Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-Chine
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- DIX ANS DE VOYAGES
- DANS
- LA CHINE
- K T
- L’INDO-CHINE
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- 1283-76. — COIBEIL, TïP. ET STÉR. DE CrÉTÈ
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- J. THOMSON
- DIX ANS DE VOYAGES
- LA CHINE
- ET
- LTNDO-CHINE
- OUVRAGE
- .. TRADUIT DE L’ANGLAIS AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
- J&'v 'V
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- MM. A. TALANDIER ET H. VATTEMARE
- ET ILLUSTRÉ
- DE 128 GRAVURES SUR BOIS
- LIBRAIRIE IIAGHETTE ET Giü
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
- 1877
- Tous droite réservés.
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- HANS LA
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- CHAPITRE I
- Détroit de Malacea. — Les Hollandais à Atchin (Sumatra). — Pénang, ses collines et sa fiore. — Les Klings, les Malais et les danois à Pénang. — Occupations des Cliinois. — Les Chinois à l’étranger. — Un descendant des premiers colons portugais. — Singulière hospitalité. — Un serpent au bal.
- Le canal de Suez, qui n’a été achevé qu'en 1869, était encore, (ni 1862, regardé par bien des gens 1 comme une entreprise dont le succès était plus que douteux. L’idée de joindre les deux mers par un canal navigable creusé à travers un vaste désert de sables mouvants était volontiers représentée comme la toccade d’un visionnaire enthousiaste ; aussi lorsque, pour la première fois, je quittai le Royaume-Uni, me fallut-il prendre la vieille route de terre et laisser M. de Lesseps s’escrimer contre ces sables de l’Égypte, au sein desquels il était occupé à se creuser une renommée universelle. Je ne me laisserai point arrêter au récit des aventures qui attendent le voyageur sur l’une des routes les plus fréquentées des touristes modernes, et je ne m’engagerai point non plus dans une description de Pointe-de-Galles, de ses collines, de ses bois de palmiers, de ses bosquets de cannelliers : cette partie de Ceylan, se trouvant sur la grande route de l’Inde, est suffisamment connue. Si ma santé me l’eût permis, j’avais l’intention lorsque, à mon pre-
- 1. C’est peut-être par bien (les Anglais qu’il faudrait dire. [Note du traducteur.)
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- mier retour en Angleterre, j’y passai pour la seconde l'ois en 1865, de pénétrer jusqu’au centre de l'ile, pour y explorer les vieux monuments de pierre des Hindous ou bouddhistes, et les comparer avec les restes grandioses des cités et des palais que je venais de visiter au cœur même du Cambodje. Mais je ne pus mettre ce projet à exécution, de sorte que je ne connais de Geylan que le port de Pointe-de-Galles et les collines environnantes : c’est ce que voient tous ceux qui voyagent par les steamers de la Compagnie Orientale et Péninsulaire. Il me faut donc inviter le lecteur à m'accompagner plus à l'est, et à visiter avec moi les îles malaises et le mutinent indo-chinois, où j'ai passé quelques années de ma vie: ce n’est que là que je puis espérer lui faire connaître des gens et des lieux avec lesquels il 11e soit pas encore familier.
- Un voyage en pays lointain, môme dans les circonstances les plus favorables, m’a toujours paru long et ennuyeux. Fatigué de promener ses regards sur la vaste étendue de la mer paisible, ou de suivre les assauts d’esprit et de galanterie qui se livrent sous la blanche tente qui décore le pont d’un des plus beaux steamers du monde, c’est avec ravissement que le passager ouvre l’oreille au cri de : « Terre à tribord! » et aussitôt les romans sont mis de côté, les cartes, les échecs, les palets, abandonnés, et une douzaine de télescopes se braquent sur l'horizon, où, vers le sud, semble paraître et disparaître une ligne indistincte. C’est la pointe d’Atchin, et (peut-être n’est-ce qu’une illusion) il semble que la brise de terre nous arrive chargée des parfums tropicaux de.la riche côte de Sumatra. ALchin est le point de cette côte, où, d’un lent et pesant effort, les Hollandais viennent de porter un nouveau coup à la puissance des Malais. Ils ont laissé la plaie ouverte et déchirée ; mais ils reviendront, et, à la première occasion favorable, s’empareront d’un nouveau morceau de ce territoire.
- Que la domination hollandaise à Java ait été féconde en avantages mutuels pour l’île et pour la Hollande, — plus particulièrement pour cette dernière, — c’est ce que personne ne contestera. Nous ne mettrons pas non plus en doute que le même résultat, désirable d’ailleurs, 11e doive suivre l’occupation des provinces récemment subjuguées, et de celles qui, lentement mais sûrement, viendront s’ajouter aux possessions hollandaises dans l’archipel Malais. Il n’en est pas moins vrai que, si nous négligeons de garder jalousement les droits que les traités nous assurent dans ces régions, nous pourrons avoir fort à souffrir dans nos paisibles et profitables relations commerciales avec ces îles, comme nous l’avons eu déjà plus d’une fois dans le cours de nos relations avec les Etats indigènes dans cette partie du monde. On peut aussi penser qu’Atchin, qui se trouve à l’extrémité nord-ouest de Sumatra, et forme, pour ainsi
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- dire, lin des piliers de rentrée occidentale dn détroit de Malacca, est un point bien important pour le laisser tomber ainsi entre les mains d’une nation étrangère. Je doute donc qu'on eût permis à une puissance plus formidable ou moins amie que la Hollande d’annexer ce territoire : encore plus douté-je qu'on l’y eût encouragée.
- Naviguant à l’est à travers le détroit, nous arrivons bientôt en vue de Pénang, île très-petite mais importante et productive, et la première possession anglaise que l’on atteigne dans ces parages.
- Pénang, avec sa ceinture de sables dorés et sa couronne de luxuriante végétation tropicale, est extrêmement pittoresque. Cette île, qui forme pour nos possessions dans cette partie du monde un établissement sanitaire, et dont les plaines, couvertes d’un riche terrain d’alluvion, n’étaient, tout récemment encore, qu'une jongle impénétrable, est maintenant un jardin parfaitement cultivé. Les sentiers ombreux, sur des collines boisées qui s’élèvent à 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, conduisent aux plus charmantes retraites qu’il y ait au monde, à des bungalows cachés parmi les rochers et le feuillage, et à des cascades où une eau fraîche et limpide tombe avec un bruit charmant dans des bassins naturels de granit. Là, les résidenls peuvent se baigner sous les dais de feuillage des palmiers et des fougères arborescentes, et l’air autour des habitations situées sur ces hauteurs est si doux qu’en tout temps les costumes les plus légers y sont parfaitement de saison.
- Parmi les collines les plus basses et les vallées qui les divisent, un grand nombre ont été défrichées, et plantées de cocotiers, de muscadiers 1 et d’une grande variété d’autres arbres fruitiers ; on y peut voir aussi de petites pièces de terre où l’on cultive le siri 2 et la canne à sucre. Dans ces endroits favorisés, la terre végétale est plus profonde et plus riche que dans les basses ferres, tandis qu’au sommet des plus hautes collines, la température est assez douce pour permettre la culture des lleurs et des légumes d’Europe. En gravissant la colline sur laquelle s’élève le bungalow du gouvernement, je fus surtout impressionné par la beauté majestueuse des fougères arborescentes qui poussent en perfection à une hauteur d’environ 1,600 pieds au-dessus de la plaine. Ces fougères élèvent leur beau tronc nu à environ 15 ou 20 pieds au-dessus du fourré, et, tandis que les feuilles nouvelles de leur tête portent vers le ciel leurs frondes délicatement recroquevillées, les autres, s’étendant en arches gracieuses, forment un
- 1. Areca palma.
- 2. Sorte de vigne.
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- I
- dais de feuillage du vert le plus tendre, qu'elles laissent retomber en pointes tremblantes à une distance de huit ou dix pieds du tronc.
- Ceux à qui il n'a point été donné de parcourir les collines boisées des tropiques auront quelque peine à croire qu'aussitôt le soleil levé, le bruit des insectes des bois est assez fort pour empêcher d’entendre, même à une petite distance, le mugissement dam taureau ou le rugissement d’un tigre. Ce bruit métallique a une certaine ressemblance avec celui que l'on entend dans une manufacture où grondent et grincent à la fois des centaines de métiers. Un insecte entre autres, le trompette, comme l’appellent les indigènes, s’applique, tant que dure le jour, a produire avec ses ailes un bourdonnement semblable au son du tamtam. Il m’est arrivé de m’approcher avec précaution d’un arbre sur lequel s’étaient donné rendez-vous une foule de ces insectes, et soudain le bruit s’est arreté, l’alarme s'est transmise d'arbre en arbre, et le silence s'est fait dans la forêt, dont le concert n’a recommencé que lorsque j’ai eu regagné le chemin battu. Parmi les plus curieux insectes que l’on puisse voir, il en est un qui ressemble tellement à une branchille desséchée, qu'un jour, suivant un étroit sentier, et ayant ramassé ce que je prenais pour un bout de branche morte, je vis soudain cet être singulier s’agiter, se tordre dans mes mains, m’échapper enlin et disparaître dans les buissons avec une agilité surprenante et un mouvement saccadé le plus curieux du monde. Ses jambes semblaient partir de la tige exactemenl comme des branches plus petites, et ce fut en vain que j’essayai de retrouver cette plante animée, que cependant j’avais très-probablement sous les yeux. J’ai aussi vu sur les montagnes de Pénang l’insecte-feuille, qui en est venu à imiter si parfaitement la feuille d’une plante, qu’il réussit par ce moyen à échapper à ses ennemis. L’insecte-branche et l’insecte-feuille appartiennent à l’ordre des Orthoptères. Le premier ressemble beaucoup à la Barteria sar-mentosa, bien qu'il m’ait paru plus long, plus mince et d’une couleur plus foncée. L’insecte-branc.he est une espèce de Phasma ou spectre, et rinsecte-feuille est, je crois, le PhyIlium siccifolium. Des papillons et des phalènes de toute espèce et de toute couleur voltigent aussi en abondance sur les lleurs des arbres et des arbrisseaux de ces forêts. Us ont depuis moins d’un pouce jusqu’à 10 ou 12 pouces d’envergure, taille du phalène de l’Atlas (Saturnici Allas). Les lleurs et les arbres ou arbrisseaux llorescents ne m’ont semblé, dans aucune partie de cette île, pouvoir réaliser, par leur abondance et la variété de leurs couleurs, les idées que certaines descriptions des forêts ou jongles de l’Orient ont pn nous donner de la splendeur luxuriante de la nature tropicale. C’est dans la chaude
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- plaine, parmi les jardins des résidents étrangers, que se trouve la pins grande variété de lleurs indigènes, brillantes, presque toutes, des éblouissantes couleurs primaires qui me semblent caractériser lallore des tropiques. Les couleurs dominantes sont le rouge et le jaune; et, le vert excepté, les couleurs secondaires ou intermédiaires, grâce auxquelles, dans nos jardins d'Europe, la nature se montre sous un si grand nombre de nuances délicates, ne se l’ont, dans ces climats ardents, remarquer que par leur absence.
- Peut-être nos savants pourraient-ils déterminer la cause de ce phénomène; peut-être sauraient-ils nous dire si l’extrême ardeur du soleil développe dans les plantes une tendance', à absorber certains rayons du spectre solaire et à repousser les autres, et si les af-(inités électives des plantes en pareille matière sont affectées par la température. Peut-être s’expliqueraient de la même manière et le brillant plumage des oiseaux de ces régions, et le goût des peuples de l’Orient pour les nuances les plus éclatantes du jaune, du rouge et du bleu. En Chine, le rouge est la couleur de la joie (la couleur nuptiale), et en Chine, aux Indes, et dans tous les pays bouddhistes, les vêtements d’apparat que portent les prêtres dans les cérémonies religieuses sont jaunes. Chez certaines races de l’Inde et de l’Indo-Cliine, une peau jaune-doré est regardée comme le plus haut attribut de la beauté féminine. En Chine aussi, le bleu est la couleur du demi-deuil; le blanc ou l’absence de couleur est au contraire le signe du grand deuil. Quoi qu’il en soit, je suis d’avis qu’aucune des régions tropicales qu’il m’a été donné de visiter, ne peut rivaliser, pour la variété et la délicatesse des nuances, avec nos bois et nos jardins d’Europe. Non-seulement nos couleurs sont plus variées; mais il semble que dans nos latitudes tempérées la nature mette en œuvre toutes ses ressources pour produire une infinie diversité de teintes et les mêler d’une façon si merveilleuse que ces nuances s'harmonisent, par leur délicatesse et leur beauté, avec les plus tendres sentiments des nations les plus civilisées.
- Le feuillage des bois de Pénang, comme celui du plus grand nombre-des îles de l’archipel Malais, est épais et luxuriant, mais plus remarquable par la variété des formes que par la diversité des nuances. La croissance des herbes et de la jungle y est si rapide qu’un travail incessant peut seul les empêcher d’envahir toutes les cultures. J’ai vu dans la Province deWellesley 1 un champ de cannes à *ucre qui, à peine abandonné depuis plus d’un an, avait été complètement recouvert par la jungle. Si demain Pénang était abandonnée par les Anglais, ou plutôt par les Chinois qui la cultivent, on la ver-
- 1. Peut-être faudrait-il dire en Province-IVellesley, comme on dit en Italie, en Espagne, etc.
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- L’ait, dans un temps incroyablement court, redevenir l'impénétrable jungle qu’elle était lorsque le capitaine Light y débarqua en 1786. La façon dont s’y prit le capitaine Light pour faire arracher la jungle est assez amusante. Il fit charger ses canons, dit l’histoire, avec de la monnaie d’argent, et les fît tirer dans le plus épais du fourré, afin que les Malais arrachassent la jungle pour retrouver les dollars L
- La rapidité avec laquelle croissent les plantes à Pénang est vraiment merveilleuse. De jeunes pousses de bambou, que j’ai observées, ont grandi de plus d’un centimètre en une nuit, de sorte qu’on peut dire que leur croissance est visible à l’œil nu. Les vignes grimpantes et les lianes pendent partout sur les rochers en interminables festons et viennent jusque sur la jaune grève offrir au vieux Neptune leurs guirlandes de verdure.
- Une foule de ces plantes n’ont môme pas besoin à Pénang d’une pincée de terre. Les orchidées, naturellement, y vivent d’air; mais j’y ai vu des arbres forestiers étendre leurs racines sur le roc nu et y croître aussi vigoureusement que s’ils eussent été plantés dans un riche terrain d’alluvion.
- Parmi les bois que l’on trouve dans les forêts de Pénang, il en est de très-durs et dont la pesanteur spécifique est grande, car ils enfoncent rapidement dans l’eau. Les Malais et les Chinois se servent de ces sortes de bois pour faire des ancres pour leurs bateaux (praus) et leurs jonques, et trouvent dans le bambou et le rotang, de quoi faire des cordes ; ils y trouvent môme souvent des cordages tout faits.
- On récolte à Pénang une centaine d’espèces différentes de fruits : mais ceux du durio 1 2 et du manguier 3 sont de beaucoup les meilleurs et peuvent à bon droit être considérés comme les fruits les plus délicieux que produise l’archipel Malais. L’ananas, la grenade, le corossol 4 et quelques autres espèces sont assez connues pour ,qu’il soit inutile d’en parler ici. Du pisang ou bananier, le plus
- 1. Cameuon. Our Tropical Possessions in Matayan India. (Nos possessions tropicales en Malaisie.)
- T. Durio zibtthmus, genre de la famille des Stertuliacées-Bombacées. Cet arbre porte un fruit très-volumineux ayant, dit d’Orbigny, une odeur fort agréable.
- (Note du traducteur.)
- 3. Mangifera fætida, espèce particulière aux Modiques et à la Cochinchine. Son
- fruit, en forme de cœur, a des propriétés médicinales fort appréciées ; il est surtout souverain contre le scorbut.. (Note du traducteur.)
- 4. L’Anone ou Corossol est le type des Anonacées qui comprend quarante espèces
- dont plusieurs sont renommées pour la bonté de leurs fruits : en particulier, l’.Luma squamosa ou Pommier de Cannelle, YAnona reticulata, ou Cachiman, ét YAnona muricata, ou Cachiman épineux qui fournit le fruit le plus estimé de ceux du genre. (Note du traducteur.)
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- utile et le plus répandu des arbres à fruits des tropiques, il y a plus de trente espèces, dont le bananier doré, ainsi nomme à cause de sa couleur, est, bien que le plus petit de tous, le plus estimé.
- Pendant les dix mois que je passai à Pénang et en Province-Wcl-lesley, je me livrai surtout à la photographie, occupation agréable, profitable et instructive, qui me permettait, tout en me promenant dans l’île et sur le continent voisin, de satisfaire mon goût pour les
- voyages et de remplir mon portefeuille d’une intéressante collection de scènes et de types caractéristiques, pour lesquels il y avait une demande incessante parmi les résidents européens. J’appris cà deux indigènes de Madras à me servir d’aides, les Chinois refusant alors de se prêter à l’accomplissement d’une sorcellerie comme celle qui consiste à reproduire l’image des objets sans le secours des mains de l’homme. D’ailleurs les Orang-Pouti ou hommes blancs répugnaient à voir leurs doigts et leurs précieux longs ongles tachés de noir comme ceux des Orang-Itam ou hommes noirs. Mes Klings, au contraire, étaient, de la tête aux pieds, couleur de nitrate d’argent ensoleillé; et eussent-ils eu, — car, eux aussi se piquent de la beauté de leur peau, — la moindre objection à voir leurs doigts changer de couleur , il ne m’eût pas été difficile d’obtenir des nègres
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- du plus beau noir d’ivoire, car dans eetle petite île se rencontre une merveilleuse variété de races, et des formes de religion aussi diverses que les nationalités.
- Outre les résidents anglais, qui comprennent les représentants du gouvernement, les professions libérales et les négociants, il y a des descendants des anciens aventuriers portugais, des Chinois, des .Malais, des Parsis, des Arabes, des Arméniens, des Klings, des Bengalais, et des nègres d’Afrique. En outre, les négociants européens, comptent des hommes de différentes nationalités. Aussi est-il vrai-
- Malais vendant des fruits.
- nient bien difficile de reconnaître, en débarquant du steamer, que l’on est dans une île de l’archipel Malais. On rencontre bien çà et là quelques Malais accroupis sous les arbres et vendant de la canne à sucre ou des « hommes de loi de Pénang » (canne polie terminée par une grosse et lourde racine en forme d’œuf), mais il y a aussi une foule de Klings qui font le service des bateaux et des gharries
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- (cabs) *. Bruns, vils, actifs, sans une trace de mollet sur leurs jambes droites comme des fuseaux, ces Klings n'en sont pas moins de force à courir tout le jour à côté de leurs petits poneys, sans montrer la moindre trace de fatigue. A force de se frotter d’huile de la tête aux pieds, ils revêtent une couleur de bronze verni, et c’esl sans doute à cette habitude qu’ils doivent leur souplesse. Tous parlent malais, et quelques-uns savent un peu d’anglais. Je me souviens que l’un d’eux, tant était grand son désir de me voir accepter ses services, m’offrit de me conduire partout où je voudrais, même au diable, pour un dollar. Je refusai l’offre, me figurant déjà, rien qu'à le voir, que j’étais en présence de sa noire majesté, ou tout au moins de son blanchisseur.
- A George-town, au nord-ouest, en face du continent, il y a un bazar kling où l’on trouve toutes sortes de marchandises étrangères à des prix qui rarement dépassent le cours des pays où elles ont été manufacturées. On y trouve aussi un certain nombre de cabarets cl de maisons garnies. La ville contient en outre une population chinoise considérable, composée de marchands, de boutiquiers, d’artisans, immigrants de l’îlc de Haïnan et de» provinces de Kwang-tung (Canton) et de Fo-kien. Malgré tout le mal qu’on dit des Chinois, il est évident que l’importance de leur rôle est extrême, et Thompson le constate parfaitement. Ces hommes sont, de tous les Orientaux, les plus aptes au commerce et les plus patients au travail. Ils nous sont indispensables pour nos possessions malaises, et cependant ce ne sont point des membres de la société qu’il soit facile de contenir dans de justes bornes. Pour donner une idée de leur utilité, il suffit de dire que de tous les objets dont un Européen peut avoir besoin, il n’en est pas un qu’ils ne puissent fabriquer et que, pour le commerce nous 11e pouvons nous passer d’eux, à cause des relations qu’ils ont établies dans presque tous les pays d’où nous tirons nos produits étrangers. A Sumatra, à Bornéo, dans l’Indo-Chine, ils ont des agents qui entretiennent un commerce d’échanges avec les indigènes auxquels ils sont unis non-seulement par des liens commerciaux , mais bien souvent par des liens sociaux. C’est ainsi qu’une grande partie des marchandises qui de Pénang prennent la route de l’Angleterre et des autres pays occidentaux, passent par les mains des intermédiaires chinois;
- Ce 11'est pas tout, car dans presque tous les ports de l’Orient, les marchands européens sont forcés d’avoir à leur service un compro-dnr, ou trésorier chinois, qui non-seulement effectué leurs paiements et fait leurs recouvrements, mais qui est en outre responsable
- I. Est-ce la mot français carrosse qui, en passant par l’anglais carnage, est devenu le malais çjharries? (Hypothèse du traducteur.)
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- du poids cl do la pureté de l’argent reçu. Le comprador a sous ses ordres des assistants appelés sch?'offs, dont l’office est de découvrir la fausse monnaie, et qui déploient dans ces fonctions une finesse de perception dont un Européen peut à peine se faire une idée ; car le schroff voit au premier coup d'œil et saisit sans hésitation au milieu d’un tas de dollars la pièce suspecte que le comprador lui-même, quelque expert qu’il soit en pareille matière, aurait pu ne point découvrir. Il est vrai que parmi ces schroff s il en est un assez grand nombre qui ont fait leur éducation chez les habiles faux-monnayeurs de la Chine. Le comprador engage aussi les hommes de peine qui chargent et déchargent les navires, et souvent il remplit le rôle de courtier en marchandises pour la maison qui l'emploie. C’est par lui qu’on obtient des renseignements exacts sur l’importance et la solvabilité des maisons de commerce chinoises, et c’est également par son intermédiaire qu’on se procure des employés et des domestiques, pour la bonne conduite desquels il engage personnellement sa responsabilité. Il est rare que de ce chef il ait des ennuis, car les gens qu'il emploie sont de sa race, de son clan, et se piquent d’une grande loyauté vis-à-vis de leur chef. Je ne doute point que cette loyauté ne tienne tout autant à la terrible influence des congsis ou sociétés secrètes auxquelles le comprador et ses employés appartiennent, qu’aux puissants liens de la parenté, qui sont ternis en haute estime par les Chinois.
- On voit d'après cela que le comprador doit être doué d'une capacité incontestable pour les affaires. Il est vraiment, dans son genre, le commerçant modèle de l’Orient, et c’est en grande partie à lui et à ses pareils que nous devons notre succès commercial dans ces îles. Il est en général digne de la confiance la plus absolue ; il mène une vie sobre, et à toute heure jouit de la vivacité d'intelligence nécessaire à la conduite des affaires. Cependant vous jugeriez avoir ce gras, gros et prospère personnage, qu’il n’a, comme le dit M. Wallace, qu’à se laisser faire pour devenir d’année en année plus riche et plus gras.
- Une simple promenade dans les rues de George-town suffit pour montrer quelle position importante les travailleurs chinois occupent à Pénang. On ne voit partout que charpentiers chinois, forgerons chinois, tailleurs chinois, artisans chinois de toute espèce, se livrant sans relâche aux travaux de leurs divers métiers, dans des boutiques ouvertes ou sous l’ombre des arbres qui bordent la route. Il en est de même sur toute la surface de l’île, où les Chinois sont disséminés et cultivent la terre pour leur propre compte ou pour celui d’autrui. Quelques-uns, établis depuis longtemps et mariés avec des femmes du pays, habitent de grandes et élégantes maisons entourées de vergers et de jardins, tandis que leurs plus humbles
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- frères vivent dans des Imites grossières, bâties de bambou et de • feuilles de palmier, au centre de petits jardins potagers et de plantations de poivriers. A en juger sur les apparences, ces derniers sont de beaucoup les plus patients, les plus industrieux et les plus heureux cultivateurs que l’on puisse trouver sur la surface du globe. Mais, comme nous le verrons plus loin, ils ne sont pas sans ambition. Le Chinois, hors de son pays, et en possession de la sécurité
- Coolie chinois.
- et de la prospérité qu’une administration plus libérale lui assure, semble devenir un nouvel homme. Débarrassé des fers qui le tenaient attaché à la glèbe sous un gouvernement despotique, il voil un vaste horizon ouvert à son activité, et de hautes récompenses promises à son industrie. Mais la passion des associations, des unions, des sociétés de métier, passion dominante chez les Chinois, l’entraîne souvent plus loin qu’il ne faudrait. Les Chinois s’associent d’abord entre eux pour se rendre les uns aux autres le plus de services possible, et, quand cclâ se peut faire, pour monopoliser le commerce et dominer le marché ; puis, lorsqu’elles ont éprouvé la force de leur organisation, ces sociétés établissent des règles pour le gouvernement et la protection de leurs membres, et cela bien souvent au mépris des lois du gouvernement local. Le cangsie, qui a
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- commencé par n’ôtre qu’une association purement commerciale, devient ainsi une ligue semi-mercantile, semi-politique, qui plus d’une fois a menacé la puissance des Etats faibles, par les efforts qu'elle a faits pour secouer un joug qui cependant n’est point un joug oppresseur. Les troubles qui naguère eurent lieu à Pérak son! le dernier symptôme de cette tendance ; mais nous avons eu précédemment, à Pénang et ailleurs, bien d’autres exemples de cet esprit d’insubordination. Les dangers de cette sorte ne sont pas les seuls ; les immigrants apportent avec eux leurs dissensions intestines, qui «'(datent avec une nouvelle violence lorsqu’ils sont bien établis sur la terre étrangère. C’est ainsi que, tout récemment encore, à Pénang, il y avait deux sociétés chinoises, connues, si je ne me trompe, sous les noms de Hiloum congsie et de Fokien congsie. Les membres de la première étaient tous originaires de l’île de Hainan, province de Kwangtung ; les membres de la seconde étaient tous de la province de Fo-kien. Ces deux provinces, dit-on, à une époque reculée de l’his-loire de la Chine, formaient deux Etats indépendants, et les dialectes <[u'elles parlent sont encore assez différents pour que les natifs de la province de Kwangtung soient regardés par les basses classes de la proviiwe de Fo-Ivien comme des étrangers. Or, il m’est arrivé de visiter à Pénang un village qui, la nuit précédente, avait été saccagé et brûlé par les gens du clan ennemi, et il ne fallut rien de moins «pie la forte main du gouvernement pour mettre un terme aux luttes fratricides de ces factieux.
- C’est exai'tement cette guerre de village à village que parfois dans le sud de la Chine, — nous le verrons quand nous arriverons à la « Terre des Fleurs», — le gouvernement impérial n’a pas pu ou n’a pas voulu supprimer. 11 y a environ trois ans, dans le voisinage de Swatow, par exemple, les clans villageois ne purent être réduits «(ue par une sorte de massacre qui rappelle les exécutions sommaires qui eurent lieu à Java en 1663 (ère Javanaise) lorsque les Chinois tentèrent de soustraire le pays au gouvernement hollandais. En historien, né à Java, dit des Chinois : « Ce sont des gens dont le cœur s’enfle à mesure qu’ils s’enrichissent, et bientôt après les querelles s’ensuivent. » La façon dont on doit traiter les immigrants chinois a donc toujours été, dans ces îles, un problème des plus difficiles à résoudre. Sir Stamford Raflles en fit l’expérience dans le cours de sa remarquable administration ; et les troubles récents, dont je parlerai dans un autre chapitre, ne font que confirmer cette opinion, « qu’on ne saurait prendre trop de précautions contre l’ascendant auquel partout aspirent les Chinois L »
- C’est une question qui déjà demande la plus sérieuse attention
- I. Raffles, History of Java, I, 253.
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- de la part du gouvernement des États-Unis. 11 faut ou que les États-Unis arrêtent le Ilot d’émigrants chinois qui se dirige vers leurs côtes, ou qu'ils modifient leurs lois et adoptent quelque forme spéciale d’administration moins libérale mais plus éclairée, qui leur permette de prendre les précautions nécessaires contre un peuple qui lui apporte avec des habitudes de patiente industrie et le travail le moins cher et le plus satisfaisant qu’on puisse imaginer, des caractères turbulents, une religion inacceptable, et quelques-uns des vices les plus affreux qui aient jamais souillé la race humaine. A Pénang, où les Chinois n’ont, dans les travaux auxquels ils se livrent, que très-peu ou point de concurrents, et où leurs vices ne se montrent que sous une forme mitigée, la difficulté est moins pressante. Là, les Chinois, convenablement tenus en respect, sont les membres les plus utiles et, il faut bien le dire, les plus indispensables de la société. Sans doute, ils fument de l’opium, mentent à cœur joie, et, toutes les fois que l’occasion s’en présente, se montrent improbes, rusés et déloyaux ; mais disons aussi que ceux d'entre eux qui ont obtenu des places de confiance sont complètement exempts de ces vices, ou, — ce qui est plus probable, — les cachent avec l’art consommé qui est propre aux Chinois.
- Entrepreneur chinois.
- S’il vous arrive jamais, ami lecteur, d’aller vous établir à Pénang, vous y serez d’abord mis en relation avec un entrepreneur
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- chinois qui s’engagera par écrit à faire n’importe quoi. A son costume, vous le reconnaîtrez pour un homme d’habitudes peu dispendieuses, mais propres. Il vous bâtira une maison sur le modèle qu’il vous plaira de choisir et avec un dédit stipulé pour le cas où la maison ne serait pas terminée dans le nombre de jours convenu. 11 vous fournira un devis détaillé, dans lequel il n’y aura pas un clou d’oublié. Il aura un frère qui s’engagera aussi par contrat à vous faire, sur les dessins ou modèles que vous lui donnerez, tous les meubles dont vous pourrez avoir besoin. Un second frère vous fera, ainsi qu’à Madame votre épouse, tous les habits et articles de toilette qu'il vous plaira de lui commander. Un troisième vous trouvera des domestiques et s’engagera, pourvu, bien entendu, que le paiement de sa note mensuelle ne se fasse pas attendre, avons fournir tout ce que le marché peut offrir de plus délicat en fait de denrées indigènes ou européennes.
- C'est, il faut bien le dire, aux Chinois que les résidents étrangers doivent de trouver sur cette terre lointaine un intérieur où ils jouissent de toutes les aises d’une maison tenue à l’européenne. Le maître n’a même pas besoin d’ordonner pour que son majordome chinois couvre chaque jour sa table de mets substantiels et de fruits et de fleurs de premier choix, attributs de cette prodigue hospitalité qui est l’orgueil de nos marchands dans cette partie du globe.
- L’île est habitée par une population malaise bien plus nombreuse que les Chinois ; mais il est fort difficile de dire à quoi s'occupent les Malais, car ils n'exercent ni métier, ni profession, gt il n’y a point de marchands parmi eux. Quelques-uns sont employés sur les plantations à détruire les insectes nuisibles, à tailler les arbres, à bêcher la terre ; mais, en fin de compte, les Malais travaillent aussi peu que possible. Il en est parmi eux qui possèdent de petits jardins et cultivent des fruits ; d’autres sont matelots cl ont des praus ou embarcations capables de tenir la mer et qui servent au commerce que font les Chinois ; mais je ne sache pas avoir jamais vu un seul véritable marchand malais. Il y a dans l’île des villages ou campongs malais, composés de quelques grossières huttes de bambou entourées de bouquets d’arbres fruitiers ; mais la plupart de ces villages sont au bord de la mer, et là vivent les Malais, pêchant un peu, dormant beaucoup, mais, dans le sommeil aussi bien que dans la veille, du moins je le crois, mâchant un composé de limon, de siri et de bétel qui leur agrandit la bouche, leur rougit les lèvres et leur revêt les dents d’une croûte de dartre aussi noire qu’indestructible.
- Il nous reste à parler d’une autre classe d’habitants, postérité dégénérée des anciens colons européens Bon nombre de ceux-ci,
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- bien que très-tiers de leur origine européenne, sonl plus noirs que les indigènes eux-mèraes, et, sous tous les rapports, leur sont intérieurs. Peu de jours après mon arrivée, je fus accosté par une sorte d’avorton de la race humaine, qui, me dit-il, était d’origine portugaise. Il était aussi impossible de discerner dans les traits effacés de ce visage d’un noir terreux les signes distinctifs d’une bonne nature que ceux d’une mauvaise. Ses vêtements semblaient le produit d'un étrange mais caractéristique compromis entre les modes européennes , chinoises et malaises. Sa tête était surmontée d’un chapeau noir en forme de tuyau de poêle.
- qu'un lambeau d’étoffe de coton rouge, introduit connue un coin entre la tête et le chapeau trop large, empêchait seul de lui tomber sur le nez comme un éteignoir. 11 m’offrit poliment de me présenter, en ma qualité d’étranger, aux personnes de sa connaissance, qui toutes, me dit-il, étaient des Européens comme lui. J’était fort embarrassé pour deviner ce qui pouvait bien constituer sa qualité
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- d'Européen, et j’en Jus réduit à eettc conclusion, que ce devait être le chapeau castor.
- Les naturalistes nous enseignent qu'une complète transformation physique est, pour les animaux et les insectes, le résultat d’une longue résidence dans certaines régions, mais que toujours on peut reconnaître l’origine de ces animaux à certains attributs de leur famille. Je pus reconnaître alors le bien fondé de cette assertion : l'inlluence transformatrice n’avait laissé qu'un indice de la ressemblance originelle avec l'ancêtre portugais ; c’était l’inflexible et respectable castor. Je dus cependant reconnaître une autre trace de l’antique domination portugaise dans le nom de Da Costa, qui se trouvait être celui de mon petit ami. Da Costa est le type d'une classe d'hommes que l'on rencontre fréquemment dans les îles malaises et sur divers points de la côte chinoise et indo-chinoise. C’est à ce titre que nous avons donné la description de cet étrange produit d’un long mélange de sang asiatique et de sang européen.
- D’un autre côté, il n'est que juste de constater l'existence dans ces mêmes lieux d’une nombreuse et très-respectable communauté, composée de descendants bien élevés des Européens, dont les uns sont des employés du gouvernement, les autres des négociants ou des membres des professions libérales, justement fiers du rang qu’ils tiennent, et dont les femmes et les filles font l’ornement de la société et sont, pour la plupart, d’une beauté qui partout serait admirée. Leur beauté, toutefois, n’est pas de longue durée. Comme celle des fleurs précoces, qui concentrent toute leur vitalité dans un puissant effort de splendide coloris, elle s’épanouit soudainement, et non moins soudainement s'efface et disparaît.
- Le teint des hommes est le plus souvent très-jaune. Je garde de l’un d’eux un aussi durable que déplaisant souvenir. J’étais alors fort novice. Ce monsieur, qui avait fait son éducation à Calcutta et qui se présenta à moi sans autre forme d’introduction, poussa la politesse jusqu’à m’offrir un dîner à l’établissement de bains qui est situé au pied des collines de Pénang. Un ou deux de ses amis, aussi jaunes et pâteux de teint que lui et d’une puissance gastronomique absolument effrayante, étaient au nombre des convives. Le festin fut en somme agréable et nouveau pour moi ; mais le lecteur peut juger de la surprise que j’éprouvai lorsque, deux ou trois jours après, je me vis apporter la carte à payer pour tous les invités.
- La présence d’un serpent de quinze pieds de long dans un salon plein de danseurs est peut-être ce que j’ai jamais vu de plus extraordinaire en fait de partie de plaisir. Ce fut à un bal donné par M. C., gentleman d’origine écossaise, et voici comment cela arriva.
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- La maison de mon ami était depuis quelque temps troublée par les entreprises nocturnes de ce serpent, qui dévastait sa basse-cour et s’était tout récemment régalé d’un cochon. Une troupe d’indigènes qui avaient fait le guet, venaient de s’emparer du reptile qu’ils avaient trouvé dans les bosquets, plongé dans un état de somnolence. Les Malais, peu excitables cependant, sauf dans les rixes et les scènes de vengeance indiscriminée connue sous le nom de Amok running 4, mais sachant qu’il n’y avait pas de danger , parce que le serpent n’avait momentanément de force que pour la digestion très-pénible chez lui d’un trop fort repas,'résolurent, dans un accès de joie frénétique, de venir déposer leur trophée aux pieds du maître de la maison. Ils le prirent donc par la queue, et, traînant le monstre aux sons joyeux d’un quadrille, ils lui firent ainsi monter le grand escalier, et, se précipitant bruyamment dans la salle de danse, y étalèrent l’énorme reptile. Celui-ci, incapable de se remuer, ouvrit sur l’étrange scène des yeux assoupis, et rêva peut-être du repas splendide qu’il ferait s’il pouvait recouvrer sa force première et étouffer ses hôtes dans ses visqueux embrassements. Quelques-uns des invités se retirèrent avec une remarquable promptitude ; d’autres déployèrent leur audace et leur bravoure derrière une barricade de chaises ; un très-petit nombre firent bonne contenance et restèrent à soutenir dans leurs bras leurs danseuses affolées de terreur, pendant que le fâcheux animal était traîné dans la cour du logis où l’attendait la juste expiation de ses crimes.
- 1. On trouvera l’explication au chapitre suivant, page 39.
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- CHAPITRE II
- Visite à Quédah. — Disparition de Miden. — Le jardin du rajah. — Province-Wel-lesley. — Culture du sucre et du tapioca. — Travail des champs. — Poursuivi par un tigre. — Hommes sauvages. — Aventure dans la Province-Wellesley.
- thi officier qui allait faire une visite au rajah de Quédah, pour remettre aux tendres attentions de ce souverain un certain nombre de fugitifs peu intéressants, lesquels, é tant venus se réfugier sous les plis du drapeau anglais, s’étaient permis de demander une existence précaire au meurtre et au pillage, m’invita à l’accompagner. Nous
- Hutte malaise.
- partîmes sur un petit steamer du gouvernement. Quédah est de l’autre côté du détroit, à environ soixante milles (97 kilom.), au
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- nord de Pénang, le long de la côte. En route, nous touchâmes à Pulo-Tulure ou lie aux Œufs, ainsi nommée parce que c’est l’île que, dans un groupe d’îlots, les tortues ont choisie, de préférence à toutes les autres, pour y déposer leurs œufs. Il n’y a à Pulo-Tulure qu’une seule cabane, située tout au bord de la mer, et où habitent deux Malais chargés de veiller aux tortues et de recueillir, à pleins sacs, les œufs qu’à certaines saisons de l’année celles-ci viennent déposer sur le'sable. Une table de bois blanc et quelques sacs forment tout le mobilier de la hutte. Les Malais nous déclarèrent solennellement et sur la foi de l’Islam, que lorsque les tortues commençaient à pondre rien ne pouvait les arrêter ; qu’elles couvraient d’abord la grève qui semblait alors semée de grosses perles, et qu’en suite elles venaient jusque dans la hutte pondre le surplus de leur offrande entre les pieds mêmes de la table, sur laquelle les deux habitants de la hutte devaient monter et s'accroupir, afin de ne pas troubler dans leurs fonctions ces intéressantes visiteuses. Ils allèrent jusqu’à affirmer qu’une sorte d’intelligence mutuelle s’était établie entre eux et les tortues, et que celles-ci feraient grève et refuseraient de déposer un seul œuf si jamais un étranger tentait de s’é-lablir dans l’île et de dérober à leur fidèle rajah ce tribut de la mer profonde. « Bangak pandie, orang Malaïou » (quels rusés farceurs <[ue ces Malais !), me dit le kling qui me servait de domestique.
- Ils nous vendirent un sac de ces œufs, que les indigènes regardent comme un mets très-délicat. De forme à peu près ronde, et un peu plus gros que des œufs de canard, ils sont recouverts d’une peau solide dont la couleur blanche est teintée d'opale.
- Il paraît singulier que les tortues fassent preuve d’une préférence si décidée pour cette île. 11 en est ainsi cependant, et, bien que leurs œufs y soicntenlevés en grandes quantités, elles ne l’abandonnent point pour une autre.
- On peut croire que le soin de recueillir les œufs de tortues, denrée d’un écoulement certain, qui vient se déposer à leurs pieds, franc de port, et qu’ils n’ont que la peine de ramasser, est une occupation qui convient merveilleusement aux Malais. Le riz exige beaucoup de travail, met longtemps à croître et à mûrir, et, après cela, il faut encore le récolter. Même le cocotier, qui donne le feu, le vivre et le couvert, ne laisse tomber qu’au bout de longues années les trésors que porte sa tête majestueuse. Mais la tortue — qui pourrait s’étonner qu’elle soit tenue en si grande vénération par ces nonchalants Malais ! — apporte à leur table une nourriture toute prête.
- A l’époque de notre visite à Pulo-Tulure nous vîmes les tortues nager autour, de nous. La mer était d’un vert pâle, d’une pureté admirable, et si claire, si tranquille, que sur les rochers, à plusieurs forasses sous l’eau, nous distinguions sans peine les plantes marines
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- et les coraux aux couleurs variées. Les vives couleurs d’un jardin des tropiques peuvent seules surpasser en éclat la beauté du spectacle que nous offrait ce jardin de la mer. Un jeune Malais nous proposa de s’emparer pour nous d’une tortue. La façon dont il s’y prit fut aussi simple qu’adroite. S’étant laissé tranquillement glisser dans l’eau,il nagea doucement jusqu’à ce qu’il se trouvât derrière sa confiante proie. Alors, la saisissant par l’écaille, il la retourna vivement sur le dos, et la poussa ainsi devant lui, réduite à une impuissance absolue, jusqu’au rivage.
- Un matin, à Quédah, Miden, mon domestique, disparut. Il était allé à terre de très-bonne heure, et longtemps je l’attendis, mais en vain. A bout de patience et inquiet sur son sort, je me décidai enfin à aller à sa recherche, et, non sans peine, je finis par découvrir mon réfractaire dans une maison de jeu, où il était engagé dans une violente altercation.
- Je l’entraînai hors de cet enfer, non toutefois sans rencontrer une formidable opposition, car la maison était pleine "de Malais qui, excités par les péripéties du jeu, serraient déjà la poignée de leurs kris (poignards) et s’apprêtaient à résister à mon intervention. Cependant, sur mes explications, heureusement appuyées par l’arrivée de mon ami et d’une troupe de matelots, l’ordre se rétablit. Je pus constater alors que maître Miden, emporté par un dévergondage d’imagination dont l’esprit indien n’est pas absolument exempt, s’était donné pour un homme d’importance, pour un Hindou d’un caste élevée. Les Malais, qui sont généralement forts sur le point d’honneur, reconnurent que, dans ces circonstances, j’avais parfaitement le droit d’intervenir, et l’harmonie étant ainsi rétablie, ils nous donnèrent des preuves de leur affabilité en liant conversation avec nous et nous permettant d’examiner leurs kris. Ces poignards ont généralement de beaux manches sculptés, et les lames tordues, faites d’acier et de fer soudés ensemble, se terminent par une pointe empoisonnée.
- Mes lecteurs savent sans doute que la terrible coutume qu’on nomme Amok running est assez commune parmi les tribus malaises ; mais je suis heureux de dire que je n’ai jamais élé témoin de cet acte de vengeance sanguinaire, auquel un seul Malais, affolé de rage, se livre quelquefois contre tous ceux qui l’entourent. Je ne puis rien concevoir de plus épouvantable, de plus diabolique, qu’un Malais, exercé au maniement du kris, et, en proie au paroxysme de la fureur, semant autour de lui le carnage sans s’inquiéter de savoir qui il frappe. Et pourtant le Malais, dans des conditions normales, est le plus sociable, le plus paisible, le plus tendre des Asiatiques.
- Le rajah de Quédah est jeune, et c’est un beau spécimen de sa race. Sa physionomie est pleine d’intelligence; et, du reste, de-
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- puis l’époque où j’eus l’honneur de le voir, il a donné des preuves de sa sagesse et de son intérêt pour le bien public, et s’est acquis les sympathies de ses propres sujets et de scs alliés étrangers. Tout dernièrement, lorsque les troubles qui eurent leur origine à Larout menacèrent de s’étendre, il s’empressa d’adopter les mesures les plus efficaces pour mettre un terme à la piraterie, au moins dans les États sur lesquels s’exerce sa domination. Le palais où il réside est un édifice de briques d’assez modestes proportions ; une excellente route, longue de quelques milles, conduit à ses jardins de plaisance, où, bien qu’ils ne soient pas fort étendus, on peut admirer une variété de fruits et de fleurs et une élégance de dessin que rien de ce que j’ai vu en Orient ne surpasse.
- Dans un bouquet d’orangers notamment, les arbres étaient à ce point chargés de fruits que les branches auraient cassé si elles n’avaient pas été soutenues par de forts pieux de bambou ; et l’air, d’une douceur infinie, était imprégné de l’arome des orangers et du parfum des lotus en pleine floraison. Le rajah avait, mais en vain, essayé de cultiver la vigne. Ses vignes produisaient, mais le raisin n’arrivait jamais à maturité. Nous fûmes conduits à cette retraite enchantée dans un beau carrosse de fabrique européenne.
- En redescendant la rivière de Quédah, nous vîmes, du pont de notre steamer, une vingtaine de jeunes alligators qui remontaient le fleuve à la suite les uns des autres, et nous eûmes aussi la bonne fortune de pouvoir, en passant, envoyer quelques balles à deux fois autant de ces monstres, ces derniers de grande taille, couchés au soleil sur un long banc de sable. Il fallait une attention soutenue pour les reconnaître, tant leur couleur vaseuse et leur longue épine dorsale déchiquetée les distinguait peu des feuilles flétries du cocotier, à moitié enterrées dans le limon du rivage.
- La Province-Wellesley est située sur la côte de la péninsule Malaise en face de Pénang. Elle a environ trente milles de long et de cinq à onze milles de large. Ce district, aujourd’hui le plus productif de tous ceux des Détroits, exporte annuellement une très-grande quantité de sucre, de tapioca et de riz. Limitrophe de Quédah, et compris autrefois dans les Etats du rajah, il a été acheté parle gouvernement anglais en 1800. Il contient une nombreuse population malaise, mais tout le travail un peu dur est fait par des Chinois ou par des Klings de la côte de Coromandel.
- Les planteurs chinois furent les premiers qui cultivèrent la canne et raffinèrent le sucre en assez grandes quantités pour en faire un des principaux articles d’exportation; mais la science européenne a depuis longtemps inventé des procédés de raffinement bien supérieurs à ceux des Chinois, et dans les grandes plantations on travaille aujourd’hui avec des capitaux si considérables qu’il n’y a plus
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- que les compétiteurs les plus habiles et les plus riches auxquels la concurrence ne soit pas interdite. Les plantations de canne à sucre exploitées par les Européens couvrent la plus grande partie des terres cultivées de la colonie. Chaque plantation occupe plusieurs milles carrés de terre arable, et généralement à la plantation proprement dite est jointe une usine à vapeur et une raffinerie où un état-major d’ingénieurs et de mécaniciens européens est constamment occupé.
- Toutes sortes de variétés de canne à sucre ont été introduites dans le pays, mais, celle de l’île Maurice exceptée, aucune ne prospère aussi bien et ne donne une récolte aussi abondante que les espèces indigènes. De ces dernières il y a, dit-on, six différentes sortes, et, à ma connaissance, une ou deux d’entre elles croissent à l’état sauvage dans la jungle. La canne à sucre met plusieurs mois à croître et à mûrir ; mais, partout où cela est possible, les plantations sont échelonnées de telle façon que diverses récoltes se suivent et quel.es usines ne chôment jamais. C’est d’ailleurs aux mêmes usines que se travaillent les quantités assez considérables de canne à sucre que cultivent les Malais et les Chinois et qu’ils vendent à un prix stipulé généralement à tant par acre.
- Je fus heureux de voir que dans cette colonie un assez grand
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- nombre de planteurs et de mécaniciens étaient de grands et vigoureux gaillards natifs des basses terres d’Ecosse. Je passai environ six semaines en leur compagnie, et c’est avec un vif plaisir que je me rappelle une visite qui me procura une constante variété d’aventures et d’amusements et me donna lieu de constater combien mes compatriotes méritent le renom que leur a valu partout leur généreuse hospitalité.
- Outre la canne à sucre, les planteurs cultivent, dans les parties moins fertiles, le tapioca, plante vivace à laquelle presque tout-terrain est bon et qui exige beaucoup moins de labours et d’engrais que la canne.
- Dans certains endroits on alterne les récoltes, ou plutôt à la canne on fait succéder le tapioca, après quoi la terre est pendant quelque temps laissée en jachère.
- La plante pousse en longues tiges ligneuses et en grandes feuilles d’un vert brillant; mais c’est la racine qui fournit le tapioca.
- , Gette racine, qu’on prendrait à première vue pour une igname <>u pour une grosse pomme de terre, a aussi peu de rapports, à en juger par les apparences, avec le délicat aliment d’une blancheur de neige qu’elle fournit, que le charbon avec la flamme qu’il entretient ou le goudron avec les brillantes couleurs qu’il recèle. Une fois mûrs, les tubercules sont arrachés, et transportés au lavoir ou ils sont frottés et brossés à la mécanique. Gela fait, un ingénieux mécanisme les livre à une machine à râper d’où ils sortent réduits en une pulpe aqueuse de couleur brune que des canaux conduisent à des auges dans lesquelles la pelure et les fibres sont séparées de la farine. Celle-ci est enfin amenée dans des cuves pleines d’eau où les ouvriers entrent à mi-corps pour y agiter la solution avec leurs jambes. Lorsque cette opération est accomplie, on laisse la farine se précipiter au fond de la cuve et l’eau s’écouler. Ge n’est qu’après plusieurs lavages de ce genre que le tapioca est soumis au séchage, qui se fait à peu près comme le séchage du thé, dans des poêles ou casseroles de fer. Il ne reste plus après cela qu’à emballer le tapioca pour l’envoyer au marché.
- Les planteurs de la Province-Wellesley mènent une vie dure et laborieuse, et nombreuses sont les difficultés contre lesquelles ils oui à lutter, non-seulement en ce qui touche les terres à faire valoir, mais plus encore les travailleurs qu’ils sont forcés d’importer. Ils ont aussi, lorsque les récoltes approchent de leur maturité, des périodes d’extrême inquiétude ; car il suffirait alors d’une ondée pour que les champs de cannes se couvrissent de fleurs, spectacle ravissant pour le spectateur, mais ruineux pour le propriétaire, à qui il fait perdre toute espérance d’une abondante récolte. Malgré tout, ces planteurs aux têtes bronzées et aux larges épaules portent allé-
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- grement leurs soucis, et tous s’accordent à reconnaître que leur sort, quelles qu’en soient les vicissitudes, n’est pas sans charmes. Les plus agréables mois de l’année, pour eux aussi bien que pour leurs hôtes, sont probablement ceux où les jeunes cannes montrent leurs tiges vertes au-dessus des billons qui séparent les sillons profondément creusés, et où l’abondante rosée fait de chaque feuille, aux premières lueurs du matin, un écrin de diamants, et, sur les buissons du chemin où l’araignée des champs tisse sa toile, jette un réseau de fils argentés. Le voile vaporeux qui enveloppait la montagne disparaît au coucher de l’aurore et une brise légère vous apporte un air frais et fortifiant. Armé de son fusil de chasse, le planteur sort, pour se livrer à son exercice accoutumé, et si nombreuses sont les bécasses à cette époque de l’année, qu’un bon tireur en peut tuer une douzaine de couples avant son déjeuner. Mon ami F., tireur renommé, avec lequel j’ai eu le plaisir de chasser, non-seulement ne manquait jamais son coup, mais ne tirait point qu’il n’eût une couple d’oiseaux à abattre, un pour chaque canon de fusil. Parfois le chasseur se trouve avoir affaire à de plus formidable gibier. M. B., grand et solide compagnon, eut une rencontre aussi désagréable qu’inattendue avec un sanglier. Etant insuffisamment armé, il ne fit que blesser la bête qui se jeta sur lui avec une fureur irrésistible et lui saisit la main dans ses fortes mâchoires. Dans la lutte, terrible comme on peut croire, B. réussit à tramer la bête jusqu’à une mare profonde, lui enfonça la tête sous l’eau et la força ainsi à lâcher prise, mais ce ne fut pas avant qu’une des défenses du sanglier n’eût troué de part en part sa main mutilée.
- Autrefois les éléphants offraient aux chasseurs de tentantes occasions de se distinguer, mais déjà, à l’époque dont je parle, ils disparaissaient, à mesure que leurs retraites, jungle et forêt, faisaient place aux jardins et aux champs cultivés. Toutefois l’éléphant, le tigre, le rhinocéros, le daim, le sanglier et d’autres animaux sauvages se trouvent encore dans les régions les plus désertes et les plus septentrionales de cette partie de la péninsule, plus particulièrement dans celles où les Chinois n’ont encore opéré que des défrichements de peu d’étendue, et encore plus dans celles où de rares hameaux malais sont dispersés à de grands intervalles parmi les forêts vierges et la jungle.
- C’est dans ces établissements clair-semés des Malais et des Chinois que les missionnaires catholiques-romains sont à l’œuvre. Un jour je me trouvai par hasard sur le chemin d’un de ces prêtres. 11 était chaussé de sandales de paille et s’en allait seul visiter dans la montagne un frère-convers malade. 11 avait à passer à travers une région infestée d’animaux sauvages ; et, quand je lui demandai s’il n’avait pas peur des tigres, il me montra son parasol chinois, la
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- seule arme qu’il portât, et me dit que non loin delà un de ses amis, avec un instrument pareil, avait mis un tigre en fuite, mais que la surexcitation nerveuse qui avait suivi cette victoire avait coûté la vie au courageux missionnaire. J’appris de mon compagnon qu’il vivait depuis de nombreuses années parmi les indigènes, s’abaissant, si l’on peut dire, pour les élever, et que c’était dans l’accomplissement de cette œuvre obscure mais utile qu’il avait vieilli. J’ai, dans mes voyages, rencontré bien d’autres missionnaires comme lui, et, quoique la religion qu’ils prêchent n’ait pas mes sympathies, j’ai toujours admiré leur force d’âme et leur abnégation. Des missionnaires protestants, on en rencontre presque partout, et le zèle de beaucoup d’entre eux ne le cède en rien à celui des missionnaires catholiques ; mais leur principale sphère d’action est plutôt dans les ports et dans les villes que fréquentent les Européens qu’au cœur même des pays qu’ils ont pris à tâche de convertir.
- Gomme je l’ai déjà dit, les bras nécessaires à la culture des champs et aux diverses opérations de la fabrication du sucre sont principalement importés de la côte de Coromandel, dans la présidence de Madras. Il est d’usage de faire signer aux travailleurs des contrats par lesquels ils s'engagent, avant de partir, à servir sur les plantations pendant un certain temps et pour un salaire mensuel déterminé d’avance. A l’expiration du terme convenu, ils peuvent, à leur gré, renouveler leur engagement, ou s’en retourner dans leur pays. Beaucoup d’entre eux ont assez à se louer du traitement qu’ils reçoivent pour choisir de rester sur les plantations. Les Chinois sont également employés par les planteurs, mais en moins grand nombre, parce que les bandes de coolies sont importées par des capitalistes chinois et ne se louent que par l’intermédiaire d’un chef qui s’engage à donner certains labours à la terre moyennant un prix calculé à tant par acre. Les Chinois, qui sont plus forts, plus sains, et meilleurs ouvriers, exigent aussi une meilleure nourriture et ne supportent pas aussi bien que les indigènes de l’Inde une longue exposition aux ardeurs du soleil tropical ; le prix de leur travail est donc trop élevé pour qu’ils puissent en toute circonstance faire concurrence aux Klings. Les planteurs en outre ne sont pas toujours en position de payer le travail aux pièces ; sans compter que les Chinois, dominés qu’ils sont par leurs associations, ne se montrent pas aussi dociles que leurs noirauds de frères.
- 11 y a beaucoup de Malais dans la Province-Wellesley, mais ils ne travaillent point sur les plantations, et, en vérité, il est presque impossible de dire à quoi peuvent bien s’occuper la plupart d’entre eux. Comme mahométans, ils pratiquent la circoncision et récitent de fréquentes prières. Le reste de leur vie semble se' passer à procréer de nombreuses familles qui suivront l’exemple de leurs pères
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- et attendront dans la paresse qu’une généreuse nature veuille bien pourvoir à leur subsistance. Le Malais, dans son pays, est une sorte de gentilhomme, qui dédaigne le commerce et met son orgueil à avoir toujours à la main son kris à poignée ciselée et à pointe empoisonnée. Ses ancêtres savaient bien, pour la plupart, se servir du kris sur terre et sur mer. Il y a dans les montagnes de l’intérieur quelques timides rejetons d’une race à cheveux crépus, qui pourraient en dire long sur les incursions des Malais, et qui jettent encore des regards d'envie sur les plaines fertiles d’où leurs aïeux furent (expulsés. Ces gens-là, nous affirment solennellement les Malais, en parlant des « Orang-Boukit, » hommes des montagnes ; « Orang-Outan, » hommes des bois; a Orang-Anto, » hommes-esprits, ont des ({ueues dont ils trempent l’extrémité touffue dans l’huile dedamar et ensuite l’allument. Alors, se précipitant tous à la fois dans les villages malais, ils répandent partout l’incendie et ladestruction.il nous paraît évident que dans cette fable, les Malais ont reproduit les exploits du singe-dieu du Ramayana hindou.
- Je profiterai de l’occasion pour certifier à mes lecteurs que les tribus aborigènes dont il est question n’ont absolument rien à montrer en fait de queue, pas même un embryon, à l’appui de la théorie du progrès de l’espèce ou du développement naturel et spontané de l’espèce humaine. Je voudrais bien savoir après tout pourquoi (à supposer que les progéniteurs de ces tribus eussent eu des ({lieues), la marche du progrès aurait privé leur postérité d’un si bel ornement? Si nous devons nous en rapporter aux histoires écrites par certains missionnaires, il y a environ deux siècles les singes dans ces pays-là avaient lieu de voir dans leur appendice caudal un objet de la plus haute utilité A C’est, en effet, grâce à cet appendice, dont ils glissaient l’extrémité dans les trous du rivage, que ces ingénieux singes tiraient hors de leurs retraites les malheureux crabes qui, en pinçant l’objet qui leur était présenté, ne se doutaient pas qu’ils s’attachaient à la ligne à pêcher du singe. C’est le renard qui, dans nos pays du Nord, à en croire les contes populaires, aurait mis en pratique cette ruse pour attraper les écrevisses.
- Les animaux sauvages, comme je l’ai dit, ont été en grande partie chassés de la Province et n’y sont point aussi communs que je le croyais. On pourrait faire un séjour de plusieurs années sur une plantation et n’y jamais avoir la chance d’être poursuivi par un tigre, comme le fut l’heureux M. Mac-Nab. Les planteurs habitent forcément à de grandes distances les uns des autres ; mais ils avaient alors l’habitude de se réunir une fois par semaine, à tour de rôle,
- !. Herman Mou.. Tl.e Oriental Islande (Les Iles Orient;)les), I, 415.
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- chez l’un d’eux. Cette joyeuse réunion était connue sous le nom de « Mutton-Night, » parce qu’un mouton, lorsqu’on pouvait se le procurer, formait la pièce de résistance du festin. Autrefois les planteurs étaient tous célibataires, et les réunions n’en étaient ni moins joyeuses ni moins bruyantes pour cela. La plupart d’entre eux avaient de longues distances à parcourir pour s’en retourner chez eux, et, un soir, lorsque, après le repas, ils eurent bavardé et chanté la plus grande partie de la nuit, le coup de l’étrier de whis-key écossais fut enfin offert aux convives pour combattre le froid et fortifier les nerfs contre l’attaque possible d’un rhinocéros, d’un orang-outan ou d’un tigre. La nuit était un peu obscure et les heures matinales approchaient, lorsque Mac-Nab, monté sur son fidèle coursier, prit le chemin de sa maison. N’ayant de dispositions hostiles contre personne, pas même contre les bêtes de proie, il
- Poursuite par uji tigre.
- s'en allait au petit galop, suivant une route bordée de mangliers, et admirant l’éclat des fulgores porte-lanternes qui, çà et là, semblaient allumer leurs petites lampes nocturnes parmi les arbres, bientôt cependant la route devint plus sombre, et Donald, le poney, dressa les oreilles avec inquiétude» en tournant dans un sentier qui traversait la jungle pour aboutir à un cours d’eau. Donald reniflail l’air et bientôt redoubla de vitesse. Les narines dilatées, les oreilles dressées, la crinière hérissée, il accélérait sa course. Bientôt le rugissement furieux d’un tigre, en pleine chasse derrière lui, fit com-
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- prendre à Mac-Nab l’extrême danger où il se trouvait, et son sang se glaça dans ses veines, à la pensée que le tigre gagnait rapidement sur son cheval et que dans un instant il allait bondir sur lui et l’étreindre sous sa griffe implacable. Quelle situation ! devant lui le ruisseau glacé, derrière lui l’haleine enflammée du tigre acharné à sa poursuite. Il gagna quelques secondes en jetant son chapeau au tigre, et atteignit le ruisseau, que Donald franchit d’un bond. Le tigre, dérouté, perdit sa trace, et Mac-Nab arriva chez lui ne devant son salut qu’à un incident qu’il se plut toujours à signaler comme miraculeux. Mais combien il nous arrive fréquemment de découvrir que nos pires ennemis sont ceux-là même qui se donnent pour nos amis les plus chers ! Les amis de Mac-Nab refusèrent avec la plus provoquante incrédulité d’ajouter foi à son histoire du tigre dérouté, et attribuèrent la terreur du poney et sa course folle vers son habitation à la présence de quelque petit morceau de bambou épineux qui, par hasard, s’était trouvé fixé à la sous-ventrière.
- Durant une visite que je fis à l’une des plantations, une tigresse et son petit tigre étaient embusqués dans la jungle, non loin de la maison. Ils se livraient à toutes sortes de déprédations sur les bestiaux du village voisin, et parfois, la nuit, on entendait leurs rugissements ; mais l’honneur peu enviable d’une rencontre avec eux me fut épargné.
- La seule aventure désagréable qui me soit arrivée dans la Pro-vince-VVellesley, fut d’être assailli par un orage épouvantable, comme je me rendais à la plantation la plus éloignée du chef-lieu, celle de M. Gain. Cette plantation est située au pied d’une chaîne de montagnes où vivait, disait-on, certaine tribu sauvage, et Talep, mon domestique désirant voir les Orang-Outan ou hommes des bois, je consentis à ce qu’il m’accompagnât dans cette excursion. Ayaiît. choisi une belle matinée, nous quittâmes Pénang dans un bateau malais et vînmes débarquer, de l’autre côté du détroit, à un village situé au point le plus favorable pour gagner de là notre destination. Dans ce village nous louâmes deux chariots, tirés chacun par une paire de buffles noirs, et partîmes, ayant à faire douze ou quinze milles pour arriver à la plantation de mon ami. Talep, avec nos bagages, passa devant dans le premier chariot ; je suivis dans l’autre, et, pendant les deux premiers milles, ne m’occupai que d’admirer la beauté de la forêt et de la jungle qui bordent la route.
- Nous eûmes à passer à travers un marécage où croissaient des palétuviers et qui occupait une étendue de terre qui, à une époque récente, avait dû être couverte par les eaux de la mer. En effet, les racines tortueuses des palétuviers, formant un réseau à fleur de terre, semblaient avoir retenu les matériaux apportés par les marées successives, et c’est ainsi que s’était formé à la longue le
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- terrain solide sur lequel nous marchions. Nous laissâmes bientôt le marécage pour une route un peu meilleure et nous eûmes le plaisir d’admirer, chemin faisant, quelques hameaux à demi cachés dans le riche feuillage des tropiques et ombragés par les bosquets de-bananiers et par les grandes feuilles des cocotiers et des palmiers.
- Soudain, le ciel se chargea de nuages menaçants ; le jour éclatant fit place à une sorte de crépuscule ; les palmiers commencèrent à onduler péniblement sous la brise, la foret à gémir et à murmurer à l’approche de la tempête, et des troupes d’oiseaux aquatiques à traverser le ciel et à percer de leurs cris l’obscurité croissante.
- Talep fit arrêter ses hommes et leur ordonna d’étendre sur les chariots une épaisse couche de feuilles de palmier. « L’orage, dit-il, sera sur nous dans un instant, et nous aurons du moins fait de notre mieux pour nous abriter contre la pluie. » Mais nous découvrîmes bientôt que les bâches de feuilles de palmiers qui couvraient nos chariots n’étaient pas le moins du monde imperméables.
- L’obscurité fut bientôt telle qu’on eût dit que la nuit était arrivée ; les éclairs se succédaient rapidement et trouaient le feuillage de lueurs étranges ; les grondements du tonnerre faisaient trembler le sol et roulaient en échos à travers la forêt ; une forte odeur de terre annonçait la pluie, qui approchait avec un sourd clapotement, et nous n’eûmes pas plutôt mesuré à ce bruit la vitesse de sa marche, qu’elle nous atteignit, nous tombant dessus comme une nappe d’eau tiède. En dépit de nos précautions, l’eau passait à travers nos toits de feuilles et nous mouillait comme un bain de pluie. Quant aux buffles, ils avançaient péniblement, mais sans montrer le moindre souci de la tempête. Je ne cessais de crier aux hommes de faire attention aux fossés, car la route était complètement inondée et les chariots enfonçaient dans la boue jusqu’aux essieux. Tant que nous eûmes une rangée d’arbres pour nous guider, les hommes suivirent facilement le milieu de la route, mais quand nous eûmes laissé derrière nous ces magnifiques poteaux indicateurs, nous fûmes forcés de patauger dans la boue avec des fossés de six pieds de large et de presque autant de profondeur de chaque côté d’une route sur laquelle on ne pouvait voir à quelques pas devant soi, tant l’obscurité était profonde et tant l’eau trouble et rougeâtre, qui inondait tout, écumait sous la pluie battante. L’intérieur de mon chariot fut bientôt si glissant que je ne pouvais plus rester en place et que j’étais jeté, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, selon que les roues plongeaient à droite ou à gauche dans les ornières de la route submergée. Au beau milieu d’un de mes efforts désespérés pour me caller dans un coin, j’entendis un énorme clapotement,
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- puis un cri étouffé : c’étaient Talep, son chariot, et mes bagages qui venaient de disparaître dans le fossé. Je m’élançai, à travers la fondrière d’eau fangeuse, sur la scène du désastre ; mais le conducteur avait plongé dans le fossé et en retirait Talep qui ne paraissait pas avoir souffert beaucoup de son bain forcé.
- 11 se mit aussitôt à dételer ses buffles, après quoi il les conduisit à la nage hors du fossé et partit avec son compagnon cl l’autre paire de buffles, avant même que j’eusse eu le temps de leur demander ce qu’ils faisaient. Mis hors de moi par un tel acte d’impudence, j’aurais fait feu par-dessus leurs têtes pour ramener ces vagabonds, mais, malheureusement, mes armes étaient sous l’eau. Je ne pus donc rien faire pour les empêcher d’aller passer la nuit au village prochain.
- Les Malais croient à une bienfaisante providence et attendent patiemment qu’il lui plaise de les combler de ses dons. Ils croient aussi au destin. Si donc les chariots avaient culbuté dans le fossé, c’était l’œuvre du Tout-puissant, « Tuan Alla pounia Krajah » ; cl c’est pourquoi ils s’en allaient dormir tranquillement, convaincus qu’il eût été vain de regimber contre le sort. ^
- Ne pouvant plus, à cette idée, garder la gravité qu’exigeait la situation, je me mis à rire de tout mon cœur, à la complète stupéfaction du malheureux Talep, qui ne doutait point que nous ne fussions victimes des mauvaises influences des « Anto » ou esprits.
- Il fallait cependant nous décider à faire quelque chose. Nous ne pouvions attendre que la Providence dispersât le déluge ou retirât le chariot du fossé. Non moins clair était-il que nous ne pouvions pas plus, à nous deux, accomplir cette tâche que nous ne pu avions traîner le second chariot jusqu’à la plantation de notre ami.
- Ce qui mettait le comble à notre mésaventure, c’est que mon carnet, contenant les indications de la route à suivre, était sous l’eau, et que le plongeon nécessaire pour l’aller chercher ne nous tentail ni l’un ni l’autre. D’un autre côté, la nuit approchait, et, ne sachanl que faire, nous nous mîmes à crier de toutes nos forces. Au boul de quelques instants, une voix éloignée nous répondit. Nous élançant dans la direction de la voix, nous arrivâmes bientôt à un champ de cannes, où je m’arrêtai pour pousser quelques vigoureux appels. Je n’eus pas longtemps à attendre une réponse, car mon ami le planteur était venu à notre avance, et il rit de bon cœur au récit de nos désastres. Quant à nos scélérats de conducteurs, il savait fort bien, dit-il, où ils étaient; mais ceux-ci craignant sa colère, se hâtèrent de décamper.
- Une fois sous le toit hospitalier de mon ami, j’oubliai bientôt, dans son agréable société, les aventures de cette misérable journée.
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- Le foyer paternel, la mère-patrie, furent naturellement les sujets de notre conversation, qui se prolongea assez avant dans la nuit. Lorsqu’enfin nous nous décidâmes à aller prendre du repos, M. Cain alluma une lampe, me conduisit à mon appartement, où, il tira d’une commode un revolver et un sabre qu’il me tendit gravement, en me priant de mettre l’un sous mon oreiller et de tenir l’autre à portée de ma main. Il me dit, en confidence, que, la nuit, il n’était jamais complètement tranquille, à moins que ses armes ne fussent prêtes, car son prédécesseur et sa femme avaient été assassinés dans cette maison même par les gens d’une tribu voisine. Quelle confortable assurance pour un homme à moitié mort de fatigue ! Sous l’empire de cette sensation aussi nouvelle qu’inattendue, je me disposai à dormir, comme un guerrier, « sous les armes ». Le sommeil ne se fit pas attendre ; mais quel cauchemar'.-Je rêvai que j'étais tombé au pouvoir de sauvages qui m’offraient libéralement cette alternative, d’être mangé tout cru, ou cuit en détail, c’est-à-dire membre à membre. Les cannibales allaient mettre leurs menaces à exécution, lorsque soudain je m’éveillai et vis Cain lui-même debout près de mon lil et brandissant un sabre qui reluisait à la faible lueur d’une lampe. « Suivez-moi, suivez-moi ! » me cria-t-il, en me tirant hors du lit. « Prenez votre sabre et votre revolver ; vous n’avez pas le temps » de vous habiller ; les sauvages attaquent la maison. » Je mis mes souliers et m’élançai dans l’obscurité où bientôt je perdis la trace de mon conducteur. Cependant j’entendais sa voix qui me criait : « Venez aux feux ! venez aux feux ! Mon Dieu ! ils brûlent l'habi-« tation des coolies !» Je me dirigeai de mon mieux à travers champs et marécages, vers le feu le plus proche, arrivai enfin à une maison et pus distinguer les gémissements de quelqu’un qui se plaignait. Le toit du bâtiment était tombé et brûlait. J’adressai la parole à l’homme qui gémissait et qui me répondit en malais qu’il était tué. Dans mes efforts pour arriver jusqu’à lui, je tombai sur un énorme corps chaud, et aussitôt reçus dans les jambes un coup qui me fit comprendre que je venais de manquer d’être empalé sur les cornes d’un énorme buffle étendu tout de son long sous le hangar. Quant à l’homme qui se déclarait tué, il n’avait été que légèrement meurtri par la chute d’une poutre. En somme, nous avions été victimes d’une fausse alerte, car c’était tout simplement la tempête qui, ayant soufflé avec une nouvelle violence durant la nuit, avait renversé les maisons des coolies, dont quelques-unes avaient, on ne sait pas comment, pris feu. Cette aventure n’eut pas poumons de suites fâcheuses, et le lendemain je n’en dormis que mieux.
- Les gens de ce singulier endroit ne me laissèrent pas partir sans me montrer un énorme alligator qu’ils avaient pris dans le fleuve
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- qui coulait près de là. Il paraît qu’un des cultivateurs de la plantation faisant baigner son enfant sur le bord du fleuve, le monstre s’était jeté Sur eux et avait disparu emportant l’enfant dans son énorme gueule. L’alarme donnée, tous les coolies s’étaient rassemblés, avaient barré le fleuve en deux endroits, et avaient fini par s’emparer du reptile qui s’était laissé prendre à un énorme hameçon.
- Dans une autre partie de la province, je fis la connaissance d’un planteur fort excentrique auquel je donnerai le nom de Berry. Il vivait seul et nous nous réunîmes quelques-uns pour aller lui faire une visite. Les chemins, à peine tracés à travers champs, étaient partout mauvais, mais surtout aux abords de la maison, et nous enfonçions à tout instant dans des trous profonds, à demi l'emplis de bois et de débris de toute sorte. A chaque trou que nous rencontrions, M. Berry ne manquait pas de s’écrier que celui-là était vraiment affreux, l’un des plus affreux qui se pussent trouver sur ses terres. « Cependant, ajoutait-il, j'avais fait, sachant que vous deviez venir, jeter une charretée de bois dans chacun d’eux pour que vous ne trouvassiez pas la route aussi mauvaise qu’elle l’est réellement. »
- M. Berry était un homme d’un certain âge et dont la physionomie empreinte de tristesse n’avait cependant rien de désagréable. 11 parlait avec un fort accent écossais. Il nous dit, d’un ton de regret mélancolique, qu’il venait d’être obligé de raccommoder lui-même la grille du foyer de sa machine, parce qu’il n’avait pas de mécanicien à son service. Il nous invita à visiter sa maison, qui avait un air de solitude et de désolation. « Attendez un peu, nous dit Berry, en s’avançant seul sur le balcon, je vais vous présenter quelques-uns de mes amis. » Nous nous arrêtâmes aussitôt et laissâmes notre hôte s’avancer seul jusqu’au bord extérieur de la vérandah. Là, nous le vîmes étendre la main en sifflant d’un ton caressant, et aussitôt un oiseau sortit du feuillage et vint se percher sur son doigt. « Ce petit oiseau, nous dit-il, avait une compagne, et les deux avaient coutume de venir à mon appel et de prendre leurs repas avec moi. Mais il faut que la femelle soit morte, car voici des mois que je ne l’ai vue. Elle m’a laissé son compagnon à soigner, et c’est moi qui tous les matins donne sa nourriture à ce pauvre abandonné. » Cette scène nous parut aussi étrange que touchante, et vainement raillâmes-nous Berry, très-amicalement d’ailleurs, sur l’isolement dans lequel il vivait, nous ne pûmes point lui persuader de revenir à des habitudes plus sociables et plus saines. C’était évidemment un homme d’un caractère doux et un peu sauvage. Mais nous n’en étions pas moins fort intrigués de savoir comment il s’y était pris pour rendre si familiers les oiseaux des bosquets de son jardin.
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- CHAPITRE III
- Corporations et sociétés secrètes parmi les Chinois, leur organisation et leur influence. — Émigration chinoise. — Vœu pour la libre émigration des femmes chinoises. — Troubles de Pérak. — Mines d’étain exploitées parles Chinois. — Malacca. — Singapore; son commerce et sa population. — Empaillement d’un alligator. — Le dompteur de chevaux. — Les voleurs chinois. — Paysages de l’intérieur. — Maisons et amusements des résidents européens. — Une nuit dans les jungles. — Singulière façon de fondre les vases de cuivre. — Les Yacouns.
- Les corporations et les sociétés secrètes semblent être une condition indispensable d’existence individuelle et de cohésion sociale pour les Chinois qui s’établissent en pays étrangers. S’il n’en était ainsi, il serait difficile de dire pourquoi nous tolérons dans nos établissements des Détroits des institutions de ce genre, car elles ont toujours été et continuent d’être une source constante d’embarras pour notre gouvernement. Bien qu’établies, au su de tout le monde, non-seulement pour protéger les Chinois dans leurs relations commerciales, mais pour les mettre à meme de tenir tête aux autorités politiques et de déjouer l’action de nos lois, on ne saurait cependant nier que parmi les règles de conduite auxquelles les membres de ces associations doivent se conformer, il n’y en ait de bonnes, de très-bonnes même. Néanmoins si quelques-unes de ces règles sont la réalisation pratique de préceptes de la plus haute excellence morale, il en est d’autres qui sont absolument détestables et dont quelques-unes suffisent à expliquer comment nos fonctionnaires publics sont si souvent déroutés dans la poursuite des crimes perpétrés par les Chinois.
- « Si un frère, dit une de ces règles, a commis un meurtre ou un vol, vous ne le dénoncerez pas ; mais vous n’aiderez pas à le soustraire à la justice et vous ne vous opposerez pas à son arrestation. » Une autre de ces règles dit : « Si vous avez commis une mauvaise action, vous viendrez recevoir votre châtiment des mains de l’association, mais vous n’irez pas vous remettre aux autorités du pays. » Ces deux exemples suffisent pour donner une idée des obstacles que les sociétés secrètes chinoises trouvent moyen d’élever pour protéger
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- les délinquants contre l’action de la justice. Autant que j’en puis juger.par une expérience de plus de dix ans, je crois que la. première des règles citées doit être entendue dans ce sens, qu’elle enjoint aux Chinois de garder vis-à-vis des cours de justice le secret le plus absolu sur les crimes commis par un membre de leur fraternité, et comme le parjure fait pour sauver un ami est regardé par eux comme une preuve incontestable de haute rectitude morale, et comme d’ailleurs les faux témoins n’ont aucunement à craindre avec nous de se voir appliquer quelques-uns de ces instruments de torture qui sont en Chine les grands arracheurs de secrets, ils mentent aussi impudemment qu’impunément, et c’est ainsi que leurs sociétés protègent les criminels et rendent inutile tout appel que l’on pourrait faire à des témoignages chinois.
- Ces sociétés sont de fidèles copies d’institutions semblables qui existent dans toutes les provinces de l’empire chinois, soit parmi la haute bourgeoisie, qui trouve dans ces associations le moyen de résister à l’oppression d’un gouvernement despotique, soit parmi les basses classes, qui s’unissent en clans et en corporations, pour faire échec au pouvoir de la bourgeoisie et des autorités locales et défendre leurs intérêts sociaux et commerciaux.
- Le Chinois, quelque pauvre qu’il soit, croit, de très-bonne foi, que son propre pays, son propre gouvernement et son propre peuple sont infiniment supérieurs à tout autre pays, à tout autre gouvernement, à tout autre peuple de la terre ; et, quand il émigre, il ne manque pas de s’engager avec ses confrères, dans une ligue qui lui permette de résister à ce qu’il regarde très-sincèrement comme les lois et les usages barbares des pays étrangers. Il se refuse absolument à croire qu’il puisse y avoir au monde une administration honnête et libérale, et, même après de longues années passées dans quelque colonie anglaise ou en Amérique, il ne peut se défaire de cette idée que c’est à l’inlluence protectrice de sa puissante association ou union de métier qu’il doit les succès qui ont couronné sa carrière à l’étranger.
- C’est à des sociétés de ce genre qu’il faut faire remonter la responsabilité des troubles qui menacèrent Singapore en 1872. En cette occasion, les principaux émeutiers appartenaient à la classe des Sam-Sings ou combattants, dont chaque société a toujours un certain nombre à sa solde.
- La cause immédiate de ces émeutes fut la mise en vigueur d’une nouvelle ordonnance qui avait pour but la régularisation, ou, comme il plut aux Chinois de le croire, la suppression d’une certaine classe de marchands ambulants. Ces marchands, membres toujours utiles sinon toujours innocents de toute communauté chinoise à Singapore ou dans tout autre lieu de l’Orient, éprouvèrent un vif mécon-
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- tentement en se voyant menacés de perdre en partie leurs moyens d’existence. Quelques-uns poussèrent la chose jusqu’à résister à la police. Aussitôt, dans divers quartiers de la ville les combattants ou Sam-Sings prirent leur parti. Yoici le portrait que JVI. Whampoa, vieux négociant chinois établi depuis longtemps à Singapore, fait de ces derniers : « Ils vivent de pillage et sont à l’affût de toutes les occasions d’exercer leurs dangereux talents. Chaque hoey ou société doit en avoir un certain nombre, mais il est difficile de savoir exactement combien. Je suppose qu’ils sont payés par les hoeys et les maisons de prostitution. Ce sont de vrais sicaires et ils sont payés au mois. Toutes les fois qu’une effervescence populaire quelconque leur en offre l’occasion, ils se mettent en campagne, par bandes organisées pour le pillage. S’ils agissent ainsi par les ordres des chefs de leurs sociétés, c’est ce que je ne puis dire ; peut-être le font-ils de leur propre mouvement. » 11 est constaté dans le même rapport que ces malfaiteurs sont maintenant plus nombreux que jamais, expulsés qubls ont été du voisinage de Swatow, ville du sud de la Chine. J’ai signalé dans un autre ouvrage 1 l’état de perturbation qui règne dans la province de Kwang-Tung, et les mesures rigoureuses prises par Juilin, le gouverneur général des deux Kwang, pour le rétablissement de l’ordre- Mais quelques-uns des incorrigibles vagabonds qui ont échappé à la justice de Juilin sont venus s’établir à Singapore et dans d’autres possessions anglaises, et là, grâce à la protection dont les couvrent leurs associations, ils trouvent un emploi fréquent et lucratif de leurs talents pour le pillage et peut-être pour le meurtre. A première vue, il paraît étrange que les Sam-Sings trouvent dans les colonies anglaises des facilités pour exercer leur criminel métier, et même de plus grandes que sous le gouvernement corrompu d’un pays aussi désorganisé que le leur. Mais tous ceux qui ont voyagé en Chine et ont apporté un esprit dlmpartialité dans leurs observations, reconnaîtront avec moi que, quelque arriérés qu’ils soient sous d’autres rapports, les gouverneurs tartares savent très-bien, quand cela leur convient et que le peuple n’est pas en pleine rébellion, tenir en respect les pillards. Cela est si vrai que fréquemment l’écume de la population en est réduite pour dernière ressource à l’émigration vers des cieux plus favorables. Une des choses qui contribuent le plus au maintien de l’ordre en Chine, c’est le respect superstitieux des Chinois pour leurs ascendants. Qu’un fils commette un crime et échappe par la fuite à la vindicte sociale, et son père et sa mère sont passibles des peines qui l’auraient frappé.
- 1. Illustrations of China and its j)eople (Description de la Chine et de sa population).
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- Cette loi, à suppaser même qu’elle pût être appliquée en pays étranger, n’atteindrait guère son but, les émigrants amenant bien rarement avec eux leurs femmes ou leurs ascendants ; et ce seul fait, — l’absence des puissants liens de famille, si sacrés aux yeux de cette race,— suffit à expliquer les difficultés que trouvent nos auto rités à réprimer les crimes et les vices de cette partie de la population. Il ne faut pas non plus oublier qu’un malfaiteur chinois qui, dans son pays, tomberait promptement sous les coups de la justice (à moins qu’il ne pût acheter, à prix d’or, son impunité), jouit, dans une ville comme Singapore, de tout l’appui que ses compatriotes peuvent lui donner contre les juges du pays. Ici, en effet, les victimes de ses déprédations sont des étrangers, et la vindicte à laquelle il s’agit de le soustraire n’est après tout que celle de ces diables blancs qu’en tout temps et en tout lieu le Chinois se fait un plaisir de tromper.
- Un petit nombre d’immigrants chinois épousent des Malaises et s’établissent définitivement dans les détroits ; mais le plus grand nombre restent célibataires. Que l’un d’eux, déçu dans son espoir de revoir le village qui lui donna le jour, vienne à mourir en pays étranger, l’on peut être sûr que ses amis dépenseront jusqu’au dernier sou de ses économies pour envoyer ses restes rejoindre en Chine ceux de scs ancêtres. Ainsi s’est établi un double courant de vivants et de morts entre les colonies des Détroits et les provinces méridionales de la Terre des fleui's.
- A coup sûr, il serait possible d’introduire dans nos traités certaines clauses destinées à changer tout cela.et à améliorer beaucoup l’état social et moral des Chinois qui s’établissent dans nos possessions. Dans maints districts de la Chine le nombre des femmes est tellement supérieur à celui des hommes qu’une foule d’enfants du sexe féminin sont encore aujourd’hui sacrifiés par leurs parents.
- Une très-faible proportion de ce surplus de la population féminine est soutirée par des agents indigènes qui achètent ces enfants pour quelques dollars et les embarquent, émigrantes involontaires, pour les ports étrangers où abondent leurs compatriotes, et où elles sont tenues prisonnières dans des opium-dens et des maisons de tolérance, jusqu’à ce qu’elles aient remboursé à leurs exploiteurs, au prix de longues années de prostitution, l’argent qu’elles ont coûté et celui qu’on a dépensé pour leur voyage et leur entretien. Cet ignoble commerce a été depuis longtemps, comme tout ce qui se fait par les Chinois, réduit en système, et il prospère, sous la haute protection des associations chinoises organisées dans les différents ports. Je ne doute pas que les coolies, qui fréquemment laissent en Chine leurs femmes et leurs enfants, ne les amenassent volontiers avec eux, si leur gouvernement le leur permettait, et s’ils se sentaient eux-mêmes
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- pleins de cette sécurité que les lois des nations chrétiennes devraient leur inspirer pour l’avenir. La libre émigration des femmes devrait aussi être encouragée, caries jeunes Chinoises non-seulement font d’excellentes servantes, mais sont très-utiles dans les travaux des champs, et ne manqueraient pas de trouver d’industrieux époux parmi leurs compatriotes. Ce plan tendrait aussi à diminuer le massacre des enfants du sexe féminin, fléau des provinces chinoises qui fournissent le plus à l’émigration.
- J’ai déjà parlé des combats entre Chinois dont Pérak a été le théâtre. Pérak est un État malais au sud de Quédah, et dont la côte fait suite à celle de Provinee-Wcllesley.
- Les mines d’étain de Pérak sont depuis longtemps fameuses, et elles ont attiré en grand nombre les mineurs chinois. 11 en, est résulté que les Chinois, propriétaires de ces mines, se sont jugés assez forts pour s’émanciper et pour traiter de haut les autorités locales.
- Le lieu où les derniers troubles prirent naissance est un petit cours d’eau sur les bords duquel se trouvent les mines de Larout. Une société chinoise se permit de détourner le cours de la rivière, et d’enlever ainsi aux mines situées plus bas, l’eau nécessaire au lavage de l’étain. Aussitôt la société contre laquelle cette aggression était commise s’adressa aux autorités indigènes de Pérak pour faire mettre à la raison la société rivale ; mais le Meuntrie ou Rajah inférieur ne se trouvant pas assez puissant pour terminer la querelle, soit par un arbitrage, soit par la force, les Chinois se mirent en devoir de le chasser du pays et d’en appeler au sort des armes pour régler leur différends.
- Outre les soins que nous devons à nos propres intérêts commerciaux, nous sommes tenus, par traité, de protéger, en cas d’insurrection, le sultan de Pérak et le rajah Meuntrie de Larout. Sir Andrew Clarke, gouverneur actuel des Détroits, prit en conséquence les mesures nécessaires pour rétablir l’ordre dans la province agitée par les querelles intestines des Chinois. Une des sociétés en lutte était parvenue à chasser des mines sa rivale, et celle-ci, à bout de ressources, se livrait, pour vivre, à la piraterie. La paix, à la longue, a été rétablie et le pays placé sous la protection immédiate du drapeau anglais. Un traité provisoire a été rédigé, en vertu duquel un résident anglais est associé au rajah de Larout pour l’administration du pays. Tout cela est assez satisfaisant. J’espère maintenant que les mesures décisives prises par le gouverneur-des Détroits seront approuvées et confirmées par le gouvernement anglais, car rien n’est plus important pour notre commerce que la suppression de la piraterie et des émeutes. D’ailleurs les richesses métalliques du pays, richesses qui font la prospérité de nos marchands de Pénang, valent bien qu’on se donne quelque peine pour les garder. Une bande de
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- terre large de cinq milles (8 kilom.), vient de nous être cédée le long de la côte de Pérak, et j’espère bien voir s’y accomplir une transformation analogue à celle que nous avons pu observer dans la province de Wellesley, où les capitaux et les machines sont aujourd’hui si utilement appliqués à la production du sucre.
- Dans la province de Pérak les mines d’étain sont entièrement aux mains des Chinois, mais les inventions mécaniques doivent y révolutionner l’industrie minière, et un vaste champ est ouvert à leur introduction.
- Un des derniers numéros de la Péncing-Gazette nous fournit des détails sur la façon dont les Chinois pratiquent l’industrie minière. Pour se rendre compte de la valeur du sol qu’il veut exploiter, un Chinois y prend ce qu’il faut de terre pour remplir une calebasse, et si cette terre, convenablement lavée, lui laisse un résidu métallique haut de deux doigts, il en conclut que la mine vaut la peine d’être exploitée. Quand il ouvre sa mine, il ne creuse qu’à quelques pieds de profondeur, quinze ou vingt au plus. Pour rien au monde on ne lui persuaderait de descendre à une profondeur où sa simple mais ingénieuse chaîne à godets ne suffirait plus pour élever l’eau qui s’amasse au fond du puits. Quand la profondeur de celui-ci menace de dépasser la puissance de son chapelet hydraulique, il l’abandonne, et jamais l’idée ne lui vient d’ouvrir des galeries.
- Le salaire des mineurs chinois est communément d’un shilling par jour, et le profit est d’environ trois livres dix shillings (87 fr.) par quintal de métal pur livré franc.de port à Pénang.
- J’ai visité Malacca, mais, n’v trouvant rien de bien intéressant ni de bien profitable, je n’y suis resté que fort peu de temps. Malacca est une ville étrange et qui semble endormie comme une vieille ville hollandaise qu’elle est. On y peut manger d’excellents fruits et y jouir pleinement de l’aimable hospitalité des descendants des anciens colons portugais et hollandais. Charmant séjour pour le célibataire au cœur tendre, qui, parmi les filles de ce climat doré, voudrait se pourvoir d’uue épouse pleine d’attraits ; mais qu’il ne s’y arrête pas, celui qui n’est pas disposé à se marier, à moins qu’il ne soit à l’épreuve de tout ce qu’ont de plus irrésistible des yeux noirs et langoureux, des cheveux noirs et soyeux et des formes dont les sylphides seraient jalouses. C’est un point du monde où le loisir semble avoir élu domicile, et où vous le trouvez assis à toutes les portes, assoupi comme la mer paisible, indolent comme les grands palmiers dont les larges feuilles se balancent au-dessus des vieilles maisons encore pimpantes et requinquées sous l’estompe du temps. C’est les mains pleines de fruits délicieux qu’à chaque saison nouvelle, s’y présente la nature ; elle les laisse tomber jusque dans les rues, elle les étale sur le bord des chemins où les plus beaux ananas ne tentent
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- même pas les gras et insouciants pourceaux qui ne daignent pas s’arrêter pour leur donner un coup de dent. C’est vraiment un pays où la vie pourrait s’écouler douce, agréable, inutile, moitié veille et moitié sommeil.
- Ce ne sont là, toutefois, que des impressions passagères, et Ma-lacca peut, apres tout, devenir une ville digne à tous égards de la célébrité du détroit qui porte son nom. Malacca offre incontestablement un grand intérêt au point de vue purement historique. Elle fut en effet le siège d’un puissant empire malais, dont la plus haute période de prospérité remonte au treizième siècle, époque où l’empire de Cambodge était déjà sur son déclin. Plus tard elle devint l'un des principaux centres commerciaux établis par les premiers navigateurs portugais.
- Singapore, au contraire, n’a, que nous sachions, ni histoire ancienne, ni tradition intéressante. Les vieilles cartes chinoises, aussi bien que les européennes, établissent que la primitive Singapoura était une partie du territoire de la péninsule, et non l’île qui porte aujourd'hui son nom et usurpe sa place dans l’histoire ; et ce n'est que depuis que cette île a été annexée aux possessions anglaises par sir Stamford Raflles qu’elle a acquis une grande importance commerciale et politique.
- 11 n’y a pas encore bien longtemps, cette île, comme des centaines d'autres que baignent les mers de l’Orient, n’offrait, sur la lisière de la jungle impénétrable qui la couvrait, que quelques misérables huttes de pêcheurs disséminées çà et là sur la côte. Mais pas n’est besoin de m’étendre sur la récente histoire de cette colonie. Quand je la vis pour la première fois, en 1861, je fus frappé d’étonnement à la vue de la ville européenne. Depuis lors elle n’a fait que croître et embellir, et les rangées de docks splendides, les ponts, les entrepôts, les monuments publics qui sans cesse s’ajoutent les uns aux autres, témoignent assez de sa prospérité ininterrompue. Durant ces quelques années, elle a subi d’étranges vicissitudes de fortune. D’abord ce ne furent, dans le port et sur la rade, que navires aux voiles carrées, jonques chinoises et barques malaises. Aujourd’hui, si nous devions prendre le nombre de ces navires comme mesure du commerce de l’île, nous serions forcé de conclure que sa prospérité a rapidement décliné, car, à quelque saison de l’année que ce soit, les navires à voiles sont comparativement rares dans le port. Mais il ne faut pas perdre de vue que durant cette période la marche du progrès, bien qu’à peine perceptible pour ceux qui n’ont cessé d’habiter ces contrées lointaines, a été rapide, et prodigieuse dans ses résultats.
- Un cable sous-marin a mis Singapore à quelques heures de Londres, tandis que l’ouverture du canal de Suez et l’établissement de
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- nouvelles lignes de bateaux à vapeur destinés au commerce de la Chine, ont en grande partie rendu inutiles les Hottes de fins voiliers qui autrefois transportaient en Angleterre, par la longue route du Cap, les produits de la Chine et de Singapore. De même l’absence des jonques chinoises s’explique par les facilités croissantes que la navigation à vapeur offre au commerce indigène aussi bien qu’au commerce étranger dans les mers de la Chine. Du reste les Chinois et les Japonais apprennent peu à peu à tirer tout le profit possible des inventions mises à leur service.
- C’est sur des bateaux à vapeur européens qu’ils s’embarquent comme passagers et qu’ils chargent leurs marchandises ; et ce n’est pas tout; car eux-mêmes ils organisent, pour leur propre compte, de nouvelles compagnies de navigation à vapeur. Le commerce de Singapore, sauf dans les temps de stagnation exceptionnelle, n’a pas cessé d’augmenter, et, depuis que l’administration des établissements des Détroits a été transférée au ministère des Colonies, leur commerce, dit-on, a augmenté de 25 p. 100.
- Dans Commercial Square l, —centre des affaires, à Singapore, où acheteurs et vendeurs se rassemblent, — les types les plus différents, les hommes appartenant aux nationalités les plus diverses, frappent les regards de l’observateur. Le plus remarquable peut-être entre tons, — à le voir on dirait une statue de bronze, — est le Kling de la côte de Malabar, immobile près de son gharry 2, ou s’élançant hors de l’ombre épaisse des arbres pour amener son petit et agile poney et la gentille voiture qu’il traîne, devant quelque magasin sur lequel, dans l’espérance d’un engagement, il a plus ou moins longtemps tenu braqué un œil d’épervier en chasse. Une demi-douzaine au moins de ses compatriotes accourent avec le même empressement et laissent éclater leur dépit en bruyants éclats de voix, aussitôt que l’un d’entre eux a eu la chance de prendre les voyageurs que tous convoitaient et qui sont probablement des Européens en partie /le plaisir, s’en allant, vêtus de blanc et résolus à employer leur temps le mieux possible, visiter les beautés de l’île, qui certes ne sont ni peu nombreuses ni situées à de grandes distances les unes des autres. La place retentit de cette babel de sons que des Klings se disputant excellent à produire. Déçus dans leurs espérances, ces voituriers s’en prennent les uns aux autres et assourdissent les passants du plus discordant jargon qu’il soit possible d’entendre. Ces Klings en viennent rarement aux coups, mais, en fait de violence, leur langage ne laisse vraiment rien à désirer. Un jour je vis un matelot anglais aborder à terre, où il venait passer
- 1. Place du commerce.
- 2. Nous avons déjà dit que le gharry est une voiture.
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- un jour de congé. Il fut immédiatement entouré par un groupe de voituriers Klings, dont il ne sut d’abord comment se débarrasser, car une volée de jurons anglais n’est rien auprès de la richesse du vocabulaire Kling, et il ne trouva seulement pas une demi-douzaine de braves parmi eux pour se mesurer avec lui ; ce que voyant, il saisit celui qui se trouvait le plus près de lui et le jeta à la mer. C’était, à coup sûr, la façon la plus inoffensivc de se débarrasser de son adversaire, qui n’eut qu’à gagner un bateau à la nage, et cela eut pour effet de laisser Jack immédiatement et complètement maître du champ de bataille .
- Il y a autour de Commercial Square deux sortes de bâtiments, les vieux et les neufs. Au nombre des vieux sont les boutiques, les entrepôts, les maisons de banque et les bureaux des marchands. C’est là qu’Européens et Chinois poursuivent leurs occupations. Mais les rangées d’édifices de construction nouvelle, aux proportions colossales, éclipsent complètement les constructions antiques et moins prétentieuses qui datent du bon vieux temps, où les résidents ne recevaient que tous les six mois des nouvelles de la mère patrie et où quelquefois il suffisait de deux ou trois envois opportuns de cargaisons d’épices pour réaliser une fortune princièrc. « C’était le bon temps en vérité, » me disait un digne mais malheureux vieux marchand. « Nous vivions alors, tout simplement, dans « les appartements situés au-dessus de nos bureaux, et nous for-« mions une petite et très-heureuse communauté. Maintenant au-« tant vaudrait presque vivre à Londres qu’ici ; la vapeur et le lélé-« graphe nous mettent en communication journalière avec l’Europe ; « nous n’avons même plus nos dimanches, et nuit et jour il nous « faut écrire, afin de ne pas être en retard pour la malle. » Je dois dire qu’il ne s’écartait pas beaucoup de la vérité.
- Si nous suivons les longues et fraîches allées qui séparent les divers pâtés de maisons, de tous côtés nous viennent de chaudes odeurs d’épices. Ces allées conduisent à des cours ou entrepôts où reluisent à l’ombre d’énormes piles de boîtes de fer-blanc, et où sont amassés des chargements entiers de poivre, de tapioca, de sagou, de gutta-percha, de rotins et autres produits de l’Orient que des coolies chinois sont occupés‘à transporter sur les vaisseaux. La force d’épaules de ces hercules chinois est quelque chose de surprenant, même pour ceux qu’une longue habitude a rendus familiers avec cette scène. Ne quittons pas la place sans entrer dans le bureau et échanger quelques mots avec le « tuan-busar » ou chef. Mais une malle est signalée, attendue, ou sur le point de partir, et les commis se penchent sur leurs pupitres et se remettent vivement à leur correspondance. Nous nous empressons donc de nous retirer, non sans éprouver le sentiment que notre société, quelque agréable
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- qu’elle puisse être, a provoqué une interruption dont on se serait fort bien passé.
- Reprenons notre promenade autour du square, et jetons, en passant, un coup d’œil du côté de la banque, dont les portes sont ouvertes. Ici nos oreilles sont presque assourdies par l’incessant tintement des dollars que d’experts commis de banque chinois font sonner, avant de les peser et de les compter. Plus loin est un immense magasin, avec le nom du propriétaire « Boun En g » peint sur toute une imposante panoplie d’enseignes.
- Boun Eng lui-même vous accoste et vous invite à examiner son assortiment varié de marchandises européennes les mieux choisies. Il vous prie d’être assez bon pour goûter son xérès ou son eau-de-vie qui sont de première qualité, et il vous donne l’assurance que ses articles de papeterie, de sellerie, de bonneterie viennent des meilleures manufactures d’Angleterre.
- Boun est un beau spécimen de boutiquier anglo-chinois, grand et corpulent à la fois; mais, tandis qu’il vous prie humblement de patronner sa boutique, vos yeux se tournent instinctivement vers une magnifique voiture attelée de deux beaux chevaux, laquelle vient de s’arrêter à la porte, et votre surprise n’est pas mince, lorsque, l'heure de fermer boutique étant arrivée, vous voyez Boun Eng lui-même allumer un cigare, prendre place dans la voiture et se faire conduire rapidement par son cocher malais à quelque agréable villa qu’il possède à la campagne. C’est aussi le moment où les coolies cessent leur travail, et même parmi eux on en voit plus d’un qui, tout nus qu’ils sont, ne désespèrent pas de porter quelque jour des vêtements de soie et de rouler carrosse comme Boun Eng.
- Mais voici que le tintement d’une cloche nous appelle de l’autre côté du square où va commencer une vente de chevaux. Les marchands et leurs commis, libres du travail de la journée, se groupent qà et là, et prennent des airs aussi cavaliers qu’aucun de ceux que l’on peut voir aux habitués du fameux marché de Tattersall, à Londres. Un navire vient d'arriver d’Australie avec une cargaison de chevaux. Les voilà là-bas, attachés sous les arbres, et il y a parmi eux de fort belles bêtes, mais un peu fatiguées du voyage. Les uns après les autres, ils sont montés par des grooms klings ou malais, et vendus de vingt à deux cents dollars par tête.
- Je me souviens d’avoir vu un M. Rarey, qui était alors l’un des magistrats de la colonie, acheter à une vente de cette espèce un pauvre animal qui véritablement n’avait plus que la peau et les os. 11 entreprit cependant, avec une obstination caractéristique, d’en refaire en trois mois un cheval, et il fit établir près de ses écuries un petit cirque où Rossinante fut soumis à un doux exercice. Il s’était mis dans la tête de prouver combien est grande la puissance de la
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- bonne nourriture et des bons traitements pour refaire et embellir un animal usé et surmené. Quelques semaines après, mon confiant et enthousiaste ami m’invita à revenir voir l’animal qui, pensait-il, prenait du corps. Il me parut en effet que la tête et l’estomac de la bête étaient devenus plus larges, et sa voracité était phénoménale ; mais je ne pus faire autrement que de déclarer qu’il ressemblait encore moins à nn cheval que le jour où il avait changé de maître. En fin de compte, le pauvre animal mourut, je crois, d’une indigestion.
- A propos d’animaux, Rarey avait quelquefois d’étranges caprices. Je le trouvai un jour empaillant un alligator de plus de douze pieds de long. Je revenais d’une course dans l’intérieur, et j’entrai par pure curiosité dans la salle du tribunal. Rarey m’aperçut dans l’auditoire et me fit signe de venir prendre un siège auprès de lui. « Voilà, me dit-il, plus d’une heure que je remue ciel et terre pour obtenir que ce misérable menteur de Kling me dise la vérité. Il est témoin dans une affaire assez importante, et je crois vraiment que depuis une demi-heure il lutte contre un secret désir de soulager sa conscience et d’éprouver une fois dans sa vie ce que c’est que d’être honnête. Mais la lutte est pénible, ses efforts l’ont réduit à un tel état d’incertitude et d’imbécillité qu’il n’y a pour le moment rien à en tirer, et le malheureux transpire si abondamment que l’air en est absolument vicié. »
- « Huissier, ouvrez cette porte ! » dit-il. Mon ami avait évidemment compté que la déposition de ce noir témoin jetterait quelque lumière sur la cause qu’il avait à juger, et, en attendant, il avait couvert le cahier de papier qu’il avait devant lui d’esquisses fort drôles mais peu flatteuses de l’huileux personnage soumis à ses questions. Cependant il fallut ajourner l’affaire et nous passâmes dans une cour derrière le tribunal. Là, étendu tout de son long sur des tréteaux, son énorme gueule, encore armée de ses formidables dents crochues, toute grande ouverte, se trouvait le plus grand alligator que j’eusse jamais vu. a J’ai entrepris d’empailler ce monstre, me dit Rarey, pour l’envoyer à mon frère, qui le mettra dans son vestibule, car il est, comme moi, grand amateur d’objets rares et curieux. Ce gaillard-là, continua-t-il en désignant l’alligator, fut de son vivant un mangeur d’hommes ; la chose est certaine ; mais il n’y a pas moyen aujourd’hui deremplirles entrailles de cette immensebête. Je voudrais pouvoir mettre dedans un ou deux de mes «pions » (agents de la police indigène) ; je ne les trouverais point à dire. Mais prêtez-moi votre canne, que je lui pousse un peu dans la gorge cette botte de paille. » Je lui prêtai ma canne, mais ne pus jamais la ravoir, car elle resta engagée où bien d’autres morceaux plus délicats avaient disparu autrefois, et Rarey, dans ses efforts pour la rattraper, ne
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- lit que l’enfoncer davantage ; elle y resta donc et aida pour sa part au succès de l’empaillement.
- Comme je l’ai déjà dit, il y a de belles bêtes parmi les chevaux d’Australie, mais il y en a aussi, et en grand nombre, qui sont de vilains et vicieux animaux. Un entre autres que j’achetai et essayai de rompre à la selle, — animal aux jambes fines et au poitrail bien développé, — avait l’horrible habitude de montrer le blanc des yeux et de faire le gros dos au point de ressembler à un dromadaire. Un dompteur de chevaux, M. Kugleman, entreprit de lui faire passer cette vilaine habitude. M. Kugleman était un homme d’une force prodigieuse. Je l’ai vu prendre un cheval par les jambes de devant et le forcer ainsi à se tenir sur les pieds de derrière et à reculer entre les brancards d’une voiture. Sans tenir compte de mes avertissements, il entreprit de monter mon cheval, sans désemparer, et, au bout d’une demi-heure d’efforts, il amena le cheval tout blanc d’écume, à quitter tranquillement l’écurie et à partir au petit galop, comme s’il eût été tout à fait soumis. Mais au bout d’une autre demi-heure il revint, son habit déchiré dans le dos, le visage en sang, et portant toutes les marques d’une terrible chute. Voici ce qui était arrivé : le cheval avait pris peur en arrivant devant un ruisseau où des blanchisseurs bengalais battaient du linge sur les rochers ; il s’était levé tout droit, était retombé en arrière, avait roulé sur le sol et finalement s’était relevé ayant toujours son cavalier sur le dos. De cette façon Kugleman put continuer à se vanter de n’avoir jamais été désarçonné à bas par aucun cheval.
- Je dois avouer que je fus invariablement malheureux dans mes achats de chevaux australiens. Un jour comme je montais le long de l’esplanade un jeune cheval châtain, un boghei, arrivant d’un train furieux, tourna soudainement le coude de la route, et l’un des brancards frappa mon cheval à la cuisse et lui fit une profonde blessure. Toutefois, la plaie fut recousue et au bout de quelques semaines mon cheval était rétabli.
- Les poneys indigènes de Sumatra sont de beaucoup les plus beaux échantillons de race chevaline que l’on puisse voir dans les Détroits. Ils sont parfaits de symétrie, ont la tête petite et bien formée, de grands yeux doux et le cou arqué le plus gracieusement du monde sous une profusion de crinière. Leur poitrail est bien développé, leurs jambes fines, leurs sabots ronds et compactes, et ces petits animaux sont enflammés d’une telle.ardeur que, si vous ne les reteniez pas, ils iraient, une fois lancés, jusqu’à ce qu’ils tombassent de fatigue.
- Ramenons maintenant le lecteur à Commercial Square et pilo-tons-le, le long de Battery Road*, jusqu’à la crique où abondent les 1. Route de la batterie.
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- « sampans » 1 malais et les « lighters » 2 chinois. En traversant cette crique sur le pont de fer récemment construit, nous atteignons Beach Road 3 et l’Esplanade, et arrivons en vue de plusieurs hôtels européens fort bien tenus, qui surgissent du milieu des arbres des jardins qui les entourent. L’Esplanade s’étend autour d’une grande et belle pelouse, — admirablement disposée pour servir aux joueurs de cricket et à toute sorte d’autres jeux, — tandis que la route elle-même offre un lieu de réunion fashionable aux familles des résidents, qui, à la fraîcheur du soir et dans des voitures élégantes, dont la double lile se croise incessamment, se promènent pendant une heure ou deux. C’est dans ces promenades familières que l’on rencontre ses connaissances, que l’on échange avec elles des signes d’amitié, et que l’on jouit d'un doux exercice et de la fraîche brise de mer si nécessaire à la santé sous les tropiques. Le nombre et l’élégance des équipages font éprouver au spectateur un vrai sentiment de surprise. Aucun résident de quelque importance ne peut aujourd’hui, paraît-il, se dispenser d’avoir sa voiture, parce que les habitations se trouvent à de fort grandes distances les unes des autres. La mode aussi exige que la voiture soit une voiture de prix et que la maison soit tenue sur le pied le plus somptueux possible. Somme toute, le faste que déploient les résidents étrangers explique, en grande partie, comment il se fait que les temps sont changés, et comment les grandes fortunes ne se font plus si aisément et si promptement qu’autrefois.
- Peut-être le changement n’est-il point à regretter, car je doute qu’il se puisse trouver en aucune partie du monde un lieu où il soit plus agréable de se fixer.
- Les résidents me semblent donc se faire un sentiment très-juste delà situation. Ils savent devoir rester longtemps dans le pays, et ils prennent leur parti d’y passer le temps aussi agréablement que possible. Leur grand train de maison, leurs beaux équipages doivent sans doute entretenir parmi eux un esprit de rivalité et un sentiment de vanité ; mais ce serait un triste et prosaïque monde que celui où ces deux instincts ne seraient pas à l’œuvre parmi les hommes.
- En repartant du square dans une autre direction, on arrive au quartier indigène ou « Kling-bazaar, » où de petits boutiquiers vendent des étoffes de laine et de coton, de la coutellerie et toutes sortes de verreries et de poteries. De l’autre côté de la rue habitent les ouvriers et les boutiquiers chinois, et là vous pouvez être à peu
- 1. Bateaux de 12 à 15 pieds de long, marchant au moyen d’un aviron à la proue et d’une godille â la poupe.
- 2. Grands chalands qui servent à charger et à décharger les navires.
- 3. Route de la grève.
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- près sur qu’on vous fabriquera tout ce dont vous pourrez avoir besoin.
- Ces Chinois sont positivement affreux à contempler. Beaucoup d’entre eux sont aussi peu vêtus que possible, et, pour peu qu’ils soient corpulents, ils se plaisent à exposer leurs beautés porcines à ce qu’ils croient être les regards d’admiration d’un publie enchanté. L’amplitude de la face et de l’abdomen sont regardés par les Chinois comme des beautés de premier ordre. Celui qui les possède est nécessairement, à leurs yeux, un homme riche et généreux, plein de sagesse et destiné à vivre de longs jours. Aussi prend-il soin d’exposer sans voile d’aucune sorte sa corpulence à l’admiration de
- Tailleurs chinois.
- ses compatriotes. Vous le verrez, en conséquence, dans le milieu du jour, vêtu d’une paire de pantoufles de paille et de culottes de coton d’environ.six pouces de hauteur, tandis que, si le temps est frais, il se couvrira les épaules d’une jaquette de coton hlanc qu’il aura bien soin de ne pas boutonner. Mais arrêtons-nous pour jeter un coup d’œil dans une boutique de tailleur. Une longue table, recouverte d’une natte de paille blanche, occupe le centre de l’appartement, et tout autour sont assis une douzaine d’ouvriers qui cousent divers arti-
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- clés d’habillement. Ces industrieux tailleurs sont aussi nus que le gros personnage qui les emploie. Ils font des vêtements pour les autres, mais eux-mêmes s’abstiennent de couvrir leur nudité. Leurs aiguilles sont de manufacture anglaise, bien qu’on en fabrique d’exactement pareilles en Chine, et ils cousent en poussant leur aiguille loin d’eux, au lieu de la tirer à eux, comme le font nos ouvriers.
- A Singapore les Chinois sont beaucoup plus nombreux que les Malais et occupent en conséquence une position bien plus importante qu’àPénang, où c’est la population malaise qui l’emporte sur la chinoise. Mais si de sérieuses émeutes venaient à éclater parmi les Chinois de Singapore, je crois qu’on pourrait aisément les réprimer en armant les Malais, qui font d’excellents soldats, ou en excitant les diverses factions chinoises les unes contre les autres. Il y a actuellement des Chinois qui occupent des postes élevés. L’un est membre du Conseil législatif, d’autres sont juges de paix, et d’autres enfin sont concessionnaires des fermes de l’opium et de l’eau-de-vie. Un bien plus grand nombre possèdent de vastes étendues de terre cultivée, ou ont de grands capitaux placés dans le commerce, et il est évidemment de l'intérêt de personnages comme eux d’encourager les habitudes paisibles et industrieuses parmi leurs compatriotes de la basse classe.
- Si nous ne savions rien de l’esprit de corps et des sociétés secrètes des Chinois, nous pourrions trouver singulier que les Chinois les plus riches aient été rarement victimes des brigandages auxquels, de mon temps, se livraient des bandes considérables de leurs compatriotes. Ces bandes ne comptaient quelquefois pas moins de cent coquins qui se réunissaient pour entourer et piller une maison, toujours la demeure d’un étranger. Les voleurs chinois sont d’une habileté incomparable et ils emploient, pour arriver à leurs fins criminelles, les stratagèmes les plus ingénieux. Je me souviens d’un vol accompli avec une audace extrême chez un de mes amis. Le voleur, ayant pénétré jusque dans la chambre à coucher du maître de la maison, usa, avec le plus grand sang-froid, la moitié d’une boîte d’allumettes avant de réussir à allumer la bougie. Sa patience ayant enfin reçu sa récompense, il se mit, avec le même sang-froid, à dévaliser l’appartement, n’oubliantpas de fouiller le lit, sous l’oreiller duquel il trouva un révolver et une montre. On dit que ces voleurs chinois ont l’art de stupéfier leurs victimes au moyen d’un narcotique dont ils ont le secret. Je ne doute point qu’il n’en ait été ainsi dans le cas ci-dessus mentionné, et cela grâce aux domestiques chinois qui peut-être introduisirent la drogue stupéfiante dans le lit de mon ami.
- Les Chinois ne sont pas hommes à se laisser arrêter par des bagatelles dans l’exécution de leurs projets. On en peut juger par ce fait
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- qu’un Chinois, regarde jusque-là comme un membre respectable de la société, tenta un jour d’empoisonner toute la communauté étrangère de Hongkong, avec le pain qu’il lui fournissait. Les Malais m’ont affirmé avoir eu connaissance de cas où le rusé voleur chinois, en passant devant la maison destinée au pillage, y avait lancé par la porte ouverte une poignée de ris imprégné de quelque drogue aromatique. Cette drogue plonge bientôt les habitants delà maison dans un profond sommeil d’où ils ne sortent communément que longtemps après que le voleur a dévalisé la maison, et cela, avec le calme et la perfection qui plaisent si particulièrement aux Chinois. Il faut dire, en effet, que, quelle que soit l'affaire dans laquelle ils sont engagés, un empressement vulgaire est ce qu’ils détestent le plus au monde. Ils n’aiment pas les surprises, les attaques soudaines, et prennent leurs précautions en conséquence. Le plus léger bruit leur fait lâchement prendre la fuite et abandonner leur butin, voire leurs culottes, s’ils en ont, et si leur fuite peut leur permettre de s’échapper plus agilement.
- Lorsque le vol à commettre exige une hardiesse plus qu’ordinaire, ils se mettent complètement nus, se frottent d’huile de la tête aux pieds et font de leur queue une pelotte fixée au derrière de la tête et de tous côtés hérissée d’aiguilles. Voici à ce sujet une aventure dont un de mes amis fut le héros. Vers minuit, ne dormant pas, bien que sa lampe fût éteinte, et la fenêtre étant restée ouverte pour admettre l’air, il vit une figure noire grimper sur le rebord de la fenêtre et se glisser dans l’appartement. Il se tint coi jusqu’à ce que le voleur, se figurant que tout allait bien, fût parvenu au milieu de la chambre, et alors, sautant hors du lit, il tomba inopinément sur l’intrus. Tous deux étaient des hommes robustes, et une lutte furieuse s’engagea. Mais le voleur eut l’avantage, car, n’ayant pour tout vêlement qu’une couche d’huile, il glissa comme une anguille entre les mains de son antagoniste, arriva jusqu’à la fenêtre et allait se laisser tomber dans le jardin quand son adversaire, dans un dernier effort, réussit à le saisir par la queue. Mais, hélas ! la queue, pleine d'aiguilles, était une fausse queue ; elle se détacha, par le poids de la chute, de la tête du Chinois, et resta, trophée ridicule, aux mains de l’Européen que son propriétaire avait sans succès essayé de voler.
- L’intérieur de l’île de Singapore offre un aspect moins grandiose que celui de Pénang, sa plus haute colline, « Buket Timor, » ne s’élevant que de 500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Cependant Singapore a des beautés particulières telles que peu d’autres terres peuvent en offrir de pareilles. Les collines, peu élevées, mais nombreuses, donnent de la variété au paysage, et entre elles courent, larges et unies, de fort belles routes bordées à perte de vue d’arbres fruitiers ou de palmiers dont le feuillage forme de longs arceaux de
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- •verdure. Çà et là, de chaque côté de ces voies sylvestres, on aperçoit, sur le penchant ou le sommet des collines, les toits de tuiles rouges des maisons habitées par les Européens. Les magnifiques avenues qui conduisent à ces habitations ne manquent jamais d’exciter l’admiration des voyageurs. C’est partout une profusion inouïe de feuillage et d’ombre, et à cela viennent quelquefois s’ajouter de ravissantes haies d’héliotrope sauvage taillées à angle droit comme des murs de pierre et formant des barrières compactes de feuillage vert sur lequel s’épanouissent des fleurs de pourpre et d’or.
