Rapports du jury international
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- RAPPORTS
- DU
- JURY INTERNATIONAL
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- EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867
- A PARIS
- RAPPORTS
- D U
- JURY INTERNATIONAL
- PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE
- M. MICHEL CHEVALIER
- Membre de la Commission Impériale
- TOME TREIZIÈME
- GROUPE X. — CLASSES 89 A 95.
- PARIS
- IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE DE PAUL DUPONT
- 45, DUE DE GltENELLE-SAINÏ-HONORÉ, 45 1868
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- GROUPE X
- OBJETS SPÉCIALEMENT EXPOSÉS EN VUE D’AMÉLIORER LA CONDITION PHYSIQUE ET MORALE DE LA POPULATION
- T. XUI.
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- CLASSES 89 & 90
- SOMMAIRE.
- MATÉRIEL ET MÉTHODES DE L’ENSEIGNEMENT DES ENFANTS; BIBLIOTHÈQUES ET MATÉRIEL DE L’ENSEIGNEMENT DONNÉ AUX ADULTES DANS LA FAMILLE, L’ATELIER, LA COMMUNE OU LA CORPORATION
- SOMMAIRE:
- Section I. — Considérations générales sur l’exposition du Groupe X, par M. Charles Robert , conseiller d’État, secrétaire général du ministre de l’instruction publique, membre du Jury international de 1862.
- Section //. — Introduction aux clases89et 90, par M. Philibert Pompée, premier directeur de l’école Turgot, fondateur de l’école professionnelle d’Ivry, membre du conseil supérieur deperfeclionnement de l’enseignement secondaire spécial, vice-président de l’Association polytechnique.
- Section III. — Crèches et asiles, par le môme.
- Section IV. — Écoles primaires, par M. Ch. Barbier, instituteur municipal , à Paris.
- Section V. —Méthodes de lecture, d’écriture, d’arithmétique et de système métrique, par le môme.
- Section VI. — Enseignement des aveugles et des sourds-muets, par M. Dufau , ancien directeur de l’Institut des aveugles de Paris, membre du Jury international de 1862.
- Section VII. — Résultats de l’instruction primaire, par M. Ph. Pompée.
- Section VIII. — Écoles d’adultes (primaires, régimentaires, pénitentiaires ), par le môme.
- Section IX. — Enseignement secondaire spécial, par M. Charles Sau-vestre, publiciste.
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- Section X. — Cours polytechniques secondaires, par M. Ph. Pompée.
- Section XI.— Enseignement de la géographie, par M.Oscar deWattevu.ee, chef du bureau des souscriptions et du dépôt légal au ministère de l’instruction publique.
- Section XII. — Enseignement du chant, parM. Laurent de Pille, président honoraire de l’association de la Seine.
- Section XIII. — Enseignement du dessin dans les écoles municipales de Paris, parM. E. Brongniart, inspecteur du service.
- Section XIV. — Enseignement technique (agriculture, industrie, marine et commerce), par M. Ph. Pompée.
- Section XV. — Colportage, par M. le comte Sérurier.
- Section XVI. — Bibliothèques, par M. de Mofras, secrétaire d’ambassade.
- Section XVII. — Collections diverses, par M. Pli. Pompée.
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- MATÉRIEL ET MÉTHODES DE L’ENSEIGNEMENT DES ENFANTS; BIBLIOTHÈQUES ET MATÉRIEL DE L’ENSEIGNEMENT DONNÉ AUX ADULTES DANS LA FAMILLE, L’ATELIER, LA COMMUNE OU LA CORPORATION
- SECTION I
- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE GROUPE X
- Par M. Charles ROBERT.
- I
- Dans une adresse présentée à l’Empereur, le 4 août dernier, les Commissaires étrangers délégués à l’Exposition Universelle donnaient au Groupe X le nom de Classe des sciences sociales. Étudier, en dehors de toute théorie préconçue et en présence des faits, les questions qui intéressent les masses populaires; représenter par des types bien choisis les objets dont l’usage assure ou augmente leur bien-être ; soumettre la condition du peuple à d’attentives et laborieuses enquêtes, c’est se livrer en effet à l’étude de la science sociale. Lorsque, dans le sein du Jury du Groupe X, la proposition de voter un grand prix au souverain de la France a été faite par les jurés étrangers, ils ont tenu à constater que leur but était bien moins de décerner une récompense aux habitations ouvrières exposées par l’Empereur que d’honorer respectueusement, par un .éclatant hommage, les études, les efforts et les actes par
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- f> GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION I.
- lesquels Sa Majesté a préparé ou réalisé, dans l’intérêt du peuple , un vaste ensemble d’améliorations sociales. Un Jury spécial a été appelé à rechercher, dans le monde entier, les localités, les établissements, les personnes qui ont su établir ou conserver l'harmonie sociale, et à leur distribuer des prix. L’Empereur a dit, le 1er juillet 1867, dans le discours prononcé à l’occasion de la distribution solennelle des récompenses :
- « A côté des merveilles que le luxe enfante pour quelques-« uns, l’Exposition de 1867 s’est préoccupée de ce que ré-« clament les nécessités du plus grand nombre. Jamais les « intérêts des classes laborieuses n’ont éveillé une plus vive « sollicitude. Leurs besoins moraux et matériels, l’éducation,. « les conditions de l’existence à bon marché, les combinaisons « les plus fécondes de l’association ont été l’objet de patientes « recherches et de sérieuses études. »
- M. le ministre d’Etat disait, d’autre part, dans son rapport à l’Empereur :
- « L’organisation du Groupe X et l’institution des récom-« penses spéciales ont eu pour objet la manifestation soit lennelle de ces améliorations morales qui sont à la fois le « devoir et l’honneur de l’humanité. Le Groupe X comprend « les objets qui intéressent particulièrement la condition « physique, matérielle et morale des populations. Il suit le « travailleur dans les diverses phases de son existence: écoles « d’enfants, d’adultes, objets à bon marché d’usage domes-« tique, habitations, costumes, produits, instruments et pro-« cédés de travail. Ce plan, consciencieusement rempli, met, « pour la première fois, dans une complète lumière, ces élé-« nients modestes, mais puissants, de progrès social à peu « près négligés dans le système des Expositions précédentes. « La création du nouvel ordre de récompenses a eu pour but « de signaler les services rendus par les personnes, les était blissements, les contrées, qui, par une organisation ou des « institutions spéciales, ont posé les bases et assuré le déve-« loppement de la bonne harmonie entre ceux qui coopèrent
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE GROUPE X. 7
- « aux mêmes travaux. Cette création a donné lieu à une vaste « et minutieuse enquête, poursuivie pendant six mois par le « Jury dans les principaux pays qui ont pris part à ce con-« cours, et sur tous les faits intéressant ce problème dont « l’équitable solution importe à la stabilité des sociétés mo-« dernes. Il aura des imitateurs. Il ouvrira de nouveaux hori-« zons aux explorations des bons esprits et des coeurs génë-« reux. Ce sera l’honneur de l’Exposition Universelle de 1867 « d’avoir frayé la voie à ces hautes investigations interna-« tionales. »
- ce Elle a disparu, » disait récemment l’Empereur en parlant de l’Exposition Universelle (1), «mais son empreinte marquera « profondément sur notre époque.» Comment n’en serait-il pas ainsi ! Comment le prochain triomphe des idées justes serait-il douteux, lorsqu’elles se produisent au milieu du concours universel des souverains et des représentants des classes laborieuses de tous les pays, dans une sorte de concile œcuménique du travail, et lorsque, après un échange fraternel de sentiments et de pensées, chacun rentre dans sa patrie avec une étincelle emportée du foyer commun !
- La mission des gouvernements, chargés par les peuples d’un mandat général que ceux-ci ne peuvent préciser eux-mêmes, mais que le législateur et l’homme d’État ont le devoir de traduire ou de deviner, le but des institutions sociales de toute nature, religieuses, scolaires, économiques, c’est de produire, sur la terre, la plus grande somme possible de vertu, de lumière, de sécurité, de liberté et de bien-être.
- Le Groupe X n’était pas appelé , sans doute , à déterminer la tâche imposée par la société moderne à ceux qui la représentent; mais il avait reçu pour mission de rechercher avec soin et de mettre en vue tout ce qui peut contribuer à améliorer la condition physique et morale des classes vouées au travail manuel.
- (i) Discours prononcé le 18 novembre 1867, à l’ouverture de la session légistative.
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- GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION I.
- Pour tirer des enquêtes ouvertes par le Groupe X et par le Jury spécial toutes les conclusions que comportent ces précieux documents, il faudrait, par un grand travail d’ensemble, montrer, d’une part, la réalité telle qu’elle existe au milieu du xix* siècle ; exposer, pour chaque pays du monde, pour chaque catégorie de travailleurs, comment s’élève et s’instruit l’ouvrier enfant, comment l’ouvrier adulte se nourrit, s’habille et se loge, quels sont ses outils, son salaire, sa sécurité, sa destinée, son avenir ; puis, d’autre part, à côté de ce tableau, quelquefois sombre et douloureux, faire entrevoir l’idéal, en évitant l’utopie, c’est-à-dire, expliquer, à l’aide de la méthode d’observation, comment la civilisation moderne pourrait, sans ébranler aucun des principes fondamentaux sur lesquels elle repose, remplacer les ténèbres par la lumière, l’antagonisme par la concorde, la misère par la satisfaction des besoins légitimes, le mal par le bien. L’exécution complète d’une telle œuvre suppose de patientes analyses. Les documents rassemblés par le Groupe X peuvent toutefois être, dès à présent, l’objet de quelques considérations générales.
- Les innombrables objets dont se composaient les expositions si variées comprises au palais du Champ-de-Mars, dans les emplacements réservés au Groupe X, produits de toute nature, écoles, maisons ouvrières, livres, documents, rapports, peuvent être, à ce point de vue, divisés en deux grandes catégories : ceux qui font connaître l’état actuel des choses, ceux qui représentent les progrès de l’avenir.
- II
- Les progrès de la science, c’est-à-dire, de la vérité, et le développement de. l’instruction publique à tous ses degrés, depuis la chaire d’enseignement supérieur, d’où un savant illustre parle au monde, jusqu’à la plus humble école de village,
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SLR LE GROUPE X.
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- doivent être désormais au premier rang dans les préoccupations des gouvernements qui comprennent leur mission civilisatrice. La science et l’éducation assurent à l’homme son empire sur la matière, elles le rendent digne de la liberté, et ne brisent le joug de l’ignorance que pour donner plus de force à la règle du devoir.
- Au point de vue de l’instruction populaire, l’Europe se divise en deux grandes zones : l’une plus ou moins éclairée, l’autre, encore ténébreuse, séparées par une ligne qui forme en quelque sorte la frontière de deux civilisations inégales. Au nord de cette ligne, la France, la Belgique, la Hollande, la Suisse, l’Angleterre, la Prusse, une partie de l’Autriche, les États allemands du Nord et du Sud, et les pays Scandinaves représentent un groupe de nations généralement instruites et laborieuses, où régnent, par des causes diverses, la science, l’intelligence et une activité libre et féconde. Malgré les imperfections de leur état social, malgré les maux qui les affligent encore, ces peuples, auxquels il faut joindre, à cet égard, les États-Unis d’Amérique, représentent la civilisation ; ils sont les instruments du progrès et l’espoir de l’avenir. Au sud de la ligne idéale ainsi tracée, les populations sont plus ignorantes, l’industrie moins prospère ; la vie intellectuelle ne paraît que sur des points isolés, et de louables efforts ne peuvent triompher en un jour d’habitudes séculaires et de résistances opiniâtres. Dans presque tous les pays, en effet, une grande émulation se manifeste aujourd’hui dans ce sens. L’amour des hommes, l’esprit religieux, la prudence, la politique, la fierté nationale, l’intérêt matériel bien compris, la force de l’exemple, tous ces grands mobiles des actions humaines s’unissent pour faire accepter par la plupart des gouvernements et des peuples la nécessité d’élever les âmes et d’éclairer les esprits.
- En France, comme ailleurs, le gouvernement, les associations libres et les particuliers, les maîtres congréganistes et les instituteurs laïques travaillent ensemble à la grande œuvre et
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- GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION I.
- rivalisent de zèle ; pendant l’hiver dernier, 32,383 cours du soir réunissaient 830,000 adultes devant près de 40,000 instituteurs et institutrices, au zèle désintéressé desquels le Jury international de la classe 90 a décerné, par acclamation, un grand prix qui a été donné sous la forme d’une médaille d’or. Sur ces 32,383 cours laits librement, 3,021 ont été ouverts par des congréganistes, 29,362 par des laïques. Le dévouement de ces derniers à leur sainte mission, l’esprit d’abnégation avec lequel ils en acceptent les devoirs sont depuis longtemps connus, et l’ardeur montrée par eux dans la croisade faite contre l’ignorance au moyen des cours d’adultes n’a rien qui doive surprendre. Mais qui pourrait dorénavant, sans un certain trouble de conscience, répéter avec l’évêque d’Orléans celte parole de M. Thiers : « Pour être maître d’école, « il faut une humilité, une abnégation dont un laïque est rare-« ment capable; il faut le prêtre, le religieux; l’esprit et le « dévouement laïque n’y suffisent pas (1). » — Cet injuste jugement ne peut s’expliquer que par une autre parole rapportée par le même prélat et prononcée devant lui, en 1850, « par un homme d’État longtemps prévenu contre nous, dit « Mgr d’Orléans, mais éclairé par les événements » : « Si on « veut que ce pays-ci se tire d’affaire, il faut que l’école soit « faite dans la sacristie (2). »
- Le point principal sur lequel l’attention semble particulièrement appelée par les documents scolaires rassemblés à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1867, est incontestablement la nécessité de donner, par l’école du jour et par celle du soir, à chaque habitant de tout pays qui se prétend civilisé, les éléments indispensables de l’enseignement primaire : lecture, écriture, calcul. Ce but est généralement atteint dans les pays
- (1) Lettre de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, au clergé de son diocèse, sur les devoirs que MM. les curés ont à remplir, relativement à la propagation et à la surveillance des écoles primaires dans leurs paroisses, en date du 29 janvier 1865, p. 202.
- (2) Ibid., p. 176.
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE GROUPE X.
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- où l’instruction a été rendue obligatoire; dans les autres, à peu d’exceptions près, les résultats obtenus ne sont pas en rapport avec les dépenses faites. Dans beaucoup d’Etats, d’ailleurs, notamment en France, le budget de l’instruction publique est insuffisant. Plus de 17,000 instituteurs français ne touchent encore qu’un traitement égal ou inférieur à 700 francs.
- Viennent ensuite, parmi d’autres sujets qu’il serait trop long d’énumérer, le dessin, dans ses applications à l’industrie; la situation légale des écoles primaires, en ce qui touche leurs rapports avec le clergé ; l’enseignement secondaire des garçons, à scs divers degrés et dans ses diverses formes ; l’enseignement primaire ou secondaire des jeunes filles, enfin le développement que comporte le haut enseignement des sciences et desleltres.
- De grands* efforts sont faits en Allemagne, en Angleterre et en France pour répandre et améliorer cet enseignement artistique duquel dépend la prospérité de tant d’industries. Dans les pays étrangers, les résultats ne répondent pas toujours au mérite de l’enseignement et des méthodes suivies. Un certain nombre d’écoles françaises ont brillé d’un vif éclat à l’Exposition; mais les bons modèles font généralement défaut. Le concours international de 1867 nous répète, à cet égard, les avertissements donnés par les Expositions antérieures.
- S’il est des nations privilégiées où le large développement de l’instruction primaire et les vues de l’autorité ecclésiastique se sont prêté un mutuel appui, il en est d’autres où le progrès accompli semble n’être que la résultante de deux forces contraires. Une partie notable du clergé de quelques Etats, sans s’opposer à l’ouverture des écoles primaires, n’y voit guère qu’un moyen de faciliter l’enseignement du catéchisme, et s’efforce alors, d’après une tendance naturelle conforme à des convictions arrêtées, de substituer à l’enseignement laïque celui que donnent les corporations religieuses. Cette préférence, avouée ou non, devient un sujet légitime de préoccupations et d’inquiétudes, surtout lorsque, dans de telles circonstances, la
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- législation en vigueur donne au clergé un pouvoir effectif sur l’école laïque. Aux États-Unis, en Hollande, l’école publique n’est placée à aucun titre sous l’autorité légale de l’Église. Une réforme sérieuse conçue dans cet esprit a été accomplie dans le grand-duché de Bade en 1864 et se prépare en Bavière. Une loi récemment votée en Autriche y réalise un changement analogue. L’expérience faite à plusieurs époques et chez différents peuples a prouvé, en effet, que le pouvoir civil et l’autorité religieuse, liés ensemble par les nœuds administratifs de la réglementation officielle, peuvent enchevêtrer aux divers degrés de la hiérarchie scolaire leurs intentions , parfois divergentes , sans que le progrès résulte toujours de ce mélange d’opinions. Aussi, dans ces contrées, beaucoup d’esprits sages ont-ils été amenés à souhaiter l’adoption d’un système où, moralement unies, l’école et l’Église seraient légalement séparées. La religion et la science travaillent à la même œuvre ; le dernier mot de la civilisation est dans la loi de devoir et de sacrifice apportée au monde par le christianisme, et il faut souhaiter que l’Église et l’école concertent leurs efforts pour lutter ensemble contre les mauvaises passions; mais cet accord n’implique en aucune manière une subordination légale quelconque de l’instituteur laïque au ministre du culte, ni la confusion, toujours fâcheuse, du spirituel et du temporel.
- D’autres vœux se produisent encore pour l’amélioration de l’enseignement donné au peuple. C’est ainsi qu’en France on demande que le brevet de capacité soit exigé de tout maître adjoint, laïque ou congréganiste, employé dans une école publique, et que, en ce qui concerne les sœurs, la lettre d’obédience, qui n’est point une garantie sérieuse, cesse d’être considérée par la loi comme l’équivalent du brevet (1).L’exemple de beaucoup d’instituteurs et d’institutrices congréganistes prouve que le privilège et l’inégalité devant la loi ne sont
- (I) Vœu du Conseil général du Bas-Hhin, 1867.
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR I.E GROUPE X.
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- point ici plus qu’ailleurs une nécessité fatale, et qu’il n’y a rien d’incompatible entre l’habit religieux et le brevet de capacité.
- L’Angleterre et l’Allemagne offrent l’exemple d’un régime d’éducation classique où les maîtres, tout en donnant une forte et solide instruction, cherchent moins à obtenir de longues heures d’immobilité, le morne silence et l’obéissance passive de la caserne ou du couvent, qu’à agir sur la volonté pour former des hommes capables de se gouverner eux-mêmes. Ce système, fondé sur la raison, rencontre ailleurs des résistances qu’explique la puissance de la tradition. En France, c’est par l’enseignement spécial que la réforme s’introduira dàns l’Université tout entière, sans rien ôter à la profondeur ni à la beauté de nos'admirables études classiques. L’enseignement spécial, animé d’un esprit nouveau, a rompu avec certaines habitudes et s’en trouve bien. La variété des exercices, la durée plus courte des classes, la part faite à l’éducation physique développent l’aptitude intellectuelle des élèves et augmentent le nombre de ceux qui suivent la classe avec fruit. Cet enseignement, confié surtout à la sollicitude des municipalités, constitue en France un heureux essai de décentralisation scolaire. Il est suivi par 17,000 élèves environ. Un enseignement technique approprié aux besoins de l’agriculture et de l’industrie peut facilement s’y rattacher. L’enseignement secondaire spécial qui prospère depuis longtemps en Allemagne sous le nom d’enseignement intermédiaire ou moyen, dans les Real schulen, et qui vient d’être constitué en France par la loi du 21 juin 1865, est appelé à un grand avenir. Il répond chez nous à des vœux anciens, ainsi qu’on le verra par la citation suivante :
- « ....L’influence de Charlemagne s’est fait sentir pendant
- plusieurs siècles, et, même aujourd’hui, l’éducation de la jeunesse obéit encore à l’impulsion donnée par ce grand homme. A l’époque où le christianisme s’élevait avec les Barbares au-dessus de l’empire romain, l’Église était le flambeau de la science, l’espoir de la civilisation. Par elle seule il était
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- 14 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION L
- possible d’adoucir les mœurs et de discipliner les hommes d’armes. Charlemagne se servit de son prestige, la rappela à la sévérité de ses principes et lui donna une grande prépondérance. Pour arriver à elle, qui tenait encore et à Constantinople et à Rome, il fallait savoir le grec et le latin ; ces deux langues étaient donc la base de toute science, le chemin obligatoire par où l’on devait passer pour arriver de l’ignorance au savoir, de la barbarie à la civilisation. Eh bien, quoique notre état social ait complètement changé depuis mille ans, quoique les portes de la science aient été enfoncées par les laïques, c’était encore, il y a cinquante ans, la méthode ecclésiastique que l’on suivait dans l’éducation, et il fallait une révolution comme celle de 89 et un homme comme Napoléon pour élever au-dessus des langues mortes les sciences physiques et mathématiques, qui doivent être le but de notre société actuelle , car elles forment des travailleurs au lieu de créer des oisifs. En politique comme en éducation, remplacer l’édifice de Charlemagne, telle était la mission de l’Empereur ; mais le temps lui a manqué en cela comme en toute chose... « C’est en faisant ces rapprochements qu’on acquiert la triste conviction que des esprits, même élevés, sont souvent esclaves des préjugés et de la routine. Les habitudes les plus futiles et les plus inutiles ont d’immenses racines dans le passé; et quoique, au prime abord, il semble qu’il suffise d’un souffle pour les détruire, elles résistent souvent et aux convulsions des sociétés et aux efforts d’un grand homme (4).»
- L’influence de la mère sur la famille et sur la société tout entière est considérable : aussi l’enseignement des filles, à tous ses degrés, doit-il tenir une grande place dans les préoccupations des hommes d’État et des amis de l’humanité. La question de savoir s’il convient de mélanger les sexes dans l’école primaire n’est pas résolue de la même manière par les nations les plus avancées. Les unes considèrent cette réunion
- (i) OEuvres de Napoléon III, t. Ier, p. 436 (Lettre du o décembre t8S2, à M. Thayer).
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- comme inoffensive et y trouvent même certains avantages ; on s’efforce ailleurs, par des motifs tirés à la fois de la pédagogie et de la morale, de réduire le nombre des écoles mixtes quant au sexe. Mais, de toutes parts, on cherche à donner aux jeunes filles du peuple une instruction simple, solide, bien appropriée à leur condition.
- L’enseignement nécessaire aux jeunes personnes de la classe riche ou aisée est généralement plus développé en Allemagne et en Angleterre qu’en France. La discussion de la loi du 10 avril 1867 au Corps législatif et la circulaire ministérielle du 30 octobre suivant sur l’enseignement secondaire des filles, ont rappelé à la France une des lacunes les plus regrettables de son organisation scolaire. Couvents ou pensions, les internats de jeunes filles,malgré le zèle et le dévouement des personnes qui les dirigent, ne répondent ni aux besoins de la famille, ni à ceux de la société. L’idée simple et grande d’engager les municipalités et les professeurs à ouvrir des cours libres où les jeunes personnes viendraient, accompagnées de leurs mères, est déjà réalisée en partie. Une violente opposition est faite, dans l’épiscopat français, à ces cours, qui ont cependant le grand mérite de ne pas séparer la fille de sa mère. Un éminent publiciste s’exprime sur l’avantage de l’éducation des filles au foyer domestique dans les termes suivants : « Les corporations et les établissements qui déchargent les familles de ce devoir exercent sur la société une action malfaisante. Les mères intelligentes et dévouées comprennent ce danger et elles proscrivent, sous toutes leurs formes, l’externat et le pensionnat. Lorsqu’elles ne peuvent, avec le concours de leurs aînées,suffire à l’enseignement de leurs plus jeunes filles, elles s’attachent des institutrices ou se concertent avec des voisines pour recourir à des professeurs spéciaux admis dans les familles ou organisant au dehors des cours variés (1). »
- Le programme de la classe 90 comprenait, dans une section
- (I) Le Play, La Réforme Sociale, t. I, p. 439.
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- GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION I.
- spéciale, les rapports et documents de nature à faire connaître, dans les divers pays de l’Europe, les progrès accomplis dans les sciences et les lettres pendant une période déterminée. Une partie de ce programme a été réalisée par le gouvernement saxon. La France y a répondu de la manière la plus complète. En vertu d’une décision impériale du 8 novembre 1865, une série de rapports faits par des hommes dont l’autorité est reconnue, restera comme un monument durable élevé en l’honneur de la science par l’Exposition Universelle de 1867. La science pure est la source de tout progrès industriel ; c’est en feuilletant les volumes de la précieuse collection due à l’initiative du ministre de l’instruction publique qu’on trouvera peut-être dans les patientes et obscures recherches des savants acharnés à la poursuite désintéressée du vrai la cause première de ces magnifiques inventions, de ces machines puissantes, de ces innombrables produits qui provoquaient, au Champ-de-Mars, la juste admiration du public.
- III
- Dans un discours prononcé à Lyon, le 23 juin 1867, le ministre de l’instruction publique disait: « L’histoire du travail « est un drame dont nous connaissons les trois premiers ae-« tes: le travail à coups d’étrivières de l’esclave antique, le « travail forcé du serf au moyen âge, le travail salarié des « temps modernes. Devons-nous en attendre un quatrième, le « travail librement associé au capital et l’harmonie établie en-« tre les trois grands agents de la production ; l’intelligence, « le capital et le salaire, enfin associés ou confondus sous les « mille formes que cette association peut recevoir de la libre « et loyale adhésion des contractants? c’est le secret de « l’avenir. »
- Les enquêtes de toute nature, dont l’Exposition Universelle de 1867 a été l’occasion et le point de départ, aideront les hommes de bonne volonté à résoudre le problème qui s’impose à nous.
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- L’enquête ouverte par le Groupe X, dès le mois de janvier 1866, sur les institutions créées, soit par l’Etat, soit par les chefs d’industrie, dans l’intérêt des classes vouées au travail manuel (1), et l’institution du Jury spécial chargé de constater et de récompenser l’harmonie sociale ont amené la révélation de faits peu connus et dont l’importance est considérable. Pour la France, comme pour la plupart des nations étrangères, on sait aujourd’hui que, dans presque toutes les usines bien organisées, divers avantages viennent s’ajouter au salaire et améliorent la situation de l’ouvrier. 11 ne s’agit point ici d’actes de générosité , mais d’un ensemble de rémunérations qui fait, en réalité, partie du contrat de louage d’ouvrage.
- L’enquête du Groupe X et celle du Jury spécial ont montré le tableau saisissant des œuvres faites par l’initiative individuelle à côté de l’action des gouvernements. Si l’Angleterre peut s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir vu naître l’association coopérative des équitables pionniers de Rocbdale, si l’Allemagne doit être fière des nombreuses sociétés de crédit mutuel dues à M. Schultze-Delilsch, la France possède, de son côté, un grand nombre d’institutions libres pleines d’avenir. « L’initiative individuelle, a dit l’empereur Napoléon III, s’exerçant avec une infatigable ardeur, dispense le gouvernement d’être seul promoteur des forces vitales de la nation. » L’État est dans son rôle lorsqu’il soutient et encourage cette initiative et lorsqu’il lui présente des types qui serviront de modèles aux efforts privés. L’enquête du Groupe X a mis en lumière, à cet égard, les œuvres sociales du second Empire; elles marqueront dans l’histoire. Il suffira de citer le développement de l’instruction populaire et de la
- (I) Voir le volume intitulé: « L'Enquête du Groupe X, catalogue analytique des documents, mémoires et rapports exposés hors classe dans le Groupe X, et relatifs aux institutions publiques et privées, créées par l’Etat, les départements, les communes, les particuliers, pour améliorer la condition physique et morale de la population. Dentu, 1807. »Ce volume a paru le Ier avril 1807, jour de l'ouverture de l’Exposition.
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- voirie vicinale, l’impulsion donnée à l’amélioration des logements d’ouvriers et aux sociétés de secours mutuels ; la création des asiles de convalescents ; la loi sur les coalitions, qui a consacré le principe de la liberté du travail, la loi de 1867 sur les sociétés; les projets de loi relatifs aux pensions viagères des invalides du travail et aux enfants employés dans les manufactures et ateliers.
- La situation grave dans laquelle le mouvement des idées nous place aujourd’hui est-elle bien comprise par tous ceux qui exercent sur la situation des masses ouvrières une grande influence, parce qu’ils sont appelés à débattre avec elles les conditions du travail? De plusieurs côtés, et abstraction faite de toute opinion passionnée ou préconçue, des craintes se sont manifestées à cet égard. En présence de quelques situations qui révèlent, à n’en pouvoir douter, le mauvais vouloir, l’ignorance, l’incapacité morale ou intellectuelle, on s’est cru autorisé à tirer des conclusions pessimistes et des prophéties alarmantes. On a montré, ici, l’affreux état des logements d’ouvriers; là, le délabrement ou l’abandon des écoles populaires; ailleurs, la coupable indifférence manifestée dans certains moments de crise; on a rappelé l’accueil fait au traité de commerce avec l’Angleterre et à la suppression de l'échelle mobile ; on a cité les résistances qu’a rencontrées la loi du 22 mars 1841 sur le travail des enfants dans les manufactures; on a fait ressortir les difficultés et même les railleries que provoque çà et là la propagation des saines doctrines de l’économie politique, et quelques-uns, comparant la bourgeoisie du xixe siècle à la noblesse d’avant 1789, ont vu un gage de sécurité dans la politique du second Empire, politique analogue, ont-ils dit, au point de vue de la situation respective des différentes classes de la société, à celle des grands rois qui ont fondé la nationalité française.
- Ces préoccupations sont exagérées, et la comparaison qu’elles provoquent est injuste. L’enquête faite par le Groupe X dissipe les craintes. Elle permet de concevoir des espé-
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- rances fondées. Elle constate que l’amélioration du sort des ouvriers, c’est-à-dire une augmentation directe ou indirecte du salaire, est souvent le meilleur moyen de soutenir et de vaincre la concurrence. Cette enquête montre, en effet, que l’équilibre social et la prospérité existent partout où le chef d’industrie a su, sous une forme quelconque, établir entre lui et ses ouvriers une complète solidarité d’intérêts, et les faire monter en quelque sorte du rang de salariés à celui d’associés.
- Il ne faut pas s’exagérer la portée actuelle du mouvement coopératif. Les associations ouvrières de consommation sont presque partout prospères : des conditions faciles à réaliser suffisent pour en assurer la réussite ; mais il n’en est pas de même des associations ouvrières de production ; deux éléments de succès leur font défaut : le capital surtout et une gérance expérimentée. Il importe de remarquer toutefois que la société de consommation prépare en quelque sorte les voies à l’association de production parce qu’elle contribue à faire l’éducation des ouvriers ; elle est pour eux une école d’initiative et de responsabilité.
- Si l’association de l’intelligence, des bras et du capital doit trouver, dans un avenir éloigné, la forme définitive qui sera le dernier terme du progrès, on peut dire que la période transitoire dans laquelle nous entrons sera celle de l’association du chef d’industrie avec l’ouvrier, au moyen d’une participation plus ou moins large de ce dernier aux bénéfices réalisés dans l’intérêt commun avec le concours de son intelligence et de ses bras. La répartition, librement débattue, des fruits du travail doit s’accomplir de telle sorte que l’ouvrier puisse non-seulement recevoir un salaire suffisant pour l’entretien journalier d’une famille, mais trouver aussi dans cette répartition même, de quelque manière qu’elle se produise , des moyens d’épargne ou des éléments de sécurité pour l’avenir.
- « La position du manufacturier à l’égard des ouvriers qu’il emploie, disait en 1844 M. Léon Faucher., à la suitfe* d'un
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- voyage en Angleterre (1), est, sauf la différence des époques, ce qu’était la position du baron féodal en présence de ses vassaux. Il y a pour l’ouvrier la protection de moins, je n’ose
- pas affirmer qu’il y ait la liberté de plus.... Si l’on veut que
- l’harmonie règne dans la production, il faut que le maître associe l’ouvrier à sa destinée. » Après avoir écarté les théories préconçues qui veulent à cet égard formuler un système, il ajoute :
- « C’est dans la pratique des nations qu’il faut chercher les bases du nouveau contrat. Dans la pêche au filet, sur les côtes méridionales de l’Angleterre, la moitié du produit appartient au propriétaire du bateau et du filet, l’autre moitié aux pêcheurs. Une répartition semblable des profits s’opère entre les armateurs et les équipages des vaisseaux envoyés à Terre-Neuve, ainsi que des navires baleiniers. Toute maison de commerce ou de banque, qui veut exciter le zèle de ses employés, leur attribue un intérêt dans scs affaires. Les fabricants qui cherchent à diminuer le déchet dés matières premières allouent à leurs ouvriers la moitié de l’économie obtenue par leurs soins. A Paris, un peintre en bâtiments, M. Leclaire, a eu la bonne pensée d’associer ses ouvriers à la répartition des bénéfices faits dans son établissement, et l’établissement prospère (2). Le même principe peut s’appliquer aux grandes manufactures... La cheminée de la manufacture deviendra comme le clocher de la nouvelle communauté, et les bohémiens de la civilisation industrielle auront enfin une patrie, un foyer. »
- (1) Études sur l'Angleterre, édition de 1856, t. I, p. 349 et suiv.
- (2) Les ouvriers de cette honorable maison reçoivent à chaque inventaire, en allocations individuelles et en versements à leur société de secours mutuels, la moitié du bénéfice net. Les dividendes capitalisés dans la caisse de cette société, qui sert des pensions viagères de 300, 400, 600 et 800 francs, s’élevaient, le io janvier 1868, à 286,827 franc?. « M. Leclaire est un des premiers industriels qui aient organisé pour leurs ouvriers le système de la participation aux bénéfices. Le personnel de cette maison s’est distingué, dans des époques troublées, par l’esprit excellent qui l’anime. » (Rapport de M. Alfred Le Roux, vice-président du Corps législatif, au nom du Jury spécial_du nouvel ordre de récompenses.
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- « L’association, disait M. Wolowski à la même époque, se présente, dès maintenant, comme le mode le plus favorable de relier les intérêts des entrepreneurs d’industrie et des ouvriers, en donnant à ceux-ci une part dans les bénéfices nets de l’opération industrielle (1). »
- M. Michel Chevalier se prononçait dans le même sens il y a vingt ans déjà. Parlant de la participation des ouvriers aux bénéfices du patron, il disait : « Je crois que cette participation va s’introduire graduellement dans les habitudes. Cette participation est destinée à changer le caractère de l’industrie en changeant celui de la masse des travailleurs. Elle donnera à ceux-ci une dignité, un amour de l’ordre, un esprit de conduite auxquels ils ne parviendraient pas autrement. Les luttes sourdes qui existaient entre les maîtres et les ouvriers, et qui occasionnaient tant de désordres, tant de petits dégâts, tant de déperditions de forces vives, disparaîtraient alors comme par enchantement ; et ce sont surtout ces motifs de l’ordre moral, politique et social, qui, quant à présent, me la font ardemment désirer. »
- Par une lettre en date du 17 août 1865, qui a été rendue publique (2), M. Berrver a manifesté, dans les termes suivants, ses sympathies pour l’association entre patrons et ouvriers :
- « La grève, toujours inévitablement concertée, porte de graves préjudices aux consommateurs, au commerce, aux patrons, aux ouvriers eux-mêmes, et menace la paix et l’ordre publics. L’esprit d’association peut seul éloigner ces maux, et, partant, l’association des travailleurs avec ceux qui réclament le travail. Les conditions de ce travail et le libre règlement des salaires, avec une participation pour les ouvriers dans les bénéfices des patrons, introduiront entre eux une communauté d’intérêts et d’heureux et honorables liens de
- (1) Revue de Législation. Septembre-Décembre 1844, p. 271•
- (2) Supplément au Compte Rendu,par M. Leclaïre, aux clients de sa maison. (Société de secours mutuels intéressée dans une entreprise industrielle). — Paris, V'e Bouchard fluzard, p. 17.
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- patronage, qui doivent préserver les hommes de labeur des faiblesses et des dangers du triste individualisme auquel la législation moderne a réduit cette grande classe de la nation. »
- L’empereur Napoléon III disait lui-même, en 1849, aux exposants français : « Ne faisons pas naître de vaines espèce rances, mais tâchons d’accomplir toutes celles qu’il est rai-« sonnable d’accepter ; manifestons par nos actes une cons-« tante sollicitude pour les intérêts du peuple; réalisons,
- « au profit de ceux qui travaillent, le vœu philanthropique « d’une part meilleure dans les bénéfices et d’un avenir plus « assuré. »
- La participation directe aux bénéfices, dans des proportions diverses, existe, à Paris, dans la maison de M. Baugrand, joaillier; dans la fabrique de pianos de M. Bord; dans l’imprimerie Paul Dupont.
- Pour donner leur vrai caractère à ces innombrables combinaisons, à ces arrangements variés, dont l’enquête du Groupe N a fourni beaucoup d’exemples, et par lesquels les chefs d’industrie ont su donner à leurs ouvriers le bien-être moral et matériel, il faut écarter l’idée de la bienfaisance et de la charité. Il s’agit uniquement d’une rémunération supplémentaire, d’avantages ajoutés au salaire, qui sont, comme lui, le prix du travail, qui résultent de la loi de l’offre et de la demande, et ne sont point une aumône.
- Toute production agricole ou industrielle a trois agents : l’intelligence qui conçoit et dirige, les bras qui- agissent, le capital qui fournit la matière. Chacun de ces trois producteurs associés reçoit d’abord une première rémunération. Le capital a droit à un intérêt stipulé ; les bras et l’intelligenee reçoivent un salaire journalier, mensuel ou annuel. Ces frais généraux déduits, reste un bénéfice net qui peut se répartir entre les trois producteurs, conformément aux conventions libres qui font la loi des contractants. La participation aux bénéfices se rattache par des liens évidents à ce principe fondamental.
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- Il importe d’empêcher à cet égard tout malentendu. Un honorable manufacturier de l’Est ayant été amené à manifester publiquement des intentions favorables à une prochaine participation des ouvriers à ses bénéfices, un habile adversaire le prit aussitôt à partie. Par une tactique ingénieuse, il refusait de voir dans la participation autre chose qu’une aumône ou un acte de charité évangélique, et engageait vivement les ouvriers, que ce fantôme aurait pu séduire, à lui préférer, au nom de leur dignité d’hommes libres, lafière indépendance garantie aux membres des sociétés coopératives de production. Étrange appel àd’amour-propre des ouvriers! ils n’ont aujourd’hui ni gérants, ni capital ; cette invitation à fonder des filatures, des usines, des manufactures est tout à fait dérisoire. Il serait facile de réfuter la thèse si elle se présentait dans des conditions sérieuses. Ces parts d’intérêt, ces allocations annuelles, ces subventions du patron à la caisse de secours ou à la caisse d’épargne, ces constructions d’écoles, d’asiles, de maisons ouvrières, ces avances, ces pensions viagères aux invalides et aux mutilés, sont des salaires collectifs, que la susceptibilité la plus ombrageuse ne saurait assimiler aux secours de la charité. En poussant à ses dernières conséquences le mauvais argument que je signale, ne pourrait-on pas dire à l’ouvrier qu’il demande l’aumône lorsqu’il se croit fondé à réclamer une augmentation de salaire?Prélevés sur le bénéfice net, ces avantages sont un véritable dividende offert aux ouvriers par un chef qui connaît la haute valeur du travail exécuté avec une ardeur constante par des hommes honnêtes, robustes, intelligents, intéressés au succès de l’entreprise et à la bonne renommée de la maison.
- Préoccupés comme nous de l’antagonisme fatal qui éclate trop souvent entre le patron et l’ouvrier, les Anglais voudraient y porter remède, et la même idée se produit chez ces esprits positifs que séduirait difficilement l’utopie : « Nous devons, dit M. Arthur Arnold, rendre les bénéfices de l’industrie accessibles au travail, non sous la forme accoutumée du
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- salaire, mais sous la forme d’une part de profil. » Constatant que l’ouvrief est dépourvu de capital, il émet le vœu que les entrepreneurs de bâtiments entrent dans la voie de la participation aux bénéfices : « stimulant l’énergie des ouvriers par une part de profit et obtenant d’eux l’avantage d’un travail plus énergique et d’une garantie contre le risque des grèves (1). »
- Dans un discours sur l’industrie et l’économie sociale, l’un des vice-présidents du Jury du Groupe X, sir James Kay Shuttleworth, constatait en 1866 (2) que de grands manufacturiers anglais ont divisé leur capital en actions, et qu’ils ont mis une partie de ces actions à la disposition de leurs ouvriers qu’ils admettent ainsi à participer à leurs bénéfices.
- Le système de la participation aux bénéfices entre le patron et les ouvriers a été appliqué en Angleterre avec un plein succès en 1865 par MM. Henry Briggs fils etCie, directeurs des mines appelées Wbitwood and Methley Collieries, près Nor-manton (3). *
- Un savant professeur de Cambridge arrive à la même conclusion :
- « Avant, dit-il, qu’une partie considérable de l’industrie anglaise puisse être amenée à l’application complète du principe de l’association, je crois que les ouvriers doivent être élevés et préparés pour ce nouvel état de choses en passant par diverses phases transitoires. C’est ainsi qu’il me semble probable, d’après plusieurs faits qui se sont récemment produits, qu’une adoption très-générale de ce qui a été appelé participation (copartnership) pourra être une des premières transformations de l’industrie nationale. Il y a participation lorsqu’un patron distribue une portion des bénéfices entre les ouvriers qu’il emploie. Je montrerai plus loin que, par-
- 0) Transactions of the national association for the promotion of social science. Manchester meeting, 1866. The future of labour, p. 694.
- (2) Ibid., p. 103.
- (3) The Withwood Colliery, par M. Archibald Briggs. Ibid., p. 703.
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- tout où ce système a été mis à l’épreuve, il a paru très-avantageux à la fois aux ouvriers et au patron; par là, les fâcheux conflits, les grèves si nuisibles à la prospérité de l’industrie sont évités ; les ouvriers deviennent directement intéressés au succès de l’œuvre à laquelle ils sont employés ; leur zèle et leur activité sont stimulés ; et, par suite, leur travail devient tellement plus productif que le patron retrouve, et au delà, la portion de bénéfice qu’il a consenti à abandonner^). »
- L’application du principe de l’association à l’agriculture, qui pourrait être si féconde dans notre pays de propriété divisée et qui pourrait, mieux que d’autres expédients, diminuer les inconvénients du morcellement dont on se plaint, a eu lieu en Angleterre. Un propriétaire du comté de Suffolk, M. Gardon, d’Assington Hall, a eu l’idée de livrer un domaine à une association de pauvres cultivateurs auxquels il a fait l’avance d’un capital. Le capital a été remboursé et l’association prospère. Ces travailleurs agricoles, comme les ouvriers de Roehdale, choisissent, élisent dans leur sein un comité directeur ; ceux qui travaillent reçoivent le salaire habituel de l’agriculteur ; les bénéfices sont partagés dans des conditions qui rappellent le système suivi à Roehdale. « Le succès serait bien plus complet encore, s’écrie l’économiste auquel j’emprunte ces détails (2), si de telles associations étaient propriétaires du sol qu’elles cultivent, au lieu de le tenir seulement à bail ! »
- Si la France, par la loi des coalitions, a fait faire un pas de plus à la liberté, l’aristocratique Angleterre aura eu l’honneur de nous devancer en ce qui concerne le principe d’égalité. La loi anglaise déclarait passible à la fois d’une amende et d’un
- (1) The Economie position of lhe British Labourer, par M. Henry Fawcett, professeur d’économie politique à l’Université de Cambridge, 1868, p. 107.
- (2) Ibid., p. -no.
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- emprisonnement l’ouvrier coupable de violation de contrat (breach of contract), et autorisait d’abord son arrestation préventive, tandis qu’elle se contentait d’infliger une amende au patron reconnu coupable du même délit. Le nouvel Act to amend the law between master and servant fait disparaître cette inégalité. En France, au contraire, une disposition non encore abrogée du code Napoléon, l’article 4781, consacre un privilège au profit du patron contre l’ouvrier. En cas de contestation sur le chiffre ou le payement du salaire, cet article attache à la simple affirmation du maître une présomption légale de bonne foi et de sincérité qu’il refuse à la déclaration de l’ouvrier (1).
- Les délégués des ouvriers appartenant aux diverses professions manuelles ont étudié l’Exposition Universelle et particulièrement le Groupe X, sous les auspices d’une Commission d’encouragement, instituée par la Commission impériale. Eloignés des agitations stériles d’une autre époque, plus éclairés, résolus à chercher pacifiquement la solution des questions difficiles qui intéressent leur bien-être moral et matériel, les ouvriers délégués se sont livrés avec patience à un labeur opiniâtre (2).
- IV
- En résumé, il résulte des études faites dans le sein du Groupe X, qu’une forte et saine éducation, combinée avec une instruction appropriée aux besoins de la vie agricole
- (1) Le rapport présenté à l’Empereur, le 30 mars 1866, par le Ministre du Commerce, sur les vœux des délégations ouvrières à l’Exposition Universelle, annonce la préparation d’un projet de loi portant modification de l’arli-cle 1781.
- (2) Voir au Moniteur du 31 mars 1868 les rapports présentés à l’Empereur par le Ministre du Commerce, et par M. Devinck, président de la Commission d’encouragement.
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE GROUPE X.
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- et industrielle, est le premier moyen à prendre afin d’assurer le progrès moral et matériel des populations ; l’instruction seule, en effet, peut rendre le paysan et l’ouvrier capables de profiter des moyens d’action qui s’offrent à eux. Pour atteindre un tel but, les gouvernements ne doivent reculer devant aucun sacrifice ; c’est un intérêt majeur qui se place au même rang que celui de la défense nationale. Le Jury spécial du nouvel ordre de récompenses déduit de ses propres enquêtes une conclusion analogue. Son rapporteur s’exprime ainsi : « Il est « permis de tirer du présent la consolante pensée que le bien « commencé ne s’arrêtera pas, et que, s’il a plusieurs formes, « il n’a que trois bases immuables : la religion, la morale et « l’instruction (1). » A côté de la multiplication des écoles, celle des voies de communication de tout ordre est pour les ouvriers des eampagnes une source féconde de richesses et d’améliorations nombreuses. En France, l’Empereur y a largement pourvu. En ce qui concerne les ouvriers des villes, un avenir meilleur et plus assuré pourra être, quant à présent, la conséquence, non de l’adoption générale et prématurée du principe de l’association coopérative, mais de l’application librement consentie, conformément aux saines doctrines de l’économie politique, du principe de la participation aux bénéfices, qui fait cesser l’antagonisme eu unissant les intérêts de l’ouvrier et du patron.
- Les résultats de l’enquête du Groupe X se caractérisent ainsi par deux idées fondamentales :
- Instruction universelle;
- Association libre du travail et du capital.
- (i) Rapport de M. Alfred Le Roux, vice-président du Corps législatif.
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- SECTION II
- INTRODUCTION AUX RAPPORTS DES CLASSES 89 ET 90
- Par M. Philibert POMPÉE.
- Lorsque l’œil et la pensée s’arrêtent sur l’ensemble de l’Exposition Universelle de 1867; lorsque, descendant aux détails, on contemple les chefs-d’œuvre des arts et de l’industrie ; lorsque, comparant les produits exposés dans la galerie rétrospective de l’Histoire du Travail avec leurs similaires fabriqués de nos jours, on met en parallèle les outils fragiles et imparfaits, qui ont jadis exercé la main de l’homme, avec ces puissantes machines que son intelligence vient de créer pour produire plus et mieux, avec moins de fatigue, on tombe en ad-i miration devant le génie qui a pu enfanter de pareilles merveilles. Et si, en présence de la nature, l’esprit humain est obligé de reconnaître un créateur, à la vue de l’Exposition, nul ne peut nier la perfectibilité de l’homme.
- Mais si, en approfondissant davantage, on étudie attentivement les produits des diverses nations, on est bien vite convaincu que la supériorité appartient aux civilisations dont les conceptions de l’esprit et l’exécution matérielle ont été aidées par les lumières de la science et de l’art, et que, là où l’homme n’a pas été abandonné à lui-même et a reçu une culture intellectuelle, les découvertes sont plus nombreuses et plus fécondes, et on en conclut que le bien-être.des masses s’élève ou s’abaisse suivant le niveau de leur éducation.
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- ENSEIGNEMENT.
- INTRODUCTION.
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- Les perfectionnements de l’industrie, d’où résulte l’amélioration des conditions physiques des classes laborieuses, sont donc la conséquence de leur éducation intellectuelle et morale, et le fait est ri vrai que, en modifiant un adage bien connu, on pourrait dire à chaque peuple : Dis-moi comment on f élève, je te dirai ce que tu es ; ou, comme l’a si bien dit M. Jules Simon : Le peuple qui a les meilleures écoles est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain.
- Mais l’éducation des populations ne dépend pas uniquement d’elles, leur bonne volonté et leur travail ne suffisent pas toujours pour les instruire; il faut leur venir en aide, en fondant des institutions qui répondent à leurs nécessités. Or, ces nécessités diffèrent suivant les lieux, suivant les temps; et si la société du moyen âge n’a eu besoin que de ministres du culte et de savants, si la société de la renaissance et de la réforme religieuse a senti le besoin de moraliser le peuple, en l’obligeant à chercher lui-même son instruction religieuse, si la société moderne a substitué aux privilèges la liberté de l’industrie qui exige le développement des facultés du travailleur, on comprendra facilement comment les écoles épiscopales et monastiques ont précédé les universités ; comment à l’éducation classique des classes privilégiées on a d’abord ajouté les écoles populaires, rurales et urbaines qui furent dans l’origine de véritables annexes de la sacristie et de l’Église ; comment enfin le programme des études a dû se modifier et s’étendre pour être porté au niveau des besoins si divers de l’agriculture, du commerce, de l’industrie, de l’administration et des arts industriels.
- Quand on pense au temps qu’il a fallu, aux obstacles que toute innovation rencontre sur sa route, aux luttes qu’on a dû soutenir pour les renverser, aux révolutions souvent sanglantes auxquelles les peuples ont dû recourir pour conquérir leurs droits, on gémit en reconnaissant que le progrès n’a été si lent que parce qu’il a été de tout temps retardé par des institutions immobiles, combinées de manière à asservir l’esprit et le corps
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- en renfermant l’humanité dans un cercle de corporations travaillantes et enseignantes, stationnaires quand tout marchait, jalouses de leurs privilèges, soutenues par les pouvoirs souverains et toujours disposées à retenir en arrière le char qu’on voulait pousser en avant (4).
- Mais quand, grâce à nos institutions modernes, les entraves ont été brisées ; quand, par la liberté du travail, le cultivateur fut devenu propriétaire de la terre qu’il travaillait péniblement pour son maître ; quand l’ouvrier, débarrassé des corporations, eut l’espoir raisonnable de devenir maître à son tour, on vit naître par la force des choses un mouvement remarquable ; le besoin de l’instruction se fit sentir dans toutes les classes qui en avaient été déshéritées jusqu’alors; leur ignorance leur fit peur, et pour la faire disparaître ils cherchèrent à sortir des vieilles ornières pour chercher des voies nouvelles.
- Secondées d’abord par l’initiative individuelle ou collective des amis de l’humanité qui, depuis les protestants jusqu’aux encyclopédistes, ont sans cesse provoqué des réformes que les gouvernements finirent par adopter, les populations virent enfin ouvrir des établissements scolaires, où leurs enfants pouvaient aller puiser une instruction qui leur avait manqué. Les parents purent également aller, eux-mêmes, aux écoles réparer les oublis, les négligences, les mauvais vouloirs ou les défiances du passé, en puisant des lumières dont les intérêts politiques, religieux ou fiscaux les avaient privés jusqu’alors.
- Nos pères ont vu commencer ce mouvement, mais ils. n’ont pas eu la satisfaction de le voir aboutir. Les révolutions intestines, les guerres extérieures, le désordre des finances ne permettaient pas de réaliser leurs pensées généreuses et patriotiques. Depuis le commencement de ce siècle, chaque pas en avant est suivi d’un bond en arrière ; malgré cela, la cause du progrès fait chaque jour et partout de nouvelles conquêtes, et
- (l) Au char de la Raison s’attelant par derrière,
- Veulent à reculons l’enfoncer dans l’ornière.
- (Andrieux)
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- ENSEIGNEMENT. — INTRODUCTION. 31
- ses amis peuvent prédire avec certitude que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre lui.
- Ce qui assure son triomphe c’est que, par une loi providentielle, ses ennemis sont obligés pour le combattre d’employer les mêmes armes que ses défenseurs emploient pour le consolider. Chaque parti contraire ouvre des écoles pour propager ses doctrines; on se dispute les générations naissantes pour les instruire. Les luttes des Jésuites contre la Réforme en Allemagne, celles de Bell et de Lancaster en Angleterre, celles de l’enseignement congréganiste contre l’enseignement mutuel en France, celles des libéraux contre les ultramontains en Belgique ont donné à l’enseignement populaire une impulsion irrésistible.
- Cette impulsion ne se produit pas seulement en France, on peut la constater partout ; le mouvement est général, et nous en découvrons l’existence là où l’on n’aurait pu le soupçonner. Il est impossible de placer le doigt sur l’un des points quelconques du globe où les peuples commencent à sortir de la barbarie pour faire un premier pas vers la civilisation, sans y trouver l’influence de l’école et une organisation plus ou moins parfaite, selon que les gouvernements et les classes dirigeantes sont plus ou moins éclairés.
- Dans tous les pays civilisés, on s’accorde aujourd’hui à reconnaître que l’instruction populaire est l’instrument le plus certain, le plus actif, le plus efficace dont on puisse invoquer le secours pour améliorer toutes les classes. C’est le seul moyen à employer pour éteindre la mendicité chez les générations futures ; pour diminuer le nombre des malfaiteurs ou les ramener au bien ; pour dépeupler les prisons ; pour régénérer enfin cette partie de la société moderne encore couverte de plaies, encore dévorée d’ulcères que nous a légués le passé et dont l’aspect seul nous révolte aujourd’hui, quand il attirait à peine l’attention de nos pères.
- Si chacun est d’accord sur le but 'a atteindre, on diffère encore beaucoup sur les moyens à employer. Chaque système
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- 32 GROUPE X. — CRASSES 89 ET 90. — SECTION II.
- a ses apôtres. Les partisans de la théocratie veulent conserver l’omnipotence de l’Église, d’autres lui préfèrent celle de l’État. Là où une longue expérience a pu faire connaître les inconvénients qui résultent de la direction exclusive ou combinée de ces deux pouvoirs, on a proclamé la liberté de l’enseignement; là où cette liberté n’existe pas encore, on peut facilement suivre la tendance qui consiste à soustraire la direction des études à l’administration et au clergé pour les remettre entre les mains de la famille elle-même ou d’un pouvoir qui en dérive (1).
- Mais, quel que soit le régime adopté, les hommes de progrès s’inquiètent généralement peu de l’esprit qui préside à la diffusion des lumières; aujourd’hui que le peuple compte pour quelque chose dans le système de nos institutions démocratiques, l’essentiel est qu’il sorte des ténèbres où il est resté trop longtemps enseveli; l’avenir fera le reste.
- Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de l’initiative prise par l’Angleterre, lorsque, à l’Exposition Universelle internationale ouverte à Londres, en 1862, la Commission Royale décida qu’une classe spéciale serait ouverte pour recevoir tout ce qui pourrait intéresser l’instruction populaire. Son appel fut entendu, et, quoique son idée libérale et généreuse, d’abord peu ou mal comprise, n’ait pas présenté, dans la classe 29, tout le développement qu’elle comportait, elle fut tellement appréciée que, lorsqu’on s’occupa d’organiser, à Paris, l’Exposition Universelle internationale de 1867, la Commission impériale créa le Groupe X pour recevoir les objets spécialement exposés en vue de fournir à la population ouvrière des campagnes et des villes les moyens d’améliorer sa condition physique, morale et intellectuelle, et qu’elle plaça à la tête de ce groupe tout ce qui a rapport à l’instruction publique (2).
- Cette heureuse innovation fut accueillie avec la plus grande
- (1) Voir notamment la législation scolaire du grand-duché de Bade, adoptée en 1861.
- (2) On peut retrouver dans l’exposition scolaire du Groupe X, un grand nombre d’objets qui auraient pu être placés dans d’autres classes des
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- faveur par l’opinion publique. C’est à peine si, dans le concert universel de louanges, on entendit une voix s’élever contre la possibilité et l’utilité d’une exposition scolaire. Aussi de toutes parts, de tous les points de la France comme de l’étranger, on vit accourir à l’Exposition Universelle les gouvernements, les sociétés, les particuliers de tout âge, de tout sexe, de tout rang, qui, partout, font de louables efforts couronnés de succès pour instruire et moraliser les populations, soit en perfectionnant les institutions anciennes, soit en en fondant de nouvelles qui se trouvent en harmonie avec les nécessités de l’époque, soit en cherchant de nouvelles routes pour abréger la durée des études, soit enfin en consacrant leurs paroles, leurs conseils, leur influence, leur temps et leur fortune pour faire sortir les masses de l’ignorance, de la misère et de la démoralisation dans laquelle elles se trouvent encore plus ou moins plongées.
- Si nous comparons l’Exposition Internationale de Londres de 1862 avec celle dont nous nous occupons ici, nous pouvons constater un progrès, non-seulement dans-le nombre des nations qui ont pris part à ces solennités , mais encore dans celui des exposants de ces diverses nationalités, dont nous avons tracé, d’après le relevé des Catalogues, le tableau suivant :
- neuf premiers Groupes; ainsi on voit figurer dans les classes 89 et 90 des produits de la peinture, de la sculpture, de la gravure, de l’architecture, de la lithographie, de l’imprimerie et de la librairie, des objets de papeterie, de reliure, des applications de la plastique et du dessin aux arts usuels, des instruments de précision et le matériel de l’enseignement des sciences , le mobilier et les collections destinées à l’enseignement, etc., etc. Mais ce n’est pas l’objet en lui-même qui doit être jugé dans le Groupe X, c’est son utilité pour l’éducation de l’homme, c’est l’examen du but qu’il doit atteindre, c’est la discussion et la constatation des résultats obtenus.
- Lorsqu’un colon de Mettray expose une paire de sabots, ce n’est pas la confection plus ou moins imparfaite de cette grossière chaussure qui attire l’attention des juges comme cela devrait avoir lieu dans le Groupe IV; pour le juré du Groupe X, ces sabots ne sont plus une partie de vêtement, c’est le résultat d’un système d’éducation qui a pour but de soustraire un enfant à toutes les conséquences d’une première faute; et c’est pour cette idée, mûrie avec sagesse, expérimentée avec succès, adoptée avec empressement par les autres nations, que l’honorable fondateur de Mettray reçoit une médaille d’or sur la proposition du Xe Jury international, quand son produit aurait peut-êtro amené le sourire sur les lèvres des membres du Jury du Groupe IV. Tableau
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- Tableau comparatif du nombre des exposants de 1862 et 1867.
- NUMÉUOS d’ordre. nationalité des exposants. 1862. Classe 89. 1867. Classes 89 et 90.
- I France 177 602
- 2 Pays-Bas 4 4
- 3 Belgique G 21
- 4 Prusse 31 16 (1)
- 5 Allemagne du Nord 15 »
- 6 Saxe royale 2 » 0)
- 7 Hesse-Darmstadt 4 2
- 8 Bade » 1
- 9 Wurtemberg 11 53
- to Bavière 3) 5
- 11 Autriche 63 86
- 12 Suisse 6 10
- 13 Espagne 3> 139
- 14 Portugal i » (2)
- 15 Grèce 33 8
- 16 Danemark 12 14
- 17 Suède 12 14 (3)
- 18 Norwége 6 3)
- 19 Russie 10 3 (4)
- 20 Italie 32 69
- 21 États-Pontificaux 3) 1
- 22 Turquie 33 1
- 23 Égypte 33 2
- 24 Maroc » 1
- 25 États-Unis d’Amérique 3) « (5)
- 26 Brésil 3) •1
- 27 Confédération argentine 3) 1
- 28 Royaume hawaïen 3> 1
- 29 Grande-Bretagne 226 35
- Colonies, Canada 1 8
- 30 Chine, Japon, Siam, Tunis 3) 33
- Totaux 619 1,095
- (1) Quoique le total des exposants de la Prusse, de la Saxe et de la confédération du Nord paraisse inférieur en 1867 à ce qu'il était en 1862, il faut se rappeler que les expositions faites dans les bâtiments spéciaux construits par ces deux premiers Etats sont très-considérables. Le catalogue spécial à la Saxe contient à lui seul -155 numéros.
- (2) Le gouvernement portugais a donné dans une notice spéciale des renseignements fort intéressants sur l’état de l’instruction publique dans cette contrée.
- (3) Nous faisons pour la Suède etlaNorwége la même réserve que nous avons faite pour la Prusse et lu Saxe ; l’école installée dans la maison de Gustave Vasa comprenait à elle seule un spécimen fort intéressant, quoiqu’il n’ait pas été inscrit au catalogue.
- (4) Le nombre des exposants de la Russie est beaucoup plus considérable ; seulement ils ont été exposés dans diverses classes, et ne figurent pas au catalogue des classes 89 et 90.
- (5) L’école ouverte dans le Parc par l’État de l’Illinois renfermait une exposition spéciale d’objets scolaires qui n’étaient pas portés au catalogue. Il en a été de même pour un grand nombre d’objets exposés dans le secteur américain du Champ-de-Mars.
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- Le chiffre des exposants serait doublé pour la France, si on tenait compte des demandes d’admission qui n’ont pas été accueillies et des travaux manuscrits qui ont été écartés. Il serait triplé si on comptait les envois des instituteurs et des institutrices d’écoles communales, qui, à la suite de la décision prise par M. le ministre de l’instruction publique, lui ont fait parvenir les travaux de leurs élèves. Cet envoi considérable n’ayant pu trouver place au Champ-de-Mars, il a fallu, comme nous l’avons dit, construire une véritable annexe dans le jardin du ministère.
- En admettant pour la première fois une section d’éducation à l’Exposition Universelle à Londres , la Commission anglaise avait sagement réuni dans une seule classe tous les objets qui devaient y figurer. Elle lui avait même assigné un local distinct ou les produits de toutes les nations, rapprochés les uns des autres, permettaient d’établir une comparaison facile. D’un coup d’œil le visiteur pouvait embrasser l’ensemble de cette exposition spéciale, et trouver sûrement, sans déplacement et sans fatigue, tout ce qui pouvait l’intéresser plus particulièrement.
- Malheureusement, la Commission Impériale française n’a pas suivi cet exemple en instituant une classe unique ; sans réfléchir que l’instruction publique est un tout indivisible, sans se préoccuper de la difficulté, sinon de l’impossibilité d’établir une ligne de démarcation raisonnable et bien tranchée entre l’instruction des enfants et celle des adultes, elle a attribué tout ce qui concerne les premiers à la classe 89 et tout ce qui intéresse les seconds à la classe 90. A chacune de ces deux classes elle a attaché un Jury d’admission et un Jury de récompenses, et, en présence de cette double organisation, les exposants n’ont rencontré qu’hésitation et incertitude pour l’envoi de leurs produits ; les Jurys, également hésitants et incertains pour la réception, le classement, la répartition des espaces et le jugement, se sont tout d’abord trouvés en présence de difficultés qui n’eussent pas existé, si le principe anglais d’une classe unique
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- eût été adopté, et le public désorienté ne savait, sur la simple indication du Catalogue, où aller chercher ce qu’il avait intérêt à voir et à étudier.
- Dès l’origine de leurs travaux, et pour résoudre ou prévenir les difficultés nombreuses qui se présentaient, ces deux classes nommèrent une commission mixte composée de membres de leurs bureaux respectifs. Après une étude attentive de la question, la commission, sur la proposition de M. Ch. Robert qui avait déjà fait partie du Jury international de Londres et qui, en ce qui concernait la France, avait pris une part des plus actives à l’organisation de la classe 29, adopta un règlement d’attribution où l’arbitraire, à défaut de principe certain, tenait encore une large place; aussi, lorsque, après avoir prononcé sur les demandes des exposants, les deux comités durent s’occuper de l’exposition préparatoire qui, aux termes du règlement devait avoir lieu au Palais de l’Industrie, la classe 90, sur un rapport de M. Ph. Pompée, proposa à la classe 89 une fusion qui ne fut pas acceptée, mais que la nature des choses établit enfin malgré les inévitables frottements qui devaient nécessairement résulter du système de deux classes distinctes. Lorsqu’il fallut rédiger les notices qui devaient précéder les catalogues des deux classes, M. le Commissaire général reconnut l’impossibilité, de scinder le travail ; il désigna M. Marguerin pour la classe 89 etM. Pompée pour la classe 90 pour faire un travail en commun ; ils s’adjoignirent M. Barbier , délégué de la classe 89, et se réunirent, sous la présidence de M. Ch. Robert, président de la réunion des bureaux du Groupe X, qui, en cette qualité, s’était chargé de rappeler dans leur ensemble les tendances morales et philanthropiques des sept classes qui composaient cette création nouvelle dont l’initiative fait tant d’honneur à la France.
- Mais, s’il était possible aux Jurys des classes 89 et 90 de la section française de se renseigner, de s’entendre et de se rapprocher pour faciliter la mission qui leur était confiée, il ne pouvait pas en être ainsi pour les Jurys des sections étran-
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- gères. Il est vrai de dire que, la plupart des gouvernements s’étant bornés à charger un ou plusieurs membres de tout ce qui concernait l’instruction publique, il ne put se présenter aucune difficulté pour l’examen et la réception des produits exposés ; mais, lorsqu’il fallut les classer et les inscrire au Catalogue sous les nos 89 et 90, il y eut tant d’arbitraire dans cette répartition, pour laquelle il n’était pas possible de tracer une règle fixe, que, si les Jurys des récompenses des deux classes s’en étaient rapportés à ces seules indications, un très-grand nombre des exposants aurait échappé à leur examen et, par conséquent, à leur appréciation (I).
- Ces difficultés se sont encore compliquées pour les deux Jurys des récompenses de ce que, au lieu de trouver groupé en un môme local tout ce qui était de leur compétence, ils étaient obligés d’aller chercher dans diverses classes situées dans la galerie des arts libéraux, dans celle des machines, dans celle des beaux-arts, dans celle des matières premières et des substances alimentaires, et même jusque dans le Parc, des expositions dont il était difficile de juger les mérites relatifs par suite de l’extrême dissémination des travaux ou des produits similaires. Le Jury d’admission de la classe 90 avait encore voulu éviter cette difficulté. A la suite du rapport qui lui avait été présenté dans la séance du 28 avril 1866, et dont nous avons déjà parlé, il avait présenté à la Commission Impériale un avant-projet qui réunissait toutes les conditions désirables. Malheureusement, malgré le bon vouloir et l’approbation de celle-ci, l’espace resserré attribué à priori aux classes 89 et 90, ne permit pas d’y donner suite, et, faute de place, beaucoup de personnes admises furent obligées de s’abstenir, de tronquer leur exposition, ou de chercher un refuge dans d’autres classes où elles allèrent se perdre, excepté
- (1) C’est pour éviter de tomber dans les mêmes erreurs que nous avons réuni en une seule colonne le nombre des exposants des classes 89 et 90, et que, dans le tableau qui précède, nous avons placé le total en regard des exposants de la classe 29 de l’exposition anglaise.
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- toutefois celles à qui M. le ministre de l’instruction publique voulut bien donner asile dans un bâtiment spécial. Dans cette annexe, en effet, le public accourait en foule pour voir des spécimens des travaux d’élèves, des livres, des méthodes, des bibliothèques et des collections scolaires, et même des matériels et des mobiliers à l’usage des salles d’asile, des écoles primaires des deux sexes, des ouvroirs, des classes d’adultes, des cours de dessin, des écoles secondaires, spéciales, etc., etc., sans parler des premiers travaux de la collection de rapports faits sur la proposition du ministre et de l’exposition des résultats de la mission envoyée au Mexique.
- S’il a été impossible d’appliquer les principes de la classification proposée avec toute la rigueur qu’on aurait pu mettre à leur exécution dans un local convenablement disposé, la commission chargée de l’organisation de l’exposition scolaire française de 1867 (1) s’en est rapprochée le plus que cela lui a été possible en suivant l’ordre logique des faits. Là où elle n’a pu consacrer une salle distincte ou un compartiment séparé à une catégorie de produits ou d’établissements, elle leur a affecté une place spéciale, soit sur les parois des diverses salles, soit dans une série d’armoires ou de vitrines isolées ou réunies.
- C’est ainsi que, dans les galeries et les cinq salles qui avaient été mises à la disposition des deux classes , on trouvait rangé méthodiquement, et successivement dans chacune d’elles, tout ce qui était relatif aux plans des établissements scolaires et au matériel des crèches, des salles d’asile et aux enseignements donnés dans les tableaux pour les leçons de choses dahs les établissements scolaires de diverses natures. Les méthodes de lecture, d’écriture, d’arithmétique, du système légal des poids et mesures,; les cartes planes ou en relief, les globes, les appareils propres à l’enseignement de la géographie , les tableaux destinés à l’étude de l’histoire et des sciences naturelles, les spécimens de travaux de couture
- (l) Cette Commission était composée de MM. Charles Robert, Pompée, Cornu, Lacroix et Barbier.
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- exécutés par les élèves des écoles primaires de jeunes filles ; les méthodes spéciales aux écoles impériales des sourds-muets, des aveugles et des enfants idiots ou arriérés, les travaux manuels provenant de leur enseignement technique ; les collections et les fournitures scolaires ; les appareils de gymnastique à l’usage de l’enseignement primaire complétaient cette exposition relative à l’éducation physique, morale et intellectuelle de l’enfance depuis l’âge le plus tendre jusqu’à l’époque où, après l’accomplissement de l’acte religieux qui marque habituellement dans tous les cultes le terme de l'enseignement élémentaire, les enfants des deux sexes se divisent pour suivre deux directions distinctes. Les uns vont vers la ferme, le comptoir ou l’atelier pour faire l’apprentissage d’un état qui n’exige ni de grandes forces physiques, ni une grande capacité intellectuelle; les autres vers des établissements scolaires d’un ordre plus élevé où ils vont puiser une instruction secondaire, spéciale ou classique qui les mette en état d’embrasser des carrières exigeant, non-seulement une maturité plus grande, une raison plus développée, mais encore le perfectionnement des notions déjà ébauchées et l’acquisition de connaissances nouvelles et plus étendues.
- Nous avons déjà dit qu’il existe une grave difficulté, sinon une impossibilité absolue, à établir une ligne de démarcation bien nette entre les attributions des classes 89 et 90. Car si, à la rigueur, on peut comprendre qu’il n’v a aucune différence entre l’instruction primaire obligatoire des enfants et des adultes, et que les livres, les méthodes, les procédés, les appareils, les tableaux destinés à enseigner aux uns et aux autres, à lire , à écrire, à calculer, à connaître le système métrique, peuvent être les mêmes, nous allons retrouver d’autres matières, la grammaire, l’histoire, la géographie, qui se placent par leur nature à la fin des études primaires et au commencement des études secondaires; seulement elles sont facultatives dans les premières et elles sont obligatoires dans les
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- secondes. Et ici ce n’est plus l’âge de l’étudiant, adulte ou enfant, qui doit établir la compétence de l’un ou de l’autre dans le système des deux classes du Jury, c’est le degré de l’école où cet enseignement domine et où, dans le plus grand nombre de cas, on est obligé de recommencer les éléments pour les enseigner à ceux qui les ignorent ou pour servir de point de départ et de base à une étude plus élevée.
- C’est surtout pour l’enseignement du chant et du dessin que cette séparation était de la plus grande difficulté. Si l’on dessine et si l’on chante dans quelques écoles primaires, les résultats moraux et industriels de ces deux enseignements ne peuvent être efficacement constatés et utilisés que dans les sociétés orphéoniques et les écoles de dessin. Ces établissements fréquentés par les apprentis et les adultes rentraient donc dans les attributions de la classe 90 ; mais on voulut faire de la conciliation ; on décida que ces matières seraient acceptées, classées et jugées par les deux Jurys réunis. Le hasard fut plus fort que cette transaction, et le chant resta à la classe 89, parce qu’elle comptait dans son sein MM. Rodrigue, Laurent de Rillé et Lépine, qui sont parfaitement aptes à s’occuper de cette matière. Le dessin fut apprécié par MM. Cornu, peintre, Dufresne, sculpteur, Lacroix, architecte, dont la compétence est incontestable, mais qui faisaient partie du Jury de la classe 90 ; ce qui n’a pas empêché que la classe 89 n’ait attribué des récompenses pour l’enseignement du dessin, en dehors des propositions de la classe 90. Cette dernière n’est intervenue en aucune façon dans l’appréciation et les récompenses qui ont eu le chant pour objet.
- S’il restait quelque indécision sur les frontières des deux royaumes, elles disparaissaient dès qu’on les avait franchies. La classe 90 eut exclusivement dans son domaine tous les établissements qui s’occupent plus particulièrement des élèves ayant passé l’âge où l’on quitte habituellement l’école primaire — soit pour réparer le temps perdu : écoles d’adultes
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- primaires, régimentaires, pénitentiaires — soit pour apprendre un métier qui nécessite tout à la fois ou séparément un travail manuel, une direction morale et un enseignement technique qui varie suivant l’âge, le degré d’avancement et les besoins des élèves, savoir : dans le degré primaire, les classes d’agriculture , d’horticulture, d’arboriculture, les établissements professionnels agricoles ou industriels ouverts aux enfants trouvés, aux orphelins, aux enfants pauvres, aux jeunes détenus; dans le degré secondaire : les cours, les conférences polytechniques, un enseignement secondaire spécial ou classique, et enfin les écoles spéciales, qui initient les jeunes gens qu’elles reçoivent aux enseignements théoriques et pratiques que nécessitent les positions élevées dans l’agriculture, le commerce et l’industrie.
- 11 est inutile d’ajouter qu’une galerie particulière a été désignée pour recevoir les collections, les livres, les modèles, les atlas, les albums, les instruments qui peuvent faciliter l’acquisition de ces diverses connaissances, et que les bibliothèques populaires, fondées par les intéressés eux-mêmes, par les gouvernements ou par des associations libérales, qui se sont organisées pour faire pénétrer les préceptes de la religion, de la morale et de la science dans les couches les plus profondes de la population, ont pu y exposer leurs statuts, leurs règlements, leurs catalogues, leurs registres, leurs publications. Des spécimens de reliure à bon marché y ont également figuré, et la place seule a manqué pour recevoir les modèles d’armoires et de bibliothèques qui auraient complété cette intéressante et toute nouvelle exhibition.
- A côté des sociétés qui se sont donné la mission d’éclairer et de moraliser les masses par la fondation de bibliothèques, une place avait été attribuée aux auteurs et aux libraires dont les écrits ou les éditions contribuent à rendre leur œuvre possible. Dans des vitrines séparées figuraient d’abord les ouvrages qui se répandent en si grand nombre dans les campagnes par le colportage, et les ouvrages d’instruction reli-
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- giense à l’usage des catholiques, des protestants, des israélites et des musulmans, à côté desquels étaient placés les traités élémentaires sur l’instruction civique, sur l’enseignement du droit usuel, qui complètent l’enseignement moral pour tous les cultes. Puis venaient les journaux instructifs, les livres de lecture courante , d’histoire , de voyages , de sciences naturelles, de littérature, de théâtre, les romans moraux, etc., qui forment le fonds attrayant de toutes les bibliothèques populaires.
- D’autres armoires contenaient les ouvrages d’enseignement destinés aux maîtres (pédagogie), et ceux qui doivent être mis dans les mains des élèves pour les guider dans leurs études primaires ou secondaires (livres classiques), et enfin les ouvrages scientifiques et technologiques relatifs à 1 ’agriculture, à l’industrie, au commerce, à l’économie politique, aux beaux-arts, aux armées de terre, à la marine, etc.
- Le même esprit d’unité a présidé à l’ornementation de l’espace consacré à l’exposition scolaire de la France. La Commission y a fait concourir les écoles de dessin et de sculpture dont les élèves étaient assez avancés pour que leurs travaux fissent honneur aux leçons de leurs maîtres. C’est ainsi que, sur les dessins de MM. Cornu et Lacroix, les élèves de l’excellente école de M. Levasseur ont exécuté les groupes de figures et les ornements qui entraient dans la composition de la porte monumentale donnant accès à l’exposition de la classe 90 ; c’est ainsi que, sur les dessins de M. Justin Lequien fils, les élèves de l’école qu’il dirige ont exécuté en peinture décorative les entrées latérales des classes 89 et 90 ; c’est aux élèves de la même école que la Commission a confié l’exécution de la statue de Pestalozzi, placée à gauche de la porte monumentale, et des bustes de l’empereur Napoléon Ier, de Léonard de Vinci, de Wilhem, qui, avec ceux de Cochin, de Franklin, de, Napoléon III et de l’Impératrice, et les médaillons de Carnot, d’Oberlin, de Saint-Vincent de Paul et du vénérable abbé de Lasalle, ornaient le dessus des portes des di-
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- verses salles de l’exposition scolaire. Ce dernier médaillon, ainsi que la statue du fondateur des écoles ctirétiennes qui avait été placée à la gauche de la porte monumentale en regard de celle de Pestalozzi sont l’œuvre d’élèves des écoles de dessin et de sculpture dirigées par les disciples de cet illustre instituteur.
- C’est dans le même esprit de reconnaissance et de justice que la Commission d’organisation a fait inscrire dans la frise de chacune des salles les noms des hommes et des femmes qui se sont illustrés, jusqu’à nos jours, dans l’histoire de l’éducation, soit par leur initiative, leurs fondations, leurs travaux législatifs ou administratifs, leurs fonctions scolaires, soit par leurs écrits pédagogiques et didactiques, ou l’impulsion qu’ils ont imprimée aux sciences et aux arts dans leurs rapports avec l’enseignement. Le meilleur moyen d’exciter le zèle et d’entretenir l’émulation parmi nos contemporains consiste à honorer les services rendus à l’humanité par leurs devanciers.
- Pour compléter cette exposition rétrospective, l’un des membres de la Commission d’organisation avait mis sous les yeux du public un certain nombre de documents historiques, parmi lesquels on remarquait : 1° un brevet de maître d’école délivré en 1359 par le grand chantre de Notre-Dame ; 2° les statuts de la corporation des maîtres et des maîtresses d’école, portant la date de 1361; 3° un jugement du Châtelet condamnant le fondateur des frères des écoles chrétiennes pour l’ouverture d’une école de charité; 4° le rapport adressé par Carnot à l’Empereur pour fonder l’enseignement mutuel, et l’arrêté de nomination des membres du conseil chargé de l’exécution de ce décret. Deux gravures, représentant des écoles sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, complétaient cette exposition rétrospective et attiraient vivement l’attention du public.
- Quoiqu’il n’entrât pas dans les attributions de la Commission chargée d’organiser l’exposition scolaire de France de s’occuper du Groupe X, M. Ch. Robert,'président de la
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- classe 90, fit élever au centre d’une des salles attribuées à cette classe un meuble couvert d’inscriptions et surmonté de la statue de la France (1), dont les quatre faces contenaient les documents recueillis dans l’enquête ouverte par la réunion des bureaux de ce groupe sur les différentes institutions d’assistance, de prévoyance et d’enseignement créées par l’État, les départements, les communes, les associations et même les particuliers. Sur l’une des faces de ce meuble, était exposée la collection encore incomplète des rapports sur les progrès des sciences et des lettres dont la publication a été prescrite par décision impériale rendue le 8 novembre 1865, sur le rapport de M. le ministre de l’instruction publique.
- Telles furent les dispositions que la Commission d’organisation de l’exposition scolaire de la France cruj. devoir adopter pour mettre sous les yeux du public, dans un ordre méthodique et autant que le peu d’étendue du local le lui permettait, tous les objets concernant l’instruction publique, dont les Jurys français avaient prononcé l’admission. Le nombre des personnes qui s’intéressent en France aux questions d’éducation populaire est tel aujourd’hui que cette exposition a été considérablement visitée ; elle a surtout été l’objet d’études sérieuses de la part des 42,000 instituteurs qui, de tous les points de la France, sont accourus pour s’instruire et pour s’assurer, par un examen comparatif des travaux d’élèves français et étrangers avec ceux qu’ils font exécuter journellement dans leurs propres écoles, s’ils ont des efforts à faire pour entrer ou se maintenir dans la bonne voie ou pour chercher à sortir de la mauvaise. Les conférences que M. le ministre de l’instruction publique a organisées à la Sorbonne pour diriger les études de ces utiles fonctionnaires, les visites où les ont guidés les hommes les plus compétents, les renseignements de toute nature qu’on a mis à leur disposition, ont rendu leur
- (1) Voir pour plus amples détails le volume in-12 intitulé : Promenade à l’exposition scolaire de 1867, souvenir de la visite des instituteurs, par M. Ch. Defodon. -- Paris, Hachette. 1868.
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- voyage très-fructueux pour eux et pour les élèves confiés à leurs soins.
- Mais ce qui contribuera le plus .puissamment au progrès de l’instruction populaire, c’est, d’abord, le souvenir durable de l’accueil gracieux que leur ont fait LL. MM. l’Empereur, l’Impératrice, le ministre de l’instruction publique et son collègue, M. le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics ; ils n’oublieront jamais le témoignage unanime de satisfaction qu’ils ont reçu de toutes parts pour le dévouement et l’intelligence qu’ils apportent dans l’exercice de leurs modestes et pénibles fonctions (1). C’est, d’autre part, l’excellente impression qu’ils ont laissée à tous ceux qui ont pu les voir et apprécier leur foi vive et ardente dans l’utilité de la mission qu’ils accomplissent, leur honorabilité, leur capacité et leur désintéressement à toute épreuve. Cette visite, si mal accueillie par les adversaires de l’instruction, a fait le plus grand bien en détruisant bien des préventions injustes et en faisant naître une confiance réciproque.
- Mais l’exposition française a attiré surtout très-vivement l’attention et la curiosité de l’étranger. Les souverains et les hommes d’État des diverses nations l’ont visitée avec intérêt, et ils ont témoigné à diverses reprises, aux personnes qui avaient l’honneur de leur en faire remarquer l’ensemble et les détails, que si la France n’est pas entrée une des premières dans la voie scolaire, elle marche aujourd’hui d’un pas si rapide qu’elle aura bientôt franchi la distance qui la sépare encore du petit nombre de nations placées aujourd’hui au premier rang. Les instituteurs étrangers, et notamment ceux de la Suisse, qui ont été accueillis par le ministre et par les membres de la Commission de souscription avec autant d’aménité et de courtoisie que les instituteurs français, et qui ont été admis à visiter nos écoles dans tous les détails, ont rendu hautement le même témoignage dont nous sommes heureux et
- (I) Paroles de S. M. l’Empereur lors de la réception des instituteurs.
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- fiers tout à la fois. Mais ce sont surtout les différents membres étrangers du Jury International (1), très-compétents dans ces matières, qui se sont plu, à diverses reprises, à reconnaître, par leurs votes émis à la suite d’un examen scrupuleux et impartial, que la France avait fait d’immenses progrès dans les différentes sections dont se composait l’exposition scolaire.
- Cela résulte d’abord du vote par lequel le Jury a décerné une première médaille d'or à M. le ministre de l’instruction publique en France, pour ses efforts persévérants en faveur de l’instruction primaire.
- En vain, quelques jurés français proposèrent-ils de décerner cette haute récompense à la Saxe, à la Prusse , à la Suisse , à la Hollande, aux États-Unis dont les efforts sont plus anciens, dont les résultats sont plus grands et dont l’expérience a été souvent mise à contribution pour la France : le Jury International persista à juger qu’il était juste de décerner la palme au ministre éclairé, dévoué et patriote qui a provoqué, soutenu et encouragé cet immense mouvement de renaissance qui rapproche la France scolaire des nations émules entrées les premières dans la voie du progrès.
- Cela résulte, en outre, de l’inspection du tableau ci-contre, où nous avons cherché à résumer comment ont été réparties les récompenses entre les diverses nationalités.
- p) Membres étrangers du Jury international : — président : le baron J. de Lieuig, conseiller intime, président de l’Académie des sciences de Bavière (Hesse, Bade, Wurtemberg et Bavière) ; —vice-président : sir John Kay Skuttle-wo.rtu, baronnet (Grande-Bretagne) ; — membres ; MM. Altyegd, conseiller intime de Régence (Prusse et États do l’Allemagne du Nord); E. de Boe, membre du Conseil de perfectionnement de l’enseignement moyen (Belgique); le chevalier Pascal Villari, professeur à l’institut Royal de Florence (Italie); M. Leins, conseiller supérieur, architecte à Stuttgard (Wurtemberg); M. Korn-hüber, professeur à l’École polytechnique de Vienne (Autriche); M. Mariano Cardarera. (Espagne) ; les révérends W. Rogers et N'orris (Grande-Bretagne); — adjoints ; MM. Mltcuell et E.-C. Johnson, esqe (Grande-Bretagne).
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- ENSEIGNEMENT.
- INTRODUCTION.
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- Tableau des récompenses décernées par le Jury International dn Groupe X, sur la proposition des Jurys des classes 89 et 90.
- NATIONS récompensées. Grands prix. Hors | concours. i Médailles d’or. Médailles d’argent. Médailles de bronze. Mentions honorables. ' 1 TOTAUX.
- France » 3 9 47 87 135 00
- Pays-Bas y> » » » » I 1
- Belgique Prusse, Saxe et Aile- » » 1 I 2 6 10
- magne du Nord » » S 2 7 10 22
- Hesse-Darmstadt » » » -1 >5 » 1
- Bade » » » » » -1 1
- Wurtemberg » » -1 t 1 4 7
- Bavière » I t » » 2
- Autriche » » 2 3 6 9 22
- Suisse t » » I 1 3
- Espagne » t » 1 5 13 20
- Danemark » » » i i 4 6
- Suède et Norwége » » i I i y> 3
- Russie » » » 1 » '» 1
- Italie » •o -i 7 9 12 29
- États-Pontificaux y> » » 5) -I x> ' 1
- États-Unis i » *> 2 » 3
- Hawaï » » » 1 » 35 1
- Grande-Bretagne....... » y) 2 3 3 3 13
- Canada » » » 2 » 1 3
- Totaux 2 4 23 79 124 200 430
- Nous croyons devoir ajouter à ce tableau de la distribution des récompenses aux différentes nationalités qui ont pris part au concours de 1867, la répartition de ces mêmes récompenses d’après, les diverses spécialités qui figuraient dans les classes 89 et 90.
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- GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90.— SECTION II.
- Classe 90.
- SPÉCIALITÉS récompensées. Hors concours. Médailles d’or. Médailles d’argent. Médailles de bronze. Mentions honorables. TOTAUX.
- Gouvernements et fondateurs (i). 53 8 7 1 35 16
- Écoles normales primaires 53 73 55 73 i 1
- Plans et mobiliers, fournitures.. 55 73 t 6 16 23
- Jeux pour salles d’asile 55 73 55 73 1 1
- Collections d’enseignement 55 73 73 i 1 2
- Hygiène, gymnastique 55 55 i 3 33 4
- Instruction religieuse 73 55 >5 >3 3 3
- Lecture 55 73 35 3 5 8
- Écriture 55 73 35 6 15 21
- Arithmétique et système métrique. 73 73 2 3 4 9
- Comptabilité » 73 33 1 2 3
- Grammaire 73 73 33 I 3 4
- Géographie 73 73 s 3 10 18
- Histoire naturelle 73 73 33 2 33 2
- Chant 73 i 3 8 6 20
- Dessin i 35 35 1 6 8
- Couture 73 73 33 2 1 3
- Auteurs d’ouvrages primaires.... 73 5 3 6 13
- Éditeurs — — .... » 55 4 6 9 19
- Aveugles, sourds-muets, idiots.. 73 i 10 7 14 32
- Totaux de la classe 89 2 10 40 57 103 212
- (1) Les gouvernements récompensés ont été en :
- France. —LL. EExc. le Ministre de l’instruction publique, le Ministre de l’intérieur, le Ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, le Ministre de la marine.
- Saxe. —S.Exc. le Ministre des cultes et de l’instruction publique. — Instruction primaire.
- Prusse. — S. Exc. le Ministre des cultes à Berlin.— Instruction primaire.
- Suède. — Commission royale de Stockholm.—Instruction primaire.
- Admiche. — Le Ministère impérial et royal d’Etat. Section des cultes et de l’instruction publique. •— Ecoles primaires, secondaires et techniques.
- Italie. — Le Ministère de l’instruction publique. Florence. — Collection de livres.
- Belgique. — M. le Ministre de l’intérieur. Bruxelles. — Enseignement primaire moyen et technique.
- Russie. — Le gouvernement russe pour ses écoles techniques et artistiques.
- Hawaï. — Le royaume hawaïen.—Instruction primaire. gjjyr
- Canada. — Département de l’agriculture, des arts et de la statistique 'du Canada.
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- ENSEIGNEMENT. — INTRODUCTION.
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- Classe OO.
- SPÉCIALITÉS récompensées. Hors concours. Médailles d’or. Médailles d’argent. Médailles de bronze. Mentions honorables. TOTAUX.
- Gouvernements et divers... 33 55 I 2 33 3
- Institutions normales secondaires. 33 55 3 35 33 3
- Classes et cours d’adultes 33 b 8 5 i 19
- Écoles spéciales et dessin .. 53 2 7 6 2 17
- Modèles et méthodes... 33 55 I 4 10 15
- Travaux d’élèves » 55 35 I 6 7
- Enseignement secondaire spécial. •î t 3 * b 5 15
- Collections 55 55 33 7 13 20
- Enseignt technique : agriculture. 55 i 3 3 2 9
- — — commerce... 55 55 33 I 33 1
- — — industrie.... 55 i 8 -10 3 22
- — — marine 55 55 1 7 33 s
- Bibliothèques , sociétés >5 i 3 6 9 19
- Auteurs d’ouvrages de lecture... 5) 55 1 7 8 16
- — — pédagogiques. l 55 >3 55 4 b
- — — classiques.... >5 33 33 55 12 12
- — — agricoles 55 33 33 i 6 7
- — — industriels.... 55 33 33 i 4 b
- — — militaires 55 55 33 5) 2 2
- Éditeurs d’ouvrages spéciaux.... 55 33 33 i 17 18
- Totaux de la classe 9o.... 2 11 39 06 98 216 •
- Nous avons dit précédemment les difficultés que les deux Jurys d’admission ont eu à surmonter pour l’accomplissement de leur mission. L’examen du tableau qui précède montrera qu il s en présenta de semblables lorsque les deux Jurys de récompenses furent appelés à examiner et à juger les expositions. Malgré toutes les précautions prises, il resta cependant encore des spécialités telles que celles des auteurs et des libraires qui, par la nature de leurs travaux, étaient.justicia-
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- blés de l’une et de l’autre classe, et qui, par conséquent, ne furent pas jugées d’après la même jurisprudence, à cause delà séparation.
- Dans ceLte masse considérable de produits intellectuels, l’appréciation des Jurys était, en effet, très-difficile et fort délicate, car ils ne pouvaient vouloir donner des récompenses à tout ce qu’il y avait d’important, de remarquable et d’utile. Gomment, d’ailleurs, établir une comparaison entre le petit nombre d’ouvrages exposés par leurs auteurs, et le nombre beaucoup plus considérable d’ouvrages excellents qui, soit par ignorance, soit par apathie, soit pour tout autre cause, n’avaient pas été envoyés à l’Exposition, ou qui n’avaient été présentés que par leurs éditeurs, ce qui les excluait de tout concours? Les Jurys, d’ailleurs, ne sont ni des académies, ni des comités de livres et méthodes; ils n’avaient, en outre, ni le temps, ni la compétence nécessaire pour prononcer des jugements à l’abri de toute contestation.
- Ce sont ces motifs qui ont engagé les rapporteurs des deux classes à ne présenter à leurs collègues que les personnalités qui leur étaient signalées. La publication des collections dont le succès et la tendance instructive et morale ont reçu depuis de longues années une incontestable consécration (1), par une initiative couronnée de succès pour populariser la science (2), par des œuvres originales qui ont été l’objet de publications spéciales après avoir été professées dans les écoles primaires, les écoles secondaires, les cours d’adultes ou les conférences(3), par des travaux économiques destinés à élucider certaines questions sociales qui tendent à l’amélioration du sort des classes inférieures (4), par des études pédagogiques, historiques ou statistiques de l’instruction populaire dans les divers
- (1) M. Edouard Charlon et M. Best.
- (2) M. Henri de Parvillé, Louis Figuier ; Tnrgan.
- (3) MM. Léon Château, üarant, Hardy, Renient, ûelapalme, Lefèvre (de Villejuif), Rameau, Smonnin, Tessereau, Thévenin.
- (i) M. Audiganae; M»e Doublé, MM. Dauby et Reboul.
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- ENSEIGNEMENT. — INTRODUCTION.
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- pays (1), et enfin des ouvrages classiques que leur antériorité, leur succès incontesté, leurs nombreuses éditions signalent à l’attention publique (2).
- En signalant avec justice les auteurs et les éditeurs de ces estimables travaux à l’attention du publie, les Jurys des deux classes différèrent dans l’ordre des récompenses qui devaient leur être attribuées. C’est ainsi que, pendant que la classe 90, par suite du peu de récompenses qui étaient mises à sa disposition pour honorer des institutions et des travaux de la plus haute importance, se voyait contrainte de décider, à tort ou à raison, qu’elle ne décernerait aux libraires ni médailles d’argent, ni médailles de bronze, parce que, en leur qualité, ils relevaient d’une classe spéciale, et qu’elle se bornerait à leur accorder des mentions honorables par ordre de mérite, les mêmes industriels recevaient, dans la classe 89, des médailles d’argent et des médailles de bronze. Il en fut de même pour les auteurs ; car, tandis que les ouvrages et les méthodes d’arithmétique, de système métrique, de géographie, de chant ou d’autres travaux concernant l’instruction primaire, recevaient des médailles d’argent et de nombreuses médailles de bronze dans la classe 89, des ouvrages remarquables sur la pédagogie, sur l’enseignement secondaire spécial, sur la vulgarisation de la science et de l’art, pouvaient à peine prétendre à de rares médailles de bronze. De pareilles anomalies ont besoin d’être expliquées; d’abord, aux intéressés, pour leur faire comprendre que ce n’est pas par indignité qu’ils n’ont pas reçu de plus hautes récompenses, et, ensuite, au public, pour que, dans sa comparaison entre les récompensés de l’instruction publique, il ne conçoive pas une opinion défavorable aux travaux exposés dans la - classe 90.
- (t) Les membres suivants du Jüry international i M. Cardarera (Ëspagne), MM. Pompée et Rapet (France) ayant été mis hors concours, les travaux de la Commission d’instrucliôn de Ùerné (Suisse) et dé MM. Frédéric Mobilier (FranceJ. Wagner (Bade) et Manier (France) ont seuls obtenus des récompenses.-
- (2) M. Robertson pour la langue anglaise, MM. Saintoini Leroy, Monginot, Vannier, Gauderoit, Détriché, Fleury.
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- Si nous avions besoin d’ajouter un nouveau motif à ceux que nous avons déjà exposés, pour montrer les inconvénients de la division du travail entre deux classes, nous le trouverions surtout dans les difficultés que présente la rédaction de ce rapport; car, si deux Jurys peuvent arbitrairement convenir d’une répartition d’attributions et d’une manière uniforme de procéder, les idées et les faits ne peuvent pas se plier à de semblables transactions.
- Comment, en effet, motiver la création des classes d’adultes (classe 90),sans tracer le tableau des résultats insuffisants obtenus dans les écoles primaires (classe 89) ? Comment parler de l’enseignement technique de l’agriculture, du commerce et de l’industrie dans les établissements destinés à élever les enfants trouvés, les orphelins, les êtres pauvres et délaissés, les « ouvriers de huit ans » employés dans les manufactures (classe 90), sans empiéter sur les attributions de la classe 89, en parlant de crèches, d’asiles, d’enseignement élémentaire, moral, religieux et intellectuel ? Comment, enfin, traiter le sujet des bibliothèques scolaires (classe 89) sans en rapprocher la fondation et l’organisation de ces bibliothèques populaires dont notre honorable président, M. Ch. Robert, a parlé, à la suite de l’exposition de 1862, dans un compte rendu que M. de Mofras a bien voulu se charger de'continuer jusqu’à nos jours, et que notre vice-président, M. le comte Sérurier, a complété par son rapport sommaire sur le colportage.
- Nous ne dirons rien de l’enseignement des sourds-muets, des aveugles et des idiots, qu’on n’a pas encore songé à diviser par catégories d’enfants et d’adultes. M. Dufau a continué son œuvre en mettant à jour le remarquable travail qu’il a présenté à l’Exposition de Londres, sur un sujet si intéressant, qui a appelé tant d’exposants et qui leur a mérité tant de récompenses. Quant à l’enseignement de la géographie, du dessin et du chant, M. le baron Oscar de Watteville, et MM. Brongniart, et Laurent de Rillé, ont bien voulu rédiger des rapports séparés, sur des matières qui leur sont si familières, sans se préoccu-
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- per d’aucune distinction d’écoles primaires ou secondaires, d’écoles d’enfants ou d’adultes. Le rapport sur 1 ’Enseignement secondaire spécial a été confié à M. Ch. Sauvestre, qui s’occupe avec tant de succès et de dévouement de cette question, qu’il connaît si bien et depuis si longtemps, mais qui, elle aussi, a de si nombreux points de contact avec la classe 89, dont les classes supérieures correspondent à la division préparatoire du nouvel enseignement.
- Comme l’expérience du’passé doit guider l’avenir, et que les hommes qui ont acquis cette expérience pourraient ne plus être ceux qui auront à s’occuper de l’organisation d’expositions scolaires ultérieures, soit en France, soit à l’étranger, il a paru indispensable d’insister sur les inconvénients qui sont résultés de la séparation de l’instruction publique en deux classes, ce qui a nécessité la nomination de deux Jurys distincts d’admission, entre lesquels le Commissariat général avait la mission délicate et difficile de répartir les demandes des exposants, et dont les conflits, les embarras, les tiraillements ont entravé la marche, et de deux Jurys de récompenses, dont la manière de procéder, la base d’appréciation, les jurisprudences différentes n’ont pas toujours été sans dommage pour les exposants.
- Il est donc nécessaire de revenir au système anglais : une classe unique, un seul Jury d’admission, composé, si l’on veut d’autant de membres spéciaux qu’il y en avait dans les deux classes réunies, et un seul Jury de récompenses, pour éviter les inconvénients que nous aurons à signaler plus loin. Si l’on ajoute à cette organisation un local distinct et suffisant, comme à Londres, les visiteurs, les exposants, les membres des jurys et la justice n’auront qu’à y gagner.
- Pendant que nous en sommes à exprimer des vœux pour l’avenir, souhaitons que chaque demande d’admission soit accompagnée d’un bulletin détaillé dans lequel l’exposant donnera des renseignements sur l’objet exposé et rétablissement d’où il sort. Cette enquête préalable est indispensable pour
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- guider les Jurys dans leurs appréciations, et pour donner à leur rapporteur des éléments certains pour la rédaction de son travail.
- Nous répétons ici ce que nous disions dans la Notice qui précède le catalogue. « Si, théoriquement, les institutions d’enseignement peuvent être divisées, il n’en est pas de même dans la pratique; l’éducation de l’homme est, en effet, une œuvre unique, qui a ses degrés, il est vrai, mais qui ne se prête pas sans de graves inconvénients à des changemen ts de direction, de procédés ou de méthodes.
- Ce défaut d’unité se serait encore fait bien plus vivement sentir si, déjà, à la suite de l’exhibition de Londres en 1862, l’exposition scolaire de la classe 29 n’avait pas été l’objet d’un travail remarquable et conciencieux de M. Rapet, sur la partie pédagogique de Yinstruction primaire, et d’un excellent rapport où M. Ch. Robert a accumulé les faits et les vues libérales et nouvelles sur la législation, l’administration et la statistique de ce même enseignement. La période quinquennale qui s’est écoulée entre 18#2 et 1867 est trop courte pour qu’il ait été possible de constater de bien grands changements et des progrès bien notables, surtout lorsque la plupart des exposants de Paris ont déjà été jugés et appréciés à Londres ; c’est ce qui explique pourquoi M. Rarbier a dû ne donner que peu d’étendue à cette partie du rapport.
- Il en est tout autrement en ce qui concerne la classe 90, dans les attributions de laquelle rentraient des spécialités et des exposants qui, à l’exception de quelques écoles de dessin et de sculpture , n’ont pas figuré en 1862 dans la classe 29 ; c’est ce qui explique l’étendue du rapport consacré à la partie de l’enseignement populaire qui regarde les adultes et l’enseignement spécial, professionnel ou technique. Si ses dimensions n’étaient pas du goût de nos lecteurs, nous les prierions instamment de s’en prendre au temps qui nous a manqué, pour rendre notre travail plus correct, plus court, et en même temps plus complet.
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- Nous pourrions, en outre, invoquer une autre excuse.
- Pour apprécier un progrès, il faut connaître deux choses : le point de départ et celui auquel on doit arriver; sur la ligne qui joint ces deux extrémités se trouvent un grand nombre de stations intermédiaires, où l’on peut se rendre compte du chemin parcouru et de celui qui reste à faire, des difficultés vaincues et de celles qui doivent être surmontées. C’est ce que peuvent faire tous les rapporteurs des classes déjà admises aux Expositions précédentes; et, en parcourant les travaux antérieurs des Jurys, on peut facilement apprécier les progrès accomplis dans les diverses industries, entre deux ou plusieurs Expositions précédentes.
- Malheureusement, ces termes de comparaison manquent pour les classes 89 et 90. Les établissements d’instruction populaire dont elles s’occupent n’ont été que très-imparfaitement représentées en 1862, dans l’exposition de la classe 29, à l’Exposition Universelle de Londres ; car, malgré le programme dressé par la Commission Royale de Londres, au mois de septembre 1861, cette solennité ne peut, dans l’opinion du rapporteur, M. Rapet, être considérée que comme un essai, comme un germe déposé pour l’avenir , mais un germe qui s’y développera et y portera d’heureux fruits. Toutefois, dn pourrait déjà constater, soit un mouvement en avant ou en arrière, soit un état de stationnement entre ce qui existait en 1832 et ce qui vient d’être exposé en 1867. Nous avons déjà dit pour quels motifs cette comparaison et cette constatation n’étaient pas possibles ; mais on pourrait remonter plus haut pour trouver un historique et une statistique qui pussent guider les recherches et les investigations du présent et de l’avenir. Ce ne sont pas les documents qui manquent pour reconstituer ce passé; mais il faut les connaître, les classer, les analyser; or ce travail n’a pu être fait, puisqu’il s’agit d’une exposition qui sera un point de départ pour les expositions futures, et qu’il n’y a nécessairement rien dans les archives des précédentes expositions qui puisse s’y rapporter.
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- Aussi, en l’absence de ces documents antérieurs qui eussent pu nous servir de point de départ, il nous est venu l’idée de reconstituer pour le passé, et à l’aide de documents historiques qui nous restent, une série d’expositions internationales rétrospectives, destinées à rappeler, dans une suite de catalogues raisonnés des diverses périodes successives et des listes de récompenses décernées par lapostérité, à défaut de Jurys internationaux, les serviteurs importants de cette belle cause, auxquels le Jury d’admission de la classe 90 a donné un témoignage de reconnaissance, soit en écrivant leurs noms à l’entrée et dans les frises des salles, soit en faisant servir leurs bustes ou leurs statues pour l’ornementation de l’exposition scolaire française.
- 1° Toutes les idées émises, à diverses époques, pour fonder, propager, étendre ou améliorer, l’instruction populaire ;
- 2° Tous les actes des divers pouvoirs qui ont dirigé les institutions scolaires;
- 3° Toutes les fondations d’établissements destinés à répandre l’enseignement;
- 4° Tous les ouvrages pédagogiques écrits pour guider les instituteurs ;
- 5° Tous les livres, toutes les méthodes classiques destinés • aux élèves;
- 6° Tout le matériel employé pour garnir l’école, ou pour faciliter l’enseignement.
- Un pareil travail ne m’eût pas effrayé , si j’eusse pu disposer de plus de temps qu’il n’a été possible de m’en accorder ; mais si je ne puis dès à présent mettre ce projeta exécution, qu’il me soit permis d’esquisser, à grands traits, le plan de ce travail en posant quelques jalons. A défaut de l’ensemble , ce résumé pourra déjà montrer l’espace parcouru, servir de préface ou d’introduction à l’Exposition actuelle ou à une exposition scolaire permanente qu’on a la pensée d’ouvrir, et à laquelle M. le ministre de l’instruction publique préparera les voies, en établissant, chaque année, une exposition annuelle
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- dans les départements. Il pourra, en outre, provoquer des recherches analogues dans les contrées qui ont pris part à l’Exposition de 1867, et faire ainsi recueillir des matériaux pour un travail définitif que nous n’entreprenons aujourd’hui que comme un volume d’épreuves pour un ouvrage futur.
- On peut supposer qu’il y a eu dans le passé sept Expositions scolaires antérieures à celle dont ce rapport doit rendre compte, et correspondant aux époques suivantes :
- lo Epoques antérieures à 1525. —Moyen âge. —Écoles religieuses. — Universités.
- 2,° De 1525 à 1789. — Renaissance. — Réforme scolaire. — L’Église et l’État.
- 3° De 1789 à 1815. — Principes de 89. — République et premier Empire.
- 4° De 1815 à 1830. — Constitution des nouveaux États.
- t
- 5° De 1830 à 1850. — Gouvernement de juillet et République. — Institutions scolaires.
- 6° De 1850 à 1863. — Réaction contre les idées libérales.
- 7° De 1863 à 1867. — Nouvelle renaissance.
- Ces dates correspondent à des événements tellement universels qu’ils peuvent désigner les diverses périodes de l’instruction publique chez tous les peuples. La Réforme, la Révolution et les événements de 1815 à 1830 et à 1848 , ont eu leur contre-coup scolaire parmi toutes les nations de l’Europe.
- Dans l’impossibilité où nous nous sommes trouvé, faute de temps et d’espace pour entreprendre ce travail historique et statistique, en ce qui concerne l’instruction primaire, qui est aujourd’hui assez grande et assez forte pour qu’on en recherche l’origine, nous avons donc tenté, dans toutes les questions qui ont été confiées à notre examen, de combler les lacunes du passé; cela nous a été d’autant plus facile qu’elles se lient à des institutions d’origine moderne, et que, par une heureuse coïncidence, nous nous sommes trouvé plus particulièrement mêlé à la fondation ou à l’organisation, à la surveillance ou à la direction d’un certain nombre d’entre elles.
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- GROUPE X.
- CLASSE 89 ET 90. — SECTION II.
- C’est ce qui explique la longueur de nos notices que nous ne considérerons, nous l’avons dit, que comme l’ébauche d’un travail qui aura besoin d’être fait à loisir, et dans lequel nous tiendrons compte des rectifications et des observations, que nous provoquons, d’ailleurs, auprès de toutes les personnes qui pourraient y trouver des lacunes ou des erreurs involontaires.
- Dans ce travail, exécuté si rapidement, on trouve de nombreuses citations de documents auxquels il nous a été impossible de renvoyer le lecteur, car nos indications bibliographiques auraient été aussi longues que le rapport même. Mais qui reprochera à un architecte de choisir des pierres toutes taillées, qu’il réunit rapidement pour construire son édifice attendu avec impatience ? Ce n’est pas ici une œuvre littéraire, et, pour la caractériser, nous rappellerons cette phrase si naïve de Montaigne : « J’ai fait ici un bouquet de fleurs « estraingeires , n’y ayant mis de moi que le filet qui sert à le lier. »
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- SECTION III
- CRÈCHES ET ASILES
- Par M. Ph. POMPÉE.
- Si, en visitant l’Exposition, une personne a voulu se rendre compte de la manière dont une substance naturelle se transforme pour donner naissance à des produits nouveaux, il existait au Champ-de-Mars quelques grandes industries qui permettaient de suivre, pas à pas, dans des ateliers successifs et divers, la série des opérations technologiques que le génie de l’homme a inventées pour atteindre ce résultat; et si, par exemple, on pénétrait dans l’usine delà boulangerie française, on pouvait se rendre compte exactement du travail qui s’opère dans cette industrie importante.
- On voyait, en effet, arriver par une porte un sac de blé, dont le contenu, après avoir été purifié des matières étrangères par des ventilateurs et des cylindres concasseurs, était broyé sous les meules. Si l’on suivait ce nouveau produit à travers les cribles de la bluterie, on voyait la séparation s’opérer alors entre le son et la farine. La farine, malaxée à son tour avec d’autres substances, par des pélrisseurs mécaniques, donnait une pâte à laquelle on imprimait diverses formes, et qui, introduite dans un four convenablement chauffé, en sortait après un court séjour pour être mise en vente à la porte de sortie sous l’apparence d’un pain ordinaire, d’un pain de gruau, ou d’un gâteau destiné à nourrir le corps.
- Si le Comité de la classe 90 eût été secondé comme il l’avait espéré un moment, il eût présenté au public, sous une forme tout aussi saisissante, une autre usine où la matière première
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- eût été l’enfant qui vient de naître, et où l’observateur eût pu se rendre compte de la succession des moyens pédagogiques à l’aide desquels ce nouveau-né, dont toutes les facultés sommeillent, les sent s’éveiller en lui et se développer progressivement et lentement, de telle sorte que son corps faible devient robuste, son ignorance se transforme en instruction, son instinct fait place à la raison, et que, en passant dans ces ateliers successifs qu’on nomme la crèche, l’asile, l’école, l’apprentissage, l’enseignement professionnel et technique, tous les âges, toutes les aptitudes reçoivent, par les 'soins d’un instituteur instruit, aidé de livres et de collections d’objets nécessaires à la démonstration, une culture rationnelle et harmonique, qui fait des hommes sains, moraux, intelligents, laborieux et propres à remplir convenablement dans la société une place honorable, utile et lucrative, en exerçant le rôle social vers lequel les auront dirigés leurs vocations et leurs capacités diverses.
- Malheureusement, ce projet n’a pu se réaliser faute de temps et d’espace. Mais si, moins heureuse que la Prusse, la Suède, l’Etat de l’Illinois et l’Espagne, n’a pas été possible à la France de présenter un spécimen complet où l’on aurait réuni ces établissements scolaires de diverses natures, que les étrangers ont pu toutefois visiter et apprécier dans la capitale, nous allons, dans le compte rendu que nous entreprenons, suivre l’ordre des institutions à l’aide desquelles les divers pays élèvent leurs enfants. Il est bien entendu que-nous nous arrêterons au seuil des établissements qui n’ont pas pour but l’éducation du plus grand nombre, en faisant remarquer cependant que, conformément à notre Constitution politique qui proclame et met constamment en pratique le principe de l’égale admissibilité de tous les citoyens à tous les emplois, jamais le défaut de ressources n’a interdit leur accès au véritable mérite.
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- CHAPITRE I.
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- Quant un enfant naît en France, il a un présent et un avenir bien différents, suivant le milieu dans lequel vivent ses parents.
- S’ils sont riches, et, par suite, libres de leur temps, le lait de la mère, ou, à son défaut, celui d’une nourrice saine, bien constituée, dont le choix a longtemps préoccupé la famille et a reçu l’approbation du médecin lui est prodigué ; une abondante layette, préparée à l’avance, une pièce distincte hygiéniquement disposée et ornée d’un berceau confortablement garni de tous les accessoires désirables, en un mot, toutes les précautions les plus minutieuses sont prises pour recevoir le nouveau-né qu’on attend.
- Lorsqu’il a commencé de vivre, des soins de toute nature tendent à tous les instants du jour et de la nuit à éloigner de sa couche toutes les incommodités, tous les dangers qui assaillent l’homme dès sa naissance. Plus tard, un gouverneur ou une gouvernante, des maîtres et des établissements de toute nature présideront à son éducation. Il n’aura besoin du secours de personne, rien ne lui manquera pour faire les plus hautes études, car, jusqu’à la fin du siècle dernier, les préoccupations scolaires des gouvernants n'ont rien épargné pour la création et le développement de l’enseignement secondaire ou supérieur.
- Si, dans les classes moyennes, la position de la famille, l’exiguïté du local dont elle peut disposer, des raisons de santé, ou des occupations de tous les instants ne lui permettent pas de garder l’enfant auprès d’elle, les ressources dont elle peut disposer lui permettront d’espérer que l’enfant, confié à une nourrice remplissant toutes les conditions désirables, convenablement rétribuée et fréquemment tenue sur ses gar-
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- des par des visites imprévues, n’aura pas trop à souffrir physiquement de l’éloignement de sa mère.
- Le résultat sera bien différent pour les rejetons des familles peu aisées, car, indépendamment d’une séparation douloureuse et de la certitude que le nourrisson est exposé à plus de chances de maladies et de mortalité, les parents seront sans cesse préoccupés de la manière dont il sera alimenté et soigné ; l’éloignement, et, par suite, les dépenses de déplacement ne leur permettant pas toujours d’exercer un contrôle que l’expérience de tous les jours, basée sur des faits déplorables, fait reconnaître indispensable.
- M. le docteur Mayer, en sa qualité de médecin, connaît, par une constatation journalière, les dangers de l’envoi ennour-rice ; mais, désespérant d’extirper une habitude enracinée dans les mœurs, il a cherché à en atténuer les conséquences. Il a conçu un projet qui a été accueilli avec reconnaissance, parce qu’il révèle chez son auteur une âme ardente au bien et pleine de sollicitude pour le petit enfant. Dans un appel qu’il adressa au public en 1865, il s’exprime ainsi sur les abus qu’il veut détruire :
- « C’est une croisade que nous allons diriger contre une coutume inconcevable, absurde, barbare, celle qui a prévalu, d’abandonner, quelques heures après sa naissance, un être chéri, et dont la venue était ardemment désirée, à une grossière paysanne qu’on n’a jamais vue, dont on ne connaît ni le caractère ni les mœurs, et qui s’en va, emportant notre trésor, dans un coin ignoré de la province, dont le nom parfois ne se trouve même pas indiqué sur la carte de France.
- a II y a là quelque chose qui révolte le bon sens et le sens moral à ce point que, dans vingt ans, on refusera d’y croire, et, qu'on le sache bien, ce sont d’excellents cœurs de mères qui se résignent à un pareil sacrifice, sans autre signe de révolte que quelques larmes furtives, qu’elles cachent avec soin comme un tribut payé à l’humaine faiblesse.
- « Si nous ajoutons maintenant qu’on n’a même pas tou-
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- jours la satisfaction de remettre directement le nouveau-né aux mains de celle qui doit lui donner son lait, et que des entremetteuses viennent à Paris, à certaines époques, recueillir des nourrissons pour les répartir ensuite dans leur pays, on se récriera contre une allégation aussi invraisemblable. Rien pourtant n’est plus exact, et c’est même une industrie régulièrement organisée, une véritable traite, non moins riche en péripétie que celle des nègres. »
- Après avoir fait observer avec raison que bien souvent il doit y avoir des erreurs d’identité, et, après avoir signalé tous les maux qui atteignent la famille dans sa source, M. le docteur Mayer a eu l’idée de former une Société protectrice de l’enfance, qui a pour but :
- 1° De préserver le premier âge des dangers du mode actuel d’allaitement par des nourrices salariées, loin des parents, sans surveillance suffisante et sans garantie efficace ;
- 2° De mettre en pratique les ressources dont dispose l’hygiène pour le développement physiologique des enfants, avant d’entreprendre la culture de leur intelligence;
- 3° De poursuivre simultanément, à l’âge opportun, l’éducation matérielle, morale et intellectuelle.
- La Société doit se proposer d'atteindre ce triple but par des colonies maternelles qui seraient établies dans le voisinage des grandes villes, et où. des nourrices de choix seraient entretenues pour l’élevage des enfants au sein ou au biberon. Des vaches laitières, de race supérieure, réunies dans ces établissements, fourniraient le lait nécessaire à l’allaitement artificiel des nourrissons. Des prix seraient institués en faveur des nourrices qui auraient le mieux accompli leur tâche.
- Espérons que les efforts de M. le docteur Mayer seront couronnés de succès, car, dans les cas forcés d’envoi en nourrice, cette institution peut rendre de grands services aux mères qui, hors d’état d’allaiter le nouveau-né, ont les ressources nécessaires pour payer des mois de nourrice, sans cependant pouvoir surveiller la première éducation de leurs enfants. Déjà
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- Lyon et Metz sont entrés dans cette voie; d’autres grandes villes, telles que Bordeaux, Marseille, Rouen, etc., s’occupent de créations analogues avec toute l’ardeur que mérite la poursuite d’un but dont la réalisation est si désirable.
- Ajoutons cependant que, dans les circonstances les plus heureuses, lorsque la nourrice, bonne, attentive et dévouée, présentera toutes les garanties désirables, il y aura toujours pour les parents riches ou pauvres cette douloureuse privation des premiers sourires, des premières caresses du nouveau-né, et le cœur de la mère se serrera toujours en pensant qu’elle partage avec une autre la tendresse de cette petite créature, dont l’affection se développe d’autant plus que la nourrice est meilleure. Aussi, toutes les fois que cela sera possible, la mère aura toujours intérêt à garder son enfant.
- Lorsqu’une naissance survient dans une famille pauvre, si le travail incessant du père et de la mère, si leurs gains réunis sont indispensables à la satisfaction des besoins journaliers, si, enfin, la dépense d’une nourrice est impossible, les parents se trouvent dans la triste alternative ou d’abandonner l’enfant à l’hospice que lui a ouvert Saint-Vincent de Paul, ou de conserver le nourrisson, en renonçant au travail extérieur, dont le salaire est une nécessité quotidienne. Pour l’aider à entrer dans cette dernière voie, les Sociétés de Charité maternelle lui tendent une main bienveillante.
- Malheureusement, ce secours ne peut qu’adoucir la misère ; il ne supplée pas à la ressource que la naissance de l’enfant a détruite. Sans cesse occupée de l’allaitement et des soins maternels, la mère est obligée de renoncer à tout travail au dehors, et si, lorsque l’enfant peut se passer de son lait, elle veut reprendre sa place à l’atelier, elle doit confier son nourrisson aux soins d’une gardeuse ou bien à l’inexpérience d’un petit frère ou d’une petite sœur, qui, eux-mêmes, auraient souvent besoin qu’on veillât sur eux.
- Dans le second cas, quels soins le nourrisson peut-il attendre d’une surveillance qui ne pourra prévoir aucun des acci-
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- dents qui peuvent survenir, et qui sera le plus souvent dans l’impossibilité d’y remédier? D’ailleurs, l’éducation de l’aîné sera sacrifiée, puisqu’il ne peut plus aller à l’école, et son développement physique sera arrêté par un fardeau trop lourd pour ses forces, et qui peut déterminer en lui des maladies ou des infirmités.
- Si elle confie son enfant à une garderie ou à une de ces maisons de sevrage qui n’ont aucune existence légale, et qui, avec ou sans l’approbation des maires, prescrite par les règlements, sont trop souvent dirigées par des femmes insouciantes et privées de toutes ressources, la pauvre mère doit encore trembler pour la santé de son nourrisson. Dans un local insalubre, parce qu’il est privé d’air, d’espace et de lumière, s’entassent, en effet, de malheureuses petites créatures dont le corps s’étiole dans la malpropreté, dont l’activité disparaît trop souvent sous l’influence des narcotiques, dont l’âme reste inerte par suite de l’incapacité, de l’insensibilité ou des mauvais traitements des gardeuses, qui n’ont d’autre méthode que la verge. Ajoutez à cela une dépense de 70 centimes par jour ou de 17 fr. 20 c. par mois, si la mère garde près d’elle son enfant le dimanche et les jours de fête.
- Le bien peut naître souvent de l’excès du mal. Ce fut, en effet, à la suite d’une visite que M. Marbeau fit en 1844, dans un établissement de cette nature, que cet homme honorable conçut la première idée des crèches. Une sevreuse gardait plusieurs petits enfants sur le carreau d’une misérable chambre ; lorsque* pour répondre à ses questions, elle lui eut dit : qu’elle n’avait que cinq à six enfants à garder habituellement, parce que Yasile1 lui faisait du tort ; — qu’elle ne recevait pour salaire, de ses mauvaises clientes, que 8 sous pour la garde, auxquels il fallait ajouter 6 sous, lorsqu’elle nourrissait l’enfant; — que, le matin, la mère apportait le linge propre nécessaire pour la journée, et qu’elle le remportait maculé, lorsque, le soir, elle reprenait son enfant ; — elle ajouta que, lorsque l’enfant tétait encore, la mère venait Vallaiter aux heures des repas.
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- Ges derniers mots furent pour M. Marbeau un trait de lumière. Au lieu d’imiter ces âmes sensibles et timides qui se bornent à élever des récriminations stériles contre les changements que la vapeur a introduits dans les conditions des familles et dans l’organisation industrielle; au lieu de déplorer vainement l'agglomération des classes laborieuses autour des nouveaux moteurs employés dans les usines ; au lieu de se récrier contre la dure nécessité imposée aux femmes de travailler hors de leur domicile dans les centres manufacturiers et même dans les champs pour apporter un appoint indispensable au salaire de leur mari, M. Marbeau comprit l’inutilité de se mettre en travers du mouvement irrésistible de l’industrie, qui répand d’ailleurs tant de bienfaits, et il pensa avec raison qu’on pouvait atténuer le mal et y porter remède.
- Que fallait-il, en effet, aux mères nourrices pour leur permettre de travailler au dehors ? Une sécurité, une confiance que ne leur présentaient ni la surveillance d’un jeune enfant, ni celle d’une vieille femme. Que fallait-il à l’enfant? Le lait dont la nature a gonflé le sein de sa mère, et les soins affectueux et empressés que nécessite son jeune âge. Tout cela était possible : M. Marbeau se mit immédiatement à l’œuvre pour réaliser ses projets. Il exposa l’état des choses au bureau de bienfaisance, dont il faisait partie, et lui soumit un projet de crèche.
- Une commission fut nommée. Chargé du rapport, M. Marbeau prouva qu’il était indispensable de venir au secours de ces pauvres mères, au secours de ces pauvres enfants; qu’une crèche était possible; qu’il en coûterait au plus 50 centimes par enfant, tout compris, au moyen d’une rétribution que les mères payeraient aux berceuses, ce qui aurait l’avantage de conserver intact le lien de la maternité ; que les frais d’entretien et de premier établissement seraient minimes ; qu’ils seraient couverts facilement par les dons de la charité, par quelques subventions qu’on ne refuserait pas, et, au besoin, par un sermon, « qui ferait couler pour les petits enfants quelques gouttes de lait et de miel sur la terre promise de la charité ».
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- Cette communication fut accueillie avec sympathie, et, quoique le Bureau de bienfaisance ne crût pas pouvoir concourir officiellement à celte œuvre privée, la plupart des membres souscrivirent comme fondateurs. Des dons furent recueillis, et la duchesse d’Orléans compléta la somme nécessaire pour les frais de premier établissement, etc. Le 14 novembre 1844, au centre d’un quartier bien pauvre alors, rue de Chaillot, 81, M. Marbeau ouvrit un premier établissement qu’il plaça sous l’invocation du Christ, en le baptisant du nom de Crèche.
- On lui amena successivement douze nourrissons, qu’il plaça dans un local clair, bien exposé, offrant toutes les garanties de salubrité. Là, moyennant un faible salaire de 20 cent, par jour de présence pour chaque enfant, on le gardait de 5 heures et demie du matin à 8 heures et demie du soir, en été, et de 6 heures et demie à 8 heures, en hiver. Dans cet intervalle, les mères obligées de travailler au-dehors pour vivre venaient l’allaiter à leurs heures, jusqu’à ce que l’enfant, étant sevré, on pût lui fournir une nourriture appropriée aux besoins de son âge.
- Après qu’ils ont passé la journée à la crèche, soit dans le berceau où ils dorment, soit sur des nattes où ils s’ébattent, lorsque la fin de la journée a permis aux mères de venir prendre leurs enfants, le local, parfaitement ventilé et maintenu à une température convenable pendant le jour, reste ouvert toute la nuit, de manière à chasser les miasmes qui se développent là où séjournent constamment des êtres vivants. Les dimanches et les jours de fêtes, la crèche est fermée. Les fondateurs ont voulu, avec raison, que l’enfant, qui couche toutes les nuits sous l’œil de ses parents, ne fût pas privé de leurs caresses lorsque arrive le jour de repos. Ainsi se maintient le lien de famille ; ainsi rien ne vient enlever à la mère l’affection de son enfant.
- Des femmes douces, patientes, propres et intelligentes, furent chargées, sous le nom de berceuses, de là tâche pénible
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- et délicate de donner continuellement leurs soins aux enfants admis, sous la haute surveillance d’une dame inspectrice dont la charité et la position sociale inspiraient toute sécurité, et sous la direction éclairée d’un médecin qui veillait quotidiennement à la santé de tous ces pauvres petits, et à l’alimentation des poupons de un à trois ans.
- Le local choisi pour ce premier essai devint bientôt insuffisant; il fallut en habiter un plus vaste, en attendant qu’on pût construire un bâtiment modèle d’après les plans adoptés par M. Marbeau, et par les personnes qui, associées à ses efforts, avaient acquis de l’expérience dans ces questions nouvelles.
- Pendant ce temps, l’idée se répandait; elle était accueillie par tous avec sympathie et enthousiasme, et lorsque, à la fin de 1846, M. Jules Delbrqck, un des hommes de cœur et de talent dont le nom doit être placé à côté de celui du fondateur, adressa à M. Marbeau sa Visite à la crèche modèle et son Rapport général sur les crèches de Paris, on comptait déjà neuf établissements, contenant 180 berceaux, et recevant jusqu’à 223 enfants présents sur 270 inscrits.
- Depuis lors, cette utile et précieuse institution n’a pas cessé de répondre à son but et de s’améliorer. Son succès rapide fit sensation : aider l’ouvrier à élever son nouveau-né c’était rendre un service à la famille, c’était favoriser le mariage et l'accroissement régulier de la population, combattre la misère et augmenter l’aisance, De toutes parts on demandait des renseignements nécessaires pour imiter les dames de Paris. On visitait les établissements formés, on étudiait leur organisation, on copiait leurs règlements, dus à la compétence et au zèle charitable de M. Poulain de Bossay, ancien recteur de l’Académie d’Orléans.
- M. Marbeau avait fait paraître, en février 1845, son volume intitulé : Des Crèches, ou Moyens de diminuer la misère en augmentant la population. Le 10 septembre 1846 l’Académie française décernait un prix Monthyon à l’auteur de cet utile travail, « Ainsi se réalise, disait M. Villemain, ce que renfer-
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- niaient de praticable les théories et les vœux de quelques esprits spéculatifs. Il ne s’agit pas d’une communauté chimérique ou oppressive à établir entre les hommes, mais d’un appui salutaire à donner au commencement de la vie, pour en rendre la suite plus facile et meilleure. Ici, comme partout, l’œuvre d’humanité est œuvre de politique. Elle prépare pour la famille, pour l’État, une population plus nombreuse, plus saine et plus forte, pliée de bonne heure à des habitudes d’attention et d’ordre, qui sont des germes de discipline sociale. »
- L’opinion publique ratifiait ce jugement de l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie française, si bon juge en matière d’éducation : Bordeaux, Brest, Melun, Metz, Nancy, Nantes, Orléans, Rennes, en France ; la Hollande, la Belgique, l’Italie , l’Espagne, l’Autriche, en Europe ; la Chine et l’Amérique virent successivement s’élever des crèches. Le 25 février 4847, M. Dupin aîné venait inaugurer la Société des Crèches, qui aide à fonder et à soutenir ces établissements dans le département de la Seine. L’autorité religieuse donnait sa haute approbation par des bulles, des mandements, des serinons, des discours d’inauguration. Des hommes considérables : MM. Thiers, Dufaure, de Falloux, de Melun, lui prêtaient un honorable concours; M. Émile Deschamps célébrait ses bienfaits dans des poésies touchantes.
- L’autorité centrale et administrative n’était pas moins favorable à l’œuvre. Un décret impérial du 26 février 1862 plaçait la crèche sur le même rang que la Société maternelle qui la précède et les Salles d’asile qui la suivent ; S. M. l’Impératrice la prenait sous sa haute protection. Le ministre de l’intérieur, M. de Persigny, envoyait aux préfets son»règlement du 30 juin 1862, et M. le Préfet de la Seine, sur le territoire duquel les essais avaient eu lieu, les recommandait aux sous-préfets et aux maires de son département, en déclarant : que la plupart des crèches fondées sont en voie de progrès. « Aujourd’hui, dit-il, l’expérience est complète; il est incontestable qu’une institution qui a pour but de garder et de soi-
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- gner, pendant le jour, les enfants dont les mères sont occupées hors de leur domicile, est une œuvre utile. La crèche a comblé fort heureusement la lacune qui existait entre la Société de charité maternelle, qui secourt l’enfance pendant la première année de sa naissance, et la Salle d’asile, où l’on ne peut le conduire que lorsqu’il a accompli sadeuxième année»(janvier 1863).
- Et pourtant, malgré ce concours unanime d’approbation , malgré ce haut patronage, où sont représentés toutes les classes de la société ; malgré la satisfaction et la reconnaissance des mères de famille, qui, après en avoir déjà fait l’expérience, confient encore à la crèche le soin de leurs nouveau-nés, malgré les 30,000 enfants, formant en totalité 2,600,000 journées de séjour dans les vingt-sept crèches successivement ouvertes dans le département de la Seine, le fondateur déplore que, quelque évidente que soit, à Paris surtout, la nécessité de venir en aide aux mères qui, pour subsister, vont travailler hors du logis, le nombre des crèches y soit minime en comparaison des besoins d’une population ouvrière qui approche de 700,000 âmes, répartie dans quatre-vingts quartiers. Soixante-trois quartiers, et des plus pauvres, sont encore privés de cet auxiliaire.
- Si nous cherchons la cause de cet insuccès relatif, malgré les remarquables rapports annuels de la Société des crèches, nous constatons avec regret qu’il ne peut être attribué qu’à ce malheureux esprit des populations qui n’ont, en France, aucun souci des œuvres de l’initiative privée, tandis que, chez les nations voisines, on encourage les fondations particulières. Nous en trouvons une nouvelle preuve dans ces deux passages que nous extrayons de Ja cinquième édition de l’ouvrage de M. Marbeau (1863) : « Si la crèche était vraiment utile, disait la partie la plus nombreuse du public, celle qui n’a jamais le temps d’examiner, si la crèche était une bonne institution, le Gouvernement aurait fait pour elle ce qu’il a fait pour la salle d’asile.
- « En France nous sommes naturellement frondeurs, envers
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- l’autorité surtout; mais, quand il s’agit d’une chose importante et nouvelle, avant de nous décider, nous attendons que le pouvoir ait prononcé... Lui seul, dit le public, a tout ce qu’il faut pour bien juger de telles questions. »
- Pour combattre ces préjugés, la Société des crèches a voulu profiter de l’Exposition Universelle. Non-seulement son président fut admis à exposer son ouvrage, couronné en 1845 par l’Académie française comme très-utile aux mœurs, mais elle n’hésita pas à souscrire à la demande du Commissaire général, qui pensa qu’un spécimen, une vraie crèche, serait doublement utile, parce qu’elle pourrait en outre servir aux petits enfants dont les mères travailleraient pour les exposants.
- Dès le Ie4' avril 1867, la crèche Sainte-Marie était en mesure de recevoir les enfants : elle avait un conseil d’administration, un comité de dames, un comité médical ; elle était pourvue de toutes les choses nécessaires; un règlement était affiché dans l’établissement ; les registres voulus par le décret impérial étaient sur le bureau ; une surveillante et sa fille, logées dans la crèche, étaient prêtes à soigner les petits enfants.
- Quelques mères avaient manifesté, avant le 1er avril, l’intention de profiter de la crèche, si elles étaient occupées dans l’Exposition; mais les exposants ont choisi des ouvrières et des employés qui n’avaient pas de petits enfants à leur charge.
- La Société des crèches a paré, autant qu’elle a pu, à ce regrettable et fâcheux contre-temps. Comme les crèches ordinaires de Paris sont fermées le dimanche, la crèche de l’Exposition n’ayant point d’élèves, on invita les diverses crèches de Paris à lui envoyer tour à tour, le dimanche, huit ou dix enfants bien habillés et deux berceuses pour les soigner et les gouverner. L’invitation a été gracieusement accueillie : plusieurs ont envoyé successivement leurs précieux échantillons, et chaque dimanche le public a pu voir fonctionner lé spécimen. ‘
- La crèche de l’Exposition a reçu un très-grand nombre de visites ; elle a fait connaître l’Institution à beaucoup d’étran-
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- gers, et même à beaucoup de Français qui l’ignoraient. Il n’a pas surgi une seule objection; l’approbation a été unanime. Le prince royal de Prusse, S. A. I. le Prince impérial, accompagné de son gouverneur, M. le général Frossard, ont bien voulu inscrire sur le registre un témoignage de leur satisfaction.'
- Nous serions beaucoup trop longs si nous voulions examiner en détail la salle des berceaux, où sont déposés les rapports auxquels nous empruntons tous ces détails: la lingerie, le lavabo, la cuisine, le lavoir, le séchoir qui y sont annexés.
- Nous aurions également beaucoup à dire pour passer en revue tout ce qui a été accumulé dans ce premier séjour de l’enfance pour la soigner, la nourrir, l’amuser et la distraire, nous n’osons pas dire l’instruire, quoique rien ne soit indifférent à cet âge. Lisez quelques chapitres du Livre des Mères, de Pes-talozzi, et vous serez convaincu qu’on ne commence jamais trop tôt à diriger le développement des facultés intellectuelles de l’enfance. Nous ne pouvons, cependant, passer sous silence la Pouponnière, meuble caractéristique des crèches, destiné à remplacer la lisière et le chariot, et dont l’ingénieuse invention est due à M. Jules Delbruck, dont nous avons déjà cité le dévouement et le zèle pour l’œuvre qui nous occupe. Nous transcrivons la description qu’il en donne :
- « Ce meuble se nomme une pouponnière, du nom de poupon, tout petit enfant. C’est son premier champ d’activité, comme le berceau est son premier séjour de repos. Je l’ai inventée pour la crèche. Les enfants, dès qu’ils 11e dorment plus, y trouvent : 1° un asile où ils sont à l’abri de tout danger ; 2° un appui pour essayer leurs premiers pas dans la mesure exacte de leurs forces, dont eux seuls sont les juges ; 3° une galerie à double rampe, où ils font leur premier tour du monde; 4° une salle à manger où une femme suffit à leur distribuer la pâtée comme à une nichée d’oiseaux.
- Si la pouponnière sert de salle à manger et de salle de jeu aux enfants qui ne sont plus au berceau, ou qui, étendus sur une natte, prennent des ébats inconnus aux anciennes victi-
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- mes du maillot, M. Marbeau a voulu procurer un exercice gymnastique aux plus grands, tout en donnant aux moyens les plaisirs de la locomotion si appréciée des enfants. Il a inventé la petite diligence. On y met six enfants qui ne marchent pas, on en attète trois qui marchent, et qui sont heureux de faire les chevaux; trois autres poussent; d’autres, armés d’un fouet innocent, caracolent autour du char, et de ce mouvement, surveillé par une berceuse, il résulte un exercice salutaire pour les uns, une distraction utile pour les autres, et un épanouissement de santé pour tous.
- La Crèche de l’Exposition n’aura duré que cent quatre-vingt-deux jours, une minute dans l’éternité ! mais le bien qu’elle aura provoqué durera autant que le genre humain. Elle a répandu en six mois, sur les nécessités de l’enfance et sur la puissance de la première éducation, plus de lumières qu’on n’avait pu en produire en vingt-trois ans. La statistique officielle de la France considère en effet l’absence ou la mauvaise direction de l’allaitement maternel, le sevrage prématuré, l’alimentation artificielle, l’incurie des nourrices, l’insuffisance et la mauvaise direction des soins de propreté et d’hygiène pratique donnés à la première enfance, comme une des causes de mortalité des enfants dont la moyenne est de 17 pour 100, dans la première année; et cette moyenne toute élevée qu’elle est le serait bien davantage, si l’on n’y comprenait que les enfants des classes ouvrières dont une partie meurt faute de soins.
- En ce qui concerne la ville de Paris, M. le docteur Bou-chut a présenté à l’Académie des sciences le tableau de la mortalité des enfants confiés à la direction municipale des nourrices, dans les dix premiers jours de la naissance pendant la période de vingt années, comprise entre 1839 et 1859: d’un jour à un an la moyenne de la mortalité est presque de 30 pour 100 (29,71), presque le double delà mortalité des enfants. Tels sont les résultats de l’envoi en nourrice qu’il faut supprimer en établissant des Crèches.
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- On entend répéter tous les jours que la race s’affaiblit ; on se plaint de manquer de bras dans les campagnes, et, par une inconséquence qu’on remarque souvent dans l’esprit humain, on persiste dans de funestes habitudes d’élevage des enfants. On continue à commettre, sur une vaste échelle, l’infanticide par ignorance et par négligence, quand on a auprès de soi l’institution des Crèches, qui contribue à diminuer la mortalité des enfants en dispensant de l’envoi en nourrice, qui pose les assises de la santé des populations ouvrières, en conservant l’un à l’autre la mère et l’enfant, et initie enfin, peu à peu, la mère à l’hygiène de la première enfance.
- Ce n’est pas l’humanité seulement qui commande de multiplier les Crèches suivant les besoins de la population que nourrit le travail manuel; l’économie le veut aussi. On diminuera le nombre des enfants abandonnés par leurs mères; on diminuera le nombre des ménages à secourir par les bureaux de bienfaisance, le nombre des journées d’hôpital, le nombre des journées au dépôt de mendicité et dans les prisons. L’absence des Crèches dans les quartiers pauvres occasionne plus d’un million de dépenses ! l’économie qui résultera des soins donnés aux enfants du travailleur et le bien qu’une meilleure éducation procurera certainement aux familles ouvrières constitueront un des progrès les plus utiles qu’on puisse obtenir aujourd’hui.
- Nous ne terminerons pas ce qui concerne les Crèches, sans ajouter au nom de M. Marbeau, auquel la création des Crèches a mérité les sympathies de l’opinion publique, les récompenses de l’Institut et la croix de la Légion d’honneur, ceux de ses principaux et plus anciens coopérateurs, M. Delbruck, que sa qualité de membre du Jury exclut des récompenses; M. Poulain de Bossay, à qui on doit les premiers règlements de l’œuvre; Mrae Capelle, fondatrice et directrice pendant vingt ans de la Crèche de Saint-Louis-d’Antin ; Mme Royer, surveillante de la Crèche de la Madeleine. L’Académie française, voulant honorer tout à la fois la bienfaisance active du pa-
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- tronage et le dévouement aux besoins de la première enfance, a décerné à chacune de ces deux dames, un prix Monthyon. Parmi les médecins, citons M. Despaulx-Ader, dévoué à cette œuvre depuis vingt ans. Payons également un tribut de gratitude à la mémoire de MM. les docteurs Canuet et Izarié et aux ouvriers de la première heure : Me Curmer, et M. Framboisier.
- Parmi les coopérateurs actuels, nous devons mentionner tout particulièrement un des hommes dont le dévouement à l’œuvre des Crèches se manifeste hautement dans les rapports qu’il adresse chaque année sur la Crèche Saint-Antoine, dont il est vice-président. M. J.-B. Desplace, s’appuyant sur les faits et sur une connaissance parfaite des besoins des populations, contribue puissamment à faire connaître les avantages sociaux de la nouvelle institution, et, non moins intéressé à l’avenir qu’au présent, il recherche tous les moyens de la propager et de lui donner la direction convenable. Comme il ne suffit pas de fonder des établissements, de subvenir à leurs besoins, mais qu’il faut encore, sous peine de mort, qu’ils soient placés entre les mains de surveillantes et de berceuses à la hauteur de leur mission protectrice, voici ce qu’il proposait, le 3 juillet 4865, à la dix-huitième séance anniversaire dé la Crèche de la rue de Reuilly :
- « J’ai dit, il y a quelques années, que la Crèche était appelée à devenir un jour un modèle d’élevage des enfants; que la Société des Crèches, gardienne des traditions de l’œuvre, recueillerait successivement les données théoriques confirmées par l’expérience et en formerait un corps d’enseignement pratique.
- « J’ai eu l’honneur de communiquer, il y a trois ans, au Conseil de la Société des Crèches, un projet qui me semble de nature à hâter ce résultat. Je le livre aujourd’hui à la publicité, afin de provoquer des observations et des suggestions dont le Conseil fera son profit.
- « Je me suis dit : Il y a une école de sages-femmes qui.
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- aident l’enfant à venir au monde; pourquoi n’y aurait-il pas une école où des religieuses et des femmes laïques étudieraient l’art de le soigner, une fois qu’il est venu ? Supposons ce projet accueilli par le gouvernement : pourquoi la Société des Crèches ne dirigerait-elle pas vers cette école les personnes qui montreraient le plus de vocation? Là, à, la Maternité par exemple, sous la direction de médecins et de sages-femmes, elles suivraient un cours complet, théorique et pratique, d’élevage des enfants. Il leur serait délivré un diplôme. C’est à cette école que les Crèches demanderaient des surveillantes. Celles-ci, diplômées, disséminées, comme leurs établissements, dans toute la France, en contact journalier avec le peuple, y propageraient les bonnes méthodes. A la Crèche, les mères auraient sous les yeux une démonstration permanente. Ajoutez à cela, comme nous l’avons demandé, l’enseignement par l’instituteur primaire des notions élémentaires d’hygiène et de physiologie humaine et comparée, et, dans un demi-siècle, sous le rapport de l’accroissement et de l’amélioration de la race, la France sera transformée 1 »
- Ce but est assez important pourqu’on cherche à réaliser cette fondation d’une école normale pour les Crèches; le moment paraît bien- choisi, car, indépendamment du mouvement provoqué par la fondation des Sociétés protectrices de l’enfance et des Crèches, des hommes de science étudient, observent, expérimentent, avec une patiente ardeur, les théories nouvelles relatives aux nouveau-nés. L’un d’eux même, M. le docteur Caron, fait avec succès un cours d’hygiène de la première enfance. En présence de la sylviculture, de l’horticulture, de la pisciculture, il a pensé que l’enfance méritait bien autant d’être cultivée que les arbres forestiers, les plantes des jardins et les poissons, et il a donné à l’art d’élever les enfants le nom de puériculture.
- Puissent tous ces efforts combinés, faciliter la solution du problème si important du corps sain, où des soins ultérieurs placeront une âme saine, mens sana in corpore sano !
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- CHAPITRE II.
- SALLES D’ASILE.
- § 1. — Historique.
- L’idée qui a présidé à la fondation des salles d’asile, a précédé celle qui a donné naissance aux crèches, et nous avons vu que c’est en visitant ces écoles de la seconde enfance que M. Marbeau entreprit de faire jouir les nouveau-nés des soins et d’une éducation que ces établissements n’offraient aux familles pauvres que lorsque leurs enfants, ayant atteint trois ans, devaient attendre l’âge prescrit pour entrer aux écoles.
- Cette idée est si heureuse et si féconde, que les nations se disputent l’honneur de l’invention et si nous consultons les plus anciens documents qui nous sont conservés, l’Italie, notre institutrice en tant de choses, aurait déjà vu, au moyen âge, alors que les écoliers étaient généralement des adultes, une école de tout jeunes enfants, ouverte dans la ville de Milan.
- Dès l’année 787, en effet, l’archiprêtre Dateo instituait une maison où il faisait garder, nourrir, vêtir et instruire de pauvres petits jusqu’à l’âge de sept ans ; le malheur des temps n’a pas permis de conserver cette utile institution, où, en se reportant à l’excessive ignorance de cette époque, et au programme des études qu’on faisait alors, l’hospitalité devait trouver plus de place que la pédagogie.
- Car il y a dans l’institution des salles d’asiles, deux idées bien distinctes, qui sont inséparables, mais qu’il ne faut cependant pas confondre.
- La première est une pensée de bienfaisance, qui ouvre un asile aux enfants des parents pauvres, pour les soustraire aux dangers de l’abandon dans une chambre, ou du vagabondage dans les rues, et pour permettre aux pères et mères de se
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- livrer plus facilement au travail nécessaire pour subvenir aux besoins de la famille. L’exemple que nous venons de citer prouve que ce point de vue n’est pas nouveau, puisque Dateo fit pour les familles du vme siècle ce que Saint-Vincent de Paule fit au xvne pour les enfants abandonnés.
- La seconde est une idée pédagogique qui part de ce principe si juste et si vrai qu’on ne commence jamais trop tôt à développer les facultés physiques, morales et intellectuelles que Dieu a déposées en germe dans tous ses enfants et que, pour les plier aux bonnes habitudes qu’ils doivent conserver pendant toute leur vie , il est indispensable que l’asile ouvert à l’enfance, devienne un lieu d’éducation et d’instruction.
- Cette manière d’envisager la question est, relativement, toute moderne, nous la trouvons dans les ouvrages de Diderot, en France (1763) ; de Betzki, en Russie (1775); dans les actes d’Oberlin et de Louise Schæppler (1770) et de madame de Pastoret (1801), en France; de Robert Owen (1819), en Écosse, dans les expériences, les remarques et les actes de Pestalozzi en Suisse, faits qu’il a consignés dans les lettres écrites à M. Greaves en 1818, dont s’est inspiré l’honorable lord Brougham, lorsqu’il a prononcé, à la Chambre des lords d’Angleterre, les paroles suivantes (21 mai 1835) :
- « Les Écoles ne sont ouvertes aux enfants, disait ce noble philanthrope, que quand ils sont trop avancés en âge. Je considère l’établissement des Salles d’asile comme l’un des plus grands perfectionnements apportés depuis plusieurs siècles, je ne dirai pas à l’éducation, mais à la civilisation de ce pays.... J’affirme que nous commençons beaucoup trop tard l’éducation de l’enfance.
- « Nous considérons comme prouvé que les enfants ne peuvent rien apprendre ou ne peuvent apprendre que fort peu de chose au-dessous de six ou sept ans et, ainsi, nous perdons le temps de la vie le plus éminemment favorable à l’instruction. Quiconque connaît les habitudes des enfants au-dessous de l’âge
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- où ils arrivent aux écoles, quiconque comprend leur tempérament, leurs habitudes, leurs sentiments et leurs talents, est parfaitement convaincu qu’ils sont capables de recevoir de l’instruction longtemps avant la sixième année.
- « L’enfant, à sa première entrée dans le monde, s’occupe, il est vrai, fort peu de ce qui se passe autour de lui, quoique inévitablement il apprenne toujours quelque chose, même dès le commencement de sa vie. Mais, après une certaine période, son instruction fait de rapides progrès, sa curiosité devient irrésistible et sa soif de connaître devient aussi universelle qu’elle est insatiable. De dix-huit mois ou deux ans jusqu’à six ans (je veux toujours dire cinq), il apprend beaucoup plus sur le monde matériel, sur ses propres facultés, sur la nature des autres corps, sur son intelligence à lui et sur celle des autres qu’il n’apprendra jamais dans toutes les années de l’enfance, de la jeunesse et de l’âge mur.
- « Ce n’est pas assez de dire que l’enfant peut apprendre et apprend en effet beaucoup avant l’âge de six ans; la vérité est qu’il peut apprendre et qu’il apprend plus avant cet âge qu’il n’en apprend et n’en saurait apprendre dans tout le reste de la vie. Son attention est plus éveillée dans un monde où tout est nouveau pour lui; elle est plus vive dans une existence qui commence à peine; elle s’excite avec moins d’efforts et grave plus profondément dans l’esprit les idées qu’elle reçoit. La mémoire de l’enfant est d’autant plus apte à retenir que l’attention est plus vigoureuse ; les mauvaises habitudes ne sont pas encore prises et le jugement n’est pas encore faussé par des penchants vicieux; les bonnes habitudes s’acquièrent aisément, et la difficulté pour apprendre peut être presque entièrement anéantie.....
- «A cet âge on est tout activité, recherche, énergie, mouvement. L’enfant est un animal essentiellement avide de voir et d’apprendre et cette disposition n’est point exclusive à ceux qui sont vifs et adroits, mais naturelle à tous les enfants doués d’une intelligence ordinaire et qui, en peu d’années, par suite
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- de l’abandon où ils végètent, ont une jeunesse stupide, et deviennent des hommes incapables, tels que nous en voyons malheureusement beaucoup.
- « A cet âge si tendre, il n’y a pas d’enfant, fût-il de la capacité la plus ordinaire, qui n’apprenne plus et qui n’acquière une masse de connaissances plus considérables et de connaissances plus utiles que le plus grand philosophe ne le peut faire dans la vie la plus longue, et, après les plus heureuses recherches, fût-il un Laplace ou un Newton et vécût-il quatre-vingts ans. Les connaissances acquises par un enfant, les idées qui s’engendrent dans son cerveau sont si importantes que, si l’on pouvait supposer que, un jour, elles vinssent tout d’un coup à être effacées, tout le savoir d’un des plus vieux docteurs d’Oxford ou de Cambridge ne serait rien en comparaison, et ne servirait pas à faire exister la pauvre victime pendant une semaine.
- «Cela étant parfaitement établi, comment donc se fait-il qu’on apprenne tout à un âge aussi tendre ? ce n’est certainement pas par l’enseignement ou par les peines qu’on prend pour aider le nouvel hôte de ce monde. Cela s’accomplit par sa propre activité, par son irrépressible curiosité, par cette soif de con-1 naissances qui ne s’apaise que par l’instruction acquise et à laquelle la fatigue ou le sommeil qu’elle amène peuvent seul mettre un terme. Tout cela se fait par l’instinct de recherches qui excite l’esprit à faire de continuelles inductions et qui l’engage dans une série d’expériences qui commence à l’instant du réveil pour ne finir qu’au moment où le sommeil l’accable; et ce qu’il apprend pendant ces années, non-seulemeilt il l’apprend sans fatigue, mais encore avec un vrai plaisir, avec un goût plus vif que ne l’est aucun appétit dans notre vie blasée et insouciante, et il l’apprend dans le dixième du temps qu’il lui faudrait mettre plus tard (4).»
- (1) Nous n’avons pu résister au désir de rappeler ces paroles d’un homme d’État éminent qui, pendant sa longue et brillante carrière, s’est constamment
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- Suivant que l’idée de bienfaisance ou d’enseignement a dominé dans les vues des promoteurs des nouveaux établissements, on les a caractérisés par les noms qu’on leur a imposés. Ceux qui se sont inspirés des idées pédagogiques de Pes-talozzi les ont appelé Ecoles, — Klein Kinder Schule, par Mme la princesse de Lippe Detmold (1807), et la reine de Wurtemberg (1816), en Allemagne; — InfantsSchools par Robert Otven (1819), en Ecosse et en Angleterre; — Scuole Infantili, parle chanoine Ferrante Aporti (1829), en Italie;—Écoles gardiennes en Belgique (1827). — En France, seulement, les personnes charitables, qui, en 1826, fondèrent ces utiles institutions, Mm0 de Pastoret, Mme Jules Mallet et M. Cochin, les envisageant surtout comme des établissements de bienfaisance, leur donnèrent le nom de Salles cl’asile.
- Les actes ultérieurs des divers ministres de l’Instruction publique ont successivement fait rentrer ces établissements sous leur administration et leur ont ainsi imprimé leur véritable caractère. Aujourd’hui, l’article 1er du décret du 21 mars 1854 établit qu’elles sont, avant tout, des établissements d’éducation, et la circulaire ministérielle du 31 octobre déclare qu’on doit considérer l’institution des Asiles « comme la base
- préoccupé des questions d’éducation populaire et a été à l’avant-garde de tous les progrès : Membre du Conseil d’administration de la Société des Écoles, britanniques et étrangères, dès son origine ( t8H), il fut également le président du premier Comité qui s’organisa pour fonder les salles d’asile à Londres, et dont le secrétaire était M. Greaves, à qui Pestalozzi, sur ses instances, avait écrit ses idées sur l’éducation do la première enfance, dans des lettres qui ont été imprimées et ont eu un immense succès.
- Notre amour-propre national ne résistera pas davantage au désir d’insérer ici le-jugement que, dans le même discours, lord Brougham, ce juge si compétent,, portait sur l’organisation récente de nos salles d’asiles en France. « U serait vraiment superflu de m’étendre plus longuement sur les avantages généraux des salles d’asile. J’ajouterai seulement que, en France, aussi bien que chez nous, on fonde les plus belles espérances sur les bienfaits qui doivent résulter de leur établissement universel. Nos voisins éclairés ont envoyé ici des personnes distinguées prendre les instructions et les renseignements nécessaires, et les salles d’asile ont été instituées à Paris et ailleurs; et, en vérité, si j’étais obligé de désigner la meilleure que j’aie jamais vue, je dirais que la plus parfaite est à Paris; peut-être cela tient-il aux qualités particulières de l’instituteur qui en est chargé. »
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- de notre système d’instruction primaire. » Il est à regretter qu’en posant ce principe on n’ait pas substitué au nom de Salles d'asile, celui d’Ecoles maternelles, qui caractérise parfaitement la nature de ces établissements au double point de vue des soins physiques et du développement religieux, moral et intellectuel.
- Qu’est-ce, en effet, qu’une Salle d’asile? écoutons la définition que Mme Mallet en donnait en 1835 :
- « La Salle d’asile reçoit l’enfant du pauvre pendant la journée de travail de la mère. Là, il est gardé avec soin, surveillé, instruit avec discernement et douceur; là, il est heureux, il apprend à connaître ses devoirs; son cœur s’ouvre à la piété; il contracte des habitudes pures et paisibles. A l’abri des dangers de l’isolement et des funestes exemples, il croît en force de corps et d’àme, et, lorsque l’instant arrive de quitter l’asile et d’être lancé sur les vagues tumultueuses de la vie, il peut, mieux qu’un autre, lutter contre elles et suivre sa route sans s’égarer....
- « Le but des Salles d’asile est, non-seulement moral et religieux, mais il est éminemment social, car, en préservant les (infants de tous les dangers auxquels les expose un affreux abandon, on empêche qu’un jour ils deviennent menaçants pour la société....»
- « L’éducation qu’on y reçoit est celle que donnerait une banne mère pendant les premières années de la vie de son enfant, si elle pouvait disposer de son temps avec liberté et si, en outre, elle était douée des qualités morales et intellectuelles qui conviennent à la direction de la première enfance. »
- . Quand on compare ce tableau des bienfaits de la salle d’asile au spectacle que nous offrent encore les enfants qui n’en jouissent pas, on est ému et consterné, car ces pauvres délaissés vivent à l’état sauvage. Jusqu’au moment où ils peuvent être reçus à l’école primaire, ils errent en vagabonds dans les rues ou sur les places publiques, exposés à des dan-
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- gers de toute nature, et suivant, en liberté, les penchants bons ou mauvais de leur âge. Trop souvent, chez eux, la corruption précède le développement de l’intelligence, et lorsque, enfin, la porte de la classe s’ouvre devant eux, les ef-forts incessants du maître viennent souvent échouer contre les mauvaises habitudes contractées dès la première enfance.
- Si, à force de sacrifices, si, à l’aide de secours intelligents, la mère, plus à plaindre qu’a blâmer, peut confier son enfant à l’une de ces petites écoles qu’on tolère, quand on ne peut faire autrement, parce qu’elles répondent àun besoin réel, que trouve l’élève dans ce nouveau séjour ? de l’ennui, parce que la journée entière se passe dans l’inaction du corps et de l’esprit; des larmes, parce que les injures, les punitions absurdes, les mauvais traitements, la brutalité même, viennent réprimer au besoin, les mouvements inhérents à cet âge. Qu’ons’étonne ensuite, si la mère, pour se faire obéir, n’a qu’à prononcer ees mots : si tu n’es pas sage, je t’enverrai à l’école.
- Et cependant, l’asile, avant la crèche, a trouvé ses détracteurs. En toute occasion il se trouve des esprits attardés et chagrins pour lesquels le progrès est une cause d’effroi et d’épouvante. S’occuper des enfants du pauvre, disent-ils, les soustraire à l’infiuence délétère de leurs misérables réduits, les initier aux jouissances intellectuelles, c’est s’exposer à rendre ces enfants ingrats, paresseux, insolents, envieux. A les entendre, l’aumône matérielle est préférable à l’assistance morale et intellectuelle. Aveugles volontaires, ils se refusent à comprendre que, en affectant une certaine somme à une distribution à domicile, de 3 ou 4,000 pains dans l’année aux familles pauvres d’une ville, on n’aura rien fait pour soulager leur misère, tandis que, en consacrant la même somme à une fondation d’asile, on aura fourni, pendant une année entière, l’hospitalité, l’assistance et l’éducation à la presque totalité des enfants pauvres de trois à sept ans que renferme la même ville, sans préjudice de la liberté de travailler, ren-
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- due aux parents et d’une plus grande somme de moralité et de bien-être pour les générations qui profitent de ces dons.
- Une salle d’asile bien administrée peut, d’ailleurs, devenir la source de secours intelligents, de soulagements pour les familles pauvres. A l’éducation et à la surveillance viennent, le plus souvent, se joindre la nourriture et le vêtement pour les enfants les plus indigents. Ici on distribue aux enfants, qui sont mal couverts, des chemises, des blouses, des pantalons, des tabliers, des robes, en un mot, des vêtements complets. Là, on mêle du vin, des boissons douces et rafraîchissantes à l’eau qu’on leur distribue. Ailleurs, une soupe est ajoutée aux aliments insuffisants que contient le panier souvent mal garni du petit écolier. Partout enfin, des secours de diverses natures sont distribués à domicile à des parents dont l’extrême misère se révèle, à l’asile, par le dénûment de leurs enfants.
- Si la nature même des services à rendre aux enfants admis dans les salles d’asile et à leurs familles, n’avait pas exigé la formation d’un comité de dames chargées de surveiller et de patronner ces établissements, la reconnaissance en ferait une loi; car, lorsque, en 1826, parvint, en France, la nouvelle de la création des Infant’s schools d’Angleterre, quelques mères de famille se demandèrent pourquoi on n’essayeraitpas de former, en France, une telle institution ; et, poussées par une force inconnue d’elles-mêmes, elles cherchèrent à tenter un premier essai. Dans ce but, elles se réunirent en comité présidé par M. l’abbé Desgenettes, curé des Missions étrangères, et à la tête duquel était très-naturellement et très-justement placée Mme la marquise de Pastoret, qui reprit ainsi et continua l’œuvre dont elle avait pris l’initiative en 1801.
- Ce comité publia un prospectus et provoqua des dons et souscriptions. Un sermon prêché dans une des églises de Paris, et suivi d’une quête, appelait la bénédiction divine sur la sainte entreprise. Mais que faire avec une somme de 6,901 francs qu’on obtint la première animée ? Ce fut alors qu’une note fut adressée au Conseil général des hospices, qui accorda,
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- au mois de mai 1826, un don de 3,000 francs, et une maison dépendant de l’hospice des Ménages et située rue du Bac, pour y ouvrir la première salie d’asile. (1) Environ quatre-vingts enfants de deux à six ans furent réunis dans ce local, sous la direction des sœurs de la Providence de Portieux (Vosges).
- Cette tentative devait encore échouer, sans lasser l’admirable dévouement de celles qui l’avaient entreprise. La traduction de deux manuscrits anglais n’avait pas suffi pour faire comprendre suffisamment la méthode ; il fallait se livrer à de nouvelles recherches.
- Ce fut alors que, en 1827,M. Cochin, qui, de son côté, n’ayant aucune connaissance de cet essai, avait tenté d’appliquer en France l’idée réalisée par les Infant's schools d’Angleterre, fut
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- mis en rapport avec le Comité des dames.
- Peu de temps après avoir été appelé aux fonctions de maire du XIIe arrondissement, il avait loué deux chambres (1826), rue des Gobelins , où il avait réuni de tout petits enfants dont il devint lui-même l’instituteur, en imaginant, avec une grande sagacité, une méthode appliquée à leur âge ; il associa volontiers ses efforts intelligents à ceux du Comité des asiles, et de cette alliance devait sortir enfin, pour ne plus périr, l’œuvre tant de fois ébauchée. M. Cochin présenta au Comité une personne pleine d’activité et de persévérance, Mme Millet, qui fut envoyée en Angleterre pour étudier en détail l’œuvre qu’on voulait imiter en la perfectionnant ; M. Cochin s’y rendit lui-même.
- Il revint d’Angleterre ayant étudié complètement l’organisa-tions des Infanfs schools. Mme Millet s’était initiée également à tous les détails pratiques, et, à son retour, elle entreprit, avec les conseils de M. Cochin et l’assistance du Comité
- (1) En mai 1824, M. le baron de Gérando avait adressé au Conseil généra des hospices, dont il était membre, un mémoire où il proposait la création des salles d’asile, dont il exposait les principaux avantages. Par une délibération du 19 du même mois, le Conseil général chargea une Commission d’examiner cette proposition et le travail qui en développait les motifs.
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- des Dames, la direction d’une Salle d’asile (rue des Martyrs). En même temps, M. Cochin fondait, à ses frais, le grand établissement d’instruction gratuite pour mille élèves, auquel une ordonnance du 22 mars 1834 donna son nom, et qui, projeté, bâti, terminé en trois mois, plaça auprès d’écoles spacieuses et excellentes pour les garçons et pour les filles,, •poiir les adultes, hommes et femmes, la première Salle d’asile modèle, si souvent imitée depuis sans être dépassée.
- Pendant ce temps le Comité des Dames, confiant dans l’avenir, et quoique les ressources annuelles, obtenues par des sollicitations et des quêtes, fussent très-précaires, n’hésita pas à fonder trois autres salles d’asiles, dans lesquelles six cents enfants furent reçus chaque jour.
- Pendant les deux ou trois premières années, tout alla bien ; l’aumône était abondante, les établissements peu nombreux.' Le Comité des Dames, qui s’était constitué à Parispour fonder, diriger et administrer les Salles d’asile de la capitale, put satisfaire a tous leurs besoins. Mais la charité, ardente au début des œuvres, se détourne souvent lorsqu’elle des voit prospérer, et retire alors, pour le porter sur un autre point, l’appui qu’elle avait prêté; c’est pré cisément ce qui arriva. En 4829, au mois de juin, les Dames ne savaient plusœomment faire faGe à toutes les dépense s. -Il ne leur restait plus que 4,.250 francs en caisse, et les dépense s annuelles s’élevaient, pour Paris, à environ 46,000 'francs . Ge fut alors qu’elles s’adressèrent au Conseil général des hospices pour lui demander appui dans cette position désespérée; cet appui ne leur fit pas défaut.
- Un'arrêté de ce Conseil général, en date <4u.28» octobre, approuvé par le Ministre de d’intéripur, consacra l’œuvre des asiles, <qui, dès ce moment, devint établissement d’utilité publique et de charité. Le Comité des Dames fut constitué en Çomitô supérieur des Salles d’asile ( 3 février 4830), et fut chargé 4e «encourir à la 'fondation-, à d’entretien et à d’inspee*-iô.i4e toutes de 3 filles d’asile.de la ville de Paris.
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- Au mois de juillet 1836, une ordonnance, rendue par M. le ministre de l’instruction publique, plaça, au 1er janvier 1837, les Salles d’asile sous l’administration des autorités scolaires, instituées par la loi de 1833. L’existence légale du Comité des Dames se trouva donc ainsi terminée après onze années, pendant lesquelles il reçut de la charité publique, en dons et souscriptions, une somme de 247,912 francs 37 centimes, avec lesquels il fonda successivement vingt-quatre salles d’asile, dont l’administration des hospices payait le loyer et les frais d’établissement.
- Malgré ce changement apporté à leur autorité, les Dames du Comité, considérées comme des auxiliaires indispensables, furent invitées à conserver leurs honorables fonctions en qualité de Dames inspectrices. A ce titre , elles continuèrent leurs relations charitables et maternelles avec les établissements qu’elles avaient fondés , qu’elles avaient autrefois administrés entièrement, subissant ainsi cette loi générale qui s’applique à tous les pionniers des idées nouvelles, dont le gouvernement s’empare dès que les obstacles ont été aplanis, dès que l’œuvre a réussi, dès qu’elle a conquis la sympathie publique.
- Les Dames du Comité .restèrent toutes Dames inspectrices des établissements à la fondation desquels elles avaient concouru; elles y consacrèrent tous leurs loisirs; bien mieux, toutes trouvèrent place dans la Commission supérieure des Salles d’asile, créée par l’ordonnance de 1837, et ce fut à leur sage expérience, à la connaissance,parfaite qu’elles avaient de l’enfance et de ses besoins que l’on doit les règlements qui sont restés en vigueur jusqu’à ce que M. Fortoul, appliquant la loi de 1850, vint y apporter quelques modifications de détail.
- La loi du .28 juin 1833 et les principes libéraux qu’elle consacrait avaient donné une puissante impulsion à la création des salles d’asile. Fondées jusqu’alors à litre de bienfaisance, leur existence était précaire, comme l’aumône sur la-*
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- quelle leur dotation était assise. Une circulaire de M. Guizot, en date du 2 juillet (quatre jours après la promulgation de la loi) revendiqua « les écoles les plus élémentaires de toutes, celles qui sont connues sous le nom de salles d’asile, » comme le premier anneau des « écoles de différents genres qui doivent se combiner, s’enchaîner les unes aux autres et se prêter un mutuel appui. »
- Classées désormais parmi les établissements d’instruction primaire, appelées à participer aux avantages dont jouissaient les autres écoles, leur prospérité, leur propagation, leur perpétuité furent désormais assurées, et, dès lors, il devint indispensable de les faire connaître, d’énumérer leurs avantages et d’indiquer les moyens de les fonder et de les diriger : c’est ce qu’entreprit M. Cochin.
- 11 publia, à la fin de 1833, son Manuel des premières écoles de l’enfance, connues sous le nom de salles d’asile. Dans cet ouvrage, devenu classique et couronné par l’Académie française, et dans une seconde édition, mise au courant de la législation par les soins de M. Augustin Cochin fils, qui a hérité de la profonde sympathie de son père pour cette oeuvre, M. Cochin réunit dans une première partie, destinée aux fondateurs, tout ce qui pouvait éclairer ces derniers sur les moyens d’organisation des établissements, sur le choix des maîtres, sur l’inspection, sur le budget des dépenses. Dans la seconde partie, destinée aux directeurs, il entretint ces derniers de la nécessité d’une méthode spéciale, de leur position sociale, de leurs devoirs quotidiens et leur donna des conseils pédagogiques pour l’instruction morale, religieuse et intellectuelle des petits enfants, sur les soins nécessaires à leur santé et à leur développement physique.
- Cet ouvrage important, qui constate d’une manière très-nette la situation morale des salies d’asile au moment où la réforme introduite par la loi de 1833 plaça cette institution sous la direction des comités scolaires, n’établissait qu’un point d’information pour le passé et de comparaison pour l’avenir ;
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- mais il manquait un recueil, une publication qui pût enregistrer les actes officiels, les faits nombreux, les progrès nouveaux qu’il était nécessaire de faire connaître à toutes les personnes qui s’intéressaient à l’œuvre de l’éducation de la première enfance. Chacun avait la conviction que des efforts individuels isolés, ignorés peut-être hors du lieu qui les voyait s’accomplir, n’amèneraient qu’avec peine et lenteur la nouvelle institution au point de perfection dont elle était susceptible.
- C’est alors que M. Cochin et M. Batelle, chef de bureau à l’administration générale des hospices civils de Paris, songèrent à établir une voie de communication et de publication pour toutes les idées qu’il était utile de répandre. Le premier numéro de l\4mi de l’enfance, journal des salles d’asile, parut à partir du 1er janvier 1835, chez M. Hachette, dont le nom est attaché à toutes les améliorations qui ont eu lieu successivement dans l’instruction publique. Depuis cette époque, ce recueil a publié tous les actes officiels de l’autorité, des conseils et des leçons destinés à guider les personnes préposées à la direction des salles d’asile, des analyses raisonnées et des extraits des ouvrages spéciaux, les résultats d’une correspondance ouverte avec les départements et l’étranger, les méthodes et les procédés d’instruction les plus convenables pour le premier âge, tous les faits notables, tous les aperçus utiles et ingénieux recueillis dans les visites des salles d’asile, tous les documents historiques et statistiques, et enfin les articles communiqués par les personnes qui ont bien voulu contribuer à cette œuvre de régénération et d’utilité publique.
- Une première série, comprenant un espace de six années, de janvier 1835 à décembre 1840, cessa de paraître lorsque les méthodes parurent suffisamment exposées. MM. Cochin et Batelle, et leurs nombreux collaborateurs , pensèrent qu’il fallait attendre, pour reprendre cette publication, que l’institution se fût propagée, qu’elle fût parvenue à un degré d’extension qui rendît nécessaires de nouvelles instructions, et fît sentir l’utilité d’un recueil où seraient consignées les observa-
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- tions nouvelles, résultats de plusieurs années d’expérience continue. Ce moment parut être venu en 1846, et une seconde série officielle fut publiée sons les auspices de M. de Salvandy, alors ministre, qui déjà, en 4837, avait attaché son nom à une ordonnance royale qui régularisait le service encore incertain des salles d’asile.
- Le 46 mai 1854, un décret de l’Empereur plaça les salles d’asile sous la protection de S. M. l’Impératrice et sous la direction d’un Comité central de patronage, présidé par l’Archevêque de Paris. Alors M. Eugène Rendu, dont riionorahle père présidait depuis de longues années aux progrès de ces établissements, commença une nouvelle série dont le premier numéro parut le 1er octobre suivant. Ce nouveau travail, qui se continue encore avec le plus grand succès , contient de précieux documents sur cette partie si importante de nos établissements scolaires.
- De nouveaux perfectionnements sont sans cesse introduits , mais le plus célèbre est celui qui a reçu le nom d’un disciple de Pestalozzi, deFrœbel, qui, sous le nom de jardins (Tenfants -a introduit dans les exercices exécutés par les enfants et dans les méthodes d’enseignement à leur usage, les principes de son maître. L’Allemagne, la Hollande , la Belgique, la Suisse pratiquent ces préceptes dans les salles d’asile et l’exposition scolaire de ce dernier pays présentait au public de •nombreux travaux exécutés par les jeunes enfants instruits -d’après ce système.
- Mais ce m’est pas avec de froids conseils déposés dans des mânuels, ce n’est pas avec des livres seuls qu’on peut donner la vie à une Oeuvre d’enseignement, «quoique les auteurs y aient déposé tout leur «coeur, toute leur intelligence, toute «leur expérience.; il estindispensable de joindre «la pratique à >la théorie. -Il y-a, d’ailleurs en enseignement, la «manière «de faire comme il y a le «tour de main en industrie, et là où il doit y avoir «transmission-de savoir, il «est de toute nécessité de préparer un personnel enseignant. j:
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- .§ 2. — École normale des salles d’asile.
- 'De 1826, époque de la fondation des asiles jusqu’à l’ordonnance royale du 22 décembre 1837 , qui leur donnait une consécration officielle, et y introduisaitun enseignement élémentaire ayant pour objet de préparer de loin les enfants aux enseignements de l’école, une sorte de stage facultatif dans une salle bien dirigée, les conseils de Mme Millet, et l’excellent manuel de M. Cocliin étaient les seuls moyens d’instruetion des directrices, auxquelles d’ailleurs on ne demandait alors autre chose qu’une réputation de moralité.
- L’ordonnance royale que nous venons de rappeler, leur imposait un examen et l’obtention d’un certificat d’aptitude. Cette disposition impliquait logiquement ,1a nécessité de créer un moyen d’instruction régulière. Aussi les membres éminents qui composaient la Commission conçurent-ils dès lors la pensée de cette création.
- Ce ne fut pourtant que dix ans après, au commencement de •l’année 1847,-que cet utile projet put recevoir un commencement d’exécution. Mme Pape-Carpentier, -directrice d’une salle d’asile au Mans, venait de publier, sous le titre de Conseils mr la direction des salles d’asile., un ouvrage, qui avait été bien accueilli. L’administration supérieure pensa que l’auteur •de me travail pédagogique serait capable d’organiser l’établissement projeté. La suite a montré et montre -encore-qu’elle ne s’est pas trompée.
- M. de .Salvandy, alors ministre de l’instruction publique, avait autorisé .M“e Jules Mallet, .sa tante, à faire cet essai à ses risques et périls. Cette dame -charitable et pieuse, qui, dès l’origine, n’avait pas cessé de contribuer de tous les efforts de son âme, de toutes les facultés de son esprit, de tout l’appui, <de sa bienfaisance à la propagation des salles d’asile, donna une nouvelle preuve de son active intelligence et de son infatigable dévouement; elle s’adjoignit quelques <dames
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- parmi ses collaboratrices de 1826, et ainsi se trouva constituée la Commission administrative de la maison d’études.
- Un modeste appartement avait été loué rue Neuve-Saint-Paul. Mmc Pape y entra le premier jour du printemps ; c’était, dit-elle, d’un bon augure. Cinq lits d’élèves furent achetés et placés dans une chambre servant de dortoir. Le linge strictement nécessaire à la propreté, les meubles indispensables, quelques livres élémentaires composèrent tout le matériel, et la nouvelle directrice fut chargée seule de la totalité d’un enseignement pour lequel elle n’avait ni précédents à consulter, ni modèle à suivre.
- On ne possédait pas môme de salle d’asile. Les dix élèves du premier cours furent obligées d’aller dans les asiles de la ville, non pour s’exercer, cette faveur ne leur était pas accordée, mais pour voir et pour comprendre, par les yeux, les détails pratiques dont Mme Pape s’efforcait, dans ses leçons, de leur expliquer la valeur. On manquait de tant de choses dans cette pauvre maison qu’il fallut chaque jour recourir à des expédients nouveaux ; mais ce qui aurait pu décourager l’intérêt fortifiait le dévouement. D’ailleurs, le ministre avait promis de constituer l’école; seulement il se réservait et voulait attendre le succès.
- Le succès eût-il été possible dans de telles conditions ? On l’ignore, car la révolution de février 1848 éclata et renversa M. de Salvandy. Mme Jules Mallet se retira, suivie de la commission administrative qu’elle avait formée et la directrice se trouva seule, sans nomination, sans traitement, aux prises avec les dificultés du présent, avec les charges de l’avenir, que son consciencieux dévouement lui imposait. « Mais ce que Dieu garde est bien gardé, écrivait-elle ; il voulait notre œuvre ; il le prouva en la soutenant, en lui donnant la vitalité nécessaire pour se développer à travers les vicissitudes de l’époque, et, il faut bien le dire, malgré les attaques qui ne manquent jamais d’être dirigées contre toute œuvre nouvelle. »
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- Mais M. Carnot présidait alors aux destinées de l’enseignement populaire, au progrès duquel il vouait depuis longtemps ses patriotiques sympathies ; par un arrêté du 28 avril 1848, la Maison d’études fut constituée sous le titre d'École normale et organisée sur le plan de ces établissements. Un aumônier fut chargé de l’instruction religieuse ; un économe présida aux intérêts matériels de rétablissement ; des maîtresses furent nommées, et Mm0 Pape conserva la direction et les cours de pédagogie. Un autre ministre constitua, le 7 septembre 1848, une commission de surveillance, où Mme Mallet reprit naturellement sa place désignée et où siégèrent avec elle des membres de l’Université et du clergé, et quelques-unes des dames qui faisaient partie de l’ancienne commission, sous la présidence d’un inspecteur général. M. de Falloux signa, en outre, le règlement qui est encore en vigueur dans l’établissement (13 avril 1849). Enfin, le 18 janvier 1851, l’école fut transférée de l’appartement de la rue Neuve-Saint-Paul dans une maison de la rue des Ursulines qui, l’année suivante, devint la propriété de l’Etat.
- Plus tard, l’existence des écoles normales ayant été mise en question, la Commission de surveillance, dans sa sollicitude, proposa au ministre un changement de titre, que les circonstances semblaient conseiller. M. de Falloux agréa cette proposition, et la dénomination vague et incomplète de Cours 'pratique fut substituée à celle d'École normale.
- Depuis plusieurs années, le cours pratique a atteint les limites de la prospérité à laquelle il peut prétendre, dans les conditions de local où il se trouve confiné. Chaque année son exiguïté oblige à restreindre la publicité et à ajourner un certain nombre d’aspirantes. Le nombre croissant des élèves admises, depuis l’origine, atteste mieux que ne pourraient le faire des paroles la marche de cette prospérité.
- En quatre années (de 1847 à 1850), 39 élèves furent reçues rue Neuve-Saint-Paul. Ce chiffre s’éleva progressivement de 19 élèves (1851) à 82 (1866). Voilà dix-sept ans que
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- féeole est installée rue des Ursulines. En somme il n’y a- pas moins de 986 personnes qui, en vingt et une années , ont été initiées aux connaissances théoriques et pratiques nécessaires pour diriger convenablement une salle d'asile.
- Dans ce nombre figurent comme internes 104 religieuses, de trente-cinq ordres différents, envoyées au cours pratique parleurs supérieurs généraux et quelquefois par leurs évêques. Ce fait de jeunes religieuses confiées spontanément à une direction laïque est, croyons-nous, sans précédent, et montre en quelle estime est tenu.partout cet établissement.
- Près de 300 élèves sont venues des départements. Plusieurs dames déléguées y ont puissamment contribué par leur zèle. Quelques-unes sont venues de l’Algérie et de l’étranger; aux examens de la dernière session, une institutrice suédoise et une jeune Prussienne, munies de diplômes délivrés dans leur pays, ont suivi les cours et obtenu le certificat d’aptitude, après avoir, malgré leur accent étranger, subi toutes les épreuves de la manière la plus satisfaisante.
- En ce moment, une jeune grecque a été envoyée d’Athènes par l’Arsaldon (institution où sont élevées 650 jeunes filles) pour apprendre la méthode et l’introduire dans sa patrie, où le bienfait des salles d’asile est encore inconnu.
- Mais ce qui doit être apprécié par dessus tout, c’est le progrès que l’établissement du cours pratique a fait faire en France à la méthode des salles d’asile. Rien ne s’explique plus facilement. Un enseignement plus régulier a produit un recrutement meilleur. Des directrices ayant étudié leurs fonctions, compris leur mission et n’ayant pu la comprendre sans l'aimer, devaient faire la plus efficace des propagandes, celle de l’exemple. Aussi, les administrations départementales et communales se sont-elles souvent adressées à l’École pratique, soit pour envoyer des élèves dont elles payaient la pension, soit pour demander des directrices formées dans rétablissement.
- Les chefs d’institution eux-mêmes, maîtres et maîtresses de pensionnats des deux sexes, désireux, d’introduire la mé-
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- thode dans leurs maisons, adressent également à eette maison des demandes de direction, auxquelles malheureusement elle ne peut pas toujours suffire.
- Un tel ensemble de faits, non pas improvisés dans un moment de vogue ou d’enthousiasme, mais acquis lentement, laborieusement, pendant le cours de vingt années, indique que l’enseignement est bon, sérieux, vrai, et qu’il a conquis une place honorable dans l’opinion publique.
- « Il serait difficile aujourd’hui, dit Mme Pape en terminai! un rapport auquel nous empruntons ces curieux renseignements, il serait difficile de se figurer ce qu’il a fallu de constance pour arriver au point où nous sommes, et combien furent difficiles les. premières années de notre chère maison ! Quelque humbles que nous fussions, nous ressentions chaque-jour le contre-coup des vicissitudes politiques de cette époque. En deux ans, huit ministres s’étaient succédés à l’instruction publique, et tous pouvant nous détruire, il avait fallu se les concilier tous. A côté de ce danger permanent se manifestaient des préventions, des inquiétudes plus ou moins réelles qui nous suscitaient mille embarras.
- « Pour triompher de tous ces obstacles, un seul moyen était en notre pouvoir, c’était de produire des fruits; il fallait nous défendre non par des paroles, mais par des actes. C’est à quoi tendaient tous nos efforts. Plus la tâche nous était rendue pénible et ardue, plus nous nous y attachions avec énergie, et ce qui avait pour but de nous faire lâcher prise,, ne fit qu’affermir notre persévérance. Le temps, qui n’épargne pas ce qu’on fait sans lui, » a été notre auxiliaire, et, Dieu aidant, la première période de notre existence se trouve aujourd’hui heureusement accomplie. Reste la seconde, qui, je l’espère, s’accomplira aussi : la méthode des leçons de choses étudiée chez nous, analysée avec soin, ramenée à des principes naturels, et devenue presque aussi certaine qu’une démonstration scientifique, est trop excellente pour ne pas y pénétrer à tous les degrés de l’enseignement et surtout dans l’école primaire.
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- « Quand les enfants quittent la salle d’asile, où ils ont vécu heureux, sous une discipline douce, et tout en apprenant d’utiles choses, ils passent dans les écoles primaires et y sont soumis à une règle où ne se retrouvent plus les sollicitudes, les ménagements maternels de la salle d’asile ; de longues heures d’études dans des livres arides succèdent pour eux à l’attrayante leçon de choses, et les pauvres enfants commencent à prendre en dégoût l’instruction, ce bien si précieux, que la salle d’asile les avait disposés à aimer.
- « Cela est triste et ne peut durer toujours; il faut que la méthode des salles d’asile aille, comme un rayon de soleil, réchauffer et réjouir les enfants dans l’école primaire. »
- Espérons que cette seconde partie de la tâche, que s’est imposée la directrice du Cours pratique et qu’elle accomplit sans cesse par ses actes, par ses écrits, par son influence personnelle, aboutira tout aussi heureusement que la première. Alors on pourra dire que l’institution des salles d’asile n’aura pas seulement contribué à améliorer les conditions morales et physiques des jeunes enfants et leurs familles indigentes, comme établissement de bienfaisance, mais que, comme première école de l’enfance, elle aura rendu un immense service à la cause de l’éducation dans toutes les classes de la population.
- Riches et pauvres, en effet, profiteront de l’application des principes de la pédagogie moderne, poursuivis par Pesta-lozzi, lorsqu’il enseignait les petits enfants et lorsqu’il écrivait son livre des mères. N’est-ce pas, en effet, rendre un service signalé à tout le monde que de substituer, à l’aveugle et absurde routine, des procédés simples, agréables, intelligibles et rationnels, qui ont pour but de développer harmoniquement toutes les facultés de l’enfance, longtemps avant l’époque où l’on a la malheureuse coutume de leur mettre entre les mains ces livres nauséabonds dans lesquels, faute de savoir l’occuper et l’instruire, des instituteurs mal préparés ont l’habitude de lui faire apprendre par cœur des choses ou de lui
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- faire pratiquer des exercices que son intelligence n’est pas en état de comprendre ou d’exécuter?
- Les efforts de madame Pape et les résultats remarquables qu’elle a obtenus ont été à plusieurs reprises hautement récompensés. L’Académie Française lui a décerné un prix Mon-tliyon et elle a reçu une médaille à l’Exposition de Londres. Le Jury international de 1867, voulant honorer les nouveaux travaux de cette remarquable institutrice, lui a décerné une médaille d’argent. Une pareille récompense a été également attribuée à la société anglaise Honse and colonial school Society, qui s’est occupée avec le plus grand succès des salles d’asiles.
- § 3. — Résultats actuels.
- Longtemps on a nié la possibilité de donner aux jeunes enfants une éducation maternelle ; c’est le reproche que ses contemporains adressaient àPestalozzi; mais, lorsqu’on lui remontrait l’impossibilité de faire reposer un système d’enseignement sur la coopération de la mère, il citait cet exemple :
- « En 1519, disait-il, le père Boniface répondait au bon Z.wingle : — Cela ne va pas bien ; les mères ne liront jamais, jamais la Bible avec leurs enfants ; elles ne feront jamais tous les jours la prière du matin et du soir avec eux;— et cependant, en 1522, le même père Boniface, voyant que les mères remplissaient ce devoir, reconnaissait son erreur et se bornait alors à dire ces mots : « Je ne l’aurais jamais cru. »
- Je suis tellement sûr de mes moyens, ajoutait Pestalozzi, qu’avant ma mort un nouveau père Boniface viendra me tenir le même langage que l’ancien tenait en 1522.
- Malheureusement, l’état d’ilotisme dans lequel on a maintenu jusqu’à ce jour l’enseignement des filles et l’obligation de travail extérieur que l’industrie moderne a imposée aux mères pour assurer leur existence, n’a pas permis la réalisation de cette éducation maternelle parmi les classes pauvres.
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- T. XIII.
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- Mais, un an avant la mort de Pestalozzi, les salles d’asile sont venues remplacer les mères ignorantes ou occupées par des institutrices qui à une sollicitude affectueuse joignent des connaissances variées, car l’éducation quelles reçoivent à l’École pratique leur permet de déterminer parfaitement la limite où elles doivent se renfermer pour que leurs établissements ne soient ni des garderies ni des écoles primaires. Il résulte de l’enquête ouverte par M. Duruy que les salles d’asile restent dans les limites qui leur ont été tracées par la circulaire du 31 octobre 1854 et l’arrêté réglementaire du S avril 1859, et que, sur 3,308 salles d’asile, on en trouve 1,437 bonnes et seulement 62 mauvaises ; les autres sont ou assez bonnes (942) ou passables (577) ou médiocres (390) (1).
- Le progrès numérique des salles d’asile a été lent dans l’origine, et, pendant longtemps, il. a été uniquement concentré dans la ville de Paris. Sans parler de l’essai tenté par Mme de Pastoret en 1801, et, en prenant pourpoint de départ la fom dation du comité des dames, en 1826, si l’on compare la période la plus éloignée avec l’état des asiles dans la ville agrandie et dans le département de la Seine, telle qu’elle ressort d’un rapport présenté par M. Gréard au conseil départemental, dans sa séance du 8 novembre 1867, on trouvera une progression constante, que des documents ultérieurs permettront d’établir en détail, mais qui montre dès à présent la situation à diverses époques.
- (-0 Statistique de l’instruction primaire pour l’année -1863, par M. Duruy, i vol. in-.{°. — Paris, Imprimerie impériale, 1863.
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- - • : : • - - - É
- ANNÉES. i * SALLES D’ASILE NOMBRE d’élèves des asiles ; ' : J
- OBSERVATIONS.
- • publiques. * privées. TOTAL. publics. privés. TOTAL.
- ' f 1 826 yy y> 1 yy yy ; 80 En 1867, chacun des 20 arrondissements
- ( -1830 yy yy 6 yy yy 990 de Paris compte d’une à 10 salles d’asile publiques et privées.
- Paris ancien < ' 1832 yy yy 8 yy yy 1,490 5 communes dans l’arrond1 de St-Denis,
- ! ' 1833 y> yy 10 yy yy yy 8 — — de Sceaux,
- \ v 1835 y> » 13 yy yy 2,800 13 communes du département n’ont pas
- • *. / * encore de salles d’asile.
- • Paris nouveau > « 83 37 •122 14,598 2,487 17,083 i Une somme de 987,753 francs était in-’ écrite au budget de la ville de Paris pour
- Saint-Denis . J > 1 867 '] 23 8 31 : 4,030 : 491 4,541 le service des salles d’asile. Le môme ser-
- Sceaux 27 7 34 ^ '• 3,292 • > 506 3,798 vice est inscrit à la charge des communes
- . : . rurales du département pour la somme de
- • 43,130 francs.
- Département- Totaux. -i 33 52 187 21,942 3,484 23,424 / »
- .. V
- CD
- •CD
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- Le mouvement, comme cela arrive toujours, se propagea de Paris dans les départements. Le Comité des dames trouva des imitateurs, et, à partir de 1837, époque à laquelle la première statistique des salles d’asile lut publiée par M. deSalvandy à l’appui de l’ordonnance royale qu’il avait provoquée, nous recueillons quelques chiffres que nous avons rencontrés çà et là, pour permettre d’établir une comparaison entre le passé et le présent.
- ANNÉES. COMMUNES. SALLES d'asile. ENFANTS. DÉPENSES.
- 1837 172 261 29,214 ï |
- 1840 332 533 30,980 935,644
- 1843 730 1,300 96,191
- 1848 9 1,861 124,287 33
- 1830 1,100 1,727 ? »
- 1832 33 1,843 ? »
- 1861 2,223 3,162 349,116 »
- 1863 2,433 3,308 383,836 33
- 1863 2,600 3,372 418,768 »
- 1866 2,681 3,669 432,141 33
- Il résulte de l’examen de ce tableau que, sous le régime de la loi de 1833, de 1837 à 1848, le nombre des salles d’asile s’était élevé en France dans la proportion de 1 à 7, et que celui des élèves avait quadruplé. D’un autre côté, la somme de près d’un million, votée de 1837 à 1843 par les conseils municipaux et les conseils généraux des départements, sans aucune contrainte légale, montre que l’institution rencontrait des sympathies sur tous les points du territoire, car, en 1837, il y avait déjà 62 départements qui possédaient des salles d’asile. En 1830, le Cantal était le seul qui n’en possédât pas.
- Ces résultats indiquaient trop clairement l’état de l’opinion publique pour ne pas attirer toute l’attention, toute la sollicitude du gouvernement. Aussi, lorsque, en 1830, fut votée la loi organique sur l’instruction publique, l’institution des salles
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- (l’asile, qui n’avait jusqu’alors été réglée que par ordonnance, fut comprise dans le chapitre VI parmi les institutions complémentaires, et toutes les dispositions qui les concernent furent insérées dans trois articles (de 57 à 59.)
- Mais, en donnant à ces établissements un caractère légal et en déclarant qu’ils pouvaient être publics ou libres, on n’impose aucune obligation aux communes pour leur fondation ou leur entretien. Malgré cela, l’expérience du passé ayant prouvé l’utilité incontestable de ces établissements, les villes ' et les localités importantes ont successivement établi chez elles 2,589 salles publiques ; ailleurs, 1,080 fondations ont été faites par la bienfaisance publique ou l’industrie privée, de telle sorte que, en 1866, il existait 3,669 salles d’asile réparties dans 2,681 communes.
- Ces chiffres sont encore peu satisfaisants et ils seraient désolants si, comparant l’augmentation progressive des communes où se sont élevées des salles d’asile publiques et privées, on remarque que, dans cet intervalle de cinq ans, l’augmentation n’a été que de 456 soit 91,20 par an. Ne sera-t-on pas effrayé en pensant qu’il faudrait encore 382 ans pour doter de ces établissements les 34,867 communes qui en étaient dépourvues en 1866, en admettant, toutefois, ce qui ne serait pas exact, qu’il dût y avoir un asile par commune ?
- En présence de ce résultat, l’administration supérieure de l’instruction publique, qui recommande de créer des salles d’asile partout où cela peut être utile, a dû rechercher les raisons qui s’opposaient à un accroissement plus rapide et elle s’est informée si les communes se préoccupaient de ces utiles fondations, si les avantages de cette institution étaient connus ou appréciés, et s’il y aurait lieu de prendre des mesures pour imposer aux communes rurales d’une population déterminée l’obligation d’entretenir une salle d’asile (1).
- (1) État de l’instruction primaire en 1864, d’après les rapports officiels des Inspecteurs d’Académie. — Complément de la statistique de J0<î9 ° in-A0-
- — Paris, Imprimerie impériale, 1866.
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- Il semble résulter des réponses faites à ces questions que l’institution des salles d’asile est condamnée à l’impossibilité de se multiplier en dehors de certaines conditions et qu’elle 11e peut s’étendre au delà de limites assez restreintes.
- En effet, il existe en France un très-grand nombre de communes qui ont une population trop faible pour fournir une quantité suffisante d’enfants en âge de peupler l’asile. En ouvrir un, ce serait imposer aux budgets municipaux des dépenses onéreuses sans compensation utiles. C’est pour ces motifs que, dans quelques départements, on a même dû supprimer des asiles qu’on avait fondés dans certaines localités qu’on avait supposées assez importantes pour y recruter une population suffisante.
- Dans un nombre considérable de communes plus peuplées, l’absence d’agglomération des habitations et l’éparpillement des habitants sur un espace assez considérable s’opposent à la facile réunion des jeunes enfants qui, par leur âge, sont hors d’état de franchir de grandes distances, surtout par les mauvais temps, les mauvais chemins ou les difficultés de communication. Là, d’ailleurs, se trouvent des populations exclusivement rurales dont les fermes sont disséminées, et dont les occupations sédentaires permettent à la mère de conserver ses enfants auprès d’elle ou de les transporter aux champs lorsque, à certaines époques, elle a besoin de venir en aide à son mari. Dans ces divers cas les communes sont naturellement indifférentes et n’ont à faire aucun effort.
- Mais il en est autrement en ce qui concerne les grandes villes, les chefs-lieux d’arrondissement ou de canton, les communes importantes où se trouvent de nombreux ateliers, de vastes manufactures. Là, à côté des différentes classes marchandes de la population, groupées autour des usines pour pourvoir aux besoins des travailleurs,, se trouvent de nombreuses familles dont le père et la mère, obligés de travailler pour gagner la subsistance quotidienne, ne peuvent garder leurs enfants auprès d’elles : l’asile devient alors une providence
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- pour ces familles pauvres; aussi est-ce là que la plupart des établissements se sont formés, soit par le vote des conseils municipaux, soit par l’initiative des chefs d’industrie. L’argent, ce nerf tout aussi nécessaire pour les institutions pacifiques que pour les institutions- militaires ne fait pas défaut, et, dès que les populations ont envoyé leurs enfants dans ces lieux de refuge et d’éducation, elles en reconnaissent et en apprécient tellement les avantagés qu’elles se félicitent des sacrifices faits par les communes et les particuliers ; elles y tiennent si essentiellement que la présence ou l’absence d’une salle d’asile influe très-souvent sur le choix de la localité OÙ ' la famille va chercher du travail.
- Dès que ces exemples sont connus, dès que les ouvriers sortis d’une commune pourvue d’une salle d’asile s’établissent dans une autre où il n’y en a pas encore et qui pourraient en avoir, ils deviennent les apôtres intéressés de l’idée, et, si l’argent que coûtent des constructions assez considérables, un premier établissement, l’entretien annuel, et un personnel capable, n’excède pas les ressources du budget d’une commune qui doit faire passer les écoles obligatoires de garçons et de filles avant celles des petits enfants, les recommandations des autorités scolaires, appuyées par les souscriptions des habitants notables, par les subventions que peuvent ajouter les Conseils généraux et l’État, facilitent l’ouverture de la salle d’asile; et les populations, ignorantes de bienfaits qu’elles ne désiraient pas, parce qu’elles ne les connaissaient pas, deviennent à leur tour, par la manifestation éclatante des résultats obtenus, un c exemple de plus pour les localités voisines. Ainsi se répand le -bien comme une herbe lente à germer.
- Parmi les moyens qui sont employés pour propager, encore davantage l’œuvre des salles d’asiles, tout en ménageant les budgets, il faut compter l’installation d’établissements plus ou moins payants dans lesquels on perçoit une rétribution mensuelle de la part des élèves. Malgré cela, les classes moyennes et aisées sont trop portées à regarder ces établissements
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- comme une oeuvre de bienfaisance purement gratuite et destinée aux pauvres seulement pour que bon nombre de ces t familles consentent à leur confier leurs enfants. Il serait donc important de fonder dans les villes des asiles exclusivement payants. Ces établissements seraient d’un excellent exemple et feraient disparaître ces garderies qui, nous l’avons dit, n’ont aucune existence légale, et qui sont généralement dirigées, dans des locaux qui laissent beaucoup à désirer, par des femmes qui n’ont aucun titre de capacité. En 1863, il existait, dans 696 communes 1,460 établissements de cette nature recevant 35,984 enfants des deux sexes (17,890 garçons, 18,094 filles).
- Nous ne ferons aucune observation sur la quatrième colonne de notre tableau, si ce n’est que la population des asiles s’accroît constamment, et que, notamment dans la dernière période quinquennale, le nombre des élèves s’est augmenté de 83,025 enfants, dont 71,592 dans les écoles publiques, et 11,433 dans les écoles libres. Cette augmentation serait encore plus considérable si, pour satisfaire aux demandes des familles qui répugnent à confier leurs enfants à l’asile, les instituteurs primaires ne recevaient pas dans leurs écoles des enfants qui sont trop jeunes pour y être admis. Là, sous la direction de la femme de l’instituteur ou de quelque sous-maîtresse qui est tout à fait étrangère à la pédagogie des asiles, la division élémentaire devient une succursale de ces trop nombreuses garderies dont nous avons déjà parlé. C’est, à la vérité, un service rendu par l’instituteur à la famille aisée, mais, il faut aussi le dire, c’est une concurrence regrettable à la prospérité des salles d’asile, un obstacle à leur propagation, et, plus encore, une grave atteinte portée à la bonne discipline de l’école primaire.
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- SECTION IV
- ÉCOLES PRIMAIRES, PLANS, MOBILIERS ET MATÉRIEL DES MAISONS D’ÉCOLE
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- Par M. Ch. BARBIER
- L’Exposition de 1867 est doublement universelle : par la réunion des produits de toutes les parties du globe, et par la multiplicité de ces mêmes produits qui s’étendent à tous et à tout. Jusqu’à présent les expositions n’avaient pas compris dans leur programme d’une manière distincte, particulière, les objets spécialement destinés à améliorer la condition physique et morale de la population. La Commission Impériale a comblé cette lacune en instituant le Groupe X et cette vaste enquête ne sera pas un de ses moindres titres à la reconnaissance publique.
- Les sept classes du Groupe X parcourent tous les degrés de la vie; elles prennent l’homme à sa naissance et le conduisent jusqu’au jour où, après avoir parcouru sa carrière, il vient demander aux institutions de philanthropie et de prévoyance la tranquillité et le repos dus à une existence laborieuse et honnête.
- Le bon exemple est contagieux, et n’est-ce pas de la bonne politique et de la saine morale que de mettre en évidence tout ce que la société renferme de bon, de grand, de généreux ?
- Voilà l’œuvre du Groupe X.
- A Londres, en 1862, la classe 29 fut créée pour recevoir
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- les ouvrages et le matériel d’éducation dans les écoles primaires ; c’était un premier pas dans la voie où est largement entrée l’Exposition de 1867.
- L’essai de 1862, quoique sans tradition, avait réussi, puisque la statistique nous donne un chiffre de 180 exposants. Les classes 89 et 90, appelées à continuer la classe 29, ont admis plus de 500 exposants, représentant la moitié environ des demandes adressées à la Commission Impériale. Dès lors, la représentation des idées pédagogiques au grand concours universel devint un fait accompli.
- Ces chiffres sont éloquents, et le succès est plus complet si l’on veut bien considérer que les exposants, pris pour ainsi dire au dépourvu, il’avaient pu, comme dans les arts et l’industrie, se préparer de longue main, et que, au point de vue matériel, aucun avantage ne leur était offert.
- Les classes 89 et 90 eurent pour mission de provoquer, de recueillir et d’examiner les produits qui se rattachent à l’éducation : la première en ce qui concerne les enfants ; la seconde, pour ce qui touche les apprentis, les adultes et les écoles spéciales.
- Notre tâche devant se borner ici à une notice rapide sur les écoles primaires de garçons et de filles, nous entrerons de suite dans l’examen de leur organisation.
- La loi du 10 avril 1867, aujourd’hui en vigueur, régit l'instruction primaire; plus libérale que les précédentes, elle les complète spécialement en ce qui concerne les écoles de filles, qui n’avaient pas eu, comme les écoles de garçons, la faveur d’attirer l’attention du législateur.
- Désormais, les écoles mixtes ne seront plus aussi fréquentes ; toutefois, lorsque la population ne sera pas assez nombreuse pour exiger deux écoles distinctes, une femme, nommée, par le préfet, sùr la présentation du maire, aura la direction des travaux à l’aiguille.
- Il importait de compléter renseignement des filles, de les initier, dès l’école, aux travaux auxquels leur aptitude les dis-
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- 'pose spécialement et dont la femme, la mère de famille n’ont pas le droit de se dispenser.
- Quoique l’Exposition ait montré que la plus grande partie des travaux d’élèves provenait des garçons, nous ne devons 'pas négliger, cependant, de signaler que, grâce à la salutaire influence deM. le ministre de l’instruction publique, les écoles de filles ont apporté un contingent de produits très-satisfaisants qui indiquent les tendances et font entrevoir d’heureux et prochains succès.
- Alors que dans notre pays on a commencé à comprendre la nécessité de la diffusion de l’instruction primaire, que de jour en jour les aspirations devenaient plus pressantes et que, malgré la création des écoles normales, on manquait de maîtres, on a vulgarisé la pratique du mode d’enseignement mutuel dont les services ont été appréciés ; on pourrait, dans certains cas, regretter qu’ils soient un peu oubliés aujourd’hui. Cette situation n’était que transitoire et le législateur n’a pas voulu continuer à imposer à ses maîtres une tâche au-dessus de leurs forces, en confiant aux soins d’un seul 200, 300 et même quelquefois 400 enfants ; il a décidé que des instituteurs adjoints apporteraient leur concours au directeur, et, par une répartition plus équitable du travail, il a acquis le droit de demander des résultats auxquels on ne pouvait qu’exception-• nellement prétendre avec l’ancien système.
- En même temps, la loi établit entre les maîtres une hiérarchie qui promet l’avancement aux plus capables comme aux -plus zélés, et qui les fait sortir de l’inamovibilité que trop peu d’avantages empêchaient de regretter.
- - Enfin, l’amélioration du sort des instituteurs est l’objet d’une -sollicitude nouvelle : mieux rétribués, plus encouragés, relevés aux yeux des populations par des témoignages d’estime, admis à participer aux distinctions honorifiques, ils sont obligés à plus -de dignité et de dévouement.
- Il ne suffisait pas dé multiplier le nombre des instituteurs,
- ' d’encourager la construction ou; la transformation des établis-
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- GROUPE X. — CLASSE 89. — SECTION IV.
- sements scolaires, il fallait- encore en faciliter l’accès aux enfants. Le principe de la gratuité a été posé dans la loi ; beaucoup de localités ont déjà répondu à l’appel généreux du Gouvernement et on peut espérer que la population des campagnes, surtout, comprendra que l’ignorance est une flétrissure pour le citoyen, et les parents ne voudront pas se rendre coupables de l’infliger à leurs enfants.
- Dans une idée tout à la fois prévoyante et bienveillante, la loi nouvelle provoque la création des caisses des écoles auxquelles a donné essor l’arrêté du 1er juin 1862. Destinées à encourager et à faciliter la fréquentation de l’école par des récompenses aux élèves assidus, et par des secours aux élèves indigents, elles sont appelées à rendre les plus grands services.
- L’organisation de l’instruction primaire est puissante aujourd’hui; elle convie à l’étude la population entière en s’adressant à tous les âges. Les écoles d’enfants sont continuées par les cours d’apprentis, d’adultes, par les conférences où, tous, à tous les degrés, peuvent recevoir une instruction correspondant à leurs besoins.
- La partie obligatoire de l'instruction primaire vient d’être augmentée des éléments de l’histoire et de la géographie de la France; et M. le ministre de l’instruction publique, dans une récente circulaire, trace un programme pour l’enseignement agricole et horticole ; il donne aux instituteurs d’excellents conseils sur les moyens à employer pour attirer la confiance des cultivateurs, chez qui la routine n’a pas malheureusement perdu son influence.
- La classe 89 comprenait dans son programme les plans d’écoles; avant d’entrer dans l’examen de cette partie de l’Exposition, il convient de rapporter ici quelques -chiffres qui donneront une idée des besoins de l’instruction primaire en France, malgré les résultats dus aux efforts faits dans ces derniers temps, malgré les 53,957 écoles publiques qu’on comptait au mois d’octobre 1867, et se décomposant en
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- 38,854 écoles pour les garçons et 15,099 pour les jeunes filles.
- Nous emprunterons les renseignements suivants à l’excellent rapport de M. Bouin, chef au ministère de l’instruction publique.
- La statistique publiée par M. le ministre de l’instruction publique, en 1865, constate que 27,642 maisons affectées à la tenue d’écoles spéciales de garçons ou mixtes appartiennent en propriété aux communes, et que 10,744 sont louées ou prêtées ; mais elle ajoute que, sur ces immeubles, 5,929 doivent être reconstruits.
- On compte 5,012 écoles communales de filles, qui n’appartiennent pas aux communes, et, parmi celles qui leur appartiennent, 2,196 ne conviennent pas à leur destination.
- En vertu de la loi du 10 avril 1867, 8,000 écoles de filles environ doivent s’ouvrir dans un délai assez limité ; on voit, par cette rapide énumération, qu’il y a à construire, à acquérir ou à restaurer un total de 29,881 maisons d’école communale; le nombre devra dépasser de beaucoup 30,000, si on compte les bâtiments scolaires qui s’élèveront un jour dans les sections de communes ou hameaux.
- Dans la grande enquête de 1864, les rapports des inspecteurs établissent approximativement la dépense qui résultera de la construction ou de la réfection de 23,881 maisons d’école; ils la portent :
- Pour les maisons d’école de garçons ou mixtes, à.... 134,122,693f
- Et pour les maisons d’école de filles, à................. 61,246,713
- Total............................ 19o,369,406f
- Si on ajoute pour les 8,000 écoles nouvelles............. 80,000,000
- On a une dépense générale de............................. 275,3G9,406f
- La moyenne de la maison d’école, non compris l’achat du terrain, est de....................................... 8,637
- En prenant comme point de départ l’année 1833, date de la constitution de l’instruction primaire en France, on voit que les
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- communes, dans l’espace de trente-quatre ans, se sont rendues propriétaires de 35,245 maisons d’école de garçons et de filles, dont 8,125 ne répondant plus à leurs besoins, sont aujourd’hui à restaurer ou à abattre.
- Nous ne voulons point faire ici une règle de proportion pour savoir dans combien d’années seront construites les 31,881 maisons qui manquent à l’installation normale du service communal de l’instruction primaire ; les temps ne sont heureusement plus les mômes: les idées des populations ont changé, le désir de savoir s’est emparé des masses ; grâce à la haute initiative du gouvernement, l’élan est donné, le besoin d’instruction se révèle partout aujourd’hui, et cette belle manifestation est l’heureux présage de rapides progrès.
- Cependant la Commission, pour ne pas laisser son œuvre inachevée, a voulu traiter à fond la question financière. M. le ministre de l’instruction publique a vu, dans les lourds sacrifices à. imposer aux communes, dans les secours à demander aux départements ou à l’État, un obstacle réel et une cause de ralentissement dans les travaux d’édification d’écoles ; il a demandé si une réduction n’était pas possible sur les devis et si, au moyen de constructions uniformes et simples, on ne pourrait pas réaliser des économies sur l’ensemble des dépenses.
- La Commission a travaillé sur ces bases, et, aidée de renseignements puisés à l’étranger, de la comparaison de ce qu’elle a vu, elle a pu arrêter des plans modèles dont le programme a été dressé par M. Eugène Lacroix, architecte du gouvernement et membre des Jurys d’admission et des récompenses de la classe 90.
- La Commission a présenté trois plans dont nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici les détails.
- Plan n° 1. — Plan destiné à une école communale pour une population de ÜJ60 âmes, à raison de 15 élèves par 100 habitants, soit 40 élèves.
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- Celte école comprend une salle de classe et un logement pour l'instituteur.
- La salle de classe a 7m 50 de longueur sur 5m 50 de largeur et 4 mètres de hauteur, soit 4 mètres cubes d’air par élève.
- Quatre croisées éclairent cette salle, deux à droite, deux à gauche (à l’ouest et à l’est) ; elles ont lm 60 de largeur et sont placées à 2m 40 du sol.
- Le logement de l’instituteur sera toujours placé sur la voie publique ; il comprend une cuisine servant de salle à manger et deux chambres à coucher. Toutes ces pièces sont chauffées par des poêles ou des cheminées.
- Plan n° 2. Ce plan n’est qu’une variante du n° 1, il n’en diffère que par la situation de la classe qui est placée sous le logement de l’instituteur. Ce modèle est surtout destiné aux pays dont le sol est humide.
- Plan n° 3. — Ce plan est applicable à une école communale pour une population de 800 âmes. Il comprend :
- 1° Deux classes; une pour les garçons, une pour les fdles. Chaque classe peut contenir 60 élèves ; 2° une mairie ; 3° un logement pour l’instituteur marié, dont la femme tiendrait l’école des filles.
- Les salles d’école ont 7m40 de longueur sur 8m20 de largeur et 4 mètres de hauteur, soit, comme au plan n° 1, 4 mètres cubes d’air par élève. Les dispositions d’éclairage et d’orientation sont également les mêmes.
- Ce plan pourrait servir à une école de garçons composée de deux classes. Le maître adjôint serait placé au rez-de-chaussée, le directeur au premier étage. Nous n’entrerons pas ici dans les détails des constructions ; elles sont d’ailleurs variables selon les ressources des communes, la nature des terrains sur lesquels elles doivent s’élever, et les matériaux en usage dans les localités.
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- Dans des proportions plus étendues, le modèle n° 3 peut être appliqué à une population plus nombreuse.
- La France n’a pas montré à l’Exposition, ainsi que l’ont fait certains pays étrangers, des spécimens de constructions scolaires dont nous parlerons bientôt, parce que Paris possède un trop grand nombre d’écoles de tous genres et des mieux installées, pour qu’il devînt nécessaire d’offrir en miniature ce qu’elle permettait aux visiteurs curieux de voir en réalité. Elle exposait ses établissements scolaires eux-mêmes, bâtiments et mobiliers, avec leurs maîtres, leurs élèves, leurs méthodes et procédés d’enseignement, leurs résultats, etc. En sollicitant l’intérêt du pédagogue, elle lui donnait un sujet d’étude plus vaste. Un tableau placé dans la classe 90 indiquait les écoles que M. le ministre de l’instruction publique autorisait et engageait à visiter.
- Nous devons néanmoins faire mention des plans si complets de mobiliers de M. Uchard. Ces modèles, exécutés pour les écoles municipales de la ville de Paris, sont des mieux entendus ; ils sont d’une élégance relative ; ils joignent à la solidité le confortable qu’on peut donner à des élèves; enfin, ils témoignent, par les progrès réalisés depuis quelques années, de l’étude constante dont ils ont été l’objet.
- Le Jury des récompenses a rendu hommage au talent de M. Uchard, en lui décernant une médaille d’argent. Un autre architecte, M. Flament, a exposé un plan très-bien agencé, d’une école construite aujourd’hui et il a obtenu une mention honorable.
- Sans entrer dans de grands détails sur certaines expositions individuelles, nous ne pouvons passer sans dire quelques mots des produits qui ont été récompensés.
- M. de Cormenin, Conseiller d’État, avec le concours de la chambre des maîtres de bains de Paris, a créé, en 1854, l’œuvre des bains et ablutions d’eau chaude.
- L’institution fonctionne depuis treize ans dans les établissements scolaires de la ville de Paris, et prend d’année en armée
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- une extension nouvelle ; grâce à une subvention municipale, chaque élève peut, moyennant 15 centimes, prendre un bain dans un établissement voisin de l’école qu’il fréquente. Nous avons constaté personnellement qu’il résulte de la pratique des bains des habitudes de propreté qui inspirent aux enfants le respect d’eux-mêmes ; ils ont aussi une heureuse influence sur la santé et les bonnes mœurs.
- Le Jury, appréciant et jugeant l’œuvre philanthropique de M. de Cormenin, a décerné à son fondateur une récompense ; il en a accordé une également à M. Froment, son zélé collaborateur.
- Parmi les plans en relief, nous avons remarqué celui de M. Linarès, inspecteur de l’enseignement primaire. Construit économiquement, ce bâtiment nous semble répondre aux exigences d’une augmentation de population, en ce sens que le logement de l’instituteur ou la mairie est attenant d’un seul côté à la salle d’école; celle-ci peut s’agrandir par le simple recu-lement du pignon. Si l’école est mixte, l’isolement des deux sexes est complet. Ces avantages méritent d’être consignés.
- M. Yiaud, inspecteur des écoles primaires à Commercy (Meuse), a exposé un album renfermant les plans des écoles de son arrondissement ; nous ne pouvons les considérer au point de vue de leur aménagement, de leur distribution, de leur construction. L’alburn de M. Viaud forme un recueil précieux de documents pour l’administration, et nous désirerions, dans l’intérêt du service scolaire, voir dans chaque préfecture ou sous-préfecture un recueil des écoles de sa circonscription.
- M. le préfet du département des Vosges a également exposé les plans de toutes ses écoles.
- M. Leras, d’Auxerre, a exposé un poêle wentilaleur eu fonte. Cet appareil est destiné aux classes et aux établissements publics ; il est à la fois .économique et hygiénique. La chaleur qui se perd si rapidement dans les poêles ordinaires est employée à échauffer 1;air froid pris au dehors ; il se répand alors dans
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- toutes les parties de la salle ; en même temps, une égale quantité d’air vicié est enlevée au moyen d’un tuyau d’appel. Le but de M. Leras : chauffer et assainir en absorbant peu de combustible, est atteint.
- M. Carrière, de Courbevoie, a exposé un meuble improprement appelé bureau de moniteur. Ce meuble, de la forme d’un petit orgue, renferme un certain nombre de casiers ou de châssis qui, à volonté, s’élèvent verticalement au-dessus ou s’abaissent pour disparaître dans l’intérieur. Chacun de ces cadres forme un tableau à offrir aux yeux des enfants et a pour objet un enseignement distinct, soit la lecture, soit le calcul, soit l’histoire naturelle, etc.
- Le bureau de M. Carrière a l’avantage de mettre sous un petit volume, et à l’abri des dégradations, une partie du matériel d’enseignement des salles d’asile.
- Parmi les appareils de gymnastique, nous désignerons ceux de MM. Carue et Laisné.
- L’exposition du premier consiste principalement en cordages, balançoires et trapèze, dont l’agencement lui appartient.
- Le second,'M. Laisné, a réuni une quantité d’agrès dont il décrit l’emploi dans un guide qu’on peut regarder comme une excellente méthode. Ces deux exposants ont obtenu chacun une récompense.
- Parmi les nombreux objets exposés par M. Gédalge, nous signalerons particulièrement son lavabo à l’usage des pensions. Cet appareil, construit en zinc, peint en marbre, a la forme d’une urne; il joint la propreté à l’élégance.
- L’eau, contenue dans un réservoir qui en occupe la partie supérieure, est distribuée dans dix compartiments au moyen de robinets. Chaque compartiment, pour un élève, contient, en outre d’un porte-savon et d’une place pour le peigne, une cuvette en métal montée sur charnières et qui se vide par un simple mouvement de bascule. L’eau employée s’écoule dans un réservoir inférieur qui se vide à son tour à l’aide d’un robinet. Les compartiments et ce qu’ils renferment sont peints
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- en blanc. Enfin, au-dessous des cuvettes et entourant le lavabo, est disposée une tringle destinée à recevoir les serviettes pour les faire sécher.
- Le modèle admis à l’Exposition, dont nous avons entendu critiquer les petites proportions, n’était que la réduction de l’appareil vendu par M. Gédalge.
- M. Chaumeil expose un boulier compteur remarquable par sa simplicité, et conséquemment d’un usage facile pour les petits enfants.
- M. Lallcment, maître de pension à Vitry-le-Frànçais (Marne), a exposé un appareil assez compliqué, et qu’une légende explicative dit devoir servir d’appendice à toutes les méthodes de calcul, d’écriture et d’orthographe ; il nous semble tenir du boulier compteur et du composteur, et permettre des exercices variés, mais nous doutons qu’il puisse bien justifier son titre un peu présomptueux. L’appareil lui-même est très-propre, coquet même, et se présente agréablement.
- M. Deniau a obtenu de M. le ministre de l’instruction publique la fourniture du mobilier communal à l’usage des instituteurs de campagne. Le défaut d’espace n’a pas permis au Jury d’admettre les meubles eux-mêmes; nous n’en voyons ici que la réduction. Les prix auxquels ces objets sont fournis, les conditions de leur fabrication ont mérité à l’exposant une mention honorable.
- M. Gouëzel, à Belle-lsle-en-Mer (Morbihan), a exposé un projet de maison d’école pour la campagne ; son plan est surtout théorique; il renferme d’excellents conseils dont pourraient s’inspirer les architectes scolaires.
- Passons maintenant aux expositions étrangères, et commençons notre visite par les constructions scolaires du parc.
- Prusse. — La plus importante de ces constructions est l’école prussienne , qui est la reproduction exacte des écoles de village dans la Silésie.
- Ce petit bâtiment occupe un espace rectangulaire, dont la
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- longueur est environ le double de la largeur ; la partie qui comprend la classe forme une construction élevée d’un étage, et, quoique juxtaposée à l’autre partie qui n’a qu’un rez-de-chaussée, elle fait un motif à part, sans doute pour attirer l’attention. Elle rappelle un peu l’église avec sa cloche qui couronne le pignon ; on a peut-être voulu faire comprendre que l’école est au cœur et à l’intelligence ce que le temple est à l’âme.
- Vue de l’extérieur, cette maison, modeste dans sa décoration, se présente bien ; elle a un caractère à la fois riant et sérieux. Cela tient-il à la position avantageusement choisie qu'elle oecupe dans le parc? Au milieu de la verdure et des fleurs, près d’un petit lac, elle a un charmant aspect. Nous ne pouvons penser qu’en Silésie elle possède un cadre aussi harmonieux.
- Un perron de quelques marches donne accès à un vestibule où les élèves déposent leurs manteaux et leurs casquettes; par une porte à droite, on pénètre dans le logement de l’instituteur, par une autre à gauche, dans la classe où nous allons rester quelques instants. La salle d’école est rectangulaire; elle a 9m50 de longueur, sur 5m30 de largeur et 3 mètres de hauteur : ces proportions ne nous semblent pas heureuses. En admettant que 4 mètres cubes d’air soient nécessaires par élève, cette classe ne devrait en recevoir que 38,; elle est donc insuffisante pour les soixante-dix élèves auxquels elle est destinée; elle est mal éclairée par trois fenêtres à gauche et une autre derrière ; ces fenêtres sont surtout trop basses, elles donnent un jour fatigant pour la vue des enfants qui, même assis, peuvent voir tout ce qui se passe au dehors. Les distractions sont malheureusement trop nombreuses pour qu’on ne prenne pas des précautions pour les écarter le plus possible.
- Il n’y a d’autre moyen d’aération que les fenêtres ; il serait à désirer que chacune fût munie d’un vasistas dans sa partie supérieure.
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- Le mobilier, construit solidement, n’est pas exempt de quelques critiques îles tables nous paraissent un peu étroites, trop basses et sans inclinaison. Elles sont disposées de telle façon que les élèves les plus âgés soient plus rapprochés du maître. Si ce mode de placement présente des avantages, au point de vue des mœurs, dans les classes où les deux sexes sont réunis, il offre de graves inconvénients pour la discipline ; les petits enfants, placés derrière les grands, sur des tables moins hautes, peuvent échapper à toute surveillance. On remédierait facilement aux inconvénients que nous signalons, en. mettant les grandes tables au fond de la classe, et en affectant un des côtés de la salle aux garçons, l’autre aux filles.
