établir un cloaque semblable dans le faubourg de Bab-el-Ouad. Il y avait cependant une commission de grande voirie, composée d’officiers français, et qui devait s’occuper des constructions et de la salubrité de la ville.
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- CHAPITRE III
- ENVIRONS d’aLGER, DEPUIS l’eMBOUCIIURE DU MAZAFRAN JUSQU’AU CAP MATIFOU (i).
- Tout le reste de la colline sur laquelle Alger est bâtie est presque occupé par des tombeaux qui entourent cette ville du côté de la terre, jusqu’à cinq cents mètres de distance. Au milieu de ces tombeaux croissent, avec une force extraordinaire, des agaves, des nopals, des dattiers nains, au milieu desquels on voit, çà et là, quelques superbes palmiers, dont les tiges droites portent leur tête plus haut que les minarets des mosquées. Au Sud et à l’Ouest, on ne rencontre guère que les arbres et les plantes dont je viens de parler; mais du côté du Nord, ils sont ac-
- (0 En arabe Ternenfus. ( Voyez la Carte du Dépôt de la guerre.)
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- eompagnés de figuiers et de caroubiers magnifiques, dont la verdure des feuilles et l’étendue des branches contrastent agréablement avec la couleur pâle des agaves et des nopals, la finesse de la tige des palmiers et la petitesse de la touffe de feuilles qui les couronne. Les tombeaux sont comme ceux que nous avons déjà décrits : ils se trouvent épars au milieu des arbres et des plantes ; il y a plusieurs sépultures particulières entourées de murs, qui sont tenues avec un soin vraiment remarquable, et dans l’intérieur desquelles on cultive des fleurs, des palmiers et des vignes qu’arrose constamment une fontaine d’eau limpide et fraîche. De distance en distance, on voit se dégager du milieu des arbres et toujours à côté d’un palmier, le dôme blanc du tombeau d’un Marabout, qui conserve encore, après sa mort, toute la confiance qu’il a su inspirer pendant sa vie. Les fidèles vont faire de fréquens pèlerinages à ces tombeaux, et tiennent à grand honneur de pouvoir être enterrés auprès : c’est surtout du côté du Nord que les Marabouts sont le plus nombreux ; il y en a plusieurs qui méritent vraiment de fixer l’attention de l’observateur.
- Sydi-Abderrahman, le plus remarquable de
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- tous, est celui de Sydi-Abderrahman, qui se trouve situé à l’Ouest de la porte Bab-el-Ouad, sur le bord de la contrescarpe ; l’extérieur de ce Marabout ressemble tout à fait à celui d’une mosquée. (V. l’Atlas.') Des caroubiers, des figuiers , beaucoup d’agaves et de cactus ombragent les tombeaux qui l’environnent, et du milieu de ces arbres s’élève un palmier magnifique qui porte sa tête plus haut que le minaret de la mosquée. On monte à Sydi-Abderrahman par un chemin tortueux extrêmement rapide, qui conduit sous une voûte supportant des appartemens qui dépendent du Marabout. C’est sous cette voûte, à gauche, que se trouve la porte d’entrée : après avoir monté plusieurs marches, on arrive dans une salle carrée, au milieu de laquelle un superbe jet d’eau s’élève en s’épanouissant, et vien t retomber dans un bassin où les dévots se lavent avant d’entrer dans le saint lieu ; les ablutions terminées, on ôte ses babouches et on entre dans une petite galerie couverte où gisent les restes de plusieurs grands personnages qui ont obtenu la faveur^ d’être placés sous le même toit que le Sydi. Au bout de cette galerie, se trouve un petit vestibule dans lequel donne la porte de la pièce où repose le Marabout V- c’est
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- une salle carrée, couverte d’un dôme octogone, dont le plafond est parfaitement décoré, ainsi que les murs de la salle, sur lesquels on remarque beaucoup d’inscriptions arabes ; tout le pavé est couvert de tapis magnifiques. La châsse du Marabout, placée au milieu, est recouverte d’un drap de soie rouge brodé en or, et aux quatre coins sont plantés d’énormes drapeaux en soie, verts et rouges : cette salle est éclairée par plusieurs fenêtres grillées donnant sur la campagne.
- Le Marabout actuellement vivant, qui demeure à Sydi- Abderrahman, se tient, pendant la journée, assis sur des nattes dans le vestibule, où il reçoit les offrandes des fidèles qui viennent prier. La première fois que je me présentai pour visiter le saint lieu, plusieurs femmes qui se lavaient dans le bassin se sauvèrent en jetant les hauts cris. Entré dans la galerie des tombeaux, je trouvai le Marabout qui me montra un ordre du général en chef, qui défendait à tout Français de pénétrer dans le sanctuaire; j’eus beau dire et beau faire, il fallut me retirer. Mais étant revenu plus d’un mois après, je trouvai le Marabout assis tout seul dans le vestibule ; il fit encore beaucoup de difficultés, cependant il se décida à me permettre d’entrer dans le sanc-
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- tuaire, à condition que je n’y resterais que peu de temps. Je vis alors plusieurs femmes voilées à genoux autour de la châsse, qui priaient avec beaucoup de ferveur et ne parurent point du tout épouvantées de ma venue ; leurs négresses étaient assises sur les banquettes qui sont devant les fenêtres, où elles causaient entr’elles à voix basse : elles me regardèrent avec étonnement, mais elles ne se dérangèrent pas.
- Sydi-Abderrahman jouit à Alger d’une très grande réputation. Les Musulmans y font de nombreux pèlerinages, mais ce Marabout ést particulièrement fréquenté par lès femmes : elles y vont par sociétés de dix ou douze ensemble ; après la prière, elles se rendent dans les appartenons qui tiennent au Marabout, où elles restent plusieurs heures à converser entr’elles : le Sydi vivant se trouve souvent de la partie. Les dames s’estiment très heureuses de l’avoir parmi elles, et ne font aucune difficulté de se dévoiler devant lui.
- C’est chez ce Marabout que se réfugient tous les esclaves noirs qui ont à se plaindre de leur maître quand ils veulent le quitter, et qu’ils peuvent parvenir à s’échapper. Lorsqu’un esclave est ainsi venu se réfugier chez lui, le Ma-
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- rabout Je questionne sur les motifs qui le portent à vouloir quitter son maître, et quand il les trouve suffisans, il se rend lui-même auprès de celui-ci, et après avoir exposé les plaintes de son esclave, il l’engage à le vendre à un autre maître : ce qui se fait toujours. Quelquefois l’esclave, ayant ramassé un peu d’argent, demande à racheter sa liberté ; le Marabout se charge encore des négociations.
- Tombeaux des cinq Deys. C’est dans les environs de Sydi-Abderrahman que se trouvent les poteries; au dessous, dans la petite plaine contiguë à la côte, et dont une portion est maintenant occupée par nos moulins à vent, on remarque cinq grosses tours octogones, en partie ruinées, construites en briques, et sur les faces desquelles il reste encore quelques uns des carreaux de faïence qui les décoraient : ces tours sont les tombeaux de cinq Deys qui, dans une de ces révolutions sanguinaires dont Alger a offert de si nombreux exemples, ont été élus et massacrés dans le même jour. On m’a raconté qu’à la fin de la journée, lorsque la plus grande terreur régnait dans toute la ville, les partis opposés, fatigués de répandre le sang , se réunirent et convinrent de se rendre à la porte de la grande
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- mosquée et de nommer Dey le premier qui en sortirait : le soi t tomba sur un pauvre cordonnier, qui, connaissant la fin des cinq premiers élus, refusait obstinément, en alléguant son incapacité ; mais il eut beau dire, on le conduisit dans le palais, on le plaça sur les coussins de velours, et des hérauts le proclamèrent dans toute la ville. La position éminente dans laquelle il se trouvait placé développa chez cet hommç des moyens qu’il ignorait lui-même : il gouverna avec fermeté et sagesse , et fut un des meilleurs Deys qu’Alger ait jamais eus.
- Fort Tiklits. Un peu au Nord des tours ruinées , on aperçoit un fort magnifique assis sur un rocher et tout construit en pierre de taille: c’est celui que nous avons nommé Fort des Vingt-Quatre Heures, et que les Algériens appellent Bordj Tiklits. i
- Sa construction, très irrégulière, est défectueuse comme celle de tous les forts d’Alger: on peut l’aborder du côté de la terre sans rien avoir à craindre de son feu. Dans l’intérieur, il y a une citerne, des casernes et des magasins assez spacieux ; il était armé de s»4 pièces de canon, dont celles de gros calibre tiraient sur . la mer. C’est au dessous de ce fort que se trouve le
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- tombeau du fameux Rabbin venu d’Espagne si miraculeusement.
- Cimetière des Chrétiens. A trois cents mètres plus loin, le long de la falaise, on trouve un petit rectangle entouré de murs peu élevés : c’est le cimetière des Chrétiens, dans lequel ont été inhumés beaucoup de nos camarades morts en Afrique, et où l’on remarque, depuis le mois d’août i85o, deux colonnes en marbre blanc , élevées sur les tombes des chefs de bataillon Champeaud, du génie, et de Trélan, de l’État-major, morts en combattant pour venger leur pays..
- Campagne da Dey. En suivant le chemin qui passe au pied du fort des Vingt-Quatre Heures et devant le cimetière des Chrétiens, on arrive à la maison de campagne du Dey, bâtie sur le bord de la mer : c’est un vaste rectangle entouré de murs, qui renferme une grande quantité de bâtimens et des jardins magnifiques. L’entrée ne se trouve pas du côté de la mer, mais au milieu de la face qui lui est perpendiculaire : on y arrive en passant au milieu d’un grand nombre de fours à chaux et à briques, dont les cônes majestueux s’élèvent à une grande hauteur, par un chemin étroit, bordé de chaque
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- côté de superbes haies d’agaves. La porte, voûtée circulairement, n’offre rien de remarquable ; sous la voûte, à droite et à gauche, il y a de fort belles écuries, qui ne sont pas cependant celles où le Dey avait ses chevaux. En sortant de dessous la voûte, on entre sous une treille magnifique soutenue par des piliers en pierre, formant une galerie qui conduit jusqu’au corps de logis principal, qui se trouve au milieu du jardin. A l’entrée de cette galerie, on voit deux fontaines très abondantes, et dont l’eau limpide se répand dans plusieurs parties du jardin en coulant par des canaux très adroitement distribués. A l’autre extrémité de la treille, il existe un verger d’orangers touchant au mur de la maison, et dont les fleurs embaument tous les appartemens. En quittant la treille, on entre dans une cour carrée très simple ; mais ensuite on en trouve une autre pavée en marbre blanc et entourée de galeries, dont les colonnes torses, un peu basses et réunies deux à deux, sont également en marbre blanc. Sous ces galeries se trouvaient des appartemens pour les officiers et des portes qui conduisaient à ceux du prince ; ceux-ci sont disposés autour d’une cour carrée, comme dans toutes les maisons mauresques. Les
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- colonnes sont en marbre et tous les murs revêtus de carreaux de faïence : dans ces appartenons, qui forment trois étages, il y a des pièces magnifiques ; celles qui donnent sur la mer étaient vraiment char mantes. On y remarquait des belvéders et des boudoirs délicieux ; c’était probablement là que le maître se tenait pendant la journée, au milieu de jeunes odalisques attentives à prévenir ses moindres désirs.
- On sort de la maison du Dey par une porte qui donne sur le jardin, et à laquelle aboutit une petite allée longée par un ruisseau artificiel, bordée de fleurs et d’arbrisseaux odoriférans. Cette allée, à droite de laquelle se trouve le jardin potager, conduit à un pavillon entouré de grenadiers, de myrtes et d’orangers, au milieu desquels se trouvent des berceaux en chèvrefeuille. On monte au pavillon par un escalier couvert de chèvre-feuille, et dont les rampes étaient garnies de pots contenant toutes sortes de fleurs. En quittant l’escalier, on entre dans une petite cour au milieu de laquelle est un bassin que remplissent constamment plusieurs jets d’eau, et où l’on voyait se jouer des poissons de différentes couleurs : cette cour est couverte d’un dôme de verdure ; elle est pavée en marbre
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- blanc, et une colonnade de la même nature règne tout autour. Sur trois faces se trouvent des appartemens délicieux, dont les murs étaient décorés de fresques assez grossières.
- Tout le reste du jardin est traversé par plusieurs galeries, composées de piliers en pierre, qui supportent des treilles, et sous lesquelles de l’eau très limpide circule continuellement dans des conduits en maçonnerie ; ces galeries se coupent toutes à angle droit et conduisent à plusieurs petits pavillons moins jolis que celui que je viens de décrire, mais cependant encore char-mans. A l’angle Nord-Ouest du jardin se trouve un réservoir magnifique, alimenté par des conduits qui viennent du mont Bou-Zaria, et d’où partent les eaux qui vont arroser les différentes parties du jardin et alimenter les jets d’eau des appartemens et des cours. Dans les espaces compris entre les treilles, on cultivait la vigne de la même manière que dans la campagne, et au milieu des ceps croissaient des figuiers, des grenadiers et des noyers.
- Depuis fort long-temps, le Dey, qui ne sortait plus de la Kasba, avait abandonné le séjour enchanteur que je viens de décrire : cette maison de plaisance était louée au ministre des finances, qui
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- l’habitait pendant la belle saison ; mais comme elle était beaucoup trop vaste pour lui, une partie servait de magasin : plusieurs chambres du corps de logis principal étaient remplies de laine, et d’autres, de couscoussou; il y avait aussi beaucoup d’orge et de blé. Dans quelques petites pièces séparées, attenantes aux cuisines, nous avons trouvé de grandes jarres en terre , remplies d’huile d’olive âcre et de beurre fondu si rance qu’il était impossible de le manger ; il y avait encore plusieurs autres pots, moins grands, bouchés avec du plâtre, et tout pleins de cette viande de mouton cuite et conservée dans la graisse, dont nous avons parlé dans le second volume.
- Poudrière. Sur la face qui longe la mer et séparée par un mur fort élevé, se trouvait la poudrière du Dey : c’était un bâtiment très vaste, dans lequel on remarquait plusieurs salles voûtées, d’une grande beauté; ces salles étaient toutes occupées par des ateliers. Les instrumens qui servaient à la fabrication de la poudre étaient parfaitement faits; j’ai surtout beaucoup admiré la construction du moulin destiné à mélanger les matières : c’était un système tout à fait semblable à celui dont on se sert dans les villages
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- de la Bourgogne pour faire l’huile de graines , c’est à dire une meule verticale tournant autour d’un axe vertical aussi dans une boîte circulaire ; la meule était en bois, et le fond de la boîte, en tôle extrêmement fine. N’ayant pas eu occasion de voir comment les Algériens fabriquaient la poudre, je ne puis point en rendre compte.
- Sydi-Yakoub. Au Nord-Ouest de la poudrière s’élève un rocher de schiste, au dessus duquel est bâti le Marabout de Sydi-Yakoub, ombragé par un olivier magnifique, qui étale ses branches à la manière du cèdre. Ce Marabout est très estimé, non seulement des Musulmans , mais encore des Juifs, pour toutes les guérisons qu’il opère ; il existe au dessous, du côté de l’Ouest, une grande fontaine recouverte d’une voûte circulaire, et à laquelle on assure que Sydi-Yakoub-a donné la propriété de guérir toutes sortes de maladies.
- C’est tous les mercredis que les pèlerins se rendent à la fontaine de Sydi-Yakoub , et quelquefois en si grand nombre que le chemin en est encombré. Étant sorti de la ville un mercredi, vers six heures du matin, je vis quelques Nègres et une grande quantité de Juifs se diriger
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- de ce côté ; sans savoir ce qu’ils y allaient faire , je les suivis , me doutant bien qu’il s’agissait de quelque cérémonie fort intéressante ; je marchais avec deux familles juives tout entières, hommes femmes et enfans. En arrivant près de la fontaine, les hommes s’arrêtèrent; mais les femmes ôtèrent leurs souliers , et prenant à la main des paniers que les maris avaient posés à terre , elles s’approchèrent très religieusement de la fontaine; y étant arrivées, chacune tira de son panier un mauvais pot en terre dans lequel on fît du feu avec de l’amadou et un peu de charbon, ensuite elles allumèrent chacune une petite bougie jaune, et allèrent la placer sur une pierre à côté d’un petit, trou, duquel jaillissait un jet d’eau, en criant, y ou, j ou. Elles revinrent ensuite, jetèrent quelques grains d’encens sur le réchaud, et, le prenant à la main, elles passèrent plusieurs fois devant la fontaine en la parfumant; étant retournées à leurs paniers, les unes en tirèrent des œufs, des fèves cuites et du pain, d’autres des plumes et du sang de poulet, etc., qu’elles jetèrent dans le bassin en criant, j ou, y ou y enfin elles se placèrent sur la dernière marche baignée par l’eau , se lavèrent le visage et les mains, en burent et en firent boire aux enfans, et allèrent ensuite rejoin-
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- dre leurs marisqui les attendaient à la même place où nous les avions laissés en arrivant. Je vis aussi plusieurs Nègres et Négresses venir faire des cérémonies tout à fait semblables; mais, à la précipitation et au peu de ferveur qu’ils y mettaient, il était facile de voir qu’ils n’agissaient pas pour leur propre compte.
- En tournant autour de la fontaine, je trouvai, assis sur une pierre , un vieux Maure bien sale qui me remit un morceau de papier qu’il tenait, à la main : c’était un billet signé du général en chef de l’armée française, qui l’autorisait, lui Marabout, à stationner, les mercredis et les jeudis, devant la sainte fontaine de Sydi-Yakoub, pour recevoir les offrandes des pèlerins. En lui rendant son papier, je lui demandai si les offrandes étaient nombreuses : a Non, me dit-il, » je ne reçois presque rien ; il vient ici plus de » Juifs que de Musulmans. »
- En me retirant, j’entendis beaucoup de bruit >ur le bord de la mer; j’allai voir ce que c’était, 3t je ne fus pas peu surpris de trouver là plusieurs familles juives occupées à boire et à manger , en poussant de temps en temps des cris de joie et chantant à gorge déployée. Je m’approchai d’eux pour avoir quelques explications : aussitôt
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- plusieurs hommes se levèrent , m’offrirent de partager leur repas champêtre, et, malgré tous mes refus, ils m’obligèrent à manger une petite pomme, et à boire avec eux un verred’anisette. J’appris alors qu’après être venu implorer la protection de Sydi-Yakoub , on devait passer toute la journée à boire, manger et se divertir avec ses parens et ses amis, et cela au milieu de la campagne. Le soir, étant retourné sur les lieux pour voir si mes camarades du matin remplissaient ponctuellement leur devoir, je trouvai dans les champs , tout le long du chemin qui conduit à Sydi-Yakoub, des réunions de plusieurs familles dans lesquelles tout le monde était ivre. Plusieurs musiciens étaient venus augmenter le vacarme, et les convives les accompagnaient en chantant ou plutôt hurlant tous à la fois.Les hommes, les femmes et les enfans, ne pouvant plus se soutenir, se roulaient les uns sur les autres, sans observer aucunement la pudeur, qui n’était cependant point tout à fait violée, grâce au caleçon que portent les Juives. ,J’ai souvent entendu parler du sabbat, dans lequel les sorciers se réunissent , dit-on , avec les diables, pour se livrer à toutes sortes d’orgies, et je n’ai jamais rien vu au monde qui en donnât une meilleure idée
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- que les bamboches des Juifs qui sont allés faire un pèlerinage à Sydi-Yakoub.
- Salmon, auquel je racontai tout ce que je venais de voir, me dit : Sydi-Yakoub est un Marabout très puissant que nous révérons aussi bien que les Musulmans. Il guérit de toutes les maladies et chasse le diable quand il est dans le corps de celui qui l’implore. Quelqu’un est-il malade ? il va trouver la Xine, ou bien il y envoie un autre pour lui, s’il ne peut pas y aller. Quand elle s’est fait rendre compte de tout ce que l’on éprouve, elle prend une poignée de blé et la jette sur un tamis ; après être restée souvent une demi-heure à contempler les grains de blé, elle annonce presque toujours que le malade est possédé du diable, et qu’il doit aller à la fontaine de Sydi-Yakoub, ou y envoyer quelqu’un pour lui. La Xineordonne ensuite de tuer deux poules, une blanche et une noire, ou bien une seule poule blanche et noire ; de recueillir le sang et de frotter, avec une partie seulement, les bras et les jambes du malade, et de porter ensuite le reste ainsi que la plume à la fontaine, de l’y jeter avec un peu de fleur d’oranger ; de manger la poule sur le bord de la mer , d’y jeter ensuite les os, et de passer le reste de la journée à se di-
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- vertir en signe de la guérison que vous avez obtenue ou que vous obtiendrez peu de temps après. Salmon m’a assuré, et cela de très bonne foi, que le pèlerinage réussissait toujours lorsqu’on exécutait ponctuellement tout ce que la Xine avait prescrit. Quant à moi, je pense que beaucoup de personnes réellement malades doivent mourir des suites de ce pèlerinage, surtout celles qui sont attaquées d’affections gastriques.
- Il y a dans les environs d’Alger plusieurs autres sources auxquelles les habitans attribuent des propriétés analogues à celles dont nous venons de parler. On m’a assuré que la fontaine qui se trouve sur le marché des bestiaux, dans le faubourg Bab-Azoun, guérissait toutes les maladies de la peau ; cependant l’eau qui en sort n’est pas sulfureuse.
- Cafés. Nous avons déjà dit que sur les routes de Barbarie, au lieu de cabarets comme sur celles de France, on trouvait des cafés dans lesquels les voyageurs peuvent se reposer, et où les oisifs du voisinage viennent passer la journée ; il y a plusieurs de ces cafés dans les environs d’Alger, et surtout dans les petites vallées hors de la porte Bab-el-Ouad, où les Maures viennent se di-
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- vertir assez souvent , et dans lesquels je les ai plusieurs fois rencontrés avec des fdles publiques déguisées en homme» Ces cafés sont char-mans; ils sont tous ombragés par un petit bois ou des arbres magnifiques, ce qui permet d’y être fort à son aise pendant toute la journée, malgré la chaleur du soleil. Le plus beau de tous se trouve dans une petite vallée, sur le versant du mont Bou-Zaria, non loin de la fontaine de Sydi-Yakoub, et une grande partie des pèlerins s’y rendent après avoir déjeuné sur le bord de la mer.
- Ce café est situé au milieu d’un bois touffu , composé d’oliviers, de figuiers, de noyers, de grenadiers et d’orangers. C’est un rectangle clos de murs, dans l’in térieur duquel règne une colonnade tout autour : un jet d’eau se trouve au centre, et plusieurs fontaines jaillissent sous les galeries ; c’est sous celle de l’Ouest, où il y a un bassin toujours plein d’eau, que l’on fait le café; les amateurs se placent sous les autres. ïl existe au dessus de cette galerie, une terrasse ombragée par un olivier magnifique, et de laquelle on découvre toute la rade d’Alger et la mer aussi loin que la vue peut s’étendre. Le bois, qui se prolonge assez avant dans la vallée, est percé de pe-
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- lit.es allées, dans lesquelles les Maures et les Turcs vont promener leurs belles de louage.
- Fort Bab-Azoun. Telles sont les choses les plus remarquables que l’on rencontre du côté de Bab-el-Ouad, sans s’éloigner à plus d’un quart de lieue de la ville ; à cette distance, hors du faubourg Bab-Azoun, on ne trouve que des sépultures particulières, dont quelques unes sont fort belles, il est vrai, et le fort de ce nom, construit sur le bord de la mer. Ce fort: est un rectangle tout simple, sans bastions ni ouvrages avancés : il est construit en pierre de taille, et s’élève à quinze mètres au dessus du sol; son parapet en pierre est percé de créneaux qui étaient tous garnis de canons. Sur la face qui regarde la mer, il y a une batterie casematée magnifique, qui se trouvait armée avec des pièces de gros calibre, pour tirer sur les vaisseaux qui tenteraient d’aborder de ce côté; mais du côté de la terre, ce fort, étant dominé de plus de cent cinquante mètres par la colline sur laquelle est construit celui de l’Empereur, n’est plus capable de se défendre dès que celui-ci est pris.
- Maison de campagne de l’Aga. En suivant le chemin qui passe devant le fort Bab-Azoun, on arrive aux écuries de l’Aga, dans lesquelles
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- ce général avait une grande partie des chevaux de sa cavalerie; derrière ce bâtiment, se trouvesa maison de campagne, avec un parc magnifique rempli d’orangers, de grenadiers, de figuiers et de toutes sortes d’arbres d’agrément. La maison ne m’a rien présenté de remarquable; mais il y a un salon d’été situé dans le milieu du jardin, et dont nos officiers de cavalerie avaient fait leur salle à manger,qui est vraiment superbe. Ce salon se compose de trois rangs de colonnes perpendiculaires entre eux, et qui laissent par conséquent une face entièrement ouverte. Cette face donne sur la mer; devant se trouve un beau bassin, au milieu duquel jaillissent plusieurs jets d’eau ; ce bassin est ombragé par de beaux arbres, et entouré d’un treillage garni de jasmin, de chèvre-feuille et de vigne, qui passent en s’entrelaçant au dessus du salon, dont ils viennent former le plafond.
- Autour de cette maison du janissaire Aga, il y en avait plusieurs autres appartenantes aux officiers supérieurs de la milice, qui étaient vraiment magnifiques : des jardins et des vergers superbes renfermaient des fleurs rares et toutes sortes d’arbres, que des eaux, artistement conduites, rafraîchissaient continuellement. Les apparte-
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- mens de chaque maison étaient tous pavés en marbre et revêtus de carreaux de faïence. La cour du premier étage, autour de laquelle se trouvaient tous les appartenons du maître, était entourée de galeries avec des colonnes de marbre , et dans le milieu, on voyait s’élever un jet d’eau qui retombait en s’épanouissant dans un bassin de marbre blanc, où se délectaient des poissons de plusieurs couleurs. Toutes les maisons de campagne des environs d’Alger, aussi bien du côté de Bab-el-Ouad que de celui de Bab-Azoun, ont un appartement qui donne sur la mer ; cet appartement est le mieux décoré de la maison. On y a ménagé de peti ts belvéders extrêmement jolis, dans lesquels les femmes venaient se placer pour prendre le frais; c’était, du reste, ce à quoi elles passaient la plus grande partie de leur temps.
- Bassins de Bab-Azoun. Un peu plus loin que la maison de l’Aga et sur le bord de la mer, se trouvent deux vastes bassins construits en pierres de taille, et qui sont toujours remplis d’eau. Je présume qu’ils étaient destinés pour abreuver les chevaux de la cavalerie algérienne.
- Jardin de Mustapha-Pacha. A côté de ces
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- bassins, on remarque une maison assez singulièrement construite, mais dont je n’ai jamais connu la destination. De cette maison , en regardant la montagne qui la domine, on aperçoit un vaste enclos de murs, au milieu duquel s’élèvent plusieurs beaux bâtimens : c’était le jardin du Dey Mustapha-Pacha. Ce jardin est plus grand que celui de Bab-el-Ouad ; mais il est à peu près distribué de la même manière. On y cultive la vigne et beaucoup d’arbres fruitiers ; il y avait des ruisseaux, des fontaines et des jets d’eau magnifiques entretenus par plusieurs aqué-ducs, dont quelques uns venaient d’une très grande distance. Si l’on va du jardin de l’Aga à celui de Mustapha-Pacha, on traverse une petite vallée aride dans laquelle il existe un superbe aquéduc mauresque, composé de deux étages d’arcades ; cet aquéduc a été construit pour faire franchir la vallée aux eaux qui viennent des collines de l’Est pour se rendre à la ville. Au pied, on voit douze ou quinze grands fours à cuire du pain, faits en briques et qui ne sont point de construction mauresque; on prétend qu’ils ont été construits par Charles-Quint, lorsqu’il vint débarquer près de là, dans sa malheureuse expédition du mois d’octobre 154 f. (V. Y Atlas.)
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- Les environs d’Alger, en sortant par la porte Neuve et se dirigeant vers le château de l’Empereur , ne sont pas à beaucoup près aussi beaux que ceux que nous venons de décrire. Sur la hauteur des Tagarins, qui domine la Kasba, on remarque un vaste bâtiment, tout entouré de hauts murs blancs : c’étaient les écuries du Dey ; nous en avons fait un quartierd’artillerie. Ce bâtiment contient des logemens pour plus de deux cents chevaux ; mais, à notre arrivée, nous n’y en trouvâmes pas cinquante. Autour des écuries du Dey, il y a trois ou quatre maisons particulières qui ne méritent pas d’être décrites. Au dessous, du côté de Bab-Azoun, est une grande poudrière construite comme toutes celles des environs d’Alger : ce sont des bâtimens rectangulaires , voûtés à l’épreuve de la bombe , et composés de trois longues pièces placées à côté les unes des autres, dans lesquelles une partie de la poudre gisait en garenne sur le pavé, tandis que le reste était dans de mauvais barils ou dans des peaux de mouton. Après cette poudrière, on arrive au château de l’Empereur par un chemin extrêmement difficile, qui tournoie entre deux haies d’agaves et de nopals, sans rencontrer rien de remarquable qu’une fontaine
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- de construction mauresque, comme celles qui se trouvent sur toutes les routes.
- Le Château de VEmpereurbâti sur le sommet d’une colline, à 1,100 mètres au Sud de la Kasba et 210 au dessus du niveau de la mer, est construit en briques avec de fort mauvais mortier, comme toutes les maisons d’Alger. On lui adonné le nom de fort de l’Empereur, parce que c’est; sur la colline qu’il occupe, que Char-les-Quint, en i54i, vint établir son quartier-général pour attaquer Alger, et qu’il y construisit quelques fortifications. Ce fort a trois mauvais petits bastions, qui ne sont absolument d’aucune défense; au milieu, on voyait une tour fort élevée, toute garnie de canons , tour que nos bbmbes démolirent en partie pendant le siège, bien avant que le fort ne sautât; l’explosion détruisit le reste. Aujourd’hui que nous avons réparé le fort de l’Empereur, on a construit, à la place de cette tour, un cavalier qui bat toute la campagne qui se trouve sous la portée du canon. Ce fort contenait des logemens pour mille hommes, deux grandes poudrières et une excellente citerne ; lorsque nous l’attaquâmes , il était armé de cinquante canons et six mortiers.
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- Route de Sydi Efroudj. La route qui conduit d’Alger à Sydi Èfroudj, point de debarquement de l’armée française, passe au pied du château de l’Empereur, à huit cents mètres duquel on trouve, de chaque côté de cette route, deux superbes maisons de campagne qui appartenaient aux consuls de Suède et de Hollande. Ces maisons étaient de construction mauresque, mais elles avaient chacune un beau jardin anglais, dans lequel on avait réuni beaucoup d’arbres et de plantes rares ; on y remarquait aussi des jardins potagers cultivés à la manière européenne. Au dessous du consulat de Hollande se trouve une vallée profonde arrosée par un grand nombre de fontaines, et toute remplie de grenadiers , de myrtes , d’orangers sauvages, de figuiers, de noyers, etc. Quelques jolies maisons de campagne étaient distribuées ça et là; mais elles ont presque toutes été détruites pendant la guerre. En suivant la route, on trouve des maisons, des jardins et des champs cultivés, pendant plus d’une lieue, jusqu’auprès du Marabout de Sydi Abderrahman Bonéga, situé dans une petite vallée, au milieu d’un bois d’oliviers. C’est là que nous sommes restés pendant cinq jours à nous battre contre l’armée algé-
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- rienne (i), qui nous en disputait le passage ,* le voyageur peut encore voir les balles et les boulets dont les champs ont été couverts, et, en remuant la terre , il trouvera les os des braves morts en combattant pour venger leur pays.
- Après avoir passé la vallée, on rencontre encore quelques maisons entourées de vignes, et enfin on arrive au Marabout de Sjdi Y’ekhlef, situé au milieu d’un petit bois de palmiers, de cactus et d’agaves, et autour duquel gisent un grand nombre de tombeaux.
- En fane du Marabout, de l’autre côté de la route, on aperçoit une grande maison en partie ruinée, que l’on appelle el Khazen-Hadji; c’était l’ancienne maison de plaisance du ministre dès finances (Khazen-Hadji). Aujourd’hui, les jardins sont remplis d’herbes et de broussailles. La maison est occupée par plusieurs familles de sales Bédouins; mais elle a cependant encore conservé quelques restes de sa grandeur passée : on y voit de belles galeries dont les piliers sont à moitié détruits, des morceaux d’aquéduc, des bassins qui sont à sec, et dans lesquels gisent les
- (i) Voyez la Relation de la Guerre, Tome Ier.
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- débris des jets d’eau qui les remplissaient jadis. La position du Khazen-Hadji sur un plateau fort étendu , d’où l’on découvre la mer et une grande étendue de terrain jusqu’aux montagnes du Petit Atlas , est vraiment magnifique : c’était probablement là ce qui l’avait fait choisir par le ministre des finances. Je ne sais trop pourquoi ce charmant séjour a été abandonné au point de devenir la propriété des Bédouins, car ils s’en étaient déjà emparés avant notre arrivée ; probablement on s’était imaginé que la maison était fréquentée par des esprits malins. Ceci a pu aussi avoir lieu pour plusieurs autres également en ruines, qui se trouvent dans les environs, et qui ont dû appartenir aux officiers attachés au Khazen-Hadji, qui venaient avec lui passer la belle saison dans cette charmante contrée.
- Parmi ces maisons , j’en ai surtout remarqué deux , fort vastes, qui se trouvent, non loin de là, dans un enclos attenant à la route et qui renferme aussi le Marabout de Sydi Ben Eli. Ces maisons étaient toutes délabrées lorsque nous y entrâmes en marchant contre Alger; mais les vergers qui les entouraient, quoique presque entièrement incultes, étaient encore magnifiques : les myrtes, les orangers et les grenadiers y ré-
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- pandaient les parfums les plus suaves, et un ruisseau dont l’eau murmurait en sautant de rocher en rocher coulait au milieu, et allait ensuite arroser le fond d’une vallée très agreste, que l’on peut suivre de l’œil jusqu’à l’endroit où ses deux flancs semblent se plonger dans la mer. Quelques Bédouins habitent dans ces maisons , d’autres ont construit autour des cabanes en feuillages ou adossé leurs tentes contre les pans de murs qui restent encore debout. Ces Bédouins cultivent une partie des champs atte-nans à leurs demeures; mais c’est bien peu de chose comparativement à toute l’étendue de terrain qui reste inculte.
- En quittant Sydi Ben Eli, on entre dans des broussailles qui continuent jusqu’au plateau de Staoueli, où les Algériens avaient établi leur camp pour s’opposer à la marche de l’armée française , qui menaçait leur capitale. En arrivant au plateau de Staoueli, on rencontre une source abondante dont l’eau coule dans une vallée, et va grossir le ruisseau de Sydi Ben Eli. Ce plateau était en partie couvert de broussailles et en partie cultivé ; on y remarquait plusieurs beaux palmiers, des bosquets de figuiers, et ça et là des mûriers, des oliviers, et surtout de fort
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- beaux trembles. Au milieu de ces arbres et des broussailles, on voit les ruines d’un assez grand nombre de maisons mauresques, ce qui annonce qu’il y avait anciennement là un village ou une petite ville. Quelques officiers crurent y voir des restes de la grandeur romaine, mais ils se trompaient; cependant il existait au dessus de la fontaine, sur un petit monticule où l’on était occupé à élever une redoute pour défendre l’approche de notre camp, des restes de vieux murs dont le ciment et la construction ne ressemblaient aucunement à ceux des maisons répandues sur le plateau. Enfin, la découverte de poteries étrusques brisées et de plusieurs médailles romaines vint lever toute incertitude; mais il n’y a de romain à Staoueli que les morceaux de murs qui se trouvent encore autour de la redoute que nous y avons élevée. Ces restes ont-ils appartenu à un fort ou à une ancienne cité? C’est ce que je laisse à décider aux archéologues qui visiteront les lieux.
- Quand nous arrivâmes en Afrique, beaucoup d’officiers de l’armée, et même plusieurs généraux , étaient disposés à voir partout des ouvrages romains. La route qui conduitdeSydiEfroudj à Alger, route que nous avons été obligés do
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- tracer dans plus de la moitié de sa longueur, passait pour une voie romaine : le général en chef lui donnait même ce nom dans ses rapports; la première faute en est au capitaine Boutin, qui l’a ainsi désignée dans son plan. Je ne puis pas assurer que cette route n’ait pas été une ancienne voie romaine; mais ce que j’affirme, c’est qu’aujourd’hui il n’en reste plus aucune trace. On trouve un pavé depuis le Marabout de Sydi Abderrahman Bonéga, qui continue jusqu’à Alger; mais ce pavé est absolument le même que celui de tous les sentiers qui conduisent aux maisons de campagne voisines : il est formé de pierres brutes placées sans ciment à côté les unes des autres et d’une manière si inégale, qu’il est très difficile de passer dessus avec des voitures. Tout le monde sait que ce n’est point ainsi que les Komains construisaient leurs chemins.
- La route de Sydi Efroudj à Alger sera longtemps célèbre, parce qu’elle a été suivie par l’armée française qui a détruit la piraterie. Dans deux mille ans peut-être, le voyageur retrouvera encore les huit redoutes que nous avons élevées de chaque côté, pour assurer les communications de l’armée avec les deux camps retranchés de Sydi
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- Efroudj et de Staoueli. Jusqu’à mon départ, les Bédouins avaient religieusement respecté tous ces ouvrages; j’espère que le Gouvernement donnera l’ordre d’en faire autant aux Européens qui iront s’établir dans les environs.
- Tout l’espace compris entre Sydi Efroudj et Staoueli est couvert d’épaisses broussailles dans lesquelles on ne rencontre aucun vestige d’habitation ; seulement, assez loin sur la gauche, on aperçoit, dans une petite vallée, une maison blanche entourée d’arbres.
- Le Marabout de Sydi Efroudj est construit à l’extrémité du cap de ce nom, sur un rocher de gneiss élevé de 28 mètres au dessus de la mer, qui en baigne le pied. Avant d’arriver à ce rocher , on traversait plusieurs champs cultivés, entourés de haies d’agaves auxquelles se trouvaient adossées les cabanes de quelques Bédouins. Il existe au milieu de ces champs plusieurs puits construits en maçonnerie, qui n’ont que deux mètres de profondeur, et dont l’eau, quoiqu’un peu saumâtre, est cependant bonne àboire. Nous n’en eûmes point d’autre pendant tout le temps que nous y demeurâmes, et nous en obtînmes assez pour alimenter trente-sept mille hommes et quatre mille chevaux, en creusant
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- quelques trous de deux mètrçs de profondeur seulement, en sus des puits que nous avions trouvés (i).
- Le Marabout, construit sur le sommet du rocher , offre à la vue une enceinte de murs rectangulaire , du milieu de laquelle on voit s’élever un massif de bâtimens, terminé par un dôme octogone, à côté duquel s’élève, à une plus grande hauteur, une petite tour carrée portant à son sommet quatre créneaux garnis de mauvaises petites pièces en fer, tout à fait hors de service. Dans l’enceinte, se trouvent deux cours dans lesquelles il existe plusieurs petites chambres habitées par les Bédouins chargés de la garde du saint lieu. C’est dans la cour de l’Est que donne la porte par laquelle on entre dans le Marabout ; après l’avoir franchie, on arrive dans une salle carrée assez grande, dont la voûte est soutenue par des colonnes. Cette salle communique avec celle dans laquelle est placée la châsse du Sydi, dont elle n’est séparée que par une grille en bois qu’on ouvre à volonté ; c’est au dessus de cette dernière que se trouve le dôme
- (i) Voyez la Relation de la guerre d’Afrique.
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- octogone que l’on aperçoit de l’extérieur, à côté de la tour.
- Nous entrâmes dans le Marabout le jour même du débarquement de l’armée : la châsse, composée de petits morceaux de bois comme toutes les autres, était garnie d’une infinité d’amulettes, en argent, en corail, en bois et en verroterie ; trois grands drapeaux, rouge, vert et jaune, étaient plantés à l’entour ; un grand nombre de bannières et de fichus de soie de différentes couleurs décoraient les murs , une lampe placée dans une petite niclie était allumée ; enfin tout annonçait que l’ennemi, en fuyant, avait laissé les choses dans l’état où elles étaient sans craindre que nous y touchassions. Le général , qui logeait dans la première salle, donna des ordres pour que tout fut religieusement respecté.
- Les Algériens avaient une grande confiance dans la puissance de Sydi Efroudj : ils venaient très souvent faire des pèlerinages à son tombeau pour obtenir le succès d’un voyage, d’une entreprise , ou la guérison de quelques maux. Quand ils eurent connaissance que ce point étai t fixé pour le débarquement de l’armée française, ils allèrent en procession porter des offrandes au Sydi et lui demander l’extermination des infidèles qui ve-
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- naient les attaquer ; mais lorsqu’ils virent leur armée vaincue et leur capitale prise par ces mêmes infidèles , ils accusèrent le saint de trahison, et depuis lors ils n’ont plus aucune confiance en
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- Malgré cela, Sydi Efroudj n’est pas abandonné de tout le monde : y étant retourné dix mois après la prise d’Alger, je trouvai dans les cabanes quelques Bédouins qui entretenaient toujours une lampe allumée dans le Marabout. La châsse avait été en partie dévalisée ; il restait cependant encore un drapeau, quelques fichus de soie, et cinq ou six amulettes ; mais les autres objets avaient bien pu être pris par nos soldats restés à la garde du camp retranché, après le départ de l’armée.
- Un fait digne de remarque, c’est qu’il n’y avait pas un seul tombeau autour du Marabout de Sydi Efroudj, tandis que j’en ai vu autour de tous les autres, même ceux qui sont situés dans l’intérieur des villes. On voyait un peu au Nord-Est une petite salle ouverte, avec une galerie devant, qui paraissait avoir été un café ; à l’Ouest, il y avait un magasin à blé et une aire presque circulaire , construits en briques.
- En suivant le bord de la mer du côté de
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- l'Ouest, on trouvait, à 400 mètres de la tour, une batterie en maçonnerie, portant treize embrasures, avec un assez beau magasin à poudre et un petit logement pour la garnison. Après cette batterie, il n’existe absolument plus rien sur le bord de la mer jusqu’à l’embouchure du Mazafran. Si l’on remonte le cours du petit ruisseau que l’on rencontre avant que d’arriver à ce fleuve, on arrive à un charmant bosquet d’orangers , au milieu duquel est la maison blanche dont j’ai parlé plus haut, et qui n’est autre chose qu’une citerne.
- Bords de la mer d’Alger à Sjdi Efroudj. Au lieu de prendre la route que nous venons de décrire, on peut aller à Sydi Efroudj en suivant le bord de la mer, et dans ce trajet on trouvera des sites charmans et plusieurs choses remarquables.
- Peu après avoir dépassé la campagne du Dey, on rencontre, sur le bord de la mer, un fort construit en pierre, avec un pont levis , et qui peut tirer sur la mer et sur la campagne : c’est celui que l’on nomme le fort des Anglais. Il n’était armé que de dix pièces de canon, et il n’a point de batterie casematée ; il y a, dans l’intérieur, du logement pour cent hommes. A deux mille mè-
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- (res de ce fort, on trouve une batterie , avec un magasin à poudre, et au dessous, dans la falaise, une fontaine d’eau douce très abondante- de cette batterie à la pointe Pescade, il n’existe plus de fortifications. Il y a encore le long de la falaise quelques petites fontaines d’eau excellente, mais auprès desquelles on n’a fait aucune construction.
- Les forts de la pointe Pescade sont situés sur le bord de la mer, à une lieue et demie d’Alger : le chemin qui y conduit longe le versant Nord du mont Bou-Zaria, mais il ne rencontre que quelquefois le bord de la mer. Le pays est extrêmement pittoresque ; des vallées et des ravins très profonds qui descendent des montagnes sont remplis de toutes sortes d’arbres. Çà et là, on voit de très belles maisons de campagne entourées de vergers et de jardins magnifiques. Parmi elles, on en distingue deux, sur lesquelles étaient arborés les drapeaux français et anglais : ce sont les campagnes des consuls de ces deux nations ; elles sont remarquables par leur élégance, leur propreté, et les beaux jardins, cultivés comme en Europe, qui les entourent.
- Les forts , au nombre de trois, sont bâtis sur
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- une petite pointe qui ne s’avance pas beaucoup dans la mer; le premier, qui n’est qu’une batterie demi-circulaire, est construit sur un rocher escarpé dont le pied plonge dans l’eau. Le second est à une portée de fusil plus en arrière; c’est une grosse tour en pierre , avec des logc-mens et un magasin à poudre dans son intérieur. Le troisième enfin, qui se trouve un peu à l’Est de celui-ci, est une grande batterie rectangulaire , moins élevée que les autres, et à laquelle tiennent des casernes assez vastes pour loger deux compagnies d’infanterie. Tous ces forts étaient armés de grosses pièces en fonte , mais il n’y avait point de mortiers ; ils étaient assez bien tenus. Un aquéduc venant de la vallée qui se trouve en face alimentait des fontaines placées dans chacun d’eux, et remplissait plusieurs bassins. 11 existe, entre les deux derniers forts, un petit café, avec une fontaine très abondante, ombragés par plusieurs beaux mûriers.
