Esquisse historique de Gutenberg
-
-
- p.n.n. - vue 1/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 2/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 3/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 4/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 5/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 6/88
-
-
-
- ESQUISSE HISTORIQUE
- DE
- GUTENBERG
- p.n.n. - vue 7/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 8/88
-
-
-
- f YHa,
- ESOlISSEIIISTOllIljliE
- DE
- GUTENBERG
- v* Vi
- j - ?;
- ./?
- J.-P. GAMA
- Ancien Chirurgien en chef d’armée et du Val - de - Grâce , Officier de la Légion-d’Honneur, Chevalier de l’ordre royal de Wasa de Suède, etc.
- PARIS
- A LA LIBRAIRIE DE GERMER BAILLÈRE tde l’Ëcole-de-Médecine, 17
- 857
- Page de titre n.n. - vue 9/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 10/88
-
-
-
- AYANT-PROPOS
- Malgré les renseignements que l’on possède sur la vie de Gutenberg, on se sent obligé , quand on veut soi-même mettre la main à ce sujet encore obscur, de reprendre les mêmes recherches que celles dont ces renseignements ont été l’objet. La raison de cette incessante investigation tient à ce qu’on n’est pas entièrement satisfait des notions historiques que d’autres ont obtenues , et à l’espoir d’en recueillir de plus complètes. A force d’avancer toujours quelque peu dans la même voie à chaque nouvelle révision, on arrivera inmanquablement à ce qui paraîtra au moins la vérité, s’il est impossible de l’atteindre avec certitude.
- Pour mon compte, voici ce que je me propose de faire , c’est de diviser en deux études distinctes , quoique inséparables, toute la carrière de Gutenberg, à l’exception de ses dernières années qui n’olfrent plus de doute à éclaircir : 1° Études de ses travaux et leurs résultats ; 2° Étude de ses moyens d’existence. Si l’on veut bien considérer
- i
- p.n.n. - vue 11/88
-
-
-
- VI
- que dans toutes les circonstances notables de sa vie, il s’est constamment présenté sous ce double aspect, c’est-à-dire toujours animé de la persévérance la plus énergique à poursuivre son entreprise, et toujours entravé dans sa marche par les difficultés qui naissaient d’elles-mêmes ou qu’on lui suscitait, cette espèce de méthode paraîtra peut-être assez juste.
- Les auteurs qui ont écrit sur l’origine de l’imprimerie , préoccupés du succès et du triomphe de l’invention , en ont surtout parlé sous le rapport industriel et commercial , rappelant la rapidité avec laquelle la presse s’est répandue en Europe , les pays et les villes qui en furent les premiers théâtres. Ils ont nommé les imprimeurs à qui elle fut due, les gouvernements qui l’ont encouragée 5 ils ont fait mention des entraves qui en ralentirent quelquefois les progrès.
- Mais quelques observations auxquelles on ne s’est point arrêté me paraissent nécessaires. L’invention de l’imprimerie, évènement immense dans l’histoire des nations, n’eut, pour sortir du secret où on l’avait tenue et se rendre publique, rien de commun avec ces découvertes qui font tout-à-coup explosion. L’inventeur et ceux qui l’imitèrent ne purent procéder, dans leurs premiers travaux, qu’avec lenteur, n’allant d’un objet à un autre qu’au fur et à mesure qu’ils se rendaient eux-mêmes plus habiles à l’œuvre entreprise. De la nécessité où ils furent de n’avancer que par gradation , il
- p.r6 - vue 12/88
-
-
-
- VII
- résulta qu’un temps assez long s’écoula , marqué par l’ordre dans lequel parurent les premiers ouvrages imprimés. Cet ordre, qui peut encore être retrouvé , ne serait pas sans offrir un incontestable intérêt historique.
- Pour en dire quelque chose, nous remarquerons d’abord que ce furent les écritures saintes qui ouvrirent la marche aux nombreuses séries d’impressions qui se succédèrent dans les premiers temps de l’imprimerie. Ces écritures, distinguées en celles qui n’étaient que les copies des anciens dogmes consacrés et en productions originales , avaient été, surtout en Allemagne, en Suisse et en Italie , les travaux des prêtres dans le silence des couvents, ou des pères de l’Église dans les lieux de leur retraite. Elles formèrent à elles seules la plus grande partie des impressions , souvent d’ouvrages considérables, qui parurent dans les quarante dernières années du xve siècle.
- L’accueil qu’avaient reçu ces importants ouvrages à la naissance dfr l’imprimerie, la nécessité même d’en faire la recherche, donnèrent bientôt lieu à un véritable abus de la presse. Des manuscrits d’un ordre bien inférieur, souvent sans l’appui d’une responsabilité d’auteur, affluèrent des cloîtres dans les ateliers, plusieurs relatant des histoires de miracles , d’apparitions d’anges et tout le cortège des visions. Ces impressions parurent en formats plus modestes , réduits jusqu’à l’in-douze.
- D’autres manuscrits,,en nombre moindre, grecs,
- p.r7 - vue 13/88
-
-
-
- VIII
- latins et arabes, sur l’histoire des nations , les sciences morales anciennes , la médecine, ainsi que des ouvrages nouveaux en diverses langues vulgaires , peu intelligibles, tels que des romans , furent successivement publiés dans les mêmes quarante premières années de l’imprimerie , notamment à Venise, à Rome, à Paris et à Lyon.
- Ces résultats témoignaient de quelle avidité était saisi l’esprit humain, cherchant à pénétrer les mystères d’un monde qui lui était inconnu. Mais ce qui dut surtout causer de l’étonnement, ce fut de voir, dans ce concours d’auteurs, paraître Homère, imprimé en caractères grecs, puis avec des explications latines, franchissant, depuis Athènes, un intervalle de trois mille ans qui le séparait de l’Europe; Homère, le front ceint de la bandelette divine, seul attribut qui distingue le père des dieux de l’Olympe, car il en fut le créateur. Après cette citation, il serait inutile d’en faire d’autres pour démontrer l’activité qu’eut la presse presque à la naissance de l’imprimerie.
- Jusqu’à la fin de cette période, les caractères gothiques dont Gutenberg s’était servi restèrent en usage, excepté en Italie, où leur furent substitués, presque aussitôt, les caractères ronds ou romains plus corrects et qui devinrent de règle générale. Les Aides, à Venise, adoptèrent les lettres inclinées; mais les Allemands conservèrent et conservent encore , dans leurs impressions en idiôme allemand, les caractères gothiques primitifs que
- p.r8 - vue 14/88
-
-
-
- IX
- l'inventeur emprunta à leur écriture nationale. C’est ainsi qu’en même temps ils perpétuent le souvenir de leur compatriote et respectent les traditions de leurs ancêtres.
- Les universités, dont la création remonte aux xne et xme siècles, offraient le spectacle de grands établissements déserts et muets, pauvres de sciences, n’ayant pour soutiens que quelques hommes éminents qui s’y étaient acquis des réputations. A ces écoles immobiles , mais obéissant maintenant à l’impulsion donnée par la nouvelle découverte , il avait fallu une langue d’enseignement; elles avaient adopté chez nous une espèce de latin ,’ provenant tant du long séjour que les Romains avaient fait dans les Gaules, que de termes gaulois qui y étaient mêlés.
- La langue latine, proprement dite, était réservée aux séminaires et à quelques écoles peu connues , entretenues par les gouvernements , dont tous les actes étaient écrits en latin. L’imprimerie, cependant, ne tarda pas à faire naître l’idée d’introduire l’étude de cette langue dans des écoles publiques qui se formèrent et où des imprimés rudimentaires et autres livres en latin étaient répandus. On peut même s’étonner du succès que cet enseignement obtint, quand on considère qu’en moins de vingt années, y compris les dernières du xve siècle , la langue latine, sahs mélange d’aucun autre idiome, était devenue d’un usage fort ordinaire, ce dont nous citerons des preuves.
- p.r9 - vue 15/88
-
-
-
- Tout tend à prouver que les écoles dont nous parlons, et il est impossible qu'elles n’aient pas existé , furent l’origine de nos collèges. Dès lors on ne saurait se refuser à croire que des prêtres concoururent à leur formation , car aucune classe de la population laïque n’aurait fourni des hommes capables d’enseigner une langue dont l’étude , dans ses principes, n’était suivie que par les aspirants à l’état ecclésiastique de l’église romaine.
- Il est remarquable que les beaux-arts n’eurent point de moyen-âge. Ils traversèrent sans obstacle ces temps obscurs, ne ralentissant même pas leurs progrès do’nt ils léguèrent les témoignages aux siècles qui devaient suivre. Libre dans sa sphère , le génie créait, exécutait ou faisait exécuter, n’ayant point à soumettre sa pensée à d’autres inspirations que les siennes propres. La presse ne leur fut donc point utile, si ce n’est qu’elle divulgua, héritage de l’antiquité, des modèles à imiter ou à reproduire.
- La première moitié du xvie siècle vit éclore une foule de livres singuliers qui avaient déjà eu un commencement de publicité avant 1450. Je veux parler de ces romans mystérieux de chevalerie, de l’histoire des géants , des enchanteurs, des sorciers et sorcières, de la magie et autres sujets semblables, qui paraissent n’avoir été que des tâtonnements d’impression , racontant les croyances d’un temps que l’on espérait voir finir. On se trompait néanmoins; car de nouvelles fictions, plus merveilleuses encore, augmentèrent la vogue de tous ces écrits
- p.r10 - vue 16/88
-
-
-
- XI
- qui ne tombent pas toujours entre les mains de lecteurs capables de discerner l’illusion de la réalité.
- Dans le même temps, et comme par contraste de l’esprit humain, la mission que reçut la presse fut de publier les premiers traités des sciences modernes, physiques et naturelles, qui, il est vrai, firent quelques emprunts aux anciens, surtout aux Arabes, assez habiles pour s’être maintenus longtemps, en Espagne, à l’abri de la décadence qui frappait les autres peuples, ou loin de l’inertie dans laquelle ils étaient tenus. Ces nouvelles doctrines, ces ouvrages ex-'professo, dont les auteurs se faisaient connaître, prouvaient quelle grande révolution l’imprimerie opérait dans le domaine de l’intelligence positive. La publication s’en fit très-rapidement dans toutes les villes où existaient des presses, en Allemagne, en Suède, en Danemark, en Angleterre, en France, à Naples et ailleurs. Tous ces ouvrages étaient écrits en latin, ce qui justifie ce que j’ai dit, il n’ya qu’un instant, des progrès étonnants qu’avait fait l’étude de cette langue dans un petit nombre d’années, progrès d’ailleurs fort étendus , car ces livres avaient des lecteurs.
- Bientôt on sentit la nécessité d’établir des relations scientifiques entre tous les peuples qui inauguraient si unanimement les connaissances nouvelles, basées déjà sur l’expérience. Les sciences dues à l’imprimerie devaient se propager par l’imprimerie. Ce fut donc au moyen de la presse que des académies, dont l’Italie ( Bologne) donna
- p.r11 - vue 17/88
-
-
-
- XII
- l’exemple , furent créées dans tous les États , se communiquant réciproquement les résultats de leurs travaux et donnant aux faits nouveaux, acquis dans les sciences , toute l’authenticité désirable.
- Désormais tout sera exécuté de concert, car la communication des idées inspire des vues applicables aux besoins éprouvés d’où naissent des systèmes d’enseignement jusqu’alors inconnus. Les universités renoncent, dans plusieurs pays, à leur titre trop ambitieux et prennent celui de facultés ; d’autres facultés sont créées en divers lieux, et n’attendent, pour compléter leurs corrélations, qu’un intermédiaire qui les unît avec autorité les unes aux autres. Mais il semble que l’on ait voulu dès lors, en France, remplacer les universités par une école supérieure unique, le Collège de France, embrassant, comme aujourd’hui, mais avec moins de développement, l’universalité des connaissances humaines.
- Ce n’est guère qu’à la fin de la première moitié du xvie siècle que remonte en Europe la naissance des lettres modernes proprement dites : littérature en général, belles-lettres, hors l’histoire, qui a été de tous les temps. Avec la naissance de la littérature moderne, se confond la renaissance de la littérature antique. La presse exhuma les manuscrits des classiques grecs et latins, tant des poètes que des orateurs, des historiens et des créateurs des scènes antiques de théâtres , tragiques ou morales , que les Romains surtout accueillaient avec tant d’en-
- p.r12 - vue 18/88
-
-
-
- XIII
- thousiasme. Les chefs-d’œuvre de nos auteurs dramatiques dépassent peut-être en action les conceptions des anciens dont ils sont les imitateurs ; mais le prix attaché aux travaux identiques de leurs modèles ne saurait en être altéré. N’oublions pas, dans le nombre des conquêtes antiques que lit la presse, et qu’elle multiplia, de compter cette mythologie que nous comprenons si peu, que nous critiquons même, parce qu’elle nous parait ridicule et absurde dans plusieurs de ses parties; école, quoiqu’on en dise, à la fois de philosophie, de moralité et des passions humaines.