- Derrière ces haies s’élèvent des bananiers qui, de leurs grandes feuilles tombantes, éventent doucement le brûlant chemin, tandis que des brises plus fraîches, bien haut au-dessus de nos têtes, font frissonner le feuillage des grands palmiers. De beaux parterres et une pelouse au gazon court et épais, sur lequel on a établi un jeu de croquet, sont communément l’ornement de ces résidences.
- Les premières heures du matin ont dans ces lieux un charme dont il est impossible de donner une idée. L’air est frais, vif même, et sous un bouquet d’arbres fruitiers que la hache a volontairement épargnés, on voit pendre aux branches les curieuses fleurs des orchidées, et l’on respire un air saturé du parfum qu’exhalent Ces étranges et belles plantes. Des oiseaux, auxquels malheureusement la nature a refusé le don du chant, piaulent ou coassent dans le feuillage au-dessus de nos têtes ou dans les buissons que le’convol-vulus aux diverses couleurs pare de ses légères clochettes. Çà et là l’aloès à la tige élancée élève au-dessus d’un faisceau de feuilles acérées son cône de blancs grelots, ou l’ananas ouvre, pour laisser voir son beau fruit orange foncé, sa ceinture de feuilles charnues et répand autour de lui le doux parfum de sa maturité.
- Après avoir tourné le dernier coude de la route, nous arrivons bientôt en face delà maison où conduisent quelques larges degrés. Autour du bâtiment couvert de tuiles court une spacieuse vérandah qui s’appuie sur une rangée de piliers aux proportions classiques. Un treillage en bois dur du pays, fort élégamment travaillé et verni, règne tout le long de la vérandah. Des persiennes ou stores de jonc sont disposées entre les piliers, de façon à pouvoir être baissées ou relevées, selon que la position du soleil l’exige ; sur les degrés et de place en place dans les allées sont échelonnés des vases de Chine garnis de fleurs rares. D’un côté une véritable muraille de feuillages d’un vert sombre entretient la fraîcheur du bâtiment, tandis que de l’autre nous pouvons voir, entre des masses de verdure, le soleil levant qui projette de longues ombres entravers des vallées et des collines ou fait briller dans le lointain comme des taches d’or les sommets des îles à la ceinture de palmiers, qui peu
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- à peu émergent des brouillards du matin à la surface de celte mer splendide.
- Si une paix parfaite peut par les sens pénétrer jusqu’à l’âme, si elle peut, comme un éther subtil, être distillée par tout ce qu’il y a de beau dans-la nature, sûrement c’est dans une île comme celle-ci qu’on pourrait s’attendre à trouver la suprême félicité, à laquelle, nous le savons, l’homme nulle part ailleurs ne saurait atteindre. Mais ici, comme partout, bien que les résidents, ou du moins la plupart d’entre eux, vivent comme des princes, bien que l’air y soit embaumé et la nature généreuse jusqu’à la prodigalité, les soucis et les désappointements font sentir leur amère présence. Que j’en ai connus qui, pleins de jeunesse et d’espérance, confiants dans le plus riant avenir, ont quitté le vieux et bien aimé foyer paternel pour venir chercher fortune dans cette île éloignée, et se sont éteints loin des êtres chéris dont les soins auraient pu adoucir l’amertume de leurs derniers jours, contemplant d’un œil indifférent les sombres palmiers dont ils suivaient le balancement de leurs fenêtres, ou rêvant à la douce musique des voix familières qu’ils ne devaient plus entendre !
- La vie à Singapore a aussi ses inconvénients particuliers. La chaleur, par exemple, est grande et produit à la longue son effet, même sur les constitutions européennes les plus robustes. Le thermomètre marque, pour toute l’année, une moyenne de 85 à 95 degrés Fahrenheit à l’ombre (30° à 35° centigrades), et cette température élevée tend, avec les autres influences qui l’accompagnent, à produire quelques-unes des plus graves maladies auxquelles la nature humaine soit sujette, sans parler d’une multitude d’inconvénients moins sérieux, parmi lesquels l’espèce de prurigo appelé « pricklv beat » mérite d’être mentionné comme particulièrement insupportable.
- Les Chinois, qui supportent bien la chaleur, doivent jouir de tous les agréments de la vie dans un lieu comme celui-ci.
- En faisant le tour de la maison, nous arrivons au quartier des domestiques, qui est à moitié caché parmi les arbres, et nous apprenons qu’ « Ah-Sin, » le cuisinier, a passé la nuit au jeu et n’est pas encore éveillé. Nous avons le plaisir de le voir couché sur une natte malaise qu’il a étendue sur un banc et la tête confortablement posée sur une bûche qui lui sert d’oreiller. Il nous semble qu’une odeur d’opium se fait sentir dans la chambre ; mais ce doit être un effet de notre imagination, car jamais domestique chinois, on peut l’en croire sur parole, n’a fumé cette infâme drogue. Un long fourneau de briques et une cheminée au-dessus desquels est disposée la batterie de cuisine occupent un côté de la pièce. Les pots et les casseroles ont l’air remarquablement propres, et cette preuve de la
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- propreté du cuisinier chinois n’est pas à dédaigner, car je me rappelle avoir un jour trouvé un cuisinier Kling qui était en train de faire cuire un poudding dans l’un des bouts de l’étroite pièce d’étoffe qui formait son unique vêtement, et qui par l’autre bout s’enroulait autour de ses reins. L’aide cuisinier ou « larn pidgin, » comme on l’appelle à Hongkong, a déjà allumé les feux, et procède à sa toilette. H ne doit pas avoir trop chaud, car, en fait d’accoutrement, nous ne lui voyons que sa queue, et il est en train de se frictionner avec un torchon trempé dans de l’eau chaude. A notre approche il remet à la hâte ses vêtements et prend un air souriant. Peut-être s’est-il levé de bonne heure pour voir le soleil se lever ? Nous nous en informons, et la réponse est : — « Non. » 11 n’a jamais vu le soleil se lever, et il croit sans doute que nous nous moquons de lui, car il ajoute qu’il n’a jamais connu personne qui se souciât de le voir. Peut-être a-t-il quelque admiration pour le paysage î\— Non ! Mais il aimerait bien savoir, si nous pouvions le lui apprendre, comment d'un dollar en faire deux, et de deux en faire quatre, et, selon toute probabilité, avant qu’il soit longtemps, il aura découvert le secret.
- La maison des domestiques est bien bâtie, propre et confortable, et, à l’exception du groom et du jardinier, tous les domestiques sont des Chinois appartenant à un même clan originaire de Haïnan. Ils sont tous lovés maintenant et au travail, et l’un d’eux, sans doute pour leur donner du cœur à l’ouvrage, leur joue des airs du pays, sur une espèce de violon chinois fait d’une peau de serpent fortement tendue sur les deux tiers environ d’une coquille de noix de coco munie d’un long manche et d’un cordier.
- Notre ami, le maître du bungalow, est allé faire à cheval une promenade matinale, et le voici qui revient pour nous donner cordialement la bienvenue et nous inviter à déjeuner avec lui quand nous aurons terminé notre inspection de sa demeure.
- La maison tout entière est planchéiée en bois dur et poli. Au centre du bâtiment sont le salon et la salle à manger, où l’on entre par la vérandah et qui ne sont séparés l’un de l’autre que par des paravents de soie montant à mi-hauteur de l’appartement. A droite et à gauche sont les chambres à coucher, dont les ouvertures intérieures sont aussi garnies de paravents qui tournent suides gonds et sont construits de façon à admettre l’air tout en garantissant la plus complète solitude. Dans la chambre où nous entrons, le lit est enfermé dans une grande cage de mousseline montée sur un cadre de bois et assez spacieuse pour contenir aussi une table, une lampe et un fauteuil. C’est par une porte fermant hermétiquement qu’on entre dans cette cage, seule protection efficace contre ces insupportables insectes, les moustiques. Il faut savoir
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- qu’un seul moustique peut suffire pour vous priver toute une nuit de sommeil. Il y a dans les salons de grands « punkahs i, » et même de cette chambre à coucher si bien aérée ce luxe n’est pas exclu, car durant les nuits les plus chaudes un indigène veille toute la nuit pour éventer son seigneur et maître pendant son sommeil. C'est incontestablement un grand luxe que d’avoir constamment, sous un climat comme celui de Singapore, un domestique attaché à votre personne ; mais je n’hésite pas à dire, d’un autre côté, que cette coutume et quelques autres dont le résultat est un contact incessant avec une race inférieure, ont sur les natures faibles un effet très-corrupteur. Des jeunes gens, qui n’avaient été accoutumés à aucune de ces choses, ayant une fois acquis la noble science de faire du claret cup2et du cocktail3, en arrivent bientôt, à la suite de cette éducation tropicale, à exiger les plus vils services de leurs trop patients domestiques. Aussitôt qu’ils peuvent parler le patois malais, ils prennent l’habitude ou d’injurier leurs serviteurs de la façon la plus grossière ou de leur parler sur un ton d’indulgence offensée. C’est le plus souvent dans la gamme que voici qu’ils psalmodient leurs plaintes : « Qu’ai-je donc fait pour que vous négligiez de m’ôter mes bottes et mon habit, de me préparer mon bain ou de m’aider à me mettre au lit? Ne pouvez-vous m’offrir un verre de xérès et de bitter quand je vous semble pris de langueur, ou un coeldail quand vous me voyez abattu? »
- La chaleur du climat rend certaines natures extrêmement irritables, et j’ai connu des gens foncièrement bons qui, cependant, étaient toujours de mauvaise humeur avec leurs domestiques, tantôt les renvoyant dans un accès de colère, et tantôt les suppliant de rester et de reprendre leur service. Il arrive ainsi à certains maîtres d’être méprisés par les plus humbles de leurs domestiques chinois, qui, entre eux, regardent un homme qui ne sait se maîtriser comme un des plus tristes échantillons delà nature humaine.
- Les résidents de Singapore se sont créé une foule d’amusements. Ils ont leurs cercles, leurs jeux de paume et de boule et leurs champs de courses. Les pique-nique sont nombreux et les parties de plaisir auxquelles ils s’invitent les uns les autres sont agréablement variées par les représentations données au théâtre et les concerts qui ont lieu dans la salle de l’hôtel de ville.
- Il y avait aussi un sporting club 4, et plus d’une fois je suis allé
- 1. Éventails. Il yen a de toutes sortes et de toute dimension, depuis l’éventail de plume jusqu’aux grands cadres garnis de toile et mis en mouvement, de l’extérieur, à l’aide de cordes et de poulies.
- 2. Boisson anglaise faite de vin de Bordeaux sucré et aromatisé.
- 3. Boisson américaine faite de plusieurs spiritueux mêlés ensemble et épicés.
- 4. Club de chasseurs.
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- avec les membres de ce cercle à la chasse au tigre, mais sans jamais rien rencontrer de plus formidable que des daims. Singapore est renommée pour ses tigres; et cependant je n’ai jamais vu durant un séjour de plus de trois ans dans l’île, qu’un tigre dans sa jungle natale. En revanche, je les ai souvent entendus rugir pendant la nuit autour de ma maison à « Bendulia, » plantation où j’avais un intérêt. On peut dire, sans crainte de se tromper, que les tigres ne détruisent plus un homme par jour, à Singapore, comme on rapporte qu’ils le faisaient autrefois. Du reste, le tigre de Singapore n’est pas du tout de ceux qui attaquent l’homme en face. Ce qu’il fait le plus communément, c’est de se jeter à l’improviste sur quelque malheureux au moment où il est courbé sur son ouvrage dans quelque champ isolé. Les indigènes affirment que presque toujours le tigre attaque par derrière, et pour ma part j’ai vu le cadavre d’un coolie qui avait été égorgé de cette manière. Le tigre, sans le mutiler beaucoup, avait bu jusqu’à la dernière goutte de son sang, comme on le pouvait voir aux profondes incisions que le cadavre portait ,to%t l4 long du dos et derrière la tête.
- / ' De ^ombreuses troupes de cochons sauvages errent dans la jungle j e.t sonf' la p&te des squatters1 chinois, dont ils dévorent avidement •les patates'^ autres produits agricoles. Ces cochons sauvages of-%ent,jàùs!®uropéens un gibier très-amusant à chasser.
- •‘’ïïmlî line fois, avec des amis, passer une nuit dans la jungle à l’affût des cochons sauvages. Nous nous arrêtâmes à une petite maison de garde, comme on en trouve en assez grand nombre çà et là dans la jungle. Ce sont des plates-formes d’environ six pieds carrés, construites à dix pieds au-dessus du sol sur des piliers de bambou et recouvertes d’un toit de feuilles de palmier. Nous étions quatre, dont un Américain, le meilleur tireur des Détroits, ou qui du moins passait pour tel. Ayant fait choix d’une clairière voisine de notre station, nous choisîmes nos places et nous mîmes à l’affût, ce qui n’est pas du tout la partie la plus agréable d’une chasse de ce genre. Gomme ces cochons sauvages s’en vont en troupes et de nuit à la recherche do leur nourriture, nous étalâmes pour eux sur le sol une bonne provision d’ananas, et, nous armant de patience, nous attendîmes ce qu’il plairait à la nature de nous envoyer. Nos vêtements étaient des plus minces ; de grosses fourmis qui piquent horriblement ne se lassaient point de nous attaquer, pendant que les moustiques altérés de sang, susurrant autour de nos têtes et s’introduisant jusque dans nos oreilles, soutenaient l’année envahis-
- 1. Lo mot squatter signifie littéralement 'personne accroupie, blottie. D’origine américaine, il sert à désigner les pionniers des solitudes dont les cabanes ont souvent servi de centre à de populeuses communautés.
- [Note du traducteur.)
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- santé des fourmis par des incursions légères qui nous harassaient à un tel point qu’il était extrêmement difficile de garder le silence essentiel au succès de notre expédition. Après trois mortelles heures d’ennuyeuse attente et de silencieuse agonie, nous entendîmes à quelque distance les grognements qui annonçaient l'approche de la troupe ennemie. La soupe à la tortue n’est pas pour des aldermen un mets plus délicat que ne le sont les ananas poulies habitants de la jungle. Ils avaient de loin flairé notre appât, et ils se dirigeaient vers nous. Toutefois ils n’avançaient pas sans précaution. Tantôt, en phalange serrée, ils semblaient courir au-devant de l’ennemi, tantôt, par un grognement qui passait de rang en rang, ils se transmettaient le signal de la halte. Je les savais déjà prompts et agiles; mais je découvris en eux ce jour-là une si heureuse combinaison de hardiesse et de prudence que je dus en conclure que si les cochons sauvages pouvaient surmonter leur gloutonnerie, on les devrait ranger parmi les plus nobles créatures de la foret. Mais, hélas ! dans ce cas, comme dans un trop grand nom-lire d’autres qu’offre l’histoire du passé, la perspective d’un riche festin fut une tentation trop forte pour leur vile nature. Avec le fracas d’un torrent, ils s’avancèrent sur nous à travers la jungle. Nous, serrant nos fusils, abattus de façon à balayer la clairière, nous attendîmes la charge de l’ennemi; mais malheureusement celui-ci, préférant sans doute les institutions américaines aux anglaises, tourna soudainement vers la partie du champ sur laquelle veillait le brave champion des Etats-Unis.
- Bientôt le bruit d’un coup de fusil, un cri sauvage et de nombreux grognements furent suivis d’un piétinement précipité qui nous fît comprendre que la multitude porcine était en pleine fuite; mais, hélas! lorsque nous accourûmes sur la scène, nous attendant à y trouver au moins une victime de l’habileté meurtrière de notre ami, nous le découvrîmes à notre grand ébahissement, assis sur le sol et se frottant la jambe tout en menaçant dans un langage fort peu parlementaire son domestique indigène, Babou, qui riait, à demi caché derrière un arbre. Il paraît que le chef de la troupe, une énorme bête, avait exécuté une charge à fond sur notre ami, avant que celui-ci eût pu le viser, qu’il lui avait passé entre les jambes, l’avait enlevé, lui avait fait faire la culbute au moment où il tirait, et enfin avait réussi à ramener sa troupe saine et sauve dans la jungle. Désappointés, mais non découragés, nous résolûmes de monter la garde, dans l’espérance que les cochons reviendraient. Nous plaçâmes donc Babou en sentinelle sur l’échelle de bambou de la hutte, de telle façon qu’il ne pouvait manquer de tomber s’il venait à s’endormir, et nous- allâmes nous reposer. Quand nous nous éveillâmes, le soleil, haut déjà dans le ciel, nous inondait de ses
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- chauds rayons, Babou enroule comme un serpent autour de l’échelle dormait profondément, et les cochons, qui étaient revenus, s’étaient régalés, à nos pieds sans être dérangés le moins du monde, des ananas que nous avions répandus pour eux.
- Il y a un petit nombre d’ouvriers malais à Singapore. L'un d’eux, un certain « Tukang Timbago » (ouvrier en cuivre) dont je visitais quelquefois la boutique, fabriquait des bols pour le riz, des théières et des flacons pour les spiritueux. Il avait, pour couler ses vases en cuivre, une méthode des plus ingénieuses, et qui ne ressemblait à aucune de celles que j’ai vu employer ailleurs. Ses modèles étaient d’abord délicatement faits sur un instrument ressemblant à un tour de potier. A cet effet, il plaçait sur son tour une boule de cire à laquelle, en quelques minutes, il donnait, avec ses doigts, la forme du vase qu’il voulait couler. Ce modèle de cire était extrêmement mince. Si le vase devait avoir un goulot étroit, il faisait son modèle de cire en deux moitiés qu’il rejoignait ensuite. Cela fait, il y fixait de petits cylindres de cire destinés à former des conduits poulie métal en fusion. Le modèle de cire achevé, il le doublait à l’intérieur et à l’extérieur d’une première couche de fine terre glaise, puis d’une seconde, quand la première était sèche, puis d’une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le modèle fût complètement enveloppé dans une masse de terre glaise qu’il faisait alors durcir au four. Le feu qui durcissait la terre glaise faisait fondre la cire du modèle qu'il laissait écouler par les conduits, de telle sorte que le résultat de l’opération était un moule parfait. Un vase fondu par cette méthode, offre une surface merveilleusement unie, une épaisseur uniforme, et n’a plus qu’à être poli sur le tour pour qu’on puisse s’en servir. Ce mode de fonte surpassait vraiment tout ce que j’avais vu jusque-là.
- Johore, sur le continent, est sous bien des rapports la plus intéressante des provinces malaises. Elle est séparée de Singapore par un détroit resserré, et c’est dans ses montagnes et dans ses forets sauvages que nous trouvons la race la plus primitive que ces régions aient à nous offrir ; c’est des Yacouns que je veux parler. Les Yacouns, dit-on, comme l’orang-outang et le mias de Bornéo, ont leur demeure dans les arbres; et cependant ces tristes restes d’un peuple aborigène ont été parfois plus utiles au souverain du pays que les Malais eux-mêmes.
- Le Tumongong, qui est le chef malais de Johore, a cherché avec persévérance l’amitié et les conseils de ses voisins anglais ; et, au lieu de consacrer tous ses loisirs au jeu, aux combats de coqs et aux femmes de son harem, il a pris à tâche de développer les ressources de son pays. 11 a établi des scieries à vapeur sur la pointe qui fait face à Singapore, lieu le plus convenable pour l’exportation des bois de
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- construction, et il a, au moyen d’un chemin de fer, rapproche du rivage ses forets, où se trouvent des spécimens géants des plus beaux bois de construction qu’il y ait au monde. C’est ainsi que, tout en livrant à la culture de nouvelles terres et offrant aux industrieux Chinois toutes les facilités possibles pour s’établir dans ses Etats, il ne cesse point d’augmenter ses ressources par l’exportation des bois qui croissent en quantités illimitées dans ses vastes jungles que la main de l’homme à peine a touchées. Mais avec tout cela, il chasse de ses retraites sauvages une race qui, pour simple et ignorante qu’elle est, n’en est pas moins, l’un des types les plus intéressants de la famille humaine, les Yacouns dont j’ai déjà parlé. C’est une race qui, s’en remettant presque absolument aux bontés de la nature, se nourrit des fruits des arbres et des arbustes de la forêt. Elle passe pour être la véritable race indigène du pays, et se distingue par une peau très-foncée et des cheveux crépus. C’est au fond la même race que celle des Papous de la Nouvelle-Guinée ; on la retrouve dans un grand nombre d’îles du Pacifique et dans les montagnes de l’Indo-Chine. Mon seul regret est de n’en pas savoir plus long sur le compte des Yacouns. Le Tumongong a su mettre à profit leurs services en différentes occasions. Ils ont coupé le bois et failles travaux de terrassements du chemin de fer. Toutefois, ils détestent les Malais, et n’entretiennent aucune relation avec eux
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- CHAPITRE IV
- Siaui. — La Ménam. — Bangkok. — Temples bouddhistes. — Le roi, défenseur de la foi. — Les Missions. — Les prêtres bouddhistes. — Le prêtre dans sa cellule. — La première visite du roi aux Ouats. — La cour des morts. — Un spéculateur chinois achetant un cadavre. — Le Krum-mun-along-kot. — On demande un inventeur. — Le roi pose pour son portrait. — Le roi décrit la cérémonie de la tonsure. — Requête du roi. — Mode d’administrer la justice. — Le jeu. — Les maisons flottantes. — Voyage à Ayouthia. — La vie sur le fleuve. — Visite à Petchiburie. — Villages laotiens.
- La Ménam, ou Mère des eaux, est sur un espace de plusieurs milles, à partir de son embouchure, un vaste fleuve qui coule lentement entre des rives basses, au milieu de plaines alluviales, et présente un aspect fort peu intéressant. Quand je visitai Siam dans le steamer « Ghow Phya, » je débarquai à Paknam, la première ville en remontant le fleuve, et y fis connaissance d’un officier indigène, chef de la douane, qui m’accorda l’honneur d’une audience chez lui. Là je le trouvai entouré d’un groupe d’esclaves prosternés, d’une demi-douzaine d’enfants et d’autant de femmes. L’impression que cette scène fit sur moi est encore fraîche dans ma mémoire. La maison et ses habitants 11e ressemblaient à rien de ce que j’avais vu jusque-là parmi les Malais ou les Chinois. Les coussins aux coins brodés, les divans recouverts de nattes finement tressées, les robes de soie et les vases d’or et d’argent témoignaient d’un certain degré de raffinement. La coiffure toute particulière adoptée par les deux sexes, et qui leur donnait l’air d’avoir sur la tête une brosse de crin, avait au moins le mérite de ne pas augmenter la chaleur ; mais les arrangements sanitaires laissaient fort à désirer. Une insupportable odeur d’ail et de poisson gâté était répandue dans toute la maison, et les vêtements de la société, bien que délicatement travaillés, ne répondaient point aux nécessités de la décence, telle, du moins, que nous la comprenons.
- De Paknam à Bangkok nous rencontrâmes bien des gens ; mais nous en vîmes peu qui ne fussent en bateau ou dans l’eau. Çà et là, au-dessus du marais fumant, malsain, hanté par les moustiques,
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- s’élevait quelque village isolé, pareil à nue sauterelle géante qui se chauffe le dos au soleil, tout en se rafraîchissant les pattes dans la boue.
- A mesure qu’on approche de la capitale, le paysage devient plus intéressant et plus varié. Les palmiers, les arbres fruitiers, les bambous à grands panaches répandent un peu de diversité sur la plaine, qui, lorsqu’elle est couverte de riz à mi-croissance, présente une vaste surface d’un vert magnifique. J’arrivai à Bangkok le 28 septembre 186o. Au moment où le steamer qui nous portait y entra, la « ville flottante » était encore plongée dans la demi-obscurité des premières heures du matin. On a fait déjà bien des descriptions de Bangkok ; cependant, comme je passai quelque temps dans cette ville, le lecteur me pardonnera, j’espère, de lui donner mes propres impressions sur ce que j’y vis déplus remarquable. En me servant du mot de «ville flottante, » j’entends dire seulement que les habitations y sont pour la plupart à flot sur des radeaux, et qu’il est impossible de dire où commence la terre et où elle finit. Que le lecteur me permette de dire, avant que je m’engage dans la description de ces demeures aquatiques et de l’existence en apparence amphibie qu’y mènent les habitants, que ce fut à l’aube naissante et alors que je voyais tout autour de moi, dans la brume matinale, se dessiner vaguement les tours et les toits de plus de cinquante temples, que je me fis une première idée de la splendeur de cette cité orientale. Je demandai quels matériaux avaient servi à la construction de ces étranges édifices dont les tours semblaient couvertes de joyaux flamboyants et brillaient comme de l’or. Malgré moi, je l’avoue, je pensai aux profits énormes que réaliserait quelque puissant gouvernement chrétien en dépouillant ces idoles païennes et renversant ces édifices qui ont plutôt l’air de « palais d’été » que de temples. Mais la réponse faite à ma question modifia sensiblement mes vues. J’appris, en effet, à mon grand désappointement, que ces édifices de si belle apparence ne sont faits que de briques et de mortier sur lesquels on a parsemé, avec quelques dorures, des assiettes de provenance européenne et de morceaux de verres de diverses couleurs. Il paraît, à ce que j’appris plus tard, qu’un marchand ayant importé, à une époque que je ne puis exactement déterminer, une cargaison de poteries européennes comprenant services de toilette, services de table, services de dessert, etc., etc., n’avait pu, pendant longtemps, trouver d’acheteurs pour ses marchandises. A la fin, cependant, il persuada à un noble et riche indigène qui faisait construire un temple bouddhiste, d’acheter tout son stock, en lui assurant que dans les édifices religieux d’Europe, les cuvettes, soupières et autres vases moins dignes peut-être d’être employés dans la décoration des temples, mais non moins utiles, étaient regardés comme les orne-
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- DANS LA CHINE ET L’INDO-CHINE.
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- monts les plus recherches. Le dévot et naïf Indou se mit, en toute sincérité, à décorer son temple, fichant çà et là dans le plâtre des rangées d’assiettes les plus communes, et introduisant dans la construction de ses balcons et de ses parapets une fantastique ornementation de bols, de plats et de couvercles. La supercherie ne tarda pas à se découvrir, et le marchand y perdit sa réputation de probité aussi bien que tout espoir de faire à l’avenir des affaires avec les Siamois. O11 dit meme, ce que je n’aurais pas de peine à croire, que jamais ces poteries, dont on peut voir encore les échantillons immuablement fixés dans le mortier, ne lui furent payées : silencieuse mais éloquente leçon sur les suites de l’immoralité commerciale. Les tours ou flèches des temples, à Siam, pour la plupart décorées de riches mosaïques de verre, de porcelaine et d’émail, brillent, sous les rayons du soleil, d’un éclat dont il est difficile de décrire l’éblouissant effet. Ces édifices sont communément élevés par de grands personnages qui, de leur vivant ou après leur mort, consacrent à ces œuvres saintes une partie de leur fortune. Il y avait, autant que je pus m’en rendre compte, soixante-cinq temples bouddhistes dans la ville, à l’époque de ma première visite, et les prêtres attachés à tous ces temples étaient au nombre de plus de neuf mille. Bangkok est un des grands centres du bouddhisme, et la foi y est d’un ordre plus pur et plus sévère que dans l’empire chinois, où les enseignements de Gautama se sont confondus avec le taouisme, avec le confucianisme et avec les restes d’un culte antérieur à ceux-ci. Aucun Siamois ne peut occuper de position officielle s’il ne s’y est préparé en passant au moins trois mois dans un cloître, à célébrer, sous les robes jaunes du bouddhisme, tous les rites du sacerdoce.
- Le roi lui-même est grand prêtre et défenseur de la foi. Le défunt souverain avait passé, avant de monter sur le trône, près de trente ans dans la réclusion monastique, et la grande réputation que lui valurent plus tard ses profondes connaissances en sanscrit et en pâli, tenait à ce que, durant cette première période de sa carrière, il avait fait de la littérature bouddhiste l’objet tout particulier de ses études. 11 était déjà avancé en âge quand il tourna son attention vers la langue anglaise, et cependant il y fit de tels progrès qu’il parvint à écrire et à causer en anglais avec une facilité relative, mais aussi avec une originalité idiomatique et une force d’expression auxquelles on pouvait immédiatement reconnaître les articles qu’il envoyait assez fréquemment au Bangkok Recorder. Il n’aimait pas du tout qu’on se permît de tronquer ou de corriger ses manuscrits anglo-siamois, et ce fut pour cette raison qu’il se paya une imprimerie royale, où son anglais, sous peine de mort probablement, était composé exactement comme il l’avait écrit. 11 avait publié dans
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- le Bangkok Recorder, sous ce nom de plume, le champion bouddhiste, une série de lettres dans lesquelles il avait entrepris de défendre et de justifier sa propre foi. Il eut pour contradicteur, dans cette discussion, le docteur Bradley, missionnaire protestant fort estimé, qui passa la plus grande partie de sa vie à Siam. Entre autres choses, le roi maintenait que jamais les images bouddhistes n’étaient présentées à personne comme des objets d’adoration. Ges images, toujours si remarquables par leur expression de sérénité et de repos parfait, n’ont, disait-il, d’autre but que d’aider aux dévots à s’abstraire de tous les soucis et de toutes les luttes de l’existence naturelle et à se mettre dans cet état de suprême repos dont l’idole est le type et qui est regardé comme le principal attribut du grand Gau-tama lui-même.
- Tout cela est très-bien pour les bouddhistes instruits, mais il y a, dans le royaume de Siam et en Chine, des millions d’hommes qui savent à peine qui était Bouddha, et qui, dans leur ignorance, ontune foi absolue aux images. Le roi admettait que les « teveda » ou anges des temples étaient plus ou moins des personnages mythologiques. Il ne se piquait point de savoir s’ils avaient une existence réelle ou quelle sorte de devoirs ils étaient tenus de remplir. « Si les chrétiens, disait-il, sont plus prospères qu’aucune autre secte, s’ils acquièrent plus de richesses, vivent plus longtemps, sont plus heureux, s’ils ne vieillissent ni ne meurent, ni ne deviennent pauvres, j’accorderai que la religion chrétienne est en vérité une bénédiction ; mais cette bénédiction, je ne la vois pas, et comment dès lors puis-je la reconnaître ? » Un autre genre d’argument, autrement difficile à réfuter, était que les chrétiens eux-mêmes ne s’entendent point sur ce qui constitue leur credo. Il n’y eut qu’un Christ, et il y a un grand nombre de sectes différentes dont les plus profondément divisées sont les catholiques romains et les chrétiens des églises réformées ; mais, même parmi ces derniers, les dogmes essentiels sont l’objet de variations qui ne permettent pas plus de parler de l’unité de la foi protestante que de l’unité de la foi chrétienne. Le roi, pour résumer sa défense, demandait fort pertinemment à quels signes il pouvait reconnaître laquelle de ces sectes était dans le vrai.
- Mais y a-t-il, après tout, plus d’uniformité de doctrine parmi les bouddhistes que parmi les chrétiens ? Je ne puis toutefois m’abstenir de faire remarquer que dans les pays bouddhistes que j’ai visités, le sectarianisme 1 des missions chrétiennes est un grand obstacle à leur succès. Si les sociétés des missions voulaient s’unir, si elles voulaient faire taire leurs étroits dissentiments, et convenir
- 1. Si ce mot n’est pas français, il devrait l’être. Cependant on peut dire Y esprit de secte.
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- de s’en rapporter à une bonne traduction de la Bible dans la langue du pays où ils sont à l’œuvre, ils exerceraieilt, parmi les classes dirigeantes bien plus d’influence que, malheureusement, il n’est aujourd’hui en leur pouvoir de le faire. Règle générale: les missionnaires à qui l’on montre le plus de respect, meme parmi les indigènes des plus basses classes, sont les hommes qui ont reçu la meilleure éducation et dont les talents sont les plus développés ; ceux-là même qui ont fait les plus grands sacrifices en abandonnant foyer, patrie, avenir splendide, pour venir travailler obscurément, patiemment, avec une longanimité inaltérable, à la conversion des païens de ces terres lointaines.
- Prêtre bouddhiste siamois.
- Chaque monastère bouddhiste est sous la direction d’un abbé ou supérieur qui reçoit un modique salaire mensuel du gouvernement ou du noble à qui appartient l’établissement. Sous les ordres des abbés, sont les prêtres, les novices et les écoliers. Ces derniers reçoivent leur éducation de la main des moines qui sont les seuls maîtres d’école du pays. A vingt ans, le novice, si cela lui plaît, peut recevoir l’ordination. Alors, se rasant de nouveau les oheveux et les sourcils et revêtant le grand costume de l’ordre aux robes
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- jaunes, il prononce les vœux de la prêtrise. Il ne manque pas de fainéants et d’hommes d‘une moralité douteuse qui, pour des raisons à eux bien connues, choisissent la vie monacale. A chaque ivat ou temple sont attachés autant de moines que le voisinage en peut nourrir convenablement. Tous les matins, à la pointe du jour, on peut voir ces prêtres mendiants qui, soit en file silencieuse, s’en vont par terre faire leur tournée, soit immobiles comme des statues dans leurs petits canots, se font conduire de maison en maison par quelques-uns de leurs écoliers. Sans dire un mot, ils s’arrêtent devant chaque porte, et attendent l’aumône de riz, de fruits ou de légumes sur laquelle ils comptent pour vivre, les paquets de cigares, les bribes de noix de bétel et de séri avec lesquels ils doivent charmer leurs longues heures de loisir. Leurs chambres, dans les monastères, ressemblent presque à des cellules de prison. Un prêtre de ma connaissance, auquel je rendais visite quelquefois, partageait son temps et ses soins entre l’étude, la contemplation pure et l’apprivoisement d’une famille de souris blanches. La cellule était éclairée par une petite fenêtre où pendait, en guise de rideau, une vieille et sale robe de prêtre qui ne permettait qu’à un faible rayon de lumière de venir dans cet intérieur lutter contre le froid et l’obscurité. Contre un des murs de la cellule étaient disposées quelques planches formant ce que nous appellerions un lit de camp, et recouvertes d’une natte de paille. C’est là qu’il dormait la unit, et que le jour, perdu dans une méditation silencieuse, il songeait à ses péchés.
- Au-dessus, dans un coin obscur, était une cage où ses favorites, les souris blanches, étaient au travail dans une roue qu’elles faisaient tourner. Le soin tout particulier qu’il prenait de ces souris tenait à ce que leur pelage blanc est sacré pour les bouddhistes; selon leurs croyances, en effet, chacun de ces petits êtres enferme peut-être l’esprit de quelque Bouddha de l’avenir.
- Quelques livres sur une planche, quelques vases de cuivre ou de grossière poterie et un paillasson sur le sol argileux, complétaient l’ameublement de la cellule. Ce reclus avait du goût pour le dessin et s’occupait à décorer d’emblèmes tirés de la mythologie bouddhiste l’intérieur d’un wat royal. Les cartons qu’il me montra étaient remarquables par le mouvement gracieux du dessin, la richesse du coloris et l’étrangeté des images. Il y introduisit des ligures qu’il copia sur des photographies et d’autres dessins que je lui fournis, et il essaya de mes couleurs; mais en somme, il préférait les siennes ou celles de provenance chinoise. Je soupçonne la majorité des prêtres bouddhistes du royaume de Siam de n’être pas de grands savants. Us peuvent lire le siamois sans doute et quelques-uns d’entre eux ont une légère connaissance du pâli ; mais, bien qu’ils affichent la plus grande vénération pour le sanscrit, leur véné-
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- ration est plutôt celle de l’ignorance qui admire que celle de l’intelligence qui comprend. Ce qui m’a conduit à faire cette remarque, c’est qu’après une visite au Cambodge plusieurs prêtres, des plus éminents dans leur ordre, traduisirent une ou deux des inscriptions trouvées sur les anciens temples de ce pays; mais, bien que les textes originaux fussent dans chaque cas exactement les mêmes, jamais les traductions ne se ressemblèrent. Mon compagnon de voyage, M. Kennedy, qui s’occupe de la traduction de ces inscriptions, a découvert qu’elles sont écrites en un vieux pâli qui se rapproche beaucoup du kawi des Javanais. Or si les prêtres dont je parle avaient pu seulement y voir un peu plus loin que la langue de leurs livres savants, ils auraient assurément reconnu en quelle langue ces inscriptions étaient écrites. Le défunt roi de Siam était un autre homme, et, s’il eût donné son attention à ce sujet, je ne doute pas qu’il n’eût traduit ces inscriptions en siamois au moins, sinon en anglais.
- C’est une coutume annuelle que le roi aille, au mois de novembre, visiter certains temples royaux et faire des offrandes aux prêtres. Dans ces occasions, on peut voir le roi dans toute la splendeur de ses vêtements ruisselants de pierreries, assis sur un trône dans sa barque royale, mise en mouvement par une centaine de rameurs. Derrière lui viennent les nobles de sa cour, en presque aussi somptueux équipage, et ainsi la procession s’avance, en grand apparat, le long du fleuve ou des canaux qui y aboutissent. Cette longue procession de bateaux magnifiques est l’un des plus imposants spectacles qu’il m’ait été donné de contempler en Orient. Je ne suppose pas toutefois que jamais le premier ou le second roi ait jamais visité Ouat Siket ou seulement l’enceinte extérieure de ce temple. Le bâtiment principal à Ouat Siket est une énorme construction, inachevée d’ailleurs, de briques et de mortier, destinée, je suppose, à symboliser le mont Mérou, centre de l’univers bouddhiste. Du haut de cet édifice le regard s’étend sur les bosquets de palmiers et les toits des maisons de Bangkok; mais ce qui distingue, et de la façon la plus désolante, cet édifice sacré de tous les autres, c’est une arrière-cour où les cadavres des morts qui n’ont pas d’amis pour les faire enterrer sont jetés aux chiens et aux vautours pour être dévorés par eux. J’ai visité cette cour, et je puis affirmer que peu de personnes voudraient y retournêr une seconde fois. Un étroit sentier bordé d’arbres nous conduisit à l’enclos muré destiné à recevoir les morts. Au centre s’élevait un petit bâtiment, sorte de charnier, et tout autour le pavé disparaissait sous de larges taches noirâtres et des tas d’ossements humains blanchis par le soleil. Une horrible odeur de charogne remplissait l’atmosphère. Soudain, le jour fut obscurci par une troupe de vautours qui, du haut des arbres, s’abat-
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- taient en frappant paresseusement l’air de leurs grandes ailes sèches comme du parchemin et qui nous envoyèrent en passant une bouffée d’air empesté au visage ; ce fut ensuite une troupe de chiens galeux qui accoururent en hurlant dans l’enclos ; et enfin, arrivant lentement le long de l’avenue, une procession d’esclaves et de misérables affligés portant un corps nu sur une bière. Nous nous écartâmes pour laisser passer ce cortège funèbre et vîmes déposer le cadavre sur le sol. Les vautours cependant sautillaient en avant en faisant entendre une espèce de sifflement et en allongeant leurs cous nus et écailleux jusqu’à quelques pieds seulement du cadavre, à distance duquel ils n’étaient tenus que par la présence d’un gardien armé d’un long bâton de bambou. Mais le cortège funèbre se retira bientôt, et alors le chef des vautours s’élança en avant, frappa le cadavre à la tête pour s’assurer que la vie était bien éteinte et en un instant il lui eut arraché les deux yeux. Frissonnants de dégoût et d’horreur, nous nous éloignâmes à la bâte de ce lieu, et laissâmes les affreux oiseaux festiner et se quereller sur ce cadavre. Ce dégoûtant spectacle n’est pas le seul de cette espèce qui ait frappé mes regards à Bangkok. Un jour, en longeant l’une des principales rues de la ville, je vis un Chinois assis à la porte d’un temple, avec un cadavre complètement nu étendu à ses pieds. Il était là pour recueillir des contributions volontaires destinées à payer les frais de la crémation du corps. Les pieux Siamois répondaient bien à son appel, car ils croient que de tels actes de charité vaudront les indulgences du ciel dans une antre existence. Mais quant au Chinois, il avait tout simplement acheté le cadavre par spéculation. Il était, il est vrai, tenu de le brûler, s'étant engagé à le faire vis-à-vis de la famille du défunt, à laquelle il avait acheté le corps environ une demi-couronne, mais sur les fonds recueillis par ce mode extraordinaire d'obtenir des contributions, ce singulier entrepreneur de pompes funèbres empocha, tous frais de crémation payés, un joli surplus.
- Je fis demander par le consul anglais la permission de photographier le palais du premier roi. Elle me fut immédiatement accordée, et Sa Majesté fixa elle-même le jour où j’aurais l’honneur de prendre sa photographie aussi bien que celle de son palais. Ce fut le lundi, 6 octobre, que je fus invité à me présenter devant le roi, en compagnie du Krum-mun-along-kot, seigneur occupant le poste de premier astronome, autrement dit, chef des astrologues de la cour. La lettre de Sa Majesté m’informait, entre autres choses, que son royal frère, « comprenant très-bien la photographie et accom-« pagné M. Thompson, aurait l’opportunité de faire selon son « plaisir dans l’intérieur et autour du palais. » Voilà, j’espère, un bel échantillon de style royal siamois. Je trouvai dans leKrum-mun
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- un vieux mandarin assez agréable, mais tant soit peu enclin à se vanter de ses connaissances scientifiques. Il avait cinquante-trois ans et mesurait cinq pieds quatre pouces anglais, mais il avait une mine hagarde et l’air beaucoup plus vieux qu’il ne l’était réellement. Chez lui, il ne portait qu’une jaquette légère beaucoup trop courte pour le couvrir et un pagne de soie enroulé autour de ses reins. Ses jambes maigres étaient nues. En revanche il avait aux pieds de belles babouches brodées. En d’autres occasions , quand il me rendait visite, par exemple, il se revêtait d’un costume beaucoup plus complet et plus somptueux, et pour que rien ne manquât à sa toilette, se posait sur la tête un képi européen tout galonné d’or. Mahomet Ali, Malais au service de M. Ames, le commissaire de police, me servait d’interprète en traduisant pour moi le siamois en malais. Malheureusement, il arrivait quelquefois à Ali de ne pas comprendre parfaitement tout ce que disait le prince, qui souvent parlait en mâchonnant une boule de feuilles de séri et de bétel. Quoique bon et affable, le prince n’était pas l’homme qu’il eût fallu pour inspirer une respectueuse crainte à ceux qui l’approchaient. Autour de sa singulière personne, cependant, rampaient révérentieuse-ment sur leurs mains et leurs genoux un certain nombre de vassaux et d’esclaves. La salle dans laquelle nous fûmes reçus était pleine de machines d’origine étrangère, d’instruments scientifiques et d’articles d’usage domestique. Dans un coin était une machine télégraphique appuyée contre une statue de Bouddha. Sur lés genoux de la statue (l’idole était en congé pour cause de réparation) l’on avait posé une flûte siamoise et une cafetière de plaqué qui semblait avoir été détournée de sa destination naturelle. Il y avait aussi dans l’appartement des outils d’horloger et de tourneur, des télescopes, des guitares, des tam-tams, des violons, des boîtes pour le bétel, des épées, des lances, des brosses, des fusils, des révolvers, du savon de Windsor, du poison pour les rats, du fil de fer et toutes sortes .de bouteilles, le tout jeté pêle-mêle dans une inextricable confusion.
- Après un somptueux repas siamois, que l’on m’envoya prendre dans un des petits appartements, j’allai rejoindre mon conducteur à la porte du palais du roi.
- Avant de quitter ce sujet, je dois avouer que je fus étonné de l’esprit ingénieux dont fit preuve l’astronome royal, aussi bien que du sincère désir qu’il montra de comprendre l’usage et le mécanisme des instruments étrangers à la contemplation desquels il se livrait dans son appartement. Un jour, il démonta un très-beau sextant pour en étudier la construction, et lorsqu’il eut approfondi le mystère, il se montra très-reconnaissant envers moi de lui avoir aidé à le remonter. Une autre fois il vint me trouver avec une lettre royale enfermée dans une magnifique boîte en or, lettre dans laquelle il
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- était dit que son frère le roi (qui décidément était un roi farceur) lui commandait de trouver un inventeur étranger, un homme qui pût inventer n’importe quoi. 11 désirait savoir quel salaire mensuel on pourrait bien offrira un tel génie. Le roi, me dit-il, désirait pouvoir, lorsque le soir il allait à la promenade, jouir sans restriction du plaisir de tirer des coups de fusil à ses sujets ; mais il tenait à ce que le fusil fût construit de telle sorte que la balle s’arrêtât jiçste après avoir pénétré d'un demi-pouce au-dessous de la peau. De cette façon il pouvait frapper ses sujets de terreur en faisant feu sur eux, et ensuite les frapper de reconnaissance et d’admiration en leur sauvant miraculeusement la vie. Il ne voulait que cela, rien que cela.
- Mon noble ami Krum-mun-along-kot pouvait être un astronome siamois très-accompli, capable de déterminer, d’après la marche des corps célestes à travers l’espace stellaire, si l’année dans laquelle on se trouvait était celle du rat, du sanglier ou de la chèvre ; mais, bien qu’il possédât un assez grand nombre de nos meilleurs instruments, il n’avait fait que fort peu de progrès dans la science telle que nous la comprenons. Ses sextants et ses quadrants étaient tous mal ajustés, ses chronomètres battaient la breloque et les lentilles de ses télescopes étaient obscurcies par suite d’oxygénation. Je le trouvai un jour plongé dans les Fables de Thompson; mais le livre était tourné à l’envers, et il dut l'abandonner avant d’avoir eu la pensée de le retourner, appelé qu’il fut à mettre un rayon neuf à l’une des roues d’un des carrosses du roi.
- Lorsque nous eûmes fait plus ample connaissance, il me présenta à sa famille. Il avait, je crois, seize, femmes, bien que je n’en aie jamais vu plus de douze à la fois. 11 y en avait de jeunes et jolies, mais elles étaient d’une extrême timidité et avaient l’air profondément malheureux. Il me confia que c’était une tâche bien difficile que d’entretenir la gaieté parmi ses femmes. Elles étaient modestes et gracieuses, et ne cachèrent pas la surprise qu’elles éprouvèrent en voyant qu’un étranger était après tout une espèce d’animal assez inoffensive. Elles s’occupaient beaucoup de broderie et leur travail témoignait de leur habileté de main et de leur goût dans le choix des dessins. Je pensai qu’il était bien dommage quelles fussent toujours à fumer des cigarettes et à mâcher du bétel, et qu’elles eussent les dents noires de tartre et la bouche constamment ruisselante d’un jus rouge de sang. Elles avaient nécessairement la déplaisante habitude de cracher sans cesse dans des vases d’or que leurs esclaves leur présentaient respectueusement. Quant aux enfants, ils semblaient être nés avec une cigarette à la bouche. J’ai vu, de mes yeux vu, un bébé quitter le sein de sa mère pour aspirer une bouffée de tabac. Leurs cigarettes son faites de tabac indigène roulé dans une
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- feuille de plantin et coupé net aux deux bouts. On peut en avoir un paquet pour quelques cents 4, et chaque paquet en contient cent : elles sont vraiment bonnes à fumer.
- Mais revenons au palais. Devant la porte d’entrée étaient rangés les soldats de garde qui présentèrent les armes au prince quand nous passâmes. Dans une cour intérieure, nous trouvâmes un groupe de nobles qui se prosternèrent sur le pavé devant notre royal guide, et semblaient chercher, mais en vain, à rendre leurs corpulentes personnes invisibles à un personnage d’un rang si élevé. Après une agréable collation de fruits, de gâteaux et de vin, nous fûmes informés que Sa Majesté était occupée à ses dévotions, et que pendant son absence nous pouvions examiner tout ce qui dans la salle d’audience nous offrirait quelque intérêt.
- Ce palais a été construit en partie dans un style étranger. Un large escalier de marbre conduit à la salle d’audience, et, en face de nous, appuyé au mur du fond de l’appartement, est le trône resplendissant d’or et de pierreries. L’ameublement offrait une collection fort mêlée d’objets chinois, siamois et européens. Les piliers étaient garnis de cuivre poli jusqu’à une hauteur de quatre pieds à partir du sol. Sur l’un des murs de la salle étaient les portraits, de grandeur naturelle, de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie ; sur l’autre, une peinture assez bien exécutée représentant le feu roi de Siam.
- Une fanfare perçante annonça l’approche du roi, et nous nous hâtâmes de redescendre dans la cour. Sa Majesté passa, pour y entrer, sous une porte massive, et je dois avouer que, me trouvant pour la première fois en présence d’un souverain, j’éprouvais une certaine émotion. Il avait environ cinq pieds huit pouces et un air fort imposant. Une expression de sévère gravité permettait à peine de remarquer que sa physionomie avait quelque chose de hagard. Il était vêtu d’une robe entièrement blanche et qui lui descendait jusqu’aux pieds ; il avait la tête nue. J’admirais la simplicité et la pureté de cette mise, quand Sa Majesté me fit signe de venir près de lui, et m’informa qu’il désirait que sa photographie le représentât agenouillé, dans l’attitude de la prière. J’ajustai donc mon instrument, non sans éprouver un sentiment de surprise, car je m’étais laissé persuader, incorrectement, comme je le découvris plus tard, qu’un bouddhiste n’avait point besoin de prière. Tout était préparé dans la cour, dont une partie avait été, à cet effet, tapissée et recouverte d’un dais, et j’allais justement prendre la photographie du roi, lors que soudainement il changea d’idée et disparut sans dire un mot à personne. Je trouvai cela fort étrange et m’imaginai l’avoir involon-
- 1. Monnaie d’environ cinq centimes.
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- tairement offensé ; mais peut-être n’était-ce qu’une de ses plaisanteries. Je m’adressai au prince, dont la réponse fut que tout ce que le roi faisait était bien fait : « Si j’allais l’importuner maintenant, ajouta-t-il, il pourrait lui prendre envie de terminer la besogne de la matinée en me faisant couper la tête. »
- Comme ce résultat n’eût pas été le moins du monde dn goût de son Altesse royale, nous attendîmes patiemment, et enfin le roi reparut, vêtu cette fois d’une espèce d’uniforme de maréchal de camp français. Leportraitvint parfaitement, et, après ce premier succès, le roi posa dans son costume royal, et me pria de le placer où et comme il me plairait. Je consultai le prince. « Oui, me dit-il, placez-le comme vous l’entendrez, mais, si vous tenez.à votre vie, ne mettez pas la main sur lui, et plus particulièrement sur sa tête trois fois sacrée. «
- C’était là une difficulté que je n’avais pas prévue. Comment placer un roi d’Orient qui a des idées à lui sur la convenance des attitudes, et cela sans toucher à un pli de ses vêtements? Je dis au roi, en anglais, ce que je désirais faire, et il me dit : « M. Town-shun, faites ce qui sera nécessaire pour l’excellence de votre photographie. » Il s’en-quit de ma nationalité, et lorsqu’il sut que j’étais né à Edimbourg : « Ah ! vous êtes Ecossais, et vous parlez un anglais que je puis comprendre; mais il y a ici des Anglais qui ne comprennent pas leur propre langue quand je la parle. »
- Quand tout fut fini, Sa Majesté me remercia et se retira, et alors le Krum-mun-along-kot m’invita à m’asseoir avec lui à une table chargée de mets délicats siamois et étrangers. Les nobles, sur l’invitation de Son Altesse, prirent aussi part à ce repas.
- A la requête du roi, j’assistai trois mois plus tard au grand festival de la tonsure de l’héritier présomptif. Ce fut alors que le prince Chowfa Chul-along-korn, qui depuis est monté sur le trône, fut privé pour la première fois de la houppe de l’adolescence. Cette coupe de cheveux constitue une cérémonie solennelle conduite avec toute la pompe, l’orgueil et la précision méticuleuse qui distinguent les rites sacrés des brahmines. Le festival dura six jours et se termina le 6 janvier 1866.
- Dans l’enceinte du palais du premier roi, est un grand quadrilatère pavé, entouré d’édifices pittoresques d’un style purement siamois et ombragé çà et là par le vaste banyan et autres arbres au feuillage épais. Des arbustes florescents ornent cette enceinte, et au centre a été élevée, sur les ordres du roi, une colline artificielle nommée le mont Khrai-lat, et portant une petite chapelle à son sommet. Dans cette chapelle étaient déposés les vases sacrés, un trône pour le souverain régnant, et un grand bénitier plein d’eau, bénite par les prêtres de Brahma. Quant à la colline elle-même, elle
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- Prince siamois et son domestique
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- repose sur un fort soubassement de bois de teck et sa construction extérieure ne se compose que de minces feuilles de plomb travaillées de façon à représenter des rochers et des cavernes fantastiques avec des bassins pour l’eau creusés çà et là. Le tout a été peint avec art, garni de mousse, et de vrais arbres et de vraies fleurs y ont été semés avec une profusion qui a laissé bien loin derrière elle tout ce que la magnificence des tropiques a de plus luxuriant.
- La plus importante peut-être, et à coup sûr la plus remarquable cérémonie de tout le festival, était la procession qui, chaque après-midi, escortait le jeune prince dans la promenade qu’il faisait trois fois autour du mont sacré, le Khrai-lat. Cette procession était organisée sur un pied de grande splendeur. Les principaux membres de la noblesse y marchaient vêtus aune ancienne mode; des centaines de femmes du roi suivaient, parées de robes de soie de diverses couleurs, et des esclaves, habillées de façon à représenter les femmes de divers pays étrangers, fermaient la marche de la procession. L’imitation des dames anglaises était tout particulièrement ridicule. En effet, tandis que le contraste entre les gracieux et modestes costumes du pays et les immenses crinolines et les gros chignons des dames de l’Occident ne pouvait manquer de frapper tous les spectateurs, la démarche gauche et les visages peints de façon à ressembler à autant de pleines lunes, s’écartaient plus encore que ne le ferait une raide poupée hollandaise mal peinte, des charmants originaux dont leur pays est si fier. Ce qu’il y avait de mieux dans toute la procession, c’était une troupe d’enfants en robes blanches, jeunes filles de la noblesse qui, portant des plumes de paon et autres emblèmes, marchaient en avant du palanquin du jeune prince. Trois dames, vêtues de drap d’or et couvertes des pieds à la tête de pierreries étincelantes, dansaient devant le trône.
- Entre autres photographies prises par moi durant ces cérémonies, il y en a une qui représente Sa Majesté recevant son fils et le faisant asseoir à sa droite au milieu des adorations de la foule prosternée. Madame Leonowens, qui cependant aurait dû savoir à quoi s’en tenir, a reproduit cette photographie dans un ouvrage sur Siam, qui vient de paraître sous son nom, et l’a très-faussement donnée comme représentant la « réception d’une princesse. »
- Après cette cérémonie, deux dames d’honneur conduisent le prince au bas des degrés de marbre du pavillon, où deux jeunes et jolies demoiselles l’attendent pour lui laver les pieds dans un bassin d’argent. De là, il se rend au temple voisin, où la houppe qu’il porte au sommet de la tête est solennellement enlevée. Ensuite la colline est consacrée par une sorte de baptême de feu, les prêtres portant des cierges allumés se promenant trois fois pendant trois nuits successives autour de la colline. Toute la cérémonie est longue et ennuyeuse,
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- Le détail le plus intéressant est peut-être l’ablution purificatoire que le prince accomplit dans un grand bassin au pied du mont Khrai-lat. Je crois bien avoir été le seulEuropéen qui ait assisté à cet acte important de la cérémonie braliminique.
- Une chose curieuse à remarquer, c’est l’importance qui, dans ces anciens rites de l’Orient, s’attache aux nombres sacrés 3 et 9. Le cercle de feu formé autour de la colline sainte est complété trois fois chaque jour pendant trois jours successifs, ce qui fait donc neuf cercles de feu. La même vénération mystique pour ces nombres se retrouve dans les détails de l’Alar chinois, aussi bien que dans la construction du Temple du Ciel à Pékin. Les terrasses et les toits y sont au nombre de trois, et les neuf et les multiples de neuf peuvent se compter dans le nombre de degrés et de balustrades, et même dans celui des cercles de pierre dont les terrasses sont pavées. Dans le Cambodge nous retrouvons le même symbolisme dans les trois principales avenues de la cour extérieure de Nakon-Wat, dans les trois portes de chaque côté, dans les trois terrasses conduisant à la tour centrale, et dans les trois ornements que portent sur le front les anges (Teveda) sculptés sur ses murs. Plusieurs des grandes statues de pierre de Cambodge sont encore appelées « Phrom » ou Brahma par les indigènes, et il n’y a guère de doute que les trois galeries de ce temple étaient destinées à des cérémonies brahmini-ques qui devaient fort ressembler au So-kan et aux autres fêtes siamoises. J’aurai peut-être à revenir sur ce sujet dans le chapitre suivant.
- A mon retour du Cambodge j’assistai à la cérémonie où l’on coupa la houppe à cinq des fils du second roi. Le premier roi m’ayant envoyé une invitation, j’avais accompagné le prince Krum-mun-along-kot, et attendais avec lui Sa Majesté dans une cour extérieure du palais du second roi. Là, nous nous trouvâmes bientôt au milieu d’une procession de soldats, de prêtres et de Tevedas ou anges marchant vers le temple où la cérémonie devait s’accomplir. Devant ce temple nous fûmes retenus environ une demi-heure, et enfin Sa Majesté arriva, s'approcha de moi, m’offrit la main, s’enquit avec bonté de notre voyage, me dit qu’il était heureux de nous voir revenus sains et saufs, mais ne put s’empêcher de manifester l’étonnement qu’il éprouvait à voir deux Anglais raisonnables entreprendre un long et pénible voyage, s’exposer à être dévorés par les animaux sauvages, ou emportés par la fièvre de la jungle, uniquement pour voir quelques vieux bâtiments de pierre très-délabrés, et cela alors qu’il nous permettait, sans restriction aucune, de regarder tant que nous voudrions ses propres temples, ses magnifiques temples de Bangkok. J’offris à Sa Majesté une collection de mes photographies •des antiquités du Cambodge, et en les voyant, il fut extrêmement
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- surpris. « Que puis-je faire pour vous, monsieur Tomo-shun?» dit-il. « Je vous donnerai, si cela peut vous plaire, une passe pour Singa-pore. » Peut-être me prenait-il pour un « yak » ou mauvais esprit et désirait-il me savoir bien loin de ses États. Il est certain qu’il pouvait croire en toute sincérité qu’un homme capable de prendre tant de peine et d’aller si loin pour examiner des spécimens dilapidés d’ancienne maçonnerie, méritait d’être regardé comme fou et traité comme un homme dangereux.
- Cette conversation finie, le roi me conduisit par la main à la porte du temple et là me décrivit la cérémonie de la coupe des cheveux. Je fus frappé de la beauté inattendue que m’offrait l’intérieur de ce temple. Sur les murs, peints à la fresque, les couleurs éclatantes étaient adoucies par un demi-jour religieux. Au fond du temple s’élevait une pyramide de Heurs surmontée d’une statue dorée de Sa-mana khodôm. Le sol était pavé de marbre et au centre était un bas autel sur lequel brûlaient une foule de longs cierges minces. A la gauche de cet autel étaient assis les cinq enfants du roi, vêtus de blanc. Près d’eux, à leur droite, des nobles du plus haut rang. Arrangés encercle autour du groupe central, d’autres enfants du roi, dont plusieurs d’une rare beauté, et tous parfaitement silencieux et immobiles.
- Enfin, comme inspiré par les sons monotones de la musique qui se faisait entendre, le plus vénérable des nobles prit sur l'autel un cierge allumé, et le remit aux prêtres du cercle extérieur qui le firent passer de main en main jusqu’à ce que le circuit eût été complété. Gela fut répété trois fois, et ainsi fut accomplie la consécration, par une cérémonie que le roi m'assura ê tre une des plus anciennes du culte de Brahma, et que nous avons déjà décrite à propos de la consécration du mont Khrai-lat.
- Sa Majesté me demanda ensuite sije pensais que les anciens temples du Cambodge appartinssent au royaume de Siam. Je répondis que je le supposais, et il me promit de me donner, avant mon départ, quelques renseignements sur ce sujet. Fidèle à sa parole, le roi, quand je partis, paya mon passage pour Singapore, et me fit en outre présent de deux mangues en or et d’un porte-cigares délicatement incrusté d’or. Il m’adressa en même temps une lettre en anglais, d’où j’extrais le passage que voici :
- « Je désire que vous me promettiez de faire savoir partout, verbalement ou parla voie des livres et des journaux, que les provinces de Battabong et d’Ongor ou Mogor-Siam appartiennent depuis quatre-vingt-quatre ans au royaume de Siam, et que cette possession n’a été interrompue ni par le fait des princes du Cambodge, ni par celui des princes de la Cochinchine. Les fortifications de ces provinces ont été construites, il y atrente ans, parle gouvernement siamois.
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- Les souverains du Cambodge ne peuvent réclamer ces provinces qu’ils ont cédées au royaume de Siam il y a quatre-vingt-quatre ans. »
- Le manque d’espace me force d’abréger le récit de mes voyages et de mes aventures dans le royaume de Siam. Je suis donc forcé de passer sous silence bien des choses qui pourraient intéresser le lecteur, et de terminer aussi brièvement que possible cette partie de mon récit pour passer au Cambodge. Les caractères physiques des Siamois ont été fréquemment décrits; je me contenterai donc de dire qu’ils ressemblent bien plus aux Chinois que les Malais, et que cependant il y a quelque chose de si profondémen t indien dans leurs traits, qu’il est impossible de les classer avec les races mongoles ou tartares. Ce sont littéralement des Indo-Chinois, et tout chez eux, manières, coutumes, institutions civiles et religieuses, participe de ce double caractère. Leurs fêtes religieuses sont d’origine brahmi-nique, tandis que dans leur mode de gouvernement et dans leurs lois on reconnaît les emprunts qu’ils ont faits autrefois aux institutions chinoises.
- Comme dans le Céleste Empire, la plupart des magistrats du royaume de Siam ne reçoivent qu’un traitement nominal, ou (c’est à quoi cela revient dans la pratique), pas de traitement du tout. Comme compensation à cette absence de paiement des fonctions publiques, il règne un système de corruption ouvertement reconnu ou peu s’en faut, un beau présent, fait par le client, étant le plus puissant des témoins ou des avocats devant la cour où son affaire doit être jugée.
- La polygamie n’est pas en moins grand honneur, au contraire, parmi les Siamois que dans la Terre des Fleurs ; l’usage de l’opium est aussi une habitude dans les deux pays, et le jeu est un des vices dominants chez les deux nations. Je me rappelle avoir visité à Bangkok une cour de justice où se jugeait une affaire de quelque importance et y avoir vu à l’œuvre des influences du même genre que celles qui corrompent l’administration de la justice en Chine, avec cette différence que, dans ce dernier pays, le système de corruption est conduit par des subordonnés choisis dans ce but, avec un degré de subtilité et de raffinement qui pourrait presque faire illusion sur l’intégrité de la justice au grave et sévère juge lui-même, lequel cependant sait très-bien qu’un peu d’or glissé mystérieusement dans l’un des plateaux fera aussitôt pencher la balance de la justice. Mais il n’en est pas ainsi à Bangkok. Là, en pleine cour, nous vîmes le juge, gros personnage ayant pour tout costume un pagne de soie autour des reins, assis à une petite fenêtre sur le rebord de laquelle il laissait pendre au soleil une de ses jambes flasques, éventé par une jeune esclave, la bouche pleine de bétel, et de temps à au-
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- tre mâchonnant tout ensemble son bétel et les questions de l’interrogatoire qu’il faisait subir aux accusés. De l’autre côté de la cour, les prisonniers étaient enfermés dans une sorte de parc, et leurs amis ou partisans, chargés de présents (fruits, viandes, gâteaux, etc.), traversaient la cour en procession et présentaient en passant leurs offrandes à l’inspection du juge. Celui-ci, lorsque quelque grasse côte de porc ou autre bon morceau flattait sa vue, lançait un jet de salive et faisait en grommelant signe du nez ou du menton à quelque esclave attentif qui comprenait que le morceau choisi devait être réservé pour la table de son maître. La file des porteurs de tributs passait de là sous une porte conduisant dans la maison du magistrat, où les présents étaient déposés sur les étals d’un petit marché tenu par la famille de cet impartial ornement du tribunal de la justice. Avec de telles influences à l'œuvre, on peut croire qu’un accusé, si ses amis étaient nombreux et généreux, avait peu de chose à craindre. Mais, pour rendre justice au gouvernement et au feu roi, je dois ajouter qu’il n’était pas permis aux grands criminels de s’en tirer de cette façon. Je n’oublierai jamais la scène dont je fus témoin dans la prison de Bangkok. Le bourreau vivait près de là, et nous allâmes lui rendre visite avant d’entrer dans la prison. Il avait une effroyable mine, mais il était fier de sa puissante poitrine et du bras nerveux qui, d’un seul coup de glaive, avait terminé la carrière de maints criminels. 11 nous montra volontiers son arme fatale, brillante comme si elle venait d’être fourbie à l’instant, passa légèrement, je dirais presque amoureusement les doigts le long du tranchant affilé de la lame, ricana et disparut. Je l’observai attentivement comme il s’en allait, et il me sembla que le gaillard m’observait à un point de vue tout professionnel. Ses regards, j'en suis sûr, se portaient sur mon cou qui était plus gras que la moyenne de ceux auxquels il avait communément affaire. Bref, je respirai plus librement quand il fut parti. Dans une partie des terrains attenant à la prison, des hommes, chargés de lourdes chaînes et dont quelques-uns étaient couverts de vieilles plaies, façonnaient des briques dans une mare boueuse. Il y en avait qui étaient là depuis des années, et leur condition me rappelait certaines peintures de l’enfer bouddhiste que j'avais vues sur les murailles des temples. Le bruit des chaînes et les gémissements de ces malheureux se faisaient entendre sans interruption. Assise sur un banc, était une femme qui avait été condamnée comme complice d’un meurtre. Il me sembla qu’on la traitait avec pitié, et même avec indulgence, car elle ne portait point d’autre chaîne que celle qui la tenait attachée à un joli petit enfant qui était étendu souriant et babillant sur ses genoux et s’efforçait de ramener un rayon de joie sur les traits fatigués et hagards de sa mère. J’appris plus tard qu’elle avait été graciée, pour l’amour de
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- l’enfant, et je n'eus pas de peine à le croire, car le roi avait pour ses propres enfants une tendresse passionnée, et les pieux souverains bouddhistes regardent plutôt comme un mérite de sauver la vie aux hommes que de la leur ôter.
- Les Siamois ont au plus haut point la passion du jeu ; ils prennent aussi plaisir aux combats de corps et aux paris dont ces combats sont l’occasion, mais ils y sont un peu plus retenus que les Malais, les lois bouddhistes interdisant toute destruction de vie volontaire ; en revanche ils tombent parfois plus bas encore que les Malais, car j’ai vu, dans une maison de jeu, un misérable jouer l’un après l’autre tous les membres de sa famille, lesquels, à la suite de cette partie, se trouvèrent esclaves du gagnant. Un grand nombre de jeux de hasard, pour la plupart importés de Chine, se jouent dans le royaume de Siam. Il y a les dés, les cartes, les dominos. Quelquefois on joue au simple jeu de pair ou impair; d’autres fois sur le nombre de grains ou de pépins dans un fruit quelconque ; et puis, il y a l’éternelle loterie, institution purement chinoise.
- Deux tiers certainement de la population de Bangkok passent leur vie en bateau ou dans des maisons qui flottent à la surface du fleuve. Ces maisons flottantes sont bâties sur des plates-formes de bambou dont les liges atteignent de grandes dimensions et dont la dureté et la durabilité offrent des avantages tout particuliers pour la construction des radeaux. La longue tige creuse des bambous, en effet, est naturellement divisée en un certain nombre de compartiments étanches séparés l’un de l’autre par de solides diaphragmes de bois. Le bambou, en outre, peut rester très-longtemps dans l’eau sans se détériorer, et si par hasard Fini des compartiments venait à faire eau, cela n’affecterait en rien la solidité et la légèreté du reste. C’est peut-être cette simple disposition naturelle du bambou qui a suggéré aux Chinois l’idée de bàlir leurs navires en compartiments étanches. Les bambous qui doivent former les fondements de ces maisons flottantes sont empilés les uns sur les autres par couches posées d’abord dans un sens, puis dans un autre ; le tout est assujetti au moyen de cordes de rotang, et lorsqu’on a construit ainsi un radeau assez fort pour porter la maison projetée, on le laisse et on l’amarre à quatre piles de bois enfoncées à cet effet dans le lit du fleuve; les amarres consistent en de larges œillets de corde de rotang qui jouent librement autour de la pile et montent ou descenden t selon que le flux ou le reflux fait monter ou descendre le radeau. Sur ce radeau on construit alors la maison en bois de teck ou en bambou, selon les goûts ou les moyens du propriétaire. Assez fréquemment, les rebords du toit, les gouttières, les fenêtres, les balustrades sont sculptés et vernissés, ou peints et dorés, ce qui leur donne un aspect très-pittoresque. Au point de
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- vue purement sanitaire, ces habitations fluviales offrent de nombreux avantages. Elles rendent inutile en effet tout ce système compliqué d’égouts souterrains qui pèse si lourdement sur les contribuables d’Europe. Les Siamois, en outre, se baignent fréquemment et aiment fort à voir l’eau à leur portée.
- Ces maisons flottantes sont généralement amarrées très-près les unes des autres et forment de longues lignes serrées, où, en cas d’incendie, ce qui heureusement est fort rare, les secours arrivent difficilement. Il y a quelques années une des maisons d’une longue file ayant pris feu, les voisins coupèrent les amarres et la laissèrent s’en aller tou^ en flammes à la dérive. Malheuseusement elle alla se heurter contre une barque à l’ancre qui prit feu et brûla jusqu’au niveau de l’eau.
- Les maisons flottantes offrent de grands obstacles aux pilotes inhabiles, surtout aux endroits où le fleuve se rétrécit et où le courant est fort. Je me souviens d’avoir enlevé une partie du toit d’une de ces maisons avec le beaupré d’un steamer. Deux marchands, un mécanicien et moi ayant eu une chaloupe à vapeur mise à notre disposition, résolûmes de visiter l’ancienne capitale d’Ayouthia. Nous nous munîmes d’une carte du fleuve et prîmes à tour de rôle charge du gouvernail, laissant le soin de la machine à notre ami le mécanicien. Tout alla bien le premier jour, jusqu’à la nuit du moins , mais la nuit nous surprit dans une contrée inondée où il était difficile de reconnaître le lit du fleuve. Vers huit heures, l’obscurité étant déjà grande, je reconnus que nous allions donner contre un tertre vert qui s’élevait à peu de distance. Nous n’eûmes que le temps de renverser la machine pour changer de direction, et nous réussîmes à éviter l’obstacle ; mais, nous étantarrêtéspour relever notre situation sur la carte, nous découvrîmes que nous étions au beau milieu d’un champ de riz inondé. Là nous dûmes faire halte jusqu’au jour, et ce ne fut qu’alors qu’ayant pu regagner le lit du fleuve, nous arrivâmes bientôt à notre destination. Ayant examiné le Kraal et la Sala, ou grande tribune où le roi se rend périodiquement pour voir prendre parmi les éléphants sauvages que l’on y pousse, les sujets qui donnent les plus belles espérances, nous nous dirigeâmes vers les écuries des éléphants du roi, où l'on peut voir communément une douzaine de ces énormes animaux. Près du fleuve, une magnifique femelle de buffle paissait attachée à un pieu et suitée de son veau. Elle se mit à nous regarder avec tant de fixité et de persistance que l’idée me vint delà photographier. Mais la vue de l’appareil et du mystérieux voile noir lui sembla particulièrement désagréable et elle commença àmanifester des dispositions menaçantes. « Allons, dis-je, qu’un de vous au moment où je découvrirai l’objectif ouvre soudainement un parapluie, et nous obticn-
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- drons cette belle bête dans une attitude magnifique. » Il fut fait comme je l’avais dit; mais c’en était trop pour l’animal, qui, rompant ses liens d’un violent coup de tête, fondit sur ses agresseurs. Celui qui avait joué du parapluie tomba, en se sauvant, dans un trou à fumier d’éléphant, et, bien que dans une position peu agréable, échappa à la fureur de l’animal. Quant à mon domestique chinois, il s’était prudemment jeté à l’eau; mais il en sortit bien vite quand nous l’informâmes qu’un énorme alligator était à ses talons. Nous nous en retournâmes peu après et n’eûmes qu’à redescendre tranquillement le courant; mais le gouvernail exigeait l’attention la plus constante. Finalement, par une conjoncture déplorable, au moment où nous arrivions à Bangkok, nous perdîmes complètement la direction du gouvernail. Le navire, n’obéissant plus, alla d’abord donner de l’avant dans les roseaux du rivage ; puis, tournant sur lui-même, sous la force du courant, revint au milieu du fleuve, et fut entraîné au bord opposé, où, d'un coup de beaupré, il enleva une partie du toit de la maison flottante dont j’ai parlé. Quand nous pûmes rechercher la cause de cette étrange conduite de notre navire, nous trouvâmes que la chaîne du gouvernail s’était déplacée. Nous parvînmes à la remettre en place et arrivâmes enfin au port sans autre désastre.
- Siam a bien changé depuis l'époque où je visitai ce pays pour la première fois. Les deux rois sont morts et leurs fils régnent maintenant à leur place. Les lois et les mœurs d’un autre âge ont en grande partie disparu et le gouvernement est entré dans une voie libérale. L'esclavage a été aboli, et la coutume de se prosterner devant un supérieur a été, par l'ordre exprès du souverain, abandonnée. Sa Majesté a récemment visité Singaporeet Calcutta, etellesemble avoir pris bonne note de tout ce qu'elle y a vu. L'éducation que sa gouvernante anglaise, madame Leonowens, a donnée à ce jeune prince, à la cour de son père, a puissamment contribué à.former son caractère, et d’un autre côté, ses relations fréquentes avec les étrangers, aussi bien que la noble ambition qui le pousse à porter ses États au plus haut point possible de prospérité, concourent à donner à son règne un caractère tout à fait exceptionnel dans l'histoire de son pays. On serait tenté de supposer qu'il a dans les veines du sang de ces anciens souverains du Cambodge qui bâtirent des villes et des temples merveilleux, subjuguèrent les pays voisins et fondèrent le puissant empire dont les ruines grandioses qui nous étonnent sont aujourd'hui les seules traces. N’oublions pas, en parlant des progrès récemment accomplis dans le royaume de Siam, de mentionner l'influence qu'exerce un journal, le Bangkok Becorder, publié mi-parti en anglais et mi-parti en siamois. Le regretté docteur Bràdley fut longtemps le directeur de ce journal qui, en des
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- mains moins dévouées et moins zélées que les siennes, aurait certainement succombé sous les difficultés contre lesquelles il eut à lutter.
- J'eus le plaisir de faire avec le vénérable docteur une excursion dans le Petchiburie, l’une des provinces méridionales du royaume de Siam. Nous prîmes d’abord le canal de Bangkok-yai, et, tournant à gauche, allâmes rejoindre le Klong-Bang-louang, ou rivière du hameau du roi, dont nous côtoyâmes les rives. Les habitants de ces rives habitent des maisons flottantes ou bâties sur pilotis, de sorte que, de la fenêtre même de notre bateau, nous pûmes assister à toute une série de scènes de la vie privée des classes les plus hum-
- Dame siamoise.
- blés du pays. Là, c’était un boutiquier siamois fumant paresseusement sa cigarette, pendant que ses femmes étalaient et vendaient ses marchandises ou soignaient une troupe d’enfants tout nus qui semblent ne jamais tomber dans l’eau, bien qu’ils n’en soient jamais à plus d’un pied de distance. Sous les vérandahs de presque toutes les maisons on pouvait voir des femmes se promener, s’occuper de leurs enfants, fumer ou dormir. Bien peu parmi elles pouvaient se flatter d'être belles ; mais elles n'en étaient pas moins aussi légèrement vêtues que le permet la décence siamoise ; car, à l’exception d’un lange de soie, noué autour des reins et dont un bout passant entre les jambes vient s’attacher par derrière à la ceinture,
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- elles n'avaient d’autre ornement que leur peau couleur d’olive. Leur nudité n’empêche point ces femmes d'être tout à la fois modestes et chastes. Sous d’autres vérandahs nous remarquâmes divers groupes se livrant à leur passion pour le jeu. Notre bonne fortune nous amena près d’une jolie barque portant le harem d’un noble. La gravure ci-jointe représente deux de ses danseuses revêtues des costumes et des masques dont elles s’affublent dans les grandes occasions. L’extérieur de la maison était sculpté, peint et verni avec soin ; une balustrade en bois délicatement travaillé courait le long de la plateforme, mais ne nous empêchait pas de voir un certain nombre d’esclaves et de. concubines prosternées devant leur seigneur et maître, qui venait d’arriver et écoutait le concert que lui donnaient ses musiciens. Le chef de ces musiciens indigènes exécutait un air joyeux sur le Whong-Kong, cercle de clochettes musicales, accompagné par le clouaé, flageolet, l'harmonium du Laos, et un instrument dont les sons ont un timbre tout particulier dû au bois dont il est fait, l’harmonica de bambou ou Rancit. L’effet de ces instruments combinés, quand il est adouci par la distance, ne manque pas d’un certain charme ; mais la musique siamoise ne paraît pas douée du pouvoir d’agiter l’âme : elle est trop vague. A peine a-t-elle fait entendre quelques notes mélodieuses, que l’on prendrait pour le prélude d’un air langoureux, que toute illusion se dissipe. La mélodie disparaît sous un tumulte de sons ; on dirait un rossignol mis en fuite par les rugissements de toutes les bêtes d’une ménagerie échappées.
- Plus loin, sur les bords de la rivière, nous vîmes des moulins à riz où des débiteurs réduits en esclavage travaillent pour se racheter. Quelques-uns de ces malheureux étaient venus en traînant leur chaîne jusqu’au bord de l’eau où ils se baignaient en riant et en plaisantant comme s’ils eussent été les plus heureux des hommes.
- Il faut étudier avec soin l’action de la marée sur le réseau de rivières et de canaux de cette région pour faire rapidement le voyage le Petchiburie. Nous partîmes, par exemple, de Bangkok une heure avant que la marée eût cessé de monter, et le flux nous porta jusqu’à Bauban. A partir de là, nous descendîmes le fleuve de Tachine avec le reflux, jusqu’à l’embouchure du Ma Klong, où nous eûmes à attendre douze heures.
- >. C’est dans le village de Ma Klong que naquirent les frères siamois, mais les gens du village ont complètement oublié que ces jumeaux aientjamais existé. En faitde lusus naturæ *, nous trouvâmes dans un ;des temples dp lieu un porc à deux pieds qui était nourri et soigné . par les prêtres. Il y avait, en outre, en liberté dans l’enceinte qui
- l, Jeu de la nature, phénomène, monstruosité.
- {Note du traducteur.)
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- environne le temple, deux misérables idiots et une troupe de chiens affamés. Comme leurs croyances font une loi aux bouddhistes de n’ôter la vie à aucun animal, leurs temples deviennent des lieux de refuge pour des troupes de chiens affamés auxquels les prêtres sont loin de pouvoir donner toute la nourriture dont ces misérables animaux auraient besoin. Ces chiens ne sont donc la plupart du temps que d’horribles squelettes sans poil et couverts de plaies. Je leur jetai quelque nourriture, ce qui donna lieu au plus hideux combat
- Danseuses.
- que j'aie jamais vu. Les vaincus, boitant, hurlant, saignant, déchirés, quittèrent le champ de bataille pour s’en aller, selon toute apparence, mourir dans quelque coin. Cette communauté de chiens malades et affamés doit être assurément un des nombreux enfers bouddhistes où les pécheurs revivent et expient leurs crimes par une vie de torture. Les prêtres, s’ils sont humains, jettent sur leur misère un regard compatissant et méditent la leçon, pour ne pas
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- être eux-mêmes condamnés à mener dans une future existence cette vie de parias de la race canine. Des deux idiots qui se trouvaient là, l’un passait son temps à se donner des coups sur la tête en murmurant: « C’est là qu’est le mal, c’est là, c’est là: encore quelques coups et il s’en ira. » Il y avait si longtemps qu’il se frappait ainsi que la paume de sa main et l’endroit de sa tête où il frappait étaient devenus aussi durs que de la corne; l’autre, une idiote, était atteinte d’une folie qui, aux yeux des Siamois, est des plus graves : elle s’efforçait, avec quelques chiffons qui ne pouvaient absolument point la couvrir, de cacher sa nudité. En quittant Ma Klong nous aperçûmes une colline conique qui semblait se promener autour de nous ; mais ce fait, qui serait fort extraordinaire en géologie, s’explique tout naturellement par les nombreux détours que fait le fleuve en cet endroit.
- Petchiburie est l’une des plus belles et des plus riches provinces de Siam. La ville principale, qui en cela ne ressemble pas à Bangkok, est presque tout entière bâtie sur terre et a, sur certains points, quelque ressemblance avec une ville anglaise. On y voit notamment des rangées de cottages de brique bien bâtis et un pont de pierre assez large et assez fort pour que le marché du chef-lieu s’y puisse tenir. Le fondateur de cette ville nouvelle était un jeune noble très-instruit, qui avait visité l'Angleterre avec l’ambassade siamoise, et qui, à l’époque de ma visite, était lieutenant gouverneur de Petchiburie. C’était également lui qui avait fait le plan et avait présidé à la construction du palais d’été du roi. Ce palais, auquel celui de Windsor avait servi de modèle, est situé, à environ trois kilomètres de la ville, sur le haut d’une montagne volcanique dont le front sourcilleux domine les plaines environnantes. Ce n’était point chose facile que la construction de ce palais, car, dans une roche volcanique aussi dure que le caillou, il avait fallu tailler et le chemin qui menait au sommet de la colline et les fondements de l’édifice lui-même. On avait dû poser dans la plaine une ligne de rails pour le transport de la pierre et du bois et établir un aqueduc pour mener l’eau de la rivière au palais. A l’extrémité de l’aqueduc, du côté du palais, des bains ont été construits pour l’usage particulier du roi. Il y a aussi une sala ou grande tribune d’où Sa Majesté peut assister aux courses, jeux athlétiques et autres amusements du pays. Dupalais de Khow Phra Nakon Kirou on voit s’étendre à une distance d’au moins vingt milles (32 kilomètres) une plaine aussi unie qu’une table de billard et sur laquelle s’étale presque sans interruption le vert pâle des champs de riz. Ces champs sont divisés en carrés par des canaux d’irrigation, et bordés çà et là de palmiers de Palmyre (Borassus flabelliformis). Au moment dont je parle, la plupart de ces carrés étaient pleins d’une eau tranquille sous laquelle le riz dispa-
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- raissait en partie. Dans le lointain, à l’horizon, nous pouvions discerner une épaisse forêt de sombres palmiers à sucre, et à deux ou trois kilomètres au nord une colline volcanique, Khow Sang, creusée de grottes magnifiques que la piété des habitants a converties à grands frais en chapelles bouddhistes. L’avenue qui conduit à la grotte principale est ombragée par des kamboga, espèce d’arbre dont les nombreuses fleurs répandent un délicieux parfum et servent d’offrandes aux dévots qui vont les placer dans les mains de Bouddha. L’entrée de la grotte est soutenue par des piliers naturels de 30 pieds de haut, et la plus grande de ces grottes mesure 180 pieds de l’est à l’ouest et 140 du nord au sud.
- Le sol a été pavé, et tout l’intérieur offre l’aspect d’un temple magnifique, auquel la lumière arrive d’en haut par un ancien cratère qui s’ouvre au sommet de la montagne. D’énormes stalactites du blanc le plus pur pendent à la voûte, et de nombreuses niches creusées dans le roc contiennent des statuettes et des offrandes votives. Une partie assez considérable de l’aire de la grotte est occupée par les grandes statues d’or de Bouddha. Contrairement à l’avis des prêtres du lieu, je voulus pénétrer dans une des profondes fissures qui s’ouvrent à*travers le rocher dans le sol de la grotte; mais il me fallut bien vite revenir, à demi suffoqué par d’épaisses vapeurs sulfureuses.
- Il existe dans le voisinage de Petchiburie une intéressante colonie qui comprend un certain nombre de jolis villages habités par les descendants de quatre ou cinq mille captifs du Laos qui furent établis en ce lieu. Ces malheureux sont serfs de la couronne, et, comme tels, ils ont des terres sur lesquelles ils peuvent cultiver leur riz sans payer aucune redevance ; mais, sous tous les autres rapports, ils sont accablés des plus lourds impôts. Il y a des années où ils sont obligés de donner gratuitement jusqu’à six mois de leur travail au gouvernement. Ce sont eux qui ont bâti le palais du roi, et cela sans que le gouvernement leur ait seulement payé leur nourriture pendant tout le temps qu’ils y ont travaillé. C’est une race frugale, industrieuse, simple et honnête. Grâce à ces qualités, elle a pu, quelque écrasante que fût pour elle la tâche dont nous venons de parler, se relever assez promptement. L’édifice est du reste si bien bâti que l’on serait tenté de croire que ces gens-là ont conservé quelque trace héréditaire de l’habileté des anciens ouvriers du Cambodge. Ils sont, cela ne fait guère de doute à mes yeux, d’une race supérieure aux Siamois. Au physique, ils sont plus grands et plus beaux. Ils savent tisser de fines étoffes, et en portent en quantité suffisante pour se couvrir, n’ayant de nu que les pieds. Ils sont plus laborieux et s’entendent mieux que les Siamois à la culture du sol. Enfin leurs instruments de musique sont ingénieusement construits
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- et leurs airs nationaux sont pleins de tendresse et de sentiment. Jamais je n’ai passé de journée plus agréable que celle où je visitai ces villages laotiens. Il est vrai que l’on ne saurait se défendre d’un certain degré de sympathie pour des gens qui sont captifs sur une terre étrangère.
- M. Mac Farlane et moi partîmes à cheval sur des coursiers des écuries royales que le Prapalat avait eu la bonté de nous fournir. Nous étions accompagnés en outre par six hommes portant mes instruments photographiques.
- La route était en partie inondée, mais autour de nous nous ne vîmes pour ainsi dire pas un pouce de terrain qui ne fût consacré à la culture du riz. Des deux côtés, la route était bordée d’épaisses haies du mimosa odorant qui produit la gomme arabique, ou du Mai Pki ou bambou, dont les épines sont formidables, et qui, grâce à sa force extraordinaire, forme des barrières impénétrables.
- Les ponts jetés sur les ruisseaux que nous rencontrâmes étant formés d’une seule tige de bambou, nous aimâmes mieux passer dans l’eau que de nous aventurer sur ces constructions par trop légères, et ce fut ainsi que nous arrivâmes à l’un des villages laotiens où je fus si favorablement impressionné par la belle apparence des habitants. Les hommes étaient plus grands et mieux membrés que les Siamois, et les plus pauvres d’entre eux étaient décemment vêtus d’habits de coton bleu foncé ressemblant fort à ceux que portent les ouvriers dans certaines parties de la Chine et qui se composent d’une ample jaquette et de pantalons qui descendent à deux ou trois pouces au-dessous du genou. Les femmes, ou du moins quelques-unes, avaient le teint clair et étaient fort jolies. Elles portaient leurs longues tresses de cheveux noirs enroulées de. façon à ombrager la tête sous une coiffure aussi ample que pittoresque. Leur costume se composait soit d’une jaquette brodée, soit de longues écharpes d’étoffe couvrant le buste, et d’un jupon rayé de rouge, de jaune et de bleu (les trois couleurs primaires), manufacturé par elles-mêmes et particulier aux tribus laotiennes.
- Les maisons du village sont élevées-de cinq ou six pieds au-dessus du sol sur de forts .pilotis, et bâtis de bois et de bambou; les toits sont en forme de tente et recouverts d’une espèce de chaume fait de longues herbes sèches. A l’exception de quelques articles de manufacture chinoise, tous les objets d’usage domestique dans le village semblent dus à l’industrie laotienne. De loin, la petite colonie, à demi cachée parmi les palmiers et les arbres fruitiers, ressortait sur la vaste et uniforme étendue de la plaine comme une île au milieu des mers. Dans les rizières environnantes, aussi bien que dans les jardins potagers bien entretenus et dans les petits champs de tabac et de coton par lesquels le village était enclos,
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- tout témoignait d’une activité incessante. C’est avec des substances végétales et minérales du pays que les habitants teignent le coton qu’ils tissent eux-mêmes et convertissent en étoffes et en vêtements pour leur usage domestique.
- Nous remarquâmes, entre autres objets, de grands paniers de bambou pour les récoltes, de petits paniers de paille, des ustensiles de bois verni, des herses, des charrues et divers instruments d’agriculture. Si parmi les nombreuses races d’hommes que j’ai rencontrées dans mes voyages il en est une qui ressemble aux Laotiens de Petchiburie, c’est celle des Pipohoans de Formose. Les Laotiens toutefois sont supérieurs à ces derniers, car les Pipohoans n’ont d’autre occupation que la culture du sol. Les villages de l’une et de l’autre race témoignent des mêmes habitudes pacifiques, et leurs habitants sont également remarquables par leur simplicité, leur honnêteté et l’absence de passions criminelles. Je ne me souviens pas d’avoir jamais vu dans les villages pipohoans de Formose, une prison ou un pauvre. Les incursions répétées auxquelles cette belle île est exposée de la part des Chinois y amèneront bientôt l’un et l’autre, car le commerce et les mœurs de la vieille civilisation chinoise ne manqueront pas de troubler cette primitive égalité sociale qui ne reconnaît d’autre supériorité que celle des cheveux blancs et de la sagesse. La ruse et la duplicité ne tarderont pas à envahir les simples demeures qui, au sein de vallées fertiles, arrosées par les limpides sources des montagnes, reposent à l’ombre solennelle des forêts vierges.
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- CHAPITRE Y
- Expédition au Cambodge. — Rivière de BangPlira-Kong. — Un matelot étranger. — Prairie en feu. — Oiseaux aquatiques. —Kout et te Prapalat. — Orage dans la forêt. — Les ruines du Cambodge. — Leur grandeur. — Siamrap. — Nakhon Wat. — Son symbolisme. — Bas-reliefs et inscriptions. — Le serpent aux sept têtes. — Lac de Thaïe Sap. — Pénompinh. — Le roi du Cambodge. — Biner au palais. — Voyage de Pénompinh à Kampout. — Les pirates. — Histoire merveilleuse. — Le navire fossile. — Retour à Bangkok par le golfe de Siam.
- J’avais déjà passé plusieurs mois à Siàm, et le projet qui m’avait conduit jusque-là, ce beau projet de me rendre par terre au Cambodge, pour y photographier les temples en ruines et y étudier les antiquités qu’ont laissées derrière eux les souverains de cet empire autrefois si puissant, aujourd’hui si déchu, n’était pas encore exécuté. Cependant M. W. G. Kennedy, membre du service consulaire de Sa Majesté britannique, ayant consenti à m’accompagner dans cette expédition, nous partîmes le 27 janvier 1866. Nous avions d’abord projeté de descendre à la voile le golfe de Siam jusqu’à Chantaboun, et de nous rendre de là à Battabong, en traversant les montagnes et les forêts de cette province ; mais le gouvernement siamois refusa de nous accorder des passe-ports pour cette route, regardée, à bon droit sans doute, comme dangereuse et impraticable. Nous fûmes donc réduits à la triste nécessité d’entreprendre par la voie fluviale, à travers les plaines et les marais brûlants des provinces intérieures du sud-est, ce voyage infiniment ennuyeux et, pour la santé, bien plus dangereux que celui auquel nous avions d’abord songé. Nous nous embarquâmes dans une chaloupe montée par huit vigoureux Siamois. Nous étions accompagnés de Mohammed Ali, d’un Malais, d’un Siamois nommé Kout et de deux domestiques chinois, Ahong et Akoum. Nous avions à suivre le Klong-Sansep, canal dont la construction date d’une cinquantaine d’années et qui, partant de la rive gauche de la Ménam, se dirige vers l’est pour rejoindre, à 80 kilomètres de là, le Bang Phra-Kong. A environ 16 kilomètres de Bangkok, nous trouvâmes que le canal n’avait pas plus de trois à quatre pieds de profondeur et que les
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- grandes herbes des prairies empiétaient tellement sur ses rives que nous dûmes en maints endroits employer la force pour nous ouvrir un passage. C’était au temps de la récolte, et les vastes plaines du district de Sansep étalaient aux yeux le jaune d’or de leurs moissons de riz. Çà et là nous pouvions apercevoir des groupes de moissonneuses ou des esclaves isolés dispersés au milieu des champs pour y effrayer les oiseaux.
- Au petit temple de Sansep, où nous fîmes halte pour dîner, nous eûmes pour musique, durant notre repas du soir, les hurlements d’une douzaine de chiens affamés qui aboyèrent avec une persistance digne d'un meilleur sort. Ces chiens, qui fuient les soucis du monde pour consacrer leurs voix au service exclusif de la foi bouddhiste, ne sont que des squelettes, de vrais ascètes, et l’on s’explique difficilement que tant d’animaux, doués d’ailleurs d’une singulière sagacité, se retirent dans ces temples, à moins que ce ne soit par amour de la réclusion et de la licence dont ils jouissent dans ces retraites monastiques, où ils peuvent, sans que nul s’y oppose, mourir de faim, ou, pris de rage, se dévorer les uns les autres. Nous fîmes en ce lieu la rencontre inattendue d’un matelot américain. Ali qui fut le premier à l’apercevoir nous signala sa présence en criant : « Ah! Orang peuti de blakangpoko, ada » (voilà un homme blanc derrière les arbres).
- Il avait, dit-il, abandonné son navire pour aller par terre à l’hôpital de Saigon se faire remettre un bras cassé. Depuis plusieurs jours il courait le pays, reçu avec bonté par les indigènes, mais souffrant horriblement des piqûres des moustiques et autres insectes. Au moment où il se présenta à nous, il n’était qu’une masse de plaies, et son bras cassé était très-enflé et très-enflammé. Après que nous lui fûmes de notre mieux venus en aide, M. Kennedy intercéda pour lui auprès du représentant de l’autorité à Sansep et en obtint la promesse que ce malheureux serait renvoyé à Bangkok. Il paraît que quelque judicieux ami lui avait conseillé de s’en aller à pied à Saigon (c’est un voyage de 640 kilomètres) sans nourriture, sans passeport, et sans un sou dans sa poche.
- Nous passâmes notre première nuit sur la rivière, à la grande joie des moustiques qui nous attaquèrent par myriades et ne nous laissèrent pas un instant de repos. En vain essayâmes-nous de nous réfugier dans un temple pour y dormir, tout fut inutile; ce que voyant, les bateliers, que les moustiques tourmentaient presque autant que nous, offrirent de ramer toute la nuit, pour sortir des marais où pullulent ces vils insectes et avoir au moins, en attendant, l’avantage de la petite brise que nous procurerait le mouvement du bateau. Nous repartîmes donc ; mais toute la nuit le susurrement de nos ennemis invisibles, plus insupportable mille fois
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- que le bruit agaçant d’un orchestre qui accorde ses instruments, nous poursuivit ; toutes nos précautions furent inutiles; en vain allâmes-nous jusqu’à nous envelopper la tête dans nos couvertures; les moustiques continuèrent à chanter et à piquer, ne lâchant prise que lors qu’ils étaient gorgés de sang. Quand le jour parut, nous avions les mains et le visage enflés, douloureux et horribles à voir. Toutefois nous avions atteint des parages où la rivière est beaucoup plus large et nous étions loin de nos persécuteurs. La partie de la plaine où nous nous trouvions était couverte d’herbes qui ont jusqu’à dix pieds de haut, et quelques-unes de ces herbes ayant pris feu, l’incendie, au moment même où nous passâmes, était dans toute sa fureur. Les flammes poussées par le vent qui chassait devant lui une épaisse colonne de fumée, s’avançaient en grondant et en pétillant, suivies à distance par des vautours prêts à s’abattre sur les malheureuses victimes que le feu dévorant laissait derrière lui. Nous attérîmes pour jouir du plaisir de la chasse; mais nous nous donnâmes bien du mal pour peu de profit. Ali tomba dans une mare, et mon ami et moi, ayant dù marcher dans l’eau, fûmes obligés de nous déshabiller en partie à notre retour pour nous débarrasser des sangsues qui s’étaient attachées à nous. Ce ne fut qu’après un certain temps que nous découvrîmes leur présence, car elles ne causent d’abord aucune douleur et ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’un petit picotement désagréable attire l’attention sur elles.
- La branche du Bang Phra-Kong qui porte le nom de Kabine est bien l’une des plus belles et des plus romantiques rivières qui se puissent voir dans le monde entier. Lorsque nous entrâmes dans ses eaux paisibles, il nous sembla que nous arrivions dans une région inconnue à l’homme, et habitée exclusivement par d’innocents animaux. Les singes se promenaient sans crainte sur le rivage ou nous suivaient joyeusement en caquetant et sautant de branche en branche, tandis que de grands oiseaux aquatiques, aux longues pattes, à la tête huppée, au plumage blanc de neige, aux ailes frangées de rose, s’arrêtaient au milieu de leur pêche, pour contempler avec une grave dignité les intrus qui osaient s’aventurer sur leurs domaines. Quelques-uns étaient si près de nous que nous aurions pu les abattre à coups d’aviron. Pour éviter un tel outrage, ils se retirèrent, à grandes enjambées, mais sans se presser et d’un air calme et majestueux, dans les bosquets de la jungle avoisinante.
- Au premier coup de nos fusils il se fit un changement de scène complet. La forêt retentit de mille cris d’alarme; les singes s’enfuirent en donnant les plus vives marques de terreur; les grues géantes s’élevèrent lentement sur leurs grandes ailes et montèrent à une telle hauteur qu’elles ne paraissaient plus que comme une petite ligne courbe sur le bleu du ciel.
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- Nous essayâmes de conserver les peaux de quelques oiseaux aquatiques des plus rares ; malheureusement le savon à l’arsenic nous manquait aussi bien que les moyens de faire sécher les peaux une fois préparées.
- Arrivés soudainement à un point où la rivière s’élargissait beaucoup, nous vîmes sa surface couverte d’une blanche compagnie de pélicans en train de pécher. Quelques-uns, leurs poches étant pleines, se promenaient paresseusement sur la rive, d’autres écu-maient la surface de l’eau en élevant de temps en temps leurs longs becs et secouant au soleil la proie aux écailles étincelantes. C’était vraiment un endroit bien choisi pour la pêche et il était dommage de déranger des pélicans si affairés. Nos fusils firent parmi eux deux victimes, dont l’une parvint à nous échapper ; l'autre était de proportions telles qu’il fallut deux hommes pour la tirer dans le bateau. Notre Chinois, avec l'aide intelligente de Kout, qui était un fin appréciateur des bons morceaux, nous fit un excellent déjeuner de soupe et de tranches de pélican ; et comme, après ce déjeuner, Ahong s’arrangeait pour faire un petit somme, on l’entendit murmurer : « Ah yah ! le gras de ce roi des oiseaux est délicieux ; cela remet en mémoire les plaisirs d’un dîner de porc. » Ceux qui ne connaissent pas les mœurs des Chinois des basses classes se feront difficilement une idée du degré de volupté exprimé par les quelques mots qui précèdent. Se gorger de viande de porc et s’endormir sous l’influence d’un si délicieux repas, c’est, pour un Chinois, avoir la coupe du plaisir pleine jusqu’au bord.
- Dans la matinée du 30,. la température à l’ombre atteignit 91° Fahrenheit (32°,77 centigrades) ; mais à six heures du soir elle était tombée à 68° (20°,00), tandis que, chose étrange, l’eau de la rivière marquait 8o° (29°,44). Nous remarquâmes à Bang-Sang, où nous passâmes ce jour-là, un édifice royal que l’on avait construit pour y recevoir un éléphant blanc. Mais cet auguste personnage eut, dit-on, le malheur de mourir d’un dîner au champagne qu’il fit en se rendant à la capitale, et cette mort prématurée, regardée comme une calamité nationale, fut une cause de grand deuil pour tous les dévots bouddhistes siamois.
- Le soir du meme jour nous rencontrâmes un bateau de commerce chinois qui transportait à Paltnam une cargaison de palissandre. A Prachim nous nous présentâmes devant le Prapalat ou lieutenant gouverneur, et lui remîmes nos lettres de créance. Le vieux gentilhomme examina la lettre du roi avec un profond respect, pendant que son chef de bureau, homme âgé, mais qui portait bien le poids des ans, avait choisi pour objet de ses attentions une bouteille d’eau-de-vie que, sans l’intervention opportune d’Ali, il aurait finie sans désemparer.
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- La rivière s’était creusée un lit profond dans la partie du pays que nous traversions et les couches superposées que l’on pouvait observer sur les rives montraient que la plaine était formée d’une série de minces couches de sable et d’argile reposant sur une couche inférieure dans laquelle je remarquai des coquillages de mer. Durant notre voyage je pus recueillir des preuves abondantes que les plaines de Siam ont graduellement émergé du lit de l’Océan. Les dépôts successifs des minces couches supérieures s’expliquent par les inondations annuelles qui, en se retirant, laissent sur la terre le limon si nécessaire à la culture du riz.
- Dans un petit temple, à Lan-yang-wi, nous admirâmes la singulière habileté d’un vénérable prêtre qui se rasait, et très-bien, la tête et le visage sans savon ni miroir. A un ou deux kilomètres de Ban-lat-yai-kow, nous trouvâmes une colonie laotienne où les femmes étaient occupées à tisser des étoffes de soie et de coton. Ces dernières étaient faites de coton à longues fibres de fort belle qualité ; quant aux premières, c’étaient de ces grossières étoffes de soie jaune particulières aux États du Cambodge et du Laos.
- Ces gens, qui pour la première fois de leur vie voyaient des hommes blancs, nous prirent certainement pour des yaks (esprits des bois) ou des tévédas (anges). Disons à ce propos que les anges de la mythologie siamoise, contrairement à ce que nous pourrions croire, ressemblent plus à des satyres ou à des démons qu’à des anges : certains d’entre eux sont représentés avec des queues de singe et des griffes d’oiseau.
- Le 31 nous arrivâmes à Paknam Kabine, ou port de Kabine. C’était le premier point de notre route qui pût passer pour une place de commerce. Le rôle de pionniers de la civilisation y était, comme nous devions nous y attendre, rempli par des Chinois de Bangkok. Ces fils de Han se font les uns aux autres une vive concurrence ; le simple troc ou échange des marchandises en nature est le procédé commercial en usage parmi eux; ils guettent au passage les caravanes d’éléphants qui viennent de Battabong et des provinces de l’intérieur, et échangent du sel et des marchandises chinoises ou européennes contre des peaux, des cornes, de la soie, de l’huile, des graines de cardamome, de la résine de damarin, et une foule d’autres produits.
- Il n’y avait point d’éléphants à louer à Kabine, et nous fûmes forcés de nous contenter, pour notre voyage par terre, de poneys et de charrettes à buffles. Là commencèrent pour nous les délais impatientants. Arrivés à Kabine à neuf heures du matin, il nous fallut attendre nos gens et nos bagages, qui ne parurent que vers quatre heures du soir et pour s’apercevoir en arrivant qu’ils avaient
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- laissé tous nos ustensiles de cuisine dans le bateau : et nous n’avions pas encore déjeuné !
- Je louai un poney et repartis aussitôtpourPalmam, qui se trouve à 9 ou 10 kilomètres de là; mais la course fut des plus pénibles, car, outre que mon poney n’avait point de selle, je n’avais pour bride qu’un bout de corde. L’animal choisit lui-même son chemin, et malheureusement pour mes habits et pour ma peau, ce fut à travers la jungle épineuse. Enfin je rencontrai, à la nuit tombante, une de nos charrettes et l’accompagnai à Kabine ; mais pas plus dans celle-ci que dans la première il n’y avait d’ustensiles de cuisine ou de lampes. Cependant nous y trouvâmes une théière et une boîte de conserves de saumon, ce qui nous permit de faire un repas qui fut tout à la fois le déjeuner, le dîner et le souper. Nous allâmes voir le gouverneur de Kabine et lui offrîmes en présent des marchandises européennes. Entre autres choses nous lui donnâmes une micro-photographie dans un petit télescope d’ivoire et un flacon de parfum. Kout, pour rendre visite aux autorités des lieux où nous passions, ne manquait jamais de s’affubler d’un vieil uniforme de sa femme : celle-ci était officier ou officière dans les amazones de la garde royale. Nous nous aperçûmes aussi par la suite que M. Kout avait une imagination très-inventive et qu’il en usait et même en abusait. Nous apprîmes, par exemple, qu’il avait affirmé au Prapalat que la photographie (celle de la reine d’Angleterre) lui avait été envoyée comme une marque spéciale de la faveur royale envers un chef si renommé ; quant au parfum, il était fait de l’haleine de mille belles femmes anglaises, concentrée, mise en bouteille et réservée exclusivement pour récompenser les gouverneurs qui se distinguent par la sagesse de leur administration. Le Prapalat ne put s’empêcher de dire « qu’il ne l’aurait jamais supposé, l’haleine de ses propres femmes ne ressemblant point du tout à cela. » Il avait beau sentir son flacon, plus il sentait et plus il se demandait quelle sorte de créatures pouvaient bien être ces femmes dont l’haleine était si douce et si parfumée. Il trouva fort étrange aussi que notre pays eût à sa tête une femme, et d’après les questions qu'il nous fit, je ne doute pas que l’idée ne lui soit venue à l’esprit que nous avions fait le voyage de Siam pour payer tribut à son roi, et que probablement nous désirions que celui-ci prît notre pays sous sa protection. Nous ne trouvâmes pas que les habitants de la ville, cité ou village de Kabine, se distinguassent fort par leur honnêteté. Nous passâmes la nuit dans une sala, hangar de bambou, construite dans une clairière de la forêt, et élevée d’environ six pieds au-dessus du sol. Il y avait dans le plancher de cette sala des fentes assez larges pour y passer le pied ou la main, ce qui était, comme on va le voir, un arran-
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- gement bien commode. Un matin de très-bonne heure, au moment où je me disposais à passer mes pantalons, je les vis disparaître mystérieusement par une de ces ouvertures de plancher. Gela était fort mal de la part de ces pantalons avec lesquels j’avais toujours été dans les meilleurs termes. Aussi ne pus-je m’empêcher de croire que l’idée de m’abandonner ne leur était pas venue toute seule, d’autant mieux que bientôt après je vis une ombre noire traverser la clairière et disparaître dans la forêt. Quoi qu’il en soit, mes culottes m’avaient quitté pour ne plus revenir. Quant aux indigènes, ils n’hésitèrent point à affirmer que lesdites culottes m’avaient été volées ; mais ils n’allèrent pas jusqu'à supposer que le vol eût pu être accompli par des mains humaines. Ils s’accordèrent à penser que ce devait être un esprit ou un tigre. Qui ne reconnaîtrait tout ce qu’avait de fondé une telle opinion !
- Je retournai dans une charrette à buffles à Paknam où je congédiai nos bateliers, pendant que Kennedy s’occupait des arrangements à prendre pour notre voyage par terre. Les bateliers s’étaient très-bien conduits durant tout le trajet, et, au moment de nous séparer, deux ou trois d’entre eux voulurent me porter sur leurs épaules jusqu’à ma charrette.
- Le gouverneur donna, en notre honneur, une soirée où une troupe de musiciens du Laos se fit entendre et où une femme laotienne chanta un air plaintif, mais très-agréable, avec accompagnement de flûte et d’orgue de bambou.
- Au moment d’entreprendre notre voyage par terre, nos deux Chinois, trouvant que les repas étaient irréguliers, le travail pénible, les dîners de porc infiniment plus rares qu’ils ne l’avaient espéré, tandis que le danger de servir de nourriture aux tigres augmentait à mesure que nous pénétrions plus avant dans l'intérieu^ jugèrent que quelques marques d’insubordination ne seraient pas inutiles. Cependant, à force de les menacer et de les flatter tour à tour, nous réussîmes à les calmer un peu et à obtenir d’eux qu’ils continuassent le voyage avec nous.
- Un soir enfin, vers cinq heures, avec deux misérables charrettes à buffles et une paire de poneys, nous partîmes pour le Cambodge. J’avais augmenté notre troupe de deux porteurs spécialement engagés pour avoir soin de mon sextant, de mon chronomètre et de mes autres instruments. Nous eûmes d’abord à traverser une forêt d’arbres rabougris. Notre première étape ne fut pas longue, Ayant trouvé sur notre chemin un petit temple qui s’élevait au milieu d’une clairière, nous nous y arrêtâmes pour y passer la nuit. A trois heures du matin nous nous remîmes en marche ; nous allions en avant, et charrettes et gens suivaient. Nous n’avions fait encore que peu de chemin, lorsque, soudain, de profondes ténèbres s’éten-
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- dirent sur la foret, et un orage, comme nous en avions rarement vu, éclata. Au milieu d’un vrai déluge, un de nos buffles, effrayé, renversa la charrette qu’il traînait, et avec la charrette nos Chinois et nos provisions. "Alarmés parle bruit de la chute et les cris de nos gens, nous revînmes en arrière de tonte la vitesse de nos poneys, tirâmes, aussi bien que l’obscurité nous le permit, nos hommes et nos provisions du fossé boueux, et nous remîmes en route. A huit heures nous nous arrêtâmes. La pluie s’était calmée enfin. Mais Ahong ayant perdu dans la bagarre occasionnée par la chute de la charrette quelques-uns de ses effets, Akoum et lui cherchèrent à s’échapper pour s’en retourner à Bangkok. Nous courûmes après eux, les arrêtâmes, et finîmes par leur persuader de tenir leurs engagements. A partir de ce moment, ils ne nous donnèrent plus de motifs sérieux de nous plaindre d’eux, et, à notre grande surprise, ils opposèrent aux difficultés et aux dangers du voyage un courage et un entrain dont nous ne les aurions point jugés capables.
- Campant la nuit tantôt sous les arbres des forêts, tantôt au milieu des plaines arides, faisant de fréquentes haltes pour réparer nos charrettes avec les matériaux que la jungle nous offrait (pas un clou n’entrait dans la construction de ces véhicules), ou pour les échanger contre d’autres dans les villages que, de temps à autre, nous rencontrions sur notre route, nous mîmes plus d’un mois à nous traîner ainsi â travers le pays, et, comme bien on peut le penser, eûmes bien des fatigues à supporter et manquâmes souvent de nourriture, la plus grande partie de nos provisions ayant été perdues ou endommagées par l’orage qui nous assaillit à notre départ de Ka-bine.
- A Ban-Ong-ta-llrong j’eus une violente attaque de fièvre de jungle. Cette fièvre me mit dans un tel état de faiblesse que je dus louer une petite charrette pour mon usage particulier. Les soins affectueux de Kennedy et de fortes doses de quinine me délivrèrent de la fièvre ; mais, pendant quelques jours, il me fut impossible de marcher. Si, comme on nous l’avait lait espérer, nous avions pu nous procurer des éléphants à Kabine, nous aurions accompli notre voyage en moitié moins de temps.
- Nous avions coutume, lorsque le soir nous étab issions notre camp, de former avec nos charrettes et des branches d’arbre une enceinte au centre de laquelle nous entretenions, pour notre protection et celle de nos animaux domestiques, un feu brillant. Malgré cela les bêtes fauves se montraient dans notre voisinage, et j’ai conservé la peau d’un grand léopard que je tuai près d’une sala où nous couchâmes
- Je ma souviens qu’une nuit, Ali, qui couchait sous ma charrette, me réveilla pour me dire qu’un tigre rôdait autour de notre camp.
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- Bien que la nuit fût obscure, je pus distinguer une ombre noire assez près de nous. Nos animaux étaient agités et renâclaient avec inquiétude. Je pris mon révolver et allais faire feu, lorsque Ali me saisit le bras et me conseilla de ne pas tirer ainsi à l’aventure, car si je ne faisais que de blesser le tigre, nous pouvions nous attendre à une attaque furieuse. Le conseil était bon : le tigre, dès qu’il reconnut des voix humaines, se hâta de disparaître dans la forêt.
- Ce fut sur les bords du Sisouphon que nous rencontrâmes les premières traces de l’ancienne civilisation du Cambodge. Les ruines d’un temple construit en briques grises si admirablement façonnées qu’à les voir on les eût prises pour des pierres taillées, excitèrent vivement notre attention. Le long du fleuve régnait encore un mur de soutènement dans lequel était pratiqué un large escalier donnant accèsàun sentier dallé auboutduquel s’élevaituneeollineaujourd’hui couverte d’arbres géants. Sous la jungle, qui avait tout envahi, l’on pouvait encore apercevoir les fondements d’un ancien édifice. Je m’occupai de relever la position delà colline, et lorsque nos gens me virent ajuster mon instrument, ils conçurent l’idée que j’étais à la découverte de quelque trésor caché et ils se mirent à creuser le sol jusqu’à ce qu’ils eussent atteint le mur et déterré quelques briques. Nous reconnûmes que ce mur de brique fort épais était bâti sur des voûtes, et, dans un grossier hangar près de là, nous trouvâmes les restes de deux idoles de pierre délicatement sculptées. Ces idoles étaient de grandeur naturelle et les proportions en étaient forL exactes. L’une d’elles, tigure d’homme, avait été décapitée ; nous trouvâmes près de là sa tête avec son diadème de pierre au milieu d’un tas de débris. Les traits avaient une expression de calme bienveillance et reproduisaient le type hindou. L’autre, figure de femme, était beaucoup mieux conservée. Les contours du buste aussi bien que l’expression du visagedénotaientl’œuvred’un sculpteur accompli.Les annales chinoises de la dynastie des Sin disent qu’à l’époque à laquelle se rapporte la carte ci-jointe, la reine de Chinla épousa un Hindou qui enseigna au peuple le culte de Deva. Nous ne pûmes trouver d’inscriptions parmi ces ruines ; mais il serait fort possible que ces statues fussent celles des souverains qui régnèrent au commencement du septième siècle et auxquels les historiens chinois font allusion.
- De tous côtés des fragments de sculptures frappaient nos regards et nous inspiraient la conviction que la race qui avait bâti les anciens temples du Cambodge avait atteint un haut degré de civilisation. Il n’y avait, dans ce que nous pouvions voir de ces œuvres, rien de grossier, d’incomplet, de primitif. 11 n’était pas jusqu’aux briques des murs qui n’eussent été façonnées avec un tel soin et ne présen-
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- Portion d’une carte prise dans la géographie de Lin.
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- tassent des surfaces tellement planes et pures que, mises simplement en position, sans mortier pour les fixer, elles ne laissaient voir qu’une ligne délicate indiquant le point où elles reposaient l’une sur l’autre.
- Mais nous devions peut-être nous garder d’affirmer d’une façon trop absolue qu’un travail honnête et consciencieux et des matériaux solides témoignent d’un haut degré de civilisation, de crainte que dans les siècles futurs il ne soit dit que nos progrès si vantés et notre civilisation du dix-neuvième siècle n’étaient que des apparences trompeuses ; que, tout au moins, notre architecture domestique était, de propos délibéré, fausse et déshonnête ; que nous mettions toute notre ambition à tromper l’œil à l’aide d’imitations de la pierre et du marbre sculptés, à donner du clinquant pour de l’or, de la couleur et du placage pour de solide bois de chêne.
- Mais que dirons-nous des cités de pierre et des palais sculptés dont nous approchions alors, monuments de l’industrie humaine auxquels nos plus grands édifices modernes sont à peine dignes d’être comparés ? que dirons-nous de ces villes où, à ce que rapportaient les anciens voyageurs l, on voyait des statues d’or pur non-seulement dans les palais, mais jusque sur les portes extérieures des cités 2. Un autre historien chinois raconte que, dès le troisième ou le quatrième siècle, le peuple de Bonam ou Siam était renommé pour son commerce, son honnêteté et son économie. Tout ce que nous pouvons dire de ces édifices, en l’absence d’annales authentiques, c’est que les anciens habitants du Cambodge durent employer pour la construction de leurs villes et de leurs temples le travail des esclaves, ou quelque autre espèce de travail à bas prix. Et cependant, je le répète, il y a dans ces édifices, dans ces sculptures, dans les lignes de ces pierres artistement taillées, dans ces tiges aux courbes élégantes, dans la délicatesse de ciselure de ces lys et de ces lotus, un fini, une grâce, un amour de l’art, qui ne semblent pas avoir pu naître sous le fouet de l’esclavage ou sous l’écrasement moral du serf tyranniquement assujetti à un travail mal rémunéré. Ce qui parle à l’esprit dans les belles lignes de ces ornements, c’est l’enthousiasme d’un maître sculpteur amoureux de son art, glorieux de son œuvre, prodigue de tous les efforts dont le cerveau et la main de l’homme sont capables pour faire qu’il ne manque rien à une œuvre à laquelle il voudrait donner la plus haute perfection possible.