- La vallée qui vient déboucher devant la pointe Pescade est extrêmement agreste ; on y voit des rochers escarpés qui servent de refuge à une grande quantité de pigeons, et les ruines de plusieurs maisons de campagne détruites depuis fort long-temps.
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- Les montagnes qui dominent la pointe Pes-cade sont extrêmement rapides, et viennent tomber brusquement sur le bord de la mer en laissant une petite plage entre leur pied et le commencement de la falaise, qui est très escarpée. Sur cette plage, on remarque plusieurs maisons de campagne, et surtout celle qui se trouve la plus rapprochée des forts ; cette maison est entourée d’un jardin superbe , très bien cultivé , et dans lequel on voit plusieurs bananiers et un joli petit verger d’orangers qui rapporte beaucoup d’excellens fruits. Les maisons de campagne qui sont dispersées le long du versant des montagnes , sur le bord de la mer, ne s’étendent pas à plus de deux mille mètres de la pointe Pescade ; ensuite jusqu’à Sydi-Efroudj , tout le sol est couvert de broussailles fort élevées. Ces maisons sont entourées de vergers et de champs cultivés bordés de haies : dans toutes , on trouve des fontaines , des jets d’eau et des bassins ; quelques unes sont superbes, et appartiennent à des Maures d’Alger que j’ai vus les habiter pendant l’été, car elles n’avaient point été détruites par nos troupes. C’est dans cette partie du territoire d’Alger que l’on trouve le plus d’abricotiers; ces arbres se
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- chargent chaque année d’üne grande quantité de fruits excellens au goût, mais malfaisans*
- Lè sentier qui conduit à Sydi-Efroudj longe le bord de la mer, en passant souvent à travers des rochers très escarpés, en,! sorte qu’il n’est praticable qu’aux gens de pied ; nous sommes cependant parvenus à y faire passer nos chevaux, mais avec beaucoup de difficulté. En suivant ce sentier, on traverse deux ruisseaux dont nous avons déjà parlé, mais on ne rencontre pas une seule fontaine : il n’en existe qu’une dans les ruines d’une ancienne maison qui gisent beaucoup à gauche, un quart d’heure après avoir passé les rochers du cap Caxine.
- Un peu avant le premier ruisseau, sur la pointe de Ras Jcrata où le terrain devient déjà plat, on aperçoit, au milieu de murs antiques qui sortent à peine de terre, plusieurs citernes rectangulaires faites avec un mastic extrêmement dur, dont deux étaient encore dans un état parfait de conservation, et à demi remplies d’eau, quand je les visitai. En suivant les ruines, au milieu des broussailles, je découvris, à quatre cents mètres au Sud-Ouest, des citernes, plusieurs arcades d’un petit aquéducj encore debout et entièrement cachées par les broussailles. Ces arcades n’ont que quatre
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- pieds de hauteur * elles sont à plein cintre, et construites avec de petits morceaux de pierre calcaire irréguliers, réunis par un ciment jaunâtre qui est devenu extrêmement dur. J’avais examiné pendant fort long-temps les citernes et les ruines au milieu desquelles elles gisent, sans pouvoir y rien retrouver qui portât l’empreinte de la main des Romains, ou de quelqu’au-tre peuple dont la manière de bâtir ne m’est pas inconnue. Quand j’eus découvert l’aquéduc, mon embarras augmenta encore ; il ne ressemble à rien de ce que j’ai vu en Europe et en Afrique.
- TombeUes druidiques. Je m’étais arrêté à l’idée que tous ces ouvrages pouvaient bien être d’origine punique, et plongé dans mes réflexions, jt gravissais lentement la montagne qui les domine du côté du Sud, pour voir s’il n’y avait pas encore quelques ruines sur son sommet. Après une demi-heure de marche, j’arrivai au milieu d’un plateau fort étendu, élevé de 120 mètres au dessus de la mer, tout couvert de broussailles , et sur lequel je ne rencontrai d’abord que des rochers du grès tertiaire qui en forme le sol. Mais en descendant vers la vallée qui termine ce plateau à l’Ouest, je fus frappé d’étonnement à la vue de deux groupes
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- de tombeaux druidiques, tout à fait semblables à ceux que j’avais vus en France quelques années auparavant : chaque monument est composé de quatre pierres de grès toutes brutes formant un rectangle, recouvert par une cinquième aussi large qu’on a pu la trouver dans le voisinage. J’en ai mesuré une qui avait 2 mètres 5o centimètres de longueur, 2 mètres 10 centimètres de largeur et o mètre 2 centimètres d’épaisseur. Quelques uns des tombeaux n’avaient que trois pierres au dessous de la couverture , et dans plusieurs, elles avaient fait un mouvement depuis que cette couverture avait été posée. Ces monu-mens antiques ont été placés à côté les uns des autres, sans observer aucune direction déterminée ; l’un des groupes en contient dix et l’autre/douze. Malgré leur ignorance et leur apathie naturelle, les Bédouins ont été frappés de l’aspect de ces monumens : ils ont bien compris que les pierres qui les composent n’étaient pas là dans leur position naturelle; ils en avaient fouillé plusieurs , probablement pour voir s’ils ne renfermaient pas de l’argent ; mais n’en ayant point trouvé, ils ont respecté les autres.
- Depuis mon retour en France, j’ai appris qu’on avait découvert de pareils tombeaux en
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- Islande et dans les deux Amériques, ce qui tendrait à prouver que ce genre de construction était commune à plusieurs des anciens habitons de la surface du globe. Nous avons attribué aux Gaulois ceux qui existent dans plusieurs parties de la France, en Bretagne, en Bourgogne, et dans le Languedoc ; peut-être sont-ils beaucoup plus anciens. Alors il ne serait pas étonnant qu’on en trouvât de semblables sur la côte d’Afrique sans que les Gaulois fussent venus les y construire; mais il pouvait y avoir des Gaulois parmi les Vandales que nous savons avoir habité pendant long-temps la Barbarie, ou peut-être encore les colonies romaines avaient-elles permis à quelques familles gauloises de venir s’éta -blir parmi elles. Je ne suis pas assez versé dans l’histoire ancienne pour décider la question : je l’abandonne à nos sa vans antiquaires; mais je suis très porté à croire que ces monumens, et les restes de ville qui sont au pied de la montagne sur le bord de la mer, sont l’ouvrage des mêmes hommes : ces sépultures , ainsi placées sur un plateau très élevé, me semblent annoncer que ces hommes étaient des Gaulois.
- Après avoir observé les tombeaux, je traversai la vallée pour voir s’il n’en existait pas aussi
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- quelques uns de l’autre côté, et je trouvai, non loin du Khazen-Hadji, un pan de mur encore debout, fort bien conservé, mais évidemment de construction romaine, et du reste aucune autre ruine antique. Ce mur n’est pas très éloigné de Staoueli, où nous en avons déjà cité de semblables, mais bien moins conservés. Tout cela me porterait à croire qu’il a existé une cité romaine sur ce beau plateau de Staoueli, arrosé par deux ruisseauxabondans, qui est aujourd’hui tout couvert de broussailles et habité par des chacals et des tortues.
- Depuis les ruines avec citernes qui se trouvent sur le bord de la mer jusqu’à Sydi-Efroudj, la côte n’offre plus rien de remarquable ; elle est bordée de dunes assez élevées qui sont séparées de la mer par une petite plage de sable.
- Montagne de Bou-Zaria. Si, du plateau sur lequel se trouvent les monumens druidiques, on veut atteindre le sommet du mont Bou-Zaria, que l’on aperçoit devant soi en se tournant vers l’Orient, on est obligé de marcher pendant une heure au milieu des broussailles, en suivant une infinité de petits sentiers qui se coupent dans toutes les directions, et on finit par arriver à un chemin assez bien frayé, qui serait
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- même praticable pour des voitures sans qu’il soit besoin d’y faire de grands travaux. Ce chemin conduit à une grande maison blanche que l’on voit devant soi, située au milieu de quelques champs cultivés entourés de haies. Cette maison s’appelle Sjdi-Youcoj, du nom d’un Marabout voisin placé au milieu d’un bois d’oliviers très touffu, et dans lequel il existe beaucoup de tombeaux mauresques. Il y a deux maisons à côté l’une de l’autre habitées par des Maures, dont plusieurs Bédouins, qui ont établi leurs cabanes aux environs, paraissent être les fermiers. Les habitans de cette contrée n’avaient point encore été visités par les Français lorsque j’y allai pour la première fois avec une faible escorte; ils furent tous très épouvantés de notre venue. Les Maures s’enfermèrent chez eux; les Bédouins nous regardaient sans fuir, mais avec effroi, tandis que leurs femmes et leurs enfans abandonnaient les cabanes en jetant de grands cris.
- Le chemin qui passe à Sydi-Youcef conduit tout droit au mont Bou-Zaria, en traversant un pays aride et dans lequel on ne trouve pas une seule goutte d’eau; c’est pour cela qu’il existe sur ce chemin plusieurs petits massifs de maçonnerie renfermant de grands pots en terre, que l’on
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- remplissait d’eau tous les jours, afin que le voyageur pût se désaltérer en passant.
- Villages de Bôu-Zaria. Sur le sommet du mont Bou-Zaria, il existe deux petits villages placés à côté fun de l’autre, qui sont composés chacun d’une quarantaine de maisons à demi ruinées, au milieu desquelles on voit plusieurs cabanes de roseaux et de branches d’arbres. De fortes baies de raquettes entourent ces villages et les traversent dans toutes les directions : dans celui du bas, il y a une jolie petite mosquée qui se trouve sur le bord du chemin ; ces villages sont habités par des Maures et quelques Nègres, qui m’ont paru être extrêmement misérables ; mais il y a dans le voisinage, et surtout sur les flancs des vallées qui bordent la montagne à droite et à gauche, de fort belles maisons de campagne qui n’ont point été dévastées pendant la guerre, et qui appartiennent à des Maures d’Alger; elles étaient toutes occupées quand je les visitai.
- En faisant la topographie de cette contrée, j’arrivai à une de ces maisons dont le jardin était parfaitement tenu, et qui est située au milieu d’un bosquet composé d’orangers, de myrtes et de grenadiers. Un Maure, d’une figure
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- vénérable et richement vêtu, était assis sur une chaise, fumant sa pipe, dans un joli cabinet situé au milieu du bosquet, et dont les alentours étaient ornés de pots de fleurs. A mon approche, il se leva très gracieusement pour me saluer et m’offrir sa chaise ; mais je le remerciai, et après avoir échangé quelques paroles avec lui, je lui touchai la main qu’il me présenta, et continuai mes opérations. Quelques jours après, j’appris que cet homme était un Marabout très révéré dans toute la province.
- On sort des villages de Bou-Zaria en suivant un chemin parfaitement tracé, enfermé entre deux superbes haies, et l’on arrive à un puits d’eau excellente qui se trouve au pied de la montagne que nous avons nommée la Vigie, parce que le Dey d’Alger y avait placé un poste d’observation pour veiller sur les vaisseaux qui se dirigeaient vers la côte. Cette position est une des plus importantes des environs d’Alger; nous y avons établi une redoute armée de plusieurs pièces de canon avec un blockhaus au milieu. Avant que nous ne nous en fussions emparés, il y avait un peu au dessous du sommet de la Vigie, du côté du Sud, un petit village tout à fait semblable à ceux dont nous venons de
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- parler ; mais il a été détruit lors de la construction de la redoute.
- En quittant la Vigie, on arrive à un petit bois d’oliviers, qui renfermait un Marabout et plusieurs tombeaux. Au delà de ce petit bois, à droite et à gauche de la route, étaient de fort belles maisons de campagne, que nos soldats ont entièrement détruites ; ces maisons étaient entourées de vergers, de jardins et de champs bien cultivés. En continuant à descendre, on arrive à un superbe Marabout, Sjrdi-Ben-Our, qui, étant devenu un poste militaire, a été en partie détruit pendant la guerre ; ce Marabout renfermait une petite mosquée et plusieurs salles assez vastes, dans lesquelles on remarquait deux citernes excellentes. Après le Marabout de Sydi-Ben-Qur, on descend à Alger par un chemin pavé extrêmement rapide, mais dans lequel on peut encore se tenir à cheval. Pendant un quart d’heure, le flanc rocailleux de la montagne est aride ; mais ensuite on trouvait sur la gauche de fort belles maisons de campagne, qui sont maintenant détruites.
- Arrivé au pied du mont Bou-Zaria, si l’on continue à suivre la route d’Alger, on rencontre d’abord à droite un assez joli café, avec un
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- bosquet de figuiers, et un peu plus bas, à gauche, une fort jolie fontaine que nous avons dessinée dans Y Atlas. Après cette fontaine, on traverse la vallée dans laquelle serpente le ruisseau (Ouad) sur un pont en pierre, et l’on arrive ensuite au milieu des fours à chaux de Bab-el-Ouad.
- Si au lieu de rentrer à Alger, quand on est descendu du mont Bou-Zaria, on parcourt le pied de cette montagne en se dirigeant du côté du Sud, on rencontrera des vallées magnifiques remplies de toutes sortes d’arbres, arrosées par des ruisseaux, et sur les flancs et dans le fond desquelles il existe de jolies maisons de campagne. J’engage les curieux à remonter jusqu’à l’origine de la première grande vallée ; ils y trouveront plusieurs belles maisons de plaisance et surtout celle du consulat napolitain, dont les jardins, parfaitement bien tenus, sont remplis de plantes et d’arbres rares.
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- CHAPITRE IV.
- BORDS DE LA MER DEPUIS LES BASSINS DE BAB-AZOUN JUSQU’AU CAP MATIFOU.
- La route qui traverse le faubourg Bab-Azoun se bifurque près des deux grands bassins que nous avons dit exister sur le bord de la mer au dessous du jardin de l’Aga. La branche de droite conduit à Belida, Médëya, Coléa , Me-îiana et Oran ; celle de gauche va à Constantine. Ces deux routes, pavées jusqu’à deux lieues d’Alger, mais de la même manière que celle de Sydi-Efroudj, sont assez larges pour que deux voitures puissent y passer de front. Celle de Constantine, qui suit le bord de la mer, longe jusqu’à l’embouchure de l’Arrach, pendant plus de deux heures, une petite plage de sable, le long de laquelle on remarque six batteries construites
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- en briques et armées de pièces de fonte très grosses. A côté de chacune de ces batteries, il y a un petit magasin à poudre voûté ; près de la seconde, on remarque une caserne de janissaires , avec un joli café et un excellent puits. Devant la sixième, qui se trouve à droite de la route, il existe un superbe Marabout avec un enclos entouré de murs, dans lequel se trouvent beaucoup de tombeaux, qu’ombragent dëè palmiers et des figuiers. Le versant des collines tertiaires qui bordent la route à droite est tout couvert de jardins, de vergers et de champs, jadis cultivés, entourés de haies, et au milieu desquels on remarque une grande quantité de fort jolies maisons de campagne. Çà et là quelques ruines qui gisent sur un petit mamelon ou sur un rocher escarpé viennent rappeler à l’observateur lès superstitions et l’apatliie des habi-tans de la contrée.
- Le pays cultivé et les maisons de campagne ne s’étendent pas au delà de la sixième batterie : le versant des collines qui vient tomber dans la vallée de l’Arrach est inhabité et tout couvert de broussailles. Un peu avant d’arriver à cette rivière, des dunes fort élevées, qui se dirigent dans les terres, ont déjà envahi une
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- partie de la route, mais on pourrait la débarrasser avec très peu de travail.
- L’Arrach coule dans une vallée ou plutôt une coupure de la bande de collines qui règne entre la mer et la Métidja, et qui n’a ici que quatre mille mètres de largeur. A F embouchure et sur la rive droite de la rivière, on voit deux batteries qui étaient destinées à empêcher les vaisseaux de venir y faire de l’eau : les berges sont assez élevées, et le lit est tout rempli dé lauriers-roses, au milieu desquels croissent des onagrairés, des iris et des epilobium d’une taille gigantesque. Après les dunes, la route tourne brusquement à droite pour suivre le cours de la rivière, qu’elle va traverser à deux mille mètres de là sur un beau pont en pierre d’architecture mauresque, et composé de dix arches avec des parapets assez élevés. Ce pont, qui a quatre mètres de large et soixante de long, est fort bien construit ; il paraît qu’on a été un temps considérable à le faire, et qu’il a coûté beaucoup de peines. Une inscription arabe, placée au milieu sur une tablette en marbre blanc, dit deux fois : Heureusement fini par la grâce de Dieu, sans indiquer l’époque ni le nom du souverain sous lequel il a été construit.
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- De l’autre côté de ce pont, sur la rive droite de la rivière, se trouve un café avec une fort belle fontaine ; c’est là que les voyageurs de Constantine venaient se restaurer en partant d’Alger, et que les pèlerins de La Mecque faisaient la dernière halte avant de rentrer chez eux. Maintenant le café est abandonné, l’eau de la fontaine ne coule plus, et l’Arabe, monté sur son coursier, passe et les regarde tristement sans plus s’y arrêter ; il pousse jusqu’à un Marabout dont on aperçoit le dôme blanc un peu plus au Sud, qui s’élève au milieu d’un bois d’oliviers et de palmiers. C’est là qu’il met pied à terre pour se reposer à l’ombre des arbres, en attendant que quelque malheureux Français vienne apporter sa tête sous son yatagan.
- Maison Carrée. Le pont de l’Arrach est dominé par une colline dont la pente est assez raide, et au dessus de laquelle se trouve un grand bâtiment carré que l’on aperçoit depuis Alger. C’était l’Iîaouch de l’Aga, que nous avons nommée Maison Carrée à cause de sa forme, et dans laquelle nous avons placé un poste militaire pour garder le passage de l’Arrach.
- Ce bâtiment est un carré de 85 mètres de côté dont le pourtour est garni d’arcades, sous les-
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- quelles il y a des mangeoires pour les chevaux ; au milieu du carré, s’en trouve un autre qui contient des écuries fermées et des magasins à fourrages. Au dessus de la galerie, et sur chaque côté du grand carré, régnent, d’un bout à l’autre, de longues chambres étroites devant lesquelles il y a encore une petite galerie ; ces chambres ont leurs fenêtres sur la cour, et du côté de la campagne , seulement quelques petits trous pour donner de l’air, et voir ce qui se passe dans la plaine.
- C’est là que l’Aga d’Alger avait constamment un corps de cavalerie de deux mille hommes, avec lequel il tombait à l’improviste sur les tribus de Berbères qui refusaient de payer les impôts, quand elles menaient leurs troupeaux paître dans la plaine. Les cavaliers s’emparaient alors des bestiaux et de ceux qui les gardaient, quand ils pouvaient les prendre, et les coiidui-saientà Alger, où les propriétaires ne manquaient jamais de venir payer au Dey, pour les ravoir, une somme beaucoup plus considérable que le montant des impôts arriérés. Quand ce prince avait trop à se plaindre d’eux, il leur faisait couper la tête après avoir reçu leur argent, et confisquait ensuite les troupeaux à son profit.
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- Tout le terrain qui environne la Maison Carrée est sec, inculte et couvert de broussailles. La portion de la plaine qui se trouve au dessous jusqu’au lit de l’Hamise, et au pied des montagnes, est habitée par des tribus nomades et quelques tribus sédentaires, dont les tentes et les cabanes en feuillages ou en roseaux garnis de terre sont situées dans des enclos de raquettes, au milieu desquels on voit quelques arbres ; mais il n’y a qu’une seule maison à deux lieues du côté de l’Est, et auprès de laquelle on remarque un Marabout. Les Arabes qui vivent dans cette contrée cultivent un peu ; mais la plus grande partie du sol est inculte, et Sert de pâturage à leurs nombreux troupeaux.
- En suivant de l’œil le cours de l’Arrach, qui tourne au Sud-Ouest un peu après le pont, on voit qu’il est bordé de marais, et l’on remarque, sur deux ou trois éminences qui se trouvent à droite et à gauche, de fort jolies maisons de campagne entourées d’arbres.
- La route de Constantine passé devant la Maison Carrée, traverse les collines pendant à peu près une heure, et descend ensuite dans la plaine, où je ne l’ai pas suivie.
- En continuant à marcher sur le bord de la
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- mer, que longent les collines jusqu’au delà du capMatifou, en formant une ligne courbe, on rencontre plusieurs batteries, et un fort assez petit nommé jort de l’Eau : il n’a qu’une pièce du côté de la terre et quatre sur la mer ; sa forme est tout à fait irrégulière. Après le fort de l’Eau, on trouve encore sur la plage quelques batteries, et une maison qui n’a dans son intérieur qu’une seule grande chambre voûtée en berceau : ce devait être un poste militaire. A côté de cette maison, on voit un petit étang salé qui communiquait jadis avec la mer par un canal, creusé de main d’homme, que les sables obstruent maintenant. Ici les collines se sont tout à fait abaissées, et il n’existe plus qu’un dos d’âne assez plat entre la plaine et la côte, couvert de hautes broussailles traversées par une infinité de petits sentiers.
- Ruines de Rustonium. Nous suivions ces sentiers en nous dirigeant vers le cap Matifou, dont nous voyions devant nous le fort blanc octogone, qui servait à diriger nos pas, lorsque nous arrivâmes au milieu de ruines très considérables : des pans de murs dont quelques uns s’élèvent au dessus des broussailles, des restes de voûtes, d’arcades et de portiques vinrent alors
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- frapper nos yeux ; des tronçons de colonnes en marbre gisaient ça et là sur le sol ; des briques, des tuiles, des fragmens de poteries étrusques et des lambeaux de mosaïques nous annoncèrent que nous étions au milieu des ruines d’une cité romaine : c’est l’antique Rustonium, qui fut un port de mer célèbre. Nous nous mîmes aussitôt à visiter ces lieux avec toute l’avidité et l’intérêt qu’inspire à des cœurs sensibles l’aspect des ruines, surtout lorsqu’elles rappellent le passage des anciens maîtres du monde.
- Sur un espace à peu près rectangulaire, dont la côte, qui devient alors un peu escarpée, forme un des côtés, de huit cents mètres de long sur quatre cents de large, on trouve les enceintes d’un grand nombre de maisons, disposées le long des rues, obstruées par les décombres et les broussailles ; quelques pans de murs s’élèvent assez hautj mais en général, ils sont rez terre. La vue seule des pierres et du ciment qui les composent suffît pour reconnaître qu’ils sont l’ouvrage des Romains. Sous chaque maison, il y aune cave voûtée en berceau, et, dans l’intérieur de la ville, quelques souterrains construits de la même manière, qui paraissent avoir une assez grande étendue ; mais les décombres qui les obstruent
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- empêchent de pouvoir les suivre. Parmi les débris de colonnes, j’en ai remarqué quelques uns en marbre jaune, et d’autres de basalte avec olivine, dont nous avons déjà parlé à l’article de la géologie. J’ai remarqué aussi plusieurs cubes de pierres (grès tertiaire) creusés dans l’intérieur ou formant un cône double, et dont j’ignore entièrement l’usage ; on trouve aussi beaucoup de fragmens de plaques de marbres blanc et gris, qui proviennent bien certainement des montagnes du Bou-Zaria ; et, en général , tous les matériaux employés dans les constructions de cette ancienne ville , à l’exception des basaltes , ont été pris sur les lieux ou à une très petite distance. Toutes les pierres des maisons, les plus grosses comme les plus petites, sont du calcaire ou des grès tertiaires , et rarement du calcaire de transition subordonné dans les schistes. Les briques et les tuiles ont dû être faites avec la marne bleue, qui se trouve dans la falaise au dessous de quelques strates de grès.
- Cette falaise a été très peu rongée depuis la construction de Rustonium : on ne voit au pied que les débris de quelques maisons , dont un quart, à peu près, a été emporté par des ébou-lemens. C’est là que les pavés de mosaïque et les
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- débris de poteries étrusques sont les plus nombreux ; on y remarque aussi une assez grande quantité d’ossemens humains, qui proviennent de corps inhumés autour des maisons.
- A peu près au milieu de la ville, et à une distance de quarante ou cinquante mètres du pied de la falaise, on aperçoit les restes d’une petite jetée qui sont entièrement recouverts par l’eau. Cette jetée, qui s’avance à plus de soixante mètres dans la mer, est formée de grosses pierres taillées en parallélipipèdes, placées à côté les unes des autres, et entre lesquelles il n’y a bien certainement jamais eu de ciment ; on remarque au milieu d’elles quelques tronçons de colonnes torses. Il n’existe devant Rustonium aucune trace de l’enceinte d’un port ; les vaisseaux venaient probablement s’amarrer le long de la jetée, qui les garantissait des coups de vent du Nord et de l’Ouest, tandis que la forme circulaire de la côte, terminée par le cap, les mettait à l’abri de ceux du Sud et de l’Est. (Voyez la Carte. ) Nous vîmes dans l’intérieur de Rustonium beaucoup d’excavations dontplusieurs étaient encore très récentes : elles sont le résultat de fouilles entreprises parles Arabes, soit pour extraire des pierres à bâtir qu’ils trouvent ainsi toutes taillées,
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- soit pour rechercher des médailles et d'autres objets d’art, dont ou m’a assuré qu’à différentes époques on avait découvert une très grande quantité. Le petit lac salé dont j’ai parlé précédemment ne se trouve qu’à mille mètres de Rus-tonium : tout annonce qu’il a été creusé, du moins en partie, par la main des hommes ; je crois que c’est un ancien marais salant, qui fournissait du sel à la colonie romaine. Pendant que nous parcourions ces ruines avec les soldats qui nous accompagnaient, et dont l’imagination était alors aussi frappée que la nôtre de tous les débris que nous foulions aux pieds, quelques Bédouins dont nous avions troublé l’oisiveté, montés sur des pans de murs , nous contemplaient avec effroi ; ces hommes , couverts de; leurs manteaux blancs, drapés à l’antique, ressemblaient à des fantômes errans au milieu des ruines. Leur aspect nous rappela ces anciens Romains, les maîtres du monde, et dont la puissance a passé comme toutes les choses de ce bas univers ; alors de tristes réflexions vinrent s’emparer de nos esprits : « Jadis , disions-nous , s’élevait ici une ville florissante, habitée par une population nombreuse. Ces coteaux couverts de broussailles étaient alors occupés par des jardins
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- magnifiques et des champs fertiles. Dans ces rues encombrées de ruines et couvertes de ronces et d’épines, on voyait circuler de jeunes beautés, et au* jourd’hui elles ne sont plus fréquentées que par des chacals et des reptiles immondes. Où régnaient lajoie et l’abondance, on ne voit plus que tristesse et stérilité; » et nous nous éloignâmes plongés dans ces tristes réflexions. Après dix minutes de marche, nous arrivâmes au fort, autour duquel se trouvent encore quelques restes de maisons romaines beaucoup mieux conservés qu’aucun de ceux de l’enceinte de la ville. Les Arabes avaient adossé leurs cabanes contre les murs ; mais elles étaient peu nombreuses, et ils les avaient abandonnées à notre approche.
- Le fort Matifou, formé par de grands murs blancs très élevés, est un octogone régulier ayant trois embrasures sur chaque pan , dans lesquelles il ne restait, lorsque nous le visitâmes , que quatre pièces démontées , parmi lesquelles il s’en trouvait une en bronze d’un calibre énorme. Un fossé sec règne tout autour du fort ; il était traversé par un pont qui est maintenant détruit. Tout le périmètre intérieur est garni d’une galerie, sous laquelle il y a de beaux logemens pour la garnison ; il n’y a point de bat-
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- terie casematée : on monte par un escalier à celle qui se trouve tout à fait à la partie supérieure.
- Depuis le fort jusque bien loin au delà du cap, règne une falaise escarpée et très élevée, au pied de laquelle se trouvent des récifs qui en rendent l’approche dangereuse,* devant le cap même, on aperçoit plusieurs rochers fortavancés dans l’eau, et sur lesquels se briseraient les vaisseaux qui viendraient trop près de terre dans un mauvais temps. Tout le terrain contigu à cette falaise est inculte et couvert de broussailles ; on n’y rencontre pas une seule goutte d’eau. Le cap est dominé par un petit monticule formé de terrain tertiaire reposant sur la tranche des schistes talqueux qui constituent la falaise, et sur le sommet duquel on dit que les Romains avaient élevé un temple à Jupiter. Je regrette beaucoup de n’avoir pas pu pousser plus avant mes observations du côté de l’Est.
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- CHAPITRE V.
- ROUTE DE REL1DA, MÉDÉYA , ETC.
- Nous avons dit que la route qui traverse le faubourg Bab-Azoun et longe le bord de la mer se divisait en deux branches devant le jardin de Mustapha-Pacha , dont l’une continue à suivre la mer et que nous venons de décrire , et l’autre traverse les collines du Nord au Sud, en se dirigeant vers la grande plaine delàMétidja.
- Après avoir monté pendant environ une demi-heure par un chemin pavé, inégal, enfermé entre deux fortes haies composées d’oliviers sauvages et de roseaux mêlés deraquettes et d’agaves, adroite et à gauche duquel se trouvent de belles maisons de campagne avec des jardins et des champs cultivés, on descend dans une jolie vallée, donl les flancs sont garnis de rochers très pittores-
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- ques que l’on voit ressortir au milieu des broussailles et des touffes d’oliviers.
- Un ruisseau qui ne tarit jamais , et dont les bords sont ombragés par des grenadiers , des myrtes et des orangers, coule dans le fond de cette vallée ; et au point où il coupe la route, se trouvent bâtis un fort joli café, d’un côté, et une école, de l’autre, qui ont été construits, après la défaite de l’armée espagnole commandée par Orelly, pour remercier Dieu d’avoir aidé ses fidèles serviteurs à vaincre leurs ennemis. Ce café, qui se nomme Bjrmadrais, ressemble à ceux dont nous avons déjà parlé ; mais on remarque à l’entour des arbres magnifiques, parmi lesquels deux fort beaux trembles , un peuplier d’Italie, deux saules-pleureurs et un pin méritaient surtout d’attirer les regards. Les collines qui forment en cet endroit les flancs de la vallée sont couvertes d’arbres et de petits bois au milieu desquels on voit ressortir les tourelles, éclatantes de blancheur, de plusieurs belles maisons de campagne. (Voyez Y Atlas. )
- Pendant une heure le pays continue d’être aussi beau, et la route encaissée, toujours garnie de haies très élevées , circule entre les collines jusqu’à une autre vallée assez semblable à la pre-
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- miére. Cette vallée est également arrosée par un ruisseau abondant, sur les bords duquel se trouvent encore une école et un café (café Byr-kadem) ; mais celui-ci est bien plus beau que l’autre : la façade est soutenue par de jolies colonnes de marbre blanc, et au milieu se trouve une fort belle fontaine faite de la même matière, qui verse dans deux superbes bassins destinés à abreuver les chevaux des voyageurs. C’est une remarque qu’il ne faut pas oublier de faire, auprès de chaque fontaine qui se trouve le long des chemins, il y a toujours un bassin pour abreuver les bestiaux. Les arbres de ce second café sont encore plus beaux que ceux du premier ; il y a surtout des saules-pleureurs magnifiques , et, sur la colline qui le domine du côté du Nord, des pins qui étalent leurs branches en parasol, pour défendre, contre les rayons brû-lans du soleil, les maisons et les jardins autour desquels ils sont plantés.
- Peu après le second café, le chemin devient très sableux, et le terrain qui borde la route, presque entièrement couvert d’épaisses broussailles, n’est plus habité. On arrive ainsi jusqu’à la plaine de la Métidja, dans laquelle on descend par une pente peu rapide, mais le long de la-
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- quelle le chemin ne se compose plus que d’une infinité de petits sentiers , tandis que depuis Alger jusqu’à ce point, il est praticable pour les voitures : nous y sommes passés plusieurs fois avec notre artillerie et les voitures du train.
- Ferme-Modèle. A dix minutes, sur la gauche, du point où la route débouche dans la plaine, se trouve, sur un petit mamelon, une grande maison carrée en assez mauvais état. C’était la ferme du Dey d’Alger : on la nomme Haouch Hussein - Pacha. C’est là qu’on avait établi cette Ferme-Modèle qui nous a coûté tant de monde (i). La première fois que nous y allâmes, nous la trouvâmes habitée par deux misérables familles arabes, dont les hommes vinrent baiser la main de l’Aga qui était avec nous, et dont les femmes, à demi nues et horriblement sales, coururent se cacher en criant, bien qu’elles fussent défendues par une masse de chiens qui manquèrent de nous dévorer en entrant. Au dessous de la Ferme-Modèle, il existe une fontaine excellente et, un peu plus près de l’Arrach, les ruines d’un moulin à eau qui était alimenté par
- (i) Voyez la Relation de la Guerre d’Afrique, T. II.
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- le ruisseau Rouge (Ouad Kerma), au moyen d’un petit canal en pierre.
- En entrant dans la plaine, la route tourne brusquement à l’Ouest et va passer le Ouad Kerma sur un pont en pierre d’une seule arche. Ce ruisseau, qui vient de Sydi-Abderrahman Bonéga, sur la route de Sydi-Efroudj, se jette dans l’Arrach à peu de distance du pont; son lit est rempli de lauriers-roses, comme celui de tous les autres ruisseaux de la Métidja. Les environs du pont et ceux de la Ferme étaient à peu prés inhabités ; nous n’y avons remarqué qu’un petit nombre de cabanes en feuillages, encore étaient-elles presque toutes situées sur le versant des collines.
- Après avoir passé le pont, on traverse un marais, rempli de joncs et de roseaux, avant d’atteindre le flanc opposé de la vallée dans laquelle coule le Ouad Kerma. On marche ensuite pendant une heure sur les dernières ramifications des collines, au milieu des broussailles, par un chemin qui est encore assez bien tracé; mais après ce temps, on arrive dans la plaine, et la route ne se compose plus que d’une infinité de petits sentiers faits par les chevaux, les mulets et les chameaux.
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- Peu après être entré dans la plaine, on rencontre sur le bord d'un vaste pâturage un puits en maçonnerie avec quelques mûriers à l’entour, et que l’on nomme pour cela Bjrtouta (puits des Mûriers). A droite , le long des collines, il n’existe point d’habitations; seulement on voit sortir de temps en temps , du milieu des broussailles, les dômes blancs de quelques Marabouts. A plusieurs centaines de mètres, sur la gauche, on découvre une grande maison entourée d’arbres et de haies : c’est YHaouch du Bej dOran, où ce prince couchait quand il venait apporter à Alger les tributs de sa province. Cette Haouch se compose de bàtimens en maçonnerie très considérables , et autour desquels il y avait une assez grande quantité de cabanes de Bédouins ; on y remarquait une vaste étendue de terrain jadis cultivée, et dont quelques portions l’étaient encore lorsque nous y passâmes la première fois.
- Vis à vis de la Ferme du Bey d?Oran, la route passe à côté d’un pont très bas construit sur un cloaque qui environne ce pont de manière à ce qu’il est fort difficile de l’aborder, surtout pendant l’hiver. A une heure en avant de ce pont, on voit, n<Ü loin de la route, le Marabout
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- de Sydi-Haït, qui était situé au milieu d’un bois impénétrable, mais que deux nuits de bivouac de nos troupes ont suffi pour faire disparaître. Une heure après avoir dépassé Sydi-IIaït, on arrive à un endroit marécageux, coupé par plusieurs petits ruisseaux, sur lesquels sont construits dix petits ponts en briques, qu’on est obligé de passer tous les uns après les autres. En avant et en arrière du dernier de ces ponts, la route, jadis pavée, est maintenant tellement défoncée, qu’on ne peut pas la passer sans prendre beaucoup de précautions. Au delà de ce pont, on traverse un ruisseau abondant dont l’eau est excellente, et que l’on nomme Ouad-Bou-Farik. Après ce ruisseau, on entre dans un petit bois de lauriers-roses de trois à quatre cents mètres de large, et au delà duquel se trouve un emplacement découvert, Bou-Farik, sur lequel les Arabes tiennent des foires toutes les semaines. Cet emplacement est bordé à l’Orient par le ruisseau , qui sert à désaltérer ceux qui viennent à la foire. Au centre, se trouve un puits en maçonnerie dont l’eau est saumâtre, ombragé par des trembles magnifiques; vis à vis du puits, de l’autre côté du ruisseau, on voit un Marabout se dégager du milieu des lauriers-roses, et beau-
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- coup plus loin, dans la plaine en allant au Sud, est une assez belle maison entourée de jardins d’orangers et de champs cultivés. Cependant toute la portion de la plaine qu’on traverse depuis le Ouad Kerma jusqu’à Bou-Farik est à peu près inculte : le sol est occupé par des broussailles et des pâturages dans lesquels nous avons vu une grande quantité de troupeaux. Il y a plusieurs autres endroits dans la plaine de la Mé-tidja , comme Bou-Farik, où les habitans tiennent des foires chaque sernaine. J’ai vu une de ces foires dont je vais rendre compte.
- Foire de Bou-Farik. La foire se tenait à Bou-Farik même ; il pouvait y avoir cinq à six cents Berbères et Arabes, avec tous les chevaux, mulets et chameaux qui les avaient amenés, eux et leurs marchandises, mais pas une seule femme. Tout ce monde était distribué par petits groupes autour des marchands, qui avaient étalé leurs denrées tout simplement sur la terre, en plaçant dessous des nattes de jonc ou des peaux de mouton : c’étaient du grain, des fruits secs et des pommes de terre, dont ils avaient fait un grand nombre de petits tas. Il y avait plusieurs marchands de galettes et de pâtisseries grossières; c’élaient bien ceux qui vendaient le plus. On
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- voyait aussi des bouchers placés près d’un gros tas de viande coupée en petits morceaux, et dont ils vendaient autant et si peu qu’on le désirait ; à côté de cette viande, je remarquai les intestins vidés, mais point nettoyés, que tout le monde achetait de préférence. Quoiqu’un peu troublée par la présence de notre corps d’armée, la foire n’en continua pas moins ,• les marchands et les acheteurs causaient beaucoup entr’eux, faisaient peu d’affaires, et se séparèrent avant midi.
- A Bou-Farik, la route, qui n’est toujours composée que de plusieurs sentiers, se divise en deux branches, dont l’une se dirige vers l’Occident pour aller à Oran, et l’autre vers le Sud-Ouest, qui conduit à Belida et dans l’Atlas. Après Bou-Farik, on marche encore pendant quelque temps au milieu d’un terrain inculte et inhabité; mais ensuite, à une lieue environ, on trouve des champs cultivés et des dascars situés au milieu de haies de raquettes, mais pas une seule maison, et cela continue jusqu’à Belida. Avant d’arriver à cette ville, on rencontre encore deux petits ruisseaux qui ont, en tout temps, de l’eau excellente à boire, et dont le dernier, qui n’en est qu’à une demi-lieue, coule dans un lit fort escarpé et bordé d’épaisses broussailles.
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- Déjà avant d’arriver à ce ruisseau, on aperçoit les minarets des mosquées et les terrasses des plus hautes maisons de Belida qui s’élèvent au milieu d’une forêt d’orangers. Un chemin bordé de haies et ensuite de murs en pisé, conduit sur un vaste cimetière qui se trouve devant la porte Orientale, celle d’Alger, que traverse un petit ruisseau qui descend de l’Atlas et va arroser une partie des jardins d’orangers qui entourent ce cimetière. Belida est située au pied du Petit A tlas, vis à vis de l’ouverture d’une vallée très profonde, et si près de la montagne, que les balles tirées par les Berbères, qui en occupaient les derniers contre-forts, venaient jusqu’au milieu de la ville. Un mur en pisé, de 3 à 4 mètres de hauteur, règne tout autour de Belida , et quatre portes, qui ne présentent rien de remarquable, situées aux quatre points cardinaux , donnent entrée dans cette ville, dont la forme, assez irrégulière, se rapproche cependant d’un rectangle.
- Les rues sont plus larges que celles d’Alger, et point tortueuses : elles se coupent presque toutes
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- à angle droit ; il y en a une qui règne tout le long de la muraille, et met ainsi les portes en communication les unes avec les autres. Les maisons sont construites dans le même genre que celles d’Alger, c’est à dire composées d’une cour carrée sur laquelle donnent les appartemens recouverts en terrasse; mais elles sont très basses, et n’ont, presque toutes qu’un rez-de-chaussée. Tout Belida est construit en pisé, fait absolument de la même manière que celui des environs de Lyon et du Dauphiné. En arrivant dans cette ville, nous trouvâmes beaucoup de murs qu’on était en train de construire, et auprès desquels les ouvriers avaient laissé tous les outils dont ils se servaient. Depuis, j’ai eu occasion de voir travailler à Alger des habitans de Belida, que le génie militaire avait fait venir pour construire des casernes en pisé, proche du jardin de Mustapha-Pacha. Le pisé de Belida est fait avec la marne diluviale, dans laquelle on laisse tous les cailloux qui s’y trouvent, en sorte qu’un mur qui n’est point crépi présente l’aspect d’une couche verticale de poudingue ; je suis porté à croire que ces cailloux nuisent à la solidité. Quand un mur est achevé, on le crépit avec de la marne, et on le blanchit ensuite à la chaux, a b-
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- solument comme on le fait ailleurs pour ceux en briques.
- On voit, dans Belida, quelques petites maisons couvertes en tuiles creuses, absolument comme en France; cette ville renferme quatre mosquées construites en pierre, à chaux et à sable, qui sont moins belles, mais disposées, dans l’intérieur, de la même manière que celles d’Alger. La mosquée qui se trouve tout à côté de la porte orientale est remarquable en ce qu’elle n’a point de rez-de-chaussée, mais seulement un premier étage; c’est une fort belle salle oblongue dont la voûte est soutenue par deux rangs de colonnes. L’intérieur de Belida offre une masse de décombres qui obstruent la plupart des rues ; cette villea été en grande partie détruite, en 1825, parmi violent tremblement de terre, qui a renversé près de la moitié des maisons, principalement les plus élevées : voilà pourquoi toutes celles que l’on a construites depuis n’ont qu’un rez-de-chaussée.
- Je suis entré deux fois à Belida, et deux fois j’ai vu cette ville en proie à toutes les horreurs de la guerre, en sorte qu’il m’a été très difficile d’avoir des notions sur son industrie et les coutumes de ses hahitans.
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- La première fois, en visitant, après le pillage, le plus de maisons et de boutiques qu’il me fut possible, je remarquai qu’il y avait dan^Belida un très grand nombre de cordonniers, presque autant de tisserands, qui faisaient de la toile de lin et des étoffes de laine comme celles que portent les Arabes; il y avait aussi des maréchaux, des serruriers et quelques taillandiers qui faisaient des haches et des instrumens aratoires assez grossiers. Le plus grand nombre des marchands étaient des épiciers, dont les boutiques renfermaient du sucre, du café, des fruits secs, de la bougie jaune, etc., des marchands de tabac, mais très peu de toiles, de mousselines, d’étoffes, etc.; nous trouvâmes aussi quatre ou cinq mauvais trous dans lesquels on vendait du café, mais rien qui pût être comparé au grand café d’Alger. Le long du mur d’enceinte, je remarquai plusieurs tanneries tout à fait semblables à celles du faubourg Bab - Azoun, à Alger.
- Avant d’avoir été ravagée par le tremblement de terre, Belida pouvait être une ville de six à sept mille âmes au plus ; quand nous y entrâmes, il n’y en avait peut-être pas trois mille. Ce nombre était composé en grande partie de Mau-
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- res, parmi lesquels étaient venues s’établir quelques familles turques et une soixantaine de familles juives qui se comportaient ici absolument de la même manière qu’à Alger ; il y avait aussi beaucoup de Nègres libres. Quant aux Arabes, je ne sais pas s’il en habitait quelques uns dans l’intérieur des murs ; mais nous avons trouvé un assez grand nombre de leurs cabanes dans les jardins et les champs enclos de murs qui entourent la ville.
- La conduite des habitans de Belida à notre égard, toutes les fois qu’ils ont combattu contre nous ou qu’ils nous ont reçus en amis dans leurs murs, nous les a fait regarder comme plus fourbes et plus turbulens encore que les Algériens ; ils sont certainement belliqueux, car ils ont souvent pris les armes à notre approche, et quand ils les ont posées, ils les ont toujours reprises à la première occasion favorable; cependant ils ne peuvent point se défendre contre les Berbères, qui descendent très souvent de leurs montagnes et pillent la ville malgré toute la résistance qu’opposent ses habitans. Ceux-ci, attribuant la facilité avec laquelle les pillards s’emparaient de leur ville à sa trop grande proximité de la montagne, avaient résolu de l’aban-
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- donner, et d’aller en construire une autre à une demi-lieue plus avant dans la plaine, immédiatement au dessous des vergers ; ils commencèrent d’abord par enfermer de murs un grand espace rectangulaire, dans l’intérieur duquel ils avaient le projet de construire leurs nouvelles demeures. Je ne sais pas quelle est la raison qui les a empêchés d’exécuter ce projet , mais le fait est qu’on ne voit encore aujourd’hui que les fondations de deux ou trois maisons au milieu de cette vaste enceinte, que le temps a déjà détruite en partie.