- Tous ces évènements littéraires s’accomplirent successivement depuis le milieu du xvie siècle jusqu’à la fin et un peu au-delà ; mais il serait impossible de les suivre passé 1550; car alors déjà la presse avait envahi tous les terrains, elle occupait tous les lieux.
- Les publications sur les sciences continuèrent à être en latin jusque fort avant dans le xviii* siècle, ce qui valut au latin le nom de langue des savants.
- Les lettres, au contraire, ne connurent que les langues nationales dans tous les pays. Elles s’étaient peu à peu perfectionnées par la facilité qu’offraient les sociétés savantes d’y apporter des corrections. La France donna un exemple du degré avancé de perfection où elle était parvenue, en publiant le Dictionnaire de VAcadémie Françaisemonument littéraire magnifique, rendu plus lucide par les étymologies, et qu’on a été surpris dernièrement
- p.r13 - vue 19/88
-
-
-
- XIV
- de ne plus voir reproduire, ou du moins pris pour règle, dans une nouvelle édition.
- Quelques auteurs allemands avaient essayé de créer une littérature moderne en latin, et des membres du clergé, même en France, avaient imité ces auteurs, prenant les sujets dont ils traitaient dans Thistoire sacrée. Les tentatives des uns et des autres restèrent sans succès.
- Des considérations qui précèdent, on peut conclure que , sans la découverte de Gutenberg, quatre nouveaux siècles d’ignorance seraient maintenant ajoutés aux siècles antérieurs, en nombre inconnu, dont le plus grand éclat, pris tous ensemble, distinguait ceux qu’on appelle le moyen-âge , d’où ce résultat certain : d’abord que nous parlerions encore, en général, moitié latin, moitié gaulois, et le reste de toutes sortes d’origines ; en second lieu, que, plongés dans les limbes, nulle nouvelle ne nous serait parvenue des sublimes conceptions de l’ancien temps ; enfin, que nous serions privés des heureuses découvertes modernes, scientifiques et industrielles, dues à la diffusion des idées , oeuvre de la presse, en même temps qu’elles sont pour notre époque une source de richesses et son illustration.
- Le moyen-âge aurait continué, ou du moins les probabilités ne sauraient être que pour un état peu différent.
- % Mais outre les sciences, les lettres et les industries en Europe , qui sont sa plus grande gloire, la presse s’étend aussi à des points de vue politiques,
- p.r14 - vue 20/88
-
-
-
- XV
- qu’il appartient aux publicistes de développer. Je dirai seulement qu’elle a rendu les gouvernements populaires ou nationaux.
- Elle est, dit-on ,, un puissant instrument de civilisation. Oui, sans doute. Malheureusement il est à regretter que les trois quarts des habitants de la terre en attendent encore les effets. Qu’a-t-on fait, sous ce rapport, pour les peuples incivilisés qui avoisinent les États-Unis d’Amérique, d’autres républiques ou des royaumes de ce continent? Notre vieux monde lui-même n’est-il pas encore neuf et brut dans de vastes contrées habitées par des peuples qui ne diffèrent que par des nuances de ceux d’au-delà de l’Atlantique? Toujours l’homme instinct, abandonné à ses penchants, aux entraînements vicieux nés de l’ignorance.
- D’autre part les vaisseaux du capitaine Cook et de La Pérouse ont abordé, dans les mers du sud, à des îles grandes comme des continents, dont les naturels, point nègres, d’une organisation d’élite dans plusieurs, sont dans toutes doués d’une intelligence remarquable. Tous ont le même idiôme ou à très-peu de différence près. Est-ce qu’il est impossible de le traduire en langue régulière et d’abord de leur donner un alphabet? Ils s’empressent auprès des européens pour leur offrir des productions de leur sol, et ils en reçoivent, en échange, des verroteries et autres pareilles bagatelles, dont ils se parent. Au lieu de les entretenir dans ces coutumes qu’on ne peut qualifier que d’enfantillages, et en
- p.r15 - vue 21/88
-
-
-
- XVI
- effet les navigateurs les appellent des peuples enfants, ne vaudrait-il pas mieux répandre parmi eux, avec quelque chose d’utile à la vie, des milliers de planches coloriées, répétant leur alphabet, ayant surtout pour but de représenter par des figures quelques-uns de nos usages, notre agriculture ou horticulture, nos constructions, les lieux de nos demeures, outre quelques dessins des costumes européens ?
- On doit espérer que les nations qui jouissent des bienfaits de la presse, s’efforceront d’appeler à elles des peuples trop légèrement crus barbares ou sauvages. Si parmi ces peuples il existe quelques races dont le sort trop rigoureux ne laisse pas entrevoir actuellement la possibilité de leur assigner un rang dans l’échelle de la civilisation , il n’en est pas de même de ceux qui ont fait, comme nous venons de le dire, les premiers pas dans cette voie , en cherchant à se rallier aux Européens et à s’en faire des amis, quoiqu’ils ignorent complètement quel prix auraient pour eux les relations qu’ils semblent désireux de voir s’établir.
- p.r16 - vue 22/88
-
-
-
- ESQUISSE HISTORIQUE
- DE
- GUTENBERG
- 1.
- SES PREMIERS TRAVAUX A MAYENCE.
- Jean Gutenberg , nom sous lequel l’inventeur de l’imprimerie est généralement connu , naquit à Mayence, vers 1400. Dans ce temps, les noms de famille n’étaient pas strictement conservés. Son père portait celui de Friele Gensfleich, venant d’une terre qui lui appartenait, et sa mère, Else Gutenberg , tirait également ce nom d’un autre bien dont elle était propriétaire. Dans ses actes publics, Jean prenait le nom de son père et signait Henne Gens-
- p.n.n. - vue 23/88
-
-
-
- fleich. Mais, soit à cause de quelque usage du temps, qui aurait autorisé la mère à donner son nom à Jean, soit parce que la propriété appelée Gutenberg lui eut été réservée, ses compatriotes ne l’appelaient pas autrement, et il finit par s’y habituer, tout en conservant le nom de son père. Il ajoutait même, comme ii^uit, un autre nom à sa signature : Hernie Gensfleich Sorgenloch, Ce dernier était peut-être un nom généalogique négligé par le père.
- Mayence, ville libre des bords du Rhin, avait emprunté à Rome la distinction de ses habitants en deux classes: celle des patriciens, que l’on voulut bien , par convention , appeler nobles ; et celle des plébéiens ; mais ces derniers n’étaient plus, comme le peuple romain , soumis à des possesseurs de titres héréditaires. Cette espèce de noblesse, de si futiles raisons d’origine, était alors fort commune en Allemagne ; on pourrait même encore , aujourd’hui, en retrouver plus que des traces.
- Quoiqu’il en soit, le père et la mère de Gutenberg étaient de familles dites patriciennes, de la ville libre de Mayence : c’était tout. Quelle éducation donnèrent-ils à leur fils ? On manque de renseignements à cet égard ; mais il est possible d’y suppléer, en se rappelant ce qui existait, sans aucun doute alors, sous un autre nom peut-être, et qu’on a vu depuis se perpétuer : je veux parler des frères de la Doctrine Chrétienne, qui instruisaient la jeunesse dans les lieux où ils la réunissaient à défaut d’école publique. Ces frères, tenant par
- p.4 - vue 24/88
-
-
-
- — 5 —
- leur costume, qui est encore aujourd’hui le même que celui qu’ils avaient au moyen-âge , tenant , dis-je , à quelque chose d’une institution ecclésiastique , rappellent en outre que le clergé, qui en avait la direction, a toujours cherché à donner au peuple une certaine instruction, nécessaire à la connaissance des dogmes de l’Eglise, et si, malgré ces efforts, le peuple est resté ignorant, c’est à l’insouciance des parents que la cause doit en être attribuée.
- Un autre usage du moyen-âge, dont le but était le même, qui a traversé tous les temps, jusqu’à la révolution française , nous montre encore le clergé prenant une part plus directe à l’instruction publique. Les couvents en étaient le théâtre -, ils avaient, dans leur intérieur, des salles d’étude où étaient admis les jeunes gens des familles les plus distinguées, sur la demande de leurs parents, auxquels des prêtres ou des diacres donnaient, à certaine heure du jour, des leçons sur des sujets plus variés et supérieurs à ceux de l’enseignement dont pouvaient être chargés les frères. Ce n’était même que de cette manière que les couvents trouvaient quelquefois l’occasion d’attirer à leur ordre des novices qui n’y étaient point prédisposés, et qu’ils gagnaient par de séduisantes promesses. Il dut en être de même des couvents de femmes, pour les jeunes filles des patriciens et des bourgeois aisés.
- Cet aperçu est applicable non - seulement à Mayence, mais aussi à toutes les grandes villes de l’Europe chrétienne.
- u
- p.5 - vue 25/88
-
-
-
- — 6
- Le jeune Gutenberg ne put donc manquer de recevoir une éducation aussi distinguée que le comportait le temps, et il est assez probable qu’il la dut aux leçons de quelque couvent. Cette idée est d’autant plus vraisemblable qu’il paraîtrait avoir dès-lors contracté, avec ses professeurs ou d’autres prêtres, des liaisons qui lui seraient devenues utiles plus tard, comme je le dirai.
- Ne se destinant pas à l’état ecclésiastique, il ne put se livrer que passagèrement à des études étrangères à la vie publique qu’il avait en vue. Déjà privé de son père, et ne pouvant, à l’âge de quinze ou seize ans qu’il avait atteint, compter plus longtemps sur la faible aisance de sa mère, il dut penser à pourvoir lui-même à son existence. Une ville telle que Mayence n’avait pas un état militaire brillant; cette carrière lui étant fermée, il jeta ses vues sur quelque profession de travail manuel. L’orfèvrerie était alors en grande réputation de célébrité, et il est possible qu’il s’y fût adonné s’il avait eu les moyens de se procurer les lingots d’or et d’argent indispensables comme fonds de première mise. A défaut des ressources qu’il eût fallu réaliser pour embrasser cet état, il choisit celui qui en était le plus voisin, la bijouterie, étendue à divers accessoires qui donnaient à celui qui exerçait cette profession le titre de bijoutier-lapidaire. Ce choix ne pouvait qu’être conforme à ses goûts; mais il l’était bien plus encore, comme nous le verrons, par une sorte de pressentiment, avec ce qu’il fit dans la suite.
- p.6 - vue 26/88
-
-
-
- •
- Un tel bijoutier, en évidence dans une grande ville, auquel le jeune homme dut s’adresser pour entrer chez lui en apprentissage, ne pouvait manquer d’avoir en magasin , outre des parures ou ornements en pierreries, d’autres ouvrages curieux par leur richesse et le fini du travail, tels que des médaillons, des glaces de Venise encadrées et ornées de diverses figures, des tableaux , des gravures sur bois, alors fort répandues, et peut-être les planches mêmes, déjà gravées en relief et qui n’attendaient que la couche d’encre et la pression pour qu’on en tirât des estampes. Le jeune homme, ayant tous ces objets devant les yeux, préparé à entreprendre des travaux délicats, se sentant de l’adresse dans la main, arrêta plus particulièrement son attention sur les planches gravées. Etait-il encore conduit dans cet examen par une disposition naturelle? On ne saurait le dire j mais ce qu’il y a de certain , c’est qu’il le fit. Le résultat fut qu’il prit tout-à-coup la résolution de graver lui-même une planche unie, qu’il se procura ; il se procura aussi tous les instruments nécessaires, et au lieu de graver des arabesques, des fleurs ou des vues pittoresques , il grava des lettres dont il fit le cadre de ses premières épreuves d’imprimerie. Il est sans vraisemblance qu’il emprunta cette idée à quelque autre qui aurait pu l’avoir comme lui ; elle se présenta à son esprit tout naturellement. Seulement les sujets imprimés durent lui être suggérés par les mœurs du temps, et ce fut d’abord à de courtes prières ou à de petits discours religieux qu’il se borna.
- p.7 - vue 27/88
-
-
-
- — 8 —
- Mais on serait dans l’erreur si l’on pensait qu’une pareille révolution s’opéra en lui d’un jour à l’autre, changeant subitement ses habitudes. Ce ne fut qu'après y avoir pensé longtemps, qu’après de petits essais plus ou moins encourageants , qu’il crut pouvoir compter sur un succès. C’était en secret, chez lui et dans ses moments de loisir, qu’il ajoutait successivement quelques reliefs de plus à sa planche. Dans ces entrefaites, il allait de temps en temps voir sa sœur Hebele, religieuse au couvent de Sainte-Glaire , à Mayence, à laquelle il disait, pour la rassurer, car elle concevait de l’inquiétude sur son sort à venir , qu’il serait bientôt riche. Ces paroles témoignaient de l’espoir qu’il fondait sur le produit de ses imprimés, évitant de s’expliquer davantage, parce que son opération , certaine à ses yeux, ne lui en paraissait pas moins devoir être tenue secrète.