- Mais n’anticipons pas. A Dan-Simach, sur le Tasarvi, le chef du district aurait voulu que nous attendissions qu’il pût nous procurer
- 1. Histot'y of the tsin dynasty, A. D., 265-419.
- 2. Il est dit, dans l’Histoire de la dynastie des Sui, qu’un général chinois emporta de la capitale de Limyiss (Siamrap probablement) dix-huit statues d’or.
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- un navire convenable pour traverser le lac. Mais comme, à sa porte même, nous aperçûmes un bateau qui pouvait faire notre affaire, nous en prîmes possession à l’instant, non sans convenir du prix, selon notre habitude.
- Cet arrangement fut si vite conclu que le chef, à qui il aurait fallu au moins une semaine pour y réfléchir, parut absolument abasourdi quand il nous vit partir de cette façon. 11 ne s’était pas encore fait à l’idée que tout était ail riyht (ou que tout s’était passé le plus convenablement du monde), que déjà nous étions hors de vue, avions traversé le grand lac de Talé Sap, et étions entré dans la rivière do Siamrap, d’où nous envoyâmes Ali porter nos lettres de recommandation au Chow-Mouang, ou gouverneur de la province dans laquelle se trouvent les principales antiquités. Je ne décrirai pas pour le moment le grand lac d’eau douce du Cambodge ; mais je dirai ici en passant que Baftabong et Siamrap sont deux provinces qui furent conquises sur les Cambodgiens par les Siamois il y a quatre-vingt-sept ans E Ali revint dans l’après-midi, porteur de très-bonnes nouvelles. Le gouverneur nous faisait l’honneur de nous envoyer deux éléphants pour notre usage personnel et cinq charrettes à buffles pour nos bagages. Les howdahs des éléphants étaient en forme de dôme, c’est-à-dire de l’espèce réservée à l’usage des personnes d’un rang supérieur. Mou ami avait déjà voyagé à dos d’éléphant dans le Korat ; mais c’était pour moi chose absolument nouvelle. On pria, en siamois, la colossale bête aux doux yeux, de m’aider à monter. Sur quoi, l’éléphant plia son énorme jambe de devant et m’inspecta lentement de la tête aux pieds avant de se décider à me hisser sur son dos. Je plaçai fermement mon pied sur son genou, et il me souleva doucement pour que je pusse atteindre son cou, me maintenant en équilibre avec sa trompe jusqu’à ce que j’eusse grimpé dans le howdah. Cela fait, il se mit en marche d’un pas égal vers sa destination, connaissant, à n’en pas douter, le pays aussi bien qu’il était posible de le connaître. Tranquillement il avançait à travers marais et fondrières, mesurant de l’œil la hauteur des branches qui s’étendent au-dessus de nos têtes, car il sait parfaitement aussi quelle est la hauteur du howdah, et s’il voit une branche sous laquelle nous ne puissions pas passer librement, il s’arrête, lève sa trompe et l’arrache avant de poursuivre sa route.
- Quand il arrive au bord escarpé d’un cours d’eau, il s’accroupit et glisse doucement dans l’eau, et s’il a trop chaud et que les mouches l’ennuient, il plonge en nageant sous la froide surface de l’eau et
- 1. Ce n’était que quatre-vingt-quatre au chapitre précédent. Espérons qu’avant la fin du volume ce sera de temps immémorial que les Cambodgiens n’auront eu le droit de rien céder aux Français sans l’assentiment des Siamois et des Anglais. .
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- lait prendre un bain au howdali et à ceux qui l’occupent. Il remplit sa trompe d’eau toutes les fois que l’occasion s’en présente, et la garde pour se désaltérer dans sa marche ou pour se la verser en douche sur le corps et noyer les mouches qui ne s’attendent pas à cette ablution. Et c’est ainsi que, d’un pas sûr, il avance, franchissant des obstacles qu’aucun autre quadrupède ne pourrait surmonter. Si de loin il voit quelque arbre qui le tente, il y dirige sa course pour cueillir en passant une bouchée de ses feuilles. Avec tout cela, il est d’une docilité parfaite et semble, tant il est obéissant, comprendre tout ce que dit son cornac. Celui-ci, à cheval sur son cou, le guide avec bonté, se servant cependant, quand il le faut, d’un bâton garni d’une pointe de fer. La position élevée, la ligne droite que l’on suit à travers marais et jungle, la vue magnifique que l’on a de tout le pays environnant, ont au premier abord un charme indicible ; mais au bout de quelque temps on sent que ce serait un grand soulagement que de pouvoir être délivré du perpétuel tourne-ment de tête et de trouver un autre axe de mouvement que le bas des reins. On trouve donc quelque prétexte pour mettre pied à terre ; mais le mouvement persiste ou semble persister pour quelque temps du moins.
- Le Chow Mouang de Makhon Siamrap nous reçut avec beaucoup de courtoisie, et mit une maison à notre disposition pour deux ou trois jours, afin que nous puissions attendre qu’un chef du Laos, qui était venu avec une nombreuse escorte en pèlerinage au temple de Makhon, fût reparti et nous eût laissé le logement qu’il occupait. La vieille ville de Siamrap est dans un terrible état de dilapidation, effet, nous fut-il dit, de la dernière invasion du Cambodge. Cependant les grands murs de pierre qui l’entourent sont encore dans de fort bonnes conditions. Hors de ces fortifications coule une rivière limpide qui va se jeter dans le grand lac à 20 ou 25 kilomètres de là, et dans la saison des pluies cette rivière est navigable. Le troisième jour après notre arrivée, nous enfourchâmes nos poneys et prîmes la route du Makhou-Wat, ancienne capitale de l’empire du Cambodge. Un petit galop d’une heure à travers la magnifique vieille forêt nous amena dans le voisinage du temple, et là nous nous vîmes arrêtés par la quantité d’énormes blocs de pierre taillés qui gisaient devant nous à demi enterrés dans le sol. Quelques minutes de marche nous menèrent à de larges degrés de pierre gardés par des lions de pierre de dimensions colossales, dont l’un avait été renversé et gisait parmi les débris. Mon poney franchit cet obstacle, et, sautant de marche en marche, m’amena à la longue terrasse en forme de croix qui traverse îe fossé sur des arches. Ce fossé est très-large et revêtu d’un mur de soutènement fait d’un conglomérat de fer. La vue que l’on a du haut de cette
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- plate-forme de pierre surpassa de beaucoup mon attente. Les vastes proportions du temple me remplirent d’un sentiment de douloureuse admiration que je ne puis comparer qu’à celui que j’éprouvai quelques années plus tard en naviguant dans l'ombre solennelle qui règne au fond des effrayants précipices où coule le Yang-Tze supérieur.
- Le secret de mon émotion s’explique pour moi par l’extrême contraste entre le Makhon-Wat s’élevant, ensemble magnifique de structures géantes où éclate toute la paissance que la grandeur des proportions peut donner, au milieu des plaines couvertes de forets et de jungles, et ces misérables buttes à la toiture faite d’herbes sèches, constructions aussi grossières que primitives ; et les seules que les habitants du pays aient aujourd’hui le désir ou le talent d’élever. Makhon-Wat, comme la plupart des édifices d’In-thapatapuri et des autres cités du Cambodge, est élevé sur une plate-forme de pierre. 11 se compose, à partir de sa base, de trois terrasses quadrilatérales superposées et d’une grande tour centrale de 180 pieds de haut. Le mur de l'enceinte extérieure enclôt un espace carré dont les côtés ont environ 1200 mètres de long. Autour do ce mur court un fossé do 280 pieds de large. Ce fossé est traversé à l’ouest par la chaussée en pierre de taille dont j’ai parlé déjà; les escaliers de pierre sculptée conduisent de la chaussée au bord de l’eau. Selon toute apparence, ces escaliers avaient été construits pour permettre aux dévots pèlerins de la foi brahmanique ou bouddhiste de faire là leurs premières ablutions. Au centre de chacun des quatre côtés du mur extérieur, qui font face aux quatre points cardinaux, s’ouvrent de longues galeries avec des toits en forme de voûte et des piliers monolithiques dont la physionomie classique est très-frappante. Nous dirigeant vers l’entrée principale du côté de l'enceinte qui fait face à l’ouest, et passant sur une large chaussée intérieure, dallée comme l’extérieure en pierre de taille polie, nous arrivons à la façade ouest du temple proprement dit. Nous montons sur une terrasse en forme de croix, par un escalier de pierre orné des plus belles sculptures et gardé, de chaque côté, par des lions de pierre de dimensions colossales, et nous trouvons enfin devant l’entrée véritable du temple. La façade de ce côté a plus de six cents pieds de long, et, au centre, est murée sur une longueur de plus de deux cents pieds. Cet espace muré est divisé en compartiments et chaque compartiment a des fenêtres où il reçoit la lumière. Dans chacune de ces fenêtres il y a sept barreaux de pierre sculptée, qui tous se ressemblent comme dessin et comme proportions. Les sculptures ornementales de ces barreaux semblent représenter le lotus sacré et les fleurs sont aussi exactement pareilles que si elles étaient toutes sorties du même moule Ces com-
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- A Western Façade.
- B First Terrace.
- C Second Terrace.
- D Third Terrace.
- E Central Shrine and Tower.
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- Fig. ]_ — pian de l'intérieur du temple de Makhon, relevé par l’auteur, Fig. 2. — Plan de l’auteur.
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- partimcnls so reproduisent dans la partie centrale de toutes les galeries. Les deux tiers restants de la façade consistent en colonnades ouvertes, derrière lesquelles s’étendent les murs ornés de ces extraordinaires bas-reliefs dont tout le inonde a entendu parler.
- J’ai déjà dit que l'édifice se compose de trois terrasses superposées et d’une grande tour qui s’élève au centre même de la terrasse supérieure. Quatre tours moins hautes s’élèvent autour de la grande. L’édifice tout entier est, selon toute apparence, destiné à symboliser le mont Mérou, centre de l’univers bouddhiste. Que l’on considère en effet que le mont Mérou a pour ceinture sept cercles de rochers \ et que la tour centrale a sept cercles; que le mont Mérou repose sur trois plates-formes (correspondant exactement aux trois terrasses de Makhon-Wat), une plate-forme ou couche de terre, une d’eau et une de vent ; et qu’il s’élève au milieu de l’Océan. Or, déjà le large fossé qui entoure l’édifice peut à la rigueur symboliser l’Océan ; mais, lorsque, dans la saison des pluies, la plaine est inondée, c’est du milieu d’une nappe d’eau sans bornes que ce prodigieux édifice a l’air de s’élever, comme le mont Mérou du milieu de l’Océan A
- Dans une foule d’anciens temples de Java nous retrouvons la même architecture symbolique. Le temple deKalisari, par exemple, est un temple divisé en trois étages, et il y en a beaucoup d’autres qui sont construits sur le même modèle A Si l’ancien temple bouddhiste de Bora-Bido n’a pas de tour centrale, il a, si je ne me trompe, sept terrasses qui correspondent avec les sept cercles du mont Mérou. Toutefois les trois terrasses de Makhon-Wat peuvent avoir une autre signification. Elles ont pu être construites en vue des rites sacrés et des processions qui se célèbrent encore dans la cérémonie royale de la tonsure dans le royaume de Siam. Au couronnement d’un roi, les prêtres font trois jours de suite trois processions autour du Khao-Khrai-lat ou mont Mérou des bouddhistes siamois. Il est difficile de dire quelle a pu être l’origine du caractère sacré attribué au nombre trois dans beaucoup de religions païennes. Nous l’avons nous-même dans la Sainte-Trinité du Dieu des chrétiens, — doctrine qui ne remonte pas à une haute antiquité. Nous la retrouvons dans la mythologie orphique, dans la Trinité des Egyptiens, dans celle des Mages, dans la doctrine classique des Chinois sur les trois puissances de la nature (le Ciel, la Terre et
- 1. Voir le Dictionnaire sanscrit-chinois du Dr Eitel, art. Soumeuou, p. 136.
- 2. Il y a ici une longue note d’un Révérend Joseph Edkins tendant à prouver que
- dans certains monastères bouddhistes l’ordination des prêtres se fait sur une triple terrasse. (Cette discussion est-elle de mise ici? Qui donc nie le symbolisme de l’architecture religieuse ?) s
- 3. Voir Java, par sir Raffles, n, 25.
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- l’Homme), et dans le Passé, le Présent et le Futur des Bouddhistes. On voit aussi dans le temple du Ciel à Péking, temple où se célèbrent les cérémonies du culte officiel, un autel à trois terrasses sur lequel à certaines époques de l’année trois sacrifices sont offerts : le Ta-sze1 ou grand sacrifice, le Tchoung-sze ou sacrifice moyen, et le Séaou-sze ou petit sacrifice. Le symbolisme de ce temple chinois est un sujet fort intéressant et qui a été minutieusement étudié par le révérend Joseph Edkins 2.
- Revenons à Makhon-Wat. L’ancien voyageur chinois parle dans son récit d’une tradition relative au culte du serpent dans les premiers âges de l’humanité 3; mais il dit aussi que le bouddhisme était, à l’époque de son voyage, la religion dominante au Cambodge. Il est donc possible que ce vaste édifice ait été élevé au dieu-serpent, et ce fut l’avis du savant professeur Ferguson, dont l’opinion fait autorité en architecture, lorsque j’eus mis à sa disposition mes plans, mes photographies et les renseignements que j’avais pu recueillir. Mais, après avoir visité la Chine et observé les déités hindoues qui gardent les portes des temples bouddhistes, et les objets mythologiques qui ornent ces autels, je penche de plus en plus à croire que Makhon-Wat est un édifice bouddhiste, dont les toits et les balcons ont pour décoration des images du serpent à sept têtes honoré à tout jamais pour avoir gardé Gautama pendant son sommeil. Des Magas ou serpents apparurent à sa naissance pour le laver; une foule de nagas, à diverses époques, conversèrent avec lui, le protégèrent, furent convertis par lui, et après la crémation de son corps, une huitième partie de ses reliques fut confiée à leur garde 4.
- Le serpent joue un grand rôle dans le bouddhisme de la Chine, et il est représenté, quand c’est une divinité terrestre, comme le grand ennemi de l’homme, et quand c’est une divinité fluviale, comme son grand protecteur. Il me paraît donc, que le serpent qui garde le temple de Makhon ne saurait être autre chose que le protecteur naturel de Gautama, duquel il est parlé dans les anciens soutras.
- Je ne puis, néanmoins, donner à cette question toute l’attention qu’elle mérite; je dois la laisser aux soins de ceux qui sont plus capables que moi d’apprécier les témoignages qui peuvent servir à l’élucidation d’un sujet si intéressant.
- Je crois que jamais plus riche et plus vaste champ de recherches n’a été ouvert à ceux qui s’intéressent aux grandes races de l’Orient qui ont cultivé l’architecture, que celui dont les magnifiques restes
- 1. The Chinese, par .1. Davis, p. 210.
- 2. Journeys in North China, par le Rév. A. Williamson, ii, 358.
- 3. Tchinla Tung-tou-ki, par Tehow ta Kouan.
- 4. Dictionnaire sanscrit-chinois du Dr Eitel, art. Nega, 78.
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- laissés derrière eux parles anciens peuples du Cambodge ont révélé l’existence. Leurs cités de pierre sont aujourd’hui enterrées.au milieu de forets et de jungles malsaines, et, bien que plusieurs de ces cités en ruines aient été découvertes, il en reste beaucoup à découvrir. Vraiment il est impossible à quiconque n’a pas personnelle-
- Intcrieur de la galerie ouest de Makhon Wat.
- ment examiné les lieux de se faire une juste idée de la richesse et du génie des anciens habitants du Cambodge. Non moins impossible est-il de se figurer l’état de sauvagerie et de désolation auquel les ravages de la guerre ont réduit leur pays, les rapides empiétements de la jungle tropicale, l’ignorance, la paresse et l’indifférence des habitants actuels. La disparition de cette civilisation autrefois splendide, le retour de ce peuple à un état de barbarie qui, dans certains districts, frise la condition des animaux inférieurs, semblent
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- prouver que l’homme est un être rétrogressif aussi bien que progressif, et qu’il n’y a môme pas de raison pour qu’il ne puisse rétrograder jusqu’aux simples formes de la vie organique d’où l’on suppose qu’il est originairement issu.
- Les bas-reliefs sculptés sur les murs des galeries de Makhon-'SYat sont extrêmement intéressants. Ils sont contenus dans huit compartiments qui mesurent chacun de 250 à 300 pieds de longueur et 6 pieds et demi de hauteur. Dans chaque espace carré de 6 pieds et demi de côté le nombre moyen des hommes ou animaux représentés est de soixante. La plupart de ces figures sont si remarquables comme dessin et comme exécution, qu’il est impossible de ne
- Coiffures de femmes cambodgiennes. Sculpture ancienne.
- pas en conclure ,que l’art était puissamment encouragé et avait atteint un haut degré de perfection chez les Khamen-te-bouran ou anciens Cambodgiens.
- Les principaux sujets sont des scènes de bataille tirées du Rama-yana et du Mahabarata, poèmes épiques indiens que les Siamois reçurent, dit-on, vers le quatrième ou le cinquième siècle. On y voit, marchant vers le champ de bataille, des troupes disciplinées dont les caractères distinctifs se perdent bientôt dans la confusion du combat. L’ardeur qui brille sur les visages et dans les attitudes des guerriers qui se hâtent, en passant devant leurs .bandes de musiciens, nous montre qu’alors comme' aujourd’hui on savait tirer parti de l’influence martiale de la musique. Nous assistons aussi à des actes de bravoure et d’humanité ; ici un groupe de soldats penchés sur un camarade blessé cherchent à extraire une flèche de la blessure ou s’occupent d’emporter le guerrier tombé loin du champ de bataille; là des soldats sauvent la vie à leur chef; là des chefs penchés sur leurs coursiers accourent pour se mesurer en combat
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- Ancien bas-relief cambodgien, Maklion Wat
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- singulier avec les chefs de l’armée ennemie ; finalement l’armée victorieuse quitte le champ de bataille chargée de dépouilles et emmenant les nombreux captifs entre deux troupes de cavalerie.
- Le plus merveilleux peut-être de tous ces bas-reliefs est celui qui représente la bataille de Rama-Kean. C’est à propos de cet événement, l’un des principaux du Ramayana, que Coliman a dit : « Les Grecs eurent leur Homère pour immortaliser les glorieux combats de la guerre de Troie : les Latins eurent leur Yirgile pour chanter les prouesses d’Énée; et les Hindous eurent leur Valinac pour transmettre à la postérité les hauts faits de Rama et de son armée de singes. »
- Les sculptures de Makhon-Wat représentent de nombreux incidents de la vie de Rama, et entre autres son triomphe final sur le dieu Ravana et la délivrance de sa femme Sita. La principale scène reproduite comme illustration du poëme est la bataille qui est livrée après que le singe-dieu Hanuman a manifesté sa puissance par quelques-uns des hauts faits qui forment les incidents journaliers de sa vie, comme par exemple la construction de ce que l’on appelle aujourd’hui Pont d’Adam (ou de Rama) à Ceylan. A cet effet, il choisit judicieusement des montagnes d’environ 100 kilomètres de circonférence, et, à court de bras, mais non d’expédients, pour les porter à Ceylan, il en mit une en équilibre sur le bout de sa queue, une autre sur sa tête, et alla les jeter dans la mer pour former entre Ceylan et le continent le pont sur lequel son armée de singes passa pour se rendre à Lanka.
- Un autre compartiment semble représenter le second avatar de Yichnou. L’on y voit le dieu sous la forme d’une tortue qui porte la Terre submergée. Au-dessus est assis le Brahma aux quatre bras. On voit sortir de l’eau les sept têtes d’un serpent qui entoure la Terre de ses replis. Les dieux, à droite, et les dinytas, à gauche, se disputent la possession du serpent. Hanuman le tire parla queue, et des anges ailés apportent un câble pour lier le reptile quand le conflit sera terminé.
- Le dessin que nous reproduisons permettra au lecteur de se faire une idée de l’exactitude des scènes de bataille, et de juger du degré d’habileté dans les arts mécaniques, auquel les Cambodgiens avaient dû de construire des chariots qui fussent tout à la fois assez forts pour résister aux terribles chocs de la guerre, et assez légers pour fournir les courses rapides dont pouvait dépendre l’issue du conflit.
- Prenez, par exemple, la roue du chariot. Cette roue devait être massive, et cependant rien de plus léger et de plus élégant, même aujourd’hui, ne se pourrait construire chez nous. Elle devait, au moins en partie, être en métal, d’où, sans autre preuve,
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- nous pouvons conclure que les constructeurs du Cambodge travaillaient habilement les métaux. Dans un autre compartiment, nous voyons des engins de torture, une scie à double poignée, un levier, des coins, un mortier avec son pilon, et quelques autres instruments qui devaient être alors d’un usage aussi commun qu’ils le sont aujourd’hui parmi nous.
- 11 est impossible de donner en quelques pages un compte rendu tant soit peu complet des renseignements de tout genre que nous recueillîmes durant notre expédition au Cambodge. Je puis dire, néanmoins, avant de quitter ce sujet, que les ruines de cette ancienne civilisation occupent une étendue de pays infiniment plus grande qu’on ne l’avait cru d’abord; que ces pays ont été occupés par divers États indépendants, et que la ressemblance que l’on ne peut s’empêcher d’observer entre les ruines trouvées dans les royaumes de Siam, de Laos et d’Annam, aussi bien que l’identité des caractères dont on s’est servi pour les inscriptions, ne laissent aucun doute sur la vaste étendue de l’empire sur lequel les anciens souverains du Cambodge ont dû régner autrefois. On en saura plus long sur la véritable histoire de cette race quand on sera parvenu à déchiffrer les inscriptions ciselées sur les anciens temples. J’ai pris des moulures de quelques-unes, mais jusqu’ici tous mes efforts pour en obtenir la traduction ont été stériles. M. Kennedy, toutefois, est parvenu à en interpréter certains fragments, et peut-être ne puis-je mieux faire que de citer ce qu’il en dit. « Ces inscriptions offrent trois sortes de styles : je ne dis pas trois sortes de langues, car je soupçonne qu’on pourra reconnaître leur identité ; quant aux caractères, ils sont, à ce que m’ont affirmé des personnes plus compétentes que moi, des modifications de l’alphabet Devanagari. » Sur les difficultés qui jusqu’ici ont rendu vaines toutes les tentatives de traduction;, il dit : « Cet insuccès tient peut-être en partie à ce que les auteurs de ces inscriptions, partisans du langage monosyllabique, ont réduit à leur plus simple expression les longs mots du pâli ou du sanscrit. C’est ainsi que le nom d'indra devient m, sama-nera (disciple dJun prêtre) devient nen, et que le nom du chameau est ut au lieu d'-uchtrci, et celui des lettres, akson au lieu d'akchara. Bien souvent, quand ces mots sont écrits, leur dérivation est indiquée par des terminaisons muettes surmontées d’un accent qui montre que cette partie du mot ne se prononce pas. Or, en examinant ces inscriptions, on est conduit à se demander si le graveur n’a pas écrit au lieu du mot tout entier l’abréviation seulement *, le mot tel qu’il se prononçait et non le mot tel qu’il s’écrivait. » A
- 1. Voir le mémoire de M. H. G. Kennedy, lndian Section of Society of Artsy May, J, 1874.
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- supposer qu’il en soit ainsi, il est tout à la fois étrange et intéressant de trouver au défilé de Nankun, sur une vieille arche où passe la rou te qui conduit au grand mur de la Chine, une prière bouddhiste qui siM. Wylie dit vrai, est écrite en vieux caractères devanagari et porte la date de 1345.11 est probable que la construction duMakhon-Wat remonte à peu près à cette époque, et si nous considérons qu’il est constaté que les anciens souverains du Cambodge avaient coutume d’envoyer des ambassadeurs en Chine pour obtenir la con-
- Arclie ancienne à Keu Yung Kivan.
- sécration impériale de leurs édifices religieux, nous regarderons comme possible que les architectes du Cambodge aient été employés à construire l’arche de Nankun, et cela d’autant mieux que nous trouvons sculpté, sur la clef de voûte, ce même serpent à sept têtes qui forme un des principaux ornements du grand temple du Cambodge.
- En tout cas, nous voyons là le serpent à sept têtes orner une structure purement bouddhis te, sur laquelle est inscrite en plusieurs langues une prière bouddhiste. Les bas-reliefs qui se trouvent sous la voûte, bas-reliefs représentant des divinités hindoues, sont les plus beaux que j’aie jamais vus en Chine et ressemblent infiniment
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- plus aux œuvres des anciens sculpteurs du Cambodge qu’à celles d’aucun artiste chinois.
- D’après les annales de la Chine, les Cambodgiens étaient autrefois une race très-guerrière, et s’annexèrent plusieurs royaumes environnants. Dans l’histoire de la dynastie des Soungs il est question du royaume de Sanbotsi. Ce pays y est décrit comme li-
- Piliers non terminés de Makhon-Wat.
- mitrophe de la Cochinchine (Tcheng-Tcheng) et situé entre le Cambodge (Tchinla) et Java. Il y est dit en outre que le Sanbotsi est très-civilisé, que les institutions du pays sont hindoues et chinoises, et que l’on y fait usage des papiers d’État chinois. Enfin, nous y trouvons cette précieuse information que l’éducation du pays se fait en langue oali. Il y est dit aussi qu’en l’an 1003, A. D. le monarque régnant envoya une ambassade à l’empereur de la Chine, pour lui faire savoir qu’il bâtissait un temple bouddhiste dans l’espoir qu’une œuvre si méritoire pourrait ajouter quelque chose au nombre des années qu’il avait à vivre. Il serait possible
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- que l’édifice en question fût Makhon-Wat. Cependant d’autres témoignages nous induisent à donner à cette construction une date plus récente. Le voyageur chinois, dontM.de Rémusat a traduit le récit, n’ayant fait aucune mention de Makhon-Wat, il y a lieu
- Tour sculptée à Maklion-Tham, capitale du Cambodge.
- de croire que cet édifice n’a été bâti que postérieurement à son voyage, qui eut lieu dans le treizième siècle. C’est en 1295 que ce voyageur visita le Cambodge; c’est en 1373, selon M. Garnier, qu’eut lieu le renversement final de l’empire par les Siamois, et ce fut alors que l’édifice inachevé fut abandonné et que le roi s’enfuit à Annam.
- Makhon-Wat môme porte sur ses murs la preuve certaine que ce fut durant sa construction que l’empire de Cambodge périt sous quelque épouvantable désastre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’édifice ne fut jamais terminé. Dans un des pavillons extérieurs, l’on voit
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- core des piliers non dégrossis. Les pierres, il est vrai, sont en place, mais on pourrait y reconnaître le point précis où la main du sculpteur s’est arretée pour laisser à tout jamais son œuvre inachevée. Le plan suivi consistait à mettre les pierres à peine dégrossies dans la position où elles devaient rester, et aies sculpter sur place. C'est le système qui est adopté aujourd’hui par nos propres artistes, quand ils veulent sculpter sur la pierre des ornements compliqués.
- Mais il me faut quitter ce sujet, sur lequel pourtant j’aimerais fort à m’étendre, et poursuivre mon voyage. Nous passâmes plusieurs jours au milieu des ruines de Makhon et de la magnifique foret qui les envahit. Il est impossible de donner une idée de la grandeur et du nombre de ces ruines. Un seul de ces édifices, qui couvrait une vaste étendue de terrain, était couronné de cinquante et une tours de pierre. Sur chacune de ces tours est représenté un Bouddha ou Brahma à quatre faces, en tout 204 sphinx colossaux qui tournent sur les quatre points cardinaux leurs visages bienveillants, empreints de cette expression de pureté et de repos que les bouddhistes aiment tant à reproduire et tous portant sur leur calme front de pierre des diadèmes du dessin le plus riche et le plus pur.
- J’eus aussi aux portes de cette cité ma moderne bataille des singes. Au-dessus de la porte principale s’élevaient plusieurs tours secondaires, et au centre une plus grande sur le sommet de laquelle étaient aussi représentés les quatre visages de l’ancien dieu. L’image était en partie cachée sous un amas de plantes ‘parasites qui tordaient leurs guirlandes envahissantes autour du monument. Lorsque j’essayai de photographier cet objet, des singes noirs à barbe blanche accoururent sur les branches des arbres environnants, et, à force de crier et de secouer les branches en se balançant au-dessus de moi, menacèrent de me rendre ma tâche impossible. Quelques-uns des matelots français qui servaient d’escorte à M. de Lagrée survinrent très-opportunément, et, d’une seule volée de coups de fusil, me débarrassèrent de ces êtres malfaisants, dont les cris se perdirent bientôt dans les profondeurs de la forêt.
- A notre retour à Siamrap, nous trouvâmes notre vieil ami, le Ghow-Mouang, occupé à rendre les derniers devoirs au lieutenant-gouverneur qui venait de mourir. Au-dessus du bûcher s’élevait un imposant catafalque surmonté d’une flèche qui nous rappela celles de nos églises gothiques. Un pavillon avait été construit pour la commodité des spectateurs, qui étaient au nombre d’environ deux cents. La cérémonie commença par une procession de prêtres bouddhistes, derrière lesquels venait une troupe de musiciens, puis une foule de pleureurs gagés qui fermaient la marche. Ges pleureurs faisaient leur partie fort consciencieusement, le chef poussant des
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- cris plaintifs, auxquels ses compagnons répondaient par un véritable chœur de sanglots. Pendant la crémation du cadavre, les gens de la ville se livrèrent aux plaisirs d’un banquet, suivi de représentations théâtrales et d’autres amusements dont le plus suivi fut le jeu. Les évolutions comiques d’un nain et d’un géant eurent beaucoup de succès, et une troupe de jolies tilles de Lakon, qui exécutaient diverses danses au son de leurs airs nationaux, vint achever la démonstration de ce fait que la crémation du corps d’un chef n’est pas plus à Siamrap un sujet de profond chagrin que ne le serait parmi nous l’incendie d’une maison dont tous les habitants seraient en sûreté et que l’on saurait couverte par une assurance. Selon les croyances du pays, le chef défunt n’avait fait que quitter sa vieille forme terrestre pour en revêtir une autre plus convenable à un être rapproché d’un degré de plus du Nirvana.
- La seule objection que, dans nos pays chrétiens, l’on puisse raisonnablement faire à la crémation, c’est le sentiment qu'il y a pour les parents des décédés quelque chose de barbare dans la destruction rapide d’une forme aimée et familière. Cependant le procédé de lente décomposition qui s’accomplit dans le tombeau n’est pas moins certain et au fond est infiniment plus infect et dégoûtant.
- D’autres aussi, qui sans doute ne croient pas que la poussière des corps se mêle à la terre d’où elle est venue et passe, par des décompositions et des recompositions successives, dans l’organisme des plantes et des animaux, se demandent comment la crémation est compatible avec la doctrine de la résurrection des corps? Ces personnes ne semblent pas avoir une haute idée de la puissance du Très-Haut ; car elles se figurent sans doute que le procédé de la crémation affecterait de quelque façon ses desseins ultérieurs. C’est un sujet que je ne puis traiter ici. Cependant je dois dire que je ne vois pas d'objection sérieuse à la crémation considérée comme moyen de débarrasser des cadavres les cités populeuses dans le voisinage desquelles de grands cimetières encombrés de morts sont un danger permanent pour la santé publique.
- Le lendemain nous montâmes sur nos éléphants et partîmes pour les montagnes de Ritchi éloignées de Siamrap d’environ 45 à 50 kilomètres. Ces montagnes passent pour contenir les carrières d’où les anciens Cambodgiens tiraient leur pierre à bâtir. Sur notre route nous vîmes encore une foule de ruines dont la plus remarquable est la large chaussée qui mène jusqu’au pied des montagnes et se trouve encore dans un bon état de conservation. L’officier qui devait nous accompagner fit, avant de partir, des offrandes à divers autels pour conjurer la malignité des esprits qui infestent ces solitudes sauvages, puis nous partîmes à poil sur nos éléphants, décidés à tenter le passage à travers l’épaisse jungle des montagnes.
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- Ce voyage sur le dos nu d’un éléphant ne nous parut pas aussi agréable qu'il était nouveau pour nous. La peau lâche de l’animal avait une façon fort déplaisante de nous faire aller deçà et delà sur la dure échine de l’éléphant. Toutefois il n’y avait qu’à se résigner, car en pareil lieu on ne pouvait se servir des howdahs; et nous dûmes reconnaître bientôt que les éléphants eux-mêmes ne pouvaient pénétrer dans ce gigantesque fourré de jungle et de forêt qui de tous côtés se refermait sur nous. Il nous fallut donc rebrousser, non toutefois sans nous être imaginé que nous avions vu les traces d’anciennes carrières de pierre. Cette expédition nous prit trois jours, au bout desquels nous nous dirigeâmes vers le lac de Thalé-Sap.
- Pendant la saison des pluies les eaux de ce lac s’élèvent très-haut et forment une sorte de réservoir pour le Mékong ; mais à l’époque où nous le trouvâmes, ce qui nous prit cinq jours, beau n’avait pas plus de trois ou quatre pieds de profondeur, tandis qu’à la fin de la saison les eaux sont si hautes qu’elles submergent en partie les forêts qui s’étagent sur ses bords. Quelques villages de pêcheurs émaillaient le lac. Ces villages sont bâtis sur pilotis et il en est qui sont très-éloignés des rivages. Ils me rappelèrent par leur situation et leur apparence générale tout ce que l’on a dit des villages lacustres des temps préhistoriques en Suisse. Les maisons sont bâties sur une seule et grande plate-forme de bambou qui est commune à tout le village et sur laquelle aussi l’on vide et l’on fait sécher le poisson. x\près avoir traversé le lac Thalé-Sap, nous entrâmes dans le bras de rivière qui porte ses eaux au Mékong, et nous pûmes constater qu’il se fait un grand commerce d’huile de poisson dans les villages annamites disséminés sur ses bords. Nous fûmes vraiment étonnés en voyant les énormes quantités de poissons qui se pêchent dans ce lac et de là sont envoyés aux villages annamites pour y être bouillis et réduits en huile. Ce commerce lucratif donne du travail à des milliers de familles, — les seules vraiment industrieuses qu’il y ait dans ce pays.
- Soudain nous nous trouvâmes de nouveau en contact avec la civilisation européenne, un tournant du fleuve nous ayant amenés en vue d’une petite canonnière qui attendait M. de Lagrée dont le voyage à Siamrap tirait à sa fin. La rencontre fut pour moi aussi heureuse qu’inattendue et je me souviendrai toujours avec reconnaissance de la réception cordiale que les officiers français me firent à leur bord.
- Le 26 mars nous atteignîmes Campong-Louang, première place de commerce de quelque importance que l’on rencon tre en descendant le fleuve. Cette ville est en partie habitée par des Malais, comme on peut s’y attendre, à ne considérer que le nom qu’elle porte. Par le
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- lait, les établissements malais sont communs sur les deux rives du lleuve et doivent remonter à une date fort ancienne, car les chefs des villages que j’interrogeai ne purent me donner aucun renseignement exact sur l’époque où les Malais étaient venus se fixer dans le pays. Ils restent fidèles à leurs coutumes nationales, sont gouvernés par leurs propres chefs et pratiquent la religion mahométane.
- Le bazar de Gampong-Louang nous offrit une scène très-animée et nous y vîmes peu de personnes qui ne fussent bien vêtues, affairées et, à en juger par les apparences, prospères.
- Nous arrivâmes le 27 au soir à Pénompinh, et nous jetâmes l’ancre devant le palais, au centre même de la ville. C’est un peu plus loin que convergent plusieurs cours d’eau dont le plus important est le Mékong, et après le Mékong l’artère par laquelle le lac s’emplit dans une saison et se vide dans une autre, artère dont nous venions de suivre le cours. Le roi nous traita avec beaucoup de courtoisie, nous donna pour logement une maison située dans le parc qui environne le palais et nous invita plusieurs fois à sa table où d’excellents dîners à l’européenne nous furent servis. Sa Majesté avait un cuisinier français : ainsi s’explique l’habileté culinaire dont le déploiement avait été pour nous une si agréable surprise. Nous appréciâmes d’autant plus ces excellents dîners que depuis fort longtemps nous n’avions pas eu un seul bon repas. Le lecteur pourra en juger lorsque je lui dirai qu’àMakhon-Wat, éprouvant le besoin d’unenour-riture un peu fortifiante, et n’ayant alors aucune idée du système américain qui consiste à couper une tranche sur la bête et à la laisser s’en aller en vie, nous dûmes acheter l’animal entier pour nous procurer un rôti de bœuf. Nous en fîmes trois bons repas, ce qui nous valut d’être regardés comme des démons par les pieux bouddhistes qui ne supportent pas l’idée qu’on puisse tuer un bœuf. Nous essayâmes bien de conserver quelques morceaux de la bête, mais nous n’y réussîmes pas.
- Sa Majesté nous fit l’honneur de nous inviter à voir danser ses bayadères. Ce fut long et, sauf la nouveauté du spectacle, assez ennuyeux. Le roi, étendu sur une couche, et presque nu, ne cessa de fumer et de mâcher du bétel tant que dura la représentation. Les soucis de l’Etat n’avaient pas l’air de peser d’un poids bien lourd sur le front de ce souverain.
- En retour des présents que nous lui fîmes, ce monarque sans gêne nous envoya un matin un porc entier. A coup sûr, c’était à l’insu de son cabinet qu’il avait accompli un acte si inconsidéré. Quoi qu’il en soit, la vue de ce porc fut un spectacle auquel nos Chinois ne purent résister. Avoir un porc entier, un porc tout à nous, un porc donné ! Ils savaient d’ailleurs que leurs maîtres ne tenaient point à en manger. Presque mécaniquement ils mirent jaquette bas et,.
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- riant, grimaçant, faisant claquer leurs lèvres dans une sorte de délire joyeux, ils s’occupèrent des préparatifs du festin. Le porc et le festin durèrent trois jours, au bout desquels nos serviteurs célestes nous demandèrent de la façon la plus touchante de leur payer leurs gages et de leur permettre de rester dans un pays où les porcs se donnent.
- Je photographiai le roi en costume d’apparat, puis en uniforme de maréchal de France. Je me souviens que, pour compléter ce dernier costume, il y eut, à propos de bottes, une difficulté que le cuisinier français parvint à résoudre en prêtant une paire des siennes à Sa Majesté.
- Une nuit, durant notre séjour à Pénompinh, un incendie éclata dans un grand établissement malais situé de l’autre côté du lleuve. Le spectacle était aussi grandiose que terrible, et nous nous hâtâmes de traverser le fleuve pour offrir nos services aux incendiés. Mais jugez quelle fut notre surprise quand nous vîmes les Malais, hommes, femmes, enfants, tranquillement assis sur le rivage et observant sans bouger les progrès de l’incendie. Nous nous dirigeâmes vers l’Orang-dainu ou chef, et cherchâmes à lui persuader qu’il fallait exciter ces gens à faire au moins quelques efforts pour sauver ce qu’ils avaient déplus précieux. Mais nous n’obtînmes de Inique cette réponse laconique : «Fedatouan! » (Non, monsieur.)—« Pourquoi non? Ont-ils donc mis eux-mêmes le feu à leurs maisons? » — « Feda touan ! » (Non, monsieur.) « Touan lia pounia krajah! Kinappa boullie haut? » (C’est l’œuvre de Dieu! Qu’y pouvons-nous?) Lorsque l’incendie eut à peu près accompli son œuvre de destruction, le chef nous dit que la coutume chez les fils de l’Islam était de laisser les incendies suivre leur cours, un incendie étant pour Dieu un des moyens les pins simples de punir les péchés des gens et de leur permettre de rentrer ainsi en grâce à ses yeux. Et lorsque la dernière maison s’écroula et que les habitants se préparèrent à passer la nuit sur ia terre nue, « Rendons grâces à Dieu ! » dit-il. Il aurait mieux fait de rendre grâces au diable, et il aurait été plus près de la vérité, car il nous fut affirmé par des habitants de la ville que ces conflagrations sont généralement l’œuvre d’incendiaires qui, ayant de grandes quantités de bois de bambou à vendre, allument ces incendies pour faire monter les prix des bois de construction et donner une nouvelle activité à leur commerce. Aussi les incendies sont-ils assez communs, et toujours les pauvres sots, qui en sont les victimes, y voient la punition de leurs péchés, tandis que les rusés spéculateurs chinois, s’enrichissant à leurs dépens, y trouvent la récompense de leurs propres crimes. Les autorités n’ignorent point cela, mais elles reçoivent probablement de l’argent pour fermer les yeux.
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- Pourvus d’éléphants par le roi, de qui nous avions reçu, aussi bien que des officiers français détachés à Campong-Louang, toutes sortes de marques de bonté, nous partîmes pour Kampout. Le district à travers lequel nous avions à voyager abonde en montagnes couvertes de forêts et en riches plaines bien cultivées. Mal- • heureusement, comme nous étions au fort de la saison sèche, nous souffrîmes beaucoup du manque d’eau. Les districts situés entre Pénompinh et Kampout sont les plus productifs qu’il y ait aujourd’hui au Cambodge. Le riz y croît en si grande abondance, qu’en dépit de la consommation qu’en font les habitants dont c’est la nourriture principale, il en reste des quantités considérables pour l’exportation. Le sucre de palmier est un autre article de commerce fort important pour le pays. On y produit aussi de la soie, et c’est là que se fabriquent les riches langoutis non moins estimés pour l’éclat de leurs couleurs que pour la solidité de leur texture.
- Dans une plaine que nous traversâmes, une bande de rebelles avait été, je ne sais exactement à quelle époque, taillée en pièces, et le crâne d’un des chefs, qui avait été fait prisonnier et mis à mort, se voyait encore planté sur une pique, pour servir d’exemple à ceux qui auraient pu être tentés de l'imiter.
- A la chaleur accablante du jour succédait l’air froid et humide de la nuit, accompagné d’abondantes rosées. Un soir, après une fatigante journée de marche, nous nous étendîmes comme de coutume sur le sol, en plein air. Lorsque, à la pointe du jour, je m’éveillai et me retournai du côté de mon compagnon, je me sentis raide et torturé de douleurs dans tous les membres, et je vis que mon ami, qui dormait encore, avait le visage et les cheveux tout brillants de gouttes de rosée. A la longue les douleurs rhumatismales passèrent; mais nous fîmes désormais un peu plus d’attention au choix des lieux où nous devions passer la nuit.
- Le 9 avril, au sortir d’un défilé qui court entre des montagnes hautes de cinq ou six mille pieds et couvertes de forêts d’arbres verts, nous nous trouvâmes sur les terres cultivées qui environnent Kampout. Nous avions mis environ cinq jours à faire ce voyage.
- Kampout est situé sur la côte près de l’extrémité sud du golfe de Siam. On y arrive par un petit fleuve aux eaux peu profondes, dont la navigation est difficile et dont l’entrée est défendue par une barre qui force les navires à rester à l’ancre dans la rade. Les principaux marchands de Kampout sont, est-il nécessaire de le dire, des Chinois. Ce sont des Chinois aussi qui cultiventle riz, le sucre et le poivre,dont l’exportation Constitue presque tout le commerce du port. Du reste, cette place de commerce est en décadence, et le port, au moment de notre visite, était, disait-on, bloqué par une flotte de pirates ayant la Chine pour patrie, comme les marchands à la fortune des-
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- quels ils en voulaient, mais originaires de provinces différentes, les marchands étant de la province de Foukien, et les pirates, de l’île d’Hainan. Nous apprîmes que quelques-unes de ces jonques de pirates avaient Bangkok pour destination, et l’un de nos domestiques, . Chinois de Hainan, nous engagea môme à prendre passage sur la jonque de ses compatriotes les pirates ; mais un vieux chef malais que nous connaissions et que nous eûmes le plaisir de rencontrer à Kampout, nous avertit du danger, et nous déclinâmes la proposition.
- Ce chef malais, attaché au service du roi du Cambodge, avait plus d’une fois contribué, avec le secours de sa fidèle ép’ée, à supprimer de dangereuses rébellions. Je lui demandai s’il voudrait, et à quel prix, se défaire de cette épée. « Non, monsieur, » me répondit-il, en pliant la lame presque en deux et la laissant venir en se redressant jusqu’à un pouce de ma gorge, « je ne me séparerai de mon épée qu’avec la vie. » Il y a à Kampout une colonie malaise qui passe pour être composée de ce que l’on appelle des hommes de combat, mais mon ami Mohamet, — c’est ainsi que je l’appellerai, bien que je sache que ce n’était pas son vrai nom, — me fit une longue histoire au sujet d’une mission pacifique dont il était chargé, mission très-importante, à l’entendre, pour la prospérité du royaume.
- « Je fus un jour chargé, me dit-il, d’aller chercher dans les montagnes de l’intérieur un éléphant blanc que l’on disait y avoir été vu par des Orang Outang ou Orang Boulât, hommes sauvages qui habitent ces montagnes.
- — Qu’est-ce que c’est que ces hommes sauvages? » lui dis-je.
- Alors Mohamet, d’un air de profonde pitié pour mon ignorance,
- reprit :
- « Ah ! vous savez bien des choses, à ce qu’il paraît, mais vous ne savez pas ça.
- — En avez-vous jamais vu un vous-même, Mohamet ?
- — Non, monsieur, pas exactement, pas tout à fait ; mais je les ai vus s’enfuir à travers la forêt : ils sont très-noirs et très-velus, ont un langage à eux, mangent des noix et des fruits, comme les singes, et font usage d’arcs et de flèches. Venez avec moi et je vous les ferai voir. En outre, si vous aimez la chasse, il y a des éléphants, des rhinocéros, des tigres, des daims, et une foule d’autres animaux qui habitent ces pays sauvages, et dont les Orang Boulât se nourrissent. Mais ce n’est pas tout, si vous voulez me donner dix jours, je vous promets, sur la lettre du roi que vous avez, de vous conduire tout à fait au sommet de ces montagnes lointaines, àmn endroit où fleurissent des lotus sacrés et des lis assez grands pour que l’on puisse s’asseoir sous leur ombre. Là, à la nuit, l’on entend autour des étangs sacrés les murmures d’êtres étranges et l’on voit les
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- lumières magiques des Orang Anto (esprits) qui nourrissent de leurs propres mains les reptiles qui habitent ces eaux. Au sommet de la montagne, dans le roc le plus dur, on voit des empreintes de pieds d’animaux de toute taille. Quelques-unes ont trois pieds de diamètre, d’autres sont plus petites ; les unes sont des empreintes de pieds fourchus, d’autres, de pieds avec doigts et ongles ; toutes sont aussi parfaites que si elles venaient d’être moulées dans de la terre glaise. Maintenant, j’arrive à la dernière chose que je voulais vous dire, et, par le saint prophète de la Mecque, c’est la pure vérité. »
- Ici il fit un geste signifiant qu’il aimerait mieux se couper la gorge que de mentir et continua :
- « Au haut de la montagne il y a un navire de pierre. Il y manque les mâts, il est vrai ; mais c’est tout, car il y a, sur le pont, jusqu’à un rouleau de cordages de pierre. C’est un immense navire, usé par places, mais encore complet. Qui peut dire combien il y a de milliers et de dizaines de milliers d’années qu’il est là, sur cette montagne, où Ton peut le voir ? »
- Quant à l’éléphant blanc, il me dit qu’il n’avait pu le trouver, et qu’il lui avait été également impossible d’entrer en communication avec les Orang Boulât.
- Que penser de cette histoire? Mohamet parlait avec l’accent de sincérité d’un homme qui raconte ce qu’il a vu, et il m’esquissa sur le sable, avec la pointe de son épée, la forme du navire.
- Peut-être avait-il vu tout cela en songe et avait-il fini par se persuader, à force de le raconter, que c’était une réalité. Peut-être avait-il découvert l’arche de Noé pétrifiée, et le véritable mont Ara-rat ; peut-être était-ce purement un conte fondé sur l’histoire du déluge dans le K or an.
- Ce quJil y a de certain, c’est qu’il s’offrit à nous conduire sur les lieux, et l’offre était vraiment tentante ; mais nous décidâmes, mon compagnon et moi, qu’un changement d’air nous était indispensable. Notre santé était affaiblie par suite de la chaleur du climat, du manque d’eau pure et de l’absence de.nourriture fortifiante. Nous louâmes donc une chaloupe montée par six hommes,et nous mîmes à la voile pour Bangkok. C’était un voyage d’environ 500 milles (150 lieues marines) à faire en remontant le golfe de Siam. Pleins de confiance dans une petite carte du pays et en notre boussole, nous ne cessâmes, Kennedy et moi, de veiller à la direction du navire, et nous accomplîmes en un peu moins de cinq jours le voyage de Kam-pout à l’embouchure duMénam.
- Quelques-unes des îles où nous débarquâmes en passant n’avaient pour habitants que des oiseaux, des insectes et des animaux sauvages. Dans l’une d’elles nous trouvâmes la piste d’un éléphant. On
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- voyait que l’animal y avait mangé récemment. Ce fait est précieux, car il tend à corroborer la théorie en vertu de laquelle ces îles auraient originairement fait partie du continent dont elles auraient été séparées par l’effet de quelque action volcanique. C’est la théorie que M. Wallace met en avant pour expliquer l’histoire naturelle de ces régions. C’est à peine si dans ces îles on trouverait un point stérile ; elles sont couvertesjusqu’à leurs sommets de feuillages toujours verts et sortant du sein des mers comme un amas confus mais splendide d’arbres gigantesques, d’arbrisseaux enchevêtrés et de plantes parasites. Çà et là, sous une draperie de plantes grimpantes, perce quelque rouge falaise, et au milieu des roches et des sables dorés brille le miroir de clairs étangs, pleins de magnifiques plantes marines et de coquillages aux couleurs étincelantes. Le lit de l’Océan, visible à travers maintes brasses d’eau transparente, rivalise avec la terre pour la richesse de couleur de ses plantes, de ses coquillages et de ses coraux.
- Assez tard dans la soirée du 18 nous mîmes la proue, à ce que nous crûmes du moins, sur la bouche du Ménam ; mais la nuit malheureusement était sombre, et les rives du fleuve sont si basses que nous nous trompâmes et dûmes jeter l’ancre à cinq milles (8 kilomètres) à l’est de l’embouchure du fleuve. 11 faisait un gros temps, etdurant toute lanuitla mernous favorisa debains froids trop nombreux pour les compter.
- A la pointe du jour nous remîmes à la voile et arrivâmes sains et saufs à Bangkok, au grand étonnement de quelques-uns de nos amis qui nous avaient recommandé, lorsque nous partîmes, d’emporter nos cercueils et de faire d’avance dire l’office des morts.
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- Saigon. — Le poii. — La ville. — La colonie européenne. — La ville chinoise.
- — Les habitations fluviales. — Coutumes cochinchinoises. — Les négociants chinois. — Le village de Tchoquan. — Le sorcier. — La plaine des Tombeaux.
- — Pétrouski.
- Saigon, capitale de la Gochinchine française, est située sur un affluent du Mékong. Cette branche du grand fleuve est étroite et tortueuse, mais assez profonde pour admettre les navires du plus fort tonnage. La ville, dont la physionomie est, ou du moins était, à l’époque de ma visite, pleine de mouvement et de gaieté, semble un peu trop éparpillée. Le port, qui contient un bassin à flot, est couvert d’une flotte de navires cuirassés, de steamers de la compagnie des Messageries maritimes, et d’autres navires de commerce, sans parler des nombreux vaisseaux aux voiles carrées qui attendent des cargaisons de riz, principal produit des vastes plaines d’alluvion du sud de la Gochinchine. Le long du quai s’étend une longue ligne de cafés, de maisons de commerce, de bureaux du gouvernement. Çà et là flottent les drapeaux des divers consulats. Remarquable entre tous ces édifices est un hôtel en voie de construction et qui promet de devenir un des plus beaux du monde.
- Les larges routes unies, bordées d’arbres et pénétrant en lignes parfaitement droites dans l’intérieur du pays, forment un des traits les plus curieux de cette colonie et montrent que le gouvernement n’a point perdu de temps et n’a point épargné les dépenses pour exécuter les mesures qui peuvent matériellement contribuer à la prospérité et au bien-être général. Quant aux résidents eux-mêmes, ils jouissent dans leurs habitations de presque autant de confort et de luxe qu’on en peut trouver en Europe. Toutefois il m’a semblé, autant que j’en pouvais juger, que la plus grande partie du commerce de Saigon est entre les mains des Anglais et des Allemands. Ce n’est pas qu’il n’y ait aussi un grand nombre de maisons françaises ; mais, de façon ou d’autre, le marchand français conduit son commerce avec tant d’aisance et de politesse, des manières si élégantes et une telle absence apparente
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- de soucis, que les affaires ont l’air de n’être pour lui qu’un moyen de se procurer une existence agréable, et non cette lutte continuelle par laquelle, après une vie de fatigue, coupée de nuits d’insomnie, on arrive à arracher enfin quelque fortune aux mains jalouses du destin. Voici du reste l’emploi du temps de la plupart des négociants de Saigon. Vers cinq heures et demie ou six heures du matin un domestique chinois frappe à la porte et dit en malais (langue parlée par les Chinois de Singapore) : « Touan bangon adda copie. — Eveillez-vous, monsieur, le café est prêt. » Après avoir pris sa tasse de café, préparé à la parisienne, et mangé quelques fruits fraîchement cueillis, le négociant descend en bajo et en paja-mas (en robe de chambre et en pantoufles) à son bureau qui est au rez-de-chaussée, et là, le cigare aux lèvres, il travaille jusqu’à neuf heures et demie. Avant de déjeuner, il prend un bain et fait sa toilette. Le déjeuner se compose de riz, de curry. C’est le déjeuner bien connu de tous ceux qui ont voyagé en Orient. Après ce repas, le temps se passe à lire, à fumer, à faire la sieste, à flâner, en un mot, jusqu’à ce que la grande chaleur du milieu du jour soit passée. Alors on sert le goûter (tiffm) et après le goûter, on se remet au travail pour deux ou trois heures ; puis on va se promener un peu, écouter la musique militaire, faire au cercle une partie de billard ou de cartes, ou déguster un verre d’absinthe au café à la mode. Après le dîner on passe la soirée tantôt en famille, tantôt au cercle ou au café, où l’on joue, même jusqu’à une heure fort avancée de la nuit.
- Cette existence, naturellement, est variée par des bals, des dîners, des réceptions officielles au palais du gouvernement.
- Il me revient en mémoire d’avoir rencontré à un bal du gouvernement deux Chinois, dont l’un assistait pour la première fois à ce genre de fête. Quelqu’un s’était amusé à lui faire croire que la danse, dont le caractère grave et l’étiquette compassée ne pouvaient manquer de le frapper, était une cérémonie funèbre, et il demandait très-sérieusement s’il n’aurait pas dû venir en blanc (c’est la couleur du grand deuil en Chine) pour donner aux affligés une marque de sympathie, lorsqu’enfin il découvrit qu’on s’était moqué de lui.
- Les Français aussi, en dépit de leur vivacité d’esprit, sont quelquefois victimes d’illusions du même genre. Invité un jour à dîner chez un négociant français, je remarquai que les convives ne parlaient que de la mort prématurée d’un voyageur, naturaliste aussi dévoué que distingué, directeur du Jardin des plantes de Saigon. Ce malheureux, disait-on, avait été volé et assassiné par une bande d’indigènes qui l’avaient attaqué dans un district montagneux où depuis plusieurs mois il se livrait à des recherches botaniques.
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- Le dîner fut des plus tristes ; le jeune martyr de la science était aimé et estimé de tous ceux qui le connaissaient, et il n’en était pas un, parmi ceux qui assistaient à ce dîner, qui ne jurât de tirer prompte et éclatante vengeance des assassins, dont quelques-uns, d’après la rumeur publique, étaient déjà sous la main de la justice. Au plus fort de ce débordement de sympathie et de regret, un pas léger se fît entendre dans l’escalier, la porte s’ouvrit et le savant assassiné se précipita dans les bras de ceux qui déploraient si éloquemment sa perte. 11 avait, comme il le raconta lui-même, été arrêté et avait perdu tout ce qu’il portait avec lui, mais il s’était trouvé parmi les indigènes un brave homme qui lui avait sauvé la vie.
- La ville indigène, dont le nom est Cbolon, est à quatre ou cinq kilomètres de la ville européenne. Si le lecteur veut m’accompagner dans une promenade matinale, je le conduirai à cette ville mi-chinoise, mi-annamite. La route que nous devons suivre longe le Grand-Canal, — grand de nom seulement, car ses bords sont envahis par les mauvaises herbes, et ses eaux à marée haute sont boueuses et à marée basse ne sont plus que du limon. Une meute de chiens errants {'pariah dogs) s’élancent devant nous sur la route, et à travers le nuage de poussière qu’ils soulèvent, nous entrevoyons une longue file de charrettes du pays, traînées chacune par une paire de bœufs attachés, par une courroie traversant leurs narines, à la charrette qui les précède immédiatement. Toute la file est conduite par un petit garçon ; les hommes dorment parmi les défenses, les cornes, les peaux, la résine de tamarin et la gomme-gutte qulls viennent vendre au marché. Les roues des charrettes crient, à déchirer les oreilles, sur leurs essieux de bois sec; et quelle fortune que celle que ferait l’entreprenant spéculateur qui aurait l’idée de venir tout simplement se promener avec quelques-unes de ces charrettes dans les plus tranquilles petites villes du voisinage de Londres !
- Nous sommes maintenant sur la grande route de Gholon. Là-bas à gauche est la gendarmerie, et voici venir une longue procession de femmes aux pieds nus qui portent des légumes à la ville. Leur costume, sauf le chapeau qui a l’air d’un immense panier en équilibre sur leur tête, ressemble à celui des paysannes chinoises. Ces curieux chapeaux sont faits avec des feuilles sèches et mesurent deux pieds de diamètre sur six pouces de hauteur. Ceux des hommes sont encore plus larges, coniques de forme et descendent très-bas sur les épaules. Les porteurs de ces immenses éteignoirs sont obligés de les relever pour y voir devant eux; mais il faut avouer que ces chapeaux conviennent admirablement aux Annamites, car ils les protègent contre la pluie, ce qui est tout pour des gens qui voient dans l’eau leur plus mortel ennemi. Pendant plus de trois mois
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- que j’ai passés en Cochinchine, je ne me souviens pas d’avoir jamais vu un indigène se laver, à moins qu’il n’en fût requis pour qu’il devînt possible de prendre une photographie exacte de son visage ; et môme alors fallait-il veiller à ce que l’opération fût consciencieusement accomplie ; car le lavage était fait de manière à laisser autour de la figure une bordure de crasse que je ne saurais comparer qu’à un terrassement destiné à protéger le visage contre toute violence extérieure.
- Mais continuons notre excursion. Il n’avait pas plu depuis plusieurs mois, et les haies et les arbustes étaient couverts de poussière, mais égayés par les convolvulus aux couleurs variées. Pour trouver, à cette heure matinale, quelque chose d’intéressant à observer sur la route, il nous fallut arriver à un kilomètre ou deux de la ville. Là commence la Plaine des Tombeaux, cimetière qui n’a guère moins de trente kilomètres d’étendue. Il y a des siècles que, sur l’avis des astrologues de la cour, ce terrain fut consacré parles souverains de la Cochinchine à la sépulture des morts. Le télégraphe qui aujourd’hui longe la route dit clairement qu’une nouvelle vie a pénétré dans ce pays et qu’une nouvelle ère historique s’y est ouverte. Cholon est devant nous. Les principaux habitants de la ville sont des Chinois, et partout, dans l’apparence extérieure des temples et des maisons, aussi bien que dans l’activité industrieuse de la population, se montrent les traits caractéristiques de la vie chinoise. Il y a des heures que la ville est éveillée ; mais parmi les gens alfairés que nous rencontrons, nous ne reconnaissons que des Chinois.
- C'est de l’autre côté du fleuve qu’il faut passer pour voir quelque chose des Cochinchinois. Là des centaines de bateaux groupés ensemble forment une ville flottante. Un grand nombre de marchands chinois y sont déjà : les uns débattent le prix à payer pour les cargaisons de riz ; les autres ont conclu leurs achats et payent les indigènes en pleins paniers de monnaie de cuivre.,Quelques pas plus loin, nous sommes au milieu des habitations fluviales. Est-il un genre de vie plus primitif que celui-ci ? Les cavernes qu’habitaient les Bretons nos ancêtres, étaient des châteaux comparées à ces demeures, et les habitations lacustres de la Suisse, des palais. Ici une famille de sept personnes a pour demeure une hutte de sept pieds sur cinq. Les arrangements sanitaires sont simples : la cabane étant construite sur une plate-forme élevée de quelques pieds au-dessus de l’eau, c’est dans le fleuve que tombent toutes les immondices. Le capitaliste qui se propose de construire une habitation fluviale de ceite espèce, habitation qui puisse offrir à une nombreuse famille les plaisirs de la société, une vue magnifique du fleuve, et toutes les facilités passibles pour la pêche, sans taxes ni loyer de terrain à payer, et avec un système de drainage auquel,
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- pour la simplicité et le bon marché, aucun autre n’est comparable, a tout simplement à débourser, pour la construction et la décoration de cet édifice, la somme fabuleuse de deux dollars et demi ou douze francs cinquante centimes. Le locataire d’ailleurs est tenu de faire les réparations.
- Le lecteur remarquera sur la gravure ci-jointe que le pater familias s’est modestement retiré derrière ses enfants. La matinée est chaude, et il n’a pour tout vêtement qu’un chapeau conique, signe de la dignité paternelle. Comme il est à demi civilisé, il aurait, à notre approche, ôté ce précieux ornement, si pour lui éviter un fort rhume et peut-être une fin prématurée, je ne l’avais prié de ne pas se découvrir. Bien que tout habillement soit absolument inconnu aux enfants jusqu’à l’âge de cinq ou six ans, le vêtement est dans ce pays un des chapitres les plus coûteux pour une famille.
- Près de ces huttes fluviales, sont les canots, faits de troncs d’arbres creusés; ils servent à la pêche, aux visites, au transport des objets vendus ou à vendre.
- Les indigènes, comme je l’ai déjà dit, ne sont point propres du tout. Ils ont bien l’eau à leur portée, mais le savon serait une marchandise d’un fort mauvais placement parmi eux, à moins que l’idée ne leur vînt de le manger, ce qui arrive quelquefois. Ils travaillent aussi peu que possible, et passent leurs nombreux loisirs à fumer, à mâcher du bétel, tant qu’ils en ont, et à chasser un singulier gibier. Le croirait-on ! Est-ce assez dégoûtant ! Leur terrain de chasse est le caput humanum, et le gibier diminutif qu'ils y trouvent est pour eux un manger délicat.
- A Cholon, comme dans tous les pays de la Gochinchine et de la Malaisie où les Chinois ont émigré, la race asiatique dominante est la race chinoise. Non-seulement, en effet, les Chinois font pour leur propre compte le commerce d’importation et d’exportation, mais presque partout ils servent d’intermédiaires entre les marchands étrangers et les indigènes. Je fis à Cholon la connaissance d’un ou deux de ces marchands chinois. Ils n’étaient que depuis quelques années dans le pays où ils étaient venus comme simples journaliers, et, par leur ardeur au travail et la réputation d’honnêteté qu’ils s’étaient faite, ils avaient réussi à gagner le patronage et la confiance des négociants européens de Saïgon.
- Durant les jours de fête du nouvel an chinois, je fus invité chez un de ces marchands. Il serait difficile de dire à quel ordre d’architecture appartenait la maison, mi-chinoise, mi-européenne. Les magasins avaient momentanément changé d’aspect et de destination. Les comptoirs, recouverts de nappes brodées, étaient chargés, non de marchandises, mais de vivres. Des centaines de cartes de visite rouges, aussi grandes que des feuilles de papier à lettres, et por-
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- tant des noms chinois, ornaient.-le bas des murs. Sur une table, dans une vaste pièce, à l'étage supérieur, s’étalaient, sur un service européen, toutes sortes de mets, do vins, de friandises. Il y manquait des assiettes et des couteaux, mais notre hôte donna pour excuse que ses^amis cochinchinois avaient demandé la permission de les emporter comme curiosités.
- Quelques-uns de ces fils de Ilan s’établissent définitivement dans le pays; mais, pour le plus grand nombre, ils retournent en Chine, où ils consacrent une partie de leurs économies à l’achat de quelque titre insignifiant et d’une garantie de leur sécurité personnelle. Avec ce qui leur reste, ils se retirent des affaires ou les reprennent à nouveau.
- Le village de Tchoquan est à mi-chemin entre Saigon et Gholon. Le sentier par où l’on y arrive est borné à droite par une luxuriante haie de bambous; à gauche, au milieu d’un champ de riz, est un étang profond où les buffles aiment à se vautrer et à se couvrir de larges plaques de houe qui les garantissent contre les piqûres des moustiques. En entrant dans le village, on ne voit guère que les arbres fruitiers qui environnent les maisons. Les orangers et les citronniers (cif)'tts decumana) étaient, à l’époque de ma visite, tellement chargés de fruits que leurs branches en pliaient. L’entrée du village, autant que j’en pus juger, consistait en un chemin étroit se déroulant entre deux murailles de cactus épineux. Ce chemin conduisant il un véritable labyrinthe d'autres chemins exactement pareils, je me trouvai fort embarrassé pour choisir celui de Tchoquan. La vérité est que je passai plusieurs fois au cœur même du village sans m’en douter, les maisons étant séparées les unes des autres et cachées aux regards par de grandes haies de cactus ou de bambous. Les indigènes aiment fort la retraite, et chaque épine de la haie qui entoure leurs demeures semble dire que la famille ne se soucie pas d’être dérangée. Si vous n’en êtes pas convaincu, vous n’avez qu’à ouvrir la porte de clôture, et aussitôt, vous verrez d’affreux chiens affamés vous montrer leurs crocs et meme vous sauter aux jambes. Dans les sentiers du village, des groupes d’enfants complètement nus se roulent dans la poussière ou se prélassent à l’ombre4 fumant des cigarettes dont ils chassent la fumée par la bouche et par le nez avec une satisfaction auprès de laquelle celle des fumeurs plus âgés n’est rien. Ce n’est pas seulement des enfants, mais des hommes qu’on trouve ainsi causant assis ou couchés sur le bord des chemins (la haie n’étant pas de celles où l’on peut s’appuyer). Toutefois, comme les cabarets ne sont pas multipliés, comme chez nous, les hommes, quand ils ont assez des chemins, se retirent chez l’un de ces aubergistes, ferment au verrou la porte extérieure, s’établissent sous la véranda, sur des sièges ou des bancs
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- Route de village cochinchinois.
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- couverts cle nattes et munis d’oreillers de bois, se font servir du thé, des cigarettes, du samchou, du bétel, et, à demi couchés, reprennent leur conversation.
- Entrons aussi dans cette demeure. Les deux interlocuteurs qui ont besoin de s’étendre ainsi pour supporter les fatigues du dialogue (je ne raconte que ce dont j’ai été personnellement témoin) sont deux propriétaires. Ils possèdent bien chacun 40 ou 50 ares de terre dans le village. Les deux jeunes fdles gentilles mais sales qui éventent leurs maîtres sont des esclaves. La dame de la maison est dans l’intérieur où, en fumant, elle fait sauter son enfant sur ses genoux. La maison, bien bâtie, repose sur des piliers de brique qui s'élèvent de trois pieds au-dessus du sol ; une charpente de bois sculpté soutient le toit couvert de tuiles, la porte s’ouvre entre deux vérandas ; au-dessus du treillis une sorte d’enseigne porte le nom ou titre du propriétaire ; aux montants de la porte sont fixées d’autres enseignes sur lesquelles se lisent des citations tirées d’auteurs classiques chinois. Quand le propriétaire est un homme riche, c’est toute la façade qui est ornée de sculptures auxquelles la peinture et la dorure donnent un aspect somptueux qui sert à cacher les défauts d’un intérieur où la famille est en proie à la vermine et â la saleté. L’air fétide que l’on y respire ne nous fait pas désirer de prolonger l’inspection. Cependant, notons en passant le bel arrangement d’un boudoir où une vieille femme coud assise sur une table, tandis qu’un homme entre deux âges est étendu sur un lit de repos. Quelques chaises sont rangées autour de l’appartement; sur l’une un pot à riz plein d’oranges, un bol de riz, une tasse de samchou, et une ou deux idoles hors d’usage; sur une autre quelque harnais, et au-dessus une gravure catholique romaine peinte en rouge et en jaune ; sous la chaise un sac de fruits et quelques instruments d’agriculture. Des images chinoises et européennes sont suspendues aux murs, et un ou deux miroirs, qui donnent à la figure humaine les plus hideuses contorsions, complètent l’ameublement.
- Un peu d’air frais maintenant, puis je vous conduirai dans un autre quartier de Tchoquan où réside un sorcier. Sa maison est située à l’écart et entourée d'une épaisse haie de cactus. Il n’y a qu'un moyen de pénétrer dans cette curieuse retraite, c’est de grimper dans un arbre dont les branches s’étendent au-dessus de la haie, de marcher sur une de ces branches et de se laisser choir de l’autre côté, devant la porte de la maison. En entrant, nous trouvons le docteur, devin ou magicien, courbé sur un livre. Devant lui sont éparpillées sur une table de bois blanc les herbes qui lui servent à composer ses philtres. Il y en a un qui est tout particulièrement demandé ; c'est un philtre pour se faire aimer. L’amant désappointé
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- doit remployer sous forme de poudre que l’ou met dans une cigarette et que l’on offre ainsi à l’inhumaine qui ne se doute de rien, et qui n’a pas plutôt aspiré et renvoyé par les narines quelques bouffées de la fumée enchantée qu’elle sent son cœur pris et n’a plus qu’à se rendre.
- La posture du magicien est celle d’un homme absorbé dans l’étude la plus profonde. De temps en temps toutefois cette absorption fait place à une autre, celle du samehou dont une tasse est placée à la portée du magicien qui n’a.qu’à étendre la main pour s’en saisir. Cependant, il s’arrête pour tirer une bouffée de sa pipe, ou fixer les yeux sur quelque objet qu’il ne regarde pas, et, sans en avoir l’air, il calcule, d’après les divers symptômes de la maladie de son dernier client, les probabilités de décès ou de guérison, et se demande si, dans le cas où celui-ci mourrait, soit de la maladie elle-même, soit du traitement du médecin, les parents du défunt pourront ou devront payer sa note. Entre temps il est interrompu par un nouveau malade qui lui arrive, avec une tête ou un cœur brisé, victime d’une querelle ou d’une passion malheureuse. La branche de sa profession sur laquelle il compte le plus pour remplir sa caisse, est aprèstout l’exorcisme des démons qui ont la fureur de se loger dans le corps de ses compatriotes. Quand c’est un pauvre homme qui est en proie à un esprit malin, il peut s’en débarrasser pour environ un dollar; mais quand le possédé est un homme riche, le démon ne manque pas de se faire tirer l’oreille et d’exiger pour dix-huit ou vingt dollars de sortilèges avant de céder la place. Appelé au lit d’un malade, le docteur commence par saigner non le malade, mais lui-même. Il enfonce d’abord dans ses * propres joues de petites broches garnies à leur extrémité de bougies allumées, puis, se penchant sur le lit, il récite les louanges du bon esprit (tchauxouong) et implore son aide. Si cet exorcisme ne réussit pas, il fait venir son suppléant auquel il passe la corvée qui consiste ordinairement à tenir le bras droit étendu et dans la main droite une idole qui est censée créer un mouvement involontaire dans le bras étendu. En effet, au bout d’une heure, ce mouvement se produit, et le bras va prendre le bol de samehou, préparé pour l’idole qui dans ces circonstances a une soif tellement grande qu’elle produit chez le suppléant dés mouvements désordonnés. Les indigènes attribuent tous ces phénomènes singuliers à une espèce de magnétisme animal. 11 est d’autres parties du monde où ce magnétisme, dit-on, n’est pas inconnu. Si le traitement que nous venons de décrire reste sans effet, le docteur, prêtre et sorcier, doit se livrer à d’horribles pratiques, dormir sur les épines, marcher dans le feu, boire de la résine bouillante, bref, accomplir des prouesses merveilleuses dont je dois dire toutefois que le seul agent visible ëst
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- le samchou. Une autre source de revenus pour ce mystérieux charlatan se trouve dans le voisinage de la plaine des Tombeaux ou Dony-tâp-trâu, où sont enterrés des milliers et des dizaines de milliers de Gochinchinois. li n’a, en effet, qu’à déclarer à quelque famille affligée que la cause de ses tourments est la mauvaise position du corps du défunt par rapport au dragon terrestre, pour que la famille le charge aussitôt d’exhumer le cadavre et de le mettre dans une situation plus favorable.
- En Gochinchine, comme en Chine, le culte des morts donne lieu à une foule de superstitions, dont l’une explique la direction uniforme des tombes dans le Dong-tâp-trâu, et l’autre leur structure générale. Comme en Chine, on voit souvent en Gochinchine un dragon sculpté sur les tombes. Quand la mort frappe dans une famille, c’est le sorcier ou maître des mystères de Fengchoui, qui est chargé de présider aux funérailles de celui que peut-être ses prescriptions ont tué, et comme en tout il faut considérer la fin, il est entendu qu’il doit disposer le corps de telle façon que l’esprit dans sa nouvelle existence puisse être favorable aux intérêts de la maison. Il se rend donc à Dong-tàp-tràu, un compas chinois dans une main, et une idole dans l’autre. Son premier soin est de reconnaître la position exacte de la tête du dragon terrestre, afin de pouvoir placer sur elle la tête du défunt. L’important après cela est de déterminer avec soin le cours du fleuve qui passe à travers la plaine, afin que le corps puisse avoir exactement les pieds tournés vers la source. Si c’était la tête qui fût tournée vers la source, on croit que l’esprit serait à jamais condamné à lutter contre le courant et à souffrir, par la négligence de ses parents survivants, les tourments d’un éternel enfer aquatique.'
- Le Gochinchinois des hautes classes, comme son prototype chez les nations plus éclairées, porte dans son physique et ses manières les marques d’une éducation supérieure. Quand la nature n'a pas été contrariée, il est plus grand et plus droit que la moyenne de ses compatriotes des classes inférieures, lesquels lui sont en revanche infiniment supérieurs en développement musculaire. Jamais de sa-vie il n’a travaillé. Ses mains sont petites, élégantes de forme et douces comme celles d’une femme, tandis que, nouvelle preuve de leur complète inutilité, les ongles de l’annulaire et du petit doigt sont laissés à leur croissance naturelle ou mieux cultivés de manière à ressembler à des griffes de vautour. Ce ne sont pas seulement ses griffes, mais aussi quelques-unes de ses actions, que l’on pourrait comparer à celles de ce roi des oiseaux. S’il a une place dans le gouvernement, il se montre fréquemment sévère dans la façon dont il traite ses subordonnés ; car c’est lui qui, avec son chef, est responsable de leur conduite. Grâce à cette sévérité, les
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- guerres entre villages ou clans sont moins fréquentes dans la Go-chinchine française que parmi les Chinois de Singapore et de Pé-nang. La vie qu’il mène est une vie d’indolence. Chez lui, il passe son temps couché dans un fauteuil ou sur un canapé, entouré d’une demi-douzaine de serviteurs dont l’un probablement lui cherche les poux sur la tête, tandis qu’un autre l’évente, et qu’un troisième, épiant le désir naissant sur la physionomie blasée de son maître et seigneur, n’attend pas sa demande pour allumer une pipe ou un cigare et lui en placer le bout entre les lèvres. S’il reçoit une visite, il s’emplit la bouche de bétel et de séri, comme pour donner poliment à entendre que rien d’aussi vulgaire qu’une conversation animée ne saurait convenir à des natures si supérieures ; l’ami en fait autant, et ce n’est que lorsque la noix de bétel a été suffisamment mâchée, que quelques paroles, non, quelques gargouillements à peine distincts du bruit de la mastication et absolument inintelligibles pour des oreilles qui n’y seraient pas dès longtemps habituées, sont échangés entre eux en manière de conversation.
- Monsieur Pétrouski, chrétien cochinchinois et professeur de sa langue maternelle au collège des interprètes de Saigon, était une exception remarquable parmi les indigènes dont je viens d’offrir le type au lecteur. Il avait fait ses études au collège catholique romain de Pénang. et je n’oublierai jamais la surprise que j’éprouvai lorsque je lui fus présenté. Il m’adressa la parole en très-bon anglais, avec un léger accent français, et en français il ne parlait pas avec moins de pureté et d'élégance. L’espagnol, le portugais, l’italien lui étaient familiers, aussi bien que les langues de l’Orient; c'est à ce savoir extraordinaire qu’il devait la haute position qu’il occupait. Un jour que je lui rendis visite, je le trouvai travaillant à une analyse comparée des pidncipales langues du monde, ouvrage qui lui avait déjà coûté dix ans de labeur. Il avait autour de lui une collection de livres rares et précieux qu’il avait recueillis en partie en Europe, et en partie en Asie. Dans le cours de la soirée un des missionnaires de Cholon vint se joindre à nous, et quand je partis, je les laissai tous les deux discutant en latin quelque point de théologie. Pétrouski a écrit plusieurs ouvrages, et entre autres une grammaire annamite qui a pour préface une exposition détaillée des affinités qui existent entre les plus anciens caractères symboliques et ceux de l’alphabet annamite moderne.
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- CHAPITRE VU
- Hong-Kong. — Description de l'ile. — La cité de Victoria. — Sa condition précédente. — Sa population indigène et étrangère. — La place du marché. — Les artistes de Hong-Kong. — Les cabarets.— Tai-ping-sham. — La vie à Hong-Kong, ce qu’elle coûte. — Un étrange aventurier. — Un missionnaire mormon.
- En quittant la Gochinchine je passai quelque temps à Singapore,
- Hong-Kong.
- et de là je partis pour la colonie anglaise de Hong-Kong. Hong-Kong
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- fut la première île que je visitai dans les eaux chinoises ; ce fut là que je recueillis mes premières impressions sur les Chinois chez eux, et que je formai la résolution, exécutée plus tard dans diverses provinces de l’empire, d’étudier les mœurs, les coutumes et les grandes industries de cet ancien peuple.
- Hong-Kong, avec sa population mêlée, ses institutions et son gouvernement anglais, ses beaux édifices européens, et ses rues chinoises, ses églises chinoises, ses temples bouddhistes, occupe une position exceptionnelle sur le bord oriental du grand continent asiatique. Ce point, que rattache à notre -petite île un câble électrique qui fait le tour de la moitié du globe, brille comme un phare politique au sein des mers chinoises, et n’a pas peu contribué à empêcher la dynastie tartare de sombrer, à maintenir la paix, et à faire pénétrer la lumière d’une plus haute civilisation dans quelques-uns des coins les plus obscurs de la Terre des Fleurs.
- Nous avons de justes raisons d’être fiers de la politique qui a planté notre drapeau sur cette île désolée et l’a constituée colonie anglaise en 1843. Il n’y a pas non plus lieu d’être moins fiers de l’esprit d’entreprise qui, depuis cette époque, a bâti une splendide cité sur ces rochers de granit, a fait disparaître les hordes de pirates qui infestaient les mers environnantes, et a réuni dans le port spacieux des flottes marchandes de tous les pays du monde ; et cependant, à certains égards, les changements accomplis ont donné lieu à quelques désappointements. La libéralité de notre administration, la liberté, la sécurité dont on jouit à l’abri de nos lois, ont fait de ce lieu un asile pour l’écume des cités chinoises et pour les coquins trop pauvres ou trop dépravés pour acheter l’immunité des peinesqu’ils ont encourues par leurs crimes en entrant dans les cloîtres bouddhistes de leur propre pays. Heureusement quelques-uns deces mauvais sujets, trouvant chez nous un plus vaste champ pour ce qui peut leur rester d’énergie honnête, deviennent des citoyens respectables. Mais il n’en est pas moins vrai que la plupart d’entre eux sont entretenus dans nos prisons, ou vivent aux dépens de la communauté, européenne et indigène.
- Quoique la position géographique de l’île soit bien connue, il ne sera peut-être pas hous de propos de dire quelques mots de sa configuration générale. En moyenne, elle a environ dix milles anglais de long sur quatre de large '. Une chaîne centrale qui court de l’est à l’ouest présente une série de pics déchiquetés, dont la.plus grande élévation'ne dépasse pas 1,900 pieds (600 mètres), et s’abaisse vers le rivage en une multitude de basses collines ou de rochers escarpés. Ce n’est plus l’île déserte et stérile d’il y a trente ans. On y
- 1.16 kil. de long sur 6 et demi de large.
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- DANS LA CHINE ET L’INDO-CHINE
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- voit maintenant des hauteurs boisées, des pentes gazonnées, des jardins, des vergers, et de pittoresques villages de pêcheurs nichés
- Hong-Kong vue de l'île Hellet.
- dans l’ombre épaisse des grands arbres, tandis qu’au nord la cité de Victoria, semblable à l’une des faces d’une pyramide magnifi-
- Une jonque.
- quement sculptée, étage ses édifices de granit sur les terrasses de rochers qui s’étendent au delà de Victoria Peach (pic de Victoria).
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- Au-dessous de la ville, le rivage s’arrondit en courbe vers la partie du continent où s’élève la ville anglaise de Kow-loun l, et où s’étend, à l’abri d’une haute rangée de collines qui l’entoure, l’un des plus beaux ports du monde, ouvert à l’est par la passe de Ky-cemoun, et à l’ouest par celle de Hama. Victoria, vue de l’îlot de Kel-let, petit rocher fortifié à l’est du port, offre un tableau admirable, surtout durant la saison des pluies, lorsque le soleil couchant jette un voile de pourpre violacée sur la ville et sur le pic qui restent en partie dans l’ombre. On voit alors le pic couronné d’une guirlande de nuages gris-perle frangés de rose ou d’or, et au-dessous les toits et les corniches des édifices de pierre que le soleil qui les dore tire en partie de l’obscurité croissante dans laquelle tout le reste de la colline est plongé. Les îles, dans le lointain, semblent des nuages de rubis étendus à l’horizon, tandis que, tout près, une forêt de mâts et de vergues étend sur la face du ciel son enchevêtrement de lignes noires. Le port est éblouissant de lumière, brisée çà et là par la sombre coque des vaisseaux, ou par les formes pittoresque des barques indigènes, dont les grandes voiles s’étendent comme des ailes au souffle de la brise du soir.
- Supposons maintenant que nous débarquions d’un steamer qui arrive au mouillage. Le jour vient de paraître, et il y a une grande agitation sur le pont. Les passagers empressés vont et viennent, en quête de leur bagage qui est encore dans la cale, et dont les officiers semblent ne rien savoir et s’inquiéter encore moins.
- Cependant les malles et les portemanteaux montent et s’accumulent sans interruption sur le pont, et les cris et les imprécations d’une centaine de bateliers annoncent, non qu’ils viennent des régions infernales, mais que les portefaix du Géleste-Empire ont une manière à eux de décharger les cargaisons. Bientôt l’échelle est abaissée, et le long de cette échelle montent, en se poussant les uns les autres, une foule de petits industriels en chapeau de paille, en longue jaquette de soie ou de coton blanc, qui leur descend aux genoux, en culottes bleu foncé, en guêtres de coton blanc et en souliers brodés à épaisses semelles plates. A votre grande surprise, l’un d’eux vous accoste familièrement, vous appelle capitaine, et vous dit en vous regardant de l’air d’un homme qui retrouve une ancienne connaissance : « Tsing ! Tsing ! too muchee long tim my no hab.see you ! » Ce qui veut dire en « anglais pidjin 2 » : «Je vous salue ; il y a bien longtemps que je ne vous ai vu. » Inutile de dire à cet homme qu’il se trompe et que c’est la première fois que
- 1. C/est au figuré sans doute que J. T. dit que Kow-loun est une ville anglaise.
- 2. L'anglais pidjin est la lingua franco, de ces ports de l’Orient.
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- vous venez en Chine. Seulement, dans ce cas, il vous répondra :
- « Ah ! my sabby your broder, you alla same large facie mun ; he blong my good llin ; » autrement dit : « Ah ! je comprends; c’est votre frère que j’ai connu ; vous avez la même large et bienveillante figure que lui; il était mon .ami. »
- .Ils se figurent, du moins quelques-uns d’entre eux, que l’Angleterre est un petit pays situé quelque part sur les confins de l’empire chinois, et que nous autres Anglais, nous nous connaissons tous et sommes en quelque sorte parents ; d’où ils concluent qu’ils ne peuvent pas se tromper beaucoup en vous traitant comme un des membres de la même famille. Ces hommes sont les tailleurs, les cordonniers, les bijoutiers, les blanchisseurs, les artistes et les marchands de curiosités du port ; mais nous les verrons mieux à terre. Ils sont, cela est certain, très-entreprenants, et ils se font les uns aux autres une concurrence acharnée. Il en est d’autres parmi eux, un peu plus éclairés, qui se figurent que Hong-Kong est notre plus grande colonie, et que le gros de notre nation se compose de marchands qui vont et viennent sur des navires uniquement destinés à faire le commerce avec la Chine. Nous prenons pour aller à terre un de ces bateaux du pays, qui servent de demeure flottante à toute une famille. Il y a, rien qu’à Hong-Kong, plus de trente mille familles qui vivent ainsi dans leurs bateaux, et gagnent leur vie à pêcher ou à faire le service des navires au mouillage dans le port. Ces gens-là étudient avec le plus grand soin les indications météorologiques et peuvent calculer avec beaucoup de sagacité l’approche des orages. Ils contrôlent habituellement leurs propres observations en s’assurant auprès des capitaines de vaisseaux étrangers qui sont dans le port, des changements barométriques, et quand ils ont une fois dans l’idée qu’un typhon est proche, ils traversent la rade en masse et vont s’abriter dans les baies de Kow-loun jusqu’à ce que la furie de la tempête se soit épuisée. Les bateliers sont nus jusqu’à la ceinture et bronzés par leur constante exposition au grand air; mais les femmes sont décemment vêtues, jolies et de mine attrayante. Quelques-unes, si nous devons en juger par leur peau blanche, leurs traits tins, et leurs grands yeux brillants, ne sont point des Chinoises de pur sang. Nous avons juste le temps de remarquer, avant d’aborder au quai de Peddar, que le Praya ou Bund est revêtu d'un mur de soutènement composé de blocs de granit qui, ainsi que nous le verrons plus loin, ne sont ni assez forts ni assez lourds pour résis ter à la violence d’un typhon. En débarquant nous sommes assaillis par une foule de coulies chinois qui veulent à toute force nous faire accepter leurs services. Il faut y faire attention, car ces gaillards-là vous jetteraient très-bien dans une chaise à porteurs et vous ein-
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- mèneraient, bon gré malgré, à n’importe quel hôtel. Ces chaises à porteurs tiennent lieu de fiacres et il n’ y a point d’autre moyen de se faire voiturer dans l’île. Elles sont patentées, et dans chacune d’elles est affiché un tarif imprimé. Les prix sont de moitié environ moins élevés que ceux des voitures de place à Lon-
- dres. Il n’y a place dans chaque chaise que pour une personne. Ces chaises, faites de bambou, et recouvertes de toile cirée, sont portées sur deux longues perches qui reposent sur les épaules des porteurs. Cette façon de voyager n’est point désagréable, et elle vous fournit une excellente occasion d’examiner les lieux où vous passez. Si vous êtes très-sensible, vous pourrez éprouver quelque compassion pour
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- les pauvres diables qui vous portent à travers les rues brûlantes ou gravissent péniblement les sentiers des collines, afin que vous puissiez, sans le moindre effort, respirer les parfums ou admirer les merveilles de la Terre des Fleurs. Vous trouvez de ces chaises à tous les coins de rues, et surtout devant les hôtels et les cafés. Les porteurs se font un devoir d’étudier avec soin les habitudes des résidents européens, de sorte que si le nouveau venu est seulement depuis une semaine dans l’endroit, il y a dix chances pour une que, sortant de dîner en ville et appelant les premiers porteurs venus, ceux-ci, sans qu’il soit besoin de leur dire un mot, le déposeront à la porte même de son domicile. Et ce n’est pas tout; ils seront déjà édifiés sur sa bonne ou sa mauvaise renommée et sauront s’ils doivent ou non accepter le papier qu’il leur offre. Dans la plupart des cas, on donne en paiement aux Chinois un ordre sur le schroff ou caissier de la maison où l’on réside, et le schroff, en faisant honneur à ces chèques, ne manque pas de payer la dette au cours le plus bas et de la compter au cours le plus haut à celui qui l’emploie.
- Cela n’est qu’un petit échantillon du système de vol organisé que les Chinois pratiquent en grand dans tout le pays ; et le système se ramifie en tant de détails minutieux, qu’il est absolument impossible aux marchands européens qui emploient des schroffs et des compradors chinois d’y mettre un frein. Puis la valeur du dollar en monnaie de cuivre est sujette à de constantes fluctuations ; or le dollar aura beau valoir, par exemple, 5 fr. 50, jamais le cuisinier, le valet de chambre ou le coulie qui va acheter quelque chose ne le comptera pour plus de 5 fr. ; la différence, il l’empoche : ce n’est à ses yeux qu’un bénéfice très-légitime.
- Nous sommes maintenant dans Queerïs Road (Route de la Reine), grande artère qui traverse la ville de l’est à l’ouest, et à droite, à gauche, un labyrinthe de rues nous conduit à la Praya, ou aux terrasses et routes supérieures échelonnées sur le versant de la colline. On ne voit, dans ce quartier de Hong-Kong, qu’une suite ininterrompue de boutiques, d’entrepôts, de bureaux et de banques. L’hôtel et le cercle de Hong-Kong sont des édifices de pierre dont les imposantes proportions ne dépareraient pas les plus beaux quartiers de Londres ; et quant aux magasins et à leurs étalages de précieuses marchandises, on peut dire que celui du bijoutier Falconer, qui n’est vraiment qu’un peu plus magnifique que les autres, rivalise avec les plus beaux que l’on puisse voir dans Bond Streetl. Les Chinois, de leur côté, étalent à l’envi les plus coûteux produits : soieries de Canton,
- 1. Une des belles rues marchandes du West End, à Londres.
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- ivoires sculptés, bijoux, porcelaines, etc., etc. En entrant chez Sun-Sing, nous sommes reçus par le propriétaire lui-même, Chinois de Kwangtung, qui sait l’anglais. Son costume se compose d’une jaquette de soie de Sleautung, de culottes de crêpe noir, de guêtres blanches et de souliers brodés, et lui-même manifeste dans toute sa personne le poids et l’aisance qui distinguent un Chinois riche, Ses commis, fort bien vêtus aussi, se tiennent debout derrière des comptoirs d’ébène et des vitrines brillantes, pleines de curiosités anciennes ou modernes, venues de Canton. D’un côté de la boutique sont étalées de belles pièces de soie, et des nattes d’herbe avec des étiquettes sur lesquelles les prix sont marqués. L’étage au-dessus est occupé par un assortiment artistiquement arrangé de vieux bronzes et de meubles de laque, d’ébène et de porcelaine. Nous achetons un éventail d’ivoire, et Sun-Sing y dessine et y fait graver immédiatement un joli chiffre anglais. Ce boutiquier, magnifique spécimen de sa race, très-respecté de la colonie européenne et scrupuleusement honnête dans toutes ses transactions, vend le jouet le meilleur marché de sa boutique avec autant de politesse et autant de satisfaction apparente que s’il recevait la commande d’une cargaison de soieries brodées.
- Nous n’avons qu’à traverser la rue pour arriver sur la place du marché, où d’ailleurs les principales affaires de la journée se terminent vers les sept heures du matin. Une foule d’enseignes peintes et dorées, couvertes de caractères chinois, ou anglais, bien que tous les marchands soient des Chinois, donnent à ce marché un aspect très-pittoresque. On y lit que « Ah-yet », « Sam-Ching » « Canton-Fom » et « Cheap-Jack » sont prêts, comme compradors de vaisseaux, à fournir la quantité voulue de volaille, de viande de boucherie, de légumes et d’épiceries de la meilleure qualité et au plus bas prix possible, et invitent le public à examiner leurs étalages. Ces marchands ont pour chacun de leurs clients un petit livre sur lequel ils inscrivent tous les articles fournis, avec le prix en regard ; les comptes sont réglés à la fin du mois. Il y a là un grand choix de spécialités diverses : conserves d’Europe, par exemple, fruits, poisson, etc... La plus intéressante de ces spécialités est peut-être le marché au poisson. Ce marché consiste en un bel arrangement de bassins ou aquariums, pleins d’une eau courante et claire où nagent une foule de poissons de mer ou d’eau douce, élevés pour la plupart dans les établissements de pisciculture de Canton et apportés au marché dans des bateaux à eau. L’acheteur se penche sur le bassin, examine, choisit le poisson qui lui plaît ; puis on le prend pour lui et il l’emporte. Je n’ai jamais vu en Europe aucun des poissons d’eau douce qui se vendent là. Ces poissons étalent aux yeux les couleurs les plus variées et les plus belles. Il y en a de bleus, de verts, de
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- Scène de famille après dîner
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- bruns, de rouges, de jaunes ; il y en a de tachetés, de rayés, de bigarrés, et d’autres qui, pour être moins beaux de teinte, n’en sont pas moins curieux de forme. A l’étalage du boucher, on trouve une foule de morceaux délicats absolument inconnus aux palais européens, mais dont les indigènes sont très-friands : des files de rats dodus et rosés, pendus par la queue, et des festons de grenouilles vivantes engraissées pour les épicuriens du pays. Je me suis laissé dire qu’on y voit aussi certains petits gigots et certaines petites côtes qui appartiennent incontestablement à la race canine ; mais de ceci je ne suis nullement certain. Il est bien vrai que, dans des cités purement chinoises, j’ai vu vendre de la viande de chien ; mais ce n’est point une habitude générale. Les Chinois du reste ne sont pas très-difficiles sur ce qu’ils mangent ; mais ils sont propres et s’entendent très-bien à préparer leur nourriture ; ils pourraient dans cette branche de l’économie domestique nous donner de fort utilesleçons. C’est ainsi, par exemple, qu’ils savent parfaitement tirer parti des restes, dont ils font des plats savoureux et très-présentables ; ils sont sous ce rapport infiniment moins dépensiers et extravagants que nous.
- Plusieurs de nos légumes européens se vendent sur le marché de Hongkong ; on peut s’y procurer aussi du bœuf et du mouton, de la volaille, du poisson, du gibier, des œufs, à des prix qui rarement sont plus élevés que ceux payés en Angleterre.il y a, en outre, une cinquantaine environ de fruits d’espèces diverses, pour la moitié indigènes et particuliers ù. la Chine.
- Revenant dans Queen’s Road, nous nous arrêtons devant une enfilade d’énormes enseignes sur lesquelles s’étalent en grandes lettres romaines les titres et qualités des artistes chinois. Le premier de notre côté est « Afong, photographe; » après lui vient « Ghin-Sing, peintre de portraits ; » puis viennent « Ating » et une foule d’autres dont les noms forment la liste des peintres et des photographes de Hong-Kong. Afong a un aide portugais qui reçoit les Européens. Lui-même est un petit homme, gros, gras et bon enfant, d’esprit cultivé et d’un goût merveilleux pour l’appréciation des œuvres d’art. On peut juger à l’examen de ses cartons que c’est un grand admirateur de tout ce qui est beau ; car, non-seulement quelques-unes de ses photographies sont extrêmement bien exécutées, mais elles sont remarquables aussi pour le choix artistique des poses. Seul de tous les photographes indigènes que j’ai rencontrés dans mes voyages en Chine, il fait exception sous ce rapport. Il n’expose à sa porte aucune de ses photographies ; son voisin Ating, au contraire, exhibe dans une vitrine une vingtaine des plus hideuses caricatures de la nature humaine qu’il ait jamais été possible de tirer d’une chambre obscure. Au haut d’un étroit escalier,
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- nous trouvons la salle où sont exposées les œuvres de cet artiste céleste, et nous y pouvons admirer un beau choix d’hommes et de femmes, dont les uns semblent avoir été poussés par force contre le mur et pris dans un moment d’agitation et d’alarme intenses, et dont les autres sont aussi roides que si on leur avait passé au travers du corps le support en fer qui sert à empêcher celui qui pose de remuer. La plupart des photographies représentant des indigènes reproduisent cette expression de profonde indifférence qui est si particulièrement bouddhiste, et tous les portraits sont pris de face, les bras formant à droite et à gauche des angles parfaitement égaux. Un Chinois, s’il peut faire autrement, ne souffre pas qu’on le fasse poser de profil ou de trois-quarts : ne faut-il pas que son portrait montre qu’il a deux yeux et deux oreilles et que sa face approche de cet idéal de beauté, la pleine lune ! La même observation minutieuse de la symétrie se retrouve dans toute la pose du corps ; et il faut aussi, autant que possible, que la figure ne présente point d’ombre, ou que l’ombre, s’il y en a, soit égale des deux côtés. L’ombre, disent-ils, n’existe pas ; c’est une apparence accidentelle ; elle ne constitue aucun trait du visage, et par conséquent ne devrait pas être représentée. Et, cependant, ils portent tous des éventails pour se procurer cette ombre si essentielle à l’existence dans le sud de la Chine, cette ombre sans l’union de laquelle avec la lumière, bien qu’ils se refusent à le reconnaître, aucun des êtres animés ou inanimés qui composent leur Céleste Empire, eux-mêmes compris, ne serait visible.
- Les murs de l’atelier d’Ating sont ornés de peintures à l’huile et à l’une des extrémités de l’appartement un certain nombre d’artistes sont occupés à faire de grandes images coloriées d’après de mauvaises petites photographies. Le propriétaire de l’établissement a un agent dont les fonctions consistent à visiter les navires pour trouver parmi les équipages étrangers des clients pour son maître. Jack, le matelot, ne voulant pas revenir chez lui sans rapporter quelques souvenirs de sa visite au merveilleux pays des queues de cochon 1 et du thé, remet une petite photographie de Poil, de Dolly ou de Susan, pour qu’on lui en fasse une grande copie à l’huile. Il faut que sous deux jours, le portrait de cette belle personne soit peint, encadré et livré, et que le tout ne dépasse pas le prix fixe de quatre dollars. Comme tout ce qui se fait en Chine, le travail dans cette fabrique de peintures est divisé de façon à donner le maximum de profit pour le minimum de travail. Il y a, en conséquence, un artiste qui esquisse, un autre qui peint le visage, un autre les
- 1. Pigtail, c’est le nom donné par les Anglais à la tresse de cheveux qui fait l’ornement principal de la tête des Chinois.
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- mains, un autre les vêtements, un autre les accessoires. Polly est donc placée sur le chevalet du dessinateur céleste, — honneur dont la pauvre fille n’avait, à coup sûr, jamais rêvé, — et mise sous une plaque de verre portant des lignes verticales et horizontales qui forment les carrés destinés à résoudre le problème des proportions
- Un peintre chinois de Hong-Kong.
- à reproduire dans l’œuvre agrandie. Il a une drôle de mine, l’artiste : on voit qu’il vient de se réveiller d’un long sommeil, et ses vêtements sentent l’opium à plein nez. A travers ses énormes lunettes, il examine la pauvre Polly et mesure ses formes pour les transporter sur son canevas. Puis Polly passe de mains en mains jusqu’à ce que tous les détails de ses traits et de ses vêtements
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- aient été reproduits avec une exactitude minutieuse pré-raphaëlitique et qu’un embrasement de couleurs y ait été ajouté qui laisse bien loin derrière lui tout ce que pourrait faire la nature. Maintenant qu’il est fini, examinons ce chef-d’œuvre. La robe est bleu de ciel, avec des volants verts ; des chaînes de l’or le plus brillant ornent le cou; au bras, il y a des bracelets, aux doigts des bagues étincelantes de pierreries ; les cheveux sont d’un noir d’ébène, la peau d’un blanc de perle, les joues de vermillon, les lèvres de carmin. Quant au vêtement, il ne fait pas un pli, et il est aussi raide que la robe de pierre d’une statue. Sur une table admirablement carrée, près de cette brillante beauté, est un vase plein de lleurs dont l’éclat résume tout ce que la palette indigène a de plus voyant.
- A coup sûr, Jack serait difficile s’il n’était pas content ; mais il est loin de se plaindre. John Chinaman, dit-il, a fait un plus beau portrait de sa belle qu’il ne l’aurait cru possible, et la magnificence des couleurs dépasse tout ce qu’il a vu jusqu ici. Il suspend fièrement le portrait au-dessus de sa couche ; cependant, il lui vient de temps à autre quelques doutes à l’esprit en contemplant les petites mains et les petits pieds et les vêtements reproduisant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel qui ont fait de Polly une espèce de déesse des matelots.
- Quittons Ating et sa galerie d’horreurs. Redescendus dans la rue, nous voyons en face de nous les enseignes de plusieurs peintres de miniatures sur ivoire. Ceux ci font également des copies de photographies ; et les leurs valent mieux, parce que les défauts de l’original n’y sont pas exagérés, comme cela n’arrive que trop souvent dans les copies agrandies. Ce n’est toutefois que dans de rares occasions que les œuvres de ces peintres en miniature méritent d'être louées sans réserve. Ce n’est pas que leurs peintures manquent de fini ; mais durant mon séjour dans la colonie, je n’ai rencontré parmi eux qu’un seul individu qui en sût assez long, en fait de peinture, pour réussir à autre chose qu’à de serviles imitations des traits reproduits par la photographie. C’était dans son genre un homme de génie, et en même temps, un incorrigible fumeur d’opium. Quand je fis sa connaissance, c’était encore un homme de bonnes manières, élégant, fort connu comme peintre en miniature, aimant la bonne compagnie et la bonne chère et grand habitué des cafés chantants et des maisons de jeu de Yictoria. Il fumait alors l’opium avec modération ; mais cette habitude finit par prendre possession de lui à tel point que lorsque l’heure de la pipe arrivait, en quelque lieu qu’il se trouvât et quelle que fût l’occupation qui réclamât son attention, il abandonnait tout pour courir à l’infernale ivresse qui l’entraînait rapidement vers la tombe. Il vint travailler chez moi, et quand le moment arrivait et qu’il n’y pouvait plus tenir (il n’avait
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- jamais le sou), c’était avec l’anxiété et la rage d’un homme qui souffre les tortures de la faim qu’il me demandait de lui avancer quelque argent.
- En marchant à l'ouest le long de Queen’s Road, nous arrivons à un quartier très-fréquenté par les marins de toute nation. Là une boutique sur deux, ou peu s’en faut, est une taverne, où l’on peut voir des bandes de matelots gaspillant leur temps et leur argent en mauvaises boissons et en compagnie plus mauvaise encore, braillant en chœur quelque grossière chanson de mer, ou dansant aux sons du tambour et de la flûte, de l’accordéon ou du piston.
- Les gens qui tiennent ces tavernes pourraient passer pour de respectables membres de la société, n’étaient leur physionomie de bouledogues, et les traces de coups, les nez écrasés, les yeux pochés qui témoignent qu’ils ont souvent reçu de leurs clients autre chose que de l’argent. Les entassements de maisons chinoises qui s’élèvent au-dessus de cette localité comprennent Fai-Pmg-Shan, ou la Colline de la grande Paix. Le nom est beau, mais un beau nom peut abriter bien des vices. Fai-Ping-Shan est habité en majeure partie par des Chinois, mais on y trouve aussi des hommes appartenant à toutes les nations de l’Orient. Quant aux femmes, ce sont presque toutes des Chinoises ; elles y sont assez nombreuses, mais appartiennent à la plus basse classe. Il y a d’étranges hôtels dans ce quartier, outre les cafés chantants, les maisons meublées, rendez-vous des vagabonds sur lesquels la police a l’œil. Un jour j’accompagnai un inspecteur de police dans une de ses rondes à travers cette région des ténèbres, et je n’aimerais point à décrire tout ce que j’y vis; mais cela me prouva que tout ce qu’on a dit de l’immoralité des-basses classes chinoises est parfaitement vrai;d’un autre côté, il est également vrai que la partie la plus respectable de la communauté avait là une foule de lieux d’amusement auxquels, autant que j’en pus juger, il n’y avait rien à reprendre. Une des grandes difficultés de notre gouvernement, dans cette colonie nouvelle, a été de réprimer efficacement les crimes et les vices communs à toutes les grandes villes maritimes. Le système adopté consistait à patenter et à maintenir, par ce moyen, sous la surveillance directe du gouvernement, tout ce qu’on ne s’est pas trouvé de force à supprimer; et le résultat, prouvé parla statistique, a démontré la sagesse du système. Quelques détails que j’ai recueillis sur les lieux mêmes, mais qu’il ne serait d’aucune utilité de publier ici, m’ont permis d’estimer sans peine la grandeur et la gravité de cette question : Quel est le meilleur moyen de contrôler et de restreindre un mal qui jusqu’ici a paru inévitable?
- Parmi les plus grands cafés chantants, il y en avait un, tout récemment ouvert, qui peut servir de type, étant l’un des plus
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- attrayants de ces etablissements, qui sont, rien qu’à Victoria, au nombre d’environ cent quatre-vingts. Le café dont je parle est à l’extrémité de Holyrood Road ; sa décoration extérieure est presque exclusivement due à l’art du porcelainier fleuriste. A l’entrée est un autel chargé d’offrandes et dédié au dieu du plaisir dont la
- Fumeur d’opium
- statue attire les regards des passants. A droite et à gauche pendent des banderolles sous lesquelles sont inscrites des maximes morales singulièrement en désaccord avec le caractère réel du lieu. Une demi-douzaine des plus jolies chanteuses de l’établissement sont assises en dehors de la porte. Elles sont vêtus de robes de soie richement brodées, ont le visage émaillé, les cheveux garnis de fleurs parfumées et arrangés de façon à représenter tantôt une
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- théière, tantôt un oiseau aux ailes déployées se balançant sur le haut de la tête. La salle du rez-de-chaussée est tout entière occupée par des rangées d’étroits compartiments, meublés d’un lit et de tous les accessoires nécessaires aux fumeurs d’opium. Le service y est fait par des jeunes filles dont les unes préparent les pipes, tandis que les autres jouent du luth ou chantent de douces mélodies dont l’effet s’ajoute à celui de l’opium pour transporter le dormeur dans ce pays des songes où les plus étranges et les plus irrésistibles influences auront bientôt fait de lui un misérable esclave. Au premier étage, où l’on arrive par un étroit escalier, est une salle de concert. Les guirlandes fanées qui festonnent le plafond sculpté et doré témoignent encore des réjouissances de la nuit précédente. Il y a deux autres étages à cet édifice, tous deux disposés de la même manière que le rez-de-chaussée.
- Dans une autre de ces maisons que nous visitâmes, nous trouvâmes une nombreuse compagnie assemblée dans la salle de concert. Cette salle avait été fraîchement ornée de guirlandes de fleurs qui tombaient du plafond ou y étaient suspendues dans des corbeilles d’osier. Miroirs, peintures, dorures, tout ce que l’art de Kwangtung peut produire de mieux, était répandu à profusion dans la décoration permanente des murs de la salle. A une table, chargée des mets les plus délicats et des plus beaux fruits, était assise une joyeuse compagnie de Chinois, jeunes, vieux et entre deux âges. Le vin chaud, dans des pots d’étain bruni, circulait abondamment autour de la table, et les convives se faisaient raison les uns aux autres en buvant dans de petites tasses cette boisson fumante. Nous étions tombés par hasard au milieu d’un grand dîner, où, sous l’influence des vins du pays, des graines de melon et des jolies femmes, les convives étaient engagés dans un tournoi poétique fort amical sans doute, mais très-bruyant. Derrière chaque convive, comme c’est l’usage dans ces sortes de fêtes, une jeune fille était assise ; la plupart de ces jeunes filles pouvaient justement passer pour belles,et toutes étaient fort élégamment vêtues.Leurs cheveux étaient enguirlandés de fleurs, et leurs visages peints de façon à ressembler à la porcelaine de leur pays. Un vieux Chinois de ma connaissance, qui se trouvait là, m’assura que ces femmes étaient toutes très-honnêtes, et qu’il n’était pas rare qu’elles fussent emmenées par les convives et élevées au rang de secondes femmes ou concubines.
- Quatre troupes féminines différentes, placées aux quatre coins de la salle, faisaient, en même temps, une musique qui devait sans doute plaire énormément aux oreilles chinoises. Elles accompagnaient une vieille femme qui, d’une voix perçante, chantait les aventures d’un héros de roman non moins fameux pour sa conduite peu scrupuleuse que pour la violence de ses amours.
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- Duran t mon séjour à Hong-Kong la passion du jeu qui carac térise toutes les communautés chinoises, fut signalée, probablement avec justice, comme la cause principale des crimes et des larcins commis par les domestiques et les employés de commerce. La police se trouva absolument impuissante à tenir en échec ce vicepopulaire qui ne lit par suite que croître et embellir; de sorte que les autorités, ne sachant plus que faire, résolurent d’essayer de la tolérance et instituèrentune ferme des jeux, seul moyen qui leur restât de surveiller et de contrôler le mal. C’était une tentative hardie et qui naturellement souleva dans plusieurs quartiers une violente opposition. Bref, l’opinion publique finit par se prononcer si énergiquement contre cette mesure que peu de temps après il fallut rapporter la nouvelle ordonnance.
- Ce système, durant sa courte application, rapporta environ 70,000 francs par mois au trésor, et, à en juger par la statistique de l'administration locale, il contribua matériellement à la suppression du crime. Il entretenait en outre un esprit de plus sévère moralité parmi les agents de la police indigène qui, lorsqu’ils ont affaire à des maisons de jeu secrètes, se laissent continuellement entraîner par des présents à oublier leurs devoirs. Une des premières difficultés auxquelles le plan nouvellement imaginé eut à se heurter dans l’exécution, fut que, môme parmi les promoteurs de la mesure, on entretenait des scrupules de conscience relativement à l’emploi d’un fonds dont la source, de plus en plus abondante, était en définitive un vice public. On suggéra môme que le mieux serait de laisser tomber l’ordonnance en désuétude et d’en finir ainsi. Tout ce que j’ai à dire ici, c’est que si la tolérance de ce vice particulier pouvait contribuer à la diminution de crimes plus graves dans la colonie, je ne vois pas pourquoi l’on se serait fait un scrupule d’employer les fonds provenant de la ferme des jeux à donner une meilleure organisation à la police et à alléger le poids des taxes qui pèsent sur les colons. Mais, comme je l’ai déjà dit, l’ordonnance fut supprimée avant que l’on eût pu éprouver si cette mesure hasardeuse et impopulaire était capable d’améliorer les classes criminelles.
- La police de Hong-Kong est nombreuse et fort couûteuse, et son inefficacité a été le sujet de fréquents commentaires dans la presse de Yictoria ; mais il n’est certes pas impossible que cette inefficacité tienne à des causes tout autres et beaucoup plus simples que les ruses des sociétés de joueurs chinois. Les agents de police étaient presque tous des Chinois sous les ordres d’inspecteurs européens qui, pour la plupart, ne savaient rien ni du langage ni des mœurs des hommes qu’ils avaient sous leurs ordres. D’un autre côté, il y avait dans cette police une section composée d’indiens qui,à de rares exceptions, ne parlaient pas non plus le chinois et par conséquent ne pouvaient pas être d’un grand secours pourladécouvertedes crimes;
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- Musiciens chinois ambulants
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- d’un autre côté, quelques-uns étaient sulïisammcntinitiés aux mœurs chinoises pour savoir à quel prix s’achetait le silence des témoins.
- Le jeu est une passion à laquelle tous les Chinois s’adonnent plus ou moins. Durant le peu de temps que les maisons de jeu restèrent sous la surveillance du gouvernement, elles devinrent le rendez-vous d’une foule de Chinois d’apparence fort respectable, gens que l’on aurait pu prendre pour des modèles de vertu et qui cependant avaient dù acquérir leur passion pour ce vice à une époque où il était encore sous l’interdiction de la loi. Je ne saurais dire quelle fut ma surprise lorsque, un jour, visitant une maison de jeu, j'y trouvai deux boutiquiers chinois, hommes qui jouissaient do la meilleure réputation, assis là et tout entiers au jeu. En vérité je n’aurais pas été beaucoup plus surpris si j’avais vu un des anciens de l’Église d’Écosse risquant ses économies sur une table de jeu, le dimanche, après le service divin.
- Ces établissements méritaient une visite. A la porte était Assis un Européen, qui était là censément pour trier et admettre les gens à qui l’on pouvait permettre de jouer, et pour exclure ceux dont la vertu valait la peine qu’on l’empêchât, au nom de la société, d’ètre exposé à la tentation : parmi ces derniers étaient compris, en première ligne, les commis et les domestiques. Il fallait, à coup sûr, que le gardien qui défendait la porte de ce qu’on eût pu appeler un enfer, avant la mise en vigueur de la nouvelle ordonnance, mais qui, depuis, était une sorte de paradis gardé par un portier chargé de séparer le bon grain de l’ivraie, eût une singulière puissance de perception pour reconnaître, à la mine, la situation sociale des gens qui se présentaient, car des cartes d’entrée, qui peuvent se passer demain en main, n’auraient offert aucune garantie. Ce gardien avait d’ailleurs une belle occasion d’éprouver sur lui-même le degré d’efficacité de la nouvelle loi contre la corruption des fonctionnaires. Au haut d’un étroit escalier de bois, on trouvait un appartement éclairé par une lampe fumeuse. Cet appartement était à peu près carré, et dans le plafond on avait percé une grande ouverture pour un escalier qui conduisait à l’étage supérieur ou galerie. Dans la galerie, destinée aux privilégiés de la société, quelques personnes, penchées sur la balustrade, suivaient, avec l’attention commune aux joueurs, ce qui se passait sur la table de jeu étendue devant nous.
- On le croirait à peine, mais c’étaient quelques-uns des plus dangereux scélérats de Hong-Kong que nous coudoyions pour approcher de cette table.
- Suivons un instant la partie. Les enjeux sont faits. Ce gras et placide Chinois, au menton rasé, là-bas, à droite, est le banquier. Voyez dans quel ordre admirable il 'arrange son argent et ses billets de banque, et avec quelle rapidité il compte les sommes
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- gagnées et déduit la commission de 7 pour 100 qu'il prend sur les gains des joueurs. Derrière lui est son commis, qui pèse les dollars, éprouve les objets d’or ou d'argent, examine les bijoux engagés. A sa droite est celui qui tient les comptes de la maison, et à sa gauche le croupier. Au centre de la table est une plaque d’étain, carrée de forme et traversée par deux diagonales qui la divisent en sections portant respectivement les nos 1, 2, 3 et 4. Le joueur peut choisir entre ces numéros, et, à moins qu’il ne mette à la fois sur deux numéros séparés, il a contre lui. trois chances contre une et 7 pour 100 à payer sur ses bénéfices,quand il gagne.11 y a des joueurs, qui passent là toute la journée et ont avec la banque un compte ouvert, soigneusement tenu sur une plaque d’étain placée devant eux et réglé à la fin de la journée. Tous les enjeux ayant été faits, y compris ceux qui descendent de la galerie, dans un petit panier attaché à une corde, le croupier, gras, luisant et rasé de frais, comme ses confrères, procède, d’un air de profonde indifférence, à l’accomplissement de l'opération décisive. C’est un homme qui a toutes les apparences de la plus stricte probité ; cependant, s'il faut en croire les bruits qui courent, il a dans son sac des ruses qui défient jusqu’aux regards d’épervier des centaines de joueurs qui observent tous ses mouvements. Il a des manches tellement courtes que ses bras sont nus presque jusqu’aux aisselles, et dans sa main droite il tient une mince baguette d’ivoire. Devant lui, sur la table, il y a une pile de pièces d’argent. Il en prend au hasard une énorme poignée, la place sur la table dans un endroit bien en vue et la recouvre d’un gobelet de cuivre. Quand tous les enjeux sont faits, le marqueur enlève le gobelet et de l’extrémité de sa baguette d'ivoire fait tomber les pièces de la pile quatre par quatre ; le reste de cette opération donne le numéro gagnant. Avant que la pile soit à moitié comptée, les habitués de la table de jeu peuvent toujours, s’il n'y a ni tricherie ni pièce fendue en deux, dire avec une certitude merveilleuse silereste sera un, deux, trois ou quatre, et c’est à ce moment-là que l’on peut observer un des traits distinctifs du caractère chinois. Pas un cri de joie, pas un mouvement de colère, pas une imprécation sourde contre la fatalité, ne manifestent l’émotion des joueurs ; ce n’est que sur leur visage que vous pouvez saisir quelque trace fugitive de leur joie, de leur tristesse ou de la résolution désespérée de continuer, à tout hasard, jusqu’à ce que la fortune leur sourie de nouveau ou les jette ruinés à la porte.
- Ce n’était pas seulement dans les maisons de jeu tolérées qu’on jouait, à l’époque dont je parle. On jouait aussi, en secret, dans les cercles et les maisons privées ; les coulies eux-mêmes, dans leurs moments de loisir, jouaient au coin des rues. Les dés étaient fort demandés aux petits boutiquiers et aux marchands ambulants, et j’ai
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- vu jusqu’à des enfants faire cercle autour de quelque marchand de sucreries pour jouer leur argent contre un double lot de ses bonbons. Des coulies à mon service ont joué entre eux non-seulement leurs gages du mois à venir, mais jusqu’aux vêtements qu’ils avaient sur le dos.