- Belida est dans une des plus belles et des plus agréables positions que l’on puisse imaginer : située au pied de l’Atlas, dont les flancs couverts d’arbres et de cultures s’élèvent en amphithéâtre au dessus d’elle, et dont les eaux qui en découlent viennent alimenter ses nombreuses fontaines et arroser les vergers d’orangers qui l’entourent de toutes parts jusqu’à un quart de lieue de distance, cette ville voit se développer, devant elle, la vaste plaine de la Métidja, limitée par des collines sur lesquelles on aperçoit, au Nord-Est, les murs blancs et les minarets de Coléa, et plus à l’Ouest, un tumulus conique, le Kabr-er-Roumiah, sur lequel les Arabes font une infinité de contes. En jetant les yeux à droite et à
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- gauche, on voit la chaîne du Petit Atlas, qui borde la plaine, s’étendre à une distance considérable, qui paraît illimitée du côté de l’Est; mais du côté de l’Ouest, elle lance un contre-fort terminé par une grosse montagne, Chenoua, qui s’avance jusque dans la mer, au dessus de la jolie petite ville de Cherchel. Ce contre-fort semble limiter de ce côté la plaine de laMétidja, au milieu de laquelle on aperçoit çà et là quelques grandes maisons blanches.
- Les environs de Belida sont assez bien cultivés : on y remarque beaucoup de champs entourés de haies, dans lesquels on récolte des céréales, des pommes de terre, du lin, etc.; ces champs ne s’étendent point au Nord fort avant dans la plaine; mais, du côté du Sud, ils occupent à peu près le quart du versant des montagnes. Il n’existe dans ces champs que très peu de maisons construites en maçonnerie ou en pisé, mais une assez grande quantité de cabanes en bois ou en roseaux.
- Ce qu’il y a de plus beau à Belida, ce sont certainement les magnifiques vergers d’orangers dont nous avons déjà parlé, et qui font là plus grande richesse de cette ville. Nous avons dit, dans le premier volume, avec quel soin ils
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- sont, cultivés, et la grande quantité de fruits qu’ils produisent. Les habitans de Belida cultivent aussi la vigne, mais en bien moins grande quantité que dans les environs d’Alger; on en trouve quelques pièces sur le versant de l’Atlas, et quelques treilles dans les jardins.
- Les haies qui entourent les cultures sont ici en grande partie formées d’oliviers sauvages ; cet arbre croît aussi fort bien sur la montagne et dans la plaine. Il en existe plusieurs petits bois, composés d’arbres magnifiques mais sauvages, et ne produisant que de très petits fruits ; ces bois couvrent presque toujours des cimetières , au milieu desquels se trouvent un ou plusieurs Marabouts.
- Tribus berbères. La portion de la chaîne du Petit Atlas qui avoisine Belida est habitée par les tribus berbères de Beni-Meissera à l’Est, de Beni-Sala et de Beni-Messous à l’Ouest ; cette dernière s’étend jusqu’à la profonde vallée de la Chiffa, au delà de laquelle commence le territoire dé la tribu de Mouzaya, dont nous parlerons plus bas.
- Je n’ai vu de la première tribu que la portion qui se trouve sur les derniers contre-forts, et à leur pied dans la plaine , jusqu’à une demi-lieue
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- de distance ; le terrain qu’elle occupe, formé par les dernières ramifications des montagnes, est coupé par de petites vallées et des ravins profonds dans lesquels coulent de petits ruisseaux, dont la douce influence entretient la végétation dans une activité continuelle. Dans le voisinage du territoire de Belida, celui de Beni-Meissera est parfaitement cultivé : tout le versant des montagnes et la plaine qui est à leur pied sont couverts de champs entourés de haies et de beaux vergers, au milieu desquels on remarque de petits groupes de cabanes couvertes en chaume et construites en roseaux garnis de terre; mais un peu plus loin, il y a beaucoup de broussailles et de terrains incultes , qui servent de pâturage aux nombreux troupeaux des Berbères, que l’on rencontre à chaque pas, gardés par quelques hommes armés de pied en cap. On voit toujours beaucoup d’oliviers, mais ils sont sauvages : ces arbres bordent le cours des ruisseaux, et garnissent plusieurs petits mamelons ; ils forment aussi dans la plaine des bois magnifiques, et dans lesquels aucune hache n’avait jamais passé avant celle du soldat français.
- Les cabanes des Berbères qui habitent cette contrée sont groupées , au nombre de trente à
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- quarante, dans les vallons des montagnes , ou dans la plaine au pied des derniers mamelons, toujours sur le bord d’un ruisseau, ou bien dans un endroit où jaillit une fontaine. Ces cabanes ne sont pas aussi solidement construites que celles des environs de Belida : des roseaux ou des morceaux de bois non garnis de terre en forment le pourtour, et elles sont couvertes avec de la paille, ou des joncs à peine retenus par quelques branches d’arbres. Dans ces cabanes vivent pêle-mêle hommes, femmes et en-fans, et les bestiaux se couchent à l’entour quand ils sont revenus du pâturage.
- Les tribus de Beni-Sala et de Beni-Messous sont celles que nous avons saccagées avec le général Berthezène, dans notre expédition du mois de mai i85i. C’est là , qu’après la fuite des ha-bitans , j’ai pu observer leurs demeures dans les plus grands détails, et en dire ensuite ce que j’ai écrit dans le second volume ( Chapitre II ) : ces deux tribus ne descendent point dans la plaine; elles sont limitées, de ce côté, par un vaste torrent, le Ouad-Kebir. Ce torrent sort de la gorge qui se trouve en face de Belida, tourne aussitôt brusquement à l’Ouest, et va se jeter dans la Chiffa à une lieue de là ; les bords du
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- Ouad-Kebir sont couverts d’arbres et de champs cultivés, au milieu desquels les Berbères n’avaient cependant qu’un petit nombre de cabanes. Tout le versant de la montagne est coupé par des sentiers bordés de haies , praticables au mulet, mais dans lesquels nous avons eu cependant beaucoup de peine à faire passer notre artillerie de montagne , qu’il a même fallu démonter plusieurs fois. Ces sentiers conduisent à de petits vallons remplis d’arbres, noyers, cerisiers , poiriers , pommiers, grenadiers, orangers, etc. , arrosés par des ruisseaux ou plusieurs fontaines, et dans lesquels on trouve, de distance en distance, des cabanes réunies quatre ensemble, autour d’une petite cour carrée, et qui appartiennent à une seule famille. Ces cabanes , dont nous avons déjà parlé dans le second volume, sont faites de roseaux enduils de terre, et couvertes avec des joncs ou de la paille; il n’y en a aucune en pisé, ou construite à chaux et à sable. Un seul tombeau de Marabout, construit en maçonnerie, s’élevait dans un petit vallon, au milieu d’arbres magnifiques , qu’arrosaient plusieurs fontaines. A côté de lui se trouvait la maison du Marabout vivant, mais elle était abandonnée; elle fut saccagée par nos soldats , ainsi
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- que le lieu saint, parce qu’ils y trouvèrent des fragmens de l’uniforme d’un de leurs camarades* qui avait été assassiné près de Belida dans la dernière expédition.
- Les habitations, et tous les arbres qui croissent dans la plaine, jusqu’aux orangers et aux Cactus, atteignent presque la moitié de la hauteur du versant nord du Petit Atlas, 800 mètres au dessus de la mer ; ensuite, on entre dans des forêts de chênes verts, parmi lesquels on trouve eà et là quelques lièges. Tous ces arbres sont petits et d’une très vilaine venue ; ils sont tordus, rabougris, et les plus gros n’ont pas trois décimètres de diamètre.
- Les forêts , au milieu desquelles serpentent de petits sentiers extrêmement difficiles, continuent sans interruption jusque sur la crête de la chaîne, à i,5oo et 1,600 mètres d’élévation absolue. Elles passent aussi sur le versant Sud, et descendent même jusqu’à son pied ; mais, de ce côté , les habitations et les champs cultivés viennent tout près de la crête, à 1,200 et 1,400 mètres au dessus de la mer. Nous avons trouvé là les cabanes des Berbères, construites et disposées de la même manière que du côté du Nord, placées an milieu de vergers plantés de beaux arbres et
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- surtout de figuiers, auxquels étaient attenans des champs de blé, de pois , de fèves, de pommes de terre, et des pièces de vignes parfaitement travaillées. Le brouillard qui vint nous entourer lorsque nous eûmes franchi la crête du Petit Atlas, parle col de Tizza, qui se trouve au dessus de Belida, nous empêcha de nous avancer beaucoup sur le versant Sud; mais la beauté de la portion dans laquelle nous portâmes le fer et le feu me fait croire que tout ce versant est très habité et parfaitement cultivé.
- La tribu de Beni-Messous, qui est presque toute située sur le flanc Est de la vallée dans laquelle coule la Chiffa, m’a paru beaucoup moins belle que celle de Beni-Sala : la plus grande partie du sol est couverte de broussailles , et les cabanes sont aussi misérables que celles des Arabes de la plaine.
- Les Berbères qui habitent les montagnes des environs de Belida, et qui se trouvent ainsi plus rapprochés des villes maritimes que ceux des autres parties de la chaîne qui bordent la Mé-tidja , sont cependant tout aussi sauvages et peut-être davantage; ils descendent à chaque instant, par petits détachemens, dans la plaine, pour piller les Arabes et les voyageurs qu’ils
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- rencontrent. Lorsqu’ils peuvent se réunir en assez grand nombre, ils viennent dans Belida rançonner les habitans , ou piller leurs maisons s’ils se refusent à leur donner ce qu’ils demandent. Quand nous avons été maîtres d’Alger, ils rôdaient continuellement autour de nos camps pour massacrer les soldats qui s’en écartaient , et parcouraient aussi la plaine, afin de piller les Maures et les Arabes qui revenaient du marché d’Alger. C’est pour des faits semblables et une attaque vigoureuse contre les courriers de notre Aga qui se rendaient à Belida , que le général Berthezène châtia si sévèrement les Beni-Sala et les Beni-Messous.
- La route de Médéyâ, qui longe l’Atlas pendant trois lieues , jusqu’à la ferme de l’Aga d’O-ran ( Ilaouch Mouzaya de l’Aga ) , sort de Belida par la porte de l’Ouest, en dehors de laquelle se trouve encore un cimetière , placé au milieu d’un magnifique bois d’oliviers. Cette route suit les bords du torrent Ouad-Kebir, et va passer à son point de jonction avec la Chiffa, après avoir descendu dans le lit de cette rivière par une coupure étroite et extrêmement rapide , pratiquée dans la gorge, et dans laquelle nous avons cependant pu faire passer , avec assez de
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- peine, notre artillerie montée et nos voitures. La Chiffa, que l’on voit ici sortir des montagnes, occupe, comme nous l’avons déjà dit dans le premier volume ( Chapitre II ), un canal très étroit dans un lit fort large bordé par des berges qui ont jusqu’à vingt mètres d’élévation , et tout rempli de buissons de lentisques et de lauriers-roses. Après avoir traversé cette rivière , on marche , par un chemin assez bien tracé, au milieu de broussailles très épaisses composées en grande partie de genêts épineux, et dans lesquelles on trouve çà etlà quelques places fort mal cultivées, mais pas une seule habitation. Le versant des montagnes que l’on côtoie est tout couvert de broussailles et de mauvaises forêts , parmi lesquelles on aperçoit de temps en temps quelques chétives cabanes de Berbères. Après la Chiffa, on traverse plusieurs lits de torrens, à sec pendant l’été, tous remplis de lauriers-roses, et au bout de deux heures de marche, on arrive à des champs cultivés , mais au milieu desquels il reste cependant encore une grande quantité de buissons ; ces champs appartiennent à YHaouch de l’Aga, située dans la plaine, au pied des montagnes de Mouzaya, et à tr^s lieues de Be-lida. C’est un rectangle entouré de murs, dans
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- l’intérieur duquel on entre par une porte voûtée; sur la moitié du périmètre intérieur , il existait des arcades couvertes, avec des mangeoires et des anneaux pour attacher les chevaux de la cavalerie. Une seule chambre assez grande, placée vis à vis de la porte, du côté de l’Ouest, composait tous les logemens de cette vaste enceinte ; mais de l’autre côté du mur, il existait une belle ferme, dont les bâtimens étaient couverts en tuiles creuses. Cette ferme consistait en un logement de fermier, écuries pour les chevaux et les bêtes à cornes, et plusieurs magasins pour lesfourrages. Quant aux grains, nous les trouvâmes renfermés dans plus de vingt matmoures creusés au Nord de la ferme, et dont plusieurs étaient garnis intérieurement d’un revêtementen briques maçonnées. Il n’y avait point de porte de communication entre la ferme et l’enceinte ; sur la face Sud de celle-ci se trouvait un joli verger de jeunes orangers, arrosé par un ruisseau qui vient des montagnes, et dont l’eau se distribuait, dans les bassins formés au pied de chaque arbre, par une inlinité de petits canaux fort artistement disposés ; de belles haies de cactus régnaient sur trois côtés de ce verger, et quelques oliviers superbes s’élevaient çà et là autour des murs.
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- Bien que le ruisseau qui coule devant l’Haouch fournisse en abondance une eau excellente, il y a cependant, sur la face Nord , un puits en maçonnerie extrêmement profond et dont l’eau n’est pas très bonne. La première fois que nous vînmes camper là avec le maréchal Clauzel, les troupes du Bev de Titerie, qui occupaient le versant de la montagne, détournèrent l’eau du ruisseau , et nous fumes obligés d’avoir recours à celle du puits. Les Berbères de Mouzaya peuvent faire la même chose quand il leur plaît, et priver ainsi d’eau les liabitans de la ferme ; c’est sans doute pour parer à cet inconvénient que le puits a été construit.
- L’Haouch de Mouzaya était une des stations du Bey d’Oran, quand il venait apporter son tribut à Alger ; son Aga s’y rendait aussi tous les ans avec un corps de cavalerie pour lever les impôts sur les tribus environnantes; les chevaux étaient placés sous les arcades, et les hommes dressaient leurs tentes au milieu de la cour.
- Bords du Ouad-Jer. L’armée française n’a jamais dépassé l’Haouch du côté de l’Ouest ; mais escortés par une compagnie d’infanterie que voulut bien nous faire donner le général Achard, nous nous avançâmes, avec les capitaines
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- du génie Morin et Allard, jusqu’au Ouad-Jer, et nous visitâmes une grande partie de la plaine qui borde cette rivière à l’Est. Marchant par un chemin assez mal tracé, qui passe tantôt au milieu des broussailles et tantôt au milieu de quelques champs cultivés, entourés de cactus, nous sommes arrivés, après une heure de marche, au milieu d’une forêt de beaux oliviers qui borde le cours du Ouad-Jer, jusqu’à une grande distance dans la plaine. Nous avons remonté cette rivière jusqu’au pied des montagnes de Sumata, dont les Berbères, réunis devant quelques groupes de chétives cabanes, nous ont empêchés de pousser plus avant : là, nous avons trouvé quelques champs de blé assez bien cultivés, qui paraissaient s’étendre fort loin le long de la rivière; mais tout le versant des montagnes qui s’élevaient devant nous était couvert de broussailles. Le Ouad-Jer n’est qu’un fort ruisseau qui coule dans un lit très large, rempli de blocs de pierre sur lesquels on peut le passer dans toutes les saisons ; ce lit est très encaissé. A l’Est, la plaine vient se terminer à une berge de dix à douze mètres de hauteur, et de l’autre côté, s’élèvent les montagnes de Beni-Menad, habitées par des Berbères extrêmement féroces, mais
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- qui sortent assez rarement de chez eux. Ces montagnes suivent le cours de la rivière à peu près pendant une lieue et tournent ensuite brusquement à l’Ouest; elles sont couvertes de broussailles et de mauvais bois : on aperçoit à une assez grande distance, dans la vallée, des groupes de cabanes et quelques champs cultivés. En arrivant au point où les montagnes de Beni-Menad s’écartent du Ouad-Jer, nous trouvâmes la route d’Oran, qui le traverse dans l’eau et côtoie ensuite le versant des montagnes : là, nous rencontrâmes une vingtaine de Berbères qui venaient d’Alger, assis sur le bord de l’eau, à côté de leurs chevaux, et qui laissaient passer la grande chaleur en fumant leur pipe. Un peu plusbas, nous trouvâmes la tribu de Kaïtsej, dont toutes les cabanes sont réunies autour d’une grande maison carrée habitée par le Chek, qui vint à nous aussitôt qu’il nous aperçut, en nous disant que sa tribu était parfaitement tranquille et toute dévouée aux Français. Ce jour-là, comme il faisait mauvais temps et que la troupe était fatiguée, nous ne poussâmes pas plus loin, et nous retournâmes à l’Haouch en traversant un pays couvert de broussailles, au milieu desquelles on
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- trouve de temps en temps des ravins profonds et quelques places mal cultivées.
- Le lendemain, nous partîmes de très grand matin, et au lieu de retourner sur le Ouad-Jer, nous coupâmes à travers la plaine, en nous dirigeant droit vers la bande de collines qui la limite au Nord, dans la persuasion où nous étions que le Ouad-Jer fait un coude dans la plaine et vient passer au pied de ces collines, pour aller se réunir avec la Chiffa, et former le Mazafran, qui se jette dans la mer à l’Ouest de Sydi-Efroudj. Le Chek de Mouzaya, dont la tribu s’étend jusqu’au milieu de la plaine, nous accompagnait, et celui de Kaïtsef vint nous rejpindre peu de temps après- Pendant plus d’une heure, après être partis de la ferme, nous traversâmes des broussailles épaisses et dans lesquelles on ne trouve pas une seule goutte d’eau ; enfin, nous arrivâmes au puits des Voleurs ('Bjrlectetelei) , situé aune heure et demie-de la ferme, et sur la droite duquel on voit des cabanes et des maisons ruinées, situées au milieu de haies de cactus. L’eau du puits des Voleurs est. bonne et abondante; là, commence une grande étendue de terrain cultivé, qui était alors (janvier i85i ) toute couverte de chaume. Cette portion de la plaine
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- est la plus belle de toutes celles que j’ai visitées : la terre, fort bonne, n’est ni humide ni sèche; on y voit un assez grand nombre de petits hameaux (.Dascars), composés de mauvaises cabanes et de quelques tentes en laine noire. Quelques uns de ces Dascars sont placés sur de petits monticules au pied desquels il y a presque toujours un ruisseau ou un marais : nous en rencontrâmes plusieurs sur notre passage, et quoique nous ayons eu la précaution d’envoyer le Chek en avant pour prévenir les habitans que nous ne voulions point leur faire de mal, un grand nombre prit la fuite; nous vîmes surtout beaucoup de femmes qui se sauvaient, en emportant leurs enfans attachés sur le dos. Dans quelques Dascars, les habitans ne voulurentjamais permettre que les soldats s’approchassent des cabanes, et ce n’est qu’avec beaucoup de peine qu’ils consentirent à nous en laisser visiter quelques unes. Ces cabanes sont les plus mauvaises que j’aie jamais vues . elles étaient faites avec des branches d’arbres et des roseaux placés à côté les uns des autres, sans être enduits de terre. Chacune était occupée par1 une famille, et la marque des pieds ainsi que la fiente des animaux annonçaient que les troupeaux campaient autour pendant la nuit ; ces
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- troupeaux étaient alors répandus en très grand nombre dans toute la plaine.
- Après quatre heures de marche, nous retrouvâmes le Ouad-Jer, que les Arabes nomment ici Afroun,et qui longe le pied des collines : il coule très lentement dans un canal fort étroit, bordé de beaux oliviers sauvages, et va à une lieue et demie plus à l’Est se jeter dans la Chiffa. L’heure avancée nous empêcha de pousser plus loin notre reconnaissance, et d’aller jusqu’au lac de Tefessa, que l’on aperçoit le long des collines , immédiatement au dessous du Kabr-er-Roumiah; ce lac, qui est très étendu, ne se dessèche jamais. Le capitaine Morin voulait à toute force que le Ouad-Jer allât se perdre dedans, et que ce ne fût pas le petit courant d’eau que nous avions trouvé ; mais depuis, j’ai eu occasion de m’assurer qu’il était dans l’erreur, et que le Ouad-Jer, qui passe un peu à l’Est du lac, arrivé à sa hauteur, tourne brusquement à l’Est pour aller se jeter dans la Chiffa. Nous retournâmes à la Ferme, en prenant un peu plus à l’Ouest, et la portion de la plaine que nous traversâmes alors était très saine et toute cultivée.
- Cette reconnaissance sur les bords du Ouad-
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- Jer m’a convaincu que la meilleure portion de la plaine de la Métidja, celle où on aurait le plus d’avantages à établir des fermes, se trouve à l’Ouest du cours de la Chiffa; mais pour l’occuper, il faudrait des forces assez considérables, et on pourrait bien être obligé d’exterminer tous les Berbères qui habitent les montagnes de Beni-Menad, de Chenoua, etc.
- Route de la Ferme à Médéja. Le chemin qui conduit à Médéya fait un coude à la ferme de Mouzaya, et se dirige perpendiculairement à la chaîne du Petit Atlas, qu’il traverse tout entière. Jusqu’au pied de l’Atlas, à peu près aune lieue de la ferme, ce chemin, le long duquel coule un ruisseau assez abondant, est bordé par des champs cultivés, plantés d’oliviers qui sont si nombreux au commencement de la pente, qu’ils forment un bois assez épais, mais que nos bivouacs réitérés ont un peu éclairci. Quand on est entré dans les montagnes, le sentier n’est plus praticable que pour des bêtes de somme ; cependant toute notre cavalerie y passa, et nous parvînmes encore à nous faire suivre par notre artillerie de montagne. Ce sentier est dominé à gauche par les montagnes de Mouzaya, qui
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- s’élèvent presque perpendiculairement à plus de trois cents mètres au dessus de lui ; à droite, il côtoie une vallée profonde, et, de temps à autre, il traverse des ravins escarpés, et contourne des rochers à pic jusqu’au col de Ténia, si célèbre par la défaite du Bey de Titerie. On ne trouve, le long de ce sentier, que quelques groupes de mauvaises cabanes, avec des haies de cactus ; dans la vallée de droite, on voit quelques petites maisons construites en pierre et couvertes en chaume, autour desquelles il y avait des jardins et des champs assez bien cultivés. Toute la surface des montagnes est couverte de broussailles ou de mauvaises forêts composées de chênes verts et de lièges. Beaucoup de petits ruisseaux, dont l’eau est excellente à boire, coulent le long des flancs pour se rendre dans le fond de la grande vallée. Ça et là de grosses masses de roches calcaires sortent du milieu des broussailles, et suspendues au dessus du chemin, elles semblent menacer le voyageur qui le suit.
- Environ trois heures après avoir quitté la Haouch de l’Âga, on rencontre une barre au dessus de laquelle s’élèvent deux pains de sucre très pointus, qui laissent entr’eux un col vers
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- lequel on voit le chemin se diriger : c’est le col de Ténia, par où on est obligé de passer pour franchir la crête. On arrive jusqu’auprès de ce col par une pente assez douce ; mais ensuite, il faut gravir, pendant un quart d’heure, un escarpement à pic le long duquel le chemin fait un grand nombre de circonvolutions. Quand on a atteint la partie supérieure, on passe par une coupure dans le rocher qui n’a pas plus de deux mètres de large, et où cinquante hommes bien déterminés pourraient arrêter une armée pendant plusieurs jours; cependant le général Achard y passa à la tête d’un bataillon du 37e régiment de ligne, lorsqu’elle était défendue par deux mille Turcs, Arabes et Berbères, et deux pièces de canon. Après avoir franchi la coupure, on arrive sur un petit plateau dominé par les pains de sucre et une grosse montagne couverte de bois qui se trouve sur la gauche. Les alentours du col de Ténia sont boisés, de même que tout le pays que l’on traverse encore jusqu’au pied de la chaîne, du côté Sud; les bois sont toujours composés de lièges et de chênes verts. C’est ici que se trouvent les plus beaux de ces arbres que j’aie vus en Afrique : il y en a quelques uns qui peuvent avoir un mètre de diamètre et douze ou quinze
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- de hauteur; mais ils ne sont pas droits, et l’on aurait beaucoup de peine à en avoir quelques uns qui pussent servir pour la charpente. Nous ne trouvâmes sur le col de Ténia d’autres traces d’habitation que les ruines d’une petite maison en maçonnerie. Il n’y a pas non plus une seule goutte d’eau ; mais un ruisseau assez abondant coule dans le fond d’une grande vallée que l’on rencontre en descendant, à un quart d’heure plus loin. Pour y arriver, le chemin, tracé au milieu des rochers, est fort difficile, quoiqu’il soit à peu près droit et que la pente soit peu rapide ; on marche ensuite par un chemin tortueux, qui tantôt est pavé et tantôt ne l’est pas, dans lequel il faut avoir bien soin de tenir les chevaux par la bride, pour qu’ils ne tombent pas ; nous y avons cependant fait passer notre artillerie de montagne, que nous avions eu beaucoup de peine à monter au col. En continuant à descendre, on va jusqu’à une heure du col, sans rencontrer aucune habitation ni un champ cultivé : à cette distance, on trouve à droite et à gauche des groupes de cabanes en roseau et en branches d’arbres qui appartiennent à la tribu de Ténia ; celles de gauche sont au milieu du bois, mais autour de celles de droite, il y a des.
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- jardins et quelques champs cultivés. En jetant alors les yeux devant soi, on voit un pays extrêmement aride, composé de collines marneuses, dont la partie supérieure est occupée par des sables et des grès : ce sont les collines tertiaires sub-atlantiques.
- Une demi-heure après avoir passé les cabanes, dans un endroit où le chemin contourne beaucoup , en passant au dessus d’un ravin profond dans lequel coule un ruisseau abondant, on trouve les filons de cuivre carbonaté dont nous avons parlé dans le premier volume. Ensuite, sans rien rencontrer de remarquable, pas même une cabane de Berbère, on arrive en moins d’une heure au pied de la chaîne : là, il existe une plaine étroite longée par le chemin, et de chaque côté de laquelle partent deux grandes vallées, dont l’une se dirige à l’Est et l’autre à l’Ouest, et qui probablement vont porter leurs eaux dans la Chiffa et dans le Ouad-Jer. Au milieu de la petite plaine qui sépare les montagnes des collines, se trouve un très beau bois d’oliviers dans lequel il y a plusieurs mauvaises cabanes : cet endroit s’appelle Zéboudazara.
- En sortant du bois, on monte doucement, sur une surface inclinée, le plateau du Nador, en-
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- tièrement aride, à l’exception d’un autre bois d’oliviers, qui se trouve à peu près au milieu de la pente. Ce plateau est bordé par deux grandes vallées dans lesquelles on aperçoit des bouquets d’oliviers épars qui défendent quelques cabanes contre les rayons brûlans du soleil. LellancEstde la vallée de gauche est formé par une montagne fort élevée (Fougdaklé), couronnée par des rochers escarpés ; toute cette montagne est aride et paraît inhabitée. En arrivant à la ligne de partage des eaux du Nador, on passe à côté de deux petits mamelons qui dominent le chemin. Après avoir dépassé ces mamelons , on marche sur un sol plat, et on trouve bientôt un ruisseau assez abondant qui descend de la montagne de Foug-daklé, et coule dans la vallée de droite. Peu après ce ruisseau, on en rencontre un autre, elle chemin, qui jusque-là s’était dirigé à très peu près Nord-Sud, tourne à l’Est, et l’on a alors devant soi une grande vallée, au milieu de laquelle on aperçoit la ville de Médéya , bâtie sur un petit mamelon, et dont on est encore à une heure de chemin. La route, qui, depuis Zébou-dazara, n’est plus composée que de plusieurs petits sentiers, passe au pied de la montagne de
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- Fougdaklé, et traverse jusqu’à Médéya beaucoup de petits ruisseaux qui sillonnent les lianes de cette montagne, et vont se rendre dans la vallée.
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- CHAPITRE VI
- 3ÏÉDÉYA ET SES KNVfltOXS.
- En arrivant à Médéya, on voit sur la gauche quelques maisons de campagne situées au milieu de vignes et de vergers entourés de haies ; ces maisons sont construites en pierre et couvertes en tuiles creuses. Avant d’entrer dans la ville, on passe sous un aquéduc très élevé, qui amène les eaux des collines qui sont au Nord ; cet aquéduc, qui est une ligne brisée, se compose de deux rangs d’arcades à plein cintre, dont le premier est beaucoup plus élevé que le second. Il est construit très solidement à chaux et sable, avec des pierres et des briques mélangées; parmi ces pierres, on en remarque plusieurs très grosses, taillées en parallélipipèdes rectangles, et qui paraissent provenir d’anciennes constructions romaines. L’aquéduc aboutit tout
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- près d’une batterie en maçonnerie, fort grossièrement construite, et qui paraît avoir été élevée là pour empêcher que les ennemis ne viennent le détruire. ( Voyez Y Atlas.)
- Deux portes pour entrer à Médéya se trouvent du côté de l’aqueduc, une près de la batterie, et l’autre un peu plus bas sur la gauche, et à laquelle on arrive en suivant la route ; ces portes sont larges, mais un peu basses, voûtées circu-lairement, et couvertes en tuiles creuses. En entrant par celle de la route, on arrive dans une rue assez large, de chaque côté de laquelle il y a de petits trottoirs, et un canal fort sale au milieu. Cette rue traverse la ville dans sa longueur, et plusieurs autres plus petites viennent y aboutir ; elles sont toutes garnies de trottoirs, avec un canal au milieu.
- Médéya est construite sur une colline, dont la hauteur ne dépasse guère celle de l’aqueduc, escarpée à l’Ouest et penchant légèrement vers l’Orient : en sorte que de ce côté, d’un seul point, on découvre la ville dans son entier. La couleur brune de ses maisons et les tuiles creuses dont elles sont couvertes lui donnent tout à fait l’aspect des bourgs de la côte châlonnaise en Bourgogne ; le pays environnant ressemble aussi
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- à celui de cette contrée : ce sont des champs entourés de haies d’épines, et beaucoup de pièces de vignes au milieu desquelles on remarque les mêmes arbres qu’en France. Les agaves, les cactus, les grenadiers, les orangers, ont entièrement disparu , et le voyageur étonné se croit transporté en Europe. Si un de ces génies dont parlent les Mille et une Nuits transportait, pendant son sommeil, un habitantdes montagnes de la Bourgogne au milieu de la campagne de Médéya, en s’éveillant il 11e croirait pas avoir changé de pays.
- Quoique les maisons de Médéya, construites en pierre, à chaux et sable, aient un aspect bien différent de celles d’Alger et de Belida, elles sont cependant distribuées de la même manière dans l’intérieur. Chacune se compose d’une cour cariée, autour de laquelle les appartemens sont construits ,* elles n’ont toutes qu’un rez-de-chaussée et un premier étage. Les galeries qui régnent autour de la cour sont presque toujours soutenues par des piliers au lieu de colonnes; ce n’est que dans le palais que je me rappelle avoir vu des colonnes en grès, blanchies à la chaux. En général, tout l’intérieur des maisons est blanchi de cette manière, mais à l’extérieur elles ne le sont pas. L’entrée de chacune est presque tou-
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- jours une étable à vaches, au milieu de laquelle on est obligé de passer.
- ïl Y a dans la ville plusieurs fontaines alimentées par l’aqueduc : ces fontaines sont beaucoup moins élégantes que celles d’Alger ; elles se composent toutes d’un renfoncement dans le mur, voûté, au milieu duquel se trouve un robinet en cuivre, qu’on ouvre et ferme à volonté ; à côté de ce robinet, il n’y a point de pot pour boire. Les boutiques sont presque toutes dans la grande rue, et sur une place longue et étroite à laquelle cette rue aboutit ; elles sont absolument les mêmes qu’à Alger, et presque toutes occupées par des Juifs épiciers et marchands de tabac. Sur la place où se tient le marché, on remarque un assez joli café mauresque, avec plusieurs rangées de colonnes en pierre, et au milieu duquel jaillit un très beau jet d’eau. Un peu plus loin, se trouve un vaste fondue mieux construit et mieux tenu que ceux d’Alger, et dans lequel il y a des écuries pour les chevaux.
- J’ai compté quatre mosquées à Médéya, qui sont couvertes en tuiles creuses comme toutes les maisons, mais dont l’intérieur est disposé absolument de la même manière que dans celles dont nous avons déjà parlé. Je donne dans
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- YJtlas le dessin d’une de ces mosquées dont la construction diffère beaucoup de celle des autres ; on y remarque trois corps de bâtimens perpendiculaires entr’eux, dont les deux qui sont parallèles forment de petites ailes sous lesquelles il y a des arcades. Dans celle de gauche, on voit l’entrée d’une école publique : il en existe ainsi plusieurs dans les rues de la ville ; le mode d’éducation, que j’ai pu observer à loisir, est absolument le même qu’à Alger : chaque maître n’a que douze ou quinze enfans au plus.
- Médéya était la résidence du Bey de Titerie. Il y avait dans cette ville Une caserne de janissaires, en tout semblable à celles d’Alger; plusieurs belles maisons occupées par les principaux officiers turcs ; un grand bâtiment carré non fortifié contenant des magasins , que l’on appelait la Kasba ; enfin un palais qui, lors de notre arrivée, était habité par le fils du Bey, son père occupant une jolie maison de campagne située à une demi-lieue de la ville.
- L’extérieur de ce palais ne^diffère point de celui des maisons particulières ; on y entre par deux portes voûtées, dont la première a devant elle un petit porche surmonté d’un corps avancé , avec une croisée grillée , la seule que l’on aperçoive
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- à l’extérieur du bâtiment. Après avoir franchi cette porte, on arrive par un corridor dans une grande cour carrée, pavée en marbre blanc, entourée d’une galerie avec des arcades d’architecture mauresque à un seul étage, et dans lesquelles donnent les portes et les fenêtres des ap-partemens. Cette cour communique par un corridor à une autre plus petite, garnie également d’un double rang de galeries, mais qui n’ont point de colonnes ni de voûtes en ogives. Ce sont tout simplement de gros piliers en pierre supportant des pièces de bois qui forment un plancher sur lequel est construit le premier étage : c’étaient là l’office, les magasins et la basse-cour du palais. Nous y trouvâmes plusieurs grandes chambres remplies d’orge et de blé ; quelques cabinets dans lesquels il y avait des peaux de mouton , des vieux tapis, et de gros écheveaux de laine filée , qui pesaient plusieurs livres , et dont nous fîmes d’excellens oreillers, pour nos lits composés d’une peau de mouton étenduesur le carreau. Une quarantaine depoules et une douzaine de pigeons blancs erraient au milieu de la cour et dans les galeries ; il y avait aussi une gazelle que nous laissâmes échapper. Devant la porte d’entrée, du côté de la rue, la
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- seconde des deux dont j’ai parlé, se trouvait une étable à vaches toute pleine de fumier. L’office était une des grandes pièces du rez-de-chaussée : nous ytrouvâmesunepeaude chèvre remplie d’un laitexcellent etque nous bûmesavec beaucoup de plaisir ; une autre, pendue au plancher avec trois cordes , contenait du beurre à moitié fait. Ceci me fit présumer que, pour faire le beurre, les habitans de Médéya suspendent la peau qui contient la crème, et la secouent jusqu’à ce que le beurre soit fait. Il y avait encore dans cet office beaucoup de ces grands pots de viande de mouton conservée dans la graisse , des sacs de couscoussou, des cruches d’huile âcre, un panier plein de cordons épluchés, et enfin une grande jarre en terre cuite remplie d’un vin cuit très épais, et que nous bûmes en le mêlant avec de l’eau. Tout le palais avait été démeublé avant notre arrivée : nous n’y trouvâmes pas seulement un colfre ; mais il y restait encore quelques ustensiles de cuisine, faits avec le même bronze étamé que ceux d’Alger.
- • ; Un raur; d’enceinte assez élevé,.' construit en pierre, règne tout autour de Médéya ; on entre daps cette ville par cinq portes, dont deux sont du coté du Nord , nous en avons? déjà parlé, et
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- les trois autres au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Ces portes ne son (défendues que par quelques petites meurtrières pratiquées au dessus et par lesquelles on peut tirer avec des fusils sur ceux qui viendraient les attaquer en face. Au dessus de celle du Sud, il y a une batterie absolument semblable à celle qui se trouve à côté de l’aqueduc : cette batterie était armée de deux longues coulevri-nes en bronze du calibre de huit; il y en avait quatre dans celle de l’aqueduc. Les écussons qui sont encore sur ces pièces prouvent qu’elles ont appartenu aux Espagnols. Sur une d’elles on remarque la Vierge tenant son fds dans ses bras. Ces pièces étaient montées sur des affûts de siège moins massifs que ceux d’Alger, mais très mauvais. Leur approvisionnement consistait en quelques livres de poudre et trois cents boulets rouii -lés, tous d’un calibre inférieur à ceux des pièces.
- Quelques officiers du génie et de l’état-major cherchaient partout des restes de constructions romaines. L’architecture de l’aqueduc et les grosses pierres qui se trouvent dispersées dans les parties inférieures leur faisaient dire qu’il était l’ouvrage des anciens maîtres du monde: il me suffit de leur faire remarquer que les minarets des mosquées étaient construits absolu-
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- ment de la même manière que cet aqueduc, avec des pierres et des briques mélangées , pour-leur montrer qu’ils se trompaient ; mais le capitaine de La Moricière me mena voir sur l’enceinte de la ville, du côté de l’Ouest, les restes d’un gros mur en béton extrêmement dur, et dont les trous en lignes horizontales qui existent à différentes hauteurs annoncent qu’il a été construit à la manière du pisé, avec un ciment extrêmement solide dans lequel on a mêlé une grande quantité de petits cailloux. Ce mur n’est bien certainement pas l’ouvrage des habitans actuels de Médéya : sa construction remonte à plusieurs milliers d’années ; mais il n’y a pas plus de raisons pour l’attribuer aux Romains qu’aux Africains eux-mêmes, qui possédaient des villes fermées et plusieurs châteaux-forts dans les montagnes du Petit Atlas.
- Population. Médéya peut renfermer six ou sept mille âmes au plus, parmi lesquelles il y avait mille Turcs et Koulouglis , plusieurs familles nègres libres, cinquante familles juives, et tout le reste est une variété d’hommes tenant le milieu entre les Arabes et les Maures, que l’on nomme Mozabites et dont parle Shœler. Cet auteur dit que les Mozabites habitent un dis-
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- triet du désert au Sud d’Alger, où ils cultivent un peu les céréales et beaucoup le dattier : c’est un peuple tranquille, plein de bonne foi et très actif. A ces caractères, je reconnais parfaitement les habitans de Médéya : ils n’ont jamais trompé les Français après s’être rendus à eux; ils ont vécu en très bonne intelligence avec la garnison que nous avions laissée dans leurs murs, et pris les armes pour la soutenir toutes les fois qu’elle a été attaquée par les peuplades des environs. Les 20e et 28e régimens de ligne, restés à Médéya pendant près de deux mois, 11’ont eu qu’à se louer des habitans de cette ville. Nos soldats, attaqués par dix mille ennemis, etmanquantde munitions, n’ont point eu à douter un seul instant de la fidélité des liabitans de Médéya, qui les ont puissamment secondés dans toutes les affaires, quoique les assaillanslenreusseutfaitdes propositions très avantageuses , s’ils voulaient se mettre avec eux contre les Français. Quand le général Bertliezène fut obligé d’abandonner Médéya, étant poursuivi par une nuée de Berbères , contre lesquels il était impossible de défendre la ville , les habitans ne prirent point les armes contre nous, et cependant ils pouvaient le faire sans crainte , et ils l’auraient dû pour leur sécurité; non, ils ai-
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- mèrent mieux s’exposer à la fureur de leurs compatriotes que de combattre des alliés qui étaient alors obligés de fuir. Tous les Mozabites que j’ai eu occasion de voir à Médéya étaient des hommes très affables ; leurs enfans badinaient avec nous et souriaient toutes les fois que nous leur faisions des caresses.
- Les habitans de Médéya sont vêtus absolument comme les Arabes : les femmes des gens un peu à leur aise sont mises et voilées comme les Algériennes; mais celles des pauvres s’habillent comme celles des Bédouins, sans voile : seulement elles se jettent une pièce de laine sur la tète quand elles sortent dans la rue. Chaque homme doit user de la permission que lui donne le Coran d’en avoir plusieurs; car le lendemain de notre arrivée , toutes les familles qui avaient fui à notre approche 1 entrèrent dans la ville, et ii 11e me souvient pas d’en avoir vu une seule dans laquelle il y eût moins de quatre femmes ; et j’en ai remarqué jusqu’à douze accompagnées par. un seul homme de trente à quarante ans.
- Malgré leur bon naturel, les habitans de Médéya sont extrêmement prompts à se venger des offenses qu’on leur a faites; et quand ils ne peuvent pas y parvenir sur-le-champ ou au bout
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- d’un certain temps, leur haine passe de père en fils, surtout si c’est un meurtre qui a été commis dans une famille : le sang ne peut être effacé que par du sang, disent-ils, et de là des haines implacables et perpétuelles.
- Les habita ns de Médéya se battent en duel pour des insultes faites à eux et à leurs femmes, pour des torts qu’on leur a causés, etc. Quand nous y étions, il y eut un duel entre deux frères, dont l’un avait refusé de prêter de l’argent à l’autre qui était allé lui en demander, en lui protestant qu’il se trouvait réduit à la dernière extrémité. Le demandeur tua son frère ; aussitôt après il revint chez lui, prit tout ce qu’il put emporter et se sauva dans les montagnes. On m’assura que s’il y restait pendant trois ans, il pourrait revenir ensuite daos la ville et y vivre tranquillement, sans être inquiétépourla mort de son frère. On m’a dit que c’était une coutume établie depuis un temps immémorial ; mais que, si on voulait donner cent boudjoux au Bey, on pouvait ne pas sortir de chez soi, sans qu’on eût le droit de vous inquiéter.
- Quoique l’on ait payé le sang que l’on a versé, soit avec de l’argent, soit par un exil de trois ans, les parons du mort ne conservent pas moins
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- une haine implacable contre le meurtrier, et cherchent toutes les occasions de le tuer : une femme dont le mari est mort en duel coupe un morceau de l’oreille à son fils encore à la mamelle, et dès qu’il peut la comprendre, elle ne cesse de lui répéter qu’il doit venger la mort de son père, et qu’elle lui a coupé l’oreille afin qu’il ne l’oublie jamais.
- La seule vue des vignes, des vergers et des champs cultivés qui environnent Médéya, annonce que ses habitans ne sont pas aussi paresseux que les Maures et les Arabes. Pendant que nous étions chez eux, il était tout naturel qu’un assez grand nombre vînt flâner autour de nous pour nous voir ; mais nous n’en rencontrions presque point accroupis dans les rues, occupés à fumer leur pipe, sans faire œuvre de leurs dix doigts; au contraire, tous ceux qui étaient dans les cafés ou qui causaient devant les boutiques tricotaient, avec de grosses aiguilles en fer très courtes, des chaussettes de laine tout à fait semblables aux nôtres, et qu’ils mettent dans leurs souliers pendant l’hiver. Les femmes que j’ai vues dans l’intérieur des maisons m’ont paru s’occuper beaucoup des travaux du ménage.
- Les Mozabites aiment extrêmement la chasse ;
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- nousen avons vu qui avaient des chiens assez bien dressés, et de fort beaux fusils doubles de fabrique anglaise. La chasse qu’ils préfèrent est celle des bêtes féroces, qui sont en assez grand nombre dans les montagnes du Petit Atlas ; ils ne les tuent pas toujours à coups de fusil. Pour le tigre, quand ils ont découvert un endroit où se tient un de ces animaux, ils y vont armés simplement d’un yatagan, et l’excitent jusqu’à ce qu’il se mette à les poursuivre ; alors ils montent sur un arbre avec une grande agilité, l’animal les suit, et aussitôt qu’ils le voient approcher, ils lui coupent les pattes de devant d’un coup de yatagan ; le tigre tombe alors par terre : ils descendent et achèvent de le tuer.
- La manière de prendre les lionceaux me paraît être une fable, quoiqu’elle m’ait été racontée par quelqu’un digne de foi : on découvre très facilement, par les traces nombreuses des pieds, les endroits où les lions ont déposé leurs petits, et on sait qu’il y en a toujours un qui veille auprès pendant que l’autre va chercher à manger; quand c’est la mère, elle 11e ferme jamais les yeux et dévorerait tout homme qui viendrait rôder autour de ses petits ; mais le père dort presque toujours et assez profondément pour qu’011
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- puisse aller près de lui sans qu’il s’en aperçoive. Celui qui a découvert des lionceaux observe le père et la mère pendant autant de temps qu’il est nécessaire pour savoirles heures de garde de l’un et de l’autre; alors, pendant que la lionne est dehors , il monte à cheval et va aussi près du nid qu’il lui est possible, il descend pieds nus et s’avance sans respirer jusqu’aux lionceaux, en prend un ou deux s’il peut, sans éveiller le père, retourne à son cheval, monte dessus, et se sauve au galop avec sa capture.
- Il y a à Médéya quelques menuisiers, charpentiers , forgerons, et des tanneurs qui suivent absolument le même système qu’à Alger; nous avons trouvé , près de la place du marché, un grand nombre de pots en terre enfoncés dans le sol, et dans lesquels il y avait des peaux avec du tan. On pile le café, on coupe et râpe le tabac comme à Alger; on vend de la bougie jaune et blanche, mais toujours point de chandelle ; dans les maisons, on brûle beaucoup d’huile pour s’éclairer avec des lampes en terre cuite comme celles d’Alger. Il y a des tisserands qui fabriquent des bernous grossiers, des baïks et un peu de toile ; les cordonniers sont beaucoup moins nombreux qu’à Alger et Belida.