- Le bureau pour le maître est des plus modestes : au-dessus, et fixé au mur, est un tableau noir sur lequel doit toujours être écrite une sentence ; des deux côtés du tableau sont appendus les portraits du roi et de la reine de Prusse; une armoire pour ranger les cahiers et les livres ; sur un chevalet, un tableau noir rayé pour la musique, une sphère, des cartes géographiques et principalement celle de la Prusse, avec ses agrandissements successifs. Des tableaux pour renseignement par l’aspect, des bouliers compteurs et des appareils très-ingénieux pour apprendre à lire, des livres, des cahiers, etc., complètent le matériel et le mobilier scolaires.
- Quoique nous ne rencontrions ici aucun appareil de gym^-nastique, nous ne devons pas omettre de dire que la gymnastique fait partie obligatoire de l’enseignement primaire et qu’elle est enseignée dans les moindres écoles de village.
- Pénétrons dans le logement de l’instituteur, dont la véritable entrée est sur le côté opposé à celle des élèves : composé d’un petit vestibule, d’une cuisine avec garde-manger, de deux chambres à coucher et d’un cabinet, il occupe une superficie d’environ 87 mètres carrés. L’instituteur a encore la jouissance des pièces établies au-dessus de la classe. Cette habitation, très-suffisante pour une famille, même nombreuse,
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- ne nous paraît pas en rapport avec l’exiguïté de la classe; elle présente un confort qui place l’instituteur dans une situation élevée au village ; commodément installé chez lui, il est moins avide des plaisirs „du dehors, et ne va pas prendre, dans les lieux de réunion, des distractions que la gêne de l’intérieur fait souvent rechercher; il devient, par cette situation, autorité dans sa commune et il doit y gagner en considération et en influence.
- Avant de quitter ce paisible cottage, mentionnons la bibliothèque que le gouvernement met à la disposition de l’instituteur et des élèves, les différents objets qui servent à l’enseignement des aveugles, les travaux à l’aiguille et au crochet, exécutés par les jeunes filles des écoles, et particulièrement de celle d’Arnsberg.
- Si nous ne pouvons louer dans tous ses détails le bâtiment scolaire prussien, nous ne nous défendrons pas de dire que nous y trouvons la trace de la sollicitude du gouvernement en faveur de l’instruction primaire, et il n’en reste pas moins un des spécimens les plus dignes d’attirer l’attention du visiteur.
- En accordant une distinction au gouvernement prussien, le Jury a surtout voulu récompenser l’état florissant de l’instruction primaire de la Prusse, et l’ensemble de ses institutions pédagogiques et scolaires, dont elle poursuit le développement avec une si constante énergie.
- Suède. — Non loin de l’école prussienne, on a construit un fac-similé de la maison où Gustave Wasa, fuyant la tyrannie de Christian II, roi de Danemark, resta pendant quatre ans recueilli par un paysan dalécarlien. Une pièce du rez-de-chaussée de cette maison a été consacrée à l’exposition scolaire de la Suède.
- On a donné à tort à cette salle le nom d’école suédoise ; privée d’air et de lumière, elle ne peut le justifier. Nous croyons qu’elle a été purement et simplement utilisée pour
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- l’installation du mobilier et du matériel scolaires, qui méritent bien qu’on s’y arrête.
- Si nous n’avons pas à juger la.salle comme école, nous devons cependant mentionner divers plans de maisons scolaires, très-bien exécutés et très-bien compris; ils se rapprochent trop fidèlement de ce qu’on fait communément en France pour que nous en donnions ici la description.
- Dans les écoles suédoises, chaque enfant a son meuble particulier adapté à sa taille; c’est un banc avec dossier et son pupitre tenus ensemble, le tout en bois de sapin poli et verni. La classe ne peut admettre plus d’élèves qu’il n’y a de pupitres ; on les éloigne ou on les rapproche les uns des autres, selon le nombre des enfants à recevoir dans l’espace dont on dispose.
- Cette installation, praticable en Suède, où les populations scolaires ne sont pas nombreuses et où le bois coûte très-peu, ne saurait prévaloir en France ; elle multiplierait les dépenses, soit en donnant aux classes des proportions considérables, et, par suite, difficiles à surveiller , soit en obligeant à une plus grande quantité de classes, et, forcément, à une augmentation de personnel. Ce n’est pas là une critique que nous avons l’intention de faire ; nous reconnaissons, au contraire, tout ce que le système suédois a de bon au point de vue de l’hygiène, de la surveillance et des mœurs ; nous voulons constater que les circonstances, les situations différentes, forcent souvent à laisser de côté les choses reconnues les meilleures.
- Nous ne pouvons donner notre entière approbation au petit triangle qui s’élève où s’abaisse à volonté à la partie supérieure du pupitre, et qui est destiné à supporter les modèles ; l’angle que forment les deux tringles de cuivre en se rapprochant peut être cause d’accidents graves. Ce petit détail, facile à corriger, ne diminue en rien les louanges que nous nous plaisons à donner au mobilier suédois.
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- Le pupitre du maître, son siège, la table du moniteur,-sont confectionnés avec le même soin et le même goût.
- Le chevalet sur lequel nous mettons nos tableaux noirs est remplacé ici par un support simple et solide qui mérite notre attention. Ce support est formé de deux montants terminés par des pieds ; les montants sont maintenus parallèles au moyen de deux traverses, l’une en bas, l’autre vers le milieu; le tableau noir est suspendu, au-dessus de cette dernière, aux deux montants par des tourillons fixés dans le sens de son axe horizontal, et peut, en basculant, présenter alternativement ses deux faces aux élèves : l’une, complètement noire, est destinée au calcul, à l’orthographe, etc. ; l’autre, sur laquelle sont tracées en rouge des portées musicales, est affectée à l’enseignement du chant.
- Le support dont nous venons de donner la description se change plus facilement de place que notre'chevalet.
- Un boulier compteur, qui diffère peu de ceux que nous avons vus exposés en France, une collection de mesures en bois, des tableaux pour l’enseignement par l’aspect où les images se détachent en blanc sur un fond noir, divers objets pour l’enseignement du calcul, des solides de géométrie, des appareils réduits de gymnastique, des cartes murales où l’orographie et l’hydrographie sont bien indiquées, enfin un immense appareil de chauffage en faïence, et qui peut être utilisé pour la cuisine, complètent le mobilier et le matériel d’école de la Suède.
- Nous mentionnerons encore divers travaux d’élèves : en écriture et en dessin, pour les garçons; en couture, pour les filles ; et certains ouvrages exécutés par les aveugles dont le? divers objets d’enseignement, peu remarquables d’ailleurs, sont aussi exposés.
- Le Jury des récompenses, pour l’ensemble très-satisfaisant de ces produits, a accordé à la Suède une honorable distinction.
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- Amérique. — L’Amérique a fait élever, dans la partie du parc qui confine au quai, une école de village qui est la reproduction exacte des écoles primaires gratuites de rlllîmois, l’un des États des États-Unis de l’Amérique du Nord.
- Cette petite maison en planches est d’apparence modeste ; comme disposition d’école, elle ne peut presque rien nous apprendre ; elle comprend une seule pièce, précédée d’un petit vestibule, non disposé pour servir de vestiaire. La salle où se fait la classe est dans de bonnes proportions ; les fenêtres à guillotine,, pratiquées sur trois côtés, permettent une aération facile par le haut ou par le bas, sans faire obstacle à la circulation des élèves le long des murs; le jour est abondant, sans gêner la vue.
- Quant au mobilier, nous ne pouvons le juger que par quelques bancs-tables en très-beau bois, montés sur des supports en fonte et offrant toute la solidité désirable ; au moyen de crémaillères, les bancs se haussent ou se baissent à volonté pour s’adapter à la taille des élèves, à la condition toutefois que la table du devant soit changée, car il faut toujours maintenir entre le banc et la table une certaine proportion de hauteur. Ces tables sont disposées pour deux places, et les élèves peuvent entrer et sortir chacun d’un côté sans se gêner : ce sont là les points capitaux du système.
- Nous ne voyons plus ici, comme en Suède, un banc et.son pupitre, mais une table, au devant de laquelle est fixé le banc qui doit servir à une autre table. Si’, dans le sens de la largeur, les élèves peuvent être écartés deux par deux, dans le sens de la longueur ils forment des files très-serrées et laissent les élèves indisciplinés trop libres de se livrer, à l’égard de leurs camarades placés devant eux, aux espiègleries de leur âge ; il nous semble qu’on ne pourrait mieux organiser la dissipation.
- En outre, chaque banc, muni de charnières, peut se relever contre la table qui lui sert de dossier. Nous ne comprenons pas ce luxe de mécanisme, et nous ne voyons là aucune com-
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- modité pour l’entrée ou la sortie des élèves, puisque chacun entre et sort de son côté ; peut-être le nettoiement de la salle est-il rendu plus facile.
- Les encriers, quoique d’une ouverture un peu étroite, sont bien installés ; l’évaporation est neutralisée, autant que possible, par un couvercle qui préserve aussi des ordures, et les élèves ne peuvent se permettre de ces plaisanteries d’encre que, malgré leur surveillance assidue, les maîtres ont tant de peine à faire cesser.
- Parmi les objets nouveaux, nous signalerons un effaceur et un cahier-ardoise.
- L’effaceur est une brosse garnie de laine au lieu de crin; il remplace nos éponges et nos chiffons pour effacer la craie sur le tableau noir; il évite qu’on se salisse les mains.
- Le cahier-ardoise est composé de deux feuilles de carton ardoisé, qui se replient l’une sur l’autre ; l’élève s’en sert comme d’une ardoise, qu’il nettoie lorsqu’elle est remplie ; il est aussi précieux pour le calcul que pour l’écriture.
- Des cartes géographiques, des tableaux de lecture, des petits cartons sur lesquels sont inscrites des maximes ornent les murs de la salle. Les livres qui nous sont montrés sont rédigés avec méthode et un grand sens pratique. Des bouliers compteurs, des collections d’histoire naturelle et des solides de géométrie sont à peu près tout ce que l’école américaine offre à notre curiosité.
- Espagne. — Avant de rentrer dans le palais, visitons l’exposition espagnole. Au milieu de la confusion des produits rangés sans méthode, nous remarquons des appareils pour apprendre à lire et à compter qui nous paraissent très-compliqués et loin de valoir ceux que nous avons déjà vus; des collections de solides géométriques, les uns en bois, les autres en carton ; enfin un meuble pour les écoles des jeunes filles. Nous en emprunterons la description au petit livre de
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- M. Charles Defodon, intitulé : Promenade à l'exposition scolaire de 4867.
- « Un meuble pour les écoles de filles, exposé parM.Antero « Sanchez, d’Albacète, mérite une mention spéciale. Il se « compose d’une table en bois noirci, formant pupitre incliné, « destiné à une seule élève, et, comme celui de l’école suédoise, « faisant corps avec un banc, lequel, étant muni d’une char-« nière, peut se replier sous le pupitre même, de manière à « permettre le balayage aussi complet que possible de la salle « d’école. Au moyen d’une autre charnière, le pupitre, à 7 ou « 8 centimètres du bord intérieur, se relève, laisse voir une « pelote rembourrée qui en occupe toute la longueur, et sur « laquelle l’élève, occupée à un travail de couture, peut « attacher ses aiguilles et, au besoin, fixer son étoffe. Au-« dessous est un tiroir pour serrer tout le petit bagage sco-« laire. Enfin, un support en métal permet d’appuyer les mo-« dèles, les cahiers et les livres. Chaque bureau n’a pas moins « de 80 à 90 centimètres de longueur ; c’est, comme on le « voit, un meuble commode, plutôt de luxe que de grande « nécessité; il tient beaucoup de place, et, dans notre pays, il « coûterait sans doute assez cher.
- « Plusieurs modèles plus ou moins ressemblants à celui que « nous venons de décrire se trouvent encore dans la salle. j>
- Saxe. — La Saxe royale a fait élever, dans le quartier du parc qui avoisine l’École militaire, un petit temple, sur le fronton duquel on lit : Saxe , Instruction publique. — Nous ne voyons là ni une salle pouvant servir de classe, ni des spécimens de mobiliers , mais une série d’objets propres à l’enseignement, et qui ne sont que la répétition de ce que nous avons rencontré ailleurs.
- Mentionnons particulièrement ce qui est spécial à la géographie : globes, sphères, atlas, cartes murales muettes, quelques-unes complètes, d’autres tracées en partie seulement sur
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- un fond noir pour être terminées par les élèves au crayon blanc ou rouge.
- Le milieu de la salle est occupé par un modèle réduit de l’école normale de gymnastique de Dresde. Tout y est : bâtiments, cours, agrès, appareils divers. Nous ne voulions pas passer aussi près de cette magnifique institution sans la signaler ; mais il n’entre pas dans notre cadre d’en faire l’examen.
- La Commission impériale, voulant honorer dans la Saxe le pays où l’instruction primaire est le plus florissante, lui a décerné une médaille d’or.
- Nous avons terminé notre excursion dans le parc; il nous reste encore à visiter dans le palais, en Autriche et en Angleterre, diverses expositions qui tiennent au matériel des écoles primaires.
- Autriche. — La section autrichienne possède divers plans qui représentent des maisons d’école de village, comme on en voit en Bohême, en Gallicie et en Hongrie. Le style extérieur diffère peu du nôtre ; ce sont, dit M. Bouin, « en général de « gracieux cottages et de jolies maisons avec des formes qui « se rapprochent de celles du chalet suisse ; mais les dispo-« sitions intérieures sont très-simples et semblables à celles « des autres pays. Trois ou quatre pièces pour le logement de et l’instituteur et une classe sont, en général, réunis dans un « même corps de bâtiment. Cette collection est intéressante à « étudier, mais nous n’avons rien trouvé qui la mît au-dessus « de celle que renferme les cartons du ministère en France. « Cette dernière est la plus complète et la plus variée que « nous ayons eue sous les yeux ; nous regrettons qu’elle n’ait « pu trouver place à l’Exposition Universelle. »
- A ces plans se joignent, comme ailleurs, des bouliers compteurs plus ou moins perfectionnés, des appareils pour apprendre la numération et le calcul, des instruments pour l’enseignement de la cosmographie, des globes, des sphères, des solides, etc.
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- Le ministère impérial et royal d’État (section de l’instruction publique et des cultes) qui, en outre des produits énumérés ci-dessus, a fait une exposition collective des écoles de l’empire, avec leurs méthodes et les travaux des élèves, a obtenu de la Commission impériale une médaille d’or.
- Angleterre. — Dans l’exposition anglaise, nous voyons, au n° 23 de son catalogue (Home ancl colonial school society), un modèle des établissements scolaires, en bois, expédiés d’Angleterre aux colonies. Les deux salles qui composent l’école sont séparées par un rideau : l’une sert de salle d’asile, l’autre de classe aux élèves plus âgés. Quoique .l’ensemble nous paraisse satisfaisant, nous devons faire remarquer, cependant, que la disposition du mobilier, relativement à la lumière, nous paraît fâcheuse pour la vue, qui n’est pas assez ménagée. N’oublions pas, toutefois, que ces constructions mobiles, qui peuvent aisément se modifier, sont provisoires, et qu’il était très-difficile d’adopter un type unique qui convînt aux nombreuses colonies de l’Angleterre.
- Nous avons remarqué une table désignée ordinairement sous le nom de pupitre Windsor ; c’est un modèle de banc avec table ; il est construit d’une manière ingénieuse et il remplit un double but.
- En Angleterre, les exercices oraux sont fréquents pour les élèves ; ils doivent s’abstenir d’écrire, ils n’ont qu’à écouter et à répondre aux interrogations du maître. Les classes sont quelquefois converties en lieu de réunion pour des conférences religieuses ; il fallait donc trouver un mobilier qui s’adaptât à des exigences diverses : le pupitre Windsor semble y répondre. Il se compose de deux simples planches, l’une servant de banc, l’autre de table, légèrement inclinée, avec une rainure longitudinale dans sa partie supérieure, et percée de trous pour recevoir les encriers.
- A ses extrémités, la table se réunit au banc, monté sur des supports en fonte, par une première tige droite qui;aboutit à sa
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- partie antérieure, et par une autre, courbée en quart de cercle, qui aboutit à sa partie postérieure. Ces deux tiges sont rattachées, à l’aide de charnières, au montant du banc le plus voisin de la table, de telle manière que, par un simple mouvement de bascule, la table vient se renverser sur le banc pour en former le dossier. La classe est convertie alors en salle de conférence, et disposée pour les leçons orales. Avant d’exécuter cette évolution, il a fallu nécessairement enlever les encriers, dont l’encre se renverserait.
- Un détail distingue les bancs réservés aux garçons de ceux destinés aux filles ; les premiers peuvent enjamber, les secondes ne peuvent le faire sans inconvénients ; aussi les bancs pour les filles se relèvent-ils à leurs extrémités, comme ceux de nos théâtres, pour laisser passer de plain-pied.
- Ces bancs, construits pour cinq ou six élèves, coûtent fort cher; il est vrai qu’ils sont confortablement installés, et confectionnés avec beaucoup de soin. La partie principale est en fonte, ce qui rend les réparations très-difficiles dans les villes, presque impossibles dans les campagnes.
- Nous avons encore remarqué, dans l’exposition anglaise, d’autres sièges isolés présentant à peu près les mêmes combinaisons. Les uns, montés sur un seul pied, sont vacillants ; les autres, sur deux supports, ne laissent point de place pour les jambes, qu’ils compriment ou qu’ils obligent à écarter outre mesure.
- Mentionnons l’application qui a été faite d’un mécanisme, pour enrouler les cartes de géographie, analogue à celui qui est appliqué aux stores des voitures ; chaque carte est munie d’un, petit ressort à l’aide duquel on la fait monter ou descendre. Plusieurs cartes peuvent être réunies dans une même boîte, qui s’accroche au mur.
- Ce système pourrait être mis heureusement en usage dans les classes où peu de surfaces murales sont disponibles ; il préserve, en outre, des dégradations de la poussière.
- Après l’examen rapide que nous venons de faire des plans et
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- du matériel d’école, tant en France qu’à l’étranger, l’utilité de cette exposition scolaire n’est-elle pas démontrée jusqu’à l’évidence ? Quels voyages longs et pénibles n’eût-il pas fallu entreprendre pour se rendre compte de l’installation primaire dans tous les pays du monde ! Jusqu’à présent, les moyens de comparaison avaient manqué, et chaque peuple se renfermait dans son égoïsme pour jouir de ce qu’il possédait ; mais nous avons appris, par cette exposition, que, si le commerce et l’industrie ont gagné au libre échange, l’instruction primaire doit à son tour profiter de cette facile réciprocité des idées pédagogiques.
- Désormais, les bonnes installations scolaires, les bons procédés d’enseignement seront des propriétés universelles ; et la France aura encore à inscrire sur son livre d’or l’honneur d’avoir provoqué et encouragé cette immense exhibition qui, par sa libéralité, est si peu en rapport avec les mesquines rivalités des temps passés.
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- MÉTHODES DE LECTURE, D'ÉCRITURE, D’ARITHMÉTIQUE ET DE SYSTÈME MÉTRIQUE
- Par M. Ch. BARBIER.
- Vouloir entrer ici dans l’examen approfondi de toutes les méthodes qui ont été admises à l’Exposition, bien qu’il n’y 'en ait aucune qui ne se signale par une idée particulière, originale , attestant l’étude, la méditation ou la bonne volonté de son auteur, serait une tâche qui exigerait beaucoup de temps, et nous ferait franchir la limite matérielle qui nous est imposée. Nous passerons seulement en revue celles que le Jury a remarquées et honorées de récompenses. Nous voulons surtout consigner dans les archives de l’Exposition de 1867 les heureuses tentatives de ces modestes, courageux et patients pionniers de l’enseignement primaire.
- Il est dans les établissements scolaires des choses qui parlent aux yeux; ce sont : les cours et les bâtiments plus ou moins spacieux, les mobiliers plus ou moins bien appropriés et confectionnés, le matériel classique plus ou moins nombreux; tout le monde se laisse prendre au corps, au signe extérieur, et juge, admire ou blâme d’après ce qu’il voit. Les méthodes sont l’âme de ce corps; il est donc juste et moral de s’y arrêter.
- L’instruction primaire n’a pas encore pris rang parmi les institutions anciennes de notre pays. Cependant, dès l’origine,
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- on s’est occupé de méthodes et de procédés d’enseignement. Aux premières idées sont venues s'en ajouter d’autres, qui ont été elles-mêmes augmentées et perfectionnées ; et, de nos jours, on ne travaille guère que sur les données antérieures. Reconnaître cette situation, 11’est-ce pas avouer que nous ne voyons rien de tout à fait nouveau dans ce qui nous occupe aujourd’hui? Nous aurons donc à examiner quelles sont les méthodes qui ont su prendre une forme, soit plus agréable, soit plus facile pour les enfants; et celle-là qui aura rendu l’étude moins désolante aura fait faire un progrès réel à l’enseignement.
- Deux systèmes principaux sont en usage pour l’enseignement de la lecture. Le premier est appelé méthode par l’épellation, dans laquelle, l’ancienne classification étant généralement conservée, on apprend d’abord toutes les lettres de l’alphabet, travail des plus fastidieux, qui n’exerce que la mémoire sans stimuler l’intelligence. On compose ensuite des syllabes qui ne disent rien à l’esprit. On arrive enfin à la formation des mots, étude qui n’est pas bien attrayante encore, et qui ne devient supportable que lorsque l’enfant déchiffre de petites phrases, lorsqu’il peut lui-même, sans aucun secours, lire l’enseigne d’une boutique, le titre d’un livre. 11 est sauvé alors : sa curiosité est éveillée.
- Nos critiques s’adressent ici plus à la méthode qu’à l’épellation elle-même, que nous considérons comme un procédé qui, selon les circonstances et les besoins, peut s’appliquer à presque toutes les méthodes. Celles dont nous venons de parler ont fait leur.temps; nous n’avons donc pas à les examiner..
- Le second système est appelé méthode sans épellation ; avec elle on apprend d’abord les sons, puis les articulations; et de la combinaison de ces deux éléments résulte la lecture. Voir de quelle manière la classification de ces éléments a été comprise, suivre la gradation dans les exercices, constater la fatigue ou l’intérêt de l’élève, apprécier s’il arrive sûrement
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- et promptement au résultat que nous demandons ; enfin éveiller la curiosité, constitue pour nous l'examen d’une méthode.
- g 1. — Lecture.
- Quatre méthodes françaises ont été distinguées : les méthodes Guerre, Régimbeau, Bosc et Bahic.
- La méthode de M. Guerre, publiée en tableaux pour les classes, et en petit livre pour l’enseignement individuel, est intitulée : Syllabaire des familles. Expérimentée à deux reprises , dans les écoles communales de la ville de Paris, d’après les ordres de M. le ministre de l’Instruction publique, celte méthode a subi ces deux épreuves avec un entier succès. Elle offre, dans la présentation des difficultés, une progression nouvelle. Pour procéder du connu à l’inconnu, ou delà chose au signe, l’auteur a emprunté au langage usuel trente mots types, représentant des objets susceptibles d’une reproduction facile au moyen d’une image; ils sont combinés de manière à présenter, successivement et par ordre de difficultés, tous les éléments écrits de la langue. Ils frappent à la fois l’œil, l’oreille et l’intelligence. L’image des mots types, que l’élève peut toujours nommer, est un moyen mnémonique pour lui rappeler les éléments qui les composent. Ces mots présentent d’abord les articulations dont la prononciation est toujours la même ; puis celles qui ont deux acceptions, ensuite trois, etc. La classification des sons se fait d’une manière analogue. L’élève ne passe à la leçon suivante que lorsqu’il a la connaissance exacte de celles qui précèdent. Chaque élément nouveau se combine avec ceux qui ont déjà été étudiés ; et non-seulement l’enfant n’oublie pas ceux qu’il a appris, mais il s’y affermit davantage. Il est à remarquer encore que, dès la première leçon, avec les éléments peu nombreux qui en ont été l’objet, l’élève peut lire couramment de petites phrases qu’ils servent à former. Il n’apprend que peu à la fois, et cette division empêche la lassitude, si funeste aux enfants.
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- La méthode de M. Guerre permet, à volonté, l’emploi du procédé de l’épellation et celui de la non-épellation; c’est donc particulièrement sa classification raisonnée que nous louons ici.
- M. Régirnbeau, ancien instituteur des plus distingués de la ville de Paris, intitule son syllabaire, publié aussi en tableaux pour les classes : Nouvelle méthode simplifiant l'enseignement de la lecture, par la décomposition du langage en sons purs et en sons articulés. Les images jouent ici encore un grand rôle, comme moyen mnémonique. Elles sont destinées à faciliter la découverte ou le souvenir des sons et des articulations. L’auteur divise sa méthode en quatre parties. La première comprend ce que la lecture offre de simple et de régulier; elle est exclusivement consacrée à l’étude des voyelles et des consonnes monogrammes ; les lettres n’y sont présentées que une à une, et leurs combinaisons sont suivies de petites phrases que l’élève peut lire couramment; ces exercices se représentent à la suite de chaque leçon. Dans la deuxième partie, on étudie les voyelles et les consonnes polygramines ; dans la troisième, les voyelles et les consonnes variables. La quatrième est une récapitulation générale sous forme de lecture courante. A cette méthode s’applique également bien le procédé de l’épellation et de la non-épellation.
- La méthode de M. Bosc, dont le titre est : Abécédaire nouveau, fondé sur le mécanisme du langage, est bien conçue. Nous regrettons que les difficultés, bien graduées d’ailleurs, ne soient pas plus divisées. Cette méthode manque, selon nous, de petits exercices, dans lesquels seraient appliqués les éléments qu’on vient d’étudier.
- La méthode normale accélératrice de M. Ballie est aussi entrée dans une voie de progrès; elle suit une classification qui ne nous paraît pas sans valeur ; mais, bien qu’elle atteste l’étude dont elle a été l’objet, nous ne pensons pas qu’elle puisse justifier son titre.
- M. Morenilla, en Espagne, M. Musso, à Turin, M. Klauvel,
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- en Saxe, ont exposé aussi (les méthodes de lecture. Elles ont été l’objet d’une distinction.
- % 2. — Écriture.
- Les méthodes d’écriture sont plus nombreuses que celles de lecture ; elles ont entre elles bien des points communs. Nous ne nous étendrons donc que sur les principales.
- La méthode Taupier a obtenu les honneurs de l’exposition française : c’était justice. Professeur distingué, s’occupant de l’écriture en artiste passionné, 1\I. Taupier, aidé de documents résultant de ses recherches, de ses remarques de tous les jours et de sa grande expérience, a modifié peu à peu ses plans primitifs, pour arriver à la méthode que nous voyons aujourd’hui.
- Il y a plus de trente ans que M. Taupier publiait ses premiers cahiers. Que de changements successifs depuis cette époque ! que de modifications ! Les anciens cahiers sont bien loin des nouveaux, qui, par leur gradation et la succession raisonnée des exercices qui les composent, forment réellement une méthode que l’auteur applique à toutes les écritures. Ces cahiers perfectionnés sont incontestablement les meilleurs que nous montre l’Exposition.
- Nous n’apprendrions rien au lecteur en entrant ici dans les détails de celte méthode très-connue, et tant de fois copiée.
- Les cahiers Godchaux forment une série de huit cahiers d’écriture cursive, d’une impression très-nette. Ils partent des simples bâtons en gros-moyen, et vont jusqu’à l’écriture line, en passant par une suite d’exercices bien gradués. Deux cahiers sont réservés à la ronde, un à la bâtarde, et un à la gothique. Les exercices élémentaires manquent pour ces dernières écritures. L’ensemble des produits exposés par M. Godchaux lui a valu une récompense.
- Nous regrettons de ne pas connaître, de manière à en
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- rendre compte, la méthode Berliner. Au moment de la visite du Jury des récompenses , l’auteur l’a laissé entrevoir, ainsi qu’un ouvrage très-remarquable sur l’origine et la transformation de l’écriture jusqu’à nos jours; mais, depuis, il a tenu sa vitrine si constamment fermée qu’il ne nous a pas été possible de nous livrer à l’examen de ses produits.
- La méthode de Mme Kuhn est théoriquement très-étu-diée et bien exposée. Elle renferme des spécimens d’exercices élémentaires propres à former la main. Nous aurions désiré les voir plus nombreux et former une série de modèles.
- Nous comprenons que, comme professeur, un auteur n’ait pas besoin de modèles. Mais, pour que sa méthode ne reste pas personnelle, il faut qu’elle soit complétée par des applications qui ne sont autres ici que les exemples d’écriture.
- Nous ne parlerons que pour mémoire des tableaux si remarquables de paléographie universelle de M. Lundy.
- La méthode du frère Yictoris, qui donne de si bons résultats, tient de la méthode Taupier, le genre d’écriture à part, et de celle de M. Godchaux.
- M. Grimai a exposé deux magnifiques tableaux calligraphiques, comme lui seul a le talent de les faire. Nous aurions désiré qu’il y joignît sa méthode.
- Rappelons ici les noms de MM. Baudette, Moncœur, Fleury, Golombel et Perreau (France) ; de MM. Ghristenzen ( Danemark); Bunzel (Autriche); Forzani, Perrin et Bruno (Italie) ; des Frères Moraves (Saxe) ; de MM. Jager et Marlier (Belgique).
- § 3. — Arithmétique.
- Nous terminerons notre rapide examen par les ouvrages d’arithmétique et de système métrique, si largement représentés à l’Exposition. Comme pour la lecture et l’écriture, nous ne nous occuperons que des produits récompensés.
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- M. F. Delille, professeur de mathématiques, a exposé les ouvrages suivants :
- 1° Principes et problèmes d'arithmétique et de système métrique. Cet ouvrage se divise en deux parties. La première comprend la théorie du système métrique avec figures dans le texte et celle de l’arithmétique, jusques et y compris celle des proportions, des puissances et des racines. La seconde est divisée en chapitres correspondant à ceux de la première partie; elle contient six cents problèmes servant d’application aux principes précédemment énoncés. Deux cents de ces problèmes sont suivis de leurs solutions raisonnées et servent de modèles; les réponses aux autres questions sont consignées dans les derniers feuillets du livre. Presque tous ces problèmes se rapportent à des questions usuelles. Cet ouvrage comprend tous les degrés de l’enseignement primaire; il convient aux écoles professionnelles et commerciales; il a été, depuis longtemps, adopté pour les écoles du Creuzot, où il a obtenu beaucoup de succès.
- 2° Premières notions d’arithmétique et de système métrique. Ce livre est l’abrégé du précédent; il est essentiellement pratique, et convient particulièrement aux classes élémentaires.
- 3° Questionnaire d'arithmétique et de système métrique. Ce livre est le complément des deux autres ; il est surtout utile aux maîtres.
- Ces trois ouvrages méthodiques sont rédigés avec clarté et un grand sens pratique; ils ont été récompensés.
- M. Viltequet (Belgique) a vu apprécier son ouvrage sur le calcul mental.
- Parmi les produits relatifs à l’enseignement du système métrique, nous signalerons en première ligne le tableau synoptique et démonstratif des poids et mesures de M. Daleschamps, approuvé par le Conseil royal de l'instruction publique, le 7 avril 1843. Dans ce tableau, bien réellement synoptique en effet, l’auteur a adopté un ordre méthodique qui rend fa-
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- ciles les démonstrations et les exercices pratiques ; il présente les mesures‘métriques de la manière la plus claire et la plus propre à en faire ressortir la concordance entre elfes, et à les graver dans l’esprit; enfin, représentées sous leurs vraies dimensions, elles ne peuvent jamais donner aux élèves de fausses idées. C’est le plus complet et lë plus consciencieux des tableaux qui ont été admis à l’Exposition. Nous sommes d’avis que l’enseignement du système métrique doit être fait le plus possible au moyen des mesures elles-mêmes, que les élèves peuvent, en les touchant, apprécier mieux sous tous les rapports. Cependant le tableau de M. Dalesehamps est le seul qui puisse, à la rigueur, remplacer les mesures réelles, qui sont pour les communes d’un prix souvent trop élevé.
- Parmi les nombreux produits que M. Linarès a exposés, se trouvait un tableau de système métrique, de grande dimension, très-complet aussi, et dont l’heureuse disposition en fait un objet flatteur, séduisant même pour les yeux ; son agencement méthodique pourrait peut-être donner lieu à quelques critiques; nous pensons nous-même que le fond a été négligé pour la forme; néanmoins, il a été apprécié favorablement.
- L’escalier métrique de M. Demkès se compose de quatre degrés, sur lesquels sont rangées les mesures réelles de solidité, de capacité, de poids, et les monnaies, de façon à en faire saisir facilement la relation. Nous sommes partisan de la théorie qui se traduit d’une manière tactile : ce que les yeux voient et les mains touchent s’oublie difficilement. Quelques critiques ne veulent voir dans l’escalier métrique qu’un procédé d’enseignement ; l’idée de M. Demkès, même ainsi restreinte, nous paraît si pratique et d’un si bon emploi, que nous pensons devoir en recommander l’usage.
- Le nécessaire Carpentier n’est pas une méthode, mais la réunion de toutes les mesures métriques sous le plus petit volume et au plus bas prix possible ; il est le complément indispensable de tous les traités de système métrique et l’accessoire heureux des tableaux, même des mieux conçus.
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- La même remarque s’applique au casier des poids et mesures, de M. Bonnot.
- M. Hurel, ancien instituteur communal à Paris, a exposé un tableau dont les dimensions sont considérables : les mesures, au complet, y sont méthodiquement placées, et dans leurs véritables dimensions.
- Citons encore l’appareil de M. Level, pour l’étude des mesures de capacité : c’est un vase cubique dont une des faces verticales, en verre, est divisée en millimètres dans le sens de sa hauteur ; à la base de ce vase est un robinet, par lequel s’écoule l’eau qui est reçu dans des récipients de 1, de 10 et de 100 centimètres cubes; ils servent à contrôler, à l’aide de l’éphelle,le vide qui s’est produit dans le vase.
- M. Dumont, d’Orléans, a exposé un petit traité de système métrique, avec figures dans le texte. Ce livre est bien fait et il renferme beaucoup de détails.
- Deux méthodes de comptabilité ont attiré l’attention du Jury : celle de M. Saintoin-Leroy, conçue spécialement au point de vue de l’agriculture, et celle de M. Detriché/
- Un assez grand nombre de livres et de méthodes pour l’enseignement de la lecture, de l’écriture, de l’arithmétique et du système métrique figuraient encore dans les expositions de MM. Hachette, Deïagrave, Paul Dupont, Delalain, Belin, etc. Ces livres et méthodes , depuis longtemps en usage dans les écoles, ont été l’objet d’un examen spécial dans les rapports adressés à Son Excellence M. le ministre de l’instruction publique, sur les produits scolaires exposés au ministère et au Cbamp-de-Mars (classes 89 et 90). Nous renvoyons nos lecteurs à ces rapports.
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- SECTION VI
- ENSEIGNEMENT SPÉCIAL DES AVEUGLES, DES SOURDS-MUETS ET DES IDIOTS
- Par M. P.-A. DUFAU.
- Le triple enseignement dont nous avons à rendre compte se présentait certainement, à l’Exposition Universelle de 1867, comme un des progrès les plus notables et les plus dignes d’intérêt de notre siècle. Il lui appartient, en effet, à peu près tout entier, car, si les premiers essais doivent être reportés au précédent, il faut reconnaître que c’est dans le nôtre que des procédés ingénieux, appliqués partiellement jusque-là à un petit nombre d’individus, ont été généralisés, complétés, de manière à former un système d’instruction satisfaisant et propre à pouvoir être donné en commun. Les établissements imparfaits destinés à recevoir ces enfants disgraciés ont pu, dès lors, prendre un grand essor. On en a fondé de semblables en Europe et en Amérique, dans la plupart des centres principaux de population ; encore un pas et il n’y aura bientôt plus, dans certaines contrées, une seule de ces jeunes créatures que notre époque entoure de tant de commisération et de sympathie qui ne puisse être appelée au bienfait de l’éducation.
- C’est de cette éducation, appropriée à des conditions anormales qui ont été souvent un intéressant objet d’étude pour la science
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- GROUPE X.
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- physiologique et philosophique, que nous avons à marquer les traits principaux.
- CHAPITRE 1.
- AVEUGLES.
- Le système de l’instruction spéciale des aveugles a, comme on sait, pour base l’emploi du relief, qui consiste à remplacer par des signes tangibles ceux qui ne peuvent pas être offerts à l’œil clos de l’enfant qu’il s’agit d’instruire. L’être atteint de cécité est ainsi initié à tous les objets de l’enseignement, et la force de l’attention, qui est chez lui extrême, quand il est du reste bien conformé, lui fait faire, avec ce secours, de rapides progrès.
- Parmi les établissements consacrés à l’instruction de ces jeunes infortunés, le premier rang doit être incontestablement assigné à l’institution de Paris, fondée par Valentin Haüy , en 1785, et qui est restée, par des perfectionnements successifs, comme elle le fut dans l’origine, le modèle de toutes les autres. Cette institution a obtenu en 1862, à l’Exposition Universelle de Londres, une récompense pour son système d’écriture en points saillants, procédé ingénieux qui a été le mobile principal de tous les succès qui l’ont élevée si haut. Retraçons-en ici très-succinctement les principes, car il importe, pour la réussite de plus en plus prompte et complète de l’éducation des aveugles, que la connaissance en soit propagée. Quelques pays voisins de la France l’ont déjà adoptée ; c’est un exemple que tous devraient imiter.
- C’est à M. Charles Barbier, ancien officier d’artillerie, qu’il faut rapporter l’idée première du procédé ; le modeste philanthrope, supposant avec raison que le point saillant combiné avec lüi-même pourrait produire un ensemble de signes d’une perception bien plus facile pour le doigt de l’aveugle que ceux dont
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- on se servait précédemment et qui reproduisaient la forme des signes destinés à l’œil du voyant, avait fait divers essais dans ce but; mais un professeur de l’institution de Paris, Louis Braille, aveugle-né lui-même, mettant à profit l’idée mère du procédé de Barbier, inventa un système complet d’écriture qui a été définitivement adopté, parce qu’il semble résoudre le problème. L’intelligence en est, pour ainsi dire, instantanément acquise; il suffit de graver dans sa mémoire les dix premiers signes représentant les dix premières lettres de l’alphabet ; soit : • a, : û,
- • • c, . : cl, •. <?, : • f, : : g, :. h, ri, r.j. Ces dix signes, dont plusieurs sont simplement retournés ou renversés, ce qui en rend l’acquisition plus aisée, étant bien connus, on obtient de nouvelles séries de dix signes par l'adjonction de nouveaux points, d’après une convention facilement saisie. Ainsi, ajoutant un point au-dessous de la première rangée des caractères que nous venons de tracer, on obtient dix autres signes, soit : ! k,
- • l; on en aura dix de plus en ajoutant deux points au lieu d’un, puis dix autres encore, en retranchant seulement le premier de ces deux points ajoutés. Nous voici de la sorte en possession de quarante caractères distincts et en mesure de représenter les diphthongues et les lettres accentuées. La ponctuation s’obtient au moyen des signes primitifs tracés dans la ligne au-dessous.
- L’aveugle apprend à lire, d’après ce procédé, avec une surprenante rapidité ; mais il en retire un autre avantage non moins précieux. Au moyen d’un petit appareil peu coûteux, consistant en une réglette à jour en métal et un poinçon, il écrira lui-même ces caractères qu’il a soin de tracer en sens inverse, de telle sorte qu’il peut se relire en retournant le papier. Le voilà donc mis à même de pouvoir lire et écrire la langue maternelle. C’est peu encore : ces dix caractères fondamentaux, une convention nouvelle leur donnera la valeur des signes de la numération, et l’on pourra également représenter par les sept premiers les signes de la notation musicale. Cette dernière application de l’écriture Braille a donné lieu à un système
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- complet qui permet d’écrire les partitions les plus compliquées; il est à la portée de tous les aveugles musiciens, et journellement d’anciens élèves de l’institution de Paris que séparent les mers s’adressent des morceaux de musique qu’ils ont composés ou transcrits par ce moyen 1
- On voit que l’écriture Braille est, à bon droit, considérée comme le meilleur procédé et le plus pratique qu’on puisse employer pour généraliser l’instruction parmi les aveugles. A cette méthode o.n ne peut objecter que ceci, c’est qu’elle ne met pas directement l’aveugle en communication avec le voyant par l’écriture. Mais qu’importe? le but qu’il faut d’abord poursuivre, c’est de procurer à l’aveugle un moyen facile de s’initier à tous les objets de l’enseignement, et ce but est complètement atteint. Si l’aveugle veut écrire pour les yeux du voyant, il se servira d’appareils mis à cette fin à son usage. Bornons-nous, à ce sujet, à quelques brèves explications.
- Les appareils créés en vue de faire écrire les aveugles en caractères accessibles aux personnes qui jouissent de la faculté visuelle appartiennent à deux catégories : 1° ceux qui sont destinés aux aveugles-nés ou aux aveugles qui le sont devenus à l’âge adulte et qui n’ont jamais su écrire ; 2° ceux qui s’approprient aux personnes qui ont perdu la vue à lin âge plus ou moins avancé et qui désirent pouvoir continuer à écrire. A la première catégorie se rapporte l’ingénieux instrument inventé par l’aveugle Foucaud, et qui a obtenu, dans les années précédentes, les plus honorables distinctions : au moyen de cet appareil, l’aveugle figure la forme même des lettres en points noirs ; celui de M. Lévitle, chef de la surveillance à l’institution de Paris, produit la lettre entière et saillante, ce qui permet à l’aveugle de se relire. Dans la même classe se range ce système de lettres piquées dont on se sert encore à l’étranger. Disons de ces écritures mécaniques, intéressantes pour mettre passagèrement l’aveugle en communication avec le voyant, qu’elles sont d’une faible utilité sous le rapport de l’éducation ; aussi l’aveugle n’y attacbe-t-il en général que peu d’importance.
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- Dans la seconde catégorie rentrent un assez grand nombre d’instruments souvent appelés guide-mains, parce que, en effet, il s’agit ici d’offrir aux doigts, dès longtemps façonnés à l’art d’écrire, un secours pour pouvoir faire au sein des ténèbres ce qu’ils ont longtemps fait en pleine lumière. Ce secours s’approprie aux dispositions particulières des individus qui, parfois, font construire eux-mêmes le petit appareil dont ils veulent s’aider. Entre ces appareils, ceux de MM. Bruno, de'Turin,. Rénaux, de Vitry-le-Français, Paillette, de Saint-Quentin, Du-vigneau, de Paris, ont obtenu des mentions; le dernier, appelé cécirègle, et qui semble le mieux résoudre les difficultés qu’il s’agit de surmonter, avait obtenu une récompense à l’Exposition de Londres en 1862.
- Les institutions d’aveugles donnent d’ordinaire aux enfants qui y sont admis un triple enseignement, c’est-à-dire que l’instruction est à la fois intellectuelle, musicale et technologique. Une branche de l’enseignement musical constitue à l’institution de Paris un progrès d’un extrême intérêt pour l’avenir d’un certain nombre d’élèves et qui doit être signalé à l’attention publique.
- Il avait été facile de reconnaître que l’aveugle qui est né musicien se distingue par une perception des nuances les plus délicates du son ; de là cette grande justesse souvent remarquée dans l’exécution orchestrale de l’établissement français. Une application de cette aptitude spéciale a amené à y enseigner l’accord des pianos. C’est à un aveugle-né, ancien élève de l’institution, que doit être rapportée l’initiative de celte heureuse innovation; je veux parler de Claude Montai, dont la perte regrettable est encore récente, et qui prendra rang parmi les aveugles que leurs talents divers ont rendus célèbres. A peine .arrivé à l’adolescence, il s’était fait lui-même accordeur au sein de l’établissement. Pratiquant ensuite avec succès au dehors cette industrie, il rédiga les principes sur lesquels se fondait sa méthode, afin de la mettre à la portée de ses jeunes confrères d’infortune ; puis, d’accordeur il se fit facteur et in-
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- venta divers perfectionnements dans l’art de la facture, auxquels les plus hautes distinctions ont été accordées dans les précédentes Expositions.
- Sous l’impulsion de M. Monial, une classe d’accord fut organisée à l’institution de Paris, il y a environ vingt ans, et Confiée à M. Siou, aveugle lui-même, et élève de Montai; de cette classe sont sortis jusqu’à soixante jeunes gens qui exercent à Paris et en province la profession d’accordeur, où ils puisent d’honorables moyens d’existence. On voit combien a d’importance cet enseignement imité depuis à l’étranger. Le Jury a voulu témoigner du prix qu’il attachait à cette création d’une industrie nouvelle en faveur des aveugles en décernant au professeur Siou la médaille d’argent.
- L’enseignement industriel ne présente point de progrès aussi notables. L’aveugle est propre à divers genres de travaux, et il y réussit pleinement lorsque les mouvements en sont symétriques et constants, de telle sorte que l’œuvre s’accomplit pour ainsi dire d’elle-même sous la direction des mains, et sans que le secours de la vue y soit la plupart du temps nécessaire ; mais il travaille plus lentement, et bien des difficultés accessoires se présentent pour lui ; en somme, il ne saurait guère trouver sa place que dans un atelier spécial auquel seraient adjoints des voyants pour exécuter, d’après le grand principe économique de la division du travail, les parties du labeur que l’aveugle ne peut que difficilement accomplir ou qui exigent de lui trop de temps ou de peine. Il existe de ces ateliers à l’étranger, fondés par des associations bienfaisantes, notamment en Angleterre, en Allemagne et aux États-Unis. On y est donc plus avancé qu’en France, sinon pour l’exécution des divers genres de travail, du moins pour l’organisation qui peut les mettre en valeur. Il ne faut pas se dissimuler, toutefois, que bien des améliorations restent à faire à cet égard, et qu’il y a lieu d’étudier encore les questions difficiles que suscite l’application du travail manuel à l’état de cécité, application indispensable néanmoins pour faire sortir un grand
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- nombre d’aveugles d’un déplorable étal de misère et d’abandon.
- Quoi qu’il en soit, le Jury, voulant signaler d’une manière éclatante les services rendus à cette classe d’infortunés par l’Institution impériale des jeunes aveugles, depuis sa fondation jusqu’à nos jours, non content des distinctions accordées à M. Guadet, chef actuel de l’enseignement pour ses écrits relatifs à cet enseignement, et à Mlle Maria Caillie, institutrice, pour de remarquables travaux accomplis sous sa direction par les jeunes filles, a cru pouvoir proposer en faveur de l’établissement même une médaille d’or qui a été déférée au ministre de l’intérieur afin qu’il pût faire participer à cette récompense les grands établissements impériaux de sourds-muets dont nous allons parler ci-après, et qui justifiènt aussi bien que l’Institution des aveugles le patronage éclairé et bienveillant de S. M. l’Impératrice sous lequel ils sont placés.
- Signalons en France l’établissement d’Islacli (Haut-Rhin), fondé et soutenu par celte recommandable Société industrielle de Mulhouse qui a tant fait pour l’amélioration morale et matérielle des classes ouvrières. Le Jury a accordé une mention aux travaux des élèves de cette intéressante école.
- A l’étranger, nous remarquerons, en première ligne, parmi les établissements ouverts à l’enfance atteinte de cécité, l’institution impériale de Vienne, l’une des plus anciennes d’Europe, car la date de sa fondation se rapproche de celle de notre école française ; son directeur actuel, M. Pablesak, habile successeur de Klein, digne émule de Valentin Haüy, a été récompensé pour ses importants écrits sur les aveugles. La perfection des travaux exposés par l’établissement de Bruhn (Moravie), dont une section séparée est consacrée aux sourds-muets, a été remarquée. Les établissements de Stockholm (Suède) et de Liège (Belgique), où sont également admis les sourds-muets, ont aussi fixé l’attention du Jury. Citons encore l’institution de Milan (Italie) pour l’excellence des travaux de ses élèves ; le savant Dr Howe, des États-Unis, qu’on peut
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- considérer comme le fondateur de l’école de Boston, à laquelle il a longtemps donné ses soins, et qu’il a dotée d’impressions en relief fort bien exécutées, a obtenu une récompense ; rappelons enfin les efforts faits en faveur des aveugles en Espagne, dans les institutions de Barcelone et de Madrid.
- CHAPITRE il.
- SOURDS-MUETS.
- L’instruction donnée au sourd-muet, cet autre infirme pour lequel elle n’est pas moins précieuse que pour l’aveugle, a suscité, comme on sait, divers systèmes. Cela devait être, puisque l’éducateur est ici privé du secours du langage articulé, cet instrument si merveilleusement adapté au développement intellectuel, et dont les conceptions les plus ingénieuses ne sauraient jamais faire obtenir le complet équivalent. A nos yeux, ces diverses méthodes ont une certaine valeur spéciale, selon le but qu’on veut atteindre, et aussi relativement aux circonstances particulières dans lesquelles se trouvent les enfants qu’il s’agit d’instruire. L’état physique et la condition sociale exercent en effet une notable influence dans le choix des moyens propres à hâter l’instruction. Les plus habiles maîtres actuels nous paraissent, au reste, disposés à accepter une telle manière de voir, à se placer au point de vue où nous sommes dans cet exposé, et l’on peut dire que, si la conciliation n’est pas entièrement faite, elle est sur le point de se faire.
- Parmi les méthodes qui ont réuni le plus d’adhésions dans ces dernières années, il faut citer avant tout celle de M. Yalade-Gabel, l’ancien et honorable directeur de l’institution des sourds-muets de Bordeaux , où elle a été pour la première fois mise en pratique par son auteur. Il en a exposé les éléments dans un très-intéressant volume intitulé : Méthode à la portée des
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- instituteurs primaires pour enseigner aux sourds-muets la langue maternelle sans l’intermédiaire des signes (in-8° 1857). Cette méthode, disions-nous (rapport de 1862) (1), consiste dans l’emploi de l’écriture pour l’enseignement du langage articulé aux sourds-muets. Elle n’est pas précisément de l’invention de M. Valade-Gabe], car on employait l’écriture avant lui dans cet enseignement, mais il a généralisé cet emploi ; il l’a développé, complété et, enfin, il en a fait une méthode à laquelle il semble que doit être assigné le premier rang parmi les procédés adoptés dans les divers établissements de la France et de l’étranger. Ces procédés, entre lesquels il faut surtout distinguer la lecture labiale et les signes méthodiques, ne sont jamais heureux que partiellement, comme l’expérience l’a démontré; au contraire, l’écriture qui décompose pour Vœil du sourd-muet les éléments même de la parole, tels qu’ils se produisent pour l’oreille de celui qui entend, par les sons et les articulations, est d’un succès universel. Du reste, l’auteur n’interdit pas au sourd-muet cette mimique naturelle et inséparable de sa condition; elle se combine avec sa méthode (t. vi, p. 89).
- Rappelons au sujet de la méthode intuitive, comme l’appelle son auteur, pour la distinguer de toutes celles qui consistent en des collections de signes dans lesquels le sourd-muet traduit sa pensée, qu’elle a été l’objet d’un rapport de M. Franck, membre de l’académie des sciences morales et politiques, au nom d’une commission formée par M. le ministre de l’intérieur, et dans laquelle figuraient, avec le savant rapporteur, MM. Dumas, de l’Académie des sciences, Jomard, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et Nisard, de l’Académie française. Les conclusions du rapport furent pleinement favorables à la méthode de M. Valade-Gabel, reconnue comme celle qui devait produire les meilleurs résultats,
- (•j) Exposition universelle de Londres de I86ü; rapports des membres de la section française du Jury international. publiés sous la direction de M. Michel Chevalier.
- T. XIII.
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- et mériter par conséquent la préférence sur les autres dans cet enseignement spécial.
- L’écrit de M. Valade-Gabel suscite line question d’un haut intérêt. L’auteur croit, comme l’indique le titre même de son ouvrage, qu’il est possible et désirable que nombre de jeunes sourds-muets, qui ne sauraient trouver place dans les établissements consacrés à cette classe d’infirmes, soient admis dans l’école commune où, en suivant sa méthode, l’instituteur pourrait leur donner l’instruction en même temps qu’à ses autres élèves. Il a en ceci rencontré des contradicteurs, et nous devons dire que l’expérience faite dans certaines écoles municipales de Paris, où ont été reçus de petits enfants sourds-muets, ainsi que de jeunes aveugles, n’a pas complètement réussi, en ce sens que ces enfants forment, dans la pratique, deux sections séparées de l’école, auxquelles un instituteur zélé fait à part la classe dans les moments dont il peut disposer. Mais cette expérience est-elle concluante ? nous ne le pensons pas. Est-il bien sûr que les maîtres, si intelligents qu’ils soient, aient pu, dès le début, se mettre en possession des moyens de surmonter les difficultés que présente originairement la participation de l’individu qui n’entend pas et de celui qui ne voit pas à l’instruction donnée à l’être qui entend et qui voit ? Somme toute, on peut affirmer que, dans cette instruction, tout ce qu’il y a d’oral tournera grandement au profit de l’aveugle, comme aussi tout ce qui sera pour les yeux au sourd-muet. L’un et l’autre retireront quelque chose , assurément, de leur immixtion dans l’école, toujours bien préférable à l’abandon souvent si fatal du foyer, et, quand ils sauront écrire, l’aveugle, d’après la méthode Braille, le sourd-muet, d’après la méthode Valade-Gabel, leur instruction pourra suivre son cours. Il y a donc lieu de persévérer dans l’admission de ces pauvres enfants disgraciés au sein de l’école commune, système adopté du reste en quelques pays étrangers.
- Grâce aux imposants suffrages qu’elle a obtenus, la méthode de M. Valade-Gabel fait son chemin dans les divers établisse-
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- ments de sourds-muets que possède la France, et elle a été assez récemment adoptée par la grande institution de Paris, où son application promet des résultats non moins favorables que ceux qui ont été constatés à Bordeaux.
- Parmi les exposants , auteurs de travaux divers relatifs à l’instruction des sourds-muets, nous devons citer M. Vaïsse, l’intelligent directeur actuel de l’institution de Paris, pour ses deux tableaux, l’un relatif à l’enseignement de la langue écrite et l’autre à celui de la langue parlée’, le premier intitulé : principes de l’analyse grammaticale et logique rendus sensibles à l’aide de symboles figurant la nature des mots et leurs relations entre eux dans la phrase ; le second : la prononciation figurée par un système de caractères rappelant, dans leur forme, la nature et la disposition des organes qui concourent à la prononciation de chaque son. Dans ce dernier, l’auteur a continué en quelque sorte les tableaux qu’il avait exposés à Londres, en 1862. Ce travail, où M. Vaïsse a fait preuve d’une étude approfondie des éléments de l’appareil vocal, peut être utile aux maîtres qui enseignent spécialement aux sourds-muets à parler sans s’entendre et à lire sur les lèvres la parole d’autrui, système en grande estime dans quelques écoles de l’étranger, où l’on obtient, paraît-il, d’importants succès, mais qu’il ne faut pas trop généraliser pourtant, car il y a toujours un assez, grand nombre de sourds-muets qui n’en peuvent tirer aucun parti. Ce procédé est précieux pour certains sujets qui ont anciennement parlé et chez lesquels la faculté d’audition n’est pas tout à fait éteinte. Hors de là, des efforts seraient faits en pure perte.
- Le système des signes méthodiques auquel se rattachent les noms des abbés de l’Épée et Sicard, celui-ci digne encore d’être cité, après l’illustre fondateur de l’institution de Paris, semble destiné à être complètement abandonné dans 1’enseignement des sourds-muets. On sait qu’il consiste dans un développement et une sorte de transformation de ces signes dont la nature elle-même montre au sourd-muet l’usage pour
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- se mettre en communication avec ceux qui l’entourent et de qui, il est, a l’aide de ces signes, l’expérience le prouve, très-facilement compris. Faire une langue de ce langage du geste naturel au sourd-muet, semblait une opération judicieuse et qui devait être suivie des meilleurs résultats ; il n’en a point été ainsi. La langue des signes méthodiques, trop savante, trop métaphysique, n’était qu’une conception ingénieuse qui laissait la nature de côté et ne se trouvait à la portée que d’un petit nombre d’individus d’élite. Chose étrange ! dansles écoles même où on l’enseignait, elle jouait presque le rôle de langue morte pour les élèves, qui en revenaient à leurs signes naturels pour communiquer entre eux !
- C’est sur cette langue primitive, et en quelque sorte universelle, que l’honorable abbé Lambert, aumônier de l’institution de Paris, a exclusivement porté son attention, et il en a fait le fond d’un système d’enseignement pour donner l’instruction morale et religieuse au sourd-muet que sa condition sociale n’appelle pas à recevoir l’instruction littéraire. M. Lambert en a développé les principes dans un écrit intitulé : le langage de la physionomie et du geste mis à la portée de tous, suivi d'une méthode courte, facile et pratique d'enseignement des sourds-muets illettrés. Cette méthode, dont le but est restreint, mais assurément d’une grande importance, est ainsi bien précisée ; de nombreux témoignages montrent qu’elle a été appliquée avec succès pour commencer l’instruction d’enfants dont l’intelligence était peu développée, ou bien qui se trouvaient placés dans des localités éloignées des grands centres de population; une récompense a été décernée à M. l’abbé Lambert.
- A côté de la méthode dont nous venons de parler, vient se placer la phonomimie de M. Grosselin, bien connu par ses travaux sténographiques. Cette méthode a également pour base les signes naturels, mais l’auteur n’en fait pas le même emploi. Pour lui, le signe que suscite chez le jeune sourd-muet la vue d’un objet, se traduit en un caractère simple et
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- facilement saisi qui représente le son combiné avec l’articulation, c’est-à-dire le mot ou l’élément du mot. La main retrace ces caractères, avec autant de rapidité que peut le faire la parole pour les sons auxquels ils correspondent, et, comme ces signes se fondent sur la nature même des choses, ils sont promptement appris par l’entendant, d’où il résulte que la communication s’établit facilement entre celui-ci et le sourd-muet. On voit le parti qu’il y a à tirer de cette combinaison ingénieuse. Le Jury, distinguant les tableaux par lesquels M. Grosselin a développé tous les éléments de son système, a été frappé des résultats qui peuvent en être obtenus, comme moyen d’instruction mutuelle entre le sourd-muet et le parlant.
- L’enseignement professionnel est d’ordinaire compris dans le cadre des établissements consacrés aux sourds-muets. En effet, le plus grand nombre de ces enfants appartiennent aux classes pauvres et sont destinés à recourir au travail des mains pour se procurer des moyens d’existence. On donne donc un métier à l’élève en même temps qu’on développe son intelligence. Le choix de ces travaux manuels présente plus de difficultés qu’on ne le croirait au premier abord et l’application du travail à l’état de surdi-mutité appelle, aussi bien que cette application à l’état de cécité, une étude attentive. On peut se méprendre dans cet apprentissage ; la preuve en est qu’il arrive assez fréquemment que le sourd-muet, une fois hors de l’école, ne s’adonne pas à l’industrie qu’on lui a communiquée et en adopte une autre. Quoi qu’il en soit, le Jury a dû distinguer, dans les travaux d’élèves présentés par les institutions de Paris (arts graphiques) et de Bordeaux (broderies d’ornements d’église) un mérite particulier d’exécution. A l’étranger, indépendamment des établissements que nous avons cités en parlant des aveugles, et où sont réunis les deux classes de jeunes infirmes, ont été spécialement signalées sous ce rapport, celles de Milan et de Sienne dans le royaume d’Italie où l’art d’instruire les sourds-muets
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- est cultivé avec succès et compte des maîtres éminents dont les travaux ont été distingués à Londres en 1862.
- CHAPITRE III.
- IDIOTS.
- Ce système d’instruction qui est parfois d’un si grand intérêt pour les familles, a une origine toute récente. Jusqu’à ces derniers temps, on n’avait pas cru que l’enfant, l’adolescent, affecté, à un degré plus ou moins avancé, d’idiotisme, pût être susceptible d’éducation On le laissait végéter dans un état de paresse et d’inactivité physique et morale, promoteur lui-même de désordres qui aggravaient encore les misères de cette situation. Le mal, comme il arrive si souvent parmi les hommes, engendrait le mal. On ne voyait là en définitive qu’un malade plus inguérissable encore que celui qui est atteint d’aliénation mentale. Il n’était pas possible néanmoins que la réforme complète du mode curatif employé à l’égard de l’aliéné, réforme qui figure au nombre des plus heureux progrès de notre époque, ne réagît pas sur la manière d’envisager l’idiot dont l’infirmité a, après tout, une origine commune, et qu’il n’en sortît pas aussi quelque amélioration à cet égard. Des médecins aliénistes en renom, MM, Ferrus, Falret et Voisin, entrevirent que, si le traitement appliqué à l’aliénation mentale doit être une combinaison de moyens moraux et physiques, c’est surtout par les premiers qu’il faut agir sur l’idiot. Quelques essais furent faits dans un grand établissement hospitalier (Bicêtre), et simultanément fut publié par le Dr Séguin l’ouvrage intitulé : Traitement moral des idiots. Ce travail qui doit être considéré comme la première tentative réelle et véritablement méthodique pour rendre ces jeunes infortunés aux habitudes morales, aux aptitudes intellectuelles dont il faut susciter en eux le réveil, ce travail est resté classique,
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- et ceux qui ont écrit subséquemment sur le même sujet, en France et à l’étranger, lui ont fait en général de larges emprunts.
- D’après les principes de Séguin, une classe de jeunes idiots ou d’enfants arriérés, c’est le nom qu’on donne à ceux chez lesquels l’organe cérébral est moins affecté, fut définitivement ouverte à Bicêtre et confiée en 1844, peu après sa création, à ,un jeune surveillant de ce service,M. Vallée. Lemaître chargé de la diriger avait été, dans l’exercice de ses précédentes fonctions, saisi d’un profond sentiment de commisération en faveur de ces pauvres créatures, et avait pressenti qu’il était possible de porter remède à l’état dans lequel on les avait laissées jusque-là. 11 se mit à l’œuvre et son succès fut prompt et remarquable. A des degrés différents sans doute, le système d’enseignement agit sur ces enfants, mais il agit sur tous ceux qui avaient été admis dans la classe. L’amélioration dans leur tenue, dans leurs mouvements, dans toutes leurs dispositions de corps et d’esprit fut très-marquée. Des rapports adressés à l’administration des hospices constatèrent ces importants résultats. La méthode de M. Vallée, car on peut légitimement la lui attribuer, puisque c’est bien cet honorable instituteur qui lui a donné sa valeur pratique, appela l’attention du monde savant. On vint du dehors pour la voir expérimenter sur les sujets mêmes, et puiser les principes d’un art auquel il appartient, pour ainsi dire, d’accomplir des miracles.
- Il existe aujourd’hui, en diverses contrées, des établissements considérables où sont admis les enfants, adolescents ou presque adultes, atteints d’idiotisme à un degré plus ou moins avancé, mais reconnus encore aptes à recevoir l’éducation. Le Jury a accordé une mention à celui qui est voisin de Londres (Eastwood Surrey) pour des travaux de la section des jeunes filles. Quant à M. Vallée, auteur de cette heureuse innovation, dont la France peut à bon droit s’honorer, il a vu ses longs et laborieux efforts récompensés d’une manière très-honorable.
- Nous n’avons pas à nous étendre sur les procédés spéciaux de cet enseignement, qu’applique avec un grand succès M. Val-
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- lée, dans une école privée consacrée à l’éducation des enfants arriérés, qu’il dirige auprès de Bicêtre. Quelques notes succinctes suffiront pour en faire saisir les principes. Elle suppose avant tout chez le maître une volonté ferme, toujours égale et qui se substitue avec décision au caprice d’impulsions désordonnées. Sa patience doit être inaltérable, car il s’agit de reproduire parfois indéfiniment les mêmes exercices et jusqu’aux mouvements les plus élémentaires de l’organisme. Voici, en effet, un sujet qui a des membres dont il ne sait pas se servir ; il a des jambes et ne marche pas ; il a des bras et laisse tomber les objets ; il a les éléments de l’instrument vocal et ne profère que des sons inintelligibles ; il a des yeux et ne distingue pas les couleurs ; c’est en quelque sorte une éducation à faire pour chaque sens et pour chaque organe. Mais quelques lueurs de raison apparaissent pourtant çà et là, et, par une double action morale et matérielle, peu à peu elle gagne en force. Ce premier progrès fait pressentir la réussite ultérieure du système d’instruction et la transformation prochaine de l’individu.
- Quand les leçons peuvent être prises en commun, d’après un système de classement qui a pour base moins l’âge qu’un égal degré d’affaissement intellectuel, l’émulation se manifeste et devient un stimulant qu’on met en œuvre avec avantage. L’enseignement ressemblera parfois à celui d’un asile où sont admis les petits enfants, au sortir de la crèche. On parlera d’abord aux yeux; on fera compter avant de faire lire. Avec la leçon qui s’adresse à l’intelligence se combineront les simples travaux du ménage, les occupations manuelles, les exercices gymnastiques surtout, qui jouent un grand rôle dans cette éducation. Ils ont, en effet, sur l’organisation entière du jeune idiot une influence qui produit les résultats les plus imprévus. C’est là un concours puissant pour amener l’usage régulier des membres et ranimer la vigueur musculaire. La gymnastique se rattache ainsi au sujet que nous traitons et nous devons citer à ce sujet un professeur de gym-
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- nastique, M. Laisné, qui a rendu d’importants services en créant, en quelque façon, l’application spéciale de ses appareils aux jeunes idiots, aussi bien qu’à certains états maladifs contre lesquels la médecine reste impuissante dans bien des cas. De cruelles affections, l’épilepsie par exemple, sont, sinon toujours guéries, du moins considérablement atténuées dans leurs effets par l’emploi de la gymnastique. Des rapports officiels de l’administration des hospices constatent les importants résultats obtenus par M. Laisné dans certains établissements hospitaliers de Paris, et signalés à l’attention publique par le Jury, comme ils l’avaient été déjà par le Jury international de Londres en 1862.
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- SECTION VII
- RÉSULTATS DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE
- Par M, Philibert POMPÉE.
- On a pu se convaincre, par l’examen de l’exposition française de la classe 89, que, grâce à l’infatigable action de l’autorité et de l’initiative individuelle, rien n’est négligé pour rendre l’instruction primaire facile et attrayante. On a pu voir également, par la lecture de la remarquable enquête entreprise par les ordres de M. Duruy, ministre de l’instruction publique, par ses rapports à l’Empereur et les statistiques qui l’accompagnent, que tout a été prévu et combiné pour mettre à la portée de chacun les établissements scolaires de diverses natures et de divers degrés, où les forces physiques se développent, où les habitudes morales se contractent, où l’intelligence reçoit une première culture. Cependant, malgré tous ces efforts, malgré les sacrifices nombreux et incessants qui sont faits de toutes parts pour répandre partout les bienfaits de l’éducation populaire, il existe malheureusement encore une trop grande quantité d’enfants qui ne fréquentent pas l’école et qui atteignent l’âge de 42 à 13 ans dans un état d’ignorance absolue.
- La dernière statistique établit, en effet, que, sur une population totale de 38,067,094 habitants, on compte, en France, 3,974,062 enfants de 7 à 43 ans qui se classent ainsi :
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- 2,019,924 garçons et 1,954,138 filles.
- Or, en 1866, il n’y a
- eu dans les écoles que 1,732,412 — 1,578,290 —
- soit, hors des écoles : 287,512 — 375,848 —
- Il y a donc eu 663,360 enfants qui n’ont pas fréquenté l’école pendant la dernière année scolaire.
- Quelque élevé que soit ce nombre, il l’est un peu moins que par le passé, car, en comparant entre eux les chiffres ci-dessous
- 1863........................ 874,887 élèves.
- 1865 ...................... 693,220 —
- 1866 ...................... 663,360 —
- représentant les élèves qui n’ont pas fréquenté l’école, on trouve entre 1863 et 1866 une différence en moins de 211,257 élèves, ce qui constitue un progrès très-sensible.
- Il convient cependant de tenir compte des garçons de sept à treize ans qui ont fréquenté les lycées, les collèges communaux et les autres établissements secondaires professionnels ou spéciaux, soit publics, soit libres, pendant la même année 1866. Or, si on évalue à 160,000 le nombre de ces élèves et qu’on le défalque du chiffre de 287,512 garçons qui n’ont pas fréquenté l’école, on ne trouve plus que 127,512 élèves qui ont été absents. Si nous les joignons aux 375,848 jeunes filles dont rien ne peut diminuer le nombre, par suite de l’existence insignifiante de renseignement secondaire qui leur est destiné, on pourra évaluer le nombre des élèves des deux sexes qui n’ont pas fréquenté l’école, en 1866, ou qui ont étudié dans la famille, à 503,360 (ou près du 8e.)
- Les causes auxquelles il faut attribuer le défaut de fréquentation des écoles sont nombreuses et de natures bien diverses : il faut en citer une qu’il sera toujours impossible de faire disparaître entièrement, nous voulons parler des infirmités et de l’idiotisme qui, quoi qu’on fasse, retiendront toujours chez eux un certain nombre d’enfants. Parmi les autres, les unes
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- sont toutes locales, et, par cela même, plus faciles à détruire, parce qu’elles sont du domaine exclusif de l’administration ; la plus importante est le défaut d’écoles pour les garçons et surtout pour les filles, dont le plus grand nombre se refuse aujourd’hui à fréquenter les écoles mixtes ; — mais cette raison disparaît et disparaîtra chaque jour davantage. 11 n’existe plus aujourd’hui que 694 coinmuues qui ne soient pas pourvues d’écoles de garçons, et, sur 18,198 communes qui sont encore dépourvues d’écoles de filles, la loi du 10 avril 1867 aura pour effet d’en créer dans 5,735 qui comptent plus de 500 âmes.
- Un autre motif qui empêche la fréquentation de l’école c’est, pour quelques élèves, son éloignement de leur habitation, et les difficultés, quelquefois même les dangers des communications. La même loi vient d’y remédier en créant les écoles de hameaux, et, tous les jours, l’administration des ponts et chaussées améliore les routes. D’ailleurs, cette cause, qui est réelle pour de jeunes enfants, disparaît à mesure que l’élève grandit et prend plus de force.
- Il est d’autres causes auxquelles on peut encore facilement remédier, parce qu’elles ne proviennent que de l’ignorance, de l’apathie, de l’indifférence des populations qui, jusqu’à présent, n’ont pas paru attacher beaucoup de prix aux bienfaits de l’instruction élémentaire. Les familles ne sont pas encore bien convaincues qu’il soit très-utile à leurs enfants d’apprendre à lire et, lorsque des parents ignorants répondent : « mes enfants feront comme moi, » ils expriment une pensée très-générale. Cependant, à force d’entendre répéter sans cesse que l’instruction est utile, à force de voir autour d’eux l’exemple de jeunes gens qui ont amélioré leur position par l’instruction qu’ils ont reçue, ils arrivent peu à peu à comprendre que lire, écrire et compter sont les moyens de s’élever dans la société et d’y acquérir un peu de bien-être. Ils se décident à faire participer leurs enfants à ces avantages, et ils finissent par les envoyer à l’école.
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- Malheureusement les partisans de l’instruction des masses n’ont pas seulement à combattre des idées routinières que le raisonnement finit par détruire ; il est d’autres obstacles contre lesquels tous les arguments viennent échouer ; à la campagne comme à la ville on rencontre des parents dans un tel état de gêne et même de misère, qu’on comprend la nécessité où ils sont d’associer leurs enfants à leurs travaux ou de leur faire garder au logis le jeune enfant qui empêcherait sa mère d’aller au travail.
- A la campagne, dès l’âge le plus tendre, l’enfant est occupé aux travaux les moins pénibles et à la garde des bestiaux dans les pâturages, pendant que les autres membres de la famille s’occupent à de plus rudes travaux ; plus tard, l’unique souci de la famille est de le mettre en domesticité ou de le louer à des voisins plus aisés, moyennant sa nourriture et son entretien; si les parents ont un peu d’aisance, la cupidité remplace la misère et, au lieu de prendre des étrangers qu’il faudrait payer ou lorsque les bras manquent, on escompte l’avenir de l’enfant en le mettant au travail au lieu de l’envoyer à l’école.
- Il en est de même à la ville : le père qui exerce un métier devient le maître de son fils, et celui-ci, dès son bas âge, apprend, sous sa direction, à travailler pour vivre, à moins que la vie de l’enfant ne soit d’avance à moitié gagnée, et si, dans le voisinage, se trouvent des mines ou une de ces usines dans lesquelles travaillent des « ouvriers de huit ans (1), » on spécule sur ses forces naissantes et le salaire qu’il touche fait taire tous les scrupules, si toutefois la famille est susceptible d’en avoir.
- Il n’y a pour ces travaux industriels et agricoles aucune différence de sexe; on emploie indifféremment les jeunes filles et les petits garçons. Il est même des professions où l’on préfère les premières ; dans le Midi même (Pyrénées-Orientales), c’est une vieille coutume que d’habituer les jeunes filles, dès
- (i) Voyez l’ouvrage récemment publié sous ce titre par M. J. Simon.
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- leur plus tendre enfance, aux travaux les plus pénibles qui, dans le Nord, sont le partage exclusif des hommes.
- Parmi les moyens proposés par un grand nombre de conseils généraux pour faire cesser promptement cet état de choses vraiment déplorable, se trouve, en première* ligne, la nécessité de rendre l’instruction obligatoire. Ce principe fécond, né en Allemagne depuis plus de deux siècles, et appliqué avec succès et sans le moindre inconvénient par les nombreuses contrées qui, en raison de son adoption, tiennent aujourd’hui le premier rang dans l’instruction primaire, a été l’objet de documents très-importants, de travaux fort remarquables qui ont été exposés dans la bibliothèque pédagogique de la classe 90 et qui sont dus à MM. Ch. Robert, E. Rendu, Jules Simon, dont la compétence sur les questions d’enseignement n’a pas besoin d’être rappelée.
- Le Rapport adressé à l’Empereur par M. le Ministre de l’instruction publique sur cette question et sur celle de la gratuité, qui en est la conséquence presque nécessaire, donne des détails si complets sur l’historique de la législation étrangère et sur l’état de l’opinion en France, il répond si victorieusement aux objections que nous devons nous borner à renvoyer à ce précieux document les personnes qui voudraient s’éclairer sur cette question si controversée et dont l’adoption pourra seule porter un remède prompt et efficace à l’indifférence, à l’inertie, à la cupidité des familles, à l’ignorance encore si grande des enfants et à leur exploitation si indigne.
- En attendant ces résultats, que nous appelons de tous nos vœux, nous devons rappeler ici les moyens employés par l’administration supérieure pour activer autant que possible le mouvement trop lent qui se produit en France. Ne pouvant agir légalement ni sur les familles ni sur les enfants, tous les efforts ont dû se concentrer sur les instituteurs.
- En remplaçant ceux qui étaient vieux, usés et routiniers par des maîtres jeunes, capables et zélés; en leur recommandant l’emploi de moyens pédagogiques et disciplinaires propres à
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- faire aimer l’école et à obtenir des progrès certains; en leur prescrivant d’approprier leur enseignement aux besoins pratiques des populations et de le rendre plus intéressant et plus fructueux ; en entretenant leur zèle par des conférences où ils vont s’éclairer sur les meilleurs moyens à employer pour atteindre leur but; en les stimulant par une surveillance active, incessante, dont le résultat consiste, pour les instituteurs les plus méritants, en prix, en gratifications, en émoluments, en récompenses honorifiques, on a déjà obtenu un progrès sensible.
- Le corps des instituteurs s’est montré à la hauteur de la sainte mission qui lui a été confiée; ses conseils, ses exhortations, ses sollicitudes ont déjà attiré beaucoup d’élèves ; le nombre des récalcitrants diminue et l’influence personnelle de ces modestes fonctionnaires est si réelle que là où,faute de zèle, de dévouement et d’aptitude du maître, l’école était peu fréquentée, un changement d’instituteur triomphe de l’indifférence des familles et renouvelle ce miracle : faire fteuiir le désert.
- Lorsque cette sainte croisade contre l’ignorance sera secondée partout, au lieu d’être entravée par des mauvais vouloirs de diverses natures, comme cela a lieu dans un trop grand nombre de localités; lorsque l’instruction primaire ne sera pas détournée de son but philanthropique et transportée sur le terrain brûlant des luttes politiques et religieuses; lorsque le temps, par la marche ascendante des idées, les progrès de la civilisation, aura fait comprendre à tous, sans distinction de parti, que l’intérêt général doit être substitué à l’intérêt personnel étroit et égoïste ; qu’en peuplant l’école, on dépeuple l’hôpital et la prison; qu’en ne privant personne d’instruction, on supprime la misère et le vice , la génération qui nous suit, déjà mieux élevée et plus éclairée sur ses véritables intérêts, demandera l’obligation pour tout père de famille de ne pas plus priver ses enfants d’instruction, qu’il ne peut les priver de nourriture ou refuser de donner satisfaction à leurs besoins matériels. .V:
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- Nous en avons pour garants ce qui se passe dans les départements où l’instruction est florissante : ce sont précisément les conseils généraux des Vosges, du Doubs, de la Meurtbe, de la Moselle et du Haut-Rhin qui, interprètes des populations qu’ils représentent, demandent l’adoplion des mesures propres à assurer la fréquentation des écoles ; et, si l’on recherche quel intérêt personnel peut avoir, par exemple, le département des Vosges, qui occupe le premier rang dans l’instruction et dont, pour cette cause, les instituteurs ont mérité collectivement la médaille d’argent que leur a décernée le Jury international, la statistique nous répond : sur une population considérable, dans un pays de montagnes, 164 enfants seulement, pour tout le département, restent privés d’instruction. Ce chiffre se décompose ainsi :
- 23 pour distance de l’habitation à l’école.
- 25 pour difficultés de communication.
- 21 pour infirmités.
- 37 pour idiotisme.
- 24 pour insuffisance de ressources.
- 29 par indifférence des parents.
- 5 par suite de travail anticipé.
- Il en est de même pour le Haut-Rhin, que nous avons cité le dernier : 368 enfants sur 543 communes restent encore privés d’instruction, ce qui ne fait pas un élève par commune.
- En supposant qu’un pareil résultat pût être obtenu promptement partout et que les populations de toute la France, aussi éclairées que celles des départements de l’est, parvinssent à introduire dans les mœurs l’obligation qui n’est pas inscrite dans la loi, le problème de l’instruction universelle ne serait pas encore résolu.
- Quand bien même il serait acquis que tous les enfants de sept à treize ans ont fréquenté l’école, il resterait encore à savoir si ceux qui y viennent y ont suffisamment travaillé et s’ils l’ont fréquentée avec assiduité.
- Pour répondre à ces questions, consultons encore lastatis-
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- tique : Le tableau ci-joint, qui compare la fréquentation; des écoles pendant les années 1863-65 et 66, permet de constater un progrès sensible en faveur de l’assiduité des enfants.
- 1863 1865 1866
- 33.30 31.50 30.67 n’y restent que de 1 à 6 mois.
- 19.50 18.70 19.32 y restent de 6 à 9 mois.
- 4.7.20 49.80 50.01 fréquentent l’école toute l’année.
- 100.00 100.00 100.00
- A l’égard de l’assiduité, il semblerait, d’après le chiffre de 50 pour 100, que nous n’avons encore obtenu qu’un demi-succès, puisqu’il est désirable que l’enfant ne soit détourné pour aucun motif de la fréquentation régulière de l’école. Cette appréciation ne serait pas juste, car les 20 pour 100 qui fréquentent l’école de six à neuf mois, peuvent encore, dans ce séjour limité, profiter des bienfaits de l’éducation.
- Ce qui importe, en effet, c’est beaucoup moins le temps qu’un enfant passe en classe que le degré d’éducation et d’instruction qu’il doit y acquérir; la loi de l’instruction obligatoire n’en demanderait pas davantage: ce qu’elle exigerait, ce serait que l’enfant fit preuve qu’il sait lire, écrire et calculer. Les questions de temps et de lieu lui importeraient peu; si l’enfant est instruit dans son domicile, elle ne s’inquiétera pas de savoir s’il mène de front l’instruction et le travail manuel; elle se bornera à s’assurer si sa culture intellectuelle n’est pas négligée.
- L’idéal est que les petits enfants fréquentent l’école pendant toute l’année ; les en détourner, les en priver est un crime de lèse - humanité physique, intellectuelle et morale; mais il n’est pas mauvais que, dans une certaine limite, l’enfant qui doit vivre au milieu des champs y cultive la terre, y soigne le bétail, s’accoutume de bonne heure aux travaux qui doivent être ceux de toute sa vie. Là où le cultivateur emmène ses enfants travailler avec lui et les accoutume ainsi peu à peu au rude labeur qui les attend plus tard, il fait une chose bonne et à encourager. Cette tolérance, qui n'est pas nuisible à l’en-
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- fant, rallie, d’ailleurs, à la cause de l’instruction populaire un grand nombre de propriétaires considérés et influents, qui n’estiment l’enseignement qu’autant qu’il est approprié aux besoins de la vie rustique, qu’il n’en altère pas les habitudes et qu’il ne favorise pas l’émigration vers les villes.
- Or, on peut arriver à ce double résultat d’instruction et de travail manuel par une fréquentation régulière de l’école pendant huit ou neuf mois; c’est dans ces conditions que, dans le département des Vosges, que nous avons déjà cité, on arrive à peu près à ces résultats. Il ne faut donc pas s’effrayer des 19.32 pour 100 qui n’ont fréquenté l’école que de six à neuf mois.
- Mais, s’il n’est pas nécessaire de prendre des mesures pour supprimer radicalement un état de choses qui tient de si près aux conditions mêmes de la vie pour les populations des campagnes, il est indispensable que chacun concentre tous ses efforts pour réduire les 30.67 pour 100 qui ne fréquentent l’école que de 1 à 6 mois dans l’année. 11 n’y a, pour tolérer cet état, aucune excuse légitime : l'indifférence de la famille est vaincue, puisque l’enfant est admis à l’école; l’état de misère et de gêne ne peut pas être invoqué, puisque les secours de la bienfaisance publique et la gratuité mise à la portée de tous par le système d’abonnement, répondent à tous les besoins ; l’école est d’ailleurs maintenant ouverte toute l’année, ce qui n’avait pas lieu autrefois.
- Ici, l’autorité n’a plus rien à faire ; elle a pris toutes les mesures pour faciliter l’accès et le séjour des écoles. Il faut donc maintenant s’efforcer de retenir l’élève, soit en combinant l’ouverture des classes avec les nécessités du travail extérieur, soit en fixant l’époque des vacances au moment le plus convenable aux besoins locaux, soit surtout en encourageant l’instituteur qui attire et retient les enfants dans son école — en s’en faisant aimer, — en donnant à son enseignement un caractère de plus en plus attrayant et pratique , — en tournant les esprits vers l’étude de l’agriculture ; — en leur inspirant enfin, par ses conseils et par ses leçons, l’amour des champs et du foyer domestique.
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- Son action auprès des familles ne doit pas non plus être négligée : sans se rendre importun, il peut et doit les visiter, leur faire sentir les bienfaits de l’éducation par des réflexions, des récits, des exemples ; les inspecteurs primaires qui, chaque année, visitent toutes les communes, pourraient, en soutenant la même thèse, lui donner encore plus de poids.
- Une longue expérience a prouvé qu’un instituteur capable et dévoué ne manque pas, au bout de peu de temps, de grouper autour de lui tous les enfants qui peuvent fréquenter l’école, sans exception.— On ne saurait trop le répéter: l’instituteur est le nœud de toutes les questions. Avec des maîtres instruits et zélés, tout progrès est possible et facile. Combien de fois n’a-t-on pas vu une école devenir trop petite par cela seul qu’elle a un bon instituteur!
- On fonde de si grandes espérances sur le dévouement de l’instituteur à cette œuvre de propagande que, au nombre de remèdes indiqués pour assurer la fréquentation habituelle des écoles, on a proposé d’y intéresser ce fonctionnaire par un moyen qui ne coûterait rien, ni à l’État, ni aux communes, et qui profiterait à tout le monde. — « Les instituteurs non subventionnés, dit-on, sont intéressés à peupler leurs écoles ; leur bénéfice, pour la rétribution scolaire, est proportionnel à cette population; ceux-là n’ont donc pas besoin d’être excités; mais il en est autrement des instituteurs subventionnés : assurés d’un revenu de 700 francs au minimum, quelque chose qu’ils fassent ou ne fassent pas, il leur importe peu que les écoles reçoivent 40 élèves ou qu’elles n’en renferment que 45, le produit pour eux en sera toujours le même ; bien loin donc de chercher à peupler les écoles, ils ne feront rien pour cela, et la nonchalance d’un certain nombre les portera même à préférer une école à peu près déserte. Il en serait autrement si on les intéressait par une prime ou un éventuel, comme on dit ailleurs, sur l’augmentation de produit que donnerait une école florissante par leurs soins et leurs efforts. L’État y gagnerait en même temps que l’instituteur, puisque l’accroissement de
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- la rétribution scolaire déchargerait d’autant la subvention. » C’est ainsi qu’on procède envers les professeurs des classes d’adultes de la ville de Paris, où les élèves affluent en nombre si considérable.
- Il est un genre d’obligation morale qui, à défaut de sanction légale, peut être également employé pour attirer à l’école et y conserver le plus longtemps possible les jeunes enfants qui y sont admis ; nous voulons parler de l’acte religieux qui, dans tous les cultes, sépare, un peu plus tôt ou un peu plus tard, l’enfance de l’adolescence.
- Indépendamment du concours moral que l’autorité ecclésiastique peut donner à l’instituteur en faisant comprendre aux familles que l’éducation des enfants est un devoir religieux aussi bien que social, et qu’il faut d’accomplir au prix de certains sacrifices, les mœurs ont mis dans les mains du clergé une sanction qui, s’il le voulait bien, pourrait remplacer l’obligation légale. C’est ce qui arriverait inévitablement si l’usage adopté par un grand nombre de curés se généralisait partout. Dans la Lozère, entre autres, où la population est si misérable et où les écoles sont si nombreuses, il y a peu d’enfants qui ne les aient fréquentées, parce qu’ils ne peuvent être admis à la première communion s’ils ne savent ni lire, ni réciter le catéchisme. Ce moyen ne tendrait pas seulement à peupler l’écale, il tendrait encore à y retenir les enfants, si on exigeait un âge plus avancé pour l’accomplissement de cet acte religieux, et si, au lieu d’en fixer l’époque vers le milieu de l’année scolaire, comme cela a lieu généralement, on la reculait jusqu’au moment où les classes se terminent. Dans toutes les communes du Nord où MM. les curés ont bien voulu prêter ainsi leur concours à l’éducation de leurs paroissiens le résultat désiré a été immédiat.
- M. le ministre vient de prendre récemment une série de mesures dont l’importance est extrême pour empêcher la désertion et retenir les élèves à l’école jusqu’à la fin de leurs études primaires. Indépendamment des prix de fin d’année
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- qui doivent être la récompense de l’assiduité et de compositions faites à des époques régulières, de manière à exciter l’exactitude et l’émulation des élèves, indépendamment des concours cantonaux, qui entretiennent et stimulent le zèle des instituteurs, et qui leur donnent le moyen de se distinguer, il a créé des certificats d’études ( espèce de baccalauréat primaire), qui s’obtiennent après examen, et qui, délivrés par les autorités préposées à la surveillance des écoles, donnent à celles-ci une nouvelle occasion d’exercer sur les maîtres et les élèves une influence salutaire au pays et à l’enseignement.
- Cette première communion scolaire, qui introduit l’enfant dans la vie civile, pourra donner plus tard à nos législateurs le moyen d’adopter certaines dispositions analogues à celles qui existent depuis si longtemps dans l’instruction secondaire. N’y trouveraient-ils pas, dans la suite, la base du droit électoral, et les intérêts de la France seront-ils compromis parce qu’on éloignera du scrutin tous ceux qui ne pourront pas prouver qu’ils possèdent le degré d’instruction indispensable pour que tout citoyen prenne utilement part à la désignation des personnes qui doivent être appelées à la direction municipale et politique du pays ?
- Nous ne nous sommes préoccupé, jusqu’à présent, que des enfants qui ne fréquentent pas l’école ou qui n’y séjournent qu’un temps insuffisant pour en retirer toute l’utilité désirable, et nous avons à cet égard indiqué les moyens pris ou à prendre qui paraissent les plus propres à amener et à retenir les enfants à l’école.
- Mais cet ensemble de mesures parfaitement combinées pour atteindre le but n’aura d’effet sensible que sur l’avenir. En attendant , cherchons quel est, dans le présent, le degré d’instruction des élèves qui sortent aujourd’hui de nos écoles primaires pour n’y plus revenir. Voici ce que nous apprennent à ce sujet les documents statistiques les plus récents :
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- GROUPE X. — CLASSE 89. — SECTION VII.
- DEGRÉ D’ENSEIGNEMENT. 1863 1865 1866
- Élèves ne sachant ni lire ni écrire 91,170 94,394 80,995
- — sachant seulement lire 170,838 124,008 114,071
- — sachant lire, écrire et compter 286,202 307,329 275,498
- — sachant tout ou partie des matières fa-
- cultatives 109,191 124,784 124,206
- Élèves ayant quitté l’école 657,401 650,715 594,770
- Si nous comparons l’ensemble des chiffres de ce tableau, nous pouvons encore constater le progrès qui s’est produit d’année en année dans l’augmentation du degré général d’enseignement des élèves. Si nous groupons les élèves de ce tableau en deux catégories bien distinctes : dans la première, les enfants qui sont sortis de l’école avec si peu d’instruction qu’au bout de quelques années ils auront tout ou presque tout oublié; dans la seconde, les élèves qui ont réellement profité de l’enseignement qu’ils ont reçu à l’école, nous obtiendrons pour résultat, savoir :
- 1863 1865 1866
- lre catégorie.. . .. . 40.00 34.00 32.80
- 2e —_ . 60.00 66.00 67.20
- Total,.... .. 10.000 10.000 10.000
- Ce qui nous donne, en trois ans, une diminution de 7.20 pour 100 dans la catégorie des illettrés au bénéfice des élèves qui ont plus ou moins complété leurs études.
- Quoi qu’il en soit, voilà un chiffre de 32.80 pour 100, c’est* à-dire un tiers de la population scolaire qui, sans compter la proportion de ceux qui n’ont pas fréquenté l’école, est dans une ignorance plus ou moins absolue et qui va entrer au travail sans avoir reçu aucun développement moral et intellectuel.
- Comment peut-on remédier à ce danger qui menace tout à
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- RÉSULTATS DE L'iNSTRUGTION PRIMAIRE. 167
- la fois la prospérité nationale et les intérêts les plus chers de la société et des individus ?
- Ce sont les écoles du soir ou du dimanche qui peuvent seules porter remède à l’ignorance des apprentis et des ouvriers adultes. Nous allons donc rechercher ce qui a été fait anciennement et ce qui se fait de nos jours pour combler, autant que cela est possible, les lacunes du passé.
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- SECTION VIII
- ÉCOLES D’ADULTES
- Par M. Ph. POMPÉE.
- CHAPITRE I.
- ANCIENNES ÉCOLES DOMINICALES.
- L’Italie, à qui nous devons le premier exemple des salles d’asile, se présente encore à nous la première dans nos recherches sur les origines des classes d’adultes. Ce fut saint Charles Borromée qui imagina les écoles dominicales, pour l’édification et l’instruction du petit peuple, obligé de travailler six jours par semaine pour se nourrir. Il les institua dans l’année 1564, et les avantages en furent si vivement sentis que de la cathédrale de Milan, dont ce prélat était l’archevêque, cette institution passa bientôt dans les divers évêchés italiens. Ces écoles du dimanche existent encore de nos jours à Naples, à Rome, à Milan, à Florence. Malheureusement, cet exemple n’a pas été suivi partout à cette époque ; nous n’en trouvons pas de traces en France.
- Tant que notre clergé catholique fut en possession du monopole de l’instruction élémentaire des masses, toutes ses préoccupations se sont concentrées sur la nécessité de donner aux adolescents et aux adultes, aux apprentis et aux ouvriers des deux sexes un enseignement religieux qui n’avait d’autre
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- ÉCOLES D’ADULTES.
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- but que de continuer celui des églises en dehors des offices prescrits à la population tout entière. L’établissement du catéchisme de persévérance et de certaines confréries remplissaient ce but depuis longtemps, lorsque vers le milieu du xvne siècle, on y ajouta les écoles dominicales, qui sont devenues les écoles du dimanche, et dont le caractère est resté presque exclusivement religieux.
- On en attribue le premier établissement au directeur général des écoles de Lyon, Ch. Demia, qui a eu la gloire de fonder, en 1666, la congrégation des frères Saint-Charles avant l’établissement des frères des écoles chrétiennes. On entendait alors par école dominicale « une assemblée de personnes pieuses, composée des garçons et des hommes seulement, ou des filles et des femmes seulement, qui s’unissaient et qui s’assemblaient les dimanches et les fêtes, les uns dans l’école des garçons, les autres dans l’école des filles. C’est à M. le curé à choisir et à agréer les personnes qui doivent présider dans ces assemblées, et qui doivent être les plus exemplaires, les plus retenues, les plus instruites, les plus spirituelles de la paroisse, et déjà avancées en âge.
- « Il serait difficile d’exprimer de quelle utilité, pour ne pas dire de quelle nécessité est cette sorte d’école pour une paroisse ; elle empêche beaucoup de désordres, elle y procure beaucoup de bien.
- « Les désordres qu’elle empêche sont les jeux excessifs, les danses, les débauches, la fréquentation des cabarets, les dissolutions soit publiques, soit particulières, qui sont d’autant plus criminelles que l’on devrait sanctifier ces jours par de saintes et pieuses actions. Les biens qu’elle procure sont qu’elle retire de ces désordres et qu’elle éloigne des jeux et des compagnies dangereuses (1). »
- Si nous cherchons comment le temps était employé dans ces écoles dominicales, nous verrons qu’on le partageait en
- (1) Essai d'une école chrétienne. Paris, 1724. — Il y a eu plusieurs éditions de cette manière d’instruire et d’élever chrétiennement les enfants dans les écoles.
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- plusieurs exercices propres à sanctifier, à instruire, à édifier ceux ou celles qui les composaient.— Prière du matin au commencement, lecture de la vie des saints ou de quelque autre livre de piété, en y entremêlant des réflexions; chant de quelque hymne ou d’un cantique spirituel. — Répétition du catéchisme, pendant laquelle « on fait de temps en temps quelque oraison jaculatoire, comme quand l’horloge sonne ou qu’on tourne le sablier. » — Proposition d’un saint ou d’une sainte à imiter et à invoquer. — Prière du soir et examen de conscience : tels sont les exercices spirituels dont chaque assistant devait rapporter dans sa famille ce qu’il avait retenu d’instructif et d’édifiant.
- On ne trouve rien dans ce programme qui soit relatif à la diffusion des connaissances qu’on doit aller chercher à l’école, qui n’était ici qu’un local servant de succursale à l’église. Il faut aller jusqu’en 1709 pour trouver un programme d’enseignement dans les écoles dominicales. A cette époque, M. de la Chétardie, curé de Saint-Sulpice, voulut ouvrir une école spécialement affectée aux garçons apprentis des différents arts et métiers. Il fit part de son projet à M. de la Salle, qui venait d’ouvrir des écoles gratuites pour les enfants pauvres de sa paroisse. Le pieux instituteur adopta cette idée avec joie, et, pour attirer les jeunes gens qu’on avait en vue, il résolut d’ajouter à l’enseignement de la lecture, de l’écriture, de l’orthographe et de l’arithmétique, un peu de géométrie, d’architecture et de dessin. Ses frères, qui dirigeaient l’école du jour, suffisaient à la première partie de la tâche ; mais il fallait trouver des maîtres capables d’enseigner des matières qui sortaient totalement alors du programme adopté. 11 demanda du temps à M. de la Chétardie ; il donna des maîtres à ceux de ses disciples qui montraient le plus de dispositions à devenir en peu de temps des maîtres eux-mêmes, et, quand ils eurent acquis la science nécessaire, on obtint l’agrément de l’archevêque et on ouvrit l’école projetée tous les dimanches et jours de fête à midi.
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- ÉCOLES D’ADULTES.
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- Il se présenta environ 200 jeunes gens, qu’on admettait jusqu’à l’âge de vingt ans ; on les distribua par classes, suivant leur capacité et renseignement qu’ils désiraient recevoir. Les leçons duraient trois heures et on les terminait par un catéchisme ou une exhortation qu’un des frères était chargé de faire. La nouvelle institution produisit un très-grand bien ; il se fit un changement étonnant dans les mœurs de tant de jeunes gens, que la seule envie de faire des progrès dans leurs professions avait d’abord encouragé à fréquenter les écoles assidûment. Malheureusement, ce qui devait faire le succès de l’école fut ce qui en entraîna la ruine.
- Les frères que M. de la Salle avait fait instruire, pour en faire des professeurs capables, se prévalurent bientôt de l’habileté qu’ils avaient acquise. Ils devinrent orgueilleux et indociles; ils firent des projets de fortune, et, ne doutant pas que, avec leurs nouveaux talents, ils ne trouvassent facilement dans le monde des moyens d’existence, ils abandonnèrent l’école et l’institut. C’est ainsi qu’ils prouvèrent leur reconnaissance pour les sacrifices que leur vénérable supérieur avait faits pour augmenter leur instruction. Par suite de cette désertion, celui-ci ne put donner de nouveaux maîtres à l’école du dimanche, à moins de faire former de nouveaux frères, qui auraient encore pu l’abandonner, quand, dans son état de pauvreté, il aurait encore fait de nouvelles dépenses. Il recula, et l’essai, bien remarquable à cette époque ancienne et sur lequel on pouvait fonder tant d’espérançes, fut abandonné peu à peu. L’école ne se soutint qu’avec beaucoup de peine pendant un petit nombre d’années.
- M. de la Chétardie fut désolé de sa chute, et le vénérable de la Salle, rendu injustement responsable de cet insuccès, se renferma uniquement depuis dans la direction des écoles primaires d’enfants, pour lesquelles la capacité de ses frères était suffisante.
- Nous ne connaissons pas en France d’autres tentatives faites pour attacher aux écoles dominicales un enseignement des
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- arts et du dessin, comme l’avait essayé M. de la Salle, ni même une instruction élémentaire, telle qu’on la distribuait avant la révolution; et, quoique l’institution n’ait pas continué alors, le Jury International du Groupe X, voulant honorer cette libérale initiative prise dans le passé, et récompenser les services rendus à diverses époques et encore à présent par YInstitut des frères des écoles chrétiennes, a décerné une médaille d’or à cette honorable congrégation. Il a décerné, en outre, une médaille d’argent à un des coopérateurs distingués de l’œuvre, au frère Yictoris, pour le zèle actif, intelligent et soutenu qu’il a déployé pour répandre dans les classes ouvrières un enseignement rationnel et sérieux du dessin professionnel.
- Non-seulement nous devons supposer que le clergé, seul maître de l’enseignement, n’avait rien à réformer dans ses écoles dominicales, mais nous pouvons affirmer que, chez les hommes les plus avancés, l’instruction populaire rencontrait des adversaires. Voltaire, Rousseau, la Chalotais paraissaient y voir des dangers; aussi, dans un ouvrage remarquable, écrit en 1783 par Philipon de la Madeleine, sous le titre de : Vues patriotiques sur l'éducation du peuple, tant des villes que de la campagne, l’auteur, qui consacre treize chapitres à examiner « quelle doit être l’éducation du peuple depuis la sortie des écoles jusqu’au mariage, » ne dit pas un mot de l’existence des écoles d’apprentis ou d’adultes, et, au milieu de tous les vœux qu’il forme et de tous les moyens qu’il propose, sur les jeux, les danses, les exercices du corps, les fêtes champêtres, les sociétés et les prix d’agriculture, nous ne trouvons que les aspirations suivantes sur les exercices de l’esprit dans les villes, les bourgs et les campagnes :
- « Mais serait-il bien coûteux de faire d’une des salles de nos hôtels de ville un lieu d’assemblée pour la jeunesse du peuple ? La charge de l’éclairer serait une clause du bail de l’entrepreneur des lanternes et n’en augmenterait pas le prix. La charge d’en chauffer le poêle économique deviendrait une
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- ÉCOLES D’ADULTES.
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- condition attachée aux permissions de faire flotter le bois ou de le vendre. Ainsi, les deux plus fortes dépenses de ces sortes d’établissements n’en seraient pas une pour la cité. Dans cette espèce de musée populaire, elle rassemblerait, sous la garde d’un officier municipal, le petit nombre des livres les plus nécessaires au peuple, tels que l’excellente description des arts et métiers, quelques collections de dessins, quelques traités de géométrie, d’arithmétique, de mécanique, le recueil des machines présentées à l’Académie des sciences, etc. Pendant tout l’hiver, cette salle serait ouverte aux enfants du peuple depuis l’entrée de la nuit jusqu’à huit heures. Ils y liraient, ils y écriraient, ils y dessineraient, et le bon ordre serait maintenu tant par le chef ou général de la jeunesse (1) que par l’officier municipal gardien et conservateur des livres.
- « Mais qui payera cet officier? Malheur à lui si le noble emploi de concourir à former des citoyens ne lui tenait pas lieu de salaire, il ne serait pas digne de s’asseoir parmi les magistrats dont le désintéressement est le premier devoir et l’honneur la plus belle récompense. »
- A côté de ces rêves de 1783, que les instituteurs de France devaient réaliser spontanément en 1866 avec zèle et désintéressement, Philipon de la Madeleine songeait aussi à l’enseignement technique des jeunes gens qui s’occupaient d’industrie et d’agriculture. « A la sortie des écoles, disait-il, les enfants du peuple s’attachent à une profession; il imporie qu’ils la possèdent bien. C’est même de ce côté que doivent se tourner leurs principales connaissances, puisque cette profession est le soutien de leur existence et l’instrument de leur fortune. Le maître chez lequel ils en feront l’apprentissage leur en développera sans doute les principes; les livres qu’ils iront compulser dans la salle des études leur en apprendront
- (1) Fonction honorifique et gratuite que l’auteur proposait d'établir pour veiller sur la conduite des jeunes gens de village, etc., etc.
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- encore mieux les secrets. A ce double moyen d’instruction il serait aisé d’en ajouter un troisième ; il faudrait assujettir les apprentis de chaque profession à s’assembler un jour de la semaine chez le syndic de leur jurande, à y recevoir des leçons, à y travailler sous ses yeux, à y subir une sorte d’examen, et, pour avoir un sûr garant de leur exactitude à s’y rendre, il serait arrêté que nul ne parviendrait à la maîtrise de son art sans avoir justifié par les certificats des syndics de chaque année qu’il a suivi régulièrement ces sortes de cours publics. On ferait de ces cours un des devoirs du syndicat ; ce ne serait jamais une charge pour la cité.
- « Pourquoi, continuait notre rêveur, n’étendrait-on pas aux campagnes le plan que j’ai indiqué pour les villes ? Les jeunes gens des villages s’assembleront durant trois, quatre ou cinq mois d’hiver, sous les yeux du curé, du vicaire, du juge ou du procureur d’office, et surtout du chef ou général de la jeunesse qui n’abandonnera jamais sa troupe. Là, ils trouveront les livres relatifs aux objets qu’il leur importe le plus de connaître, ce sera : la Maison rustique, le Gentilhomme cultivateur, le Dictionnaire économique, corrigé par une main habile, Y Avis au peuple sur la santé de ses bestiaux, de bons extraits des mémoires envoyés aux différentes sociétés d’agriculture, etc.»
- Et, pour montrer que ce qu’il proposait était praticable, Philipon de la Madeleine ajoutait : « L’Angleterre nous a donné l’exemple ; presque tous les villages y ont acheté de leurs deniers communs le Dictionnaire d'agriculture de Miller; une chaîne l’attache sur la table du lieu où la communauté s’assemble, et là, chacun a la liberté de le compulser à toutes les heures du jour. »
- Si, à propos des écoles du dimanche qui forment la première portion des attributions du Jury de la classe 90, nous nous sommes laissé entraîner à citer in extenso ces divers passages d’un ouvrage imprimé en 1783, et relatifs aux écoles d’apprentis et d’adultes, aux questions de local, de chauffage, d’éclairage, de désintéressement de l’instituteur, de l’enseignement
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- technique, industriel et agricole, de bibliothèques, de modèles de dessin, de musée populaire, c’est parce qu’il nous a paru que rien ne pouvait mieux nous indiquer quel était à cette époque l’état arriéré de ces diverses institutions qui nous préoccupent tant aujourd’hui.
- On voudra bien encore nous permettre de compléter ce que nous avons à dire des écoles dominicales, où, comme nous l’avons fait remarquer, dominait l’enseignement religieux ; on verra, par le vœu suivant, que l’auteur voulait voir quelquefois des conférences remplacer les prières et les sermons que les curés faisaient entendre du haut de leur chaire : « Il est pour les villages un moyen facile et trop négligé de faire circuler l’instruction. Dans tous il est des ministres chargés d’annoncer les vertus évangéliques : serait-ce les détourner de leurs fonctions que de les faire, tous les mois, remplacer un prône et un catéchisme par des instructions relatives, soit à l’agriculture, soit aux objets d’industrie et de commerce qui occupent leurs paroissiens. Aviliraient-ils leur ministère en apprenant à leur peuple les moyens de gagner ce pain quotidien qu’ils leur enseignent à demander au Père céleste ?
- « Lorsque j’entends mon curé expliquer dans la chaire de vérité l’édit de Henri II (1), il me paraît tout aussi respectable que lorsqu’il y expose les commandements du Roi des rois. S’il y développait avec sagacité les principes de l’économie rurale, s’il y lisait seulement à voix intelligible ces avis que le gouvernement fait répandre sur les moyens de rappeler les noyés à la vie, de prévenir les ravages des épidémies, de fertiliser les terres, d’aménager les bois, etc., il m’édifierait bien plus que lorsqu’il vient, en bégayant, réciter à des auditeurs qui dorment, un prône de Morel nu de Joly . Non que je prétende blâmer le catéchisme ni le prône; cette idée fut toujours loin de mon esprit. Je propose uniquement, pour parler le langage de l’Écriture, de ne pas séparer la graisse de la
- (i) A cette époque, les curés étaient obligés de publier plusieurs fois dans l’année Védît de- Henri II contre, les filles-, qui cèlent leur grossesse.
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- terre de la rosée du ciel, de faire marcher de front l’intérêt spirituel et l’intérêt temporel du peuple ; de faciliter, en un mot, à la religion l’accomplissement de son double objet : la félicité de l’autre vie et notre bonheur dans celle-ci. »
- CHAPITRE II.
- ÉCOLES MODERNES DU DIMANCHE.
- Pendant que Philipon de la Madeleine écrivait, en France, le livre dont nous venons d’extraire quelques passages, un ami des enfants, Robert Raikes, fondait en Angleterre, en 1781, les premières sundaÿs schools, sabba-tlïs schools parmi les protestants.
- Bien certainement il avait eu des devanciers; on dit même que, vers l’an 1680, un homme simple et pieux, nommé John Brown, habitant Priesthill, dans les montagnes d’Écosse, réunissait quelques enfants pour les instruire dans la connaissance de la Bible. Mais si Raikes a été devancé dans son pays, on ne peut nier que ce fut lui qui, le premier, les organisa et leur donna une impulsion salutaire, et qui les a répandues dans presque toutes les parties du monde. Or, celui-là est le fondateur qui a donné la vie à une chose qui languissait ou était ignorée avant lui.
- Dans l’origine, ces institutions étaient de simples écoles où les enfants apprenaient à lire, peùt-être un peu à écrire, et où l’enseignement religieux ne prédominait que parce que, ces écoles se tenant le dimanche, il était naturel qu’on s’y entretînt surtout de sujets en harmonie avec la destination du jour du repos. Ce ne fut que plus tard que l’élément scolaire disparut, et que, comme dans les écoles dominicales catholiques, l’enseignement devint purement religieux et que le programme devint le même, sauf la différence nécessitée par le culte auquel appartenait l’école.
- Quoi qu’il en soit, Robert Raikes, né en 1736, et devenu imprimeur à Glocester, s’était d’abord occupé, avec une active
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- ÉCOLES D’ADULTES.
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- charité, de l’amélioration du sort des détenus de la ville. Indépendamment des secours qu’il leur distribuait, il était surtout préoccupé de l’idée philantropique de les préparer, par une bonne instruction, aux devoirs de la vie sociale dans laquelle ils devaient rentrer plus tard. Leurs conversations lui révélèrent tous les maux que produisent l’ignorance et l’abandon des jeunes gens et lui firent désirer ardemment de voir les enfants du peuple recevoir une instruction propre à les préserver du désordre et du crime. Mais Comment la leur procurer ? ce désir ne se présentait à lui qu’entouré d’un cortège de maîtres à salarier, d’écoles à construire, qui en rendait l’exécution impossible.
- Une circonstance fortuite l’ayant un jour amené dans un des faubourgs de la ville, habité principalement par la plus misérable partie du peuple, il fut douloureusement frappé de voir un groupe d’enfants prenant leurs ébats dans la rue avec toute la méchanceté et la violence que l’on peut attendre des enfants de cet âge, qui n’ont reçu aucune culture. Ayant appris que, le dimanche, « les rues de ce quartier étaient remplies d’une multitude de ces vauriens qui, n’ayant pas de travaux comme dans la semaine, passaient leur temps en disputes, en débauches, à crier et à blasphémer d’une manière si horrible que l’on se croirait plutôt en enfer que sur la place d’une ville », cette indication lui suggéra la pensée d’essayer s’il n’y aurait pas quelque moyen d’empêcher cette déplorable profanation du dimanche. Il s’informa s’il n’y avait point dans le quartier quelques femmes bien disposées qui eussent déjà des petites écoles de lecture ; on lui en signala quatre auxquelles il paya un schilling par dimanche, pour recevoir ce jour-là autant d’enfants qu’il pourrait leur en envoyer. Le pasteur s’offrit à l’aider pour maintenir l’ordre parmi cette troupe de petits sauvages, et c’est ainsi que les écoles du dimanche commencèrent.
- Les résultats de cet essai furent tellement satisfaisants qu’il fut imité par quelques personnes qui fondèrent des écoles du dimanche dans quelques autres quartiers de la ville ; trois
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- T. XIII.
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- ans, après, le nombre des élèves s’élevait déjà à 300. Ils arrivaient le matin à dix heures ; ils y restaient jusqu’à midi ; ils y revenaient à une heure, suivaient leurs leçons, étaient conduits à l’église, enfin, on les occupait à étudier le catéchisme. A cinq heures et demie, ils étaient congédiés avec injonction de ne pas s’arrêter dans les rues et de: se retirer paisiblement chez eux.
- Ce moyen de moralisation si inconnu à cette époque produisit un changement merveilleux parmi toute cette lie de la population. Interrogé par Raikes sur la question de savoir s’il avait, observé quelque amélioration parmi les enfants qu’il employait, un propriétaire de manufacture lui répondait ; « le changement ne pourrait être plus grand, quand ils auraient été transformés de loups et de tigres en hommes. Toutes leurs manières différaient à peine de celles des brutes ; mais, depuis les écoles du dimanche, ils ont pris beaucoup de goût pour l’instruction et cherchent à gagner l’affection et l’approbation de leurs supérieurs ; ils sont devenus doux et obéissants, et, en un mot, je n’eusse jamais cru qu’une telle réforme fût possible avec les petits êtres indisciplinés que j’avais à mon service. »
- Le célèbre Lancaster, à l’honorable initiative duquel nous devons la renaissance de l’instruction populaire en Angleterre, en France et dans presque toutes les contrées du monde, où a pénétré sa méthode rationnelle, sociale et économique, nous apporte un témoignage qui prouve que Raikes avait visé juste lorsqu’il avait eu recours à l’éducation pour diminuer le nombre des prisonniers.
- « J’étais, dit Lancaster, naturellement désireux de recueillir le plus d’informations, possible de l’expérience d’un homme qui, depuis tant d’années, avait surveillé l’éducation de 3*000 pauvres enfants. Gomme Raikes avait aussi assidûment visité les prisons de la ville et du comté, je lui demandai slil n’y avait jamais retrouvé comme détenu quelqu’un de ses: anciens écoliers. Le vieillard qui, malgré son grand âge, avait conservé une excellente mémoire, me répondit:: Jamais! »
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- classesd’adultes.
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- Telle fut l’origine clés écoles du dimanche. Elles se propagèrent bientôt avec rapidité dans la contrée même, puis dans toute l’Angleterre, en Irlande et dans beaucoup d’autres pays où, par un effet de l’ignorance, de la pauvreté, ou bien simplement par le développement extrême de l’industrie et des manufactures, l’enfance était privée du bienfait des écoles journalières. Mais, à mesure que ce bienfait se répandait parmi les classes pauvres, les écoles du dimanche perdirent l’élément scolaire qui formait d’abord une partie si importante de leur enseignement et, tout en conservant leur nom d'écoles, tout en voyant se former des moniteurs et des monitrices qui composent encore aujourd’hui un personnel considérable, elles devinrent peu à peu un « culte » approprié à l’âge et au degré d’intelligence des auditeurs d’un enseignement purement religieux.
- Un des caractères les plus essentiels et les plus curieux de l’œuvre de Raikes, c’est l’intervention des’ membres laïques des deux sexes dans l’enseignement donné à ceux1 et à celles qui fréquentent les écoles du dimanche. Ce fut, au début, la cause d’une très-vive opposition de la part des pasteurs de certaines contrées.
- En Écosse, par exemple, quelques-uns allèrent même jusqu’à déclarer du haut de la chaire que l’instruction des enfants par des laïques était une violation du quatrième commandement; ils menacèrent même d’interdire la communion à quiconque oserait se joindre à cette œuvre; mais, aujourd’hui, les écoles du dimanche n’ont pas de soutien plus fervent que les pasteurs eux-mêmes.
- Il existait également en Écosse un autre préjugé dont le temps et l’expérience ont également fait justice. Nous voulons parler de l’instruction donnée par les femmes. En 1820, l’on ne comptait, en Écosse, sur 1,700 instructeurs, que 140 femmes, tant on se défiait de leur travail et de leur influence. Aujourd’hui, il n’en est plus ainsi et les femmes comptent pour moitié dans les rangs de cette noble phalange dévouéé'à l’instruction des enfants.
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- Rien ne vient plus aujourd’hui entraver la marche de ces utiles institutions dans les contrées protestantes. Nous en trouvons la preuve dans un meeting qui eut lieu à Londres, le 1er septembre 1862, à l’époque de l’Exposition Universelle, et auquel prirent part les délégués des écoles du dimanche du monde entier. Pour la première fois, l’Amérique, la France, l’Allemagne, la Suisse, l’Australie même, avaient envoyé à cette assemblée des représentants qui s’étaient joints aux membres délégués, venus de toutes les parties de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande.
- A cette occasion furent dressés des relevés statistiques, qui montrèrent que cette institution est partout en progrès, surtout en France. Il n’y a pas lieu de s’en étonner, car chacun se plaît à constater l’influence morale et religieuse qu’exercent les enseignements qu’on y donne. Nous allons grouper ici quelques documents qui permettront d’apprécier la situation actuelle de ces établissements, dans toutes les contrées où le protestantisme est toléré et suffisamment aggloméré pour donner naissance à des écoles du dimanche.
- Angleterre. — L’union des écoles de Londres, fondée en 1803, réunit près de 24,000 écoles du dimanche et enseigne 2,500,000 enfants. Les recensements officiels constatent les chiffres suivants, qui accusent un progrès remarquable.
- Années. Ecoles. Elèves.
- 1818 .......................................... 5,463 477,226
- 1823.......................................... 16,828 1,548,890
- 1851 ......................................... 23,498 2,407,409
- L’Écosse et l’Irlande ont aussi leurs sociétés ou unions des écoles du dimanche.
- Il serait difficile de dire quand les écoles du dimanche ont commencé en Écosse. Ce qu’on y trouve, dès les premiers temps, c’est une instruction sérieuse donnée au sein même de la famille. Autrefois, à Glasgow, quand un jeune homme
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- désirait se marier, il devait aller devant le pasteur pour subir une sorte d’examen destiné à vérifier s’il était capable d’instruire sa nouvelle famille. En 1756, une école du dimanche fut fondée par un pasteur, qui la dirigea pendant 50 ans ; elle existe encore aujourd’hui. Néanmoins, l’école du dimanche, sous sa forme actuelle, est bien le résultat des efforts de Raikes, en 1782. On compte aujourd’hui 40,000 instructeurs et 400,000 enfants, sans parler d’environ 80,000 jeunes gens qui suivent les classes bibliques sous la direction des pasteurs.
- La première école du dimanche fut établie en Irlande, en 1770. Elle réussit admirablement; d’autres y succédèrent et l’on en compta bientôt 204, renfermant 12,180 enfants. Plus tard, ces écoles se groupèrent et formèrent une société ou union pour l’Irlande. Dans l’année 1861, les chiffres s’établissaient ainsi pour ce pays : population : 5,764,543 ; écoles du dimanche : 2,705; instructeurs : 21,302; enfants : 233,390.
- Ainsi, l’Irlande compterait aujourd’hui 1 élève protestant de l’école du dimanche sur 27 personnes ; mais, si l’on ne comptait pas les catholiques, la proportion serait de 1 sur 4,66, tandis que, en Angleterre, elle n’était que de 1 sur 7,50. L’avantage, sur ce point, resterait donc à l’Irlande.
- La cause des écoles du dimanche souffre encore de la manière dont elles avaient été conçues parleurs premiers fondateurs. Elles étaient d’abord, comme nous l’avons dit, une école et devaient combler les lacunes déplorables que l’on trouvait partout dans l’éducation de la classe pauvre ; aussi la lecture, l’écriture même, y tenaient-elles une place considérable. C’est lentement et par degrés qu’on est arrivé à comprendre que l’instruction religieuse devait occuper la première place, que le vrai but de l’école du dimanche était la conversion de l’enfant.
- Grâce à son premier caractère, l’école du dimanche n’a été longtemps fréquentée que par les enfants de la classe pauvre. Les enfants de la classe aisée, recevant ailleurs l’instruction, n’avaient pas même l’idée de s’y rendre, et souvent les enfants
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- même des pasteurs ne les suivaient pas. Pour les y attirer, on a proposé de former des écoles du dimanche spéciales pour les enfants riches; cette proposition, favorablement accueillie par les délégués anglais, fut combattue avec vivacité par les délégués d’Amérique et de France.
- Ils ont insisté sur ce qu’aurait de contraire à l’esprit de l’évangile cette séparation des enfants, en riches et pauvres, dans ce culte qui devait au contraire leur apprendre à se rapprocher devant le même Dieu. Ils conclurent en demandant qu’on éclairât les familles et les églises sur le vrai but des écoles du dimanche, persuadés que les préjugés soulevés contre une fi école » tomberaient quand il s’agirait d’un « culte » à la portée de l’enfant.
- S’il est un pays où l’école du dimanche a dû prospérer, ce sept bien les États-Unis d’AiuÉRiQUE où, conformément à la loi, l’instruction du dogme et du culte est absolument exclue du dpmaine de l’école publique et où les ministres des différents cultes restent seuls exclusivement chargés de l’enseignement dogmatique de leurs coreligionnaires. Grâce à cette entière liberté laissée aux citoyens de faire instruire leurs enfants dans la communion à laquelle ils appartiennent, chacun tient à honneur d’offrir son concours personnel pour l’accomplissement de la grande tâche de l’amélioration morale des populations. Là, bien plus encore qu’en Angleterre, on remarque, dans l’accomplissement de cette œuvre, un zèle, un dévouement, une émulation incroyable; au lieu d’élever eux-mêmes leurs propres enfants dans l’intérieur de leurs familles, tous les pères, toutes les mères s’associent pour réunir leurs enfants et pour s’occuper mutuellement de leur éducation.
- « Quand on bâtit une église nouvelle, dit M. de Laveleye dans la Revue des Deux Mondes, on y ajoute généralement une vast,e .salle dp conférences où viennent s’asseoir en foule, sur des bancs circulaires, les enfants des fidèles appartenant souvent aux différentes nuances du protestantisme- Ici même les
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- pasteurs cèdent généralement la place aux laïques ; les femmes, les hommes les plus distingués se disputent l’honneur d’instruire les petits enfants. C’est une incroyable émulation de dévouement, si éloignée de nos habitudes qu’elle nous paraît à peine explicable ; les juges des hautes-cours, les chefs élus des cités et des états, les généraux même, ne dédaignent pas de remplir les humbles fonctions de maître d’école. Quand le général Harrison fut élu Président de la république, il donnait l’instruction religieuse dans un école du dimanche. Le christianisme, exposé par des personnes mêlées à la vie civile, perd tout caractère sectaire et sacerdotal pour devenir une éducation morale appuyée sur une foi vive mais large ; il s’insinue ainsi jusqu’au dernier fond de la société à laquelle il donne une assiette solide pour les grandes épreuves. Les écoles du dimanche sont l’une des assises solides des institutions républicaines des États-Unis. »
- En Amérique, les écoles du dimanche furent, dit-on, introduites par l’évêque Asbury, en 1786; elles se multiplièrent, mais, longtemps, les efforts des fondateurs restèrent isolés et ce ne fut qu’en mai 4824 que fut établie une union américaine des écoles dudimanche. Conformément aux habitudes de cette partie du monde, on adopta pour leur organisation la forme fédérative. Tous les moniteurs de chaque ville se réunissent une fois par mois ; les délégués de toutes les écoles d’un état se réunissent chaque année en assemblée générale et il y a de plus une convention nationale, également annuelle, qui se tient successivement dans les divers états de l’Union. C’est un immense rendez-vous où l’on discute les plus graves questions qui puissent occuper un peuple, puisqu’il s’agit de son avenir moral et religieux.
- Les résultats obtenus par cette institution sont vraiment surprenants ; on cite telle ville de l’Amérique dont les habitants étaient plongés dans une immoralité révoltante et qui a été tellement changée par l’établissement d’une école du dimanche que Ton put promptement citer cette localité comme un mo-
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- dèle; aussi, le jardinier du président Harrison, dont nous parlions tout à l’heure, se plaignant un jour à lui de ce que les fruits du jardin disparaissaient et lui réclamant un chien pour les garder : « établissons plutôt une école du dimanche, » lui répondit son maître.
- Si, de ces grands centres de protestantisme évangélique, nous revenons aux divers pays du continent, l’œuvre des écoles du dimanche, n’atteint plus, cela va sans dire, ces vastes proportions, mais elle atteste la vitalité de l’institution et son influence bienfaisante.
- En France, la société des écoles du dimanche n’a été fondée qu'en 1852. A Paris et dans les environs, où il n’existait, en 1822, qu’une seule école du dimanche, on en compte aujourd’hui 51, réunissant 4,939 enfants et 429 moniteurs ou monitrices. Dans les départements, au lieu de quelques écoles dis-
- persées dans toute la France, il en existe aujourd’hui 686,
- réparties entre 72 départements et renfermant environ 30,000
- enfants. Voici du reste l’état comparé du nombre des du dimanche (1) qui existent en France en écoles
- I8S9 1862 1866
- Églises réformés 378 394 558
- — luthériennes (2) 29 29 55
- — indépendantes 50 58 69
- — méthodistes 29 29 37
- — anglicanes 6 9 9
- — baptistes 6 7 8
- — méthodistes calvinistes 1 1 1
- Total 499 527 737
- Départements 63 66 72
- (i) Il existe en France un bien petit nombre de classes d’adultes qui se tiennent également le dimanche et qui diffèrent, par la nature de l’enseignement qu’on y donne, du genre d’établissements religieux dont nous parlons.
- — Au 1er janvier 1864, on comptait:
- 38 écoles dirigées par des instituteurs laïques recevant 1,314 élèves. 24 — . congréganistes.. 2,996
- Total : 39 écoles instruisant gratuitement.................... 4,310 élèves.
- (2) Dans la confession d’Augsbourg, les écoles du dimanche sont en général
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- En Suisse, la société des écoles du dimanche du canton de Vaud, compte 309 écoles, dirigées par 830 moniteurs et suivies par 13,000 enfants.
- La Hollande vient d’établir aussi, en 1836, une société néerlandaise des écoles du dimanche ; elle compte 300 écoles et plus de 25,000 enfants.
- L’Allemagne cherche aussi à s’approprier cette œuvre excellente et il résulte d’un rapport fait en 1866 qu’il existait déjà 102 écoles du dimanche instruisant 4,918 enfants, sous la direction de 448 moniteurs et monitrices (1).
- Il faudrait joindre à ces chiffres, pour les compléter, ceux qui sont indiqués par la conférence de l’église méthodiste et épiscopale, qui compte, en Allemagne et dans la Suisse allemande, 117 écoles du dimanche, 472 moniteurs et monitrices et 5,264 élèves.
- Nous n’avons pu nous procurer encore, pour compléter cette liste, le rapport des sociétés des écoles du dimanche en Suède, en Russie, en Belgique, en Italie et dans les Colonies anglaises, mais, si incomplet que soit ce résumé, il suffira peut-être, pour donner une idée de l’influence que peut exercer l’institution des écoles du dimanche sur l’instruction morale et religieuse de la jeunesse protestante.
- C’est pour affirmer ses sympathies en faveur de cette œuvre que le Jury international du groupe X a décerné une médaille d’argent à la Société des écoles du Dimanche (France), dont les étrangers eux-mêmes se plaisent tellement à reconnaître le dévouement intelligent et l’activité persévérante que déjà à Londres elle avait obtenu une honorable distinction. C’est pour le même motif qu’une mention honorable a été attribuée à Y Union chrétienne protestante, qui, indépendarh-
- remplacées par des catéchismes auxquels assistent tous les jeunes gens et les enfants de la province.
- (i) Il ne faut pas confondre avec les établissements religieux dont nous parlons ici, les écoles du dimanche et de perfectionnement qui existent en Allemagne, notamment dans le grand-duché de Bade. Ces institutions sont de véritables classes d’apprentis et d’adultes.
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- ment du but moral et religieux qu’elle poursuit, a institué en faveur des jeunes gens de cette communion des cours et des conférences qui ont eu beaucoup de succès.
- Nous ne nous sommes occupés ici que des écoles proprement dites, sans parler des nombreuses publications auxquelles elles ont contribué. Elles devront figurer au chapitre des Bibliothèques Populaires.
- CHAPITRE III.
- CLASSES FRANÇAISES D’ADULTES LIBRES.
- g 1. — Première période. Enfantement (1815-1830).
- Nous avons précédemment cité le seul essai qui, à notre connaissance, ait été fait, avant la Révolution, dans les écoles dominicales catholiques, pour y introduire un enseignement régulier des connaissances élémentaires, adressé aux apprentis et aux adultes; c’est celui qui fut tenté, en 1709, par le vénérable fondateur des frères des écoles chrétiennes. La première trace d’école de cette nature, que nous retrouvons un siècle plus tard, appartient encore à l’initiative de cet institut qui venait de se reconstituer en France.
- De 1813 .à 1815, alors que les écoles de frères étaient bien peu nombreuses , le frère Philippe, aujourd’hui supérieur général de cette importante congrégation, s’appliquait, comme directeur de l’école d’Auray (Morbihan), à préparer les jeunes gens pour les chantiers de construction et pour le cabotage; à cet effet, il leur enseignait les éléments de la géographie et quelques autres sciences relatives à leur profession ; il composa même spécialement, pour ces élèves, quelques opuscules destinés à faciliter leurs études. Le changement de gouvernement, qui amena un changement dans les idées, engagea
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- l’institut à se renfermer dans les limites du programme-de l’instruction primaire pour les enfants. Ce n’est qu’après 1830 et sous la pression des événements, que les frères commencèrent à s’associer au mouvement général en ouvrant des classes du soir pour les adultes.
- Vers 1811, une de ces sociétés anglaises, animées de sentiments moraux et religieux, qui ont pour objet principal de distribuer gratuitement des Bibles, la Société biblique de Bristol, s’étant informée du nombre des livres nécessaires pour les pauvres habitants de cette ville, apprit que beaucoup d’entre eux ne savaient pas lire. On jugea convenable de suspendre la distribution des Bibles, et on consacra les fonds à l’établissement d’une Adult institution pour l’instruction des personnes de tous âges. Dans l’espace d’environ treize mois il y en eut neuf d’ouvertes pour les hommes, autant pour les femmes, et trois cents personnes de chaque sexe y recevaient journellement le bienfait de l’instruction. Après la publication d’un premier rapport annuel, les souscriptions, d’abord peu considérables, augmentèrent sensiblement ; d’autres écoles furent ouvertes dans Bristol et les environs, et, en moins de deux ans, le nombre total des hommes et des femmes qu’on y admit S’éleva à 1,770. Des écoles semblables furent successivement ouvertes à Plymouth, Salisbury, Yarmouth et dans beaucoup d’autres villes.
- Il y avait beaucoup plus d’obstacles à prévoir et à vaincre là où la population pauvre et ignorante était dispersée sur un grand espace. ]La première école de campagne pour l’instruction des adultes, paraît avoir été ouverte dans le Mon-mmithshire. Il s’en établit bientôt jusque dans le pays de Galles, dans des lieux éloignés de toute ville considérable. Les difficultés que présentaient, dans beaucoup de paroisses, les distances locales et la position écartée des chaumières, cé* dièrent aux efforts énergiques et persévérants des fondateurs de cette œuvre, et surtout à l’impression que ce dévouement
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- produisait à la longue sur l’esprit des ignorants. Ceux-ci étaient amenés à concevoir le grand intérêt qui résulterait pour leur bien-être futur d’une instruction pour laquelle ils voyaient leurs voisins les plus éclairés se dévouer d’une manière si désintéressée.
- Une société de ce genre s’établit à Maiden-Head, petite ville située à vingt milles environ de Londres ; elle prit pour patron ou protecteur le Prince-Régent, pour président lord Granville, et son conseil se composa promptement d’hommes honorables. Son influence ne se bornait pas à la ville seulement ; elle s’étendait encore sur un grand nombre de paroisses voisines, qui étaient administrées par un comité particulier dont le pasteur faisait toujours partie. Un pareil concours d’efforts était bien nécessaire, car un document, publié à cette époque par le docteur Pôle, de Bristol, évaluait à 200,000 le nombre des personnes qui ne savaient pas lire, en Angleterre seulement. Ce fut cette Aclult institution qui, par lettre du 23 mars 1816, fit connaître, à la Société pour l’instruction élémentaire qui venait de se former à Paris, les résultats déjà obtenus, et qui l’invita à imiter en France ce qui venait de si bien réussir en Angleterre.
- M. îe vicomte de Montmorency, auquel le conseil de la Société avait renvoyé l’examen de cette proposition, présenta un rapport dans lequel il fit ressortir les heureux effets qu’on pouvait espérer de l’établissement des classes d’adultes, il signala, entre autres résultats : une grande amélioration morale pour les classes inférieures, un meilleur emploi des heures trop souvent abandonnées au désœuvrement et même au libertinage. Il mit en regard : des habitudes précieuses contractées ; de bonnes lectures faites dans le sein des familles ; un profit réel pour l’économie domestique, par la suppression de bien des dépenses de jeu et de cabaret, et, ce qui devait être la conséquence nécessaire de la fondation nouvelle, des avantages incontestables pour les progrès de l’industrie et pour l’ordre public. Il proposa donc d’accueillir la proposition faite
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- par la Société de Maiden-Head et de rechercher les moyens les plus propres pour la réaliser au plus tôt.
- A cette époque où tout était à créer et où la société, avait déjà fort à faire en concentrant tous ses efforts pour fonder uniquement les écoles de garçons, on songea d’abord à former une nouvelle société, qui se consacrerait exclusivement à une œuvre aussi étendue que l’était alors l’éducation des adultes ; mais c’était un gros problème à résoudre. L’esprit d’association, si répandu en Angleterre, venait à peine de prendre racine en France; on chercha donc à concilier les deux besoins; on tenta de régulariser les tentatives rares et isolées qui avaient été faites dans cette direction. On trouvait, en effet, dans beaucoup de campagnes, un germe de ces institutions à créer ; pendant les longues soirées d’hiver surtout, de grands jeunes gens, des hommes faits se rassemblaient chez le maître d’école pour combler les lacunes du passé. Il existait également dans les villes des hommes de quinze à trente ans qui, n’ayant pu dans leur jeunesse recevoir aucune instruction, faute d’écoles, cherchaient à réparer le temps perdu en recourant à des leçons particulières.
- M. Mathieu de Montmorency proposa de grouper ces éléments épars, de leur ouvrir les locaux des écoles mutuelles, qui sont toujours libres avant la nuit et aux heures mêmes dont peuvent disposer les personnes qui consacrent au travail le reste de la journée. On pensa que les directeurs de ces établissements qui, par la nature même de la méthode employée, étaient moins exposés à être fatigués, pourraient, moyennant une légère indemnité, présider encore aux réunions du soir, qu’il serait peut-être suffisant de borner à deux ou trois jours de la semaine.
- On rechercha quels seraient les moyens les plus propres à appeler les adultes à ces écoles, et on crut les trouver dans la diminution des frais qui pouvaient quelquefois les effrayer et les retenir. Les frais d'éclairage et la légère indemnité destinée au maître ne devaient éloigner personne, surtout si on
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- présentait aux ouvriers l’appât de certificats et de recommandations qui les aideraient à se placer plus avantageusement.
- Quant au programme d’enseignement et à la méthode, on devait se borner à faire marcher simultanément la lecture et récriture, d’après le principe essentiel et si fécond de l’enseignement mutuel, sauf à faire ensuite quelques heureux emprunts aux autres méthodes, dont l’expérience aurait confirmé1 le succès : celle de l’abbé Gaultier, par exemple.
- Telles furent les propositions que M. Mathieu de Montmorency proposa de renvoyer à l’examen d’une commission, en déclarant qu’il s’estimait « personnellement heureux d’avoir' été appelé à' ouvrir à la société cette nouvelle perspective1 dvutile bienfaisance ».
- Les difficultés que rencontrèrent, dès l’origine, les fondateurs de la Société élémentaire ne leur permirent sans doute1 pas de donner suite à cette proposition, car ce n’est que cinq années plus tard que nous pouvons constater, à Paris, l’ouverture de la première école d’adultes. Or, comme la capitale était à la tête du mouvement scolaire qui s’accomplissait alors en France, nous allons montrer les humbles commencements de celte institution si importante et la lenteur avec laquelle s’accomplit ce progrès qui, de nos jours, à Paris surtout , est devenu tellement général que chacun tient à honneur d’y concourir. On pourra juger par là de ce qui se passait dans les départements les plus avancés et même dans les villes les plus considérables, sur lesquelles nous avons pu recueillir quelques renseignements.
- Ce fut à rassemblée générale que la Société potir l’instruction élémentaire tint pour rendre compte des progrès obtenus dans l’année scolaire 1820-1821 que son président honoraire, M. le comte Chabrol de Volvic, préfet de la Seine, annonça Fheureuse nouvelle de l’ouverture de' deux écoles pour les ouvriers adultes.
- « Depuis longtemps, Messieurs, dit M. de Gérando dans la même séance, vous aviez désiré voir s’établir des écoles
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- d’adultes pour les sujets qui, dans leur enfance, ont été privés des avantages de l’instruction. Les départements* de la Moselle et du Haut-Rhin ont donné l’exemple; il vient cette année d’être suivi à Paris et deux instituteurs* recommandables se dévouent à cet enseignement du soir.
- « Nous vous invitons à. visiter ces établissements; vousise*-rez touchés de voir des ouvriers, à la suite d’une journée laborieuse, chercher leur unique délassement dans ee travail nouveau; vous serez frappés de leur attention, de leur docilité-et du zèle qu’ils mettent à profiter des rapides instants qui composent tous leurs loisirs. »
- Quels étaient ces deux premiers instituteurs recommandables, dont parlait M. de Gérando? quelles étaient ces écoles si nouvelles, sur lesquelles il appelait l’attention des amis de l’instruction populaire ?
- Le premier était M. Delahaye, directeur d’une école libre, située dans l’Ile Saint-Louis. En mémoire du baptême du' duc de Bordeaux (né le 29 septembre 1820), il ouvrit gratuitement, dans son établissement une école du soir destinée aux ouvriers et aux gens de peine adultes. Il y enseignait la lecture, l’écriture, le calcul et le dessin linéaire. Les résultats de cet enseignement furent tellement remarquables à la.-fin de la première année que, dans sa séance générale du 27 mars 1822, la Société pour l’instruction élémentaire, décerna une première mention honorable au Premier fondateur d’une école gratuite pour les adultes, à Paris.
- Le second était M. Sarazin, ancien directeur de l’École formée par-la Société pour l’instruction élémentaire et qui, à la suite d’tin concours brillant, venait d’être nommé directeur de l’École normale d’enseignement mutuel de la Ville de Paris. A peine appelé à ces honorables fonctions, il offrait à M. de Chabrol d’ouvrir, le soir, dans les salles inoccupées de l’École normale, un cours gratuit pour les ouvriers adultes. Le préfet accepta avec empressement cette proposition (Lettre du 30 no-
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- vembre 1821). Des ouvriers et des domestiques s’empressèrent de répondre à l’appel qui leur était fait, et le succès fut tel, dans cette classe, dont le doyen actuel des instituteurs communaux de Paris, mon vieil ami A. Lefèvre était moniteur général, que, à la suite d’un rapport deM. de Gérando, la Société pour l’instruction élémentaire, votait à M. Sarazin des remer-cîments pour son intelligente initiative (15 avril 1822).
- Dans cette même année 1822, Munster, Metz, Troyes, Marseille, Maisons et Bourg-la-Reine, près Paris, ouvraient également des classes d’adultes, dont on évaluait alors le nombre à douze pour les départements (1). Tout annonçait que ce nombre allait s’augmenter. Chacun admirait partout comment les ouvriers qui les fréquentaient étaient assidus et exacts à s’y rendre chaque soir, malgré la fatigue du travail de la journée. Aussi la Société se proposait-elle d’appeler l’attention de ses correspondants sur l’établissement des écoles du soir et du dimanche en faveur des adultes ; l’expérience venait de démontrer que la méthode mutuelle, telle qu’elle était suivie par les enfants, pouvait s’appliquer entièrement à toutes les personnes d’un âge plus avancé (2). Les mêmes tableaux, les mêmes ardoises, les mêmes livres pouvaient servir aux uns et aux autres. Quant à l’effet moral produit ou à produire par l’instruction des adultes, personne ne se permettait d’en douter.
- L’année suivante, 1822, la Ville de Paris ouvrait trois nouvelles écoles aux adultes. M. Sassy, directeur de l’école de la rue de Gharonne, n° 88, avait sollicité de M. le Préfet l’autorisation de recevoir le soir les ouvriers de ce quartier si populeux. Son dévouement désintéressé ne fut pas inutile : chaque jour il voyait accourir à ses leçons un grand nombre d’élèves
- (1) A cette époque, M. Jomard évaluait à 12 le nombre des classes d’adultes ouvertes dans les 1,222 écoles mutuelles, qui existaient à cette époque.
- (2) Cela résultait notammont de l’essai qui avait été fait dans les écoles régimentaires, dont nous parlerons plus loin; leur nombre s’élevait déjà à 16, en 1821.
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- de •'tout âge, qui appartenaient1 aux manufactures, si nom-* breuses dans le" faubourg Saint-Antoine; Mi-Hornet, institua teur du 10e arrondissement, imitait cet exemple dans un quartier moins peuplé, qui ne fournit d’abord que trente et un élèves.
- Enfin,'M*16 Renault de la Vigne, directrice de f école mutuelle fie la rue Saint-Lazare, fondait, par les1 soins idu préfet, et du maire du 1er arrondissement, la première classe du soir pour quarante et une femmes adultes1 qui se présentèrent.
- Cet'exemple ifut bientôt suivi par deux autres; arrondisse-' ments. En 1 82o, M,le Lefèvre reçut dans1 son école, située faubourg Saint-Denis, trente-cinq femmes adultes. L’école1 dirigée, rue du Pont-de-Lodi (11e arrondissement) j par Mme De-launay1, ne put en recevoir que trente. Avec des* locaux; jaussi restreints' que ceux qui étaient alors consacrés aux écoles d’enfants, on ne pouvait réunir que bien peu d’élèves.,
- A côté des efforts tentés par la Préfecture de la Seine et i-par quelques1 municipalités des . départements, nous* trouvons un premier exempte d’un établissement destiné spécialement,* à l'instruction des enfants et des adultes travaillant dans une usine : c’est celui que donne M. Brard, si connu depuis par r ses travaux relatifs à l’application et à la ^vulgarisation » des sciences, et qui dirigeait alors les mines de'houille et la ver- « rerie, de Jardin (Dordogne).) II fit construire à cet usage; un édifice^ disposé1 de telle sorte que les murs étaient utilisés de la manière la plus- ingénieuse!i pour faciliter l’enseignement des élèves, f il s ouvrit cet établissement le/? 1er maii:1825>; la Société)élémentaire1, s’associa à cette œuvre utile avec le plus-, grand empressement net l’encouragea par tous les moyens’ dont! elle i pouvait disposerai C’est peu; de tempsn après cette, époque; que , MM., Boignes^frères ouvrirent uns-établissement, de même nature aux ouvriers de Feurchambaulfc.,>Les grandes manufactures de Baccarat et de Prémonlré entrèrent dans cette vote philanthropique i»
- La Société pour l’enseignement élémentaire, qui, par ses
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- efforts et ses recommandations, présidait à toutes ces créations, n’attendait qu’un moment favorable pour créer elle-même une école qui pût servir de modèle ; l’occasion se présenta en 1828. Le local occupé par M. Sassy ayant été transféré sur la place Saint-Antoine, loin du centre occupé par les ouvriers, elle songea à ouvrir dans l’école qu’elle avait fondée, rue Saint-Ambroise, une classe du soir qui pût remplacer celle qui venait de disparaître.
- M. A. Lefèvre, le même instituteur qui avait rempli les fonctions de moniteur général dans l’école d’adultes, ouverte par M. Sarazin, venait d’être appelé à la direction de l’école de la Société, où il donna, dès le début, les preuves d’une capacité, d’un zèle et d’un dévouement qui ne se sont jamais démenties jusqu’à cette année, où ce doyen des instituteurs de Paris s’est retiré, après quarante-cinq années de bons et loyaux services, récompensés par la première décoration de la Légion d’honneur accordée à un instituteur primaire (1er mai 1845).
- Cette école d’adultes, fréquentée par une moyenne de cent vingt-cinq élèves, avait lieu tous les soirs, même le jeudi. Ce grand nombre d’adultes et la diversité des matières d’enseignement, exigeaient, pour rendre les résultats plus fructueux et plus appropriés aux besoins des élèves, des divisions, à la tête desquelles le directeur plaçait, comme moniteurs, d’anciens élèves de l’école du jour. Dès le premier trimestre de 1829, on y ajouta un cours de géométrie pratique, suivi par une trentaine d’élèves, qui se réunissaient le dimanche, de 10 heures à midi. Le succès de cette fondation fut complet. La Société, comme on le pense bien, y attachait une immense importance, et M. Taillandier, quelle avait chargé de lui rendre compte de cet essai, et qui le suivait avec une grande exactitude et un grand intérêt, put affirmer que le problème des cours d’adultes, par le mode mutuel, était résolu (1).
- (i) Quoique la Société pour l’instruction élémentaire de Paris n’ait pas obtenu de récompenses dans la classe 90, parce que, n’ayant plus aujourd’hui
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- C’est à la même époque qu’il faut rattacher la fondation des deux premières écoles d’adultes, installées dans des bâtiments construits spécialement en vue de réunir dans une même maison l’ensemble des établissements scolaires, qui étaient précédemment disséminés. M. Cochin, maire du douzième arrondissement, fonda une première maison complète, où l’enfant, admis à la salle d’asile, pouvait, en passant par l’école des garçons ou l’école des filles, continuer dans l’école d’adultes, d’hommes ou de femmes, la série de ses études. Pendant l’hiver de 1828-29, le cours d’adultes, dirigé par M. Bussy, réunit jusqu’à 150 élèves, hommes. L’école d’adultes, femmes, dirigée par Mlle Degenne, devenue plus tard Mme Cor-
- d’écoles d’adultes sous sa direction propre, elle n’a pu exposer que la collection de son journal, nous croirions manquer à tous les devoirs de la reconnaissance vis-à-vis d’une société qui compte aujourd’hui 53 années d’existence, si nous n’esquissions pas ici, même en note, un simple résumé de ses travaux pendant la période d’enfantement dont nous nous occupons actuellement.
- On a déjà vu dans le cours de ce récit, pour ce qui concerne la classe 90, et on verra, par la suite, la part importante qu’elle a prise à la création des classes d’adultes, des écoles régimentaires et des écoles pénitentiaires. Sans revenir sur les détails que nous avons consignés dans la notice historique que nous avons publiée à l’occasion de l’Exposition Universelle sur les origines de la Société (Bulletins de 1867), nous nous bornerons à dire que, de 1815 à 18.30, elle a été le centre duquel sont partis tous les efforts pour faire le bien et pour empêcher le mal, ainsi que le constatent les dates suivantes qui serviront à comprendre quelques faits dont il s’agit dans ce rapport même.
- De 1816 à 1821, sous les ministères de MM. Lainé, Decazes et Siméon, dont elle obtint souvent l’appui, elle poursuivit franchement sa mission, combinant des méthodes, créant des enseignements, composant des livres, aidant de ses desseins à la fondation d’écoles, en fondant de ses propres mains. Tout était à faire; elle seule était à l’œuvre : ce fut pour elle une époque de création.
- De 1822 à 1827, sous, l’administration de MM. de Corbière et Frayssinous, tout était à sauver; ce fut une époque où la Société s’appliqua à conserver; elle ne parvint à recueillir que des débris.
- En 1828 et 1829, sous un ministre dont elle a gardé la mémoire, M. de Va-timesnil, il y eut une époque de réparation ; elle s’efforça de faire disparaître les traces du mal, et ne put en effacer que quelques-unes.
- En 1829 et 1830, alors que MM. de Montbel et de Guernon-Ranville étaient aux affaires, arriva l’heure de la lutte. Elle combattit avec l'appui i de l’opinion publique, jusqu’à ce qu’enfin éclata la révolution de juillet.
- Ce n’est pas ici le lieu d’en dire davantage ; les efforts de là Société forment un chapitre important dans l’histoire de l’instruction populaire.
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- nevin, n’ouvrit que Tannée suivante, et reçut, dès l’origine, soixante-quinze, élèves.
- La seconde, .maison complète, fut construite presque^ en même, temps par la ville de Paris, rue des Vinaigriers, n° 17. M..Ph,; Pompée fut chargé du soin d’y organiser une classe d’adultes, qui jObtint. le plus grand succès dans ce quartier, habité par un grand nombre d’ouvriers appartenant aux diverses professions du. bâtiment.
- C’est en vue de cette importante population scolaire que, le nouveau directeur.fut spécialement chargé, par M. le Pr.éfet, par„ lettre, du 21mai 1829, « de donner une attention toute particulière à l’enseignement du dessin linéaire. » Cette re^,, commandation fut scrupuleusement exécutée; un cours spécial de dessin géométrique et de construction fut en effet annexé à cette école, et, comme il n’y avait alors, à Paris, que l’établissement fondé par Bachelier, rue de l’JÉcole-de-Méde-cine, et la petite école du Conservatoire des arts et métiers, où l’on exerçât les élèves au maniement du compas et. sdu pinceau, où l’on enseignât les projections et leur application au dessin d’architecture et de machines, le cours d’adultes de la. rue des Vinaigriers acquit promptement une telle importance et eut de tels résultats que la ville de Paris, quoique ce ne fut pas son habitude, autorisa une distribution de prix, à ses frais aux élèves dq, cet établissement.
- Nous ne nous appesantirons pas davantage sur ces origines, que nous, avons cru devoir recueillir et rappeler, pour donner, une date certaine, à une institution toute moderne qui, grâce au besoin généralement senti aujourd’hui, par l’autorité et par le pays tout entier, de répandre l’instruction à pleines mains pour combattre l’ignorance,. a atteint depuis quelques annéescomme nous le verrons,tout à l’heure, les plus vastes proportions^Ce point de départ permettra d’apprécier.le chemin parcouru.
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- Tableau;desî classes d’aduïtesyde,. la ville de Paris, île ISS O i»
- i f- DATES NOMS EMPLACEMENT NOMBRE NOMBRE DES -7 ÉLÈVES. t
- de la des des de - - - <*• r*
- FONDATION. .INSTITUTEURS. C: ' ’ >** ÉCOLES. PLACES. 1 824 1 826 i 82 8 i 829 (830
- r* » Hommes. "* i i. Femmes Hommes . Femmes Hommes. Femmes ; V' yf * VH >v Hommes. Feimmes Hommes. r ' Femmes
- 1820. 1821. 1822. Id. Id. AI IÜft.atïayf. Quai d’Anjou, 33 56 67 » 56 » 70 y> 54 » : 51 »
- AI. SAR A71N Rue Carpentier, 4 32 :: 33 » 30 *K » 48 » 34 » : 31 )> I
- AT SASSY Rue de Charonne » i 69* » 27 » » (1) » » » i 39 » I
- AT Hornft. ......... Rue du Dragon » r 31 » 23 »r 27 » » (1) )) * » » ^ |
- - t, ‘r;Mme DELAVIONS . Rue Saint-Lazare ..... 50 " » 41 . » 28 :» 28 » 28 ^ » •r «&> 28
- 182p. Mlle LEFEVRE .... .... Faubourg Saint-Denis.. 30 J y> » » » » 35 » 34 » -i- .> 38„
- Id. 1828. iàV Id. .Aime DELAUNAY .... . . Rue du Pont-de-Lodi... 91 » y.> » » » 30 r » 48 - » . 32. 47 4
- AT Refait a yf. ' t- Rue Saint-Lazare V* 64 3 » » 1 » » » » 70 » »
- AI. Lefèvre Rue Saint-Ambroise.... 120 » >5 » » » » 67 **• » ‘ 15^ i » i,
- AI. Bussy ............ Rue Pascal 125 ?.î; A » » u » » » » 93 » - 24 T *ît: »
- 1829. *' J. ' «rw AI. Pu. Pompée... .... Rue des Vinaigriers ... 145 ?. » » » y> » » » » 50 »
- Id. JVllle Degenne.. r.v' Vs* Rue Saint-Hippoîyte... 117 _£• *y ' » » » » » » » » » 75
- 9 F-i" : ii' , Totaux * - 830 202 41 136 28 145 93 318 110 193 (2) 188'
- *V*. . «t?V ’p*cz ‘ . .a.- ' '‘•tu ^ */ St. ’VSÎ* — y < * t —
- (i) L’école de la rue dè Charonne, transférée place de la' Bastiile, fut remplacée^par celle de la rue Saint-Ambroise. L’école de la rue du
- Dragon fut fermée-en 1829. ' - * Y : & ^ r : ‘ ^ w • 4 ^ . * t* i * a
- -(2) Ce qui explique cette diminution, c’est que la statistique, dressée par M. Odilon Barrot, fut établie quelques jours apres la révolution j
- Les classes d’hommes étaient alors presque vides. v ' " ' T"
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- Le tableau ci-dessus récapitule ce qui s’est fait à Paris jusqu’en 1830, époque où une ère de croissance rapide succède à une période d’enfantement laborieux ; et, pour faire comprendre combien les hommes de progrès étaient arrêtés dans leur essor, remarquons seulement que, pendant la courte durée du ministère libéral de M. de Vatimesnil, on vit surgir de tous côtés des projets de formation de classes d’adultes; le nombre même s’en augmenta, tant il suffit d’un rayon de soleil pour activer la végétation d’un faible grain confié à la terre.
- Pour n’en donner qu’un exemple, rappelons que c’est à cette influence bienfaisante qu’appartient l’ouverture de la première école d’adultes fondée à Lyon par la Société d’instruction élémentaire du Rhône, qui venait d’être reconnue légalement comme établissement d’utilité publique. Elle fut. installée le 1er mai 4829; on y compta bientôt loO auditeurs qui furent instruits par la méthode Jacotot, dont on parlait beaucoup plus alors qu’aujourd’hui.
- Cette Société, qui réunit promptement de très-nombreux et très-zélés souscripteurs, s’empressa d’organiser et d’entretenir dans la ville de Lyon, où les frères des écoles chrétiennes avaient conservé jusqu’alors la direction presque exclusive de l’instruction primaire, non-seulement l’école d’adultes dont nous venons de parler , mais encore des écoles élémentaires laïques de garçons et de filles, et, plus tard, une école supérieure, une école de dessin, et même un cours normal d’enseignement mutuel pour former les personnes qui voulaient se vouer à l’instruction.
- Si l’on ne peut comparer son influence à celle de son aînée, la Société pour l’instruction élémentaire de Paris qui depuis 181o créait et défendait l’instruction populaire en France , la Société du Rhône a rendu de grands services dans un cercle plus étroit. Au moment de la promulgation de la loi de 1833, la ville de Lyon comprit que, lorsque des hommes généreux font des sacrifices personnels pour l’enseignement, il vaut
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- mieux encourager leur zèle plutôt que de s’emparer de la direction des établissements qu’ils ont fondés et de leur enlever ainsi le fruit de leurs travaux ; aussi le conseil municipal de la ville et le conseil général du département, sans se départir des attributions que la loi confère aux autorités scolaires, ont-ils alloué des subventions à la société en lui laissant la direction et la surveillance de ses écoles. Les résultats obtenus par ce régime ont été tellement satisfaisants que le Jury du Groupe X a accordé une médaille d’argent à la Société pour l’instruction élémentaire du Rhône (1).
- On peut juger, par le retard apporté à la fondation d’un pareil établissement, dans une ville si populeuse et si manufacturière , des nombreuses difficultés apportées sous les ministères de MM. de Corbière et Frayssinous, aux efforts intelligents des amis de l’éducation populaire.
- g 2. — Deuxième période. Croissance.
- Enfin, la révolution de 1830, donnant raison aux idées de progrès et de liberté comprimées par la restauration, vint mettre un terme à cette situation déplorable. Une charte nouvelle consacra des principes exclusifs de tout retour vers un passé impossible ; les hommes qui avaient pris une part active aux luttes énergiques soutenues contre les partis rétrogrades arrivèrent au pouvoir avec la volonté sérieuse et réfléchie de marcher en avant. Pour ce qui concerne plus particulièrement l’enseignement populaire, on put compter dans l’administration centrale, dans le conseil d’État, dans les Chambres des pairs et des députés, dans les conseils électifs des départe ments et des communes, sur tous ceux qui s’étaient montrés partisans de la diffusion des lumières et qui comprenaient que
- ' (l) S’il n’y avait pas eu deux Jurys pour décerner les récompenses aux
- exposants de l’instruction publique, on ne pourrait pas expliquer pourquoi la Société d’instruction élémentaire de Paris et celle du Rhône ont obtenu une médaille de même valeur. La première appartenait à la classe 89, quoK qu’elle soit la fondatrice des cours d’adultes en France. La seconde à la classe 90, parce qu’elle en dirige quelques-uns.
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- sans instruction, les,masses aveugles sont un danger permanent pour les gouvernements et pour les sociétés.
- Ils se mirent immédiatement à l’œuvre, et, dès les premiers jours de cette rénovation politique et sociale, on put prévoir la réalisation des améliorations et des créations réclamées de toutes parts. Une ordonnance du Roi, rendue le 16 octobre 183.0, sur le rapport de M. de Broglie, appela le pays à concourir à cette œuvre de régénération, en reconstituant des comités scolaires, qui, placés par les ordonnances royales de 1816 et de 1824 sous la dépendance du clergé, n’avaient jamais fonctionné; elle prescrivit de n’y faire entrer que de véritables amis de l’instruction primaire, des hommes exempts de préjugés, animés d’intentions droites, assez éclairés pour apprécier l’utilité , des meilleures méthodes d’enseignement, assez zélés pour en accélérer la propagation, décidés, en un mot, à faire les efforts les plus soutenus et les plus persévérants, afin de procurer le bienfait de l’instruction élémentaire à toutes les classes de la Société.
- Ce fut grâce à cette organisation que, déjà, le. 24 octobre 1831, dans un rapport adressé au Roi pour motiver la présentation d’une nouvelle loi sur l’instruction primaire, le ministre, M. de Montalivet, pouvait prononcer ces paroles :
- « Nous sommes heureux de pouvoir déjà vous annoncer que des progrès sensibles se sont fait remarquer depuis 1830, et que les encouragements accordés par le gouvernement ont produit les plus heureux résultats. Déjà, sans attendre la loi promise par la charte, plus de 300 écoles d’enseignement mutuel ont été rouvertes ; de nombreuses écoles normales ont été fondées dans divers départements ; près de 600,000 volumes ont été .distribués, et l’instruction primaire marche à grands pas vers une prospérité désormais aussi inaltérable que nos institutions nouvelles.
- « Il appartient à la révolution de 1830 de confirmer et de garantir les libertés qu’elle a données à la nation en faisant descendre l’instruction dans toutes les classes de la société, et e’est à elle surtout qu’on peut appliquer ees paroles d’un
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- profond orateur (Royer Collard), « le jour où la Charte fut jurée, l’instruction universelle fut promise, car elle fut nécessaire. »
- A Paris même, où jusqu’alors, malgré des nombreux'et signalés services que M. le comte de Chabrol n’avait cessé de rendre à cette sainte cause, il n’avait pu réaliser toutes ses nobles et généreuses aspirations, contrarié et enchaîné qu’il était par des ordres supérieurs, le nouveau préfet,rM. Odilon Barrot, délivré de toute entrave, secondé par le conseil municipal et par , un comité scolaire qu’il avait choisi parmi les hommes les plus honorables et les plus dévoués , visitai lui-même toutes les écoles, pour juger par ses propres yeux de la situation; il prépara et provoqua les moyens d’en accroître le nombre et donna à cette partie du service une puissante impulsion. Pour ce qui concerne les adultes, si le nombre des classes n’augmenta guère, les locaux plus vastes qui leurdurent consacrés permirent d’y recevoir un plus grand nombre d’élèves. Il résulte de documents publiés par M. Odilon Barrot, au moment où commençait sa courte administration ,,que Paris comptait seulement :
- 6 écoles d’adultes recevant 193 hommes,
- 4 — — 188 femmes,
- soit 10 établissemets — 381 adultes des deux sexes,
- et dirigés exclusivement par des instituteurs et des institutrices des écoles laïques d’après le modèle de l’enseignement mutuel.
- Tout en portant un vif intérêt au perfectionnement desméthodes et au régime disciplinaire des écoles, et loin' d’imiter l’exemple de la restauration qui avait persécuté l’enseignement laïque au bénéfice de l’enseignement congréganiste , les autorités universitaires, municipales et scolaires «apportaient la plus grande tolérance, la plus grande impartialité dans le choix et la surveillance des personnes chargées <de répandre l'instruction dans les masses ; elles proclamaient ebpratiquaient la liberté, elles pensaient que l’œuvre entreprise était trop
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- grande pour qu’aucun ouvrier dût en être écarté ; aussi le gouvernement demanda-Ml aux frères des écoles chrétiennes d’ouvrir des écoles d’adultes.
- Nous avons cité précédemment deux exemples dans l’histoire des classes d’adultes qui pouvaient faire espérer que cette démarche ne serait pas aussi mal accueillie que toutes celles qu’on avait faites précédemment pour engager cette corporation à entrer dans la voie du progrès, en se soumettant à l’autorité laïque, en modifiant ses programmes, en abandonnant certains usages surannés. Le mouvement imprimé par la révolution de 1830 était trop irrésistible pour que la moindre résistance fût possible. Il y avait d’ailleurs, là, un moyen d’acquérir ou de conserver une certaine popularité. La proposition fut accueillie et le gouvernement put compter sur le concours de ces instituteurs pour seconder la création des classes d’adultes dont ils ne s’étaient pas occupés depuis 1815.
- La première classe du soir fut ouverte dans l’école communale de la rue Montgolfier, près du marché Saint-Martin, dirigée alors par le frère Arthème. Le frère Baudime, devenu depuis cette époque l’un des assistants du supérieur général, fut chargé de cette organisation nouvelle qui, par le nombre des maîtres et des classes dont l’institut pouvait disposer, devait réunir un très-grand nombre d’écoles. On se borna d’abord à y enseigner la religion, la lecture, l’écriture et l’arithmétique. Mais bientôt on se vit obligé, par la force des choses et la concurrence laïque, d’augmenter ce programme restreint,, comme cela avait déjà eu lieu pour les écoles- d’enfants, à la demande formulée par quelques comités pour qu’ils enseignassent en outre le dessin, l’histoire et la géographie de la France,, et même la chimie, la minéralogie et la physique populaire ; les frères consentaient à tout ; ils protestaient, avec sincérité, de leur dévouement à l’instruction du peuple. « Si vous voyez quelqu’un du comité, écrivait le 48 juin 1831 le frère Philippe, cet ancien instituteur d’ouvriers que nous avons honorablement cité en tête de cette notice, qui est aujourd’hui le supérieur
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- général honoré et respecté de l’institut, dites-lui que les frères, amis du peuple et dévoués au service de l’enfance, seront toujours prêts à se rendre à tout ce qui pourra lui être utile, surtout lorsqu’il s’agirad’étendre les lumières etde propager la science.»
- Le frère Baudime, s’inspira de ces nobles pensées, et le plus grand succès récompensa ses efforts. Le nombre des adultes attirés par la variété des études et l’excellence des leçons obligea, non-seulement de diviser les élèves d’après l’enseignement qu’ils recevaient, mais encore d’après les âges. La réunion des apprentis et des ouvriers n’était pas sans inconvénients pour leur moralité et pour leurs progrès; on les sépara. Les classes furent ouvertes de 6 à 8 heures pour les jeunes gens de treize à seize ans et de 8 à 10 heures pour les adultes âgés de plus de seize ans.
- Ce dédoublement, qui fut imité dans d’autres écoles laïques et congréganistes, permit une meilleure classification et les progrès devinrent par ce fait beaucoup plus rapides. Aussi, en 1833, les frères des écoles chrétiennes avaient déjà fondé à Paris cinq cours d’adultes; en 1838, on en comptait six pouvant recevoir ensemble 1,860 élèves.
- Pendant que les frères répondaient ainsi à l’appel qui leur avait été adressé, le comité central d’instruction primaire institué par la loi de 1833 pour la direction et la surveillance de l’enseignement primaire dans la ville de Paris, poursuivait sans relâche l’accroissement des écoles d’adultes laïques d’hommes et de femmes. En 1838, on en comptait quatorze pour les hommes contenant 4,169 places, et dix pour les femmes contenant 922 places. Si tous ces établissements avaient été très-fréquentés , cette organisation aurait permis de recevoir 6,771 adultes des deux sexes dans trente établissements laïques et congréganistes. En comparant ce résultat avec ceux du tableau que nous avons dressé pour présenter le mouvement des classes d’adultes avant 1830, on pourra constater l’immense progrès qui a été accompli en quelques années dans la capitale de la France.
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- Le même progrès s’accomplissait dans les départements, mais il y était moins sensible et moins rapide, parce que, avant de s’occuper des adultes, il fallait fonder les écoles de garçons et de filles, qui manquaient presque partout ; il fallait former des maîtres et des maîtresses qui n’existaient nulle part ; il fallait créer des ressources. Ce n’est qu’après avoir assuré l’instruction primaire aux enfants en état de la recevoir, que l’administration devait songer aux devoirs nouveaux qu’elle avait à remplir envers la partie de la population qui avait dépassé l’âge des écoles. La loi n’avait en effet rien prévu à l’égard de ce nombre considérable d’adultes des deux sexes qui, par la faute des temps ou des gouvernements, avaient été privés dans leur enfance des avantages réservés aux générations suivantes, et qui se trouvaient ainsi à l’égard des jeunes gens récemment sortis des écoles dans un état d’infériorité qu’ils déploraient amèrement.
- Cependant, ce grave intérêt n’était pas oublié ; dès février 1833, M. Guizot s’en était préoccupé pour la ville de Paris ; il avait, à cet égard, écrit au recteur, au préfet de la Seine, à la Société pour l’instruction élémentaire , au supérieur général des frères des écoles chrétiennes, à l’association polytechnique, pour leur demander des renseignements sur les écoles d’adultes et les cours publics destinés aux ouvriers dans Paris, et pour témoigner toute sa reconnaissance de ce^ qu’elles offraient à l’envi aux classes laborieuses, cet enseignement pratique qui convient à leur situation et à leurs travaux.
- Aussi, bien que la loi du 28 juin 4833 n’eût pas plus fait mention des classes d’adultes que des asiles et des écoles de filles, M. Guizot les comprenait cependant dans « les écoles de genres divers qui devaient se combiner, s’enchaîner les unes aux autres et se prêter un mutuel appui. » Dans la circulaire qu’il adressait aux recteurs et aux préfets, six jours après la promulgation de ce nouveau code de l’instruction primaire, il n’oubliait pas « qu’il doit exister au delà des écoles primaires,
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- et. pour les jeunes gens ou, pour les hommes, faits qui n’ont, pu „ en profiter, des établissements, spéciaux, où la génération déjà ? laborieuse,, déjà engagée dans la vie active, puisse venir rece- , voir l'instruction qui a manqué à son enfance.: je veux parler r, des classes d’adultes.
- « ,J’ai la confiance, ajoutait-il, que,; dans quelques années., lorsque la, loi aura porté ses fruits, le. nombre des hommes qui auront ainsi besoin de suppléer au défaut de toute ins- . traction primaire diminuera sensiblement; mais on ne saurait , se dissimuler qu’il est considérable aujourd’hui, et que, long- . temps encore, l’incurmdes parents, l’ignorance’profonde des . classes pauvres et l’apathie morale qui raccompagne presque toujours, .empêcheront que les enfants,ne reçoivent tous,pu à.; peu près tous, l’instruction que nous nous empressons de leur,, offrir. Longtemps, encore les.écoles d’adultes seront donc né—, cessaires,,dans les lieux surtout où l’instruction réunit),un,; grand, nombre; d’ouvriers, à qui l’habitude d’un travail fait en commun et l’émulation qu’elle excite, font bientôt sentir l’importance des connaissances élémentaires qui leur manquèrent et la nécessité de les acquérir. » -,
- Après4avoir reconnu que la loi n’a déclaré obligatoire qu’unes écolepprimaire^ élémentaires par commune et par, agglomé- . ration de commune, 1e, ministre termine; ses instructions en disant ^ « Mais les développements que s’est interdits la loi,, l'administration doit y entrer; le bien que,, dans sa prudente ^ré*- -, serve,, la loi, ne prescrit pas, l’administration peut et s doit travailler à l’obtenir successivement, partiellement,..en profi- ., tant de la flexibilité)de ses moyens< d’action, et de la;abonne volonté qu’elle peut rencontrer dans les, parties, du territoire déjà assez éclairées pour:>désirer et seconder de nouveaux -, progrès, » et il conclut (en invitant les préfets, et les recteurs à { ne ^négliger- aucun , moyen pour inspirer0le désir,)-de, voir,.* fonder des écoles,, d’adultes partout où em> existe le be^ . soin,
- Le .concours ; des Chambres n’était pas moins acquis que
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- celui du gouvernement; «chaque année, disait le rapporteur du budget de 1833, une multitude de jeunes hommes a manqué de recevoir le bienfait de l’instruction. Elle ne se ressent que trop de ces longues lacunes qui viennent d’êtres signalées dans l’enseignement : ainsi, c’est à la fois le présent qu’il faut satisfaire, et l’arriéré qu’il faut dédommager. Que notre vote soit assez généreux pour que les adultes, comme les enfants, y trouvent des moyens de solide et suffisante instruction ; pour que les leçons préparent, par des idées simples sur nos arts les plus usuels et par une certaine rectitude de la main et de l’œil, à l”exercice de toutes les professions.
- « En France l’intervention de la puissance publique est indispensable au succès de l’instruction primaire; l’esprit d’association n’y suffirait pas. Si, en Angleterre, il a produit des succès merveilleux c’est parce qu’il a pour aiguillon et pour aliment la propagation des idées religieuses et que les sectes prennent pour instruments de leurs luttes continuelles les écoles qu’elles fondent et les livres qu’elles répandent à profusion.
- « Mais notre sollicitude pour les écoles se manquerait à elle-même, si elle ne s’appliquait à former et à encourager ceux qui les instruisent. Capacité et moralité des maîtres, voilà la première condition, et la plus essentielle à accomplir; rien ne doit coûter pour y satisfaire. Telle est la maxime du chancelier d’Angleterre, de lord Brougham, quand il dit : « C’est l’instituteur et non plus le canon qui est désormais l’arbitre des destinées du monde.
- « C’est sur cet accord intime de l’opinion publique, du gouvernement, de la Chambre des députés et du corps enseignant, que repose le présent et l’avenir de l’enseignement populaire . Les témoignages de sympathies qui résultent pour cette cause de toutes les opinions que nous venons de rappeler ne laissent aucun doute sur le succès de l’œuvre. »
- Ce ne fut guère, cependant, qu’en 1835, que, sur la recommandation et avec l’appui du gouvernement, les classes
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- d’adultes s’ouvrirent dans un grand nombre de localités et que ces cours, jusqu’alors peu nombreux, parurent recherchés avec quelque empressement par une notable partie de la population. On voyait alors avec une sorte de respect ces hommes, dont quelques-uns étaient déjà arrivés à l’âge mûr, remplacer courageusement le soir et les dimanches les enfants et quelquefois leurs propres enfants sur les bancs des écoles et s’y livrer avec une véritable ardeur à toutes ces études si faciles pour l’enfance et si pénibles pour les hommes qui n’en ont pas l’habitude.
- Mais, en contribuant à l’ouverture des cours d’adultes, l’ho norable M. Pelet de la Lozèrb, qui dirigeait alors le ministère de l’instruction publique, sentit qu’il y avait des précautions à prendre pour que ces nombreuses réunions d’hommes faits ne devinssent pas une occasion de dissipation.
- Un règlement du 22 mars 1836 prescrivit les mesures nécessaires pour que les jeunes gens des deux sexes ne se trouvassent jamais réunis dans les mêmes cours et pour que de trop jeunes élèves ne fussent pas mis en contact avec des hommes dont la moralité n’avait pas pu être éprouvée. Il posa en même temps de sages conditions pour l’ouverture et la tenue de ces classes, comme pour la surveillance dont elles de vaient être F o bj et.
- Dans la statistique publiée par M. de Salvandy sur la situation et l’instruction primaire en 1837, il fut question pour la première fois des classes d’adultes, et un tableau fut consacré à ces établissements; il en résulta que 1,347 communes possédaient 1856 classes d’adultes fréquentées par 36,966 personnes. Les communes avaient fourni 82,985 francs pour l’entretien de ces classes et l’État leur avait alloué une subvention de 19,681 fr. 93 c., supérieure de 8,381 fr. 93 c. à celle qu’on leur avait accordée pour l’exercice 1836.
- En 1841, M. Villemain, dans son rapport au Roi, sur la situation des services de l’instruction primaire pendant l’année 1840, constatait que le nombre des classes d’adultes réparties
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- 208* GROUPE X. — CLASSE 90. — SECTION VIII.
- dans 3,090 communes était de 3,403, c’est-à-dire qu’il avait presque doublé en troisans. Elles avaient compté 68,508 élèves.
- Cet accroissement dans le nombre des écoles et dans celui des élèves qui les fréquentaient était du bien plus au zèle et au désintéressement des instituteurs qu’au bien-être qu’iis retiraient d’un excès de fatigue. Dévoués à une carrière qui * leur offrait sécurité et considération', ils ne reculaient devant* aucun sacrifice ; ils se contentaient de la rémunération qui leur était offerte, lorsque les ressources permettaient de leur en offrir une. Pour ne citer qu’un exemple de la modicité de ces traitements, nous nous bornerons à dire que l’indemnité-annuelle allouée aux directeurs des écoles d’adultes de la ville de Paris ne montait qu’à 300 francs pour deux heures de leçon- ' chaque soir, après la fatigue de huit heures de classe pendant la journée. L’ensemble des ressources affectées par les communes aux écoles existant en 1837, ne donnait guère par tête d’élève que 2 fr. 23,' sur lesquels; indépendamment dur traitement de l’instituteur, il fallait prélever les frais d’éclairage et de chauffage et les autres dépenses que pouvait nécessiter ce service.
- Il en fut de même pour les années suivantes. Un relevé des-sommes allouées pour ce service par l’État et par les conseils généraux de 1839; à 1830 inclusivement, époque où une nouvelle loi‘fut votée, indique que :
- L’État .fournit............ 57,360fi soit...... 4,780f par au
- Les départements fournirent.. 400,550 66e —....... 33,279 —
- Total.£11.12 ans. ......... 457,910f66e soit...... 38,159f.paiLan,),
- Si, à ces subventions annuelles allouées par l’État et par les, départements, nous ajoutons la somme votée annuellement par les communes, nous verrons que, si les ressources,financières permirent à l’instruction des adultes de progresser sans cesse, quant aux fondations nouvelles et, par conséquent, quant au chiffre des élèves admis, il ne se produisit aucune aug-
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- ineiitation dans la rétribution des instituteurs. La moyenne de 1837 n’avait pas changé en 1850. Elle était encore d’un peu plus de 2 francs par élève. Aussi M. de Salvandy déclarait-il en 1848 que, « le plus souvent, les instituteurs se chargaient des classes d’adultes comme d’un travail accessoire toujours faiblement rétribué et quelquefois entièrement gratuit. »
- Aussi, le 31 mars 1847, le même ministre avait-il saisi la Chambre d’un projet de loi qui ne pût être discuté, mais dont l’article 6 autorisait les Conseils municipaux à ouvrir, le soir, excepté le dimanche, dans les classes communales, des cours spécialement destinés aux adultes comprenant tout ou partie du programme des écoles primaires, soit du degré élémentaire, soit du degré supérieur. Il fixait le taux de la rétribution à payer par les élèves et prenait des précautions pour que Je traitement de l’instituteur fût déterminé d’une manière convenable.
- Nous ne pouvons, en l’absence de toute statistique dressée après 1840, suivre pas à pas l’accroissement des cours d’adultes; nous pouvons dire cependant qu’ils s’étaient considérablement multipliés. Au 1er janvier 1848 leur nombre s’élevait à 6,877 et ils dispensaient à 115,164 adultes les premières connaissances qui leur manquaient, pour se faire dans la société une place à laquelle leur amour du travail leur donnait déjà des titres réels.
- « Nul doute, disait M. de Salvandy, ministre de l’instruction publique, dans un document inédit auquel nous empruntons ces détails, nul doute que les hommes qui, écoutant les conseils de la raison, ont consenti à redevenir écoliers, à braver le dégoût de commencements arides, les fatigues de soirées péniblement employées, après des journées plus pénibles encore, ne se montrent dans toutes les carrières pénétrés de leurs devoirs et empressés de les remplir consciencieusement. A ces hommes il est dû beaucoup, et tout nous porte à ,croire que beaucoup d’entre eux ont déjà reçu leur récompense. » g ... j
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- . La révolution de 1848 vint mettre un terme à cet état prospère .des classes d’adultes. Non pas que les sympathies de l’autorité républicaine aient été moins vives pour l’instruction populaire que celles du gouvernement de juillet ; on eut bien vite la preuve que M. Carnot, qui avait dévoué toute sa vie à cette cause sacrée, ne.négligerait rien pour la faire triompher. Les écoles d’adultes furent inscrites dans le projet de loi qu’il soumit à l’Assemblée nationale. Le rapport de la commission chargée de l’examiner, sans pouvoir le faire discuter, nous prouve les efforts faits alors pour faire reposer l’instruction primaire sur des bases véritablement démocratiques. Mais c’est en demandant pour les instituteurs primaires un crédit qui lui permît d’améliorer provisoirement leur position déplorable que le ministre vit se formuler contre lui le premier acte d’hostilité d’une majorité réactionnaire, qui n’eut pas plus tôt essayé ses forces qu’elle préluda à son œuvre rétrograde par la présentation de la petite loi contre les instituteurs.
- Cette loi, qui enlevait l’instruction primaire aux recteurs, pour la remettre entre les mains du préfet, fut d’abord rejetée faute d’une voix, à la fin de la séance où le vote eut lieu. Mais, après vérification, on constata une erreur dans la proclamation du résultat du scrutin ; la loi repoussée la veille fut adoptée le lendemain. Ses conséquences se firent bientôt sentir ; à la suite d’enquêtes minutieuses, on parvint à destituer six cent vingt-trois instituteurs. On voulait attérer leurs collègues, dont les plus capables s’empressèrent de quitter une carrière qui n’offrait plus ni sécurité, ni garantie. Dès ce moment, il fut aisé de prévoir une décadence. En persécutant les instituteurs on avait tué la poule aux œufs d’or.
- g 3. — Troisième période. Décadence (1850-1863).
- La loi qui enlevait les instituteurs à leurs tuteurs naturels avait été détachée de la loi que M. de Falloux avait présentée à la Chambre, le 18 juin 1849, après l’avoir fait élaborer par une
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- Commission dont les membres, si l’on en excepte quelques-uns, furent choisis de manière à justifier les appréhensions de tous les véritables amis du progrès. Ce projet, en effet, à le considérer sous son aspect général et dans toute sa portée, ne substituait pas simplement, comme on a été porté à le croire, une doctrine à une autre, le principe clérical et congréganiste au principe national et philosophique, l’absolutisme à la liberté, le moyen âge à la révolution ; non, il n’organisait pas, il détruisait ; on aurait dit un acte de vengeance. Son principal caractère était un sentiment d’incrimination et de haine.
- L’État et l’Université, comme corps enseignants, n’étaient pas seulement en cause dans ce projet; l’enseignement lui-même était mis en question. Il ne s’agissait pas seulement de savoir qui, du prêtre ou du laïque, doit donner l’instruction ; mais s’il convient d’abord que l’instruction soit donnée ; si l’instruction, en soi, n’est pas un péril et un mal. En le lisant, on se demandait si les hommes qui avaient élaboré ce projet n’étaient pas les memes que ceux qui, depuis 4818, avaient poursuivi de leurs sarcasmes, de leurs injures et de leurs anathèmes notre éducation laïque et nos écoles; qui avaient écrit, avec les de Bonald et les de Maistre, ces paroles impies : «Non, il n’est pas bon que le peuple sache lire et écrire; son rôle n’est pas de discuter, mais d’écouter et d’obéir. »
- Le projet pouvait, en effet, se résumer ainsi. Une universit tronquée et défigurée, des académies affaiblies et mutilées, des écoles normales discréditées, calomniées, amoindries ; les conférences abolies; l’enseignement primaire supérieur retranché; l’enseignement élémentaire sans gratuité réelle, sans obligation, réduit et abaissé ; les écoles de filles négligées, comme les asiles, et livrées à toutes les éventualités, à tous les caprices du règlement; la science et la capacité exclues de l’enseignement des filles par l’acceptation des lettres d’obédience délivrées aux institutrices congréganistes ; l’instituteur laïque asservi, abruti même par les conséquences de la loi dirigée contre lui surtout.
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- Quant à ce qui concerne l’enseignement des adultes, on le livrait à la discrétion des nouveaux conseils académiques, auxquels l’article 49 du projet donnait mission de veiller à la propagation des écoles de premier et de deuxième degré, pour les adultes au-dessus de dix-huit ans, et des écoles pour les apprentis au-dessus de douze ans. C’est à eux que devait également appartenir la désignation des instituteurs chargés de les diriger.
- On comprend, sans qu’il soit besoin de le dire, avec quelles récriminations fut accueillie cette œuvre de démembrement et de ruine, dont le Conseil d’Etat tenta vainement de modifier l’esprit. N’est-ce pas, en effet, sur le terrain de l’instruction publique qu’ont eu lieu ces luttes séculaires de la civilisation contre l’esprit des ténèbres, de la liberté contre le despotisme, du libre examen contre la foi aveugle? En présence de ce projet de loi, tout le monde comprenait que c’était la continua-tioti de la lutte de l’ancienne université contre le clergé, des parlements contre les jésuites, de l’université impériale et royale contre les ultramontains, et que c’était à l’occasion de la nouvelle loi qu’allaient se rencontrer des adversaires irréconciliables.
- Dans une lettre, publiée au Moniteur du 11 janvier 1850, le comte Boulay (de la Meurthe) (1), vice-président de la République, disait ces paroles si vraies : « C’est à l’aide de l’ignorance que se sont propagées les doctrines subversives de toute société ; les plantes vénéneuses ne croissent que dans les champs sans culture » ; et il déclarait ouvertement que, en France, 14 millions d’adultes ne savaient ni lire, ni écrire ; il réclamait énergiquement qu’on inscrivît dans la loi nouvelle une
- (i) Nous ne pouvons écrire le nom de M. le comte Henri Boulay (de la Meurthe) sans rappeler les immenses services qu’il rendit à la cause de l’enseignement populaire, soit à la société, par l’instruction élémentaire, soit au comité central d’instruction primaire, où nous avons eu l’honneur d’être pendant quinze années associé à ses travaux ; soit à la Chambre des députés et au Conseil d’État, qu’il présidait en sa qualité de vice-président de la République, et où il ne cessa de réclamer les classes d'adultes, les écoles de filles et l'amélioration du sort des instituteurs.
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- obligation à cet égard. — On y inscrivit une faculté. M. Beu-gnot, rapporteur de la Commission, se bornait à dire : « Quant aux* écoles d’adultes et d’apprentis, nous appelons sur elles les encouragements de l’État et des villes. Celui qui, après avoir dépassé les limites de l’enfance, éprouve le besoin de venir s’asseoir sur les bancs de l’école, doit être accueilli avec un vif intérêt » ; et la loi, par son article 54, déclare qu’il peut être créé des écoles communales pour les adultes et pour les apprentis.
- Si la lettre tue, l’esprit peut vivifier, comme nous en voyons la preuve aujourd’hui ; mais, en 1850, le moment vté* tait pas encore venu. En effet,malgré la consécration publique que la loi donnait à ces établissements, le progrès s’arrête et l’on rétrograde de quinze années, comme le constate le tableau comparatif suivant :
- ANNÉES. COMMUNES. CLASSES d’adultes. NOMliüE des élèves.
- •1837 1,547 1,856 36,966
- 1840 3,090 3,403 68,508
- 18-43 G,060 0,470 96,332
- 18-47 » 6,877 11o,164
- 1848 » 6,913 117,175
- 1850 3,681 4,037 80,803
- 1863 5) 5,251 125,647
- On voit que, en deux ans, le nombre de ces cours tombe de 6,913 à 4,037 ; le nombre des élèves diminue de 36,372. En 1863 nous avions encore 1,219 cours de moins qu’en 1843. Quel instituteur, à cette époque, aurait osé faire un pas en avant, quand il était sûr d’être blâmé, ou d’augmenter la suspicion qui existait vis-à-vis du corps tout entier ?
- Et si, à côté de cette absence de sécurité, nous voyons les ressources financières que l’Etat mettait à la disposition du ministre de l’instruction publique pour fonder et soutenir ces
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- établissements si indispensables, on comprend facilement que les instituteurs ne devaient pas trouver dans le chiffre alloué une grande certitude de sympathie.
- Mettons en regard les subventions votées par l’État, en faveur des classes d’adultes, avant et après la loi de 1850.
- De 1839 à 1830 elle s’élevait à 37,360 fr., soit 4,780 francs par an.
- De 1831 à 1863 elle n’a été que de 36,360 fr., — 2,81-2 —
- Et cependant, pendant la première période, les cours d’adultes n’étant pas légalement reconnus, les allocations qui leur étaient accordées par le bon vouloir des ministres de cette époque, étaient prises sur le crédit voté pour solder les dépenses de l’instruction primaire imputables sur les frais généraux de l’État, tandis que, pendant la seconde période, un crédit spécial de 50,000 francs fut porté au budget de 1850, pour secours aux établissements charitables d’instruction primaire de garçons et de filles,et entretien des classes d’adultes. Maintenu au budget des années suivantes, il fut augmenté de 10,000 francs pour l’exercice 1855. Depuis cette époque, ce crédit de 60,000 francs n’a pas cessé de figurer au budget de l’instruction primaire.
- Or, les cours d’adultes n’ont reçu, de 1850 à 1864, qu’une faible part de l’allocation qu’ils auraient dû partager avec les établissements charitables, c’est-à-dire 51,920 francs sur une somme totale de 790,000 francs: moins de 3,710 francs par an.
- L’exemple de l’État devait nécessairement influer sur les votes des Conseils généraux. Si, comme nous venons de le faire pour les fonds généraux, nous comparons les subventions départementales, votées avant et après la loi, nous constatons les mêmes oscillations dans leurs budgets :
- De 1839 à 1850, ils votèrent 400,550 fr. 66 c., soit 33,379 fr. par an.
- De 1850 à 1863, — 274,960 fr. 55 c., — 21,160 fr. —
- On voit par ce qui précède que, en ce qui concerne les
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- classes d’adultes, l’époque de 1850 fut véritablement néfaste.
- Il fallait et il faut trois choses pour remporter une victoire, fût-ce contre l’ignorance. On peut les classer ainsi d’après leur ordre d’utilité : 1° Un chef convaincu, habile, dévoué; —2° une armée confiante et marchant avec plaisir au combat; — 3° un budget plus ou moins suffisant.
- De 1850 à 1863, de ces trois choses indispensables, il n'en manquait que trois.
- Hâtons-nous de passer à des temps meili-eurs.
- 4. — Quatrième période. Renaissance (1863-1867).
- Cet état de choses devait avoir un terme. Il était trop contraire aux aspirations, aux besoins, aux intérêts de la France pour qu’il pût durer. II cessa du jour où M. Rouland voulut savoir de la bouche même des instituteurs ce qu’il devait entreprendre pour faire circuler une sève abondante dans l’arbre engourdi et presque mort, dont les fruits devaient nourrir intellectuellement les générations présentes et futures. Il ouvrit parmi eux une espèce d’enquête solennelle, en leur demandant : quels sont les besoins de l’instruction primaire dans une école rurale, au triple point de vue de l’école, des élèves et du maître ? Un semblable témoignage de confiance, donné par le ministre à des hommes honorables et capables, découragés par la persécution, le mépris ou l’indifférence, ne fut pas stérile ; les institutions ne marchent pas toutes seules, mais, quand ceux qui ont pour mission de les protéger savent conquérir ou ramener la confiance des personnes qui ont reçu mission de les faire prospérer, rien ne peut plus en arrêter l’essor. Ce qui nous reste à dire des classes d’adultes sera une nouvelle preuve de cette vérité.
- Pour tout homme pénétré de la nécessité et du besoin d’élever les populations viriles à la hauteur des institutions politiques nouvellement conquises, il était impossible de ne
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- pas comprendre que le seul moyen de réparer les fautes du passé était d’ouvrir des classes d’adultes. Aussi, plus du quart des concurrents, 27 pour 100 (1), demandèrent dans leurs mémoires la création et l’organisation plus générale1 2 et plus sérieuse d’un enseignement destiné à compléter l’instruction donnée dans l’école primaire, ou à y suppléer pour les apprentis ou adolescents, de treize à dix-huit ans, ou les jeunes gens ou adultes de plus de dix-huit ans.
- Les concurrents, en hommes pratiques, ne se bornèrent pas à exprimer le vœu de voir améliorer ou créer des cours du soir et des écoles du dimanche ; ils soumirent encore au ministre, qui consultait leur expérience, leurs vœux sur leur organisation, leur époque, leur durée, leur programme, leur gratuité.
- Pour eux, le cours d’adultes, îe cours du soir devait être l’école primaire de tous ceux qui ont de quinze à vingt et un ans et au-dessus. Ecole primaire jélémentaire, pour ceux qui n’ont jamais rien su, qui ont tout oublié ou qui veulent conserver le peu qu’ils savent. Ecole primaire supérieure, pour ceux qui, sachant bien lire, bien écrire et compter, ont besoin, pour l’exercice de leur profession, de notions plus approfondies.
- En dehors, et à côté des instituteurs primaires, il existait un grand nombre de bons citoyens, dévoués également à l’œuvre des classes d’adultes et qui adressaient au ministre leurs vœux «ppur qu’on s’occupât promptement de « fixer, » au moyen des institutions auxiliaires promises par la loi, ce que l’enfant avait ébauché à l’école.
- « Je voudrais, disait un de ces membres du corps universitaire, qui, en dehors de leurs fonctions, cherchent encore à faire le bien (2), je voudrais, moi, que pas un des enfants sortis de l’école primaire ne pût un jour avoir à dire : J’ai su autrefois lire, écrire et compter, mais je ne le sais plus. Je voudrais que renseignement, continué dans les limites du
- (1) Voir l’ouvrage de M. Ch. Robert intitulé de l'Instruction obligatoire, p. 12.
- Paris.
- (2) M. Lecoq, principal du collège de Guebwiller.
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- possible, mît la nouvelle génération eh possession d’un savoir acquis indestructible et non superficiel, toujours au service de celui-là même dont la main s’est durcie, dont les doigts se sont raidis dans les travaux de la semaine. Pour cela, il faut avoir recours à ce que demande toute espèce de choses, à l’exercice. Lire avec plus ou moins de peine quelques lignes, tracer quelques mots d’une écriture plus ou moins grossière, ce n’est pas savoir lire, ce n’est pas savoir écrire ; on ne sait écrire que quand on peut, sans fatigue, exposer ce qu’on veut, reproduire ce qu’on a entendu, traduire sa pensée. »
- Ces vœux furent entendus, car bientôt nous avons vu le nouveau ministre, M. Duruy, à peine entré en fonctions, se tracer le programme qu’il a si bien réalisé : des actes et non des paroles, et ajouter à toutes ses préoccupations la grosse question des classes d’adultes. Dans l’exposé de la situation de l’Empire, en novembre 1 863, on trouve la première trace de cette renaissance.
- On y fait remarquer que si le chiffre des conscrits ne sachant ni lire ni écrire ne diminuait pas en proportion de l’élévation progressive du nombre des enfants reçus dans les écoles, c’est que ceux-ci ont oublié, entre douze et vingt ans, ce qu’ils avai.ent appris entre huit et douze.
- « L’école, ajoute le ministre, qui leur enseigne à lire, à écrire et à compter, n’a fait que placer dans leurs mains un instrument qui se rouille promptement et devient inutile, s’il n’est souvent mis en usage. De là la nécessité des cours5 d’adultes, qui ne s’élèvent encore qu’à 4,161 et des bibliothèques scolaires. »
- Le 13 août 1864, le ministre, par ordre de l’Empereur, donnait le signal et l’éveil sur la question des classes du soir. Il proposait d’établir dans chaque canton un prix pour le jeune homme qui, livré aux travaux agricoles ou industriels, aurait le mieux conservé et le plus accru les enseignements de l’école. L’idée était grande et belle, assurément, et
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- pourtant elle fut accueillie avec une sorte de méfiance. On disait que l’instituteur ne consentirait pas à ajouter gratuitement les fatigues du soir aux fatigues de la journée; que les ouvriers, habitués aux loisirs du cabaret ou de la veillée, n’iraient pas à ces classes ; que, surtout, ils ne se présenteraient pas au chef-lieu de canton pour y passer un examen.
- On avait compté sans le zèle et le dévouement des maîtres ; on avait mal apprécié ce noble besoin des choses de l’intelli* gence qui distingue les populations des campagnes aussi bien que celles des villes. Les écoles furent ouvertes par les instituteurs, et les élèves accoururent au chef-lieu de canton pour y subir les épreuves écrites et orales qui devaient‘déterminer leur classement. La présence des maires, des curés, des délégués donna à ces concours une garantie complète de sincérité et de loyauté, et les commissions instituées pour corriger les compositions purent reconnaître que d’immenses efforts avaient été faits par les maîtres et les élèves pour donner à leur commune le plus grand nombre de lauréats.
- Heureux le pays où une bonne parole de l’autorité, une simple mention ou un livre excitent et encouragent plus que de l’argent, et où on peut faire passer du domaine de la théorie aux réalités de la pratique les tentatives de progrès que l’on considère, trop souvent, comme de stériles utopies !
- A l’ouverture de la session législative de 1865, l’Empereur, qui regarde l’instruction du peuple comme la meilleure garantie de l’ordre public et de la prospérité nationale, prononça ces mémorables paroles : « Dans un pays de suffrage universel, tout citoyen doit savoir lire et écrire. »
- Pour favoriser, généraliser et régulariser le mouvement de rénaissance qui venait de s’opérer spontanément de la part des instituteurs, pendant l’hiver de 1864-1865, M. le ministre, dans une circulaire aux préfets, où il traitait plusieurs questions différentes, appela leur plus vive sollicitude sur les cours d’adultes, leur rappelant ceux qui avaient été fondés et les engageant à les multiplier.
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- « Il faut faire davantage encore, leur disait-il. Veuillez donc examiner si vous ne pourriez soumettre à MM. les membres du Conseil général une proposition tendant à assurer une allocation spéciale à ceux des instituteurs qui obtiendraient, dans les cours d’adultes, les meilleurs résultats ; je ne doute pas que les communes, de leur côté, ne s’associent à cette pensée. Il a été ainsi fait dès cette année dans plusieurs départements, et les conséquences ont été des plus heureuses.
- « Je n’ai pas besoin d’ajouter, monsieur le préfet, que j’aiderai vos efforts de toute l’influence de mon administration et des ressources qui seront disponibles sur le budget de l’instruction publique. Notre grande œuvre est en ce moment l’instruction du peuple. Vous voyez la large part que les questions d’enseignement populaire sous toutes les formes prennent aujourd’hui dans les préoccupations de l’Empereur, des grands corps de l’État et du pays tout entier. C’est à nous que revient l’honneur de donner satisfaction à ce besoin impérieux. Portons de ce côté tous nos efforts, et employons à cette œuvre tout ce que nous avons d’intelligence, d’activité et de dévouement (1). »
- A l’époque où le ministre écrivait ces instructions aux préfets, il y avait encore bien peu de Conseils généraux qui eussent pris l’initiative d’un vote en faveur de l’institution sur laquelle il cherchait à attirer leurs sympathies. Le vent, depuis 1850, n’avait guère été favorable à l’instruction populaire. Seize départements seulement avaient voté un subside, dont le total montait à 25,300 francs pour l’exercice 1864. Si l’on excepte la Seine, qui figure dans celte somme pour 9,200 francs, et le Rhône, dont le crédit figure pour 3,000, on voit que les quatorze autres départements ne peuvent disposer que de sommes bien minimes. Elles varient entre 200 francs et 2,000, savoir : 200 francs (Calvados) ; 500 francs (Côtes-du-Nord, Haute-Garonne, Isère, Yonne); 700 francs (Seine-et-Marne);
- (IV Instructions du Ministre aux Préfets, il juillet 1863.
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- 1,000 francs (Loire-Inférieure, Nord, "Vosges); 1,200 francs (Bouches-du-Rhône) ; 1,500 francs (Gironde et Manche) ; un seul Conseil général, celui de l’Hérault, avait voté une somme de 2,000 francs (1).
- Le département de l’Hérault, dont le Conseil général est présidé par M. Michel Chevalier, qui depuis longtemps est si complètement dévoué à la cause de l’éducation populaire, ne s’arrêta pas dans la bonne voie où il était entré l’un des premiers. L’allocation de 2,000 francs, destinée aux cours d’adultes sur le budget de 1864, fut portée à 3,000 en 1865, à 14,000 en 1866, ce qui plaçait l’Hérault au premier rang, la Seine n’ayant voté que 13,000 francs pour ce même exercice (2). De son côté, le préfet, M. Piétri, avait à cœur de multiplier les écoles, d’y attirer le plus grand nombre d’élèves possible en établissant la gratuité, d’accorder des encouragements aux maîtres qui, dans leur direction, feraient preuve de zèle et d’intelligence. « Vous avez reconnu, disait-il au Conseil général* dans le mémoire qu’il lui présentait le 31 août 1864, que l’encouragement et la gratuité des classes d’adultes nous aideraient efficacement à conserver chez les élèves qui sortent de l’école et chez les jeunes gens le goût et l’habitude des travaux et des études qu’ils abandonnent trop tôt, oubliant ainsi tout ce qu’ils ont appris et retombant dans une ignorance irrémédiable. » *
- M. le ministre, en présence du développement que l’insti-tûtion des cours d’adultes venait de prendre en France pendant l’année 1864-1865, voulut décerner aux instituteurs qui les avaient dirigés avec le plus de dévouement et de succès une
- (-1) Pour l’exercice de 1863, 20 départements produisent. 32,380 francs
- — 1866, 35 — ......... 78,500- , —
- (2) Il ne faut pas oublier que dans ces chiffres alloués pour les arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis, ne figure pas la subvention votée par le Conseil municipal de la Ville de Paris, pour les nombreuses écoles d’adultes gratuites qu’elle entretient directement à grands frais, comme on pourra s’en convaincre plus loin, page 233.
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- marque de l’importance qu’il attachait à cet ordre d’enseignement.
- Il chargea, en conséquence, les préfets de lui indiquer, chacun dans son département, les instituteurs qui méritaient d’être signalés à celte occasion, afin de leur faire distribuer non-seulement des prix, mais encore un certificat authentique revêtu, comme les mentions honorables, du sceau de l’Université, pour attester qu’il a été donné par le ministre comme témoignage de satisfaction pour services rendus dans renseignement des adultes.
- Nous venons de dire que le département de l’Hérault était celui où le nouvel enseignement s’était le plus rapidement organisé et qu’il s’y développait d’une manière telle qu’il pouvait être considéré, au sein des populations méridionales, comme un centre d’où étaient partis de bons exemples et de fécondes initiatives; ce fut donc à Montpellier que M. Ch. Robert, conseiller d’État et secrétaire général du ministère de l’instruction publique reçut de M. le ministre la mission de porter aux instituteurs du département un témoignage de satisfaction et d’estime.
- M. Ch. Robert, entouré de tout ce qu’il y avait de notabilités de l’académie, du département et de la ville, prononça sur les cours d’adultes, leur utilité, leur objet, leur passé et leur avenir un discours remarquable, qui est un véritable document à consulter sur la question qui nous occupe, et dans lequel nous avons dû puiser à pleines mains pour donner à cette .étude un caractère d’exactitude officielle.
- ïRecherchant les obstacles que rencontre cette institution si utile, il explique comment la situation des lieux, les difficultés des communications dans les pays de montagnes, la neige, les mauvais chemins, l’éparpillement des habitations, l’émigration des hommes pendant l’hiver dans certaines contrées, sont les causes qui en ont empêché la fondation dans quelques départements, tels que les Hautes-Alpes, la Haute-Loire et le Cantal, qui en sont encore,privés. Ailleurs, il signale la force d’inertie,
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- l'indifférence des populations, les méfiances, les hésitations, les incertitudes sur le principe môme de l’institution, sur son utilité contestable, sur les chances diverses d’une semblable innovation qui pourrait bien ne pas réussir, et à chacune de ces objections surannées ou craintives il oppose des faits, des exemples qui ne laissent aucun doute sur les tendances de l’opinion publique, sur le concours des assemblées électives du département, de l’arrondissement et de la commune.
- Prenant des exemples touchants sur tous les points de la France, il montre le zèle des élèves, l’avidité avec laquelle des hommes de tout âge, de toute profession, accourent pour recevoir les leçons plus ou moins élevées qui leur sont offertes, et cela, malgré la fatigue, malgré la distance, malgré les intempéries des saisons. Aussi la récompense ne s’est pas fait attendre pour eux. La campagne scolaire a été bonne; sur 187,000 adultes :
- 16,613 personnes ont appris à lire.
- 28,829 — — à écrire.
- -40,626 — — à compter.
- 38,839 ont appris à connaître plus ou moins une ou plusieurs des matières facultatives de l’enseignement primaire, c’est-à-dire , l’orthographe, l’histoire, la géographie, le dessin, le chant.
- A l’exception de 6,719 élèves qui sont sortis de ces cours aussi ignorants qu’ils y étaient entrés, mais qui peut-être y ont trouvé au moins le désir d’apprendre, on peut affirmer que tous les autres en ont emporté quelque chose. Ceux qui n’ont pas acquis des notions entièrement nouvelles pour eux ont certainement perfectionné et développé leurs connaissances antérieures, ils sont arrivés à mieux lire, à mieux écrire, à mieux calculer en avril 1866 qu’en novembre 1864.
- Comment expliquer ces beaux résultats ; ce n’est pas par les ressources du budget, qui étaient bien limitées, puisqu’on a dépensé 375,000 francs, soit 2'francs en moyenne par
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- adulte ayant fréquenté l’école pendant trois mois et demi. Les élèves ont contribué pour leur part pour 318,000 francs, laissant la modique somme de 57,000 francs à la charge de l’État, du département et des communes. Mais sur les 7,800 cours, 2,500 sont gratuits; le dévouement des instituteurs a comblé le déficit. Ils se sont privés du seul moment de repos qui leur restait après de laborieuses journées, et un grand nombre ont fait gratuitement des cours gratuits. M. le président de l’assemblée les remercie par ces paroles éloquentes: «A voir les résultats obtenus pendant la saison dernière, on pense à cette végétation magnifique des pays intertropicaux où, dans l’espace d’une nuit, la plante a grandi tellement qu’on a peine à la reconnaître. Mais là, tout se fait par le soleil ardent et la terre fertile, tandis que dans les champs où vous travaillez apparaissent les sillons réguliers et profonds tracés chaque jour par vos labeurs. Un tel passé assure l’avenir! »
- Mais, pour assurer cet avenir, pour améliorer encore davantage ces résultats, pour que ces chiffres, quelque considérables qu’ils sont déjà, ne soient, et c’est l’espoir du ministre, que le début d’une progression qui ne doit plus s’arrêter, pour qu’ils soient doublés l’an prochain, quels moyens doit-on employer?
- Il y en a plusieurs. Pour diminuer la fatigue des instituteurs, auxquels, dans aucun cas, ne pourra être imposée l’obligation de faire des classes d’adultes, on offrira à ceux qui ouvriront une classe du soir de réduire d’une heure la durée de la classe du jour, pour tout le temps pendant lequel la classe du soir sera ouverte et suivie. Mais les instituteurs n’accepteront pas !
- Pour attirer les élèves, on cherchera à établir la gratuité; car on a remarqué que le taux moyen de la rétribution scolaire mensuelle, se montant à la somme modique de 1 fr. 90, avait été signalé comme une des causes principales de l’insuccès des cours du soir dans quelques départements. Les chiffres suivants montrent, en effet, que ce serait un moyen bien effi-
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- cace : sur 7,844 cours ouverts en 1864-65 , recevant 187,177 élèves :
- 5,387 cours payants ont reçu........... 69,947 élèves.
- 2,457 — gratuits — ............. 117,230 —
- 7,844 cours............................ 187,177 élèves.
- Pour stimuler le zèle des élèves, on organisera des concours cantonaux, on organisera des cours d’un ordre plus élevé par les soins du personnel enseignant de l’enseignement secondaire.
- En indiquant l’emploi simultané de ces divers moyens, modestes en apparence, mais puissants par le concours de toutes les bonnes volontés, le ministre pensait qu’il devait en sortir quelque chose de grand. « Nul ne peut prédire, disait-il, ce qu’il est réservé au pays de produire dans les sciences, dans les arts, dans l’industrie, le jour où non-seulement il n’y aura plus d’illettrés, mais où chacun saura ce qui lui est utile pour exercer sa profession, régler sa vie et se mêler avec un esprit mûri aux choses de son temps. Le progrès moral suit le
- progrès de l’intelligence.... Le foyer et la place publique
- profiteront des leçons de la chaire et des livres. Défrichons donc les esprits ! »
- Mais cet appel aux bonnes volontés pour atteindre un but aussi noble sera-t-il généralement entendu et compris par les pouvoirs qui votent et répartissent les budgets? La réponse n’est pas douteuse, si l’on en juge par le temps qu’il a fallu aux conseils municipaux pour satisfaire aux obligations qui leur ont été imposées par les lois du 18 juin 1833 et du 15 mars 1850, pour les écoles communales des garçons.
- Mais maintenant qu’on les a organisées dans les meilleures conditions possibles; maintenant qu’on a bâti des locaux, qu’ils sont meublés ; maintenant que, grâce aux écoles normales, on a aujourd’hui des instituteurs capables, dont un grand nombre se sont déjà spontanément dévoués à cette œuvre réparatrice, qu’on s’adresse à leurs collègues avec confiance et certitude, et, pour peu qu’on puisse restreindre les
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- dépenses communales à l’éclairage et au chauffage dont ils se passeraient si les cours pouvaient avoir lieu le jour et l’été, qu’on leur montre le but à atteindre, et on peut être sûr de leur active coopération !
- Ce but, c’est l’instruction de ces trop nombreux illettrés, dont le chiffre diminue heureusement d’année en année ; ce sont ces conjoints des deux sexes, qui ne savent apposer que des croix sur leur acte de mariage ; ce sont ces jeunes gens de vingt ans, qui sont appelés sous les drapeaux. Certainement si nous laissons faire le temps, on n’aura plus à s’en préoccuper, puisque de 1833 à 1867 le chiffre des conscrits illettrés a diminué de 48.83 pour 100 à 23 pour 100, c’est-à-dire de 2S.83 pour 100 en 3o ans. Mais pouvons-nous attendre si longtemps? car ils étaient encore au dernier tirage 88,796 qui ne savaient ni lire ni écrire à vingt ans. Ne faut-il pas tirer au plus tôt ceux qui vont être appelés de cette ignorance dommageable pour eux et pour le pays ? « Appliquons ici la vapeur, dit M. Ch. Robert, c’est-à-dire créons des cours d’adultes! »
- « Si j’avais l’honneur d’être instituteur primaire, ajoute-t-il* et que je pusse ouvrir une classe du soir, voici ce que je ferais : je rechercherais un à un dans ma commune les jeunes, gens qui se présenteront au tirage en 1866 et 1867 et qui ne savent ni lire ni écrire ; j’irais à eux et j’emploierais tous les moyens pour les attirer, pour les entraîner à ma classe du soir. J’irais jusqu’à les payer pour venir, ainsi que le fait à. Londres l’administration de l’école de dessin de South-Ken-sington, pour former des artistes anglais. Puis je ferais de ces ignorants mes élèves de prédilection ; je ne négligerais rien pour les pousser, pour les éperonner ; je mettrais tout en œuvre, je voudrais arriver ainsi à nettoyer ma commune de toutes ces taches d’ignorance. Ce résultat obtenu, au jour du tirage, en 1867, à la veille de l’exposition internationale, j’irais au canton avec mes jeunes gens ; je les amènerais triomphants devant les autorités réunies ; je les offrirais ainsi à l’Empereur
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- comme un général vainqueur lui offre les drapeaux et les prisonniers qu’il a conquis. »
- L’honorable président de notre classe 90 a raison de parler avec cette chaleur et cette conviction aux instituteurs primaires ; car, eux aussi, ils ont reçu de la société un apostolat et une charge d’âmes analogue à celle que l’Eglise a donnée à ses chefs. C’est du reste le langage que le ministre tient aux recteurs dans son instruction du 2 novembre 1865. « Il est bien entendu que l’administration ne prescrit rien, n’impose à personne un surcroît de travail ; l’Université doit avoir ses missions contre l’ignorance, comme le clergé a les siennes contre l’idolâtrie; mais l’esprit de sacrifice et de charité a d’autant plus d’énergie, qu’il est plus spontané et plus libre.»
- C’est en effet à cet esprit de spontanéité et de liberté qu’est du le succès obtenu par les 7,844 instituteurs qui, avant que l’Empereur eût parlé, avaient réuni près de 200,000 auditeurs dans leurs écoles, pendant l’hiver de 1864-4865. C’est aussi grâce à cet esprit de sacrifice et de désintéressement qu’il a été possible de subvenir à des frais considérables, pour lesquels il n’existait que des ressources insuffisantes; car dans les mêmes instructions, le ministre déclarait, « que, en ce qui concerne les voies et moyens relatifs à la création des classes communales d’adultes, l'administration était impuissante à y pourvoir directement, l’Etat devant consacrer toutes ses ressources à remplir les obligations qui résultaient pour lui des lois sur l’instruction primaire. »
- A tous ces sentiments auxquels le ministre faisait appel, il faut en ajouter un auquel il ne songeait pas, que d’ailleurs il n’aurait pas pu invoquer, et qui a cependant puissamment contribué au succès de l’œuvre entreprise : c’est le sentiment de gratitude et de confiance que, par ses paroles et ses actes, M. Duruy avait su inspirer à ces nouveaux missionnaires. Quand on monte à l’assaut de l’ignorance comme d’une forteresse, la victoire est d’autant plus assurée qu’on sent à sa tête un général en qui on a foi et qu’on aime.
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- Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de la levée en masse qui se produisit, pendant l’hiver de 1865-1866, pour répondre à l’appel de l’Empereur. Écoutons le bulletin de la campagne. Ses chiffres montreront l’immensité du chemin parcouru, quand on les compare à ceux que nous avons donnés plus haut (page 213).
- Voici ce que disait M. Duruy à la distribution des prix de l’Association philotechnique, le 27 mai 1866 :
- « 30,222 instituteurs se sont mis résolument à l’œuvre ; ils ont ouvert dans 22,947 communes 22,980 cours d’adultes pour les hommes, 1,706 pour les femmes, en total 24,686 écoles nouvelles, et chacun d’eux a donné en moyenne 150 heures de leçons.
- « Les cours ont été suivis par 42,567 femmes et par 552,939 hommes, dont le plus grand nombre était arrivé à l’âge où l’expérience de la vie fait sentir vivement le regret de l'instruction négligée ou perdue. Ainsi, nous avons dépassé de beaucoup le demi-million d’élèves que je n’osais entrevoir dans mes espérances les plus hardies, puisque nous sommes arrivés au chiffre de près de six cent mille auditeurs (595,506).
- « En môme temps que les donations des départements, des villes et des particuliers, il s’est opéré en faveur des écoles un mouvement de fonds d’un million, et, 123,788 de ces élèves volontaires ayant tenu à payer leurs maîtres, la somme totale ainsi acquise en quatre mois à l’instruction primaire s’est élevée à près de 1,400,000 francs; cependant plus des trois cinquièmes de ces cours (15,276) ont été gratuits.
- « 4,150 instituteurs ont même payé de leur bourse le chauffage, l’éclairage, les fournitures de classes, et jusqu’aux livres nécessaires aux élèves. C’est 91,000 francs qu’ils ont ajoutés au don de leur savoir, de leur fatigue et de leur temps ; le denier de la veuve n’était pas plus méritoire !
- « Ce dévouement, qui restera dans la mémoire du pays, a trouvé déjà dans le bien accompli sa première et sa plus précieuse récompense. Il s’est présenté aux cours 249,499 élèves
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- ou ne sachant absolument rien, c’était le cas de 78,464, ou ne possédant que d’une manière très-imparfaite les connaissances les plus élémentaires de l’école du premier âge. Or, 62,212 ont appris à lire, 102,132 ont appris en outre à écrire, enfin, 194,102 savent aujourd’hui compter.
- « Pour les autres 346,307, ils ont perfectionné les connaissances primaires ou acquis des connaissances nouvelles : l’orthographe, le dessin, l’arpentage, la tenue des livres, l’arithmétique appliquée et des éléments de géométrie, de sciences physiques, d’histoire, de géographie et de musique vocale. — Voilà le gain fait en quatre mois par la France. »
- Nous ne suivrons pas le ministre lorsqu’il développe les conséquences qui doivent nécessairement résulter de ces connaissances acquises pour le développement ultérieur de l’intelligence de l’élève, pour sa moralité, pour son bien-être. Nous ne reproduirons pas ce qu’il dit du développement que l’industrie doit recevoir de cette augmentation de richesse intellectuelle répartie sur tant de travailleurs ; mais nous ne pouvons résister au plaisir de citer ce qu’il dit des conséquences funestes que l’ignorance entraîne après elle : « L’ignorant n’est aujourd’hui qu’une moitié d’homme; c’est lui qui, aux époques d’égarement, brise les machines, bouleverse les chemins de fer, détruit les fils télégraphiques, incendie les usines et tarit les sources du travail ; c’est lui encore qui laisse grandir dans son cœur les sentiments haineux et dans son esprit les erreurs fatales, qui écoute les conseils insensés, qui tente les révolutions inutiles, et ne sait pas que c’est lui surtout qui les paye douloureusement par l’arrêt subit de la production. » Signaler, en termes si éloquents et si vrais, les dangers de l’ignorance pour la sécurité publique, n’était-ce pas donner aux instituteurs qui venaient d’instruire 600,000 adultes le plus grand témoignage de satisfaction de la part de l’Empereur et de son gouvernement? N’était-ce pas montrer à ceux qui, pour une cause ou pour une autre, avaient été obligés de s’abstenir de cette première croisade, qu’il y avait là une
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- œuvre éminemment patriotique et honorable de sauvetage à laquelle il n était permis à personne de se soustraire?
- Quand on parle d’honneur et de patrie, il y a de l’écho en France, disait un des plus illustres orateurs de nos anciennes chambres électives. La campagne scolaire ouverte le 1er octobre 1866 et terminée le 1er avril 1867 est venue prouver que notre pays n’avait pas dégénéré. Pour le montrer, nous nous bornerons à emprunter au discours prononcé par M. Duruy, le 19 mai 1867, à la distribution des prix de l’Association polytechnique, le bulletin de ce second triomphe ;
- « Le succès des cours d’adultes parut, l’an dernier, si extraordinaire que, dans l’esprit de tout le monde, cet élan magnifique devait être suivi d’une lassitude générale, qui ferait perdre bien vite la plus grande partie du terrain gagné. Maîtres et élèves, au contraire, ont redoublé de dévouement comme de courage, et leur nombre s’est encore accru d’un tiers. C’est 40,000 instituteurs, ou 10,000 de plus que l’an dernier, qui ont ouvert librement 32,583 écoles du soir ; c’est 830,000 adultes, au lieu de 595,000, qui y sont accourus.
- « Parmi eux, plus du tiers étaient complètement illettrés ou n’avaient-que ces connaissances imparfaites qui ne permettent pas de tirer profit ou même de faire usage du peu que l’on sait. Or, 23,000 seulement sont sortis de ces cours, malgré leur bonne volonté, tels qu’ils y étaient entrés; tous les autres, c’est-à-dire plus de 800,000, se sont élevés d’un ou de plusieurs degrés dans l’échelle du savoir. Calculez, d’après cela, de combien s’est accrue en quelques mois la puissance de production de la France, puisque, désormais, les progrès de l’industrie seront proportionnels aux progrès de l’instruction générale.
- «Près de 13,000 instituteurs ont encore donné gratuitement leur cœur et leur esprit à cette œuvre ; 9,000 ont même dépensé pour elle 235,000 francs prélevés sur leur pauvre traitement; mais 10,000 conseils municipaux ont tenu à honneur cette année d’aider les autres; et, au total, on a, en dehors de
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- toute subvention de l’État, réuni une somme de près de deux millions (1,860,287 francs). C’est le décime de guerre contre l’ignorance.
- « Personne ne dira plus que ces cours sont une affaire de mode et que cette mode passera. Il faut bien reconnaître dans cette persévérance qui, d’année en année, se marque davantage, une de ces résolutions arrêtées et fortes qu’un peuple n’abandonne pas. Contrairement à ce qui arrive si souvent en France, le mouvement part cette fois d’en bas, comme la sève qui monte dans les grands chênes ; le peuple, sur un mot énergique et bref de l’Empereur, s’est levé pour courir aux écoles, comme il se lèverait tout entier, s’il était besoin, pour courir aux frontières. »
- Après avoir cité des chiffres qui prouvent le lien étroit qui rattache l’instruction publique à la moralité du pays, comme il avait précédemment montré celui qui l’unit à sa prospérité matérielle ; après avoir rappelé qu’à la décroissance progressive des délits et des crimes répond nécessairement une marche ascensionnelle de la moralité publique, le ministre ajoute : « Les économistes avaient depuis longtemps enseigné que le savoir féconde le travail ; que l’aisance, fruit du labeur et de l’ordre, est bonne conseillère ; que, enfin, dans nos sociétés modernes, les conditions du succès sont telles pour le plus grand nombre (et je dirais pour tous, si je ne devais exclure les fortunes soudaines), qu’il est difficile que la richesse publique se développe, sans que la moralité générale augmente. Cependant, des esprits chagrins, ennemis de leur temps, et, par conséquent, d’eux-mêmes, repoussent ces raisons et refuseront de croire à ces chiffres, qui sont rigoureusement tirés des greffes de la justice du pays. Laissez-les dire, Messieurs, et marchez en avant; c’est devant vous qu’est la lumière. »
- Avons-nous besoin d’ajouter que le pays tout entier partage cette opinion, et que l’importance de l’œuvre suscitée par l’Empereur, recommandée par M. le ministre de l’instruction Dublique et accomplie par le dévouement et le désintéressement
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- des instituteurs a été promptement et unanimement appréciée.
- Un grand nombre de fonctionnaires et de simples particuliers ne se sont pas bornés à applaudir aux immenses résultats obtenus; ils ont voulu prendre à leur compte personnel la dette du pays, en offrant des médailles pour récompenser l’initiative et le zèle des instituteurs de cours d’adultes. — Le ministre, le Prince Impérial, l’Impératrice ont fondé des récompenses spéciales ; l’Empereur, qui, pendant son séjour à Plombières, a voulu contribuer de ses deniers à augmenter les ressources votées par le Conseil général des Vosges, a également créé un prix exceptionnel pour chacun des départements de l’Empire; enfin, des décorations de la Légion d’honneur, des palmes d’officier de l’instruction publique et d’officier d’académie ont été décernées à ceux qui se sont le plus signalés par des actions d’éclat dans cette guerre pacifique.
- La remise de ces distinctions aux mieux méritants est devenue l’occasion de séances publiques, solennelles, auxquelles sont conviées toutes les autorités civiles, militaires et religieuses, toutes les notabilités départementales et municipales. De grands dignitaires de l’Empire, des sénateurs, des députés, des conseillers d’Etat, des préfets, des conseillers départementaux, des maires, ont tenu à honneur de présider ces séances pour donner aux instituteurs un haut témoignage d’estime et de considération, et pour avoir l’occasion de donner à l’instruction populaire un gage de sympathie et de dévouement. Parmi les discours remarquables prononcés à cette occasion, nous devons citer ceux de M. le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l’Empereur (Côte-d’Or) ; Troplong, président du Sénat (Eure) ; Schneider, président du Corps législatif (Saône-et-Loire) ; Chauchard , député (Haute-Marne) ; Boulatignier, conseiller d’État (Jura); Blanche, conseiller d’État, secrétaire général de la préfecture du département de la Seine (Seine)., etc., et nous croyons à propos d’extraire de ce dernier discours un passage qui indique comment on apprécie dans la capitale le dévouement des instituteurs :
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- « J’ai hâte de vous remercier vous tous, instituteurs et institutrices, qui avez pris une part si large et si dévouée à cette •œuvre régénératrice ; qui, pour rappeler la plus divine parole •de notre divin Maître, vous êtes livrés, au prix de votre repos, au prix quelquefois de votre santé, à cette sainte pêche des hommes; — je suis heureux que la mission qui m’est confiée me permette dé vous le dire : — Vous avez bien mérité de l’Empereur, vous avez bien mérité de la ville de Paris et du département de la Seine, bien mérité du pays !