- La presse à gravures, dont il se servait, n’éveilla aucun soupçon : elle était connue et il put la faire établir chez lui sans laisser en aucune façon entrevoir à quoi il la destinait. Il en tira des feuillets imitant parfaitement l’écriture, en nombre proportionné à la vogue qu’il croyait pouvoir leur prédire, et les répandit dans le public par les marchands de ce genre d’industrie. Mais le secret du procédé ne suffit pas pour mettre l’auteur de ces écrits à couvert de tout risque ; il ne tarda pas à être connu, et le soupçon de recourir à des moyens anti-chrétiens, de s’entendre avec les esprits infernaux pour se procurer des écritures qui ne pouvaient provenir
- p.8 - vue 28/88
-
-
-
- — 9 —
- du travail d’une seule main, se répandit contre lui parmi le peuple. Il fallut se hâter de retirer tous ces témoins, qui allaient servir de preuve à une accusation de sorcellerie, prête à éclater; on peut supposer que les prêtres, amis de Gutenberg, s’en mêlèrent, au moins pour calmer l’agitation populaire; et les feuillets magiques furent si bien recherchés et consumés par la flamme qu’on n’en retrouva pas un seul.
- Ce qui vient d’être dit, depuis le moment où j’ai montré Gutenberg occupé à graver en secret la planche fatale , n’est qu’entrevu et non consigné dans l’histoire; mais l’exactitude n’en est pas moins certaine, l’aveu même en est forcé; car ce qui est exposé constitue les antécédents de l’invention de l’imprimerie. On ne serait jamais admis à soutenir qu’elle ne fut pas d’abord un projet, qu’elle n’offrit pas ensuite des problèmes à résoudre, qu’elle n’exigea pas des essais répétés, suivis tantôt de succès, tantôt de revers. Ces faits, tout vagues qu’ils paraissent, sont notoirement historiques.
- Après la déception qui renversa ses espérances, Gutenberg se livra à d’autres réflexions, et chercha à découvrir dans quelle voie plus sûre il aurait à s’engager en reprenant ses travaux. Sans oublier que les familles titrées et les bourgeois, ceux-ci puissants par le nombre et leurs richesses, étaient en lutte permanente , il pensa qu’un ouvrier bijoutier , tel qu’il était, ne pouvait porter grand om-
- p.9 - vue 29/88
-
-
-
- 10 —
- brage aux bourgeois dont il s’était même rapproché en prenant l’état qu’il exerçait. D'ailleurs, il n’avait nulle envie, occupé de toute autre chose, de se mêler dans ces troubles qui n’étaient du reste point sérieux, et l’eussent-ils été, il s’en serait encore éloigné autant qu’il aurait pu, le sentiment qui le dominait ne s’accordant point avec les dispositions belliqueuses qu’on s’est plu à lui supposer. Si l’attrait pour les armes avait pu en faire un Dunois, il ne serait pas devenu imprimeur.
- Gutenberg jugea sainement de sa position 5 il vit qu’il lui serait impossible de réaliser son plan d’imprimerie, devant un peuple ignorant et superstitieux, qui le connaissait et qui avait les yeux fixés sur lui, guettant une nouvelle preuve de ses intelligences sataniques pour l’attaquer ouvertement. Il laissa s’apaiser les rumeurs dont il était l’objet, évita de se faire voir pendant quelque temps 5 puis, de sa pleine volonté, sans y être contraint par de prétendus adversaires, aujourd’hui vainqueurs et le lendemain vaincus, alternative toujours répétée sur la foi du premier témoin imaginaire, il quitta son pays et se rendit à Strasbourg, autre ville libre où il espérait poursuivre tranquillement un projet qu’il avait saisi avec trop d’ardeur pour qu’il put l’abandonner.
- p.10 - vue 30/88
-
-
-
- il.
- SES SECONDS TRAVAUX A STRASBOURG.
- Gutenberg avait vingt-trois à vingt-quatre ans quand il arriva dans cette ville. 11 s’y donna pour ce qu’il était, pour ce qu’il avait appris à être, c’est-à-dire bijoutier-lapidaire. S’il ne fit pas mettre son enseigne écrite en grosses lettres au-dessus de la porte ouvrant dans la rue de la maison où il se logea, il n’en exerça pas moins sa profession ; le talent qu’il y avait acquis était sa seule ressource, au moins apparente, et il devait en vivre. Ses ouvrages ne tardèrent pas à le mettre en réputation : il les vendait ou les faisait vendre. En un mot, c’était un habitant nouveau qui avait apporté son industrie dans une ville libre où les lois le rendaient indépendant.
- Néanmoins, il vivait très-retiré, se renfermait chez lui, et personne ne pénétrait dans l’intérieur de son atelier, qui était aussi sa chambre. Cette sorte de retraite solitaire fut bientôt remarquée et fit dire qu’étant continuellement occupé, il avait sans doute pour l'exécution de son travail des secrets
- p.11 - vue 31/88
-
-
-
- — 12 —
- qu’il ne voulait pas laisser deviner. Or, il faut savoir que cette époque était celle des secrets. Sous ce voile se cachait la moindre découverte que l’on faisait ou que l’on croyait faire, n’importe dans quelle partie des arts ou de l’industrie, et l’on comprend que plus on mettait de soins à soustraire la découverte aux regards curieux, plus elle était réputée merveilleuse. Des choses on passait aux individus. Pour être estimé habile ou savant, un homme devait avoir beaucoup de secrets. Les sciences n’existaient pas, si ce n’est la médecine dont chacun se mêlait et qui était accablée d’une immensité de secrets. On en fit plus tard un gros livre que l’impression intitula le Livre des secrets> pour ne point déroger à son origine.
- Gutenberg profita habilement de l’esprit du temps; il se laissa croire riche de secrets pour n’être point soupçonné de n’en avoir qu’un seul en vue. Sa première inspiration avait été de remplacer les manuscrits en conservant leur forme et l’aspect des lettres par des impressions sur des planches sculptées en relief, de manière que les manuscrits imités seraient devenus au moins aussi nombreux que les gravures. Mais le faible essai qu’il avait fait à Mayence et qui le rendait imitateur servile d’un procédé connu, le détourna de cette idée; il s’aperçut d’ailleurs qu’il lui faudrait les planches de toute une forêt pour imprimer des ouvrages un peu considérables, outre le temps que chaque feuille demanderait à un ouvrier pour en préparer la planche,
- p.12 - vue 32/88
-
-
-
- — 13
- de sorte qu’il lui eût fallu une armée de sculpteurs pour quelques manuscrits de cinq ou six cents pages, comme il s’en rencontrerait indubitablement.
- La réflexion que ne manqua pas d’amener la pensée qui venait de traverser son esprit, dut le rendre mécontent de lui-même, et il ne douta pas que s’il eût donné un commencement d’exécution à un aussi vaste projet, d’ailleurs sans autre attrait que celui de passer pour un habile imitateur, il se fût attiré un ridicule. Mais le génie sait prévoir un écart et s’en garder. Gutenberg, ayant devant lui un monde de difficultés, s’interrogea; il chercha longtemps, examina ce qu’il pourrait faire. Les jours, les mois, les années s’écoulaient; il cherchait toujours. Enfin, un beau matin il dut se dire :• Si j’avais des mots séparés les uns des autres, je saurais bien, en les rapprochant, en faire une planche sans la graver. Or, des mots aux lettres il n’y avait qu’un pas : il le fit. Le problème venait de recevoir sa solution.
- Cette solution consistait dans une révélation nouvelle, imprévue, savoir : qu’il n’avait point à imiter des écritures, mais bien à répéter, par le procédé de la composition , au moyen des lettres séparées encore inédites dont^il venait de sentir l’indispensable nécessité, les mots écrits qu’il soumettrait à l’action de sa presse, mots pouvant se décomposer et se recomposer à l’infini. Ainsi, sans autre secours que celui qu’il sut tirer des inductions les plus naturelles, et cette remarque
- p.13 - vue 33/88
-
-
-
- est incontestable, il posa les conditions qui constituent l’art typographique; il comprit tout d’abord cet art, comme nous le comprenons nous-mêmes, dans toute’ sa simplicité.
- Toutefois, l’inventeur n’avait qu’agité implicitement la question des caractères mobiles, qui restait vague. Il va maintenant, pour la résoudre, s’occuper de leur fabrication. Il paraissait assez rationnel, puisque les planches gravées en relief avaient servi de cadres aux impressions qu’il avait déjà effectuées, de penser que le bois pouvait convenir pour la composition des caractères mobiles. Il en confectionna donc lui-même, en bois, dans son atelier, en nombre proportionné à l’épreuve à laquelle il voulait les soumettre, usant de sa presse à gravures. Mais il se convainquit bientôt que des fragments de bois tels que ceux qu’il employait, quoique maintenus solidement en place, cédaient sous la pression et ne marquaient pas, ou marquaient mal. Il y renonça sur-le-champ pour ne plus y revenir. Ce fut une déception qui n’eut d’autre importance que l’insuccès d’un essai.
- Cependant, un archiviste de Strasbourg, paraissant à portée d’en être instruit, prétend qu’il existe des preuves d’impressions sur des caractères en bois, dont une, portant la date de 1438, serait plus particulièrement attribuée à Gutenberg. Il y a, dans cette assertion, une erreur que l’on peut combattre par deux raisons péremptoires : c’est d’abord que l’inventeur ne data jamais ses impressions, c’est
- p.14 - vue 34/88
-
-
-
- ensuite qu’à cette date il y avait longtemps qu’il ne songeait plus à ses caractères en bois. Si ces types ont été recueillis et mis en usage sous sa presse, ce fut à son insu. Néanmoins, la pièce probante, si elle existe, ne laisserait pas que d’être fort curieuse.
- Fabriquer des caractères mobiles résistants était une grande difficulté à vaincre. Heureusement l’industrie métallique réalisait des progrès ; les ouvrages en fer et même en fonte, c’est-à-dire un mélange de différents métaux opéré par la fusion, venaient après ceux de l’orfèvrerie pour la perfection du travail. Gutenberg lui-même était exercé à certains métaux, tels que l’or et l’argent, pour les soudures et les formes diverses qu’il leur donnait. Après quelques nouveaux essais, peu heureux, qu’il dut tenter en se servant de métaux non combinés, il se décida à n’employer que la fonte pour la confection de ses caractères mobiles. Mais il lui en fallait des milliers, et il était impossible qu’il les coulât dans son étroit laboratoire. Tout ce que l’on peut admettre, c’est qu’il en fit les modèles, confiant ensuite l’opération en grand à un fondeur habile qui ne manqua pas d’y apporter tous ses soins et ses talents, car c’était une œuvre nouvelle sur laquelle on n’avait à s’éclairer d’aucune expérience. L’histoire n’a pas conservé le nom de ce fondeur ; cependant il est à peu près certain qu’il se nommait Dünn, à la fois orfèvre et fondeur à Strasbourg. D’accord avec Gutenberg, qui avait deviné le procédé à suivre et
- qu’il indiqua, ces deux hommes convinreqÜE^gp
- 4' N.o' U°
- p.15 - vue 35/88
-
-
-
- se serviraient pour couler la fonte de matrices en plomb. Les types qu’ils obtinrent, quoique encore imparfaits, sans doute, suffirent néanmoins à de nombreuses impressions.
- Dans l’exposé des différentes parties du matériel d’imprimerie que Gutenberg avait à se procurer, nous devons indiquer maintenant la presse qu’il adopta définitivement ; ce fut la presse ancienne, celle dont il s’était déjà servi. La passion de l’invention n’allait pas chez lui au-delà d’une sage mesure, et, d’ailleurs, il avait à mettre d’accord ses propres ressources avec les dépenses qu’exigeaient successivement ses préparatifs. 11 se contenta donc de rendre plus forte sa presse légère, de donner à la pression une action plus énergique, proportionnée à la résistance et à la solidité des caractères. Ce fut, d’après les renseignements que l’on possède, un tourneur en bois et en métaux de Strasbourg, nommé Conrad Saspack, qui exécuta la correction qu’exigeait l’ancien travail et y fit les additions qui lui étaient demandées. Il demeurait au carrefour Mercier.
- Nous ne voulons pas trop insister sur les différents articles dont l’inventeur eut encore à se pourvoir ; il faut abandonner bien des choses à son propre discernement, et nous en remettre pour le reste à ce qu’il fit. Cependant, il est bon d’ajouter que l’encre d’imprimerie qu’il composa est restée la même : c’est celle dont on continue à se servir dans nos ateliers. La formule en est fort simple; elle consiste dans un mélange de noir de fuméè
- p.16 - vue 36/88
-
-
-
- et d’huile de graines de lin, que l’on fait réduire par l’ébullition jusqu’à consistance d’un vernis épais.