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- Nous avons déjà dilque les habitons deMédéya, Juifs et, Musulmans , faisaient dft vin blanc que nous trouvâmes conservé sur lie dans de grands pots en terre cuite ; ce vin est assez agréable à boire, et nous fûmes fort heureux de l’avoir dans nos deux premières expéditions au delà du Petit Atlas. Ils font aussi des confitures, du vin cuit, beaucoup de fruits secs et particulièrement des raisins qui sont fort bons. C’est àMédéya qu’on fabrique la plus grande partie de ces grands saucissons bruns avec des amandes au milieu, que l’on voit dans les boutiques des épiciers d’Alger: c’est de la pâte de blé au milieu de laquelle on enferme, en la pétrissant avec la main, un chapelet d’amandes crues enfilées dans un morceau de gros fil, et que l’on fait cuire ensuite dans du jus de raisin ; ce mets est assez bon, les Algériens le nomment alouet. Ils estiment surtout celui qui vient de Méliana.
- Les habitans de Médéya ont très peu de troupeaux ; leur principale industrie est l’agriculture, les champs et les jardins font toute leur richesse : à notre arrivée dans cette ville, nous trouvâmes, du côté du Sud, beaucoup de jardins fort bien tenus et remplis d’une grande quantité de légumes; il y avait surtout des choux cabus
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- magnifiques. N’ayant été à Médéya que pendant l’hiver, je n’ai^as pu juger par moi-même de la fertilité dès champs ; mais d’après la quantité que nous en trouvâmes dans les magasins du Bey, et les rapports qui m’ont été faits, il paraît que le pays produit beaucoup plus de blé et d’orge qu’il n’en faut pour la consommation des habitans, ce qui leur permet d’en vendre une assez grande quantité.
- Dans beaucoup de maisons particulières, j’ai vu de petits moulins à bras composés de deux pierres, dont une femme faisait tourner très rapidement, d’une seule main, la supérieure, et qui servaient à moudre une grande partie du grain nécessaire à la nourriture des gens delà maison; mais il y avait en dehors, et touchant au mur des remparts du côté du Sud, plusieurs moulins à cheval, identiques avec ceux d’Alger. Il existait aussi de ce côté, le long du ruisseau qui coule dans le fond de la vallée, un petit moulin à eau semblable à ceux que j’ai eu depuis occasion d’observer à Oran , et dont je parlerai en décrivant cette ville. Enfin, pour cuire le pain, il existe dans l’intérieur de la ville un grand nombre de fours publics, dans lesquels on entretient du feu pendant toute la journée, etoù chacun
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- vient apporter sa pâte à demi levée ou point du tout. Le pain de Médéya n’est pas meilleur que celui d’Alger.
- A part leur bonnet noir, les Juifs de Médéya sont m is comme lesMozabi tes ; quoiqu’ils j ouen t ici le même rôle qu’àBelida et à Alger, ils m’ontparu beaucoup moins vils que ceux de ces deux villes.
- Du côté de l’Est, il y a un vaste cimetière devant Médéya, dont les tombeaux, en grès tertiaire et quelques uns en ardoise, sont construits absolument de la même manière qu’à Alger ; au milieu de ces tombeaux, on remarque plusieurs Marabouts avec un dôme rond, comme ceux de l’autre côté de l’Atlas, et également blanchi à la chaux, mais qui sont tous recouverts d’un toit carré en tuiles creuses, soutenu par plusieurs piliers blancs. Autour de quelques uns de ces Marabouts , on voit de petites galeries formées par des colonnes qui soutiennent des arcades circulaires, et au dessus desquelles se trouve encore un toit en tuiles creuses. ( Voyez Y Atlas. )
- Toutes les collines qui forment le sol environnant Médéya sont couvertes de vignes plantées d’arbres et de champs cultivés entourés de baies, jusqu’à plus d’une demi-lieue au Nord, à l’Est et au Sud de cette ville. Du côté du Sud-
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- Est, les cultures s’étendent bien au delà de la maison de campagne du Bey, qui est située sur un plateau, aune demi-lieue de la ville; on y va par un chemin assez beau, mais sur lequel il n’existe aucun ouvrage de fortification pour empêcher les Berbères de venir l’intercepter quand bon leur semble.
- La Maison de campagne du Bey de Titerie se composait d’un grand corps de logis oblong, dans lequel il y avait d’assez beaux appartemens décorésàla mauresque; plusieurs cours, avec des arcades autour, tenaient à ce bâtiment. Une de ces cours, dont les arcades servaient d’écuries , devait être un quartier de cavalerie; une autre, entourée delogemens assez bien tenus, était pro-bablement la caserne des janissaires ; partout i I existait des fontaines et des latrines fort propres. Un jardin , très mesquin pour un prince, et des champs avec des arbres entouraient, la maison; c’est là que se trouvaient les seuls oliviers que j’aie vus dans les environs de Médéya.
- Du plateau sur lequel est bâtie la maison de campagne du Bey, en jetant les yeux du côté de l’Est et du côté du Sud, on découvre une grande étendue de pays occupé par des collines arides ou couvertes de broussailles , et entre lesquelles
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- on aperçoit çà et là des cabanes avec quelques lambeaux de terrain cultivé. Cependant les ingénieurs-géographes et les officiers d’état-major qui ont accompagné le général Ber thezène dans son expédition au delà de Médéya, du mois de juin i85i , m’ont assuré qu’ils avaient trouvé, de l’autre côté de la vallée de Médéya, beaucoup de cabanes avec des champs cultivés, et des vergers remplis d’arbres superbes dont les branches étaient entrelacées par des ceps de vigne garnis d’une quantité de raisins. Dans cette expédition , dont je ne faisais malheureusement pas partie (i), on est allé jusqu’à trois lieues au Sud de Médéya, sur le plateau de Aouarah; là, on a trouvé les restes d’un fort romain, construit avec d’énormes pierres taillées en parallélipipè-des.On reconnaissait encore parfaitement le périmètre d’une tour ronde et une enceinte de mur carrée ; un chemin payé de larges dalles, aussi bien taillées et aussi anciennes que les pierres des murs, aboutissait à ce fort.
- Toutes les montagnes autour de Médéya, jusqu’à plus de dix lieues de distance, sont habitées
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- (i) J’étais alors à Oran.
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- par des tribus berbères pillardes et extrêmement belliqueuses. Ces Berbères cultivent la terre : ils ont beaucoup de chevaux et de nombreux troupeaux ; malgré cela, quand ils ne se battent pas les uns contre les autres, ils sont toujours en course pour piller les voyageurs, et même leurs voisins, sur les terres desquels ils ne peuvent jamais passer sans commettre quelque dégât. Ils viennent;souvent dévaster la campagne de Médéya au moment des récoltes, et quelquefois ils parviennent à enlever une partie des fruits malgré tous les efforts des habitans, qui sont cependant des guerriers courageux ; mais les Berbères, étant toujours aux aguets, leur tombent dessus quand ils ne s’y attendent pas.
- Ces peuples sont indomptables et ils n’ont point de foi : ils promettent tout quand ils sont dans l’embarras, et violent leur serment aussitôt qu’ils en sont dehors. D’après cela, si on est dans l’intention de former quelque établissement à Médéya, il est indispensable de construire de petits forts autour de la ville, sur les principales positions, pour empêcher les courses des Berbères , et d’avoir un escadron de cavalerie monté avec des chevaux du pays, pour donner la chasse à leurs bandes toutes les fois qu’elles se présenteront.
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- Je vois plus d’un inconvénient à occuper Mé-déya, indépendamment de la grande difficulté d’entretenir des communications avec cette ville et celles qui sont au Nord de l’Atlas. Ou a une assez grande quantité de grains et de légumes pour se nourrir, mais il n’y a point de fourrages pour les chevaux ; le bois est si rare qu’au bout d’un mois de séjour, quatre bataillons que nous y avions laissés étaient obligés de brûler les arbres des vergers pour faire leur cuisine, et sans bois il serait impossible d’y passer l’hiver, car il y fait extrêmement froid. Cette ville n’est point du tout une position militaire, et elle ne doit être occupée qu’autant que la colonie s’étendrait au delà du Petit Atlas.
- Comme nous étions à Médéya presque sans vivres et sans munitions de guerre, il ne nous fut pas possible de pousser des reconnaissances à une certaine distance dans les environs, quoique ce fût d’abord l’intention du général Clauzel et des faiseurs de projets qui l’accompagnaient; mais nous prîmes des renseignemens près des gens du pays sur les relations qu’ils ont avec les autres villes, et les distances en jours de marche qui les en séparent. Us nous dirent qu’on pouvait aller, dans une demi-journée, à
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- pied, de Médéya à Belida, en passant par la vallée du Ouad-Kebir ou celle de la Chiffa, dans lesquelles est un petit sentier impraticable pour les chevaux; qu’il y avait une bonne journée de marche jusqu’à Méliana, et ils nous montrèrent du doigt une grosse montagne située à l’Ouest, au pied de laquelle cette ville se trouve. Quand nous leur parlâmes du lac de Titerie, marqué sur plusieurs partes, ils dirent qu’ils ne le connaissaient pas ; enfin nous en trouvâmes un qui nous dit l’avoir vu, et y être allé en deux jours depuis Médéya. Beaucoup étaient allés jusqu’au Sahara, et pour nous en donner une idée, ils plaçaient la main obliquement en la descendant jusqu’à terre, pour signifier le versant d’une chaîne de montagnes (le Grand Atlas) ; ensuite ils la retournaient horizontalement, et l’écartaient du corps autant que possible pour nous faire comprendre que le désert était tout plat. Interrogés sur la distance, les uns la portèrent jusqu’à vingt jours de marche, d’autres assurèrent qu’il n’y en avait que dix. D’après cela, on doit croire que sur le méridien d’Alger, le granddésert n’est pas à moins de cent lieues de la côte. On peut aller en six jours de Médéya à Constantine, en suivant des sentiers praticables aux chevaux et
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- aux mulets, qui passent à travers les montagnes ; ainsi, on en est beaucoup plus près que d’Alger, d’où il faut neuf jours pour s’y rendre.
- A l’égard du Chelif, ce grand fleuve auquel les géographes donnent plus de cent lieues de cours, qui traverse le lac de Titerie et va se jeter dans la Méditerranée près de Mostaganem, nous n’avons pu obtenir que des reuseignemens très incomplets de la part des habitans de Mé-déya, et dans la course d'Aouarah on ne l’a pas rencontré, ni aucun de ses allluens , comme on l’avait espéré.
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- CHAPITRE VU.
- BORDS DE LA CHUTA ET COLEA.
- Dans une expédition avec le général Berthe-zène, nous avons côtoyé les bords de la Chiffa et ceux du Mazafran , et nous sommes allés jusqu’à la ville de Coléa. Depuis le Petit Atlas jusqu’au point où la première rivière est traversée par la route d’Oran, ses bords sont couverts de broussailles inhabitées; ensuite on trouve, de distance en distance, des groupes de cabanes et quelques champs cultivés , entourés de haies de cactus, au milieu desquels s’élèvent quelques arbres ; on voit aussi deux ou trois grandes fermes en maçonnerie, près desquelles nous ne sommes pas allés. Dans un petit bois d’oliviers, nous rencontrâmes des nomades qui y avaient dressé leurs tentes : à notre arrivée, ils se sauvèrent
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- en jetant des cris affreux ; mais ils revinrent ensuite et s’accroupirent dans les broussailles pour regarder défder l’armée. Sur la rive droite, un peu au Sud de la route d’Oran, il existe des marais fangeux qui arrêtèrent la marche du général Clauzel quand il voulut aller, avec un corps d’armée, de Belida à Coléa.
- A quatre heures au Nord du point de jonction du Ouad-Kebir avec la Chiffa, on trouve l’Afroun ou Ouad-Jer : alors les deux cours d’eau se réunissent pour se rendre à la mer et prennent le nom de Mazafran. Ici, le pays est couvert de fort beaux oliviers sauvages qui forment une véritable forêt, au milieu de laquelle on rencontre quelques groupes de cabanes et des champs mal cultivés. La rive gauche du Mazafran, jusqu’en face de Coléa, est garnie de fortes broussailles ; mais sur la rive droite, il y a des champs magnifiques, point du tout humides, et dans lesquels nous trouvâmes une grande quantité de cardons sauvages : ces champs sont entrecoupés de bois d’oliviers et paraissent n’avoir pas été cultivés depuis long-temps.
- Un chemin praticable aux voitures, qui vient de la route d’Oran , et peut-être bien de Belida, suit la rive droite du Mazafran et traverse ce
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- fleuve un peu à l’ouest de Coléa pour se diriger sur cette ville.
- Peu après avoir quitté la rive gauche, ou entre dans les collines qui bordent la plaine au Nord, et, avant d’y entrer, on remarque, à droite et à gauche, un chemin très bien frayé qui en côtoie le pied. On monte à peu près pendant une heure par un chemin tortueux , extrêmement difficile, à travers les broussailles, sans trouver une seule cabane ; enfin, on arrive à une grande haie d’agaves qui entoure des champs cultivés, et on aperçoit devant soi la ville de Coléa, bâtie dans le fond d’un petit vallon et entourée de vergers, dont les arbres sont absolument les mêmes qu’en Fran.ce, à l’exception de deux ou trois palmiers qui s’élèvent près de tombeaux et de quelques mauvais orangers ; cependant, Coléa n’est qu’à cinq lieues de Be-lida, dans un petit vallon exposé au Sud et abrité des vents du Nord et de l’Ouest. Les champs qui environnent cette ville, jusqu’à un quart de lieue à peu près, sont mal cultivés, et ensuite tout le terrain est couvert de broussaille^ qui paraissent inhabitées.
- Il y eut jadis un mur autour de Coléa, mais il est maintenant presqu’entièrcment détruit ,
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- ainsi qu’une partie des maisons, qui l’ont été, en même temps qu’à Belida, par le tremblement de terre de 182a. Toutes les constructions de Co-léa sont en pisé, comme celles de Belida; et dans les vergers qui sont autour, ainsi que dans les quartiers ruinés , on voit beaucoup de cabanes construites avec des branches d’arbres et des roseaux. Deux ou trois Marabouts, qui s’élèvent au milieu des cimetières qui bordent la ville au Nord et à l’Est, sont construits à chaux et à sable, ainsi que la mosquée qui se trouve à l’extrémité Sud. Les rues sont assez régulières ; les maisons n’ont qu’un rez-de-chaussée comme celles de Belida : elles sont aussi blanchies à la chaux ; il y en a quelques unes couvertes avec des tuiles creuses, et qui ne sont point blanchies. La plus grande longueur de la ville est du Sud au Nord; une rue la traverse de l’Est à l’Ouest : c’est dans cette rue que se trouve une petite place triangulaire autour de laquelle sont de pauvres boutiques dans le genre de celles d’Alger, un café avec une fontaine, et une petite mosquée, dont le minaret s’élève à peine au dessus des terrasses des maisons voisines. Il n’y a que deux mosquées à Coléa , celle-ci et une autre située à l’extrémité Sud ; cette dernière 11e
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- nous a rien présenté de remarquable ; à côté se trouve un Marabout assez vaste entouré de murs.
- La population de Coléa n’excède pas trois mille âmes; elle se compose d’Arabes vivant dans les cabanes, de Maures, de Nègres et de quelques familles turques qui s’y sont réfugiées après la prise d’Alger. Nous n’y trouvâmes pas un seul Juif, et plusieurs habitans nous dirent qu’ils les méprisaient tant, que non seulement ils n’avaient jamais voulu leur permettre de s’établir parmi eux, mais encore qu’ils n’avaient point de relations avec eux et n’en laissaient pas entrer un seul dans la ville.
- Les habitans de Coléa, que je n’ai vus que pendant une seule demi-journée, m’ont paru être des gens assez paisibles, et qui s’adonnent à l’agriculture plutôt qu’à toute autre chose. Je n’ai remarqué, dans l’intérieur de cette ville, que quelques fabriques d’étolfes de laine, trois ou quatre cordonniers et deux maréchaux. Les boutiques, qui sont toutes sur la place, étaient tenues par des Maures, et fort mal fournies. Plusieurs auteurs ont écrit que Coléa était une ville très considérable et commerçante, où il se tenait des marchés dans lesquels on vendait beaucoup d’étoffes, et surtout de fort beaux châles. Le jour
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- où nous y allâmes était précisément un jour de marché : nous trouvâmes, réunis sur la petite place dont j’ai parlé plus haut, et dans les rues adjacentes, environ trois cents Maures et Arabes qui vendaient ou achetaient du blé, de l’orge, du fromage, du lait, des volailles et de la laine brute, et nous ne vîmes rien qui pût nous faire soupçonner que le marché dût être jamais plus considérable.
- Nous vîmes dans les rues beaucoup de cigognes qui s’y promenaient au milieu de tout le monde; il y en avait de si peu sauvages, qu’on pouvait les toucher avec la main. C’était au mois de mai ; ces oiseaux avaient leurs nids sur les terrasses des maisons, et quelques pans de murs ruinés qui ne s’élevaient qu’à cinq ou six pieds. Les Arabes et les Maures les regardent comme des oiseaux sacrés, et s’estiment très heureux quand ils viennent nicher sur leur maison. Cette vénération pour les cigognes existe chez tous les ha-bitans des contrées dans lesquelles vivent ces oiseaux, aussi bien en Europe qu’en Afrique.
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- CHAPITRE VIH.
- DE COLÉA A ALGER.
- On peut aller de Coléa à Alger par des sentiers fort difficiles qui traversent la bande de collines, et viennent à deux lieues d’Alger rejoindre une route pavée assez large qui rencontre celle de Sydi - Efroudj , à une demi-heure en avant du château de l’Empereur. Ce chemin est celui que les habitans suivent ordinairement , mais il est extrêmement difficile : il traverse des vallées et des ravins profonds, et gravit des pentes très rapides. Le meilleur, celui que nous suivîmes pour revenir avec l’armée, longe le pied des collines sur le bord de la Mé-tidja, et vient rejoindre la route deBelida, tout près du puits des Mûriers (Byrtouta). Ce chemin traverse le Mazafran au point où il fait un coude pour entrer dans la coupure des collines
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- qui le conduit à la mer; il n’y a point de pont dans cet endroit, mais un gué, dont le fondes!, sableux , et dans lequel les chevaux n’ont pas de l’eau jusqu’au ventre. Ici, se trouve l’embouchure du ruisseau de Bou-Farik, qui traverse un marais fort étendu, rempli de roseaux et de grandes broussailles, et dans lequel nous avons inutilement cherché à pénétrer.
- Tout le versant des collines qui bordent la plaine, entre le Mazafran et le Ouad-Kerma, est peu habité; on y trouve, de distance en distance, des groupes de cabanes, et, sur la crête, on aperçoit çà et là quelques maisons. Les rives du Mazafran sont couvertes de broussailles et de superbes oliviers sauvages, au milieu desquels on voit quelques portions de terrain cultivé. La partie de la plaine adjacente est très saine : nous y remarquâmes des champs magnifiques qui n’avaient pas été cultivés depuis plus d’un an lorsque nous y passâmes.
- Une heure avant d’arriver au Byrtouta, on entre dans une masse de broussailles qui continue jusqu’au Ouad-Kerma. La route de Co-léa, qui passe toujours au pied des collines , se compose encore de plusieurs petits sentiers tracés par les chevaux et les mulets ; mais, comme elle
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- parcourt un terrain plat, très sec, on peut bien y passer avec des voitures. Dans l’expédition pendant laquelle nous allâmes visiter Coléa, nous passâmes partout, sur les rives de la Chiffa, du Mazafran, et le long des collines, avec notre artillerie de campagne et toutes les voitures du train.
- Voilà à quoi se bornent toutes les observations que j’ai pu faire dans le pays que nous avons parcouru avec l’armée dans les environs d’Alger. Je vais maintenant rendre compte de mon voyage à Oran et de toutes les observations que j’ai faites, pendant un mois que je suis resté dans cette ville.
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- CHAPITRE IX.
- VOYAGE A ORAN.
- En traitant de l’aspect du pays, j’ai parlé de celui que présentent les bords de la mer depuis la pointe de Sydi-Efroudj jusqu’au cap Falcon, situé à l’Ouest d’Oran. On se rappelle que les collines tertiaires qui bornent au Nord la plaine de la Métidja s’étendent jusqu’au pied de la montagne de Chenouah, et qu’ensuite une chaîne assez élevée, qui forme des falaises à pic, borde la mer jusqu’à la ville de Mostaganern; qu’après cette ville, on a un pays plat jusqu’au cap Ferrât, et que les montagnes reprennent ensuite pour ne plus finir qu’au delà du fort de Mers-el-Kebir.
- CIIERCIIEL.
- Sur le bord de la mer, à l’Ouest de Clie-nouab, se trouve la petite ville de Cherchel,
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- bâtie dans une plaine étroite, comprise entre la côte et le pied des montagnes. Cette ville est construite à la mauresque , dans le genre deBe-iida; on distingue, dans l’intérieur, les minarets de trois ou quatre mosquées ; tout autour, régnent des vergers et des jardins enclos de haies d’agaves et de cactus, et tout le versant de la montagne qui la domine est couvert de champs qui m’ont paru être très bien cultivés. U n’y a point de port devant Cherchel, mais un petit mouillage, défendu par deux batteries , dont la plus basse n’a que huit embrasures; la seconde, située plus à l’Ouest,, a huit embrasures et six casemates; mais je ne vis de canons ni dans l’une ni dans l’autre. Entre ces deux batteries , se trouve un vieux fort ruiné, de construction espagnole. A l’Est, sur le bord de la mer, on remarque deux Marabouts magnifiques, entourés de murs blancs, et ombragés par des arbres, au milieu desquels on voit s’élever les têtes de plusieurs palmiers. A sept ou huit mille mètres plus à l’Est, on aperçoit une jolie petite vallée que traverse un aquéduc antique dont la plus grande partie des arcades est encore debout ; les voûtes de cet aquéduc sont à plein cintre, et autant qu’on peut en juger à plus d’une lieue de distance,
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- avec une excellente lunette, je le crois romain.
- Tout le versant des montagnes que nous avons vues en allant à Oran m’a paru être mal habité : on n’apercevait que quelques groupes de cabanes dispersés çà et là, peu de champs cultivés, beaucoup de broussailles et des arbres sur les principaux sommets. Je n’ai absolument rien pu voir dans le pays plat : je sais bien qu’il existe sur le bord de la mer, entre Cherchel et Oran, trois autres villes, Tenez, Mostaganem et Azéo, mais je ne les ai pas seulement aperçues.
- ORAN .
- Oran, situé à 35° l\[\ 20' de latitude Nord, et à 5° 2 28" de longitude Ouest (d’après les observations de M. Bérard, faites au phare de Mers-el-Kebir, qu’il a bien voulu me communiquer ), et par conséquent à 76 lieues d’Alger (1), est bâti sur le bord de la mer, dans le fond d'une baie. Cette ville occupe deux petits plateaux allongés, qui sont séparés par une vallée escarpée
- (i) Après avoir effectué le calcul pour obtenir la distance entre deux points dont on connaît les longitudes et les latitudes. 1
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- clans laquelle coule une rivière assez forte pour faire tourner plusieurs moulins et fournir de l’eau à toute la ville. Oran a été pendant fort long-temps occupé par les Espagnols, qui l’avaient très bien fortifié, et qui, après l’avoir abandonné et repris plusieurs fois, le cédèrent au Dey d’Alger en 1791 , à la suite d’un tremblement de terre, qui le détruisit presqu’entière-ment; mais les fortifications, moins élevées que les maisons, et bâties beaucoup plus solidement, sont restées debout. Aujourd’hui, cette ville est entourée d’une chemise garnie de quelques redans, avec un fossé sec au pied; cette chemise est flanquée de distance en distance par des forts magnifiques, qui sont l’ouvrage des Espagnols.
- La baie qui se trouve devant la ville est peu profonde : les bâtimens de guerre ne peuvent pas y mouiller, et pendant les vents du Nord et de l’Est, ceux du commerce n’y sont point du tout en sûreté.
- Le mont Rammra, qui s’élève à 5oo mètres au dessus du niveau de la mer, domine Oran à l’Ouest. Cette montagne forme un profil dont le pied tombe dans la mer, et sur le sommet duquel s’élèvent les ruines du fort Santa-Cruz ; au milieu de ce profil, et sur le chemin de Mers-
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- el-Kebir, se trouve le fort Saint-Grégoire, qui est en très bon état, et dans l’intérieur duquel on peut loger une compagnie d’infanterie. Du côté du Sud , il existe une forte lunette, et plus bas, sur le bord de la mer, le fort de la pointe de la Moune, garni d’une nombreuse artillerie, mais dans lequel il y a très peu de logement. C’est sur un des parapets de ce fort que se trouvait le seul pal que j’aie vu en Afrique : c’était une grosse broche de fer mal pointue, haute d’un mètre ; elle était très solidement scellée dans la pierre, sur laquelle venait probablement s’appuyer le derrière du patient.
- La partie Ouest de la ville est terminée, du côté des terres, par la Vieille-Kasba, dont les fortifications en ruines sont cependant encore susceptibles d’une bonne défense. L’intérieur de ce fort est très grand ; il y existait encore des casernes que le génie militaire travaillait à mettre en état pendant que j’étais à Oran. Dans l’autre partie de la ville, sur le mamelon qui domine la mer, s’élèvent les beaux remparts de la Nouvelle-Kasba, au pied desquels, du côté de l’Est, se trouve un fossé très profond, avec une contrescarpe et les restes d’un ancien chemin couvert.
- Ce fort est presque neuf. Les Espagnols 11e
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- l’avaient point encore entièrement achevé lorsqu’ils furent obligés de se retirer : c’était la résidence du Bey. Il existe dans l’intérieur de belles batteries qui regardent la mer, la ville et toute la campagne du côté de l’Est; il y a aussi plusieurs magasins à poudre et des casernes pour cinq cents hommes d’infanterie et deux cents cavafiers. Les iogemens occupés par le Bey et ses officiers, tous construits, à îa mauresque, ne m’ont rien présenté de remarquable. Dans toutes les cours, il y avait des fontaines et des jets d’eau ; quelques unes étaient couvertes par des treilles magnifiques : c’est dans celle du côté Nord que se trouvait cette belle treille formée d’un seul pied de Vigne dont j’ai parlé dans le premier volume, Chapitre IX. A côté de cette treille existe un petit enclos carré , dans lequel il y avait quatre belles autruches toutes déplumées (1). Un peu plus loin, sur la gauche, se trouvait un petit jardin assez bien tenu et arrosé par des conduits. La porte d’entrée de la Nouvelle-Kasba, toute construite en pierres de taille magnifiques , est vraiment un très beau morceau d’architecture.
- ( j) Leurs plumes n’étaient pas tombées naturellement.
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- A l’extrémité Sud de cette partie de la ville se trouve le fort Saint-André, dans l’intérieur duquel il y a de beaux logemens et des fontaines excellentes. Deux lunettes en pierre, placées devant ce fort, en défendent les approches et battent la plaine qui s’étend très loin au Sud et à l’Est. Ces trois ouvrages tiennent en respect un faubourg, Ras-el-Aïn, qui touche à la contrescarpe de la ville et s’étend à six cents mètres au Sud. A l’extrémité de ce faubourg , les Espagnols avaient un beau quartier de cavalerie , le fort Saint-Philippe, et en avant, une poudrière bien fortifiée ; ces deux bâtiinens sont en ruines aujourd’hui ; enfin, en dehors de la ville, le long du ruisseau qui coule dans la vallée, ils avaient élevé, pour en défendre l’approche aux Arabes, des tours carrées en pierres, espèces de blouckhaus, dans lesquelles il y avait continuellement une garnison. Tous les ouvrages dont nous venons de parler sont construits avec beaucoup de soin , en belles pierres de taille, dont la plus grande partie a été tirée d’une vaste carrière qui se trouve hors de la ville, tout près de la grande lunette du fort'Saint-André : c’est dans les marnes schisteuses qui alternent avec les calcaires de cette carrière que
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- se trouvent les poissons fossiles dont nous avons parlé dans le premier volume.
- La ville espagnole était entièrement située sur le plateau à l’Ouest du ruisseau, l’autre partie était occupée par les Maures : c’est là que se trouvent aujourd’hui les ruines des maisons et de tous les édifices qu’ils y avaient construits ; on y voit encore les restes de plusieurs églises et de grands bâtimens qui paraissent avoir été des couvens. Le palais du gouverneur, dont le couvert et les murs extérieurs existent encore, se trouve sur une petite place autour de laquelle il y a plusieurs autres maisons en assez bon état. Les Espagnols avaient aussi fait de grandes dépenses pour amener l’eau dans leur ville; il existe encore beaucoup de restes d’aquéducs, et plusieurs fontaines, dont 011 se sert encore maintenant, qui avaient été construits par eux , comme l’indiquent les inscriptions qu’ils portent.
- Non loin de l’embouchure du ruisseau dans la mer, se trouve un grand bâtiment carré construit en pierres de taille, dans lequel il y a de grandês salles voûtées magnifiques : c’était probablement le principal magasin des Espagnols ; c’est là que le Bey entreposait ses grains ; nous
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- en avons fait une caserne. Au milieu des ruines des maisons, des églises et des palais espagnols, s’élèvent quelques maisons mauresques construites avec des moellons et un mauvais mortier : ces maisons, qui n’ont qu’un rez-de-chaussée , sont généralement assez petites , et presque toutes les cours en étaient couvertes par de fort belles treilles. Il y avait cependant encore quelques maisons considérables dans cette partie de la ville ; mais nos soldats les ont presque toutes détruites, afin d’avoir le bois des planchers pour faire leur cuisine. Près des ruines d’une église espagnole, on voit celles d’un palais mauresque, dont les colonnes en marbre blanc, qui soutenaient la galerie de la cour principale , sont encore toutes debout : c’était le sérail du premier Bey qui vint gouverner la province d’Oran après le départ des Espagnols ; les ha-bitans m’ont assuré que ce prince y avait cent femmes, toutes plus belles les unes que les autres.
- A l’exception des forts , la partie Est de la ville est toute bâtie à la mauresque, et contient des maisons, dont les plus élevées n’ont qu’un premier étage et beaucoup un rez-de-chaussée seulement. Toutes ces maisons, construites avec des moellons et du mortier, sont couvertes en
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- terrasses et blanchies à la chaux, comme celles d’Alger et de Belida. Les rues sont droites et assez larges. Devant la porte de l’Est, celle d’Alger, il y a une petite place, autour de laquelle sont des boutiques : en dehors de cette même porte , entre le mur d’enceinte et la petite vallée qui le borde, il en existe une autre sur laquelle se tient le marché. J’ai compté quatre ou cinq mosquées à Oran , dont les minarets de trois sont de très beaux morceaux d’architecture mauresque. Dans l’intérieur, ces édifices ne diffèrent pas de ceux dont nous avons déjà parlé.
- La vallée qui sépare les deux parties de la ville, quoique très escarpée dans plusieurs endroits, est occupée par des jardins et des vergers magnifiques entourés de haies de cactus. Ces jardins sont arrosés par le ruisseau , sur les bords duquel on trouve quelques moulins à eau, des maisons de campagne, et deux ou trois tombeaux de Marabouts. Les arbres qui croissent dans les vergers sont en grande partie des figuiers , parmi lesquels on trouve des grenadiers, quelques palmiers , très peu d’orangers et de citronniers, quelques bananiers, enfui un petit nombre de pommiers et de poiriers. Tous ces arbres sont mal soignés et produisent d’assez mauvais fruils
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- qui se dessèchent et ne viennent presque jamais à maturité. Dans les jardins qui se trouvent au milieu des vergers, on ne rencontre que des citrouilles , des concombres, des melons , des tomates , des poivres longs et quelques pieds de maïs ; ces jardins sont en général assez mal tenus. Sur les points où les flancs de la vallée sont trop rapides pour qu’on puisse les cultiver, comme au dessous du rempart de la Nouvelle-Kasba , croit une grande quantité de cactus opuntia qui donnent de très bons fruits pendant tout l’été.
- A peu près au milieu de la ville, la vallée est traversée par un beau pont en pierre, de construction espagnole, qui met en communication les deux quartiers; dans celui de l’Est, la rue qui aboutit à ce pont est un ancien cours, de chaque côté duquel on voit encore de fort beaux arbres et de beaux pieds de vigne qui grimpent au milieu de quelques uns en s’entrelaçant dans leurs branches : les deux côtés de cette rue sont garnies de boutiques aussi pauvres que celles d’Alger. Il y avait aussi plusieurs cafés, parmi lesquels j’en ai remarqué deux assez grands : le plus beau est celui qui se trouve sur une petite place au dessus du cours. On y monte par un double
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- escalier dont le palier est sous un porche soutenu par des colonnes ; l’intérieur est une grande salle couverte, avec une galerie tout autour, et un jet d’eau dans le milieu : on n’y vend que du café, à deux centimes la tasse, ou à un sou avec du sucre dedans. Il y a encore au delà du pont, du côté de l’Est, et sous une grande voûte, un autre café assez remarquable , et dont l’entrée était toujours ornée de pots de fleuré. Ce café était très fréquenté par les Tunisiens qui se trouvaient à Oran avec nous, les Arabes de la campagne , et le petit nombre de Musulmans restés dans la ville. Devant la porte , au milieu des pots de fleurs, étaient placés des bancs et des tapis sur lesquels venaient s’asseoir les amateurs. Après midi, trois ou quatre musiciens juifs, avec des violons à deux cordes, des tambours de basque, des guitares et des chalumeaux , commençaient à jouer des airs arabes pour réjouir la société, dont, de temps en temps, quelque membre se levait et dansait, ou plutôt remuait le haut du corps pendant un quart d’heure en suivant assez bien la mesure de la musique sauvage qui raccompagnait ,* ces danseurs faisaient des grimaces et des contorsions épouvantables, qui excitaient de violens éclats de rire parmi les spec-
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- tateurs. J’ai aussi remarqué, dans le petit chemin bordé de murs qui prend à gauche au bout du pont pour monter à la Nouvelle-Kasba, un jardin où se trouvait le café des Nègres : dans celui-ci, il y avait également des musiciens et des danseurs qui étaient encore plus comiques que les autres ; mais ils n’aimaient pas du tout qu’on allât les visiter, et quand ils se livraient à leur grande joie , la porte était toujours fermée. Je présume que c’est là que les Nègres d’Oran font leur djelep , cette espèce de sabbat, dont j’ai parlé dans le second volume (page r 4^ ).
- Quand l’armée française vint prendre possession d’Oran , presque tous les habitans de cette ville se sauvèrent, à l’exception des Juifs, en emportant leurs bagages et emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfans ; trois ou quatre cents d’entr’eux rentrèrent plusieurs mois après. Mais avant notre arrivée, cette ville pouvait avoir une population de cinq ou six mille âmes, sans y comprendre celle des deux grands villages qui existent hors de ses murs. Cette population se composait de Maures, d’Arabes, de Nègres, de Turcs, de Juifs et de Koulouglis, dont les habitudes différaient très peu de ceux qui vivent à Alger , mais qui avaient des mœurs beaucoup
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- plus douces que les habitons de cette dernière ville, ce qui provenait sans doute de ce qu’ils ne se livraient point à la piraterie ; leurs principales occupations étaient l’agriculture et le commerce.
- Les Juifs, qui étaient aussi nombreux qu’à Alger, comparativement à la force de la population , sont mis de la même manière et ont les mêmes habitudes que ceux de cette ville ; mais ils sont beaucoup moins avilis : je les ai même vus plusieurs fois donner des preuves de courage; il est vrai qu’alors leur intérêt et leur existence s’y trouvaient attachés. Quand les Arabes menaçaient de venir nous attaquer, ils prenaient les armes, montaient pendant la nuit la garde sur les terrasses de leurs maisons et faisaient des patrouilles autour. Un jour qu’un détachement de nos troupes était engagé avec la cavalerie arabe sur le plateau qui domine la ville à l’Est, plusieurs Juifs osèrent sortir avec des ânes et des mulets portant des outres remplies d’eau, pour désaltérer nos soldaJs accablés par l’ardeur d’un soleil brûlant. Enfin lorsqu’on entreprit la démolition des deux villages qui touchaient à la contrescarpe des remparts , villages dans lesquels les Arabes venaient s’embusquer pour
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- tirer contre la ville, plus de cent Juifs se joignirent à nos sapeurs et travaillèrent avec eux pendant plusieurs heures sous le feu de l’ennemi.
- Quoique très peu de Musulmans fussent encore rentrés à Oran à l’époque où je me trouvais dans cette ville, j’y ai cependant vu un certain nombre d’artisans : il y avait beaucoup de cordonniers , des tailleurs, des tisserands dont les uns faisaient de la toile, et les autres des étoffes de laine, des menuisiers, des marchands, et quelques serruriers. Le long du ruisseau, sur le bord de la mer, il y avait plusieurs tanneries et fabri -ques de maroquin jaune et rouge. Les boutiques étaient presque toutes tenues par les Juifs; les Maures n’en possédaient que quelques unes, mais ils tenaient tous les cafés, qui étaient assez nombreux à cause de la garnison française. Je n’ai point vu à Oran de moulins à cheval, comme ceux d’Alger; les moulins à eau qui se trouvent le long du ruisseau prouvent l’ignorance et la maladresse de ceux qui les ont construits.
- Ces moulins se composent de deux meules très grossières sans pailler, dont la supérieure est fixée à un axe vertical que met en mouvement une roue horizontale, placée à la partie inférieure, et sur laquelle vient tomber un filet d’eau, qui
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- sort par une petite ouverture (1). La trémie, fixée au mur par deux fiches en bois, porte à son couloir un morceau de bois attaché avec une corde, dont l’extrémité inférieure appuie sur la meule, qui lui imprime, en tournant, un mouvement assez fort pour faire tomber le grain dans l’ouverture qui est au centre. La farine, ou plutôt le grain écrasé, tombe dans une auge faite en maçonnerie et qui est assez sale. Je n’ai point vu de tamis pour séparer le son, et faire plusieurs qualités de farine comme à Alger.
- Commerce. Oran faisait avec l’Espagne, la France et même l’Italie, un grand commerce de grains, de bestiaux, de laine et de maroquin. On y fabriquait des haïks , des bernous noirs , et tous ces capuchons bruns avec des dessins de différentes couleurs, que portent les Maures dans toute la Barbarie.
- Pendant mon séjour dans cette ville, les Arabes de la campagne amenaient au marché beaucoup de grain, du bois, des œufs, du beurre, de la volaille , des perdrix et surtout des bestiaux ,
- ( 1 ) On en voit de semblables dans les départemens de la Lozère et de l’Aveyron.
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- bœufs et moutons. Tout le bétail est petit comme à Alger , mais la viande en est d’une bien meilleure qualité ; il était à très bon marché : on avait un beau mouton pour trois rabia-boudjoux, et un petit bœuf, qui pesait près de deux cents livres, pour trois ou quatre soudi-boudjoux (i 4-fr. 80 c.). La paire de perdrix rouges coûtait un rabia-boudjou (g sous), mais la volaille était plus chère : une paire de beaux poulets se vendait encore trois et même quatre rabia-boudjoux. Je vis sur lemarché beaucoup d’ânes et de mulets portan t dans des paniers du sel marin assez propre, que l’on me dit provenir de marais salans qui sont dans le voisinage de la ville d’Arzéo ; je n’ai pas pu les visiter. Ce sel est celui que l’on vend dans les boutiques et dont se servent tous les habitans de la ville.
- Il arriva un jour dans la Kasba deux Arabes venant de l’intérieur du désert avec des sacs remplis d’ailes d’autruches garnies de plumes, qu’ils vendirent fort cher à plusieurs officiers et à des cantinières, dont l’avidité à les acheter fut cause du haut prix que les Arabes y mirent.
- Je ne suis pas resté assez long-temps à Oran pour étudier les mœurs des habitans, qui étaient alors très peu nombreux et ne faisaient qu’en-
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- li er et sortir de la ville. Ceux que j’y vis me parurent être d’assez braves gens ; on leur avait laissé leurs armes, qu’ils ne quittaient jamais, pas même quand ils travaillaient â quelque chose : les marchands, dans les boutiques, avaient le fusil à côté d’eux ; les garçons de café portaient à leur ceinture un yatagan, et bien souvent encore une paire de pistolets ; eh bien ! ils ne s’en sont jamais servis contre les Français.
- Les Musulmans d’Oran m’ont paru être plus religieux que ceux d’aucune autre ville de la Barbarie : ils se rendaient très régulièrement à la mosquée aux heures des prières, et ceux qui restaient dans les boutiques ne manquaient jamais de prier aux mêmes époques du jour ; on en rencontrait beaucoup dans les rues et le long-dès chemins, avec un chapelet à la main pour prier. Un jour, je vis un Arabe priant avec beaucoup de ferveur au milieu de la rue , et qui tenait un chapelet vert magnifique ; je m’approchai de lui, et, après avoir examiné son chapelet pendant quelque temps, je lui offris en échange un soudi-boudjou, qu’il prit avec avidité, et s’en alla incontinent sans plus penser à sa prière.
- On voit autour d’Oran une grande quantité de Marabouts, dont la plupart sont dédiés à Sydi-
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- Abdel-Kader, qui jouit d’une grande réputation dans tout le pays ; chacun de ces Marabouts porte un mât de pavillon auquel on arbore un drapeau rouge tous les vendredis, il y a à droite du ruisseau, sur le bord de la mer, deux Marabouts qui sont très fréquentés, et près desquels se trouvent de grandes cavernes dans le rocher : c’est dans ces cavernes que les dévots vont prier, et on remarque, tout à l’entour, des petits tas de pierres élevés par eux, en mettant une pierre dans un à chaque fois qu’ils viennent; je n’ai jamais pu savoir d’où provenait cette coutume ni ce qu’elle signifiait.
- On ne doit point ayoir à Oran pour les morts une vénération aussi grande que dans les autres parties de la Barbarie que nous avons déjà décrites; les tombeaux, placés sur des collines arides, étaient fort mal soignés : on ne voyait point d’arbres à l’entour, ni de fleurs cultivées entre les quatre pierres qui forment la tombe. Je n’ai jamais vu les Musulmans de cette ville aller prier sur les tombeaux de leurs pères ; mais les Arabes de la campagne s’y rendaient quelquefois en assez grand nombre.
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- CHAPITRE X.
- ENVIRONS d’ûRAN.
- On sort d’Oran par six portes, dont une donne sur le port ; deux se trouvent dans l’ancienne ville, l’une débouchant sur les montagnes de l’Ouest , et l’autre dans le fond de la vallée ; les trois autres sont dans la nouvelle ville .-deux du côté de l’Est, dont la plus près de la mer conduit au village de Kerguenta , qui se trouve immédiatement de l’autre côté de la vallée, et l’autre par où l’on va à la grande lunette du fort Saint-André, en longeant la carrière; enfin, la troisième, qui est tout à fait à l’extrémité Sud, sort dans le village de Ras-el-Aïn , par un chemin couvert ruiné qui conduisait au fort Saint-Philippe.
- Du sommet de la tour ronde qui est dans l’intérieur de la Kasha, on découvre toute la cam-
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- pagne environnant Oran, au milieu de laquelle on remarqua une infinité de chemins qui viennent converger vers cette ville, et parmi lesquels on dis tingue quatre routes assez bien tracées, praticables aux voitures e«t à l’artillerie de campagne : l’une, qui traverse le village de Kerguenta, se dirige vers l’Est et conduit à Arzéo et à Mostaganem ; un peu plus au Sud, celle de Mascara et d’Alger côtoie le village, et traverse ensuite le plateau sur lequel on aperçoit plusieurs Marabouts entourés de tombeaux : c’est le cimetière d’Oran. Au dessous de ce cimetière et au milieu du petit vallon, passe un grand chemin qui se dirige au Sud-Ouest, tout droit sur un Marabout blanc, que l’on aperçoit à plus de deux lieues dans le milieu de la plaine ; enfin la route de Tremecen, ou plutôt Telmecen, traverse le village de Ras-el-Aïn et se dirige vers le Sud-Ouest, en côtoyant le prolongement du mont Rammra, que l’on appelle Akebet Aroun. Tous les autres chemins, très nombreux, servent de communication entre la ville et les douars des Arabes nomades qui viennent s’établir dans les environs pendant le printemps.
- En sortant par la porte d’Alger, on traverse line petite vallée remplie de figuiers, et ensuite
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- on entre dans un grand village ruiné, Kerguen-ta, dont les maisons étaient construites dans le même genre et aussi bien qu’à Oran. 11 y a, dans ce village, deux grandes rues de sept cents mètres de long chacune, qui le traversent d’un bout à l’autre, et dans lesquelles viennent aboutir un grand nombre d’autres plus petites, qui divisent; le village en petits îlots, dans l’intérieur desquels il y a toujours beaucoup de cactus plantés autour de chaque maison, ce qui fait qu’il est souvent fort difficile de passer entr’elles ; ces cactus fournissaient une grande partie de la nourriture des habitans pendant l’été.
- Je ne vis rien de remarquable dans le village de Kerguenta, qu’un grand bâtiment situé à l’extrémité sur le bord de la mer, que l’on nomme Médersa, qui fut construit par le premier Bey qui vint gouverner Oran après le départ des Espagnols, et en mémoire de cet heureux événement. Ce bâtiment renfermait un Marabout, ou plutôt une petite mosquée dans l’intérieur de laquellè il y avait des tombeaux magnifiques en marbre blanc : ces tombeaux se trouvaient sous un dôme soutenu par des colonnes , et qui était ouvert à la partie supërieurè ; un palmier superbe, planté au centre, passait par cette ouvér-
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- ture, que ses feuilles recouvraient en s’épanouissant. Attenante à la mosquée, était une grande cour oblongue entourée d’arcades : cette cour, toute plantée d’arbres, avait au centre un joli bassin en pierre, dans lequel l’eau n’arrivait plus , parce que les conduits avaient été brisés.