- Les loteries ont aussi une grande vogue en Chine, et voici comment on y joue. Celui qui veut prendre des billets écrit sur un papier les dix numéros qui, d’après les manœuvres secrètes auxquelles il s’est livré, doivent composer la série gagnante, et il reçoit, moyennant paiement, un billet portant les mêmes numéros. Le jour du tirage, les numéros sortants sont choisis par un être mystique qui, selon la croyance populaire, ne sort jamais du royaume des ténèbres. Celui qui possède trois des numéros gagnants rentre tout simplement dans sa mise ; mais celui qui possède les dix numéros reçoit sa mise six mille fois. En supposant que tout se passe honnêtement, la loterie ne peut guère rapporter moins de 50 pour 100 au banquier qui en a la direction.
- Quoique la passion du jeu soit un vice très-commun en Chine, les maisons de jeu ne sont pas, que je sache, exploitées pour le compte du gouvernement, qui pourrait cependant y trouver une abondante source de revenus.
- En suivant Queen’s Road, ou en gagnant, par la Prava, l’est de Victoria, on arrive à la Vallée Heureuse (Happy Valley) où se trouvent le cimetière et le champ de courses. Ce cimetière européen est précisément situé derrière la grande tribune où tout le beau monde de l’île s’assemble une fois par an pour assister aux courses qui sont depuis longtemps l’une des institutions les plus chères à la colonie. Ces courses sont la grande fête de l’année et elles sont impatiemment attendues par les résidents, qui semblent y voir une compensation aux fatigues et à la haute température d’uirclimat qui a fait donner au pays le surnom de tombeau des Européens.
- Quoique les morts et les vivants soient ainsi juxtaposés dans cette vallée, d’ailleurs fort pittoresque, l’île elle-même est aujourd’hui regardée comme une des stations' les plus salubres des côtes de la Chine, et ne mérite plus le terrible surnom qui lui a été donné autrefois. Avec le régime et les conditions d’existence, la santé de la colonie s’est améliorée. Les maisons sont mieux adaptées au climat qu’elles ne l’étaient il y a vingt ans. Des mesures sanitaires ont été prises. Mais quand la cité fut bâtie, dévastés surfaces de granit en décomposition furent mises à l’air, et des miasmes pestilentiels s’en exhalèrent, auxquels on peut attribuer les terribles maladies qui sévirent à cette époque et qui furent les plus mortels ennemis que nos soldats aient rencontrés en Chine. Même aujourd’hui, toutes les fois qu’il est nécessaire d’ouvrir le sol, cette fièvre de Hong-Kong reparaît. Les astrologues chinois attribuaient l’exis-
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- tence de celle maladie à notre ignorance des lois de « Feng Shui » ; ces mots signifient littéralement vent et eau, mais il s’y rattache une idée de chance heureuse, due à la connaissance de l’astrologie et de la géomancie, — et il faut reconnaître qu'ils avaient prédit très-exactement ce qui arriva lorsque les flancs de la colline furent ouverts.
- De grandes plantations d’arbres ont été faites sous l’administration de Sir Richard Mac-Donnell, et ces plantations, tout en ajoutant beaucoup au caractère pittoresque de l’île, n’ont pas peu contribué à l’amélioration de la santé des habitants.
- Les Européens mènent à Hong-Kong un train de vie fort dispendieux, et cela sans aucune nécessité, car tout ce que l’on peut considérer comme nécessaire à la vie peut s’acheter à des prix qui ne sont pas de beaucoup plus élevés que ceux payés en Angleterre.
- Il faut dire cependant que le vin, la bière et les mille articles de luxe que l’on ne se procure que dans les magasins tenus par des Européens, forment, à la fin du mois, un compte effrayant; puis le dollar, qui à Londres vaudrait quatre shillings six pence (5 fr. 60), ne vaut guère plus d’un shilling (1 fr. 25), quand il faut le donner en échange de denrées ou d’objets de luxe apportés d’Europe.
- Le nouvel arrivé peut meubler sa maison sans être par trop écorché, s’il achète ses meubles aux ventes publiques pour cause de départ, qui sont extrêmement fréquentes, ou s’il charge un négociant chinois de lui fournir tout ce dont il a besoin ; mais un certain nombre de domestiques est indispensable et cela augmente singulièrement les dépenses. Voici la liste de ceux dont on ne peut se passer dans une famille où il y a un ou deux enfants :
- Par mois. Dollars
- Un cuisinier............................................ 10
- Deux porteurs de chaise................................. 14
- Une bonne ou amah....................................... 10
- Un valet................................................. 8
- Un coulie pour le service de la maison.............. 7
- Total.. t................... 49
- Gela équivaut à peu près à 120 livres sterling par an (3,000 fr.) rien que pour les domestiques. Le blanchissage est fait par des Chinois et coûte le même prix qu’à Londres. Quant au docteur, ses soins, pour toute la famille et par abonnement, reviennent à une quarantaine de livres (l,000fr.), mais il faut acheter une quantité de médicaments sur la vente desquelles certains praticiens prélèvent, dit-on, une commission de 25 p. 100. Le docteur est censé n’avoir rien à faire avec le pharmacien ; mais l’énorme quantité de drogues prescrites, drogues que le malade, au bout d’un certain temps, finit par jeter parla fenêtre, donne lieu à des suppositions qui ne sont
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- pas toujoursjustes.il faut payer environ 140 livres par an (3,500 fr.) le loyer d’une maison qui en coûterait 60 (1,500 fr.) à Londres ; de sorte que, tout bien considéré, on peut dire que la vie à Hong-Kong-est au moins deux fois plus chère qu’en Angleterre.
- Il n’est pas rare de trouver ici des originaux qui se figurent avoir en poche des projets merveilleux pour l’amélioration de la race humaine, et ne savent ni vous dire comment ces beaux projets peuvent se réaliser, ni où ils comptent trouver les capitaux qui leur manquent. M. Gabriel était un aventurier de cette espèce. Je ne l’avais jamais ni vu ni connu, avant le soir où, se présentant à moi comme un étranger récemment débarqué, il me demanda la permission de déposer chez moi son bagage, jusqu’à ce qu’il eût trouvé un logement. Je le lui permis, et au bout d’une heure environ il revint, disant qu’il n’avait rien trouvé de convenable et qu’il me serait reconnaissant de lui permettre de dormir pour cette nuit dans un coin de la maison. Je lui fis dresser un lit, dans lequel toutefois il n’alla se coucher qu’après m’avoir expliqué en détail ses plans pour faire de l’ile de Bornéo une vaste plantation de café et amener à la pure lumière d’une civilisation supérieure les habitants jusqu’ici plongés dans les ténèbres de la barbarie. Se plaisant apparemment dans ma société, M. Gabriel resta chez moi dix jours, au bout desquels je dus lui rappeler que Bornéo était encore plongé dans les ténèbres de la barbarie et que ses habitants continuaient à y mener une vie peu édifiante, faute d’écoles et de plantations de café. Le pauvre Gabriel venait des îles Sandwich où il avait été maître d’école ; mais l’emploi ne s’était pas trouvé rémunérateur, et il avait été réduit à n’apporter aucun argent avec lui. Il finit par persuader à un capitaine de vaisseau de lui donner un passage gratuit pour Singapore, et il se rendit dans cette colonie où quelques-uns de mes amis lui procurèrent les moyens de passer à Bornéo. Environ deux mois plus tard, quelle ne fut pas ma surprise en voyant reparaître chez moi M. Gabriel, son parapluie de coton dans une main, son livre deprières dans l’autre, et avec la mine la plus déconfite qu’on puisse imaginer. Il était allé à Bornéo ; mais, chose inconcevable ! tout le monde, même l’évêque du diocèse, s’était entendu pour traiter ses beaux projets d’erreur déplorable. Les indigènes eux-mêmes n’avaient voulu entendre parler ni de café, ni de commerce, ni d’écoles. Gomment il avait fait pour revenir, c’est ce dont je n’ai jamais pu me rendre compte. La physionomie de Gabriel prévenait en sa faveur, et, dans tout ce qu’il faisait, il semblait être inspiré par les motifs les plus purs, et doué d’une sincérité absolue. Il avait un œil doux et rêveur, et il passait des heures entières à se représenter à lui-même les merveilleux résultats de la grande réforme qu’il était destiné à ne jamais accomplir. Il me demanda de nouveau l’hospitalité et
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- m’assura qu’il était prêt à tout faire pour se rendre utile aux autres et pour gagner sa vie. J’obtins pour lui une place dans la police, et il en .porta l’uniforme deux jours durant. Le troisième jour je le vis revenir, dans un état de profonde désolation. Il avait donné sa démission, ne pouvant supporter le travail pénible et les propos plus pénibles encore, auxquels il avait été exposé. Il trouva ensuite à s’employer dans une fabrique de sucre, et lorsqu’il me fit sa dernière visite, ce fut pour me prier de lui prêter dix-huit dollars pour payer son loyer, l’impitoyable propriétaire de la petite maison qu’il occupait poussant le mépris de ses vues philanthropiques jusqu’à le menacer de faire saisir tout ce qu’il possédait. Je lui prêtai l’argent dont il avait besoin, et jamais je n’ai revu ni l’argent ni lui. Je suis sûr toutefois'qu’il m’aurait rendu ce qu’il m’avait emprunté s’il l’avait pu, et sincèrementj’auraisétéheureuxde savoir quel aétésonsortultéricur.
- Un ecclésiastique bien connu me raconta un jour qu’il avait été accosté, au moment où il sortait de son église, par un homme qui s’était présenté à lui, d’un air mystérieux, comme porteur d’un message divin et envoyé à Hong-Kong pour y publier cette révélation, et lui avait demandé de mettre l’église à sa disposition pendant l’après-midi. « Où sont vos lettres de créance? lui dit l'ecclésiastique non moins prudent qu’érudit. Vous ne devez pas être un homme ordinaire pour avoir reçu du ciel une telle mission; et si vous avez été envoyé à Hong-Kong, vous avez dû en même temps recevoir le don de la langue chinoise. Faites-moi seulement le plaisir de me répéter en chinois ce que vous venez de me dire, et je mettrai mon église à votre disposition. » C'est ce que le révélateur fut incapable d’accomplir ; mais à la profonde surprise de mon digne ami, il avoua qu’il était un fervent prosélyte des Mormons et demanda au révérend s'il n’avait pas à lui octroyer un vieux pantalon, celui qu’il portait ne lui appartenant pas.
- Ainsi que d’autres petites localités en Angleterre et ailleurs, Hong-Kong possède une modeste société artificielle divisée en coteries, ce qui n’empêche pas les habitants de s’accorder sur toutes les affaires où leurs intérêts sont communs.
- Le commerce du port est aux mains de gens appartenant à différentes nationalités : Français, Américains, Allemands, Hollandais, Chinois, Parsis, Hindous. Les Anglais et les Américains tiennent les deux premières places ; ensuite viennent les Allemands. Quelques-uns de ces derniers dirigent des maisons qui ont acquis une grande importance, due d’abord à leur habileté, à leur économie et à leur énergie, et ensuite à l’apprentissage qu’ils ont fait dans certains établissements de Londres, de Manchester et de Liverpool.
- Rien ne me surprit plus à Hong-Kong que le luxe avec lequel les commis anglais sont logés et nourris.
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- Il serait difficile de rien voir de plus somptueux que les «junior messes 1 » des riches maisons de commerce anglaises. C’est là que le jeune blanc-bec, frais échappé de la maison paternelle aux mœurs simples et frugales et tout fier de son titre d’Anglais, contractait rapidement les goûts et les habitudes d'un épicurien, connaisseur en vins fins, prodigue, hospitalier, plein de mépris pour l’avarice, et, s’il faut le dire, hélas ! pour l’économie. Ce n’était pas là le genre d’éducation qu’il aurait fallu pour préparer le futur marchand aux strictes sinon mesquines économies qui sont une des nécessités du commerce à une époque où les marchés regorgent, où la concurrence sévit avec fureur, où les compagnies chinoises et l’économie allemande nous attendent au coin de tous les débouchés, et où, pour gagner dans le commerce une part des richesses qui autrefois semblaient nous venir en dormant, il faut autant de patience que d’abstinence et de résolution. Mais Hong-Kong se plie rapidement aux fiévreuses exigences du temps, et les marchands anglais tiennent encore leur place dans le grand commerce de la Chine. Leurs commis vivent bien, quoique servis avec moins de prodigalité qu’au tre-fois. Eux-memes sont toujours hospitaliers, toujours généreux, et jamais ils n’abandonnent à la charité des passants leurs compatriotes malheureux. Plus d’une fois, de mon temps, de vieux résidents sont morts sans laisser aucune ressource à leurs familles. Toujours des listes de souscription ont été ouvertes, et, grâce à la libéralité des souscripteurs, veuves et enfants ont pu s’en retourner en Angleterre avec une pension très-suffisante. Mais, comme je l’ai dit, les temps sont changés. Il y a une constante allée et venue de télégrammes et de steamers, et une succession non moins constante d’anxiétés et de soucis. Le luxe et la prodigalité ont diminué, mais le ton de la société est plus élevé, les plaisirs plus variés ; bref la société de Hong-Kong ressemble de plus en plus à la société d’Angleterre.
- H y a à Hong-Kong environ six mois de sécheresse, de nuils fraîches, de ciel sans nuages ; mais quand les chaleurs et les pluies reviennent, le ciel semble s’éclaircir et reposer comme une éponge immense sur le sommet de la colline ; et cette éponge toujours pleine d’humidité passe sur la montagne, et la pluie s’en échappe à torrents et inonde les rues pour remonter vers le ciel en vapeur brûlante. Livres, journaux, tout alors devient humide et moisiL ; l’on est comme dans un bain de vapeur et c’est à peine si l’on a la force de suivre languissamment des yeux, des fauteuils où l’on est étendu, les fourmis ailées qui, par milliers, tombent dans les lampes, ou sur la table, et, leurs ailes perdues, rampent comme des vers jusqu’à votre assiette ou jusqu’aux plats servis pour le dîner. A
- !. Tables des jeunes gens.
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- la longue, cependant, on. s’accoutume à tout cela, et le lieu n’est ni malsain ni désagréable pour ceux qui y résident.
- Je me trouvais à Hong-Kong en -1869, quand Son Altesse royale le duc d’Edimbourg visita la colonie. C’était le premier prince anglais qui fût venu si loin et eût tant voyagé autour du monde, ou plutôt, pour interpréter un tel événement selon les idées chinoises, qui eût bravé les dangers de l’Océan pour « fêter ses regards, une fois dans sa vie, des merveilles glorieuses du grand royaume du Milieu. »
- Quelles qu’aient été les impressions que firent sur lui le Céleste Empire et ses gouvernants, il n’est pas de sentiments de désappointement, s’il eût existé,, qui n’eût été forcé de disparaître devant la réception qui lui fut faite lorsque la Galatée parut au milieu de l’innombrable foule des navires indigènes et européens et mouilla enfin dans les eaux paisibles du port de Hong-Kong.
- Je le vois encore débarquer. Les vaisseaux de toute nation s’étaient à l’envi pavoisés des plus somptueuses décorations ; de longues lignes de vaisseaux marchands gardaient les approches des quais, et, sur des milliers de navires indigènes ornés de drapeaux et de bandes de tapis de Turquie rouges, apparaissaient des multitudes de tigures bronzées se pressant sur tous les points ou se suspendant aux agrès des vaisseaux. Quais, jetées, débarcadères, tout disparaissait sous une mer houleuse de faces jaunes avides d’entrevoir le grand 1 prince anglais. Jamais non plus je n’oublierai le regret que ne purent s’empêcher d’exprimer quelques personnes en découvrant (pie ce prince n’était après tout qu’ww homme et un marin. 11 y en eut qui allèrent jusqu’à suggérer que « Sailor-man no saby proper Prince pidjin 2, » et le fait est qu’il portait tout simplement l'uniforme d’un capitaine, et n’étalait ni pourpre, ni broderies, ni aucun de ces mystiques emblèmes dont la royauté éprouve communément le besoin de rehausser sa dignité. Quelle différence entre un prince pareil et le rejeton d’un grand empereur qui est frère du soleil, et cousin germain de la lune et dont aucun mortel ne peut contempler le radieux visage sans mourir.
- Le séjour du prince dans la petite île est un des plus brillants et des plus joyeux épisodes de son histoire. Le prince et ses braves officiers ne se firent jamais prier quand il fut question de contribuer aux plaisirs des résidents. Ils mirent le comble à leur amabilité en donnant au théâtre de la ville une représentation dans laquelle ils firent preuve de talents remarquables, non-seulement comme acteurs, mais aussi comme musiciens, car l’orchestre, dirigé par le prince en personne, contribua pour une forte part au succès de la soirée.
- 1. N'est-ce pas pousser la loyalty un peu loin ? Ge fameux prince n’est guère célèbre jusqu’ici que par son avarice.
- 2. Cela veut dire sans doute qu’im marin ne saurait faire un prince convenable. J. T. ne donne pas la traduction.
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- CHAPITRE VIII
- Les serpents à Hong-Kong. — Un typhon. — Une excursion sur la branche septentrionale de la Pearl River. — Fatshan. — Le monastère de Fi-lai-sz. — Le Mang-Asz-Nap ou Passe de l’Aveugle. — Les rapides. — L’ambition d’Akunt. — La cave de Ivwan-yin. — La moisson. — De San-shui à Fatshan en canot. — Canton. — Temple du gouverneur Yeh. — Une manufacture de thé. — Falsification du thé. —Préparation du thé. — Sliamem. — Dégustation du thé. — Les faux monnaveurs.
- On ne saurait trop recommander aux nouveaux venus de faire attention aux serpents dans leurs promenades sur les collines ou à travers les vallées herbeuses de l’île. Quelques-uns de ceux que l’on trouve à Hong-Kong appartiennent en effet aux espèces les plus venimeuses. Moi-même, je trouvai une fois un cobra-capello parmi les rochers de Mong-nei-Chong. Comme je me disposais à prendre une photographie, je vis quelque chose de noir qui remuait à mes pieds. J’enlevai ma chambre obscure, pour me servir du trépied comme d’une arme défensive ; mais le reptile, levant la tête et dressant son capuchon, se laissa glisser en sifflant du rocher dans les broussailles. Un docteur bien connu dans la colonie s’empara dans les terrains mêmes de l’hôpital de trois cobras vivants ; il les garda quelque temps dans une cage, et commença une série d’expériences fort intéressantes sur le traitement des morsures de ce dangereux reptile. L’un des premiers dont il s’empara était très-beau, et toutes les personnes de sa connaissance vinrent le voir. J’y vins aussi; mais j’avoue que ma curiosité fut un peu refroidie lorsqu’une après-dînée, au moment où nous allions nous mettre à table, il me dit du ton le plus calme et le plus sérieux du monde qu’il attendait à chaque instant la visite de l’autre cobra, ces animaux allant presque toujours par couples. « Si vous l’apercevez quelque part dans la chambre, dit-il, restez tranquille et ne vous tourmentez pas ; il ne chercherait à vous mordre que si vous lui marchiez dessus, et alors vous l’entendrez siffler et vous auriez le temps de vous garer. En tout cas, la morsure étant traitée
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- immédiatement, ce ne serait rien du tout. » Presque au moment où il parlait, son préparateur entra et nous dit que le serpent avait fait son apparition, qu’il était dans la chambre à côté. « Maintenant, dit le docteur, nous n’avons besoin pour le prendre que d'un peu de dextérité et de présence d’esprit. Venez vite, et gare à vos jambes, car le cobra est doué d’une extrême agilité. » Nous nous rendîmes donc sur le théâtre de l’action et trouvâmes l’ennemi blotti sous une commode. En dépit de sa langue fourchue, de sa férocité et de ses crochets venimeux, il fut bel et bien pincé. Ces serpents toutefois ne vécurent pas longtemps en captivité, de sorte que les expériences dont le docteur se promettait de si importants résultats durent forcément être abandonnées.
- C’était un homme de ressource que ce docteur. Pour combattre l’intense chaleur de l’été qui lui causait des insomnies, il avait établi dans sa chambre de bain attenante à celle où il couchait deux baignoires, dont l’une était placée aune certaine distance au-dessus de l’autre ; entre les deux se trouvait une roue hydraulique. Cette roue, qui avait originairement appartenu à un vélocipède, avait été aisément transformée en une roue motrice qui faisait aller pendant toute la nuit un grand « punkah » placé au-dessus de son lit. L’eau qui tombait sur la roue coulait dans la baignoire inférieure et servait à ses ablutions du matin.
- On sait que j’avais longtemps désiré voir un typhon. Ce vœu a été plus d’une fois exaucé durant mon séjour â Hong-Kong. La force du vent dans ces tempêtes est plus grande que je ne l’aurais jamais cru possible. Ce vent terrible rompt les amarres et les ancres les plus solides, entraîne les vaisseaux et les fait tourbillonner comme des feuilles ; j’en ai vu qui, au sortir de l’orage, avaient toutes leurs voiles en pièces, leurs cordages brisés, leurs vergues emportées, leurs mâts brisés au ras du pont.. Plus d’une fois à Hong-Kong des coups de vent terribles ont détaché les corniches des maisons et fait voler comme des brins de paille les vérandas à travers les rues. Durant la tempête, les résidents, ou du moins la plupart d’entre eux, s’enferment chez eux, assujettissent de leur mieux les portes et les fenêtres, et attendent ainsi la fin de l’orage, non sans craindre à chaque instant qu’un coup de vent plus fort que les précédents n’emporte la maison et ne les enterre tout vivants sous les ruines. Je m’aventurai une fois à braver la furie de la tempête pour aller voir au bout de la Praya la masse de bateaux chinois et autres légers bâtiments de commerce que le vent avait rejetés au rivage et empilés, comme un énorme tas d’épaves, juste au bas de la ville, à son extrémité ouest. Quelques étrangers intrépides étaient là, et ils avaient sauvé un grand nombre d’indigènes;
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- mais un bien plus grand nombre avaient sombré avec leurs bateaux. Le ciel était sombre et couleur de plomb, et si par moments la rage du vent semblait se calmer, ce n’était que pour reprendre avec plus de violence. On voyait le sommet des vagues se détacher et s’en aller, emporté par le vent, en longues traînées d’écume blanche, à travers lesquelles on apercevait indistinctement des navires démantelés voguant à la dérive et des steamers chauffant pour être prêts en cas de besoin à filer à toute vapeur. Sur un point le lourd revêtement de pierre de la Praya avait cédé, et les blocs de granit dont il était composé barraient le quai où ils avaient été rejetés par la mer. A demi aveuglé par les vagues qui passaient par-dessus les parapets et venaient furieuses se briser contre les maisons, et penché en avant pour avancer peu à peu malgré la tempête, j’atteignis enfin le point dont j’ai parlé tout à l’heure, et où quelques étrangers cherchaient à sauver deux femmes restées seules sur un petit bateau chinois. Ces malheureuses batelières faisaient des efforts désespérés pour maintenir leur barque en position et l’empêcher d’aller se briser contre la brèche faite au mur de la Praya où de gros blocs de pierre étaient mêlés aux fragments des bateaux déjà détruits. Si grande était la force du vent que l’Océan tourmenté jusque dans ses profondeurs, n’en présentait pas moins une surface presque unie, les vagues étant nivelées par le vent et leurs crtêes emportées en pluie fine jusque par-dessus les maisons de la ville. Il fallait se cramponner aux étançons et aux colonnes des réverbères, et s’abriter contre les portes et les murs. On voulut profiter d’une accalmie pour tirer des fusées, mais elles furent rejetées comme des plumes vers les maisons. Des bateaux de sauvetage furent traînés jusqu’à la jetée; le premier fut brisé et démonté au moment même où il venait d’être lancé, et le second ayant chaviré, le brave équipage qui le montait eut toutes les peines du monde à se sauver. Tous les efforts échouèrent, et, la nuit survenant, il fallut abandonner à leur malheureux sort la petite barque et les deux femmes qu’elle portait. Le lendemain matin, ce fut, sur toute la longueur delà Praya, une affreuse scène de naufrage et de désolation. En dépit de leur habileté à prévoir les tempêtes, les Chinois, cette fois, avaient été pris à l’improviste : de là les ravages désastreux qui firent périr tant de personnes etdétruisirent tant de propriétés.
- En 1870, je fis, en compagnie de trois résidents de Hong-Kong, une excursion sur la branche septentrionale du Ghu-kiang. Cet affluent se jette dans le cours d’eau principal à un endroit appelé San-shui ou les Trois Eaux; à environ quarante milles1 en amont
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- 1. 64 kilomètres.
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- delà cité. Pour y arriver il faut traverser la Fatshan Creek1 où le commodore Keppel livra en 1857 un combat mémorable. La ville de Fatshan a plus d’un mille de long2, et la rivière la divise en deux parties presque égales. Fatshan est, dit-on, le centre du grand district manufacturier du midi de la Chine. La coutellerie et la quincaillerie y sont les principales industries, ce qui fait donner quelquefois à Fatshan le nom de Birmingham ou Sheffield de la Terre des Fleurs. Il me sembla au moins singulier, lorsque j’examinai les couteaux, les ciseaux et les mille objets de fer et de cuivre qui se vendent en si grand nombre dans le pays, que les articles similaires anglais, dont la fabrication est supérieure, ne fissent pas une concurrence plus redoutable à ces manufactures de Fatshan. Il y a toutefois deux causes à cela : 1° le vil prix de la main-d’œuvre en Chine, et 2° la parfaite convenance des articles manufacturés aux goûts et aux besoins du peuple. Les ciseaux chinois, par exemple, ne ressemblent pas du tout aux nôtres, et il estprobable que si nous voulions nous en servir, nous déchirerions l’étoffe au lieu de la couper ; or, ces mêmes ciseaux, maniés par les tailleurs chinois, font des merveilles, et l’habitude de s’en servir les leur fait préférer aux nôtres. Je ne doute pas qu’un manufacturier anglais ne trouvât un grand avantage à visiter Fatshan et à examiner avec soin la forme exacte des différents outils en usage parmi les Chinois. Ce n’est qu’en adoptant ces formes qu’il pourrait donner un grand essor à son exportation. Le fer employé dans ce district est importé de l’étranger; cependant on dit que dans le Yan-ping, une des divisions de la province3, il y a en abondance du minerai d’une qualité si supérieure qu’il donne 70 pour 100 de pur métal, et, ce qui n’est pas moins précieux, il y a dans le voisinage d’excellent charbon de terre. Mais tant que la crainte de Feng-shui et les vues étroites du gouvernement prévaudront, il est bien certain que les mines ne seront pas ouvertes.
- En parcourant la ville, nous remarquons de belles maisons de brique, résidences des. marchands indigènes, des temples aux façades de granit grotesquement sculptées, et le grand hôtel de la douane ; mais les maisons des faubourgs qui bordent la rivière sont bâties sur pilotis, et leur apparence misérable contraste fortement avec les demeures princières et les signes de richesse que nous avons observés dans l’intérieur de la villé. Ces pauvres masures ont l’air, sur leurs étais, d’invalides sur leurs béquilles, s’en allant à la campagne pour se remettre des fatigues d’une vie trop dissipée. La
- 1. Rivière de Fatshan.
- 2. Plus de 1600 mètres.
- 3. China Review, 1873, p. 337. .
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- Sur la route du village de Wong-tong (province de Canton).
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- rivière est la principale voie ouverte à la circulation, et c’est par milliers que s’y croisent les jonques et les bateaux, dont les uns chargent ou déchargent leurs cargaisons, pendant que les autres transportent en tous sens les passagers le long de l’étroit chenal qui serpente à travers cette Babel flottante où règne l’éternelle discorde. Le commerce qui se fait là est beaucoup trop considérable pour une si petite rivière, et l’on peut facilement se figurer commentai y a“dix-sept ans, une flottille chinoise, fuyant devant une poignée de marins anglais montés sur leurs chaloupes, se mit en ligne, fermant comme une muraille cet étroit passage, et fit pleuvoir sur ses vaillants adversaires une grêle de mitraille qui répandit parmi eux la destruction et la mort. Quant au commodore, dont la chaloupe fut brisée sous ses pieds et dont l’équipage eut presque tous ses hommes tués ou blessés, il ne quitta faction que pour aller chercher des renforts, revint à l’attaque, battit l’ennemi, et ne se retira qu’en remorquant après lui cinq des plus grandes jonques, trophées de sa victoire. Les Chinois qui eux-mêmes ne manquent point de courage exprimèrent, dit-on, avec franchise, leur admiration p our la bravoure et l’audace d’un homme, qui, à la tête de sept chaloupes, entreprit la capture de Fatshan et de ses deux cent mille habitants et détruisit une flotte que les Chinois croyaient être la terreur de ces «diables étrangers », de « ces mangeurs de feu » qui jusque-là avaient été regardés comme ne combattant jamais à armes égales, mais tirant toujours à l’abri de leurs forts, au lieu de s’avancer bravement et d’attaquer à découvert les canons mis avec tant de peine en position pour recevoir leurs assauts.
- Toutes les fois que la circulation est arrêtée sur la rivière par suite d’un encombrement de bateaux, et cela arrive fréquemment et dure indéfiniment, on a le loisir de remarquer le grand nombre de bateaux de plaisir et de bateaux de fleurs naviguant sur le fleuve ou amarrés au rivage. Les ponts de ces bateaux portent de grandes cabines luxueusement peintes, dorées et décorées à l’intérieur et à l’extérieur. Les portes et les fenêtres sont] garnies de tentures de soie, et à travers l’une des portes entr’ouvertes on pouvait voir de jeunes élégants, et même de vieux sybarites, contant fleurette aux jeunes filles somptueusement peintes qui leur apportaient des pipes d’argent ou des houkahs (narghilés chinois), ou leur servaient du thé. On voyait aussi sur la rivière des bateaux pour la promenade emportant dans leurs cabines particulières des familles qui se faisaient conduire à la campagne pour y jouir de la vue des champs de riz et des vergers.
- A San-Shui nous entrâmes dans la branche septentrionale de la rivière, et nous nous trouvâmes bientôt dans un lieu très-pittoresque dont quelques traits me rappelèrent les basses terres d’Écosse. Nouss
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- nous arrêtâmes au village de Wong-Tong, sur la rive droite du fleuve, à quelque distance de la ville de Lo-pan, et je me préparais prendre une photographie de l’endroit. J’eus l’idée de photographier aussi un groupe de vieilles commères qui étaient près de là puisant de l’eau et bavardant ; mais quand elles virent mon instrument braqué sur elles et sur leur hameau, elles s’enfuirent et allèrent répandre le bruit que les étrangers étaient revenus et s’apprêtaient à bombarder le village. Une députation, ayant à sa tête un vénérable Chinois, le doyen du village, nous fut envoyée ; nous lui expliquâmes que nous n’avions aucune intention hostile et que nous venions tout simplement pour prendre une vue du pays. 11 nous invita gracieusement
- Enfants chinois.
- à entrer chez lui et nous offrit du thé et des gâteaux. Ce n’est là qu’un des mille exemples de la simple et sincère hospitalité que j’ai pu observer pendant mon séjour dans ce pays. J’ai la conviction qu’un étranger sachant assez de chinois pour se faire comprendre et doué d’un caractère calme et raisonnable pourrait voyager sans grandes difficultés dans la plus grande partie de la Chine. Cela n’empêche pas qu'il n’v ait toujours un certain danger dans les grandes villes. Nous fîmes présent d’une ou deux petites pièces d’argent aux enfants de la maison, mais le père ne voulut leuT permettre de les accepter que lorsqu’on lui eut clairement expliqué que nous les donnions
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- pour être portées comme amulettes et non pour payer son hospitalité.
- Près de la rivière dans le district de Tsing-yune, je faillis m’enfoncer dans des sables mouvants. Nous passâmes une nuit devant la ville de Tsing-yune, mais nous ne pûmes guère dormir à cause du bruit des gongs et des pétards, de l’odeur des « joss-stichs1 », et de la fumée de cuisine qui s’élevait des bateaux voisins. De Tsing-yune nous allâmes au monastère de Fi-lai-sz, l’un des plus pittoresques et des plus renommés que l’on puisse voir dans le sud de la Chine. Il s’élève non loin de la rivière, et l’on y arrive par un large escalier de granit qui conduit à une porte extérieure sur laquelle sont gravés en lettres d’or les mots « Hioh Shan Mian ». Le monastère est bâti sur une colline magnifiquement boisée. A mi-côte, sur le penchant d'un vallon verdoyant, nous trouvons la chapelle de Fi-lai-sz. Nous y remarquons trois idoles dont l’une représente le pieux fondateur qui, dit-on, fut transporté dans ce lieu sur les ailes d’un dragon de feu, il y a plus de deux mille ans. Ce monastère est pour les voyageurs une halte favorite. Les moines, pleins d’une tendre sympathie pour les faiblesses humaines, y poussent l’hospitalité jusqu’à servir de l’opium à leurs hôtes ; ils leur vendent aussi, comme reliques et comme souvenirs de leur visite, des bâtons sculptés coupés dans les bocages sacrés qui environnent le temple.
- Le val de Tsing-yune, où se trouve le monastère, est renommé entre tous les terrains sacrés qui servent à la sépulture des hommes. On y voit des milliers de tombeaux qui des bords de la rivière s’élèvent sur les flancs de la colline jusqu’à une hauteur de 800 pieds. Chaque tombeau est orné d’une façade de pierre qui revêt le plus souvent la forme d’un fer à cheval ou d’un fauteuil avec un dossier arrondi. L’intérieur du temple est pavé en granit et décoré de fleurs disposées dans de beaux vases; de sorte que l’art ajoute ses agréments à un ensemble auquel la nature a déjà prodigué ses plus romantiques beautés. De l’autre côté de la rivière, un étroit sentier conduit à une ravine boisée, où les moines se retirent lorsqu’ils veulent se soustraire au monde, oublier son existence, ses joies, ses peines, et cultiver ce repos suprême qui les rapproche du Mivana. Il me sembla, en inspectant les cellules de ces saints personnages, que quelques-uns d’entre eux avaient dû se laisser aller au plaisir de fumer la pipe d’opium. Pauvres âmes fragiles ! Leur ciel est sans doute quelquefois celui qui flotte dans les nuages que produit cette drogue. Je ne puis rien dépeindre de plus désolant, de plus abrutissant que l’existence contre nature de ces moines. Ils passent leur fainéante
- 1. Les joss-sticks sont (les espèces de cierges faits de gomme et de poussières odorantes, que les Chinois brûlent devant leurs idoles.
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- vie à chanter en faux bourdon un rituel ennuyeux et pour beaucoup d’entre eux inintelligible, à s’efforcer d’atteindre à cette parfaite sainteté qui consiste à ne rien faire, à ne rien apprendre, à n’avoir conscience de rien, et dont le but suprême est d’anéantir en eux tout sentiment de la vie et de les rendre semblables à la matière inanimée d’où ont été tirées toutes choses.
- DeFi-lai-sz nous allâmes àHin-Chawkwang, où volontiers nous ne nous serions pas arrêtés, tant ce misérable village a l’air pauvre et désolé. De sales paysans, déguenillés, semblaient ne pouvoir se tenir debout qu’avec le secours du mur contre lequel ils s’appuyaient
- La Mang-Asz-Nap ou Gorge de l’Aveugle.
- pour nous voir passer, tandis que des volailles étiques s’arrachaient les plumes de désespoir, apparemment de n’avoir rien pour assouvir les tortures de leur faim. Les gorges à travers lesquelles passe la rivière offrent quelques paysages grandioses dont les courtes plaines et les brusques tournants rappellent les hautes terres de l’Écosse ; ailleurs, les collines s’abaissent en pentes douces vers la rivière, sur les bords de laquelle elles s'étalent en bancs de sable brillant, qui fréquemment ont jusqu’à un mille de long. Ges bancs de sable reluisent au soleil comme des déserts en miniature, mais ils ont cela d’heureux qu’ils sont bordés par un cours d’eau fraîche et limpide. La « Mang-Asz-Nap », ou Gorge de l’Aveugle, est une des-
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- plus belles. Là, des monts escarpés élèvent leurs cimes dentelées au-dessus des précipices qui les séparent et se couronnent d’écharpes de brume flottante, les lourds nuages entraînés sur leurs cimes aiguës s’y déchirant en mille fragments vaporeux. Le temps était sombre et orageux, mais des rayons de lumière trouaient çà et là les nuages, et tantôt jetaient un éclat momentané sur quelque oasis de verdure perdue au milieu des rochers, tantôt faisaient étinceler quelque point éloigné sur les eaux. Surpris dans des rapides par un violent coup de vent, notre bateau faillit se briser sur les rochers, mais l’équipage, en un clin d’œil, lâcha la corde de halage, et nous nous en allâmes à la dérive, emportés par le courant. Une autre fois nous vînmes donner avec une telle force contre la rive qu’un des bateliers tomba à l’eau la tète la première. Il n’en pouvait plus quand nous le repêchâmes ; mais un verre d’eau-de-vie le remit si promptement et si bien qu’il se déclara prêt à tomber à l’eau et à être repêché et ranimé de cette façon aussi souvent que cela pourrait nous faire plaisir.
- Les Chinois ont une grande réputation de sobriété, et la plupart du temps ils la méritent ; mais il faut dire que dans les basses classes, et parmi les bateliers notamment, la tempérance n’est observée que parce qu’une dure nécessité ne permet pas de faire autrement. Par les temps froids surtout, un grand nombre de bateliers des rivières sur lesquelles j’ai voyagé boivent avec excès du « Sam-shu » toutes les fois qu’une bonne aubaine leur en fournit l’occasion. Ces hommes forment une des classes les plus misérables que l’on puisse trouver en Chine. Dans les provinces du sud, ils ne vivent que de riz bouilli assaisonné d’un peu de sel, et parfois accompagné d’un petit morceau de poisson salé. Il faut que les temps soient bien prospères pour qu’ils puissent se passer le luxe d’un peu de viande de porc. Cependant on ne se figure pas comme ils supportent le froid, plus particulièrement dans les régions du nord, et comme une goutte d’eau-de-vie échauffe rapidement le sang dans leurs veines et les porte à faire preuve d’une puissance musculaire et d’une force de résistance que l’on a peine à s’expliquer, quand on pense aux maigres repas qu’ils font. Des millions de ces laborieux enfants de la pauvreté vivent aujourlejour et ne sont sauvés de la famine, de la piraterie et de la rébellion, que par le vil prix de la denrée qui fait leur aliment ordinaire et la constante demande de leur travail. Cependant il y a des pirates sur cette rivière ; les hommes de notre équipage nous le dirent, et ils ajoutèrent qu’ils ne pouvaient point assurer qu’il n’y en eût pas, et même en grand nombre, sur les bateaux au milieu desquels nous amarrâmes le nôtre pour passer la nuit.
- A Yink-Fek je fus témoin d’un spectacle qui confirma cette asseiv
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- tion et en même temps me causa un sentiment d’horreur qu’il me sera toujours impossible d’oublier. La ville de Yink-Fek est située sur la rive droite du fleuve. Au pied des murailles extérieures s’étend une berge sur laquelle toutes sortes de résidus et d’ordures exhalent au soleil des vapeurs qui doivent empoisonner l’air à des lieues à la ronde. Par des sentiers fangeux et en évitant avec sein les marcs d’eau croupie, nous atteignîmes une des portes et pénétrâmes dans la ville. La rue où nous nous trouvions était fort étroite ; elle avait été pavée autrefois; mais les pavés étaient brisés et déplacés ; et quant aux gens de la ville, ils semblaient sales, maladifs, tristes et découragés. Mais cela n’était rien encore auprès du répugnant spectacle qui nous attendait sur la place du marché. Là en effet nous vîmes, exposés à tous les regards, les cadavres de deux hommes morts récemment. Les essaims de mouches qui les couvraient et la puanteur del’airambiantindiquaient que la décomposition avait déjà commencé. L’un de ces malfaiteurs avait été condamné à mourir de faim dans la cage où il se trouvait ; l’autre avait été crucifié. ^
- Après avoir franchi les rapides de cette partie de la rivière, on arrive au milieu de vastes plaines à la limite desquelles s’élèvent des collines de pierre calcaire isolées et des rangées parallèles de montagnes aux formes les plus fantastiques. Ce fut du haut d’une colline qui domine le temple de Polo-hang que nous obtînmes une des plus belles vues que l’on puisse rêver. La culture dans ce pays-là ne ressemble à rien de ce que j’avais pu voir auparavant. Sur le premier plan étaient une multitude de champs, traversés en tons sens de canaux d’irrigation, mais déjà dépouillés de leurs récoltes. Çà et là s’élevait une colline couverte d’arbres et de temples, et, au delà, s’étendant jusqu’à la base des montagnes, étaient des bosquets de bambous vert pâle dont les panaches ondulaient sous le vent, comme les vagues d’une mer d’émeraude. Le bambou est cultivé dans ce district et dans quelques autres et constitue un précieux article de commerce, la richesse d’un propriétaire s’estimant assez fréquemment parle nombre de massifs de bambous qu’il a sur ses terres. La croissance de cette plante est rapide et facile. Elle n’exige ni soins ni labours d’aucune espèce, et forme une source abondante de richesses pour cette partie du pays.
- Gomme je contemplais ce paysage, je vis en arrière mon vieux domestique chinois, Akum. Je ne crois pas l’avoir encore présenté à mes lecteurs. C’était un fidèle domestique ou garçon (boy), comme on les appelle ici. Il avait environ quarante ans, avait été à mon service à Singapore, et s'étant ensuite livré au commerce, avait perdu son petit capital. «Ehbien, dit-il,que regardez-vous donc, monsieur?).» — « Cette vue magnifique, » répondis-je. —« Oui, » dit-il, « plût au
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- ciel que j’eusse la plus petite de ces collines ; je m’y établirais, et du haut de la colline je surveillerais mes jardiniers travaillant au-dessous de moi, et quand j’en verrais un plus industrieux que les autres, je le récompenserais en lui donnant une femme. »
- Souvent dans la suite il me parla de cette colline idéale sur laquelle il espérait un jour se fixer et récompenser la vertu de ses domestiques.
- Polo-hang. — Dessin de Th. Weber.
- Peut-être parlerai-je plus loin de la multitude d’usages auxquels le bambou peut être employé. Il y a dans cet endroit beaucoup de bécasses et de faisans, et il y fait bon chasser.
- On y remarque aussi de grandes quantités de l’espèce de jonc qui sert à faire les nattes de Canton. Ces nattes se fabriquent sur une
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- grande échelle à Tun-Kun, à Lin-Tan et à Canton L Des milliers d’ouvriers y sont employés, et c’est une des industries les plus importantes de la province de Kwang-Tung. On dit que Canton en exporte 112,000 rouleaux de 40 mètres chacun.
- A 200 milles (320 kilom.) environ au-dessus de Canton, nous visitâmes le lieu le plus remarquable qu’il nous ait été donné de voir dans le cours de notre voyage. C’est la célèbre grotte de « Kwan-Yin», Déesse de la pitié. Cette grotte est une caverne naturelle creusée au fond d’un précipice entouré de rochers qui élèvent leurs têtes bien haut au-dessus de la rivière. L’ouverture de la caverne est à fleur d’eau, et l’intérieur en mains endroits a été agrandi par des exca-
- Vue prise de la grotte de Kwan-Yin. — Dessin de Th. Weber.
- nations, tandis que dans d’autres on a fait les constructions nécessaires pour pouvoir convenablement y placer un autel bouddhiste. Une large plate-forme de granit surmontée d’un escalier de pierre nous conduit à la chambre supérieure où nous voyons la déesse assise sur une énorme fleur de lotus. Cette statue, nous assure-t-on, n’est point le produit du travail de l’homme ; elle a été trouvée ainsi, in situ, dans la caverne. Les prêtres croient implicitement à toute cette histoire ; vous n’arriveriez même pas à leur persuader que la
- 1. Revue de Chine, 187-i, p, 337.
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- Le temple de Kwan-Yin (Déesse de la pitié)
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- fleur pourrait être le fossile d’un lotus pré-historique de monstrueuses dimensions. Bon pour des barbares de croire à ces fables enfantines de fleurs ou de poissons pétrifiés ; mais les disciples éclairés de Bouddha, jamais ! Le lotus a été créé dans la caverne pour servir de siège à Kwan-Yin ; il n’y a pas à sortir de là.
- C’est une histoire merveilleuse que celle de cette Déesse de la pitié. Ce fut au centre même du monde, c’est-à-dire en Chine, qu’elle apparut pour la première fois, comme fille d’un Chinois nommé « Shi-Kin » ; mais ce ne fut qu’en qualité de fille de l’empereur Miao-Chwang qu’elle se révéla aux nommes. Le souverain voulut la marier. Sur son refus obstiné, violation flagrante des us et coutumes de la Chine, le père, qui, lui, connaissait ses devoirs, la mit à mort sans la moindre hésitation. Mais cet acte, contrairement aux prévisions de Miao-Chwang, ne fit que rendre sa fille un peu plus tôt digne de la haute position que depuis lors elle occupe. Après cela Kwan-Yin descendit aux enfers où la présence de ce type divin de bonté et de beauté produisit instantanément une révolution. Les instruments de torture tombèrent des mains des bourreaux, les condamnés furent délivrés et l’enfer se transforma en paradis.
- La déesse aujourd’hui du haut du trône de lotus sur lequel elle est assise, jette sur le monde un regard compatissant; mais elle semble avoir grand besoin de réparations.
- Les prêtres qui habitent la caverne se tiennent généralement assis faisant face à la rivière qu’ils peuvent voir d’une ouverture en forme de fenêtre creusée dans la partie supérieure du rocher. Ils ont l’air, dans leur immobilité et leur inconscience apparente de tout ce qui se passe autour d’eux, d’une rangée d’idoles mal conservées. Ils n’ont fait jusque-là aucune attention à nous, bien que nous soyons des étrangers ; mais lorsque nous nous approchons d’eux et leur montrons une brillante pièce d’argent, ils sortent de leur rêverie et manifestent une impatience de la posséder qui n’est pas précisément un signe de sainteté.
- L’argent offert est accepté, et un vénérable membre de l’ordre nous guide dans l’intérieur de la caverne. Des ideles plus petites, composant la cour de Kwan-Yin, occupent des niches creusées dans le roc ; un petit cierge brûle devant chacune d’elles ; devant elles aussi sont placées des coupes de Sam-Shu et des offrandes de victuailles. Un groupe de stalactites pend de la voûte en face de la fenêtre ; et tout autour volètent quelques colombes blanches qui descendent à l’appel du vieux prêtre et viennent manger dans sa main. C’est une curiosité que la main étendue de ce vieillard. Elle est flétrie, desséchée et embarrassée de longs ongles jaunes et racornis qui ont l’air morts et qui sont en partie cachés sous une épaisse incrustation, dépôt de crasse lentement accumulé. La blan-
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- cheur immaculée des colombes, nous dit ce reclus, est l'emblème de la pureté de la déesse ; il serait fort possible, ajouta-t-il, que dans ces colombes eussent passé les âmes de quelques-uns des moines défunts. A en juger par l’aspect de notre vénérable mais sordide ami, les âmes des défunts doivent trouver bien pénible un changement qui consiste à troquer leurs sales robes et leurs plus sales corps contre le plumage immaculé de ces blanches colombes.
- Nous sommes au temps de la moisson, et le blé est déjà coupé en plusieurs endroits et empilé en meules dans les cours des fermes, en attendant qu’il soit battu à coups de fléau ou foulé sous les pieds lourds des bœufs. La saison a été bonne, et les fermiers joyeux remercient le dieu de l’agriculture de l’abondance de cette seconde récolte, obtenue sur un sol où depuis des siècles les moissons se succèdent sans interruption. Les Chinois sont d’habiles cultivateurs. Ils ont été, du moins cela paraît établi, les premiers parmi les hommes à comprendre que le sol exige d’eux autant de soins que leurs bœufs ou que leurs ânes; que tout ce qu'il leur donne sous la forme de moissons doit lui être rendu en engrais, et qu’après une saison d’activité il a besoin d’une saison de repos, pour pouvoir de nouveau produire en abondance. Comment et à quelle époque les Chinois acquirent-ils ce savoir? C’est ce que Confucius lui-même eût été probablement fort embarrassé de dire. Ce qui est certain, c’est qu’actuellement ils en sont arrivés à faire produire au moins deux fois par an à leurs terres des récoltes alternatives de céréales et de légumineuses L Cette fertilité extraordinaire est due en partie au peu d'étendue de leurs terres, qui, la plupart, sont assez petites pour que le propriétaire puisse les cultiver lui-même avec le plus grand soin, et en partie à l’emploi constant des engrais, qui est en usage parmi les paysans chinois. Les idées de ce peuple sur l’économie domestique se reconnaissent à une foule d’habitudes diverses. Si le cultivateur se trouve dans le voisinage d’une ville, il achète, moyennant un abonnement avec certaines maisons, le droit d’enlever les ordures et le contenu des latrines, qu’il distribue aux terres qui en ont besoin. C’est le plus souvent sous forme d’engrais liquide qu’il emploie ces matières, et il réussit par ce moyen à fertiliser les terres les plus mauvaises. Si ses terres sont éloignées des villes ou villages, il use de tous les moyens pour se procurer l’engrais qui lui est si précieux et dans ce but il construit à la limite de ses champs de petits cabinets d’aisance dont la propreté et même l’élégance, — car il faut rivaliser d’attraction avec les voisins qui en font autant, — doivent invi ter les passants à y entrer.
- 1. En tout quatre récoltes par an : mais ils suivent la loi du Circulas de Pierre Leroux, dont on se moque en France.
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- Une ferme de la province de Canton.
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- De San-Shui je m’en retournai seul à Canton, dans une petite barque, laissant mes amis moins pressés revenir à petites journées. La rivière n’ayant dans un certain endroit que quelques pouces d’eau, je fus obligé de louer un bateau plat et de faire transporter mes bagages par terre jusqu’au premier coude de la rivière. Sur ce bateau je descendis ou plutôt je fis la course jusqu’à Fatshan avec plusieurs bateaux de la même espèce montés par des marchands chinois. La distance est d’environ vingt-cinq milles (40 kilomètres). Nous arrivâmes avec une demi-heure d’avance sur tous les autres et nous nous engageâmes aussitôt dans le passage étroit laissé libre au milieu de la foule des bateaux. Ce fut de beaucoup la plus désagréable partie de mon voyage. Ayant voulu attérir pour me promener tranquillement par la ville, je fus assailli par une foule grossière, le rebut de la populace, qui me repoussa jusque dans la rivière, où je fus heureusement recueilli dans un bateau par deux braves femmes qui s’éloignèrent en faisant force de rames et me gardèrent jusqu’à ce que j’eusse trouvé à louer une barque rapide pour me transporter à Canton.
- Le lecteur sait que Canton et la province de même nom (Kwang-Tung) ont été pendant longtemps le seul point du vaste empire chinois sur lequel il ait été permis aux Européens d’établir des relations avec la Chine ; toutefois je renverrai ceux de mes lecteurs qui s’intéresseraient particulièrement à l’histoire obscure et tourmentée de Canton à un livre très-complet et très-intéressant, traduit et publié en Chine par M. Bowra, delà douane impériale. Il est établi dans cet ouvrage que le premier document authentique que l’on possède sur la province de Kwang-Tung, se trouve dans les archives delà dynastie de Ghow et remonte à l’an 1122 avant Jésus-Christ. C’est au cinquième siècle de notre ère que l’on voit arriver les missionnaires bouddhistes et que s’établit dans le pays la secte qui y est aujourd’hui dominante, et c’est à la suite de ce succès de la propagande bouddhiste que des relations commerciales s’établirent entre l’Inde et la Chine. Quant aux relations que depuis cette époque les Chinois ont eues avec les autres nations, elles ont été sujettes à une suite d’interruptions périodiques, et leur histoire est un récit de luttes incessantes, la Chine, d’un côté, adhérant obstinément à sa politique d’exclusivisme et opposant toute espèce de barrières aux empiétements du commerce étranger, et les nations étrangères ne se lassant pas, de leur côté, d’exercer sur l’empire chinois une pression devant la persistance de laquelle celui-ci a dû graduellement céder. C’est ainsi qu’à la longue ont été arrachés à la Chine des traités qui cependant ne sont pas moins avantageux pour elle que pour nous.
- La ville de Canton s’élève sur la rive septentrionale du Chu-
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- Kiang ouPearl River, à environ quatre-vingt-dix milles (145 kilom.) de la mer, et son port est accessible en toute saison aux vaisseaux du plus fort tonnage. Les communications entre la capitale et les autres parties de la province s'effectuent au moyen des trois branches du Chu-Kiang et d’un réseau complet de canaux et de rivières. Une ligne de beaux steamers fait entre la ville et IIong-Kong un service quotidien, et le télégraphe sous-marin, qui relie cette île au continent européen, met en correspondance journalière avec l'Occident ce pays de Galhay autrefois si éloigné. Le voyage de Hong-Kong à Canton en
- remontant le fleuve est fort agréable. Du pont du navire on aperçoit les ruines des forts de la Bogue, et l’on pense au capitaine Weddell et aux impressions qu’il dut éprouver lorsque pour la première fois, en 1837, une flotte de navires marchands anglais vint, sous sa conduite, jeter l’ancre devant ces forts. A partir de là, grâce aux fausses représentations et aux calomnies des Portugais, ce ne fut qu’en combattant que le vaillant capitaine put avancer jusqu’à Canton, où il finit par obtenir une cargaison pour ses navires, mais à des prix si peu rémunérateurs que pendant un quart de siècle on n’eut pas l’idée de renouveler l’opération.
- La cabine chinoise dans le steamer de Canton offre un curieux
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- Temple de Yeh. — Gravure tirée de 1:édition anglaise.
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- spectacle. Elle est, à chaque voyage, encombrée cle passagers que l’on voit couchés dans toutes les attitudes imaginables, les uns sur des nattes, fumant de l’opium, d’autres sur des bancs, profondément endormis. Dans un coin, de petites parties de jeu sont organisées; dans un autre, des marchands causent affaires. Vue de la porte, la cabine présente la plus extraordinaire mêlée de membres nus, de bras, de têtes, de queues, d’éventails, de pipes et de jaquettes de soie ou de coton. Les propriétaires de ces divers objets n’ont jamais l’idée de se promener pour jouir du paysage ou de la brise de mer. La seule fois que j’aie vu un groupe de passagers chinois manifester un sentiment voisin de l’animation, ce fut précisément sur ce steamer. Ils avaient pris sur le fait un filou chinois, et avaient résolu de le punir àleur manière. Quand le bateau arriva au port, ils dépouillèrent le coupable de ses habits, les lui attachèrent sur la tête, lui lièrent les mains derrière le dos, et dans cette condition l’envoyèrent à terre à la rencontre de ses amis, mais non sans avoir préalablement couvert sa nudité d’une couche de peinture de diverses couleurs.
- Mes lecteurs se rappellent sans doute le nom de Yeh, le célèbre gouverneur de Canton qui fut emmené prisonnier à Calcutta. Même à Canton il serait presque oublié si un temple n’avait été élevé à son âme envolée. Ce temple s’élève sur le bord d’une petite rivière suburbaine ; c’est un très-joli monument, et il a l’avantage de nous rappeler les relations un peu vives que nous eûmes en 1857 avec ce fameux commissaire impérial, relations qui, après force troubles et force effusion de sang, finirent par la capture ignominieuse du malheureux gouverneur dans un obscur « yamen 1 ». Le temple de Yeh est l’un de ceux qui peuvent le mieux donner au voyageur qui visite Canton une idée du style d’architecture adopté aujourd’hui dans cette ville.
- Les jardins de Fati, si souvent décrits, n’ont pour ainsi dire point changé ; ils sont toujours au même endroit, près d’un petit bras de rivière 2 ou d’une petite baie sur la droite du fleuve. Ces jardins sont des pépinières d’arbres, d’arbrisseaux et de fleurs. Comme la plupart des jardins chinois, ils n’occupent qu’un espace assez restreint, et ont été aménagés de façon à représenter de grands paysages en miniature. Les allées y sont intentionnellement étroites ; il y a une quantité d’arbres nains et d’arbustes rabougris, de petites collines rocheuses portant &uç leurs sommets de petits temples et
- 1. Résidence officielle des hauts fonctionnaires chinois.
- 2. Creek veut dire baie et aussi rivière, et dans la plupart des cas l'ensemble du récit montre s’il s’agit d’une baie ou d’une rivière; mais ici, il n’y a absolument rien qui puisse édifier le lecteur; cependant baie semble, d’après ce qui suit, être la signification la plus probable.
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- de petites pagodes, et de petites mares représentant des lacs, et de petits ruisseaux simulant des rivières sur lesquelles, çà et là, sont jetés de petits ponts de marbre jolis comme des joujoux. Après les belles fleurs et les fleurs rares, une des choses les plus curieuses à voir dans les pépinières de Fati, c’est le grand nombre d’arbustes taillés et contournés de façon à représenter des barques, des maisons, des dragons, etc. Il y en a même dont la croissance a été dirigée de telle sorte qu’ils forment des cages naturelles où sans doute les oiseaux se trouveraient mieux que dans les cages de bambou qui leur servent communément de prison. La manière dont on s’y prend pour obtenir des arbres nains est digne d’attention ; la voici : sur un arbre ordinaire on choisit une branche et autour de cette branche on amasse de la terre végétale qu’on y lie au moyen d’un morceau d’étoffe faisant sac, et qu’on entretient dans un état constant d’humidité, jusqu’à ce que la branche y ait poussé des racines. Alors on la coupe et cette branche devenue un arbre nain porte bientôt des feuilles, des fleurs et des fruits.
- A quelque distance en aval de la baie de Fati1, du même côté du fleuve, se voient un certain nombre de Tea Hongs 2 et d’usines où l’on fait sécher le thé. J’y introduirai le lecteur, qui sans doute doit être curieux de savoir comment se prépare cette denrée si estimée. Abordant à un large quai, nous le traversons et entrons dans une cour où des hommes pèsent du thé. Devant nous s’élève l’usine, grand bâtiment de briques à trois étages. Nous y sommes reçus par le propriétaire lui-même, Tan Kin Ching, pour qui nous avons une lettre d'introduction. Il nous donne, pour nous montrer l’établissement, un de ses commis qui nous introduit d’abord dans un immense magasin où sont empilées des milliers de caisses de la dernière récolte. C’est là que les acheteurs viennent faire leur choix, et la façon dont ils procèdent est des plus simples. Ils parcourent le magasin, marquent au hasard plusieurs caisses, et celles-ci sont aussitôt emportées, pesées et examinées comme échantillons de toute la pile. Si les échantillons sont satisfaisants, la cargaison tout entière est embarquée sans plus de cérémonie, et il arrive rarement qu’un acheteur ait à se plaindre qu’une caisse n’ait pas le poids voulu ou contienne du thé d’une qualité inférieure. En effet, les bonnes maisons chinoises sont remarquables pour leur honnêteté et leur droiture. Je tiens d’autant plus à rendre justice aux négociants chinois, que depuis quelque temps le bruit s’est répandu3 que,
- 1. Creek semble bien vouloir dire baie dans ce passage.
- 2. Le nom de Hongs est celui que portaient les quatorze marchands chinois qui pendant longtemps eurent le monopole exclusif du commerce avec les étrangers.
- •3. Quoi d’étonnant à cela, après ce que J. T. lui-même, au commencement de cet ouvrage, a dit des Chinois ?
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- règle générale, ce sont des fripons de la pire espèce, des hommes qui ne se font aucun scrupule de duper l’acheteur confiant, et sur qui doit retomber la responsabilité des falsifications qui sont l’objet de tant de plaintes de la part des consommateurs.
- Il me semble, à moi, que les Chinois, chez qui les marchands européens se fournissent de ces marchandises falsifiées, ne sont pas les plus coupables dans cette affaire. Sans doute ce sont eux qui font
- Pesage du thé.
- recueillir par les domestiques des étrangers ou des indigènes et par les garçons des restauran ts et. des salons de thé, les feuilles qui ont déjà servi, pour les faire sécher, les recuire, et les mêler à des feuilles qui ressemblent à celles de la véritable plante. Cela fait, on jette sur ces feuilles les rebuts, la poussière, les balayures du vrai thé, et l’on mélange le tout de façon à donner à la fausse marchandise
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- toutes les apparences de la vraie ; on y ajoute le parfum de quelque fleur odorante (chlorantus, olea, aglaia, ou autre), et l’on fournit ainsi à bon marché à l’humble consommateur étranger un thé aussi parfumé que falsifié. Les pauvres gens se laissent tenter par le bas prix de la marchandise, et quant au détaillant, il en sait probablement aussi long sur les sophistications et sur l’art de les découvrir qu’il en sait sur le spectroscope et sur la composition des comètes. Tout aussi raisonnablement pourrait-on l’accuser, dans la plupart des cas, de ne pas savoir de quels corps sont composées les étoiles que de ne savoir, ni de quoi est fait le thé qu’il vend, ni quelles sont ses propriétés. Je ne veux pas dire toutefois que le détaillant ne-connaisse pas exactement la valeur marchande du thé qu’il achète; tout ce que j’affirme c’est qu’il est fondé à penser que le thé qui a passé la douane est propre à la consommation. Il n’y aura pas de remède à ce mal tant qu’on ne se décidera pas à interdire en Chine le commerce de ces thés falsifiés. C’est pour des marchands étrangers qui ne veulent pas se contenter des profits légitimes du commerce et qui font une concurrence déloyale aux maisons honnêtes que ces thés sont fabriqués ; et cette concurrence est d’autant plus désastreuse qu’il faut, pour n’acheter que de bonnes marchandises, avoir des employés habiles ; que ce genre de commerce est toujours plus ou moins chanceux ; que l’on y est exposé à de grands risques (ce que nos marchands ne savent que trop) ; et qu’en dépit des grands capitaux qui y sont engagés, on ne peut s’attendre à réaliser des bénéfices raisonnables que sur une cargaison, sur deux ou sur trois.
- Il se fait aussi chez nous certains mélanges de thés destinés à satisfaire les goûts et les moyens des consommateurs européens ; mais les thés falsifiés dont j’ai parlé viennent de Chine. Du reste, le public peut se tenir pour dit qu’il est impossible d’avoir le vrai thé en Angleterre à moins de deux shillings ou de deux shillings six pence (2 fr. 50 à 3 fr.) la livre. Les mélanges qui se vendent à meilleur marché peuvent être parfaitement inoffensifs, mais n’ont guère du thé que le nom.
- Revenons au « Tea Hong, » dont ces observations nous ont éloignés, et voyons comment se fait le thé dit poudre-à-canon. D’abord on fait sécher à moitié des feuilles de thé noir, puis on les roule, soit dans la paume de la main, soit sur un plateau, soit avec les pieds dans un sac. On les met alors dans un plat creux en fer et on les fait roussir sur un feu de charbon de bois, puis on les étale sur des plateaux de bambou pour séparer des feuilles les débris et les queues. Le procédé employé pour faire prendre à la feuille la forme granulée qui a fait donner le nom de poudre-à-canori à cette espèce de thé, est le plus curieux de tous ceux auxquels la plante
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- est soumise. Vous voyez dans une salle une troupe de coulies robustes n’ayant pour tout vêtement que des pantalons de coton retroussés de manière à laisser à leurs jambes nues toute liberté de mouvement; s’appuyant de leurs mains sur une barre transversale ou contre le mur, ils roulent et font sauter par la chambre des balles d’un pied de diamètre environ. On est tenté de se demander ce qu’ils font: est-ce qn travail? est-ce un jeu? Notre
- Trituration du tlic à canon.
- guide nous assure que c’est un travail, et un travail très-pénible. Les balles qu’ils roulent et font rebondir ainsi à coups de pied sont des sacs aussi pleins que possible de feuilles de thé auxquelles, h force de les rouler, on finit par faire prendre la forme de petits grains. A mesure que ces grains se font plus compactes, le sac devient trop grand et on le tord pour serrer la boule et la rouler de
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- nouveau. Cette torsion et ce roulement se continuent jusqu’à ce que le grain soit devenu parfaitement rond. Il ne reste plus qu’à trier, au moyen de tamis, les différentes grosseurs ou qualités, auxquelles après un dernier séchage ou grillage on donne pour finir le parfum ou bouquet.
- La plus grande partie des thés qui viennent de Canton sont récol-
- Tamisage du thé.
- tés dans la province de Kwang-tung. Autrefois, il en venait beaucoup du district de Tung-ting ; mais ces thés prennent aujourd’hui la direction de Hankow. Les thés du district de Tai-shan servent surtout à faire le Pekoe de Canton, et l’orange Pekoe 1 à longues feuilles. Les thés duLo-ting sont employés pour le scented Caper 2 et le thépoudre-à-canon.
- > 1. Tiié parfumé à la fleur d'oranger. 2. Thé parfumé à la fleur de câprier.
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- Pour voir les dégustateurs étrangers accomplir l’importante fonction dont ils se sont fait une spécialité presque scientifique, il faut nous rembarquer et gagner la jolie petite île de Shamenn, qui avec ses villas à l’européenne, ses jardins, ses pelouses pour le jeu de crocket, a plutôt l’air d’appartenir à la banlieue d’une ville anglaise qu’à celle d’une ville chinoise. Il y a une jolie église et un presbytère, où réside un ministre que Ton trouve constamment occupé à donner les soins les plus touchants aux pauvres matelots étrangers qui fréquentent le port. Un escalier, construit dans le mur de revêtement qui fait à l’île de Shamine une massive ceinture de pierre,
- Triage du thé*.
- s’offre à nous, et nous débarquons dans l’île où nous poumons nous promener toute la journée et examiner avec soin toutes les maisons sans découvrir la moindre trace de bureaux, la moindre apparence de commerce. Ceux qui savent ce qu’était autrefois la factorerie et ce qu’ont dû y souffrir les marchands étrangers lorsqu’ils y étaient tenus en charte privée comme des fauves dans une cage, exposés aux insultes de la classe la plus vile de la population et aux émanations pestilentielles d’un fossé d’écoulement par lequel toutes les eaux d’égout de la ville se déversaient dans le fleuve, seraient surpris du changement.
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- Les résidences des étrangers sur cette île de verdure, naguère encore simple banc de sable et de boue, sont aujourd’hui d’élégantes et solides maisons de briques ou de pierre, entourées chacune d’un mur, d’une grille ornementale ou d’une baie de bambou, à l’intérieur desquels sont les jardins et les bâtiments de service ; sauf le nom de l’agent et la raison sociale de sa maison, que l’on voit gravés sur une petite plaque de cuivre près de la porte, rien
- Dégustation du tlié.
- absolument ne vous indique que vous êtes chez des négociants. Mais une fois entré, vous vous apercevez que les appartements privés sont à l’étage supérieur, et que le cabinet du comprador, les bureaux et la salle de dégustation sont au rez-de-chaussée. C’est cette dernière qu’il faut examiner. Le long des murs s’étagent des
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- rayons sur lesquels vous voyez une quantité de petites boîtes de fer-blanc, rondes et toutes semblables, portant chacune en chinois et en anglais une étiquette et une date. Ges boîtes contiennent des échantillons de toutes les espèces de thés, vieux ou nouveaux, auxquels il est nécessaire de comparer, pour le goût, le parfum, la couleur, les thés nouvellement offerts. Le milieu de l’appartement est occupé par une longue table couverte d’une multitude de tasses de porcelaine blanche presque fermées par un dessus qui fait corps avec la tasse. Cette forme a été imaginée et ces tasses sont spécialement fabriquées en vue de la dégustation du thé. Le thé des échantillons est mis dans ces tasses et sur ce thé l’on verse de l’eau chauffée à une température exactement mesurée. Un sablier sert à compter le temps qui doit s’écouler pour que le thé soit prêt, et c’est alors que commence l’opération de la dégustation qui, nous devons le dire, est infiniment plus utile qu’élégante b
- Les fenêtres de l’appartement ouvrent du côté du nord et sont garnies de rideaux, de manière à ne laisser passer qu’une lumière uniforme qui tombe directement sur une planche disposée à cet effet. Sur cette planche les échantillons, placés dans de petits plateaux de bois carrés, sont étalés, et c’est sous la lumière dont nous venons de parler que la couleur, la forme, l’odeur, l’apparence générale des divers échantillons sont examinés. Les gens qui se livrent à cet examen sont arrivés, par. une éducation spéciale et une longue pratique à pénétrer tous les mystères de leur art, et les connaissances qu’ils ont acquises sont de la plus grande importance pour le marchand qui les emploie, car c’est de leur jugement, de leur habileté, de leur décision, en un mot, que dépend sa fortune. On voit donc que les marchands, non-seulement lorsqu’ils choisissent leurs thés pour l’exportation, mais jusqu’au dernier moment, prennent toutes les précautions possibles pour n’être trompés ni sur la quantité, ni sur la qualité ; mais il est possible, après tout, qu’un excellent thé, pour peu qu’il ait été trop peu cuit ou mal séché, se gâte durant le voyage et à son arrivée en Europe, soit absolument impropre à la consommation. J’en ai fait l’expérience. Une boîte de thé m’ayant été offerte en présent par le Taotai de Taiwanfer (île de Formose), je trouvai, lorsque je l’ouvris, que certaines feuilles étaient humides et avaient une teinte verdâtre. J’avais l’intention d’emporter ce thé avec moi en Angleterre ; il était de très-bonne qualité, mais il se gâta avant que j’eusse quitté la Chine. A en juger par les quantités de thé qui, en Angleterre, ont été récemment déclarées mauvaises et détruites, l’importation des
- l. Nous supposons que les dégustateurs de tiré, comme les dégustateurs de vins, crachent ce qu’ils ont goûté, et que c’est à cela que notre auteur fait allusion.
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- thés falsifiés ne doit pas être un commerce des plus lucratifs, et probablement il suffirait, pour lui porter un coup dont il ne se relèverait pas que des inspecteurs publics compétents fussent chargés d’examiner toutes les cargaisons à leur arrivée.
- Bien que la moralité commerciale des Chinois ne soit pas tombée aussi bas qu’on le croit généralement, les rusés marchands de second ou de troisième ordre sont bien capables d’avoir recours à des pratiques peu loyales, quand ils espèrent pouvoir le faire avec profit et impunité ; le marchand étranger doit donc être toujours très-vigilant et ne jamais conclure un marché sans avoir minutieusement examiné les thés, les soieries, les produits de toute espèce qu’il veut acheter. Mais il ne doit se montrer ni moins prudent, ni moins vigilant dans toutes ses transactions monétaires, car la fabrication de la fausse monnaie est à Canton une industrie qui se pratique avec un succès merveilleux. C’est à ce point que les experts indigènes ou « schroffs » employés par les marchands étrangers (je tiens cela de M. F. Mayers), se font enseigner l’art de découvrir la fausse monnaie par des hommes qui sont eux-mêmes en relations directes avec les faux-monnayeurs.
- Dans maintes boutiques de Canton on voit cette annonce : Schrof-. fing taught here K Ce curieux système de corruption ne vaudrait-il pas la peine que le gouvernement du pays s’en occupât sérieusement ? Si la fabrication de la fausse monnaie était supprimée, on verrait disparaître avec elle et les rusés professeurs de « schroffmg » et le coûteux personnel de « schroffs » et d’experts que les banquiers et les marchands sont aujourd’hui obligés d’employer.
- Mais le dollar dans les mains d’un besoigneux et ingénieux Chinois n’est pas seulement un objet ravissant à contempler, c’est aussi un sujet de manipulations aussi profitables qu’habiles. Rap-portez-vous-en à lui pour scier le dollar en deux, en extraire, pour se payer de sa peine et de sa patience, tout ce qu’il contient d’argent, moins l’effigie et la légende auxquelles il aura l’habileté de ne pas toucher, remplir les deux moitiés de quelque vil métal et les souder ensemble de telle façon que la pièce, pour tout autre qu’un « schroff » expérimenté, aura le son et l’apparence d’un dollar authentique. Et ce n’est pas la plus audacieuse de ses pratiques, car bien souvent il réussira à produire des pièces qui ressemblent au vrai dollar, bien qu’elles n’en aient absolument que la forme et la couleur.
- 1. On enseigne ici l'art de découvrir la fausse monnaie.
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- CHAPITRE IX
- Canton. — Sa physionomie. — Sa population. — Ses rues. — Ses boutiques. — Comment s’y font les affaires. — Enseignes. — Travail et salaires. — Les jardins du Pan-ting-qua. — Jin-lin, gouverneur général des deux Kwang. — Combats entre les divers clans. — Ilak-kas. — Les pilules mystiques. — Habitations des pauvres. — Le Lohang-tang. — Vie des moines bouddhistes. — À bord d’une jonque.
- Canton n’est pas du tout la prodigieuse agglomération, l’espèce de Londres chinois que l’on se figure généralement. Son mur d’enceinte n’a guère plus de six milles anglais (9,500 mètres) de tour, et si, des hauteurs qui s’élèvent au nord de la ville, on parcourt l’horizon en se tournant vers le sud, on peut suivre la ligne des fortifications sur la plus grande partie de leur cours. Cette enceinte établit les bornes exactes de la ville ; mais, hors les murs, de grands faubourgs s’étendent dans la plaine, et entre ces faubourgs il y a encore de vastes espaces libres dont les uns, couverts d’arbres et de vergers, forment les parcs et les jardins de la classe riche, et les autres, les jardins maraîchers si nécessaires à une grande ville. Çà et là, les esplanades pour les exercices militaires, des champs de riz et des étangs consacrés à la pisciculture, sont dispersés entre les faubourgs et les villages des environs. Sauf le centre de la ville elle-même, il n’y a, dans le spectacle qu’offre cette métropole du sud, rien qui puisse donner l’idée d’une population trop dense. Mais au sud du mur d’enceinte, coule le majestueux Ghu-Kiang, et en communication avec ce fleuve est un réseau de canaux et de rivières sur lesquels s’agite une population plus considérable peut-être que celle de la ville. Sur les bateaux qui se croisent sans cesse sur ces innombrables voies fluviales vivent, en effet, de nombreuses familles qui gagnent leur pain à transporter les marchandises et les voyageurs dans différentes parties de la province. La population de Canton n’est guère que d’environ un million d’âmes, quoique le recensement officiel la porte à un chiffre beaucoup plus élevé.
- A Canton, comme à Péking, l’espace embrassé par les murs de la ville est divisé en deux parties inégales, dont l’une est, ou plutôt
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- passe pour être exclusivement occupée par la garnison tartare et par le monde des fonctionnaires, et dont l’autre contient les demeures de la population chinoise proprement dite ou commerçante. Mais les descendants des conquérants tartares, trop fiers pour travailler ou s’abaisser aux dégradantes pratiques du commerce, ont fini par s’appauvrir etsesont vus réduits à vendre leurs terres et leurs maisons à leurs industrieux voisins, les Chinois. Quant aux maisons elles-mêmes, elles sont partout basses et uniformes, et leur monotone aspect n’est rompu, à de rares intervalles, que parles temples, dont les toits sculptés et dorés brillent au sein de bosquets d’arbres vénérables, ou par les pagodes à neuf étages,- ou enfin par les hautes tours quadrangulaires des établissements de prêts sur gages. Dans cette étrange cité, les monts-de-piété élèvent de vraies tours vers le ciel, et aussi fièrement que chez nous les églises élèvent leurs clochers, de sorte que tout d’abord nous les prîmes pour des temples. Quelle ne fut pas notre surprise quand nous découvrîmes dans ces monuments l’équivalent des établissements de prêt sur gages qui, au coin obscur de quelques-unes de nos rues, sous une modeste trinité de boules dorées, montrent au pauvre honteux une porte toujours entr’ouverte. Chez nous ces établissements sont le refuge du pauvre, delà veuve, de l’orphelin, qui, à bout de ressources, et à la faveur du crépuscule, se glissent dans l'antre du prêteur, pour y déposer quelque harde, quelque bijou dont le lustre terni leur rappelle peut-être de chers ou brillants souvenirs. Chez les Chinois, ces établissements n’ont absolument rien de romanesque. Ce sont de tiers édifices, carrés, solides, et dont le sommet de briques grises s’élève à une hauteur qui, aux yeux des Chinois, leur donne un caractère de religieuse majesté. C’est donc avec un sentiment très-voisin de la vénération que Ah-sin et Ah-lak contemplent ces tours blanchies à la chaux, ces fenêtres étroites et solidement étançon-nées, et ces gros fragments de roche placés en équilibre au bord du toit et prêts à tomber sur le téméraire qui oserait tenter l’escalade de ces murs pleins de trésors. Dans le double but d’en examiner l’intérieur et d’avoir, du haut de la tour, une belle vue de la cité, je visitai un de ces établissements. Muni d’une lettre d’introduction due à l’obligeance d’un riche négociant chinois, je me présentai un matin à la porte extérieure du grand mur; vrai mur de prison, qui enclôt l’espace isolé où s’élève la tour. Dans cette espèce de cour, où je fus admis par un corpulent portier, je vis des recrues faisant l’exercice. Le portier était lui-même un vieux soldat, une espèce de sergent instructeur, et il enseignait à ses élèves l’art de tirer de l’arc et celui de lever de pesants fardeaux. Après quelques exercices qu’il leur fit faire pour me donner une idée de leur force et de leur habileté, il me conduisit à une étroite porte barrée qui s’ouvrait au pied de la
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- Le consulat anglais, à Canton.
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- tour. Le bureau du prêteur sur gages occupait le rez-de-chaussée, et au-dessus, un échafaudage de bois, carré et ne tenant au mur par aucun point, montait jusqu’au toit. Cet échafaudage était divisé en une série d’étages auxquels on accédait par des échelles. Au premier étaient déposés les objets lourds ou volumineux, aux étages supérieurs les objets plus légers ou moins encombrants, et au dernier étage les lingots et les bijoux. Du toit au rez-de-chaussée il n’y avait pas un objet qui ne fût catalogué et ne portât, sur une étiquette le numéro et la date de l’engagement. De cette façon, les dégagements pouvaient se faire à la minute. Ces tours de sûreté ne sont pas seulement des établissements de prêts sur gages ; ce sont aussi des lieux de dépôt pour les joyaux, les riches vêtements et autres objets précieux appartenant aux classes les plus riches de la société ; et dans un pays où le brigandage fleurit et où l’incurie et l’incapacité du gouvernement exposent la propriété à des risques continuels, ce sont des institutions réellement indispensables. Outre le prêt sur gages, ces établissements font aussi le prêt sur nantissement ou sur valeurs mobilières. L’intérêt est de 3 pour 100 par mois sur les sommes inférieures à dix taëls ; mais pour le dernier mois de l’année l’intérêt est réduit à 2 pour 100. Pour les sommes supérieures à dix taëls, l’intérêt est uniformément de 2 pour 100 par mois. Dans les plus respectables de ces établissements les objets mis en gage sont gardés pendant trois ans. Il est assez ordinaire de voir les pauvres gens mettre alternativement en gage leurs vêtements d’été et leurs vêtements d’hiver, qu’ils retirent à tour de rôle, selon les besoins de la saison.
- Un peu au-dessous des hauteurs du quartier tartare est le consulat ou yamen anglais. Cet édifice occupe l’emplacement d’un ancien palais et se compose d’une suite de bâtiments chinois assez pittoresques, bordés d’un côté par un jardin disposé avec goût et de l’autre par un parc aux cerfs. Près de là est la vieille pagode à neuf étages dont la construction est attribuée à l’empereur Wu-Fi qui régnait vers le milieu du sixième siècle de notre ère. Cette pagode est de forme octogone et a 52 mètres de haut. En 1859, des matelots anglais, au risque de leur vie, escaladèrent ce monument à l’apparence chancelante et décrépite. Ce sacrilège causa le plus vif déplaisir aux Chinois qui détestent voir leurs demeures contemplées de haut, et surtout par une bande de matelots étrangers, de « diables mangeurs de feu ».
- En descendant de la hauteur et nous dirigeant vers le sud par la principale rue de la ville, notre vue est frappée par le grand nombre des magasins et la physionomie toute particulière de ce quartier. Gela ne ressemble à rien de ce que nous avons vu jusqu’ici en Chine. Les hommes sont grands, bien faits, de bonne mine ; les
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- femmes ont des pieds comme tout le monde ; çà et là des soldats, élancés, vigoureux, se reconnaissent à leur tenue militaire. Ces derniers sont les descendants de ce qui fut la puissante armée tartare. Ils ont reçu les leçons d’instructeurs étrangers et font, dit-on, de très-bons soldats. Il est certain qu’ils ne ressemblent pas aux troupes que j’ai pu voir dans d’autres parties de l’empire. Quant aux boutiquiers, ils sont tous Chinois ; mais de leurs femmes aux vilains petits pieds, impossible d’en apercevoir une seule. Ils les tiennent rigoureusement enfermées. Quelques-unes des belles matrones tartares dont nous venons de parler, ont devant leurs portes leurs enfants assis dans des espèces de cages de bambou, et ce sont vraiment de charmants oiseaux que contiennent ces cages.
- C’est à peine si l’on peut se reconnaître au milieu de toutes cesbou-tiques diverses et de leurs attrayants étalages. Que d'objets que l’on . voudrait emporter ! Que de belles choses, mais coûteuses et souvent aussi encombrantes! Sans compter que les boutiquiers eux-mêmes ont les façons les plus engageantes du monde. Regardez-lcs ; c’est à peu près ce qu’il y a de mieux en Chine : ce sont des hommes honnêtes, industrieux, satisfaits et dans bien des cas lettrés. Il y a quelque temps une curieuse espèce de loterie, moins rare d’ailleurs qu’on ne le croirait, fut établie parmi les boutiquiers de Canton h Wang-, hang-chai, du magasin de chaussures de Juy-Ghang, rue de Ma-an, saisi d’un accès de ferveur poétique, organisa une loterie littéraire, dont les mises furent consacrées à l’achat de prix à décerner aux heureux vainqueurs d’un concours poétique comprenant cinq sujets différents.
- Il arrive assez fréquemment qu’on trouve, lorsqu’on entre à Canton dans une boutique, le patron, tenant un livre d’une main et une pipe ou un éventail de l’autre, et complètement absorbé dans sa lecture. Dans ce cas, ne vous attendez point à voir le lecteur sei lever en sursaut, s’avancer tout sourires et tout flatteries, en se frottant les mains à la pensée du gain qu’il estime devoir faire sur vos achats. C’est tout le contraire., Votre présence, a moins que vous ne touchiez à quelque chose, semble n’êtrepas remarquée ; seulement, lorsqu'il vous arrive de prendre un objet pour l’examiner, vous en-: tendez que l’éventail s’est arrêté et vous comprenez qu’un regard scrutateur épie vos moindres mouvements. Mais ce n’est que lorsque; vous demandez le prix d’un article que le patron, convaincu que" vous étés un client sérieux, se lève sans bruit de son siège et vient vous montrer ses marchandises et vous en dire le prix d’un air poli; mais insoüciant qui signifie aussi clairement que possible : « Si cela
- 1. Voir la Revue clë Chine, 1873, p. 249. / '
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- Fiancé et fiancée; Femme de chambre; Femme mariée
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- vous convient, c’est un échange que nous faisons ; je prends votre argent, vous prenez ma marchandise, et nous nous procurons une satisfaction mutuelle; mais si cela ne vous convient pas, partez, et laissez-moi à ma pipe et à mon livre. » Tout considéré, je suis porté à croire que, avec ces façons indépendantes, ils font plus d’affaires et gagnent plus d’argent qu’en sollicitant sans cesse les clients de la voix et du geste.
- En revenant à la maison, nous passons par la rue des Pharmaciens ou Tsiang-han-kiai. Là les boutiques, presque toutes pareilles, sont séparées les unes des autres par de simples murs de briques. Sur le devant de la boutique qui ouvre sur la rue est un comptoir de granit sur lequel on étale les marchandises. C’est aussi sur un piédestal de granit que repose la grande enseigne verticale, ornement obligé de toute boutique chinoise. De l’autre côté de la boutique est un petit autel dédié à la divinité qui préside au commerce particulier de l’endroit. Tous les jours, lorsqu’on ouvre la boutique, on rend à cette divinité les honneurs qui lui sont dus et l’on allume un petit bâton d'encens qui brûle lentement dans une soucoupe de bronze placée sur le devant de l’autel.
- A l’intérieur de la boutique on voit souvent de beaux comptoirs de bois verni et des étagères sculptées. Au fond est le bureau du comptable, séparé du magasin par un treillis de bois représentant des plantes grimpantes. Sur le comptoir, bien en évidence, sont les balances de cuivre, avec leurs poids, toujours reluisantes de propreté et garnies de drap rouge. Ces balances servent à peser l’argent en barres et les fragments de métaux précieux qui sont reçus comme monnaie courante sur le marché de Canton. Quand il vient acheter des marchandises qui se vendent au poids, le client est invariablement muni de sa propre balance, afin d’être sûr d’avoir l’exacte quantité de ce qu’il demande. Cette balance ressemble assez à un mètre1 sur lequel glisserait un poids mobile. C’est une simple application du levier. Mais que penser d’une coutume pareille? Elle n’est pas faite assurément pour élever beaucoup les Chinois dans notre estime, car elle prouve qu’il règne en Chine une défiance universelle qui se trahit jusque dans les plus petits détails du commerce. La responsabilité d’un tel état de choses revient assurément aux classes dirigeantes.Les mœurs du pays sont ce qu’elles les ont faites, et c’est leur faute, si cet état de défense légitime contre les pratiques déloyales du commerce est devenu une nécessité inéluctable et comme la loi du pays.
- Une des choses les plus désagréables est d’être surpris par une
- 1. Autrement dit une romaine, en anglais steel-yard. J. T. aurait bien dû appeler tout simplement la chose par son nom.
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- averse dans ces rues étroites, où l’eau qui s’amasse sur les toits, tombe à torrents et cause une inondation qui dure jusqu’à ce que le sous-sol ait pu tout absorber. Les rues les plus larges, fort étroites encore, sont souvent ombragées d’en haut par les écrans de natte qui interceptent les rayons du soleil. Bref, les toits de la cité chinoise sont si rapprochés les uns des autres que, vus d’une certaine distance, ils ont l’air d’une seule et immense toiture ininterrompue, sous laquelle les habitants se tiennent à l’abri de la chaleur du jour. Quand vient le soir, quand la fraîcheur les invite à se délasser des fatigues et de la tension d’esprit d’une longue journée de travail, ils montent sur les terrasses des maisons, où ils jouent, fument, boivent du thé jusqu’à ce que les ombres de la nuit les forcent à redescendre dans les régions inférieures pour y dormir, à la fraîche, sur les bancs de leurs boutiques.
- Les enseignes des boutiques de Canton sont non-seulement l’or-gueil de leurs propriétaires, mais encore la joie des étudiants de la langue chinoise. Celles que représente notre gravure peuvent à juste titre être considérées comme de bons exemples de cette littérature des rues. Dans la plupart des cas, il est impossible de trouver le moindre rapport entre ces élucubrations plus ou moins poétiques, mais toujours ampoulées, par lesquelles chaque commerçant cherche à attirer l’attention publique, et les produits qui font l’objet de son commerce. Ainsi, par exemple, un marchand qui vend des nids d’hirondelle comestibles, a sur son enseigne des caractères qui signifient « Yun-Ki » signe de l’Eternel. Du reste, voici une liste traduite par M. M. F. Mayers sur les enseignes memes qui se voient dans notre gravure.
- Ivien-Ki-Hao — signe du symbole Kien (ciel) Hwei-chaw. Encre, crayons et autres objets nécessaires pour écrire. — Quel compliment à la littérature!
- Chang-Tsi-tang (Chang de la branche de la famille appelée Tsi). Cire, pilules en boîtes, de premier choix.— Ce marchand est évidemment fier d’appartenir à la famille Chang, et sans doute il offre son nom comme une garantie suffisante de la qualité de ses pilules.
- - Tién-yih (avantages célestes). Linge de table, coussins, fauteuils et divans. —Il est difficile de se figurer quels avantages célestes un client peut trouver à se servir du linge de table et des coussins en question, à moins toutefois qu'on ne Suppose que des coussins si moelleux font éprouver à celui qui s’y étend un bien-etre dont aucune^ puissance terrestre ne peut donner l’idée. Il y a évidemment quelque idée de ce genre associée avec la profession des tapissiers et marchands de meubles, car voici une autre enseigné dont le style également poétique est assaisonné d’un peu de bon sens. • • . ^
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- Rue des Pharmaciens, à Canton
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- Tien-yih-shên (avantages célestes et ponctualité). Boutique pour la vente de coussins et de nattes de ratan.
- Yung-Ki (signe de l’Éternel). Nids d’hirondelle. On enseigne ici l’art de reconnaître la fausse monnaie.
- Kwing-N’en-Tang (le Lieu de délices des érudits). Sceaux artistiquement gravés.
- Malgré leur étroitesse, les rues de Canton sont extrêmement pittoresques ; plus particulièrement celles où se trouvent les magasins de vieux objets d’art, les orfèvres et les marchands de soieries. Comme dans la rue que nous venons de traverser, les enseignes y offrent le plus ravissant étalage de couleurs diverses et brillantes.
- Une étroite allée où nous nous engageons nous conduit dans une rue écartée, et nous nous trouvons soudain dans un quartier très-pauvre dont les maisons sont de misérables bicoques où l’on voit une foule d’ouvriers à l’ouvrage. Les uns tissent de la soie ; les autres brodent des robes de satin ; d’autres tournent et sculptent les boules d’ivoire et les mille autres curiosités qui font l’admiration des étrangers. Dans un des ateliers, on nous montre une série merveilleusement travaillée de neuf boules tournées l’une dans l’autre dans le même bloc d’ivoire. On croit généralement que ces boules sont d’abord taillées par moitié et puis rejointes de manière à paraître ne faire qu’un morceau ; mais nous n’avons qu’à examiner un ouvrier occupé à ce genre de travail pour voir le mystère se résoudre à nos yeux. L’ouvrier après avoir dégrossi un morceau d’ivoire et lui avoir donné, à l’aide d’un tour ordinaire de construction très-primitive, une forme parfaitement ronde, fixe de nouveau la boule sur le tour, et y perce le nombre de trous nécessaires. Cela fait, prenant un de ces trous pour centre, il y passe un outil à pointe recourbée,et, au moyen de cet outil, forme une rainure près du cœur de la sphère ; puis prenant successivement tous ces trous pour centre et y accomplissant le même travail il arrive à produire un assez grand nombre de rainures pour que, toutes ces rainures se rejoignant, une petite boule se détache au centre de la sphère. De cette façon toutes les boules sont successivement détachées l’une dans l’autre, et alors on passe à l’opération qui consiste à les sculpter successivement, en commençant par la petite boule centrale. Cette opération s’exécute à l’aide de longs et minces outils très-délicats, et toutes les boules sont ainsi successivement sculptées, le travail devenant plus facile à mesure qu'il semble se compliquer davantage. Enfin l’ouvrier arrive à la boule extérieure, au travail de laquelle il donne un fini si délicat qu’on dirait à la voir une boule de dentelle solide. Près des tourneurs d'ivoire sont les dessinateurs de broderies, et puis des ateliers d’enfants qui cousent sur des robes de satin de merveilleux modèles d’oiseaux, de papillons et de fleurs.
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- Le salaire des ouvriers qui font ces délicats et charmants ouvrages est bien peu de chose en vérité. L’artiste qui fournit les dessus reçoit de 31 à 32 francs par mois; et la table suivante donne la moyenne de ce que gagnent les ouvriers habiles :
- Cordonniers..................... 18 à 19 fr. et la nourriture.
- Forgerons...................... 25 — —
- Sculpteurs d’ivoire de premier ordre. 60 — —
- Brodeurs en soie............... 18 — —
- Orfèvres.................'...... 40 — —
- Peintres............................. 22 à 23 — —
- Il faut une dizaine de jours rien que pour broder une paire de
- souliers qui, finis, se vendent 18 francs la paire. Le salaire du brodeur, d’après ce calcul, serait d’environ 7 fr. 50 ou 7 fr. 75 et la différence, sur laquelle il faut prendre le coût des matières premières et la façon du cordonnier, ne laisse au patron qu’un bien mince bénéfice. Mais il faut dire que les souliers brodés sont très-demandés, et que pour le trousseau d’une demoiselle qui va se marier, par exemple, il n’en faut pas moins de trente paires. Gela fait l’affaire du patron ; mais si le pauvre ouvrier brodeur n’en peut faire qu’une paire en dix jours, cela ne change rien à son sort. Quelques dames brodent elles-mêmes leurs souliers ; mais cela est assez rare. Les hommes, à l’exception des plus pauvres, portent aussi des souliers brodés. On voit par ce qui précède que le travail est si abondant et à si bas prix en Chine que, dans toutes les branches de l’industrie indigène qui peuvent trouver un débouché sur les marchés étrangers, cela donne un grand avantage au patient, habile et soigneux Chinois ; aussi y a-t-il lieu de craindre qu’il ne devienne, lorsqu'il aura appris à se servir des machines pour tisser les étoffes de soie et de coton, un formidable rival pour les manufacturiers européens.
- Déjà l’on peut voir dans nos magasins des étoffes chinoises magnifiquement brodées. Ces broderies ont été faites à la main, en Chine, et cependant elles se vendent à des prix qui défient la concurrence. L’opposition à l’introduction des machines de Brad-ford et de Manchester vient surtout des ouvriers. Les patrons, qui savent ce qui se passe sur les marchés étrangers, emploieraient volontiers les métiers européens et même la vapeur comme force motrice. Mais les ouvriers, à qui cependant le travail à la main ne rapporte qu’une misérable pitance, feraient grève et se laisseraient mourir de faim plutôt que de permettre l’introduction de nouvelles machines qui, c’est leur conviction, les priveraient de leur travail. Un marchand de soieries qui, un jour, me mena à la campagne visiter sa manufacture, me raconta qu’il avait essayé de faire adapter
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- un mécanisme d’origine étrangère à ses machines à dévider ; mais ses ouvriers étaient tous partis, et s’il avait persévéré dans sa résolution, sa ruine était certaine. Ce fabricant avait pour ouvriers la plus grande partie des hommes, des femmes et des enfants de tout un village, chose rare en Chine où la division du travail est poussée à un tel point qu’il n’est guère de père de famille qui ne soit chef d’atelier. Mais ces villageois n’étaient engagés pour dévider et apprêter la soie que durant certains mois de l’année, et presque tous avaient de petites’fermes où ils cultivaient la soie pour leur propre compte.
- On ne saurait voir sans une profonde surprise ce que les ouvriers de Canton parviennent à faire sur leurs mauvais métiers. Quelque difficile que soit le modèle que vous leur donnez, ils le tissent, et en imitent "avec autant d’exactitude les défauts que les beautés. J’aime à parler [de ces ateliers et à méditer sur ces scènes de travail et d’industrie où tout marche avec une harmonie tranquille qui exerce sur l’observateur une sorte de fascination. En dépit de ses terribles exigences, le travail, même pour le plus pauvre ouvrier, a des moments d’interruption. Alors, assis sur un banc ou tout simulent par terre, il fume et cause tranquillement avec son voisin, sans être le moins du monde dérangé par la présence de son excellent patron qui semble trouver dans les sourires et l’heureux caractère de ses ouvriers des éléments de richesse et de prospérité. En parcourant ces quartiers du travail, on peut s’expliquer comment, en réalité, cette grande ville est bien plus peuplée qu’on ne le croirait au premier abord. La plupart des ateliers sont aussi, pour les ouvriers qui les occupent, une cuisine, une salle à manger et une chambre à coucher. C’est là que, sur leurs bancs, les ouvriers déjeunent; c’est là, et sur les mêmes bancs, que la nuit venue, ils s’étendent pour dormir. C’est là aussi que se trouve tout ce qu’ils possèdent. Une jaquette de rechange, une pipe, quelques ornements qu’ils portent à tour de rôle, et une paire de petits bâtons de bois ou d’ivoire 1 ; voilà tout ce que possèdent la plupart des ouvriers. Mais de tous leurs trésors, le plus précieux, qu’ils portent avec eux, consiste en une bonne provision de santé et un cœur satisfait. L’ouvrier chinois est content s’il échappe aux angoisses de la faim, et s’il a une santé suffisante pour lui permettre simplement de vivre et de jouir de la vie dans un pays si parfait que le seul fait de l’habiter constitue le vrai bonheur. La Chine est, selon lui, un pays où tout est établi et ordonné par des hommes qui savent exactement ce qu’ils doivent savoir, et qui sont payés pour empêcher les gens de troubler l’ordre, en cherchant ambitieusement à quitter la condition où la Providence les a fait naître. On dira cependant que le Chinois ri’est
- 1. Ces petits bâtons leur tiennent lieu de fourchette. '
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- pas dénué d’ambition, et en un sens on aura raison. Les parents ont l’ambition d’avoir des enfants instruits et qui puissent se présenter aux examens établis par le gouvernement pour les candidats aux fonctions publiques; et il n’y a probablement pas d’hommes au monde qui convoitent plus ardemment le pouvoir, la fortune, les places que ne le font les Chinois qui ont passé avec quelque succès leurs examens. Cela tient à ce qu’ils savent qu’il n’y a point de limites à la réalisation de leurs ambitieux désirs. Avec des protections et du génie, les plus pauvres d’entre eux peuvent aspirer aux plus hautes fonctions du gouvernement impérial. Mais naturellement il s’agit ici des classes lettrées et non des masses laborieuses dont nous venons de parler.
- Si le lecteur le veut bien, je le conduirai maintenant aux jardins de Pun-sing-qua. Pun-sing-qua ou Pun-shi-cheng, à qui ap partenaient autrefois ces jardins, était un riche marchand à qui le gouvernement trouva le moyen de soutirer son argent, en le forçant à payer une somme plus que ronde pour le monopole du commerce du sel. Il arriva un moment où, à force d’être arriéré dans ses paiements, il ne put plus trouver de quoi satisfaire aux exactions du gouvernement. Alors ses biens furent confisqués et ses beaux jardins mis en loterie. Signalons en passant cet exemple du danger qu’il y a à devenir trop riche en Chine. Sa maison, remarquablement belle, fut vendue à la société anti-étrangère et antimissionnaire de Canton ; et à l’époque où je visitai ces lieux de plaisance, leurs curieuses constructions portaient déjà des signes visibles de décadence. Je rencontrai d’abord la petite rivière Su-pheur Grect1 qui contourne l’ouest de la ville, puis je longeai une suite d’édifices délabrés, tristement penchés sur une fragile jetée de bois qui les sépare de la rivière. La plupart de ces jetées étaient en fort mauvais état, et l’on avait dû, au dernier moment, les étayer, leurs bois de charpente vieux et moisis menaçant de tomber et de s’enterrer dans le lit boueux de la rivière. D’étroites fenêtres barrées s’ouvrent dans les murs de brique dont la mousse cache l’état de dégradation ; des effets sèchent sur des cordes tendues d’un mur à l’autre et soutenues par des perches de bambou. Des femmes sont à laver près de là, et des enfants sont assis sur la jetée à des endroits où, en les voyant, on tremble pour leur sûreté. Des chiens aboient et montrent les dents aux portes des maisons, et des animaux domestiques, porcs et volailles, errent à l’aventure, pendant que les hommes font tremper dans la rivière des étoffes de coton bleu foncé. Une pagode à trois étages indique la situation des jardins de Pun-sing-qua, où nous péné-
- 1, Sulphur Creek.
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- Pavillon dans le jardin de Pan-sing-qua.
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- trons par une porte qui s’ouvre dans le mur extérieur. Une fois dans l’intérieur, il nous semble pour la première fois que nous voyons enfin devant nous la Chine telle qu’elle nous fut dépeinte dans notre jeunesse. C’est bien là le vrai modèle des jardins chinois, avec ses saules pleureurs, ses sentiers qui n’arrivent nulle part, et ses lacs à feuilles de lotus, sur lesquels flottent des barques dorées: C’est là aussi que se voient le fameux pont et le non moins fameux pavillon que les dessins de certains services de table ont rendus familiers à tout le monde. Mais il y manque les deux oiseaux inséparables, et le père aux pieds en queue de poisson, poursuivant, sans se presser et une lampe à la main, la fille désobéissante qui, sans se presser non plus, court après le berger à la houlette. Je l’ai photographié, ce pont ; mais plus je le regarde sur ma photographie, plus je le trouve inférieur à celui que dans mon enfance j’admirais sur mes assiettes à soupe. Où donc, par exemple, est le pavillon tout en ornements, où la palissade qui serpente sur le premier plan, où l’arbre qui ne porte que des balles à jouer, et celui sur lequel nefleurissent que les beaux ramages que l’on sait ? Et cependant ces jardins ont une physionomie qui leur est propre. Leurs sentiers tortueux conduisent à des grottes habilement disposées, et des tunnels creusés dans des rochers couverts de mousse et de fougères nous amènent à quelque pavillon en amphithéâtre qui se mire dans une pièce d’eau où des poissons dorés jouent au soleil et où des grenouilles à la peau reluisante se carrent majestueusement sur de larges feuilles de lotus.
- Jin-lin, gouverneur du Kwang-tung, dont Canton est la capitale, aussi bien que du Kwang-si, province voisine, est un officier qui a de beaux états de services, et qui est peut-être, de tous les grands dignitaires de la Chine, le plus connu des Européens. C’est un homme remarquable par ses talents administratifs, et qui a grandement contribué, par les mesures qu’il a prises, à la prospérité des provinces qu’il gouverne. C’est, en grande partie, à son influence que sont dues les relations pacifiques maintenues depuis quelque temps entre la Chine et les nations étrangères ; c’est aussi à lui que revient l’honneur d’avoir organisé un service de canonnières à vapeur dont les vaisseaux pirates ont déjà ressenti les effets. Jin-lin est Mantchou de naissance, et fort jeune il fut appelé à remplir des fonctions publiques dans la capitale. Là il gagna les bonnes grâces de l’empereur Tao-Kwang et devint l’un de ses ministres. Lorsque les troupes chinoises furent battues à Pa-li-chiao, et que les alliés marchèrent sur Pékin, il subit une disgrâce passagère ; mais il rentra bientôt en faveur et fut nommé général de la garnison tartare de Canton. Peu de temps après il quitta ce poste pour celui qu’il occupe maintenant. Sa carrière de gouverneur général a été signalée
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- par des mesures progressives et par une politique éclairée et meme libérale. Il a rétabli l’ordre dans un district profondément troublé, près de Ghao-chow-fou, et en supprimant les clans villageois qui, depuis nombre d'années, ne reconnaissaient aucune autorité, il a rendu
- Jin-lin, gouverneur de la province de Canton.
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- la sécurité aux personnes et aux propriétés^ Ces villages, habités chacun par une seule grande famille ou clan, en guerre avec tous les clans du voisinage, étaient comme autant de forteresses occupées militairement. Les jeunes gens étant toujours prêts à se battre,
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- et les hommes plus âgés à subvenir aux besoins des combattants, ces guerres intestines n’avaient ni trêve ni cesse.
- Du temps que j’étais à Ghao-chow-fou, je visitai plusieurs de ces villages et je pus me faire une idée des mœurs que leurs habitants avaient contractées à la suite de ces guerres. Les malheureux qui tombaient comme prisonniers de guerre aux mains de leurs ennemis étaient fréquemment réduits en esclavage. Quelquefois, leur destin était plus triste encore, leurs vainqueurs les traitant comme des articles de commerce et les envoyant, émigrants involontaires, en pays étranger. Au temps de la moisson, il n’était pas rare qu’un village, dans une expédition nocturne sur les terres de ses voisins, fîtune razzia de toutes les récoltes. Il y avait, entre autres, une vieille querelle entre le village de Sin-chew et un certain nombre de hameaux plus petits. Un nommé Achingetson frère, fatigués enfin de se battre et d’être constamment interrompus dans leurs plus paisibles et plus profitables occupations, résolurent d’aller chercher du travail et la paix dans la province de Fu-kien. Leur paquet sur le dos, ils quittèrent leur village, mais ils s’arrêtèrent à quelque distance pour pêcher. Pendant qu’ils étaient ainsi occupés, un bateau monté par quelques-uns de leurs ennemis soigneusement déguisés s’approcha d’eux, et les gens du bateau leur proposèrent d’acheter le poisson qu’ils avaient pris. Les deux frères, tombant dans le piège, se laissèrent entourer et prendre et furent emmenés parleurs ennemis qui les tuèrent et les mutilèrent de la plus horrible façon. Le cœur d’Aching fut arraché, cuit et mangé par ses sauvages vainqueurs, qui se figuraient devenir, à la suite de ce révoltant repas, plus sanguinaires et plus audacieux encore. Cela se passait en 1869. Je me bornerai à citer un autre exemple de l’esprit de ruse et de trahison qui règne. Deux hommes de clans ennemis avaient résolu de quitter la province avec le butin qu’ils avaient fait pendant la guerre. Par le plus grand des hasards, ils se trouvèrent en même temps à Ching-lin, à la recherche du même objet, un bateau. L’un des deux, ayant appris la présence de l’autre en cet endroit, soudoya un certain nombre de coquins à qui il promit une somme d’environ cent cinquante francs s’ils lui apportaient la tête et le cœur de son ennemi. Les misérables, tentés par cette offre libérale, s’emparèrent de l’homme, et ils allaient le tuer, lorsque celui-ci, s’étant enquis de ce qu’ils devaient recevoir pour prix de leur crime, leur offrit le double, et avec toute sorte de garanties, pour qu’ils tuassent à sa place son astucieux ennemi. Ils n’hésitèrent pas à accepter cette proposition, et ce fut en conséquence celui qui les avait engagés le premier qui fut la victime de sa propre perfidie et de la leur. Les choses en vinrent au point qu’il fallut envoyer une petite armée dans ces provinces et y rétablir l’ordre par des exécutions sommaires,
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- grâce auxquelles, vers l’époque où je visitai ces lieux, il était devenu possible à un homme décemment mis de parcourir le pays sans crainte d’être dépouillé, battu, vendu comme esclave ou même tué.
- On remarque dans ces provinces et dans quelques autres une race vigoureuse, celle des Hak-kas, que beaucoup de personnes regardent comme un peuple tout à fait distinct des Chinois. Les Hak-kas ont une langue à part et se rapprochent plus du type indien que du type chinois. On prétend, d’un autre côté, qu’ils sont originaires du ’ district de Ming-hwa, dans la province de Fu-kièn, ce qu’un des rédacteurs de la China Review a récemment entrepris de prouver au moyen des documents conservés dans les principales familles des Hak-kas. Quelle que soit leur origine, il est certain qu’ils se sont fait une place importante dans la riche province de Kwang-tung. Je les ai retrouvés aussi, croissant, multipliant et travaillant dans l'ile de Formose. Durant la dernière guerre, ce furent eux qui, ne craignant pas de manifester leur peu de sympathie pour les Puntis de Canton, formèrent le corps de coulies des troupes alliées anglo-françaises, et se firent une haute réputation de solidité et de bravoure. On dit même qu’on les a vus se jeter à l’eau, sous une grêle de balles, pour sauver des soldats anglais blessés qui se noyaient. Le D1' Eitel, qui a vécu longtemps parmi eux, et qui a bien voulu me faire part de ses observations, lés représente comme les travailleurs les plus industrieux elles plus actifs de toute la province de Kwang-tung, et ne boudant pas plus à la bataille qu’au travail lorsque, par suite d’un conflit d’intérêts, ils sont en lutte avec les Puntis, ou indigènes de la province. Depuis deux siècles, un courant d’émigration Hak-ka se dirige, à travers un pays montagneux et peu peuplé, vers le département de Ka-ying-chow. Ce mouvement continue, et voici comment, le plus souvent, procèdent les Hak-kas. Ils s’en vont, au nombre de deux, à un village Punti où ils se louent comme garçons de ferme. Aussitôt qu’ils sont parvenus à mettre de côté un peu.d’argent, ils louent quelques acres de terre inculte, lande montagneuse ou marécage. En raison de l’audace des voleurs et des bandits, dans les districts peu peuplés, il est dangereux de cultiver les terres qui sont éloignées de tout village. Les braves Hak-kas trouvent donc facilement des propriétaires qui ne demandent pas mieux que de leur affermer Ces terres éloignées de tout centre de population à un prix purement nominal. Peu à peu les autres difficultés sont surmontées, et le moment arrive enfin où les Hak-kas peuvent faire venir leurs familles et leurs amis et s’établir avec eux dans des huttes de terre qu'ils bâtissent comme des forts'et entourent de fossés et d’impénétrables fourrés de buissons épineux et de bambous. Ce premier succès en amène d’autres ; le hameau
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- croît rapidement, et les immigrants accourent et s’établissent dans le voisinage du premier hameau. Toutefois ces hameaux, dispersés en apparence, forment une confédération, et bientôt les Hak-kas demandent une réduction dufermage. Si cette réduction est refusée, on attend et tout marche encore assez bien, jusqu’au jour où la confédération, se sentant assez forte pour tenir tête aux propriétaires, refuse de payer aucun fermage. Cependant les Hak-kas, de crainte que le gouvernement n’intervienne, ne manquent pas de faire savoir d’avance aux mandarins qu’ils sont prêts à leur payer, à eux, le fermage ; et, comme, dans la plupart des bureaux du gouvernement de la province de Kwang-tung, les employés subalternes sont des Hak-kas, ils peuvent toujours apprécier sûrement la force qu’ils possèdent, opposer intrigue à intrigue et ne jamais se permettre de dépasser dans leurs querelles la limite où ils auraient affaire au gouvernement. Les autorités, d’ailleurs, regardent ce genre de querelles comme n’offrant point de grands dangers et n’interviennent de temps à autre que pour pressurer les deux partis. Quand il s’agit de se battre, les Puntis emploient des mercenaires, tandis que les Hak-kas ne confient pas à d’autres qu’à eux-mêmes le soin de défendre leurs intérêts ; aussi ces derniers remportent-ils toujours.
- Il m’est impossible de dire si ce soldat et diplomate renommé, Jin-lin, éprouve quelque sympathie pour les étrangers ou quelque désir d’encourager des relations amicales entre eux et le peuple chinois. S’il éprouvait de pareils désirs, il serait à coup sûr une exception parmi les hommes d’Etat de la Chine. Je croirais plutôt que s’il a adopté une politique de conciliation, c’est en partie parce qu’il y est forcé comme représentant du gouvernement impérial, et en partie parce qu’il sait à quoi s’en tenir sur la puissance et les ressources des nations européennes. Des événements récents prouvent qu’il existe encore parmi les classes dirigeantes de la province de Kwang-tung, une profonde hostilité envers les étrangers. La dernière explosion de ce sentiment eut lieu en 1871, et l’on peut dire que si le mouvement de Shan-shin-fan n’eût pas été arrêté à temps, il aurait pu aboutir au massacre de tous les chrétiens indigènes et étrangers de la province, et à des troübles sérieux dans notre propre colonie de Hong-Kong. Certains individus appartenant à la classe des lettrés étaient, dit-on, les meneurs secrets de toute l’affaire. Grâce à leur concours, on put faire imprimer et répandre en grand nombre des proclamations furibondes ; on fit aussi composer et distribuer à la populace des pilules qui, assurait-on, avaient été faites par les missionnaires et avaient le pouvoir d’ensorceler les femmes et de rendre les hommes accessibles aux entreprises du prosélytisme. A la suite de cette propagande, des
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- émeutes éclatèrent dans plusieurs quartiers. Une chapelle fut incendiée à Fatshan, et un sentiment d’intense aversion et de haine implacable pour les étrangers fut excité au sein d'une population qui, quoique simple et pacifique comme l'est généralement celle des campagnes, n’en est que plus encline à la superstition et plus mal disposée pour tout ce qui est étranger. Le sentiment public n’était pas moins surexcité qu’à l’époque du massacre de Tien-tsin ; mais la promptitude avec laquelle le lieutenant gouverneur de Hong-Kong envoya une canonnière à Canton et la vivacité des représentations du consul anglais firent comprendre aux autorités le danger auquel elles s’exposaient, et celles-ci se hâtèrent de prendre des mesures assez rigoureuses pour que l’ordre fût promptement rétabli.
- Avant de quitter Canton nous jetterons un coup d’œil sur un quartier qui, depuis les dix dernières années, a complètement ch ange. Non loin de l’endroit où s’élevait l’ancienne factorerie, tout près de la rivière, il y‘a aujourd’hui une rangée de belles maisons de briques; mais en 1869, ces maisons n’existaient pas, et ce terrain était abandonné à un étrange ramassis de tout ce qu’il y avait de plus pauvre parmi les pauvres gens de la ville. Incapables de payer le loyer d’un bateau ou d’une masure, ils vivaient on ne sait comment, sur ces terrains vagues, entre le fleuve et le mur de la ville. Les huttes qu’ils s’y construisirent ressemblaient à de véritables chenils ; et cependant, au sein de cette extrême pauvreté, ils semblaient assez satisfaits. Je me rappelle une de ces huttes faite de débris d’un vieux bateau, de morceaux de caisses, sur lesquels on voyait encore les marques des maisons de commerce auxquelles elles avaient appartenu, de vieilles nattes en loques, de terre glaise, de boue et de paille, le tout recouvert de quelques tuiles et de morceaux de pots cassés. Dans l’étroit espace ainsi abrité avaient trouvé moyen de se loger un cochon maigre qui vivait de rebuts, deux vieilles femmes, un vieillard, sa fdle et l’enfant de celle-ci. La cuisine se faisait en plein air, et sur une partie du toit et dans un ou deux pots cassés on voyait pousser des légumes ou des fleurs. J’ai vu tout ce monde-là, au brillant soleil du matin, se régaler des restes ramassés dans les rues de la ville. Les huttes de cette espèce étaient nombreuses en ce lieu, et le médecin du district habitait à quelques pas. Ce docteur était très-vieux, et, bien qu'il fût encore en vie, il semblait avoir été depuis longtemps déjà embaumé et conservé à l’état de momie. On pouvait le consulter à toute heure, sur le pas de sa porte où il se tenait habituellement préparant ses herbes et ses drogues, vêtu d’une paire de pantoufles et de culottes de coton et portant sur son nez ratatiné d’énormes lunettes. La porte et le mur de la maison de ce bienfaiteur de l’humanité étaient couverts d’une multitude d’emplâtres noircis que le vieillard montrait avec orgueil comme
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- Le temple des « Cinq cents Dieux » ,
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- autant de preuves incontestables de son habileté professionnelle. Ces emplâtres jouissaient d’une grande célébrité parmi ses pauvres clients, et plus d’un, en signe de profonde gratitude pour quelque cure signalée, avait rapporté son emplâtre comme un certificat digne d’orner la résidence de son sauveur. ,
- En quittant ce quartier et nous dirigeant vers les faubourgs qui se trouvent au nord des établissements de la colonie étrangère, nous arrivons à un temple qui est peut-être le plus intéressant de tous ceux que l’on peut admirer à Canton. C’est le temple des Cinq cents Dieux, fondé, ditM. Bowra, dans sa traduction de l’histoire indigène de la province, par Bôdidharama, moine bouddhiste originaire de l’Inde, vers l’année 320 de notre ère. C’est ce Bôdidharama que l'on voit représenté sur les tasses à thé chinoises, remontant le Yangtsze sur son radeau de bambou. Le temple fut rebâti en 1733, sous les auspices de l’empereur Kien-lung. Il contient le Ho-hang-tang ou Salle des saints, et les bâtiments du temple, les maisons des prêtres, les lacs, les jardins couvrent un espace considérable. Le colonel Yule, dans sa dernière édition de Marco Polo, dit qu’une des statues de ce temple est l’image du voyageur vénitien. Mais il résulte d’une enquête minutieuse que cette affirmation est inexacte, car aucune des statues ne présente le type du visage européen, et toutes les traditions relatives à ces statues sont d’une antiquité qui dépasse de beaucoup le siècle de Marco Polo. C’est, il y a cinq ans environ, en compagnie d’un Chinois employé à la douane, que je visitai ce temple pour la première fois. Le vieil abbé, qui occupe la place du milieu dans la gravure représentant les joueurs d’échecs, nous reçut avec beaucoup de cordialité et nous fit entrer dans ses appartements privés, où il nous offrit du thé et des gâteaux, et où nous passâmes quelques instants à examiner une collection d’arbres nains et d’arbrisseaux florescents qu’il cultivait dans une cour sur laquelle ouvrait son salon. Au centre de cette cour était une pièce d’eau au milieu de laquelle on voyait un lotus sacré en pleine floraison. Les poissons dorés se rencontraient çà et là parmi une multitude de plantes aquatiques du plus beau vert qui flottaient à la surface de l’eau. C’était de la dévotion que le vieux moine avait pour son jardin, et il m’exprima tout le plaisir qu’il éprouvait à voir un étranger partageant son amour pour les fleurs. Les appartements de ce prélat avaient un aspect de froide et rigide uniformité. Le sol était pavé en marbre, et les tables et les chaises étaient aussi de marbre ou de marbre et d’ébène associés. Si les chaises vous faisaient passer dans le sang un frisson par trop rhumatismal, vous n’aviez pour vous remettre que le choix entre un bloc de roche polie qui se trouvait dans un coin ou des tabourets de porcelaine émaillée.Divers textes des saintes écritures du bouddhisme
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- se lisaient sur les sombres murailles, et ces caractères étranges avaient l’air d’énormes araignées montant en file vers le plafond. Tout était en place et scrupuleusement propre. Mais à la longue nous découvrîmes, quand un certain nombre de moines se furent joints à nous, que ces silencieux et pensifs habitants du cloître pouvaient tout aussi bien que d’autres se dérider et prendre un vif plaisir aux commérages et aux histoires plus ou moins scandaleuses de la grande ville de Canton. Ils poussèrent la politesse à notre égard jusqu’à nous conduire dans une gentille petite cour intérieure où
- Le jeu d’échecs dans un monastère bouddhiste.