- Si nous suivons exactement Gutenberg dans tout ce qu’il fit, même dans les moindres choses, pourvu qu’elles eussent un but, nous y remarquons un ordre parfait. Rien ne s’exécute par bond; tout semble découler d’un même plan, bien conçu et bien médité. Il n’en est pas moins vrai pourtant qu’il n’arriva que peu à peu à réaliser ses vues ; mais il est vrai aussi, et nous en donnerons plus d’une nouvelle preuve, qu’il ne se découragea point : toujours laborieux, plein d’espoir, enivré d’orgueil et fier du succès dont il voyait chaque jour la certitude s’accroître.
- Il est bien certain qu’un caractère aussi décidé, aussi opiniâtre, porté irrésistiblement à terminer une entreprise longue et difficile, ne fut pas, comme on l’a supposé, accessible à la crainte de compromettre sa race, de déroger à sa noblesse par des travaux manuels, adoptant les uns, rejetant les autres , tandis qu’il est facile de voir qu’il s’abandonna indistinctement à tous avec délire.
- Je reviens sur ce sujet, parce qu’on insiste trop pour lui donner quelque vraisemblance, et je saisis, pour en parler une dernière fois, le moment où Gutenberg se montre le plus complètement en opposition avec ce que l’on dit de lui. Voici les titres que l’on peut revendiquer en se rendant son interprète, et auxquels nous ne voulons rien diminuer du prix qu’on serait porté à leur accorder.
- p.17 - vue 37/88
-
-
-
- — 18
- Quelques magistrats ,* membres du gouvernement de la ville libre de Mayence, eurent dans un temps la fantaisie, ayant dû cependant en référer à l’archevêque électeur, de mettre sur un pied de comparaison leur ville et l’antique Rome, comme nous l’avons déjà dit. Pour cela, ils crurent suffisant de se donner des patriciens : leur choix fut d’abord pour eux-mêmes, puis pour les leurs et leurs amis, à l’exclusion des autres citoyens. Le peuple comprenant mieux ce que veut dire nobles que patriciens, les fondateurs de l’ordre se rendirent au vœu prétendu du peuple. Cette noblesse n’eut pas d’autre lustre ; noblesse que le père de Gutenberg semble avoir répudiée, en laissant tomber dans l’oubli son nom de famille qu’elle devait perpétuer : noblesse qui a son analogue dans une province d’Espagne, le royaume de Léon, dont tous les habitants se disent nobles, prétendant tirer leurs titres du roi Pélage. Les Basques aussi sont nobles à peu près de la même façon.
- L’inventeur de l’imprimerie est trop illustre pour que l’on continue à le gratifier de ces futiles vanités qu’il aurait lui-même désavouées, s’il avait pu prévoir qu’il en serait un jour l’objet. Rendons-lui plus de justice en continuant à le suivre dans ses travaux.
- Ayant complété son appareil d’imprimerie, il chercha un emplacement propre à l’y déployer. Dans ses excursions hors des portes de Strasbourg, il avait aperçu un vaste bâtiment abandonné :
- p.18 - vue 38/88
-
-
-
- — 19 —
- c’était l’ancien couvent de Saint-Arbogaste, menaçant ruine. 11 obtint des autorités de la ville, sans doute après un arrangement auquel il dut souscrire, l’autorisation de s’y établir. Tout son matériel de travail et les différents objets accessoires dont il pouvait tirer parti, furent transportés dans sa nouvelle demeure, où il se rendit lui-même, abandonnant le logement qu’il occupait en ville.
- Quelques ouvriers lui étant nécessaires, il se les procura et commença immédiatement ses impressions.
- Quels sont les ouvrages qui sortirent de cette presse? On l’ignore, et je dirai plus bas comment on a pu l’ignorer.
- Dans ce moment, j’ai à faire une observation : c’est que, pour imprimer, il faut des manuscrits. Or, on sait que Gutenberg n’imprima guère que des sujets tirés des saintes écritures, ou ces écritures elles-mêmes, soit au couvent d’Arbogaste, soit plus tard à Mayence. Une exception est peut-être à faire, c’est celle du Catholicon de Janua, espèce de dictionnaire.
- J’ai indiqué quelques circonstances où tout faisait présumer qu’il avait contracté des liaisons avec des prêtres ou des diacres. Dans le moment où je reprends cette remarque, il y a à mes yeux plus qu’une probabilité, il y a certitude qu’il s’était ménagé des intelligences plus étroites dans l’intérieur des couvents, même avec les supérieurs des ordres religieux qui habitaient ées maisons. Les manuscrits
- p.19 - vue 39/88
-
-
-
- — 20
- dont je parle étaient les seuls qui pussent se trouver dans les villes autres que celles qui étaient les capitales de royaumes ou de puissants États. Sans être fort rares , ce n’était cependant à peu près que dans les bibliothèques des communautés religieuses qu’on put en rencontrer , et quoique les manuscrits en général fussent alors une branche de commerce très-active, tous étaient néanmoins fort chers, et Gutenberg manquait des moyens qu’il eût fallu pour se procurer, par cette voie, ceux qu’il mit sous sa presse. La conclusion de tout ceci est que les couvents lui en firent don, à la seule condition qu’il les leur rendrait en exemplaires imprimés.
- Cette explication ne répond pas seulement à la question des manuscrits gratuitement fournis ; elle fait comprendre aussi tout l’encouragement que le clergé donna, dès l’origine, à l’imprimerie, contribuant de cette manière, à détruire plus complètement les soupçons que le peuple conservait encore sur l’exécution magique de ce qu’on avait appelé un secret.
- A ces réflexions j’en ajouterai une autre, c’est qu’on ne trouve nulle part, dans la vie de Gutenberg, qu’il eût mérité le moindre témoignage d’intérêt des hommes revêtus de la plus haute autorité , membres du sénat, dans les deux villes libres auxquelles il a appartenu. Ils l’abandonnèrent au contraire, le livrèrent à toutes les chances du hazard qu’ils le supposaient courir, sans se faire aucune idée de l’importance de ses recherches. Les prêtres,
- p.20 - vue 40/88
-
-
-
- — 21 —
- plus éclairés , prévoyant le sort qu’il préparait au penchant naturel à leur caractère . d’exercer de l’empire sur l’esprit public , se montrèrent ses soutiens, furent ses protecteurs, d’où cette conséquence qu’ils durent être aussi ceux de son art.
- C’est qu’en effet, les gouvernements des états souverains , royaumes ou républiques , des pays où l’imprimerie devait, par des rapports de voisinage, se propager, n’y virent d’abord qu’un perfectionnement d’industrie, facilitant, sous une forme nouvelle , l’opération qui consistait à copier les manuscrits du commerce, les seuls ouvrages qu’ils pussent connaître. Ainsi considérée, la découverte qu’on leur annonçait ne leur parut qu’un procédé différent de calligraphie. Cette grave erreur se répandit dans le public, et on doit croire qu’elle y dura quelque temps, puisque des marchands, à Paris même, trompant la bonne foi des acheteurs, vendaient fort cher de véritables imprimés pour des manuscrits perfectionnés. Mais Louis XI comprit mieux la vérité du grand évènement ; il comprit quel secours il lui apportait pour l’accomplissement des vues qu’il méditait ou qu’il avait déjà exécutées; par ses ordres l’imprimerie fut bientôt naturalisée en France, encouragée particulièrement à Paris. A ses yeux, elle était un puissant auxiliaire du moyen le plus propre, ou plutôt ce moyen lui-même, à rallier a son gouvernement les peuples dispersés, à régler des prétentions que, dans ces temps agités, on voyait s’élever injustement et auxquelles il voulut poser
- in
- p.21 - vue 41/88
-
-
-
- 22
- des limites, tous antécédents imprévus de civilisation qui distinguèrent son règne.
- De leur côté, les membres de tous les ordres de l’église dans leur ensemble, autrement dit le clergé., considérés dans leurs positions respectives, particulièrement en France et en Italie, unis à la cour de Rome où le même évènement préoccupait les esprits, avaient suivi les progrès de l’invention, à laquelle quelques-uns d’entre eux , comme nous l’avons vu , avaient pris part dès l’origine. Remarquant l’indifférence que lui témoignaient partout les autorités civiles locales , l’abandon même dans lequel elles la laissaient, ils s’en emparèrent ; manquant de surveillance, ils la surveillèrent eux-mêmes et lui imprimèrent une direction. Ainsi s’établit, au xve siècle , sans opposition aucune , l’immixtion du clergé dans les destinées de la presse, continuant à la tenir en dépendance, tout en la couvrant de sa protection.
- Mais ces décisions, un peu précipitées, ne pouvaient effacer le souvenir de l’inventeur, que l’on savait s’être courageusement attaché à poursuivre une entreprise onéreuse, dont il avait seul supporté tout le poids, et aux époques où il aurait pu attendre les libéralités des protecteurs de son art, ou des gouvernements qui l’avaient institué dans leurs lois, le pauvre Gutenberg n’existait déjà plus.
- On a vu combien je me suis attaché à faire participer à l’invention, autant qu’il était possible, les choses qui existaient. Gutenberg a été quelquefois
- p.22 - vue 42/88
-
-
-
- 23 —
- deviné, mais nulle part on n’a eu occasion de lui prêter des refus , quand il a pu profiter de ce qu’on avait fait avant lui. Ainsi, pour le répéter, la presse industrielle ancienne est devenue la sienne par les modifications qu’il lui a fait subir. On tirait de la presse ancienne, sur papier ou sur vélin, des images coloriées ou à traits noirs , des gravures de toutes sortes de dessins, imprimées de même. Le nom du saint ou de la sainte, et l’indication des paysages ou des sujets dessinés avaient été compris dans le travail et étaient imprimés en même temps.
- Une composition de quelques lignes , souvent citée, et sur laquelle on fondait la prétention d’une invention, comprenait l’exposé de quelques devoirs que les séminaristes avaient à remplir, sous la direction de leurs supérieurs , à Harlem ; Koster , sacristain du séminaire, exécuta cette instruction, qui n’était qu’un nouvel échantillon d’un travail absolument semblable : Koster fut donc copiste, loin d’être inventeur, titre dont on a gratuitement surchargé son nom.
- Dans un ouvrage savant, sous le titre d’Essai sur la Typographiey publié il y a quelques années, comme extrait de Y Encyclopédie moderne, par M. Ambroise Firmin-Didot, qui en est à la fois l’auteur et l’imprimeur, sont répétés les différents procédés de xylographie dont je viens de dire quelques mots, outre une infinité d’autres, concernant la confection des lettres séparées dont on faisait quelquefois anciennement usage, outre encore l’art de graver et
- p.23 - vue 43/88
-
-
-
- — 24 —
- de frapper les médailles, tous détails fort étendus dans lesquels on trouve à peine quelque rapport avec l’imprimerie. A cette occasion , l’auteur cite un passage de Cicéron, portant : Que le monde ne peut pas être une combinaison due au hasard. Celui qui croirait cela possible, ajoute l’orateur romain , devrait donc croire aussi que les lettres de l’alphabet, multipliées par milliers et jetées confusément à terre, pourraient, en tombant, former des lignes qui reproduiraient les Annales d’Ennius : De Natura deor. Je reviendrai sur ce passage.
- Viennent ensuite , dans le livre que j’examine , les auteurs qui ont écrit sur l’origine de l’imprimerie 5 tous sont passés en revue, aucun n’est omis; et cependant, pour rendre justice au plus grand nombre, il faut avouer que s’ils se sont signalés de quelque manière, c’est surtout par des erreurs. Quant à quelques autres, dont les discussions plus spécieuses, toujours relatives à l’origine de l’imprimerie , sembleraient mériter un plus sérieux examen , on a à leur reprocher d’avoir arrangé, chacun à sa guise , et à des dates fort différentes, ce qu’ils ont dit au sujet de Gutenberg. Cet homme célèbre était le seul sur lequel il m’importait d’avoir des renseignements ; j’espérais en trouver dans quelques-uns des nombreux récits auxquels ont successivement donné lieu de pénibles recherches, consignées dans le livre précité ; mais mon espoir a été déçu, et la question est restée pour moi ce qu’elle était auparavant.
- L’ouvrage de M. Didot est un répertoire fort utile
- p.24 - vue 44/88
-
-
-
- 25 —
- des travaux et des documents qui ont constitué l’établissement de l’imprimerie, chez tous les peuples où elle a pu pénétrer; les succès de l’institution, chez les uns ou chez les autres, n’y sont point omis; les opinions sur diverses productions des premiers temps de la presse y sont discutées avec l’aide des lumières empruntées à des bibliographes experts en ces matières. L’histoire qu’on a entrepris de traiter est donc à peu près complète ; mais puisque , dans cette publication , l’inventeur demeure à l’état d’ingratitude où d’autres temps l’avaient fait apparaître, et puisque les auteurs cités laissent ignorer ce que fut Gutenberg, c’est à lui-même qu’il faut demander de faire connaître son histoire ; c’est lui qu’il faut consulter; ce sont ses actes qu’il faut suivre, comme j’ai commencé à le faire, après chacun des évènements qui attristèrent sa vie.