- « Venez, fiers et heureux, recevoir ces récompenses, et sachez encore que, en les recevant, vous donnez un nouvel et salutaire enseignement. Vous avez montré comment on servait son pays en faisant le bien ; faites voir que c’est encore accomplir un devoir social que de priser haut les récompenses de la société. Vous qui êtes des maîtres, qui distribuez d’ordinaire ce que vous allez recevoir aujourd’hui, venez témoigner par votre exemple de l’honneur qui suttache au prix d’une bonne action, à la récompense publique d’un devoir généreusement accompli (1). »
- Ce n’est pas seulement de l’hôtel de ville de Paris et de tous les chefs-lieux des départements de la France que sont partis ces témoignages de gratitude et de reconnaissance pour ces instituteurs, victimes, à une certaine époque, d’entraves, de déboires, d’humiliations, de persécutions. Les étrangers ont été frappés eux-mêmes de ce grand mouvement scolaire que nous venons d’esquisser et dont nous sommes nous-mêmes les témoins surpris et charmés, et, à l’Exposition Universelle, ils ont voulu en porter eux-mêmes témoignage.
- Le Jury international du Groupe X, que présidait le vénérable baron J. de Liebig, un des savants les plus illustres de l’Europe,
- (l) Il n’est peut-être pas sans intérêt d’annexer ici le tableau des écoles d’adultes d’hommes et de femmes, et des classes et réunions du dimanche, qui existaient à Paris et dans le département de la Seine, tel qu’il a été présenté au Conseil départemental dans sa séance du 8 novembre 1867 , par M. Gréard, inspecteur de l’académie de Paris. Si on le compare à celui
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- ne connaissait que les résultats obtenus Tannée précédente
- que nous avons inséré page 194, on pourra constater les immenses progrès accomplis à Paris depuis 1830.
- ARRONDISSE- MENTS. CLA OT o> 3 & A 3 P* SSES P LES 1 en o> U A A d’àd our IOMME J < et o H ULTES S. Cfi G3 £ > S -o O O) H3 CLA en QJ 3 •H4 A zi CU SSES P LES 1 en 03 A A d’adi our ’EBIME •4 H O H 3 LTE S S. en a» a> fn > pQ *3 S '!> O •yr en ^ eu H3 CLAS en a> 3 & A a Ck SES E d DIMA en a» t-, A A T RÉ! es NCIIES J H O H JNIONS en 0) 03 *- fc* pQ 'V S *GJ O -T 05 q,
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- Arrondissent
- de St-Denis. 31 3 36 2,131 13 5 18 1,006 6 13 19 525
- Arrondissent
- de Sceaux,. 37 4 41 1,993 19 5 24 510 3 12 15 390
- Total pour la banlieue ,.. 68 9 77 4,124 32 10 42 1,516 9 23 34 9(5
- Totalgénéral 113 28 143 18,744 52 « 19 71 4,816 54 83 137 12,310
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- dans les cours d’adultes, et cependant, à l’unanimité et par acclamation, il a voté un grand prix, sous forme de première médaille d’or, non point pour nos écoles, que beaucoup d’écoles étrangères dépassent encore, mais pour les Instituteurs de France, directeurs des cours d’adultes; récompense éclatante d’un dévouement sans égal.
- Ils ont reçu presque en même temps une aulre couronne par le vote, unanime aussi, des grands corps de l’État en faveur de l’enseignement primaire. L’Empereur a désiré que les cours d’adultes, spontanément créés sur toute la surface de l’Empire par l’ardeur des élèves et des maîtres, devinssent une institution permanente. La loi du 10 avril 1867 leur a donné place dans notre organisation scolaire.
- Et, pour terminer ce trop long historique du passé et du présent de l’institution des cours d’adultes, qu’il soit permis au Jury de la classe 90 de s’associer, en ce qui le concerne, aux paroles de notre infatigable ministre de l’instruction publique, quand il dit à tous les instituteurs de France, à tous ces vaillants soldats de la paix : « Courage donc : l’Empereur est content de vous, le pays applaudit à vos efforts, et les représentants des nations étrangères s’unissent à nous pour déclarer que vous avez bien mérité du prince el de la patrie! »
- CHAPITRE IV.
- ÉCOLES ÉTRANGÈRES D’ADULTES LIBRES.
- Belgique. — Tout récemment, la Belgique s’est occupée de l’organisation de ses écoles d’adultes. A la suite d’un rapport au roi, en date du 1er septembre 1866, M. Vandepeerboom, ministre de l’intérieur, a soumis à sa sanction un projet de règlement, ayant pour objet de propager l’institution des écoles d’adultes et d’en assurer partout le service.
- Le ministre fait remarquer que, depuis 1843, malgré l’accroissement des budgets votés par les communes, les provinces et
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- l’Etat, les sommes allouées ont été, en majeure partie, appliquées au développement des écoles normales et des écoles primaires^ communales, et que, malgré le progrès qu’on remarque dans le nombre des écoles créées et dans celui des élèves qui les fréquentent, il y a toujours un arriéré auquel ces efforts, quelque grands qu’ils soient, ne peuvent remédier.
- Aux termes de ce rapport, il existe en Belgique 1,194 écoles d’adultes, contenant environ 90,000 élèves au-dessus de l’âge de quatorze ans.
- Mais la plupart de ces établissements n’ont été ouverts que dans un but de moralisation ; elles se tiennent le dimanche seulement et l’instruction y est pour ainsi dire nulle. Cela se comprend d’autant mieux que, jusqu’ici, le gouvernement s’était borné à prescrire quelques mesures d’ordre et à favoriser, par des subventions annuelles peu élevées, les écoles qui lui étaient signalées comme les meilleures.
- Si l’on n’a pas fait davantage, ce n’est nullement par indif-férence.ll fallait, avant tout, dit le ministre, organiser dans de bonnes conditions les écoles primaires proprement dites, bâtir des locaux, fournir les meubles et former des instituteurs capables. Sous ces divers rapports, ajoute-t-il, l’organisation est assez avancée pour que l’on songe, dès à présent, à prendre des mesures en vue de pourvoir à l’enseignement des adultes dans toutes les communes du royaume.
- Cela est d’autant plus urgent que, malgré les plus louables efforts pour compléter partout l’organisation de l’enseignement primaire pour les enfants de sept à quatorze ans, on a remarqué que, en Belgique comme en France, cela ne suffit pas; une fréquentation irrégulière, un abandon prématuré de l’école par les enfants qui se livrent aux travaux de l’agriculture, de l’industrie ou aux services de la domesticité, les livrent trop tôt à eux-mêmes et ils ont bientôt oublié le peu qu’ils avaient appris. Ce qui le prouve, c’est que le nombre des miliciens ne sachant ni lire ni écrire, qui était de 44 pour 100 en 1843,
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- est encore aujourd’hui de 30 à 31 pour 100. Aussi, est-on convaincu que, en Belgique comme en France, l’instruction n’étant pas obligatoire et dépendant de la bonne volonté des pères de famille, l’école d’adultes peut seule les sauver de l’ignorance en leur fournissant le moyen de conserver les connaissances acquises et d’en acquérir de nouvelles.
- Nous n’entrons pas ici dans l’examen détaillé des diverses dispositions approuvées par le Roi pour propager les écoles d’adultes par voie d’encouragement en conformité de l’article 23 de la loi du 23 septembre 1842, tout en déterminant les conditions de leur existence, sous le régime de cette meme loi. Bornons-nous à dire que, par la fondation des établissements communaux, la liberté n’est pas exclue. Indépendamment des écoles privées qui peuvent être subventionnées, pourvu qu’elles se soumettent au régime de l’inspection, le règlement fait appel à tous les dévouements et provoque l’association de sociétés de patronage pour seconder partout les efforts des autorités locales.
- Nous ferons également remarquer que, pour éviter trop de fatigue aux instituteurs communaux ou privés qui sont chargés de ces cours, et pour qu’ils soient suffisamment rémunérés , la durée des leçons dans les écoles primaires est réduite d’une demi-heure le matin et d’une demi-heure l’après-midi, et que, malgré cette diminution partielle de travail, iis recevront annuellement : 1° une indemnité fixe d’au moins 50 francs ; 2° une rétribution par tête d’élève, qui sera payée au prorata de la fréquentation, ce qui doit intéresser l’instituteur à attirer et à conserver le plus grand nombre possible d’adultes.
- Ces émoluments, que l’instituteur doit recevoir de l’école primaire et de l’école d’adultes, sont fixés par l’autorité, de manière à lui fournir un revenu suffisant pour lui permettre de consacrer à l’éducation de la jeunesse tout son temps, toute son énergie, sans qu’il ait besoin d’avoir à chercher désormais, dans des occupations accessoires, un supplément
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- quelconque à ses moyens d’existence. Ce point de vue est d’une très-haute importance, car il soustrait l’instituteur à des influences trop souvent contraires, qui sont nuisibles au progrès de ses élèves et à la considération publique dont les fonctionnaires doivent être entourés.
- Pour donner à l’enseignement tous les résultats désirables, chaque année scolaire doit se terminer dans chaque commune par une distribution de prix aux élèves qui se seront le plus distingués par leur conduite et leur application. D’un autre côté, la députation permanente du conseil provincial (1) doit organiser des concours annuels entre les écoles d’adultes du canton ou de plusieurs cantons réunis.
- Un jury, dont les fonctions seront gratuites, jugera chaque concours d’après un système général de points adoptés à l’avance ; c’est d’après ces règles que l’on pourra décerner à tout élève de la division supérieure, parvenu au terme de ses études et âgé au moins de dix-neuf ans :
- 1° Un certificat de capacité, pour ceux qui auront obtenu plus de la moitié des points attribués à un travail parfait dans chacune des branches, et constatant qu’ils ont fréquenté avec fruit la division supérieure de l’école d’adultes ;
- 2° Des livrets de la caisse d’épargne ou de retraite, pour ceux qui se seront le plus distingués. Ces récompenses pécuniaires n’ont pas seulement pour but d’exciter à l’étude, elles sont aussi destinées à favoriser les habitudes d’ordre et d’économie, et, afin de leur donner encore plus de prix, la remise de ces livrets [pourra se faire avec solennité à Bruxelles en même temps que la distribution des prix aux lauréats des concours universitaires et de l’enseignement moyen.
- La question financière n’a pas été négligée davantage. Si les ressources de la commune sont insuffisantes, l’intervention provinciale est réclamée ; il en est de même pour l’État, à qui
- (1) En Belgique, le Conseil provincial répond au Conseil général d’un département de la France.
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- incombe personnellement la charge des livrets de caisse d’épargne et de retraite et dont l’intervention n’est obligatoire que jusqu’à concurrence des trois cinquièmes du déficit.
- Telles sont les règles générales qui président à la nouvelle organisation des écoles d’adultes d’hommes et de femmes en Belgique. Il est seulement stipulé, en ce qui concerne ces dernières, que les cours qui leur sont destinés ne peuvent, sous aucun prétexte, être ouverts dans la soirée, et que les dispositions relatives aux concours ne leur sont pas applicables.
- La date de ces prescriptions est trop récente pour qu’on puisse en apprécier les résultats; mais on voit que ce système, qui, à beaucoup d’égards, a réglementé ce qui se pratique en France, n’a rien oublié pour rendre les écoles d’adultes fructueuses pour l’État, pour les communes, pour les instituteurs et les institutrices, et enfin pour les élèves des deux sexes.
- L’œuvre de l’éducation et de l’instruction des adultes serait incomplète en Belgique s’il n’avait été pris aucune mesure relative aux bibliothèques; à cet égard, le nouveau règlement contient des dispositions qui trouveront mieux leur place dans le rapport qui doit leur être spécialement consacré.
- Il existe, en outre, dans le règlement du 1er septembre, le germe d’une institution facultative, qui n’a pas d’analogie dans notre organisation française. L’article 32 dit qu’il y aura, autant que possible, dans chaque école, des lectures publiques avec explication une fois par semaine ; ces lectures seront faites par l’instituteur ou par toute autre personne que le collège des bourgmestres et échevins (maire et conseil municipal) aura agréée, sur l’avis de l’inspecteur; et, dans les instructions envoyées le 20 octobre 1866 aux gouverneurs de provinces (préfets) pour l’exécution du règlement, le ministre recommande de veiller à ce que ces lectures se renferment dans les limites du programme, et à ce qu’elles soient faites avec une sage simplicité, et il termine en disant : « Trop d’emphase comme trop de monotonie lasse l’auditeur. »
- Nous ne pouvons entrer ici dans l’examen de ces program-
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- mes, qui sont arrêtés par l’inspection provinciale sur l’avis des instituteurs réunis en conférence. Nous ferons remarquer seulement que cette intervention des hommes spéciaux dans des questions où ils sont si compétents, donne une garantie parfaite que 1’enseignement est partout conforme aux exigences locales et aux besoins des populations des villes et des campagnes.
- Mais, à l’occasion des lectures publiques, nous ne pouvons passer sous silence une institution qui a tout à la fois en vue de répandre dans les familles la moralisation, l’instruction, la bienfaisance et la prévoyance. Nous voulons parler de l’Œuvre des soirées populaires, établie en 1862 à Saint-Jossc-ten-Noode-lez-Bruxelles. Nous regrettons que les documents qui la concernent ne soient arrivés que longtemps après l’ouverture de l’Exposition, sur le Catalogue de laquelle elle ne figure même pas. Le Jury 11’aurait certainement pas hésité à la comprendre dans la liste de ses récompenses, et à témoigner ainsi à son honorable fondatrice toutes ses sympathies pour les œuvres diverses auxquelles elle consacre sa vie et sa fortune.
- Mme la baronne de Crombrugghe, frappée des entraves qu’apportent généralement les familles des jeunes écoliers aux efforts des instituteurs, et attribuant généralement ce manque de concours à l’ignorance , a essayé de faire comprendre aux parents des élèves de la crèche, de l’école gardienne, des écoles primaire et professionnelle de la commune qu’elle habite, l’utilité ou la nécessité de tout ce qui se fait dans ces établissements dans l’intérêt des enfants, en un mot pour leur donner la raison des choses qui ont en vue le bonheur et l’avenir des élèves. A cet effet, Mme de Crombrugghe résolut de réunir le dimanche soir les parents de tous ces jeunes enfants et d’essayer de les intéresser, de les instruire tout en les amusant.
- Mme de Crombrugghe ne pouvait consulter aucun précédent pour réaliser son projet, qui avait pour but : de paralyser les effets de l’ignorance ou des mauvais exemples que les enfants
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- des classes ouvrières ne rencontrent que trop souvent au sein de la famille ; de répandre, parmi les classes deshéritées, les règles de la morale, les notions de l’hygiène, les bienfaits de la science ; de leur créer des distractions honnêtes, de leur donner même l’idée et le goût des plaisirs, qui n’avaient jusqu’alors existé pour elles qu’à l’état de mystère.
- L’Angleterre connaît sans doute et protège depuis longtemps des associations, sorte de cercles où les ouvriers des villes manufacturières se réunissent le soir pour conférer ensemble sur des sujets qui peuvent les intéresser ; mais, en Belgique, la situation des classes laborieuses ne permettait pas de leur confier à elles-mêmes le soin de leur émancipation ; il fallait leur frayer le passage, les habituer à se réunir et, sous le prétexte de les distraire par des entretiens familiers, maintenus à leur portée, les amener peu à peu au niveau des classes intelligentes ; il fallait surtout utiliser ces longues soirées du dimanche, pendant lesquelles l’inaction les conduit forcément au cabaret, et partager ces heures de loisir entre un enseignement dépourvu de formes pédagogiques et des amusements honnêtes susceptibles de les attirer et de les retenir.
- Aussi, dans l’élaboration du programme de ces réunions, une large part fut-elle consacrée au chant et à la musique, dont l’influence sur le peuple ne peut être assez préconisée dans l’ordre d’idées où la fondatrice voulait rester. £>es soirées devaient, pour ainsi dire, être des concerts interrompus de temps à autre par des conversations sur la morale, sur l’hygiène, sur la chimie , sur l’histoire, en un mot, sur tous les sujets susceptibles d’éveiller l’attention de ses invités, sans les fatiguer ; aussi fut-il résolu de limiter à vingt minutes la durée de chacun de ces entretiens.
- En outre, comme les invités, exclusivement tirés de la classe ouvrière, n’avaient point l’habitude de rester à jeun pendant toute une soirée, et qu’il eût été cruel de les tenir dans cet état pendant trois ou quatre heures, il fut décidé qu’il leur serait fait une distribution de rafraîchissements modestes et
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- peu coûteux ; c’était là, du reste, une nécessité que les institutions de l’Angleterre ont comprise, puisque, à côté de leurs salles de réunion, ils ont établi une buvette où les membres de la Société peuvent, dans une certaine mesure, trouver à se désaltérer.
- Dans le principe, quelques personnes avaient manifesté la crainte que la distribution de rafraîchissements, dans le cours de la soirée, ne devînt une occasion de troubles. Il n’en fut rien ; et, quoique ces invités fussent pris au hasard dans la classe ouvrière, la noble hôtesse n’eut jamais qu’à se féliciter de leur réserve et de leur décence ; il fallait souvent user d’instances auprès d’eux avant qu’ils consentissent à accepter l’humble verre de bière ou la modeste tasse de café qui leur étaient présentés ; plusieurs même témoignaient du regret de voir pratiquer ce système, de peur qu’on ne les soupçonnât d’être attirés aux soirées populaires pour les boissons qu’ils y trouvaient.
- L’expérience de la première année vint prouver que les craintes manifestées étaient chimériques ; quoique, déjà en 4863, chacune de ces réunions comptât, en moyenne, 300 personnes, dont environ 120 hommes, 430 femmes et 50 jeunes gens âgés de moins de quinze ans , chacune des soirées, abstraction faite des frais généraux d’administration, n’a pas coûté, en moyenne, plus de 29 fr. 63 c.
- Ce n’était pas assez que d’être sûr de son public , il fallait encore le concours actif et dévoué de talents de tout genre ; et, si on songe que ces réunions avaient lieu en hiver, à l’heure où les plaisirs de la famille retiennent d’habitude au foyer domestique, on comprendra les appréhensions qu’on était en droit d’avoir de ne pouvoir constamment retenir tant d’éléments si divers nécessaires pour donner aux soirées populaires leur physionomie spéciale, et les rendre à la fois instructives et intéressantes. Sous ce rapport, comme sous tous les autres, on n’a eu aucune désillusion ; le dévouement de tous ceux à qui on a fait appel ne s’est pas ralenti : femmes du monde, artis-
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- tes, poètes, professeurs, ne firent pas un seul instant défaut, et, dès la première année, 29 dames, 16 demoiselles et 78 messieurs s’étaient associés à l’œuvre, et lui avaient apporté, par leur souscription personnelle, 4,450 fr. 50 c, dont, à la fin de l’année, il restait 112 fr. 87 c.
- Peu à peu, l’idée de cette institution, bien comprise et appréciée par de bons résultats, s’est propagée. L’œuvre s’est trouvée amenée tout naturellement à répondre à d’autres besoins encore qu’à ceux de l’éducation, et peuà.peu elle a initié un grand nombre de familles (hommes, femmes, jeunes gens) des classes ouvrières à un genre d’enseignement moral, scientifique, bien élémentaire et toujours attrayant, qui jusqu’alors était, au moins en Belgique, totalement inconnu.
- I/œuvre des soirées populaires de Josse-ten-Noode n’ayant plus dans cette commune limitrophe de Bruxelles une salle assez grande pour le nombre toujours croissant des auditeurs, s’est transportée à Bruxelles, où elle a confié, au cercle local de la Ligue de l’enseignement, la direction de ces réunions populaires, qui ont lieu pendant la saison d’hiver chaque dimanche, dans la grande salle du cercle artistique et littéraire, place de l’Hôtel-de-Ville, de 2 à 5 heures du soir.
- A Liège et à Verviers, l’œuvre des soirées ou réunions populaires a trouvé de zélés imitateurs : la Société Franklin, à Liège, et la Société des soirées populaires, à Verviers, réunissent chaque dimanche un grand nombre d’auditeurs, hommes, femmes, jeunes gens.
- Pour répandre et conserver le fruit de ces réunions populaires, Mme de Crombrugghe édite un recueil sous le titre de Causeries populaires faites dans les différentes villes de la Belgique. Le numéro de mai 1867 contient des causeries sur l’ingénieur français Cavé (Bruxelles) ; sur les droits et les devoirs de la mère de famille (Liège) ; sur le but et les moyens de la Ligue d’enseignement (Uccle).
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- Nous aurions terminé ce qui est relatif aux soirées populaires si le dévouement de la fondatrice de cette œuvre ri’avait pas mis à exécution une nouvelle pensée qui est une conséquence de son œuvre première. Mue par le désir de propager l’enseignement dans les classes ouvrières. Mœe de Crom-brugghe a organisé, cette année, une association de dames se chargeant de répandre dans les classes laborieuses, surtout parmi les femmes, des notions familières de l’hygiène domestique ; elle s’efforce de parvenir à son but : 1° par le moyen de cours familiers ou de lectures données ou faites par les associées dans les écoles de filles adultes et dans les bibliothèques populaires ; 2° par la publication de petites brochures à un sou (5 centimes). Toute associée ou tout abonné reçoit, en échange d’une cotisation annuelle de 5 francs, dix exemplaires de chacun des dix traités qui paraîtront chaque année.
- La première série comprend, pour l’année 4867, sept traités sur l’hygiène domestique, empruntés aux publications la Laclies Sanitary Association de Londres, d’une brochure due à MmeHyp. Meunier, et de deux petites études sur l’Education des sens, par la baronne de Crombrugghe ; la deuxième série sera entièrement due à des auteurs français, parmi lesquels nous remarquons les noms de plusieurs des exposants de la classe 90, et notamment ceux deM. Bourgain et deMmes Pape, Julie Daubié et Marchef-Girard.
- L’association se propose de recueillir en France, en Angleterre, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Belgique, aux États-Unis, ce qui s’est publié sur l’intéressante matière de l’hygiène populaire pour le répandre ensuite partout par le moyen d’éditions française, hollandaise, anglaise, allemande, russe, espagnole et italienne ; en un mot, elle prend pour devise : Prendre à tous et donner à tous.
- Espagne. — Indépendamment de ses asiles., de ses écoles primaires de garçons et de filles, le gouvernement espagnol
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- s’efforce de créer des écoles d’adultes dans un grand nombre de villes. Il est puissamment secondé à cet effet par l’opinion publique, par les instituteurs privés et par quelques sociétés, au nombre desquelles il faut citer la Junte des Dames, qui, à Barcelone et à Madrid, ont récemment établi dans leur sein une Association d'écoles dominicales pour les femmes. Ce mouvement, qui se manifeste dans quelques provinces seulement, est déjà suffisamment accentué pour qu’on ait pu en dresser une statistique, qui se reporte au 31 décembre 1865.
- Italie. — Les renseignements que nous possédons sur les écoles d’adultes de cette contrée remontent à une date déjà ancienne; il résulte, en effet, d’une statistique publiée par M. Natoli, ministre de l’instruction publique qu’il existait en 1863 :
- 2,803 écoles du soir recevant............. 108,170 élèves.
- 495 écoles du dimanche................... 16,041 —
- 3,298 écoles d’adultes.................... 124,211 élèves.
- Nous regrettons d’autant plus de n’avoir à produire aucun document plus récent que l’exposition scolaire de ce pays a prouvé que le gouvernement italien fait des efforts couronnés de succès pour répandre partout les bienfaits de l’enseignement à tous les degrés. Le grand nombre de récompenses accordées à cette nation par le Jury international, témoigne des immenses résultats qui ont été constatés dans ce concours auquel elle prend part pour la première fois.
- ; L'école de Bergame avait notamment envoyé des travaux d’élèves parmi lesquels on distinguait ceux de MM. Frazza-longa , Sua, Luciani, Vecchi. Chacun de ces élèves adultes a reçu une mention.
- Pour compléter ce qui concerne les écoles d’adultes,: disons que le projet de loi, récemment soumis à la Chambre par le ministre de l’instruction publique d’Italie, consacrait un fonds annuel de 500,000 francs à la création d’écoles de cette na-
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- tnre. Cette somme devait être doublée par un apport égal des provinces. En outre, les deux ministres de l’instruction publique et de la guerre devaient se concerter pour qu’il fût mis à la disposition du premier un certain nombre de conscrits qui devaient faire dans les écoles élémentaires leur apprentissage d’élèves maîtres pour les écoles régimentaires.
- Nous n’avons rien trouvé à l’Exposition qui pût nous renseigner sur l’état des écoles d’adultes dans d’autres pays-Les écoles de perfectionnement et les écoles d’apprentis et d’ouvriers, qui existent dans les contrées où l’instruction primaire est obligatoire, sont plutôt des écoles secondaires et techniques que des écoles d’adultes primaires.
- A quoi serviraient ces établissements dans un pays où, le colonel d’un régiment de l’un des petits États de l’Allemagne ayant trouvé, sur un contingent de 800 recrues, 4 hommes qui ne savaient pas lire, ce fait parut assez extraordinaire pour qu’on fît ouvrir une enquête , afin d’en avoir l’explication (1) ?
- CHAPITRE Y.
- ÉCOLES RÉGIMENTAIRES
- § 1. — Armée de terre.
- Lorsque Lancaster eut appliqué pendant quelque temps en Angleterre la méthode d’enseignement qui renouvela le système d’instruction primaire pour les enfants, et dès que
- (1) De l'Instruction primaire, discours prononcé par M. le général Morin à la séance publique annuelle des cinq académies de l’Institut impérial de France (-16 août 1864).
- Le Jury international du Groupe X n’en a pas moins décerné une médaille d’argent au cours d’adultes de Duisbourg (Prusse), dont les rapports et les documents exposés ont vivement attiré son attention et son intérêt.
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- l’ophiion publique eut constaté les immenses résultats qu’on pouvait obtenir par ces procédés rapides et économiques, on pensa qu’il ne suffisait pas de faire jouir les générations nouvelles de ce nouveau bienfait, mais qu’on pourrait encore en faire profiter toutes les personnes qui avaient passé l’âge habituellement consacré aux études.
- Le nouveau mode d’enseignement mutuel permettait en effet de tenter ce qu’on n’aurait pu exécuter par le mode individuel ou le mode simultané. Le premier mode, qui consiste à faire répéter chaque élève séparément, n’était guère applicable en effet à une école aussi nombreuse, ou à une instruction rapide. Le second, qui partage l’école en plusieurs subdivisions, est plus praticable, mais il exige un grand nombre de maîtres, et il occasionne encore la perte de beaucoup de temps, parce qu’il force toutes les subdivisions à rester oisives lorsqu’on fait répéter l’une d’elles, et la perte de temps est d’autant plus regrettable que l’on en a moins à sa disposition. Cette méthode a de plus, pour les hommes d’un certain âge, un grave inconvénient , c’est d’exposer à la risée des élèves plus avancés ceux qui sont encore aux premières lettres, et c’est sans doute cette circonstance qui a le plus contribué à dégoûter de revenir aux études élémentaires les hommes qui avaient eu le malheur de dépasser l’enfance sans s’y être adonnés.
- L’enseignement mutuel, tel que l’avait organisé Lancaster, éloignait tous ces obstacles, aplanissait toutes ces difficultés. Son principe qui consiste à réunir dans la même classe ceux qui ont juste le même degré d’instruction, et à mettre en mouvement toutes les classes à la fois , excite vivement l’émulation, sans jamais blesser l’amour-propre ; il épargne le temps, évite l’ennui, la peine et, de plus, le ridicule. En outre, en plaçant les élèves sous la direction de moniteurs qui font l’office de sous-maîtres, on économise également la dépense, ce qui, comme on le sait, est souvent le plus grand obstacle qui s’oppose à toute espèce de progrès, surtout lorsqu’il s’agit de le réaliser sur une vaste échelle.
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- Dès que ce nouvel instrument d’instruction rapide, agréable et économique fut connu et apprécié, dès qu’on eut admiré la subordination et la précision militaires que Lancaster avait introduites dans tous les exercices, la pensée vint naturellement de s’en servir pour l’instruction de l’armée ; aussi, en 1812, on pouvait déjà constater l’existence d’écoles régimentaires en Angleterre. S. A. R. le duc de Kent, l’un des patrons les plus dévoués de l’enseignement mutuel, avait formé une école dans la garde royale qu’il commandait, et son exemple était suivi dans les régiments de milices de Strafford, West-Kenl, Lancaster, West-Meath, Londonderry et dans le dépôt militaire de Maidstone.
- Lorsque, après le rétablissement de la paix de 1814, quelques philanthropes allèrent chercher en Angleterre le mode d’enseignement mutuel pour l’introduire en France, ils ne se bornèrent pas à ouvrir en 1815 la première école pour les garçons et, un peu plus tard, la première école de filles; la Société pour l’instruction élémentaire, fondée à cette époque et qui était à la tête du mouvement scolaire, chercha à provoquer la fondation de classes d’adultes dans les régiments de l’armée, à l’instar de ce qui se pratiquait de l’autre côté du détroit.
- Plusieurs chefs de compagnies militaires conçurent l’idée de créer des écoles de ce genre pour leurs soldats, et ils avaient commencé à l’exécuter en 1816. Dans le nombre on pouvait citer M. le général Levavasseur, commandant, à la Fère ; M. le généralEvain, commandant l’artillerie,à Douai; M. de Fleury, colonel du régiment de génie, à Arras ; M, le baron Aubert, colonel de régiment d’artillerie, à Valence. L’exemple de l’artillerie et du génie fut suivi dans les régiments de ligue. Dès le 1er janvier 1816, M. de Lasteyrie, colonel de la légiom de la Nièvre, avait la sienne en pleine activité, et les remarquables succès qu’il obtenait donnaient à espérer que bientôt tous les régiments de ligne seraient dotés d'une école d’enseignement mutuel.
- Il s’éleva une grande émulation entre les colonels pour
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- donner à leurs soldats les moyens d’acquérir l’instruction élémentaire. En 1817, M. Dejean, lieutenant-colonel des chasseurs à cheval de l’Isère, fondait à Montauban une école que son colonel, le comte de Fontenille, installait solennellement le 23 mars 1818. Le comte Denys de Dam-rémont en faisait autant pour la légion de la Côte-d’Or, en garnison à Calais; la légion de la Meuse et le régiment de chasseurs de la Marne ouvraient également leurs écoles ; les colonels des cuirassiers du Berry et des chasseurs de la Vendée préparaient les leurs en envoyant à l’école normale d’Amiens, pour s’instruire des procédés d’enseignement, les chefs à qui ils voulaient en confier la direction. Un instituteur très-zélé , M. Boucher-Appert, s’était fait le missionnaire de la nouvelle méthode dans les écoles régimentaires et pénitentiaires, et non-seulement il allait organiser les écoles là où oii recourait à son expérience, mais encore il écrivait des manuels à l’usage de ceux qui voulaient organiser ces sortes d’établissements.
- M. Decazes, ministre de la police générale, mit, en 1818, à la disposition du baron Tassin, colonel de la gendarmerie royale de la ville de Paris, des fonds nécessaires pour établir trois écoles qui furent ouvertes le 12 février dans les casernes Mouffetard, Saint-Martin et des Minimes, occupées par les quatre compagnies de ce corps. Le nombre des élèves s’était élevé au delà de quatre cents et les progrès furent d’autant plus remarquables, que les gendarmes étaient stimulés, non-seulement par des gratifications accordées par M. Decazes , mais encore par l’espoir fondé que l’instruction qu’ilà recevaient leur faciliterait plus tard l’avancement auquel ils aspiraient.
- Indépendamment des tableaux de lecture contenant les syllabaires, les vocabulaires et des phrases graduées qui formaient la base de l’enseignement dans toutes les écoles d’enfants et d’adultes, on avait eu la précaution de composer pour ce corps des tableaux spéciaux contenant les formules des
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- procès-verbaux et les règlements usités dans la gendarmerie. En les lisant et en les étudiant, les élèves soldats apprenaient tout à la fois leur profession et les connaissances nécessaires pour s’y distinguer. Le duc d’Angoulême, qui alla visiter une de ces écoles, en témoigna hautement sa satisfaction à celui qui les avait fondées.
- Ce fut d’après ce même principe qu’il fut composé pour les écoles régimentaires un abrégé de l’histoire militaire de France et une suite de faits d’armes , de mots heureux de soldats français, qui ne pouvaient qu’exciter l’émulation des jeunes guerriers appelés à suivre leurs traces.
- De tous ces essais on put bientôt conclure que, depuis lafon-dation des écoles régimentaires, les délits militaires devenaient plus rares, et on remarqua également que, si des hommes se rendaient coupables de faits graves, ils ne sortaient jamais de ces établissements ; la discipline et l’ordre avaient égaler ment beaucoup gagné.
- Quant aux progrès des élèves, ils étaient surprenants. M. le baron de Capriel Saint-Hilaire qui commandait la légion delà Gironde signalait, dans une lettre écrite le 42 février 4848* ses succès et ses prévisions. « En un mot, disait-il, je vous assure que le succès a dépassé mes espérances, et je nie flatte qu’avant un an chaque soldat jouira de l’inappréciable avantage d’écrire, et que bon nombre sauront chiffrer, entreprise qu’on n’oserait jamais concevoir avec des moyens autres que ceux de l’enseignement mutuel et qui avec eux sera extrêmement facile. »
- Cette initiative prise par différents chefs de corps pour appliquer aux adultes la méthode récemment introduite en France, attira promptement l’attention du ministre de la guerre ; informé des succès obtenus, il résolut d’en étendre le bienfait à tous les corps. Il institua à Paris un cours normal qui répandit bientôt la méthode dans toutes les légions où elle fut adoptée avec empressement.
- Ce cours normal d’enseignement mutuel pour tous les corps
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- de l’armée fut ouvert le 24 novembre 1818, dans une salle de la caserne de Babylone, disposée en forme d’école, sous la présidence du général baron Evain, chargé par le ministre de la guerre, M. Gouvion Saint-Gyr, de diriger tout ce qui concernait cette institution, en présence d’un grand nombre d’officiers supérieurs et de MM. les officiers et sous-officiers envoyés à Paris, en exécution de la circulaire ministérielle du 21 octobre qui créait le cours normal et qui décidait en outre qu’il serait fondé une école modèle dans chaque chef-lieu de division militaire.
- Là, M. le comte Alexandre de Laborde, membre de l’Institut , ce vrai philanthrope qui le premier avait fait connaître renseignement mutuel en France, et qui, sur la présentation de la Société pour l’instruction élémentaire, avait été désigné par M. le ministre de la guerre pour professer le cours normal à MM. les officiers et sous-officiers envoyés des corps, prononça un discours où il insista sur la nécessité d’introduire l’instruction dans l’armée, sur les efforts dirigés vers ce but et sur les résultats qui avaient été obtenus déjà; puis, avec le concours de M. Boucher-Appert, qui dirigeait dans cette caserne les écoles des légions de l’Indre et de la Mayenne qui y étaient en garnison, le cours normal commença à fonctionner (I).
- En 1819, plus de 30,000 hommes, distribués en 92 écoles, recevaient l’instruction élémentaire, et on espérait que l’année suivante il en serait de même de toute l’armée. Les vieux soldats décorés de plusieurs chevrons étaient assis à côté de jeunes conscrits, et plusieurs d’entre eux avaient déjà été récemment nommés sergents, grade qu’ils avaient mérité depuis longtemps par leurs services, mais qu’ils n’avaient pu obtenir faute des connaissances les plus élémentaires. D’après les états envoyés par les corps, on savait déjà qu’il ne fallait que dix jours au soldat le moins intelligent pour passer d’une classe
- (i) Journal d'éducation, IVe année, n° i, octobre isis, p 121.
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- à une autre, et qu’il suffisait par conséquent de trois mois, au plus, pour parcourir toutes les classes et apprendre parfaitement à lire, écrire et compter. Afin d’encourager davantage les travaux de ces écoles, le ministre accordait de légères gratifications par chaque nature de progrès.
- L’ordonnance rendue par le Roi, le 13 mai 1818, en confirmant les anciennes ordonnances sur le service des corps d’infanterie et de cavalerie, y joignit notamment six articles qui furent consacrés à ce qui concernait la fondation des cours et des bibliothèques pour les officiers et à l’établissement des écoles régimentaires.
- D’après ces dispositions, des écoles de lecture, d’écriture et d’arithmétique, d’escrime, de danse et de natation devaient être établies dans chaque corps sous la direction et la surveillance du major chargé d’en faire ou d’en approuver les règlements sous l’autorisation du colonel. C’est à ce chef qu’appartenait en outre la nomination des officiers et sous-officiers qui devaient y être employés et la proposition des améliorations qu’il jugerait convenables ; le local et l’ameublement des écoles devaient être fournis par le casernement, et les dépenses étaient réglées par les ordonnances de l’administration.
- L’école de lecture, d’écriture et d’arithmétique était gratuite ; elle devait être dirigée suivant la méthode d’instruction la plus économique et la plus rapide. Les enfants de troupe y étaient admis, et l’aumônier s’occupait de leur instruction religieuse. Tous les ans, à l’époque des inspections et sur la proposition du colonel, l’inspecteur général demandait au ministre pour les sous-officiers employés à l’école une gratification proportionnée à leur travail ainsi qu’aux progrès de l’instruction des élèves.
- Ce fut pour répondre au vœu émis par l’article 321 de cette ordonnance, sur le Mode d'instruction le plus économique et le plus rapide, que le maréchal Gouvion Saint-Cyr adressait au Roi, le 23 septembre 1818, la proposition d’adopter le sys-
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- Malgré ces prescriptions et malgré les résultats obtenus, les-écoles régimentaires et le mode d’enseignement qui y était employés durent nécessairement se ressentir du peu de goût qu’avaient les ministres rétrogrades de Louis XVIII pour l’instruction primaire. L’enseignement mutuel était traqué dans les casernes comme dans les villes , parce que les classes de soldats n’étaient pas dirigées par des aumôniers ou des membres de congrégations religieuses.
- Car ce n’était pas le mode d’enseignement mutuel qui était incriminé alors, c’étaient les intentions des maîtres laïques qui étaient suspectes. Ce qui le prouve, c’est que, le 29 avril 1822,. e ministre de la guerre écrivit confidentiellement à MM. les lieutenants-généraux commandant les divisions militaires, pour-leur recommander défaire surveiller les écoles d’enseignement mutuel, établies dans les régiments, afin d’empêcher la malveillance d’y pénétrer pour égarer les militaires et les détourner de leurs devoirs.
- M. le baron de Damas, commandant la 8e division militaire-(Marseille), présenta à ce sujet une idée, dont l’application lui semblait devoir amener des résultats utiles. Suivant cet officier-général , la méthode d’enseignement mutuel ne présentait d’autre inconvénient pour les militaires que celui qui résultait du choix des maîtres qui l’appliquaient. « Si les aumôniers* disait-il, pouvaient en être chargés exclusivement, l’enseignement dans les corps offrirait, ce me semble, des avantages incalculables à cause des relations qu’il établirait entre ces ecclésiastiques et les militaires, relations qu’on ne saurait trop multiplier, et l’enseignement n’y perdrait point. » Malgré les tendances politiques du gouvernement, le ministre de la
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- guerre, consulté, pensa qu’il fallait ajourner cette proposition.
- Dès le début, un chapitre spécial du budget avait été consacré aux fonds destinés aux écoles régimentaires ; mais bientôt on le supprima, en laissant les colonels pourvoir arbitrairement aux dépenses par des économies faites dans chaque corps sur la masse d’habillement et d’entretien. D’un autre côté, tout ce qui concernait la direction pédagogique des classes, méthodes d’enseignement, programmes, fut remis au même pouvoir discrétionnaire ; on comprend, dès lors, comment, à la fin de la Restauration, les écoles régimentaires avaient subi le sort de toutes les institutions scolaires : elles existaient dans les règlements, mais les règlements n’étaient pas exécutés.
- C’était l’opinion qu’exprimait le maréchal Soult, ministre de la guerre, dans un projet de rapport qu’il se proposait d’adresser au Roi, en 1833. Nous y lisons : « L’établissement des écoles régimentaires date du 23 septembre 1818, et nul doute que, de cette époque aux événements de juillet 1830, elles ne fussent parvenues à un état florissant si, dans cet espace de douze ans, elles avaient été franchement protégées et encouragées ; mais on se contenta, pour ainsi dire, de les créer. L’insuffisance, la nullité même de l’instruction qu’on y recevait, interdisaient au soldat tout avancement, et rendaient par conséquent illusoire pour lui les dispositions législatives qui ouvrent à tous l’accès aux grades et aux honneurs. »
- Le gouvernement de juillet avait donc, en ce qui concernait les écoles régimentaires, à veiller à l’exécution des prescriptions restées volontairement dans l’oubli, et à introduire dans leur organisation des améliorations indispensables. Pénétré de cette idée, le ministre de la guerre dut veiller à ce que le bienfait de l’enseignement devînt, non-seulement plus réel, mais encore plus général. Aussi, dès le 14 avril 1831, le maréchal Soult prit-il des mesures pour que la participation aux leçons, qui jusqu’alors n’était que facultative, fût
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- désormais obligatoire dans chaque corps pour tout militaire illettré. Cette prescription ne paraît pas avoir reçu une sérieuse exécution.
- Dans ses idées de réforme, le maréchal Soult projetait également une extension du programme de l’instruction. Dès l’origine, et longtemps après, il n’y avait eu qu’une seule école pour chaque régiment ; mais, grâce à l’intelligente initiative de quelques chefs de corps, aux écoles de soldats, où l’on enseignait la lecture, l’écriture et l’arithmétique, on avait ajouté, dans quelques régiments, une école de sous-officièrs, dans laquelle la grammaire, l’histoire, la géographie et la comptabilité des corps complétaient le cours d’études. Le maréchal pensait qu’il appartenait au nouveau règne de s’emparer d’une création aussi précieuse, de la généraliser et d’en développer les nombreux éléments de prospérité : « Car les écoles régimentaires, disait-il dans le projet de rapport que nous avons déjà cité, n’ont pas seulement pour objet de former une pépinière de sujets capables pour les emplois de sous-officiers, et d’ouvrir, par ce moyen, aux soldats l’honorable et glorieuse carrière qui conduit aux grades les plus élevés ; cette belle institution leur ménage surtout l’avantage de reporter au foyer domestique l’instruction qu’ils ont reçue au drapeau, de trouver dans cette même instruction l’aptitude à remplir des fonctions civiles, et d’en faire, par cela même, un gage de prospérité pour la famille. »
- Ce fut pour étudier toutes les questions de réorganisation et d’amélioration des écoles régimentaires que, le 23 novembre 1833, le ministre décida qu’une commission d’officiers généraux, à laquelle furent adjointes quelques personnes versées dans l’enseignement, serait chargée d’examiner et de comparer les diverses méthodes suivies et de lui indiquer celles qui sembleraient préférables, afin d’établir un système d’enseignement uniforme. Le général de division Pelet, président, remit son rapport au ministre le 3 mai 1834. Un projet de règlement, élaboré à la suite de ce travail par la même commis-
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- sioii, reçut la sanction ministérielle le 28 décembre 1835. Il devint la charte des écoles régimentaires; et, pour que rien ne s’opposât à son application immédiate et générale, l’allocation spéciale, rayée sous la Restauration, trouva de nouveau sa place dans le budget de 1835.
- Nous ne pourrions analyser ici ni ce document, ni les circulaires relatives à son exécution ; mais, pour faire connaître quels furent, sous le gouvernement de juillet, les principes qui ont présidé à l’organisation des écoles destinées à l’instruction des soldats et des sous-officiers d’infanterie et de cavalerie, nous nous bornerons à rappeler les règles que traçaient les trois articles suivants de l’ordonnance royale du 2 novembre 1833, sur le service intérieur des troupes :
- « Art. 230. — Le colonel use de toute son influence pour propager l’instruction dans le régiment. Il ne néglige aucun moyen pour accroître le goût de l’étude et du travail, et pour développer les facultés intellectuelles et physiques des militaires placés sous ses ordres.
- « Art. 231. — Les écoles sont sous la surveillance du major; il propose au colonel les officiers et sous-officiers capables de les diriger. Les officiers, ainsi que les sous-officiers qui ne font pas partie de la compagnie hors rang, ne sont habituellement exemptés d’aucun service.
- « Art. 232. — L’organisation et le mode d’enseignement des écoles de lecture, d’écriture, d’arithmétique, etc., destinés aux sous-officiers, soldats et enfants de troupe, sont déterminés par des règlements spéciaux. Le colonel veille à ce qu’on s’y conforme exactement et s’assure fréquemment par lui-même des progrès des élèves. »
- Cette organisation subsista entière jusqu’au 18 octobre 1852, date à laquelle parut une décision ministérielle qui modifiait le programme dés cours du second degré. Des dispositions plus complètes furent insérées dans la circulaire du 17 septembre 1853, pour faire connaître les conditions d’instruction exigées, à l’avenir, des sous-officiers qui, par lèur bonne conduite,
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- leurs services et l’élévation de leurs sentiments, se signaleraient à l’attention de leurs chefs pour la candidature à la sous-lieutenance. La même circulaire publiait pour chaque faculté un programme détaillé des cours du second degré.
- Voici quelle était, à cette époque, la division des cours et le nombre de leçons affectées à chacun d’eux :
- ANNÉES.
- Première.
- Seconde .
- I
- COURS. NOMBRE de leçons.
- Grammaire française.... 10
- Arithmétique U
- Géométrie 10
- Administration militaire.. 15
- Géographie •12
- Histoire 26
- Fortifications •H
- Études des cartes 3
- EMPLOI DU TEMPS.
- L’année scolaire commençait au 1er octobre; il y avait par semaine deux leçons, de deux heures chacune. La première était consacrée à l’enseignement et la seconde à la répétition des matières enseignées dans la première et à l’interrogation des élèves.
- Le développement physique du soldat préoccupe l’administration tout autant que son développement intellectuel; à côté des écoles régimentaires, il existe dans tous les corps des écoles d’escrime, de danse, de gymnastique et de natation. On comprend à ce simple énoncé combien des enseignements de cette nature peuvent contribuer à fortifier la constitution, à développer l’adresse et l’agilité ; aussi a-t-on établi dans les villes de garnison un gymnase à l’usage des troupes ; des exercices fréquents habituent les hommes qui s’y livrent à exécuter certaines manœuvres qui peuvent être de la plus haute utilité, notamment dans les incendies et dans certaines circonstances de la guerre. Il en est de même de l’école de natation dont les leçons doivent être dirigées par un maître qui prend les précautions convenables pour éviter les accidents; tous les soldats et les sous-officiers doivent y passer à leur tour, et comme, à un moment donné, on peut avoir besoin de bons nageurs, il est tenu note dans chaque bataillon des hommes qui ont fait leurs preuves.
- Une décision ministérielle du 22 mars 1846 rend l’étude du
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- chant obligatoire dans les régiments d’infanterie et du génie. Longtemps un gymnase musical a formé des professeurs d’après la méthode Wilhem, et les résultats, qui ont été constatés à diverses reprises, ont montré que les soldats se livrent avec plaisir à cette étude, qui distrait autant les soldats qui chantent en chœur qu’elle charme ceux qui les écoutent.
- L’armée ne se compose pas seulement de régiments d’in-fanlerie et de cavalerie auxquels les enseignements des écoles du premier et du second degré doivent suffire ; il existe des corps spéciaux pour lesquels ces cours seraient insuffisants, nous voulons parler de l’artillerie et du génie. Des instructions particulières ont réglé tout ce qui concerne le programme des classes nombreuses ouvertes dans ces régiments; nous allons essayer de résumer celles qui ont été publiées le 30 juin 1856 et qui sont encore en vigueur dans le génie. On y verra le tableau complet de l’enseignement dans l’armée, car les quatre écoles régimentaires du génie (Versailles pour la division du génie de la garde impériale, Arras, Metz et Montpellier) sont instituées, non-seulement pour développer l’instruction spéciale des soldats, des brigadiers, des caporaux, des sous-officiers, mais encore celle des officiers eux-mêmes, lorsqu’ils ne sortent pas des écoles. On pourrait presque dire qu’elles donnent successivement l’enseignement primaire, l’enseignement secondaire spécial et l’enseignement technique. Nous aurions voulu parler, avec quelques détails, des cours qui s’appliquent plus particulièrement à l’artillerie, tels qu’ils ont été arrêtés par l’ordonnance et le règlement du 29 mai 1855, mais l’espace nous manque.
- En général, l’enseignement atteint le but qu’on s’est proposé. Lorsque, par exception, on a à signaler quelques résultats médiocres, cela tient à ce que les obligations imposées aux auditeurs ne se combinent pas aussi facilement qu’on le voudrait avec les heures des leçons; dans ce cas, il n’y a que les sujets d’élite qui profitent convenablement de l’instruction.
- T. xm. 17
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- Les cours et le nombre des leçons sont répartis comme il suit entre les différents grades :
- Pour les soldats.
- Cours n° 1. — Lecture, écriture, quatre règles, nomenclature du système métrique.................................... 200 leçons.
- Pour les soldats, les caporaux et les brigadiers.
- Cours n° 2. — Arithmétique élémentaire, jusqu’aux, règles
- de trois; système métrique................................ 64 —
- Cours n° 3. — (2e division.) Grammaire française............. 100 —
- Pour les brigadiers, caporaux et sous-officiers.
- Cours n« 7. — Dessin de figure, bâtiment, topographie, fortifications.................................................... 180 -
- Pour les sous-officiers.
- Cours n° 3. — (De division.) Grammaire française............. 100 —
- Cours n° 4. — Comptabilité et service du génie dans les
- places........................................................ 20 —
- Cours n° 3. — Arithmétique complète (45), géométrie élémentaire, figures planes (52). Total............................ 97 —
- Cours n° 6. — (2e division.) Géométrie complète, ligures dans l’espace (35), éléments de trigonométrie (10), éléments de géométrie descriptive (18). Total....................... 63 —
- Cours n° 7. — (l,e division. ) Géométrie, les trois corps ronds (12), algèbre élémentaire (17), trigonométrie rectiligne (10), géométrie descriptive (24). Total.................... 63 —
- Cours n° 8. — Levers, nivellement (dont 10 leçons sur le
- terrain)...................................................... 18 —
- Cours n° 9. — Éléments de fortifications......................... 20 —
- Cours n° 10. — Notions sur l’art des constructions........... 20 —
- Cours n° 11. — Théories sur les écoles pratiques, savoir
- Fortifications de campagne, baraquements, campements (6), sapes (8), mines (10), ponts (4), fours (2), levers (3), artifices (3), fabrique de chaux et briques (2). Total........ 38 —
- Cours n° 12. — Géographie........................................ 8 —
- Cours n° 13. — Histoire de France................................ 10 —
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- Pour les lieutenants.
- Cours n° 14. — Sciences mathématiques : algèbre (15),
- géométrie analytique (15), mécanique (15). Total......... 45 —
- — — — Sciences physiques : notions de physique
- (15), notions de chimie (10). Total.................. 25 —
- Cours n° 15. — Fortifications passagères (7), fortifications
- permanentes (15). Total.............................. 22 ___
- Cours n° 16. — Service du génie dans les places......... , 7 —
- Pour les lieutenants et les capitaines.
- Cours n° 17. — Attaques et défenses des places.......... 10 —
- Cours n° 18. — Mines..................................... 9 —
- Cours n° 19. — Art et histoire militaires................ 10 —
- Les officiers ont en outre à rédiger des projets et des mémoires.
- Le personnel chargé de diriger ou de distribuer l’enseignement compris dans le tableau qui précède est ainsi constitué : le colonel du régiment, directeur de l’école ; le commandant de l’école, chef de bataillon de l’état-major du génie, chargé des cours 17,18 et 19; des capitaines de l’état-major du génie chargés des cours 8, 10 et 15, ainsi que du matériel et de la surveillance des travaux de sapes, de mines, de ponts, etc. Trois professeurs civils nommés au concours pour l’enseignement de la grammaire, du dessin et des mathématiques, dirigent les sept premiers et le 14e cours. Il y a, de plus, un nombre variable d’officiers et de moniteurs pris dans le régiment; enfin, deux gardes du génie chargés l’un de la comptabilité et l’autre de la conservation du matériel.
- Les dépenses du personnel sont peu nombreuses, les officiers et les gardes étant payés par le chapitre dé la solde ; il ne reste que les traitements des professeurs civils qui varient, suivant la nature de leur^enseignement ou leur ancienneté, de 2,000 à 4,500 francs. Les dépenses du matériel, pour lesquelles il est inscrit au budget un crédit de 75,000 francs, ne comportent
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- en ce qui regarde les cours, c’est-à-dire l’enseignement théorique, qu’une somme de 6,100 francs par école.
- Si on compare en masse le degré d’enseignement élémentaire constaté pour chaque soldat tel qu’on l’obtient de la décomposition de l’effectif de l’armée à différentes époques, on trouve les chiffres suivants :
- NO MI! RE D’iIOMMES. 1846 (1er janvier.) 1863 (Ie1' janvier.) 1864 (1er janvier.)
- Ne sachant ni lire, ni écrire. 103,999 84,894 84,186
- Sachant lire seulement 48,471 40,633 37,876
- Sachant lire et écrire 184,210 258,179 255,317
- Total de l’effectif.... 336,680 383,706 377,379
- L’inspection de ce tableau montre combien en dix-huit ans l’ignorance a diminué. On en est encore plus convaincu quand on établit les moyennes :
- Nombre d’hommes ne sachant ni lire, ni écrire. 31 °/(, 22°/0 22%.
- — sachant lire seulement... 14— 11— 10 —
- sachant lire et écrire... 55 — 67 — 68 —
- Pour faciliter la comparaison, nous avons choisi trois années dont la première, comparée aux deux autres, indique un progrès considérable, et dont les deux dernières, comparées entre elles, montrent que le progrès continue et peut être facilement appréciable dans l’intervalle d’une année.
- Le nombre des élèves qui ont fréquenté les cours des 1er et 2e degrés s’est également accru d’une manière tout à fait sensible, ainsi qu’il résulte du tableau suivant :
- DEGRÉ. 1845 1862 1863
- 1er degré 58,672 65,398 65,753
- 2e degré 19,152 25,314 26,350
- Totaux 77,824 90,712 92,003
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- Si maintenant on veut savoir quel est le degré d'avancement des 65,000 hommes qui suivent en moyenne les écoles de la première catégorie, on trouvera par approximation que :
- 10,000 environ apprennent à lire seulement.
- 20,000 — — — et à écrire.
- 30,000 — — — à écrire et à calculer.
- 5,000 — quittent les écoles sans avoir rien appris.
- Les documents statistiques constatent que 15,000 hommes environ rapportent chaque année dans leurs foyers l’instruction qu’ils ont reçue au corps.
- En présence de ces résultats, le maréchal Randon, ministre de la guerre, fit étudier avec le plus grand soin toutes les questions qui se rattachent à l’enseignement des écoles régimentaires qui n’atteignaient pas encore le but qu’on s’était toujours proposé.
- En effet, un beaucoup trop grand nombre d’hommes de troupe accomplissent leur temps de service sans avoir appris à lire et à écrire dans les écoles du 1er degré ; quant aux sous-officiers, il était rare, en dehors de ceux qui avaient déjà reçu une certaine instruction avant d’arriver sous les drapeaux, d’en rencontrer qui aient suivi d’une manière sérieuse les cours professés dans les écoles du 2e degré et y aient fait quelques études fructueuses.
- Il chercha les causes auxquelles pouvait être attribuée cette insuffisance et il crut les trouver dans le manque d’uniformité de l’enseignement, dans le trop grand nombre et dans la trop grande étendue des programmes, dans le défaut d’assiduité des hommes trop souvent dispensés, enfin dans l’absence de locaux où les élèves pourraient se livrer à l’étude, en dehors des cours oraux.
- Pour neutraliser ces causes il proposa à l’Empereur, dans son rapport du 26 octobre 1866, d’approuver les modifications suivantes :
- A l’avenir, les cours du 1er degré seront obligatoires pour tous les soldats illettrés, à l’exception de ceux qui sont arrivés
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- à un âge où l’étude est devenue impossible ; ces cours comporteront seulement la lecture, l’écriture et l’arithmétique réduite à la pratique des quatre règles, afin de rendre cette instruction élémentaire accessible à toutes les intelligences; et, pour la mettre à la portée de tous, comme il n’existait jusqu’ici qu’une école du 1er degré par régiment, désormais il y en aura une par bataillon ou par escadron ; et tout détachement de troupe, quelle que soit sa force, ouvrira son école.
- Les cours du 2e degré, auxquels devront assister tous les sous-officiers, comprendront la grammaire, les notions les plus usuelles d’arithmétique et de géométrie, la géographie, l’histoire et quelques leçons de fortification et d’artillerie. Au lieu d’un cours unique professé en une année à tous les sous-officiers indistinctement et sans avoir égard à l’inégalité d’aptitude et d’instruction première, les cours du 2e degré seront à l’avenir divisés en quatre classes ou sections qui seront parcourues en quatre périodes de six mois, un élève ne passant de la classe inférieure à la classe supérieure qu’après constatation de l’instruction qu’il aura acquise.
- Ces cours, rédigés d’après des programmes déterminés, serviront à l’exclusion de tous autres, et, par ce moyen, on obtiendra un enseignement uniforme et homogène.
- En outre, des livres écrits spécialement sur les matières des cours seront mis entre les mains de tous les élèves, ce qui leur permettra d’étudier seuls et de se tenir au courant des leçons, malgré les interruptions que les nécessités de service pourraient faire éprouver à un certain nombre d’entre eux.
- Indépendamment des salles d’école, il y aura dans chaque caserne une salle contenant des sphères, des mappemondes, dés cartes, ainsi qu’une bibliothèque composée d’ouvrages ayant pour objet de compléter l’enseignement des cours, et de procurer une distraction agréable tout en élevant et développant l’intelligence.
- Grâce à ce mode d’enseignement, il sera bien rare de rencontrer un soldat qui, à l’expiration de son temps de service,
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- ne possédera pas les notions élémentaires de l’instruction primaire, et ceux des sous-officiers qui n’auront pu parvenir à l’épaulette auront acquis, quand ils quitteront le service pour rentrer dans la vie civile, un degré d’instruction qui les mettra à même de remplir honorablement, dans les administrations publiques, dans le commerce ou dans l’industrie, des fonctions que l’on est heureux de confier à l’homme qui a déjà fait ses preuves sous les drapeaux.
- Cependant, par une sage précaution, avant d’appliquer partout ce système d’écoles régimentaires, le ministre a désiré qu’il fût expérimenté dans les grands centres, où se trouvent les plus grandes réunions de troupes, Paris, Lyon, Versailles et Lunéville.
- C’est en prévision de résultats favorables et d’une*extension probable, que le ministre a sollicité un crédit de 473,600 francs, nécessaire au nouveau fonctionnement des écoles régimentaires pour l’exercice 1868, au lieu du crédit de 100,000 francs qui était porté au budget de 1867.
- La mise à exécution du nouveau règlement fait l’objet des préoccupations du ministre de la guerre. Dans les instructions données par le maréchal Niel, le 7 mai 1867, il adresse, aux inspecteurs généraux de toutes armes, des recommandations expresses pour l’examen des écoles régimentaires de premier et de deuxième degré. Non-seulement ils doivent s’assurer si l’organisation des écoles est conforme aux règlements; si l’instruction est bien dirigée, et suffisamment encouragée, notamment celle du soldat; si les localités offrent toutes les ressources nécessaires, ou quelles dispositions il y aurait à prescrire pour que les locaux fussent mieux appropriés à leur destination ; si les livres et les méthodes autorisées sont seuls employés; si les bibliothèques et les catalogues ne laissent rien à désirer. Ils emploieront les moyens qui leur paraîtront les plus efficaces pour engager les hommes illettrés à se livrer avec ardeur aux études suivies dans les écoles régimen-
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- taires de premier degré ; il faut aussi qu’ils s’attachent à dégager de tout charlatanisme les épreuves qui ont lieu en leur présence, afin de pouvoir apprécier les résultats réellement obtenus, et qu’ils prescrivent de conserver un spécimen de l’écriture de chaque soldat au moment où il a commencé à fréquenter les écoles, afin qu’il soit possible de constater, par la comparaison, les progrès qu’il a faits.
- En outre de ces moyens de constatation personnelle, ces officiers-généraux, dont l’influence est si grande dans l’armée, doivent recommander à tous, et surtout aux capitaines, de stimuler constamment le zèle des hommes en leur faisant comprendre les bienfaits de l’instruction pour leur avenir militaire et civil; enfin, ils font porter sur le tableau d’avancement les soldats qui ont montré le’plus de zèle pour l’étude, s’ils réunissent d’ailleurs toutes les conditions requises pour obtenir cette récompense. Ils sont même autorisés à accorder des prix aux élèves qui, n’ayant qu’un commencement d’instruction lors de leur admission dans les écoles régimentaires, ont obtenu le plus de succès dans leurs études, sans avoir négligé aucun de leurs autres devoirs militaires. Dans la répartition de ces récompenses, il sera tenu particulièrement compte de leurs efforts et de leurs progrès aux soldats qui, en raison de circonstances particulières, ont eu à surmonter de plus grandes difficultés pour apprendre à lire et à écrire. Ces prix sont décernés à la revue d’honneur, et ne doivent pas s’élever au delà de 150 francs par régiment de troupes à pied, 110 francs par régiment de troupes à cheval, et de 80 francs par bataillon ou escadron formant corps.
- Sur cette somme, l’inspecteur général peut disposer, en faveur du moniteur général, d’une gratification dont le maximum est limité à 50 francs pour les régiments, et à 25 francs pour les bataillons ou escadrons formant corps. Indépendamment de la gratification, le moniteur peut être proposé pour une mention honorable, lorsque les services qu’il a rendus sont de nature à justifier cette distinction.
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- Les officiers, directeurs des écoles qui sont parvenus aux résultats les plus satisfaisants, doivenl être signalés dans un ordre du jour spécial. L’inspecteur général propose, en outre, pour une mention honorable au journal militaire ou pour une gratification, les directeurs et les directeurs-adjoints qui sont dans le cas d’obtenir l’un ou l’autre de ces témoignages de la satisfaction du ministre.
- Enfin il signale au ministre les corps où l’instruction a prospéré et ceux, -où elle est restée en souffrance.
- Telle est aujourd’hui l’organisation des écoles régimentaires. On voit, par ce qui précède, que rien n’a été négligé pour donner à l’enseignement du soldat et du sous-officier de toutes armes tout le développement nécessaire. Malheureusement, jusqu’ici, l’armée recevant une proportion trop considérable de conscrits illettrés, il fallait passer beaucoup de temps aux cours élémentaires pour inculquer les connaissances qu’ils donnent à des hommes qui n’avaient jamais fréquenté l’école primaire. A l’avenir, on n’aura plus à redouter rien de semblable. Le temps où le manque d’écoles pouvait expliquer l’ignorance est déjà assez loin de nous pour que la statistique puisse nous rendre sensible la décroissance annuelle du nombre des conscrits illettrés (1). Trois cartes de France, parfaitement exécutées, sur la demande de M. le ministre de l’instruction publique, par les élèves de l’École normale de Versailles, et exposées dans la classe 90, montraient à tous quels sont, depuis quelques années, les progrès de l’instruction primaire, comparés à ceux des périodes antérieures.
- A côté de cette ignorance absolue, qui disparaît de plus en plus, grâces aux efforts combinés de tous les amis de l’instruction publique, il existe toujours l’ignorance relative de ce nombre encore si considérable de jeunes gens qui ont tra-
- (l) Pour établir la décroissance du nombre des illettrés, consultez: 1° l’annexe à la statistique de l’instruction primaire. — Degré d’instruction des adultes. Paris, imprimerie Impériale, 1866 ; — 2° la statistique des classes d’adultes. Situation au ier avril 1866 ;— 3° la statistique des cours d’adultes. Situation au l*»- avril 1867.
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- versé trop rapidement l’école et n’y ont pas acquis des connaissances suffisamment solides pour résister au défaut d’exercice, malheureusement trop fréquent dans les communes rurales et parmi les classes pauvres.
- Mais nos intrépides instituteurs ont entrepris, sous la conduite énergique et persévérante de M. Duruy, la sainte croisade dont nous avons précécemment parlé; et si, comme tout le fait espérer, chacun d’eux suit le conseil que M. Ch. Robert donnait aux instituteurs de l’Hérault; si, dans les communes rurales, chacun d’eux se met en quête des conscrits ignorants, pour n’amener aux conseils de révision que des hommes ayant reçu l’instruction primaire (i) ; si, dans les centres manufacturiers, les grands-industriels, à l’instar de M. Schneider, du Crenzot, diminuent, par la fondation de belles et bonnes écoles, la proportion de leurs conscrits illettrés (2), non seulement M. le ministre de la guerre pourra fermer ses écoles du premier degré, mais il lui sera possible de ne renvoyer dans leurs foyers que des hommes ayant reçu le complément d’instruction qu’on donne dans les cours spéciaux, dont il pourra même étendre le programme. Alors, l’agriculture, l’industrie, les emplois civils trouveront des hommes plus intelligents qui leur feront faire encore plus de progrès, qui leur rendront de plus grands services. Alors, quoi qu’on fasse, la civilisation descendra dans les moindres hameaux par l’entremise toute volontaire de nos braves et honnêtes soldats, qui, après avoir porté à l’étranger nos principes de 89 dans les plis de leurs drapeaux, deviendront, dans leurs localités respectives, les humbles missionnaires et les apôtres des idées de progrès, d’amélioration morale et matérielle des populations pauvres et arriérées au milieu desquelles ils seront venus s’établir.
- (1) Voir ci-dessus, page 22o.
- (2) Voir, plus loin, l’article des Cours polytechniques.
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- g 2. — Armée navale.
- Les ministres de la marine se sont toujours associés, de leur côté, aux persévérants efforts que nous venons de rappeler pour l’instruction des liommes admis dans les divers corps de l’armée navale, ou dans les équipages de la flotte.
- Les régiments d’infanterie de marine, créés par ordonnance du 13 novembre 4822, puis licenciés par l’ordonnance du 28 août 1827, furent définitivement établis sur le pied où ils sont aujourd’hui par l’ordonnance du 14 mai 1831.
- Entre ces deux dernières dates, le service des colonies fut un moment confié aux troupes du département de la guerre, qui importèrent les règlements en vigueur dans ce département, en ce qui regarde les écoles régimentaires. Aussi, lorsque, en 1831, l’infanterie de la marine fut rétablie avec des éléments formés en partie par les régiments qui venaient de faire le service des colonies, on continua à suivre les instructions du département de la guerre qui étaient d’ailleurs applicables en principe aux troupes de la marine; on y suivait notamment le règlement du 28 décembre 1835, dont nous avons parlé précédemment. Grâce à cette organisation, les soldats de la marine purent, comme ceux de l’armée de terre, puiser dans leurs écoles régimentaires une instruction analogue à celle qu’ils auraient reçue, si la conscription ne les avait pas enlevés à leurs foyers.
- Dans les quatre régiments d’infanterie de marine répartis entre les ports de Cherbourg, Brest, Toulon, Roehefort, dans le régiment d’artillerie et dans le bataillon des fusiliers marins établis à Lorient, les écoles sont organisées à l’instar de celles des régiments d’infanterie de ligne. Les soldats et les caporaux suivent les cours du 4C1' degré (lecture, écriture et arithmétique); les caporaux qui ont fini ce cours et les sous-offi-ciers suivent le cours de 2e degré, dont le programme est divisé en quatre sections, durant chacune une année, et com-
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- prenant les matières d’enseignement comprises dans le tableau suivant :
- MATIÈRES d’enseignement du 2e degré. NOMBRE DE SÉANCES.
- Irc ANNÉE. 2e ANNÉE. 3e ANNÉE. 4e ANNÉE.
- Grammaire 20 lo 10 »
- Arithmétique 20 -10 10 »
- Géographie 18 12 12 20
- Histoire 24 3S 40 42
- Géométrie » 10 10 10
- Fortification, artillerie. » » » 10
- Total 82 82 82 82
- En étudiant la manière dont ces matières sont distribuées, on voit que chaque année revise les connaissances acquises l’année précédente et les pousse plus loin.
- On ne saurait d’ailleurs trop donner d’instruction aux sous-officiers de l’infanterie de marine, car, livrés à eux-mêmes avec un faible détachement, dans des pays lointains, ils trouvent toujours dans cette instruction, acquise pendant la vie de garnison, un moyen de surmonter avec succès les obstacles qu’ils ont à vaincre.
- Pendant l’année 1866, les écoles régimentaires ont été fréquentées par 4,255 hommes, dont 800 ont assisté au cours de second degré. Dans ce chiffre ne sont pas compris les hommes qui suivent les écoles régimentaires dans les colonies où séjournent les détachements des corps de marine.
- L’organisation des écoles élémentaires dans les équipages de la flotte remonte à la création même de ces équipages; l’article 17 de l’ordonnance du 11 octobre 1836 porte qu’il sera établi dans chaque division une école de lecture, d’écriture et d’arithmétique, une école de comptabilité pour les élèves fourriers, une école de mathématiques et de dessin li-
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- néaire pour l’instruction des officiers mariniers, une école d’escrime et une école de natation.
- L’article 58 de la même ordonnance porte que, « à bord des bâtiments montés par des compagnies permanentes, un officier marinier ou un matelot désigné par le commandant sera chargé, sous la surveillance spéciale d’un officier du bord, de donner des leçons de lecture, d’écriture et de calcul aux marins et aux mousses. »
- Rien ne fut changé à ces dispositions jusqu’au décret du 5 juin 1856, qui supprima les cours de dessin linéaire et de mathématiques appliqués à la navigation et qui créa une école de musique dans les deux divisions de Brest et de Toulon.
- L’administration a établi dans chacun des cinq ports militaires une école d’enseignement élémentaire pour les matelots des équipages de la flotte. Le programme, conforme à celui des écoles régimentaires, se divise en trois cours distincts : un pour les mousses, un pour les quartiers-maîtres et marins et un pour les officiers maritimes.
- Il est établi, en outre, une école de comptabilité spécialement affectée à l’instruction des marins qui doivent être employés en qualité de fourriers dans le corps des équipages de la flotte. Le cours suivi dans cette école comprend : la tenue des pièces et registres de la comptabilité en usage à terre et à bord, ainsi que l’établissement des décomptes; les élèves y continuent aussi les études de l’école élémentaire.
- La mobilité excessive du personnel des équipages de la flotte et l’intermittence des leçons qui en résulte par suite des exigences du service empêchent que les progrès soient aussi rapides qu’ils le pourraient être dans d’autres conditions. En effet, les élèves ne fréquentent pas l’école élémentaire plus de deux ou trois mois en moyenne, mais, malgré cette situation exceptionnelle, les résultats obtenus sont satisfaisants : 2,228 marins ont passé dans les cinq écoles en 1866.
- Indépendamment des écoles qui existent dans les ports pour les marins qui sont à terre, il existe également, sur les
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- bâtiments de la flotte, une classe pour les hommes de l’équipage; ceux qui désirent étudier sont placés sous la direction d’un maître qui les instruit d’après le mode d’enseignement mutuel.
- Il y a aussi à Toulon, à bord du vaisseau-école le Louis XIV, une école primaire destinée aux apprentis canonniers et timoniers qui arrivent complètement illettrés. On s’y borne à l’enseignement des premières notions de lecture et d’écriture, mais, en raison du peu de temps laissé aux hommes en dehors du temps consacré à leur instruction technique, il est complètement impossible de donner quelques développements à cette école, dont les cours ont lieu le soir de sept à huit heures et demie ; ils sont habituellement suivis par une centaine d’élèves.
- Malgré le peu de temps que les élèves de toutes les écoles dont nous venons de parler peuvent consacrer à leur instruction, on a pu voir déjà ce que l’on peut obtenir avec une bonne organisation. Le ministre de la marine ne s’est pas borné à exposer dans la classe 90 les plans de ces diverses écoles, le programme des études qui y sont suivies, les statistiques, le catalogue des livres d’enseignement. Il a soumis encore à l’appréciation du public et du Jury des spécimens nombreux des travaux des élèves ; écriture, arithmétique, problèmes relatifs à la navigation, rédaction, cartes, dessins, lavis, levés topographiques et militaires, etc., pièces qui témoignent de la haute sollicitude de l’administration supérieure, de l’excellente direction imprimée à cette partie du service des ports, de la capacité et du zèle des maîtres, de l’attention et du progrès des élèves. Le Jury international a voulu récompenser tous ces efforts, tous ces résultats, en décernant à M. le ministre une médaille d’argent pour l’ensemble de son exposition, dont nous apprécions plus loin les écoles techniques et une médaille de bronze aux écoles maritimes de chacun des cinq ports de Brest, Cherbourg, Lorient, Roche-fort et Toulon.
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- CHAPITRE VI.
- ECOLES PÉNITENTIAIRES.
- En -1814, Louis XVIII ordonna la création d’une prison d’essai, destinée à offrir le modèle des améliorations dont le régime pénitentiaire était en général susceptible. Cet établissement avait surtout pour objet de montrer par quels moyens l’autorité, en punissant le crime dans l’intérêt de l’ordre public, pourrait faire servir le châtiment à la réforme morale du coupable, et rendre ainsi à la société un citoyen utile après l’avoir préservée d’un ennemi dangereux.
- Les événements survenus au moment où l’ordonnance du 9 septembre 1814 était sur le point de recevoir son exécution empêchèrent que cette pensée bienfaisante fut immédiatement réalisée. Néanmoins, si, à partir de cette époque, au milieu des graves intérêts qui l’occupaient, l’administration ne put apporter dans l’état et le régime des prisons tous les changements dont elle reconnaissait la nécessité, elle s’était cependant occupée de la construction des Maisons centrales ; elle avait introduit dans tous ces établissements, excepté à Fontevrault, dont les locaux n’étaient pas disposés à cet effet, un bon système de travail dont les avantages, soit pour le bien-être physique, soit pour la réforme morale des détenus, se sont fait bientôt sentir ; de nombreuses améliorations intéressant les besoins matériels et le bien-être des prisonniers avaient été partiellement et isolément tentées et on comprit la nécessité d’un système pénitencier conçu dans son ensemble, uniformément adopté et poursuivi avec persévérance.
- Mais ce plan général d’amélioration des prisons, conçu dans toute son étendue, rencontrerait inévitablement des préjugés à combattre, de vieilles routines à changer, des intérêts particuliers à vaincre, des obstacles de diverses natures à surmon-
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- ter. La réforme était en effet si laborieuse et si délicate que, pour la préparer et la réaliser, M. Decazes proposa au Roi de fonder une Société royale pour Vamélioration des prisons, dont il se déclarerait protecteur, dont la présidence serait attribuée au duc d’Angoulême, et dont la nomination des premiers fondateurs serait soumise à l’approbation royale. Cette proposition fut acceptée, et, le 14 juin 1819, la Société royale des prisons fut installée à l’archevêché dans une séance solennelle présidée par le duc d’Angoulême. Après une messe du Saint-Esprit, qui devait précéder la première assemblée générale et qui fut célébrée pontificalement, le prince prononça un discours. Nous y trouvons le passage suivant qui a plus particulièrement rapport avec le sujet dont nous nous occupons :
- « Une grande tâche nous est imposée : améliorer le régime matériel des prisons est le moindre de nos travaux; nos efforts doivent tendre à retremper, s’il est possible, des âmes dégradées par le vice et par de funestes passions; la religion, cette véritable, cette unique base de tout ce qui est bien, l’honneur, cet honneur français qui fut l’ornement et la gloire de notre chère patrie, tels sont les sentiments que vous devez tâcher de faire naître dans le cœur de ces infortunés qui, de criminels qu’ils sont, deviendront, par vos soins, de bons citoyens et des sujets fidèles, dignes de rentrer dans la grande famille. »
- Dans la réponse que le doyen des membres de la Société, M. le duc de Plaisance, fit au discours du président, nous trouvons également une trace du but moral à atteindre : « Poursuivez, Monseigneur, lui dit-il, cette noble carrière; ce n’est pas assez de porter la réforme dans les prisons, il faut aller à la racine du. mal et créer des générations nouvelles : l’ignorance est la source première des vices et des crimes; elle fait des esclaves et des êtres dangereux. Mais déjà des institutions rivales (1) se forment partout pour arracher l’enfance et
- (i j Là Société pour l’instruction élémentaire, dont la première séance eut lieu le 9 juin 181 s, s’occupait déjà, le 13 décembre de la même année, de
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- la jeunesse à ces ténèbres qui obscurcissent la raison et dégradent le sentiment. Protégez les hommes qui se dévouent à ce pieux et obscur ministère; protégez les écrivains qui, dans un langage que le peuple puisse entendre, travailleront à répandre les vérités utiles, qui apprendront aux simples citoyens à chérir leurs devoirs et à respecter leurs droits, qui leur feront sentir les bienfaits d’un gouvernement paternel et les encourageront à les mériter.
- « Les mœurs sont formées par l’éducation, c’est le travail qui les conserve; elles se dégradent par la fainéantise; elles se corrompent dans la misère ; c’est donc au travail qu’il faut former les citoyens, c’est à donner à tous du travail que le gouvernement et tous les citoyens doivent s’appliquer. »
- Les passages que nous venons de citer indiquent nettement le programme que se proposait la Société royale des prisons ; il peut se résumer par ces mots : morale religieuse, instruction, lectures sérieuses, travail. Quand, en effet, la loi inflige une peine, et spécialement celle de la détention, ce n’est point une vengeance qu’elle exerce; d’une part, elle donne par là à tous les citoyens un avertissement destiné à les détourner du crime; de l’autre, tout en mettant le criminel hors d’état de nuire à la société, qu’il a déjà troublée, elle a pour but de corriger le condamné de ses mauvaises habitudes
- l’instruction à donner dans les prisons. M. Cadet de Gassicourt avait lu à cette Société un Mémoire sur l’état des enfants condamnés à la réclusion temporaire. Les renseignements qu’il avait recueillis dans les visites qu’il était appelé à faire dans les prisons en sa qualité de membre du conseil de salubrité, faisaient grandement désirer que ces enfants pussent profiter des nouvelles méthodes par le moyen desquelles ils pourraient être enlevés à des causes de dépravation toujours croissantes. Une commission composée' de MM. J.-B. Say, Scipion, Périer, de Montègre, Gallois et Cadet de Gassicourt,. fut chargée d’examiner ce Mémoire et ses investigations portèrent, non-seulement sur les jeunes détenus, mais encore sur les maisons do réclusion. Peu de temps après, M. le comte de Chabrol, préfet de la Seine, formait une école dans le dépôt de mendicité de Saint-Denis. D’abord l’entreprise parut, offrir bien des difficultés à surmonter. Cependant, après un début pénible, le succès passa les espérances ; les effets moraux ne furent pas moins satisfaisants que les progrès intellectuels. La turbulence des enfants s’était changée en douceur.
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- en les enveloppant de tous côtés, par l’église et l’écolè, d’idées morales, religieuses; en les soustrayant, par la bibliothèque et l’atelier, à l’oisiveté, aux mauvais conseils, aux déplorables exemples des camarades avec lesquels la prison le met en contact.
- L’un des premiers soins de la Société royale des prisons fut donc de nommer dans son sein, indépendamment d’une Commission d’instruction morale et religieuse, une seconde Commission composée de MM. le maréchal duc d’Àlbuféra, le duc de Broglie, le comte de Saint-Aulaire, le comte de Laborde, qu’elle chargea du soin de rechercher quels étaient les moyens matériels et intellectuels qui pouvaient seconder l’influence de la morale et de la religion, en ce qui concerne la réformation des prisonniers. « Il ne faut pas se dissimuler, disait M. de Laborde, dans un rapport qu’il fit au nom de cette commission, que, quel que soit le zèle des ecclésiastiques, quelle que soit la puissance de leurs discours ou de leurs exemples, ils ne réussiront qu’imparfaitement, si, dans l’intervalle de leurs instructions, les individus auxquels ils s’adressent n’ont aucun moyen de se rappeler leurs leçons, de se fortifier, par la lecture, de leurs préceptes, et de résister ainsi au retour des penchants vicieux, aux conversations dangereuses surtout, qui ne balanceraient que trop puissamment les inspirations salutaires qu’ils auraient reçues. »
- Et comme l’instruction élémentaire dont la lecture des bons livres est la conséquence, est le seul moyen de perpétuer les bonnes doctrines, de distraire l’être égaré ou coupable de sa tendance vers le mal, de le relever, en un mot, de créer un changement favorable à toute amélioration, la Commission concluait en proposant d’introduire un cours d’adultes dans chaque prison.
- À cette époque où l’enseignement des adultes n’existait pas encore en France, une proposition de cette nature devait soulever bien des oppositions. Le rapporteur les prévoit et les réfute d’avance. Après avoir rappelé par des faits que l’instruction
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- a une grande influence sur la morale de tous les peuples, puisqu’il est prouvé que les pays où elle est le plus généralement répandue sont ceux où il se commet le moins de crimes et de vols, M. deLaborde ajoute: « Mais vous penserez sans doute, Messieurs, que ces faits ne sont pas applicables au sujet qui nous occupe, c’est-à-dire à la réforme des prisons, ou autrement à l’éducation des adultes en général. Vous demanderez alors si le don de l’instruction dans un âge avancé est aussi puissant pour réformer les inclinations vicieuses qu’il l’aurait été dans l’enfance pour les prévenir. La question est grave et n’a pas encore été traitée, mais l’expérience et les faits se sont déjà chargés de la résoudre. » Puis, après avoir montré par l’exemple de la société de Maidenhead et de Lanark et des écoles régimentaires, dont il est question dans ce rapport même, que, là où des écoles d’adultes avaient été fondées, le résultat avait été un changement remarquable dans les habitudes et les mœurs de toute la population, le rapporteur recourait dans l’espèce, pour soutenir sa thèse, à un fait qu’on ne pouvait contester.
- « Les mêmes effets, disait-il, ont eu lieu dans les prisons de la marine anglaise, par l’introduction de l’enseignement élémentaire à bord des pontons. Sur le seul Bellérophon, où se trouvaient 450 détenus, 200 ont suivi avec exactitude l’école et ont appris à lire la Bible et à écrire correctement. Dès ce moment leur caractère a singulièrement changé et une différence sensible, presque une ligne de démarcation s’est établie entre eux et leurs compagnons. Il en sera de même, sans aucun doute, dans nos prisons, par l’introduction de l’enseignement élémentaire; et la seule réflexion, sans l'appui même des exemples, suffirait pour s’en convaincre. »
- Nous ne suivrons pas M. le comte de Laborde, l’apôtre de l’éducation populaire, qui était allé chercher l’enseignement mutuel en Angleterre pour le rapporter en France, dans les raisons qu’il mit en avant pour démontrer la nécessité et la possibilité de la nouvelle fondation qu’il proposait; nous nous
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- bornerons à dire que la Commission soumit ce vœu à la Société royale des prisons :
- 1° Qu’il soit disposé dans toutes les prisons d’hommes et de femmes, au-dessus de 400 individus, un local pour l’établissement d’une école d’enseignement mutuel;
- 2° Que l’on adopte provisoirement dans ces écoles le manuel et les tableaux en usage dans les écoles régimentaires, ainsi que l’écriture cursive française et le dessin linéaire ;
- 3° Que des fonds spéciaux soient affectés annuellement, à raison de 300 francs par école, pour l’entretien des locaux et les rétributions accordées aux élèves, d’après le tarif des écoles régimentaires ;
- 4° Que les écoles de femmes puissent comprendre tous les ouvrages de couture et de tricot, afin que les détenues acquièrent à la fois des connaissances et des talents ;
- 5° Que la Commission d’instruction morale et religieuse veuille bien se réunir à la Commission primaire pour aviser à la composition des tableaux propres aux études des prisons, et qui feraient suite aux syllabaires et aux vocabulaires des écoles actuelles.
- Ces propositions furent agréées par la Société royale des prisons, car un arrêté du ministre de l’intérieur du 25 décembre 1819, posait les bases de cette organisation dans les termes suivants : — « Art. 50. Instruction primaire. L’instruction primaire consistant dans la lecture, l’écriture et les premiers éléments de calculs, sera donnée aux détenus, en suivant, autant que leur nombre le comportera, la méthode de l’enseignement mutuel. » Quanta l’exécution, elle ne se fit pas longtemps attendre.
- Depuis quelque temps déjà, M. le maréchal duc d’Albuféra, président de la Commission d’instruction primaire, et M. le comte Defrance, qui commandait la première division militaire, se concertèrent sur les moyens à employer pour réformer les vices et l’oisiveté qu’on remarquait dans la prison militaire de Montaigu. Ces officiers-généraux s’étaient aussi
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- occupés d’appliquer comme remède l’instruction et le travail. M. Boucher-Àppert, l’instituteur dont nous avons déjà parlé, offrit au maréchal d’y organiser et de diriger une école d’après les principes de l’enseignement mutuel.
- La Société royale fît les dépenses nécessaires à l’achat du matériel ; et, le 14 juin 1819, en présence du maréchal, du comte Defrance et du comte de Laborde, l’école, contenant 90 détenus était ouverte avec solennité. Deux ans après, le 13 mars 1821, à la séance générale de la Société des prisons présidée par le duc d’Àngoulême, le duc d’Albuféra, constatait que, depuis l’ouverture de cette première école pénitentiaire, 221 soldats, dont 181 ne sachant absolument rien, avaient suivi les cours avec grand succès et que 131 étaient aptes à remplir des places de sous-officier; en outre l’amélioration de leur caractère était telle que plusieurs étaient devenus caporaux et devaient bientôt passer sergents.
- D’un autre côté, des fabricants avaient passé, avec l’administration, des marchés pour l’entreprise des ateliers à former dans l’intérieur de la prison, où jusqu’alors le travail n’existait pas. Pour obtenir des résultats, il fallut vaincre beaucoup d’obstacles, tant de la part des prisonniers que de la part des fabricants. Mais, enfin, il résultait du rapport du maréchal que sur 89 hommes qui étaient à Montaigu au 1er janvier 1820, 27 seulement ne travaillaient pas, soit à raison de leur mauvaise santé, soit à cause de leur courte détention. Pendant l’année 1820 le produit du travail avait été de 3,548 francs, divisés en trois parts. Ce qui restait en caisse, 2,114 francs, était placé à la Caisse d’épargne et de prévoyance.
- Toutes ces améliorations étaient dues au zèle de M. Roux, capitaine d’état-major, chargé de la direction de la prison, et surtout aux‘aptitudes spéciales de M. Appert, qui était à cette époque le plus ardent propagateur des écoles régimentaires et des écoles pénitentiaires. Malheureusement ses efforts furent longtemps stériles; dans les dernières années de la Restauration, les tendances du ministre de l’intérieur né-
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- taient guère favorables au développement de l’instruction primaire, et, quoique la Société royale des prisons existât encore, il y a à supposer que son influence dut être bien nulle , car on trouve bien peu de traces de son action scolaire à cette époque. Dans un ouvrage publié en 4836, M. Appert confirme celte opinion, lorsqu’il dit : « J’ai publié, en 1822, un manuel qui renferme tous les détails nécessaires pour la formation des écoles des prisons. Le manuel et les écoles sont restés dans l’oubli, et les détenus dans la plus complète ignorance. »
- Nous venons de voir comment la Société royale des prisons avait rempli le programme qu’elle s’était tracé, en ce qui concerne l’instruction religieuse, l’instruction élémentaire et le travail manuel ; il nous reste à dire un mot de ce qui fut fait pour mettre entre les mains des détenus ces livres qui devaient être un si puissant auxiliaire pour les instruire et les mora-liser.M. Laurent de Jussieu venait de remporter un prix extraordinaire, à la suite du premier concours ouvert en 1816 par la Société pour l’instruction élémentaire en composant Simon de Nantua, dont le succès fut considérable, parce qu’il était destiné à des lecteurs de toutes classes; ce jeune écrivain y ajouta Pierre Giberne, qu’il écrivit pour les écoles régimentaires et Antoine et Maurice qu’il destina plus particulièrement aux écoles pénitentiaires ; cet ouvrage spécial, couronné par la Société royale des prisons, ne fut suivi d’aucun autre. Il n’y avait plus de nécessité d’écrire pour des hommes à qui on ne voulait pas enseigner à lire.
- Le gouvernement de juillet ne resta pas indifférent à la question des écoles pénitentiaires ; dès août 1830 le cahier des charges imposé aux entrepreneurs généraux des services des maisons centrales, portait, â l’article 57, que les détenus qui seraient admis à l’école élémentaire à titre de récompense pourraient être distraits de leurs travaux une ou deux heures par jour ; en outre de cette disposition, qui existe encore aujourd’hui,les entrepreneurs devaient payer les fournitures scolaires.
- On organisa des écoles primaires dans toutes les maisons
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- centrales, de force et de correction; dans tontes également des instituteurs libres remplacèrent les détenus qui, dès l’origine, avaient été chargés de donner des leçons de lecture et d’écriture. Cette mesure que réprouvaient la raison et les bienséances, avait été prise d’abord par économie et ce fut un grand pas fait en avant que celui qui appela à la direction de l’enseignement un homme spécial dont la dignité n’avait rien de suspect et dont l’aptitude pouvait faire espérer un programme d’enseignement plus étendu et des progrès plus rapides.
- Malgré cela l’œuvre des écoles pénitentiaires languissait,. on trouve même dans un Rapport du ministre de l’intérieur qui porte la date du 1er février 1837, une préoccupation singulière qui montre combien à cette époque et après la loi de 1833 il existait encore d’absurdes préjugés: «L’instruction élémentaire, y lisait-on, n’est un instrument de moralité dans l’intérieur des prisons qu’autant qu’on remplit avec discernement toutes les conditions attachées à son emploi, ii faut éviter, par exemple, de la donner indistinctement à tous les condamnés, car on risquerait parfois d’augmenter le nombre des faussaires, sans diminuer celui des voleurs. »
- Malheureusement ces injustes préventions trouvèrent place dans l’Instruction ministérielle du 24 avril 1810, qui est le point de départ de la constitution actuelle des écoles pénitentiaires. Cette pièce importante constate que, jusqu’alors, l’Administration ne s’était occupée de l’instruction des condamnés que d’une manière accessoire, et seulement sous un point de vue d’utilité pratique pour l’époque de la libération, et il y est > déclaré qu’il est désormais nécessaire de lui donner une place plus élevée et plus étendue dans le régime des prisons pour peines et que le gouvernement est décidé à l’employer comme moyen de réforme morale. « Il ne faut pas,: dit la circulaire, tandis que l’État, les départements et les communes s’occu-. pent avec tant de sollicitude de l'éducation de l’enfance et de la jeunesse dans nos écoles publiques, que ces graves intérêts soient négligés dans les grands établissements peuplés de ceux,,
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- que la loi pénale laisse à la tutelle (le l’Administration. »
- Mais, en traçant les règles excellentes qui doivent présider à l'instruction primaire des condamnés, le ministre pose en principe que l’enseignement ne doit pas être donné à tous les détenus indistinctement. S’ils sont mineurs, le doute n’est pas permis ; mais les adultes sont, à cet égard, dans une position différente ; il faut ici faire un choix judicieux. S’il peut être utile de donner l’enseignement élémentaire à ceux d’un âge peu avancé qui se conduisent d’une manière satisfaisante, et témoignent le désir de s’instruire, il faut le refuser aux condamnés qui, par leurs mœurs entièrement dépravées ou par leurs dispositions perverses, se rendent indignes de toute bienveillance.
- En déclarant que l’instruction primaire dans les maisons centrales doit être le prix de la bonne conduite et de l’assiduité au travail, la circulaire ne restreint-elle pas trop sa déclaration de vouloir l’employer comme moyen de réforme morale? Cette réformation n’est-elle pas d’autant plus nécessaire qu’elle s’adresse aux plus coupables, aux caractères les plus indomptés, sans attendre qu’ils témoignent le désir de s’instruire? Ne devrait-on pas, sans craindre de blesser l’autorité du père de famille, décréter ici que l’instruction comme le travail sont obligatoires? Et, si leurs mœurs sont entièrement dépravées et leurs dispositions perverses, pourquoi repousser le concours de l’instituteur, quand on admet celui de l’aumônier ? Qu’on n’oublie pas cette parole prononcée par un condamné devant une personne qui visitait l’école d’une prison centrale : « Si j’avais su, avant de venir ici, ce qu’on m’y a enseigné, je n’y serais jamais entré. »
- Il y a cependant considérablement à faire pour l’un comme pour l’autre, car, si les efforts et les soins de l’aumônier ont eu pour but de ramener au bien chacun des 18,385 (i) con-
- (i) Dans deux pénitenciers agricoles (1259),— dans seize maisons ceatrales d’hommes (t 3,735) — et dans huit maisons centrales de femmes (3,39().
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- damnés de l’un et de l’autre sexe qui, au 1er janvier 4865, formait l’effectif, l’instituteur n’avait pas une tâche moindre à remplir.
- En effet, si, au lieu de prendre en considération l’inconduite, l’immoralité, la criminalité de ces détenus, on constate leur degré d’instruction au moment de leur entrée en prison, voici comment se décomposait à ce point de vue cet effectif de 4 8,385.
- HOMMES. FEMMES. total.
- 6,029 1,439 7,140 386 1,939 536 908 8 7,968 1,975 8,048 394 complètement illettrés 42,86% sachant lire 10,62 % sachant lire et écrire 43,29% ayant une instruction supérieure. 2,12 %
- 14,994 3,391 18,385
- Avant de dire dans quelle mesure l’instituteur est parvenu à améliorer cet état déplorable, voyons ce qu’il enseigne dans les écoles pénitentiaires à ceux à qui on accorde le bienfait de l’instruction.
- Aujourd’hui, l’enseignement scolaire, dans les maisons centrales comprend la lecture, Y écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures et parfois quelques notions de calcul mental et de dessin linéaire. Le concours des aumôniers aux leçons de l’école qui, dans les maisons affectées à la détention des femmes, est tenue par des Sœurs de la Sagesse, de Marie-Joseph et de Saint-Vincent de Paul, indique assez que l’instruction élémentaire n’est pas séparée de Yinstruction morale et religieuse.
- Les cours sont suivis par tous les détenus de seize à vingt et un ans, par ceux des adultes qu’un âge peu avancé et le désir de s’instruire rendent aptes à l’étude. Le bienfait de l’école a été refusé aux condamnés indignes de cette faveur.
- Voyons maintenant les résultats obtenus par le personnel enseignant :
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- Hommes. Femmes.
- Sur les 7,968 illettrés, 712 ont appris à lire....... 482 230
- — 648 — à lire et à écrire. 502 -146
- — 488 — à lire, écrire et
- compter................. 380 108
- 1,848 1,364 484
- 6,120 sont demeurés illettrés (i).. 4,665' 4,455
- Parmi ceux qui avaient déjà reçu un commencement d’instruction :
- HOMMES. FEMMES. TOTAL.
- 394 107 501 sachant lire, ont appris à écrire.
- 319 103 422 sachant lire, ont appris à écrire et compter.
- 602 14 616 sachant lire et écrire, ont complété leur
- instruction.
- 1,315 224 1,539
- En résumé, pendant l’année 1865, en comparant d’après les tableaux qui précèdent, le degré d’instruction que possédait chaque détenu au moment de son entrée avec celui qu’il a acquis par sa fréquentation de l’école, on constate que :
- Hommes. Femmes.
- 18,22 % ont profité des leçons de l’école..... 17,86 20,87
- 45,63 % n’ont fait aucun progrès...................... 48,44 36,86
- 32,92% sont demeurés illettrés...................... 31,11 42,90
- Or, en ajoutant aux 48,22 pour 100 le bénéfiee de 9,94 qui provient de la différence qui existe entre le nombre des illettrés, dans le premier tableau, et celui que l’on trouve dans le résumé, l’instituteur peut se féliciter d’avoir enlevé à une ignorance plus ou moins grande 28,16 pour 100 des condamnés qui lui ont été confiés.
- S’il n’a pas été fait une plus grande conquête, et si la pro-
- (1) Probablementparce qu’ils n’ont pas été reconnus dignes d’entrer à l’école, ou parce qu’ils n’ont pas manifestés le désir d’y être reçus. L’instrqction obligatoire sauverait de l’ignorance une forte proportion de ce chiffçe'considérable.
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- portion de ceux qui n’ont fait aucun progrès est encore aussi considérable, cela tient à des causes bien diverses, provenant de l’instabilité des élèves, dont la présence n’est pas obligatoire, et dont les occupations d’atelier peuvent souvent motiver les absences. Ajoutons que la durée de la classe est tantôt d’une heure seulement, tantôt d’une heure et demie, et que ce temps est pris moitié sur la récréation, moitié sur le travail.
- L’administration centrale des prisons, qui suit avec sollicitude ces résultats, et qui les publie dans une statistique annuelle, s’est émue de ce qu’il y avait encore à faire, et, le 11 janvier 1866, M. le ministre de l’intérieur a publié des instructions qui, en témoignant des intentions les plus libérales et des sentiments les plus généreux, montre le plus grand désir de mettre l’instruction dans les grandes prisons pénales, au moins relativement, au niveau de tout ce qui se fait en France pour la répandre de plus en plus dans toutes les classes.
- Aussi, après avoir constaté, comme nous venons de le faire par des chiffres, qu’un assez grand nombre de condamnés sortaient des maisons centrales entièrement illettrés, ou n’ayant qu’une instruction primaire fort incomplète, le ministre ne décrète pas encore l’instruction obligatoire dans les prisons, mais il atténue déjà considérablement les prescriptions de la circulaire du 24 avril 4840 en ce qu’elle avait de trop restrictif pour l’admission à l’école. « Cette circulaire, dit-il, vous recommande de ne pas admettre tous les détenus indistinctement à l’école et d’en éloigner ceux qui n’y trouveraient qu’un élément à leur perversité ; mais, d’un autre côté, en présence de l’extension que prend l’instruction publique, l’administration ne doit point négliger de donner aux condamnés les moyens de s’instruire de leurs devoirs, de s’éclairer sur leurs intérêts, et de travailler ainsi eux-mêmes à leur propre instruction ; à ce point de vue, il est essentiel qu’ils ne quittent pas la maison centrale sans avoir acquis les éléments indispensables de l’instruction primaire, des notions précises de lecture, d’é -criture et de calcul, qui peuvent leur être d’une grande utilité
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- dans plusieurs circonstances de la vie, et même pour se procurer du travail. »
- Le ministre ne se borne pas à ouvrir une porte plus large aux admissions, il veut encore que l’école produise des résultats plus satisfaisants que par le passé ; pour atteindre ce but, il pense que, au lieu d’abandonner à l’initiative des instituteurs le choix des livres et des méthodes auquel l’administration est restée jusqu’à présent tout à fait étrangère et pour lequel elle avait montré une parfaite neutralité, il serait convenable de renoncer à cet éclectisme et de choisir elle-même une bonne méthode d’enseignement, la mieux adaptée à la nature, à la position intellectuelle des individus qu’il s’agit d’instruire dans les prisons, et de la rendre obligatoire dans les écoles qui y sont établies.
- M. le ministre de l’intérieur attache une grande importance à cette question des méthodes uniformes, que son collègue de la guerre vient de résoudre dans le rapport dont nous avons parlé dans notre chapitre des écoles régimentaires. Il s’est même mis en rapport avec M. le ministre de l’instruction publique pour obtenir de ses lumières et de son expérience des indications qui pussent le guider dans une réforme qui témoigne si hautement du désir d’améliorer le régime pédagogique des écoles pénitentiaires dans les prisons centrales.
- Jusqu’à présent, nous n’avons rien dit des écoles qui existent dans les prisons départementales ; on peut citer en première ligne celle de Lons-le-Saulnier, où une leçon d’une heure est donnée chaque jour par un élève de l’École normale primaire du Jura. Il en existe une également dans la maison de correction de Marseille. A Lille et à Reims, les Frères des Écoles chrétiennes dirigent depuis longtemps des écoles de détenus. Il est vivement à désirer que les condamnés de trois mois à un an aillent contracter le goût de l’instruction dans les écoles qui devraient exister dans toutes les prisons. Le concours d’un instituteur primaire serait assuré partout. Nous avons vu ailleurs le zèle et le désintéressement dont les membres de
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- ce corps sont animés ; rien ne s’opposerait donc à ce que les condamnés, que renferment les prisons départementales, profitassent des mêmes avantages que ceux qui habitent les maisons centrales. Devraient-ils être privés d’instruction, parce qu’ils sont moins coupables ?
- MM. les inspecteurs généraux des prisons ont également reçu la mission d’examiner, dans les maisons centrales, la situation des écoles et des bibliothèques et de veiller à la prospérité et au progrès de ces établissements. Nous sommes heureux de témoigner ici à M. Léon Vidai, l’un d’eux, qui a exposé, dans la classe 90, une trop courte notice sur l’organisation de l’enseignement primaire dans les prisons, toute la satisfaction qu’a éprouvée le Jury de voir la question des classes d’adultes pénitentiaires de France présentée d’une manière si intéressante et traitée avec tant de talent, de vues libérales et d’esprit philanthropique. Quant à nous, nous ne finirons pas cette partie de notre rapport sans nous associer au vœu qu’il formule ainsi : « Attachons-nous à faire disparaître, ici comme partout, l’ignorance qui est un des fléaux du monde, et à donner à tous les esprits, quelque profond que soit l’abîme où ils sont tombés, cette instruction qui, selon la belle expression de Shakespeare, nous procure des ailes pour nous élever vers le ciel »
- Le Jury a vivement regretté que les compatriotes du grand poëte n’aient pas songé à exposer, dans la classe 90, les règlements, les rapports annuels et les statistiques de leurs écoles pénitentiaires. Les écoles des prisons anglaises de Pentonville et Millbank, où le mode d’enseignement individuel est pratiqué dans les cellules, d’après la méthode usitée dans la prison de la Roquette, à Paris; celles de Portland, de Chatham, de Portsmouth, etc., où le système de l’école en commun a été conservé, auraient mis sous les yeux du public des
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- principes différents de ceux qui sont appliqués en France.
- Le môme regret doit être exprimé en ce qui concerne l’Allemagne et surtout la Prusse, contrées dans lesquelles l’instruction est obligatoire, parce que cela aurait permis de constater par des chiffres et par des faits la différence de criminalité qui peut résulter de la législation scolaire ; on aurait également aimé à comparer les organisations diverses adoptées en Hollande, en Belgique, en Italie, en Suisse, dans les États Scandinaves, dans les États-Unis d’Amérique, etc.
- En instituant, à la tête du groupe X, deux classes spéciales pour l’instruction populaire des enfants et des adultes, la Commission Impériale a voulu que chacun pût s’instruire sur les questions qui l’intéressent et s’éclairer par la comparaison des divers systèmes. Espérons que l’exemple donné par la France portera ultérieurement ses fruits et que, du grand nombre de questions qui préoccupent ceux qui étudient la question si intéressante des prisons, on pourra détacher celles qui ont pour but d’améliorer le condamné, en lui donnant la volonté et la force nécessaire pour sortir de la mauvaise voie où il est entré, et pour reprendre utilement et honorablement, dans la société, la place que l’ignorance lui a souvent fait perdre et que l’instruction pourra l’aider à reconquérir.
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- Par M. Ch, SAUYESTRE.
- L’enseignement « spécial on professionnel » est né du besoin d’une éducation appropriée aux exigences de la vie ordinaire et réelle. C’est pourquoi nous le voyons, parallèlement au développement de l’industrie, prendre une place de plus en plus grande dans les préoccupations des gouvernements et des peuples de l’Europe et se répandre successivement dans les pays où l’éducation classique a longtemps prédominé d’une manière exclusive. Ce mouvement n’aurait point de raison d’être aux États-Unis, où l’instruction publique est surtout représentée par l’école primaire, sur les bancs de laquelle toute la jeunesse, sans distinction de rang ni de sexe, vient apprendre ce qui est nécessaire à l’homme, à lanière de famille, au travailleur, au citoyen d’un État libre.. En effet, on y enseigne, outre la lecture, l’écriture et le calcul, le facile et correct usage de la langue parlée et écrite, comme il convient dans un pays où chacun est appelé à exposer ses idées et à défendre ses opinions publiquement, de la voix ou de la plume; — l’histoire nationale et les biographies des grands hommes de la république ; —la géographie, très-développée au point de vue commercial, car l’Amérique a deux océans pour frontières ; — les éléments de la géométrie et le dessin linéaire appliqués
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- surtout à l’arpentage et aux constructions ; — des notions d’économie, de chimie agricole et industrielle, d’astronomie, de physiologie et de droit constitutionnel ; — enfin la musique. Ce programme est, à beaucoup d’égards, plus étendu que celui du nouvel enseignement secondaire spécial français.
- Riches et pauvres, jeunes filles et jeunes garçons, avons-nous dit, se rencontrent sur les bancs de ces écoles et y restent longtemps : jusqu’à quinze ou seize ans. Nombre d’hommes qui sont à la tête du pays n’ont pas reçu d’autre instruction.
- En Amérique, l’esprit d’égalité, en vertu duquel chacun est compté, non pour ce que valait son père, mais pour ce qu’il vaut lui-même, a favorisé l’établissement de ce système fécond. En Europe, au contraire, l’esprit de tradition, les préjugés de caste se reflètent dans l’éducation; et, à dire vrai, jusqu’au siècle où nous sommes, il n’y a eu d’éducation que pour les classes élevées. Mais encore que leur enseignait-on? Les langues anciennes, la littérature ancienne, l’histoire ancienne, la philosophie ancienne ; rien d’actuel, de vivant, de réel. Condillac en donne la raison d’une façon péremptoire : « Les écoles ayant commencé dans les cloîtres, dit-il, il était « naturel que l’instruction des ordres religieux en fût le prince cipal objet et qu’on s’occupât peu des choses qu’il eût fallu « apprendre aux autres citoyens. Voilà pourquoi, ajoutait-il, « nous passons notre enfance à nous fatiguer pour ne rien « apprendre ou pour apprendre des choses qui nous sont fort « inutiles et nous sommes condamnés à attendre l’âge viril « pour nous instruire réellement. »
- Longtemps auparavant, Montaigne écrivait dans ses Essais : « C’est un bel et grand adgencernent sans doute que le grec « et le latin, mais on l’achète trop cher... Ce n’est pas à dire « que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire, « mais non pas si bonne qu’on la faict; et je suis despit que « notre vie s’embesongne à tout cela. »
- Il a fallu des siècles pour faire triompher une vérité qui nous parait maintenant si simple. Dans son excellente Étude
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- sur réducation professionnelle en France, notre honorable collègue, M. Pompée, a rappelé les efforts qui ont été faits dans notre pays pour obtenir la création d’un système rationnel d’éducation. La Révolution seule put sortir de la routine. La réforme de renseignement fut une des premières préoccupations des hommes de cette époque. Ils la voulurent radicale : c’était l’esprit du temps, et il n’a d’ailleurs pas encore été bien prouvé que ce caractère résolu dans les décisions graves soit une mauvaise chose. En 1795, la Convention décréta l’établissement, dans toute l’étendue de la République, d'écoles centrales, destinées à remplacer les anciens collèges. Le plan d’études de ces écoles était entièrement nouveau : les sciences pures et appliquées y tenaient la première place; renseignement commercial, industriel et agricole venait ensuite, accompagné de notions d’économie politique et de législation; puis, l’histoire, les belles-lettres, les langues anciennes et les langues vivantes, enfin le dessin complétaient le programme. Le décret prescrivait formellement que toutes les leçons « seraient données en français. » C’était une grosse innovation, car telle est la force de la tradition, dans ce pays où les gouvernements changent, mais où les préjugés restent, que nous avons vu, jusqu’en 1830, dans les collèges restaurés, les classes supérieures se faire en latin. Et quel latin !
- Les écoles centrales ne purent se soutenir. Elles étaient d’ailleurs peu encouragées par le gouvernement; leur fondation avait malheureusement coïncidé avec le mouvement de réaction qui suivit thermidor, et le courant de l’opinion, dans les classes aisées, poussait à la restauration des choses de l’ancien régime. Le premier consul supprima ce qui restait d’écoles centrales et rétablit le vieux système des Jésuites et de l’Oratoire dans les lycées. Quelques années plus tard, l’Empereur généralisa la mesure en fondant l’Université. Dans ses tardifs regrets du Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon a tenu à rejeter cette faute sur Fontanes à qui il avait demandé du nouveau et .qui n’avait su que ressusciter le passé.
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- Cependant, partout autour de nous, l’enseignement public s’était transformé ; les nations protestantes, moins attachées au latin que les catholiques, nous avaient devancés, et c’était en Suisse, en Hollande, en Allemagne surtout que, pour la Restauration, les hommes de bon vouloir, les esprits libéraux allaient chercher des modèles. Car, en dépit des résistances du pouvoir, on agitait cette importante affaire de l’éducation du grand nombre. En 1824, sous les auspices de Ml\L de Bro-glie, Guizot, Jomard et Ch. de Rérnusât, un concours fut ouvert sur cette question : « N’y a-t-il pas dans notre système; « d’instruction publique, entre les écoles primaires et les col-« léges consacrés aux études classiques, une lacune qu’il serait « utile de remplir par des établissements d’une nature spé-« ciale? » Ce fut M. Charles Renouard, le futur rapporteur de la loi de 1833, qui remporta le prix. Mais la censure royale interdit aux journaux de rendre compte du concours.
- La révolution de 1830, en faisant triompher les idées libérales, rendait possibles les changements réclamés. Le pouvoir venait de tomber aux mains des champions de la réforme. Mais les besoins étaient nombreux. Tout l’enseignement national était en réalité à organiser ; et d’abord, l’instruction primaire, dont l’état misérable fut constaté par une enquête ; 'puis cet autre enseignement qu’on appelait de différents noms, selon le point de vue : industriel, commercial, professionnel, usuel, ou encore, moyen. M. Victor Cousin, chargé d’aller étudier les divers systèmes qui florissaient en Allemagne, avait rapporté des descriptions détaillées des écoles réelles (real-schulen et bourgeoises (burgerschulen). Allait-on créer un nouvel enseignement public à côté de l’Université? ouvrir des collèges français, modernes, en concurrence avec les collèges latins? On eut peur d’ébranler le vieil édifice. L’Université, d’ailleurs, résistait par l’exclusivisme et par la force de cohésion que donne l’esprit corporatif. L’idée qui prévalut fut celle d’un degré intermédiaire entre l’école primaire et le collège. Mais les études latines embrassent une période de huit
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- aimées au moins, et confinant, par leurs classes élémentaires, à renseignement primaire lui-même, il ne restait point de place pour le nouvel enseignement. On imagina donc de l’introduire dans la loi organique de l’instruction primaire, comme une sorte de deuxième degré, et sous le nom d’enseignement primaire supérieur, appellation d’autant plus mal trouvée, que l’enseignement dont le pays avait besoin ne devait être ni « primaire » ni k supérieur » (1).
- Les écoles primaires supérieures n’eurent point le succès qu’on avait pu légitimement leur promettre. Mal comprises du public, à peine encouragées par le pouvoir, elles se multiplièrent peu et ne jetèrent point d’éclat. Car on ne saurait considérer comme de simples écoles primaires supérieures l’école professionnelle organisée en 1835 à Nantes, par M. Leloup ; ni l’école municipale Turgot, de Paris, fondée en 1839, et dont renseignement, qui peut servir de modèle, a été organisé par M. Pompée, son premier directeur.
- En 1847, M. de Salvamly essaya d’établir dans les collèges universitaires une division « spéciale » à partir de la quatrième. La révolution de 18-48 ne lui laissa pas le temps d’achever son œuvre, qui fut reprise plus tard par M. Fortoul.
- Cette révolution de 1848 sembla un moment donner carrière à toutes les espérances. Elle appela à la tête de l’enseignement M. H. Carnot qui, en digne héritier de son père, prit immédiatement à tâche de réaliser, avec la liberté d’enseignement, la gratuité et l’obligation de l’instruction primaire. Une Commission fut chargée de préparer un projet pour l’enseignement industriel. Les événements ne lui permirent pas de donner
- P) M. Saint-Marc-Girardin disait excellemment, en 1835 : «L’égalité d’éducation n’est pas du tout dans l’uniformilé des études; elle est, au contraire, dans leur diversité. Je ne connais rien de si inégal que le but marqué a toute la nation de savoir le grec et le latin. Quoil c’est sur ce but unique qu’on mesurera les degrés du mé.’ite! bien n’est si faux que cette mesure. L’uniformité des études n’est point analogue à la nature de l’esprit de l’homme. U faut des études diverses, parce que les aptitudes sont diverses, et c’est cette diversité même qui fait la véritable égalité. » {De l'Instruction intermédiaire en Allemagne, p. 377.)
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- suite à sa grande entreprise. Un vent de réaction commença à souffler contre les écoles et l’on en vint un moment jusqu’à préconiser l’ignorance. C’est au plus fort de celle agitation obscurantiste que fut élaborée la loi de 1850, qui remaniait tout renseignement. Cette loi a fait table rase des écoles primaires supérieures; elle ne les mentionne même pas. Seulement, sur les instances de deux de ses membres, MM. F. de Lasteyrie et Wolowski, l’assemblée législative introduit dans l’article 62 (Titre III, de l’Instruction secondaire) le paragraphe suivant : « Le ministre, sur l’avis du conseil supérieur, instituera des jurys spéciaux pour renseignement professionnel. » Ce n’était qu’une pierre d’attente, un rappel, car l’enseignement professionnel n’existait pas.
- Trois ans après, M. Fortoul, ministre de l’instruction publique, reprenant le projet de M. Salvaridy, dont nous avons parlé plus haut, introduisit dans les lycées ce qu’on a appelé la bifurcation. A partir de la classe de quatrième, les élèves étaient appelés à se prononcer pour les lettres ou pour les sciences, et, selon leur choix, ils devaient ou continuer les études littéraires, ou bien recevoir un enseignement presque exclusivement scientifique.
- Cette réforme, accomplie dans les meilleures intentions, donna des résultats désastreux ; elle n’aboutit qu’à l’abaissement du niveau des études. D’abord, il faut dire que les études scientifiques servirent de prétexte et de refuge à tous les paresseux, aux « cancres, » comme disent les écoliers dans leur langue imagée. Ensuite, que signifiaient ces quatre premières années de latin en pure perte? Enfin, et c’est là le point capital, à quoi pouvaient mener des études scientifiques faites sans but déterminé et à un point de vue purement abstrait ?
- Cependant M. Rouland, qui avait succédé àM. Fortoul, mort en 1856, avait mis sérieusement à l’étude toute une série de réformes. Pour l’enseignement primaire, il s’était adressé aux instituteurs eux-mêmes, et, dans une enquête justement cé-
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- lèbre, il les avait invités à lui faire connaître leurs vœux et les besoins des écoles. Cette marque d’estime, donnée à de modestes fonctionnaires, tenus depuis douze ans dans une humiliante dépendance, fut le vrai point de départ d’une ère nouvelle. Les mémoires fournis par les instituteurs, en réponse aux questions que leur adressait le ministre, montrèrent qu’ils étaient dignes d’une pareille confiance. On s’étonna de trouver tant de mérites réels dans une condition si humble ; il y eut en France comme un réveil, un véritable retour d’opinion en faveur de ces oubliés. En même temps, M. Rouland ouvrait une autre enquête pour la création d’un enseignement usuel, parallèle à l’enseignement classique des lycées, et donnait aux nouveaux établissements à organiser les noms significatifs de collèges français et de collèges modernes. La question était à l’étude et le projet venait d’être envoyé au Conseil d’État, lorsque M. Rouland céda la place à M. Duruy, qui, plus heureux, a pu voir la France enfin dotée, par ses soins, d’un enseignement qu’elle réclamait depuis trois siècles par la voix de ses penseurs les plus éminents.
- L’œuvre du ministre actuel de l’instruction publique se distingue par un caractère de franche originalité et par la nature bien définie du programmé d’études. Ce n’est point une imitation plus ou moins approximative des écoles réelles de la Prusse; l’enseignement nouveau révèle une conception très-française.
- Dans la loi votée par le Corps législatif le 31 mai 1865, ce nouveau système d’études a pris le nom d’enseignement secondaire spécial. Le mot « secondaire » indique qu’il doit marcher parallèlement à l’enseignement classique, et qu’il ne lui est point subordonné ; quant au mot « spécial, » il est mis là par opposition au caractère de généralité abstraite, qui est le propre de ce qu’on a appelé « les humanités, » et aussi parce que, dans l’esprit du législateur, cet enseignement doit s’approprier, dans chaque localité, aux besoins du grand nombre, développer les études nécessaires à l’industrie dominante de
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- la contrée; en an mot, se « spécialiser» autant qu’il sera utile, selon les lieux et les circonstances.
- Si les lois règlent le, cours des faits, elles n’ont pas la puissance de les créer, et renseignement spécial n’existait encore que sur le papier. Le mérite de M. Duruy est moins d’avoir préparé la loi que d’en avoir assuré l’exécution; en organisant lui-même renseignement nouveau sur plusieurs points, en provoquant la création par les administrations locales, d’établissements de cette nature, et surtout en assurant le recrutement des professeurs, par la fondation de l’école normale de Cluny. Ce mérite est d’autant plus grand que la parcimonie bien connue du budget pour l’instruction publique en France oblige le ministre à de véritables tours de force, toutes les fois qu’il s’agit d’innover ou seulement d’améliorer. Le Corps législatif avait bien voté la loi, mais il ne lui avait ouvert aucun crédit propre, et il a fallu s’ingénier pour lui donner une réalité effective. De sorte qu’on peut dire que l’enseignement secondaire spécial ou professionnel, en tant qu’enseignemcnt public, est sorti tout entier du cerveau de M. Duruy.
- Bien qu’elle ne compte pas encore une année d’existence, l’école normale de Cluny figure à l’Exposition. Mais, avant d’examiner la part qu’elle a pu prendre à ce grand concours, il convient de rappeler en quelques mots l’histoire de sa fondation, qui sera un des principaux titres de M. Duruy à la reconnaissance publique.
- Une ancienne abbaye de Bénédictins, jadis célèbre dans le monde entier, mais depuis longtemps déserte, est devenue, par l’heureux choix du ministre, le berceau du nouvel enseignement. Il n’existe peut-être pas en Europe d’établissement d’instruction publique qui puisse être comparé à Cluny pour la grandeur de l’installation et pour la beauté du site. Un vaste bâtiment, formant cloître d’un côté, s’ouvre de l’autre par une large et belle façade sur des prairies en pente, que sillonne une rivière. Des montagnes couronnées de forêts bor-
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- lient l’horizon. Une chapelle, qui est une merveille de l’art chrétien, tient au bâtiment principal. Une grande pièce d’eau est comprise dans l’enclos. Enfin, c’est un séjour à souhait, comme savaient en préparer les moines pour leur paisible retraite.
- Au moyen d’une combinaison ingénieuse, M. Duruy a su, sans rien demander d’abord au budget de l’Etat, pourvoir aux dépenses premières, et donner pour cadre à son école ces bâtiments magnifiques. Mais, surtout, il a réussi à communiquer aux autres le l'eu qui l’anime. La ville de Cluny avait installé, dans la vieille abbaye, la plupart de ses services municipaux; une autre portion était transformée en logements livrés à des particuliers. Par bonheur, le maire se trouva être un esprit distingué et libéral ; il comprit l’importance du projet du ministre et le seconda chaleureusement. Cette fondation était d’ailleurs une bonne fortune pour la ville; aussi, sur la proposition du maire, le conseil municipal vota-t-il encore une somme considérable. Le Conseil général du département accorda 100,000 francs pour les dépenses d’appropriation. Enfin, la plupart des conseils départementaux instituèrent des bourses pour l’entretien d’élèves-maîtres; par là, les ressources du nouvel établissement étaient en partie assurées.
- L’école normale de Cluny ouvrit au mois d’octobre 1866, avec une centaine d’élèves-maîtres de dix-huit à vingt-cinq ans, admis après concours. Un pareil nombre d’écoliers remplit bientôt l’école pratique, annexe indispensable de tout établissement où l’on se propose de former des jeunes gens à l’art difficile d’enseigner. La direction fut confiée à un homme aussi modeste qu’habile et d’une expérience éprouvée. Il fut chargé de l’organisation de l’école. Dans la pensée du ministre, une innovation importante, la suppression des maîtres d’études, devait marquer cette fondation. Cette dérogation aux vieilles règles universitaires a été consacrée par un plein succès ; il n’y a, à l’école normale de Cluny, d’autre surveillance que la surveillance que chacun s’impose à soi-même.
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- Dans les salles d’études, des commissaires, choisis parmi les élèves, sont les intermédiaires entre le directeur et leurs camarades. Il convient, en effet, de traiter en hommes, et d’habituer à se diriger eux-mêmes ces jeunes gens qui, en sortant de l’école, seront appelés à diriger les autres. On ne saurait trop demander qu’un système aussi rationnel fût étendu à toutes les écoles normales primaires de France. Ce qui s’est fait à Cluny pourrait être le point de départ d’une réforme bien désirable dans nos mœurs pédagogiques, où le respect des traditions d’un autre temps laisse si peu de place à cette gymnastique morale, qui a pour base le sentiment de la responsabilité et de la dignité humaine.
- Cluny a envoyé, à l’exposition de la classe 90, quelques travaux géographiques qui sont de suffisantes promesses, et où la méthode Hendrick, pour le dessin, a donné des résultats remarquables; mais ce qu’on a remarqué particulièrement, ce sont les organes de machines exécutés en bois par les élèves. L’introduction du travail manuel dans l’école est, en effet, une des innovations les plus hardies de M. Duruy. Les élèves de Cluny apprenneut'à s’exercer au maniement des outils qu’on peut appeler élémentaires ou essentiels : le tour, le marteau et la lime, le ciseau, la scie et le rabot, la bêche et la serpe. Des ateliers, pour le travail du fer et du bois, dirigés par des maîtres ouvriers, leur sont ouverts à certaines heures (1), et le vaste enclos offre un champ commode pour l’apprentissage des différentes cultures. Ce sont là des exercices sains au corps autant qu’à l’esprit. Le cours d’arboriculture a été organisé d’une façon très-complète par le chef des cultures du Jardin des Plantes.
- Du reste, plusieurs de nos grands établissements scienti-
- p) Pour le travail du fer et du bois, les élèves sont divisés en trois sections : section de la forge et de Vajustage, section de la menuiserie, et section du tour. Chacun doit passer successivement par les trois sections.
- A ces travaux viennent s’ajouter ensuite des exercices de sculpture, comprenant la taille et l’ornementation du plâtre, de la pierre tendre et dubois, ainsi que le moulage.
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- fiques ont tenu à honneur de doter la nouvelle école en aidant à la formation de ses collections ; le Muséum d’histoire naturelle de Paris y a contribué pour une large part.
- Pendant qu’on organisait l’école normale, à Gluny, l’enseignement spécial se répandait dans le pays, grâce à l’infatigable activité du ministre. Au sud-ouest, le lycée de Mont-de-Mar-san devenait lycée d’enseignement spécial, et échangeait, par cette transformation, son existence précaire d’école latine peu suivie contre celle d’un grand établissement où les élèves affluent de toutes parts, et auquel il faut déjà se préoccuper d’ajouter de nouveaux bâtiments. Même résultat à Tournus (Saône-et-Loire), où le collège, fermé quelques années auparavant, faute d’élèves, voit son local devenir trop étroit depuis qu’on y a installé l’enseignement spécial.
- En même temps, on organisait, dans la plupart des lycées de province, une division d’enseignement spécial. Mais cette mesure, que nous ne voulons d’ailleurs considérer que comme un expédient transitoire, motivé seulement par les nécessités financières, nous semble beaucoup moins heureusement inspirée. Elle a le tort de rappeler deux tentatives malheureuses : l’annexion des écoles primaires supérieures aux collèges de 1833 à 1850, et l’invention plus fâcheuse encore de la bifurcation des études classiques.
- Pour éclairer complètement la question, il faut bien avouer qu’il existe chez nous, dans un trop grand nombre de familles, un vieux préjugé en faveur des études classiques. Ce préjugé tient à leur caractère aristocratique, à la longue fréquentation des Grecs et des Romains, peuples chez qui les professions manuelles étaient méprisées et réservées aux seuls esclaves. Ce sont les études latines qui ont fait passer dans notre langue et dans nos idées cette distinction entre les professions libérales et les métiers serviles. Depuis longtemps, on est habitué à considérer le latin comme la clef de toutes les carrières élevées. Joignez à cela le goût des emplois, qui s’est singulièrement développé chez nous depuis 1830, et tenez compte de
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- ce que le diplôme de bachelier ès lettres est exigé pour le moindre surnumérariat. L'enseignement primaire supérieur était mal vu et regardé comme bon seulement pour les petites gens. Malgré le mouvement qui s’est accompli dans les ;dées depuis vingt ans, l’enseignement spécial participe dans une certaine mesure à cette défaveur. La rencontre, dans les mêmes récréations, des élèves de l’enseignement spécial avec ceux de l’enseignement classique, n’a point été sans fournir matière aux railleries de ceux-ci contre ceux-là, ni, par conséquent, sans amener des batailles. Ce n’est pas une petite difficulté dans notre pays que d’avoir raison d’un préjugé consacré par la routine. Pour cette raison donc, nous demandons la séparation absolue des deux enseignements. Nous ajoutons qu’ils en vaudront mieux l’un l’autre, et que, franchement séparés, ils donneront de meilleurs fruits.
- Il se peut que le nombre des élèves vienne, par la suite, à diminuer dans les lycées ; nous croyons qu’il faut même s’y attendre, et nous ajoutons qu’il faudra s’en réjouir. D’abord, les études en seront plus fortes; ensuite, l’éducation classique ne convient qu’à un petit nombre d’élèves, et c’est par un abus, dont nous avons payé bien cher les conséquences, que tant de jeunes gens qui n’en avaient que faire sont venus suivre, à défaut d’autres, ces leçons qui ne pouvaient les mener à rien et qui les détournaient des carrières où ils auraient été utiles à la société et à eux-mêmes. C’est à l’abus du grec et du latin qu’on doit chez nous cette masse de déclassés, ennemis naturels d’un ordre social qui les a jetés, par l’éducation, dans une situation sans issue ; c’est à l’absence d’une éducation positive, largement répandue, que la France doit ses incessantes agitations, ses révolutions impuissantes à fonder rien de durable.
- Il faut donc à tout prix assurer le développement du nouvel enseignement consacré par la loi du 21 juin 1865. Du reste, on doit rendre à M. Duruy cette justice que, en tout ce qui dépend de lui, et la question budgétaire mise à part, il adonné
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- les meilleures et les plus solides bases à l’édifice qu’il voulait édifier. C’est ainsi que chaque établissement public d’enseignement spécial est, en vertu de l’article 8 de la loi, pourvu d’un conseil de perfectionnement dont les membres sont choisis parmi les notabilités commerciales, industrielles, rurales et civiles de la localité La présidence de ce conseil est expressément réservée au maire, « afin, dit le ministre, que les in-« fluences municipales puissent agir librement dans une ques-« tion scolaire qui intéresse avant tout les pères de famille,
- « et qui, pour le nouvel enseignement, est aussi une question « d’intérêt local. »
- On ne pouvait imaginer rien de plus libéral ni de plus conservateur à la fois que cette disposition qui remet la garde des nouvelles écoles et le soin de leur développement aux représentants des intérêts locaux les plus respectables.
- Outre sa mission de tutelle et de surveillance à l’égard de l’école, le conseil de perfectionnement exerce encore, à l’égard des élèves sortants, les*attributions d’un comité de patronage; pour cet objet, il s’adjoint un nombre d’anciens élèves égal à celui de ses membres. Enfin, au-dessus des conseils locaux, et en rapport constant avec eux, se trouve le conseil supérieur, chargé de veiller à tous les -intérêts du nouvel enseignement.
- Depuis ces mesures importantes, le ministre y a encore ajouté par la création d’une agrégation spéciale pour les professeurs de cet enseignement, et par l’admission des écoles au grand concours. C’est ainsi que tous ses efforts ont tendu à. relever le nouvel enseignement en le mettant partout sur un pied égal à son aîné, du moins quant aux-prérogatives.
- Nous nous sommes longuement étendu sur l’école normale de Cluny et sur l’enseignement spécial dont elle est l’espoir, et nous n’avons point proportionné les développements à l’espace occupé dans les salles de la classe 90. C’est que Cluny est, à cette heure, le berceau d’une grande réforme, pour laquelle nous avons personnellement combattu pendant vingt ans, et qu’un intérêt patriotique immense est attaché à
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- la prospérité de ce nouveau-né, dont notre pays a si longtemps attendu la venue.
- Pour la première fois la France possède une éducation nationale.
- Ce n’est pas à dire pourtant que l’initiative municipale ou privée soit restée absolument inactive chez nous ; nous en avons déjà dit un mot à propos des écoles primaires supérieures. Si la ville de Paris, pour des raisons que nous n’avons pas à rechercher ici, ne se fût pas abstenue de prendre part à l’Exposition, elle aurait pu mettre en ligne, au compte de la France, son école municipale Turgot, la seule, il est vrai, que, au milieu de tant de luxueuses dépenses, elle ait trouvé le moyen de se donner, en trente ans, pour une population de près de 2 millions d’âmes, mais enfin un établissement qu’on peut montrer fièrement aux étrangers.
- A défaut de Turgot, nous avons l’école professionnelle d’Ivry-sur-Seine, établissement particulier organisé sur le môme plan par M. Pompée, en 1852, 'lorsqu’il quitta la direction de cette école municipale. Admirablement secondé dans cette œuvre nouvelle par son ancien et fidèle disciple, M. Léon Château, qui est devenu depuis son gendre et son collaborateur dévoué, M. Pompée a créé là une véritable école modèle, où les jeunes gens qui se destinent aux professions industrielles, commerciales et artistiques, reçoivent les connaissances dont ils ont besoin pour entrer avec avantage dans ces carrières.
- La plupart des membres du Jury de la classe 90 ont visité l’établissement de M. Pompée, qui est situé à une petite distance des portes de la ville; ils ont donc pu en remarquer la bonne installation et voir la méthode en action. L’exposition de cette école nous offre des collections de travaux graphiques : écritures commerciales, dessins et lavis d’ornement, d’architecture, de machines (1); des manipulations chimiques,
- (!) Cette exposition remarquable a vivement attiré l’attention des étrangers ; elle a été ainsi appréciée dans le Rapport présenté au nom de la
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- également faites par les élèves, et des collections, à l’aide desquelles on peut se faire une idée du système pédagogique. Deux points y sont particulièrement à noter : la méthode pour l’enseignement de la géographie, qui prend comme centre et point de départ l’école, c’est-à-dire le lieu même où se trouve l’élève, pour de là le conduire de proche en proche, par une série de cartes concentriques, jusqu’au bout du inonde ; ensuite, les diverses collections relatives à l’étude des matières premières et à la technologie. Impossible d’imaginer une méthode plus rationnelle. Chaque substance y est représentée par un échantillon des transformations multiples que la main de l’homme lui fait subir : une série de casiers nous montre les substances minérales à l’état grossier, puis successivement élaborées et appliquées par l’industrie à nos différents usages. Les plantes textiles, tinctoriales , médicinales, alimentaires, y sont rangées avec la série de leurs préparations diverses, et les animaux y figurent empaillés et classés au-dessus des tiroirs renfermant les échantillons des produits variés que nous tirons d’eux ou de leur dépouille.
- Ainsi l’étude des sciences naturelles, physiques, mécaniques, chimiques y est toujours faite en vue des diverses applications usuelles.
- L’école professionnelle d’Ivry compte seize années d’existence , qui, ajoutées aux douze années passées à la direction
- classe 90 par MM. Sébastien Cornu, peintre; Henri Dufresne, sculpteur; Eugène Lacroix, architecte, membres du Jury international.
- « L’importance donnée à l’étude du dessin linéaire, de géométrie, d’architecture et de mécanique, le bon choix de modèles d’ornement tant en relief que dessinés et qui sont mis sous les yeux des élèves, ainsi que les modèles de ligure (cette dernière partie est nécessairement plus accessoire), sans parler des autres parties de l’enseignement, font de cet établissement une maison type pour former des sujets capables dans les nombreuses professions industrielles.
- « L’excellence de cet enseignement, les services qu’il rend, et ceux qu’il est appelé à rendre encore par les perfectionnements qui y sont toujours apportés, font émettre le vœu qu’une récompense exceptionnelle soit décernée à l’école professionnelle d’Ivry, fondée et dirigée par M. Pompée, avec la collaboration de M. Léon Château. »
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- de l’école municipale Turbot, forment une période de vingt-huit ans, pendant laquelle M. Pompée a formé plus de trois mille jeunes gens, qui occupent presque tous des positions honorables dans l’agriculture, le commerce, l’industrie, la finance, les arts et l’administration. Par scs travaux et ses efforts pour la propagation de l’enseignement professionnel, M. Pompée a rendu de grands services au pays. Il faut dire à sa louange que, tandis que cet enseignement succombait en France sous les coups de ses ennemis séculaires, il a courageusement relevé le drapeau et l’a maintenu avec honneur. Pendant douze ans, l’école professionnelle d’ivr’j a été comme un sanctuaire, où ccs deux hommes, le père et son fils adoptif, ont, avec un dévouement égal, avec une foi pareille, entretenu pieusement le feu sacré. Les exemples de courage persévérant sont assez rares aujourd’hui pour que celui-ci mérite qu’on l’honore. Du reste, la considération publique n’a point fait défaut à l’école professionnelle d’ivry, et deux générations d’élèves, devenus pères de famille à leur tour, se font un devoir d’assurer le recrutement de la maison.
- L’école d’ivry avait été portée pour une médaille d’or; mais son directeur, étant membre du Jury, se trouvait hors de concours, etM. Pompée a reçu la croix d’ol'iicier de la Légion d’honneur. Cette haute marque de distinction était due à son inaltérable dévouement pour l’enseignement professionnel dont il peut être considéré, comme l’a dit M. Jules Simon, dans la discussion de la loi de 1805, comme le fondateur. M. Léon Château, qui ne pouvait figurer que comme coopérateur sur la liste des récompenses, a obtenu du Jury une médaille d’argent. Cinq élèves de l’école d’ivry ont obtenu des mentions honorables pour leurs dessins d’architecture et leurs préparations chimiques.
- L’enseignement professionnel ou spécial pour les jeunes tilles est très-honorablement représenté à l’Exposition par deux écoles, situées toutes deux à Paris. La première est celle
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- que dirige, rue de Turenne, 23, Mlle Marchef-Girard ; elle a été fondée par une société de daines qui continuent à présider à ses travaux : c’est la Société pour renseignement professionnel des femmes. La seconde est l’institution connue sous le nom de Notre-üame-des-Arts.
- La Société pour Venseignement professionnel des femmes est l’œuvre d’une femme d’une haute intelligence et d’un rare dévouement, Mme Elisa Lemonnier, qui usa à cette tâche sa santé et sa vie. Touchée des misères et des dangers qui attendent les jeunes filles sans fortune à leur entrée dans la vie, et en même temps du peu de ressources qu’elles trouvent dans les travaux qui sont dévolus à la femme, Mme E. Lemonnier se donna la mission d’en arracher au moins quelques-unes au malheur en leur donnant une éducation qui les mît en état de gagner leur vie aussi bien que les hommes. « Développer la « dignité personnelle et donner en même temps l’enseigne-« ment spécial qui garantit par le travail cette dignité dans « l’avenir, » tel fut le programme qu’elle adopta et qu’elle fit adopter successivement à quelques dames de sa connaissance. Au commencement, et avec des ressources nécessairement bornées, elle s’en tint à payer les frais d’éducation de deux ou trois enfants. Elle les envoyait en Allemagne, car elle ne trouvait point en France d’école qui répondît à ce qu’elle voulait faire.
- Cependant, à force de prêcher de parole et d’exemple, elle finit par voir grossir autour d’elle le petit groupe de femmes de cœur qui voulait bien s’associer à ses efforts. Un jour vint où la réunion fut assez nombreuse pour entreprendre de plus grandes choses. La Société pour l’enseignement professionnel des femmes fut fondée; et, tout d’abord, cette Société, qui venait de trouver dans MIle Marchef-Girard, l’institutrice qui convenait pour un semblable dessein, ouvrit dans Paris, au sein d’un quartier populeux, rue de la Perle, une école professionnelle pour les jeunes filles. Les commencements furent modestes. L’école, un externat, était établie au deuxième
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- étage. Mais le succès ne se fit point attendre, et l’on dût chercher un local plus vaste. C’est celui que l’école occupe aujourd’hui.
- La presse libérale aidant, les premiers succès avaient fait du bruit, et le nombre des associés allait croissant; on put tenter la fondation d’une seconde école. Mais, à ce moment même où tout faisait présager pour l’œuvre des destinées plus hautes, celle qui en était l'ame, finie ardente et toujours active, mourut d’un mal que son dévouement avait accru encore. Cette mort si regrettable sembla arrêter la marche croissante de la Société, qui, depuis, n’a point fondé de nouvelle école.
- L’école professionnelle de la rue de Tu renne a exposé un ensemble très-varié de travaux faits par les jeunes filles : ce sont, outre les cahiers de littérature et de comptabilité commerciale, des ouvrages de couture et de confection, des dessins et des broderies, des peintures sur porcelaine et des gra-\lires sur bois. Cette exposition a justement attiré l’attention des visiteurs étrangers. Les autres nations n’ont rien montré de semblables, ni surtout d’équivalent. Le Jury a accordé à la Société pour renseignement professionnel des femmes, dans la personne de MllQ Marchef-Girard, la très-remarquable directrice de cette école, une médaille d’argent. Cinq jeunes filles ont reçu pour leurs travaux une mention honorable.
- Notre-Dame-des-Àrts est aussi une institution professionnelle créée en vue de venir en aide aux jeunes filles, en leur donnant, avec une bonne éducation, un talent qui soit pour elles une ressource, un gagne-pain. Cet établissement, qui est considérable, a été fondé par une femme très-distinguée et d’un bien rare dévouement, Mme d’Anglars, qui en a toujours conservé la direction. La maison, où l’on ne reçoit que des internes, est située dans le parc de Neuilly. Elle tient à peu près le milieu entre l’institution religieuse et l’établissement laïque. Les élèves sont toutes, ou presque toutes, des filles d’artistes ou de gens de lettres. On y compte beaucoup de
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- boursières et de demi-boursières. Et disons tout de suite que, indépendamment de quelques souscriptions qui lui viennent en aide, Mrae d’Ànglars a dépensé dans cette œuvre la presque totalité d’une fortune considérable.
- Le dessin et la musique sont nécessairement très-cultivés dans l’institution. On y enseigne aussi la broderie, la peinture sur porcelaine et la confection des fleurs artificielles, mais on semble s’y proposer surtout d’y faire des artistes. Comme spécimen de broderie, une magnifique étole occupait une grande partie de la vitrine. Notre-Dame-des-Arts a reçu une médaille d’argent.
- L’école professionnelle de Nantes, déjà citée, a envoyé des dessins et des manipulations chimiques, qui répondent à la vieille réputation de cet établissement municipal, et qui ont valu à son directeur, M. André, une distinction. Pareille distinction a été accordée à M. Leroyer, directeur de l’école professionnelle de Vincennes (Seine), pour ses collections de dessins d’élèves,lavis et croquis à main levée.
- Parmi les exposants qui se sont fait remarquer, nous citerons encore M. Demond, d’Orléans : dessins et travaux préparatoires aux écoles d’arts et métiers; l’école commerciale de l’avenue Trudaine, à Paris; M. Leroy, directeur de l’école du commerce, faubourg Saint-Jacques, à Paris : dessins d’élèves ; enfin M. Dubuyser, directeur de l’école secondaire spéciale du Cateau.
- Les grandes et magnifiques écoles réelles d’Autriche ont remporté une des médailles d’or de la classe 90. Tout le monde a remarqué les nombreux et intéressants travaux envoyés au Champ-de-Mars par le ministre de l’instruction publique de Vienne. Sans parler de tant de cartons remplis de dessins, qui ont eu les éloges unanimes du Jury, nous cite-terons particulièrement les ouvrages plastiques en grand nombre, dont les copies en plâtre ont été mises sous nos yeux, et les appareils ingénieux pour l’enseignement des sciences. Le gymnase communal de Léopoldstadt, à Vienne, dont les
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- études correspondent à notre enseignement secondaire spécial, mérite une mention particulière.
- Nous regrettons que la Prusse et les États de l’Allemagne du Nord n’aient pas cru devoir prendre, à l’exposition de la classe 90, une part en rapport avec la réputation que leurs écoles ont acquise en Europe. Nous aurions eu certes beaucoup à profiter des envois qu’auraient pu faire les écoles si remarquables de Leipsig, et notamment ce gymnase moderne, dont le mode d’enseignement, qui cherche à se rapprocher des méthodes naturelles, diffère si complètement des systèmes généralement en usage.
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- ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES ADULTES COURS POLYTECHNIQUES (4)
- Par M. Ph. POMPÉE.
- CHAPITRE I.
- ORIGINES ET DÉVELOPPEMENTS SUCCESSIFS JUSQU’EN 1830.
- Jusqu’ici nous ne nous sommes occupés que des établissements scolaires institués en faveur des apprentis et des adultes privés de l’enseignement le plus élémentaire.
- Nous avons vu avec quelle sollicitude tous les ministres qui se sont succédé au pouvoir, à l’exception de ceux qui ont dirigé le mouvement réactionnaire de 1850, se sont empressés de fournir aux illettrés les moyens de réparer les lacunes du passé, et nous avons constaté le progrès récent de ces utiles institutions.
- Nous avons également indiqué que, depuis peu, ces cours d’adultes élémentaires ont été sérieusement reconnus et fondés ; la force des choses a conduit les instituteurs à donner plus d’extension à leur enseignement, afin de retenir les élèves qui avaient déjà suivi leurs leçons élémentaires, ou afin d’at-
- (i)Nous avons désigné ces cours sous le nom de Polytechniques, d’abord, à raison de leur origine, et ensuite parce qu’il répond parfaitement à la nature des divers enseignements qu’on y donne en vue de leur nombreuses applica tions techniques«
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- tirer ceux qui, sachant déjà lire, écrire et compter, désirent acquérir des connaissances plus étendues, afin de les appliquer dans l’exercice de leur profession. Il y a môme lieu d’espérer que, par le progrès des temps, les écoles primaires d’adultes devenant inutiles, on ne songera pas à les supprimer, mais à les transformer en écoles d’adultes secondaires, analogues aux écoles de persévérance ou de perfectionnement, qui existent dans tous les pays où l’instruction primaire est légalement obligatoire et où, par conséquent, des écoles réparatrices n’ont aucune raison d’exister.
- On comprend combien ces cours, d’un ordre plus élevé, ont acquis un caractère d’utilité et d’importance, lorsque, après les guerres de l’empire, les arts de la paix et les industries de natures si diverses ont commencé à s’établir en France ou à prendre une extension plus considérable. La lecture, l’écriture, le calcul, ces compléments indispensables de l’intelligence de tout homme civilisé, ne suffisaient plus aux jeunes gens et aux hommes, bien peu nombreux encore, qui avaient acquis ces connaissances. Le dessin, ce sixième sens de l’ouvrier, n’était encore enseigné que dans des académies établies à Paris et dans quelques grandes villes de départements; mais si l’enseignement du dessin de figures, de fleurs et d’ornement qu’on y recevait est utile à ceux qui exercent des professions où le goût doit dominer, il est moins essentiel à cette quantité considérable d’industries où la précision mathématique est de première nécessité pour ceux qui les exercent. Le dessin géométrique n’existait pas encore, et si, bien rarement, on enseignait l’architecture, comme dans les écoles fondées à Paris par Blondel, en 1743, et par Bachelier, en 1766, les notions élémentaires de cet art, si nécessaires aux ouvriers du bâtiment, n’y étaient pas pratiquement enseignées; ceux qui en avaient besoin étaient obligés de recourir aux compagnons charpentiers, menuisiers, maçons ou appareilleurs, qui enseignaient le trait d’une manière tout à fait empirique.
- A côté de ces tracés, que ne guidait aucune règle mathéma-
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- tique, il surgissait un autre genre de dessin qui découlait de cette nouvelle science, dont Monge venait de grouper les matériaux sous le nom de géométrie descriptive, et dont les applications aux travaux de construction des machines allaient révéler la grande importance. Pour répondre à ce nouveau besoin, deux ans après que le décret de la Convention portant la création du Conservatoire des arts et métiers eut été rendu (13 octobre 1794), Molard, l’un des démonstrateurs de cet établissement, joignit aux collections d’instruments et de machines qu’on avait déposées à l’ancienne abbaye Saint-Martin, une petite école où les jeunes gens pouvaient venir recevoir des leçons de dessin et de géométrie élémentaires.
- Mais cette fondation n’acquit une véritable importance que lorsque M. Leblanc y fut chargé de l’enseignement du dessin géométrique. Sous la direction de ce maître distingué se formèrent ce grand nombre de jeunes gens habiles, dont les uns, comme MM. Seillière, Émile Dollfus, Schneider, ont fondé les importantes manufactures de Sénones, de Mulhouse, du Creuzot, et dont d’autres, comme MM. Adolphe Leblanc son homonyme , Tronquoy, Médard , Armengaud, Wormser ont propagé et perfectionné ce genre de dessin, soit dans les ateliers de construction, soit dans les écoles de divers degrés : écoles Polytechnique, des Ponts et Chaussées, des Mines, Centrale, fTurgot, etc., où ils ont reçu mission d’enseigner cet art nouveau. Il est également sorti des ateliers de M. Leblanc une série d’artistes, de dessinateurs, de peintres, de graveurs, dans le nombre desquels nous nous bornerons à citer M. Chevalier, plus connu sous le nom de Gavarni, Anastasi, Auguste Guillaumot, Jules Petit-Colin, Chaumont, Forestier, l’auteur de la forêt vierge du Brésil, etc.
- Ce serait ici le lieu de rechercher ce qui a été fait depuis longtemps, en France, pour développer ce goût de l’art industriel dans les anciennes académies, devenues de nos jours les écoles de dessin et de sculpture, dont l’Exposition renferme de si remarquables produits ; mais, cette mission étant confiée à'
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- celui de nos collègues de la classe 90 qui est le plus compétent pour s’occuper de ces questions, nous ne nous occuperons pas ici de ces établissements spéciaux, et nous nous bornerons à dire quelques mots des cours de dessin en tant qu’ils font partie des cours d’adultes secondaires, dont nous avons à parler ici.
- Il en sera de même pour l’enseignement de la musique vocale et instrumentale que nous avons vu naître dans nos écoles, et qui a pris, de nos jours, une si grande extension. L’Histoire de l’Orphéon, création de mon vieil ami B. Wilhem, sera appréciée, dans la classe 89, par un jeune compositeur dont les œuvres ont puissamment contribué à populariser cette importante institution, et dont la position officielle lui permet d’en connaître à fond l’organisation et les résultats.
- L’établissement d’un enseignement secondaire industriel pour les ouvriers adultes remonte à peine à cinquante ans. Les classes lettrées pouvaient suivre, dans quelques grandes villes, des cours de Facultés; Paris possédait même depuis longtemps une institution libre qui, sous le nom de Lycée et plus tard d’Athénée, servait de rendez-vous aux hommes avides d’acquérir ou d’accroître leurs connaissances littéraires ou scientifiques ; mais il n’existait nulle part un enseignement approprié aux besoins de l’industrie qui, du reste, comme nous l’avons fait observer, venait seulement de se constituer sur des bases scientifiques.
- Ce fut M. Decazes, le même ministre qui venait de provoquer les travaux de M. Francœur, pour introduire l’étude du dessin' linéaire' dans l’instruction primaire, qui rendit ce service signalé à l’enseignement des classes laborieuses, en ajoutant à la petite école du Conservatoire des arts et métiers, dont nous venons de parler tout à l’heure, un enseignement, public et gratuit, pour l’application des sciences aux arts industriels. A cet effet, il fut créé, par ordonnance du 25 avril 1819, et sur sa proposition, trois chaires, dont les professeurs furent M. Charles Dupin, pour la géométrie et la mécanique;
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- M. Clément Désormes, pour la chimie; et l’illustre Jean-Baptiste Say, pour l’économie industrielle.
- Cette fondation qui, dans l’origine, était destinée à donner un enseignement secondaire professionnel, devint, parla suite, non pas la Sorbonne de l’ouvrier, mais le collège de France de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, c’est-à-dire un établissement unique en France , par le nombre et la variété de ses enseignements, et par le talent et la réputation des hommes qui les donnent (1).
- Au moment même où. le ministre s’occupait de cette organisation qui, comme nous le verrons tout à l’heure, a été le centre du mouvement scolaire industriel de la Restauration, M. Bergery, l’un des membres de la Société des lettres, sciences et arts de Metz, devenue depuis l’académie impériale de cette ville, faisait à cette Société la communication suivante, que nous trouvons dans ses procès-verbaux de l’année 1819-1820 (p. 67) :
- (l) Pendant dix années, le nombre des cours professés au Conservatoire ne lut pas augmenté; ce fut seulement en 1829, qu’un cours de physique et de démonstration des machines, confié à M. Pouillet, vint augmenter le programme de l’enseignement et la réputation de cette importante institution.
- Mais aucun de ces cours ne s’appliquait d’une manière spéciale à l’agriculture; le 25 août 1836, trois nouvelles chaires furent fondées pour l’enseignement de la culture, de la mécanique et des constructions agricoles, de la chimie générale; ils furent professés par MM. Moll et Boussingault.
- Enfin une ordonnance du 26 novembre 1839 fonda cinq nouveaux cours, sous le titre de mécanique appliquée à l’industrie, géométrie descriptive, législation industrielle, agriculture et chimie appliquées aux arts, dont l’enseignement fut confié à MM. Morin, Olivier, Burat, Payen, Péligot.
- Un instant, en 1848 , M. Ebelmen, fit gratuitement un cours de céramique, qui! ne fut pas continué après sa mort.
- En 1852, sur la demande de la Chambre du commerce de Paris, l’enseignement professionnel s’enrichit d’un cours de filature et de tissage, confié à M. Alcan; de teintures, d’impressions et d’apprêts,professé par M. Persoz; on y ajouta un cours de zoologie appliquée qui fut confié aux soins de M. Bau-dement. Enfin, en novembre 1854, M. Trélat fut chargé d’un cours de constructions civiles.
- On voit que ce n’est que lentement et successivement que le Conservatoire des arts et métiers a acquis l’importance nationale dont il jouit aujourd’hui. C’est surtout depuis l’époque où M. le général Morin a été appelé à le diriger que de nombreux perfectionnements ont été apportés au plan primitif, tant sous le rapport des études que sous celui des installations.
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- « Pour accroître l’industrie, disait M. Bergery, il faut perfectionner les arts. Chaque ville marchera vers ce but en établissant, selon ses moyens, un ou plusieurs cours technologiques. Les grandes cités l’atteindront en faisant, de plus, enseigner publiquement, d’après une méthode simple et à la portée des ouvriers, la géométrie descriptive appliquée aux arts. Une faible somme suffirait pour doter cette utile institution, qui rendrait les artisans plus habiles et plus riches, qui produirait d’excellents chefs d’ateliers. On ne verrait plus tant d’entreprises échouer, tant de manufactures tomber, tant de maisons opulentes s’écrouler, tant de fortunes s’engloutir, par suite de l’inertie des ouvriers et de l’extrême impéritie de ceux qui les dirigent. »
- L’idée de faire des cours de sciences à de simples ouvriers était alors une chose si nouvelle et qui paraissait si étrange, que la Société hésita ; ce qui n’empêcha pas M. Bergery de revenir à la charge et de demander, en 1822, qu’une Commission fût chargée d’élaborer un projet d’école industrielle.
- <t Ce serait un devoir pour la Commission, disait-il, de pénétrer dans les fabriques et les ateliers, de décrire les arts qui ne se trouvent plus au niveau des connaissances actuelles, de comparer les procédés suivis à Metz avec les procédés qui font prospérer d’autres contrées et d’indiquer les perfectionnements qu’il faut importer chez nous. »
- L’enquête que M. Bergery proposait à la Société messine, M. Ch.Dupin, le nouveau professeur du Conservatoire, l’avait personnellement entreprise. « Je suis allé, disait-il, dans le pays de nos rivaux en industrie ; j’ai vu que les savants et les puissants y réunissaient leurs efforts pour procurer aux ouvriers anglais, écossais, irlandais, une instruction nouvelle, qui rend les hommes plus habiles, plus à l’aise et plus sages. J’ai désiré, pour les ouvriers français, les mêmes biens et mieux encore. J’ai pensé qu’on pourrait leur donner un enseignement plus complet et plus avantageux, j’ai tâché de le faire. Jamais je n’ai souhaité plus ardemment le succès d’une entreprise,
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- parce que jamais je n’eus l’espoir de me rendre plus utile à plus d’hommes, à plus de compatriotes. »
- Quelles étaient donc ces institutions dont M. Ch. Dupin parlait en si bons termes et dont la paix, en rétablissant les communications entre l’Angleterre et le continent, allait révéler l’existence aux hommes avides d’étudier et de comparer les moyens de faire naître, de développer ou de perfectionner notre organisation industrielle? Voici ce que notre observateur nous disait à ce sujet :
- « Dans les établissements qui demandent des ouvriers un certain degré d’intelligence, on exige qu’ils sachent tous lire, écrire et compter. On leur donne des dessins et des plans géométriques pour exécuter les travaux qui ont besoin de précision. Des publications périodiques, consacrées à la mécanique, à la chimie, à l’économie industrielle, leur sont distribuées, au prix de trois sous ou même de deux sous, d’Angleterre, par numéro. Ces ouvriers forment des associations où chacun contribue pour quelques sols par semaine ; ces associations achètent tous les livres élémentaires nécessaires à leur instruction. Voilà le supplément de leur instruction scolaire (1). »
- Ces associations scolaires, dontM. Ch. Dupin parlait dans le passage que nous venons de citer, avaient été organisées en Angleterre, sous le titre de Mechanic’s Institute, sur le modèle d’une association fondée à Glasgow en 1800 par M. Birbeck. Déjà, au moment où il les visitait, il constatait que la prospérité de cette ville devait être attribuée à la supériorité qu’avaient acquise ses fabrications de toute espèce, en raison de l’instruction générale donnée aux chefs d’ateliers et de manufactures, ainsi qu’aux simples ouvriers. « Si la France, ajoutait-il, restait en arrière de ce progrès des nations qui sont nos rivales en industrie, la France se trouverait dépassée de plus en plus; elle
- (1) Avantages sociaux d’un enseignement public appliqué à l'industrie, par M. Ch. Dupin, membre de l’Institut. — Paris, Bachelier, 1824.
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- ne pourrait soutenir la concurrence du commerce et se priverait volontairement des améliorations grandes et nombreuses qui, de toutes parts, tendent à se produire. »
- C’est pour ne pas rester en arrière, c’est pour soutenir cette concurrence qu’il se proposait d’appeler les ouvriers à étudier l’application de la géométrie et de la mécanique aux arts et aux métiers qu’ils exercent ; ils devaient, selon lui, trouver dans cette étude le moyen de travailler avec plus de régularité, de précision, d’intelligence, de facilité et de rapidité. Ils devaient faire mieux et plus vite, tout en apprenant à raisonner leurs travaux et leurs inventions.
- Sous l’empire de cette noble ambition et de ces idées de progrès, M. Ch. Dupin commença son enseignement en novembre 1824. A l’ouverture de son premier cours au Conservatoire des arts et métiers, plus de 600 personnes,chefs d’ateliers et de manufactures, artistes et simples ouvriers de tous âges et de toutes professions se pressaient dans l’enceinte d’un amphithéâtre que M. Decazes avait fait construire pour les nouveaux cours, qui furent suivis avec une attention, une assiduité et un zèle dignes des plus grands éloges.
- En quoi consistait ce nouvel enseignement? Nous ne pouvons pas répondre à cette question pour les cours de chimie et d’économie industrielle, dont le public n’appréciait pas alors l’importance comme on peut le faire aujourd’hui que ces connaissances sont plus répandues ; mais, en ce qui concerne « l’enseignement de la géométrie et de la mécanique appliqué aux arts et métiers, en faveur de la classe industrielle , à l’heure où finit le travail des ateliers (4), » les ouvrages et les discours de M. Dupin nous permettent d’indiquer ici quelle était la tendance, l’étendue et la méthode de ce cours normal, qui, du Conservatoire devait, par la formation de professeurs spéciaux, se répandre ensuite sur toute la France.
- (i) C’est sous ee! titre que M. Ch. Dupin désignait ce nouvel enseignement.
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- On croyait à cette époque que les vérités scientifiques étaient nécessairement inintelligibles pour de simples ouvriers, parce que jusqu’alors elles étaient présentées dans des livres dogmatiques, sous des formes abstraites et difficiles ; on avait également pensé qu’il n’était pas possible de les rendres aisées et en quelque sorte palpables. La méthode seule était défectueuse; M. Dupin chercha à démontrer, dans ses cours de géométrie, de dynamique et de mécanique, qu’il n’existe aucun principe mathématique, applicable aux travaux des arts, qu’on ne puisse, avec un peu d’étude, trouver le moyen de faire aisément comprendre et appliquer à tout individu qui possède une intelligence ordinaire. Il parvint, par la rédaction de son programme, à prouver que, de nos jours, avec des moyens bien simples, des démonstrations bien aisées et des calculs élémentaires, on peut faire comprendre aux artisans de toutes les professions des vérités scientifiques que les philosophes de l’antiquité et les hommes les plus illustres par leur génie ont longtemps cherchées sans pouvoir les découvrir.
- Aussi le succès de cet enseignement fut-il tellement considérable que, dès les premiers mois de l’année suivante, en janvier 1825, M. Morin, ingénieur des ponts et chaussées à Nevers, commençait des cours analogues où plus de 200 personnes étaient admises. En juillet de la même année, un professeur d’hydrographie, à la Rochelle, ouvrait également des cours de géométrie appliquée aux arts, qui, au bout d’un mois, réunissaient 380 auditeurs. Parmi les cours ouverts en 1825, il faut encore citer celui que MM. Tabareau et Prévost firent à Lyon, au Palais-des-Arts, et celui que M. Bergery et quelques-uns de ses collègues commencèrent à Metz.
- L’initiative que M. Ch. Dupin venait de prendre à Paris,, l’exemple suivi à Nevers et à la Rochelle, firent cesser l’indécision et les doutes de la Société académique de Metz ; elle accepta l’offre que lui firent MM. Poncelet, Bergery, Bardin et Woisard, anciens élèves de l’École polytechnique, d’ouvrir des cours de sciences destinés aux ouvriers de la ville. Le
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- maire offrit le local nécessaire, et à peine ce philanthropique projet fut-il connu qu’une souscription fut ouverte pour couvrir les frais d’installation.
- Le 8 novembre 1825, M. Bergery, qui était l’initiateur et l’âme de cette Association polytechnique, commença en présence de 400 auditeurs un cours de géométrie appliquée à l’industrie. Voici les résultats que les comptes rendus de l’Académie constatent pour l’année scolaire 1825-1826.
- « Il est de ces ouvriers qui ont amélioré leurs instruments ; quelques-uns en ont fabriqué de parfaits ; un grand nombre emploie maintenant avec justesse les termes de la science; plusieurs enfin ont déjà porté dans leurs travaux cet esprit géométrique qui fait simplifier les procédés. Au reste, les meilleures preuves du succès de votre institution, ce sont les lettres que vous ont adressées divers fabricants de cette ville, en envoyant à l’Exposition les produits de leur industrie et dans lesquelles ils se félicitent vivement, soit d’avoir suivi les cours eux-mêmes, soit de les avoir fait suivre par leurs ouvriers. »
- Ce mouvement, provoqué par M. Ch. Dupin, se continua avec une grande énergie au commencement de 1826. Indépendamment des villes dont nous venons de parler, Limoges, Saint-Étienne, Rennes, Mulhouse, Avignon, Nantua, Saint-Quentin, voyaient ouvrir des cours en janvier; Sedan, Salins, Valence, en février; Orléans, Gap, Laval, en mars ; Poitiers, Strasbourg, Colmar, en avril; Mézières, Troyes, Aix, Au-rillac, Evreux, Louviers, Elbœuf, Nîmes, Toulouse, Montpellier, Tours, Lille, Alençon, Arras, Maçon, Versailles, Amiens se préparaient à ouvrir les leurs pour la prochaine année scolaire.
- Si les villes de l’intérieur trouvaient parmi leurs fonctionnaires des ingénieurs des mines, des ingénieurs des ponts et chaussées, des officiers d’artillerie, des professeurs de mathématiques dans les lycées, ou, dans les écoles des armes spéciales, des anciens élèves de l’École polytechnique qui vou-
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- laient bien se charger gratuitement de ces cours scientifiques, les villes du littoral, les villes maritimes trouvaient la même ressource dans les professeurs d’hydrographie et de navigation des ports de mer militaires ou marchands. Le ministre de la marine et des colonies, M. le comte Chabrol de Crussol, avait même, sous la date du 24 septembre 1825, adressé à ce sujet des instructions à MM. les commandants, intendants et ordonnateurs de son administration.
- En prescrivant de donner le soir, deux fois par semaine, une leçon d’une heure sur la géométrie et la mécanique appliquée aux arts et métiers d’après le cours du Conservatoire de Paris, le ministre ajoutait :
- « J’attache une grande importance au succès d’un enseignement aussi utile au développement de notre industrie; mon intention est que vous me rendiez compte du résultat qu’il obtiendra dans votre arrondissement maritime. » Nous trouvons une preuve de la satisfaction du ministre dans cet extrait du rapport qu’il adressait au Roi sur le budget de la marine en 1826.
- « Déjà plus de 5,000 artisans des villes maritimes suivent avec assiduité ces cours dont l’effet certain sera de substituer, sur les points les plus industriels de la France, les leçons d’une théorie et d’une pratique éclairées fiux procédés d’une routine ignorante et aveugle. La plupart des villes dans lesquelles ces cours sont établis en ont apprécié les avantages et elles se sont empressées de concourir aux légères dépenses qu’elles ont nécessitées. »
- De son côté, le ministre de l’intérieur, profondément pénétré des résultats utiles qu’on devait attendre de cet enseignement nouveau approprié aux personnes qui exerçaient les arts industriels, écrivit, en novembre 1825, à tous les préfets afin de leur exprimer le désir de voir ouvrir de pareilles écoles dans toutes les villes importantes. « On ne saurait, disait-il, mettre en doute, dans les pays manufacturiers, l’utilité et la grande importance de ces lumières, sans lesquelles l’industrie
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- ne peut faire de véritables progrès; on doit y apprécier des cours où l’on se propose de rendre ces connaissances accessibles et familières aux artisans, en les appropriant à leur capacité comme à leurs besoins, en les réduisant à la mesure du peu de temps dont ils peuvent disposer. »
- Là encore nous trouvons la preuve que ces recommandations furent suivies; car, le 30 novembre 1826, le Directeur de l’administration générale, chargé au ministère de l’intérieur de l’agriculture, du commerce et des manufactures, informait M. le baron Charles Dupin qu’une somme de 5,000 francs était consacrée à faire exécuter quarante collections de modèles pour être distribuées aux principales villes qui avaient établi des cours à leurs frais, et il le priait de lui indiquer les localités qu’il jugerait les plus dignes de recevoir ces récompenses.
- On voit combien les ministères, qui avaient dans leurs attributions les travaux maritimes et les manufactures, encourageaient les efforts du professeur du Conservatoire, pour faire rayonner son enseignement partout où besoin serait ; le président du conseil des ministres et le garde des sceaux dotaient leur ville natale de ces précieuses leçons ; le monde officiel suivait cet exemple ; l’Université royale de France, elle-même, qui avait le monopole da l’enseignement, et qui prélevait sur tous les établissements d’instruction publique une rétribution universitaire, avait déclaré qu’elle ferait remise complète de ses droits de permission aux professeurs du nouvel enseignement. Rien ne s’opposa donc à un progrès rapide, et bientôt toute municipalité qui avait dans son sein un ancien élève de l’École polytechnique ou un professeur formé au cours normal du Conservatoire, professé par M. Dupin, s’empressait de doter sa ville d’un cours de sciences appliquées.
- Les industriels eux-mêmes s’associaient à ce mouvement de progrès dont ils reconnaissaient toute l’utilité et toute 1’impor-dance. L’illustre duc de Larochefoucauld-Liancourt, le protecteur des écoles d’arts et métiers, le fondateur des caisses
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- d’épargne fondait à ses frais et ouvrait le premier une école de géométrie et de mécanique.
- M. le baron Poupard de Neuflize se faisait un plaisir généreux d’offrir aux ouvriers de la ville de Sedan les leçons et les conseils de son propre secrétaire, ancien professeur de mathématiques au collège de Sorrèze.
- MM. Gros, Davilliers et Roman fondaient un établissement de même nature dans leur superbe usine de Wesserling. Les fabricants de Saint-Quentin, de Louviers, etc., et les Sociétés savantes ou d’agriculture de Bourg, de Douai, de Rennes se mettaient à la tête d’une entreprise qu’ils soutenaient de leur influence et de leur crédit.
- Mais, de toutes ces fondations, celle qui prit le plus grand développement, et qui, par son rayonnement, exerça par la suite la plus grande influence, ce fut celle de Metz, comme si la société académique avait voulu, par son dévouement et son zèle, reconquérir cette initiative que, par ses hésitations, elle avait laissé prendre par M. Cli. Dupin.
- Disons que cette ville avait à sa disposition des moyens d’action qu’on aurait cherchés vainement ailleurs; si, dans la plupart des localités, on trouvait quelques fonctionnaires sortis de l’École polytechnique, l’École d’application d’artillerie en groupait un nombre considérable autour d’elle, dans ses administrations, dans ses fonctionnaires, dans ses professeurs et jusque dans ses élèves ; à la théorie qu’ils avaient acquise à l’École polytechnique ils joignaient une pratique journalière et surtout une connaissance exacte de ce qu’il fallait enseigner aux ouvriers avec lesquels ils étaient sans cesse en contact, et dont ils pouvaient parfaitement apprécier les besoins.
- Trois cours furent ouverts à Metz, en 1826. M. Bergery continua d’enseigner la géométrie, M. Woisard fît un cours d’arithmétique appliquée à l’industrie et au commerce, et M. Bardin enseigna le dessin géométrique. Sur 353 auditeurs qui se présentèrent, 250 témoignaient, en se représentant, l’in-
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- térêt qu’ils avaient pris aux cours qu’ils avaient suivis l’année précédente. De son côté, l’autorité municipale voulant seconder le zèle des ouvriers, doubla le local destiné à l’enseignement industriel, accrut ses frais d’éclairage et de chauffage, fournit des collections d’instruments de dessin, fonda des prix, qui furent décernés en séance publique, alloua une somme annuelle de 1,500 francs pour les besoins de l’institution et fit préparer un Conservatoire propre à l’exposition perpétuelle des modèles et des instruments, soit géométriques, soit mécaniques, qui seraient exécutés par les ouvriers admis aux cours de Metz.
- Les années suivantes, on ajouta aux trois cours anciens deux cours de français, deux cours d’arithmétique, confiés, l’un aux soins de M. Didion, lieutenant d’artillerie; l’autre, à ceux de M. Lasaulce, qui fut depuis directeur de l’Ecole normale de Metz; enfin, le capitaine Poncelet, dont le nom est devenu illustre, fit un cours de mécanique. M. le capitaine d’artillerie Leclievalier ouvrit ses cours de physique, et, comme les appareils manquaient, une somme de 3,600 francs, produit d’une souscription, permit de fonder un cabinet assez convenable et de fournir aux frais de manipulations.
- On voit que jusqu’ici, à l’exception des cours de français que nécessitaient impérieusement les besoins locaux d’une ville, où le patois allemand était parlé par les classes laborieuses, les professeurs de Metz ne donnaient à leurs auditeurs que des leçons de science appliquée, conformément à l’esprit qui avait présidé à la formation de l’École polytechnique, d’où ils sortaient presque tous.
- L’un des élèves distingués de cet établissement, M. Auguste Comte, qui fut plus tard l’un des professeurs fondateurs de l’Association polytechnique de Paris, en fait déjà la remarque dans une lettre qu’il écrivait, le 25 novembre 4825, à un de ses anciens camarades, pour l’engager à prendre part au mouvement que nous venons de rappeler : « Je me glorifie de penser, lui disait-il, que c’est à cette noble École que la France devra les germes d’une éducation régénérée, » et, à ce propos, il
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- ajoutait les considérations suivantes, qui sont d’une haute portée et d’une vérité incontestable :
- « On n’a pas, ce me semble, disait-il, considéré du point de vue convenable, et avec toute l’attention nécessaire, la suite d’efforts faits particuliérement depuis trente ans par les divers gouvernements européens, pour propager dans toutes les classes de la société l’instruction scientifique, par des institutions spéciales, indépendantes des Universités régulières. Ce mouvement s’est d’abord marqué par la fondation d’une école (l’École polytechnique), qui a présenté cette innovation philosophique d’un établissement d’instruction théorique, d’un haut degré de généralité, et dont néanmoins le caractère positif est absolument pur de tout mélange théologique et métaphysique. Ce mouvement s’est depuis continué avec une intensité toujours croissante. En ce moment, la classe ouvrière est immédiatement appelée à y participer par les institutions dont M. Charles Dupin en France, et M. le docteur Birbeck, en Angleterre, ont été les plus zélés promoteurs, et que les gouvernements encouragent puissamment. »
- Jusque-là, l’étude des sciences positives avait été choisie pour servir de base à l’instruction des classes laborieuses. On avait cru devoir exclure du programme de l’enseignement les sciences morales et politiques, autant pour éviter d’occuper les ouvriers de questions auxquelles leur abstention, forcée par le régime sous lequel on vivait alors, ne donnait pas un grand intérêt que pour soustraire les professeurs appartenant généralement à l’opposition, à la velléité de critiquer, de blâmer les actes politiques ou économiques de l’autorité, soit ouvertement, soit par des allusions plus ou moins transparentes.
- M. Bergery commença cependant en 1828 un cours d’économie industrielle. Les limites dans lesquelles il se renferma n’offraient aucun danger, car, dans ces leçons qui nous sont restées, il se borna à prémunir les jeunes ouvriers contre les mauvaises habitudes des ateliers, à enseigner pour eux et pour
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- leurs patrons comment se forme le capital, comment se conservent et s’accroissent les richesses, quelles sont les causes de la prospérité ou de la ruine d’une famille industrielle. Ce cours, qui ouvrit avec deux cent quatorze auditeurs, n’en comptait plus que cent quatre-vingts à la clôture. On l’a publié plus tard, et chacun peut se convaincre qu’un professeur sage, et qui a du tact, peut aborder sans danger tous les sujets, même les plus scabreux. Nous verrons, plus tard, que d’autres tentatives de même nature n’eurent pas le même résultat.
- Nous ne nous sommes étendus sur l’institution des cours de Metz que parce qu’ils ont fait école par le talent, le zèle et le dévouement de leurs professeurs,’ par la réputation qu’ils y ont acquise et parce qu’ils peuvent montrer comment la tentative de M. Ch. Dupin, qui se bornait aux cours de géométrie et de mécanique, reçut un heureux développement. Nous nous bornerons à ajouter que l’application de la loi de 1833 vint seule mettre fin aux cours, faits sous le patronage de l’Académie royale et de la municipalité de Metz. On reconnut que la ville, obligée par cette loi de créer et d’entretenir une école primaire supérieure, ne pourrait en même temps continuer aux cours industriels sa subvention de 5,000 francs ; que, d’ailleurs, plusieurs de ces cours se trouvaient inutilement doublés par ceux de l’école supérieure ; enfin que, dans ces conditions, il y avait nécessité de modifier l’institution.
- Un projet d’organisation qui comprenait tout à la fois l’enseignement primaire et secondaire des enfants et des adultes fut présenté par M. Bergery et approuvé par l’Académie royale ; le 12 novembre 1834, le conseil municipal l’adopta pour être mis à exécution au mois d’octobre 1835. Depuis cette époque, ce vaste ‘système d’enseignement populaire fonctionne avec le plus grand succès. Sans présenter les résultats considérables des anciens cours polytechniques, dans lesquels des professeurs éminents avaient déployé leur talent et leur ardeur, il a rendu et il rend encore les services les plus réels. L’école
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- municipale de dessin de Metz dont le Jury a récompensé l’exposition est l’un des établissements qui montre que le zèle des autorités, le talent des maîtres et le progrès des élèves ne s’est pas éteint par la transformation de 1830.
- Mais, avant de disparaître, les cours polytechniques de Metz, qui déjà avaient servi depuis leur organisation de foyer et de modèle pour les départements du nord-est furent continués par une institution analogue, qui se fonda à Paris au moment de la révolution de 1830, et qui, depuis cette époque, est devenue à son tour une incarnation nouvelle de l’idée qui inspira Birbeek, en 1800, Ch. Dupin, en 1819, Bergery, en 1824. L’Association polytechnique de Paris profita des travaux de ses devanciers et des expériences qu’ils avaient faites.
- CHAPITRE II.
- MOUVEMENT DE 1830. — ASSOCIATION POLYTECHNIQUE.
- Au moment où l’Association s’établit, une brillante auréole entourait les élèves de l’Ecole polytechnique, ces généraux de vingt ans, qui venaient de prendre une part si glorieuse au triomphe des idées de progrès. Après avoir conduit les ou vriers au combat, quelques-uns d’entre eux eurent l’heureuse pensée d’occuper et de distraire les loisirs de ceux qui avaient été blessés et qui étaient convalescents, en leur faisant des cours de sciences. L’infirmerie organisée dans le palais de Saint-Cloud tout récemment abandonné par Charles X, fut leur premier amphithéâtre ; les malades, avides de savoir, furent tellement enchantés de ce qu’on leur enseignait, les professeurs imbus d’idées généreuses furent tellement satisfaits de l’attention et des progrès de leurs auditeurs que, à la suite d’un banquet donné par les anciens élèves à leurs nouveaux camarades, et auquel assistait le duc d’Orléans, qui avait suivi quelques cours de l’école, ils proposèrent la fondation d’une association et d’un cercle qui devaient servir de point de ralliement à tous
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- es élèves de l’école, et un centre d’études et de communications scientifiques.
- Le but de la nouvelle association fut ainsi déterminé : « rapprocher les anciens élèves ; leur fournir les moyens de s’entr’ aider; répandre dans les classes laborieuses les premiers éléments des sciences positives, surtout dans leur partie applicable ; s’occuper enfin des sciences et des arts qui peuvent intéresser les hommes nourris d’une instruction commune. »
- Pour atteindre ce but, on loua un local rue Vivienne; ce fut à la fois un cercle et un lieu de séances. Là, sous la direction d’un bureau provisoire composé de MM. Victor de Tracv, président, Larabit, vice-président, Victor Lechevalier (de la promotion de 1813), on donnait connaissance de mémoires relatifs à des questions de travaux publics, parmi lesquels se trouve une des premières études sur les chemins de fer, par M. Auguste Perdonnet ; on s’y occupait également des cours dont l’organisation devait être confiée à un comité d’enseignement dont faisait aussi partie également M. Perdonnet, qui était spécialement chargé de faire auprès de l’autorité les démarches nécessaires pour obtenir des locaux.
- On fit un appel aux sociétaires qui voudraient bien se charger de faire des cours. MM. Auguste Comte, Victor Lechevalier,. Courtial, Guibert, Gondinet, Meissas, Menjaud, Roussel, tous camarades de la promotion de 1813 et de 1814, qui avaient été licenciés ou qui s’étaient retirés après la défense de Paris, et MM. Fulchiron et Auguste Perdonnet se firent inscrire ; M. Martelet et quelques autres promirent leur concours ultérieur, et les leçons commencèrent immédiatement. Le vendredi 14 janvier 1831, à huit heures et demie du soir, l’Association polytechnique ouvrit ses premiers cours gratuits pour les ouvriers, savoir : à l’hôtel de ville, salle Saint-Jean, trois cours : arithmétique, par M. Meissas; — astronomie, par M. Auguste Comte; — des Droits et des devoirs, par M. Le-chevalier. — A la salle des Petits-Pères, près la Bourse, deux cours : arithmétique, par M. Guibert; — philosophie pra-
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- tique, par M. Raueourt. Les cours de physique et de chimie devaient être coordonnés dans les précédents aussitôt que la ville de Paris en aurait donné les moyens. Ces cours furent suivis avec zèle et même avec enthousiasme par plus de 800 ouvriers.
- Le programme choisi par MM. Victor Lechevalier et Rau-court devait nécessairement attirer l’attention de l’autorité, car il était impossible, dans ces moments d’effervescence, d’attendre des professeurs la modération de langage qui, dans un amphithéâtre, doit toujours présider à l’instruction des masses ; cela était d’autant plus nécessaire qu’elles étaient déjà surexcitées par les événements qui avaient précédé et suivi le combat. Aussi le gouvernement manifesta l’intention de retirer à l’Association polytechnique les salles municipales qui avaient été mises à sa disposition. A la suite d’une enquête sérieuse, et sur la proposition d’une commission dont M. Per-donnet faisait partie, les deux cours furent fermés, mais les locaux furent conservés.
- Cette décision, loin d’entraver les tendances qu’on avait voulu détruire, ne fit, comme cela arrive toujours, surtout dans les circonstances au milieu desquelles on se trouvait, que leur donner plus d’ardeur. M. Victor Lechevalier, suivi d’un grand nombre des membres qui avaient professé les cours de l’Association polytechnique, fonda une nouvelle société dont il fut l’âme et le membre le plus actif ; elle prit le nom Association pour Vinstruction gratuite des peuples, et rédigea un règlement (1), dont voici les dispositions les plus importantes :
- Elle déclare: quelle a pour but de conduire le peuple français au bonheur par les voies de l’instruction ; qu’elle admet parmi ses membres tous les citoyens qui veulent coopérer à l’établissement de l’instruction populaire ; que la cotisation de
- (1; Ce règleme t fat délibéré le A octobre is31.
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- chaque membre était fixée à 25 centimes par semaine, ou 13 francs par an ; son produit devait être employé à faire construire les meubles et instruments nécessaires à l’instruc.-r tion et à couvrir les dépenses annuelles de l’Association dans lesquelles ne figuraient aucun crédit pour les professeurs qui enseignaient gratuitement. Il fut bien entendu que les élèves n’étaient astreints à aucune souscription, ni à aucune rétribution ; ils devaient seulement se procurer à leurs frais les livres adoptés. Le comité prenait même l’engagement de rembourser cette dépense à ceux qui seraient dans le besoin et qui se présenteraient aux examens.
- Pour que les fonds de la cotisation hebdomadaire ou annuelle fussent recueillis facilement et sans frais, l’Association fut divisée en douze cohortes correspondant aux douze arrondissements de Paris. Chaque cohorte se divisait en centuries, et chaque centurie en décurie. Les décurions et les centurions étaient élus tous les six mois par les souscripteurs faisant partie de leurs cohortes respectives. Par cette organisation finan-? cière, chacun des membres de l’Association appartenait à un groupe bien déterminé, ayant son chef distinct, agissant sous la direction d’un comité chargé des intérêts moraux et matériels de l’Association, et composé de plusieurs membres de la Chambre des députés, de citoyens notables par leur amour de l’humanité, des professeurs et de douze membres élus par l’Association et choisis de manière à représenter chacun des arrondissements de Paris ; ces délégués étaient rééligibles tous-les six mois et portaient le nom de chefs de cohorte.
- Le comité se réunissait au moins une fois par semaine, et tout membre (excepté les députés et les citoyens notables), qui manquait à quatre séances consécutives, sans excuses, était considéré comme démissionnaire, et il devait être pourvu à son remplacement, s’il était un des douze membres élus par l’Association.
- Après avoir ainsi pourvu à l’organisation matérielle et financière de l’Association, les fondateurs s’occupèrent activement
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- de l’organisation scolaire et du plan des études. Au lieu de n’embrasser que l’enseignement des sciences, on voulut former un ensemble de cours qui, prenant l’homme à l’époque où il ne sait pas lire, devaient le conduire à la connaissance positive des choses nécessaires aux citoyens d’une nation commerciale, industrielle et agricole, et l’on déclarait que, pour être fructueux, l’enseignement devait être organisé de telle sorte que les auditeurs pussent passer successivement et par degrés des connaissances les plus élémentaires à celles qui sont les plus élevées.
- Il fut décidé en conséquence que la série des cours serait divisée entrois années d’études, ainsi disposées : — lre année : lecture, —écriture, — calcul (1), —dessin linéaire coordonné avec le cours de géométrie, — premiers éléments de la langue française; — 2e année Mangue française et arithmétique, — géométrie élémentaire avec les applications à la mesure des longueurs des surfaces, des volumes; — 3e année : géométrie descriptive avec ses applications au tracé des courbes, à la charpente et à la coupe des pierres ; dessin des engrenages et des parties principales des machines, — physique, — chimie, — mécanique, avec les applications aux arts.
- L’instruction du peuple était, à cette époque, un drapeau autour duquel se réunissaient, non-seulement les hommes qui, de 1815 à 1830, avaient courageusement lutté contre les. tendances rétrogrades du gouvernement d’alors, mais encore tous ceux qui, mécontents de la proclamation d’une nouvelle royauté, conservaient plus ou moins leurs aspirations républicaines ; c’est ainsi que le Comité présidé par M. le comte deLaborde fut composé de M. Dupont (de l’Eure), vice-président; de MM. Victor de Tracy, Odilon Barrot, Gormenin, La-rabit, Mauguin, députés; Louis Marchand, maire du VIIe arrondissement; des professeurs et des douze chefs de la cohorte. M. Victor Lechevalier, le membre le plus actif, l’âme et le vé-
- (i) Avec ses applications aux questions commerciales et à la tenue des livres.
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- ritable fondateur de l’Association devint secrétaire du Comité.
- L’installation des cours de cette Association eut lieu le ier septembre 1831 dans une séance solennelle tenue au cloître Saint-Merry en présence de 1,200 ouvriers qui s’étaient fait inscrire comme élèves. M. A. de Laborde qui présidait la réunion traça avec énergie à ses auditeurs les avantages de l’instruction dans toutes les situations de la vie. Les princes, a-t-il dit, qui connaissent leurs véritables intérêts préfèrent aujourd’hui s’adresser à la raison des peuples pour assurer leur pouvoir, plutôt que de chercher à l’obtenir par l’ignorance ou la force brutale ; et les peuples savent, de leur côté, que les lumières appliquées à l’intelligence, doublent, triplent les efforts du travail, source première de tout bien véritable dans les familles et de toute jouissance dans les sociétés. Que d’ouvriers laborieux, intelligents même n’ont pu s’élever dans leur profession ou en sortir, parce qu’ils n’avaient pas reçu les éléments des connaissances premières ! Combien de soldats courageux sont restés dans les rangs inférieurs, faute de quelques années, de quelques mois peut-être d’éducation élémentaire ; mais les avantages matériels de l’instruction n’approchent point encore des moyens qu’elle donne pour surmonter les peines de la vie ; puis, développant cette pensée, l’orateur termine en citant l’exemple de son père qui dut tout à lui-même, à ses travaux, à sa persévérance. M. Marchand, maire du vne arrondissement, sur le territoire duquel les cours étaient situés, fit connaître la ferme résolution dans laquelle se trouvaient les autorités municipales de favoriser l’instruction du peuple par tous les moyens dont elles pourraient disposer enfin M. Victor Lechevalier termina la séance par une improvisation chaleureuse qui, quoique prononcée dans la vaste enceinte de l’école, provoqua de chaleureux applaudissements jusque dans le sein de la foule qui se pressait aux abords de l’antique édifice.
- Le lendemain on commença au cloître Saint-Merry les cours de première et de deuxième année, et aux Petits-Pères ceux
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- de deuxième année seulement. Les leçons élémentaires de première année avaient lieu tous les jours de huit à dix heures du soir, rue du cloître Saint -Merry, dans le local de l’ancien tribunal de commerce ; elles étaient données par M. Caron , élève du cours normal d’enseignement mutuel. Les leçons du cours de deuxième année se faisaient quatre fois la semaine (à la même heure), afin que les auditeurs pussent consacrer les soirées libres à l’étude. M. Achille Meissas enseignait la langue française tous les lundis. M. Alexandre Meissas, l’arithmétique et la géométrie les mardis et les jeudis. M. Victor Lechevalier professait la physique tous les vendredis. Aux Petits-Pères, M. Louis Roussel enseignait la langue française tous les jeudis. M. Guibert, l’arithmétique et la géométrie les mercredis et vendredis. M. Vie tor Lechevalier professait la physique les lundis. On ne voit pas figurer dans ;ce programme M. Raucourt qui, à la même époque, sous le titre de cours de physique philosophique de l’homme faisait, tous les dimanches, sous les auspices de la société des méthodes d’enseignement, rue Taranne, numéro 12, à 11 heures, la seconde partie du cours d’éducation positive, qui avait motivé sa sortie de l’Association polytechnique.
- R est bien regrettable qu’une pareille organisation scolaire n’ait pas pu durer, car, bien longtemps avant l'Association des artisans de Berlin, l’Association pour l’instruction du peuple aurait résolu le problème de l’éducation populaire par la coopération des élèves eux-mêmes. Malheureusement son fondateur, tout dévoué qu’il fût à l’instruction des masses, voyait dans les ouvriers qui s’étaient associés à son œuvre des in-» struments qui pouvaient, à un moment donné, seconder ses aspirations politiques. Aussi, lorsque, en juin 1832, eurent lieu les obsèques du général Lamarque, les cohortes furent convoquées, rangées dans le cortège funèbre par centuries et par décuries, sur la place de la Concorde, par leur impétueux secrétaire, qui ne voulut se rendre à aucune observation ; puis
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- lorsque le combat fut engagé, soit hasard, soit calcul, le cloître Saint-Merry, le siège de l’Association, devint le centre de l’insurrection. Lorsque, après des combats acharnes dont l’histoire conserve le souvenir, le calme fut rétabli, l’Association fut dissoute.
- Malgré cette suppression violente, les partis politiques ne perdirent pas courage ; ils réorganisèrent, sur une base plus large, l’ancienne association sous le titre nouveau d'Association libre pour l’éducation du peuple. En l’absence de M. Victor Lechevalier, réfugié en Angleterre, M. Cabet, député et auteur d’une nouvelle doctrine sociale, devint la cheville ouvrière de l’œuvre «essentiellementphilanthropique,populaire, patriotrique, » il en fut nommé secrétaire général ; les tronçons dispersés des décuries, des centuries se réunirent ; les souscriptions furent recueillies comme par le passé, le comité central organisa un bureau de cohorte dans chacun des douze arrondissements de Paris, en attendant qu’il pût en fonder de semblables dans les départements.
- Enfin les patrons avoués de l’opinion républicaine reparurent en plus grand nombre ; tous les hommes qui avaient une notoriété politique ou qui prenaient une part active à l’opposition de cette époque, soit dans le corps électoral, soit dans le corps législatif, tinrent à honneur et à devoir de soutenir l’Association nouvelle de leur influence et de leur crédit; ainsi, au milieu de plus de 3,000 sociétaires, on trouvait le nom de 60 députés, parmi lesquel on distinguait ceux de MM. Dupont, de l’Eure, président; de Cormonin et Arago, vice-présidents ; Vover d’Argenson, Audry de Puiraveau, Garnier-Pagès, du général Bertrand, deLafayette, Larabit,Mauguin, Salverte, etc. MM. Godefroy Cavaignac, Louis Marchand, l’ex-maire du vne arrondissement, deLasteyrie,Pagnerre, Recurt et beaucoup d’autres figuraient, soit dans le comité central, soit dans les bureaux des cohortes organisées dans les douze arrondissements de Paris.
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- En février 1833, le bureau de l’Association inaugura les cours dans une séance solennelle qui eut lieu à l’école de médecine et ils s’ouvrirent immédiatement dans douze localités situées surtout dans les quartiers les plus populeux de la ville de Paris. Le programme des études comprenait quatre années d’études pour les hommes et deux années seulement pour les femmes. La première année comprenait, pour les deux sexes installés dans des locaux séparés, un enseignement élémentaire comprenant : la lecture, l’écriture, l’orthographe, le calcul et le dessin linéaire. Les cours de deuxième année, pour les femmes, comprenaient : l’arithmétique, la langue française, la comptabilité, le dessin, l’hygiène et le pansement des maladies les plus simples. Les cours supérieurs destinés aux hommes portaient sur toutes les notions scientifiques appliquées. Les auditeurs qui suivaient, les cours avaient une mise qui annonçait des ouvriers d’un ordre assez relevé. On remarquait que ceux qui figuraient parmi les souscripteurs se faisaient remarquer par leur grande exactitude.
- Quoique le nombre des professeurs fût considérable, puisqu’on comptait chaque semaine quarante-deux cours portant sur douze facultés différentes suivis par 2,500 personnes , il ne s’en trouvait aucun qui eût fait partie de l’ancienne Association polytechnique ou de la Société pour l’instruction du peuple.
- Indépendamment des cours on avait ouvert, rue de l’Abbaye où était le siège de l’Association, un cabinet de physique et de chimie et une bibliothèque d’environ 800 volumes qui avait été donnée par un membre du comité; enfin, le Populaire, journal hebdomadaire, fondé dans le même but que l’Association, par M. Cabet, secrétaire général, rendait compte de ses travaux.
- L’Association n’avait pas seulement pour but de donner de l’instruction au peuple, elle présentait encore un caractère plus large de bienfaisance et de fraternité. Elle voulait secourir, défendre et protéger tous ses membres ; c’est à eux principalement qu’elle accordait sa clientèle pour faire vendre ou travailler; elle avait également déjà constitué, dans
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- chaque arrondissement, une commission de médecins qui donnait gratuitement des consultations à ses membres et à leurs familles en cas de maladie, et une commission d’avocats qui leur donnait gratuitement des consultations d’une autre nature, quand ils avaient quelques affaires litigieuses.
- L’Association avait encore d’autres projets. Dès qu’elle en aurait eu les moyens elle devait se charger, comme déjà elle l’avait essayé, de secourir à domicile des familles malheureuses de manière à leur donner le plus tôt possible les moyens de se suffire par leur travail. Mais la loi rendue contre les associations en général atteignit en particulier l’œuvre dont nous nous occupons; on ne lui laissa probablement pas l’autorisation de continuer, car nous n’en.trouvons plus aucune trace dans l’année scolaire 1834-1835.
- On vit ainsi successivement disparaître ces sociétés scolaires en apparence, mais essentiellement politiques au fond. Les partis avancés trouvaient en effet commode de se réunir sous prétexte d’enseignement populaire , question à laquelle ils savaient le gouvernement très-sympathique et très-dévoué; l’Association polytechnique elle-même n’avait pas été à l’abri de cette fièvre qui entraînait un grand nombre d’hommes distingués, et notamment des élèves de l’École polytechnique, vers des doctrines qui embrassaient tout à la fois une réformation dans la forme du gouvernement et dans les principes d’organisation sociale.
- Peu de temps après l’avénement de Louis-Philippe au trône, lorsque les tendances de la bourgeoisie s’étaient déjà manifestées par des actes qui permettaient de prévoir que la révolution qui venait d’avoir lieu tournerait surtout à son profit, les membres du Comité de l’Association polytechnique délibérèrent entre eux une adresse qu’ils portèrent eux-mêmes au Roi pour l’inviter à se saisir de la dictature. On comprend combien une pareille démarche, mal accueillie au Palais-Royal, dut jeter de désordre dans l’association naissante, dont les membres,
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- appartenant à toutes les opinions, n’étaient reliés entre eux que par des souvenirs de camaraderie ou par des traditions de confraternité. Elle se démembra et il ne subsista bientôt plus sous son nom que le comité d'enseignement dont tous les membres réunis par une aspiration commune et unique, celle de moraliser le peuple en l’instruisant, continuèrent l’œuvre commencée en lui donnant toute l’extension possible. Nous allons en reprendre l’historique depuis le moment où nous avons vu se produire la scission provoquée à la suite des cours faits en 1831.
- A la suite des succès obtenus, l’Association polytechnique voulut réorganiser sur une plus vaste échelle les cours qui avaient été suivis par un si grand nombre d’auditeurs ; elle avait d’ailleurs l’espoir que les fabricants engageraient leurs ouvriers à profiter des nouveaux moyens d’instruction qui leur étaient offerts. Des salles nouvelles avaient été obtenues par les soins de M. Perdonnet, chargé spécialement de faire auprès de l’autorité les démarches nécessaires, et tout était préparé pour l’ouverture des cours dans divers quartiers, lorsque les émeutes journalières, le choléra et l’insurrection forcèrent l’Association d’attendre le renouvellement de l’année scolaire.
- En raison de la désorganisation causée dans le personnel enseignant par suite de la désertion des divers professeurs qui étaient allés faire leurs cours à la Société pour l’instruction du peuple, ce retard ne fut pas considéré comme un objet de regret. L’Association polytechnique devait en profiter pour s’assurer les moyens nécessaires de donner à son système d’instruction secondaire plus de développement. « Nous ne doutons pas, disait le Rapport du Comité, qu’un grand-nombre d’anciens élèves, témoins du zèle avec lequel elle s’occupe de l’éducation des classes laborieuses ne viennent bientôt grossir la liste de ceux qui l’aident à remplir la tâche utile qu’elle s’est imposée, w
- L’embarras n’était pas moins grand du côté des finances.
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- Jusqu’alors les frais des cours avaient été faits à l’aide de la cotisation de 10 francs, que 455 membres de l’Association avaient versée au moment de la constitution de la société. La recette totale s’était élevée à 4,748 francs. De cette somme, les cours n’avaient absorbé que 450 fr. 50, mais les autres frais de l’Association ne laissaient en caisse, au 1er juin 1832, que 219 francs. La souscription pour la troisième année d’existence de l’Association allait commencer, mais les membres s’étaient dispersés et on n’avait pas le temps d’attendre pour l’ouverture des cours de 1832-1833; il fut donc reconnu indispensable de recourir au ministre de l’instruction publique qui accorda une subvention; cela permit d’ouvrir des cours au cloître Saint-Merry, à la mairie du mc arrondissement (place des Petits-Pères), et à la Sorbonne. De nouveaux professeurs remplacèrent les anciens ; M. Auguste Comte, continua seul son cours d’astronomie, mais en son nom personnel, et désormais sans aucune attache de l’Association polytechnique.
- En 1834, l’Association ouvrit les mêmes cours qu’en 1833 et ils eurent le même succès. Cependant le comité d’enseignement, voulant faire profiter de ses efforts les quartiers occupés principalement par les ouvriers, remplaça les cours ouverts à la Sorbonne par une nouvelle section établie à l’hôpital des Quinze-Vingts, faubourg Saint-Antoine. On décida, en outre, que les cours seraient ouverts par une séance publique et qu’ils seraient fermés par une distribution des prix faite avec grande solennité ; que les leçons seraient autographiées ; que les professeurs, par certaines mesures d’inscription et par des interrogations fréquentes, chercheraient à obtenir plus d’assiduité et plus de travail de la part des élèves; et que, enfin, une bibliothèque serait mise à la disposition des ouvriers qui suivraient les cours de l’Association.
- Toutes ces mesures produisirent les excellents résultats qu’on attendait de leur adoption ; à partir de cette époque, les programmes furent plus variés; à côté des cours de sciences positives faits par les anciens élèves de l’école, des cours de
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- langue française, d’hygiène, de comptabilité, de dessin, de chant furent confiés à des professeurs d’une origine différente. Par suite de ces adjonctions, les cours plus fréquents furent également suivis avec plus d’assiduité, d’émulation et de fruit. Les professeurs s’attachèrent davantage à leur enseignement et furent plus stables; des liens plus inlimes s’établirent entre eux et leurs élèves.
- De semblables résultats provoquaient de toutes parts des témoignages de haute sympathies. Non-seulement le ministre de l’instruction publique, M. Guizot, accordait une subvention annuelle, mais il décernait à l’Association une décoration de la Légion d’honneur qui, au refus de M. Perdonnet, était remise à M.. Martelet, le plus ancien et le plus zélé des nouveaux professeurs ; non-seulement M. le comte de Rambuteau, préfet de la Seine, accordait des locaux, mais le comité central d’instruction primaire appuyait, sur le rapport de M. Pompée, une demande de subvention qui, avec l’appui de MM. Arago, Boulay de la Meurthe et Périer, était votée par le conseil municipal. On appréciait, comme ils méritaient de l’être, les efforts et les services des hommes honorables qui se dévouaient avec tant de désintéressement à l’enseignement professionnel des ouvriers, en se renfermant dans son programme d’enseignement, sans y introduire aucune espèce de prosélytisme ou de propagande religieuse, politique ou sociale. Les locaux devenus trop étroits, il fallut transporter le siège principal de l’Association dans les vastes bâtiments de la halle aux draps, et y concentrer la bibliothèque, les collections et les archives. Rien ne paraissait devoir s’opposer à l’expansion, au développement et à la consolidation de l’œuvre, lorsqu’un grave dissentiment, qui régnait sourdement et depuis longtemps parmi les professeurs, amena, en 1848, une nouvelle scission qui provoqua la formation d’une nouvelle société qui prit le nom d'Association philotechnique.
- Nous avons dit précédemment que les professeurs qui
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- avaient fait les premiers cours en 1830-1831, appartenaient tous à l’Association formée exclusivement par les élèves de l’École polytechnique, et que, lorsque, en 1831-1832, ils se dispersèrent de divers côtés, le comité d’enseignement avait fait appel à tous les dévouements. Voulant réorganiser les cours en y introduisant un certain nombre d’enseignements, qui n’entraient guère dans la spécialité d’hommes versés presque exclusivement dans les études scientifiques, il dut recruter ou accueillir tous les hommes de bonne volonté, sans exception d’origine. Ainsi se constitua un nouveau personnel enseignant, dans lequel les anciens élèves de l’École polytechnique se trouvèrent en minorité. Et cependant, comme ceux-ci pouvaient seuls faire partie du comité d’enseignement, il s’en suivit que la majorité des professeurs en était exclue ; de là, des observations, des mécontentements, des retraites regrettables.
- Pour satisfaire autant que possible à ces justes réclamations, M. Perdonnet qui les soutenait sans succès dans le comité qu’il présidait, parvint à faire représenter, dans le conseil, les professeurs non polytechniciens, par le plus ancien d’entre eux, M. Pompée, qui, indépendamment des cours qu’il avait faits à Saint-Merry et aux Quinze-Vingts, avait été assez heureux pour rendre des services à l’Association, soit au ministère et à la préfecture de la Seine, soit au comité central de la ville de Paris. Cette concession calma pendant quelque temps les susceptibilités de ces collègues; mais, lorsque, en 1839, l’organisation à l’école municipale Turgot obligea M. Pompée à suspendre ses cours à l’Association, polytechnique, cette retraite laissa la majorité des professeurs sans représentant au comité d’enseignement. Les plaintes recommencèrent, et, par suite de la condescendance qu’on avait pour M. Perdonnet, dont l’esprit conciliant évitait toutes les occasions de dissentiments, on adjoignit au conseil quelques-uns des plus anciens professeurs. Leur présence n’y était que tolérée.
- Pour être caché sous la cendre, le feu n’en existait pas
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- moins, et la révolution de 1848, provoqua une explosion que toutes les précautions de M. Perdonnet avaient retardée autant qu’il l’avait pu.
- CHAPITRE III.
- SITUATION EN 1848. — ASSOCIATION PHILOTECHNIQUE.
- Ce fut le 29 mars 1848, que MM. Lyonnet, Ancelin, de Salve, Claudel, Gallicn, Lefèvre, Leroyer, Tessereau, Mary et Proal, professeurs de l’Association polytechnique, effectuèrent la rupture. Grâce à l’esprit de conciliation de Perdonnet, qui, tout en restant le président de la polytechnique, était choisi par les dissidents comme président de la philotecknique,
- rien ne fut changé pour les élèves qui suivirent les cours de
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- la halle aux draps. Les professeurs seuls avaient très-peu modifié leur nom, en recouvrant la liberté de s’administrer eux-mêmes. M. de Parieu, alors ministre de l’instruction pu-* blique, présida la distribution des prix qui terminait l’année scolaire 1847-1848.
- On a trop répété à cette occasion, dans les discours officiels, que, « au lendemain d’une révolution qui avait renversé un trône et ébranlé la société : dix hommes généreux, dix, pas davantage, convaincus qu’un peuple éclairé, instruit de ses devoirs aussi bien que de ses droits, n’a jamais besoin de
- recourir à la violence, se mirent résolument à l'œuvre.; » et
- ailleurs : « Il se forma alors (après 1848) un groupe d’hommes animés du désir de rendre le peuple digne de ses nouveaux titres , digne des destinées qui s’ouvraient devant lui, et, guidés par cette bonne pensée, en vrais philanthropes, ils ouvrirent, dès le 29 mars 1848, les cours gratuits du soir, création qui fait à la fois l’éloge du cœur et de l’intelligence de ses auteurs. »
- Ce qui précède prouve su fisamment, comme d’autres ora-
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- T. XIII.
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- leurs l’ont d’ailleurs répété à plusieurs reprises, que l’association nouvelle fut un dédoublement de l’Association polytechnique. Ajoutons que les professeurs n’ont fait alors et ne font encore que continuer, en France, avant comme après, l’œuvre de moralité et de progrès entreprise par les Charles Dupin, les Bergery, les Perdonnet et leurs collaborateurs.
- Le renouvellement de l’année scolaire allait obliger l’association nouvelle à trouver un local et des ressources qui lui permissent d’exister de sa propre vie. M. Pompée, qui dirigeait l’école Turgot, dont les amphithéâtres étaient libres le soir, offrit àM. Lyonnet un refuge pour ses anciens collègues, dont il connaissait depuis longtemps les anciens griefs et dont il partageait les sentiments; d’accord avec M. Perdonnet, i! se mit en communication avec M. Boulay de la Meurtlie, son collègue du comité central, pour obtenir une allocation au budget municipal, et, lorsque le succès eut couronné ses efforts, il proposa de faire, comme professeur de l’Association philotechnique, le premier cours de géographie qui eût été fait aux ouvriers; il le continua jusqu’en 1852, époque à laquelle il quitta la direction de l’école Turgot, dont il avait été le premier directeur.
- Depuis cette époque, l’Association philotechnique, sous les présidences successives de MM. Boulay de la Meurtlie, le comte de la Riboisière, Lyonnet, Salmon, fit de très-grands progrès. Installée d’abord dans les deux grands amphithéâtres de l’école municipale Turgot et dans les vastes préaux de l’école des garçons la plus voisine (rue Sainte-Elisabeth), la jeune association fit, sans interruption, vingt cours par semaine et eut chaque année sa distribution des prix. En 1856, la construction d’un nouvel amphithéâtre lui permit d’installer dix nouveaux cours, et, malgré cet accroissement considérable, la place devint encore insuffisante pour contenir les nombreux ouvriers qui suivaient ces cours du soir. Six ans après, en 1862, sur le conseil de M. Dumas, président de la commission municipale de Paris, l’Association philotechnique établit, sur
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- la rive gauche de la Seine, à la Sorbonne, et à l’École de pharmacie, un enseignement complet identique à celui qui prospérait dans les sections de la rive droite.
- Les deux associations marchaient dans le plus parfait accord; à la fin des années scolaires, MM. Rouland, Duruy, ministres de l’instruction publique, se faisaient un plaisir et un devoir de les réunir dans une séance solennelle, pour distribuer : des prix aux élèves qui s’étaient le plus distingués; des croix, des palmes d’or et d’argent aux professeurs. Les amis de l’ins-iruction populaire, conviés à ces réunions, applaudissaient aux progrès signalés à l’envi dans les rapports présentés par les secrétaires de l’une et de l’autre société.
- Dans une de ces chaleureuses improvisations qui soulevaient de toutes parts les sympathiques applaudissements du public entassé dans le vaste cirque de l’Impératrice, et dont lui seul avait le secret, M. Perdonnet, prononçait même ces paroles en 1863, en parlant de l’Association philotcchnique.
- « Il est bien naturel que nous soyons fiers d’avoir donné naissance à une fille aussi distinguée, et ce n’est nullement diminuer l’intérêt des premiers organisateurs de cette société, qui, plus tard, ont si puissamment contribué à son développement, que de dire que, depuis plusieurs années déjà, ils avaient rendu des services signalés à la classe ouvrière. Un moment nous avons eu la pensée de réunir les deux associations sous un même drapeau, mais ce projet a rencontré dans son exécution quelques difficultés matérielles qui l’ont fait ajourner, et on ne saurait trop dire qu’il y ait lieu de le regretter. Les deux associations sont animées des sentiments d’une noble émulation, qui sont profitables au public. Nous doutons que l’Association polytechnique seule, sans l’espèce de concurrence que lui a faite l’Association philotechnique, eût obtenu les beaux résultats auxquels on applaudit aujourd’hui. »
- Malheureusement, quelques mois après que M. Perdonnet prononçait ces paroles amicales, il s’opéra dans le sein de l’Association philotechnique, à l’occasion d’une question rela-
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- tive au mode d’élection des membres du bureau, une séparation qui donna lieu à des incidents bien regrettables. Vingt-six membres de cette association, au nombre desquels se trouvaient MM. le comte Lariboisière, Labrouste, Marguerin, Menu de Saint-Mesmin, vinrent, après avoir vainement tenté de former une troisième association, se réunir à l’Association polytechnique. A la suite de cette scission, M. le préfet de la Seine ci le conseil municipal déclarèrent qu’ils adoptaient l’Association polytechnique à l’exclusion de toute autre. Les locaux appartenant à la ville étaient mis à sa disposition, et son budget se trouvait augmenté de la subvention accordée depuis 4849 à l’Association philotecbnique, qui se trouvait ainsi privée de toutes ressources financières et des locaux de sa plus importante section qui, comme nous l’avons dit, prospérait à l’école Turgot et à l’école Sainte-Elisabeth, son annexe.
- Sans vouloir rechercher ici si l’Association polytechnique,qui n’apprit cette fusion partielle que lorsque tout était consommé, n’a pas perdu en force et en homogénéité plus qu’elle ne gagnait en personnel et en ressources, bornons-nous à dire que cette crise, qui pouvait être extrêmement désastreuse dans ses conséquences, produisit au contraire les meilleurs résultats, non-seulement pour l’Association philotecbnique qu’elle pouvait anéantir, mais encore pour le progrès de l’instruction générale des classes laborieuses.
- Le Prince Napoléon prit l’Association philotecbnique sous sa protection, en acceptant le titre de président d’honneur. M. Duruy, ministre de l’instruction publique, qui ne devait voir dans ce schisme qu’un nouveau moyen de diffusion de lumières, accordait à l’Association les salles du lycée Charlemagne, où chaque jour, depuis le 20 février 1864, cinq cours eurent lieu simultanément ; ainsi, non-seulement les anciens professeurs, dont le nombre dépassa bientôt le chiffre du personnel de l’Association tel qu’il existait avant la séparation, purent reprendre, dans ce quartier populeux, les cours brusquement interrompus au milieu de l’année scolaire, mais
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- l’extension du local lui permit de compléter l’organisation de la section de la rive droite par l’adjonction de cours d’espagnol, d’italien, de législation usuelle, de géographie commerciale, et industrielle, d’arpentage et nivellement, de métrage et d’évaluations des travaux.
- L’Association progressait aussi sur la rive gauche ; à l’École de pharmacie, elle installa six cours de dessin vivement désirés par les ouvriers de ce quartier, qui se trouvaient obligés d’aller aux cours de Sainte-Élisabeth ou à la Sorbonne; elle inaugurait son cours de physique pratique exclusivement réservé aux lauréats qui avaient obtenu des prix dans cette faculté. Sous la direction de deux maîtres expérimentés, MM. Bourbouze et Bondon, les élèves pouvaient se livrer à des manipulations sur les applications les plus importantes de cette branche des sciences, telles que la galvanoplastie, la dorure, l’argenture, la photographie, et s’initier en même temps à la confection des principaux instruments.
- Les résultats obtenus pendant cette année scolaire furent tellement satisfaisants que, dans la séance du 12 mars 1865, dans laquelle avait lieu la distribution des prix, dans le cirque de l’Impératrice, M. Ernest Cadet, secrétaire de l’Association, pouvait s’exprimer ainsi dans son compte rendu des travaux de l’Association. « A quelque chose, malheur est bon » dit un proverbe que nous serions vraiment tenté de regarder comme très-juste. Nous n’avions, tant à l’école Turgot qu’à l’école Sainte-Élisabeth, que trente cours par semaine, nous en comptons trente-neuf au lycée Charlemagne, et le nombre des auditeurs a été si considérable, dès le premier jour, que les salles sont trop petites pour recevoir tous ceux qui se présentent ; le succès, nous l’avouons avec bonheur, a dépassé toutes nos espérances. »
- Si la crise que l’Association venait de traverser eut pour résultats scolaires de pareils progrès, il faut également se féliciter du mouvement que provoqua la décision de M. le préfet de la Seine, relativement à la suppression du crédit alloué à
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- l’Association depuis 1849. Sans contester à une municipalité le droit d’accorder des subventions à qui elle veut, on ne saurait trop regretter qu’elle ait pu compromettre le sort d’une œuvre utile pour une question de personnes. Elle avait plus libéralement agi en 1848, lorsque, après le schisme polytechnique et philotechnique, elle avait accordé avec une égale protection, un égal crédit aux hommes honorables dévoués à l’instruction gratuite des ouvriers. Heureusement, autour de l’Empereur, du prince Napoléon et du ministre de l’instruction publique, M. Duruy personnellement, des sénateurs, des membres do l’Institut, des conseillers d’Etat, des députés, des libraires, des chefs d’institution, se groupèrent pour aider l’Asssociation et souscrivirent une obligation annuelle de 100 francs au moins, afin de lui permettre de subvenir aux frais d’agence, de chauffage, d’éclairage, de programmes, de matériel, de distributions de prix et de médailles, etc., et, de ce côté encore, l’Association n’a eu qu’à se féliciter des témoignages de sympathie qui l’entourèrent de toutes parts.
- De son côté, l’Association polytechnique, qui n’avait rien provoqué, comprit que la marque de confiance qui lui était donnée, sans qu’elle la sollicitât, lui imposait de nouveaux devoirs. Pour mieux atteindre ce but, elle révisa scs statuts, elle se divisa en sections administrées par un membre délégué parle conseil d’enseignement; elle réorganisa son comité de patronage et fonda un comité consultatif composé de nos principaux chefs d’industrie, de contre-maîtres et d’ouvriers, dont l’expérience et les lumières peuvent fournir à l’Association un concours précieux ; aux sections de l’École centrale, de la rue Jean-Lantier, de l’École de médecine, elle ajouta celles de l’école Turgot et de Sainte-Élisabeth, que lui apportaient les membres dissidents de l’Association philotechnique, et, pour donner aux locaux et aux finances de la ville la destination que la confiance municipale lui allouait, elle fonda dix sections nouvelles dans l’ancien et le nouveau Paris : aux Batignolles, au faubourg Saint-Antoine, au boulevard du Prince-Eugène,
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- à Vaugirard et à Grenelle (dans trois locaux différents), à La Chapelle, à Montmartre (avec trois subdivisions), à Passy, ii Bellevillc, à la Villette, à l’Elysée et à l’usine de M. Gouin. De plus, deux salles nouvelles se préparaient dans le quartier de l’hôtel de ville et près de l’Observatoire, dans des locaux offerts à l’association par MM. Sylvestre et Emile Leroy.
- Grâce à cette diffusion de cours dans tous les quartiers populeux de Paris, il n’y aura bientôt plus un seul arrondissement où le besoin de l’enseignement industriel des adultes puisse se faire sentir. Tous les efforts des deux associations devront alors se porter sur l’assiduité des élèves, les programmes de l’enseignement, et toutes les questions que nous aborderons, lorsque nous nous occuperons des écoles industrielles de la Belgique
- Pendant longtemps, les deux associations concentrèrent toute leur attention sur Paris; c’est à peine si, avant 1848, M. 'Dumouchel avait établi à Boulogne-sur-Mer, sous le patronage de l’Association polytechnique, des cours analogues à ceux qu’il avait faits à Paris lorsqu’il professait pour elle. Ce ne fut qu’en 1857, que nous voyons le mouvement commencer à gagner la banlieue et les départements, sous les auspices de l’une ou de l’autre de ces sociétés; cette même année, et presque simultanément, M. Ancelin fonda à Corbeil une section philotectmique, et M. Leroyer ouvrit à Vincennes une section polytechnique. Depuis lors, et, à partir de 1861, une noble émulation s’empara des deux sociétés et, dans ces dernières années, on vit leur action s’étendre auprès et au loin, et leur exemple susciter de toutes parts l’initiative et le désintéressement des professeurs, la sympathie et les encouragements des autorités municipales et scolaires.
- En 1859, l’infatigable Perdonnet introduisait en France un nouveau mode d’enseignement très-connu en Angleterre sous le nom de Lectures et qu’il baptisa du nom de Conférences. Ces réunions avaient pour but de faire comprendre aux ouvriers les beautés et l’utilité de la science; dans sa
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- pensée, on devait faire naître ainsi dans l’esprit des auditeurs le désir de compléter leurs connaissances en suivant les cours du soir de l’Association. MM. Babinet, Barrai, Bouchardat, Philarète Chasles, Geoffroy Saint-Hilaire, Ferdinand de Lesseps et beaucoup d’hommes distingués , se joignirent à lui pour présenter au public nombreux qui se pressait le dimanche dans le vaste amphithéâtre de l’École de médecine les notions les plus utiles et les plus intéressantes des sciences, de l’art et de l’industrie, des grandes découvertes, des entreprises grandioses et de l’économie domestique (1).
- Cet exemple a trouvé de nombreux imitateurs , et lorsque S. M. l’Impératrice eut l’heureuse inspiration de faire profiter de cet enseignement les convalescents de l’Asile impérial de Vincennes, Perdonnet et ses collègues de l’Association polytechnique furent encore ceux que l’administration convia pour prendre part à cette œuvre à laquelle se sont associées une quantité considérable d’illustrations de toute nature dont les conférences imprimées ont été vivement appréciées du public.
- En résumé, en 1867, on comptait 14 sections dans la ville de Paris; 6 sections dans la banlieue et 13 sections de départements (2), placées sous le patronage de l’Association polytechnique. Total..................................... 33
- A la même époque, 3 sections dans la ville de Paris,
- 9 sections dans le département de la Seine, et 4 sections départementales sous le patronage de l’Asso-
- ciation philotechnique.............................. 16
- Total............................. 49
- Ainsi qu’il résulte du tableau ci-après :
- (1) Toutes les.Conférences qui ont été faites sous les auspices de l’Association polytechnique ont été recueillies et publiées par M. Thévenin à qui le Jury international a délivré une mention honorable.
- (2) Argenteuil (Seine-et-Oise). — Nemours (Seine-et-Marne). — Sainte-Marie-aux-Mines et Guebwiller (Haut-Rhin). — Charleville (Ardennes). — Nantes (Loire-Inférieure). — Brest (Finistère). — Épernay (Marne). — Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).Chaumont (Haute-Marne). - Troyes (Aube).— Périgueux (Dordogne). — Bayonne (Basses-Pyrénées).
- Tableau
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- ASSOCIATION PHILOTECHNIQUE.
- SECTIONS DE PARI S ET DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
- DAT E de la fondation. NOMS DES SECTIONS. FRANÇAIS. ALLEMAND. ANGLAIS. LÉGISLATION. COMPTABILITÉ. ARITHMÉTIQUE. GÉOMÉTHIE. ALGÈBRE. K HH É-l ‘W c O Z O O 5 H GÉOMÉTRIE DESCRIPTIVE. TOPOGRAPHIE. DESSIN. 1 W S 5 « O o vy e HISTOIRE NATURELLE. HYGIÈNE. PHYSIQUE. CHIMIE. MÉCANIQUE. ASTRONOMIE. CHANT. TOTAL DES COURS.
- Paris. Lycée Charlemagne (i). 3 2 2 1 1 9 3 2 1 3) 2 U O 2 1 2 2 0 2 33 1 36
- Sorbonne 2 1 2 1 1 1 1 2 33 3) 3) 33 2 )) 1 1 33 3) 3) » 15
- École de pharmacie ... 1 3) 3) 33 33 1 1 33 33 33 33 9 33 1 1 )) 3) 1 33 1 9
- J 861 Banlieue (Seine). Saint-Denis 1 33 3) 1 33 1 1 3) 33 )) 33 2 33 33 1 2 1 3) 33 1 H
- 1863 Puteaux 1 33 33 33 1 1 1 33 33 3) 3) 1 33 33 1 33 1 3) 33 1 8
- » Choisy 1 33 33 33 33 1 33 3) 3) 3) 33 1 1 1 1 1 1 33 33 » 8
- » Charenton 1 33 33 33 33 33 33 3) 33 3) 33 2 33 3) 3) 1 3) 1 33 1 6
- 186-4 Suresnes 1 33 33 33 1 1 1 3) 33 3) 33 1 2 )) 1 3) 1 )) 33 2 11
- » Boulogne 1 33 1 33 1 1 1 3) 33 33 0 1 1 33 1 33 1 33 33 1 10
- 3) Villejuif 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 6
- )) Arcueil 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 5
- )) Saint-Mandé 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 33 3
- Totaux 12 3 O 3 5 9 9 4 1 33 2 15 8 3 9 7 7 4 33 8 128
- NOMS
- DES P RÉS £ DENTS OU
- DES DÉLÉGUÉS.
- Lévv.
- Hébert.
- Asselin
- Giot, maire. Boucherot, maire, bagout te, ici.
- Godillot, id.
- Delaunay, id.
- Dobelin, id.
- Lefèvre, id.
- Ami-Dieu, id.
- Chérifel-Lagrave.
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- . Nota. — L’Association philotechnique a quatre sections dans les départements : à Nice (Alpes-Maritimes), à Lons-le-Saulnier (Jura), à Corbeil (Seine-et-Oise) ? à Vernon (Eure).
- (i) Il y a en outre, au lycée Charlemagne, un cours d’italien, un cours d’espagnol et un cours de coupe des pierres et de charpente.
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- Ol
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- ASSOCIATION POLYTECHNIQUE.
- SECTIONS DE PARIS ET DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE.
- y,-, rT-ra: w.'JTi Tf.îsg.’tgyEga
- G* O • —< y ‘a H ta w S H H H ta t/5 C/5 W MÉCANIQUE. S Cfi
- D A T E de la fondât NOMS [UES SECTIONS. C/3 hh < y <; £ S < fZ rv^ < Cfi -H h3 O y < HH H <; h2 c/3 O 3 HH «H H ftj H O U ©* H VS PE w r— 5 Ch H yr.- r? o « ta’ « ca -a o i-3 «H H yM £ O Z O O H 5 £ 'S £ o 3 'ts3 cr. O ta c £ H- < 3 o eu o H t—t c/3 c/3 W O £ < o o ‘U2 O s « ** )mm4 Sï ta y HH CJ u- 1—1 PHYSIQUE H îS HH U s o y o H C/3 <! H Z < O TOTAL DES COUR NOMS DES DÉLÉGUÉS.
- Paris.
- I83G Jean-Lantier 2 » )) 1 1 1 1 ;) » » )) 1 1 )) 2 » » )) » 1 11 Tessereau.
- 1857 École centrale 1 )) )) 1 1 2 2 1 » 2 )) 2 )) )) 1 2 2 1 1 » 19 Blanchet.
- -1859 École de médecine(i).. 2 » )) 1 L 2 2 )) )) ;» )) )) 1 1 1 » » 1 1 » 13 Dequevauviller.