- une table était somptueusement servie sous l’ombrage d’un plata-nier ou bananier de paradis. Je laissai là les moines, qui se mirent à jouer avec leur vénérable abbé une partie d’échecs, et j’allai visiter l’intérieur du temple et photographier le maître-autel: Quelques personnes y faisaient leurs dévotions et.consacraient des .offrandes aux idoles dont elles voulaient obtenir la protection. Il y avait des dames parées de magnifiques robes de soie, et mon entrée produisit un tel effet sur ces belles dévotes qu’elles auraient pris la fuite si les prêtres n’étaientintervenus et neleur avaient assuré quej’étaisunsage uniquement désireux de s’instruire et qui avait quitté une île obscure et éloignée pour venir admirer le plus grand des temples de la Terre des Fleurs et emporter avec lui des images de ses merveilles. Les statues qui ornent ce temple, quoique la plupart excessivement
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- grotesques, révèlent, par la diversité de leurs attitudes, par leur
- Batelière et sa famille.
- modelé, par l’expression variée des visages, une science de cette
- Jeunes batelières.
- branche particulière de l’art que l’on ne saurait trouver nulle part
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- ailleurs en Chine, et dont le caractère est plutôt indien que chinois.
- Notre visite faite, nous regagnons la rivière par de petites rues tortueuses, et nous prenons un des bateaux de louage que l’on trouve en grand nombre à toutes les jetées.
- L’équipage de ce hatelet se compose de trois jeunes filles, et ces batelières sont bien les plus jolies et les plus attrayantes personnes de leur sexe que l’on puisse trouver en liberté 1 dans cette partie de la Chine. Elles ne se peignent jamais le visage, et, pour ce motif, sont regardées par leurs compatriotes comme d’une respectabilité douteuse. Quelques-unes d’entre elles méritent d’être jugées ainsi ; mais en présence des Européens elles se conduisent avec autant de modestie que de décorum. Leurs bateaux sont d’une propreté admirable, et leur costume est aussi simple que pittoresque. On reconnaît d’ailleurs les couleurs de la santé sur leurs joues olivâtres, et leurs yeux ont un éclat qui relève admirablement leslleurs rouges qu’elles portent dans les tresses d’ébène de leur chevelure. Elles conduisent leur bateau, à la godille ou à la rame, avec une dextérité parfaite, et glissent pour ainsi dire dans la foule des navires ou à travers les étroits passages qui forment les rues de cette ville flottante où des milliers d’indigènes poursuiven t leurs occupations et mènent une existence tout à fait à part de celle des gens qui vivent sur terre. Il se fait dans la plupart de ces étroites avenuesjmouvantes un commerce fort actif, et les petits marchands ambulants ont leur boutique sur la proue de leur bateau et leur cabine à la poupe. Si par hasard les affaires languissent sur un point de la ville, ils se transportent à l’extrémité opposée ou s’en vont faire un tour dans les provinces, dans quelque partie du pays où leur famille respirera l’air embaumé des champs et où l’étalage des produits de la ville réjouira les yeux des rustiques.
- Prenant soin d’éviter un des marchés flottants de cette Babel aquatique, nous arrivons en présence d’une rangée de bateaux de fleurs, sortes de salons de musique ou cafés chantants du fleuve. Il commence à faire nuit, et les nombreuses lampes suspendues autour de ces bateaux produisent un charmant effet. Chaque salon élève au-dessus de l’eau son toit ornementé de sculptures qui représentent toutes sortes d’animaux et de végétaux, de beautés terrestres et de merveilles célestes. A travers les vides que laissent entre elles les sculptures nous pouvons distinguer de fort jolis visages de femmes, et soudain nous voyons apparaître au-dessus du bastingage
- 1. Le texte dit hors des maisons: le lecteur comprendra qu’il s’agit ici de la distinction entre les femmes qui restent enfermées chez elles et celles qui sortent •et se montrent à tout le monde.
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- sculpté une foule de belles jeunes filles qui ont l’air de faire partie des ornements du bateau. Non moins soudainement elles disparaissent, et aussitôt nous voyons arriver un joyeux groupe de jeunes gens en robes de soie, qui, de leur barque, passent dans le salon flottant. Bientôt un luth et de clairs accents féminins se font entendre : ce sont ces demoiselles qui sont descendues de leur perchoir pour entretenir les jeunes gens venus de la cité pour dîner, fumer une pipe d’opium et jouir de sourires si irrésistibles qu’ils semblent devoir à tout le moins faire craquer l’émail qui couvre le visage des belles musiciennes.
- Sortir de là n’est pas une petite affaire pour notre équipage ; mais ils ou plutôt elles redoublent d’efforts, car, comme elles disent : « pleuty piecee bad man hab got this siÜe, too muchee likee eut throat pidjcis, » 1 et bientôt nous nous trouvons de nouveau au milieu du fleuve. Là nous passons sous les sombres coques d’une flotte de vieilles jonques dont les flancs portent les traces des tempêtes auxquelles elles ont été exposées. Gomme tout le monde sait à quoi s’en tenir sur ces jonques et sur l’air qu’elles ont, avec leurs gros yeux qui s’ouvrent à la proue pour effrayer les démons de la mer profonde, il est inutile que j’en donne ici une description : mais je puis dire au lecteur que si j’obtins de prendre la photographie du pont d’une jonque qui accompagne ce récit, ce ne fut pas sans peine. Voici dans quelles circonstances j’obtins cette permission. J’étais un jour avec deux artistes de mes amis à naviguer dans le port de Hongkong en quête d’un bon sujet à photographier. Nous eûmes l’idée de monter sur le pont d’une jonque où nous trouvâmes l’équipage manœuvrant pour mettre à la voile. Tout à coup les matelots laissèrent là leurs câbles et leurs treuils, et, avec des gestes de fureur, s’avancèrent pour nous barrer le passage. Nous demandâmes les capitaines, qui sont en général au nombre d’une demi-douzaine, car ces jonques sont construites par compartiments étanches, et chaque propriétaire d’une cargaison est capitaine pour ce qui concerne le compartiment où sont emmagasinées ses marchandises. Si donc il y a six compartiments, il y a six capitaines, et chaque capitaine a un sixième de commandement sur le navire. Le résultat de cet arrangement équitable est que l’équipage est quelquefois sommé de naviguer dans six directions différentes à la fois, et dans ce cas l’équipage se décide à en faire à sa tête ou à consulter Joss, qui dans sa niche, au fond de la cabine, oppose un front serein à toutes les tempêtes de la mer et du bord. Il arriva que, sur la jonque où nous montâmes, il n’y avait que deux capitaines ; mais tandis que l’un
- l. Cela paraît vouloir dire : « Il y a trop de mauvaises gens de ce côté; ils « pourraient bien vous couper la gorge. »
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- des deux se montrait poli envers nous, l’autre voulait nous jeter à l’eau. On nous pria d’attendre que Joss eût été consulté. L’idole, parait-il, décida qu’on nous ferait bon accueil; car les capitaines et l’équipage m’aidèrent de tout leur pouvoir à prendre une bonne photographie du pont du navire.
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- CHAPITRE X
- Les établissements de bienfaisance en Chine. — Macao. — Description de la ville. — Ses habitants. — Swaton. — Sa colonie étrangère. — Chao-chow-fou. — Les peintres d’éventails de Swaton. — Les modeleurs. — L’art chinois. — La - guerre de villages. — Amov. — Le quartier indigène. — Les demeures des pauvres. — L’infanticide. — Le commerce des engrais. — Restes humains conservés dans des jarres. — Contribution de guerre. — Paysage romantique. — Kou-lang-sou. — Sa colonie étrangère.
- Les établissements de bienfaisance, peu nombreux en Chine, y sont en général assez mal organisés. En 1871, il était question, parmi les Chinois, d’ouvrir à Canton un bureau de bienfaisance exclusivement chinois, pour le soulagement des pauvres et des malades, aussi bien que pour fournir des cercueils à ceux dont les familles ne pouvaient faire cette dépensé. Les fondateurs de cet établissement avaient, à ce qu’on suppose, l’intention de réagir ainsi contre l’influence des hôpitaux et autres institutions de charité organisés par les soins des Missions chrétiennes. Mais lorsque je quittai Canton, cet établissement n’était point encore ouvert, bien qu’on eût acheté une maison qui avait appartenu au célèbre Pun-ting-qua, le dernier des Hongs1, dont les biens, comme je l’ai déjà dit, avaient été confisqués par le gouvernement. Cette maison était une des plus belles que j’aie vues en Chine, et ses somptueuses décorations donnaient quelque idée de l’immense fortune dont Pun-ting-qua, s’était vu dépouiller par les autorités. Il existe à Hongkong-un établissement du même genre, je veux dire soutenu par la communauté chinoise. Nous voyons dans le Rapport de la Société médicale des missions en Chine, année 1867, que les Chinois ont souscrit 47,600 dollars (247,000 fr.) et le gouvernement colonial 15,000 (75,000 fr.) pour la fondation de cet établissement. Des médecins indigènes y doivent être employés. Ce sont des gens qui n’ont jamais obtenu aucune espèce de diplôme et qui, selon toute apparence, n’auront d’autre titre à ce poste que leur habileté à composer de prétendus
- 1. Nous avons déjà dit que les Hongs étaient les marchands qui avaient le privilège de faire le commerce avec l’étranger.
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- remèdes, et leur connaissance des jours propices à l’administration de ces drogues. Là, ils pourront jouir tout à leur aise du privilège de guérir ou de tuer leurs malades, sans être exposés à l’inconvénient, très-sérieux pour eux dans toutes les cités chinoises, de perdre leurs honoraires en cas d’insuccès. Je n’exagère pas en disant que, en fait de science médicale, l’ignorance des Chinois est presque absolue. La chance et les présages favorables sont tout à leurs yeux ; et il est certain qu’une bonne constitution, capable de résister à l’effet de leurs plus atroces médicaments, est encore ce qu’il y a de mieux pour le malade qui a le malheur de tomber, par hasard ou au-autrement, entre les mains d’un de ces célestes charlatans. Peut-être, après tout, suivent-ils un bon principe quand ils administrent à ceux qui s’obstinent à ne pas guérir, un peu de tout, afin que la maladie, quelle qu’elle soit, puisse choisir, dans la masse hétérogène, le remède qui lui convient. Cet hôpital de Hongkong devrait être sous la surveillance d’Européens, et l’on ne devrait y admettre les praticiens indigènes que peu à peu et à mesure qu’ils adopteraient notre pharmacopée et étudieraient notre système de thérapeutique. Mais, avec leur croyance aveugle en leur supériorité comme hommes et comme médecins, les Chinois ne sauraient manquer de considérer nos avances dans ce sens comme une reconnaissance tacite de l’excellence d’un système qui n’est en réalité que le produit de l’ignorance et de la superstition. D’un autre côté, le gouvernement chinois nous a sérieusement payés de retour en nommant le Dr Dudgeon professeur à l’école de médecine de Péking ; et d’après ce que je sais des mérites de cet habile médecin anglais, et de la façon dont il parle la langue chinoise, je ne doute pas qu’il ne fasse des élèves capables de devenir un jour, dans leur pays, les fondateurs d’une nouvelle école médicale.
- Entre autres établissements de bienfaisance à Canton, il y a un village pour les lépreux. Sur plusieurs points de l'empire, il se trouve des asiles de ce genre pour les malheureux affligés de cette terrible maladie; mais comme je n’en ai visité qu’un seul, je réserverai pour un autre chapitre ce que j’ai à dire sur ce sujet. Il y a aussi des asiles pour les vieillards et les infirmes, et, pour les enfants abandonnés, un hospice où ces pauvres petits êtres sont, dit-on, fort mal nourris. Le Dr Kerr a donné, dans le n° de septembre 1873 de la China Review, des détails intéressants sur l’administration de cet hospice. Une seule nourrice, dit-il, a parfois jusqu’à trois enfants à nourrir, et elle gagne à peine de quoi se nourrir elle-même, car son salaire n’est que d’environ 40 francs par mois. La plupart des nourrissons meurent, comme on peut bien le penser, et. ceux qui survivent finissent par être vendus au prix de trois ou quatre francs par tête. Ce sont surtout des enfants du sexe féminin que l'on abandonne,
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- les filles étant regardées en Chine comme une charge sans compensation pour une famille pauvre, et comme un reproche vivant pour leurs mères, qui ne devraient donner naissance qu’à des garçons. Ces enfants sont vendues, soit à des gens riches qui les élèvent pour en faire des servantes ou des concubines, soit à d’ignobles mégères qui les achètent pour en tirer un jour un infâme revenu en les livrant à un commerce que nous n’avons pas besoin de nommer.
- Cette sorte de spéculation, qui consiste à acheter des jeunes filles et à les élever avec soin jusqu’au jour où leur beauté leur donnera une grande valeur sur le marché, est un des plus tristes côtés de ce commerce d'esclaves qui se fait ouvertement et cyniquement sur tout le territoire chinois, et, quoique plus secrètement, parmi les indigènes qui résident à Hongkong1, ainsi que le prouvent les rapports de la police.
- Le gouvernement chinois pourrait dans une certaine mesure remédier à ce mal en encourageant l’émigration des femmes, et en la dirigeant vers les pays où jusqu’ici n’ont émigré que des hommes. Dans la plupart de ces pays, les Chinoises trouveraient à s’employer fort avantageusement, sans s’adonner aux vices dont nous venons de parler 2. Il y a du reste des pays où les Chinois sont encore à peu près inconnus, — l’Afrique, par exemple, — et où, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, sous un ciel qui leur convient, sur un sol riche et favorable aux cultures qui leur sont familières, ils pourraient défricher et coloniser de vastes espaces. Nous ne voyons que ce moyen de débarrasser la mère patrie de cette surabondance de population qui jusqu’ici n’a été tenue en échec que par la famine, l’infanticide et la guerre civile. Le colonel Gordon, — mieux connu sous le nom de Gordon le Chinois, — est maintenant en Afrique; il s’est chargé de pénétrer jusqu’au cœur de ce continent, et mieux que personne, si un tel projet lui souriait, il pourrait ouvrir de nouveaux horizons à l’entreprise des infatigables travailleurs du Cathay, pour lesquels déjà, en d’autres circonstances, il s’est montré un bienfaiteur.
- Macao est le seul établissement que possèdent les Portugais sur les côtes de la Chine, et à ce titre il est doublement intéressant. De Hongkong ou de Canton on y va en bateau à vapeur, et c’est durant l’été un des endroits les plus fréquentés par les résidents de notre petite colonie. Dans cette jolie ville, on peut jouir des fraîches brises de mer, et se figurer presque, en se promenant sur la vaste Praya Grande, qui entoure à demi une baie pittoresque, qu’on a
- 1. Ne dirait-on pas que cet ignoble commerce est inconnu en Europe?
- 2. L'auteur semble ignorer dans quelles proportions se fait l’émigration des filles-chinoises en Californie. Voir, à ce sujet, la Conquête blanche de M. W. Ilepworth. Dixon. —Édition Hachette, 1877.
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- été soudainement transporté dans quelque ancienne ville maritime d’Europe. Macao est dans son genre une magnifique curiosité. Les Chinois prétendent qu’elle n’a pas le moindre droit de se trouver où elle est ; que le sol sur lequel elle est bâtie leur appartient, tandis que les Portugais soutiennent que ce terrain a été cédé au roi de Portugal en retour de services effectifs rendus au gouvernement chinois. Quoi qu'il en soit, il faut que ces services n’aient pas été appréciés comme ils le méritaient, car, en 1573, les Chinois, pour mettre les étrangers hors du Gathay, élevèrent une muraille en travers de l’isthme qui rattache au continent la presqu'île sur laquelle s’élève la ville. L’histoire de Macao, qui, depuis sa fondation, a été tantôt sons l’autorité de son gouvernement légitime, tantôt sous la domination chinoise, est une histoire fort agitée. Mais, quelle que soit l’importance de cette histoire au point de vue des intérêts portugais, nous la passerons d’autant plus volontiers sous silence qu’elle est grosse d’épisodes qui ne font pas un honneur infini à la nation qu’illustra Camoëns. Nous nous contenterons donc d’examiner ce qui peut actuellement nous offrir le plus d’intérêt dans la colonie. De la Praya Grande, avec sa belle jetée, son hôtel du gouvernement et ses maisons peintes, nous passons dans une petite rue, — il y en a beaucoup de pareilles, — bordée de chaque côté par de hautes murailles. Il est midi, et l’on ne voit personne dehors. Les fenêtres des maisons sont garnies de gros barreaux de fer; à leur physionomie, on reconnaît que ces maisons sont des espèces de prisons, des barracoum, ou, pour leur donner le nom menteur qu’elles portent, des agences d’émigration. C’est d’une singulière façon qu’on veille dans ces agences sur le sort des pauvres émigrants. Des hommes à mine rébarbative sont de garde à toutes les portes pour empêcher les coulies de sortir, de crainte qu’ils ne s’égarent, les pauvres innocents ! Hélas ! tous ces infortunés ont été enlevés, pris de force, et j’en ai vu, le matin, à l’aube, qu’on emmenait par bandes, qu’on jetait dans des bateaux et qu’on dirigeait sur des navires à l’ancre dans la rade, pour les conduire dans les îles du Pérou, où ils sont censés faire leur fortune à récolter du guano. Un navire partit de Macao en 1865 avec 500 émigrants à bord. Le nombre de ces malheureux lorsque le vaisseau toucha à Tahiti n’était plus que de 162. Cette cargaison d’esclaves, car ces coulies sont en réalité des esclaves, ne fît pas ses frais : ce fut, pour cette fois, une mauvaise spéculation. Le commerce des coulies vient d’être aboli à Macao par un gouverneur dont l’administration est aussi impopulaire qu’elle est éclairée. Comment, en effet, ne serait-il pas impopulaire le gouverneur qui ose abolir un commerce si lucratif?
- Le gouvernement chinois s’est aussi décidé à s'enquérir de ce que
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- deviennent les émigrants, et, à cet effet, il a récemment envoyé une députation au Pérou.
- Nous nous approchons des fenêtres dTme des maisons de la rue où nous venons d'entrer, et, à travers les barreaux, nous apercevons un certain nombre de misérables prisonniers indigènes, qui nous demandent la charité. Un capitaine américain, en compagnie duquel j’ai remonté plus tard le Yang-tze-kiang, m’a raconté l’histoire suivante qui se rapporte à cette prison et qui lui semblait corroborer sa foi aux esprits. Son père, capitaine marchand comme lui, était un jour sur le point de mettre à la voile. En se rendant à son navire, il passa près de cette prison. Emu par les cris de désespoir des misérables qui y étaient enfermés, il se détourna de son chemin et apprit que trois des captifs étaient condamnés à être exécutés le lendemain. Avant de partir, il donna aux pauvres diables tout ce qu’il avait de petite monnaie, et n’y pensa plus. Lorsqu’il arriva à San Francisco, il se rendit en toute hâte chez son armateur, où il fut surpris de ne trouver pour lui aucune lettre de sa famille. Il pensa qu’un malheur était arrivé, et, sur les conseils qu’on lui donna, il se décida à consulter un certain médium bien connu dans la ville. Quel ne fut pas son étonnement lorsque, dès le début de la séance, le médium l’informa de la présence de certains esprits qui l’entouraient, s’inclinaient devant lui et le remerciaient pour quelque grande faveur qu’il leur avait accordée. Ils portaient leur tête sous leur bras. C’étaient, dit le médium, les esprits de Chinois de Macao qui avaient été décapités le lendemain du départ du capitaine et qui venaient de traverser l’Océan pour lui porter leurs actions de grâce. •
- On ne voit pour ainsi dire personne dans les principales rues de Macao. Les maisons sont peintes de toutes sortes de couleurs, et quelques-unes des fenêtres sont bordées de rouge, ce qui les fait ressembler à des yeux enflammés sur des visages peints. En revanche, les portes sont larges, les escaliers magnifiques, les salles vastes, trop vastes peut-être pour la race diminutive qui les habite. Cette race est dite portugaise ; mais la comparaison entre ces gens-là et les Portugais récemment arrivés n’est pas à l’avantage des premiers. Ils ont le teint plus foncé que celui des Portugais d’Europe, voire que celui des Chinois. Il se fait quelque commerce dans certaines rues ; mais ce commerce est très-languissant, et, somme toute, il ne paraît y avoir de vie que dans les maisons de jeu et les églises. Les forts, naturellement, ont pour garnison des troupes européennes, et le bruit de tambours et de trompettes qui s’y fait entendre sans intermittence est tel qu’un étranger serait tenté de croire que les troupes prennent les armes pour repousser les assauts d’une armée chinoise. Il faut que Macao soit vraiment une ville bien pieuse.' Jamais les cloches n’y cessent de sonner, et trois
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- fois par jour, le matin, à midi, le soir, on peut voir les habitants se rendre en foule à la cathédrale et aux autres églises pour y faire leurs dévotions. Vers quatre heures de l’après-midi, la colonie semble s’éveiller ; les carrosses roulent, les chaises à porteurs s’en vont vers le rivage, et les solitudes de la Praya Grande se peuplent de promeneurs élégants. Les dames s’y réunissent, vêtues des costumes les plus légers et des couleurs les plus gaies. Quelques-unes sont jolies ; mais le plus grand nombre ont le teint jaune, l’air peu intéressant, et sont chamarrées de rubans dont les couleurs voyantes produisent des contrastes si choquants qu’on se demande comment le peintre Chinnery a pu passer tant d’années de sa vie dans un milieu où les goûts artistiques font si complètement défaut. Les jeunes gens, —car il ne semble pas y avoir de vieillards, tous s’habillant de même, en dépit des différences d’âge, — sont élancés, mais petits. Ces pygmées donnent à leur toilette beaucoup de temps et de soins; ils font, pour se conformer à la mode, tout ce que leur permettent leurs modiques ressources, et certains d’entre eux, je le sais, vont jusqu’à se priver du nécessaire et engager d’avance leur traitement afin de se procurer les élégantes cravates, les gants de chevreau et les hottes vernies dont ils s’ornent pour faire à la cathédrale ou sur la Praya leurs dévotions au beau sexe. Ils ont, pour récompense de leurs efforts, les regards que, du haut de leurs fenêtres ou balcons, les dames, à demi cachées derrière leurs éventails, laissent tomber sur ces dévots admirateurs.
- Si Macao est intéressant comme le seul établissement qui, de tous ceux que les premiers navigateurs fondèrent en Chine, reste aujourd’hui au Portugal, il est aussi intéressant à d’autres points de vue. C’est là que le poète Gamoëns trouva une retraite ; c’est là aussi que Chinnery produisit une multitude d’esquisses et de tableaux qui réellement n’ont pas été sans influence sur le développement de l’art dans le sud de la Chine.
- La ville prochaine sur notre route vers le nord est Swaton, et, pour nous y rendre, nous avons le steamer de Hongkong. Je dois dire, une fois pour toutes, qu’il y a tout le long de la côte chinoise un service presque quotidien de magnifiques bateaux à vapeur. Les arrangements pris pour le confort des passagers et les facilités données pour le transport des marchandises sur ces navires laissent peu de chose à désirer ; et lorsqu’on songe à la nature dangereuse des côtes le long desquelles ils naviguent et aux typhons terribles auxquels ils sont exposés, on est étonné du petit nombre d’accidents qui arrivent.
- Swaton est le port de la ville de Chao-chou-fou. Il est situé, comme je l’ai déjà dit, dans la province de Kwang-tung. Chao-chou-fou aurait dû être l’entrepôt du commerce étranger ; mais la turbu-
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- lence des clans du voisinage a fait abandonner cette idée. La ville est bâtie sur les rives du Han, et le district baigné par ce fleuve est l’un des plus fertiles de la province. Le port de Swaton peut recevoir les navires du plus fort tonnage, et sous ce rapport convient mieux que Chao-chou-fou au commerce étranger ; car cette dernière ville est à une cinquante de kilomètres dans les terres et n’est accessible qu'aux navires d’un faible tirant d’eau. Les résidences
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- de la colonie étrangère sont disséminées sur une rangée de collines basses qui ressemblent à d’énormes tas de cendres et rappellent les collines incultes d’Aden; sur le penchant de ces collines, d’immenses rocs de granit se dressent çà et là dans les positions les plus extraordinaires ; quelques-uns forment comme des cercles druidiques; d’autres affectent la forme de grands obélisques. Sur plusieurs on voit des inscriptions en caractères chinois, de sorte que
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- si le peuple chinois était un jour chassé de cette région, les antiquaires y trouveraient encore un champ de recherches des plus riches. Il ne manquerait pas alors de se produire une foule de théories pour expliquer l’origine de ces cercles sacrés et de ces obélisques chargés d’inscriptions, lesquels sont tout simplement les rocs laissés nus dans leur position naturelle, à mesure que le sol autour d’eux s’est détaché et a été entraîné par les eaux. Quant aux inscriptions, elles ne sont rien de plus que l’œuvre de Chinois qui se sont amusés à transmettre leurs noms ou leurs élucubrations poétiques à la postérité, ou à confier à la surface impérissable de ces pierres le souvenir de quelque événement local. Les maisons des étrangers et celles de beaucoup d’indigènes sont construites avec une espèce de béton fait avec une argile feldspathique qui se trouve, ainsi que la chaux, en abondance dans le voisinage. A la longue, ce béton se durcit et forme une substance pierreuse avec laquelle on construit des murailles solides et de longue durée. L’intérieur des habitations n’est pas moins remarquable que l’extérieur ; les plafonds sont ornés de cor-corniches magniliques représentant, avec une variété et une profusion infinies, toutes sortes de fleurs et d’oiseaux. Les hommes qui exécutent ce travail artistique ne diffèrent guère, en apparence, des simples coulies et ne gagnent pas beaucoup plus à ce travail qu’à bêcher la terre ou à puiser de l’eau ; et cependant, pour apprendre leur métier, ils doivent faire un long apprentissage et recevoir ce qui pour un Chinois est une haute1 éducation artistique. Ils travaillent assis par terre, ayant à côté d’eux une auge pleine de stuc et devant eux une planchette sur laquelle, avec leurs doigts, sans autre instrument qu’une truelle, ils modèlent branches, feuilles, fleurs, fruits, oiseaux, passant les diverses parties, à mesure qu’ils les finissent, à un ouvrier dont la fonction est de réunir les morceaux et de les fixer ensemble jdans la position qu’ils doivent occuper. Ni moules ni modèles1 de bois d’aucune sorte ne sont employés ; tout est fait à la main et merveilleusement.
- Du quartier indigène de Swaton, inutile de parler : il ressemble plus ou moins aux quartiers des bords du fleuve de Canton, de Fatshan ou de toute autre ville du sud de la Chine ; mais je ne puis cependant omettre de dire ici quelques mots d’une des plus remarquables industries artistiques de Swaton, celle des peintres d'éventails. Accompagné d'un négociant anglais dont l’aimable hospitalité ne fait pas exception parmi ses confrères en Chine, je me rendis chez le fabriquant d’éventails le plus renommé à Swaton pour la beauté des'œuvres qui sortent de ses magasins. On nous montra d’abord quelques-uns des plus, charmants échantillons de peinture sur éventail qu’il m’ait été donné de voir. Je demandai à être présenté.aux artistes et l’on nous conduisit dans un atelier où travail-
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- laient trois peintres. Deux d’entre eux, assis à une table, étaient occupés à esquisser divers sujets; le troisième était étendu sur un divan, fumant une pipe d’opium. Tous trois étaient des fumeurs d’opium, et je fus frappé de ce fait que leurs plus charmantes peintures étaient conçues et exécutées sous l’influence de cette drogue. Chose remarquable, les lois de la perspective étaient soigneusement observées et le choix des sujets aussi bien que la façon dont ils étaient traités, témoignaient de la plus grande délicatesse et des sentiments les plus tendres. Enfin je me trouvais en présence de l’art chinois dans toute sa pureté et sa simplicité, sans la moindre association avec des éléments étrangers, comme à Hongkong; et je dois dire que, dans mon opinion, cet art est infiniment supérieur à tout ce que nous en avons jusqu’ici pensé. N’oublions pas, à ce propos, que tout ce que nous savons de la Chine et de son art est fort peu de chose. Ce n’est qu’il y a très-peu de temps que, me trouvant à Péking, j’eus l’occasion de me procurer un ou deux vieux dessins qui avaient fait partie de la collection de tableaux d’un riche particulier chinois, et ces deux seuls échantillons me donnèrent une bien plus haute idée de l’art chinois que celle que je m’étais faite jusqu’alors. L’un des deux consiste en une série d’esquisses originales représentant des enfants en train de jouer, et aussi remarquables par la grâce et le naturel que par l’habileté de l’exécution.
- Ce ne sont pourtant que de simples esquisses à la plume. Dans un postcriptum placé à la fin du livre, l’artiste dit modestement : «J’ai réuni une douzaine d’esquisses destinées à illustrer les quatre saisons de l’année ; elles commencent par une représentation des réjouissances du nouvel an, et finissent avec le dessin qui nous montre le lion de neige. Je ne puis prétendre sans doute à la perfection des artistes d’autrefois ; mais peut-être puis-je aspirer à six ou sept dixièmes de leur talent. Écrit le quatrième j our du quatrième mois de l’année Woo-shin par Pe-Hea de Hang-chow. » Il est certain que l’art, en Chine, a subi une période de décadence, et les Chinois eux-mêmes l’avouent, comme il appert de la note ci-dessus. En outre, les classes riches et lettrées, en Chine comme chez nous, ne reculent devant aucun prix pour se procurer les œuvres des anciens maîtres, et ceux qui les possèdent les gardent pieusement. Puis, la plupart de ces vieilles peintures sont exécutées sur des rouleaux de soie, de sorte qu’une galerie de tableaux, en Chine, ne ressemble à rien de ce que nous pourrions, avec nos idées, nous attendre à voir. Les peintures ne sont point encadrées ni exposées sur les murs ; elles sont soigneusement roulées et tenues à l’abri du jour et de l’air. Ce n’est, dans ces conditions, que par une chance bien rare que des Européens peuvent arriver à contempler ces trésors artistiques gardés avec tant de soin par une armée de
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- collectionneurs. Mon ami M. Wylie, dont le nom est bien connu des orientalistes, examinant un jour plusieurs anciennes peintures que j’avais rapportées de Péking, me fit à ce sujet quelques remarques fort intéressantes. « La renommée des anciens maîtres, dit-il, s’est transmise jusqu’à nous par des traditions qui, pour être anecdotiques, n’en sont pas moins dignes d’attention. On raconte, par exemple, qu’au troisième siècle, un peintre, Tsao-Puh-Ying, ayant fini un écran pour l’empereur, s’amusa à y peindre çà et là quelques mouches, et eut la satisfaction de voir Sa Majesté prendre son mouchoir pour chasser ces mouches. Non moins célèbre était Hwan-Smeu, qui florissait vers l’an mil. Ayant été chargé des décorations murales d’une des salles du palais, il y peignit plusieurs faisans. Or, des envoyés étrangers qui apportaient des faucons en présent à l’empereur ayant été introduits dans cette salle, les oiseaux de proie ne virent pas plutôt les faisans peints sur le mur qu’ils s’élancèrent sur eux au détriment de leurs têtes plus qu’à la satisfaction de leur instinct vorace. » Les peintres d’éventail de Swaton sont les plus remarquables représentants de l’ancienne école de peinture dans le sud de la Chine, et s'il était encore de mode de recruter le harem royal en choisissant sur leur portrait les plus belles femmes de l’empire, les artistes de Swaton pourraient employer lucrativement leurs talents à peindre les futures favorites du palais. Les plus beaux éventails sont assez difficiles à se procurer, tant est grande la concurrence des acheteurs. Il est cependant assez étrange qu’il en soit ainsi dans un district où l’on voit même des gens d’apparence très-respectable employer, pour se .rafraîchir, un expédient beaucoup plus simple encore que l’usage de l’éventail. Il m’est arrivé, en effet, de rencontrer par une chaude journée, entre Swaton et Chao-chou-fou, des gens absolument nus, portant tout ce qu’ils avaient de vêtements en paquet sur la tête. Ainsi ils allaient, sans paraître avoir la moindre idée que leur nudité ne fût pas une chose parfaitement convenable. Plus haut l’on remonte le cours du Han et plus rébarbatives paraissent les populations. Toutefois, la paix, comme je l’ai dit, avait tout récemment été rétablie dans la province. Quelque temps auparavant, les habitants d’un village, appelé Oting-poe, s’étaient permis d’attaquer l’équipage d’une chaloupe appartenant à une canonnière anglaise1, ce qui leur avait valu le bombardement de leur village. La chose s’était faite avec tant de décision et de promptitude, et ces sauvages de villageois avaient été tellement surpris, que dans un rayon de 40 à 50 kilomètres de leurs murs en ruinesnils étaient devenus civils même envers les étrangers. 11 n’en était pas tout à'fait de même à Chao-chou-fou. Là,
- 1. Le' Cockehafer (le Hanneton).
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- m’étant levé un matin à l’aube pour photographier un vieux pont qui traverse le fleuve, je me figurais que, grâce à l’heure matinale, j'échapperais à toute intervention de la populace de la ville. Il se trouva malheureusement que ce jour-là était jour de marché et que le marché se tenait sur le pont; de sorte qu’avant même qu’il fît jour, de longues files de coulies chargés de toutes sortes de produits, commencèrent à arriver de tous côtés. A peine avais-je eu le temps de prendre une photographie, qu’une foule hurlante se pré-
- Pont de Chao-chou.
- cipita sur la rive où je me tenais à portée de mon bateau. Au milieu d’une grêle de pierres et autres projectiles, je dévissai ma chambre obscure, la pris sous mon bras avec la photographie qu’elle contenait, et, armé de mon trépied aux bouts pointus, je fis face à l’ennemi et battis en retraite jusqu’au fleuve où j’entrai pour gagner enfin mon bateau. J’y perdis le couvercle de mon objectif, et le verre reçut quelques taches de boue ; mais la photographie n’en vint pas moins bien, et je puis dire que je pris ce pont à la pointe du trépied.
- Le pont de Chao-chou-fou ressemble à celui de Fou-chou sur le Min. Il est en pierre et composé d’un grand nombre d’arches ou plutôt de portes carrées sous lesquelles passent les bateaux. Sur le
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- pont, de chaque côté de la chaussée, s’élève une rangée de maisons dont la projection en dehors des parapets est telle que, sur les trois quarts de leur profondeur totale, elles sont suspendues au-dessus du fleuve et ne semblent tenir à la construction générale que par le mur de la façade qui repose sur le pont. De longues et fortes poutres portant sur les projections des contre-forts, les soutiennent au-dessus de l’eau, de la même façon qu’une console est supportée par ses appuis. C’est ce qu’on peut appeler une architecture du genre casse-cou, et cependant le marché de la ville se tient sur ce pont, et ces maisons servent de boutiques et d’habitations aux marchands. C’est là qu’ils vivent, c’est là qu’ils vendent et achètent, c’est là qu’ils dorment, attendant avec calme le moment qui les verra, eux et leurs fragiles demeures, faire le plongeon dans un tombeau vaseux. Mais la sécurité dont ils jouissent tient encore à autre chose. Entre chacune des arches sont suspendues deux légers cadres de bois que les habitants relèvent le jour et laissent pieusement tomber la nuit pour empêcher les esprits malfaisants de passer sous leurs demeures et de leur jouer de mauvais tours. Ils n’avaient pas prévu cette invention, les esprits malfaisants.
- Chao-chow-fou est ouvert au commerce étranger, et l’on a une ou deux fois, mais en vain, essayé d'y établir un consulat anglais. La turbulente populace de cette ville persiste à recevoir les étrangers à coups de pierres, et à l’époque de ma visite il n’y avait pas d’autre Européen que le vice-consul. Quand je lui racontai comment j’avais été attaqué par la foule, il me répondit tranquillement : « Vous devez vous estimer heureux d’en avoir été quitte à si bon marché ; aucun Européen ne peut s’attendre à mieux de la part de la canaille indisciplinée de cette ville. » Aussi ne fus-je pas fâché de tourner le dos à cette partie du Kwang-tung et de redescendre à Swaton.
- Chaque année voit augmenter le nombre des émigrants qui quittent cette partie de la Cliine pour aller travailler sur les plantations de Siam, de la Cochinchine ou des Détroits. On compte qu’en 1870, il en est parti de ce port plus de 20,000, et nous pouvons croire que le travail est à bien bas prix en Chine, quand nous voyons qu’un salaire de deux à quatre dollars par mois suffit pour attirer les coulies hors de chez eux. Ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que, sur une somme si modique, ils parviennent encore à mettre de côté un peu d’argent pour louer une ferme à leur retour au pays. C’était dans cette région que le gouverneur dont j’ai parlé, Juilin, envoya un mandarin militaire à la tête de 2,600 hommes pour rétablir la paix.
- Cet officier, à l’époque de ma visite, était dans le district de Chao-yang. Il avait à peu près rempli sa mission, et le pays jouissait d’une paix et d’une prospérité qui depuis longtemps lui avaient été incon-
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- nues. Fang-Yao, tel était le nom peu harmonieux du mandarin,
- Hommes de Swaton.
- Conduisait ses opérations d’une façon aussi sommaire qu’énergique.
- Femmes de Swaton.
- Au village de Go-swa, par exemple, il fit saisir un homme du nom
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- de Kwin-Kong et le somma de livrer 200 des principaux rebelles de son village. Kwin-Kong en livra 100, pauvres diables choisis arbitrairement par lui comme victimes expiatoires. De nouvelles menaces l’amenèrent à en livrer encore quelques-uns. Toute la bande fut décapitée et la tête de Kwin-Kong lui-même alla grossir le tas des têtes coupées. Plus de 1,000 personnes furent suppliciées^du-rant la marche mémorable de Fang-Yao.
- Swaboi, un des plus puissants villages de la province, est à environ trois kilomètres de Swaton. Ce village a pour ainsi dire monopolisé
- Petits pieds.
- le droit de fournir des coulies à la ville. Il y a environ dix ans dix-sept autres villages se liguèrent contre Swaboi, et résolurent d’employer au besoin la force pour mettre un terme à ce monopole du travail. La guerre dura quatre ans et se termina à l’avantage de Swaboi. Pendant ces guerres les villageois commettent les uns envers les autres les plus exécrables cruautés ; ils vont par exemple jusqu’à enterrer leurs ennemis tout vivants et la tête en bas, dans des trous où .de la chaux vive est mêlée à la terre. Ce fut aussi dans ce district que je pus observer les traitements inhumains que l’on fait subir aux idiots dans certaines parties de la Chine. Feu le docteur Thompson, de Swaton, vit dans une de ses excursions une femme aux petits pieds qui s’en allait en boitant, privée de la
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- canne qui est nécessaire à ces femmes-là pour marcher. Elle fit voir qu'elle était folle en se dirigeant tout droit vers la chaise à porteurs du docteur Thompson. Il n’est pas, en effet, dans cette partie de la Chine, une seule Chinoise qui ne se sauve à l’approche d’un étranger. Arrivée en sa présence, elle se prosterna à ses pieds, comme s’il eût été un fonctionnaire d’un rang élevé. Sa chevelure pendait en désordre sur ses épaules ; elle avait sur la tête des traces de coups et des blessures dont plusieurs saignaient encore, et ses vêtements tombaient en loques sur ses membres décharnés. Le docteur Thompson aurait voulu l’emmener au village prochain pour y panser ses plaies ; mais les porteurs chinois ne voulurent pas en entendre parler. « Elle est folle, dirent-ils, elle est folle, qu’elle s’en aille avec les corbeaux ! » Moi-même, j’ai vu un idiot exposé hors d’un village dans une cage de bois, pour y être nourri par les passants, ou plutôt pour y mourir de faim. Plus tard, quand je repassai par là, je cherchai à voir ce malheureux qui avait plutôt l’air d’un animal que d'un homme, mais il était mort dans sa cage.
- Le premier port libre que nous rencontrons maintenant en remontant vers le nord est Amoy. Bien qu’il soit situé dans la province de Fukien, les caractères géologiques du sol sont les mêmes que ceux de Swaton. Les mêmes collines de terres friables à travers lesquelles percent d’énormes rocs de granit se voient à l’entrée du port, et sur la face d’un de ces rochers tournée vers le port sont gravées en gros caractères des inscriptions relatant quelques traits de l’histoire locale. Dans le port même, plusieurs de ces rochers élèvent leurs têtes grises à une grande hauteur au-dessus de l’eau; on en voit d’autres tout près de là sur le rivage, et ils sont l’objet de la vénération des indigènes qui les regardent comme des sortes de Fing-shui ou bonnes divinités du port. Il est bien rare cependant que dans un endroit comme celui-ci les divinités soient favorables aux classes les plus pauvres et les plus superstitieuses. Les hommes d’Amoy font, dit-on, de bons soldats ; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils combattirent vaillamment pour leur indépendance, furent les derniers à se soumettre aux envahisseurs tartares, et que ce fut sur eux que la conquête pesa le plus lourdement. Ils portent encore aujourd’hui le turban qu’ils adoptèrent comme coiffure pour cacher la tonsure et la queue dont la mode leur fut imposée parles vainqueurs. Le dialecte d'Amoy est si différent de celui de Canton que mes serviteurs se crurent encore une fois en pays étranger; mais le simple aspect delà ville lesrassurabientôt.Ils y trouvèrent en effet des gens deleur province, et des odeurs et des habitudes si incontestablement chinoises qu’il n’y avait point à s’y tromper. A Amoy comme à Swaton, les maisons dans le quartier indigène se pressent les unes contre les autres comme des spectateurs qui voudraient tous être au
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- premier rang le long de la baie. Un grand nombre de ces maisons sont dans un état de décrépitude déplorable, et la longue, obscure et étroite rue qui traverse cette partie de la ville, est pavée de dalles de pierre si usées et si mal jointes qu’il s’est formé partout des trous pleins de boue, et que si vous ne posez pas le pied avec précaution sur ces pierres branlantes, vous êtes éclaboussé de la plus indigne façon. Une boutique sur deux dans cette rue pue la graisse fondue
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- et les oignons ; les chiens galeux et les cochons maigres que vous dérangez dans leurs occupations aboient ou grognent, et c’est du reste à eux seuls qu’est laissé le soin de faire disparaître les ordures de toutes sortes que l’on jette dans la rue : il n’y a pas à Amoy d’autres agents de la salubrité publique. Ajoutez à cela que toujours, sur quelque point, la rue est encombrée par quelque rassemblement formé autour d’une bande de musiciens ambulants, et vous pourrez vous faire une idée des charmes de ce quartier. Celui des marchands étrangers n’est pas beaucoup plus beau, du moins extérieurement; mais, une fois qu’on y est, on a la satisfaction de voir des bureaux bien tenus et des magasins regorgeant de produits de toute sorte et montrant tous les signes de l’activité commerciale.
- Le commerce de ce port subit l’influence favorable de la prospérité croissante de la iriche Formose ; mais le commerce d’importa -
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- tion et la circulation des produits à l’intérieur sont tenus en échec par un système, d’ailleurs fort illégal, de droits de transit que rien ne règle sinon le besoin ou l’avarice des fonctionnaires dispersés dans le pays. Une des plus lourdes contributions est celle qui, sous le nom deheldn, imposée autrefois comme taxe de guerre sur les produits étrangers, n’a jamais été levée. Sauf les ports de Formose, il n’y en a pas d’autres où le commerce soit chargé de si lourdes contributions.
- « A Swaton, dit à ce sujet le consul américain *, les taxes locales levées à l’importation sont toujours les memes, c’est-à-dire un quarantième environ de ce qu’elles sont à Amoy, de sorte que les indigènes trouvent du bénéfice à transporter par terre de Swaton, aux portes mêmes d’Amov, des marchandises étrangères qu’ils y vendent à meilleur marché que celles qui sont directement importées et vendues à Amoy. ;> La taxe de guerre dont nous venons de parler fut imposée pour subvenir aux dépenses que l’on dut faire pour combattre l’insurrection des Taï-pings et celle des petits couteaux. Cette dernière éclata en 1853 et fut pour le district d’Amoy une très-sérieuse affaire. Le chef de cette société du poignard était, dit-on, un Chinois de Singapore du nom de Tan-Keng-Ghin. Cette insurrection fut l’œuvre d’une de ces sociétés secrètes qui ont été une source de troubles continuels pour tous les pays où des travailleurs chinois se sont établis.
- En 1864, alors que depuis quelques mois déjà Nankin était tombé aux mains des Impériaux et que la cause de Tien-Wang, ou Roi céleste, était perdue, ou à peu près, ses partisans firent un dernier effort et s’emparèrent de Ghang-chou-fou, ville qui est à Amoy ce que Chao-chou-fou est à Swaton. Après une lutte désespérée, la ville fut reprise par les Impériaux, et cette guerre barbare se termina par des massacres prémédités dont l’horreur nlest dépassée par aucun de ceux qui ont souillé les annales de la révolte des Taï-pings, révolte qui ne fut vaincue que grâce à l’intervention étrangère et à quelques efforts décisifs sous lesquels succombèrent les principales places fortes occupées par les rebelles. Ces succès ne furent que trop souvent suivis de massacres dans lesquels ni le sexe ni l’âge ne furent épargnés : tels sont les moyens par lesquels les gouvernements faibles cherchent à imprimer la terreur dans le cœur du peuple.
- Des faits comme celui que j'ai à mentionner n’étaient pas rares alors. Le massacre fini, on ramassa deux cent cinquante-quatre têtes, deux cent trente-une queues et autant d’oreilles censées avoir appartenu à des rebelles. En tout cas, c’étaient des têtes, des queues
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- 1. Rapport sur Amoy et sur Vile de Formose, par A. W. Le Gendre.
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- et des oreilles, et les troupes impériales eurent la gloire de déposer ces trophées aux pieds des autorités. On ne saurait se figurer à quelles cruelles blessures quelques-uns de ces pauvres mutilés survécurent. L’un d’eux me raconta qu’il avait été obligé de tenir sa tête pour qu’elle ne tombât pas, tant elle avait été profondément tranchée. Il est certain qu’on voyait sur son cou d’affreuses cicatrices semblables à celles que M. Hughes a décrites dans la China Review du mois de juin 1873. J’ai aussi vu un homme qui jouissait d’une très-bonne santé, bien que ses deux oreilles eussent été coupées et qu’il eût été en partie scalpé. M. Hughes nous dit, dans un autre article, que l’infanticide est plus commun peut-être dans cette partie delà province de Fukien que dans aucune autre partie de l’empire, et cette affirmation corrobore l’enquête que j’ai moi-même faite sur les lieux.
- Un jour, dit M. Hughes, je rencontrai un grand et gros gaillard de la classe des coulies qui portait deux jolis paniers ronds suspendus aux bouts d’une perche. Entendant un cri d’enfant, je l’arrêtai, et je vis qu’il y avait deux enfants dans chaque panier. Ce spéculateur en innocents allait vendre ces pauvres petits êtres à l’hospice des enfants trouvés, où il comptait recevoir environ dix sous par tête d’enfant dusexeféminin et soixante-dix ou soixante-quinze francs par tête d’enfant du sexe masculin.
- Cet hospice avait été fondé par un négociant chinois que j’ai eu le plaisir de voir quelquefois. C’est un fait lamentable mais certain que pour dix sous des mères abandonnent volontiers un enfant du sexe féminin.
- L’hospice d’Amoy est plus libéralement administré que celui de Canton ; car si l’on veut s’y procurer un enfant, on peut le faire sans payer, pourvu qu’on ait de suffisantes attestations de moralité. D’après un des missionnaires chrétiens qui résident àAmoy, l’infanticide sévirait dans ce district sur 25 p. 100 des enfants du sexe féminin. Les indigènes eux-mêmes n’en font pas mystère : j’ai vu une vieille femme qui avouait s’être débarrassée ainsi de trois filles. Ils donnent pour excuse leur extrême dénûment, et il est bien certain que je n’avais, avant d’avoir visité leurs demeures, aucune idée d’un tel degré de misère. Les environs sont naturellement pauvres, stériles même, et les incursions et les pillages des rebelles et des Impériaux ont anéanti les ressources et abattu l’énergie des classes les plus pauvres. Il est vrai, d’un autre côté, que la guerre a éclairci la population, mais pas assez pour que sa densité en soit matériellement affectée. Un homme dans la force de l’âge ne peut gagner que dix sous par jour, et un ouvrier habile seize.
- Il se fait dans un des quartiers, ou plutôt dans un des faubourgs
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- de la ville, un grand commerce d’engrais composés de tout ce que les habitants peuvent recueillir d’ordures et de rebuts de toutes sortes. Les gens qui font ce commerce habitent le voisinage môme des fosses infectes où ils préparent ce genre d’engrais ; le loyer des bouges où ils grouillent leur coûte environ dix sous par mois.
- Non loin de ce lieu, sur une colline, est le cimetière des pauvres. Sur les fosses, sans pierres tombales, sans tertres de gazon, on jette de la chaux mêlée de fragments de verre et de pots cassés pour empêcher les chiens et les porcs de déterrer les cadavres. Comment les pauvres gens de ce quartier font pour vivre, c’est ce que je ne sau-
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- rais dire. A en juger par la multitude des fosses du cimetière, ils meurent en grand nombre, et qui pourrait s’en étonner en songeant à l’atmosphère empestée dans laquelle ils vivent. Je visitai quelques-unes de ces habitations, misérables huttes élevées sur le sol nu. Souvent elles ne contenaient pas un seul meuble, et la saleté des pauvres déguenillés qui les habitaient était révoltante. Cependant, de tous côtés couraient des enfants occupés à jeter des pierres dans les mares ou à chasser les porcs et les chiens pour les empêcher de dévorer les ordures, seul article de commerce de la localité. Presque tous les enfants étaient du sexe masculin, et comme, après tout, les garçons coûtent tout autant à nourrir que les filles, il ne semble pas
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- que l’extrême pauvreté suffise à expliquer la coutume do l’infanticide. Le besoin est sans doute une des causes, mais non moins indirecte que directe, en ce sens que le besoin produit une insensibilité extrême, une dureté de cœur et un égoïsme sauvage, qui, à la longue, pétrifient le cœur et rendent la mère capable de vendre ou de tuer son enfant.
- Il y avait non loin de là une autre colline, du haut de laquelle on apercevait le port. Sur cette colline je trouvai une rangée de grandes jarres de terre et dans chaque jarre un squelette. Un de ces vases ayant été cassé, les ossements gisaient dispersés sur le sol, et des enfants jouaient à la halle avec le crâne. Que pouvaient bien être ces restes déshonorés, sur lesquels un Ézéchiel aurait pu prophétiser et déplorer la chute de son peuple ? C’étaient les restes de gens attendant les honneurs de la sépulture.
- Disons en passant que l'inhumation ne se doit accomplir que selon les prescriptions des Feng-shui. Mais, hélas ! aucun Feng-shui ne fera jamais que la plupart de ces squelettes connaissent d’autre lieu de repos que les vases de terre où ils ont été déposés ; car, ou ceux de leurs parents qui leur ont survécu sont morts depuis, ou ils sont trop pauvres pour faire les frais de l’enterrement si souvent ajourné. Maintenant le lecteur peut se rendre compte de la force des motifs qui poussent les Chinois à consacrer, bien longtemps avant leur mort, une partie ou la totalité de leurs économies à l’achat d’un cercueil, d’un suaire et du terrain où ils seront un jour enterrés.
- C’est une peinture bien sombre que celle que jusqu’ici j’ai faite d’Amoy. Il ne faudrait cependant pas croire que même les plus pauvres quartiers n’y soient pas éclairés parfois de quelques rayons de lumière. Dans une de mes nombreuses tournées, je visitai un jour une sombre ruelle dont je trouvai les habitants engagés dans une industrie nouvelle pour moi. Hommes, femmes; enfants, étaient occupés à fabriquer des fleurs artificielles de toute beauté, avec la moelle d’une plante de Founase YAralia pcipyrifera. C’est la plante avec laquelle on fait le papier improprement appelé papier de riz. Dans toutes les maisons où j’entrai, je trouvai des milliers de fleurs étalées sur des plateaux et si exactement semblables aux fleurs naturelles qu’on aurait pu les croire vivantes. De petites mains délicates étaient à l’œuvre dans ces ateliers et sous leurs doigts naissaient avec une rapidité inconcevable les roses, les lis, les azalées et les camélias. Atelier, magasin, bureau, habitation, chaque maison est tout cela à la fois, et les ouvriers y sont tellement à l’étroit que les étrangers, pour les voir au travail, ou pour faire quelques achats, sont assez souvent forcés de rester dehors, sur le pas de la porte. J’achetai un grand nombre de ces fleurs à un homme dont la boutique me parut une des plus pauvres de l’endroit. Il me
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- demanda de lui faire une avance d’argent, et m'otlrit même de fournir caution, si je le désirais. Je lui prêtai quelques dollars, sans lui demander la moindre garantie, et quoique je lui fusse absolument inconnu, il tint ses engagements avec l’honnêteté la plus scrupuleuse.
- Il y a, à Amoy, beaucoup de riches marchands chinois qui mènent une existence large et habitent de belles maisons situées sur les hauteurs du voisinage. Sur ces mêmes hauteurs s’élèvent des temples et des monastères, bâtis dans les situations les plus romantiques, parmi d’énormes rochers de granit dont les sommets dominent la plaine de plusieurs centaines de mètres. Du haut du rocher sur lequel est bâti le monastère du Cerf-Blanc, entre autres, on a une vue admirable de la ville, du port et de l’île de Kou-lang-seu. Cette île est le lieu de résidence de la plupart des Européens, et ses maisons, avec leurs beaux parcs et jardins, ne le cèdent en rien à aucune de celles qu’on peut trouver en Chine. Il s’y trouve aussi quelques établissements appartenant aux missions chrétiennes, qui, à coup sûr, ne trouveront nulle part ailleurs un pays où leurs services soient plus nécessaires que dans cet ignorant et malheureux district d’Amoy. Il faut bien cependant que j’ajoute qu’en dépit de tout ce que j’ai raconté de la population de cette ville et de ses institutions, on peut passer très-agréablement un mois à Amoy, grâce à l’aimable hospitalité qu’on trouve chez les négociants. J’ai joui de cette hospitalité, et je 11e saurais dire combien de facilités elle m’a values pour visiter tout ce qui pouvait m’offrir quelque intérêt. Lun m’offrait son bateau, l'autre mettait son cheval à ma disposition. A propos de chevaux, il y a dans une étroite plaine, tout près des forts qui l’un après l’autre tombèrent en notre pouvoir en 1841, un champ de course. Quelques gros canons couverts de rouille y sont encore en place et marquent la scène de la lutte qui se termina par la prise de l’île d’Amoy.
- Cette île est depuis deux ou trois siècles un des points sur lesquels le commerce étranger s'est le plus fidèlement donné rendez-vous; mais ce n’est que durant les dernières années que ce commerce a acquis une véritable importance. J’ai vu sur les collines un certain nombre de tombeaux européens, dont quelques-uns remontent au quinzième siècle.
- Le Ier avril 1871, je pris le bateau à vapeur pour aller d’Amoy à Formose ; mais, avant de quitter le port, j’allai, à bord du Yesso, dire adieu à un ami que sa mauvaise santé forçait de retourner au pays. Je ne devais plus le revoir; il mourut en route. C’est trop souvent ce qui arrive à nos compatriotes. Ils se figurent, une fois malades, que la saison froide les remettra, et ils patientent sous ce climat qui mine leur santé. Trop tard ils s’aperçoivent qu'ils ont compté sur
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- des forces qu’ils n’ont plus, et trop tard ils se livrent à la brise de mer qui doit les ramener au pays et qui ne les mène qu’au tombeau. Je trouvai dans le Dr Maxwell, médecin de la mission de Tai-wan-fou, à Formose, un aimable compagnon de voyage, et j’obtins de lui quelques détails intéressants sur les sauvages de cette île. Partis d’Amoy à cinq heures du soir, nous passâmes le matin suivant à la pointe du jour un groupe de petites îles appelées îles des Pécheurs. Un vent du nord, qui soufflait avec violence, me força à rester couché jusqu’au moment où je fus appelé sur le pont pour voir la terre. C’était une vue infiniment agréable en vérité ; mais comme le navire roulait ! Et la terre, hélas ! — ce fut en ce moment la seule chose qui me frappa, — était encore bien éloignée. Cependant, une fois sur mes jambes, j'employai mon temps à examiner du mieux que je pus la côte et les chaînes de montagnes de l’intérieur dont les cimes se perdaient dans les mers. Un étroit passage entre des rochers me fut montré comme le seul port accessible sur ce point de la côte, et ce fut là, en effet, à environ trois kilomètres du rivage que le steamer vint mouiller. En attendant le débarquement, je pris un vif intérêt à la conversation d’un Malais qui m’apprit que les navires faisaient très-souvent naufrage sur cette côte, et que leurs équipages étaient invariablement dévorés par les féroces sauvages qui sans cesse surveillent la grève pour faire leur proie de tout ce qui y est jeté. Il avait sans doute entendu parler du naufrage de la goélette Macto en 1859. L’équipage avait en effet été massacré sur cette côte par des indigènes ; ou peut-être voulait-il parler d’un équipage américain qui, plus récemment et plus au sud de l’île, avait été aussi massacré. Que certaines tribus indigènes soient cannibales, cela n’est pas douteux. 11 n’est pas douteux non plus que ces sauvages volent et assassinent les malheureux naufragés qui sont jetés sur leurs côtes. Ce fut, à ce que disent les Japonais, pour tirer vengeance d’actes de barbarie de ce genre qui avaient été commis sur un équipage japonais, qu’une armée fut envoyée par eux à Formose. Gomme cette île est une possession chinoise, il est difficile de dire où s’arrêtera cette intervention armée de la part des Japonais. Ceux-ci commençant à regarder leurs voisins chinois comme des inférieurs, il est facile de prévoir, et je l’ai prédit dans un précédent ouvrage, qu’i-1 s’élèvera des difficultés sérieuses entre la Chine et le Japon.
- La PallMall Gazette dit que, lorsque la flotte japonaise jeta l’ancre près de Formose et avant qu’un seul soldat eût débarqué, une corvette et une canonnière chinoises parurent, leurs canons en position, les artilleurs à leurs pièces, prêtes en un mot à engager le feu. A elles deux, nous assure-t-on, cette corvette et cette canonnière auraient pu couler bas toute l’escadre japonaise ; mais, après une
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- courte conférence, les navires de guerre chinois se retirèrent et les troupes japonaises furent débarquées..
- Avant de débarquer nous-mêmes, donnons au lecteur une idée générale de l’île et de sa position. L’îleFormose ou la belle, comme les Portugais l’appelèrent, est située à environ cent milles anglais (160 kilom.) du continent, et fut découverte par un habitant du Céleste-Empire, qui, plus éveillé que ses voisins, se leva un jour de bonne heure, il y a de cela quelques centaines d’années, pour voir le soleil surgir sur l’Océan, et découvrit à l’horizon les sommets des montagnes de Formose. Dans le cours des siècles, les Chinois traversèrent le détroit et fondèrent une colonie dans l’île dont ils chassèrent les habitants jusqu’aux retraites les plus inaccessibles des montagnes.
- Formose court presque en droite ligne du nord au sud. Elle a environ 400 kilom. de longueur sur 135 de largeur. D’un bout à l’autre de l’île s’étend une chaîne de montagnes qui la divise en deux versants et dont les pics supérieurs atteignent une hauteur d’environ 3,600 mètres. L’ouest et une petite partie de l’extrémité septentrionale de l’île sont occupés par les Chinois ; le reste est habité par des tribus indépendantes. L’île est gouvernée par un Taotai qui réside à Tai-wan-fou. Ce Taotai, qui est nommé par le gouvernement chinois, est, dans tout l’empire, le seul officier du même rang qui ait le privilège de l’appel direct à l’empereur. La population est d’environ trois millions d’âmes, dont deux millions et demi de Chinois et un demi-million d’indigènes.
- Les géologues supposent que l’île de Formose était dans l’origine jointe au continent. Ce qui tend à confirmer cette supposition, c’est que la flore et la faune de l’île ressemblent beaucoup à. celles des provinces du littoral opposé. Mais débarquons et voyons les choses de nos propres yeux.
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- CHAPITRE XI
- Havre <lc Ta-kaw, Formose. — La-ma-kai. — Difficultés de la navigation. — Tai-wan-fn. — Le Taotai. — Son yamen. — Comment se liquide une dette d’Élal. — Les Hollandais en 1GG1. — Sentiers dans la forêt. — Missions médicales. — Excursion dans l'interieuE — Anciens cours d'eau. — Fondrières. — Colons de, Hak-ka. — Poali-bi. — Village pépohoan. — Vallée de Baksa. — Origine du nom d ite Formose. — Une longue marche. — Les montagnes centrales. — Ponts de bambou. — Village Pau-ali-liau. — Le médecin à l’œuvre. — Village Ka-san-po. — Scène d’ivrognerie. — Intérieur d’une cabane. — Habitations Pépohoaniennes. — Danse sauvage. — Terrains de chasse sauvages. — Village La-lung. — Village Lakoli. — Retour.
- Un pilote chinois, nommé Opium, vint à bord du steamer et le conduisit à un ancrage sûr, à deux kilomètres environ du rivage. A ce moment, la mer était assez grosse pour rendre dangereuse l’entrée de la rade, meme pour un bateau pilote à ressac ; aussi le docteur Maxwell et moi nous décidâmes-nous à nous rendre â terre avec Opium, nous confiant à ses connaissances locales pour être déposés sains et saufs quelque part le long de la côte.
- Ce pilote était un marin froid, imperturbable, aventureux, prenant la mer en tout temps et qui, dit-on, devait son surnom d’Opium à sa notoriété comme contrebandier.
- Le génie déployé par la race chinoise pour introduire subrepticement l’opium en Californie confond l’imagination ; et cela sous un système de police qui n’oubliait qu’une chose, à savoir de soumettre les Chinois et ses effets à une opération de sublimation qui en aurait extrait le narcotique. Néanmoins toutes les tromperies ont été découvertes l’une après l’autre. Désormais l’opium n’arrive plus à terre, fut-il placé entre les voliges polies d’une malle, dans la semelle d’une botte de soie, ou dans la jupe d’une robe ouatée.
- Mais nous nous trouvons actuellement au sommet des brisants ; notre bateau plonge de l’avant de façon à nous faire croire à une infaillible submersion. Cependant Opium n’a rien perdu de son sang-froid ; sa physionomie reste calme et assurée. Une dernière vague nous soulève et nous jette dans un petit havre au milieu de rochers.
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- Ceux-ci, de formation ignée, ressemblent à du métal en fusion refroidi subitement tandis qu’il se trouvait en état d’ébullition.
- Nous atterrissons et franchissons une multitude de cavités profondes dont les parois sont aussi dures que du silex et aussi aiguës que du verre cassé. Pour la plupart, ces cavités renferment un sol légèrement sablonneux où poussent de vigoureux arbrisseaux et une espèce de dattier nain. Le sable humide le long de la rive est d'un noir intense.
- En traversant la ville indigène de Ta-kaw, je fus frappé de sa physionomie tropicale et des palmiers ombreux qui nous rappelaient
- Entrée du port de Ta-kaw.
- les hameaux de l’archipel malais. Mais évidemment nimahométans ni Malais n’y résidaient, car des cochons de forte taille vaguaient librement sur la voie- publique ou se tenaient accroupis à la porte des cabanes.
- Nous arrivâmes enfin à la station de la mission où nous reçûmes un accueil cordial.
- J’y recueillis de la bouche du révérend M. Ritchie quelques renseignements sur les désordres qui régnaient dans cette partie de l’île.
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- Pendant une de ses excursions apostoliques dans l’intérieur, il croisa un jour, sur sa route, le magistrat adjoint (un Chinois) du district de Tung-shang, lequel venait d’iine localité nommée La-mah-kai et retournait à son « yamen » suivi par une troupe de soldats. En arrivant à La-mah-kai, mon ami y rencontra une bande de brigands armés de lances, de poignards et d’armes à feu; derrière eux marchait une vieille femme qui suppliait les maraudeurs de lui restituer le fusil de son fils que l’un d’eux venait de voler dans sa maison.
- La première question adressée à M, Ritchie lorsqu’il fut arrivé à la maison du Chinois où il avait l’intention de passer la nuit, fut si l’on avait vu ces hommes armés, constituant une bande de voleurs
- Extrémité nord de Ta-kaw.
- de grands chemins qui avaient pillé les fermes du voisinage. Le magistrat, paraît-il, avait été dépêché par son supérieur avec ordre de s’emparer d’un riche parent de l’un des bandits et de le retenir comme otage. Mais les brigands, avertis de l’expédition, probablement par un des domestiques de la suite du mandarin, s’étaient portés à la rencontre de leur ennemi avec une force assez écrasante pour le contraindre à une piteuse et prompte retraite.
- La crainte des Européens, inspirée par la vigoureuse conduite du lieutenant Gordon à Tai-wan-fu, empêcha seule mon ami de tomber entre les mains de la bande, pour laquelle il eût été une proie facile.
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- Deux ou trois maisons de commerce européennes d’Amoy ont des succursales à Ta-kaw, ou les avaient à l’époque dont je parle (avril 1871). Derrière ces succursales s’élève une montagne de plus de trois cent mètres d’altitude, communément désignée sous le nom de mont des Singes,à cause des grands quadrumanes, ses seuls habitants, que l’on voit en quantité considérable parmi les rochers. De cette hauteur j’obtins une excellente vue de la rade de Ta-kaw; les observations que j’y ai faites, corroborées par des études plus approfondies faites sur d’autres points, me conduisirent à cette conclusion qu’entre les mains d’une puissance civilisée, une portion de la lagune sablonneuse, qui envahit et rétrécit graduellement l’ancrage de la rade, serait bientôt utilisée au bénéfice, si limité aujourd’hui, de la navigation, et qu’il ne serait pas plus difficile de détruire la barre qui se trouve à l’embouchure du port. Actuellement, quand le vent et la marée sont favorables, une barque tirant douze pieds d’eau peut aisément se frayer un chemin à travers l’entrée hérissée de rochers.
- Depuis une période relativement récente, l'aspect physique de cette partie occidentale de l’île Fomose a subi de rapides modifications, comme je serai à même de le démontrer quand j’aurai atteint un point plus septentrional.
- Ce qui me frappa, néanmoins, c’est que la formation naturelle de la rade de Ta-kaw est de date moderne. Ainsi, à l’époque de l’occupation hollandaise, une rivière considérable existait à la pointe méridionale de l’île, et son lit, aujourd'hui presque à sec, est encore désigné sous le nom de « Ang-mang-kang », ou estuaire de la race à cheveux rouges. L’action combinée de la mer amoncelant des débris, d’une part, et de la rivière, de l’autre, a formé un barrage naturel de plusieurs kilomètres de développement, actuellement couvert d’un rideau des plus magnifiques arbres tropicaux. A son extrémité septentrionale, cette barre se rattache à une chaîne de roches ignées ; et c’est dans cette chaîne que se trouve la brèche qui constitue l’embouchure de la rade. Les dix ou douze kilomètres englobés par ce mur naturel consistent, pour la plupart, en une lagune peu profonde avec fond de vase presque liquide. Ce n’est que vers l’extrémité septentrionale que les bâtiments de commerce peuvent trouver une suffisante profondeur.
- En raison de la situation troublée du pays, je différai la tournée que j’avais l’intention de faire chez les tribus aborigènes, et j’allai, en compagnie du Dr Maxwell, visiter Tai-wan-fu, la capitale, située à quarante kilomètres plus loin sur la côte.
- Partis au point du jour sur le steamer For?nose, nous arrivâmes en vue de Tai-van-fu à huit heures. Fait singulier, cette ville n’a pas encore de port. Nous découvrions le vieux fort Zélande, construit
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- parles Hollandais en 1633, à trois kilomètres environ du lieu où nous nous trouvions, et entouré d’une eau si peu profonde que l’approche en est impossible ; et cependant les relations hollandaises sur Formose constatent que Zélande était une île où avait été creusé un vaste port; et, en outre, que le 1er avril 1661, la Hotte de Ivoksinga parut devant Tai-wan-fu, entra dans le havre spacieux situé entre Zélande et Province et jeta l’ancre entre les deux forts.
- Les forts auxquels il est fait allusion sont Zélande et Province,
- séparés par une distance de près de cinq kilomètres ; et le havre dans lequel l’envahisseur chinois ancra ses navires n’est plus maintenant qu’une plaine aride traversée par une grande route et où a été creusé un canal communiquant avec l’ancien port de Tai-wan-fu. Une petite partie de cette plaine est inondée par les grandes marées, tandis qu’aux environs du fort il y a aujourd’hui si peu d’eau que les navires doivent jeter l’ancre, comme nous l’avions fait, à trois kilomètres en mer. Il n’est, non plus, ni aisé ni prudent de traverser ces hauts-fonds, au moins quand la mer est mauvaise ; il y faut renoncer absolument quand souffle une forte mousson du sud-ouest.
- Quant à nous, nous nous rendîmes à terre dans un catamaran, sorte de radeau fait avec des perches de la plus grande espèce de bambou. Ces perches sont courbées par le feu de façon à donner au
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- radeau une forme curviligne et sont reliées ensemble avec du rotin. Sur un massif bloc de bois, fixé au centre du radeau, est planté le mât qui porte une grande voile de natte. Pas un clou n’entre dans la construction de ces étranges bateaux dont le trait le plus curieux est l’emplacement réservé aux passagers. Ce n’est rien moins qu’un immense baquet. Ma première impression fut que ces radeaux étaient les bateaux des blanchisseuses du pays ; mais, en ce qui concerne le blanchissage, les naturels de Formose se bornent à laver,
- Porte du fort de Zclande.
- à l’occasion, le linge de leurs clients à terre dans le baquet et à le repasser sur la plage, procédé d’une simplicité extrême, le baquet n’étant en aucune façon fixé au radeau, de sorte qu’un coup de mer peut le lancer par-dessus bord, ce qui arrive fréquemment.
- Le baquet dans lequel nous descendîmes est susceptible de contenir quatre personnes, et,-quand nous fûmes à l’intérieur, c’est à
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- peine si nos yeux dépassaient le rebord. Nous trouvant fort mal à l’aise dans cette cuve, nous en sortîmes et nous mîmes sur le radeau auquel nous devions, de temps à autre, nous accrocher des pieds et des mains lorsque les vagues venaient se briser sur nous.
- Tai-wan-fu, capitale de file Formose, est une ville fortifiée de 70,000 habitants. Les murailles ont un développement d’environ H kilomètres; l’espace qu’elles enserrent est presque partout couvert de champs et de jardins et garde encore des vestiges de l’ancienne occupation hollandaise, les ruines du fort de Province, et d’immense parcs ombragés par de magnifiques vieux arbres et des bosquets de grands bambous. Les faubourgs sont sillonnés par une
- Pécheurs à Ta-kaw.
- multitude de sentiers verdoyants courant entre deux rangées de cactus, entrecoupés de fuchsias sauvages aux fleurs éclatantes, de grappes du grand convolvulus, et ombragés par une ceinture de bambous se réunissant au sommet de manière à former une arche aiguë.
- Les habitants de cette partie de l’île sont, pour le plus grand nombre, des indigènes de la province de Fukien et des Hak-kas dont il a été parlé plus haut. Ceux-ci s’entendent pour introduire peu à
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- peu l’industrie et l’agriculture dans le territoire appartenant aux tribus aborigènes.
- Muni d’une lettre d’introduction officielle, je rendis visite au Taotai (gouverneur) de Tai-wan (Formose). Tandis que, dans ma chaise à porteur, j’attendais, à l’extérieur de son yamen, que ma carte de couleur rouge et de la dimension d’une feuille de papier à lettre lui eût été remise, je fus entouré par cette foule désœuvrée qui invariablement, en Chine, ce pays des badauds, se groupe autour de tout étranger. Une foule de conjectures s’échangeaient sur la nature des affaires qui m’amenaient dans le pays. Un petit garçon tout nu, la physionomie empreinte d’une innocente mais indomptable curiosité, s’étant aventuré trop près de moi, je me penchai vers lui en fronçant les sourcils. Saisi d’une folle frayeur, il s’enfuit en poussant des cris perçants, tandis que la foule devenue grave cherchait à comprendre quelle sorte de diablerie j’avais pratiquée sur l'enfant.
- Bientôt parut un officier suivi d’un certain nombre de gardes du yamen, portant l’habituel chapeau conique à plumes rouges, donnant l’idée de flammes brûlant à la pointe d’un éteignoir. C’est sous cette escorte que je fus introduit dans le yamen.
- En traversant la salle de justice, je remarquai divers instruments de torture, substituts du serment européen, destinés à arracher la vérité à un témoin ou l’aveu à un prisonnier. Là, je rencontrai un agent officiel plus respectable vêtu d’une longue robe de soie retenue par une ceinture empesée et des bottes de satin à épaisses semelles. Il me fit traverser une cour et une interminable série de corridors, et finalement me présenta au Taotai*, avec infiniment plus de pompe cérémonieuse que lorsque j’avais été introduit auprès du prince Kang, ou de Li-Hieng-Ghang. Il me semble en vérité que les Chinois sont particulièrement imbus de ce sentiment qui rend les officiers subalternes si susceptibles en ce qui concerne leur importance, et si extraordinairement jaloux de tout ce qui touche à leur dignité personnelle. Le Taotai s’était mis en frais de représentation ; les gardes avaient revêtu leurs uniformes; les cours, ombragées de palmiers, étaient garnies de vases de fleurs, d’arbrisseaux, de fougères et de plantes grimpantes Tout à l’entour une série de salons et de pavillons.
- Conduit dans l’un de ces derniers, je me trouvai en présence d’un Chinois à figure large et ouverte, lequel, à ma grande surprise, me tendit la main et me dit en excellent anglais :
- « Bonjour, monsieur Thomson ! Enchanté de vous voir. Depuis quand êtes-vous débarqué? »
- Au bout de quelques instants, je reconnus dans mon interlocuteur un individu que j’avais connu à Hong-Kong en qualité d’atta-
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- ché à une maison de banque. Il me dit qu’il était le neveu du Taotai, et je soupçonne véhémentement le fonctionnaire lui-même d’avoir autrefois exercé le commerce et d’avoir, d’une manière ou d’une autre, obtenu le poste dont, si la chronique ne ment pas, il tirait un large profit.
- Après une collation de thé et de fruits, mon ami, qui évidemment semblait convaincu que j’étais chargé de quelque mission secrète, essaya de me sonder. Je lui répondis sans ambages que mon unique but était de pénétrer au cœur de l’île pour voir les aborigènes. Il me demanda pourquoi je prenais la peine de voyager si loin à pied, dans un pays où il n’existe à proprement parler aucune route, uniquement pour le visiter et en courant la chance d’être assassiné.
- « Soyez persuadé, me dit-il, que vous n’arriverez jamais jusqu’aux naturels ; ou vous recevrez une flèche empoisonnée, ou vous vous égarerez dans les bois. Mais venez voir le Taotai. »
- Ce personnage était un homme de belle apparence, d’âge moyen, et renommé pour ses qualités administratives. Quoiqu’il conçût certains soupçons sur le but réel de ma visite aux indigènes, il me témoigna assez de bienveillance, et, en retour d’une photographie que je fis de lui, il m’envoya une petite caisse de thé et quelques fruits confits. Malheureusement, le thé se gâta avant mon retour à Hong-Kong, mais les fruits étaient excellents.
- Un curieux incident arriva dans cette ville sous l’administration du précédent Taotai. Quand le fort d'Auping fut pris d’assaut par le lieutenant Gordon et ses soldats, le mandarin militaire commandant les troupes a Auping fut soupçonné d’avoir, dans une certaine mesure, failli à son devoir. A cette charge venait s’ajouter une accusation de trahison ; car on savait que lorsque M. Gibson, l’ancien consul britannique, était parti pour Amoy, il avait salué ce fonctionnaire de trois coups de canon. Donc, cet indigne commandant dînait un soir chez le préfet, lorsqu’arriva un messager du Taotai ordonnant au préfet de détenir son hôte jusqu’au matin. Au point du jour, un second messager se présenta intimant au préfet l’ordre de se rendre avec son prisonnier au yamen du Taotai, et sans aucun retard, vu l’urgence.
- Dès qu’ils furent arrivés au yamen, un domestique vint leur dire que le Taotai ne recevrait pas le mandarin militaire et que ce dernier eût à se préparer immédiatement à la mort. Le malheureux officier réclama instamment une entrevue, força avec ses gens l’entrée du yamen où il demanda à faire appel à l’empereur. Le Taotai lui répondit qu’il avait reçu de Pékin des instructions formelles ; puis, il le fit dépouiller de ses vêtements officiels, traîner hors du yamen et exécuter sur l’heure.
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- Autre exemple de justice sommaire. Un riche mandarin, qui avait prêté au gouvernement de grosses sommes d’argent, ne voyant aucun moyen de rentrer dans ses fonds, jugea à propos de s’approprier une partie des impôts locaux. Peu après, le gouverneur général envoya un agent officiel chargé d’examiner l’affaire. Le gouverneur du district invita le coupable à dîner afin, disait-il, de lui ménager une entrevue avec l’émissaire du gouverneur général ; et pendant le repas, l’amphytrion et son ami s’entendirent pour blesser si profondément les sentiments de l’hôte qu’une violente querelle Unit par éclater. Alors on lit entrer les « coureurs du yamen » et le mandarin fut massacré sur place. C’est de cette façon originale que fut soldée une vieille dette d’État.
- Le lieu des exécutions est un vaste terrain situé hors des murs de Tai-wan-fu. Je le visitai en compagnie du Dr Maxwell. J’essayai d’en faire le dessin, mais il n’avait rien de séduisant ni de gracieux. C’est une plaine absolument plate, d’où l’on peut voir les grands vieux arbres de Tai-wan-fu se reculer vers les arrière-plans, comme s’il leur répugnait de s’implanter sur un sol profané. A peine un arbrisseau relève-t-il la monotonie de ce funèbre champ de mort; et cependant avec quel intérêt mêlé d’épouvante a-t-il dû être considéré par les cent soixante Européens qui y furent conduits pour y être exécutés un-matin d’août 1842! La populace de la ville les suivait en poussant des hurlements de triomphe; mais avant la fin du terrible massacre, leur joie sauvage se convertit en terreur panique ; le ciel s’était obscurci et un violent orage éclata sur la scène de carnage. Les cours d’eau, grossis par les torrents, inondèrent la plaine, balayant les arbres, les habitations et les récoltes, tandis que les cris d’angoisse des gens qui se noyaient se perdaient dans le grandiose fracas de la tempête. Dieu, dirent les superstitieux indigènes, voulait ainsi enlever au sol sa tache de sang. On assure que deux mille personnes périrent ce jour-là.
- Une tragique histoire, plus récente encore que celle dont je viens de parler et que la prise du fort d’Auping, s’est passée à Tai-wan-fu ; mais les détails en sont trop compliqués pour qu’il me soit permis de la raconter ici.
- Il y a deux siècles, la ville fut le théâtre de la lutte acharnée qui se termina en 1661 par l’expulsion des Hollandais de Formose, après un siège de près de douze mois. Koksinga, qui chassa les vaillants Hollandais de cette belle île, était certainement un hardi aventurier. Sorte de roi de la mer de Chine, il levait des tributs sur toutes les îles environnantes. Actuellement, la Chine aurait besoin précisément d’un amiral semblable pour commander sa nouvelle flotte à vapeur. Disposant de ressources aussi considérables, il ne tarderait pas à prouver aux ambitieux habitants du petit royaume
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- du Japon que la politique la plus rationnelle serait de garder leurs troupes chez eux. Et aujourd’hui, nous voyons deux mille soldats japonais occuper Lang-kiau, dans le sud de Formose, tandis que, du continent, les autorités chinoises considèrent avec une sorte de stupéfaction rêveuse l’audace de cette entreprise.
- Mais au moment où je parcourais les routes forestières de Tai-wan-fu, ce qui me frappa le plus ce fut leur parfaite tranquillité ; rien n’y rappelait les effrayants conflits dont le pays avait été trop souvent le théâtre. En fait de bruits guerriers, on nJentendait que le bourdonnement des insectes, le roulement des charrettes chargées de denrées se rendant au marché et le joyeux habillage des enfants. Hélas ! bientôt peut-être les tranquilles clairières de Formose seront de nouveau troublées par une lutte capitale : lutte de suprématie entre deux races qui, pour la première fois, se trouveront en présence armées de modernes engins.
- Ce conflit, s’il éclate jamais, sera sans aucun doute aussi long-que rude; son issue pourra amener des résultats importants en ouvrant le vaste continent de la Chine ; peut-être aussi, les Chinois, dans l’exaltation de la victoire, seront-ils entraînés à une dernière tentative pour fermer à jamais leur pays à l’intrusion détestée des étrangers. Cette dernière éventualité, toutefois, n’est rien moins que probable ; car la Chine s’apercevra certainement que l’intérêt de sa sûreté lui ordonne impérieusement de se tenir toujours en mesure de lutter avec avantage avec ses infatigables rivaux japonais.
- Je ne saurais quitter Tai-\van-fu, sans dire quelques mots de la mission médicale présidée par mon ami le Dr Maxwell, et sans exprimêr mes regrets de ce que des hôpitaux de même nature ne soient pas plus nombreux dans d’autres cantons de la Chine. Celui qui habite une ville anglaise, — où les pauvres ne manquent pas, mais où ils sont veillés et soignés d’une foule de façons tout à fait inconnues à la vieille civilisation de la Terre des Fleurs — ne peut s’imaginer le nombre et le misérable état des malades qui chaque jour se traînent à l’hôpital de la Mission. Beaucoup, aux oreilles desquels est parvenue la réputation du bon médecin étranger, accomplissent de longs et fatigants pèlerinages ; toutes ces pauvres créatures croient presque, comme la femme de la Bible, qu’il leur suffit de toucher le pan de l’habit du médecin pour être guéries de maladies qui, depuis longues années, ont fait de leur existence une période ininterrompue de douleurs.
- Parfois, les maladies sont simples en elles-mêmes quoique incompréhensibles aux praticiens indigènes; et un unique coup de lancette produit un tel soulagement que le pauvre patient est tenté de tomber à genoux et d’adorer son sauveur. Les scènes auxquelles
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- j’ai moi-môme assisté en un seul jour dans cet hôpital m’ont réellement épouvanté, quand je songeais aux cris de douleur qui doivent s’élever constamment des plaines de la Chine où pulullent des millions d’indigents. Ici dans ce petit sanctuaire, ce n’est que l’écho affaibli de cet immense gémissement ; et les malades de la poitrine desquels il échappe finissent par obtenir la sédation.
- Les maladies communes dans ce canton proviennent, pour la plupart, directement ou indirectement, d’indigence, de nourriture insuffisante ou malsaine et de négligence. C’est ainsi que le missionnaire médical est en possession d’occasions nombreuses de répandre la connaissance du christianisme, d’effectuer des conversions, et de faire le bien d’une infinité de manières qui, je l’affirme, sont généralement toutes tentées. Dans un pays comme celui-ci, l’existence de ce missionnaire n’a rien d’enviable; le seul plaisir dont il puisse jouir, il doit le trouver dans la conscience de l’accomplissement d’une œuvre de charité. C’est une. vie entière de sacrifice et de travail systématiques. Chaque jour de nouveaux malades arrivent en foule à l’hôpital; on les traite tour à tour, et les seuls moments de répit que puisse espérer le missionnaire sont ceux qu’il dérobe pour prendre ses repas et les quelques heures de nuit qu’il consacre au sommeil.
- Nous nous déterminâmes, le Dr Maxwell et moi, à faire une excursion dans l’intérieur, et à visiter les missions excentriques, où mon ami espérait ouvrir, autant que possible, des relations avec les sauvages montagnards. En conséquence, le 11 avril, nous quittâmes Tai-wan-fu, pour nous rendre au village de Poah-bi ; seize kilomètres de plaine à traverser sur des palanquins indigènes. J’engageai un certain nombre de coulis pour porter mes instruments, voulant photographier tout ce que je rencontrerai d’intéressant sur la route.
- En parfait état de culture, cette plaine était parsemée de fermes chinoises et de hameaux nichés dans des bosquets de bambous. Les produits principaux sont le riz, les pommes de terre douces, les bunicems (noix de terre) et les cannes à sucre. Presque toutes les femmes travaillent aux champs; pour la plupart, elles avaient les pieds comprimés, si fort en vogue parmi le beau sexe de la province de Fukien ; aussi se traînaient-elles péniblement dans les sillons. Généralement, elles portaient de gracieux vêtements de calicot blanc bordé de bleu pâle. Quant aux hommes, chargés d’embonpoint et le visage bronzé, paresseux et insouciants, ils semblaient abandonner aux femmes tout le poids du travail. On y voyait aussi des enfants, simplement vêtus d’une breloque pendue à leur cou par une ficelle.
- Gomme à Tai-wan-fu, nous traversâmes de splendides sentiers
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- forestiers ombragés de palmiers arecs et de bambous et conduisant à des fermes, charmantes à distance, mais beaucoup moins attrayantes , absolument chinoises-, quand on les examinait de près. Le voisinage immédiat d’un de ces hameaux se manifestait par des senteurs d’ail et de fumier, mêlées aux effluves de quelques fleurs odorantes dont les Chinois sont fanatiques, et qui absorbent complètement les doux parfums de la rose blanche sauvage qui croît à profusion sur les haies. Parmi les fleurs sauvages de la localité nous reconnaissons les délicates teintes de fleurs de nos climats plus tempérés tranchant délicieusement sur les vives couleurs de la flore tropicale. Nous écoutons aussi avec plaisir le chant de l’alouette champêtre, oiseau très-commun dans certains districts de la terre ferme, tout à la fois au nord et au sud de la Chine, et, autant que je me le rappelle, dans quelques cantons deSiam.
- Arrivés au pied de la première chaîne de montagnes, nous renvoyons nos palanquins et nous attendons mon domestique Ahong et les coulis restés de beaucoup en arrière. Peu accoutumé à marcher, Ahong avait déjà les pieds endoloris. Contrairement à mon conseil, il avait chaussé des sandales de paille et la plante de ses pieds était tellement gonflée qu’il eut beaucoup de mal à faire les douze kilomètres qui nous restaient à parcourir.
- La chaleur était écrasante; si écrasante que, maintenant encore, quand j’y pense, je me sens mal à l’aise et disposé à retirer mon habit. La route, s’il est permis de lui donner ce nom, était un sentier effondré franchissant des montagnes desséchées, intercepté presque à chaque pas par des blocs d’argile durcie et par des fondrières de deux à trois mètres de profondeur. Mais cela n’était rien comparativement à ce qui nous attendait.
- Nous avancions lentement, tantôt contournant la crête d’un précipice d’argile de plus de soixante mètres de profondeur, tantôt plongeant dans les entrailles d’une immense crevasse d’argile également dont les parois étaien t tellemen té chauffées par le soleil que nous nous brûlions presque les mains en les touchant. Le sol se ravinait de plus en plus à mesure que nous nous enfoncions dans l’intérienr ; les crevasses aussi se faisaient plus larges et plus profondes. Au fond de quelques-unes d’elles, nous trouvâmes des champs cultivés et des traces de torrents alpestres qui, pendant la saison des pluies, se frayent un passage souterrain à travers le sous-sol argileux, effectuant ainsi le drainage de la chaîne centrale, tout en rendant, à cette même époque, l’agriculture fort périlleuse dans cette région montagneuse. Le laboureur, en effet, ameublit une terre traîtresse et doit craindre de voir ses champs et son habitation englouties par un subit effondrement du sol.
- Mais les Hak-kas, qui cultivent cette argile mouvante, sont prépa-
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- rés à de semblables éventualités ; accoutumés à un prompt changement de résidence, ils reprennent sans murmures leurs travaux agricoles partout où ils trouvent à se fixer. Par le fait, la disparition soudaine de leur propriété produit quelquefois d’excellents résultats. Peut-être émigrent-ils, soit dans un pays plus salubre et plus stable, soit dans un autre où les arbres et les débris roulés par les torrents leur fourniront du combustible pendant les mois d’hiver.
- Sans aucun doute, tout cela semblera étrange à ceux qui ont ouï dire que les maisons ne pouvaient être transportées d’un quartier d’une ville à un autre qu’au moyen de puissantes machines hydrauliques. Mais je crois pouvoir affirmer que ce qui se passe à Formose est un exemple de force hydraulique opérant sur une échelle beaucoup plus vaste. Je n’ai pas besoin de dire que le gouvernement impérial n’a pas jugé utile d’expédier un géographe pour relever la carte de cette contrée dont la physionomie se modifie sans cesse ; et, à mon sens, il serait assez difficile au fermier, à la fin de chaque saison pluvieuse, de déterminer exactement le lieu où lui et ses voisins se sont fixés.
- Nous arrivâmes à Poah-bi à quatre heures de l’après-midi. Cette localité est le premier établissement d’une tribu d’aborigènes nommés. par les Chinois Pépohoans, c’est-à dire étrangers de la plaine. Ces gens-là n’ont pas oublié leurs anciens maîtres, les Hollandais. Ils conservent avec amour les traditions de leurs excellents frères aux cheveux rouges ; aussi accueillent-ils cordialement les étrangers. Jadis, au temps de la domination hollandaise, ils habitaient les plaines fertiles que nous venions de traverser; mais il y a longtemps déjà qu’ils en ont été brutalement chassés par les Chinois. Ils se sont établis plus haut, dans la montagne, et si solidement qu’ils ont défié jusqu’ici tous les efforts du conquérant impérial.
- Si les Japonais faisaient alliance avec ces intrépides montagnards, les Chinois éprouveraient des difficultés presque insurmontables pour expulser de l’île les envahisseurs.
- Les indigènes vinrent en foule au-devant du Dr Maxwell qu’ils n’avaient pas vu depuis un très-long temps. C’est une belle race, à physionomie ouverte et dont les franches et sincères allures forment le plus agréable contraste avec l’astuce chinoise. Les Pépohoans se sont assimilé les arts chinois de l’agriculture et de la construction. Leurs habitations sont même supérieures à celles des colons chinois, et ils sont mieux vêtus. Ce qui me frappa, comme je l’ai fait observer ailleurs, c’est que par leurs traits et leur costume ils ressemblent aux Laosiens de Siam, tandis que leur vieux langage porte la trace indéniable de son origine malaise L
- 1. Voir l’appendice.
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- Il y a, à Poah-bi 1 une petite chapelle chrétienne, construite et entretenue par les naturels eux-mêmes ; la seule dépense à la charge de la mission consiste dans le traitement d’un acolyte indigène.
- Je visitai quelques habitations que je trouvai propres, bien tenues et confortables. Voici quel en est le mode de construction.
- On établit d’abord une charpente de bambous, que l’on garnit de treillis de roseaux ou de brindilles de bambous ; ensuite on couvre le tout avec l’argile abondante dans le voisinage ; puis, quand celle-ci est sèche, on applique une couche de lait de chaux fabriqué avec la roche calcaire que l'on trouve à profusion dans ces montagnes. Ces habitations forment généralement les trois côtés d’un carré; j’en décrirai plus tard l’organisation intérieure.
- Dans tous les villages pépohoansje n’ai trouvé que deux ustensiles qui témoignassent de quelque sentiment artistique ou d’habileté mécanique : les crosses de fusil et un piège à rats qui est réellement fort curieux. Chez les montagnards, le rat est considéré comme un mets d’une extrême délicatesse; ainsi, l’invention de ce piège doit-elle former une des pages les plus importantes de l’histoire de leur race. Mais l’homme de génie qui l’a découvert semble avoir épuisé dans cet effort tout ce qu’il lui était possible d’accomplir en vue de la civilisation de ses compatriotes ; après l’exécution de ce chef-d’œuvre, il s’est reposé pour toujours.
- Vendredi 11 avril. — Nous quittâmes Poah-bi à sept heures du matin pour nous rendre à Baksa, distant de vingt kilomètres. La matinée était splendide, et le paysage se faisait peu à peu si beau que nous pouvions entretenir l’espoir d’être enfin quittes des terrains effondrés sur lesquels s’était accomplie notre étape de la veille.
- Vers dix heures, la chaleur devint écrasante. Les forces d’Ahong s’épuisaient et ses pieds étaient tellement meurtris que nous dûmes ralentir le pas, de sorte que nous n’atteignîmes la vallée de Baksa qu’à midi.
- Ici aussi la population se précipita à notre rencontre. Des bandes de jolis petits enfants trottinaient le long de la route en criant : Peng-gan ! (la paix soit avec vous), tandis que plus d’une main calleuse s’étendait pour presser celle du docteur, lorsque nous entrâmes dans le village, ou plutôt quand nous pénétrâmes dans les sentiers bordés de palmiers qui couvraient de leur ombre les cabanes disséminées de ce paradis pépohoan.
- Je pouvais actuellement me rendre compte de la raison qui
- 1. Poah-bi est l’une de la douzaine au moins de stations fondées par les missionnaires appartenant à l’Église presbytérienne d’Angleterre. Les chapelles sont fréquentées assidûment par environ trois mille indigènes.
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- avait fait donner à l’île, par les Portugais, le nom de Formose ; et cependant le paysage qui se déroulait devant nos yeux n’était, pour ainsi parler, que le premier plan du grandiose et sauvage panorama qui nous attendait dans l’intérieur. Une chaîne de montagnes se déroule autour de la vallée de Baksa, présentant çà et là des surfaces nues formant un contraste frappant avec la luxuriante verdure qui les avoisine.
- La physionomie originale de ce paysage est due peut-être aux bambous qui, ici, atteignent des proportions exceptionnelles ; quelques-uns ont jusqu’à trente mètres de hauteur. Dans l’histoire de Tai-wan il est dit que Formose renferme trente variétés de bambous (genre de la famille des Graminées), dont l’une atteint l’énorme circonférence de soixante centimètres.
- Je crois devoir indiquer ici les usages nombreux auxquels est appliqué le bambou, plante qui figure en première ligne dans l’économie sociale de la population sur toute l’étendue de l’empire chinois. Si tout lui manquait, sauf le riz et le bambou, ces deux plantes, j’en ai la conviction, lui fourniraient ce qui lui est nécessaire pour se vêtir, se loger et se nourrir; par le fait, ainsi que je vais le prouver, le bambou seul remplirait ce triple but.
- Cette plante robuste ne réclame aucun soin et n’est pas difficile sur le choix de sa localisation ; quoiqu’elle atteigne, probablement son plus haut degré de perfection dans les riches vallées de Formose, elle pousse avec une vigueur à peu près égale sur le sol léger des versants de montagnes rocheuses.
- On s’en sert d’abord pour établir autour des bâtiments d’habitation une barrière presque impénétrable de tiges armées de piquants et pour obtenir l’ombre rafraîchissante que produisent ses larges feuilles d’un vert pâle. Les maisons elles-mêmes peuvent être entièrement construites avec ses tiges et couvertes avec ses feuilles séchées. A l’intérieur, les lits et les chaises sont en bambou, ainsi que les pieds des tables, les seaux, les cruches et les vases à mesurer le riz. Du plafond descendent des tiges piquantes de bambou supportant du porc séché et autres provisions de bouche, que ces chevaux de frise 1 mettent à l’abri de la dent des rats. Dans une encoignure on aperçoit le manteau et le chapeau imperméables des propriétaires, fabriqués tous deux avec les feuilles de la plante se recouvrant l’une l’autre comme les plumes chez l’oiseau. Les instruments d’agriculture sont, pour la plupart, faits de tiges de bambou durci ; les filets de pêche, les paniers de formes diverses, le papier et les plumes (qu’on trouve toujours dans les plus humbles habitations chinoises), les coupes à boire, les cuillers, les baguettes
- 1. En français dans l’original. (Note du traducteur.)
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- servant de fourchettes, et, enfin, les pipes, sont tous en bambous. L’indigène de la localité mange les tendres rejetons de la plante. Si vous l’interrogez, il vous dira que ses premières impressions lui sont venues du clayonnage de son berceau de bambou, et que son dernier espoir est d’être enterré dans quelque bosquet de bambou sur le liane d’une fraîche montagne.
- Pour leurs cérémonies sacrées, les temples bouddhistes font aussi une énorme consommation de la plante. Les plus anciens livres classiques bouddhistes étaient gravés sur des bandes d’écorce de bambou ; les baguettes magiques et la boîte qui les contient sont fabriqués avec sa tige ; les cours extérieures du temple sont ornées et ombragées par ses panaches ondoyants.
- On fait avec le bambou diverses sortes de papier; la plus curieuse de toutes, en ce qu’elle dévoile une propriété nouvelle de la fibre de la plante, est celle qu’emploient communément les batteurs d’or du Fukien pour confectionner la feuille d’or, et qui remplace le parchemin usité en Europe dans le même but. On fabrique aussi avec le bambou des éventails et des flûtes, et même les métiers sur lesquels les Chinois tissent leurs étoffes de soie.
- En somme, il est impossible d’énumérer tous les services que rend le bambou aux Chinois. Ils sont si nombreux, d’une nature si diverse et d’un usage si répandu, que je n’hésite pas à affirmer que c’est la plante la plus utile qui existe dans l’Empire.
- Nous passâmes la nuit à la station de la mission de Baksa et partîmes de bonne heure, le lendemain matin, pour nous rendre à Iva-san-po ; distance, quarante-deux kilomètres.
- La première montagne que nous rencontrâmes en quittant Baksa nous donna une idée affaiblie de la route que nous avions à parcourir. C’était une côte escarpée dont le sol était complètement effondré et que nous dûmes gravir en suivant une arête étroite. Ce n’était pas sans un certain sentiment d’appréhension que, de temps en temps, je tournais la tête pour surveiller nos porteurs (six vigoureux Pépohoans de Baksa) que le moindre faux pas aurait précipités dans une fondrière d’au moins cent mètres de profondeur.
- Nous arrivâmes enfin sains et saufs au faîte, et nous fûmes récompensés de nos fatigues par la vue d’une vallée splendide entourée d’une ceinture de montagnes dominées à l’horizon par les pics de la chaîne centrale.
- A l’extrémité orientale de la vallée on distinguait vaguement le petit village de Ivamana.
- Après une courte pause dans une cabane pépohoanne, où l’on parut enchanté de notre visite et où nous nous désaltérâmes avec de l’eau de source, nous marchâmes vers Kamana. Nous y fûmes reçus par un vieil indigène nommé Tang, bien élevé pour un Cbi-
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- nois, et qui avait jadis été employé dans un yamen. C’était un homme de bonne mine à qui sa conversion au christianisme avait valu de nombreuses persécutions.
- Vers une heure, avec Tang pour guide, nous quittâmes la station et commençâmes une autre pénible ascension, sous un ciel de feu et sans que le moindre souffle d’air vînt tempérer l’intensité delà chaleur. Enfin, après avoir escaladé les premiers contre-forts, nous rencontrâmes un troupeau de buffles et un vieillard habitant une grossière cabane dans un désert brûlé par le soleil. Ce brave homme nous accueillit cordialement et partagea avec nous sa provision d’eau conservée dans un tube de bambou.
- Notre présence était évidemment une grande joie pour lui, et il désirait vivement nous retenir pour fumer et bavarder.
- Nous nous mîmes en route pour gravir une autre montagne, ou plutôt pour nous hisser à l’aide des pieds et des mains le long de profondes fissures sur une strate crevassée d’argile et d’ardoise, exhalant des miasmes délétères et réfléchissant les rayons du soleil d’une si terrible façon que je faillis perdre le sentiment avant d’avoir atteint le faîte. Le docteur affirma que jamais, dans ses précédents voyages, il n’avait éprouvé une semblable fatigue.
- Une fois au sommet, nous nous jetâmes sous l’ombrage de quelques rares arbrisseaux qui avaient pris racine dans une fente de rocher, délogeant, par la même occasion, des myriades de scolopendres d’une belle couleur chocolat, aux pattes d’un jaune vif, et longues à peu près comme le doigt. La piqûre de ces insectes est cruelle ; mais nous étions trop épuisés pour nous en éloigner, et, fort heureusement, elles s’éloignèrent de nous. Plus d’une fois, je m’imaginais les sentir se glisser sur mon dos ; mais, après examen, je m’aperçus que cette sensation provenait uniquement d’un courant de sueur froide.
- Une pénible descente le long du flanc opposé de la montagne nous conduisit à notre prochaine halte où, disait-on, se trouvait un petit ruisseau. Le lit existait en effet, mais il était depuis longtemps desséché. C’est là, pendant notre déjeuner, que nous arriva subitement la plus cruelle de nos tribulations. Un des porteurs ayant inconsidérément brisé la tige d’une plante, celle-ci, en retour de l’outrage, nous envoya la plus nauséabonde des odeurs. Nous fûmes quelque temps à nous rendre compte de l’origine de ces miasmes putrides, les narines des Pépohoans semblant les aspirer avec délices. Cette plante était désignée par eux sous le nom de « abominable ordure » ; elle devrait être fort appréciée par les Chinois, ses exhalaisons seules devant suffire à fumer une région tout entière.
- Comme bien on le pense, nous ne fîmes pas un long séjour en ce lieu empesté. Reprenant notre route, nous recommençâmes
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- l’escalade et la descente d’énormes crevasses semblables à celles que nous avions rencontrées pendant notre premier jour de marche ; le fond de quelques-unes d’entre elles était tapissé de gros caillous roulés arrachés probablement à la montagne par les torrents.
- Nous nous trouvions actuellement sur l’un des éperons se projetant, du pied de la chaîne centrale; en face de nous, une vallée splendide dont une partie était cultivée et dont l’autre gardait son originelle grandeur; derrière nous, les pics de la sierra s’étageant es uns au-dessus des autres et dominés tous par la cime bleue du mont Morisson. Sous nos pieds, à une grande profondeur, une rivière ; malgré l’éloignement, nous percevions le bruit que faisaient ses eaux en poursuivant leur course impétueuse, à travers de sombres ravins, sur un lit rocailleux. Cette rivière, quoique alors à son minimum d’étiage, était encore d’une grande largeur et ses rives étaient unies par un certain nombre de ponts de bambou, si l’on peut donner le nom de pont à ces constructions grossières. Dans le lointain, à l’extrémité septentrionale de la vallée, on pouvait apercevoir le village de Pau-ah-liau émergeant d’une épaisse verdure et appuyé contre des montagnes teintées de rose et enveloppées de leur manteau de forêts vierges, habitat de bêtes fauves et d’hommes sauvages. Ces tribus montagnardes lèvent un lourd tribut sur leurs compatriotes plus civilisés de la vallée ; non contents de ces exactions, de temps à autre ils viennent, au nombre de soixante ou soixante-dix, guetter les voyageurs, qu’ils volent et assassinent, ou faire une razzia dans quelque hameau du voisinage.
- Nous atteignîmes enfin la berge de la rivière que nous dûmes franchir pour gagner le village, mais le pont qui avait, au point de vue de l’art de l’ingénieur, le mérite de la simplicité, constituait la machine la plus détraquée, le plus complet casse-cou qu’il m’eût encore été donné de rencontrer. La construction se composait en tout et pour tout d’une ou deux perches de bambou étendues d’une rive à l’autre à trois mètres environ au-dessus du courant qui, en cet endroit, était assez profond pour noyer même le géant Chang. Ces perches reposaient sur des pierres émergeant du sol à quelques pas de la berge. Pour moi ce pont était la chose précisément faite en faveur de quelque misérable décidé à tenter la Providence pour échapper aune tombe humide. Mais les naturels le traversent à la façon des acrobates, se servant de leurs fardeaux pour maintenir leur équilibre. Aussi, n’avions-nous rien de mieux à faire que-d’imiter ce tour de force si nous voulions accomplir le but de notre excursion.
- Le docteur, qui connaissait déjà ces chefs-d’œuvre d’architecture, s’en tira avec assez de facilité. Quant à moi, après avoir mouillé
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- mes sandales de paille pour leur donner plus d’élasticité^, j’étendis les bras, posai carrément les pieds et passai comme un danseur de corde. Ce ne fut pas sans une vive satisfaction que je me retournai pour jeter un coup d’œil sur l’obstacle franchi, dès que je me trouvai sain et sauf sur la terre ferme.
- Ces élégantes constructions sont la propriété des indigènes et elles suffisent, dans ce pays béni, à tous les besoins du commerce et des mutuelles communications. Il est entendu qu’elles seront reconstruites ou réparées par l’individu qui viendrait par hasard à les briser, dans le cas où il ne serait pas victime de l’accident, et, à son défaut, par le premier survenant. Les terrains d’alentour et les berges de la rivière fournissent, en abondance, les matériaux bruts nécessaires. On y trouve les pierres pour remplacer les culées et, dans les taillis, les rotins propres à y fixer les perches ; quant aux bambous, il y en a partout.
- A huit cents mètres environ de Pau-ah-liau, nous passâmes sous l’immense branchage de l’arbre désigné par les indigènes sous le nom de « Png-tchieu » et dont les racines rampent sur le sol en se contournant de la façon la plus curieuse, formant tantôt un fauteuil commode, tantôt un lit des plus confortables pour les chaudes nuits. Entre les racines de beaucoup des plus beaux arbres sont de petits autels dus au fétichisme des villageois, et consistant ordinairement en un soubassement de pierre et de quatre autres plaques pour les trois côtés et la toiture. Dans l’intérieur, au centre, se trouve une petite pierre, sur laquelle sont déposées les offrandes. Le tronc du Png-tchieu a deux mètres environ de diamètre et son feuillage a un développement assez considérable pour abriter toute la population du hameau voisin.
- La nouvelle de notre arrivée nous avait d’une façon ou d’autre précédés, ainsi que cela arrivait invariablement sans que nous ayons jamais pu nous rendre compte du fait. Des têtes se glissaient mystérieusement à travers les haies et les fourrés pour considérer les « hommes à cheveux rouges », comme on nomme poliment les étrangers.
- Nous suivions une belle route ombreuse le long d’un cours d’eau utilisé pour les besoins de l’irrigation. A notre gauche, une haie faite de fleurs sauvages — fuchsias, roses, guavas, menthe et convolvulus — et entremêlée d’une profusion de buissons de framboisiers sauvages qui avaient été chargés de fruits aussi sucrés que nos framboisiers anglais s’il est permis d’en juger par le peu qui en restait. Nous eûmes à franchir un nouveau pont de bambou, puis à suivre un sentier longeant des champs de riz où les jeunes pousses d’un vert éclatant s’élevaient au-dessus de l’eau juste assez haut pour obscurcir la réflexion des montagnes sur la surface
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- aqueuse. Puis nous abordâmes le village de Pau-ah-liau et marchâmes droit à la maison d’un vieux Pépohoan aveugle nommé Sin-tchieu.
- Nous y fûmes accompagnés par des bandes de femmes et d’enfants à la physionomie sauvage ; quelques-uns de ces derniers, quoique âgés au moins de dix ans, n’avaient pas un haillon pour
- Jeune fille pépolioanne.
- couvrir leur nudité. Certains habitants du village conservaient le vif souvenir d’une visite que leur avait faite le docteur dix-huit mois auparavant et des soins bienveillants qu’il leur avait donnés. Ils examinèrent curieusement nos bagages et nos vêtements et finirent par décerner la palme de la beauté à ma chemise de flanelle.
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- Ici, hommes, femmes et enfants étaient tous munis de pipes de bambou dont ils faisaient un vigoureux et incessant usage. Presque aussitôt après notre arrivée, une vieille femme aux yeux hagards vint me présenter une pipe. Dès que j’eus accepté cette offre polie, elle me demanda mon cigare, en tira deux ou trois énormes bouffées et aussitôt sa face se convulsionna et passa par une série de contorsions exprimant toutes le plaisir que lui faisait éprouver la force
- y.
- Femme et enfant pépohoans.
- inusitée du tabac. Après quoi, le cigare circula de bouche en bouche et me fut soigneusement restitué quand chacun des assistants l’eut aspiré une fois.
- Pour la plupart, les villageois, d’une taille haute et bien proportionnée, avaient de grands yeux bruns dont les éclairs intermittents
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- témoignaient suffisamment d’un caractère indépendant et indomptable, fruit naturel de la sauvage grandeur et de la solitude de ces plateaux. Et cependant il est parfaitement reconnu que cette race est aussi douce qu’inoffensive, en dépit de son apparence de crâne-rie sauvage, laquelle ne manque ni de dignité ni de grâce.
- Les femmes portent une profusion de cheveux châtains très-foncés ou noirs, lissés sur les tempes et ramenés derrière la tête ; les longues tresses sont ensuite nattées en une sorte de cable avec une bande de drap rouge ; le tout est ramené derrière par-dessus l’oreille gauche, passe sur le front comme un diadème et revient à l’occiput où on le fixe solidement. L’effet de cette simple coiffure est des plus frappants et forme un gracieux contraste avec la chaude carnation olivâtre de celle qui la porte.
- Les Chinois prétendent que les femmes sont les plus barbares que l’on puisse voir, parce que même la plus belle d’entre elles ne cherche jamais à augmenter artificiellement sa beauté. Le temps semble les éprouver cruellement à mesure qu’elles avancent en âge ; le dur travail auquel elles sont soumises et leur perpétuelle exposition à toutes les intempérie's des saisons leur enlèvent rapidement les attraits de la jeunesse; mais jusqu’à la fin leur chevelure reste l’objet de leur sollicitude, malgré le rude combat qu’elles ont à soutenir contre les rigueurs du sort. La plus vieille des matrones se mépriserait elle-même si elle se croyait capable de déguiser sa décrépitude et ses infirmités avec une couche de peinture et de poudre, un front postiche ou de la teinture. Les joues bronzées et ridées, les cheveux gris de la vieillesse sont partout traités avec vénération et constitueraient même le plus sûr des passe-ports sur le territoire d’une tribu ennemie.
- En ce moment, les hommes revinrent en foule des champs. Grands, bien faits, leur physionomie rayonnait de bienveillance, de franchise et d’honnêteté. En dépit de leurs mains calleuses et de leurs misérables vêtements, il y avait dans leurs allures une dignité virile, une douceur, une cordialité, une simplicité hospitalière qui faisaient plaisir à voir.
- A ces points de vue, il existait, entre les divers villages, une différence sensible. Où les Pépohoans se trouvaient en contact plus intime avec les Chinois, ils étaient mieux vêtus, mais moins virils que ceux des villages où nous rencontrâmes les indigènes seuls.
- Sin-tchieu nous ayant invité à entrer dans sa cabane, je m’étendis sur une natte et tombai presque aussitôt dans un sommeil profond. Je fus subitement réveillé par un courant d’air fétide qui traversait la chambre. Il faut dire que ces indigènes ont une singulière manière de saler leurs navets : il les placent dans un baquet d’eau et les '
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- y maintiennent jusqu’à parfaite décomposition ; ils s’en servent ensuite pour rehausser le goût de leur riz.
- Le fait est que le dîner étant prêt, le jeune Sin avait ouvert ce trésor domestique, de sorte que je fus complètement saturé des émanations du gaz emprisonné s’échappant du baquet, sensation qui me fit sauter sur mes pieds et me précipiter dehors pour prendre mon repas en plein air. Le docteur dîna à l’intérieur, tandis que moi, je me régalai d’un bol de riz, de deux œufs durs et d’une volaille. En voyage, j’avais adopté comme règle de me nourrir exclusivement, autant que possible, de ce que je pouvais me procurer le plus facilement sur place.
- Quand le dîner, fut terminé, le docteur, selon son usage, commença à s’occuper de ses malades ; il y en avait bon nombre qui réclamaient ses soins, quoique tous eussent l’air assez bien portants. Les uns avaient la fièvre; d’autres des indispositions plus ou moins graves. Beaucoup accusèrent dans diverses parties du corps des douleurs qui nécessitaient une application d’iode. Il fallait donc une plume pour faire une brosse et on dût se procurer une volaille. Mais les volailles étaient plus difficiles à attraper qu’on n’aurait pu le supposer, et le village tout entier s’était mis en chasse avant qu’on eût pu en saisir une, puis une seconde, pour lui arracher une plume. Quelques minutes après, une douzaine de bras, de jambes et de dos nus étaient enduits d’iode et exposés au soleil pour sécher. La quinine fut également instamment demandée et libéralement distribuée.
- Il était trois heures de l’après-midi et nous nous trouvions encore à dix kilomètres de Kasanpo. Reprenant notre route le long de la rivière, nous arrivâmes à ce village à cinq heures et nous dirigeâmes vers la demeure d’un certain Ah-toan, vieillard que le docteur connaissait.
- Il était absent, mais il parut bientôt, poussant devant lui son troupeau. Il fut, lui aussi, enchanté de nous voir, et nous prépara une chambre où nous déposâmes nos effets. Sur la véranda, derrière le logis, on avait ménagé et voilé sous un écran une petite salle de bains, dont nous nous empressâmes de profiter.
- Dès notre arrivée, les villageois s’étaient rassemblés pour nous regarder; mais il me fut difficile de comprendre pourquoi la portion masculine du hameau, semblant considérer notre visite comme un incident comique, avait mis de côté les allures respectueuses particulières à leur race. Un vieux sauvage, d'une taille d’au moins deux mètres, s’empara de mon chapeau de moelle végétale, le tourna et le retourna, l’examina au dedans et au dehors, et finit par laisser éclater un bruyant éclat de rire. Je remarquai également que ses muscles faciaux n’obéissaient plus à sa volonté, et que,
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- malgré son désir évident de rester poli, il lui était impossible de rendre à sa physionomie son expression normale de gravité: tous ses efforts n’aboutirent qu’à rendre sa grimace plus affreuse encore. Son haleine me donna l’explication de cette coupable désinvolture: je flairai le sam-shu, et j’appris bientôt que les villageois, ayant couvert de chaume la maison d’un voisin, avaient été, selon l’usage, conviés à une orgie de boissons. Il faut savoir que les Pépohoans distillent une eau-de-vie très-forte de la pomme de terre douce qu’ils cultivent, de même que le riz, comme article d’alimentation.
- Hutte d’un montagnard de Formose.
- Au bout d’un certain temps, Tang chercha à faire comprendre à la population l’absurdité de l’idolâtrie et la néoessité d’adorer un seul vrai Dieu. Quelques indigènes l’écoutèrent attentivement; quant aux ivrognes, et ils étaient en grand nombre, le sermon resta pour eux lettre morte.
- Je vais maintenant essayer de décrire notre chambre à coucher; mais avant tout je dois dire que les huttes pépohoannes sont infectées de rats et que notre domicile n'était pas à l’abri de leurs ravages. Cette chambre mesurait environ deux mètres et demi en tous sens; la moitié de cette superficie était occupée par une plateforme de bambou s’élevant de quarante-cinq centimètres au-dessus de l’aire d’argile. C’était là notre lit; le mobilier se composait
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- uniquement de deux billes de bois servant de coussins. Sur cette dure couche je m’étendis en attendant que le souper fût prêt, lequel souper devait consister en une volaille qui nous avait coûté une demi-couronne (trois francs) et que Ahong apprêtait dans la chambre voisine. Le pauvre diable était très-fatigué; mais il aimait à cuisiner, spécialement quand il y avait abondance de lard de cochon.
- Rien ne stigmatise davantage le sauvage que son insouciance pour ces organisations sociales, de peu d’importance, il est vrai, mais à défaut desquelles la vie serait à peine supportable pour les races civilisées. Ainsi, les Pépohoans, avec le plus vif désir de nous être agréables, s’arrangèrent de façon à allumer un grand feu de roseaux destiné à cuire le riz de nos gens, dans une situation telle que des nuages de fumée épaisse arrivaient jusqu’au lieu où nous reposions. Sans doute, il ne leur était jamais venu à l’idée que la fumée pût incommoder quelqu’un.
- En guise de lampe, nous avions une petite coupe d’huile dans laquelle brûlaient quelques brins de moelle végétale. A la lueur de cette lumière tremblotante, je vis, grâce à la fumée fuligineuse, les murs d’argile se noircir et les chevrons se vernisser. Dans un coin, au-dessus de ma tête, se trouvaient une gerbe de tabac vert, une ou deux lances, un arc, une poignée de flèches, un fusil primitif. Enfin — chose que je n’avais pas encore remarquée— une grande huche de riz non vanné était placée à côté du lit, ce qui me donna l’espoir que les rats trouveraient là pendant la nuit assez d’occupations pour ne pas venir troubler notre sommeil.