- Le village de Kas-el-Aïn, ce qui veut directe de la source, était presque aussi considérable que Kerguenta, mais il était loin d’être aussi compacte ; il existait dans le milieu une grande place triangulaire entourée de haies. La partie la mieux construite et la plus habitée se trouvait au Sud de la ville, le long de la vallée, entre le fort Saint-Philippe el le fort Saint-André : c’est là qu’habitaient les chefs de presque toutes les tribus arabes de la plaine. A la partie Sud de ce village, onremarquaitplusieursgrandes maisons mauresques bien construites, et tout à fait à l’extrémité, surlaroutedeTelmecen, une petite mosquée. Ces deux villages, qui renfermaient ensem • ble une population aussi considérable que celle d’Oran, étaient habités par des Arabes, quelques familles maures et des Nègres , qui prirent presque tous la fuite à notre approche; c’est dans celui de Ras-el-Aïn qu’il en resta davantage,
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- probablement parce que les Cheks qui l’habitaient ne s’en étaient pas allés.
- Il y avait, autour de ces villages, des champs cultivés environnés de haies d’agaves, et quelques vergers plantés de figuiers. A Kerguenta, les champs cultivés, entourés de haies avec quelques arbres au milieu, s’étendaient jusqu’à cinq mille mètres à l’Ouest, en formant une petite bande étroite le long de la côte ; mais à Ras-el-Aïn, ils n’allaient pas à plus de cinq cents mètres au delà du village. Tout le reste de la campagne, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, était couvert de petites touffes de dattiers nains, au milieu desquels on remarquait çà et là un arbre ou deux, et les tombeaux de trois ou quatre Marabouts.
- Dans toute la partie du Sud, le terrain sec 11e contient pas une seule goutte d’eau en été; le ruisseau qui donne de l’eau à Oran ne se montre au jour qu’au dessous de l’ancienne poudrière espagnole, à un endroit qu’on appelle la fontaine, et qui n’est autre chose que le débouché de l’a— quéduc souterrain qui, passant dans le fond de la vallée, au dessous de la route de Telmecen, va chercher l’eau bien loin à l’Ouest et dans l’intérieur des montagnes d’Akebet, Aroun. J’ai suivi cette route pendant une lieue et demie, tou-
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- jours au pied des montagnes, et à travers des broussailles de palmiers, sans trouver un seul ruisseau.
- Du côté de l’Est, en sortant de Kerguenta, on rencontre plusieurs sources et petits ruisseaux sur le bord de la mer, et à un quart d’heure de Médersa, à l’extrémité de l’anse qui se trouve devant le bâtiment, il existe un ruisseau abondant, qui coule dans le fond d’une vallée profonde : avant notre arrivée, ce ruisseau, conduit par un aquéduc souterrain, fournissait de l’eau à Médersa et à tout le village de Kerguenta ; mais depuis, cet aquéduc a été rompu , et l’eau suit maintenant son cours naturel pour se rendre à la mer. Après avoir traversé ce ruisseau , on se trouve au dessus d’une falaise escarpée, formée par le terrain tertiaire, qui s’élève jusqu’à cent trente mètres au dessus du niveau de la mer : c’est le long de cette falaise que sont les champs cultivés dont j’ai parlé plus haut; mais il n’y a pas une seule habitation. Immédiatement au dessus de la baie , se trouvent, deux petits Marabouts carrés, que l’on aperçoit depuis Oran, et un peu plus loin, une batterie qui n’a jamais été achevée. A deux mille mètres de ces Marabouts, la falaise se bifurque : la portion l«a
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- plus élevée entre dans les terres, et forme un demi-cercle pour aller rejoindre la mer ensuite ; l’autre continue à suivre le bord de la mer. A trois cents mètres de la bifurcation, il y a sur le bord de l’eau une batterie carrée, entourée d’un fossé sec, sur lequel il existait un pont-levis ; cette batterie contenait six pièces de canon en fer dont les affûts avaient été enlevés. Nous ne nous avançâmes qu’à cinq ou six cents mètres au delà de cette batterie, en suivant le grand plateau qu’on voit s’élever devant soi quand on sort du village de Kerguenta ; mais depuis là, nous voyions la campagne à plus de deux lieues de distance, jusqu’au pied du mont Saint-Augustin : c’est une plaine un peu ondulée, sans une seule habitation, dans laquelle on ne remarque pas un arbre, et qui est toujours couverte de broussailles de dattier.
- Si de la batterie on se dirige droit vers le Sud, on traverse un terrain sec, couvert de broussailles , et dans lequel on trouve çà et là quelques fours à chaux. Il existe un grand nombre de ces fours à chaux tout autour d’Oran, jusque bien avant sur les monts Rammra. Ces fours ne sont ni aussi beaux ni aussi grands que ceux d’Alger: ce sont tout simplement des trous cyliii
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- driques pratiqués dans la terre, et garnis de briques ou de pierres, avec une ouverture à la partie inférieure pour mettre le feu. C’est le calcaire du terrain tertiaire que l’on calcine pour obtenir une très bonne chaux grasse.
- A une lieue du bord de la mer, on trouve une grande ferme carrée, construite en maçonnerie : c’est la seule que j’aie vue dans tous les environs d’Oran ; il y a autour quelques champs mal cultivés. Au Sud de cette ferme, il existe un lac de forme elliptique qui a près d’une lieue de longueur, et qui se dessèche entièrement pendant l’été. Ensuite, tout le terrain que l’on parcourt jusqu’à une lieue et demie d’Oran, entre cette ferme et la route de Telmecen, est tout couvert de touffes de dattiers sans une seule trace d’habitation ; ce terrain n’est cependant point inculte: son aspect et beaucoup de chaume qui y restait encore annonçaient qu’il avait été ensemencé depuis peu de temps. Sous le Bey, il était cultivé par lès habitans des deux villages, et plusieurs tribus nomades qui venaient y établir leurs “tentes. Les Arabes et les Maures labouraient entre les to uffes de dattiers, et y semaient ensuite le grain. Les tribus nomades, qui venaient dans le mois de novembre, restaient jus-
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- qu’à la récolte, qui se fait à Oran, vers la fin de juin ; après avoir payé leur fermage et le tribut, elles seretiraient au pied de l’Atlas, en emportant leur grain avec elles. Les habitans des villages qui touchent à Oran l’enfermaient dans des matmoures, dont on voit encore un assez grand nombre dans celui de Ras-el-Aïn.
- Immédiatement au Sud d’Oran, la plaine est bornée par une colline allongée dans le sens de l’Est à l’Ouest, qui s’élève de cinquante mètres au dessus du terrain plat qui est à son pied, et de cent cinquante-sept au dessus du niveau de la mer. Monté sur celte colline et regardant du côté du Sud, je vis, jusqu’au pied du Petit Atlas, qui peut en être à six ou sept lieues de distance, un terrain plat, assez semblable à la plaine de la Métidja , mais dans lequel je ne pus rien distinguer, quoique j’eusse avec moi une excellente lunette. C’était au mois de juillet; une partie de cette plaine est occupée par un grand lac qui était alors à sec, et sur le fond duquel on remarquait une infinité de petits sentiers tracés par les chevaux et les chameaux des Arabes qui l’avaient traversé. Ce lac, qui commence immédiatement au pied de la colline sur laqùelle j’étais monté, peut avoir deux mille mètres de
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- large , et s’étend à perte de vue du côté de l’Ouest. Les officiers du 2l" régiment de ligne qui m’accompagnaient me dirent qu’ils l’avaient vu tout rempli d’eau pendant l’hiver, et ils étaient d’autant plus étonnés de le voir à sec, qu’ils l’avaient regardé comme un bras de mer.
- Je n’ai pas pu aller jusqu’au bord de ce lac, parce que mon escorte était trop faible ( elle ne se composait que de cinquante fantassins) et que nous étions obligés de nous défier d’une centaine de cavaliers arabes qui étaient toujours à notre poursuite. La garnison d’Oran n’était forte alors que de douze cents hommes du 21e régiment de ligne, qui se trouvaient dans un dénuement complet ÿ ce petit nombre de braves étant obligés d’occuper la ville et tous les forts environnans, on ne pouvait pas me donner un détachement plus nombreux. Si j’avais seulement pu avoir un bataillon avec deux obusiers de montagne, je crois que j’aurais exploré jusqu’au pied de l’Atlas. Le colonel Lefol m’avait promis de me donner deux ou trois fois une escorte de plusieurs compagnies, soutenues par la batterie de montagne que nous avions à Oran, quand j’aurais terminé le lever des environs de cette ville ; mais les Arabes, qui voyaient avec beaucoup de peine
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- toutes les excursions que nous faisions sur leur territoire, se réunirent pour nous attaquer, et il nous fut dès lors impossible de nous écarter beaucoup de la ville. En levant le village de Rer guenta, qui est sous le canon des remparts, nous fûmes surpris par la cavalerie arabe, et les cinquante-huit hommes qui m’accompagnaient furent fortement compromis.
- La présence des Français à Oran n’avait point empêché les Bédouins de venir établir leurs tentes dans la plaine qui avoisine cette ville : aux mois d’avril et de mai 1831, il y avait un grand nombre de douars avec beaucoup de troupeaux, et les habitans vivaient en très bonne intelligence avec nos soldats ; c’est à cette époque que la garnison d’Oran a joui de la plus grande tranquillité. Ces nomades, qui sont très nombreux dans la province d’Oran, viennent au printemps sur les bords de la mer, où il y a alors de l’eau et des pâturages pour leurs troupeaux ; mais les chaleurs de l’été, desséchant le terrain, font périr les herbes et tarir les ruisseaux : alors ils lèvent leurs camps et vont s’établir au pied de l’Atlcjts, où ils trouvent de l’herbe et de l’eau.
- Eri dehors de la partie Ouest d’Oran, il règne , depuis le pied des remparts de la Vieille-
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- Kasba jusqu’à la fontaine, un chemin bordé de murs à droite et à gauche. De chaque côté de ce chemin, il y a des vergers et des jardins remplis de beaux arbres ; c’est au milieu de ce chemin que se trouve, encore très bien conservé, l’ancien cimetière espagnol, dont une tour en pierre, à demi ruinée maintenant, défendait l’approche. Ce cimetière est peu considérable ; les murs qui l’entourent étaient en fort bon état lorsque je le visitai, le sol n’avait point été bouleversé, et j’y vis encore plusieurs tombeaux qui ne présentaient rien de remarquable.
- Comme nous l’avons déjà dit, toute la rive gauche du ruisseau est bordée par un versant très élevé des montagnes du Rammra. Ce versant est complètement aride ; on n’y voit pas un seul arbre : à peine si quelques touffes de dattiers nains viennent de temps en temps reposer l’œil fatigué de se promener sur ce terrain nu, et qui étincelle par la réflexion des rayons d’un soleil brûlant.
- On peut gravir ce versant par deux chemins : l’un qui longe pendant quelque temps les murs de la Vieille-Kasba, et se dirige ensuite vers un col bordé de rochers , que l’on voit à un quart de lieue, à gauche du Marabout de Sydi-Abdel-
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- Kader-Maïda, qui se trouve au commencement du plateau du côté du fort Santa-Cruz.
- Le second chemin sort de la porte Ouest de la ville, et se dirige droit au Marabout, en longeant une vallée profonde et passant au pied du rocher noir sur lequel on voit s’élever les ruines du fort Santa-Cruz. Après avoir dépassé ces ruines, on arrive dans un col étroit, dominé par deux masses de dolomie noire, très élevé, et duquel on découvre la rade de Mers-el-Kebir, le fort bâti sur une pointe de rocher qui la termine du côté du Nord-Ouest, et la pleine mer à une grande distance. On monte, avec beaucoup de difficultés, sur le flanc Sud du rocher, et ensuite on arrive sur un petit plateau étroit, bordé de chaque côté par des escarpemens de calcaire tertiaire. Le Marabout, qui se trouve au commencement du plateau, est construit comme tous ceux dont nous avons déjà parlé ; mais il y a derrière une cour carrée avec un logement pour une famille : c’est probablement là qu’habite le Marabout vivant ; il avait dû fuir à notre approche, en emportant son mobilier, car nous ne trouvâmes dans les chambres que quelques mauvaises peaux de mouton. A six cents mètres à l’Ouest du Marabout, on rencontre le col par lequel j’ai
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- dit que passait le premier chemin. Ensuite, le plateau s’élargit beaucoup et paraît s’étendre fort loin vers l’Ouest.
- Toute cette partie de la montagne est occupée par le calcaire tertiaire, qui vient partout à la surface : il est tout couvert de mauvaises broussailles , et l’on n’v trouve pas une seule goutte d’eau, non plus que sur le versant Sud ; mais dans le versant Nord, qui borde la rade de Mers-el-Kebir, il y a plusieurs fontaines entourées d’arbres. Nous étions sur le plateau du Rammra, le 18 juillet, àcinqheuresdumatin, par un temps magnifique, et, en regardant du côté du Nord, nous voyions très distinctement à l’œil nu les montagnes de la côte d’Espagne, qui en sont cependant éloignées de 45 lieues.
- Mers-el-Kebir et ses environs. La grande rade de Mers-el-Kebir n’est séparée de la baie d’Oran que par la pointe de la Moune. On ne peut pas y aller par terre en suivant le bord de la mer : le rocher escarpé qui forme la falaise entre la porte Sud et le fort de la Moune, et dans lequel on a creusé plusieurs beaux magasins, vient tomber dans la mer à côté de ce fort, et arrêter tout court l’observateur, qui ferait d’inutiles efforts pour aller plus loin. C’est par la porte de
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- ni.
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- l’Ouest , celle qui se trouve près de la limette Saint-Grégoire, qu’il faut sortir pour aller à Mers-el-Kebir. On trouve là un chemin assez bien tracé, mais dans lequel 011 ne peut pas aller avec des voitures; ce chemin passe devant le fort Saint-Grégoire, au dessous du rocher de Santa-Cruz, suit toutes les inflexions des montagnes pendant environ une demi-heure, en passant au dessus de la falaise très escarpée, descend ensuite sur une petite plage de sable et suit le bord de la mer encore pendant une demi-heure, remonte sur la falaise, et arrive enfin au fort de Mers-el-Kebir, qui est à huit mille mètres d’O-ran. On voit, sur le versant des montagnes qui bordent la rade, deux ou trois maisons, dont une, assez considérable, est entourée de fort beaux arbres, au milieu desquels il y a une excellente fontaine : c’était la maison de campagne du consul anglais. Tout le reste du terrain est couvert de mauvaises broussailles qu’on peut à peine brûler pour faire la soupe, et au milieu desquelles on ne voit d’autres arbres que ceux qui sont autour des maisons ; quoiqu’il y ait quelques fontaines dans ce terrain, il est cependant; sec et aride. A peu près au milieu de la rade, vient déboucher une grande vallée dirigée de
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- l’Ouest à l’Est, et par laquelle arrivent souvent, surtout en hiver, des rafales qui tourmentent beaucoup les vaisseaux qui sont à l’ancre; dans le fond de cette vallée, coule un petit ruisseau qui a presque toujours de l’eau.
- Source thermale. Quand on a dépassé le fort; St.-Grégoire, en allant d’Oran à Mers-el-Kebir, on peut descendre au pied de la falaise par un sentier extrêmement difficile, qui serpente à travers les rochers. Ce sentier conduit à une caverne située sur le bord de la mer , et dans laquelle se trouve une source thermale, la seule que j’aie jamais vue en Afrique. On entre dans cette caverne par une ouverture assez large, dont toutes les parois sont couvertes de sel marin très blanc ; on arrive ensuite dans une salle à peu près circulaire, au milieu de laquelle il existe un bassin dont la surface de l’eau est à plus d’un mètre au dessous du sol de la caverne, et pour y arriver on est obligé de descendre trois marches fort grossièrement construites ; l’eau qui vient de la partie inférieure a une teinte noirâtre ; elle est saumâtre, et tout l’intérieur de la grotte est tapissé d’une légère çôuche de sel marin.
- C’était le 16 juillet, vers sept heures du matin,
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- que je visitai cette source thermale; à l’extérieur, le thermomètre centigrade marquait 25°5o, à l’intérieur 2g0f\o, et plongé dans l’eau de la fontaine 52° : ainsi la température de l’eau n’excédait celle de l’atmosphère que de 6°5o ; on pouvait la boire sans être incommodé, ni par le sel qu’elle contient, ni par sa température. On m’a assuré que cette source jouissait de grandes propriétés pour guérir certains maux. Les habitans du pays, m’a-t-on dit, qui sont attaqués de maladies, viennent rester pendant plusieurs heures de suite dans la caverne , boivent de l’eau de la fontaine et s’en retournent ensuite guéris ; mais je n’ai point eu occasion de vérifier si ce récit était exact. Il n’y a point d’autres constructions près de cette caverne qu’un petit enclos circulaire en pierres sèches , au milieu duquel sont des broussailles et quelques pieds de vigne sauvage.
- Le fort de Mers-el-Kebire stconstruit sur un rocher de dolomie qui part du pied d’une montagne très élevée et s’avance à 600 mètres dans la mer. En arrivant à ce fort par le chemin qui vient d’O-ran, on voit le front du côté de la terre formé par des murs très élevés construits en pierre de taille_, et au sommet desquels il y a beaucoup d’embra-
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- sures. On entre dans le fort par une assez belle porte communiquant avec une voûte tortueuse assez longue , qui va déboucher dans une grande cour , autour de laquelle sont de très beaux logemens assez spacieux, pour une garnison de six cents hommes, avec les magasins nécessaires à ses approvisionnemens de toute espèce. Il existe dans F intérieur plusieurs citernes d’eau excellente, qui se remplissent assez pendant l’hiver pour fournir aux besoins de la garnison pendant tout l’été ; mais il n’y a pas une seule source dans l’intérieur du fort, ni dans tout le terrain à plus d’un quart de lieue. Ce fort est un triangle très aigu, dont le sommet, placé sur l’extrémité du rocher qui s’élève de 16 mètres au dessus de la mer qui en baigne le pied, est occupé par un phare qui était en partie détruit quand je le vis. Les deux côtés adjacens sont occupés par des batteries , coupées de distance en distance par de grosses traverses en pisé dans le but de les défder de la montagne qui s’élève brusquement de 370 mètres au dessus du fort. C’est en pisé, dans lequel il y a une grande quantité de petits cailloux, que sontcons' truits presque tous les logemens qui se trouvent dans l’intérieur du fort, ainsi que plusieurs murs
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- énormes, espèces de traverses, qui vont d’un côté à l’autre du triangle.
- Le fort de Mers-el-Kebir est très bien placé pour défendre la rade : ses feux, croisés avec ceux des forts de la Moune et de St.-Grégoire, écraseraient tous les vaisseaux qui tenteraient d’en forcer l’entrée ; mais, du côté de la terre, ce fort est dominé par une montagne élevée de 070 mètres au dessus de son sol et de laquelle on peut tirer dedans à coups de fusil. G ’est pour parer à ce grave inconvénient que les Espagnols avaient construit toutes ces traverses dans l’intérieur ; ils avaient même commencé à élever un fort sur la montagne, mais il n’a jamais été achevé, et l’on voit encore aujourd’hui les travaux entrepris , dans l’état où ils les ont laissés. Cette montagne est l’extrémité d’une crête étroite qui s’étend fort loin vers l’Ouest : cette crête est garnie de rochers de dolomie qui la rendent presqu’impraticable ; elle est aride ou couverte de fort mauvaises broussailles , et l’on n’y trouve pas une seule goutte d’eau.
- Du fort de Mers-el-Kebir part un sentier qui côtoie le flanc Nord de la montagne, dont le pied tombe dans la mer. ,Au dessous de ce sentier, la falaise est formée, jusqu’à quatre mille mètres
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- du fort, par des rochers escarpés le long desquels il est impossible de passer : ensuite la côte tourne vers le Nord-Est; la montagne, qui continue de se diriger à l’Ouest, laisse alors entr’elle et cette côte une plaine légèrement ondulée , toute couverte de mauvaises broussailles , composées de cistes ( i ) et de touffes de dattiers , au milieu desquels on ne voit ni arbres ni habitations d’aucun genre, pas même une tente de Bédouins, Ceci me fait croire que cette plaine est entièrement privée d’eau, et ne m’étonne pas beaucoup, parce que le sol est formé par le calcaire tertiaire, qui est ici en couches horizontales; mais comme la marne bleue se trouve au dessous, on aurait de fort bons puits , peut-être bien des sources jaillissantes, en creusant à une certaine profondeur.
- A partir du point où la montagne quitte la mer , règne une petite plage de sable ( plage de Las Aguadas) qui s’étend jusqu’au cap Falcon, à 5,ooo mètres de là. Cette plage n’a pas plus de 5o mètres de largeur, et dans plusieurs endroits elle n’en a que vingt et même moins ; elle es<
- (i) Cistus monsjjclicnsis.
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- partout dominée par une falaise escarpée, de 15 à 20 mètres d’élévation , qui forme un demi-cercle dont l’extrémité est occupée par le cap Falcon. Ce cap est encore une pointe étroite de dolomie, sortie du milieu des schistes, qui s’avance dans la mer ; de tous les côtés, il est bordé par des rochers escarpés qui en rendent l’approche extrêmement difficile pour les embarcations. Le milieu est une petite colline sur laquelle sont les restes d’une ancienne tour espagnole. On aperçoit dans la mer , au Nord du cap Falcon, plusieurs rochers qui s’élèvent de 5o à 40 mètres au dessus de l’eau ; à l’Est, se trouve une excellente cale pour les vaisseaux contre les vents du Nord, du Nord-Ouest et de l’Ouest. La mer est très profonde : on peut venir mouiller fort près de la côte ; amarrés à terre avec notre chaloupe, nous jetâmes la sonde , et nous trouvâmes une profondeur de huit brasses.
- C’est là que le comte de Montemar vint mouiller et débarqua son armée en juin 17O2 , pour reprendre Oran , conquis par le cardinal de Xi-ménès, et qui était retombé entre les mains des Maures pendant la guerre de la Succession. On voit encore la pente douce qu’on fut obligé de pratiquer, à coups de pioche, dans la falaise, pour
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- pouvoir la gravir et monter les chevaux et l’artillerie. Cette tour ruinée dont j’ai parlé plus haut a probablement été construite en mémoire de l’heureux débarquement et de la reprise d’Oran qui en fut la suite. La plaine qui se trouve ici au dessus de la falaise permet d’y établir un camp considérable , et d’arriver, sans beaucoup de difficulté, avec de l’artillerie jusque sur les montagnes qui dominent le fort de Mers-el-Kebir et la ville d’Oran ; mais il n’y a ni eau ni bois, ce qui est un grave inconvénient. Je crois qu’on pourrait se procurer de l’eau en creusant dans le calcaire tertiaire.
- La faiblesse de l’escorte qui m’accompagnait lorsque j’allai au cap Falcon ne me permit pas de m’avancer au delà de ce point ,• je montai sur les mamelons dolomitiques qui s’élèvent le long de la côte au dessus de la plaine , et je vis à une très grande distance, du côtédu Sud-Ouest, une plaine ondulée aller se terminer à la chaîne de montagnes que nous avions laissée à une lieue de Mers-el-Kebir et qui vient rejoindre la mer à deux lieues du cap. Cette plaine était toute couverte de broussailles : on n’y apercevait pas une seule habitation ; les dômes blancs de deux ou trois Marabouts étaient les seules con-
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- structions qu’011 y remarquât. La falaise , aussi loin que je pouvais l’apercevoir, est bordée par des rochers à pic dont le pied tombe dans la mer ; ces rochers étaient habités par une grande quantité de pigeons, et, de distance en distance, on voyait sur le bord de la mer des cormorans , attendant qu’un petit poisson passât pour se jeter dessus.
- La description que je viens de faire des environs d’Oran montre qu’ils sont bien inférieurs à ceux d’Alger : c’est un terrain nu ou couvert de mauvaises broussailles qui ne sont pas toujours bonnes à brûler ; on n’y trouve pas un seul olivier, pas une pièce de vigne; les cactus et les agaves croissent autour de la ville seulement, et la presque totalité du pays est inculte. Je conclus de là qu’il n’y a aucune espèce d’avantage à établir une colonie à Oran ; la nature du sol et la rareté de l’eau ne permettraient guère que d’y cultiver les céréales, et encore faudrait-il avoir des forces considérables pour mettre les cultivateurs à l’abri du yatagan des Arabes.
- 11 faut occuper Oran comme position militaire , et surtout pour la belle rade de Mers-el-Kebir, qui est le seul port militaire que nous ayons , depuis le cap Matifou jusqu’au détroit de
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- Gibraltar, et dans lequel une flotte de cent vaisseaux serait en sûreté. Je n’ai pas besoin de dire ici combien il est important pour la F rance d’avoir, dans le voisinage du détroit de Gibraltar, un port dans lequel elle puisse, en cas de guerre, conserver une escadre assez forte, pour empêcher une autre puissance maritime de se rendre maîtresse de toute la Méditerranée.
- La province d’Oran, jusqu’au pied de l’Atlas, est habitée par des tribus nomades, qui élèvent de beaux chevaux, une grande quantité de bes -tiaux , et sèment beaucoup d’orge et de blé. Ces tribus sont obligées, pour vendre leurs grains et leurs bestiaux, de les amener à Oran, où des bâtimens anglais et espagnols viennent les acheter; on devrait protéger ce commerce, et percevoir, sur les marchandises, un droit qui pourrait fournir un revenu considérable. La race des chevaux d’Oran est très belle : ce sont les plus estimés de toute la Régence, et on peut les obtenir à très bon marché; en s’entendant avec les Arabes , on en aurait une grande quantité qui serviraient à monter notre cavalerie, et quel’on vendrait en France avec beaucoup d’avantage. Il ne faut pas vouloir établir des colons partout, mais savoir tirer du pays les ressources qu’il présente.
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- Dans tout ce que je viens de dire, je n’ai point parlé des Berbères, qui doivent habiter l’Atlas de la province d’Oran, comme celui des environs d’Alger ; mais c’est que je n’en ai pas vu un seul, soit dans la ville, soit dans toutes les excursions que j’ai faites à l’entour : je pense que la présence des Français les empêchait de sortir de leurs montagnes.
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- CHAPITRE XI
- BONE.
- Bone est la seule ville d’Afrique occupée par l’armée française, dans laquelle je ne sois pas allé; mais monsieur deCrény, lieutenant d’état-major, qui était avec le général Danremont, lorsqu’il fut envoyé avec sa brigade pour s’emparer de cette ville, m’a donné des renseigne-mens dans l’exactitude desquels j’ai une entière confiance, et que je transcris ici. Bone, petit port de mer, à g5 lieues à l’Est d’Alger (i), se
- (i) M. Bérard, qui est allé dans cette ville en i832, par des observations très exactes faites sur la terrasse de l’Hôpital, a trouvé qu’elle est située à 36° 53' 56" de latitude Nord et à 5° 24' 38" de longitude Est : ce qui donne un peu plus de g5 lieues pour la distance , en ligne droite, de Bone à Alger.
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- vovagi;
- trouve sur le versant Sud d’un promontoire qui s’avance assez loin dans la mer, et forme ainsi un havre dans lequel les vaisseaux sont en sûreté eontreles vents duNord et de l’Ouest. Cette ville est bâtie au pied d’un mamelon très prononcé , dont les flancs viennent aboutir, le long du rivage, à des falaises très escarpées. L’enceinte , formée de murailles hautes de dix mètres environ, assez épaisses, mais non terrassées, présente la forme d’un rectangle, légèrement incli né vers la vallée de la Seibouze, qui est au Sud-Ouest : cette muraille , faible dans quelques endroits, accessible sur plusieurs points du côté de la mer et dans le chemin de ronde, est cependant susceptible d’une bonne défense contre les habitans de la contrée seulement ; son développement total est d’environ 1,700 mètres. Quatre portes donnent entrée dans la ville : une, àl’Est, conduit au débarcadère ; la seconde, dite des Arabes, donne issue sur la route de Constantine, et les deux autres regardent la citadelle, Kasba.
- La population, assez nombreuse il y a quelques années, était réduite à seize cents âmes lors de l’arrivée des troupes françaises ; beaucoup de maisons abandonnées tombaient en ruines. Les rues sont étroites, comme dans toutes les villes
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- d’Afrique, et non pavées : la Kasba, à 35o mètres des murs, couronne une haute colline que l’on aperçoit du côté du Sud; ses murs, élevés etfort. épais, sont adossés au sol naturel : il serait difficile d’y faire brèche ; ses faces sont bien dirigées pour battre la rade et le débouché de la vallée; elle commande entièrement la ville. L’intérieur de cette citadelle est vaste; elle renferme quelques maisons très dégradées et plusieurs citernes mal entretenues.
- La colline sur laquelle s’élèvent les murs de la Kasba ne s’abaisse point tout à coup du pied du mur au fond de la vallée ; elle se partage en deux sommets et s’avance parallèlement à l’enceinte jusqu’à l’angle Nord-Ouest. A cette hauteur, quelques tombeaux de Marabouts, très révérés dans le pays, indiquent l’origine de la dernière pente : elle est escarpée, et cette brusque chutede terrain masque, aux feux de la Kasba, deux petits mamelons qui achèvent de raccorder la colline avec le fond de la vallée; la saillie de la crête extérieure les dérobe encore en partie à ceux de l’enceinte.
- La campagne qui s’étend devant la ville est très favorable à la défense; à portée de fusil des murs, une partie basse de terrain qù séjournent les
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- eaux couvre la face Ouest d’un avant-fossé large et profond ; un banc de sable étroit, qui la sépare de la mer, et un pont de pierre jeté dans la direction de la route de Constantine sont les seules avenues de la place : un enclos d’agaves, placé près de la mer, et un grand verger, voisin du pont, peuvent cependant couvrir l’approche de quelques tirailleurs. Au pied de la Kasba, le terrain est beaucoup plus avantageux à l’ennemi ; il est coupé dans tous les sens de haies et de fossés, dont les bords élevés peuvent facilement couvrir un homme.
- Sur la carte des côtes d’Afrique levée en 1822, 1823 et 1829 par M. le capitaine de frégate Du Petit-Thouars, je vois que Bone est bâtie dans une grande baie terminée par le cap de Garde à l’Ouest et par le cap Rosa à l’Est. Aux deux extrémités de cette baie, il y a des montagnes très élevées qui tombent brusquement dans la mer, et au Sud-Ouest de la ville, le long des bords de la Seibouze, on en remarque une sur laquelle fut jadis bâti le couvent de Saint- Augustin, dont on voit encore les ruines aujourd’hui. Trois rivières se jettent dans cette baie : deux "à côté l’une de l’autre, la Seibouze et la Seibose, dans la rade, tout près de Bone, et l’autre, la Saba
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- ou Mafraga, à 4 lieues plus à l’Ouest. L’intervalle compris entre la ville et cette dernière est occupé par des dunes qui s’étendent fort avant dans les terres. On trouve dans l’intérieur de ces dunes, à une demi-lieue de la Seibouze, un lac assez étendu, qui ne paraît point avoir de communication avec la mer : j’ignore si l’eau en est salée. M. de Crényditque les hauteurs qui occupent l’espace compris entre la «Seibouze et la Sei-bose sont boisées, mais il ne parle pas de la nature du bois; je présume que les arbres doivent être des chênes verts et des lièges, comme dans le Petit Atlas.
- Les habitans de Bone étaient des Maures, qui faisaient jadis, avec l’Europe, un assez grand commerce de grains, de bestiaux, de pelleteries, etc. ; mais notre blocus étant venu paralyser leur commerce, ils se livrèrent alors à l’agriculture, qui formait leur principale industrie lorsque nous nous emparâmes de leur ville pour la première fois. Ces Maures étaient bien loin de ressembler, quant aux mœurs et au caractère, à ceux d’Alger : à l’arrivée des Français, quelques uns seulement abandonnèrent la ville; mais la presque totalité de la population resta paisiblement chez elle, reçut nos troupes avec de
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- véritables démonstrations de joie, et se prêta très volontiers à tout ce que les circonstances exigeaient, tant pour la défense de la place que pour le logement des soldats. Quand les tribus de la campagne vinrent attaquer la ville, les ha-bitans nous donnèrent beaucoup de preuves de dévouement, et ils tinrent surtout le général Danremont au courant de toutes les manœuvres des ennemis : il est vrai qu’ils étaient alors un peu intéressés à se conduire ainsi ; car ils craignaient de tomber au pouvoir du Bey de Cons-tantine, qui était venu les attaquer et les sommer de se rendre déjà plusieurs fois depuis la chute d’Alger, et qui avait sollicité à prendre les armes toutes les tribus des montagnes qui combattaient (dors contre les Français. Mais quand le général eut reçu l’ordre d’abandonner la ville, ils donnèrent des preuves de leur bonne foi, et montrèrent qu’ils aimaient mieux s’exposer à toute la fureur de leurs ennemis, qui les menaçaient de leur faire payer cher leur attachement pour les Français, que de trahir ceux à qui ils avaient juré d’être fidèles, dans le moment même où ils les abandonnaient à toutes les chances de la guerre. Tout le monde était embarqué, on s’apprêtait à lever l’ancre, déjà les Arabes et les Berbères en-
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- vironnaient la ville du côté de la terre, et le canon de la Kasba, dans laquelle s’étaient enfermés une cinquantaine d’hommes, avait tiré plusieurs coups pour disperser les hordes barbares qui s’avancaient avec audace contre les portes de la ville, lorsqu’on vit les habitans faire des signaux du haut des remparts pour demander qu’on envoyât une embarcation à terre. Quelques marins, affrontant tous les dangers qui les menaçaient, se jetèrent dans un canot et gagnèrent le pied des murs, où ils trouvèrent plusieurs Maures occupés à descendre avec une corde un canonnier qui, étant resté endormi dans la ville, ne s’était point aperçu du départ de ses camarades ; comme cet homme était ivre, un Maure descendit avec lui, et avait bien soin d’écarter avec la main la corde de la muraille, pour qu’il ne se fit point de mal en frottant contre.
- Après notre départ, les habitans de Bonedéfendirent courageusement leur ville contre le Bey de Constantine, et envoyèrent plusieurs fois des députés au général en chef de l’armée française, pour lui demander du secours. A la fin, le général Berthezène se décida à leur envoyer un détachement de 126 hommes, imprudence que j’ai fortement blâmée dans mon ou-
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- vrage sur la Guerre ; ce détachement fut en grande partie massacré par les tribus sauvages qui s’étaient introduites dans la ville; mais les habitans les avaient reçues, et quelques uns prirent les armes contre nous. Cela me fit beaucoup de peine : je croyais leur bonne foi à toute épreuve, et je ne les condamne pas encore tout à fait ; ils avaient à se plaindre qu’on leur eût envoyé une aussi faible garnison, et à ce moment-là il y avait, dans l’intérieur de la ville, beaucoup d’ambitieux qui voulaient s’emparer de l’autorité suprême et qui n’avaient appelé (i) les Français que dans l’espoir qu’ils seconderaient leurs projets.
- Si Bone était habitée par des hommes d’une civilisation déjà avancée, il n’en est pas de même de la campagne environnante, qui est peuplée par des tribus berbères et arabes extrêmement cruelles et très belliqueuses. Avant l’arrivée des Français, ces tribus tentèrent plusieurs fois de s’emparer de la ville pour la piller ; mais les murs dont elle est environnée, le canon des forts et le courage de ses habitans la préservèrent
- (i) Voyez la Relation de la Guerre, Tome II.
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- de leurs cruautés jusqu’à l’arrivée du général Danremont. Le débarquement des Français sur les côtes de leur territoire fut pour eux le signal de la guerre ; toutes les tribus prirent les armes pour repousser l’ennemi commun, s’avancèrent contre la ville, et ne laissèrent à nos soldats de repos ni le jour ni la nuit : on les a vus venir se faire tuer jusqu’au milieu des redoutes, et entrer dans la mer jusqu’au dessous des aisselles pour attaquer la ville par un endroit faible. Dans la guerre d’Alger, nous n’avons presque jamais été attaqués pendant la nuit ; à Bone, au contraire , c’était précisément pendant la nuit que se livraient les combats les plus acharnés.
- Tout ceci me porte à croire qu’une expédition contre Constantine, partant du port de Bone ou de celui de Stora, qui est plus à l’Est, sera beaucoup plus périlleuse qu’on ne le pense : on aura à traverser un pays montueux, où il n’existe que des sentiers impraticables aux voitures et à l’artillerie montée, dans lesquels on sera obligé de marcher par le flanc, en traînant à sa suite une grande quantité de bêtes de somme pour porter les vivres et les munitions, et continuellement harcelé par desennemis courageux , qui couperont toutes les communications avec la côte. Quand
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- manquant de vivres et de munitions, l’armée, accablée de fatigues et de besoins, et ne trouvant aucune ressource dans un pays dont tous les ha-bitans auront fui à son approche, emportant avec eux jusqu’aux meubles de leurs maisons, sera obligée de revenir sur ses pas, elle aura sur le dos des nuées de barbares qui ne lui laisseront de repos ni le jour ni la nuit.
- Si je voulais imiter certains auteurs dont j’ai parlé dans ma préface, je pourrais, en compilant les ouvrages anciens, et réunissant aces compilations quelques renseignemens qui m’ont été donnés par les habitans du pays, décrire toutes les autres parties delà régence dans lesquelles les Français n’ont pas encore pénétré ; mais je ne ferais que répéter ce qui a déjà été dit si souvent, sans avancer le moins du monde nos connaissances sur l’Afrique, et tel n’est pas le but que je me suis proposé.
- Mon interprète, Salmon, qui a beaucoup voyagé dans les États du Dey d’Alger, m’a donné les itinéraires d’Alger à Oran et à Cons-tantine, avec beaucoup de détails, et j’ai eu la satisfaction de voir qu’ils s’accordaient très bien avec ceux fournis par plusieurs voyageurs européens qui ont réellement parcouru ces roules ;
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- c’est pourquoi je me décide à les transcrire ici, sans trop garantir leur exactitude, quoique j’aie souvent eu occasion de vérifier celle des rensei-gnemens que Salmon m’adonnés; mais je ne puis répondre que de ce que j’ai vu par moi-même et assez long-temps pour l’étudier un peu.
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- CHAPITRE XII.
- ITINÉRAIRE D’ALGER A ORAN.
- La différence de longitude entre Alger et Oran est de 3° 44' 53", ce qui donne 76 lieues pour la distance linéaire d’une de ces villes à l’autre; les Algériens, marchant par caravanes avec des mulets ou des chevaux, mettent dix journées entières pour aller à Oran. Chaque soir, les voyageurs campent sous des tentes qu’ils portent avec eux, ou bien ils logent dans les Douars arabes qu’ils trouvent le long du chemin, et dans lesquels on leur donne toujours l’hospitalité. Le chef de la tribu, qui vient recevoir la caravane à son arrivée, lui annonce ordinairement qu’elle peut passer chez lui la nuit en toute sécurité, et qu’il répond qu’aucun des habitans de sa tribu ne lui fera le moindre tort. S’il arrive que, malgré cette assurance, quelques effets aient été dé-
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- robes ou qu’un voyageur ait été insulté, il suffit d’en prévenir le Chek; aussitôt le coupable est arrêté et forcé de réparer le tort qu’il a causé.
- Pendant le premier jour de marche, on suit la route de Belida jusqu’à Bou-Farik ; là, on prend a droite, et on va passer à gué la Chiffa à trois lieues plus loin, et coucher dans une ferme dont la distance d’Alger est d’environ dix lieues.
- La seconde journée, on continue à suivre la plaine de la Métidja jusqu’à l’Haouch Kaït-Sef, près de laquelle on traverse l’Afroun ou Ouad-Jer; on entre alors dans les montagnes du Petit Atlas, où la route est extrêmement mauvaise et bordée de très beaux oliviers. Peu après êtreentré dans les montagnes, on arrive dans la vallée du Ouad-Jer; c’est un défdé étroit qui n’a bien souvent que cinquante pas de large. Ici, le chemin est extrêmement difficile, et dans l’espace de cinq heures de marche il traverse treize fois la rivière; il n’y a ni pont ni planche, on est toujours obligé de passer dans l’eau. Le soir, on arrive à un endroit nommé Emjenwet, où il n’y a que quelques mauvaises cabanes de Berbères dans lesquelles il est tout à fait impossible de loger : on est donc obligé de camper sous les tentes et, pendant la nuit, de monter la garde
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- autour des bagages, pour empêcher qu’ils ne soient volés par les habitans, qui ne manquent jamais de rançonner les voyageurs, et même de les dévaliser quand ils sont plus forts qu’eux.
- Dans la troisième journée, après avoir quitté le Ouad-Jer, on arrive à un vieux fort à demi démoli (Bordj-Halouan), dont l’artillerie est renversée ; ce fort était occupé par une portion de la cavalerie de l’Aga. Il y a dans les environs un assez grand nombre de tentes de Bédouins j Salmon a compté jusqu’à cinquante Douars. On se repose toujours au Bordj-Halouan, et on y couche même quelquefois ; quand on n’y couche pas, on va jusqu’à trois lieues plus loin, au pied d’une grande montagne, El-Gantas. Cette montagne est formée d’une terre blanche qui se délaie très facilement dans l’eau, en sorte que, quand il a plu, le chemin devient très glissant, et il est extrêmement difficile de la passer.
- Le lendemain, quatrième journée, on passe la montagne, ce qui exige une demi-heure pour monter et à peu près autant pour descendre ; ici, la route est droite et fort large. Le sommet d’El-Gantas est un petit plateau que l’on met un quart d’heure à traverser : de ce plateau on dé couvre un beau pays au Sud et à l’Ouest, et une
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- grande partie du cours du Chélif que l’on aperçoit devant soi. Pour descendre, le chemin n’est pas à beaucoup près aussi beau que pour monter : il est tortueux et rempli de pierres ; mais on trouve au milieu une excellente fontaine qui a de l’eau en tout temps et que les Arabes nomment Aïn-Sultan, fontaine du Sultan. Quand on est arrivé au pied de la montagne, on se trouve dans une vaste plaine qui ressemble beaucoup à celle de la Métidja; cette plaine est habitée par une grande quantité de tribus nomades dont les tentes en couvrent le sol : on la nomme Bou~ charchevet. On n’y voit presque point d’arbres, mais elle est cependant parfaitement cultivée ; les Arabes y cultivent le blé, l’orge et surtout le riz. Un grand ruisseau qui vient de Méliana distribue ses eaux dans une infinité de petits canaux, pratiqués exprès pour l’irrigation des rizières.
- Le long de ce ruisseau, se trouvent les ruines d’une ville antique, au milieu desquelles les caravanes passent la nuit ; ces ruines ne sont qu’à une demi-lieue de Méliana, que l’on voit parfaitement du côté du Sud. Dans un de ses voyages à Oran, Salmon est passé par Méliana : il m’a dit que cette ville était à peu près aussi grande
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- que Médëya. Les maisons sont toutes couvertes en tuiles, comme dans celle-ci, mais les murs sont blanchis à la chaux ; les rues sont étroites et très irrégulières. Il y a autour de Méliana des jardins et des vergers bien tenus, dans lesquels on trouve beaucoup de vignes, de cerisiers, de poiriers et de pommiers.
- Le cinquième jour, une heure après avoir quitté les ruines, on arrive au Chélif, que l’on traverse sur un beau pont en pierre. Ce fleuve a cent pas de large : il n’est guéable que pendant l’été, et il grossit beaucoup à l’époque des pluies. Sur la rive gauche du Chélif, on trouve de petites collines très bien cultivées, mais point d’habitations , pas même de tentes ; celles de propriétaires de ces champs sont dans la plaine, à une certaine distance de là. A une lieue du pont, on rencontre, sur le chemin, une grande fontaine, Ain-Defla, qui ne tarit jamais, et dont l’eau est excellente. Une demi-heure après avoir quitté la fontaine, on passe au pied d’une grande montagne, Djebel Atof, sur les flancs de laquelle il y a toujours beaucoup de tentes, ainsi que dans la plaine qui l’avoisine du côté du Nord. Cette plaine est encore assez nue, mais bien cultivée : on y récolte du blé, de l’orge et
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- du miel ; les tribus nomades qui y sont campées ont une grande quantité de bestiaux. On marche pendant trois ou quatre heures dans la plaine, au milieu des tentes et des champs cultivés, et sans rien rencontrer de remarquable ; mais après ce temps, on arrive à une rivière, Ouad-el-Fedda (rivière d’argent), que l’on passe à gué, bien quelle soit assez considérable, et dont l’eau est fort bonne à boire. On continue à suivre la plaine, et le soir on arrive à un endroit nommé Bagdadi, habité par une tribu extrêmement nombreuse, et dont le Ghek est logé dans une maison. Salmon, qui a couché là plusieurs fois, a toujours vu le même Chek : c’était un très brave homme, qui recevait aussi bien les Juifs que les Musulmans. Quand il voyait arriver une caravane, il allait la recevoir et lui offrir l’hospitalité ; lorsque les voyageurs avaient déchargé leurs bagages et pansé leurs chevaux, il venait avec plusieurs esclaves noirs qui apportaient du café, du beurre et du pain dont il faisait présent aux voyageurs ; bien souvent il les invitait à souper avec lui.