- \ 861 Batignolles 1 )) )) 1 )) 1 1 1 » )) )) :» » 1 1 1 1 1 )) )) 10 Beigbeder. Marguerin.
- 1863 École Turgot 2 o 2 1 1 O 1 2 1 1 1 4 1 )) 1 1 1 1 1 2 28
- 1864 Faubourg-St-Antoine... » » » 1 1 » )) )) )) )) )) 1 )) 1 1 1 » » » » 6 , Martelet.
- 1 863 Prince-Eugène » » )) 1 1 )> 1 )) )) )) )) ;» )) 1 1 1 » )) » » 6 '
- ' 2 )> 1 )) 1 2 1 » 1 1 )) » )> » » » » » » 10 ' )
- 1865 Grenelle ' Vaugirard ] » ‘ » \ » )) )) w 1 )) )) )) d )) )) )) » )> )> )) )) )) )) )) )> I » )) )) )) 1 » w 1 » 1 » » 1 )) » 1 3| M. Ilenrion.
- 1865 La Chapelle * r )> l! )) ! )> I 1 )) » )) » I » )) » » I) )) )) )) )) )) 1 » 1 » 1 » 1 :» 1 )> » n )) 1 1 » 1 )> )) 6 ' 6 | Ern. Morin.
- Montmartre » )> )) 1 1 )) )) » )) )) 1 )) )) )> » 1 )) 1 7 ,
- 1866 1866 p as sv 1 )) 1 1 1 1 ! 1 )) )) )) » 1 )) 1 1 » 1 1 1 )> 12 Ilenrion.
- La Villette )) )) » 1 )) )) yy » » )) » )) » 1 1 1 )) » » 6 Lelong.
- Élysée (2; 2 » 1 1 1 1 )) » )) )) » 1 » » 1 1 1 )) )) » 10 Ctc sérurier.
- Usine Gouin » j) )) )) )) )) » )) » )) )) 1 » )) 1 » » )) 1 » 3 De la Pommeraye.
- 1866 Belleville » » )) ;> 1 1 1 » )) J) )) » )) )) 1 1 1 » » )> 6 Lelong.
- Banlieue (Seine).
- 1857 Vincennes.. 1 y> » 1 )) 1 1 y> J) » )) 2 I 1 1 » 1 )> » 1 11 Leroyer.
- 1862 Ivrv 1 » » )) )) 1 1 » )) )) » 2 1 1 1 x> 1 )) » 2 11 Ph. Pompée.
- 1862 S c e a u x -B ou r g-1 a- i Veine. » » )) » » 1 » » )) )) 1 i )) 1 » 1 )) » i 6 Fdant.
- CO Totaux 17 3 b 13 r 11 18 14 4 2 4 1 19 7 8 18 11 13 8 8 9 194
- (|j L’École de médecine a une annexe à la mairie du VIe arrondissement.
- (2) Dans cette section, il y a en outre : lectures du soir; 2° arboriculture et fanfares. (:D Les sections de Fontcnny-aux-Roses, du Grand-Montrouge et de Courbevoie viennent d’ê
- d’être ouvertes récemment.
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- Après le mouvement imprimé à renseignement industriel des ouvriers par les élèves de l’École polytechnique, en 1815 et en 1830, nous avons vu successivement se produire une modification dans le personnel enseignant. Les instituteurs.communaux, les professeurs des établissements libres d’enseignement classique ou professionnel, les artistes, les hommes voués aux professions libérales, s’y substituèrent d’abord, peu à peu, aux ingénieurs.
- En 1848, une institution nouvelle, dont on sut gré àM. Carnot, pendant son court passage au ministère, fut celle des lectures publiques du soir; ces lectures avaient un double but: accoutumer les ouvriers à entendre un meilleur langage que celui qu’ils allaient écouter dans certains clubs, et leur donner la connaissance et le goût des chefs-d’œuvre de notre littérature. Le vieux Corneille a obtenu devant le peuple un succès digne de son cœur et de son génie. La prédilection du peuple pour Corneille fait honneur au peuple et à Corneille.
- Des professeurs, des hommes de lettres, se sont fait inscrire parmi les lecteurs gratuits du peuple, avec autant d’empressement qu’on sollicitait autrefois les fonctions richement soldées de lecteur de roi ; ce fut désormais une charge populaire dont on se fit honneur.
- Nous voyons aujourd’hui le personnel enseignant des collèges et des lycées apporter son concours pour étendre partout les bienfaits de cette œuvre d’émancipation populaire. Au sortir de l’école élémentaire d’adultes, où l’instituteur primaire donne, avec tant de zèle et d’abnégation, l’enseignement indispensable, les cultivateurs, les industriels, les commerçants, trouveront une instruction complémentaire, facultative, qui leur est largement et libéralement dispensée par des professeurs libres ou publics. Dans sa croisade contre l’ignorance, le ministre n’a pas négligé de pareils auxiliaires, et, grâce à eux, des cours réguliers ont été organisés dans un grand nombre de localités. Si, comme on en voit tous les jours des exemples, ce nouveau personnel, qui réunit toutes les condi-
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- tions désirables de capacité et; de dévouement au progrès, veut bien prendre en main cette cause si intéressante, il n’y aura bientôt plus de ville possédant une école secondaire classique ou spéciale, fondée par la commune ou l’État, qui ne possède un enseignement approprié à tous les besoins de sa population.
- CHAPITRE IV.
- ÉTABLISSEMENTS DIVERS D’INSTRUCTION POLVTECHNIQUE EN FRANCE ET A L’ÉTBANGER.
- Parmi les nombreuses associations établies dans les départements, et qui ont pour objet l’instruction et la moralisation des adultes, par des cours et des fondations de bibliothèques, il en est quelques-unes qui ont tenu à honneur de figurer à l’Exposition, et qui ont particulièrement attiré l’intérêt du Jury international.
- La plus ancienne d’entre elles est la Société philomatique, de Bordeaux. Cette Société, fondée en 1808, ne s’occupait, dès le début, que de lettres, de sciences, de musique, d’archéologie ; cependant, avant l’établissement des Facultés, elle ouvrait déjà des cours publics de physique, de chimie, d’astronomie, de peinture. Plus tard, en 1826, elle instituait trois cours, qui se distinguaient de ceux qui se fondèrent en France à la même époque, sous l’impulsion de M. Ch. Dupin, par une part plus large aux sciences naturelles et aux matières littéraires ; elle avait même, trois années avant, pris sous son patronage, l’ouverture d’un cours de droit commercial.
- Après s’être ainsi occupée de l’enseignement supérieur et secondaire, la Société philomatique ouvrait, en 1839 et 1840, des classes du soir où près de 400 adultes venaient recevoir gratuitement l’instruction élémentaire. Plus tard, elle complétait cet enseignement en y ajoutant des cours de chant, d’après la méthode Galin (1845), et un cours de dessin linéaire (1847).
- L’enseignement professionnel attira également l’attention de
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- GOUHS POLYTECHNIQUES.
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- la Société philomatique ; elle fondait à la même époque un cours publie et gratuit de dévidage de cocons de soie, pour lequel elle avait fait venir de Montauban des ouvriers habiles. Elle encourageait, par des distributions de prix, les élèves qui se distinguaient le plus dans cette nouvelle branche d’industrie, qu’elle cherchait à introduire dans le département de la Gironde.
- Mais ce ne fut qu’en 1851 qu’elle mit en activité l’enseignement complet qu’elle avait projeté depuis douze ans, et que, faute de locaux et de ressources suffisantes, elle avait été obligée d’ajourner jusque-là. Des cours de géométrie, de mécanique, de coupe des pierres, de menuiserie, de charpenterie, furent organisés de manière à joindre la théorie à la pratique, en établissant des ateliers pourvus de tous les instruments, outils et matériaux nécessaires. Deux ans après, la chimie et la physique trouvaient également leur place dans le programme et la Société dotait cet enseignement des collections nécessaires. Le dessin lui-même recevait plus de développements ; la classe de dessin linéaire, jusque-là unique, se divisait en trois spécialités : les machines, l’architecture et l’ornement, et, lorsque l’agrandissement de locaux permit de donner plus d’extension aux cours, cette Société y ajouta, voulant pourvoir à tous les besoins d’une ville maritime et essentiellement commerçante, un cours d’hydraulique pratique, un cours de constructions navales, un cours de géographie commerciale et un cours de langue anglaise, divisé en deux années.
- Ce magnifique ensemble fut enfin couronné par un cours d’économie politique, que M. Frédéric Passy voulut bien faire devant un auditoire avide de recueillir les véritables principes de la science économique appropriée aux besoins des classes ouvrières.
- La Société philomatique, désireuse de ne pas laisser de lacune dans le plan d’études qui devait satisfaire aux besoins les plus variés, et embrasser toute la population d’une ville aussi importante que Bordeaux, ouvrit des cours spéciaux pour les
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- apprentis et pour les femmes adultes. A peine ouvertes, ees classes rie purent sufiire à recevoir les élèves qui se sont présentés. Il est inutile d’ajouter que la Société a également fondé une bibliothèque populaire. Une partie du don de 300 francs, fait en 1843 par le duc de Nemours, fut employée à cette fondation.
- En ésuiné, cette Société qui n’a guère d’autres ressources que les siennes propres, réunit chaque soir, dans les diverses classes gratuites de diverses natures, plus de deux mille apprentis et adultes, hommes et femmes. On peut donc affirmer, sans conteste, que la Société philomatique de Bordeaux occupe un des premiers rangs parmi les grandes sociétés de France qui ont le plus contribué à la diffusion de l’instruction publique, au progrès de l’industrie et au développement de l’enseignement primaire et professionnel.
- Les mérites de cette institution sont si éclatants qu’elle a cru pouvoir poser sa candidature à l’une des hautes récompenses instituées par le règlement du 7 juin 1866. Le-Jury spécial organisé à cet effet, fut saisi du dossier de la Société philomatique qui négligea d’envoyer en temps utile son exposition scolaire au Jury International de la classe 90; c’est ce qui explique pourquoi, malgré tous leurs efforts, le président et le rapporteur de cette classe n’ont pu faire décerner à cette Société une médaille d’argent qui la plaçât, immédiatement après la Société industrielle de Mulhouse et l’Association polytechnique, au rang que lui méritent son ancienneté et ses efforts persévérants pour doter la population bordelaise d’un plan d’études parfaitement en harmonie avec tous ses besoins.
- La seconde société que nous avons à citer, parmi celles qui se sont constituées spécialement pour l’instruction industrielle des adultes, est l’Association professionnelle du Rhône, fondée par M. Arlès-Dufour, avec le concours de MM. Brosset, président de la Chambre de commerce et Henri Germain, président du Crédit lyonnais. En 1864, M. Ch. Gaumont, directeur
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- du journal VEnseignement professionnel, mit tout son zèle, toute son activité, toute son intelligence, toute son expérience au service de l’Association pour faciliter cette tâche difficile. Assuré du concours empressé et bienveillant du préfet et du recteur, l’Association organisa, dans la salle de la Bourse, une séance solennelle d’inauguration qui réunit plus de 3,000 personnes, sous la présidence deM. Perdonnet, président de l’Association polytechnique qui, par sa présence à Lyon,donna un témoignage éclatant de sa sympathie pour les sacrifices faits par la nouvelle société en faveur de l’instruction populaire.
- Dans cette séance solennelle, M. Arlès-Dufour remercia le premier fonctionnaire de Lyon de son empressement bienveillant : « Si l’autorité, dit-il, montre partout le même bon vouloir envers l’initiative privée, la France n’aura bientôt plus rien à envier aux pays qui l’ont devancée dans la voie de l’enseignement populaire et de toutes les institutions modernes qui ont pour but l’amélioration du sort physique, intellectuel et moral des classes laborieuses. Quelques voix craintives ou incrédules ont bien'exprimé des doutes au sujet de l’influence de l’instruction sur le sort des ouvriers, mais elles ont été immédiatement couvertes par de chaleureuses protestations et des ouvriers même ont répondu à ces doutes en disant que, autant vaudrait douter de l’influence heureuse du soleil. »
- Puis, s’adressant à un des patriarches de cette initiative privée, M. Arles ajoute : « Auguste Perdonnet dont le nom est, depuis tant d’années, en tête des enseignements populaires, est pour moi un vieux compagnon d’armes, mais d’armes pacifiques, dans l’armée des amis de la paix. Il est cependant une guerre que nous avons toujours faite ensemble et que, Dieu- aidant, nous ferons ensemble jusqu’à notre dernière heure : c’est la guerre à 1’ignorance et à la misère, dont la campagne que nous ouvrons aujourd’hui ne sera pas, j’espère, la moins glorieuse. »
- Il suffit, en effet, de parcourir les statuts de cette Société pour se convaincre qu’ils ont été rédigés sous l’influence de
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- la pensée féconde de l’initiative individuelle et de l’association libre. C’est, en effet, au publie que la Société remet tout d’abord le soin d’indiquer les arts et les sciences dont l’enseignement peut être le plus utile. Puis, ceux-là mêmes qui ont adressé des demandes sont appelés à constituer les cours; ils reçoivent les nouveaux auxiliaires; ils votent un règlement intérieur; ils choisissent parmi eux les commissaires chargés de maintenir la discipline et d’administrer les leçons; ils assurent même leur existence en fournissant des cotisations mensuelles. Tous concourront ainsi activement à la formation de la Société, interviennent dans sa marche, contribuent à son budget.
- Pour augmenter scs ressources linancières, la Société s’adresse au concours de chacun. Tout le monde est appelé à fournir, comme sociétaire ou comme fondateur, les sommes réclamées par le service. Les commissaires, les sociétaires, les professeurs, et, en un mot, tous les éléments qui composent la Société prennent part à la nomination du Conseil d’administration , qui se compose : de membres appartenant à la Chambre de commerce, au Conseil des prud’hommes, au corps enseignant; de chefs d’industrie, d’ouvriers, d’ingénieurs. « Pour le remarquer en passant, dit M. Henri Germain, au rappport duquel nous empruntons ces détails, on doit se féliciter de voir se rencontrer sur un même terrain des ouvriers et des chefs d’industrie qui, jusqu’à ce jour, ont su trop rarement trouver l’occasion de se réunir, de se connaître et de concerter leurs efforts dans un intérêt commun. »
- Le succès et l’avenir de l’entreprise dépendant beaucoup du mérite de ceux qui devaient être chargés de donner les leçons, le Conseil d’administration, afin d’éclairer ses recherches, forma dans son sein uu Comité (Censeignement dans lequel il s’empressa de faire entrer tous les hommes qui pouvaient le plus utilement l’aider dans ses travaux. Grâce au concours de ce Comité, dès le 5 décembre 1864, près de 800 adultes pouvaient suivre vingt-cinq cours, comprenant
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- l’ensemble des connaissances qui intéressent l’ouvrier et l’employé lyonnais, et placés, dans six localités différentes, sous la haute direction de M. Girardon, fondateur de l’École centrale lyonnaise, qui voulut bien accepter cette honorable et délicate mission. Chaque dimanche, quelques hommes éminents de Lyon et de Paris, parmi lesquels il faut citer MM. Per-donnet, Jules Simon, de Lesseps, etc., voulurent bien, dans la même année scolaire, faire seize conférences qui furent suivies avec le plus louable empressement.
- « Votre programme est parfait, disait Perdonnet à cette même séance d’inauguration; il ne laisse rien à désirer. On voit qu’il a été fait tout autant par des hommes pratiques que par des hommes de théorie; il comprend bien toutes les connaissances nécessaires à l’ouvrier. Je suis vieux, j’ai une grande expérience des choses de cette vie et surtout de l’enseignement des adultes; vous ne vous blesserez pas, n’est-ce pas, si j’ose vous donner un conseil? Eh bien! voici ce conseil: Renfermez-vous strictement dans les limites de votre programme, limites déjà bien étendues. Abstenez-vous soigneusement d’aborder dans vos cours les questions de politique du jour, de morale et de religion, sur lesquelles il s’en faut que tout le monde soit d’accord. Si l'Association polytechnique a vécu si longtemps, si elle a grandi en traversant les révolutions, si elle a vécu en parfaite harmonie avec tous les gouvernements qui se sont succédé, c’est qu’elle ne s’est jamais écartée de cette règle de sagesse et de prudence qu’elle s’était imposée. » Ces cours et ces conférences furent suivis, en 1864-65, d’une distribution de prix présidée par le général Morin, membre de l’Institut et directeur du Conservatoire des arts et métiers. L’année scolaire 1865-66 permit de constater un notable progrès dans l’enseignement ; vingt-sept cours et vingt et une conférences attirèrent de nombreux auditeurs; on y applaudit MM. Batbie, Passy, Audigarine, Jules Duval, Privat-Deschanel, qui vinrent de Paris pour s’associer aux hommes honorables qui s’étaient donné la tâche d’attirer l’attention de leurs concitoyens
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- sur des questions scientifiques, littéraires, économiques et sociales. M. Jules Simon vint aussi à la distribution des prix et il y prononça, sur les avantages et la nécessité de l’instruction au point de vue du travail et de l’économie, une de ces brillantes improvisations qui, reçues toujours avec enthousiasme, font pénétrer dans les masses des idées saines et moralisatrices.
- Dans la présente année scolaire, la Société professionnelle du Rhône a ouvert vingt-trois cours demandés pour 1,200 auditeurs inscrits. Les spécimens exposés dans la classe 90, par divers élèves du cours de dessin, montrent, par la variété de leurs travaux, que cet enseignement s’adresse à des industries bien diverses. On y remarquait, en effet, non pas des copies de modèles, mais des compositions faites par des dessinateurs, des tapissiers, des ornemanistes, des serruriers, des ferblantiers, des sculpteurs, etc., qui prouvent que l’intelligence est cultivée tout autant que la main.
- Pendant que des villes et de grandes associations, comme celles dont nous venons de parler, s’imposaient ainsi le devoir de donner aux adultes un enseignement professionnel, quelques industriels prenaient l’honorable initiative de mettre à la portée des ouvriers qu’ils employaient des moyens d’instruction et de moralisation que l’on ne trouve guère que dans les grandes cités.
- En première ligne, il faut citer les établissements scolaires du Creuzot, fondés par MM. Schneider et Cie, dans l’arrondissement d’Autun (Saône-et-Loire). Cette localité qui, en 1830, ne comptait que 2,700 habitants et qui, grâce à l’industrie, en comptait 23,872 en 1866, jouit de toutes les institutions dont sont dotées les villes les plus considérables : garderies, écoles de garçons et de filles (communales ou libres, gratuites ou payantes) , classes primaires pour les adultes , enseignement secondaire spécial pour les enfants et les adultes, cours techniques et bibliothèques ; tout ce qui constitue un système d’enseignement complet se trouve réuni dans cette heureuse
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- localité; les spécimens des travaux des élèves, enfants et adultes, les règlements scolaires de toute nature ayant figuré, réunis, aux expositions des classes 89 et 90, comme il est difficile de rompre l’enchaînement des institutions, nous allons considérer le Crcuzot comme une unité , au risque de faire double emploi ; nous avons d’ailleurs un précédent qui nous justifie.
- A leur arrivée dans le pays, tout en se préoccupant des intérêts économiques de leur fabrication, MM. Schneider eurent l’heureuse pensée de fonder des écoles des deux sexes pour les enfants de leurs ouvriers. Ouverts en 1837, à une époque où l’enseignement primaire se créait en France sous l’influence de la loi de 1833 , ces établissements se sont successivement agrandis et améliorés ; le nombre des instituteurs et des institutrices a augmenté avec le nombre des élèves. On peut suivre cette progression par l’examen du tableau suivant où nous n’avons placé que ce qui concerne les écoles de garçons.
- ANNÉES. ÉLÈVES. CLASSES. MAÎTRES. MATIÈRES D’ENSEIGNEMENT ajoutées successivement au programme primitif des études.
- 1841 70 i I Catéchisme, lecture, écriture, calcul. — (Programme primitif.)
- 1842 150 2 2 Orthographe, grammaire, histoire sainte, géographie, géométrie, dessin.
- 1846 300 3 3 Exercices de mémoire, histoire de France, physique, mécanique.
- 1862 400 4 4 Composition française, cosmographie, algèbre, géométrie descriptive.
- 1856 600 6 3 Cours de religion ou catéchisme de persévérance par l’aumônier.
- 1857 1,200 II 13 Cours de musique par un professeur spécial.
- 1861 1,500 12 16 Cours de chimie id. id. |
- Après avoir montré le progrès qui s’est produit dans les écoles de garçons, disons, d’après le tableau suivant, quel est l’état actuel de l’instruction au Greuzot.
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- 1^. I_k I—‘ v-k CD CO CO CO CO <ji Oi CTj O C> Cf Oj lO ANNÉES.
- )—k 1—‘ h-» en O O CO CI Nombres. GARDERIES.
- 68 156 122 110 198 Garçons. 1
- COGJtO — cr> o o co îO CT- CO O C» •“ Filles. 1
- Ci vC- >> lO I-* Oî {O LO cc c H- I— O Total.
- o- ii> > Communales. c? w w.
- 1° 1° 1° ^ O O O O Cl Oi C' CO — 1 O CI Ci -J OJ Élèves. ,
- t-» h-* Ï5 Libres. ; ICOLES GARÇONS.
- I— l-k Cl w-' « ü 55 o c Élèves. !
- LO tO lO ^ ** 7o 7^ 0 <D C*I *-» co co -j il- ',£> Cf Ci -0 CO Total des garçons. ^
- l-k 1-* VJ> pJ H» Communales. \ ÉCOLES DE TILLES.
- i 850 760 928 966 969 Élèves.
- f_» »-k V-k p» tO |J *-J Libres. 1
- 1 358 661 653 832 877 1 ! Élèves.
- f—- *—» 1—^ o to ci to to CO 03 N? O CX. Cû CO H-k co Total des filles.
- COCOtOtOf-* CI O -J 4-" -a TOTAL DES ÉTABLISSEMENTS.
- o-* ^ co lo ai c- o en 40 IO *-» CO CO •— O O “J <£> O TOTAL DES ÉLÈVES,
- 42 35 28 22 15 Garçons. ENFANTS DE 7 A 13 ANS n’ayant suivi AUCUN COURS.
- i— to t-D co CO K--> to -J CO CO Filles.
- 80 . 68 5 44 29 Total.
- 160 185 172 174 188 TOTAL DES CONSCRITS.
- CO CO Oi CO v-k Creuzot. CONSCRITS ILLETTRÉS.
- CO CO >£>>£> CO £* CO £' h-» C5 Étrangers.
- ^ P Üt IÈ* OJ LO *-* O <0 -J Total.
- STATISTIQUE DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE AU CREUZOT
- de 1862 a 1866.
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- Les garderies, qui remplacent les crèches et les salles d’asile, sont aujourd’hui au nombre de 16; elles contiennent 190 garçons et 366 filles, en tout 564 enfants des deux sexes, âgés de moins de sept ans.
- Les deux sexes ont des écoles primaires séparées , placées dans des bâtiments distincts ; on ne connaît pas au Creuzot les écoles mixtes. Les garçons sont élevés par seize instituteurs, y compris le directeur, l’aumônier et les professeurs de musique et de chimie ; et les filles par onze sœurs de Saint-Joseph. En 1866, on comptait trente-six établissements renfermant un total de 4,629 enfants pour une population de 24,000 âmes , dans laquelle se trouvent un grand nombre de célibataires.
- Quoique l’instruction n’y soit pas absolument gratuite, le taux fixé pour la rétribution scolaire étant très-faible (de 75 c. pour les enfants d’ouvriers et 1 fr. 50 pour les étrangers) et la gratuité étant consentie par le conseil municipal et par MM. Schneider et Cic en faveur de tous les enfants qui présentent une demande motivée, le nombre des enfants qui ne .fréquentent pas l’école est très-minime et il tend à diminuer d’année en année ; en 1866 , il ne s’élevait qu’à 29 enfants ; dans la môme année, sur 4,065 élèves, on en comptait 3,722 payants et 343 gratuits.
- En l’absence de dispositions légales relatives à l’obligation, l’administration du Creuzot a pris toutes les mesures nécessaires pour assurer la fréquentation des écoles.
- Les enfants ne peuvent être admis à l’usine que s’ils ont appris à lire et à écrire , et comme, d’un autre côté, l’expérience de tous les jours prouve aux parents que, sans distinction de famille, sans autre titre de préférence que les notes, les succès obtenus à l’école, chaque élève est placé selon ses aptitudes , et qu’il peut aspirer à remplir une place d’employé , de contre-maître, d’ingénieur , il existe parmi les familles et entre les élèves une émulation qui a pour résultat de peupler l’école et de stimuler et encourager les progrès.
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- Doit-on s’étonner si, avec une grande assiduité en classe, un programme complet et des maîtres excellents, il est sorti de l’école jusqu’à 128 jeunes gens qui remplissent à l’usine des fonctions d’employés, de comptables, d’ingénieurs, et qui, dans ces divers emplois, rendent d’éminents services? Y a-t-il à s’étonner de ce que la proportion des conscrits illettrés nés au Creuzot est descendu à 9 pour 100 pendant une période de six années, tandis qu’elle s’élève à 37 pour 100 pour les jeunes gens qui n’y sont pas nés? Si tous les manufacturiers suivaient cet honorable exemple, si, en accordant des salaires à dejeunes enfants, ils ne leur donnaient pas une prime pour ne pas aller à l’école, on verrait bientôt disparaître l’ignorance sans avoir besoin de recourir à l’obligation légale.
- Les mômes résultats sont obtenus dans les écoles de filles ; comme on ne les emploie pas à l’usine avant l’âge de dix-sept ans, elles peuvent séjourner plus longtemps à l’école, et, lorsqu’elles en sortent, elles ont une instruction très-solide et assez étendue pour leur permettre de devenir d’excellentes ouvrières, parce qu’elles ont acquis une grande habileté dans les travaux à l’aiguille, et de bonnes ménagères , parce qu’on leur a donné des notions de comptabilité usuelle.
- L’exposition des travaux des élèves du Creuzot témoigne en faveur des maîtres et des élèves ; on y remarquait surtout avec plaisir que les spécimens n’avaient pas été choisis uniquement parmi les meilleurs, et qu’il ne pouvait s’élever aucun doute sur leur sincérité.
- Les résultats de l’éducation morale ne sont pas moins satisfaisants que les résultats intellectuels; dans sa vie habituelle, l’ouvrier du Creuzot est calme et sobre; l’ivresse est rare, et on peut dire que l’ivrognerie n’existe pas. Chaque soir, les rues sont silencieuses de bonne heure, même le dimanche : point de rixes, point de bataille. Le lundi, le travail est repris partout avec ponctualité.
- Si, d’après cet axiome : que la criminalité est toujours en rapport inverse avec l’état de l’instruction, nous consultons
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- le tableau des condamnations correctionnelles et criminelles prononcées contre les habitants du Creuzot dans une 'période qui embrasse le temps écoulé entre 1851 et 1865, on constate que, par rapport à la moyenne de la France, les crimes et les délits y sont moindres.
- L’état moral de la population du Creuzot peut, au reste, se caractériser d’un mot : au Creuzot, point de juge de paix, point d’huissiers, point de gendarmes. Le commissaire de police cantonal, secondé par deux agents, suffit à tout aisément. 11 n’est peut-être point d’agglomération aussi nombreuse pouvant offrir un pareil exemple. Aussi l’honorable président du Corps législatif, disait-il récemment à M. le ministre de l'instruction publique : « Un de nos meilleurs moyens d’action, c’est l’école. »
- Les cours d’adultes ont lieu deux fois par semaine, le soir, de 7 heures et demie à 9 heures, et le dimanche de 11 heures à midi. Indépendamment des connaissances qui constituent le programme de l’enseignement secondaire spécial, l’administration du Creuzot a établi des cours spéciaux où l’enseignement de dessin est donné en vue des diverses professions auxquelles se livrent les élèves. Les ouvriers fondeurs , les forgerons , les tourneurs , les ajusteurs et les monteurs, les modeleurs et les mouleurs avaient exposé des croquis et des rendus parfaitement exécutés, représentant les pièces des machines qui leur passent habituellement par les maips. Du reste, l’enseignement donné soit par les maîtres des écoles de jour, soit par des contre-maîtres, des ingénieurs, ou des dessinateurs sortis des écoles d’arts et métiers, est approprié aux besoins de tous et de chacun. Ici encore on constate l’assiduité et les progrès des élèves, ce qui amène d’année en année une augmentation dans leur nombre, ainsi qu’il résulte du tableau suivant :
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- DIVI- PROFES-
- ANNÉES ÉLÈVES. SIONS. SEURS. PROGRAMME.
- 1863 1864 ISO 200 9 9 10 10 L’enseignement comprend la lecture, l’orthographe, la composition française,
- l’histoire de France, la géographie, l'arith-
- 1865 230 9 10 métique, la géométrie élémentaire et des-
- 1866 3*0 10 16 criptive, la mécanique, l’écriture, le dessin, et la musique.
- La bibliothèque populaire du Creuzot renferme 2,300 volumes assortis , divisés en onze séries , représentant tous les genres d’ouvrages qui peuvent être mis dans les mains des jeunes filles, des mères de familles et des ouvriers spéciaux.
- Le nombre des abonnés à 1 fr. 50 c. par an, s’élève à 400, qui ont lu, du 1er juin 1865 au 1er juin 4867,18,581 volumes, ce qui fait une moyenne de 774 par mois. On emporte les volumes à domicile où on peut les garder quinze jours. Le nombre des lecteurs sérieux est considérable.
- Si de grands éloges doivent être donnés à la philanthropie de MM. Schneider et Cic, nous ne devons pas moins rendre justice au sèle, au dévouement et à la loyauté de M. Nollet qui dirige ave ; habileté et succès l’enseignement du Creuzot. Ancien maître-aéj :int à l’école normale de Mâcon de 1837 à 1841, il remplit à ’usine les fonctions de directeur des écoles. Depuis cette époque, il a reçu successivement les mentions honorables, médailles de bronze et d’argent que l’Université décerne à ses meilleurs instituteurs. Après avoir obtenu le brevet d’aptitude aux fonctions d’inspecteur primaire en 1853, il a été successivement nommé, par M. le Ministre, officier d’académie, et, tout récemment (1866) , officier de l’instruction publique. Le Jury International avait un trop petit nombre de récompenses de coopérateur pour pouvoir lui en accorder une : il en eût été parfaitement digne. Il est habilement secondé par
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- M. Arligny, maître de la lre classe, qui a obtenu l’année dernière une mention honorable de l’Université.
- À l’exemple des grands établissements, fondés en faveur des enfants et des adultes par de grandes et riches compagnies, à Wesserling, à Graffenstadt, près de Strasbourg, à la Ciotat, etc., M. J.-J. Bourcart fils, manufacturier à Guebwiller, ouvrait en même temps une bibliothèque et des cours professionnels théoriques et pratiques, destinés à fournir à tout jeune homme, et principalement à l’ouvrier laborieux et désireux de s’instruire, les moyens de développer son intelligence et son cœur, et de trouver des loisirs dignes de lui. L’ouverture du local, approprié à ces réunions, fut autorisée par M. le préfet du Haut-Rhin, par arrêté, du 28 novembre 1858.
- Ce n’est pas seulement par sa généreuse initiative que M. J.-J. Bourcart a attiré l’attention du Jury International ; c’est encore et surtout par le régime nouveau qu’il a établi dans l’organisation des cours d’adultes, en faisant intervenir directement les ouvriers qui les suivent, dans la direction, la discipline et la partie économique de l’institution. Quoique les statuts aient été souvent modifiés, la même pensée de coopération a toujours présidé à leur rédaction.
- Pour se rendre compte des résultats obtenus, il faut savoir que le point de départ de l’œuvre fut très-modeste. En 1858-1859, elle consista en un cours de chant, qui marcha très-bien, et en une petite bibliothèque, comprenant 600 volumes; celle-ci fut peu fréquentée, le goût de la lecture étant encore peu répandu parmi les ouvriers.
- Déjà, dans la secondeannée, 1859-1860, la salle qu’on occupait fut jugée insuffisante pour le développement ultérieur de l’œuvre. On la transféra dans un local plus vaste et mieux situé ; le cours de chant continua à prospérer, et le nombre des lecteurs fréquentant le cabinet de lecture augmenta aussi peu à peu.
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- Pendant l’année scolaire 1860-4861, pour répondre aux demandes qui lui étaient adressées, M. Bourcart ajouta au cours de chant des leçons de langue française et de langue anglaise. Il réunit sous sa présidence un comité de cinq membres, dont quelques-uns furent délégués pour aller étudier à Strasbourg et à Bâle les dispositions des salles de lecture et le programme des cours publics qui s’y donnaient.
- Ce ne fut réellement que de l’année 1861-1862 que put dater l’organisation de l’œuvre, qui servit successivement de modèle à des fondations analogues dans les villes deSainte-Marie-aux-Mines, Ciiarleville, Mulhouse, Brest, Lyon, Ribeauvillé, Thann. On dut en effet créer de nouveaux cours, augmenter la bibliothèque et construire un nouveau local. M. Bourcart se mit résolument à l’œuvre; il fit édifier à ses frais un bâtiment avec jardin, dont la dépense s’éleva à 80,000 francs. Depuis cette époque, le succès alla toujours croissant, comme on pourra en juger par le tableau suivant :
- ANNÉES scolaires. COURS. VOLUMES. LECTEURS. DÉPENSES. PAR TÊTE d’élèves.
- 1861-1862 8 676 1,2 11 2,1 05f 22f>
- 1862-1863 16 1,230 2,377 2,088 70e h
- 1863-1864 21 1,823 2,846 5,653 83 11 49e
- 1 86 5-1 SOS 17 2,410 4,047 3,047 30 8 46
- 1863-1866 14 2,500 4,721 2,123 70 6 22
- Dans ce tableau, nous n’avons pas indiqué le nombre des élèves, parce qu’il variait suivant le nombre des enseignements. Bornons-nous à dire que, à l’exception de quelques cours, qu’on dut supprimer, parce qu’ils n’étaient pas suffisamment fréquentés, le nombre des auditeurs augmenta d’année en année, d’une manière inespérée.
- Hâtons-nous d’ajouter que le zèle des élèves n’eut besoin d’aucune excitation : à diverses reprises, M. J.-J. Bourcart proposa de faire des examens de fin d’année, et une distribu-
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- lion de prix aux plus méritants. Les élèves, invités à voter sur ces propositions, refusèrent les prix ; mais ils acceptèrent les examens, qui permirent de constater de véritables progrès, et témoignèrent de l’excellent enseignement qui se donnait dans rétablissement. Aussi, le conseil municipal de Guebwiller, voulant donner un témoignage de sympathie à cette utile institution, lui alloua une subvention de 250 francs par an, et, comme le gouvernement exigeait, pour reconnaître l’œuvre comme établissement d’utilité publique, qu’elle possédât un capital de 50,000 francs pour en assurer l’entretien et la stabilité, M. Bourcart se décida à faire circuler une liste de souscription, qui recueillit les signatures de quinze manufacturiers philanthropes appartenant aux familles Schlumberger-Hart-mann, Bourcart, Fray, Bary, Engel-Dollfus et Gand. Le capital versé s’éleva à 30,000 francs. Le fondateur fit le reste, et, par décret du 17 janvier 1867, la bibliothèque et les cours publics de Guebwiller furent reconnus comme établissements d’utilité publique. M. Bourcart reçut, en outre, la croix de la Légion d’honneur, et le Jury International de la classe 90, voulant reconnaître autant qu’il était en lui la générosité des fondateurs, le zèle des professeurs et la coopération des élèves, a décerné une médaille d’argent à cette création scolaire de Guebwiller.
- Nous venons de donner une idée des divers systèmes d’organisation qui ont été adoptés par les Associations polytechnique et philotechnique à Paris, par M. Bourcart, à Guebwiller, par la Société pour l’enseignement professionnel du Rhône, à Lyon; mais nous trouvons en Prusse un exemple beaucoup plus complet de ce qu’on peut obtenir par l’initiative personnelle des personnes qui veulent recevoir une instruction appropriée à leurs goûts et à leurs besoins. Nous voulons parler de l'Association des artisans de Berlin.
- Fondée en 1843 par les ouvriers et les amis de la classe
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- ouvrière, elle prit cette devise : Aidez-vous vous-mêmes. Et elle dit à ses membres . « Que chacun collabore pour sa part à l’œuvre commune ; que chacun apporte sa pierre au monument qui s’élève ; que l’ouvrier paye un tribut modeste, il en recueillera de riches intérêts : l’instruction de l’esprit, et, ce qui est mieux , l’éducation morale ; de plus il aura la satisfaction et l’honneur de s’être associé, par un léger sacrifice, à une œuvre de progrès. 11 sera fier, ajuste titre, d’avoir prélevé sur ses économies la dîme de l’Association, et l’Association, grâce à ces contributions individuelles, toutes chétives qu’elles sont, grandira insensiblement, et remplira peu à peu, bien que trop lentement encore à son gré, les diverses missions, la tâche complexe qu’elle s’est imposées. »
- Les événements de 1848 dispersèrent l’Association ; quelques-uns de ses membres les plus avancés voulurent lui donner un caractère politique et lui faire prendre une part active aux graves événements qui agitèrent alors l’Allemagne. Elle s’y refusa avec sagesse et préféra se condamner à l’inertie pendant plusieurs années plutôt que de compromettre le sort d’une institution sociale qui, pour produire d’heureux fruits, doit rester étrangère à tous les partis et ne jamais abdiquer ses tendances pacifiques. Ce ne fut qu’en 4859 qu’elle jugea convenable de se reconstituer, et, depuis cette époque, elle poursuivit trois buts divers, mais qui n’en font qu’un pour elle : Donner à ses membres une instruction générale en même temps que les connaissances pratiques nécessaires à leur spécialité professionnelle, et les acheminer ainsi aux bonnes mœurs. Rien n’a été négligé pour réaliser ce programme, et l’Association offre à tous ses membres un enseignement régulier, des conférences, des débats, une bibliothèque et même des récréations en commun, auxquelles prennent part les familles des membres de la Société. Nous allons examiner chacun de ces moyens en particulier.
- Les cours réguliers et suivis sont destinés à combler les lacunes que laissent toujours l’enseignement de l’école, même
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- dans un pays où l’instruction est obligatoire et où les méthodes d’enseignement sont excellentes et parfaitement appliquées par des instituteurs capables.
- Cette instruction générale primaire ou secondaire est la seule base sur laquelle puissent reposer avec succès les études spéciales et professionnelles. Comme il importe également d’entretenir chez l’ouvrier la fraîcheur de l’esprit et du corps ; il peut suivre des cours de chant et de gymnastique, et comme enfin il faut que cette instruction générale puisse se plier aux exigences des diverses professions, les instituteurs dirigent tous leurs efforts vers les applications afin que l’ouvrier profite, pendant le jour, quel que soit' son métier, de l’enseignement du soir.
- Le but vers lequel aspire l’Association serait une spécialisation plus grande encore ; elle espère qu’un jour viendra où il lui sera donné d’ouvrir, à côté des cours qui s’adressent à tous en laissant à chacun le soin d’en tirer parti, des écoles spéciales où les artisans, à quelques professions qu’ils appartiennent, trouveront dans les leçons et les conseils de maîtres autorisés, une instruction permanente ; déjà un pas a été fait dans cette direction ; l’Association a organisé dans son sein un cours spécial pour les maçons, les charpentiers et les autres ouvriers du bâtiment.
- Sous la direction d’architectes appartenant au Conseil d’enseignement,. quatre cours comprenant pendant les quatre mois d’hiver huit leçons par semaine, donnent aux jeunes artisans faisant partie de la Société l’instruction théorique nécessaire pour réussir dans leurs spécialités et pour passer l’examen qui doit leur donner le titre de maître. Quoique le prix soit en proportion avec le temps donné à cet enseignement (de 4 à 6 tlialers par mois), ces cours ont trouvé tout d’abord un nombreux auditoire ; dans l’hiver 1864-65, ils comptaient 68 élèves, et, l’année dernière, le nombre s’est élevé à 84. Ces chiffres prouvent éloquemment combien la fondation de cette école répondait aux besoins de la ville et de tous le pays.
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- C’est en vertu d’un principe mûrement médité que l’Association fait payer ses cours ; les contributions des élèves rentrent à la caisse qui sert à solder les maîtres. Elles ne couvrent pas entièrement les frais de traitements. Il y a là pour la Société un excédant de dépenses qui varie de 4 à 500 thalers par an. Le succès a sanctionné le système, car, depuis sa réorganisation, l’Association des ouvriers de Berlin a établi de seize à vingt cours environ , qui ont fonctionné sans interruption, qui satisfont à toutes les exigences et qui comptent, par semestre, près de 1,000 élèves.
- ENSEIGNEMENT RÉGULIER. MOMBRE DES ÉLÈVES EN HIVER.
- OBJETS D’INSTRUCTION. 1862-63 1803-64 1804-03
- Lecture, écriture allemande 140 (( 144
- Littérature » 28 45
- Calcul 40 39 60
- Mathématiques 23 17 20
- Dessin : 90 87 101
- Sténographie 50 45 52
- Tenue des livres 43 42 (1) 3)
- Français 20 14 30
- Gymnastique 900 160 (2) 150 (2;
- Anglais )) 14 15
- (1) Le nombre des élèves s’est considérablement accru depuis.
- (2) En été, 250.
- Ces cours généraux et spéciaux dont nous venons de parler ne sont suivis que par ceux qui en ont besoin, et la plupart d’entre eux ont lieu le dimanche. Mais, quatre foispar semaine, il y a, le soir, après la clôture du travail, des réunions qui commencent et qui finissent par un chant auquel les assistants prennent part. Une conférence, un discours sur quelque sujet d’intérêt générai forment comme le noyau de ces assemblées.
- Tous les sujets, à l’exception de ceux qui touchent à la po-
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- ]itique et à la religion, peuvent être traités par les orateurs ; ils se recrutent parmi les membres du Comité d’enseignement, composé d’amis de l’industrie et des classes ouvrières qui se sont spontanément offerts ou qui ont été proposés par les membres eux-mêmes. La série de leurs conférences est fixée trois mois à l’avance et publiée dans un programme trimestriel. Ce sont, pour la plupart, des leçons isolées destinées à résoudre des questions restreintes. Cependant il arrive quelquefois que plusieurs conférences forment un ensemble, s’enchaînent et constituent une espèce de cours. De 1861 à 1865, les comptes rendus annuels constatent 598 conférences dont la moitié environ portait sur des questions d’industrie et des sujets empruntés aux sciences naturelles. Nous n’avons pas besoin de dire que tous les professeurs remplissent gratuitement leurs fonctions, et que les personnages les plus distingués de la capitale tiennent à honneur de faire des conférences ou des lectures.
- SUJET DES CONFÉRENCES. CÛNFÉJ D 1er AVRIL De 1861-63 UNGES U LÜ 31 MARS. De 18Ô3-63
- 1. Éducation, instruction, éducation publique, vie’ publique 24 42
- 2. Économie politique et statistique 23 15
- 3. Technologie, commerce et industrie 32 44
- 4. Sciences naturelles et médecine 87 73
- S. Géographie, voyages •. 31 13
- 6. Littérature, arts ' 53 60
- 7. Histoire 24 25
- 8. Jurisprudence 1 21 9
- 9. Architecture . . . 15 9
- 10. Mathématiques 4 »
- Total 314 290
- Outre cela, citons ici de nombreuses lectures de m orceaux de prose et
- de poésie.
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- En jetant un coup d’œil sur la liste de ces hommes honorables et dévoués, à coté de M. Hedeman, maire de Berlin, et deM. le docteur Lette, fondateur de la Société, nous voyons des professeurs de l’Université et de l’École professionnelle, des maîtres de pédagogie, des économistes, des statisticiens, des écrivains et des poètes; puis des professeurs d’architecture, de peinture, des commerçants, des fabricants, enfin des médecins, des fonctionnaires de l’État et delà cité, des jurisconsultes, des instituteurs attachés aux écoles et aux gymnases, et même des artisans. Parmi les soixante-dix personnes dont se compose le Comité d’enseignement, on compte huit membres du parlement et sept membres du conseil municipal de Berlin.
- Les conférences donnent souvent lieu à des discussions sur les points restés obscurs; souvent, de vifs débats s’engagent entre les membres pour leur plus grande instruction; le Comité d’enseignement a même cru devoir aller au-devant du désir d’apprendre que témoignent les ouvriers en les autorisant à lui proposer toutes les difficultés qui les embarrassent dans leurs lectures ou dans la vie pratique. Une boîte toujours ouverte se remplit chaque jour des questions les plus variées, et, lorsque le Conseil se réunit, les maîtres présents à la séance dépouillent avec un soin patient les billets chargés de questions parties de tous les coins de l’auditoire, et se chargent d’y répondre à la première occasion.
- Tous les soirs de réunion un cabinet de lecture est ouvert à tous les membres de l’Association. Il contient soixante-dix journaux, des revues politiques, techniques, littéraires, religieuses qui, pour la plupart, sont des hommages désintéressés des éditeurs. Ce cabinet de lecture est extraordinairement fréquenté.
- La bibliothèque, qui se compose en partie de livres offerts par les membres de la Société, en partie de publications envoyées par les éditeurs, est également à la disposition des sociétaires qui peuvent les emporter à domicile, soit pour y puiser de nouveaux moyens d’enseignement, soit pour se donner en famille, ces distractions honnêtes, utiles et fécondes
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- qui sont le résultat de lectures faites en commun. Le bibliothécaire et ses aides, tous membres de la Société, remplissent gratuitement les fonctions pénibles qui résultent d’un échange continuel de livres et des soins du catalogue. La bibliothèque se compose actuellement de 3,500 volumes, dont 400 lecteurs en été et 700 en hiver se servent habituellement, pendant les deux soirées de la semaine, où elle est ouverte gratuitement à tous les sociétaires ; il s’y échange de 250 à 500 volumes. Pour les livres qui traitent de commerce et d’industrie, bien que la bibliothèque en possède en général plusieurs exemplaires, tout le monde s’inscrit longtemps à l’avance à cause du nombre considérable de demandes.
- , Mais l’Association ne croirait avoir accompli que la moitié de sa tâche si, après avoir offert aux ouvriers une instruction sérieuse, elle ne les conviait pas aussi, eux et leur famille, à des distractions honnêtes et pures. Abandonné à lui-même, au milieu des séductions d’une grande ville, et dans le légitime désir de secouer les fatigues de la semaine, l’ouvrier se laisse entraîner souvent, quand viennent les instants de loisir, à des plaisirs malsains, au lendemain desquels le travail lui paraît amer.
- Grâce au système ingénieux qu’ils ont adopté, les fondateurs de la Société, pour vider le cabaret, ont mis à la portée des plus modiques revenus, des fêtes (1) où l’utile se mêle à
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- RÉCRÉATIONS DU 1er AVRIL 1863 AU 31 MARS 1865. NOMBRE. BILLETS.
- ' Fêtes anniversaires et autres 6 800 (1)
- Concerts, soirées de musique et de déclamation. . . 22 128,100
- Bals et autres soirées 8 2,800
- Parties de campagne 3 inconnu
- Représentations et fêtes du carnaval 5 4/i00
- (1) Outre cela, 2,400 billets d’enfants distribués gratuitement à la fête de Noël.
- T. XIII.
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- l’agréable, des récréations où l’esprit se repose et s’instruit tout à la fois. Aussi, à côté du programme qui annonce aux membres de la Société les leçons de la semaine, on en publie un qui les invite aux distractions du dimanche.
- Ces réunions, qui ont lieu chaque jour de fête et auxquelles prennent part les familles des ouvriers, se tiennent suivant la saison, soit en plein air dans un jardin situé hors la ville, soit dans une salle de l’Association. Ces jours-là, la conférence se conforme au goût d’un public où les femmes sont de moitié : elle est plus courte et plus populaire que de coutume. La conférence, dans ces occasions, n’est d’ailleurs que l’accessoire. De,s concerts, des chœurs, des lectures dramatiques égayent ces réunions.
- Les anniversaires de la fondation de la Société, les grandes dates nationales sont célébrées par quelque discours ou quelque ehant de circonstance. A Noël, l’Association a conservé l’antique et solennelle coutume de l’arbre et la tradition des cadeaux réciproques. En été, des parties de campagne, des excursions pédestres réunissent maintes fois bon nombre de sociétaires. En hiver, concerts, bals, représentations scéniques et musicales se présentent fréquemment. C’est ainsi qu’un homme de lettres, M. Ernest Roth, a offert aux ouvriers de Berlin une distraction agréable et instructive, en lisant et en commentant devant eux les drames de Shakespeare et de Schiller, comme notre grand artiste, M. Samson, a lu et commenté, aux conférences de l’Association polytechnique, devant ses auditeurs parisiens, nos chefs-d’œuvre de la scène française.
- C’est ainsi que M. Hermann Mohr, qui dirige dans les fêtes de l’Association la partie musicale, contribue aussi par de fréquentes conférences à développer‘le goût de la musique classique'. .............
- Nous ne dirons rien ici de deux institutions accessoires qui se rattachent à l’œuvre générale de l’Association des artisans de Berlin. L’une, est une Caisse d’épargne fondée d’après le sys-
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- tèmeSchulze-Delitsch, l’autre est une Compagnie d'assurances sur la vie. Mais nous ne terminerons pas cette longue énumération d’avantages offerts par l’Association, sans ajouter qu’elle a souvent procuré à ses membres une entrée à prix réduits aux collections, aux expositions et dans d’autres établissements d’utilité publique.
- Comment, et avec quelles ressources, l’Association peut-elle satisfaire avec tant de sollicitude à tous ces besoins moraux et intellectuels? Il ne suffit pas du dévouement désintéressé des administrateurs et d’une grande partie du personnel'enseignant, il faut encore pourvoir à des dépenses considérables; or, ici, nous ne trouvons ni subvention de l’Etat, comme en Belgique, ni subvention municipale, comme à Paris, ni société savante ou industrielle, professionnelle , comme à Metz , Bordeaux, Lyon, Reims, Amiens, Mulhouse, ni ces manufacturiersde Guebwiller qui ont secondé l’initiative généreuse de M. Bour-cart ; nous sommes en présence des ouvriers eux-mêmes, qui s’associent pour cultiver leur esprit et leur cœur, comme d’autres se sont associés pour s’entr’aider par des secours mutuels, qui ont plus particulièrement pour objet les besoins du corps.
- Ce qui fait la force, ce qui produit les résultats qu’ils ont obtenus, c’est cet effort individuel, c’est cette solidarité, c’est ce dévouement à la cause commune, c’est cette richesse collective toujours supérieure, malgré ses minimes apports, aux fortunes les plus immenses, c’est enfin l’empire de sa constitution, qui, ayant pour^devise : Tous pour un, un pour tous, remet entre les mains de trente-six représentants et de douze vice-représentants nommés par des élections générales, les intérêts financiers, moraux et matériels de l’Association.
- La Société compte actuellement 3,000 membres réguliers et permanents; chaque individu irréprochable, ayant accompli sa dix-septième année, y est admissible. La cotisation est de 3 sil-bergros (0 fr. 36 c.)par mois. Comme les années d’apprentissage de l’ouvrier allemand se passent en voyage, il en résulte que les
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- membres de la Société se renouvellent sans cesse. Le nombre de ces membres passagers, inscrits pour une année, s’élève à 10,000 environ. On peut estimer à 60,000 le nombre des ouvriers appartenant à toutes les parties de l’Allemagne, qui, depuis 1869, époque de la reconstitution de la Société, sont venus se former aux cours de l’Association.
- On comprend, en présence de pareils chiffres, combien l’Association dut ressentir l’impérieux besoin de se créer une demeure qui fût à elle et qui pût durer ; malgré les difficultés de l’acquisition d’un immeuble dans une grande ville, elle a acquis, au prix de 24,000 thalers (88,800 fr.), un terrain sur lequel elle a fait construire avec ses propres ressources un édifice qui lui a coûté 44,000 thalers (162,800 fr.). Ce monument, construit sur les plans de la Société elle-même, est le premier établissement destiné exclusivement à l’instruction des ouvriers; il offre à ses membres, quelque nombreux qu’ils soient, des salles spacieuses de réunion, de cours, de récréation; la salle centrale peut contenir plus de 2,000 personnes. En communication directe avec un jardin, elle suffit amplement, même aux jours de fête, où elle est ouverte aux familles des membres de la Société. Deux étages sont occupés en entier par des salles d’études, de dessin, de lecture, de collections ; ils contiennent aussi la bibliothèque. Le rez-de-chaussée et le sous-sol, consacrés aux soins plus matériels de la cuisine, comme il convient en bonne économie domestique, complètent ce véritable Cercle des classes laborieuses.
- Telles sont l’histoire, l’organisation et la situation de l’Association des artisans de la ville de Berlin, à laquelle le Jury international de la classe 90 et du groupe X a accordé une médaille d’or. En agissant ainsi, le Jury a voulu, non-seulement donner un haut témoignage d’estime et de sympathie à l’initiative honorable des ouvriers qui la composent, mais il a également voulu honorer dans le vénérable docteur Lette, l’un des fondateurs, l’excellente constitution qui devrait servir de modèle à toutes les institutions de même nature.
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- En effet, depuis le renouvellement de la Société, cette institution, féconde en progrès, s’est montrée si solide qu’aucune modification sensible n’a dû y être apportée. Fondée sur l’égalité de tous, par l’activité de ses nombreux comités elle réunit à une grande sûreté une rapidité d’exécution dont il y a lieu de s’applaudir ; par l’intervention directe de tous les membres et leur participation aux affaires d’intérêt général, elle exerce sur toutes les parties de la société une influence vivifiante. En donnant à chacun l’occasion de se dévouer au bien de tous, cette institution inspire une émulation généreuse qui, par cela même qu’elle est spontanée et libre de toute contrainte, donne une forte trempe aux caractères, et fait de tous les sociétaires des hommes capables dans leur spécialité comme dans les circonstances les plus difficiles de la vie publique.
- Nous avons tout lieu de croireque l’exemple de la Société des artisans de Berlin trouvera des imitateurs dans les grandes villes, et que l’un des effets de la loi sur les associations sera l’institution d’une Société fondée sur le grand principe de la mutualité et de la coopération ; déjà ces principes ont été appliqués à la fondation de quelques bibliothèques, et, partout où l’essai a été fait, il a réussi ; il est à désirer qu’il s’étende.
- Nous l’avons vivement recommandée aux élèves des sections de l’Association polytechnique de Grenelle, deVaugirard et de Passy, lorsque M. le ministre de l’instruction publique nous a confié l’honorable mission de leur distribuer des récompenses que le manque de temps ne lui avait pas permis de délivrer lui-même, et il se sont mis immédiatement à l’œuvre, en fondant d’abord une bibliothèque.
- Nous l’avons, pratiqué nous-même en fondant à Ivry une section de l’Association polytechnique ; sans subvention aucune, et, avec le simple concours des ouvriers, nous avons fait face à tous les besoins des cours, des conférences et de la bibliothèque. Nous savons que les fondateurs de la bibliothèque des Amis de l’instruction s’occupent activement, à Paris, d’une
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- Société civile d’enseignement basée sur les mêmes principes.
- Une pareille organisalion dans notre pays, où l’on est habitué à tout attendre de l’initiative gouvernementale ou municipale soulève, nous le savons, bien des préventions, bien des craintes. Serons-nous moins prudents, moins sages ou moins intelligents que les ouvriers de Berlin ? Ce serait vraiment regrettable et bien maladroit, car ils nous offrent une organisation qui a déjà reçu la sanction de l’expérience, et, pour calmer toutes les appréhensions, ils déclarent hautement dans le compte rendu d’où nous avons extrait cette notice que la constitution qui les régit a su faire de leur association « un foyer d'ordre et de liberté. »
- L’amélioration que les artisans de Berlin ont trouvée dans une entière liberté, la Belgique l’a obtenue par une organisation semblable qui produit déjà, quoique bien récente, les meilleurs résultats. Dans cette contrée encore, l’initiative individuelle, patronnée par les sociétés industrielles ou par les municipalités, a précédé l’action gouvernementale.
- Déjà, dans les dernières années du royaume des Pays-Bas, Gand avait fondé une école industrielle, qui n’avait commencé à prendre un grand développement qu’à partir de 1834; en 1852, elle avait également fondé une école spéciale de dessin industriel et de tissage, en'vuc de former de bons dessinateurs et de bons contre-maîtres tisserands.
- Auparavant, en 1825, la Société d’émulation et la Société pour l’encouragement de l’enseignement élémentaire de la ville de Liège avaient patronné une école industrielle qui conserva son caractère privé jusqu’en 1852, époque à laquelle la municipalité l’admit au nombre de ses établissements.
- En 1837,1a chambre de commerce de Verviers créait Yécole des artisans pour préparer de bons ouvriers et d’habiles contre-maîtres dans les diverses branches de l’industrie ver-viétoise. Elle fondait également, vingt ans plus tard, une école de dessin industriel et de tissage avec le concours des
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- principaux industriels de la ville et des communes voisines.
- En 1838, le collège échevinal de la ville de Huy ouvrait un établissement qu’on perfectionna plus tard en y annexant un cours préparatoire en faveur des élèves dont l’instruction était trop faible pour pouvoir suivre avec fruit les cours qui y étaient professés.
- Ces exemples furent promptement imités et mis à profit; en 1845, le conseil provincial du Hainaut annexait au collège communal de Charleroi une école de Forions, spécialement destinée à former des maîtres ouvriers mineurs. En 1833, Bruges ajoutait aux cours de dessin que l’Académie des beaux-arts de cette ville y avait précédemment fondés des leçons orales de sciences appliquées aux arts industriels et agricoles.
- En 1858, sur l’initiative prise par quelques habitants de la commune de Seraing, et avec le concours pécuniaire de plusieurs Sociétés industrielles, ayantleur siège dans cette localité, le conseil décrétait la création d’une école industrielle. En 1859, la ville de Soignies ouvrait une école particulièrement destinée à former de bons ouvriers et des appareilleurs instruits pour le travail de la pierre.
- Enfin, en 1867, Anvers et Ostende créaient aussi des écoles dont l’enseignement était applicable aux divers besoins de leur population.
- On voit, par ce qui précède, que ces établissements d’éducation, d’origine bien diverse, et fondés à diverses époques, tendaient tous au meme but: donner à la classe ouvrière un enseignement général, nécessaire à tous, et un enseignement spécial, approprié aux besoins des localités ; mais, leurs organisations étaient bien différentes et l'éparpillement des efforts pouvait contribuer à diminuer les ressources et les forces de leurs fondateurs ; aussi, le gouvernement, dont le concours était sollicité pour subvenir aux frais de ces institutions, ayant remarqué, après une étude attentive, que presque toutes laissaient à désirer au point de vue de l’administration comme de
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- 376 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION X. l’enseignement, crut devoir engager îes autorités communales à introduire diverses modifications dans le régime de ces écoles, en les réorganisant sur de nouvelles bases, et, autant que possible, d’après des règles uniformes.
- Cette proposition qui, en général, fut bien accueillie, eut pour résultat, d’une part, de faire inscrire dans les règlements les garanties de bonne administration qu’on est en droit d’exiger de tous les établissements où l’État intervient par voie de subvention, et, d’autre part, d’accroître la somme des avantages qu’en retire la classe des travailleurs. On eut soin, en même temps, de tenir compte, dans chaque école, des besoins de la localité, de telle sorte que les enseignements scientifiques et artistiques fussent appropriés aux différentes branches d’industrie qui s’y exercent. Cette réforme ne remonte pas au delà de 1860.
- En exécution des règles actuellement en vigueur, chaque école est placée sous la surveillance d’une commission administrative. Cette commission se compose, assez généralement, suivant l’importance des écoles, de six ou de neuf membres nommés, un tiers par le conseil municipal, un tiers par la députation permanente du conseil provincial et un tiers par le ministre de l’intérieur. Cette commission nomme son président; elle choisit son secrétaire parmi ses membres, ou hors de son sein. Dans ce dernier cas, le secrétaire, qui n’a que voix consultative, peut également remplir les fonctions de trésorier.
- Le gouverneur (préfet), le bourgmestre (maire), l’échevin (membre du conseil municipal) qui le remplace, assistent, lorsqu’ils le jugent convenable, aux réunions de la commission; dans ce cas, ils la président avec voix délibérative et prépondérante, s'il y a partage. Le renouvellement des membres qui sont rééligibles a lieu par moitié ou par tiers, tous les deux ou trois ans. Les réunions se font sur convocation du président, et, à son défaut, à la demande de deux membres.
- Les attributions de la commission administrative sont im-
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- portantes et nombreuses. Elle donne son avis sur la nomination du personnel et sur les programmes des leçons; failles règlements d’ordre intérieur, sous l’approbation du conseil communal, et exerce une haute surveillance sur les études et la discipline.
- Les membres de la commission visitent l’école, chaque fois qu’ils le jugent nécessaire ; interrogent ou font interroger les élèves, et s’assurent de l’observation régulière des programmes et de l’exécution des règlements.
- A la fin de l’année scolaire, les membres de la commission se réunissent au directeur et aux professeurs pour conférer sur la situation de l’école, et indiquer, le cas échéant, les mesures à prendre dans l’intérêt de l’institution. A la suite de la conférence, un rapport est adressé au conseil communal qui le transmet, en original ou par copie, à la députation permanente, ou au ministre de l’intérieur qui les centralise, en extrait les choses importantes, les combine avec les rapports que lui envoient les administrations provinciales et les fonctionnaires qu’il délègue lui-même pour visiter les écoles, lorsqu’il le croit utile; et, de cet ensemble de documents, résulte un rapport général tel que celui que le ministre de l’intérieur, M. Alp. Van den Peereboom, vient d’adresser à la chambre des représentants, dans la séance du 2 avril 1867.
- Le personnel enseignant des écoles industrielles belges se compose d’un directeur, de professeurs et de surveillants. En général, le directeur et les professeurs sont nommés par le conseil municipal, sur l’avis de la commission administrative. Ces nominations sont soumises à l’agrément du gouvernement, sur l’avis de la députation permanente. Cependant, aucune règle absolue n’existe à cet égard. Le mode adopté varie en raison du but poursuivi, de commun accord, par l’État et la commune, et des sacrifices que l’un et l’autre font pour l’atteindre.
- Le directeur est chargé de la surveillance des études et de l’exécution des dispositions réglementaires qui concernent l’enseignement et la discipline. Le personnel enseignant et les
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- élèves lui sont subordonnés. L’un des professeurs peut être appelé aux fonctions de directeur. C’est à ce dernier qu’appartient la visite des classes; il règle l’emploi du temps; il sert d’intermédiaire, en les accompagnant de son avis, aux demandes du personnel enseignant. Quant aux programmes des cours, le directeur les propose de concert avec les professeurs, et les transmet, avec l’avis «le la commission administrative, à l’approbation du corps communal et du ministère de l’intérieur.
- Quand ils ont reçu cette sanction, les professeurs ne peuvent pas les modifier sans autorisation, et ils doivent donner régulièrement leurs leçons aux jours et heures fixés par le tableau de l’emplci du temps. Un surveillant est chargé, sous les ordres du directeur, d’assurer l’exécution du règlement d’ordre intérieur de l’école.
- Partout, renseignement général comprend, dans une durée de deux, trois ou quatre années : les mathématiques, arithmétique, algèbre, géométrie, géométrie descriptive, dans leur application à l’industrie; la. physique générale et appliquée; la mécanique industrielle; la chimie, avec ou sans manipulations; le Dessin linéaire géométrique et ornemental. L'hygiène et la minéralogie sont les seules branches des sciences naturelles qui, dans quelques localités, fassent partie de l’enseignement scientifique.
- Pour faciliter le recrutement des élèves, on a annexé à certains établissements des écoles préparatoires ou plutôt réparatrices, où les élèves qui n’ont pas l’instruction suffisante, viennent compléter l’enseignement primaire qu’ils ont imparfaitement reçu. Dans d’autres, on a complété ce premier cours obligatoire par l’enseignement de la langue française, de l’histoire et de la géographie du pays.
- D’autres matières sont enseignées suivant les industries exercées dans chaque localité, telles que les éléments de la métallurgie; l'exploitation des mines, comme à Charleroi, aux deux Houdeng ; la théorie de la coupe des pierres et de la
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- construction, à Soignies ; les procédés variés et les applications dés notions théoriques de la science, au filage, au tissage, au blanchiment, à l'apprêt, à la teinture des tissus, à Courtray, à Gand, à Verviers.
- Des cours spéciaux pour les chauffeurs de machines à vapeur sont annexés à plusieurs écoles. Ces cours, spécialement destinés aux jeunes gens qui se proposent de devenir chefs d’industrie, contre-maîtres ou machinistes, paraissent devoir produire de bons résultats. Les démonstrations ont été faites le dimanche, au moyen d’un modèle de machine à vapeur. Afin de rendre les leçons plus fructueuses, le professeur conduit successivement ses élèves dans les principales usines de la ville, ce qui lui permet de comparer entre eux les différents systèmes de machines.
- Quoiqu’il n’y ait en Belgique aucune organisation générale pour 1’enseignement secondaire et professionnelle des femmes adultes, la ville de Gand qui, grâce à l’activité et au rare dévouement de M. de Kerkhove, son bourgmestre, ne s’arrête devant aucun progrès, a fait, à cet égard, des tentatives et des expériences heureuses, qui pourront servir de point de départ à des améliorations bien désirables, dans l’intérêt du bien-être et de la moralité des ouvrières. C’est dans ce but qu’un cours de dmmpour les demoiselles a été ouvert en décembre 4863. On a tout lieu de s’applaudir de cette nouvelle institution. Quoique la plupart des élèves inscrites ne possédassent aucune notion de dessin,plusieurs d’entre elles ont fait des progrès remarquables, qui font espérer qu’elles pourront, à l’aide de leur travail, se créer une existence honorable. Des leçons sur l’emploi des machines à coudre ont été instituées en faveur des jeunes filles. D’autre part, on donne à ces élèves des notions sur la fabrication textile, en rapport avec la création des dessins de fabrique. Plus tard, un cours de photographie et un cours où seront exposées les diverses applications de Yélectricité aux industries qui peuvent occuper les femmes viendront compléter cet enseignement.
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- L’attentive sollicitude du gouvernement belge s’est souvent portée sur les élèves qui fréquentent les écoles industrielles et qui tirent le plus grand fruit possible des enseignements qui leur sont donnés; elle a pris, à ce sujet, des dispositions importantes, qui contribuent puissamment au succès de ces établissements.
- En général, pour être admis comme élève, il faut être âgé de quatorze ans (ou de douze au moins), savoir lire et écrire couramment et connaître les autres matières enseignées dans les écoles primaires communales belges ou à l’école préparatoire annexée à l’école industrielle. Dans certaines écoles, il est fait exception à cette règle, en faveur des adultes de dix-huit, vingt et vingt-cinq ans.
- L’aptitude des élèves est constatée, avant leur admission, par les professeurs réunis en commission spéciale, et présidés par le directeur. Les personnes qui en font la demande peuvent être autorisées par la commission administrative à suivre un ou plusieurs cours, comme auditeurs, sans devoir se faire inscrire comme élèves.
- Nul ne peut être ad mis aux cours delà deuxième ou delà troisième année d’études s’il ne possède les matières enseignées dans le cours de l’année ou des années précédentes. Celte mesure, en écartant tous ceux qui ne seraient pas capables de suivre les leçons, contribue puissamment à l’appropriation de l’enseignement au savoir de la masse ; elle empêche dans le courant de l’année les désertions motivées sur l’impossibilité de comprendre les développements du professeur, et permet d’établir un examen de sortie, vers la fin de chaque année scolaire, en présence d’un jury nommé par la commission administrative. Tous ces examens d’admission, de passage et de sortie se font par écrit et oralement; les élèves qui les ont subis avec succès, et qui se sont distingués par leurs progrès, obtiennent des certificats de capacité, qui sont très-recherchées, parce qu’ils ne s’obtiennent qu’à la suite d’épreuves très-sérieuses.
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- COURS POLYTECHNIQUES.
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- Quoique des punitions puissent être infligées aux élèves par le directeur et les professeurs, d’après un règlement d’ordre intérieur; quoique l’exclusion temporaire puisse même être prononcée par le directeur, et le renvoi définitif par la commission administrative, ces mesures disciplinaires n’ont presque jamais besoin d’être appliquées.
- Il en est autrement des récompenses. A la fin 'de chaque année scolaire, des prix consistant en livres, instruments de mathématiques, médailles, livrets de caisse d’épargne, etc., sont décernés aux élèves qui se sont le plus distingués par leur application, leurs progrès et leur conduite.
- Pour rendre l’enseignement aussi fructueux que possible, les écoles industrielles de la Belgique ont presque toutes des collections et des bibliothèques à l’usage de leurs élèves ; nous en parlerons plus tard, lorsque nous nous occuperons plus particulièrement de ces deux questions assez importantes pour être examinées à part.
- L’enseignement secondaire des adultes a reçu en Belgique une organisation exceptionnelle. Il a son budget comme les écoles communales de garçons et de filles. Ce budget, établi chaque année par la commission administrative, est soumis à l’approbation du conseil communal et du ministre de l’intérieur; il comprend en recettes : 1° la subvention des communes ; 2° les subsides de la province et de l’État ; 3° les produits divers. Toutes ces sommes sont versées dans la caisse municipale pour faire face aux frais qui comprennent : les traitements, les sommes nécessaires à l’entretien et à l’amélioration du matériel de l’enseignement, des collections et de la bibliothèque. Toutes ces dépenses sont mandatées sur états visés par le président de la commission administrative, contre-signées par le secrétaire, et payées par le receveur communal. Les comptes sont rendus, chaque année, au conseil communal, et soumis à l’approbation du ministre de l’intérieur.
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- GLOBES, CARTES, APPAREILS POUR L’ENSEIGNEMENT DE LA GÉOGRAPHIE
- Par M. le baron O. de WATTEVILLÏÏ.
- A côté de l’exposition de la classe 43, consacrée à la géographie scientifique et à la cosmographie, la classe 89 se présente avec des collections d’un ordre moins élevé, mais encore dignes cependant d’attirer l’attention, d’exciter l’intérêt. Une section de celte classe, en effet, a été réservée aux globes, aux cartes, aux atlas destinés à l’enseignement de la géographie, de cette science dont l’importance n’est plus contestée, mais dont malheureusement l’étude, en certains pays, est trop négligée encore.
- De tous les appareils qui servent à l’enseignement de la géographie, les plus utiles, sans contredit, sont les globes terrestres. Eux seuls permettent de connaître la configuration exacte de notre planète ; eux seuls donnent une idée vraie de la forme , de la grandeur des relations des continents et des mers ; eux seuls enfin permettent d’apprécier sans erreur les distances qui séparent les différents points de la terre. On ne devrait commencer l’étude de la géographie que par l’étude approfondie de la sphère, pour passer, plus tard, et lorsque l’esprit est familiarisé avec les formes vraies, aux cartes de géographie, qui, basées qu’elles sont sur ces fictions ingénieuses, mais jamais exactes, appelées projections, déforment les
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- contours, rapetissent ou agrandissent les surfaces et sont toujours de nature à fausser les idées des élèves.
- § 1. — Globes.
- Mais un grand obstacle s’est, jusqu’à ce jour, opposé à la vulgarisation de l’enseignement de la géographie parles globes. Cet obstacle, c’est leur prix élevé. Aussi faut-il signaler dans l’exposition française, comme une innovation heureuse, le globe exposé par MM. Larocliette, dessinateur au dépôt de la guerre, et Bonnefont, professeur de l’Université. Ce globe a lmo7 de circonférence et 0ulo0 de diamètre; il est imprimé en quatre couleurs et colorié au pinceau. Le coloriage est net et cependant assez léger pour ne pas cacher le trait; la lettre est parfaitement lisible ; il est tenu au courant des découvertes géographiques les plus récentes; enfin, monté sur un pied, il ne coûte que 75 francs.
- A côté du globe de MM. Larocliette et Bonnefont, il faut placer le globe de M. Silbermann, préparateur au collège de France. Tandis que, jusqu’à ce jour, on donnait aux globes la convexité de la terre et que Ton supposait l’observateur placé dans l’espace , examinant la forme de notre planète, M. Silbermann, partant d’un point de vue différent, parun artifice ingénieux, transforme cette convexité en concavité. L’avantage qui résulte de cette disposition, un peu étrange de prime abord, est grand. Avec le globe convexe, l’œil ne perçoit d’une manière distincte que les points sur lesquels le regard plonge directement. Tout point qui n’est pas perpendiculaire à l’œil fuit; avec le globe concave, au contraire, on peut embrasser d’un seul regard tout un hémisphère. Une fois que l’on est familiarisé avec cette disposition, on est frappé de la perfection de la gravure, de sa netteté , de sa délicatesse, et l’on fait de véritables découvertes, car M. Silbermann a su mettre à profit les travaux les plus récents, entre autres ceux de l’état-major russe et ses tracés des côtes de la
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- Sibérie; ceux du plateau central de la haute Asie sont en avance sur tous les travaux des cartographes français, anglais et allemands. Si ces hémisphères de M. Silbermann étaient adoptés, ils pourraient se vendre, en gros, à raison de 5 francs chacun. M. Silbermann a exposé également des globes muets de la forme habituelle, donnant avec précision l’orographie et l’hydrographie. Ces globes en plâtre verni ont 1 mètre de circonférence, et peuvent revenir à 6 francs non montés.
- Comme tentative ingénieuse, mais seulement comme tentative , il faut signaler le globe divisible de MM. Deshais et Harreaux. Ce globe est creux , il est composé de triangles sphériques s’emboîtant deux à deux pour former des fuseaux. Si l’on enlève un des fuseaux pour examiner l’intérieur, on aperçoit la voûte céleste avec ses constellations, telle qu’elle nous apparaît sous la forme d’hémisphères concaves. Au centre, le soleil avec son cortège de planètes donne une idée de la mécanique céleste. En replaçant le fuseau enlevé, on a un globe géographique de lm80 de circonférence, sur lequel les auteurs ont ébauché seulement le tracé des continents. Si ce globe eût été présenté dans un état plus parfait d’exécution devant le Jury, nul doute qu’il n’eût obtenu une récompense honorable.
- Appelons enfin l’attention, dans l’exposition française, sur le globe des écoles de MM. Pompée et Château, excellent pour enseigner les éléments de la géographie, et sur celui de M. Le Béalle, qui cependant a encore besoin d’être amélioré.
- A l’étranger, l’on peut citer, sous le rapport du bon marché, les globes de la maison Felkl, de Prague, qui, pour 3 fr. 50 , vend des globes de 0m19 de circonférence. En Prusse, rappelons pour mémoire les globes édités par les maisons D. Reimer (depuis 7 jusqu’à 350 francs) et. E. Schotte, récompensés par la classe 13. Enfin dans l’exposition des États-Unis , il faut signaler les globes de Schedler qui ont près de 2 mètres de circonférence et qui sont à l’échelle de âpuô^ôb* Ces globes sont très-confus, mais ils sont remarquables par la quantité de
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- renseignements qu’ils fournissent à la navigation et au commerce. Ils sont faits pour répondre aux besoins d’un peuple de négociants et de voyageurs.
- g 2. — Cartes murales.
- Si, des globes qui donnent en géographie la vérité absolue, nous passons aux cartes qui 11e donnent que la vérité relative, conventionnelle, nous aurons à appeler l’attention sur la carte de France par bassins, de MM. Pompée et Mabrun, carte très-claire et très-nette, des plus utiles pour renseignement de la géographie physique ; nous aurons à citer aussi les cartes murales de M. Magin, éditées par M. Delagrave; la carte de France de M. Cortambert, éditée par la maison Andriveau-Goujon. Mais, de toutes les cartes que l’on trouve à l’Exposition, les plus ingénieuses, les plus admirables d’exécution intelligente sont les cartes murales isohvpses de Yogel et De-litscli, de Leipzig. Sur une toile cirée, dont le fond bleu figure la mer, les continents sont indiqués par des nuances différentes dont la plus claire représente les terrains qui n’ont que 100 mètres d’altitude. Des tons de plus en plus foncés représentent les terrains qui s’élèvent de 100 à 500, de 500 à 1,200 mètres. Le blanc pur enfin que l’on ne rencontre que sur les hautes montagnes rappelle les neiges éternelles. D’un seul coup d’œil, l’élève se fait donc une idée juste des formes des continents et des accidents, du relief du sol. De plus, comme ces cartes (Europe, Europe centrale, mappemonde) sont en toile cirée et ne donnent que la géographie physique, l’élève peut tracer à la craie toutes les divisions de la géographie politique ou de la géographie historique, et exécuter tous les exercices que lui prescrit un maître intelligent.
- D’autres cartes des mômes éditeurs, toujours imprimées su? toile cirée, ne donnent que le tracé des fleuves ou celui des montagnes, ou même seulement la position des villes principales; le travail de l’élève consiste alors à dessiner à la craie,
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- T. XIII.
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- soit les accidents de la géographie physique, soit les divisions politiques, etc. Il y aurait, ce nous semble, de grands avantages à vulgariser ces appareils et cette méthode d’enseignement .
- La Suède, dans sa maison d’école installée avec tant d’intelligence par M. de Fahnehjclm , a exposé des cartes remarquables dressées par M. Yon Mentzer. Dans ces cartes, la presqu’île Scandinave se montre sous tous scs aspects. Elle est étudiée au point de vue agricole, forestier, métallurgique, industriel ; sur une de ces cartes , M. Von Mentzer indique le relief du terrain par l’épaisseur relative qu’il donne aux degrés de latitude, qui, minces sur le bord de la mer, vont en augmentant jusqu’aux Alpes Scandinaves qu’ils traversent (il y en est fait une coupe réduite) pour aller toujours s’amincissant vers la Norwége et jusqu’au bord de l’Océan.
- Enfin, n’oublions pas, avant de terminer, les magnifiques cartes murales de l’Allemagne, par M. Petermann, à l’échelle de ruoùooô; la cai’te de la Grèce antique, de M. Kiepert, et les trois cartes pour servir à l’étude de l’ancien et du nouveau testament ainsi que des actes des Apôtres, publiées en Angleterre par la Société pour l’avancement de la science chrétienne.
- g 3. — Cartes en relief.
- A côté des cartes murales, mais pour répondre à des besoins plus restreints, se placent les cartes en relief. La France dans cette catégorie (classe 90) a exposé une des plus belles cartes, c’est celle du massif principal des Vosges, dressée d’après la carte de l’état-major par M. Biirgi et publiée par la Société industrielle de Mulhouse à l’échelle de îôpïïô- Quiconque a voyagé dans cette région si pittoresque de la France, qui s’étend de Scblestadt, au nord, jusqu’à Ferrette , au sud, de Remiremont, à l’ouest, jusqu’à Ensisheim, à l’est, retrouve sur cette carte les moindres accidents du terrain et môme presque
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- l’aspect du paysage. Il serait à souhaiter que la Société industrielle de Mulhouse rencontrât dans notre pays de nombreux imitateurs, et que chaque département pût publier des cartes semblables.
- La maison Ernst Schotte , de Berlin, a donné de belles cartes en relief de la France, de l’Allemagne, de la Suisse, de la Palestine. Et, si nous citons la carte de l’Inde, dressée par R. Montgommery, carte immense, mais qui manque absolument de fini dans l’exécution, nous en aurons terminé avec les cartes murales en relief.
- g 4. — Allas.
- Après l’examen des cartes murales destinées à renseignement simultané, ainsi qu’à l’étude des éléments de la science, l’ordre logique nous conduit aux atlas, plus spécialement réservés aux recherches sérieuses et individuelles. Les atlas sont en grand nombre à l’Exposition. La France peut mettre en ligne le grand atlas de Dufour , publié par la maison Le Chevalier, et dont le succès est légitimement mérité; l’atlas classique de MM. Drioux et Leroy (éditeur , M. Belin), qui comprend la géographie physique, historique , politique, dont les soixante-dix cartes ne coûtent que 12 francs et sont remarquables parleur exactitude et leur netteté ; l’atlas si complet de la France de MM. Bazin et Cadet, qui permet d’étudier notre patrie sous mille aspects différents (éditeur , M. Delalain); l’atlas militaire de la France de M. Hubault, avec lequel on peut suivre toutes les campagnes, depuis Charles YUI jusqu’à nos jours, et que l’on peut citer comme un modèle (éditeur, M. Belin); enfin l’atlas de M. Babinct dressé suivant la projection homalogfaphiquc et qui mérite également d’être signalé.
- En Belgique, l’atlas publié par M. Callewaert, et, en Italie, les atlas édités par la maison Paravia, rappellent à s’y méprendre les atlas français. Comme eux , ils doivent céder le pas aux
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- atlas de l’Allemagne. Bon marché absolu , science profonde, netteté admirable, sans élégance, il est vrai, dans la gravure, sans aspect pittoresque, mais jointe à une abondance de détails précieux que l’on chercherait en vain ailleurs, telles sont les qualités qui distinguent les produits des cartographes allemands. Les splendides atlas de géographie physique de Stieler et celui de Kiepert, l’atlas historique de Spruner, celui de géographie physique de Berghaus sont justement appréciés du monde savant et peuvent servir de preuve à ce que nous venons d’avancer. Mais laissant de côté ces monuments destinés à l’enseignement supérieur pour ne nous occuper que de ce qui a trait à renseignement élémentaire, citons en Prusse l’atlas historique du géographe Rhode, édité par Fleming, et dont les 84 cartes ne coûtent que 6 francs (Historicher Schule-atlas zur alten mittleren und neueren Geschichte); le petit atlas classique de Diehl (Kleiner Schule-atlas, Darmsicidt), l’atlas en relief de toutes les parties du monde, de Raaz, qui donne, ainsi que son nom l’indique, à côté de la géographie politique, le relief du terrain nettement accusé par un dessin vigoureux (Relief-Atlas iïber aile Theile der Erde fur Scinde und Haus) ; puis le petit atlas pour le peuple prussien (H and-atlas fur preussische Volkschüler) dont les 11 cartes ne coû-t ent que un franc. Tous ces atlas parfaitement tenus au courant des changements politiques nous font connaître l’Allemagne telle qu’elle est depuis la dernière guerre.
- En Saxe, dans ce pays où renseignement et l’instruction sont si développés, il faut citer avec éloges le petit atlas de M. Yogel (Kleiner Schule-atlas der Elemenlargeographie, et l’atlas de géographie universelle de M. Delitsch (Elementar A tlcis der allgemeimen Géographie). Pour un enseignement plus élevé, on remarque l’atlas universel de Stein annoté par Otto Delitsch et Bracchelli (Atlas der Ganzen Erde). Cet atlas est composé de 28 cartes, de 47 tableaux historiques et de 30 tableaux statistiques ; il peut être cité comme un des meilleurs de l’Allemagne.
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- De même qu’en Saxe nous avons retrouvé en nous occupant des cartes, puis des atlas, le nom de M. Delitsch, de même en Suède nous voyons reparaître le nom de M. Von Mentzer, On lui doit un excellent atlas de géographie physique et politique (Fysisk och politislc geografisk Atlas). Sur un folio , l’auteur donne la géographie physique d’une contrée sur l’autre et en regard la géographie politique. Les deux cartes se complètent, et la perfection de l’enseignement doit en profiter. A côté de cet excellent atlas viennent .se placer l’atlas de l’histoire de Suède, publié par Huldherg (Atlas till sverices historia), et l’atlas historique universelle (Atlas ofver allmanna historia), de Spruner, Weddel, Kiepert et Barberet.
- Pour terminer cette revue des atlas élémentaires de différents pays, il ne reste plus qu’à signaler deux atlas que l’on rencontre dans l’exposition anglaise; tous deux sont publiés par la Société pour la diffusion des connaissances utiles. L’un «st un abrégé de l’atlas de Cambridge et est intitulé : The uni-ver sitxj atlas of classical and modem geography inclading ail the recent discoveries ; l’autre, destiné à l’enseignement primaire, a pour titre : Atlas de géographie moderne de Harrow. Ces deux atlas sont remarquables par leur clarté ainsi que par les nombreux et utiles renseignements qu’ils renferment.
- A côté des atlas consacrés aux études proprement dites, l’on peut placer une série d’atlas tout nouvellement inventés et consacrés aux exercices. Dans ce genre et sous le titre de cartographie de l’enseignement, M. Gervais a publié à Paris un excellent recueil de cartes demi-muettes , qui ne coûtent que 7 à 8 centimes chacune, et que l’élève doit achever, non en copiant, mais en cherchant. Un point essentiel par où pèchent la plupart des cartes faites par les élèves, c’est ce que, en termes techniques, on appelle la lettre. Pour éviter ce défaut, à l’endroit où doit être écrit le nom de la ville, de la région, du pays, M. Gervais a soin de faire graver deux traits parallèles qui guident l’écolier ignorant. '
- En Saxe, M. Delitsch dont nous avons déjà parlé, pour
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- appeler l’atlenlioii à propos de ses caries en toile cirée sur lesquelles l’élève peut tracer de nombreux exercices, a publié avecM. Yogel des atlas de cartes canevas (ou muettes) gravées sur papier ciré. Ces cartes peuvent servi)’ à dessiner les différentes contrées d’après les méridiens de l’ile de fer, de Paris, de Grccntvirh ou de Washington. L’atlas de M. Yogel renferme 7 cartes in-4° et coûte 1 fr. 85 c. ; celui de M. Delitsch, 10 cartes in-folio et coûte 3 fr. 25 c. Enfin M. Julius Straubes, en Prusse, a publié un cours complet d’études géographiques divisé en ([mitre parties. Dans la première , l’élève n’a.pour guide que la position des principales villes , il doit dessiner lui-meme les contours des continents. Dans la seconde, guidé par le tracé des montagnes, il doit porter sur la carte le cours des fleuves. Dans la troisième, guidé alors par îes fleuves, ce sont les montagnes qu’il doit indiquer. Dans la quatrième, avec quelques points de repère, il faut qu’il donne les délimitations politiques ou administratives des Etats.
- Après avoir énuméré les méthodes d’enseignement, il faudrait parler des travaux des élèves. Mais, autant la section consacrée au dessin est fiche sous ce rapport, autant la section géographique est pauvre. Cependant, nous pouvons signaler nue carie de France, irréprochable d’exécution et qui fait autant d’honneur à M. Gaultier, qui l’a dessinée, qu’à son habile et intelligent professeur, M. Barbier, instituteur public à Paris et membre adjoint du Jury de la classe 89.
- Justement frappé des reproches consignés dans le Rapport fait à la suite de l’exposition scolaire de 1862 sur les vices de la méthode généralement usités en France pour l’enseignement élémentaire de la géographie, M. Pompée a voulu montrer, par les travaux de ses élèves, que dans rétablissement professionnel qu’il a fondé à Ivrv , comme il l’avait déjà pratiqué à l’école Turgot en 1839, on suit la marche logique et progressive qui doit présider à cet enseignement comme à tous les autres, en allant d'n connu a l'inconnu, du plus proche au [dus éloigné.
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- Une série de devoirs exécutés par tous les élèves des trois années d’études, d’après les tracés faits aux tableaux par les professeurs et d’après les notes prises à l'amphithéâtre, permet de suivre pas à pas les enseignements si divers que cet instituteur intelligent sait distribuer à l’occasion des plans de la classe, du pensionnat, de l’îlot, du village d’Ivrv, de la commune, du canton, de l’arrondissement, du département, des divers quartiers de la capitale et des cartes hydrographiques, orographiques, politiques des bassins de la France, de l’Europe, etc., qui conduisent successivement l’enfant, de proche en proche, de sa demeure aux antipodes. Aussi leur fait-il connaître sur sa route les habitants des divers pays, leurs mœurs, leurs institutions, la composition géologique et les produits du sol qu’ils habitent, les industries qui en dérivent, les voies de communication par lesquelles ils écoulent leurs produits et s’en procurent d’autres, et toutes ces notions usuelles colin qui ne peuvent trouver place que dans un cours de géographie physique, politique et mathématique, professé d’après ce programme. Il a produit de tels résultats qu’il a été adopté par M. le ministre de l’instruction publique pour renseignement secondaire spécial.
- g 5. — Appareils.
- Parmi les méthodes nouvelles qui ont figuré dans l’Exposition, il faut citer comme très-ingénieuse la géographie mnémotechnique de M. Laurecisque : sur une carte muette de France, à l’aide de pièces mobiles s’enchâssant les unes dans les autres par emboîtement, l’élève peut à volonté reconstituer une France administrative divisée en départements, en cours impériales, en commandements militaires, il peut, s’il le désire, avoir immédiatement un tracé complet du réseau des chemins de fer ou l’ensemble du système orographique. Enfin, à l’aide d’autres pièces , il lui est possible de se rendre compte de phénomènes géologiques et de voir se superposer, dans l’ordre
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- 392 GROUPE X, — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XI. déterminé par la science, les divers éléments qui constituent le sol de notre patrie. Sur la carte muette, il place, à l’aide d’indications précises, les terrains primitifs. Il les complète successivement par les formations secondaires, tertiaires , par le diluvium ; et la longue série des phénomènes géologiques lui passe ainsi rapidement sous les yeux. Cette méthode facilitera aux élèves le travail de l'intelligence , de la mémoire ; aux maîtres, les moyens de démonstration.
- Comme appareil pouvant servir à l’enseignement de la géographie , il faut encore citer la table cosmogéographique de M. Jager. Sur une face d’une table est gravée, d’après la projection équatoriale de Postel, l’hémisphère boréal. L’observateur doit supposer qu’il est placé perpendiculairement au pôle nord dans l’espace ; il voit donc cet hémisphère en raccourci.
- À la circonférence équatoriale de la table, qui coïncide avec son bord extérieur, sont tracés trois cercles concentriques, dont l’un donne les 360 degrés de Indivision sexagésimale, l’autre les 400 grades de la division centésimale; enfin le troisième porte les vingt-quatre heures de la rotation du globe, avec leurs minutes. Une aiguille mobile, divisée en 90 parties égales, qui correspondent aux 90 degrés de latitude du quart du méridien, et un curseur courant sur cette aiguille, qui va du pôle aux cercles gradués dont nous avons parlé , permettent de résoudre immédiatement, sans aucun calcul, toutes les questions d’angles horaires, de différences de temps, de distances des lieux, de latitude et de longitude d’un point déterminé. Une glace , également mobile et sur laquelle sont tracées les constellations , permet, en la mettant à une heure voulue à l’aide du cadran horaire, de déterminer les rapports des constellations avec la terre et de résoudre tous les problèmes de cosmographie élémentaire et de faire connaître les étoiles qui, à un instant donné, passent au méridien ou au zénith d’un lieu.
- L’horloge astronomique de M. Mar rend sensible, à l’aide d’une teinte sombre, toute la partie de la terre qui est plongée dans la nuit, tandis que la partie éclairée par le soleil reste
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- parfaitement distincte. Elle indique d’une manière automatique la latitude, la longitude d’un lieu, le temps moyen, le temps vrai, l’heure constante, ainsi que le passage d’un méridien. Mais nous n’avons pas à nous étendre sur cet appareil non plus que sur celui de M. Sibut (appareil planisphère mobile) quelque ingénieux qu’il soit, bien qu’il aide à résoudre de nombreux problèmes de cosmographie et d’astronomie. Ces sciences sont du ressort de l’enseignement supérieur, et le domaine plus modeste de la classe 89 ne doit pas s’étendre au delà des limites fixées à l’enseignement élémentaire.
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- SECTION XII
- ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE
- 1'ar M. LAURENT de RILLÉ.
- L’exposition des méthodes, des tableaux et des appareils destinés à renseignement de la musique présente un ensemble de travaux très-remarquable et très-complet. Les résultats de renseignement musical sont mis en relief, tout d’abord, par les envois des Sociétés orphéoniques françaises, qui groupent, dans une des vitrines du ministère de l’instruction publique, leurs statuts, leurs règlements, les comptes rendus de leurs travaux, des spécimens de leurs bannières et de leurs insignes, des plans de leurs salles d’études ou de concerts, des dessins et des photographies reproduisant l’aspect de leurs réunions.
- Une statistique officielle établit que ces Sociétés musicales populaires existent, en 1807, au nombre de 3,223 ; que le total de leurs membres actifs ou exécutants est de 90,532, et qu’elles comptent en outre 56,967 membres honoraires. (Ces chiffres ne comprennent ni les membres des Sociétés philharmoniques proprement dites, ni les élèves des lycées, des collèges, des écoles normales ou des établissements libres d’instruction publique.) Dans une période de dix ans, les Sociétés orphéoniques ont versé plus de 1,500,000 francs dans les caisses de la bienfaisance publique eu de la charité privée. Un seul orphéon, celui d’Amiens, a donné 14,000 francs en six ans.
- La commission permanente des orphéons de Seine-et-Oise
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- ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE.
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- a présenté une série de documents résumant'l’histoire de ses travaux. Grâce aux efforts de cette commission, instituée depuis onze ans, le nombre des orphéons, dans le département de Seine-et-Oise a été porté de cinq à cinquante-quatre, et renseignement du chant a été introduit dans cent vingt écoles communales. Chaque.année, la commission de Seine-et-Oise organise un concours d’orphéons et publie un rapport sur la situation et les résultats de l’institution. En relation constante avec les directeurs, elle entretient parmi eux une féconde émulation. C’est elle qui la première a introduit l’usage des concours de lecture à première vue dans les ietes orphéoniques.
- Une autre commission des quatre cantons de Charenton, de Sceaux, de Villejuif et de Yincennes a exposé, dans une brochure accompagnée de plusieurs documents, les résultats dus à sa bonne organisation. Cette commission convoque annuellement, dans quatre concours cantonaux, les classes de chant des écoles appartenant aux diverses communes de chaque canton. Les quatre lauréats de ces concours cantonaux sont ensuite réunis dans un concours d’arrondissement. Les orphéons d’adultes peuvent se présenter dans une division spéciale de ce concours d’arrondissement, que précède une messe chantée par trois ou quatre cents enfants des écoles, et que termine ordinairement un festival, dont les Sociétés chorales de Paris constituent les éléments. Un cours normal de musique vocale est fait pendant l’hiver aux instituteurs de tout l’arrondissement de Sceaux, et quatre inspecteurs, nommés par la commission, visitent chaque année les classes de chant des écoles communales de chaque canton.
- Il faut mentionner également les envois faits par les Associations chorales de la Seine (celle-ci îondée en 1853), du Lyonnais et du Calvados, qui organisent de grands concours de chant d’ensemble, réunissent dans des festivals périodiques des masses vocales importantes, et propagent l’enseignement de la musique en ouvrant des cours de solfège et en encourageant les instituteurs à former des classes de chant.
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- On ne peut citer tous les orphéons qui ont envoyé des pièces intéressantes. Plusieurs d’entre eux ont fondé, comme la société Sainte-Cécile, de Bordeaux, des écoles gratuites de musique qu’elles entretiennent avec leurs ressources ; d’autres sont constitués en Sociétés de secours mutuels, comme l’orphéon d’Aucli, qui donne un livret à chacun de ses membres. Ce livret, constatant la date de l’entrée des orphéonistes dans la Société, et leurs habitudes d’exactitude et d’ordre, peut devenir utile à l’ouvrier orphéoniste qui viendrait à quitter la ville pour habiter une autre localité, où existerait aussi un orphéon. Muni de son livret en règle, le voyageur trouverait, dans l’orphéon de sa nouvelle résidence, des renseignements, des appuis et du travail.
- Les méthodes élémentaires, qui viennent seconder cet important mouvement musical, sont nombreuses et peuvent se diviser en deux classes. Les unes cherchent à faciliter l’étude de la musique, en modifiant les signes qui représentent les sons ; les autres poursuivent le môme but, en simplifiant seulement les procédés d’enseignement, sans changer l’écriture généralement adoptée.
- Les premières substituent aux notes des lettres ou des chiffres.
- Dans le système des lettres (méthode Danel), l'intonation des sons est figurée par les consonnes qui commencent le nom des sons de la gamme; la durée de ces sons, par des voyelles ou des diphtongues associées auxdites consonnes; les clièzes ou les bémols, par les terminaisons Z ou L ajoutées aux syllabes précédentes. Des procédés habilement combinés complètent cette ingénieuse méthode, qui conduit à la lecture sur la portée par un chemin indirect, mais que l’auteur croit être le plus court.
- Le système des chiffres (méthode Galin-Paris-Chevé), a acquis en France une grande notoriété. Imposée à l’armée, à la marine et à quelques écoles, cette méthode est cependant peu répandue dans les établissements d’instruction publique et
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- dans les orphéons, où le choix des ouvrages d’enseignement est libre. Là, elle n’existe que dans la proportion de 1 à 30. Le côté faible de ce système, qui est du reste détaillé avec une logique et une clarté remarquables, c’est la nécessité de réduire toutes les tonalités aux deux tons types d'ut majeur et de la mineur, en supprimant les modulations au moyen de soudures qui, dans certains cas, deviennent d’une exécution très-difficile. Depuis la dernière exposition, les collaborateurs de celte méthode ont augmenté le tableau alors incomplet des soudures ; ils ont admis les modulations inharmoniques qu’ils avaient d’abord repoussées. Le plus autorisé parmi leurs continuateurs fait étudier les langues tonales, ce qui lui permet de moduler sans être absolument forcé de recourir aux soudures. En résumé, les travaux de cette école, dite des chiffres, ont introduit de notables progrès dans l’enseignement de la musique vocale ; ils ont créé en outre, dans l’école de la notation usuelle, une émulation qui s’est traduite par d’excellents ouvrages.
- Les œuvres célèbres, connues sous le nom deSolféges d'Italie et de Solfèges du Conservatoire, ont été produites à l’Exposition sous une forme nouvelle. Ce qui caractérise cette réimpression (Batiste et Heugel), c’est la beauté de l’édition, le classement progressif des solfèges et l’heureuse réalisation, pour le piano, des basses chiffrées laissées par les maîtres.
- Les méthodes les plus récentes (Delafontaine, Papin) établissent en général l’étude de l’intonation sur la gamine d'ut divisée en un pentacorde inférieur et un tétracorde supérieur conjoints. La division de la même gamme, en deux tétracordes disjoints, est réservée pour démontrer la génération des tonalités. La noire et la noire pointée sont posées tout d’abord comme unités de temps, et les mesures à |, à|, à 4 temps d’une part; à |, à ^ et à f d’autre part, forment le fonds des études rhythmiques. On rencontre dans la première de ces méthodes des exercices de chant par imitation, utiles surtout aux enfants, et des figures destinées à aider les impressions
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- d’un sens par les perceptions de l’antre, à rendre les intervalles et les rhythmes sensibles à la vue en meme temps qu’à l’ouïe. L’autre méthode est suivie d’un complément emprunté aux solfèges d’Italie et du Conservatoire. Les deux ouvrages se servent du chant des accords arpégés pour développer le sentiment de l’harmonie, en même temps que l’intonation des sons est rendue plus facile par l’emploi de leurs fonctions tonales.
- C’est surtout sur ces fonctions tonales des sons de chaque gamme que M. Dessiricr vent fonder l’étude de l’intonation. Plus hardi, plus neuf et moins complet que les deux livres précédents, le système Dessiricr présente une heureuse construction de formules mnémoniques, établissant d’une manière très-nette le rôle que jouent tous les sons dans toutes les gammes. Chaque son reçoit une forme suivant le rôle tonal qu’il doit remplir. Ces formes, qui ont une certaine analogie avec la forme des notes ordinaires, remplacent celles-ci sur la portée, de façon que les élèves peuvent tout à la fois suivre le système de la notation usuelle, et reproduire facilement les intervalles des gammes d’ut majeur et de la mineur (toujours [dus étudiées et mieux connues;, en soldant par transposition.
- Des grammaires musicales, contenant le livre du maître et celui de l’élève, des solfèges élémentaires, des guides musicaux de l’instituteur, des questionnaires, des méthodes pratiques (Mouzin, Elwart, Ermel, Chanat, Parent), des solfèges par transposition, contenant en outre la proposition de quelques réformes opportunes dans la nomenclature musicale (Lc-coispcllier), des publications fondées sur l’intelligence des formes symétriques de la mélodie et de l’harmonie (B. Rahn), des systèmes d’accompagnement du plain-chant au moyen d’un petit nombre de formules (Hanon), des bibliothèques orphéo-niques (Perrotin, Gambogi, Heugel, Brandus), des éditions populaires (Lebeau) se font remarquer au nombre des œuvres qui peuvent rendre des services à l’enseignement.
- Sans aller jusqu’à vouloir représenter chaque son de la gamme par une couleur, comme le propose un exposant, plu-
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- sieurs tableaux et plusieurs appareils mobiles expliquent avec beaucoup de clarté la composition des modes et l’identité des tonalités situées à des altitudes différentes (appareils Panneaux, Beaudoin, Bellour, Frelon; tableau omnitonique Lemoine).
- A côté de ces travaux, destinés à faciliter l’étude de l’intonation, vient se placer une série de tableaux contenant une excellente disposition d’exercices consacrés à la fois à l’intonation et au rhvthme (Lahausse, d’Issy). Les mesures de ces exercices étant disposées en échiquier, on conçoit que, avec un tableau contenant seulement quatre portées, divisées en quatre mesures, et formant seize cases, un professeur puisse donner à ses leçons une grande variété, en promenant sa baguette d’une case à l’autre dans des sens différents. Les élèves sont forcés ainsi d’apporter une attention constante; ils ne peuvent plus, comme avec les exercices écrits dont la plupart des solfèges, continuer machinalement les rhytlnnes ou les progressions mélodiques donnés par les premières mesures.
- Enfin, la partie matérielle des ouvrages destinés à l’enseignement de la musique, l’édition musicale, commence à sortir de l’ornière où la maintenait forcément le petit nombre des consommateurs. Vendant dix fois moins, cent fois moins que la librairie scientifique ou littéraire, la librairie musicale française vendait dix fois, cent fois plus cher. Le report sur la pierre lithographique a déjà réalisé un progrès, en faisant abandonner presque entièrement le long et coûteux procédé de la taille-douce. La typographie cherche maintenant à perfectionner les moyens d’obtenir des clichés de musique, qui seuls peuvent produire beaucoup, promptement et à bon marché. La musique vendue autrefois 25 centimes la page, était descendue, depuis quelques années, à 10 centimes et à 5 centimes ; les œuvres populaires se vendent aujourd’hui à raison de 2 centimes ou môme d’un centime la page.
- En Angleterre, comme en France, on a voulu rendre plus facile la lecture musicale en modifiant l’écriture généralement adoptée; ce qui revient à changer les termes du problème au
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- lieu de le résoudre. C’est par des lettres et non par des chiffres qu’on a essayé de remplacer les notes. Deux systèmes d’écriture par lettres sont en présence : le système Borcliitski, et le système de l’école Tonie sol fa. La méthode Borcliitski offre avec la méthode française Danel de telles analogies qu’il est difficile d’admettre que l’une n’ait pas été calquée sur l’autre. Le système de la Tonie sol fa, moins compliqué dans ses détails, est plus populaire et réunit plus d’adhérents. Mais les publications de M. Ullali, en notation usuelle (méthode française Williem, traduite et modifiée; mélodies, partitions et chœurs nombreux), semblent avoir eu plus d’influence sur la vulgarisation des études musicales. Les éditions anglaises sont d’un prix relativement élevé.
- En Espagne, plusieurs méthodes (Romero y Auclia, Es-laha, etc.) témoignent des efforts faits pour élever le niveau des études musicales. On a remarqué surtout les nombreux et consciencieux travaux de M. Mariauo-Soriano Fuertes qui, le premier, a guidé et encouragé les Sociétés orpliéoniques espagnoles, fondées depuis peu d’années seulement.
- En Italie, parmi plusieurs méthodes de musique vocale, celle de M. Bossi se fait remarquer par le soin avec lequel l’auteur a développé les procédés d’enseignement qu’on s’accorde généralement à reconnaître comme les meilleurs. Il n’y a pas de nouveautés à signaler particulièrement dans cet ouvrage, mais une appropriation intelligente des progrès réalisés déjà et un ensemble logique de démonstrations et d’exemples.
- Dans l’école primaire exposée par la Suède , on rencontre une’représentation de la gamme figurée par une échelle verticale, avec le nom des notes écrit en toutes lettres, ce qui constitue un excellent procédé d’enseignement. Il est à regretter seulement qu’on ait figuré par des espaces égaux les tons et les demi-tons. Un tableau noir, sur lequel les lignes de la portée sont peintes en rouge, sert à écrire les exercices qui doivent’ être’chantés par les élèves.
- C’est la Prusse qui a offert le spécimen le plus complet d’un
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- enseignement musical primaire fortement organisé. Dans toutes les écoles du royaume, l’étude de la musique est obligatoire ; trois heures par semaine sont consacrées au chant. Plusieurs méthodes sont en usage dans les écoles primaires. Celle de Richter, qui a été la seule exposée, emploie les chiffres pour les premières démonstrations; elle passe ensuite à l’étude delà portée, en surmontant d’abord les notes par des lettres (On sait que, en Allemagne, les notes de la gamme d’ut s’expriment par les lettres C B E F G A B C). Abondant et clair clans toute la partie théorique, l’ouvrage de Richter manque de développements pratiques, d’exercices, de solfège. Mais de nombreux recueils de chant (Erk, Buttner, Battig, Kuhn, etc.) viennent combler cette lacune. Les paroles qui accompagnent ces mélodies, sont choisies de manière à développer chez les enfants les sentiments religieux, moraux et patriotiques. L’enseignement de la musique ainsi compris devient le plus puissant auxiliaire de l’éducation.
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- Par M. ÉnorAiu) BRONGNIART.
- Dans toutes les positions sociales, l’art du dessin doit être considéré comme d’une grande utilité, mais c’est surtout dans ses rapports avec l’industrie que cette utilité devient incontestable. En se répandant dans toutes les classes de la société, l’étude du dessin élève le niveau du goût général, parce qu’elle crée, d’une part, des producteurs plus habiles et de l’autre des consommateurs plus intelligents et plus délicats.
- Les œuvres industrielles qui, dans les siècles passés, notamment au xvp siècle, présentaient en France un caractère bien tranché d’individualité artistique, ont tendu, depuis la fin du xvnie et le commencement du xixe, à devenir de plus en plus banales. A ces époques, la production industrielle n’avait pas pris l’extension qu’ont amenée d’abord la facilité des communications et, plus tard, les traités de commerce.
- Quelques ateliers, dirigés par des hommes intelligents, parfois par des artistes d’un grand talent qui savaient attirer près d’eux les ouvriers les plus habiles, pouvaient suffire à répondre aux besoins de la consommation. Mais, avec l’accroissement de la population et des relations extérieures plus faciles et plus fréquentes, est venu l’amour du luxe, non-seulement dans toutes les sociétés, mais encore dans toutes les classes de la société ; amour du luxe qui a demandé à l’industrie artis-
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- tique une production beaucoup plus considérable. Jusqu’à présent, la supériorité de la France dans les beaux-arts l’a maintenue la première dans cette branche de l’industrie. Mais, depuis que, dans les grandes Expositions Universelles, la comparaison a pu. s’établir entre les productions industrielles des diverses nations, chacune d’elles, se rendant mieux compte des côtés défectueux de sa fabrication, a fait des efforts immenses pour s’élever au niveau de celles qui la dépassaient.
- Le Jury français, à l’Exposition Universelle de 1862, avait été frappé des progrès considérables accomplis par les nations étrangères dans l’art du dessin considéré dans ses rapports avec l’industrie. Les Anglais et les Allemands eux-mêmes, depuis l’Exposition de 1851, la première des Expositions Universelles, avaient fait des progrès remarquables dans les œuvres de goût. Jusque dans les années qui avaient précédé cette exposition, les Anglais employaient dans leurs fabriques des dessins exécutés par des artistes de Paris. Sentant l’utilité de ne dépendre que d’eux-mêmes, ils créèrent leur école de South-Kensington, dans laquelle se formèrent des professeurs qui furent envoyés dans toutes les villes d’Angleterre, désireuses d’ouvrir des cours de dessin. Cette organisation devint tout un système ; système de centralisation administrative qui continue à fonctionner avec un ordre d’autant plus remarquable qu’il est plus en dehors des habitudes de la nation et du gouvernement anglais.
- La France, qui avait eu jusque-là une supériorité incontestable et incontestée, sentit de son côté que les efforts qui avaient pu suffire, alors que la production était beaucoup moins considérable et qu’il y avait à peine rivalité entre les producteurs des industries artistiques, pouvaient devenir insuffisants pour maintenir sa suprématie et qu’elle ne devait plus laisser l’enseignement artistique industriel livré, comme elle l’avait fait, à des efforts individuels.
- La ville de Paris, habituée à prendre l’initiative des mesures utiles et généreuses, se préoccupa de cet état de choses
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- et, dès 1863, le Préfet de la Seine, écoutant les vœux du Conseil municipal, nomma, sous la présidence de M. Dumas, président de ce Conseil, une Commission (1) chargée de préparer les bases d’une réorganisation de renseignement du dessin dans les écoles de la ville.
- Le premier travail de cette Commission fut de se rendre compte de l’état des choses; elle constata qu’une réforme radicale était nécessaire; l’enseignement des classes d’adultes avait lieu dans des salles étroites, basses, enfumées, mal éclairées. Il fallait tout le désir d’apprendre des jeunes ouvriers qui suivaient les cours et le zèle et le dévouement des professeurs pour que ces cours pussent donner des résultats. En outre, les modèles, en très-petit nombre, étaient presque tous du plus mauvais goût. Dans deux ou trois classes seulement on dessinait d’après la bosse.
- Au bout d’un an de séances laborieuses, la Commission soumit à M. le Préfet un projet de réorganisation sur les principes suivants : 1° Ouverture de sessions annuelles d’examens, à la suite desquels seraient délivrés des diplômes, tant poulies professeurs hommes que pour les professeurs femmes. L’enseignement dans les écoles de la ville de Paris devait être exclusivement confié à ceux de ces professeurs qui auraient obtenu les diplômes. 2° Division de l’enseignement en enseignement d’art et en enseignement géométrique, afin que chacune de ces branches, confiée à des maîtres spéciaux, fût enseignée d’une façon plus complète. 3° Recherche et création de nouveaux modèles. 4° Amélioration des salles de dessin et création d’installations qui répondissent aux besoins des divers genres d’études. 5° Concours annuels entre toutes les classes de dessin, afin de stimuler le zèle des élèves. 6° Rémunération plus convenable des professeurs, combinée de telle façon qu’au traitement fixe fût joint un traitement éventuel dépen-
- (1) Cette Commission était composée de MM. Dumas, sénateur, président; le comte de Nieuwerkerke; Merruau; Baltard; Denière; Gérôme; le marquis de Laborde ; Ravaisson ; Margucrin ; Viollet-le-Duc ; Edouard Brongniart, secrétaire.
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- dant du nombre des élèves présents dans les classes, de celui des élèves admis au concours et du nombre des récompenses obtenues par ceux-ci dans les concours généraux. 7° Organisation de l’enseignement du dessin rendu obligatoire dans toutes les écoles primaires de garçons et de filles. 8° Nomination de deux inspecteurs chargés, chacun dans sa circonscription, de veiller à cette réorganisation, d’en suivre les effets et de rendre compte à l’Administration des besoins nouveaux et des progrès accomplis. Le Préfet de la Seine et le Conseil municipal montrèrent le plus grand empressement à adopter ces diverses propositions et à créer les ressources dont la Commission du dessin signalait la nécessité. Un règlement fut rédigé qui, après quelques modifications du Conseil départemental, fut adopté par le ministre de l’instruction publique.
- Le Préfet reconstitua alors la Commission en augmentant le nombre de ses membres, sous le titre de Commission de surveillance de l’enseignement du dessin. Elle fut composée ainsi qu’il suit : MM. Dumas, président; Chaix d’Est-Ange; le Cte de Nieuwei'kerke ; Merruau; Baltard; Denière; Duban; Gérôme; le Mis de Laborde; Marguerin; Onfroy; Ravaisson; Robert-Fleury; Signol; Victor Foucher; Edouard Brongniart, secrétaire. Cette Commission s’occupa en premier lieu de faire un choix de modèles parmi ceux qui existaient dans le commerce, et ces modèles, revêtus de l’estampille de la ville, furent aussitôt distribués largement dans les classes du soir; en même temps elle engageait divers artistes à créer de nouveaux modèles de dessin.
- Les sessions d’examens pour les professeurs furent immédiatement ouvertes. En 1865, sur 171 candidats qui se présentèrent, 27 reçurent le diplôme pour le dessin d’art, 13 pour le dessin géométrique; en 1866, 11 diplômes pour le dessin d’art furent accordés aux professeurs femmes, qui s’étaient présentées au nombre de 90. Sur 92 candidats hommes qui subirent les examens en 1867, 13 ont reçu le diplôme pour le dessin d’art et 6 pour le dessin géométrique. Ces diplômes,
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- obtenus à la suite d’épreuves (1) qui exigent des connaissances approfondies, offrent des garanties sérieuses, non-seulement à TAdministration municipale, mais à tous les établissements d’enseignement qui rechercheront des professeurs. En outre, les jeunes artistes ayant renseignement en perspective seront doublement dirigés vers les études sérieuses du dessin.
- Depuis 1865, renseignement du dessin est donné, dans 60 écoles primaires laïques de garçons, par les professeurs nouvellement diplômés, et, depuis le commencement de 1867, aux élèves des 120 écoles primaires de jeunes filles , par les daines munies également du diplôme ; 32 cours d’adultes, dont la plus grande partie ont maintenant des installations spéciales qui permettent aux élèves de se livrer commodément au dessin d’après l’estampe , d’après la bosse, et au modelage , fonctionnent régulièrement ; 7 écoles subventionnées d’hommes reçoivent les élèves de la ville; 20 écoles subventionnées de dames donnent l’enseignement gratuit aux jeunes filles. Les collections de modèles lithographiés se sont augmentées de nouvelles publications faites sous la surveillance d’artistes éminents. Des
- (1) PROGRAMMES D’EXAMEN POUR LES MAÎTRES DE DESSIN.
- Epreuves pour le brevet du dessin d’art : 1° Exécuter un dessin d’ornement d'après le plâtre; 2° Dessiner une figure antique d’après la bosse (ces deux épreuves sont éliminatoires); 3° Faire un dessin de figure d’après nature; 4° Faire une composition -d’ornement, renfermant des figures et des accessoires, dessinée ou modelée, à la volonté du candidat; 5° Corriger un dessin d'ornement et un dessin de figure, faits par un élève des écoles, en expliquant à haute voix, comme dans une classe, les fautes commises et les corrections à effectuer.
- Épreuves pour le brevet du dessin géométrique : 1° tracé géométrique de combinaisons de lignes; 2° Reproduction à une échelle donnée d’un dessin pris dans l’architecture ou la construction des machines; 3° Projection d’un objet d’architecture ou d’industrie, avec tracé d’ombre (ces trois épreuves sont éliminatoires); 4° Epreuve définitive; examen au tableau sur l’ensemble du programme.
- Épreuves pour le brevet destiné aux professeurs-femmes :i° Exécuter un dessin d’ornement d’après le plâtre (cette épreuve est éliminatoire); 2° Faire un dessin d’après l’antique (figure entière); 3° Faire une composition d’ornement, comprenant des formes empruntées au règne végétal; 4° Examen oral. Correction d’un dessin.
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- moulages nombreux tirés des collections du Louvre et dus à la généreuse initiative de M. le surintendant des Beaux-Arts , des moulages faits d’après le musée Campana et acquis par l’administration municipale, servent actuellement à l’enseignement dans les écoles de la ville qui, depuis deux ans, a distribué 35,000 exemplaires de modèles. En outre, M. le C,e de Nicuwerkerke a bien voulu confier à l’administration municipale un choix de dessins d’après nature et d’après l’antique faits par les élèves de l’École des beaux-arts et qui leur avaient valu des médailles; ces dessins, encadrés soigneusement, sont répartis comme modèles dans les diverses écoles de la ville , dans lesquelles ils passeront successivement tous. A ces modèles se joignent aussi la belle collection de photographies d’après l’antique, faite par M. Ravaisson et puisée par ce savant membre de l’Institut aux sources les plus pures de l’art, et les superbes études de fleurs d’après nature, exécutées par M. Chabal-Dussurgey.
- Un concours général entre les classes d’adultes de dessin avait eu lieu au mois de juillet 4866 et la Commission faisant les fonctions de Jury avait constaté déjà les bons résultats obtenus au bout d’un an de réorganisation, mais, à la suite du deuxième concours, qui vient d’avoir lieu au mois d’août 1867, elle a été frappée des progrès accomplis. Elle n’était plus en présence de quelques bons dessins seulement produits par un petit nombre d’élèves formant la tête du concours ; la force était descendue dans la masse des concurrents et la Commission a dû se livrer à un examen très-long et très-attentif pour faire le choix des dessins récompensés. En voyant des résultats aussi remarquables et aussi prompts, on peut prévoir ceux que l’on obtiendra, lorsque les élèves qui suivent aujourd’hui les classes de dessin du jour se- répandront à leur tour dans les cours du soir. L’effet d’une première éducation artistique sérieuse et graduée ne tardera pas à se faire sentir. Déjà même, dans les classes primaires, on suit avec intérêt les progrès accomplis par les jeunes enfants de notre popu-
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- lation ouvrière, si intelligente et si désireuse d’apprendre.
- Maîtres et élèves, encouragés par la haute sollicitude qui s’intéresse si vivement à leurs besoins , montrent leur reconnaissance par leurs efforts à bien faire et leur bon vouloir à suivre les conseils qui leur sont donnés. La ville de Paris se voit ainsi récompensée des sacrifices qu’elle a faits , sacrifices importants, si l’on considère que, en 1863, une somme de 30,000 francs était inscrite à son budget pour diverses subventions à quelques classes de dessins qui recevaient 2,888 élèves et que, en 1867, quatre ans plus tard, elle a consacré 312,000 francs à cet enseignement qui est donné actuellement à 12,000 élèves, tant des classes du jour que des classes du soir.
- En parlant des sacrifices et des efforts que fait actuellement l'administration municipale pour élever l’industrie artistique de la ville de Paris, on ne doit pas oublier les services importants rendus antérieurement à l’art industriel par nos grandes manufactures de Sèvres, des Gobelins, de Beauvais et par l’enseignement donné à l’école Impériale de dessin de la rue de l’Ecole de Médecine, d’où sont sortis des hommes si remarquables dans l’art pur et dans ses applications. On ne doit pas oublier non plus les écoles de Lyon, de Mulhouse, de Lille , de Nîmes et de Valenciennes qui contribuent pour une si grande part à l’éducation artistique de la France industrielle.
- Lorsque l’on étudie notre Exposition de 1867 au Champ-de-Mars et au ministère de l’instruction publique , on remarque les résultats importants obtenus dans les écoles de Paris, notamment dans les écoles subventionnées par la ville et dirigées par MM. Levasseur et Lequien et dans la plupart des classes d’adultes, parmi lesquelles on peut citer celles du 2e arrondissement, où l’enseignement est donné par le frère Athanase, du 3e, par le frère Arcadius; du 4e, parM. Trouvé et M. Gabriel; du 5e, par M. Fauvel; du 6e, par M. Panis et par le frère Baudime; du 7e, par M. Marquerie; du 8e, par le frère Scipion; du9e, par M. Aumont; du 10e, par M. Vi-mont; du 11e, par M. Gibert; du 12e, par M. Baron; du 13e,
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- par MM. Flament et Munier; du 15e, par M. Déchard et M. Loire. On trouve aussi de bons résultats parmi les dessins envoyés par quelques villes telles que Mulhouse, Metz, Nancy Grenoble, Poitiers, Orléans, Saint-Quentin, Roeliefort; parles écoles normales de Tulle, de Chaumont, de Cluny; par les écoles laïques de Beauvais, d’Épinab, de Péronne, de la Chapelle sur-Loire et par les maisons congréganistes de Mézières, de Sedan, de Bayeux, de Rive-de-Gier et de Reims. Mais, en dehors de ces citations, les résultats de l’enseignement du dessin dans le reste de la France sont très-faibles; les modèles sont mauvais; les enseignements pernicieux. Le moindre des reproches à lui adresser, c’est qu’il fait perdre aux élèves leur temps et aux établissements leur argent. L’école normale de Cluny, en créant une pépinière de jeunes professeurs de dessin, répandra bientôt dans la France entière le bienfait d’un enseignement simple et rationnel. Les procédés rapides de la méthode Hendricks paraissent avoir donné de bons résultats dans l’enseignement de Cluny.
- Dans les pays étrangers , l’école de Kensington, en Angleterre, présente un certain nombre de dessins remarquables, parmi lesquels on peut citer quelques études de tête d’après nature, de fleurs peintes, des dessins d’ornement. Ce qui manque en général à la plupart de ces études, faites avec une grande habileté de main , c’est le caractère et le sentiment de la nature; des études de fruit peintes en grisailles, entre autres, sont d’une mollesse extrême.
- Parmi les envois de l’Allemagne, on remarque, en Wurtemberg, des collections intéressantes de moulages de plantes et de feuillages faits sur nature et qui peuvent être très-utiles aux élèves pour les exercer à la composition d’ornement. Les dessins des élèves des écoles de Bavière et de Wurtemberg, à l’exception de ceux des écoles de Stuttgart et de Reutlingen, plus simplement exécutés, sont généralement très-poussés au noir et d’un travail compliqué, funeste aux élèves par le temps qu’ils ont passé à les copier. Les écoles autrichiennes, excepté
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- •Il 10 GROUPE X. --- CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIII
- la Baugewerbe Schule (le Vienne, dont les dessins d’ornements sont bien exécutés et de bon goût, n’offrent pas de résultats intéressants au point de vue du dessin d’imitation de figures, de fleurs et d’ornements. Les dessins d’architecture et de mécanique sont exécutés avec méthode et sont plus satisfaisants. L’école de Copenhague mérite d’être citée pour sa bonne méthode d’enseignement; les dessins sont faits intelligemment, avec sobriété dans l’effet et simplicité. En Russie , l’école de dessin technique, dite Strogonoff, de Moscou, présente une série intéressante de dessins pour étoffes et pour papiers peints, ainsi que quelques autres dessins industriels.
- Le général Morin et M. Tresca, en terminant leur rapport sur l’enseignement industriel à l’Exposition de 1862 , rapport si intéressant et si utile par la manière approfondie et élevée dont sont traitées toutes les questions d’art industriel, concluaient à la nécessité pour la France d’établir sur de plus larges bases l’enseignement du dessin et à l’extension à donner à l’enseignement professionnel. Ces conseils ont porté leur fruit. L’utilité de l’enseignement du dessin est reconnue désormais d’une manière incontestable et l’initiative individuelle stimulée par l’exemple de l’Etat et de la ville de Paris crée à chaque instant des établissements destinés à donner à la jeunesse laborieuse des enseignements en rapport avec les besoins du commerce et de l’industrie. Cette réunion d’efforts ne sera pas vaine, mais elle est nécessaire, si la France veut conserver sa prééminence.
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- SECTION XIV
- ENSEIGNEMENT TECHNIQUE. — AGRICULTURE. ~~ INDUSTRIE. — MARINE ET COMMERCE
- par M. Pii. POMPEE.
- CHAPITRE l.
- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
- En dehors des professions sociales, dites libérales, auxquelles les études secondaires classiques préparent et ont préparé de tout temps, et pour lesquelles les écoles spéciales ne manquent pas, les travaux de l’activité humaine peuvent partout se diviser en trois branches bien distinctes.
- Il y a, dans chaque contrée, un groupe d’hommes qui s’occupent de mettre au jour les matières premières, soit en extrayant du sol les substances minérales qu’il contient, soit en cultivant le sol arable, soit en élevant les animaux domestiques pour jouir de leur travail et de leurs produits.
- Il y a un second groupe qui s’empare de ces matières premières et qui, par des procédés technologiques empruntés à diverses sciences, leur fait subir des transformations aussi variées que nombreuses pour les approprier aux besoins multiples d’une civilisation avancée.
- Enfin, un troisième groupe s’empare des matières brutes ou manufacturées produites par les deux premiers et sert d’intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs.
- Pour assurer le recrutement de chacun de ces groupes, il
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- est indispensable de préparer d’une manière spéciale les générations qui sont arrivées à l’àge de choisir la profession qui doit assurer leur subsistance. On conçoit facilement que généralement ce choix est puissamment déterminé par la plus ou moins grande somme d’ignorance, par l’étendue et la solidité des études générales que l’enfant a faites, suivant les ressources de sa famille, dans les écoles primaires ou secondaires dont il a suivi l’enseignement. Il est également évident que chacun doit prendre, dans l’armée industrielle, une position plus ou moins élevée, suivant ses capacités et le degré des connaissances qu’il aura acquises.
- 11 existe, en effet, dans cette immense division du travail humain, des aptitudes bien diverses. Telle opération n’exige que la force musculaire, dont l’emploi tend à disparaître de plus en plus devant celui des machines, ou bien la dextérité de la main, la sûreté du coup-d’œil; telle autre exige, en outre et surtout, la pureté du goût, la rectitude du jugement, le calcul et la combinaison des effets, la connaissance des causes, la prévision des résultats.
- Il est certain qu’une longue et intelligente pratique peut mettre chaque travailleur en état d’acquérir ces qualités indispensables , par une expérience personnelle, car la pratique a toujours précédé la découverte des vérités théoriques ; mais celui qui, par l’étude des conquêtes faites avant lui, peut s’approprier les connaissances spéciales à sa profession, aura toujours un immense avantage sur ceux qui devront attendre du temps et des circonstances l’acquisition de ces mêmes vérités.
- C’est pour satisfaire à ces besoins de diverses natures que, à côté du travail manuel, exécuté dans la ferme, dans l’atelier, dans le comptoir ou le bureau, il faut créer les classes d’apprentis et d’adultes, les écoles du dimanche, les cours polytechniques, les conférences, l’enseignement secondaire spécial et des bibliothèques d’arts et métiers qui mettront tout travailleur û même de trouver les enseignements dont il peut
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- ENSEIGNEMENT TECHNIQUE.—CONSIDERATIONS GÉNÉRALES. 41d
- avoir besoin pour l’exercice intelligent de la profession qu’il a embrassée.
- Nous venons de voir que le ministère de l’instruction publique, les sociétés de diverses natures plus ou moins spéciales, l’enseignement public et libre , l’initiative individuelle des particuliers et des associations de tous les pays ont rivalisé d’ardeur et de zèle, de manière à ne rien laisser à désirer pour établir la base sur laquelle doit reposer, de nos jours, tout enseignement technique.
- Nous n’avons donc ici à nous occuper que de la seconde partie du problème, en étudiant quels sont les moyens généraux qui ont été employés jusqu’ici pour organiser l’apprentissage, et quelles tentatives ont été faites pour introduire dans les écoles des divers degrés, le travail manuel que nécessite l’apprentissage de l’agriculture, du commerce et de l’industrie.
- Les documents exposés dans la classe 90, par les diverses nations, nous permettent de rechercher quels ont été les différents systèmes proposés et employés pour résoudre cette question délicate, importante et difficile ; car l’organisation scolaire se complique ici d’une foule de questions morales et économiques qui varient suivant la législation, les usages reçus et la diversité des professions.
- Nous serons puissamment aidé dans cette étude, indépendamment de l’examen des renseignements qui seront fournis par les divers exposants nationaux et étrangers, par un grand nombre de Rapports (1) qui ont été récemment publiés sur ces
- H) Nous citerons notamment les rapports :
- Pour la France : de M. Duruy, ministre de l’instruction publique, sur l’enseignement secondaire spécial. (Paris. In-4°. 1866.) — Le rapport présenté au Ministre de l’intérieur par la Commission chargée de résumer l’enquête générale ouverte en France sur les enfants assistés. M. Durangel, rapporteur. (Paris. in-4°. -1862.)— La statistique des prisons et des établissements pénitentiaires, dressée par le ministre de l’intérieur. (Paris. in-8°. 1866.)— Le compte rendu relatif à l’enseignement professionnel de l’agriculture, décret du 3 octobre 1848. (Paris. 1 vol. in-8°. 1850).
- Pour l’étranger :
- Nous avons également consulté beaucoup d’ouvrages de M. le ministre de
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- \ï\ GP.QIT’E X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV.
- questions qui préoccupent si vivement les gouvernements et le public.
- Mais le document le plus important qui doive être consulté par les personnes qui s’intéressent à cette question si vitale de l’enseignement technique, c’est l’enquête sur l’enseignement professionnel (1), ouverte par la Commission créée par décret impérial en date du 22 juin 1863, à la suite d’un rapport de M. Rouher, ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics. Dans de nombreuses séances présidées par M. Béhic, son successeur, la Commission , composée des hommes les plus compétents, après s’être entourée, en France et à l’étranger, de toutes les dépositions, de tous les renseignements qui pouvaient l’éclairer sur sa mission, a confié à M. le général Morin la rédaction d’un rapport, à la suite duquel a été déposé un projet de loi sur l’enseignement technique actuellement soumis à l’examen d’une Commission nommée par le Corps législatif (2).
- Pour donner à cette étude le plus de clarté qu’il nous sera possible, nous nous occuperons d’abord de l’apprentissage, suivant les trois grands groupes de professions auxquelles l’élève se destine. Nous aurons ainsi l’apprentissage agricole, l’apprentissage industriel et l’apprentissage commercial. Pour
- l’intérieur de Belgique, sur l’enseignement industriel et professionnel (Bruxelles, in-f°, 1867), et sur la situation des ateliers d’apprentissage dans les Flandres et le llainaut (Bruxelles, in-f°, de 1851 à 1858). — De M. le Ministre de la justice, sur les écoles agricoles de la Réforme ,.de Ruyssclède et de Berneom (Bruxelles, in-f°, de l’origine à 1802;. — De MM. Marguerin et Motheré, sur l'enseignement des classes moyennes et des classes ouvrières en Angleterre (Paris. in-4°, 18G4) — De M. Baudouin, inspecteur général de l’instruction publique, sur renseignement en Belgique, en Allemagne et en Suisse (Paris, in-i°, 1805), et beaucoup d’autres ouvrages et renseignements dont nous avons dû la communication à l’obligeance de M. Ch. Robert (instruction publique), Bucquet et Jaillant (intérieur!, Lebrun (travaux publics), et Delarbre (marine). Nous leur en témoignons ici toute notre gratitude.
- (1) Enquête sur l'Enseignement professionnel. 2 vol. in-i°, publiés par le ministère de l’agriculture, du commerce et des travaux publics. — Paris, 1864.
- (2) Rapport et notes présentés au nom de la Commission de l'enseignement technique. \ vol. in-4°, publié par le ministère de l’agriculture, du commerce et des travaux publics. — Paris, isfix.
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- chacune de ces trois divisions, on pourra comparer les avantages de l’internat à ceux de l’externat ; on pourra examiner si ie système de l’atelier dans l’école est préférable à celui qui consiste à mettre l’école dans l’atelier ou à côté de celui-ci. Nous espérons montrer qu’on ne peut, à cet égard, poser aucun principe absolu ; ces questions compliquées sont depuis trop peu de temps à l’étude ; les tentatives dans l’un et l’autre sens sont encore si peu nombreuses et si peu connues, l’Exposition qui vient d’avoir lieu est encore si incomplète, à ce point de vue, que nous nous bornerons à exposer les faits que nous avons pu recueillir, laissant à chacun le soin d’en tirer les conséquences qui lui paraîtront ressortir de leur comparaison.
- CHAPITRE II.
- AGRICULTURE. — ENSEIGNEMENT DANS LES ÉCOLES PRIMAIRES.
- L’agriculture, qui fournit à l’homme et à ses bestiaux les substances alimentaires de première nécessité, a été pendant longtemps la profession exclusive de la presque totalité de la population, et c’est avec regret et non sans inquiétude qu’on voit chaque jour l’émigration des cultivateurs qui abandonnent les campagnes pour aller chercher dans les villes un salaire plus élevé, mais bien moins assuré, dans des occupations domestiques ou industrielles.
- Cette diminution de bras doit être suppléée par des machines agricoles, et surtout dans les pays de petites propriétés, par une culture du sol meilleure et plus rationnelle; c’est assez dire qu’il y a un intérêt social à donner une excellente préparation technique à la nombreuse population des deux sexes destinée aux travaux de la terre et qui n’aura jamais la possibilité de puiser l’instruction au dehors de l’école communale. On en conclut avec raison qu’il faut introduire des notions d’agriculture dans le programme de l’enseignement primaire.
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- Ce vœu n’est pas nouveau, car, lors de la discussion de la loi générale sur l’instruction publique, promulguée par le premier consul, le 1er mai 1802, le tribun Chassiron l’émettait en ces termes :
- « Une loi sur l’instruction publique nous est donnée et le nom d’agriculture n’y est pas prononcé. Dans nos Académies, dans nos discours oratoires, nous appelons l’agriculture le premier des arts; dans nos lois, dans nos institutions, nous l’appelons le dernier des métiers. Que dis-je? le plus vil des métiers exige encore un apprentissage, l’agriculture est abandonnée à la plus honteuse routine, »
- Pour remédier à cet oubli, il demandait « qu’un des premiers livres qui sera mis dans les mains des enfants des campagnes leur donne des connaissances agricoles, je ne dirai pas utiles, mais indispensables; quelques gravures en bois fixeront leur attention à la tête de chaque leçon. Des estampes de 10 centimes de valeur, placées sur les murs des écoles, représenteraient les meilleures charrues, les herses les plus convenables, un arbre fruitier bien taillé, une bonne ruche. Ainsi, ils s’instruiraient en s’amusant, et l’on sait que, de tous nos sens, la vue est celui à qui nous devons nos connaissances les plus multipliées, les plus utiles, les plus ineffaçables. »
- Si le vœu de Chassiron pour introduire l’étude théorique des éléments d’agriculture dans les écoles primaires n’a pas été exaucé alors et depuis, malgré les propositions de même nature qui ont été renouvelées à chaque nouvelle présentation de projet de loi sur l’instruction primaire, la force des choses a amené la composition des livres, la publication des estampes qu’il proposait de mettre entre les mains et sous les yeux des élèves. Il n’est pas une région de la France qui ne possède aujourd’hui tous les éléments pour la composition d’un bon manuel élémentaire propre à servir de base à l’enseignement agricole (1).
- (I) Parmi les ouvrages d’agriculture qui ont été exposés dans la classe 90, le Jury International du Groupe X a décerné une médaille de bronze a
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- Ajoutons que, malgré le silence de la loi, l’enseignement des notions d’agriculture a été introduit dans les écoles normales primaires et que, grâce à ces connaissances spéciales, répandues parmi les instituteurs, les enfants des communes rurales ne sont pas aussi étrangers que par le passé aux éléments théoriques de la culture du sol et de l’élève des bestiaux. Les comices agricoles ont encouragé ces essais qui ont produit les plus heureux résultats. Rappelons brièvement ce qui a été tenté jusqu’à ce jour.
- C’est, en effet, en formant des maîtres capables que l’enseignement agricole peut s’implanter en France, et qu’il peut se combiner utilement avec des habitudes dont il faut tenir grand compte, parce qu’elles sont dans la nature même des choses et qu’elles sont répandues partout. C’est d’ailleurs la tendance que nous révèlent tous les actes de l’autorité depuis que, grâce à la loi de 1833, l’enseignement normal a été institué.
- L’école fondée à Versailles pour la formation des instituteurs de l’académie de Paris n’avait-elle pas le cours théorique et pratique d’agriculture, d’horticulture et d’arboriculture si convenablement professé par le savant et regretté M. Philip-part, qui en avait tracé le programme avec tant de soin et de compétence? et les résultats qu’on avait obtenus partout où,, grâce au concours des .conseils généraux, on avait fait une pareille tentative, n’avaient-ils pas amené M. de Salvandy à proposer enfin, dans le projet de loi présenté à la Chambre des députés, le 12 août 1847, l’introduction de l’enseignement de l’agriculture dans le programme des écoles primaires?
- Le projet que M. Carnot présenta à la Constituante de 1848
- MM. Hoffmann (Autriche), et des mentions honorables à MM. Caballero, — Antonio Ramirez, membres du conseil royal de l’agriculture, du commerce et de l’industrie (Espagne), — Antoine Komers (Autriche), — Forney, — Rey, — et Mme Millet-Robinet (France).
- Des récompenses ont été également accordées aux maisons de librairie de MM. Bouckard-Huzard et Bixio, dont les publications agricoles sont fort estimées.
- T. XIII.
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- n’avait pas oublié cet intérêt social de premier ordre que la loi de 1850 se borna à rejeter parmi les matières facultatives comme la loi de 1833 l’avait réservé au cours des études de renseignement primaire supérieur. Malgré cela, un arrêté ministériel, rendu le 31 juillet 1851, prescrivit un programme, bien restreint encore, des connaissances théoriques de la culture en général et de l’horticulture, qui devaient être enseignées dans les écoles normales et dans les écoles primaires.
- Mais si l’enseignement agricole théorique paraissait devoir être facilement réalisable dans les limites qui ont servi de base au programme que nous venons de rappeler, si, en s’v renfermant, les instituteurs pouvaient obtenir d’excellents résultats parmi les élèves de leurs écoles primaires, en serait-il de même pour renseignement pratique de l’agriculture?
- Üuoique la loi du 15 mars se soit bornée à inscrire l’enseignement agricole parmi les matières facultatives, M. le Président de la République voulut faire un essai pour étudier cette question. Vers le milieu de 1850, il mit à la disposition de vingt instituteurs une somme importante qu’il prit sur sa cassette particulière, pour permettre à chacun d’eux de louer deux hectares de terre propres à la culture et destinés à être exploités, sous leur surveillance, par les enfants qui fréquentaient leurs écoles.
- Son but était de faire essayer ce système désigné sous le nom de half-time (demi-temps) qui emploie la moitié de la journée à l’étude de la lecture, de l’écriture et des autres branches de renseignement primaire et qui réserve l’autre moitié aux travaux manuels.
- « L’allocation de M. le Président de la République, disait le Moniteur, en annonçant ce don, permettra de tenter cette expérience sur divers points de la France, soit auprès des grandes villes et des centres manufacturiers, soit dans les communes rurales proprement dites; si elle réussit en France, comme il en a été dans les pays qui nous avoisinent, elle aura ouvert une voie nouvelle tant à la bienfaisance publique
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- qu’à la charité privée ; la nécessité de rattacher la population à l’agriculture et de ramener sans cesse une jeunesse, que les villes n’attirent que trop, vers le travail des champs, est si bien comprise, d’ailleurs, que l’exemple de M. le Président de la République trouvera bientôt des imitateurs dans tous les pays, si l’exécution répond à sa généreuse pensée. »
- Nous ignorons quels ont été les résultats de cet essai qui se continua encore aux frais de l’Empereur pendant les années 4853 et 1854 ; les décisions qui furent prises plus tard contre l’introduction de l’enseignement agricole pratique dans les écoles primaires doivent faire supposer que la nature des choses s’opposa au succès ; s’il en eût été autrement, il n’y a pas de doute qu’on n’eût agrandi le cadre des expériences et que toutes les mesures n’eussent été prises pour introduire dans toutes les écoles rurales de l’Empire un enseignement qu’on dit exister chez nos voisins.
- Malgré toutes nos recherches à l’Exposition Universelle et dans les ouvrages publiés, nous n’en avons trouvé des traces que dans les écoles spéciales d’un ordre plus élevé, dont nous parlerons plus loin. Nous avons, au contraire, acquis la conviction, par les réponses qui ont été faites par les étrangers aux questions que nous leur avons adressées à cet égard, que la France seule poursuit l’idée féconde de l’enseignement professionnel agricole par le moyen des écoles primaires et des cours d’adultes.
- Pour cette question, comme pour toutes celles où la société a besoin de son dévouement désintéressé, l’instituteur primaire se met à son entière disposition ; il n’attend pas qu’on lui demande son concours, il l’offre spontanément, et, comme nous avons déjà eu l’occasion de le faire remarquer pour les classes d’adultes, nous devons dire que, dans l’enquête ouverte en 4860 parmi tous les instituteurs par M. le Ministre de l’instruction publique, non-seulement les lauréats, mais encore la presque totalité des 6,000 concurrents qui ont répondu à l’appel fait à leurs lumières et à leur expérience ont signalé
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- 420 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV. ce perfectionnement à toute la sollicitude du Gouvernement.
- Il nous serait impossible d’analyser ici toutes les dispositions qui ont été prises dans cette direction par le ministre de l’in— traction publique et par celui de ses collègues qui a l’administration de l’agriculture dans ses attributions; animés des mêmes vues de progrès et convaincus que leurs efforts combinés étaient nécessaires pour vaincre les difficultés et aplanir les obstacles, ils ont recherché en commun ce qu’il était le plus utile de faire pour atteindre le but. C’est ainsi qu’une circulaire du 24 décembre 1864 a organisé l’inspection de l’enseignement agricole dans les écoles normales par les inspecteurs généraux de l’agriculture, et les résultats constatés dans ces visites par des juges si compétents ont paru dignes des plus grands encouragements.
- Mais la mesure qui a le plus contribué à élucider cette question mixte de l’apprentissage agricole et qui doit en amener la solution dans un avenir prochain, c’est le rapport adressé à l’Empereur le 42 février 1867 par M. de Forcade la Roquette, ministre de l’agriculture, à la suite duquel un décret a constitué une commission chargée, sous la présidence des deux ministres compétents, d’étudier et de proposer les mesures nécessaires pour développer les connaissances agricoles dans les écoles normales primaires, dans les écoles communales et dans les cours d’adultes.
- N’est-ce pas là, en effet, qu’est le nœud de la question ? Il existe aujourd’hui 79 écoles normales d’instituteurs et 11 d’institutrices; dans les premières, le cours d’études comprend déjà des leçons théoriques et pratiques d’agriculture, dans les autres on se borne à l’économie et à la comptabilité agricole.
- Si des écoles normales nous passons aux 38,629 écoles de garçons, aux 30,000 cours d’adultes, on y trouve réunies les populations qu’il est nécessaire d’instruire et qui sont intéressées à faire immédiatement l’application des leçons qui leur sont données. Si on ajoute à ces chiffres les 14,721 écoles de
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- filles qui, grâce à la loi nouvelle, monteront bientôt à 20,000, il n’écliappera à l’enseignement agricole aucune des personnes qui ont besoin de le recevoir.
- Ajoutons que, si les locaux et les élèves sont tout trouvés, par cette combinaison, il n’y a aucune recherche à faire pour se procurer des maîtres capables. Grâce à l’introduction de l’enseignement agricole dans les écoles normales, dont le plus grand nombre est pourvu de jardins vastes et convenablement disposés, un grand nombre d’instituteurs possèdent aujourd’hui des connaissances suffisantes et ont le terrain nécessaire pour donner cet enseignement avec fruit. Sur 41,494 écoles publiques, 26,220 possèdent un jardin. Déjà dans 5,572 d’entre elles on trouve, grâce à l’initiative de leurs directeurs, des expériences qui montreront la possibilité de généraliser cet enseignement dans les écoles rurales.
- On peut en trouver la preuve à l’Exposition du Champ-de-Mars et à l’annexe ouverte au ministère de l’instruction publique. Malheureusement l’espace nous manque pour entrer dans quelques détails sur les expositions d’un grand nombre d’écoles appartenant aux départements du Nord, des Vosges, du Pas-de-Calais, de la Somme, de l’Oise, de la Haute-Saône, de l’Yonne, du Loiret, de Seîne-et-Marne, de l’Orne et consistant en travaux ordinaires d’élèves, comprenant leurs cahiers de rédactions, des dessins d’histoire naturelle ou d’instruments de culture, des cartes agricoles indiquant la nature des terrains et le genre de culture, des collections de céréales et d’autres plantes usuelles, des herbiers contenant les végétaux recueillis dans les promenades, et des échantillons géologiques appartenant aux diverses parties du territoire de la commune ou des environs, etc.
- A côté des travaux des élèves, qui ont été vus avec intérêt, on constatait aussi la présence de programmes, de tableaux, de mémoires, de leçons, de conférences, de livres d’enseignement, de catéchismes, de dictionnaires et d’autres ouvrages sur l’art agricole dus au zèle et à l’expérience des
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- instituteurs eux-mêmes; on regrette que cette exposition agricole n’ait pas été encore plus considérable, lorsqu’on pense que, chaque année, des médailles sont décernées à un grand nombre d’instituteurs par les Comices agricoles et dans les concours régionaux. Depuis dix ans, il a été délivré (année moyenne), soit en médailles, soit en livres, 460 prix aux instituteurs qui ont le mieux réussi dans cet enseignement spécial (1).
- Mais de tous les départements de l’empire, celui dont les instituteurs ont donné les plus remarquables spécimens des travaux scolaires agricoles exécutés par leurs élèves, est, sans contredit, le département de l’Oise, qui présente une exposition collective de l’enseignement agricole et horticole donné dans leurs écoles rurales. Cette supériorité, dont le Jury a voulu rechercher les causes, est due à la propagande active et éclairée que, depuis dix-neuf ans, M. Gossin fait dans diverses localités de ce département, par ses leçons et ses nombreuses et remarquables publications.
- Ainsi, de 1847 à 1867, il fait un cours au collège de Com-piègne ; de 1850 à 1855, les élèves de troisième, seconde et rhétorique du collège ecclésiastique de Noyon suivent assidûment ses conférences; de 1851 à 1867, il forme chaque année de 80 à 100 élèves-maîtres à l’école normale de l’Oise, afin qu’ils puissent faire jouir les élèves des écoles qui leur seront confiées, de’leurs connaissances spéciales; enfin, de 1855 à 1867, il instruit également les élèves du grand séminaire de Beauvais.
- De sorte que, aujourd’hui, les anciens élèves des collèges universitaires et ecclésiastiques de Compiègne et de Noyon sont devenus des agriculteurs distingués et les membres les plus actifs de la Société d’agriculture ; les instituteurs et les curés sortis de l’école normale et du séminaire de Beauvais sont, dans leurs
- (I) Parmi les exposants dont les mérites ont le plus frappé le Jury international du groupe X, il faut citer M. Facq, instituteur à Chevrières (Oise), et M. Jeannard, instituteur à Sourdan (Seine-et-Marne).
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- communes, autant d’apôtres des bonnes pratiques agricoles. Le Jury du Groupe X fait des vœux pour qu’il se rencontre, dans chaque département, un imitateur de M. Gossin, et c’est pour y contribuer, qu’il a accordé une médaille d’argent à ce pionnier infatigable de l’enseignement agricole.
- On comprend qu’avec de pareils éléments le ministre de l’agriculture ait accepté avec empressement le concours que lui avait offert spontanément son collègue de l’instruction publique, lorsque, par sa lettre du 4 février, il mettait à sa disposition « les écoles normales, les écoles communales, les cours d’adultes, et meme les établissements d’enseignement secondaire spécial où se fait un cours d’agriculture qu’on peut combiner avec celui des écoles normales, enfin, ceux d’enseignement supérieur, où se trouvent des chaires de chimie agricole qui ont déjà rendu de très-sérieux services. »
- Après avoir recherché les mesures prises jusqu’à ce jour pour organiser l’enseignement agricole, après avoir constaté les moyens d’action de l’administration de l’instruction publique, après avoir étudié les résultats obtenus jusqu’ici dans les établissements scolaires, la Commission instituée par le décret impérial du 12 février avait à résumer les opinions et les vœux émis dans la récente enquête agricole sur la direction à donner à l’instruction primaire dans les écoles rurales. Nous croyons devoir consigner ici le résumé des rapports adressés à M. le Ministre de l’agriculture par les commissions chargées de recueillir les dépositions des hommes spéciaux, sur tous les points delaFrance. Il ressort de ces documents :
- 1° Que l’enseignement primaire donné par les instituteurs ou les institutrices est trop théorique. — 2° Qu’il détourne ie plus souvent les enfants de la vie agricole. — 3° Que ceux qui savent lire, écrire et compter, sont considérés par les parents ignorants comme très-capables et beaucoup au-dessus de la position de leur famille. — 4° Que les jeunes filles qui ont reçu un peu d’instruction ne veulent point rester à la campagne, qu’elles cherchent à se placer dans les villes, à
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- devenir religieuses, couturières, lingères. — 5° Qu’il y a urgence à obliger tous les instituteurs à rendre leur enseignement pratique et à lui donner une couleur et une tendance agricoles. — 6° Qu’il est nécessaire d’encourager l’établissement d’un jardin ou d’une ferme-école à côté des écoles normales. — 7° Qu’il faut changer l’enseignement actuel et préparer, dans les écoles normales, des maîtres pour la direction spéciale à donner aux écoles rurales. — 8° Qu’il convient de créer des professeurs d’agriculture ambulants et de fonder des cours publics d’adultes pour cet objet spécial.
- Ce n’est pas tout que d’émettre des vœux, il faut chercher les meilleurs moyens de les réaliser de la manière la plus utile; aussi, après avoir consulté les inspecteurs généraux, les préfets, les recteurs, les inspecteurs d’académie; après avoir pris connaissance d’un grand nombre de mémoires et de lettres adressées en dehors de l’enquête à M. le ministre de l’instruction publique, soit par des instituteurs, soit par des particuliers, sur les moyens d’organiser dans les établissements d’instruction primaire, un enseignement agricole et horticole conforme aux vœux et aux besoins des populations des campagnes, la commission a dû rechercher quel devait être le programme général qui devait être adopté pour atteindre convenablement le but. Voici comment le rapporteur résume l’enquête faite par l’administration universitaire.
- « Un point capital dans l’éducation de l’enfance du hameau, disent la plupart des recteurs et des préfets, c’est que, de bonne heure, on leur apprenne le travail de la terre, c’est que, dans un âge encore tendre, on l’accoutume à supporter l’intempérie des saisons et les fatigues du corps. Tout à la fois, il faut reporter sans cesse son intelligence et sa volonté vers les choses rurales.
- « Pour s’accorder avec cette nécessité, l’enseignement primaire appliqué aux populations agricoles doit compléter ce qui manque à cet autre enseignement naturel que l’enfant du village trouve au sein même de la famille. Or, le cultivateur
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- et l’ouvrier des champs, intéressés à se faire aider dans leurs ouvrages journaliers, initient leurs enfants, autant qu’ils le peuvent, à la pratique agricole, et ils les forment très-bien au labeur delà vie rustique; mais ce que, en général, ils ne donnent pas à leurs fils, ce sont des notions raisonnées sur ces travaux, car ils travaillent par habitude et par tradition plutôt que par principes.
- « De plus, l’habitant du village fausse le jugement de sa famille plus souvent qu’il ne l’éclaire sur les avantages de la vie des champs et sur la dignité du travail agricole.
- Ceci posé, la part de l’instituteur rural, en matière d’enseignement agricole, se trouve clairement indiquée. Il laissera complètement au père l’enseignement de la pratique culturale proprement dite. Ainsi, ce serait sortir de son rôle que de louer des champs, d’y conduire ses élèves, d’y semer de l’avoine, du blé, etc., de chercher à en obtenir le plus grand produit net.
- « Une semblable innovation serait peut-être acceptée au début, surtout si on l’essayait sous quelque patronage puissant ; mais, à la longue, elle ne pourrait se soutenir. En effet, de deux choses l’unô : ou bien le faire valoir présenterait quelque étendue, nourrirait du bétail et serait exploité habilement ; dans ce cas, l’instituteur pourrait acquérir une certaine autorité comme cultivateur; mais, vraisemblablement, absorbé par les soins de la culture, il négligerait sa classe et exciterait, sous ce rapport, des plaintes fondées; ou bien, détenteur d’un ou de deux hectares seulement, sans attelage et sans animaux, il n’aurait qu’un spécimen incomplet d’exploitation, n’exerçant aucune influence sur l’agriculture du pays. D’ailleurs, les parents n’admettraient pas que, même sur des champs aussi peu étendus, leurs enfants fissent, au profit de l’instituteur, un travail dont il leur semble qu’eux, parents, doivent avoir tout le bénéfice.
- « Si l’instituteur doit laisser aux parents le soin de former leurs enfants à la pratique agricole, sa tâche à lui c’est d’éclai-
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- rer cette pratique par les principes raisonnés de la science rurale. Ces principes, il doit les trouver lui-même dans des traités courts, clairs, substantiels, qu’il mettra entre les mains de ses élèves, et dont il se servira le plus souvent possible pour la lecture, les dictées, les exercices de mémoire, de composition française et de calcul.
- « Par ce système, l’enseignement agricole se trouvera complètement fusionné avec les études classiques et ce sera pour le plus grand bien de celles-ci. Comme le font judicieusement remarquer les hommes les plus compétents, ne convient-il pas, en effet, que le maître reporte sans cesse l’esprit des élèves vers des objets qu’ils ont souvent occasion de voir et qui les intéressent naturellement? »
- A ce programme si sage, tracé par la Commission, il n’est peut-être pas sans intérêt d’ajouter ici ce que, à soixante ans de distance de la loi de floréal an X, disait à ce sujet au comice agricole de Clamecy, M. Dupin aîné, tribun plus connu que M. Chassiron, mais qui concluait absolument comme lui.
- « Il est un enseignement agricole primaire aussi facile qui’il serait fécond et que je voudrais voir mettre en pratique. Laissez moi, dit l’illustre président vous donner mes idées là-dessus.
- « Un champ plus vaste est ouvert à l’instituteur doué de quelque instruction agricole et qui voudra la communiquer à ses jeunes élèves. Que les jeudis, jours de congé, il les mène à la promenade dans la campagne ; qu’il leur fasse toucher à la main et connaître les différentes natures des sols argileux, calcaires, siliceux, granitiques, en un mot, toutes les espèces qui se trouvent dans la contrée ; qu’il leur explique pourquoi telle terre trop compacte a besoin d’être divisée; et telle terre trop légère a besoin de recevoir des substances capables de l’engraisser et de lui donner plus de consistance ; pourquoi aussi la chaux change tout à fait la nature des terres granitiques : parce qu’elle leur apporte l’élément qui leur manque, et, au lieu de seigle, leur permet de rapporter du froment.
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- « Il y a un bon laboureur dans le voisinage; il aune charrue Dombasle ; que l’école aille la voir travailler et que l’instituteur fasse remarquer à ses élèves ce qui constitue un bon labour, la profondeur des sillons et leur régularité. Qu’il suive ainsi avec eux les différentes opérations agricoles. Quand viendra le printemps, il retournera aux champs avec sa troupe pour voir faire les semis. Le maître expliquera aux petits spectateurs pourquoi l’on ne fait que de menus grains ou des plantes sarclées, là, où l’année précédente on avait récolté du froment; c’est la théorie des assolements.
- « Plus tard on ira voir la fauchaison, les sarclages, la moisson, la mise en gerbes; on s’amusera à voir fonctionner les faucheuses, les moissonneuses, les machines à battre. J’ose dire que, dans une vingtaine de leçons, ainsi données sur place, les élèves en apprendront bien plus qu’en lisant toutes les brochures où des gens trop savants pour eux ne parlent que d’azote et d’oxygène, d’ammoniaque et d’autres substances, dont ils décomposent les éléments et donnent la formule avec le secours de l’algèbre! Belle science en vérité! Mais science perdue pour le commun des mortels et qu’il faut réserver pour un enseignement plus relevé que celui dont je conseille ici l’emploi tout élémentaire.
- « C’est ainsi que, sur toute la surface de l’empire, la jeunesse apprendrait à connaître et à estimer les travaux des champs, à s’y plaire et à s’instruire en s’amusant; car, à cet âge, on s’instruit bien mieux par les yeux que par les oreilles. On aime mieux voir qu’écouter. »
- Conformément à ces idées, après avoir posé le principe d’une séparation qui permettra à l’instituteur rural de donner à son enseignement une tendance des plus heureuses, sans le jeter dans des travaux qui le distrairaient de son occupation principale, la Commission se demande si on doit s’en tenir là et si, en excluant tout à fait de la classe la pratique agricole, on ne pourrait pas y introduire utilement les exercices du jardinage et de l’arboriculture. Après avoir pris l’avis des fonc-
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- tionnaires de l’Université, elle constate'qu’il y a eu unanimité pour reconnaître que ce complément doit être considéré comme indispensable, qu’il ne présente aucun des inconvénients signalés au sujet de l’agriculture proprement dite et qu’il réunit de grands avantages.
- « Les habitants des campagnes, dit son rapporteur, sont, pour la plupart, horticulteurs peu habiles ; ils négligent les bonnes espèces fruitières et ne savent en général ni tailler un arbre, ni le greffer ni même le bien planter. Dès lors, si l’instituteur fait preuve de talent sur ces divers points, il gagnera en autorité et l’on sera d’autant plus disposé à le croire sur les principes de la saine théorie agricole dont nous avons dit qu’il doit être le propagateur. D’ailleurs, après un travail de tête fatigant, rien n’est plus propre à rafraîchir l’esprit que les occupations de jardinage. Si l’instituteur y consacre chaque jour une heure ou deux, il jouira d’une santé plus forte, et il se trouvera mieux en état de faire sa classe que s’il adoptait tout autre genre de récréation.
- « L’horticulture offre encore l’inappréciable avantage d’attacher l’instituteur à son logis ; s’il ne s’occupait pas de ses arbres, de ses légumes, de ses fleurs, ne chercherait il pas à se distraire par des fréquentations quelquefois dangereuses et compromettantes?
- « Possesseur d’un>jardin bien tenu, avec pépinière d’arbres fruitiers, il y conduira ses élèves aux heures de récréations et il leur apprendra à semer, à repiquer, à greffer, à marcotter, à bouturer, à bien planter un arbre, à le conduire en espalier, même à diriger une couche et à obtenir ces jolies fleurs trop négligées dans nos villages dont elles devraient être l’ornement.
- « Jusqu’ici les élèves, retirés encore trop jeunes des écoles, n’ont été que bien rarement occupés dans les jardins; les populations ne paraissaient guère désirer qu’on le fît, parce qu’elles étaient elles-mêmes souvent plus habiles que l’instituteur ; toutefois, on est entré déjà sur beaucoup de points,
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- dans une meilleure voie et la réussite du projet de la commission paraît certaine, pourvu que l’essai soit fait avec mesure et avec suite.
- Pour établir toutes ces améliorations, la plupart des préfets et l’inspection générale de l’agriculture voudraient que des règlements scolaires établissent un certain accord entre l’enseignement donné en classe par l’instituteur rural et cette éducation agricole pratique si importante dont la direction appartient naturellement au père de famille. Rien ne fait obstacle à ce que ce vœu s’accomplisse et rien ne s’opposera dès lors au succès de cette heureuse innovation.
- Cette entente cordiale entre les deux ministres dont le concours était indispensable pour mener à bonne fin cette grosse question de l’enseignement agricole, était depuis longtemps désirée. Laissés chacun à leurs propres forces, il manquaient l’un et l’autre d’un moyen d’action indispensable. Lorsque, en effet, l’honorable M. Richard du Cantal présentait à l’Assemblée Nationale son rapport sur le projet de décret présenté par M. le ministre de l’agriculture, pour l’organisation de l’enseignement agricole en France, par la formation des fermes-écoles, des écoles régionales et de l’institut agronomique de Versailles, il signalait ainsi les lacunes qui existaient dans la partie élémentaire de ces études. « Quant aux autres éléments d’instruction agronomique qui comprennent les écoles normales primaires, les écoles primaires, les grands séminaires et les colonies agricoles, il n’était pas, disait-il, au pouvoir de M. Thouret, de chercher à mieux les organiser ; ces soins regardent ses collègues de l’instruction publique et de l’intérieur et aussi les évêques. Espérons que l’initiative prise par le ministre de l’agriculture, en ce qui le concerne, ne sera pas stérile en ce qui concerne les autres ministres et les évêques.»
- Ce vœu formulé en 1848 est heureusement accompli aujourd’hui, et tous les amis de l’agriculture se sont réjouis, lorsqu’ils ont vu MM. Duruy et de Forcade la Roquette, recevoir ensemble et conduire eux-mêmes à la section agri-
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- cole de Billancourt, les instituteurs primaires venus à Paris pour visiter l’Exposition Universelle. Les bonnes et encourageantes paroles que M. le ministre de l’agriculture leur a adressées à la fin de cette intéressante visite ont pénétré les instituteurs de reconnaissance; d’un autre côté, la part qu’il a prise aux conférences-de la Sorbonne instituées par son collègue de rinstructionpublique, qui a désigné MM. Bclla, directeur de Grignon, Heuzé, professeur à la même école et Gandon, rapporteur de la Commission mixte pour traiter les questions d’enseignement agricole, a produit d’excellents et durables résultats.
- Aussi sont-ils rentrés dans leurs écoles avec la conviction que leurs modestes efforts sont appréciés à leur juste valeur, et avec la ferme volonté de consacrer tout leur zèle, tout leur dévouement, à réaliser de leur mieux l’œuvre nouvelle dont on leur confie l’accomplissement.
- CHAPITRE 111.
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- Cette solution, résultant de la combinaison de l’apprentissage agricole fait théoriquement à l’école primaire d’enfants ou d’adultes et pratiquement dans la famille qui enseigne elle-même le métier qui la fait vivre et qui doit faire vivre ses enfants, nous paraît devoir donner les meilleurs résultats.
- Mais il existera toujours une certaine classe de malheureux qui ne pourront pas profiter des bienfaits de cette nouvelle organisation scolaire ; nous voulons parler de ces parties si nombreuses de la population qui n’ont plus de familles ou qui appartiennent à des parents indigents et pour lesquels le régime de l’internat est rigoureusement nécessaire ; les enfants trouvés, les orphelins, les jeunes détenus, les enfants abandonnés, les fils d’ouvriers des villes, qu’il serait si utile d’initier aux travaux de la campagne, sont dans ce cas. C’est pour eux qu’ont été créés des orphelinats, des pensionnats agricoles,
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- des colonies pénitentiaires, dans lesquels tout a été disposé par l’initiative individuelle de généreux philanthropes ou par des Sociétés de patronage, afin de pourvoir à tous leurs besoins et pour donner tout à la fois, à ces pauvres êtres dépourvus de toutes ressources la culture physique, morale, religieuse, intellectuelle et professionnelle qui doit les rendre utiles à eux-mêmes et à la société,
- L’intérêt social doit en effet donner à cette question une extrême importance. Le paupérisme n’a pendant longtemps été combattu que par la charité publique ou privée, dont l’unique but était d’empêcher les pauvres de mourir de faim. Aussi, loin d’en diminuer le nombre, ce moyen de procéder n’en fit que grossi)' la masse par tous les paresseux vagabonds et mendiants de profession qui, se reposant sur les soins des sociétés de bienfaisance et sur les dons des âmes chrétiennes, s’adonnaient à la dissolution des mœurs, à la fainéantise, sans aucun souci de l’avenir, certains que les secours ne leur manqueraient pas.
- Ces motifs auraient dû rendre chacun plus circonspect dans la distribution des aumônes qui se fait le plus souvent sans calcul, sans combinaison; en répandant ses bienfaits, chacun devrait s’assurer s’il consolera en effet le véritable indigent ou s’ils ne sont pas prodigués à des mendiants éhontés et paresseux qui demandent par spéculation. De nos jours, on comprend enfin que, si l’on veut bien employer ses dons, si on veut les rendre productifs, si on veut venir en aide d’une manière efficace aux classes pauvres, travailler à l’extinction de la mendicité, arrêter les progrès du paupérisme, en un mot, préparer l’avenir en moralisant la pauvreté, il ne faut plus se borner à donner des aumônes aux familles qui en ont besoin,
- Il faut encore arracher les enfants à l’état de dégradation de leurs parents, les amener, par l’éducation, à avoir honte de la mendicité, et les habituer, dès l’âge Je plus tendre, à aimer le travail qui leur permettra de ne plus recourir à la bienfaisance sociale, en gagnant honorablement leur vie» C’est
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- pour alleindro ce but qu’on a créé pour l’enfance pauvre des établissements spéciaux où on développe ses facultés physiques en même temps que ses facultés morales ; où l’on lui apprend, par des habitudes prises de bonne heure, à connaître tout à la fois la résignation, la sobriété, l’amour du travail et la honte de l’oisiveté; où, par une éducation saine et chrétienne, on lui enseigne, par une pratique journalière, l’ordre, la propreté, l’obéissance ; où, enfin, on met sans cesse sous ses yeux les meilleurs exemples, en le préservant des mauvais.
- Pour faciliter cette étude des colonies agricoles, nous les diviserons en deux sections principales, d’après la nature des élèves qu’elles reçoivent. Les établissements de la première classe sont destinés aux enfants trouvés, aux orphelins et aux enfants pauvres des deux sexes. On peut y rattacher les établissements qui ont été spécialement créés pour isoler des enfants déjà vicieux, dont le contact pourrait devenir nuisible à leurs condisciples ; la seconde classe comprend les colonies pénitentiaires qui ont la mission de ramener au bien des jeunes gens qui ont déjà commis une de ces fautes qui entraînent une condamnation. Nous ne séparerons pas ces deux sortes d’établissements dans notre étude sur l’époque antérieure à l’Exposition actuelle, et, quoiqu’il existe entre ces deux divisions bien des nuances qui pourraient permettre d’établir des distinctions, nous ne nous en occuperons pas dans ce qui va suivre.
- Les utiles fondations qui arrêtent la mendicité à ses sources ou qui réparent les fautes qui sont la conséquence de l’ignorance seraient incomplètes si l’on n’y joignait pas, à côté d’une instruction appropriée à la destination des élèves qu’elles reçoivent, un enseignement professionnel qui les mette en état de subvenir le plus tôt possible à leurs besoins. De toutes les professions, celle de l’agriculture est celle qui exige l’apprentissage le moins long et qui permet de rétribuer plus rapidement les services rendus.
- « C’est une idée déjà ancienne, dit, dans un rapport fait à la réunion internationale de charité, M. Demetz, fondateur
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- de là colonie de Mettray, que celle d’appliquer aux travaux de l’agriculture de jeunes enfants que l’abandon, de mauvais instincts ou de funestes exemples livrent sans défense aux dangers qui les entourent dans les grands centres de population. L’influence de l’agriculture sur les mœurs a été de bonne heure reconnue ; l’antiquité déjà la proclamait par la voix de Caton : « Celui qui travaille la terre, disait ce sage, ne songe pas à mal faire. » Le laboureur ne reçoit, il est vrai, qu’un faible salaire, mais il ne connaît ni les excitations qui assiègent l’ouvrier des villes, ni les habitudes ruineuses qui dévorent et rendent inutile une rémunération plus élevée, ni les chômages fréquents qui le livrent trop souvent à un dénû ment que son imprévoyance n’a pas toujours su conjurer. Je n’insiste pas au surplus sur ce point ; c’est aujourd’hui une vérité incontestable et victorieusement démontrée par les faits. »
- Aussi est-ce de ce côté que se sont dirigés tout d’abord les efforts des hommes honorables qui ont les premiers tenté de substituer aux anciens palliatifs de l’aumône les seuls et véritables moyens de détruire les plaies sociales du paupérisme. Les gouvernements, à qui incombe la mission d’élever les enfants délaissés et les orphelins , sont entrés dans la même voie. Aussi, à côté des établissements de Mettray, de Vau-jours, de Cernay, de Sainte-Foy-la-Grande, qui ont exposé dans la classe 90 de la section française, trouvons-nous, dans les collections si intéressantes de documents recueillis par les soins de M. l’inspecteur général Buquet et exposés par le ministère de l’intérieur dans le Groupe X, des rapports précieux à consulter sur la question de l’apprentissage agricole.
- Ce fut le célèbre pédagogue suisse, dont nous nous honorons d’avoir été le disciple, Jean-Henri Pestalozzi, ce philanthrope qui disait : « Non, l’amélioration du peuple n’était pas un rêve, » qui fonda la première colonie agricole. Avant d’entre-
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- prendre cette réforme sociale qu’il avait en vue (1), il avait cherché à trouver des remèdes à la misère du peuple dans les mesures prises par les gouvernements aristocratiques de sa patrie, mais tous admettaient la mendicité et le vice comme des maux nécessaires, et, loin de les combattre, ils se bornaient à les rappeler aux bornes et aux formes d’un système régulier,en fondant des institutions qui, loin de diminuer ces misères, leur donnaient au contraire de nouveaux aliments et les provoquaient tous les jours davantage.
- Pour attirer l’attention des nombreux gouvernements de son pays sur cette question du paupérisme, il résolut de mettre en évidence, aux yeux de toute la population, non pas comment l’État pouvait pourvoir aux besoins des pauvres et les rendre plus moraux, mais bien comment on pourrait rendre ces classes capables d’atteindre elles-mêmes ce double but. Il voulait, en outre, établir ce fait, que, en prenant le mal à sa racine, on trouvait dans l’éducation un remède fort aisé et infaillible; et, pour présenter à l’appui de ses arguments un établissement tout fondé qui ne permît à personne de le contredire, de le confondre ou de lui résister, il établit, en 1775, dans son domaine de Neuhoff, en Argovie, lorsqu’il n’avait encore que vingt-neuf ans, cet asile de pauvres et d’orphelins qui fut son premier pas dans une cari 1ère tout à la fois pédagogique et philanthropique, où il devait acquérir une assez grande illustration pour que les délégués de la classe 90 aient cru devoir placer sa statue à l’entrée de son exposition (2).
- Ce fut autant pour satisfaire au vœu de son cœur que pour renchérir sur les résultats qu’il espérait obtenir et pour éloigner toutes les influences qui auraient pu contrarier ses vues et ses plans que Pestalozzi choisit les objets de ses soins parmi
- (1) Éludes sur la vie et les ravaux de J. 11. Peslalozzi, par M. Ph. Pompée. Mémoire couronné par l’Académie des sciences morales et politiques. Exposition Universelle; catalogue de la Classe 90. (Paris, Delagrave.)
- (2) Cette statue a été exécutée d’après une statuette du célèbre sculpteur Kaiser, par M. Gilbert l’un des élèves d’une de nos meilleures écoles de dessin dirigée par M. Justin Lequien.
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- les classes les plus misérables ; il ouvrit sa maison aux enfants abandonnés, aux mendiants et aux vagabonds, qu’il recueillait sur les grandes routes, et, bientôt, il se vit entouré de jeunes enfants dont il devint le père, l’instituteur et l’appui.
- Dès qu’il eût échangé les haillons de ces malheureux contre des vêtements propres et chauds, Pestalozzi leur confia divers travaux, soit dans les champs, quand le beau temps le permettait, soit dans des bâtiments d’exploitation, où il les initiait aux divers emplois de l’économie agricole ou domestique; et comme la rigueur de la saison devait nécessairement interrompre les travaux pendant une grande partie de l’année, il. avait fait établir dans les vastes caves de sa résidence des métiers de tissage qui permettaient à ces enfants de se familiariser avec une industrie qui pouvait leur être, par la suite, d’une très-grande utilité. Il est inutile d’ajouter qu’il ne négligeait aucune occasion pour instruire ses disciples et pour purifier leurs affections morales qu’il voyait dépravées par les mauvais exemples qu’ils avaient eus jusqu’alors sous les yeux. Le sol où devait germer la bonne graine était déjà envahi par les mauvaises herbes qui avaient eu le temps de croître et de pousser de profondes racines.
- On peut se figurer combien il fallut à Pestalozzi de patience, de soins et d’ei'forts pour dompter dans ces enfants leur caractère sauvage, leur paresse enracinée et tous les vices que la mendicité entraîne à sa suite ; combien il dut employer de douceur et de bonté pour émouvoir leur insensibilité stupide, pour relever des âmes abattues par la misère et les mauvais traitements, et quelle attention extrême, quelle persévérance il dut apporter pour vaincre la malpropreté la plus dégoûtante et pour donner de meilleures habitudes à ce grand nombre d’enfants. Mais rien ne put le rebuter pour atteindre ce résultat, et son abnégation, son dévouement peuvent se résumer dans ces nobles paroles qu’il adressait vingt années plus tard à son célèbre ami et condisciple Gessner : « Je vécus moi-
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- même comme un mendiant, pour enseigner à des mendiants à vivre comme des hommes. »
- Tous ces efforts furent couronnés de succès ; la grossièreté, l’immoralité diminuèrent peu à peu ; il parvint à rendre ses disciples propres, laborieux et rangés, et bientôt il eut le plaisir de les voir prendre goût à l’instruction qu’il leur donnait. L’entreprise attira l’attention publique ; on en reconnut l’importance, et, après avoir publié les diverses considérations qui avaient présidé à cette fondation, Pestalozzi provoqua des souscriptions qui le mirent en état de continuer son œuvre. Quelques amis répondirent à son appel ; le bâlois Iselin rendit un compte très-favorable de cette nouvelle institution dans ses éphémérides. Il reçut quelques secours de Bâle, de Zurich et de Berne. Ce dernier canton lui envoya même des enfants pauvres.
- Mais cet état de prospérité ne dura pas longtemps, et l’on put bientôt prévoir que cette institution philanthropique devrait être abandonnée faute de ressources suffisantes pour la soutenir. En effet, lorsque Pestalozzi avait fondé son établissement de pauvres, il avait espéré que les dépenses occasionnées par la présence d’un si grand nombre d’enfants, seraient en partie couvertes par leur propre travail; l’expérience vint lui enlever cette illusion, et, quand on pense que toute la direction reposait sur lui, qu’il devait être successivement fermier, négociant, manufacturier et instituteur, on comprend facilement que, emporté avec un pouvoir irrésistible par l’énergie^de son imagination et même de son génie à la poursuite de la réalisation de ses généreuses pensées, il ne s’arrêtait pas dans son essor pour sonder le sol mouvant sur lequel il s’aventurait.
- Une telle situation ne pouvait durer longtemps ; malgré ses mœurs simples, malgré la vie frugale dont il donnait lui-même l’exemple, Pestalozzi perdit presque toute sa fortune, après avoir englouti dans ses expériences celle de sa noble femme qui partageait toutes ses aspirations. Il fut forcé, bien contre son gré, d’abandonner ses projets bienfaisants et de cesser une
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- expérience qui, pour réussir, demandait d’immenses ressources et surtout une main plus ferme que la sienne pour obtenir un véritable succès.
- Si l’asile de Neuhoff s’engloutit sous ces nombreuses difficultés, l’institution des asiles agricoles pour les pauvres surnagea et fut menée à bon port par ceux qui lui succédèrent ; arrivé au terme de sa carrière, à quatre-vingts ans, Pestalozzi n’avait pas perdu courage ; il songeait encore à rétablir, à ce même Neuhoff, son école de pauvres, son œuvre favorite. En attendant son disciple et son collaborateur Joseph Schmid, qui devait l’aider à réaliser ses plans, il alla visiter l’asile d’orphelins et de pauvres, fondé en 1820 à Beuggen, près de Rheinfelden, par les Bâlois, sous la direction de M. Zeller, l’un de ses disciples.
- Ce fut le 21 juillet que Pestalozzi fit cette visite. La réception qui lui fut faite le toucha profondément; il ne put retenir ses larmes, lorsque ces pauvres orphelins vinrent au-devant de lui en chantant la prière des enfants de Léonard et Gertrude, et lui offrirent une couronne de chêne, qu’il refusa. Mais ce qui impressionna surtout cette âme généreuse, ce fut de voir enfin un institut de pauvres, fondé par la pieuse munificence des amis de l’humanité, jouir aussi de la protection du gouvernement sur le territoire duquel il était établi ; il éprouva un bien vif sentiment de satisfaction, lorsqu’il vit que la politique commençait à envisager sans alarmes les progrès des lumières ; qu’elle comprenait enfin que la meilleure voie pour prévenir la rébellion n’est pas de comprimer le peuple, mais de l’éclairer, et que, au lieu de voir avec crainte et défiance les progrès de l’instruction chez les pauvres, elle se plaisait à les favoriser. B était surtout fier de penser que les efforts de sa vie n’avaient pas été inutiles pour faire triompher ce principe : — Que le plus sûr garant du bonheur des hommes, de la tranquillité -des Etats et de la stabilité des trônes consiste à donner au peuple une éducation morale, civique, religieuse, et une instruction intellectuelle et professionnelle conforme à la position que chaque citoyen doit occuper dans la société.
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- Heureux les hommes qui ont vu réaliser de leur vivant le rêve de toute leur vie ; ils emportent dans la tombe la satisfaction de voir que leur passage sur cette terre n’a pas été sans utilité pour l’humanité ! Heureux surtout Pestalozzi, dont la longue vie est caractérisée et se résume par ces mots que, sans réclamation possible, la nation suisse a gravés sur la pierre qui recouvre ses restes :
- HOMME. - CHRÉTIEN. — CITOYEN.
- TOUT POUR LES AUTRES, - POUR LUI-MÊME RIEN.
- BÉNI SOIT SON NOM!
- Après la chute de Neuhoff, le comte Emmanuel de Fellen-berg, célèbre agronome du canton de Berne et qui avait été frappé de la grandeur de l’entreprise de Pestalozzi, résolut de continuer l’œuvre que son prédécesseur avait commencée avec tant de sacrifices et de désintéressement. Réunissant l’énergie de l’exécution et les ressources pécuniaires, il annexa en 1799 au grand établissement agricole qu’il avait fondé à Hof-wyl, une école particulière pour les enfants abandonnés que la police lui amena, et il leur donna un maître pour les civiliser et les instruire dans les travaux agricoles. Il avait reconnu que Pestalozzi, plus instituteur que cultivateur, n’avait pas* traité le travail manuel d’une manière assez sérieuse et l’instruction élémentaire qu’il leur donnait n’était pas suffisamment dirigée vers les applications agricoles ; il voulait faire de ses élèves autre chose que des valets de ferme, sans cependant leur faire abandonner les travaux des champs.
- M. de Fcllenberg n’était pas, comme Pestalozzi, l’ouvrier de son œuvre ; il avait donc besoin, pour la réalisation de sa pensée, d’un homme qui fût animé du zèle, du dévouement, de l’abnégation, qui avaient présidé à la création de Neuhoff; ce n’était pas chose facile à trouver, et sept jeunes instituteurs entreprirent l’un après l’autre la tâche pénible d’améliorer les nou-
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- veaux hôtes d’Hofwyl sans que leurs efforts fussent couronnés de succès. Un huitième, choisi parmi les disciples dePestalozzi, J.-J. Wehrli, fut plus heureux, car il résolut victorieusement le problème. C'était un digne appréciateur, un admirable continuateur de Pestalozzi.
- Ce nouveau maître s’acquitta de sa tâche pénible avec autant d’énergie que de persévérance et de talent. M. de Fellen-berg continua bien à être le propriétaire fondateur de l’École ; mais ce fut Wehrli qui en fût l'âme et le créateur. Son système d’éducation réussit d’une manière si parfaite que, s’il est vrai que « tant vaut l’instituteur, tant vaut l’école » justice lui fut rendue par ses contemporains ; car les moyens qu’il employa furent désignés alors, comme ils le sont encore aujourd’hui, sous le nom de méthode Wehrli.
- On voyait le jeune instituteur au milieu de ses élèves, la tête découverte et souvent nu-pieds comme eux, débarrasser les champs des cailloux, des mauvaises herbes, piocher, fumer le sol, faire les récoltes, et pendant les journées d’hiver, nettoyer de la laine, éplucher des légumes, préparer le chanvre, enfin, faire avec eux tous les menus travaux qui se présentent dans une exploitation rurale. Il y avait plaisir à voir ces petits êtres se démener, rivaliser pour imiter leur maître, leur ami, qui avait soin d’assaisonner ces instructions de petites historiettes instructives et qui avaient rapport à la culture des plantes, à leurs vertus, à leur emploi; puis on parlait d’instruments aratoires, de leurs usages, de leurs perfectionnements, de leurs inventeurs.
- A cette instruction spécialement agricole se joignait le développement des facultés intellectuelles. Pendant les heures de repos on apprenait à lire; on donnait à résoudre un petit problème d’arithmétique ; on faisait une leçon grammaticale ; en promenade, on faisait sur place une description géographique et, surtout on attirait l’attention des enfants sur les ma-^ tières premières que l’homme doit à la bonté de Dieu ; en leur faisant admirer les merveilles de la création, on en faisait
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- naturellement découler sa grandeur et sa toute-puissance. Le chant, dont Wehrli faisait un fréquent emploi, avait pour résultat de distraire les élèves, de toucher leurs cœurs et de les
- civiliser.
- A table, nouveau Pestalozzi, le maître, assis au milieu de ses élèves, leur distribuait lui-même une nourriture frugale et, après une prière à haute voix, la partageait avec eux. Un dortoir commun lui permettait de tout entendre, de tout voir, de out surveiller et de saisir toutes les occasions de donner des louanges, des conseils, des réprimandes suivant les différents cas qui se présentaient.
- Pendant vingt-quatre années, Wehrli fut ainsi le guide, l’instituteur, le bienfaiteur, le père d’une soixantaine d’enfants abandonnés; ce nombre se complétait toujours par de nouveaux venus à mesure que ceux qui sortaient de l’Asile entraient dans le monde avec les connaissances de toute nature et les bonnes habitudes qu’ils y avaient acquises pendant leur séjour.
- Les enfants reçus gratuitement dans cet asile y restaient jusqu’à l’âge de vingt et un ans, non-seulement pour indemniser le fondateur d’une partie des dépenses de leur éducation, mais surtout pour ne pas exposer les élèves au moment de leur sortie à des dangers dont ils n’auraient ni la volonté, ni la force de se garantir. Pour ceux qui pouvaient payer une pension, trois années d’expérience démontrèrent que, sous un maître habile, les enfants, grâce à la combinaison de l’instruction primaire et du travail agricole et manuel, pouvaient être convenablement élevés à peu de frais.
- Les heureux résultats qu’obtint Wehrli se répandirent au loin et, de toutes les contrées de l’Europe, on envoya des jeunes gens à Hofwyl, pour les familiariser avec les méthodes qui y étaient employées. Il employa ces jeunes gens comme moniteurs, et ils le secondèrent puissamment tout en se préparant à diriger de semblables établissements. C’est ainsi que se répandit cette heureuse coutume qui consiste à confier à chacun des
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- élèves les plus âgés et dont la moralité est éprouvée, un jeune camarade auquel il sert de patron, dont il surveille et dirige la conduite. Ces deux élèves se donnaient le nom de «frères, » et une liaison plus intime s’établissait entre eux et leur tenait lieu de cette vie de famille, dont bien peu d’entre eux avaient pu ou pouvaient jouir.
- Nous ne pouvons entrer ici dans tous les détails qui pourraient faire apprécier toutes les mesures qu’a prises Wehrli pour réaliser l’idéal entrevu par Pestalozzi. Bornons-nous à dire que c’est à la sage organisation qu’il sut donner à toutes les parties du service et grâce à son concours personnel et infatigable que YÉcole des pauvres de Hofwyl dut son immense réputation et le succès soutenu qui a désigné, à juste titre, cet établissement comme pouvant servir de modèle à tous ceux du même genre.
- L’impulsion habile et énergique que cet exemple suscita en Suisse eut pour résultat la fondation d’un grand nombre de colonies agricoles. Presque tous les cantons de la Suisse en possèdent au moins un. Le canton de Berne en afondé un grand nombre parmi lesquel l’Asile de Bemgarten est consacré exclusivement à l’éducation des filles. On n’en prend que vingt-cinq pour leur apprendre la couture, la broderie et le jardinage. Le travail manuel de ces élèves est vendu au profit de rétablissement. Elles payent une pension annuelle de 60 francs. A Bienne, à Ruggisberg, à Gross-Alforten, on reçoit un nombre égal de filles et de garçons.
- Parmi les Asiles agricoles de la Suisse, il en est un qui mérite de figurer à côté de Neuhoff et de Hofwyl : c’est celui de Trogen, dans le canton d’Appenzell. Joh. Gaspard Zell-weger, frappé du vice d’organisation qui existait dans l’hôpital de la ville, où jeunes et vieux, valides et malades, honnêtes et corrompus, hommes et femmes, enfants et adultes étaient entassés pêle-mêle, prit le parti d’en retirer les enfants incapables de discerner le bien du mal, et plus suscep-
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- tibles de contracter de mauvaises habitudes que de bonnes. A cet effet, il fit don à la commune d’un domaine nommé la Schurtanne, et ouvrit cet asile en 1824 à douze garçons, qu’il plaça sous la direction d’un élève distingué de Wehrli.
- Cet Institut renferma bientôt 40 élèves, garçons et filles; ces dernières furent placées dans un local séparé, sous la direction de Mme Zellweger. L’enseignement professionnel comprit: le jardinage, la culture des arbres fruitiers, des champs et des prairies, l’éducation du bétail. On familiarisa également les élèves avec l’art du tisserand, du menuisier, du charron, du forgeron, du tailleur, du cordonnier, et d’autres états très-répandus et de première nécessité.
- Pendant les premières années d’existence de l’Asile de la Schurtanne, on ne fit rien pour les élèves sortants ; mais on reconnut bientôt la nécessité de continuer à exercer sur eux une certaine surveillance, et de leur donner quelques secours en argent.
- Comme les revenus ordinaires de l’établissement ne permettaient pas ce surcroît de dépenses, il se forma en 1837 une Société de secours qui remédia à l’inconvénient de jeter dans le monde ces délaissés privés de moyens d’existence. Les secours que leur accorde cette Association consistent en quelques prêts d’argent contre payement d’intérêts; mais surtout en fournitures d’outils et de matières premières pour exercer leur profession. Il arrive même de temps à autre que cette Société fait don de l’argent prêté à celui qui l’a reçu, s’il a mérité cette faveur par une conduite exemplaire. Il est donné à chaque élève sortant un membre de cette Société de secours et de patronage pour lui servir de curateur, de conseil et de guide dans la vie.
- L’établissement de la Schurtanne qui ne possédait que quelques maigres morceaux de terre, a tellement prospéré que, dix ans après sa formation, grâce aux dons volontaires et à sa bonne gestion, son domaine s’était considérablement agrandi, et qu’il possédait un capital de 55,000 francs, placés
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- à intérêts, et des forêts qui lui fournissaient le combustible nécessaire. Quant à la dépense d’entretien de chacun des quarante élèves, on l’évaluait à 95 francs par an.
- Il est déjà sorti de cet établissement un très-grand nombre de garçons et de filles, qui, de l’état d’abandon et de dégradation où les avait laissés leur naissance, sont devenus des membres utiles de la société, d’honnêtes gens, de bons travailleurs, qui se sont établis comme cultivateurs, artistes, marchands, instituteurs ; tous gagnent honorablement leur vie, tandis que, sans les soins donnés à leur éducation, ils eussent certainement augmenté le nombre des mendiants.
- M. Zellweger a écrit en allemand une très-bonne histoire des Asiles agricoles, qui a été traduite par M. Rissler, maire de Cernay, et à laquelle nous avons emprunté la plupart des faits qui précèdent, et beaucoup de ceux qui suivent.
- La Suisse française n’est pas restée étrangère à ce mouvement, qui a pris naissance et qui s’est propagé d’abord dans les cantons allemands d’Argovie, de Berne, de Bâle, d’Appen-zell, de St-Gall, des Grisons, de Scliaffouse, de Soleure, de Tliurgovie, de Zurich, de Glaris. Une colonie agricole fut établie à Echinens, dans le canton de Yaud, pour former de bons valets de ferme. Mais la fondation la plus importante fut faite en 1820 à Carro, près de Genève, par le comte Charles Pictet de Richemont, et par son frère le professeur Pictet, deux de ces philanthropes qui ne restent étrangers à rien de ce qui peut contribuer au bien-être des populations. A cette époque on avait l’habitude de placer aux frais de la ville les pauvres orphelins chez de misérables paysans de la Savoie. On les laissait là sans aucune espèce de surveillance jusqu’à l’âge de sept à huit ans. Il est difficile de se faire une idée de l’abandon dans lequel végétaient ces enfants; ils ne recevaient ni soins, ni nourriture suffisante ; on les laissait croupir sur la paille pourrie'; on ne leur changeait leurs langes qu’une fois par an.
- Fallait-il s’étonner que la plupart de ces malheureux mou-
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- russent avant d’atteindre leur septième année ? Les survivants ramenés à la ville étaient confiés à des maîtres pour apprendre un état sans cependant être mieux soignés, ni mieux surveillés; ces pauvres êtres grossissaient bientôt le nombre des mendiants et redevenaient ainsi fatalement pensionnaires des établissements de bienfaisance. Émus de ces faits, les deux frères Pictet prirent à bail le domaine de Carro et choisirent M. Eberhard pour entreprendre, avec treize élèves, cette œuvre de régénération qui ne devait distribuer ses bienfaits qu’à des enfants pauvres, nés dans la religion protestante.
- Ici encore, on put constater les meilleurs résultats financiers et moraux. Les élèves qui sortent de l’asile de Carra sont d’un caractère résolu, religieux sans piétisme, et montrent beaucoup de droiture et de zèle dans le service. Quoique les fondateurs n’aient eu en vue que de former des garçons de ferme, il n’y a guère que la moitié des sortants qui restent dans cette condition, les autres embrassent diverses autres professions. Malgré ce résultat, on a reproché à l’administration de cet établissement sa spécialité exclusivement agricole.
- Ces reproches ne sont pas fondés ; qu’importe à la société la profession qu’embrassent ces jeunes gens? qu’importe, lorsque leur éducation est terminée, lorsque l’intelligence est développée, lorsque les bonnes habitudes sont contractées, qu’ils deviennent cultivateurs ou artisans? L’industrie agricole utilise les uns, l’industrie manufacturière utilise les autres. Le point essentiel, dans l’intérêt social, c’est que les élèves aient appris à gagner honorablement leur vie, et qu’ils ne viennent plus grossir le nombre des pauvres, qui sont à la charge delà charité publique ou privée.
- Nous aurions pu grossir cette liste d’un grand nombre d’établissements qui se distinguent, en Suisse, par leur excellente organisation, leur intelligente direction, leur prospérité financière, leurs résultats pédagogiques. Ce que nous avons
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- dit doit suffire pour faire apprécier le but à atteindre et la possibilité d’y parvenir, et si nous nous sommes arrêtés aussi longtemps sur la Suisse, c’est pour montrer que si, dans d’autres contrées, les résultats n’ont pas été aussi favorables, ce n’est pas la faute de l’institution des asiles agricoles ; il faut la chercher ailleurs, et c’est par une étude comparée des divers systèmes sanctionnés par l’expérience et les succès résultant de l’organisation de ces institutions qu’on pourra enfin assurer la prospérité de ces établissements qui intéressent tout à la fois, l’humanité et l’intérêt social.
- Si l’Angleterre, la Hollande, la Belgique et les États-Unis ont devancé notre pays dans la création des asiles agricoles de l’une ou de l’autre catégorie, la France eut l’avantage de pouvoir profiter de l’expérience de ceux qui l’avaient précédée et d’éviter les tâtonnements et les erreurs qu’on avait commises; aussi ont-elles réussi tout d’abord, et celles qui ont été assez heureuses pour surmonter les obstacles qu’elles ont rencontrés peuvent être citées comme des modèles par les perfectionnements qu’elles ont apportés dans le système pédagogique et économique de ces institutions.
- C’est de l’Alsace protestante qu’est sortie, la première colonie agricole qui ait été fondée en France; en souvenir de la mémoire de Pestalozzi, qui venait de mourir, on ouvrit, en 1828, à Neulioff, près de Strasbourg, un petit établissement qui n’a jamais dépassé les plus humbles proportions, mais qui a rendu dans ces contrées d’immenses services.
- Ce fut dans la même année que M. Bazin,_ un de nos plus savants agronomes, fonda la colonie du Mesml-Saint-Firmin, dans le département de l’Oise. B reçut d’abord des enfants pauvres, mais les exigences des familles furent telles qu’il dut renoncer à cette catégorie d’élèves.
- En 1846, M. Mathieu Rissler, maire de Cernay (Haut-Rhin), publiait, d’après l’ouvrage allemand de Joh. Conrad Zellweger, une notice sur les Asiles agricoles de la Suisse, comme moyen
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- d’éducation pour les enfants pauvres, comme remède contre l’envahissement du paupérisme et il concluait en proposant à l’Algérie un système de colonisation fondé sur les précédents que nous venons de rappeler ; il terminait ainsi son intéressant travail :
- « Des chaumières, ainsi que le veut Pestalozzi, pour loger quarante enfants, avec leur précepteur, pourraient être construites en Algérie, comme partout ailleurs, en peu de temps, et à peu de frais. Les terres à exploiter sont là en abondance; aucune autre difficulté ne s’opposerait donc à l’exécution immédiate de notre système de colonisation que celle de trouver le nombre d’instituteurs nécessaires pour diriger de pareils établissements.
- « Ces hommes nous manquent en France et sont encore difficiles à trouver en Suisse. Dès lors, il n’y a d’autre moyen de lever l’obstacle que de suivre l’exemple de nos braves voisins et de travailler avec courage à la formation d’un nombre suffisant d’asiles d’agriculture dans toutes les contrées de la France, pour servir de pépinière aux instituteurs nécessaires pour diriger plus lard nos établissements d’Afrique.
- a Nous allons donner le bon exemple en nous occupant de la formation d’un asile agricole des enfants pauvres de notre ville, et nous terminons en appelant la bénédiction divine, la protection du gouvernement et la coopération de nos concitoyens sur cette entreprise philanthropique. »
- L’appel de M. le maire de Cernay fut entendu; le 1er juin 1847, grâce aux souscriptions recueillies dans la ville de Mulhouse, et sur cette féconde terre d’Alsace où il ne germe pas une idée utile sans trouver immédiatement de nombreux et de généreux tuteurs, un ancien disciple deAVehrli, M. Zweifel pouvait ouvrir l’asile agricole qui prospère encore aujourd’hui sous sa direction, et auquel le Jury a décerné une médaille qui eût certainement été d’un ordre plus élevé si l’exposition de l’asile eût été plus complète.
- La première condition de succès de ces établissements, est
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- le choix d’un bon directeur. Il est assez difficile, car l’instruction ne lui suffit pas seule pour remplir ces importantes fonctions; il lui faut en outre, de l’habileté, de l’expérience, une foi ardente, un coup d’œil juste, un grand pouvoir sur lui-même, du calme, du sang-froid et de la persévérance. Il est indispensable qu’il connaisse l’agriculture théorique et pratique, qu’il ait quelques connaissances techniques sur tout ce qui se rattache de près ou de loin à cette utile profession ; et comme, en général, il est bien constaté que la prospérité d’un établissement dépend bien plus des qualités personnelles du directeur que de toute autre condition. Pour que ce choix produise tous les bons résultats qu’on doit en attendre, il est une seconde considération qui est trop souvent négligée et qui est cependant de la plus haute importance : c’est la limitation du nombre des élèves. Il est, en effet, bien constaté par l’expéinence que, du moment où le nombre des élèves d’un asile agricole dépasse une certaine limite, les devoirs de la direction se compliquent à tel point que le maître ne peut plus exercer son influence sur chaque individu, mais seulement sur la masse.
- La tendre et intime relation qui existe entre le père et l’enr fant se perd, et avec elle le caractère de la famille. Le directeur n’exerce plus alors l’autorité paternelle,' il n’est que le chef qui gouverne, plutôt par la volonté que par l’amour; l’élève n’est plus l’enfant, il est le simple subordonné qui n’obéit plus que par soumission et par crainte ; alors, au lieu d’extirper les mauvais germes dans le cœur des enfants, on ne fait que les comprimer momentanément.
- Si le nombre des élèves et l’importance des travaux agricoles exigent l’augmentation du personnel et le partage de la direction, il peut s’établir entre les chefs des relations froides, de la jalousie. Il se forme des partis qui influent désavantageusement sur la moralité des élèves par la différence avec laquelle ils sont traités; l’affection se partage; ils penchent tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre, ce qui a
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- ordinairement pour résultat que l’action utile des deux se trouve paralysée.
- L’application de ces principes, pour le choix du directeur et la limitation du nombre des élèves et des travaux, a assuré la prospérité de l’établissement. Par leur moralité, par leur application, par leurs progrès, les élèves donnent aux fondateurs et à l’instituteur toute la satisfaction désirable et leur font oublier leurs sacrifices ou leurs peines. Cependant l’enseignement de deux langues offre des difficultés qu’on ne rencontre pas ailleurs, car la langue maternelle de presque tous les colons est encore l’allemand d’Alsace, tandis que le français est le langage de leur patrie.
- La bonne tenue, les manières affables de ces enfants ; l’attachement qu’ils se portent ; le respect, la déférence qu’ils montrent à leurs parents adoptifs; cette vie de famille, cette émulation, cette louable rivalité ne peuvent se dépeindre; il faut les avoir vus et observés, comme j’ai eu le plaisir de le faire en 1849, pour se pénétrer de ce que l’éducation peut faire sur l’homme, et pour se convaincre que le caractère le plus acariâtre, l’intelligence la plus paresseuse, résistent rarement à la sage direction d’un maître habile et au bon exemple des camarades. Des enfants fort négligés jusqu’à leur arrivée à l’asile et adonnés à de mauvaises habitudes, sont à peine reconnaissables après un certain séjour. Leibnitz avait bien raison de dire : « Qu’on me donne une génération, et je changerai la face du monde. » Mais, pour obtenir de tels résultats, l’éducation des enfants doit être dirigée de telle sorte que leur organisation devienne robuste par une nourriture saine, et leur âme fortement trempée par un travail intelligent et par une surveillance paternelle de tous les instants.
- Ajoutons que cette surveillance doit être aussi toute maternelle, car il faut à de jeunes enfants de ces soins journaliers, de ces détails de ménage, qui entrent peu dans les attributions du père de famille, occupé d’ailleurs par de plus impérieuses nécessités. A Cernay, c’est Mme Zweifel qui est la mère des
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- colons, et, grâce à elle, on a pu faire profiter quelques jeunes filles des bienfaits de l’institution.
- L’éducation des filles dans la classe pauvre a encore été bien plus négligée jusqu’ici que celle des garçons, et cependant tout le monde comprend combien, indépendamment de la nécessité de soustraire par une bonne éducation les enfants de ce sexe aux dangers qui l’entourent, il n’est personne qui ne sache que la bonne réussite de l’enfant dépend presque exclusivement des vertus de la mère. L’administration de la colonie, imbue des idées de Pestalozzi sur le rôle des femmes dans l’éducation, devait se faire un devoir de soigner celle des filles tout autant que celle des garçons.
- Lorsque la réunion des deux sexes peut se faire sans préjudice pour les mœurs, il en résulte incontestablement des avantages. Zellweger est d’avis qu’une des principales conditions pour assurer le succès des asiles agricoles, c’est d’y adopter et d’y maintenir la vie de famille en ne séparant pas entièrement les enfants des deux sexes, et cela devient facile, lorsque la femme du directeur se charge de l’éducation des filles, et que le local est convenablement disposé. A Cernay, l’expérience a constaté que l’imagination des jeunes gens est bien moins excitée quand ils se voient journellement au travail et qu’il s’établit entre eux une certaine fraternité qui éloigne tout ce qui peut, dans cet âge peu avancé, porter atteinte à l’innocence des mœurs. Indépendamment de l’émulation que ce mélange entretient dans les études, la présence des filles est utilisée à des travaux qui sont habituellement confiés à des servantes, ce qui permet de les supprimer. On a évité par là, ce qui n’est pas indifférent pour un établissement qui a peu de ressources, la dépense des gages de ces dernières,et on se préserve d’une influence dangereuse et rarement favorable.
- L’état sanitaire de l’asile a toujours été satisfaisant; le régime alimentaire réglé, l’ordre, la propreté, l’air salubre, la variation continuelle des occupations qui mettent enkmouvement
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- les fibres du corps et toute l’action de l’esprit, écartent les maladies. Souvent dans le courant d’une année le médecin n’a jamais été appelé.
- Il existe à l’asile de Cernay une coutume qui montre jusqu’à quel point les colons sont entourés d’affection et de sympathie. La veille de Noël, des personnes charitables envoient leurs dons pour les étrennes. Le maire, le curé, le pasteur, quelques bienfaiteurs président cette fête de famille ; après une exhortation toute paternelle, adressée aux enfants, après un re-merc-îment de M. Zweifel, les présents qui ornent l’arbre de, Noël sont distribués aux enfants, en présence d’une nombreuse société accourue pour être témoin de tant de joie, de tant de bonheur. Le surplus de la somme non employée en cadeaux est répartie entre les élèves et inscrite dans les livrets de caisses d’épargne. La fête se termine par la lecture de quelques vers appropriés à la circonstance ou par des chants.
- Nous ne dirons rien de la situation financière de l’asile de Cernay. Dès 1853, une société civile par actions s’organisait et se chargeait des bâtiments et des terres dont les souscripteurs n’avaient été jusqu’alors que locataires. Aussi, malgré les genêts et les cailloux de la plaine de Cernay, malgré les années aussi désastreuses que, par exemple, celle de 1861, où, pour la première fois, L’exploitation rurale présenta de la perte au lieu de bénéfice, le sort de l’institution fut assuré pour l’avenir, d’une manière moins précaire qu’il ne l’avait été par le passé. Le dernier budget présenté à MM. les actionnaires et souscripteurs montre que l’état présent est très-prospère.
- Cette prospérité vient d’ailleurs d’être signalée à l’attention publique dans une lutte qui pour avoir été pacifique n’en a pas été moins chaude. Lors du concours agricole régional de 1860, le gouvernement avait fondé une prime d’honneur qui devait être décernée à l’exploitation la mieux dirigée du département du Haut-Rhin. Pour être admis à ce concours, on était obligé de rédiger un mémoire détaillé de son-exploration, contenant la description du domaine, les procédés de
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- culture, celle des assolements, du bétail, des instruments employés, des bâtiments, etc., le tout accompagné de plans et de dessins.
- Ce long travail fut fourni en temps utile au ministre de l’agriculture, et, quoique le gouvernement ne permît pas d’attribuer la prime d’bonneur à des établissements subventionnés, ni à des Sociétés, le Jury décerna à l’asile agricole de Cernay une médaille d’or pour l’ensemble de l’exploitation; il a de plus demandé au gouvernement une subvention pour l’établissement et a recommandé celui-ci d’une manière spéciale à l’attention de M. le préfet du département.
- Si nous nous sommes étendus aussi longuement sur la colonie de Cernay, si nous avons décrit son organisation, les principes qui ont présidé à sa formation, ses résultats, sa situation financière et ses succès, c’est pour montrer que, si l’on 11e peut pas constater partout une réussite aussi complète, cela ne tient pas au principe meme des asiles agricoles, et qu’il ne faut attribuer l’insuccès d’un trop grand nombre de ces établissements qu’à des causes qu’une étude comparée des moyens employés permettra de découvrir.
- Pendant que Cernay organisait une colonie agricole en faveur des enfants pauvres de la campagne qui devaient plus tard trouver leur existence dans le travail de la terre , feu M. l’abbé Dubeau, curé de la commune de Vaujours (Seine-et-Oise), dont le château et les dépendances venaient d’être vendus, en 1843, à des spéculateurs, conçut le projet de sauver ce domaine qui allait être démoli en le consacrant à un établissement de refuge et d’éducation pour les jeunes enfants des départements de la Seine et de Seine-et-Oise. Plusieurs personnes charitables lui vinrent en aide, et bientôt l’établissement se peupla d’un certain nombre de jeunes élèves.
- Ce premier essai fut entrepris avec plus d’ardeur que de sagesse ; des désordres graves s’étaient révélés, et, dès l’année 1845, une commission de surveillance, qui avait été attachée
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- à cette œuvre, eut à s’occuper des mesures qu’il était nécessaire de prendre pour l’affermir. Cette commission, qui devint depuis la Société Fénelon, et qui comptait dans son sein MM. Ganneron, Desmousseaux de Givré et quelques autres députés, M. Charles Dupin, M. Delapalme, alors avocat général, puis conseiller à la cour de cassation, qui en est devenu l’âme et le président, se trouvait alors en présence de beaucoup de difficultés: il fallait ranimer les courages abattus, se séparer de quelques précédents, en un mot, il fallait réorganiser la colonie.
- Dans cette œuvre à reconstituer, le plus indispensable était de trouver un bomme capable et dévoué qui voulût et qui pût se charger de la diriger et de l’administrer sous la surveillance de la Société. Le 13 mars 1846, M. Leguay et sa femme, qui avaient déjà l’expérience de la gestion d’un établissement semblable, furent appelés à Vaujours où ils sont encore aujourd’hui; on leur adjoignit de jeunes instituteurs sortant de l’Ecole normale de Versailles, et, peu de temps après, grâce à l’activité et à l’intelligence du nouveau personnel, une réforme indispensable fut opérée, et, grâce à l’appui que la Société Fénelon trouva dans le secours de la charité, dans l’assistance de la ville de Paris, des ministères de l’intérieur et de l’instruction publique, l’établissement de Vaujours pût rendre de grands services. En 1847, le nombre des jeunes garçons s’élevait à 200; — à 270 en 1848; — à 388 à la fin de 1849, et, depuis ce temps, il s’est constamment maintenu au chiffre moven de 400 (1), l’étendue du bâtiment ne permettant pas d’en admettre un plus grand nombre.
- Depuis que l’asile Fénelon a une position régulière,
- (l) Ces 400 enfants peuvent se répartir en moyenne de la manière suivante, par rapport à la profession ,de leurs familles : — ouvriers : 200 ; domestiques : 80 ; colporteurs, petits marchands et professions diverses : 80 ; employés : 40. Si on 1rs répartit d’après leur position de famille, on trouve: orphelins de père et de mère, 80; de père seulement, 70 ; de mère, 70; enfants naturels orphelins, 40; ayant leur mère, 40; enfants légitimes ayant père et mère, ioo.
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- jusqu’en 1865, il a reçu 2,997 enfants, dont la dépense est en moyenne de 350 francs ; or, comme le maximum de la dépense a été fixé à 300 francs, il existerait annuellement un déficit de 20,000 francs par 400 enfants, si tous payaient une pension entière; mais pour les deux cinquièmes de cette jeune population les prix se réduisent par des décisions spéciales, en faveur d’enfants malheureux, à 200, 150, 100 francs, et il y a de nombreuses admissions gratuites (1).
- Dès que l’établissement eut atteint ce degré de prospérité, il fallut lui constituer des ressources. La Société Fénelon, composée d’abord de douze fondateurs payant une cotisation annuelle de 50 francs au moins, s’éleva bientôt au chiffre de soixante membres. Une Société de Dames protectrices, présidée par S. A. I. la princesse Clotilde-Napoléon, s’organisa, non-seulement dans le but d’exercer’ en faveur de l’œuvre leur zèle et leur charité, et de faire elle-même, au moyen de cotisations versées par ses membres, le placement d’enfants, mais encore pour veiller, par des visites fréquentes, au bien-être de leurs jeunes pupilles. Une Société de Jeunes Protecteurs, composée de jeunes garçons des lycées et des collèges, s’associa aux efforts de la Société Fénelon par ses cotisations et son patronage ultérieur. Enfin, cette organisation, tout à la fois paternelle, maternelle et fraternelle, a été reconnue par décret du 5 février 1852 comme société d’utilité publique, ayant pour objet tout à la fois de faciliter et d’assurer l’éducation et la pension de jeunes garçons pauvres, orphelins ou enfants abandonnés, de Paris et des départements de la Seine et de Seine-et-Oise, qui ne peuvent, à cause de la situation
- (1) Il n’est possible de combler ce déficit qu’à l’aide de la bienfaisance publique. Aussi des comptes réguliers font connaître que les subsides fournis par la charité se sont élevés :
- De 1844 à 1853, à........................................ 283,995 fr.
- De H 854 à 1863, à..................................... 418,602
- Total jusqu’au 31 décembre 1863................. 702,597 fr.
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- 454 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV. malheureuse, de la profession ou de la fortune de leurs parents, pire élevés au sein de la famille ; de les préparer à l’apprentissage d’un état, et de protéger, par le patronage, jusqu’à leur vingtième année, ceux de ces enfants qui n’ont ni parents ni protecteurs.
- Pour assurer la stabilité de l’œuvre, la Société Fénelon fit l’acquisition, au moyen d’un emprunt de 120,000 francs contracté par ses membres, du domaine de Vaujours dont elle n’avait été jusqu’alors que locataire. Depuis ce temps, soit au moyen du payement des obligations désignées par le tirage au sort, soit au moyen des abandons volontaires et charitables qui ont été consentis par plusieurs des généreux prêteurs. Sur ce prix, 67,000 francs étaient déjà remboursés en 1865, et il restait à la Société un délai de vingt ans pour achever sa libération.
- Parmi les ressources sur lesquelles pouvait compter la Société se trouvait l’exploitation du domaine de Vaujours qui a une étendue de quinze hectares. En effet, dès l’origine on occupa les enfants à quelques travaux d’agriculture et d’horticulture. La résistance de quelques agents secondaires entrava d’abord le succès ; ils prétendaient que des enfants de neuf à douze ans ne pourraient jamais faire de travail utile, qu’il en résulterait du désordre, et qu’il faudrait réparer leur malfaçon. Mais la Société persista, et, pour vaincre cette résistance passive, les enfants furent armés d’instruments proportionnés à leur âge et à leurs forces, et tous ces petits bras, si faibles qu’ils fussent, se mirent au travail avec joie et ardeur.
- Les terres furent par eux labourées, binées, sarclées ; les semences mises en terre, les allées ratissées, etc. Au bout de quelque temps, les plus habiles étaient en état d’instruire les plus jeunes, et l’on fut dès lors en mesure d’apprécier quelle pouvait être la valeur du travail de ces jeunes ouvriers. On calcula que cent vingt enfants employant deux heures par jour-au travail agricole donneraient le même résultat de dix ouvriers travaillant toute la journée. Le résultat serait consi-
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- durable, si, pour ménager la santé et les forces de ces jeunes travailleurs on ne retranchait avec soin tous les jours de mauvais temps, de pluie, de soleil ardent, de froid trop vif, de neige et pendant lesquels le travail agricole est suspendu. L’évaluation de ce travail, suivant le compte qui en a été établi, donna sur quinze hectares de culture : en 1859, 2,646 fr 20 ; en 1860, 3,618 fr. 90 ; en 1861, 5,205 fr. 40.
- La Société Fénelon, en occupant les enfants à des travaux d’horticulture, avait un double but : les appliquer à un exercice hygiénique, favorable à leur santé et au développement de leurs forces et les préparer à une profession agricole par un commencement d’apprentissage. Cette dernière pensée lui avait donné l’espoir d’arracher à Paris et à ses dangers un certain nombre des enfants qui lui étaient confiés. Elle,organisa donc une école d’agriculture à laquelle furent spéciale-r ment attachés un certain nombre d’enfants jugés propres à cette carrière. Ceux-là, en conséquence, furent conservés au delà de leur douzième année, où ils devaient commencer leur profession de jardinier ou d’agriculteur.
- Mais on trouva une résistance presque invincible. Les enfants sortis de Paris veulent rentrer à Paris; leur famille, leurs amis et tous leurs souvenirs les y rappellent, un attrait irrésistible les y entraîne. Ils préfèrent à toutes choses Paris, ses boulevards, ses pompes, ses spectacles, et la Société eut le regret de voir que ceux memes qu’elle avait plus spécialement élevés pour la vie rurale et qu’on avait conservés jusqu’à dix-sept ou dix-huit ans, allaient chercher à Paris une profession plus attrayante pour eux ou plus lucrative. L’agriculture n’est donc restée que comme moyen hygiénique, mais, sous ce rapport, les résultats ont été merveilleux.
- Nous n’avons pas à suivre dans cette étude l’organisation de l’asile-école Fénelon, qui comprend quatre sections : l’asile, l’école primaire, l’école professionnelle (secondaire spéciale) et l’école d’apprentissage. Les trois premiers établissements rentrent dans un autre cadre; quant au quatrième, nous avons
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- vu ce qu’v a été l’enseignement technique de l’agriculture. Nous verrons plus tard quel a été l’enseignement industriel qu’on y reçoit. On trouve encore à Vaujours une section que nous devons signaler en terminant, quoiqu’elle rentre dans les attributions de notre honorable collègue, M. Dufau. Dès 1846, par suite de l’admission d’un sourd-muet à l’école Fénelon, la Société, frappée des progrès surprenants de cet enfant placé au milieu de ses camarades, assistant à leurs travaux et sans autres leçons que celles que lui donnaient, en jouant et instinctivement, les enfants dont il était environné, obtint de la Société centrale d'éducation et d'assistance pour les sourds-muets en France une décision , prise au mois d’août 1850, pour placer à l’avenir les jeunes enfants sourds-muets à l’asile Fénelon, et dès la fin de 1863, M. Grosselin y introduisit la méthode phonomimique, au moyen de laquelle les entendants-parlants communiquent avec leurs jeunes camarades, considérés jusqu’alors comme des étrangers et des parias.
- En 1862, à l’Exposition de Londres, l’asile-école Fénelon a obtenu une médaille pour les travaux exécutés par cette école et pour les services qu’elle a rendus aux jeunes garçons pauvres. Le Jury International de 1867 a confirmé ce jugement en décernant à. cet établissement une médaille d’argent.
- Nous venons de voir, par l’exemple de l’asile agricole de Cernay et par les calculs de l’asile Fénelon, que les résultats financiers de ces établissements étaient satisfaisants ; cela résulte même d’une note que M. Delapalme a adressée à M. le ministre de l’instruction publique, et dans laquelle il évaluait à 3,600 francs le travail de 190 enfants de dix ans, pendant cent jours seulement dans l’année.
- Au dire de M. de Raineville, directeur honoraire de la ferme-école de la Somme, l’emploi de cent demi-journées de l’école des filles solderait les émoluments d’une sœur d’école, et le travail des jeunes garçons pourrait exonérer la commune
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- et le département de la charge de ['instituteur qui pèse très-lourdement sur l’une et sur l’autre. « J’ai expérimenté tout coque j’expose à ce sujet, dit cet honorable directeur en terminant un mémoire adressé à M. le ministre de l’agriculture et du commerce, et les avantages du système pour la santé, l’instruction, la moralité des élèves ne seront contestés par personne ; les avantages dans l’ordre économique ne sont pas moins évidents. »
- D’où vient donc qu’un système qui, d’après ces témoignages autorisés, pourrait rémunérer le personnel des instituteurs et donner les moyens de procurer à chaque commune l’institutrice qui lui manque, ne soit pas adopté? d’où vient que, à côté des exemples que nous venons de citer, un grand nombre de colonies agricoles établies en France ont, pour la plus grande partie, si malheureusement échoué?
- Nous trouvons à ce sujet de précieux enseignements dans le rapport de la Commission d’enquête instituée par le ministre de l’intérieur en 1861, relativement aux colonies agricoles recevant des enfants trouvés.
- S’inspirant de cette pensée que c’est vers les travaux de la terre qu’il faut diriger ces milliers d’enfants dont la moralisation importe tant à la société, plusieurs personnes ecclésiastiques ou laïques ont fondé en France, soit en y consacrant leur fortune privée, soit en faisant appel aux souscriptions publiques, des colonies agricoles destinées principalement aux élèves des hospices. Ces créations remontaient, pour la plupart, à une vingtaine d’années environ, au moment de l’enquête. Le gouvernement a voulu savoir quels en avaient été les résultats et quel concours il pouvait en attendre. Les réponses de l’enquête, faites dans les quatre-vingt-six départements, furent nettes et explicites ; on peut en résumer la substance en peu de mots.
- Quelque Jouables qu’aient pu être les intentions de leurs fondateurs, les colonies agricoles ont rarement prospéré; tantôt la direction s’y est montrée inexpérimentée ; tantôt le
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- zèle des premiers moments s’est découragé ; toujours les dépenses ont excédé les prévisions, tandis que, au contraire, les résultats pratiques sont restés au-dessous des promesses, des affirmations du programme, disons mieux, des efforts de ses sincères rédacteurs.
- On a vu aussi la spéculation se glisser jusque dans ces entreprises, l’échec alors, bien que l’enfant ait eu à se plaindre d’une exploitation véritable, fut encore plus prompt, ou du moins la colonie se ferma dès que l’entreprise en eut tiré tout ce qu’avait espéré sa convoitise. De tels exemples de cupidité furent rares, hâtons-nous de l’ajouter, et, sans nous attristef trop longtemps, passons aux détails de l’enquête.
- En laissant de côté les colonies affectées spécialement aux jeunes détenus, ou celles qui étaient consacrées aux enfants pauvres et aux orphelins légitimes, on comptait en France dix-huit colonies ouvertes en 4860 aux enfants trouvés. La plupart de ces établissements étaient de date récente, et, chose remarquable, on ne voyait plus figurer sur cette liste les noms d’établissements antérieurs plus connus, et qui, puissamment aidés par les départements et les communes, semblaient devoir tenir, de leur organisation même, les éléments d’une prospérité durable. Parmi ces derniers, on pouvait citer l’orphelinat de Bonneval, disparaissant au moment de l’enquête, malgré le concours actif du Conseil général d’Eure-et-Loir.
- A voir ces échecs successifs, ces tentatives renouvelées tant de fois, et toujours abandonnées à côté de la prospérité d’autres asiles agricoles, n’est-il pas intéressant d’étudier quelles sont pour des établissements de même nature, ayant la même population, le même but, les mêmes sympathies, les causes qui amènent ici le succès, là la ruine?
- Les membres de la Commission d’enquête ont recherché ces causes, et ils pensent que l’institution des colonies agricoles porte en elle un vice radical : L’enfant, disent-ils, aime la liberté, dans la famille il la trouve, dans la colonie, au con-
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- traire, il ne rencontre que règlement, discipline et servitude; pour y échapper, il recourt à tous les moyens. Interrogé sur les résultats de ce mode d’éducation, un administrateur d’hospice répondait qu’il n’en connaissait qu’un seul, Y évasion.
- Ce qui semblerait surtout motiver cette opinion, ce sont les résultats de l’essai tenté en juillet 1852 avec le concours et les finances du ministère de l’intérieur, du ministère de la guerre et de l’administration des hospices, par le père Bru-mauld; directeur des orphelinats de Bouffarick et de Ben-Ak-Noun, et le père Ab ram, directeur de l’orphelinat de Misser-ghin, en Algérie. Nul projet, peut-être, n’a rencontré au début plus d’encouragement et de sympathie. Ce système de colonies agricoles en Algérie, que mettait en avant M. Ma-thurin Bisler en 1846, et pour la réalisation duquel il fondait l’asile de Cernay, pour servir d’exemple, fut approuvé et patronné par le Conseil d’État et par le Sénat, ce système, disons-nous, sur lequel on fondait de si grandes espérances, a-t-il répondu à l’attente générale et aux sacrifices énormes qui ont été faits pour le mettre à exécution?
- Voici comment le rapporteur de la Commission répond à cette question : « L’enquête a reconnu combien la vie collective, en dehors de la famille, répondait mal aux besoins, à l’intérêt, aux préférences naturelles de l’orphelin; combien étaient pleines de chimériques espoirs, mais au fond pauvres et ruineuses, ces institutions dues à un zèle plus ardent qu’éclairé, plus louable que pratique, qui tendraient à remplacer l’éducation de la famille par la vie symétrique, sans initiative et sans aiguillon, d’une maison conventuelle. Elle a dévoilé, au chapitre de l'Algérie, les insuccès d’entreprises généreusement résolues, bientôt abandonnées, les dangers certains d’essais plus considérables, les sacrifices énormes qu’ils coûteraient à l’État. »
- Les résultats de ces essais faits par l’État et l’administration des hospices dans les conditions les plus favorables, seraient de nature à faire renoncer à l’idée des colonies agricoles, si
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- l’exemple des nombreux asiles qui ont prospéré et qui prospèrent en Suisse et en France, ne donnait le droit de penser qu’il faut chercher ailleurs les causes de l’insuccès. Nous n’avons rien vu à Cernay, à Vaujours, qui ressemblât à une vie conventuelle; nous avons montré que, dans les établissements qui ont réussi, on s’est rapproché le plus possible de la vie de famille. L’amour de la liberté existe chez tous les enfants et cependant, cette évasion dont on parle est inconnue là où l’instituteur sait se faire aimer de ses enfants, là où la douceur du régime disciplinaire remplace la rigueur inflexible de la compression.