- Au reste, si MM. Didot pensent assurer les progrès de leur art par les caractères trop réduits de proportion qu’ils ont adoptés , je crois pouvoir dire qu’ils se trompent. En définitive , le but de l’imprimerie est la lecture des imprimés, qui doit être facile et rapide pour ceux qui ont à saisir d’un coup-d’œil l’ensemble d’une description quelle qu’elle soit ; qui doit aussi être toujours facile et ne jamais fatiguer l’attention pour tous les autres lecteurs. Or, on peut porter défi au lynx le plus intrépide , de lire de suite et sans s’arrêter , quatre pages du livre dont je viens de me rendre compte , en ce qui concerne le sujet que je traite.
- p.25 - vue 45/88
-
-
-
- 26 —
- Mais j’ai à faire sur les lettres mobiles une citation analogue à celle qui précède ; la voici :
- « Il serait aussi impossible au plus expert de » s’attribuer un vers d’Homère, qu’il serait éton-» nant que les lettres qui le composent, séparées » les unes des autres et jetées au hasard sur un » tapis, s’arrangeassent entre elles de façon à » reproduire ce vers (1) ».
- Si un génie comparable à celui de Gutenberg eût entendu prononcer ces paroles , ou seulement si on lui en eût fait le récit, il y eût vu autre chose que ce qu’il y avait dans les milliers de lettres séparées dont la citation est rapportée plus haut, lettres mises en comparaison de l’immensité divine : il y eût vu un indice certain, une règle à suivre pour arriver à la composition d’une ligne reproduisant une pensée nouvelle, et il est peu douteux que l’imprimerie daterait du même temps. Mais il fallut attendre encore quinze siècles pour que l’inspiration d’en doter le monde se présentât à l’esprit de celui qui ne sut pas qu’elle avait été entrevue dans l’antiquité.
- Au point où est parvenue cette histoire, nous avons à faire une déclaration presque solennelle ; c’est qu’il semble qu’à l’avenir, toute divergence d’opinion entre les écrivains , sur le lieu auquel se
- ' (1) Cette idée est également ancienne et parait être de la même source que la première; car autant que je puisse m’en souvenir, c’est dans une lettre de Cicéron que je l’ai lue, sans m’y être beaucoup arrêté, ne pensant pas alors que je serais un jour en position de prendre la défense de Gutenberg contre des attaques qui lui disputent la gloire d’avoir été le seul auteur de sa découverte. La signification latine est: prendre , voler, ARRACHER, eripere, un vers d'Homère. Je l’ai rendue par s’attribuer.
- p.26 - vue 46/88
-
-
-
- 27
- rapporte l’origine de l’imprimerie , est devenue impossible. Ce lieu est réellement Strasbourg , où l’inventeur arriva ne possédant encore que les préliminaires du sujet qui occupait sa pensée. Les travaux auxquels il se livra durent être immenses , tantôt accompagnés de charmes, quand il croyait en apercevoir le terme , et tantôt aussi suivis des tourments de l’insuccès. Il leur sacrifia son repos, ses veilles, ses dernières ressources, le peu d’argent dont sa mère pouvait disposer et qu’elle lui envoyait. Tous ces efforts eurent pour résultat l’établissement de son imprimerie, complètement organisée, comme je l’ai, dit, au couvent désert d’Arbogaste. Là, il se trouva épuisé; mais riche de sa presse, qui lui appartenait y il prit le parti, pour la mettre en activité, de recourir à l’assistance d’une association.
- Ce fut en 1436 que cette société se forma entre Cutenberg et trois bourgeois de Strasbourg, nommés André Dritzehn , chez lequel il avait eu sa demeure, Jean Riff et André Heilmann. Les avantages qui leur étaient promis consistaient en des secrets importants dont ils auraient connaissance, car c’était toujours à cet article qu’il fallait en revenir, outre les bénéfices que l’on pourrait tirer de l’imprimerie et qui seraient partagés selon le droit de chacun. Ce langage était sincère, et si les ’ revenus de l’imprimerie étaient encore un peu problématiques, il y avait cependant pour l’établissement , monté sur le pied où il se trouvait, certitude de prospérité dans un temps prochain.
- «
- p.27 - vue 47/88
-
-
-
- Dritzehn était le principal sociétaire et le plus à son aise ; il fit l’avance des fonds nécessaires à la continuation des travaux. Mais il vint à mourir quand les choses en étaient encore sans résultat satisfaisant. Son frère, Nicolas Dritzehn, prétendit qu’il avait le droit de le remplacer dans l’association. Or, celui-ci, tout porte à le croire, était un homme avide, n’ayant d’autre but que de participer aux avantages, sans concourir aux charges que chacun s’imposait. II se montra exigeant, demanda tout d’abord à connaître des secrets qu’il croyait merveilleux et qui n’existaient point, voulut tout savoir, calculant les gains qu’il pourrait faire 5 et quand, après toutes ces informations, il s’aperçut qu’il n’y avait qu’une imprimerie à entretenir en activité, il entra en colère, ameuta contre Gutenberg les héritiers du défunt, leur insinuant la pensée qu’il avait le dessein de les frustrer de leur héritage. Tous alors, de concert avec lui, firent signifier au débiteur qu’ils voulaient rentrer immédiatement dans les avances qui avaient été faites par leur parent, et pour l’y contraindre, l’entraînèrent dans un procès.
- Un homme de la trempe de Gutenberg ne nie pas ses dettes. Il comparut devant le tribunal, n’employa aucun moyen de défense, laissa aux juges et à l’auditoire toute la liberté de leur opinion. S’étonner aujourd’hui d’un silence aussi absolu , ce serait méconnaître la fierté de ce caractère. Descendre jusqu’à se justifier de l’intention odieuse
- p.28 - vue 48/88
-
-
-
- — 29 —
- dont il était accusé, de violer à son profit un droit sacré d’héritage, eût été, à ses yeux, faire supposer qu’il aurait pu s’en rendre coupable.
- L’issue de ce procès était prévue bien à l’avance; il le perdit et fut condamné à payer une somme dont le taux est resté ignoré. La sentence prononcée contre lui fut empreinte d’une telle iniquité, que les juges, forcés de s’en faire à eux-mêmes l’aveu, résolurent de la faire disparaître, de même que toutes les pièces de la procédure, dont aucune, du moins ostensiblement, ne fut conservée dans les archives judiciaires. On avait même voulu jeter un voile sur le fond et sur tous les incidents de ce procès scandaleux ; mais on n’y est pas parvenu : l’histoire, les chroniques et les traditions s’en étaient secrètement déjà emparées.
- Le condamné fut poursuivi sans pitié par les créanciers, qui voulurent le contraindre à payer une grosse somme qu’il n’avait pas. Il semblerait que dans ce temps une association n’était point un engagement, puisque les héritiers purent renier la parole de leur père et faire condamner le co-associé qui y avait cru. Cette double conséquence est celle que le jugement du tribunal de Strasbourg aurait consacrée. Une association de ce temps aurait, en outre, pour conclusion apparente, que les associés n’étaient solidaires les uns des autres que dans les cas où des profits seraient à partager, et non dans ceux où il y aurait répartition des charges. Il a en effet suffi à Riff et à Heilmann, autres asso-
- p.29 - vue 49/88
-
-
-
- — 30 —
- ciés, 'd’abandonner Gutenberg dans sa détresse, sans en rien réclamer, pour se croire dégagés de la parole qu’il en avait reçue.
- Les créanciers, ne recevant pas la somme que le tribunal avait fixée comme leur étant due, ce qui n’était pas pour eux un sujet d’étonnement, s’emparèrent , dans les formes judiciaires voulues, de tout ce que le débiteur avait au couvent d’Arbogaste, c’est-à-dire de son imprimerie, telle qu’elle se constituait, et de tous les objets lui appartenant, que l’on put saisir pour en réaliser la valeur dans les ventes qui en seraient faites. Mais une imprimerie ne se vend pas aussi facilement qu’un meuble, et cependant celle-ci trouva presque aussitôt un acquéreur dans un individu qui avait eu quelque emploi à l’imprimerie, ou du moins qui y aurait été reçu familièrement et initié aux procédés de l’art. 11 se nommait Mentel, et nous ne tarderons pas à voir en lui ce que l’audace peut avoir de succès sur l’esprit public, quand d’injustes préventions s’y sont introduites. « C’est ainsi, dit M. de Lamar—^ » tine, que Christophe Colomb revint enchaîné » sur son propre vaisseau , par ses équipages , à « qui il avait livré un nouveau monde (1). »
- Avant d’entrer dans d’autres détails, je reviendrai sur ce que j’ai dit plus haut, qu’il était possible de savoir comment les premières impressions de Gutenberg avaient pu être ignorées. C’est qu’en
- (1) Le Civilisateur, art. Gutenberg.
- p.30 - vue 50/88
-
-
-
- — 31
- effet, toutes celles dont le placement n’avait pas encore été fait étaient restées à l’imprimerie d’Ar-bogaste , et changèrent ainsi de nom d’auteur, car Mentel se les attribua. Cela était d’autant plus facile que , dans l’origine , on ne tirait pas les impressions par centaines d’exemplaires. Tous ces volumes, confondus avec ceux qui les suivirent, sont connus en bibliographie sous ce nom qui leur est commun : les impressions de Strasbourg.
- Gutenberg, chassé de son imprimerie, n’eut plus à y revenir , et on n’en dit plus rien : l’astre voilé avait disparu sous l’éclat de son satellite. Rentré en ville, il prit un logement dans la maison de Thiergarten, près la cathédrale. Quelles furent ses occupations dans cette maison? Il y reprit peut-être sa bijouterie et y essaya encore quelques procédés typographiques; mais on ne fera jamais croire à personne , quoiqu’on l’ait publié, qu’il y établit une imprimerie secondaire , comme par compensation de celle qu’il avait perdue. Cette supposition est injurieuse en ce qu’elle fait descendre à un rang inférieur un homme incapable de se dégrader. Il paraît qu’en l’imaginant on a eu pour but d’atténuer les torts qu’on lui a faits de toutes parts dans cette ville, et de les laisser sous le doute, puisqu’il continua à y demeurer. Ce n’est pas que , soutenu par une grande patience, les regrets qu’il ressentait de ses pertes, l’espoir, bien vague pourtant, de réparer les désastres qui l’accablaient, ne le préoccupassent sérieusement. Ses vues le portaient en effet à l’éta-
- p.31 - vue 51/88
-
-
-
- — 32 —
- blissement d’une nouvelle presse, à la réédification, dans un local convenable, de celle qui lui avait coûté tant de travaux et de sacrifices. Il s’adressa donc aux habitants qui étaient le plus en état de lui en fournir les secours , mais aucun d’eux ne lui vint en aide ; riches ou pauvres grossirent la masse des indifférents , à laquelle se liguèrent ses ennemis déclarés , et tous ensemble furent comme d’avis que le fugitif de Mayence n’était plus parmi eux qu’un étranger devenu importun, et qu’il avait atteint le terme de l’hospitalité.
- Cette nouvelle sentence, que nous supposons fictivement avoir été prononcée dans une assemblée qui aurait été tenue, mais en réalité d’un aveu unanime, portait signification à Gutenberg d’une proscripion qu’il devait subir. Pourquoi n’en avoir depuis pas fait un aveu de réprobation ? Pourquoi vouloir encore aujourd’hui, vous auteurs, après quatre siècles, essayer de justifier ceux qui n’épargnèrent ni les rigueurs, ni les durs traitements à l’unique célébrité du temps, méconnue par eux , ses contemporains, mais à laquelle seule fut confiée la mission de votre régénération, ce que vous n’ignorez pas.
- Par contre, n’aurait-on pas à me faire à moi-même le reproche de revenir inutilement sur des torts que j’exagère , dira-t-on peut-être, ou du moins qui ne peuvent plus être réparés ? Ma réponse serait que , dans le cas où quelque exagération aurait pu me séduire, elle ne serait pas une faute
- p.32 - vue 52/88
-
-
-
- — 33 —
- \
- comparable à la dissimulation. C’est parce qu’on n’a pas fait connaître ces torts, que Gutenberg est resté lui - même inconnu, et c’est encore pourquoi j’ai voulu esquisser son histoire, car je le retirais alors de l’ombre dont on semblait l’avoir enveloppé à dessein. D’ailleurs il s’agit d’un homme que l’on me permettra, je l’espère, de révérer, auquel je dois d’exposer, malgré le regret que j’en éprouve, les situations dont il eut à souf-rir, fondé sur ces paroles de Térence : Humant nihû à me altenum pulo.