- On ne peut partir de Bagdadi qu’a près le soleil levé, sixième jour, et à quatre heures de là on trouve, tout près du Chélif, l’enceinte d’une
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- ancienne ville romaine, extrêmement grande, dans laquelle on voit plusieurs colonnes encore debout et les soubassemens de presque toutes les maisons. On traverse ces ruines, et on continue à marcher dans la plaine par un fort beau chemin pendant quatre ou cinq heures, et alors on arrive à un endroit appelé Sahia, dans lequel il y a une grande quantité de tentes. Le chef de ce district habite dans une maison, et les Arabes sont campés à l’entour : ceux-ci cultivent le blé et l’orge, et possèdent de nombreux troupeaux. On couche là près de la maison du Chek, qui fait monter la garde pendant la nuit autour de la caravane, pour empêcher que rien ne soit volé par les habitans de la tribu. Salmon dit que cette précaution est inutile, caries Arabes de cette contrée sont les plus braves gens du monde; quant à moi, j’approuve la prudence du chef, et je crois que c’est à elle qu’est due la bonne réputation dont jouit sa tribu.
- Depuis Sahia, la plaine qui longe le Petit Atlas continue jusqu’aux portes d’Oran : le septième jour, on traverse encore un pays cultivé, dans lequel il y a beaucoup de tribus nomades ; mais ici ce sont de véritables Bédouins, des voleurs qui se réunissent plusieurs ensemble pour
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- attaquer les caravanes et les piller quand ils sont les plus forts. C’est pourquoi, en arrivant sur leur territoire, on marche serré, les armes chargées, et tout disposé à combattre. Pendant toute cette journée, on ne trouve pas un ruisseau ni une seule fontaine ; mais il y a le long du chemin , de distance en distance, de grands pots en terre enfoncés dans le sol, et couverts de cabanes en feuillage. Des hommes payés par le Bey d’O-ran avaient soin de nettoyer ces pots et de les remplir d’eau tous les jours, afin que les voyageurs pussent se désaltérer en passant, et emporter de l’eau avec eux. Le soir, on arrive au milieu des tentes de Sydi-Ouyet, où on passe la nuit en sécurité.
- Le huitième jour, après avoir marché pendant neuf à dix heures dans la plaine, qui ne change ni d’aspect ni de nature, on arrive sur les bords d’un grand ruisseau, Oucid-Miné, sur lequel il n’y a point de pont, et qu’on ne peut pas traverser quand il a beaucoup plu ; on est souvent obligé d’attendre plusieurs jours pour le franchir. Les bords de ce ruisseau ne sont point garnis d’arbres, mais on y voit beaucoup de Douars et des champs parfaitement cultivés. Les Arabes qui vivent dans ces parages récoltent
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- du blé, de l’orge et du riz ; ils nourrissent une grande quantité de bestiaux, et possèdent de fort beaux chameaux : c’est là qu’étaient les chameaux du Bey d’Oran. On couche sur le bord de l’Ouad-Miné.
- Le lendemain, on marche sur un terrain sablonneux, mais cependant toujours très fertile. Les Arabes qui l’habitent cultivent beaucoup les melons : c’est là que l’on trouve les meilleures pastèques de toute la Barbarie ; elles sont si renommées qu’on en apporte jusqu’à Alger : il n’en paraissait point d’autres sur la table du Dey. On arrive le soir dans le canton à’ Abra, sur les bords d’une rivière qui vient des montagnes : ici, on trouve quelques arbres et une grande quantité de figuiers de Barbarie. Les habitans logent sous des tentes, possèdent beaucoup de troupeaux et cultivent l’orge et le blé seulement.
- Le dixième jour, on continue à marcher encore, pendant trois heures environ, au milieu de la plaine bien cultivée, et ensuite on entre dans un pays couvert de broussailles dans lesquelles on voit quelques arbres dispersés çà et là. Les Arabes ne campent pas dans les broussailles : elles sont habitées par des lions que l’on rencontre quelquefois sur le chemin. Au milieu
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- de ces broussailles et à cinq heures d’Abra , coule une petite rivière que l’on nomme Sig, et le long de laquelle il y a un certain nombre de tentes et des champs cultivés. Peu après avoir passé le Sig, on rentre dans les broussailles, qui s’étendent jusqu’à la porte d’Oran.
- Ce que je viens d’exposer prouve qu’il existe, de l’autre côté du Ouad-Jer, à trois jours de marche d’Alger, une plaine comprise entre la chaîne du Petit Atlas et les montagnes qui bordent la mer, qui s’étend jusqu’à Oran ; elle doit être contiguë à celle que nous avons vue au Sud de cette ville et s’étendre ainsi beaucoup plus loin vers l’Ouest, jusqu’au delà de Telme-cen. Cette plaine est parfaitement cultivée, et habitée par une grande quantité de tribus nomades qui élèvent beaucoup de bestiaux. Ces tribus ne se sont fixées là, pour se livrer à l’agriculture, que parce qu’on les a laissées tranquilles; il est extrêmement probable qu’elles décamperaient si on les tourmentait. Je pense donc qu’au lieu d’aller leur faire la guerre, il faut tacher d’établir des relations amicales avec elles, pour les décider à nous apporter les produits de leur sol et nous amener des bestiaux.
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- CHAPITRE XIII.
- ITINÉRAIRE 1)’aEGER A CONSTANTIN^.
- Constantine est située dans F intérieur des terres, à plus de quatre-vingts lieues à l’Est-Est-Sud d’Alger et au delà des montagnes du Petit Atlas. L’armée française n’a jamais essayé de marcher contre cette ville, et le Bey de la province de Constantine est le seul de toute la régence qui soit resté possesseur de ses états après la prise d’Alger. Depuis cet événement mémorable , on a bien fait des projets de campagne contre Constantine; le maréchal Clauzel avait même vendu cette province au Bey de Tunis (1), à charge pour lui de s’en emparer, avec le secours de quel-qües officiers français qu’il lui avait envoyés pour instruire ses troupes. Mais notre Gouvernement
- (i) Voyez la Relation de la Guerre d’Afrique.
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- n’ayant point voulu ratifier le traité, Je Bey de Constantine est resté tranquille chez lui et libéré du tribut qu’il payait touslesansau Dey d’Alger.
- N’étant pointallés à Constantine, nous ne connaissons pas exactement sa longitude ni sa latitude , et, par conséquent, nous ne pouvons pas dire quelle est sa véritable distance à Alger. Sal-mon, qui a fait pl usieurs fois le chemin d’une de ces villes à l’autre, estime que cette distance est de quatre-vingt-dix lieues environ ; il a toujours mis neuf journées, avec un mulet, pour la parcourir.
- Pour aller à Constantine, on sort d’Alger par la porte Bab-Azoun, on côtoie les collines du littoral jusqu’au pont de l’Harrach, que l’on traverse, et au bout d’une heure, après avoir passé devant la Maison-Carrée, on entre dans la plaine de la Mé tidja, où l’on rencon tre des tentes et quelques cabanes de Bédouins. Sept heures après avoir passé le pont de l’Harrach, on arrive à l’IIaouch du Bey de Constantine, où ce prince couchait quand il venait apporter son tribut à Alger. Jusque-là le chemin n’est composé que de petits sentiers, et on ne trouvé pas une seule goutte d’eau. Les environs de l’Haouch sont assez bien cultivés ; elle est habitée par des Arabes
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- qui sont hospitaliers et reçoivent fort bien les voyageurs : c’est là que l’on passe la première nuit.
- Dès le matin de la seconde journée, on entre dans un pays légèrement ondulé, couvert de broussailles , dans lequel il y a quelques ruisseaux, mais qui n’est point habité ; on rencontre cependant çà et là quelques places de terrain cultivé.
- Le troisième jour, on passe le Petit Atlas par une vallée, dans laquelle se trouve un chemin pavé, mais si difficile qu’on est obligé de descendre de cheval. On monte à pied pendant une heure pour arriver au col, où l’on voit parfaitement Alger et presque toute la plaine de la Métidja. Après avoir franchi ce col, on descend pendant un quart d’heure et on arrive à une forte rivière ( Benini ) qui coule à la mer. De l’autre côté de cette rivière, le chemin, assez mauvais, traverse un pays ondulé, et on va coucher dans une grande plaine ( Hamza ), proche d’un fort qui se trouve à peu près au milieu, dans lequel il y avait une garnison turque envoyée par le Dey d’Alger, et qu’il changeait de temps en temps. Ce fort, que l’on nomme Bordj-Hamzn, est carré ; ses murs sont blanchis à la
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- chaux et armés de plusieurs pièces de canon. Les Turcs qui l’occupaient étaient chargés de surveiller les Arabes et d’enlever leurs troupeaux quand ils ne voulaient pas payer les impôts. Le sol de la plaine d’Hamza n’est point sableux : on n’y voit ni arbres ni broussailles ; elle est bien cultivée, et habitée par des tribus nomades qui nourrissent des bestiaux et cultivent l’orge et le blé.
- Quand on a quitté la plaine, on arrive dans des collines, au milieu desquelles le chemin est assez bon. Dans les vallons de ces collines, coulent de petits ruisseaux dont on traverse plusieurs ; le sol est couvert d’arbres, de broussailles et de champs cultivés, dans lesquels Sal-mon n’a remarqué que de l’orge et du blé. Au moins dix heures après être parti du Bordj-Hamza, et toujours dans un pays légèrement accidenté, on arrive à un village berbère, Beni-Mansour, situé sur le bord d’un ruisseau, et composé de cabanes faites avec des morceaux de bois et des roseaux enduits de terre; autour de ce village, il y a beaucoup de vignes et des vergers de figuiers. Le blé n’y croît pas bien ; celui que Salmon y vit n’avait pas plus d’un pied de haut,
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- et il était bon à moissonner. Les habilans de Beni-lYïansour sont méchans et extrêmement voleurs ; on est toujours obligé de leur donner quelque chose pour passer la nuit dehors, au milieu de leurs cabanes, et de monter la garde avec des armes, pour empêcher qu’ils ne volent les bagages et les chevaux.
- Le cinquième jour, on a un très mauvais chemin pendant toute la journée; il est mal tracé et rempli de pierres, au milieu desquelles il est extrêmement difficile de faire passer les chevaux et les mulets. On entre dans de grandes montagnes couvertes de broussailles, et dont les pentes sont très rapides : c’est là que se trouve ce fameux passage, le BU)an, que plusieurs voyageurs ont nommé les Portes de Fer. Le Biban est une vallée extrêmement étroite, dominée par des montagnes fort élevées, et dont les flancs sont impraticables; dans le fond de cette vallée coule un ruisseau d’eau salée, qui fait tant de circuits qu’on est obligé de le traverser au moins quarante fois pendant les sept heures que l’on met à passer ce défdé. Au passage du Biban , les caravanes, quelque nombreuses et bien armées qu’elles soient, sont presque tou-
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- jours attaquées par les Berbères ; il faut absolument composer avec eux , sans cela on serait massacré.
- Le Bey de Constantine lui-même, qui ne s’embarquait dans le Biban qu’avec une armée, lorsqu’il venait apporter son tribut à Alger, ne pouvait pas passer sans payée une somme aux Berbères , qui, prévenus de son arrivée, s’étaient emparés de toutes les positions, et l’auraient écrasé avec des pierres, lui et tous les siens, s’il eût eu l’imprudence de vouloir forcer ce passage. Lors de la prise d’Alger, ce Bey, qui était venu avec une armée au secours de son maître, prit, en se retirant, un trésor assez con sidérable qui était dans la maison de campagne de l’Aga, hors du faubourg Bab-Azoun; les Berbères, ayant été avertis de cela, le laissèrent entrer dans le Biban avec son armée, et alors ils tombèrent sur lui, s’emparèrent de tout ce qu’il avait pris à Alger, et même d’une grande portion de ce qui lui appartenait réellement el qu’il avait apporté avec lui en venant à la guerre.
- La difficulté de ce passage empêchera toujours que l’on ne puisse aller tranquillement d’Alger à Constantine, même avec une armée.
- A une lieue de l’autre côté du Biban, on ren-
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- VOYAGÉ
- contre la montagne de Charkarec, qui est tré^ élevée ; on est obligé de marcher à pied pour la monter, et de tenir les mulets par la bride ; ils ne peuvent passer qu’un à un dans le chemin, tant il est étroit. A droite et à gauche de ce chemin , se trouvent des précipices affreux dans lesquels sont perdus tous les mulets qui y tombent; on met une demi-heure à gravir cette montagne, et, en jetant les yeux sur celles qui sont à droite et à gauche, on y remarque une grande quantité de huttes de Berbères réunies par petits groupes, autour desquels il y a des arbres et des champs. Quand on a dépassé le sommet de la montagne, on descend pendant à peu près une demi-heure, et on arrive dans une plaine, au Marabout de Sydi-Mbarek, devant lequel coule un ruisseau abondant dont l’eau est excellente. En regardant devant soi, on voit une vaste plaine dans laquelle il v a beaucoup de tentes dressées.
- On passe la nuit autour du Marabout, et le lendemain , sixième jour, on marche dans une vaste plaine dans laquelle il n’y a ni arbres ni broussailles. Cette plaine est habitée par des Arabes nomades dont on voit les Douars à une certaine distance du chemin. Elle est très bien
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- cultivée ; on y récolte de l’orge et du blé en grande quantité, et les troupeaux des Bédouins sont très nombreux. Cette plaine, dont Salmon n’a pas pu me dire le nom, s’étend jusqu’à Cons-tantine ; elle est coupée par plusieurs petits ruisseaux , et on y rencontre beaucoup de fontaines abondantes.On couche où l’on se trouve, au milieu de la plaine, et le lendemain, on continue à marcher dedans, sans que l’aspect ni la nature du pays changent sensiblement.
- Dans la septième journée, on va coucher à Stif, ancienne ville romaine qui n’était pas très considérable, mais parmi les mines de laquelle on voit encore des pans de murs debout, assez élevés , et une fort belle fontaine parfaitement conservée, dont l’eau, très abondante, coule dans un grand bassin fait d’une seule pierre.
- Le huitième jour, on marche encore dans la plaine, dont l’aspect est toujours le même. Le chemin est très bien tracé ; on rencontre beaucoup de ruisseaux et de fontaines ; les tentes, toujours en grand nombre, sont dressées à une certaine distance de la route, comme si les Arabes avaient peur des voyageurs. Quand la nuit arrive , on fait halte, et on couche où l’on se trouve.
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- Si l’on n’a point éprouvé de retard en route, on arrive ordinairement à Constantine dans la neuvième journée, en marchant toujours dans la plaine, comme les trois précédentes. Cette plaine est un plateau élevé sur les confins duquel Constantine se trouve bâtie; ce plateau se termine à une grande berge, au pied de laquelle coule une rivière qui vient former un demi-cercle autour de la ville, dont elle baigne les murs.
- Constantine. n’est point fortifiée; il n’y a pas même à l’entour un mur en briques comme dans toutes les autres villes de la Barbarie. A l’entrée, du côté d’Alger, on trouve une batterie occupée par quelques Turcs, et armée de sept ou huit mauvais canons ; Salmon m’a assuré qu’il n’y avait point d’autre artillerie dans la ville. L’aspect de Constantine est tout à fait le même que celui de Médéya : toutes les maisons sont couvertes en tuiles creuses, et les murs ne sont pas blanchis. Les rues sont larges et assez droites, et l’on n’y voit pas une infinité de petites impasses comme dans celles d’Alger; le sol de la ville est plat, mais on est obligé de descendre beaucoup pour aller jusqu’à la rivière, sur laquelle il y a un 1res beau pont en pierre, construit par les
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- Romains. Il n’existe point de places dans l’intérieur de cette ville ; les édifices les plus remarquables sont le palais du Bey, la Kasba occupée par une garnison turque, les mosquées et quelques unes des chenovas. Parmi les maisons particulières, plusieurs méritent d’être remarquées. On voit, dans les rues, beaucoup de boutiques qui sont au moins aussi bien fournies que celles d’Alger.
- Il n’y a pas une seule fontaine dans l’intérieur de Constantine : toute l’eau qu’on y consomme vient de la rivière, où on est obligé d’aller la chercher dans des outres, que l’on monte à dos de mulets ; ceux qui vont chercher l’eau la vendent dans les rues, absolument comme on le fait à Paris. Il existe, sur la rivière, plusieurs moulins dont le travail suffit à la consommation de la ville. Les deux rives sont bordées de beaux jardins, de maisons de campagne, parmi lesquelles on remarque celle du Bey, dont les jardins sont parfaitement tenus et plantés d’une grande quantité d’arbres.
- Au Sud et à une demi-heure de la ville, il y a un camp de Turcs dont les tentes sont dressées le long de la rivière ; cecamp eslétabli afmdesur-veillcr les Arabes de la plaine, ainsi que les
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- Berbères, qui descendent quelquefois des montagnes pour piller les cultivateurs.
- Constantine est une ville grande à peu près comme la moitié d’Alger, et dont la population est de douze à quinze mille âmes au plus ; cette population se compose d’un assez grand nombre de Turcs qui s’y sont mariés avec des Arabes, d’Arabes, de Nègres, et au moins de deux mille Juifs. Ces derniers, qui s’occupent toujours de commerce, paraissent jouir d’une certaine considération et d’une grande liberté : j’en ai vu venir à Alger dont le costume ne différait point de celui des Arabes, et dont les traits de la figure n’annonçaient pas des hommes habitués à se courber sous un joug honteux.
- Les habitans de Constantine sont de braves gens sur la parole desquels on peut compter ; ils se livrent à l’agriculture, et s’occupent aussi de commerce. On amène beaucoup de blé, de bestiaux , de laine et de cire au marché de Constantine ; la plus grande partie de ces marchandises étaient envoyées à Bone, d’où on les expédiait en Europe. Le principal objet d’exportation est le blé, dont on recueille une très grande quan -tité dans toute la province; de l’intérieur de l’Afrique, on amène beaucoup de dattes fraîches e*
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- sèches, quelques plumes d’autruches, des esclaves et de la poudre d’or. Constantine tirait d’Europe, et même delà France, des calicots et des étoffes de soie.
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- CHAPITRE XÏV.
- GOUVERNEMENT DE LA RÉGENCE d’aLGER.
- Le Gouvernement de la régence d’Alger était un despotisme peu différent de celui qui règne encore maintenant en Turquie. Le souverain (le Dey) avait le droit de vie et de mort sur tous ses sujets, et il n’existait point d’autre loi que sa volonté , qui était toujours exécutée avec une promptitude extraordinaire.
- Après que les Turcs se furent rendus maîtres d’Alger et de tout le pays qui dépendait de cette ville, la Porte Ottomane envoya deux Pachas pour le gouverner, comme elle le faisait dans ses provinces d’Europe et d’Asie. Chacun sait que ces Pachas étaient obligés de payer tant par an au Grand-Seigneur, moyennant quoi ils étaient libres de pressurer leur province autant qu’ils pouvaient. Ceux que l’on envoyait en Bar-
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- barie avaient tellement fatigué les peuples par leurs eruautés et les impôts exorbitans qu’ils leur faisaient payer , qu’ils menaçaient de se révolter pour reconquérir leur indépendance.
- Au commencement du dix-septième siècle, la milice turque, qui connaissait très bien la disposition des esprits , députa au Grand-Seigneur pour lui faire connaître l’état des choses, et le prévenir que s’il ne changeait pas de système «à l’égard des États algériens, il courait grand risque de les perdre entièrement. Pour prévenir la catastrophe, les députés proposèrent à Sa Hau-tesse de permettre à la milice d’Alger de choisir un chef parmi elle, qui serait toujours vassal de la Porte, à laquelle il paierait un tribut annuel. Cette proposition ayant été acceptée, la milice turque d’Alger se choisit un chef auquel elle s’engagea à obéir comme au Sultan lui-même ; mais elle lui donna un divan, conseil ayant le droit de se mêler des affaires de l’État, et dans lequel tous les officiers de la milice pouvaient siéger.
- Peu à peu l’autorité des Deys empiéta sur celle du divan : ils en diminuèrent beaucoup le nombre des membres, et enfin ils n’y admirent plus que trente officiers supérieurs, avec le Mufti, le Cadi et le grand Marabout, les trois
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- principaux chefs de la religion. Dans l’origine, les Deys assemblaient le divan pour le consulter dans toutes les affaires importantes ; mais lorsqu’ils se virent tout puissans, ils agirent sans le consulter, ou passèrent par dessus ses décisions quand elles étaient contraires à leurs volontés.
- Le Dey d’Alger resta soumis au Grand-Seigneur , et lui paya très exactement le tribut tant qu’il fut capable de l’y contraindre ; mais dès que la puissance turque eut été affaiblie par ses guerres contre l’Autriche et la Russie, et que le Dey d’Alger se fut assez bien fortifié et eut armé des vaisseaux pour se faire craindre de l’Europe entière, il cessa de s’acquitter de ce qu’il devait ^ son souverain, et se contenta de lui faire, par ambassadeurs, une vaine soumission qu’il accompagnait de quelques cadeaux.
- En i83o, lorsque la France attaqua Alger pour punir cette régence de toutes les déprédations qu’elle commettait depuis si long-temps, de son ambassadeur insulté et du droit des gens violé à l’égard des Français établis sur son territoire , Hussein-Pacha, qui régnait alors, était un despote absolu : il punissait, donnait des récompenses , disposait des emplois, faisait la paix et la guerre sans être obligé de rendre
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- compte de sa conduite à qui que ce soit. Il est vrai qu’il avait à redouter les révoltes sanguinaires de ses propres soldats, ceux même qu’il comblait continuellement de bienfaits. Quand les janissaires étaient mécontens de leur souverain, ils prenaient les armes, se rendaient à son palais, le massacraient et en nommaient un autre à sa place, pris dans la milice*, quel que soit le rang qu’il y occupât : souvent ce n’était qu’un simple soldat.
- L’élection du Dey se faisait devant toute la milice réunie au palais. L’Aga, qui en était le commandant en chef, monté sur un tabouret, demandait, en criant de toutes ses forces, qui l’on voulait élire pour Dey; chacun nommait celui qui lui plaisait, ou qui lui paraissait le plus digne de l’être, ou enfin que le parti dont il était avait résolu de faire nommer. On proposait des candidats, jusqu’à ce qu’il s’en trouvât un qui réunît presque tous les suffrages. Alors on le revêtait d’un cafetan, espèce de robe de soie qui est, chez les Turcs, la marque des hautes dignités; ensuite on le portait sur le siège du Dey , et aussitôt qu’il y était placé, tout le monde se mettait à crier : A la bonne heure ! Ainsi soit - il ! Que Dieu accorde à........, en le désignant par
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- ses nom et prénoms, félicité et prospérité! A la bonne heure! Ainsi soit-il. Le Cadi (grand juge) s’approchait ensuite pour lui faire connaître toutes les obligations que lui imposait sa condition , et il lui disait entr’autres choses : Dieu t'a appelé au commandement de la milice pour punir les médians, et faire jouir les bons de leurs privilèges ; tu dois donner exactement la paie aux Turcs, employer tous tes soins à la prospérité du pays, fixer le prix des denrées dans Vintérêt des pauvres, etc.
- Quand le Cadi avait fini sa harangue et ses conseils, chacun s’approchait du nouveau souverain pour lui baiser la main et lui jurer fidélité et soumission. Pendant que ceci se passait au palais , des salves d’artillerie annonçaient à la ville qu’elle avait un nouveau Dey, et un héraut, placé sur la porte du palais, criait de toutes ses forces : Gloire et prospérité à un tel, que Dieu a 'voulu appeler au gouvernement du royaume et de la guerrière milice d’Alger ! Et d’autres parcouraient les rues en criant : Le Dey est mort et un tel est nommé à sa place.
- Un Dey d’Alger ne mourait presque jamais dans son lit : il était ordinairement assassiné par la milice qui était mécontente de lui, ou
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- par une portion soulevée par un ambitieux qui voulait devenir souverain , et qui avait tout mis en usage, argent, promesses, etc., pour se faire un parti parmi les janissaires. Celui qui était ainsi parvenu à monter un coup marchait droit au palais à la tête des conjurés pour exécuter son projet ; et comme l’inconstance et l’amour de la nouveauté sont deux défau ts très communs chez les hommes, il était rare qu’il ne fût pas suivi par toute la milice.
- Il arrivait souvent qu’il y avait plusieurs partis dont chacun avait son candidat qu’il voulait faire triompher. On s’entendait très bien d’abord pour massacrer le souverain régnant; mais ensuite, les conjurés en venaient aux mains entr’eux et se massacraient mutuellement. Le parti qui obtenait la victoire proclamait son souverain et le plaçait sur le trône ; quelques ins-tans après il avait le dessous, le Dey élu était massacré , et on lui arrachait de dessus le corps le cafetan tout sanglant pour en revêtir un autre , qui était assassiné peu de temps après.
- Nous avons déjà parlé d’une révolte de la milice dans laquelle cinq Deys furent élus et massacrés dans le même jour. Ces massacres ne s’étendaient pas seulement sur les intéressés et les
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- prétendans ; mais les citoyens paisibles de la ville en souffraient aussi beaucoup : les Turcs profitaient de ces circonstances pour tuer tous ceux qui leur déplaisaient, piller les maisons des Juifs et même celles des Maures.
- Le Dey d’Alger, obligé de vivre au milieu d’une troupe aussi turbulente que la milice turque, était sans cesse entouré de périls auxquels il n’échappait, pendant un certain temps, qu’en exerçant la surveillance la plus rigoureuse, et faisant trancher la tête à tous ceux qui lui paraissaient suspects, ou qu’on lui désignait comme tels.
- Jusqu’en 1816, les Deys d’Alger avaient habité, dans le bas de la ville, un palais qui est maintenant sur la place du Gouvernement, et autour duquel il ne régnait pas seulement un mur pour les défendre contre les entreprises de la milice. Ali-Pacha, qui succéda à Omar-Pacha, celui qui avait traité avec lord Exmouth après le bombardement d’Alger par cet amiral anglais, voulant vivre sans crainte et ne plus être à la merci d’une milice turbulente, résolut d’aller habiter la Kasba, citadelle de la ville, entourée de murs très élevés, et déjà défendue par une nombreuse artillerie. Huit ou dix jours
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- après son avènement, il fit porter, par les Juifs, plusieurs pièces de canon de la Marine à la Kas-ba : quand ce fort fut armé le mieux possible, il changea tous les ministres et les employés supérieurs de l’administration, donna l’ordre que tous les Turcs fussent rentrés dans leurs casernes à six heures du soir, et menaça de punir de mort tous ceux qu’on trouverait dans les rues plus tard. Il avait autour de sa personne trente Turcs qui lui étaient entièrement dévoués. Un vendredi, vers le minuit, cinquante mulets préparés par ses ordres, et escortés par sa garde, firent huit voyages pour transporter tout le Trésor. Quand il eut l’assurance que tout le Trésor était transporté, il fit casser le mât de pavillon du palais auquel était arboré le drapeau rouge, et partit accompagné de sa famille et de toute sa maison, avec la musique en tête. Personne ne comprit rien à ce qui se passait, et l’ordre de tuer tous ceux que l’on trouverait dans les rues passé six heures du soir ayant épouvanté les tur-bulens, il se rendit tranquillement à la Kasba ; quand il y fut entré et qu’il eut fait fermer la porte, il dit à ceux qui l’entouraient : Maintenant je suis Dey. Le lendemain, de grand matin, il fit publier, dans toute la ville, qu’il était logé
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- dans la Kasba, et que ceux qui avaient besoin de lui pouvaient venir l’y trouver.
- Les Turcs, très mécontens de ce qui venait de se passer, parce qu’ils perdaient par là toute leur influence, dissimulèrent leur ressentiment et ne se révoltèrent pas d’abord; mais deux jours après, dans la soirée, toutes les compagnies de janissaires prirent les armes, et se portèrent à la Marine dont elles s’emparèrent. Les révoltés passèrent toute la nuit à délibérer; le massacre du Dey fut résolu, et le lendemain matin ils montèrent à la Kasba pour exécuter leur projet.
- Le Dey menacé avait pris toutes les dispositions pour se défendre, et aussitôt qu’il eut connaissance de la révolte il fit crier dans la ville par des Maures : Que tous les amis du Pacha prennent les armes et se réunissent pour combattre les Turcs! Ceux-ci, arrivés devant la porte de la Kasba, furent accueillis par une décharge d’artillerie qui leur fit éprouver de grandes pertes; les Maures armés, qui les avaient suivis, les attaquèrent alors par derrière : les Turcs, se voyant pris entre deux feux, se débandèrent et se sauvèrent dans leurs casernes, où les plus acharnés essayèrent en vain de se défendre. Le Dey fit aussitôt trancher la tête à tous les princi-
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- paux officiers de la milice, qu’il remplaça par des hommes sur lesquels il pouvait compter. Des ordres sévères, envoyés par des courriers dans toutes les provinces, joints au récit de ce qui venait de se passer, terrifièrent les garnisons des villes et des forteresses, qui n’osèrent pas faire le moindre mouvement.
- Par cette conduite ferme et les canons qui entouraient son palais, le Pacha affermit son pouvoir plus qu’aucun de ses prédécesseurs. Sous son règne, toutes les révoltes de la milice furent réprimées : il mourut de la peste qui ravagea Alger en 1818, après avoir embelli et beaucoup fortifié son palais. Il eut pour successeur Hussein-Pacha, celui que nous avons détrôné, et qui depuis dix ans n’était pas sorti de la Kasba, dans la crainte où il était que les Turcs n’attentassent à sa vie ; notre victoire l’a délivré de cette crainte, et aujourd’hui il parcourt tranquillement l’Europe comme un grand seigneur.
- Le Dey résidait à Alger, dont il ne sortait presque jamais. Pour gouverner ses provinces, il avait des Beys ou lieutenans, qui étaient tenus de lui payer un tribut annuel, et de se mettre avec toutes leurs forces à sa disposition quand il le leur ordonnait. Du reste, chaque Bey était aussi libre
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- dans ses états que le Pacha à Alger : il punissait; récompensait, rendait la justice, levait des impôts , faisait même la guerre aux peuplades qui n’étaient point sujettes de la régence, sans que le Dey s’en mêlât; néanmoins, quand il n’était pas content d’eux, il les faisait étrangler ou décapiter, soit chez eux, soit lorsqu’ils venaient apporter leur tribut à Alger.
- La Régence d’Alger était divisée en quatre provinces ou gouvernemens, dont trois seulement avaient des Beys.
- C’était, au Midi, la province de Titerie,dont le Bey résidait à Médéya, qui en était la capitale. Cette province ne comprenait que deux villes, Médéya et Méliana; le reste du territoire était occupé par les douars des Arabes nomades et les cabanes des Berbères.
- Celle de l’Orient, dont la capitale est Constan-tine, et où le Bey s’est déclaré souverain indépendant depuis la prise d’Alger, comprend une grande étendue de pays au Sud, et les villes de Constantine, de Bone, de Bougie, de Stora, de Steffa, de Setif, de Zamaura, de Biscara et de Nikauze, dans aucune desquelles je ne suis allé.
- Le gouvernement de l’Ouest, dont Oran, résidence du Bey, est la capitale, renferme une
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- grande quantité de tribus nomades, et les villes d’Oran, Telmecen, Arzéo, Mostaganem, Tenez et Cherchel.
- Le gouvernement duDey administrait, tant par lui-mêmequeparungrandnombred’officiers sous ses ordres, une étendue de territoire comprise entre le Petit Atlas, la mer, et les cours de la Chiffa et de l’Arrach, qui comprend trois villes, Alger, Belida, Coléa, beaucoup de fermes et de petits hameaux arabes, mais dans lequel on rencontrait très peu de tribus nomades, parce qu’elles redoutaient les janissaires, qui étaient continuellement en course dans les environs d’Alger et la plaine de la Métidja.
- Chaque Bey avait une garde, composée de quelques centaines de Turcs, qui restait dans sa capitale avec lui et l’accompagnait aussi dans ses expéditions. Les autres forces militaires se composaient de la réunion de tous les hommes des villes et des tribus de sa province capables de porter les armes, et qui devaient les prendre pour le suivre toutes les fois qu’il leur en donnait l’ordre. Chacun avait un lieutenant, Klêfa, qui le remplaçait dans les absences, et se mettait aussi quelquefois à la tête des troupes. Lors delà guerre d’Alger, les Beys de Constantine et
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- de Titerie commandaient leurs troupes en personne; mais celui d’Oran, beaucoup trop vieux pour supporter les fatigues de la guerre, avait envoyé son kléfa. Chacun avait encore un Aga ou général, qui commandait toutes ses troupes, et qui ne prenait des ordres que du chef ou du kléfa quand celui-ci le remplaçait. On donne aussi le nom d'Aga à des commandans de détache-mensqui occupent des villes, des forts, une certaine portion de pays. Je crois que ce titre d’Aga est l’équivalent de celui de général chez nous, et qu’on en distingue de plusieurs classes, comme nous des généraux de brigade et des généraux de division. Dans chaque ville de la Régence, et surtout dans les trois capitales des provinces, il y avait, outre les officiers que nous venons de nommer, un personnel d’administration tout à fait semblable à celui d’Alger, dont nous parlerons bientôt, mais beaucoup moins considérable.
- Le Dey d’Alger avait six ministres, chargés chacun d’un département de l’administration : c’était d’abord le Khazen-Hadji, ministre des finances, quiavait le maniement des deniers publics et gardait la clef du Trésor, dans lequel le Dey lui-même ne pouvait pas entrer sans lui. Quand
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- nous prîmes Alger, à notre arrivée dans laKasba, nous trouvâmes le Khazen-Hadji assis les jambes croisées, à côté de la porte du Trésor, et regardant sans s’émouvoir tout ce qui se passait autour de lui. Lorsque les membres de la commission nommée par le général en chef pour recueillir tout ce qui appartenait au Gouvernement se présentèrent, le Khazen-Hadji leur ouvrit la porte du Trésor; après qu’ils eurent examiné tout ce qu’il contenait, il leur en remit la clef et s’en alla.
- L'Aga, ministre de la guerre, était général en chef de toutes les forces de la Régence ; c’est lui qui commandait l’armée algérienne qui nous fut opposée après notre débarquement; le pouvoir de l’Aga était très étendu, et on lui rendait plus d’honneurs qu’à tous les autres ministres. Quand il sortait, il était presque toujours accompagné par des porte-étendards et des musiciens ; deux Chaoux, messagers du Dey, marchaient devant lui, à cheval, et criaient à haute voix pour faire détourner les passans : «Prenez garde à vous, voilà l’Aga qui passe. » Chaque soir, on lui remettait les clefs de la ville, et tous les ordres aux troupes étaient donnés en son nom ; sa maison était entretenue aux frais du Gouvernement,
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- et il recevait, en outre, une certaine somme d’argent. Après la prise d’Alger, monsieur de Bourmont jugea convenable de rétablir la charge d’Aga, mais non pas avec toutes les prérogatives qu’elle avait auparavant ; cependant notre Aga était encore entouré d’une très grande considération : il n’avait plus de Ghaoux qui criassent devant lui, et cependant tout le monde se détournait quand il passait. S’il s’arrêtait pendant un instant, les Maures et les Arabes présens s’approchaient de lui pour baiser sa main et ses vêtemens; quand F Aga nous accompagnait dans nos expéditions, il était escorté par une vingtaine de cavaliers arabes, dont cinq ou six portaient devant lui les drapeaux des différentes couleurs qui composent l’étendard du Prophète : il était, en outre, suivi par cinq domestiques, dont un était uniquement chargé de bourrer sa pipe ; un second, de la porter et de la lui présenter quand il la demandait; le troisième conduisait un mulet chargé de grandes cruches d’eau, bouchées avec des feuilles de lentisque ; un quatrième avait son mulet chargé de vivres, qui se composaient en grande partie de pâtes frites et de pâtisseries ; enfin, le mulet conduit par le cinquième était tout chamarré d’or, et por-
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- tait, dans des paniers, de superbes tapis destinés à être étendus sur l’herbe lorsque le maître mettait pied à terre.
- Leministrede la marine ([Ukilharg) était chargé de l’administration des ports et de tout ce qui regardait la marine, tant sur mer que sur terre : il donnait les ordres pour l’armement des escadres et le départ des corsaires, etc. L’Ukilharg avait sous ses ordres plusieurs officiers subalternes pour le seconder, et qui étaient chargés de la surveillance des ports ; il y en avait un dans chaque ville maritime, qui remplissait les mêmes fonctions que nos capitaines de port en France. Toutes les fois qu’un bâtiment venait mouiller devant Alger, l’Ukilharg allait lui-même à son bord, ou y envoyait un de ses officiers pour savoir d’où il venait et ce qu’il voulait faire ; ensuite, il conduisait lui-même le capitaine du bâtiment devant le Dey, qui lui faisait toujours beaucoup de questions.
- Tous les navires étrangers qui partaient d’Alger étaient visités par l’Ukilharg ou ses officiers, pour s’assurer que quelques esclaves chrétiens n’étaient point allés s’y cacher pour se sauver. Presque tous les différends qui survenaient dans les affairesmaritimes étaient jugés par l’Ukilharg;
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- il n’y avait que dans les affaires importantes, qu’il convoquait l’amiral et tous les capitaines de vaisseau pour prendre leur avis; et ensuite il faisait encore un rapport au Dey, qui approuvait toujours le jugement rendu.
- Le Beth-el-Mel était chargé de s’emparer* au nom du Dey, de toutes les successions dévolues à l’État par la condamnation à mort, l’exil ou l’esclavage des propriétaires, ou lorsque quelques uns mouraient sans laisser après eux des enfans ou des frères. Les femmes n’héritaient point de leurs maris ; mais en s’emparant de la succession, le Beth-el-Mel était obligé de leur rembourser leur dot.
- Dans la crainte que des collatéraux ne parvinssent à soustraire la totalité ou une partie des successions qui appartenaient au Trésor, détail défendu d’enterrer personne, sans avoir fait une déclaration préalable au Beth-el-Mel, qui donnait l’autorisation ; pour ne pas être trompé , il avait sous ses ordres plusieurs officiers chargés de s’informer des décès et de lui en rendre compte, et en outre, un commis à chaque porte de la ville, pour recevoir les permissions d’inhumer, qui arrêtait tous les convois funèbres qui se présentaient sans autorisation.
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- Quand le Beth-el-Mel, accompagné de ses officiers subalternes , allait prendre possession d’une succession, il faisait peindre ou sculpter, sur les murs des bâtimens, une main ouverte : ce qui était la marque des propriétés échues au Deylick, et signifiait je prends. Dans le même temps, d’après la manie bien connue des habi-tans d’Alger, d’enfouir leur argent dans la terre, il faisait faire des fouilles partout pour découvrir s’il n’y avait pas quelque trésor caché.
- A Alger, où la polygamie est permise, peu de personnes meurent sans enfant ; mais le grand nombre des condamnations à mort avait fait échoir tant de successions au Deylik, qu’Hus-sein-Pacha possédait plus d’un quart des maisons de la ville, et autant des propriétés delà campagne environnante.
- Le Kodja-del-Key était un officier chargé des chevaux et de tous les bestiaux qui appartenaient au Dey. C’est cette place qu’occupait Hussein-Pacha, lorsqu’il fut mis sur le trône, sans commotion, après la mort d’Ali-Pacha.
- Le Kodja-del-Osera avait l’administration de tous les magasins du Deylick, et il était en outre chargé de percevoir les droits sur les maisons , les boutiques et presque toutes les proprié-
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- tés foncières; c’était lui qui donnait la farine aux boulangers pour le pain des troupes, et qui était chargé de le leur faire distribuer et d’en vérifier la qualité.
- Il y avait encore plusieurs autres Kodjas ou écrivains, chargés en sous-ordre de différentes parties de l’administration. Parmi ceux-ci, on en distinguait quatre, les Kodjas-Bachis, ou secrétaires d’État particulièrement attachés à la personne du Dey : l’un tenait le livre de la paie des troupes, ainsi que celui des dépenses ordinaires et extraordinaires ; le second tenait les registres de la douane, le troisième ceux des revenus de l’État, enfin le quatrième était chargé des relations avec les puissances étrangères.
- Quand le Dey donnait audience, les Kodjas-Bachis étaient toujours assis, sur une même ligne, devant un bureau à la droite du Dey, pour écrire ou enregistrer tout ce qu’il leur commandait, chacun dans sa partie. C’est dans ces audiences que les consuls étrangers venaient faire leurs réclamations et porter les plaintes des gens de leur nation qui en avaient à former. Quand une semblable plainte était adressée au Dey, il disait au Kodja chargé des affaires étrangères de lire à haute voix l’article du traité que le réclamant
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- prétendait avoir été violé, et si celui-ci avait raison, on lui rendait justice sur-le-champ ; dans le cas contraire, on le renvoyait sans plus s’occuper de son affaire.
- Pour toutes les relations avec les puissances étrangères, il y avait aussi des interprètes juifs et maures que l’on appelait, toutes les fois qu’il en était besoin, mais qui n’avaient point de charge particulière. Il y avait cependant un drogman attaché au palais du Dey : c’était un Turc qui savait lire et écrire le turc et l’arabe ; il était chargé de la correspondance avec les différentes parties de la régence et, en outre, dépositaire du cachet du Dey, qu’il apposait sur tous les écrits signés par le souverain.
- Le Mézuar est le préfet de police : nous avons déjà dit plus haut qu’il était chargé de maintenir la paix et le bon ordre dans la ville, et qu’il avait sous sa direction toutes les fdles publiques, sur lesquelles il exerçait un pouvoir despotique moyennant une somme de deux mille piastres qu’il était obligé de verser tous les ans au Trésor. C’est aussi le Mézuar qui était le maître bourreau ; cette profession, que nous avons en horreur , est très honorée dans les régences barba-resques ; on porte beaucoup de respect à celui
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- qui l’exerce. Le bourreau du gouverneur que le Bey de Tunis avait envoyé à Oran, par suite de la convention conclue avec le maréchal Clauzel, était un homme magnifique, qui marchait toujours en affectant une grande fierté, et que j’ai vu au palais du Bey parfaitement traité par tous ses officiers.
- Enfin, il y a à Alger et dans toutes les villes de la régence une classe d’hommes, les Ulémas, qui savent assez bien lire, écrire et compter, et qui se chargeaient des affaires particulières : on les voit tous les jours dans les boutiques d’Alger, venir faire les écritures des marchands qi^i ne sont pas assez instruits pour les faire eux-mêmes. Les Ulémas remplissent à peu près les mêmes fonctions que nos notaires et nos avoués : ce sont des Maures ; c’est parmi eux que l’on choisi t les prêtres, ïmans, et les juges, le Cadi et le Mufti.
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- CHAPITRE XV.
- MAISON DU DEY.
- Les deux derniers Deys d’Alger avaient fixé leur résidence dans la Kasba, comme nous l’avons dit plus haut, où ils vivaient au milieu de leur harem et de leurs esclaves, sous la protection d’une artillerie formidable, dont le service et la garde étaient confiés à des canonniers maures qui étaient si bien traités, que le Dey croyait pouvoir se reposer sur eux de la plus grande partie du soin de sa conservation. Il n’y avait point de garde dans l’intérieur des bâtimens occupés par le Dey: cinquante ou soixante vieux Turcs, qui ne pouvaient plus faire la guerre, montaient la garde à la porte avec les Chaouxj.il y avait en outre un corps (la Novadchié) de quarante-huit Turcs choisis, des hommes forts et robustes, et
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- entièrement dévoués au souverain, qui venaient tous les matins à la pointe du jour et s’en allaient le soir après l’asser. Neuf hommes de la Novadchié étaient de garde pendant le jour devant la porte du Trésor, et les autres faisaient des patrouilles dans la ville. Quand le Dey habitait le palais de la basse ville, la Novadchié allait coucher à la Kasba, et quand Ali-Pacha se fut installé dans cette forteresse, la Novadchié alla coucher dans le palais qu’il venait de quitter, et cela continua d’avoir lieu jusqu’à la chute de son successeur.
- Les Chaoux, dont je viens de parler, étaient des espèces de messagers, exécuteurs aveugles des volontés du Dey; il y en avait douze, commandés parle Chaoux-Bachi (grandprévôt). C’étaient les Turcs les plus robustes que l’on pût trouver et de la fidélité desquels on avait soin de s’assurer par toutes sortes de moyens; ils portaient une redingote verte à larges manches et sans collet, qui leur descendait jusqu’au dessous des genoux, liée par une ceinture rouge au milieu du corps. Dessous cette redingote, ils portaient une culotte blanche comme celle des Maures et des Turcs; ils n’avaient point les jambes nues, mais ils portaient de grandes hottes en maro-
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- quin violet plissées; au lieu de turban, ils avaient sur la tête un bonnet pointu garni d’un petit liseré rouge ; il leur était défendu de porter une arme quelconque, pas même un couteau ou un bâton. Quand un Chaoüx avait reçu l’ordre d’arrêter quelqu’un, il ne devait pas rentrer au palais sans s’être acquitté de sa commission; autrement il courait risque de perdre la vie. Aucune considération 11e pouvait les arrêter; ils mettaient la main sur les Turcs aussi bien que sur les Maures, de quelque rang qu’ils fussent.