- Il est même des asiles agricoles spéciaux, consacrés exclusivement aux enfants vicieux et corrompus dont le contact avec de bons élèves serait dangereux, qui, par cela même, ont dû recevoir une organisation particulière exigeant beaucoup plus de sévérité et de surveillance qu’ailleurs, et cependant à Baechtelen, dans le canton de Berne, à Saint-Gall, où le canton fonda, en 1840, un établissement destiné à corriger, par l’éducation, des enfants des deux sexes dont la conduite était désespérante, non-seulement les exemples d'évasion sont fort rares, mais, dans le premier de ces établissements, on a constaté que, grâce à l’adoption du système des familles, grâce au travail manuel qui est leur principale occupation, grâce à leurs rapports journaliers avec leurs instituteurs, il y a plaisir avoir leur franchise, leur gaieté, leur activité, leur fidélité, leur complaisance, leur modestie, en un mot, le changement complet du caractère. Dans l’asile de Saint-Gall, on a établi une caisse d’épargne destinée à doter les colons à leur sortie.
- Il y a également une proportion d’évasion bien minime par rapport au chiffre total des colons dans les maisons pénitentiaires de Mettray, de Buysselède et de Beernem, dont nous allons parler tout à l’heure, et où, à raison des antécédents et de l’âge des jeunes détenus à qui elles sont destinées, on est
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- obligé de prendre des mesures de précaution et où le régime doit être plus sévère.
- ARuysselèdeet j Winghène, sur I A Beernem, sur
- 1,827 garçons, de m9 à 1859, on ne compte que 15 évasions. 520 filles, de 1849 à 1859, on ne compte que 4 —
- Sur un total de 2,347 colons, de 1849 à 1859, on ne compte que 19 évasions.
- Nous n’avons aucun document statistique qui nous permette d’établir pour Mettray, comme nous venons de le faire pour les colonies pénitentiaires belges, le chiffre des évasions proportionnellement au nombre des colons. Mais voici ce que nous lisons à ce sujet dans une récente publication de M. Bonneville de Marsangy. « Un visiteur qui ne saurait pas dans quels milieux malsains se recrute le personnel de la colonie se croirait volontiers dans quelque institution modèle d’agriculture. En effet, ni grilles, ni murailles, ni fossés, ni gardiens à l’œil farouche, ni sentinelles armées; rien qui rappelle l’idée de contrainte ou de violence. Les murs donnent à eux seuls l’idée de la fuite; à Mettray, nul ne songe à fuir. Pauvres enfants déshérités! la colonie est pour eux une patrie d’adoption ; ils s’y attachent comme l’abeille à sa ruche, parce qu’ils y trouvent avec l’image du foyer paternel que beaucoup n’ont pas connu, tous ces liens d’affectueuse confraternité qui font le charme et la sûreté de la vie sociale. »
- L’évasion n’est donc pas le résultat des bonnes colonies agricoles ; il faut chercher ailleurs les causes de l’insuccès de celles qui ont échoué : pour nous, il est dans l’inobservation des quatre conditions de succès que nous avons indiquées plus haut : — le choix du maître, — la limitation du nombre des élèves, — la vie et la discipline de famille, — la présence et les soins de la femme de l’instituteur.
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- CHAPITRE IV.
- COLONIES PÉNITENTIAIRES.
- Jusqu’à présent nous ne nous sommes occupés que des asiles agricoles de la première catégorie, qui, comme nous l’avons dit en commençant, sont destinés à faire T éducation des enfants pauvres ou privés de famille et nous avons eu le bonheur de constater que , là où il existait une bonne organisation et une bonne direction, ces établissements avaient parfaitement rempli le but de leur institution. Nous trouvons une nouvelle preuve de cette vérité en exposant les excellents résultats obtenus par les colonies de même nature qui ont été spécialement fondées pour ramener au bien les jeunes gens qui, à la suite d’une faute grave, avaient dû comparaître devant les tribunaux.
- Ce fut en 1839 que commencèrent simultanément en France deux tentatives, qui, organisées toutes les deux sur une vaste échelle pour moraliser et amender les jeunes détenus, ont atteint ce but si important, de manière à ne rien laisser à désirer ; nous voulons parler de la colonie pénitentiaire agricole et industrielle qui fut organisée à Marseille par M. l’abbé Fissiaux, auquel cette ville est redevable de beaucoup d’œuvres de charité, et de l’institution de Mettray, fondée dans cette localité par la Société paternelle qui s’était établie à Paris sous la présidence de M. de Gasparin ; elle fut placée sous l’énergique et active impulsion de M. Demetz, conseiller à la cour royale de Paris, qui était alors, comme il l’est encore aujourd’hui, l’apôtre éclairé, convaincu et dévoué d’une idée philanthropique qui préoccupait depuis longtemps les esprits les plus élevés et les plus prévoyants.
- Ce fut en 1830 que l’administration, frappée de la démora-
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- lisation à laquelle étaient exposés les jeunes prévenus ou condamnés renfermés dans les diverses prisons de Paris, où le contact des hommes avancés dans le mal, achevait de les corrompre, eut la pensée de les arracher à cet enseignement du vice et de les réunir dans une maison spéciale pour les soumettre à une discipline régénératrice. Placés d’abord à Sainte-Pélagie, ils ne tardèrent pas à être transférés dans la •prison des Madelonnettes qui prit alors le caractère d’une maison pénitentiaire.
- Cette jeune population, qui avait été de si bonne heure livrée, sans défense, à toutes les passions mauvaises dont une éducation perverse avait développé le germe et accru la violence, se montra d’abord turbulente, insubordonnée, impatiente de toute discipline ; dans les premiers temps, il fallait déployer une grande sévérité; plusieurs même furent renvoyés dans les autres prisons, comme tout à fait incapables de revenir au bien, comme propageant, par la contagion de l’exemple, cette corruption désespérée, et comme entretenant dans la maison une espèce d’agitation et de révolte, que, à défaut de cette mesure, on n’eût pu étouffer qu’en employant les moyens les plus rigoureux. Mais, insensiblement, toutes ces semences de désordre disparurent ; une fermeté persévérante en triompha, et la maison prit un autre aspect.
- Les détenus furent distribués dans plusieurs ateliers ; un travail continu occupa leur activité et donna à l.eur intelligence une utile direction ; l’observation rigoureuse du silence empêcha entre eux ces communications dont le danger a été trop souvent signalé, et les habitua à faire un salutaire retour sur eux-mêmes ; mais, pour compléter le système, il eût fallu ajouter à ces améliorations l’isolement de chaque détenu pendant la nuit ; malheureusement, le local ne renfermait qu’un petit nombre de cellules qui ne purent être affectées, pendant les heures consacrées au repos, qu’aux enfants au-dessous de treize ans . Ce fut un peu plus tard que la disposition cellulaire de la prison de la Roquette, mise à la disposition des
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- jeunes détenus, permit de compléter utilement ce qu’il avait été impossible de faire aux Madelonnettes.
- Jusque-là, l’administration, en procurant le travail aux jeunes détenus, n’avait occupé que leurs mains; en 1832, elle voulut cultiver leur esprit et les faire participer à ces moyens d’instruction qui, dans l’état actuel de la société, deviennent un besoin pour toutes les classes. Une école d’enseignement mutuel s’ouvrit donc dans la maison le 1er juillet, sous la direction de M. Pontignac de Villars ; elle fut suivie avec ardeur et, quoique le traité avec l’entreprise générale des travaux ne permît d’accorder aux enfants qu’une heure et demie d’étude par jour (lorsqu’il en était accordé sept aux écoles élémentaires de Paris, et que les maisons de refuge en Prusse en missent quatre dont la première est toujours consacrée à l’instruction religieuse), ils profitèrent assez pour faire voir quels (Hissent été leurs progrès si la classe fût restée ouverte pendant plus de temps.
- Malheureusement, cette éducation morale, religieuse et intellectuelle était trop incomplète pour pouvoir porteries fruits désirables. La régénération d’un jeune délinquant ne pouvait s’établir en quelques mois. Les condamnations ne pouvant atteindre leur but de correction, c’est-à-dire d’amendement, que par la durée, il aurait fallu qu’elles ne fussent jamais inférieures à deux ans. D’un autre côté, l’expérience prouvait que les jeunes détenus ne pouvaient pas assez se perfectionner dans l’un des quatorze ateliers de la maison pour apprendre un état et même pour y persévérer à la sortie du pénitencier ; la plupart, en effet, changeaient de profession à l’époque de leur libération, ou, s’ils persistaient, ils se voyaient obligés de recommencer un apprentissage pour lequel on leur tenait peu de compte du temps qu’ils avaient déjà employé. Comment, en effet, en aurait-il pu être autrement-, quand les travaux auxquels on les employait n’étaient jamais variés par les entrepreneurs. Ainsi, un enfant placé dans un atelier faisait toujours la même chose. Sans doute, le jeune ouvrier confectionnait avec
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- plus de perfection l’objet dont le travail lui était familier par sa répétition quotidienne, mais, dans l’ignorance des autres parties de sa profession, l’enfant était hors d’état, quoiqu’il eut passé longtemps dans l’atelier, de se créer par là des moyens d’existence.
- Ce système, défavorable à l’avenir professionnel de l’enfant, était cependant avantageux pour l’entrepreneur, et même pour assurer aux jeunes travailleurs des moyens d’existence au moment de leur libération. Ainsi, sur le produit net du travail, qui fut de28,877 francs pour 1834, de 36,060 francs en 1835, et 12,640 pour les quatre premiers mois de 1836, une part demeurait acquise à l’entrepreneur ; une autre formait un denier de poche remis chaque semaine au détenu pour se procurer les douceurs que sa position pouvait lui faire désirer ; la troisième formait une masse qui, réunie dans une caisse particulière, à la préfecture de police, était restituée à l’enfant au moment de sa libération.
- C’est avec le seul produit de ces économies prélevées sur leur travail que les jeunes détenus rentraient presque toujours dans Paris, où ils ne trouvaient pas la protection ou la direction dont ils avaient besoin. Sans aide pour les maintenir dans les principes de conduite qui leur avaient été inculqués avant leur sortie, ou bien ils faisaient la rencontre de quelques malhonnêtes gens qui exploitaient leurs mauvais penchants ou leur inexpérience, ou bien ils rentraient dans leurs familles où régnait l’oisiveté et où ils n’avaient que de pernicieux exemples ; ou bien encore, lorsqu’ils parvenaient à se placer dans quelque atelier avec le désir de se bien conduire,.outre leur peu d’habileté comme ouvriers, ils inspiraient aux patrons et aux ouvriers qui connaissaient leurs antécédents une certaine défiance, à quelques égards légitimes.
- Ce fut, pour compléter le bienfait social qui résultait de la réunion des jeunes détenus dans un établissement spécial et de l’éducation qu’ils y recevaient, ce fut pour remédier aux dangers qui les entouraient à l’époque de leur libération que
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- M. Lucas, inspecteur général des prisons, eut la généreuse pensée de provoquer à Paris la fondation d’une Société de patronage pour les jeunes libérés. Ce fut en juin 1833, sous l’administration de MM. Baude et Vivien, préfets de police, que cette Société se constitua définitivement. Un magistrat aussi éminent par son caractère que par ses travaux, M. Béranger de la Drôme, en accepta la présidence, et les citoyens les plus honorables se groupèrent autour de lui pour concourir à la régénération morale qui devait relever une foule de jeunes gens de la déchéance qu’ils avaient encourue.
- Nous n’avons pas à entrer ici dans les travaux de cette Société de patronage, dont le résultat immédiat fut un abaissement considérable dans le chiffre des récidives ; mais nous ne pouvons passer sous silence l’initiative honorable qu’elle prit en provoquant la nomination d’une commission, qui avait pour mission de rechercher les meilleurs moyens d’améliorer les mœurs des jeunes détenus, tout en évitant les inconvénients que présentait le pénitencier de la Roquette. Cette commission, dont M. Demetz fit partie, fut convaincue, par l’étude qu’elle fit des colonies agricoles, que, si le séjour à la campagne et les travaux des champs avaient une si grande influence sur les orphelins et les enfants pauvres, ce traitement devait être aussi favorable à ceux qui avaient déjà succombé aux périls et aux mauvaises influences du séjour des villes, et qui pouvaient être de nouveau victimes de la corruption qu’ils y avaient rencontrée.
- Toutefois, lorsque cette commission voulut passer de l’exécution à la pratique et rédiger le programme d’une colonie agricole, les embarras commencèrent et elle sentit qu’elle n’était pas préparée par de suffisantes études ; elle chargea deux de ses membres, MM. Demetz et Léon Faucher, d’aller visiter les colonies pénitentiaires de la Belgique et de la Hollande.
- En se dirigeant de ce côté, on savait bien que les essais faits dans ces deux pays n’avaient pas été heureux, que les colonies
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- hollandaises ne menaient qu’une vie languissante et faisaient des sacrifices énormes pour des résultats médiocres, et que les colonies belges présentaient même un aspect plus désastreux encore, parce que, dans ces contrées, les colonies avaient été établies au milieu des bruyères, dans des landes stériles. Les commissaires de la Société de patronage n’allaient donc pas dans ce pays pour y chercher des modèles, mais ils pouvaient espérer y trouver des leçons. On ne doit pas moins de reconnaissance à celui qui signale les écueils qu’à celui qui montre le bon chemin.
- Le modèle que M. Demetz, resté seul, par suite du retour obligé de M. Faucher, n’avait pas trouvé en Belgique et en Hollande, il devait le rencontrer à Horn, petit village situé dans la vallée de l’Elbe, où M. Wichern avait formé, en 1833, l’école de réforme de Rauhenhaus, pour recevoir les jeunes enfants, que des habitudes vicieuses menaçaient de pervertir ou avaient déjà flétris. Ce fut là que M. Demetz étudia l’organisation de la vie de famille parla division des colons en groupes de douze individus, à la direction desquels était préposé un chef ou plutôt un guide, que les enfants appelaient leur père. Chaque famille habitait une petite maison isolée, construite de ses mains et séparée de la maison voisine par des jardins ou par des vergers. Au moment delà visite de M. Demetz, il en existait quatre qui formaient comme un petit hameau, et qui n’avaient entre elles que les rapports exigés par l’administration de la maison.
- Nous avons vu que ce n’était pas à Horn qu’on avait employé pour la première fois ce précieux moyen de réformer les mœurs.'L’école agricole et pénale de réforme, fondée en 1788 par la Société philanthropique de Londres, avait adopté avec succès la même organisation, et l’on pourrait trouver, en remontant jusqu’à cette institution, incomplète sans doute, mais conçue avec habileté, des analogies singulières et vraiment frappantes avec la colonie de Horn. Les colonies suisses , qui ont vécu et prospéré, avaient aussi opéré la
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- division de leurs pupilles en petits groupes distincts. Elles avaient même poussé encore plus loin l’imitation de la famille naturelle en, plaçant à la tête de chaque groupe une ménagère^! coté des chefs, et, de plus, elles n’avaient pas craint d’y introduire les enfants des deux sexes, sans qu’il fût résulté de ces mélanges aucun inconvénient.
- Après la visite de Horn, M. üemetz n’avait plus besoin de prolonger son voyage. Les méditations de toute sa vie, appuyées surles expériences faites jusqu’alors, l’avaient convaincu que les professions agricoles, unies à une forte éducation morale et religieuse, pouvaient seules arracher à une vie de désordre ou de méfaits les jeunes populations déjà, engagées dans la carrière du vice. L’étude des institutions belges et hollandaises venait de lui apprendre qu’un sol stérile ne peut porter que des œuvres stériles; l’examen de l’éta-tablissement fondé par M. Visehern l’avait averti que, pour la régénération de l’homme, la famille était la voie de salut ; il ne lui restait plus qu’à agir.
- M. Demetz communiqua ses vues à un de ses anciens condisciples, M. le vicomte deBretignièresdeCourteilles (1), qui les adopta jusqu’à offrir son domaine, situé àMettray,aux portes de Tours, dans ce magnifique «jardin de la France» où la stérilité du sol n’était pas à craindre, et ils résolurent d’y fonder ensemble une colonie agricole. Pour se procurer les ressources nécessaires, ils durent fonder une Société ayant pour but : de soustraire les jeunes prisonniers aux influences immorales de l’exemple, à'l’action malsaine des travaux et du séjour de prisons imparfaites; d’arracher à la fois leur âme et leur corps à cet avenir de malheurs qui pesait sur eux; de les régénérer en leur créant une nouvelle existence et d’en faire des mem-
- (l) Ils s’étaient perdus de vue à la fin de leurs études : le premier était entré dans la magistrature, où il avait conquis un siège à la Cour royale de Pafis ; le second avait pris rang dans l’armée, où il avait, lui aussi, conquis des grades. Tous deux s’étaient occupés de la question pénitentiaire, M. Demetz, en allant visiter l'Amérique, M. de Courteilles en publiant un ouvrage intitulé Les 'C.ond(umés.:.ei les Pinsons.
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- bi’es utiles à la société. L’acte d’association pour la fondation agricole de Mettray fut signé le 24 juin 1839.
- Bien dés personnes, effrayées de la hardiesse dé ce dessein, des échecs que d’autres réformateurs avaient éprouvés et delà difficulté de l’exécution, surtout dé la constance que ’ce projet exigeait et qui devrait être mise à de rudes épreuves , dci'u-tèrent de la réussite et voulurent attendre le succès pour y croire et pour y coopérer. D’autres ne doutèrent pas, paP’ee qu’elles connaissaient les hommes qui se dévouaient à cette généreuse mission ; elles crurent comme eux, elles furent Convaincues que si cette expérience pouvait réussir, ce serait par leurs mains, par leur intelligence, par leur foi ardente ; aussi s’unirent-elles à leur pensée, et la Société Paternelle, èn se constituant sous la présidence de M. le comte dé Gas-parin, leur donna les premiers moyens de la mettre en œuvre.
- Mais les fondateurs, une fois en possession dés terres et des ressources dont ils avaient besoin pour l'exploitation agricole, ne se dissimulèrent pas que le soin de former les hommes et de les rendre bons, de mauvais qu’ils étaient, ne pouvait être confié aux premiers venus ; ce grand ministère exigeait des esprits préparés, une abnégation sincère et Une moralité h toute épreuve. Ils savaient parfaitement que ce he sont pas les idées qui manquent en France, mais lès hommes capables de les appliquer, surtout lorsqu’il s’agit d’idées sérieusës. Convaincus de cette vérité, ils pensèrent à instituer auprès de là colonie, avant même qu’un seul enfant leur eût été confié, une espèce d’école normale ou de séminaire laïque, Ou se formeraient des jeunes gens, choisis dans les conditions les plus honorables et profondément chrétiens, destinés à devenir plus tard les chefs de famille, ou à répandre au dehors les bonites traditions de la colonie. Ce fat avec le concours de semblables auxiliaires que Mettray fut fondé.
- Le 22 janvier 1840, les deux fondateurs allèrent â la maison centrale dé Fontevrault chercher les huit jéünès détenus à qui
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- la bonne conduite avait obtenu l’honneur d’être désignés pour former le noyau de la colonie. En les installant à Mettray, on leur fit comprendre qu’ils n’étaient pas des criminels, qu’ils n’étaient pas des condamnés; que, en leur appliquant l’article 66 du code pénal, les tribunaux avaient voulu, surtout, éviter le retour des fautes qu’ils avaient commises sans discernement ; qu’ils étaient placés à Mettray moins pour y être détenus que pour y être élevés; aussi, « voyez, leur disait-on, pas de grilles, pas de verrous, pas de geôliers, pas d’autre clef que la clef des champs. Vous pourriez facilement vous enfuir, mais vous seriez repris, punis, replacés peut-être dans la prison dont vous sortez. Mais ce n’est pas là ce qui doit vous retenir. On a confiance en vous et vous êtes dignes de cette confiance. En entrant ici, vous nous donnez votre parole d’honneur de ne pas vous évader; si vous prenez la fuite, votre plus grand châtiment, ce ne sera pas le pain sec, la cellule, la réintégration, ce sera la honte d’avoir manqué à votre parole, d’avoir fait une lâcheté. »
- Et, en effet, comme nous l’avons dit plus haut, les tentatives d’évasion sont très-rares, et les sentiments d’honneur leur sont tellement inculqués, que les réintégrations à la maison centrale , toutes motivées sur l’immoralité, ne se sont élevées en huit années, sur près de 800 colons, qu’au chiffre de 34.
- Depuis l’époque de l’ouverture de la colonie de Mettray, il s’est écoulé vingt-sept années, pendant lesquelles le zèle de M. Demetz, seul survivant des deux fondateurs, ne s’est pas un seul instant ralenti; pour se consacrer tout entier à cette œuvre, il crut devoir résigner ses fonctions judiciaires, pensant, avec juste raison, que c’était encore accomplir un des devoirs de la magistrature que de contribuer à donner à la loi une salutaire application.
- Disons, à l’honneur de notre pays, que jamais fondation n’obtint, dès sa création, plus de témoignages de sympathie et un concours financier plus important. Nous ne citerons en particulier que M. le comte Léon d’Ourches, de Metz, qui consacra
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- à la colonie un don royal de 160,000 francs. M. Hébert, de Rouen, lui envoya 10,000 francs; le baron Benjamin Deles-sert légua 8,000 francs à l’œuvre qu’il avait aimée et soutenue pendant toute sa vie. Les villes de Paris, de Tours, d’Orléans, de Poitiers lui adressèrent des dons collectifs. Presque tous les conseils généraux et quelques conseils municipaux, le clergé, les cours royales, les tribunaux, le barreau et les autres corps judiciaires votèrent des allocations annuelles; le Jury, justement effrayé de la démoralisation précoce dont il était chaque jour le témoin, et comprenant l’impuissance d’une répression tardive et efficace, faisait et fait encore des collectes pour soutenir Mettray.
- Beaucoup d’établissements d’instruction publique et un nombre considérable de fondateurs, de donateurs, de souscripteurs individuels s’empressèrent de s’associer à ce noble mouvement; le roi, la reine, le duc et la duchesse d’Orléans, la princesse Adélaïde s’inscrivirent des premiers ; presque tous les ministres suivirent cet exemple, et, lorsque M. Gouin présenta son premier rapport à la séance générale du 20 mai 1841, après avoir rendu compte de tout ce qui avait été créé jusqu’alors, il félicitait la Société d’être arrivée en si peu de temps à un résultat aussi favorable.
- Si les ressources financières furent abondantes, le concours actif et moral, le dévouement éclairé des membres du Conseil d’administration furent au-dessus de tout éloge.
- M. le comte de Gasparin, qui, déjà en 1833, avait été le premier à fonder à Lyon un pénitencier pour les jeunes détenus, accepta la présidence de la Société paternelle ; il alla même passer quelques jours à Mettray pour aider les fondateurs des conseils de son expérience. A côté de ce digne président siégeaient MM. Macarel et Vivien, conseillers d’État, Gustave de Beaumont et de Tocqueville, députés , Blouet et Moreau-Christophe, inspecteurs généraux des prisons, Guerry, avocat, dont les travaux sur cette partie de nos institutions sociales attestaient la compétence. Si on y ajoute les
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- noms de MM. de Lamartine, du doc de Liancourt, de M. de Pastoret; pour leur philanthropie; deM. le général Ch. Dumas, aide de camp du roi, de M. Franck-Carré, de MM. de Flavigny et Édouard Ternaux, pour leur influence; de MM. Yernes, Adolphe d’Eichthal, Legentil, Lupin etGouin, pour leur expérience en matière d’administration et de comptabilité, on comprendra qu’une œuvre aussi morale, aussi utile, conçue, soutenue, patronnée et dirigée par un si grand nombre d’hommes aussi capables et si bien placés, devait nécessairement réussir, attirer l’attention publique et provoquer en France et à l’étranger la fondation d’institutions analogues.
- Déjà, dès 1843, de savants publicistes, envoyés par les gouvernements de la Belgique, du Piémont, de la Toscane et de l’Autriche, étaient venus étudier l’organisation de Mettray ; l’année suivante, M. Van Koch, rapporteur du tribunal de Stockholm avait été chargé d’une pareille mission par le roi de Suède, qui n’avait pas dédaigné d’attacher son nom à un ouvrage sur le système pénitentiaire, et qui était profondément versé dans l’étude des questions sociales. Plusieurs gouvernements suivirent ces exemples. M. Gladstone prenait, dans une de ces visites, l’engagement de doter son pays d’une institution semblable, et lord Brougham prononçait ces paroles: « J’avoue que j’honore chez nos voisins ce qu’ils ont fait pour la réforme des criminels; je verrais avec plaisir naître entre mon pays et la France une rivalité noble et généreuse qui amènerait la fondation d’écoles comme Mettray, car, si nous entrions dans cette voie, nous aurions fait pour l’amendement de la loi sur les prisons le plus grand pas qui ait été tenté jusqu’à ce jour. »
- Dans d’autres contrées on ne se borna pas à des vœux ; en Belgique on fondait les écoles de réforme de Ruysselède et de Berneem, dont nous parlerons plus tard, et, en Hollande, M. Suringar fondait en 1850 le Mettray néerlandais.
- Depuis la fondation de la colonie agricole, de Mettray, 2,309 jeunes détenus ont déjà été rendus à la liberté et
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- placés par les soins de l’administration; jamais ils n’ont de chômage à craindre ; aussitôt qu’ils sont sans ouvrage, ils reviennent à la colonie. Lorsqu’ils sont malades, ils sont reçus à l’infirmerie, où ils restent tout le temps nécessaire pour opérer leur guérison. Les frais de patronage, pour lesquels la maison ne reçoit aucune indemnité du gouvernement, se sont élevés au 1er janvier 1867 à la somme de 279,901 fr. 25 c.
- Les 2,309 libérés peuvent être ainsi classés, d’après les professions auxquelles ils se sont livrés.
- Agriculteurs........................... 1, 194
- Ouvriers............................... s 14
- Militaires............................. 37-1
- 479 armée de terre. 92 marins.
- — 180 sont mariés et presque tous pères .de famille :
- Parmi ces 571 soldats ou marins, 4 sont décorés de la Légion d’honneur et 20 de la médaille militaire. Un grand nombre sont sous-officiers, premiers soldats ou font partie des compagnies d’élite.
- Les 671 enfants présents à Mettray sont divisés par groupes de quarante environ, appelés familles. Chaque famille est sous la direction d’un maître qui porte le nom de père de famille, et qui est secondé dans la surveillance de ses enfants par deux frères aînés pris parmi les colons. Ainsi les liens afr fectucux d’où dépend la vie sociale sont rétablis à Mettray avec une autorité morale que rien ne vient détruire.
- Depuis sa fondation, tout en poursuivant par la colonisation l’amendement de ses élèves, la Société de Mettray a dû étendre son action en dehors de son domaine par l’institution d’un patronage ; on peut donc dire qu’aujourd’hui elle a pour but : 1° de recueillir, entretenir et élever les jeunes détenus jugés en vertu des articles 66 et 67 du code pénal, acquittés comme ayant agi sans discernement, qui lui sont confiés par l’administration, en exécution de l’instruction ministérielle du 5 août 1850 ; — de donner à ces enfants l’éducation morale et religieuse, ainsi que l’instruction primaire élémentaire; de leur
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- 2° D’exercer une tutelle bienveillante sur ces enfants à la sortie de la colonie, de les placer le plus possible à la campagne, de surveiller leur conduite et de les aider de son patronage officieux pendant un temps illimité; ce qui constitue, par le fait, une véritable adoption.
- Nous ne pouvons, en parlant de Mettray, passer sous silence la Maison paternelle, que M. Demetz vient d’annexer récemment à la colonie pénitentiaire, quoique l’enseignement agricole ne fasse pas partie du programme de cette maison ; nous ne pourrions parler ailleurs d’un établissement qui se rattache à l’idée de moralisation qui a présidé à la fondation des colonies agricoles.
- M. Demetz aurait cru n’accepter qu’une partie de sa tâche si, après s’être occupé des enfants pauvres délinquants, il n’avait pas songé également aux enfants qui, n’ayant pas la misère pour excuse, n’auraient pas moins révélé de fâcheux penchants. Il faut reconnaître que la démoralisation dorée, comme on l’a dit, est d’autant plus dangereuse qu’elle a plus de prestiges et, dès lors, plus d’entraînements. Toutefois, la Maison paternelle n’est, par le fait, qu’un collège soumis à un régime plus sévère et où les élèves vivant séparés en cellules ne peuvent exercer sur leurs camarades aucune fâcheuse influence.
- La Maison paternelle a été fondée surtout en vue de venir en aide à la colonie de Mettray en lui fournissant les ressources nécessaires pour faire face à ses lourdes dépenses. L’individu favorisé par la fortune vient ainsi en aide à l’enfance du pauvre, qui en est déshérité. M. Demetz s’est inspiré de l’exemple de Pestalozzi et de Fellenberg qui, à Yverdun et à Hoffwyl admettaient des élèves riches payant de fortes pensions pour compenser les dépenses d’élèves pauvres admis gratuitement; il a voulu, par cette fondation, qui rend de grands services aux
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- familles aisées, parce qu’elle offre un lieu de refuge momentané à leurs fils exclus des autres établissements d’instruction publique , faire servir cette combinaison à patronner un plus grand nombre d’enfants pauvres sortant de Mettray.
- Mais les avantages de la Maison paternelle ne se bornent pas à venir en aide aux colons libérés ; l’administration se fait un devoir de diminuer le prix de la pension le plus possible pour les pensionnaires dont les parents ne pourraient pas s’imposer de grands sacrifices. M. Demetz fait des vœux pour que, les bienfaits de la Maison paternelle étant appréciés à leur juste valeur et les ressources y affluant, il lui soit permis, non-seulement de réduire le prix de la pension pour les familles peu fortunées, mais encore d’admettre gratuitement les enfants pauvres.
- Venir en aide à la jeunesse, n’importe dans quelle position elle se trouve, telle est la mission que s’est imposée M. Demetz, dont la vie tout entière a été noblement consacrée à des œuvres philanthropiques.
- Le gouvernement belge fut un des premiers à inaugurer le système des écoles agricoles de réforme dont Mettray avait donné le modèle ; mais il le compléta en ajoutant à la colonie de garçons une école pénitentiaire de même nature, destinée à l’amélioration des jeunes filles détenues. Le 17 novembre 1846, un projet de loi sur la réorganisation des dépôts de mendicité provinciaux proposa l’institution de deux établissements destinés aux enfants des deux sexes qui, indigents, mendiants et vagabonds, étaient alors confondus avec les détenus adultes. Cette double fondation devait être organisée à l’effet de soustraire les jeunes reclus des deux sexes à l’influence des causes qui avaient occasionné leur misère et leur dégradation, et pour leur procurer le bienfait d’une éducation appropriée à leurs besoins et à leur position'Soeiale.
- Celui de ces établissements qui devait être consacré aux garçons, disait l’exposé des motifs, aurait une exploitation
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- agricole d’une certaine étendue ; on s’y attacherait à former des ouvriers instruits et expérimentés pour l’agriculture et d’autres industries particulièrement propres aux campagnes, et dans lesquelles il y a le moins de concurrence. Ces jeunes reclus seraient ainsi soustraits à l’oisiveté comme au contact dangereux et corrupteur des adultes, et ils deviendraient des hommes robustes, honnêtes, capables, laborieux et utiles à la société.
- L’établissement des filles renfermerait différents ateliers d’apprentissage de métiers appropriés à leur sexe, et susceptibles d’être exercés dans les communes et les exploitations rurales. L’on s’y attacherait à les rendre aussi bonnes ouvrières que possible, afin d’assurer leur sort à l’époque de leur sortie.
- Il va sans dire que les écoles de réforme, de môme que les établissements agricoles, seraient organisés sur le pied le plus modeste et le moins coûteux ; que les reclus y seraient soumis à une discipline sévère et à un régime grossier, mais salubre. Il importe, en effet, de ne pas perdre de vue la nécessité de maintenir une ligne de démarcation bien tranchée entre ces nouveaux établissements et les écoles ordinaires d’apprentissage, et d’éviter que le sort des enfants abandonnés, des jeunes mendiants ne devienne un sujet d’envie et de convoitise pour les parents qui consacrent une partie de leur temps et de leur labeur à l’éducation de leur famille.
- Ce fut pour réaliser ce programme que la loi du 3 avril 1848 décida que les dépôts de mendicité qui existaient alors seraient affectés aux indigents, mendiants et vagabonds adultes ; qu’il serait créé par le gouvernement des établissements spéciaux pour les jeunes indigents, mendiants et vagabonds des deux sexes, âgés de moins de 18 ans; qu’ils seraient employés autant que possible aux travaux de l’agriculture ou à l'apprentissage de professions susceptibles d’être exercées avec fruit dans leur pays; enfin, qu’une somme de 600,000 francs était affectée aux acquisitions de terrains et de bâtiments pour ces éta-
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- blissements, aux frais de leur appropriation, de leur.ameublement et autres dépenses nécessitées par leur création.
- En exécution de cette loi, le gouvernement fit choix du domaine de Ruysselède (Flandre occidentale), à l’effet d’y établir d’abord une école pour recevoir 500 garçons. Une commission fut chargée de l’organisation économique et scolaire de cet établissement. L’un des membres, M. Ducpétiaux, inspecteur général des établissements de bienfaisance et des prisons, l’un des hommes les plus compétents de la Belgique sur les questions d’économie charitable et d’éducation, fut chargé par M. le ministre de Haussy de visiter à l’étranger les principaux établissements agricoles affectés au soulagement de la misère, à la répression de la mendicité, à la moralisation et à l’éducation professionnelle des jeunes indigents, mendiants et vagabonds, des jeunes délinquants, des orphelins et des enfants abandonnés (1).
- En outre, et en exécution d’un arrêté royal en date du 8 mars 1848, le fonctionnaire chargé de lad.ircct.ion des écoles fut autorisé à se rendre en France pour y étudier le système d’organisation et de discipline de ceux de ces établissements qui avaient le même but à atteindre. Aussi, dès le mois de mars 1849, l’école de Ruysselède put recevoir scs premiers colons. En 1852, l’administration, éclairée par une expérience de trois années, procéda à l’organisation définitive de l’école de réforme de garçons par un règlement intérieur de l’école, qui fut arrêté par un arrêté royal du 28 mars. '
- Ce fut le même jour que parut l’arrêté royal, qui institua l’école de réforme pour 400 tilles et pour les jeunes enfants des deux sexes, âgés de deux à sept ans, et qui autorisa l’acquisition d’une propriété située à Beernem, à une lieue, environ de l’école de garçons; cette proximité permit d’isoler complètement les deux écoles de réforme, tout en permettant de faire rentrer
- (I) Co fonctionnaire a rendu, compte do cette double mission dans un rapport adressé au ministre de la justice en février 18M et publié vers la même époque.
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- dans les attributions des fonctionnaires et des employés du premier établissement la direction, l’administration, la gestion économique, agricole et financière du second, de manière à réduire autant que possible les dépenses. Un comité de dames fut chargé de la surveillance et des détails intérieurs, et de préparer et de faciliter le placement des jeunes filles à leur sortie.
- L’appropriation et l’ameublement de l’école de Beernem ayant été poursuivis activement, l’administration en confia le service à la Congrégation de Notre-Dame-de-Namur, et comme, en attendant l’ouverture de l’école, les jeunes mendiantes qu’on devait y recevoir avaient été confiées à la maison pénitentiaire de Liège, celles-ci, au nombre de 40, arrivèrent à l’établissement le 6 octobre 1853, et constituèrent le premier noyau de la population.
- Aux termes de l’article 5 de la loi de 1848, les écoles de réforme devaient être organisées de manière à employer, autant que possible, les garçons aux travaux de l’agriculture, et à les former aux professions susceptibles d’être exercées avec profit dans les campagnes. Mais, à l’instar de Mettray, qui avait installé, au centre de l’établissement, un navire destiné à donner aux enfants du littoral une préparation à la vie maritime, le gouvernement belge avait introduit dans son projet d’organisation une école de mousses; mais cette création avait été rejetée, ou du moins ajournée, parce qu’on supposait qu’elle aurait entraîné à de trop grandes dépenses, que le succès en était incertain, et, aussi, parce qu’on comptait principalement sur l’agriculture comme moyen assuré de travail et de placement pour les colons. Cependant, l’abondance des bras pour les travaux agricoles et industriels ne faisant qu’augmenter, on fut ramené à l’idée d’ouvrir aux colons la carrière de la navigation.
- Quelques essais pour les placer à bord des navires en qualité de mousses eurent lieu en 4852, et l’on tenta d’introduire à l’école un enseignement nautique élémentaire au moyen d’un gréement complet de Schooner- brick, composé de deux mâts,
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- beaupré, vergues, voiles, câbles, etc., qui furent, offerts à rétablissement par un armateur d’Anvers. Cette tentative ayant eu un plein succès et les placements dans la marine prenant de jour en jour une plus grande extension, l’administration décida la création définitive d’une section d’élèves mousses, destinés à fournir des sujets pour la marine marchande.
- A cet effet, une nouvelle succursale fut érigée à Winghène sur un terrain d’une étendue de près de trois hectares, touchant le domaine de Ruysselède, et dont le gouvernement fit l’acquisition. La création de cette école de mousses permit d’élever la population de l’école de 500 à 620 colons, et la surveillance et l’instruction spéciales de cette section furent confiées à un contre-maître. Le bâtiment affecté à cette école est situé en face de l’établissement principal; à quelque distance est creusé un vaste bassin au milieu duquel flotte le navire-école destiné aux exercices. Ce navire, construit d’après le modèle d’un trois-mâts marchand, mesure 33 mètres de long sur 8 mètres de large, et suffit pour admettre à la fois les 120 élèves de la section à la manœuvre.
- A proximité de l’école de Ruysselède, à 5 kilomètres de laquelle on arrive par le chemin de fer de G and à Bruges, on a érigé une hôtellerie modeste, mais commode, où les étrangers qui viennent visiter l’établissement trouvent une hospitalité peu coûteuse. On y a annexé une brasserie où l’on fabrique la bière pour le ménage des employés, ainsi que la petite bière que, à certains jours, on distribue aux colons.
- Telles sont les différentes mesures qui ont préparé et organisé la fondation des écoles de réforme de Ruysselède, de Winghène et de Beernem. Les propriétés acquises successivement pour leur installation ou prises en location pour étendre l’exploitation agricole, embrassent une étendue territoriale de 234 hectares 74 ares 67 centiares.
- Conformément aux bases de son institution, l’école de réforme de Ruysselède est, avant tout, un établissement agricole ; tous les travaux y sont organisés au point de vue de l’agricul-
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- ture et des industries qui s’y rattachent. Le travail de la culture, auquel la majorité des colons est employée, n’a pas pour but de faire exclusivement des cultivateurs; mais il présente le grand avantage d’améliorer la santé, de fortifier les constitutions et de développer les forces. Aussi ne faut-il pas juger du résultat de leur travail comme si ces enfants étaient propres à la fatigue comme des cultivateurs adultes. Il importe de ne pas perdre de vue que l’administration applique à ce travail des bras inexpérimentés de jeunes mendiants et vagabonds qu’il s’agit, avant tout, d’arracher aux habitudes 'de vice et de paresse, et dont il faut, pour ainsi dire, refaire la constitution physique et morale.
- Cependant, malgré ces conditions défavorables d’âge et d’aptitudes, les colons suffisent généralement aux besoins de l’exploitation. Ils labourent la terre, font les semailles et les plantations; les plus jeunes sarclent et arrachent les mauvaises herbes; les plus forts conduisent les attelages pour la moisson et battent en grange. Les colons attachés à la ferme sont successivement, et d’après un ordre de roulement, occupés à l’étable, à l’écurie, aux fumiers, à la porcherie et à la basse-cour, à la laiterie, et les autres sont occupés au potager. Exceptionnellement, pour certains travaux de défrichement et de défonceuient qui exigent une force supérieure, on a recours à des ouvriers étrangers. Les travaux des champs sont alternés avec les occupations industrielles, de telle sorte que, selon les saisons, les circonstances et les besoins, les colons occupés à la culture passent dans les ateliers intérieurs.
- A l’école des mousses , à Winghène, les travaux, combinés avec les études, embrassent tout ce qui se rapporte à l’exercice de la profession du marin : théorie, gréement, mâture, voilure et compas (en français, flamand et anglais) ; exercices dans les haubans, exercices des voiles, basses voiles, huniers, perroquets et cacatois, manœuvres générales de gréement; nœuds, épissures, tresses, paillasses; exercices de canonnage et d’abordage.
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- A l’école de Beernem, les jeunes filles travaillent aux champs pendant la bonne saison et soignent le potager, comme le font les garçons ; elles sont, en outre, employées à la couture, au tricot, à la buanderie , au ménage et à la basse-cour. Quelques-unes brodent, font de la grosse dentelle (tirette) et des confections pour le compte de marchands ou de particuliers. Les ateliers de l’école des garçons ne travaillent que pour la consommation intérieure, et, comme le travail ne compense pas les frais occasionnés pour leur entretien, leur éducation et leur apprentissage, les colons ne reçoivent pas de salaire.
- Dans le choix des professions et des métiers industriels, on a concilié, autant que possible, les intérêts des deux classes de la population, des enfants de la campagne et de ceux des villes, de manière à les mettre à même d’utiliser les connaissances qu’ils auront acquises à l’école de réforme dans les positions où il est probable qu’ils se trouveront replacés à leur sortie. Il a fallu en même temps se préoccuper des besoins de l’établissement et de la nécessité d’y subvenir sans recourir à l’assistance d’ouvriers du dehors.
- S’il fallait une nouvelle preuve à cette vérité que le travail moralise, on la trouverait dans ce tableau, où l’on peut comparer le nombre des punitions infligées chaque année proportionnellement au chiffre moyen de la population :
- Années,
- 1850.
- 1851.
- 1852.
- 1853.
- 1854.,
- 1855.,
- Punitions. 141 % 41 — 40 — 31 —
- 27____
- 21 ___
- On remarque avec satisfaction que les infractions, et par suite les punitions, ont diminué dans la proportion de 7 à 1 depuis l’origine de l’établissement, et de près de moitié depuis 1852, époque de la mise en vigueur d’un règlement intérieur. En outre, les autres peines diminuent de gravité; les voies d« fait, notamment, ont entièrement disparu.
- T. XIII.
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- D’un autre côté, un grand esprit de solidarité anime les colons. Tous sont également dévoués à l’établissement; la réputation de celui-ci leur est cbôre, et ils mettent leur honneur à la conserver intacte. Si les punitions sont si rares, c’est que les colons eux-mêmes veillent au maintien de l’ordre et à la répression des abus, avec un zèle non moins ardent que celui de leurs surveillants ; s’il se trouve parmi eux quelques enfants indisciplinés, récalcitrants, querelleurs, ils l’entraînent bientôt par leur exemple ou lui imposent le châtiment le plus efficace et le plus énergique : l’isolement et le mépris.
- Rien n’est négligé, au surplus, pour relever le moral des colons, pour leur inculquer le sentiment de la dignité humaine et du devoir, pour leur donner la conviction que le travail, la bonne conduite et l’honnêteté sont, après tout, les meilleurs moyens de faire son chemin dans le monde. L’administration de Ruysselède désire que l’enfant, à sa sortie, se rappelle avec bonheur son séjour à l’école de réforme; témoin de l’intérêt qu’il inspire, il est plus facilement accessible aux nobles sentiments dont on s’efforce de semer les germes dans son cœur.
- Lorsqu’ils se distinguent par leur bonne conduite, on permet aux colons de faire de petits voyages, d’aller visiter leurs camarades placés, à certaines distances, de passer quelques heures ou même quelques jours dans leur famille ou chez les personnes qui leur portent intérêt. On ménage ainsi la transition entre la vie de l’école et la vie ordinaire, et l’on prépare peu à peu les enfants à comprendre et à pratiquer les usages de la société où ils doivent reprendre leur place. Il n'est pas d’exemple qu’tm seul d’entre eux ait jamais abusé de la faveur qui lui était accordée. Ils sortent et ils reviennent exactement aux heures prescrites.
- Nous conserverons longtemps et précieusement le souvenir de cette magnifique réception faite en 1863 par la ville de Gand, aux membres du Congrès international pour les progrès des sciences sociales. « Nous avons hâte, leur dit M. de
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- Iverchove, membre delà Chambre des députés et bourgmestre de la ville ; nous avons bâte de vous montrer ce que nous possédons en fait de monuments et d’œuvres d’art; mais, avant tout, nous allons exposer à vos yeux ce que nous avons de meilleur, ce qui nous est le plus cher, les enfants de nos écoles. J’ai pensé, Messieurs, que ce serait une bonne chose que d’inaugurer ce Congrès, en vous montrant ce que la ville de Gand fait pour l’instruction. Vous allez traverser cette phalange d’enfants, et je puis vous assurer que, dans leurs jeunes cœurs, ils vous remercient de ce que vous faites pour eux. » Et l’assemblée, formée en cortège, passa en revue plus de 10,000 enfants rassemblés sur la; place du Vieux-Marché-aux-Grains. D’un côté, les garçons avec leurs instituteurs, de l’autre, les petites filles avec leurs institutrices. Ce spectacle nous émut beaucoup. Mais les applaudissements éclatèrent et bien des yeux se mouillèrent, lorsque, dans le défilé exécuté par ces enfants, devant les membres du Congrès placés sous le péristyle de T Université, on vit s’avancer, leur musique en tête, et bannières déployées, les colons de Ruysselède et Wynghène, et de Beernem.
- Ces enfants, que l’on encourageait en les faisant participer à cette fête splendide, que l’on applaudissait à cause de leur belle et modeste tenue, n’étaient-ce pas ces mendiants souffreteux, ces vagabonds effrontés, que l’on repoussait la veille et qui paraissaient voués à une dégradation incurable ? Comment les avait-on relevés de la honte et du mépris ? Par le seul effet d’une éducation rude et laborieuse, mais dirigée par l’esprit de charité et inspirée par la morale du christianisme.
- Quelques jours plus tard, les membres du Congrès, conduits par MM. Vrambout, gouverneur de la province de Eerchove, bourgmestre de Gand, et Poil, directeur de l’institution, allèrent visiter dans tous leurs détails les écoles de. Ruysselède, et ils rentrèrent à Gand en rendant hommage aux hommes qui, comme MM. Denietz et Ducpétiaux, ont montré une sollicitude infatigable pour des classes plus souffran-
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- tes que coupables, en fondant Mettray et Ruyssclède, et aux chefs intelligents et dévoués, qui, chargés de mettre à exécution le nouveau système pénitentiaire, ont réussi, par une application de tous les instants et une connaissance approfondie du cœur humain, à élever les établissements confiés à leurs soins, à la hauteur d’institutions modèles.
- Nous avons trop insisté sur l’histoire des tendances et des résultats de Mettray et de Ruyssclède pour nous étendre beaucoup sur une colonie protestante fondée en 1850, sous le nom de Mettray néerlandais, par l’un des grands philanthropes qui illustrent la Hollande, M. Suringar, Quoique le nom donné à la colonie pût faire supposer que le fondateur s’est inspiré de l’œuvre française, nous devons dire que, dès 1823, de concert avec deux de ses compatriotes, MM. Nierstrasz et Warnsinck, il avait jeté les bases d’une Société pour l'amélioration morale des détenus par arrêts judiciaires. Cette Société obtint, dans la suite, des prisons séparées pour les détenus âgés de moins de dix-huit ans, afin de les préserver de la corruption qu’amène la vie commune avec les adultes pervertis. C’est là que M. Suringar vit les causes immédiates de la dépravation et de l’abrutissement précoce des jeunes gens négligés dans leurs familles, ou y recevant de funestes exemples.
- Ce fut alors qu’il conçut la pensée d’une colonie pénitentiaire.. A sa voix, les cœurs s’émurent, bien des bourses s’ouvrirent, M. Schuller, d’Amsterdam, offrit à M. Suringar, pour réaliser son projet, une vaste terre en Gueldrc ou un don de 16,000 florins, si cette propriété ne convenait pas ou qu’on pût en trouver une plus convenable au but poursuivi. Infatigable dans ses appels à la générosité privée, M. Suringar mérita l’épithète de grand mendiant que bien des gens lui jetèrent à la tête, et qu’il pouvait porter sans rougir. Les dons sont arrivés et ont réalisé ses espérances. La famille royale patronna et encouragea cette œuvre nationale et, en 1850, la Société fondée par M. Suringar
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- acheta une terre jadis seigneuriale, située à peu de distance de Zutphen, par la belle route deDevcnter.
- Agrandie et beaucoup améliorée depuis, cette colonie contient maintenant 53 hectares de terrain en bois, prés et champs ; au centre se trouve un carré d’environ 1 hectare, c’est le siège du Mettray néerlandais, le séjour de la population. Au milieu de ce carré se trouve une pelouse ; au fond, la demeure du directeur avec le bureau, les archives et les pièces destinées à recevoir le Comité ; derrière cette maison : divers ateliers, un vaste local pour les exercices militaires ou gymnastiques,l’école, la boulangerie, la cuisine; sur les deux côtés de la pelouse, huit maisons à un étage, petites et uniformes. Sur la face opposée à l’habitation du directeur, on a inauguré, en 1863, une vaste salle de prières; plus loin encore est la ferme, avec toutes ses dépendances, proportionnées au besoin et à la production de la colonie.
- Les huit maisonnettes qui bordent la pelouse, sont la demeure des élèves, elles ne diffèrent que par le nom du donateur ou de la donatrice qui ont fourni les fonds nécessaires à leur construction ; au rez-de-chaussée il y a trois pièces : un petit cabinet pour le chef de la famille, le vestiaire et la salle à manger servant aussi de lieu de réunion. L’étage est occupé par le dortoir, avec seize lits pour autant d’élèves. Le tout est tenu avec l’ordre et la propreté habituelles au pays. Trois de ces habitations sont des dons du roi Guillaume III ; elles portent le nom des personnages à la mémoire desquels S. M. les a consacrées. Pierre Maurice, son fils, Guillaume II, son père, le prince Alexandre, son frère. Une autre, Anna Paulowna, a été construite par les dons de la reine mère. Les trois autres proviennent des dons faits par des particuliers en mémoire d’un grand événement domestique ou d’un défunt chéri.
- Nous ne parlerons pas de l’enseignement ; ne sommes-nous pas en Hollande et n’avons-nous pas tous lu Georges Cuvier, Cousin et Laveleye? Nous ne dirons rien de l’organisation des familles avec son monitor et ses frères aînés, de ses travaux
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- agricoles et industriels, du régime disciplinaire, etc., «etc. L’esprit qui a présidé à la fondation du Mettray français dirige M. J. W. Schlimrner dans sa direction paternelle et éclairée. Bornons-nous à indiquer les résultats de la première période décennale, telle que nous latouvons dans un rapport présenté au Comité, le 30 mai 1862.
- La colonie s’est ouverte avec 1 1 garçons dont le triste passé et l’affligeant présent formait un avenir bien sombre. Ce nombre s’est élevé dans le cours de dix ans jusqu’au chiffre de 156. Us sortent à dix-huit ans pour rentrer dans le monde et.se suffire à eux-mêmes comme laboureurs, jardiniers, militaires, artisans. Dans cette période décennale, 120 sont sortis et 10 seulement n’ont pas, de prime abord, répondu à l’attente des fondateurs, ou bien ils ont manqué le but par suite des mauvais penchants manifestés après leur sortie.
- 10 sur 120 ! ce fait parle assez haut, et on comprend la satisfaction du directeur lorsqu’il écrivait dans son rapport: «Non! il n’y a pas lieu de se plaindre des élèves sortis, et pour vous en convaincre je n’aurais qu’à demander si, parmi les jeunes gens dont l’éducation a été soignée, le nombre relatif des non-valeurs ne serait pas plus grand si l’on pouvait les suivre aussi scrupuleusement que nous suivons les anciens pensionnaires de la colonie? »
- L’influence exercée par l’exemple de Mettray sut* la question de l’organisation des colonies agricoles pénitentiaires ne s’est pas seulement étendue à l’étranger, elle s’est également fait sentir en France où le gouvernement a présenté la loi votée le S août 1850, qui a étendu les bienfaits de son organisation à l’éducation morale, religieuse et professionnelle des diverses catégories d’enfants et de jeunes gens des deux sexes qui devaient être détenus en vertu d’une décision des tribunaux. Leur effectif a donné une moyenne annuelle de 8,288 pour-la.période qui s’est écoulée de 1861 à 1865.
- Parmi ces enfants, les uns, en petit nombre (2,25 p. 100) sont
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- condamnés en vertu des articles 67 et 69 du code pénal , pour des crimes ou des délits que leur âge rend excusables aux yeux delà raison aussi bien qu’aux yeux de la loi. Le but de l'emprisonnement auquel on les condamne est bien moins de les punir que de les corriger, de les amender, en réformant les instincts d’un mauvais naturel ou les penchants qui sont le résultat d’une éducation vicieuse.
- Les autres, c’est le plus grand nombre (96 pour 100) ont été déclarés coupables par les tribunaux qui, en vertu de l’article 66 du code pénal les confient au soin de l’administration pendant un certain nombre d’années, afin de les soustraire aux influences qui les ont jetés dans les voies du désordre ou du crime. Pour cette seconde catégorie, l’envoi en correction est une mesure de précaution et d’ordre public, et, ici, le gouvernement est considéré moins comme un gardien que comme un tuteur.
- La troisième catégorie se compose des mineurs détenus par correction paternelle en vertu des articles 875 et 383 du code Napoléon. Ils forment une proportion de 1.75 pour 100 de l’effectif total ; ils sont soumis à des règles particulières. Cette dernière catégorie est entièrement distincte des précédentes. Ces enfants ne doivent pas figurer sur le registre d’entrée et de sortie, ni avoir de communication avec les jeunes délinquants. La détention par correction paternelle est généralement fort courte. Les frais qu’elle occasionne sont remboursés par •le père de famille, si le ministre de l’intérieur n’en décide pas autrement.
- Pour recevoir ces enfants, on a remplacé la maison de correction où ils devaient être renfermés d’après la loi pénale .: '1° par la colonie pénitentiaire qui est affectée aux jeunes détenus acquittés, placés sous la tutelle de l’État, et à ceux qui ont été condamnés à un emprisonnement de plus de six mois et qui n’excède pas deux ans ; 2° par la colonie correctionnelle •qui est réservée aux jeunes délinquants condamnés à un emprisonnement de plus de deux ans et aux enfants des colonies
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- pénitentiaires qui sont déclarés insurbordonnés. Ce dernier genre d’établissement, par la dénomination et la destination qui lui sont données, implique un régime plus sévère et plus répressif que celui de la colonie pénitentiaire.
- La loi de 1850, qui est aujourd’hui la charte des colonies agricoles pénales, a réglé les conditions d’éducation correctionnelle, elle a fait un appel au concours des établissements privés, en réservant aux particuliers un délai de cinq années pour préparer et accomplir la fondation des colonies pénales. C’est à ces établissements qu’elle a demandé l’éducation morale des jeunes pupilles dont le gouvernement a pris la tutelle. Il n’a voulu, quant à lui, que les compléter et suppléer à leur insuffisance, si le nombre total des jeunes détenus n’a pu être placé dans des établissements particuliers.
- Cet appel a été entendu, car, aujourd’hui, cinquante-trois établissements privés : (vingt-neuf pour les garçons et vingt-quatre pour les filles) sont fondés et dirigés par des particuliers, des associations ou des communautés religieuses, avec l’approbation du ministre. Au 1er janvier 1865, ils renfermaient 4,637 garçons et 1,536 filles, formant un total de 6,173 colons. L’administration, dont la mission légale consistait à combler les lacunes que laisserait l’initiative privée, n’a donc eu que huit établissement à former, six pour les garçons, recevant une population de 1,534 enfants, et deux pour les filles, renfermant soixante jeunes détenues. En réunissant tous ces chiffres, on voit que, en exécution de la loi de 1850, l’éducation correctionnelle était organisée au 1er janvier 1865, dans soixante et un établissements publics ou privés, comprenant ensemble 7,774 détenus, dont 6,171 garçons et 1,603 filles.
- Dans les établissements publics qui appartiennent à l’Etat et qui sont dirigés par des directeurs spéciaux, nommés par le ministre de l’intérieur, l’État pourvoit directement à toutes les dépenses, et leurs recettes sont versées au trésor. Dans les établissements privés, tous les frais sont à la charge des personnes autorisées par l’administration, moyennant un prix de
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- journée fixé à 60 ou 70 centimes pour les garçons et de 55 à 60 centimes pour les filles. Les chefs des établissements ont droit au produit intégral de la main-d’œuvre de ces enfants, sauf le prélèvement à exercer au profit de ces derniers, pour récompenses pécuniaires, secours de route en argent et en effets d’habillement au moment de la sortie.
- Tous les jeunes détenus, sans exception, y compris ceux qui sont enfermés par voie de correction paternelle, doivent recevoir une éducation morale, religieuse et professionnelle. La loi de 1850 veut, comme la loi de 1810, que l’enfant confié à l’administration soit moralisé et mis en position de gagner un jour sa vie par l’exercice d’une profession manuelle. Le règlement général du 31 mars 1864 trace aux directeurs de tous ces établissements des règles précises pour remplir les intentions de la loi et de l’administration, au double point de vue moral et matériel. Ce règlement, mis en pratique à titre d’essai, a été partout accueilli comme comblant une lacune qui existait depuis longtemps ; l’administration vient d’y introduire, avec le concours des inspecteurs généraux des prisons, les modifications reconnues indispensables, et, prochainement, elle prescrira sa mise à exécution définitive.
- Comme on doit s’y attendre, l’état de l’instruction reçue par les jeunes détenus avant leur admission dans les établissements d’éducation pénitentiaire, est des plus déplorables. On peut en juger par le tableau ci-après :
- Garçons. Filles. Total.
- Instruction supérieure à l’instruction primaire. 17 » 17
- Sachant lire et écrire 1,337 237 1,574
- Sachant lire seulement 1,084 344 1,428
- Illettrés 3,830 937 4,787
- Si nous reprenons chacun de ces totaux, nous constatons les résultats suivants :
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- Garçons. Filles. Total.
- Sur ^i,787 illettrés, 3,380 ou 80 % ont appris depuis leur entrée 1,117 917 985 327 307 183 1,771 1,221 1,168 ont appris à lire. — à lire, à écrire. — à lire, à écrire, et à compter.
- 3,019 811 3,830
- Garçons. Filles. Total.
- Sur 1,728 qui sa- 00 1 811 272 669 ont appris à écrire.
- valent lire seule-)- \ ooo 798 ont appris à écrire, à coinp-
- ment i Sur 1,377 qui savaient lire et écrire. 700 108 808 ter. ont reçu le complément de l’instruction primaire.
- Ce qui peut se résumer ainsi : Sur 7,806 enfants,
- 6,105 ou 78.20 °/o ont profité de l’instruction.
- 727 ou 9.32 «’/o n’ont pas fait de progrès.
- 957 ou 12.25% sont demeurés illettrés.
- 17 ou 0.21 °/o avaient en entrant une instruction supérieure.
- Quant à l’instruction religieuse, les statistiques permettent de constater que sur
- 6,160 garçons, 1,522 filles, 7,682 appartenaient au culte catholique.
- 1,772 — 152 — 92i détenus ont fait leur première com-
- munion.
- 1,250 — 579 — 4,829 détenus l’ont renouvelée.
- Ceux qui appartiennent aux cultes dissidents, savoir :
- f sont placés dans des établisse-91 garçons, 9 filles, 100 protestants ) ments où ils peuvent suivre les 17 — 7 — 24 israélites f pratiques et recevoir les instruc-
- \ lions des ministres de leur culte.
- Nous pourrions, pour constater les résultats de l’enseigne-
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- ment moral auquel concourent l’aumônier, l’instituteur, le personnel et la discipline de chaque établissement public et privé, recueillir ici les chiffres des punitions (isolement, mise au pain et à l’eau, privation de récréation, la cellule — l’emploi des châtiments corporels est formellement interdit) et celui des récompenses (mise en liberté provisoire, livrets de caisse d’épargne, livres, instruments d’honneur, récompenses pécuniaires, promotions honorifiques) qui ont été distribués aux colons ; mais nous préférons, pour établir l’état dans lequel se trouve les enfants au sortir de l’éducation professionnelle, et pour constater dans quelle mesure ils sont pourvus des moyens de résister aux dangers qui les attend, à cette première épreuve de la liberté, donner le chiffre des récidives que fournit la statistique criminelle. Elle en relève 439 sur 4,093 garçons libérés pendant les années 1863-64-65, soit plus de 10 pour 100; et, 33 parmi les filles, sur 912 libérées, soit 3.62 pour 100, pendant la meme période triennale; ajoutons avec satisfaction que la catégorie des récidivistes a diminué de 3.36 pour 100 sur le chiffre de l’année 1864, qui donnait une moyenne de 9.55 pour 100.
- Parmi les éléments de moralisation qui doivent prévenir les récidives, il faut placer en première ligne l’amour et l’habitude du travail manuel. Aussi, l’instruction professionnelle apporte-t-elle un puissant appui à l’instruction religieuse morale et intellectuelle. Malheureusement encore, nous devons constater, par le tableau suivant, que, avant leur entrée dans les établissements pénitentiaires, l’oisiveté, mère de tous les vices, était leur principale occupation, et que l’incurie de la famille est la principale cause de l’incarcération des enfants des villes ; caries enfants employés aux travaux agricoles sont dans une faible proportion.
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- GAU ÇONS. FILLES. TOTAL. PROPORTION. PROFESSIONS.
- 1,409 423 •1,832 23.46 % exerçaient des professions in-
- dustriellos.
- 765 87 832 -10.91 — exerçaient des professions agri-
- coles.
- 4,094 1,028 3,122 63.61 — n’exerçaient aucune profession.
- Une fois admis dans la maison d’éducation correctionnelle, l’enfant est soumis au travail.
- Le tableau suivant indique le nombre des élèves répartis suivant les professions exercées dans les colonies publiques et privées.
- PROFESSIONS. GARÇONS. FILLES. TOTAL. PROPORTION.
- Agriculture 3,723 227 3,932 C9 °/o
- Industries agricoles 1,083 336 1,-119
- Industries non agricoles 883 773 1,GS8 20 —
- Services intérieurs Inoccupés pour toutes causes, 372 139 311 7 —
- malades, infirmes, punis, etc. 203 63 2G6 3 —
- > 6,268 1,338 7,806 100
- La loi de 1850 autorise, à titre d’épreuve, le placement des enfants en apprentissage chez les particuliers. Cette mesure reçoit, chaque année, de fréquentes applications et principalement à la fête de l’Empereur. Elle est appelée à prendre une plus grande extension encore par suite de l’appel adressé en 1865 au concours des comices agricoles, pour placer des jeunes détenus chez des cultivateurs. Cette sorte de libération provisoire, et l’occupation en dehors de l’établissement, ont pour objet de préparer ces enfants aux difficultés de la vie libre. L’administration reçoit assez fréquemment à ce sujet des demandes qui tendent à se multiplier. Elle recherche surtout les moyens de faciliter le placement des jeunes détenus dans le
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- voisinage des colonies dont les directeurs pourraient, dans une certaine mesure, continuer à exercer une surveillance sur leur conduite et protéger leurs intérêts.
- On voit, par ce qui précède, que la loi de 1850 a reçu une heureuse application de chacune de ses dispositions, et le soin qu’v apporte l’administration donne la certitude que rien ne s’opposera désormais à l’adoption générale du système qui consiste à élever, en commun et à l’air libre, l’enfant précédemment élevé isolément dans une cellule, et qu’on ne verra plus reparaître les partisans de ce régime qui, d’après les voix les plus autorisées, entendues en 1847 au Congrès pénitentiaire de Bruxelles, ne convient nullement à ceux dont ni l’intelligence ni la force physique ne sont encore développées. L’enfant a à faire son apprentissage de la vie, et, si on le séquestre dans une cellule, il est impossible qu’il y apprenne à se mouvoir, à exercer son intelligence, à faire usage de son corps, à respirer et à vivre. Espérons que le rapport remarquable fait par M. Mathieu, député au Corps législatif, au nom de la commission chargée, par décision impériale du 22 juin, d’examiner, sous la présidence de l’Impératrice, le régime pénitentiaire des jeunes détenus de la Seine, aura définitivement supprimé l’application du système cellulaire comme moyen d’éducation correctionnelle pour les jeunes détenus.
- Nous aurions bien vivement désiré terminer cette étude par l’examen de ce qui a été fait dans d’autres pays que la France, comme la Belgique et la Hollande, dans cette grande question des écoles de réforme, qui a été jugée d’une si haute importance par le Jury International qu’il a décerné une médaille d’or à la colonie de Mettray, point de départ et modèle d’un si grand nombre d’établissements pénitentiaires; mais nous avons vainement cherché, dans les catalogues et dans les ouvrages exposés par les diverses nations, des documents certains à cet égard. Le peu que nous avons pu recueillir est
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- extrait de la statistique des prisons et des établissements péni-tentiaires publiés chaque année, en France, par le ministère de l'Intérieur. Voici ce que nous trouvons à cet égard sur les Iles-Britanniques, l’Italie et les Etats-Unis d’Amérique. Nous n’avons rien trouvé sur l’Allemagne, dans le volume publié en 1867.
- En Angleterre le nombre des enfants condamnés est considérable. Les statistiques anglaises en donnent ainsi le tableau dont la décroissance est heureusement très-sensible. Cependant ces chiffres sont d’autant plus élevés que la population totale de l’Angleterre est de 20,066,224 habitants, tandis que celle de la France est de 38,067,094.
- Années, Condamnés.'
- De 1852 à 1-836.......................................... 13,981
- De 1857 à 1860........................................... 10,750
- De 1861 à 1865........................................... 8,821
- Les jeunes délinquants habitent principalement deux refuges, colonies : Redhill et lieformatory School. Ges deux établissements ont été fondés en 1849 sur le type de la colonie de Mettrav. Le Parlement ne s’est occupé législativement de la: la détention de l’enfance qu’en 4857. L’organisation des maisons d’éducation professionnelles est loin d’être complète; om renferme encore un certain nombre de garçons dans les prisons de Darlmoor et de Cliatam affectées aux condamnés adultes sous le régime en commun. Des prisons refuges organisées dans plusieurs bourgs d’Angleterre reçoivent les jeunes filles. On a remarqué que la dépravation des enfants condamnés est moins, grande dans ces derniers temps qu’aux époques antérieures.
- En Irlande, les statistiques relèvent 1,380 jeunes condamnés de l’âge de 7 à 18 ans, pour une population de 5,764,000 habitants. Les garçons sont disséminés dans les prisons pénales, mais séparés des adultes et notamment à.Lusk, pénitencier agricole ou prison dite intermédiaire, c’est-à-dire laissant une plus grande liberté aux détenus. Les filles sont dans, les prisons de comté, qui correspondent à nos prisons déparle-
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- mentales ; un certain nombre de ces jeunes détenues est réuni dans les prisons-refuges de Goldenbridge et de Streesterbury, destinées aux femmes en liberté conditionnelle et provisoire.. Les règlements y sont les mêmes que dans les prisons anglaises; le régime en commun, mais moins judicieusement appliqué.
- En Ecosse, dont la population est de 3 millions d’habitants, le nombre des jeunes délinquants a été de 1,097 en 1865. Le régime d’éducation correctionnelle y est aussi incertain qu’en Irlande.
- En Italie, le nombre des jeunes détenus est plus élevé qu’en France, proportionnellement à la population générale. Les établissements d’éducation professionnelle sont tous dirigés par l’État, et leur régime diffère de celui de la loi française, notamment en ce qui concerne la mise en apprentissage ou l’emploi des enfants chez des agriculteurs, et la libération des jeunes détenus à vingt ans accomplis, la loi italienne n’admettant pas la liberté provisoire. A l’âge de vingt ans, le jeune détenu qui n’a pas achevé sa peine, est transféré dans une maison de condamnés adultes pour n’en sortir qu’au temps légal.
- Le royaume d’Italie a une législation spéciale pour garantir la société contre les méfaits des enfants. La loi du 8 juillet 1854 édicte une amende, et jusqu’à trois mois de prison, contre les parents qui sont convaincus de négligence ou de défaut de surveillance de la conduite de leurs enfants mineurs. Le code Napoléon (art. 1384) rend les parents civilement responsables du dommage causé par leurs enfants mineurs habitant avec eux. Cette responsabilité ne s’applique qu’à certains faits déterminés, et non à l’ensemble de la conduite des enfants. Le principe de la loi italienne, plus absolu, doit produire de meilleurs résultats.
- Aux Etats-Unis, le nombre des jeunes délinquants est considérable, si l’on en juge par le nombre des refuges organisés dans les divers Etats de l’Union. Les publications pénitentiaires font connaître que les garçons et les filles sont réunis sous le
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- meme toit dans des quartiers séparés, avec l’isolement de nuit, la classification de jour, le travail et l’école. Les maisons de refuge de New-York, de Philadelphie, de Boston renferment chacune 5 à G00 enfants des deux sexes.
- Les filles sont chargées du linge, du raccommodage, de la confection des vêtements portés par les garçons ou par elles-mêmes, de la cuisine et des services intérieurs des maisons. Les surintendants de ces refuges ont constaté que la réforme des jeunes filles qui ont eu de mauvaises mœurs est presque impossible. Pour les garçons, les plus difficiles à corriger sont ceux qui ont pris les habitudes de vol et d’ivrognerie. On évite de recevoir dans ces refuges des jeunes garçons âgés de plus de 16 ans et des filles au-delà de 14.11 est généralement admis aux Etats-Unis qu’après cet âge leur réforme est difficilement obtenue par le régime de ces établissements.
- Nous ne nous étonnons pas de cette opinion lorsque nous lisons la liste des châtiments infligés aux enfants qui contreviennent à la discipline. A New-York et à Philadelphie on applique la privation de récréation, la cellule, la mise au pain et à l’eau et dans les cas graves le fouet. La maison de refuge de Boston n’emploie que la férule. Ne serait-ce pas ici le cas de comparer les 'effets du miel et du vinaigre et de rappeler ce vieil adage qui a opéré tant de merveilles, dans les établissements dont nous venons de parler, et qui est le fondement de l’éducation moderne : « mieux vaut douceur que rigueur. »
- CHAPITRE V.
- ÉCOLES SPÉCIALES D’AGRICULTURE.
- Pendant longtemps, en France, il n’existait aucun enseignement pratique de l’agriculture; quelques chaires ouvertes dans des établissements publics à de rares auditeurs étaient les seuls lieux dans lesquels on put acquérir quelques notions
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- théoriques de l’art nourricier, qui fournit à l’industrie et aux arts un si grand nombre des matières premières végétales et animales. En 1793, le célèbre Thouin fondait au Jardin des Plantes un cours de Physiologie végétale appliquée à la culture, que professe eneore aujourd’hui M. Decaisne, membce de l’Institut. En 1785, l’illustre Daubenton établissait à l’école vétérinaire d’Alfort un cours d’agriculture et d’économie rurale , confié de nos jours au talent et à l’expérience de M. Mag ne, directeur de cette école.
- Lorsque le premier consul voulut réorganiser l’instruction publique, ce ne fut pas par oubli, mais bien volontairement que les écoles d’agriculture ne furent pas comprises dans la loi. Fourcroy, orateur du gouvernement, exposa ainsi dans le discours qu’il prononça le 30 germinal an x (20 avril 1802) devant le Corps législatif, les motifs qui s’opposaient à ce qu’on lui consacrât des établissements particuliers. « L’agriculture, disait-il, que la tradition seule communique , que l’exemple , l’expérience et les méthodes élèvent peu à peu dans les campagnes et perfectionnent avec lenteur, mais avec certitude, n’a pas paru de nature à être enseignée dans les écoles spéciales, parce qu’elles seraient fréquentées par ceux qui ne cultivent pas, et parce que ceux qui travaillent aux champs ne les suivraient point ou les suivraient sans les entendre; c’est aux propriétaires à professer ce grand art dans leurs possessions, et aux Sociétés d’agriculture à répandre les bonnes pratiques dans leurs départements respectifs. D’ailleurs , ajoutait-il, les principes des sciences naturelles qui sont applicables à toutes les branches d’économie rurale , seront données dans un assez grand nombre d’établissements pour que tous ceux qui ont à cœur les progrès de cet art nourricier en puisent les moyens dans les lycées et les écoles spéciales. »
- Ce ne fut que beaucoup plus tard, par ordonnance du 2o août 1836, qu’on fonda au Conservatoire des arts et métiers, resté jusqu’alors une faculté purement industrielle, trois chaires qui sous les titres de cours de culture, cours de mé-
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- canique et de construction agricole, et cours de chimie agricole , traitaient des défrichements , des dessèchements, des instruments aratoires, des irrigations, des endiguernents, des constructions rurales, de l’éducation du bétail, des différentes natures du sol, de leurs aptitudes agricoles, de la préparation des terres , de la culture des végétaux , des assolements , des divers modes d’application et des questions économiques qui s’y rattachent.
- Disons, pour compléter ce tableau de l’enseignement théorique de l’agriculture, que le jardinier en chef du Luxembourg y professe, tous les printemps, un cours de taille et de greffe qui est suivi par de nombreux auditeurs, que M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a eu l’heureuse idée d’introduire dans l’enseignement zoologique du Muséum d’histoire naturelle un cours d’acclimatation et de domestication des animaux. Quelques villes ne restèrent pas étrangères à cette diffusion de l’enseignement agricole. Quimper, Bordeaux, Rodez, Toulouse, Nantes ouvrirent des chaires d’agriculture.
- Les cours de Rouen , professés par M. Pouillet (agriculture), Dubreuil (arboriculture), Girardin (chimie), sont restés justement célèbres. A Besançon, M. le docteur Bonnet ne se bornait pas à faire son cours dans sa chaire ; il conduisait ses auditeurs dans la campagne pour y exposer ses théories, pour y décrire les instruments nouveaux et en enseigner le maniement. A Compiègnc, M. Gossin préludait à celte carrière d’apostolat scolaire qui a rendu tant de services au département de l’Oise. Par son exemple et ses écrits, il a puissamment contribué à faire pénétrer jusque dans nos plus modestes écoles des notions dont nous avons pu constater l’utilité et l’étendue par l’exposition collective des instituteurs primaires de ce département.
- Mais l’agriculture ne peut pas s’apprendre seulement dans des chaires et dans des livres, il faut, comme on vient d’en voir quelques exemples, que la pratique soit jointe à la théo-
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- rie, que l’œil et la main viennent en aide à l’intelligence. G’est ce qui fut généralement compris par tous ceux qui voulaient combattre les préjugés agricoles par un enseignement, rationnel.
- Mais, pour atteindre ce but, le calme est nécessaire, et pendant vingt-cinq ans l’Europe entière avait été sillonnée dans tous les sens par la marche des armées; elle avait été le théâtre de leurs combats : les ravages qui en étaient la conséquence , les dépenses excessives que nécessitait l’entretien des armées ne permettaient guère de songer à améliorer l’agriculture qui manquait même des bras nécessaires. Ce fut donc seulement au rétablissement de la paix qu’il fui possible de songer à fonder des institutions scolaires qui permissent de donner une nouvelle direction aux arts de ia paix.
- Déjà l’Angleterre, que sa position géographique avait mise en dehors du mouvement des armées ; déjà l’Allemagne, malgré la guerre continentale, avaient jeté les fondements de renseignement agricole dans quelques établissements spéciaux, lorsqu’en 1818 un des agriculteurs les plus estimés et les plus en renommée de la Lorraine, M. Mathieu deDoinbasle, projeta l’établissement d’une ferme exemplaire, comme on l’appelait alors, pour répandre parmi les agriculteurs la connaissance des bonnes pratiques agricoles et contribuer par là à la réforme et à l’amélioration de notre agriculture. Pendant deux ans , M. de Dombasle fit de vains efforts pour obtenir de l’administration le concours qui lui était nécessaire. Malheureusement toute l’attention, toutes les ressources du gouvernement étaient concentrées sur l’industrie manufacturière, mais heureusement M. le vicomte de Villeneuve, préfet de la Mcurthe, comprit toute la portée de sou projet et s’intéressa à son succès. Grâce à son initiative, une souscription fut ouverte parmi les riches propriétaires du département, et il décida le duc d’An-goulême à placer son nom en tête de la liste.
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- La Ferme exemplaire ouvrit en 1822, sur le domaine de Roville; alors commença pour M. Mathieu de Dombasle une lutte qui dura pendant vingt ans. Avec ses propres ressources et la faible somme que l’esprit d’association, encore dans l’enfance, avait mise à sa disposition, complètement abandonné par le gouvernement, « dont les fonds alloués pour l'encouragement à l’agriculture étaient à peine suffisants pour subvenir aux dépenses générales les plus indispensables », cet initiateur combattit successivement contre les obstacles résultant de l’ingratitude du sol de Roville, de l’insuffisance de sou fonds d’exploitation, de la baisse des produits, de la chute de la distillerie qu’il avait établie, de l’épizootie qui frappa les étables de la ferme, et de la révolution de 1830, dont les conséquences furent la désertion des élèves et la suspension de la vente des instruments aratoires.
- Cette situation dont M. de Dombasle se rendait parfaitement compte eût découragé un caractère moins persévérant que le sien; pour lui, il ne se laissa ni abattre, ni vaincre; il poursuivit avec calme et fermeté une lâche devenue d’autant plus ingrate et d’autant plus difficile que, simple fermier de Ro-ville, il n’apercevait pas pour son œuvre les conditions d’étendue et de perpétuité qu’il voulait lui donner et dont l’espoir peut seul soutenir et animer le courage au milieu des obstacles et des travaux inhérents à la fondation de toutes les choses grandes et utiles.
- Enfin le gouvernement prenant en considération les services rendus par l’établissement de M. de Dombasle et ceux qu’il était appelé à rendre encore, se décida à lui venir en aide. Le 44 février 1831, un secours de 3,000 francs fut accordé , et bientôt après, une commande assez considérable d’instruments-aratoires pour le compte de l’Etat vint rendre l’activité aux ateliers de la fabrique et apporter des ressources à la caisse de l’établissement. Les années suivantes, la ferme ob’.int de nouvelles allocations qui finirent par se convertir en un fonds fixe de 3,000 francs, destiné à fournir dix bourses pour les
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- élèves à qui la fortune de leurs familles ne permettait pas de supporter les charges d’une pension entière; plus tard, sur la demande de M. de Dombasle, ces 3,000 francs furent affèctés au payement direct des professeurs de l’institut, dont l’éiisei-gnement devint ainsi gratuit.
- Malgré l’insuffisance de ces secours, malgré les difficultés de position contre lesquelles M. de Dombasle avait sans cesse à se débattre , il parvint à soutenir et à maintenir l’institution jusqu’en 1842, époque à laquelle, arrivé au terme du bail onéreux dont les dures conditions lui avaient créé tant d’entraves, il se décida à regret à abandonner le domaine ingrat sur lequel il avait épuisé pendant vingt années et les forces de son corps et celles de son âme.
- Ainsi prit fin cette célèbre école de Roville, à l’établissement de laquelle le fondateur usa son énergie, sa santé, sa fortune, mais qui, malgré ses imperfections et sa courte durée, conservera l’honneur durable d’avoir fourni le premier exemple en France d’une institution exclusivement consacrée au perfectionnement de l’agriculture pratique et de l’enseignement agricole. Par son fonctionnement, elle contribua puissamment à éveiller en France le goût des études agricoles et à faire pénétrer parmi les propriétaires la pensée qu’il y avait bien des réformes et des améliorations à introduire dans le mode de culture de leurs propriétés. La France, à laquelle on peut reprocher de ne pas lui être venu suffisamment en aide, recueille donc aujourd’hui le fruit de ses longs sacrifices. La classe 90 ne pouvant honorer autrement l’œuvre de M. Mathieu de Dombasle, a inscrit son nom dané la frise, située au-dessus de l’Exposition des écoles d’agriculture.
- L’irnpülsion donné par M. de Dombasle et la réputation de son école ne tarda pas à lui susciter des imitateurs et à provoquer la création d’établissements analogues à celui de Roville. Le premier, en date comme en importance, fut l’insli-
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- tution royale agronomique de Grignon. Elle remonte à l’année 1827; mais déjà l’on peut reconnaître à la manière dont elle, se constitue que l’œuvre et les exemples de M. de Dombasle ont porté leurs fruits, et que l’on commence à mieux comprendre l’intérêt et le concours que réclame l’agriculture.
- Tout ce qui avait manqué à M. de Dombasle, sol, capital patronage, se trouva réuni en faveur de Grignon ; à la place d’un infertile domaine de 150 hectares, au fond d’une pro-\ince reculée, affermée à des conditions onéreuses, une terre royale de près de 500 hectares, presqu’aux portes de Paris, est abandonnée généreusement par le monarque au tiers du prix de son fermage réel, et ce prix encore n’est payable qu’en travaux d’améliorations dont la Société fondatrice et propriétaire de l’institution devait recueiltir elle-même les avantages pendant les quarante années de sa jouissance. En regard de cette pauvre somme de 45,000 francs recueillie à graud’peine pour constituer le fonds de roulement de Ro-ville, celui de Grignon est porté par l’acte de la Société à 600,000 francs, dont 300,000 francs réalisables en deux ans et un mois.
- Après dix années d’existence, malgré l’organisation d’une école publique d’agriculture déjà renommée, malgré la création d’une fabrique d’instruments aratoires perfectionnés, dont le produit allait hâter le progrès agricole jusqu’aux extrémités de la France, malgré la publication des Annales de Ro-ville, recueil périodique qui rivalisait de science et d’utilité avec les publications les plus estimées de l’Allemagne, l’institution de Roville était abandonnée à ses propres ressources et ne recevait de l’Etat ni secours ni dotation.
- Grignon, plus heureux, n’avait pas encore atteint le second terme de sa carrière, que déjà il se trouvait doté d’une subvention annuelle qui pourvoyait à toutes les dépenses et à tous les besoins de son école, et lui procurait aux frais du trésor un nombre d’éjèves assuré. Aux termes des statuts de la Société, les fondateurs de Grignon s’étaient proposé un
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- double but : 1° La culture du domaine, suivant les meilleures méthodes indiquées par la pratique des agronomes les plus avancés, et notamment de l’Allemagne; 2° l’institution d’écoles, dont l’une destinée à enseigner les sciences d’application, telles que les mathématiques, la physique, la chimie, la botanique, la médecine vétérinaire, etc. ; l’autre à former des maîtres-valets ou contre-maîtres de ferme pour les connaissances et l’usage des bonnes pratiques agricoles. Cette dernière école ne fut jamais organisée; quant à la première, elle ne reçut un commencement d’organisation qu’en 1832 seulement.
- Cette école dont tous les frais d’enseignement étaient payés par l’Etat seul, cette école qui recevait de ses élèves une forte rétribution, et qui, grâce aux bourses de l’administra-tion, comptait un assez grand nombre d’internes, devint cependant, malgré tant de conditions favorables et malgré les efforts de M. Bella, son habile et persévérant directeur, une charge pour la Société au lieu d’être pour elle un avantage. On aurait peine à le croire si l’on n’en trouvait pas la preuve dans les comptes produits par la Société elle-même, et qui constituent l’école eu perte, non-seulement dès le début, mais encore dans ses dernières années d’exercice.
- - Si donc Grignon a pu créer et maintenir son école ; si, par suite, il a pu contribuer aux progrès et à l’amélioration de l’agriculture par les bons exemples que ses exploitations ont donnés aux agriculteurs, par les utiles enseignements que son directeur et quelques-uns de ses professeurs ont répandus dans les publications périodiques et par les élèves qui sont sortis de ses cours, il faut bien reconnaître qu’il l’a dû à l’appui et au concours qu’il recevait de l’Etat, et qui lui étaient indispensables ; il faut constater encore, après l’exemple de Roville et des établissements dont nous allons parler, l’impossibilité d’organiser un enseignement agricole durable et com?-plet en dehors de l’Etat et avec les seules ressources du zèle individuel ou de l’esprit d’association, à moins de trouver un
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- homme unissant à des capitaux suffisants les qualités les plus éminentes, c’est-à-dire une science solide et profonde, un esprit de recherche infatigable et le goût des détails et des affaires qui est indispensable à l’administration.
- Le mouvement qui portait les idées et la faveur publique vers l’agriculture avait gagné les Chambres et l’administration ; il avait fait augmenter les ressources mises à la disposition du ministre pour encourager les agriculteurs; il se propageait dans les provinces où la réputation de Roville et de Grignon faisait sentir le besoin d’un enseignement agricole approprié aux conditions spéciales de nos diverses régions. Aussi vit-on surgir bientôt d’autres établissements se proposant un but analogue, parmi lesquels il faut citer Grand-jouan.
- A sa sortie de Roville en 1830, M. Rieffel était venu en Bretagne ; le tiers de cette vaste péninsule était alors couvert de landes et restait inculte et improductif; les deux autres tiers mis en valeur étaient loin de donner les produits qu’une exploitation mieux entendue pouvait leur faire rendre; un bétail chétif, des engrais insuffisants, des instruments aratoires imparfaits, l'irrigation inconnue, des bois dépérissants semblaient solliciter les améliorations et promettre la fortune à celui qui saurait les introduire. A cet aspect l’élève de M. de Dombasle s’éprit de la gloire de conquérir à la culture ces millions d’hectares; aussitôt, avec la confiance et le courage de la jeunesse, il se mit à l’œuvre sur un domaine appelé les Landes de Grandjouan (Loire-Inférieure), situé entre Rennes et Nantes, et composé de 300 hectares, dont les quatre cinquièmes étaient en friche. Comme les capitaux lui manquaient pour cette acquisition et pour son exploitation, il se forma une Société qui les lui fournit, et dont la durée fut fixée à vingt ans.
- Chaque année, à mesure que ses terres changeaient d’aspect
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- et passaient de l’état de stérilité à celui de production, la con^ fiance publique, d’abord rebelle, venait à lui. Dès 1833, le conseil général de son département lui prêta son concours pour fonder sur sa ferme une école primaire d’agriculture, destinée aux jeunes paysans pauvres pour en faire de bons valets de ferme et des maîtres-valets; 5,000 francs de subvention lui furent d’abord accordés à condition qu’il se chargerait de vingt élèves pauvres, de 15 à 18 ans, pour leur donner l’instruction primaire et les former aux travaux agricoles et le gouvernement ajouta à l’allocation départementale une dotation plus* considérable encore.
- Ces subventions, continuées d’année en année, fournirent à M. Rieffel les moyens de maintenir et de développer son œuvre. Il défricha entièrement son domaine, et, suivant les traces de M. de Dombasle, il adjoignit à l’école primaire une école d’agriculture et une fabrique d’instruments aratoires perfectionnés. Il publia, en outre, sous le titre de Y Agriculture de l’ouest, un des plus intéressants recueils d’agriculture qui aient paru ; et, bien qu’il rencontrât dans le pays des détracteurs qui contestaient l’utilité de son œuvre, le conseil géné-* rai et la députation du département se plurent à lui accorder à plusieurs reprises le tribut de leur approbation et de leur encouragement. Malgré ces succès, l’école se développait lentement, le nombre des élèves était restreint, les moyens d’enseignement manquaient, l’insuffisance des ressources ne permettait pas au fondateur d’effectuer les améliorations dont il comprenait la nécessité.
- Ce fut alors que M. Rieffel demanda au gouvernement de convertir son établissement en institut régional. Le ministre de l’agriculture, qui appréciait l’influence que l’école de Grandjouan était de nature à exercer sur une province qui en avait tant besoin que la Bretagne, accueillit favorablement sa demande, et, par arrêté du 9 mars 1842, on procéda à l’organisation de l’institution. Grâce à cette mesure le nombre des élèves augmenta et les années suivantes il se maintint, en
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- moyenne, entre vingt-quatre et vingt-six jeunes gens. Depuis lors, en 1844, le prix de la pension fut élevé à 700 francs. En 1846, le traitement des professeurs fut augmenté de telle sorte que la subvention annuelle de Grandjouan fut portée à. la somme de 30,200 francs, et augmentée par la suite. Une station d’étalons et quelques juments furent aussi accordées à l’institution pour servir à des essais d’élevage du cheval léger.
- Ges dispositions qui témoignaient si hautement des intentions généreuses de l’administration pour favoriser, autant qu’il dépendait d’elle, l’enseignement agricole et pour donner à l’institution de Grandjouan les moyens de se développer et de se rendre utile, n’obtinrent cependant pas tout l’effet qu’on devait s’en promettre. Par suite des embarras que le directeur rencontrait dans son exploitation agricole, laquelle eût exigé un capital plus considérable que celui dont il pouvait disposer, par suite aussi des événements de 1848, l’existence de l’institution était sérieusement menacée. Heureusement que le nouveau gouvernement, en proposant la loi de septembre 1848 sur l’organisation de l’enseignement agricole, sauva les fruits des sacrifices faits précédemment par l’État. L’établissement fut transformé en école régionale, position officielle qu’il occupe encore aujourd’hui.
- Les établissements dont nous venons de parler ont pour objet l’enseignement agricole secondaire, c’est-à-dire celui qui doit préparer des propriétaires instruits, des fermiers et des régisseurs capables, en un mot, les chefs et les officiers de l’agriculture. Quant aux sous-officiers et aux soldats de cette armée laborieuse et pacifique, c’est-à-dire quant aux petits cultivateurs, aux maîtres-valets, aux valets de ferme, ils pouvaient se préparer sur les domaines annexés à ces institutions dont les exploitations et les cultures exigeaient un personnel agricole nombreux et habile. Quelques-uns de ces établissements avaient même songé à s’assurer le recrutement de ce
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- personnel et à le préparer à l’avance en attachant à leur ferme une école de fils de paysans pauvres ou orphelins que l’on élèverait pour les travaux agricoles, et qui propageraient, en se plaçant chez les propriétaires et les fermiers de pays, les bonnes pratiques de l’école. Cette disposition restée à l’état de projet à l’école de Grignon fut réalisée seulement à Grand-jouan, où elle continua à exister, seulement elle fut transformée en ferme-école lors de la conversion de cet établissement en école régionale.
- Mais ces rares exploitations ne pouvaient suffire. Aussi, en dehors des grandes institutions, des essais plus ou moins heureux de fermes-écoles avaient été tentés, sous différents noms, dans un certain nombre de nos départements. Nous venons de voir que ces établissements ayant pour but l’instruction des artisans agricoles, et constituant en quelque sorte l’instruction élémentaire de l’agriculture, avaient déjà été élevés sous le titre d’asiles ruraux, de colonies agricoles, de pénitenciers pour recevoir et élever des enfants délaissés, des orphelins, des jeunes détenus. D’autres sous le titre de fermes-écoles, de fermes-modèles, d’écoles d’agriculture, reçurent des adultes dans le but de les préparer aux travaux de la campagne et de préparer en eux des domestiques ou des ouvriers agricoles, des cultivateurs plus expérimentés et plus instruits que ceux qui se trouvaient alors à la disposition des propriétaires et des fermiers.
- Le zèle et le dévouement des particuliers, des associations charitables, des sociétés agricoles jointes au concours des communes et des départements,'élevèrent en peu d’années,, un certain nombre de ces asiles, de ces fermes-modèles et de ces fermes-écoles. L’administration favorisa cette tendance par ses encouragements et ses subventions. Cependant, ces premiers établissements, comme il fallait du reste s’y attendre, rencontrèrent les difficultés et, les écueils auxquels on est exposé quand on s’engage dans une voie encore inconnue. On se méprit sur la portée du but comme sur les moyens de
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- l’atteindre ; d’un autre côté, la capacité administrative, l’intelligence agricole, les ressources financières du personnel dirigeant exercèrent une influence tellement décisive sur le sort de ces divers établissements que, venant à manquer, elles amenèrent la chute d’un certain nombre d’entre eux.
- Mais l’administration, qui soutenait de ses subventions la plupart de ces établissements, ne négligea aucun moyen de porter remède aux imperfections et aux vices que l’expérience avait fait connaître ; elle appela à son aide le conseil général d’agriculture et le saisit en 1845 de la question de l’enseignement agricole. Une commission, qui choisit pour son président M. Tourret, fut nommée par ce conseil; elle reçut du ministre communication de toutes les pièces qui pouvaient l’éclairer et plus particulièrement des actes constitutifs de tous les établissements déjà existants.
- Le conseil général, après une discussion approfondie, adoptant les bases sur lesquelles l’administration avait commencé à construire l’édifice de l’instruction agricole, admit les fermes-?écoles comme le premier degré de l’instruction, les instituts comme une sorte d’école secondaire de l’agriculture; puis pour compléter ce système, il demanda la création, dans les environs .de Paris, d’un établissement dlordre supérieur destiné à favoriser la tendance de la science à s’occuper de l’agriculture, et qui, sous le nom de ferme expérimentale, serait spécialement consacré aux essais scientifiques.
- Forte de cet assentiment du grand corps de la représentation agricole, l’administration , bien que gênée par les moyens restreints mis à sa disposition par le budget, s’avança avec plus de fermeté dans la voie où elle était entrée, et travailla à constituer les institutions et les fermes-écoles sur les bases approuvées par le conseil général et à en augmenter le nombre. A partir de 1846, elle les subordonna à certaines conditions préalables ayant pour objet de ramener ces établissements à une organisation régulière et de les faire fonctionner conformément à leur but spécial. Dès lors, toutes les fermes
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- furent à peu près établies sur un pied uniforme. Le gouverne*-ment se chargea des frais et des dépenses d’enseignement, laissant au propriétaire ou fermier du domaine le soin et la responsabilité de la direction de l’école et de son exploitation. Le cadre de l’enseignement fut resserré dans les limites rigoureuses des besoins de la classe des cultivateurs qu’on voulait former et des genres de cultures propres à la localité et pouvant y donner des profils.
- Un petit nombre des anciennes fermes-écoles avait pu seul se maintenir; en 1847 on n’en comptait plus que neuf. Cette môme année, l’administration en fonda dix nouvelles. En janvier 1848 elle en ouvrit deux. Quatre autres étaient en voie d’organisation lorsque survint la révolution de février; à ce moment donc il existait en France vingt-cinq fermes-écoles, et les deux institutions de Grignon et de Grandjouan.
- Telle était, en résumé, à la môme époque, l’organisation de l’enseignement agricole en France, et cette organisation, comme on a pu s’en convaincre par l’exposé qui précède, n’était point l’effet d’un plan improvisé tout à coup, mais l’expression de vœux publics, le fruit de l’expérience et du temps, le résultat naturel et nécessaire des faits accomplis.
- Quand on arrête ses regards sur cette première phase de l’enseignement agricole en France, on est douloureusement frappé de voir la plupart des établissements, qui tentent de s’élever, succomber sous les difficultés qui les assaillent à leur début; mais la réflexion mène bientôt à reconnaître que l’agriculture subit en cela le sort de toutes les institutions humaines qui ont à se produire dans des conditions nouvelles, et à passer par la transformation du progrès : les premiers qui s’y engagent s’épuisent à frayer le chemin, tandis que ceux qui y entrent à la suite trouvent ce chemin déblayé, et recueillent le fruit des efforts de leurs devanciers. Rarement celui qui ouvre ainsi la route arrive au terme ; aussi l’histoire des découvertes, des améliorations et du progrès n’est-elle
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- trop souvent que le récit des tribulations et de la ruine de ceux auxquels l’humanité en est redevable.
- Le citoyen Tourret, l’ancien président de la commission agricole, devenu ministre de l’agriculture et du commerce, proposa à l’Assemblée nationale, dans la séance du 17 juillet 1848, un projet de décret sur l’organisation de l’enseignement agricole. M. Richard (du Cantal) présenta, le 21 août suivant, au nom du Comité d’agriculture et du Crédit foncier, un important rapport sur ce projet, et, après une discussion des plus remarquables et des plus intéressantes, le décret, qui ne subit que de légères modifications de détails, fut adopté le 3 octobre par 579 suffrages sur 679 votants. Il se trouva encore 100 voix contre un projet d’une utilité incontestable.
- Ce n’est pas ici le lieu d’analyser ce décret, qui régit l’enseignement agricole en France; nous nous bornerons à rappeler qu’il maintint, en cherchant à les améliorer, l’existence des fermes-écoles, où l’on reçoit une instruction élémentaire pratique, qu’il réforma les bases de l’organisation des instituts qui furent convertis en écoles régionales, et qu’il établit, au-dessus de ces deux sortes d’établissements, un institut agronomique qui devait être l’école normale supérieure de l’agriculture.
- Cette organisation venait compléter ce qui existait, d’une manière conforme à la raison et aux besoins de chacune des classes de la société; elle offrait à tous et à chacun le genre d’enseignement qui lui convenait.
- Dans les fermes-modèles l’apprenti ou l’élève est exercé à manier et à diriger les instruments aratoires, à exécuter de ses bras les opérations agricoles, à soigner et à panser de ses mains les animaux domestiques. Quelques explications brèves et simples, données par le professeur ou le directeur de l’exploitation, lui apprennent pourquoi tel instrument est préférable, telle opération doit être effectuée d’une manière donnée, pourquoi les soins donnés au bétail sont de telle na-
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- ture et non d’une autre; mais ces explications ne viennent qu’à la suite même de l’opération qu’elles ont pour but d’éclairer.
- Pour la pratique ou Vapprentissage des soldats agricoles, ces deux espèces d’instructions sont réunies dans les écoles régionales où les élèves reçoivent méthodiquement, avec explications et preuves, les leçons théoriques, tout en exécutant de leurs inains.toutes les opérations agricoles. C’est une instruction mixte où l’alliance de la théorie et de la pratique prépare les contre-maîtres, les sous-officiers de la grande armée des cultivateurs.
- A Y institut agronomique, les élèves ne devaient être employés à aucun des travaux de la culture et des ateliers des fermes, ils ne devaient ni panser le bétail, ni mener la charrue, ni manier la faux ou la cognée; mais ils assistaient à toutes les opérations agricoles pour vérifier de leurs propres yeux et par leur propres mains la réalité des principes développés dans les leçons de l’amphitéâtre, et pour en voir l’application pratique au milieu des champs, dans la ferme, sur la nature vivante. Ainsi, par exemple, quand le professeur de zootechnie expliquait aux élèves les formes qui caractérisent une race, quand il démontrait comment et pourquoi la disposition de ces formes rend cette race plus propre à telle destination, à tel genre de travaux, il les conduisait immédiatement dans les étables, leur faisait voir, leur faisait pal-
- per, leur faisait mesurer les caractères qu’il avait signalés dans chaque race et qui en présentaient le trait distinctif, et ainsi de suite pour chaque cours. Telle était l’instruction appliquée.
- Pourrait-on trouver un pareil enseignement dans les chaires d’agriculture, annexées au Conservatoire , au Jardin des Plantes , ou dans celles qui existent dans le sein de quelques villes? Là, comme dans les Facultés, l’enseignement est purement théorique; l’auditeur n’a devant les yeux aucun des faits qu’on lui explique, aucune des opérations dont on lui dé-
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- montre les lois; c’est l’enseignement d’un livre parlé, avec l’auxiliaire, si l’on veut, de planches, de gravures et de machines, mais non avec la démonstration sur le théâtre de la nature, en présence même des actes et des faits en question. Voilà l’enseignement abstrait, l’instruction exclusivement théorique.
- Malheureusement le plan du décret de 1848 est resté incomplet. L’institut agronomique, fondé-à Versailles, a été organisé avec le plus grand soin ; mais il fut presque aussitôt fermé. Cette lacune est déplorable, et on ne comprend pas pour quelle raison on y persiste, à moins que ce ne soit pour celles que Fourcroy invoquait, en 1802, contre les écoles spéciales d’agriculture. Nous ajouterons que la privation d’un établissement de cette nature, envisagé comme école normale, doit rendre fort difficile le recrutement des professeurs et des directeurs d’écoles régionales et de fermes-écoles.
- 11 est une double considération qui devrait provoquer le rétablissement d’une pareille institution :
- Ramener les intelligences, les bras et les capitaux vers l’agriculture, c’est rétablir la proportion entre la production agricole et la production industrielle ; c’est fournir un élément de solution au plus difficile, au plus redoutable problème de la société moderne.
- Retenir dans les champs les populations rurales, rattachera leurs domaines et aux occupations agricoles les propriétaires du sol, c’est les rendre à leur carrière la plus profitable et la plus utile, c’est déblayer les carrières industrielles, administratives et libérales de la foule chaque jour grossissante qui les encombre, c’est concourir, par le moyen le plus efficace, à la stabilité de l’ordre social et de la tranquillité publique.
- Parmi les nations étrangères qui ontexposé dans la classe 90 des documents, des plans, des travaux d’élèves, des collections relatives aux écoles d’agriculture, le Jury International a distingué l’école d’Àltenbourg (Autriche-Hongrie) ; l’école
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- d’agriculture de Sainte-Anne (Canada), et l’ensemble des écoles techniques agricoles de la Russie.
- L’Autriche est certainement une des contrées de l’Europe qui possède le plus grand nombre d’établissements agronomiques et qui est entrée une des premières dans la voie de la création d’écoles spéciales destinées à l’enseignement de l’agriculture. En 1799 elle fondait à Krummau une institution supérieure; en 1803 elle en établissait une à Prague, avant que l’illustre Thaër dotât la Prusse de l’école agronomique supérieure de Mœglin, qu’il fondait en 1806 ; et, pendant que cette dernière puissance ne possédait, jusqu’en 1823, que cette seule école, l’Autriche fondait encore, en 1809, celles de Graetz, de Trieste, de Lemberg et de Trutsch. Elle a continué jusqu’à ce jour de propager ces utiles établissements, où, suivant les contrées, elle joint quelquefois à la culture du lin, par exemple, le rouissage de ce textile, sa préparation et sa filature. On approprie ainsi l’enseignement des écoles aux besoins des populations au milieu desquelles elles sont situées.
- L’école impériale et royale d’agriculture de Hongrie, établie à Altenbourg, est une école supérieure qui compte neuf professeurs et cent quarante-sept élèves; c’est une académie qui, à un enseignement général, joint des cours pour la culture des arbres, et pour l’administration rurale et forestière. A côté d’un laboratoire de chimie, d’une galerie de technologie agricole, d’une riche bibliothèque spéciale et d’un jardin botanique, se trouvent des collections de tous genres.
- Comme elle s’occupe plus spécialement de la culture du maïs et des industries qui découlent de cette exploitation, elle a présenté à l’Exposition une collection complète d’échantillons et de modèles se rapportant à la production de cette matière première et aux diverses transformations qu’on lui fait subir. Les insectes et les animaux nuisibles à cette plante si usitée dans cette contrée; les dissections anatomiques des diverses parties du végétal, leur examen microscopique, leur composition chimique étaient disposés d’une manière si claire
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- qu’il était impossible de ne pas saisir immédiatement la monographie de cette importante céréale. Les herbiers et les collections de terrains recueillies par les élèves, leurs cahiers, leurs dessins, montraient avec quel soin ils se livrent à l’étude des diverses sciences qui ont rapport à l’agriculture.
- Feu l’abbé Painchaud, alors curé de la paroisse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, située sur la rive Sud du fleuve Saint-Laurent, à vingt-quatre lieues en bas de Quebec, fonda, en 1829, dans le village de ce nom , un collège destiné à l’enseignement classique des lettres et des sciences, sous l’affiliation de l’Université Laval. C’était la troisième des fondations de ce genre, inaugurée au Canada depuis la cession faite par la France à l’Angleterre. Une particularité bien remarquable signale le programme des études de cet établissement. L’enseignement comprend deux cours distincts : le cours commercial et le cours classique. Dans le premier, on enseigne le français, l’anglais, le calcul, la tenue des livres, le dessin linéaire, des notions d’histoire et de géographie; le cours classique comprend les matières de l’enseignement ordinaire des grandes maisons d’éducation.
- Dans l’une et l’autre de ces deux divisions les matières sont tellement disposées que le cours commercial sert d’introduction au cours classique, de sorte que l’étude des deux programmes réunis ne dure pas plus longtemps que les cours ordinaires des autres institutions de ce genre. Ces innovations .dans le plan des études classiques habituelles, ont été introduites à Sainte-Anne en 1842. L’étude des sciences et des lettres n’en a pas souffert, les épreuves de baccalauréat de l’université Laval en font foi. Cet établissement canadien est encore le seul qui ait ainsi modifié son plan d’études.
- En 1859, da corporation de prêtres réguliers qui dirige le collège Sainte-Anne, résolut d’annexer à son établissement une école d’agriculture accompagnée d’une ferme-école ; dans cette pensée, un membre de la maison fut dépêché en Europe
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- pour étudier l’organisation et le fonctionnement des institutions de cette nature qui existaient en France. Parfaitement accueilli partout, l’envoyé du collège Sainte-Anne, put visitée avec profit les écoles impériales de Grignon, de Grandjouan, l’institut de Beauvais, la colonie pénitentiaire de Mettray et les fermes-écoles les plus importantes.
- L’extrême obligeance de leurs directeurs lui permit d’étudier le programme d’enseignement, le règlement, les méthodes et l’organisation de chacune d’elles. Cette étude comparative de plusieurs établissements placés dans des circonstances toutes différentes et offrant plusieurs points de ressemblance avec ce que Ton voulait faire à Sainte-Anne, amena l’organisation de l’école. Les cinq rapports faits au gouvernement canadien, au nom de l’administration depuis son établissement, ont constaté un progrès constant. La Chambre d’agriculture du Bas-Canada a assuré le choix de bons élèves en fondant vingt demi-bourses dans cet utile établissement.
- L’école d’agriculture de Sainte-Anne est encore le seul établissement du Canada où l’enseignement professionnel agricole soit organisé. Elle vient d’entrer dans sa huitième année. Il est inutile de dire que, comme toutes les institutions de ce genre, elle a eu a subir bien des obstacles à son début; ses commencements ont été lents, mais les difficultés n’ont pas. arrêté les fondateurs. Ils savaient qu’il ne suffit pas d’un jour pour changer les idées et les habitudes de toute une contrée ; ils savaient que la durée de la vie d’un homme ne suffit pas souvent pour voir opérer cette merveilleuse transformation. Olivier de Serres, Dombasle, Thaer, Bakewell, sont morts sans avoir eu la consolation de voir leurs idées mises en pratique par la majorité de leurs concitoyens.
- Dans tous les pays de pareils établissements ne peuvent vivre sans l’aide de l’Etat, car, nulle part, à leur origine, les écoles spéciales ne peuvent subvenir à leurs dépenses par suite du nombre nécessairement dimité des élèves. L’école et la ferme Sainte-Anne ont obtenu le concours des sociétés d’a-
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- griculture pour alléger leurs dépenses, mais elle n’a pas encore sa place dans le budget de l’État ; le succès a cependant été constaté en ces ternies par l’honorable M. Mac Gée, ministre de l’agriculture du Canada, dans son dernier rapport aux Chambres sur l’école Sainte-Anne. « Ces détails démontrent suffisamment l’utilité de l’école Sainte-Anne pour l’agriculture dans le Bas-Canada, où elle exerce sur tous les points sa bienfaisante influence. On y voit des élèves de presque. toutes les parties de la province. »
- En accordant une médaille d’argent à l’école d’agriculture et à la ferme de Sainte-Anne, le Jury international a voulu non-seulement récompenser les efforts persévérants et les sacrifices faits par ses fondateurs pour introduire dans leur pays, auquel la France est liée par d’anciens souvenirs, un enseignement qui a une si grande importance morale, économique et sociale, mais il a voulu surtout faire comprendre aux cultivateurs de cette contrée que ceux de leurs fils qu’ils destinaient à cultiver l’héritage paternel ont besoin d’étudier l’a-gricullure dans une école spéciale, plutôt que la littérature ancienne et les hautes sciences dans un collège. Tant que cela ne sera pas compris, il restera beaucoup à faire. Aujourd’hui la lutte est engagée partout entre l’enseignement purement spéculatif et l’instruction des sciences appliquées. Au Canada comme en France, comme dans tous les pays, il faudra bien que les préjugés et l’ignorance, toujours si pleine de suffisance et de fiers dédains, finissent par se courber devant l’évidence des faits. Espérons que d’autres établissements de même nature suivront l’exemple de Sainte-Anne.
- Nous ne quitterons pas le Canada sans payer un tribut de reconnaissance à M. Chauveau , « superintendant de l’instruction publique » dans le Bas-Canada; son zèle infatigable, son dévouement éclairé, ses publications administratives et pédagogiques ont si puissamment contribué à l’avancement de l’instruction publique à tous les degrés dans le pays qu’il administre, que le Jury international lui a décerne une médaille
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- d’argent. Puisse cette récompense et ce témoignage de haute estime provoquer l’émulation des fonctionnaires, qui, placés dans une semblable position tiennent dans leur mains l’éducation de la jeunesse, c’est-à-dire l’avenir bon ou mauvais de leur patrie!
- Comme la Russie est avant tout un pays agricole, elle a surtout besoin d'institutions destinées à répandre dans les masses les connaissances rationnelles sur l’agriculture et les sciences qui s’v rapportent. C’est donc une des contrées de l’Europe où l’on a dû faire le plus d’efforts pour la fondation d’écoles spéciales.
- Outre l’établissement de sa magnifique école Strogonof pour les arts de dessin, outre les écoles d’arts et métiers dont nous parlerons plus tard dans le chapitre de l’enseignement technique industriel, le gouvernement russe a organisé ou encouragé l’organisation d’un grand nombre d’écoles d’agriculture. Dès 1824, elle ouvrait-à Marjino une école intermédiaire où l’on enseignait l’agriculture, la silviculture et l’arpentage. En 1828, on vit paraître une école spéciale pour l’éducation des abeilles; en 1833, Saint-Pétersbourg fut dotée d’une école supérieure agronomique, qui servit de modèle à celle qui fut ultérieurement organisée à Moscou; en 1836, un établissement comprenant tout à la fois les degrés primaire, secondaire et supérieur des connaissances agronomiques s’ouvrit à Gorigonetz. Plus tard, des magnaneries, des écoles d’horticulture, des fermes écoles, un grand nombre de fermes-modèles, des écoles spéciales pour la culture du lin, furent disséminées sur tous les points du vaste territoire de l’Empire, suivant la nature du sol, les habitudes et les besoins des populations.
- L’émancipation des serfs a nécessité récemment un changement radical dans les habitudes de la culture ; il ne pouvait plus être question de procédés surannés, il fallait aborder franchement la voie du progrès sous peine de voir
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- dépérir l’agriculture, base de la richesse nationale en Russie. C’est pour cela que, outre l’établissement coûteux d’une académie agricole à Moscou et d’une école supérieure d’agriculture à Saint-Pétersbourg, il a été procédé à la réorganisation complète des écoles agricoles secondaires; on a aussi créé des écoles nouvelles et des fermes-modèles, dont le nombre augmente tous les ans.
- La création d’un remarquable musée agricole à Saint-Pétersbourg, ouvert tous les jours au public, a contribué, sans aucun doute, à répandre dans tout le pays des connaissances utiles sur les diverses branches de la science agricole. Des musées secondaires, servant de succursales à celui dont nous venons de parler, ont été établis dans diverses localités de la Russie et ces institutions aideront sans doute à réaliser l’idée féconde conçue par le ministère des domaines.
- Cette administration a exposé, dans diverses classes de la section russe, des documents sur les écoles secondaires d’agriculture , les écoles agronomiques du Caucase, l’institution agricole de Lesnov, près Saint-Pétersbourg et sur l’académie de Petroskoé, près de Moscou. Nous allons chercher à donner une idée de ces divers établissements, en entrant dans quelques détails qui montreront avec quelle largeur et quel succès Renseignement agricole est organisé en Russie.
- R existe plusieurs écoles secondaires d’agriculture qui sont situées à Moscou, à Kazan, à Saratov, à Kharkov, à Gorky (gouvernement de Mobilev) ; en outre, il y a plusieurs écoles d’horticulture, dont les principales sont à Ouman, à Ivieff, à Voronège, à Grel. R existe également des écoles de viticulture à Kischineff (Bessarabie) et à Magalatch, dans le midi de la Russie. Chaque établissement agricole compte de 100< à 150 élèves. On y a annexé des ateliers de menuiserie et de serrurerie, une forge, un laboratoire de chimie, un cabinet de physique et un petit musée de machines agricoles fabriquées en majeure partie par les élèves eux-mêmes. Des échantillons
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- <le ces travaux ont été exposés dans la classe 48 de la section russe sous les numéros 8, 9 et 10.
- Auprès de chaque école se trouve une ferme-modèle pourvue d’un ensemble complet de constructions rurales, d’instruments agricoles et de bétail, ainsi que des terrains nécessaires pour les expériences de culture, etc.
- Le programme de l’enseignement, dans ces diverses écoles, comprend: la religion et la morale chrétienne, les sciences naturelles, l’arithmétique, la langue russe, la géographie, l’histoire et le dessin. Les cours durent cinq années et, selon les localités, chaque école secondaire est dotée d’un budget annuel de 40 à 60,000 francs alloué par le ministère des domaines et de l’agriculture.
- Après la conquête du Caucase, la Russie et la Société agronomique du pays annexé fondèrent des établissements agricoles qui ont produit des résultats très-satisfaisants, grâce- à leur situation, aux soins éclairés des professeurs et aux bonnes dispositions des élèves. Nous en citerons quelques-uns.
- La ferme-école de Latschino qui, située à 17 kilomètres de Tiflis, sur la propriété du baron Nicolaï, compte actuellement 22 élèves; on y enseigne l’agriculture pratique et les sciences qui s’y rapportent : la géométrie, l’arpentage, l’horticulture, l’arboriculture,, l’apiculture, la viticulture, la sériciculture, l’élève du bétail, etc. Tout est gratuit dans cet établissement: nourriture, logement, habillement, études, et, de plus, les élèves reçoivent chacun 200 francs pour la première année, 320^ pour la deuxième, 360 pour la troisième, 400 pour la quatrième. C’est la Société agronomique du Caucase qui paye toutes les dépenses.
- L’école d’horticulture de Tiflis enseigne tout ce qui concerne cette spécialité; les études, dont la durée dépend entièrement de la volonté des parents, sont entièrement gratuites, mais les élèves ne reçoivent aucune subvention.
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- En Kachétie se trouve une école de viticulture qui est dans les mêmes conditions que celle de Titlis.
- A Routais existe dans les mêmes conditions une école d’horticulture. A Stavropol on enseigne la sériciculture. Enfin, à Wladikavkas existe une école libre d’agriculture qui n’est pas subventionnée par l’État et qui est cependant dans un état satisfaisant.
- L’institut agricole supérieur de Lesnov a existé pendant 35 ans à Gorky, dans le gouvernement de Mohilew. Il n’a été transféré dans la localité qu’il occupe près de Saint-Pétersbourg que depuis 1863. Son but est de former une pépinière de professeurs pour les écoles secondaires d’agriculture dont cinq existent déjà et qu’on projette d’établir peu à peu dans les différents gouvernements de la Russie. Les jeunes gens qui y sont admis doivent avoir terminé leurs études dans les gymnases (collèges) ou dans les écoles agronomiques de second degré. Le cours est de trois années et chaque étudiant est obligé d’assister aux cours théoriques et de travailler dans les laboratoires.de chimie, de physique, de technologie et de botanique.
- Le programme d’enseignement est très-complet: chimie, physique, minéralogie, botanique, zoologie, mathématiques, géodésie, mécanique, architecture, technologie, agriculture, zootechnie, sylviculture, économie rurale, économie politique et statistique.
- L’institut agronomique possède un terrain de 30 hectares destiné aux pépinières et à servir de champ d’expériences.
- L’institut de Lesnoy a exposé dans la classe 48 des analyses d’engrais exécutées dans le laboratoire par des élèves de l’établissement.
- L’administration des domaines de l’État alloue chaque année une somme de 250,000 francs pour le budget de cette école normale d’agriculture.
- Pendant les trois mois d’été, de juin à septembre, les étu-
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- (liants, accompagnés chaque fois d’un professeur spécial, font (les excursions botaniques, minéralogiques et agronomiques. Le nombre de ccs professeurs est de 15. Celui des élèves, de 90. Chacun d’eux paye 120 francs par an pour avoir le droit de travailler dans les laboratoires.
- L’académie agricole et forestière de Petrovskoé a été fondée en 1865 par le ministre des domaines à quelques kilomètres de Moscou. C’est une institution supérieure destinée à l’enseignement théorique et pratique des sciences agricoles. La durée des cours dans chaque faculté est fixée à trois ans. Chacun, quelle que soit sa condition, moyennant le payement d’une somme de 50 francs par trimestre, est admis à suivre les cours des professeurs de l’académie. Les étudiants peuvent se procurer une chambre meublée dans un des bâtiments spacieux construits à cet effet par l’administration; le prix d’une chambre meublée est fixé à 16 francs par mois. Un restaurant, dont les prix très-modérés sont fixés par l’administration, qui contrôle la qualité des aliments, est établi dans une des annexes.
- Dix-huit professeurs sont nommés pour l’enseignement. L’agriculture, la zootechnie, l’art vétérinaire, les constructions rurales et le génie civil, l’économie politique , la silviculture, la technologie agricole et forestière, la chimie générale et appliquée, la physique et la météorologie, la botanique, l’arpentage, la zoologie, la minéralogie et la géognosie, le dessin industriel, constituent le programme des études.
- A côté de cet enseignement, et pour le faciliter, on a établi une bibliothèque spéciale, un musée agricole, un cabinet technologique de physique, de modèles et d’appareils de mécanique, de minéralogie, de botanique, de zoologie, des collections dendrologiques et un vaste laboratoire.
- Enfin, pour pouvoir joindre la pratique à la théorie, l’académie possède une ferme modèle avec 400 hectares de terre labourable comprenant une laiterie, des hangars, des magasins et des ateliers complètement pourvus de bétail et d’in-
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- struments agricoles une foret île 150 hectares, lin jardin fruitier, une pépinière, un potager, un jardin botanique, une orangerie, des serres, etc.
- A la suite de ces études théoriques et pratiques, l’académie confère deux grades. Pour recevoir le diplôme de bachelier, l’étudiant est obligé de subir un examen sur toutes les sciences agricoles et forestières qui y sont professées; il doit, de plus, présenter au conseil un mémoire scientifique sur un sujet donné. Pour obtenir le diplôme de maître ès sciences, l’étudiant doit présenter son diplôme de bachelier, subir un second examen et soutenir publiquement une thèse.
- En 1866, plus de 450 étudiants suivirent les cours des professeurs de l’académie ; sur ce nombre on en comptait 85 auxquels, en raison de leurs faibles ressources, on accordait une bourse de 100 francs. Le total du budget annuel de ce magnifique établissement s’élève à plus de 500,000 francs.
- L’académie de Petrovskoé a exposé, dans la classe 48 de la section russe, des échantillons de terrain accompagnés de leurs analyses chimiques faites dans ses laboratoires par les élèves de l’établissement, sous la direction du professeur et de ses adjoints.
- En présence de cette puissante et complète organisation donnée par la Russie à ses établissements agricoles, le Jury international a décerné une médaille d’argent aux divers ministères qui ont concouru à la création des écoles techniques. Cette récompense eût été plus éclatante si le Gouvernement russe avait exposé des spécimens et des documents qui permissent d’apprécier l’état de l’instruction primaire et secondaire donnée dans ses vastes états aux enfants et aux adultes. La voie heureuse où elle est entrée aurait permis de comprendre la Russie au nombre des nations qui, comme l’Italie, font des efforts énergiques pour élever le niveau intellectuel de populations depuis si longtemps plongées dans l’ignorance.
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- CHAPITRE VI.
- INDUSTRIE. — APPRENTISSAGE.
- g 1. — Considérations générales (I).
- Pour faire l’apprentissage d’une profession quelconque (agricole, commerciale ou industrielle), la nature et la force des choses amènera toujours fatalement l’emploi d’un système qui varie suivant la manière dont on combine en les groupant ou en les isolant, les troia éléments qui sont nécessaires pour atteindre le but.
- Ces trois éléments sont : l’apprenti, la famille et le maître d’apprentissage ou patron.
- Si le premier élément qui doit constituer l’apprentissage, est l’apprenti, cependant, il n’est dans cette affaire, d’où dépend son avenir, qu’un être passif qui, par son âge , son incapacité légale et son ignorance de ses propres intérêts, dépend absolument de sa famille ou des personnes qui la représentent.
- C’est elle, en effet, qui décide la convenance et l’opportunité de l’apprentissage ; qui fait le choix de la profession, suivant des circonstances souvent indépendantes de la volonté de l’enfant, car il n’a souvent lui-même que des aspirations vagues sur sa vocation ; c’est elle, enfin, qui stipule seule avec le patron les conditions du contrat. L’apprenti n’est donc qu’une chose, ayant plus ou moins de valeur, dont la location se débat exclusivement et librement entre la famille et le patron.
- (l) Quoique les considérations générales sur l’apprentissage s'appliquent aussi bien à l’agriculture et au commerce qu’à l’industrie, nous avons préféré les placer en tête de ce chapitre, parce que le législateur s’est surtout préoccupé de l’instruction des enfants dans les manufactures, et que les réformes proposées ont principalement pour but le mode d’apprentissage industriel.
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- On comprend que ces conditions doivent varier à l’infini, suivant que la famille est dans l’aisance ou dans la misère, et suivant que, par son âge, sa force, sa moralité, son intelligence, son instruction, ses aptitudes, la valeur de l’apprenti s’élève ou s’abaisse. Comme cette valeur de l’enfant est toujours en rapport direct avec la position de sa famille, il en résulte que l’apprentissage d’une profession libérale ou industrielle ne présente, pour les familles aisées, aucune difficulté à résoudre ; elles n’ont besoin de personne ; elles peuvent choisir, attendre une circonstance favorable, faire des sacrifices de temps et d’argent, accepter ou refuser des conditions, pousser les études des enfants jusqu’au degré nécessaire, dans des écoles générales ou spéciales, otc., en un mot, agir dans leur pleine et entière liberté, dans diverses limites.
- Il n’en est pas de même pour les familles malaisées, et surtout pour celles qui sont dans la misère. Ici, il n’y a plus de choix possible; le temps et l’argent font défaut; on n’aspire pour l’enfant qu’après un salaire actuel ; et, pour l’obtenir, il faut subir toutes les exigences du maître d’apprentissage. Car, quelque minime que soit ce salaire, le travail de l’enfant contribuera à accroître des ressources bien insuffisantes. D’un autre côté, au lieu de contracter des habitudes d’oisiveté et de vagabondage, les apprentis vivent sous les yeux de leurs parents ou de leurs patrons, et, en se livrant de bonne heure à l’étude d’un métier utile, ils se mettent promptement à même de gagner leur nourriture, et de subvenir à tous leur besoins.
- A ce désir presque nécessaire qu’éprouvent les parents pauvres de faire promptement rétribuer leurs enfants correspond celui que ressentent les patrons de recruter leur personnel d’une manière favorable à leurs intérêts. D’abord, l’enfant coûte moins cher que l’ouvrier adulte, ce qui contribue à diminuer les frais de production et donne les moyens de soutenir la concurrence des produits étrangers. De plus, l’enfant a une aptitude particulière pour exécuter certains travaux manuels
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- délicats ; son jeune âge ne lui permet d’opposer aucune résistance, lorsqu’on veut l’employer à faire des courses au dehors ou à rendre des services domestiques au maître de la maison ou à ses ouvriers. Dans les grandes usines, dans les mines, où on ne les distrait pas de leurs occupations professionnelles, leur taille leur permet de se glisser entre les rouages d’une mécanique, de rattacher des fils sur un métier, de traîner des chariots dans des houillères, ce que ne pourraient pas ou ne voudraient pas faire des ouvriers plus âgés.
- Il n’v a aucune raison pour que le patron refuse l’offre que lui fait la famille, si l’enfant qu’on lui propose est suffisamment âgé ; s’il est bien constitué, s’il a déjà acquis un degré suffisant de force physique, morale et intellectuelle ; s’il peut accomplir sans danger pour sa santé et sa moralité les travaux auxquels il doit être assujetti ; si la durée du travail est convenablement limitée, pour qu’il conserve le temps de jouer et de s’instruire, et si, à toutes ces conditions, applicables aux deux sexes, s’ajoute celle que ses ateliers présentent des garanties particulières de moralité pour ce qui concerne les pauvres filles.
- Mais si, au contraire, l’admission s’étend aux enfants à peine âgés de sept ou huit ans, ou même moins âgés, débiles ou malingres ; si le travail qu’on leur impose est trop prolongé , excède leurs forces, exclut la possibilité d’instruction et ne leur laisse aucun loisir pour leurs jeux, alors on ne peut blâmer en termes assez énergiques la conduite des fabricants, la cupidité ou la coupable incurie des familles (1).
- Ce n’est pas, comme on le croit généralement, l’invention de la machine à vapeur à la fin du xvme siècle qui, en imprimant un si grand mouvement à l’industrie, a donné naissance à l’emploi prématuré des enfants dans les manufactures, et
- (i) Enquête sur la condition des classes ouvrières et sur les travaux des enfants,. Royaume de Belgique, ministère de l’intérieur (Bruxelles ms, 3 vol. in-8°), Avis de la Commission, tome ier, page exuv.
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- leur a imposé un travail excessif. Cet usage existait depuis longtemps dans la Grande-Bretagne.
- Nous lisons, en effet, dans le premier volume de Y Histoire cl’Angleterre, de lord Macaulay :
- « L’usage d’employer les enfants prématurément dans les manufactures (usage que l’Etat, protecteur légitime de ceux qui ne peuvent se protéger eux-mêmes, interdit aujourd’hui avec une bienfaisance salutaire) était répandu au xvne siècle à un degré incroyable. A Norwich, le centre de la fabrication des tissus, on mettait ordinairement au travail un gamin de six ans. Plusieurs écrivains contemporains, dont quelques-uns ont une grande réputation d’humanité, se glorifient du fait que, dans cette seule ville, le travail des petits enfants créait un revenu net de 300,000 francs par an. »
- Plus l’on approfondit l’histoire du passé, plus on s’éloigne de l’opinion de ceux qui attribuent à notre époque cette exploitation de l’enfance par la complicité de l’industrie et de la famille. Le fait est que ces malheurs sont, presque sans exception, d’une date ancienne; ce qui est nouveau, c’est l’intelligence qui les discerne et l’humanité qui y remédie.
- La Grande-Bretagne, qui souffrait, depuis plus longtemps que les autres nations, de cet état de choses déplorable, en raison de l’immense développement de son industrie que ne gênait aucune législation restrictive, l’Angleterre, disons-nous, s’appuyant sur ce principe incontestable que « l’État est le protecteur légitime de ceux qui 11e peuvent pas se protéger eux-mêmes », fut la première à chercher et à trouver un remède qui permît, dans certaines catégories de manufactures, de limiter la durée du travail des apprentis des deux sexes , de fixer le minimum de l’âge d’admission et de décréter qu’ils recevraient l’instruction élémentaire pendant une partie des jours ouvrables, et l’enseignement religieux le dimanche.
- Ce remède fut proposé dans un bill présenté au Parlement par le premier sir Robert Peel, le père de l’homme d’État qui s’est plus récemment illustré par d’importantes réformes
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- financières et économiques ; il fut adopté en 1802. Il consistait à partager le temps des enfants ouvriers entre le travail de l’atelier et le travail de l’école, de telle sorte que les enfants devaient passer alternativement de l’atelier à l’école et de l’école à l’atelier. Cette disposition reçut en Angleterre le nom de thelialf time System, (le système du demi-temps) (1).
- Nous n’avons pas à nous occuper ici des améliorations successives qui furent apportées à cette première législation par d’autres bills qui parurent de 1819 à 1864, et qui eurent surtout pour but d’étendre la loi à toutes les manufactures, d’organiser une inspection sérieuse et indispensable et d’établir le système des relais. Aujourd’hui, malgré tous ces perfectionnements, elle poursuit l’accomplissement d’une pensée dont les conséquences seront incalculables : 1,400,000 femmes et enfants trouveront dans l’adoption des mesures projetées les moyens d’améliorer leur situation hygiénique, morale et intellectuelle.
- En effet, le ministre de l’intérieur a récemment proposé à la Chambre des Communes de soumettre 150 industries nouvelles aux règlements, qui n’en atteignent encore qu’une dizaine; d’étendre le système des relais à tous les jeunes ouvriers au-dessous de treize ans ; de restreindre le travail des femmes à dix heures et demie par jour, <c pour leur donner ainsi le temps de soigner leur intérieur, ou plutôt d’en avoir un : condition capitale de la vie de famille, le préservatif Je plus efficace des plaisirs malsains du cabaret. » (2).
- A l’exemple de l’Angleterre, toutes les puissances du continent sont plus ou moins tardivement entrées dans la voie
- (1) Mémoire de M. J.-P. Norris, ancien inspecteur des écoles de Sa Majesté, à Londres, présenté à la section d’instruction et d'éducation de l’Association internationale pour le progrès des sciences sociales. — Annales du congrès d’Amsterdam (Paris, Bruxelles, 1863). L’honorable til. Norris faisait partie du Jury international de la classe 89 à ^Exposition de 1867.
- (2) Rapport sur la question du travail des enfants fait à la Société industrielle de Boitns, au nom du Comité d’économie sociale, par M. Félix Cadet (Bulletin, tome 3, page 608).
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- qu’elle venait (le frayer. Les contrées dans lesquelles l’instruction est obligatoire furent les premières à y entrer, l’état de Massachussetts, aux États-Unis (1838), la Prusse et l’Autriche (1839), la Bavière et le grand-duché de Bade (1840) et, à leur exemple, la plupart des états de l’Allemagne et des cantons de la Suisse.
- Si la France se laissa si longuement distancer par l’Angleterre dans cette voie d’affranchissement des apprentis, c’est parce que, chez elle, le mal était moins grand. Avant la Révolution, l’établissement des jurandes et des maîtrises, limitait considérablement le nombre des apprentis, en raison des privilèges des fds de maîtres et des dépenses considérables de temps et d’argent que nécessitait l’apprentissage; après l’abolition de ces entraves, la fin du xv[iic siècle et le commencement du xixu furent remplis par des guerres qui laissaient peu de place à la grande industrie qui, comme nous l’avons vu, naissait à peine dans les premières années de la Restauration. Ce ne fut donc que beaucoup plus tard , et lorsque nous vîmes apparaître parmi nous les maux dont souffrait l’Angleterre, que la question du travail des enfants dans les manufactures fut soulevée en France.
- Ce fut M. J.-J. Bourcart qui, en 4827, prit l’initiative de cette question importante dansie sein delaSociété industrielle de Mulhouse qui, depuis quarante ans,est encore sur la brèche, infatigable, sans se laisser désespérer par la lenteur du progrès. En 1837, un rapport célèbre de M. Pénot, et une pétition adressée par la Société aux deux Chambres et aux ministres de l’intérieur, de l’instruction publique et du commerce, provoquèrent la première enquête officielle, ouverte le 31 juillet par le ministre du commerce et dont le résumé se trouve dans le beau travail que M. Villermé, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, l’un de ces hommes de cœur qui transportent la science dans la vie sociale, publia en 1840, sous le titre de Tableau de l'état physique et moral des ouvriers.
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- Ën mai et juin 1839 deux pétitions furent adressées aux Chambres par la Société d’encouragement de l’instruction primaire parmi les protestants et par la Société industrielle de Mulhouse. Cette dernière parlait avec une autorité d’autant plus grande qu’elle renfermait dans son sein de nombreux et riches manufacturiers, qui, voyant chaque jour se produire sous leurs yeux les excès dont ils imploraient la répression, étaient parfaitement capables d’en apprécier les funestes conséquences.
- Les deux Chambres accueillirent ces pétitions avec une égale faveur ; elles réclamèrent du gouvernement des mesures efficaces pour protéger l’enfance et l’adolescence au sein des manufactures. Malgré les résistances intéressées au maintien des institutions du passé, malgré les protestations qu’on faisait entendre au nom du droit des pères de famille, comme on le fait encore aujourd’hui, lorsqu’il s’agit d’obliger les parents à ne pas priver leurs enfants d’éducation morale et intellectuelle, une loi fut promulguée le 2 mars 1841, quia été complétée le 22 février 1851. Mais ces lois insuffisantes et inappliquées ont provoqué de telles réclamations, venues de toutes parts, que M. le ministre actuel de l’agriculture, du commerce et des travaux publics a ouvert une nouvelle enquête dont, il faut bien l’espérer, il sortira enfin une législation telle que la réclame notre état social.
- .Mais cette protection légale ne s’applique qu’aux apprentis reçus dans les ateliers qui ont pour auxiliaires la force de l’eau et de la vapeur; partout ailleurs, pour les services de la domesticité, pour les travaux de la terre, pour les petits ateliers disséminés, où l’activité manuelle est seule en jeu, la loi n’impose aucune restriction aux droits de la famille et du patron; elle n’impose aucune barrière à l’exploitation abusive des forces de l’enfant (1); elle laisse pleine et entière liberté
- (i) En 1860, M. Adderley présenta à la Chambre des Communes un projet de loi destiné à étendre universellement les bienfaits du half-time System*
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- pour la rédaction du contrat dont elle soumet seulement l’appréciation à la juridiction des prud’hommes ou des juges de paix, lorsqu’il vient à naître quelques contestations sur l'accomplissement des clauses relatives à l’apprentissage de l’enfant.
- Les condiiions qui interviennent ordinairement entre les familles et les patrons, soit verbalement, soit par écrit, ont pour but : 1° d’assurer à l’apprenti la connaissance de la profession qui doit lui être enseignée; 2° de fixer les conditions de temps et d’argent que doit supporter la famille ; 3° les soins professionnels, moraux et matériels que le patron doit donner à l’enfant qui lui est confié.
- Il ne s’élève aucun doute sur l’efficacité de l’enseignement d’une profession parle mode actuellement en usage, lorsque, de part et d’autre, ces condiiions sont accomplies. L’atelier seul peut assurer le recrutement de ses ouvriers; ce n’est que là, lorsque le maître explique à l’apprenti les règles et les principes qui doivent le guider pour arriver à la meilleure exécution possible, et, par les bons conseils qu’il reçoit de ses compagnons ou parles observations qu’il fait lui-même au contact d’ouvriers capables, qu’il acquiert cette habileté manuelle et cette habitude de faire tout ce qui concerne son état, chose si rare aujourd’hui dans les industries.
- Mais, si, au bout de quelques années, l’apprenti, ainsi formé d’une manière normale, est en état de rendre des services dans l’atelier de son maître ou d’aller exercer sa profession là où il trouve du travail, il peut espérer de trouver un salaire qui le rémunère à raison de ses aptitudes, il n’en est pas toujours ainsi. Lorsque, au lieu de leur enseigner à travailler, on emploie les apprentis,soit comme des domestiques, soit comme des commissionnaires, soit même, sans égard pour leur faiblesse, comme de simples manœuvres ; lorsque, au lieu de les mettre, en raison de l’extrême division du travail, en état
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- la Parlement anglais le rejeta. Nous ne pouvons exposer,ici les motifs pour lesquels il crut devoir agir .ainsi.
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- d’exécuter l’ensemble des travaux d’une profession, on ne leur confie quel’exécution de certaines pièces, toujours les mêmes, que, par l’habitude, ils confectionnent avec une grande habileté et une grande promptitude, les enfants, à la fm de leur apprentissage, ne trouvent ni travail, ni salaire et ont perdu un temps précieux à leur propre détriment et à celbi de l’industrie.
- Tels sont les abus signalés par la Commission d’enquête; mais elle reconnaît, avec la même impartialité, que, d’autre part, s’il y a souvent des torts à reprocher aux patrons qui se chargent d’instruire les apprentis, les contestations qui sont soumises à l’appréciation du conseil des prud’hommes sur les mauvais traitements, sur la mauvaise nourriture, sur les surcharges du travail, sur le travail du dimanche, prouvent aussi que bien des réclamations, sur lesquelles les parents se fondent pour faire annuler les contrats d’apprentissage, quand ils existent, ne sont pas toujours bien fondées.
- Lorsque, en vertu, des conventions intervenues, les prud’hommes donnent raison au patron, l’apprenti obligé à continuer son travail, résiste par l’inertie, par la paresse; alors le patron se voit contraint de le renvoyer, quelque dommage qui puisse en résulter pour lui. Aussi, dans les ateliers importants, l’usage se généralise de ne plus prendre d’apprentis ; pour éviter les contestations, on les salarie. Ils sont dès lors considérés comme des manœuvres qu’on emploie pour surveiller ou diriger des travaux faits par des machines; ils ne reçoivent plus aucun enseignement professionnel ; ils sont libres et le patron aussi, et, dans ce cas, il arrive trop souvent qu’aux abus que nous avons signalés vient se joindre encore l’exigence du travail de nuit.
- Sans doute, on peut constater de nombreuses et d’honorables exceptions aux abus que nous venons de signaler, et la distribution des récompenses récemment faite au Palais de l’Industrie, par Sa Majesté l’Impératrice, accompagnée du Prince impérial dans la séance solennelle du 27 octobre 1867, prouve qu’il existe beaucoup de patrons qui ont assez le
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- sentiment de leurs devoirs envers la jeunesse pour remplir strictement tous les engagements qu’ils ont contractés, et même pour aller au delà.
- Mais ces exceptions n’en ont pas moins laissé en évidence les inconvénients et les lacunes de l’organisation actuelle ; aussi, à la suite des dépositions faites en France par les personnes appelées devant elle et, à la suite de l’enquêle à laquelle quelques-uns de ses membres se sont livrés à l’intérieur et à l’étranger, la Commission n’a pas hésité à émettre unanimement l’avis suivant :
- « Les besoins de l’enseignement technique, au point de vue de l’instruction des apprentis, ne sont pas suffisamment satisfaits (1). »
- Bien longtemps avant la déclaration officielle qui précède, un très-grand nombre de personnes avaient été frappées des inconvénients et même des dangers qui devaient résulter pour les apprentis, les familles, les patrons et pour l’industrie elle-même, du mode généralement adopté pour l’apprentissage, des professions industrielles, et, de même que nous avons déjà eu l’occasion de le constater pour l’enseignement professionnel de l’agriculture, les recherches prirent deux directions distinctes :
- Ceux qui suivaient la première voulaient supprimer le mode d’apprentissage actuel, et ils pensaient pouvoir en empêcher les abus ; les uns, en confiant à l’école primaire e; secondaire le soin de faire marcher de front l’instruction et l’apprentissage, les autres, en partageant le temps de l’enfant
- (l) Rapport du général A. Morin fait à la Commission de l’enseignement technique etprofessionel le 20 juin IS65. — Le projet de loi qui suit ce rapport contient les dispositions qui ont été adoptées pour réparer cette insuffisance. Nous citerons notamment les cinq derniers articles (de 19 à 23) qui sont relatifs à l’extension des prescriptions des lois du 22 mars 1841 et du 22 février 1851, à la limite d’âge, à la durée du travail, et à la fréquentation obligatoire d’une école.
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- entre l’école et l’atelier, entre l’instituteur et le patron, restés distincts et séparés.
- Ceux qui suivaient la seconde avaient formé de nombreuses associations philanthropiques, pour améliorer l’apprentissage actuel en le modifiant de diverses manières.
- Avant d’entrer dans l’examen des tendances et des actes de ces diverses sociétés, étudions les moyens qui ont été proposés pour former tout à la fois et simultanément l’homme et l’ouvrier.
- 3 2 — L’alelier dans l’école.
- Si nous avions à remonter aux origines de l’introduction du travail manuel dans l’école, nous en trouverions le germe dans 1 ’Émile, de Jean-Jacques Rousseau (1) qui, le premier a fait entrer dans le plan d’éducation de son élève l’apprentissage d’un métier.
- Il paraîtrait que, au lieu de s’en tenir à l’idée de Rousseau qui, dans un ordre de faits qui a disparu depuis, se bornait à mener de front dans l’éducation domestique et individuelle les études intellectuelles, avec un précepteur, et le travail manuel à l’atelier du menuisier, on songea bientôt à confier à l’école primaire la mission d’enseigner une profession à ses élèves. Nous en trouvons la preuve dans l’ouvrage : Sur l'éducation dupeuple, publié en 1783, par Philippon de la Magdelaine, que nous avons déjà cité à l’occasion des classes d’adultes (p. 172). Il consacre, en effet, un chapitre de’ son livre à examiner cette question : Faut-il, dans les écoles, enseigner quelques professions aux enfants du peuple ?
- « Gardons-nous en bien, répond-il; il faudrait ou n’en montrer qu’une ou en montrer plusieurs. Or leur enseigner la même à tous, ce serait contrarier l’inclination de beaucoup d’enfants,
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- (i) Émile ou de Véducation, par J.-J. Rousseau, livre III.
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- « D’un autre côté, comment apprendre différentes professons, sans multiplier infiniment la dépense des écoles, par la nécessité de multiplier les maîtres? Et puis, à quel métier peut se former un enfant, depuis cinq à six ans jusqu’à onze ou douze ?
- « Ne vaut-il pas mieux, en facilitant le développement de ses membres, en lui donnant l’agilité et la force , le rendre capable de remplir tous les états? Qu’il ne connaisse aucune profession, mais qu’il soit propre à toutes, c’est l’essentiel. De retour dans la maison paternelle, il se formera facilement à celle vers laquelle ses goûts ou les circonstances le feront pencher. »
- Ces raisons, aussi justes alors qu’aujourd’hui, n’empêchèrent pas l’idée qu’elles combattaient d’avoir des défenseurs. Dans le journal de l’instruction publique, à l’époque révolutionnaire, Thiébaut et Borelly publièrent des mémoires importants sur la nécessité de joindre le travail des mains aux études dans les écoles primaires. Dans le rapport qui précède l’adoption de la loi du 27 brumaire, an III (17 novembre 1794), Lakanal proposa à la Convention nationale de décréter dans l’article 10 de cette loi «qu’une partie du temps consacré aux écoles, sera employé à des ouvrages manuels de différentes espèces utiles et communes. »
- Cet article ne paraît avoir reçu aucun commencement d’exécution ; nous ignorons même si, conformément à l’art. 11 de cette même loi, il a été publié «une instruction pour faciliter l’exécution des deux articles précédents, en rendant la fréquentation des ateliers et le travail des mains vraiment utiles aux
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- élèves » Mais ce que nous savons c’est que, huit ans plus tard, lorsque le premier consul réorganisait l’instruction publique par la loi du 1er mai 1802, le citoyen Challan répondait ainsi au regret qu’éprouvaient certains membres du Tribunal dejne pas voir créer des établissements pour faire apprendre des métiers :
- « A l’égard de l’apprentissage pour chaque métier, disait ce tribun, encore que l’industrie qui exige un grand nombre de bras tourne au profit de la société, elle ne doit point être enseignée de la même manière que les autres connaissances c’est aux parents à consulter l’inclination de leurs enfants, leurs forces, leurs facultés ; à calculer les avantages qu’ils peuvent retirer du métier dans lequel ils les guideront eux-mêmes ou qu’ils leur feront apprendre. C’est en travaillant en présence de'l’apprenti que l’artisan s’instruit, et souvent même les essais du compagnon sont un bénéfice pour le maître, ».
- Ces raisons furent accueillies et le rapporteur du Tribunat déclara que « lire, écrire et calculer sont les besoins de tous et sont aussi les seules connaissances qu’il est possible de ddnner, par une instruction directe et positive, aux habitants non fortunés des villes et des campagnes ».
- Les choses ont bien changé depuis 1802; la civilisation a bien marché et de nos jours on a trouvé, avec raison, que le programme des enseignements obligatoires et facultatifs de l’instruction primaire, quoique bien augmenté par la loi de 1833 était encore trop restreint. La loi du 21 juin 1863 sur renseignement secondaire spécial a ajouté dans son article 9 que « l’enseignement primaire peut comprendre, outre les matières déterminées par le paragraphe 2 de l’article 23 de la loi du 15 mars 1850, le dessin d’ornement, le dessin d’imitation, les langues vivantes étrangères, la tenue des livres et les éléments de géométrie ».
- Pour ce qui concerne la préparation aux professions commerciales,nous signalerons plus loin la nécessité de faire entrer dans les classes supérieures des écoles primaires la connaissance de
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- quelques matières d’un usage général. Quanta l’agriculture, nous avons précédemment rappelé tout ce qui avait été fait pour son enseignement théorique dans les écoles primaires, pour son enseignement pratique dans les asiles et les colonies agricoles.
- Quelques personnes vont plus loin encore : les unes demandent que, pour donner de l’adresse aux organes de l’enfance et pour développer ses forces physiques, on exerce sa main en même temps que son esprit.
- Les autres, reprenant les idées de Lakanal, et en vue de remplacer l’apprentissage chez le patron, voudraient que l’on fît pour les professions industrielles ce que l’on tente de faire dans ce moment pour l’enseignement de l’horticulture et de l’arboriculture. Elles désireraient, en un mot, qu’on introduisit le travail manuel industriel dans les écoles primaires et secondaires, ou, pour nous servir de l’exprçssion consacrée, qu’on mît Y atelier dans V école.
- Examinons les vœux émis par les partisans de ces deux idées, qui diffèrent suffisamment pour qu’on puisse les séparer.
- On ne peut opposer aucune raison valable et sérieuse à ceux qui désirent que l’éducation physique de l’enfant se développe harmoniquement et simultanément avec son éducation morale et intellectuelle. C’est un axiome de la pédagogie moderne que, si on se bornait à développer l’une quelconque des facultés de l’homme à l’exclusion des autres, on obtiendrait des produits monstrueux; aussi, quand la chose est possible, il n’est aucun instituteur intelligent qui, par des exercices scolaires appropriés àl’âge etàla force des enfants, ne cliercheàdévelopperl’adresse et le goût de ceux'qu’il élève. Dans l’asile, c’est même un des procédés de la méthode généralement adoptée que de faire intervenir, pour arriver au développement physique, des marches et des exercices gymnastiques qui font diversion au travail intellectuel et qui, tout enrendant les membres souples et adroits, ont une heureuse influence sur la santé.
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- Parmi les nombreuses améliorations que Fr. Froebel a introduites pour développer l’adresse des plus jeunes enfants, il faut citer ces exercices de tissage, de collage, de piquage, de pliage qui forment une introduction naturelle à l’étude du dessin linéaire géométrique.
- De nombreux spécimens de ces travaux manuels, exécutés dans les salles d’asile de la France, de la Suisse et de la Hollande, où ces procédés sontappliqués, par de jeunes enfants, garçons et filles, âgés de 4 à 7 ans, après trois années de séjour, montrent combien l’arrangement des couleurs et la disposition des formes géométriques, laissés en partie à la libre invention de l’enfant, forment la justesse du coup d’œil, lui inculquent le goût et l’amour du travail. L’école ne peut léguer à l’enfance un plus riche trésor.
- On doit regretter vivement que ces exercices agréables et utiles cessent à la sortie de l’asile et ne soient pas introduits dans l’école primaire, pour rompre la monotonie des études. Il y a certainement quelque chose d’utile et de pratique à faire en ce sens : la gymnastique, le dessin et la géométrie en fourniront les éléments.
- Quant à ce qui concerne l’éducation de la main et des sens dans le programme des écoles secondaires, sans avoir besoin d’introduire un travail étranger aux études, on peut faire remarquer que, indépendamment des exercices gymnastiques qui aident au développement de toutes les parties du corps de l’enfant, l’enseignement du chant développe tout à la fois l’organe de la voix et le goût ; l’enseignement du dessin d’imitation exerce simultanément l’œil et la main ; le dessin de précision, appliqué à l’architecture et à la mécanique, donne des habitudes de régularité, d’exactitude, de propreté et de soin ; la confection des herbiers et l’entretien des jardins botaniques, les manipulations physiques, chimiques, le soufflage du verre, le modelage, la coupe des pierres, l’exécution de solides géométriques en carton ou en plâtre, nourrissent et développent
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- 1’adresse des élèves, tout en témoignant de leur parfaite intelligence des leçons théoriques.
- Il est certain que si, à ta suite d’une leçon de géométrie descriptive, l’élève pouvait apporter à son professeur une clef de voûte, un voussoir, un assemblage, une section, une pénétration exécutés d’après des croquis cotés en plans, coupes et élévation, il prouverait, mieux que par un dessin qu’il a parfaitement compris la démonstration faite au tableau, puisqu’il l’a traduite en nature ; malheureusement, l’argile, le plâtre, le carton ne peuvent permettre de faire des assemblages; le bois tendre peut être facilement employé h cet usage, mais pour le travailleur, il 11e faut pas seulement un ébauchoir, un couteau, des ciseaux, il faut une scie, un rabot, un ciseau, un marteau, un établi auxquels il faut joindre un tour et scs accessoires, dès qu’il s’agit de travaux plus compliqués.
- On voit, par ce qui précède, que les instituteurs des écoles secondaires ne se sont jamais opposés à ce que leurs élèves exécutassent des travaux manuels pour la confection d’objets utiles à l’enseignement des élèves. S’ils ont admis la terre glaise et le plâtre pour le modelage artistique et géométrique, ils ne pourraient y employer la pierre trop dure ou le marbre; s’ils ont autorisé l’emploi du carton et de la colle, ils n’ont aucun moyen d’y substituer le zinc et la soudure, et si l’exécution d’organes de machines pouvait se faire aussi facilement qu’on souffle le verre ou qu’on manipule dans un laboratoire, ils seraient fort heureux d’employer ces moyens pratiques pour donner à leurs élèves une instruction plus complète et plus pratique.
- Ce qui le prouve, c’est que M. Roux, l’excellent directeur de l’école normale de Cluny, fait enseigner, à ses élèves-maîtres, dans les trois sections de la menuiserie, du tour, de la forge et de l’ajustage, le maniement de quelques outils indispensables, et l’exécution méthodique de travaux résumant en petit la plupart des principaux travaux de la main, dont aucun n’exige beaucoup de force d’espace et de dépense. Mais ce
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- qui peut se faire à Cluny avec ses locaux, ses maîtres et ses élèves, pourra -t-il se transporter dans les écoles dont on élève les instituteurs? c’est une question que le temps seul peut résoudre (1 ).
- Aussi, la loi de 1865 sur l’enseignement secondaire spécial ne voulut pas comprendre le travail manuel dans le programme des études scolaires qui s’arrêtent là où l’apprentissage commence. Cette introduction eût complètement dénaturé le caractère d’un enseignement, qui, de l’avis des hommes les plus compétents, prépare à toutes les carrières sans conduire à aucune, et qui, selon l’heureuse expression de M. Duruy, « ne forme ni le mécanicien, ni le tisserand, ni l’ébéniste, mais qui développe l’esprit avant que la pratique exerce la main. »
- Pourquoi, d’ailleurs, aurait-on appliqué à l’enseignement secondaire français un caractère particulier qu’on n’a jamais songé à donner aux études secondaires latines? A-t-on jamais reconnu l’utilité ou la nécessité de faire manier à nos humanistes le scalpel et la lancette, de les initier aux règles de la procédure, de leur enseigner l’exercice des armes ou toutes ces connaissances enfin, que, à leur sortie du collège ou du lycée, lorsqu’ils auront fait choix d’une carrière, ils iront puiser aux écoles spéciales de toute nature, à la clinique, à l’étude des officiers ministériels ou au champ de manœuvres, etc.
- C’est, en effet, aux écoles spéciales, et, de préférence à l’apprentissage régénéré, qu’il faut laisser la mission de former les jeunes gens à l’exercice de la profession qu’ils ont choisie, en raison de leurs aptitudes ; il ne faut pas tranformer de bonnes écoles en ateliers détestables. La marche delà civilisation nous y convie comme la raison. Dans notre état social moderne, qui nous appelle tous indistinctement à toutes les professions, avec la division infinie de l’instruction et du trahi Voir à ce sujet un rapport fort intéressant du directeur de l’École normale de Cluny (Bulletin administratif de l’Instruction publique, 1867, n° -U2,
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- vail ; au milieu de la tendance générale et irrésistible qui substitue chaque jour les machines au bras de l’homme et de la femme ; à l’époque où l’état appris la veille devient inutile le lendemain, profitons de son jeune âge pour cultiver soigneusement les facultés morales et intellectuelles de l’enfant.
- Que l’école secondaire développe, en outre, simultanément ses organes et son adresse par tous les petits travaux manuels scolaires, qui constituent le métier de l’écolier, et elle aura dignement rempli son rôle scolaire, en donnant à la société des hommes et des citoyens, propres à aborder sans crainte et indistinctement toutes les branches de l’activité humaine.
- Elle n’a pas, d’ailleurs, pour mission exclusive de former des industriels ; elle doit également songer aux professions qui comprennent la portion la plus considérable de la population, à l’agriculture, source première de l’existence et du travail, au commerce des produits naturels et manufacturiers, dont, grâce à des lois nouvelles, le développement devient de jour en jour plus considérable, à l’administration, qui réclame chaque jour plus impérieusement des employés convenablement préparés.
- L’école doit songer aussi à ces enfants d’élite à qui la pierre de touche de ses enseignements révèle des aptitudes que, dans l’intérêt du pays, il faut développer davantage par des études plus spéciales ; or, les limites d’âge et les concurrences sont telles aujourd’hui qu’il n’y a pas un instant à perdre pour atteindre le but en temps utile.
- Mais il y a loin de ces exercices scolaires à l’introduction du travail industriel dans l’école primaire ou secondaire pour remplacer l’apprentissage, car, selon ses partisans, cette institution est condamnée à la fois par les moralistes, les économistes et les industriels eux-mêmes. Selon eux, les sages prescriptions du législateur seront toujours réduites à néant par l’incurie des parents, par l’insouciance et la paresse de l’enfant, ou par la négligence du patron. Selon eux encore, par
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- suite de l’extrême division du travail, les métiers se sont subdivisés à l’infini ; chaque ouvrier ou petit fabricant ne fait plus qu’une partie infime du produit manufacturé, livré au consommateur, après avoir passé entre dix, vingt ou cent mains selon sa nature (1).
- Pour remédier à tous ces inconvénients qui ruinent et menacent le présent et l’avenir, des professeurs distingués, des publicistes, des industriels, des économistes, des instituteurs, des artistes se sont réunis pour traiter ces questions, d’abord dans un journal, fondé par M. Ch. Gaumont, et intitulé : YEnsei-gnement professionnel, et ensuite dans une Société qui portait le même titre. Là, sans avoir la prétention de présenter un système absolu, ils élucidaient les questions complexes, qui se rattachaient à la solution de ce problème mixte, qui touche tout à la fois à deux questions distinctes.
- Ce qui donnait un grand attrait à l’étude de cette question et une grande animation à la discussion dans le journal, dans la Société d’enseignement professionnel, dans le Congrès des sociétés savantes de France, présidé par M. Michel Chevalier, dans celui de l’Association pour le progrès des sciences sociales en Belgique et en Hollande, dans les conférences ouvertes pour la Société d’instruction élémentaire de Paris, c’est qu’en France la question était posée dans toute son étendue ; deux ministres s’occupaient, chacun de leur côté, d’organiser deux enseignements nécessairement différents, et auxquels, de part et d’autre, on donnait le nom à’enseignement professionnel, confondant sous cette même appellation :
- (I) Voir pour l’exposé et le développement de ce système : le volume .'de M. Corbon, intitulé : l’Enseignement professionnel, et la déposition faite par MM. Gaumont et Guémied devant la Commission d’enquête de l’enseignement professionnel. — Voir également, mais dans un sens contraire, l’ouvrage publié par M. Ph. Pompée sous le titre d'Études sur l'éducation professionnelle en France, et la déposition faite par cet instituteur devant la même Commission pour motiver son opposition à l’introduction du travail manuel dans les écoles d’enseignement général, primaires ou secondaires [Enquête sur l’enseignement professionnel, tome \er, page 137 pour la première déposition, et page 67 pour la seconde).
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- 1° Une question de réforme scolaire toute pédagogique, soulevée par M. le ministre de l’instruction publique, dont le résultat devait être de fonder, en faveur des enfants qui ne se destinent pas aux professions savantes, et qui, cependant, veulent et peuvent obtenir plus que l’instruction primaire, des établissements distincts, qui donnent un enseignement secondaire français général et préparatoire aux professions agricoles et manufacturières, commerciales et artistiques, de la même manière que les collèges et les lycées donnent un enseignement secondaire général et préparatoire aux professions pour lesquelles on exige l’étude des langues anciennes (1);
- 2° Une question d’apprentissage, tout à la fois pédagogique et industrielle, soulevée par le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, dont le résultat devait être de constituer, à côté ou à la suite de l’instruction primaire et de l’enseignement secondaire français, dont nous venons de parler, des écoles spéciales d’agriculture, d’industrie, de commerce, d’arts industriels et autres écoles d’application, où les élèves, qui auraient choisi leur carrière et qui auraient acquis l’instruction générale exigée par les programmes d’admission à ces écoles, viendraient puiser des notions techniques, indispensables pour l’exercice intelligent des professions qu’ils auraient embrassées.
- Ces dernières écoles devaient être le complément des écoles secondaires françaises, que la loi de 1850 nomme écoles professionnelles, comme les facultés de droit, de médecine, des lettres, des sciences, de théologie et les écoles polytechniques, normales, de Saint-Cyr, de la marine, etc. , sous le complément indispensable des écoles secondaires latines.
- On comprend combien durent être vives les discussions entre les partisans de l’atelier dans l’école et ceux qui voulaient que ces deux établissements restassent distincts.
- (l) Cette question a été résolue par le vote de la loi du 21 juin 1865, dans le programme de laquelle le travail manuel n’a pas été introduit.
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- Les premiers pensaient que, dans les villes industrielles, il serait facile d’organiser des Ecoles mixtes où l’enfant, en même temps qu’il continuerait son instruction primaire pourrait, dès l'âge de douze à treize ans, s’exercer au maniement des outils et acquérir peu à peu une assez grande habileté manuelle qui abrégerait d’autant la durée de son apprentissage spécial.
- Lorsqu’on leur disait que les enfants, qui fréquentent les écoles primaires, ont déjà bien peu d’heures par semaine pour s’assimiler les éléments de l’instruction et que le programme des études était déjà trop chargé pour qu’on songeât à y ajouter encore, ils répondaient que le travail, relativement abstrait auquel on assujettit les enfants dans l’école, leur serait plus profitable s’il alternait avec des exercices manuels. Ils protestaient contre ceux qui ne voyaient qu’un jeu dans cette introduction de l’outil dans l’école; tout devait dépendre, disaient-ils, de la direction imprimée.
- Quant à la question de programme, ils ne s’émouvaient en aucune manière des difficultés que présente l’enseignement du travail manuel par suite de la grande variété des industries qui exigent des maîtres distincts des aptitudes diverses et une souplesse d’organes à désespérer les mieux doués. Selon eux, il ne fallait pas trop s’effrayer dc**es prétendues difficultés; dans la pratique des métiers, disaient-ils, les procédés généraux en usage pour façonner la matière sont à peu près les mêmes. Le tour, la lime, le marteau, le burin, le rabot, la scie, le foret ou la vrille, que l’on ait à travailler du bois ou du fer, de l’ivoire ou de l’acier, trouveront toujours leur emploi.
- Ils ajoutaient que, dans cette solidarité des professions manuelles, il y a même un avantage dont savent tirer partie les gens experts en transportant d’une industrie à une autre les moyens qui économisent à la fois le temps et les forces de l’ouvrier ; ils déclaraient que la plupart des progrès industriels avaient leur origine dans cette généralisation intelligente de méthodes autrefois localisées dans une profession ; et ils con-
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- chiaient en affirmant que toutes les opérations manuelles peuvent se classer en trois ou quatre grandes catégories et qu’avec un peu d’expérience on arriverait sûrement à faire la synthèse du travail de l’atelier, du chantier, de l’usine et de la manufacture.
- Les adversaires de l’introduction de travail manuel dans les écoles primaires renouvelaient les objections que Philippon de la Madeleine faisait en 1783; ils ajoutaient que, en présence des matières d’enseignement introduites depuis lors dans le programme, il n’était pas sage de sacrifier une partie quelconque d’un temps insuffisant, strictement limité, à des notions incomplètes du maniement de l’outil sans but déterminé. En supposant qu’on trouvât le temps de faire dans l’école l’apprentissage sans nuire au développement intellectuel des élèves, ils demandaient quel état il faudrait choisir parmi tous ceux qu’un jeune homme peut être appelé à exercer un jour? Faudrait-t-il donner la préférence au rabot, au ciseau,au burin, à la navette, qui devaient composer cette synthèse du travail, mais, dans le cas où elle pourrait être trouvée,oùplacer l’établi, l’étau, la forge, l’enclume, le métier?
- Où trouver, d’ailleurs, un établissement assez gigantesque, assez vaste pour y installer un ou plusieurs matériels qu’il faudrait renouveler à chaque perfectionnement nouveau, sous peine de donner aux élèves de l’école un enseignement rétrospectif, et assez richement doté pour subventionner des professeurs capables d’enseigner ces spécialités ou plutôt ces généralités? Ils signalaient enfin les dépenses de matières premières dont l’inhabile transformation empêcherait certainement l’écoulement, et l’obligation imposée à l’instituteur de négliger ses classes élémentaires et supérieures, par suite de la nécessité où il se trouverait placé d’être tout à la fois un agent industriel et commercial, occupé sans cesse à chercher du travail ou à placer les produits de son école.
- Malgré ces objections, le système proposé n’en est pas resté à l’état de théorie ; il a déjà donné lieu, dans plusieurs
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- localités, à des essais dont les résultats ont été bien différents.
- Parmi les plus importants, il faut signaler ceux qui ont été faits, d’abord à Paris, puis àMénars, par M. C. Fichet, à Toulon, par M. Bardin, à Lille, par M. Dennié, à Mulhouse, parM. Bader. «Ces écoles professionnelles, où la pratique des métiers s’unit aux éléments des sciences, ont été sous les auspices de l’administration de l’instruction publique, proposées comme d’utiles modèles à des régions diverses de l’Empire (1). » Mais les modèles ont disparu; les uns sans laisser de traces, les autres en changeant de directeur et de programmes.
- C’est ce qui est arrivé à Lille, où l’école professionnelle est devenue, sous le patronage du ministère du commerce, de l’agriculture et des travaux publics, une école d’arts et métiers et des mines. Celle de Mulhouse a été transformée en collège secondaire spécial, sous la direction de M. Dupuis. Les spécimens des travaux manuels des élèves de ce dernier établissement montraient, comme aurait pu le faire l’exposition de l’école professionnelle de Charleville, fondée par M. Rossât, si elle avait consenti à accepter la place restreinte qui lui avait été attribuée, que le travail manuel du bois et du fer n’est pas incompatible avec l’instruction théorique, lorsque, au lieu de s’y livrer sans but délerminé, l’élève a fait choix d’une profession et qu’il ne suit que les enseignements qui s’y rapportent.
- Mais toutes ces tentatives qui n’ont eu lieu jusqu’ici, en? France, que dans des établissements d’instruction secondaire,, n’ont pas spécialement en vue de remplacer l’apprentissage ; c’est un enseignement professionnel plus restreint que celui dont les Ecoles spéciales d’arts et métiers nous ont donné le: type depuis longtemps. Nous ne croyons pas davantage que
- (1) Rapport à l’Empereur sur la situation de l’instruction publique depuis le 2 décembre 1851 adressé par M. Fortoul, ministre de l’instruction publique et des cultes, le 19 septembre 1853.
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- le mode d’apprentissage, tel qu’il est organisé dans l’établissement de Saint-Nicolas, à Paris, puisse être invoqué à l’appui' du système recommandé parles partisans deY atelier dans L’école primaire. Dès que l’enfant fait choix d’une profession, il n’y a pas plus d’obstacles pour le mettre en apprentissage plutôt dans une école spéciale que chez un patron ; les objections présentées n’ont de valeur qu’autant qu’elles s’appliquent à ces écoles mixtes où, sans autre but déterminé que d’exercer l’adresse et la force des enfants, on veut introduire le maniement des outils.
- Il n’y aurait aucune raison pour rejeter des écoles de garçons ce qui se pratique journellement dans les écoles de filles ; les exercices de couture, de tricot, de tapisserie, de broderie, etc., y font partie du programme de l’enseignement parce que l’aiguille et les ciseaux sont des outils que toute femme doit savoir manier, pour gagner sa vie, pour les besoins de sa famille ou pour sa distraction, et qu’ils n’exigent ni matériel encombrant, ni matière première coûteuse, ni local distinct, ni maîtresse spéciale pour initier les élèves à leur emploi. L’organisation des Ouvroirs est même entrée dans les attributions scolaires et ils forment comme une classe supérieure annexée à l’école élémentaire. S’il n’y avait pas à craindre que, en introduisant le maniement de l’aiguille dans les écoles de garçons, on n’empiétât encore plus malheureusement qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour sur les professions réservées aux femmes, cet enseignement technique pourrait très-facilement s’y donner; mais la chose deviendrait-elle aussi praticable s’il fallait substituer à l’aiguille les machines à coudre récemment inventées?
- g 3.— Half iime. Système alternatif. Relais. L’atelier parallèle à l’école.
- Ce que demandaient les partisans les plus modérés de l’introduction du travail manuel dans le programme scolaire, c’était que tous les enfants qui, par position ou par voeation, sont
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- destinés à exercer des professions industrielles, puissent trouver dans les écoles, mêmes primaires, une initiation intelligente à leur carrière future.
- Telle n’est pas l’opinion des pédagogues de la Suisse (1); ils pensent qu’à aucun prix il ne faut détourner les écoles primaires et secondaires de leur véritable destination qui consiste à faire des hommes avant de faire des ouvriers d’une nature quelconque. Dans une réunion, qui eut lieu à Lausanne, le 24 avril 4867 (2), on discuta le rapport présenté par M. Jules Sandoz, vice-président de la Société neufchâte-loise pour l’avancement des sciences sociales sur cette question qui figurait au programme : des moyens de combiner l’enseignement primaire avec l'enseignement professionnel.
- En Suisse, où l’instruction est obligatoire et très-répandue, les promoteurs d’une réforme dans le régime des écoles pri-
- (1) Puisqu’il s’agit delà Suisse, exprimons le regret que, faute d’un espace suffisant et par suite d’un malentendu regrettable, la patrie des Pestalozzi, des Fellenberg, des père Girard, des Wehrli, des Naville, des Zeilweger, etc., n’ait pas figuré d’une manière plus complète et plus visible à l’exposition des classes 89 et 90 ; c’est à peine si, à la suite de nombreuses recherches, nous avons pu découvrir sur des rayons de librairie les travaux remarquables d’un des élèves de Pestalozzi, M. Lochmann, le célèbre traducteur de Niemayer, une importante Histoire littéraire de Véducation, de M. le pasteur Burnier, et des publications fort intéressantes des Sociétés d’utilité publique de la Suisse romande et de l’Institut genevois. La France aurait beaucoup à gagner à la connaissance de ces travaux pédagogiques.
- (2) Cette réunion était formée des Sociétés d’utilité publique des cantons de Fribourg, Neufchâtel, Genève et Vaud, de la Société jurassienne d’émulation (Berne) et de la Société Ncufchâleloise pour l’avancement des sciences sociales-M. le professeur Sandoz est l’orateur qui, au nom des institutions suisses, a exprimé aux instituteurs français, réunis lors des conférences de la Sorbonne., les sentiments de sympathie et de bonne confraternité de ses collègues et qui a déclaré en termes éloquents et chaleureux, non-seulement son admiration pour l’exposition scolaire française, mais encore la surprise qu’il avait éprouvée en voyant les immenses progrès accomplis dans les écoles de la France. Il a cordialement convié l’assemblée aux conférences pédagogiques et à l’exposition scolaire locale que ses collègues doivent ouvrir en août 1868 dans une des villes de la Suisse romande. Le vice-président du Comité de souscription, M. Ph. Pompée, au nom des instituteurs français, a accepté cette invitation qui tend à faire naître des rapports bienveillants et qui pourront provoquer et faciliter, par la suite, la formation d’une Société pédagogique internationale. (Voir les trois volumes des conférences de la- Sorbonne publiés par lai maison Hachette en 1868.)
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- maires en vue de l’apprentissage, se préoccupent beaucoup moins qu’en France de la nécessité de retenir plus longtemps les enfants à l’école en leur apprenant un métier ; cependant, sans chercher ce résultat, ils pensent qu’on peut l’obtenir en généralisant le système anglais du half time, que nous désignerons sous le nom de système alternatif'. L’enfant resterait toujours à l’école jusqu’à l’âge fixé par la loi ; mais le temps consacré successivement à l’école et à l’atelier serait partagé en deux parties qui appartiendraient simultanément à l’instruction et à l’apprentissage.
- Cette combinaison aurait pour but de remplacer avantageusement ce qui se pratique généralement aujourd’hui; dans nos visées les plus ambitieuses; nous demandons que l’apprenti qui travaille toute la journée à l’atelier, après avoir tout à fait abandonné l’école du jour, puisse et veuille bien fréquenter assidûment l’école du soir, pour mener de front le travail intellectuel et le travail manuel et pour ne pas perdre, après l’âge de douze ans, faute de pratique, l’instruction qu’il a péniblement acquise avant de quitter l’école.
- M. Sandoz, propose de conserver ce système et de l’améliorer en diminuant la durée du travail de l’école du jour pour les enfants arrivés à un certain âge et en attribuant au travail manuel, à l’apprentissage, le temps ainsi retranché à 1'école.
- Se fondant sur la décisive expérience faite depuis longtemps en Angleterre, il répond à la seule objection sérieuse qui puisse lui être faite, par cette déclaration unanime des inspecteurs du travail des enfants dans les manufactures anglaises: que les enfants qui ne passent que la moitié du temps à l’école font à peu près les mêmes progrès que ceux qui y passent toute la journée et qu’il faut attribuer ce résultat à ce que le travail se présente comme un délassement après l’instruction et réciproquement.
- « C’est une erreur de croire, dit M. Sandoz, qu’il faille tenir six heures par jour un enfant à l’école pour obtenir de
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- bons résultats. Je l’accordérai pour les premières années, mais une fois qu’il a atteint un certain niveau de développement trois, heures suffiraient pour le maintenir dans une bonne moyenne, et ces trois heures prolongées durant une série d’années lui seraient plus profitables que six heures accumulées sur un espace de temps plus court et suivies de l’abandon complet de l’école. Seulement, que ces heures soient prises sur la journée et non pas sur la soirée, que ce soient des heures d’école de l’avant ou de l’après-midi, et non pas les heures du soir où l’apprenti arriverait comme aujourd’hui fatigué de son travail de la journée.
- « On éviterait, en les gardant quelques années de plus sous l’influence d’un enseignement suivi, cette déplorable et brusque scission qui a lieu aujourd’hui dans la vie de l’enfant, entre son temps d’école et son temps d’apprentissage. Il est constant, en effet, que, pour la plupart, l’entrée dans un atelier ou l’initiation des travaux 'de la campagne est une limite, fatale en deçà de laquelle on est censé avoir appris tout ce qui est nécessaire à un homme et au delà de laquelle ou rougirait presque d’aller s’asseoir encore sur les bancs d’une école ; et ce préjugé est aussi répandu chez les parents que chez les enfants. »
- On maintiendrait également ces derniers plus longtemps sous la discipline salutaire de l’école, discipline précieuse au point de vue moral aussi bien qu’au point de vue intellectuel. Si quelque chose est funeste à un jeune homme, c’est souvent la vie d’apprenti, ce séjour à l’atelier sans contre-poids suffisant, cette position bâtarde,1 si je puis m’exprimer ainsi, qui l’empêche d’être encore un enfant sans lui permettre d’être déjà un homme, ce contact de tous les instants avec des ouvriers toujours prêts à l’initier aux vices ou aux séductions d’un âge plus avancé, sans pouvoir lui donner leur force et leur expérience. Il y a là une question morale dont l’importance n’échappera à personne.
- Enfin, au point de vue de l’apprentissage lui-même, quels
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- fruits le jeune homme et la jeune fille ne retireraient-ils pas, pour l’intelligence de leur profession, d’une culture intellectuelle poursuivie dans les conditions d’un développement normal et graduel de leurs facultés? Il est bien des sujets d’étude que l’on aborde sans doute déjà dans les classes inférieures de l’école primaire, mais dont la portée ne se découvre que peu à peu, à mesure que les années amènent avec elles une réflexion plus mûre et plus attentive, et, avec le système des apprentissages actuels, une bonne partie de ces bienfaits de l’instruction est tout simplement perdue, faute d’entretien (1).
- Toutes les objections les plus sérieuses qui peuvent être faites contre le système d’introduction du travail manuel ou de l’atelier dans l’école disparaissent avec le système proposé par M. Sandoz. Nous n’avons plus besoin de trouver la synthèse du travail et de faire travailler l’enfant sans but déterminé; plus de difficultés de programme de renseignement, de maîtres spéciaux, de localités distinctes, de matériel industriel, de matières premières, de dépenses. La famille choisissant elle-même le genre d’industrie qu’elle désire faire apprendre à son enfant, trouve chez le patron tout ce que nécessite un bon et sérieux apprentissage.
- La seule objection qu’on puisse prévoir doit venir des patrons, puisque les intérêts de la famille et de l’enfant sont désintéressés. Se soucieront-ils d’un contrat stipulant que leurs apprentis consacreront la moitié de la journée à l’école, et, s’ils acceptent, ne sera-ce pas à des conditions onéreuses pour les parents? D’un autre côté, le temps consacré à l’atelier diminuant de moitié, la durée de l’apprentissage ne s’augmentera-t-elle pas du double?
- Certainement, on trouvera des patrons qui refuseront d”a-
- p) Bulletin d'utilité publique de la Saisee romande,, ,n° 3, H867. (Lausanne, . imprimerie Georges Bridet.)
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- dopter ce nouveau mode d’apprentissage, mais au fond toute la difficulté revient à désintéresser le patron que l’on prive, pendant une partie de la journée, de l’aide et du travail de son apprenti. Or, s’il s’agit d’un sacrifice trop lourd à supporter par la famille, l’État, qui se croit obligé de payer cher des professeurs pour des jeunes gens qui se vouent à des carrières libérales, ne peut-il pas prendre cette dépense à sa charge ? Les professeurs de droit, de médecine, etc.., ne sont-ils pas, dans un certain sens, des maîtres d’apprentissage pour les professions réservées aux classes riches, et pourquoi la classe la plus pauvre aurait-elle moins de droits aux largesses du gouvernement? Serait-ce parce qu’elle est plus nombreuse et qu’elle a plus besoin de gagner sa vie ?
- Mais cette intervention gouvernementale ne sera pas nécessaire pour désintéresser.le patron : il sait mieux que personne que, dans une foule de professions, la longueur des apprentissages est injustifiable, et que, si l’enfant était Convenablement préparé et recevait un enseignement professionnel sérieux, la durée du temps nécessaire pour former un ouvrier pourrait être considérablement diminuée.
- Qu’on donne en effet à un patron un jeune homme en qui il sentira le désir de comprendre et dont l’esprit, journellement, éveillé, est tenu en baleine par les travaux de l’école, et on verra qu’il ne sera pas tenté d’en faire, comme trop souvent, un manœuvre, ou de l’employer à une besogne qui ne lui apprend rien. L’apprenti lui-même plus réfléchi, plus raisonnable, en trouvant à l’école la théorie de ce qu’il pratique, comprendra mieux le besoin d’une instruction qui l’en -•nuyait lorsqu’elle ne lui était donnée que sous une forme spéculative dont il n’entrevoyait pas les applications, et, par l’intelligence et l’intérêt qu’il apportera à son occupation manuelle, il aura bien vite regagné les trois heures de leçons qu’il aura consacrées à sa culture intellectuelle et rno-
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- Après avoir montré qu’il n’y aurait aucun dommage pour le patron dans la diminution du temps consacré au travail manuel, il nous reste à trouver un moyen pour ne pas le priver d’un aide pendant la moitié de la journée. Puisque le système alternatif a inspiré ce nouveau mode d’apprentissage, qu’on lui emprunte également le procédé des relais ; rien ne serait plus facile que d’avoir chez le même patron un nombre double d’apprentis se relayant alternativement à l’école et à l’atelier, de telle sorte que le patron ne fût jamais privé de l’aide de son jeune compagnon.
- Comment un pareil projet serait-il accueilli par l’opinion publique et comment pourrait-il se concilier avec les habitudes scolaires répandues dans tous les pays? On trouverait la réponse à cette question dans une tentative qui fut faite il y a trente ans dans la Suisse allemande.
- A cette époque, dit M. J.-J. Lockmann, l’un des vétérans de l’instruction populaire en Suisse, on pensait que c’était trop d’obliger certains parents à envoyer leurs enfants à l’école 33 heures par semaine ; c’est alors que l’on partagea les classes dans lesquelles il y avait 60 élèves de l’âge de 7 à 16 ans en deux divisions : l’une pour les élèves les plus avancés, ayant trois heures de leçons par jour ; l’autre pour les jeunes enfants, ayant quinze heures de leçons par semaine. Les élèves les plus avancés avaient leurs leçons le matin ; après cela les enfants appartenaient à leurs parents ; les plus petits avaient ensuite leurs leçons. Des expériences bien faites ont montré que les élèves apprenaient plus et mieux dans quinze ou dix-huit heures par semaine que dans trente-trois heures.
- Cependant cet arrangement ne subsista pas parce que beaucoup de parents, considérant l’école, avant tout, comme une institution qui les débarrasse de leurs enfants pendant la plus grande partie de la journée, trois heures par jour ne leur suffisaient pas pour les plus petits. Mais, une fois l’école séparée en deux, l’une durant toute la journée pour les petits , l’autre
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- adoptant le système alternatif entre l’école et l’atelier, il y a lieu d’espérer que les essais tentés rencontreront la sympathie générale.
- «Je ne fais que poser la question, dit M. Sandoz en terminant, car, du moment où il s’agit d’entrer dans la voie, d’une réalisation pratique, nous sortons du domaine assigné aux travaux de nos sociétés et nous devons laisser la place à d’autres. Mais, pour peu que l’idée que je viens de soumettre rencontre quelque appui auprès des hommes compétents en cette matière, je ne doute pas un instant qu’il ne se présente des hommes de cœur et d’énergie pour l’exécution; car, dans notre Suisse libre et industrieuse, nous savons que nous sommes tous ouvriers dans la grande œuvre du progrès social et que tous nous avons notre part de responsabilité dans l’avenir de la génération confiée à notre sollicitude. »
- Nous pensons que si, par impossible, l’espoir manifesté par le vice-président de la société neufchâteloise pour l’avancement des sciences sociales ne trouvait pas sa réalisation parmi ses compatriotes, l’essai qu’il provoque serait tenté quelque part; nous serions fort heureux si, au lieu de n’avoir, comme nous, qu’un projet à mettre sous les yeux du lecteur,le rapporteur du prochain Jury International du Groupe X pouvait, à cette place, motiver une récompense en faveur de l’auteur de l’idée, et de celui qui l’aurait heureusement mise à exécution. La question si importante de l’apprentissage aurait certainement fait un grand progrès.
- Il existe à Darmstadt, capitale de la Hesse grand-ducale, une institution professionnelle qui a pour but de combiner le travail manuel avec la fréquentation des écoles de garçons et de filles.
- Dans cette ville de Darmstadt, de même que dans toutes les grandes villes, se trouvent, en assez grand nombre, des jeunes gens qui, dans leurs loisirs, font de la rue leur école et se préparent ainsi plutôt à vivre de la propriété d’autrui
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- qu’à chercher une honnête existence par un travail régulier. Pour remédier à ce mal, S. A. le Grand-Duc, au lieu de se borner à célébrer la fête demi-séculaire de son mariage par des fêtes et des dons, résolut de fonder sur une petite échelle, à la vérité, d’abord pour les filles et une année plus tard pour les garçons, « une école de travail » (arbeits ans-talt), où on accoutume de bonne heure les enfants à l’union du travail et de l’enseignement.
- Cette institution se propose de venir en aide aux parents nécessiteux qui ne peuvent pas donner tous les soins nécessaires à leurs enfants. On reçoit les élèves aux heures qu’ils ne passent pas à l’école pour leur donner une instruction plus pratique, et par une discipline douce mais exacte, les accoutumer à un travail utile, à l’ordre et à la propreté, à l’obéissance et aux bonnes mœurs, afin de fortifier en eux le désir et les facultés du travail et de les former ainsi à devenir des hommes honnêtes et des membres utiles de la société.
- Puisse un semblable exemple trouver des imitateurs ! Il serait à désirer que ces fêtes commémoratives devinssent pour ceux qui les célèbrent une fête plus glorieuse encore pour l’avenir.
- Le Jury International du Groupe X a décerné une médaille d’argent à la Société industrielle de Darmstadt pour les travaux exécutés par les élèves des écoles qu’elle a fondées et quelle entretient.
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- CHAPITRE VII.
- INDUSTRIE. — LE PATRONAGE.
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- Nous avons dît que, à côté des propositions et des tentatives de réforme du mode d’apprentissage actuellement en usage, par le système de Vatelier clans Vécole ou par 'l’extension du système alternatif, il s’était formé des associations philanthropiques qui, sans autre mission que l’amour du bien public et de l’humanité, intervenaient, soit par leurs conseils, soit par leurs démarches, soit par leurs ressources, pour faciliter aux familles malheureuses le placement de leurs enfants en apprentissage ; pour instruire et protéger ceux-ci aussi bien contre l’incurie des parents que contre l’exploitation des patrons, et surtout pour prévenir ou concilier les difficultés qui surgissaient fréquemment entre les contractants.
- Ces 'Sociétés de patronage, qui ont été constituées sans distinction de tendances politiques ou sociales par des laïques aussi bien que par des associations religieuses, par des catholiques aussi bien que par des protestants et des israélites, ont adopté des dispositions bien variées pour atteindre leur but ; mais, quelque différente que soit F organisation de chacune d’elles, on peut cependant les ramener à un certain nombre de types, selon qu’elles se substituent plus ou moins aux devoirs de la famille ou à ceux du patron, pour fournir à tous les besoins de l’apprentissage.
- On se rappelle que, dans les trois termes qui constituent la base de tout système d’apprentissage, on pouvait en éliminer un, l’apprenti, dont nous avons indiqué le rôle passif dans la convention intervenue, quoiqu’il soit en réalité l’élément le plus intéressé, le trait d’union entre ses parents et son nouvel instituteur, et celui sur lequel repose principalement l’exécution des clauses adoptées. On se rappelle, en outre, quel est le rôle habituel de la famille et celui du
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- patron, les seuls contractants, et les contestations de diverses natures que peuvent soulever l’inexécution ou la violation des clauses dictées par des prétentions et des intérêts contraires.
- Pour éviter, autant que possible, ces discussions dont l’apprenti est souvent la cause et presque toujours la victime, la première pensée des sociétés qui, en acceptant le mode actuel d’apprentissage, s’occcupèrent de porter remède aux abus qu’il engendrait, se porta sur le choix du patron et sur les arrangements qu’on devait prendre avec lui.
- Pour le premier point, on rechercha des hommes probes, de mœurs honnêtes, ouvriers actifs ou chefs d’atelier. En agissant ainsi, les sociétés pensaient avec raison que, pour qu’un apprenti apprenne à se suffire un jour à lui-même, il ne faut pas seulement qu’il sache manier l’outil plus ou moins bien, mais qu’il est surtout nécessaire qu’il ait sous les yeux le spectacle de la vie ouvrière, de ses besoins journaliers, de ses travaux multiples, de ses vicissitudes et même de ses épreuves, et que la vue du père de famille, luttant courageusement pour soutenir sa femme et ses enfants, est une leçon que le futur ouvrier doit recevoir chaque jour en même temps qu’il apprend les procédés de sa profession.
- Pour le contrat d’apprentissage, il suffisait que sa rédaction fut conforme aux dispositions des lois sur la matière, qu’elle fût basée sur les sentiments de justice, d’honnêteté et de loyauté, de manière à sauvegarder sans ambiguïté et tout à. la fois les intérêts respectifs de l’apprenti, de la famille et du patron.
- Dans cette combinaison, la société de patronage non-seulement veille à l’exécution rigoureuse du contrat, mais elle exerce encore sa tutelle sur l’enfant en lui fournissant le trousseau, l’habillement et l’entretien pendant toute la durée de son apprentissage, ou jusqu’au moment où son travail cesse d’appartenir à son maître. De plus, elle le fait régulièrement visiter dans son atelier, à des époques rapprochées, par ses membres
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- ou des agents spéciaux, pour encourager leurs progrès, pour s’enquérir de tout ce qui est relatif à leur bien-être, pour stimuler le zèle et les bons sentiments du patron; enfin, il est des sociétés qui interviennent pour empêcher les contestations de se produire devant la justice et pour tenter une conciliation officieuse.
- Par cette intervention amiable qui renferme les contractants dans la limite des clauses licites et honnêtes, on a évité bien des abus; grâce à elle, l’apprenti, logé sainement et proprement, couche seul ; il reçoit une nourriture convenable et suffisante ; on le soigne ou on le fait soigner en cas de maladie, on surveille sa conduite et ses mœurs, on protège ses forces en limitant la durée de son travail.
- Grâce à elle, le patron ne l’emploie à aucun travail, à aucun service étranger à son instruction professionnelle; il ne lui inflige ni punition corporelle, ni privation de nourriture, il l’affranchit de tout travail les dimanches et jours de fêtes légales et lui donne le temps nécessaire pour aller à l’école. Il se conforme, en un mot, aux prescriptions des lois sur l’apprentissage.
- Mais il est une de ces obligations habituelles du contrat qui suscite des difficultés nombreuses qui se renouvellent fréquemment. Nous voulons parler de la disposition qui oblige le patron à laisser son apprenti prendre sur sa journée de travail le temps et la liberté nécessaires pour son instruction intellectuelle et religieuse.
- Chacun comprend la nécessité d’une pareille prescription, puisque, de l’enquête faite par la Chambre de commerce de Paris en 1848 et en 1860 (1), il résulte que, pour les apprentis des deux sexes au-dessous de seize ans qui existent dans cette ville, il n’y a en moyenne que 89 pour 100 de garçons et 73 pour 100 de filles qui sachent lire et écrire. On a même
- (l) Statistique de l'industrie. Enquête de 1847-1818. — Enquête de 1868. Publiées par la Chambre de commerce de Paris. 2 vol. grand in-4°, Paris.
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- constaté que, dans certaines industries, celle des allumettes chimiques, par exemple, il ne se trouvait pas une seule fille qui sût lire et écrire. Dans d’autres, celles des fils et tissus^ 27 pour 1,00 de la population ouvrière étaient complètement dépourvus de toute instruction ; dans les filatures et les fabriques de couvertures, la moitié à peine savait lire.
- Aussi, n’y a-t-il aucune société de patronage qui ne fasse entrer dans ses plus stricts devoirs, les moyens, d’assurer à ses pupilles les bienfaits de l’éducation.
- Mais cette prescription de l’école n’est pas toujours facile à exécuter. Trop souvent il n’y a pas d’école, ou, s’il y en a une, elle n’est pas ouverte à des heures convenables. Si les apprentis peuvent y être admis, le peu de temps qu’ils y passent ne peut pas être bien profitable à leur instruction, car l’école du soir ne dure que quelques mois de l’année; les apprentis y arrivent fatigués, et ce travail contraint produit bien peu de fruits. D’un autre côté, ces sorties nocturnes sont-elles bien profitables à la moralité et l’inexactitude dans les heures de rentrée n’est-elle pas souvent l’occasion de nombreux dissentiments entre le patron et l’apprenti?
- Aussi, plusieurs sociétés de patronage, après avoir employé
- les récompenses de diverses natures, les encouragements de
- toutes sortes pour assurer la fréquentation de l’école et pour
- provoquer les progrès des élèves, ont-elles songé à avoir des
- classes spéciales pour les apprentis, soit dans l’intérieur des
- établissements industriels, lorsque le nombre des enfants le
- permettait, soit au dehors, pour les apprentis isolés. Quelques-
- unes même ont fondé de véritables pensionnats techniques à
- l’instar de ceux que la nécessité avait forcé d’établir en faveur
- »
- des orphelins et des enfants des familles dénuées de ressources personnelles.
- Chacune de ces améliorations eut pour résultat de modifier les anciennes conditions de l’apprentissage industriel. En éliminant successivement les trois termes du problème primitif
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- lorsqu’il présentait des abus, on a obtenu les modifications suivantes
- La- famille remplacée en tout on en partie par le patronage isolé ou collectif.
- Le patron — — — par Y école (T apprentissage.
- D’où, comme conséquence:
- Vapprenti ignorant et abandonné est devenu Vapprenti instruit et moralisé.
- Nous allons trouver, par l’examen de quelques-unes des expositions de la classe 90, divers exemples des nombreux systèmes qui ont été pratiqués pour résoudre le problème si difficile et si compliqué de l’enseignement industriel élémentaire. Ils résultent de la combinaison de termes que nous venons de rappeler et se subdivisent en internats et en externats, par rapport à l’instruction générale et à l’instruction professionnelle.Nous les avons groupés sous les deux titres de Patronage (sujet de ce chapitre) et d’Apprentissage scolaire (sujet du chapitre suivant).
- line des plus anciennes sociétés de patronage de Paris est l’œuvre catholique des Amis de VEnfance, fondée en, 1828. Elle a exposé, dans la classe 90, des comptes rendus et des travaux exécutés par les jeunes apprentis dont elle prend soin; le Jury International du GroupeX, voulant honorer son initiative, son ancienneté et ses constants efforts r ne lui a toutefois décerné qu’une de ses récompenses les plus modestes, parce que, au point de vue purement scolaire, elle n’exerce sur ses élèves qu’une tutelle morale et professionnelle, sans leur offrir elle-même des moyens d’enseignement par l’orga* nisation d’un enseignement à leur usage particulier.
- Il y a trente-neuf ans, quelques hommes appartenant à différentes classes de la société, mais tous animés d’un même zèle, se réunirent sous le nom modeste et touchant à!Amis de l’enfance pour « venir au secours de jeunes garçons; pauvres de la ville de Paris, sans autre distinction que celle que la misère met entre eux, sans leur demander d’autres titres â ses bienfaits que le besoin qu’ils en ont, les recueillir, leur donner un asile, une éducation conforme à leur position
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- sociale, en faire d’honnêtes gens, de laborieux artisans, des chrétiens ; en un mot de prendre des enfants des mains de la misère et rendre des hommes à la société. » Pour atteindre ce but, l’œuvre varie ses moyens suivant la position des enfants sur lesquels elle étend sa protection.
- Il est en effet des enfants sans famille ; il en est d’autres
- dont la famille ne saurait subvenir à leurs besoins physiques
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- et moraux. La Société recueille les uns et les autres en se chargeant de les élever et de les instruire. Elle les place à cet effet dans des établissements d’éducation et notamment à l’institution de Saint-Nicolas, à laquelle nous allons revenir tout à l’heure. Il y a environ 130 enfants ainsi placés en pension.
- D’un autre côté, certains enfants ont besoin d’assistance, mais peuvent rester sans péril au foyer domestique ; dans ce cas la Société s’estime heureuse de ne point les enlever à la tendresse de leurs mères, et elle leur distribue chaque mois un seçours à domicile dont le taux varie de 6 à 10 francs, mais elle se réserve la surveillance de leur éducation et de leur apprentissage. Trente enfants environ sont ainsi secourus.
- Dans cette période de l’enfance qui s’écoule entre huit en douze ans, les protégés de l’association sont donc placés à l’école ou secourus dans leurs familles ; puis, lorsque la première communion est faite, on les place chez des maîtres d’apprentissage dignes de confiance, où des membres du conseil qui se sont partagé ce soin , vont les visiter , s’informer de leur conduite , écouter au besoin les réclamations et les plaintes. Soixante apprentis environ1 appartiennent à cette catégorie.
- Chaque dimanche on les réunit dans un établissement que la Société a loué sous le nom de Maison de famille;. on les habille, on leur fait prendre en commun leur repas, on veille -aux soins de propreté, puis on les conduit ensemble à la messe , à l’issue de laquelle on leur distribue, sur des renseignements précis, l’éloge ou le blâme, ; enfin, après leur sivoir
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- fait suivre un cours d’instruction élémentaire, on leur procure des délassements nécessaires après le travail de la semaine. Une petite caisse d’épargne reçoit leurs économies.
- L’apprentissage terminé , des relations libres mais régulières, favorisées par une pensée de reconnaissance filiale et d’assistance fraternelle, se perpétuent entre l’œuvre et les hommes qu’elle a formés. Lorsqu’ils sont devenus des hommes et des ouvriers , ceux de ces jeunes gens qui n’ont pas cessé d’entretenir avec la Société des rapports d’affection et de reconnaissance, reçoivent une médaille d’argent; de plus, des diplômes d’honneur sont accordés au jeune homme, devenu ouvrier , qui a su pendant son apprentissage mériter la satisfaction de son patron et celle de la Société par sa conduite.
- Toutes ces dispositions entretiennent tellement parmi les anciens, apprentis des liens de gratitude et de confraternité qu’ils ont fondé une Société de secours mutuels, qui a été approuvée sous la date du 25 mai 1860.
- La Société ne s’est pas proposé d’étendre son utile patro -nage à un grand nombre d’enfants , mais dë rendre ce patronage aussi complet que possible. Ne pas faire beaucoup, mais faire bien, telle est la devise des Amis de VEnfance, excellent système, préférable de beaucoup à celui que d’autres œuvres ont adopté. Mieux vaut former cent ouvriers d’élite que d’en patronner quatre ou cinq cents sur lesquels on n’a qu’une action restreinte et peu suivie. Cette institution charitable a pour président d’honneur l’archevêque de Paris.
- En 4842, les frères des écoles chrétiennes organisèrent dans divers quartiers de Paris, avec le concours de M. le vicomte de Melun, des comités de placement d’apprentis dont les membres voulaient bien consacrer un jour par semaine pour recevoir et écouter les parents de leurs élèves qui voulaient mettre leurs enfants en apprentissage et pour accueillir les demandes des patrons qui désiraient admettre dans leurs ateliers des enfants auxquels ils voulaient enseigner leur pro-
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- fession. Le comité recueillait des renseignements sur le patron et la famille, il stipulait un .temps d’essai, intervenait dans la rédaction du contrat d’apprentissage dans lequel figuraient toujours expressément deux clauses : la première relative à la fréquentation d’une école ouverte par les frères pendant deux heures par jour ; la seconde relative au droit officieux, reconnu au comité, d’appeler en conciliation les parties intéressées en cas de contestation.
- Cette œuvre se développa si bien qu’aujourd’hui elle compte vingt-quatre maisons à Paris et une vingtaine d’établissements dans les départements ; elle étend son patronage sur un total de cinq mille jeunes gens, mais elle a modifié le but qu’elle se proposait exclusivement dans l’origine, car, tout en s’occupant du placement en apprentissage, elle n’intervient plus au contrat et ne visite plus les ateliers. De plus, il n’y a que quelques-unes de ces associations qui ouvrent des cours du soir.
- La nouvelle tendance de ces patronages dirigés par les frères des écoles' chrétiennes est plutôt morale et religieuse que scolaire et professionnelle ; elle est clairement' indiquée par ce passage d’un rapport que M. le vicomte de Melun lisait à l’assemblée générale du 23 décembre 1866.
- « Faisant appel aux jeunes gens, à la sortie des écoles pri-
- maires et au début de la carrière du travail, elle les prend au moment même où commence pour eux l’usage de la liberté, et où ils vont se prononcer entre le bien et le mal. Elle se propose d’assurer leur persévérance dans la foi et dans les pieuses et saines pratiques de leurs premières années. Mais, proportionnant ses formes et. ses exigences au progrès de l’âge et aux conditions de la vie, elle change en association la tutelle et le patronage si nécessaires à l’enfance. »
- Aussi chaque section, à laquelle l’apprenti ne peut être admis que s’il a douze ans au moins, et s’il a fait sa pre-
- mière communion, réunit-elle ses membres pour assister à la
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- messe et. entendre une instruction religieuse.' Au témps de
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- Pâques et aux principales fêtes religieuses, une retraite est prêchée aux associés, pour leur rappeler, sans rien leur imposer, les pieuses habitudes des fidèles chrétiens. Après la messe ou les sermons, les associés ont la faculté de rester ou de rentrer dans leurs familles; s’ils restent, ils ont à leur disposition une vaste cour où ils peuvent courir , un gymnase , une bibliothèque, des salles pour les jeux tranquilles. Le soir, de petites fêtes réunissent les élèves et leurs familles pour les soustraire aux séductions du dehors.
- Chaque association vit librement de sa vie propre et est administrée par un conseil pris parmi ses membres. Le prêtre directeur, le frère et le membre du conseil général désigné par celui-ci en font partie' de droit.
- L’œuvre entière est placée sous la- direction d’un conseil supérieur qui s’occupe des intérêts généraux. Une fois par mois, les frères chargés de la direction de chaque association particulière se réunissent avec le bureau de l’œuvre, rendent compte de la situation de leur Société, exposent leurs besoins et font les propositions qu’ils croient utiles soit à l’ensemble de l’œuvre, soit aux Sociétés qui leur sont confiées (1).
- C’est un système analogue de patronage qu’a adopté l’administration de Yaujours en ce qui concerne l’apprentissage de ses anciens élèves, lorsqu’ils ont fait leur première communion, Les enfants qui ont terminé leurs études à l’asile-école Fénelon, sont rendus à leurs familles ou à leurs protecteurs. Malheureusement tous ne sont pas dans ce cas ; de pauvres orphelins ont été recueillis, d’autres ont perdu leurs parents pendant qu’ils étaient en pension, d’autres trouvent autour d’eux un tel. dé-
- (\) Voir, pour plus amples détails, le# études sur les œuvres de patronage par M. Christian de Coulonges, dans le quatrième Bulletin de la; Société de protection des apprentis et des enfants des manufactures. Dans, l'appréciation d’œuvres qui ne rentrent dans notre compétence que sous le rapport de renseignement, nous avons dû récourir fréquemment à cette' précieuse collée-
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- nûment qu’ils sont presque abandonnés, sans appui et sans ressources.
- Pour continuer leur œuvre bienfaisante , les fondateurs de Vaujours avaient à opter entre deux systèmes : ou former à l’asile-école des ateliers pour l’apprentissage de métiers différents, ou aller chercher à Paris des maîtres à qui ces enfants pourraient être confiés.
- En adoptant la première résolution, on avait l’avantage d’éloigner ces pauvres enfants des dangers que leur offrait la vie parisienne, mais il y avait là aussi l’inconvénient de circonscrire nécessairement le cercle des professions auxquelles ils pourraient être consacrés, d’empêcher quelque fois de suivre l’indication donnée par leurs aptitudes particulières et même de les rendre étrangers à cette vie de l’ouvrier dont nous parlions tout à l’heure.
- On a opté pour le second système et l’on n’a pas eu à s’en repentir, car un assez grand nombre de bons ouvriers sont sortis de chez les patrons à qui on les a confiés ; ils gagnent largement leur vie par le travail ; la plupart ont trouvé des positions avantageuses; quelques-uns sont devenus à leur tour chefs d’atelier et se recrutent d’apprentis dans la maison où ils ont été élevés. A très-peu d’exceptions près, tous ces jeunes gens se sont conduits honorablement.
- Le nombre des apprentis patronnés par la Société Fénelon s’élève annuellement de quarante à cinquante.
- Si les Sociétés dont nous venons de rendre compte se bornent à suppléer la famille dans la protection des enfants pauvres et des orphelins vis-à-vis des patrons, si elles veillent avec sollicitude à tous leurs besoins matériels, si elles exigent que l’enfant suive les cours d’une école quelconque, elles n’établissent aucune classe pour leur donner l’enseignement. La réunion du dimanche a plutôt pour objet le culte que l’instruction, la distraction que l’étude.
- Mais il en est d’autres qui aux moyens de patronage dont nous venons de parler ajoutent encore l’établissement de
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- classes, de cours, d’écoles, en faveur de leurs jeunes protégés et qui attachent une telle importance aux résultats de l’enseignement qu’elles font entrer dans leur organisation des distributions de récompenses et de prix qui ont pour but d’exciter l’émulation de leurs protégés.
- Si comme à Vaujours l’affection des hommes de bien pour les enfants qu’ils ont élevés; si, comme aux Amis de V enfance et à l'Œuvre des apprentis le désir de retenir les jeunes gens le plus longtemps possible dans le giron de l’Église catholique, ont été les mobiles qui ont présidé à la fondation des sociétés, au patronage des élèves, on dut s’attendre avoir se former des associations de même nature pour faciliter l’éducation professionnelle des enfants appartenant aux cultes dissidents. Des nécessités impérieuses contraignirent les israélites à entrer les premiers dans cette voie où nous les suivrons tout à l’heure ; les protestants fondèrent également plusieurs sociétés de patronage dont Y œuvre Saint-Marcel, que nous regrettons de n’avoir pas vu figurer à l’Exposition peut donner un modèle très-complet et fort intéressant à étudier.
- A. son défaut, nous ne pouvons citer ici que la plus récente des sociétés évangéliques, fondée il y a trois ans seulement sous le nom (YUnion chrétienne. Quoique bien jeune encore, elle a déjà placé une cinquantaine de garçons et de filles chez différents patrons. Le placement, la rédaction et l’exécution du contrat, les visites dans les ateliers, les rapports sur chaque apprenti occupent, comme partout ailleurs, les membres de cette société qui distribue, en outre, tous les soirs, de 8 à 10 heures, dans son propre local, une instruction primaire et même a ouvert des cours plus avancés et des conférences sur des matières d’enseignement secondaire et professionnel.
- A côté de ces associations, presque exclusivement organisées par un zèle dogmatique, et destinées aux enfants de Paris, nous avons à citer une œuvre philanthropique qui étend sa protection sans distinction de culte ou de nation sur tous
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- les orphelins de père et mère ou sur ceux qui ont perdu leur père seulement; c’est la Société des orphelins et clés orphelines.
- Quoique cette société, qui a été reconnue d’utilité publique en 1839, s’occupe d’une manière toute spéciale du placement en apprentissage, on peut dire cependant qu’elle adopte complètement les malheureux enfants dont elle s’est chargée ; à défaut de famille absente, elle fournit à ses pupilles pendant la durée de l’apprentissage un lit, un trousseau, des livres, et, s’il en est besoin, des outils; elle leur alloue des bains, elle pourvoit à leur instruction élémentaire et religieuse, dans une école qu’elle a fondée elle-même et qui est ouverte chaque soir de 7 à 9 heures et demie, et le dimanche toute la journée ; le dimanche également, on reçoit les épargnes des orphelins et on leur fait une distribution de vêtements.
- Chaque année on distribue des prix d’école, des prix d’atelier, des prix de fin d’apprentissage à ceux dont les membres chargés de la surveillance ont constaté les progrès , la bonne conduite et l’excellence du travail. Une .association des amis d’apprentissage s’est récemment formée ; elle comptait en 1864, une centaine de membres participants ; à la même époque l’œuvre patronnait 130 orphelins.
- Cette organisation scolaire qui consiste à faire venir de loin vers un point central des apprentis disséminés chez de nombreux patrons, logeant dans différentes parties de la ville, offre de telles difficultés et des dérangements si regrettables qu’on a dû songer à fonder des établissements où l’on offrirait l’instruction en même temps que l’hospitalité, ne laissant en dehors que l’éducation professionnelle de l’enfant.
- C’est ce qu’a exécuté pour la première fois une société d’isrâélites qui a fondé, à Strasbourg, un établissement qu’elle ouvrit en 1825, sous le titre d'École d’arts et métiers. Cette tentative est trop intéressante, elle a produit et produit encore de trop grands bienfaits, elle a inauguré un système de patronage tellement complet et si bien conçu que nous devons in-
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- sister d’une manière toute particulière sur un type d’organisation qui a mérité le suffrage personnel de M. le ministre de l’instruction publique dans une visite qu’il a faite récemment à cet établissement et qui a attiré tout l’intérêt et toute l’attention de la commission technique instituée par M. le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics. Le Jury International du Groupe X n’a pas hésité à lui conférer une médaille d’argent.
- Ce n’est point ici le lieu de déduire les motifs qui ont contribué à laisser les israélites en arrière des autres peuples dans la marche de la civilisation et de faire ressortir sous ce rapport l’oppression et les préjugés qui ont pesé sur eux durant tant de siècles; qu’il nous suffise de rappeler que, parqués dans leurs ghettos, la loi leur déniait un domicile certain ; elle leur refusait le droit d’acquérir un champ, une chaumière, ou toute autre propriété immobilière.Une barrière infranchissable les séparait des professions libérales ; ils étaient même exclus de la jouissance des droits civils et l’organisation des jurandes les excluait de toute participation au travail national. Dans une telle situation, quand le caprice d’un ministre suffisait pour les frapper de contributions spéciales, pour les bannir même du pays, à quoi pouvaient-ils consacrer leur activité qui ne trouvait à s’appuyer ni sur la propriété foncière, ni sur l’agriculture, ni sur l’industrie? Ils n’avaient d’autre refuge que la banque, le négoce pour les plus fortunés; le trafic, le mercantilisme ambulant pour ceux qui ne pouvaient posséder que la balle du colporteur.
- La révolution française releva les israélites de cette exclusion systématique et séculaire en proclamant l’égalité pour tous les citoyens et la liberté de conscience et des cultes; ce fut un pas gigantesque qu’on n’osa pas imiter, un progrès immense dans lequel les nations les plus civilisées hésitent encore à nous suivre. Cependant cet affranchissement acclamé par tous les cœurs droits et généreux, parles honnêtes gens de tous les cultes, qui en comprenaient la justice et la sagesse, trouva
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- des indifférents dans la majorité de ceux qui étaient l’objet de cette délivrance. Esclaves en Égypte, esclaves d’une manière intermittente pendant bien longtemps encore, ces pauvres Juifs ne pouvaient savoir ni comprendre ce que ce grand progrès de la civilisation pouvait avoir d’heureux pour eux et leurs enfants; semblables à ces noirs du Brésil venus au monde esclaves, et qui, si leur maître leur proposait une complète liberté , croiraient ne pouvoir vivre sans appartenir à quelqu’un en toute propriété, les nouveaux émancipés ne comprenaient nullement le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de leur libération inattendue.
- Lorsque la réunion du Sanhédrin, fit passer ces principes proclamés, de la théorie dans la pratique, les israélites aisés entrèrent dans les carrières libérales ; ils y réussirent : il n’en fallut pas davantage pour entraîner les timides, et bientôt tous ceux qui avaient des ressources firent instruire leurs enfants. Un grand nombre se distinguèrent dans les arts et dans les sciences. L’Ecole polytechnique ouvrit ses portes devant quelques-uns; de grands artistes arrivèrent à l’apogée de l’illustration. On vit bientôt s’élever dans toutes les carrières des hommes distingués qui n’auraient jamais^ pu se produire sous nos anciennes constitutions qui les condamnaient au néant ; le barreau, les assemblées politiques retentirent des accents de leur éloquence. Ils purent môme apporter dans les conseils des souverains le tribut de leur expérience ; pour tous ceux-là la fusion désirée par tous les amis de l’humanité fut accomplie : ils n’étaient plus israélites, ils étaient Français.
- Malheureusement le mouvement ne se produisait pas partout; il était insensible dans les classes pauvres, surtout dans les campagnes. En vain les israélites éclairés faisaient-ils tous leurs efforts pour tirer leurs coreligionnaires de leur état séculaire de sujétion; en vain cherchaient-ils aies relever du joug qui les avait écrasés depuis si longtemps, l’œuvre de régénération qu’ils avaient entreprise avançait lentement; ils avaient à convertir une population nombreuse, ignorante,
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- difficile à soustraire à cet esprit de mercantilisme dans lequel ses mœurs l’avaient si longtemps retenue ; il était plus difficile encore de les initier à une existence plus conforme au degré actuel de la civilisation, à les habituer au travail manuel qui devait assurer leur pain quotidien, qui devait être pour eux une source unique de prospérité matérielle et morale et guérir enfin la race entière de cette vie souvent aventureuse, toujours misérable qu’elle avait menée jusqu’alors.
- Mais si les plus énergiques et les plus persévérants efforts devaient échouer devant des habitudes invétérées contractées dès l’enfance par des hommes faits et des vieillards, on ne devait pas hésiter à tâcher de soustraire les' générations nouvelles à ces funestes traditions ; l’éducation des individus est plus facile à faire que celle des générations; pour aboutir, toutes les réformes doivent commencer par l’école. C’est ce que comprit, en 18*25, un groupe d’hommes d’élite qui, sous l’habile direction de M. Auguste Ratisbonne, alors président du consistoire israélite, poursuivait la pensée de déraciner les préjugés, en éclairant les enfants de leurs coreligionnaires malheureux, en les mettant, par le travail, à l’abri du besoin et des vices que la pauvreté entraîne à sa suite.
- Ce fut dans cette noble pensée que, guidés par le seul mobile de faire le bien, sans autres ressources que la charité de leurs cœurs, sans autre appui que la conscience du devoir, ils créèrent à Strasbourg une société qui se donna l’honorable mission d’encourager et de propager parmi les israélites indigents du département du Bas-Rhin, les arts et les professions mécaniques ; c’était le seul moyen d’enlever du foyer domestique des enfants qui, sous l’inspiration paternelle, auraient pu contracter des goûts de brocantage.
- Les fondateurs ne se dissimulaient pas qu’ils auraient à lutter à la fois contre certaines habitudes passées en dogme, et contre une répugnance en quelque-sorte naturelle pour la plupart des professions manuelles; la résistance fut en effet opiniâtre. On ne pourrait croire qu’il fallait alors arracher en
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- quelque sorte les enfants à leurs parents pour leur assurer, en échange de l’ignorance et de la pauvreté, leur seul patrimoine, une profession lucrative et une existence à l’abri du besoin. C’est à peine si, lorsque l’œuvre commença, on parvint à ramasser quelques élèves. On les plaça dans des ateliers de la ville; et, comme les israélites sont astreints à une nourriture spéciale, ils étaient admis à la table tantôt de l’un, tantôt de l’autre. Un peu plus tard quelques souscriptions permirent de pourvoir à leur nourriture et à leur logement ; en raison des ressources restreintes, on ne pouvait pas faire davantage.
- Mais les inconvénients résultant de ce défaut d’uniformité et de surveillance se tirent bientôt sentir ; dès 1832, la commission administrative, effrayée d’une liberté trop grande, loua un local dans lequel elle transporta les 14 élèves jusqu’alors disséminés, qui formaient l’effectif de l’établissement, où l’on pourvut à leur nourriture et à leur habillement. Plus tard, lorsque les dons et les souscriptions arrivèrent, on leur fit donner quelques leçons et bientôt chacun voulut contribuer au succès. Le nombre des élèves s’éleva successivement à 17 en 1833, à 30 en 1838, à 37 en 1842. Alors Mulhouse, la grande ville industrielle du Ilaut-Rhin, que peuple une quantité considérable d’israélites, fut tellement émerveillée des
- résultats obtenus et de ce progrès rapide qu’elle fonda une institution semblable. Enfin le 18 avril 1812, 17 ans après sa fondation, l’œuvre patronnée par les autorités départementales et municipales fut reconnue d’utilité publique.
- Depuis cette époque, le succès ne s’est pas ralenti ; le nombre des élèves augmenta sans cesse. On en compta : 38 en 1849 ; 41 en 1852 ; 45 en 1856 ; 48 en 1860, et enfin 55 au 1er janvier 1866. Ces chiffres montrent que la lumière s’est faitepeu à peu dans les familles remplies, dans l’origine, d’une méfiante sollicitude, et qui refusaient, de livrer leurs enfants ignorants. Les préjugés se sont successivement évanouis et on peut dire, avec bonheur, qu’aujourd’hui ces parents accourent et supplient qu’on admette leurs fils, plus instruits,
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- plus civilisés, plus disposés à seconder les efforts faits en leur faveur, et que, si les ressources étaient triplées, quadruplées, on triplerait, on quadruplerait le nombre des pupilles, et il en resterait encore à admettre, quoique les statuts n’autorisent à prendre des élèves que de 13 à 15 ans, nés dans le département du Haut-Rhin.
- Ce qui a amené ce résultat, c’est que, parmi 400 anciens pupilles, il en est un grand nombre, de la classe la plus nécessiteuse, auxquels l’indigence et la routine préparaient une carrière incertaine et misérable, qui a été mis à même de gagner honorablement son existence dès l’âge de 18 ans ; c’est que tous sont devenus des citoyens utiles, dévoués à leur pays, des artisans laborieux et capables; c’est que, beaucoup, des plus favorisés, sont parvenus à s’établir à leur compte (1), et que, pénétrés d’un sentiment de reconnaissance, qu’ils témoignent toutes les fois que l’occasion s’en présente, ils sont devenus des souscripteurs ou des donateurs pour l’œuvre qui leur a ouvert la voie.
- L’organisation de l’école repose sur les bases les plus simples. La Société remplace la famille : elle loge, nourrit, habille les enfants quelle n’admet qu’à la suite d’un concours annuel, après examen des titres à l’obtention d’une bourse ; elle choisit elle-même le patron à qui elle confie l’éducation professionnelle de l’apprenti ; elle donne enfin l’instruction, chez elle, à l’aide d’un certain nombre de maîtres qu’elle rétribue à cet effet.
- Nous ne dirons rien de l’admission des boursiers, sinon que le mode de concours, qui a lieu en présence des familles, a pour effet de développer dans les campagnes l’instruction primaire, dont elle tend à élever sans cesse le niveau. Le désir d’obtenir une admission à l’École des arts et métiers tient sans cesse en haleine les parents, l’instituteur et les élèves.
- (i) Plusieurs de ces anciens apprentis sont restés dans le pays, et particulièrement à Strasbourg ; d’autres se sont fixés à Lyon et surtout à Paris, où, à la connaissance du comité, résident U chefs d’établissements industriels.
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- Ce désir n’existe pas seulement dans les classes pauvres, pour lesquelles l’école a été fondée ; les familles jouissant d’une véritable aisance ne reculent plus aujourd’hui devant la pensée de faire embrasser à leurs enfants une carrière professionnelle. Ce qui prouve cette tendance, c’est la proportion relativement élevée dans laquelle les élèves payants se trouvent actuellement à l’école.
- Dès que l’enfant est admis, l’emploi de son temps est ainsi réglé : Il se lève à 5 heures en été, et 6 heures en hiver; en toute saison, il se couche à dix heures ; la journée est consacrée au travail professionnel à l’atelier; les soirées et les jours de repos sont, en partie, consacrés à l’école.
- Le choix du patron est toujours l’affaire la plus délicate pour un comité de patronage ; celui de Strasbourg se réserve le choix de la profession et donne à cette désignation un soin tout spécial. 11 écarte les métiers insalubres et les professions mal rétribuées ou pouvant donner lieu à des chômages ; il s’applique à consulter les goûts, les dispositions, les aptitudes physiques et intellectuelles de l’enfant et ne les place que chez des patrons réunissant toutes les conditions de savoir et de moralité désirables ; la différence de cuite n’est pas un obstacle. Le comité voit, comme conséquence de ce contact journalier entre les apprentis Israélites et les patrons et ouvriers appartenant au culte chrétien, un apaisement des préjugés religieux et des préventions haineuses ; et lui-même donne une nouvelle preuve de ses idées de tolérance, en autorisant une douzaine d’apprentis, non israélites, qui lui en ont adressé la demande, à suivre les cours de dessin donnés dans l’école.
- Pour donner plus de variété au choix des professions, la ville de Mulhouse, possédant des ateliers spéciaux, dont le comité de Strasbourg désirerait faire profiter ses élèves, il a été décidé, en principe, sauf à étudier la question sous toutes ses faces , qu’il serait fait un échange d’apprentis entre les deux écoles de travail qui existent dans ces deux villes.
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- L’enseignement donné par les professeurs porte sur la langue française, l’arithmétique jusqu’aux fractions, les notions pratiques de géométrie, l’écriture, le dessin. Pendant les jours ouvrables, les cours ont lieu après le repas du soir ; ils ne peuvent se faire le matin avant le départ des apprentis pour les ateliers, attendu que la journée de travail commence, pour la plupart d’entre eux, et surtout en été, dès six heures; les jours fériés, les leçons se donnent le matin, l’après-midi et le soir ; le vendredi soir et le samedi, les élèves, ne pouvant se livrer à aucun travail manuel, prennent part à des conférences sur l’histoire et la géographie, la religion et la morale, les connaissances usuelles (chimie et physique principalement) et assistent à une leçon de chant. L’établissement possède une bibliothèque ouverte le samedi aux élèves.
- Nous n’avons qu’à louer les résultats de cet enseignement, qu’encouragent des distributions de prix annuelles.
- Ils seraient encore meilleurs si la moindre durée du séjour aux ateliers permettait aux élèves de profiter davantage des efforts qui sont faits pour les instruire. Cette réforme est bien désirable, car elle tournerait au profit de tous ; l’apprenti trouverait dans l’étude un délassement à des fatigues corporelles, et le patron pourrait se convaincre tous les jours de plus en plus que l’intelligence sait surtout économiser le temps. Nous ne dirons rien ni de la discipline, qui est excellente, ni du régime alimentaire , qui ne laisse rien à désirer puisqu’il donne tout à discrétion, sauf la viande, ni du bon état sanitaire, auquel contribue puissamment la bonne disposition de locaux vastes et salubres , la régularité d’une vie laborieuse, l’exercice et la moralité.
- Les élèves qui, après avoir terminé leur apprentissage, restent à Strasbourg, obtiennent, s’ils se sont bien conduits, trois mois de pension gratuite à l’école, et continuent à être patronnés par la Commission. Le jeune ouvrier peut ainsi se créer de petites épargnes qui l’aideront à faire face à ses premières dépenses. Ceux qui, sortant de Strasbourg, vont se
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- fixer dans le département, trouvent un appui utile auprès des sous-commissions instituées dans chaque arrondissement ; enfin, ceux qui se rendent à Paris sont placés sous la protection de l’Association des anciens élèves de Strasbourg.
- Les professions qu’ont apprises les élèves sont très-variées. Nous donnons, dans un tableau, celles qui résultent d’un recensement bien incomplet, fait sur une série de 146 élèves, qui travaillaient en 1859, soit comme ouvriers, soit comme patrons ; nous y joignons l’indication des divers apprentissages que faisaient les 50 élèves présents à l’école au moment de l’Exposition.
- PROFESSIONS. g 1 PROFESSIONS.
- Sflrrnrip.rs Tnpiçsiprs 8
- ïiit.hogTfl.phfis. . U Imprimeurs 7 '
- Tailleurs 12 Tailleurs
- Kplîiprs .... 11 flarrnçsinrs 3
- Ferblantiers. Dorfiiirs
- Menuisiers 9 Relieurs 3
- (Travpnrs . . ... 7 Serruriers
- Tapissiers 7 Graveurs 2
- FnnrÎP.nrs 7 I Lithographes
- Tourneurs 7 I Mécaniciens 2
- Compositeurs 6 I Pfiinf.ms.. 2
- Peintres I Sculpteurs
- Ciseleurs, doreurs 3 | Cordonniers
- Rijmitifirs 1 | Chapelier, confiseur, ferblan-1 lier, horloger, menuisier, or-1 fèvre (un de chaque état)...