- Ahong mhnforma, en grand secret, que l’adresse des sauvages de ce canton, dans le maniement de l’arc et des flèches empoisonnées, n’était pas moins extraordinaire que le sang-froid avec lequel ils faisaient bouillir et mangeaient leurs ennemis les Chinois au cœur si tendre, mais aux membres si coriaces. Il me supplia de ne pas m’aventurer plus loin, les montagnards ne se montrant jamais quand ils attaquent, mais lançant leurs flèches en l’air avec une telle précision qu'en tombant elles s’enfoncent dans le crâne de leurs victimes qui meurent instantanément. Je me contentai de recommander à Ahong de se garantir soigneusement la tête. Le poulet qu’il nous servit était aussi dur qu’aurait pu l’être un Chinois même bouilli pour un festin de cannibales; quant à ' notre théière, elle avait contenu du sam-shu.
- Presque toutes les habitations pépohoannes forment les trois côtés d’un carré et comprennent, sur le devant, une cour où sèchent les récoltes et où la famille se livre à tous les soins domestiques. Dans la soirée, vers neuf heures, les indigènes se réunirent en grand nombre autour d’un feu de bois qu’ils avaient allumé dans cet espace libre. Les vieillards et les enfants s’accroupirent autour du
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- foyer, fumant leurs pipes et bavardant, et accostés d’une meute de chiens aux oreilles droites qui tenaient leurs yeux attentivement fixés sur les tisons pétillants. La lueur du foyer venait effleurer les troncs des palmiers voisins et se jouer dans les feuilles tremblantes des bambous en surplomb, tandis que les étranges figures groupées autour du feu tantôt se détachaient en vigoureux relief sur l’obscur
- Hutte de Pépohoans.
- arrière-plan, tantôt s’évanouissaient en ombres impalpables, selon que les flammes montaient ou s’affaissaient sous le souffle intermittent de la brise.
- On empila dans le foyer du bois et des roseaux; le feu s’activa de plus en plus, et l’entrain de la réunion sembla se^développer à mesure que la chaleur devenait plus intense. Enfin, les jeunes gens des deux sexes déblayèrent un certain espace de terrain, se prirent
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- les mains, et, s’étant formés en demi-cercle, entonnèrent un chant plaintif dont le rhythme réglait une danse aussi légère que gracieuse. Un homme entama seul le motif, auquel les autres hommes se joignirent par un chœur d’interrogations terminées toutes par l’exclamation: Hai! Les femmes y répondirent par un autre chœur. Puis vint une seconde strophe dont chaque stance finissait par Sakiéof Le mouvement s’accéléra graduellement, entraînant les danseurs dont les pieds agiles s’agitaient vivement tout en suivant la mesure avec la plus extrême précision. Les belles proportions des danseurs se détachaient gracieusement sur les lueurs projetées par le foyer. La mesure se fit de plus en plus rapide, jusqu’à devenir enfin furieuse ; le mot Saïuéo avait fait place à des cris sauvages ; on n’apercevait plus que vaguement les danseurs plongés dans une poussière lumineuse, comme des fantômes vaguant dans l’espace.
- La danse se prolongea jusqu’à une heure avancée ; l’hôtesse, prudemment, n’avait pas encore servi à ses invités de boisson plus enivrante que du thé, discrétion due, probablement, à la présence d’Européens. Quoi qu’il en soit, je dois dire que jamais encore, même chez les montagnards écossais, je n’avais assisté à un si sauvage déploiement d’esprits animaux.
- Nous ne pûmes dormir beaucoup, les rats n’étant pas la seule vermine que nous eussions à redouter ; deux ou trois fois même je sentis des rongeurs me passer sur le corps pour gagner la huche au riz.
- Le lendemain matin nous partîmes pour Lalung. Les dix-huit kilomètres qui nous en séparaient se développent sur l’un des plus grandioses paysages que j’aie jamais vus. Le vieux Atouan nous donna un guide armé, jeune homme de bonne mine, répondant au nom de Teng-Tsai. La route n’était rien moins que sûre, car elle traversait les terrains de chasse des sauvages tribus de la montagne. Teng-Tsai appela un de ses amis, qui nous rejoignit avec son fusil ; tous deux portaient des poires à poudre en corne de cerf suspendues à leur cou avec un cordon de perles de verre. Sur des bracelets de bambou attachés à leur bras gauche s’enroulaient des mèches de corde. Ces mèches brûlent pendant vingt-quatre heures ; quand elles sont allumées, le bout enflammé est fixé à une pince qui l’amène dans le bassinet quand la détente est poussée. Tous les sauvages de ce canton se servent de poudre anglaise qui leur est fournie parles Gbinois.
- Aussitôt que nos guides eurent perdu de vue le village, ils allumèrent leurs mèches et nous enjoignirent de rester côte à côte et de marcher en silence. La première moitié de notre voyage s’effectua le long d’un cours d’eau ; puis, nous abordâmes un étroit défilé bordé de rochers immenses, couronnés par places de grands arbres fores-
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- tiers et de fougères géantes se rejoignant en berceau bien au-dessus de nos têtes. Un ruisseau limpide tombait en cascade, de saillie en saillie, se concentrant çà et là dans quelque grand bassin de pierre où sa surface miroitante reflétait les fougères qui formaient une ceinture à l’étang.
- Nous fîmes une courte halte pour admirer la merveilleuse beauté de cette gorge et pour en prendre la photographie, en regrettant que ce cliché ne pût nous donner que la lumière et l’ombre, et ne lut susceptible de reproduire ni les diverses teintes des rocs moussus et de leurs anfractuosités, ni les nuances des plantes grimpantes, ni les jeux des rayons solaires dans les masses de verdure et sur les pierres noires qui les entrecoupaient. Ses splendeurs naturelles à part, cette localité offrirait un vaste champ d’exploitation au géologue et au botaniste qui se résoudraient à se hasarder aussi loin des centres civilisés.
- Tandis que nous prenions un bain dans un étang clair et profond, nous fûmes abordés par six Pépolioans qui étaient venus pêcher en cet endroit. L’un d’eux, un vieillard, perçait fort adroitement le poisson avec ses flèches ; d’autres chassaient les crabes dans les rochers, leur arrachaient les pattes et les dévoraient vivants, carapace et tout. Les plus jeunes de la bande attrapaient le poisson en battant l’eau avec une verge de bambou et en étourdissant ainsi leur proie.
- Un fatigant sentier escaladant le flanc de la montagne à travers la futaie nous conduisit à un autre point de vue. Changement de décor.
- Ici, lcs'arbres étaient, pour la plupart, de taille gigantesque. A une grande hauteur, semblables à des vergues de navire, se projetaient leurs longues branches latérales d'où pendaient, comme autant de câbles et d’agrès, les tiges dénudées de plantes parasites obéissant au moindre souffle de la brise. Parmi ces essences, nous remarquâmes un certain nombre de magnifiques camphriers, dont le plus grand, de plus d’un mètre de diamètre, s’élevait à une immense hauteur, droit et effilé comme un cierge et complètement dénué de branches. A travers les buissons qui couvraient le sol passaient et repassaient des plants de rotin à l’infini. Dans une clairière, nous trouvâmes un lis magnifique en pleine floraison et dont la taille, à partir des racines, atteignait environ trois mètres. Partout, des orchidées embaumaient l’air de leurs pénétrants parfums.
- Du sommet de cette montagne, la vue embrassait la chaîne centrale. Sur les premiers plans, des montagnes boisées, semblables à celles que nous occupions, se prolongeaient en lignes parallèles et offraient l’aspect d’immenses vagues solidifiées. On ne pouvait apercevoir La-lung, situé dans la vallée, à dix kilomètres de notre point d’observation. L’horizon était enveloppé d’une brume vaporeuse
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- transformant les montagnes en larges masses d’un bleu intense dont les arêtes se doraient sous les rayons du soleil couchant.
- Nous fîmes en ce lieu la rencontre d'un Pépohoan venant, par la montagne, de l’autre côté del’île, et retournant dans son village. Il nous apprit l’existence d’une belle rade sur la côte orientale, et ajouta que, moyennant un tribut de trois bœufs, les montagnards lui avaient octroyé le libre passage sur leur territoire.
- Il était quatre heures environ, quand nous arrivâmes à Lalung. Ce village s’élève sur le bord d’une large rivière, réduite actuellement à de minimes proportions. De la berge, hautede près de 20 mètres, on pouvait voir le cours d’eau se dérouler à 800 mètres de son lit habituel. On nous affirma que, dans la saison des pluies, cette rivière se gonfle au point de remplir entièrement son lit, et qu’alors
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- elle inonde les bas plateaux de la plaine occidentale. C’est évidemment rune des principales artères du drainage de la chaîne centrale. ;Si l’on lient compte de l’altitude de ces montagnes, en môme temps que de la force des torrents qui se précipitent dans l’étroite plaine entraînant annuellement dans leur course d’immenses quantités de
- Bovds de la rivière La-lung.
- débris que la mer ne cesse de rejeter et de déposer sur la côte ouest, on comprendra comment la terre empiète graduellement sur l’Océan, indépendamment de Vaction volcanique encore à l’œuvre dans certains cantons de l’île. C’est probablement à ce fait qu’il convient •d’attribuer la disparition, dans la courte période de deux siècles, du .havre de Taiwan et la formation, plus au sud, du havre de Takow.
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- C’est peut-être à Formose que se rencontre l’exemple le plus frappant de la puissance des eaux au point de vue de la modification de la physionomie physique d’une contrée. Presque nulle part, dans cette île, il n’existe de cours d’eau fixes; en se précipitant des montagnes, les torrents, dans leur course impétueuse, attaquent les positions faibles, dans le roc et le sol, et se créent sans cesse des lits nouveaux.
- A partir du sommet de la montagne, nous suivîmes pendant une heure le lit desséché d’un cours d’eau taillé dans une strate rocheuse noire où nous trouvâmes des traces d’argile schisteuse et de houille. En arrivant à une petite rivière, nous rencontrâmes madame Hong, qui nous dit que son mari nous conduirait au village. Cette dame était accompagnée de jeunes sauvages portant un attirail de pêche.
- Le village de La-lung n’est séparé du territoire des indigènes absolument sauvages que par le cours d’eau ci-dessus désigné. Il renferme une population d’un millier d’âmes. Hong était absent; mais il ne tarda pas à revenir et il nous dit que Boun, son fils aîné, ayant perdu sa femme, se trouvait actuellement chez ses parents, les sauvages de la montagne, pour en prendre une autre. Il devait rentrer la nuit même sous l’escorte de membres de la tribu de sa nouvelle épouse.
- C’est ici, dans ces villages pépohoans, que j’ai observé l’unique exemple de l’emploi, par les Chinois, d’agents pour traiter avec les naturels de la contrée. Il semble que les Pépohoans servent fréquemment d’intermédiaires dans le commerce interlope entre les montagnards et les Chinois. Ces derniers, en effet, quoique négociants patients et déliés, sont rarement doués de l’esprit d’aventure et ont une peur horrible des montagnards. Ce sentiment, d’ailleurs, n’est pas dénué de fondement. Tout récemment, dans un village des montagnes, un missionnaire surprit les habitants ornant leurs huttes de crânes de Chinois. On assure, de plus, qu’ils sont cannibales. Et, fait étrange, les armes et les munitions dont se servent les tribus montagnardes, pour tuer les fauves et les Chinois, leur sont fournies parles Chinois eux-mêmes.
- Les liens de famille, entre ces tribus et les Pépohoans, sont constamment resserrés par des unions réciproques. La cérémonie du mariage est d’une extrême simplicité. Le père de la fiancée prend sa fille parla main et la délivre à son futur seigneur et maître ; puis, on se met à table et l’on boit à outrance. Dans les vieilles relations hollandaises, il est dit que l’offre d’un présent par le prétendu et son acceptation par la jeune fille suffisent pour rendre le mariage légal, conformément à la règle : Nuptias non co?icubitus, sed consensus facit. Le mariage se dissout avec une égale facilité. En vérité, il est permis de croire que les « Amoureux libres » d’Amérique ont em-
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- prunté leur doctrine d’inconstance et leurs volages pratiques aux: peu chevaleresques tribus de Formose.
- Hong nous reçut avec la plus grande cordialité et voulut absolument sacrifier un cochon pour accomplir dans toute leur plénitude les rites de l’hospitalité. En conséquence, l’animal fut égorgé devant la porte, en présence d’une bande de chiens faméliques qui se livrèrent un combat acharné autour du sang répandu.
- Mon domestique Ahong m’assura solennellement que des gens qui comprenaient si bien l’usage du porc rôti ne pouvaient être classés dans la catégorie des barbares.
- Je recueillis ici un certain nombre de mots de l’ancien idiome pé-pohoan que le lecteur trouvera à l’appendice.
- Le lendemain matin, nous nous remîmes en route sous la direction de Gouna, le plus jeune des fils de notre hôte. C’était un vrai sauvage, pétillant d’entrain et de gaieté, et portant, pour tout vêtement, une couronne de fougères, de sorte que la chaleur ne devait pas l’incommoder beaucoup.
- Nous descendions un étroit sentier conduisant au lit des-séchéMc la rivière, lorsque tout à coup se dressa devant mes pas la tête d’un . serpent jaunâtre mesurant plus de deux mètres de longueur. Je lui appliquai sur la nuque un coup d’un gros bambou que je tenais à la main, sur quoi le reptile s’enfuit rapidement. En arrivant au bas de l’escarpement, nous le retrouvâmes caché sous une énorme pierre. Avec l’aide d’un ou deux indigènes, je soulevai la pierre, et notre ennemi s’élança sur nous, sifflant, les yeux enllammés et dardant sa langue fourchue. D’un second coup de bâton je le tuai net. Il était trop grand pour que je pusse l’emporter; aussi l’abandonnai-je aux Pépohoans qui, dit-on, sont très-friands de serpents.
- Je désirais vivement traverser la rivière, mais j’en fus empêché par les indigènes qui me dirent qu'un mois auparavant deux hommes avaient été tués par une tribu hostile sur la rive qui nous faisait précisément face.
- Dans ce canton, je reproduisis quelques bons types des tribus aborigènes. Je pris également une photographie du paysage.
- A deux heures nous nous dirigeâmes vers Lakoli, distant d’environ vingt kilomètres. Nous trouvâmes une petite rivière roulant une eau fortement alcaline. Sur les bords, l’alcali, la soude et la potasse s’étaient cristallisés en quantité assez considérable pour avoir l’apparence d’une récente chute de neige. Les berges s’élevaient actuellement de soixante mètres environ au-dessus du lit propre de la rivière, et l’on y remarquait des couches alternes d’argile et de roc.
- Devant nous se déployait un panorama d’une imposante grandeur. Les montagnes s’étageaient les unes au-dessus des autres, inondées, de là lumière pourprée du soleil couchant, et couvertes d’épaisses-
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- forêts vierges qui en adoucissaient les gigantesques contours. Ici, un torrent, s’élançant du haut d’un noir abîme, tombait en écume sur les rochers et se perdait dans la forêt. Partout, autour de nous, nous pouvions nous assurer que la puissance qui avait revêtu ces grandioses montagnes d’un manteau de verdure éternelle, avait étendu sa sollicitude jusqu’aux plus petites fissures des rochers ; en fleurs, en fougères, en mousses, nous y découvrîmes tout un monde de microscopiques beautés.
- La splendeur de cette région pendant la saison des pluies doit défier toute description. Alors des milliers de cataractes, enveloppées de vapeur, illuminées de toutes les couleurs du prisme, jaillissent des flancs des montagnes et se précipitent en mugissant vers la rivière, leur réceptacle commun.
- En face de nous, comme dans un paisible vallon, nous apercevions le village de Lakoli — quelques grossières habitations et quelques champs labourés entourés d’une épaisse ceinture de jungles. A la lumière successivement décroissante du jour, nous distinguions ses haies vives, ses palmiers, ses arecs et ses manguiers. Mais bientôt tout fut plongé dans les ténèbres, et nous nous dirigeâmes presque à tâtons vers le village. Nous entendions les sons d’une musique sauvage, des éclats de rire et le bruit des pas des danseurs ; mais nous ne vîmes pas une âme avant d’avoir atteint la cabane d'un certain Kino-Siang, une vieille connaissance du docteur Maxwell.
- Ici, nous ne reçûmes qu’un froid accueil. Le vieillard, anéanti par les effets combinés de rhumatismes et de la fumée d’opium, était dans une hutte voisine, où nous le trouvâmes se faisant éventer par une jeune esclave. Son fils, un grand gaillard dont la taille dépassait deux mètres, se tenait debout sur le seuil de la cabane, ayant auprès de lui sa femme, qui appartenait à une tribu montagnarde amie. Les parois extérieures de cette habitation étaient festonnées de crânes de daims et de hures de sangliers, trophées de chasse du propriétaire. Quand le père eut achevé sa pipe d’opium, il daigna nous permettre de nous établir pour, la nuit dans une cabane.
- Désirant me procurer de la nourriture, ainsi qu’un vase pour y faire bouillir jusqu’à dessiccation mon bain de nitrate d’argent (les photographes comprendront la nécessité de cette opération), je me rendis, à la lumière d’une torche, chez un nommé La-Liat, un natif d’Amoy, qui exerçait ici le commerce d’échange avec les montagnards. Nous ne vîmes dans sa butte que peu ou point de marchandises. Sur le plancher d’argile, une table au-dessus de laquelle brûlait en vacillant une mèche plongée dans une coupe d’huile. Dans ce triste intérieur était réunie une bruyante compagnie occupée à fumer et à boire.
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- Notre entrée lut à peine remarquée et personne ne se dérangea pour nous recevoir. On n’avait rien de ce que nous demandions ; pas meme un mot de politesse ne nous fut adressé. Une vieille femme ivre se leva en titubant, une théière de sam-shu à la main, et offrit de nous vendre le vase après qu’elle en eut soigneusement vidé le contenu. Sur ces entrefaites, La-Liat, qui dormait sur une sorte de comptoir, s’éveilla, reconnut son ami, et consentit à trafiquer avec nous. Fait étrange à relater, en souvenir de ses anciennes relations avec le docteur, il nous fournit une douzaine d’œufs avec une cruche brune, et refusa absolument d’en recevoir le prix, de sorte que nous fumes obligés de le contraindre à accepter notre argent. Il nous fit voir ensuite du camphre brut, des pelleteries, des bois de cerfs, des défenses de sangliers, des rotins, et autres articles qu’il avait acquis d’une bande de sauvages venus, de leurs terrains de chasse, àLakoli, le jour précédent. Il leur avait donné en échange des perles de verre, du drap rouge, des couteaux et de la poudre.
- Notre guide armé dormait sur une natte auprès de nous, tandis que Ahong et moi nous faisions bouillir mon bain dans le vase de porcelaine, occupation qui se prolongea jusque vers deux heures du matin. C’était une œuvre des plus fastidieuses. Quand nous fûmes installés devant le feu, Ahong s’endormit. Ensuite, ce fut mon tour ; puis nous dormîmes tous deux et nous fûmes obligés de ranimer le feu qui menaçait de s’éteindre. Je grondais mon domestique ; bientôt après je me laissais moi-même aller au sommeil, et cela dura ainsi jusqu’à ce que le liquide fût complètement évaporé.. A un moment, les vapeurs alcooliques prirent feu... Un cri terrible me réveilla en sursaut, j’ouvris les yeux et je vis tout contre mon visage la face ridée d’une vieille sauvage qui fixait sur moi des regards flamboyants. On l’avait probablement placée là en sentinelle pour nous épier, et elle disparut instantanément dans les ténèbres d’où elle était sortie... Ahong, troublé dans son sommeil,
- aperçut l’apparition et déclara que c’était le.enfin Celui dont il
- ne voulait pas prononcer le nom ! Mais sa tranquillité était désormais détruite. Je ne saurais dire moi-même ce que pouvait être cette vieille sorcière ni de quelle façon elle s’évanouit. Hideuse, les yeux hagards, elle n’avait certainement rien d’humain ; et sa fuite fut aussi rapide et aussi silencieuse que la bouffée de fumée qu’elle tirait avec rage de sa courte pipe de bambou.
- Nous reposâmes quatre heures, et au point du jour nous étions debout et prêts à nous remettre en route. Mon opération de la nuit avait complètement réussi à restituer toutes ses qualités à mon bain de nitrate d’argent; seulement l’eau dans laquelle j’avais l’habitude de le diluer était tellement alcaline, que je dus employer une bonne dose de vinaigre chinois pour l’aciduler légèrement.
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- Comme je ne parlerai plus de Formose, je crois utile, à partir de ce moment, de condenser quelque peu ma narration.
- Au retour, en atteignant le sommet de la première chaîne, au-dessus de Lakoli, je sentis qu’au lieu d’installer mon appareil, je ferais mieux de m’étendre et de dormir; mais nous n’en avions pas le temps ; car, outre le travail photographique qui devait se prolonger pendant la journée, nous avions, par la route que nous suivions, de quarante à cinquante kilomètres à faire avant la nuit.
- Le docteur Maxwell ne se sentait pas bien ; il avait cependant promis d’être à Baksa le lendemain afin d’y diriger le service de la chapelle. Nous poursuivîmes donc notre chemin. Au pied d’une autre chaîne, sur la berge d’une rivière, je pris deux nouvelles photographies, et nous nous arrêtâmes quelques instants pour admirer un étang couvert de joncs et baigner nos pieds dans ses eaux fraîches et limpides. A notre approche, des myriades de petits poissons plongèrent et allèrent s’abriter sous les cailloux. La surface était sillonnée d’insectes étranges qui passaient comme des étincelles à travers les roseaux. Perché sur une large feuille, un énorme crapaud surveillait tous nos mouvements avec autant de sang-froid que de gravité, et paraissait s’attendre à des excuses pour l’interruption de sa toilette matinale.
- Tout le reste de notre route s’accomplit péniblement à travers monts et vallées.
- A midi, nous fîmes halte dans un petit village, vis-à-vis d’une hutte ou une vieille femme vendait des fruits. Une foule de Pépo-hoans, dont le vêtement eût été décent s’il avait seulement couvert leur nudité, vinrent nous voir manger. C’était pour eux un spectacle sauvage, s’il faut en juger par les grognements et les exclamations qui leur échappaient tandis que nous dévorions avidement nos œufs durs et ingurgitions notre thé. Toutefois l’expression dominante, sur la physionomie de ces gens si élémentairement vêtus, était celle d’une stupide curiosité. Il faut dire que la satisfaction qu’ils semblaient ressentir égalait à peine celle que nous éprouvions nous-mêmes en calmant ainsi notre furieux appétit. Selon sa coutume, le docteur causa avec les indigènes et indiqua quelques prescriptions pour les malades.
- Notre halte suivante, eut lieu sur les bords d’une grande nappe d’eau où nous nous plongeâmes avec délices. C’était peut-être une imprudence, mais elle nous procura un soulagement momentané.
- Peu d’heures après, mon ami se sentit très-mal et dut s’étendre à l’ombre de quelques arbrisseaux. Il n’y avait pas d’eau dans un rayon de quelques kilomètres. Sur sa demande, je lui administrai une dose de quinine et de fer, et, au bout d’une heure, nous pûmes nous remettre en route. Je pris une vue de l’un des grands puits
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- argileux de cette région ; mais ce ne fut que seize kilomètres plus loin que je pus trouver une goutte d’eau pour laver la plaque et obtenir l’épreuve négative. Ce fut, toutefois, l’une de mes meilleures photographies.
- Sur la montagne qui domine Baksa, nous nous arrêtâmes dans une hutte où l’on nous offrit un vrai régal, une coupe de miel vierge. En descendant la rampe que j’ai décrite au départ, mon pied glissa ; heureusement j’esquivai l’effroyable chute en m’accrochant au roc dont les arêtes tranchantes me blessèrent cruellement les mains.
- Est-il besoin de dire qu’enfin arrivés à Baksa, notre repos pendant la nuit fut aussi calme que réparateur ? Quoique très-souffrant de la fièvre, mon ami se trouva cependant assez bien pour conduire le service de la chapelle le lendemain matin. Ce jour-là, tout travail était suspendu à Baksa, et plus de trois cents fidèles fort dévots en apparence assistèrent au service divin. A la chapelle est annexée une école où les enfants et même les adultes apprennent à lire et à écrire dans le dialecte chinois d’Amoy.
- Deux ou trois airs indigènes avaient été adaptés à nos hymnes; ils étaient empreints d’une harmonie quelque peu sauvage et plaintive, ayant plus d’un point de ressemblance avec les soupirs du vent dans les vieux arbres des forêts du pays, ou avec le fracas des orages sur les rochers de ses côtes. A l’exception de ces airs — simples ballades que se lèguent les générations — les Pépohoans n’ont, que je sache, ni musique ni instruments. Très-primitifs dans leurs habitudes, ils ne pratiquent d’autre industrie que la culture du sol, et encore de la façon la plus élémentaire. Mais ces tribus abandonnées à elles-mêmes possèdent un charme qui leur est propre : une complète bonne foi et une grande probité. Toute la journée, mes caisses restaient ouvertes sans surveillance d’aucune sorte, et jamais je ne perdis la valeur d’une épingle.
- Il me faut maintenant quitter Formose, cette île non moins remarquable par ses splendeurs naturelles que par le caractère hospitalier et la simplicité de ses habitants. Plus tard, je l’ai traversée jusqu’à Takow, dans le but de visiter les cantons sauvages, situés plus au sud ; mais les habitants de ces cantons se trouvaient, pour le moment, en guerre avec les Chinois, et leur territoire ne pouvait •être abordé avec sécurité.
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- CHAPITRE XII
- La province de Fu-kien. — Le fleuve Min. — L’arsenal de Fou-tchow. — Les canonnières chinoises. — La ville et le grand pont de Fou-tchow. —Une cité des morts. — Ses habitants. — Les mendiants, les voleurs, les lépreux. — Le monastère de Kou-shan. — Le taureau en prière. — L’ermite. — Culture du thé sur les montagnes de Pailing ou Paëling. — Voyage sur le Min. — Tchui-kow. — Une ferme.
- Quittons maintenant l’île de Formose et revenons sur le continent, dans la province de Fu-kien, où j’ai pu recueillir,, quelques renseignements sur les progrès récemment faits par les Chinois dans l’art militaire et dans la construction des engins de guerre.
- Le Min, qui traverse la province de Fu-kien, est l’un des principaux canaux par lesquels s’opère le drainage de la région montagneuse où s’élèvent les monts Bohi. C’est aussi la voie par laquelle descendent vers la mer, pour être ensuite exportés, les produits d’un des districts de la Chine les plus riches en thé. Le fleuve, bien que large, n'est navigable pour les grands navires que jusqu’à Tchui-kow, ville située sur la rive gauche, au pied de dangereux rapides qui se trouvaient jadis à environ 160 kilomètres de la côte.
- Celle des bouches du Min qui coule le plus au sud fait face à un-groupe d’îles connues sous le nom de « Chiens-Blancs ».
- . Il y a deux autres bouches, celle du nord, entre l’île du Pic-Aigu et le continent, qui ne peut recevoir que des navires d’un faible tirant d’eau, et celle du milieu, découverte tout récemment. Cette dernière a une largeur de près de 1,200 mètres et une profondeur de trois brasses à marée basse ; et sauf pour les navires qui se dirigent vers le sud, c’est la bouche la plus spacieuse et la plus directe.
- Un phare actuellement en voie de construction sur les « Chiens-Blancs », sera pour le port d’une immense utilité. Les passes de Kian-pai et de Min-ngan, par lesquelles on arrive aü mouillage, rappellent l’entrée de la rivière des Perles.
- Le port, situé à environ 50 kilomètres de l’embouchure, est assez grand pour recevoir toute la flotte marchande de la Chine. On lui
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- a donné le nom de « Mouillage de la Pagode », à cause d’une petite île sur laquelle s’élève une vieille pagode. N’était cet édifice aux formes si exclusivement chinoises, on pourrait facilement se croire transporté sur la Clyde1. Là s’élèvent les maisons d’une petite colonie européenne et, plus loin, un dock, de hautes cheminées et de nombreux ateliers où se font entendre distinctement le bourdonnement des machines et le fracas des marteaux à vapeur. C’est l’arsenal de Fou-tchow ; il occupe un terrain bas, autrefois marécageux, et ressemble de loin à un village manufacturier anglais.
- Sur la colline, au milieu des habitations dont nous venons de parler, se dresse un temple de pierre, en forme de croissant et de proportions imposantes. Il est destiné à conjurer la puissance des Feng-tchui, ou protecteurs géomanciens de la localité, gravement offensés par la construction d’un arsenal dont le modèle est de provenance étrangère.
- Cet arsenal, comme tous les établissements chinois de môme nature, doit son existence à la nécessité où se trouva le gouvernement chinois de refaire ses armements avec la plus grande rapidité possible. Les Feng-Tchui furent alors traités avec peu de considération ; ils durent céder aux tristes conditions du temps et furent relégués sur cet humble coteau où ils peuvent, dragon terrestre et tigre céleste, pleurer ensemble sur les outrages que leur fait subir un siècle dégénéré. C’est ainsi que nous voyons, quand le besoin l’exige, les superstitions les plus chères au cœur des Chinois céder au courant des idées modernes.
- Les dernières nouvelles nous apprennent que depuis l’expédition des Japonais àFormosc, des communications télégraphiques ont été établies entre la côte et la ville de Fou-tchow ; que les autorités se proposent de relier Formose au continent par un câble sous-marin, et que l’on a fait afficher sur les poteaux du télégraphe que quiconque les endommagera sera sévèrement puni. De telles mesures auront facilement raison des terreurs superstitieuses de la basse classe, car les savants mandarins sont regardés par tout le monde comme les meilleurs appréciateurs des Feng-Tchui et de leurs influences.
- Mais visitons l’arsenal.
- Le premier bâtiment où nous entrons, en débarquant, nous rappelle par son apparence générale et les dimensions de sa toiture une vaste gare de chemin de fer. Une grande porte s’ouvre sur une longue travée en fer bordée, des deux côtés, de forges dont les feux sont entretenus par des soufflets à vapeur. La machine a une roue motrice de dimensions colossales et fait marcher des marteaux à va-
- 1. Rivière d’Écosse dont le cours est de 128 kilom. (Note du traducteur).
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- peur assez puissants pour forger l’arbre des plus grands steamers, 'et assez délicats pour redresser une épingle tordue.
- Quelque étrange que cela puisse paraître, ces instruments prodigieux firent peu d’impression sur les spectateurs chinois qui, pour la première fois, les virent à l’œuvre. Est-ce parce que les fils du Céleste-Empire n’aiment point à montrer une émotion vulgaire lorsqu’ils sont mis en présence de quelque merveille de l'industrie moderne ? N’est-ce pas plutôt la conséquence de l’apathie et de l’indifférence stupides qui caractérisent ce peuple? Le fait est difficile à décider ; mais je me souviens parfaitement d’avoir entendu une dame m’exprimer la surprise qu’elle éprouva lorsque, débarquant en Angleterre avec une bonne chinoise qui n’était jamais venue en Europe, elle vit cette femme traverser Londres sans manifester aucune surprise et entrer dans un wagon de chemin de fer comme si toute sa vie elle avait voyagé en train-express. Elle fit pourtant cette remarque : « Too muchee fast pidjin, very good for Englishman, but too muchee hobbery for a Ghinese gentleman. » (Ça va beaucoup trop vite, cette machine-là ; très-bon pour les Anglais, mais trop agité pour les Chinois.)
- Le second atelier que nous visitons est aussi vaste que le précédent et contient le squelette à peu près complet d’une gigantesque machine destinée à la fabrication de plaques de fer ou d’acier pour le blindage des navires de guerre. Une roue motrice en fer, de cinq mètres et demi de diamètre, est déjà en position. Après avoir traversé une grande cour pavée, sur un des côtés'de laquelle des wagons courant sur des rails transportent les matériaux de construction dans les différents ateliers établis sur une ligne parallèle aux rails et donnant sur le fleuve, nous entrons dans les ateliers où s’exécutent tous les genres de travaux qui relèvent du génie naval et militaire. — Dans l’un d’eux est une sorte d’école où le lavis et le modelage sont enseignés par des maîtres français. Tous ces instructeurs furent unanimes à m’affirmer que les Chinois étaient merveilleusement aptes à comprendre les divers procédés mécaniques employés dans l’arsenal. Un grand nombre de ceux qui travaillent aux tours à vapeur, aux machines à raboter et à laminer, étaient, deux ou trois mois auparavant, de simples manœuvres ; et cependant ils tournent maintenant des arbres de couche et autres, et réduisent des plaques à l’épaisseur voulue, aussi exactement que s’ils avaient fait un long apprentissage.
- Dans un des ateliers, une puissante machine perce, en moins d’une seconde, dans des plaques pour chaudières à vapeur, des trous dont un seul exigerait de la part d’un forgeron indigène une demi-journée de travail. Ailleurs, nous trouvons des ouvriers fabriquant des moules de bois pour des objets en fonte, et d’autres construisant
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- des modèles de machines à vapeur à l’usage des élèves de cette grande école professionnelle.
- Il y a une foule d’admirables spécimens d’ouvrages très-compliqués faits uniquement d’après des dessins et qui dénotent un haut degré d’habileté et de savoir de la part des ouvriers. Tous ces résultats ont été obtenus sous la surveillance de chefs d’atelier européens. D’après ce que j’ai vu dans ces arsenaux, je crois fermement que les Chinois jugeront convenable de répudier leurs grossières et superstitieuses idées concernant les inventions et les procédés étrangers, ils excelleront dans tout ce qui a trait aux sciences exactes et à leur application pratique à la construction des machines. Règle générale, les Chinois sont soigneux, diligents et exacts dans leurs occupations. De là vient la facilité avec laquelle un simple manœuvre peut être dressé, dans un établissement comme cet arsenal, à diriger une machine où une seule erreur dans le maniement d’un levier, un seul tour de plus ou de moins à une vis, pourrait lui coûter la vie.
- Les élèves de l’école professionnelle attachée à l’arsenal y sont pensionnaires. On leur enseigne à lire et à comprendre les livres étrangers, de sorte qu’ils peuvent s’assurer par eux-mêmes que la science est le véritable Feng-tchni du progrès chez les peuples de l’Occident. On ne regarde à aucune dépense pour mettre cette institution sur le meilleur pied possible. Les mandarins attachés à l’arsenal ne montrent pas sans une vanité bien excusable les canonnières à vapeur qui ont été construites sous leurs propres yeux. Une de ces canonnières avait été lancée quelques jours avant notre visite et il y en avait déjà une autre sur le chantier.
- Nous allâmes visiter la première, à bord de laquelle nous fûmes reçus par le capitaine et par son lieutenant, Chinois tous les deux. Ils nous montrèrent le navire en détail. Un de mes amis, marin lui-même, affirma que tout dans la construction' de ce navire était parfait. Le bois était verni et rehaussé de fines moulures en or. Le salon et les cabines des officiers étaient décorés avec la même simplicité élégante. Dans le quartier des matelots nous remarquâmes que chacun d’eux avait un solide coffre de bois de teck destiné à renfermer ses effets en même temps qu’à lui servir de siège.
- Sur le pont de cette canonnière est une énorme pièce Armstrong; tous ses canons seront du même modèle. Elle sera donc un formidable adversaire, sinon pour les Européens, du moins pour les pirates indigènes.
- Nous nous faisons ensuite conduire à un navire qui est au large en face de l’arsenal et dont l’équipage, depuis le capitaine jusqu’au mousse, est entièrement composé de Chinois. Nous y sommes reçus par un soldat de marine qui nous fait un salut militaire et nous dit
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- en assez bon anglais que nous trouverons le capitaine dans sa cabine. L’uniforme de ce soldat est très-élégant : il se compose d’un turban noir, d’une blouse bleue, de pantalons à bande rouge et-d’une paire de bons souliers. Un ceinturon serre la taille et porte une cartouchière et un sabre.
- Un officier de marine s’avance pour nous recevoir et dit :
- « Si vous le voulez, je peux vous montrer mes hommes faisant l’exercice. »
- Nous acceptons cette offre avec plaisir, et il continue :
- « J’ai deux escouades, l’une composée de recrues et l’autre de vieux soldats bien exercés. »
- Comme l’exercice ne doit avoir lieu que dans un quart d’heure, nous acceptons l’invitation que nous fait le capitaine d’entrer dans sa cabine.
- Sous beaucoup de rapports, elle ressemble à celle des canonnières anglaises ; seulement, sur une petite table soutenue par d’élégants tasseaux, nous remarquons un étrange assortiment d’instruments nautiques au milieu desquels est placée une petite idole. Cette idole est le seul indice visible de la superstition chinoise. Elle sert, sans doute, comme le baromètre et le thermomètre, à avertir des orages et à indiquer les jours propices à la navigation. Néanmoins, tout, autour de nous, porte des traces évidentes de progrès.
- Après avoir pris un verre de vin avec notre aimable hôte, nous remontons sur le pont pour voir comment manœuvrent les soldats de marine. Le clairon sonne, et les hommes, leur fusil Enfield à la main, se mettent ou plutôt se bousculent en ligne, six ou huit à la fois. Puis un retardataire sort la tête hors de l’écoutille, comme pour voir si sa compagnie ne pourrait pas se dispenser de lui, et arrive enfilant sa blouse et ses pantalons, et boucle son ceinturon au moment où il se met en ligne. D’autres portent mal leur fusil. Us parviennent enfin à se mettre en rang, et il semble que tout va bien marcher, lorsque tout à coup l’un des hommes, pris d’une démangeaison, laisse tomber son arme pour se gratter. Un autre sort poliment des rangs pour aller cracher par dessus le bastingage ; et l’exercice continue ainsi, compris, en ce qui touche aux détails, parla plupart des hommes, mais, à ce qu’il nous semble, absolument incompris quant au but. Rien n’est plus éloigné de ce que nous entendons par discipline navale ou militaire. Il est possible toutefois que, durant les deux dernières années, ces soldats aient pu se familiariser un peu avec une discipline plus sévère, car ils ont un excellent instructeur européen, qui réside à l'arsenal, où il est plus spécialement chargé d’apprendre l’exercice à la nouvelle génération de cadets de l’école navale.
- Ayant entendu dire que les chronomètres et les télescopes en
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- usage à bord des canonnières étaient construits p*ar des ouvriers chinois, nous voulûmes voir par nous-mêmes de quoi ils étaient capables dans cet art, et nous allâmes visiter le département des constructions optiques et horographiques. Il est certain que nous y vîmes des ouvriers indigènes occupés à polir des lentilles ; mais c’étaient des lentilles du caractère le plus primitif,—piano-convexes pour des oculaires de télescopes, —et rien ne put nous indiquer qu’ils eussent seulement les premières notions nécessaires à la production des objectifs achromatiques qui constituent la portion la plus importante de l’instrument. Tout capables qu’ils sont de construire quelques-unes des parties d’un chronomètre, ils n’en comprennent pas encore bien le mécanisme, et ils n’ont ni les outils ni les connaissances suffisantes pour en établir un complet.
- Les opticiens font des boussoles, des portions de sextants et la monture d’autres instruments nautiques. Il est difficile de dire comment ils ont acquis cet art, car leur instructeur étranger m’avoua. cru’il n’avait pas la moindre connaissance de la langue chinoise.
- M. P. Giguel était le directeur en chef de cet établissement. C’est à lui que les Chinois sont redevables de leur succès. Ce n’est certainement pas une petite affaire que d’avoir, en un temps relativement court, amené cette petite colonie de travailleurs à un degré d’habileté qui leur a permis de construire eux-mêmes une petite flotte de canonnières qui ne dépareraient pas nos propres chantiers de construction.
- Le vice-roi Tso, sous les auspices duquel l’arsenal a été bâti, mérite aussi des éloges, bien qu’il n’ait pas été le premier à voir combien était impérieuse pour sa nation la nécessité d’un changement dans le mode de construction des engins de guerre.
- Les dépenses mensuelles de cet établissement sont évaluées à 17,000 livres(423,000 fr.).Il paraît que tout récemment les autorités ont renvoyé leurs employés étrangers ; mais il me serait impossible de donner les motifs de cette mesure qui fut prise juste au moment où les Japonais envahirent Formose.
- La ville de Fou-tchow, l’une de celles où se fait le plus grand commerce de thé, est à 11 ou 12 kilomètres au-dessus de l’arsenal et du port où les navires viennent prendre leurs chargements. De tous les ports ouverts aux étrangers, celui-ci est peut-être le plus pittoresque, et son pont de pierre, vieux de « dix mille âges1 », prouve que les anciens Chinois auraient pu, s’ils l’avaient voulu, laisser à la postérité des monuments plus dignes de leur civilisation et de leur
- 1. Est-il possible que l’auteur ait employé le mot âges, « Ten thousand âges, » dans le sens de siècles ? Et s’il nel'a pas fait, qu’a-t-il voulu dire ?
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- génie que leur grande et lourde muraille, et qui auraient du moins jeté quelque éclat sur les pages obscures de leur histoire. Ce pont fut construit, dit-on, il y a environ 900 ans *, et, sauf dans sa balustrade de pierre, il n’affiche aucune prétention ornementale. Il est on ne peut plus évident que ceux qui le construisirent n’eurent en vue que l’utilité et la solidité ; les énormes masses de granit dont il est composé, témoignent, par leurs proportions colossales, de l’habileté des anciens ingénieurs qui élevèrent au milieu du fleuve
- les piles de pierre sur lesquelles ils mirent ces masses en position. Le pont n’a pas moins de 400 mètres de développement, et quelques-uns des blocs de granit qui s’étendent d’une pile à l’autre ont plus de 12 mètres de longueur.
- Le quartier des étrangers, séparé de la cité de Fou-tchow par le grand pont et par une petite île qui, en cet endroit, tient le milieu du fleuve, occupe un terrain consacré autrefois à la sépulture des morts. La répugnance des indigènes à voir des « diables étrangers » bâtir leurs habitations modernes sur le sol même qui avait servi
- 1. A ce compte-là, les âges dont il est question ci-dessus seraient de onze ans-et demi.
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- de champ de repos aux ancêtres d’une partie de la population fut une source de nombreuses difficultés. Mais l’argent, dont la puissance n’est pas moins grande ici que partout ailleurs, les fit à la longue toutes disparaître ; les mânes des ancêtres se laissèrent môme réconcilier par des offrandes judicieusement faites à leurs autels. Maintenant, sur ces collines, la poussière des morts, depuis longtemps oubliés, est foulée aux pieds par les odieux étrangers et sert à faire fleurir les roses qui embellissent les jardins. On a même poussé l’irrévérence jusqu’à tirer parti des tombes sous lesquelles on voit les poules et les porcs se réfugier pour éviter les ardeurs du soleil.
- Pas n’est besoin, du reste, de décrire en détail les résidences des étrangers à Fou-tchow ; le lecteur, pour les connaître parfaitement, n’a qu’à se représenter une antique maison de campagne, avec son jardin d’un hectare environ, comme on en voit encore un grand nombre dans le comté de Surrey b L’ameublement et les accessoires sont, autant que le permet le climat, ceux d’une maison européenne. Quant à la multitude des bureaux et entrepôts qui bordent le fleuve, tout un volume ne suffirait pas à dévoiler les mystères du commerce de thé qui s’y fait.
- Les résidents forment une société fort agréable. Ils ne sont pas sans avoir leurs querelles intestines, car ils ont beaucoup de loisirs quand la saison durant laquelle se fait le commerce du thé est passée ; mais, d’ordinaire, ils ont la sagesse de ne pas perdre leur temps en vaines rivalités, et ils vont chercher une récréation salutaire dans les montagnes et les hautes vallées de la province. Je n’éprouvai d’autre regret, en quittant Fou-tchow, que de ne pouvoir y rester plus longtemps.
- Après avoir parlé du cimetière sur lequel s’élève le quartier des étrangers, il ne sera pas hors de propos de dire quelques mots des vivants que l’on rencontre dans un cimetière voisin. Mais avant de décrire la condition misérable de ces infortunés, jetons un coup d’œil sur celle des indigents de Fou-tchow en général.
- La mendicité en Chine est une profession reconnue et protégée pour ainsi dire par les autorités civiles.. Il ne saurait en être autrement, les institutions de bienfaisance du pays ne pouvant soulager un dixième des misères auxquelles sont en proie les localités populeuses. Il n’y a aucune loi des pauvres, et la seule mesure adoptée pour pallier les nombreux inconvénients de la mendicité publique, consiste à placer les mendiants sous la juridiction locale d’un chef
- I. Comte de l’Angleterre, séparé par la Tamise du comté de Middlesex, et renfermant deux des faubourgs de Londres, Soutlmarket Lambeth.
- (Note du traducteur.)
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- responsable. La cité de Fou-tchow est divisée en quartiers, et dans chaque quartier il y a un chef, descendant d’une longue lignée d’illustres chefs de mendiants qui, comme lui, ont joui du droit de commander aux membres de leur ordre.
- Durant mon séjour à Fou-tchow, je fus présenté à un de ces rois-mendiants. C’était un invétéré fumeur d’opium, et, conséquemment, un homme déchu. Je visitai quelque temps après la maison d’un autre de ces chefs et je fus frappé de l’air de confort et d’aisance qui régnait dans sa demeure. Je. fus reçu par son fds aîné qui
- Roi des mendiants.
- me conduisit dans une chambre d’apparat, et, pendant que j’étais là, deux dames, vêtues de robes de soie, d’une tournure assez distinguée, passèrent devant la porte pour jeter sur moi un coup d’œil à la dérobée. Ces deux dames étaient la première et la seconde épouse du roi des mendiants que malheureusement je ne pus voir; il était absent pour affaires.
- Ces chefs de mendiants sont autorisés à passer avec les commerçants de leurs quartiers respectifs des contrats en vertu desquels ils lèvent une espèce de taxe des pauvres destinée à leur entretien et à celui de leurs sujets. Le paiement de cette taxe exempte les rues ou
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- les boutiques, sur lesquelles le chef a apposé sa marque, des incursions de ses troupes de déguenillés. Mais malheur au commerçant qui refuse son obole à ces mendiants ! Les plus insupportables, les plus dégoûtants spécimens de la tribu ne cessent d’assiéger sa boutique.
- J’ài vu moi-même un membre [de cette association, portant sur ses épaules un des plus hideux, des plus infects échantillons de sa race, entrer hardiment dans une boutique et déposer son fardeau sur le comptoir où le marchand était occupé à servir à ses pratiques-des ornements d’autel et des aliments destinés aux dieux. Le porteur, avec une impudence sans pareille, alluma sa pipe et se mit à fumer jusqu’à ce qu’il eût été payé pour emporter le malade.
- Voici une autre histoire qui ne le cède en rien à la première et qui m’a été racontée par un témoin oculaire. Un marchand de soieries, ayant refusé de payer la taxe des pauvres, reçut la visite d’un envoyé du chef qui se présenta tout nu, mais couvert de boue de la tête aux pieds, et portant suspendu à des cordes un bol plein jusqu’aux bords de l’eau la plus sale. S’étant placé au milieu de la boutique, il se mit à faire tournoyer le bol au-dessus de sa tête, sans répandre une goutte de son contenu, mais de façon, toutefois, que si l’on eût essayé de lui arrêter le bras, l’eau se fût répandue en une pluie dégoûtante sur les pièces de soie empilées sur le comptoir et sur les rayons.
- Mais il y a une autre classe de mendiants, plus misérables encore, qui ne reconnaissent aucune autorité au monde, et de ce nombre étaient les hommes que j’allai voir et que je trouvai faisant leur demeure des charniers d’un cimetière. La plupart des huttes bâties dans ce lieu lugubre étaient faites de briques et couvertes de tuiles. Là, dans les cercueils, les corps attendaient l’heure favorable aux rites mortuaires. Mais souvent la pauvreté et une foule d’autres causes empêchent les familles de choisir un terrain consacré et de mener à bonne fin les dernières cérémonies ; c’est ainsi qu’il arrive parfois que mort et cercueil sont oubliés jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière. Les tombes vides sont envahies par les pauvres parias qui cherchent dans les noirs enfoncements du sépulcre un abri contre le froid et la pluie, et trouvent par instants, dans l’état le plus semblable à la mort, l’oubli des maux qui assiègent leur triste existence. La première fois que je visitai ce lieu, je fus attirai; vers une tombe d’où j’entendais sortir des gémissements. La nuit tombait, et ce ne fut pas sans un sentiment de crainte superstitieuse que je me penchai sur un vieillard couvert de haillons. Il éventait un feu de branches sèches ; près de lui était un cercueil visible dans l’obscurité et je me figurai presque qu’il n’était que le spectre du mort ; mais il n’y avait pas à se tromper à l’accent de l’humanité
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- souffrante. Un vent glacé refroidissait le sang dans ses veines et torturait ses membres endoloris. Après lui avoir donné une aumône qui lui arracha un sourire pareil au ricins d’une tête de mort, jede quittai pour me rendre à un tombeau vers lequel me guidait le son de voix joyeuses, et je me trouvai en présence de quatre individus, constituant une société de mendiants. J’y retournai le matin et je les trouvai à déjeuner. Le chef, gaillard vigoureux, à demi nu, était debout à l’entrée fumant sa pipe ; de l’air d’un parfait gen tleman chinois, il m’invita à fumer avec lui. Il m’engagea ensuite à entrer et je trouvai ses associés armés des petits bâtons qui leur serventde fourchettes et occupés à faire disparaître un tas de restes recueillis dans la ville le jour précédent. Ils bavardaient bruyamment, oublieux de leurs soucis et des cercueils qui les entouraient. L’un d’eux, le bouffon de la bande, à cheval sur un cercueil, se livrait à toutes sortes de plaisanteries. Le repas fini, ils se grimèrent de façon à exciter la pitié par les plus hideuses apparences de maladies et de difformités, et se distribuèrent les quartiers respectifs qu’ils devaient parcourir pendant la journée. Ainsi, pour vivre misérablement à l’aide des plus artificieuses impostures, ils déployaient une habileté qui, employée honnêtement, aurait pu leur procurer une existence honorable, même dans un pays où les pauvres, quelque industrieux qu’ils soient, ont bien de la peine à subsister. Les cercueils, couverts d’un peu de paille, leur tenaient lieu tout à la fois de sièges et de lits.
- Après avoir visité les mendiants de Fou-tchow, je désirai savoir à quoi m’en tenir sur les agents de police. Ces hommes qui sont connus sous le nom de Ma-qui, terme qui signifie « rapides comme les chevaux, a sont attachés aux yamens des autorités locales et reçoivent du gouvernement un modique salaire auquel viennent s’ajouter des émoluments plus considérables qu’ils prélèvent sur les personnes qui cherchent à recouvrer des objets volés, et, à l’occasion, sur les voleurs eux-mêmes.
- Le Ma-qui est censé connaître personnellement tous les voleurs de profession de son district. Pour rentrer en possession d’un objetvolé, il faut d’abord faire au Ma-qui l’offre d’au moins la moitié de la valeur de l’article perdu, faute de quoi il ne retrouvera jamais rien, à moins qu’il ne puisse entrer directement et secrètement en communication avec le voleur, qui n’ayant point, dans ce cas, à partager avec l’agent de police, se montrera plus coulant sur le prix de son travail. Toutefois, les arrangements de cette nature se font plus communément par l’intermédiaire du Ma-qui, lequel ne manque pas de prélever son droit de commission tout à la fois sur le voleur et sur le volé. Le voleur ne peut refuser le prix qui lui est offert par le Ma-qui sans courir le risque d’être emprisonné et mis à la torture.
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- Je photographiai un voleur qui venait de sortir de prison. S’étant montré mauvaise pratique pour le Ma-qui, il avait été suspendu par les pouces jusqu’à ce que les cordelettes avec lesquelles il était attaché eussent pénétré dans les chairs et mis les os à nu.
- Je me suis laissé raconter l’histoire que voici sur ce même agent, lequel aurait pu être à bon droit nommé chef des voleurs. Un jour il rencontra un vieux voleur qu’il avait autrefois connu et exploité, mais qui, alors, rangé et décemment vêtu, s’efforçait de mener une honnête existence. Il le fit aussitôt arrêter et conduire en prison, et là, pour le convaincre du danger d’embrasser une carrière d’honnêteté, il le fit suspendre par les pouces, le fit dépouiller de ses habits et le renvoya avec un bras démis.
- Voleur chargé de la cangue.
- Quand un vol est commis par quelqu’un qui n’est pas du métier et si l’auteur du vol ne peut être découvert, le Ma-qui est passible de la peine du fouet. Dans ce cas-Jà il fouette ses subordonnés, qui, à leur tour, fouettent les voleurs. Si ce plan ne réussit pas, on fait publier queles objets volés ne peuvent se retrouver, mais queles agents de police ont été fouettés.
- Un mot maintenant sur la lèpre et les villages de lépreux en Chine.
- Il n’est guère de rue ou de place publique en Chine, voire dans notre colonie de Hongkong, où l’on ne puisse journellement observer quelque spécimen de cette horrible maladie ; à Hongkong même, j'ai souvent rencontré dans la matinée une douzaine de lé-
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- preux mendiant en pleine rue. Espérons que, dans notre colonie, au moins, il existe aujourd’hui quelque asile où ces malheureux puissent cacher la mort visible qui les dévore rapidement.
- Il y avait à Pénang un endroit où les lépreux aimaient tout parti-lièrement à se rassembler. Sous les vastes rameaux d’un arbre vert s’étendait une belle pelouse, et sur cette même pelouse, quand les lépreux étaient absents, j’ai vu jouer des enfants européens gardés par des bonnes indigènes. Je dois dire, toutefois, que beaucoup d’Asiatiques, aussi bien qu’un certain nombre de médecins européens qui ont soigné les lépreux, regardent la lèpre comme une ma-
- Lépreux de Fou-tchow.
- ladie qui n’est point contagieuse, et pour ma part, je suis disposé à adopter cette manière de voir. Il est certain aussi que cette maladie, bien que, dans une certaine mesure héréditaire, disparaît à la longue d'une famille. Ainsi, dans la léproserie de Canton, il existe actuellement des descendants directs d’anciens lépreux chez lesquels on ne retrouve aucune trace de la maladie, et l’on m’a cer-
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- tifié que dans celle de Fou-tchow il est permis aux habitants de se marier et d’élever leurs enfants. Le fait est évidemment vrai, .car nous y vîmes des pères et des mères entourés d’enfants bien portants, dont quelques-uns, adultes, étaient encore exempts de l’effroyable maladie qui sévissait sur la misérable communauté dont ils faisaient partie.
- Le village dont je parle est entouré de murs et situé à environ 1,600 mètres à l’est de la ville. Ce fut le 25 février 1871 que j’allai, en compagnie du révérend M. Mahood, visiter cet asile. Il était environ quatre heures de l’après-midi lorsque nous arrivâmes à la porte du village ; il tombait une pluie battante et une obscurité soudaine assombrissait le ciel. Ce temps affreux, l’aspect sinistre des nuages amoncelés sur nos têtes, ajoutaient à l’horreur de la scène. Nous fûmes bientôt entourés d’une foule d’hommes, de femmes et d’enfants, dont quelques-uns étaient trop répugnants à voir pour qu’on puisse songer à décrire leur effroyable aspect, et qui tous imploraient quelque aumône. ÎLeurs importunités ne cessèrent que lorsque le gouverneur du village, lépreux lui-même, vint rétablir Tordre parmi ses sujets.
- Il paraît que l’objet que s’étaient proposé les fondateurs de cet établissement a été perdu de vue et qu’aujourd’hui, on en fait aussi bien un moyen d’extorquer de l’argent aux lépreux riches que de rendre service à la société en séquestrant les lépreux et leur interdisant tout contact avec le monde extérieur. A ceux qui sont trop pauvres pour subvenir à leurs propres besoins, le gouvernement alloue annuellement une somme nominale, à peine suffisante pour les faire vivre un mois sur douze ; aussi ces malheureux sont-ils obligés d’aller tendre la main sur la voie publique. Je pense que, comme dans le cas des mendiants ordinaires, certaines boutiques et certaines rues s’associent pour s’assurer à prix d’argent contre ces visites importunes.
- Cette léproserie contenait un peu plus de trois cents âmes et avait, au temps de sa prospérité, possédé un théâtre pour l’amusement de ses habitants ; mais cet édifice était depuis longtemps tombé en ruines. Les rues toutefois étaient fort proprement tenues et il en était de même des maisons. Quelques-uns des habitants se livraient â divers travaux ; mais le plus grand nombre étaient incapables de travailler, par suite de la perte- totale ou partielle de leurs doigts rongés de lèpre. Eh bien, le croirait-on ! le nombre était considérable de ces malheureux chez qui l’on pouvait encore observer toutes les apparences d’un caractère joyeux. Privés de toutes relations sociales avec le monde extérieur, ils manifestaient un tendre et reconnaissant attachement pour les fleurs qui, grâce à des soins assidus, ornaient les portes et les fenêtres de leurs cabanes ; et les
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- fleurs, en retour, donnaient à ces sépulcres des vivants leurs parfums et leur beauté avec une prodigalité dont les jardins du riche auraient pu être jaloux.
- Les rues de Fou-tchow ressemblant exactement à toutes les rues des villes du sud de la Chine, nous ne nous arrêterons pas à les décrire. Fou-tchow a aussi ses promenades, ses yamens, ses temples, ses pagodes, objets du plus haut intérêt pour les citoyens de cette ville, mais sans grande importance pour l’étranger, à moins que celui-ci ne tienne à se familiariser avec d'innombrables détails concernant la religion, les Feng-tchui et l’administration locale, sujets que le cadre de mon travail ne me permet pas de traiter.
- 11 faut cependant, avant de quitter cette ville, mentionner les huîtres de Fou-tchow, qui non-seulement sont excellentes, mais en même temps fort curieuses. Ce bivalve estimé n’estpas, queje sache, un animal grimpeur ; ce n’en est pas moins le long des perches de bambou que les ‘huîtres sont suspendues en grappes, et les marchands de poissons de Fou-tchow les servent ainsi à leurs pratiques Les éleveurs d’huîtres, pour obtenir ces grappes de coquillages, enfoncent, à Fépoque de l’année'qui convient à cette opération, de grandes perches de bambou dans les bancs d’huîtres. ; les huîtres s’y attachent, et lorsqu’elles sont arrivées à maturité, on retire les perches et on les apporte ainsi chargées au marché. Chose singulière, les huîtres de Fou-tchow, différentes en ceci des nôtres qui sont presque toutes pareilles, ne suivent aucune loi commune quant à leur formation : chacune s’adapte aux circonstances et revêt la forme qui lui convient le mieux, de sorte que, dans ces longues grappes d’huîtres, il est rare qu’il s’en trouve deux qui se ressemblent.
- Parmi les métiers les plus florissants de Fou-tchow, il en est un qui mérite une attention toute particulière, c’est celui des fabricants de lampes. Une espèce de lampe des plus fragiles, mais extrêmement jolie, est faite de minces tiges de verre rapprochées et croisées de façon à imiter un treillis. La lumière tamisée par cette sorte de lampe à jour brille d’un éclat tout particulier. Je ne pense pas qu’aucune de ces lampes ait jamais été introduite en Europe; mais je crois qu’elles y auraient un grand succès, particulièrement dans les fêtes de nuit.
- Les environs de Fou-tchow sont en maints endroits charmants; à mon avis pourtant, Fang-kouang-yen-tien-tchüan, mieux connu sous le nom du monastère de Youan-fou, est le plus ravissant de tous. J’eus la* bonne fortune de visiter ce lieu de plaisance en compagnie d’un marchand étranger qui avait organisé une partie de promenade sur le Youan-fou, l’un des affluents du Min. Deux yachts avaient été équipés pour cette expédition, et vers minuit, à la marée descendante, nous partîmes de Fou-tchow. Lorsque nous
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- nous éveillâmes, au matin, il faisait un froid glacial, accompagné de grésil. Gela ne promettait rien de bien récréatif. Les montagnes escarpées que les indigènes ont nommées les Wou-hou, ou chaîne des « Cinq Tigres », étaient enveloppées d’un épais voile de brouillard qui se dissipait si lentement, que vers midi seulement les dernières vapeurs disparurent. Nous pûmes alors admirer, dans sa rugueuse beauté, le formidable rocher surplombant qui porte de nom de « Saut de l’Amant». On suppose que les « Cinq Tigres » exercent quelque influence géomantique sur la ville de Fou-tchow située un peu au nord de ces montagnes; pour contrecarrer leur action, on n’a pas manqué d’élever cinq lions de pierre que l’on peut voir dans une des principales rues de la ville.
- Les montagnes se dressent à une hauteur considérable et se terminent en rochers nus et escarpés; mais sur leurs versants, partout où a pu s’implanter un peu de terre végétale, des terrasses ont été construites, grâce auxquelles la végétation s’étale sur le liane même des rochers. Une promenade le long de la rivière, une ascension dans la montagne ont pour récompense la contemplation de mille détails charmants de forme et de couleur. Ce ne sont que fleurs et fougères de variétés infinies, pins majestueux, rochers surplombant des précipices au-dessus desquels les bouquets de bambou agitent leurs gracieux panaches. Ici un roc de forme étrange, à la tête grise de lichen, à la barbe de fougère, semble un géant couché dans la mousse ; là s’étend un banc de gazon, plus riche qu’aucun manteau de velours et brodé de mille jolies fleurs sauvages. Dans cette vallée là-bas, il suffirait d’un peu d’imagination et de la traînée lumineuse de quelques fulgores pour nous persuader que nou sommes dans le séjour des fées. Au-dessus de la vallée, dans une fissure du rocher, une branche d’arbre a formé un pont naturel sur lequel la fantaisie poétique peut placer un elfe malin, soufflant, par un soir d’été, dans son cor magique et appelant à la danse les milliers de petites fées pour lesquelles la vallée s’est couverte de son tapis de gazon. Cependant, quelque admirable que fût le coup d'œil, l’endroit, vu L'humidité qui y régnait, n’était pas parfaitement agréable.
- Nous passâmes ainsi deux jours au milieu de l’incessante diversité de paysages que nous offraient la rivière et la montagne, et le matin du troisième jour, à peu de distance des premiers rapides, nous débarquâmes pour continuer à pied notre voyage au monastère de Youan-fou. Mes amis avaient amené avec eux leurs chaises et leurs porteurs ; j’en louai une au village prochain, et mon chien, selon son habitude, s’y élança et se blottit confortablement sous le siège. La chaise, destinée aux excursions dans la montagne, était étroite, et je dus m’asseoir dans une position fort gênante. Lorsque
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- nous arrivâmes aux pentes les plus raides du sentier, les porteurs imprimèrent intentionnellement à la chaise un balancement si insupportable qu’il me fallut descendre et les menacer de les renvoyer, ajoutant que j’étais décidé à ne point marcher et que, s’ils voulaient être payés, ils n’avaient qu’une chose à faire : cesser de me secouer de cette façon.
- C’est une vieille ruse commune aux porteurs de chaises. Dans tous les pays montagneux, ils prétendent que, dans les sentiers escarpés, il est impossible d’empêcher ce balancement. Mes menaces n’en eurent pas moins l’effet désiré, et la montée, à partir de cet instant, fut aussi facile qu’elle peut l’être en chaise à porteurs. Un escalier de 400 marches (j’eus la curiosité de les compter) nous amena au ravin que domine le monastère, et qui est, je crois, le paysage le plus romantique de tous ceux que nous rencontrâmes sur notre route. Au-dessus de cette rampe, le sentier s’enfonce dans une forêt, sous laquelle croissent des fougères et des arbustes florescents, et qui aboutit tout à coup à Centrée d’une caverne. Cette caverne n’est qu’un passage au bout duquel s’ouvre le ravin. Une petite idole, devant laquelle on brûle de l’encens, est placée au pied du rocher, à droite de l’entrée.
- Sur les murs de pierre de ce tunnel et sur les rochers voisins sont gravées de nombreuses inscriptions, parmi lesquelles la suivante, qui peut être considérée comme un exemple: « Le paysage que l’on voit ici n’a d’égal que celui où les génies ont fixé leur demeure. » Beaucoup d’inscriptions ne sont que les noms des pieux visiteurs qui sont venus en pèlerinage au temple voisin. Au sortir de ce tortueux passage, nous passâmes subitement de l’obscurité à la lumière et nous nous trouvâmes au-dessus d’un vallon où croissaient des palmiers. Il nous sembla que ces quelques pas nous avaient conduits d’ùne latitude tempérée à un climat tropical. Toutefois la végétation qui nous cachait les profondeurs du ravin n’était guère composée que d’énormes fougères. En nous penchaut en arrière et en cherchant à voir le ciel à travers le feuillage, nous ne pûmes apercevoir que les couleurs éclatantes d’un curieux édifice suspendu au-dessus du ravin. Nous escaladâmes un sentier étroit taillé sur le flanc du rocher et nous pûmes enfin contempler cet étrange monastère perché sur un- énorme roc au-dessus de nos têtes et ombragé par un véritable bosquet de stalactites tombant en pointe comme des ornements suspendus à la voûte d’une cathédrale. Jamais jè n’avais vu, ni même rêvé de voir, rien de pareil à ce fantastique édifice, aux larges toits sculptés, et aux balustrades peintes des plus brillantes couleurs, n'ayant, pour le soutenir au-dessus d’un épouvantable abîme profond de plus de soixante mètres, qu’une légère charpente de poutres de bois.
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- Le rebord extérieur du dôme était frangé de plantes grimpantes-dont les couleurs contrastaient violemment avec la sombre horreur de la caverne qui s’ouvrait au-dessous. Laissant mes amis s’en retourner à Fou-tcliow, je résolus de passer quelques jours dans le monastère. Il n’était occupé que par trois moines, le premier un adolescent plein de malice, le second un homme dans la force de l’âge, et le troisième un vieillard infirme et aveugle. On me donna un appartement fait de minces planches de pin blanchies à la chaux, mais d'où j’avais une vue magnifique de la vallée qui s’étendait bien loin au-dessous de nous. Cette chambre avait pour tout mobilier une table, une chaise et un lit de bois, et sur ce dernier le dur oreiller de bois qui forme l’accompagnement obligé de cette couche peu luxueuse, mais inusable. Quant au lit lui-même, ce n’était qu’une espèce de coffre de bois peint en brun, et c’est dans cet appartement peu confortable que j’eus à passer des nuits extrêmement froides. Mes coulies dormaient dans un appartement au-dessous du mien, entassés comme des harengs dans une caque' pour se garantir du froid. Chaque soir, à l’heure où le soleil se couche, les trois moines, vêtus de leurs robes jaunes, se rendaient au temple pour prier. L’un s’agenouillait à droite d’un petit autel, le second à gauche et le troisième entre les deux, et alors, s’accompagnant des monotones instruments bouddhistes, ils' donnaient la sérénade à leurs dieux. Leur ferveur perdit beaucoup de son prestige à mes yeux, lorsque je reconnus que leur longue prière n’était qu’une insignifiante momerie pour le jeune drôle qui la chantait. Après avoir prié, il saisit un maillet de bois et se mit à frapper sur une grosse cloche, puis attaqua avec une égale vigueur un monstrueux tambour. Ainsi finit le service religieux, et le vieux moine, au sortir du temple, me parut, en vérité, infiniment plus aveugle qu’il le croyait lui-même.
- A l’aube je fus éveillé par la répétition des mêmes rites bruyants. Les matinées étaient humides et froides ; les montagnes ressemblaient à des mammouths endormis sous un voile de brouillard ; les pins aux teintes noires se balançaient en craquant tristement, et les bambous pliaient à tel point que je m’attendais â les voir se hriser sous le vent qui soufflait sur la vallée.
- Sur l’un des autels je vis une statue connue sous le nom du « Bouddha riant, » ou dieu de la longévité ; devant cette idole à l’air jovial était établi un chronomètre fait de bois de joss. Cet instrument se compose d’une série de cierges placés dans une boîte de bronze, sur deux lignes parallèles. Chaque cierge met douze heures à brûler, et quand l’un d’eux est sur le point de s’éteindre, on en allume un autre. De cette façon l’heure du jour ou de la nuit peut être exactement connue. Ce feu, me dit le vieux:
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- moine, avait été déjà, comme celui des vestales à Rome, entretenu pendant une suite innombrable d’années, avant qu’il eût reçu la mission de l’entretenir à son tour.
- Kou-shan, ou la Montagne-au-Tambour, est située à environ sept milles (une douzaine de kilomètres) de Fou-tchow, et fait partie' d’une chaîne qui s’élève brusquement au milieu d’immenses plaines •cultivées. La montagne jouit d’une grande célébrité due au fameux monastère de Kou-shan, bâti au-dessus de la plus haute de ses vallées, dans un lieu que hantaient autrefois, dit la tradition, des serpents ou dragons venimeux qui pouvaient, à leur gré, produire la peste, soulever les tempêtes, ou flétrir les moissons.
- On supplia un sage, nommé Ling-tchïau, d’intervenir pour mettre fin à ces ravages. Il se rendit au lac où les dragons malfaisants avaient établi leur demeure, et y récita une incantation appelée le formulaire de Houa-Yen, à l’audition de laquelle les serpents, en sages serpents qu’ils étaient, prirent aussitôt la fuite. Ce devait être en effet une composition littéraire d’une puissance merveilleuse, puisque ces terribles serpents eux-mêmes n’osèrent pas s’exposer à l’entendre une seconde fois; aussi l’empereur n’eut pas plutôt appris ce'miraele, qu’il ordonna d’élever en ce lieu le monastère de Houa-Yen. C’était en l’an 784.
- L’établissement, plusieurs fois détruit, a toujours été rebâti, et, à diverses époques, a reçu de tels agrandissements qu’il peut contenir aujourd’hui deux cents moines.
- La montée est dure, longue et fatigante, mais on obtient en route un bon nombre de vues pittoresques, et l’on arrive enfin au monastère en traversant un bosquet de vieux pins qui croissent à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer.
- L’établissement s’étend sur un espace considérable et ressemble sous ce rapport au grand Lamasary de Pékin. C’est de beaucoup le monastère le plus grand et le plus prospère que j’aie vu dans le sud de la Chine. Au dedans de l’entrée sont quatre statues colossales représentant les protecteurs de la foi bouddhiste, et dont le lecteur peut se faire une idée par la gravure ci-après.
- Le monastère de Kou-shan, comme presque tous les édifices du même genre en Chine, se compose de trois grands bâtiments séparés, placés l’un derrière l’(autre dans une vaste cour pavée. On y montre des reliques de Bouddha qui, chaque année, attirent de fort loin une foule de dévots. Des animaux sacrés, recrutés parmi ceux qui ont fait preuve d’un instinct extraordinaire, y sont aussi entretenus. Le plus remarquable de ces animaux était, à l’époque de ma visite, un taureau en prière. Ce taureau, dit-on, étant conduit à l’abattoir, rompit ses liens, s’élança par les rues de la ville et ne s'arrêta qu’à la porte dp yamen du gouverneur général, au moment
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- même où Son Excellence allait monter dans sa chaise'à porteurs. Aussitôt, tombant à genoux devant le représentant du trône impérial, ce suppliant cornu fit entendre une courte prière par laquelle il implorait la pitié du gouverneur. Celui-ci, muet d’étonnement, neput que faire signe à ses gardes d’emmener l’animal qui, aussitôt, fut dirigé vers le monastère, où, depuis lors, il a vécu aussi heureux que peutl’ôtre un bœuf sur la tête duquel n’est plus suspendu le couteau du boucher. Le bruit a couru plus tard que ce vénérable animal, en ar-
- Protecteurs de Bouddha.
- rivant au yamen du gouverneur, était par hasard tombé a genoux sur les degrés ; mais cette histoire ne peut être qu’une scandaleuse invention des impies, et nous ne la rapportons que pour la condamner.
- Les trois personnes de la sainte trinité étaient représentées, comme il est d’usage dans tous les temples bouddhistes, par trois statues colossales dressées sur l’autel central. Ces statues avaient plus de trente pieds de hauteur. Autour d’elles étaient des candélabres chargés de cierges allumés et d’offrandes votives de toutes sortes.
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- Je passai trois jours dans ce lieu, occupant la plus grande partie de mon temps à visiter les prêtres dans leurs cellules. L’une de ces cellules fut plus que les autres l’objet de ma curiosité. On y montait par une échelle. La cellule aux murs nus, éclairée par une petite fenêtre percée dans le toit, n’avait pour tous meubles qu’une table de bois et une chaise. J’étais toujours sûr d’y trouver quelque membre de l’ordre occupé à méditer les préceptes de sa secte et faisant sonner à de longs intervalles une cloche suspendue dans une tourelle voisine.
- A quelque distance du temple central, dans l’une des magnifiques avenues qui s’étagent sur les flancs de la montagne, on entend son-
- L’hermitage de Kou-shan.
- ner nuit et jour une cloche hydraulique, et juste au-dessus de la petite chapelle à laquelle appartient cette cloche, une profonde et sombre vallée serpente sous l’épais ombrage des bois entre des monts rocailleux qui l’enserrent comme des murailles. Un jour je m’aventurai dans cette étroite vallée et m’y trouvai soudain en face d’une statue bouddhiste élevée sur un piédestal de roche. Gomme
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- j’admirais celte statue, la trouvant la plus belle que j’eusse vue depuis longtemps, la tête fit un mouvement en avant, les membres perdirent leur raideur et l’idole descendit de son piédestal : « Verus mcessu patuit deus1 » !... Mais je ne puis vraiment affirmer cela de ce dieu à robe jaune et au front chauve.
- « Tsing, tsing, monsieur, bonjour ; d’où venez-vous ? » Tel fut le salut qu’il m’adressa en mettant le pied sur le sol. Moins terrifié qu’on n’aurait peut-être pu le craindre, je répondis à sa demande en lui disant à mon tour : « Et vous, d’où venez-vous ? » Sa réponse ne se fit pas attendre. « Il y a longtemps que je suis ici, » me dit-il.
- C’était donc là l’ermite dont la renommée était si grande. J’appris qu’il avait été commerçant à Amoy et qu’après de longues années de lutte avec le monde, il était venu finir ses jours et faire pénitence de ses péchés dans cette vallée ombreuse.
- A la chapelle, où sonnait la cloche hydraulique, nous trouvâmes un grand et maigre prêtre, amine sinistre, qui, lorsque nous eûmes examiné la roue motrice de la cloche, nous suivit en demandant un présent avec un entêtement si insupportable que je résolus de ne lui rien donner. Les bouddhistes ne suppriment jamais la vie, sans quoi je suis certain que ce brave ministre aurait volontiers offert mes jours en holocauste à son idole.
- Parmi les autres temples qui se trouvent dans le voisinage de Fou-tchow, l’un des plus remarquables est le « Temple de 111c» qui couvre la surface entière d’un îlot situé au milieu du fleuve à environ huit milles (13 kilomètres) de la ville. Ce temple est dédié à la « Reine du Ciel », divinité chère aux bateliers du Min. Un banyan (figuier d’Inde) croît sur l’île et ombrage en partie le temple.'On suppose que cet arbre compte, pour sa nourriture, sur les bontés de la déesse, car ses racines ont l’apparence d’être tout simplement soudées sur le roc.
- Les plantations de thé les moins éloignées, dans cette province, sont celles des montagnes de Paëling, à environ quinze milles (24 à 23 kilomètres) au nord de Fou-tchow. J’y fus conduit par deux de mes amis de Fou-tchow. Nous passâmes trois jours dans cette localité et logeâmes dans un-petit temple qui s’élève sur l’une des plantations. Des étrangers qui avaient visité le district avant nous avaient appris quelques mots d’anglais au prêtre chargé du soin de ce temple, et nous ne fûmes pas peu surpris, en approchant de l’édifice, de nous entendre saluer en ces termes par ce serviteur déguenillé de Bouddha, évidemment fier de faire parade de son savoir : « Goodmorning, ccin do ! you bel! » (Bonjour, peux faire ! vous pariez !)
- I. «Le dieu se fit reconnaître à sa démarche. »JVirgilo dit: Vera incessu patuit tlea. La faute de prosodie était nécessaire aux besoins de la cause.
- (Note du traducteur.)
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- « Que pouvez-vous faire ? » lui demandâmes-nous. Mais, hélas ! le vocabulaire de notre ami se bornait à cette seule phrase. S’il en avait jamais su plus long, il l’avait oublié, et peut-être n’y avait-il pas lieu de déplorer profondément cet oubli.
- Durant tout le temps de notre séjour, les nuages ne cessèrent de peser sur les monts comme une couverture mouillée. En vain demandions-nous au ciel chaque matin la promesse d’un rayon de soleil ; la brume soulevée par le vent retombait bientôt dans sa position première pour ne plus la quitter. Néanmoins, nous visitâmes les plantations, autant que nous le permirent le brouillard et la pluie, et nous remarquâmes les curieux effets du brouillard qui tantôt s’étendait en couches épaisses sur les vallées, tantôt nous
- Temple de l'Ile, sur le fleuve Min.
- permettait de voir, à travers une éclaircie, les plaines parsemées de villages qui s’étendaient bien loin au-dessous de nous. Quand nous reportions les yeux sur le sentier rapide que nous suivions au flanc de la montagne, c’était à peine si nous pouvions distinguer la tête et les épaules de nos coulies enveloppés d’un nuage de brume dans lequel tout le reste disparaissait.
- L’une des plantations de ce district appartenait, dit-on, à un comprador de Canton, employé d’une maison étrangère. Cette plantation avait une étendue considérable, ce qui est rare dans les régions où l'on cultive le thé et où la culture de cet arbuste se fai t pièce à pièce, à peu près comme suit. Les plantations spnt habituellement petites, c’est-à-dire qu’elles ont rarement plus de quelques hectares, et sont affermées aux pauvres par les propriétaires du district.
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- Envers ces propriétaires, les fermiers s’engagent à céder leurs récoltes moyennant un certain prix stipulé d'avance. Ainsi ceux qui cultivent le thé, source de si grandes richesses pour la Chine, possèdent bien rarement un capital quelconque, et, comme des millions de leurs semblables, ils peuvent à peine gagner de quoi vivre misérablement en produisant ce qui fait la fortune d’autrui. Les petits fermiers assez fortunés pour pouvoir affermer leurs terres sans hypothéquer leurs récoltes, sont regardés comme des gens à l’aise. La première récolte des feuilles se fait au commencement de la saison, c’est-à-dire vers les premiers jours d’avril. Une fois cueillies, les feuilles, d’abord séchées à e mi au soleil, sont mises en vente, par paniers, aune espèce de foire où Ton vient de tous les points du voisinage. Les marchands indigènes établis dans les ports ouverts aux étrangers se font entre eux une vive concurrence et achètent autant de thé qu'ils peuvent s’en procurer. Les achats faits, les thés provenant de ces diverses petites plantations sont mêlés ensemble par l’acheteur et soumis au procédé du séchage décrit plus haut.
- Des milliers de femmes et d’enfants pauvres sont employés à séparer des feuilles les queues et les bouts de tiges; après quoi les feuilles sont triées, les meilleures emportées et les inférieures soumises à un nouveau séchage. Quand, cette opération est terminée, le thé est réparti en deux ou trois sortes ou qualités différentes qui varient selon la quantité de thé préparée à la fois. La première qualité se compose des feuilles les plus petites et les mieux roulées ; la seconde est un peu inférieure, et la troisième contient les queues, les bouts de tiges et les rebuts. Cette dernière sorte de thé, parfaitement saine et inoffensive, s’emploie pour produire, en la mêlant à une petite quantité des meilleures sortes, les bons thés que le commerce peut livrer à bas prix.
- Les thés sont ensuite mis en caisses d’environ 28.kilogrammes, en demi-caisses de 14 kilogrammes et en boîtes d’environ 6 kilogrammes, et dirigés sur les ports libres pour y être vendus. La plus grande partie des thés de. Bohéa vient à Fou-tchow par la voie du Min, et ce voyage, comme nous le verrons bientôt, exige beaucoup de courage et d’habileté. Les cargaisons commencent à arriver à la fin d’avril, mais à l’époque dont je parle (1871), les deux ou trois dernières saisons ne s’étaient guère ouvertes que dans les derniers jours de juin. L’année précédente, les mandarins avaient fait crédit aux marchands indigènes des droits sur le thé, et les avaient ainsi aidés à garder leurs produits jusqu’à ce que la rareté eût amené les prix à un taux très-favorable à la Chine. Les Européens ne paraissent pas réussir aussi bien que les Chinois à s’entendre pour acheter les récoltes à des conditions avantageuses. La perspective
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- des bénéfices que Don peut faire en devançant ses concurrents sur les marchés de l’intérieur offre des tentations auxquelles le marchand étranger ne sait pas résister. Mais, quoique les négociants chinois jouissent de grandes facilités, comme, par exemple, d’emprunter de l’argent aux banques de Fou-tcliow sur les thés qu’ils ont en magasin, il leur faut payer de gros intérêts; la concurrence qu’ils se font sur les marchés de l’intérieur est aussi très-forte, de sorte qu’il leur arrive quelquefois de subir des pertes assez considérables. Après tout, cependant, ils ont, à force de prudence et d’habileté dans leurs associations commerciales, créé un commerce prospère et sûr. A l’appui de ce fait, on ne saurait donner de meilleures preuves que les grandes fortunes des marchands de thé chinois à Fou-tchow et ailleurs.
- Mais visitons l’intérieur du pays, et faisons-nous une idée des difficultés qui s’offrent au transit de cette précieuse denrée. Je fis une excursion de plus de deux cents milles (plus de 300 kilomètres) sur le Min, que je remontai jusqu’à la ville de Yin-Ping en compagnie de M. le juge Doolittle, dont l’ouvrage très-estimé sur la Vie sociale des Chinois est le résultat de longues années de travail assidu et d’observations exactes sur les mœurs de la population de ce district. Muni des passe-ports nécessaires, nous partîmes pour Tchui-kow, à midi, le 2 décembre, sur un yacht mis à ma disposition par un des marchands anglais de Fou-tchow.
- Voyager en bateau sur une rivière chinoise et avec un équipage chinois est une dure épreuve pour un Européen, à moins que les hommes ne se soient engagés par contrat à accomplir leur tâche pour un prix fixe et dans une période de temps déterminée. Si cette précaution a été négligée, les bateliers se mettent invariablement dans la tête que les étrangers étant riches de leur nature, tandis qu’eux-mêmes sont, nécessairement et par le simple fait de leur naissance, extrêmement pauvres, ils se doivent à eux-mêmes de tirer le meilleur parti possible de la rare bonne fortune qui leur arrive. Sous l’empire de ces considérations, ils mangent plus sérieusement, se reposent plus longuement, fument plus de pipes d’opium et donnent de plus fréquentes accolades à la bouteille de sam( shu. Le résultat de tout ceci est que le carnet reçoit beaucoup plus fréquemment des notes comme celles-ci : « Mes hommes se sont amusés tout le long du jour à faire passer le bateau sur les bancs de sable et à s’empiffrer de riz. » — « Notre corde de halage s’est encore enchevêtrée avec celle d'un autre bateau ; les deux équipages se sont querellés pendant une demi-heure ; on a passé une autre demi-heure à se faire des excuses réciproques, et une troisième à se dégager. »
- Je m’arrêtai pour prendre une vue à un endroit nommé Pak-
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- taou (tête blanche). Un pauvre colporteur qui marchait le long du fleuve portant ses marchandises sur son dos s’absorba tellement dans la contemplation de mes opérations qu’il ne s’aperçut pas que deux buffles venaient sur lui d’un autre côté. Ces buffles, effrayés à la vue de mes instruments, s’élancèrent à fond de train sur le chemin que suivait le pauvre colporteur et l’envoyèrent rouler la tête la première sur la berge. Mais ce n’était pas un homme ordinaire ; il ramassa son paquet, l’assujettit de nouveau sur ses épaules et reprit son examen à l’endroit même d’où il venait d’être si violemment délogé.
- Chaudronnier ambulant dans une ferme.
- Nous passâmes le dimanche dans un lieu tranquille nommé « Teuk-kai », on « Rocs aux Bambous ». Je descendis à terre avec mon domestique Ahong, et m’arrêtai un instant pour me reposer sur un talus de gazon, d’où l’on pouvait vaguement apercevoir notre bateau à travers une couche épaisse de broüillard qui s’élevait sur la rivière comme la vapeur à la surface d’un chaudron placé •sur le feu. Cette vapeur montait sur les flancs de la montagne en formes grotesques, laissant voir, çà et là, comme de magnifiques
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- vignettes, des bosquets de pins géants, et soudainement cachant le paysage en roulant capricieusement le long des pentes boisées. Ces vapeurs étaient un phénomène de chaque jour, causé, à ce que je suppose, par la différence de température entre l’air et l’eau.
- Nous passâmes ensuite à travers une ravissante région, où les plantations d’oliviers et d’orangers se succédaient, où les arbres pliaient sous le poids de leurs fruits, et où l’air semblait chargé de parfums perpétuels. Dans un verger, nous rencontrâmes un garde retiré sous une petite hutte de paille très-confortable contenant une table de bambou, une théière, deux chaises et une jolie chatte avec ses petits. Le vieillard, — il était si vieux qu’il ne put nous dire son âge, mais il y avait, dit-il, plus d’un demi-siècle qu’il était garde dans ce lieu, — nous montra le chemin pour aller à la ferme, et, à travers de beaux champs de canne à sucre, il nous conduisit à un groupe de maisons de brique bien bâties et fort pittoresques. Nous remarquâmes que les bâtiments réservés à la famille du propriétaire étaient entourés de fortes murailles. Près de là, dans une petite maison séparée, le médecin de la famille avait élu domicile. Lorsque nous arrivâmes, ce praticien, nommé Akoum, regardait travailler un chaudronnier ambulant. Il nous reçut d’une façon qui me parut amicale ; mais l’expression de son visage n’était pas facile à interpréter; il avaitperduune partie de l’os et delapointe de son nez, et, de plus, tandis qu’un de ses yeux nous regardait avec une affectueuse cordialité, l’autre semblait occupé surtout à veiller sur le nez cassé. Nous entrâmes dans sa boutique et de tous côtés les gens arrivèrent pour me dévisager. La plupart sans doute n’avaient jamais vu un étranger et je devins l’objet du plus curieux intérêt pour un groupe composé de femmes vraiment jolies et d’enfants charmants. Aussitôt que je me levai, ils s’enfuirent tous dans leurs maisons, d’où ils continuèrent à m’observer par toutes sortes de trous et de tous les recoins où ils pouvaient se dissimuler. Je fis un petit présent au vieillard qui, en retour, me donna quelques belles oranges.
- Nous quittâmes ce lieu et allâmes nous asseoir sur le penchant d’une colline où nous causâmes du temps passé et de nos précédents voyages. Ahong m’avoua, entre autres choses, qu’il n’avait, pour son compte, de sentiments religieux d’aucune sorte. Il s’était fait chrétien à Singapore, mais ses amisJ’avaient tant tourmenté qu’il avait abjuré le christianisme. En fait d’idées générales, il pensait que c’était une bonne chose que d’avoir de son vivant autafft de porc qu’on en pouvait manger, qu’il était aussi fort bon.d’avoir la certitude d’être après la mort déposé dans un cercueil confortable, enterré dans un endroit sec, et de devenir l’objet des soins pieux de fils survivants. Je lui parlai du christia-
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- nisme et de la folie d’adorer des idoles, quand il n’y avait pas une fleur ou un insecte qui ne témoignât de la grandeur infinie du Dieu invisible; mais je ne crois pas que mon homélie ait fait grande impression sur son esprit.
- Charue chinoise. Province de Fu-kien.
- Le jour suivant nous atteignîmes Tchui-kow. Cette ville, située sur la rive gauche du fleuve, s’étage au flanc des montagnes. Elle ne ressemble à aucune de celles que j’avais vues dans les plaines. Il y avait quelque chose de tout à fait nouveau pour moi dans sa situation pittoresque et dans ses édifices placés les uns au-dessus des autres. J’y trouvai aussi un service d’eaux très-savamment élaboré ; il consiste en tuyaux et en gouttières de bambou qui passent d’une maison à l’autre et distribuent à tous une constante provision d’eau fraîche provenant d’une source située à deux kilomètres de là, dans la montagne.
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- CHAPITRE XIII
- Commerce maritime dans la mer de Chine. — Dans le sillage d’un typhon. — Shanghaï. — Notes sur son histoire ancienne. — Incursions des Japonais. — Comptoirs étrangers à Shanghaï. — Paul Sü, ou Sü-Kwang-Ki. — La ville de Shanghaï. — Mingpo. — Soldats indigènes. — La Vallée de Neige. — Les montagnes. — Les azalées. — Monastère de la crevasse de neige. — Le précipice de mille brasses. — Les moines bouddhistes. — Le Yang-tszé-Kiang. — Hankow. — Le hautYang-tszé. —Itchang. — Les gorges. — Le grand rapide de Tsing-tan. — Les lumières mystiques de la montagne. — Un désastre dangereux. — Kwei-fou. — Notre retour. —Ivion-kiang. —Nankin; son arsenal. —Mort de Tsing-Ivwo-fan. — Superstition chinoise.
- L’ouverture du canal de Suez a probablement produit un aussi grand changement dans le commerce chinois que dans celui de l’archipel malais ; et ce changement n’est nulle part plus remarquable que dans le commerce de cabotage qui se fait sur les côtes de la Chine. Les vieilles jonques encombrantes, les lorchas (barques) et même les navires à voiles carrées tendent à disparaître devant les magnifiques steamers des compagnies locales qui font un service régulier entre les différentes stations depuis Hong-Kong jusqu’à Newtchwang. Les innombrables vaisseaux que possèdent en assez grand nombre les maisons de commerce particulières, aussi bien que les compagnies publiques, trouvent souvent,lorsque la saison du commerce des thés et des soieries n’est pas encore commencée, un emploi lucratif, soit en allant d’un port de commerce à un autre, soit en faisant de petits voyages jusqu’aux marchés au riz de l’Indo-Chine.
- Ce fut pour moi une bonne fortune que de faire une excursion le long des côtes jusqu’à Shanghaï, dans un magnifique bateau à vapeur appartenant à une ligne privée, et employé pour le commerce du thé pendant une grande partie de l’année, mais qui faisait, à cette époque, une croisière vers le nord en attendant que le marché au thé de Hankow fût ouvert, et par conséquent faisait escale sur sa route à une ou deux des localités dont nous avons déjà parlé.
- Notre capitaine était un homme tranquille et simple, qui tirait vanité de son navire, de ses officiers, de son équipage et de sa
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- somptueuse table. Il avait exercé le commerce sur la côte de Chine pendant de nombreuses années, fait naufrage plusieurs fois, disputé sa vie aux pirates, et résisté aux typhons plus impitoyables que les pirates. C’était dans son genre un homme de génie. Ainsi il avait inventé plusieurs instruments nautiques, trop avancés pour notre siècle, et même un bateau de sauvetage capable de résister à la plus terrible tempête. Mais ni ce bateau ni ces instruments n’avaient encore été ni construits ni essayés. Il avait aussi une nouvelle théorie sur les tempêtes, basée sur sa propre expérience et sur ses observations personnelles. 11 faudrait pourtant que l’homme qui voudrait vérifier ces importantes conclusions, non-seulement se risquât sur la mer profonde, au plus fort de la tempête, mais poussât hardiment son navire jusqu’au milieu du cyclone, pour y mesurer la force du vent avec son anémomètre, et éprouver sur son baromètre la rareté de l’air. Comme nous approchions de Shanghaï, le baromètre nous apprit qu’un typhon approchait, ou que nous étions juste sur la limite de son aire. Cette dernière conclusion était la vraie. Il se trouva que nous avions navigué dans le sillon d’un typhon, et nous reconnûmes par expérience l’espace limité qu’embrasse souvent le cercle de ces météores. Nous n’avions rencontré que des vents calmes et légers pendant notre voyage, et cependant, quand nous entrâmes dans la rivière de Shanghaï, nous trouvâmes beaucoup de navires désemparés, quelque-uns même le pont rasé, les mâts, les vergues et tout le gréement ayant été emportés par-dessus bord. Nous eûmes à attendre douze heures qu’un pilote patenté vînt, abord, et quand enfin ce personnage apparut, il fit gravement remarquer qu’il n’était qu’un homme de quinze pieds, mais qu’il prendrait les mesures nécessaires pour qu'un autre pilote d’une profondeur plus grande nous conduisît au port. Ce qu’il voulait dire par là, c’est que sa patente ne lui permettait pas de piloter des navires ayant un tirant de plus de quinze pieds. Il arriva un accident très-malheureux pendant que nous remontions le Wong-pu, jusqu’au débarcadère de: Shanghaï. Les Chinois ont une croyance superstitieuse : c’est que la mauvaise fortune doit les accompagner pendant tout le voyage, s’ils manquent au départ de passer sous l’avant d’un bâtiment naviguant en travers de leur route ; en conséquence, comme nous marchions à toute vapeur, nous aperçûmes un bateau marchand indigène, faisant force de voiles et de rames pour passer sous l’avant de notre navire.
- On fit jouer le sifflet à vapeur, mais en vain. Ces malheureux couraient involontairement à leur perte ; et le bruit déchirant du sifflet à vapeur dut retentir aux oreilles de quelques-unes des victimes comme un glas de mort. On ne pouvait faire marcher la machine en arrière au milieu d’une telle foule de navires, et comme je jetais un
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- regard désespéré par-dessus le bastingage, nous arrivâmes sur l’infortuné navire dont nous écrasâmes la charpente. Un cri de désespoir déchira l’air, et nous vîmes les débris flotter à la dérive. Plusieurs hommes de l’équipage avaient été jetés par le choc à quelque, distance dans l’eau ; d’autres se cramponnaient à quelques planches de leur navire ; mais, fort heureusement, aucun d’eux ne périt, car un grand nombre de bateaux, témoins de l’accident, s’étaient hâtés de leur porter secours.
- Shanghaï a toujours tenu la première place en Chine pour le commerce étranger. Ce fut donc avec un sentiment de profond intérêt que, pour la première fois, je contemplai le splendide quartier étranger qui s’élève aujourd’hui sur les rives du Wong-Pou, en un lieu où, il y a environ trente ans, il n’y avait qu’un marécage, couvert de petites huttes clair-semées habitées par une misérable population chinoise à demi aquatique. En 1831, le docteur Gutzlaff, qui pour la première fois visita Shanghaï dans une jonque, représente cette ville comme le centre d’un grand commerce indigène, et nous dit que de ce port plus de mille petits navires partent pour le nord plusieurs fois par an, exportant des soieries et d’autres produits des manufactures de Kiangnang, et qu’en outre les gens de Fu-kien font un grand commerce entre les îles de l’archipel Indien. Mais nous pouvons remonter bien plus haut dans ITiistoire de la ville. Il y a des siècles, avant même que le fleuve Wong-Pou fût devenu navigable, un grand marché était établi dans cette localité, sur les bords de la rivière qui porte aujourd’hui le nom de Fou-Tchow, à 40 kilomètres du port où nous venons de jeter l’ancre. L’histoire topographique de ce district est pleine de détails sur les changements physiques, auxquels, dans la suite des temps, a été soumise la vaste plaine alluviale où s’élève Shanghaï : des rivières ont été ensablées, de nouveaux lits se sont spontanément ouverts, et cependant, malgré de constantes difficultés et des modifications incessantes, l’important commerce qui se fait là s’est maintenu dans les limites de l’estuaire où les inondations annuelles du Yang-tszé-kiang déposent sur le rivage de l’Océan des alluvions qui font sortir de nouvelles terres de son lit.
- L’histoire politique de cette région ne présente pas moins d’intérêt que son histoire physique et commerciale. A la longue, le vieux Wu-sung-kiang cessa d’être navigable, et, au treizième siècle, une ville fut fondée sur l’emplacement actuel de Shanghaï, vers laquelle le commerce se dirigea rapidement à mesure que se fermait la vieille embouchure du fleuve. Enfin, en 1344, la ville dut s’entourer d’une muraille pour se défendre contre les attaques répétées des Japonais. Les invasions japonaises qui datent de l’année 1361, époque où la dynastie Ming venait de monter sur le
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- trône, ne se bornaient pas à cette partie de la côte ; elles se distribuaient généralement sur toutes les provinces du Nord. Les Japonais l’emportèrent bien souvent sur leurs ennemis moins aguerris, mais les derniers réussirent toujours à la longue à empêcher les audacieux envahisseurs de s’établir d’une manière permanente sur ces rivages enviés. Du reste, les Chinois durent le plus souvent leurs succès à l’intrigue et à la diplomatie, ou aux belles promesses et à’la corruption, la lente stratégie de leur lourde armée n’étant mise en jeu que lorsqu’il ne restait plus aucune ressource à laquelle on pût avoir recours.
- Comme preuve de ces deux moyens de repousser une force envahissante, je raconterai l’histoire suivante. En 1543, lorsque les Japonais eurent pillé et dévasté une vaste étendue de pays autour de Shanghaï; les Chinois, voyant qu’ils étaient trop faibles pour combattre avec succès contre ces ennemis, eurent recours à l’intrigue. En conséquence le gouverneur de la province invita les chefs japonais, Thsou-Hai, Tchen-Tung, Mayeh et Wang-Tchen, à abandonner leur parti pour celui des Chinois, leur promettant en récompense les rangs les plus élevés et d’immenses trésors. Tentés par cette offre, ils se présentèrent pour discuter les conditions du marché, furent aussitôt saisis et emmenés à Péking, où ils subirent une mort ignominieuse.
- L’histoire rapporte que, dans une autre occasion, les Japonais vinrent sur une flotte de trois cents navires, et après avoir tout dispersé devant eux et dévasté le pays tout à leur aise, s’en retournèrent chargés de dépouilles; les troupes chinoises montrèrent leur vaillance en accourant sur le rivage au moment où ils quittaient le pays et en faisant une imposante démonstration en vue des navires japonais qui venaient de déplier leurs voiles.
- On peut conclure de ces détails de l’histoire topographique de Shanghaï, que l’affaire de Formose, si elle ne s’était pas terminée pacifiquement, n’eût pas été la première dans laquelle la Chine et le Japon auraient croisé le fer. Autrefois les Japonais avaient toujours le dessus, mais à la longue, grâce à leurs richesses et à leurs ressources supérieures, les Chinois parvinrent à chasser leurs ennemis et à leur apprendre à contenir leur humeur belliqueuse dans les limites étroites de leurs propres îles. Si ces deux anciens ennemis en venaient encore aux mains, le monde civilisé qui les regarderait et resterait juge des coups, assisterait à une lutte dont les résultats seraient pour les mêmes causes semblables à ceux que nous venons de dire. Il n’est pas probable qu’une invasion japonaise pût réussira Shanghaï, vu les intérêts internationaux dont la petite colonie étrangère est le centre, et qui seraient protégés par les drapeaux des nations les plus puissantes et les plus civilisées de la terre.
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- Cette colonie comprend, en effet, une vingtaine de nationalités différentes, gouvernées par un conseil municipal dont les membres sont choisis parmi les résidents étrangers sans distinction de nation, de caste ou de croyance.
- Quant à la colonie elle-même, ceux de mes lecteurs qui n’ont pas . visité la Chine s’intéresseront sans doute à la courte description.que je vais en donner.
- En y arrivant par le fleuve on se croirait presque en présence d’un port de mer européen prospère. On y trouve des navires de toutes les nations, et, à l’ancre, ou se dirigeant vers leur mouillage, une longue ligne de grands navires à vapeur; de plus petits bateaux à vapeur, qui font le service de la poste, vont et viennent parmi la foule des navires indigènes dont les voiles brunes se gonflent au souffle de la brise et ressemblent à des insectes ailés passant rapidement à la surface du fleuve qu’ils effleurent.
- Partout l’on voit les signes d’une activité incessante et d’une vie affairée ; aussi loin que l’œil peut pénétrer dans le vague lointain, il ne peut trouver sur le vaste fleuve un pouce d’espace qui ne semble occupé, et cependant, à travers une forêt de mâts et de vergues, au milieu d’un nuage épais de fumée, nous voyons la coque d’un grand bateau à vapeur s’avancer pesamment pour rejoindre la foule des navires qui attendent leurs précieux chargements pour descendre jusqu’à la mer. Le long des quais l’on ne voit que des navires chargeant ou déchargeant des cargaisons, et, parmi le tumulte des voix et le grondement des machines, on entend les chants des matelots, le grincement des chaînes et le clapotement sourd des ancres tombant dans l’eau boueuse. A mesure que nous avançons plus haut sur le fleuve, nous laissons derrière nous des rangées de docks, de magasins, de fonderies et de chantiers de construction. Près de ceux-ci nous voyons les solides bâtisses du quartier américain, et bientôt s’étalent à nos yeux le jardin public et l’imposant ensemble des édifices européens qui bordent le fleuve du côté du quartier anglais. Ce qui frappe le plus dans ces constructions, c’est l’absence de tout caractère provisoire dans le style.: rien qui puisse vous rappeler que ce lieu n’est en définitive qu’un comptoir de commerce établi sur des bords inhospitaliers, sinon hostiles, et maintenu en dépit de la jalousie que sa seule vue excite chez ceux qui gouvernent le pays. Quelles angoisses, quels regrets, quels remords, * doivent torturer le cœur de ces hommes aussi fiers que peu éclairés, lorsque, dans leurs moments de sincère réflexion, ils jettent les yeux sur cette colonie modèle, et voient qu’une poignée de ces étrangers qu’ils traitent de barbares, ont, en moins de trente ans, fait plus sur ce petit bourbier qui leur fut à contre-cœur accordé, qu’eux-mêmes, au prix de leurs plus grands efforts, n’ont pu faire
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- sur un point quelconque de leur vaste empire, pendant les longs siècles de leur grandeur.
- Comme je l’ai dit déjà, il y a dans toute la colonie une splendeur, un fini, qui éclate dans ses bâtiments, ses larges rues, ses places bien aérées, ses quais spacieux, ses élégants magasins, solennel et vivant contraste avec ce ruineux et stupide despotisme qui, dans les étroites limites des villes murées de la Chine, agglomère dans les bouges les plus temporaires des centaines de milliers d’êtres humains, qui y luttent incessamment contre les difficultés de l’existence, plongés dans la fétide atmosphère de ruelles étroites et couvertes d’immondices, perpétuellement exposés à des incendies épouvantables, aussi bien qu’aux horreurs de la peste et de la famine.
- Il y a,.parmi les fonctionnaires chinois, des hommes pleins de bonté et de franchise. Aucune de ces misères n’échappe à leur attention; ils savent de quels bienfaits, aux points de vue de la liberté et du bien-être, jouissent les Etats d’Europe, et ils déplorent les chaînes qui entravent leurs compatriotes au physique et au moral. Ces chaînes, ils les briseraient volontiers, s’ils le pouvaient faire, et si, par suite de son affaissement, le peuple chinois n’était pas incapable de goûter la liberté à laquelle cependant il n’a jamais cessé d’aspirer, ainsi que le constatent les rébellions que nous retracent ses annales historiques.
- Peut-être, le Tien-wang, plus connu sous le nom de chef Taïping, ou « Roi Céleste », avait-il eu une vision semblable, au début de sa carrière, avant que, grisé par ses trop faciles succès, il fût devenu le fanatique absurde qui s’éteignit sans être plaint ni regretté dans son sanglant palais de Nankin.
- Sü-Kwang-Ki, ou Paul Sii, le fameux disciple de Matthieu Ricci, célèbre missionnaire du seizième siècle, semble avoir été un des hommes qui ont déploré le plus amèrement la situation de leur pays. Natif de Shanghaï, fort instruit, non-seulement il aida Ricci dans sa traduction d’un certain nombre de livres d’Euclide, mais il laissa d’excellents ouvrages de son propre cru, un surtout sur l’agriculture qui est encore très-estimé. Mais quoique l’empereur Kia-Tsing et son successeur le reconnussent pour un homme d’un profond savoir et d’une remarquable prescience, ses avertissements furent dédaignés, et les manœuvres de rivaux jaloux le maintinrent même trop souvent en état de suspicion. On n'écouta donc pas ses sages conseils, et l’on négligea de prendre les mesures qu’il indiquait pour défendre et perpétuer la dernière dynastie chinoise. Mais on lui a élevé, dans un des temples de Shanghaï, un autel qui existe encore, et ses concitoyens viennent l’y vénérer comme un sage inspiré par le souffle d’en haut.
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- Je ne dirai qu’un mot en passant sur la situation actuelle de Shanghaï.
- Mes lecteurs, pour la plupart, savent qu’en dépit des troubles nombreux — dont le plus grave, peut-être, fut la rébellion Taïping, ou plutôt, à mon sens, l’attaque de la ville par les rebelles armés de leur sabre court ou poignard, — la ville a continué à marcher vers le progrès d’un pas ferme et n’a cessé de garder son rang du plus grand emporium de la Chine. Il ne faut, toutefois, pas oublier que ce succès commercial doit, dans une certaine mesure au moins, être attribué au système douanier semi-européen inauguré à Shanghaï en 1843, et qui, aujourd’hui, étend ses ramifications dans tous les ports ouverts de l’empire.
- Certes, il est certains griefs — comme la taxe Lekin et les droits de transit dans l’intérieur — qui demandent à être redressés par le gouvernement central ; mais il est impossible de ne pas reconnaître que le remaniement de l’administration des douanes fut le début d’une ère commerciale nouvelle, et a été d’un avantage immense, non-seulement pour les nations européennes, mais ’pour les Chinois eux-mêmes.
- Naturellement, quelques-uns de mes lecteurs demanderont quel est l’auteur de cette réforme radicale et de la construction de ces édifices dignes de toute capitale d’Europe, infiniment supérieurs même à ceux qui ornent nos plus grands ports. On pourrait penser que des constructions semblables ont été élevées par d’habiles ouvriers européens ; cette idée, le plus court séjour à Shanghaï suffit à la détruire. On remarque immédiatement l’ardeur avide déployée par les charpentiers, les maçons, les ouvriers indigènes de toutes sortes, pour se disputer le travail rémunérateur que demandent ces constructions ; on constate également l’extraordinaire facilité avec laquelle ils s’assimilent les multiples connaissances qui leur sont nécessaires pour les mettre à même de réaliser leurs engagements, et pour donner à leur œuvre ce cachet d’élégance et de perfection qu’exige le goût éclairé de l’architecte étranger.
- Mais ce n’est pas seulement ces édifices qu’il faut regarder, si l’on veut se faire une idée exacte des ressources cachées du travail chinois. Qu’on visite les chantiers et les ateliers des docks et qu’on y étudie les ouvriers chinois* constructeurs de navires, mécaniciens, charpentiers, peintres, décorateurs, travaillant activement sous la direction de contre-maîtres européens qui rendent aux capacités de leurs hommes l’hommage le plus éclatant. Qu’on se rende ensuite à l’arsenal Kiang-nan, hors les murs, et l’on y rencontrera le plus haut développement peut-être de l’industrie technique chinoise, dans la fabrication des fusils et des canons et dans la construction des navires de guerre.
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- La ville indigène murée de Shanghaï s’élève au sud de la ville étrangère ; elle en est séparée par la colonie française et par un canal qui se recourbe là, et, avec le fleuve et la petite rivière Sou-tchow, constitue la limite de rétablissement anglais tout entier. Sur la rive occidentale du fleuve réside une population chinoise de cinquante mille âmes; mais la ville chinoise, embrassant dans ses murs une superficie d’un peu plus di3 seize cents mètres de longueur sur une largeur de douze cents mètres, et un faubourg très peuplé bordant la berge voisine, contiennent ensemble cent trente mille habitants.
- Comme toutes les autres villes chinoises, Shanghaï possède son dieu tutélaire, auquel l’empereur, en sa qualité de frère du Soleil, a conféré un titre honorifique. Ce gardien des destinées de Shanghaï habite le « Tcheng-Hwan-Miau », ou Temple du Dieu de la Cité, situé dans le quartier septentrional de la ville; et bien que lui et son autel aient été de temps à autre brutalement renversés, tous deux, la tourmente passée, ont été respectueusement rétablis. Aujourd’hui on peut le voir dominer, de l’intérieur du temple, de vastes terrains de réjouissances populaires, — dans un état de dégradation plus ou moins grand, il est vrai, — mais néanmoins régulièrement régalé de représentations dramatiques et menant, après tout, pour une idole, une existence assez agréable.
- Au même endroit s’élèvent deux tours à tambours, présidées par un certain nombre de divinités inférieures, et plus spécialement usitées pour répandre l’alarme en cas d’incendie, ou pour signaler l’approche d’un ennemi.
- Il y a ensuite le temple de Confucius ; puis une foule d’autres édifices sacrés bouddhistes et taoïstes, occupant les meilleurs emplacements dans une ville où une population misérable a souvent à peine assez d’espace pour respirer.
- La colonie étrangère entretient trois hospices au bénéfice des indigènes ; mais, comme je l’ai déjà fait observer, il faudrait beaucoup d’autres établissements charitables de ce genre pour soulager les infortunés malades, empoisonnés et abrutis, que comprend la prodigieuse population du pays.
- Actuellement, nous faisons route à travers les montagnes drapées d’azalées de la province de Tché-kiang. Mais avant de nous embarquer, jetons un coup d’œil sur les rues de la « Colonie modèle ».
- Ici, pas de voitures publiques ; mais les résidents, pour la plupart au moins, possèdent leurs équipages particuliers. Le substitut du fiacre est la brouette, sorte de véhicule sans dignité aucune, mais assez commode cependant quand on y est habitué. C’est un spectacle fort original que celui de ces Chinois et de leurs familles, ou de ces dames indigènes vêtues de soie, leurs cheveux luisants retenus par
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- un ruban de velours orné d’un rang de perles, circulant dans leurs voitures à bras. Les Européens s’en servent rarement, et seulement quand la nuit s’est faite.
- Ahong se procura deux de ces brouettes à la place la plus voisine ; et c’est ainsi qu’avec mes deux domestiques, mes bagages et mon chien Spot, je me dirigeai vers le steamer Ning-po. Il n’y a pas beaucoup d’accidents à redouter dans un semblable véhicule convenablement dirigé. Le couli qui le pousse n’est’ni rétif ni ombrageux, et l’allure qu’il prend n’est jamais dangereuse.
- Brouette de Shanghï.
- Les grandes voies et les rues qui s’y embranchent dans toutes les directions, sont larges, ce qui est d’un immense avantage pour le commerce qui tend constamment à s’accroître ; elles sont planes et aussi unies qu’un tapis de billard, et l’on n’y court pas le risque de se briser les membres ou de prendre un bain de boue dans une de ces profondes et immondes ornières qui interceptent les grandes routes impériales de la Chine.
- Le steamer quitte le quai, descend le fleuve en circulant avec précaution à travers les navires et, arrivé à l’embouchure, plonge gaiement dans la vague. Un des passagers nous fait une étrange description de l’ancien port de Ningpo.
- Il y avait quelques années qu’il n’y était venu ; mais, lors de sa dernière visite, il avait eu du mal à y trouver quelqu’un.
- « Le commerce, nous dit-il, avait déserté la place et semblait
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- courir rapidement à sa ruine totale. Le bâtiment sur lequel je me trouvais jeta l’ancre en aval de la colonie, et je remontai dans un petit bateau pour me mettre à la recherche de mon consignataire. Arrivé en face de deux vieilles maisons semi-européennes, précédées chacune d’un petit terrain nu, je débarquai. Je n’y vis tout d’abord personne. Enfin, un misérable Européen, portant des vêtements d’un autre âge, sortit de l’une des maisons. En m’apercevant, cette étrange créature poussa un hurlement de joie.
- « Mon cher ami, s’écria-t-il, qui que vous soyez, je suis enchanté de vous voir. Vous êtes le seul Européen qui ait paru ici depuis longtemps. J’ai presque oublié ma langue maternelle. Avez-vous quelque chose comme un dollar ?
- — Oui, répondis-je. Je suis assez heureux pour en posséder un ou deux.
- — Faites-m’en voir un, ami. Oh ! par grâce, faites-m’en voir un ! »
- Pendant quelques instants, il examina la pièce de monnaie d’un œil enfiévré.
- « Ah ! soupira-t-il ensuite, il y a de bien longs jours qu’il ne m’a été donné de voir une de ces pièces.
- — Pouvez-vous m’indiquer la demeure de M. Moulds, mon consignataire ?
- — C’est moi-même, et il y a cinquante ans que je loge ici. Mais entrez au bureau. »
- « Aux abords du bureau s’épanouissait le règne végétal en toute liberté ; les herbes et les arbres envahissaient le tranquille domaine des affaires. Les portes, tombées d’elles-mêmes ou arrachées de leurs gonds, reposaient actuellement contre le mur gracieusement festonnées de plantes grimpantes. Le plancher était garanti par un épais tapis de mousses et de champignons, etles sièges étaient couverts de moisissures ayant l’apparence de housses de velours vert. De tous les coins pendait une draperie soyeuse de toiles d’araignée et dans l’un d’eux se trouvait —
- « Eh bien ! dis-je à mon ancien ami, vous êtes un amant de la nature, un botaniste peut-être. Quel splendide herbier vous aviez dans ce coin ! Quelles magnifiques fougères' !
- —- Ne riez pas, cher monsieur, répondit mon consignataire. Ceci, sachez-le, c’est ma caisse de sûreté. Elle n’a pas servi depuis quelque temps, et, en vérité, l’exubérance des fougères et de la matière végétale dans cette région est fort gênante. Mais quand les affaires reprendront, nous ne permettrons pas à la verdure de nous marcher ainsi sur les talons ; non, nous ne le permettrons pas ! »
- A mon sens, le tableau était un peu chargé ; ce vieux marchand ainsi dépeint était probablement un malheureux survivant des Por-
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- tugais établis sur le fleuve Yang, au commencement du seizième siècle, et qui finirent par être massacrés par les indigènes, en raison de l’atrocité de leur conduite, s’il faut en croire les relations chinoises.
- On affirmait que, vers cette époque, les Portugais s’étaient alliés aux Japonais pour exécuter des razzias dans les provinces maritimes de la Chine ; et il faut se souvenir qu’il y a environ seize ans, un massacre de Portugais et de Manilliens eut lieu dans cette même ville. Ils étaient, dans une certaine mesure, impliqués dans les actes de piraterie accomplis journellement alors dans la mer de Chine, et, d’après le sentiment général, les représailles n’étaient pas imméritées.
- Ningpo subit un autre désastre en 1861, quand la ville tomba entre les mains des Taïpings, qui l’occupèrent pendant six mois. Reprise, pour les impériaux, par les flottes anglaise et française, elle fait, comme beaucoup d’autres villes chinoises, de languissants efforts pour regagner ce que lui ont fait perdre les rebelles et les troupes impériales.
- Le jour se levait quand nous commençâmes à remonter le fleuve Yang. Les rudes contours des îles et du cap Tchin-Hai qui les avoisine s'adoucissaient dans l’aube matinale. La scène était égayée par une flotte nombreuse de bateaux pêcheurs se dirigeant vers la mer; parmi eux se trouvaient des jonques du Fukien tellement chargées de bois qu’elles ressemblaient à des chantiers flottants.
- Ce qui donnait au paysage une physionomie tout à fait nouvelle, c’était la suite interminable de maisons à glace qui bordaient la berge, sur nombre de kilomètres, et présentaient toute l’apparence d’un campement des troupes. Ces glacières sont couvertes d’un toit de paille ; on se sert de la glace pour conserver le poisson frais pendant les mois d'été.
- Sur les bords du Yang est établie une petite colonie étrangère, comptant en tout environ quatre-vingts résidents de nationalités diverses, y compris les missionnaires. La ville indigène, entourée d’une muraille un peu plus longue que celle de Shanghaï, a une population double de celle de cette dernière ville. Quant à son commerce étranger, il n’a jamais eu une grande importance, malgré la proximité de Hang-tchow-fu, capitale de la province, que l’illustre Vénitien, quand il l’a traversée, a nommée le Paradis de l’Orient.
- Parmi les curiosités de Ningpo, il faut ranger en première ligne l’hôtel de ville'de Fukien, le « Tien-how-kung », comme on le nomme, ou « Temple de la Reine du Ciel » ; c’est l’un des plus beaux édifices de cette espèce que l’on puisse voir en Chine. Par le fait,
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- les seules constructions de ce pays qui aient quelque valeur architecturale sont les temples, les yamens et les habitations des riches, — ces derniers, en dehors des rangs officiels, peu nombreux et très-disséminés par rapport à l’immensité de la population. Les confortables et élégantes demeures de la classe moyenne qui, en Angleterre, font l’ornement des faubourgs de nos villes, brillent par leur absence dans le « Pays des Fleurs ».
- L’hôtel de ville de Fukien possède un spécimen vraiment splendide de l’architecture sacrée chinoise. Le corps principal de ce temple commercial est soutenu par une série de piliers monolithes merveilleusement sculptés et représentant chacun le dragon de la mythologie indigène ; la toiture offre un exemple parfait du système complexe chinois de tasseaux ornés et découpés àjour, au moyen duquel est soutenue la masse des combles.
- Dans cette ville, aussi, je rencontrai les débris de cette « armée invincible » qui a remporté tant de triomphes. Aujourd’hui, « après leurs glorieuses campagnes, » ces guerriers se reposent de leurs labeurs et constituent la garde civique de Ningpo, petit corps compacte de troupes indigènes, bien discipliné, bien soigné, bien payé, et commandé par deux officiers anglais. C’est, je le crains, plus qu’on n’en peut dire de toutes les forces chinoises actuellement sous les armes, ou au moins de la majeure partie d’entre elles. Dans tous les cas, elles ne sont pas toutes bien payées, et il en est peu qui le soient régulièrement. Néanmoins, la condition des soldats chinois est meilleure qu’elle ne l’était autrefois. Je crois que s’il y était contraint, le gouvernement impérial pourrait mettre sur pied une armée infiniment mieux équipée et beaucoup plus formidable qu’on ne le suppose généralement, bien qu’absolument dépourvue de la discipline, de l’organisation et de la science, nécessaires pour lutter contre les masses réunies sur les champs de de bataille modernes de l’Europe.