- Harem. On m’a dit que le harem d’Hussein-Pacha contenait plus de soixante femmes, parmi lesquelles il y avait la moitié de fort belles Négresses que l’on amenait de l’intérieur de l’Afrique. Toutes ces femmes étaient servies par des Négresses esclaves ; mais il n’y avait point d’eunuques dans la maison du Dey d’Alger. Pour le service de sa personne, il avait un certain nombre de domestiques très fidèles qu’il tirait d’une tribu arabe du beylick de Constantine que l’on nomme Psacré. Hussein-Pacha possédait plus de vingt esclaves mâles tirés de l’Europe et de l’Asie, et qui étaient âgés de huit à trente ans ; chacun de ces esclaves avait un emploi dé-
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- terminé : les plus jolis garçons disputaient aux Odalisques les caresses du souverain.
- Ali-Pacha, en passant un jour dans les rues de sa capitale, remarqua de petits garçons juifs qui lui plurent beaucoup : il les fit enlever par sa garde et conduire dans son palais, où il les retint, et les força d’embrasser l’islamisme, malgré toutes les réclamations des Rabbins ; mais quand Hussein-Pacha eut été placé à la tête du Gouvernement, il les fit relâcher.
- Il était permis au Dey d’avoir autant de maîtresses qu’il le désirait, mais, comme tous les autres Musulmans, il ne pouvait épouser légitimement que quatre femmes. Hussein-Pacha n’usa pas de cette permission ; il n’eut qu’une femme légitime, et se conforma ainsi à l’usage généralement établi à Alger. Sa femme le rendit père de deux filles, qui furent mariées l’une àl’Aga et l’autre au ministre de la marine.
- Quand le Dey mariait ses filles, les cérémonies étaient absolument les mêmes que pour celles des particuliers ; seulement, après la célébration des noces, toutes les femmes ne pouvaient pas aller voir la nouvelle mariée dans ses appartemens. Le mariage de la fille du souverain n’était point le sujet d’une fête publique dans la ville ni dans
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- l’État; mais tous les ministres et les consuls des puissances étrangères devaient lui faire des cadeaux; le chef des Juifs était forcé de donner des bijoux et des étoffes de soie brodées en or.
- Les différentes fêtes de l’année étaient célébrées au palais comme dans la ville, avec autant de pompe que possible. Pendant le ramadan, les artilleurs de la Kasba tiraient, tous les soirs et tous les matins, un coup de canon à boulet du côté de la mer, et l’officier qui présidait à cette cérémonie avait bien soin de remarquer à chaque coup où le boulet portait.
- Le premier jour de la fête du Beyram, après que les Imans étaient venus annoncer au Dey qu’ils avaient vu la lune, le prince, escorté par une garde nombreuse, accompagné de ses ministres et de ses principaux officiers, se rendait à la mosquée, où il restait pendant tout le temps de la cérémonie. En rentrant au palais il s’asseyait sur son tribunal, et alors le Khazen-Hadji, comme premier ministre, lui baisait la main, et tous les autres en faisaient autant après lui; les consuls européens, qui étaient admis immédiatement après les ministres, venaient aussi présenter leurs hommages au Dey et lui baiser la main. C’était un grand honneur de passer le premier,
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- et il y avait souvent des disputes entre ces Messieurs pour cela: le consul anglais avait ordinairement le pas sur les autres ; après les consuls, venaient les principaux de la ville, le chef des Juifs et tous les amins des différens corps de métiers.
- Ceux qui avaient été admis à l’honneur de baiser la main du souverain se rangeaient dans les galeries qui sont autour de la cour, pour voir les exercices de YEmgarchié: c’étaient seize ou vingt Turcs nus, à l’exception d’une culotte de peau, et dont le corps avait été frotté avec de l’huile, qui luttaient les uns contre les autres ; le Dey faisait donner de l’argent aux plus forts. Pendant tout le temps que duraient ces exercices, un grand nombre de musiciens jouaient des airs patriotiques.
- La fête qui se trouve soixante-dix jours après le Beyram, et qui dure quatre jours, se célébrait aussi avec pompe au palais du Dey. Dans le premier jour, ce prince allait à la mosquée avec sa garde et ses ministres ; quand il était rentré chez lui, il faisait tuer un mouton ; et aussitôt après, une sentinelle, placée sur la terrasse au dessus des appartemens du prince, arborait un drapeau, et à ce signal, tous les forts de la Marine
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- et ceux delà ville tiraient une salve d’artillerie pour annoncer aux habitans que le Dey avait tué son mouton, et qu’ils pouvaient en faire autant. Ce jour-là, les grands dignitaires et les principaux de l’État venaient encore baiser la main du Dey ; les lutteurs combattaient aussi au milieu de la cour.
- Le quatrième jour, l’Aga des troupes entrait au palais avec les sept Kaïts qui commandaient les divisions de l’armée sous ses ordres. Là il se couvrait de son cafetan et retournait ensuite chez lui précédé par un grand nombre de musiciens , et suivi de plusieurs domestiques qui jetaient quelques pièces de monnaie aux pauvres qui étaient dans la rue : cela s’appelait donner FAouaïte. ChaqueKaït recevait aussi un cafetan, et s’en allait ensuite chez lui donner l’Aouaïte.
- Ce jour était le dernier de la fête : c’étaient là les deux seules fêtes qui fussent célébrées solennellement dans le palais du Dey, et les seules époques auxquelles les principaux de ses États eussent la permission de venir lui faire leur cour.
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- CHAPITRE XVI.
- L ARMEE.
- Le Gouvernement d’Alger était tout à fait militaire, et, en cas de besoin, tout le monde était soldat ; mais la milice turque , dont nous avons fait connaître l’origine dans le second volume, formait ce que l’on pouvait appeler la force militaire régulière, avec un corps de Koulouglis , dans lequel on admettait aussi quelquefois des Maures. La milice turque était un corps d’infanterie, dont plusieurs écrivains ont porté la force à dix mille hommes ; mais ce corps avait beaucoup diminué dans les derniers temps , soit par suite de notre blocus, soit parce oque le Dey, qui craignait les Turcs, eût résolu de n’en plus avoir qu’un certain nombre , afin de les maîtriser facilement. Quand nous prîmes Alger, nous
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- ne trouvâmes que deux à trois mille janissaires capables de porter les armes.
- La cavalerie, dont la force variait suivant les circonstances , était composée de Berbères et d’Arabes, auxquels on accordait des avantages pour les retenir sous les drapeaux • mais ils étaient loin d’avoir toutes les prérogatives des Turcs.
- Les soldats turcs étaient exempts d’impôts, se faisaient donner le titre d’Effencli, seigneur, maltraitaient toutes les autres classes de la société et leur témoignaient un souverain mépris. On ne les punissait jamais en public , mais dans l’intérieur des casernes. Ceux qui étaient condamnés à mort avaient la tête tranchée avec une hache, dans la maison del’Aga, ou bien on les étranglait secrètement dans la prison.
- Chaque soldat avait droit à l’avancement, qui était toujours donné à l’ancienneté de service; et quand un officier arrivait au grade de colonel, il était alors de droit membre du Divan. Les vieux soldats , et ceux que des blessures ou des infirmités empêchaient de continuer à servir, recevaient pendant toute leur vie leur traitement intégral, comme s’ils eussent été présens sous les drapeaux. Les soldats de la milice recevaient
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- chacun quatre pains par jour, dont chaque pesait un peu moins d’une demi-livre ; la paie en argent n’était pas la même pour tous : elle était d’abord fixée à quatre francs environ pour deux mois, et elle s’augmentait ensuite de quatre sous par année de service. Les actions d’éclat n’étaient récompensées que par des augmentations de paie ; des circonstances remarquables , comme l’élection d’un Dey, le gain d’une bataille, amenaient a ussi des augmentations de solde. La haute -paie, celle que touchaient tous les officiers, et le Dey lui-même, ne s’élevait pas au delà de quinze francs pour deux mois. L’Aga de la milice était le seul officier qui touchât, pour deux mois, 2,000 pataques-chiques de traitement, environ 1,660 francs. Avec cette modique paie, les officiers et tous les soldats delà milice étaient obligés de se fournir d’armes, d’uniformes, et en outre de munitions en temps de paix ; car on ne leur en donnait que quand ils allaient à la guerre ou qu’ils partaient pour quelque expédition contre les Arabes et les Berbères ; mais il faut dire aussi que chaque membre de la milice avait droit, sui-vantson grade, à un certainnombre de parts dans les prises que faisaient les corsaires, les droits perçus pour l’entrée et la sortie des marchan-
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- dises, les sommes payées pour le rachat des esclaves, et même dans les tributs que payaient les puissances européennes pour que leurs navires de commerce pussent librement circuler dans la Méditerranée.
- La paie de la milice devait se faire régulièrement chaque deux lunes ; un retard de quelques jours seulement a bien souvent occasioné des révoltes et même causé la mort du Dey.
- Le premier jour de la troisième lune, le Dey étant assis sous la grande galerie, entouré de ses ministres , de tous les officiers du Gouvernement, et ayant à côté de lui plusieurs Kod-jas, tous les soldats et officiers, qui étaient assemblés devant la porte du palais , entraient un à un, et on les visitait scrupuleusement pour s’assurer qu’ils n’avaient point d’armes, dans la crainte continuelle où était le souverain qu’ils ne cherchassent à attenter à ses jours. Ils venaient ensuite se réunir dans la cour du palais , et quand il y en avait un assez grand nombre, le Dey quittait son siège et le cédait à un Kodja qui, tenant à la main le registre de la milice, faisait l’appel nominal, en commençant par le Dey, considéré comme premier soldat ; ensuite chacun venait quand il entendait prononcer sou
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- nom, et recevait sa paie des mains du caissier, en monnaie d’or ou d’argent qu’il avait le droit de faire vérifier par un visiteur qui était placé là exprès, et cela, parce que la monnaie d’Alger n’était pas toute de bon aloi.
- Il n’était point défendu aux soldats de la milice d’exercer une profession quelconque et même de s’embarquer sur les bâtimens de l’État ; mais alors ils étaient obligés de se faire remplacer par des Turcs vétérans, ce qu’ils trouvaient facilement et à très bon marché. Il n’y avait qu’en cas de guerre , et quand ils étaient envoyés en garnison dans l’intérieur , qu’il leur était absolument défendu de se faire remplacer.
- Le Dey n’aimait pas que ses janissaires se mariassent, parce qu’il prétendait qu’ils ne valaient plus rien ensuite ; mais il n’avait pas le pouvoir de les en empêcher. C’était pour les en détourner, qu’on ôtait aux janissaires mariés le logement dans les casernes, et qu’on les réduisait à la simple paie, sans leur donner de pain ni de viande. Malgré cela , beaucoup se mariaient, surtout parmi les vieux, et ils continuaient à servir ; car les Turcs qui vivaient comme les bourgeois d’Alger ne jouissaient guère de plus de considération que les Maures dont ils avaient épousé
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- les filles. Ceux-ci étaient très contens de les voir s’allier à leurs familles , parce que c’était pour eux des protecteurs dans les occasions difficiles. Les Turcs pouvaient acquérir des propriétés ; mais elles retombaient dans le domaine de l’État, comme les biens de tous les Algériens, quand ils étaient condamnés à mort, ou qu’ils mouraient sans laisser des enfans ou des frères.
- Nous avons déjà dit que les Turcs étaient braves et généreux dans les combats ; après la victoire, ils ne portaient jamais la main sur les dépouilles des ennemis : ils les abandonnaient aux Maures, aux Arabes et à leurs esclaves. Ils obéissaient ponctuellement aux ordres du Dey et à ceux de leurs supérieurs , quand ils n’étaient point en révolte ouverte. La moindre faute contre l’ordre et la discipline était punie d’une diminution de solde ; on leur don nait même quelquefois la bastonnade dans l’intérieur des casernes.
- Je ne sais rien sur la solde du corps des Kou-louglis, ni de la cavalerie arabe que le Dey avait en temps de paix. Quand ce grince déclarait la guerre, ou qu’il était obligé de défendre son propre territoire, il appelait à son secours les Beys, qui venaient avec une partie de leurs janissaires , et tous les hommes armés, à pied et
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- à cheval, Arabes, Berbères, etc., qui voulaient les suivre ; ces différens corps d’armée sont des masses incohérentes dans lesquelles il n’y a ni ordre ni discipline. Quand un Bey voulait aller en guerre, il le faisait savoir dans tout son gouvernement par des circulaires qu’il envoyait aux chefs des différentes tribus, et dans lesquelles il leur indiquait le lieu du rendez-vous et l’époque du départ. Le jour fixé, le Bey se rendait au camp avec sa garde et ses officiers , et l’on se mettait en marche à peu près comme un troupeau de moutons. J’ai dit ailleurs comment ces troupes combattaient.
- Tous les auteurs qui ont parlé desj forces militaires de la régence d’Alger les ont beaucoup exagérées; au camp de Staoueli, oùle Dey Hussein-Pacha avait réuni toutes ses forces, il n’y avait pas plus de trente mille hommes ; et comme les Berbères et les Arabes croyaient venir à une victoire certaine , et s’enrichir de nos dépouilles, on peut dire que c’est une des plus fortes armées que la régence ait jamais eues sur pied. A tous les combats que nous avons livrés dans l’Atlas et dans la plaine de la Métidja, le nombre des ennemis n’a jamais dépassé dix mille : encore y en avait-il beaucoup sans armes,
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- et au bout de quelques jours ils manquaient de vivres et de munitions.
- Quand le Dey, ou même son Aga, se mettait à la tête d’une armée, on observait une espèce d’ordre : cette armée était toujours divisée en un certain nombre de tentes, composées chacune de vingt hommes, dont trois officiers; il y avait en outre plusieurs esclaves pour le servi ce de la tente.
- Les soldats ne portaient que leurs armes ; le Gouvernement donnait six mulets ou trois chameaux par tente pour le transport des vivres et des bagages. Les vivres consistaient en biscuit, couscoussou, olives confites, beurre fondu , viande séchée au soleil et conservée dans la graisse. Chemin faisant, on tuait des bestiaux que l’on prenait dans les tribus qui se trouvaient sur le passage de l’armée, et qu’on ne payita presque jamais.
- La cavalerie était aussi divisée par tentes, également de vingt hommes chacune, auxquelles on donnait un plus grand nombre de bêtes de somme qu’à celles de l’infanterie, à cause du transport des fourrages. Il y avait aussi des esclaves tout exprès pour panser les chevaux.
- Il n’existait point de corps d’artillerie dans la régence; les canons des forts étaient servis,
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- lorsqu’il en était besoin, par des Maures dont la plupart n’avaient pas été exercés. Ce n’était que dans l’intérieur de la Kasba que le Dey avait un certain nombre de canonniers maures qui avaient fait une étude particulière des manœuvres de l’artillerie, et sur le dévouement desquels il croyait pouvoir compter.
- Quand une armée se mettait en campagne, elle emmenait avec elle six ou huit petites pièces de canon en bronze, montées sur de très mauvais affûts qui étaient traînés par des esclaves, et dont les munitions étaient portées par des bêtes de somme. Dans les combats qui ont été livrés entre Sydi-Efroudj et Alger, l’ennemi avait placé sur les positions les plus avantageuses quelques piè -ces de gros calibre, et même des mortiers qui avaient été amenés à bras, qu’il fut toujours obligé d’abandonner en se retirant. Dans quelques unes de ces batteries, les projectiles avaient été amenés sur de petits chariots à deux roues, très grossièrement faits et traînés par des hommes. Il ava it aussi formé des entrepôts de boulets, de mitraille et d’obus, par petits tas, sur plusieurs points derrière ses lignes, et dans les directions qu’il comptait suivre, en cas de retraite.
- C’est en faisant la topographie des environs
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- d’Alger que j’ai découvert ces amas (le projectiles qui étaient tous cachés derrière les haies ; à côté de quelques uns, je vis des épaulemens très grossièrement faits, et qui étaient probablement destinés à recevoir les pièces, afin qu’elles pussent être mises en batterie aussitôt leur arrivée.
- Dans la campagne de l’Atlas, le Bey de Ti-terie avait fait amener, à dos de chameaux, deux petites pièces de canon au col de Ténia , et dont il abandonna les affûts en se sauvant. Toutes les bordes de Berbères et d’Arabes qui sont venues nous attaquer à différentes reprises n’avaient point de canons avec elles : ceci prouve que ces peuples en manquent entièrement, ou qu’ils ne savent pas les transporter.
- L’artillerie algérienne n’est qu’un épouvantail ; elle ne produit presque point d’effet, ce 'qui provient autant de la mauvaise corïstruction de ses affûts que de la maladresse de ceux qui la servent. Le château de l’Empereur, dont nos lignes n’étaient qu’à demi-portée, tirait plus de cinq cents coups de canon par jour pour nous mettre trois cents hommes hors de combat.
- Quand une armée algérienne se met en marche, elle n’observe aucun ordre ; il n’y a ni éclai-
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- reurs, ni avant-garde, ni arrière-garde. Lorsque le camp est formé, on ne place point de sentinelles , pas même pendant la nuit -, les chiens que l’armée traîne avec elle sont alors ses seuls gardiens. Chacun couchant tout habillé, avec ses armes à côté de lui, à la moindre alerte, tout le monde est bien vite prêt ; mais comme il n’y a point d’ordre , il en résulte toujours une confusion épouvantable.
- L’ouvrage dans lequel j’ai puisé une grande partie des renseignemens que je donne sur l’armée algérienne (1) décrit, page 200, l’ordre de bataille de cette armée. Il est possible que cela fût vrai à une certaine époque ; mais, dans la guerre que nous avons faite, je n’ai vu que des masses incohérentes, composées d’infanterie et de cavalerie mélangées, combattre sans ordre. La seule fois que j’aie remarqué une espèce d’ordre de bataille parmi ces barbares , c’est lorsque nous trouvâmes devant Belida le corps d’armée de Benzahmum : ce chef berbère, qui ne croyait alors avoir à faire qu’à notre avant-garde, avait
- (1) Aperçu historique, etc., sur V Etat d’Alger, publié en i83o par le Dépôt de la guerre.
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- rangé ses troupes sur une ligne à peu près droite, dont son infanterie, appuyée à la montagne, formait la gauche, et sa cavalerie, la droite, qui s’étendait fort avant dans la plaine; mais tout cela prit la fuite, après avoir tiré quelques coups de fusil, lorsque nos régimens commencèrent à se former en bataille.
- Je ne parlerai point ici de la manière de combattre des Algériens : ce serait répéter ce que j’ai déjà dit dans le second volume, en décrivant chacune des variétés d’hommes qui composent la population de la régence. Avant notre départ de France et pendant la traversée, on parlait beaucoup, dans l’armée, de lignes formées avec des chameaux liés entr’eux et couverts chacun d’un matelas en paille assez épais pour les mettre à l’abri des balles, et derrière lesquelles l’infanterie se plaçait pour tirer ; nous n’avons jamais rien vu de semblable, ni avant ni après la prise d’Alger. Au camp de Staoueli, l’ennemi avait amené avec lui un grand nombre de chameaux; mais c’était uniquement pour transporter ses vivres et ses bagages.
- Le Dey est le chef suprême de l’armée ; après lui vient Y Aga de la milice, qui commande en chef sous ses ordres, même quand les trois Beys
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- sont à l’armée; après l’Aga vient le Chaya, on Bachi-Boulouk-Bachi : c’est le plus ancien capitaine et celui qui doit remplacer l’Aga quand il meurt ou qu’il est mis en retraite.
- Les capitaines les plus anciens, après le Chaya, portent le titre à? Aya-Bachis; ils peuvent devenir Chayas et Agas, chacun à leur tour d’ancienneté. C’étaient eux que le Dey prenait toujours pour ambassadeur auprès des cours étrangères ; il les chargeait aussi de missions particulières dans l’intérieur de ses états.
- Les capitaines des compagnies de janissaires s’appelaient BouLouks-Bachis ; c’était parmi eux que l’on prenait les Agas, commandans de place ou d’une certaine étendue de pays : ils portaient alors un grand bonnet et une croix rouge derrière le dos. Ces officiers ont sous leurs ordres des lieutenans, Oldakes-Bachis, qui font à peu près le même service que les nôtres ; ils étaient distingués par une bande en cuir qui leur descendait depuis la tête jusqu’au milieu du dos.
- Dans chaque tente, il y avait un commis aux vivres (Vekilard) qui était chargé des distributions, et de veiller au transport des vivres et des bagages. Sa marque de distinction était un bonnet blanc pyramidal.
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- Les quatre plus anciens soldats étaient appelés Pays et portaient un bonnet en cuir pour les distinguer des autres. i :
- Les huit plus anciens après eux se nommaient Soulachis : ils portaient un petit canon de cuivre sur le devant de leur turban et des sabres dorés ; et quand le Dey allait en campagne, ils marchaient à cheval à côté de lui, armés chacun d’un fusil.
- Enfin, on nommait Kaïts d’anciens janissaires qui avaient un commandement en temps de guerre, et qui étaient principalement chargés de la perception des impôts. Il y avait sept Kaïts dans la ville d’Alger, dont chacun percevait les impôts d’un arrondissement de la province d’Alger.
- Toutes les fois qu’un Kaït partait pour recevoir les impôts des tribus qui habitaient dans son arrondissement, il était toujours accompagné d’un corps de cavalerie plus ou moins considérable, tant pour se faire respecter que pour s’emparer des troupeaux , et aussi des personnes de ceux qui refusaient de payer. Lorsque les tribus nomades étaient prévenues de l’arrivée des Kaïts, elles prenaient la fuite avec tout ce qu’elles possédaient , et quand ils les atteignaient, elles se. battaient souvent contr’eux. Il arrivait quelque-
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- fois que les Kaïts avaient le dessous : alors ils revenaient à Alger chercher du renfort et retournaient combattre les récalcitrans. Souvent l’Aga était obligé d’aller à leur secours avec sa cavalerie, et il profitait de cette circonstance pour rançonner tous ceux sur le territoire desquels il passait.
- Chaque Kaït était tenu de verser, tous les ans, dans le Trésor, une somme déterminée d’avance, et ensuite il traitait les tribus comme bon lui semblait, et il les pressurait le plus qu’il lui était possible. Cet emploi était très lucratif : ceux qui l’occupaient s’enrichissaient au bout de très peu de temps ; mais il arrivait souvent que le Dey leur faisait trancher la tête, pour avoir occasion de s’emparer de leur fortune. Quand les Kaïts avaient trop maltraité les tribus, elles envoyaient des députés au Dey , pour se plaindre : les coupables étaient alors appelés devant le prince qui leur faisait des reproches et les menaçait de leur faire trancher la tête ; mais ils se tiraient presque toujours d’embarras en lui donnant une somme plus forte que celle qu’ils avaient prise. Malgré cela, on ne rendait jamais rien aux plaignans ; quelquefois même on les faisait pendre à la porte Bab-Azoun. Chaque Bey
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- avait aussi un certain nombre de Kaïts chargés de percevoir les impôts, et de gouverner plusieurs tribus ; mais ce n’étaient pas toujours des Turcs : j’en ai connu plusieurs qui étaient arabes, entr’autres Ben-Adré , qui habitait dans le village de Ras-el-Aïn, au Sud d’Oran.
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- CHAPITRE XVH.
- MARINE.
- Cette marine algérienne qui a fait si long-temps la terreur de l’Europe était bien loin cependant d’être assez considérable pour cela : leDey d’Alger n’a jamais eu un seul vaisseau de haut bord. Quand lord Exmouth détruisit sa flotte, elle se composait de quatre frégates de 4o à 5o canons, d’une frégate de 38 , de quatre corvettes qui avaient depuis vingt jusqu’à trente canons , et d’une douzaine de bricks et de goélettes. Il y avait en outre trente chaloupes portant chacune, sur la proue, une pièce de douze et même de vingt-quatre ; on se servait de ces chaloupes pour courir sur les petits bâtimens qui ven&iént passer très près de la côte ; et en cas d’attaque contre les forts de la Marine , elles se formaient en ligne devant le môle, sous la protection de son artil-
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- lerie , pour empêcher les vaisseaux ennemis de venir s’embosser trop près.
- Pendant les quinze ans qui se sont écoulés entre le bombardement par lord Exmouthet l’expédition française, Alger avait rétabli sa marine et les corsaires avaient repris leurs courses dans la Méditerranée. Nous trouvâmes dans le port de cette ville une grande frégate sur le chantier, deux dans le port, deux corvettes , huit ou dix bricks et goélettes , plusieurs chebees et trente-deux chaloupes canonnières. Quelques j ours avant la déclaration du blocus par la France, le Dey avait envoyé deux grosses frégates pour soutenir la Porte dans sa guerre contre la Grèce ; mais ces frégates n’ont jamais pu rentrer à Alger : poursuivies par une frégate et un brick français , elles ont été obligées de se réfugier dans le port d’Alexandrie , où ceux qui les montaient ont mieux aimé vendre jusqu’à leurs voiles pour subsister que de hasarder un combat pour se tirer d’embarras.
- Depuis plusieurs années, tous les bâtimens appartenaient au Dey : les particuliers ne pouvaient plus armer pour leur compte ; il leur était seulement permis d’avoir de petites barques avec lesquelles ils faisaient le cabotage.
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- L’Etat-major de la marine étaittrèsnombreux, et dans ce corps l’avancement avait lieu à la faveur et non point à l’ancienneté comme dans l’armée de terre. Chaque bâtiment était commandé par un Reïs ou capitaine, qui pouvait être Turc ou Koulougli. Cet officier exerçait un pouvoir absolu sur son bord ; il avait sous ses ordres un ancien soldat turc, Aga-Bachi, qui commandait la garnison, composée de Turcs en plus ou moins grand nombre suivant la force du bâtiment. Les matelots et canonniers étaient des Maures, des Bédouins , des Nègres et quelquefois des esclaves chrétiens qui pouvaient parvenir au grade de Reïs quand ils avaient embrassé l’islamisme. Les matelots ne paraissaient sur le gaillard d’arrière que pour les manœuvres ou quand ils y étaient appelés par un Turc.
- Les corsaires algériens allaient en course trois ou quatre fois par an, et ils ne pouvaient pas rester plus de deux mois dehors. Quand un capitaine voulait outre-passer ce terme, la garnison avait le droit de le forcer à rentrer ; et si l’Aga avait à se plaindre de lui, il rendait compte de sa conduite au Dey, qui le punissait toujours. Les Algériens n’avaient pas besoin d’être en guerre avec une puissance pour commettre des
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- hostilités contr’elle : dans leurs courses, les corsaires attaquaient tous les bâtimens plus faibles qu’eux, mais ils prenaient toujours la fuite devant les autres.
- Le plus léger prétexte, le moindre retard dans le paiement du tribut, la négligence d’envoyer, à l’époque fixée , les cadeaux d’usage, quelque réclamation injuste, etc., suffisait auDey d’Alger pour déclarer la guerre à une puissance et pour faire courir sur ses bâtimens. Cette déclaration de guerre ne se faisait, ni par un envoyé, ni par un manifeste ; tous les corsaires qui sortaient du port portaient à la proue , sous leur mât de beaupré , le pavillon de la puissance à laquelle la guerre était déclarée ; et à ce signal, les bâtimens marchands de cette puissance pouvaient prendre la fuite.
- Toutes les prises faites par les corsaires étaient amenées dans le port d’Alger. A l’arrivée d’un bâtiment capturé , tous ceux qui le montaient, à l’exception des femmes, que l’on réservait pour le Dey quand elles étaient jeunes et belles, et que l’on vendait comme esclaves quand elles ne l’étaient pas, étaient envoyés au bagne avec un anneau de fer au pied. La cargaison entière était vendue par un Kodja ; et quand il ne se trouvait
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- pas d’acheteurs, ou que ceux qui se présentaient n’offraient pas un prix suffisant, on forçait les plus riches Juifs à se charger de l’acquisition à un prix qu’on leur fixait. Si le navire n’était pas assez grand ou assez bon pour faire un corsaire, on le mettait aussi en vente ; et s’il ne se trouvait point d’acquéreur , on le démolissait et on en mettait les débris dans les magasins qui sont hors de la porte Bab-el-Ouad.
- L’argent provenant de la vente des marchandises et du vaisseau était divisé en un très grand nombre de parts, pour être distribuées à ceux qui avaient fait la prise, et à tous ceux qui y avaient droit, par privilèges établis depuis longtemps. Le Dey prenait d’abord la moitié des prises , et le reste était distribué de la manière suivante : le fisc prélevait dix pour cent; la grande mosquée d’Alger avait une part, les deux Marabouts de Bab-el-Ouad et de Bab-Azoun avaient aussi chacun une part ; le capitaine du corsaire prenait six parts d’un côté, deux parts d’un autre, et ensuite il prélevait une part pour chaque deux pièces de canon de son bord ; tous les autres officiers avaient une part chacun, les matelots deux parts et demie, et les soldats de la garnison deux parts. S’il se trouvait, au mo-
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- ment de la prise, des passagers de quelque nation et religion qu’ils fussent, ils avaient droit à chacun deux parts, qui leur étaient toujours trè3 exaclement données. Cet usage est encore un effet de la superstition des Algériens : « On ne » peut pas connaître les volontés de Dieu, di-» saient-ils ; c’est peut-être à la présence seule » de ces étrangers sur notre bâtiment, qu’est dû » le succès que nous avons obtenu. »
- Les corsaires algériens étaient fort mal armés et montés par des équipages qui connaissaient à peine les manœuvres ; les succès qu’ils obtenaient étaient autant dus à leur audace et à leur intrépidité extraordinaires qu’à ce qu’ils n’attaquaient presque jamais que des bâtimens plus faibles qu’eux ; on les a cependant vus quelquefois se défendre très courageusement contre de gros bâtimens de guerre.
- Avant l’expédition de lord Exmouth (1816), les corsaires algériens étaient maîtres de la Méditerranée; quelques uns même avaient osé passer le détroit de Gibraltar et pénétrer très avant dans l’Océan. La course était alors extrêmement productive, et il ne se passait guère de semaine qu’il n’entrât des prises dans le port d’Alger. L’escadre anglaise ayant détruit toute la marine , les
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- Algériens furent long-temps à la relever ; mais enfin ils y parvinrent, et en 1824? les corsaires infestaient déjà toute la Méditerranée. Notre blocus vint réprimer leur audace ; mais il en sortit cependant encore quelques uns , malgré l’escadre qui croisait devant Alger. Ces corsaires firent des prises qu’ils n’osèrent pas amener dans le port de cette ville ; ils les conduisirent dans celui de Mers-el-Kebir, où elles furent vendues. Les bâtimens qui sortirent alors n’étaient que des chebecs ; tous les autres se tenaient enfermés dans le port, où nous les trouvâmes encore lors de notre entrée dans Alger ; ils étaient tous démâtés et en assez mauvais état.
- Pour les vaisseaux que le Dey d’Alger faisait construire dans ses ports, il était obligé de tirer les bois du Nord de l’Europe, les forêts de la régence ne produisant pas des arbres assez beaux pour cet usage.
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- CHAPITRE XVIÏÏ.
- FINANCES.
- Le produit des prises faites par les corsaires était le plus beau revenu du Gouvernement algérien, et c’est par leur moyen que les Deys étaient parvenus à amasser un trésor considérable, provenant des économies de chaque année, et auquel il était défendu de toucher que dans les besoins urgens. La répression de la piraterie par lord Exmou th , et ensuite notre blocus , ayant privé le Dey de sa plus grande ressource, il fut obligé d’attaquer le trésor pour payer ses troupes et subvenir aux autres besoins de l’État; quand nous nous en emparâmes, ce trésor ne contenait plus que cinquante millions en or, en argent et en lingots.
- Les autres revenus se composaient des tributs payés par les puissances étrangères, et des ca-
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- deaux que leurs consuls étaient obligés de faire à certaines époques de l’année; des taxes levées sur tous les habitans de la régence en proportion de leur fortune; des droits d’entrée et de sortie sur les marchandises, et d’ancrage sur tous les bâtimens étrangers ; des amendes imposées à ceux qu’on surprenait en fautes qui n’étaient pas assez graves pour entraîner la condamnation à mort; enfin, des successions qui revenaient à la régence par suite des condamnations à mort ou à l’exil des propriétaires, et de ceux qui mouraient sans laisser après eux des enfans ou des frères.
- Toutes ces sommes se percevaient d’une manière fort irrégulière, même les impôts fonciers, parce que ceux qui étaient chargés de les recevoir se sauvaient assez souvent avec tout ce qu’ils avaient pu toucher. Les Beys eux-mêmes faisaient quelquefois banqueroute : quand ils étaient fatigués de vivre sous le despotisme du Dey, ou qu’ils avaient à en redouter quelque chose, ils réunissaient tout l’argent qu’ils pouvaient et se sauvaient avec ; on en a vu plusieurs placer des sommes considérables à l’étranger, et abandonner ensuite leur Gouvernement pour aller jouir paisiblement du fruit de leurs rapines.
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- Chaque Bey était obligé d’envoyer tous les six mois son Kléfa à Alger, pour apporter le tribut au Dey : ils étaient eux-mêmes forcés d’y venir une fois tous les trois ans, à des époques fixées, pour rendre compte de leur administration et apporter un fort tribut. Ces visites des Beys à Alger étaient vraiment remarquables ; je vais en rendre compte d’après Salmon, qui les a vues très souvent et observées dans les plus grands détails.
- Le Bey sortait de sa capitale, escorté par une partie de ses janissaires et trois ou quatre mille cavaliers arabes ; il était accompagné de ses ministres et de tous les Kaïts des tribus , et suivi par quatre-vingts ou cent mulets chargés d’argent , et plusieurs autres qui portaient les produits de l’industrie de sa province, pour faire des cadeaux aux ministres du Dey et aux principaux officiers de la milice. Le prince et son escorte marchaient à petites journées sans commettre aucune hostilité sur leur route, et couchaient chaque soir dans les Haouchs dont nous avons parlé , ou bien sous les tentes qu’ils portaient avec eux : on campait alors comme si on était en guerre. En arrivant à Alger, le Bey s’arrêtait et. établissait son camp dans la plaine qui
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- se trouve devant le jardin de Mustapha- Bacha , et que l’on appelle Hciierbat en arabe, où il passait la nuit, parce qu’il arrivait ordinairement le soir. Le lendemain matin, tous les ministres sortaient de la ville avec une forte escorte, en tête de laquelle marchaient un grand nombre de musiciens et se rendaient au camp du Bey. En arrivant à sa tente, ce prince venait les recevoir, et leur offrait du café : ils s’asseyaient alors avec lui sous sa tente, et on leur apportait du café, qu’ils prenaient en discourant sur les affaires de l’État, sans oublier chacun d’assurer qu’il avait fait tout son possible auprès du Dey pour le disposer en faveur du Bey , dans l’attente où ils étaient d’être récompensés par de beaux cadeaux.
- Pendant que les ministres étaient à prendre le café avec le Bey, celui-ci faisait avancer vers Alger, sous l’escorte d’un détachement de cavalerie, tous les mulets chargés d’argent et des choses précieuses qu’il offraiten présent au souverain. A son arrivée à la porte de la ville, le convoi était reçu par une garde de janissaires qui le conduisait au palais, où tous les mulets étaient déchargés et les sommes qu’ils apportaient mises dans le Trésor.
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- Quand le Bey avait reçu avis que son argent était déposé à la Kasba, précédé par la musique et accompagné de tous les ministres, il partait de son camp pour se rendre dans la ville. Toute la route et les rues par lesquelles il devait passer étaient garnies de peuple qui venait pour ramasser l’argent que le prince jetait à pleines mains sur son passage : là se trouvaient rassemblées toute la crapule d’Alger et celle de la campagne , jusqu’à une grande distance. Quand les pièces de monnaie tombaient, on se précipitait avec avidité dessus, et ceux qui s’en étaient emparés les premiers n’étaient pas toujours ceux qui les gardaient ; on se jetait sur eux pour les leur reprendre, et il en résultait des batailles épouvantables dans lesquelles il y avait toujours un grand nombre de blessés , et même quelquefois des morts : les Juifs, que l’appât du gain attirait dans cette cohue plus que toutes les autres classes, étaient toujours les plus maltraités; tous les autres tombaient sur eux.
- C’est au milieu de tout ce vacarme, et en fendant la foule qui se pressait sous ses pas, que le prince finissait par arriver au palais du Dey; à la porte, il mettait pied à terre, et restait là jusqu’à ce que le Mézuar soit venu le désarmer,
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- lui ôter ses bottes rouges et lui donner une paire de babouches en place : alors, accompagné des ministres, il entrait dans le palais, et allait baiser la main du souverain, qui était assis sur son tribunal pour entendre le compte que le Bey venait rendre de sa conduite.
- Quand le souverain était content de son gouverneur de province, il le faisait revêtir d’un cafetan de soie , et l’engageait à s’asseoir avec tous ceux qui l’accompagnaient, et à prendre du café. Si un instant après avoir baisé la main du Dey, le Bey ne voyait pas arriver celui qui devait lui mettre le cafetan, il pouvait se regarder comme perdu ; plusieurs Chaoux ne tardaient pas à se présenter et à le conduire au Darcerkadji, où on l’étranglait. S’il avait été bien accueilli, au bout d’un quart d’heure ou d’une demi-heure au plus, le Bey se levait, baisait la main de son souverain , et ensuite on le conduisait dans la maison qui avait été préparée pour le recevoir. Aussitôt qu’il y était arrivé, il dictait une lettre à son Kodja pour annoncer chez lui que le maître l’avait bien reçu, et que son voyage ne pourrait être qu’avantageux à la province; on faisait plusieurs copies de cette lettre, une pour chacun des principaux fonctionnaires de la capitale du
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- Bevlick. Ces lettres étaient remises à des messagers {Bechara ) qui partaient au grand galop, et changeaient de chevaux très souvent, afin d’arriver le plus promptement possible, parce que la récompense qu’on leur donnait était proportionnée à la célérité avec laquelle ils s’étaient acquittés de leur mission. Les femmes du prince, qui craignaient toujours pour la tête de leur mari, que l’on faisait quelquefois décapiter à son entrée au palais du souverain, récompensaient très généreusement les courriers : elles leur ont quelquefois donné mille réaux-boudjoux.
- Quand les lettres avaient été lues, on tirait plusieurs coups de canon pour annoncer à la ville la bonne nouvelle qu’elles apportaient, et les courriers repartaient aussitôt afin d’aller annoncer au Bey qu’ils s’étaient fidèlement acquittés de leur commission.
- Les Beys devaient rester huit jours entiers à Alger, mais pas davantage. La maison qu’on leur donnait était entretenue aux frais du Gouvernement, et il y avait une INovadcbié, garde de janissaires, à la porte. Le Bey ne pouvait point paraître dans la rue sans jeter de l’argent à la populace, qui le suivait partout.
- Pendant leur séjour à Alger, les Beys étaient
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- obligés d’aller tous les matins assister à l’audience du Dey où il rendait la justice, et chaque soir souper chez un ministre, en commençant par le Khazen-Hadji ; quand le Dey en était très content, il leur faisait l’honneur de les admettre quelquefois à sa table. En allant souper chez les ministres, le Bey portait avec lui l’argent et tous les objets dont il voulait leur faire cadeau ; ces cadeaux s’élevaient à des sommes considérables : Salmon prétend qu’ils dépassaient un million de réaux-boudjoux pour les six ministres ; cette somme me semble un peu forte en proportion de celle versée dans le Trésor. Les cadeaux au Dey consistaient en esclaves, bestiaux , chevaux, lions, tigres, autruches, et tissus précieux; le convoi d’argent que le Bey envoyait à la Kasba était toujoursaccompagné de quatre-vingts beaux chevaux destinés aux écuries du Dey.
- Les consuls européens venaient rendre visite aux Beys pendant leur séjour à Alger, et ne manquaient jamais de leur apporter en présens des étoffes précieuses, des bijoux et des armes; ils recevaient en échange des chevaux, des mulets, des peaux de lions et de tigres, et des bernous.
- Le vendredi après son arrivée, chaque Bey allait à la mosquée avec le Dey, les ministres et
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- les principaux employés de l’État, l’un pour remercier Dieu de la bonne récolte qu’il venait de faire, et l’autre pour lui rendre grâces d’être encore vivant, et lui demander de le protéger pendant son retour, afin qu’il pût reprendre sur la route tout ce qu’il venait de donner.
- Le septième jour, ou la veille de son départ, on donnait au Bey la quittance de ce qu’il avait versé dans les coffres de l’État, et le huitième, après avoir assisté à l’audience de justice du Dey, il lui baisait la main et retournait à sa maison, où l’Aga de la milice et le Khazen-Hadji venaient le prendre avec une garde d’honneur et la musique, pour le conduire à son camp, qui était toujours resté à Haierbat. A son départ, il était salué par le canon de la Kasba, et toute la populace courait après lui pour avoir de l’argent; il en jetait encore, mais beaucoup moins qu’à son arrivée. Quand le Bey était rendu à son camp, et que les ministres avaient pris congé de lui, il expédiait aussitôt deux messagers pour annoncer son retour dans sa capitale : peu de temps après, on levait les tentes, et on partait, en ne suivant pas tout à fait la même route que l’on avait prise pour venir.
- Le Bey se détournait souvent pour aller rendre
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- visite aux chefs des tribus, qui étaient obligés de lui faire des cadeaux. Quand il n’était pas content de ce qu’ils lui donnaient, il leur cherchait de mauvaises chicanes, et faisait main basse sur toute la tribu : il prenait les plus riches, et les menaçait de les faire mourir jusqu’à ce qu’ils lui eussent donné une somme pour leur rançon. Cette manière d’agir étant connue de toutes les tribus qui se trouvaient à proximité de la route que les Beys devaient parcourir, elles se sauvaient à leur approche, en emportant avec elles tout ce qu’elles possédaient. Le prince, trompé dans Ses calculs , faisait alors poursuivre les fuyards par sa cavalerie, qui les pillait complètement quand elle pouvait les attraper. Les Arabes résistaient quelquefois, et il en résultait des batailles dans lesquelles les gens du Bey n’avaient pas toujours l’avantage.
- Chaque Bey, à son retour d’Alger, se comportait absolument de la même manière, en sorte que la campagne qui bordait leur route se trouvait désolée pour assez long-temps, et ils rattrapaient ainsi tout ce qu’ils avaient apporté au Dey et quelquefois davantage. Celui de Constantine n’était pas aussi heureux que les autres, il ne pouvait pilier que dans les plaines ; mais quand
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- une fois il était embarqué dans les montagnes, il ne pensait plus qu’à résister aux Berbères qui menaçaient ses flancs et tombaient souvent sur ses derrières.
- Quand les Kléfas venaient à Alger tous les six mois, on leur faisait à peu près la même réception qu’à leurs maîtres : ils ne pouvaient non plus rester que huit jours; ils arrivaient chacun accompagné d’un corps de cavalerie : celui d’Oran avait 80 tentes, de vingt cavaliers chacune; celui de Constantine 60, et celui de Titerie 5o. En s’en retournant, ils rançonnaient également les Arabes, mais cependant pas aussi cruellement que les Beys.
- Les gouverneurs de province profitaient ordinairement du retour de leur Kléfa pour marcher contre les tribus qui refusaient de payer : ils allaient à leur rencontre avec un certain nombre de troupes, et, après s’être réunis, on formait plusieurs détachemens qui parcouraient la campagne, chacun dans une direction différente, pour tromper les tribus et arrêter celles qui fuyaient. Dans ces expéditions, les Beys s’emparaient de tout ce qu’ils pouvaient prendre , grains, bestiaux, hommes, femmes etenfans, et ne les rendaient que pour des sommes beau-
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- coup plus considérables que celles qu’on leur devait réellement.
- On conçoit bien qu’il n’y a de sécurité pour personne dans un pays soumis à un tel régime : et voilà quelle est la véritable cause de la dépopulation de l’Afrique, depuis l’établissement du despotisme sanguinaire dont nous l’avons délivrée. Les Arabes et les Berbères, toujours maltraités et trompés par les Turcs depuis trois siècles, auront bien de la peine à croire à nos promesses, quand bien même ils ne nous porteraient pas une haine implacable, tant à cause de la différence de religion que des hostilités que nous avons déjà commises contr’eux, et que leur conduite barbare nous forcera à commettre encore pendant long-temps.
- Comme les provinces n’étaient pas aussi riches les unes que les autres, chaque Bey n’amenait pas avec lui le même nombre de mulets chargés d’argent : c’était celui d’Oran qui en amenait davantage, 80-, celui de Constantine en amenait 60, et celui de Titerie de 3o à 4° seulement. La charge de chaque mulet était estimée à 66oréaux-boud joux ou 1,221 francs : ce qui ne fait que 97,680 francs pour la plus forte somme en argent qu’un Bey apportait tous les trois ans
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- à Alger. Les Kléfas d’Oran et de Constantine amenaient tous les six mois des cadeaux et 25 mulets chargés d’argent, et celui de Titerie n’en amenait que 7 seulement. On voit, d’après cela, que les revenus que la régence d’Alger tirait de son territoire n’étaient pas très considérables.
- Suivant le relevé des livres de la régence, trouvés dans le palais du Dey d’Alger, fait et certifié par M. Gerardin, directeur des domaines, et M. Fougeroux, inspecteur des finances, on a établi, d’une manière très claire, que le Bey d’Oran payait par an au Trésor 89,125 boudjoux, ou 165,772 fr. 5o c. ; et en denrées, cire, miel, beurre, riz, blé, orge, sacs en poil de chameau, bernous, ceintures dorées , chevaux et bestiaux, 73,000 boudjoux, ou 136,710 fr. : ce qui faisait 302,482 fr. 5o c. pour le revenu de la province d’Oran, une des plus riches. Les cadeaux faits aux ministres, aux femmes du Dey et aux différens officiers de la régence, étaient estimés 319,920 fr. : ce qui fait une somme de 622,402 fr. 5o c. que le Bey d’Oran était obligé de débourser chaque année, tant en argent qu’en denrées.