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- Parmi les professions manuelles vers lesquelles l’association israélite de Strasbourg voudrait diriger ses coreligionnaires (enfants et adultes), il en est une dont l’apprentissage n’a pas encore pu être abordé sur une grande échelle ; nous voulons parler de la plus importante et de la plus ancienne de toutes, l’agriculture. Quoique la Bible ait dit : « Travaille la terre afin qu’elle te produise des fruits à la sueur de ton front, » les descendants d’une race que la tradition nous
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- montre, dans l’origine, toute dévouée à la vie paisible des champs, n’ont pu se livrer à leur culture dans les pays où la possession de la terre leur fut interdite jusqu’à la fin du siècle dernier.
- Cependant il résulte, d’une enquête faite en 1858, que si la quantité de paysans israélites n’est pas très-considérable, on peut déjà constater que beaucoup de familles, appartenant à ce culte, se livrent aux travaux agricoles. Plusieurs communes se distinguent par le nombre de leurs cultivateurs et l’importance des domaines exploités. Cinq israélites ont même reçu, de la part des comices, d’honorables récompenses pour les produits qu’ils ont exposés.
- Pour attirer vers l’agriculture les familles peu aisées qui, jusqu’à ce jour, lui sont restées étrangères et pour y maintenir celles qui s’y sont déjà vouées, le comité de Strasbourg se propose d’instituer des primes, qui auront pour résultat d’encourager les efforts individuels, de favoriser les bonnes tendances, et d’exciter le zèle par l’espoir d’une récompense honorable. En outre, pour commencer à introduire le travail agricole parmi ses coreligionnaires, comme il a été assez heureux pour y faire pénétrer l’habitude du travail industriel, il a déjà dirigé avec succès deux de ses pupilles vers la profession de l’horticulture. C’est un premier pas que nous nous plaisons à signaler comme le point de départ d’une longue et importante carrière à parcourir.
- A côté de cette tentative, nous avons à signaler la création récente d’un orphelinat de jeunes filles qui a pour but de réagir contre le paupérisme, si répandu parmi les israélites du Bas-Rhin (1). Le meilleur moyen d'obtenir ce résultat est la formation d’écoles, car un des caractères généralement re-
- (I) Contrairement à un vulgaire préjugé, c’est le culte israélite qui présente le plus de pauvres. Il résulte d’une statistique récente, officiellement établie par M. Reboul Deneyrol, alors secrétaire général de la préfecture, que, tandis que le culte catholique compte 9 °/o de pauvres et la confession protestante 7 ojo, les indigènes israélites atteignent le chiffre énorme de 13 % dans le département du Bas-Rhin.
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- 576 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV. connus à l’israélismc, c’est un profond sentiment de la vie de famille, c’est le dévouement sans bornes des enfants à leurs parents. Quoique les jeunes ouvriers qui sortent annuellement de l’École des arts et métiers de Strasbourg se dirigent de côtés bien divers, aucun d’eux n’oublie jamais ceux qu’il laisse à la maison ; tous envoient des secours dès que leurs moyens le leur permettent. Un grand nombre de familles sont déjà aujourd’hui entretenues et soulagées de cette manière. Il en sera de même pour les jeunes filles lorsqu’on leur aura procuré le moyen de gagner honorablement leur existence.
- Pour faire tant de bien qu’a-t-il fallu? beaucoup de dévouement, beaucoup de confiance. Une comparaison entre 1848 et 1866 donnera raison au poète lorsqu’il dit : Qui désespère a tort! « Si notre situation actuelle devait se prolonger encore longtemps, c’en serait fait de cette institution qui a rendu de si grands services et qui est appelée à en rendre de plus grands encore! » c’est par ces sinistres paroles que s’ouvrait le compte rendu de l’assemblée tenue le 1er mars 1850, et, pour les motiver, on annonçait jinc recette de 7,834 francs pour une dépense de 9,682 francs, faite pour 38 élèves. Le capital inaliénable se montait alors à 7,400 francs.
- Depuis ce cri de détresse, sans bruit, sans moyens extraordinaires, sans appel de fonds, grâce à l’affectueuse collaboration de tous ceux dont le cœur bat pour le bonheur de l’humanité, l’œuvre s’est progressivement relevée. En 1866: la recette s’élevait à 20,225 fr. 70 c., la dépense à 19,684 fr. 25 c. pour 54 élèves et il restait en caisse 5,617 fr. 84 c. Le capital inaliénable avait atteint le chiffre de 46,026 fr. 15 !
- Aujourd’hui, les ressources dont dispose l’école sont de quatre espèces : l°dons inaliénables ; 2° souscriptions et dons volontaires ; 3° allocations votées par l’État, par le conseil général, par plusieurs conseils municipaux et par des sociétés de bienfaisance ; 4° prix de pension des élèves payants. Depuis 1848 l’œuvre est propriétaire, par suite du don que lui en a
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- fait M. Louis Ratisbonne, l’un des fondateurs de l’École, de l’iinmcuble où elle est installée, immeuble d’une valeur de 60,000 francs.
- Au début, et en raison môme des conditions peu favorables dans lesquelles elle fonctionnait, les Irais d’entretien n’étaient que de 100 francs par élève; de 1833 à 1843, la moyenne de la dépense annuelle a été de 246 fr. 43 c., et, de 1843 à 1866, cette moyenne s’est élevée à 300 francs.
- Pour administrer cette magnifique institution, il suffît d’une Commission de huit membres : un président, un secrétaire, un trésorier, un régisseur, trois directeurs des études chargés en meme temps de l’inspection des ateliers; un inspecteur chargé de la discipline. Cette Commission ne relève que d’elle-inème; elle pourvoit au remplacement des membres sortants, elle arrête toutes les mesures pouvant intéresser l’école , elle ne délègue ses pouvoirs qu’à ses membres. Le surveillant placé à la tête de l’établissement n’a que l’initiative des propositions. Chaque année la Commission administrative rend compte de sa gestion dans un rapport annuel dont l’intéressante collection nous a permis de présenter le tableau fidèle du passé et du présent de l’œuvre.
- Nous avons dit précédemment qu’en 1842 Mulhouse avait organisé une école des arts et métiers sur des bases identiques à celles qui ont assuré la prospérité de celle de Strasbourg. Les mêmes causes ont amené les mêmes effets et, grâce à l'intelligente direction de M. Gimpel, dont l’activité, l’habileté et l’expérience ne sauraient être trop louées, grâce à la coopération de Mmc Gimpel, qui seconde avec zèle et dévouement son mari dans sa tâche laborieuse, l’école de Mulhouse n’a rien à envier à celle de Strasbourg. La fille ressemble tellement à la mère que nous nous bornerons, pour la faire connaître, à signaler les différences qui existent entre elles.
- La première et la plus importante est la réunion des fonctions de la surveillance et de l’instruction dans le même fonc-
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- tionnaire, ce qui lui permet d’embrasser tout ce qui concerne l’éducation de l’enfance. La seconde est l’exposition permanente, dans une salle spéciale, des meilleurs produits industriels exécutés à l’atelier par les pensionnaires de rétablissement; l’examen de ces travaux précoces témoigne du progrès des élèves, dont cette exhibition excite l’émulation en meme temps que l’amour-propre et le zèle du patron, dont l’habileté n’a pas d’autre occasion d’être appréciée; de plus, celte coutume provoque la joie des familles et de tous ceux qui étudient avec intérêt les résultats des divers moyens employés pour amé-
- liorer l’apprentissage des professions industrielles.
- Le nombre des élèves de Mulhouse ne dépasse pas une moyenne de 40. Les dépenses absorbent un budget de 12,000 francs, dont un grand nombre d’amis de l’immanité de tous les cultes prennent la charge. L’un d’eux, M. Lantz, qui préside l’œuvre, se charge à lui seul de fournir le velours qui sert à habiller la colonie.
- En 1847, l’abbé Halluin, guidé par un esprit de charité ardente pour l’enfance, entreprit de réunir autour de lui les enfants les plus abandonnés d’Arras; sans connaître les essais faits antérieurement, il se chargea lui-même de les loger, de les nourrir, de les habiller, de les instruire, de les moraliser. Père de cette nombreuse famille qu’il voulait mettre à même de gagner sa vie par le travail, il ne lui manquait, pour accomplir sa tache, que la connaissance des professions industrielles; il songea tout naturellement alors, pour combler cette lacune, à envoyer ses pensionnaires apprendre l’état qu’ils avaient choisi dans l’atelier d’un patron dont la capacité industrielle et la moralité lui étaient parfaitement connues et chez lequel il faisait de fréquentes visites pour constater l’assiduité , l’obéissance et les progrès de ses enfants. Cette œuvre charitable et désintéressée commanda la sympathie publique; quelques bienfaiteurs vinrent à son aide. Les pensionnaires devenus ouvriers contribuèrent aux dépenses faites en
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- leur faveur, et le succès fut tel que, aujourd’hui, trois prêtres, jeunes, dévoués et capables, se sont joints au fondateur pour servir de famille et d’instituteurs à 260 pensionnaires qui forment diverses catégories. La première comprend 100 jeunes enfants de huit à treize ans qui restent toute la journée à l’établissement pour suivre l’école primaire dirigée par des frères de Saint-Vincent-de-Paul. La seconde, qui compte 140 jeunes gens de treize à dix-huit ans, comprend tous ceux qui vont aux ateliers faire leurs apprentissages divers. Enfin, une troisième catégorie se compose de tous ceux qui, de dix-huit à vingt-cinq ans, travaillent également dans les ateliers après être devenus ouvriers.
- Près de 400 industriels sont déjà sortis de cette maison, au directeur de laquelle ils sont toujours restés attachés par les liens d’une profonde gratitude. Sa sollicitude les suit en effet au delà de l’apprentissage et les relations d’amitié et de confiance qui existent entre les anciens élèves et le maître sont le plus bel éloge qu’on puisse faire de l’un et des autres.
- Le Jury International du Groupe X a décerné des médailles de bronze à Y école d'arts et métiers de Mulhouse et à la maison de préservation de M. l’abbé Halluin, à Arras.
- Les Israélites de Paris ne sont pas restés en arrière : non contents de fonder en 1844 une Société de patronage en faveur des élèves de l’école des arts et métiers de Strasbourg qui venaient à Paris après avoir terminé leur apprentissage, ils ont ouvert, en 1865, une école de travail analogue à celles qui existent en Alsace. De plus, ils ont fondé à Gentilly, près de Nancy, une colonie agricole et pénitentiaire à laquelle tous les jeunes détenus Israélites de France sont directement envoyés par les soins de M. le ministre de l’intérieur.
- Nous aurions bien voulu pouvoir citer ici les écoles fondées d’après le principe des pensionnats d'apprentis dont Strasbourg a créé le type. Nous aurions pu signaler les améliorations de détail qui ont été apportées à l’organisation primitive par les
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- établissements de Nancy, de Lyon, d’Amiens, de Nantes, d’Àuxonne, de Boulogne-sur-mer, de Metz, de Versailles, etc., mais, aucune de ces maisons n’ayant pris part à l’Exposition Universelle, nous devons nous en tenir aux établissements qui ont été soumis à l’examen de la classe 90.
- Toute incomplète qu’a été sous ce rapport l’Exposition, relativement à l’apprentissage, elle a cependant présenté les types principaux qui résultent de la substitution des sociétés de patronage à la famille ; il nous reste, pour compléter cette étude à voir comment on a cherché à remplacer le patron pour YÉcole technique.
- Le dernier type des sociétés de patronage qui ont pris part à l’Exposition de 1867, est celui que représente l’institution Saint-Nicolas, actuellement dirigée par les frères des écoles chrétiennes et placée sous l’autorité d’un conseil présidé par Mgr l’archevêque de Paris. Comme cet établissement a inauguré un système de patronage auquel nous avons l’intention de consacrer un chapitre particulier, nous renvoyons son examen au moment où nous nous occuperons de Vapprentissage scolaire.
- CHAPITRE VIII.
- APPRENTISSAGE SCOLAIRE.
- § 1. — Internai.
- Lorsque, après avoir terminé ses études primaires, l’enfant est arrivé à l’âge convenable pour faire l’apprentissage d’une profession déterminée, la pensée de mener de front son développement intellectuel et son enseignement technique dans l’art ou le métier dont il a fait choix, a dû se présenter tout naturellement et depuis longtemps aux personnes et aux institu-
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- lions qui ont pour mission de remplacer la famille pour donner l’éducation complète à un grand nombre d’enfants.
- Nous en trouvons la preuve dans les statuts et règlements d’un grand nombre d’établissements hospitaliers qui existaient en France avant la Révolution. Cette tradition s’est conservée de nos jours, et, aujourd’hui encore, plusieurs administrations, l’hospice des Enfants trouvés, par exemple, ont à s’occuper sans cesse de l’apprentissage des nombreux enfants, garçons et filles, qui, chaque année, atteignent l’époque où ils doivent choisir l’état dont l’exercice va leur fournir les moyens de pourvoir à tous leurs besoins.
- Nous avons déjà dit comment les particuliers, les associations ou l’État y ont pourvu pour les professions de l’agriculture, en fondant à la campagne des écoles techniques sous le nom d’orphelinats, d’asiles, de colonies. On a agi de meme pour ce qui concerne l’apprentissage industriel, en établissant dans l’intérieur des maisons des ateliers de diverses natures, où les apprentis apprennent un métier déterminé et reçoivent en même temps les notions théoriques qui leur permettent de l’exercer avec intelligence.
- Ici, l’école et l’atelier sont confondus sans inconvénient, parce que la formule de Yatelier dans l’école, qui est en général impraticable, tant qu’il ne s’agit pas d’une profession déterminée, ne présente plus aucune difficulté, dès que l’enfant a fait choix d’une profession.
- A ces deux exemples, puisés dans les Annales de la Charité publique, nous devons en ajouter un qui a pris naissance dans l’armée, et qui a été le point de départ de l’établissement des écoles cl’arts et métiers :
- Avant 1789, M. de la Rochefoucault avait établi à sa ferme de la Montagnc-de-Liancourt, une école d’enfants de son régiment de dragons qu’il ne pouvait, d’après les règlements, faire admettre comme enfants de troupes. Dans cette école, qui se grossit bientôt d’enfants de régiments dont les colonels
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- étaient amis du duc, deux sous-officiers enseignaient à quatre-vingts élèves environ à lire, à écrire et à calculer. En outre, on y formait ceux qui le voulaient aux métiers utiles dans les régiments, comme ceux de tailleur, de cordonnier, d’armurier.
- Lorsque survint la Révolution, le duc de la Rochefou-eault ayant été obligé de s’expatrier, ses biens furent confisqués, mais on établit dans son château de Liancourt une école militaire dont sa petite école formait en quelque sorte le noyau. On y transporta successivement l'Ecole de Popincourt, dirigée par le chevalier Pavvlet, qui partage avec Herbault l’honneur d’avoir introduit l’enseignement mutuel en France avant que Bell et Lancaster l’introduisissent à Madras et à Londres, puis l’École que Léonard Bourdon dirigeait à l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. On y réunit enfin les élèves de bonne volonté de l'École de Mars, supprimée le 25 juillet 179i, dont elle prit en partie le costume.
- Cette école, qui fut à cette époque dans la plus profonde misère (1), reçut des soins et des développements assez considérables. C’est ce que constate un palmarès d’une distribution de prix, faite le 8 germinal an iv (29 mars 1796) à l’école nationale de Liancourt, alors dirigée par l’honorable M. Crouzet. Aux leçons de lecture, d’écriture et de calcul, on avait ajouté la grammaire française, les mathématiques, le dessin et les fortifications, la tactique ou les exercices militaires et la musique instrumentale. Malgré ce programme d’école militaire, on avait conservé l’enseignement des métiers.
- Indépendamment de l’école de Liancourt, il existait encore, sous le régime militaire, trois collèges du gouvernement dont l’ensemble portait le nom de Prytanée français; ils étaient établis à Paris (Louis-le-Grand), à Saint-Cyr et à Com-piègne. On y enseignait le français, les langues anciennes,
- (i) Voyez l’intéressante notice intitulée: l'Elève de Liancourt, qui a été publiée par Guillaume Boquillon, plus connu sous le nom de Wilhem, qu’ont illustré l’introduction du chant populaire en France et la création de l’Orphéon. Wilhem fut un des élèves de cette école, sur laquelle il nous a conservé de touchants et précieux souvenirs.
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- l’histoire ancienne, la géographie, le dessin de la figure et les mathématiques. Les élèves y étaient en grande partie élevés aux frais de l’État.
- Un jour le premier consul, qui avait déjà plusieurs fois visité Liancourt, vint visiter le collège de Compiègne et il questionna un grand nombre de grands élèves sur ce qu’ils comptaient faire à leur sortie. Il témoigna une vive impatience de leurs réponses.
- « L’État, dit-il, fait des frais considérables pour élever ces jeunes gens, et, quand leurs études sont terminées, ils ne sont, à l’exception des militaires, d’aucune utilité au pays; presque tous restent à la charge de leurs familles qu’ils devraient aider. 11 n’en sera plus ainsi. Je viens de visiter les grands établissements des villes du Nord et les grands ateliers de Paris. J’ai trouvé partout des contre-maîtres distingués dans leur art, d’une grande habileté d’exécution, mais presque aucun qui fût en état de faire un tracé, un calcul le plus simple de machine, de rendre ses idées par un croquis, par un mémoire. C’est une lacune dans l’industrie ; je veux la combler ici. Plus de latin, on l’apprendra dans les lycées qui vont s’organiser (1), mais le travail des métiers, avec la théorie nécessaire pour leur progrès. On formera ici d’excellents contre-maîtres pour nos manufactures. »
- Quelques jours après, le Moniteur du 6 ventôse an xt (25 février 1803) disait qu’à partir de germinal de la même année l’instruction donnée au collège de Compiègne aurait pour but de former de bons ouvriers et des chefs d’ateliers ; l’établissement était placé sous l’autorité du ministre de l’intérieur et prit ultérieurement le titre d'École d'arts et métiers.
- Les élèves au-dessous de douze ans étaient répartis pour
- (l) On s’occupait alors de la piéparation de la loi du n floréal an x(iermai 1802), qui a réorganisé, en France, les écoles primaires, les écoles secondaires établies par les communes ou tenues par des maîtres particuliers (collèges ou pensions), les lycées et les écoles spéciales entretenues aux frais du trésor publie.
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- renseignement en trois classes. On enseignait dans la première, à lire, à écrire et les premiers éléments de la grammaire française; dans la deuxième , on continuait scs premières études en y joignant les quatre règles de l’arithmétique et les fractions; dans la troisième, outre les objets ci-dessus, on enseignait les premiers éléments de géométrie et les principes de dessin.
- Les élèves passaient ensuite à l’étude des arts et métiers; il y avait, à cet effet, cinq ateliers principaux établis dans l’Ecole : 1° de forgeron, limeur, ajusteur, tourneur de métaux; 2° de fondeur; 3n de charpentier et menuisier en bâtiments, meubles et machines; 4° de tourneur en bois; o° de charron. Les élèves étaient répartis dans ces ateliers d’après les goûts et les dispositions que les chefs leur reconnaissaient. Le travail des ateliers était de huit heures par jour.
- Deux autres heures par jour étaient employées à l’étude de la théorie des arts; on y enseignait à cet effet la géométrie descriptive, le dessin et le lavis appliqués aux plans et aux machines. Les élèves qui faisaient de grands progrès et qui marquaient d’heureuses dispositions recevaient en outre un enseignement plus élevé. On continuait pour eux l’étude du dessin, du lavis des plans et machines et on leur faisait même connaître l’application des principes de la mécanique à la pratique des arts.
- Indépendamment d’un proviseur chargé de l’administration et de la direction des élèves et d’un garde-magasin faisant les fonctions d’économe, il y avait pour l’enseignement un directeur et un sous-directeur des travaux, chargés de surveiller l'instruction relative aux arts et métiers et de faire les plans, coupes et élévations des objets à exécuter et d’en dresser les devis. Ils devaient également tracer les épures pour guider les chefs d’atelier et donner à ceux-ci les explications nécessaires.
- Relativement aux élèves, leurs fonctions consistaient à leur démontrer les plans, les devis et les épures, à les exercer à
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- les faire et à tracer, et distribuer les ouvrages eux-mêmes, sans préjudice des explications nécessaires sur la nature et la propriété des matières mises en œuvre ; ils employaient enfin successivement, soit comme dessinateurs, soit comme calculateurs, soit comme écrivains, tous les jeunes gens doués des dispositions nécessaires pour faire les plans et les devis; ce travail de bureau faisait partie de l’enseignement.
- Les chefs d’atelier devaient se conformer exactement aux épures du directeur des travaux, sans l’ordre duquel ils ne pouvaient rien changer. Ils se tenaient dans les ateliers pendant la durée des travaux pour instruire et pour diriger les élèves. Il y avait des professeurs et des maîtres pour l’enseignement des sciences.
- Indépendamment des élèves entretenus aux frais de la République, l’école pouvait admettre, à titre de pensionnaires et moyennant une somme de 400 francs par année, payables par quartier, des enfants que leurs parents ou leurs tuteurs destinaient à apprendre un des métiers qui étaient enseignés dans l’école. Le nombre des élèves admis s’éleva promptement à cinq cents, mais il ne faut pas croire que tous ces élèves fissent l’apprentissage d’un état ; indépendamment des enfants au-dessous de douze ans qui suivaient les classes dont nous avons parlé, on avait formé une division de tout petits enfants que dirigeait une « dame gouvernante » chargée de présider aux soins qu’ils exigeaient. Par suite de l’exécution littérale du décret du 16 frimaire an xiv (7 décembre 1805), par lequel l’empereur adoptait les enfants des généraux, officiers et soldats tués à la bataille d’Austerlitz, il fut envoyé à Compiègne des enfants au berceau, accompagnés par leurs nourrices.
- Pour tous les exercices relatifs à l’élude et à la pratique des arts et métiers, les élèves étaient distribués en autant de compagnies qu’il y avait de fois vingt-sept élèves dans l’école. Chacune d’elles se composait d’un sergent, de deux caporaux et de vingt-quatre élèves destinés aux mêmes ateliers ; elle
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- se subdivisait en deux sections dont chacune d’elle était coin» posée d’un caporal et de douze élèves.
- Le produit de la vente des objets manufacturés, ainsi que le salaire des journées de travail appartenait aux élèves; on en déduisait seulement le montant de la valeur des matières premières fournies pour être mises en œuvre, et les frais d’entretien ou de remplacement des outils ou des instruments. Le reste était versé dans une caisse particulière et tenu en réserve pour être réparti entre les élèves, à leur sortie de l’école.
- Chaque année, des examinateurs nommés par le ministre de l’intérieur choisissaient, parmi les sergents, les caporaux et les élèves de première classe, cinq sujets auxquels le ministre envoyait des brevets d’aspirants. Pendant la première année qui suivait leur nomination, ils étaient adjoints au directeur des travaux et faisaient sous scs ordres les parties de service dont il jugeait à propos de les charger. Ils continuaient à être nourris et habillés, mais ils étaient logés à part et n’étaient plus soumis aux mêmes règles que les élèves, relativement aux communications avec l’extérieur.
- Pendant la seconde année qui suivait leur nomination, les aspirants étaient entretenus, à Paris, auprès du Conservatoire des arts et métiers; ils étaient placés dans les principaux ateliers de la capitale pour y étudier et y comparer les meilleurs procédés usités dans les arts.
- Au bout de cette seconde année, les aspirants étaient examinés de nouveau, et ceux qui en étaient trouvés dignes recevaient, de la part du gouvernement, un brevet de capacité dans l’art ou le métier qu’ils avaient exercés. Ceux qui avaient obtenu ces brevets étaient employés de préférence dans les travaux et les ateliers qui étaient au compte de l’État.
- Telle fut, dès l’origine, l’organisation de l’école des arts et métiers de Compiègne en ce qui concernait les programmes, le personnel et les élèves ; dans ses chasses à la forêt de Compiègne, l’empereur aimait à visiter l’école et à y causer familièrement avec les élèves. Il portait un vif intérêt à sa
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- création, et ce fut pour lui donner plus de développement qu’un décret du o septembre 1806 transporta l’école à Châlons-sur-Marne (Marne), où elle existe encore aujourd’hui.
- A la suite du 18 brumaire (le 7 novembre 1799), M. de la Rochefoucauld était rentré en France. Pour honorer sa philantrophie et ses grandes qualités, il fut réintégré exceptionnellement dans ses biens, sauvés de la vente par la présence de l’école de Liancourt qui, comme nous l’avons vu, fut transférée au château de Compiègne, qui n’en était distant que de sept lieues. M. de la Rochefoucauld, sollicité par le Ministre de l’intérieur, consentit à y aller faire une enquête, trois ans après la transformation du collège eu école d’arts et métiers. A la suite de sa première visite, qui eut lieu le 4 juil let 1806, six ans après sa rentrée, il reçut le titre d’inspecteur général.
- Lorsque l’école eût été transférée à Châlons, il voulut bien, malgré son éloignement, continuer d’inspecter l’école, n’acceptant aucun traitement, mais simplement le remboursement de scs frais de poste et d’hôtel. C’est en cette qualité qu’il présida la distribution des prix et qu’il prononça un discours dont le Moniteur donna l’analyse ; il n’est pas sans intérêt d’en reproduire quelques phrases.
- « R a rappelé aux élèves, disait la feuille officielle, qùe l’idée de l’établissement appartenait tout entière au génie de Sa Majesté; que l’empereur, en les adoptant pour ses enfants, avait récompensé en eux les services rendus par leurs pères ; il a développé ensuite tous les avantages de l’institution ; il a indiqué les sources abondantes des connaissances qui leur sont ouvertes dans l’école : la géométrie, le physique, la chimie et surtout la mécanique, cette fille des autres sciences, qui doit leur assurer un jour, dans la société, un rang et une existence honorables autant qu’utiles. »
- On voit, par ce qui précède, que, si M. de la Rochefoucauld-Liancourt ne fut pas comme on le pense généralement le créateur des écoles d’arts et métiers, il fut, pour le moins, le bien-
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- faiteur, le protecteur, l’on pourrait moine (lire l’un (les fondateurs par sa petite école de la Mon tagne, qui conserva seule la tradition du travail manuel qui ne figurait dans aucune des écoles purement militaires qui lui furent annexées, comme nous l’avons vu plus haut (1).
- Les succès de l’école de Châlons furent tels que, par décret du l01' novembre 1811, l’empereur en fonda une seconde à Bcaupréau, dans le voisinage de la Vendée, sans doute pour voir progresser cette contrée retardataire et par cela même l’attacher à son gouvernement, et à proximité des manufactures de Cliolct, auxquelles le travail des ateliers pourrait venir en aide. L’Ecole, qui ne devait pas contenir plus de 150 élèves, fut installée par le directeur, à qui on envoya de Eludons un détachement d’élèves qui servirent de premier noyau pour l’organisation de la discipline et des études dans le nouvel établissement.
- Après les tâtonnemeuts indispensables pour améliorer le plan d’études, dont l’établissement n’avait pu être guidé par aucun précédent; le programme avait peu changé. En 1812, les élèves s’occupaient toujours du travail du bois dans les ateliers de menuiserie, d’ébénisterie, de tour, de charronnage et de celui des métaux dans ceux de la fonderie, de la forge, de l’ajustage, de la serrurerie, de la ciselure, des limes, de l’horlogerie, de la compasserie où l’on confectionnait des instruments de mathématiques. Le gouvernement assurait le placement des produits de l’école ; on lui accordait la fourniture des meubles et du mobilier de la couronne; dans les dernières années de l’empire, elle fabriquait des fourgons et des caissons pour l’armée ; les villes et les églises commandaient des horloges qui avaient une bonne réputation. D’autre part, le mode-
- (i) M. de la Rochefoucauld conserva ces fonctions gratuites jusqu’à sa destitution en 1821, s’occupant, non-seulement des écoles, mais encore du placement des jeunes gens qui en sortaient. On sait avec quelle brutalité la Restauration s’opposa aux démonstrations de gratitude que les élèves de Châlons et d’Angers voulaient témoigner à leur bienfaiteur lors des obsèques de ce grand citoyen.
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- lagc de la figure et de l'ornement était dirigé d’une manière si artistique et si habile par un excellent chef que les pendules, les vases, que l'on y ciselait et dont, on faisait même la dorure, trouvaient dans le public un très-facile écoulement.
- Quant aux études théoriques, on les appropriait toujours au but de l’école et aux besoins des écoliers, d’après leur âge et le peu de temps qu’ils pouvaient y consacrer. La grammaire française, les mathématiques comprenant des sections de géométrie descriptive et de statique, l’imitation de figure et d’ornement d’après le modèle et la bosse, le lavis et le dessin de machines, étaient les seules matières qu’on pouvait enseigner dans les deux heures que les élèves pouvaient consacrer à l’école.
- Si l’on se reporte à l’état dans lequel se trouvait l'industrie à cette époque, si on pense dans quel état d’ignorance la classe ouvrière était plongée, on comprendra que, malgré son peu d’étendue, ce programme rendait d’immenses services et permettait aux jeunes gens qui l’avaient suivi de pousser leurs études plus loin et de rendre de grands services. Aussi, l’instruction de l’école était-elle recherchée par les familles. On décréta la fondation d’une troisième école à Saint-Maximin ; mais la chute de l’empire ne permit pas de donner suite à ce projet. L’insurrection qui éclata en Vendée au moment du retour de l’Empereur obligea l’école de Beaupréau à se replier sur Angers, où elle est fixée depuis celte époque.
- Malgré la part que prirent les élèves à la défense de Châlons contre les étrangers, en 1814 et en 1815, où ils firent œuvre de patriotisme, en servant comme canonniers aux portes de la ville, la Restauration conserva les écoles d’arts et métiers. Une ordonnance du 26 avril 1817, en déclarant que leur objet était de former des chefs d'atelier et des ouvriers exercés clans la pratique des arts industriels n’apporta aucune modification au régime des ateliers et aux programmes d’enseignement; elle se borna à fixer à 500 le nombre des boursiers royaux dans chaque école et à reconstituer leur personnel.
- Mais, peu de temps après le rétablissement de la paix, le
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- 590 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV. mouvement que nous avons déjà constaté plus haut, en parlant des besoins qui avaient amené la fondation des cours du Conservatoire et de Metz (cours polytechniques) se lit d’abord sentir dans les écoles qui existaient. L’industrie se développait; elle avait besoin pour rivaliser avec nos voisins de jeunes gens instruits surtout dans les arts mécaniques ; il ne suffisait plus d’élever dès leur enfance les orphelins des guerres de l’empire, qui jusqu’alors s’étaient dirigés du côté de l’armée tout autant que du côté des rares manufactures, il fallait fournir promptement des jeunes gens intelligents et instruits qui fussent en état de venir en aide à des entreprises nouvelles. Aussi, malgré les attaques dirigées contre les écoles d’arts et métiers par les députés propriétaires qui voulaient diriger toutes les ressources du budget du côté de l’agriculture, on fut bien obligé de recourir au seul moyen qu’on possédât alors pour répandre l’éducation industrielle (1) le plus promptement possible, parmi un très-grand nombre de jeunes gens déjà préparés. L’ordonnance du 31 décembre 1826 répondit à ces nécessités impérieuses en changeant complètement l’organisation primitive des écoles et, en s’associant aux progrès déjà faits et à ceux qu’il restait à réaliser, elle recula l’âge d’admission, qui fut fixé de treize à dix-sept ans; elle porta le nombre des élèves à 600 (400 à Cliâlons, 200 à Angers); elle fixa le prix de la pension des élèves non boursiers à 500 francs. On ne pouvait être admis qu’à la suite d’un examen qui ne portait que sur les connaissances les plus élémentaires; à une époque où l’instruction primaire venait à peine de naître; « savoir lire et écrire correctement et savoir les quatre règles d’arithmétique » paraissait suffire pour pouvoir suivre avec fruit les cours théoriques de l’école.
- (1) Voir la brochure intitulée : Avantages sociaux d'un enseignement public appliqué à l’industrie, dans laquelle M. Ch. Dupin prit avec conviction, chaleur et talent la défense des écoles d’arts et métiers à l’occasion du Rapport sur le budget de 1825, dans lequel leur utilité était méconnue et contestée. (Paris, Bachelier. 1824, brochure in-8°.)
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- La durée des études était fixée à quatre ans. Les deux tiers de la journée étaient consacrés à la pratique des arts etmétiersdans les ateliers de charron, charpentier et menuisier, de forgeron, limeur et ajusteur, tourneur en bois, tourneur en métaux, monteur de machines, mouleur, fondeur de fer au creuset et à la Wilkinson, fondeur en cuivre au creuset.
- Pendant l’autre tiers de la journée, les élèves s’occupaient, à l’école, des études théoriques dont le programme était très-augmenté, car si, en première année, on complétait l’instruction primaire exigée par un enseignement de la grammaire et de l’arithmétique, on trouvait dans les trois années suivantes la géométrie et la trigonométrie, la géométrie descriptive, avec ses applications diverses, les notions principales de physique et de chimie appliquées à l’industrie, et l’exposition des recherches sur la force et la résistance des matériaux de construction. Le dessin de la figure était supprimé, mais ony conservait celui de l’ornement, du lavis et des machines.
- Telle fut la transformation radicale qui fut opérée pour mettre les écoles d’arts et métiers à la hauteur des besoins auxquels elles devaient pourvoir. Malgré cet immense progrès, l’industrie marchait d’un pas tellement rapide qu’après la révolution de 1830, malgré les services rendus, on les attaqua comme retardataires. Dans les séances des 19 et 21 novembre 1831, notamment, Arago exprimait à la Chambre des députés des idées d’une réforme plus considérable encore dans l’intérêt de l’industrie.
- On pensait, avec juste raison, qu’il fallait considérer les écoles d’arts et métiers, comme des espèces d’écoles polytechniques pour l’industrie mécanique, et où l’on devait étudier toutes les sciences, exécuter tous les travaux pratiques qui pouvaient diriger les jeunes gens d’une manière générale vers les spécialités, vers les ateliers de diverses natures, où ils pourraient trouver place à la fin de leus études, et que, en conséquence, il était nécessaire d’abandonner les industries pour lesquelles la théorie enseignée dans ces écoles était inutile,
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- 592 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV. et pour lesquelles l’apprentissage pouvait se faire partout.
- Cette nouvelle réforme fut effectuée par l’ordonnance royale du 23 septembre 1832 qui régit encore, à peu de ebose près, les écoles d’arts et métiers. On supprima le charronnage, la charpenterie et la menuiserie, et on concentra le travail manuel dans quatre ateliers, qui concourent directement à la construction des machines, c’est-à-dire, dans les ateliers de fonderie (en fonte et cuivre) de tours et modèles (travail du bois pour modèles de fonderie et pièces de machines) forges (préparant les pièces en fer pour l’ajustage) ajustage (avec men-tage des machines).
- Pour avoir des élèves mieux préparés, on fixa le minimum d’âge d’admission à quatorze ans; et, si on ne changea rien au programme de l’examen, on y ajouta la condition d’une année d’apprentissage dans les métiers analogues à l’une des quatre professions enseignées à l’école et on tint compte aux concurrents du savoir dont ils pouvaient justifier au delà des connaissances exigées. On voit que, si les études théoriques restèrent les mômes, des mesures furent prises pour les rendre plus fructueuses.
- Afin de donner à l’enseignement pratique tout le développement qu’exigeait la nouvelle organisation, on construisit des ateliers convenables; on les installa avec tout le matériel nécessaire pour initier les élèves avec l’emploi des machines les plus nouvelles, et bientôt le nombre des élèves de l’école d’Angers fut porté au meme chiffre que celui de l’école de Châlons, ce qui donna un total de 600 élèves.
- Cette augmentation ne suffit pas encore. Car, si l’est et l’ouest avaient leurs écoles, le midi n’avait pas la sienne. Il y avait cependant des besoins identiques pour les populations de ces contrées. On en ouvrit une en 1843, à Aix en Provence. On l’établit sur le môme pied que les deux autres; on lui donna 300 élèves, et on lui appliqua l’organisation qui déjà, dans deux localités, avait produit les meilleurs résultats.
- Nous avons vu successivement la République, l’Empire, la
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- Restauration, le Gouvernement de juillet s’occuper avec intérêt de l’organisation technique et scolaire des écoles d’arts et métiers. Le gouvernement de 1848 commença par en confier l’inspection au colonel Morin, qui, à côté de modifications heureuses introduites dans les programmes des cours et des travaux graphiques, apporta dans l’enseignement de la mécanique industrielle des perfectionnements dont les méthodes de son maître, l’illustre général Poncelet, avaient permis d’enrichir l’enseignement industriel ; puis, le 19 décembre 1848, parut un arrêté du président du conseil des ministres chargé du pouvoir exécutif, qui donna encore aux écoles de nouveaux éléments de prospérité.
- L’expérience de plusieurs années ayant démontré que, à quatorze ans, les jeunes gens ne sont pas encore assez développés pour résister aux fatigues de. corps et d’esprit, le minimum d’âge fut élevé à quinze ans. L’instruction primaire ayant, depuis 1826, fait de grands progrès, le programme pour l’examen d’admission fut élevé de manière à ne recruter l’école que d’élèves qui possédassent des connaissances plus étendues que celles exigées à cette époque; en outre du minimum déjà fixé, on exigea l’orthographe, la démonstration de l’arithmétique, les fractions, le système décimal, les surfaces planes; puis, indépendamment de l’examen oral, chaque candidat dut faire une dictée, résoudre des problèmes d’arithmétique et de géo-
- métrie, présenter un dessin linéaire ou d’ornement, et faire
- preuve, devant un industriel, des connaissances pratiques acquises dans l’apprentissage d’an métier. La durée des études fut fixée à trois ans.
- Enfin, un décret portant règlement d’administration pour les écoles impériales d’arts et métiers fut rendu le 30 décembre 1865; une circulaire du 1er mars 4866 termina cette série d’améliorations qui ont fait du germe déposé à la petite école de la Montagne par M. le duc de la Rochefoucauld-Liancourt, un arbrisseau, qui, transplanté en 1803 à Com-piégne, a poussé cet arbre gigantesque dont les trois rameaux
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- couvrent la France industrielle et produisent les plus heureux fruits.
- Il nous est impossible d’énumérer les bienfaits que l’industrie recueille de l’institution des écoles d’arts et métiers; qu’il nous suffise de dire qu’il résulte de statistiques faites avec soin, que, indépendamment des ouvriers, des contre-maîtres, des chefs intelligents, habiles et instruits, exerçant dans les usines et dans les ateliers diverses professions pour l’exercice desquelles l’école enseigne à travailler le bois et les métaux, il existe dans les chemins de fer, les filatures, les messageries mpériales, la marine du commerce et de l’Etat, des ingénieurs civils, des agents voyers, des piqueurs des ponts et chaussées, des dessinateurs, des mécaniciens et des employés sortis de ces établissements.
- On comprend qu’en raison de ces résultats l’entrée dans les écoles d’arts et métiers soit non-seulement désirée, mais encore très recherchée, et que, chaque année, le nombre des candidats soit quatre ou cinq fois plus considérable que celui des élèves admis. Or, comme le programme de l’examen est assez difficile pour que la préparation atteigne un niveau élevé, c esl là une pépinière considérable de jeunes gens convenablement instruits, reversés sur l’industrie privée qui les dresse pour son usage particulier, et les initie, dans scs ateliers, à des connaissances que l’apprentissage scolaire ne leur donnerait pas.
- Les trois écoles de Châlons, d’Angers et d’Aix ont envoyé à l’Exposition Universelle une série de travaux de leurs élèves, qui,par leur nature, ont du être réparties entre diverses classes. Sans nous occuper ici des machines motrices (classe 53) et des machines outils (classe 54) qui ont montré à quel ensemble de résultats conduit l’organisation actuelle de ces établissements, nous n’avons à nous occuper ici que de l’Exposition scolaire que comprenait la classe 90.
- Indépendamment des décrets, règlements et de la Notice historique rédigée pour la Commission d’enquête pour renseignement professionnel, par M. Lebrun, inspecteur des écoles
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- impériales d’arts et métiers, à laquelle nous avons emprunté la plupart des renseignements qui précèdent, on y admirait les portefeuilles contenant la collection des dessins que, dans chaque école, chaque élève dessine dans chacune des trois années d’études; des cahiers de croquis cotés pris sur machines aux ateliers; des croquis d’épures pris aux leçons; des exercices d’écriture, des cahiers de comptabilité ; la collection des livres classiques ; et, pour les travaux pratiques, la série des pièces que chaque élève exécute, d’après une méthode logique sanctionnée par une longue expérience, au commencement de son apprentissage dans les ateliers de modèles en bois, de fonderie, de forges et d’ajustage.
- A côté des bustes de l’Empereur et du Prince impérial, au milieu de statuettes, d’ornements, de vases et de groupes d’animaux, provenant des ateliers de la fonderie, (cuivre et fonte), figurait la photographie d’une statue de 2m60 de hauteur, qui a été coulée en bronze d’un seul- jet, et avec un succès complet, le 10 août 1861, à la fonderie de l’école d’Angers, sous la direction de M. Pierre, ancien élève, actuellement chef d’atelier, sur le modèle de l’artiste sculpteur, M. Main-dron, qui est aussi un ancien élève de cette école.
- Cette statue qui ne pouvait figurer à l’Exposition Universelle parce qu’elle est érigée sur la place publique de Liancourt, est celle du duc de la Rochefoucauld, cette gloire de la France, dont le souvenir se trouve associé à tant d’œuvres utiles, et auquel les élèves des écoles d’arts et métiers, ont eu la touchante pensée de donner un témoignage de leur gratitude personnelle et collective.
- Si la statue de l’ancien inspecteur général était absente, son nom était présent. La Commission d’organisation avait eu, elle aussi, le désir de rappeler les services qu’il avait rendus à l’industrie ; et au centre de la frise qui surmontait l’exposition des écoles techniques, au milieu des noms de Jacquard, de Gainbey, d’Oberkampf et de Yaucanson, figurait celui de la Rochefoucauld-Liancourt.
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- A ccs noms la Commission eût voulu ajouter ceux des directeurs qui ont pris une part importante et active aux travaux d’organisation et d’amélioration de ces établissements : MM. Crouzet, Labatte, Vincent, Mosnier, Lebrun, Salneuve, Guy, pour Compiégne et Châlons ; MM. Moulard, Billet, Dauban etFavicr, pour Angers-Bcaupréau ; MM. Compaignac et Guy, pour Aix. Mais, dans l’impossibilité de donner autant de récompenses qu’il y aurait eu d’hommes méritants à récompenser, le Jury International s’est borné à mettre la croix au drapeau en décernant une médaille d’argent à M. le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, dans les attributions duquel rentrent les écoles d’arts et métiers, et à donner à chacun des trois établissements de Châlons, d’Angers et d’Aix une médaille de bronze pour récompenser tout à la fois les directeurs anciens et modernes, les professeurs et les élèves.
- Pendant que l’État s’occupait d’améliorer l’apprentissage scolaire dans les écoles d’arts et métiers, M. de Bervanger, docteur en théologie, tenta d’appliquer le même système en faveur d’enfants pauvres et abandonnés qui voulaient apprendre des états usuels n’exigeant aucune autre connaissance que celles qu’on donne dans les écoles primaires.
- M. de Bervanger, devenu depuis « Monseigneur », avait fondé, en 1822, sous un auguste patronage Vassociation royale de Saint-Joseph, qui avait pour but de procurer de l’ouvrage aux ouvriers, de les perfectionner dans leurs métiers, et de les placer chez des maîtres où ils recevaient l’exemple de toutes les vertus. La maison de Saint-Joseph, établie dans l’ancien couvent des Bernardins, rue de Poissy, N° 40, qui déjà servait de siège à plusieurs autres sociétés charitables, accueillait les ouvriers envoyés par les provinces ou venus de l’étranger, munis de bons certificats; ils y recevaient l’hospitalité gratuite jusqu’au moment où ils entraient dans des ateliers choisis avec sollicitude. J
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- L’établissement offrait aux ouvriers la facilité de suivre des cours gratuits de grammaire et d’arithmétique, de chimie, de dessin linéaire, de sculpture et de dessin d’ornement. Chaque soir, au retour du travail, les ouvriers pouvaient se livrer à ces différentes études, dans des salles chauffées et bien éclairées. On s’emparait ainsi des moments les plus dangereux pour les ouvriers qui, n’ayant ni feu ni lumière, sont forcés de se réfugier, pendant la mauvaise saison, dans des maisons qu’ils ne peuvent pas toujours connaître, et où ils sont exposés à perdre leur vertu, leur santé, et le fruit de leur travail.
- L’établissement Saint-Joseph fut donc un premier essai de ces classes d’adultes dont nous n’avons pas parlé au chapitre qui les concerne, afin de ne pas les séparer de l’œuvre de M. de Bervanger. La gymnastique avait aussi ses élèves et la musique était enseignée à ceux qui avaient quelque disposition pour cet art. On chantait, chaque dimanche, un office dans la chapelle Saint-Joseph.
- Au sortir de la messe, les ouvriers trouvaient des jeux divers, disposés dans des salles où ils pouvaient se livrer à d’honnêtes distractions. L’été, ils jouissaient des mêmes avantages, impasse des Vignes et rue d’Ulm, dans un jardin dont eux seuls avaient l’entrée, et sur l’emplacement duquel on a construit l’École Normale Supérieure. L’association Saint-Joseph avait même établi un restaurant peu coûteux, où les ouvriers qu’elle patronnait, pouvaient seuls se nourrir, aux prix les plus modiques. En cas de maladie, les ouvriers se secouraient mutuellement; et la duchesse douairière de Bourbon avait mis à la disposition des convalescents de Saint-Joseph deux lits à l’hospice d’Enghien.
- Plus tard, une nouvelle association, également fondée par M. de Bervanger, sous l’invocation de Saint-Henri, accordait deux francs par jour à chaque ouvrier malade, moyennant une cotisation mensuelle d’un franc ; et, lorsque les ouvriers de Saint-Joseph partaient pour faire leur tour de France, plu-
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- sieurs villes leur offraient les mêmes ressources dans des succursales de la maison mère de Paris.
- On comprend que tant d’œuvres charitables qui ont eu depuis de nombreux imitateurs aient groupé un grand nombre de hautes protections et de membres honoraires. Elles comptaient, en outre de 7,000 ouvriers de tous les états, environ mille chefs de maisons de commerce et d’industrie qui en faisaient partie, Jorsqu’en juillet 1830, les événements qui entraînèrent la cliûte de Bourbons de la branche aîné, amenèrent la dissolution de ces associations.
- Mais l’œuvre de M. de Bervanger ne disparut pas tout entière; les maîtres qui faisaient partie de l’association Saint-Joseph lui demandaient non-seulement des ouvriers, mais encore des apprentis ; ceux qu’elle fournissait n’étaient accueillis par elle que sur de bonnes recommandations, mais, comme il arrivait souvent qu’ils avaient été élevés au milieu de familles corrompues et qu’ils apportaient des vices funestes aux enfants des maîtres eux-mêmes, les plaintes et les changements qui en étaient la suite inspirèrent à M. de Bervanger la pensée de créer une sorte de petit séminaire pour les enfants pauvres et délaissés, qui seraient placés ensuite avec sécurité chez des maîtres catholiques.
- Celte œuvre nouvelle fût mise sous l’invocation de Saint-Nicolas, patron des jeunes garçons, et ouvrit son premier établissement en septembre 4827, rue des Anglaises, au faubourg Saint-Marceau. Sept enfants pauvres formaient le noyau de l’œuvre et tout y était pauvre ; un honnête ouvrier était chargé de surveiller tout à la fois les études et Y atelier; sa femme préparait la nourriture et s’occupait des autres soins du ménage. Ainsi se trouvèrent réunies les trois conditions normales de l’apprentissage, la famille, l’école et l’atelier.
- Cette charitable entreprise ayant réussi, il devint possible, au bout de six mois, de louer un logement plus vaste et plus approprié aux besoins de l’œuvre. On s’installa à Vaugirard, Grande-Rue, dans une maison qui portait alors le numéro 6,
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- où, moyennant 1,200 francs de loyer, on put établir un atelier de brochage et une fabrique d’agrafes; en outre on épilait les peaux et on faisait des trous pour des cardes.
- Ce fut à cette époque que M. le comte Victor de Noailles voulut bien se réunir aux autres généreux administrateurs de Saint-Nicolas. La première assemblée à laquelle il assista n’était pas faite pour l’encourager : le trésorier déclara que la . caisse était vide et qu’on devait au boulanger et à d’autres fournisseurs. M. de Noailles avança 600 francs jusqu’à la nouvelle quête. Cela permit d’attendre une situation meilleure que la charité publique et le zèle des administrateurs amenèrent si promptement qu’on put, après trois ans, louer 3,000 francs la maison qu’occupaient les enfants des chevaliers de Saint-Louis, et qui était toujours située à Vaugirard, Grande-Rue, à l’ancien numéro 58. On y logea soixante-dix enfants.
- Les fondateurs n’avaient pas seulement à lutter contre les difficultés financières ; celles-ci se compliquaient du problème industriel dont on ne trouvait pas la solution aussi facilement qu’on recueillait des ressources. L’invention d’une machine détruisit le travail de l’atelier d’agrafes ; celui des peaux, par son odeur et l’emploi du mercure, pouvait nuire à la santé des enfants, et celui des cardes affaiblissait leur vue. On remplaça ces travaux par des ateliers de chaussons, de socques, d’allumettes et de boutons de métal; mais toutes ces petites industries causaient des pertes sans procurer de véritables états aux enfants.
- C’est dans ces circonstances que survint la révolution de juillet qui détruisit l’œuvre de Saint-Joseph. On aurait pu croire que Saint-Nicolas serait entraîné dans la ruine commune, il n’en fut rien; malgré les émeutes, malgré le choléra, qui mit le fondateur en danger de mort, le nombre des élèves s’accrut au point que, le local devenant trop petit, il fallut venir s’établir rue de Vaugirard 112, à Paris, où l’établissement est encore aujourd’hui. Il pouvait contenir cent enfants, avec des ateliers de fabrication de portefeuilles, de cordonnerie, de
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- tailleur, de composition d’imprimerie ; on y établit môme une presse en taille-douce qui permettait de faire des étiquettes à l’usage des marchands, mais il fallut encore renoncer à quelques-uns de ces états parce qu’ils étaient trop coûteux et qu’ils n’assuraient pas l’avenir des enfants.
- Une prétention du propriétaire, qui voulait porter le loyer de 5,000 à 8,000 francs, engagea la providence de la maison, M. le comte Victor de Noailles, à avancer 100,000 francs pour l’acheter, en renonçant aux intérêts ; il donna, à diverses reprises, 25,000 francs qui servirent à commencer de grandes constructions, afin de recevoir plus d’enfants et de les établir plus convenablement, et lorsque, peu de temps après, il mourut, il légua encore à l’œuvre, par son testament, un don de plus de 10,000 francs.
- On comprend combien cette perte et celle de MIle de Fréhaut, l’une des premières bienfaitrices de l’œuvre, durent amener d’embarras financiers. Il s’y joignit, pendant dix ans, des embarras d’une autre nature : des soupçons d’intrigues politiques firent supprimer à Saint-Nicolas les ateliers d’imprimerie, auxquels l’esprit de parti confiait beaucoup de travaux; neuf visites domiciliaires, à la suite desquelles M. de Bervanger fut mis en état d’arrestation, se succédèrent à peu d’intervalles.
- Le Comité central d’instruction primaire de la ville de Paris dut, après une enquête faite à l’occasion de mauvais traitements exercés vis-à-vis des enfants, déférer même le directeur à la justice. M. de Bervanger n’étant pas instituteur aux yeux de la loi, la condamnation tomba sur un des frères instituteurs (1). D’un autre côté les bruits de banqueroute circulaient partout ; l’archevêché dût intervenir, et, à la suite de quatre années d’explications les plus pénibles, Mgr Affre se déclara protecteur de l’œuvre. Malgré toutes ces vicissitudes et toutes
- (1) Ces soi-disant frères de Saint-Nicolas ne doivent pas être confondus avec les frères des écoles chrétiennes qui ont relevé la Maison, dès que la direction leur en a été confiée. Ce qui expliquait cette dénomination, c’était le oostume qu’ils portaient, sans appartenir à aucun ordre religieux autorisé.
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- ces misères, M. de Bervanger trouva assez de dévouement et de générosité poil)1 acquérir le cliâleau d’Issy et pour mettre les bâtiments en état de recevoir près de onze cents élèves, lorsqu’au moment où commencèrent ses tribulations il n’y en avait que cent cinquante. L’œuvre sortit donc triomphante de toutes ces épreuves.
- Si, au point de vue politique, financier et disciplinaire, l’œuvre de Saint-Nicolas avait eu des difficultés à surmonter, les questions relatives à Vapprentissage scolaire n’avaient jamais rencontré que des sympathies. Quoique le plus petit nombre de ses nombreux élèves participassent aux travaux de l’atelier, M. de Bervanger ne se livrait pas avec moins d’ardeur et d’intelligence à l’étude des meilleurs moyens à employer pour rendre aussi fructueuse que possible l’éducation professionnelle de ceux qui, après la première communion, restaient dans la maison pour apprendre un état.
- Nous avons vu précédemment que le but principal de l’œuvre Saint-Nicolas était de former des apprentis ; nous avons assisté successivement aux difficultés que le fondateur avait rencontrées de ce côté, mais elle ne le décourageaient pas ; il sentait la nécessité de les résoudre, et son idéal était Y apprentissage en famille.
- « L’enseignement professionnel, disait-il, accompagné de l’instruction élémentaire et du développement sainement dirigé des facultés morales, est un des besoins les plus vivement sentis de notre temps, et, s’il est éminemment désirable, en principe, qu’il puisse être organisé au sein même de la famille, les circonstances qui s’opposent à l’accomplissement de ce vœu existent malheureusement sur une trop vaste échelle pour qu’on ne soit pas obligé de faire aux combinaisons qu’elles réclament une très-large part. Que d’enfants privés de leurs parents ou qui ne les ont jamais connus ! Combien d’autres qui ne peuvent recevoir les soins nécessaires de ces mêmes parents absorbés par leurs travaux, ou condamnés, comme les gens de service, à vivre loin du foyer de la famille !
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- Combien enfin qui ne recueilleraient autour de ces foyers que des leçons dangereuses et de déplorables exemples ! »
- Mais, en présence de pareilles difficultés, que rencontre l’apprentissage de famille, comment faire ? Comment, à côté ou à la suite de l’instruction primaire, inspirer aux enfants l’amour du travail, comment leur faire comprendre qu’ils ne trouveront de ressources que dans leurs bras et dans une bonne conduite? M. de Bervanger se demandait s’il était préférable de recourir au placement des apprentis dans des ateliers externes, comme on en avait l’habitude, ou d’établir des ateliers internes ? Ce problème l’embarrassait fort. Exposons, d’après lui, les difficultés complexes qu’il renferme dans les deux cas (1).
- Il ne savait où trouver des ateliers externes qui inspirassent pleine sécurité? Au point de vue moral et religieux, il redoute le travail pendant la matinée du dimanche, les divertissements qui succèdent, les paroles libres, l’abandon hors des heures de travail, le défaut de surveillance sur la conduite et sur l’emploi des gratifications, la passion du plaisir, l’oisiveté, le libertinage et l’esprit de révolte.
- Au point de vue de leur situation physique, il se demande comment il seront couchés, nourris, soignés en cas de maladie, traités par le maître ou les ouvriers de l’atelier?
- Au point de vue industriel, il craint la négligence du maître à enseigner réellement sa profession ; l’emploi de l’apprenti aux travaux domestiques, et il connait toutes les ruses, tous les parjures employés de part et d’autres pour rompre le contrat à volonté ; il connait, dans le cas où un dédit est stipulé, toutes les indignités pratiquées dans le but de forcer l’autre partie à en demander la résiliation et conséquemment à verser la somme.
- (l) Voyez la Règle de l'Œuvre de Saint-Nicolas, par Mg>-de Bervanger, docteur en théologie, supérieur fondateur de l’OEuvre, ancien directeur général de celles de Saint-Joseph, de Saint-Henri (i vol. in-18, Paris, 7 février 1853). Les idées que nous exposons et les extraits qui suivent sont empruntés au chapitre intitulé Des Ateliers, page 38 et suivantes.
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- C’est pour éviter toutes ces misères, tous ces dangers, toutes ces immoralités que M. de Bervanger avait établi à Saint-Nicolas des ateliers intérieurs; mais, en raison de la pauvreté de la maison, qui n’avait pas assez de ressources pour se fournir de matières premières; en raison des difficultés qui seraient résultées de la nécessité de vendre les produits et de faire rentrer les fonds, il se borna d’abord à n’établir que des ateliers de cordonniers, de tailleurs, de jardiniers, de boulangers, etc., dont les produits et les travaux profitaient à la maison et qui ne nécessitaient que l’eipploi de huit à neuf maîtres d’apprentissage, dont deux remplissaient en même temps l’office de portiers.
- En établissant de semblables ateliers dans sa maison, M. de Bervanger n’avait pas à redouter les désagréments qu’il aurait eu à subir de la part des ouvriers établis, s’il avait eu à écouler au dehors les produits confectionnés par les élèves de son établissement ; aussi, pour donner plus de variété à l’apprentissage, il avait adopté une combinaison qui, tout en atteignant le but, lui évitait toute espèce de tracasserie.
- Au lieu d’envoyer ses enfants chez des maîtres d’apprentissage au dehors, il avait offert à des chefs d’industrie choisis de leur donner gratuitement, dans l’école même, un local pour y établir leurs ateliers et de leur abandonner le bénéfice entier qu’ils retireraient du travail des élèves dont on leur confierait le soin de diriger l’apprentissage, à des conditions inscrites dans un contrat à la conclusion et à l’exécution duquel l’œuvre veille avec sollicitude. De cette manière il réussissait à mettre l’apprenti à l’abri des dangers de la vie du dehors et de l’atelier libre, sans entrer pour rien dans les dépenses et les profits de la fabrication.
- Ce fut grâce à cette ingénieuse organisation qu’il pût répartir environ quatre-vingts enfants entre divers ateliers qui ont procuré à ceux qui les ont fréquentés un sérieux et profitable apprentissage, et une profession lucrative; on y a établi successivement des ateliers internes de ciseleurs et monteurs en
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- bronze, opticiens, bijoutiers en faux, facteurs d’instruments de précision, facteurs d’instruments de musique, lavetiers-emballeurs, selliers, malletiers, doreurs sur bois, sculpteurs, relieurs et dessinateurs pour châles.
- Après être parvenu par ce système à soustraire l’enfance aux dangers, aux craintes que lui présentaient les ateliers externes, M. de Bervanger se montra-t-il plus satisfait des ateliers internes qu’il avait fondés? Laissons le exprimer son opinion à cet égard, et voyons la conclusion à laquelle arrive cet homme qui a examiné cette question de l’apprentissage sous toutes ses formes pendant sa vie entière.
- « Après avoir mis en relief toutes les difficultés des apprentissages externes, dit-il, nous proclamerons-nous beaucoup plus heureux dans le parti que nous avons pris à Saint-Nicolas où nous avons établi vingt-cinq corps d’états ? Mais pour une ville comme Paris qu’est-ce qu’une institution qui ne peut recevoir que trois cents apprentis au plus ? N’avons-nous pas d’ailleurs des ateliers où le travail est trop divisé, ainsi que cela se pratique en Angleterre? Une mécanique ingénieuse ne viendra-t-elle pas priver les enfants de leur travail manuel ?
- « Ce n’est pas tout : à Saint-Nicolas même, nous éprouvons des difficultés à trouver de bons chefs d’atelier, tout en leur abandonnant le bénéfice entier du travail, en leur donnant le local et les enfants sans rétribution. Et cela, parce que les élèves ne peuvent passer que huit heures et demie par jour, dans les ateliers, parce qu’ils ont des classes, des leçons de musique, et, avant tout, des heures pour l’instruction. Ailleurs les pauvres enfants travaillent douze et quinze heures par jour, et le bénéfice qu’ils apportent aux maîtres surpasse de beaucoup les avantages que nous leur procurons. »
- Puisy arrive cette conclusion.
- « Nous sera-t-il permis d’ajouter ici nos vues relatives aux apprentissages, en dehors de notre œuvre de Saint-Nicolas ? vues que nous ne pouvons appliquer dans nos maisons, où il y
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- a des internes, puisqu’il convient d’isoler ces derniers de ce qui se passe au dehors.
- « Oui, pour remédier à tous les inconvénients que nous avons signalés au sujet de l’apprentissage externe ou les enfants sont à peu près abandonnés et aussi à ceux de l’apprentissage interne de Saint-Nicolas, dont nous avons fait remarquer les lacunes, on pourrait établir des maisons dans chaque quartier à l’instar de notre grand établissement de Saint-Joseph.
- « Les apprentis y seraient couchés ; ils y recevraient les instructions religieuses. Le soir, ils suivraient des classes ; les repas seraient préparés par des sœurs, qui leur donneraient aussi des soins physiques en cas de maladie. Par ce moyen on parerait aux inconvénients du placement chez les maîtres d’une moralité douteuse et les effets des influences fâcheuses seraient fort atténués ; les maîtres distingués donneraient la préférence à des apprentis bien dirigés ; ils accepteraient notre contrôle, parce qu’ils y trouveraient leur intérêt; l’administrateur de la Société dégageant les maîtres de tous soins, pourrait choisir des professions salubres et lucratives. Il y aurait avantage pour les enfants, pour les parents et pour les chefs d’atelier. Le problème de l’apprentissage serait ainsi résolu, car ce bienfait deviendrait bientôt universel, tous les gens de bien sentant la nécessité de régénérer la classe ouvrière, si digne d’intérêt et d’une efficace protection. »
- Ce que M. de Bervanger demandait en 1853, la Société pour Y encouragement au travail des jeunes Israélites de Strasbourg le faisait, en 1825 ; au lieu de frères et de sœurs supposons M. et Mmc Gimpel, de Mulhouse, et le plan de l’éminent philanthrope fonctionne et produit les résultats féconds qu’il attendait de sa réalisation.
- Nous n’avons rien à ajouter ici sur l’œuvre personnelle de M. de Bervanger. Lorsque, après avoir surmonté tous les obstacles, il put croire qu’elle courait quelque danger ' entre ses mains affaiblies par l’excès du travail encore plus que par
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- l’âge, il l’a confiée à la sollicitude de l’archevêque de Paris, qui s’est associé, pour l’accomplissement de cette mission, un conseil d’administration qui prend à tâche de conserver la savante organisation de ces établissements et de réaliser les améliorations préparées.
- Le premier acte du conseil qui suivit cette abdication volontaire fut la question du personnel des maîtres, d’où dépendait tout l’avenir et le maintien du caractère de modestie et d’économie essentielle à l’œuvre. Pour la surveillance et l’enseignement de 1,100 élèves, dont le nombre devait bientôt dépasser 1,500, il fallait une élite de maîtres, habiles, dévoués, honnêtes, à la hauteur d’une si honorable et si délicate mission. Comme il était impossible de trouver ailleurs les garanties que le conseil désirait, il appela à son aide les frères des Ecoles chrétiennes, et 97 de ces religieux travaillaient en 1861, sous l’habile direction du frère Souffroy, à la consolidation et à l’amélioration de l’œuvre de Saint-Nicolas, savoir : 41 à Paris et 56 à Issy.
- La même année, le conseil a exécuté un des plus anciens projets de M. de Bervanger : « Un des projets préférés de l’œuvre de Saint-Nicolas, écrivait-il dans sa Règle, publiée en 1853, consisterait à former des écoles d’agriculture ; c’est notre pensée favorite depuis trente ans; trop d’enfants sont destinés à l’apprentissage des métiers. On verra un jour l’industrie dévorer l’industrie. Les champs manquent d’ouvriers intelligents : c’est donc un grand service à rendre à tout le monde que d’élever des classes agricoles. Les enfants y trouveront un air plus sain, des mœurs plus pures, et un état assuré; puis, que d’améliorations s’ensuivraient pour les conditions pauvres ! »
- Or le moyen de faire quelque chose d’analogue au vœu du fondateur, s’est présenté : M. l’abbé Mullois, premier chapelain de l’Empereur, ayant légué à l’œuvre de Saint-Nicolas, une propriété de 14 hectares environ, située à Igny, sur les bords de la Bièvre, on songea à y établir une école de jardinage et
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- d’arboriculture, qui pourrait un joui* livrer des produits à la consommation des établissements de la rue de Vaugirard et
- d’Issy; on y plaça nO enfants, payant une modique pension, sous la direction des frères des Ecoles chrétiennes, secondés par un habile jardinier.
- L’œuvre de Saint-Nicolas aurait certainement reçu une haute récompense de la part du Jury du Groupe X, si déjà l’institut des frères des Écoles chrétiennes qui la dirige, et qui l’a amenée au plus haut degré de prospérité, n’avait pas
- déjà obtenu une médaille d’or, récompense de tous les mérites si divers de ses membres, qui s’occupent avec tant de zèle, de dévouement et de succès, de l'instruction de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte, dans un grand nombre d’établissements de natures bien diverses.
- Nous ne pouvons terminer ce qui est relatif à Y apprentissage
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- scolaire interne que l’Etat et les associations ont mis en usage en France, sans mentionner les efforts des maîtres d’apprentissage eux-mêmes, qui appliquent ce système avec succès et profit, en prenant chez eux des apprentis à demeure, en leur procurant tout à la fois le bien-être matériel et l’instruction théorique et pratique, et en cumulant ainsi leurs obligations de patrons avec les devoirs de la famille et de l’instituteur. Lorsqu’un industriel emploie de nombreux enfants, son intérêt le porte, tout autant que son humanité, à fonder dans son usine ou dans sa manufacture une annexe destinée à les recevoir.
- Parmi ces industriels, dont le nombre s’accroît chaque jour, deux seulement ont représenté à l’Exposition de la classe 90 le groupe déjà important dont il font partie.
- L’un, M. Hamelin, dirige, à Paris et auxAndelys, une fabrique de dévidage et de moulinage de la soie où il emploie 200 apprenties qui trouvent chez lui la nourriture, le logement, le vêtement; il leur assure, en outre, une rétribution progressive, une instruction primaire, qui comprend l’enseignement de la couture et des soins du ménage, et une instruction morale
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- et religieuse, quelles reçoivent par les soins des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, auxquelles M. Hamelin a confié la direction maternelle, scolaire et économique de tout son jeune personnel.
- L’autre, M. Teste, joint à ces mérites celui d’avoir recueilli tous les enfants déshérités de la fortune qu’il a pu trouver, pauvres, estropiés ou idiots, pour leur assurer des moyens d’existence, en leur confiant dans la fabrique d’épingles qu’il a fondée à Lyon, des occupations en rapport avec leurs aptitudes physiques et intellectuelles. Cet exemple mérite assurément d’ètrc suivi.
- Le Jury du Groupe X a voulu encourager les patrons à imiter MM. Hamelin et Teste, en accordant une mention honorable à chacun de ces deux industriels.
- La Belgique avait aussi une École d’arts et métiers d’internes, pour l’apprentissage scolaire. Le 24 juin 1837, le con-
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- seil communal de Tournay créa, avec le concours de l’Etat, de la province, de la ville, des hospices et môme de particuliers, qui accordèrent des legs, un établissement qui avait pour objet de perfectionner les principales branches de l’industrie locale, de former de bons ouvriers, des chefs d’atelier capables, et d’inspirer aux jeunes gens admis dans l’établissement, le sentiment du devoir, l’amour du travail, de l’ordre et de l’économie.
- L’Ecole, ouverte le 1er avril 1841, comprenait des ateliers de bonneterie, de tisscranderie, de menuiserie, de fonderie en fer et en cuivre, de chaudronnerie, de serrurerie mécanique et de modelage, où les élèves étaient exercés, suivant leurs aptitudes et leurs dispositions naturelles.
- Indépendamment de l’instruction professionnelle, on enseignait aux élèves, dans des classes tenues chaque jour matin et soir, la lecture, l’écriture, la grammaire, l’arithmétique, la tenue des livres, le style épistolaire, les éléments de l’histoire et de la géographie. Des leçons de musique, de gymnastique, d’architecture, de physique'et de géométrie leur étaient données
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- plusieurs fois par semaine, par des professeurs spéciaux.
- Les résultats de cette entreprise ne furent pas heureux ; mais comme dans cette étude du système d’apprentissage scolaire interne, il est bon et utile de recueillir tout ce qui peut l’éclairer, quoique l’établissement de l'école d’arts et métiers de Tournai se soit aujourd’hui transformé en externat, nous croyons devoir faire connaître quelques-unes des raisons qui ont amené le conseil communal à abandonner cette entreprise.
- En décembre 4851 (dix ans après l’ouverture), le rapporteur d’une commission nommée dans le conseil pour examiner les comptes de l’école, n’hésitait pas à proclamer que cette institution était en pleine décadence et sans avenir ; « le but qu’on s’est proposé, disait-il, n’a pas été atteint; travaillés avec de vieux métiers, alors que l’industrie se perfectionne tous les jours, les produits de l’école n’ont pas tardé à tomber en discrédit et à ne plus procurer de bénéfices qu’à des entrepreneurs, qui seuls profitaient de la main-d’œuvre des enfants pensionnés dans l’établissement. » Un document de la même époque, émané de l’honorable M. Dumon-Dumortier, bourgmestre de Tournai, nous apprend que le prix du travail de tous les élèves réunis, qui était primitivement de 200 francs par semaine, ne produisait plus que 20 francs.
- Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si le rapporteur dont nous venons de parler, conclut par ces paroles : « Fallût-il dissoudre l’école, il est du devoir de la ville de refuser à l’avenir toute espèce de subside, pour soutenir un établissement qui ruine ses finances et qui n’a profité, en définitive, qu’aux entrepreneurs qui l’ont exploité et aux hospices qui y ont fait passer tous leurs orphelins. »
- Ce ne fut qu’en juin 1860 que le conseil communal réorganisa l’école sur de nouvelles bases proposées par le gouvernement. On conserva l’enseignement théorique qui devint une de ces écoles industrielles polytechniques, dont nous avons parlé plus haut, et où les apprentis, ouvriers et artisans delà ville et du dehors, possédant l’instruction voulue, sont admis
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- à puiser les connaissances utiles à leur profession et à compléter leur instruction.
- L’enseignement pratique fut ainsi réformé ; on réduisit à deux le nombre des ateliers annexés à l’école : l’atelier de construction, de serrurerie , de mécanique et de fonderie et l’atelier de bonneterie. On supprima par conséquent les ateliers de menuiserie, de tisseranderie et de chaudronnerie,, qui ne semblaient pas donner de bons résultats; enfin, on supprima le régime obligatoire de l’internat, on le déclara facultatif, et on forma un pensionnat distinct et exclusivement placé sous le patronage de l’administration communale, c’est-à-dire, sans aucune intervention de l’État et de la province, en ce qui concerne l’admission des élèves et les frais que nécessitent leurs besoins matériels.
- Cette transformation établit donc trois institutions indépendantes l’une de l’autre et ayant chacune un budget séparé ; mais elles sont néanmoins administrées par la même commission. Nous avons déjà parlé plus haut de la première (Cours polytechniques) ; nous renvoyons à traiter de la seconde au chapitre de l’apprentissage scolaire d’externes ; quant à la troisième, nous n’avons pas à nous en occuper.
- Le dernier établissement dont nous avons à parler ici appartient à la Russie, c’est Vécole d'arts et métiers de Moscou, qui a été fondée par l’impératrice Marie Féodorowna, l’auguste protectrice des pauvres et des orphelins de ce pays. Déjà l’impératrice Catherine avait organisé, en 4775, un enseignement professionnel destiné à donner des moyens d’existence aux orphelins pauvres et aux enfants trouvés.
- Cet établissement primitif subit successivement, depuis cette époque, des améliorations importantes. Dans ces dernières années surtout, on a cherché à l’approprier complètement au but utile de former, pour la Russie, des mécaniciens-constructeurs et des technologistes habiles. On y consacre cinq années d’études, qu’on divise en cours théorique et pratique élémen-
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- taire, qui- dure trois ans, et en cours spécial supérieur, qui dure deux années.
- L’école dispose de cent bourses pour les enfants trouvés, et de cent cinquante pour les enfants pauvres et les orphelins ; en outre, elle reçoit des pensionnaires moyennant un payement annuel de 200 francs. Le cours spécial est suivi par plus de 150 externes, qui se présentent au concours annuel. L’enseignement théorique est donné par 14 professeurs, et l’enseignement pratique est distribué dans cinq ateliers: fonderie, atelier d’ajustage, atelier de montage, atelier de modelage, forges.
- L’outillage de ces ateliers est parfaitement approprié à sa destination ; car l’école contient 10 tours pour métaux en bois, 5 machines à diviser, 3 marteaux pilon, etc., avec un moteur de 25 chevaux-vapeur ; aussi, les élèves peuvent-ils exécuter annuellement, pour les particuliers et pour le gouvernement, des commandes dont le chiffre s’élève à près de 200,000 francs.
- Tout les moyens d’enseignement, du reste,, sont mis à la disposition des élèves pour faciliter et développer leurs études théoriques et pratiques. L’école renferme, en effet, un vaste
- laboratoire de technologie et de chimie analytique, un cabinet de physique, un musée de modèles et d’appareils de mécanique et de technologie; des collections importantes de matières premières et surtout de minéralogie; enfin, une vaste bibliothèque d’ouvrages spéciaux permet d’étudier toutec.qui se rapporte aux sciences naturelles, aux arts et métiers usuels et à la mécanique.
- L’école d’arts et métiers de Moscou a exposé, dans la section russe (classe 53), quelques machines ainsi que des modèles exécutés par les élèves, sous la surveillance des chefs
- d’atelier et des mécaniciens en chef, qui sont, pour la- plupart, d’anciens élèves de ce bel établissement.
- Nous croyons- devoir rappeler ici ce que nous avons dit au chapitre- de renseignement agricole. Le gouvernement russe a reçu une médaille d’argent pour ses écoles techniques.
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- Nous ne pouvons pas clore ce chapitre, où nous avons cherché à grouper les efforts de deux gouvernements, d’une ville et d’une puissante association charitable, sans faire remarquer que le mode d’apprentissage scolaire, avec internat, ne peut être adopté que lorsqu’on peut disposer de budgets considérables. Nous avons vu que le fondateur de l’œuvre de Saint-Nicolas, qui n’est pas suspect, propose lui-même et préfère le système d’apprentissage adopté à Mulhouse. Nous avons exposé les raisons sur lesquelles il appuie son opinion, nous pourrions y ajouter les considérations financières qui résultent de l’examen des voies et moyens à l’aide desquels se soutiennent les établissements dont nous venons de parler.
- Les écoles d’arts et métiers de France, qui sont les modèles les plus parfaits de ce mode d’organisation, sont inscrites au
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- budget de l’Etat pour des sommes considérables, que le chiffre des sommes payées par les élèves pensionnaires et le produit de la vente des objets fabriqués sont bien loin de couvrir. Le seul chiffre que nous ayons sous les yeux est celui de 1851 : sur un budget de 1,500,000 francs, l’école n’en couvrait que 500,000. Il résultait, en effet, de calculs exacts, que chaque élève coûtait annuellement à l’Etat près de 1,000 francs, sur lesquels il fallait déduire le prix de la pension pour ceux qui n’avaient pas obtenu de bourses, et ce calcul ne comprend pas les dépenses de bâtiments, du matériel industriel, dont la valeur est considérable. (
- En Russie, l’entretien du personnel de l’école de Moscou-, l’achat des matières premières pour les ateliers, les bourses pour les 280 élèves, etc., nécessitent une dépense annuelle de plus de 500,000 francs; et ici encore il n’est question d’aucune dépense d’installation.
- Nous avons vu comment la question financière désastreuse de l’école de Tournai avait obligé la Belgique à changer de système. On dit ordinairement que les administrations publi-
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- ques lie savent pas apporter d’économies dans la gestion dé leurs établissements et que les institutions privées réussissent
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- là où l'autorité échoue. Voyons ce que nous enseigne à cet égard le budget de cette œuvre qu’administrent les hommes les plus honorables, les plus dévoués, les plus économes des deniers de la charité publique, et que dirige une congrégation religieuse, dont les services, mal rétribués, ne grèvent guère les dépenses.
- Quoiqu’il soit difficile de se rendre compte des dépenses que nécessite l’apprentissage, parce qu’elles ne sont pas distinctes de celles qu’occasionnent les frais d’instruction générale de la plus grande partie des élèves, nous pouvons cependant dire, en thèse générale, que le budget de l’exercice 1861, s’étant monté, en recettes, à la somme de 763,988 fr. 12, et en dépenses à celle de 759,685 fr. 71, malgré le boni de 4,402 fr. 41, qui restait en caisse à la fin de l’année, cette œuvre philanthropique ne peut se soutenir qu’à la condition de recourir à la bienfaisance publique, qui déjà l’a dotée d’immeubles considérables et d’un matériel important ; ajoutons qu’elle était grevée, à la fin du même exercice, d’un passif de 660,740 fr. 55.
- Ces chiffres montrent les difficultés du mode d’apprentissage scolaire avec internat, quand il s’étend, sur une vaste échelle, à l’apprentissage de métiers multiples et divers; mais, lorsqu’il est appliqué par des industriels intelligents et dévoués, comme MM. Hamelin et Teste, à l’apprentissage d’une seule profession, où tout est industriellement disposé pour produire et pour écouler, toutes les difficultés disparaissent, et l’on doit vivement désirer que les patrons préparent eux-mêmes les apprentis qui sont destinés à recruter leurs industries.
- Ce vœu s’accomplit tous les jours. Nous en trouvons la preuve dans ce tableau que traçait, de main de maître, M. le
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- conseiller d’Etat Migneret, qui, dans ses hautes fonctions administratives, a acquis tout à la fois une expérience théorique et pratique. Voici comment il s’exprimait à cet égard, au nom d’une commission chargée de rechercher et de proposer les industriels qui se sont fait remarquer par les , soins qu’ils
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- donnent à leurs apprentis et aux jeunes ouvriers, afin de leur décerner les récompenses que S. M. l'Impératrice a distribuées au nom de la Société de protection des apprentis • et des enfants employés dans les manufactures, dans la séance solennelle du 27 octobre 1867 :
- « Il est des industriels que des circonstances diverses, la nature de leur industrie et le petit nombre de leurs apprentis mettent seulement en position d’exécuter les lois protectrices du travail des enfants et de l’apprentissage. On. peut dire qu’ils ne font qu’à peine leur devoir légal, mais qu’ils sont déjà dignes d’une bienveillante attention. Mais lorsqu’à l’exécution littérale du texte l’industriel associecette bienveillance, cette sollicitude paternelle qui'dépassent la règle du législateur; lorsqu’il apporte le cœur de père de famille au milieu des ouvriers, des enfants réunis dans un labeur commun, le mérite augmente, l’éloge doit être plus accentué.
- « D’autres, plus dévoués encore ou plus heureux, parce qu’ils disposent de moyens plus puissants, embrassent, dans leur prévoyante organisation, tout l’avenir du jeune ouvrier. Leurs fabriques sont organisées en vue du travail et aussi en vue du bien-être moral et physique de ceux qui doivent l’accomplir.
- « Des institutions prévoyantes protègent l’enfant dès son jeune âge ; l’instruction de ses devoirs civils et religieux me lui ouvre l’atelier qu’au moment où il possède ce qu’il faut pour y travailler utilement. Ceux-là forment une classe favorisée et éminente.
- « Puisse ce mouvement spontané.prendre le plus grand développement, car c’est de lui que doit sortir Y apprentissage régénéré. La loi sera bien puissante -quand elle aura pour auxiliaire la philanthropie des patrons! »
- §2. —• Externat.
- Site mode d’apprentissage scolaire avec internat n’a pro-' , * ; * (luit 'de bons résultats qu’à l’aide d’immenses ressources et
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- s’il n’y a guère lieu de le voir pratiquer que par des gouverne-' ments, de riches associations ou des chefs d’industries spéciales, il n’en est pas ainsi lorsque les fondateurs se bornent à organiser un apprentissage qu’ils offrent à des externes en excluant toutes les dépenses qu’exige la pension des élèves et en se bornant à distribuer le local de manière à ne donner que l’enseignement intellectuel primaire ou secondaire et l’enseignement professionnel limité; les ressources n’ont plus besoin d’être aussi considérables, et, en adoptant ce système qui se borne à remplacer le patron, on n’a plus à redouter les inconvénients qui résultent d’un mauvais choix de celui-ci.
- Mais le système de l’apprentissage scolaire pour les externes ne peut s’appliquer qu’à des industries spéciales très-répandues et très-agglomérées, qui exigent de nombreux apprentis, parce qu’ils font vivre tout un pays, toute une localité, ou bien à des industries variées, mais qui reposent sur des principes généraux de travail manuel, applicables à un grand nombre de professions, et ce système ne pourra jamais s’étendre à cette foule d’industries, rares et dissiminées qui emploient un si grand nombre d’enfants. Pour ceux-là rien ne peut suppléer l’atelier et le maître d’apprentissage.
- C’est ce que nous indique l’exposition des écoles qui peuvent se rattachera ce groupe ; en effet, l’apprentissage qu’on y donne n’a pour but qu’une industrie tout à fait spéciale comme la fabrication des tissus dans les Flandres, comme celle de la bonneterie à Tournai, ou générale comme celles qui travaillent le bois ou les métaux, comme à Tournai et à Amsterdam. On voit que toutes ces écoles d’apprentissage pour les externes appartiennent exclusivement à l’étranger, qui en général est sympathique à tout système conservant l’enfant à sa famille et qui préfère même pour l’instruction l’externat à l’internat.
- L’industrie linière, depuis la culture du lin jusqu’aux, dernières manipulations de la toile, est inhérente au sol flamand.
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- Autrefois elle formait avec l’agriculture, à laquelle elle est intimement liée, presque l’unique branche du travail industriel des campagnes flamandes ; en été, ils étaient cultivateurs ; en hiver, ils étaient fabricants.
- Le travail de la toile a cela d’avantageux que, exercé à domicile, il se combine parfaitement avec celui de l’agriculture ; que les deux se prêtent un mutuel appui, et que le tisserand cultivateur, après avoir passé fructueusement toute la morte saison, se trouve disponible aux époques de l’année où les travaux agricoles réclament un grand nombre de bras et permettent de payer momentanément des salaires élevés. En 1830, l’industrie linière n’occupait pas moins de 220,611 fileuses et 57,148 tisserands.
- Cette industrie, qui était fondée en grande partie sur le travail à la main, a éprouvé de grandes perturbations par suite de l’introduction de la filature à la mécanique et des progrès faits dans la fabrication des toiles par d’autres pays auxquels, de temps immémorial, la Belgique était habituée à vendre des tissus. On sait, en effet, les progrès rapides que firent l’Irlande et d’autres contrées dans le tissage, le blanchiment et l’apprêt des toiles, et avec quelle rapidité non moins effrayante eut lieu la décadence de l’industrie linière en Belgique.
- Déjà, en 1830, on commençait à s’apercevoir que l’industrie linière perdait du terrain; en 1834 le malaise se fit sentir ' au point que le gouvernement et la législature crurent devoir accorder à l’industrie linière une protection douanière qui jusques-là avait paru inutile. Les toiles étrangères furent frappées d’un droit à l’entrée ; mais cette mesure n’arrêta pas la décroissance de plus en plus marquée de la fabrication
- toilière. Les progrès du mal furent si alarmants qu’un cri
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- de détresse s’éleva de toutes les parties des Flandres vers la législature pour réclamer des remèdes.
- o Malheureusement, la législation était impuissante à conjurer une crise, due au perfectionnement et à l’économie apportés
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- à la fabrication des toiles dans des pays voisins. En présence de la nouvelle concurrence qui s’élevait, la transformation, sinon la perte de l’antique industrie flamande, paraissait inévitable. Une association nationale se forma et se donna pour mission de conserver au pays sa supériorité dans la fabrication de la toile, par des moyens divers; mais ses efforts devaient échouer. En 1839, le gouvernement sentit la nécessité d’y porter lui-même son attention, et, le 25 février 1840, une enquête fut ouverte pour rechercher les moyens propres à soulager et à sauver l’industrie linière. Parmi les moyens qui furent employés pour combattre, chez les adultes, l’usage étendu et enraciné du tissage à la main, on proposa d’instituer des écoles d’apprentissage de métiers, afin de substituer promptement aux anciennes habitudes les nouveaux procédés employés par la concurrence étrangère.
- L’administration institua, à titre d’essai, quelques ateliers de cette nature à Gand, à Roulers, à Ath ; et les succès qui furent obtenus engagèrent le gouvernement à s’attacher particulièrement à ce moyen de relever l’industrie des Flamands; un arrêté royal, en date du 16 janvier 1847, détermina les règles suivant lesquelles ces ateliers d’apprentissage seraient organisés. Après plusieurs années d’expérience, on put se convaincre que ces établissements avaient contribué dans une large mesure à remédier au paupérisme, qui désolait la Flandre au moment de la crise ; qu’ils avaient changé l’ancien état de choses, en introduisant des industries nouvelles et des procédés perfectionnés; qu’ils avaient changé les habitudes des classes ouvrières et qu’ils avaient eu aussi pour effet de relever le taux des salaires et de réveiller l’esprit d’entreprise.
- En présence des résultats obtenus, on se demanda s’il n’était pas temps que l’action gouvernementale s’arrêtât pour laisser à l’intelligence et à l’activité de l’industrie privée le soin de marcher vers de nouveaux progrès. Afin de donner une solution à cette question, le gouvernement ouvrit, en 1860, une enquête portant sur le point de savoir si les ateliers devaient
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- disparaître en meme temps que la cause qui les avait fait naître, ou bien si l’intérêt des populations et de l'industrie des : Flandres n’exigeaient pas qu’ils fussent -maintenus comme institutions permanentes. Cette enquête fit connaître que, sauf quelques rares exceptions, toutes les autorités compétentes considéraient les ateliers d’apprentissage comme des instituts nécessaires à l’instruction professionnelle des populations flamandes ainsi qu’à la prospérité des industries qu’elles exercent, et qu’il y avait lieu de les maintenir comme établissements permanents, après avoir introduit dans leur organisation les modifications jugées nécessaires.
- Les résultats de l’enquête furent communiqués aux Chambres qui, appréciant les services rendus par les ateliers d’apprentissage et ceux qu’ils pourraient rendre encore, classèrent, sur la proposition du gouvernement, parmi les charges ordinaires du budget, l’allocation destinée à ces institutions. Par suite de cette décision, établissant la permanence des ateliers d’apprentissage considérés comme établissements techniques, un arrêté roval du 1er février 4861 détermina les nouvelles règles qui, à l’avenir, devaient régir les établissements sub-
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- ventionnés par l’Etat. Il n’entre pas dans notre mission, purement scolaire, d’exposer ici l’organisation industrielle, administrative et économique de ces établissements qui sont considérés comme des institutions communales que l’État et la province se bornent à encourager pour leurs subsides. Nous nous ‘bornerons à étudier les mesures qui ont été prises pour combiner l’enseignement primaire, destiné à former le moral et à développer l’intelligence, avec renseignement technique qui fournit les moyens de pourvoir aux nécessités matérielles de la vie.
- Les ateliers d’apprentissage eurent d’abord pour but de perfectionner le filage du lin et le tissage des toiles ; mais quels que pussent être les résultats des perfectionnements introduits dans l’industrie linière, celle-ci ne pouvait espérer de -.reconquérir son ancienne splendeur, et par conséquent de
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- fournir à la classe ouvrière des Flandres un aliment suffisant de travail ; il fallait donc songer, pour occuper tous les bras, à remplacer une partie du travail linier par d’autres branches de fabrication. Dans ce but, les entrepreneurs qui étaient à la tête des maisons d’apprentissage établirent, dans quelques localités des Flandres, des ateliers destinés à introduire des industries nouvelles, soit pour le pays, soit pour les localités où il s’agissait de les acclimater, telles que la teinture, le tissage et l’apprêt de la soie ; les articles de Roubaix, de Tarare j de Saint-Quentin et de Saint-Gall; les broderies au métier, plumetis, mousselines et basins brodés; la peluche de soie et les foulards, imitation des Indes; les velours de coton, les châles de laine, les flanelles, etc.
- En vertu des nouveaux règlements, tous les ateliers patron-nés parle gouvernement sont placés sous la direction d’habiles contre-maîtres, et le travaille fait au compte des industriels qui fournissent la matière première et payent les salaires, c’est-à-dire que tous les fabricants, sans distinction, sont admis à faire travailler dans les ateliers ; la préférence est, toutefois, accordée à ceux qui offrent les conditions les plus avantageuses au travailleur, tant au point de vue de l'instruction qu’au point de vue du salaire. Par ce moyen, les élèves, qui dans l’origine ne pouvaient guère s’exercer que dans la spécialité exploitée par l’industriel pour le compte duquel l’atelier fonctionnait, -sont initiés, sous le régime actuel, à toutes les branches du tissage, à la préparation des chaînes, au remettage, au montage des métiers d’après la décomposir tion des échantillons, à la lecture des dessins, en un mot, à toutes les opérations qui font partie de l’art du tisserand; de cette’ manière, les apprentis qui, après leur sortie de l’atelier, travaillent chez eûx comme ouvriers, peuvent,, sans Paide dit contre-maître, appliquer leurs métiers a . tous les genres de tissus et analyser les dessins des étoffes dont la fabrication leur est confiée.
- Des instructions ont été données «auxi commissions pour
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- leur prescrire de tenir la main à ce que la durée de l’apprentissage, naguère insuffisant dans quelques ateliers, fût prolongée de manière à rendre l’enseignement complet. Ces prescriptions n’ont pas été perdues de vue et l’on ne doit plus craindre aujourd’hui qu’une sortie trop précipitée d’élèves incomplètement formés compromette l’avenir des jeunes travailleurs. Aussi on peut dire que les conditions de l’instruction professionnelle sont maintenant réglées d’une manière uniforme, raisonnée de telle sorte qu’elle a sa marche tracée, qu’elle a un commencement et une fin, que l’apprentissage, en un mot, est une vérité. De plus, on chercha à faire profiter les femmes des bienfaits que répandaient les ateliers d’apprentissage. Que disait déjà le rapport de 1854? « On fait dans l’arrondissement de Courtray quelques essais pour employer les femmes au tissage, genre de travail beaucoup plus favorable au développement physique que celui de la dentelle. L’organisation d’établissements de cette espèce dans la Flandre occidentale a réussi au delà de toute attente. »
- En 1863, des ateliers spéciaux pour femmes existaient à Mouscron, à Wacken, à Deerlyk, sans parler de Sweveghem, où, depuis 1848, les jeunes ouvrières sont exercées au travail de la broderie de Glaris, Saint-Gallet Tarare. C’est à Deerlyk surtout que ces essais sont significatifs. Le salaire des jeunes filles qui s’y livrent à la fabrication des articles, robes, haute nouveauté, s’élevait, dans le moment de crise, à 1 fr. 50 par journée de travail ; lorsque la fabrication se trouve dans des conditions normales, ce salaire varie de 2 à 3 francs.
- L’administration attache la plus haute importance au contrôle nécessaire qu’elle exerce sur le personnel des contremaîtres instructeurs; du bon choix de ces agents dépend, en effet, au même degré que de la possession d’un bon matériel d’outillage, toute la valeur de l’enseignement professionnel donnés aux classes laborieuses qui viennent s’initier au sein des ateliers à tous les secrets de la profession qu’ils doivent exercer par la suite. Il importe donc que ces instituteurs fassent
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- de leurs élèves des ouvriers habiles, expérimentés, capables en un mot de gagner un salaire toujours rémunérateur, tout en contribuant au progrès et à la prospérité de l’industrie par la bonne qualité des produits qu’ils fabriquent. A peu d’exceptions près, les contre-maîtres des ateliers d’apprentissage réunissent les conditions requises de capacité et de bonne conduite. Aussi la position d’un certain nombre d’entre eux a-t-elle pu être améliorée, et la bienveillance du gouvernement est acquise à tous ceux de ces agents qui font preuve de zèle, de capacité et de dévouement.
- Avant d’être admis, ces contre-maîtres subissent un examen devant une commission compétente, et, non contente de constater leur capacité professionnelle, elle a le soin de les tenir sans cesse au courant des améliorations apportées dans la fabrication ou dans le service de l’atelier. Pour obtenir ce résultat, on les réunit en conférence à l’effet d’examiner et de discuter les meilleures méthodes de tissage et les perfectionnements dont elles sont suceptibles. La première de ces réunions a eu lieu à Roulers ; elle avait principalement pour but de faire connaître aux contre-maîtres l’application d’un régulateur qui, de l'avis des hommes compétents, produit des avantages très-appréciables; on le fit travailler sous les yeux de ces hommes habiles, on leur en fit expliquer le mécanisme, et en continuant à agir ainsi, on sera sûr qu’à la fin de son apprentissage, le jeune ouvrier aura été mis par les contremaîtres en parfaite connaissance des outillages perfectionnés, et qu’il ne restera pas étranger aux procédés que nécessite leur emploi.
- Dans l’origine, la pensée dominante des fondateurs des ateliers d’apprentissage était purement industrielle ; mais bientôt il vint s’y joindre le complément indispensable. Déjà en 1851, dans un premier rapport sur la situation de ces établissements, on signalait quelques essais de combinaisons de l’instruction primaire avec l’enseignement professionnel dans sept communes de la Flandre occidentale, et on faisait ressortir les
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- excellents résultats dns à l’application de cette mesure. Le rapport de 1854 mit en lumière des faits analogues, et, de nouveaux ateliers ayant été érigés en divers points de la1 province, les administrations locales furent invitées, en 1856 et 1857, à arrêter les dispositions nécessaires pour que les apprentis admis dans les ateliers ne restassent pas dans l’ignorance des premiers éléments des connaissances générales indispensables à tous les hommes. Dans deux communes, on les envoya à l’école dominicale ; dans d’autres, il fut décidé que les élèves de l’atelier recevraient l’instruction une heure par jour, à l’école primaire, par les soins de l’instituteur et sous la surveillance d’un membre de la commission directrice; et le rapport de 1858 signalait l’excellent effet que cette fréquentation jointe à l’apprentissage de la pratique d’un métier produisait sur le caractère et les mœurs des jeunes travailleurs.
- L’application de ces sages mesures dues à l’initiative des autorités provinciales fut étendue à tous les ateliers par l’arrêté organique du 40 février 1861. Des crédits nouveaux furent votés à cet effet, et aujourd’hui, à très-peu d’exceptions près, le travail manuel est combiné avec l’instruction élémentaire; on y consacre deux heures chaque jour à l’enseignement de la lecture, de l’écriture, des premiers éléments de calcul. On a constaté que, dans cet espace de temps qui paraît très-restreint, si on le compare avec celui qui est employé dans les écoles, les apprentis apprennent presque aussi rapidement que ceux qu’on oblige à rester toute la journée à l’école, et dont on exige une tension d’esprit au-dessus de leur âge et de leurs forces. Quelques commissions même ont demandé que la durée de ces leçons fût encore abrégée dans l’intérêt des plus jeunes élèves dont l’attention se fatigue et se détourne de la parole du professeur ; mais on a pensé que, pour que ces leçons ainsi réduites produisissent les mêmes résultats que des leçons plus longues, les premières heures de la matinée devaient être désignées de préférence pour faire
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- donner l’instruetion. C’est en effet le moment où l’intelligence des jeunes travailleurs est le plus en éveil et où la fatigue physique n’a pas- encore pu réagir sur l’esprit.
- Depuis que l’arrêté royal du 10 février est en vigueur, une foule de jeunes apprentis qui n’avaient jamais franchi le seuil d’une école, dépourvus par conséquent de toute espece d’instruction, lors de leur entrée à l’atelier, en sont sortis sachant lire, écrire et calculer convenablement et avec des habitudes morales et religieuses ; et ce résultat important a été obtenu dans la plupart des communes, où un atelier a été établi. À très-peu d’exceptions près, les autorités locales se sont empressées de concourir dans la mesure de leur pouvoir à l’œuvre féconde de la régénération des établissements réorganisés d’après les prescriptions de l’arrêté précité. Les obstacles qu’on a eu à surmonter pour la fréquentation des écoles, car il n’est pas d’œuvre utile qui n’en voie surgir pour lui barrer le chemin, sont venus de l’indifférence de ceux-là même, qui devaient être les premiers à en profiter.
- Quelques administrations communales, Thourout et Deerlyk, ont formé le projet d’organiser une bibliothèque à l’usage des tisserands sortis de l’atelier. La réalisation de ce projet ne pourra donner que de bons résultats; les ouvriers y trouveront le moyen de compléter leur éducation intellectuelle et morale, et d’élargir le cercle des connaissances utiles à leur profession.
- Aujourd’hui, l’atelier est une institution qui, pour l’appât du salaire , reçoit l’enfant et le sauve. En même temps qu’il y trouve un travail rémunéré, l’apprenti est forcé d’y apprendre à lire, à écrire, à compter, et on lui inculque aussi les devoirs individuels et sociaux, à la mise en pratique desquels est subordonnée la dignité de l’homme et du travailleur.
- L’intérêt de l’enfant et celui du père de famille se trouvent ainsi parfaitement conciliés à l’atelier, puisque le premier est forcé de recevoir l’instruction primaire pour pouvoir être admis à l’apprentissage d’un métier enseigné d’une manière complète et progressive.......
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- C’est certainement là un grand pas fait vers l’enseignement obligatoire, et obtenu non par des moyens coercitifs et répressifs , mais par une voie indirecte plus efficace peut-être, attendu qu’une certaine somme d’avantages immédiatement réalisés se trouve attachée à la possession des bienfaits de l’enseignement.
- L’Exposition Universelle de 1867, de même que l’Exposition de Londres de 1862, a offert une occasion favorable de mettre en relief les produits des ateliers d’apprentissage, en démontrant par les faits, d’une part, l’influence moralisatrice que l’enseignement technique peut exercer sur les classes ouvrières, et, d’autre part, le fructueux travail de régénération qui s’est accompli chez les populations flamandes.
- Le mérite de cette exhibition variée des ateliers des deux Flandres et du Hainaut a été apprécié à sa juste valeur. A Londres, nous voyons, par le verdict du Jury de l’Exposition, qui leur a attribué des distinctions dans les différentes classes de produits, où ils ont été répartis , que l’excellente fabrication des tissus exposés a été prisée comme elle méritait de l’être, au sein d’un comité aussi impartial que compétent. Des récompenses collectives ont été attribuées à l’ensemble de cette exhibition spéciale, à savoir : Classe 13, mention honorable. — Classe 19, médaille. — Classes 20 et 21, mention honorable.
- A Paris, sans se préoccuper du mérite industriel de l’exposition collective des ateliers d’apprentissage de la Belgique, et tout en laissant aux jurés des autres classes la mission de signaler le résultat du travail des enfants, le Jury de la classe 90, n’examinant cette question qu’au point de vue scolaire, et voyant dans l’organisation pédagogique de ces établissements un exemple remarquable et expérimenté de la distribution de l’instruction à des enfants employés dans les ateliers pour y apprendre une profession déterminée, a décerné une médaille d’or au gouvernement belge, représentant des autorités provinciales et communales qui ont fondé et encouragé les ateliers
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- d’apprentissage existant aujourd’hui dans soixante-huit loca-
- y I • . ^ • <•
- î.ités et comprenant 1,425 métiers à tisser, sur lesquels 1,832 apprentis sont exercés aux méthodes perfectionnées de tissage. Depuis l’origine, on compte 27,373 personnes formées dans ces ateliers, savoir :
- ANNÉES. LOCALITÉS. MÉTIERS à tisser. TRAVAILLEURS. OUVRIERS J formés.
- lO oo T- » 600 860 3,287 ,
- 1854 » 799 1,069 5,597
- '1858... » 1,421 1,706 ' 10,255'
- 1863 ..... 54 1,385 1,652 13,481 ' -
- 1867 68 1,425 1,832 , »
- En décernant cette haute distinction, le Jury a voulu déclarer que les ateliers d’apprentissage, organisés comme ils le sont aujourd’hui, répondent à un besoin social et atteignent lé but important pour lequel ils ont été créés, par les habitudes d’ordre et de travail qu’ils font pénétrer dans les classes ouvrières, en leur fournissant un enseignement industriel,
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- moral et intellectuel en rapport avec leurs besoins. Ces établissements ouvrent une ère nouvelle aux progrès de l’indus-
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- trié dans les Flandres, qu’ils ont contribué à relever d’un état de marasme, précurseur delà décadence. Le travail de.s enfants a sauyé leurs familles et leurs localités de la misère et du dé-
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- sespoir, tout en les sauvant eux-mêmes et de la mendicité* et du vagabondage. . - ^ :
- j . , ’ i i ’ . •* ' k V' t • —
- , Nous avons dit que, lorsque la ville, de Tournai .supprima son pensionnat technique d’arts et métiers, elle le; remplaça par des ateliers où l’on enseigne soit la bonneterie; soit le trar, vail du bois et desmétaux. Nous allons étudier successivement cés àtelièrs,,qui sont' ouverts tous-les jours non, fériés*,de-7 h1: *1/2 à‘midi,"et de 1 h;. 1/2 à 5 heures. dn;se,i;appeîle que.
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- les heures de la soirée peuvent être employées à suivre les cours industriels, qui forment une institution distincte mais administrée par le même conseil.
- En réorganisant l’école, en 1860, on n’a rien négligé pour mettre l’atelier de bonneterie à la hauteur des progrès réalisés dans cette branche de fabrication; les métiers les plus perfectionnés y ont été placés, notamment un grand métier circulaire, un métier rectiligne automatique, système Paget, de Lough-Borough, et divers autres métiers anglais, français, etc. ; les élèves, ainsi que les ouvriers et artisans, peuvent, au moyen de ces métiers, se mettre au courant des nouveaux procédés de fabrication appliqués à cette branche d’industrie.
- Un cours destiné à démontrer les perfectionnements introduits dans la construction des métiers à bonneterie, est donné dans l’atelier; les fabricants sont admis à suivre ce cours.
- Comme il n’y avait pas, dans la localité, de mécanicien capable de faire les réparations nécessaires aux métiers, dont la moindre pièce devait être envoyée à Troyes (Aube) pour être mise en bon état, un mécanicien, Belge d’origine, qui a travaillé dans cette dernière ville pendant près de vingt années, a été appelé à Tournai, et il a établi à l’école un atelier muni d’un outillage perfectionné pour la construction et la réparation des métiers circulaires. Ce constructeur a été envoyé en Angleterre pour y étudier le mécanisme du métier, système Paget, qu’il se propose de construire à l’école.
- Les ateliers de constructions mécaniques, de serrurerie et de fonderie, établis en 1841, ne produisirent d’abord aucun résultat satisfaisant, comme nous l’avons précédémment dit; mais, depuis \ 854, ils ont pris une grande extension sous l’intelligente direction d’un habile entrepreneur. On y construit les machines à vapeur de la plus grande force et les appareils les plus compliqués, des locomobiles, des batteurs mécaniques,} des appareils divers pour l’agriculture, tels que concasseurs, hache-paille, coupe-racines, semoirs et appareils pour brasseries, distilleries, sucreries, moulins à vapeur pour indus-
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- tries diverses, etc. Tous ces produits de l’école ont été assez convenablement exécutés pour obtenir des distinctions honorables aux diverses expositions industrielles où ils ont figuré.
- Le nombre des élèves des ateliers d’apprentissage de la ville de Tournai est en progrès ; de 57, qu’on en comptait pendant l’année scolaire 1861-62 , il s’est élevé successivement à 76 en 1865-66; ils étaient ainsi répartis à cette époque : constructeurs-mécaniciens , 32 ; tourneurs , 8 ; fondeurs , 7 ; modeleurs, 6; constructeurs de métiers, 4; bonnetiers, 13; jardiniers (attachés à la culture du pensionnat), 6.
- Les apprentis reçoivent des entrepreneurs des ateliers de bonneterie et de construction mécanique un salaire qui augmente à mesure que leur aptitude se développe et que le travail devient plus productif.
- La Hollande est le pays des associations philanthropiques; c’est à la plus ancienne d’entre elles, la Société du bien public, qu’elle doit la fondation de ses écoles primaires, dont Georges Cuvier est allé étudier l’organisation en 1811 et dont il nous a rapporté le système de l’intervention du pays dans l’enseignement populaire par les comités scolaires, dont la création a été inscrite pour la première fois dans l’ordonnance de 1816. C’est à la même société que les Pays-Bas doivent la création de cette littérature populaire, qui a tant de lecteurs et qu’on n’est pas encore parvenu à imiter ailleurs. C’est encore à une association nouvelle, la Société pour les classes ouvrières (maatschappij van den Werkenden stand), qu’ils doivent la fondation de la première école technique d’externes (Ambachtsschool), pour l’apprentissage de quelques métiers.
- : Cette société, créée en 185-4, groupa un assez grand nombre de membres dans le but philanthropique de venir en aide aux classes laborieuses ; à cet effet, elle a entrepris le balayage et le nettoyage des rues d’Amsterdam, ce qui lui permet de donner du pain aux hommes qu’elle emploie à ce travail journalier qui intéresse si vivement le bon ordre, la propreté et la
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- salubrité publique ; elle a, en outre, fondé une caisse pour les ouvriers blessés. Comme depuis longtemps elle étudiait les moyens d’étendre ses bienfaits sur les enfants des ouvriers non patentés, elle ouvrit, pour augmenter ses ressources, une exposition et une loterie d’objets industriels; et, après avoir pris l’avis d’une commission d’architectes, elle résolut de consacrer une somme annuelle de 2,000 florins pour donner aux jeunes gens une instruction théorique et pratique pour les branches diverses des professions qui se groupent autour de la construction civile et navale (1).
- Ce fut le 15 janvier 1861 que cette société ouvrit à Amsterdam, sous la protection de S. A. R. le prince d’Orange, la première et unique école professionnelle que possèdent les Pays-Bas; dans un local qu’elle fit construire, de manière à satisfaire à toutes les nécessités d’une école technique destinée à recevoir 150 externes , elle réunil 9 professeurs ; 50 élèves répondirent à son appel. Ce nombre s’augmenta les années suivantes; au 1er janvier 1865,il était de 112(2) et le nombre des professeurs était porté à 16. Un concierge formait tout le domestique de la maison.
- Aux termes du règlement, les candidats devaient être âgés de douze à quinze ans ; il s’en présenta de beaucoup plus jeunes qui ne purent être admis. On aurait été également obligé d’en refuser un grand nombre qui, dans ce pays, où l’instruction est si répandue, n’étaient pas suffisamment instruits ; mais comme cette ignorance indiquait qu’ils appartenaient à des familles très-indigentes, la Société aima mieux ajouter à son programme l’enseignement primaire pour ceux qui en avaient besoin, que de ne pas les admettre.
- Une fois admis, les élèves viennent de tous les points de la
- (0 Cette Société a également ouvert un concours entre les ouvriers, aux plus méritants desquels elle a décerné, en mai 1865-, des médailles, des attestations et des récompenses pécuniaires. Elle étudie dans ce moment un projet pour venir en aide aux veuves des ouvriers.
- - (2) Le.nombre-des élèves était de 50 au ier janvier 1861; de’69 en 1862; de 76 en 1863 ; de.-H8. en 1864., . - . ,
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- ville recevoir à l’école l’instruction théorique et pratique. Cet enseignement se donne tous les jours, de 7 h. 4/2 à midi, et de 2 à 6 heures de l’après-midi, sans autres vacances que les dimanches et fêtes ; excepté pourtant le samedi, dont l’après-dînée, de 2 à 5 heures, est consacrée à l’instruction; pratique des forgerons et des charpentiers, qui travaillent encontre tous les soirs, de 6 à 9 heures, à l’étude de leur profession. Les élèves de la troisième année et ceux qui ont quitté honorablement l’école, peuvent venir également le soir, de 6 a 8 heures, lire, dessiner ou travailler, selon leurs besoins.
- Nous donnons ci-après un tableau de l’emploi du temps, où l’on verra quel est le programme de l’école et la distribution des études, tel qu’il était fixé pour l’année 4865.
- Les 142 élèves qui suivaient les cours de l’école professionnelle d’Amsterdam, au 1er janvier 1865, se répartissaient ainsi quant aux professions qu’ils avaient choisies :
- 52 forgerons et mécaniciens, — 30 charpentiers et menuisiers, — 42 ébénistes et fabricants de meubles, — 10 élèves travaillant le plomb, le cuivre et étudiant le, modelage, — 6 sculpteurs en bois, et— 2 tourneurs. Il existe, pour des causes locales, une grande nécessité pour les ouvriers de la Hollande de connaître à la fois plusieurs professions du bâtir ment ; c’est pourquoi plusieurs élèves suivent les cours de plusieurs des professions enseignées à l’école. Les résultats obtenus depuis la fondation de l’école sont.encore trop' nou-r veaux pour pouvoir être décisifs. 1 ;
- Sur les élèves admis dans les diverses années scolaires,
- 4 i
- 70 élèves ont quitté les études pour des causes bien diverses, avant d’avoir terminé leur cours complet d’études, fixé à trois, ans; mais, dans ce nombre, il n’en est aucun qui ait abandonné
- * 4 ‘ ' î " : i Y.
- l’école parce qu’il avait à s’en plaindre (1). : ! ! I:
- 'i i . • i • i ! ! I i ’
- (4) Ce nombre de 70 élèves se décomposait ainsi : -i, mort; 3> longjue ma*; ladie ; 6, incapacité; ho, mauvaise conduite;. 8, absences con'trairés à l£ volonté des familles; 20, par impatience de gain; 3, pour raisons de ^amille^ 9, qui se sont engagés comme matelots-; enfin,, il y en a..H0‘ qui ojnt : trouvé que l’école ne répondait pas à leurs besoins. . \ \ \ ! i [ l|
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- SOCIÉTÉ DE LA CLASSE OUVRIÈRE. section de l’école professionnelle pour les jeunes gens de la classe laborieuse (Hollande).
- Tableau des occupations pour Van 1863.
- occupations. LUNDI. MARDI. MERCREDI. JEUDI. VENDREDI. SAMEDI.
- 1 Année. a. g, G m g ire Année. 2e Année. A 3<î' < 2 e Année. 3e Année. il si «1 < < < ""•S < < Ig < “«J <
- Instruction primaire Grammaire, histoire, géographie et arithmétique 8-10 4-6 l 8-10 8-10 4-6 8-12 * 4-6 8-10 » 8-10
- » | 8-10 5-6 J 4-5 55 | 4-6 8-10 J 55 55 10-12
- Algèbre, mathématiques, etc Physique, mécanique, chimie IJpQQin inriiifitrip.l » | 4-6 55 55 55 55 | 4-6 55
- » 55 | 4-6 55 55 | 4-6 55 »
- 10-12 2-4 10-12 10-12 2-4 8-12 2-4 »
- Architecture
- Dessin, ornements, figures, etc... Dessin de grandeur naturelle » » 8-12 8-10 » . 55
- 55 I 2-4 55 | 4-6 55 | 10-12 55 | 8-10 55 | 8-10
- Connaissance des matériaux, admi-j nistration 1 I ’ I ,0-,! 55 10-12 55 55 55 | 10-12 »
- Charpente 55 | 6-9 55 6-9 55 55 | 6-9 55 | 6-9 55 | 2-S
- Forges 55 i 6-9 55 | 6-9 55 I 6-9 » I 6-9 » I 6-9 55 I 6-9
- Modelage 55 | 2-4 55 » | 4-6 55 I 2-4 » 55 | 8-10
- Tour et sculpture 55 I 8-10 55 55 |. 4-6 55 55 ]£;£j2-4 55 | 8-10
- Conférences morales et économiques Lectures populaires Tous les jours, de 7 heures et demie à 8 heures du soir.
- 55 || 5, || 2-4 II 55 || 55 ||
- Travaux libres, à choisir par les élèves, visite de la bibliothèque. Tous les jours, de 6 à 8 heures du soir, le mercredi et.le samedi exceptés. I I
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- L’école n’ayant ouvert qu’en 1861, et le cours régulier des études n’étant révolu- qu’en 1864 , les élèves sortis avaient trouvé à se placer honorablement. Nous manquons de renseignements sur ce qu’ils sontdevenus ; mais, au moment où nous les avons visités, avec le plus grand intérêt et le plus vif plaisir, nous avons pu constater que les fondateurs étaient pleins de conviction, de satisfaction, d’ardeur et d’espérance. Le chemin est en avant, nous disaient-ils ; marchons!
- L’entretien d’une école professionnelle impose de lourds sacrifices, surtout lorsque le personnel enseignant est nombreux et que les élèves reçoivent toutes les fournitures que nécessitent leur instruction théorique et pratique, et même quelques parties du vêtement, comme le casque, qui sert à distinguer l’élève de l’école au dehors, et la blouse-uniforme de travail, qu’il revêt au dedans. L’écolage, payé par les parents ou par les protecteurs, s’élève à peine au quart de ce que coûte chaque élève (1).
- Aussi la Société s’adressa-t-elle directement au Conseil de la ville d’Amsterdam pour obtenir un subside de 3,000 florins; de sorte que c’est avec ces seules ressources que la Société pourvoit à ses dépenses, qui s’élèvent annuellement de 7,000 à 9,000 florins, c’est-à-dire de 14,500 à 18,500 francs (2).
- La discipline de l’école est basée plutôt sur l’emploi des récompenses que sur celui des punitions ; c’est pour cela que la direction procure aux élèves qui se sont distingués des faveurs et des loisirs : on les conduit visiter les monuments, les chantiers de la marine, le palais de l’Industrie, les collec-
- 0) La rétribution annuelle est fixée à 15 florins pour ceux qui payent eux-mêmes et 17 florins pour ceux qui ont des protecteurs (12 florins pour le protecteur et 8 pour l’élève). Sur les 112 élèves présents au 1er janvier 1865, 42 étaient dans le premier cas, 62 dans le second; 8 élèves étaient admis gratuitement.
- (2) En 1863, les recettes se sont montées à 9,295 florins , savoir : Société, 2,000 florins ; subside de la ville d’Amsterdam, 3,000 florins ; dons et cadeaux, 170 florins; contribution des élèves, 500 florins; contributions des protecteurs et souscriptions annuelles, 1,975 florins; solde de l’année 1862, 1,650 florins. Les dépenses se sont élevées à7,368 florins; restait donc en caisse au ier janvier 1864 : 1,827 florins.
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- tions de tableaux ; ou leur fait faire quelques petits voyages en train de plaisir pour visiter les expositions industrielles; on y ajoute quelques cadeaux de livres, de compas, d’outils. Le directeur et les professeurs pensent que les punitions ne sont pas à leur place dans une école professionnelle.
- Pour stimuler les élèves, des examens sont faits chaque année, au mois de mars, soit pour l’enseignement théorique, soit pour l’enseignement pratique, en présence des familles et de personnes invitées. A l’occasion de ces examens, on expose des travaux graphiques et des produits du travail manuel. Des prix, des certificats sont délivrés à ceux qui sont jugés le plus dignes de récompenses. En outre, ceux qui, dans les trois années de leur cours d’études, se sont distingués par leur assiduité, leur conduite et leurs progrès, et ont servi d’exemple à leurs condisciples, reçoivent une attestation, et en toute circonstance ils peuvent compter sur le patronage et l’appui de la Société fondatrice de l’école.
- Il est à regretter que la Hollande n’ait pas envoyé à temps son exposition scolaire, qui ne figure au Catalogue que pour quatre numéros. Il est hors de doute que, pour son passé et pour son présent, pour la Société du bien public et pour la Société fondatrice de VAmbachtsschool, d’Amsterdam, le Jury, international aurait honoré en elles l’initiative personnelle de leurs membres et compris au nombre des gouvernements récompensés celui qui a introduit dans sa législation, depuis le commencement de ce siècle, les comités scolaires et le principe salutaire qui exclut de l’école l’enseignement du culte et du dogme, pour le remettre entre les mains des ministres des différents cultes, et qui vient de promulguer sous la date du 2 mai 1863 une loi fort remarquable sur ce que nous nommons en France renseignement secondaire spécial. r
- j i ‘<1 i:.i.
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- ENSEIGNEMENT TECHNIQUE. — INDUSTRIE.
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- CHAPITRE IX.
- COURS TECHNIQUES , SECONDAIRES ET SUPÉRIEURS, POUR APPRENTIS ET OUVRIERS. — SOCIETES INDUSTRIELLES.
- Nous avons terminé ce que nous pourrions appeler les écoles primaires techniques dans les différentes formes sous lesquelles elles se produisent pour former les enfants qui désirent faire l’apprentissage d’un métier déterminé ; en effet, à l’exception des écoles d’arts et métiers de Cliâlons, d’Angers et d'Aix, dont le programme d’admission vient d’être récemment, augmenté et élevé, aucun des établissements dont nous venons de parler n’exige, pour l’admission, des connaissances plus étendues que celles qu’on peut acquérir dans les bons établissements d’enseignement primaire.
- Cependant, certaines industries ne peuvent s’exercer avec fruit que si déjà l’enfant a atteint un certain âge, et s’il a été) préparé par des études secondaires professionnelles à coin-/ prendre les leçons de son maître d’apprentissage, ou à exécuter les opérations ou les travaux que nécessite l’exercice in-: telligent de la profession qu’il a choisie. Cet enseignement; secondaire n’a été .établi en France que par la loi de 1833 et n’a produit, à peu d’exceptions, près, que de stériles résultats. Aussi, en l’absence de cette préparation indispensable, certains établissements techniques étaient-ils obligés d’ouvrir des' divisions préparatoires ; mais, en agissant ainsi, leurs direct leurs reconnaissaient que c’était là «une mesure transitoire qui-nuisait au développement de leurs programmes, .et que, dès-
- que l’enseignement secondaire réclamé serait créé, sous un
- . . . ;
- nom ou sous un autre, ces cours n’auraient plus de raison' d’être, et devraient être supprimes, ' ' '
- ,«Xa loi du 21 juin,1865, qui organise Y enseignement secon-
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- daire spécial (1), est venue combler cette lacune, et, désormais, les jeunes gens qui voudront embrasser des carrières qui exigent la connaissance des sciences naturelles, physiques, chimiques, mécaniques et mathématiques dans leurs applications diverses, ou une préparation artistique, pourront embrasser avec succès des professions qu’ils ne pouvaient aborder, faute d’une instruction suffisante ; ils pourront, en outre, passer avec avantage les examens qui leur ouvriront la porte d’un certain nombre d’écoles techniques supérieures , qui n’étaient précédemment ouvertes que devant les élèves des écoles secondaires classiques, qui ne voulaient pas ou qui ne pouvaient pas entrer clans les professions dites libérales.
- Les écoles techniques industrielles d’un ordre secondaire ou supérieur n’étaient représentées à l’Exposition Universelle que par un trop petit nombre d’entre elles ; on ne voyait, en effet, figurer dans la section française et chez les nations étrangères que YÉcole de filature de Mulhouse (France), les Écoles de tissage de Mulhouse (France) et de Brünn, en Moravie (Autriche) ; l’École centrale d’architecture de Paris, 1 ’École des arts industriels de Russie, Y École centrale lyonnaise (France) et l’Institut technologique (Russie).
- Tous ces établissements, ne recevant pas de pensionnaires, en raison de l’âge déjà avancé des jeunes gens qui y sont admis, ils viennent ici à leur place, non-seulement parce qu’ils appartiennent à la catégorie de l’apprentissage scolaire d’externes, mais encore parce qu’ils forment le couronnement de l’enseignement technique industriel. Cependant, comme leur fondation est assez généralement le résultat de l’initiative de Sociétés industrielles, avant d’en parler, nous dirons quelques mots sur quelques-unes de ces associations, qui se sont fait inscrire parmi les exposants de la classe 90.
- (1) Voir plus haut la section IX, que M. Ch. Sauvestre a consacrée à l’étude de Y Enseignement secondaire spécial. Voir également les programmes de cet enseignement nouveau dans le volume publié par le ministre de l’instructioa publique, sous le titre de : Décrets, arrêtés, programmes et documents relatifs à l’exécution de la loi du 21 juin 1865 (Paris, in-4°, Imprimerie impériale, 1866).
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- Parmi les Sociétés qui se sont constituées d’une manière spéciale pour répandre l’enseignement général secondaire aux apprentis et aux ouvriers, et dont nous avons parlé à la section X (Cours polytechniques), il en est quelques-unes qui ont ouvert des cours techniques, destinés plus particulièrement à des ouvriers exerçant une profession déterminée. C’est ainsi que nous avons vu, par exemple , la Société d’enseignement professionnelle du Rhône offrir des leçons de dessin appropriées aux besoins des mécaniciens, des carrossiers, des serruriers, des menuisiers, ou bien encore des enseignements relatifs à la pratique des chantiers ou à la théorie des fabriques. Nous avons cité également la Société clu Creuzot, qui donne une attention toute particulière aux besoins particuliers des ouvriers fondeurs, forgerons, tourneurs, ajusteurs et monteurs, modeleurs et mouleurs, la Société philomatique, etc.
- Mais il est d’autres associations qui se sont groupées dans un intérêt local ou général, dans un certain nombre de villes manufacturières de l’empire, sous le nom de Sociétés industrielles ; elles se sont donné pour mission de recueillir tous les faits nouveaux qui se produisent dans l’industrie et dans les relations commerciales, de mettre en lumière, et, si faire se peut, de mettre en pratique les idées utiles qui n’osent ou ne peuvent se produire, de travaillera substituer l’esprit d’association à l’esprit d’isolement, d’établir entre industriels et commerçants les liens d’une solidarité profitable à tous, d’exciter, dans les jours prospères, une émulation féconde, de relever le courage dans les mauvais jours; d’être, en un met, un lien, un stimulant, un appui.
- Les Sociétés industrielles ne se sont pas bornées, dans la pratique, à perfectionner et à étendre l’industrie manufacturière et commerciale de leurs localités respectives, à rechercher. les inventions, les économies, les améliorations applicables aux fabriques, elles ont porté leurs vues plus haut. Il n’est aucune d’elles qui n’ait pris l’initiative de la fondation ou la continuation et la propagation des institutions pro-
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- près à affermir et à répandre dans les classes laborieuses les idées d’ordre et d’économie, l’amour du travail et l’instruction-générale ou spéciale. Or, c’est par cette partie de la mis^ sion volontaire que se sont données les sociétés industrielles d’Elbeuf, de Saint-Quentin, d’Amiens, de Reims, de Mulhouse,, en France, et de'Copenhague, à l’étranger, que leurs efforts et leurs travaux ont été soumis à l’appréciation du Jury international du Groupe X.
- La Société industrielle d’Elbeuf a pris l’initiative de fonder y en 1858, pour les adultes, des cours publics et gratuits de: dessin, de mécanique pratique et de chimie appliquée à l’in-: dustrie. L’utilité et les bons résultats de ces cours sont attestés, par les meilleurs témoignages, et notamment par celui-de M. le Recteur de l’Académie de Caen, qui a pu constater, par lui-même, le zèle et le dévouement des maîtres, le caractère vraiment pratique des leçons, et les services qu’elles rendent aux: nombreux ouvriers de cette cité manufacturière. A côté .des travaux remarquables exécutés par les élèves, le Jury de la, classe 90 a remarqué avec intérêt les spécimens de leçons auto-graphiées, que M. le professeur Demeule, officier d’Académie, distribue gratuitement depuis 1859 aux nombreux élèves de; la société qui . suivent les cours de physique (chaleur) et celui de mécanique pratique, qui se fait en deux années. Il; supplée ainsi, au grand profit des élèves, au peu d’habitude, qu’ont'la plupart d’entre eux de prendre des notes. , ;
- 'LaSociété industrielle de la ville de Saint-Quentin a également ouvert, en faveur des ouvriers de cette ville, des cours' de dessin, qui produisent d’excellents résultats. En organisant le musée où sont réunies les œuvres si remarquables: de Latour, la ville natale de ce célèbre peintre de pastels a; montré l’intérêt qu’elle porte aux beaux-arts ; mais elle a également témoigné du désir qu’elle a de développer l’application: des arts industriels en confiant à M. Schreiber la direction! d’une école d’adultes, où des élèves de quinze à vingt-cinq
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- ans exécutent, non-seulement des dessins d’après'urie méthode expérimentée par le directeur depuis dix-hiiit années-, mais encore des modèles qui sont le résultat d’un véritable enseignement technique.
- Indépendamment de soixante planches de trait, dé lavis, de principes des ombres, de projections et de perspective, le directeur avait envoyé à l’Exposition des spécimens de travaux manuels exécutés par ses élèves. Chacun d’eux peut trouver dans l’établissement l’enseignement qu’il désire, car l’exposition de l’école de Saint-Quentin, a présenté de nombreux modèles de menuiserie, de charpente, de charronnage, d’ébé-nisterie, de tonnellerie, de coupe de pierres, de fonderie, de serrurerie, de poêlerie, de mécanique, de tissage et même de sculpture.
- Un pareil ensemble de travaux, si variés, atteste à la fois la bonne direction de l’enseignement pratique, le zèle, la capacité de M. Schreiber et l’intelligence, le travail des élèves; aussi le Jury a-t-il décerné une médaille de bronze aux cours de dessin et d’industrie de la ville de Saint-Quentin.
- En 1861, la Chambre de commerce d’Amiens, consultée sur l'opportunité d’une école gratuite de tissage et de filature à Amiens, voulut bien accueillir cette idée, et indiqua, comme moyen efficace de succès, la nécessité de fonder, au préalable,; una.Société industrielle, calquée sur celle de Mulhouse. Cet excellent conseil ne tarda pas à être suivi à la fin de la même .anné.e. Grâce au concours empressé de l’administration, du barreau, de l’Université, du clergé, de la magistrature, de la finance, de l’industrie, du commerce, la Société d’Amiens était fondée, et elle recevait un concours moral et matériel, qui'lui promettait une brillante carrière.
- A sa séance du 24 août 1862, elle confiait à M. Édoüard Uand le cours de tissage, préludant ainsi-à la fondation d’un enseignement industriel qui a pris dans cette ville un si grand développement;. ,tout, s’enchaîne^ en.effet, dans l’industrie;
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- et celui qui, dans la fabrication des tissus, veut se distinguer en prenant part à ces modifications incessantes qu’exige la mode, doit non-seulement savoir lancer la navette, mais il est indispensable qu’il sache encore manier le crayon et le pinceau. Il faut qu’il déploie toutes les ressources de son imagination pour créer ces mille fantaisies qui donnent tant de prix aux étoffes de luxe ; il faut, enfin, qu’il apprenne aussi à les traduire sur tissu au moyen de l’opération ingénieuse de la mise en carte, opération difficile et délicate, qui, à son tour, nécessite une connaissance parfaite des tissus les plus usités.
- La Société décida, en conséquence, qu’à la science de la fabrication, le dessin industriel serait ajouté comme le couronnement logique des connaissances techniques que doit acquérir tout homme qui veut devenir un fabricant habile. Ce cours fut ouvert le 21 octobre 1864.
- Le cours de tissage, auquel M. Édouard Gand consacre soixante-quinze leçons, réparties sur trois années d’études, se fait à l’aide de nombreux métiers dont l’ensemble constitue une des parties les plus essentielles d’un musée technologique, qui est, en grande partie, le résultat de libéralités particulières. Il a été l’objet d’une publication fort intéressante, qui a été exposée dans la classe 90. M. le ministre de l’instruction publique avait déjà récompensé le zèle et les services du professeur en lui conférant la palme d’officier d’Académie; le Jury International a voulu témoigner à M. Edouard Gand toute sa satisfaction pour la création d’un enseignement qui doit rendre de si nombreux services à l’industrie textile : une médaille d’argent lui a été décernée (4).
- . (i) Parmi les nombreux ouvrages relatifs à la fabrication des étoffes qu ont été exposés dans la Bibliothèque industrielle de la classe 90, une médaille de bronze a été décernée à M. Soret, d’Elbeuf, pour son Nouveau Traité sur la fabrication des draps, et une mention honorable à M. Peyot, pour son Cours complet- de fabrique pour les soieries,et à M. Harel-Georges pour son Traité sur la filature de la laine peignée.
- Deux autres ouvrages techniques ont également obtenu des récompenses ce sont en première ligne : 1° celui que M. Ch. Touaillon a récemment publié sous le titre du Manuel du meunier, et qui forme une en yclopédicr
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- Aux cours de tissage et de dessin industriel, professés avec le plus grand succès parM. Gand, la Société industrielle d’Amiens dut bientôt ajouter un cours de chimie appliquée à la teinture. Parmi les nombreuses améliorations qui sont apportées à cet enseignement, il faut signaler les manipulations faites par les élèves eux-mêmes, et les visites qu’ils font dans les ateliers de teinture pour y voir exécuter les principales opérations décrites par le professeur.
- Nous n’aurions rien à dire des cours d’anglais, d’allemand, de mécanique et de comptabilité commerciale, si la Société industrielle d’Amiens n’avait pas étendu récemment aux femmes les bienfaits de cette étude. Ce cours a obtenu un succès qui a dépassé de beaucoup les légitimes espérances que l’on était en droit d’en attendre. Trente-cinq à quarante élèves l’ont constamment suivi, et quinze d’entre elles se sont volontairement présentées et avec succès à l’examen de fin d’année.
- La Société peut donc, à bon droit, se féliciter d’avoir introduit cette nouvelle branche d’enseignement; car la science de la tenue des livres chez la femme n’indique pas seulement l’ordre et l’économie dans les opérations commerciales de l’artisan, du détaillant ou du manufacturier auquel elle unira son sort, elle indique aussi l’épargne dans le ménage, l’ordre au sein du foyer domestique.
- très-intéressante de tout ce qui est relatif à cette importante industrie ; on ne peut que remercier l’auteur d’avoir entrepris un travail pour lequel sa compétence est hautement reconnue par tous les hommes qui s’occupent spécialement des substances alimentaires; 2° celui de M. Gadriot, intitulé : l'Art du menuisier.
- La librairie de M. Lacroix, qui publie un si grand nombre d’ouvrages importants , parmi lesquels il faut citer ses Annales du génie civil et sa Bibliothèque d’instruction professionnelle, a également mérité de figurer au premier rang des éditeurs d’ouvrages scientifiques et techniques. La Bibliographie des ingénieurs, des architectes, des chefs d’usines, des industriels, des agriculteurs, des élèves des Ecoles polytechniques et professionnelles est également un travail de première importance pour les recherches technologiques.
- MM. Dunod, Roret et Savy ont également reçu des récompenses comme éditeurs d’ouvrages scientifiques.
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- Il y a deux mille ans qu’un célèbre philosophe de l’antiquité, Xénophon, disait dans ses Economiques, chapitre III : « C’est l’homme le plus souvent qui, par son travail, fait venir le bien à la maison, et c’est la femme, presque toujours, qui se charge de l’employer aux dépenses nécessaires. L’emploi est-il bien fait, la maison prospère ; l’est—il mal, elle tombe en décadence. » Cette vérité est encore vraie de nos jours, plus vraie peut-être encore en présence du développement toujours croissant d’un luxe dont l’exagération est souvent la cause de tant de ruines (1).
- La Société industrielle de Reims, fondée en 1833, est due à l’initiative d’un petit nombre d’amis du progrès, qui, émus du malaise de la fabrique et du vide que laissait dans ses débouchés la chute des principaux articles sur lesquels s’était concéntrée, pendant de longues années, toute l’activité de la fabrique rémoise, jetait, le 4 novembre de la même année, les bases d’une association d’études.
- A côté de ses actes industriels, elle ouvrait et subventionnait à ses frais un cours de lisage et de mo?itage, et obtenait de l’administration municipale l’ouverture d’un cours de dessin et de peinture appliquée à l’industrie. Elle accordait, en outre, à l’école de chimie une subvention de 500 francs pour des acquisitions scolaires.
- Cette association ne trouva pas à Reims le concours qui est nécessaire pour faire prospérer les plus utiles institutions ; elle s’étiola et tomba dans un sommeil léthargique, dont elle ne.se réveilla que par une réorganisation complète, qui eut lieu en 1857. Alors la Société industrielle modifia ses premiers statuts; mais elle continua à porter le plus vif intérêt1 à l’instruction des ouvriers en fondant un enseignement profes-
- ' / ' ' K: v* /
- (!) Rapport général de M. Janvier, secrétaire < de la- Société industrielle d’Amiens, sur le Concours des élèves des cours .publics (Bulletin de la '.Société industrielle d'Amiens, tome VI, page 440 et suivantes)................ . . -, ù . j -i
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- sionncl appliqué à l’industrie locale, c’est-à-dire des cours de tissage et de dessin industriel pour les adultes.
- Mais là ne se sont point arrêtés ses efforts : il ne lui suffit pas d’ouvrir des cours populaires ; elle comprit que la jeune génération qui grandit et s’élève chaque jour, avait besoin de son appui ; c’est dans cette pensée qu’elle subventionna l’école primaire supérieure, et quelle élabora de nouveaux programmes d’études techniques.
- La Société industrielle, en constatant que, si la fabrique rémoise s’était maintenue, elle n’avait pas progressé, en trouvait non-seulement la cause dans son organisation industrielle et commerciale, mais encore dans la persistance des industriels à suivre les vieux errements, et surtout dans l’absence d’une éducation professionnelle qui préparât les générations à la vie industrielle et commerciale, et qui les y maintînt en appelant naturellement le fils à continuer l’œuvre du père, ce que ne faisait pas l’éducation classique.
- Pour faire disparaître cette dernière cause, l’enseignement professionnel, laborieusement fondé et successivement développé, devint bientôt complet. Grâce aux efforts persévérants de la Société industrielle, l’instruction qu’elle avait organisée à tous les degrés initiait de nonîbreux élèves à la connaissance des problèmes les plus compliqués qui se rattachent aux sciences mathématiques, à la mécanique, à la physique et à la chimie; des cours de dessin industriel, de montage des tissus (1), les préparaient à la pratique des arts manufacturiers; enfin, des leçons de droit commercial et d’économie politique venaient couronner l’œuvre, élever la pensée, épurer le jugement des élèves, et les rendre aptes à diriger un jour, avec intelligence, avec sagesse et avec succès, les en-
- (I) Dès novembre i8a8, pour faciliter cet enseignement et afin de joindre au cours de théorie un cours pratique où, sous les yeux et la direction du professeur, les élèves de seconde année pouvaient faire l’application matérielle .des principes qu’ils avaient recueillis durant les premières années d’étude un lisage acheté à cet effet fut monté et mis en état de fonctionner.
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- treprises aujourd’hui si difficiles du commerce et de la fabrication.
- L’organisation de cet enseignement, tout à la fois théorique et pratique, produisit les meilleurs résultats; en moins de deux ans, l’école de tissage, indépendamment des élèves qu’elle avait formés, avait fourni onze nouveaux contre-maîtres à la fabrique.
- A côté de ce cours technique de fabrication et de celui de dessin industriel, dont nous avons indiqué plus haut l’enchaînement, ce qui caractérise surtout l’enseignement donné par la Société industrielle de Reims, c’est le soin qu’elle apporte à initier une partie de ses élèves à des connaissances qui ne sont pas seulement utiles au commerçant, mais qui intéressent tout particulièrement l’industriel, qui, lui aussi, échange ses produits et ouvre souvent une boutique ou un magasin pour les écouler.
- La Société pense avec raison qu’une préparation intelligente et spéciale à la carrière du commerce donne aux jeunes gens laborieux, après une courte pratique, une supériorité assurée dans les emplois qu’on leur confie; tandis que ceux qui commencent uniquement par le travail des bureaux on des magasins ne parviennent qu’à grand’peine à acquérir des connaissances supérieures à la spécialité dans laquelle on les utilise.
- Nous ne dirons rien des cours de comptabilité; ce que nous avons dit de leur nécessité pour les femmes s’applique également aux hommes ; mais nous dirons un mot du droit commercial, de l’économie industrielle et des matières premières, dont nous ne trouvons pas d’autres traces dans les expositions scolaires des autres sociétés industrielles.
- Le cours de droit commercial, fait à des ouvriers, n’est pas destiné évidemment à former des jurisconsultes, mais il a, au moins, pour avantage de mettre ses auditeurs à même de se diriger dans les actes ordinaires, et, pour les autres actes plus difficiles, pour les affaires contentieuses, de consulter utilement
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- ENSEIGNEMENT TECHNIQUE. — INDUSTRIE.
- les hommes spéciaux et de comprendre leur langage. L’influence pédagogique de cet enseignement doit être également constatée. Au milieu de toutes les études scientifiques, n’y a-t-il pas lieu de présenter aux élèves une branche de la philosophie éminemment logique et mathématique, dont les applications sont si nombreuses, et dont les conséquences peuvent être si désastreuses ? Cette étude, même lorsqu’il est impossible de l’approfondir, est de nature à élever l’esprit et à mûrir l’intelligence.
- Mais il est un autre enseignement que les Michel Chevalier, les Rossi, les J.-B. Say, les Blanqui, les Wolowski, lesBaudril-lart ont distribué ou distribuent encore à leurs auditeurs du Collège de France ou du Conservatoire, et qui devrait être fait sur la place publique pour que chaque passant pût en profiter. L’ordre, la tranquillité, la stabilité de la commune et du département y sont aussi intéressés que l’Etat.
- « Supposez, en effet, disait M. Baudrillart dans ses Rapports de la morale et de l’économie politique, supposez que cette connaissance de l’économie sociale n’existe presque à aucun degré dans une population, qu’arrivera-t-il? C’est une expérience qui n’est plus à faire ; tout un peuple ignorant les lois naturelles qui régissent le travail et les richesses, et ne se doutant même pas que de telles lois existent, viendra à mettre son salut dans les révolutions entreprises au nom des idées de rénovation les plus chimériques. Aujourd’hui, il battra des mains à un charlatan ou à un fou qui veut l’enrichir avec une liasse de papiers sur laquelle on aura écrit que c’est de la monnaie ; demain, il invoquera force prohibitions contre l’étranger, au risque de s’affamer lui-même et de tout payer plus cher.
- « Il brûlera, en place publique, la machine qui allait lui donner un nouveau produit à bon marché, et qui devait forcer l’entrepreneur d’industrie à employer demain dix fois plus d’ouvriers qu’auparavant. Ailleurs, il courra sus aux accapareurs, c’est-à-dire aux commerçants en grains qui, répandant
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- les denrées sur une surface étendue, nivellent partout les prix et empêchent les horreurs de la famine de se produire non loin d’une récolte surabondante, qui aurait ruiné l’agriculteur par l’avilissement des prix. Une autre fois, il demandera des lois de maximum; ou, convaincu de l’hostilité radicale du travail et du capital, il réclamera impérieusement des augmentations de salaire par l’intervention abusive de la force ou de la loi ; il se fera l’adepte de systèmes d'organisation du travail dont il serait la première victime. Il exigera des taxes des pauvres, qui pèseront de tout leur poids sur l’ouvrier laborieux. Il mettra, en un mot, tout l’acharnement de l’ignorance présomptueuse, livrée à ses propres illusions et abandonnée, comme une proie, aux faiseurs d’expériences sociales, in animâ vili, à se nuire à lui-même, et à battre en brèche l’édifice du bien-être qui commençait péniblement à s’élever. »
- C’est pour éviter tous ces dangers, que constate l’histoire du passé aussi bien que les événements qui arrivent tous les jours, que la Société industrielle de Reims a organisé un enseignement économique dans lequel un jeune et dévoué professeur de philosophie du lycée de cette ville, M. Félix Cadet, traite avec science, talent et sagesse de toutes les questions qui intéressent tout le monde, aussi bien l’ouvrier que le patron, aussi bien le marchand que l’industriel, aussi bien l’administré que l’administrateur. Plusieurs années d’expérience ont déjà répondu victorieusement à celte objection que l’ouvrier instruit devient plus exigeant en fait de salaire, plus difficile, plus dangereux. Pour admettre cette théorie, il faudrait avoir démontré que l’idéal de l’humanité c’est l’abrutisseincnt !
- Il est un dernier enseignement, trop peu répandu, et qui est cependant le début logique de tout enseignement professionnel; nous voulons parler du cours de matières premières qui a été institué par la Société industrielle de Reims. Ce n’est, en effet, que par une conséquence sérieuse et approfondie de leur nature et de leurs propriétés qu’on peut donner aux matières premières lin emploi rationnel et économique dans toutes les branches du
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- travail humain. C’est par la connaissance des produits naturels et de leurs dérivés, qu’on peut montrer ce qui peut résulter de l’application si féconde du travail de l’esprit au travail des bras, et qu’on obtiendra d’une même quantité absolue de travail une production plus rapide, plus abondante, meilleure et plus économique. M. Gauzentcs a parfaitement compris et appliqué ce programme.
- La Société industrielle n’a pas voulu cultiver l’esprit sans s’occuper aussi du corps ; indépendamment d’un cours d’hygiène qui s’adresse tout autant au patron qu’à l’ouvrier, elle a pris sous sa protection un cours de gymnastique, fondé par MM. Defrançois et Person. Les résultats de cet enseignement sont vivement appréciés par les ouvriers rémois, qui vont, le dimanche, se délasser de leurs fatigues journalières en reprenant des forces par des exercices bien appropriés à leurs besoins, et dans lesquels ils acquièrent, tout à la fois, de la vigueur, de la souplesse et de la santé.
- La Société industrielle de Reims a exposé, dans la classe 90, 1° la collection complète de son Bulletin, où nous avons trouvé avec plaisir la reproduction des cours professés sous ses auspices. Nous y avons aussi remarqué, en outre, un mémoire fort intéressant de M. Warnier, président de la Société, sur la formation d’une école technique professionnelle, à Reims, dont M. Werlé, maire de cette ville manufacturière, poursuit aujourd’hui l’exécution ; 2° des dessins de fabrique, d’ornement et de tête exécutés, avec succès, par les élèves qui suivent les cours. Malheureusement, cet envoi est arrivé tardivement, et le Jury du Groupe X a eu le regret de ne pas comprendre la Société industrielle de Reims dans la liste de ses récompenses.
- La plus ancienne et la plus célèbre de toutes les Sociétés industrielles est celle de Mulhouse, qui fut fondée en 1825 . par une vingtaine de jeunes manufacturiers. Il serait bien long de faire l’historique des services qu’elle a rendus. Ils sont
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- d’ailleurs connus de tout le monde. Nous nous bornerons à rappeler que ses travaux, par leur importance et leur généralité, se sont élevés à la hauteur de ceux d’une véritable académie des sciences technologiques. Toutes les questions qui traitent de l’industrie locale ou générale ont été élucidées par ses membres avec un véritable talent et un rare discernement.
- Grâce à son Bulletin, qui a pénétré dans tous les pays, et dont la collection est si rare et si recherchée que M. Bader en entreprend aujourd’hui la réimpression, il n’est aucun manufacturier, en France et à l’étranger, qui n’ait pu tirer parti des découvertes scientifiques qu’elle a faites, qu’elle a provoquées par ses concours annuels, ou qu’elle a pris sous son intelligent et respecté patronage. C’est un recueil si bien fait et si complet qu’on est contraint d’y recourir toutes les fois qu’on se livre à des recherches sérieuses sur l’industrie,
- ou que l’on veut élucider des questions de priorité d’invention ou d’histoire technologique.
- Indépendamment de cette publication, d’une utilité générale et d’un mérite incontesté, nous devons signaler une statistique générale du département du Haut-Rhin , que cette société fit paraître en 4831, et qui a été couronnée par l’Académie des Sciences. Des tableaux synoptiques de la production industrielle et agricole, et de l’état de l’instruction publique dans le même département, publiés en 1832, ont complété cette étude sérieuse sur une contrée qui, par son esprit national, sa
- généreuse initiative, son désintéressement, son intelligence des questions sociales occupait déjà, à cette époque, un rang que personne, en France, ne pouvait lui disputer, et quelle a précieusement conservé.
- Nous ne terminerons pas ce qui est relatif aux' publications de la Société industrielle de Mulhouse sans rappeler la belle carte des Vosges, que chacun admirait dans sa vitrine. Non content de faire connaître, par son volume de statistique, des documents utiles que le savant, l’homme d’Etat et le corn-
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- merçant peuvent consulter avec fruit dans leurs recherches ou leurs spéculations, elle a voulu reproduire, avec la plus grande fidélité, le relief de cette partie si pittoresque de notre pays. Cette entreprise difficile a été accomplie avec un rare bonheur; l'exécution des proportions ne laisse rien à désirer, c’est un précieux exemple à suivre par les sociétés qui habitent les contrées montagneuses de la France.
- Déjà nous avons vu dans l’exposition géographique, dont notre collègue, M. le baronO. de Watteville, a rendu compte, de forts beaux reliefs du Jura et des Pyrénées, de la Suisse, de la Corse et de la Crimée (section française) et du plateau centrale de la France (section anglaise). Nous faisons des vœux pour que de pareils travaux se généralisent et se produisent à des prix tels que les élèves de nos écoles primaires et secondaires puissent étudier ces contrées autrement que sur des cartes planes ou sur des reliefs où les hauteurs sont monstrueusement exagérées et qui devraient être absolument 3>annis de renseignement. En montrant la possibilité de réaliser cet idéal, la Société industrielle de Mulhouse a rendu un nou-
- veau service à la cause de l’éducation populaire.
- . Cette utile association n’est restée étrangère à aucune des questions qui touchent à l’intérêt des travailleurs ; elle a compris , depuis longtemps, qu’il fallait réduire à l’expression la plus faible le chiffre des déshérités de la science, et qu’en instruisant le peuple dès l’enfance, on lui donne tout à la fois le bien-être moral et matériel. Déjà nous l’avons entendue pousser le cri d’alarme sur le danger physique et moral qui résultait du travail prématuré des enfants dans les manufactures, et vue organiser, une des premières, des cours industriels en faveur des nombreux ouvriers qui peuplent ses immenses fabriques.
- C’est ainsi que, bien longtemps avant la loi de 1833, l’instruction primaire était florissante dans ce pays, et que l’école, où le curé, le pasteur et le rabbin donnaient des leçons à leurs coreligionnaires , ne s’occupait que de l’instruction morale et
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- religieuse à l’exclusion du dogme et du culte; c’est ainsi que, bien longtemps avant qu’on s’occupât de l’enseignement primaire supérieur, devenu depuis l’enseignement secondaire spécial, la ville de Mulhouse fondait, non-seulement une école industrielle à l’usage des enfants qui voulaient acquérir des notions plus étendues, mais encore un collège. Là, au lieu d’enseigner les langues anciennes, comme si la majorité des élèves étaient destinés aux professions savantes, on opérait une réforme intelligente en présentant à côté de l’enseignement classique considéré comme introduction indispensable aux carrières lettrées, un nouveau système d’études destiné aux professions qui appliquent les mathématiques et les sciences naturelles; là, sans suivre les leçons des langues anciennes, les élèves pouvaient acquérir à la fois et les connaissances générales que l’on a droit d’exiger de tout homme cultivé et les connaissances spéciales qui constituent la préparation directe aux professions de l’industrie, du commerce, du génie civil ou militaire, de l’artillerie, de la marine, etc.
- L’art de fabriquer les toiles peintes, qui forme la principale industrie du Bas-Rhin, exige une connaissance assez complète de la chimie chez ceux qui s’en occupent; la grande concurrence que se faisaient entre eux les fabricants du pays, la lutte que tous étaient obligés de soutenir contre Rouen, la Suisse et surtout l’Angleterre, ne permettaient point de rester impunément en arrière, et une condition essentielle d’un grand succès pour un établissement et pour le pays était de devancer quelquefois les autres en découvertes et en couleurs nouvelles. C’est pour répondre à ces besoins qu’un grand laboratoire fut fondé et qu’on y enseigna aux élèves à fabriquer les principaux produits chimiques, à blanchir, à imprimer, à teindre les étoffes, à faire des analyses; cet enseignement fut si fructueux que, dans des manufactures de tous les pays de l’Europe, on trouve des chimistes sortis de ce laboratoire.
- Nous ne dirons rien du cours de dessin fondé en 1829, qui, par ses excellentes leçons et par la culture du goût de ses élèves,
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- contribua, depuis cette époque, pour une si large part à la réputation et à la fortune des fabriques du pays. La Société industrielle y attache une telle importance que, afin de développer davantage cette institution si utile et pour mieux en assurer l’avenir, elle l’a installée dans un vaste édifice admirablement approprié à son but, dont l’érection a coûté 400,000 francs, sur lesquels elle en a payé 20,000 : le reste a été couvert par une souscription ouverte parmi les industriels du département.
- La fondation, l’entretien de pareilles institutions n’est possible à la Société industrielle, dont le revenu est très-limité, qu’à la condition que ses membres viendront individuellement et volontairement à son aide, quand elle poursuit la fondation de quelque institution d’une utilité générale et incontestable ; c’est à cette inépuisable sollicitude pour les intérêts des classes ouvrières, qu’on trouve jusques dans le sang des enfants de Mulhouse (4), qu’on doit la création, sous les auspices de la Société industrielle, des écoles de filature et de tissage, dont les produits figuraient à l’exposition de la classe 90.
- L’école de tissage fut fondée en 1864 , sous les auspices de la Société industrielle de Mulhouse, pour combler une lacune qui existait dans l’enseignement professionnel des départements de l’Est, où il manquait un établissement spécial où les élèves pussent étudier tout à la fois la pratique et la théorie générale du tissage mécanique, par des applications variées à tous les genres de fabrication. Le succès qu’ont obtenu ses premiers élèves en se plaçant comme directeurs ou aides-di~
- (i) « Dès la fin de 1827, de jeunes personnes de -io à 13 ans se réunirent spontanément pour former une école du soir gratuite où furent reçues toutes les petites filles pauvres qui voulurent y assister. On aurait pu craindre qu’une légèreté bien naturelle à cet âge ne fit bientôt abandonner une entreprise qui ne paraissait pas offrir d’abord rien de bien attrayant : mais, loin de là, stimulée par le doux plaisir d’être utile, chacune de ces estimables demoiselles a redoublé de zèle et d’attention. Cette école est encore en pleine prospérité, et les jeunes maîtresses qui ont succédé aux fondatrices ont su comprendre et continuer leurs délicates fonctions. » (Statistique générale dû-département du IJaut-Rhin, par le Dr Pénot, page 404.)
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- recteurs dans des maisons de premier ordre, a promptement accru le nombre des élèves; soutenue d’abord par une subvention que se sont imposée les principaux manufacturiers et négociants de la contrée, elle s’est, en 4864, constituée en une société civile qui a construit de beaux bâtiments et outillé les ateliers de toutes les machines qui peuvent initier l’élève à l’application des connaissances qui lui sont données dans les cours théoriques qui leur sont faits sous l’habile direction de M. Emile Fries; on y a même ajouté récemment trente-six métiers avec tous les accessoires, où des ouvriers exécutent, sous les yeux des élèves, tous les travaux qui peuvent constituer un établissement industriel complet de tissage mécanique.
- L’école de filature est plus moderne parce qu’elle n’a eu sa raison d’être que lorsque les jeunes gens, à la fin de leurs études générales, obtinrent de plus en plus difficilement leur admission, en qualité de volontaires, dans les établissements où ils devaient faire leur apprentissage ; d’un autre côté, le travail industriel se spécialisant chaque jour davantage, cette initiation ne pouvait être complète qu’à la condition d’être admis successivement dans un grand nombre d’établissements; en outre, l’apparition des nouveaux mécanismes rendait nécessaire un enseignement théorique, afin qu’on put en apprécier les avantages et les inconvénients. C’est dans ces conditions que, sous le patronage de la Société industrielle, s’organisa, sous la direction de M. J.-M. Weiss, une école spéciale qui, sans être industriellement organisée comme l’école de tissage, ménage cependant aux jeunes gens qui ont suivi quelque temps avec succès ses cours théoriques la possibilité d’entrer dans quelques manufactures, où ils peuvent simultanément faire des études pratiques.
- Sans nous étendre davantage sur l’organisation de ces écoles techniques, disons que, après la fin de leurs études, les élèves de l’un et de l’autre établissement subissent devant des juges compétents des examens sérieux sur les connaissances théo-
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- riques et pratiques, et que ceux qui font preuve de capacité reçoivent des diplômes dont l’obtention, après avoir stimulé le zèle des jeunes gens, facilite leur placement dans les établissements qui peuvent avoir besoin de leurs services.
- Nous avons dit précédemment que la Société industrielle ne reste étrangère à aucun progrès scolaire. Elle a puissamment contribué à la fondation, à la propagation des bibliothèques populaires, et, tout récemment encore, tout en continuant sa croisade dans la question, du travail des enfants dans les manufactures, elle demande l’instruction primaire obligatoire et fonde une société libre d’instruction populaire.
- Une initiative aussi honorable que persévérante, des services aussi anciens, des fondations aussi utiles, constituent un mérite si éclatant que le Jury du Groupe X n’a pas hésité à décerner sa plus haute récompense à la Société industrielle de Mulhouse.
- De plus, après avoir honoré la collectivité, il a voulu décerner une médaille d’argent à celui de ses membres qui a coopéré le plus activement à ses travaux; après mûr examen, son choix s’est porté sur M. Achille Pénot, dont l’activité, le zèle, le dévouement, les travaux dans diverses directions, ne se sont pas ralentis depuis sa fondation. A la statistique dont nous avons parlé, il faut ajouter le rapport qui a motivé la pétition relative au travail des enfants dans les manufactures, et la fondation d’une société d’enseignement populaire; c’est encore à son infatigable coopération que l’on doit une récente publication qui, sous le titre d'Institutions privées du Haut-Rhin, résume les notes que M. A. Penot a remises au comité départemental, pour l’Exposition Universelle de 1867.
- L’étranger n’est pas resté en arrière dans la fondation des Sociétés industrielles, qui, à l’instar, de celles qui ont été organisées en France, s’occupent de l’instruction des classes ouvrières et de la préparation technique des jeunes gens qui se destinent aux professions industrielles. L’une de celles qui ont pris part à l’exposition de la classe 90 est la Société d'en-
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- couragement pour l'industrie établie à Copenhague (Danemark).
- Ce fut au mois de mai 1838 qu’un joaillier nommé Dalhof s’associa avec dix-huit de ses concitoyens, parmi lesquels se trouvait l’illustre savant H.-C. Ocrsted, à qui la science est redevable de la première idée de l’invention si importante du télégraphe électrique, pour inviter le public à établir une Société pareille à celles qu’on avait fondées dans d’autres pays, et tendant à agrandir et à étendre l’activité industrielle et à propager les connaissances d’une utilité générale.
- Le modèle que les Danois voulaient imiter, c’était la première Société d’encouragement pour Vindustrie nationale, fondée en France en 1801. L’immense influence que cette association .de savants, d’économistes et d’industriels avait exercée dans le pays était trop bien reconnue pour ne pas trouver de nombreux imitateurs. Cependant, ce ne fut guère que trente ans plus tard qu’on rencontra des Sociétés semblables fondées en Allemagne et en Angleterre. L’idée fut parfaitement accueillie en Danemark ; le 12 juillet de la même année, elle comptait 532 adhérents qui constituaient leur bureau.
- Parmi les buts divers que poursuivait l’association, les cours tenaient une place importante ; cependant, à la suite de quelques tâtonnements, le nombre de membres, qui s’élevait à 931 pendant la première année, étant descendu à 806 à la fin de la seconde, ce qui ne permettait pas défaire les dépenses nécessaires, la Société se fusionna avec la Société mercantile de l’Industrie, et, depuis 1840, la réunion n’a pas cessé de fonctionner utilement.
- Dès le mois de novembre 1840, on fit faire des cours toutes les semaines ; un comité spécial fut chargé de ce soin. Pendant les premières années, il y avait peu d’adultes, mais peu à peu le nombre augmenta si bien qu’aujourd’hui il n’y a souvent pas assez de place pour la foule qui se presse autour de la chaire du professeur. Le programme de l’enseignement
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- porte tantôt sur des sujets industriels, tantôt sur des sujets d’un caractère plus universel, sur les sciences naturelles, par exemple.
- La Société s’est occupée, à diverses reprises, de la question de Y enseignement technique ; en 1840, elle aida à la fondation d’une école industrielle qui disparut en 1848, par suite de la retraite de son directeur. Cet échec ne la découragea pas ; elle adressa au gouvernement une pétition pour solliciter l’établissement d’une école technique à la portée des artisans, des fabricants et des artistes. Son vœu fut réalisé plus tard.
- La Société a fait également de nombreux efforts pour procurer aux jeunes ouvriers de Copenhague une instruction utile et une occupation agréable pendant leurs heures de loisirs. A cet effet, dès 1847, elle leur ouvrit son local tous les dimanches, à partir de 4 heures, et un comité spécial offrit des cours, des conversations utiles et des leçons de chant à autant de personnes que le local pouvait en contenir. Cette institution est devenue tellement florissante qu’elle a pu, en 1853, former des cercles d’ouvriers où se continue l’œuvre commencée.
- Nous ne dirons rien de la fondation d’une bibliothèque qui est d’une utilité incontestable, sinon que, l’année dernière, on lui a emprunté 3,250 ouvrages, et que, dans l’origine, cette institution comptait très-peu de lecteurs; dans les vingt dernières années, le nombre s’en est tellement accru qu’il n’est pas rare de voir aujourd’hui remplies toutes les places qui sont destinées au public.
- A côté des livres de lecture, la Société a établi une collection de dessins, où les ébénistes, les décorateurs, les peintres et d’autres artisans encore viennent puiser des modèles dont l’industrie danoise fait son profit. L’artiste qui augmenta sans cesse cette collection, M. Hetsch, professeur de perspective à l’Académie des beaux-arts de Copenhague, n’a pas- cessé, jusqu’à sa mort toute récente, de déployer un zèle infatigable pour initier les ouvriers danois aux règles de l’art.
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- Le Danemark a vu couronner les efforts qu’il a faits pour donner à son enseignement industriel une réputation aussi grande et aussi méritée que celle qu’il avait acquise lorsque M. le colonel Abrahamson avait créé, avec l’appui énergique du roi, l’enseignement primaire, d’après les procédés de renseignement mutuel, car le Danemark fut, parmi les nations, l’une des premières qui envoya étudier ce système en Angleterre. N’oublions pas non plus que déjà, en 1799, cette nation avait conçu la pensée féconde des salles d’asile et qu’elle en annonçait l’exécution prochaine (1).
- Le Jury International du Groupe X a décerné une médaille de bronze à YEcole technique de Copenhague, et une mention honorable à la Société royale cVéconomie rurale de la même ville. Des renseignements suffisants ont manqué sur cette dernière institution pour qu’il ait pu en être fait mention à la section d’agriculture.
- Toutes les Sociétés industrielles dont nous venons de parler, Elbeuf, Amiens, Reims et Mulhouse, ont créé des cours et des écoles de filature, de tissage, de teinture, etc. La fabrication des étoffes est, en effet, une spécialité tellement importante, par ses débouchés et par le nombre des personnes qu’elle emploie, qu’il n’est pas étonnant de voir à l’Exposition un grand nombre d’écoles destinées à en faciliter l’apprentissage.
- Nous venons de voir ce qu’on a fait en Belgique et en France pour cette spécialité ; il nous reste à parler des efforts faits récemment par l’Autriche dans cette direction.
- L’école supérieure de tissage qu’elle a fondée en 1860 à Briinn, en Moravie, a pour but de former des fabricants, des directeurs, des manufacturiers, des dessinateurs et des chefs
- (l) Le § 75 d’un règlement du Ie** juillet 1790, sur les secours à domicile, porte : qu’il sera.ee établi des salles particulières pour les enfants qui sont au-dessous de cinq ans et dont les parents sont occupés hors de la maison toute la journée. »
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- d’atelier. Son programme d’études, qui dure deux ans, s’étend sur toutes les branches du tissage des étoffes de laine, de toile, de coton, de soie, etc. L’enseignement comprend, outre des notions sur les matières premières et leur préparation, des cours gradués sur la décomposition (8 leçons par semaine ) ; la composition des tissus lisses ou façonnés (4 leçons); des leçons de dessin appliqué à la création des modèles (15 leçons), pour la première année ; — la comptabilité (2 leçons); la teinture (2 leçons), et 2 leçons de construction des machines à filer, à tisser et à apprêter, pour la deuxième année; — enfin, on consacre 8 leçons aux exercices pratiques pour initier les élèves des deux années d’études aux meilleurs procédés pour bobiner, dévider, ourdir, mettre en carte et tisser sur les divers métiers ; en un mot, pour mettre un élève à même de connaître théoriquement et pratiquement tout ce qui concerne cette branche si importante de l’industrie.
- Pour suivre cet enseignement, on exige du candidat qui n’a reçu que l’instruction primaire, qu’il ait déjà acquis quelques notions techniques de tissage. Cette formalité n’est pas exigée dans le cas où le postulant présente de bons certificats d’études, prouvant qu’il a fait trois années dans une école réelle inférieure. Les leçons ont lieu le matin, de 8 heures à midi, et le soir, de 2 à 5. Un matériel très-complet est mis en mouvement par une machine à vapeur de 4 chevaux.
- Le Jury a décerné une médaille d’argent à cet établissement, dont les travaux exposés par les élèves étaient fort remarquables, notamment en dessins de fabrique; il a également attribué une médaille de bronze à l’école de tissage et de draperies établie à Reichenberg (Bohême).
- La fabrication des étoffes, dont l’importance augmente sans cesse, se chiffre, aujourd’hui, par millions en France seulement. Les machines les plus puissantes, les outils les plus délicats, dus au concours de toutes les sciences, sont aux mains d’une armée intelligente qui les dirige. Ce dévelop-
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- pement de l’industrie engendre chaque jour des exigences nouvelles, plus impérieuses encore en présence de l’ère commerciale où nous entrons. Nous venons de voir qu’il s’est créé dans quelques villes, sous l’inspiration généreuse d’hommes éclairés, des cours et des écoles particulièrement fondés en vue de l’industrie locale; mais ces écoles sont trop spéciales, et l’instruction qu’on y donne se limite aux besoins d’un groupe déterminé qui ne peut pas permettre aux élèves d’établir la moindre comparaison.
- Cependant, l’étude des caractères et des propriétés des matières premières exige, pour être complète et efficace, la comparaison de toutes les substances en usage, essayées ou expérimentées. Les transformations que doivent subir ces matières, avant d’être amenées à un résultat final analogue, les causes des modifications dans le travail de chaque industrie, la direction vraie des progrès économiques et techniques sont les conséquences naturelles de cette élude comparée.
- Ces considérations, qu’on pourrait développer et appuyer de preuves nombreuses, ont fait croire àM. Michel Alcan, dont la vie tout entière a été consacrée à l’étude de cette partie si importante de la richesse nationale, et que ses publications et son professorat, commencé en 185i2, au Conservatoire des arts et métiers, ont rendu l’homme le plus compétent dans ces matières, qu’il était nécessaire de créer dans les environs de Paris, une école théorique et pratique de la fabrication des étoffes (1).
- Il nous est impossible d’exposer ici, d’une manière suffisante, les vues qui doivent présider à l’organisation de l’école que
- 0) On peut consulter plusieurs articles que M. Alcan a publiés à ce sujet et notamment les brochures intitulées : i° Les Arts textiles (Annales du Conservatoire des arts et métiers) ; 2° De l'Enseignement des arts textiles, contenant le programme des cours et des exeréices pratiques ; 3° l'Extrait du procès-verbal de la Séance du Conseil d’administration de la Société industrielle de Reims, du 2 juin 1866, où le projet de M. Alcan a été discuté, et à la suite de laquelle les principaux fabricants réunis ont donné leur adhésion ; 4° le Projet d'une école théorique et pratique de la fabrication des étoffes.
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- désirent les industriels, et dont M. Alcan a étudié tous les détails, avec le concours de tous les hommes éminents dont les travaux et les enseignements se rapportent, de près ou de loin, à cette utile fondation. M. Persoz, notamment, le maître le plus autorisé en fait de teinture et d’impression, s’associe pleinement aux vues de son collègue.
- Le Jury ne peut qu’approuver un projet dont la réalisation est si désirable , mais il ne peut récompenser que des écoles fondées, comme il l’a fait pour l’école de Brünn. M. Alcan, président du Jury de la classe 55, eût été, d’ailleurs, déclaré mis hors concours.
- Parmi les enseignements qui doivent exercer une grande influence sur la valeur des produits textiles, aussi bien que sur la fabrication des papiers peints, qui les remplacent dans la tenture des appartements, il faut citer un genre spécial de dessin qui découle naturellement de l’acquisition préalable des principes généraux de l’art, qu’on applique ensuite à toutes les industries. C’est ainsi que la Russie a exposé les travaux des élèves de deux divisions de l’école Strogonoff, dont l’une est consacrée à l’ornementation pour tissus et impressions, et l’autre à diverses industries artistiques.
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- Cette école de dessin technique a élé fondée dès 1825, à Moscou, par le comte Serge Strogonoff. On la réunit, en 1860, à un autre établissement, sans lui ôter le nom de l’éminent homme d’État qui a eu le premier, en Russie, l’idée de contribuer au succès des manufactures, en préparant des dessinateurs pour les différentes branches de l’industrie et pour développer les talents artistiques parmi les fabricants.
- L’école Strogonoff compte environ 200 élèves internes. Le dimanche, elle est fréquentée par un nombre égal d’externes, appartenant principalement à la classe ouvrière. Une classe spéciale est réservée pour les études des jeunes filles. A côté d’un enseignement général, divisé en trois classes, et qui comprend des leçons de religion, de calligraphie, de langue russe,
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- d’arithmétique, de géométrie, d’histoire et de géographie, on enseigne à tout le monde le dessin linéaire et géométrique, la perspective, l’académie, le paysage, les fleurs et les études d’après nature; on donne même des notions de sculpture.
- Ce n’est qu’après ces études préliminaires que les élèves se divisent, suivant leurs goûts et leurs aptitudes, dans les deux classes spéciales dont nous venons de parler, et où, indépendamment des travaux graphiques qu’ils exécutent, ils suivent des cours d’histoire de l’art et de l’esthétique en général. Pendant les vacances, les élèves s’exercent dans diverses fabriques à titre d’apprentis dessinateurs.
- Pour faciliter les études, on a commencé à organiser en 4863 un musée d’art et d’industrie. Quoique encore en voie de formation, les élèves y trouvent déjà de nombreuses collec-
- tions de modèles pour leurs travaux et leurs compositions.
- Pour présenter un spécimen des résultats obtenus par les élèves de l’école Strogonoff, on avait exposé quatre cadres, contenant chacun six dessins de leur composition. On y remarquait des dessins pour impression, pour tapis, pour tissage, pour broderies, pour objets de mobilier, en métal ou en bois, et. notamment des bordures reproduisant l’ancien style national.
- En outre, on admirait dans la section russe de l’histoire du travail toute une série archéologique, dessinée par les élèves de l’école Strogonoff, qui comprenait une collection nombreuse de dessins représentant les antiquités russes et l’histoire chronologique de l’ornement en Russie, tant grec-bysantin •que slavon-russe, depuis le xe siècle jusqu’au xviii0. C’est à M. Boutowsky, directeur de l’école, qu’appartient l’initiative •de cette œuvre curieuse et patriotique : elle aura, sans aucun •doute, une influence considérable sur les progrès de l’art dans ses applications à l’industrie.
- Nous croyons devoir rappeler que le Jury a notamment distingué l’école Strogonoff parmi les nombreuses écoles techniques dont le gouvernement russe a exposé les travaux.
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- L’Institut technologique de Saint-Pétersbourg, fondé en 4833, était principalement destiné, dès l’origine, à procurer à la jeunesse l’enseignement secondaire en même temps que renseignement professionnel supérieur. Les élèves y étaient admis dès l’âge de 12 ans et le cours complet durait sept années.
- Depuis 1861, cet établissement a subi une transformation radicale et complète ; désormais, c’est une école technique supérieure, et on n’y admet que des élèves âgés de 16 ans, ayant déjà reçu l’éducation secondaire dans les lycées ou dans les collèges. Le cours comprend quatre années; il se divise en cours théorique et en cours pratique, et en deux facultés distinctes : la faculté des sciences chimiques, la faculté de mécanique.
- L’Institut compte 600 élèves, dont 80 pensionnaires de l’État et 60 élèves gratuits, aux frais de l’Institut ; les autres élèves payent 30 roubles par an (120 fr.) pour les études théoriques et 40 roubles (160 fr.) pour les exercices pratiques dans les ateliers et les laboratoires.
- L’établissement possède tout ce qui peut faciliter les études pratiques. On y a joint des ateliers vastes et bien outillés, des laboratoires de chimie appliquée, une fabrique de produits obtenus par la décomposition du bois par la chaleur, une distillerie, un atelier de teinture, une usine à gaz, et, de plus, l’Institut possède un musée de modèles qui se complète tous les ans, soit par des achats à l’étranger, soit par le produit des travaux des élèves eux-mêmes. '
- Des échantillons assez variés de ces travaux ont été exposés dans la classe 53 de la section russe. Ces modèles se distinguent par un fini remarquable et par une exécution très-soignée, qui ne peut s’expliquer que par le désir qu’ont les élèves de se distinguer et de voir leurs produits figurer dans le musée de l’Institut. Deux machines, inventées par MM. Ivanoff et Peters, qui n’ont quitté l’Institut que depuis quelques années, montrent que renseignement produit d’excellents résultats.
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- L’Italie avait envoyé des travaux remarquables, exécutés par les élèves de plusieurs de ses écoles techniques. Les Instituts royaux techniques de Florence et de Naples ont surtout attiré l’attention du Jury International.
- L’Autriche et la Belgique sont très-riches en écoles techniques de toute nature. Mais la première de ces nations s’est bornée à envoyer rénumération de ses établissements, à l’exception de ceux dont nous avons rendu compte ; la seconde n’a exposé que quelques règlements d’organisation, sans les appuyer par aucun spécimen du travail des élèves, comme elle l’a fait pour ses écoles d’apprentissage. Espérons qu’à l’avenir les nations étrangères comprendront que l’exposition des produits de l’enseignement ne comprend pas seulement les écoles générales primaires et secondaires, mais encore les écoles techniques de tous les degrés. Ce sera pour tout le monde un examen fort utile et une cause d’émulation.
- CHAPITRE X.
- ÉCOLES CENTRALES INDUSTRIELLES.
- En 1829, sous le ministère de M. de Vatimesnil, au moment de cette éclaircie si courte dont nous avons déjà parlé, trois jeunes savants, MM. Dumas, Péclet et Ollivier, et un homme d’initiative, excellent administrateur, M. Lavallée, conçurent la pensée d’ouvrir une école qui permît d’élever des ingénieurs instruits, capables de diriger les contre-maîtres et les ouvriers qui, au moment où l’industrie nationale avait à lutter contre la concurrence étrangère, n’avaient à leur tête que des chefs d’établissements peu en état d’appuyer leur expérience pratique de connaissances théoriques.
- Ces chefs eux-mêmes sentaient tellement la nécessité d’une instruction qui leur manquait, soit pour diriger eux-mêmes leurs usines ou leurs manufactures, soit pour contrôler ceux
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- qu’ils avaient chargés de les remplacer, qu’ils cherchaient partout des établissements d’instruction publique qui répondissent à leurs désirs, afin d’y faire élever leurs enfants.
- Or, nous avons vu qu’il n’existait en France, à cette époque, que des écoles primaires insuffisantes, des études classiques inutiles pour l’industrie, des cours polytechniques pour l’instruction des ouvriers, les écoles de Châlons et d’Angers pour former des contre-maîtres, et qu’il n’existait pour former les officiers de l’industrie que les cours embryonnaires du Conservatoire des arts et métiers, les Facultés des sciences et l’École polytechnique.
- Les cours oraux du Conservatoire et des Facultés ne donnaient pas un enseignement suffisant; il fallait, comme à l’Ecole polytechnique, que les élèves fussent astreints à de fréquents examens, à des travaux graphiques, à des conférences, à des manipulations et à une foule d’autres travaux auxquels ne pouvait se plier l’organisation des établissements que nous venons de citer.
- De son côté, l’Ecole polytechnique suffisait à peine à fournir d’hommes capables les services publics qu’elle a la mission d’alimenter ; de plus, son enseignement, purement spéculatif, ne répondait pas aux besoins de l’industrie. C’est dans ces circonstances que YEcole centrale des arts et manufactures fut ouverte. Elle se peupla promptement de cent quarante-sept élèves dont l’esprit, peu disposé aux abstractions mathématiques, n’en était pas moins capable d’étudier avec fruit les sciences appliquées. Les résultats montrèrent bientôt que l’idée était juste, et l’école prospéra parce qu’elle réponr dait à un véritable besoin ; le nombre des élèves, s’accrut d’année en année, jusqu’en 1855, époque à laquelle on atteignit le nombre de deux cent-vingt, que l’exiguïté du local ne permit pas de dépasser, , ;>
- Bientôt, en effet, malgré la concurrence redoutable ,des ingénieurs de l’État, on vit les élèves sortis de,l’École ^centrale occuper des positions honorables, élevées et lucratives,
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- dans la grande industrie des chemins de fer, dans l’industrie minérale et métallurgique, dans celles du gaz, des filatures, de la teinturerie, des glaces, des papeteries, dans'les arts agricoles, dans toutes les industries mécaniques ou chimiques ; enfin, on trouva bientôt, à la tête des grands établissements, des élèves de cette école, dont beaucoup attachèrent leur nom à d’importants perfectionnements dans les procédés qu’ils étaient chargés de pratiquer ou de perfectionner.
- En 1864, quatre mille cinq cent soixante élèves avaient suivi les cours de l’École. Sur ce total, les élèves étrangers figuraient pour le chiffre de mille cent quatorze, parmi lesquels les Suisses, les Polonais, les Allemands, les Espagnols, occupaient le premier rang. On peut ajouter que toutes les parties du monde ont envoyé des élèves à ce foyer, longtemps unique, des connaissances industrielles.
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- Doit-on s’étonner, en présence de ces faits, que l’Ecole centrale de Paris ait trouvé des imitateurs chez les nations qui nous envoyaient tant d’élèves ? La Belgique, l’Espagne, la Suisse, les États-Unis fondèrent des établissements analogues, sous des noms différents, et notamment sous celui d’écoles polytechniques. L’Egypte a établi, sous ce dernier nom, une école dont le programme est celui de l’École centrale, et lorsqu’à la suite de l’Exposition de 1851, sur la proposition du prince Albert, il a été question de fonder en Angleterre une grande école industrielle, « indispensable, dit un rapport rédigé sous son inspiration, pour maintenir l’industrie anglaise à la hauteur qu’elle a atteinte, » ce fut l’École centrale de Paris qui fut proposée comme le meilleur modèle à imiter. Ce projet, toutefois, n’a pas eu de suite.
- Quoique l’Ecole centrale des arts et manufactures, qui est devenue un établissement de l’État, n’ait pas cru devoir exposer dans la classe 90, ses programmes, les travaux de ses élèves et les résultats qu’elle a obtenus; quoique, par conséquent, le Jury n’ait pas pu lui attribuer la haute récompense que méritent son antériorité et les services qu’elle a rendus, nous
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- u’avons pas cru devoir parler de YEcoIe centrale lyonnaise, de Y Ecole centrale (Y architecture de Paris, qui ont exposé et qui ont reçu des médailles d’argent, sans parler de l’établissement qui a servi de modèle à leur organisation.
- L'Ecole centrale lyonnaise a été fondée en 1857, par une réunion d’hommes occupant les plus hautes positions du commerce et de l’industrie, afin de suppléer, dans la mesure de ses forces, à l’insuffisance manifeste de l’École centrale de Paris, qui ne pouvait recevoir tous les candidats que poussaient chaque année vers elle les besoins de l’industrie ; on pensa que pour donner l’instruction à ces jeunes gens qui, faute de place, ne pouvaient être admis, il appartenait à l’initiative privée de créer, dans chaque centre industriel, une institution qui répondît aux besoins généraux de la localité.
- C’est pour donner eux-même l’exemple, que trente fondateurs, au nombre desquels se trouvait M. Girardon à qui ses bons services à l’école de La Martinière avaient fait attribuer l’honneur, de la direction et la responsabilité de la gestion, souscrivirent chacun une somme de 7,500 francs, pour former le fonds social, dont une partie fut consacrée à l’appropriation du local, à l’acquisition du matériel et aux dépenses des premières années de l’enseignement.
- L’établissement de l’école répondait si bien aux besoins des populations, que la Chambre de commerce, le Conseil municipal de Lyon, le Conseil général du Rhône votèrent des bourses entières ou partielles; plusieurs départements s’associèrent à ces votes, et les boursiers admis à la suite du concours donnèrent tellement l’exemple du travail et de la bonne conduite qu’en peu de temps le nombre des élèves s!éleva à soixante-quinze ou quatre-vingts environ; l’école pourrait en recevoir un plus grand nombre.
- Ce qui caractérise pédagogiquement l’École centrale lyonnaise c’est, d’une part, les méthodes d’enseignement; d’autre part, les ateliers de travaux manuels, et, enfin, une nouvelle combinaison qui doit remédier utilement à ce qu’il y a de
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- trop théorique, dans certaines écoles, et de trop pratique dans d’autres. Nous allons examiner successivement ces divers points.
- L’École centrale utilise avec beaucoup de succès les méthodes d’enseignement que le savant et honorable doyen de la faculté des sciences de la ville de Lyon, M. Tabareau, a rendues si célèbres dans renseignement de l’école de La Marti-nière, dont nous avons vivement regretté l’absence à l’Exposition. M. Girardon, qu’un long professorat à cette école et les liens de parenté et de collaboration avec l’inventeur avaient mis à même de les bien connaître (1), en a fait application à toutes les parties du programme qui pouvaient s’y prêter, et notamment aux mathémathiques, à la chimie et au dessin.
- Indépendamment d’un enseignement théorique élevé, qu’ils reçoivent dans les amphithéâtres ou les laboratoires, les élèves sont occupés une heure par jour aux travaux d’atelier, qui comprennent la menuiserie, le tour, la forge, l’ajustage et la ferblanterie. Un roulement est établi pour qu’ils participent chaque mois à ces différentes spécialités.
- L’établissement des ateliers de l’école n’a pas pour but de former des ouvriers habiles ; on a voulu seulement initier les élèves aux différents genres de travaux qu’ils seront appelés plus tard à surveiller ou à diriger ; on leur fait particulièrement pratiquer certains exercices manuels qui se rapportent aux différentes études théoriques du programme d’enseignement, tels que modèles d’assemblage de menuiserie, simulacres d’appareils de physique, organes de machines, appareils de coupes de pierre, charpente, etc. Enfin les chefs d’ateliers exécutent dans l’école, d’après les dessins des élèves et sous leur direction, les modèles qui composent les collections de l’école pour l’enseignement.
- A ces travaux manuels il faut nécessairement ajouter les
- 0) Les personnes qui seraient curieuses de connaître ces méthodes pourront en trouver Tindication sommaire dans la déposition que M. Girardon a faite devant la Commission $Enquête sur renseignement professionel. . ..
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- nombreuses manipulations que les élèves font dans les laboratoires de l’école. Leurs études sont spécialement dirigées vers les applications industrielles ; ils font les préparations des produits purs pour les collections de l’école, l’analyse qualitative ou quantitative des produits commerciaux, et des recherches sur leurs falsifications.
- Les travaux relatifs à la teinture, qui est une industrie lyonnaise, sont l’objet d’une attention toute particulière.
- Suivant la division à laquelle les élèves appartiennent, ils sont successivement exercés à des travaux graphiques de diverses natures. Pendant la première année ils font, de mémoire (1), des dessins de croquis d’après les modèles de machines qui existent à l’école. L’année suivante, les élèves mettent au net les croquis qu’ils ont pris dans les visites d’usine qu’ils font chaque semaine; ils reproduisent, sous d’autres faces, et par d’autres projections, les modèles qui leur sont donnés, et enfin ils s’exercent à des projets d’organes ou de machines simples en rapport avec l’enseignement théorique.
- En troisième année, les élèves continuent la mise au net de leurs croquis de visite d’usine, font les dessins des modèles qui doivent être exécutés à l’atelier et dont ils doivent surveiller la confection, et enfin ils font des projets de machines plus complets, à l’appui de leurs études dans les différents cours théoriques qu’ils suivent.
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- L’exposition de l’Ecole centrale lyonnaise avait pour but de mettre en relief les résultats des différents enseignements dont nous venons de parler ; ainsi, à côté des dessins de mémoire de la machine à raboter, exécutés dans les ateliers de l’école, on voyait des modèles de formes cristallines, exécutés par les chefs d’atelier sous la direction des élèves ou par les élèves eux-mêmes; on y remarquait surtout un modèle d’usine du
- (i) Cette méthode de faire faire aux élèves des dessins de mémoire est depuis fort longtemps l’objet d’essais fort intéressants de la part de M. Lecoq de Boisbaudran, aujourd’hui directeur de l’École impériale de dessin et de mathématiques à Paris.
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- convertisseur Bessemer et un modèle d’injecteur Giffard. Tous ces travaux présentaient le double avantage, d’abord, d’avoir été construits par les élèves ou sous leurs yeux, et par conséquent de faciliter l’enseignement théorique, et ensuite de revenir à un prix infiniment moins élevé que si on les eût construits en métal et si on les eût fait exécuter en dehors de l’école.
- Il est nécessaire de faire remarquer que ces modèles n’étaient pas présentés en vue du fini de l’exécution, mais bien pour montrer l’application des travaux manuels, comme auxiliaire fort utile des études théoriques.
- Nous avons dit que l’école venait de créer une année d’études pratiques, sous forme de stage, dans les ateliers; des expériences isolées, faites précédemment sur quelques élèves , ont déjà donné la preuve des avantages qu’on pourrait retirer de cette organisation; cependant, comme, à la fin de l’année scolaire 1866-67, les élèves ayant fait leur troisième année d’études, commenceront seulement à profiter de cette nouvelle organisation, nous ne pouvons exposer ici que l’idée qui a présidé à sa conception.
- Ainsi que nous venons de le voir, il n’existe jusqu’à ce jour que deux types d’écoles destinées à l’enseignement industriel: dans les unes, l’enseignement théorique est poussé assez loin pour répondre pleinement au but de leur création ; mais les éludes pratiques, la partie manuelle de l’enseignement ne figurent nullement dans leur programme ; elle sont destinées à former des ingénieurs, mais ces ingénieurs doivent-ils ignorer toutes les difficultés du montage d’une machine, les procédés de moulage dans la fonderie , etc.?
- Dans les autres, les études pratiques absorbant la plus grande partie du temps que les élèves passent dans ces écoles, les études théoriques se trouvent, par cela même, amoindries. Il est vrai qu’elles ont pour but de former des contremaîtres d’usines, qui doivent dès lors être habiles dans les travaux manuels, mais chez lesquels cependant les connais-
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- sances théoriques plus développées seraient, parfois, fort utiles.
- Le conseil de l’École centrale lyonnaise, qui déjà y avait introduit dès l’origine le principe du travail manuel, a cherché à prendre ce qu’il y avait de bon dans ces différentes organisations, et il a pensé qu’une solution pouvait ressortir des mesures suivantes qu’il a adoptées :
- A l’expiration de la troisième année d’études, à la fin de laquelle les diplômes d’élèves de l’école seront toujours décernés à ceux qui auront satisfait aux conditions exigées, il sera accordé aux élèves qui le désireront la faculté de faire une année d’études pratiques. Les succès obtenus pendant cette année d’application pourront donner lieu à l’obtention d’un diplôme spécial, constatant les travaux des élèves soit comme projets donnés en concours, soit comme travaux industriels exécutés dans les ateliers.
- Pour la mise à exécution de ce projet, les élèves, depuis le matin jusqu’à midi, feront des études de projets dans l’école; ces travaux théoriques doivent porter sur des questions de toutes sortes ou sur des questions spéciales, suivant la destination des élèves ; une fois terminés, ils seront discutés avec le professeur de leur spécialité, qui fera ressortir les erreurs ou les imperfections qu’ils pourraient renfermer, et des notes de mérite leur seront attribuées.
- A partir de deux heures, les élèves se livreront aux travaux pratiques dans les ateliers ; les élèves passeront successivement, et pendant tout le temps nécessaire, dans les ateliers de construction, d’ajustage, de fonderie, de charpente qui existent chez les principaux industriels de la ville ; là ils feront un véritable apprentissage, mais un apprentissage raisonné, de manière à devenir des hommes capables de diriger plus tard, avec succès, les travaux industriels dont la direction leur sera confiée ; ce travail sera l’objet de notes dans lesquelles les élèves consigneront non-seulement ce qui les concerne, mais encore leurs observations relatives à l’administration de l’usine et au régime des ouvriers.
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- Le système du travail alternatif (half time) appliqué aux écoles spéciales ne peut encore donner lieu à aucune observation, mais U sera très-utile de suivre cette expérience, car la question de l’apprentissage à tous les degrés est d’une telle importance aujourd’hui qu’il ne faut négliger aucun essai.
- C’est pour exciter cet esprit d’initiative qui ne s’arrête pas dans la voie du progrès, et pour récompenser les services déjà rendus par l’École centrale lyonnaise, que le Jury International du Groupe X a décerné à cet établissement une médaille d’argent.
- Le succès incontesté de l’École centrale des arts et manufactures prouva bientôt qu’une profession utile, qui n’était d’abord représentée que par quelques rares hommes d’élite, avait été créée, car on vit bientôt apparaître à toutes les issues de l’industrie et des travaux publics, l'ingénieur civil, dont les attributions n’étaient remplies jusqu’alors que pâr de rares élèves de l’École polytechnique.
- Mais bientôt ces jeunes hommes, (Jui, dans les cours de l’École centrale des arts et manufactures, avaient adopté la spécialité de constructeurs, furent amenés à envahir, en grande partie, le domaine de l’architecte, et bientôt le métier habile du premier empiéta sur l’art délaissé du second. On vit alors apparaître des bâtiments solides, économiques, expéditifs, mais dépourvus de style, de grâce, d’expression. Chacun déplora ce résultat, et, pour y remédier, on résolut de remplacer l’atelier de l’architecte par un enseignement laborieux et attrayant. A l’isolement du maître unique et à l’absence des moyens d’émulation on eut la pensée de substituer des chaires nombreuses entourées de nombreux disciples, des exercices variés auxquels prendraient part des concurrents animés sans cesse du désir de se distinguer de la foule par une originalité éclairée des conseils de l’expérience et du savoir.
- C’est pour réaliser cette réforme que M. Émile Trélat, ar-
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- ehitecte et professeur au Conservatoire des arts et métiers, proposa la création d’une Ecole centrale d’architecture. Le 10 mai 1865, des amis du beau, du bien et de l’utile constituèrent une société dont le premier soin fut de donner la direction de l’œuvre à son promoteur. Les chaires de première année étaient confiées à des professeurs capables et amis du progrès ; le vaste hôtel de Chaulnes, placé au sein du vieux quartier des études parisiennes, était approprié à sa nouvelle destination ; la salle de dessin et plusieurs ateliers étaient pourvus de maîtres. La surintendance des Beaux-Arts et le ministère de la Maison de l’Empereur et des Beaux-Arts encouragèrent la fondation par la création de bourses mises au concours. Enfin, le 10 octobre de la même année, l’École centrale d’architecture put inaugurer son enseignement pour 54 élèves reconnus aptes à le suivre avec fruit, sur 85 candidats.
- Le petit nombre d’élèves admis prouvait, d’une part, que la nouvelle école était une création sérieuse, qui ne voulait recevoir que des candidats bien préparés, et, d’autre part, qu’un des plus grands obstacles qu’elle aurait à vaincre, c’était une préparation suffisante et Convenable des candidats qui se présentaient pour entrer ; les connaissances théoriques et pratiques exigées ne concordant pas avec l’ordre des études classiques ordinaires, le temps et la patience pouvaient seuls y remédier. La création de l’enseignement secondaire spécial allait, d’ailleurs, pourvoir à cette insuffisance de préparation.
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- L’enseignement de l’Ecole se divise en trois années ; il se donne alternativement dans les ateliers et dans les amphithéâtres, ou dans les salles de dessin.
- L’École comprend plusieurs ateliers dirigés par des architectes qui en sont les chefs. Chaque élève choisit le maître qui répond le mieux à ses vues et fait, sous sa direction et avec ses conseils, les travaux fondamentaux qui constituent l’exercice permanent de l’architecture. C’est là que se poursuivent des études graduées qui prennent les noms de copies, relevés,
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- projets (esquisse ou rendus), concours, etc., suivant le degré d’avancement de l’élève. À l’atelier, l’élève est libre, il distribue et utilise son temps comme il l’entend pour satisfaire aux exigences variées de l’enseignement ; mais il profite à sa volonté des conseils régulièrement offerts par le chef de son atelier et il use à ses heures des documents qu’il trouve réunis à la bibliothèque de l’établissement.
- Hors de l’atelier, mais dans l’École môme, l’enseignement du dessin, donné par un .maître spécial, comprend tous les genres: figures, animaux, plantes, ornement, paysage, architecture. Les élèves étudient d’abord d’après le modèle dessiné ou gravé, puis d’après la bosse et d’après nature; ces diverses études sont combinées avec des exercices spéciaux destinés à développer les facultés du souvenir et de l’observation et à conduire les jeunes architectes à dessiner, non-seulement, d’après le modèle présent, mais encore de mémoire et d’imagination (1).
- C’est dans les amphithéâtres que se répandent les connaissances positives qui constituent la science technique de l’architecture et les doctrines qui fixent le but et le rôle de l’architecture dans le champ où doit se mouvoir la passion convaincue de l’artiste. L’élève y recueille les unes et les autres pour en tirer parti dans ses études individuelles d’atelier.
- Les cours de première année comprennent 50 leçons de stéréotomie (géométrie descriptive, coupe des pierres et charpente) , — 25 leçons de physique générale, — 25 leçons de chimie générale, — 25 leçons de stabilité de construction, — 12 leçons sur l’histoire des civilisations, — 12 leçons de géologie, — 8 leçons d’hygiène et 10 leçons d’histoire naturelle.
- Les cours qui sont professés en seconde et en troisième année sont : — 20 leçons de perspective et d’ombres, —
- (!) Voir pour ce genre de dessin le travail que M. Lecoq de Boisbaudran, qui professe le dessin à l’École d’architecture, a publié sous le titre d'Éduca-tion.de la mémoire pittoresque applicable aux arts du dessin.
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- 20 leçons de physique, —25 leçons de chimie, — 20 leçons de machinerie, — 30 leçons de théorie de l’architecture, — 30 leçons d’histoire comparée de l’architecture, — 35 leçons de construction, — 10 leçons de comptabilité, — 10 leçons de législation, — 12 leçons d’économie politique. — Il est bien entendu que toutes ces sciences sont étudiées au point de vue de leurs applications à la construction.
- Pendant les vacances les élèves quittent l’établissement; ils vont dans leurs familles ou ils voyagent, mais ils sont tenus de rapporter à la rentrée un travail original sur les œuvres de l’architecture qui ont pu attirer leur attention et fixer leurs études. Ce travail, qui peut comprendre des dessins et des croquis, des restitutions ou des vues, des appréciations formulées en mémoires ou de simples souvenirs écrits, est jugé dans son mérite et donne lieu à des notes qui influent sur le classement et l’avance ment de l’élève.
- Nous ne pouvons entrer ici dans l’énumération des moyens qui sont employés pour rendre les études aussi fortes et aussi fructueuses que possible: — concours permanents ouverts dans les ateliers, d’après des programmes déterminés, — conférences dans lesquelles les œuvres des concurrents sont discutées et défendues, — suites d’examens continus faits par des répétiteurs sur les leçons professées à l’amphithéâtre, — examens de passage et de sortie, rien n’est négligé, pas même les distributions solennelles de diplômes et de prix.
- Disons seulement que, pour exciter l’émulation, Mme la princesse Mathilde, qui porte un intérêt profond à tout ce qui concerne les arts, dans lesquels elle a conquis elle-même une place honorable, a créé un prix destiné à récompenser l’élève qui s’est le plus distingué dans le cours de ses études. Ce généreux exemple a été suivi par M. Caubert et par M. Morel, qui ont également fondé des prix perpétuels. Un grand prix, d’une valeur importante, est également annoncé pour couronner l’élève qui, à la fin de la première période triennale, aura obtenu le plus de succès.
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- Des dons d’une autre nature ont été également faits à l’École centrale d’architecture pour y faciliter les études ; la bibliothèque et les collections se sont ainsi enrichies de livres, d’albums de dessins, de photographies, de moulages, et M. Yiollet-le-Duc, qui a fait preuve, comme chacun sait, d’un si remarquable talent spécial dans ses constructions originales et ses restaurations de monuments historiques , a donné notamment deux très-beaux dessins composés par lui et spécialement appropriés aux études des élèves de l’École centrale d’architecture (1).
- Quoique l’École centrale d’architecture entrât seulement dans sa seconde année d’existence au moment où le Jury avait à apprécier les programmes de l’École, les travaux de ses élèves et les leçons des professeurs, consignés dans l’ouvrage intitulé VAmphithéâtre, il n’a pas hésité à récompenser cette oeuvre d’initiative individuelle par une médaille d’argent. Le succès constaté à la fin de la deuxième année d’études a confirmé le jugement porté par le Jury, car l’exposition des travaux des élèves a montré, par la variété des études exposées, combien, tout en laissant aux élèves leur originalité personnelle, l’enseignement de l’École dirige avec succès les aptitudes vers le but que se sont proposé les fondateurs.
- (O Ces dessins ont été édités par la librairie artistique de M. A. Morel, qui s’associe avec cœur à toutes les fondations, à toutes les idées qui ont pour but la propagation de l’art. Par ses publications industrielles et notamment par son recueil, si remarquable et à si bas prix, de l'Art pour tous, il aura puissamment contribué à fournir à nos artistes et à nos ouvriers des modèles qui se distinguent autant par leur choix que par leur irréprochable exécution. Le Jury International a décerné à M. Morel une de ses récompenses pour l’encourager à persévérer dans cette voie si utile.
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- CHAPITRE XI.
- MARINE.
- La marine est une grande famille qui a sa vie à part, parce qu’elle vit sur un autre élément. Les besoins de chacun de ses membres sont si parfaitement connus, leurs tendances sont si bien déterminées qu’il suffit à ceux de ses chefs, qui ont pour mission de pourvoir à l’éducation du marin, d’appliquer le conseil pédagogique d’Agésilas : « Il faut enseigner aux enfants ce qu’ils doivent savoir lorsqu’ils sont hommes. »
- Ce qui empêche de suivre cet axiome dans les diverses professions des populations terrestres, c’est qu’on ignore ce que l’enfant doit devenir. Lorsqu’on lui a fourni, par l’instruction primaire, les notions communes qui lui permettent de vivre utilement dans la société, lorsqu’on lui a enseigné les règles immuables qu’il devra suivre pour l’accomplissement de ses devoirs d’honnête homme et d’excellent citoyen, lorsqu’on a développé ses membres pour donner à son corps la force, la santé et l’adresse, on a enseigné à l’enfant pauvre ou riche, fort ou faible, dont l’intelligence est plus ou moins développée, tout ce qu’il devra savoir lorsqu’il sera homme, et cette éducation générale lui suffirait si la nécessité de pourvoir par le travail aux besoins de son existence ne lui imposait pas le devoir d’apprendre un état.
- Or, c’est ici que la difficulté de l’éducation commence. Dans l’état de nos sociétés modernes, où l’on consulte les inclinations de l’enfant, la fortune et la position de la famille avant de lui choisir une profession ; dans les conditions de
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- 674 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV. notre constitution politique, où toutes les carrières sont ouvertes devant chacun, on ne peut prévoir quelles sont les connaissances spéciales qu’il faut donnera l’enfant ; c’est pour cela que l’école ne peut songer à faire faire un apprentissage à ses élèves. Cela n’est possible que dans un pays de castes où l’enfant est voué, en naissant, à la profession héréditaire de sa famille. Aucune difficulté n’a jamais dû se présenter pour l’éducation des enfants de la tribu de Lévi.
- Il en est de même.pour l’éducation du marin. L’existence de l’habitant du littoral est si spéciale qu’on peut lui donner l’enseignement spécial en même temps que l’enseignement général. C’est ce que prouve l’exposition du ministère qui est chargé de l’administration de ce service important , qui touche* tout à la fois à la défense du territoire, à la protection de nos nationaux, à la prospérité de notre commerce. L’enfant qui naît dans la marine et qui embrasse la profession paternelle est adopté dès son enfance, et trouve sur sa route toutes les institutions qui peuvent lui faciliter le succès dans les différentes directions qu’il veut suivre. Une administration paternelle et bienveillante a veillé à tout, et nous allons voir qu’elle a tout combiné pour que l’enfant apprenne tout ce qu’il devra savoir lorsqu’il sera marin (1).
- (l) Nous avons extrait ce qui concerne cette exposition remarquable et fort intéressante des diverses publications faites par le ministère de la marine et notamment de l’article intitulé les Écolts tl’enseignement primaire et professionnel de la marine, inséré dans un des numéros de la Revue maritime et"coloniale. Nous devons également des remercîments à notre collègue du Jury d’admission do la classe oo, M. Delarbre, directeur de la comptabilité, et à M. Avalle, bibliothécaire, qui ont bien voulu nous guider dans un sujet qui ne se rattache à nos éludés personnelles que par les visites que nous avons faites aux diverses écoles maritimes de Brest et de Toulon, dont nous avons conservé les meilleurs souvenirs, Pendant que nous corrigions les épreuves de ce chapitre, un décret impérial, en date du 8 février 1868, nous apprenait une nouvelle organisation des écoles de maistrance. Nous ne pouvons parler des améliorations qu’elle apporte au régime actuel; ce sera la mission du rapporteur de la classe de l’instruction publique à la prochaine Exposition Universelle.
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- Lorsque les petits enfants des marins étaient obligés, à l’âge de sept ans, de quitter les salles d’asile qui leur sont libéralement ouvertes, ils devaient attendre, dans les écoles primaires, jusqu’à treize ans avant de pouvoir être admis à l’école des mousses où commençait leur éducation professionnelle. Cet état de choses, qui n’a rien de fâcheux lorsque les enfants ont leurs familles, ne l’était plus lorsqu’ils étaient orphelins; il y avait là une lacune à combler. Un décret impérial, rendu le 15 novembre 1862 sur la proposition de M. le marquis de Chasseloup-Laubat, vint y pourvoir, en créant à Brest rétablissement des pupilles de la marine, qui fut placé sous la protection spéciale de Sa Majesté l’Impératrice.
- M. le vice-an irai comte de Gueydon donna tous ses soins à l’organisation de cette école spéciale, qui avait pour but de
- recueillir les orphelins de marins, de les placer sous la tutelle de la marine, de les élever et de les instruire pour leur faire suivre la carrière de leurs pères. Us furent placés sous la direction de M. Picard, lieutenant de vaisseau. Leur instruction générale fut confiée aux frères des écoles chrétiennes, et les filles de la Sagesse furent chargées de tous les soins que réclament des enfants aussi jeunes.
- Nous n’avons rien à dire ici de l’instruction primaire que reçoivent les pupilles d’après les programmes et les méthodes usitées elicz leurs instituteurs: Leurs progrès sont satisfaisants. Nous ne nous occuperons que de la préparation professionnelle qui leur est donnée militairement, dans des divisions et des subdivisions de bordées de compagnies, de sections, d’escouades, commandées par des maîtres, seconds maîtres, quartiers-maîtres et marins instructeurs. Il y a trois séries (les petits, les moyens, les grands), qui sont commandées chacune par un pupille.
- Les leçons qu’ils reçoivent portent sur les exercices des voiles, l’école de matelotage, les écoles du sifflet, du fifre et du tambour; l’école de nage dans les embarcations; l’école de soldat sans armes ; les exercices de fusil, l’escrime à la
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- baïonnette, l’école de peloton et quelques manœuvres de l’école de bataillon ; les principes de musique, de gymnastique, de boxe, de bâton et de natation On leur offre aussi une étUi^ cation physique et militaire, qui les développe et leur donne les moyens du cultiver ultérieurement les éléments d’instruction qui leur sont enseignés (1).
- Au 1er janvier 1867, il y avait à l’école 415 élèves; la plupart sont dirigés vers Y école des mousses quand ils ont atteint leur treizième année. Ceux qui ne sont pas jugés aptes au service de la marine sont rayés des contrôles et rendus à leurs familles. Le tableau suivant indique le mouvement des entrées
- (i)
- DÉSIGNATION des écoles. 3e DEGRÉ. 2P DEGRÉ. 1er DEGRÉ.
- École de manœuvre sur le gymnase maritime. 40 apprennent S monter dans la mâture et à se tenir sur les vergues. 185 commencent à serrer les voiles, à prendre des ris, à faire des noeuds et des épissures. 190 serrent les voiles, prennent, des ris , font des nœuds et des épissures.
- École du sifflet.. •20 apprennent à siffler. 10 donnent presque tous les coups de sitilet. 20 donnent tous les coups de sifflet.
- École de natation dans les embarcations. 30 apprennent 6 nager dans les embarcations. 90 commencent à savoir nager. 90 nagent dans les embarcations.
- École d’infanterie 25b apprennent l’école du soldat sans armes. 20 ne sont pas encore aptes à passer au bataillon. 140 font le maniement des armes, les charges, les feux, l’escrime à la baïonnette, l’école de peloton et forment le bataillon.
- École du fifre et du tambour. 8 commencent. 10 vont assez bien. 7 vont bien.
- École de gymnastique. 50 commencent les mouvements élémentaires, boxe, notation, bâton. 20 vont assez bien. 30 vont bien.
- École de musique.. 125 commencent. 140 vont assez bien. 150 vont bien.
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- et des sorties depuis lafondation de l’école jusqu’au 31 décembre 1866 (1).
- Pendant très-longtemps, les mousses étaient des enfants qu’on embarquait sur les bâtiments de la flotte ou de la marine marchande où ils étaient voués à une véritable domesticité, et ils arrivaient le plus souvent à l’âge mûr sans savoir lire ni écrire. Quand, dans la vie civile, un enfant était indomptable, on en faisait un mousse, et la garcette des matelots essayait d’assouplir des caractères qui avaient résisté jusque-là à toutes les incitations morales.
- Ce n’est qu’à partir de 1822, lors de la création des équipages de ligne, que l’on organisa en leur faveur, avant leur embarquement, une instruction élémentaire et professionnelle, et, dès lors, cette institution devint la principale pépinière des officiers mariniers ; on les choisissait de préférence parmi les enfants des marins de l’État ou autres salariés de la marine ; ils devaient être âgés de 12 ans au moins, et de 14 ans au plus, et leurs parents s’engageaient à ne pas les retirer avant l’âge de 18 ans, sous peine de rembourser les frais auxquels leur entretien et leur instruction avaient donné lieu.
- Effectif au ier janvier .. Entrés pendant l’année.
- rentrés dans leurs familles., décédés à l’hôpital............
- Effectif au 3t décembre...
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- L’école des mousses, établie au port de Brest, fut transférée en rade en mai 1836, et fut successivement établie, en raison de son accroissement continuel, sur une corvette en 1836 , sur une frégate en 1851, et en 1861, sur le vaisseau Vin-flexible où elle compte aujourd’hui 900 élèves, qui ne sont admis que de 13 à 15 ans. Ils y restent une année au moins et deux ans au plus ; ils y reçoivent l’instruction primaire et professionnelle, et, à la sortie, ils sont embarqués sur les bâtiments de la flotte, où ils continuent à être l’objet de la sollicitude du département de la marine. Des cours faits par un officier marinier, sous la direction d’un officier du bord, leur permettent de continuer les études commencées sur Vbiflexible.
- Il serait trop long d’énumérer avec détail tous les exercices qu’exécutent les mousses à bord de V Inflexible ; il suffira de dire qu’indépendamment de l’instruction déjà avancée qu’ils reçoivent à l’école, dirigée par M. Bonin, dont les bons services viennent d’être récompensés par la croix de la Légion d’honneur, on les habitue progressivement à la pratique du métier, et qu’ils apprennent tout ce qui peut être enseigné à un matelot à bord d’un bâtiment. Le lavage et la propreté du vaisseau, le blanchissage d’une partie de leur linge, le gréement des perroquets, le largage des voiles, la manœuvre des embarcations à la voile et à la rame, ce qu’on appelle la nage, sont les occupations du matin. Après le dîner, à II heures, ils vont à bord de deux bricks, où ils étudient et où ils exécutent seuls tout ce qui constitue l’art pratique du matelot. Il est difficile que, dans des conditions pareilles, les mousses de l'inflexible ne prennent pas goût à la marine. Toujours au grand air, avec de bons vêtements, des exercices corporels variés et une nourriture abondante, ils acquièrent une santé robuste et une connaissance approfondie du métier.
- Pendant que deux compagnies louvoient, deux autres font les exercices militaires, l’exercice du fusil ou du canon, le démontage des armes, les divers amarrages de pièces, l’exercice de l’obusier de montagne, l’escrime à la baïonnette, etc.
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- Quelques-uns vont à l’école de voilerie et font même des hamacs; on a même créé, en 1857, dans chaque compagnie, 16 voiliers et 20 timoniers pris parmi les sujets montrant le plus d’aptitude et de goût pour chacune de ces spécialités. Ce classement de mousses, par aptitude professionnelle,-a produit les meilleurs résultats.
- Plus récemment encore, par décision impériale en date du 11 août 1868, une section spéciale de mousses apprentis a été formée à bord de l'inflexible pour les enfants qui n’ont pas la taille réglementaire ; ils proviennent habituellement des pupilles de la marine, et sont reçus à l’école en qualité d’apprentis voiliers, charpentiers et calfats.
- Les mousses qui atteignent l’âge de seize ans sur l'inflexible, sont débarqués et passent sur la Bretagne, vaisseau-école des apprentis marins.
- On yerra, dans le tableau ci-dessous (1), que sur 3,724 mousses entrés à l’école depuis qu’elle a été transférée de la Thétis sur l’inflexible, le nombre des élèves qui ont quitté la marine ou qui sont décédés ne monte qu’à 266.
- Les chambres de commerce maritime de Bordeaux, de
- 0) Tableau des entrées et des sorties de 18GI à 1866.
- SOU IT1ES,
- S •
- s Jj Gabiers. Gabiers upplérnen Quitté la marine u dérédés TOTAUX.
- o °
- Effectifs au i er avril i861
- provenant de la Thétis. 493 55 55 55 35 33 35
- Admis en 1861 275 10 32 32 12 10 96
- — en 1862., 712 30 202 66 157 54 509
- — en 1863 579 30 183 115 205 38 571
- — en 1864 580 31 173 152 212 28 596
- — en 186a 545 33 191 115 18.6 64 589
- — en 1866 540 39 190 110 158 72 569
- Totaux 3,724 173 971 590 930 266 2,930
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- Cette, de Marseille, d’Ajaccio, du Havre, etc., ont également établi des écoles de mousses, qui sont placées sous le patronage du ministère de la marine. Le Jury international a décerné une médaille de bronze à celle qui a été établie à Marseille.
- Parmi les travaux professionnels exposés par les élèves de l’école des mousses de Brest, se trouvaient des objets de voi-lerie et de matelotage; on remarquait surtout une petite frégate, dont le gréement a été entièrement exécuté par eux suivant le modèle usité en 1790.
- Il existe, depuis 1824, dans chacun des cinq ports militaires de la France, des écoles élémentaires destinées à donner aux apprentis des divers ateliers de constructions navales un premier degré d’enseignement, d’après la méthode d’enseignement mutuel ; après quelques années de prospérité, elles furent abandonnées par suite de l’esprit d’hostilité qui régnait alors contre cette méthode; l’école de Rochefort, dirigée par les frères des écoles chrétiennes, subsista seule.
- Mais en 1828 et 1829, sous le ministère Martignac, comme on trouvait de la difficulté pour recruter les écoles de maistrance par suite du défaut d’instruction des jeunes ouvriers, M. le baron Hyde de Neuville en ordonna le rétablissement. Chacune de ces écoles s’organisa à sa guise, et ce ne fut qu’en 1851 qu’un règlement du 7 avril prescrivit des mesures uniformes, parmi lesquelles on est heureux de lire que tous les apprentis sont appelés à jouir du bienfait que la marine leur assure, et qu’aucun d’eux ne peut se dispenser de suivre le cours d’enseignement élémentaire, à moins qu’il ne soit reconnu avoir une instruction suffisante.
- Nous n’avons rien à dire ici sur ces écoles d’apprentis, qui sont de simples écoles primaires d’adultes, auxquelles on a ajouté des écoles spéciales de dessin ; leur enseignement professionnel ayant lieu dans les divers ateliers de chaque port -dans lesquels ils sont répartis, l’école des apprentis, qui a
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- compté neuf cent cinquante-quatre élèves pendant l’année 1866, ne s’en préoccupe nullement.
- L’exposition de ces établissements comprenait, en dehors des plans des écoles, du programme des études et des documents statistiques : des spécimens de travaux en écriture, en calcul, en dessin et en plan, etc. Le tout parfaitement exécuté.
- La marine entretient des écoles dites de maistrance, où un certain nombre d’ouvriers des arsenaux, choisis par voie de concours, reçoivent l’enseignement théorique spécial nécessaire au contre-maître et au chef d’atelier.
- L’origine de ces établissements remonte à 1819. Une circulaire du ministre de la marine, baron Portai, prescrivit, sous la date du 17 août, de former « dans chacun des ports de Brest, Rochefort et Toulon une école spéciale dans laquelle un certain nombre de jeunes ouvriers, destinés à la maistrance et choisis parmi les plus intelligents, seraient exercés aux méthodes pratiques des arts relatifs à l’architecture navale, qui ne se conçoivent bien qu’à l’aide de quelques connaissances théoriques. » Le ministre créait ces écoles en vue de régénérer la maistrance des ports, dont le défaut d’instruction avait donné lieu à des observations qui avaient appelé son attention.
- La même circulaire contenait le règlement provisoire d’après lequel devaient être installées les nouvelles écoles. Le nombre des élèves était fixé à douze pour chacune, dont huit charpentiers et quatre ouvriers des diverses autres professions, poulieur, forgeron, serrurier, tonnelier, etc. Ces élèves devaient être choisis parmi les apprentis ou les jeunes ouvriers qui se seraient le plus fait remarquer par leur intelligence et leur bonne conduite ; ils devaient savoir lire et écrire passablement, avoir deux ans de service dans les ports et être âgés de dix-huit ans au moins et de vingt et un ans au plus. La direction de ces écoles était confiée à un ingénieur de la marine.
- Nous venons de souligner le programme d’admission exigé en 1819, parce qu’il est une indication officielle de l’état de
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- l’instruction primaire à cette époque ; mais le même règlement nous prouve qu’il était encore trop élevé, car le ministre tolérait que, pour les deux premières années, on portât la limite d’âge à vingt-quatre ans ; il considérait cette exception comme nécessitée par la condition de savoir lire et écrire, « condition qui serait plus généralement remplie par la suite, grâce aux écoles par enseignement mutuel. »
- L’instruction qui devait leur être donnée comprenait les premiers éléments de mathématiques, c’est-à-dire l’arithmétique, la géométrie élémentaire, les éléments de trigonométrie rectiligne et les premiers éléments de statique ; on devait aussi leur enseigner le dessin et le tracé des plans, et, de plus, leur apprendre la comptabilité de chantiers. Ce cours d’études devait durer deux années, à moins qu’on ne reconnût chez quelques élèves, après trois mois d’épreuves, un manque d’aptitude et de bonne volonté. Un système d’examens et de récompenses fut organisé pour constater et encourager les progrès. '
- On aurait pu croire qu’une pareille organisation aurait obtenu de grands succès et que les avantages qu’elle présentait auraient attiré beaucoup d’élèves ; il n’en fut rien cependant. D’abord, comme nous l’avons dit, à cette époque la classe ouvrière manquait d’instruction et on trouvait difficilement des candidats qui sussent lire et écrire passablement ; de plus, pendant le temps qu’ils passaient à l’école, les ouvriers n’étaient pas payés, car, à cette époque, on travaillait à l’entreprise, et cette perte n’était pas compensée aux yeux de la plupart par un avancement plus rapide.
- Il y avait, un troisième motif qui détournait les jeunes ouvriers des écoles de maistrance. Pendant les deux années qu’ils suivaient les cours, occupés surtout d’études théoriques, ils ne pouvaient guère se perfectionner dans l’exercice pratique de leurs professions, de sorte que, une fois sortis de l’école, ils se trouvaient en quelque sorte déclassés au milieu de leurs cama-
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- rades, qu’ils considéraient comme au-dessous d’eux, et qui > cependant étaient devenus des praticiens plus habiles et recevaient, par suite, de plus forts salaires.
- Il fallut donc songer à modifier cet état de choses ; c’est ce que fit l’ordonnance royale du 9 février 1833.
- On substitua le mode de concours à celui du choix des élèves, et, comme l’instruction primaire avait fait des progrès, les candidats devaient savoir lire couramment, écrire avec netteté et correctement, expliquer le système de numération et opérer facilement les quatre règles; il fallait qu’ils fussent ouvriers de première ou de deuxième classe, qu’ils fussent âgés de vingt et un ans au moins et qu’ils comptassent trois années de service dans les ports. Enfin, ils devaient fournir un certificat de capacité professionnelle délivré par leur chef d’atelier et visé par le directeur.
- Les cours devaient durer deux années, mais les études théo-- riques ne se faisaient que pendant la première année seulement; la deuxième année était exclusivement consacrée à des appli-• cations relatives aux différentes professions des élèves dont le .nombre fut augmenté et recruté dans un plus grand nombre .déports. Brest devait en recevoir vingt-quatre, dont quatre .provenant de Lorient, quatre de Cherbourg ét deux de Saint-Servan ; Rochefort en recevait quatorze, dont deux de .Bayonne, et Toulon quatorze: total cinquante-deux au lieu de trente-six.
- Malgré la suppression delà limite d’âge supérieure, qui per-.mettait l’accès de l’école à un plus grand nombre d’individus, le recrutement des élèves était encore très-difficile ; car, si on avait supprimé deux des trois raisons dont nous avons parlé, la troisième subsistait. Par cela seul, en effet, que les candidats devaient être de meilleurs ouvriers que par le passé, le sacrifice .qu’ils faisaient de leur salaire pendant le temps d’école était plus considérable. C’est alors qu’on prit le parti d’admettre des aides contre-maîtres et même des contre-maîtres, qui
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- étaient payés à la journée. Cette mesure produisit d’heureux résultats, le nombre réglementaire des élèves fut dépassé, et les études furent poussées avec plus de vigueur.
- La république s’occupa, comme la restauration et le gouvernement de juillet, des écoles de maistrances. Un décret, prescrivant une réorganisation, parut le 23 avril 1851 ; il régit encore aujourd’hui ces établissements. On conserva les conditions d’admission, en les étendant aux ouvriers de troisième classe ; on répartit différemment les places réservées aux différents ports (1) ; le cours d’études fut fixé à deux années ; pendant la première, les élèves passent toutes leurs matinées à l’école, et pendant la seconde, trois matinées seulement par semaine ; enfin, il fut statué que le temps donné à l’école par les élèves leur serait payé comme s’ils avaient travaillé sur le chantier.
- Pour restreindre l’enseignement scientifique aux exigences d’une pratique usuelle, le programme fut ainsi déterminé pour chacune des années d’étude.
- En première année, il embrasse : 1° l’arithmétique y compris l’usage des tables de logarithmes et l’extraction des racines carrées et cubiques ; 2° la géométrie ; 3° les éléments de géométrie descriptive ; 4° les éléments d’algèbre jusqu’aux équations du second degré; 5° le dessin linéaire. Les cours d’arithmétique et de géométrie durent chacun trois mois ; les cours de géométrie descriptive et d’algèbre un mois et demi, de dix heures à midi ; la leçon de dessin a lieu de huit à dix heures. Les deux derniers mois de l’année scolaire sont employés à repasser les matières enseignées et à se préparer aux examens.
- En seconde année, les cours comprennent: 1° la mécanique usuelle; 2°la comptabilité des ateliers; 3° le dessin; le cours de mécanique et de comptabilité durent chacun deux mois. La
- (1) Sur les 24 places de Brest 11 étaient réservées à Lorient et 6 à Cherbourg; des 14 places attribuées à Rochefort, 3 appartenaient à Indret et 2 à la Chaussade. Toulon conservait intégralement ses 14 places.
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- demi-journée passée à l’école est divisée en trois parties ; la première est employée à la leçon de dessin, elle dure deux heures ; la deuxième est employée à la leçon de mécanique ou de comptabilité, elle dure également deux heures; le reste du temps, s’il y en a, est consacré à une étude libre.
- Lorsque les cours de mécanique et de comptabilié sont terminés, les élèves sont divisés en deux sections; la première comprend les charpentiers et les ouvriers de professions analogues, la seconde comprend les mécaniciens et les ouvriers en métaux.
- Pendant deux mois et demi, le professeur de mathématiques prend les ouvriers qui travaillent le bois et leur enseigne l’application de la géométrie au tracé de pians de navires ; il leur explique le tracé des couples dévoyés, celui de l’arcasse, des jambettes, des cornières, etc ; il leur enseigne à faire les calculs de déplacements du centre de carène, ou métacentre ; enfin, on les conduit à la salle des gabarits pour y tracer un navire en grandeur véritable, sous la direction du professeur de dessin.
- De leur côté, les ouvriers en métaux reçoivent des professeurs de mathématiques des notions : 1° sur les propriétés et les applications de la vapeur d’eau ; 2° sur les fonctions des principales pièces de machines à vapeur ; 3° sur l’application des procédés de la géométrie descriptive au tracé de ces pièces et à celui des engrenages ; enfin, ils continuent les relevés de machines qu’ils viennent ensuite tracer à l’école de dessin.
- L’enseignement du dessin reçoit dans les écoles de maistrance tout le développement que nécessitent les constructions navales. En première année, les élèves apprennent successivement le tracé des hachures, celui des traits de diverses grosseurs, pleins et ponctués, la construction et l’usage des échelles; enfin, après cette préparation qui s’applique à tous, ils exécutent des dessins professionnels qui sont, pour les charpentiers, des plans de navire d’après devis ; pour les mé-
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- caniciens, des copies de plans de machines à vapeur et autres; pour les tôliers, des copies de plans de chaudières, etc.
- Le temps consacré à l’enseignement du dessin, en seconde année, est employé par les charpentiers à relever et à tracer au net des emménagements de navires, des détails de mâture, de cabestans, de gouvernails, etc.; par les ouvriers en métaux, à relever et tracer au net des machines du ressort de leurs ateliers respectifs. Tous ces cours donnent les meilleurs résultats. Plus d’un élève, qui n’a jamais tenu un tire-ligne avant d’entrer à l’école, est capable, en sortant, de tracer un plan de navire ou de dessiner les machines les plus compliquées.
- ün comprend combien un pareil enseignement, parfaitement approprié aux besoins des élèves, doit être profitable à chacun d’eux. Nous ne pouvons dresser un tableau des résultats obtenus, dans un même laps de temps, par les trois écoles ; mais on pourra en prendre une idée par les renseignements que nous fournit l’une d’elles. Depuis sa fondation (1819) jusqu’à la fin de 1862, l’école de maistrance de Brest a été suivie par quatre cent vingt-neuf élèves que l’on peut classer ainsi :
- 275 élèves, actuellement au service, dans les grades suivants : 34 élèves, — 60 ouvriers, — 57 aides contremaîtres, — 100 contre-maîtres, — 24 maîtres entretenus ;
- 59 élèves morts étant au service, savoir : 5 élèves, — 15 ouvriers, — 7 aides contre-maîtres, — 22 contremaîtres, — 7 maîtres entretenus, — un magasinier marin ;
- 95 élèves sortis, retirés, congédiés ou retraités.