- Telle est l’impression que m’a laissée une observation attentive des grands corps de troupes campés et inspectés en Chine. Je pense qu’un Chinois doué d’une instruction anglaise, seulement primaire, serait aussi incapable d’écrire une lettre en bon anglais que son gouvernement, avec sa connaissance actuelle de la stratégie moderne, d’envoyer contre nos troupes une armée complètement efficace.
- S’il m’est impossible de faire manœuvrer devant mes lecteurs un régiment de Chinois, au moins puis-je leur donner un curieux échantillon de leur style épistolaire.
- Un Anglais, ayant eu occasion d’écrire à l’aide indigène de son médecin, reçut en réponse le billet dont voici le fac-similé :
- « Cher Monsieur, Moi pas connaître cette choses le Dr *** pas
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- venu Jeudi Plus préférable lui demander de me dire pour savoir quelle Sorte de chose je puis vous envoyer.
- « Tout à vous.
- «HangSin1. »
- Dans ce qui précède nous avons un exemple frappant de l’espèce de résultat auquel arrivent les Chinois qui se flattent de savoir écrire purement l’anglais. Ils ont appris l’alphabet et quelque peu de syntaxe etde grammaire, mais pas assez pour en tirer quelque profit. Il en est de même du soldat chinois d’aujourd’hui. Il a de bonnes armes, mais il manque des connaissances nécessaires pour s’en servir utilement, ainsi que de la discipline absolue qui seule est susceptible de l’unir à son camarade sur le champ de bataille, comme unité importante dans une masse compacte et bien organisée.
- Le 4 avril, je partis de Ningpo pour la Vallée-Neigeuse dans un bateau indigène que je louai pour remonter le Kong-Kai. Il était près de minuit quand nous quittâmes le quai de Ningpo, et nous espérions arriver au village de Kong-Kai le lendemain matin entre 9 et 10 heures. Mais nous avions compté sans l’indolence native des indigènes de Ningpo.
- En amont de la ville se trouveun pont de bateaux unissant les deux rives ; là, nous dûmes, tout d’abord, attendre l’arrivée d’hommes pour retirer le ponton central et ouvrir un passage à notre bateau. Une fois ce travail accompli, nos bateliers s’aperçurent tout à coup qu’ils avaient contre eux la marée ; ils se préparèrent, en conséquence, à jeter l’ancre et à faire un somme. Je leur commandai alors de me ramener à la ville, et après une chaude discussion et un long délai, j’obtins d’eux qu’ils se remissent en route. Peu après je m’endormis. Quand je m’éveillai, je constatai que je glissais sur un plan incliné. Sautant sur mes pieds, je vis que nous avions atteint une écluse et que notre bateau, halé au sommet par un cabestan, descendait la pente opposée. Nous finîmes, toutefois, par arriver à Koug-Kai à l’heure convenue.
- J’avais avec moi mes deux domestiques chinois et quatre coulis de Ningpo engagés pour transporter mes bagages aux montagnes. Notre route se prolongeait à travers des champs de fèves et de colza, actuellement en pleine floraison, et dont les parfums délicieux contrastaient avec les effluves matinales des engrais qui, en Chine, affectent d’habitude et d’une si désagréable façon les organes olfac-
- 1. La traduction exacte de ce billet sans ponctuation aucune, mal orthographié, est, à proprement parler, impossible. Au reste, en voici le texte original :
- « Dear Sir, — I not Know this things Dr — no came Thursday More better you ask he supose you what Fashtion thing can tell me know I can send you.
- (Note du traducteur.)
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- tifs du voyageur. Tout ici rayonnait de fraîcheur et de beauté; il était évident que nous nous trouvions dans un véritable Éden de culture.
- En face de nous, le village niché dans des arbres ! A mesure que j’avançais, je me représentais un tranquille hameau, de la nature de ceux qui se rencontrent dans nos contrées d’Angleterre. Cottages charmants, où la rose et le chèvrefeuille grimpent sur les murs rustiques et projettent leurs branches dans toutes les ouvertures ; enfants éclatants de santé jacassant et jouant; robustes villageois poursuivant leur utile labeur quotidien. .
- En dépit des beautés naturelles de son site, Kong-Kai me causa un profond désappointement. Aucun parfum de rose et de chèvrefeuille n’arriva jusqu’à moi; je n’aperçus ni maisons rustiques, ni enfants sains et allègres, ni vigoureux laboureurs, si ardemment désirés. La localité semblait frappée de décrépitude. Dans la rue principale, les maisons agglomérées se poussaient et se coudoyaient l’une l’autre pour gagner de l’espace et de l’air, et se penchaient vers le pavé rompu et boueux dans tous les états possibles de dégradation. Quant aux habitants, ils ne valaient guère mieux. Chez la plupart, il était facile de reconnaître des victimes émaciées de la pipe d’opium ; la majorité était maladive et malpropre.
- De l’antique pont de ce petit hameau, un contraste violent frappa mes yeux. Du côté des montagnes, à travers l’écran de feuillage d’un vert pâle ombrageant le vieux mur, on apercevait le fleuve coulant sur ses bas-fonds couverts de roseaux, et réfléchissant dans ses eaux les plumules ondoyantes des bambous qui garnissaient ses rives et la nuance pourprée des montagnes lointaines; on le suivait dans ses méandres jusqu’au point où il disparaissait à l’horizon dans les chaudes brumes de la plaine. Sur un plan plus rapproché, un radeau chargé de poteries descendait paresseusement le courant ; le propriétaire, couché sur une jarre et se chauffant au soleil, fumait la pipe du contentement et du repos. Toujours à gauche, dans la direction de Kong-Kai, s’élevait, sous l’ombrage d’un arbre centenaire, un petit temple auprès duquel les sordides villageois s’étaient attroupés pour considérer mon étrange apparition. Quelques-uns, pour mieux voir, avaient escaladé les dangereuses hauteurs d’un monticule de fumier qui, succombant sous ses propres émanations, s’était affaissé contre la porte du temple. L’idole tutélaire qui l’habitait ne pouvait être qu’une divinité indigne et méprisable, puisqu’elle laissait ses fidèles souillés d’ordure croupir dans une aussi triste condition.
- Dans cette localité, nous nous procurâmes des palanquins pour nous rendre au monastère de Tien-tang situé à vingt kilomètres dans la montagne. Mes porteurs étaient aussi chétifs que faibles ; mais comme je fis à pied une grande partie du chemin, je ne les surmenai point. J’avais abordé la plaine, heureux de sortir de l’at-
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- mosphère empestée du village. Un ou deux des hameaux que nous traversions avaient un aspect beaucoup plus séduisant que celui de Kong-Kai. Par le fait, la condition de la population semblait s’améliorer au fur et à mesure que l’on s’avançait dans l’intérieur. Près des montagnes, les femmes et les enfants ornent leur noire chevelure de la fleur éclatante de l’azalée, plante très-commune dans les hautes terres de cette région.
- Les lieux de halte étaient de petits temples bordant la route. Dans l’un de ces temples, je rencontrai les prêtresses, deux vieilles et abominables sorcières ; et ce ne fut pas sans une extrême appréhension que je leur permis de préparer mon repas. En les considérant penchées sur un feu de roseaux, dans la demi-obscurité d’une cour intérieure, au milieu d’un cercle de hideuses idoles, je m’étonnai de ne pas les voir s’évanouir en fumée. Je crus presque être la victime d’un sortilège ou d’une incantation, quand je vis une de ces créatures étendre son bras décharné et cueillir une feuille d’une plante étrange qui croissait près de l’autel, et jeter cette herbe mystérieuse dans la tasse de thé qu’elle me présenta. En buvant l’infusion, je ne cessai de tenir mes yeux fixés sur la vieille prêtresse ; mais il ne m’arriva rien. Probablement, elle avait lu dans ma pensée, car un sinistre sourire rida sa face cuivrée.
- Les porteurs se reposaient autant que possible et gaspillaient leur argent et leurs moments de loisir à jouer entre eux, ou avec des colporteurs forains. Quelques-uns des petits temples du canton différaient de tous ceux que j’avais vus en Chine. Leurs porches extérieurs étaient ornés de deux ou trois statues de grandeur naturelle, bien modelées et revêtues de l’uniforme des anciens licteurs de la dynastie Ming. Mais les idoles de l’intérieur étaient invariablement les mêmes, la triade ordinaire de la mythologie bouddhiste.
- Chacun des coins ombreux avoisinant le temple était le rendez-vous des voyageurs, et quelquefois leur chambre à coucher; là aussi, les marchands de fruits et d’autres comestibles avaient installé leurs éventaires, prêts à vendre au voyageur sa nourriture quotidienne, ou à la lui jouer, s’il préférait ce mode de transaction. A la scène ne manquaient ni le ménestrel ambulant, ni le diseur de contes, gagnant leur repas du midi avec quelque ballade étrange ou quelque histoire extraordinaire puisée dans le riche répertoire des traditions du pays.
- A l’une de ces baltes, tandis que les coulis jouaient aux dés avec un vieux colporteur, arriva un marchand ambulant chinois qui se débarrassa de son fardeau pour prendre un peu de repos. Cette charge se composait de deux paniers suspendus à chaque bout d’une perche ; il en sortait un tel caquetage et un tel remue-ménage que la curiosité me poussa à les ouvrir pour en examiner le contenu. J’y vis une centaine de tout jeunes canetons, agitant leurs ailes rudi-
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- mentaires et ouvrant un large bec pour réclamer leur pitance. Ces oisillons, couvés personnellement par notre ami, n’avaient pas plus d’un jour ou deux d’existence, et, dans ce court espace de temps, l’instinct de la conservation s'était développé en eux avec autant d’énergie que chez leur propriétaire qui, misérablement vêtu et famélique lui-même, les portait au marché pour les vendre.
- L’art de l’éclosion artificielle a atteint en Chine une grande perfection. Ces nichées d’êtres déplumés excitaient chez mon chien Spot un intérêt tout particulier ; les yeux pleins de larmes, il baissait tristement la queue e t poussait un gémissement plaintif, quand j e lui ordonnais durement de cesser son examen des paniers et de leur contenu.
- Spot était un animal d’une intelligence véritablement remarquable. Le matin, il avait l’habitude de me réveiller en gambadant et en me poussant doucement les côtes de son nez noir et froid ; puis, quand il me voyait les yeux grands ouverts, il allait faire lever les domestiques pour la préparation du déjeuner. Plein d’une gaieté qui se manifestait par les frétillements incessants de sa queue, il éprouvait pour les Chinois une invincible animadversion. Quand je prenais mes repas, il croyait de son devoir de se tenir à mes côtés, entretenant une sorte de conversation muette, une oreille dressée, l’autre pendante, et répondant à mes questions par divers clignements d’yeux et de graves mouvements de sa queue si expressive. Le repas terminé, et après avoir reçu lui-même sa part de nourriture, il se préparait au voyage, en tournant sur lui-même à la poursuite de sa queue ; puis il partait en avant pour inspecter la route. 11 était aussi doué d’un certain amour-propre national ; non-seulement il se refusait énergiquement à faire commerce d’amitié avec ses congénères chinois, mais il ne daignait même pas leur accorder la plus légère marque d’attention.
- La plaine que nous traversions était parsemée de petits tombeaux couronnés d’arbrisseaux. Çàetlà, on apercevait une ferme blottie dans les taillis, ou une meule de foin dressée autour du tronc d’un arbre jusqu’à une hauteur d’environ deux mètres.
- L’ascension au monastère de la « Crevasse Neigeuse » présente une série des plus beaux points de vue que l’on puisse rencontrer dans la province de Tcheh-Kiang. Les azalées, qui pullulent dans cette localité, étaient alors en pleine floraison ; elles couvraient les montagnes et les vallées d’un manteau rosé, et s’épanouissaient en grappes dont la splendide nuance se détachait vigoureusement sur le vert feuillage des buissons qui bordaient le sentier. Les montagnes elles-mêmes se groupaient dans un désordre sauvage ; ici, s’arrondissant en tertres richement boisés, ou se dressant en falaises géantes et en rocs surplombants ; là, s’enfonçant dans de sombres ravins rocailleux ou dans des vallées couvertes de futaies d’où arri-
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- vaient à nos oreilles le gazouillement des oiseaux et le faible murmure d’un ruisseau. Mais ce fut au moment d’atteindre le monastère qu’il nous fut permis d’admirer le plus grandiose de ces panoramas. De ce point, à une altitude de cinq cents mètres, l’œil embrassait une série sans fin de montagnes. Un unique nuage posé sur l’un des sommets, aux limites de l’horizon, semblait surveiller les méandres d’un cours d’eau qui se développait, sous les rayons d’un glorieux soleil couchant, comme une ceinture d’or coupant les vallées et encerclant les flancs des montagnes lointaines.
- A mesure que déclinait le jour, les montagnes semblaient s’immerger et se fondre dans les nuages en feu ; de grandes ombres, engloutissant les fonds boisés, se prolongeaient jusqu'au sentier et nous avertissaient que la nuit approchait.
- L’obscurité s’était faite avant que nous fussions arrivés à destination. Spot avait pris l’avance ; son apparition fit sortir un vénérable bonze qui, presque sans mot dire, interrompit l’examen de conscience du soir qu’il faisait en roulant les grains de son rosaire, et nous conduisit à nos logements dans un bâtiment de derrière.
- L’appartement qui nous fut assigné était une chambre construite en sapin, revêtue d’une couche de plâtre et blanchie à la chaux ; elle renfermait un magnifique lit de bois dur, le plus magnifique peut-être et certainement le plus dur (sauf un ou deux faits de briques) de ceux qui m’étaient échus en partage dans le cours de mes voyages. Après nous avoir insinué que le vin étranger était de beaucoup préférable à aucune des liqueurs de son pays, notre vieux guide prit congé de nous.
- Nous eûmes bientôt découvert notre cuisine, et les domestiques y allumèrent du feu tandis que j’allai fumer avec les moines. Parmi ces reclus se trouvait un beau gaillard à mine joviale, semblable à un moine du vieux temps, un de ceux qui comprenaient non-seulement la culture de la vigne, mais encore l’usage de son vin. Faisant, plus qu’il ne l’aurait dû peut-être, bon marché des austérités de son ordre, il pratiquait cette discipline moins sévère qui permet de temps à autre des excès de la nature de ceux auxquels s’abandonnent volontiers quelques-uns des membres de la confrérie bouddhiste en Chine.
- Le monastère de la « Crevasse Neigeuse » repose, loin des habitations des hommes et du bruit des villes, dans une large et fertile vallée, portion du patrimoine impérial sur lequel subsistent ses membres; Naturellement il possède une histoire miraculeuse, et, à l’instar d’un grand nombre d’établissements du même genre, il passe dans la population pour remonter à une très-haute antiquité. Il a probablement été érigé dans les temps préhistoriques. D’après l’une de ses traditions, en l’an 1264 de notre ère,' l’empereur Li-
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- Dm g eut un songe sur le temple et lui attribua, en conséquence, le nom de « Le fameux palais des Songes ». C’est l’événement le plus important des annales du monastère, le rêve ayant été suivi de dons substantiels. Une autre légende parle d’un anachorète et d’un empereur qui tenta vainement d’assassiner le saint homme. A la fin, le monarque s’humilia et adora le prctre, n’ayant jamais encore rencontré être vivant qu’il ne pût tuer. Cet empereur, qui se distinguait par sa conduite sage et réglée, avait déjà mis à mort un million de ses sujets ; mais, à cette époque, il cherchait avidement une victime plus éminente et plus sainte qu’aucune de celles tombées jusque-là sous ses coups. Il finit par se faire prêtre et termina ses jours dans la dévotion après avoir convenablement doté le monastère.
- Des faits à peu près semblables se passent de nos jours. 11 y a, me dit-on, dans les couvents, des moines qui, après une existence criminelle, ont cru devoir se retirer dans ces retraites choisies — lieux de refuge, comme les temples des anciens Hébreux et des anciens Grecs — afin d’y mourir agréablement en chantant « Omita-Foh ! »
- Mais ces saints personnages, ainsi sauvés des griffes de la justice et des profondeurs de l’oubliette, s’arrangent de façon à vivre le plus longtemps possible. Sans aucun doute, les bouddhistes sont, pour la plupart, de bonnes gens, au point de vue des prescriptions de leur croyance ; presque tous ceux que j’ai rencontrés se sont montrés aussi bienveillants qu’hospitaliers à l’égard d’un étranger. Toutefois, quand le présent que je leur offrais ne leur semblait pas en rapport avec ceux qu’ils recevaient d’habitude, ils manquaient rarement de me le faire savoir.
- Le lendemain, à la première heure, un moine vieux et muet me mena voir le « Précipice des mille brasses 1 ». Un nuage épais couvrait le paysage comme d’un suaire, tandis que je suivais mon guide le long d’un sentier de montagne; en face de nous et sur nos têtes, les arbres, semblables à de noirs fantômes, étendaient leurs branches à travers le brouillard. Mon compagnon, dont les moments paraissaient comptés, s’avançait rapidement, et sa longue robe flottante lui donnait l’aspect d’une figure spectrale projetée sur les nuages.
- Enfin, nous arrivâmes au faîte brillamment éclairé quoique humide encore des vapeurs matinales. Et là, sous un petit abri perché sur l’un des rochers, nous nous assîmes prêtant l’oreille au mugissement du torrent qui écumait à nos pieds.
- Le moine me conduisit ensuite à un endroit où, m’accrochant à > ! !
- 1. La brasse vaut en mètres 1.828. (Note du Traducteur.)
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- un arbre, je me penchai sur le bord du précipice et jetai un coup d’œil dans l’abîme; mais je ne pus rien distinguer, sauf un océan de brouillards, d’où s’élevait le bruit étourdissant des eaux se précipitant de roc en roc jusqu’au fond de la vallée.
- La rêverie dans laquelle m’avait plongé ce grandiose spectacle fut brusquement interrompue par un vautour qui s’élança du rocher qui me faisait face pour saisir un petit oiseau égaré au-dessus des nuages. Vivement impressionné par ce que j’avais vu, aussi bien que par l’idée de ce qui me restait à voir, je retournai au monastère où je trouvai le déjeuner déjà préparé.
- Le soleil ayant graduellement dissipé le brouillard, je descendis jusqu’au pied de la chute par un sentier presque à pic, et je pris quelques vues du paysage. Après un bond d'environ 150 mètres de hauteur, la cataracte, dans sa course descendante, glisse gracieusement sur les fentes et les arêtes comme un voile de mariée, au milieu de rocs diversement coloriés et couverts de fougères et d’arbustes en fleur. En escaladant d’immenses blocs, en me glissant à travers des bosquets de bambous, je réussis à atteindre le bassin de pierre inférieur. Là, l’écume s’illuminait de toutes les couleurs du prisme; les fougères qui étendaient leurs larges feuilles, comme pour amortir l’élan de la chute, recevaient, en récompense de leur incessant labeur, des averses de gemmes brillantes.
- Il me sembla intéressant d'observer les moines au moment de leurs repas, et c’est ce que je m’efforçai de faire sans être aperçu moi-même. Touj ours je le trouvai particulièrement scrupuleux pour les soins de propreté que recommandent les règles du bouddhisme.
- Voici quelques-unes des lois concernant la nourriture :
- « Le dîner d’un prêtre consiste en sept mesures de riz mélangé de farine, un dixième de coudée de pâtisserie et presque la même mesure de pain. Manger plus est gaspillage, manger moins parcimonie. Il est interdit d’ajouter des légumes aux mets ci-dessus désignés. »
- La dernière recommandation est fort rarement observée en Chine :
- « Alors le prêtre fera une offrande aux bons et aux mauvais esprits, et répétera cinq prières. Il ne doit ni discourir sur son dîner, ni s’emparer de la nourriture comme un chien, ni respirer à la face de son voisin, ni parler la bouche pleine, ni rire, ni plaisanter, ni faire claquer les lèvres en mangeant ; s’il lui arrive de trouver un insecte dans sa nourriture, il doit le dissimuler pour ne pas dégoûter les autres. »
- Il existe une foule d’autres règles, excellentes au fond, mais qui tendent généralement à faire du dîner d’un moine l’acte le plus solennel et le moins sociable d’une journée par trop triste d’ailleurs. Quand on étudie les lois et préceptes bouddhistes, on les trouve si
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- minutieux et si compliqués que le prêtre est, pour ainsi parler, enveloppé dans un réseau, et qu’il lui est impossible d’obéir à la moindre de ses aspirations naturelles ; si bien que l’on peut douter qu’il puisse exister en Chine un bouddhiste parfait.
- Il est notoire que certains moines se livrent en secret à de copieuses libations ; que certains autres fument l’opium et cultivent passionnément le jeu; tandis que leur cupidité, leur bassesse et la sordidité de leurs vêtements et de leurs habitudes, sont flagrantes pour tout observateur. Même dans le monastère de la Crevasse Neigeuse, au milieu du plus grandiose des paysages, j’ai trouvé florissantes encore des pratiques du monde extérieur : quelques membres de l’ordre, assez honnêtes au demeurant, éprouvaient toujours une soif ardente des biens terrestres, et étaient entachés de quelques autres faiblesses qu’ils ne se donnaient pas la peine de déguiser.
- A trois minutes de marche de mon logement, je découvris un réservoir naturel d’eau de pluie dans un beau bassin de pierre. J’y prenais un bain tous les matins. A une distance d’environ seize cents mètres, en suivant le courant, on rencontre une seconde elmte, connue dans les environs sous le nom de Sung-Ng-Day, à laquelle on arrive par un pont d’une seule arche cachée sous une profusion de fleurs grimpantes. Cette cataracte tombe dans une étroite et profonde fissure ; des groupes de pins au feuillage sombre poussent sur le bord du précipice et se penchent au-dessus de l’abîme. Tout au fond, la rivière suit son cours dans un lit rocailleux et tourmenté. La placidité des pentes cultivées offre, avec la rugosité des premiers plans, un contraste aussi frappant que rare.
- Je passe sous silence mon retour à Ningpo et à Shanghaï, afin d’arriver plus tôt à la description de mon voyage en amont du fleuve Yang-tszé jusqu’à Széchuan.
- Après avoir dîné à Shanghaï avec un confrère en littérature, je rentrai à l’hôtel vers minuit, le 13 janvier 1872 ; j’y trouvai mes domestiques, qui avaient tout préparé pour le départ et une troupe de coulis attendant mes ordres pour porter mes bagages à bord du Fmiyama qui chauffait en partance pour Ilankow. Triste nuit, aussi obscure que le vent était froid. La lumière des réverbères s’affaissait et tremblotait sous le souffle de la brise, et un millier de lanternes de voiliers et de steamers, perçant difficilement le brouillard, lançaient des éclairs intermittents sur les eaux noires du fleuve. Les cloches des navires sonnaient minuit et les veilleurs chinois, s’éveillant de leur premier somme, faisaient résonner leurs claquettes de bambou. Les rues étaient désertes ; de temps en temps, seulement, une forme errante émergeait des ténèbres pour s’y replonger aussitôt.
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- Chute de Sung-Ng-Day. — Vallée Neigeuse.
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- Bientôt, nous abordâmes le Fusiyamci après avoir traversé la flotte le long de laquelle il était amarré. C’était un beau steamer quoique inférieur à certains des bâtiments composant la flotte de la compagnie. Il se trouvait à bord beaucoup de passagers se rendant aux ports ouverts du Yang-tszé. L’un d’eux, un Américain, semblait un homme doué dJune foule de talents divers. Il nous apprit que, dans son pays, il avait rempli beaucoup de métiers. « Quand on échoue dans un, fit-il observer, c’est une preuve bien certaine qu’il en faut essayer d'autres jusqu’à ce que l’on ait trouvé sa véritable voie. » Conformément à ces principes, il s’était d’abord associé à un ami pour exploiter une scierie ; mais un beau jour cette entreprise avait croulé,1 et il essaya vainement de la relever. Resté sans un a rouge cent, » il entra dans les chemins de fer, devint conducteur de trains et subit trois accidents, « dont aucun n’arriva par sa faute. » « Le dernier, dit-il en terminant son odyssée, était une grosse affaire ; vingt-cinq voyageurs furent mis en pièces, et les wagons entrèrent l’un dans l’autre comme les tubes d’une longue-vue. Aussi, je quittai cette profession pour me faire mineur, ce qui me réussit parfaitement. Et me voilà ici aujourd’hui essayant ma chance dans le commerce. »
- Réservant ce que je puis avoir à dire sur Nanking et les ports du bas Yang-tszé, je transporterai immédiatement le lecteur à neuf cent soixante-cinq kilomètres en amont, à Hankow, aujourd’hui le point extrême de la navigation à vapeur.
- Hankow occupe une situation importante, au confluent du Han et du Yang-tszé. Le vieux nom du Han est Mien, et son cours ainsi que le point où il tombe dans le Yang-tszé, ont subi des modifications fréquentes. Ce ne fut que dans la dernière décade du quinzième siècle que la rivière se creusa son lit actuel, créant ainsi le favorable emplacement auquel Hankow doit en grande partie sa prospérité. Jadis le commerce de la région était confiné à Hanyang, localité décrite comme un port florissant à l’époque reculée qui fait le sujet de « l’Histoire des Trois-États ». Aujourd’hui Hanyang est surtout consacré aux résidences officielles, quoique ses faubourgs soient restés le centre d’un commerce indigène considérable.
- Hankow prospéra sous la dynastie des Mings et ne semble pas avoir beaucoup souffert des désastres qui en accompagnèrent la chute. 11 passait alors pour le grand entrepôt, le centre commercial de l’Empire; là se rendaient les négociants de l’extrême Nord et des provinces de l’extrême Sud, Kiang-su et Yunan. Par le fait, la plupart des provinces y étaient représentées par des corporations dont les magasins sont restés célèbres pour leurs dimensions et leur style décoratif. Au temps de Kienloung, la prospérité de Hankow alla grandissant toujours ; elle continua à se développer jusqu’à la
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- désastreuse époque de l’insurrection taïping. La décadence fut alors aussi rapide que la ruine fut profonde; enfin, en 1853, la ville tout entière fut brûlée jusqu’au sol.
- Quand les Taïpings eurent été expulsés du Hupeh, Hankow se releva une fois encore de ses cendres, et, en 1861, eurent lieu les dernières stipulations pour une cession de terrains à la couronne britannique. Les couleurs anglaises furent arborées, et aussitôt on érigea un établissement splendide, mais dans une fort malheureuse situation. Le terrain fut acheté par petits lots au prix de deux mille cinq cents taëls 1 ; l’on dépensa des sommes considérables sans utilité aucune et avant de s’apercevoir que l’emplacement choisi pour y établir une colonie étrangère était exposé à des inondations constantes du pire caractère. Ainsi, dans l’année qui pré-’céda mon arrivée, l’inondation, que l’on attend toujours comme fait obligatoire de la saison, dispensa largement ses faveurs fertili-satrices; et, véritablement, la tradition ne pouvait permettre de prévoir à quelle époque les eaux, qui avaient déjà emporté des faubourgs entiers dans des villes situées plus en amont, s’élèveraient dans le voisinage de llankow. Tout d’abord, l’eau monta lentement jusqu’à ce qu’elle eût submergé ses rives; de là, elle se répandit dans les rues excentriques, rampa silencieusement autour des fortifications et finit par convertir en lac l’établissement anglais. Les habitants se réfugièrent dans les combles, tandis que les cochons, la volaille, et meme les bestiaux, furent mis à l’abri dans des barques, ou trouvèrent un refuge dans les chambres à coucher des premiers étages. Au demeurant, le père de famille pouvait trouver commode d’avoir sa vache laitière à côté de la chambre de ses enfants, et son coq perché sur son bois de lit pour lui annoncer de plus près le réveil du jour. Mais quand cette nouvelle organisation domestique eut perdu battrait de l’originalité ; quand les riches tentures des appartements commencèrent à disparaître sous un réseau de moisissure, et les meubles soigneusement vernis à montrer des symptômes de dissolution ; quand les rideaux de soie perdirent leurs brillantes couleurs, quand les murailles chancelèrent et s’effondrèrent avec; fracas dans le rouge torrent, alors les habitants ressentirent cruellement l’insécurité de la situation et la crainte d’un désastre imminent. Toutefois, le courage ne les abandonna pas et, en vrais philosophes, ils arrangèrent leur existence aussi confortablement que le permettait le fléau. Les magasins devinrent des docks admirables, et les escaliers des débarcadères pour la commodité des visiteurs ; un salon constituait une excellente école de natation. Les céliba-
- 1. Le taël est un lingot valant 7 fr. 50 et évalué ordinairement à S fr.
- (Note du Traducteur.)
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- taires, en prenant leur bain matinal, pouvaient se rendre à la Banque pour s’informer des cours du jour, ou aller déjeuner sous le porche de quelque ami hospitalier. Enfin, l’eau, ayant atteint son maximum de hauteur, commença lentement à baisser, à l’immense soulagement de tous. On suppose que sans un mur de soutènement, jadis construit par le gouvernement chinois, au prix de quatre-vingt mille livres sterling (deux millions de francs), comme protection contre les razzias des bandits de la plaine, et qui fit l’office de digue, la colonie tout entière aurait été poussée dans le Yang-tszé par le violent reflux des eaux du Han.
- Les affaires, à Hankow, n’ont jamais rempli les espérances des Européens qui y accoururent en foule aussitôt que la ville fut ouverte ; néanmoins, comme centre des districts producteurs des thés Gongou, une importante part lui restera toujours assurée dans le commerce étranger. La valeur totale des importations s’est élevée, en 1871, à quatorze millions de livres sterling (trois cent cinquante millions de francs) ; ce chiffre s’est abaissé en 1873, mais seulement en raison d’une sorte de stagnation commerciale qui se fit sentir dans toute la Chine.
- Le Taotai de Hankow, Ti-ming-tchih, qui me délivra un passe-port pour le haut Yang-tszé, et que j’eus le plaisir de voir deux fois, est natif de la province de Kiang-su. A l’àge de trente ans il entra, comme modeste employé, dans la carrière officielle. Ses capacités le portèrent, échelon par échelon, jusqu’à la situation qu’il occupe actuellement, et dans l’exercice de laquelle il s’est acquis une haute réputation par la justice, la douceur et l’intelligence de son administration.
- La ville de Wouchang, sur la rive opposée du fleuve, a un aspect pittoresque, dû, en partie, à sa position sur une colline élevée, et, en partie, à sa tour célèbre, laquelle, d’après la tradition, aurait été construite il y a treize cents ans. Cette tour fut abattue par les soldats du « Roi Céleste » pendant l’insurrection taïping, et n’a été réédifiée et achevée que depuis quatre ans. Elle différé absolument des pagodes chinoises ordinaires et son style spécial l’empêchera toujours d’être confondue avec tout autre monument.
- Pendant mon voyage sur le haut Yang-tszé, que je vais maintenant décrire, j’eus pour compagnons deux Américains. Nous arrêtâmes deux bateaux indigènes pour nous conduire àltchang. Dans le plus petit de ces bateaux furent installés le cuisinier et les domestiques ; le plus grand nous transportait, nous et nos bagages. Notre bateau était partagé en trois compartiments séparés par de belles cloisons étanches. La cabine d’avant était affectée à un domestique; et à notre nouveau secrétaire chinois, Tchang, lequel n’avait rien de commun avec le géant du même nom. Ce secrétaire était un petit.
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- homme ramassé, pétri de doctrine et de vanité chinoises. Nous occupions le compartiment central ; celui de l’arrière appartenait au capitaine Wang et à sa femme. Une vaste cale abritait nos bagages, nos provisions et notre équipage.
- Nous quittâmes Hankow vers midi, le 29 juin 1872 ; mais comme il n’y avait pas de vent, nous dûmes louvoyer à la gaffe au milieu d’un millier de bâtiments indigènes et ancrer pour la nuit à Ta-tuen-shan, à seize kilomètres seulement en amont de la ville. Leloir, il gela si fort qu’il nous fut impossible de réchauffer notre compartiment.
- Pour comble de malheur, le capitaine et sa femme fumèrent, pendant la moitié de la nuit, du tabac abominable dont les vapeurs, s’introduisant à travers la cloison, vinrent se condenser dans le cadre où je cherchais le sommeil. Le lendemain nous cherchâmes à remédier à ces deux inconvénients en bouchant toutes les crevasses avec du papier et de la colle, et en installant un poêle qui nous avait été gracieusement prêté par des amis. Ces précautions furent une source d’ennuis pour madame Wang, une Tartare, comme nous l’apprîmes, plus Tartare encore que la femme du Min.
- Nos bateliers formaient une misérable collection d’individus. Pas une fois, pendant toute la durée du voyage, ils ne changèrent de vêtements, ni ne prirent le moindre soin de propreté. « Pourquoi le feraient-ils?» dit Tchangle secrétaire. Us n’auraient pu, en effet, que faire un troc mutuel, ne possédant chacun qu’un seul vêtement, que quelques-uns même avaient loué pour les mois d’hiver. Les hardes ouatées de coton constituaient leurs vêtements pendant le jour et leur coucher pendant la nuit. Pauvres créatures, comme elles rampaient pêle-mêle et se coudoyaient dans la cale ! Et quelles effluves s’échappaient le matin de leur réduit, car ils avaient fumé pour s’endormir, la plupart, du tabac, et ceux qui en avaient le moyen, de l’opium. C’était toujours avec la plus extrême difficulté qu'on obtenait d’eux de monter sur le pont et de braver le froid. J’avoue que je ne me souciais aucunement de lever le premier le panneau d’écoutille. Mais la voix de madame Wang suffisait à l’œuvre désirée; ses notes stridentes réveillaient les dormeurs. La femme du capitaine piétinait vigoureusement sur le plancher, tout en proférant en argot les plus abominables injures. Enfin, vers sept heures, on pouvait les voir virer à contre-cœur au cabestan et lever l’ancre qui se déplaçait aussi lentement qu’eux-mêmes. Par hasard, il s’éleva un vent favorable ; les voiles furent hissées, et nous bondîmes allègrement sur le courant couleur chocolat, entre des berges très-hautes et crevassées par l’âge.
- Nous fîmes bonne route; mais, ou notre poêle de fer ne valait rien, ou notre charbon ne voulait pas brûler. Il nous fallut une demi-
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- journée pour doubler le « Coude du Fermier, » quoique l’on puisse aisément traverser en un quart d’heure la bande de terre qui sépare les points extrêmes de la courbe. Un canal qui couperait ce promontoire serait d’un grand avantage pour la navigation fluviale. Nous croisâmes de nombreux radeaux chargés de bois venant du lac Tung-ting ; ils ressemblaient à des villages flottants, et, par le fait, ils ne sont ni plus ni moins. Chacun d’eux portait, sur son chargement, deux rangées de cabanes servant d’habitations aux petites colonies de Chinois qui ont consacré à ce commerce leur temps, leur travail et leur petit capital. Quand les radeaux atteignent Hankow, les maisons sont enlevées et placées sur la berge, et les propriétaires y résident jusqu’à ce qu’ils aient débité tout leur bois. Si jamais des steamers remontent le Yang-tszé, même jusqu’à ce point (74 kilomètres en amont de Hankow), ils auront besoin de pilotes expérimentés, surtout à cette époque de la saison où les eaux sont le plus basses ; il serait peut-être même nécessaire d'inspecter annuellement le fleuve, son lit ayant une tendance constante à changer de place.
- A Paitsow, où nous arrêtâmes pour la nuit, nous trouvâmes des gens occupés à fabriquer des câbles de bambou. Ils n’avaient pas de corderie, mais seulement des échafaudages d’apparence temporaire, avec quelques hommes dessus et dessous faisant et tordant les forts cordages.
- Le lendemain matin, avant de partir, la femme du patron et l’équipage s’interpellèrent dans le plus grossier des langages. La conversation, montée sur un diapason aig;u, s’échangeait entre la cabine d’avant, où se tenait madame Wang, et la cale, asile des mariniers. Ceux-ci se refusaient à monter sur le pont avant que le capitaine fût à son poste. La douce créature finit par résoudre la difficulté en arrachant du lit son époux et en le poussant à coups de pied sur le pont, versant sur la tête du malheureux un torrent d’injures accompagnées de tous les ustensiles de cuisine qui lui tombaient sous la main.
- Que le lecteur s’imagine être à bord d’un bâtiment tel que je viens de le décrire, avec un équipage semblable, sur un fleuve aussi rouge que le terrain qu’il traverse et ayant une largeur de huit cents à cinq mille mètres, et remonter le courant entre deux monotones murailles d’argile. Il se fera alors une idée de mes impressions pendant mon long voyage jusqu’aux Gorges.
- Nous déjeunâmes et dînâmes, jetâmes l’ancre et dormîmes, inspectant le fleuve autant que possible, relevant çà et là des bancs de sable et autres barrières préjudiciables au commerce formés, depuis que la seule et unique carte du fleuve eût été dressée.
- Nous avions bien choisi le moment. Il n’y a pas d’époque plus
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- favorable pour examiner l’aspect d’un cours d’eau que lorsque son étiage est au plus bas ; et actuellement le Yang-tszé coulait bien au-dessous de ses rives qui, en été, sont complètement submergées. Mais la relation de nos sondages, de nos relèvements et de nos projections, ne saurait trouver place ici. Leur similitude rendit à la longue les opérations fastidieuses ; quant à notre secrétaire, il aurait volontiers navigué jusqu’à ce qu’il eût digéré les anciens classiques jusqu’au dernier, buvant notre vin et fumant notre tabac aussi souvent qu’il lui en était offert. Quel merveilleux vêtement que celui de Tchang ! Une robe ouatée de coupe classique, avec des manches descendant jusqu’aux genoux et un collet qui se dressait
- comme une forteresse autour de son maigre cou. Assis dans un coin, enfoncé dans ses études, il ressemblait à un immense coussin surmonté d’un tout petit chapeau. Il restait dans cette posture des heures entières, les yeux clos, récitant à voix haute des passages entiers de vieux auteurs ; mais il possédait, en même temps, une connaissance approfondie du pays, une extrême politesse et le vif désir de se rendre utile.
- Ce fut une faute de prendre deux bateaux, leur différence de marche nous ayant occasionné de graves délais, — délais dont nos domestiques et notre cuisinier profitèrent aussitôt pour justifier toutes
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- sortes de fautes, et qui réjouirent extraordinairement nos hommes d’équipage payés à la journée.
- Le 23, nous doublâmes la pointe où le Ta-kiang, ou Grande Rivière, est grossi par le cours d’eau venant du lac Tung-ting. Le nombre des bateaux qui circulaient en cet endroit prouvait son importance commerciale. Dans quelques-uns des longs biefs des environs, le fleuve serait dangereux pour la navigation à vapeur, au moins pendant les mois où les rives sont submergées. Il faudrait donc y établir des signaux convenables, ni un arbre, ni un buisson, ni un tertre, ne pouvant, à cette époque, être aperçus à quelques kilomètres de distance. Tous les écueils de cette saison (l’hiver) sont parfaitement définis ; à l’exception de deux récifs s’élevant au-dessus de l’eau, les écueils sont des bancs de vase liquide et de sable, et se présentent juste aux coudes où tous ceux qui ont l’habitude de la navigation fluviale doivent s’attendre à les rencontrer. Chaque fois que le courant glissait sur un fond d’argile, on trouvait presque invariablement un bon canal.
- Le 24, après avoir franchi un petit rapide courant à travers cinq monticules, nous fûmes arrêtés pendant six heures par un orage de neige. Les hameaux que nous côtoyions, ou auprès desquels nous jetions l’ancre, de jour en jour, étaient des établissements temporaires d’un aspect misérable, faisant naître l’idée d’une région faiblement peuplée. Les habitants avaient cet air d’indigence qui n’est que trop commun dans d’autres parties de la Chine. Nous nous promenâmes dans le pays et le long des rives pendant près d'une demi-journée sans rencontrer une âme.
- En beaucoup d’endroits les berges étaient ruinées et s’effondraient en blocs de 3 à 4 mètres de largeur. Sur un point, le courant coulait au cœur d’un ancien établissement ; on voyait encore les fondations de quelques maisons, et de nombreux cercueils faisant saillie sur la rive.
- Le 27, nous arrivâmes à Shang-tchai-wan, et nous remarquâmes que la berge, faisant face à une ancienne pagode, avait été soigneusement revêtue de pierre. Ainsi une utile sorte de point de repère se trouvait protégée contre les empiétements du courant; tandis qu’on laissait les maisons d’habitation tomber dans le fleuve à mesure que s’affaissait la rive qui les portait.
- Ce village avait une faible apparence de prospérité et présentait une assez jolie scène d’hiver. Sur un ciel de plomb, des arbres dépouillés de feuilles dressaient leurs rameaux blancs. Les toits des maisons et les laïus de la berge étaient couverts de neige, tandis que les flammes rouges des feux de roseaux brillaient à travers les baies des portes ouvertes et se réfléchissaient sur les vitres de nacre. Il n’y avait personne dehors ; aucune empreinte de pas ne maculait
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- le blanc manteau dont le sol était revêtu; sur un seul morceau de terre horizontal; s’étageaient les feuilles d’une plan te d’hiver formant, sur la surface neigeuse, un dessin d’un vert pâle.
- Un peu plus loin en amont se trouvait la ville de Shang-tchai-wan où nos domestiques passèrent une demi-journée à rechercher vainement du charbon. Il fallut ensuite pourchasser nos hommes dans la ville et les ramener à bord un par un dans un état complet d’ivresse de samshu ou d’opium. Nous trouvâmes le capitaine Wang-dans une ruelle sordide, s’ingurgitant du grog, en compagnie de quelques indigènes et d’une demi-douzaine d'énormes porcs qui semblaient écouter avec un vif intérêt la conversation roulant sur les étrangers et sur leurs manières d’être et d’agir. Les indigènes se montrèrent assez civils. 11 en était peu qui eussent encore eu l’occasion de voir un blanc pur-sang ; tous nous adressèrent de naïves questions sur nos parents et sur nos vêtements. Un vieillard émit l’idée que la pâle couleur de nos visages et de nos mains provenait de l’emploi de quelque mirifique cosmétique, et que nos corps devaient être aussi noirs que le péché. Pour repousser cette calomnie, je mis à nu mon bras dont la peau blanche, palpée par plus d’une rude main, excita l'admiration générale. Gomme on ignorait quelle pouvait être notre barbare appréciation de la pudeur, un indigène non décrassé, mais plein de politesse, nous engagea obligeamment à ne pas satisfaire une curiosité vulgaire en nous déshabillant complètement, puisque nous avions convaincu déjà les plus intelligents d’entre eux.
- D’après des incidents de cette nature, le lecteur comprendra facilement quelles notions erronées les Chinois entretiennent sur nous et sur nos usages. Ils semblent toujours croire que nous avons beaucoup à apprendre; le moindre couli, pourvu qu’il soit d’une bonne nature, s’empressera de placer son expérience à notre service et de nous mettre à même de tirer profit de la civilisation chinoise bien plus avancée que la nôtre. J’ai en ma possession un des remarquables ouvrages qui entretiennent cette croyance populaire . C’est une sorte de traité ethnologique, borné à cette compréhension limitée des faits et à cette passion pour la fable qui caractérisent les basses classes dans cette nation éminemment superstitieuse. L’auteur décrit gravement des races d’hommes comme nous-mêmes, vivant sur les limites extérieures de la civilisation, c’est-à-dire en dehors de la bénigne influence du gouvernement chinois. Quelques-uns sont des hommes très-chevelus, vêtus de feuilles d’arbres ; d’autres sautillent sur une seule jambe; d’autres, encore, sont ornés de griffes d’oiseaux. Il y a une tribu des plus singulières, qui n’a qu’un œil énorme au milieu du front, et dont les femmes portent une multitude de mamelles. Il existe aussi des hommes avec de grands trous à travers lë
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- corps dans la région du cœur, de sorte qu’ils peuvent être embrochés comme des harengs, ou transportés sur des perches. Il y a enfin une tribu mieux douée encore, puisqu’elle porte des ailes qui lui permettent de voler dans les airs.
- A Shang-tchai-wan, un vieillard vint à nos bateaux pour nous vendre des sucreries. Ses mains, ses pieds et sa tête semblaient sortir d’un vieux couvre-pieds piqué rendu imperméable, grâce à une luisante couche de fange. Nous envoyâmes quelques-unes de ses marchandises aux indigènes comme présents d’adieux.
- Ce fut aussi en cet endroit que notre secrétaire Tchang, qui prétendait souffrir du froid, envoya à terre un des bateliers pour acheter une bouteille de samshu. La confiance qu’il accordait à l’honnêteté du messager était aussi merveilleuse que touchante. « Je ne sais pas combien il y a là dedans, dit-il en mettant sa bourse dans la main du messager; mais prenez ce dont vous aurez besoin et rapportez le reste.» Un moment auparavant j’avais vu le rusé coquin compter soigneusement le contenu de cette même bourse, laquelle, après tout, ne contenait que la somme exactement nécessaire à l’acquisition.
- Le 29, en passant devant une station de douane, nous fûmes poursuivis et atteints par un fougueux agent, qui monta abord, accepta un cigare et un verre de vin, et se retira parfaitement convaincu de notre honorabilité. Nous croisâmes également une grande jonque chargée de coton, échouée contre la berge, et une autre jonque qui s’était ensablée à l’endroit où les eaux avaient la plus grande profondeur, et dont les propriétaires attendaient, dans un trou de vase, que le fleuve fût assez haut pour remettre leur bateau à flot.
- « Trois jours sans intérêt aucun ; quelques huttes temporaires rencontrées à de longues distances, » telle est l’annotation suivante de mon journal.
- A Shi-show-hien, nous achetâmes une grande quantité de poissons, parmi lesquels il s’en trouvait un décrit par le capitaine Blakiston, lequel porte une épée au-dessus de sa large bouche édentée. Cette épée lui sert, dit-on, à creuser dans la vase pour en déloger les petits poissons qui s’empressent de chercher un asile dans son vaste gosier. L’estomac de l’individu dont nous fîmes l’acquisition contenait un ou deux de ces poissons de vase à moitié digérés. Sa couleur, de la tête à la moitié du ventre, était bleu sombre ou ardoise ; ventre blanc ; queue et nageoires blanches et rouges ; longueur, de la pointe de l’épée à l’extrémité de la queue, un mètre et demi; longueur de l’épée, 35 centimètres.
- Shi-show-hien a été jadis occupé parles rebelles, qui y construisirent un fort dont on voit encore les ruines.
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- Nous apercevions maintenant les montagnes de la province de Hunan; sur l’une d’elles, la plus rapprochée, se dresse un temple nommé Ti-tai-shan, qui constitue un excellent point de repère pour la navigation fluviale. A partir de cette localité, en amont, nous rencontrâmes des îles et des récifs en grand nombre; le canal se fit aussi moins profond et plus tortueux, preuve nouvelle de la nécessité d’inspections fréquentes, la condition du lit pendant une saison ne pouvant servir de guide pour ce que l’on est susceptible de trouver l’année suivante. Les modifications qui se sont produites, depuis qu’a été dressée notre carte de l’Amirauté, rendent cette carte relativement inutile, pour cette partie de la rivière aussi bien que pour d’autres, tout au moins quand les eaux sont basses.
- Dans un grand village où nous fîmes escale, à 16 kilomètres en aval de la ville de Shaszé, nous rencontrâmes un colporteur qui nous vendit quelques-unes de ses marchandises. Au moment d’effectuer le paiement de nos acquisitions, il nous en demanda environ trois fois la valeur. Tout d’abord, nous refusâmes de payer; mais le vieux fripon vint à bord et n’en voulut plus bouger. Les indigènes s’attroupèrent ; les plus respectables d’entre eux, nous donnant raison, nous conseillèrent de jeter le Shylock par-dessus bord, ou de l’emmener en captivité. Avec une détermination digne d’une plus noble cause, notre faible oppresseur se montra disposé à souffrir la mort plutôt qu’à renoncer à ses bénéfices extravagants. Ce que voyant, et dans l’intérêt de la paix, nous nous exécutâmes. Quand il eut reçu son argent et regagné la rive, le vieux drôle se mit à rire aux éclats, et déclara qu’après tout nous n’étions que des diables étrangers frappés d’insanité. Cette manifestation de mauvais vouloir prouvait suffisamment que nous approchions d’une grande ville.
- Shaszé est située sur la rive gauche du Yang-tszé qui a, ici, une largeur de plus de 2,400 mètres avec un beau et profond canal; le nombre des navires indigènes à l’ancre près de la ville, ou amarrés à sa magnifique digue de pierre, prouve que nous avons atteint un centre commercial important.
- Cette digue se termine, à sa partie supérieure, par une sorte de boulevard couronné par la plus belle des pagodes que l’on puisse trouver sur tout le parcours du fleuve. D’immenses travaux ont été accomplis pour garantir cette localité contre l’influence destructive du courant. La ville est placée avec le courant à un angle tel que l’action de l’eau maintient toujours un bon canal auprès de la solide digue de pierre. On se sert beaucoup de pierre dans le haut Yang-tszé, et on l’extrait en quantités illimitées des carrières situées au-dessus de la ville. A Shaszé, on peut établir des débarcadères pour steamers sur presque tous les points de la berge, et les collines
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- qui dominent le fleuve fournissent de splendides emplacements pour une colonie étrangère.
- La houille abonde dans le Ilunan et le Széchuan, et cependant nous éprouvons certaines difficultés à nous en procurer. Dans la première de ces provinces, on l’exploite en deux endroits, à Tsang-Yang-hien et àPa-tung-hien, mais dans une mesure très-restreinte. Dans le Széchuan, au contraire, l'extraction de la houille s’effectue sur une plus large échelle. Le charbon est de bonne qualité et parfaitement approprié aux besoins de la navigation à vapeur, s’il est permis d’en juger par les beaux échantillons que nous avons récoltés.
- Après avoir dépassé une ou deux petites villes dont les habitants étaient mieux vêtus et avaient une apparence plus prospère qu’aucun de ceux que nous avions encore rencontrés en aval, nous arrivâmes, le 3 février, à la ville de Kiang-kow. Ici, nos hommes se mirent rondement à l’œuvre, désirant se rendre à terre, pour avoir du riz, du vin, selon la traduction de Tchang. Nous leur offrîmes du riz qu’ils refusèrent, demandant, en outre, une avance et un congé pour la dépenser. Ce congé, nous refusâmes de l’accorder, menaçant, en même temps, le capitaine de suspendre son traitement jusqu’à ce qu’il eût amené son équipage à composition. Les mutins sehalèrent dans la voiture et s’y installèrent pour fumer. Au bout d’une heure, le patron, voyant que nous tenions bon, consulta sa douce moitié, et ordonna aux hommes de descendre, sous peine de voir lâcher sur eux son épouse. Cette menace produisit sur les bateliers un tel effet qu’ils vinrent immédiatement se mettre à l’ouvrage.
- Actuellement, nous abordions en plein la région montagneuse, et nous quittions la vaste plaine d’alluvion qui s’étend au sud, sur des centaines de kilomètres, dans la direction de la mer. Vers le soir, au moment où nous jetâmes l’ancre pour la nuit, nous étions en vue des « Montagnes des Sept-Portes », s’élevant Comme des tours aux limites de l’horizon. Pour nous punir de notre obstination, le patron nous affirma que ce lieu regorgeant de pirates, il était nécessaire de veiller en armes toute la nuit. Peut-être avait-il peur de ses hommes qui, par le fait, avaient la mine de vrais bandits ?
- Je me chargeai du premier quart que j’employai à faire ma correspondance avec mon revolver à portée de ma main. Une ou deux fois, il me sembla entendre du bruit à la 'fenêtre de la cabine, comme si l’on cherchait à l’ouvrir ; mais quand, au milieu des ténèbres, je plongeai mes regards sur le fleuve, je n’y vis pas vestige d’être vivant, et je n’entendis’que la bruyante respiration des mariniers renfermés dans la cale. Enfin, peu après minuit, des voix se firent entendre près du bateau, semblant se rapprocher de plus en plus. Je saisis mon révolver, déterminé à vendre chèrement ma vie, et. une
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- l'ois encore, je me glissai avec précaution contre la fenêtre, me préparant à toute extrémité. Cachant la lumière, je regardai au large. A ce moment, mon compagnon, qui avait été lui-même la cause de l’alarme, vint me relever de ma faction.
- Sur cette partie du fleuve, des individus pêchaient avec des loutres dressées. 11 y avait un grand nombre de bateaux, chacun desquels portait une loutre retenue par une corde. L’animal lancé dans l’eau y restait jusqu’à ce qu’il eût attrapé un poisson. On le hissait alors abord, et un pêcheur, lui posant le pied sur la queue et la pressant vigoureusement, lui faisait lâcher sa proie.
- Nous passâmes deux jolies petites villes, Po-yang etTchi-king, et, le o février, nous naviguions, dès le matin, sous d’immenses falaises rocheuses adossées contre un chaos de pics fantastiques. Là, sur la pointe la plus élevée, était perché un couvent bouddhiste, non loin du bord du fleuve et plus près du ciel qu’aucun autre objet du paysage. Situé à une altitude de trois cent soixante mètres au-dessus du niveau du fleuve, sur la crête d’un précipice de cent quatre-vingts mètres, il semblait absolument inaccessible. Après tout, escalader cette muraille de rocher pour y placer un autel parmi les nuages, est un exploit qui, bien que merveilleux en son genre, est assez insignifiant comparé au renoncement de soi-même imposé quotidiennement à chacuu des habitants du cloître, qui, même dans une semblable retraite, aussi éloignée que possible des habitations des hommes, parviennent difficilement à éteindre les incitations de la chair et les aspirations de l’esprit.
- Comme je l’ai dit déj;î, beaucoup d’établissements monastiques bouddhistes sont placés dans les sites les plus séduisants et les plus romantiques. Celui que nous avions devant les yeux ne faisait pas exception à la règle. Il s'élevait dans une région où la nature déployait ses plus sublimes beautés; où,-même au moment de notre passage, les nuages noirs, accumulés et soudés les uns aux autres par la bise d’hiver, étaient traversés par d’éclatants rayons de soleil qui venaient dorer le rocher sacré, quand tout, à l’entour, était plongé dans les ténèbres. En été, le panorama doit être plus splendide encore. Souvent alors les hurlements de la tempête se répercutent dans les profonds ravins, les nuages sont déchirés par les noires pointes des rochers, et des milliers d’étincelantes cascades vont en bondissant grossir les sauvages torrents duYang-tszé. Au loin, jusqu’aux limites de l’horizon, se déroulent les eaux de ce fleuve majestueux, fertilisateur et dévastateur tout à la fois. Depuis les temps les plus reculés, l’homme tente de limiter et de confiner son cours ; mais tous ses efforts sont vains et ses plus gigantesques travaux sont silencieusement rasés par le flot envahis*-seur. Perché sur la pointe de son roc, le reclus bouddhiste voit ce
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- grand Heure, tantôt resplendissant sous le soleil et sillonné par d’innombrables bâtiments, tantôt roulant dans ses eaux tumultueuses les ruines de quelque cité. Il ne faut donc pas s’étonner s’il se sent profondément impressionné par l’instabilité des choses humaines, et encouragé à chercher le repos absolu qui, d’après ses livres sacrés, ne lui sera acquis que lorsqu'il se sera débarrassé de tous les sentiments, de toutes les affections qui le rattachent à l’humanité.
- Le même jour, vers midi, nous jetâmes l’ancre devant Itchang. Cette ville a une importance commerciale considérable, et sa situation à l’entrée des Gorges en fait le point le plus reculé que puisse atteindre la navigation à vapeur, jusqu’à ce que ces défilés rocheux, s’étendant en amont sur plus de cent soixante kilomètres, aient été inspectés à fond, et que l’on ait supprimé quelques obstacles qui rendent la navigation de cette partie du Yang-tszé beaucoup plus dangereuse que celle de tout autre fleuve de Chine. 11 est à peu près certain qu’Itchang sera tôt ou tard ouvert au commerce étranger. Ce qui m’étonne, c’est que ce ne soit pas fait déjà. Mais si les Chinois eux-mêmes sont peu enclins à ouvrir de nouveaux ports, les commerçants étrangers établis à Hankow ne verraient sans doute pas d’un œil satisfait la menaçante rivalité d’Itchang. Cependant, si l’ouverture dece marché est désirable, ce qui ne peut faire aucun doute, l’opposition des Chinois et des marchands de Ilankow n’aboutira à rien, à moins que l’on ne mette en avant quelque excellente raison pour exclure le commerce étranger des eaux supérieures du Yang-tszé.
- Pour renseignements sur le commerce d’Itchang, je suis forcé de renvoyer le lecteur au « Rapport des délégués de la Chambre de commerce de Shanghaï », publié en 1869. A présent, les marchandises étrangères, en quantité limitée, sont réparties de ce port dans les provinces limitrophes, tandis que les riches plaines de Hupeh produisent, outre des céréales, des haricots, du millet, du riz et du colza, de la soie jaune, de l’huile de tung et de l’opium; ce dernier en petites quantités, quoiqu’il soit plus abondamment cultivé dans le Széchuan et le Yunnan.
- La ville d’Itchang s’étend en forme de croissant autour d’un coude de la rive gauche du fleuve. Elle est partagée par un canal en deux parties : l’une occupe une pente ; l’autre est en contre-bas et comprend un faubourg qui a cruellement souffert de l’inondation de 1870, mais qui a été reconstruit depuis. Deux ou trois emplacements inoccupés conviendraient parfaitement à un établissement étranger. Les matériaux de construction sont nombreux et très-variés ; le charbon, qui ne peut encore être considéra comme un article de commerce, se rencontre en abondance dahs le voisinage. En ce qui
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- concerne la navigation à vapeur, je n’hésite pas à déclarer que de petits bateaux d’un faible tirant d’eau arriveraient sans difficulté à Itchang, môme dans cette saison où les eaux sont au plus bas. Pendant la saison d’été, les steamers qui naviguent sur le bas lleuve n’auraient pas à lutter contre des obstacles plus graves que ceux qu’ils ont déjà surmontés entre Shanghaï et Hankow.
- Dans l’après-midi, nous assistâmes à une revue navale. Six petites canonnières, portant chacune une pièce de six à l’avant, se mirent en ligne et firent feu à intervalles irréguliers. Je dis irréguliers, parce que quelques pièces se refusèrent absolument à partir ; et, après ce simulacre de combat, nous les entendîmes se décharger toutes seules pendant la nuit. Ces petits bateaux avaient chacun environ quarante hommes d’équipage. La revue terminée, l’amiral débarqua et s’en retourna sur un cheval caparaçonné de vives couleurs, suivi par sa garde du corps.
- A Itchang, nous fûmes obligés de louer un grand bateau rapide pour remonter les Gorges, nos bateaux à voiles devant rester à l’ancre jusqu’à notre retour. Avant le départ, un coq fut offert en holocauste à la déesse du lleuve ; son sang et ses plumes furent répandus sur le pont et une libation fut versée dans le courant. Nous avions un équipage de vingt-quatre rameurs qui nageaient en cadence sur un rhythme perçant, hurlé plutôt que chanté. Sous leur impulsion, nous eûmes bientôt dépassé Itchang et nous nous trouvâmes en présence de la première gorge. Ici le lleuve n’a plus qu’une largeur de 800 mètres ou moins, et il se précipite dans le défilé avec une vélocité qui en rend l’abord extrêmement difficile.
- De chaque côté du fleuve se dressaient des falaises de 150 à 450 mètres de hauteur, formant deux murailles de pierre irrégulières, ravagées et creusées par le temps, et montrant des marques d’eau bien distinctes à environ 23 mètres au-dessus du courant d’hiver sur lequel nous naviguions péniblement aujourd’hui. Nous avions ainsi la preuve certaine de la hauteur atteinte par le Yang-tszé à l’époque de précédentes inondations.
- Plus nous nous enfoncions dans les Gorges et plus la scène se faisait sombre et désolée, le défilé étroit et dénudé présentant un contraste frappant avec les vastes plaines cultivées que nous avions rencontrées dans notre voyage depuis la mer, sur une étendue de plus de 1,600 kilomètres.
- Les seuls habitants de cette région semblaient être quelques pêcheurs exerçant leur profession parmi les rochers et dont on pouvait voir les huttes grossières haut perchées sur la montagne, dans des anfractuosités inaccessibles en apparence. Encore ces habitations méritaient-elles à peine le nom de huttes ; du moins celles que nous visitâmes étaient, ou des grottes naturelles, ou des trous
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- creusés dans le roc et dont la clôture ressemblait à la façade d’une cabane de chaume ordinaire.
- Ces demeures souillées de fumée me rappelaient les anciennes grottes qui servaient d’abris à nos ancêtres, dans la baie de Wemyss, en Ecosse. L’intérieur en était noir et triste, le plancher d’argile froid et couvert d’os et de rebuts ; à la pâle lueur d’une lampe placée dans une fente de rocher, on apercevait la figure grimaçante dJune petite idole et les quelques meubles primitifs qui composaient toute la fortune des propriétaires. Une résidence semblable avec son contenu
- Bateau du Szétcliuan. — Haut Yang-tszé.
- pourrait être organisée moyennant la modique somme de vingt-cinq francs, et c’est là pourtant qu’il nous fut donné de constater la frugalité et l’industrie chinoises dans toute leur plénitude. En dehors des grottes, partout où, en face du rocher, se rencontrait un peu de terre végétale, ce sol avait été travaillé et planté de légumes. Dans toute l’acception du mot, c’était tirer du pain de la pierre !
- Un peu plus loin, nous vîmes une quantité d’individus occupés à
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- extraire la pierre et à construire des digues* En beaucoup d’endroits dans les environs, lè courant avait miné la formation calcaire des rochers, de sorte que les parties les moins dures de ceux-ci s’étant détachées, il ne restait plus qu’une série de piliers de silex de l’aspect le plus drolatique, supportant la strate supérieure, à 300 mètres au-dessus de nos têtes. Ailleurs, les rochers ressemblaient aux hautes murailles et aux remparts d’une ville fortifiée, ou aux créneaux et aux tours d’une citadelle.
- La bataille de la vie est dure pour les habitants de cette stérile région ; mais c’est une race bien trempée, indépendante, méprisant profondément l’esprit de mendicité qui anime ses concitoyens des plaines. La misère est générale dans ces montagnes, et je n’y ai rencontré qu’un seul mendiant.
- Nos gens dormaient sur le pont à ciel ouvert, et le froid était si vif que je craignais, chaque matin, d’en trouver quelques-uns de morts. Mais ils se serraient l’un contre l’autre sous la banne de nattes, de façon à empêcher la bise nocturne de leur glacer le sang.
- Près de l’extrémité supérieure de la gorge, les huttes avaient meilleure apparence, le sol était mieux aménagé, et on apercevait de petits vergers où les pruniers étaient en pleine floraison, même à cette époque de l’année.
- Le 8 février, nous fûmes obligés de perdre une demi-journée en un lieu nommé Kwang-loung-miau, pour permettre à l’équipage de célébrer le nouvel an chinois. La cérémonie s’accomplit à l'autel du village dressé sur un emplacement pittoresque, entouré de pins et adossé à une montagne de 600 mètres de hauteur. Ici, Tchang eut une violente querelle avec les bateliers, qui, assura-t-il, avaient souillé son honorable nom. Il se plaignit de leur conduite désordonnée et de leur intempérance. Mais^’eus bientôt occasion de constater que notre vénérable interprète n’étaitpas sans péché, et qu’il ne pouvait lui-même se tenir debout. Il me conseilla de traduire les principaux délinquants devant le premier magistrat que nous rencontrerions, et, s’il était nécessaire, de les faire décapiter pour leur enseigner la sobriété.
- De fait, ils menèrent grand train pendant la nuit, tirant des pétards, se querellant et se livrant à un jeu effréné ; mais, dès le lendemain matin, ils étaient à l’ouvrage, quoique certains d’entre eux eussent vendu une partie du peu de hardes qu’ils possédaient, afin de mieux commencer l’année, ce qui leur donnait un air plus sauvage encore que d’habitude. Ils s’animèrent bientôt, au moment où, après avoir dépassé la première gorge, nous franchissions un rapide. C’était le premier et peut-être le plus dangereux de tous. Presque tous nos hommes, attelés à une ligne de halage, couraient sur la berge en poussant des hurlements diaboliques qui dominaient les mu-
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- gissemcnts du lleuve, tandis que, amplifiant le bruit, le mousse frappait sur un gong, et le cuisinier sur un petit tambour, dans le but d’exciter les hommes à déployer toute leur vigueur.
- Vers le milieu du rapide notre bateau s’arrêta subitement, comme s’il eût donné contre un récif, quoique les haleurs tirassent de toute la force de leurs bras, les pieds fermement appuyés sur les rocs. Le patron, trépignant et dansant sur le pont, adressait à l’équipage des cris désespérés ; les hommes y répondirent par une sauvage exclamation, et, grâce à un suprême effort, lancèrent notre bateau sur l’eau tranquille. Le danger de ce rapide consiste moins dans sa violence que dans l’étroitesse du canal et dans la multitude de rochers immergés, ou à fleur d’eau, sur lesquels, en cas de rupture de la corde de halage, un bateau doit nécessairement dériver et se briser en mille pièces.
- Dans la seconde gorge, la Gorge Lukan, les montagnes sont plus hautes; en quelques endroits, elles se dressent comme pour escalader le ciel et pour empêcher totalement la lumière d’arriver au lleuve déjà si noir. Ces rochers portaient d’étranges marques perpendiculaires ressemblant à des sondages de puits de mines. Selon toute probabilité, les marques sont dues à l’action naturelle du sable. De petits cailloux durs, emprisonnés dans la roche tendre, ont, avec le temps et à l’aide du sable et de l’eau, percé ces trous verticaux; l’attrition de l’eau sur la face des rocs a fini par mettre ces ouvertures à jour.
- Au rapide suivant, le Shan-tow-pien, nous vîmes les débris de deux bâtiments de commerce de.Széchuan, ce qui portait à neuf le nombre des navires naufragés que nous avions rencontrés depuis Itchang. La neige tombait à flocons pressés, tandis que nous nous frayions un chemin à travers les rochers jusqu’au village qui se prolongeait jusqu’au bord de l’eau. Au crépuscule, nous nous trouvions en face d’une petite cabane construite avec les épaves d’un bateau naufragé. Le propriétaire de ce bateau, un vieillard, y résidait depuis quelques jours. Il avait un aspect des plus misérables, mais il ne voulut jamais consentir à nous parler et refusa dédaigneusement nos offres de service.
- Nous étions arrivés au grand rapide du haut Yang-tszé, à l’embouchure de la gorge Mitan. Pendant que je prenais une épreuve photographique, je fus accosté par un mandarin qui me fit de nombreuses questions sur mon nom et mes titres, mon pays et mes parents ; n’ayant jamais vu encore un appareil photographique, il me demanda de lui montrer le résultat de mon travail Quand je lui présentai l’épreuve, il s’informa par quels moyens possibles un dessin aussi parfait pouvait être exécuté en aussi peu de temps ; puis, sans attendre ma réponse, et après m’avoir lancé un regard anxieux pour
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- s’assurer que je n’avais ni cornes, ni griffes, ni queue visible, il s’esquiva à toutes jambes, emportant peut-être la conviction que mon art était de la sorcellerie et que mes insignes diaboliques se trouvaient seulement soigneusement dissimulés. Aussi, quand je pris une autre vue dans le même village, fus-je entouré par une foule de spectateurs effarés qui, bien que je leur eusse expliqué que je ne faisais qu’exécuter un dessin, me donnèrent quelques marques de leur frayeur sous forme de pierres et de mottes de terre. Tchang essaya de son éloquence sur cette population, mais en pure perte.
- Le grand rapide. — Gorge Mitan.
- Nous empaquetâmes nos instruments en toute hâte et descendîmes la berge pour traverser le fleuve et gagner l’autre rive, où mes compagnons faisaient leurs préparatifs pour remonter le rapide. Sans doute quelques-uns de ces villageois connaissaient la superstition populaire d’après laquelle les dessins comme les miens étaient exécutés avec les yeux de petits Chinois. Ce fut avec peine que j’esquivai un coup d’aviron que me porta un indigène, au moment
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- où je me réfugiais dans un des bateaux ; le coup était lancé avec une force telle, que l’auteur de ce méfait faillit tomber la tête la première dans l’eau.
- Ce rapide est le plus grandiose de tous les panoramas du fleuve. En émergeant de la passe, l’eau présente une surface unie ; tout à coup, elle semble se recourber comme un cylindre de verre poli, fait un bond de deux à trois mètres, se condense en une magnifique crête d’écume, et se précipite dans la gorge en mugissant. Pendant cette saison, des rochers rendent très-dangereux le passage de ce rapide. En descendant, nous obtînmes de Tchang devenir dans notre bateau ; mais tandis que celui-ci plongeait en faisant craquer sa membrure, le pauvre garçon devint véritablement malade de frayeur. 11 y avait, d’ailleurs, de quoi trembler ! Le pilote qui nous servait alors était un liomme grand, osseux, avec des yeux noirs perçants, une immense moustache et une bouche meublée de dents de renard. Avec son aide, il dirigea le bateau vers ce qui semblait la pire partie du rapide, et le lança tout droit sur les flots écumants. Après le premier plongeon, le bateau vira la proue en avant, secoué à ce point que je m’attendais à le voir se disloquer et couler. Pendant ce temps, le pilote, agitant ses longs bras, hurlait et gambadait sur le pont comme un démon, de façon à nous faire croire que le bateau était perdu, tandis qu’en réalité il ne faisait que diriger les timoniers. Mais le bateau, indifférent aux imprécations, aux avirons et au gouvernail, fila en avant avec une impétuosité effrayante, portant droit sur les rocs, les évita au dernier moment, alors que le pilote s’abandonnait au désespoir, et finit par tomber sur une eau relativement tranquille. Cette mimique du pilote fait probablement partie de son emploi. Elle lui sert lorsqu’il vient réclamer son dû augmenté du léger surcroît auquel il s’imagine avoir droit pour avoir sauvé votre vie en risquant la sienne.
- Les périls de ce passage sont rendus flagrants par les débris de navires qui couvrent le rivage, par les bateaux de sauvetage en service constant, ou par ce fait que les Chinois déchargent leurs bateaux, aux abords du rapide, et se font transporter parterre, eux et leur cargaison, jusqu’aux eaux tranquilles en amont.
- Ce rapide — le Tsing-tan — constitue donc le plus grand des obstacles à la navigation à vapeur sur le haut Yang-tszé. Nous dûmes louer cinquante hommes du village pour aider nos hommes à haler le bateau contre le courant qui, en cet endroit, a une vitesse de huit nœuds à l’heure ; mais je ne vois pas de raison qui puisse empêcher l’espèce de steamer inventée par le capitaine Blakiston de naviguer sur le rapide, aussi bien que sur tout autre rapide du fleuve, la puissance de vapeur étant susceptible d’être détachée et utilisée, soit pour tirer le bâtiment en amont, soit pour en retarder
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- la vélocité dans la descente. Dès que le lleuve sera ouvert au commerce, la science et l’industrie ne tarderont pas à se mettre audacieusement à l’œuvre pour réaliser le but proposé.
- * Les montagnes de cette gorge sont de dimensions aussi prodigieuses que celles de la passe Lukan dont j’ai parlé.
- Le 11, nous arrivâmes aune petite ville entourée de murs du nom de Kwei. Nous n’y vîmes ni une barque ni un être humain, indiquant un commerce quelconque. Si, cependant ! Il y avait un homme, un seul, un mendiant, sur la berge ; encore était-il sur le point de quitter la place.
- Nous nous arrêtâmes là pour la nuit, et, le lendemain matin, nous allâmes visiter quelques mines de charbon en un lieu nommé Patung. La strate calcaire dans laquelle est encastrée la houille se dresse en murailles presque perpendiculaires sur la rive du fleuve. Des galeries avaient été pratiquées sur la face du rocher, mais toutes étaient de dimensions excessivement restreintes, de simples sillons sans profondeur. Aucune perche de soutien, aucun essai de ventilation. Le charbon abonde et, même avec cette exploitation élémentaire, on en extrait des quantités considérables ; mais la qualité en est inférieure à celle des échantillons que nous avions recueillis plus haut dans la gorge. Pour travailler, le mineur porte une lampe fixée à sa coiffure et assez semblable à celle dont on se servait avant l’invention de sir H. Davy. Le charbon était jeté de l’orifice du puits dans une entaille creusée sur la surface de la falaise ; le transport s’en faisait dans des hottes, à dos de femme.
- Cette localité renfermait plusieurs villages miniers, où des familles tout entières étaient employées à cette industrie; les enfants fabriquant du combustible en mélangeant le charbon avec de l’eau et de l’argile, et composant avec ce mélange des blocs pesant chacun un catty (600 grammes). Les mineurs gagnent environ huit francs soixante-quinze centimes par semaine ; leur journée est de neuf heures, de sept heures du matin à quatre heures de l’après-midi.
- Le baron de Richthofen nous affirme qu'il y a beaucoup de charbon dans le Hunan et le Hupeh, et que dans le Széchuan il embrasse d’immenses surfaces. Il ajoute qu’au taux de la présente consommation, le monde entier trouverait à s’approvisionner pen dant dix siècles dans le seul Shensi méridional ; et cependant, dans les localités dont il parle, la généralité de la population chinoise emmagasine du bois et des tiges de millet comme combustibles d’hiver, tandis que le charbon se trouve à sa portée en quantité illimitée. Ces vastes zones houillères seront la base de la grandeur future de la Chine, quand la vapeur pourra venir en aide au développement de son incroyable richesse minérale.
- La gorge Wu-shan. dans laquelle nous entrâmes le 18 au matin.
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- Village minier, dans la province de Hunan
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- vers 10 heures, a plus de 32 kilomètres de longueur. Le fleuve était parfaitement tranquille , et le spectacle qui frappa nos yeux au moment où nous abordâmes la gorge était un des plus beaux que nous eussions encore eu à admirer. Les montagnes s’élevaient en masses confuses jusqu’à une prodigieuse hauteur; le pic le plus éloigné, à l’extrémité du défilé, ressemblait à un saphir taillé et était sillonné débandés de neige scintillant au soleil, comme les facettes d’une gemme, tandis que les falaises, s’abaissant graduellement en lignes profondes, venaient rejoindre les premiers plans noyés dans la lumière et l’ombre.
- Les offlciers d’une canonnière, qui stationnait sur la ligne frontière séparant les provinces de Hupeh et de Széchuan, nous avertirent de nous défier des pirates, et ils avaient de bonnes raisons pour nous donner ce conseil. Nous jetâmes l’ancre en un endroit où les rochers, surplombant, produisaient dans le voisinage une funèbre obscurité. Il était environ 10 heures, lorsque le patron nous fit dire de préparer nos armes, des pirates rôdant aux alentours. Un bateau venait de passer sans bruit le long de notre bord, et ceux qui le montaient se parlaient à voix basse. Nous les hélâmes sans obtenir de réponse, et nous fîmes feu au-dessus de leurs têtes. La riposte, un éclair et une détonation, nous arriva de quelques hommes postés non loin de là sur la berge. Nous veillâmes toute lanuit, et, vers 2 heures du matin, nous dûmes héler l’équipage d’un bateau qui se glissait silencieusement de notre côté. Nous fûmes obligés une seconde fois de faire feu ; le pétillement de nos balles sur les rochers eut pour effet d’empêcher de nouvelles agressions de notre ennemi invisible. Ceux qui avaient ainsi troublé notre repos devaient parfaitement connaître cette partie du fleuve, car, même en plein jour, il y règne une certaine obscurité, et, pendant la nuit, elle est si noire que pas un bâtiment de commerce n’oserait quitter son ancrage d’une seule encâblure.
- Une autre nuit, dans la même gorge, mon domestique entra dans la cabine, le visage blême de frayeur, et me dit qu’il venait d’apercevoir un groupe d’esprits lumineux voltigeant dans la passe. Il s’était certainement passé quelque chose d’anormal, car jamais jusque-là je n’avais vu mon domestique saisi d’une aussi profonde terreur. Nous le suivîmes donc sur le pont, et, en levant les yeux sur la falaise qui se dressait au-dessus de nos têtes à une hauteur d’environ 250 mètres, nous vîmes, sur la surface du roc, trois lumières effectuant les plus étranges évolutions. Mon vieux serviteur, sur le visage duquel perlait une sueur froide, affirma qu’il distinguait parfaitement des sylphes agitant des lumières, dans le but de signaler l’abîme aux voyageurs. La véritable explication de ce phénomène c’est que cette gorge même renferme des êtres infortunés, des con-
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- damnés murés dans des cellules taillées dans le roc vif, dans lesquelles ils sont descendus par leurs geôliers de la cime de la falaise, et dont ils ne peuvent s’échapper qu’en se précipitant dans le fleuve, risquant infailliblement leur vie.
- Là aussi nous rencontrâmes des habitants d’un cachet tout différent, un certain nombre de disciples de Laou-tsou qui vivent en ermites dans ces sombres solitudes. Dans une grotte, nous trouvâmes les restes d’un philosophe maoïste de cette espèce; cet anachorète était, m’assura mon domestique, mort à l’âge respectable de deux cents ans. Plusieurs de nos bateliers déclarèrent qu’ils savaient qu’il
- Indigènes de Szochuan.
- était âgé de plus d’un siècle. Ses restes reposent au centre de la grotte, couverts d’une pyramide de pierres et de mottes de terre jetées en passant par des montagnards.
- La journée du lo février fut marquéepar un désastre tandis que nous montions un rapide. Le bateau fut saisi par un coup de vent, lequel, aidé par un violent remous, allait le submerger lorsque le second, l’homme le plus actif que nous eussions à bord, s’élança à l’avant et coupa le câble de tirage. Les haleurs, inopinément dételés, s’en allèrent roulant sur les rochers, tandis que le bateau, se relevant tout
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- d’un coup, tourna d’abord sur lui-même, puis glissa sur la chute et ne s’arrêta qu’à 800 mètres plus loin, sur un petit banc de sable. Jusque-là tout était bien ; mais nous étions d’un côté du courant, quand notre équipage était resté sur l’autre. Comme nous nous trouvions près d’un village, nous y poussâmes pour prendre un bateau qui transportât nos hommes; mais personne ne consentit à bouger avant de recevoir d’avance une somme presque équivalente au prix d’un village pareil au leur. Nous leur offrîmes ce que les'ba-teliers considérèrent comme un prix raisonnable. Sur leur refus catégorique, nous sautâmes dans un de leurs bateaux en les menaçant de le diriger nous-mêmes ; ce que voyant, ils jugèrent à propos de s’humaniser et conclurent un marché acceptable.
- Pour la nuit, nous nous arrêtâmes à la sortie de la gorge Wu-shan. En face de nous, sur la rive gauche, s'élève la ville murée de Wu-shan entourée de collines basses et de champs bien cultivés. Là se trouve l’embouchure d’un petit affluent du Yang-tszé, sur lequel se transporte une grande quantité de sel extrait d’une mine nommée Ta-ning,
- Ce district produit principalement de l’opium, de la soie et du thé; il est aussi particulièrement riche en fruits de diverses espèces. Nous y achetâmes, à un franc vingt-cinq centimes le cent, les meilleures oranges que j’eusse mangées depuis que j’étais en Chine.
- Le jour suivant, nous tentâmes vainement d’atteindre Kwei-tchow-fu ; il nous fut impossible de faire tête à un orage épouvantable qui balayait la gorge, remplissant l’air de nuages d'un sable lin qui nous aveuglait. Nous ne pûmes donc quitter Széchuan que le 16, ayant remonté le fleuve sur une distance de 1,900 à 2,000 kilomètres depuis Shanghaï.
- Notre voyage de retour s’accomplit d’une façon relativement facile, et dix-huit jours plus tard nous mettions de nouveau le pied sur la colonie étrangère de Hankow. Nous reçûmes le plus chaleureux accueil de la part de nos amis, qui nous accablèrent de questions sur l’état du fleuve et sur l’aspect exact du nouveau port de commerce projeté à Itchang. Quelques-uns pensèrent même que nous avions cherché des terrains dans le nouveau comptoir, et, peut-être, que nous en avions secrètement acheté dans des situations favorables, opération qui, d’après la tournure qu’ont prise les choses, n’eût été après tout qu’une spéculation prématurée et ruineuse.
- Je retrouvai à Hankow quelques-uns de mes plus anciens amis de Chine ; ils m’accueillirent, à l’issue du voyage que je venais d’accomplir, absolument comme un ressuscité. Ce ne fut pas sans éprouver le plus profond chagrin de notre séparation que je montai à bord du steamer.
- Dans ma traversée de descente je m’arrêtai à Kiu-kianget j’ÿ passai
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- deux ou trois jours. Quoique heureusement située à l’embouchure du lac Po-yung, et communiquant ainsi avec le réseau de canaux et de rivières qui constituent les voies de communication à travers les vastes champs de thé du Kiang-si et du Ngan-hwei, la ville indigène n’a pas réussi à s’assurer une grande position commerciale ; le comptoir étranger n’a, non plus, rien fait de mieux que monopoliser le trafic des riches districts producteurs dont il est entouré. La ville fut complètement saccagée par les rebelles en 1861 ; même au temps de ma visite, elle n’avait pas encore reconquis son ancienne prospérité. Néanmoins, les rues se relevaient peu à peu des mines laissées derrière eux par les doux partisans du « Roi Céleste. »
- Kiu-kiarig prendra probablement une importance commerciale beaucoup plus considérable lorsque le lac Po-yung aura été ouvert à la navigation à vapeur. Une ou deux excursions dans les districts environnants me permirent ne constater la fertilité du sol et la prospérité des cultivateurs. Cette région, toutefois, semblait peu peuplée, fait qui suffit seul pour expliquer l’absence de pauvreté et de misère qui est le lot de tant de millions d’êtres humains dans la plupart des régions de l’empire.
- En un lieu nommé Tai-ping-kung, à 16 kilomètres' environ de Kiu-kiang,se trouvent les ruines d’un temple d’une architecture vraiment remarquable. Il ne reste de cet édifice, jadis si vaste, que deux ,tours percées de fenêtres semblables aux baies gothiques d’une construction européenne du moyen âge. Les murailles d’une maison voisine étaient faites de pierres finement sculptées, et, dans son ensemble, la ruine ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu jusqu’alors en Chine. Plus européenne que chinoise, elle pouvait, peut-être, se rapporter à la mission faite par le jésuite Ricci dans cette partie de la province en 1590. On assure cependant que ce fut autrefois l’un des plus grands établissements bouddhistes du Cathay.
- En revenant de ce vieux.temple, je traversai une terre classique où tous les rochers sont couverts d’inscriptions célébrant les louanges de Tchu-fu-tzé, un philosophe célèbre, commentateur de Confucius, qui vivait dans le douzième siècle. On montre encore l’emplacement où il passa son existence d’ermite, et sa tombe se voit sur un monticule ombragé de cyprès et de pins vénérables. Aujourd’hui, une école moderne de docteurs chinois attaque sa doctrine comme erronée, et l’accuse de s’être laissé influencer par la philosophie bouddhiste.
- Le premier point que je touchai ensuite fut Nankin, l’ancienne capitale de la Chine, où il n’y a ni comptoir étranger, ni port ouvert au commerce.
- Il était nuit lorsqu’avec mes domestiques, mes bagages et deux officiers chinois de la maison du gouverneur général, je descendis
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- du steamer dans un bateau indigène et débarquai sur la rive boueuse bordant les murs extérieurs de la fameuse ville. Nous dûmes passer la nuit dans un petit hangar destiné aux voyageurs des steamers du fleuve. Ce caravansérail était plein de paisibles indigènes qui se dérangèrent obligeamment pour me permettre de me reposer sur une table. Mais ce fut en vain que j'appelai le sommeil ; l’atmosphère était saturée de fumée de tabac, et les conversations se prolongèrent pendant toute la nuit en clameurs assourdissantes. Cette conversation, des plus intéressantes, roulait sur Tseng-kuo-fan, le grand général chinois qui avait combattu côte à côte avec Li-hung-tchang et le colonel Gordon pour anéantir la rébellion taïping, et qui venait de rendre l’âme dans son palais de Nanking. La plupart des interlocuteurs prétendaient qu’il s’était suicidé, vu qu’il avait été tué par une trop forte dose d’or en feuilles. La vérité, comme je le sus plus tard, était qu’il avait succombé à une attaque d’apoplexie, le second accès dont il avait été frappé. Cette mort me causa un profond désappointement, mon principal motif en visitant Nanking ayant été de voir ce chef célèbre, et, s’il était possible, d’obtenir son portrait pour mon grand ouvrage. J’étais porteur d’une lettre d’introduction de Li-hung-tchang, gouverneur général du Pei-tchi-li. Cette lettre, je la fis parvenir à son fils, qui me répondit combien la famille regrettait d’avoir perdu l’occasion d’avoir un portrait du défunt. Mais un officier général me fit plus tard observer qu'a-près tout, il valait peut-être mieux pour moi que je ne fusse pas arrivé assez à temps pour faire ce portrait, attendu que très-certainement j’aurais été accusé par lui, qui me parlait, aussi bien que par d’autres, d’avoir causé la mort prématurée de mon modèle. C’est une croyance très-répandue en Chine, et dont les hommes les plus intelligents ne sont pas exempts, qu’en posant pour une photographie, on perd une partie de ses principes vitaux, et que la mort, dans un temps limité, est d’une certitude absolue.
- D’après cela le lecteur comprend que je fus fréquemment considéré comme un avant-coureur de mort, une sorte de Némésis ; j’ai même vu des infortunés, frappés d’une terreur superstitieuse, tomber à deux genoux devant moi et me conjurer de ne pas prendre leur portrait ou leur vie avec les lentilles de mon objectif. Mais tout ceci aurait pu arriver dans notre propre pays, il n’y a pas beaucoup d’années, alors qu’une photographie aurait passé pour l’œuvre du diable, ou que le fait de saisir une image claire avec l’œil obscur de la science aurait été assimilé au miracle du Christ rendant la vue à un aveugle.
- Tseng-kuo-fan était l’un des premiers hommes d'État de son temps. 11 faisait partie du grand Secrétariat, et fut créé noble de deuxième classe, après l’expulsion des rebelles de Nankin. Il était alors arrivé
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- au zénith de sa puissance, et l’on disait même qu’à la cour de Pékin, on redoutait l’extension toujours croissante de son influence. Gouverneur général du Pei-tchi-li, en 1868, il fut éloigné de ce poste après le massacre de Tien-tsin et nommé pour la troisième fois gouverneur général des deux Kiangs.
- L’aspect de Nankin ne répond pas à l’idée que l’on peut s’en faire. C’est tout uniment une vaste superficie enfermée dans de hautes murailles dont le périmètre est de 35 kilomètres, ce qui en fait la plus grande ville de l’empire. Les hauteurs voisines sont couronnées de temples, et la campagne, soigneusement cultivée, est parsemée d’yamens et d’édifices sacrés. Mais la ville elle-même est resserrée dans les plus étroites limites, susceptibles de contenir un demi-million de fils affairés de Han.
- Il existait encore de lugubres rues démolies sans un seul habitant; mais dans d'autres quartiers l’œuvre de reconstruction se poursuivait activement. Cette grande « capitale du Sud » doit avoir autrefois justifié ce qu’en disait Le Comte : « Ville splendide, entourée d’une double ceinture de murailles, » l’extérieure «ayantseize longues lieues de tour. » Telle était probablement sa condition, il y a qua-torze.cents ans, lorsqu’elle devint la capitale de l’empire, peut-être meme encore au quatorzième siècle, alors que, suivant la tradition, Hung-Wou, le premier empereur de la dynastie des Mings, lui rendit son antique splendeur. Mais elle était déjà tristement déchue à l’a-vénement des Tien-wangs, qui lui décernèrent un discutable honneur en en faisant une seconde fois la capitale d’une dynastie chinoise.
- On dit que ce fut à la recommandation d’un très-humble de ses partisans, un vieux matelot, que le « Roi Céleste, » comme il s’intitulait lui-même, se décida à établir à Nankin le siège de son gouvernement. Mais en d’autres matières, ce soldat parvenu ne se laissa pas si facilement persuader. Et pourquoi aurait-il écouté les conseils d’autrui ? Ne se croyait-il pas implicitement le deuxième fils de Dieu envoyé pour sauver la Chine ?
- Tandis que les Impériaux massaient leurs forces autour de la grande tombe des Mings, tandis que ses vieux soldats et fidèles partisans mouraient d’inanition dans les rues, il ordonna qu’ils se nourrissent de rosée et chantassent un nouveau chant jusqu’à ce que l’heure de la délivrance fût arrivée. Tranquillement installé dans son palais, il considérait les troupes agglomérées qui devaient, avant peu, frapper le coup fatal. La ville n’était pas encore tombée entre les mains de ses ennemis que, trahi par le destin, il se suicida.
- Contourner la ville en suivant ses fossés est une promenade des plus fastidieuses. De nombreux bateaux glissaient sur les méandres
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- du canal ou se réunissaient çà et là pour former de petits marchés. Parfois, sur la berge, se rencontre un misérable petit établissement, écume ou rebut secoué des murailles. A un petit pont sous lequel je passai, on me dit qu’en cet endroit, après la prise de Nankin, le canal avait été endigué avec des têtes de rebelles. De la porte méridionale part un grand faubourg. Pourquoi s’est-il établi là quand il y avait tant de places vacantes dans la ville? C’est ce qu’il est assez difficile de déterminer. Pour la plupart, les habitations ne sont que de grossières cabanes construites sur un sol où ont été déposés pêle-mêle les cadavres des Taïpings et des Impériaux.
- La vieille tour de porcelaine de Nanking, jadis une des sept merveilles du monde, est aujourd’hui rasée jusqu'au sol, et un certain nombre de petits spéculateurs font commerce de ses matériaux. Mais, pour la plus grande partie, les briques de cette tour et celles du « Monastère de la Gratitude » auquel elle appartenait, ont servi à la construction de l’arsenal de Nankin situé tout auprès. De ces deux édifices, je me hasarde à affirmer que le dernier, élevé par le plus avancé des fils de Han (Li-hung-tchang), au coeur même de la « Terre Centrale des Fleurs », sera considéré comme la construction la plus étonnante, sauf par ceux qui en tretiennent des préjugés particuliers à l’égard des pagodes de porcelaine. Ici, donc, la vieille tour bouddhiste et le monastère, avec ses chants monotones, ont été remplacés par un temple dédié au Yulcain et au Mars chinois, dont les autels sont des fourneaux, les adorateurs des fondeurs de fer, et dont les murs ne résonnent désormais que du roulement incessant des machines et des détonations des fusils essayés pour le service.
- Cet arsenal, construit, comme je l’ai dit, sous les auspices de Li-hung-tchang, est le premier établissement de ce genre qu’ait possédé la Chine. Il est dirigé, conformément aux progrès les plus •récents de la science, par le docteur Macartney. Si l’on se reporte à l’ancien état de choses, cet arsenal est vraiment la plus stupéfiante des innovations. Si les Chinois nous ont enseigné l’usage du canon (on prétend qu’ils l’ont employé, dès 1232, au siège de Khai-fung-fu), nous leur payons cette dette avec usure en leur montrant comment se fabriquent nos armes les plus meurtrières.
- Dans cet arsenal se confectionnent.chaque année des centaines de tonnes de fusils et de munitions, et il n’est pas douteux pour moi que ces produits ont largement contribué à la' prompte suppression de l’insurrection mahométane dans les provinces de Kiang su et de Shensi. Ici les Chinois peuvent fabriquer des canons de siège et de campagne, des obusiers, des canons Gatling, des torpilles, des fusées, des boulets, des bombes, des cartouches et des capsules.
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- La fabrique de fusées est installée sur un terrain ouvert à quelque distance du bâtiment principal ; c’est là que l’on remplit les fusées et les bombes de leur contenu explosible.
- Il me reste une observation à présenter relativement à ces arsenaux; c’est que si on leur retirait la direction strictement étrangère sous laquelle ils se sont développés, ils ne pourraient aujourd’hui être conduits de façon à rendre des services réellement efficaces. Probablement, la même somme d’argent serait consacrée à leur maintien ; mais, probablement aussi, cette somme passerait par une filière administrative telle qu’elle serait à peine suffisante pour l’acquisition de matériaux de qualité inférieure, et pour l’emploi d’ouvriers si peu payés qu’ils n’apporteraient ni ardeur ni amour-propre à un travail dont ils sont aujourd’hui à juste titre si fiers.
- Une tentative de ce genre fut faite une fois, en faveur d’un officier qui se targuait de fabriquer toutes les armes de guerre modernes avec autant de perfection qu’aucun Européen résidant dans l’Empire. Mais l’essai ne fut pas renouvelé, les obus fabriqués ayant causé plus de ravages parmi les ouvriers qu’ils n‘en auraient jamais pu produire dans les rangs d’un ennemi. Us étaient mal fondus, avec du fer grossier, et leurs dangereuses imperfections avaient été déguisées avec de la plombagine argileuse. Aussi, dans mon humble opinion, les Chinois ne pourront prendre rang parmi les puissances civilisées du monde, qu’après avoir acquis un peu de vulgaire probité, etdésappris beaucoup de cette science de tromperie au moyen de laquelle ils cherchent à s'enrichir tout en se mettant en mesure de vaincre leurs ennemis. Peut-être Li-hung-tchang, l’homme le plus puissant de la Chine contemporaine, parviendra-t-il avec le temps à inculquer à ses subordonnés le sentiment de la conduite droite, et à leur faire apprécier les avantages qui en découlent.
- Kin-shan, ou l’Ile-d’Or, l’ile d’Argent et l’embouchure du Grand-Canal, furent les derniers points intéressants que je visitai sur le fleuve Yang-tszé. Le Grand-Canal peut être considéré comme la plus importante œuvre d’intérêt public de la race qui a gaspillé des années de travail inutile pour construire la grande muraille destinée à fermer aux barbares l’Empire dont, après tout, ceux-ci sont actuellement les maîtres. Mais cet immense cours d’eau artificiel est, à ce jour,.sans utilité àbeauconp d’endroits, et absolument détruit. Et cependant il eût pu rendre des services incalculables en drainant les eaux du fleuve Jaune, qui, de temps à autre, viennent inonder et dévaster les vastes plaines productives de l’intérieur.
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- CHAPITRE XIV
- Tchi-fou. — La colonie étrangère. — Le fleuve Jaune. — La soie. — Sa production. — Les forts de Ta-ku. — Le fleuve Pei-ho. — Le progrès en Chine. — Inondations dans le Pei-tchi-li. — Leurs effets. — Tien-tsin. — Lachapelle des Sœurs. — Condition du peuple. — Un orage nocturne. — Tung-tchow. — Péking. — Les quartiers tartare et chinois de la métropole. — Ses rues, ses boutiques, ses habitants. — L’hôtel Étranger. — Architecture religieuse et domestique. — Le yamen de Tsungli. — Le prince King et les grands officiers de l’Empire. — Concours littéraire. — Le temple de Confucius. — L’observatoire. — Anciens instruments chinois. — Maison de Yang. — Mœurs et habitudes des dames. — L’art de l’émailleur à Péking. — Yuen-ming-yuen. — Cénotaphe remarquable. — Une armée chinoise. — Li-liung-tchang. — L’auberge de la Perfection Patriotique. — La grande muraille. —Les tombeaux des Mings.
- Depuis quelques années Tchi-fou est devenpe la ville d’eau favorite des étrangers qui résident à Pékin et à Shanghaï, car c’est là qu’on peut le mieux jouir, pendant les mois les plus chauds de Tété, des bains de mer et de l’air vif et fortifiant que l’on respire sur le bord de l’Océan.
- La plage sur laquelle est bâti l’hôtel Européen contourne le pied d'une chaîne de collines gazonnées et rappelle, par son cours demi-circulaire et son aspect général, la baie de Brodic, sur la côte ouest d’Ecosse. Je garde un souvenir très-distinct de la baie de Tchi-fou, de sa longueur qui, à l’époque, me paraissait interminable, et du sable doux et fin sur lequel, avec un ami également remarquable pour sa bonne humeur, sa corpulence et son agilité, j’eus à faire, en quittant le steamer, une course folle, pour devancer les autres passagers, et engager le meilleur appartement pour une dame malade de Shanghaï. Le thermomètre marquait ce jour-là environ 55 degrés à l’ombre, de sorte qu’après avoir accompli notre tâche, nous nous trouvâmes dans l’état le plus propre à apprécier la fraîche brise qui soufflait à travers la véranda de l’hô.tel. C’était une maison sans prétentions, mais charmante, et où, grâce aux soins intelligents de son propriétaire, les étrangers trouvaient toute espèce de confort.
- Le quartier étranger de Tchi-fou se trouve sur le bord opposé de la baie ; c’est, ou peu s’en faut, l’endroit le moins engageant que
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- l’on puisse trouver sur la côte. Toutefois nous ne devons point oublier qu’il jouit de l’honneur d’être situé sur le sol le plus classique de l’Empire, dans les lieux mêmes où les travaux d’art du célèbre Yu furent en partie accomplis. Confucius naquit aussi dans la province de Shang-tung, aussi bien que Mensius, son successeur. Pendant que Pythagore poursuivait ses recherches philosophiques à Crotone, Confucius réunissait les trésors classiques qui, depuis lors, ont été pour la Chine ce que la boussole est pour les marins. Mais cette ancienne étoile de la prospérité sociale, politique et religieuse de la nation chinoise, est pour ceux qui s'y fient aujourd’hui, lorsqu’il s’agit de diriger l’Empire, aussi peu digne de créance que la boussole sur un navire de guerre dont le pilote ne calcule pas les influences qui s’exercent sur l’aiguille par les plaques de fer et les canons d’acier dont la science a armé le navire. Et cependant combien les plus sages des disciples de Confucius voudraient ne point détourner les yeux de leurs anciens livres! Combien ils voudraient continuer à prendre pour guide la lueur tremblotante d’une science et d’une philosophie obscure intronisées, il y a des milliers d’années, par les sages de la « Terre centrale des Fleurs », et cela, au moment même où la vérité, comme le soleil à son zénith, brille de son plus grand éclat sur les nations étrangères.
- Le commerce extérieur de Tchi-fou, bien que peu étendu, a quelque importance. Si cela tient à ce que les indigènes affectent de préférer les simples vêtements de leurs anciens sages aux moins coûteuses cotonnades de Manchester, ou û ce que les fréquentes inondations du « ITwang-Ho », ou fleuve Jaune, ont assez appauvri les districts de l’intérieur pour nuire matériellement au commerce, c’est ce qu’il est difficile de décider. En tous cas, les relations commerciales de Tchi-fou avec le monde extérieur ne sont point aussi étendues qu’elles pourraient et devraient l’être, si les étrangers et leurs marchandises étaient librement admis dans l’intérieur, et si l’on avait recours à la science européenne pour garder libre le cours des rivières, drainer les plaines et protéger ainsi le peuple contre les inondations qui, presque tous les ans, dévastent leurs terres.
- Depuis que le fleuve Jaune a changé son cours et coule au nord des montagnes de Shang-tung, une grande partie du Grand Canal est devenue inutile. En bien des endroits, les rives ont été emportées, et un témoin oculaire a ainsi décrit le spectacle qu’elles présentent : « En fait de tristesse et de désolation, rien ne peut dépasser la scène que présente ici le fleuve Jaune ; tout, sur ses rives, est à la merci des eaux jaunes et boueuses qui, dans leur cours irrésistible, emportent vers la mer tout ce qu’elles rencontrent. »
- Nous verrons, en traversant le Pei-tchi-li, quels sont les effets ac-
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- luels de ces inondations. Pendant qu’une grande partie du pays souffre du changement de lit du fleuve, certaines parties des provinces de Shan-tung et de Pei-tchi-li obtiennent une part surabondante de ses eaux. Malgré cela, il y a des régions de la première de ces provinces qui sont aussi productives qu’aucun sol le fut jamais, et où la nature du climat est favorable à une grande variété de produits. Ceux-ci comprennent le millet, le froment, l’orge, le riz, le tabac, les fèves : ces dernières, sous forme de « gâteaux de fèves », forment un excellent article d’exportation. Outre les produits que nous venons de nommer, une certaine espèce d’étoffes de soie, de couleur sombre, connues sous le nom de soies de Pondgi, se fabriquent dans le Shan-tung et s’exportent tous les jours en quantités de pins en plus considérables. Cette soie est produite par un ver noir qui vit en liberté et se nourrit des feuilles d’une espèce particulière de mûrier.
- L’élevage des vers à soie en Chine est un travail très-délicat et que l’on aurait pu juger peu convenable aux indigènes, car le petit ver est très-exigeant dans ses habitudes : on dit même qu’il refuse de manger ou de travailler devant les étrangers, et les Chinois prétendent qu’il ne peut souffrir ni la présence de ces intrus ni le son de leur langue barbare. Si, sous ce rapport, il ressemble à ses maîtres, il en diffère considérablement par son horreur pour les odeurs nauséabondes, et le fait est qu’il ne peut vivre dans une atmosphère souillée, et s’y laisse mourir de faim. C’est pourquoi les Chinois, depuis l’instant où le ver sort de l’œuf jusqu’à celui où il périt dans son cocon de soie, souffrent beaucoup de l’absence forcée de toutes ces odeurs fortes pour lesquelles ils ont un goût si prononcé. Rien d’étonnant donc à ce que la fin de la saison, alors que le délicat petit ouvrier a tissé lui-même son linceul et accompli sa destinée, soit l’occasion de grandes réjouissances.
- Comme la culture du thé, la soie — qui procure à la Chine un revenu considérable, et qui est aujourd’hui devenue un article de luxe indispensable au monde entier — constitue l’industrie la plus modeste qu’il soit possible d’imaginer.
- Jetons un coup d’œil sur les phases successives par lesquelles passe le produit avant de pouvoir être livré aux tisseurs de la Chine ou de Lyon.
- Les vers éclosent vers le milieu d’avril, et la saison la plus favorable pour l’exportation des œufs est le mois de mars ou le commencement d’avril. Une fois éclos, les jeunes vers sont placés sur des cadres de bambou et nourris de feuilles de mûrier coupées en petits fragments. A mesure que les vers grossissent, on les transfère sur un plus grand nombre de cadres et on les alimente avec des feuilles coupées moins fin. On continue ainsi, jusqu’à ce que, parvenus
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- au dernier période, ils reçoivent les feuilles entières. Le f>rix des feuilles varie de 5 fr. 60 à 12 fr. le picul (kilog. 60.47).
- Après leur éclosion, les vers mangent continuellement pendant cinq jours, puis dorment pour la première fois pendant deux jours. Au réveil, leur appétit n’est pas tout à fait aussi grand ; habituellement, ils ne mangent que pendant quatre jours et s’endorment de nouveau pendant deux jours. Ils mangent ensuite, pour la troisième fois, quatre jours, et se reposent deux jours. Cette alternative de nourriture et de sommeil se répète ordinairement quatre fois. Les vers ont alors acquis toute leur force et commencent à filer leurs cocons, travail qui dure de quatre à sept jours. L’œuvre accomplie, on dévide les cocons, ce qui prend trois jours ; une semaine environ après , chaque petit cultivateur apporte sa récolte au marché et la vend à des négociants indigènes qui la disposent en balles.
- Sans tenir compte des influences nées de la superstition populaire, la qualité de la soie est affectée, d’abord et avant tout, par la race des vers qui la filent, et ensuite par la qualité des feuilles et le mode d’alimentation. Comme je l’ai fait remarquer déjà, le ver à soie craint le bruit, la présence et surtout le toucher d’étrangers, et les odeurs mauvaises. Ils doivent également recevoir leur nourriture à des heures régulières et être placés dans une chambre dont la température ne soit pas trop élevée.
- Le principal défaut de la soie chinoise provient du mode primitif de dévidage adopté parles indigènes, et s’il était possible de décider ceux-ci à employer des riiachines à dévider étrangères, la valeur du produit augmenterait de 40 à 50 p. 100. La façon grossière dont la soie est aujourd’hui dévidée communique au fil des irrégularités nuisibles.
- Shanghaï est le grand marché de la soie ; c’est là que, vers le 1er juin, s’ouvre la première saison de la soie. Jamais les éleveurs n’apportent la soie sur le marché étranger. Ces éleveurs sont invariablement des petits fermiers qui achètent les feuilles, ou entretiennent quelques buissons de mûriers dans un coin de leur exploitation, et qui sont loin de consacrer exclusivement leur temps à l’élevage du ver et à la production de la soie. C’est tout uniment une occupation de printemps pour les femmes et les plus jeunes membres de leurs familles. Des négociants ou des courtiers chinois se rendent aux marchés de la campagne et y achètent le produit jusqu’à ce qu’ils en aient assez ramassé pour former une balle destinée aux marchés de Shanghaï ou de Tchi-fou, où elle est acquise par des étrangers pour l’exportation.
- Deux fois j’ai visité Tchi-fou, et j’y ai éprouvé les extrêmes de température. A mon premier voyage, la chaleur était intense; au se-
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- eond, le froid était si rigoureux que mon domestique Ahong eut le nez et les oreilles gelés.
- Nous nous étions rendus sur une éminence pour prendre une vue de Tchi-fou. Le vent du nord-ouest, soufflant des steppes glacées de Mongolie, semblait figer le sang dans nos veines. Ayant toutefois réussi à prendre une épreuve, j’envoyai chercher dans le voisinage une bouteille d’eau pour laver la négative; mais je n’eus pas plutôt retiré la plaque de la chambre noire et versé de l’eau dessus que le liquide gela sur la surface et se suspendit en aiguilles tout autour des bords. Ahong se tenait debout à mes côtés, les jambes presque à moitié enfouies dans la neige, et couvrant sa figure avec les manches de son habit. Quant à la bouteille, l’eau qu’elle contenait s’était solidifiée en un gros glaçon. Malgré ces inconvénients, nous nous rendîmes dans une cabane amie où, après avoir dégelé la plaque sur un feu de charbon de bois, nous la lavâmes avec de l’eau chaude. La circulation s’était arrêtée au bout du nez d’Ahong et sur l’ourlet de ses oreilles ; peu après, il s’y produisit des crevasses qui, pendant plus d’un mois, entretinrent cruellement dans son esprit le souvenir de Tchi-fou.
- La première localité importante où je m’arrêtai sur notre route dans la direction du nord, fut Ta-ku, à l'embouchure du Pei-ho.Les fortifications en terre de Ta-ku ont été souvent et parfaitement décrites. Au moment de mon passage, on les réparait, mais elles n’étaient pas encore convenablement occupées et les canons n’en étaient pas tous montés.
- Je suivis une chaussée empierrée conduisant du fleuve â l’extrémité du talus. C’est là qu’en 1859, tant de nos soldats furent tués en essayant vainement d’enlever le fort du Sud, lequel, un an après, fut emporté sans grandes difficultés. Ce fort n’est accessible que par un fossé creusé en arrière. Quant à moi, j’y pénétrai sans qu’on me dît un mot : il n’y avait, en effet, qu’un ou deux coulis flânant du côté de l’enceinte. Les murs, d’une grande épaisseur, sont faits d’argile et de tiges- de millet, amalgame parfaitement approprié pour résister aux boulets. A l’intérieur se dressaient, l’une au-dessus de l’autre, deux batteries de plus de cinquante pièces chacune, commandant les abords du fleuve. Quelques-uns de ces canons, grossiers, mal montés, avaient évidemment besoin de réparations. En dernière analyse, je remarquai deux pièces américaines à âme lisse, à moitié enfouies dans la vase, vis-à-vis du quartier des officiers. Le .tout avait plutôt l’air d’une carrière boueuse abandonnée que d’une forteresse.
- Cependant j’ai appris que, depuis, un grand changement s’était produit, et que ces forteresses placées de chaque côté du Pei-ho avaient été armées de canons Krupp et munies de fortes garnisons ;
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- de sorte que la défense de la capitale a été assurée d’après un plan imaginé et arrêté longtemps avant qu’eût éclaté le différend de Formose. J’ai vu moi-môme débarquer une batterie de canons Krupp à Tien-tsin, au moment où j’allais quitter ce lieu de lugubre mémoire. Par le fait, il est indiscutable que les Chinois s’occupent activement à se procurer des armes modernes, à emmagasiner des projectiles et des munitions et à se prémunir contre toute invasion.
- Forts do Ta-ku.
- Il y a peut-être, je dis plus, il y a certainement un but à tout ceci. Le gouvernement chinois tient depuis ces dernières années ses yeux ouverts sur ce qui se passe au Japon, sans parler des prévisions qu’il peut entretenir relativement à ses rencontres avec des ennemis plus formidables. Incontestablement, il continue à entretenir l’idée qu’il a le droit absolu de faire ce qu’il veut du pays et dans le pays ; et probablement il ne fait que se préparer à affirmer ou a soutenir ce droit, quand l’occasion s’en présentera.
- Dans sa dépêche relative à la barre de Wou-soung, à Shanghaï, le prince Kung a refusé de draguer un canal destiné à faciliter le commerce ; il considère ce banc de sable comme une barrière établie par la Providence pour défendre le pays et ses abords. Il faut observer, en outre, que chaque nation a le droit de garder et de protéger son territoire par les moyens qui lui semblent les plus convenables, et dont elle est seule juge. Il est peut-être très-naturel de supposer que la Chine a été faite exclusivement pour les Chinois ; qu’aucune autre race n’a le droit d’intervenir dans cette divine disposition, ou de chercher, par le simple creusement d’un canal, à contrecarrer les plans d’une bienveillante Providence, qui a ainsi fermé les cours d’eau au commerce, lequel apporte aux Chinois, pour se nourrir et se vêtir, des moyens qu’ils n’auraient jamais pu se procurer autrefois.
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- Cette politique étroite se .garde absolument de reconnaître le merveilleux progrès qui, par la télégraphie, les chemins de fer, les industries de toutes sortes, tend de plus en plus à confondre toutes les nations de la terre dans une fraternité universelle, et qui, grâce à la liberté commerciale, ainsi qu’à un gouvernement libéral et éclairé, a rendu solidaires les peuples de tout pays, de toute race et de toute langue.
- Peut-être les mandarins chargés de l’hydrographie du Pei-tchi-li prétendent-ils aussi que les inondations qui ravagent périodiquement la province où s’élève la cité impériale sont suscitées par la Providence dans le but d’empêcher l’ennemi d’approcher de la grande métropole. Et cependant il est peu d’ennemis qui puissent infliger, par des razzias annuelles, aux fertiles plaines du Shan-tung et du Pei-tchi-li, des désastres comparables à ceux que les eaux bourbeuses du fleuve Jaune y occasionnent chaque année avec une terrible certitude. Et cependant, grâce à un peu de prévoyance et d’honnêteté, le grand Hwang-ho, qui autrefois n’était qu’un messager de paix et d’abondance, pourrait être maintenu dans les limites de son lit naturel.
- Les inondations furent prédites, précisément comme elles se sont produites, bien des années avant que le fleuve grossi eût rompu ses barrières à Lung-men-kan ; on aurait facilement pu les prévenir en entretenant en bon état « ce qui, d’après le Journal de la Société royale anglaise de géographie, a toujours été ün canal artificiel. » Mais ce travail fut différé d’année en année, jusqu’à ce qu’enfln la rouge inondation envahît les plaines, transformant une région fertile et riante en lacs, en lagunes et en marais pestilentiels.
- En remontant le Pei-ho, je remarquai qu’en beaucoup d’endroits, il était impossible de découvrir les berges du fleuve, et plus nous avancions, plus devenaient apparents les effrayants ravages de l’inondation. Les plantations de millet croupissaient sous l’eau ; des hameaux tout entiers avaient été balayés. Pour la plupart, les habitations de ces villages étaient, comme les forts de Ta-ku, construites en tiges de millet et en argile ; mais quoique parfaitement calculées pour résister au feu d’un ennemi ordinaire, ces frêles demeures s’étaient Tune après l’autre dissoutes devant le flot envahisseur, ne laissant derrière elles que des sortes de tumulus de terre, traces mélancoliques de chaque nouvelle œuvre de dévastation. On voyait les infortunés villageois accroupis au sommet de ces monticules, abrités sous des fragments de chaume ou de nattes qu’ils avaient sauvés de Tinondation. Tous ceux qui en avaient le moyen se retiraient à Tien-tsin où, disait-on, les autorités faisaient leur possible pour soulager les victimes du désastre. Chose assez singulière! j’entendis un Chinois affirmer qu’il considérait l’inondation
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- comme une punition du massacre de Tien-tsin, arrivé un an juste auparavant.
- Il est absolument impossible d’évaluer les misères occasionnées par de semblables désastres à la population indigène qui se trouve privée de nourriture, d’abri et de combustible, précisément au moment où va sévir l’hiver. Tout le pays n’était qu’une nappe d’eau coupée par des ruines de hameaux et des bancs de vase où les troupeaux de bestiaux accumulés périssaient faute de pâturages. On voyait hommes, femmes et enfants pêcher dans leurs champs noyés. Le poisson abondait, heureusement, car c’était à peu près l'unique moyen de subsistance de ces pauvres gens. Comment ils supportèrent les brûlantes journées et les froides nuits ; combien d'entre eux résistèrent à ces épreuves pour y être soumis l’année suivante, c’est, ce qu’il est impossible de déterminer. Le nombre des cadavres entraînés vers la mer par le courant prouvait que la mort avait largement fauché parmi ces misérables, soulageant à sa façon les malades et les affamés.
- Les Chinois, comme tous les peuples anciens et modernes, éprouvent une crainte superstitieuse à déranger les cendres de leurs morts. Sur un grand nombre de kilomètres autour de Tien-tsin, le sol n’est qu’un vaste cimetière, et c’était vraiment pitié de voiries efforts que faisaient les vivants pour hisser les cercueils de leurs morts suides arbres ou sur des perches fichées par eux dans la vase. Mais de nombreuses bières flottaient à la dérive sans qu’un parent s’occupât de leur silencieux contenu.
- L’eau était si profonde qu’en beaucoup d’endroits le tortueux canal du fleuve avait été abandonné, et que les bateaux indigènes naviguaient, pour ainsi parler, sur la terre ferme pour se rendre à la ville.
- Notre steamer, le Sin-nan-sing, éprouva beaucoup de difficultés à doubler les brusques coudes du fleuve, l’avant pointant dans la vase d’une rive tandis que l’arrière s’enfonçait dans l’autre. Enfin nous atteignîmes Tien-tsin ; nous y trouvâmes de un mètre cinquante à deux mètres d’eau, en arrière de la colonie étrangère, et la route de Pékin submergée. Le club était aussi entouré d’eau et l’on ne pouvait y accéder qu’en bateau. Les étrangers s’attendaient à être bientôt enfermés dans une mer de glace.
- Ici, sur la rive du fleuve, se trouvait un hôtel anglais, du nom d’Astor-House, dont une enseigne immense dissimulait complètement les modestes proportions. Cet établissement construit en terre avait perdu, d’un cô té, une croisée tombée en dehors, de l’au tre, une porte effondrée en dedans. Après avoir examiné ce triste extérieur, je causai avec le propriétaire, un Anglais, qui m’adressa ses doléances sur la ruine de son exploitation. Il existait encore sur la
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- façade deux salles contenant l’une un billard, l’autre un comptoir; mais deux chambres à coucher s’étaient effondrées et l’on en apercevait les ruines à travers le mur lézardé. Sur le derrière, l’écurie, de chagrin sans doute d’avoir perdu ses locataires, s'était précipitée dans l’eau et avait disparu. Je sortis ensuite pour constater les ravages, exercés par l’inondation sur les communs; mais la vue était "obscurcie par une nuée de moustiques, la peste de’ cette localité pendant les mois d’été.
- Au comptoir je rencontrai un Ecossais attaché à la fabrique de poudre de Tien-tsin, et qui se plaignait amèrement d’un tailleur chinois auquel il avait confié du drap excellent pour lui confectionner un pantalon. Il paraît que cet industriel avait jugé à propos, pour affaires de famille, de quitter Tien-tsin et d’emporter le drap, sans avoir la politesse de laisser sa carte.
- Je passai la nuit à bord du steamer et partis pour Pékin le 19 août. Avant de partir, j’engageai un homme de Tien-tsin nommé Tao, c’est-à-dire Yertu, au taux de quarante-cinq francs par mois, somme insignifiante en proportion de ce qu’il entendait tirer de moi ; car à chaque transaction, qu’il s’agît simplement de changer un dollar ou d’acheter des provisions, il prélevait une commission pour lui-même. Mes gens du Sud m’auraient mieux servi, quoiqu’ils ne connussent pas le dialecte du Nord et qu’ils ne pussent se faire comprendre que par écrit. Je m’aperçus bientôt que le vo systématique est’le péché mignon des domestiques du Nord.
- Nous louâmes un bateau [pour nous rendre à Tung-tchow, le point le plus rapproché de Pékin par eau. Ce bateau portait à son centre une cabine en bois qui pouvait être close de tous côtés, de façon à garantir du froid de la nuit. Juste assez grande pour recevoir mes gens et mes bagages, elle était divisée en 'deux compartiments ; dans celui d’arrière se trouvait une petite cuisine en terre autour de laquelle s’arrimèrent les domestiques. Notre équipage se [composait du père, Wong-tsing, et de ses deux fils, Wong-su et Wong-soun.