- Les revenus de la province de Constantine étaient plus considérables que ceux d’Oran. Le
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- Bey de cette province payait en argent, tant au Dey qu’à ses ministres , ses principaux officiers, etc., une somme de 546,218 fr. par an; il payait en blé i5,o5o sacs, qui étaient estimés 45,i5o boudjoux ou 85,979 fr. Ses présens en nature, consistant en beurre, moutons, vaches, mulets, miel, cire, dattes, olives, couscoussou, chapelets d’ambre, bourses, parfums, bottes brodées en or, selles en partie dorées et argentées, s’élevaient aune somme de 148,614 fr. ; ce qui fait 778,811 fr. pour la totalité du tribut payé par le Bey de Constantine.
- Dans l’état où j’ai puisé les renseignemens que je viens de donner, il n’était point fait mention des provinces d’Alger et de Titerie, qui sont beaucoup moins considérables et moins riches que les deux premières.Or, la somme des revenus de celles-ci étant de 1,4o 1,213 fr., on peut donc^ assurer que le produit annuel de tous les impôt? perçus sur les habitans de la régence ne dépassait pas trois millions : somme extrêmement minime pour un pays qui a deux cents lieues de long sur au moins cinquante de large. Ceci fait voir dans quel état de misère le pays a été réduit par le despotisme musulman et l’incurie des peuplades qui l’habitent; mais c’est le des-
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- potisme surtout qui est la principale cause de la ruine des (états algériens : de quelque nom que l’on veuille le décorer, l’intérêt personnel est le principal mobile des actions des hommes. Quand les Berbères, les Maures et les Arabes ont vu que tous leurs travaux ne faisaient qu’attirer sur eux les mauvais traitemens et la cupidité de soldats cruels et paresseux, ils les ont abandonnés, et bientôt l’agriculture languissante n’a pas pu fournir à l’existence de la population, qui a été obligée d’émigrer et de périr de misère.
- Pour avoir le revenu exact de toute la régence, il faudrait ajouter aux sommes dont je viens de parler tous les droits perçus dans l’intérieur de la ville d’Alger et les tributs payés par les différentes puissances européennes ; on trouvera ces détails dans l’Aperçu historique du Dépôt delà guerre, et on verra que tout cela formait une somme de 1,600,000 fr. à peu près, en sorte que, dans sa plus grande prospérité, tous les revenus de la régence ne dépassaient pas cinq millions.
- La dépense annuelle pour les ouvriers employés dans les chantiers de la marine, l’achat des bois de construction, cordages, etc., la solde des officiers de marine et des matelots, enfin la
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- solde de la milice et de tous les employés du Gouvernement, montaient à cinq millions. Malgré cela, les Deys d’Alger avaient élevé des fortifications considérables, non seulement devant le port et aux environs de la ville, mais encore sur un développement de côté de plus de dix lieues, et une grosse masse d’argent se trouvait entassée dans la Kasba. La piraterie fournissait donc au Dey d’Alger des sommes bien plus fortes que toutes celles qu’il pouvait tirer de ses États et des puissances européennes que la crainte contraignait à lui payer un tribut. On ne saura jamais combien produisait cet infâme brigandage, dont je ne peux trop m’expliquer la tolérance pendant si long-temps : non seulement il fournissait au Dey de quoi embellir et fortifier ses villes, remplir ses coffres, etc., mais encore il enrichissait tous les janissaires et les Maures eux-mêmes, qui étaient employés sur les corsaires, et qui, naguère encore, pouvaient armer pour leur propre compte.
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- CHAPITRE XIX.
- JUSTICE.
- Il n’y avait point d’autre code de lois à Alger que le Coran, auquel la volonté du souverain suppléait toutes les fois qu’il était nécessaire. Dans cette ville, la justice était rendue sans tout cet appareil qui l’entoure chez nous et qui gruge toujours les deux parties : ici, point d’huissier, point, de procureur, point d’avocat, un juge seulement, qui ne se faisait éclairer que par quelques témoins, et dont les décisions étaient presque toujours sans appel ; il n’y avait que dans les cas très importans, où le condamné pût en appeler au souverain, qui lui rendait presque toujours justice avec une grande intégrité.
- Le juge de toutes les affaires, tant civiles que criminelles, est le Cadi : il y en avait deux à Alger, un pour les Turcs et l’autre pour tous les in. 26
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- autres Musulmans, Maures et Arabes. Le Cadi avait sous lui ï Atiatel-Kaïk, espèce déjugé de paix devant lequel étaient d’abord portés les différends de peu d’importance, et qui faisait tous ses efforts pour que les plaideurs s’arrangeassent à l’amiable; lorsqu’il ne pouvait pas les accorder, il les renvoyait devant le Cadi, qui prononçait.
- Dans les affaires très compliquées, et surtout quand il s’y trouve quelque chose qui a rapport à la religion, le Cadi se fait assister par le Mufti, magistrat qui lui est supérieur, et spécialement chargé déjuger, sans appel, toutes les affaires en matière de religion, soit à l’égard des particuliers, soit à l’égard des ministres du culte.
- L’Aga, qui était visible tous les jours jusqu’à midi, dans sa maison près de la Kasba, rendait. la justice à tous les habitans de la campagne, Maures, Arabes et Berbères, qui venaient la lui demander, et jugeait sans appel. Ses sentences étaient même exécutées sur-le-champ, soit au civil, soit au criminel.
- Pour les marins, la justice était rendue par le ministre de la marine, qui jugeait aussi sans appel.
- Les Juifs étaient et sont encore jugés par un
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- tribunal composé de plusieurs Rabbins, toutes les fois seulement qu’il ne s’agissait que d’affaires qui s’étaient passées entr’eux ; mais, s’ils avaient commis un délit contre l’Etat, la personne d’un Musulman ou la religion du Prophète, ils étaient traduits devant les juges musulmans , qui les traitaient avec la dernière rigueur : ils étaient pendus pour avoir porté la main sur un Turc; empalés pour avoir tenu des propos contre la religion musulmane, et brûlés vifs pour avoir mal parlé du Dey ou s’être mêlés dans quelque complot contre l’État : c’était à la porte Bab-el-Ouad qu’on les exécutait.
- Tous les étrangers résidans à Alger étaient jugés chacun par le consul de sa nation, sans que qui que ce soit, pas même le Dey, 11’eût le droit de se mêler de l’affaire.
- J’ai lu dans plusieurs ouvrages, et particulièrement dans l’Aperçu historique du* Dépôt de la guerre, « que le Dey d’Alger était visible à » toute heure du jour, pour recevoir les plaintes » de ses sujets, auxquels il rendait justice sur-le-» champ. » D’après les renseignemens quf m’ont été donnés par plusieurs Algériens de distinction, je puis assurer qu’il n’en était point ainsi. Quand quelqu’un avait à se plaindre de la sen-
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- tence du Cadi, ou que sa partie adverse ne voulait point se soumettre au jugement, il montait à la Kasba, et arrivé à la porte de ce palais , il prenait à deux mains une chaîne qui y était pendue , et criait de toutes ses forces : scherala ana bella ah s cher a ; alors arrivait un officier du Palais qui lui demandait ce qu’il voulait, et auquel il racontait son affaire ; ensuite, cet officier rentrait et allait dire au Dey ce qu’il venait d’apprendre. Un Chaoux était aussitôt envoyé près du Cadi, pour s’informer de l’exactitude de ce que disait le réclamant, et s’il avait raison, on lui rendait toute la justice qui lui était due ; mais, dans le cas contraire, on lui faisait appliquer quelques centaines de coups de bâton sur la plante des pieds, et on le forçait, en outre, à subir toutes les conséquences du jugement dont il était venu se plaindre. Quand il s’agissait d’une affaire criminelle, le Dey renvoyait le coupable à l’Aga, qui faisait exécuter la sentence sur-le-champ.
- Les coutumes, plutôt que les lois algériennes en matière de justice, étaient extrêmement sévères : la moindre petite faute contre l’ordre public ou le Gouvernement était punie de la bastonnade, que l’on administrait sur la plante des
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- pieds le plus ordinairement, et aussi sur le ventre et les fesses ; on donnait depuis trente jusqu’à douze cents coups de bâton, suivant la gravité de la faute. Deux hommes, armés chacun d’un morceau de bois gros comme une canne ordinaire, frappent alternativement le coupable couché sur un banc, et auquel on a lié d’avance les jambes et les bras; pendant l’exécution, il jette des cris affreux, et, après, il reste long-temps couché sur le ventre, quoiqu’on l’ait délié, et pleure à chaudes larmes en poussant des sanglots. On a vu des hommes expirer sous les coups, et les bourreaux continuer à frapper jusqu’à ce que le nombre en fût complet. Quoique bien souvent le condamné puisse mourir et meure de la bastonnade ou de ses suites, cette peine n’est point considérée comme capitale.
- Les condamnés à mort étaient décapités, pendus, empalés, brûlés vifs, ou jetés sur de grands crochets en fer qui sont encore à la porte Bab-Azoun, et sur lesquels ils restaient pendant plusieurs jours en proie aux plus horribles douleurs. On m’a dit qu’un homme jeté sur ces crochets était resté vivant pendant trois jours, et qu’il aurait peut-être encore vécu plus longtemps , sans un janissaire qui en eut pitié, et lui
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- tira , en passant, un coup de fusil dans la tête.
- Il y avait cependantmoyen d’épargner aux condamnés à cet horrible supplice une partie des douleurs qui les attendaient ; pour une certaine somme d’argent, le bourreau consentait à les étrangler avant de les jeter par dessus le mur; mais ceux qui ne pouvaient pas payer étaient bien sûrs d’être jetés vifs.
- On tranchait la tête à tous les Musulmans qui prenaient parti contr e le Gouvernement : ceux qui abjuraient l’islamisme étaient brûlés vifs ou jetés sur les crochets de Bab-Azoun ; celui qui avait tué un Turc était presque toujours empalé, s’il n’avait pas d’abord été mis en mille morceaux par les autres.
- Les voleurs pris en flagrant délit avaient aussitôt la main droite coupée ; ensuite on la leur pendait au cou, et les plaçant sur un âne, la face tournée du côté de la queue, on les promenaitainsi dans les faubourgs et toutes les rues de la ville.
- Les femmes adultères étaient obligées de se faire fdles publiques, et quand le crime avait été commis avec un Chrétien ou un Juif, on les liait dans un sac et on les jetait à la mer; pendant qu’on les y conduisait, leurs parens les suivaient en lançant des imprécations contr’elles.
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- J’ai dit7 eu parlant du commerce, quelle sévère législation régissait celui d’Alger; on coupait la main gauche à tous les marchands que l’on prenait vendant à faux poids, les banqueroutiers étaient étranglés, etc.
- La manière d’administrer la justice dans les États algériens est bien certainement une des plus simples qui aient jamais existé sur la surface du globe, et si les hommes pouvaient toujours être intègres, ce serait aussi une des plus convenables; mais il était loin d’en être ainsi. C’était peu que les Turcs, maîtres du pays, eussent certains privilèges, comme de n’être jamais punis en public, de ne pouvoir être condamnés à mort que dans le cas de révolte ou de complot tramé contre la personne du souverain, d’être mis à l’amende pour les fautes de police, au lieu de recevoir la bastonnade, etc.; les juges se laissaient corrompre très facilement, et c’était presque toujours celui des plaideurs qui 11e pouvait pas payer, ou qui payait le moins bien, qui était condamné. Quand un juge était convaincu de prévarication, le Dey lui faisait trancher la tête sur-le-champ; cependant cela ne les empêchait pas d’en commettre. Le prince lui-même n’était pas toujours à l’abri de la corruption :
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- des sommes d’argent données à propos ont souvent arraché des coupables aux châtimens qu’ils avaient bien mérités ; souvent aussi , il prenait l’argent en promettant de faire grâce, et un instant après il faisait mettre à mort celui pour lequel on le lui avait donné. Nous avons cité dans le second volume l’exemple de ces soixante pères de famille injustement accusés d’avoir tué un janissaire, et que le Dey fit pendre en dehors de la porte Bab-Azoun, après avoir reçu une somme très considérable pour leur grâce. On conçoit que, dans un État où le chef donne de pareils exemples, ceux qui sont placés à la tête des différentes branches de l’administration ne doivent pas être très scrupuleux.
- Ici se bornent toutes les observations que j’ai pu faire et les renseignemens que j’ai pu recueillir pendant les seize mois que je suis resté de l’autre côté de la Méditerranée; maintenant je vais traiter la question de la colonisation, et proposer les moyens qui me paraissent les plus propres à y parvenir.
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- CHAPITRE XX.
- DE LA COLONISATION DE l’AFRIQUE ( I ).
- Depuis le commencement des temps historiques, la presque totalité de l’Afrique est livrée à la plus épouvantable barbarie : tous les observateurs qui ont pénétré dans les différentes parties de ce vaste continent s’accordent à dire qu’ils n’ont trouvé de l’homme, chez toutes les peuplades qui l’habitent, que la forme du corps et les traits du visage ; mais les habitudes et les mœurs sont peu différentes de celles des ani-
- (1) Le Spectateur militaire a publié plusieurs articles intéressans sur la colonisation d’Alger, qu’on fera bien de consulter. Parmi ces articles, je recommande particulièrement celui du capitaine Châtelain, auquel j’ai fourni beaucoup de documens.
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- maux et même des animaux féroces. Les habi-tans des parties méridionales, les Cafres, les Hottentots, etc., sont de véritables animaux, qui ont à peine la forme humaine et qui vivent d’une manière peu différente des Orangs-Outangs, contre lesquels ils se trouvent souvent obligés de se défendre.
- Dans le Nord, ce sont des hommes, mais des hommes dont l’état de civilisation n’a pas fait de progrès depuis que nous les connaissons, et qui, à différentes époques, ont menacé l’Europe d’une destruction complète. Les Français, commandés par Charles-Martel , arrêtèrent les Arabes, maîtres depuis long-temps de l’Espagne, et qui voulaient étendre encore beaucoup plus loin leur domination. Les pirates d’Alger désolaient les mers depuis trois siècles, plusieurs expéditions avaient été infructueusement tentées pour les réprimer, presque toutes les puissances de l’Europe étaient assujetties à un tribut honteux par le chef de ces brigands, lorsqu’une armée française débarque sur leurs côtes, et en vingt jours renverse leurs murailles, détruit la piraterie de fond en comble, rend la sécurité au commerce delà Méditerranée, et jette les premiers germes de la civilisation sur ces bords inhospi-
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- taiiers. A toutes les époques, c’est donc la France qui a délivré l’Europe du joug des barbares africains : aujourd’hui, elle a commencé le grand acte de la civilisation chez ces peuples ; il faut qu’elle achève son œuvre,* une si noble tâche est digne de tous ses efforts.
- Je laisse maintenant de côté la question d’intérêts matériels pour y revenir plus tard, et je n’envisage que celle de l’humanité et de* la ch-— gnité de l’espèce humaine.
- L’étude des lois de la nature et des phénomènes résultans de ces lois qui se passent continuellement sous nos yeux démontre d’une manière évidente que l’homme a été créé pour commander sur la terre et user de toutes ses productions : des moyens puissans lui ont été donnés afin qu’il pût s’élever tellement au dessus des animaux qu’il n’ait jamais à les craindre : ces moyens, que l’homme possède dès sa naissance , ont besoin d’être développés pour en faire un être supérieur, et si on l’abandonnait à lui-même dès sa plus tendre enfance, il est probable que ses mœurs différeraient peu de celles des animaux. A l’époque où nous vivons, la plus grande partie de la surface de la terre est habitée par des peuples instruits, comprenant qu’ils n’ont
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- point été créés pour s’entre-tuer les uns les autres, mais bien pour se prêter un mutuel secours et jouir de tous les dons que le Créateur leur a faits.
- Des hommes généreux, remplis d’amour pour l’humanité, ont sacrifié leur existence pour aller instruire les nations sauvages et étendre les bornes du domaine de la civilisation. L’intérêt des souverains s’étant trouvé d’accord avec les vues des philanthropes, ils les aidèrent fortement dans leurs entreprises, et nous vîmes la civilisation pénétrer dans les deux Indes qui sont à plusieurs mille lieues de nous, tandis que l’Afrique, la malheureuse Afrique qui est à notre porte, continuait à rester plongée dans la plus affreuse barbarie : la cruauté de ses habitans en a probablement été la principale cause ; mais un si faible obstacle devait-il arrêter les tentatives des nations ?
- Aujourd’hui, le premier pas est fait, la France a détruit le plus grand obstacle qui fermait à la civilisation les portes du Nord de l’Afrique : il faut profiter de la circonstance, et rendre cette belle contrée au monde, dont elle a été presque toujours distraite.
- Les souverains de l’Europe seraient bien cou-
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- pables, et ils auraient certainement lieu de s’en repentir un jour, si, par quelques futiles motifs d’amour-propre ou d’une politique mal entendue , ils laissaient retomber ce pays entre les mains des barbares auxquels nous l’avons arraché.
- La colonisation de l’Afrique, en commençant par les États barbaresques, doit être une entreprise européenne ; on pourrait même appeler l’Amérique à y participer : toutes les puissances doivent y contribuer chacune suivant ses moyens. Ce n’est pas tout d’un coup ni sans de grandes dépenses que l’on peut arracher à la barbarie un pays qu’elle possède depuis si longtemps et dont les habitans ont des mœurs si différentes des nôtres.
- Nous n’avons, pour ainsi dire, rien à en attendre que du mal, et nous serons obligés de vivre avec eux dans un état d’hostilité permanent et de les refouler dans l’intérieur à mesure que nous gagnerons du terrain. D’un autre côté, les Européens qui ont chez eux une existence assurée ne consentiront jamais à quitter leur pays pour aller s’établir en Afrique, surtout lorsqu’ils sauront qu’il y a pour eux des dangers à courir.
- Tous les colons d’Afrique , et principalement
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- dans l’origine des établissemens, seront donc des hommes dénués de ressources, que non seulement il faudra mener et établir sur les lieux avec tous les instrumens nécessaires pour qu’ils puissent travailler, mais encore les nourrir jusqu’à ce que le produit de leurs travaux puisse suffire à leur existence. Il faudra de plus les défendre, parce qu’ils seront continuellement attaqués par les indigènes, qui, outre la haine qu’ils leur porteront pour être venus s’emparer de leur pays et professer un autre culte qu’eux, seront attirés par l’appât du gain.
- Aujourd’hui, le rayon du terrain que nous occupons autour d’Alger n’a pas trois lieues de longueur,etàpeine avons-nous une garnison sur deux autres points de la côte. Cependant, la dépense de notre armée s’élève au delà de vingt millions : que serait-ce donc si nous occupions seulement toutes les villes de la côte, depuis Bone jusqu’à Telmecen? Soixante millions au moins devraient être dépensés par an pour les frais d’administration, l’entretien des troupes, celui des colons arrivans et les travaux à faire dans le pays, et cela pendant plus de dix ans peut-être: car il ne faut point se faire illusion. Le terrain environnant Alger était le seul sur
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- lequel il y eût une assez grande quantité de maisons pour loger les colons qui viendraient s’y établir : presque toutes ces maisons ont été détruites par nos soldats. Dans les autres contrées il n’en existe point, comme nous l’avons dit en les décrivant, non plus que de chemins praticables aux voitures,- les communications se réduisent bien souvent à de mauvais sentiers qui sont à peine praticables pour les bêtes de somme. Ainsi il faudra tout créer, et créer derrière des troupes qui défendront les travailleurs contre les attaques des Berbères et des Arabes. Toutes ces considérations me portent à dire qu’on sera obligé de dépenser plus de six cents millions, et de perdre soixante mille soldats , tant par le feu de l’ennemi que par les maladies, avant que la colonie ne soit parvenue à un certain degré de prospérité.
- La richesse de la France et le nombre de ses habitans lui permettent certainement de sacrifier soixante millions et six mille hommes par an pour une aussi belle entreprise que celle de la colonisation de l’Afrique; mais il est de la dignité et surtout de l’intérêt de l’Europe entière de s’associer à nous, afin de profiter le plus possible de la circonstance favorable qui nous est
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- offerte, d’obtenir, en peu de temps, de grands résultats, tant pour le progrès des lumières que pour les relations commerciales entre toutes les parties du monde.
- J’appelle, de tous mes vœux, la convocation d’un congrès européen pour examiner sérieusement la question africaine ; les députés de chaque état, envoyés à ce congrès, après une discussion approfondie et éclairée par tous les documens qu’il sera possible de se procurer, feront des propositions relativement à la manière dont chacun pourra participer à l’établissement de la nouvelle colonie.
- La décision du congrès devra être un traité, par lequel toutes les puissances qui y auront envoyé des ambassadeurs s’engageront à faire tous leurs efforts pour rendre l’Afrique à la civilisation , d’après certaines conditions pour chacune d’elles, qui seront stipulées.
- Ce traité aurait non seulement l’avantage d’arracher à la barbarie une des plus belles parties du monde, mais encore de lier entre eux tous les peuples de l’Europe, et de poser ainsi les premières bases de cette grande famille universelle, qui existera bien certainement un jour sur la surface du globe.
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- Pour la prospérité du nouvel établissement, il ne faut pas que son administration soit confiée à plusieurs puissances, parce qu’il ne pourrait point y avoir cette unité dans l’action sans laquelle il est presque impossible de réussir dans les entreprises ; il ne faut pas non plus qu’il y ait deux armées, à cause des rivalités qui s’établiraient bien certainement entre les chefs et même entre les soldats.
- C’est à la France, qui a conquis le pays et fait les premiers sacrifices pour le rendre à la civilisation, qu’en appartiennent la garde et l’administration; les autres puissa nces auront des commissaires près des administrateurs français, pour les surveiller et les aider de leurs conseils toutes les fois qu’ils en auront besoin ; mais il ne faut pas que le pouvoir de ceux-là soit capable d’entraver la marche des choses : sans cela, point de réussite.
- Lorsque la colonie sera parvenue à un assez haut degré de prospérité pour donner des bénéfices , chaque puissance en aura une part stipulée dans le traité, et elle se trouvera ainsi indemnisée de ses avances au bout d’un temps beaucoup moins long qu’on ne pourrait le croire, si les choses sont bien conduites. Les peuples qui
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- s’associeront au grand acte d’humanité que je leur propose auront, par les établissemens sur la côte septentrionale de l’Afrique, un moyen de se débarrasser du surcroît de leur population.
- Depuis que les troupes françaises se sont établies dans la régence d’Alger, je ne crois pas que notre Gouvernement ait sérieusement songé à coloniser le pays ; du moins toutes les mesures qu’il a prises jusqu’à présent n’ont rien annoncé de semblable. Le maréchal Clauzel avait fait quelques dispositions pour établir des cultivateurs dans les environs d’Alger : une ferme-modèle avait même été créée, mais malheureusement dans l’endroit le plus insalubre de la contrée, et qui, en outre, était exposé aux attaques continuelles des Arabes et des Berbères. Aussi, tous les cultivateurs qui ont voulu s’y fixer sont-ils morts de la fièvre, et l’ennemi est venu incendier les récoltes au moment même où on commençait à les recueillir (r).
- Le maréchal avait bien certainement un plan de colonisation dont le commencement d’exécution a prouvé toute la défectuosité. Il pensait
- (i) Voyez la Relation de la Guerre, tome II.
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- qu’en occupant quelques points le long de la chaîne du Petit Atlas, et il voulait même en avoir au delà, il serait maître de toute la Métidja, ainsi que des collines qui bordent cette plaineauNord; mais le pays, habité comme il l’est actuellement, n’offre aucune ressource pour les troupes, les communications sont extrêmement difficiles et souvent interrompues par les attaques des habi-tans de la contrée : la garnison que nous avions l aissée à Belida, pendant que nous nous enfoncions dans l’Atlas, ne dut son salut qu’à son courage; celle de Médéya, que nous y laissâmes après nous être emparés de cette ville, faillit mourir de faim, et eut à combattre contre des nuées de Barbares venues de l’intérieur des montagnes, jusque des confins du désert. Peu après, nos troupes furent forcées de rentrer à Alger et de se concentrer dans un rayon qui n’avait pas deux lieues de longueur ; on voulut s’entêter à conserver la ferme-modèle, et ce caprice coûta plusieurs milliers d’hommes morts de maladie ou tombés sous le feu de l’ennemi (i).
- Si, lorsque nous nous sommesavancés jusqu’au
- ( i) Yoyez la Relation de la guerre d'Afrique.
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- pied de l’Atlas, le terrain que nous laissions derrière nous eût été habité par des cultivateurs chez lesquels nous eussions pu trouver des vivres pour les hommes et des fourrages pour les chevaux , nous n’aurions pas été obligés de revenir à Alger et de laisser l’ennemi nous poursuivre jusqu’aux portes de cette ville; et tel a été le résultat de presque toutes les expéditions que nous avons faites dans l’intérieur du pays.
- Pour faire rentrer dans l’ordre les tribus»des environs de Médéya qui s’étaient révoltées, le général Berthezène, à la tête d’un corps d’armée, alla brûler leurs récoltes ; mais lorsque, manquant de vivres, il fut obligé de battre en retraite, les mêmes tribus le poursuivirent, auraient pu l’exterminer dans les montagn es si elles eussent connu l’art de la guerre, et vinrent exercer contre la ferme-modèle les représailles des dégâts que nous avions commis chez elles.
- Pour coloniser la régence d’Alger, il faut adopter un plan tout à fait opposé à celui que l’on a suivi jusqu’à présent : au lieu de concentrer f outes ses forces sur un point et de chercher à s’avancer dans l’intérieur des terres, sans avoir convenablement assuré ses derrières, pour que le manque de vivres ne vous force pas à abandon-
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- ner chaquefoisles conquêtes que vous avez faites, de tuer les habitans et de dévaster le pays quand vous y retournerez pour vous venger de leur révolte, il faudrait commencer par s’emparer de tous les lieux habités de la côte assez consi-rables pour recevoir une garnison de deux mille hommes au moins, tels que Boue, Stora, Bougie, Tedel, Alger, Cherchel, Mostaganem, Arzéo* Oran, etc., points entre lesquels il faudra établir des communications régulières par mer, ce qui sera extrêmement facile.
- La première chose à faire pour chacune de ces garnisons, en arrivant dans la ville qui lui aura été donnée, sera de s’emparer de toutes les positions militaires à une portée de canon de la place, d’y établir des redoutes avec blockhaus dans l’intérieur de chacune, et de les armer de quelques pièces d’artillerie, afin de tenir toujours les Arabes à une distance respectueuse. Les redoutes devront être placées assez près les unes des autres pour qu’elles puissent se défendre mutuellement, et vu le peu d’éloignement des remparts, le canon de la place pourra encore tirer dans les intervalles. De cette manière , on enfermerait un espace de terrain dans lequel l’ennemi ne pourra jamais pénétrer, et que les
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- troupes défendraient sans être obligées de sortir de leurs retranchemens; les tirailleurs eux-mêmes pourront être placés derrière de petits épaule-mens construits exprès pour cela en avant des ouvrages principaux. Les troupes devront toujours être maintenues dans la plus sévère discipline, tant pour leur santé que pour la bonne intelligence avec les habitans qui continueront à vivre au milieu d’elles.
- En Afrique , comme dans le reste du monde, il y a dans chaque ville, et même dans chaque hameau, un certain nombre d’hommes turbu-lens qui ne sont jamais contens de leur sort, et qui s’occupent continuellement à troubler la tranquillité des autres. De ces hommes, il faut se débarrasser aussitôt qu’on les prend en flagrant délit : point de pitié mal entendue; pour sauver la vie à un mauvais sujet, on compromet souvent celle d’un grand nombre d’honnêtes gens. La religion mahométane sera toujours un grand obstacle à la civilisation de l’Afrique; le fanatisme qu’elle prêche est profondément enraciné dans le cœur de ses sectaires , et soyez persuadés que les Imans feront tous leurs efforts pour vous susciter des embarras, et qu’ils appelleront le peuple à la révolte aussitôt qu’ils trouveront l’occa-
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- sion favorable : nous en avons déjà eu plusieurs exemples depuis <que nous sommes établis dans Alger.
- Si l’on pouvait détruire cette religion et la remplacer par une autre qui enseignât aux hommes qu’ils sont tous nés frères, et qu’ils se doivent un mutuel secours et une amitié réciproque, ce serait un pas immense de fait ; mais malheureusement cela n’est pas possible , à moins de s’exposer à se voir forcé de détruire la population. Il faut d’abord commencer par maintenir les Imans, et agir à leur égard avec beaucoup de sévérité quand ils chercheront à exciter la haine contre nous; on devrait les faire mourir ignominieusement toutes les fois qu’ils s’aviseraient de prêcher la révolte.
- Le mode d éducation est intimement lié à la religion, puisqu’il n’a pour but que d’apprendre aux enfans le Coran par cœur, en le leur faisant lire et écrire ; il faut le changer : pour cela, fermer toutes les écoles existantes dans les lieux occupés, en ouvrir d’autres auxquelles.on donnera une direction toute différente de celle actuelle, et dans lesquelles les jeunes Africains apprendront la langue française. Dans toutes les villes, on trouvera beaucoup d’enfans que les
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- parens ne peuvent pas nourrir et d’autres qui sont orphelins ou délaissés ; il faut prendre tous cesenfans, et les envoyer en France pour être élevés dans nos écoles, mais pas pendant un temps assez long pour qu’ils puissent perdre le souvenir de leur pays natal. Au bout de quelques années, on les y reconduira, et ils seront d’excellens apôtres de la civilisation.
- Envers tous les habitans du pays, il est nécessaire d’agir avec une grande justice, mais en même temps avec une grande sévérité : que celui qui tue ou qui tente de tuer soit tué ; les Algériens prennent pour de la crainte la clémence dont on use à leur égard, et qui, pis est, ils ne vous en tiennent jamais aucun compte ; ils commettront de nouveau la faute que vous leur avez pardon-née la première fois qu’ils en trouveront l’occasion.
- D’après tout ce que j’ai dit dans le cours de cet ouvrage, il est évident qu’on ne doit pas compter sur les habitans du pays pour les travaux d’aucun genre : ainsi, quoi qu’on veuille entreprendre , sur les points qu’on occupera, il faudra amener des Européens ; pour établir les colons, il faut bien se garder de commettre la même faute qu’à Alger, où on les a laissés aller se lo-
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- ger dans des maisons situées à une lieue et même plus au dehors des avant-postes : aussi un grand nombre a-t-il été massacré parles Arabes. Les colons doivent être établis dans l’intérieur de la ligne de défense, que l’on poussera en avant à mesure que les besoins l’exigeront.
- On voit donc que mon projet consiste à établir, le long de la côte seulement, des cercles de colonisation dont le rayon s’étendra à mesure que le nombre des colons augmentera. Dans le principe, ces cercles ne pourront communiquer les uns avec les autres que par la mer; mais, comme à mesure qu’ils s’agrandiront, on sera obligé d’établir des communications entre la circonférence et le centre de chacun, au bout d’un petit nombre d’années, les relations par terre seraient établies, et au lieu de plusieurs cercles, on aurait une grande bande colonisée, qui s’étendrait tout le long de la côte ; mais revenons encore à nos cercles.
- D’après ce que nous savons de l’avidité et de l’humeur belliqueuse des Arabes et des Berbères, il est évident qu’ils seront toujours à rôder autour des établissement, pour s’emparer de tout ce qu’ils pourront prendre et massacrer les hommes qui sortiront de la ligne; des coureurs
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- s’introduiront même dans l’intérieur de cette ligne , en se glissant derrière les haies, en profitant des sinuosités du terrain, et viendront ravager les habitations les plus écar tées ; quelquefois plusieurs tribus, sollicitées par un Marabout ou bien par un chef ambitieux, se réuniront pour venir attaquer l’établissement.
- Suivant ce que nous avons vu dans toute la guerre d’Afrique, ces réunions se font sans secret, et il est facile d’en être prévenu plusieurs jours à l’avance : c’est pour cela qu’il faut avoir dans chaque établissement une colonne mobile, composée d’un corps decavalerie et de quelques compagnies d’infanterie légère, dont chaque homme puisse être pris en croupe par les cavaliers. Alors, quand une tribu sera venue commettre quelques hostilités ou qu’on aura avis d’un rassemblement sur un point fixé, la colonne s’y transportera le plus vite possible ; en arrivant, l’infanterie sera mise à terre, et tombant sur les coupables, de concert avec la cavalerie, ils n’échapperont jamais au châtiment qu’ils auront mérité.
- Dans ces expéditions, il ne faut pas incendier les cabanes et les récoltes , couper les arbres ni tuer les bestiaux, comme je l’ai vu faire plusieurs fois pendant mon séjour à l’armée d’Afrique ;
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- c’est s’ôter des ressources, et ensuite ce vandalisme ne convient plus au dix-neuvième siècle, et surtout à des Français. Il faut combattre ceux qui ont les armes à la main, et faire autant de prisonniers qu’il est possible ; si les coupables se trouvent parmi eux, les fusiller en présence de tous les autres ; s’ils n’y sont pas , amener ceux qu’on a pris à la ville et les y retenir, en menaçant leurs parens de les faire mourir, jusqu’à ce que les coupables aient été livrés, et alors ils seront traités avec la dernière rigueur. Telle est la conduite que l’on doit tenir avec tous les Algériens ; il n’y a pas d’autre moyen de se faire respecter par eux. Quand ils verront que toutes leurs tentatives pour renverser les établissemens sont inutiles, ils finiront peut-être par préférer d’avoir avec eux des relations amicales que de vivre dans un état d’hostilité permanent , qui ne pourra les conduire qu’à une ruine certaine, ou à être obligés de se retirer dans l’intérieur des montagnes, à mesure que les colons gagneront du terrain. S’ils préfèrent la guerre à la paix, leur perte est évidente en suivant le système de défense que je propose : ils seront obligés de se retirer continuellement, et arrivés à une certaine distance dans l’intérieur,
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- ils trouveront là des populations qui non seulement ne leur permettront pas de s’établir parmi elles, mais qui en outre les pilleront, si elles ne les massacrent pas ; et de cette manière, nos ennemis nous débarrasseront de nos ennemis.
- Si je crois nécessaire de traiter les Algériens avec la plus grande sévérité , lorsqu’ils se comporteront mal envers nous , je regarde comme aussi nécessaire de traiter avec beaucoup d’égards ceux qui vivront en bonne intelligence avec nous. Si quelques uns viennent habiter parmi les colons , il faut qu’ils jouissent des mêmes droits qu’eux, et que ceux-ci aient plus d’égards pour les étrangers que pour leurs compatriotes. Ces hommes, vivant en paix au milieu des Européens, ne tarderont pas à comprendre que jusqu’alors ils avaient ignoré les jouissances de la vie, et ils s’y complairont,* car il est très facile à l’homme de s’habituer à la mollesse : ceux-ci, restant en relation avec ceux de l’extérieur, leur diront combien leur nouveau genre de vie est préférable au premier, et ils pourront s’en assurer par eux-mêmes en les venant visiter de temps en temps; de cette manière , je crois que le nombre des Barbares diminuerait continuellement.
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- Quand les communications par terre seront établies entre tous les centres de colonisation, on aura déjà une masse assez formidable pour se défendre presqu’à elle seule : on pourra alors diminuer de beaucoup le nombre des troupes, et par conséquent la dépense ; mais il faudra toujours conserver des colonnes mobiles pour châtier les peuplades de l’intérieur, qui ne consentiront jamais à rester tout à fait tranquilles.
- Ce n’est que quand les choses en seront amenées à ce point, qu’on pourra se dire établi sur la côte d’Afrique et espérer de retirer des bénéfices de la colonie. On ne doit diminuer lè nombre des troupes que parce que la population peut contribuer à sa propre défense ; mais il faut continuer à exercer une surveillance encore plus active qu’auparavant ; car le pays étant plus riche tentera davantage la cupidité des pillards : il suffirait de quelques irruptions des Barbares conduites avec audace, pour y porter la désolation et l’entraîner bien vite à sa ruine.
- Quant à l’administration de la colonie, dès son origine, elle doit être confiée à des hommes actifs et capables, qui soient encore dans l’âge où l’on aime à surmonter les difficultés ; mais il ne faut pas y envoyer des intrigans sans moyens,
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- ou des vieillards dont toutes les facultés sont épuisées ; c’est pour avoir agi en opposition avec ce principe qu’ont échoué la plus grande partie des entreprises. L’Afrique est un pays neuf dans lequel tout est à créer ; par conséquent, il ne faut y envoyer que des hommes capables de le faire.
- Tout ce que j’ai exposé dans le cours de cet ouvrage prouve que la régence d’Alger présente une grande masse d’avantages pour l’établissement d’une colonie, et la beauté de celle qu’y avaient formée lesRomains appuie fortement mes conclusions. L’humanité tout entière est intéressée à ce que l’Afrique soit rendue à la civilisation, dont elle ne peut être distraite sans causer beaucoup de tort au reste du globe, tant par les irruptions plus ou moins reculées des Barbares qu’elle renferme dans son sein , que parce que nous sommes privés de la portion de produits de tout genre qu’elle devrait nous fournir.
- Le moment est venu de mettre ce grand œuvre à exécution. La tâche me paraît trop forte pour une seule puissance ; mais toutes celles de l’Europe doivent y contribuer : leur intérêt, celui de l’humanité, l’exigent ; si elles laissent échapper
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- l’occasion qui se présente, elles auront à s’en repentir plus tôt qu’elles ne pensent.
- La France, qui, depuis plusieurs années, a fait tant de sacrifices presque infructueux pour arracher des peuples à l’anarchie et au fer des bourreaux, sans que ses alliés lui aient prêté la main, pourrait bien encore se trouver réduite à ses seules ressources dans l’affaire d’Afrique : alors, en n’envisageant la question que sous le point de vue de l’intérêt matériel, elle devrait l’abandonner ; mais sa gloire s’y oppose, et l’entreprise est devenue tellement populaire aujourd’hui, qu’aucun ministère, quel qu’il soit, n’oserait prendre une pareille résolution. Les Français sont disposés à faire tous leurs efforts pour que l’univers, qui leur doit l’anéantissement de la piraterie, leur soit encore redevable d’un plus grand bienfait, celui d’avoir rétabli la paix, les arts et le commerce dans une contrée dont ils sont bannis depuis près de deux mille ans.
- Si, contre toutes les probabilités, une réunion de circonstances malheureuses nous forçait de perdre le fruit de tous nos travaux et d’abandonner notre conquête, avant de quitter ces misérables bords, il faudrait détruire toutes les fortifications qui défendent la côte , afin que les
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- pirates n’eussent plus de repaire, et qu’il suffit de quelques vaisseaux pour les mettre à la raison s’ils recommençaient leur brieandaffe. En éva-
- i O Cf
- cuant chacune des places occupées par nos troupes , on élevera des pyramides en pierre sur lesquelles sera gravée' cette courte inscription :
- EN l83o , UNE ARMÉE FRANÇAISE PRIT ALGER , DETRUISIT LA PIRATERIE QUI DESOLAIT LE MONDE DEPUIS TROIS SIECLES, ET POSA LES PREMIÈRES BASES DE LA CIVILISATION DANS LE NORD DE L’AFRIQUE : POUR CONTINUER SON OEUVRE, LA FRANCE AVAIT BESOIN DU CONCOURS DES AUTRES PUISSANCES EUROPÉENNES ; C’EST EN VAIN Qu’f.LLE l’a RÉCLAMÉ ; elï,es ont été sourdes a sa voix et a cei,le de i/huma-nité.
- FIN.
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- TABLE DES MATIERES
- DU
- TROISIEME VOLUME.
- CHAPITRE PREMIER
- Description du pays , état ancien
- Pages.
- I
- CHAPITRE II
- Alger , description de cette ville.
- La Kasba........................
- Fonderie de canons..............
- Forts de la Marine..............
- Casernes des janissaires........
- La Manutention..................
- Le bagne........................
- Les mosquées....................
- Eglise..........................
- i3
- 28
- 38
- 39 4i 43
- Ib.
- 47
- nT
- ni.
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- TAIiLE
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- Synagogues ( Chenovas)........................... 52
- Bains publics.................................... 54
- Cafés d’Alger.................................... 60
- Boutiques des barbiers........................... 62
- Bazars........................................... 63
- Restaurans....................................... 64
- Fondues ( auberges )............................ 66
- Population....................................... 69
- Eclipse de lune.................................. 7 2
- Ecoles musulmanes................................ 7 3
- Les Nègres d’Alger............................... 79
- Les Juifs d’Alger................................Jb.
- Ecoles israélites. .............................. 83
- Industrie d’Alger................................ 87
- Boulangers....................................... 96
- Moulins à farine..................................98
- Boucheries.......................................101
- Tabac. -.........................................Jb.
- Armuriers d’Alger................................102
- Monnaie..........................................io3
- Tableau des monnaies d’Alger.....................io5
- Commerce.........................................106
- Poids avec leur rapport en grammes...............Jb.
- Mesures usuelles avec leur rapport au mètre. ... 107
- Police d’Alger...................................110
- Filles publiques...............................113
- Mendicité........................................116
- Portes d’Alger et faubourgs....................t 19
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- DES MATIÈRES.
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- CHAPITRE III
- Environs d’alger depuis i.’embouchure du mazafran jusqu’au cap matifou............................124
- Sydi-Abderrahman ( Marabout ).................1 a5
- Tombeaux des cinq Deys........................ 129
- Fort des Vingt-Quatre Heures...................i3o
- Cimetière des Chrétiens.......................131
- Maison de campagne du Dey. . ..................Ib.
- Poudrière......................................i35
- Sydi-Yakoub (Marabout).........................i36
- Cafés champêtres..............................141
- Fort de Bab-Azoun..............................i43
- Maison de campagne de l’Aga....................Ib.
- Bassins de Bab-Azoun..........................14 5
- Jardin de Mustaplia-Paclia.....................Ib.
- Château de l’Empereur..........................148
- Route de Sydi-Efroudj.........................14g
- Khazen-IIadji.................................15o
- Sidy-Ben-Eli...................................i5i
- Staoueli..................................... i52
- Sydi-Efroudj ( Marabout ).....................155
- Bords de la mer d’Alger à Sydi-Efroudj........159
- Forts de la pointe Pescade.....................160
- Tombelles druidiques...........................164
- Mont Bou-Zaria.................................167
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- 43fi TABLE
- Pages.
- Villages de Bou-Zaria.........................169
- La Vigie.................................... 170
- CHAPITRE IV.
- Bords de la mer depuis les bassins de bab-az.oün jusqu’au cap matifou..........................173
- Pont de l’Arrach..............................175
- Maison carrée. ...............................176
- Ruines de Rustonium...........................179
- Fort et cap Matifou...........................184
- CHAPITRE V.
- Route de belida, médéya,etc...................186
- Café de Bynnadrais............................187
- Café de Byrkadem. . ..........................188
- Ferme-modèle ( Haoucli Hussein-Paclia )......189
- Foire de Bou-Farik............................198
- Belida....................................... iq5
- Tribus berbères...............................202
- Ferme de Mouzaya..............................209
- Bords du Ouad-Jer ....................... . . . 211
- Route de Médéya...............................217
- Col de Ténia..................................218
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- DES MATIÈRES.
- 45?
- Pages.
- CHAPITRE VI.
- Médéya et ses ENVIRONS.....................224
- Population.................................232
- Industrie..................................236
- Maison de campagne du Bey..................242
- CHAPITRE VII.
- Bords de la chiifa et coléa................248
- Coléa......................................25o
- CHAPITRE VIII.
- De COLÉA A ALGER...........................254
- CHAPITRE IX.
- Voyage a oran.............................2*5^
- Chercliel............................... II.
- Oran.......................................259
- Population.................................269
- Industrie................................ 271'
- Commerce...................................272
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- 438
- TABLE
- PiIRPS.
- CHAPITRE X.
- Environs d’oran...........................276
- Lac.......................................284
- Sydi-Abdel-Kader ( Marabout)............288
- Mers-el-Kebir et. ses environs..........28g
- Source thermale...........................291
- Fort de Mers-el-Kebir...................292
- Cap Falcon..............................2.g5
- CHAPITRE XI.
- Bone......................................3oi
- CHAPITRE XII.
- Itinéraire d’alger a oran.................312
- CHAPITRE XIII.
- Itinéraire d’alger a constantine.........322
- Constantine............................ 33o
- CHAPITRE XIV.
- Gouvernement de la régence d’alger.......334
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- DES MATIÈRES.
- 4^9
- Pages.
- CHAPITRE XV.
- Maison du dey...........................355
- Les coutumes qu’on y observait, etc.....il.
- CHAPITRE XVI.
- L’armée.................................36x
- CHAPITRE XVII
- Marine..................................378
- CHAPITRE XVIII
- Finances................................385
- Beys à Alger, pour le tribut............387
- CHAPITRE XIX.
- Justice.................................4OÏ
- CHAPITRE XX.
- De la colonisation de l’afrique.........4°9
- Table des matières......................433
- FIN DE LA TAULE DU DERNIER VOLUME.
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