- Pour plus de justification de la tâche que je m’impose, je crois devoir aussi citer quelques-uns des actes les plus intimes de Gutenberg , ceux qui émanent des principes qui constituent l’homme moral, et sur lesquels, par cette raison, on parvient facilement à le pénétrer. De ce nombre sont la franchise qui était dans son témoignage de confiance et qu’il ne sut jamais déguiser : la fidélité qu’il apporta dans ses engagements , qu’il ne dépendit pas de lui de toujours remplir ; ses promesses sérieuses faites avec bonne foi ; sa parole donnée invariable; sa probité qui peut être mise en contraste avec les calculs de l’accusation dirigée contre lui. Ces quelques lignes sont l’expression d’une étude à laquelle je me suis appliqué. Je ferai remarquer en outre qu’une candeur naturelle régnait dans tout son être, dans son attitude toujours calme, dans ses réponses naïves aux plus instantes questions, et jusque dans ses mouvements les plus ordinaires, aucun
- p.33 - vue 53/88
-
-
-
- — 34 —
- d’eux, marqué d’impatience ou d’humeur , ne lui ayant jamais été reproché.
- A ces qualités j’en ajouterai une autre qui leur donne à toutes plus de prix encore ; je veux parler de l’abnégation qui lui était si familière et dont il donna tant d’exemples, s’oubliant toujours, qu’on aurait pu l’appeler chez lui une vertu d’habitude.
- Tout ce que je dis de Gutenberg, je le pense; jp n’ai nulle envie de tracer le portrait fantastique d’un héros imaginaire, que je réussirais mal à célébrer. Ma conviction est entière, et j’espère même la porter dans les esprits qui pourraient être disposés à croire que je me trompe. Non, je ne me trompe point ; ce n’est pas ma faute si jusqu’à présent cet homme extraordinaire n’a pas été deviné.
- Mais à quoi lui servirent les titres que je relate et qui n’étaient cependant point ignorés ? En fut-il moins pressé par le besoin où le jeta l’arrêt d’un tribilnal inexomble? moins brisé dans sa carrière qui lui ouvrait un si vaste champ? Reçut-il dans son isolement, au moins en preuve de quelque intérêt qu’eût inspiré sa position , les témoignages d’une sympathique générosité ? Non , c’était, disait-on , un exilé qui déplorait son infortune, se rappelant des succès naguère certains et maintenant évanouis: on passait.
- Trahi, ruiné, sans ressource, repoussé par ceux en qui il avait conservé un restant d’espoir, mais se raidissant contre les coups du sort qui 11e pou-
- p.34 - vue 54/88
-
-
-
- 35 —
- vaient égaler son courage, devant chercher ailleurs un asile, il se retira, sortit des murs de Strasbourg, admirable dans sa résignation et sans proférer une seule plainte.
- Les portes de la ville furent fermées sur lui ; et, dans l’intérieur, les spoliateurs se félicitèrent entre eux de leur triomphe. Plus d’inquiétude, dirent-ils; les secrets qu’avait prétendu nous apporter un Mayençais étaient les nôtres. C’est nous qui avons inventé l’imprimerie, c’est moi Mentel qui en suis le héros. Et Mentel, déjà riche des dépouilles de son bienfaiteur, voulut encore lui ravir et son nom et sa gloire. La ville entière, répondant par des fêtes à l’appel du nouveau génie qui venait de lui apparaître, le proclama l’inventeur de l’art qui allait faire retentir le nom de Strasbourg dans tout le monde connu. Le peuple, toujours plein d’enthousiasme dans les grandes cérémonies, éleva le célèbre inventeur jusqu’aux nues, qu’il devait atteindre dans toutes les régions du globe. Malheureusement pour l’idole, son hippogriffe ne voulut la porter ni si haut, ni en tant de lieux éloignés; il fit un écart et la rejeta dans la place d’où elle ne sortit point.
- P
- p.35 - vue 55/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 56/88
-
-
-
- III.
- SES TROISIÈMES TRAVAUX DE RETOUR A MAYENCE,
- On n’est pas d’accord sur la date du retour de Gutenberg dans son pays ; elle varie de 1443 à 1446. Un petit calcul de probabilité peut éclaircir cette différence. Le procès de Strasbourg ayant eu lieu en 1439 , les conditions imposées par le jugement auront pu entraîner du retard dans leur exécution , et d’ailleurs l’exilé avait sans doute à s’acquitter de divers engagements qui demandèrent eux-mêmes du temps ; en outre les démarches qu’il fit dans l’espoir de parvenir à rouvrir une nouvelle imprimerie, contribuèrent encore au retard qu’il mit à quitter la ville, et il aura pu ainsi être conduit jusqu’à 1443, qui est l’époque la plus probable de son départ. Elle est d’ailleurs conforme à l’opinion de plusieurs personnes qui se sont particulièrement occupées de ces dates , et qui ont reconnu que le séjour qu’avait fait Gutenberg à Strasbourg ne s’était pas prolongé au delà de dix-neuf ans.
- iv
- p.n.n. - vue 57/88
-
-
-
- ~ 38 —
- Quant à là date de 1446, il est impossible de l’admettre; elle paraîtrait avoir été prise pour la faire cadrer avec la supposition également inadmis, sible d’une petite imprimerie qu’il aurait établie dans son logement.
- A son arrivée à Mayence, il ne trouva plus trace des dissensions qui avaient existé entre les prétendus nobles et les bourgeois ; une décision de l’autorité gouvernementale, mieux inspirée tardivement, portant que tous les habitants, sans distinction , étaient égaux en droit, avait suffi pour apaiser ces troubles, — prélude du triomphe d’un principe obtenu de vive force , dans les révolutions qui agitèrent le monde , trois siècles plus tard.
- De nouveaux incidents, qui tournèrent encore à son détriment, attendaient Gutenberg dans le lieu de sa naissance. Il n’avait toutefois plus à craindre de dangereux desseins du peuple, qui paraissait désabusé de sa croyance à la magie, non qu’en son absence ces hommes soupçonneux fussent devenus des philosophes; mais ils ne nourrissaient du moins plus aucun sentiment hostile à leur compatriote. Pendant sept ans, à peu près, il s’occupa de l’établissement d’une nouvelle presse, en réunit tous les matériaux, les essaya, en tira même quelques impressions, se confiant dans un succès que nulle entrave imprévue ne devait, pensait-il, arrêter. L’épreuve qu’il avait faite de la fausse assistance des associations, dont les vues s’étaient bornées au calcul de leurs intérêts propres, lui fit prendre la
- p.38 - vue 58/88
-
-
-
- — 39 —
- résolution de paraître seul dans une nouvelle entreprise , dont il annonça le but dégagé de l’attrait mystérieux d’une révélation de secrets ; en un mot c’était une imprimerie à peu près semblable à celle qu’il avait organisée à Strasbourg, qu’il projetait d’établir à Mayence.
- Mais cette fois encore il avait besoin de secours, et quelle que fut la forme qu’il adoptât dans la négociation d’un emprunt, c’était toujours une sorte d’association, puisqu’il était obligé d’exposer à un étranger quelles étaient ses ressources, et à quel emploi il destinait les avances qu’il demandait. Quoi qu’il en soit, il crut éviter les chances qu’il redoutait en imaginant un biais qui consisterait à s’avouer débiteur par traité. En 1450 donc, il conclut avec Jean Fust, riche orfèvre de Mayence, un traité par lequel celui-ci s’engageait à fournir l’argent nécessaire à l’établissement de l’imprimerie, à des conditions stipulées dans le contrat, lesquelles lui réservaient, apparemment, pour garantie, un droit de recours sur l’imprimerie même. Gutenberg apporta tout le matériel qu’il possédait dans son nouvel atelier et y fit fonctionner sa presse.
- L’inventeur va maintenant, sans le savoir, faire lui-même le premier pas dans la voie qui le conduira à sa seconde ruine; nous verrons bientôt que celle-ci sera aussi complète que la première. La cause de cette catastrophe fut l’introduçtion , à titre d’aide, dans son atelier, à laquelle il consentit, de Pierre SchœfFer, gendre de Fust, proposé par son beau-
- p.39 - vue 59/88
-
-
-
- — 40 —
- père. Il n’était, à la vérité, guère possible de s’opposer à une admission qui avait pour elle le désir de l’orfèvre financier. Schœffer avait exercé à Paris, et il paraît avec quelque distinction , l’industrie de ealli-graphe ou de copiste et marchand de manuscrits anciens. Il avait, en outre, acquis dans celte ville des notions sur le travail des métaux, en fréquentant les ateliers de ce genre, dans lesquels il se ménageait des entretiens avec les ouvriers, se mêlant même à leurs travaux. Après avoir examiné les caractères dont se servait Gutenberg , il lui fit part d’une fabrication d’objets analogues, qui était en usage à Paris, et qui consistait à couler la fonte dans des matrices en cuivre , procédé qui donnerait aux types une précision et une régularité parfaites. Il offrit d’en fabriquer lui-même de cette manière , pour l’atelier, assuré qu’il était du succès de son opération.
- Tout cela était fort accommodant et de bonne apparence ; le confiant Gutenberg souscrivit à tout ce qu’on lui demandait, avec d’autant plus d’empressement qu’il se proposait de substituer d’autres matrices à celles en plomb, qu’il avait reconnu être défectueuses, et bientôt après il eut pour continuer ses impressions les nouveaux caractères.
- Ses procédés typographiques étaient connus depuis plus de dix ans, car des révélations en avaient été faites partout, sa découverte était même devenue à peu près publique. Néanmoins l’orfèvre et son gendre affectaient de se rendre témoins de la ma-
- p.40 - vue 60/88
-
-
-
- — 41
- nière d’opérer de l’inventeur, ne dédaignant pas d’en prendre des leçons. Les principaux ouvrages que Gutenberg imprima dans un espace de cinq ans, furent la Bible latine dite de Mayence , et le Cotholicon de Janus, dont il est évident que les manuscrits lui appartenaient.
- Tel était l’état des choses lorsque le 6 novembre 1455, la convention, qui avait cependant pour base un traité en forme, fut dissoute par le fait suivant : Fust réclama ses avances, et Gutenberg ne pouvant les lui rembourser, ce que le créancier ignorait moins que personne, se vit attaqué en contrainte par un nouveau procès. Par jugement du tribunal, le créancier se vit autorisé à exproprier Gutenberg de son imprimerie , où il avait mis, comme dans un lieu sacré, le fruit de sept années de travaux et de sacrifices, outre cinq ans que lui avait demandé l’impression des deux ouvrages ci-dessus , qui étaient compris , avec, tout le reste, dans l’expropriation.
- Le Catholicon et la Bible étaient sans date et sans nom d’imprimeur. Quelques années après, ils furent mis en vente, le premier portant la date 1460, et la Bible celle de 1462, l’un et l’autre publiés comme sortant des presses de Jean Fust et de Pierre Schœffer.
- 11 faut en convenir, ces deux hommes, que j’évite de qualifier d’imposteurs, étaient au moins fort habiles et savaient choisir leur temps.- S’ils avaient publié les deux ouvrages immédiatement
- p.41 - vue 61/88
-
-
-
- — 42 —
- après la spoliation , on aurait facilement deviné quel était l’auteur de ce magnifique travail ; mais ils attendent prudemment quelques années, afin de faire croire qu’ils appartiennent en effet à l’atelier géré par eux, et d’où le fondateur a disparu. Le Catholîcon et surtout la Bible, l’un et l’autre sur vélin , sont les principaux monuments de l’origine de l’imprimerie : l’histoire en est certaine, et ce fût tromper à la fois le présent et les siècles, qu’ils devaient et qu’ils doivent encore parcourir, que de s’arroger le mérite d’une œuvre qui inspirait un juste orgueil à celui même qui put heureusement la terminer.
- Du reste, Fust savait parfaitement qu’il n’aventurait pas son argent en le plaçant sur hypothèque pareille à celle qui lui était offerte ; et avant d’en rien débourser, il avait calculé ce que vaudrait un établissement formé sous le patronnage de l’inventeur de l’art, et qu’il convoitait. Mais on ne s’arrête pas plus sur la pente qui entraîne à la prospérité, que sur celle qui est fatale. Réduire à la misère un homme qu’ils avaient hypocritement honoré , était chose faite, et cessait de les occuper ; faire tomber des mains de Mentel le sceptre qu’il avait voulu témérairement saisir, n’était qu’un jeu pour le beau-père et son' gendre ; leurs vues se portèrent alors sur un projet de pensée plus haute, étonnant pour eux-mêmes, projet qu’ils conçurent en face même de la victime qu’ils s’immolaient , et ce qu’il y a pour nous de plus étonnant encore,
- p.42 - vue 62/88
-
-
-
- — 43 —
- c’est qu’ils parvinrent à le réaliser. Chacun sait qu’en France, on nous fit lire , dans maintes publications , même dans des ouvrages accrédités, qu’après un procès qui les avait fait découvrir, on avait reconnu que l’imprimerie avait eu trois inventeurs. La publicité n’avait pas voulu destituer entièrement Gutenberg de son rang de primogéniture, contrairement à la prétention de ses deux rivaux, qui l’avaient banni et effacé de leur souvenir. C’était donc comme pour tenter entre eux , si elle eut été possible, une conciliation , que la même vignette , placée en tête des ouvrages , présentait la tête des trois inventeurs dans l’ordre suivant : Gutenberg, Fust et Schœffer.