- Nous dûmes traverser la ville de Tien-tsin en suivant un canal étroit et tortueux, entre des milliers de bateaux de commerce indigènes. Beaucoup de ceux-ci, à en juger par l’apparence, étaient dans le dernier période de la décrépitude, quoique, suivant les étranges notions chinoises, on les crût susceptibles de naviguer jusqu?à la complète disjonction de leur membrure. Les seules pièces de bois sain qu’ils possédassent étaient fixées sur leurs flancs, afin d’empêcher les gaffes ferrées des bateliers de passage d’effondrer leurs vieilles carcasses.
- Ce ne fut pas sans un libéral usage de ces gaffes et un déluge des injures les plus grossières, que nous parvînmes à nous dégager
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- de cette Babel flottante. La rive gauche était couverte de tas de sel empilé sous des hangars, érigés par les monopoleurs pour protéger leur précieuse denrée.
- Ici, aussi, se trouvaient des jonques chargées de coton ou de cotonnades que des négociants chinois envoyaient aux marchés de l’intérieur. Ces marchands indigènes entretiennent à Shanghaï des agents qui leur envoient du coton, des étoiles, de l’opium et d’autres produits étrangers par les steamers qui naviguent entre Shanghaï etTien-tsin.
- Le fleuve a, en cet endroit, environ 180 mètres de largeur. Tao nous montra, sur la rive gauche, les murs nus et noircis de la chapelle des Sœurs, incendiée douze mois auparavant. Là, également, nous aperçûmes les ruines de l’hôpital où les Sœurs de la Miséricorde consacraient leur vie à soulager les malades et à recueillir les enfants abandonnés, et où, en reconnaissance de ces bonnes œuvres, elles avaient été brutalement massacrées par une foule ignorante et superstitieuse. Devant l’édifice s’élevait encore un monceau de cendres et Ton distinguait, dans le mur, la large brèche par laquelle les meurtriers avaient traîné à la mort leurs malheureuses victimes. Cette brèche avait été bouchée avec de l’argile, preuve palpable de l’insuffisante façon dont les Chinois cherchèrent à racheter un crime commis presque en vue du yamen du gouverneur général.
- Delà, aussi, on découvrait, à l'extrémité supérieure du bief, les imposantes ruines de la cathédrale catholique romaine, le seul détail frappant de la ville de Tien-tsin. Familiarisé comme je l’étais avec la superstition indigène, l’idée me vint spontanément que le noble édifice, qui écrasait par sa grandeur tout ce que les Chinois considèrent comme ce qu’il y a de plus sacré, les yamens et les temples, a dû par lui-même porter à son paroxysme le sentiment d’animosité contre les étrangers. Ce sentiment fut, sans aucun doute, exaspéré parles horribles contes ingénieusement répandus par les lettrés, relativement à la fabrication par les étrangers de médicaments composés avec les yeux et le cœur d’enfants, et même d’adultes chinois. Et c’est pour obtenir de l’argent que ces infâmes mélanges seraient pratiqués! Qu’on en juge parle passage suivant extrait d’un livre indigène qui, au moment du massacre, se trouvait dans presque toutes les mains :
- « La raison pour laquelle les yeux sont arrachés est celle-ci. Cent livres de plomb chinois fournissent huit livres d’argent, et les quatre-vingt-douze livres restantes peuvent être vendues au prix originel. Mais la seule manière d’obtenir cet argent consiste à mélanger avec le plomb des yeux de Chinois. Les yeux des étrangers ne peuvent servir, etvoilà pourquoi ils respectent ceux de leurs compatriotes. »
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- On lit plus loin :
- « Les Français sans exception pratiquent la religion fausse et -corronipue de Tien-tchu. Ils ont des arts diaboliques au moyen desquels ils transforment les hommes en bêtes, etc. »
- Ce pamphlet, qui regorge d’imputations indignes d’être relevées, se termine par un appel au peuple qu’on exhorte à se lever en masse et à exterminer les odieux étrangers :
- «En conséquence, ces êtres méprisables ayant excité notre juste colère, attachés profondément comme nous le sommes à l’empire de notre souverain, nous sommes disposés non-seulement à laisser un libre cours à la haine qui ne nous permet pas de vivre sous le même ciel qu’eux, mais encore à mettre lin pour toujours au malheur d’être obligés de les sentir auprès de nous... Si l’on adopte la politique de temporisation, cette diabolique engeance ne fera qu’augmenter. »
- L’auteur poursuit, sans ambages, en recommandant l’extermination radicale des étrangers afin de sauver les vertueux serviteurs de Confucius.
- Quand on considère que ce pamphlet 1 a été largement, quoique secrètement, dit-on, répandu ; quand surtout l’on songe à l’ignorance profonde, à la superstition, à la férocité sauvage des classes affamées qu’il prétendait avertir et éclairer, et sur lesquelles le style calme, modéré et subtil de quelques- uns des pires passages ont dû produire un effet effrayant, on ne peut s’étonner du résultat obtenu. Autant aussi qu’il m’est permis d’en juger, l’avenir est sombre et menaçant; la situation ne pourra même jamais s’améliorer tant que les missionnaires catholiques romains persisteront à heur-' ter les préjugés chinois en élevant leurs églises beaucoup au-dessus du niveau des plus hautes toitures du palais impérial lui-même, et en exerçant une sorte de protection semi-politique sur leurs prosélytes.
- Tao croyait implicitement aux histoires étranges qu’on lui avait contées sur les prêtres et sur les pauvres sœurs si inhumainement assassinées. Les ruines étaient actuellement soigneusement gardées par une flottille de canonnières indigènes ; mais il ne s’en trouva aucune au moment où l’on eût eu réellement besoin de leur secours, et elles n’arrivèrent sur les lieux que longtemps après les faits accomplis.
- Je ne pus m’empêcher de faire quelques observations à mon nouveau domestique au sujet des misérables huttes de terre servant de demeures à ses compatriotes. Avec la vanité qui est inhérente à sa race, mais qui me surprit à ce moment, il chercha à me démon-
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- trer les avantages de ces habitations. Sa dialectique reposait sur des arguments semblables à ceux-ci : — Les matériaux, argile et tiges de millet, se récoltent à peu de frais dans la plaine, au seuil même de tout occupant trop pauvre pour acheter le bois et la pierre nécessaires. Avec ces matériaux, chaque individu peut être à la fois architecte et maçon. Enfin, quand les inondations ou les pluies dissolvent l’habitation, celle-ci s’affaisse tranquillement et laisse un monticule sur lequel on peut placer le mobilier et les ustensiles domestiques et où la famille peut s’installer jusqu’au retrait des eaux ; rien n’est plus facile alors que de relever les murs détruits.
- Ici sont établis un ou deux ponts de bateaux que l’on dut ouvrir pour nous laisser le passage libre. Ges ponts constituent de graves obstacles au commerce fluvial et terrestre à la fois, le passage n’étant ouvert que lorsqu’une douzaine de jonques et de bateaux se trouvent réunis, et alors les propriétaires, exaspérés par l’attente, hurlent à l’envi l’un de l’autre et se battent à qui passera le premier. Pendant le passage des bateaux, la circulation est forcément interrompue, et une foule de piétons et de voitures s’agglomèrent sur chaque rive attendant le rétablissement du pont. Un ou deux des piétons, incapables de retourner sur leurs pas, furent poussés dans l’eau et repêchés avec des galles au moment où passait notre bateau. L’étroite chaussée dupont était rendue plus étroite encore par une bordure d’échoppes, de lépreux, de mendiants et de bateleurs.
- La contrée, sur l’une et Tautre rive, avait un aspect misérable et ne semblait rien moins que peuplée. Dans les villages de terre que nous rencontrâmes, les huttes étaient, pour le plus grand nombre, tellement couvertes d’herbes et de roseaux, qu’elles avaient à peine l’air d’habitations humaines ; quant aux plus beaux, ou plutôt aux moins critiquables, des spécimens d’architecture locale, quoique ayant l’air d’être solidement établis en briques, ils n’étaient pas réellement ainsi construits. Quelques-unes de ces maisons se trouvaient en voie de confection, et l’on pouvait voir que les murs ne consistaient qu’en deux minces couches de briques encastrées dans de l’argile ; mais si ces murs deviennent humides par suite d’infdtration, ils s’affaissent graduellement. La barrière de brique bombe peu à peu et finit par expulser l’argile dont elle ne peut plus supporter la présence. D’autres maisons, d’une forme plus ingénieuse, représentaient des sortes de ruches en briques dont les interstices étaient bouchés avec de l’argile. Ce genre de construction peu coûteux conviendrait aux murs des magnifiques terrasses de Londres, dont les maisons, à ce que je crois, sont faites de blocs continus, uniquement pour les empêcher d’être renversées comme des quilles. Mais ces murs et treillis de briques sont fort ingénieux, tandis que notre maçonnerie métropolitaine est tout le contraire.
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- Le sol s’élevant en pente douce jusqu’aux collines qui se déploient en croissant au nord de Pékin, nous sortîmes des plaines inondées et abordâmes une région moins désolée, où la population était moins dépourvue des nécessités ordinaires de l’existence et où les berges étaient bordées de champs de millet arrivé à pleine maturité. Nos bateliers, comme les habitants, vivaient de la farine de cette utile céréale qu’ils assaisonnaient avec du poisson sec et de l’ail. La farine est convertie en pain, ou plutôt cuite et allongée en bandes de pâte dure et élastique. La population en consommait d’énormes quantités, et semblait s’en trouver fort bien, quoique cette pâte me parût à peine plus digestible que des pelotes de laine, des rouleaux de flanelle, ou des câbles de caoutchouc.
- On se servait ici de chevaux, de mules et d’ânes ; les mules appartenaient à une race magnifique et étaient, pour la plupart, zébrées sur les jambes. Quant aux ânes, complètement domestiqués, ils suivaient leurs maîtres comme des chiens.
- A mesure que nous approchions de Tung-tchow, les huttes prenaient meilleure apparence ; les villageois semblaient robustes, mais en dépit de leurs demeures nichées dans des saules et de leurs champs cultivés, tout en eux prouvait qu’ils payaient chèrement le droit de vivre.
- Jamais je n’oublierai certain coucher de soleil auquel j’assistai dans ces parages, et qui parut même produire une vive impression sur l’esprit matériel de nos serviteurs chinois. Ce fut à ce point que la famille Wong insista pour faire un temps d’arrêt et que mes domestiques préparèrent mon dîner avec de l’ail indigène, — gracieux compliment rendu aux charmes de la localité, mais parfaitement désagréable à mes goûts plus raffinés.
- La chaleur était d’une intensité anormale et il ne faisait pas un souffle d’air. Le ciel enflammé avait la couleur du safran, tandis que, sur les rives, le millet avec ses mille barbes se dressait comme un entablement d’or soutenu par les flèches brillantes que lançait le soleil sur les eaux tranquilles du fleuve. A mesure que déclinait le jour, les montagnes lointaines passaient de la nuance du saphir à celle du plomb ; de larges ombres s’étendaient sur la plaine pendant qu’un menaçant nuage noir, semblable à quelque esprit de la nuit, recevait, en se déployant à l'ouest, la dernière lueur du soleil couchant.
- Wong, le patron, jeta silencieusement une seconde ancre, et ses fils amarrèrent le bateau à la rive par l’avant et par l’arrière. C’est en vain que j’insistai pour poursuivre notre route. « Non, répondit Wong; personne au monde ne me ferait bouger; ce ciel étrange, ce calme accablant n’annoncent rien de bon. » Ce disant, il s’assit et se mit à fumer, tandis que ses fils prenaient les mesures de sûreté né-
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- cessaires. Les insectes s’agitaient avec un air de malaise ; les oiseaux cherchaient un abri. Bientôt s’établit un profond silence que troublaient seulement par intervalles les soupirs du vent à travers le millet.
- Wong fuma plus que d’habitude et veilla, ce en quoi il eut parfaitement raison. Quant à moi, après avoir place mon révolver sous mon oreiller et des allumettes auprès de la bougie, je m’endormis profondément. Vers minuit je fus brutalement réveillé par un choc subit qui m’envoya la tête la première sur le plancher de mon étroite cabine. J’essayais de me dégager des objets divers amoncelés autour de moi, lorsque le bateau sembla se dresser tout à fait hors de l’eau, puis retomba et faillit chavirer. Nous étions pris dans un ouragan. Au moment où je sortis de la cabine pour connaître notre sort, le vent qui, un instant avant, soufflait avec fureur, semblait réunir ses forces pour un autre assaut. Les bateliers étaient sur la berge surveillant les amarres; ils me dirent que le plus fort du danger était passé.
- Aliong et les autres s’étaient aussi empressés de monter sur le pont, dès qu’ils furent parvenus à se dégager des ruines de la cuisine. Mais tout n’était pas fini encore. Comme un flot de larmes repentantes suivant un accès de colère, la pluie se mita tomber par torrents, noyant tout autour de nous; de sorte que mes allumettes étaient complètement trempées et hors de service avant que j’eusse pu mettre la main sur elles. Mes vêtements et mon matelas de coton se trouvaient dans le même état pitoyable. Toutefois, lorsque la pluie cessa, et que je me fus arrangé aussi confortablement que le permettaient les circonstances, je me rendormis. En me réveillant, à l’aube, je trouvai nos gens qui faisaient sécher leurs effets, afin de pouvoir paraître à Tung-tchow sans froissement d’amour-propre.
- Nous n’atteignîmes cette localité que dans l’après-midi du quatrième jour, quoique nous n’eussions fait qu’une seule halte, pour visiter un village où je vis un pauvre bateleur accomplir pour quelques sous des tours qui auraient fait sa fortune sur un théâtre de Londres. Le plus merveilleux de ces tours consistait à changer trois pièces de cuivre en autant de pièces d’or. Ses bras étaient absolument nus, et, après avoir mis ses pièces de cuivre dans la paume de sa main, il me laissa fermer sur elles tous ses doigts. Passant ensuite une baguette sur son poing fermé, il rouvrit la main déployant aux yeux ébahis de ses rustiques admirateurs un métal qui avait toute l’apparence de for. Il tua aussi un petit garçon qui l’accompagnait en lui plongeant un couteau dans le corps. L’enfant devint subitement tout pâle, eut l’air d’expirer, puis, sautant de nouveau sur ses jambes, retira le couteau d’une main et nous tendit l’autre pour implorer notre générosité. Un autre tour fut exécuté avec une
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- dextérité merveilleuse. L'escamoteur étendit à plat sur le sol un carré de toile, le prit par le milieu entre le pouce et l’index et agita sa baguette; puis, soulevant graduellement la toile, il mit au jour un grand vase plein d’eau pure.
- A Tung-tchow, notre bateau fut abordé par au moins une douzaine de coulis demandant à transporter nos bagages. L’un d’eux s’était emparé d’une malle et l’emportait, lorsque Tao lui enleva subitement son fardeau et le jeta lui-même dans le fleuve. Ce procédé sommaire faillit coûter sa queue à mon homme de Tien-tsin, ce vénérable appendice ayant été presque arraché par les coulis avant que j’eusse pu venir à la rescousse.
- Nous louâmes ici des chariots pour nous transporter jusqu’à la métropole. Ces chariots sont les suppléants impériaux de nos chemins de fer, de nos voitures et de nos omnibus ; mais ils manquent absolument de ressorts. Néanmoins, ils seraient assez commodes s’ils permettaient aux voyageurs de s’asseoir, et s’ils parcouraient une route parfaitement unie. Tao s’était installé dans le sien après l’avoir soigneusement bourré de paille ; quant à moi, que l’aspect de ces véhicules ne séduisait aucunement, je préférai faire à pied au moins une partie de la route.
- Ce que j’ai encore à raconter pourra sembler étrange à un lecteur européen ; je me crois donc obligé ici de lui rappeler que je ne décris rien que je n’aie vu et expérimenté moi-même.
- Nous entrâmes bientôt dans Tung-tchow. Derrière nous, les charrettes suivaient, en cahotant, ce qui avait été jadis une massive route mongole. Hardiment, les conducteurs s’étaient engagés sous une vieille voûte, lorsque tout à coup ils trouvèrent l’issue interceptée par une charrette pesamment chargée, attelée de mules et d’ânes, et qui se trouvait en panne parmi des blocs de pierre brisés. Aussitôt l’air retentit des blasphèmes d’une centaine de charretiers qui voyaient leur marche interrompue, et il se passa près d’une demi-heure avant que nous pussions nous frayer un passage. Il est à croire que les membres éminents du bureau des travaux publics de Pékin n’on t pas jugé à propos de prolonger jusqu’à Tung-tchow leurs tournées d’inspection. Quelques petits murs de pierre jetés en travers des rues n’apporteraient pas plus d’obstacles sérieux au commerce que cet horrible passage.
- Quant à la ville et à ses habitants, nous eûmes tout le loisir de les examiner avant que les charrettes fussent parvenues à se dégager et à prendre la file dans les rues.
- Les devantures des magasins, tout à fait différentes de ce que l’on voit dans le sud, étaient en bois richement sculpté, mais souillé en apparence par la poussière qu’y avaient accumulée les siècles. Les habitants aussi semblaient desséchés et ternis, comme si, de même
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- que leurs boutiques, ils appartenaient à quelque siècle écoulé, et qu’ils fussent subitement sortis de terre pour reprendre leurs travaux avec des facultés atrophiées par défaut d’usage.
- En dehors môme de Tung-tchow, on enfonçait dans la boue jusqu’à mi-jambe, par suite de la forte pluie tombée la nuit précédente ; aussi, n’ayant pas le choix, je me réfugiai dans le chariot. Mon conducteur, qui empestait le samshu et l’ail, avait en sa mule une confiance si absolue, qu’une fois au milieu de la chaussée, il s’endormit sur le brancard; je dus fréquemment, d’un coup de sa perche, lui rappeler qu’il ferait aussi bien de tâcher de dépêtrer sabête harassée et son chargement des ornières et des flaques de boue du chemin. Un long détour, ayant pour but d’éviter une partie infranchissable de la route, nous remit enfin une fois encore sur la voie. Prudemment, je me décidai alors à recommencer à marcher, jugeant parfaitement inutile de risquer de me briser quelque membre.
- Enfin nous fîmes halte devant une auberge. Ces établissements, qui donnent à manger aux bêtes et aux gens, se rencontrent fréquemment le long des routes ; elles rappellent, sous certains rapports, les vieilles hôtelleries fasbionables des grands chemins de notre pays, qui aujourd’hui disparaissent l’une après l’autre.
- Cette auberge était entourée d’un mur bas, peint en blanc et portant en grands caractères noirs cette devise: « Ici on trouve la félicité perpétuelle. »
- Tout le long de la façade de l’établissement courait une table basse et étroite, autour de laquelle des voyageurs dégustaient des bols de soupe ou de thé, en discutant les dernières nouvelles de la capitale. Leurs bêtes étaient attachées à des crochets fixés au mur.
- Tao et mes hommes du Hunan partirent en avant ; quant à moi, je m’arrêtai en cet endroit pour me reposer et prendre ma part d’un dîner à la chinoise qui me fut servi dans une chambre à coucher sordide contenant pour tout ameublement une table, une chaise, et un lit, ou kang, fait de briques. La table était recouverte d’une épaisse couche de crasse dans laquelle mon couteau entrait comme dans du fromage. Je m’empresse d’ajouter que le dîner qu’on me servit était le meilleur que j’eusse encore goûté dans une auberge chinoise. Le menu se composait de mouton coupé en petits morceaux, de riz, d’une omelette, de raisins et de thé. Cette chambre avait tout récemment servi d’écurie, et les fenêtres, originairement garnies d’un cadre en bois recouvert de papier, étaient actuellement festonnées d’épaisses toiles d’araignées.
- Un autre long détour nous amena enfin à la porte Tchi-ho delà métropole chinoise.
- Décrivons, avant d’entrer, quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la ville.
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- Comme on l’a vu déjà, elle s’élève sur une plaine s’inclinant en pente douce vers la mer, et se compose réellement de deux villes, le quartier tartare ou mandchou, et la colonie chinoise, réunis par un mur dont le pourtour dépasse 32 kilomètres.
- Au temps de la conquête mandchoue, ces deux divisions étaient séparées par un second mur intérieur. Les indigènes, au moins ceux que l’on supposait partisans de la nouvelle dynastie, se trouvaient .confinés dans un étroit espace, au sud; tandis que l’armée tartare était campée au nord de la ville, autour du palais impérial qui couvre une superficie double de celle de la ville chinoise.
- A ce point de vue de physionomie générale, Pékin est aujourd’hui ce qu’il était, il y a deux cents ans, lorsque le descendant de Kublai-Khan monta sur le trône impérial. La ville tartare possède toujours le même grand mur percé de neuf portes doubles, les mêmes tours, les mêmes fossés et les mêmes fortifications. A l’intérieur, le palais est entouré encore par une garnison mandchoue permanente, semblable à celles qui ont été installées dans la plupart des chefs-lieux provinciaux de la Chine.
- A l’origine, l’armée était divisée en quatre corps qui se distinguaient par la couleur blanche, rouge, jaune et bleue, des bannières sous lesquelles ils combattaient respectivement. On y ajouta successivement quatre bannières bordées et huit corps de Mongols ; on y adjoignit plus tard huit corps de Chinois adhérents.
- Chacun des corps de bannerets mandchous possède, ou est censé posséder, le sol qui lui a été primitivement alloué dans la cité impériale. En face des portes des cottages, se dressent encore des lanternes en papier dont la couleur indique la bannière à laquelle appartient le propriétaire. Mais le temps a modifié les lois rigoureuses qui obligeaient les Chinois à se confiner dans leur propre quartier. Ceux-ci, grâce à la suprématie de leur industrie, grâce à leurs richesses toujours croissantes, se sont graduellement rendus maîtres des guerriers tartares et de leurs concessions de terrains dans l’enceinte de la ville sainte. Par le fait, l’énergie chinoise a triomphé des vaillants Mandchous qui ont renversé le trône des Mings.
- L’étranger qui visite la métropole chinoise croira avec peine que les misérables êtres qu’il voit vêtus de peaux de mouton dues à la munificence impériale, et servant de gardes aux riches Chinois, sont en réalité les descendants de ces illustres nomades, jadis la terreur de l’Europe occidentale, et, plus tard, les conquérants de la « Terre des Fleurs ».
- Les vieux murs de la grande ville sont des monuments vraiment merveilleux de l’industrie humaine. Ils ont une largeur de 18 mètres à la base et d’environ 12 mètres au sommet, et une hauteur
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- moyenne de 12 mètres également. Mais, hélas ! le temps et la stratégie moderne les ont virtuellement réduits à l’état de reliques intéressantes d’un âge passé. Aujourd’hui, une simple palissade de bois serait, pour le trône impérial qu’elles enferment, une protection tout aussi efficace. Us semblent cependant bien défendus. La grande tour qui surmonte la porte d’entrée est hérissée de canons ; mais grâce aune petite lunette de campagne, on s’aperçoit bien vite que ce n’est là qu’une artillerie postiche, — des bouches de canons peintes sur planches représentant de fausses embrasures.
- Sous la porte gisent quelques canons rouillés, démantelés, et selon toute apparence absolument hors de service. Les fossés sont convertis en lagunes de minime profondeur; je vois un convoi de cent chameaux suivre un de ces fossés d’un pas calme pour entrer dans la ville. Le gouvernement, qui sait probablement tout cela, a dirigé prudemment ses efforts sur la défense de la ligne des côtes et des frontières, dans l’espoir, peut-être, que jamais un ennemi ne se hasardera désormais à braver les dangers des routes effondrées pour apporter la guerre aux portes du palais. Vaine illusion, tant que la Chine se refusera à profiter des tristes leçons de la guerre moderne, et à s’assimiler la science progressive sans cesse à l’œuvre dans les arsenaux européens!
- Comment viendrait-elle à bout de le faire? Elle peut créer des Hottes et des armements avec l’or extrait du sang, des nerfs et des sueurs d'une population souffrante; mais ou trouvera-t-elle le génie capable de s’en servir? En cas de collision avec une puissance étrangère, à quoi lui servirait la hâtive acquisition de navires cuirassés et d'armes perfectionnées? Si, comme me le faisait observer tout récemment un savant indigène, il faut douze cents ans aux Chinois pour introduire dans leur langue un nouvel accent, combien de temps leur faudra-t-il pour faire comprendre, dans toute l’étendue de l’empire, que pour avoir une armée utile, il est nécessaire que les soldats soient payés, et payés régulièrement et généreusement, afin qu’ils ne soient pas plus dangereux pour leurs compatriotes qu’ils ne le seraient probablement pour l'ennemi. Quant aux armes nouvelles que fabrique le gouvernement, il faut espérer que celui-ci ne sera jamais assez aveugle pour les confier à des troupes mal disciplinées, chargées de défendre l’ancienne politique d’exclusivisme si fatale au développement de la Chine.
- . Mais hâtons le pas et franchissons la porte pour voir la grande métropole. Une foule épaisse se pressait sous l’arche sombre, et je remontai dans mon chariot, persuadé que mon passe-port me serait demandé par les hommes de garde. Mais nous passâmes inaperçus au milieu d’un convoi de chameaux chargés de combustibles extrait des mines de charbon voisines.
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- Grand bruit et grande confusion ! Deux courants de charrettes, de chameaux, de mulets, d’ânes et de citoyens, se heurtent sous l’arche et cherchent à se frayer un chemin dans l’obscurité. La voie, plus large de beaucoup que toutes celles que j’ai encore vues en Chine, a les dimensions des plus grandes voies de Londres. Toutes les principales rues de Pékin peuvent se targuer de cet avantage ; mais le chemin charretier suit le centre de la voie et n’est que juste assez large pour permettre à deux voitures de passer de front.
- Les réparations de la chaussée se font avec la matière extraite par des coulis des profondes tranchées boueuses qui la bordent de chaque côté. Des citoyens passant la nuit sur cette partie de la voie sont parfois noyés dans ces bourbiers. C’est ainsi qu’une vieille femme trouva la mort pendant mon séjour à Pékin; aussi n’étais-je pas rassuré lorsque je circulais à cheval dans les rues pendant la nuit.
- Le matin, par contre, quand les humbles agents de la voirie manœuvraient leurs pelles, il me fallait affronter les insalubres émanations d’une boue putride. Au milieu du jour, surtout pendant un temps sec, l’atmosphère était saturée d’une poussière si épaisse qu’en lavant ma barbe, j’aurais pu contribuer, pour une bonne part, aux réparations de la voie publique.
- 'Malgré tout, quand il n’y a pas de nuages de poussière pour obstruer la vue, les rues de Pékin sont pittoresques et intéressantes au plus haut degré. De chaque côté de la voie principale, s’aligne une suite interminable d’échoppes et de baraques, où l’on peut se procurer presque tout ce qui se trouve sous le ciel de la Chine. Derrière ces échoppes sont les trottoirs, bordés parles boutiques qui constituent les limites de la voie. C’est un tableau compliqué, et j’espère que le lecteur ne s’y perdra pas, comme cela m’est arrivé plus d’une fois, dans le dédale des rues.
- Les boutiques exerçaient sur moi une grande fascination. Dans les deux villes, elles sont tenues par des Chinois, les Tartares étant trop fiers pour exercer un commerce quelconque, même quand ils ont des capitaux ; et quand ils n’en possèdent pas, ce qui est généralement le cas, ils n’ont ni l’énergie ni l’industrie nécessaires pour entreprendre quoi que ce soit.
- La plupart des Chinois, au contraire, trafiquent de rien ; quelques-uns même semblent capables de vivre de rien, jusqu’au jour où, grâce à leur patience et à leur activité, et à l’aide d’une ombre de chance, ils ont réussi à faire fortune.
- Les boutiques de Pékin sont fort attrayantes, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Les façades sont, pour la plupart, si richement sculptées, peintes et dorées, qu’elles semblent dignes d’être mises sous verre ; l’intérieur est organisé ht garni avec la même
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- altention scrupuleuse ; les propriétaires attentifs, vêtus de soie, ont une physionomie ouverte et respirant une suprême satisfaction. Je remarquai que la classe officielle faisait dans ces magasins une équitable distribution de sa fortune, de façon à permettre aux propriétaires non-seulement de subvenir à leurs besoins, mais encore de satisfaire leurs dispendieux goûts de luxe.
- D’un autre côté, il y a, chez la population indigente dont on ne prend nul soin, une sordidité et une misère d’autant plus visibles qu’elles contrastent violemment avec ce luxe et ce raffinement.
- L’espace me manque pour relater la dixième partie seulement de ce que j’ai vu dans cette grande capitale : mendiants tout nus trouvés morts de froid sous les portes ; charrettes ramassant les cadavres d’enfants trop jeunes pour mériter les honneurs de la sépulture ; indigents assiégeant une sorte de dépôt déjà plein, et implorant la faveur d’y passer la nuit afin de se garantir contre la brise d’hiver qui, avant l’aube, aurait gelé le sang dans leurs veines.
- 11 y a, à Pékin, une foule de bouges occupés par les bannerets impériaux, et l’ordure semble être déposée comme un tribut devant les portes mêmes du palais. Parle fait, il n’existe pas, dans la capitale, un seul point qui ne me fît aspirer à ce paradis chinois que je m’étais représenté dans mon enfance, au ciel pur, aux plantations de thé, aux bosquets d’orangers, aux haies de jasmin et aux lacs de lotus remplissant l’air de leurs parfums. Ce rêve s’est réalisé pour moi une ou deux fois en Chine ; mais toujours il était obscurci par quelque chose de défectueux dans la population elle-même, ou dans ses usages.
- Après les boutiques, les trottoirs qui les bordent sont peut-être la chose la plus curieuse pour un étranger. Il s’y lorme, après une ondée, de nombreuses flaques d’eau qu’il faut absolument tourner, à moins d’agir comme une vieille dame de Pékin qui emportait partout avec elle deux briques pour paver son chemin. Mais ces mares ne constituent pas les seuls obstacles au commerce. De même que, sur les voies commerciales de Londres, la foule s’amasse devant les échoppes des colporteurs, tandis que les boutiquiers étalent leurs marchandises de façon à monopoliser au moins les deux tiers du pavé, de même, à Pékin, et sur une échelle plus vaste encore, vendeurs et acheteurs occupent tous les endroits secs de la rue. Quelquefois, pour fendre la presse, il faut frôler le cuir poussiéreux des chameaux que l’on décharge devant un magasin de charbon de terre ; et, dans ce cas, on doit faire attention, si l’un de ces animaux est couché, de ne pas lui marcher sur les pieds, le chameau infligeant de cruelles morsures. Ailleurs, il faut attendre qu’une, mule ombrageuse, retenue par sa longe devant une boutique, ait été dé-
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- tachée par son maître, qui fume tranquillement sa pipe avec le propriétaire de l’établissement.
- Un jour, en suivant une rue, j’eus à escalader, pour passer, une pile de planches. Voyant que, du sommet de cette pyramide, j’avais une bonne vue d’une superbe boutique située de l’autre côté de la rue, j’installai mon objectif et me préparai à opérer. Mais au bout de deux ou trois minutes, avant que j’eusse terminé mon épreuve, la scène changea subitement. Tout ce terrain propice se trouvaoccupé par des spectateurs curieux mais bienveillants ; les transactions commerciales s’arrêtèrent, et juste au moment où j’allai exposer la plaque, un ingénieux gamin bouscula la planche sur laquelle je me tenais et me jeta ignominieusement par terre, à la grande hilarité de la foule.
- Quelques-unes des échoppes auprès du trottoir sont construites en vase ou en briques, et deviendraient des bâtisses permanentes si leurs occupants ne recevaient à tout moment l’ordre de les démolir pour livrer passage à l’empereur. Chaque fois, en effet, que le souverain est convoyé hors de son palais, les rues doivent être déblayées et même nettoyées, afin que ses yeux sacrés ne soient pas froissés par la constatation de l’état réel de sa splendide capitale. Dès qu’il est passé, les baraques, les tentes, les échoppes sont réédifiées, et le commerce ainsi que la confusion reprennent leur cours.
- Quoi qu’il en soit, ces obstructions latérales des rues sont pour la population un bienfait véritable. On achète dans les échoppes tout ce dont on peut avoir besoin, et leurs propriétaires le font savoir par leurs gestes désordonnés autant que par leurs cris assourdissants. Dans l’une d’elles, un boucher et un boulanger combinent leur mutuelle industrie. Le premier débite son mouton coupé en morceaux au goût de ses clients, et livre les os et les débris au second qui en confectionne des pâtés savoureux sous les yeux d’une foule affamée. Tout en roulant sa pâte, il annonce les délicatesses qu’il a préparées d’une voix glapissante, à laquelle répondent les hurlements franchement sympathiques d’une meute de chiens errants.
- Là se vendent également des bijoux de grande valeur. On y trouve aussi des théâtres de marionnettes, des jongleurs, des loteries, des chanteurs de ballades et des conteurs; ces derniers accompagnent leur récit en pinçant du luth, tandis que les auditeurs, assis autour d’une longue table, écoutent avec ravissement les élucubrations dramatiques de leurs poètes.
- Le conteur, toutefois, a de nombreux compétiteurs, parmi lesquels il convient de placer en première ligne les vendeurs de vieux habits. Ceux-ci, renommés pour leurs histoires joyeuses, savent trouver une mélopée applicable aux vêtements qu’ils offrent au plus
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- fort enchérisseur. Chacune de ces hardes est ainsi investie d’une histoire miraculeuse qui lui donne une valeur impayable. Si c’est de la fourrure, les vertus calorifiques en sont éloquemment décrites. « Yoici la fourrure qui, l’année du grand hiver, a sauvé le chef de l’illustre famille Tchang. Le froid était si intense que la population était devenue muette. Quand on parlait, les mots se figeaient et pendaient aux bords des lèvres. Les oreilles gelaient et perdaient toute sensibilité, de sorte qu’en secouant la tête, elles tombaient. Les gens étaient convertis en glace dans la rue et mouraient par milliers. Quant à Tchang de vénérable mémoire, il revêtit ce manteau qui conserva à son sang toute sa chaleur. Combien en offrez-vous? » Tel est le langage usité par un de ces vendeurs de nantissements périmés.
- Je vis deux ou trois individus faisant le commerce de tableaux magiques et de photographies stéréoscopiques étrangères, fort mal exécutées pour la plupart. Quant aux spectacles de marionnettes, le mieux est de n’en pas parler ; ils ne seraient certainement tolérés sur aucune place publique en Europe. Le polichinelle original existe àlPékin et les marionnettes sont manœuvrées par des opérateurs cachés, comme chez nous. Le soir, j’ai vu souvent de très-ingénieuses pantomimes, exécutées en projetant de petites figures mobiles sur un mince écran illuminé brillamment par derrière.
- On trouve, dans quelques échoppes, de magnifiques statues de faïence ; mais nulle part, en Chine, l’art de fabriquer des statues de faïence coloriées n’est arrivé à la perfection qui se remarque à Tien-tsin. Là on vend presque pour rien des figurines qui sont de beaucoup les plus belles choses de cette sorte que j’aie jamais vues. Non-seulement ces statuettes sont la reproduction la plus parfaite des Chinois des deux sexes, mais encore quelques-unes représentent des caricatures traitées avec une étonnante fidélité artistique.
- Si je m’arrête ainsi à flâner dans la ville, jamais je n’arriverai à l’hôtel pour y recevoir l’accueil qui m’a été si gracieusement octroyé parM. Thomas, le propriétaire. Thomas n’était pas l’homme le plus propre du monde ; mais il avait une politesse exquise, ce qui était quelque chose. Son costume manquait déplorablement de boutons, et sa physionomie eût gagné à l’addition d’un gilet et à l’absence de la graisse qui semblait avoir voulu grimper jusqu’à ses cheveux et n’était pas arrivée à destination. Dans l’expectative de mon arrivée, il avait hâtivement, quoique imparfaitement, lavé ses mains et même son visage. Mais c’était un cuisinier, et même un bon cuisinier. Quand je lui adressai mes félicitations sur ce chef, il me fit observer qu’il n’y avait rien de tel qxiunpeu d’eau-de-vie pour mettre un artiste à même de donner la dernière touche à un chef-d’œuvre, soit
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- en cuisine, soit en peinture. S’il avait dit beaucoup de ce stimulant, il aurait été plus près de la vérité.
- Ma chambre à coucher n’était rien moins que confortable. Il n’en pouvait être autrement, construite surtout de vase comme elle l’était. Une natte couvrait le plancher, il est vrai ; mais les murs blanchis à la chaux, le lit et les rideaux, suintaient d’humidité. Une abominable odeur de renfermé emplissait l’appartement, et, en ouvrant un cabinet, j’y vis une quantité de vêtements étrangers tout moisis. J’appris le lendemain que cette défroque, laissée là comme contagieuse, était celle d’une personne qui, dans cette même chambre, avait failli mourir de la petite vérole quelques jours auparavant. Par bonheur, j’échappai à la maladie.
- Membre de l’ambassade Coréenne.
- Je rendis une visite à la légation coréenne, dans la ville tartare. Le roi de Corée a l’habitude d’envoyer chaque année à Pékin un ambassadeur porteur de son tribut. Le premier détachement de l’am-
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- bassade venait d’arriver. Il y avait peu de membres présents au moment de ma visite, et les logements qu’ils occupaient étaient d’une telle propreté que je regrettai presque de n’avoir pas quitté mes chaussures souillées à la porte, pour ne point salir les blanches nattes tressées. Je fus aussi très-favorablement impressionné par la netteté méticuleuse des vêtements des ambassadeurs, presque entièrement composés d’étoffe blanche. Toutefois, ce fut avec la plus extrême difficulté que je réussis à prendre la photographie ci-jointe ; je ne l’en prisai que davantage, et c’est à peu près tout ce que je puis offrir au lecteur en ce qui concerne cette intéressante .race insulaire, à peu près isolée du reste du monde.
- Ferrage des chevaux, à Pékin.
- A mon retour du tombeau des Mings, le ministre de Sa Majesté britannique m’invita gracieusement à élire domicile à la légation ; mais j’avais promis à Thomas de rester chez lui, et, bien que contrarié par certains détails, je n’étais pas insensible à la parfaite probité du brave homme, et au mal qu’il se donnait pour m’être agréable.
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- Pour gagner du temps dans mes courses à travers la ville, j’achetai un poney mongol, et un ami me prêta une selle et une bride. Cet animal, osseux, à grande tête, avait un gros ventre rond sur lequel, à défaut de croupière, les sangles de la selle glissaient perpétuellement. Il était, de plus, doué d’un appétit énorme ; c’est, au moins, ce que m’affirma le groom que j’avais pris pour le soigner. La première nuit, il mangea sa litière, et quand je l’examinai, le matin, il semblait avoir encore faim ; il avait, en effet, dépouillé de son écorce l’arbre auquel il était attaché, et, en outre, dévoré du son de millet pour une valeur d’environ sept francs cinquante centimes. Je m’aperçus bientôt que j’étais rançonné par le garçon d’écurie, qui avait un cheval à lui appartenant dans la maison voisine, et trouvait bon de le nourrir à mes dépens.
- Les Pékinois ont une singulière manière de ferrer leurs chevaux. Ils lient trois pieds avec une corde, laissant libre celui qu’il s’agit de ferrer ; puis, ils attachent solidement l’animal entre deux poteaux.
- Le plan de la ville de Pékin témoigne d’une idée, déterminée soigneusement et qui a été minutieusement poursuivie, depuis les bâtiments du palais, qui en occupent le centre, jusqu’au dernier mur des fortifications. Le plan horizontal des bâtiments impériaux est presque absolument identique avec ceux des grands temples et mausolées du pays. Ils se ressemblent tellement, même aux points de vue du style et dé la disposition, qu’un palais pourrait subitement, et sans la moindre modification, être converti en un temple bouddhiste. C’est ainsi que le grand Yung-ho-kung, consacré au Lama des Mongols, servit, en un temps, de résidence au fils et successeur de Kang-hi.
- Les principaux bâtiments du palais impérial — autant du moins qu’on en peut juger par les toitures que l’on aperçoit du haut des murs de la ville — sont au nombre de trois, s’étendant de Tchien-men à la montagne de la Perspective, et ne sont partout accessibles que par une triple porte.
- Il en est de même au tombeau des Mings. On y trouve même nombre de salles défendues par une triple entrée. Tous les temples, toutes les habitations particulières, dans le nord delà Chine, sont construits d’après le même système architectural. Dans le dernier cas, il y a trois cours séparées l’une de l’autre par des salles ; les logements des domestiques occupent les cours extérieures ; la cour intérieure est réservée à la famille.
- Un fait curieux à observer, c’est l’universelle et sainte prédominance des nombres trois et neuf. Ainsi, à Pékin, le total des portes dont est percé le mur extérieur de la ville tartare est un multiple de trois; nul, même le plus haut dignitaire, ne peut approcher de la
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- personne sacrée de l’empereur, sans exécuter trois fois trois génuflexions. Le Temple du Ciel, dans la ville chinoise, avec son triple toit, les triples terrasses de ses autels de marbre, et tout le reste de son symbolisme mystique, reproduit le chiffre trois ou ses multiples.
- Le révérend Joseph Edkins est, je crois, le premier qui ait éveillé l’attention sur l’architecture symbolique du Temple du Ciel et sur l’importance que les Chinois eux-mêmes attachent à l’autel ouvert du Sud, qu’ils considèrent comme le plus saint de tous leurs édifices religieux. C’est sur cet autel qu’au solstice d’hiver, l’empereur en personne brûle des offrandes, comme le faisaient jadis les patriarches en l’honneur du Dieu du Ciel.
- Dans la ville de Fou-tchow, au sud de l’enceinte murée, s’élèvent deux montagnes désignées sous le nom, l’une de Wu-si-shan. l’autre de Kui-shen-shan ou « la Montagne des neuf Génies. » Au sommet de cette dernière se trouve un autel à ciel ouvert, construit en pierres brutes, auquel on accède par un escalier de dix-huit marches d’abord, de trois marches ensuite, taillées dans le roc vif. Cet autel passe pour remonter à une très-haute antiquité ; à diverses époques de l’année, le gouverneur général de la province s’y rend, en qualité do représentant de l’empereur, et y fait des sacrifices au ciel. Cette table de granit supportant un simple vase carré en pierre rempli do cendres, représente probablement l’autel propitiatoire chinois sous sa forme la plus archaïque.
- L’autel du sud à Pékin offre une ressemblance étonnante avec le mont Méru, le centre de l’univers bouddhiste, autour duquel tous les corps célestes sont censés se mouvoir; on y voit les tables du soleil, de la lune et des étoiles, disposées à l’entour de la seconde terrasse, conformément au système astronomique chinois.
- La ville de Pékin, ou plutôt la ville tartare, est tracée avec une symétrie presque parfaite. La sainte cité pourpre, sise à peu près au centre, contient trois rues principales courant du nord au sud. L’une de ces rues conduit directement aux portes du palais. Les deux autres sont placées de chaque côté de celle-ci, à distance égale. Dans l’espace intermédiaire s’entrecoupent des myriades de rues et de ruelles, toutes parallèles aux trois voies principales, ou les coupant à angle droit.
- Prise d’un point quelconque du mur extérieur, la vue n’a rien de séduisant. A l’exception des bâtiments du palais, des temples bouddhistes, du Temple du Ciel, de la cathédrale catholique romaine, aucune maison ne dépasse le modeste niveau prescrit par la loi. Des ruines et des dégradations nombreuses frappent désagréablement les regards. Gà et là on aperçoit de larges espaces vides et des arbres verts ombrageant les habitations des riches ; puis
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- l’œil se perd sur un océan de tuiles et de murs d’un type uniforme, et l’on ne peut s’empêcher de penser que l’isolement de la Chine commence à la famille même.
- Voici la demeure sacrée, complètement entourée de murailles, du puissant empereur, dont la personne est soustraite aux regards du monde extérieur par un nombre incalculable de cours et de « salles de sainte harmonie». Le même caractère d’exclusion se remarque dans toutes les habitations particulières. Chacune d’elles est enfermée dans ses murs propres, et une seule porte donne accès aux cours et aux appartements de réception ; au delà, est le sanctuaire de la famille que l’hôte, même le plus favorisé, ne saurait souiller par sa présence. Naturellement, il y a des milliers de maisons et de cabanes où ces disposition^ n’existent pas ; mais partout la population s’efforce de garder une sorte d’isolement hautain, sentiment auquel les mendiants mêmes des rues n’échappent pas entièrement. Ceux-ci, s’ils sontMandchous, se drapent avec orgueil dans leurs peaux de mouton ; s’ils ne le sont pas, la plus infime peau de bouc, qui, seule, cache leur nudité, est portée avec une solennité qui ferait rire si l’on ne se sentait ému au souvenir de leurs misères.
- Tandis que je me trouvais dans la métropole, j’eus la bonne fortune d’être présenté au prince Kung et aux autres membres distingués du gouvernement chinois. Tous en profitèrent pour me demander leurs portraits que j’exécutai au Tsungli-yamen, ou ministère des affaires étrangères.
- Le prince Kung, comme le savent la plupart de mes lecteurs, est frère cadet du dernier empereur Hien-fung, et, par conséquent, oncle du monarque régnant Tung-tché. Il est revêtu de plusieurs emplois, civils aussi bien que militaires; il est, en particulier, membre du conseil suprême, lequel peut être assimilé au cabinet dans notre constitution. Le prince Kung jouit de l’estime de tous ceux qui le connaissent; c’est un homme à l’esprit vif, relativement libéral dans ses vues, et généralement considéré comme le chef du petit parti politique qui préconise le progrès.
- La création du Tsungli-yamen fut l’un des importants résultats qui suivirent la ratification du traité de Tien-tsin. Jusqu’alors les relations diplomatiques étrangères étaient confiées au ministère des colonies, qui plaçait les grandes puissances sur le même niveau que les vassaux centre-asiatiques de l’Empire.
- Ce yamen s’élève auprès du Collège impérial, où une pléiade de professeurs étrangers enseignent aujourd’hui aux étudiants chinois les langues européennes, la littérature et les sciences.
- Un matin, accompagné par un de ces professeurs, qui voulut bien me servir d’interprète, je pénétrai dans le yamen par une porte
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- basse et étroite, percée clans un mur nu. Après avoir traversé plusieurs cours ornées de berceaux de fleurs et de pièces d’eau, et franchi des corridors sombres en piteux état de dégradation, nous nous arrêtâmes à l’ombre d’un vieil arbre, en face de la pittoresque mais toute chinoise salle d’audience où se discutent de temps en temps les intérêts d’une vaste portion de l’humanité. Nous avions à peine eu le temps de jeter un coup d’œil sur les piliers peints, les toits recourbés et les croisées sculptées, lorsqu’un vénérable noble sortit de derrière un paravent qui cachait une petite porte et, avec une tranquille courtoisie, nous invita à entrer.
- Le prince Kung n’était pas encore arrivé; mais Wen-siang, Paou-keun et Shcn-kwé-feu, tous trois membres du grand Conseil, étaient déjà réunis. Wen-Siang est bien connu dans les cercles diplomatiques, 011 il passe pour un homme d’État doué d’une intelligence de premier ordre, et pour l’un des ministres les plus avancés de son siècle. On dit de lui qu'aux représentations urgentes d’un étranger à propos des progrès chinois, il répondit par la prophétie suivante que le temps, cependant, n’a pas encore réalisée :
- « Donnez du temps à la Chine, et ses progrès seront rapides et merveilleux dans leurs résultats ; à ce point que ceux qui ont le plus plaidé pour le progrès regretteront le bon vieux temps. »
- Cette transformation peut bien être lointaine; comme quelque étoile inconnue, qui cirpule dans les incommensurables régions de l’espace, mais qui n’est pas encore parvenue dans notre sphère. La Chine a eu ses âges de pierre et de bronze, et ses immenses ressources minérales témoignent qu’elle est encore destinée à entrer dans l’âge du charbon et du fer.
- Wen-siang et Paou-keun sont Mandchous; Shen-kwé-feu, au contraire, est l’un des membres chinois du grand Conseil d’Etat.
- Etaient aussi présents Tclieng-ling, Tung-sine et Maou-tcheng-hi, ministres des affaires étrangère; Tung-sine est auteur d’un grand nombre d’ouvrages estimés. L’un d’eux, traitant de l’hydrographie de la Chine septentrionale, était sous presse au moment de ma visite. D’après ce que j’ai dit des inondations, ce traité sera fort utile, à la condition toutefois que ses suggestions, relatives au draniage du pays et à la restauration des digues rompues, puissent être, ou plutôt, soient mises à exécution.
- Les ministres portaient de simples robes de satin de diverses couleurs, ouvertes sur la poitrine et retenues autour des reins par une ceinture, des cols de soie bleu-pâle tombant sur les épaules, et des bottes de satin noir à épaisses semelles. Ce costume était des plus pittoresques, et, ce qui était plus remarquable encore, la plupart des ministres avaient aussi bon air que les membres mêmes de notre propre cabinet. Tous possédaient cette calme dignité qui ne peut
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- provenir que cl’un commerce constant avec des esprits cultivés.
- L’arrivée du prince Kung interrompit la conversation générale. • Le prince m’entretint quelques instants, s’enquérant de mes voyages, et s’intéressant surtout à l’art d’obtenir des portraits au moyen de la photographie. C’est un homme de taille moyenne, aux membres grêles, et dont l’extérieur m’impressionna moins vivement que celui des autres membres du cabinet ; et cependant sa tête eût été déclarée splendide parun phrénologiste. Il avait un regard pénétrant, et sa physionomie au repos revêtait une expression d’inébranlable résolution. En le dévisageant, je me demandais s’il comprenait la lourde responsabilité que la direction des destinées de tant de millions d’hommes imposait à lui et à ses collègues, ou si tous ne s'illusionnaient pas sur l’état actuel de l’Empire et de sa population.
- Ces personnages ont eu, en un temps, à lutter contre de grandes et sérieuses difficultés. La guerre étrangère, l’insurrection civile, la famine, les inondations, la rapacité des agents dans diverses régions, ont contribué à l’affaiblissement du prestige et de la puissance du gouvernement central ; et son autorité ne pourra être reconnue et exercée avec efficacité, dans les contrées de la Chine les plus excentriques, que lorsque toutes les provinces de ce vaste empire auront été reliées à Pékin par un réseau de chemins de fer et de voies télégraphiques.
- Celui de tous les membres du groupe qui avait l’air le plus grave et le plus distingué était peut-être Maou-tcheng-bi. Placé par son érudition profonde au premier rang des écrivains, il avait autrefois rempli les fonctions de directeur en chef des examens littéraires dans la métropole.
- Les Chinois attachent un honneur extraordinaire à ces luttes littéraires et à Eobtention du degré Tchong-ün ou Han-lin délivré par les examinateurs de Pékin. A l’examen triennal de 1871, un étudiant nommé Leung, du district de Shun-kak, dans la province de Kouang-tûng (Canton), emporta le Tchong-ün. La même distinction littéraire avait été obtenue par un étudiant de Kouang-tung un demi-siècle auparavant, et il était le premier qui eût remporté ce succès pendant une période de deux cents ans. Les gens de la province de Kouang-tung célébrèrent comme un grand événement historique cette nouvelle victoire d’un de leurs candidats. On disait, toutefois, que M. Leung n’avait obtenu cet honneur que grâce à un heureux hasard. Comme faisant partie d'une triade d’étudiants choisis, il produisit la composition qui devait décider de ses droits au diplôme. 11 y avait en tout neuf essais, qui, après avoir été soumis aux examinateurs du Han-lin, furent envoyés par ceux-ci à l’impératrice douairière (l’empereur étant mineur), pour en recevoir la confirmation de leur propre jugement. Mais la
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- -vieille dame, qui avait sa volonté impériale, voulut contrecarrer la décision des savants érudits. Par hasard, un rayon de soleil, tombant sur le manuscrit choisi, lui fit découvrir un endroit où le papier était aminci, ce qui indiquait le grattage d’un mot et son remplacement par un autre. L’impératrice blâma les examinateurs d’avoir laissé passer un travail aussi malpropre, et proclama Leung vainqueur.
- Les superstitieux Cantonnais déclarèrent que c’était là un choix divin, le rayon de soleil ayant été.un messager envoyé parle ciel pour montrer la tare de l’essai choisi d’abord pour être couronné.
- VI. Leung.
- M. Leung arriva à Canton en mai 1872 et y fut reçu par les autorités locales avec tous les honneurs imaginables. Toutes les familles portant le nom de Leung, celles au moins qui en avaient la possibilité, payèrent au Tchong-ün d’énormes sommes d’argent pour avoir le droit de venir prier dans la salle de ses ancêtres. Par ce moyen, elles établissaient leurs droits apocryphes de parenté, et, aussitôtaprès la cérémonie, elles furent autorisées à placer, au-dessus de l’entrée de leurs demeures, des tablettes sur lesquelles était inscrit le titre Tchong-ün.
- Un oncle de l’heureux vainqueur, combinant l’amour de la famille avec le louable désir de réparer sa fortune, prévint le Tchong-
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- iin et agit comme son député en visitant, avant son arrivée, diverses maisons. Pour prix de cet honorable service, l’obligeant parent reçut plus tard cinq mille francs, et son neveu, par égard pour le nom de la famille, dut sanctionner les démarches ainsi prématurément faites pour répandre au loin sa renommée.
- Pour prouver en quelle estime les Chinois tiennent ces lauréats, je citerai ce fait caractéristique : un frère de M. Leung ayant loué une maison à Canton, le propriétaire, apprenant sa parenté avec le fameux Tchong-ün, lui laissa le logement pour rien.
- Après le thé pris en compagnie de deux ou trois membres du cabinet et une courte conversation générale, nous nous levâmes et quittâmes le y amen.
- Je passerai sous silence beaucoup de temples et autres choses intéressantes de Pékin, mon but actuel étant, plutôt de donner un aperçu de l’état du pays et de la condition de ses habitants, tels qu’ils sont aujourd’hui, que d’entrer dans de minutieux détails. Je ne puis donc que jeter un coup d’œil rapide sur quelques établissements d’utilité publique.
- Le temple de Confucius occupe une vaste superficie de terrain, et, comme tous les palais, les temples et les maisons même, il est complètement entouré de murs. La porte principale ouvrant sur l’enceinte sacrée est représentée dans la gravure ci-jointe. Ainsi que cela avait lieu pour les temples de la Grèce et de Rome, on accède à cette porte par une allée de cyprès vénérables. Dans son ensemble, l’édifice offre peut-être le plus important spécimen d’architecture purement chinoise qui se trouve dans la capitale. Le triple escalier et la balustrade sont en marbre sculpté, tandis que les piliers et les autres détails de la porte sont faits de matériaux plus périssables — bois, faïence vernie et briques. De chaque côté, sur des tablettes de marbre, sont inscrits les noms de ceux qui depuis plusieurs siècles ont mérité le diplôme de Han-lin ; l’une des tablettes de gauche, installée sur la carapace d’une tortue, fut érigée au temps du voyage de Marco Polo en Chine.
- En dedans de cette porte se trouvent les fameux tambours de pierre portant des stances gravées il y a deux mille ans dans la forme la plus primitive de l’écriture chinoise. Ces tambours témoignent donc à la fois de l’antiquité de la poésie et de celle des caractères. Ces inscriptions ont été traduites par le docteur S. W. Bushell, qui vient de découvrir l’emplacement de la fameuse ville de Shang-tu, nommée par Coleridge Xanadu, et indiquée par Marco Polo comme la capitale septentrionale de la dynastie Yuen. La grande salle intérieure contient simplement la plaque commémorative du principal sage de la Chine et celles de vingt-deux de ses disciples les plus distingués.
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- L’âme des morts illustres est censée résider dans leurs plaques ; aussi, tous les ans, aux équinoxes de printemps et d’automne, des bœufs et des moutons sont offerts en holocauste devant le temple vénéré de la littérature.
- Tout auprès du temple de Confucius est le Kwo-tzé-kine, ou Université Nationale ; là se trouvent, autour du Pi-yung-kung, ou Salle des Classiques, deux cents tables de pierre sur lesquelles est inscrit le texte complet des neuf livres sacrés.
- L’observatoire a été établi sur la muraille, à l’est de la cité tar-tare. On y voit, outre les monuments astronomiques de dimensions
- Instruments cle bronze de l’Observatoire de Pékin.
- colossales érigés parles missionnaires jésuites dans le dix-septième siècle, deux autres instruments placés dans une cour et que les Chinois ont construits pour eux-mêmes, vers la fin du treizième siècle, quand le trône était occupé par la dynastie Yuen. 11 est possible que l’on ait utilisé pour la construction de ces instruments quelques éléments de science européenne. Quoique les chiffres et les divisions gravés sur leurs magnifiques cercles de bronze ne se rapportent qu’à l’annuaire chinois et aux connaissances astronomiques des Chinois de l’époque, cependant Marco Polo devait se
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- trouver dans le Nord de la Chine au moment de leur fabrication. Dans tous les cas, Jean de Carvino y était, puisque, sous le pape Clément V, il devint évêque de Cambola (Pékin), vers 1290, et peut-être lui et son nombreux clergé introduisirent-ils en Chine quelque connaissance des sciences de l’Occident. M. Waylie (l’homme le plus compétent peut-être en pareille matière) était avec moi lorsque je visitai ces instruments ; il pense qu’ils sont chinois et qu’ils furent établis par Kow-show-king, l’un des plus fameux artrono-mes de Chine...
- Le premier est un astrolabe ayant pour appendice un superbe cadran solaire qui a depuis longtemps perdu son gnomon. Par le fait, le tout consiste en trois astrolabes : l’un, en partie mobile, en partie fixé sur le plan de l’écliptique ; le second, tournant sur un centre commun au méridien ; le troisième est le cercle azimutal.
- L’autre instrument est une sphère armillaire, d’un dessin et d’un travail magnifiques, soutenue par des dragons enchaînés. C’est un merveilleux échantillon de la perfection à laquelle les Chinois, même à cette époque, avaient amené l’art de couler en bronze.
- Sphère armillaire de l'Observatoire de Pékin.
- L’horizon est inscrit avec les douze signes cycliques en lesquels les Chinois divisent le jour]]et la nuit. Ces caractères se reproduisent en dehors de l’anneau, accouplés avec huit caractères du cycle décimal et quatre noms des huit diagrammes du livre des variations, indi-
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- quant les aires du compas; l’intérieur de l’anneau porte les noms des douze États constituant autrefois la Chine. A l’anneau de l’horizon sont ajustés un cercle équatorial, un double anneau écliptique, un colureou équinoxe et un double colure des solstices. L’équateur porte gravées des constellations d'une antiquité inconnue. L’écliptique est partagée en vingt-quatre parties égales correspondant aux divisions de l’année. Tous les cercles sont divisés en 365° ViPcmr les jours de l'année; chaque degré est lui-même divisé en cent parties, l’échelle centésimale étant usitée, à cette époque, pour tout ce qui était inférieur à un degré.
- Ces instruments me semblent d’autant plus intéressants qu’ils indiquent l’état de la science astronomique en Chine vers la fin du treizième siècle.
- Etant à Pékin, je fis la connaissance d’un grand nombre d’indigènes intelligents et instruits, l’un desquels nous accompagna, un médecin anglais et moi, dans une excursion aux ruines du Palais d’été. Avec un autre, M. Yang, je me liai intimement, ce qui me procura l’occasion de visiter les habitations et d’étudier les mœurs domestiques des hautes classes de la capitale. Mes deux amis professaient une prédilection profonde pour la photographie ; mais Yang, non content des triomphes qu’il remportait dans cette branche de la science, poussait souvent ses recherches et ses expériences à un point qui occasionnait à sa nombreuse famille autant d’inconvénients que d’appréhensions.
- Yang, bel échantillon du savant chinois moderne, était gros, gras et d’un joyeux naturel, mais beaucoup trop enclin à effleurer un sujet scientifique et à prendre ses connaissances incomplètes et acquises au hasard, pour les résultats d’une merveilleuse intelligence. Gomme presque partout en Chine, on arrivait à sa maison par une ruelle bordée de chaque côté par un haut mur de briques, de sorte que, du dehors, on n’en pouvait rien voir que la petite porte et une basse coupure de briques se prolongeant d’environ deux mètres au delà du seuil, — celle-ci destinée à empêcher l’introduction des âmes des morts. A l’intérieur se trouvait la série habituelle de cours et de chambres accessibles par d’étroites allées ombragées de vignes. Dans chaque cour étaient disposés avec beaucoup de goût des berceaux, des fleurs, des bassins et des pavillons. L’habitation, d’un aspect fort pittoresque, convient, d’ailleurs, admirablement au caractère d’un peuple affectant l’amour de la réclusion et des jouissances familiales, et qui, au moins en ce qui concerne les femmes, ne connaît à peu près du monde que ce qu’il voit entre les murs du foyer domestique.
- Cette fois, enfin, je me vis admis dans l’enceinte sacrée de la mystérieuse habitation chinoise. Le propriétaire était un amateur, non-
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- Dame chinoise à sa toilette.
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- seulement de la photographie, mais encore de la chimie et de l’électri-eité. Son laboratoire était installé dans les appartements des femmes. Dans un coin de ce laboratoire se trouvait un lit en bois noir sculpté avec rideaux de soie et oreillers de bois. Sur une étagère également en bois noir était rangée une collection hétérogène d’instruments de chimie, de photographie, d’électricité, ainsi que des livres chinois et européens.
- Sur le mur s'étalaient des photographies agrandies de la famille et des amis de Yang. Dans une petite cour intérieure, était installée, dans un poulailler, une scierie à vapeur avec laquelle le propriétaire avait accompli des merveilles, dans le court espace d’une journée.
- Par le fait, cette machine n’avait eu que cette seule occasion de se distinguer, les Pékinois, étourdis par le bruissement de la machine, ayant escaladé les murs au moyen d’échelles, s’étant groupés sur les toits, et ayant obligé le propriétaire stupéfait de renoncer à son entreprise.
- Là, donc, reposait le moulin dans une immobilité absolue. Deux ou trois poules étiques étaient perchées sur le cylindre, monstre que la volaille meme avait appris à mépriser grâce à une familiarité prolongée.
- Je vis plusieurs fois les femmes, tandis que j’enseignais à mon ami à mélanger du nitrate d’argent avec d’autres produits chimiques propres à la photographie. Quelques-unes étaient fort belles. Toutes portaient de riches habits de satin. Au reste, les renseignements suivants que je tiens d’une dame anglaise (madame Edkins), fort estimée et à juste titre pour les bonnes œuvres qu’elle a accomplies dans le pays, feront suffisamment connaître la vie intime des femmes de Pékin.
- La plupart des dames chinoises passent une grande partie de leur temps àcommérer, à fumer et à jouer: occupations peu féminines, pourra s’écrier ma belle lectrice. Il n’en est pas moins vrai que ces talents, collectivement ou isolément, exigent de longues années d’entraînement pour être pratiqués avec la perfection qui prévaut dans la bonne société chinoise. Je regrette de dire que le jeu est leur passe-temps de prédilection ; et mon regret n’est en rien atténué par la pensée que ce vice n’est pas monopolisé par les dames du Cathay, mais que leurs seigneurs et maîtres leur en donnent l’exemple. Jamais il ne leur viendrait à l’idée de jouer autre chose que de l’argent; quand les personnes de leur rang leur manquent,, elles font venir les domestiques et jouent avec eux.
- Les femmes de la basse classe se réunissent dans quelque repaire de jeu et y risquent de fortes sommes d’argent, donnant ainsi à leurs dévoués maris, à la fin de l’année, lorsqu’il faut acquitter des
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- dettes qu’il leur est impossible de payer, un excellent prétexte de suicide.
- La femme mariée se lève de bonne heure. Tout d’abord, elle veille à ce que l’on prépare le thé de son mari, ainsi qu’un peu d’eau chaude pour ses ablutions matinales. Les mêmes attentions sont requises par la belle-mère, qui est toujours présente, comme l’ange gardien de son fils. En général, toutefois, la belle-mère n’est pas considérée comme un ange par l’épouse qui, pendant la vie delà mère de son mari, est le véritable souffre-douleur de la maison. Chose peu galante à rapporter, — mais la vérité doit être dite, — les femmes circulent le matin en savates, au moins les Tartares, lesquelles n'ont pas de petits pieds ; vêtues en déshabillé, elles glapissent leurs ordres à leurs esclaves. En un mot, un tumulte général règne dans la plupart des maisons chinoises, jusqu’à ce qu’aient été préparés tous les éléments d’une toilette savante.
- Chaque dame a une ou deux femmes de chambre et une jeune lille esclave, chargée d’aider ces dernières ainsi que de préparer et d'allumer la pipe de sa maîtresse. La coiffure demande une ou deux heures de travail ; ensuite, on prépare une pâte blanche que l’on étend sur la figure et sur le cou, et que l'on polit une fois séchée. Après quoi, une couche de poudre rose est appliquée sur les joues el
- Le chignon, à Pékin.
- les paupières, et la dame garde sur ses mains le surplus de poudre, les paumes roses étant fort estimées. Puis, elle teint ses ongles en rouge avec les pétales de certaines fleurs, et, finalement, s’habille pour la journée.
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- Beaucoup de femmes portent des chignons et de faux cheveux ; mais les postiches ne sont pas teints, les cheveux noirs étant fort communs, et les cheveux d’or ne jouissant d’aucune espèce de vogue.
- Beaucoup de femmes occupent une partie de leur temps à broder des souliers, des bourses, des mouchoirs, ou d’autres accoutrements. Mais avant le mariage, presque toutes leurs journées sont employées aux préparatifs de cette triste péripétie : épouser un homme que probablement elles n’ont pas vu encore et dont elles ne peuvent jamais se soucier.
- Les femmes lettrées — elles sont, hélas ! en petit nombre — engagent parfois des veuves instruites pour leur lire des romans ou des pièces de théâtre. Les femmes capables de lire de cette façon passent une assez agréable existence. Elles prennent aussi des conteurs d’histoires et des chanteurs de ballades pour les amuser dans les cours de leurs habitations.
- Les soirées, elles les passent habituellement dans leur cour, fu-
- ( Dames tartares.
- niant et surveillant les jeux des enfants. C’est à ce moment qu’on fait venir des bateleurs, des marionnettes et des ventriloques. On se couche de bonne heure, les dames ne se souciant jamais d’abîmer leurs yeux en travaillant à la lampe. Beaucoup de Chinoises sont d’intrépides fumeuses d’opium.
- Le roman de l’amour n’est pas inconnu en Chine, quoiqu’il se
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- contracte peu de mariages où les fiancés aient eu, avant le jour des noces, l'occasion de s’attacher l'un à l’autre, ou même de se voir.
- Pour quitter la maison de Yang, il me fallait toujours traverser une cour pleine d’eau, où avait manœuvré une pompe aspirante à vapeur qui, avant de pouvoir être arrêtée, avait inondé tout le rez-de-chaussée. Au moment de mon départ, mon ami attendait l’arrivée d’un petit appareil destiné à produire le gaz nécessaire à l’éclairage de son intérieur. J’ose espérer qu’il aura réussi dans son entreprise, sans faire sauter la maison.
- Il n’y a, it Pékin, que deux ou trois boutiques où se pratique l’art de l’émaillure. Les plus vieux vases émaillés datent de la dynastie Ta-ming, il y a environ trois siècles ; mais on les regarde comme inférieurs à ceux qui furent fabriqués, deux cents ans après, sous le règne de Kien-lung. Depuis un quart de siècle, cet art s’est ranimé. La plus importante des boutiques de ce genre se trouvait près de la légation française, et, chose extraordinaire, elle était tenue par un Mandchou nommé Kvvan.
- La première partie du procédé consiste à confectionner, au moyen du battage et de la soudure, un vase de enivre de la forme voulue. Un artiste indigène dessine alors sur le métal les Heurs et les figures à émailler. Toutes les lignes sont ensuite gravées au burin et remplacées par des bandes de cuivre soudées fortement au vase et un peu plus épaisses que la quantité d’émail qu’elles sont destinées à contenir.
- Les matériaux employés pour la soudure sont le borax et l’argent, dont la fusion s’opère à une température plus élevée que l’émail lui-même. On remplit le dessin avec les émaux de couleur, pulvérisés et convertis en pâte par un mélange d’eau. On dit que les poudres d’émaux sont préparées au moyen d’un procédé secret, connu d’un seul individu à Pékin, lequelles vend sous une forme solide qui leur donne l’aspect de plaques de verre diversement coloré. La délicate opération de placer les poudres colorées est surtout accomplie par de jeunes garçons qui savent marier les nuances avec une étonnante perfection.
- Quand le dessin est rempli, le vase est chauffé à une température qui fait fondre l’émail. On corrige ensuite les défauts, et le tout est soumis à une nouvelle fusion. Cette opération se répète trois fois, après quoi le vase est prêt à être limé, repassé et poli. Le rémoulage et le polissage se font sur un tour grossier. Le vase est ensuite doré. Quelques-uns des plus grands et des plus beaux vases se vendent quelques milliers de taëls (le taël vaut 8 francs) ; ils sont fort recherchés par les Chinois, aussi bien que par les étrangers.
- Le 18 octobre, je partis avec deux amis pour le Palais d’Été, situé
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- AtHif'i* dY'inuilhm». i\ 1-Y‘kin.
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- à Yuen-ming-yuen, à 10 kilomètres environ de Pékin. L’un de ces amis, M. Wang, dont j’ai déjà parlé, était attaché à la Commission des travaux publics de la capitale. Il se servit de sa carte officielle et se fit suivre par un garde à cheval ; M. Dudgeon et moi, nous montions des poneys.
- Sur notre chemin, près du palais impérial, nous nous heurtâmes contre une procession de soixante-quatre hommes portant un immense palanquin dans lequel étaient assis quatorze amis de Wang, ses collègues de la Commission des travaux. Ces messieurs essayaient la force du véhicule qu’ils avaient préparé pour convoyer à sa dernière demeure les restes d’une princesse impériale ; essai basé sur le même principe qui consiste à placer en tête de chaque train un administrateur de chemin de fer ! Au centre du palanquin avait été placé un grand vase rempli d’eau jusqu’aux bords, afin d’exercer les porteurs à marcher d’un pas égal et mesuré. Que le thé, les rafraîchissements et une gaieté exhilarante dussent être parties intégrantes de cette enquête officielle, c’est ce que je ne me charge pas de décider. Toujours est-il que l’accomplissement de ce devoir, son extrême utilité mise à part, semblait n’être rien moins que désagréable.
- Un peu plus loin, sur la route, je luttai de vitesse avec un officier de cavalerie ; je parvins à le dépasser, mais ce ne fut pas sans que la selle de mon fidèle coursier remontât par-dessus ses épaules.
- Vers quatre heures nous arrivâmes au palais et nous nous trouvâmes en face d’une scène de ruine et de dévastation du plus lugubre aspect. Des plaques de marbre, des sculptures qui, jadis, faisaient l’ornement de l’un des plus magnifiques paysages de la Chine, gisaient maintenant au milieu dis herbes et de débris de toutes sortes. Quelques monuments, cependant, avaient défié la main des envahisseurs, ou, comme il est permis de l’espérer, avaient été respectés en raison de leur beauté. Parmi ceux-ci se trouvent un pont de marbre de dix-sept arches jeté sur un lac de lotus, et qui est encore dans un état parfait de conservation, et le grand temple de Wan-show-shan qui, dans le lointain, se profilait intact sur le ciel embrasé. A la base de cet édifice, le terrain est couvert des débris des statues splendides et des pagodes renversées pendant la terrible razzia des alliés. Ce qui en reste suffît pour que l’on puisse se faire une idée de la somme incalculable de travail et d’argent qu’a exigée l’érection de cette demeure impériale.
- Le Palais d’Été gît en ruines dans son enceinte originelle. Il est malheureux qu’on n’ait pas vengé la rupture d’un traité d’une façon moins sauvage ; n’eût-il pas été préférable qu’une œuvre véritablement glorieuse imprimât aux Chinois une idée grandiose de notre civilisation, en même temps qu’une crainte salutaire de notre puis-
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- sance. Si, par exemple, la capitale avait été occupée assez longtemps pour prouver quelle amélioration une sage et libérale administration pouvait, même dans un court espace de temps, apporter dans la condition de la population et du pays ; si, ensuite, une indemnité convenable eût été payée, pour la leçon que nous avions été forcés de donner, alors nous aurions pu nous retirer avec dignité et sans laisser derrière nous une haine profondément enracinée. Cette haine se fera probablement jour avant peu, non pas par ces mesquines molestations auxquelles les voyageurs et les négociants étrangers se trouvent actuellement en butte, mais par une concentration d’efforts désespérés pour chasser l’étranger du sol chinois.
- Wang ne fit aucune allusion aux ruines qui nous entouraient. Il manifesta bien un certain étonnement du peu qui restait de l’ancienne splendeur du palais. Quant à sonder ses véritables sentiments, ce fut chose impossible, un Chinois ne répondant jamais catégoriquement à une question quelle qu’elle soit.
- Au monastère de Wo-foh-szé, ou « le Bouddha Dormant », nous trouvâmes un lieu de repos pour la nuit. Le vieux Lama de ce couvent se plaignait du malheur des temps. Il n’y avait pas assez de terre, disait-il, pour subvenir aux besoins de l’établissement, quoique la Commission des Rites de Pékin allouât à chaque moine une pension annuelle de douze taëls (96 francs). Mais depuis quelques années on n’avait eu à enterrer que peu des membres de la famille impériale — cérémonie pour laquelle le monastère reçoit une prime de trois cents taëls (2,400 francs).
- C’est un magnifique établissement que Wo-foh-szé. Les chambres des moines, quoique meublées avec la simplicité habituelle, sont incroyablement propres et bien tenues.
- Il y a beaucoup de choses intéressantes à voir à Pékin ; mais il faudrait un volume pour en décrire seulement les plus importantes.
- De tous les monuments de la Chine, le plus remarquable et peut-être le plus beau est le cénotaphe de marbre qui contient les vêtements et les reliques du Lama Banjin du Tliibet. Cet édifice s’élève sur les terrains du monastère de Hwang-shi, à 1,600 mètres environ en deçà du mur septentrional de Pékin.
- Lors de la visite que j’y fis, j’assistais, dans la plaine d’Anting, à une revue d’une partie de l’armée du Nord. Plusieurs milliers d’hommes, fantassins et cavaliers, étaient réunis et présentaient de loin un imposant aspect [militaire. Mais quand on voit de près les institutions humaines, on est forcément entraîné à modifier l’opinion que l’on a pu concevoir de leur grandeur; ceci est surtout vrai pour la Chine. C’est ainsi qu’en examinant attentivement les canonnières fluviales chinoises, je m’aperçus qu’une rangée de pièces placées bien en évidence sur le pont, étaient toutes enijbois. Souvent
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- les anciens ennemis de la Chine, s’avançant avec précaution pour surprendre un camp, reconnurent que les tentes n’étaient que des buttes d’argile blanchie, habilement disposées. Dans la plaine d’An-ting, les hommes groupés sous les bannières flottantes étaient armés de vieux fusils à mèche, ou d’arcs et de flèches, et portaient d’immenses boucliers d’osier sur lesquels étaient peintes d’affreuses têtes d’ogres, destinées à glacer de terreur le cœur d’un ennemi. Les indices de réforme militaire ne faisaient cependant pas absolument défaut. Je remarquai des pièces d’artillerie et des fusils modernes, une bonne école de tir, et, par-dessus tout, des efforts désespérés pour maintenir la discipline.
- En même temps, je ne pus m'empêcher de penser à Li-hung-Lchang (à qui j’avais eu l’honneur d’être présenté à Tien-tsin), le fondateur du premier arsenal établi en Chine sur un type étranger, le compagnon d’armes du colonel Gordon et de Tseng-kwo-fan. Personnellement, Li est la parfaite image du chef militaire; de haute taille, calme, résolu, avec une volonté de fer, c’est, en même temps, le plus beau spécimen de sa race que j'aie jamais rencontré. Au moment présent, de tous les fils de Han c’est celui qui exerce la plus sérieuse influence sur les progrès et les destinées de ses compatriotes.
- Il est possible qu'il entretienne une confiance exagérée dans les capacités de sa nation ; mais il a la conscience de la puissance des peuples de l’Occident et désire ardemment pénétrer les mystères de leur supériorité.
- Un jour, frappé d'une naïve admiration devant la beauté et le fini d’une pièce mécanique étrangère, il s’écria : « C’est merveilleux ! Comment se fait-il que ces inventions et ces découvertes soient toutes étrangères ? Ce doit être une certaine différence dans nos intelligences qui nous fait rester ainsi stationnaires. » Peut-être a-t-il voulu faire un compliment à ses auditeurs plutôt que manifester sa véritable pensée. Il sait sans doute que, pendant une longue série de siècles, les Chinois n’ont eu que peu ou point d’occasions pour développer leurs facultés. Ils n’ont cherché la vérité que dans les sombres pages de leur histoire ancienne ; dans leurs efforts pour atteindre la perfection de leurs rois fabuleux et des maximes contenues dans leurs classiques, ils ont établi une sorte d’inquisition qui, forcément, supprime l’originalité et déracine l’innovation comme une plante parasite.
- Nous voici au grand cénotaphe. Mais après tout qu’y a-t-il, dans ses proportions massives, ses statues grotesques, sa coupole dorée, ses épais massifs de cyprès et de pins, qui puisse un seul instant lutter d’intérêt avec le labeur quotidien et les aspirations du moindre couli qui vient là pour considérer le temple avec une respectueuse
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- terreur et déposer devant l’autel sa modeste offrande votive !
- L’histoire de ce temple est courte. Le large soubassement de mar-ble blanc qui flamboie au soleil couvre les restes d’un Lama Mongol, qui passait pour une incarnation de Bouddha. Voici, dans le Hwang-shi, ou « Salle Centrale », le trône vide où siégeait cette divinité humaine, la face tournée vers l’orient. Dans une autre chambre, on voit le lit où expira Sa Sainteté. Elle avait, dit-on, été empoisonnée, vers la fin du dix-huitième siècle, par un empereur jaloux, qui traita jusqu’à la fin sa victime avec la plus suprême courtoisie, l’adorant et la glorifiant même en public, tandis qu’il préparait secrètement sa mort.
- M. Wylie, de la Société biblique de Londres, qui voyageait dans les provinces du Nord, et un Russe, M. Welmer, m’accompagnèrent à la grande muraille. En deçà de la plaine d’Anting, nous nous arrêtâmes à une hôtellerie nommée « la Perle de Bonheur », et là, grâces soient rendues à la Commission des travaux, nous trouvâmes des ouvriers réparant les routes.
- A Ma-tine, il y avait un marché de moutons où des Mongols offraient en vente leurs troupeaux. Les tendances nomades de ces Asiatiques sont pour ainsi dire invincibles. Je les ai vus, dans le quartier mongol, à Pékin, placer leurs bêtes de somme dans l’intérieur de la maison qu’ils louaient et planter leurs tentes dans la cour extérieure. La condition des animaux témoignait de la richesse des pâturages mongols, et les bergers, vêtus de peaux de moutons, avaient l’air robuste, en dépit de leur maigreur.
- Au village de Sha-ho, nous fîmes une seconde halte dans l’auberge de la « Perfection Patriotique ». Dans notre chambre, nous lûmes l’inscription suivante tracée sur une planche: « Tous ceux qui, dans la recherche de la fortune, ne sont guidés que par des principes purs, sont certains de la trouver. » A en juger d’après cet apo-phthègme, notre hôte devait être un affreux gredin, la pauvreté de son entourage prouvant qu’il avait dû courir après la fortune par un chemin peu avouable.
- Nous passâmes la nuit dans l’auberge de Suy-shan, à Nankow. C’était un misérable établissement. La « grande chambre » mesurait environ deux mètres de large ; elle était garnie de l’éternel lit de briques, sous lequel se trouvait un four. Dans ces sortes de chambres, le feu est allumé le soir avec du charbon de bois, de sorte que les dormeurs courent le risque d’être asphyxiés. Il est certain que des accidents semblables doivent arriver de temps à autre. A part cela, ceux qui sont habitués à un lit de briques et à un oreiller de bois parviennent à trouver le sommeil ; à moins que, par hasard, les briques ne deviennent rouges, cas où on est exposé à être brûlé vif.
- Nous quittâmes Nankow à six heures du matin, et suivîmes
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- l’ancienne route mongole, faite de blocs de porphyre et de marbre, dans des litières portées par deux mules, l’une devant, l’autre derrière. Malgré l’importance du trafic existant dans cette région, entre le Thibet, la Mongolie, la Russie et la Chine, la route, en beaucoup d’endroits, était impraticable, pour ne pas dire dangereuse, se déroulant, comme elle fait, autour de rochers à pic où le faux pas •d’une mule peut provoquer une chute mortelle. Nous rencontrions incessamment de longs convois de chameaux, de mules et d’ànes, pesamment chargés, les uns de thé destiné aux marchés mongols et russes, les autres de denrées expédiées à la capitale par les provinces excentriques de la Chine.
- A Kew-yung-kwan, un éperon intérieur de la grande muraille se projette à travers la route. Ici aussi se trouve la vieille voûte dont j’ai déjà parlé, et que M. Wylie a rendue célèbre, en traduisant la prière bouddhiste inscrite sur son mur intérieur en six langues différentes. Cette voûte porte aussi des bas-reliefs représentant les Rois des Divas de la mythologie bouddhiste. On suppose qu’elle a été construite sous la dynastie des Yuens, et était, dit-on, originellement couronnée par une pagode, détruite subséquemment par les Mings, pour la plus grande satisfaction des tribus mongoles. J’ai, ailleurs, signalé les figures mythologiques indiennes qui ornent cette voûte ; quant à la notice de M. Wylie sur l’inscription, elle se trouve dans le Journal de la Société Royale Asiatique, volume Y, première partie, pages 14 et suivantes.
- 11 est indispensable d’apporter la plus grande attention dans les marchés que l’on conclut avec les gens du pays qui se chargent de piloter les voyageurs, car ils cherchent à exploiter les étrangers de toutes les façons possibles. C’est ainsi qu’au moment de traverser les plus exécrables parties de la route la plus exécrable du monde, ils imposent un guide par chaque rocher, chaque monticule qu’il faut franchir. Ces guides eux-mêmes sont des exploiteurs par excellence, et à mesure que le chemin se fait plus difficile, les (extorsions s’élèvent en proportion. Notre ami, M. Welmer, avait tout stipulé avant notre départ de Pékin, ce qui ne nous empêcha pas d’être exposés à des extorsions sans cesse renouvelées.
- A la grande muraille, je dus, à mon profond regret,me séparer de M. Wylie, l’un des voyageurs les plus distingués et les plus modestes, en même temps, que j’aie eu la bonne fortune de rencontrer.
- La muraille a été souvent décrite, mais je confesse qu’elle m’a désappointé. Ce n’est qu’une gigantesque clôture en pierre, escaladant les montagnes et s’enfonçant dans les vallées. A l’endroit où je la visitai elle avait subi des réparations nombreuses et elle n’avait atteint ses massives proportions actuelles que sous la dynastie Ming. La portion que l’on en voit dans la passe Nankow, à Pan-ta-
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- ling, est postérieure de plusieurs siècles au mur extérieur qui fut construit par Tsin-shi-whang, deux cent treize ans avant l’ère chrétienne. Sur un développement de plus de 1,600 kilomètres, plusieurs pans de la muraille sont tombés en ruines, par suite de négligence ; mais jamais ce ne fut autre chose, même dans ses meilleures parties, qu’un amas d’argile revêtue de briques cuites au soleil, et, dans les passes, comme à Pan-ta-ling, de pierre. Actuellement, elle ne représente plus qu’un monument colossal du travail humain mal appliqué, ainsi que du seul génie qu’aient jamais déployé les Chinois dans le but d’élever des barrières dispendieuses pour fermer aux Barbares l’accès de la « Terre centrale des Fleurs». Bien inutile travail que celui qu’ils se sont imposé ! Le danger qui les menaçait à l'intérieur, ils ont toujours failli à s’en garantir, et c’est précisément à cette cause qu’est due la chute de la dynastie nationale, et son remplacement par une race étrangère.
- Pour comprendre ceci, il faut se souvenir qu’un rebelle arracha la couronne au dernier empereur chinois, et que, l’usurpateur ayant été détrôné à son tour, les Mandchous, profitant du désordre des temps, envahirent la Chine et s’en emparèrent.
- En revenant, je rencontrai une troupe de condamnés enchaînés qu’on déportait dans la passepour y chercher une précaire existence. Là ils passent leur vie loin de tout centre humain et conspués par chacun. L’un d’eux, qui avait la charge de tous les autres, montait un âne. Le frottement des chaînes du cavalier avait enlevé la moitié de son poil à la pauvre bête, que les honnêtes bourriques qui passaient en caravanes regardaient avec un profond dédain.
- Les commerçants que nous rencontrâmes étaient, pour la plupart, des gens de bonne mine qui ne manquaient jamais de nous saluer amicalement en nous croisant.
- A Nankow, je descendis à la môme auberge où je trouvai la meilleure chambre occupée par un marchand indigène. Celui-ci m’offrit poliment de déguerpir en ma faveur. Naturellement, je déclinai cette offre, me contentant d’un appartement où Ahong, après en avoir obtenu avec peine la permission de l’hôte, se mit, avec un esclave à demi nu, à gratter la table et la chaise jusqu’à ce qu’il eût fait apparaître le bois dont elles étaient fabriquées. La chambre était, de plus, tapissée de toiles d'araignées ; nous nous gardâmes bien de déranger celles-ci qui faisaient une chasse acharnée aux mouches dont la chambre était infestée. Le marchand avait un convoi de quatorze mules, un élégant palanquin et une troupe de muletiers qui festinaient dans la chambre voisine. Ils s’en donnaient à cœur joie. L’un d’eux gesticulait encore comme un acteur chinois remplissant un rôle de guerrier, lorsque je finis par m’endormir.
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- Le matin, je fus réveillé par le retentissement d’un marteau sur une enclume et j’appris que le forgeron qui menait ce tapage était un de ces nombreux artisans voyageurs qui abondent en Chine. Il fabriquait des couteaux et des faucilles et s’était organisé une forge élémentaire, en fixant à son soufflet un tube qu’il avait introduit sous le sol et dont l’extrémité aboutissait au feu placé dans un trou creusé dans la terre.
- Il y avait également à Nankow une auberge mahométane dont l'hôte et les domestiques se distinguaient par leur physionomie tout indienne. Là aussi je trouvai un guide qui s’était distingué déjà en faisant franchir la passe à d’autres voyageurs. Il avait hérité d’une paire d’immenses bottes étrangères qu’il chaussait au moyen de maillots et de tampons de drap. Il était porteur de certificats délivrés par ceux qui l’avaient employé et qui le stigmatisaient comme le plus grand fripon de la terre. Il me les présenta d’un air d’orgueil plaisant à voir. Il me dit aussi que ses sympathies n’étaient en aucune façon chinoises, et, montrant ses bottes, affirma qu’il était un étranger comme moi-même.
- De Nankow je me dirigeai vers les tombes des Mings. Pour l’édification de ceux de mes lecteurs qui n’auraient encore aucune connaissance de l’immense cimetière où ont été enterrés treize empereurs de la dynastie Ming, je vais faire le récit sommaire de mon exploration.
- On se souvient que Nankin, l’ancienne capitale où le fondateur de la dynastie Ming établit sa cour, renferme le premier mausolée de ses souverains — mausolée absolument semblable dans tous ses détails aux tombeaux de la même lignée érigés dans la vallée, à 48 kilomètres au nord de Pékin. Ces tombes reposent au pied d’une rangée de collines formant un demi-cercle d’environ 4,800 mètres de rayon.
- La plus belle de ces tombes impériales est sans contredit le temple de Tching-tsou, qui régna sous le nom national de Yung-lo, de 1403 à 1424. On y accède par une allée d’animaux et de guerriers de formes colossales ; et quoique quelques-unes de ces statues conservent l’attitude de repos absolu qui convient aux gardiens de l’illustre mort, si l’on réfléchit qu’elles sont les plus remarquables échantillons de sculpture que l’on trouve en Chine, il faut reconnaître que l’art chinois ancien est de beaucoup inférieur à notre propre art moderne. Je ne crois pas cependant que les artistes chinois contemporains puissent produire des œuvres non pas meilleures, mais même aussi bonnes que ces statues de Ming. Le grand cénotaphe peut être considéré comme la contre-partie du genre d’architecture qui règne en Chine dans les temples, les palais et même les habitations particulières. J’ai vu avec plaisir que, dans l’intéressante rela-
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- tion de son voyage autour du monde, M. Simpson avait signalé cette similitude.il n’en peut être autrement, cette tombe passant aux yeux des Chinois pour le palais de Yung-lo. Les animaux et les guerriers constituent sa cour, et des offrandes sont faites annuellement à son âme dans la salle des sacrifices. Il en est ainsi de leurs dieux : les temples sont les palais où ils résident, et, par le fait, le mot « Kung», qui sert à désigner les temples aouistes, signifie « un palais ».
- Les empereurs de la présente dynastie, qui a détrôné les Mings, offrent encore des sacrifices aux tombeaux de ces souverains ; peut-être, en agissant ainsi, ne font-ils qu’obéir à un sentiment politique ; peut-être aussi croient-ils, comme tout le monde, que les âmes des monarques défunts exercent une influence directe sur le trône impérial.
- Quoique les édifices chinois présentent dans leur plan général beaucoup de points de ressemblance, il existe cependant des différences dans le nombre des cours et dans certains détails d’architecture. Ainsi le yamen officiel a généralement quatre cours ; les trois premières, avec les appartements y attachés, comprennent les divers bureaux administratifs; la quatrième, avec scs bâtiments, est affectée au mandarin et à sa famille. Mais il est impossible, à la fin d’un chapitre, de parler cl’un sujet qui demanderait pour être traité convenablement un volume tout entier. C’est aussi la raison qui m’a porté à décrire en aussi peu de mots la Vallée des Tombeaux, le lieu de repos de la dernière dynastie.
- Pour conclure, j’espère — grâce à de longs voyages et à une étude attentive — avoir convenablement exposé la condition actuelle des habitants du vaste empire chinois. La peinture est triste ; et le rayon de soleil qui l’éclaire çà et là ne fait que rendre plus sombres et plus palpables les ténèbres répandues sur tout le pays. Certes, nous avons chez nous, en Angleterre, de la misère et de l’ignorance ; mais pas de misère si atroce, pas d'ignorance si profonde que celles que l’on rencontre chez tant de millions de Chinois.
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- APPENDICE
- DIALECTES ABORIGÈNES DE FORMOSE.
- Chez les indigènes de Formose on ne trouve pas trace de langue écrite, à moins que l’on ne tienne compte de l’usage qu’ont fait les tribus à demi civilisées des caractères romains et chinois.
- La connaissance des premiers a été introduite par les Hollandais, alors qu’ils occupaient l’île, il y a plus de deux siècles. Quelques spécimens de malais romanisé sont encore conservés par les tribus, quoiqu’elles soient aussi ignorantes de leur valeur qu’incapables de les traduire. Ces documents sont principalement des titres de propriété, ou des contrats entre particuliers.
- Depuis le temps de l’occupation hollandaise, les Chinois ont imposé aux Pépohoans, ou «étrangers de la plaine», leur langue écrite et orale. Ce ne fut donc que des plus vieux membres de la tribu pépohoanne de Balcsa que je pus obtenir les mots relevés dans le vocabulaire. A. Baksa, l’idiome indigène a été remplacé par le dialecte parlé chinois.
- Les Shekhoans constituent la grande tribu septentrionale d’aborigènes à demi civilisés. Ils ont conservé leur langue originelle, quoique les Chinois fassent de fréquentes et rapides incursions dans leurs fertiles vallées, cherchant à les civiliser en leur enlevant la terre de leurs ancêtres, s’ils ne peuvent leur en arracher le langage.
- Les sauvages tribus montagnardes de Formose — séparées l’une de l’autre par des forêts impénétrables, des rochers sourcilleux, des torrents impétueux, des ravins profonds, aussi bien que par des hostilités incessantes — fournissent un exemple des modifications introduites, avec le temps, dans un idiome, par suite de la dislocation d’une race en tribus qui, pendant au moins deux siècles, se sont trouvées, pour la plupart, forcément isolées, et auxquelles la tradition orale seule permet de conserver la connaissance de leur langue maternelle.
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- APPENDICE.
- C’est pour les noms de nombre, probablement les premiers sons employés, que la modification s’est fait le moins sentir, et le nombre cinq a gardé le son original. Ceci peut venir de ce que, parmi les tribus primitives, qui n’ont pas de nombres écrits, on se sert invariablement des cinq doigts de la main pour résoudre les plus simples problèmes d’arithmétique ; ce qui le prouve surabondamment, c’est que, dans une foule de dialectes, cinq et main sont synonymes, la main étant, s’il est permis de s’exprimer ainsi, un signe hiéroglyphique signifiant cinq.
- De meme, œil ou Mata est un son simple, facile à retenir ; et comme il désigne l’organe de la vue, — organe qui a sa représentation sur chaque face humaine, qui est d’un usage constant et d'une application incessante pour la satisfaction des instincts sauvages, aussi bien que des instincts les plus raffinés, — il a été conservé, avec presque toute sa pureté, dans les divers dialectes.
- Je pourrais poursuivre ces exemples en choisissant les mots qui me semblent avoir retenu leur son primitif, par cette seule raison qu’ils trouvent des symboles visibles dans les objets dont les rustiques habitations des aborigènes sont environnées.
- Mais, en se reportant aux vocabulaires, le lecteur tirera ses propres conclusions, et constatera les affinités ou les dissidences qui existent entre les différents dialectes de Formose, en même temps que leurs étroites ressemblances avec les langues polynésiennes.
- Une nouvelle preuve de l’existence, sur la côte de la Nouvelle-Guinée, de races parlant les dialectes polynésiens, a été fournie par le révérend W. W. Gill, qui a trois fois visité l’ile en 1872. Ainsi, il rapporte que, dans deux tribus différentes, on dit Mata pour œil, Taringa et Taia pour oreille, Ima-ima et Rima-rima pour mains. Ces mots se rencontrent tous dans les dialectes de Formose et peuvent, par le fait, leur avoir été empruntés.
- Quant aux noms de nombre en usage parmi les indigènes de Formose, ils n’apporteraient qu’une légère preuve de l’origine polynésienne des tribus, s’ils ne s’appuyaient sur le témoignage plus direct fourni par les divers dialectes.
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- APPENDICE
- Courts vocabulaires des dialectes parlés par les Aborigènes
- de Formose.
- TABLEAU I.
- NOMS DES TRIBUS.
- FRANÇAIS, PACH1EN. SIBUCOUN. TIBOLAL. BÀNGA. BÀNTALANG. MALAIS- SINGAPOUR.
- Homme. Lalusa. Lamousa. Sarellai. Aoolai. Orang.
- Femme. Atlain. Maou-spingth — Abaia. Abaia. Prampaun.
- Tète. Bangou. Bangou. Sapchi. Kapallu. Kapallu. Kapaîa.
- Cheveux. — — — Ussioi — Rambut
- Dent. — — Nganon. — — Gigit.
- Cou. Guon-gorath — — Ourohu. Ourohu. Leher.
- Oreille. Charunga. — — Charinga. Charinga. Talinga. j
- Bouche. Mussou. Nipoun. — Didisi. Muto-mytou. Mulut.
- Nez. Ngoun-goro. Muttus. Nguchu. Coumonu. Ongoho. Idung. 1
- OEil. Ouraitla. Mata. Muchen. Macha. Macha. Mata.
- Cœur. Takaru. Kanum. — Kasso. Toukuho. Janteng.
- Main. Ramucho. Tarima. Ramucha Arema — Tangan.
- Pied. Sapatl. Ktlapa. Sapchi. Tsapku. A mou. Kaki.
- Cuisse. Bannen. Pinassan. Tangigva üanousa. Lalouhé. Pau h.
- Jambe. — — Tibou-sabossa — Bétis.
- Genou. Anasatou. Khap. . Poukuro. Sakaho. Lùtut.
- Léopard. Lakotl. — — Likalao. Rikoslao. Animau-Kambang.
- Ours. Chumatu. — — Choumatu. Choumai. Bruang.
- Daim. Putouru. — — Silappu. Caliché. Rusa.
- Cochon sauvage Aroumthi. — — — Babouy. Babi-outan.
- Singe. — — — — .Mararouko. Monvet.
- Chèvre sauvage Okin. — — — Kéhé. Kambing-outang
- Volaille. Turhouk. — — Turkouk. Turkouk. Avam.
- Maison. — — — Dami. Dami. Ruma.
- Chef. — Titan-garchu — Tital-abahi. Tallai. Rajah.
- Bambou. Baswera. — — — Tarou-lahiroi. Bulah.
- Casse. —- — — Tara-inai. — Kùlit Manas.
- Thé. — — — Lang-lang. — Daun Teh.
- Casserole. Kusang. — — — Palangu. Kwali-Masak.
- Courge. — — Tangu-tangu. — Làbù Fringgi.
- Parfum. — — — — Anaremu. Wangie.
- Kiz. — — — — Chiluco. Bras.
- Riz bouilli. Oaro. — — Curao. Ba-ouro. Nasi.
- Feu. Apouth. Sapouth. Pouju. Apoulu. A pouv. Api.
- Eau. Satloum Manum. Choumai Achilai. Achilai. Aver.
- Bague. Tujana. Paklis. — Tarra. Alata-na. Chin-chin.
- Boucle d’oreille — — — Chin-gari. Ang-chov. Krabu.
- Bracelet. Pitoka. Push-tonna. — Uliule. Issaise. Galang.
- Pipe. Katsap. Kaconan. — Ang-chov. Ang-choy. Pipa.
- Fusil. Taklito. Pavak-sapum — Guang. Guangu. Sanapang.
- Jaquette de peau Nicarouta. Shiddi. — Amalin. Carridha. Bajo-kulet.
- Coiffure. Sarapun. Tamoking. — Tara-pung. Torra-pungu Topié.
- Lettre. — — — Seima. Uraome. Surat.
- Fumée. Worlbouro. Khosalt. — Uburon. — Asap.
- Tout à l’heure. Chuden. — Churana. Lagi-sabuntar.
- Chaud. Machechu. Mecheohi. Mechechi. Panas.
- Froid. Mat il lui. — — Alatilku. Malilku. Sajuk.
- Pluie. “ Maisang. Ugan.
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- APPENDICE
- TABLEAU II.
- NOMS DES TRIBUS. NOMS DES TRIBUS.
- FRANÇAIS. SHEKIIOAN. MALAIS. FRANÇAIS. SHKKIIOAN. MALAIS.
- Homme. Mamalung. Orang. Bon. lîiak. Biak.
- Femme. Maméoss. Prampaun. Mauvais. Satdil. Jàhat.
- Enfant. Lakéhan. Anak. Soleil. Liddock. Mala-hari.
- Fils. Liikcan-M.imaluiig Ano. Lune. lilas. Bu In il.
- Fille. Mamaop. — Étoile. Bintoul. Bintang.
- Père. Aba. Bapa. Ciel. Babu-Kanas. Surga. Tingi.
- Mère. inna. Ma Haut. lia ban.
- Frère aîné. Abusan. A Lang. Montagne. Binaiss. Bu kit.
- Frère cadet. Soaip. Adik. .Mer. Anass. Laut.
- Sœur. Mamaop. — Libre. Katxanev. Mardika.
- Tète. Pounat. ICàpala. Crand. Matalah. Bésar.
- Cheveux. Bakus. Kamhut. Petit. Tnteng. Kéchil.
- Bouche. Lahar. Mulut. Jour. Lahau. H a ri
- Yeux. Darik. Mata. Nuit. Hinicn. Malum.
- Nez. M >uding. Idung. In. Ida. Satu.
- Bras. Limât. — Deux. Doiisa. Pua.
- Jambe. Karan. — Trois. Toupo. Tiga.
- Vivre. Meirad. Idup. Quatre. Supat. A m pat.
- Mourir. Polekat. Mati. Cinq. Hàssub. Lima.
- Man gcr. Makan. Mukanan. ^ix. Boudah. Anàni.
- Manger du riz. Makan-somai. M akan-nasi Sept. Bi-dousut. Tugu.
- Boire. Mudauch. Men a ni. Huit. Bi-touro. I)a-lapan.
- Boire du vin. Minianch-inunsat. Meiiam-angur. Neuf. Bissupat, Simbilan.
- Je ou moi. Tu ou toi. lakok. Isu. Aku. Inkang. Dix. Isid. Sa-puluh.
- TABLEAU III.
- NOMS DES > TRIBUS. MALAIS. NOMS DES TRIBUS.
- FRANÇAIS. TRIBU A PILAM. FRANÇAIS. TRIBU A PILAM. MALAIS.
- Homme. Atinbe. Orang. Froid. Litak. Sajuk.
- Mâle. Mainaen. Jantan. Mer. A -ni k. Laut.
- Femelle. Babaian. Batena Terre. Barak. Tana ou darat.
- Père. Amoko. Bapa. Feu. Apui. Api.
- Mère. Abu. Ma. Montagne. Adenan. liukit.
- Fils. Alak. Anak. Biz. Humai. Bras.
- Fille. Abavi. Anak-dara. Bon. Inava. Biak.
- Tête. Tungrow. Kapala. Mauvais. Kootish. Jahat.
- OEil. Mata. Mata. Ténèbres. Aruning. Galap. *
- Nez. Atingran. Idung. Faites du feu. Pulalauit. Dapat-api.
- Bouche. Indan. Mulut. Nord. Loud. U tara.
- Face. ' Tungur. Muka. Sud. Daiah. Salalan.
- Oreille. Tungila. Talinga. Est. Ameli. Tmur.
- Main. A-lima. Tangan. Ouest. Timur. Barat.
- Corps. A-lidouk. Badan. Un. ttu. Satu.
- Pieds. L;:par. Kaki. Deux. Lusa. Dua.
- Cœur. Ne-rung-arung. Jantong. Trois. Taloh. Tiga.
- Maison. A-ruma. Huma, quatre. Scpat. Àmpat.
- Jardin. A-uma. Cabun. Cinq. Lima. Lima.
- Légumes. A-ropan. Siucr. Six. Onam. Anam.
- Village. A-tikal. Campong. Sept. Pi tu. rugu.
- Bois. Kiau. Kiau. Huit. Alou. Da-lupan.
- Eau. A-tuei. Aver. Neuf. Siva. Sambilan.
- Chaleur. Beaus. Panas. ! Dix. Pelapsang. Sa-puluh.
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- APPENDICE
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- TABLEAU IV.
- NOMS DES TRIBl'S. NOMS DES TRIBUS.
- FRANÇAIS. RAKSA PÉPOHOAN MALAIS. FRANÇAIS. RAKSA PÉPOHAN. MALAIS.
- Homme. Kakuling-tna. Orang. Chaleur. Ma-kinku. Panas.
- Mâle. Ama. Janlan. Froid. Ma-hunmoun. Sajuk.
- Femelle. Enina Itati mi. Pluie. Mudan. Ugiin.
- Fils. Alak. Anak. Pierre. Batu. Batu.
- Fille. Yugant nina. Anak-dara. Bois. Kiau. Kiau.
- Enfant. Yugant. Anik. Fer. Mani- Bisi.
- Père. Ima. Bapa. Fleur. Esîp. Bunga.
- Mère. Ina. Ma. Fruit. Toto. Bua.
- Frère aîné. Jaka. Abang. Terre. Ni. Tana.
- Frère cadet. Ebe. Adik. Eau. Jalum. Avcr.
- Sœur aînée. Jaka. — Vent. Bali. Angin.
- Sœur cadette. Ebe. — Fumée. A tu. Asap.
- Mari et femme. Maka-kaja. — Propre. Ma-kupti. Brisi.
- Tète. Mougong. Kapala. Sale. Ma-luksung. Cotor.
- Corps. Buan. Badan. Noir. Ma-edum. Etam.
- Ventre Ebuk. Prut. Blanc. Ma-puli. Puti.
- Barbe. Ngih. Jangut. Rouge, Maépong. Méra.
- Dent. Wali. Gigi. Riz. Dak. Bras.
- Bouche. Mutut. Mulut. Riz cuit. Rudak. Bras-masa.
- Gorge. Luak. Lhaer. Fleuve. Mutu. Sungi.
- Chereux. Bukaun. Rambut. Ciel. Towin. Langit.
- Main. Lima. Tangan. Mer. Baung. Laut.
- Pied. Lapan. Kaki. Souffler. Ayu. Téop.
- Ongles des pieds Ku-rung-kung. Koukou. Pousser. Dudung. Kaki.
- OEil. Mata. Mata. Banane. Bunbun. Pisang.
- Oreille Tangela. Taling '. Noix de coco. Agubung. Kalapa.
- Nez. Togunut. Idung. Mangue. Mangut. Mampalam.
- Mort. Ilapati. Mati. Orange. Busilam. Lémo.
- Vie. Maonga. ldup. * Pomme de terre Tamami. Obie.
- Feu. Apoi. Api. Mauvais. Masari. Jahat.
- Tabac. Tabacow. Timbaeu. Bon. Magani. Biat
- Pipe. Timbakang. Pépo. Maladie. Uaalam. Sackit.
- Se tenir debout Nétuku. Burderi. Tuer. Lumpo. Kasa-mali ou Bon»
- Marcher. Daran. Jalan. Soleil. Wali. Mata-hari.
- Chanter. Mururou. Nenia. Lune. Buran. Bulan.
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- Tableau comparatif des langages de Formose,
- des Philippines, de Singapour,
- de la Nouvelle-Zélande, ete.
- TABLEAU V.
- FRANÇAIS. w» W Xi ** <n •51 •s g • 0, . i £> S O O T S § ^ CS '• o O - Pu C/5 — en 2 = O S CS ^ ; H O S n ° 5 fi« *» o ? * J; en £ 2 < * S S -f * » SAMODl FORMOSK. se •< o 5 £ e. rJi •S 2 § g »/5 P< Pd < « JAGULO PIIlLIpP INES. BISAYA PHILIPPINES. •Xj a K < a '"<A N a J a > s o «c T1KOPA. POLYNESIE. WA IG 10 0 POLYNESIE. TONGA POLYNÉSIE. MAW POLYNÉSIE . HARFOURS DE M A N A D 0 CÉIÆBES. MALAIS SINGAPOUR.
- l’n. Saou. Tashang Ch uni. Denga. Denga. Usa. Saat. Isa. Usa. Tahi. Tassa. Saï. Taha. Tahi. Essa. Satu.
- Deux. Sou. Lusha. L us a. Nousa. Nousa. Lusa. Duha if Dalaua. Duha. Rua. Roua. Douï. Oua. Doua. Roua. Dua.
- Trois. Tord. Taou. Toulou. Torô. Torô. Torou. Turô. Tallo. Tatô. Toro. Torou. Kior. Tolou. Todou. Talou. Tiga.
- Quatre. Pati. P'at. Supat. Patù. Patù Sipat. Da-pat. Apat. Upat. Wa. Fa. Fiak. Fa. Wa. Apat. Ampat.
- Cinq. Rima. Timà. Lima. Lima. Lim . Limà. Da-rima Limà. Limà. Rima. Lima. Rima. Nima Dima. Lima. Lima.
- Six. Neum. Noum. Nauma. Neuma. Neum. Unum. Danum. Anim. Uniam. Ono. Ono. Onem. Ono. Ono. Anam. Anam.
- Sept. Pitô. Pitô. Pito. Pito. Pi î ô Pitô. Dapitô. Pitô. Pitô. Witu. Fitou. Fik. Fitou. Witou. Piton. Tugo.
- Huit. Mivarou. Awou. Mcvarou. Mcvarou. Mcvarou. Alou. Kuipat. Ualo. Ualô. Waru. Warou. War. Yalou. Wadou. Walou. Da-lapan
- Neuf. Siwà Si'và. Chuga. Bangatô. Bangatu. Sivà. — Siam. Siam. Iwa. Siva. Sion. Hiva. Iwa. Sio. Sambilan
- Dix. Koumath Basau. Matl. Pouroukou Pourouku. Porô. Kating. Sampu. Napulo. Nga-huru Anhafouro. Somfour. Oulou. NgaOudon. Poulou. Sa-puluh
- Main (1). ; —' — — — — — Lima. — — — — —• — — — —
- (I) Le mot Lima (main) a été ajouté dans le dialecte Baksa, parce qu'il signifie également cinq dans le même dialecte
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- TABLE DES MATIERES
- CHAPITRE I
- Détroit de Malacca. — Les Hollandais à Atcliin (Sumatra). — Pénang, ses collines et sa flore. — Les Klings, les Malais et les Chinois h Pénang. — Occupations des Chinois. — Les Chinois à l'étranger. — Un descendant des premiers colons portugais. — Singulière hospitalité. — Un serpent au bal.....................................................................
- CHAPITRE II
- Visite à Quédali. — Disparition de Miden. —Le jardin du rajah. —Province Wellesley. — Culture du sucre et du tapioca. — Travail des champs. — Poursuivi par un tigre. — Hommes sauvages. — Aventure dans la province Wellesley...........................................................
- CHAPITRE III
- Corporations et sociétés secrètes parmi les Chinois; leur organisation et leur influence. —Émigration chinoise. — Vœu pour la libre émigration des femmes chinoises. — Troubles de Pérak. — Mines d’étain exploitées parles Chinois. — Malacca. — Singapour; son commerce et sa population. — Empail-lement d’un alligator. — Le dompteur de chevaux. — Les voleurs chinois. — Paysages de l’intérieur. — Maisons et amusements des résidents européens. — Une nuit dans les jungles. — Singulière façon de fondre les vases de cuivre. — Les Yacouns............................................
- CHAPITRE IV
- Siam. — La Ménam. — Bangkok. — Temples bouddhistes. — Le roi, défenseur de sa foi. — Les Missions. — Les prêtres bouddhistes. — Le prêtre dans sa cellule. — La première visite du roi aux Ouats. — La cour des Morts. — Un spéculateur chinois achetant un cadavre. — Le Krum-mun-along-kot. — On demande un inventeur. — Le roi pose pour son portrait. —Le roi décrit la cérémonie de la tonsure. — Requête du roi. — Façon d’administrer
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- TABLE DES MATIÈRES.
- la justice. — Le jeu. — Les maisons flottantes. — Voyage à Ayouthia. — La vie sur le fleuve. — Visite à Petchiburie. — Villages laotiens...........
- CHAPITRE V
- Expédition au Cambodge. — Rivière de Bang Phra-Kong. — Un matelot étranger. — Prairie en feu. — Oiseaux aquatiques. — Koutl et le Prapalat. — Orage dans la forêt.. — Les ruines du Cambodge. — Leur grandeur. — Siamrap. — Naklion Wat. — Son symbolisme. — Bas-reliefs et inscriptions. Le serpent aux sept têtes. — Lac de Tliale Sâp. — Pénompinh. — Le roi du Cambudge. — Dîner au palais. — Voyage de Pénompinh à Kampout. — Les pirates. — Histoire merveilleuse. — Le navire fossile. — Retour à Bangkok par le golfe de Siam....................................................
- CHAPITRE VI
- Saigon. — Le port.—La ville. — La colonie européenne. — La ville chinoise.
- — Les habitations fluviales. — Coutumes cochinchinoises. —Les négociants chinois. — Le village de Tchoquan. —Le sorcier.—La plaine des Tombeaux.
- — Pétrouski.........................................................
- CHAPITRE VU
- Hong-Kong. — Description de Tîle. — La cité de Victoria. — Sa condition présente. — Sa population indigène et étrangère. — La place du Marché. — Les artistes de Hong-Kong. — Les cabarets. —Taï-ping-shan. — La vie à Hong-Kong, ce qu’elle coûte. — Un étrange aventurier. — Un missionnaire mormon..........................................
- CHAPITRE VIII
- Les serpents à IIong-Kong. — Un typhon. — Une excursion sur la branche septentrionale de la Pearl River. — Fatshan. — Le monastère de Fi-lai-sz. — Le Mang-tsz-Nap ou Passe de l’Aveugle. —Les'rapides. — L’ambition d’Àkum. — La cave de Kwan-yin. — La moisson. — De San-shui à Fatshan en canot. — Canton. — Temple du gouverneur Yeh. — Une manufacture de thé. — Falsification du thé. —Préparation du thé. — Sha-mîn. — Dégustation du thé. — Les faux monnayeurs......................
- CHAPITRE IX
- Canton. — Sa physionomie. — Sa population. — Ses rues. — Ses boutiques. — Comment s’y font les affaires. — Enseignes. — Travail et salaires. — Les jardins du Pan-ting-qua. — Jin-lin, gouverneur général des deux Kvvang. — Combats entre les divers clans. — Ilak-kas. — Les pilules mystiques. — Habitations des pauvres. — Le Lo-hang-tang. — Yie des moines bouddhistes. — À bord d’une jonque.....................
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- TABLE DES MATIÈRES
- CHAPITRE X
- Les établissements de bienfaisance en Chine. — Macao. — Description de la ville. — Ses habitants. — Swaton.— Sa colonie étrangère. — Chao-chow-fou. — Les peintres d’éventails de Swaton. — Les modeleurs. — L’art chinois. — La guerre de villages. — Amoy. — Le quartier indigène. — Les demeures des pauvres. —L’infanticide. — Le commerce des engrais. — Restes humains conservés dans des jarres. — Contribution de guerre. — Paysage romantique. — ICou-lang-sou. — Sa colonie étrangère.
- CHAPITRE XI
- Havre de Ta-kow, Formose. — La-mali-kai. —Difficultés de la navigation.
- — Taiwan-fu. — Le Taotai. — Son yamen. — Comment se liquide une
- dette d’État. — Les Hollandais en 1G61. — Sentiers dans la forêt. — Missions médicales. — Excursion dans l'interieur. — Anciens cours d'eau. — Fondrières. — Colons de Ilak-ka. — Poali-bi. — Village pépohoan. — Vallée de Baksa. — Origine du nom d'ile Formose. — Une longue marche. — Les montagnes centrales. — Ponts de bambou. — Village Pau-ah-liau. — Le médecin à l’œuvre. — Village Ka-san-po. — Scène d’ivrognerie. — Intérieur d’une cabane. — Habitations Pépohoanien-nes. — Danse sauvage. — Terrains de chasse sauvages. — Village La-Iung. — Village Lakoli. — Retour....................................
- CHAPITRE XII
- La province de Fu-kien, — Le fleuve Min. — L’arsenal de Fou-tchow. — Les canonnières chinoises. — La ville et le grand pont de Fou-Tchow. — Une ciié des morts.' — Ses habitants. — Les mendiants, les voleurs, les lépreux.
- — Le monastère de Kou-shan. — Le taureau en prière. — L’ermite. — Culture du thé sur les montagnes de Pailing ou Paëling. — Voyage sur le Min.
- — Tchui-kow. — Une ferme..........................................
- CHAPITRE XIII
- Commerce maritime dans la mer de Chine. — Dans le sillage d’un typhon. — Shanghaï. — Notes sur son histoire ancienne. — Incursions des Japonais. — Comptoirs étrangers à Shanghaï. — Paul Sü., ou Sü-Kwang-Ki. — La ville de Shanghaï. — Ningpo. — Soldats indigènes. — La Vallée de Neige. — Les montagnes. — Les azalées. —Monastère de la Crevasse de Neige. —Le précipice de Mille Brasses. — Les moinesbouddhistes. — Le Yang-tszé-kiang. — Hankow. — Le haut Yang-tszé. — Itchang. — Les gorges. — Le grand rapide de Tsing-tan. — Les lumières mystiques de la montagne. — Un désastre dangereux. — Kwei-fou. — Notre retour. — Kioukiang. — Nankin; son arsenal.,— Mort de Tsing-kwo-fan. — Superstition chinoise....
- CHAPITRE XIV
- Tchifou. — La colonie étrangère. — Le fleuve Jaune. — La soie. — Sa pro-
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- 492
- TABLE DES MATIÈRES.
- duction. — Les forts deTakou. — Lefleuve Pei-ho. — Le progrès en Chine.
- — Inondations dans le Pei-tclii-li. — Leurs effets. —Tientsin. — La chapelle des Sœurs. — Condition du peuple. — Un orage nocturne. —Tung-tchow. — Pékin. — Les quartiers tartare et chinois de la métropole. —
- Ses rues, ses boutiques, ses habitants. — L’hôtel Étranger. —Architecture religieuse et domestique. — Le yamen de Tsungli. — Le prince Kong et les grands officiers de l’Empire. — Concours littéraire. — Le temple de Confucius. — L’Observatoire. — Anciens instruments chinois. — Maison de Yang. —Mœurs et habitudes des dames. — L’art de l’émaillure à Pékin.
- — Yuen-Ming-Yuen. —Cénotaphe remarquable. —Une armée chinoise.
- Li-hung-tcliang. — L’auberge de la Perfection Patriotique. — La grande muraille. —Les tombeaux des Mings.......................................... 4*2'*.
- APPENDICE
- Dialectes indigènes de Formose
- FIN 1)E LA TABLE.
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