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- Si on veut se rendre compte de la manière dont les élèves passent leurs examens de sortie, on verra, par le tableau
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- suivant qui indique les résultats constatés à l’école de Brest pendant les cinq dernières années, que les études se font avec fruit. 11 en est de même à Rochefort et à Toulon.
- ANNÉES. NOMBRE DES ÉLÈVES QUI ONT SUIVI LES COURS NOMBRE des ÉLÈVES.
- avec succès. avec fruit. sans iruit.
- 1862 6 •13 3 27
- •1863 3 4 20 ' néant. 27
- 1864 5 S 1S 4 29
- 1865 3 6 14 -I 24
- 1866 6 9 14 néant. 29
- Totaux . 23 29 76 8 136
- C’est à la suite de ces examens qu’on délivre aux élèves un certificat constatant leur rang de sortie.
- Un élève de l’école (le maistrance de Toulon, M. Benoît, avait exposé un buste remarquable du Prince Impérial. Le Jury lui a délivré une mention honorable comme coopérateur.
- Depuis la substitution de la vapeur à l’emploi des voiles pour la navigation maritime, il est indispensable d’avoir des chauffeurs et des mécaniciens parfaitement préparés, c’est-à-dire joignant à une santé robuste, à un grand sang-froid, à une excessive prudence et à un esprit inventif en présence des difficultés, des qualités naturelles qui ne peuvent pas se donner, une certaine habileté comme ouvriers travaillant les métaux, et des connaissances sur les mathématiques élémentaires et sur leur application aux travaux de leur profession.
- C’est pour distribuer ces connaissances qu’il a été créé, par décret du 24 septembre 1860, deux écoles spéciales que l’on a établies à Brest, à bord de YUranie, et à Toulon, à bord de Vléna. Pour y être admis, il faut remplir des conditions différentes suivant le grade hiérarchique auquel on aspire
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- dans le personnel des machines placées abord des navires de l’Élat.
- Pour recruter ces écoles, tous les ouvriers forgerons, chaudronniers, ajusteurs, qui sont compris dans le contingent annuel de l’armée, peuvent être envoyés d’office, ou, sur leur demande, aux ports de Toulon ou de Brest pour être incorporés dans les compagnies de mécaniciens de la flotte. Les ouvriers civils de ces mêmes professions sont admis à contracter des engagements volontaires comme ouvriers chauffeurs. Les uns et les autres doivent satisfaire à une épreuve de travail manuel pour justifier de leur aptitude.
- Bien que, à bord des bâtiments armés, le mécanicien chargé de la machine soit tenu, par des règlements et des décrets de 1851, 1852 et 1857, défaire un cours théorique et pratique aux agents placés sous ses ordres, et que les leçons ainsi données soient un aide puissant au développement de l’aptitude professionnelle de l’instructeur et des auditeurs, ces derniers ont besoin de lier dans leur esprit, par des leçons journalières, méthodiques, et facilitées par des plans et des modèles variés, ce qu’ils ont acquis de théorie et de pratique. La comparaison des résultats obtenus par les sujets qui ont suivi lés cours des écoles de Brest et de Toulon' et par ceux qui n’ont pas passé par ces établissements donne aux premiers une évidente supériorité.
- Le programme des cours professés aux ouvriers chauffeurs, candidats au grade de quartier-maître, comprend : 1° l’arithmétique, jusques et y compris les règles de trois et l’opération pratique de l’extraction des racines carrées ; 2° la géométrie usuelle, jusques et y compris le volume des corps ronds (1) ; 3° des notions succinctes de mécanique et de physique ; 4° la description et la classification des machines à vapeur marines ; l’ajustement et l’assemblage de leurs parties composantes ; des
- (l) Il va sans dire que les leçons de dessin linéaire et de croquis de machines sont données aux élèves d'après leurs aptitudes et le rang auquel ils aspirent.
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- notions succinctes sur les propriétés des métaux et leur usage ;
- 5° la conduite des machines dans la limite et la surveillance des chefs de quart ; la conduite des chaudières dans tous les détails et tous les cas de la pratique ; 6° et enfin l’entretien et la réparation des machines dans les circonstances les plus fréquentes de la navigation.
- On comprend que cet enseignement attire au service de la flotte les jeunes ouvriers intelligents et laborieux qui s’en éloigneraient parce que, ne possédant pas les connaissances spéciales exigées, ils ne veulent pas accepter les chances de rester pendant longtemps dans le grade de début, celui d’ouvrier chauffeur, le seul auquel leur ignorance relative dans le métier leur permette de prétendre. En suivant ces enseignements avec attention et en passant leurs examens avec succès, ils atteignent le grade d’élèves mécaniciens et même de quartiers-maîtres.
- En continuant leurs études, ils peuvent encore monter plus haut, les écoles leur en fournissent les moyens s’ils veulent devenir seconds maîtres. Ils ajoutent aux connaissances déjà acquises : 1° les progressions arithmétiques par quotient inclusivement ; 2° la géométrie plane en entier avec tous les développements théoriques qu’elle comporte ; 3° la mécanique théorique et la physique, dans des limites indiquées par les programmes ; 4° la théorie, la description raisonnée, la régulation et le montage des machines à vapeur, la construction des chaudières ; 5° la conduite, l’entretien, la réparation et le travail des machines. S’ils subissent favorablement leurs examens, ils deviennent seconds maîtres.
- Enfin, par des éludes ultérieures sur les mêmes matières, en leur donnant un développement plus étendu, en accordant plus de place à la théorie, en prenant les exemples d’application dans les cas les plus difficiles, le second maître devient premier maître, et peut, par son instruction ultérieure, fruit d’un.travail soutenu et persévérant, s’il se présente et réussit aux examens qui ont lieu deux fois par an, atteindre aux
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- L’examen du tableau de la page 691, relatif à l’école de Toulon, montre que ces élévations successives dans les grades ne sont pas un mirage trompeur pour les élèves laborieux : À l’école de Brest, du mois de juin 1862 au 1er novembre 1866, 444 mécaniciens de tout grade ont été présentés pour le grade supérieur, et 375 ont été reconnus admissibles. Aussi le nombre des élèves est-il considérable dans le semestre qui s’est terminé le 1er avril 1867 : 125 élèves suivaient les cours de l’école.
- Les écoles de mécaniciens de la flotte atteignent donc le but qu’elles se sont proposé, c’est-à-dire que l’enseignement qu’on y donne est nécessaire pour achever l’éducation professionnelle des bons sujets, pour donner aux sujets intelligents et laborieux, qui manquent d’instruction, les moyens prompts et efficaces d’acquérir les connaissances à l’aide desquelles ils utiliseront mieux leur aptitude au profit de l’État et de leur intérêt personnel.
- Les travaux envoyés à l’Exposition par les écoles de Brest et de Toulon témoignaient de l’excellente direction donnée aux études ; les élèves de la première, notamment, avaient présenté des tableaux de machines et de chaudières destinés à servir de modèles pour les leçons, et un tableau articulé pour démontrer le mécanisme d’une machine à bielle renversée, type du Crouzot. M. Dupuis, qui a fort activement coopéré à l’exécution de ces tableaux, a obtenu une mention honorable comme coopérateur de l’école des mécaniciens de Brest. L’école de Toulon avait également présenté au public un grand nombre d’outils et d’organes de machines. Les deux établissements avaient joint à leur envoi des dessins d’ouvriers chauffeurs, d’élèves mécaniciens, et des épures, dont l’ensemble forme le cours de dessin des élèves mécaniciens et des seconds maîtres.
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- DÉSIGNATION NOMBRE D’ÉLÈVES qui ont fréquenté l’école pendant le semestre. NOMBRE D’ÉLÈVES présentés par l’école aux examens. NOMBRE D’ÉLÈVES reconnus admissibles.
- des CONCOURS DE CONCOURS DE CONCOURS DE
- DIFFÉRENTS GRADES. mai 1864. nov. 1864. 1863. 1865. mai 1866. 1866. mai 186-i. noy. 1864. mai 1865. BOY. 1865. mai 1866. nov. 1866. mai 1864. nov. 1864. mai 1865. nov. 1865. mai 1866. nov. 1866.
- Pouf 1er maître 38 34 35 23 19 13 29 24 26 10 14 13 15 16 12 8 8 10
- — 2e maître (théorique).... 49 41 44 31 13 22 31 37 31 22 11 22 18 22 16 9 7 19
- — 2e maître (pratique) 23 19 12 4 3 3 23 15 7 4 3 3 16 10 7 4 3 3
- mér*.a/nir*.iftn 6 5 23 3 1 4 5 14 2 33 i 1 2 2 2 33 1
- Quartier-maître (théorique).... 129 124 67 36 32 19 115 108 35 34 » 12 99 97 27 26 33 11
- — (pratique) 4 2 » 33 33 33 3 2 33 33 33 33 2 2 *
- Totaux 231 225 181 97 67 68 203 191 113 72 28 51 151 149 64 49 18 44
- Nota. -- Depuis le 1“ janvier 1863, les cadres de maistrance étant encombrés, et les listes d’admissibilité très-nombreuses, le nombre des élèves a dû être réduit. Il pourra s'accroître de nouveau si les nécessités du service le demandent.
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- Un décret rendu par Napoléon, le 27 septembre 1810, établit dans les rades de Brest et de Toulon, à bord des vaisseaux le Duquesne et le Tourvillet des écoles de dessin spécialement destinées aux aspirants de marine qui, sur ces écoles flottantes, recevaient un enseignement théorique et pratique. A la formation de l’école navale d’Angoulême, en 1816, les écoles de dessin, transférées à terre, sortirent de leur affectation exclusive et admirent aux cours gratuits des professeurs tous les jeunes gens de ces deux grands ports qui se destinaient ou qui appartenaient à la marine; elles sont très-fréquentées. M. Vidal, élève de l’école de Toulon, a exposé des dessins à la plume qui lui ont fait décerner une mention honorable.
- Bien longtemps avant que la marine militaire eût. acquis une certaine importance, la marine marchande avait pris un immense développement : le cabotage, le long cours réclamaient des marins expérimentés et instruits. Aussi existait-il dans nos principaux ports de mer des écoles gratuites de
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- mvigation, dont la mission consistait à vulgariser les connaissances théoriques les plus utiles aux marins et à répandre parmi eux les progrès de l’art nautique. C’est à ces écoles que nos capitaines de commerce doivent principalement la légitime réputation de savoir et d’habileté dont ils jouissent au milieu des marines marchandes des autres pays.
- Dès l’an 1584, Henri III avait soumis à des examens de capacité les maîtres ou commandants de navires; mais les sources d’instruction manquaient à cette époque, et il était réservé à Louis XIII de combler cette lacune avec libéralité.
- Pendant le siège mémorable de la Rochelle, le cardinal de Richelieu, nommé surintendant général de la navigation, pensa que le savoir du capitaine à qui l’État confie le salut et la fortune des navires de commerce, ne devait pas être restreint
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- aux sir&ples règles d’une pratique aveugle. Aussi, dans l’or-
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- donnance de janvier 1629, il inséra deux articles prescrivant qu’il serait créé des écoles d'hydrographie, ouvertes indifféremment à tous ceux qui voulaient s’adonner à l’art de la navigation et apprendre la théorie de ce dont les voyages leur enseignaient la pratique ; le roi s’engageait lui-même à entretenir un certain nombre de ces écoles, et il prescrivait aux villes maritimes les plus importantes d’en établir à son imitation. Les professeurs d’hydrographie devaient assister aux examens des capitaines, maîtres et patrons.
- Telle a été l’origine du premier enseignement professionnel de la marine. Ici encore, comme on le remarque pour tous les établissements scolaires de toute nature, l’instruction des hommes précéda celle des enfants. De même que l’enseignement public commença par ouvrir des écoles claustrales pour instruire des adultes et finit par ouvrir les asiles et les crèches pour les petits enfants, dans la marine on commença par fonder les écoles d’hydrographie pour former des capitaines, et on descendit, par échelon, jusqu’à l’éducation des mousses et à celle des pupilles de la marine.
- Il paraît toutefois que, si les ordres de Louis XIII ne reçurent pas une exécution aussi générale qu’ils le méritaient, ils eurent du moins l’avantage de former un certain nombre de savants hydrographes dont quelques-uns ont laissé les premiers traités de navigation sérieux publiés "dans notre langue» Il faut bien faire la science avant de l’enseignèr. Les écoles ne réussissent que lorsque les programmes sont bien déterminés.
- Une ordonnance de Louis XIY (août 1681), une seconde de Louis XV (14 septembre 1764), une troisième de Louis XVI (1er janvier 1786), montrent que l’ancienne monarchie ne perdit point de vue l’enseignement des sciences donné par les professeurs d’hydrographie.
- Dans cette dernière ordonnance, le marquis de Castries, ministre de la marine, fit réunir sous une loi commune tous
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- ces établissements, dont l’organisation n’était pas uniforme. Les professeurs devaient, à l’avenir, être choisis au concours; il était créé deux places d’examinateurs hydrographes chargés de diriger l’enseignement et de procéder à la réception des capitaines du commerce sur la théorie. Ces examens, abandonnés jusqu’alors à des commissions locales, étaient devenus une source d’abus qui ne furent complètement réformés que beaucoup plus tard, par l’envoi, dans les ports, d’examinateurs spéciaux sur la pratique.
- Un décret de l’Assemblée nationale, converti en loi le 16 août 1791, décida que des écoles gratuites seraient entretenues
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- aux frais de l’Etat dans trente-quatre localités ; le service de l’hydrographie y fut détaillé avec soin ainsi que la manière de procéder aux concours des officiers de la marine militaire et aux examens des capitaines marchands. Ces écoles furent encore rappelées par la loi du 30 vendémiaire an iv, et par un décret du 11 prairial an v, qui porta à quarante-deux le nombre des professeurs.
- Pendant les guerres de l’empire , Napoléon Ier n’oubliait jamais de répandre les bienfaits des institutions françaises partout où scs armes étendaient notre influence. C’est à ces vues élevées que plusieurs ports étrangers doivent les écoles de navigation dont ils jouissent en ce moment.
- . Une dernière organisation a été donnée au corps de l’enseignement nautique par une ordonnance du 7 août 1825, sous le ministère de M. le comte de Chabrol ; c’est celle qui, à peu de modifications près, existe encore aujourd’hui. Le corps comprend un professeur chargé de l’enseignement de chacune des quarante-deux écoles d’hydrographie de l’empire. Deux .examinateurs dirigent l’enseignement des écoles et procèdent chaque année à la réception, sur la théorie, des capitaines de commerce.
- . .L’enseignement est gratuit et les marins peuvent y entrer dès l’âge de treize ans; mais ils ne les fréquentent guère avant
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- l’âge de vingt-deux à vingt-trois ans, lorsqu’ils veulent compléter leur première instruction et acquérir les connaissances spéciales dont ils ont besoin pour être reçus capitaines au long cours, ou maîtres au cabotage.
- Les professeurs donnent, cinq jours par semaine, quatre heures de leçons, réparties entre deux cours différents : l’un supérieur, à la fois théorique et pratique, que suivent seuls les candidats au long cours ; l’autre très-élémentaire et essentiellement pratique où se forment plus particulièrement les maîtres au cabotage. Les élèves sont exercés aux observations
- quand l’école possède un observatoire.
- Le programme des leçons de théorie comprend : pour le long cours, les éléments d’arithmétique, d’algèbre et de géomé-
- trie ; les deux trigonométries ; des notions élémentaires d’astro-
- nomie; la navigation; l’usage des instruments et des tables nautiques ; la pratique des calculs ; des notions élémentaires sur les machines à vapeur appliquées à la navigation et une composition française. Pour le cabotage: les éléments d’arithmétique pratique, de géométrie, de navigation pratique ; des notions élémentaires sur les machines à vapeur, et deux séries de calculs nautiques.
- Les examens ont lieu une fois par an, et nul ne peut être admis à subir l’examen pratique s’il n’est âgé de vingt-quatre ans, et s’il ne justifie de cinq ans de navigation sur les bâtiments français. Son examen comprend alors : le.gréement, la manœuvre des navires à voile et à vapeur, la connaissance des côtes, des courants, des marées, le canonnage. Ces examens pratiques sont faits par des capitaines de vaisseau.
- S’il a subi avec succès l’examen pratique, et s’il est pourvu du certificat d’aptitude délivré aux marins reconnus admissibles, l’élève peut se présenter aux examens de théorie.
- Pour établir les résultats que produisent ces établissements, quant à la fréquentation moyenne de chacune des écoles d’hydrographie, et quant au nombre des marins qui ont été
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- 696 GROUPE X. — CLASSES 89 ET 90. — SECTION XIV. reçus capitaines au long cours ou maîtres au cabotage, nous renvoyons aux tableaux ci-après.
- Les écoles d’hydrographie de divers ports ont exposé leurs plans, les modèles et instruments qui y sont en usage, des collections de calculs nautiques, des dessins, des épures et deux modèles de machines à vapeur exécutés par les élèves ; l’administration y avait joint une notice empruntée à un travail inédit de M. Caillet, examinateur des écoles d’hydrographie , et des tableaux statistiques d’où nous avons extrait les détails historiques et statistiques de la notice qui précède.
- État numérique des marins qui ont fréquenté les écoles d'hydrographie de 1849 à 1866, et des candidats qui ont obtenu, dans cette même période, des brevets de capitaine au long cours ou de maître au cabotage.
- ANNÉE SCOLAIRE. Élèves des écoles. NOMBRE DI capitaines long cours. as MARINS reçus maîtres cabotage. TOTAL.
- 1849—1830 1,307 163 331 494
- 1830—1831 1,347 187 369 556
- 1831—1832 1,344 156 325 481
- 1852—1833 1,324 168 317 485
- 1833—1854 . 1,255 208 292 500
- 1834—1855 999 151 178 329
- 1855—1836 1,116 148 182 330
- 1856—1857 1,804 253 493 746
- 1857—1858 1,907 252 426 678
- 1858—1859 1,568 258 354 612
- 1859—1860 1,525 234 278 512
- 1860—1861 1,424 253 263 516
- 1861—1862 1,422 213 244 457
- 1862—1883 1^24 229 232 481
- 1863—1864 1,571 279 276 555
- 1864—1865 1,410 309 260 569
- 1865—1866 1,205 270 278 548
- Total 23,95.2 3,731 5,118 8,849
- Moyenne annuelle 1,409 219 301 520
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- Ports où sont établies des écoles d’hydrographie, avec le nombre moyen des élèves qui fréquentent annuellement chaque école, calculé sur les documents qu'il a été possible de réunir depuis Vannée 1849.
- Dunkerque
- Saint-Nazaire.
- Boulogne..............
- Saint-Valery-sur-Somme.
- Dieppe................
- Fécamp................
- Les Sables-d’Olonne.
- Bayonne.
- Cherbourg.
- Saint-Malo.
- Martigues.
- Paimpol
- Saint-Tropez.
- La Belgique, qui est si riche en écoles spéciales de toute nature, est la seule nation étrangère qui ait exposé des renseignements sur les écoles maritimes. Ce que nous avons lu dans le règlement des écoles de navigation d’Anvers et d’Ostende,: arrêté le 19 février 1849 par le roi Léopold et dans les programmes qui y sont annexés, montre que ce gouvernement attache une grande importance à l’éducation théorique et pra- : tique des jeunes gens qui se destinent à suivre la carrière de la marine militaire ou marchande. Nous manquons de documents statistiques pour établir les résultats de. cette organisation scolaire.
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- Nous rappelons,- en terminant cette notice, que le département de la marine a créé des écoles pour l’infanterie de marine et pour les équipages de la flotte; nous leur avons consacré un chapitre spécial dans la section VIII (Ecoles (V adultes).
- CHAPITRE XII.
- COMMERCE.
- § 1. — Enseignement général des écoles primaires et secondaires.
- Peut-on introduire dans les écoles des divers degrés un enseignement technique qui tienne lieu de l’apprentissage dans une maison de commerce, ou faut-il se borner à ajouter aux programmes de l’enseignement général, donné dans les écoles primaires et secondaires, quelques matières d’enseignement qui pourraient préparer convenablement les jeunes gens qui se destinent au commerce? Nous allons, pour résoudre cette importante question, rechercher à l’Exposition ce qui a été fait jusqu’à ce jour. -
- Établissons tout d’abord que nous n’y avons rien trouvé qui puisse nous faire supposer qu’il soit venu dans la pensée de quelqu'un d’initier les élèves d’un établissement quelconque à la pratique du commerce, qui nécessite l’achat et la vente des marchandises, et que, nulle part, on n’a tenté de transformer l’école en boutique ou en magasin L’enfant qui fréquente l’école primaire est d’ailleurs trop jeune et. n’a pas encore suffisamment de-raison pour se livrer à de pareilles opérations ; et si dans les écoles primaires on a introduit mn cours
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- de matières premières, on n’a jamais eu la prétention d’empiéter sur l’apprentissage proprement dit, qui doit enseigner au commis et à l’employé à reconnaître et à apprécier les diverses espèces de marchandises qui rentrent dans leurs spé-. cialités respectives. Ce n’est qu’en ce qui concerne la connaissance pratique des opérations et des écritures commerciales que les écoles secondaires spéciales et les écoles supérieures de commerce ont jugé convenable et possible de donner au programme de leur enseignement un. caractère d’application ultérieure.
- On sait avec quelle lenteur il a été possible d’ajouter quelques enseignements d’un intérêt général au programme jadis si restreint de l’instruction primaire ; et c’est à peine si aujourd’hui, dans un petit nombre de classes supérieures des . écoles privées de garçons, et surtout de jeunes filles, quelques -instituteurs et quelques institutrices ont eu l’heureuse inspiration de compléter leurs leçons d’arithmétique par quelques .applications à la tenue des livres. Tout incomplets qu’ils soient, ces éléments suffisent à l’ouvrier et à sa ménagère pour tenir -en ordre leurs écritures domestiques, et à la classe nom-. breuse de petits marchands de détail pour se rendre compte .à eux-mêmes de leurs recettes et de leurs dépenses journalières. On doit faire des vœux pour que ces exceptions se généralisent. Quant aux usages commerciaux, qui s’acquièrent d’ailleurs par l’habitude, on ne voit guère la possibilité de . les enseigner ailleurs que dans les écoles d’adultes, où déjà des notions de comptabilité étaient professées, pour les hommes et pour les femmes, lorsqu’en 1831 l’association libre pour l’instruction du peuple avait ouvert ses cours au Cloître-. Saint-Merry. M. Monginoty faisait ses débuts. _
- Quoique la loi du 28 juin 1833 n’eût rien prescrit relativement à l’enseignement commercial dans les écoles primaires .supérieures destinées à donner, seulement; uneg instruction générale j la Commission^ chargée d’organiser la première
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- école primaire supérieure de la ville de Paris, qui est devenue l'école municipale Turgot, crut devoir s’appuyer sur cette sage prescription de l’article 1er, qui établissait que,
- « selon les besoins et les ressources des localités, les programmes de l’instruction pourraient recevoir les développements qui seraient jugés convenables » pour proposer, à la date du 27 février 1836, d’introduire l’enseignement de la tenue des livres et des usages commerciaux dans le programme des cours de troisième année.
- Le professeur qui fut choisi pour faire ce cours à l’école municipale Turgot était l’honorable M. Regnier, qui enseignait en même temps la calligraphie. Ce double enseignement se combina de telle sorte qu’on put apprécier promptement les excellents résultats qui furent obtenus, et qui se sont constamment maintenus au même niveau, si l’on en juge par les nombreux spécimens envoyés par l’école Turgot à l’exposition du ministère de l’instruction publique. Chacun a pu admirer avec quel soin et avec quel succès ont été exécutés les nombreux tableaux de comptabilité, modèles d’effets, de bordereaux, de quittances, et toutes autres écritures commerciales, sous le double rapport de la calligraphie et de la comptabilité. Et quand on pense combien il est essentiel pour le commerce et l’administration d’avoir des livres parfaitement écrits et une correspondance qui ne puisse donner lieu ni à une incertitude, ni à une erreur ; quand une expérience journalière prouve que la carrière de beaucoup d’employés et de commis ne repose souvent que sur une belle main, on . comprend qu’une école primaire ou secondaire ne doive rien négliger pour donner cet avantage à ses élèves.
- On a pu également constater les heureux résultats obtenus dans cet enseignement spécial par l’examen des cahiers et des livres de commerce exposés par les élèves de l’école profes-
- sionnelle d’Ivry, par les deux écoles professionnelles dé jeunes filles fondées par Mme Élisa Lemonnier, et par celles qui sui-
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- vent les cours de comptabilité établis sous les auspices de la
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- Société pour l’instruction élémentaire du Rhône, cours professés avec tant de distinction et de succès par Mlle Luquin. On voit avec regret que d’autres établissements n’ont pas songé à exposer leurs travaux ; car c’est par la comparaison de tous les produits similaires qu’on peut espérer voir naître une émulation dont profitent à la fois les maîtres, les élèves et le public.
- Bien des gens ont été longtemps et sont encore disposés à croire que les connaissances commerciales se réduisent à ce qui s’apprend au comptoir ou au magasin ; pour eux, le négociant est surtout le bon comptable, et le passage des articles au grand-livre doit être la limite de son horizon commercial. Ce serait bien ravaler l’étude du commerce actuel que de l’abaisser à de si faibles proportions. La science de comptabilité elle-même, toute nécessaire qu’elle soit pour chacun, serait cependant bien restreinte si elle était réduite à une belle écriture, à la confection de belles balances ou à des opérations de simple arithmétique commerciale.
- Bien que la commission d’organisation de l’école municipale Turgot n’eût pas mission de fonder une école spéciale, et que son but fût de conserver à cet établissement son caractère d’enseignement général, elle n’hésita pas cependant à penser qu’il était nécessaire de combiner les divers enseignements de telle sorte que, dans leur application, le commerce trouvât une part égale à celle qu’on faisait à l’industrie. Elle pensa, par exemple, qu’il était désirable de voir se développer chez le commerçant, aussi bien que chez l’industriel, cet esprit de précision et de calcul qu’on appelle l’esprit mathématique, qui doit faire la base de toutes ses futures transactions. Elle crut que ce serait un préservatif contre les opérations hasardées, où une imagination ardente pourrait les entraîner, et contre les spéculations dont le plus grand inconvénient est souvent de dégoûter l’homme de tout ce qui ne ^accomplit que par la persévérance et le travail sérieux.
- L’immense importance qu’avaient prise déjà, à cette é
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- les questions de finances et de crédit public, et la masse énorme, de capitaux qui se portaient dans cette direction, indiquaient d’ailleurs la nécessité pour un commerçant, comme pour chacun, d’une étude des éléments nécessaires pour comprendre et pour résoudre les questions délicates auxquelles tient souvent tout l’avenir d’un individu et de sa famille. C’est aux mathématiques que se rapportent, en effet, toutes les questions de fonds publics, de banques, d’emprunts, d’annuités, de rentes viagères, de tontines, de caisses d’épargne, d’assurances' diverses, de placements dans les entreprises, qui forment la masse la plus importante des opérations commerciales des différents pays.
- Quoique les commerçants n’eussent pas à faire un aussi fréquent usage des mathématiques que les industriels, la commission pensait que les jeunes gens qui se destinaient aux affaires devaient les étudier comme une gymnastique capable' de développer l’esprit logique et investigateur. Si l’on peut dire avec justesse que le commerce n’est qu’un calcul, ce calcul n’est pas toujours une affaire de chiffres, mais bien le travail d’une tête intelligente, qui pèse, qui balance et qui juge, mais qui juge vite et qui juge bien; de là pour le négociant l’importance des mathématiques avancées, moyen infaillible pour développer la rectitude du jugement.
- L’exemple que nous venons de donner pour l’enseignement des mathématiques montre dans quel esprit furent rédigés les programmes de géographie, d’histoire naturelle, de style et de langues étrangères, pour que le négociant tirât le parti le plus avantageux de ces connaissances. Il est inutile d’ajouter que l’on dut enseigner aux élèves de l’école Turgot toutes les dispositions de nos divers codes qu’ils pouvaient avoir un intérêt à connaître pour remplir convenablement les devoirs de leur profession ; mais cette étude n’était pas destinée à en faire des légistes capables de discuter sur telle ou telle espèce juridique : c’était tout à la fois une sorte d’hygiène, qui devait
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- les préserver des procès et un moyen à employer pour échapper aux difficultés et pour sauvegarder leurs intérêts.
- Ce programme d’étude, qui fut mis également en usage dans l’établissement libre d’enseignement primaire supérieur fondé par M. Goubaux, et qui, subventionné d’abord par la ville de Paris, est devenu depuis 1844 le collège Chaptal, produisit promptement les plus favorables résultats. Pendant son court ministère, M. Victor Cousin, le plus ardent promoteur des écoles primaires supérieures, qui avait bien voulu nous guider de ses conseils lors de l’organisation de la première école fondée par la ville de Paris, vint la visiter le 4 août 1840. « Un examen attentif, écrivit-il plus tard, me convainquit qu’elle pouvait servir de modèle à tous les établissements de ce genre. J’en envoyai le prospectus modifié à toutes les académies ; et, pour faire apprécier le bienfait de la nouvelle institution, je me proposai de fonder un certain nombre d’établissements modèles dans dix villes du royaume qui paraissaient s’y prêter le mieux. »
- A la fin de la première période triennale qui s’était écoulée depuis l’ouverture de l’école Turgot, on pouvait déjà se faire une idée de l’importance que les élèves devaient attacher aux études commerciales, puisque le tiers d’entre eux y trouvait un avenir. Voici ce qu’on savait, à cette époque, de la situation de 73 jeunes gens qui avaient parcouru leurs trois années d’études :
- u
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- 26 15
- 73 73
- Ces enseignements théoriques, complétés par des notions
- 9 étaient entrés dans les travaux de batiments comme \
- toiseurs, vérificateurs ou élèves architectes.....V Arts graphiques.
- 5 étaient entrés dessinateurs dans les fabriques....... )
- 6 étaient entrés dans les fabriques de produits chimi-
- ques .............................................
- 12 mécaniciens, imprimeurs, facteurs de pianos.........
- 2 dans les administrations publiques...................
- 24 commis, teneurs de livres ..........................•
- 14 dans l’instruction publique et aux écoles spéciales . )Fnqp-~n 1 au Conservatoire de musique...........................1 °
- | Industrie......
- j Commerce_______
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- scientifiques et graphiques, le développement d’intelligence auquel les élèves de l’école Turgot étaient parvenus à la fin de la. troisième année d’études, leur permettaient de se placer avantageusement, soit dans les bureaux des maisons de banque, de change, de courtage, soit dans de grandes administrations publiques et privées, où ils faisaient une application immédiate des connaissances qu’ils avaient acquises. Ceux qui se dirigaient vers les comptoirs et magasins manquaient, il est vrai, d’un certain nombre de notions spéciales au commerce qu’ils avaient choisi ; mais les leçons générales qu’ils avaient reçues sur les matières premières leur permettaient d’apprendre promptement à connaître, par la pratique, les valeurs et les qualités des marchandises qu’ils devaient acheter ou vendre; aussi acquéraient-ils bien vite cette justesse de coup d’œil et de tact qu’aucune préparation scolaire n’aurait pu leur donner.
- La bienveillance des négociants de Paris a toujours entouré et entoure encore les élèves sortis de l’école Turgot, du collège Chaptal et de l’école professionnelle d’Ivry, où son fondateur a transporté les programmes qu’il avait élaborés, mis en pratique et perfectionnés pendant les quatorze années durant lesquelles il avait organisé et dirigé la première école primaire supérieure de la ville de Paris. Cette faveur prouve évidemment qu’au point de vue commercial l’enseignement professionnel général suffit. Les Legentil, les Say, les Samson-Davilliers, les Carcenac, les d’Eichthal, les Lanquetin, etc., qui recrutaient leurs employés dans ces'éta-blissements, recommandaient même de ne pas entrer trop profondément dans les détails de la comptabilité ; ils désiraient qu’on se bornât à ne donner aux élèves que des principes généraux, qui permissent à chaque négociant, à chaque banquier de les façonner à ‘leurs besoins, qui varient selon la nature de leurs affaires; L’expérience a prouvé que les jeunes gens ainsi préparés ont' fait un chemin rapide dans les professions si diverses qu’ils ont embrassées et qu’ils sont deve-
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- nus des patrons habiles, qui, à leur tour, donnent à l’école où ils ont été élevés un grand témoignage de confiance et de satisfaction en y recrutant le personnel de leurs comptoirs et de leurs bureaux.
- Cette conviction a toujours été celle des hommes spéciaux; car, lorsqu’en 1864 la Chambre de commerce de Paris, sur l’initiative de son président, M. Denière, voulut créer une école commerciale secondaire pour l’établissement de laquelle elle fit construire un édifice spécial, avenue Trudaine, et où il fut décidé qu’on s’attacherait principalement à former des comptables, elle adopta un programme d’études qui, quant à la1 durée des études et au programme général de l’enseignement, se rapproche beaucoup de ceux de l’école Turgot et du collège Chaptal. Seulement, en raison de sa destination spéciale, elle en a éliminé toutes les connaissances scientifiques qui auraient pu distraire les élèves de la destination pour laquelle on les prépare. L’expérience prouvera si, dans un âge aussi peu avancé que celui auquel sont parvenus les jeunes gens qui sortent des écoles primaires, il est bon et sage de les renfermer dans un cercle d’études trop restreint. On ignore encore, en ce moment, quelle sera l’aptitude particulière et l’avenir possible de l’enfant.
- Quoi qu’il en soit, tout a été parfaitement combiné pour donner aux élèves une instruction appropriée au but qu’on s’est proposé ; et pour en assurer le perfectionnement, le contrôle de l’enseignement et la surveillance des études sont’ conférés à une commission prise annuellement dans le sein de' la Chambre de commerce, et par conséquent parfaitement1 compétente pour décider de toutes les améliorations désirables.^ En outre, pour retenir les élèves le plus longtemps possiblé,‘; il est délivré, à la fin du cours d’études, des certificats de ca-( pacité à ceux qui subissent avec succès un examèn sur toutes les branches d’enseignement, et, comme il a été établi une’ quatrième année, dite. de perfectionnement, la Chambre'de commerce délivre un diplôme spécial aux élèves qui ont
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- donné des preuves de connaissances réelles et d’une solide instruction.
- Antérieurement à cette approbation donnée au nouveau programme d’enseignement par les hommes les plus compétents du commerce et de la finance, on peut signaler celle d’une commission que M. de Salvandy, ministre de l’instruction publique, chargea de préparer un projet permettant de généraliser J un genre d’études, qui répondait si bien à des besoins depuis longtemps constatés. M. Dumas, l’illustre président et le rapporteur de cette commission, composée des professeurs de la Faculté des sciences, reconnut que les deux écoles municipales de la ville de Paris, et que les pensionnats créés par les frères des écoles chrétiennes avaient réussi, en se rapprochant du programme des écoles intermédiaires de l’Allemagne, à former comme elles une jeunesse très-propre à entrer dans le commerce et l’industrie. « Nous avons vu avec un intérêt réel, dit le rapporteur en terminant, les résultats obtenus par l’école municipale de la rue Neuvé-Saint-Laurent (école Turgot), et nous désirons vivement que l’Université favorise la création de telles écoles, qu’elle s’associe à leurs progrès, qu’elle confonde au besoin sa marche avec la leur. »
- Ce vœu fut exaucé, car, à la suite du rapport de la commission, M. de Salvandy signait, le 5 mars 1847, un arrêté connu sous le nom de Statut sur l’enseignement des collèges, qui prescrivait enfin l’organisation dans les établissements universitaires d’un enseignement spécial, distinct de l’enseignement classique ; où les agriculteurs, les industriels et les commerçants pourraient puiser un enseignement conforme à leurs aptitudes et à leurs besoins ultérieurs.
- .Nous avons tracé, dans nos Etudes sur l’éducation profes-. sionnelle en France, l’histoire des efforts faits par M. de Salvandy-sous la royauté, et par MM. Carnot, de Yaulabelle et Lan-juinais,sous la république, pour organiser cet,enseignement dans l’Université. Nous ayons dit l’énergique combat, soutenu-
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- par MM. deLasteyrie et Wolowsld, pour sauver d’une destruction complète et faire reconnaître comme écoles secondaires professionnelles les écoles primaires supérieures, abolies par M. de Falloux.
- Après l’adoption de cette loi du 15 mars 1850, qui remettait tout en question, nous avons rappelé le zèle et l’activité qu’apporta M. de Parieu pour exécuter loyalement le paragraphe 4 de l’article 62 de cette loi ; mais le changement de régime, survenu le 2 décembre 1851, laissa dormir pendant dix longues années une question si vitale, et ce ne fut que le 14 juin 1862 que M. Rouland adressa un rapport remarquable à l’Empereur pour lui proposer de s’en occuper de nouveau.
- Il était réservé à son successeur, M. Duruy, d’opérer dans notre système d’instruction publique une réforme réclamée depuis des siècles, et à laquelle le commerce était tout aussi intéressé que l’agriculture et l’industrie. Le 21 juin 1865 fut promulguée la loi qui l’organise, loi votée à Tunanimité par le Corps législatif et le Sénat, et accueillie avec non moins d’unanimité et de sympathie par tous les amis du progrès. Le ministre apporta dans son exécution l’ardeur, la persévérance qu’il avait déployées pour la faire accepter.
- Le programme des études, envoyé aux recteurs le 6 avril 1866 par M. Duruy, en exécution de cette loi, n’a pas négligé d’introduire dans l’enseignement secondaire spéciaMes connaissances qui, tout en étant d’un usage général, sont plus particulièrement, nécessaires à ceux qui veulent se livrer au commerce.
- La comptabilité, par exemple, est enseignée par des cours-
- gradués, répartis entre les quatre années que dure l’enseigne-
- rment normal. Guidé par la longue application du plan d’études
- déjà, organisé à l’école Turgot, où, comme nous l’avons vu,
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- cet enseignement avait été, dès l’origine, l’objet des plus vives* préoccupations, parce, qu’il offrait à ses élèves un débouché . de, commerce, très-important ; non moins éclairé par l’expé- v
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- rience qui avait été faite dans les établissements universitaires depuis le statut de 1847, M. le ministre a ainsi distribué les matières des différents cours :
- En première année, le professeur se propose de donner à ses élèves une première idée des opérations les plus simples du commerce et de la banque ; de les initier au langage des affaires en leur donnant la signification des termes de commerce ou de banque les plus usités; de leur montrer l’application du calcul aux questions commerciales les plus habituelles ; de leur indiquer et de leur faire copier des modèles et des formules de factures, d’effets de commerce, de lettres de voiture ; de les mettre, enfin, à même d’établir les comptes les plus faciles.
- En seconde année, le but du cours est de donner aux élèves le complément des connaissances préparatoires dont ils ont besoin pour comprendre rapidement la tenue des livres qu’on leur enseignera plus tard. On les familiarise donc avec les trois livres'principaux : le livre journal, le livre des inventaires et le livre copie de lettres que prescrit le code de commerce, afin que le négociant soit toujours prêt,à fournir à,la justice les éléments nécessaires pour qu’elle puisse toujours contrôler ses actes commerciaux ; tout en lui laissant le choix du mode de comptabilité, on y joint la connaissances l’emploi des livres auxiliaires dont on fait comprendre l’utilité et sur lesquels on exerce les élèves à établir eux-mêmes l’étude des comptes courants portant intérêts d’après les trois méthodes : .directe, indirecte, hambourgeoise, avec les nombreux exercices•„qu’ils exigent. La tenue de la main courante (brouillard et mémorial), où les élèves portent les achats, les ventes, les reglements, les
- escomptes,, les négociations, d’effets de commerce, -les fprine à l’intelligence des opérations et les, prépare,à bien libeller.les articles du journal dont ils. auront ..à s’occuper dans lemours suivant. ,g-,
- En troisième année, le professeur peut commenceivle<cours de tenue des livres sans crainte d’être arrêté par,des difficultés
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- incidentes, car les élèves connaissent le'vocabulaire : ils savent distinguer les valeurs, établir les livres auxiliaires, rédiger les écritures qui servent à constater les opérations. Négligeant la partie simple et la partie mixte, qui sont des systèmes insuf-. fisants et incomplets et ne présentent aucun moyen de contrôle, l’élève sera initié à la méthode de la tenue des livres en partie double.
- Pour donner à cet enseignement un caractère aussi pratique que possible, on suppose un commerçant qui s’établit avec une mise de fonds, loue un magasin, dépense quelque argent en frais de publicité et d’installation, en achat de mobilier et d’agencement, fait des opérations suivies, dresse des balances de vérification à la fin de chaque mois, fait son inventaire tous les ans, tous les six mois, tous les trimestres. On fait entrer dans cet ordre naturel des affaires des données qui peuvent compliquer les écritures, des difficultés qui se présentent habituellement; puis, complétant en quelque sorte ce roman commercial, on prévoit une liquidation, une vente, une cession de droits, de bail, etc.,en ayant soin de varier les exemples et de présenter successivement aux élèves des comptabilités de manufacturiers, d’agriculteurs, d’industriels appropriées aux besoins de la place ou de la localité.
- On voit par cette analyse que tout élève qui possède les connaissances pratiques, faisant l’objet du cours de comptabilité des trois premières années, se trouve en état de devenir
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- un excellent teneur de livres, et que, si quelque circonstance
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- le force à interrompre et à cesser ses études, il possède, le moyen de se rendre utile dans les affaires et d’y gagner largement1 sa vie. , , ;
- En quatrième année, l’élève, qui a précédemment reçu un enseignement propre à en faire un teneur de livres, complète
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- ses* études par l’étude de la comptabilité proprement dite. Combiner une opération, en calculer les,résultats probables, apprécier les moyens“dont on dispose, prévoir là quantité de ' capitaux5 qu’elle exigée les circonstances au milieu desquelles
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- elle pourra se mouvoir, le temps qu’elle devra durer , organi-, ser les écritures, c’est faire de la comptabilité, c’est-à-dire apprendre une science qui conçoit, exécute ou fait exécuter, et qui fait connaître les combinaisons appliquées aux affaires. Tenir des livres, c’est écrire avec méthode, avec exactitude,, avec art les opérations faites par une maison de commerce, afin d’en conserver le souvenir ; il suffit donc qu’un teneur de livres soit un homme d’ordre, de précision et de classement, tandis qu’un comptable doit être aussi administrateur, économiste et financier.
- On comprend que, en raison de l’étendue et de la variété des connaissances que comprend le programme d’un tel enseignement, nous n’entreprenions pas de l'analyser ; c’est là, en effet, qu’on éclaire les élèves sur les questions de banque, d’emprunts, de sociétés, d’armements, de douanes, d’entrepôts, de change, d’arbitrages, de commission, de participation, d’association, d’assurances, de compagnies ; c’est là qu’on leur enseigne à résoudre les problèmes relatifs aux opérations de la bourse, et qu’on leur donne des idées sommaires sur la comptabilité publique et sur les attributions de la cour des comptes, etc.
- Cet enseignement si complet, destiné à former des employés de commerce et de finance, des teneurs de livres, des comptables et des cambistes, serait insuffisant si on n’y joignait d’au-.tres connaissances spéciales. En effet, s’il importe à tous les élèves d’avoir des idées générales sur notre organisation politique,'judiciaire et administrative ; s’il est utile de leur expliquer les principes fondamentaux de notre droit civil'et de notre code pénal, qui doit venir apporter sa sanction terrestre à renseignement purement moral et religieux; s!il *est>conve- . nable de leur montrer larnarche légale qu’ils doivent suivre dans les circonstances ordinaires de la vie; s’il est nécessaire de leur apprendre à rédiger certaines . .formules que chacun doit connaître, et surtout;de leur indiquer les sources auxquelles ils doivent puiser les renseignements idont ils peuvent avoir
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- besoin dans les circonstances imprévues, il est indispensable, pour ceux qui doivent plus tard se livrer au commerce et à l’industrie, de leur faire suivre un cours spécial de législation et d’économie commerciales et industrielles.
- La profession commerciale et la carrière de l’industrie ont des points de contact tellement nombreux que ces deux branches de l’activité humaine tendent sans cesse à se confondre; elles sont semées d’écueils, et ceux qui s’y livrent ne peuvent à tout instant recourir à l’homme de loi ; cependant ils ont souvent besoin de renseignements sûrs, qui leur permettent de prévenir un procès ou de prendre dans les affaires contentieuses, qu’ils n’ont pu éviter, la meilleure position possible. Il faut donc appeler l’attention des élèves sur les points les plus saillants de la législation qui nous régit, en les rendant sensibles par des exemples, en signalant les actes qui entraînent de graves conséquences.
- Telle a été la pensée qui a guidé le ministre dans la rédaction du1 programme des cours de législation commerciale et industrielle, qui, dans une série de trente-huit leçons données aux élèves de quatrième année, passe successivement en revue ce qui est relatif aux patentes, aux établissements commerciaux, aux intermédiaires, aux diverses espèces de sociétés, aux liquidations, aux billets et effets (y compris les formalités qui s’y rapportent), au commerce maritime,-aux faillites, aux banqueroutes, aux douanes, aux entrepôts et à la partie pénale, etc. En donnant cet enseignement, le professeur ne doit ni. formuler des systèmes, ni imaginer des difficultés juridiques, ni critiquer des théories ; il doit se préoccuper exclusivement des faits du milieu desquels les élèves pourront avoir à exercer leur activité, et des formalités auxquelles i ls seront-soumis dans l’exercice de leur future profession. ^ t: .
- ^ Nous n’insisterons pas sur de1 cours d’économie politique, qui doit couronner les études secondaires de l’agriculture,-du commerce et deTindustrie. Ces notions sommaires sur l’étude des-lois ; par- lesquelles l’homme approprié la nature à- ses
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- besoins sont d’abord générales, lorsqu’elles ont pour but la production, la distribution et la consommation de la richesse. A mesure que ie cours avance, il se spécialise. Sous le titre d’économie rurale, il traite des fonds agricoles, des systèmes d’amodiation, de l’exploitation et des débouchés. Sous le titre d'économie industrielle, il examine successivement les questions relatives à l’enseignement professionnel, aux brevets d’invention, au capital, aux machines, aux intérêts, aux salaires, aux tarifs, aux diverses lois qui ont régi le travail, à l’histoire rapide des corporations, aux grandes institutions industrielles de la France moderne, aux associations ouvrières, aux avantages de la liberté de travail.
- Enfin la partie du cours, consacrée à l'économie commerciale, complète et résume les connaissances précédemment acquises sur la géographie, étudiée surtout au point de vue de la provenance des matières premières les plus employées, sur les voies de communication, qui ont tant d’influence sur la production et le commerce, sur l’histoire du commerce, sur les avantages de la liberté commerciale, sur l’avenir de la France en présence des traités internationaux , des chemins de fer, de la télégraphie et des transformations que le temps présent est appelé à apporter dans la législation et les usages de notre commerce. La monnaie et le papier-monnaie, le crédit et les institutions qui ont pour but de l’assurer, en France et à l’étranger, l’influencé de l’épargne et l’assurance sont autant de sujets utiles et intéressants qui complètent ce tableau sommaire, dans lequel le professeur doit sans cesse démontrer qu’il existe des rapports continuels entre l’économie politique et la morale, pùisqué la production de la richesse n’est que l’application de l’activité et de l’intelligence de l’homme à la matière, au moyen de la liberté et de l’instruction.
- . Telle est l’organisation actuelle de l’enseignement^technique
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- du commerce dans les nouveaux établissements} d’instruction
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- secondaire spéciale. Un conseil de perfectionnement, établi auprès de chaque établissement où on le donne, peut y apporter les modifications que peuvent exiger les besoins des localités et l’avenir des élèves, et ajouter au programme général des dévéloppements en harmonie avec des exigences fondées sur la nature des choses. Par une sage prévoyance et pour rendre cet enseignement progressif, M. le ministre a créé auprès de lui un conseil supérieur de perfectionnement, qui a
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- pour mission de centraliser tous les documents qui sont de nature à intéresser le nouvel enseignement : «, C’est ainsi, dit-il dans son rapport à l’Empereur en date du 26 août 1865, que toute expérience sera mise à profit, et que les succès ou les mécomptes de chacune de ces écoles profiteront à toutes ; le bien ira se propageant et se fortifiant ; le mal sera arrêté dès son origine, et corrigé à sa source même. »
- \ 2. — Écoles supérieures du commerce.
- France.—À côté de cette préparation si complète, y a-t-il lieu de fonder des écoles spéciales de commerce en faveur des jeunes gens qui veulent acquérir des notions plus étendues que celles qu’ils ont reçues dans les anciennes écoles professionnelles ou
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- dans les nouvelles écoles secondaires spéciales? Il suffit de visiter l’école supérieure du commerce de Paris et l’Institut supérieur de commerce d’Anvers; il suffit de parcourir les programmes de ces établissements pour se convaincre de
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- l’utilité et de l’importance des connaissances que peuvent y recevoir les jeunes gens qui, nationaux ou étrangers, fils de riches négociants ou d’armateurs, veulent et peuvent, par la suite, se livrer aux affaires sur une large échelle, en fondant ou en continuant des maisons.de premier ordre. 1 *5 ^ ; ;f
- première école spéciale’ de commère^ qui fut fondée.en ce et qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, a été ouverte le
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- 1er février 1819, sens les auspices dé M. Jacques Laffittè et Ci(i, que secondèrent plus tard Chaptal, Ternaux et Casimir Périer, et sous la direction de deux' négociants zélés, intelligents et capables, MM. Legret et Brodard.
- Cette création, sans précédents, rencontra de puissants obstacles ; elle se produisait à une époque où le commerce, par suite des préjugés de l’ancien régime, par suite des traditions guerrières de la république ei de l’empire, était en général ou méprisé ou presque entièrement abandonné à des hommes ignorants, inhabiles ou incapables de se livrer à d’autres occupations. On contestait môme au caractère français l’aptitude spéciale qu’on reconnaissait unanimement aux habitants de l’Angleterre, de la Hollande, de la Suisse, de l’Allema^ gne. A ces motifs déraisonnables, acceptés sans examen par l’opinion publique et dont le temps seul pouvait faire justice,-il se joignait de grandes difficultés d’exécution. En mettant de côté les chances aléatoires qui devaient éloigner les capitaux de cette nouvelle entreprise, il fallait, au point de vue scolaire, rédiger des programmes, trouver des professeurs capables de les enseigner, et réunir des élèves qui fussent en état de suivre utilement les cours spéciaux qui devaient les conduire au but, et qui consentissent à déroger en embrassant une carrière qui semblait réservée aux hommes inférieurs et impuissants, préjugés que nous avons encore à combattre chez un grand nombre de familles et de jeunes gens.
- La rédaction des programmes était l’œuvre la plus difficile, car il fallait tout à la fois concilier renseignement théorique et l’enseignement pratique. Pour le premier, on ne comprenait pas qu’il fût possible de faire une synthèse raisonnable # , * *
- des connaissances exigées par les innombrables spécialités dont se compose le commerce. Pour le second, on affirmait
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- que les différentes maisons de commerce ou de banque pouvaient seules former les jeunes gens capables de leur rendre des services. Afin de résoudre ce problème difficile^ les'fonda-
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- leurs organisèrent un conseil de perfectionnement dans lequel des négociants, des banquiers, des commissionnaires, des industriels, des membres de l’Institut mirent en commun leur expérience et leurs connaissances spéciales pour déterminer les notions étendues, nombreuses et variées que doit posséder tout homme pour vendre, acheter ou administrer. De leurs discussions éclairées sortit un ensemble de dispositions, de règlements, de programmes généraux et spéciaux, sans cesse améliorés par tous les hommes qui ont composé et composent encore ce conseil de perfectionnement, qui maintient avec soin toutes les traditions éprouvées par cinquante années de loyales expériences.
- Pour montrer le degré de confiance que doit inspirer un pareil conseil placé sous le patronage du ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, il suffira de citer, parmi une trentaine de membres qui le composent aujourd’hui et qui ’ sont tous connus dans les sciences, renseignement,les affaires et!’administration, les noms de MM.Michel Chevalier, Combes, Ch. Dupin, Pelouze, Péligot, Wolowski, membres de l’Institut ; Batbie, Persoz, professeurs; Arlès Dufour, Jean Dollfus, Dénière, Devinck, Louis Marchand, D’Eich-tahl, Gouin, Germain-Thibaut, Léon Say, Natalis Rondot,
- : Pereire, etc., dont les noms sont justement appréciés pour leur compétence et la-part qu’ils prennent au mouvement commercial et industriel de notre époque.
- Cet établissement installé d’abord, sous formé d’externat, rue dé Grenelle-Saint-Honoré, fut bientôt transporté rue Saint-Antoine, n° 143, dans l’hôtel Boisgelin; jadis occupé par Sully; il obtint promptement, par son excellente organisation et ses résultats, la sympathie et le concours des^principaux banquiers et négociants dé la capitale. Neuf professeurs étaient chargés d’enseigner tout ce qui concernait’le commerce^ L^en--seignement, divisé en trois sections ou comptoirs, se donnait en deux années d’après les programmes dont mous allons
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- parler. Les élèves pensionnaires, demi-pensionnaires ou externes n’étaient point admis au-dessous de quinze ans ni reçus pour moins d’une année.
- Chaque division était présidée par un chef spécial sous la surveillance d’un censeur général des études. Les deux premiers comptoirs présentaient deux degrés distincts de la science élémentaire du commerce et servaient à préparer les élèves pour entrer dans le troisième comptoir. La ligne de démarcation était si profonde entre chacune de ces divisions qu’un élève ne pouvait passer de l’une dans l’autre sans avoir subi trois examens très-rigoureux, d’abord devant le chef de son comptoir, ensuite devant le censeur des études, et enfin devant le directeur.
- Ce qui distinguait éminemment l’école spéciale de commerce de toutes les autres institutions, c’était son troisième comptoir de pratique simulée. Qu’on se figure des jeunes gens installés chacun dans un bureau séparé, où sont rassemblés leurs livres, leurs cartons, leur caisse, leur 'portefeuille, etc., et qui reçoivent , en y entrant, un fonds capital composé de billets de banque gravés à l’usage de l’école, de monnaies factices de toutes valeurs pour les appoints, et de lettres de change sur diverses places de l’Europe.
- Ces jeunes gens, qui représentent chacun une maison de commerce d’une ville de France ou de l’étranger, correspondent entre eux comme de vrais négociants, lient des opérations de commerce de tous les genres, font des recettes et des payements, des achats, des ventes et des livraisons, se transportent à la Bourse qui est dans le local, et là, les uns comme agents de change, les autres comme courtiers de commerce, ceux-ci comme spéculateurs, armateurs ou banquiers, ceux-là comme simples commissionnaires, négocient leur papier ou traitent des marchandises d’après les cours publics qu’ils ont sous leurs yeux pour les différentes places de l’Europei ^ :i‘;li
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- Pour faciliter les transactions, on avait disposé dans l’établissement un musée commercial où les négociants fictifs apprenaient à connaître toutes les marchandises et les matières premières, tant indigènes qu’exotiques, qui entrent dans, la circulation du commerce ; là ils se familiarisaient avec leurs nuances et leurs qualités, avec leurs avaries, leurs poids, leurs tares, leurs enveloppes, les conditions de vente, d’achat, de livraison, et, à l’aide d’échantillons qui leur étaient fournis, trafiquaient aussi réellement qu’ils l’eussent fait dans les places du Havre, de Londres ou d’Amsterdam.
- Cet enseignement pratique était facilité par l’étude des langues vivantes (français, anglais, allemand, espagnol) qui étaient v enseignées par des nationaux, non-seulement habiles, mais encore versés dans le vocabulaire des affaires, dans les usages ët dans la science de commerce. En outre, des cours de législation commerciale, d’économie politique, de statistique,-de géographie venaient compléter ce que la pratique des écritures, de la comptabilité, des arbitrages, des matières. premières avait déjà inculqué aux élèves. Un pareil ensemble de connaissances théoriques et pratiques était de nature à mettre
- les jeunes gens qui savaient en profiter en position de devenir des hommes capables et distingués dans l’honorable carrière à laquelle ils se destinaient. *
- Nous avons sous les yeux le procès-verbal d’une séance
- solennelle du conseil de perfectionnement tenue le 15 juillet 1826 sous la présidence de M. Jacques Laffitte, en l’absence de, M. le comte Chaptal.,Dans cette réunion, à laquelle,,assistaient plus de 1,500 personnes et dans laquelle le directeur-de, l’école, qui était alors ,M. Destaillades, M. Roux Franklin, in-, specteur des études, M. Louis,Marchand, M. le-baron Charles; Dupin, M. Adolphe Blanqui prirent successivement la parole,; Àu milieu de toutes les choses intéressantes que renferment
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- cés discours, nous nous bornerons à dire qu’il résultefdu
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- rapport que M. Louis Marchand, alors juge au tribunal de
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- commerce, et le doyen actuel des membres du conseil, fit à l’assemblée, au nom du comité chargé d’examiner la capacité des élèves qui désiraient obtenir leur diplôme, que MM. Jacques Laffitte, Charles Dupin , Locré, Jean-Baptiste Say, deProny et Louis Marchand, chargés de l’examen, rendaient le meilleur témoignage du zèle des maîtres, des progrès des élèves et de l’excellence de l’enseignement qu’ils avaient reçu.
- Malgré ces heureux résultats, l’école ne put se soutenir ; après avoir souvent changé de direction, elle dut se fermer après la révolution de 1830. Mais M. Adolphe Blanqui, qui y professait l’histoire du commerce et l’économie industrielle, la sauva de la ruine en se mettant à la tôle, en osant prendre pour son compte une opération qui n’avait jusqu’alors fait que des victimes. Il s’agissait pour lui de ne pas laisser périr une institution consacrée au développement des idées d’économie politique et de liberté commerciale auxquelles il avait déjà voué sa vie.
- Il sut restreindre courageusement l’installation de l’école à des proportions mieux en rapport avec les ressources dont il disposait et avec les périls du moment. Suivi par les élèves dont il était très-aimé, entouré d’un petit groupe de professeurs fidèles à l’œuvre, il donna à tous l’exemple du travail et du dévouement; il paya partout de sa personne et ne recula devant aucun obstacle. On ne sait vraiment, quand on étudie de près l’histoire de celte lutte qui a duré vingt-cinq ans et dans laquelle il a péri, ce qu’il faut admirer le plus de-son courage, de son activité, de la variété de ses connaissances, de la fécondité de son esprit, de ressources, ou de. l’activité entraînante qu’il exerçait sur tous ceux qui l’approchaient.
- Désormais la personnalité de Blanqui domina et protégea en même temps l’école. Député de Bordeaux, membre de l’Institut, professeur applaudi du Conservatoire des arts et métiers, écrivain brillant, il projeta sur elle les reflets .de sa réputation qui grandit ; il lui créa des relations avec le monde entier que
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- parcouraient' ses écrits;,enfin il attira sur elle-'l’attention bienveillante du gouvernement dont il lui assura le concours.
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- Vers 1838, M. Cunin-Gridaine, alors ministre du. commerce, frappé de l’étendue des services que rendait l’école, et suivant avec intérêt les travaux de ses comptoirs dont il voulut même un jour présider les examens de sortie, eut la pensée de faire profiter de son enseignement un certain nombre de jeunes gens auxquels l’exiguïté des ressources de leurs familles n’en permettait pas l’accès. Il lui accorda quelques subventions sous forme de demi-bourses; plus tard on reconnut que cette mesure n’atteignait pas son but et que les sommes restant à payer par les familles étaient encore trop élevées pour qu’elles pussent être distribuées avec une utilité complète.
- • Par décision ministérielle en date du 8 juin 1853, M. Magne transforma les demi-bourses en un nombre proportionnel de bourses entières, et il fut arrêté que ces bourses seraient données désormais au concours dans les principales villes de commerce et renouvelées annuellement par tiers. Cette mesure a produit les meilleurs résultats grâce à l’active surveillance que l’administration veut bien exercer sur les concours, les élèves arrivent à l’école déjà instruits, suffisamment préparés, et on a pu constater que les meilleurs boursiers sont toujours sortis des écoles primaires supérieures. Ils prennent promptement un bon rang dans les comptoirs, où ils sont devenus un élément d’émulation, et trois fois en onze ans, ce sont des élèves boursiers qui ont obtenu la médaille d’or.
- Depuis la mort de Blanqui, arrivée en 1854 après un quart de siècle de luttes persévérantes et courageuses, l’école, qui était.devenue ,bien réellement son œuvre par tout ce qu’il avait fait pour elle, a pu passer sans dommage dans les ,mains de M. Gervais de Caen, son ancien ami, qu’il avait depuis longtemps associé à sa direction. Dans une notice que, ce dernier a publiée, et d’ou nous extrayons une partie de ce qui précède, il déclare modestement qu’il s’est attaché à maintenir les tradi-tions, qu’il avait . étudiées dans sa collaboration trop courte avec.;Blanqui, à tenir le corps enseignant de,l’école au complet et àla hauteur de sa mission, à obtenir de chaque, pro-
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- fesseur que, tout en conservant intactes la forme et l'ordonnance de l’enseignement de l’école, il fasse toujours, dans ses développements, la part la plus large possible au progrès incessant des sciences et au mouvement en avant qu’elles impriment au commerce et à l’industrie.
- Cet effacement complet de sa propre individualité devant celle de l’école elle-même, cette direction en quelque sorte impersonnelle de M. Gervais de Caen, qui n’intervenait que sous la sanction du conseil de perfectionnement, fut la seule manière efficace d’assurer la permanence d’une œuvre utile. Aussi, malgré la mort de cet excellent administrateur, survenue tout récemment, après treize années de zèle et de dévouement à l’œuvre, tout fait espérer que l’école n’aura pas à souffrir d’un changement de direction. Grâce à cette organisation constitutionnelle, l’homme passe, l’œuvre reste, et la présence du conseil de perfectionnement dont nous avons cité plus haut le nom des membres, est un gage certain que la transition s’effectuera sans que la prospérité de l’Ecole en soit le moins du monde compromise.
- Depuis qu’elle existe, l’école a vu passer dans ses comptoirs plus de cinq mille élèves, aujourd’hui répartis sur tous les points du monde, dans toutes les branches de la banque, du commerce, de l’industrie, dans les administrations publiques et privées, les assurances de tous genres, les chemins de fer, les consulats, etc. Quelques-uns ont occupé ou occupent encore dans les affaires de leur pays les positions les plus élevées, et, quoique l’école ne prenne aucun engagement quant à l’avenir des élèves qui désirent trouver une position à la fin de leurs études, elle regarde cependant comme un devoir de continuer toujours et partout son patronage à ceux qui s’en montrent dignes, et de seconder leurs efforts par tous les moyens qui sont en sa puissance. Ses relations étendues et le concours cordial de ses anciens élèves lui rendent presque toujours très-facile l’accomplissement de ce de^ voir.
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- indépendamment des examens journaliers et des concours trimestriels qui ont lieu pour le classement des élèves dans toutes les branches d’enseignement à la fin de chaque année, un Jury, composé de membres du Conseil de perfectionnement et de professeurs, décerne aux deux meilleurs élèves du troisième comptoir, à titre de premier et de second prix d’honneur, une médaille d’or et une médaille d’argent données à l’Ecole par S. A. I. le prince Napoléon, en témoignage du haut intérêt qu’il porte à l’enseignement commercial. Les mêmes juges accordent aux élèves des deux premiers comptoirs qui s’en sont montrés les plus dignes, deux médailles d’argent
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- et quatre médailles de bronze données à l’Ecole supérieure du commerce par M. le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics.
- Les élèves du troisième comptoir qui ont terminé leurs études et passé avec succès leurs examens définitifs devant le comité délégué par le Conseil de perfectionnement, reçoivent, au moment de la distribution des prix, un diplôme de capacité signé par M. le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics qui a pris l’école sous son patronage ; c’est le seul titre que l’école reconnaisse comme officiel et constatant des études complètes; elle ne donne pas de certificat d’études partielles.
- L’organisation du régime et de la discipline de l’école est aussi simple que celle de ses études; depuis douze ans l’école ne reçoit plus ni externes ni demi-pensionnaires, quoiqu’ils fussent un élément important du produit financier ; elle n’ac7 cepte que des internes et n’en admet pas plus de cent en meme temps, répartis entre quatre dortoirs et vingt chambres particulières où les élèves n’entrent que pour coucher, la vie active se passant en commun, dans les comptoirs, dans les amphithéâtres, dans les récréations, sous une surveillance
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- Si à ces modifications des mesures prises à l’origine de l’é-
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- cole nous ajoutons celle qui a fait abandonner dans le troisième
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- comptoir les billets de banque et les monnaies fictives adoptées au début pour simuler les transactions commerciales, nous aurons montré que le plan général qui a présidé à sa fondation en 1819 s’est conservé depuis près d’un demi-siècle et que les seules améliorations que les fondateurs aient laissé à exécuter par leurs successeurs sont de celles que le progrès de chaque jour apporte dans le faisceau des connaissances humaines.
- Pays étrangers. — C’est en Autriche que nous trouvons le second exemple d’une institution ayant pour objet spécial de former des fabricants et des négociants capables d’honorer l’état et de l’enrichir. En 1820, un Institut de commerce et d’industrie fut fondé à Vienne sous la dénomination de Kàis. KÔnig. Polytechnische Institut. Ces mots, traduits en français par ceux d'École polytechnique ont fait croire, à cette époque, que cet établissement était une imitation de l’établissement qui porte en France le même nom, mais il n’en était rien. L’institut de Vienne consistait: 1° en une école préparatoire; 2° en deux facultés. Dans l’école préparatoire, espèce de real schule, on. enseignait aux élèves la langue allemande, le dessin, la lecture à haute voix ; on perfectionnait leur écriture, on leur donnait les éléments des langues italienne et française. Pour être admis à cette école, les aspirants devaient subir les examens d’une force analogue à celle de la quatrième classe des gymnases et n’avoir pas plus de 13 ans.
- Dans la première faculté de l’institut, celle du commerce, les élèves, apprenaient le style des affaires, les formules des correspondances, la rédaction des actes, les principes, les lois, les usages du commerce et des changes étrangers, la tenue des livres, la géographie et l’histoire envisagées sous les rapports qui peuvent éclairer les négociants. Dans la seconde faculté^ celle de technologie, on enseignait tout ce qui prépare les jeunes gens à l’industrie. Nous n’avons pas à nous en occuper dans cette partie de notre rapport.
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- Des collections et une bibliothèque spéciales étaient mises à la disposition des professeurs, des élèves pensionnaires et même des externes qui étaient admis à. suivre les cours, et qui, de même que les internes, pouvaient prendre des inscriptions et obtenir des certificats d’examen; les inscriptions dispensaient de tout service militaire ; elles donnaient mêm,e droit aux emplois civils. La direction de l’institut était confiée aux professeurs réunis, présidés par un conseiller de régence. On recourait à ce conseil comme à un tribunal compétent pour juger les contestations technologiques. Enfin l’institut publiait ses annales (Jahrbücher der polytechnischen Instituten).
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- Nous ignorons si cette institution s’est conservée ojx si elle a été transformée ; mais, ce que nous sav.ons, c’est ,que l’Allemar gne a fondé à Prague, en 1826, une Académie supérieure de commerce comprenant trois divisions à laquelle on est admis à la suited’études suffisantes dans une école réelle,ou dans un gymnase inférieur. Nous savons qu’il existe eu outre, à Trieste* une autre Académie de commerce et de marine qui compte 23 professeurs et 150 élèves et qui est assez importante pour être le centre de cinq écoles maritimes établies à Venise, à Fiume, à Lussin-Piccolo, à Spolete et à Gattaro. On y compte 7 professeurs et 100 élèves seulement.
- Mais la plus importante école de commerce de l’Autriche est la Handels Akademie, qui a été fondée a Vienne en 1857. Un capital de 840,000 francs, réuni.par. souscription, a,permis de construire dans les nouveaux quartiers de la-ville, en faveur des jeunes gens qui sé destiriént aux affairés commerciales, un magnifique établissement pourvu de collections technologiques, d’un musée de matières premières et de. laboratoires dechimie complets et parfaitement installés, où l’on peut yeceyoir les jeunes gens qui désirent se préparer aux analyses commerr ciales des denrées. Cette étude constitue un enseignement facultatif.
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- L’enseignement obligatoire est réparti entre deux divisions, l’une préparatoire, l’autre technique; chacune d’elles se divise en deux années, ce qui porte à quatre ans le cours complet des études.
- Dans la division préparatoire on enseigne la religion, l’allemand, l’arithmétique, la géographie, l’histoire, l’histoire naturelle, la calligraphie, la tenue des livres et la physique. C’est, comme on le voit,, une espèce de real schule appropriée au commerce.
- La division technique comprend les calculs commerciaux, la tenue des livres, la correspondance commerciale, l’économie politique, le droit commercial et de change, la géographie commerciale et statistique, l’histoire commerciale, la chimie, la physique, l’étude des marchandises et la technologie, l’industrie et le commerce autrichien. Il existe dans la deuxième année de cette division un comptoir modèle.
- Les élèves, qui payent une rétribution scolaire de 330 fr. 75 c. par an pour l’ensemble des cours obligatoires et pour un cours facultatif de français, d’anglais ou d’italien, à leur choix, de sténographie et de dessin artistique et commercial, se sont empressés de jouir du bienfait du nouvel enseignement. Leur nombre s’est accru d’année en année, d’après le tableau suivant :
- 1857- 1858........................................ 50
- 1858- 1859....................................... 180
- 1859- 1860...................................... 266
- 1860- 1861....................................... 384
- 1861- 1862....................................... 368
- 1862- 1863....................................... 390
- 1863- 1864..................................... 422
- Outre les cours réguliers du jour, on ouvre le soir, de 7 à 9 heures, du 1er octobre jusqu’à Pâques, des cours rétribués pour les personnes déjà engagées dans les affaires, et 250 auditeurs. apprennent ainsi le calcul commercial, la tenue des
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- livres, la correspondance commerciale, les règles du commerce et du change, les langues étrangères et la sténographie.
- A la fin des cours du jour il y a des examens facultatifs, à la suite desquels on délivre, s’il y a lieu, des certificats de capacité générale. La plupart des auditeurs des cours du soir se présentent également pour obtenir des certificats constatant
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- leur capacité spéciale.
- .Cet établissement ne dépendant pas de l’État, la direction générale en appartient à un conseil d’administration composé de neuf membres.
- Nous avons vu figurer à l’Exposition l’Ecole spéciale de commerce de Vienne, dirigée par M. Patzelt. Les programmes des études et les travaux des élèves ont convaincu les hommes les plus compétents que cet établissement est organisé de manière à donner aux jeunes gens qui se destinent à cette branche si importante de nos relations internationales, une préparation convenable et suffisante pour les professions si diverses qu’ils sont appelés à remplir dans les magasins, les comptoirs, les bureaux des marchands, des courtiers, des banquiers, des agents de change et de tous les hommes de négoce et de finance. Il lui a été décerné une médaille de bronze.
- La Belgique a fondé un Institut supérieur du commerce qui a été placé à Anvers, principal port de mer et métropole commerciale du pays. Le but que se sont proposé le gouvernement et l’administration communale d’Anvers qui ont concouru à cette création, a été de former de bons négociants et des agents commerciaux instruits. On a ainsi comblé, dans le cadre de l’instruction publique, une lacune que l’on y regrettait depuis longtemps. En effet, alors que chaque branché de l’enseignement moyen, si largement organisé en Belgique, trouve son couronnement dans une branche correspondante du
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- haut enseignement, les notions commerciales s’arrêtant aux classes supérieures des sections professionnelles des athénées et des autres établissements d’instruction moyenne, les jeunes gens étaient réduits à demander à la pratique seule le complément qui leur était utile.
- Pour donner tout le développement nécessaire à l’arrêté royal du 29 octobre 1852 qui a fondé l’Institut, la commission directrice a arrêté, le 3 octobre 1853, une série de dispositions relatives au règlement d’organisation, d’administration et d’ordre intérieur, qui ont été modifiées en septembre 1857 et en avril 1860. Le règlement relatif aux examens d’admission, de passage et de sortie des élèves, approuvé par arrêté ministériel du 25 juillet 1861, fut également modifié dans quelques-unes de ses dispositions par des arrêtés ministériels des 17 octobre 1862 et 6 octobre 1863. On voit, par ces changements successifs, que le gouvernement belge tient compte des observations d’une pratique journalière et qu’il apporte à l’organisation de l’Institut toutes les améliorations qui lui sont indiquées par l’expérience.
- Le local dans lequel l’Institut a été installé est très-conve-nablément approprié à sa destination ; comme il ne reçoit que des élèves èxternes, il ne se compose que de trois salles dont deux très-vastes, où se donnent les cours, et dans la partie su-
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- périeure desquelles règne une galerie où se trouvent disposées lés collections; D’autres salles pour la bibliothèque, pour le laboratoire de chimie commerciale ; des dépendances pour les bureaux du directeur et le secrétaire de 1 Institut, pour le vestiaire et pour le logement du concierge, complètent un rez-de-chaussée parfaitement disposé au double point de vue de l’hygiène et des études.
- Comme les élèves qui désirent être admis à l’Institut n’ont pas tous reçu un enseignement qui les mette en état de suivre utilement les cours, et qu’il se présente notamment beaucoup d’étran" gers/Une école préparatoire a été organisée pour former ceux qui ne possèdent pas toutes les matières exigées par le programme
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- à l’examen d’entrée. Les cours de cette école sont donnés par les répétiteurs surveillants et par les professeurs de langues. Ils comprennent le français, l’allemand, l’anglais, l’histoire, la géographie, la tenue des livres, l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie, la physique et la chimie. Ce n’est que lorsqu’ils ont fait preuve de ces connaissances que les candidats sont définitivement admis à suivre les cours de l’Institut, dont renseignement est à la fois théorique et pratique et où l’on enseigne pendant deux années les matières suivantes :
- Partie théorique. — 1° l’histoire générale du commerce et de l’industrie ; 2° la géographie commerciale et industrielle ; •3° l’économie politique et la statistique ; 4° l’exposé des principes généraux de droit ; 5° le droit commercial et maritime comparé, et les principes du droit des gens dans leurs rapports avec le commerce ; 6° la législation douanière de la Belgique et des autres pays principaux ; 7° l’étude des constructions et des armements maritimes.
- Partie pratique. — 1° les affaires de commerce et de banque, de comptabilité (un bureau commercial est établi pour traiter fictivement ces affaires) ; 2° l’étude des produits naturels et fabriqués commerçâmes; 3° la correspondance en allemand et en anglais, ainsi que les gangues espagnole ej italienne.
- Le personnel enseignant se compose d’un directeur, de huit professeurs, de trois sous-chefs de bureau commercial -et de deux répétiteurs surveillants. La durée des leçons dans le -bureau commercial institué auprès de chacune des deux années d’étude est de quatre heures par jour. Les autres cours, dont la durée varie, se donnent le matin et le soir, avant et après les heures du bureau commercial de l’Institut et des bureaux particuliers des commerçants d’Anvers, afin d’en rendre la fréquentation facile à tous ceux qui peuvent en avoir besoin. Des conférences pratiques sur les principaux articles de.com-
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- merGe, les marchandises, les opérations de bourse peuvent être données aux élèves de seconde année, soit par des courtiers ou des négociants, soit par toute autre personne expérimentée.
- La méthode de l’enseignement est, pour les cours proprement dits, analogue à celle de l’Université. Le professeur dicte quelques sommaires et les développe pendant sa leçon, en laissant à l’élève le soin de prendre des notes. Des répétitions et des interrogations sont organisées spécialement vers la fin de l’année d’études, et en vue de la préparation aux examens. Tous ces cours ont lieu en français. Pour les cours du Bureau commercial, qui n’est, à proprement parler, qu’un comptoir général d’opérations commerciales, l’enseignement est plus personnel. Il en est de même des leçons de langues étrangères, auxquelles, depuis l’année scolaire 1865-66, des professeurs spéciaux ont consacré six heures par semaine.
- Ce qui rend cette étude si importante, c’est que les affaires du Bureau commercial se traitent dans les principales langues modernes. Outre les informations journalières de la Bourse d’Anvers, le Bureau commercial de seconde année reçoit des avis réguliers et des journaux de Londres, de Liverpool, de New-York, de la Havane, de Rio-Janeiro, de Buenos-Ayres, du Havre, etc. Tous ces renseignements sont communiqués aux élèves que la chose concerne, dans leur langue originelle ; d’un autre côté, c’est dans ces mêmes langues, sous la surveillance dè leurs professeurs respectifs, qu’ils doivent rédiger leurs correspondances.
- Le matériel de l’enseignement se compose de tous les appareils nécessaires aux expériences de chimie, qui ont pour objet de constater la pureté des marchandises. Le gouvernement fournit le musée des échantillons de produits naturels et fabriqués commerçâmes et des produits exotiques qu’il recueille par l’entremise des consuls belges. Les produits indigènes proviennent, soit de l’initiative du gouvernement, soit de celle des industriels et des commerçants du pays. Cette collection, qui
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- s’accroît de jour en jour, ne tardera pas à devenir une exposition permanente de tout ce qui peut intéresser l’industrie et le commerce du pays. En dehors de ces échantillons, que le professeur met sous les yeux des élèves, lorsqu’il fait ses leçons à l’amphithéâtre, il les conduit dans les principaux établissements commerciaux et industriels de la ville et des environs, pour leur faire connaître les instruments et les procédés de travail que nécessite leur fabrication.
- Chacun peut, moyennant 25 francs, se faire inscrire annuellement sur les registres de l’Institut. Lorsqu’il a accompli cette formalité, l’élève est admis à prendre, soit une inscription générale, soit une inscription spéciale aux cours qui y sont professés.
- Ceux qui veulent suivre tous les cours de première année subissent, devant une commission nommée par le ministre de l’intérieur, et présidée parle directeur dé l’Institut, un examen sur toutes les matières qui font l’objet des études professionnelles des athénées et du cours préparatoire annexé à l’Institut. Peuvent être dispensés de cet examen les jeunes gens qui ont fait leur première année professionnelle dans un collège ou un athénée du royaume, qui ont obtenu le certificat deprimus dans les gymnases de l’Allemagne, ou qui produisent toute autre pièce, prouvant qu’ils ont achevé leurs. études moyennes; il faut en outre qu’ils possèdent des connaissances suffisantes dans .la langue française et dans deux.autres langues. Le prix de cette inscription est de 250 francs. ......
- L’inscription générale à tous les cours dé. deuxième année n’est permise qu’aux élèves qui ont obtenu le titre d’élève de deuxième année, après avoir subi, devant le corps des professeurs réunis en commission spéciale, et présidés par le directeur, un examen portant sur les matières enseignées pendant la première. Le prix de cette inscription est de 250 francs.
- Les personnes qui ne veulent suivre séparément qu’un ou plusieurs cours n’ont pas d’examen à subir; elles prennent une inscription spéciale au prix de 40 francs, et, en cas de
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- renouvellement, de 20 francs ; les élèves inscrits à titre spécial ne peuvent obtenir aucun diplôme à la sortie de l’Institut. Pendant la dernière période quinquennale, les élèves ins-
- crits ont été de 79 pour l’année scolaire 4861-4862.
- 60 — — 1862-1863.
- 77 — — 1863-1864.
- 70 — — 1864-1865.
- 65 — — 1865-1866.
- Ce dernier nombre de 65 élèves se décomposait ainsi, quant à la nature des inscriptions en vertu desquelles ils suivaient les cours à l’Institut : 38 avaient pris une inscription générale après examen ou après avoir fourni les pièces constatant qu’ils avaient terminé leurs études moyennes; les 27 autres n’ont pris que des inscriptions spéciales comme élèves libres.
- Quant aux doués, voici dans quelle proportion ces 65 élèves les ont suivis :
- PREMIÈRE ANNÉE. ÉLÈVES. BEUXIÈME ANNÉE. ÉLÈVES.
- Bureau commercial et correspondance S7 Bureau commercial et correspondance.. ..’ S7
- Histoire des produits commerciaux. 37 Histoire des produits commerciaux , 14
- Économie politique 45 Histoire du commerce 17
- Géographie commerciale... 39 Droit commercial et mari-
- Principes de droit.. < 35 time.. .. ; 14
- Allemand 46 Législation douanière 12
- Anglais 53 Construction et armements
- Espagnol i.... maritimes 17
- Italien......... ; Al T.n/ngiies ÆtrangArea . .
- (Voir la première année.)
- Au point de vue de la nationalité, ces 65 élèves se décomposaient en 31 Belges et 34 étrangers.
- Dans la dernière période quinquennale, qui a compté en moyenne 70 élèves par an, 39 élèves se sont présentés devant les jurys nommés par le ministre de l’intérieur pour subir
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- l’examen de sortie et obtenir lé diplôme de capacité qui, aux termes du règlement, doit être délivré aux élèves ayant les connaissances requises ; 29 se sont tirés de l’épreuve avec succès, et 10 ont été ajournés. Parmi les élèves qui ont réussi; 18 ont subi l’examen d’une manière satisfaisante ; 7 avec distinction et mention honorable; 2 avec grande distinction, et 2 avec la plus grande distinction.
- Les récipiendaires auxquels le diplôme est décerné, au moins avec grande distinction, peuvent obtenir une bourse de voyage à l’étranger. En 1864; le gouvernement a accordé cet encouragement à trois élèves, pour leur permettre de perfectionner leurs études commerciales aux Indes anglaises, au Mexique et en Orient ; deux autres ont obtenu des subsides pour visiter le Mexique et l’Amérique du Nord. En 1865, trois anciens élèves ont encore reçu des bourses d£ voyage et le titré d’élève-consul pour aller à l’étranger compléter leur instruction.
- Nous venons de passer en revue les écoles supérieures de commerce de la France, de la Belgique et de l’Autriche ; nous avons vu les importants résultats qu’elles donnent dans ces trois contrées, et nous avons, constaté que, dans les deux premiers États, le nombre des élèves étrangers qui les fréquentent est presque égal à celui des nationaux.
- Les habitants dés villes où elles sont .établies , au lieu d’être lés premiers à profiter des avantages qu’elles présentent; négligent d’y envoyer leurs enfants; Ainsi, à Paris et à Anvers, où lé commerce est la principale occupation, les pa-rénts préfèrent, lorsque leurs fils sortent des écoles professionnelles ou des écoles moyennes, les placer dans le bureau, le comptoir, la maison de commerce, où ils doivent puiser'les connaissances spéciales et pratiques qu’ils ont besoin d’acquérir; et, s’ils les envoient à l’Institut, ce n’est pas pour y prendre une inscription générale, niais seulement pour y suivre quelques
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- cours spéciaux, à la suite desquels ils ne peuvent obtenir aucun diplôme. Nous avons pu remarquer, en outre, par la comparaison des chiffres de la dernière période quinquennale, qu’il n’y a guère que 9 pour 100 des élèves admis qui aspirent au diplôme, et que sur cette bien faible proportion, il y en a encore le quart de ceux qui se présentent à l’examen qui sont ajournés.
- Nous avons pu constater par nous-mêmes, lorsque nous avons visité le bel Institut d’Anvers, que les familles des classes moyennes redoutent d’y envoyer leurs enfants; ils s’effrayent de ces bourses fictives, de ces négociations, de ces correspondances, de ce commerce international entre de jeunes élèves, représentant de riches maisons répandues dans les cités les plus commerçantes du monde. Ils craignent que cette nécessité de connaître là législation commerciale, les monnaies et les changes de chaque nation ; que ces inventaires, que ces balances de comptes, qui sont d’autant plus forts qu’ils sont simulés ; que ces opérations de banque, qui portent sur des sommes considérables, ne soient de nature à exciter fortement l’imagination de ces futurs négociants, à les habituer à brasser les affaires et les millions, à ne penser qu’à un grand commerce maritime ou à des spéculations colossales qui font appel à d’immenses capitaux. Puis, se figurant leurs désillusions et leurs mécomptes, ils se demandent à quoi leur serviraient toutes ces connaissances, lorsqu’ils se trouveront placés dans un comptoir modeste, sans ressources et sans crédit.
- Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si le nombre des écoles supérieures de commerce est aussi restreint que celui des’ jeunes gens riches ou capables qui peuvent avoir besoin des connaissances qu’elles donnent. La Hollande et l’Angleterre, où le négoce occupe un rang très-important, n’ont rien exposé en fait d’écoles techniques-commerciales. En ont-elles?
- En résumé, on voit par ce qui précède, comment a été généralement compris le système complet de l’organisation d’un enseignement théorique commercial.
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- Dans les écoles primaires, pour le petit commerce, il suffirait d’introduire, comme annexe de l’enseignement de l’arithmétique et du système légal des poids et mesures, quelques notions élémentaires de comptabilité appropriées aux besoins les plus généraux.
- Dans les écoles secondaires spéciales ( commerciales ou professionnelles), les programmes rédigés par MM. les ministres de France, de Belgique, d’Autriche, contiennent tous les éléments nécessaires pour donner aux élèves qui en sortent les notions complètes et suffisantes pour préparer de bons commis à la vente et aux écritures, des teneurs de livres, des jeunes gens aptes à succéder à leurs familles ou à leurs patrons dans ces mille et un commerces de détail, de demi-gros et de gros, qui occupent une partie si considérable de la population commerçante. Cet enseignement est, en outre, une préparation indispensable pour ceux qui veulent pousser plus loin leurs études.
- Les écoles spéciales de commerce, par leurs études élevées, forment un enseignement supérieur, qui fournit à leur pays des négociants à qui leur fortune ou leur crédit permettent de faire de nombreuses et vastes affaires; là encore se recrutent les banquiers, les agents de change, les courtiers de commerce et autres hommes de finance ; là, enfin, se préparent, par des études sérieuses, des hommes qui, plus tard, doivent être choisis par leur concitoyens, soit pour rendre la justice consulaire ; soit pour entrer dans les chambres de commerce, afin de donner un avis compétent sur les questions importantes concernant le bien-être du pays ; soit enfin pour apporter dans les conseils supérieurs, dans les chambres, et même dans les conseils de la couronne, le tribut de leurs connaissances spéciales.
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- ALMANACHS, AIDES-MÉMOIRE
- ET AUTRES PUBLICATIONS UTILES DESTINÉES AU COLPORTAGE
- Par M. le Comte SÉRURIER.
- C’est le colportage qui va répandre au sein des villes et dans les campagnes l’instruction populaire, dont l’école a préparé les premiers éléments pendant l’enfance. 11 est donc du plus haut intérêt de se rendre compte du mouvement immense, au point de vue moral et intellectuel, produit par le colportage.
- Le colporteur, cet auxiliaire si utile, souvent si intelligent et si dévoué du libraire, remplit sa balle de livres, d’almanachs, d’annuaires, de cartes, d’imageries, de plâtres, de médailles. Tout ce qui peut intéresser, amuser, instruire, circule et pénètre, grâce au colporteur, dans les fabriques et les ateliers des villes et jusque dans les plus pauvres hameaux. .
- Aucun pays, même la France, qui a réussi à organiser pour les classes 89 et 90 une exposition si remarquée, n’a réuni, comme cela devait être fait et comme cela le sera, nous .en sommes convaincus, „au prochain concours international, tout ce qui rentre dans le colportage populaire et répond aux besoins des masses.
- La presse politique, littéraire, scientifique, et celle qui a pour objet la propagation des saines notions d’économie so-
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- ciale, occupent un rang de premier ordre pour la diffusion des faits et des idées par le colportage. La petite presse surtout, celle qui vend ses numéros cinq centimes, en France, un penny, dans la Grande-Bretagne et qu’on distribue à des prix équivalents aux États-Unis, en Allemagne, en Italie, se répand dans des proportions prodigieuses au sein des populations. La presse a une tâche qu’elle seule peut remplir. C’est une noble mission qui lui est réservée et dont il faut quelle sache se rendre digne.
- Les almanachs, qui se vendent en France par exemple à plus de huit millions d’exemplaires, occupent le second rang au point de vue de l’intérêt général. Il s’édite 420 almanachs tous les ans; ces publications, dont on ne saurait se passer, surtout dans les campagnes, sont devenues, pour la plupart, assez bonnes.
- ' Depuis quinze ans, grâce à des indications et à des conseils donnés avec sollicitude et accueillis avec empressement, il y a peu d’almanachs, qui ne contiennent d’utiles renseignements. Il est impossible de ne pas signaler les annuaires de chaque département. Ils forment une collection excellente, qui esl.de jour en jour plus consultée.
- Aux États-Unis, en Angleterre, en Autriche, en Prusse, dans les Pays-Bas, en Belgique, en Suède, en Danemark, en Espagne, en Italie, un nombre incalculable de publications périodiques répandent les connaissances pratiques que nécessite le développement de l’instruction des populations.
- Après cet aperçu très-sommaire, il convient de jeter un coup-d’œil rapide sur ce que l’Exposition renferme de livres, diagrammes, almanachs, annuaires, manuels, images, poésies populaires destinés au colportage.
- L’Angleterre doit être citée la première. Son exposition est très-importante et bien classée. Elle contient une collection extrêmement variée et intéressante de tout ce qui peut con tribuer à instruire et à moraliser le peuple par de précieuses notions de toute nature.'
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- La France a exposé de son côté un grand nombre de petits livres, d’almanachs, de journaux périodiques, de manuels, de traités à bon marché. Mais ils n’ont pas été classés à part, comme à la section anglaise.
- On pourrait faire la même observation au sujet des expositions très-importantes également des autres pays.
- A la prochaine Exposition, nous sommes persuadés que les lacunes regrettables signalées cette année, n’existeront pas. Le concours du Champ-de-Mars, qui a dépassé toutes les prévisions et toutes les espérances, a frappé tous les esprits. On a étudié, on réfléchira, et de nouveaux progrès se réaliseront pour le bien de l’humanité, pendant les cinq années qui vont suivre.
- C’est cette pensée qui soutiendra toujours les hommes de conviction et de principes, à qui on doit l’admirable organisation de l’Exposition Universelle de 1867.
- Encore un mot avant de finir. Les hommes qui acceptent la noble et grande mission de combattre le fléau de l’ignorance ne doivent pas oublier que le colportage est peut-être l’instrument le plus puissant à l’aide duquel on parvienne à élever le niveau intellectuel et moral des peuples.
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- BIBLIOTHÈQUES
- Par M. dk MOFRAS.
- g 1. — Organisation des bibliothèques scolaires et communales.
- Parmi les pensées généreuses qui ont présidé à la création des diverses classes du Groupe X et de la classe 90 en particulier, il n’en est aucune qui ait une portée plus élevée que celle relative à la formation des bibliothèques populaires. En effet, aux sages préceptes des pères de famille, des membres du clergé et de ceux du corps enseignant, il faut joindre la diffusion de bons livres qui puissent servir de contre-poison à la littérature malsaine, clandestinement répandue dans les ateliers et dans les campagnes. Les organisateurs des Expositions de 1851 et 1855 ne s’occupèrent point des bibliothèques, et ce ne fut qu’en 1862, à l’Exposition Universelle de Londres, qu’on les vit figurer dans la section VI, à la classe 29, confondues avec les autres branches de l’instruction élémentaire. Un rapport très-complet, dû à la plume de notre collègue
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- M. Charles Robert, conseiller d’Etat, alors membre du Jury international et aujourd’hui président de la classe 90, nous a fait connaître la situation à cette époque (1). '
- l) Rapport de la section française du Jury international à VExposilion Universelle de Londres, vol. VI, p. 158. Paris, 1862
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- Dès 1848, il existait à Vienne une société ayant pour but de répandre les bons livres sur tous les points de la monarchie autrichienne et de fonder des cercles de lecture (Lesezirkel) qui pussent rendre les mômes services que l’Allemagne devait depuis longtemps à ses cercles de chant (Liederkranz et Cæcüienverein). En Prusse, en Saxe, en Hanovre, dans le Wurtemberg, il se créait des établissements semblables. En Angleterre, un acte du Parlement fut rendu le 30 juillet 1855, pour favoriser l’établissement de bibliothèques et de musées libres dans les villes et les provinces (1). En France, en 1861, la Société des amis de l’instruction fondait à Paris une bibliothèque populaire, imitant l’exemple des sociétés de Mulhouse, de Colmar et de Guebwiller; enfin, le 1er juin 1862, un arrêté du ministre de l’instruction publique créa les bibliothèques des campagnes et décida que chaque école communale aurait sa bibliothèque, que les prêts de livres aux élèves et aux particuliers seraient entièrement gratuits et les ouvrages expédiés aux communes sans aucun frais de port ni d’emballage. Ajoutons que les intentions du ministre ont été secondées avec empressement par toutes les Compagnies de chemins de fer qui transportent, à moitié prix, les caisses adressées aux municipalités. Afin que le choix des livres présente toutes les garanties nécessaires, le ministre en a chargé une commission, présidée par le secrétaire général de son département, et qui est composée de membres de l’Institut, de professeurs, d’hommes de lettres et d’ecclésiastiques appartenant aux divers cultes.
- Laissant de côté les bibliothèques dont la fondation est due à l’initiative de sociétés particulières et dont la statistique n’est point établie, nous ferons remarquer qu’il résulte d’un document officiel soumis au ministre de l’instruction publique, que, au 1er novembre 4865, il y avait en France 8,925 bibliothèques scolaires, dont 8,349 dans les écoles de garçons et
- *) State Papers. London, 4855.
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- 576 dans les écoles de filles, possédant environ 1 million de volumes. En quatre ans, près de 500,000 volumes ont été distribués aux bibliothèques annexées aux écoles primaires, et, au moment où nous écrivons, le nombre de ces bibliothèques atteint le chiffre de 10,000. L’État a contribué à la dépense pour 471,000 francs; le reste a été fourni par les communes et les départements, et l’on doit noter que, à chaque session, les conseils généraux tiennent à honneur de favoriser par des allocations les bibliothèques populaires. Les instituteurs se trouvent être naturellement les conservateurs de ces précieux dépôts; plusieurs d’entre eux ont même appris à relier, afin d’augmenter la durée des livres qui leur sont confiés (1).
- Les résultats que nous venons de signaler sont certainement satisfaisants, bien qu’il ne faille pas oublier qu’il y a en France 37,510 communes et que plus des deux tiers de ce nombre ne sont point encore pourvus de bibliothèques. Leur augmentation doit suivre la population des écoles, dont les chiffres ci-après feront connaître l’accroissement dans l’espace de trente ans et la situation au 1er janvier 1864 (2) :
- Années. Habitants. Écoliers. Élèves
- par 1,000 habitants
- 1832 .............. 32,560,934 1,935,624 59
- 1847 .............. 35,400,486 3,530,135 99.8
- 1863 .............. 37,382,225 4,336,368 116
- La dernière statistique officielle, non encore publiée, donne le chiffre de 4,545,987 élèves et constate, que, au 1er janvier 1867, le nombre des enfants des deux sexes admis dans les écoles, dépassait de 60,167 le chiffre du 1er 1866.
- (1) Note présentée à S. Exc. M. Duruy, ministre de l’instruction publique, sur la situation des bibliothèques scolaires. Paris, Imprimerie impériale, décembre, 1865.
- Circulaire du Ministre aux Recteurs, du 8 octobre, dans le Bulletin du ministère de l’instruction publique, du 12 octobre 1867.
- (2) Rapport à S. M. l’Empereur sur l’état de l'instruction primaire 1 vol. Imprimerie impériale. Paris, janvier 1865.
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- Le nombre des livres doit donc s’accroître proportionnellement à celui des lecteurs, mais il est indispensable de se souvenir que ceux-ci présentent deux classes distinctes, les enfants et les adultes, ce qui entraîne naturellement deux catégories différentes d’ouvrages. En effet, sur les 829,555 auditeurs qui, an 1er avril 1867, se pressaient aux cours d’adultes faits gratuitement, le soir ou le dimanche, par 39,466 instituteurs ou professeurs bénévoles, près de 200,000 ont demandé à leurs maîtres de leur donner un enseignement supérieur.
- L’Empereur avait devancé, en partie, ce vœu en ce qui concerne les populations rurales, en engageant, par un décret du 12 février 1867, les ministres de l’instruction publique et de l’agriculture à prescrire aux préfets d’organiser l’enseignement agricole dans les écoles normales, les écoles primaires et les cours d’adultes (1).
- g 2. —• Choix des ouvrages.
- On voit, d'après ce qui précède, combien il est délicat de dresser des catalogues et quelle variété on doit introduire dans les divers genres de bibliothèques. Il faut trouver des ouvrages bons à placer dans toute bibliothèque communale ou autre, dans la partie spéciale aux enfants des deux sexes au-dessous de treize ans, dans les bibliothèques des jeunes gens de treize à vingt ans, dans les collections particulières pour les j eunes filles, dans celles à donner aux malades des hôpitaux,
- 1) Bulletin du ministère de l'instruction publique, vol. VI, p. 9. Paris, 1867
- Voir aussi les lois du 31 juillet 1851 et du 21 juin 1865 , celle de 1867, et le décret impérial du 2 juillet 1866 et la loi du 28 juin 1833, due à la puissante initiative de M. Guizot, alors ministre de l’instruction publique et qui a organisé l’instruction primaire en France.
- Rapport à l’Empereur, par MM. de Forcade et Duruy. Moniteur du 28 août 1867.
- Exposé de la situation de l’Empire, p. 148. Paris, novembre 1867. Imprimerie impériale.
- Rapport sur l’organisation de l’Instruction publique,parM.Jourdain,membre de l’Institut. — Paris, 1867.
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- des infirmeries et des hospices, dans la bibliothèque de l’instituteur, d’uncoinice agricole, dans celles des soldats et sous-officiers des régiments, celle d’un simple poste ou corps de garde, celle des marins à terre ou embarqués sur des navires au long cours, celle des naturalistes voyageurs, celles d’une prison d’hommes, de femmes, de jeunes détenus, celle d’une usine affectée à telle ou telle industrie, celle d’une maison de campagne ou d’un grand établissement agricole, pour l’usage des cultivateurs ou des gens de service, et ces ouvrages propres a être lus à haute voix dans les ateliers ou dans une veillée de village, enfin les almanachs, les atlas géographiques, les cartes . murales et les publications périodiques, qui peuvent se rattacher à l’une ou à plusieurs des bibliothèques que nous venons d’indiquer et à celles des Écoles de persévérance (i).
- Les matières que renferment les divers programmes sont donc extrêmement variées, puisqu’elles comprennent, depuis la lecture et l’écriture (l’instruction religieuse étant laissée au clergé), tous les premiers éléments des lettres et des sciences usuelles : la grammaire, l’histoire, la géographie, celle de la France et de l’Europe surtout, l’arithmétique, la géométrie, l’arpentage, la tenue des livres, la comptabilité, des notions sur l’administration et sur les actes de l’état civil, pour les futurs secrétaires de mairie, des principes d’agriculture, d’horticulture, de météorologie, d’hygiène, de gymnastique, de dessin, d’industrie, de musique et de chant.
- Le choix des livres serait donc bien difficile à exercer si la tâche n’était déjà presque accomplie par des sociétés privées ou des éditeurs. Pour n’en citer que quelques-uns, disons que MM. Paul Dupont et Cie ont présenté, à un prix modéré, un bon catalogue et un spécimen de bibliothèque communale, renfer-
- (1) Voir sur cette excellente institution, imitée de l'Allemagne, la circulaire de S. Exc. M.Duruy, du 30 octobre, dans le Bulletin du ministère de Vinstruc-' lion publique de novembre i867.
- Voir le Rapport sur l’enseignement en Belgique, en Allemagne et en Suisse par M. Baudouin, inspecteur général de l’instruction publique, -I vol. in-;° Paris, 1865, Imprimerie impériale.
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- mée dans une solide armoire ; que MM. Hachette et Cie ont soumis au public le plan remarquable d’une bibliothèque populaire pour les orphéons et autres sociétés musicales, plan adopté par le comité présidé par M. Michel Chevalier, sénateur, et que la société Franklin et celle de la rue Roquépine ont dressé d’excellentes listes d’ouvrages. Le ministre de l’instruction publique, avons-nous déjà dit, a voulu guider les fonctionnaires de .son département, tout en laissant la plus large initiative aux associations particulières. Un catalogue, qui n’a rien d’obligatoire, a été rédigé par les soins de la commission formée au ministère; il est conçu dans l’esprit le plus libéral. Le ministre a, en outre, ‘assuré le concours de l’État à toute création de bibliothèque populaire. Il faut néanmoins noter que, en évaluant à un minimum de 100 francs les premiers frais pour chacune des 27,000 communes qui n’ont point encore de bibliothèque, le ministre aurait besoin d’une allocation budgétaire extraordinaire de plus de 3 millions de francs, qui devrait être répartie sur plusieurs exercices. Ce chiffre dit assez combien il est nécessaire que les municipalités prennent une large part à la dépense (1).
- g 3. — Mouvement général en faveur des bibliothèques populaires.
- Avant de passer en revue les principaux exposants de notre classe, nous exprimerons le regret de ne pas voir plus complètement représenté le pays de Channing et du généreux Peabody, qui, de son vivant, vient de donner plus de 30 millions de francs aux établissements de bienfaisance et d’instruction de la Grande-Bretagne et de l’Union américaine. Chacun sait pourtant le rang élevé qu’eussent tenu les États-Unis dans le sein du groupe X. Malgré leur abstention, nous croyons devoir mentionner un fait qui vient de se passer à New-York et
- (1) Voir le Moniteur du 29 octobre 1867. Circulaires du ministre de l’instruction publique, adressées aux recteurs le 24 juin 4 862 et 8 octobre 4 867
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- qui honore au plus haut degré l’administration de cette importante cité. Le maire de la ville a fait ouvrir, le 14 octobre dernier, par un membre du Conseil, assisté d’un officier du consulat général de France et du président de la Société de bienfaisance française, deux cours du soir pour enseigner l’anglais aux étrangers de langue française, c’est-à-dire à nos nationaux, aux Canadiens, auxBelges et aux Suisses.Les cours sont gratuits et la municipalité a pris à sa charge les émoluments des professeurs, l’entretien du local quelle fournit et la formation d’une bibliothèque anglo-française. Espérons que les grandes capitales de l’Europe imiteront ce noble exemple (1).
- L’Allemagne et l’Angleterre figurent, comme toujours, en première ligne parmi les exposants et elles ont obtenu de nombreuses récompenses. Nous citerons particulièrement : en Prusse, l’Union des Artisans de Berlin, la Société de Duis-bourg; en Autriche, les écoles supérieures; en Wurtemberg et en Bavière, les écoles ouvrières; dans la Hesse, la Société de Darmstadt. La Grande Bretagne est noblement représentée par la Société de colportage (Bookhawking Union), la Société pour la propagation des connaissances chrétiennes (Society for promoting Christian Knowledge) et par une foule d’autres institutions. En Suède, la Commission royale de Stokholm, et, en Danemark, l’École technique de Copenhague, offrent des collections intéressantes. Il en est de même de celles de la Commission de l’instruction publique en Suisse. En Espagne, nous citerons les nombreux ouvrages de MM. Garderera et Ramirez, les établissements scolairés des Dames nobles de Madrid et de Barcelone, et nous désignerons spécialement en Italie les travaux des Sociétés pédagogiques de Milan et de Turin.
- En France, nous devons placer au premier raqg les documents et les ouvrages des Sociétés de Mulhouse, du Creuzot
- (1) Voir le journal de New-York, le Courrier des États-Unis, du \ 6 octobre 183 T
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- de Meüray, des Frères de la doctrine chrétienne, de l’Associa-tion polytechnique, des Sociétés de Guebwiller, de Colmar, du Rhône; les bibliothèques des Amis de l’instruction, de la Société Franklin; celles des 5e, 8e et 11e arrondissements de Paris, en remarquant que la bibliothèque du 8e, créée en 1866, est peut-être la seule ouverte de 8 heures du matin à 11 heures du soir (le prix de la séance n’est que de cinq centimes et les ouvrières y sont admises sous la surveillance spéciale de dames constituées en comité auxiliaire et qui prêtent le concours le plus efficace à celui des fondateurs, présidé par M. le comte Sérurier); celles des départements de l’Aisne et de l’Aveyron, de la Société des livres utiles, de la Société protestante des Écoles du dimanche, de la Société israélite de Mulhouse; dans tous nos grands ports militaires, les excellentes bibliothèques des arsenaux et des Pupilles de la Marine; celles des écoles régimentaires et une foule d’autres institutions communales ou privées qui n’ont fait que suivre l’impulsion donnée par le ministre de l’instruction publique, le jour où il demandait à l’Empereur de faire figurer son département à l’Exposition Universelle (1).
- Tout en désirant que les éditeurs français imitent le soin que leurs confrères, d’Allemagne et d’Angleterre surtout, donnent à la confection matérielle des livres et des nombreuses gravures dont ils sont ornés, nous devons payer un juste tribut aux efforts de MM. Paul Dupont, Marne, Didot, Hachette, Delalain, Bouchard, Dumaine, Delagrave, Hetzel, Lahure et Roret et citer parmi les auteurs Mme Pape, née Carpentier, deux.fois couronnée par l’Académie française et par l’Académié des sciences morales et politiques (2), Jean Maçé, MllcduPùget; MM. Simonin, Robertson, Wagner, l’abbé Bernardi, Turgan,
- * 0) Rapport du ministre de l’instruction publique à l’Empereur, approuvé par Sa Majesté le 8 novembre 1865. Imprimerie impériale. In-4°, 1865, Rapports adressés au .ministre de l’instruction publique sur les classes 89' et 90. Paris, 1867, 1 vol; in-8°. Imprimerie impériale. .
- (2) Voir le Rapport remarquable de S. Exc. M. Drouyn de Lhuys, sénateur membre de l’Institut et du Conseil privé. Moniteur du 26 janvier 1868.
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- Audiganne et Le Play, auteur de la Réforme sociale, ouvrage que plusieurs éditions successives ont déjà rendu populaire.
- Certes, le rôle de la France ne laisse pas que d’être considérable, et, pourtant, il faut avouer que, dans la voie que nous parcourons, elle est devancée par l’Allemagne, les États-Unis et l’Angleterre, qui doivent leurs succès à l’initiative privée, à cet admirable esprit de Self Government propre à la race anglo-saxonne, aux instincts studieux des populations et en grande partie, il faut le dire, aux législations qui rendent, dans tous les pays germaniques, l’instruction obligatoire. Pour ne parler que de la Grande-Bretagne, où nous voyons, en ce moment même, les mots Compulsory Education prononcés dans de nombreux meetings, rappelons que les actes du Parlement, relatifs au travail et à l’instruction des enfants dans les manufactures et successivement votés depuis une vingtaine d’années, ont eu pour résultat la diffusion de l’éducation parmi les enfants inspectés. Ceux-ci étaient au nombre de 800,000, sous le régime du bill de 1864; les deux actes des 15 et 21 août 1867 étendront les bienfaits d’une inspection sérieuse sur 1,500,000 personnes de plus, car il faut bien remarquer que le dernier bill s’applique non-seulement aux enfants, mais encore aux jeunes filles et aux femmes elles-mêmes (1).
- 11 est vrai, qu’en France nous possédons, sur cette matière, les lois du 22 mars 1841 et du 4 mars 1851, mais personne n’ignore que leur exécution laisse beaucoup à désirer et qu’on trouve à peine dans nos usines, dans nos fabriques, le dixième des enfants sachant lire malgré les prescriptions du décret impérial du 28 mars 1866, et malgré les paroles de l’Empereur, écrivant à M. Duruy : « qu’il ne veut pas qu’un seul enfant reste privé d’instruction pour cause d’indigence de sa famille. » Cette grave question de l’instruction obligatoire a
- (1) State papers. London, 1867. Cap. 6111. An Act for the Extension of the Factory Acts (igth August, 1867). Cap. CXLVI. An Act for regulating the Hours of Labour for Childrens, Young Persons and Women, employed in Workshops .and for other Purposes, relating thereto (2ith August, 1867).
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- déjà été traitée avec le plus grand développement par S. Exc. M. Duruy, dans un rapport adressé à l’Empereur en 4865, et par l’honorable M. Michel Chevalier, dans la dernière session du Sénat, à propos d’une pétition de la Société industrielle de Mulhouse, présidée parM. Jean Dollfus, maire de la ville. Elle est loin d’être épuisée et bien des personnes pensent, en France comme en Angleterre, que l’adoption de son principe et des conséquences qui en découlent sont peut-être les seuls moyens de vaincre l’inertie de certains parents et de faire pénétrer la lumière religieuse, intellectuelle et morale au sein des classes laborieuses (1).
- Quel que soit le zèle des adultes, les enfants forment la vraie pépinière des lecteurs des bibliothèques scolaires et c’esta les y faire entrer que doivent tendre les efforts de tous. Nous signalons donc avec une vive satisfaction ceux de la Société de protection des apprentis et des enfants des manufactures, société à laquelle l’appui bienveillant de l’Impératrice n’a pas manqué. Il appartenait à la Souveraine, souslahdute direction de laquelle les établissements de bienfaisance sont placés, de consacrer cette oeuvre par son auguste présence et celle du Prince Impérial à la distribution des. prix qui a eu lieu le 27 octobre dernier. Paris compte dans ses fabriques plus de 25,000 enfants des deux sexes, âgés de moins de seize ans. Ce n’est pas seulement sur cette ville que s’étend l’action de la
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- Société, mais aussi sur tous les centres manufacturiers et il est bien à désirer qu’elle s’étende prochainement aux centres agricoles, afin de donner aux bibliothèques scolaires et populaires le plus grand nombre de lecteurs possible (2).
- (4) Rapport à TEmpereur sur l’état de renseignement primaire, par S. E. M. Du-ruy, ministre de l’instruction publique. Moniteur du 6 mars 4 865.
- Séances du Sénat des 49 et 22 juillet. Moniteur du 23 juillet 4 867.
- Voir spécialement le Rapport de M. Baudoin, qui renferme les données les plus complètes sur la matière, et celui de M. Jourdain, déjà cités.
- (2) Statistique de l'industrie à Paris. Enquête faite par la Chambre de corn-merce, 4 vol. in-fol., p. 34. Paris, 4 864.
- ' Voir au Moniteur des 4 6, 28 octobre et 8 novembre 4 867, la description de la fête de l’enfance ouvrière au Palais de l’Industrie et la liste des prix décernés.
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- En résumé, si nous nous reportons aux Expositions précédentes, il est aisé de voir combien les bibliothèques, soit d’un ordre élevé, soit populaires, sont partout en progrès. Dans les villes comme dans les campagnes, les dons affluent et les souscriptions volontaires s’organisent ; le Gouvernement, les prpvinces, les municipalités, les associations, les particuliers en créent tous les jours de nouvelles. Tous les jours le nombre de leurs lecteurs augmente et le moment n’est peut-être pas éloigné où l’on verra se réaliser cette pensée philosophique de l’Empereur Napoléon III : « La fondation d’une bibliothèque « dans toutes les communes de France est une œuvre de bien-« faisance et d’utilité publique. »
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- COLLECTIONS DIVERSES
- Par M. Philibert POMPÉE.
- Les collections destinées aux écoles de tous les degrés pour l’enseignement des sciences naturelles, physiques, chimiques, mathématiques, mécaniques, astronomiques, géographiques et technologiques, sont d’une trop haute importance, comme principe pédagogique, pour qu’il soit possible de passer sous silence celles qui ont été exposées au ministère de l’instruction publique et à l’Exposition Universelle du Champ-de-Mars.
- Dans l’ancienne pédagogie, pour instruire un élève, on se
- bornait à lui mettre entre les mains un dictionnaire et un livre
- qu’on changeait chaque année, l’étude des langues n’exigeant
- pas autre chose que des thèmes et des versions. Si l’on étudiait
- *
- des sciences naturelles, on apprenait une leçon de mémoire qu’on récitait souvent sans la comprendre. Les collections étaient inconnues dans l’instruction secondaire, et à plus forte raison, dans l’enseignement primaire, et ce n’est que de nos jours que, grâce aux progrès de la gravure sur bois, nous avons vu naître les livres classiques illustrés et les tableaux de choses éditées à bas prix.
- Mais la méthode intuitive qui est l’un des caractères distinctifs de la nouvelle pédagogie, substitue l’étude des choses à l’étude exclusive des mots. Cette méthode, déjà indiquée dans l’antiquité par Platon, restée sans effet jusqu’à Amos
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- COLLECTIONS.
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- Coménius, célèbre pédagogue allemand du xvne siècle, reprise par Locke en Angleterre, développée en France par Rousseau qui se prononce contre l’usage des livres dans toute la période de la première éducation, n’a été appliquée dans l’éducation populaire que par Pestalozzi qui l’a développée dans son Livre des mères, pour donner aux enfants et aux adultes, sous une forme sensible, les notions les plus claires, les plus simples, les plus incontestables, afin d’en faire la base de tout développement ultérieur.
- Depuis la directrice.de nos modestes salles d’asile, où l’éducation de l’enfance doit commencer par les leçons des choses, pour préparer les leçons des mots, jusqu’aux professeurs qui répandent le plus haut enseignement dans les Facultés des sciences, au Collège de France, au Muséum, au Conservatoire, etc., il ne se trouve personne qui puisse nier, ou seulement contester, l’importance des collections, pour captiver l’attention des auditeurs, pour graver profondément dans la mémoire de leurs élèves la connaissance des faits, et pour faciliter l’intelligence des théories qui découlent de leur observation.
- Cette importance est tellement grande que, lorsque ces collections manquent, l’instituteur de tous les degrés est obligé d’y suppléer par des dessins qu’il lui faut faire plus ou moins grossièrement sur le tableau noir, suivant son aptitude artistique, ou par des lithographies ou des gravures, ou bien encore, par des tableaux que dessinent, à l’avance, des préparateurs spéciaux.
- Seulement, ces représentations graphiques, qui servent de base à la leçon, ne sont pas toujours comprises par l’élève; soit parce qu’il ne sait pas lire une perspective, soit parce qu’un simple trait ne permet pas de contempler l’objet sous toutes les faces, soit enfin, parce que partout où il y a un mouvement à exécuter, la simple image est insuffisante.
- Aussi, trouve-t-on dans tous les établissements d’instruction secondaire et supérieure de vastes et riches collections de diverses natures plus ou moins spéciales, dont les professeurs
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- se servent dans leurs cours, pour aider à leur leçon orale et pour prouver de visu ce qu’il faut démontrer.
- Un pareil amas de richesses scientifiques n’est ni possible, ni nécessaire, ni utile dans les établissements scolaires, dont nous avons mission de nous occuper ici ; d’ailleurs, ces . belles et coûteuses constructions de modèles d’appareils de machines, d’ustensiles, de caries, de globes, sont exposées dans la classe 12. Nous nous bornerons à l’examen rapide des collections qui sont destinées aux salles d’asile, aux écoles primaires, et aux anciennes écoles primaires supérieures, devenues depuis peu des écoles secondaires spéciales.
- Nous venons de dire que la méthode intuitive développée , par Pestalozzi dans son livre des mères, et pratiquée par lui dans les divers établissements où il exerçait de très-bonne heure toutes les facultés des jeunes enfants, avant qu’ils sussent lire, a été, depuis, introduite avec le plus grand succès dans les salles d’asiles, et comme elle repose sur la vue des objets les plus usuels, les collections destinées à ces établissements devraient être très-nombreuses, si, par la nature même de l’enseignement, tout ce qui environne l’enfant dans la maison paternelle, dans l’école, dans la promenade, etc., ne fournissait pas la collection la plus 'convenable, la plus complète, la plus rapprochée qu’il fût possible de réunir.
- Il en est de même pour ce qui concerne les écoles primaires, car le nombre des salles d’asile est trop peu considérable pour que ces établissements ne soient pas encore, même dans les grandes villes, et à plus forte raison dans les écoles de campagne, obligés de commencer et de finir l’éducation de la plupart de leurs écoliers. Il est donc important de : portera la connaissance des instituteurs non seulement les méthodes, les procédés des salles d’asile, mais de. mettre à leur disposition les collections qu’ils devraient employer, pour qu’ils en fassent profiter les plus jeunes enfants de leurs écoles.
- Malheureusement, dans les collections exposées, il en est
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- peu qui, par leur nature pourraient leur fournir d’utiles enseignements et quelques exemples à suivre ; nous avons le regret de dire que, soit en France, soit à l’étranger, toutes les collections exposées sont plutôt destinées à faciliter les études secondaires classiques et les cours supérieurs que les études technologiques, qui sont seules du domaine de l’instruction primaire et de l’enseignement secondaire spécial. Nous avons vu et admiré des préparations anatomiques, des collections scientifiques de fossiles, des raretés géologiques et minéralogiques, des collections splendides de bois, de fruits, de graines exotiques, des produits merveilleux sortant des laboratoires de chimie, des modèles de machines perfectionnées, dignes du Conservatoire des arts et métiers, etc.; mais ce n’est pas là ce qui doit servir à renseignement populaire : les détails de structure, les systèmes, les classifications scientifiques, la précision irréprochable de la fabrication, les objets rares ou peu connus ne sont pas de. son domaine.
- Les collections qui conviennent aux écoles primaires doivent se borner à ce qui intéresse la commune et les environs. Le sol, le sous-sol, les montagnes, les alluvions, les rochers, les fossiles locaux, les minerais, les roches locales et voisines, formeront la base de l’enseignement minéralogique et géologique.
- Les matières premières végétales, cultivées et récoltées sur le sol, seront rangées d’après l’ordre de leur emploi et de leur usage, plutôt que d’après une classification scientifique. Nous ne cherchons pas à étudier les caractères des légumineuses, des graminées, des papavéracées, des cucurbitacées, des rosacées , etc. ; nous aurons des plantes alimentaires et médicinales qui entrent dans le corps de l’homme et des animaux pour les nourrir et les abreuver quand ils se portent bien, pour les soulager ou les guérir quand ils se portent mal; nous aurons des plantes oléagineuses pour l’éclairer; des plantes saccharifères et aromatiques; les condiments; les plantes textiles et tinctoriales qui servent à la fabrication et à l’or-
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- nementation des vêtements; nous réunirons enfin toutes les plantes dont les tiges, les racines, le bois, les feuilles, les fleurs et les fruits sont la base d’une industrie locale ou régionale. Nous aurons aussi les plantes toxiques que l’enfant doit connaître, pour en éloigner tous les êtres vivants.
- Il en sera de même pour les produits animaux provenant de la chasse, de la pêche ou de l’élève du bétail de la contrée, de la pisciculture, de l’agriculture; pour les poils, les laines, les cornes, les sabots, les peaux, les chairs, les os, les intestins, le sang des mammifères et les autres liquides (bile, lait, urine), pour les plumes, les œufs des oiseaux; pour les insectes utiles à l’agriculture et leurs produits : le miel, la cire, la teinture et les animaux nuisibles de toute nature, dont-il faut se garer, et garantir autant que possible les animaux domestiques et les récoltes d’agriculture.
- Mais, pour que l’homme puisse tirer parti de toutes ces substances minérales, végétales, animales, que Dieu a mises à sa disposition avec tant de profusion et pour fournir à ses besoins les plus divers ; pour qu’il puisse les transformer en produits manufacturés , il doit nécessairement se livrer à un travail d’abord fatigant et grossier ; mais qui se perfectionne, et s’adoucit à mesure qu’il invente des outils ou des procédés qui facilitent ou épargnent sa main-d’œuvre, et donnent naissance à des dérivés nombreux qui répondent à de nouveaux besoins.
- 11 faut donc que l’instituteur place les outils les plus usuels, les machines les plus connues, les agents chimiques les plus répandus à côté des produits bruts et des produits manufacturés.
- Entre l’argile et la brique, entre le calcaire et la chaux, entre le gypse et le plâtre, entre lè sable associé à la soude et le verre, entre le minerai de fer allié à la castine et le fer, il placera les modèles dessinés ou en relief, des fours de diverse nature qui ont servi à opérer ces diverses transformations. Entre le raisin et le vin doux, entre le colza et l’huile,
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- entre la pomme et le cidre, il placera la presse ou le pressoir. Le moulin, c’est-à-dire les meules horizontales où verticales, .servira à pulvériser le plâtre, à broyer le verre, à réduire le blé en boulange, etc.
- On pourrait multiplier ces exemples à l’infini ; nous nous bornerons à signaler quelques spécimens qui ont été. exposés d’après ce plan, par l’École professionnelle d’Ivry (France) ; par le ministre de l’instruction publique en Autriche, et par M. le chevalier de Wertheim, à Vienne (Basse-Autriche), et par la Society for promoting Christian Knowledge (Grande-Bretagne). . • - -,
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- L’École professionnelle d’Ivry avait extrait de ses riches et nombreuses collections : 1° une collection géologique du puits artésien creusé à la Maison-Blanche et traversant- toute la série des terrains parisiens, situés dans son voisinage ; 2° ce qui avait rapport aux produits alimentaires qu’on tire du- groupe des céréales, dont la technologie comprend : la meunerie, la bluterie, la boulangerie, la brasserie, la vermicellerie, industries de première nécessité qu’on rencontre presque partout et qui intéressent toutes les populations ; 3° enfin les» produits de trois industries moyennes, savoir : la fabrique des huiles et des graisses, dirigée par M. Haentjens ; la distillerie du vinaigre de bois, de la maison Roques et Bourgeois, la verrerie à bouteille de M. Guibert frères.
- , En mettant sous les yeux du public les produits de quelques-unes des nombreuses usines locales que les élèves visitent dans les promenades instructives qui terminent les cours de technologie professés dans chacune des trois années .d’études , le directeur de l’École professionnelle, s’est beaucoup moins proposé • d’exposer des modèles , des moulins, des blutoirs, des pétrins mécaniques (1), des fours de diverses na-
- (i) Le moulin et la bluterie ont été fabriqués d’après-les modèles perfectionnés les plus récents, par M. Ch. Touaillon, dont nous avons précédem-
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- tares, des appareils de . carbonisation et de distillation , des lampes, le tout accompagné de nombreux échantillons des matières premières qui servent à fabriquer les dérivés qui sont le but de ces diverses fabrications, que pour montrer comment, même dans une école de village quelconque, on peut réunir un petit musée contenant, tout ce qui peut intéresser les élèves dans la commune et les environs»
- Il a voulu par ces exemples, puisés dans la technologie organique et inorganique, indiquer comment on peut enseigner, par une leçon prise dans une classe primaire ou secondaire, tout ce qui concerne une industrie, et comment, ainsi préparés, les élèves conduits dans le moulin, la ferme, la fabrique, l’atelier, la manufacture, suivent avec fruit, curiosité et intérêt la série des opérations technologiques qui s’y pratiquent ; comment, examinant tout, ils questionnent les ouvriers qui se font un véritable plaisir, de les initier à leurs pratiques industrielles, à ces tours de mains qui font souvent seuls la supériorité de leur travail, et comment enfin quand ils sortent des lieux qu’ils ont visités, ils emportent avec eux, pour ne plus l’oublier, l’idée logique et la synthèse d’une industrie, qui pourra, par la suite, leur fournir des points de comparaison et même .des idées d’imitation qui auront inévitablement pour résultat de perfectionner les arts industriels.
- Le ministre de l’instruction publique en Autriche, pour montrer combien ces idées sont répandues dans les écoles qu’il dirige, avait choisi, comme spécimen d’exposition, la technologie du lin. Dans une série d’échantillons disposés dans un tiroir, le professeur trouve immédiatement sous sa main tout ce qui peut intéresser l’élève, en lui montrant la matière première, les instruments destinés à lui faire subir les transformations diverses et successives, et enfin les
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- ment cité l’ouvrage, intitulé Manuel de la Meunerie. Le pétrisseur mécanique a été fabriqué par M. Bouland, de Paris, inventeur d’un système récompensé par le Jury, du Groupe VI. , r ;
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- produits manufacturés résultant de ces diverses manipulations. Une simple énumération indiquera la suite des échantillons exposés, au double point de vue des produits oléagineux et des produits textiles. -
- Produits oléagineux : 1° tiges de lin avec leurs graines; 2° la graine de lin séparée de la tige ; 3° cette graine réduite en farine par un moulin à roues verticales ; 4° cette graine écrasée, réduite en tourteau sous la presse ; 5P l’huile vierge, obtenue par pressoir ; 6° l’huile épurée.
- Produits textiles : La tige de lin privée de ses graines ; un modèle de routoir ; la fosse destinée au rouissage >,et le lin roui ; le tbrisoir et le lin brisé.; le peigne ; l’étoupe grosse et le lin peigné ; le séran et le lin sérancé.
- Filature. — L’étoupe fine, la quenouille et le fuseau.; le rouet et le fil tors; le dévidoir et les diverses espèces de fils.
- Tissage. — Le métier à tisser et divers échantillons, depuis la grosse toile de sacs, écruc ou blanchie, jusqu’à la toile fine et la batiste.
- Les modèles d’outils sont de petite dimension, mais parfaitement disposés pour la démonstration, et le tout est rangé dans un ordre logique qui permet à l’enfant de comprendre, et par conséquent de retenir. En outre, cette disposition est telle qu’il est impossible au professeur d’oublier, dans sa leçon, une partie quelconque de son enseignement.
- ,M. Fric (Wenceslas), naturaliste à Prague, avait également exposé des collections technologiques très-intéressantes, renfermées dans les tiroirs d’un petit meuble qui peut facilement prendre place dans les lycées., les colleges, les séminaires, les maisons d’éducation de tout genre ; mais son système diffère de celui des collections de l’École d’Ivry et du ministère autrichien, en ce qu’il se borne à ne présenter aux professeurs et aux élèves que les produits bruts et les pro-
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- duits manufacturés, sans placer à côté l’outil et l’appareil qui ont servi à opérer leurs transformations. Nous avons également remarqué, dans cette exposition, des tableaux en carton^ sur lesquels on avait disposé des échantillons de fourrures et de cuirs, des étoffes de laine peignée, de laine cardée, de soie, de fil et de chanvre, de coton, de diverses espèces de papier et des espèces de bois. Le Jury, voulant encourager cette excellente tendance, a décerné à M. Fric une médaille de bronze.
- La Société pour l’avancement des connaissances chrétiennes u exposé des tableaux analogues. Dans le centre de l’un d’eux, par exemple, figure un mouton autour duquel on a groupé tout ce qu’on peut produire avec sa peau, sa laine, ses cornes, etc. Cette méthode, renouvelée de YOrbis indus d’Amos Comenius, a été parfaitement développée par M. Jules Del-brück dans son intéressant journal intitulé Y Education nouvelle et dans les Récréations instructives qu’il a récemment f éditées sur le même plan.
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- S’il est facile de se procurer des matières premières des diverses fabrications, et les produits manufacturés qui résultent de leur travail, il est moins facile de se procurer les outils qui servent à opérer les transformations. Ceux qui servent dans les ateliers sont chers et encombrants; il est donc néces-; saire d’en fabriquer'de petite dimension et à bon marché. C’est ce qu’a tenté de faire M. .François de Wertheim , propriétaire • d’une fabrique d’outils patentée à Vienne, et vice-président
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- de la Chambre de commerce et d’industrie de la basse Autriche. Il à fabriqué dans de petites ' dimensions tout l’outillage ::;du menuisier,‘du. tourneur, du tonnelier, du charron, du ; charpentier, du modeleur, du mécanicien et: de toutes les -professions qui ont besoin de travailler le bois. Il a, de plus, composé un ouvrage important, intitulé : Manuel'de Voiitïl-4ilage des arts etjmétiers .à l’usage des écoles techniques. JE’est «sdansTespoir qu’un'pareiÇexemple pourra être suivi pourd’au-très professions, que le Jury a décerné une médaillé de bronze
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- à M. le chevalier de Wertheim pour la collection de modèles d’outils et de machines en ce qui concerne renseignement technique.
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- A côté de ces collections technologiques qui ne tiennent aucun compte des classifications adoptées pour ,1a. science, et qui, comme on vient de le voir, mélangent sans scrupule les notions de toutes les connaissances appliquées, on remarquait à l’Exposition un certain nombre d’exposants qui, tout en respectant l’ordre scientifique, n’avaient cependant présenté que des collections préparées en vue de l’enseignement élémentaire des sciences naturelles, physiques, chimiques, mécaniques, en n’oubliant jamais que leurs collections ne s’adressaient ni à des Facultés, ni à des établissements d’instruction supérieure, ni à des Universités.
- C’est ainsi que, indépendamment des collections géologiques des divers terrains exposées par la maison Eloffe, on peut, comme l’a fait M. Nérée Boubée, composer une coupe représentative du terrain de Paris ; avec les roches elles-mêmes, on réussit à donner une idée parfaitement nette de la structure géognostique du sol. On peut, il est vrai, objecter que la puissance des couches est seule réduite, tandis que la grosseur des fossiles, etc., est évidemment conservée, de sorte qu’une telle couche n’est pas, à proprement parler, une réduction ; mais il est facile de prévenir l’enfant de cette imperfection nécessaire, et son imagination aura toujours infiniment moins à faire pour se représenter la réalité que. lorsqu’on lui donnera une planche coloriée. Dans cet ordre de collections géologiques et paléontologiques, il faut également citer celle des animaux fossiles et antédiluviens que M. Martin avait exposée dans l’annexe du Wurtemberg.. V .
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- L’on peut dire que, en général, une représentation à trois dimensions est toujours meilleure qu’une image plane. Un mo-
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- dèle de fleur du docteur Auzoux est donc: bien, préférable à la fleur de l’herbier, que la pression a,'pour ainsi , dire réduite à une représentation superficielle ; il a, de plus, la couleur et une grandeur qui se prêtent fort bien aux démonstrations à distance. U serait vivement à désirer,, dans l'intérêt dés études botaniques, qu’un fabricant'de fleurs, capable comme l’est M. Baulant à qui nous avons communiqué notre vœu, consentît à faire une collection de fleurs les plus usuelles „ pour mettre sous les yeux des élèves autre chose que des gravures. Cela donnerait un grand attrait à cet enseignement déjà si intéressant par lui - même. Nous avons remarqué en Italie des fleurs- en cire qui, par l’excellence de la fabrication, auraient pu servir à renseignement ; mais leur prix et leur, fragilité n’en auraient pas permis l’acquisition pour les écoles.
- Les autres modèles représentant les détails anatomiques du corps humain et de divers organes essentiels tels que l’œil, l’oreille, etc., jouissent du même avantage sur les préparations les plus admirables dont la perfection absolue est inutile dans un cours d’école ; ils présentent, d’ailleurs, une couleur assez différente de celle de l’objet à l’état frais, ce qui n’inspire jamais un sentiment pénible à des auditeurs qui ne sont pas, comme des étudiants en médecine, blasés sur de pareils specta-tacles. ; ./ ; r ; .
- Malheureusement, les modèles d’anatomie élastique de M. Auzoux sont d’un prix tellement élevé qu’ils sont inabordables aux écoles, dont le budget est très-restreint. D’unautre coté, il faut acquérir le sujet entier, et toutes çles bourses ne peuvent y atteindre. V" V - . v {
- ... C’est ee qu’a parfaitement compris un préparateur très-distingué, M.. Vasseur. A coté d’une vaste collection d’objets d’histoire naturelle, il a fait figurer,; "sur la commande et les indications du directeur de l’École professionnelle d’Ivry : 1° des copiés réduites, en plâtre teinté, de plusieurs préparations, des fonctions physiologiques les^us nécessaires A con-
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- naître, et dont la fidélité, la clarté* et le prix relativement minime, assurent une place' dans les. plus modestes écoles ; 2° des tableaux d’ostéologie,, dont les pièces séparées peuvent remplacer, à; bas prix,, un squelette entier et servir aux démonstrations qui ont pour but de classer les animaux d’après leur système dentaire et leurs organes de locomotion. Toutes ces modifications ont pour but de faciliter l’étude des. sciences naturelles, en permettant de se procurer, sans grande dépense, des collections jusqu’alors très-coûteuses ; aussi les tentatives de M.' Vasseur ont-elles vivement frappé l’attention du Jury, qui a décerné à cet habile naturaliste une de ses prer mières médailles de bronze.,
- M. Barbera (Italie), M., Krantz (Prusse), M.,Wright (Grande-Bretagne), ont également exposé des collections d’histoire naturelle, qui, par leur heureux choix et leur excellente disposition, ont provoqué l’intérêt; des amateurs, des instituteurs et du Jury.
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- Parmi les collections d’histoire naturelle ayant un objet spécial, on a beaucoup remarqué celle qui avait été' exposée par la Société protectrice des animaux. On sait; que, dans’ l’intérêt dè l’agriculture et à un point de vue d’édueationmo— raie, cette honorable association décerne chaque année des récompenses aux instituteurs qui ont introduit dans leur en— seignement des idées protectrices, et que M. le ministre de l’instruction publique s’associe à cet encouragement* enaccor-dant une somme de 100 francs ài ceux des instituteurs qui sont placés les premiers; sur les listes de lauréats." •
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- Mais, pour donner à cet utile enseignement tout l’attrait et
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- tous les résultats dont il est susceptible, il ne suffit, pas à l’instituteur de donner des leçons sur ce sujet ou de faire lire les ouvrages écrits dans ce but, il faut encore qu’il mette1 soust les yeux des élèves les animaux dont il. leur parle, et une collection de cette nature devrait trouver place dans le plus grand nombre d’écoles rurales» C’est,, en effet* un des» ensei-
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- gnements les plus utiles et les plus intéressants qu’on puisse y introduire, si l’on en juge par l’ouvrage que M. Bourgain, président de la Société protectrice, a publié sous le titre de Monsieur Lesage, ou Entretien d'un instituteur avec ses élèves sur les animaux utiles. Ce remarquable travail, dont l’introduction dans les écoles a été autorisée par M. le ministre de l’instruction publique, est parvenu en peu de temps à sa 6e édition.
- Parmi les divers systèmes de représentation graphique, adoptés pour les collections, nous citerons les planches murales de M. Achille Comte, exposées par MM. Victor Masson et fils, éditeurs. Ces planches, lithographiées et coloriées, bien plus grandes que nature, se rapportent aux différentes parties de 1’enséignement de l’histoire naturelle, principalement à la physiologie végétale et animale. L’échelle de ces tableaux permet à l’élève de distinguer les détails aussi bien que dans les figures d’un livre qu’il aurait sous les yeux.
- ' M. Emile Rousseau, qui a créé le cours de chimie industrielle à l’école municipale Turgot, a conçu la pensée de combler une lacune qui existe encore aujourd’hui dans l’enseignement élémentaire, en formant une sorte d’encyclopédie pratique des connaissances scientifiques usuelles les plus indispensables à connaître. Pour atteindre son but, il a prié M. Isidore Pierre, membre correspondant de l’Institut, et doyen de la faculté des sciéncès de Caen, d’écrire un livre nouveau, aussi simple que possible, mais aussi savant que' simple, sur les notions dé chimie usuelle; dans ce livre,' qui a paru, l’auteur a cherché à mettre à la portée des plus hum-blés l’exposé des principes de la science, ceux qui intéressent ; le plus la vie et l’industrie humainé.
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- Pour rendre ces leçons plus fructueuses, M. Emile Rous-seaù* a' formé une collection des principaux produits naturels et manufacturiers qui sont décrits’ dans lè volume de M. Isi-f
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- dore Pierre, et, afin de permettre à chacun de répéter les expériences décrites dans la chimie usuelle, il a disposé un petit laboratoire dont les appareils simples ont été fabriqués sur une assez large échelle pour pouvoir devenir peu coûteux, mais sont assez complets pour servir encore à des études plus avancées.
- Le prix de la collection, composée de 4 cadres creux, renfermant 140 échantillons et le laboratoire complet, ne s’élève, pour l’ensemble, qu’à 200 francs. Ce premier essai a été parfaitement apprécié et très-favorablement accueilli, ce qui fait espérer que la physique viendra bientôt s’ajouter à cette première partie du programme que s’est tracé M. Emile Rousseau.
- Indépendamment des produits si variés et si estimés de leur librairie de luxe, compris dans la classe 6, et de leurs publications classiques pour l’enseignement élémentaire et pour l’enseignement secondaire spécial, exposés dans les classes 89 et 90, MM. Hachette et Cie etM. Delagrave, avaient exposé, dans cette dernière classe, des spécimens de collections scolaires, auxiliaires indispensables pour l’enseignement de la géométrie élémentaire, de la géométrie descriptive, de la mécanique, de la physique, de la chimie, de la minéralogie et d’histoire naturelle, que, sur la demande des instituteurs, ils se chargent de fournir aux conditions les moins onéreuses. Seulement, pour éviter des doubles emplois avec l’exposition de MM. Vasseur, Eloffe et Rousseau, et pour varier autant que possible la nature des objets exposés, le comité d’organisation de l’exposition scolaire, avait invité MM. Hachette et Cie à ne mettre sous les yeux du public que les collections de modèles géométriques et mécaniques que leur maison à créées, etM. Delagrave à ne placer dans ses vitrines qu’un cabinet de physique
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- Si l’on peut, pour l’enseignement de, lar chimie, recourir ; à des moyens économiques pour monter-les appareils,; si l’onf
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- peut opérer dans une. simple terrine aussi bien que dans une cuve pneumatique ; s’il n’est pas mauvais de faire voir comment telle ou telle disposition peut être modifiée intelligemment et se plier à diverses exigences,, de manière à pouvoir se passer de l’appareil classique, il ne peut pas en être ainsi pour l’enseignement de la physique. Le cabinet forme collection,, l’appareil reste monté ; mais, comme pour la chimie, on doit se souvenir que les instruments les plus simples sont les meilleurs. Une pompe de Gay-Lussac tiendra lieu d’unè coûteuse machine pneumatique; il est bien peu d’expériences d’électricité statique qu’on ne puisse répéter avec une bobine d’induction d’un prix minime.
- M. Delagrave a montré qu’il comprenait la nécessité d’une réforme ; dans l’exposition qu’il a faite, aux instruments coûteux il a cherché, autant qu’il l’a pu, à en substituer d’autres atteignant le même but, mais a moindres frais ; il a ainsi montré tout ce qu’on doit attendre de son concours à l’œuvre entreprise de concert avec M. Emile Rousseau, et tout fait espérer que tes deux associés pourront vulgariser les notions physiques comme ils ont déjà atteint leur but en chimie.
- MM. Hachette et Cie ont exposé une collection complète de modèles en bois servant à la démonstration des principes de la géométrie élémentaire et descriptive, de la stéréotomie, de la mécanique, etc. Ces modèles ont une utilité si bien démontrée, et ils ont pénétré si profondément dans renseignement mathématique qu’il est inutile d’insister sur ce sujet. Disons seulement que, peu de temps après la promulgation de la loi de 1833 sur l’enseignement primaire, M. L. Hachette, fondateur de la maison, eût l’idée de créer,, à côté de sa librairie, un matériel pouvant satisfaire à tous les besoins de renseignement élémentaire. Un succès rapide vint couronner son heureuse inspiration. Vers 1836, grâce au concours de M. Saigey, déjà bien connu par ses ouvrages, cette création prit une nouvelle importance ; c’est alors que sortirent de cette mai-
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- sonies modèles en relief: de géométrie et de mécanique qui se sont en peu de temps si généralement répandus dans les maisons d’éducation et qui ont. si puissamment concouru à l’étude de ces deux sciences. Attentifs- à tous les changements, à toutes les améliorations successives introduites dans l’enseignement, M., Hachette et ses successeurs' se sont efforcés, avec succès, de satisfaire aux nouveaux besoins, par leurs publications, aussi bien que par leur matériel.
- Ces modèles, dont la maison Hachette peut, à juste titre, revendiquer l’introduction dans les éeoles de tout dégré, ont été l’objet de nombreuses imitations. Cependant, à côté de cette création primitive qu'elle a sans cesse augmentée et perfectionnée, de nouveaux constructeurs ont introduit quelques collections nouvelles, parmi lesquelles nous citerons celles que le frère Victoris a exécutées ou fait exécuter sous sa direction pour l’usage des Écoles chrétiennes ; celles que M. Jacquin a fait construire dans ses ateliers, pour les besoins de l’École professionnelle d’Ivry, et que les élèves ont reproduite en carton ou en plâtre; celle que les élèves de l’École centrale lyonnaise ont construite eux-mêmes, sur une très-vaste échelle, pour montrer par ce travail manuel qu’ils ont utilement profité des leçons théoriques qu’ils ont' reçues; celles que M. Demunter de Bruxelles fournit aux établissements belges, depuis la salle d’asile jusqu’aux classes-supérieures des athénées et des écoles industrielles; celles enfin que MM. Vazquez Queipo (Espagne), Hillardt (Prusse), J. de Hempel (Autriche), Thonnen (Danemark) et J. M. et H. Cronmire de Londres, ont exposées pour
- l’enseignement des sciences mathématiques et physiques (1).
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- 0) On peut indiquer .ici en note une nouvelle méthode d’exhibition de médailles imaginée par M: Jules Pautet, sous-préfet honoraire. Un spécimen de cette méthode figure à ^Exposition Universelle sous le nom de « DISNOME, » et eut été mieux.à sa place dans la classe XII, enseignement de l’histoire. On y vditTfliwÿ et le revers des médailles, placées perpendiculairement, dans une rainure, devant une glace étamée^ c’est dà tout le secret; cela est simple et praticable dans les musées, ce qui rendra un vrai service à la science du numismate, en permettant à tout amateur de-voiries deux types des mé* dailles sans déranger personne. , v5> • ^ ^ :
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- Parmi les idées nouvelles que nous avons pu signaler à l’Exposition, il en est deux qui nous paraissent appelées à rendre de grands services à l’enseignement individuel et collectif et qui peuvent tenir lieu de nombreuses collections très-coûteuses, qu’on ne peut pas toujours se procurer.
- La première consiste en un mode de représentation graphique qui participe des avantages d’un objet à trois dimensions, puisque la vision stéréoscopique est employée à donner du relief à la figure. M. Saint-Loup est l’auteur d’une géométrie dans l’espace, dont les planches sont remplacées par des photographies stéréoscopiques : un instrument peu coûteux est joint au volume. De la sorte, l’élève possède l’équivalent d’une nombreuse collection de solides; or, rien n’empêche d’étendre cette méthode de représentation à d’autres sciences, notamment à l’histoire naturelle ; il y a donc des études à faire dans ce sens.
- La seconde est relative à la solution d’un problème que le directeur de l’École professionnelle d’Ivry étudie depuis bien longtemps. Il recherche comment on pourrait substituer aux absurdes figures des lanternes magiques ordinaires, destinées à amuser grossièrement les enfants, des dessins ou des photographies , pouvant se projeter facilement dans un amphithéâtre, pour mettre sous les yeux de nombreux élèves des objets d’étude, qui puissent faire l’objet de leçons et de démonstrations. Les tableaux géologiques si remarquables que M. Rhode à montrés à Paris, il y a quelques années, donnent une idée complète des services que, sans grande, dépense, pourrait rendre un appareil de ce genre.
- Pour satisfaire au désir que nous lui avons exprimé, un jeune savant qui professe à l’Association polytechnique, et qui est préparateur de chimie à l’école de Médecine de Paris, M. Georges Salet, a fait construire et a exposé un instrument d’optique destiné à projeter sur un écran blanc l’image très-amplifiée de photographies disposées, par séries de six, sur une même plaque de verre. L’usage de cet appareil réclame l’obs-
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- curité et nécessite des photographies sur verre de bonne qualité.
- Il présente, en revanche, les avantages suivants : Au moyen du même appareil, dont l’organe principal est une lampe à huile du modèle des phares, et d’une série de verres, on peut montrer sur le tableau une énorme quantité de dessins se rapportant à la géométrie, à la météorologie, à l’histoire naturelle, à l’architecture, aux beaux-arts, à l’histoire, à la géographie, etc. Ces re-
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- productions sont d’une exactitude photographique. Enfin, par une disposition qui permet de substituer instantanément une image à une autre, on peut donner l’idée d’un changement survenu dans l’objet représenté, beaucoup mieux qu’avec un modèle qui se démonte. C’est ainsi que les phénomènes géologiques, les changements de divisions géographiques, le développement'd’une plante, les opérations géométriques.dans l’espace, etc., peuvent être rendus visibles à un nombreux
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- auditoire. Les essais qui ont été faits à l’Ecole professionnelle d’Ivry donnent lieu d’espérer que cet appareil pourra réaliser le but pour lequel il a été construit.
- Le rapport spécial dans lequel notre collègue, M. le baron Oscar de Watteville, a rendu compte de ce qui concerne l’enseignement de la géographie nous dispense de parler ici des appareils astronomiques qui réduisent la démonstration élémentaire des principes de la cosmographie, à des construc-. tions géométriques mobiles, et, comme on dit, mécaniques. Le jour et la nuit, les éclipses, les saisons, la station et la rétrogradation des planètes, etc., sont le sujet d’autant de petits appareils de démonstration fort ingénieux, exposés par MM. Jager, Charles Emmanuel, Mar (France) et Heinrich (Wurtemberg).
- - Si nous n’avons pas ici à.nous «occuper de cartes gé.ogra-> phiques, il nous est impossible de ne pas signaler, dans un article concernant les collections, les travaux, véritables œu-~ vres d’artiste, que M.'Joseph Gérard a composés, sur ^demande du gouvernement; belge, pour aider à l’enseignement " de l’histoire nationale dans les écoles primaires communales ;
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- ils forment assurément le meilleur et on peut presque dire le seul cours d’histoire qu’on devrait faire suivre aux enfants de nos écoles populaires.
- Ici, pas de leçons de mémoire à apprendre; dérouler sous les yeux les grands faits historiques; faire assister, pour ainsi dire, aux mémorables scènes qui ont marqué un pas vers l’émancipation et vers le progrès; faire voir les grands personnages, souverains, hommes politiques, savants, artistes, etc., passant au milieu des grands changements qui constituent l’histoire d’un peuple, c’est graver profondément dans l’esprit des enfants, sans efforts et d’une façon attrayante, des récits qu’on leur fait lire dans un livre, .sans.qu’ils en conservent un souvenir vrai. Telle est la tâche qu’a accomplie M. Gérard avec un talent d’artiste et la pensée d’un philosophe..
- Ses tableaux se distinguent de tout ce qui a été essayé dans ce genre, par la vérité des types, des portraits, des costumes, des scènes historiques, et des accessoires qu’il sait placer habilement. Il faudrait prendre un à un ces tableaux, composés et dessinés avec autant de soin que si l’artiste devait les transporter sur la toile, et montrer les premiers chefs des Belges, figures sévères et héroïques, brûlant leurs oppiclà, et résistant aux légions romaines; l’invasion des Romains, César à la tête de ses soldats, dont les types, les armes, les costumes sont donnés dans toute leur vérité; puis l’avéne-ment du christianisme, apportant le travail agricole, l’activité utile. Ensuite l’époque mérovingienne et franque ; les figures de Clovis, de Mérovée, de Charles-Martel, des deux Pépins, de Charlemagne, et des ducs qui régnent après lui sur la Belgique.
- Chaque époque est ainsi représentée par ses côtés saillants, par ses figures historiques. Ainsi, plus loin c’est le tableau intitulé les Communes, véritable composition, dans laquelle l’enfant voit la scène se passer. On est dans une ville flamande ; la foule entoure la maison communale ; sur le balcon le prince est entouré des principaux de la commune qui l’obligent à
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- signer la charte des libertés des citoyens; il a cassé son épée de colère, sa figure est menaçante, mais les chefs de commune, représentant le peuple de la cité, ont des visages remplis d’une ferme volonté. L’enfant n’oubliera certainement pas ce grand fait historique, ni les hommes qui ont été les acteurs de la scène.
- N’est-ce pas là la meilleure leçon d’histoire, et n’y aurait-il pas moyen de faire jouir les écoles en France d’une partie de ces tableaux, qui s’appliquent aux deux nations, en les complétant par des scènes caractéristiques de notre propre histoire?
- Il est d’autres collections qui sont d’une grande utilité dans les écoles de filles, parce qu’elles sont de nature à aider certains travaux manuels de couture, de tapisserie, de broderie, de tricot, de crochet, de filet, de guipure, de ces mille et un objets de fantaisie et démodé qui font l’objet des travaux habituels des femmes.
- Citons deux exposants, M. Rouget del’Isle qui, le premier, a depuis fort longtemps, par ses publications, ses journaux, ses modèles, ses leçons, ses résultats, attiré l’attention sur l’enseignement artistique et professionnel des femmes ; M. Ca-bin, successeur de M. Sajou, qui est venu beaucoup plus tard, mais qui, par la composition de ses dessins, coloriés à la gouache, la variété de ses collections, ses travaux échantillonnés, ses albums, et la vente des canevas, des laines, des perles, des chenilles et de tous les objets nécessaires à celte spécialité de travaux, a puissamment contribué à étendre commercialement l’idée première conçue par M. Rouget de l’Isle.
- L’enseignement du dessin joue un rôle tellement important dans l’enseignement technique qu’il n’y a pas lieu de s’étonner si, à côté des travaux graphiques des élèves, on remarquait, à l’Exposition, de nombreuses méthodes et de nombreux modèles destinés à diriger les enfants des deux sexes dans les études artistiques et géométriques qu’ils font dans les écoles primaires, secondaires et supérieures.
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- C’est évidemment à ces dernières qu’appartient la flore ornementale, qui est bien moins une méthode de dessin qu’un excellent guide destiné à diriger les artistes encore peu instruits dans leurs compositions, en substituant des formes gracieuses, puisées dans la nature elle-même, à des arrangements de convention et de mode qui ne sont souvent que des produits d’une imagination fantasque. Le Jury, voulant encourager cette tendance, a décerné à M. Rupricht Robert, professeur à l’école impériale de dessin, une médaille de bronze, pour ce remarquable travail. Une semblable récompense a été décernée à M. Jolly Grangedor, qui enseigne le dessin dans les écoles professionnelles Elisa Lemonnier.
- Les progrès rapides et magnifiques faits par la photographie ont fait penser à la possibilité de s’en servir pour l’enseignement du dessin. Reproduire un tableau, une statue , des croquis de grands maîtres, cela se fait depuis longtemps déjà, et l’on comprend que, en se plaçant dans les conditions de simplicité qu’exigent les modèles, l’artiste photographe puisse arriver à des résultats utiles. C’est ainsi que MM. Gaucherel, Leroy, Placet et Rousseau se sont appliqués, et, hâtons-nous de l’ajouter, ont réussi à reproduire les esquisses des maîtres, les fragments de tableaux, de statues et d’ornements, voire même des parties d’architecture. Ce sont là des modèles qu’il ne faut pas assurément donner aux commençants, mais dont un professeur intelligent et habile saura se servir avec avantage, quand son élève sera déjà habitué à bien voir, à bien exécuter, et qu’il sait déjà exprimer ce qu’il voit.
- Mais reproduire les objets inanimés n’est rien, en quelque sorte, pour le photographe ; reproduire la nature offre de véritables difficultés, et cependant, au point de vue de l’art, il faut toujours y revenir ; car, pour celui qui enseigne le dessin, c’est la source de ses meilleurs modèles et de son meilleur enseignement. Pénétré de ces idées, un artiste industriel d’un
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- grand talent, dont les expositions précédentes ont obtenu de justes récompenses, M. Charles Aubry, n’a pas hésité à appliquer la photographie à la reproduction des plantes dans leur grandeur vraie , dans leurs allures véritables, et les travaux qu’il a exposés dans la classe 9 et dans la classe 90, ont prouvé qu’il a parfaitement réussi. Pour répondre d’avance à des objections qu’on ne manque pas de lui adresser, il avait eu soin de faire interpréter ses modèles par des élèves avancés de l’École professionnelle d’Ivrv, et les résultats obtenus par les divers procédés de reproduction ont prouvé tout le parti que l’enseignement du dessin pouvait tirer de ces remarquables travaux. Nous faisons des vœux pour que M. Aubry veuille bien diriger ses recherches du côté de l’enseignement élémentaire en faisant une série de modèles simples , représentant des feuilles, des fleurs, etc.
- Cela lui sera d’autant plus facile qu’à l’aide de sa très-ingénieuse invention du moulage des différents organes de la plante, dont on admirait les beaux groupes dans son exposition , il pourra obtenir la simplicité indispensable pour que des photographes puissent remplir les portefeuilles des écoles, comme ils remplissent déjà aujourd’hui ceux des ateliers.
- Si le dessin d’art et d’imitation était représenté à l’Exposition par de nombreux spécimens de genres et de procédés nouveaux, le dessin purement géométrique ne faisait pas non plus défaut. On ne se rend pas assez généralement compte des difficultés que rencontre la composition de bons modèles pour initier les élèves à la confection intelligente des croquis et des tracés d’épures. Exécution nette, simple, lisible dans toutes ses parties, méthode suivie, logique conduisant, par degrés et sûrement, à la solution des problèmes pratiques , et ajoutons, ce qui a bien son importance, le bon marché des modèles, telles sont, au milieu de beaucoup d’autres, les conditions que doit remplir un bon portefeuille de dessin géométrique.
- Parmi un certain nombre d’exposants qui ont tenté de ré-
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- soudre ce problème difficile, nous devons signaler, pour l’enseignement secondaire et supérieur, les modèles de M. Fouché, qui forment une méthode rationnelle de lavis; ce travail se distingue par une exécution nette et facile. Dans la même ligne, on peut comprendre le cours de lavis, de M. Chrétien, qui a cherché à simplifier les procédés qui doivent présider au tracé rigoureux des ombres pour les différents corps géométriques. Il faut également mettre en première ligne le cours de lavis , composé par M. Amable Tronquoy , pour les élèves de seconde et de troisième année de l’école municipale Tur-got. Il est à regretter que, faute de place suffisante, cet excellent professeur ait cru devoir renoncer à exposer lui-même son remarquable travail qui figurait sous le nom de M. Dela-grave, son éditeur.
- D’autres exposants présentaient des enseignements plus étendus et plus variés; sans se bornera l’étude des tracés géométriques, des projections, des pénétrations, des sections, des ombres et de la perspective, M. Armengaud aîné avait exposé une large série de modèles et d’albums de dessin, de mécanique et de technologie répandus depuis longtemps dans les ateliers et les hautes écoles spéciales où ils ont déjà rendu, et où ils rendent encore, de grands services.
- Signalons enfin les méthodes de dessin géométrique qui s’appuient sur l’étude du relief ; excellent moyen qu’on néglige beaucoup trop dans les écoles. Dans cette voie, il faut signaler la méthode rationnelle de. M. Gaillard, de Toulouse, et celle du frère Victorin, qui sert de base à l’enseignement des arts graphiques dans les nombreux établissements dirigés par les Frères des écoles chrétiennes. Les dessins exécutés par les élèves qui suivent ces méthodes, prouvent que leur emploi peut produire les meilleurs résultats.
- Dans tout ce qui précède, nous n’avons rien trouvé qui ail pour but de commencer l’enseignement du dessin linéaire au
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- trait ou polychrome dans les écoles élémentaires, de telle sorte que l’enfant qui ne sait absolument rien, puisse, par une série d’exercices gradués, exécuter à main levée, ou avec les instruments, toutes les combinaisons qui chez les différents peuples constituent les ornementations géométriques ; les auteurs des méthodes qui précèdent, en s’adressant aux élèves des écoles secondaires, ont cru pouvoir se dispenser de commencer par les éléments.
- L’exposition de M. Delahaye, chef d’institution, est venue montrer comment, par une méthode bien simple, on peut habitue'" l’enfant le plus jeune à exercer sa main à .tracer, d’après un modèle, ou à trouver lui-même les combinaisons multiples des diverses figures géométriques, et à les recouvrir de teintes plates qui l’habituent au maniement du pinceau et à l’harmonie des couleurs. Malheureusement, les deux cadres exposés par M. Delahaye se bornaient à présenter les combinaisons qui résultent du principe des parallèles équidistantes de 90 et de 45°. Aussi avait-il intitulé son exposition l’A B G du dessin linéaire.
- Mais dans la série des figures géométriques, pas- plus que dans celle des lettres de l’alphabet, le nombre des éléments ne s’arrête pas à trois, et un ancien instituteur communal dont la ville de Paris avait, en 1837, adopté pour ses écoles communales laïques la méthode de dessin géométrique à main levée et avec instruments, sous le nom (TAlbum des écoles, a pensé qu’on pouvait, à l’aide de diagrammes peu nombreux, amener l’enfant à réduire à un petit nombre de principes toutes les combinaisons qui, au premier abord, paraissent très-compliquées.
- La méthode que cet instituteur communal a fait imprimer pour l’usage exclusif de l’école municipale de Turgot, et qui a été rééditée et livrée au commerce sous un autre nom que - celui de son auteur, a été continuée, complétée et perfectionnée à l’École professionnelle d’Ivrv, dont les élèves de prépa-
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- L’unique et brève conclusion que nous ayons à cœur de placer à la fin de tant de pages que, nous le répétons, il n’a pas dépendu de nous de racourcir, c’est que, en définitive, la France n’a pas encore trop à rougir de son infériorité en matière d’instruction publique. Si, sur plusieurs points, les nations étrangères ont pris les devants, quelle est celle qui offrirait un ensemble aussi bien combiné, aussi complet? Que la question de l’enseignement obligatoire soit résolue, et nous n’aurons rien à envier à personne.
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- MEUBLES, VÊTEMENTS ET ALIMENTS DE TOUTE ORIGINE, DISTINGUÉS PAR LES QUALITÉS UTILES, UNIES AU BON MARCHÉ.
- SOMMAIRE:
- Chapitre I. — Introduction, par M. A. Cochin, membre de l’Instilu
- Chapitre II. — Mobilier, par M. Seillière, fabricant.
- Chapitre III. — Papiers peints, par M. Moreno Henriquès, directeur de la manutention de la Chambre de commerce de Paris à la douane et à l’Exposition de 1867.
- Chapitre IV. — Tissus de coton, par M. À. Seillière.
- Chapitre V. — Tissus de lin, chanvre, jute et coton, par M. F. Ducuing , économiste.
- Chapitre VI. — Tissus de laine peignée non foulée; tissus mélangés de coton, tissus de fil et de coton; châles, ^ir M. Bouffard, négociant, ancien juge au tribunal de commerce de la Seine.
- Chapitre VII. — Draps, par M. Victor Darroux, officier d’administration principal du service de l’habillement du campement, et M. Moreno Henriquès.
- Chapitre VIII.— Bonneterie, tricots à la main, tissus à mailles, confections en tissus à mailles, ganterie de tricots, articles de filets, etc., par M. Moreno Henriquès.
- Chapitre IX. — Effilochages de laine, par MM. Victor Darroux et Moreno Henriquès.
- Chapitre X. — Confection de vêtements pour hommes, femmes et enfants, par MM. Moreno Henriquès et Victor Darroux.
- Chapitre XI. — Chaussures à bon marché, par M. V. Darroux.
- Chapitre XII. — Industries accessoires, par M. Frédéric Jourdain, ancien manufacturier.
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- CLASSE 91
- MEUBLES, VÊTEMENTS ET ALIMENTS DE TOUTE ORIGINE, DISTINGUÉS PAR LES QUALITÉS UTILES, UNIES AU BON MARCHÉ.
- CHAPITRE I.
- INTRODUCTION. Par M. A. COCHIN.
- g 1. — But spécial de la classe 91.
- La pensée d’une exposition spéciale des produits à bon marché est due à l’Exposition Universelle de 1855. Elle a été réalisée alors pour la première fois par les soins de la Société d’économie charitable de Paris et de la Société des arts de Londres. Un Jury a été institué, sous la présidence de M. Michel Chevalier, qui a présenté, dans un rapport remarquable, les résultats de cette tentative. Reprise et développée à l’Exposition de Londres de 1862, la même pensée a été réalisée beaucoup plus largement à l’Exposition de 1867. Ce n’est plus une classe, c’est un groupe composé de 6 classes, qui a été consacré à cette réalisation. Il ne s’agit plus seulement des objets à bon marché, mais encore des méthodes , des in-
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- struments, au matériel de l’instruction primaire, des costumes populaires, des procédés et des produits du travail des ouvriers chefs de métier, des plans et des modèles d’habitation, en un mot, comme l’indique le titre fort large donné à l’ensemble du Groupe X, il s’agit de tous les objets spécialement exposés en vue d'améliorer la condition physique et morale des populations.
- Au milieu de ces six classes, la classe 91 est plus spécialement consacrée à ce qui touche la condition physique des populations.
- Elle a, cela va sans dire , un côté moral, car la moralité ne peut qu’exceptionnellement se développer ou durer sous l’étreinte de l’indigence absolue, et un peu de bonheur est nécessaire à un peu de vertu. Les progrès de la condition physique des populations sont inséparables des progrès moraux. Or, lorsqu’on songe à la lenteur des uns et des autres, lorsqu’on songe qu’il faut des années et des siècles pour faire passer la population de telle ou telle région européenne de l’usage des légumes à la viande, du pain noir au pain blanc, du coton à la laine, des pieds nus aux chaussures, des haillons au linge et au drap, de la malpropreté et de la disette à la bonne tenue et à la bonne nourriture, on ne peut qu’applaudir aux encouragements donnés par l’Exposition Universelle de 1867 aux industriels qui parviennent à mettre des objets de moins en moins coûteux à la portée des populations. À ce point de vue social, la classe 91 a une importance capitale.
- Elle n’est pas moins intéressante aux points de vue industriel et commercial. En effet, le signe du bon marché, c’est le prix : dans la classe 91, l’indication du prix est de rigueur. Or, si la classe est vraiment complète et internationale, elle sera le résumé de l’Exposition tout entière, elle montrera les conditions précises de la concurrence intérieure et extérieure, elle permettra de comparer exactement les forces des nations, pour tout ce qui touche aux objets de grande consommation Ces données serviront de point de départ aux commandes du com-
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- INTRODUCTION.
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- merce, et la classe 91 fournira ainsi des renseignements à la fois aux études et aux affaires.
- Ce triple but moral, industriel, commercial, de la classe 91 a-t-il été complètement atteint? On peut affirmer que l’Exposition de 1867 a été sur ce point en notable progrès sur l’Exposition de 1855, mais il serait très-exagéré de déclarer que le succès a été complet»
- C’est un service à rendre aux expositions futures que d’indiquer nettement les obstacles contre lesquels l’ardente énergie du Comité d’admission de la classe 91 et du Jury ont eu à lutter.
- g 2. — Difficultés d’exécution.
- En premier lieu, la pensée d’une classification séparée des objets de luxe et des objets communs n’est pas généralement comprise par les exposants. Les consommateurs trouvent un grandintérêt à cette séparation; les producteurs, au contraire, préfèrent rapprocher tout l’ensemble, toute la gamme de leurs différents produits. En second lieu, la question des prix présente une difficulté presque insurmontable. Plusieurs grands industriels ne veulent pas livrer leurs prix aux étrangers, ni permettre aux consommateurs de les comparer. D’autres se trouvent en face de leurs courtiers et commissionnaires, qui s’opposent à ce que les prix de fabrique soient portés à la • connaissance du public. Quelques exposants donnent des prix de gros, à côté d’autres exposants qui indiquent des prix de détail. Les différences de la vente au comptant ou à terme jouent encore un rôle dans ces évaluations et, enfin, pour de nombreux produits, les aliments surtout, les prix varient sans cesse.
- Impossible de trouver une formule unique, ni d’imposer à tous la formule adoptée, celle du prix de vente au comptant.
- , Ajoutez .que, si la séparation des objets à bon marché et des objets de luxe était absolue, il faudrait, pour l’exposition des
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- objets à bon marché, un espace énorme; ce sérail une seconde exposition, car la classe 91 a des affinités dans 44 classes, et le chiffre du bon marché, dans l’ensemble de chaque fabrication, excède les deux tiers de la fabrication totale dans presque tous les pays ; il est proportionnel au nombre des petites et des grandes fortunes comparées.
- Or, la Commission impériale n’a pas accordé plus de 540 mètres aux meubles, vêtements et aliments, exposés dans la classe 91, à laquelle avaient été adressées plus de 3,250 demandes d’admission. Dans ces conditions, le Comité chargé
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- d’organiser la classe ne pouvait que faire, en examinant ces demandes, un choix des objets rentrant dans la définition : Meubles, vêtements et aliments de toute espèce, distingués par les qualités utiles unies au bon marché.
- § 3. — Résultats obtenus.
- Voici quels ont été les résultats généraux de ce travail difficile :
- 1° Ce choix a été fait avec un plein succès, au moins en ce qui concerne la France, dans la section des vêtements et tissus.
- On peut affirmer que la classe 91 présente une carte géographique et industrielle à peu près complète de la France, au point de vue de la fabrication des étoffes et habillements à bon marché. Sauf l’industrie de quelques villes , rebutées par le défaut d’espace, la classe présente des expositions collectives extrêmement intéressantes des principales villes et régions que l’on peut app.eler les chefs-lieux et les provinces du coton, du lin, du chanvre, de la laine, du drap.
- Des rapports spéciaux méritent de figurer ci-après dans le rapport général.
- 2° Un rapport spécial fera également connaître les mérites et les lacunes de la section du mobilier, dans laquelle figurent plus de 300 exposants. La céramique, la quincaillerie, la
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- INTRODUCTION.
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- tabletterie, la brosserie, exposent, transportent, varient aisément leurs produits. Il n’en est pas de même des gros meubles, qui exigent beaucoup d’espace et ne changent pas souvent de forme, parce que cette forme est commandée par leur emploi. Aussi la section du mobilier présente une collection variée de ces poteries et faïences, meubles en fer, fonte, cuivre, bois, objets de vannerie, brosserie, ustensiles de ménage, articles de Paris, papiers peints qui entrent de plus en plus dans les habitations modestes pour y porter l’utilité, l’agrément, quelquefois même un véritable embellissement. Nous avons meublé la maison construite dans le parc de l’Exposition par les ouvriers parisiens. Chacune des industries qui figurent dans la section mériterait une description à part. Nous nous bornons à les grouper ci-après dans un rapport spécial.
- 3° L’exposition des aliments à bon marché, dans une section distincte, et avec l’indication des prix, ne paraît pas d’une réalisation facile, et la pratique résiste ici absolument au programme. Chaque région nourrit ses habitants, et les produits des diverses contrées ne se font pas concurrence, sauf le blé, qu’il n’est pas possible de distinguer en blé cher et blé à bon marché, et dont le prix varie sans cesse. Plusieurs produits qui pourraient être comparés ne peiivent pas se transporter ni se conserver aisément. Il en résulte que l’exposition a été réduite à des vins, encore leur prix change-t-il à chaque récolte ; à des pâtes alimentaires, qui n’entrent pas encore beaucoup dans la consommation populaire; à des conserves, qui sont destinées plutôt à l’exportation; enfin à des produits accessoires tels que le chocolat, dont le prix baisse en même temps que la vente s’accroît, la curieuse industrie des biscuits et macarons, vendus dans les foires (1), les fruits confits, etc.
- Le Jury de la classe 91 a voté une médaille d’or aux ineil-
- (i) Spécialement par une maison de Paris, qui consomme 26,000 œufs par jour.
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- leurs vins à bon marché de la France, les vins de l’Hérault, et une autre médaille d’or à Vextrait de viande, si utile aux voyageurs, aux armées, aux malades, que l’on doit à l’illustre Liebig ; il a accordé des récompenses à des industries vraiment intéressantes ; mais le Comité d’admission n’a pu se flatter d’avoir réuni une collection complète d’aliments à bon marché, parce que cela n’était pas pratiquement possible.
- g 4. — Conclusions.
- En résumé, l’exposition des produits à bon marché, organisée avec autant de zèle que d’intelligence par le Comité d’admission de la classe 9:1, présente, dans un petit espace, 700 exposants. Elle est fort remarquable en ce qui concerne les vêtements et les tissus. Intéressante dans la section des meubles, elle n’est cependant pas assez complète. Elle n’est pas et ne pouvait pas être complète dans la section des aliments.
- Elle n’est pas internationale, elle est presque exclusivement française ; mais le Jury a eu soin d’étudier les produits à bon marché exposés par les étrangers dans diverses classes. Malgré ces lacunes, notre exposition permet d’affirmer :
- 1° Que presque toutes les grandes industries françaises se tournent et se dirigent de plus en plus vers la fabrication des produits à bon marché ;
- 2° Que, malgré des progrès sensibles, nous ne luttons pas encore tout à fait à armes égales avec les fabrications étrangères du même genre ; et cela paraît tenir, entre des causes fort nombreuses, à ce que la force productive de la grande industrie, constituée avec de gros capitaux, un personnel nombreux et pour une longue durée, est supérieure dans plusieurs contrées à la force productive de l’industrie française, qui dispose de petits capitaux et vit dans l’inquiétude et la mobilité ;
- 3° Que le progrès n’est pas dû à un abaissement de qualité
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- ou à une'diminution de main-d’œuvre, mais au perfectionnement des procédés et à l’intelligence des industriels.
- De telles conclusions sont de nature à honorer et à encourager l’industrie française.
- Pour atteindre plus largement, dans les expositions futures, le but auquel était destinée la classe 91, la meilleure marche à suivre consisterait, au lieu de créer une classe à part, à charger une commission spéciale de choisir dans toutes les classes, après leur intallation complète, les objets à bon marché les plus remarquables, et de les signaler dans un rapport qui serait ainsi plus complet, plus concluant, et moins exclusivement réduit aux produits français.
- CHAPITRE IL
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- Par M. A. SEILLIÈRE.
- La section du mobilier, dans la classe 91, comprenait plus de 300 exposants. Le travail du comité d’admission dénommait, pour environ 250 exposants français, 53 spécialités différentes, dont nous citons quelques-unes des plus importantes :
- Coutellerie. — Orfèvrerie Ruolz, etc. — Bronze, pendules, garnitures, etc. — Appareils de chauffage. — Éclairage. — Quincaillerie. — Chaudronnerie, etc. — Lits en fer, fonte, etc. — Taillanderie, limes, outils. — Ebénisterie, menuiserie, meuble. — Cristaux, verrerie. — Poterie, faïence. — Papiers peints, etc. — Peignes. — Grosse brosserie. — Vannerie. — Tabletterie, etc.
- On peut donc dire que la section du mobilier était, dans la classe 91, quelque chose de comparable à ce que cette classe
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- elle-même était dans l’Exposition, une véritable exposition distincte. Ou conçoit que l’examen de produits aussi variés et peu comparables entre eux n’ait pu être soumis à une méthode rigoureuse; il nous paraît cependant utile d’indiquer sommairement celle qui a été suivie. Il est facile, sans détails, de ramener les nombreuses spécialités dont nous parlions à l’instant à trois catégories définies par l’usage.
- 1° Le mobilier qu’on pourrait presque appeler immeuble, c’est-à-dire, celui qui reste à demeure et ne nécessite guère d’entretien. Ce gros mobilier ne s’achète ordinairement, qu’une fois dans la vie; les riches le payent sur leur capital, les pauvres sur des privations momentanées. C’est' le mobilier meublant, les lits, tables, chaises, armoires, etc.
- 2° Le mobilier, non moins nécessaire, assimilable par l’emploi au vêtement, qui s’use, se détériore ou se brise, et dont le renouvellement ou l’entretien indispensable entre dans les charges constantes et régulières des gros budgets comme des budgets modestes. Ce sont les ustensiles de ménage ou de cuisine, les appareils d’éclairage, les poteries, faïences, porcelaines, objets de ferblanterie, brosserie, coutellerie, papiers peints, certaines sortes d’outils, etc.
- 3° Enfin le mobilier qui n’est pas indispensable, comprenant les accessoires décoratifs, pendules, flambeaux, etc., ou des objets divers qui se rattachent à la seconde catégorie et dépassent la limite du strict nécessaire par l'ornementation ou le prix des matières employées.
- Le gros mobilier paraît à première vue le plus intéressant, comme il est le plus visible et le plus cher, et les autres catégories peuvent sembler accessoires. C’est en effet un véritable service de rendre le gros mobilier meilleur ou plus économique, car personne ne saurait s’en passer; mais, en examinant les choses au point de vue du mérite des producteurs, il est facile de se convaincre que, sauf peut-être pour les objets de fer, le travail manuel direct ou presque direct fournit encore le plus grand élément à la fabrication des meubles meublants.
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- On trouve bien, de producteur à producteur, certaines différences d’habileté dans les conditions de la main-d’œuvre ou des matières premières, mais, malgré des améliorations, une meilleure, division des spécialités et certaines applications utiles de la mécanique, on peut difficilement trouver, chez les producteurs du gros mobilier, l’abaissement logique et uniforme du prix dû aux ressources de la science industrielle. Les exposants de cette catégorie n’ont, du reste, par défaut d’espace, pas été nombreux dans la classe 91.
- La seconde categorie, indispensable aussi, celle du mobilier qui s’use et doit être renouvelé et entretenu fréquemment, embrasse au contraire toutes les formes de la production depuis les plus élevées jusqu’aux plus élémentaires. La science du chimiste, du métallurgiste, de l’ingénieur, les ressources plus puissantes des forces mécaniques, la division méthodique du travail dans les plus grandes accumulations ouvrières prêtent leur concours à ces modestes besoins. Nous citerons l’industrie des porcelaines et faïences, la verrerie, la quincaillerie de fer et de cuivre, la brosserie, la fabrication des papiers peints, sur laquelle il est fait un rapport spécial, etc.
- Le Jury a trouvé dans cette catégorie des exposants*de tout ordre, depuis l’usine de Beaucourt (MM. Japy frères) avec ses 6,000 ouvriers, Sarreguemines (Utscbneider et Cie) qui en emploie 2,000, jusqu’à l’ouvrier isolé. Cette seconde catégorie est la plaie des petits budgets; mais c’est là que nous trouvons le plus de forces, d’intelligence, et, comme conséquences, plus de progrès et de conquêtes réelles faites sur la matière, au profit de tous. C’est là aussi que la classe 91 compte le plus d’exposants.
- Vient enfin une troisième catégorie, celle des objets qui ne sont pas indispensables, la classe du luxe, si l’on veut. Cette catégorie semblera peut-être à certains esprits s’éloigner du programme de la classe 91 ; en effet, quels que soient les mérites d’exposants dont les progrès industriels sont évidents pour tous, le Jury n’a pu leur attribuer beaucoup de récompenses
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- élevées ; mais cependant un ordre d’idées sérieux a fait admettre au concours les producteurs d’objets de luxe peu coûteux. Le mérite des pendules et des montres au point de vue de l’emploi du temps, l’utilité morale de la musique sont des vérités banales ; mais, si nous allons jusqu’aux objets complètement inutiles, qui ne comprendra l’heureuse récréation que certains jeux ou produits de la tabletterie peuvent apporter dans la maison de l’ouvrier, le respect de lui-même que lui donne un peu d’élégance dans ce qui l’entoure, l’attachement qu’il prend pour un intérieur orné par son travail?
- Sans croire, comme certains esprits absolus, que du niveau des besoins dépend le niveau des forces de production ; sans penser qu’il soit bon de trop les stimuler, il est de ces besoins de notre époque que nous considérons comme rémunérateurs pour une société forcée d’y répondre.
- Notre pays a une réputation de goût qui n’est pas contestée; les dessinateurs, les sculpteurs, les décorateurs qui maintiennent notre supériorité dans les produits de l’industrie artistique sortent tous du peuple ; ces aspirations sont donc assez naturelles. Certes, une pendule de 25 francs ne peut être un chef-d’œuvre; qui sait cependant si la forme imparfaite d’une statuette, d’une gravure, ne peuvent quelquefois faire éclore dans la tête d’un enfant un germe qui y fût resté enseveli devant des murs nus et froids? Il serait facile de multiplier les exemples, mais peut-être en avons-nous déjà trop dit pour expliquer les récompenses données aux vulgarisateurs des objets de luxe.
- Cet exposé suffit à expliquer le travail du Jury de la classe 91, dans la section du mobilier. Plusieurs considérations ont influé sur chacune de ses décisions. Le programme de la classe étant l’amélioration physique de la population, il a dû être tenu compte de l’utilité plus ou moins grande de l’objet exposé, en même temps que du mérite du travail ou des procédés industriels. Il est arrivé ainsi que des maisons considérables ont
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- été moins récompensées que des exposants modestes, produisant des objets d’un intérêt plus général.
- Les nations étrangères ont pris une part moins réduite au concours de la classe 91, dans ce qui touche au mobilier que dans les tissus; mais l’Angleterre, l’Amérique, la Belgique, la Suisse, nations industrielles par excellence, y sont à peine représentées, et les lacunes sont immenses dans les produits intéressants d’autres pays. Le petit nombre d’exposants étrangers, presque tous distingués cependant, et parmi lesquels on peut signaler les producteurs métallurgiques et fabricants de meubles de la Prusse, de l’Autriche et autres États allemands; de faïences et poteries de l’Italie et du Portugal ; de meubles en bois du Canada et des environs de Gênes, expliqueront la part considérable que la France conserve dans la répartition des récompenses. ...
- Pour nous résumer, la section du mobilier de la classe 91 n’indique pas d’une façon générale de progrès très-importants depuis 1855. On y trouve des objets d’un bas prix étonnant, surtout dans les porcelaines ou faïences, la quincaillerie, les couverts en fer battu, la coutellerie, etc. ; mais ces résultats eussent, pour la plupart, été sensibles il y a douze ans. Les meubles de fer ont gagné de qualité tout en diminuant de prix, par la baisse des matières employées; mais, si l’on en exempte les lits et les meubles de jardin, ils sont d’un faible usage, car leur maigreur est déplaisante, et s’ils atteigent le but utile ils n’ont pas l’apparence dont l’ouvrier sent aussi le bes.oin.
- De bons meubles de bois blanc, à très-bas prix, seront toujours abandonnés, du moins dans la population des villes, pour des meubles en bois verni un peu ornementé. Le Jury a trouvé que les formes, en général, étaient plus élégantes ou plus confortables qu’autrefois. Cette amélioration est très-appréciable dans les porcelaines communes, dans les couverts en fer battu, etc.
- Il faut observer, dans la section du mobilier comme dans le reste de' la classe 91, que la différence du prix de gros, gé-t. xiii. 50
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- néralement affiché,-avec les prix réellement payés par le consommateur, est très-sensible, d’autant plus en général que l’objet devient d’une moindre valeur. Les notions laissées dans l’esprit des visiteurs sont donc utiles aux marchands, aux chefs d’industrie ou aux sociétés de consommation plutôt qu’au véritable public.
- CHAPITRE III.
- PAPIERS PEINTS,
- Pau M. MORENO-HENRIQUÈS.
- La fabrication des papiers peints, qui, en moins d’un siècle, a pris un développement si remarquable en Europe, est brillamment représentée à l’Exposition Universelle de 1867, et elle figure avec autant, de mérite dans les industries de luxe que dans la classe 91, où sont groupés les produits à bas prix. Bien que plusieurs nations fabriquent des papiers peints, il est évident cependant que la France et l’Angleterre concourent à peu près seules à produire pour la consommation générale.
- Les papiers peints de France se distinguent par la perfection du dessin, l’élégance de là composition, l’habileté dans l’exécution ; et tel est le goût qu’apportent certains établissements de Paris dans leurs créations qu’ils ont pu reproduire avec talent des tableaux des artistes les plus en renom ; d’autres, par des efforts ingénieux, sont parvenus à imiter le velours, la soie, et même les étoffes brochées, car on a exposé, dès 1855, des papiers recouverts de fleurs en soie. Toutes ces productions artistiques ont valu à la France le premier rang en Europe dans cette branche de travail, et dans les qualités de papiers de luxe elle n’a point de rivale ; l’Angleterre, au con-
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- traire, s’est bornée à fabriquer rapidement et à peu de frais, au moyen des moteurs à vapeur, des articles communs, tant pour la consommation intérieure que pour l’étranger.
- On compte en France une vingtaine de fabriques de papiers peints qui ont travaillé, soit à la main, soit à la vapeur. A Paris, d’après l’enquête industrielle de 1860, on a recensé 129 établissements, qui, dans cette année, ont produit pour 17,692,800 francs de papiers peints, avec 4,459 ouvriers, savoir :
- Hommes...................................... 2,685
- Femmes........................................ 170
- Enfants..................................... 1,604
- On a recensé dans ces ateliers, à la même époque, quatre machines à vapeur, employées uniquement à pulvériser des laines pour les papiers-velours. Il est intéressant de constater ce fait; ce n’est, en effet, qu’à partir de l’année 1860 qu’on a commencé à appliquer à Paris les forces motrices à toutes les opérations de la fabrication du papier peint.
- Sur les 17 millions et demi de francs, produits par les établissements deParis, l’exportation a pris 4,218,000 francs, soit environ 24 pour 100 ; le reste est entré dans la consommation intérieure.
- Dans les départements, on ne trouve de remarquable que la fabrique du Haut-Rhin, pour les papiers communs; elle existait déjà en 1855, et a toujours marché à la vapeur ; on s’y sert, comme en Angleterre, de cylindres en relief, qui impriment des papiers à peu de couleur. En général, chaque fabrique a une spécialité ; ici on fait les papiers écossais, les papiers gauffrés ou dorés ; là s’impriment les papiers à bandes ou se teignent les papiers bois ou marbre. Bien que l’on n’ait à cet égard que des données incertaines, il est permis d’affirmer que la production totale de la France, dans ce genre d’article, ne dépasse pas 20 millions de francs, dont les trois quarts, soit 15 millions, servent à orner les habitations du pays. Les
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- papiers peints de luxe n’entrent que pour un tiers dans la production totale, et leurs prix varient avec le nombre de couleurs employées et le mérite du dessin ; dans les sortes à bas prix, il est des papiers à deux couleurs seulement, qui se vendent à raison de 25 centimes le rouleau de 8 mètres environ.
- Si donc on voulait se faire une idée à peu près exacte du résultat du travail de nos fabriques, on pourrait admettre que le prix moyen du rouleau est de 1 franc. On aurait alors une masse de papier peint de 20 millions de rouleaux qui, ayant chacun 8 mètres de longueur, représenteraient une immense bande de 160"millions'de m'ètres ou 40,000 lieues kilo-
- métriques. En poids, cette quantité de papier atteindrait
- 9 millions de kilogrammes. L’exportation générale des papiers peints de France s’est élevée, pour 1865, à 2,362,998 kilogrammes, ayant une valeur déclarée de 5,198,596 francs. On constate, en outre, que, dans la même année, il a été importé d’Angleterre 255,493 kilogrammes des mêmes articles, pour une valeur de 433,000 francs.
- En Angleterre, la fabrication des papiers peints est loin d’égaler en importance celle de notre pays. On compte cependant de grands établissements à Londres, Manchester et Leeds, tous mus par la vapeur, et ne produisant que des sortes communes, mais remarquables par la qualité du papier. La fabrication totale de la Grande-Bretagne n’emploie que 2,175 ouvriers (dont 1,729 hommes et 446 femmes), quand, en France, la population affectée à cette branche de travail dépasse 5,000 individus. La production annuelle du Royaume-Uni est inconnue, mais elle doit être inférieure à celle de la France, car l’exportation, en 1865, n’a été que de 1,490,000 kilogrammes ayant une valeur déclarée de 2,733,000 francs. L’importation (de produits non destinés au transit), qui comprend à peu près exclusivement des articles de France, s’est élevée, pour la même année, à 257,433 kilogrammes évalués à 600,000 francs. On voit qu’en poids l’importation d’un pays
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- à l’autre est égale, mais que les papiers peints de France sont plus élevés en valeur de près de 5 pour 100 que les papiers anglais ; c’est là la preuve que les articles français ont une supériorité réelle dans l’exécution.
- On fait des papiers peints presque partout en Europe; mais, après la France et l’Angleterre, on ne peut citer que deux puissances qui aient dans cette branche de sérieux représentants : ce sont la Prusse et l’Autriche. Les articles fabriqués dans ces deux pays sont destinés à la consommation locale et n’apparaissent point sur les marchés étrangers.
- Dans la classe 91, trois maisons de Paris ont exposé des papiers peints à bas prix qui étonnent par la solidité, la pureté des couleurs et le mérite de l’exécution. On aura pu, d’ailleurs, juger la valeur intrinsèque de ces papiers par quelques spécimens qui ont été affectés à la décoration intérieure des maisons modèles construites dans l’enceinte du Champ-de-Mars.
- Il est bon, en terminant ce rapport, de consigner ici quelques remarques au sujet de l’avenir réservé à l’industrie des papiers peints.
- Jusqu’ici cette industrie a eu pour centre Paris, et les papiers qui se fabriquent dans les départements ne sont que la reproduction des modèles et des types de la capitale, mais dans des conditions très-avantageuses sous le rapport du bas prix de la main-d’œuvre et du combustible. A Paris, les ouvriers sont exigeants, non sans raison, car le prix des loyers, des vivres et des autres nécessités de la vie va sans cesse en augmentant ; le combustible est cher, parce qu’il a à supporter des frais de transport et des droits d’octroi très-élevés ; les matières premières subissent elles-mêmes une aggravation de prix à l’entrée dans Paris. Placés entre les réclamations, incessantes des. ouvriers, et la concurrence, que peuvent leur faire les fabriques des départements, les établis^' sements de Paris se trouvent dans une position extrêmement difficile, où ils ne se maintiennent , que par des efforts inouïs
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- et par la création de modèles sans cesse renouvelés. Il n’est donc pas douteux que, dans un avenir prochain, la fabrication des papiers peints devra, comme beaucoup d’autres, se transformer complètement, c’est-à-dire, aller placer ses ateliers dans des milieux favorables, et ne garder à Paris que ses dessinateurs et ses compositeurs. Est-ce là un résultat désirable ? C’est une question qui doit être posée, mais non résolue dans ce Rapport.
- CHAPITRE IV.
- TISSUS DE COTON,
- Par M. A. SEILLIÈRE.
- Le coton occupe d’une façon incontestable le premier rang dans l’échelle du bon marché. Les vêtements ou objets de ménage produits au moyen de ce textile sont d’une nature indispensable, et l’aisance publique ne permet pas encore de le remplacer par la laine ou le lin, partout où leur emploi, surtout dans notre climat, serait plus avantageux. Le programme de la classe 91 devait donc faire espérer une nombreuse exposition de producteurs cotonniers, surtout dans les pays comme l’Angleterre, la Relgique, la Suisse, qui travaillent principalement pour les masses. Il n’en a pas été ainsi. L’Exposition, dans la classe du bon marché des produits dérivés du coton, ne comprenait que des Français en petit nombre, et n’avait aucunement le caractère international. Les lacunes y étaient grandes, même dans la représentation de certaines spécialités. Pour n’en citer qu’un exemple, le plus frappant au point de vue de la classe 91, le Jury a regretté l’absence des velours de coton qui procurent aux ouvriers anglais des vêtements solides, durables et économiques, qu’il serait excellent de voir adopter en France.
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- Les tissus de coton sont produits par l’outillage le plus perfectionné qui soit mis en œuvre dans l’industrie moderne. Ils sont donc ceux où le progrès dans le bas prix est le plus laborieux à obtenir. Les efforts tentés dans ce sens, efforts très-considérables surtout depuis 1860, sont rendus moins sensibles dans leurs résultats par les conséquences de la guerre américaine et l’élévation du prix des matières premières. Les « lainages » indiens, employés pour la fabrication commune, sont inférieurs en qualité à ceux qu’on employait avant 1861. Bien que leur prix décline sans cesse depuis 1864, il était encore assez élevé au début de l’Exposition pour que les articles de coton n’eussent pas, sur les articles de laine ou de lin, tout leur avantage normal de bon marché joint à la qualité.
- Rouen conserve son rang élevé dans la fabrication des tissus écrus, blanchis et imprimés à l’usage du peuple; l’exposition de la Chambre de commerce de Rouen était très-complète et méritait la première place dans l’ensemble de la classe 91. Il eût été fort intéressant de comparer ses prix à ceux de Manchester ou de Glasgow.
- R a été fait de grands efforts à Saint-Quentin pour mettre à la portée des petites bourses les produits variés d’une industrie ingénieuse. Les rideaux communs, surtout, sont arrivés à un bas prix remarquable. Les .prix des indiennes d’Alsace exposées ont semblé au Jury pouvoir, avec le goût particulier de cette province, lutter contre le bon marché des impressions rouennaises. Enfin, des articles tissés en couleur dans le Nord, et imitant d’une façon remarquable les articles similaires de laine, doivent être spécialement signalés.
- Parmi les exposants de cette section de la classe 91, la Chambre de commerce de Rouen, les expositions collectives de Saint-Quentin et Condé-sur-Noireau et un imprimeur important d’Alsace présentaient, presque seuls, le caractère bien net de la production directe ; les autres exposants étaient plutôt
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- des commerçants que des industriels. Tout en réservant .les récompenses élevées aux producteurs, le Jury, en raison du rôle considérable de ces intermédiaires, presque tous très-importants, leur a fait une certaine part dans les mentions accordées à l’industrie cotonnière.
- CHAPITRE Y.
- TISSUS DE LIN, CHANVRE, JUTE ET COTON,
- Par M. Fr. DUCUING.
- La guerre d’Amérique, en rendant le coton plus cher et plus rare, a donné une plus grande importance à l’emploi du lin, -du chanvre et de leurs dérivés, et a rendu cet emploi presque indispensable. La culture du lin et du chanvre n’intéresse pas moins notre agriculture que notre industrie et notre commerce. Les dangers bien reconnus du rouissage nous obligent à importer pour à peu près 100 millions de ces textiles que notre agriculture ne produit plus en assez grande abondance pour les besoins développés de notre industrie. Si le tillage mécanique et chimique, dont quelques essais ont été faits en France et en Belgique, pouvait remplacer le rouissage naturel, au lieu d’une importation de 100 millions en lins et chanvres, nous aurions une exportation probable, car notre sol convient admirablement à cette double culture, très-productive en elle-même. ,
- . Nous avons dit que la pénurie du coton, depuis la guerre d’Amérique, avait considérablement développé l’emploi du chanvre et du lin. Encore aujourd’hui, l’intervention du. coton dans les tissages du lin et du chanvre ne leur procure pas une économie bien appréciable.. Pour donner, par un détail, le rapport exact de l’économie actuelle procurée par l’emploi du coton, sur un mètre de toile, ordinaire à chaîne de lin o,u de
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- chanvre avec laize de 80 centimètres, voici ce qu’on trouve :
- Toile à trame de coton......................... 0.98
- — de lin.................................. 1.10
- On n’obtient donc encore qu’une économie de 12 centimes
- par l’emploi du coton sur un mètre de toile. Cette économie n’est pas en rapport suffisant d’équivalence pour la durée et la force qu’on obtient par l’emploi exclusif du chanvre et du lin.
- Le mélange du jute aux fils de lin et de chanvre est plus avantageux, mais beaucoup plus restreint que pour le coton. La classe 91 présente de beaux spécimens de bon marché, pour ce genre de toile, malheureusement trop altérable à l’humidité. On ne peut pas oublier que, en 1846, avec des droits protecteurs de 40 pour 100, nos commissionnaires trouvaient encore avantage à faire venir d’Écosse des toiles à chaîne de jute. Aujourd’hui que les droits sur les toiles de cette nature sont descendus à 10 pour 100, notre commerce n’importe:
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- plus de toiles d’Ecosse; preuve évidente des progrès obtenus par nous dans cette fabrication depuis 1846. Mais le progrès est encore plus manifeste dans la fabrication qui emploie exclusivement le chanvre et le lin, ainsi que nous l’avons déjà dit; c’est à la cherté relative du coton qu’il faut attribuer en grande partie les progrès obtenus depuis quelques années par. notre industrie linière.
- Voyons d’abord les toiles dites histasapes pour bâches* voiles de bateau, rideaux extérieurs, tentes, etc. L’imperméabilité est obtenue par. des préparations principalement de cuivre, qui donnent aux toiles de cette spécialité une teinte verdâtre. Notre système de fabrication diffère du systèmè hollandais, qui nous fait la concurrence la plus active. Dans le système hollandais, le chanvre sert de trame et le lin de chaîne. L’un et l’autre textile ont, en effet, la même résistance; seulement, la.fibre du lin est plus souple et plus étou-pée que celle du chanvre, et le système français.nous paraît
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- avoir obtenu de meilleurs résultats par la substitution du lin au chanvre dans la trame de la toile histasapc.
- Cet article est d’un usage habituel à l’intérieur, et son exportation prend de plus en plus de développement : seulement l’imperméabilité de ces toiles 11e nous a pas paru suffisamment démontrée, tandis que le prix nous a semblé relativement élevé. Ce 11’était pas, d’ailleurs, l’imperméabilité qui était pour nous le grand problème, en tant que résultat d’économie, c’était l’imputrescibilité. Si l’on parvenait à rendre imputrescibles les mailles de lin et de chanvre, on obtiendrait une économie énorme pour les filets de notre innombrable population de pêcheurs et pour les sacs d’ensilotage de nos grains.
- C’est donc à l’imputrescibilité des mailles de lin et de chanvre que notre industrie linière doit surtout viser : quant aux tissus de lin et de chanvre que l’homme porte sur lui, notre progrès pour les sortes communes est remarquable, et la supériorité dans ces articles pourrait nous être difficilement contestée. Sans doute il est à regretter que le but de la classe 91, au point de vue du bon marché et de la sincérité des prix, ait été
- mal compris ou compris trop tard par les exposants étrangers. Cependant nous avons voulu nous rendre compte, pour asseoir notre jugement sur les produits qui étaient soumis à notre examen, de l’état de fabrication des lins et chanvres dans les autres pays, particulièrement en Belgique, où cette industrie nous a paru même plus avancée qu’en Angleterre ; et nous avons acquis la certitude que rien, du moins pour les toiles d’usage courant, n’était supérieur à l’étranger aux toiles sur lesquelles nous avons appelé des récompenses. Nous avons acquis cette certitude par les constatations même des fabricants étrangers, sollicités par nous en témoignage et qui auraient pu être pour nos exposants des concurrents redoutables. Il y a surtout dans la classe 91 des mouchoirs de pur fil à 6 francs 70 centimes et à 5 francs la douzaine, et des serviettes à 9 francs 75 centimes la douzaine, aussi indiscutables de qualité qu’ils le sont de prix.
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- Quant aux toiles à chaîne de jute pour emballage, tapis d’escalier, matelas, sacs, etc., bien que nous ayons reconnu des qualités de fabrication remarquables, nous avons pu constater les mêmes progrès à l’étranger, sans supériorité bien reconnue en notre faveur.
- En résumé, la fabrication linière est une industrie essentiellement française et qui est destinée à prendre des développements importants, malgré la concurrence croissante du coton, si l’on parvient à répandre la culture du lin et du chanvre en France, par la substitution du tillage mécanique au rouissage naturel, si nuisible à la santé publique. Ce jour-là, nous pourrons avoir encore des rivaux : nous n’aurons plus de supérieurs, et la rouennerie de lin sera constituée chez nous comme celle de coton.
- CHAPITRE YI.
- TISSUS DE LAINE PEIGNÉE NON FOULÉE ’. TISSUS MÉLANGÉS DE COTON, TISSUS DE FIL ET DE COTON, CHALES,
- Par M. BOUFFARD.
- A mesure que l’aisance générale s’est accrue, les tissus de laine pure et de laine mélangée de coton sont entrés de plus en plus dans la consommation publique, et leur fabrication constitue aujourd’hui une industrie considérable, qui dépasse, en importance, celle du coton, et s’évalue par un chiffre d’affaires d’au moins 600 millions. Ces tissus offrant un grand intérêt au point de vue du groupe X, et pouvant contribuer à l’amélioration morale et physique des populations, devaient, à ce titre, occuper une place importante dans la classe 91, et nous constatons, avec satisfaction, que, pour la section française, les principaux producteurs se sont mis sur les rangs. C’est ainsi que les centres de production de la laine, les villes
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- GROUPE X. — CLASSE 91.
- de Roubaix, Tourcoing, Reims, Mazamet et Limoges, ont tenu à honneur de prouver que leurs produits 11e se recommandaient pas seulement par la qualité , mais encore pouvaient être désignés à la grande consommation par leurs bas prix. Leur exposition collective est remarquable au plus haut degré, et elle a fixé l’attention de tous les hommes spéciaux et de très-nombreux visiteurs.
- D’autres producteurs, qui ont exposé individuellement, achèvent de donner à l’industrie française des tissus de laine une représentation digne d’elle. Malheureusement, nous devons ajouter que le but et le domaine de la classe, nouveaux à beaucoup d’égards, et s’écartant des traditions antérieures, n’ont pas été suffisamment appréciés dans les pays étrangers, de sorte que nous avons le regret de ne pas avoir à examiner, pour ne pas en citer d’autres, les produits de l’Angleterre et de l’Amérique, qui auraient pu fournir à notre classe un si riche contingent. Les producteurs étrangers 11e se sont cependant pas complètement abstenus, et notre liste comprend quelques-uns de leurs noms qui y figurent honorablement, mais en très-petit nombre.
- L’industrie des châles, que la mode délaisse un peu aujourd’hui, est représentée, dans notre classe, par des produits dont la qualité et le bon marché sont de plus en plus remarquables.
- Nous nous sommes plu à faire rentrer dans l’examen dii Jury, malgré l’omission du catalogue, un certain nombre de produits des colonies françaises de l’Orient. Parmi les objets à signaler, nous devons citer des tissus de coton et de feuilles de raphia (Palmier), qui proviennent des fabriques de Pondichéry, Madagascar et Chandernagor, et se recommandent par leur bon marché. Ces fabriques n’emploient pas moins de six mille métiers à la main.
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- DRAPS.
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- CHAPITRE VII.
- DRAPS,
- Par MM. V. DARROUX et MORENO-HENRIQUÈS.
- La grande et belle industrie des draps, qui constitue l’un des plus puissants éléments du travail national chez les différents peuples de l’Europe, est très-largement et très-brillamment représentée à l’Exposition Universelle de 1867, et, si les étoffes de luxe s’y font remarquer par la qualité des matières, l’éclat et la solidité des couleurs, le bon goût des dispositions et le fini de la fabrication, les tissus à bon marché, destinés à la masse des consommateurs, témoignent aussi des progrès réalisés et méritent une sérieuse attention.
- Les draps à bon marché de fabrication française réunis dans la classe 91, les seuls dont nous ayons à nous occuper, forment une collection nombreuse, variée et intéressante. A l’exception de quelques localités dont on regrette de ne pas voir figurer les produits dans cette classe, et parmi lesquelles il faut particulièrement citer Louviers, les principales fabriques de nos grands centres manufacturiers ont tenu à honneur de concourir à l’exposition du groupe X.
- Il eût été à désirer que les manufacturiers étrangers, se rendant mieux compte de la classification indiquée dans le programme de la Commission Impériale, eussent réservé pour là.classe 91 les étoffes de laine à bon marché qu’ils ont exposées dans la classe 30. Dans ce cas, il eût été possible de faire, la comparaison des produits similaires des différentes provenances, et, de cette comparaison essentiellement intéressante, on eût pu tirer de précieux enseignements et d’utiles conclusions. Malheureusement, il n’en a pas été ainsi et le.
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- Jury de la classe 91 a forcément dû limiter le champ de ses études et de ses appréciations.
- Toutefois, bien qu’il ne nous soit pas possible de combler la regrettable lacune que nous signalons et que la convenance nous fasse un devoir de ne pas empiéter sur le domaine de la classe 30, nous essayerons plus loin d’établir un rapproche-* ment sommaire entre nos produits français et les produits étrangers, et de présenter quelques observations générales sur le mérite relatif des draps à bon marché des divers pays producteurs.
- Disons d’abord que la fabrication de cette dernière catégorie d’étoffes tend à prendre de jour en jour une plus grande extension, tandis que la production des étoffes de luxe, si elle ne s’amoindrit pas, reste au contraire à peu près stationnaire. Cet état de choses tient, d’une part, à l’accroissement de consommation des vêtements d’étoffes de laine à l’usage des populations laborieuses, dont les goûts d’élégance et de confortable se développent d’autant plus que ces populations voient grandir leurs ressources par l’élévation progressive des salaires, et, d’autre part, à ce que le consommateur aisé lui-même fait un plus fréquent emploi de vêtements de moins belle qualité, par la raison que, comme il aime à les renouveler très-souvent, il préfère les payer moins cher. 11 est à remarquer encore que les vêtements de campagne et de voyage, pour lesquels les étoffes de luxe seraient tout à fait superflues, font aujourd’hui l’objet d’une consommation autrefois fort limitée. D’un autre côté, la nécessité de se créer de larges sources de travail et la vive concurrence qu’elles se font entre elles, ont poussé les grandes manufactures à fabriquer des masses de produits au meilleur marché possible, et, pour arriver à ce résultat, elles ont été conduites à délaisser la confection des articles de luxe, d’une consommation relativement restreinte et d’un prix à peu près invariable, pour s’adonner de préférence à la fabrication des produits intermédiaires et communs.
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- On a dit fréquemment, et on répète sans cesse, que les produits de la France l’emportent sur ceux des nations rivales par le cachet artistique, par la perfection et le fini de la fabrication. Cette assertion nous paraît exacte ; mais nous pensons aussi que nos voisins se rapprochent continuellement de nous sous ce rapport, et que leurs progrès sont assez rapides pour éveiller notre attention. Aussi, croyons-nous qu’il ne faut pas trop nous laisser étourdir par des louanges dangereuses, ni nous endormir trop profondément dans une imprudente quiétude d’amour-propre satisfait. Assurément, les aptitudes spéciales et le bon goût qu’on veut bien nous attribuer nous donnent un certain avantage sur nos rivaux; mais, tout en nous efforçant de garder sur ce point notre supériorité, il faut surtout appliquer nos efforts à développer chez nous la grande industrie.
- La France possède les plus admirables ressources pour atteindre ce but; sa constitution territoriale, son climat, ses produits naturels, l’activité et l’intelligence de sa nombreuse population, la mettent à même de faire aussi bien et à aussi bon marché que les autres grandes nations manufacturières. Les derniers traités de commerce ont mis un terme aux prohibitions et aux entraves qui arrêtaient l’élan de notre industrie, et, si quelques intérêts privés souffrent malheureusement de l’adoption de cette grande mesure, il paraît hors de doute qu’il en doit résulter d’incontestables avantages pour l’intérêt général.
- En ce qui concerne notre industrie des tissus de laine, personne n’ignore le développement qu’elle a acquis dans ces dix dernières années. Un seul exemple suffira pour démontrer l’extension qu’elle a prise dans cette période de temps.
- En 1856, la quantité de laine introduite en France et consommée par nos manufactures, s’élevait à peu près à 40 millions de kilogrammes, d’une valeur approximative de 129 millions de francs ; en 1866, elle montait à plus de 86 millions de kilogrammes, représentant environ 280 millions de francs, et
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- il faut remarquer que cetté progression considérable dans la consommation de la laine ne donne pas encore la mesure réelle de l’accroissement de la matière première mise en œuvre par nos fabriques, attendu que, durant le même espace de temps, on a vu s’introduire dans la fabrication des tissus, particulièrement dans celle des draps à bon marché, en proportion toujours ascendante, des déchets et des effilochages de laine d’un usage précédemment très-limité. Et l’on ne saurait contester que l’emploi des déchets de laine et de laine régénérée a été une précieuse ressource pour la fabrication des étoffes communes à bas prix.
- En effet, bien que, dans leur ensemble, les laines neuves aient subi, dans ces derniers temps, un certain abaissement de valeur causé par la plus grande abondance et la réduction du prix des cotons, elles se sont cependant constamment maintenues à un taux élevé, en raison d’une demande toujours plus active, et les laines ordinaires et communes, propres à la fabrication des articles de grande consommation, sont précisément celles qui, toutes proportions gardées, ont été les plus chères. On peut donc dire que si les déchets et les effilochages de laine n’avaiont pas ajouté un important appoint aux approvisionnements de laine neuve, la fabrication des tissus à bon marché aurait été assez sérieusement entravée et que, par une conséquence naturelle, l’augmentation qui se serait manifestée dans le prix des étoffes aurait vraisemblablement eu pour résultat de réduire la consommation de ces tissus.
- Puisqu’il vient d’être question des déchets et effilochages de laine, dont l’emploi se répand et s’accroît chaque jour davantage, qu’il nous soit permis, à ce propos, de placer ici quelques observations qui ne seront peut-être pas superflues. “
- D’honorables manufacturiers considèrent comme chose regrettable l’abaissement de qualité des draps occasionné tout à la fois par un moins bon choix de laines et par l’usage des déchets et des effilochages. Le niveau général de la qualité
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- des (draps s’est abaissé, c’est incontestable, mais il faut dire
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- aussi que le prix des draps a en même temps subi une no-, table diminution. Or, la laine étant chère et la main-d’œuvre ayant augmenté, comment pouvait-on faire pour vendre le drap à meilleur marché? Certainement l’emploi d’appareils et de procédés perfectionnés devait bien produire et a produit en effet une importante économie dans les frais de fabrication, mais cette économie n’établissait qu’une compensation insuf-, lisante; il a donc fallu, de toute nécessité, trouver une part de réduction plus ou moins large sur la matière première, et bien entendu aux dépens de sa qualité.
- On fait moins bon qu autrefois, c’est vrai, mais on vend moins cher. Et, puisque le travail des manufactures s’est augmenté dans de larges proportions, puisque les consommateurs peuvent, en plus grand nombre, faire usage.de vêtements de drap, qu’ils préfèrent aux vêtements de toile et de coton qu’ils portaient anciennement, il semble qu’il n’y a rien là que d’avantageux pour tout le monde. D’ailleurs, en industrie, on ne doit pas chercher à remonter le courant, il faut le suivre,
- • et, sous peine de voir envahir notre marché intérieur et les marchés d’exportation par les produits étrangers, il faut prendre résolûment la même voie que nos concurrents.
- Depuis l’Exposition de Londres, en 1862,ia fabrication des draps a subi de nombreux perfectionnements de détail,.mais on ne peut signaler, dans cette industrie, aucune découverte exceptionnelle, aucune invention hors ligne constituant un progrès remarquable, soit comme abaissement de prix, soit comme amélioration de qualité des produits. Toutefois nous devons reconnaître que, à dater de cette époque, qui coïncidait, d’ailleurs, à peu de distance près, avec celle de la misé à exécution des traités de commerce, nos manufacturiers ont considérablement amélioré leur matériel de fabrication. Les appareils les plus nouveaux et les plus perfectionnés ont remplacé, dans beaucoup. d’établissements, des machines et des outils d’ancien système. Ainsi, par.exemple,
- , dans de nombreuses usines, le tissage mécanique pour les
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- draps unis a été substitué au tissage à la main. Nous pensons qu’il serait superflu d’énumérer ici, en détail, les changements et les améliorations réalisés ; ils sont bien connus du monde industriel et il suffit, ce nous semble, de les signaler d’une manière générale.
- Grâce à cette utile, nous dirons même à cette indispensable restauration de leurs moyens de production, nos manufacturiers ont pu faire des progrès marqués dans la fabrication des draps, notamment dans celle des draps à bon marché, et montrer à l’Exposition des produits qui le disputent souvent avec avantage aux produits de l’étranger.
- Nous signalerons, dans un rapide aperçu, les draps exposés dans la classe 91, qui ont principalement attiré l’attention du Jury d’examen.
- C’est à l’exposition faite par la Chambre de commerce d’El-bëuf qu’appartient le premier rang. Les draps unis et façonnés , ainsi que les nouveautés de divers genres qui forment la collection de produits réunis par la chambre, se font généralement remarquer par un bon choix de matières et par une habile fabrication.
- Les nouveautés d’été et de demi-saison, telles que mélangés, sablés, quadrillés, côtelés, etc., dans les prix de : 5 fr. 60, 5 fr. 75, 6 francs, 6 fr. 75, 7 fr. 50, 8 francs et 9 francs par mètre sont, eu égard à leur qualité, réellement bon marché ; mais ce qui a paru le plus remarquable, ce sont des draps noirs de 5 fr. 45, 5 fr. 65, 5 fr. 90, 6 fr. 80, et des satins grande largeur de 6 fr. 80 à 8 fr. 65. Ces derniers draps, bien faits et bien apprêtés, peuvent être avantageusement mis en parallèle avec les draps similaires de l’Allemagne.
- La Chambre consultative des arts et manufactures de Sedan n’a exposé que des draps noirs, tels que draps unis, duités, articulés, ondulés, épinglés, satins, édredons, etc., parmi lesquels on a surtout distingué les duités et les articulés du prix de 6 francs, 6 fr. 50* 7 francs, 7 fr. 50, 8 francs, 8 fr. 50 et 9 francs par mètre. Sedan, qui ne faisait autrefois que des
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- draps fins et de haute nouveauté, a transformé sa fabrication pour entrer largement dans la voie de la production à bon marché, et ses efforts dans ce sens méritent d’être honorablement signalés.
- Les produits de Vienne envoyés à la classe 91 sont doublement représentés par la Société industrielle et commerciale de cette ville et par l’un de ses plus habiles fabricants qui, par son intelligente initiative et ses efforts persévérants, a fait faire de rapides et d’importants progrès à l’industrie drapière de cette localité. On a surtout remarqué, dans la collection des produits de ce fabricant, des nouveautés, mélange laine et coton, de 2 fr. 90, 3 fr. 80 et 4 francs par mètre et une nouvelle étoffe, laine et china-grass, qui témoignent des études et des recherches incessantes de ce manufacturier. Les draps, les nouveautés et les draps imprimés de qualités moyenne et commune exposés par la Société industrielle et commerciale de Vienne, sans avoir peut-être tout le fini désirable, sont cotés à des prix modérés et paraissent devoir offrir pour le consommateur deux qualités essentielles : la solidité et la durée.
- L’exposition collective faite par la Chambre consultative de Mazamet, à laquelle le Jury d’admission de la classe 91 avait réservé un large emplacement, en considération de la variété des produits à bon marché qu’on fabrique dans cette imlus-trieuse localité, se compose d’une nombreuse collection de draps et de divers tissus de laine, tels que flanelles, molletons, couvertures. On pourrait peut-être regretter que les fabricants qui ont pris part à cette exposition collective n’aient pas fait choix des articles les plus intéressants de leur production lia- . bituelle, du moins pour ce qui concerne la draperie. Les nouveautés d’hiver et les ratines pour paletots à 8 francs,
- 9 francs, 10 francs, 10 fr. 30 et 11 francs, les imprimés à 4 francs sont certainement bien traités, mais ils n’ont cependant rien de particulièrement remarquable comme prix et comme qualité.
- Parmi les villes manufacturières du midi, Mazamet peut
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- être citée en première ligne pour la fabrication des lainages à bon marché, que recherchent avec empressement les consommateurs de la France et de l’étranger, et l’on espérait mieux de son concours dans la classe 91. Quoi qu’il en soit, la ville de Mazamet mérite toujours le rang honorable qu’elle a conquis dans l’industrie, et l’on peut assurément compter qu’elle s’y maintiendra.
- Le Jury de la classe 91 a porté son examen tout spécial sur les produits d’un extrême bon marché exposés par une ancienne maison de Périgueux, qui fabrique des draps tout laine, unis, mélangés et quadrillés en petite laize à
- 1 fr. 40, 1 fr. 65, 1 fr. 75, 1 fr. 80, 1 fr. 90, 2 francs et
- 2 fr. 10, 2 fr. 20, 2 fr. 30, 2 fr. 40, 2 fr. 50 et 2 fr. 60 par mètre. Ces différents draps, qui représentent le prix des produits habituels de cette manufacture, sont surtout remarquables, eu égard à leur bas prix, par leur solidité, le bon usage et la longue durée dont ils paraissent susceptibles. Toutefois, il est à considérer que la fabrication annuelle de cette manufacture est très-limitée. Il serait à souhaiter que l’habile chef qui la dirige pût augmenter beaucoup ses moyens de production.
- MM. Balsan et fils, de Châtcauroux, qui se livrent principalement à la fabrication des draps pour les armées de terre et de mer et pour diverses administrations publiques, ont exposé dans la classe 91 des cuirs-laine renforcés, mélangés, de 8 francs à 9 fr. 75, et des molletons drapés, en petite laize, mélangés, rayés, garance et bleu, teints en laine à 2 fr. 90,
- 3 fr. 10 et 3fr. 50, exclusivement fabriqués avec d’excellentes laines, sans aucun mélange de déchets et d’effilochages. Ces ' draps et ces molletons, de qualité exceptionnelle et d’une solidité à toute épreuve, sont des produits tout particuliers qu’on fabrique peu dans d’autres manufactures et qui ne répondent guère aux goûts et aux habitudes actuelles des consommateurs. Ces étoffes, d’un prix assurément fort modéré, eu égard à la nature et à la quantité de laine qu’elles contiennent, paraîtront peut-être trop chères à là masse des acheteurs, qui préfèrent
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- souvent l’apparence à la qualité réelle. Elles ne sauraient, à notre avis, convenir qu’à des campagnards, à des cultivateurs, aisés qui, peu préoccupés des caprices et des changements de la mode, veulent avant tout des vêtements bons, solides et: durables. Dans tous les cas, il y a lieu de tenir compte à MM. Balsan et fils de leur désir d’introduire dans la consommation des produits de cette nature, et leur tentative pour restaurer un genre de fabrication, peut-être trop délaissé aujourd’hui, dût-elle rester infructueuse, ne serait pas moins fort louable. Mais il est une dernière considération qui nous a engagés à faire une mention particulière de ces honorables manufacturiers et à les citer nominativement dans le présent rap-: port. MM. Balsan et fils, depuis dix ans propriétaires de la manufacture du Château du Parc, àChâteauroux, ont entièrement reconstruit leur fabrique sur des plans nouveaux(l), et ils ont réuni, dans de vastes ateliers, T outillage le plus complet et le plus perfectionné; aussi cette manufacture peut-elle être considérée comme l’un des plus beaux établissements de ce genre en France, et il est à remarquer qùe c’est au moment même où la conclusion des derniers traités de commerce .jetait la crainte et l’indécision dans • l’esprit d’un grand nombre d’industriels français, que MM. Balsan et fils ont entrepris la transformation de leur manufacture, transformation à laquelle ils ont résolûment consacré des capitaux considérables.
- Le Jury de la classe 91 a vivement regretté que la nomination du chef de la maison Balsan et fils, comme juré de la classe 30, fût une cause d’exclusion au concours pour les récompenses, et nous ne sommes ici que l’organe de nos honorables collègues en accordant à ces manufacturiers le juste tribut d’éloges qu’ils ont mérité.
- Romorantin et Vire comptent trois exposants, un pour la première de ces villes, deux pour la seconde. Les draps et les
- 0) Ces plans ont été exposés dans la classe S6, sous le numéro 130, par M. Dauvergne, architecte du département de l’Indre
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- nouveautés de Romorantin sont remarquables par la qualité des matières, la bonne fabrication, le goût intelligent des dispositions et le soin des apprêts. On en peut dire à peu près autant des draps, des satins, des velours d’été et d’hiver et des cachemires d’Ecosse des deux fabricants de Vire. Toutefois, il convient de faire remarquer que ces diverses étoffes, d’un prix relativement élevé, ne peuvent être considérées comme appartenant à la catégorie des tissus à bon marché exclusivement réservés à la classe 91. Au reste, les fabricants de Romorantin et de Vire dont il s’agit ont été admis à exposer dans la classe 30, où leurs produits auront pu être appréciés suivant leur mérite relatif.
- Cinq fabricants de Lisieux ont exposé, dans la classe 91, une série d’étoffes diverses cotées aux prix suivants :
- Pilotes gris et noirs en 5/4....... de 5f00c à Gf75c par mètre.
- Castors noirs 5/8............... de 2 25 à 3 25 —
- — gris et de couleur 5/4.. de 4 00 à 6 25 —
- Reps et articulés noirs, gris et de couleur 5/4......................... de 4 00 à 7 00 —
- Ondulés de différentes couleurs 5/4.. de 5 00 à 7 50 —
- Ratines, fantaisie et de couleur, 130 de large........................... de 3 75 à 7 75 —
- Castorines grises, 55 de large..........à 1 GO
- — noires et bleues, 70 de large, à 3 50
- On peut reconnaître que ces prix sont extrêmement réduits, surtout si l’on tient compte de la force, ou pour mieux dire de l’épaisseur des tissus. Il est vrai que les matières employées sont de basse qualité, que les couleurs sont fréquemment faites en petit teint et que le dégraissage des étoffes laisse quelquefois à désirer. Quoi qu’il en soit, cependant, on doit convenir qu’en général les draps de Lisieux sont très-habilement fabriqués.
- Lodève et Bédarieux ont collectivement exposé leurs produits, mais ces produits forment deux catégories essentiellement distinctes. Lodève a exposé des draps forts et communs qui semblent spécialement destinés à la consommation locale, tan-
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- dis que Bédarieux a exposé des draps et des nouveautés dans le genre des produits des fabriques du nord, qui paraissent devoir trouver leur emploi pour la confection des vêtements de ville. Les étoffes de Lodève se composent, pour la majeure partie, de draps de couleur, unis ou mélangés, teints en laine ou en pièces. Bleu bon teint, bleu faux, marron, gris bleuté, «gris beige burrel, » dont le prix moyen varie entre 5 fr. 50 et 6 fr. 50 par mètre. Un fabricant lodévois a aussi exposé quelques bonnes couvertures de voyage en tissu de poil imprimé et plusieurs pièces de drap moiré pour dames, dont le moiré a été obtenu par un mode particulier de garnissage. Nous ne saurions dire quel peut être l’avenir réservé à ces derniers tissus, mais il nous paraît utile de leur accorder une mention spéciale.
- Les draps et les nouveautés de Bédarieux sont d’une très-bonne fabrication et peuvent avantageusement soutenir la comparaison avec les produits similaires des meilleures manufactures. Les côtelés et les duités noirs de 4 fr. 70 à 6 fr. 30, les castors noirs et bleus à 7 fr. 90 et à 8 fr. 20, les retors et les mélangés printemps à 6 fr. 10 et 6 fr. 75, les retors pointillés et les articulés mélangés à 9 francs, sont certainement cotés à des prix qu’une concurrence rivale a peu de chance de pouvoir réduire. Ces divers produits témoignent d’un progrès marqué, et il faut féliciter l’exposant de ses louables efforts pour relever l’ancienne réputation de Bédarieux.
- Une maison de Limoux a envoyé à la classe 91 des étoffes d’été et d’hiver, telles que : sergés, rayés, damiers et twin de 5 francs à 5 fr. 25; sablés et pointillés à 6 francs; nouveautés diverses à 8 francs, 8 fr. 25 et 8 fr. 50. Ces tissus sont réellement très-satisfaisants, sous le double rapport de la.qualité et du prix.
- Il faut citer enfin les cuirs mélangés et les nouveautés à 6 francs d’un manufacturier de Nantua.
- Nous passons sous silence un certain nombre d’exposants dont les produits, d’ailleurs estimables, n’ont qu’un intérêt
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- tout à fait secondaire au point de vue du programme tracé à
- la classe 91.
- Cette revue sommaire des draps à bon marché exposés dans la classe 91 peut donner, ce nous semble, une idée générale des conditions dans lesquelles nos manufacturiers sont aujourd’hui à même d’établir cette catégorie de produits. Le minutieux examen de ces étoffes nous porte à conclure que nos fabriques nationales ont fait un progrès marqué dans la spécialité des tissus de grande consommation à bas prix, et que, pour cette sorte de produits, le chemin parcouru depuis 1862 nous a singulièrement rapprochés de nos rivaux les plus redoutés de la Belgique, de l’Allemagne et de l’Angleterre; mais, tout en signalant le succès obtenu, nous n’en restons pas moins convaincus que nos fabricants ont encore de sérieux efforts à faire pour prendre l’avance sur leurs adversaires.