- L’imprimerie, avons nous dit, fut entrevue dans l’antiquité, apparition fugitive qui rentra dans l’inconnu et laissa écouler encore quinze siècles , sans que rien vint en annoncer le réveil. Mais voici que, à ce terme, dans un rayon d’une vingtaine de lieues, quinze inventeurs, un pour chaque siècle à peu près, se lèvent tout-à-coup et semblent vouloir venger, eux féconds, la stérilité de leurs innombrables aïeux ou ancêtres. Le seul fait de l’usurpation d’un titre par les deux prétendus inventeurs dont je viens de parler, négligeant les autres , me paraît indiquer la nécessité de fixer enfin l’opinion, à quoi je désire parvenir, sur la participation qu’ils eurent à la découverte. 1° Fust, usurier, a prêté son argent ; il a pris ensuite le titre d’imprimeur , sans en avoir jamais rempli l’office -, Schœffer a
- p.43 - vue 63/88
-
-
-
- — 44 —
- été, dans l’invention, fondeur des lettres mobiles ; puis il a exploité, de concert avec son beau-père, mieux en crédit dans le public, l’atelier de Gutenberg, dont ces deux hommes s’étaient emparés par la ruse et la fraude. Schœffer devint par la suite un imprimeur habile.
- Mais voyons comment celui qui est en butte à tant d’attaques, à tant de revers qu’il éprouve , sait les supporter. Devant le tribunal de Mayence, comme devant celui de Strasbourg, il reste calme; il ne sait pas déjouer les ruses du mensonge, et exécute la sentence qui le condamne. Dépouillé de tout ce qui lui appartient, et chassé une seconde fois de son atelier, il cherche ailleurs un lieu où l’envie et la cupidité le laisseront peut-être poursuivre en paix ses desseins. Cette fois il réussira, parce qu’il est aidé par un honnête homme, Courad Hummer, syndic de la ville, qui lui procure , avec un entier désintéressement, les moyens d’établir une troisième imprimerie, d’où sont sortis des chefs-d’œuvre typographiques , qui produisirent la plus profonde sensation.
- On regrette qu’il n’ait ni daté ni signé ses impressions , ce qui déroute fâcheusement les bibliographes , qui ne savent à qui les attribuer. Mais c’est sans raison que l’on veut encore, pour expliquer cette omission , faire intervenir sa noblesse, la crainte de passer pour un travailleur à la façon des ouvriers, tandis qu’il ne fut et ne voulut jamais être autre chose. S’il ne signa ni ne data ses premières
- p.44 - vue 64/88
-
-
-
- — 45 —
- impressions, c’est qu’il ignorait qu’il dût ou qu’il pût les signer et les dater, aucun antécédent ne l’en ayant instruit ; et s’il en agit ainsi pour les premières, il pensa qu’il devait faire de même pour les autres, afin de ne pas mettre de confusion entre elles. C’était logique, et voilà comment ce mystère se trouve tout naturellement expliqué.
- Le 18 janvier 1465, une nouvelle phase apparaît dans la vie de Gutenberg. A cette date, l’archevêque Alphonse II, électeur de Mayence, le nomma officier de sa maison, et le gratifia d’une pension. De son côté, l’archevêque Adolphe, électeur de Nassau, l’attira à sa résidence même de Nassau, et le nomma son conseiller-d’état et son chambellan : « Afin, dit » M. de Lamartine, de jouir dans une honorable » familiarité de l’entretien de ce merveilleux génie » qui devait converser plus tard avec tous les lieux » et tous les temps (1).
- Dès lors, à l’abri du besoin, il put renoncer au travail. Propriétaire de son imprimerie, sans qu’il en fût menacé de confiscation, il la laissa à ses derniers collaborateurs, qui étaient aussi ses élèves, et qui devinrent ses représentants auprès du syndic de la ville pour la rentrée de ses avances. Toute supposition de lucre, même des productions de son travail, serait indigne d’un tel caractère.
- Quelques documents parlent d’un mariage qu’il
- (l) Ouvrage cité.
- p.45 - vue 65/88
-
-
-
- — 46
- aurait contracté, après son retour à Mayence, avec Annette de la Porte-de-Fer, nom tiré de quelque manoir des bords du Rhin, qu’il avait connue à Strasbourg. Si ce mariage a eu lieu , comme on le prétend, mais sans preuve alléguée, ce fut pour l’acquit d’une sorte de promesse qu’il aurait faite ; il n’en rejaillit aucun reflet sur sa vie.
- Du reste, quoique dans l’aisance et libre des soins qu’il se devait à lui-même, il ne cessa pas pour cela de s’occuper de son art, de le pratiquer encore, d’entreprendre même quelque voyage pour en étendre les progrès, ainsi que nous en donnerons des preuves addition nellement.
- Gutenberg mourut à Mayence, en février 1468 , âgé de 69 ans, et fut enterré à l’église des Récollets, où Adam Gulth érigea à sa mémoire une pierre sépulcrale en marbre.
- Dernière tige d’une famille dès-lors éteinte.
- /
- p.46 - vue 66/88
-
-
-
- IY.
- HONNEURS RENDUS A SA MÉMOIRE
- Pendant longtemps, Gutenberg fut oublié, malgré les titres qui devaient le rendre éternellement présent à la pensée de tous les hommes. Mais, depuis un certain nombre d’années, comme à la suite d’un rêve qui aurait réveillé et rendu plus vives de vieilles sympathies, on est revenu sur les questions qui touchaient à l’invention de l’imprimerie, pour les éclairer davantage, et sur les témoignages de reconnaissance publique qu’attendait encore son inventeur. Cependant, certaines sociétés allemandes font exception ; elles ont essayé par intervalle de rappeler sur leur compatriote l’attention qui semblait s’en éloigner dans d’autres pays ; mais leur voix est restée sans retentissement. Enfin, Mayence, son lieu de naissance, qui a heureusement conservé ce souvenir, seul renseignement qu’elle puisse donner, prit l’initiative, comme elle en avait le droit, et lui érigea une statue en bronze, dont ïborwaldsen,
- p.n.n. - vue 67/88
-
-
-
- — 48 —
- sculpteur danois, avait gratuitement fourni le modèle; l’inauguration s’en fit le 14 août 1837.
- A son exemple, Strasbourg voulut aussi avoir le même emblème, sa statue en bronze, dont le modèle lui fut donné par le sculpteur David (d’Angers) , avec le même désintéressement, assure-t-on, que son confrère du Nord ; l’érection de ce monument eut lieu en 1840. Le droit qu’avait Strasbourg à élever une statue à Gutenberg est incontestable ; il est tiré, non pas du séjour^que cet homme célèbre fît dans ses murs, non pas davantage de ce que cette ville aurait été, comme on l’a dit, le berceau de l’imprimerie , expression qui manque de signification, mais parce qu’elle en a été exclusivement le théâtre, ce que je crois avoir démontré.
- J’ignore quelle forme le sculpteur danois a donnée à son modèle de statue , que Mayence a fait couler en bronze; mais je sais que celle de Strasbourg porte une tête idéale, une tête grecque, non allemande, telle qu’il semble cependant que l’on devait s’y attendre. Les artistes se permettent souvent, en pareil cas , de n’écouter que l’idée qu’ils ont conçue, dans l’espoir de mieux frapper la vue par la beauté des proportions. David a pu vouloir, au lieu d’une ressemblance supposée de Gutenberg, mettre en évidence un personnage célèbre de l’antiquité, tel, par exemple, que le divin Platon, et si telle a été son intention , le but que se proposait la ville n’en est pas moins atteint.
- Il est presque inutile de dire que les torts qu’eu-
- p.48 - vue 68/88
-
-
-
- — 49
- rent les anciens habitants envers leur hôte, dont j’avais à faire connaître la vie dans tous ses détails, sont du domaine des choses passées, et qu’ils disparurent avec ceux qui s’en étaient rendus responsables. Les habitants qui composent la population actuelle de Strasbourg n’en peuvent rien. Cette déclaration, que je m’impose, était peut-être né-. cessaire , et je mets à la faire une d’autant plus grande sincérité, que d’anciens souvenirs, flatteurs et honorables, me rattachent à cette ville importante , heureuse par la beauté de sa situation et la richesse de ses produits.
- Dans l’ensemble de ce travail que je termine , je n’ai pas perdu de vue que j’avais à remplir une page importante d’histoire, restée incomplète, non pas précisément faute de renseignements ; mais parce que ceux que l’on avait à consulter ont reçu une interprétation presque toujours résultant d’un faux aperçu , indépendamment du privilège qu’a chaque auteur de donner aux difficultés qu’il rencontre des solutions où l’imagination prend quelquefois la place de la réalité. J’ai tâché, pour éviter moi-même les erreurs auxquelles expose la connaissance incomplète des choses ou la confusion des mots, d’isoler, autantque je l’ai pu, Gutenberg de l’histoire
- p.49 - vue 69/88
-
-
-
- — 50 —
- proprement dite de l’imprimerie , l’en retirant aussitôt qu’il n’y avait plus de part. De cette manière, il est possible de rendre l’inventeur sai-sissable, et m’y étant constamment attaché, je dois être parvenu , si je ne m’abuse, à donner de lui une idée aussi exacte et aussi vraie que je pouvais l’espérer. Je crois n’avoir pas dépassé, dans mes explications, ce qui est toujours toléré quand l’évidence ne soutient pas les paroles. Le raisonnement, dans ce cas, devant remplacer les preuves, j’ai consulté mon propre jugement, et n’ai admis comme ayant la valeur d’une certitude dans tout ce#qui constitue cet écrit, que ce qui m’a paru inattaquable par un raisonnement contraire.
- p.50 - vue 70/88
-
-
-
- DÉCOUVERTE DE SON PORTRAIT.
- Ce qui va être exposé avec tous les détails nécessaires concernant cette découverte , n’est que la répétition de ce que j’ai souvent dit et même écrit à des personnes que ce sujet pouvait intéresser, notamment M. de Lamartine, qui m’a honoré en réponse d’une lettre que je conserve. Des faits divers, empruntés aux temps ou à l’histoire, unis à des évènements nouveaux qui les complètent ou les expliquent, trouvent leur place dans cette narration que je livre aujourd’hui à la publicité, sans y avoir fait aucun changement; la voici :
- Il y a une trentaine d’années qu’ayant mon poste de service à Strasbourg, chirurgien en chef, premier professeur à l’hôpital militaire d’instruction de cette ville, je fus, par occasion, attiré chez un marchand de tableaux et de curiosités, pensant qu’il aurait peut-être quelque objet qui serait à ma convenance, idée qui guide tous les amateurs dans la recherche
- p.n.n. - vue 71/88
-
-
-
- — 52 —
- des choses d’art dont ils veulent se faire une collection. Ce marchand étala devant moi un assez grand nombre de tableaux, puis il en tira un autre, un portrait, d’une pile qui était adossée contre un mur, et, en me le présentant, il prononça ces paroles : Gutenberg, inventeur de l’imprimerie.
- Ayant saisi précipitamment ce portrait, je l’examinai quelques instants, et frappé du talent d’exécution que j’y remarquais, je me dis : Ces traits pleins de vérité, cette expression de génie, ce coup-d’œil scrutateur et cette physionomie empreinte d’un caractère dès longtemps voué à la méditation, devaient en effet être l’apanage de Gutenberg.
- Mais je fus bientôt confirmé dans ce premier jugement par ce que me raconta le vendeur, des circonstances auxquelles il devait d’avoir pu se procurer un sujet qu’on ne pouvait* voir qu’avec étonnement entre ses mains. Anciennement, me dit-il,' il existait, soit dans la ville _, soit dans ses environs, plusieurs riches maisons religieuses splendidement meublées, et réputées pour avoir dans leur intérieur des ornements du plus haut prix. De ce nombre était le château de Saverne, résidence des évêques de Strasbourg, où, depuis un temps immémorial, se trouvait le portrait de Gutenberg, conservant sa tradition au milieu d’un grand nombre d’autres objets d’art qui composaient la galerie du château. Lors de la révolution française, tous les biens du clergé, comme en général ceux des dépendances des églises et des couvents, étant
- p.52 - vue 72/88
-
-
-
- devenus la propriété de l’État, tout ce que contenaient ces différents lieux, susceptible d’être transporté, fut rassemblé et mis en vente aux enchères publiques.
- Le marchand qui s’exprimait ainsi, fit, à ces ventes, avec d’autres articles du ressort de son commerce, l’acquisition de beaucoup de tableaux, parmi lesquels se trouva le portrait de Gutenberg, qui lui fut livré sous ce nom par les agents du Gouvernement, commis aux adjudications, nom conforme à l’inscription portée au catalogue de la galerie. Il le conservait depuis cette époque, habile à faire remarquer la perfection de cette ancienne peinture, et à citer la célébrité de Gutenberg, qui en doublait encore le prix. Ses exigences furent satisfaites.
- Peu de temps après, par un changement de destination, je fus appelé au Yabde-Grâce. J’emportai mon portrait, fier de me voir possesseur des seuls restes qui existent de l’inventeur de l’imprimerie, pour lequel j’avais toujours professé un culte qui le portait au niveau des suprêmes intelligences humaines. Et qu’on ne croie pas qu’il serait possible d’en contester l’authenticité avec quelque vraisemblance. Œuvre de l’École Flamande, de simple conception, sans autre attribut que la nature même, quelle serait, parmi les rares célébrités contemporaines de Gutenberg, celle qui soutiendrait la comparaison tirée, non-seulement du costume qui est celui d’un simple
- v
- p.53 - vue 73/88
-
-
-
- individu, mais aussi du talent d’un pinceau qui ne se prostituait pas à un inconnu? J’ai gardé longtemps mon acquisition, je l’ai montrée, à Paris, à plusieurs artistes habiles, à des amateurs éclairés, et leurs témoignages n’ont pu que fortifier ma conviction.
- *En 1854, pour des raisons dont je me dispense de parler, je mis en vente ma collection qui se composait d’une centaine de tableaux divers, que je dus croire d’un heureux choix. Je fis figurer Gutenberg à l’exposition de vente et même au catalogue, mais seulement pour le soumettre à une nouvelle sanction publique, et non pour être vendu, car je le destinais au Gouvernement, ce que j’avais même pris soin d’annoncer d’avance, par cette raison qui est toujours ma manière de voir, qu’une production d’art où sont fidèlement représentés les traits généralement inconnus d’une célébrité dont l’empire est universel, ne doit pas appartenir à un individu.
- L’année suivante (1855), voulant exécuter mon projet, j’écrivis à M. Naudet, administrateur général de la bibliothèque impériale, et lui mandai que j’offrais de donner en toute libéralité, à cet établissement, le portrait de Gutenberg, le priant, s’il en était besoin, de se faire autoriser à le recevoir. J’avais d’abord pensé, lui dis-je, à l’offrir pour le musée, mais une réflexion mieux mûrie me détermina à demander que l’inventeur de l’imprimerie soit placé à la bibliothèque impériale, sanctuaire des sciences qui lui doivent ce qu’elles sont. Ma
- p.54 - vue 74/88
-
-
-
- — 55 —
- lettre, lue en assemblée de tous les membres du conservatoire de l’établissement, fut accueillie à l’unanimité; le ministre de l’instruction publique accorda l’autorisation demandée, et sur l’avis officiel que je reçus de M. Naudet, je livrai le portrait. Mention de ce don et de son acceptation parut au Moniteur du 18 octobre 1855.
- Le résultat de cette petite négociation fut, comme l’on voit, de consacrer l’intronisation de Gutenberg à la bibliothèque impériale, et de donner à son portrait la sanction d’une propriété de l’Etat.
- Mais puisque le sort semble m’avoir choisi pour rendre public précisément l’auteur de toute publicité , je résolus de répandre dans le monde, par la voie de la lithographie, l’œuvre concédée. Un peintre habile, M. Descaves, s’étant chargé d’en faire la copie à la bibliothèque impériale même, avec l’agrément de M. Naudet, prit tout le temps qu’il lui fallut pour donner à son travail un degré de perfection fort remarquable, surtout pour le dessin et la ressemblance L’impression lithographique , dont se chargea M. Choisnel, ne le céda en rien à la partie d’art qu’elle reproduisait, et, par cet heureux concours, la lithographie de Gutenberg peut, à juste titre, passer pour une des meilleures productions de ce genre.
- Pendant que ce travail s’opérait, un des membres du conservatoire de la bibliothèque impériale, que je n’ai pas la permission de nommer, publia dans 1 £ Constitutionnel du 19 juillet 1856, l’article suivant :
- p.55 - vue 75/88
-
-
-
- — 56 —
- « M. Gama, ancien chirurgien en chef d’armée, » a fait don à la bibliothèque impériale d’un » portrait de Jean Gutenberg, le père de l’impri-» merie, admirablement peint de son vivante entre » l’âge de soixante à soixante-cinq ans. Les yeux, » vert de mer, pétillent d’intelligence. Il est coiffé » d’une toque noire à oreillons rabattus, et vêtu » d’une houppelande noire aussi.
- « C’est un trésor pour la bibliothèque impériale; » aussi l’a-t-elîe placé dans la galerie du Parnasse, >> près l’entrée du cabinet des médailles. »
- L’âge indiqué dans cet article est exact. Gutenberg, jouissant alors des bienfaits des électeurs de Mayence et de Nassau, n’était plus obligé de pourvoir par lui-même à sa subsistance. Mais il était trop habitué au travail pour qu’il pût y renoncer tout-à-fait, ou cesser au moins de suivre et de diriger par ses conseils, les progrès de sa découverte. Son activité et ses préoccupations paraissent même l’avoir déterminé à faire un voyage en Hollande, où il aurait été appelé pour établir des presses, notamment à Leyde, rivale de Harlem; et peut-être à cause de cette rivalité, Leyde n’ayant pas, comme l’autre ville, son Koster, prêt à se croire et à se dire l’inventeur de l’art nouveau. Dans ce voyage, il se trouva en contact avec les peintres de l’école flamande, qui voulurent profiter de l’occasion, s’imposèrent même la tâche de transmettre ses traits à la postérité, plus sûrs dans leur discernemen t sur ses destinées futures, que les usurpateurs de sa
- p.56 - vue 76/88
-
-
-
- — 57 —
- gloire ^ qu’il laissa se l’entre-disputer, ne leur opposant que le silence et le dédain. Le nom de l’auteur du portrait n’a pas été révélé, mais l’école se révèle elle-même dans la reproduction qui dut être frappante des traits de son modèle.
- Quelque temps après, ayant rempli sa mission ou satisfait au désir qui l’avait emporté, encore plein d’ardeur, dans les lieux où son nom, devenu célèbre, avait retenti, Gutenberg retourna à Mayence, abandonnant son portrait qui resta dans les ateliers, non méconnu, mais mêlé à d’autres travaux d’art terminés, dûs à l’inspiration de leurs auteurs ou exécutés par commande, et qu’on n’avait pas réclamés.
- Or, il faut savoir que l’École Flamande avait, à Strasbourg, un entrepôt de ses productions pour en faciliter l’écoulement en Allemagne, en Italie, en Suisse et même en France. L’inventeur de l’imprimerie, que des intérêts d’école commandaient de ne pas laisser indéfiniment en expectative, dut, à la fin, être compris dans une expédition composée de tableaux, dont les uns à destination connue, et les autres pour être exposés en public et vendus sur les lieux. Gutenberg, du nombre de ces derniers, put donc, joint à quelques autres articles, être proposé à un évêque riche et amateur des arts, qui, éclairé d’ailleurs par des conseillers habiles dont il prenait l’avis, en fit ou en ordonna l’acquisition avec d’autanl plus de facilité que rien dans ce sujet ne pouvait contrarier la sévérité des convenances,
- p.57 - vue 77/88
-
-
-
- — 58 —
- toujours respectée , par lui ou en son nom, dans les choix. Le portrait prit alors place parmi les tableaux appartenant à la galerie de la résidence épiscopale, où il demeura sous son nom, mais relégué à l’ombre, et si peu connu que personne dans le public n’en avait de nouvelle.
- Ce récit permet de faire remarquer que le sort du'portrait a de l’analogie avec celui de Gutenberg : l’oubli et l’abandon. Peut-être essaya-t-on de conjurer cette destinée en l’envoyant, comme objet mis en cours d’aventure, dans des lieux où l’on se serait refusé à en tenir compte jusqu’à sa dernière station. Nous ne pouvons que le présumer, mais au moins aurait-il parcouru cette Odyssée sans péril, car il en serait sorti intact. Au reste, quelques personnes pourront s’étonner qu’après quatre siècles on ait pu découvrir, d’une manière aussi inattendue, un portrait que des recherches supposées ou réelles avaient généralement fait croire qu’il n’existait pas. La chose est cependant certaine, comme il est certain aussi qu’il fallut que Gutenberg, à l’âge qu’il avait alors, fit un voyage en Hollande, pour qu’un peintre de l’École Flamande pût, l’ayant en modèle sous les yeux, répondre au vœu de son école. On tire quelquefois d’un fait existant des déductions irrésistibles.
- Ajoutons, sous forme de conclusion , qu’il y a dans un ancien portrait plus qu’un objet d’art : il y a un souvenir incessamment reproduit ; il y a l’idée d’une existence qui a pu être chère, héroïque
- p.58 - vue 78/88
-
-
-
- — 59 —
- ou magnanime. C’est pourquoi les nations, guidées par un sentiment plus naturel qu’il ne peut être défini, tendent toujours à propager dans leur public la gloire qui leur a été transmise par héritage, et dont elles sont les dépositaires. Elles aiment à citer leurs hommes célèbres; elles les proclament, les honorent, les offrent en exemple, édifient des temples qu’elles leur consacrent. D’autre part, les relations qu’entretiennent entre eux les peuples, basées sur le même sentiment, donnent aussi partage de gloire et d’illustre renommée, d’où il suit qu’en réalité les grands hommes , quand leur apparition est un bienfait de Dieu, appartiennent à tous les pays. A ce titre mérité par l’immortel Gutenberg, on ne pouvait apprendre qu’avec un vif intérêt, en France, l’avis en étant donné par l’organe officiel du Gouvernement, qu’un grand homme allemand avait reçu, dans la capitale, un asile digne de lui, asile auquel, dans ma pensée, la nation française entière applaudit.
- •
- FIN.
- p.59 - vue 79/88
-
-
-
- t ettOflîï/i «si roi? j>'K.| .rjrii.Ï57uf;^i*îïf ;m.
- •îhV'* .k;'Kï ;iit ü'iî:;» '-v::. . ^ ?ï?o.o.;?Ut^. ?u> • m
- Uj'ii ?:• .* *iJOf*mv! ' .br'-luio.: , jr» »*.“!«
- - ' • - * \}i; ;; fftu fvi’rvf-- f;| r*îl#hr;j'
- < , . -
- '* r . >-jïrjî».f? ' • .. : c*fijfî ;•': V. ': . ; .kHO-KmI- ‘ï'I: > 1î-I*iliiïl*
- t ;;j JKi Jürvfüo ;* II , ji-ryus'^uS >'0 r J-orof
- o.4 <À:-
- ~::*i iïiivhvl y- n
- 4fl'uftv»b , oiij'hu ’f»i ^fî
- s'hvî» . mi-nfUVh te -h»
- -fU'ïi h/Jf-fîf- è.ilîUSÎ..-^ >hiiîn ïc: ^.;4 Olik'Vl irjis iî a .Ki'S'.i:'-*:; , «‘•li'î ::ï:.’Î*F*Uî <;•> ,00 U jtî£V
- urtf .‘V’iJO /. .-V;:-: : >! ;îH'|
- *'iî< o ">u o** : ir>uO;y<lr ,*
- 'o;o ôooob imite 'f > tetem'l . omo-ro! ftr .! ' 0:; •;/
- IniîVfü ui!'n|? v jantiiOtm/iiOi'V jb I mu#h* ;
- • t oh>!?«|i/ï il t.uph . :J'-p-i ihrr-i\ i.--dû;tote . nui Af.»vb \]•-;;!pi;n r>h OiigiJ.» uiom
- Ufl'iiMiicj'fH omh.te noiiÊii n!‘
- p.n.n. - vue 80/88
-
-
-
- TABLE
- Avant-Propos. . .......................... v
- I. Ses premiers travaux à Mayence.................... 3
- II. Ses seconds travaux à Strasbourg................. 11
- III. Ses troisièmes travaux de retour à Mayence. . 37
- IV. Honneurs rendus à sa mémoire.................... 47
- Y. Découverte de son portrait......................... 51
- Vaugirard, typographie d’Alfred Giioisnet, rue de l’Église, 6.
- p.n.n. - vue 81/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 82/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 83/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 84/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 85/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 86/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 87/88
-
-
-
- p.n.n. - vue 88/88
-
-