- En effet, lorsque nous avons visité les expositions de draperie des sections étrangères, pour rechercher les produits à bon marché et les comparer aux produits français de même nature, nous avons reconnu que les étoffes de nos concurrents l’emportaient souvent sur nos étoffes similaires, sinon par le mérite de la fabrication, du moins par l’avantage du prix.
- Ainsi, nous avons trouvé dans les expositions de Belgique, de Prusse et d’Autriche, des draps et des nouveautés qui, dans la limite de 5 à 7 francs par mètre, doivent faire une sérieuse concurrence à nos produits analogues, puisque, à prix égal, ces étoffes rendues en France supportent un droit d’entrée de 10 pour 100. D’où il suit que, sur les marchés d’exportation, les étoffes dont il s’agit peuvent être vendues à meilleur marché que les nôtres.
- Mais ce qui a le plus frappé notre attention, ce sont les tissus mélangés, laine et coton, qu’ont exposés la Belgique et l’Angleterre. Les tissus de ce genre, en 65 centimètres de laize pour pantalons et pour confections, que les fabriques de
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- Bruxelles, de Verviers, d’Hodimont, de Renaix et d’Ecclo' peuvent vendre à 1 fr. 25, 1 fr. 70, 1 fr. 85, 1 fr/90, 2 fr. et 2fr. 40, sont vraiment remarquables par leur qualité, l’élégance des dispositions, l’éclat et l’heureuse association des couleurs. Les draps mélangés forts pour paletots des fabriques anglaises de Lceds, de Morley, de Wakefield et d’Osset sont plus surprenants encore, et l’on douterait presque de l'exactitude des prix auxquels ils sont cotés, si l’on n’avait une entière confiance dans la bonne foi des honorables manufacturiers de la Grande-Bretagne. En effet, bien qu’on tienne-compte de l’infériorité et du bas prix des matières employées-à la fabrication de ces étoffes, on s’explique difficilement encore par quel prodige d’habileté on arrive à produire et à
- vendre avec un bénéfice, fût-il même presque nul, des draps semblables, d’une qualité relativement exceptionnelle et do très-bonne apparence, à 2 fr. 50, 2 fr. 70, 2 fr. 95, 4 fr. 20, 5IVancs, 5 fr. 75 et 5 fr. 80 par mètre, en 4“25,4m35 et 4m4R
- de laize.
- Nos industriels français n’auront certainement pas manqué-de porter une sérieuse attention sur les draps à bon marché' et sur les tissus mélangés que nous venons de signaler, et l’étude attentive qu’ils en auront faite ne peut que stimuler leurs efforts et les engager à marcher plus avant encore-dans la voie d’amélioration cl de progrès où ils sont entrés.
- Nous n’ignorons pas que les consommateurs français se sont jusqu’ici montrés peu partisans des draps de laine et de coton mélangés, mais il nous semble que c’est là un préjugé sur-lequel ils ne tarderont pas à revenir. L’association de ces deux matières textiles, faite dans certaines conditions, peut produire des tissus d’un excellent usage et d’un prix très-modéré, et nous pensons que, dans un temps qui n’est peut-être pas très-éloigné, l’emploi s’en répandra dans de larges proportions. Nous l’avons déjà dit et nous le répétons de nouveau, la France est douée des plus précieux avantages pour l’exercice de la grande industrie, et, si nos manufacturiers veulent s’y
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- adonner avec ardeur, avec résolution, le succès ne nous paraît pas douteux.
- La France produit, pour les étoffes de qualité moyenne et pour les tissus à bon marché, des laines d’excellente qualité presque sans rivales, et celles que nous devons tirer de l’étranger ne nous coûtent guère plus cher qu’à nos concurrents. La garance vient en telle abondance sur notre sol et nous la produisons à si bas prix, que nous en exportons chaque année dans tous les pays d’Europe 13 à 14 millions de kilogrammes ;
- l'indigo, la cochenille et les divers bois de teinture arrivent dans nos ports à peu près au même prix que dans les ports d’Angleterre, et à aussi bon marché que partout ailleurs ; les acides et les sels, à l’exception des sels de soude anglais qui se vendent moins cher que les nôtres, sont fabriqués chez nous au taux le plus réduit. Par conséquent, pour ces deux éléments principaux de fabrication, la laine et la teinture, qui entrent pour une si large part dans la valeur des draps, surtout dans les draps à bon marché, l’étranger n’a sur nous aucun avantage réel. Quant à la main-d’œuvre, elle est à la vérité très-élevée en France, mais elle l’est moins qu’en Angleterre ; en Belgique, elle est à peu près la même ; ce n’est qu’en Allemagne qu’elle est inférieure à la nôtre ; mais on paraît être généralement d’accord sur ce point que nos ouvriers français produisent, dans le même temps, plus de travail que les ouvriers allemands, en sorte qu’il s’établit une compensation qui ramène l’équilibre des salaires.
- L’outillage des manufacturiers étrangers, celui des Anglais surtout, peut bien être supérieur au nôtre, et, au point de vue des frais généraux, cela leur donne sur nous un certain avantage ; toutefois, les perfectionnements apportés dans ces derniers temps par nos manufacturiers à leur matériel d’exploitation ont, jusqu’à un certain point, fait cesser cet état de choses, et nous ne doutons pas que, en continuant avec persévérance les améliorations qu’ils ont entreprises, nos industriels n’arrivent, sous ce rapport, à se placer aux premiers rangs. Il
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- suffit, d’ailleurs, de parcourir à l’Exposition la galerie des machines françaises pour reconnaître que le puissant et habile concours de nos ingénieurs et de nos mécaniciens ne fera pas défaut
- Il reste un dernier point sur lequel nous ne pouvons nous dissimuler que les étrangers ont sur nous un avantage incontestable : nous voulons parler du combustible. Il est hors de doute que les fabricants de draps anglais, belges et allemands se procurent la houille à un prix notablement inférieur à celui que payent nos manufacturiers; mais comme la dépense du combustible n’entre que pour un chiffre très-restreint dans les frais de fabrication des draps, et que la différence en plus qu’elle peut ajouter à nos produits français ne s’élève pas en moyenne au delà de I à 1 1/2 pour 100 du prix du tissu terminé, il ne faut pas s’exagérer l’importance de ce supplément de frais, qui peut être atténué par d’autres avantages.
- Cependant, tout en constatant l’état de nos ressources pour faire concurrence à l’étranger dans la production des draps de grande consommation à bon marché, nous ne devons pas dissimuler que nos manufacturiers ne nous semblent pas encore en état d’engager la lutte à armes égales, et nous pensons que le droit protecteur garanti par les derniers traités de commerce doit être utilement maintenu, jusqu’à ce que nos industriels aient amené leurs moyens et leurs procédés de fabrication à un plus haut degré de perfection.
- • Maintenant, pour quelle part et dans quelle limite le gouvernement et l’administration pourraient-ils intervenir afin d’aider au développement de notre industrie drapière et d’accélérer les progrès dont elle est susceptible?
- Les manufacturiers les plus éclairés, les plus recommandables, sont d’avis qu’il faudrait multiplier les moyens de transport en faisant exécuter la canalisation des cours d’eau navigables, et en hâtant l’achèvement des embranchements des chemins de fer qui doivent relier entre elles les différentes
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- localités, de façon à faciliter la circulation du combustible, des matières premières et des produits fabriqués ; obtenir des compagnies de chemins de fer des conditions d’expédition et de transport plus rapides des marchandises ; abaisser le plus possible, et dans les limites que comportent les engagements pris envers les compagnies et les concessionnaires, les tarifs de transport sur les canaux et sur les voies ferrées ; créer un plus grand nombre de succursales de la Banque de France, afin de faciliter les transactions commerciales ; multiplier le: nombre des écoles et des cours d’enseignement industriel dans les principales villes manufacturières ; modifier et améliorer» les conditions d’apprentissage; réduire les patentes et les impôts qui pèsent sur l’industrie.
- Assurément, l’adoption de ces différentes mesures, dans ce qu’elles ont de praticable, aurait pour résultat d’abaisser le prix de revient des matières premières et, des produits fabriqués, et contribuerait, pour une certaine part, au développement de nos manufactures. Mais il nous semble qu’on s’exagère peut-être beaucoup l’effet que ces mesures pourraient produire, et nous croyons qu’il faut chercher ailleurs les moyens propres à imprimer un plus grand essor à notre industrie drapière. C’est sur l’initiative des manufacturiers eux-mêmes qu’il faut compter, bien plus que sur l’intervention forcément limitée du gouvernement, pour développer notre force productive et étendre son cercle d’action.
- Aujourd’hui, il ne faut pas se le dissimuler, surtout lorsqu’il s’agit d’objets de grande consommation, la petite manufacture est appelée à végéter; l’avenir n’appartient .qu’aux grands établissements opérant avec un matériel puissant et perfectionné et disposant d’un large capital. Ce n’est que dans de pareilles conditions qu’on peut se procurer les matières premières aux conditions les plus avantageuses, simplifier et améliorer les procédés de fabrication, de façon à diminuer la dépense de mise en œuvre, et enfin réduire, le chiffre des frais généraux. ;
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- DRAPS.
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- Il faudrait encore, pour ce qui concerne la draperie à bon marché, du moins, c’est notre intime conviction, que le fabricant centralisât, dans sa propre manufacture, et sous son unique direction, les différentes opérations qu’il confie souvent, 'en plus ou moins grande part, à des façonniers. Il nous paraît incontestable que le manufacturier qui fait laver, sa laine, qui la fait teindre et filer, qui fait fouler et quelquefois même .apprêter ses draps à façon, laisse, entre les mains des intermédiaires auxquels il a recours, des bénéfices plusieurs fois •répétés qui augmentent d’autant ses frais de fabrication, et le met, par conséquent, dans la fâcheuse nécessité de vendre ses produits plus cher.
- Il se peut que, pour des nouveautés de luxe qui donnent lieu à des changements continuels dans le choix des couleurs, .dans le titre de la filature, dans la disposition du tissage, le fabricant ait quelquefois avantage à s’adresser à des façonniers , tantôt à ceux-ci, tantôt à ceux-là, mais nous ne pouvons admettre que ce système soit bon lorsqu’il s’agit de draps .et de nouveautés à bas prix, qui ne comportent'que des opérations beaucoup moins compliquées.
- A la vérité, la constitution de manufactures complètes, où les étoffes sont fabriquées de toute pièce, depuis le lavage de la laine jusqu’à la mise en presse, exige de grosses mises .de fonds, et c’est là une condition devant laquelle reculent beaucoup d’industriels. Et puis, il faut le dire encore, .grand nombre de fabricants, qui exercent leur industrie en quelque sorte au jour le jour, avec l’intention de la céder ou de l’abandonner aussitôt qu’ils auront acquis la position de fortune qu’ils ambitionnent, sans avoir à redouter les embarras •d’une cession ou d’une liquidation souvent difficile et quelquefois même impossible, s’effrayent à la pensée d’engager
- • leur avoir dans de dispendieux établissements, d’y lier toute
- • leur vie, et de forcer, jusqu’à un certain point, leurs enfants , à en continuer l’exploitation. Eh bien ! c’est précisément cette
- • timidité, ce manque de résolution qui mettent obstacle, en
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- grande partie, nous le croyons du moins, au rapide et complet développement de notre industrie drapière.
- Le jour où nos fabricants, à l’exemple des manufacturiers anglais et belges, fonderont de grands établissements où l’industrie doit s’exercer de père en fils, où les traditions se transmettent de génération en génération , où les améliorations et les perfectionnements se poursuivent sans interruption, où les bénéfices, sans cesse accumulés, constituent un capital d’exploitation d’une énorme puissance ; ce jour-là, nous en sommes persuadés, l’industrie des draps en France aura atteint le dernier degré de prospérité, et elle pourra défier toutes les concurrences.
- CHAPITRE VIII.
- BONNETERIE, TRICOTS A LA MAIN, TISSUS A MAILLES, CONFECTIONS EN TISSUS A MAILLES, GANTERIE DE TRICOTS, ARTICLES DE FILETS, ETC.
- Par M. MORÉNO-HENRIQUES.
- Lorsque les statisticiens veulent constater l’état d’une industrie, ils recourent tout d’abord aux comptes annuels de l’administration des douanes ; par une comparaison entre l’importation et l’exportation pendant deux périodes d’années, ils jugent de l’activité ou du ralentissement du travail dans la branche qu’ils étudient. La guerre d’Amérique, qui a éclaté en 1861, alors que se terminait la dernière Exposition Universelle de l’Angleterre, a jeté un voile impénétrable sur les opérations de la bonneterie en Europe depuis cette époque. La cessation des envois de coton par les États-Unis a fait quadrupler le prix de ce produit sur nos marchés, par contrecoup hausser le prix des laines, et les articles de bonneterie, arrivés à une valeur anormale, ont arrêté dans son dévelop-
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- BONNETERIE, TRICOTS A LA MAIN, TISSUS A MAILLES, ETC. 815
- pement une fabrication dont le mérite le plus saillant est de répondre aux besoins de la grande consommation.
- Quel qu’ait été l’effet déplorable de la guerre des Etats-Unis sur le travail européen, la France et l’Angleterre ont pu encore accuser une nouvelle augmentation dans leur production en bonneterie, et montrer la vitalité de cette branche de l’activité humaine.
- La collection des articles français est, cette année, extrêmement remarquable, surtout par le mérite de l’exécution. On aperçoit sans peine que, peu à peu, pour la fabrication de ces articles, la machine a remplacé la main de l’homme, et qu’une force aveugle, docile, agissant avec une régularité mathématique, s’est substituée à une force essentiellement mobile et variable. Les métiers rectilignes, les métiers circulaires, les machines à coudre et à remmailler, se sont multipliés, et cependant la production n’est pas encore en mesure de répondre aux demandes de l’intérieur et de l’étranger. Cet état de choses a partout fait rechercher la main-d’œuvre et en a fait augmenter le prix.
- Il se fabrique en France annuellement pour plus de 100 millions de francs de bonneterie, dont 20 millions environ sont exportés à l’étranger. Pour 1865, le chiffre total de l’exportation a été de 19,842,521 francs. Dans l’ensemble de la fabrication, lin tiers, ou 30 à 35 pour 100, est applicable aux articles à bas prix, qui rentrent, par conséquent, dans la spécialité de la classe 91. Cette proportion paraît devoir s’être accrue depuis deux ans, sous la double influence de l’introduction d’outils perfectionnés dans les ateliers, et de l’obligation de soutenir une concurrence active résultant des récents traités de commerce signés avec l’Angleterre et la Belgique.
- L’exposition anglaise montre la facilité avec laquelle nos voisins puisent directement aux sources de la matière première. La collection d’articles fabriqués par la grande compagnie de Nottingham témoigne du niveau auquel est arrivé la fabrication dans cette ville, mais surtout de la qualité supérieure des
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- cotons qu’elle travaille. Il est vrai que l’emploi du métier circulaire, qui, depuis longtemps, fonctionnait dans nos ateliers, s’est beaucoup répandu en Angleterre depuis l’Exposition Universelle de 1862, à Londres. Ce métier, au moyen duquel on livre l’article tout fini, c’est-à-dire sans retouche ni couture, et, par conséquent, avec économie de main-d’œuvre, sera entre les mains des Anglais, qui ont d’immenses entrepôts de coton .et de laine à leur disposition, une arme redoutable pour combattre la concurrence française à l’étranger.
- La bonneterie anglaise, exonérée des frais d’intermédiaires ,-qu'ont à supporter les fabricants français, qui achètent leurs . matières premières à Londres et à Liverpool, fabriquée par les nouveaux métiers, plus rapidement et à plus bas, prix qu’autrefois, a évidemment de grands avantages pour lutter . victorieusement. 11 appartient aux industriels français de surveiller l’effet de cette transformation du matériel en Angleterre, ,et de chercher, par le bon goût et l’élégance de leurs produits, •a contrc-balancer le bon marché qui est évidemment du côté de nos voisins. L’Angleterre et le pays de Galles produisent annuellement, comme la France, pour environ 100 millions de francs de bonneterie, dont 20 millions sont également ex-
- f
- pédiés à l’étranger. La production de l’Irlande et de l’Ecosse n’est pas connue. Les chiffres qui précèdent s’appliquent aussi à la production de l’année 1865. Ce sont donc des bases officielles de calcul qui pourront, dans l’avenir, servir utilement à déterminer les progrès qu’ont fait l’une et l’autre des deux
- nations.
- L’exposition de la Belgique est très-remarquable. Les fabri-. cants belges ont tenu à honneur d’être largement représentés au concours. Leurs produits ne le cèdent en rien à ceux de l’Angleterre et de la France;.s’ils ont moins de facilité pour se procurer la matière première que les industriels de Nottin-gham et de Leicester, par compensation ils ont le combustible . <en abondance et la main-d’œuvre à très-bas prix.
- D’autres nations ont aussi exposé de Ja bonneterie, entre
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- . EFFILOCHAGE DE LAINE. . 817
- autres l’Autriche, qui comptera bientôt comme l’une des grandes productrices dans cette branche.
- L’ensemble des articles, tant français qu’étrangers, placés dans la classe 91, décèle une grande puissance d’outillage et une grande perfection dans les machines. La main-d’œuvre disparaît à peu près complètement par la production en grandes masses, et ne maintient qu’un léger écart entre le prix de vente et celui de la matière première. Si, comme l’Europe doit
- f
- l’espérer, la culture du coton aux Etats-Unis reprend l’activité qu’elle avait il y a six ans, la bonneterie à bas prix, avec les nouveaux moyens d’exécution qu’elle a conquis, est appelée à faire des merveilles et à multiplier à l’infini la consommation en multipliant ses produits.
- L’exportation totale de la bonneterie d’Europe peut être évaluée ainsi :
- France.......*.................... 20 millions de francs.
- Angleterre......................... 20 —
- Belgique............................ 5 —
- Irlande, Écosse, Autriche et Allemagne................................ 5 —
- Total.................. 50 millions de francs.
- D’après les données fournies par la France et l’Angleterre •, la fabrication totale de l’Europe s’élèverait à 300 millions de francs environ.
- CHAPITRE IX.
- EFFILOCHAGES DE LAINE.
- Par MM. V. DARROUX et MORENO-HENRIQUÈS.
- Les tissus de laine propres à la confection d’effets et de vêtements de toute nature, autrefois d’un prix élevé et d’un
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- T. XIII.
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- emploi relativement limité, ont pris une large place dans la consommation générale ; ils entrent aujourd’hui dans l’habillement du plus grand nombre. Mais, pour qu’ils fussent accessibles aux bourses les plus modestes, il était indispensable qu’on pût les fabriquer à bon marché ; or, comme la production de la laine, malgré l’extension qu’elle a reçue, notamment dans les colonies anglaises, ne s’accroissait pas en proportion de la consommation, le problème de fabriquer beaucoup et à bas prix devenait insoluble, puisque la valeur des tissus devait forcément augmenter davantage en raison de la rareté, ou pour mieux dire d’un plus grand emploi de la matière première.
- En présence de cette situation, on s’est ingénié, par tous les moyens possibles, à remédier à l’insuffisance de la laine.
- D’abord, et c’était en effet par là qu’on devait commencer, on s’est efforcé d’apporter la plus grande économie dans son emploi, c’est-à-dire qu’on a fait en sorte d’en tirer le parti le plus avantageux et de réduire aux plus faibles limites le déchet qu’elle subissait dans le cours de sa transformation en fils et en tissus, et, dans ce but, on a notablement amélioré et perfectionné l’outillage des manufactures. Ce premier résultat obtenu, on a cherché à utiliser les déchets eux-mêmes, et successivement, on est arrivé à se servir des plus infimes résidus. Mais on ne devait pas s’en tenir là : on a eu l’idée de reconstituer la laine des tissus hors d’usage, en défilant les débris d’étoffe neuve qui tombent sous le ciseau des tailleurs ou des couturières, et les chiffons qui proviennent de vieux effets arrivés au dernier terme de leur durée, et d’associer
- cette laine régénérée à' de la laine vierge pour en faire des
- tissus neufs.
- C’est en Angleterre, dans le comté du Yorksbire, vers 1840, que la fabrication des effilochages a commencé à prendre une certaine importance, et, malgré les difficultés de toute nature qui s’opposaient à son développement, elle arrivait à une telle extension que, en 1858, les effilocheurs anglais consommaient, à eux seuls, 25,000 tonnes de chiffons. De l’Angleterre, où
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- EFFILOCHAGE DE LAINE.
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- elle s’est d’abord implantée, la fabrication des effilochages de laine s’est propagée dans tous les pays manufacturiers, et, aujourd’hui, elle a pris les proportions d’une, véritable industrie.
- Ne doit-on pas voir dans ce fait le signe évident des progrès réalisés ? N’est-il pas remarquable, en effet, qu’on soit parvenu à tirer parti des vieux chiffons de laine, autrefois abandonnés et sans valeur, et à les transformer de telle sorte qu’on en obtient cette laine artificielle (1) dont le prix s’élève, suivant la qualité, de 40 centimes à 4 francs et même 6 francs le kilogramme, et, comme résidu final, un des meilleurs engrais employés par l’agriculture.?
- Qu’on ne se méprenne cependant pas sur le mérite que nous attribuons aux produits de l’effilochage ; assurément, ces matières ne valent pas et ne vaudront jamais, à beaucoup près, la laine neuve, et il est évident que, pour la fabrication des étoffes qui doivent réaliser la double condition d’une très-grande résistance et d’une longue durée,, il convient: d’en proscrire rigoureusement l’emploi.
- Mais lorsqu’il s’agit de certains tissus propres à la confection de vêtements de. fantaisie à boni marché destinés à faire un usage limité:, que recherchent un grand nombre de. consommateurs, on peut très-utilement tirer' parti de la laine artificielle, surtout lorsqu’on l’associe, dans des proportions modérées à de bonnes laines neuves. Il y a d’ailleurs des distinctions essentielles à faire entre les. diverses sortes de laines effilochées : celles qui proviennent de vieux draps communs de couleur foncée ne valent, pas celles qu’on retire des débris de, draps neufs de couleur claire ; celles, qu’on extrait des molletons, des flanelleset des mérinos laissés en blanc,,et qui, par* conséquent, n’ont été altérées ni par la> teinture, ni par
- (i) En-France, les effilochages des laines sont désignés* sous le nom de laine artificielle ou de. renaissance. En Angleterre et dans la plupart des pays d’Allemagne, on les. connaît sous la dénomination de Rag-Wôol^ de Schoddy et< de Mungo:
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- le foulage, sont infiniment préférables à toutes les autres.
- Un aperçu du prix approximatif des principales catégories de chiffons de laine peut donner une idée de la valeur relative des effilochages qu’on obtient des tissus d’espèces différentes :
- Chiffons de vieux tapis ou de vieilles couvertures communes ; de couleur
- foncée.....• .v......de 15f à 25f les 100 kilog.
- . de vieux draps, de couleur foncée..............................de 40 à 60 — 1
- — de draps neufs fonces.......de{ 110 à 130 —
- - r-’ — clairs........ de = 200 à 240 —,
- — de bas et de tricots blancs. . de 140 à 160 —
- — de molletons blancs et de couvertures blanches ..................de 130 à 190' <—, -t
- : de mérinos neufs et blancs.. de 280 à 300 — ;
- s : ,t • •
- r — , de flanelles neuves et blanches , ' ................................. de 380 à 430 ' — '
- Les chiffons de tissus chaîne coton ont moins de valeur que les chiffons de tissus tout laine, en raison des difficultés'qu’ils
- donnent à l’effilochage pour séparer les deux matières;'du
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- déchet qu’ils subissent, de leur épuration toujours incomplète et des obstacles qu’ils offrent pour être retèints. ’
- Én Angleterre, on a trouvé depuis! assez longtemps ùn procédé chimique à l’aide' duquel ôn dissout les fibres végétales tout en conservant la laine intacte^ Jusqu’à présent; on avait fait chez nous de fréquentes tentatives pour obtenir le même
- * ; * 1 ; I ,
- résultat, et l’on n’y était pas parvénu’ d’une manière complètement satisfaisante. Mais une maison de Limoges semble
- avoir résolu le problème, et elle livrée dit-on^' chaqüè joùf, à dés fabricants’de tissus,' 600 kilogrammes de lai ne‘ régénérée par procédé çhimiqùë/'NolûV'aVdn!é^’vü,5danè la clàssèy43 deë écïianlilldns exposés par cette’ maisoiV qui* nous'ont; ên’ëffét, paru de très-convenable qualité. ‘ !
- On considère gënérâiëmênt^nos "chiffons de laine français comme les meilleurs ; ce sont les plus propres; les plus ‘purs en laine elles moins usés. Pàris;!Boi'dëaux!; Marseille, Toulon
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- EFFILOCHAGE DE LAINE. 821
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- et Nice fournissent les sortes les plus , estimées. Aussi la France exporte-t-elle de très-grandes quantités de chiffons à l’étranger, notamment en Angleterre et en Allemagne.
- Les laines effilochées sont préparées et vendues dans quatre états différents ; elles sont : 1° effilochées simplement, mais non lavées et non cardées ; 2° effilochées, non lavées, et cardées à sec; 3° effilochées, non lavées, huilées et cardées ; 4° effilochées, lavées, mais non huilées et non cardées.
- Les fabricants de tissus auraient peut-être avantage à donner la préférence aux effilochages de cette dernière catégorie, en ce sens qu’ils seraient moins exposés à se tromper sur la qualité et le rendement de la marchandise.
- D’après des renseignements dont nous pouvons garantir l’exactitude, on fait actuellement usage, dans la plupart de nos manufactures françaises, de laine, artificielle pour la fabrication des draps, des couvertures, de la bonneterie foulée et de certains tissus laine et coton. En général, les effilochages
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- de laine qui entrent dans la confection des draps sont prin-
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- cipalement employés pour des étoffes d’hiver, des tissus éppis, surtout .pour les envers. Dans la plupart des fabriques,1 la renaissance est .associée à de la laine neuve dans la proportion de 25 à .40 pour 100; quelques industriels introduisent
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- dans leurs,produits à bas prix jusqu’à 60 et même 75 pour
- ’ ’ i « • 5 . } , > £ f j ( j * i i t, y
- ,100 de déchets et d’effilochages ; enfin, quelques rares fabrï-
- '** ' 1' 1 ‘ 1 , i : > ‘ fi4
- .çants de molletons , sont parvenus à n’employer que dés déchets et des effilochages, sans aucune addition de laine
- neuve.
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- Cinq fabricants français seulement ontenvové leurs produits
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- a ,1 Exposition.,: l’un d’eux dans ,1a classe 29, un second dans
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- la .classe 43, et les trois autres dans, la classe 91. Les effilo-
- ‘ ' 'un / <ann ‘Mi,, . •
- çhages, exposés, dans cette dernière classe, sur lesquels nous
- r.U>H ? ],}*>.. '‘1)0 f'/} ~ C)i ' /l< .jjî ; -V ' '
- avons plus particulièrement porté notre attention, sont d’une qualité et d une fabrication aussi satisfaisantes que possible, et
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- ils ne. le cedent sous aucun rapport aux meilleurs produits
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- •(de ,ce genre. Nous donnons dans le tableau suivant l’indi—
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- GROUPE X. — CLASSE 91.
- cation du prix auquel sont tarifés les principales espèces de laines artificielles que fabriquent les trois exposants admis dans la classe 91.
- PRIX PAR KILOGRAMME
- DES EFFILOCHAGES.
- NATURE DES CHIFFONS EFFILOCHÉS. Non lavés Lavés
- huilés non huilés
- cardés. non cardés.
- Tissus chaîne coton 0.40
- Limousines et chaussons » 0:70 à0.80
- Serges et escots noirs et de couleur » •1.-10
- Couvertures blanches » ^ .30
- f noir 1.23 -1.25
- Drap l garance, vieux et neuf 1.78 à 1.90 »
- \ bleu foncé, vieux et neuf 2.30 à 3.00 »
- Stoff noir et d’autres.couleurs » -1.23 à2.00
- Tricots blancs et de couleur » 1 .23 à2.23
- Bas blancs 3.00 à 3.50 2.75 à 3.50
- Nouveautés claires 3.50 4.00 ..
- r noirs, burels et d’autres couleurs..... 3> 2.75à3.50 :
- Mérinos j cachemire neuf, violet et d’autres
- \ couleurs 5.50
- Flanelle j ,, , l vieille .. 3.50 4.00
- y blanche \
- ( neuve 6.00 6.00
- Les effilochages de laines exposés dans la classe 20 par un fabricant de la Haute-Garonne se rapprochent beaucoup des précédents pour la qualité et pour les prix, et ils méritent d’être signalés.
- Quant aux laines artificielles provenant de tissus chaîne coton fabriquées par un manufacturier de Limoges, au moyen de préparations chimiques, nous avons eu déjà l’occasion de dire qu’elles étaient d’une qualité satisfaisante.
- Les laines artificielles, qui ont une corrélation si directe avec la fabrication des étoffes de laine à bon marché, nous offraient un intérêt tout particulier. Aussi, indépendamment
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- . EFFILOCHAGE DE LAINE.
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- des produits de fabrication française, avons-nous voulu voir les produits de fabrication étrangère, afin d’établir une comparaison entre les uns et les autres. Malheureusement, les collections de laines effilochées, exposées dans les sections étrangères, ne sont ni assez nombreuses, ni assez complètes pour qu’il soit possible de se former une opinion très-arretée sur la supériorité relative qu’il convient d’attribuer aux produits habituels de ces pays comparés entre eux et comparés aux nôtres.
- Ainsi l’Angleterre et la Belgique, où l’effilochage des tissus de laine est pratiqué sur une large échelle, ne comptent chacune qu’un seul exposant; la Russie et la Hesse, l’une et l’autre, n’ont également qu’un seul exposant ; le Danemark en a deux, l’Autriche trois et la Prusse cinq. En sorte que l’industrie générale des effilochages n’est représentée à l’Exposition que par une vingtaine de fabricants. Cependant, tout insuffisant qu’ait été l’examen comparatif que nous avons pu luire des laines artificielles fabriquées de différentes provenances, nous sommes portés à conclure que nos produits français sont tout au moins égaux, sinon supérieurs, à ceux de la Prusse, de l’Autriche et du Danemark, qui semblent remporter sur les produits similaires de l’Angleterre, de la Belgique et des autres pays. Ce qui, en outre, paraîtrait démontrer que les effilochages de.nosfabriques françaises méritent-de prendre le pas sur ceux des manufactures étrangères, c’est l’importance de nos exportations.
- En résumé, nos efûloeheurs de laine, qui peuvent se procurer en France des chiffons de'la meilleure qualité et qui sont pourvus d’un très-bon outillage, nous semblent être dans la meilleure situation pour lutter avec avantage contre leurs concurrents de l’étranger, et nous sommes persuadés que non-seulement ils n’ont pas à craindre de se voir déposséder des fournitures qu’ils livrent à nos propres manufactures de tissus, mais encore qu’ils sont appelés à accroître l’écoulement de leurs produits sur les marchés de l’extérieur.
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- CHAPITRE X.
- CONFECTION DE VÊTEMENTS POUR HOMMES , FEMMES ET ENFANTS Par MM. MORENO-HENRIQUÈS et V. DARROUX.
- ! Il y a à peine un demi-siècle,' la confection des vêtements rtc'comprenait que les vêtements'd’hommes. Cette industrie, alors classée bien au-dessoiis de celle du tailleur, n’était généralement exercée que par les fripiers et n’avait pour clientèle que lés ouvriers et les gens dpnt les ressources étaient insuffisantes; Ellen’employait que des étoffes de rebut ou achetées en
- solde.' ! ' • -
- A quelques années de là, quand les1 grandes routes de France'furent desservies par les malles-postes et les diligences à marche rapide; lorsque la fréquence des voyages eut établi des relations plus fréquentes avec les départements et même l’étranger, on vit se fonder 'des maisons spéciales pour là fabrication des vêtements'. Mais ce fut l’ouverture' des voies de fer qui contribua surtout à développer largement'cette industrie ; alors on lui fournit des capitaux considérables, et* elle
- devint une des branches les plus remarquables de! notre tra-
- 1
- vail national. Aujourd’hui; non-seulement la confection' fabrique pour la consommation intérieure, mais elle fournit à l’étranger annuellement pour plus de 60 millions de francs de
- "ses articles:
- .1 JT--'
- J I/enquêté de 1860 a révéléque, à Paris' seulement,1 il y savait b 265'niaiàbns de confection pour hommes,- fabriquant: annuellement' pbur environ '46 millions,’dont’ plus de 9 millions étaient
- 1 , 1 .
- ” àpplîcablës àl’exportation. Depuis’cètte époque, l’activité de la
- confection 'a grandi encore'par Feniploi des machines à eou-' dre. Des maisons‘qui'avaient créé1 de nouvelles spécialités,1 le Vêtement de’femme! et -lé’‘vêtement d’enfant,sontvenues à leur
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- CONFECTION. DE. VÊTEMENTS, POUR HOMMES, ETC. 825
- tour prendre une place honorable dans la liste de nos établissements industriels.
- Il y aurait donc trois catégories à établir pour la confection : le vêtement d’homme, le vêtement de femme et le vêtement d’enfant. La classe 91 comprend des articles des trois catégories. La collection de vêtements pour hommes exposée collectivement par la Chambre de commerce de; Lille montre la facilité qu’a cette ville d’obtenir la main-d’œuvre à bas prix dans les villages français et belges limitrophes,.de la. fçontjère. Par sa proximité des .grandes .fabriques de. tissus.à bon marché, qui font, la, gloire de Roubaix et de Tourcping, LiUe„pteut ainsi défier toute concurrence nationale ou étrangère. > Cette collection est une éclatante preuve de la tendance de.,l’indus-trie-parisienne à s’éloigner du centre, où les conditiqns. d’existence sont trop dures pour l’ouvrier, et à aller puiser la main-d’œuvre. dans les contrées où elle est le moins cher-.
- Les produits, exposés par les grandes maisons.de.Paris,dans la classe.91 sortent, en,majeure ..partie,..soit d’ateliers montés en- province, soit,des mains d’ouvriers et d’ouvrières qui ,rté-sident dans., les,,départements voisins de celui de la Seine; le reste' est-fabriqué, à P,aris par des entrepreneurs qui, font un large-emploi.des, machines,à coudre et à piquer., ,, . ;
- t ii .La confectionna, bas, sprix n’a pa,s pour clientèle unique,
- - comme.les-autres,produits de la classe .91, les ouvriers et les paysans.;.elle voit,tà tous les degrés.de l’échelle sociale, se.pla-
- . cer ses articles,.jpeux-d’é.té notamment,,qu’on emploie pour la chasse, la pêche, la .promenade, à la campagne ou aux bains de mer. Ses moyens d’action sont tels qu’elle peut- livrer un ;. vêtem euh pour le .prix qu’u n- taill eur, payerait la main-d’œuvre. -JPour,,.répondre, .aux besoins de la,, grandie, consommation, la j; confection'.à bas- prix irecherche-partoutNla.main-d’œuvre mo-.idérée, emploie les. machines-rapides et,fait,fabriquer spéciale-
- - ment pour-elle des tissus .purs ou,.mélangés.. Elle a beaucoup .. contribué à créer des articles nouveaux- en draperie, en soierie, en pa.ssementerie(;,et en {bonneterie, appropriés à son genre
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- GROUPE X. — CLASSE 91.
- de production. Elle a actuellement à sa disposition les meilleurs ouvriers; elle a perfectionné son travail en multipliant ses tailles : elle est donc dans la meilleure voie, et son succès est justifié.
- La confection des vêtements de femme , pour être de création plus récente, n’en a pas moins une grande importance, plus grande peut-être que celle qui précède. On la trouve tout d’abord exercée d’une manière assez obscure par les maisons de nouveautés, pour employer utilement les fausses coupes et les articles surannés ou défraîchis.
- L’activité imprimée à la circulation par les chemins de fer a obligé les femmes à rechercher des vêtements chauds, légers et qui laissent une grande liberté de se mouvoir, mais surtout des vêtements tout prêts qu’on puisse acheter et porter sur l’heure. Ces nécessités nouvelles étaient la condamnation du châle, qui est lourd, cher et entrave les mouvements; on l’a transformé et on en a fait un burnous.
- Le châle, aujourd’hui, n’est plus qu’un insigne de grande cérémonie, et, sous ce rapport, il a eu le sort de l’habit d’homme, qui a été remplacé dans la consommation usuelle par le paletot.
- En quelques années, la confection pour femme, qui n’était qu’une industrie annexe, avait passé à l’état de spécialité. De grandes maisons s’etaient formées; des capitaux importants-y avaient trouvé de l’emploi. C’est dans cet état que se trouvait déjà la confection pour femmes à l’Exposition Universelle de 18o5 ; et actuellement elle occupe un rang élevé dans l’industrie parisienne.
- L’enquête de 1860 évalue à 28 millions de francs la'production annuelle à Paris de cette branche de travail, dont 4 millions et demi sont applicables à l’exportation. Depuis cette époque, la confection pour femmes a fait d’immenses progrès, sous l’influence de nouveaux traités de commerce qui ont facilité l’exportation en ouvrant les barrières aux produits étrangers; mais elle a surtout, profité du perfectionnement apporté
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- CONFECTION DE VÊTEMENTS POUR HOMMES, ETC. 827
- aux machines à coudre qui lui ont procuré les moyensd’orner à peu de frais ses articles et de donner carrière au bon goût qui les caractérise.
- A quelles proportions s’est élevée la confection pour femmes depuis 4860? C’est une question qu’une enquête spéciale seule pourrait résoudre. La valeur de l’exportation, qui devrait être inscrite au tableau général du commerce de la France, publié par l’administration des douanes, ne peut pas même être pré-' cisée, par suite du classement des vêtements de femme avec d’autres articles qui en sont tout à fait distincts. A cet égard, il est bien désirable qu’on opère une révision de la nomencla-
- ture.adoptée par l’administration des douanes.
- La confection pour enfants est une, annexe des deux indus-tries qui précèdent; on y emploie, comme,l’ont fait, dans l’origine, les marchands de nouveautés, les fausses coupes et les déchets, de sorte que la matière première ne coûte presque rien. Les vêtements d’enfants n’étant pas ajustés, présentent
- des facilités d’exécution qui tournent au profit du consommateur, auquel on donne, pour un prix modéré, de charmants petits chefs-d’œuvre galonnés, soutacliés, piqués, brodés avec un goût si remarquable que l’exportation, au dire des fabricants, en prend la majeure partie. On expédie des vêtements pour enfants jusque dans l’Inde et en Australie.
- La confection comprend encore l’uniforme militaire et celui des collèges, les robes des juges, les soutanes, les frocs de religieux. De grandes maisons ont entrepris avec succès ces diverses spécialités. C’est ainsi que, depuis plusieurs années, la
- France a eu le privilège de fournir des armées étrangères ; et si, dans linéiques rares circonstances, nos manufactures de drap , de troupe, et de drap de commerce n’ont pas exécuté toutes les commandes d’étoffes qui leur étaient faites dans un délai trop limité,.grâce aux lois sur les,entrées,temporaires, la matière
- première a pu être puisée,à l’étranger et .mise en œuvre à l’intérieur au profit du travail national..
- Une seule maison de Londres a exposé‘dans la classe 91;
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- GROUPE X.
- CLASSE 91.
- aucune comparaison loyale ne saurait donc être établie entre les produits de notre pays et ceux de l'Angleterre.
- CHAPITRE XI.
- CHAUSSURES A BON MARCHÉ ' ’ Par M. V. DARROUX.
- . j ! * î -
- Parmi les objets de première nécessité qui font partie du .vêtement et dont la bonne confection, la durée et le bas prix intéressent au plus haut point la masse des consommateurs, les chaussures doivent assurément figurer en première ligne. Aussi a-t-il été regrettable qu’une plus large place n’ait pu être réservée aux chaussures à bon marché exposées dans la
- i '
- classe91. Quoiqu’il en soit, et malgré le nombre restreint, des fabricants qu’il a été possible d’admettre, les produits de ce genre, réunis dans la classe 91, tout incomplets qu’ils sont, forment encore une collection intéressante et digne d’attenr* tion. ...
- i • < • • '• , .
- . Cette collection comprend trois catégories de chaussures
- essentiellement différentes : , > w .
- /
- 1° Les chaussures de cuir ou d’étoffe, présentées par dix exposants ; „ ...
- ,. , 2°, Les.chaussures tout bois, ou de, bois et de cuir, telles que sabots, galoches, brodequins, etc.,, présentées; par six exposants; ... . , m
- 3°. Les. sandales,ou espadrilles,,présentées par un seul exposant, , ; , m î- - -V,
- t!i.Et comme chacune ,de, c,es, trois, catégories comporte une fabrication tout à fait spéciale,, nous avons, pensé qu’il y avait lieu d’en faire l’objet d’une mention particulière. On ne perdra d’ailleurs pas de vue que nous, n’avons à nous occuper ici que des chaussures à bon marché; celles.de luxe, exposées dans
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- CHAUSSURES' À BON MARCHÉ. 829
- la classe 30, restant exclusivement réservées à l!a'ppréciation
- du juré rapporteur de cette classe.
- 2 1. — Chaussures de cuir et d’étoffe.
- Nous n’essayerons pas de parler en détail de l’infinité d’articles qui appartiennent à cette catégorie ; nous nous contenterons simplement de les considérer.dans leur ensemble, par grandes divisions, et sous le rapport de leur fabrication générale. Disons d’abord que, dans les produits dont il s’agit, on distingue deux spécialités : la ‘chaussure pour"bomniés ’èt la chaussure poür femmes êt ehfants. Il'arrive 'quelquefois' que certains cordonniers ou certaines grandes maisons 'fabriqiiént simultanément'ces deux spécialités ; mais ce n’est !què! par exception'. • : ’ !l ;
- ’ Les chaussures poiir hommes, femmes et enfants* 'compor-tënt’à leur toür différents modes de confection. Elles’ sont'où entièrement cousues, ou vissées, ou clouées, ou enfin'Cousues et vissées* cousues et clouées. En général, les chaussures Tes plus* soignées , même'celles à prix réduit, se font en cousu ; après, viennent les chaussures vissées, et enfin les chaussures clouées ; mais’il vai sans dire1 que le choix des matières1‘ premières, cuirs et étoffes, et le soin apporté à' la! confection contribuent pour'une large part à la qualité dé ces .'divers genres de produits, et que leur supériorité dépend'plutôt‘de remploi* de bonnes matières ët de la perfection de la façon que de tel où tel système de'fabrication. * - ‘ iifi'
- Depuis un certain nombre d’années, la chaussure‘ cousue1, qui se faif 'lë plus souvent sur mesure polir la 'clientèle* aisée, reste dans les conditions d’une production limitée, tandis'que la chaussùrè vissée ôu'clouée,1 fabriquée à l’avance, prend une plus grande extension 'et sé' répand1 davantage dans la! con’soirh-
- * ' . * • t 'x 7 1
- mation généralèV‘Âussi!/,les‘bons.iiouvi4iers;'couseurs, rles' cordonniers proprement'dits, dèviennent-ils de jour ernjour plus rares; mais il semble* qu’on ne doit pas trop regretter le vide
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- qui se fait parmi les ouvriers de ce corps d’état, lorsqu’on considère que la fabrication des chaussures par procédés mécaniques a donné naissance à de grands établissements, qu’elle a étendu le champ de la production pour l’intérieur et l’exportation , et que, enfin, elle a mis à la portée du plus grand nombre des produits à meilleur marché.
- Il est facile de comprendre comment la substitution du vissage ou du clouage à la couture à la main a pu amener de très-fortes réductions dans le prix des chaussures ordinaires et communes de grande consommation, lorsqu’on se rend compte de la différence de temps et de main-d’œuvre qui existe entre ces deux systèmes de fabrication. En effet, alors qu’une certaine chaussure cousue à la main, faite de toutes pièces par un ouvrier cordonnier, ne peut être terminée qu’en deux jours, par exemple, la même chaussure, vissée ou clouée, exécutée dans une manufacture où elle passe par plusieurs mains, est achevée en deux heures. Et c’est bien là le cas,, sans doute, de faire une juste application du proverbe si connu de nos industrieux voisins : Time is money.
- Il faut reconnaître aussi que les chaussures à la mécanique ont subi, dans ces dix dernières années, de notables améliorations. Et, bien qu’on n’ait à signaler, dans le cours de cette période, aucune découverte hors ligne, aucune invention remarquable, il est constant que de nombreux perfectionnements de détail ont été apportés aux machines à coudre et aux machines à visser, et que les ouvriers appelés à se servir de ces appareils ont acquis beaucoup plus d’expérience et d’habileté. La machine américaine à coudre les semelles, qui semblait destinée à rendre de très-grands services dans la fabrication des chaussures à bon marché, fait, exception à la règle, générale ; elle ne s’est guère perfectionnée et n’a pas donné, jusqu’ici,, les avantages qu’on en espérait. Cependant, nous avons vu, dans la vitrine d’un des exposants de laclasse 91, quelques paires de chaussures d’hommes pour la confection desquelles cette machine, a pu être- employée avec, un certain
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- CHAUSSURES A BON MARCHÉ. 8S1
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- succès, ce .qui nous porte à conclure que le dernier mot n’est pas dit sur le parti qu’on en peut tirer.
- En fait de chaussures entièrement cousues à la main, suivant l’ancienne méthode, il n’existe dans la classe 91 qu’une collection unique d’articles forts pour hommes, tels que : bottes ordinaires, bottes de marais, bottes à l’écuyère, brodequins et souliers de ville et de chasse, exposés par un seul fabricant. Ces chaussures, qui doivent être particulièrement signalées pour la qualité des cuirs, l’élégance et la commodité de la forme, la solidité et le fini de la confection, sont tarifées à des prix extrêmement bas, et nous doutons qu’on puisse en faire de meilleures à aussi bon marché.
- En dehors des produits de cette sorte, qu’il eût été désirable de voir exposés en plus grand nombre par plusieurs fabricants, ce qui constitue la masse principale des chaussures réunies dans la classe 91, c’est la chaussure clouée pour femmes et pour enfants. Et il est surprenant de voir à quel extrême bon marché on parvient aujourd’hui à les établir. Nous n’examinerons pas si, comme le pensent certaines, personnes, le consommateur à petits revenus devrait donner la préférence à des produits plus solides, plus durables et peut-être plus économiques, bien que d’un prix plus élevé. Nous faisons la part des goûts d’élégance généralement répandus, de la tendance des niasses à l’adoption d’un costume uniforme, et, en nous plaçant à ce point de vue tout d’actualité, nous nous bornons à constater les progrès accomplis.
- Pour donner une idée du bon marché des chaussures dont il s’agit, nous indiquerons ici les prix de vente en gros relevés sur le tarif imprimé de l’un des exposants de la classe 91.
- ’ t
- LA DOUZAINE.
- , ; Depuis Jusqu'à
- C haussier es cV enfants.
- fr.
- Brodequins, dits faffiots, façon chaussons,' à agrafes, à œillets, en mouton, en chèvre, en cuir verni, noir ou de couleur, sans talons ou avec demi-talons............ 9
- fr.
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- LA DOUZAINE.
- Depuis Jusqu’à
- fr. fr.
- Brodequins à lacets et à œillets, en chèvre, en cuir ciré, en cuir verni, en cheval façon vache, en satin de laine,
- sans talons ou avec demi-talons........................ 14 26
- Bottines à boutons, à œillets, à élastiques, en prunelle ou en même matière que les précédents, avec ou sans demi-talons .................................................... 13 45
- Chaussures de fillettes.
- Brodequins à lacets et à œillets, en prunelle, en chèvre, en cuir ciré, en cuir verni, en cheval façon vache, en
- salin de laine, sans talons ou avec demi-talons........ 24 36
- Bottines à boutons, à œillets, à élastiques, en même matière que les précédents, avec ou sans demi-talons......... 17 63
- Chaussures de femmes.
- Souliers façon chaussons, à lacets, claqués, en prunelle, en castor, en satin de laine, en velours, en veau verni,
- en chèvre, en cheval, avec ou sans demi-talons......... 14 63
- Souliers découverts, en mouton ou en veau verni........... 24 51
- Bottines à œillets, à élastiques, en prunelle, en castor, en satin de laine, en velours, en veau verni, en chèvre, en
- cheval, avec ou sans demi-talons....................... 24 113
- Pantoufles en canevas, en velours, en prunelle, en castor,
- en mouton, en chèvre, etc., avec ou sans demi-talons.. 18 38
- Chaussures de fantaisie.
- Polonaises à œillets et à talons, pour enfants et fillettes,
- en satin de laine, en chèvre et en peau chagrinée..... 42 53
- Polonaises à boutons, en chèvre et en peau chagrinée.... 47 57
- Polonaises à élastiques, en chèvre et en peau chagrinée.. 52 60
- Polonaises à œillets pour femmes, en chèvre et en peau
- chagrinée................................................ 66 70
- Polonaises à boutons, pour femmes, en chèvre et en peau
- chagrinée................................................ 78 81
- Polonaises à élastiques, pour femmes, en chèvre et en peau chagrinée.................................................... 86 92
- Chaussures d’hommes.
- Souliers en prunelle, en fil à voile, en coutil, en mouton, en chèvre, avec demi-talons, avec ou sans élastiques... 36
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- CHAUSSURES A BON MARCHÉ.
- LA DOUZAINE. Depuis Jusqu’à
- fr. fr.
- Souliers découverts à lacets, à élastiques, en veau ou en
- vache vernis.................................................. 75 90
- Bottines à élastiques en satin de laine, en chèvre, en veau
- et en vache vernis, à talons.............................. 99 140
- Napolitains pour jeunes garçons, en veau ciré à talons ... 65 70
- Souliers à lacets pour jeunes garçons, en veau ciré à
- talons........................................................ 60 62
- Bottines à élastiques pour jeunes garçons, en veau ciré à talons.................................................... 78 »
- Ces prix de vente en gros, dans la limite du minimum au maximum pour chaque espèce de chaussure, extraits, comme nous l’avons dit, du tarif d’un exposant de la classe 91, sont, à. d’insignifiantes différences près, les mêmes dans toutes les maisons de Paris et de la province qui fabriquent le même genre de produits. Ces maisons, assez nombreuses aujourd’hui, livrent pour la consommation intérieure et pour l’exportation des quantités considérables de chaussures, et il n’est pas rare de voir la production annuelle de certaines de ces maisons atteindre le chiffre d’un million ; on pourrait même en citer plusieurs dont la fabrication s’élève à trois, à quatre et même à cinq millions. Et si l’on réfléchit que les matières premières, employées à la confection des chaussures à bon marché, les cuirs, les peaux, les étoffes et les tissus de toute sorte sont, pour la majeure partie, de fabrication française , on comprend pour quelle part importante ces mêmes chaussures doivent être comptées dans l’ensemble de notre industrie nationale.
- Nous ne saurions, sans outre-passer les limites dans lesquelles le présent compte rendu doit être renfermé, apprécier en particulier les chaussures de cuir et d’étoffe exposées par chacun des fabricants admis dans la classe 91 de la section française ; nous dirons seulement que, en général, sous le rapport de la qualité de la confection et pour leur durée probable,
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- T. XIII.
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- ces chaussures dépassent ce que leur bas prix permet d’espérer, et que, depuis l’Exposition de Londres, en 1862, des progrès marqués nous semblent avoir été faits dans cette spécialité de produits. On comprendra aisément aussi pourquoi nous nous sommes abstenu-de désigner nominativement ceux des exposants de la classe 94, dont les produits ont le plus particulièrement attiré l’attention du Jury des récompenses. Si nous avions pensé qu’il nous fût possible de sortir de cette réserve, nous aurions aimé, abstraction faite du mérite des objets fabriqués, à signaler l’un de ces exposants qui, par d’incessants efforts, un labeur opiniâtre, une louable économie et un ordre constant, est arrivé en peu d’années, de simple ouvrier qu’il était, à prendre rang parmi nos industriels les plus considérables, et qui, parvenu à ce but, s’efforce chaque jour d’améliorer la condition de ses anciens compagnons d’atelier. Mais, si nous nous sommes imposé le devoir de taire le nom de ce fabricant, que l’Empereur a honoré de la plus éclatante des récompenses, nous croyons qu’il n’est pas inutile de donner aux plus déshérités du sort, quelquefois trop prompts à se laisser aller au découragement, un nouvel exemple de ce que peut tout homme doué d’une volonté persévérante et de l’amour du travail.
- Les fabricants de l’étranger ont tous réuni l’ensemble de leurs produits dans la classe 35, et nous croyons être sûr qu’aucun d’eux n’a fait d’exposition particulière de chaussures de cuir et d’étoffe à bon marché dans la classe 91. Nous pourrions donc à la rigueur nous contenter de signaler cette lacune; mais nous avons pensé qu’il serait intéressant de comparer les chaussures de cette catégorie, fabriquées en France, avec celles de confection étrangère, et, dans ce but, nous avons fait une visite générale dans toutes les sections du palais du Champ-de-Mars.
- Autant que nous avons pu en juger par l’examen sommaire auquel nous nous sommes livré, les articles de luxe laissés à part, il nous a paru que les chaussures à bon 'marché, à la
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- CHAUSSURES A BON MARCHÉ.
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- vérité très-peu nombreuses, exposées par les fabricants étrangers, étaient loin de l’emporter sur les produits similaires français, soit pour les matières, soit pour la confection, soit pour la modicité du prix. Nous avons cependant remarqué des chaussons de feutre, à semelles de cuir, d’un fabricant de Sol-tau (Hanovre), très-bien faits et d’un prix assez bas.
- Deux fabricants autrichiens, l’un de Rohrbach et l’autre de Vienne, ont exposé des chaussures fortes de troupe et de chasse (bottes et brodequins), d’une confection très-soignée et très-solide. Les tiges, les empeignes et les quartiers de ces chaussures sont d’excellente qualité ; les cuirs forts des semelles, bien que satisfaisants, ne sont pas aussi irréprochables.
- Il y a dans la section russe des bottes et des chaussons de laine feutrée à la forme, trè^-solides, qui doivent faire un très-bon usage. Mais ces chaussures, fabriquées en vue de se garantir d’un froid excessif, sont d’un usage tout spécial aux habitants du pays, et n’offrent, par conséquent, qu’un intérêt très - secondaire lorsqu’on les considère par rapport aux chaussures d’un emploi général chez les différents peuples.
- Nous avons vu dans la section des Etats-Unis des chaussures entièrement faites à la mécanique, suivant l’instruction que renferme la vitrine où elles sont placées. D’après cette instruction, les piqûres d’empeignes sont faites à la machine à coudre de Howe, et les coutures de semelles à l’aide de la machine de Mac-Kav. Bien que ces chaussures ne puissent être rangées dans la catégorie de celles à bon marché, nous les avons cependant examinées avec une assez grande attention, par ce motif que, si elles sont réellement et entièrement confectionnées à la mécanique, on y trouverait la preuve du précieux emploi qu’on peut faire de la machine à coudre les semelles, dont on n’a encore tiré en France qu’un parti très-insuffisant.
- Les chaussures fortes pour l’armée n’ont rien de particulièrement remarquable. Nous avons vu encore dans cette même section . des États-Unis deux spécimens de chaussures
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- d’une nouvelle invention. L’un de ces spécimens est une paire de souliers avec semelles de bois, cerclée de fer sur l’avant-pied, talons de bois et cambrure de cuir. Le second spécimen est également une paire de souliers avec semelle de cuir à l’avant-pied, cambrure et talons de métal. Nous signalons ici ces chaussures de nouvelle invention au seul point de vue de la curiosité, car elles ne nous paraissent offrir aucun avantage réel sous le rapport de la commodité et de l’usage.
- La Turquie et l’Egypte ont exposé des chaussures orientales à l’usage des classes populaires et des chaussures de forme européenne. Les premières de ces chaussures sont bien confectionnées et elles ont un cachet tout particulier. Les secondes sont moins bien traitées et ne peuvent être mises en comparaison avec ce qui se fait dans nos pays d’Europe.
- Nous n’étendrons pas d’avantage cet aperçu des produits
- étrangers. Comme nous l’avons déjà dit, les chaussures de cuir et d’étoffe à bon marché n’existent qu’en petit nombre à l’Exposition, et, même dans la classe 91 de la section française, elles ne constituent qu’une collection incomplète en ce qui concerne les articles de long usage, notamment ceux pour hommes, en sorte qu’il nous est impossible de porter un jugement absolu sur le mérite relatif des divers produits de ce genre. Nous sommes cependant porté à croire que si nos fabricants français n’ont pas à craindre une concurrence sérieuse des
- V .
- fabricants étrangers pour les chaussures de luxe, ils doivent la redouter encore moins pour les chaussures à bon marché.
- \ 2. — Sabots et galoches.
- Les sabots, dont l’usage principalement conservé dans les campagnes se restreint chaque jour dans les villes, ne sont. représentés à la classe 91 que par quelques rares spécimens d’une fabrication très-soignée et tout à fait exceptionnelle. Ce sont des sabots de luxe poiir ainsi dire, d’tin travail compliqué et d’un prix trop élevé, eu égard , à l’emploi auquel , ils sont
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- CHAUSSURES A BON MARCHÉ.
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- destinés. Les bons sabots forts, pour cultivateurs et pour journaliers, qu’on fabrique dans les forêts de nos départements du Cantal, du Puy-de-Dôme, des Vosges, de l’Ille-et-Vilaine, de la Sarthe, de l’Orne, etc., ne figurent malheureusement pas à l’Exposition.
- Il n’en est pas de même des chaussures de bois, ou pour mieux dire des chaussures à semelles de bois, qu’on désigne sous la dénomination générale de galoches ; ces dernières sont assez largement exposées dans la classe 91 par six maisons de Paris et de province. Les galoches à brides pour femmes, les fortes galoches à empeigne de cuir, les souliers, les bottines, les brodequins à semelles de bois pour hommes, femmes et enfants, de tous genres, réunis dans cette classe, se font remarquer par leur bonne fabrication, leur solidité, l’élégance de leur forme et le bon goût de leurs ornements. Ce sont des chaussures excellentes au triple point de vue de leurs propriétés hygiéniques, de leur durée et de leur bon marché.
- Nous indiquons ici les prix affichés par les exposants sur leurs principales espèces de chaussures de bois.
- Depuis Jusqu’à
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- Galoches sans talons ......................... La douzaine. 17 19
- — à derrière de cuir........................ — 22 27
- — napolitaines.............................. — 20 36
- — vernies, à la jardinière.................. — 30 »
- — ornées, pour femmes....................... — 51 68
- Brodequins fourrés, à semelles de bois.... — 19 »
- — cuir noir ciré, à semelles de
- bois................................ — 22 26
- — cuir noir verni, à semelles de ;
- bois.............................. — 30 »
- * ' : -
- — cuir noir verni, pour enfants.. — 33 »
- — à lacets, cuir verni bleu, four- ' :
- rés................................ — 42 »,
- Souliers galoches.................................. — 68 »
- Bottines à semelles de bois....................La paire. 8 » '
- Semelles de bois de noyer pour galoches.........Le cent. 48 _ »
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- Indépendamment des galoches et des autres chaussures à semelles de bois, la plupart des fahricants.de ce genre de produits confectionnent encore, en grand, les brides à sabots unies et façonnées. Ces brides, qu’on pourrait considérer au premier abord comme un objet insignifiant, donnent cependant lieu à une importante fabrication.
- Deux exposants de la classe 91 ont envoyé chacun une intéressante collection de brides. Les unes sont en cuir uni, d’autres en cuir orné de dessins en relief estampés, dorés, argentés ou de couleur; leur prix varie de 1 fr. 30 à 9 fr. 50
- la douzaine.
- A l’exception d’une série de galoches exposées dans la classe 41 par trois fabricants portugais, nous n’avons pas vu de produits de cette nature dans les autres sections étrangères. Les semelles des galoches portugaises sont faites avec du bois d’excellente qualité, et leur façon est extrêmement soignée; mais, pour les ernpeigngs de cuir et l’ensemble de la fabrication, les galoches françaises l’emportent de beaucoup sur celles du Portugal. Nos exportations pour ce genre de chaussures ont continuellement été en augmentant, tandis que les importations sont restées à peu près nulles, ce qui démontre, de la manière la plus évidente, que nos fabricants français n’ont rien à craindre de la concurrence étrangère.
- .. »
- g 3. — Sandales et espadrilles.
- Les sandales et les espadrilles dont les habitants de nos
- provinces du Midi, notamment ceux des pays de montagnes,
- \
- font un fréquent usage, ont été adoptées dans une certaine proportion par les ouvriers des ville** -et leur emploi dans la consommation générale, a pris une plus grande extension. Quoi qu’il en soit, cependant, cette espèce de chaussure ne donne lieu qu’à une production relativement limitée. Un seul fabricant des Basses-Alpes a exposé dans la classe 91 une collection de sandales d’une bonne fabrication courante, qui
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- CHAUSSURES A BON MARCHE.
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- ont surtout le mérite d’être d’un prix extrêmement modéré. Ces sandales sont tarifées, suivant leur qualité, de 0 fr. 50 à 2 fr. 50 la paire. Quelques articles spéciaux, en raison des garnitures et des broderies dont ils sont ornés, montent jusqu’à 4 francs la paire.
- Les espadrilles (alpargates) exposées dans la section espagnole sont très-supérieures, pour la qualité des matières et
- «
- pour la solidité de la confection, à nos espadrilles françaises avec lesquelles, d’ailleurs, elles diffèrent essentiellement de forme. Mais il faut dire aussi qu’elles sont d’un prix plus élevé, puisqu’elles sont cotées de 2 francs à 2 fr. 85 la paire ; néanmoins, tout en tenant compte de la différence de prix, les espadrilles espagnoles l’emportent incontestablement sur celles de production française. Cela n’a rien de surprenant ; en Espagne, presque tous les individus qui appartiennent à la classe populaire portent l’espadrille. Les troupes de l’armée en sont elles-mêmes pourvues lorsqu’elles font route sur le territoire national, dans les contrées montagneuses. L’alpargate est donc la chaussure traditionnelle du peuple espagnol, et la perfection de sa fabrication tient à la forte consommation qu’on en fait et à la grande production à laquelle elle donne lieu.
- Il serait superflu d’entrer dans de plus longues observations sur cette espèce de chaussure, qui n’offre, au point de vue de l’industrie générale, qu’un intérêt tout à fait secondaire.
- § 4. — Conclusion.
- En résumé, les chaussures diverses à bon marché de fabrication française, notamment celles de cuir et d’étoffe, nous pa»-raissent supérieures pour la qualité, l’élégance et la commodité des formes, la solidité et le fini de la confection, et enfin pour la modicité de leur prix, aux, chaussures similaires de production étrangère. Et nous croyons que, si nos manufacturiers nationaux veulent redoubler- d’efforts pour perfectionner
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- leur outillage et leurs procédés de , fabrication, ils peuvent
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- GROUPE X. — CLASSE 91.
- conserver l’avantage qu’ils ont pris sur leurs concurrents.
- Nos matières premières fabriquées en France et destinées à la confection des chaussures, peuvent, à quelques exceptions près, être mises en parallèle avec les meilleurs produits de l’étranger ; nous avons des ouvriers adroits et habiles ; nos chefs de fabrique sont actifs, intelligents, inventifs, et leur bon goût n’est contesté par personne. Avec de pareils éléments de succès, l’industrie delà chaussure française nous semble devoir conserver la juste réputation qu’elle a acquise, et nous pensons que nous n’avançons rien d’exagéré en disant qu’elle est appelée à garder sa prépondérance sur l’industrie rivale et à triompher sur tous les marchés d’exportation où elle rencontrera la concurrence étrangère.
- CHAPITRE XII.
- INDUSTRIES ACCESSOIRES,
- Par M. FRED. JOURDAIN.
- g 1. — Boutons.
- Cette industrie, qui est d’origine anglaise, a pris en France un grand développement ; elle produisait déjà annuellement, en 1862, pour 14 millions de francs; depuis cette époque, elle a fait de très-grands progrès. Quoique les Anglais aient à meilleur marché que nous certaines matières premières, les fabricants français ont pu baisser leur prix au moyen de perfectionnements successifs, et aussi par l’emploi de machines ingénieuses. Au point de vue du bon marché, il est à regretter que cette industrie soit médiocrement représentée dans la classe 91. On n’a pas exposé les boutons d’os à quatre trous, qui sont d’une si grande consommation, et que l’on fabrique:
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- à si bas prix dans le département de l’Oise. Les paysans, ouvriers de ce pays, arrivent à donner pour 3 francs les 1,728 boutons très-bien fabriqués en blanc ou en noir.
- La fabrication du bouton porcelaine est un peu meilleur marché en Allemagne qu’en France; tandis que, à Aix-la-Chapelle, on donne les 1,728 boutons pour 0 fr. 70, ils se vendent en France 1 fr. 059 ; mais nous avons sur les marchés une certaine préférence à cause de nos (ormes qui sont meilleures et de la bonne exécution de ces boutons.
- Le bouton de métal pour pantalons et vêtements se fabrique plus spécialement à Paris ; il est d’un emploi général, et c’est celui qu’on peut citer comme ayant fait les plus grands progrès ; il ne craint aucune concurrence étrangère.
- Les boutons de soie et passementerie ont également une grande supériorité ; ils sont recherchés pour leur bon goût, leur exécution parfaite et leur bon marché relatif.
- Dans la boutonnerie ordinaire, on ne doit pas passer sous silence le bouton corozzo ou ivoire végétal, dont la fabrication appartenait encore presque exclusivement à l’Angleterre en 1862. Ce bouton, qui est devenu, depuis quelques années, d’une consommation presque universelle, se fabrique aujourd’hui en France à un prix si bas qu’il le rend tout à fait remarquable, et nous rivalisons parfaitement avec les Anglais. Le Jury a remarqué dans la vitrine de M. van Gorp, le seul i mposant de ce genre, des boutons blancs, et teints en diverses Couleurs, de 2 fr. 75 à 3 fr. 85 la grosse.
- g 2. — Bretelles et jarretières.
- L’industrie des bretelles et des jarretières, au point de vue du bon marché, a son siège principal à Rouen, où plusieurs fabricants ou industriels produisent à la consommation pour près de 6 millions de -ces articles; Les tissus et la façon se' font dans leurs établissements; On estime que Lyon, Amiens
- et Bernay produisent brîsèmble erivirbn pour 3 millions de!
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- ces mêmes produits. Les fabricants de Paris sont plutôt façonniers; ils tirent leurs tissus des. fabriques.
- Cette industrie n’a commencé à prendre une certaine importance qu’en 4855, et elle a fait de réels progrès jusqu’au moment où les produits se sont vendus à si bas prix qu’il est devenu difficile de les diminuer. Les bas prix, obtenus malgré d'augmentation des salaires, sont dus-d’abord à l’emploi des métiers à tisser (chaque métier fait par jour 80 douzaines de paires de bretelles), et aussi à l’emploi des matières premières avantageuses. La supériorité de cette industrie sur celle des autres pays semble incontestable, et l’exportation de ses produits est considérable. M. Lucien Fromage, de Rouen, chef de la maison de commerce la plus importante dans ce genre, et inventeur des métiers à tisser, qui ont si puissamment contribué au progrès de cette industrie, fait, à lui seul, près de 2 millions d’affaires par an. M. L. Fromage est le seul exposant de ces articles dans la classe 91, et il les représente dignement. On remarque dans sa vitrine des bretelles d’enfant à 0 fr. 09 la -paire, et des bretelles d’homme à 0 fr. 45. Cette exposition remplit exactement le programme de l’utile joint au bon • marché.
- g 3. — Corsets.
- La fabrication des corsets à bon marché est aujourd’hui très-importante et tout à fait spéciale à Paris; les exposant^, de la classe 91 sont peu nombreux, mais ils représentent bien cette fabrication. En 1855, le rapporteur de l’Exposition disait : « Le corset est un instrument de gêne et de mensonge. » Depuis cette époque, cet objet si important de la toilette dés femmes s’est modifié comme forme, et il est devenu si commode qu’il est pour ainsi dire indispensable au point de vue hygiénique. Le corset est aujourd’hui une espèce de ceinture qui ne nuit en rien à la souplesse de la taille et aux mouvements qu’il est nécessaire de conserver aux classes, laborieuses.
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- Cette industrie qui n’a cessé de progresser depuis près de quinze ans, a donc rendu de grands services à l’humanité en , produisant à bon marché. On est arrivé à ce résultat au moyen de la machiné à coudre pour la piqûre, et en cherchant en province des centres de population où la main-d’œuvre est le meilleur marché, en divisant avec intelligence le travail des ouvrières, et en achetant d’avance la matière première quand elle est à bas prix. La machine à coudre étant ainsi employée par tous les fabricants, cet article a atteint un prix si bas que la consommation en est devenue presque générale, et que plusieurs d’entre eux qui faisaient, il y a sept ou huit ans, 150,000 francs d’affaires, atteignent et dépassent aujourd’hui un chiffre de 500,000 francs. Il n’est pas douteux que cette production n’augmente encore, car nos produits sont très-recherchés à l’étranger, à cause de l’élégance de leur coupe et de leur bonne fabrication.
- L’Allemagne produit le corset sans couture à bon marché, en concurrence avec celui qui se fabrique en France ; mais, jusqu’à présent, le corset cousu a été préféré. On ne peut rien dire encore de métiers de récente invention qui n’ont pas la sanction de la pratique.
- * Le Jury s’est arrêté avec intérêt devant la vitrine de MM. Gaston Robillier et Cie, de Paris. Ils ont exposé une grande variété de corsets très-soignés ; ceux qui sont cotés 15 francs la douzaine ont été particulièrement remarqués.
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- g 4. — Vêtements et chaussures en caoutchouc.
- • L’industrie du caoutchouc, qui est aujourd’hui si importante -et'dont les produits sont si multipliés, n’a pas été suffisamment représentée dans la classe 91 ; elle fait depuis quelques années des progrès remarquables, et elle entre dans la fabrication de tant de choses différentes qu’elle commencé à entrer dans la grande consommation, surtout depuis que l’on •a pu abaisser les prix de revient. Les progrès sont dus aux
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- procédés de la vulcanisation, qui conserve au caoutchouc, par toutes les températures, une flexibilité qui le rend particulièrement propre à la fabrication des tissus ; dans d’autres cas, ce procédé permet au contraire de donner au caoutchouc assez de dureté pour qu’on puisse l’employer à la confection d’une infinité d’objets, faits jusqu’alors avec de la corne, de l’écaille ou du bois.
- Les procédés inventés par M. Gérard ont, depuis quelques années, contribué puissamment au perfectionnement et au développement de cette industrie. C’est depuis 1855, et surtout de 4862 à 1867 , que les progrès ont été très-sensibles, et que les fils du caoutchouc vulcanisés sont entrés dans la grande consommation, par suite d’une diminution dans les prix de revient, qui est d’environ 25 à 30 pour 100. Cet heureux résultat a été amené par les machines et les moyens nouveaux qu’on a employés. MM. Aubert, Gérard et Cie sont les inventeurs d’une machine nouvelle fort ingénieuse qui leur a valu une médaille d’or dans la classe 51. Cette machine produit en vingt minutes ce que l’on produisait en douze heures. On peut espérer que cette découverte amènera une nouvelle baisse dans les prix. Enjoignant à ces perfectionnements les bénéfices restreints dont les grandes -usines se contentent, on peut croire que l’usage du caoutchouc se généralisera, ce qui rendra de vrais services aux classes laborieuses, dont nous nous occupons principalement. On est heureux de pouvoir dire que la France lutte aujourd’hui avantageusement avec l’Angleterre, qui nous a été longtemps supérieure. On doit, cependant faire remarquer que les fils de caoutchouc, dont les prix sont à peu près les mêmes que ceux de nos voisins, laissent encore à désirer, comme perfection et comme durée. Cette petite infériorité met encore beaucoup de nos industriels dans la nécessité de s’adresser aux grands fabricants anglais.
- La diminution du prix des tissus, dont nous avons parlé plus haut, en a permis l’emploi en grand ; ils entrent aujourd’hui dans la" confection de presque toutes les chaussures
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- d’homme ou de femme, on en garnit les côtés. Les chaussures dites par-dessus, qui sont d’une si grande consommation, semblent avoir atteint leur limite de progrès. Elles se vendentà des prix très-bas, par suite d’une baisse de 40 pour 100, qui s’est produite depuis quelques années.
- Il est à regretter que le caoutchouc ne puisse s’appliquer, à cause de son imperméabilité, à la chaussure proprement dite ; mais une nouvelle découverte de semelles, ayant la résistance et la solidité du cuir, semble appelée à diminuer sensiblement le prix de la chaussure confectionnée destinée à la grande consommation.
- g 5. — Toiles, sacs et bâches en caoutchouc.
- Les toiles, sacs et bâches en caoutchouc sont d’un prix élevé et n’ont pas d’intérêt pour le bon marché, car on en fait fort peu ; mais celles vendues dans le commerce sous le nom de caoutchouc sont simplement des toiles enduites d’huile de lin cuite avec un sel de plomb et une petite quantité de caoutchouc : cela permet de les livrer à la consommation à des prix avantageux.
- Les seuls exposants de ce produit, dans la classe 91, appar- • tiennent à la section autrichienne; ils ont envoyé au Jury des spécimens qui ont été jugés d’une bonne fabrication et dignes . d’être récompensés.
- ; g 6. — Toile imitant le cuir, ou cuir américain.
- La .toile imitant le cuir, ou cuir américain, importée en France depuis plusieurs années seulement,, et .gui est repré-, sentée dans la> classe 91, a été favorablement accueillie parles
- consommateurs. (Cette industrie ,a progressé,; les prix ont baissé,, mais,aux dépensée la qualité,,. ,,,, - n c b a
- L’article se fait en mettant,un enduit épais de caoutchouc,, sur des toiles, ordinairemen^de coton; puis*on obtient l’aspect:
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- du cuir ou du maroquin au moyen de ia calandre ; le procédé était excellent et donnait de très-bons résultats économiques ; le besoin de produire à bas prix a fait découvrir un moyen qui laisse à cette marchandise toute son apparence, mais qui lui ôte sa bonne qualité : on remplace généralement l’enduit de caoutchouc par un enduit d’huile de lin cuite et mélangée avec d’autres corps étrangers.
- Ce produit n’a de bien que son aspect ; il se déchire très-promptement; il coûte moitié moins cher, il est vrai, mais il ne vaut rien.
- §7. — Modes et coiffures.
- Les modes et coiffures pour femmes constituent une véritable industrie toute parisienne, sans rivale à l’étranger, surtout dans les qualités fines, qui sont recherchées du monde entier, Paris donnant partout la mode. On devrait supposer que, depuis quelques années, les coiffures et les chapeaux de toutes sortes ayant sensiblement diminué de volume ont également diminué de prix ; mais, dans l’exécution de ces articles, le goût étant la chose principale, ils ne peuvent se faire que dans des prix relativement élevés. Les ouvrières qui ont ce goût nécessaire à cet état sont toujours plus payées que celles qui ne sont que laborieuses. Il faut ajouter que, les chapeaux étant très-petits, on emploie dans leur confection des étoffes, de la paille et autres accessoires, de qualités assez belles, sans quoi ils ne seraient d’aucune durée.
- Quoique, depuis plusieurs années, les chapeaux soient portés par des femmes de presque toutes les classes de la société, cette industrie n’a pas pris un grand développement dans le bon marché ; cela tient à ce que les chapeaux sont beaucoup plus faciles à faire qu’autrefois, et que les femmes de condition modeste peuvent se les faire elles-mêmes, bien ou mal. • Quant aux coiffures, elles sont peu portées par les femmes qu’une vie simple et laborieuse retient chez elles le soir>
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- et, d’ailleurs, la manière dont on se coiffe depuis quelques années tend à les rendre inutiles. Les exposants qui ont envoyé leurs produits à la classe 91 ont satisfait à son programme par la modicité de leurs prix ; mais le Jury n’a pas trouvé ces produits d’assez bon goût pour leur accorder une récompense.
- % 8. — Chapeaux de paille.
- L’industrie des chapeaux de paille fabriqués en France, soit avec des pailles françaises, soit avec des pailles exotiques, a fait de réels progrès depuis quelques années. Le siège de cette industrie est Paris pour les articles de goût, Nancy et Grenoble pour le bon marché. L’article de Paris qui se fabrique surtout avec des pailles de Toscane, se maintiendra toujours relativement cher, à cause des qualités qu’on lui demande ; c?est avant tout un article de goût, de nouveauté, et, dans ces conditions, la main-d’œuvre- est toujours plus cher. Les formes parisiennes donnent partout la mode, et, chaque année, elles diffèrent.
- Les chapeaux fabriqués en Lorraine et en Dauphiné avec des pailles françaises rentrent dans la catégorie des bas prix qui nous occupent, et les produits des deux exposants de ces pays sont certainement avantageux ; ils semblent supérieurs à ce qui se fabriquait il y a quelques années. Les prix de certaines qualités varient, chez l’un, de 4 francs à 27 francs la douzaine ; chez l’autre, de 5 francs à 34 francs. On peut espérer que ces prix se modifieront encore ; nous pourrions alors rivaliser dans ces genres avecTItalie. Dans l’état actuel, nous ne soutenons la concurrence que par l’élégance et le bon goût de nos formes.
- Les chapeaux exposés dans la section italienne ont été examinés avec le plus grand soin par le Jury ; ils sont très-bien fabriqués; la paille en est excellente, d’une grande souplesse, et les'prix marqués sont tellement avantageux qu’ils
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- défient toute concurrence. Ces prix ne peuvent s’expliquer que par l’emploi d’une main-d’œuvre d’un prix très-bas. La supériorité de ce produit sur le nôtre est incontestable. On-remarque dans la vitrine de deux exposants italiens des chapeaux de 10 centimes à 60 centimes et de 14 centimes à 60 centimes la pièce, d’une réussite vraiment extraordinaire.
- La France, comme nous l’avons dit, est supérieure dans les chapeaux de goût. Les formes sont recherchées dans le monde entier, et cette industrie constitue une branche importante de notre exportation.
- § 9. — Chapeaux et casquettes de sparterie.
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- On ne peut passer sous silence les chapeaux et casquettes de sparterie exposés dans la section de la Bohême. Ces articles sont fabriqués par des milliers d’ouvriers qui vivent au milieu des forêts. Le bas-prix de la main-d’œuvre explique la modicité surprenante des prix de ces articles. On voit dans la vitrine de M. Jos.-Joh. Hassner des casquettes de 1 fr. 10 c. à 3 fr. 70 c. la douzaine, et des chapeaux de 1 fr. 75 c. à 3 fr. 50 c. la douzaine.
- g 10. — Chapellerie.
- La fabrication des chapeaux de soie n’est pas représentée dans la classe 91, mais cela n’est pas regrettable, cette coiffure étant plutôt destinée aux classes aisées qu’aux classes laborieuses. Le chapeau de feutre, qui est surtout entré dans la consommation des masses, compte, au contraire, plusieurs exposants dont les prix sont avantageux. Cette industrie a fait de très-grands progrès de 1855 à 1867. L’introduction de machines dans la fabrication a permis de se servir de certaines matières premières non employées jusque-là et a diminué sensiblement le prix de revient. Il faut ajouter, en outre, que la plupart des fabricants ont monté de grands établissements,
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- et qu’ils ont pu, en augmentant leur chiffre d’affaires, réduire proportionnellement leurs bénéfices. Paris et quelques grandes villes de la France sont les principaux centres de fabrication de chapeaux de feutre, qui comprennent plusieurs genres différents, tels que chapeaux de poils de lapin, de lièvre, de castor, de laine, purs ou mélangés. Grâce au bon marché obtenu, ces chapeaux, qui n’étaient autrefois que d’une consommation restreinte, se subdivisent aujourd’hui en un très-grand nombre de genres qui se vendent depuis 1 fr. 25 c., prix à la hauteur de toutes les bourses. Les fabricants français luttent avantageusement avec l’Angleterre, notre rivale la plus directe ; nous avons, d’ailleurs, la préférence à cause de notre grande variété de formes et de notre supériorité comme goût et élégance. Le chiffre annuel de la production des chapeaux en France est de 25 à 30 millions.
- La fabrication des casquettes se divise entre Paris et diverses autres villes importantes ; cette coiffure, qui est d’une consommation générale, est très-intéressante au point de vue des classes ouvrières. L’industrie des casquettes s’est, pour ainsi dire, transformée [depuis quinze ans, grâce à l’invention des machines à coudre qui a permis, tout en diminuant les prix, de donner une façon plus élégante, en facilitant le travail de la piqûre. La production annuelle de cette industrie est d’environ 10 millions, et la consommation des casquettes est si générale dans les classes ouvrières qu’elle va toujours en augmentant.
- Le Jury a remarqué, comme représentant convenablement les chapeaux et les casquettes à bon marché, la vitrine de M. Haas, industriel fort distingué de Paris.
- § 11. — Fleurs artificielles.
- La fabrication des fleurs artificielles, en grande partie concentrée à*Paris, y;occupe 10 à 12,000 ouvrières. Cette industrie a pris un développement considérable\et l’on estime que sa production dépasse aujourd’hui'20 millions! Nous conservons
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- en France, poùr les qualités fines, une supériorité marquée sur l’étranger. Il n’en est pas de même pour les fleurs à bon marché; l’Angleterre et l’Allemagne, qui ne pouvaient nous égaler dans les qualités fines, se .sont emparées de la fabrication commune pour laquelle le goût est moins nécessaire ; et, aujourd’hui, elles nous font une véritable concurrence. Quoique, sur les marchés étrangers, nosproduits aient toujours la préférence, la fabrication à bon marché ne suit pas une marche progressive. Les fabricants, français trouvant facilement des débouchés pour les produits de première qualité, dans lesquelles leurs ouvriers excellent, négligent volontiers.la qualité commune, dont les .bénéfices et les salaires sont moins élevés.
- Au point de vue du bien-être dés populations,, cette production des fleurs à bas prix n’est pas une chose véritablemént nécessaire, et les'classes laborieuses ne souffriraient pas d’être privées de cet accessoire de la toilette. Il est cependant utile d’encourager cette industrie, et le Jury a remarqué, dans’ la vitrine de deux exposants, des bouquets, dé 24 à 36 francs la douzaine et des parures de mariées depuis 1 fr. 60 c. la pièce. Ces articles ayant une vente importante,.les exposants ont reçu une récompense.
- g 12. — Jouets d’erifants.
- Cette industrie, comme presque toutes les.autres, a'progressé depuis quelques années. Elle se pratique en grand en France et en Allemagne, mais l’article riche se fabrique presque exclusivement à Paris. Il est très-recherché à l’étranger, a cause de son élégance, de son bon goût et de sa variété, mais, en raison même de la perfection qu’il a acquise, il n’est pas du domaine de la classe 91.
- L’Allemagne a plus spécialement le monopole du ;bon marché ; cela tient au bas .prix extraordinaire de la main-d’œuvre et à celui des matières premières employées. Ajoutons, en outre, que les ouvriers Allemande sont de simples copistes,.
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- nullement créateurs, et qu’ils produisent, par cette raison-là, . beaucoup plus vite que les ouvriers français et d’une; manière plus avantageuse.
- En France, où la main-d’œuvre est quatre ou cinq fois plus cher qu’en Allemagne, on ne peut approcher de ce bon marché que par la division du travail et par un outillage excellent. On n’est pas en mesure de soutenir la concurrence de l’Aile-magne dans les produits similaires.
- Les spécimens de l’industrie des jouets d’enfants exposés dans la classe 91 sont d’un prix très-bas et sont remarquables à ce point de vue (i).
- g 13. — Toiles cirées, imprimées et gommées.
- Cette industrie, dont le siège est à Paris, produit pour la grande consommation et les classes moyennes des toiles imprimées et gommées d’une utilité et d’un emploi importants. Elle n’est représentée dans la classe 91 que par deux exposants ; elle est cependant très-intéressante au point de vue du bon marché, et les progrès faits de 1855 à 1867 ont été très-sensibles. Les fabricants français sont arrivés depuis 1855 à fabriquer les grands tapis aussi bien que les Anglais dont nous étions tributaires, et ils ont monté de grands établissements qui continuent à progresser. Il y a des échantillons de ces tapis dans la vitrine de M. Lecrosnier, du Bourget, dans les prix de 2 fr. 50 c. à 4 francs le mètre carré. Aujourd’hui la France peut lutter avantageusement pour le bas prix et la bonne qualité avec les Anglais.
- Les toiles cirées imprimées pour dessus de meubles, qui sont d’un usage si général dans les petits ménages, ont suivi ce progrès, et elles sont exposées à un bas prix tout à fait remarquable ; cet avantage, joint au bon goût des dessins, nous donne une supériorité marquée sur l’étranger et facilite réexportation.
- 0) Voir le Rapport de M. Jules Délbruck sur les jouets de toute nature exposés dans la classe 39.
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- On voit dans la classe 91 des tapis de table carrés de lm25 c. ne coûtant que 30 à 36 francs la douzaine, et des toiles cirées, également pour dessus de meubles, de If r. 75 c. à 2 fr. 25 c. le mètre carré.
- Les toiles et gazes gommées, article essentiellement français, se font à très-bas prix, et nous avons conservé le monopole de cette vente à l’étranger dans une proportion importante, eu égard à un produit aussi secondaire. Le Jury a remarqué dans la vitrine de M. Lecrosnier des sacs à raisin entoile enduits d’huile de lin, dont il est l’inventeur, et qu’il fabrique depuis longtemps; ces sacs se vendent de 8 fr. 40 à 13 francs le cent. On remarque, dans la même vitrine, des pardessus imperméables de 8 à 9 francs, en tissus de fil enduit d’huile de lin, destinés à remplacer avantageusement les tissus caoutchoutés qui coûtent un prix trop élevé pour les classes laborieuses. En résumé, pour les toiles imprimées, les progrès depuis quelques années ont été très-grands et nous pouvons soutenir la concurrence étrangère.
- g 14. — Étoffes égyptiennes.
- La classe 91 est représentée dans l’exposition égyptienne par des types de diverses étoffes qui se produisent à très-bas prix, et sont, par leur fabrication, quoique un peu primitive, d’une grande solidité et tout à fait appropriées aux habitudes "du pays. Les représentants du vice-roi n’ont pu nous fixer exactement sur les prix ; le Jury a cru cependant devoir examiner les objets exposés, sans avoir égard à la comparaison qui, du reste, n’aurait pu se faire, les produits similaires n’existant pas dans d’autres pays. Toutes les étoffes de laine ou de poil de chèvre de cette exposition sont de couleur naturelle.
- Le Jury a remarqué :
- 1° Les tissus appelés abaya, croisés ou lisses, en poil de chèvre, rayés noir et blanc ou brun uni, d’une grande solidité ; 2° ceux appelés zaabont en laine, principalement destinés à
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- un vêtement que le peuple porte seul, en contact direct avec la peau ; 3° le même article en poil de chèvre, remarquable par son tissu très-serré rendu ainsi imperméable ; 4° des objets de toute espèce pour le vêtement, bien fabriqués.
- Tous ces tissus se font dans les familles des fellahs ou paysans de la haute et basse Égypte, et sous la tente des Arabes nomades qui trouvent ainsi le moyen d’utiliser leurs bras d’une manière avantageuse pendant les temps d’arrêt de la culture causés par les inondations du Nil et les grandes chaleurs ; ils produisent ainsi plus que le nécessaire pour leur consommation et ils vendent l’excédant de leur production, soit en Arabie, soit ‘dans les villages voisins, qui, n’avant ni chèvres ni moutons, ne peuvent confectionner les tissus qui leur sont indispensables. Ces paysans sont donc alternativement cultivateurs et industriels. Leurs moyens de fabrication sont très-primitifs ; ils produisent des étoffes qui ne sont pas apparentes, mais qui ont pour ces habitants des campagnes le grand mérite d’être, pour ainsi dire, inusables, d’isoler de la chaleur en été et de maintenir celle du corps en hiver.
- Enfin, ces populations véritablement agricoles et industrielles, qui sont tout à fait éloignées des grands centres de civilisation, se rapprocheront par la suite, au moyen des grandes voies de communication qui s’établissent, mais elles ont eu le grand mérite, jusqu’ici, de se suffire à elles-mêmes d’une manière intelligente et avantageuse pour leurs intérêts, en employant des matières premières dont elles auraient trouvé difficilement un placement pour l’exportation.
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- Spécimens des costumes populaires des diverses contrées, par M. Ariuand-Dumaresq.
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- SPÉCIMENS DES COSTUMES POPULAIRES DES DIVERSES CONTRÉES
- Par M. ARMAND-DUMARESQ.
- Le costume est une conséquence directe du climat et des mœurs, dans les contrées éloignées, telles que la Laponie, la Sibérie du nord, le grand duché de Finlande ou tout autre pays géographiquement écarté de nos centres commerciaux. Il suffit de jeter les yeux sur ces Ostiaques, sur ces Yakoutes et ces Aléoutes pour comprendre que ces hommes, couverts de peaux de rennes, vivant au milieu ou à la limite des neiges éternelles, enfermés dans leurs solitudes, n’ayant d’autre ressource que le produit de leur chasse et ayant si peu de besoins, se contentent de ce qui pour nous ne représenterait pas le nécessaire.
- Voilà une catégorie bien caractérisée ; toutes ne sont pas aussi faciles à classer, quand on se rapproche des grands centres et des capitales ; le costume n’est souvent alors qu’une mode qui s’est immobilisée. A quelle époque? Il est facile de le savoir par la forme et la coupe du vêtement; mais pourquoi, comme au bourg de Batz, le paysan en est-il resté à l’époque de Louis XIII, conservant dans toute sa pureté la mode du temps, à tel point qu’il a l’air d’un anachronisme au milieu de notre xixc siècle? Peut-être faut-il l’attribuer au séjour de
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- la cour ou à son industrie. Quand le saunier passait dans un village, il était annoncé avant son arrivée par les grelots de ses mules ; avant que l’on reconnût son chapeau et sa veste à - la forme élégante, les ménagères s’empressaient d’accourir pour renouveler leur provision de sel ; c’est sans doute le motif qui a fait conserver ce costume c’était une enseigne. Mais voyons qu’elles sont les conséquences de ces usages; ce qui, pour nous, a plus d'importance;
- Les mœurs, les coutumes!, les usages,, se sont conservés encore aujourd’hui ; il y a un lien mystérieux entre eux et le costume. On voit rarement une jeune fille se décider à épouser un garçon d’un village des environs; sans s’en douter, ce pays a formé une race bien distincte, bien caractérisée, très-forte et très-développée, et ce serait avec grand peine que vous décideriez un homme à quitter son village ; c’est une petite colonie qui se gouverne et se régit elle-même. On ne rencontre cet amour du pays, cet attachement au sol qui vous a vu naître, que là où le paysan a conservé le costume de ses pères. Quelle garantie d’honnêteté que cette surveillance incessante et réciproque, quelle solidarité elle établit entre ces hommes ! Il y a dans la vie de ces populations un côté d’harmonie bien touchant, et qui doit arrêter l’œil de l’observateur.
- Voyons maintenant quelle différence il faut établir entre le postume et le vêtement.
- Le costunie est le même pour tous, pour le vieillard comme pour l’enfant, pour la jeune fille comme pour la grand’mère; il n’est pas sujet à des variations; aussi se compose-t-il d’étoffe solide et durable ; on ne' craint pas la prolongation de son existence; ce qui a été la veste de fête, devient, sans modification, quelques années plus tard, la veste de travail ; il en est de même pour le' chapeau, pour la culotte et le reste du costume ; ii subit parfois tellement de réparations, que cela rappelle l’histoire du couteau de Jeannot; une seule chose ne change pas, la'forme. Voilà lé costume.
- Le vêtement est l’apanage dés villes ;' il est capricieux et
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- change comme la mode dont if subît l'influence. Chacune de - ses'parties a une* destination différente ; j’entends par là qu’il y a le vêtement de travail et le vêtement de fête. L’ouvrier ne se croirait pas suffisamment habillé, s’il portait un- dimanche son> habit de* la semaine ; il lui faut une double garde-robe. Que de frais! ^quelle dépense ! et eela,. pour faire1 comme ses camarades, pour suivre la mode'de même que ie bourgeois. Pourtant, qu’est-ce que c’est que la mode ? n’est-elle pas’sim-plement. une invention pour les gens du monde, qui leur permet de se reconnaître à une certaine coupe? et'les gens sensés, qui ont moins de loisirs, devraient-ils se croire obligés de la » subir1? Dans notre bon pays de-France, et ailleurs encore, la mode est une loi et une loi tyrannique .à laquelle-l'ouvrier des villes se plaît trop souvent à obéir ; c’est pour lui une source de dépenses ; aussi, avec cette idée, il' cherche le vêtement soit-disant à bon marché1; ce-qui lui' importe , en faisant une acquisition, c’est de-débourser lé moins possible;d’argent;-que le drap ait été lavé, dégraissé, refoulé, qu’il soit1 le résultat id’une fabrication quelconque permettant de le donner à un prix infime, qu’il soit trop léger; sans chaleur iii solidité, que le vêtement Soit mal cousu; peu lui importe ; il rie cherche pas la durée ; il est séduit par là forme qui est à la mode du jour, par la doublure'des basques qui-est brillante; son amour-propre n’en demande pas davantage. Est-ce bien sage ?' En France encore,«comme je viens de le dire, l’ouvrier, pour suivre la mode, se contenté de* vêtements de mauvaise qualité, triais neufs et bien à lui; en Angleterre, au contraire, à Londres, il s’habille des défroques défraîchies des gens élégants, et tel habit, après avoir brillé sur les épaules d’un gentleman à Hyde-park, va servir à un ouvrier des Docks, et finit, de chute en chute, par échoir à l’état de haillon à quelque malheureux Irlandais de Saint-Martin’slane.
- J’aime mieux le bon marché, tel que le comprend le paysan; il demande quelque chose de fort, de solide, de bien confectionné ; il voudra voir jusqu’à la doublure qui serà dans le
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- col, pour s’assurer qu’elle est de bonne qualité; c’est sa seule préoccupation. La forme lui importe peu, elle est connue, et, comme il doit vivre longtemps avec son habit, comme ils essuieront souvent les orages, et sécheront souvent ensemble au soleil, les fautes du tailleur seront compensées par l’habitude; au bout de quelques années, ils sont, non-seulement faits l’un à l’autre, mais l’un pour l’autre ; l’habit peut vous . conter l’histoire de son maître.
- Si l’on venait à établir une moyenne entre la dépense du paysan, qui a payé plus cher d’abord, et celle de l’ouvrier des villes qui a paru dépenser moins, l’avantage resterait à celui qui a demandé de bonnes étoffes; c’est lui qui a été au vrai bon marché.
- Je viens d’établir le côté économique du costume; j’ai montré, dans les campagnes, la solidarité qui en résulte entre habitants du même pays ; les mœurs simples des gens qui ont su le conserver. Le côté moral en ressort de lui-même, sans qu’on ait à ajouter autre chose.
- Quant au côté artistique du costume, il est incontestable ; il frappe tout le monde. Partout où l’on trouve une originalité quelconque, soit dans le vêtement des hommes, soit dans celui des femmes, on aime à la voir reproduite dans des tableaux, ou dans des albums qui en conservent le souvenir , que l’on garde avec soin et dont on tire vanité. L’habitant du pays y tient encore plus que l’artiste, qui en fait un sujet d’études, sans y chercher souvent autre chose qu’une jolie harmonie de couleurs.
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- CHAPITRE I
- LE COSTUME CHEZ LES DIFFERENTS PEUPLES. —- FAÇONS VARIÉES DE L’EXPOSER. — INSUFFISANCE DES MANNEQUINS. — CURCIUS. — LACUNE A COMBLER. —L’ETHNOLOGIE.— SON CÔTÉ AMUSANT ET INSTRUCTIF. — SUCCÈS DE CE GENRE D’EXPOSITON.—MUSÉE ETHNOLOGIQUE.
- C’est la première fois qu’a lieu en France une exposition des costumes des différents peuples; comme toute chose nouvelle, ce projet n’a pas été compris partout. La Suisse, notamment, s’est complètement abstenue; ce n’est pourtant pas faute d’être assez riche sous ce rapport ; elle n’a pas été seule à agir ainsi. Il est fâcheux aussi que tous les gouvernements n’aient pas établi leur classe 92, comme la France, sur la galerie du vêtement ; le public l’aurait visitée plus facilement et avec moins d’étonnement du nombre d’exposants et de la quantité de costumes qu’il y avait à voir.
- Avec un nombre considérable de costumes, qui s’élève à plus de 600, il n’est pas étonnant qu’il y ait eu bien des méthodes différentes d’exposition. Le mannequin a pourtant été généralement adopté, et, dans certains cas, avec succès* par la Suède et la Norwége, par exemple ; composé d’une armature en fer, rembourré de paille dans toutes les parties habillées, il permet ainsi de bien remplir le costume et de varier les mouvements. Les têtes et les mains, qui donnent le type du pays et de la race, sont moulées en plâtre sur nature ; les têtes ont été retouchées et achevées par un artiste ; les mains sont en premières épreuves et offrent ainsi jusqu’aux moindres détails de la peau. Voilà un des systèmes qui réunit le plus de qualités; s’il a un défaut, c’est de coûter cher; mais si J’on ne s’attache qu’au résultat, il est très-bon ; il évite aussi l’emploi
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- de la cire, qui est fort discrédité et devenu vulgaire depuis les exhibitions de Curcius, dont le succès est bien passé.
- Les autres mannequins, même ceux que l’on emploie dans les ateliers et dont on s’est servi, restent bien loin des précédents pour cet usage ; les têtes et les mains sont tout à fait insuffisantes. Ceux en pâte de carton, à cause de leur prix peu élevé, ont été adoptés par la Commission française, qui, loin d’en être satisfaite, y a joint une collection d’études et de dessins, la plupart faits dans le pays dont ils reproduisent le costume ; ils ont une vérité d’allure que l’on ne trouvera jamais en dehors des œuvres artistiques. Ainsi, ces deux expositions de costumes sur mannequins et de costumes dessinés se sont complétées en se rapprochant.
- L’ethnologie, en ce qui touche l’étude du costume, est une. science très-cultivée chez plusieurs de nos voisins. La Russie, depuis longtemps, a des musées remplis de tous les costumes, statuettes ou costumes en nature des peuples qui composent son empire. La Turquie a réuni à Constantinople tous les anciens costumes du pays. Il en est de même en Suède, en Nor-wége, en Hongrie, etc. Beaucoup de pays ont une industrie de petites statuettes, tantôt en terre cuites colorées, tantôt en terre cuites habillées d’étoffes, comme en Italie, en Espagne, en Portugal, aux Indes, à Malte, en Amérique, qui peuvent donner d’excellents renseignements. Il' n’y a pas de science qui'parle plus aux yeux et soit plus facile à apprendre; ce n’est pas un travail, c’est un divertissement, une récréation, en un mot, un plaisir ; de là, l e succès qu’à obtenu cette partie de l’Exposition auprès du public : la foule remplit sans cesse les différentes salles de la classe 92, œt s’arrête partout où telle rencontre des vêtements disposés4e manière à en faire comprendre l’usage. Le public a senti qu’une exposition était .une grande leçon où l’on peut apprendre, beaucoup, et il ne cherche qu’à s’instruire.
- Ne pourrait-on pas se demander pourquoi, en France, nous n’avons pas laussi nin ;musée ethnologique, renfermant les principaux types qui sont réunis maintenant, et dont la des
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- tination serait de répandre des connaissances que le public paraît si désireux d’acquérir ?
- CHAPITRE II.
- DIFFÉRENTES CLASSIFICATIONS DU COSTUME. — LE SYSTÈME GÉOGRAPHIQUE. — LE SYSTÈME PAR ÉPOQUE. — OPINIONS DU JURY INTERNATIONAL. — REVUE DU COSTUME A L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867. — CONCLUSION.
- Quand le costume s’est conservé sans modifications dans un pays, sa classification se fait d’elle-même, par ville ou par nationalité; mais, quand le costume tend à disparaître et que l’on vient vous apporter des habits d’autrefois, qui ont été portés par des classes qui ne les ont pas gardés, qu’à côté, on vous envoie de la même ville ou du même village les costumes qui restent encore, la classification devient plus difficile; il est impossible de suivre une seule et même méthode ; c’est ce qui est arrivé à l’Exposition Universelle de 1867. En France, notamment, il a fallu rapprocher des costumes du dernier siècle, portés par quelques vieillards, de costumes, rares il est vrai, mais encore en usage dans nos campagnes. La classification adoptée par le Jury International a donc été indépendante de ces différents systèmes ; elle a été dictée par l’importance de chaque exposition; c’est cette marche que je suivrai dans la revue des costumes qui sont au Palais du Champ-de-Mars.
- Suède et Norwége. — Les Commissions royales de Suède et de Norwége ont envoyé dix-sept groupes composés de trente-six personnages ; le nombre de figures varie suivant les groupes. Cette exposition a été classée la première. On y trouve représentés les principaux costumes Scandinaves et, en même temps, les différents âges, les différentes professions et les
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- mœurs du pays, exécutés sous la direction de M. de Darde], surintendant des beaux-arts de Suède et artiste distingué, avec la collaboration de M. Sœderman, sculpteur suédois; cette collection a un cachet très-artistique et un côté très-naturel dans sa composition; ce sont de vrais tableaux de genre qui représentent la fenaison, la toilette d’une jeune fille, l’oracle des champs, la visite du fiancé, la demande en mariage, le marié et la mariée, le Lapon dans son traîneau attelé d’un renne, deux femmes laponnes et leur enfant, etc. Les têtes et les mains, comme je l’ai dit plus haut, offrent un grand aspect de vérité. Cette exposition peut être considérée comme un modèle dans ce genre.
- Turquie. — Le gouvernement ottoman a envoyé une collection fort curieuse de costumes populaires des différentes classes de la société; le nombre de ces costumes s’élève à quatre-vingts ; voici la liste des principaux : le zeïbek, province de Smyrne; l’arnaut, le bulgare, le bosniak, le laz, province de Trébizondc; le circassien et la circassienne; un habitant du mont Liban et sa femme; l’albanais, le kurde et sa femme; un juif de Jérusalem et un autre de Bethléem; un homme de Damas et un autre de Salonique; une femme de l’Asie-Mineure, un tapissier et un cuisinier de Constantinople; le bourgeois turc, le portefaix et le berger; une femme mariée bulgare; un homme de Djedda, un autre de Bagdad et un de la Mecque.
- Ces costumes sont très-variés de formes ; beaucoup sont recouverts de riches broderies d’or, de gances de toutes couleurs. Le drap, le velours, la mousseline, la gaze, la fourrure, le maroquin entrent tour à tour dans leur composition, qui serait bien mieux rendue par des dessins que par une simple description; leur prix, il faut le dire aussi, est relativement minime, eu égard à leur richesse et à leur élégance. C’est le goût oriental dans toute sa somptuosité.
- Grèce. — La Grèce a apporté ses riches costumes, tel-
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- le ment couverts d’or que l’étoffe disparaît sous le dessinl es ornements. La fustanelle blanche, petit jupon aux mille plis, est la partie qui constitue leur originalité fondamentale, avec la guêtre dont la richesse est en rapport avec la veste. Leur élégance est traditionnelle et leur forme devenue populaire, tant nous avons vu ces types reproduits dans des tableaux ou
- recherchés dans des fêtes; aussi je me bornerai à citer parai. • les plus beaux : les costumes d’homme et de femme, exposés par Andréou etTzénos ; celui d’un paysan des environs d’Athènes et surtout de sa femme, dont la forme est plus neuve, envoyé par Magnissalis; un homme de Morée, envoyé par Zappas, et un costume qui pourrait être celui de Phèdre, intitulé ancienne Grèce; il est complet : tunique, péplum, sandales, le tout en magnifique étoffe de cachemire blanc, brodée d’or; on peut se demander s’il est destiné à être porté, quoique l’on m’ait répondu affirmativement. On ne se fera pas cette question pour le costume de femme psariote : le turban en soie blanche, le corsage de velours et la jupe en soie violette ont des formes plus usuelles.
- Les vitrines de la Grèce renferment, en outre, des parties de costumes de ses différentes provinces; ils sont tous variés suivant les localités dont ils proviennent, quoique avec une ressemblance générale. Ce sont des vêtements d’un usage journalier ; leur prix varie beaucoup, depuis 25 jusqu’à 2,000 francs.
- Russie. — La Russie, qui compte tant de peuples différents, aurait pu envoyer des costumes en plus grand nombre si, au moment de l’Exposition Universelle de Paris, elle n’avait eu à Moscou une exhibition ethnologique qui en compte à elle seule plus de six cents. Elle ne nous en a envoyé que vingt-sept, qui sont bien choisis, typiques, et fort nouveaux pour nous. D’abord les Ostiaques de la Sibérie du Nord, près de l’embouchure de l’Oby, couverts de peaux, produits de leur chasse; l’homme, la femme et les enfants du groupe sont
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- vêtus de costumes entièrement semblables. La fourrure a le poil en dehors., comme dans tous les pays froids, pour donner plus de chaleur; le bas de la capote supérieure, les manches et les parements sont couverts d’ornements en perles de couleur, qui viennent du nord de la Chine; ce vêtement est presque une parure.
- Le comité agricole de Tiflis (Caucase) a envoyé un hommé et une femme touchine, un homme kefsaur, un uniforme de cosaque et deux de curdes. Ces costumes sont tout autres que ceux mentionnés plus haut. On reconnaît la différence dans le goût de l’ornementation, dans l’éclat des couleurs et le choix des étoffes, fabriquées dans le pays même. La femme tresse ses cheveux avec soin ; elle porte au cou des monnaies en collier; les hommes ont des armes quelquefois fort riches, leurs chaussures sont celles du cavalier ; ce sont les tendances des peuples de l’Orient.
- La Crimée n’expose qu’un homme et une femme tartares ; leurs habits fort gracieux sont couverts de galons d’or; les étoffes sont variées : c’est du drap, du velours, de la soie et de la mousseline. Le commerce les a civilisés.
- Je ne parle que comme mémoire de costumes en peaux de poisson des Yakouts et des Aléoutes, exposés par M. Pavloff, ou de ceux des Lapons du grand-duché de Finlande. La grande Russie pourrait nous montrer ainsi beaucoup d’échantillons de ses nombreux tributaires. Ce que je regrette de ne pas voir, c’est le vrai paysan russe, sa femme et sa famille ; il n’y avait pourtant que l’embarras du choix; chaque provincè a son type, pour les femmes surtout, car chacune arrange sa parure et la brode à sa fantaisie. Pour juger de leur goût, il suffit dè jeter les yeux sur les éssuië-mains qui sont dans l’Isba ou dans la section des étoffes et du lin. Pourquoi ces costumes nous ont-ils manqué ? C’est, sans doute, parce que les choses que l’on a sans cesse devant soi ne nous paraissent pas intéressantes.
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- Espagne. — Les mannequins jouent un grand rôle dans la façon de présenter un costume, surtout quand il est court et collant; aussi ne saurais-je donner trop d’éloges à ceux qu’a envoyés la députation provinciale de Murcie; ils sont en bois sculpté et ont pourtant des articulations aux épaules ; ce sont de vraies statues peintes, avec des yeux d’émail ; ils font bien valoir le costume de l’homme et de la femme de Murcie qui sont si élégants et si jolis que, à l’étranger, ils caractérisent le type du pays.
- Il y a aussi la députation provinciale de la Corogne et l’institut de San Isidro, qui ont fait des envois intéressants et justement appréciés; mais d’un pays comme l’Espagne, combien plus aurions-nous dû attendre !
- Égypte. — L’Égypte a une exposition de costumes populaires, organisés par ordre de S. A. le Vice-Roi. La première partie est en vitrine et a été soumise à la classe 91 ; la seconde est sur mannequins: c’est le fellah riche et le fellah de
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- la campagne, le rçègre de la haute Egypte, le barbarin sais, l’Arabe marchand du bazar, la femme cophte, l’Abyssinienne et la négresse. Les mannequins dont on s’est servi sont en cai*-ton-pierre, modelés par le sculpteur Gordier; ils sont très-bien réussis, très-gracieux dans leurs mouvements et très-caractérisés dans leurs types; ils font honneur à leur auteur. Là ne se borne pas l’exposition de l’Égypte ; si, du Palais, on va visiter la cour de l’okel, dans le Parc, on y trouve de véritables travailleurs, exerçant leur métier comme au Caire : c’est le barbier, l’orfèvre, le brodeur, le fabricant de nattes de joncs; ces têtes bronzées, ces beaux types, font un peu oublier les costumes ; c’est un complément qui devient la partie principale et laisse une impression profonde et durable au spectateur.
- Roumanie. — La Moldavie et la Valachie ont beaucoup .de costumes ; quinze des principaux sont sur des mannequins;
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- c’est le sourougio, postillon du district d’Argech qui, au lieu de bottes, met par-dessus son pantalon de larges guêtres pour se garantir de.la boue; puis, le postillon de S. A. R. le prince de Roumanie ; il porte, comme le précédent, le large chapeau et les mêmes guêtres, mais il est tout habillé en drap blanc, couvert de broderies rouges. Le pâtre, le cossage, faucheur de l’Arto, le majère, pêcheur du Danube, le plaieche, chasseur de la montagne, vêtu de ces peaux de mouton brodées, qui sont un des produits caractéristiques du pays ; puis ces gracieux costumes de femmes, dont quelques-uns sont brodés par Mme Odobesco et; par Mmo Zukasiewitz; deux grandes vitrines fort bien disposées en sont remplies; j’v remarque la mariée de Turno et beaucoup de parties de costumes d’un travail précieux et d’un goût si distingué que l’on sent chez ce peuple un besoin inné d’élégance.
- Prusse. — Le gouvernement de Saxe-Altembourg et celui de Meklembourg-Schwerin ont une exposition fort curieuse. Le vêtement de la mariée d’Altcnheim esj; particulier ; il est tout noir; sa couronne et son bouquet sont en fleurs de toutes les couleurs, ses bas sont rouges. On croirait que l’on a mis à éviter le blanc le même soin qui le fait rechercher ici ; le marié a un petit chapeau presque forme Louis XI on sent dans ces modes austères une population protestante ; mais ce qui attire surtout l’attention, c’est le petit jupon d’une femme des environs d’Erfurth ou de Gotha ; il ne vient qu’au genou et est boutonné par devant aussi serré qu’un étui ; s’il est incommode pour la marche, il est du moins à l’abri de‘tout coup de .vent. On aurait pu aussi avoir un plus grand nombre de spécimens, car les costumes des femmes mariées diffèrent de ceux des jeunes filles. Cette distinction fut jadis un effet de la loi et s’est conservée jusqu’à nos jours.
- Autriche. — L’Autriche connue, à juste titre, pour ses. beaux costumes croates, serbes, moraves, hongrois, slovaques
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- ' et tyroliens, n’a pas, cette fois, réalisé nos espérances ; nous n’avons que des parties de vêtements : manteaux, culottes, bonnets et ceintures, qui ne la représentent qu’imparfaitement, et quelques échantillons plus complets, placés sur poupées. Pourtant ses costumes sont fort connus : ils ont fourni tant de motifs d’études aux artistes dramatiques et aux peintres !
- République Argentine. — La république Argentine a trois groupes, dont le Gaucho est toujours le héros; il est à cheval, se préparant à lancer son terrible lasso, ou portant en croupe sa compagne, ou se rafraîchissant, en prenant son maté, dans une petite gourde montée en argent, que lui présente une jeune fille ; les ornements qu’il porte et ceux de son cheval, depuis le manche du fouet, les étriers, la bride et une partie de la selle, sont en argent massif; c’est bien la justification du nom du pays.
- Tunis. — Le bey de Tunis a envoyé un cavalier dont le cheval est harnaché pour la fantasia, ce qui rappelle les tournois d’autrefois, trois costumes de mauresques, d’autant plus curieux qu’ils nous montrent comment s’habille la femme arabe dans son intérieur, et trois costumes d’hommes, tous fort riches et fort beaux.
- Japon. — Le Japon a deux expositions : celle du Taïcoun et celle du prince Satsouma. Quoique séparées, elles ont le le plus grand rapport ; l’une et l’autre nous montrent des guerriers, cavaliers et fantassins, couverts de leurs armes, le casque en tête et le bouclier au poing ; la face est cachée par lin masque grimaçant qui leur donne un air farouche ; les armes ont des formes bizarres, pour inspirer sans doute la terreur à f ennemi ; on croirait que tel est le sentiment qui a présidé au choix des différentes parties de ces uniformes, tant elles métamorphosent la forme humaine, pour lui donner une apparence terrible et redoutable ; cette recherche témoigne, du reste, du soin apporté dans la fabrication japonaise.
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- Danemark. — Le Danemark a quatre jolis groupes de paysans, hommes et femmes des îles de Zeelande, d’Amak et de l’Islande ; ils ont beaucoup de rapport avec leurs voisins les Suédois. Il faut être du pays pour voir des différences qui ne frappent pas un étranger. Un détail de costumes leur appartient pourtant en propre : ce sont ces lettres initiales en or, que porte la femme sur son corsage et qui rappellent sa famille ainsi que celle de son mari. Ne dirait-on pas le symbole de la fidélité placé ostensiblement sur le cœur ?
- Portugal. — Le Portugal a un costume d’homme de Hon-ras de Miranda, province de Tras-os-Montès ; il est tout brun, couvert d’ornements noirs, sauf le gilet qui est bleu ; le manteau au collet découpé se porte surtout aux fêtes et aux mariages. Le contraste de la couleur du gilet et celle de la veste est d’une harmonie sévère, mais agréable.
- La province de Minho est bien représentée par une nombreuse collection de figurines envoyées de Porto : on y trouve le paysan, le pêcheur, le porteur d’eau, la boulangère de Valongo et celle d’Avintes, la marchande de sardines d’Espinlio et la lavradeira de Braya, dentellière du pays.
- Nous aurions pu avoir encore ces costumes de la province d’Alemlejo, couleur marron avec la culotte courte et le large chapeau, ou ceux des îles Açores à la belle population, ou de l’île de Madère, qui a sa brodeuse, la camaxeira, et son paysan, le vilon, portant encore la chemise à jabot et le bonnet à longue pointe d’un aspect si original.
- Mais que dire quand les Pays-Bas, les États-Pontificaux et l’Italie, qui ont tant de costumes encore en usage, n’ônt rien envoyé? L’Inde s’est bornée à de petites figurines, fort jolies, il est vrai, et l’île de Malte, a deux figures de grandeur naturelle, en terre cuite, qui ont l’air d’être destinées à un jardin; d’Angleterre, si riche dans les autres classes de l’Exposition, ne nous a pas envoyé ses costumes écossais ; ce sont là des lacunes très-regrettables.
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- France. — En terminant par la section française, j’agis comme un maître de maison qui fait passer ses hôtes les premiers, car, la France n’a pas été classée la dernière ; loin de là. elle est numériquement l’exposant le plus riche de l’Exposition; quelques chiffres à ce sujet seront intéressants.
- La France compte 45 exposants. Seize ont des études peintes ou dessinées qui sont de précieux renseignements pour le type, la tournure et la manière de s’habiller de nos bons paysans. Je n’analyserai pas cette première partie, destinée à combler la lacune que laisse le mannequin, quelque bien fait qu’il soit. Il me suffira de donner les noms des artistes qui les ont envoyés, pour faire comprendre l’intérêt qui s’y attache. Ce sont MM. Antigna, Armand-Dumaresq, Gustave Boulanger, Brion, Brown, Edouard Frère, Gérônie, de la Foulhouze, Armand Leleux, Lpnnier., Tissot, Vallon et Wornis.
- M. Raphaël Jacquemin a envoyé un beau travail : l’iconographie coloriée des costumes du ive au xixe siècle. Chaque planche est gravée par lui à l’eau-forte et destinée surtout à fournir les renseignements les plus exacts et les plus consciencieux sur les moindres détails ; collection indispensable aux bibliothèques et fort utile aux artistes.
- Les costumes en nature, placés sur mannequin, sont au nombre de 70. Ce n’a pas été chose facile que d’arriver à ce résultat ; malgré cela, nous sommes encore loin d’avoir pu compléter tout ce qui nous reste encore en province.
- Finistère.— M. Jacob, de Quimper, expose des costumes de paysans et de paysannes de la Bretagne, tels que : homme et femme de Scaër, un marié et une mariée de Plouaré, canton de Douarnenez; la femme habillée de rouge est brillante comme les plus jolies paysannes* des environs de Rome; un marié de Kerfuntun. Ces costumes faits dans le pays, sont d’une grande richesse, couverts de galons d’argent et de broderie de laine et de soie, qui, chose singulière, sont toutes faites par des hommes. On comprend que le paysan breton soit fier de son vêtement et l’ait conservé jusqu’à nos jours : il
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- charme les yeux, et de plus, la fabrication très-solide, composée d’étoffes fortes, d’un bon usage, est peut-être une des qualités qui chez une race économe et laborieuse, tend à en conserver la tradition.
- En dehors de cette production locale, M. Jacob a inauguré une nouvelle industrie qui fournit un véritable débouché aux ouvriers tailleurs de Quimpcr ; il approprie les ornements et les broderies bretonnes à des gilets , à des casaques et à des vêtements complets pour hommes ou pour femmes, a l’usage des touristes et des gens du monde; ee commerce a pris beaucoup d’extension et a même trouvé bien des imitateurs ; c’est la preuve de son succès.
- La Loire-Inférieure est fort bien représentée par un homme et une jeune mariée de Clisse, arrondissement de Guérande, et par un homme et une femme de Sailly, près de Batz ; ce qui complète l’envoi de la Bretagne.
- Puy-de-Dôme. — M. de la Foulhouse a été chargé par son département de réunir une collection de costumes d’Auvergne ; il s’en est acquitté avec l’intelligence d’un artiste et d’un archéologue : nous avons dix types des principales localités.
- La femme de Latour d’Auvergne, dont la coiffure de laine noire est retenue par un bandeau de laiton, formant ressort, appelé fer, ou serre-malice, remonte jusqu’à l’époque celtique;, si l’on s’en rapporte aux traditions, cette coiffure aurait été adoptée après une victoire remportée par les Gaulois sur Ala-ric, dans un lieu sauvage, près de Latour, qui porte le nom de cimetière des enragés ; le bandeau de laiton aurait été emprunté à la coiffure des vaincus, en signe de gloire, et l’étoffe noire, qui fait voile sur la tête, comme signe de deuil, en souvenir des compatriotes morts en combattant. Aujourd’hui encore, une veuve porte pour coiffure le voile noir sans le bandeau.
- Une homme et une femme de Chapdes-Beaufort, près Pont-gibaud, terminent la série de la montagne; ces costumes sont
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- faits en laine bleue que les femmes du pays, surtout dans les villages éloignés des villes, confectionnent elles-mêmes ; on les voit préparer la laine, la filer, la tisser et la teindre dans la maison. L’introduction des produits «à bon marché tend à faire disparaître ces liabitudes de fabrication en famille.
- La région basse du département du Puy-de-Dôme, connue sous le nom de Limagne, nous a envoyés un costume d’homme
- et un de femme de Saint-Bonnet, près Riom : j’ai quelquefois entendu appeler ces paysannes des Brayaudes. La robe est en étoffe de laine ou de coton, de couleur plus gaie que celles des montagnards; c’est le type élégant des femmes de l’Auvergne, ({uc tous les étrangers ont vues, le dimanche soir, dansant- la bourrée ; il en est de même dans l’arrondissement d’Issoire, où les femmes de Sauxillange portent encore la jupe de la robe retroussée sur le jupon, comme dans les tableaux de Wat-teau. Puis le costume d’apparat des anciens habitants de Riom, conservé traditionnellement dans les familles honorées du privilège de fournir les porteurs de la chasse de saint Amable, patron de la ville; on y remarque le chapeau-claque, à haute forme, dit à la française, que portaient les incroyables sous le Directoire ; il était en usage dans toute la Limagne, il y. a quarante ans.
- Dans la vallée de la Dare, les vignerons des environs de Thiers, à Tarentcy et aux Garni ers, vivaient en communauté au siècle dernier : ils n’ont dissout cette communauté que depuis une trentaine d’années ; on les appelait les GuitardPinon du nom d’une ancienne famille dont le chef portait avec orgueil une ceinture de velours rouge, ornée d’une plaque d’argent, représentant les insignes de l’agriculture, qui lui avait été donnée au nom du roi par M. de Chazerat, intendant de la province sous' Louis XVI. Cette ceinture a fait l’objet d’un procès : après litige, elle a été adjugée au principal héritier de M. Guitard Pinon, qui la conserve dans ses archives comme titre honorifique.
- Les femmes, pour garder les bestiaux, portaient et portent
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- encore un large chapeau de paille tressé par elles-mêmes, nommé armille. Ce chapeau sans fond, fixé sur la coiffe au moyen d’un cordon, garantit parfaitement du soleil ou de la pluie. Le jupon en grosse laine a cela de particulier que les plis serrés sur les hanches sont obtenus au moyen d’un maillet qui fait partie obligée des instruments du tailleur.
- L’exposition du Puy-de-Dôme est complétée par une collection d’objets archéologiques se rattachant à l’histoire du costume.
- Nous remarquons d’abord un faisceau de quenouilles en bois découpé et peint par les bergers de la montagne . Elles proviennent de divers villages des environs de Clermont ; leur forme a une grande analogie avec celles des bergères des Pyrénées et rappelle l’ornementation des objets usuels de nos kabyles de l’Algérie. Puis une ceinture celtique, très-remarquable, provenant du village de Corent, ancien oppidum gaulois. Sur les médaillons qui relient les chaînes de laiton, on voit une croix gravée à la main, afin de leur donner une consécration qui en permît l’usage . Elle date sans doute de l’époque où le christianisme fut introduit en Auvergne par Saint-Aust tremoine. Ces chaînes servaient jusqu’au commencement de ce siècle à porter les clefs de la maison et du bahut.
- Nous voyons ensuite des fibules ou agrafes, boutons de manches de chemises et de brayes. Ces différents objets sont d’origine celtique ou en conservent la trace dans leur forme ou leur disposition : ainsi on fait encore des boutons de manche marqués au cheval des médailles de Vercingétorix.
- Mentionnons encore un bousset en terre cuite du xc siècle, semblable au baril de bois que les paysans portent aux champs pour maintenir fraîche leur boisson ; une petite charrue de Chatelguyon, dont les joues sont garnies de fragments de silex, pour protéger le bois contre l’action des terres, suivant la méthode gauloise; enfin une tasse.en bois sculpté appelée tâle-vin, ce qui en explique l’usage; une râpe à tabac ou
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- quinloire, dont on se sert encore, et d’anciens bijoux auvergnats qui redeviendront certainement à la mode.
- Vendée.—La Vendée se divise en trois parties distinctes: la plaine ou les sables, le bocage, les marais. Le comité a fait de grands frais pour son exposition ; il a envoyé sept costumes très-authentiques ; mais on sent qu’ils tendent à se généraliser, et à se fondre dans une grande unité ; à part le manteau d’hiver des pêcheuses des marais de Saint-Gervais, qui est un chef-d’œuvre d’imperméabilité, et les bonnets des femmes, qui ressemblent un peu à ceux de La Rochelle, quoique moins volumineux, la véritable originalité ne se retrouve que dans l’homme du Bocage : c’est le type du vieux vendéen, au large chapeau, à la veste courte et à la culotte collante ; il n’a pas de bas et les remplace par de la paille dans ses rustiques sabots. Je ne sais si on le rencontre souvent, mais ce costume a beaucoup de caractère.
- Les Basses-Pyrénées ont trois types de la vallée d’Ossau. La femme est avec sa jupe froncée, ses guêtres qui enveloppen t bien le cou-de-pied et son joli capulet de drap rouge, qui la coiffe si bien. Les hommes, deux pâtres, ont le béret rouge ; l’un tricotte comme s’il gardait son troupeau, l’autre tient une cithare et un flageolet, dont il joue en même temps, et compose à lui seul un orchestre champêtre ; c’est la montagne avec sa poésie.
- Ariêge. — M. le baron de Bardis a envoyé un costume d’homme de la vallée d’Oust, un homme et une femme de la vallée de Massat et une femme de la vallée de Béthmale. Ces costumes sont ceux portés aujourd’hui dans les vallées contiguës; le drap en est confectionné dans le pays même. Dans les parties hautes des montagnes, les'pantalons à guêtres laissent l’articulation du genou libre et facilitent la marche au milieu .de la neige. Les hommes portent tantôt le large chapeau, tantôt la coiffure appelée dans le pays la berrette. Les femmes,
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- au fort de l’hiver, ajoutent à leur vêtement un capuchon (le laine noire ou blanche.
- Quand l’Empereur est venu visiter le Midi, ce sont les paysans et les paysannes de ces vallées qui ont été choisis pour lui être présentés.
- Bas-Rhin. — Le comité départemental a envoyé un homme, et une femme des environs de Strasbourg et deux costumes des environs de Wisscmbourg ; l’Alsace aurait pu en présenter bien d’autres. Ceux-ci sont de provenance protestante ; ce qui se reconnaît à la couleur vert foncé de la jupe de la femme et de la veste de l’homme. Les catholiques seuls portent du rouge.
- Cher. — Le Berry a encore bien des souvenirs, particulièrement Asnières-lez-Bourges, petite ville située à trois kilomètres du chef-lieu; là aussi la population est protestante. On y retrouve les mœurs et les usages d’autrefois, qui ont peu. changé depuis l’édit de Nantes. Les hommes, les vieillards surtout, portent encore l’habit des paysans du temps de Louis XIV, et pourtant, me disait le pasteur, l’instruction y est' répandue ; tous savent lire et écrire ; c’est le passé qui s’est perfectionné, exemple d’autant plus remarquable qu’il est plus rare.
- Charente-Inférieure. — M. Fournier a envoyé un costume de femme de La Rochelle et un de femme de Marenne ; les bonnets en sont superbes, c’est une immense parure de tulle et de dentelle ; on peut leur comparer ceux de la Manche, exposés par M. Le Mallicr, qui ont un certain air de famille, aux yeux de l’étranger, du moins, car en Normandie le bonnet cauchois est tellement varié, qu’on en peut compter jusqu’à vingt-deux différents. Dans le pays, il suffit d’apercevoir le bout d’une cornette, pour que l’on vous en indique la provenance ; cela devient une science; malheureusement ce n’est
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- plus guère que le dimanche, sur la tête vénérable des grand’-mères, que s’épanouit encore le bonnet cauchois. Une autre coiffure, mais celle-là a disparu complètement, c’est le tocca, des départements de l’Aube. On ne peut mieux la comparer qu’à une vaste couronne de dentelle fort jolie' et très-gracieuse
- Yonne. — Le comité départemental a envoyé un costume -de paysanne d’Avallon, type à peu près général dans tous nos départements du centre et fort connu à Paris, à cause des nourrices du Morvan qui l’ont rendu populaire. Ce costume, qui est très-coquet, a besoin d’être bien porté.
- Savoie. — Nos nouveaux départements ont envoyé des poupées portant les costumes de Saint-Jean de Maurienne et des localités qui entourent le lac du Bourget : on les aurait mieux appréciés s’ils eussent été de grandeur naturelle.
- La maison Babin a confectionné, avec beaucoup d’exactitude, ,pour l’Exposition, plusieurs costumes : une jeune femme de Guéménée, une Bressanne et un paysan Corse.
- Deux mots sur les vitrines qui renferment des bijoux. La plupart des pièces quelles contiennent, telles que les croix normandes de M. le général Hecquet et de M. Singer, sont en caillou d’Alençon ; ce sont des colliers, des broches, des boucles d’oreilles de la Provence et du Dauphiné. Ces parures du siècle dernier sont devenues de vraies raretés; on ne les trouve qu’entre les mains des amateurs.
- A côté, des bijoux en or doublé, qui se vendent couramment •en province, sont fort intéressants à ce point de vue ; ils permettent de comparer ce qui se fait aujourd’hui et ce qui se faisait autrefois. Le conseil qu’on pourrait donner c’est de revenir autant que possible aux modes du passé. L’industrie n’aurait qu’à y gagner.
- En terminant cette revue nous regrettons qu’il y ait eu, malgré tous nos efforts, autant de lacunes dans la classe 92. Comme toutes les collections, celle des costumes populaires
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- aurait d’autant plus d’intérêt et de valeur qu’elle serait plus complète. Ce ne sont pas les matériaux qui manquent; il est facile d’indiquer les sources où l’on pourrait puiser. L’obstacle que l’on a eu à surmonter était celui qui s’attache à toute idée nouvelle: on n’a pas été compris par tout le monde. C’est d’autant plus regrettable que, dans oeu de temps; il n’y aura plus de costumes.
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- Habitations caractérisées par le bon marché uni aux conditions d’hygiène et de bien-être, par M. E. Degrand, ingénieur des ponts et chaussées, et M. le Dr J. Faucher (de Berlin).
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- HABITATIONS CARACTÉRISÉES PAR LE BON MARCHÉ UNI AUX CONDITIONS D’HYGIÈNE ET DE BIEN-ÊTRE
- Par M. E. DEGRAND, ingénieur des Ponts et Chaussées, et M. Le Dr J. FAUCHER (de Berlin).
- CHAPITRE I.
- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES ET ORIGINE DES PREMIERS ESSAIS.
- Les premières entreprises ayant, pour objet l’amélioration des logements destinés aux. classes peu aisées datent de vingt-cinq ans à peine ; ce n’est que tout récemment, d’ailleurs, que des résultats d’une certaine importance pratique ont été obtenus, et la question est, en quelque sorte, toute nouvelle. Aussi l’Exposition Universelle de 1867 est-elle la première qui l’ait pu comprendre dans le programme d’un concours international. En 1851, à Londres, S. A. R. le' prince Albert avait, il est vrai, exposé dans Hyde-Park un chalet proposé comme modèle de logement pour une famille d’ouvriers agricoles ; mais c’est là un fait isolé, et, quelque honorable qu’il soit pour le prince à qui l’initiative en était due, on ne saurait en prendre prétexte pour contester à la Commission Impériale de 1867, en France, la priorité d’une exposition du genre de celle de la classe 93. Cette exposition devait, d’ailleurs, faire nécessairement partie
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- du Groupe X et en constituer l’un des éléments les plus essentiels.
- Rechercher, en effet, les meilleurs modèles d’habitations caractérisées par le bon marché uni aux. conditions d’hygiène et de bien-être, et travailler à en hâter la substitution aux logements malsains, incommodes, presque toujours trop coûteux que les classes peu aisées trouvent seuls, d’ordinaire, à leur disposition dans les grandes villes, c’est attaquer dans leur véritable source la plupart des maux dont souffrent les populations; c’est tendre à reconstituer plus fortement la famille; à en éloigner la maladie, la désunion, la gêne, et les vices qu’elles engendrent, et, par une amélioration purement physique en apparence, rendre possible et assurer môme l’avéncment prochain des améliorations morales les plus désirables, il semble que cette vérité, évidente par elle-même, aurait dû frapper, de tous les temps, la pensée des amis de l’humanité, et en constatant, au contraire, qu’un aussi puissant moyen de contribuer à l’allégement du sort des classes souffrantes est resté jusqu’à nos jours dans un complet oubli, on s’étonne volontiers et l’esprit est porté à en rechercher les causes.
- L’antiquité et le moyen âge, au milieu des bouleversements incessants et des transformations sociales qui les caractérisent, ont certainement connu d’aussi profondes misères que notre temps, et les quelques vestiges restés debout des plus anciennes cités laissent deviner sans peine à quel degré d’incommodité et d’insalubrité était descendu le logement des classes inférieures. L’histoire est là, d’ailleurs, pour témoigner des conséquences d’un tel état de choses en disant les ravages que la peste et la plupart des maladies épidémiques venaient périodiquement exercer dans les centres populeux. Il semble cependant que gouvernements et peuples soient passés à côté de ces maux sans se préoccuper d’en chercher le remède.
- ' Quelques civilisations anciennes ont bien pratiqué, parfois même sur une très-large échelle, certains moyens d’assainissement, tels que la construction d’aqueducs et d’égouts'pour
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- amener des eaux ou emporter au loin les déjections de la voie publique, mais, depuis Rome jusqu’à ces derniers temps, et de nos jours encore, il n’est presque pas de grande ville [dans laquelle, à côté de rares quartiers réellement assainis, on ne rencontre des agglomérations de logements étroits et infects, sans soleil et sans air, réceptacles de maladie et de dépravation , véritables plaies vives absorbant sans cesse en pure perte une notable partie des forces physiques et morales de la population. Et notre pensée ne se reporte, en ce moment, que sur les nations occidentales. Mais combien l’observation qu précède serait-elle mieux fondée encore , si nous examinions, comme ce serait' notre droit à l’occasion d’une Exposition Universelle, quelle est, au point de vue du logement, la situation de la famille ouvrière chez les principaux peuples dés autres parties du globe.
- En ce qui touche plus particulièrement l’Europe, on comprend que quelques grandes causes aient pu contribuer à distraire l’attention des souffrances physiques endurées par les classes laborieuses. D’abord, jusqu’aux époques modernes, la commodité de la vie a été le partage d’un si petit nombre, que la masse des populations, habituée à de dures conditions d’existence, étrangère à toute notion de luxe, ne pouvait pas avoir sous les yeux, comme de nos jours, ce contraste si fré^ quent de jouissances exagérées d’une part, et d’autre part de privations intolérables.
- D’ailleurs la famille ouvrière, réduite à l’esclavage dans l’antiquité, restée pendant des siècles dans une condition peu différente et obligée plus tard de lutter sans cesse pour le maintien et le développement des quelques libertés qui lui étaient octroyées, a dû longtemps concentrer tous ses efforts vers un seul but, celui de son ‘avènement à la vie politique, et dédaigner de se plaindre de souffrances physiques dont l'importance, en effet, était alors secondaire. Enfin, le sentiment religieux-, plus fortement imprimé dans le cœur de chacun, contribuait sans doute dans une large mesure, surtout parmi
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- les populations chrétiennes, à faire supporter avec résignation des maux qu’on jugeait inévitables et, soutenant à un niveau plus élevé le moral des masses, prévenait le développement excessif des vices qui, trop souvent, deviennent aujourd’hui la principale plaie des classes malheureuses.
- Nous passons rapidement sur ces considérations générales auxquelles les limites assignées à ce travail ne nous permettent pas de nous arrêter, et nous examinerons seulement comment, de nos jours, l’attention s’est portée enfin sur cette question si essentielle de l’amélioration du logement des familles peu aisées et quels sont les résultats, déjà importants, qu’on peut considérer comme définitivement acquis. Nous venons de dire que bien des siècles ont dû s’écouler avant que la pensée fût venue, à l’exception de certaines fondations hospitalières, spéciales aux sociétés chrétiennes, de rien entreprendre dans le but de contribuer à l’amélioration des conditions physiques
- et morales de l’existence des populations. C’était à notre temps qu’il'était donné, en portant le mal à son comble, de rendre le remède absolument nécessaire.
- Quelques pays ont vu, dès le siècle dèrnicr, certaines localités devenir des villes manufacturières et donner l’exemple de développements rapides, remarquables pour l’époque ; mais c’était là l’exception. Au commencement de ce siècle, au contraire, et surtout à partir de 1815, aussitôt après le rétablissement de la paix générale en Europe, l’essor rapide imprimé de toutes parts à l’industrie a rendu de telles transformations très-fréquentes. Bientôt, d’ailleurs, l’emploi de plus en plus répandu des machines à vapeur, les progrès de toutes les sciences, le perfectionnement et la rapidité des moyens de transport, les traités de. commerce, le développement des relations internationales, sont venus, tour à tour, modifier profondément les conditions de la production industrielle et bien souvent, dans ces révolutions successives, les classes ouvrières sont restées exposées aux plus rudes atteintes. Telle ville bâtie pour contenir huit ou dix mille âmes, s’est trouvée tout à coup envahie
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- par une population de travailleurs deux ou trois fois plus nombreuse sans que la spéculation locale, craignant sans doute les alternatives de prospérité et de revers auxquelles une industrie nouvelle est souvent exposée, se soit préoccupée des moyens de loger les ouvriers nouveau venus. Parfois, d’ailleurs, la construction de nouveaux logements n’était même pas possible comme, par exemple, lorsque l’ancienne ville se trouvant enserrée par des fortifications, le terrain faisait absolument défaut.
- Dans ces circonstances, par la force même des choses, chaque pièce des anciennes habitations n’a pas tardé à devenir le logement d’une famille entière, puis chaque chambre a reçu bien souvent plusieurs familles ; les caves elles-mêmes, superposées en étages souterrains ont donné asile à toute une population entassée pêle-mêle dans les conditions les plus révoltantes et, quelque malheureuse que fût, à tous les points de vue, la situation des ouvriers logés de la sorte, elle paraissait enviable encore à ceux de leurs camarades obligés d’aller chercher au loin, dans la campagne, un gîte tout aussi misérable et presque toujours aussi cher.
- Pour ceux-ci, en effet, aux fatigues de la journée de travail dont la durée était en général excessive, s’ajoutait le surcroît d’un double trajet quotidien, parfois de plusieurs lieues. Quel que fût l’âge, quel que fût le sexe, il fallait, dès trois ou quatre heures du matin, le soir après huit heures, aller par de mauvais chemins, souvent dans la boue, par la pluie, par la neige, presque toujours mal vêtu, sans pouvoir réserver pour le sommeil le temps rigoureusement nécessaire, et en n’ayant d’habitude, pour toute nourriture pendant la journée, qu’un morceau de pain insuffisant emporté le matin sous le tablier ou la blouse. Le récit vraiment navrant de ces misères, imputables du reste à l’extrême modicité des salaires, dans la plupart des cas, autant qu’au défaut de logements convenables, se retrouve, à peu près le même pour tous les pays, dans les comptes rendus des enquêtes ordonnées à diverses époques, à
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- dater du commencement de ce siècle, et on n’a pas de peine à comprendre quelles en devaient être forcément les suites pour les ouvriers à qui les circonstances locales avaient fait de telles conditions d’existence. Couverts de haillons salis par l’huile des manufactures, hâves, sans forces, décimés par les maladies, abrutis par tous les vices qu’engendrent la misère physique et la misère morale, ils duraient quelques années à peine en produisant un travail médiocre, et étaient presque tous emportés avant l’âge.
- Il est telle ville, comme Mulhouse, par exemple, qui, sans compter à coup sûr parmi les plus maltraitées à cet égard, a pu donner lieu toutefois, à la. statistique, de constater que, à une époque où la vie moyenne de ses habitants était de 33 ans environ, celle des ouvriers fdeurs, en particulier, n’atteignait pas 18 ans. De tels chiffres, mieux que toutes les eonsidéra-• tions possibles, montrent à quel point a pu être profondément malheureuse, dans la plupart des villes industrielles, la situation de la famille ouvrière. Et nous ne voulons toutefois parler, en ce moment, que des conditions d’existence, en quelque sorte normales, des populations de ces villes, telles qu’on en
- pourrait citer peut-être encore de nombreux exemples en Angleterre, en France et ailleurs; mais que l’on suppose tout à coup une perturbation politique ou commerciale, une révolution, une guerre, une simple grève venant arrêter les travaux, -réduire ou supprimer le salaire, et l’on n’osera même pas .sonder, par la pensée, la profondeur des misères qui en résulteront fatalement au sein de telles populations.
- ; Les villes exclusivement industrielles ne sont peut-être pas,
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- M’ailleurs, celles où le sort des ouvriers et de certaines classes •de personnes a été soumis aux conditions les plus dures, et, • dans la plupart des très-grandes villes il semble qu’il ait existé des^êtres comme abandonnés en quelque sorte de tous secours humains, dont les souffrances ont été vraiment indescriptibles. •Les^ enquêtes d.es. commissions de' salubrité abondent en exemples dé. Cdgenre, et, poui; n’en citer qu’un seul, concernant plus
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- directement le logement, il résulte d’un mémoire publié en 1852, à Londres, au sujet, des malades admis pendant l’année 1851 au Fever hospital, que le quart de leur nombre total était provenu d’une seule rue, fait attribué à ce que, dans ce quartier, celui de TyndaU's Buildings, les logements sont disposés de telle sorte que le drainage en est impossible ; qu’on y rencontre de toutes parts des monceaux d’ordures et de matières en décomposition, et que l’accumulation de la population y est poussée à un tel excès, qu’il est habituel de voir une seule pièce servir de demeure à trois ou même à quatre familles, et qu’on a constaté, dans une circonstance, entre autres, qu’en une même chambre de dimensions ordinaires, vivaient et couchaient. vingt-sept personnes.
- C’est à l’économie politique, en même temps qu’aux sentiments de solidarité et de confraternité répandus, plus qu’à aucune autre époque peut-être, dans les sociétés modernes, qu’on doit reporter l’honneur d’avoir appelé sur une telle situation l’attention des gouvernements, des industriels et des philanthropes. Il appartenait à cette science, en effet, à mesure qu’elle apportait une plus vive lumière dans l’étude des véritables origines de la fortune publique, de faire ressortir à quel point il était irrationnel, même en dehors de tout sentiment d’humanité, de s’attacher, d’une part, à perfectionner déplus en plus les agents mécaniques de production,'et de. laisser, d’autre part, dans un abandon presque complet cette source bien autrement féconde de richesse qui réside dans la force musculaire, l’intelligence et la moralité de l’ouvrier.
- . Des enquêtes partielles eurent lieu en conséquence, presque simultanément, en différents pays, et c’est dans les rapports publiés à la suite, notamment dans ceux du docteur Villermé, en France, en 1835, du professeur Huber, en Prusse, en 1838,, et de M. Edwiu Chadwick, en-Angleterre, en l842, qu’on doit rechercher le point de départ de la plupart des institutio.nsr tendant à l’amélioration du sort des classes laborieuses et,; en çe qui nous intéresse plus particulièrement, l’origine, des.prin-
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- cipales entreprises' ayant pour objet la construction d’habitations caractérisées par le bon marché uni aux conditions d’hygiène et de bien-être.
- Nous ne nous arrêterons pas aux tâtonnements, aux essais infructueux, aux difficultés, en apparence insurmontables, dont les débuts de beaucoup de ces entreprises ont été marqués, mais il nous semble intéressant et utile de résumer l’enseigne-
- ment qui s’en dégage, c’est-à-dire de bien préciser les études d’après lesquelles doit se guider, sous peine d’insuccès, quiconque se propose de construire, dans une localité déterminée, des logements destinés aux classes peu aisées en général et en particulier aux classes ouvrières.
- CHAPITRE II.
- NÉCESSITÉ D’ÉTUDES PRÉLIMINAIRES.
- Le problème que nous venons de poser en termes généraux ne comporte, cela va sans dire, que des solutions particulières. Tel logement, en effet, parfaitement approprié aux habitudes, aux besoins, aux ressources d’une famille ouvrière de Paris, serait à coup sûr critiqué à Londres et jugé peut-être inhabitable dans le nord de l’Allemagne. Un premier point essentiel c’est donc de se garder de vouloir introduire dans un pays des dispositions qui n’y seraient point applicables, et le mieux, pour cela, c’est d’examiner tout d’abord avec une extrême attention les conditions actuelles d’existence de la population à qui les logements sont destinés, de rechercher quelles sont ces conditions sous le rapport moral et sous le rapport physique ; quels en sont les côtés défectueux ; quelle est la nature et l’étendue du mal auquel on veut porter remède ; quel est le bien qu’on se propose de réaliser.
- La. statistique locale fera connaître ensuite le chiffre de la
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- population peu aisée, comment cette population se décompose suivant la condition civile en général et les occupations des individus, quel est, dans l’état actuel, le nombre et la composition des logements existants. Y a-t-il insuffisance de ces logements, le prix en est-il trop élevé pour être accessible à la famille ouvrière, ou bien les habitations sont-elles seulement malsaines et incommodes et est-ce pour y introduire de meilleures conditions de bien-être et d’hygiène qu’on en poursuit la transformation ? Quel est, d’ailleurs, le salaire de chaque catégorie de locataires ? A quelles éventualités de hausse et de baisse ce salaire est-il exposé ? dans quel rapport se trouve-t-il avec les besoins de la famille? combien permet-t-il de prélever, par semaine ou par mois, pour le logement ?
- Il faut enfin pénétrer dans la famille même de l’ouvrier ; se rendre compte de ses habitudes ; discerner comment elle comprend qu’une habitation doit être disposée pour présenter les meilleures conditions de commodité et de confortable, et voir ensuite, parmi ces conditions, quelles sont celles qu’on doit absolument proscrire comme mauvaises au point de vue de l’hygiène ou fâcheuses sous le rapport moral et celles, au contraire, qui sont ou salutaires ou simplement indifférentes et qu’il est essentiel de conserver pour ne pas contrarier sans nécessité les convenances des personnes auxquelles on se préoccupe de procurer une certaine augmentation de bien-être.
- L’importance de semblables études préalables est évidente par elle-même et l’on comprend combien elles peuvent éclairer le problème à résoudre et donner plus d’assurance aux essais qu’on voudra tenter. Nous disons avec intention des essais, parce qu’il est des exemples d’entreprises parfaitement conçues, menées sagement, soutenues par le dévouement le plus sincère aux intérêts des classes ouvrières et qu’on a vues cependant rester infructueuses, arrêtées dans leur marche par les répugnances les plus imprévues ou bien les prétextes les plus
- futiles et les plus mal fondés.
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- Après l’étude statistique de la question se présente l’étude
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- technique dont l’utilité est au moins égale et qui doit porter sur des points tout aussi nombreux. Nous admettons qu’on a déterminé la composition et la distribution générale des logements, le nombre d’habitations qu’on pourra avoir à bâtir et la limite supérieure de dépense qu’il sera prudent de ne pas dépasser, pour que le prix du loyer ou de l’acquisition n’excède pas les ressources des familles à qui on les destine. Il reste à examiner comment on pourra pratiquement construire des habitations de cette nature.
- Et d’abord coiistruira-t-on des habitations disposées pour être occupées en entier par une seule famille, ou bien des bâtiments plus considérables distribués en plusieurs logements? C’est là certainement l’un des points les plus importants et les plus délicats de la question et il s’en faut de beaucoup qu’on se soit mis d’accord à son sujet.
- 11 semble qu’un logement séparé, une maison mise tout entière à la disposition d’une famille, doivent, sans contredit, procurer à celle-ci une plus grande indépendance, beaucoup plus de commodité et permettre des installations plus confortables et plus saines. C’est, d’ailleurs, comme une sorte d’idéal qui se présente tout d’abord â la pensée et vers lequel on est, porté à tendre de tous scs efforts, celui d’assurer, pour une population entière, à chaque famille sa demeure, son foyer domestique privé. Si telle n’est pas l’aspiration de tous, à coup sûr c’est celle du plus grand nombre et il semble que, à
- toutes les époques, elle ait servi de point de départ â de grandes conceptions tendant à l’amélioration du sort des masses sociales
- . On en retrouverait aisément le principe, dès l’antiquité, dans les lois agraires dont le peuple romain se montrait si avide et,, sans remonter si loin, c’est assurément d’une conception de cet. ordre que devait procéder la mesure par laquelle Napoléon Ier créait en 1807, pour les vétérans de son année, des camps dans lesquels chaque .soldat, au lieu de pension de retraite, devait recevoir en don une habitation rurale et un lot' de terre
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- d’un revenu net équivalent au montant de la pension ('!). G’est à ce résultat également que seraient parvenues les colonies agricoles dont le prince Louis Napoléon proposait, en 1844, la création pour l’extinction du paupérisme, colonies dont les -habitants, après avoir campé au début sous la tente, devaient, par le travail et l’épargne, arriver à la propriété du sol qu’ils .auraient défriché et mis en culture.
- L’événement a confirmé, du reste, la supériorité, dans la plupart des circonstances,'du système des logements séparés sur celui des habitations collectives, en ce sens que là où les deux combinaisons étaient également possibles, la seconde a .presque toujours échoué, tandis que la première a réussi et donné, comme à Mulhouse, par exemple, des résultats d’une importance considérable. Mais, si la question se trouve bien près d’être résolue pour certaines situations déterminées, notamment pour les campagnes et les villes industrielles dans le voisinage desquelles existent de grandes étendues de terrains de peu de valeur, il n’en est pas de meme à l’égard des grands centres de population, et, sous ce rapport, l’Exposition Universelle de '1867, entre autres enseignements, a révélé un fait caractéristique qu’il importe de signaler.
- . On sait qu’un certain nombre d’ouvriers de Paris ont formé, à l’occasion de cette exposition, une réunion ayant' pour objet l’étude et l’exécution d’un modèle de maison répondant, tel qu’ils le comprennent, au programme de la classe 93. Sauf quelques réserves à faire à l’égard des questions d’hygiène et d’architecture, les juges étaient à coup sûr aussi compétents que possible pour bien indiquer ce que désire la famille ouvrière, et quel serait le logement réunissant à ses yeux les conditions les plus satisfaisantes de commodité et de bien-être. Eh bien, dans le sein de cette sorte de commission spéciale, spontané-: ment constituée, on a longuement agité la question de savoir s’il fallait construire un modèle d’habitation à un seul om bien
- ; (i) Do semblables institutions existent en Russie et'ont reçu un, grand développement.
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- à plusieurs logements, et, contrairement à ce qu’on aurait pu prévoir, c’est la seconde solution qui l’a emporté sur la première.
- Les ouvriers se sont, d’ailleurs, très-minutieusement rendu compte de leur décision et, dans les explications qu’il a fournies à ce sujet, au nom de ses collègues, au Jury de la classe 93, M. Chabaud, leur président, a, de tous points, justifié cette préférence.
- Pour construire des habitations à un seul logement destinées aux ouvriers d’une grande ville, il faut nécessairement s’éloigner des quartiers populeux où le terrain est trop cher et aller jusque dans la campagne chercher des emplacements convenables. Les ouvriers s’y refusent énergiquement ; ils attachent le plus grand prix, disent-ils, au spectacle continuel que présentent les boulevards, les jardins publics, les rues principales d’une ville importante; ils y trouvent une source de jouissances qui ne leur coûtent rien et leur profitent, en ce sens que, pour la plupart d’entre eux, les grands travaux en cours d’exécution, les objets de toute nature étalés dans les magasins de vente, constituent une sorte d’exposition permanente, de laquelle ils retirent le plus utile enseignement ; c’est dans l’intérieur des villes, d’ailleurs, et non dans les quartiers excentriques, que sont ouvertes aux ouvriers les écoles gratuites pour les enfants, les écoles du soir pour les adultes, les salles de lecture, de nombreux cours publics, et il leur importe d’être à même d’en profiter pour leur instruction. Nous ne discutons pas cette opinion, nous nous contentons d’en reproduire l’expression exacte, notre but étant seulement de constater une fois de plus qu’on s’exposerait à de regrettables erreurs en négligeant de consulter le goût particulier et les aspirations des familles auxquelles on veut procurer des logements améliorés.
- Les ouvriers de Berlin ont donné lieu, du reste, à la même observation que les ouvriers de Paris, en ce qui concerne la difficulté d’entraîner la partie peu aisée d’une population à de
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- trop grandes distances du centre des villes, même en lui offrant, en échange de logements incommodes et malsains, des maisons séparées par famille, infiniment préférables à tous les égards, situées sur des points où le moindre prix du terrain comporte la construction d’habitations de ce genre. Une société formée dans le but de mettre de telles habitations à la disposition des familles ouvrières a dû momentanément renoncer à son entreprise, et, s’il lui est donné plus tard de la reprendre et de réussir, comme tout le fait maintenant espérer, elle le devra certainement à ce que les locataires des classes moyennes, tels que les employés, les rentiers à revenus modestes, les petits commerçants retirés, plus accessibles aux avantages d’une réduction de loyers jointe à l’amélioration des logements, ont donné l’exemple de l’émigration et entraînent avec eux la population ouvrière non-seulement à cause de l’exemple, mais aussi parce que bon nombre d’ouvriers, en définitive, ont besoin du voisinage des autres classes pour trouver plus aisément à leur portée du travail et des moyens d’existence.
- De tels faits montrent assurément que ce n’est pas dans le prix seul du terrain, comme on l’a parfois prétendu, qu’on doit chercher des motifs déterminants du choix de tel ou tel système d’habitation et qu’on aurait tort notamment, là où le terrain tend à acquérir trop de valeur, d’en conclure qu’il faut proscrire les maisons ouvrières à plusieurs étages dont la construction, dans les quartiers déjà populeux, favorise cette tendance. Nous ne faisons, du reste, qu’indiquer cette question du prix du terrain dans les villes, question délicate et difficile qui a donné lieu, dès le commencement de ce siècle, entre les économistes, à un débat resté pendant jusqu’à nos jours ; et, sans essayer d’exposer, pour les approuver ou les combattre, les systèmes contraires qu’on a soutenus de part et d’autre à celte occasion, nous revenons à l’objet principal que nous avons en vue, c’est-à-dire à l’énumération des éléments techniques de notre étude.
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- En procédant comme nous l’avons dit, on aura opté en parfaite connaissance de cause pour les habitations isolées ou les habitations collectives, et nous avons admis, d’ailleurs, qu’on était précédemment fixé sur l’importance et la distribution générale des logements. On aura donc pu satisfaire ainsi à la partie du programme concernant d’une manière générale le bien-être de l’installation; mais il restera encore, à cet égard, bien des détails à examiner. L’un des plus importants, à coup sur, est de se bien rendre compte des dispositions nécessaires pour sauvegarder les intérêts moraux de la famille en même temps que les intérêts matériels.
- Parmi les principales causes de la dépravation précoce, trop souvent observée dans les classes pauvres, on peut placer assurément en première ligne l’entassement fréquent dans une même chambre, parfois dans un même lit, d’enfants de l’un' et de l’autre sexe ou bien de personnes de tout âge. Plus tard, une facilité trop grande, pour les jeunes gens et les jeunes filles, d’entrer et de sortir sans être aperçus ou entendus par les parents, ajoute aux chances d’inconduite et peut avoir les plus regrettables conséquences, il faut donc, pour tout logement disposé en vue de contribuer à l’amélioration du sort des classes ouvrières, que le nombre de pièces soit tel que les parents d’une part, les enfants de chaque sexe de l’autre, occupent des chambres séparées, et que la distribution soit telle que les enfants puissent être constamment surveillés par les parents aussi bien pendant la nuit que pendant le jour. Il serait à désirer que la préparation des aliments eût lieu dans une pièce distincte de celles où dorment les membres de la famille, mais c’est là une exigence à laquelle les circonstances locales et- les limites assignées' aux prix-des loyers ne permettent pas toujours de satisfaire*
- Il va sans dire, d’ailleurs, que les logements doivent varier dans leur distribution et le nombre de leurs 'pièces, afin de se mieux prêter a la convenance des familles diversement composées, et que construire des logements tous semblables, comme
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- on l?a proposé quelquefois, ce serait s’exposer à ne faire profiter de l’amélioration projetée qu’une seule catégorie de familles, tandis qu’il y en a, dans toute population peu aisée, un grand nombre de conditions très-différentes et également dignes d’intérêt.
- Dans ce même ordre d’idées, il convient d’accorder une attention extrême à tout ce qui peut contribuer à rendre la demeure plus agréable, non-seulement à la femme et aux enfants, mais encore au chef de la famille. On a fait remarquer, avec très-juste raison que l’ouvrier fatigué d’une journée de travail, a besoin, pour réparer ses forces, de distraction en même temps que de repos. Si le logis de la famille lui offre, sous une forme trop énergique le spectacle de la gêne, de la malpropreté, de l’incommodité ; si les ustensiles du ménage, les baquets à laver le linge, les cordes pour l’étendre et le faire sécher, les lits des grandes personnes et des enfants encombrent à tel point la pièce qu’on n’y puisse trouver place ; si la mauvaise odeur, enfin, ctle bruit en rendent le séjour insupportable, l’ouvrier, après avoir pris son repas à la hâte, ira chercher au cabaret ce qui lui fait complètement défaut chez lui et sera sur la pente qui conduit le plus fatalement à la démoralisation et àla misère. Rien n’est donc puéril en matière semblable, et tout détail qui, sans ajouter sensiblement aux frais de construction, sera de nature à rendre le logement plus commode, plus agréable, à l’enjoliver en quelque sorte, à lui donner même une certaine apparence de luxe relatif, de façon que la famille y trouve la satisfaction de toutes ses aspirations légitimes, aura les plus utiles conséquences en attachant l’ouvrier à son foyer et en l’encourageant ainsi aux habitudes
- . d’ordre, d’économie et d’épargne.
- . Nous avons insisté à dessein sur ces considérations, parce que . les conditions de bien-être sont peut-être celles que les •ouvriers apprécient le plus vite, celles dont la perspective., à ;prix<de loyer égal où peu différent, doit agir le plus fortement
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- sur eux pour contribuer à leur faire adopter les nouveaux logements.
- Ce premier point étudié, deux sortes de conditions resteront encore à observer : celles relatives au bon marché et à l’hygiène. Les premières sont exclusivement du domaine de F architecture; elles dépendent du système de construction, du choix des matériaux et de leur meilleure mode d’emploi, enfin de toutes les combinaisons particulières tendant, sans compromettre en rien les conditions d’hygiène et de bien-être, à enfermer, sous le moindre volume de matériaux et, au moindre prix, l’espace habitable le plus grand possible. Toute invention tendant à conserver aux murs leurs mêmes propriétés isolantes, tout en réduisant leur volume, ou bien à rendre pratique l’emploi de matériaux moins coûteux que ceux généralement usités, sera susceptible de rendre les plus utiles services, et nous dirons tout à l’heure, en décrivant sommairement les principales constructions exposées, quels sont à cet égard les faits particuliers à signaler.
- Quant aux conditions d’hygiène, elles peuvent varier, dans une certaine mesure, avec le climat, mais, à cela près, elles procèdent de règles certaines, les mêmes partout, telles que la suppression de toute disposition de nature à favoriser l’altération de l’air dans les appartements, à en empêcher le renouvellement, à motiver l’agglomération d’un trop grand nombre de personnes, surtout pendant la nuit, dans une même pièce. Il faut, d’ailleurs, porter toute son attention sur les moyens de ventilation et de chauffage ; avoir grand égard à l’exposition des fenêtres; s’assurer que l’air pénètre partout, sans pouvoir former toutefois des courants dangereux, comme cela a toujours lieu, lorsque deux ouvertures, existant sur des façades opposées, ne sont séparées par aucune cloison intermédiaire ; on doit enfin rendre la production et surtout la concentration des mauvaises odeurs à peu près impossible en disposant en conséquence la cuisine et les lieux qui en sont les principales sources, et en proscrivant rigoureusement toute
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- pièce susceptible de devenir, pour le ménage, une occasion de désordre ou de malpropreté. Un point essentiel encore sera de donner aux planchers une élévation suffisante, c’est-à-dire une hauteur qui ne devrait pas descendre au-dessous de 2U1 70, et de ménager, dans l’ensemble du logement, un volume d’air d’au moins 30 à 40 mètres cubes par personne.
- En Angleterre les commissions de salubrité ont attaché avec raison une extrême importance, pour les petits logements, à l’adoption exclusive de parois susceptibles d’être lavées ; les enduits de plâtre et surtout les papiers peints auxquels les locataires, même les moins aisés, tiennent beaucoup trop dans les villes, leur paraissent devoir être rigoureusement rejetés comme réceptacles d’humidité, de mauvaises odeurs, d’insectes nuisibles et surtout comme véhicule, en quelque sorte, des maladies contagieuses transmises, après le décès d’un locataire, à celui qui vient occuper la chambre après lui. On recommande d’ailleurs expressément partout la construction, à l’extérieur, de murs d’une épaisseur suffisante pour éviter les brusques changements de température et les déperditions inutiles de calorique ; à l’intérieur, de cloisons et de planchers tels que les personnes placées dans une pièce ne soient pas obligées d’entendre ce qui se dit et se fait dans la pièce contiguë ou le logement voisin.
- En ce qui touche le chauffage intérieur, il participe à la fois des conditions d’économie et des conditions d’hygiène. Sous le premier rapport, le terme extrême, à coup sûr, serait d’assurer le chauffage complet de l’habitation avec la quantité de combustible strictement nécessaire pour la préparation des aliments de la famille, et c’est ce que pense avoir .obtenu M. le baron de Behr pour la maison rurale de Poméranie dont il a exposé le modèle ; mais les habitudes des •populations ont, en pareille matière, une extrême influence; à Paris, et probablement dans beaucoup de grandes villes, la préparation du repas ne prend à la femme de l’ouvrier qu’une partie insignifiante de son temps; le feu n’est allumé
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- qu’un instant en quelque sorte, et on ne saurait songer à y trouver une source suffisante de chaleur pour réchauffement du logement entier ; d’autres dispositions sont par conséquent nécessaires, et, au lieu d’un vaste calorifère en maçonnerie de briques, comme celui introduit avec succès par M. le baron de Behr dans ses maisons d’ouvriers agricoles, appareil dont on ne saurait trouver la place dans un petit logement, il faut recourir aux poêles et calorifères métalliques du genre de ceux dont l’exposition de 1867 a montré de nombreux et intéressants spécimens.
- Sous le rapport de l’hygiène, il faut que les moyens de chauffage adoptés ne déterminent pas des alternatives de températures tantôt trop élevées et tantôt trop froides ; que la chaleur obtenue ne puisse pas contribuer à l’altération de l'atmosphère des chambres, et qu’une ventilation bien disposée assure l’évacuation des gaz et le renouvellement de l’air vicié. Chacun de ces détails a de l’importance, et l’on a pu regretter de voir bon nombre de constructions exposées témoigner à cet égard, sinon d’une entière indifférence de la part des auteurs des projets, du moins d’une préoccupation insuffisante de cette question.
- Ces conditions d’hygiène sont de celles auxquelles on peut satisfaire sans augmentation bien appréciable de dépense, et leur influence sur la santé et le développement physique des personnes appelées à habiter le logement, surtout des enfants, est telle qu’on serait doublement blâmable de les négliger. Ellesforment, d’ailleurs, maintenant pour l’architecte toute une science parfaitement définie et nous n’avons pas à nous y arrêter.
- Nous ne saurions avoir la prétention de ne laisser aucune lacune dans l’étude rapide qui précède ; mais, sans insister plus longuement, notre but sera atteint si nous avons réussi, à défaut de règles précises que la solution du problème ne comporte pas, à montrer la voie qu’il faut suivre, pour écarter des entreprises qu’on projette le plus grand nombre possible d’obstacles et peut-être de chances d’insuccès. Nous n’avons
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- pas toutefois abordé encore la plus grande des difficultés inhérentes à ces sortes d’entreprises, celle relative à la réalisation des projets qu’on aura conçus. Quelques chiffres suffiront à cet égard pour fixer immédiatement les idées.
- Considérons, par exemple, pour nous maintenir dans une situation moyenne , une ville industrielle dans laquelle la population s’élève à quarante mille âmes. Il n’a pas été fait, en général, de statistique des logements dans les villes, mais, si l’on observe que, meme dans des capitales, comme Berlin, par exemple, le nombre des logements à une et à deux chambres est de 76 0/0 du nombre total, on peut admettre sans exagération que le nombre de personnes mal ou médiocrement logées, dans une ville de quarante mille habitants, est d’au moins trente mille. Nous supposerons cependant que la moitié de ces logements peuvent être conservés, sauf de légères améliorations sur place, et qu’il suffira, tant pour la population actuelle que pour les augmentations probables dans un certain avenir,, de construire de nouveaux logements pour quinze mille personnes environ.
- En supposant que le nombre moyen de personnes par famille soit de 4.1 à 4.5, comme la statistique l'indique en général, il faudra, pour une telle population, à peu près 3,500 logements. Le prix de ces derniers sera très-variable suivant le pays et la localité, mais, pour éviter toute déception, il convient d’admettre qu’il s’élèvera, en moyenne à 3,000 francs, de sorte que le capital à engager dans l’ensemble de l’opération pourrait atteindre plus de 10 millions, même pour une ville d’importance secondaire. Que l’on applique un calcul semblable non plus à une localité, mais à un pays tout entier et même à l’ensemble des nations civilisées, comme il convient de le faire en pareille matière, et on reculera devant le nombre de milliards qui seraient nécessaires.
- Ce simple aperçu, mieux que tout ce qu’on pourrait dire, fera pleinement ressortir le mérite des personnes, comme nous aurons à en citer plus loin des exemples, qui, sans s’arrêter à
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- des obstacles en apparence insurmontables, s’attaquent résolument au mal là où il frappe leurs yeux, pensant avec raison en avoir assez fait, si, dans les limites de leurs forces et de leurs ressources, elles ont réussi à soulager quelque misère partielle et apporté leur pierre à l’édifice dont l’érection intéresse la société tout entière.
- Mais, quelque généreux qu’ils soient, les efforts isolés ne sauraient conduire au but, et, en pareille matière, l’initiative des souverains ou des personnages placés au sommet de l’échelle sociale, des gouvernements et des grandes associations industrielles.était indispensable pour créer des moyens d’action en rapport avec l’importance de l’œuvre à entreprendre. On est heureux de constater que désormais ce concours semble ne devoir plus faire défaut aux classes souffrantes.
- CHAPITRE III.
- TRAVAUX DE L’EMPEREUR NAPOLÉON III.
- Nous avons dit tout à l’heure quelle avait été, en 1851, l’initiative prise à Londres par S. A. R. le prince Albert, qui avait d’ailleurs, depuis 1844, accepté la présidence d’une association formée en Angleterre, sous le patronage de S. M. la reine Victoria, pour l’amélioration de la condition des classes ouvrières.
- En Prusse, la première association pour l’amélioration des petits logements, fondée à Berlin à la date du 28 octobre 1848, après des études commencées dès 1840, a été constituée également sous le patronage direct et actif du Roi et du Prince Royal d’alors, et S. A. le Prince Royal actuel en est encore le président. Il est intéressant, d’ailleurs, de constater que, parmi ses membres, cette association comptait S. A. R. le prince Albert, dont la sollicitude en faveur des classes ouvrières s’étendait ainsi au delà les limites de la Grande-Bretagne, et
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- que, plus tard, en 4852, l’empereur de Russie, Nicolas Ier, voulut s’inscrire parmi ses souscripteurs pour une somme de 4,000 ducats, (42,000 francs environ) donnée à l’occasion de l’anniversaire de la naissance de l’impératrice Alexandra, sa femme. Des souscriptions nombreuses, notamment de la famille royale de Prusse et de diverses personnes haut placées, étant venues, à cette môme époque, s’ajouter au premier don de l’empereur de Russie, il en est résulté, pow Berlin, une seconde association à laquelle a été donné le nom de Fondation Alexandra, et dont les opérations, bien que l«s règlements et les budgets en soient distincts, se confondent, du reste, avec celles de la première société constituée en 4848.
- En France, l’action personnelle du Souverain a été plus considérable encore, et il importe de dire quels fruits elle a portés. A peine placé à la tête du gouvernement, dès 4849, le prince Louis Napoléon fondait la première cité ouvrière de Paris, celle de la rue Rochechouart, habitation spécialement aménagée en vue des ouvriers célibataires de ce quartier populeux à qui on voulait offrir en échange des « garnis, » dans lesquels, entassés pêle-mêle, en des chambres étroites et sans air, ils perdent le plus souvent leur santé et leurs mœurs, des chambres séparées, aérées, saines, suffisamment commodes, au prix le plus modique, et évidemment préférables, sous tous les rapports, aux premières.
- On pouvait certainement attendre un grand bien d’une semblable entreprise, à cause du nombre et de la condition vraiment regrettable, sous le rapport du logement, des ouvriers à qui elle s’adressait. Mais quelque légitime que fût cette attente, le succès n’y a pas complètement répondu, par suite de préventions injustes, dénuées de toute raison, qui, après avoir fait donner à ces sortes de constructions le nom de casernes, en a éloigné, au moins momentanément, les classes ouvrières. Le prince Louis Napoléon, sans s’arrêter à ce semblant d’échec, et les yeux fixés seulement sur le but à atteindre, décrétait, peu de temps après, des mesures importantes destinées k ajouter
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- l’action du gouvernement à la sienne propre, et à créer a 5 si des moyens et des ressources en rapport avec l’œuvre sociale à faire avancer.
- C’est ainsi que, le 16 novembre 1849, une commission était envoyée en Angleterre, „par les soins du ministère du commerce, pour étudier ce qui avait déjà été effectué à cette époque, à Londres, pour l’amélioration des petits logements par l’association dont nous avons parlé plus haut, et la Metropolitan association fondée dans le même but. En 1850 et 1851, les rapports de cette commission étaient livrés à la publicité, fournissant des indications précieuses pour l’étude générale de la question, et, un peu plus tard, à la diligence également du ministère dn commerce, le gouvernement répandait une traduction française de ^excellent mémoire publié à Londres par M. Robert Scott Burn, sous le titre de Dwellings for the working classes.
- Plus tard, les 22 janvier et 27 mars 1852, des décrets spéciaux affectaient une somme de dix millions de francs à l’amélioration des logements d’ouvriers dans les grandes villes, et, le 31 juillet de la même année, un premier crédit de 500,000 francs était mis, pour cet objet, à la disposition du ministre de l'intérieur. Ce crédit ne devait pas servir à élever des constructions aux frais de l’État, mais seulement à favoriser la formation de sociétés particulières à qui le gouvernement garantissait, sous forme de subventions, le remboursement du tiers des dépenses faites en nouveaux bâtiments ; de sorte que la somme décrétée de 10 millions de francs devenait ainsi l’occasion de 30 millions de travaux. .
- Afin de montrer les résultats, en quelque sorte immédiats., de ces premières mesures, nous laisserons la parole au ministre de l’intérieur lui-même, M. de Persigny. Il s’exprimait de la .manière suivante dans un rapport inséré au Moniteur du .21 juin 1854.
- : « L’effet du décret du 22 janvier 1852 qui affectait un cré-« dit de 10 millions de francs à l’amélioration des logements
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- « d’ouvriers a été rapide et général ; de nombreux projets ont « été aussitôt mis à l’étude et, dans les départements comme « à Paris, plusieurs cités ouvrières ont été construites. »
- « Sept sont aujourd’hui terminées ou vont l’être incessam-« ment, ce sont : à Paris, la cité Napoléon, rue Roche-« chouart, les bâtiments de la Chapelle-Saint-Denis, du bou-« levard Mazas, des Batignolles et de la rue de Montreuil ; en « province, la cité de Marseille et les trois cents maisons qui « forment la cité modèle de Mulhouse. »
- « Quatre cités nouvelles ont été autorisées à Marseille, à « Lille et à Paris. Enfin, d’autres projets importants sont « à l’étude et leur exécution pourra être prochainement en-« treprise. »
- On voit, par ce compte rendu, postérieur de deux ans à peine aux décrets de 1852, qu’on n’avait pas perdu de temps. Ce qu’il ne dit pas, c’est que, dans la plupart des circonstances, aux subventions accordées par le ministère de l’intérieur, l’Empereur ajoutait des sommes parfois considérables, prélevées sur les fonds de sa liste civile, pour soutenir les entreprises en souffrance et en assurer le succès.
- Des mesures spéciales étaient prises, d’ailleurs, pour appeler l’attention des architectes sur cette question et les porter à en faire l’objet de leurs études. C’est ainsi qu’un concours était ouvert en 1852 pour la présentation de projets de maisons ouvrières, et que l’Empereur décernait, sur sa cassette particulière, un prix de 5,000 francs à M. Puteaux, architecte à Paris, auteur du meilleur de ces projets, à qui les subventions nécessaires étaient, en outre, accordées pour la construction de trente maisons à plusieurs logements. Pour tout homme impartial, c’est à cette initiative, à ces encouragements, à cette sollicitude incessante et hautement manifestée du président de la République, d’abord, puis, de l’Empereur, qu’il faut reporter tout le mérite des résultats obtenus, et le tableau général que nous en donnerons tout à l’heure montrera quelle ea est l’importance.
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- En ce qui concerne spécialement Mulhouse, l’idée des cités ouvrières y avait reçu, avant 4849, un commencement d’exécution, et le docteur Yillermé, lors de la mission qui lui avait été confiée, en 1835, par l’Académie des sciences morales et politiques, dit, dans son rapport déjà cité, que, dès cette époque, M. André Kœchlin, maire de la ville, avait fait bâtir, pour les mettre à la disposition des ouvriers de son établissement industriel, trente-six logements avec jardin, du prix de 12 ou 43 francs par mois, tandis que des logements de beaucoup inférieurs leur auraient coûté environ le double partout ailleurs dans la ville.
- Mais ce premier essai, après avoir assez bien réussi dans les limites très-restreintes que nous venons de dire, était resté sans développements, lorsque les décrets de 1852, en permettant d’accorder une subvention de 150,000 francs à une société formée par M. Jean Dollfus et les principaux chefs d’industrie de la localité, sous la désignation de « Société mul-housienne des cités ouvrières, » vint rendre possible la réalisation d’entreprises plus considérables. Sans cette subvention du gouvernement, c’est M.. J. Dollfus qui l’a hautement proclamé lui-même à l’occasion de l’Exposition présente, les cités ouvrières de Mulhouse n’auraient pas pu être construites, ou, du moins, le succès en aurait été gravement compromis et les cités érigées ailleurs sur le même modèle n’existeraient pas encore. Quant à l’à-propos et à l’utilité de la dépense faite à Mulhouse par l’Etat dans cette circonstance et dont le chiffre définitif s’est élevé à 300,000 francs, il suffit, pour qu’on l’apprécie, de constater que le nombre des maisons construites par la Société mulhousienne est maintenant d’environ 700, représentant un capital employé deprès de 2,500,000 francs; qu’un peu plus de la moitié, soit 1,380,000 francs, à l’aide d’une disposition spéciale que nous expliquerons plus loin, a déjà été remboursée par les familles ouvrières devenues ou en voie de devenir propriétaires des maisons qu’elles habitent et que cette somme représente à peu près le montant des économies
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- que grâce à ce système, ces familles ont réalisées en moins de douze ans.
- L’exemple donné par Mulhouse a, d’ailleurs, été imité dans la plupart des villes manufacturières dont les conditions d’existence sont analogues, et les efforts des diverses sociétés qui se sont constituées à cette occasion ont été d’autant plus énergiques et soutenus qu’on avait, indépendamment du désir de justifier les allocations obtenues du gouvernement, la certitude de répondre, en marchant dans cette voie, aux vues de l’Empereur et à son constant désir d’amélioration du sort des classes ouvrières. C’est ainsi qu’à Guebviller, à Beaucourt, à Colmar, à Marcq-en-Barœul, des cités importantes ont été fondées et prospèrent.
- Aux entreprises subventionnées sont venues bientôt s’en ajouter un grand nombre d’autres fondées avec leurs seules ressources par des‘compagnies, des chefs de grandes industries, parfois même par de simples particuliers, et les résultats obtenus ont, dans leur ensemble, une telle importance que, sans pouvoir être taxé d’aucune exagération, on est en droit d’affirmer que l’œuvre d’amélioration sociale dont le germe est issu des mesures décrétées par l’Empereur, aussitôt après son avènement au pouvoir, étend ses ramifications sur tous les points de la France et ne tardera pas à en dépasser les frontières. Notre intention n’est pas d’en suivre le développement année par année, mais il est essentiel de dire quelle a
- été, en ce qui intéresse la classe 93, la part prise par l’Empe-
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- reur, comme exposant, au concours international de 1867.
- Les bâtiments destinés à être exposés ayant trop d’importance pour trouver place dans le parc ont été construits, les uns, dans le voisinage immédiat du Champ-de-Mars, près de l’avenue de Labourdonnaye, les seconds, le long de l’avenue Daumesnil, à proximité du bois de Vincennes.
- Ce sont, à proprement parler, deux groupes d’habitations composés, le premier, de quatre maisons contiguës à quatre étages sur rez-de-chaussée, avec boutiques, contenant, chacune, huit
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- logements séparés par étage, soit un total de 160 logements pour un nombre égal de familles ; le second, de cinquante maisons contenant, dans leur ensemble, un nombre de logements plus considérable encore que le groupe du Champ-de-Mars et dont la disposition essentielle consiste à n’avoir qu’un seul appartement sur chaque palier d’escalier de sorte qu’on a obtenu ainsi des logements à peu près séparés. La dépense nécessaire pour l’exécution de telles constructions a dépassé un million, et l’Empereur en a supporté personnellement les frais sur les fonds de sa liste civile.
- Le groupe de l’avenue de Labourdonnaye est destiné, du reste, à être vendu pour en consacrer le prix à l’érection de nouvelles habitations semblables sur d’autres points de Paris.Les cinquante maisons de l’avenue Daumesnil, au contraire, viennent d’être données gratuitement par l’Empereur à une réunion d’ouvriers, constitués en société coopérative, dans le but de rendre chaque famille, à l’aide d’une combinaison financière spéciale, propriétaire, après un certain délai, du logement qu’elle habitera. Cette société est la même qui, sous le nom de Réunion d’ouvriers de Paris, a fait construire le spécimen d’habitation ouvrière à plusieurs logements exposée dans le parc du Champ-de-Mars, grâce encore à la munificence de l’Empereur qui a mis à sa disposition, pour cela, une somme de 20,000 francs.
- Sans entrer dans un examen minutieux des logements exposés par l’Eiiipereur, il nous suffira d’en dire que la sollicitude la plus attentive a toujours dirigé l’étude de leur distribution intérieure, de manière à les approprier le mieux possible aux convenances spéciales des locataires auxquels ils sont destinés, et il est aisé, d’ailleurs, en les comparant à ceux que, à prix égal, les familles ouvrières obtiendraient dans les étages supérieurs ou les combles des anciennes maisons des mêmes quartiers, d’apprécier toute l’étendue du progrès que de telles constructions comportent, lorsqu’elles se seront multipliées. Ce résultat, maintenant assuré, n’est pas toutefois
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- le plus important de ceux qu’on doit attendre de la participation personnelle de l’Empereur à l’Exposition Universelle de 1867.
- Nous avons dit que, considérée dans son ensemble, cette oeuvre de l’amélioration des logements exigerait, pour un pays tout entier, de telles sommes que la pensée ne saurait venir de chercher dans l’intervention d’un certain nombre d’entreprises philantrophiques privées, ou même dans l’action directe de l’État, les moyens de la réaliser d’une manière complète. Une voie certaine, au contraire, pour conduire à ce dernier terme, c’est d’associer les populations elles-mêmes à l’entreprise et de mettre ainsi le nombre et la puissance des efforts en rapport avec la multiplicité et l’étendue des obstacles à vaincre. L’exemple de Mulhouse, sur lequel nous aurons à revenir, montre que, à l’aide de l’épargne, la famille ouvrière peut en quelques années, par le payement d’annuités peu différentes du prix habituel des loyers, devenir propriétaire de la maison qu’elle habite. Jusqu’à présent ce n’est que sous la direction et à l’aide des avances faites par des chefs d’industrie isolés ou réunis en associations que de semblables résultats ont été obtenus, mais on comprend très-bien que cette participation étrangère ne soit pas toujours nécessaire et que les ouvriers, constitués en sociétés coopératives, puissent, par leurs propres ressources, parvenir au même résultat, ainsi que l’ont prouvé les sociétés analogues formées, notamment en Angleterre, pour d’autres objets que l’amélioration des logements. Eh bien, ce but suprême vers lequel on doit tendre, de l’amélioration du sort des classes ouvrières par les classes ouvrières elles-mêmes, un premier essai important et probablement définitif pour l’atteindre sera dû à l’Empereur à l’occasion de l’Exposition Universelle.
- La réunion, en effet, des ouvriers de Paris que la construction, dans le parc du Champ-de-Mars, d’un modèle d’habitation ouvrière, à l’aide d’un don de 20,000 francs accordé par l’Empereur, a mise en rapport avec Sa Majesté, s’est consti-
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- tuée en société coopérative, et son succès semble d’autant mieux assuré que, après l’avoir aidée directement de scs conseils, pour la rédaction de ses statuts, l’Empereur a voulu lui éviter les difficultés inhérentes aux débuts de ces sortes d’entreprises, en lui assurant, à titre gratuit, la propriété des cinquante maisons construites à ses frais près de l’avenue Daumesnil.
- Avec un tel point de départ, cette association est certainement appelée au succès le plus complet, et il serait difficile de dire combien seront considérables les résultats qui en découleront à mesure que de nouvelles sociétés s’organiseront à son exemple partout où il y aura, sous le rapport du logement, des améliorations semblables à réaliser.
- En 1851, le Jury international de l’Exposition de Londres, après avoir décrit le Palais de Cristal disait, dans son rapport, à l’occasion du spécimen d’habitation rurale exposé par le prince Albert :
- « Le modèle de logements pour la classe ouvrière construit « près d’un tel édifice présente à coup sûr avec celui-ci un « contraste frappant, et par ses dimensions, et par son appa-« rence extérieure, et par l’usage auquel il est destiné.
- « Mais, quel que soit ce contraste, un semblable modèle ne « saurait être mis au second rang; ni après le Palais lui-même, « ni après quelque objet que ce soit dans l’Exposition. Par le « nombre, en effet, de ceux à qui l’œuvre entreprise doit pro-« fiter ; par l’étendue des améliorations qu’elle tend à assurer « à leurs conditions d’existence, et sous le rapport physique et « sous le rapport moral ; par la somme considérable, enfin, de « bien-être et de bonheur dont peut devenir la source ce sim-« pie moyen ainsi proposé de l’amélioration des logements des « classe ouvrières, rien de ce qui est exposé ne saurait atteinte dre la même importance et suggérer d’aussi hautes pensées « à l’homme politique, à l’économiste, au philosophe. »
- Nous adhérons sans réserve à une telle appréciation, et, si nous nous sommes plu à en rappeler les termes, c’est qu’assu-rément il s’en dégagera cette pensée, en ce qui concerne le
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- Jury international et la Commission impériale de l’Exposition Universelle de 1867, que, sans s’écarter de l’impartialité la plus scrupuleuse, sans subir en quoi que ce soit l’influence du haut rang de l’exposant, leur devoir était d’attribuer à Sa Majesté l’Empereur Napoléon III la récompense la plus élevée que le règlement mettait à leur disposition. Et cette récompense, ce n’est pas au chef politique d’un grand Etat qu’elle est décernée, mais personnellement au prince qui, par ses écrits, avant son avènement au pouvoir, plus tard, par sa sollicitude constante,ses encouragements, sa haute influence, les sacrifices pécuniaires qu’il s’est imposés, par l’exemple, en un mot, de tous ses actes, a contribué plus que qui que ce soit, en France et ailleurs, à l’avancement de celte œuvre si importante de l’amélioration des petits logements en général et plus particulièrement des logements destinés aux ouvriers dans les villes manufacturières. L’attribution d’un grand prix ne saurait, d’ailleurs, en pareille circonstance, avoir d’autre prétention que de consacrer le souvenir des services rendus ; quant à leur véritable récompense, c’est à l’histoire qu’il appartient de la décerner et elle n’y manquera pas, en faisant de l’ensemble de ces institutions dont le but, comme celle relative au logement des classes peu aisées, est d’obtenir, par le soulagement des souffrances physiques, le relèvement intellectuel et moral des populations, l’un des titres le plus glorieux du Souverain qui, après en avoir été le véritable fondateur, en a définitivement assuré le succès.
- CHAPITRE IV.
- TRAVAUX DES PRINCIPAUX EXPOSANTS RÉCOMPENSÉS.
- Après cette appréciation rapide de la part personnelle prise en France par l’Empereur à la création et au progrès de l’œuvre générale qui nous occupe, il nous reste à rechercher, parmi les exposants et les coopérateurs récompensés, ceux
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- dont il importe de signaler les travaux et e’est ce que nous nous proposons de faire maintenant, en nous attachant surtout à mettre en lumière ce qui en caractérise, pour chacun d’eux, leur mérite particulier.
- Cité Jouffroy-Renault. — Nous sommes heureux d’avoir à parler en première ligne de madame Jouffroy-Renault, pour la construction à Paris d’une cité ouvrière dont elle a exposé le modèle. Cette cité, située à Clichy-la-Garenne, dans le voisinage immédiat des fortifications, est distante de cinq kilomètres à peine des Halles centrales, c’est-à-dire du cœur de Paris ; elle touche à des quartiers importants et fait partie, d’ailleurs, d’une commune déjà populeuse sur le territoire de laquelle existent de nombreuses usines. Attirer les ouvriers sur ce point, ce n’est pas les éloigner d’une]façon incommode des lieux où leurs occupations les appellent et, sous ce rapport, l’emplacement choisi par madame Jouffroy-Renault présente, à peu de chose près, les mêmes avantages qu’un terrain situé dans l’intérieur de Paris.
- On a pu cependant y construire des maisons séparées, ne contenant chacune que le logement d’une seule famille, et donner à chaque locataire la jouissance d’un jardin, peu étendu il est vrai, mais suffisant pour y cultiver quelques fleurs ou quelques légumes. Les maisons sont contiguës et forment deux rangées parallèles de chaque côté d’une large rue plantée, dont elles sont séparées par le jardin qui règne, pour chacune d’elles, sur toute la longueur de la façade. Toutes les habitations n’ont pas la même importance et on y trouve, à l’intérieur, depuis deux pièces seulement jusqu’à quatre pièces, non compris une cave et un grenier ; de sorte qu’elles peuvent convenir, les unes, à des ménages sans enfants, les autres, à des familles composées, indépendamment du père et de la mère, d’enfants de l’un et de l’autre sexe. L’apparence extérieure, sauf le développement de la façade, en est toujours la même, c’est-à-dire que chaque maison est composée d’un rez-de-chaussée sur cave avec étage par-dessus, et que les dimensions
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- et les dispositions des ouvertures, la hauteur des étages, le type de la toiture est partout uniforme.
- L’architecture quoique fort simple, n’en est pas d’ailleurs sans élégance, et ces petites habitations ainsi groupées, avec leur jardin par-devant, les treillages qui les séparent de la rue, leurs modestes fleurs et la verdure qu’on aperçoit de toutes parts présentent, dans leur ensemble, un aspect gai et attrayant de nature à contribuer pour beaucoup au bien-être des familles qui les habitent. La profondeur régulière des maisons, normalement à la rue, est de 5m 60 ; la longueur de façade varie au contraire de 4m 30 à 5m 73 et la superficie habitable, par étage, est comprise entre 19m 36, et 24m 32.
- Nous n’insisterons pas sur la distribution des logements; ce qui la recommande surtout, c’est l’intelligence avec laquelle la place disponible a été utilisée de manière à réduire au minimum celle occupée par l’escalier et les cabinets d’aisance, sans nuire à la commodité de ces accessoires indispensables, et à donner à chaque pièce la forme la plus utile suivant sa destination. Un reproche toutefois qu’on pourrait leur adresser, c’est une certaine négligence en ce qui concerne le chauffage; sous ce rapport, ils ne présentent rien de particulier et ne sauraient prétendre à aucune amélioration sur ce qui existe d’ordinaire ; il semble qu’on ait voulu laisser à chacun le choix des appareils qui lui conviennent le mieux, sans se préoccuper du meilleur emploi de la chaleur, tandis qu’il eût été aisé peut-être, pour un espace^en définitive très-limité, d’obtenir, à l’aide du combustible consacré à la préparation des aliments, le chauffage et la ventilation du logement tout entier.
- Les habitations sont saines d’ailleurs, à cause de la facilité avec laquelle la lumière et l’air pénètrent partout ; des dispositions prises pour assurer le drainage complet du rez-de-chaussée, et de celles qui tendent à prévenir, à l’étage supérieur, réchauffement ou le refroidissement excessif des pièces habitées, ainsi que les variations brusques de température. Quant à l’économie de la construction, elle a été poussée aussi loin
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- que possible et peut-être même l’a-t-on un peu exagérée en ce qui concerne les murs de refend et les planchers qui n’arrêtent pas d’une manière assez complète la transmission du bruit, non-seulement d’une pièce à l’autre d’un même logement, mais encore d’une habitation à celle qui lui est contiguë.
- Il fallait, il est vrai, maintenir le prix de revient de chaque maison au-dessous d’une limite telle que le loyer n’en fût pas plus élevé que celui des logements occupés d’habitude par les familles ouvrières et le principal mérite de madame Jouffrov-Renault est d’y avoir réussi. Ce prix, en effet, pour une habitation du type moyen, c’est-à-dire pour les maisons ayant S1'130 de façade sur 5m 60 de profondeur est de 4,800 francs, compris terrain et jardin, frais de vente et part proportionnelle des frais généraux de la cité, tels que le terrain perdu pour l’emplacement des rues, construction de chaussées, caniveaux et trottoirs et autres ouvrages d’usage commun.
- Dans ces conditions, il suffit du payement d’une annuité de 117 francs environ, capitalisée pendant quinze ans, pour que le locataire devienne propriétaire, au bout de ce temps, de la maison qu’il habite et c’est à des transactions de ce genre que sont destinées les habitations de la cité Jouffroy-Renault. En ajoutant à cette somme de 117 francs, celle de 264 francs, représentant l’intérêt du capital à raison de 5 1/2 pour 100, on obtient, pour le loyer annuel, le prix total de 381 francs, soit environ 32 francs par mois, et, bien que ce prix soit un peu supérieur peut-être à celui qu’un ménage d’ouvriers est à même de prélever, pour le logement, sur son salaire courant, il est certainement très-modéré, eu égard aux avantages que de telles habitations, sous le rapport de la commodité, du bien-être et de l’hygiène, peuvent procurer aux familles peu aisées qui les occupent. Il va sans dire que l’intérêt de 5 1/2 pour 100 retiré par Mme Jouffroy-Renault du capital employé, est grevé pour elle du payement de l’impôt foncier, des charges communes d’éclairage, de distribution d’eau, de logement et de salaire de concierge, des réparations, pendant quinze ans, autres que les
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- réparations locatives, et que, déduction faite de ces dépenses accessoires, il lui reste à peine 31/2 pour 100 de revenu net.
- Mais pour Mme Jouffroy-Renault, comme pour la plupart des personnes engagées dans des entreprises de cette nature, le revenu est chose secondaire, et il est dans leur intention de lui
- assigner toujours une limite très-peu élevée.
- Leur véritable mo-'
- bile, en effet, le seul qui les porte à affronter les obstacles nombreux qu’elles rencontreront certainement, c’est le ferme désir de contribuer à l’amélioration du sort des classes malheureuses, et leur but est atteint lorsqu’elles ont obtenu quelque allégement des souffrances physiques et morales d’un certain nombre de familles. :
- Ce qu’il importe de signaler plus particulièrement à l’égard de Mmc Jouffroy-Renault, c’est l’exemple donné ainsi par une femme qui, seule, sans autre guide que des sentiments de charité, sans autre ambition que celle de faire du bien à ses semblables et d’user noblement d’une grande fortune, ne sé laisse pas arrêter par des appréhensions qui, de sa part, connue veuve et comme mère de famille, eussent été, après tout, légitimes et, sans aucun concours étranger, avec ses seules ressources, conçoit et réalise le projet de créer, aux portes de Paris, des habitations à un seul logement, offrant pour les familles peu aisées des avantages auxquels il semblait impossible de prétendre dans de telles conditions, c'est-à-dire dans le voisinage immé-
- diat et presque à l’intérieur d’une ville où le prix élevé du
- terrain et la condensation exceptionnelle de la population devaient créer des obstacles en quelque sorte insurmontables.
- Cette courageuse entreprise a obtenu le succès qu’elle méritait, et, bien que modeste encore, il s’en dégage cet enseignement d’une haute portée, c’est que, même avec des ressources limitées, beaucoup de bien peut être fait, et que ce serait un tort, là où le mal existe, de rester inactif sous prétexte que les' moyens dont on dispose ne répondent pas aux difficultés à combattre.
- Le nombre de maisons composant la cité Jouffroy-Renault
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- est de 40 seulement, et les dépenses faites n’ont pas dû dépasser 200,000 francs environ ; mais ces habitations sont maintenant toutes vendues, et, sans encourir des risques qu’elle devait tenir à écarter, M'nc Jouffroy-Renault a pu décider la construction d’une deuxième cité de môme importance sur un terrain déjà acheté à cet effet et contigu aupremier.On comprend qu’une sorte de roulement parvienne ainsi à s’établir et que, à l’aide des annuités versées par les familles pour le payement des maisons, on puisse ajouter des constructions nouvelles sans augmenter les capitaux engagés. La classe ouvrière intervient ainsi elle-même, et, par le concours de ses épargnes, permet de donner à l’entreprise des développements d’autant plus importants que le nombre de ceux à qui elle profite est plus considérable.
- Nous voudrions citer encore, comme modèle à imiter dans la plupart des cas, le libellé de l’acte de vente des maisons qui nous occupent. Tout y est prévu, en effet : les conditions de payement, les remboursements des annuités déjà acquittées, en cas de résiliation, pour quelque cause que ce soit, avant l’expiration des quinze années, la situation de la propriété en cas du décès de l’un des époux, les conditions de réparation, d’entretien, de servitude, etc. On a tenu, d’ailleurs, à ce que la femme fût expressément copropriétaire de la maison, afin de l’intéresser plus directement à la bonne tenue du ménage, à l’ordre, à l’épargne, et ses droits, à cet égard, sont minutieusement sauvegardés. Mais nous ne saurions nous arrêter plus longuement à ces détails, et il nous aura suffi de: les indiquer pour mettre sur la voie des enseignements à demander àJa cité Jouffroy-Renault, lorsqu’on voudra tenter ailleurs des entreprises de meme nature.
- Cités ouvrières de Mulhouse. —« La Société mulhousienne des cités ouvrières, » dont les travaux sont, d’ailleurs, anté-rieurs à ceux dont nous venons de rendre compte,: a préféré également le système des habitations séparées à celui des maisons à plusieurs logements, et si les conditions dans lesquelles ses opérations s’effectuent sont moins difficiles, si le concours
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- des fonds de l’État lui a été nécessaire pour faciliter ses débuts, si les membres, enfin, qui la composent, indépendamment de leurs sentiments élevés et bien notoires de philanthropie, ont eu aussi pour mobile les intérêts spéciaux de leur ville au point de vue industriel, les résultats désormais acquis ont une telle importance, le succès de ses cités a eu un si grand retentissement, que le spécimen d’habitations de ce genre exposé dans le Champ-dc-Mars. est certainement l’un de ceux qui appellent le plus particulièrement l’attention.
- De longs développements seraient nécessaires pour bien faire comprendre dans tous ses détails l’œuvre de la Société mulliousienne, et si nous ne pensons pas devoir nous imposer cette tâche, c’est qu’il existe des ouvrages spéciaux dans lesquels on trouvera, à cet égard, les renseignements les plus circonstanciés et les plus complets (1). En ce qui nous concerne, nous nous plaisons surtout à constater que les logements des cités ouvrières de Mulhouse ne laissent à peu près rien à désirer eu égard à leur destination spéciale, et que, à quelque point de vue qu’on se place, on doit reconnaître qu’ils out fait l’objet d’études consciencieuses et patientes qu’on semble avoir voulu poursuivre jusqu’au point où la perfection serait atteinte.
- La Société mulliousienne, en effet, indépendamment de la haute compétence des industriels qui la dirigent, a eu la bonne fortune de rencontrer, pour l’accomplissement de la partie technique de son œuvre, un architecte de grand mérite dont le nom figure, du reste, parmi ceux des collaborateurs récompensés, M. Émile Muller, qui, comprenant tout ce que les constructions projetées, sous leur apparence modeste, cachaient d’importance, à cause de leur destination,, a pris à cœur de résoudre une à une les difficultés que présentait le problème, et a créé, en définitive, un type d’habitation complètement satisfaisant. Il
- (1) Voir les mémoires insérés par le Dr Penot dans les comptes rendus de la Société industrielle de Mulhouse, et notamment celui publié en volume séparé à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1867.
- Voir également l’ouvrage de M. Eugène Véron sur oc Les institutions ouvrières de Mulhouse et des environs. »
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- lni revient certainement une bonne part du succès des cités de Mulhouse, et nous faisons simplement acte de justice en le constatant.
- La Société mulliousiennc a essayé tour à tour plusieurs dispositions différentes pour les maisons qu’elle a fait construire ; mais ce sont désormais les maisons groupées par quatre, comme celles du spécimen exposé, qui paraissent devoir être préférées d’une manière exclusive. Cette habitation quadruple est placée au centre d’un jardin rectangulaire, divisé lui-même en quatre parties symétriques, de façon à ce que chaque famille en ait une à sa disposition, et les logements, absolument distincts les uns des autres, n’ont de commun que les murs intérieurs, lesquels sont mitoyens.
- La surface habitable, sauf déduction de l’emplacement occupé par les cloisons, est de 5 mètres sur 5m 50 au rez-de-chaussée et de 5m 05 sur 5m 55 à l’étage, soit en tout de 55m 53, ce qui permet d’avoir une cuisine et une très-grande chambre au rez-de-chaussée et deux chambres au-dessus, indépendamment d’une cave et d’un grenier occupant toute la superficie du plancher supérieur. On trouve, d’ailleurs, dans la cité de Mulhouse, pour se prêter aux convenances des familles, des maisons de différents modèles et de différentes grandeurs, les unes composées d’un rez-de-chaussée seulement, les autres d’un rez-de-chaussée et d’un étage, et le mode de groupement a eu lieu tantôt par rangées, tantôt par rectangles partagés en quatre parties égales. Si ce dernier système a définitivement prévalu, c’est qu’il comporte une notable économie de construction à cause des murs mitoyens, et qu’il permet surtout de prendre de l’air et de la lumière de deux côtés, tout en ayant des maisons beaucoup moins exposées que des maisons isolées aux variations de température.
- Avec des maisons disposées par rangées, ce dernier résultat n’a pu être obtenu qu’à la condition de les faire simples en profondeur et de les placer entre cour et jardin, ce qui les rend plus dispendieuses à construire. En général, quel que
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- soit le système de construction, chaque maison occupe, avec son jardin, une superficie de 160 mètres, dont 40 mètres environ pour les constructions et 120 mètres pour le terrain propre à être cultivé.
- D’après les derniers comptes rendus de la société, il existe maintenant à Mulhouse :
- 12 groupes de maisons contiguës et doubles, par rangées de 10, de 18 ou de 20, contenant ensemble... 196 maisons.
- 4 groupes de maisons simples entre cour et jardin, par rangées de 10 et de 4, contenant
- ensemble................................. 28 -r-
- 144 groupes de maisons par quatre, contenant ensemble..................................... 676 —
- Total........... 800 maisons.
- Il y a, en outre, des bains, un lavoir, une boulangerie, uii restaurant et une salle d’asile, accessoires de nature à contribuer, dans une large mesure, au bien-être des habitants de la cité, et dont la construction a été effectuée surtout à l’aide de la subvention de 300,000 francs accordée par l’État. Des rues spacieuses bordées de trottoirs, plantées de deux rangées d’arbres et éclairées la nuit, séparent les habitations par groupes d’importance variables suivant les dispositions du terrain, et ont permis de faire circuler partout des conduites d’eau et de gaz, tant pour l’usage privé que pour l’usage commun. Le prix de revient actuel d’une maison faisant partie dè celles groupées par quatre est de 2,650 francs pour les maisons à rez-de-chaussée seulement, et de 3,400 francs pour les maisons à étage.
- L’objet de la Société est de vendre ces maisons aux ouvriers et non de les leur louer, sauf à accorder aux acquéreurs de très-longs termes pour en acquitter le prix à l’aide d’annuités. Suivant la valeur de l’immeuble, l’acheteur verse d’abord une première somme de 250 à 300 francs, destinée à payer les
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- droits de mutation, et les frais de l’acte de vente lorsque le -moment est venu de rendre "la transaction définitive, ce qui n’a lieu qu’après un certain temps, lorsque la Société a acquis la conviction que l’acheteur est sérieux, qu’il paye régulièrement ses termes, et qu’il sera en mesure de solder la maison dans le délai convenu.; En sus de ce premier versement, l’acquéreur, pour une maison de 3,000 francs, par exemple, n’est plus tenu qu’au payement d’une somme de 2o francs par mois, soit 300 francs par an, ce qui ne dépasse pas sensiblement le prix ordinaire de la location d’une maison d’égale importance en dehors de la cité ; et cependant, au bout de treize années, l’ouvrier s’est totalement acquitté et la maison est devenue sa propriété définitive.
- Un tel résultat, on le devine, ne peut être atteint que grâce au désintéressement des fondateurs de la cité dont la philanthropie est le premier mobile, et qui, après s’être interdit tout bénéfice, ont limité à 4 pour 100 au .plus, le revenu net de .leurs capitaux engagés. Les .subventions de l’État ont grandement facilité les. opérations de la Société en l’exonérant ,de la plus grande partie de ses dépenses d’utilitégénérale, telles que la construction des rues, des bâtiments d’un usage com-.mun pt autres ouvrages accessoires déjà mentionnés.
- Sans insister plus longuement, il nous suffira, pour .faire apprécier- lamature; et l’importance des résultats obtenus, de citer le, passage suivant d’uu rapport présenté à la Société in-.dustrielle.de Mulhouse par le docteur A. Pénot, pu août 186o (1)
- ,et dont les,chiffres ont été plus tard mis en rapport avec ce qui existait au31 décembre 1866. . i : •
- ,,, .Après; avoûy; dit. que sur les 800 maisons environ dont la cité se compose, 684 ont été achetées par des ouvriers, l’auteur, ajoute : . J
- « Dans,; ce nombre de 684'maisons vendues jusqu’à la date « ,du 31 ^décembre 1866, 112, sont. déjà entièrement soldées,
- !, ! •: ....... . y, y • ; , ’ : ' ' , :
- f (1) Tome'XXXV-dU: Bulletin delà Société industrielle de Mulhouse.
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- « et beaucoup de celles qui ont été construites en 1853 et « 1854, dans les deux premières années de la création de la « cité, ne sont plus grevées que de faibles sommes. Ainsi « voilà des ouvriers devenus heureusement propriétaires par « suite d’économies sagement faites ; admirable résultat « qu’on n’aurait pas osé espérer, il y a quelques années. »
- A la date du 31 décembre 1866, la’ société des cités avait
- porté au débit de ses acheteurs une somme
- de........................................ 2,491,119 fr. »
- ainsi répartie :
- Vente de 676 maisons d’ouvriers......... . 1,937,625 »
- — de 8 maisons de contre-maîtres.... 63,600 »
- Droits de frais de contrats.................... 117,368 »
- Intérêts depuis 1853........................... 337,284 »
- Contributions et assurances..................... 35,242 »
- Total pareil............ 2,491,119 »
- Il résulte, d’une autre part, des comptes de la Société, qu’il lui était dû encore, par l’ensemble des acheteurs, une somme de.................................. . 1,109,468 »
- D’où on voit qu’elle avait déjà reçu la
- différence, soit........................... 1,381,651 »
- En déduisant de ce dernier chiffre une somme de 33,500 francs environ, due par les acquéreurs au Crédit foncier de France qui leur en a fait l’avance, on voit que la valeur de la propriété définitivement acquise.aux ouvriers est de 1,350,000 francs, et c’est là, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, le montant des,économies réalisées en treize ans par une population dont le chiffre, pendant cette période, n’a certainement pas atteint une moyenne de 2,000 âmes.
- De tels faits montrent à quel point est énergique l’appât de la propriété, pour déterminer parmi les classes peu aisées les habitudes d’ordre et d’épargne, et constituent le'meilleur argu-
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- ment à opposer aux critiques adressées parfois aux institutions du genre de celle de Mulhouse, au point de vue de la situation de la famille ouvrière devenue propriétaire d’un immeuble.
- Des hommes dont la compétence est d’autant plus incontestable, qu’après s’être réunis pour former une «société de bienfaisance pour l’amélioration et le bon marché des logements d’ouvriers de Paris » (1), ils ont consacré une grande partie de leur temps et de leur fortune à poursuivre leur but, ont fait observer que si l’acquisition d’un immeuble, par le payement d’annuités à long terme, a quelques avantages dans les conditions normales, c’est-à-dire lorsque l’ouvrier peut satisfaire régulièrement à ses engagements, il n’en est pas de même lorsque surviennent les chômages prolongés, les transformations industrielles, les modifications d’outillage, ou bien, suivant le sort commun à tous, la maladie ou la mort.
- Qu’un ouvrier, pour quelque cause que ce soit, ne puisse plus trouver à travailler utilement dans la localité qu’il habite, rien ne sera plus aisé pour lui, s’il n’a que des fonds déposés à la caisse d’épargne ou placés en rentes sur l’État, que de se transporter autre part avec sa famille à la recherche d’un salaire plus rémunérateur ; mais s’il est engagé dans le payement d’un immeuble par la voie des annuités à long terme, il y aura là pour lui un lien presque impossible à rompre, et, en tous cas, une source d’embarras et d’obstacles de nature à le conduire à la gêne, peut-être même à la misère, au lieu de lui assurer le bien-être et l’aisance sur lesquels on avait compté. Qu’il vienne à mourir, et, soit qu’il ait soldé sa maison, soit qu’il ne l’ait payée qu’en partie, sa veuve et ses enfants, surtout si ceux-ci sont mineurs, vont pendant plusieurs mois, peut-être pendant des années entières, se trouver dans l’impossibilité de disposer du capital économisé par le chef de la famille, et, le salaire de ce dernier faisant d’ailleurs défaut, ceux qu’il laisse
- (1) Des ouvriers et des moyens d'améliorer leur condition dans les villes, par M. ]e comte de Madré, Paris, 1863.
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- après lui, s’ils ne gagnent rien par eux-mêmes, comme cela se voit trop souvent, peuvent rester exposés, au moins pour un certain temps, aux plus dures conditions d’existence. Qu’on ajoute à cela les difficultés de tutelle, de partage, de vente, les frais qui en résultent, les querelles que ces opérations motivent trop fréquemment entre les cointéressés, et l’on pourra craindre, à coup sûr, de n’avoir pas réalisé, pour le sort des familles auxquelles on s’intéresse, l’amélioration qu’on avait en vue.
- De telles objections seraient graves si, aux institutions du genre de celles de Mulhouse, on en opposait qui, par des moyens autres que l’appât de la propriété, auraient réussi, dans la même mesure, à faire contribuer les ouvriers à l’amélioration de leurs conditions d’existence tout en réalisant une épargne considérable. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que, en écartant ce moyen si puissant de construire des logements améliorés, lequel consiste à associer à cette œuvre les classes elles-mêmes qui y sont directement intéressées, on fermerait irrévocablement la seule voie capable de conduire, non pas à des résultats locaux et partiels, comme ceux obtenus jusqu’à présent, mais à des résultats généraux en rapport, avec l’importance du but à atteindre. Inviter l’ouvrier par l’appât de la propriété, c’est-à-dire par le mobile le plus puissant, en général, dans les sociétés humaines, à acquérir, au prix d’une épargne péniblement amassée, la maison saine et commode qu’on lui a bâtie, ce n’est pas seulement le moraliser par des habitudes d’ordre et relever sa condition sociale en le rendant propriétaire, c’est encore s’assurer les moyens de consacrer la somme .ainsi épargnée à la construction d’une seconde maison susceptible de procurer les mêmes bienfaits à une autre famille, et ainsi de suite. , :
- Ce but est à nos yeux le plus essentiel à atteindre, et il suffirait, à lui seul pour faire proclamer comme les plus heureuses , * *
- et les plus fécondes les combinaisons financières adoptées par la Société mulhousienne, et imitées, depuis, dans un grand nom-
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- bre d’autres localités. D’ailleurs, l’expérience est là pour montrer que si l’épargne, peu attrayante en définitive par elle-même, est pratiquée dans une certaine mesure par quelques familles •ouvrières, ainsi que le constatent les dépôts faits régulièrement aux caisses d’épargne, aux caisses de secours mutuels et à celles des retraites pour la vieillesse, les sommes ainsi produites ne sauraient être comparées à ce que l’appât de la propriété a fait réaliser en treize années, à Mulhouse, au sein d’une population composée en moyenne de342 familles, lesquelles ont, d’ailleurs, participé aux sociétés de secours mutuels, et déposé, comme les autres, aux caisses de retraite ; et, si l’on insistait sur les difficultés inhérentes à la transmission de la propriété foncière, il est une réponse malheureusement trop aisée à faire, c’est que, à défaut d’immeubles, l’ouvrier qui meurt n’aurait sans doute rien à laisser à ses enfants, et que ceux-ci n’en seraient certainement pas mieux partagés.
- Enfin, quelque opinion qu’on professe, il est un point sur lequel aucun doute ne saurait porter, e’est que, comme moyen de moraliser et de relever la famille ouvrière, c’est chose absolument différente de consacrer l’épargne au payement d’une maison saine et commode, dont on commence à jouir treize ans avant d’en avoir acquitté le montant intégral, ou bien de former un pécule susceptible de développer chez l’ouvrier des instincts de parcimonie exagérée ou d’avarice, et trop souvent destiné de nos jours à être employé en pure perte à l’achat d’actions industrielles plus ou moins douteuses.
- En Angleterre, le montant habituel des dépôts existant dans les caisses d’épargne est de près de 1 milliard (1), et il doit à coup sûr résulter un grand bien d’un tel état de choses; mais que l’on suppose que depuis quinze ou vingt ans une bonne partie de cette grosse somme eût été consacrée à un usage analogue a celui que les ouvriers de Mulhouse ont fait de leurs économies,
- (1) On l’évaluait à 933,856,000 francs au 20 novembre 1866, fin du dernier exercice, et il était un peu inférieur à celui des années précédentes. . —
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- •et l’on demeurera convaincu que les améliorations qu’on aurait réalisées par cette voie l’emporteraient à coup sûr de beaucoup sur celles produites par tout autre système.
- On en. pourrait dire autant de la France, comme de. la plupart dès autres pays, et en particulier de Paris, où le montant des1 dépôts annuels est de 22 à 23 millions, et où l’encaisse appartenant! aux déposants dépasse 46 millions de francs. Mais, en pareille matière, il serait déraisonnable de compter sur des modifications brusques d’habitudes, et le mieux est de s’en tenir à des .vœux pour que cette question de l’amélioration des logements continue, comme elle l’a fait pendant ces dernières années, à avancer d’un pas de .plus en plus rapide, de telle sorte que, quels que soient les obstacles,- le but général qu’on a en vue ne tarde pas à être définitivement atteint. Ce qui permet d’espérer que ces Vœux ne seront pas stériles, c’est l’exemple -du'rayonnement qui s’est* produit ‘autour des cités ouvrières de Mulhouse, rayonnement grâce auquel il-n’est presque plus-de •ville industrielle importante en France dans laquelle dés cités analogues n’existent ou ne soient en voie de création.
- = Si nous quittons ces considérations générales pour en revenir à- l’examen des logements . proprement dits, nous n’aurons qu’a en approuver toutes les dispositions. Quelques visiteurs ont pu critiquer rarrangemcnt consistant à placer la .cuisine à l’entrée, de la'maison,1 de telle sorte qu’il faut la, traverser nécessairement pour aboutir aux autres pièces, mais c’est là une habitude chère aux populations de l’Alsace, et l’architecte a sagement fait de s’y conformer. .., „.
- • Les chambres sont' spacieuses, bien éclairées, indépendantes les unes des autres, et en nombre suffisant pour permettre aux •parents d’une part, aux enfants de chaque, sexe, d’autre part, de coucher dans, des pièces séparées.,Le chauffage et la ventilation en ont d’ailleurs été soigneusement étudiés, et à l’aide du poêle, qui sert,, au rezrde-chaussée, à chauffer la •chambre dans laquelle se tient la- famille, pendant'le jouiydés conduits d’air chaud,* avec ::des registres bien disposés, per-
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- mettent réchauffement, à une température suffisante, des pièces de l’étage et assurent le renouvellement de l’air dans d’excellentes conditions. La place a été partout soigneusement ménagée, et il n’en est pas un centimètre, en quelque sorte, dont on n’ait pas tiré parti pour ajouter à la commodité du logement; aussi ce dernier, en même temps qu’il est parfaitement sain, est-il, à coup sûr, aussi confortable qu’on puisse le désirer.
- S’il est un seul détail qu’on aurait peut-être pu mieux traiter, c’est l’apparence extérieure des maisons. La cité de Mulhouse, dans son ensemble, présente certainement, à cause de la multitude de ces petites constructions régulières disséminées au milieu de la verdure, l’aspect le plus attrayant, et il y a là une cause d’extrême bien-être pour les familles qui l’habitent; mais on aurait à coup sûr gagné encore, sous ce rapport, à donner aux façades un caractère moins rustique, à les orner dans un certaine mesure, ce qui pouvait se faire sans ajouter sensiblement à la dépense, et aurait eu cependant ce résultat très-important de développer le goût des habitants de la cité, de les portera une certaine élégance relative qui, de
- l’extérieur, aurait gagné l’intérieur des demeures, et bâté l’in-
- troduction dans celles-ci des habitudes d’ordre et de parfaite
- propreté.
- • En résumé, ce qu’il faut voir dans l’œuvre accomplie par la Société mulhousienne des cités ouvrières, c’est l’exemple de ce •que peut faire, dans une ville manufacturière importante, une association privée, mue par les sentiments d’une philanthropie élevée, en même temps que par une haute intelligence des véritables intérêts matériels de la localité. Il a suffi, en effet, de douze chefs d’industrie, se réunissant pour constituer un premier capital de 300,000 francs, porté plus tard à 335,000 francs par l’adjonction de huit nouveaux actionnaires, pour que, en treize années, une cité contenant près de 6,000 habitants ait été créée de toutes pièces; pour que six cent quarante-huit familles ouvrières soient devenues ou soient en voie de devenir propriétaires des
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- maisons qu’elles habitent, et pour qu’une fraction importante de la population entière de la localité jouisse, dès maintenant, d’une amélioration radicale sous le rapport du logement.
- Les relations de cette société avec les ouvriers permettent d’ailleurs de veiller à ce que les enfants fréquentent la salle d’asile d’abord, et, plus tard, les écoles, de telle sorte que les améliorations morales sont venues s’ajouter rapidement aux améliorations purement matérielles; et, d’un autre côté, en dehors des familles auxquelles on a procuré directement ces avantages, d’autres familles, peut-être plus nombreuses encore, ont été nécessairement amenées, par le contact et l’exemple, à faire les mêmes progrès.
- De tels bienfaits sont de ceux qui touchent le cœur des populations, et, en contribuant à établir entre les patrons et les ouvriers des relations meilleures, participent le plus directement à l’un des progrès sociaux le plus à envier dans les temps modernes. Aussi ne saurait-on accorder trop d’éloges à la Société mulhousienne et, en particulier, à l’éminent industriel qui la dirige, M. Jean Dollfus, à qui revient l'honneur d’en avoir provoqué la création, et d’avoir fourni personnellement, de ses deniers, plus de la moitié du fonds social avec lequel les opérations ont pu être commencées et poursuivies avec succès.
- Travaux des associations anglaises. — Deux entreprises, d’une importance matérielle de même ordre que la précédente, ont été fondées à Londres par des associations, dont les premiers travaux remontent à vingt-cinq ans environ ; nous voulons parler de la Metropolitan association for improving the dwellings of the industrious classes et delà Society for im- -proving the condition of the labouring classes. La première, constituée en principe dès le 15 septembre 4841, a commencé, ses opérations en 1844, et une charte spéciale du 46 octobre-1845 a fixé son organisation définitive. S. M. la reine Victoria, en a accepté, dès l’origine, le patronage, et S. A. R. le prince
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- Albert, par sa haute influence personnelle, avait puissamment contribué à en faciliter les débuts. Après un fonctionnement de vingt-trois ans, cette association possède maintenant à Londres 123 bâtiments, dont 6 grandes habitations pouvant contenir ensemble 307 ménages, deux maisons distribuées en 362 chambres pour ouvriers célibataires, et 113 cottages pour un égal nombre de familles. La population entière de ces logements a été, en moyenne, pour l’année 1866, de 2,372 personnes.
- La Société pour l’amélioration du sort des.classes laborieuses est de date à peu près aussi, ancienne que la précédente, puisque ses premières opérations remontent à 1843, et elle s’est constituée également sous lè patronage de S.M. la reine d’Angleterre ; 'mais les débuts en ont été plus lents, par les motifs que nous dirons tout à l’heure, et, si elle paraît destinée . dé-, sonnais à prendre des développements de plus en plus consi-' dérables, les bâtiments qui lui appartiennent ne peuvent toutefois contenir, jusqu’à présent, qu’une . population de 1,643 personnes.
- Sans nous en' tenir à ces chiffres, ce que nous voudrions surtout faire ressortir, dans un examen rapide de ces deux institutions, dues à l’initiative privée et basées sur le self support, comme disent leurs statuts, c’est leur mode particulier d’organisation et de fonctionnement, mis en regard des résultats qu'ila produits, afin d’en permettre la comparaison avec les différents systèmes que nous avons- déjà exposés et ceux dont il nous reste à parler encore. Pour cette question,- en effet,. de l’amélioration du logement des classes ouvrières, comme pour toute question nouvelle, avant , qu’une sorte de science soit'constituée, et que, des règles certaines s’établissent, des opérations de diverses natures,, des essais nombreux-et variés sont d’abord nécessaires, et,, sous ce.rapport, l’étude des tra- ' vaux, des deux associations anglaises, comporte, un enseigne-, ment de la plus haute .portée. - - , .
- ^Association métropolitaine est simplement une société.
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- industrielle, à responsabilité limitée, constituée à l’aide d’une* émission d’actions, et dont l’objet est de s’assurer un certain revenu, en même temps que de contribuer à l’amélioration des logements des classes ouvrières à Londres en particulier,t et, si on le peut, dans les principales villes d’Angleterre^ Ce qui la distingue seulement d’une entreprise industrielle ordinaire, c’est que, la philanthropie étant son principal but,, elle s’est imposé, par ses statuts, l’obligation de maintenir au^ dessous de 5 pour 100 par an les dividendes qu’elle distribue; à ses actionnaires et, au delà de. cette limite, de consacrer ex-, clusivement les bénéfices au développement de ses opérations.'
- Le capital social, fixé dans le principe à 2,500,000 francs, et divisé en 4,000 actions de 25 livres, est maintenant de 2,725,000 francs environ ; le quart en avait été souscrit en 1845, et c’est à dater de ce moment que les opérations;, ont commencé. Ce n’est, toutefois, qu’en avril 1848 que le premier bâtiment de l’association, celui construit dans Old.Pan-, crass Street, sous la désignation de Metropolitan buildings,. se trouva en état de recevoir des locataires. Dix-huit ans plus; tard, comme nous le disions tout à l’heure, le nombre des maisons appartenant à l’association était de 123, et une population de 2,572.personnes les habitait. . ,
- Les comptes de la société publiés pour l’année. 1866 seraient à reproduire en entier, à cause de l’intérêt particulier, de chacun des chiffres qui s’y trouvent ; nous nous bornerons toutefois aux citations les plus essentielles.
- Des écritures séparées étant tenues pour chacune des propriétés de l’association, il est aisé d’apprécier pour tel ou tel système d’habitation jusqu’à quel, degré les logements qu’elle contient sont goûtés par le public spécial à qui on les destine., Parmi.ces habitations, en effet, se trouvent des maisons contenant,, les unes un seul logement, comme les. cottages,, les autres un nombre de logements variant depuis 10 jusqu’à 108; d’autres'encore, de simples chambres pour ;ouvriers célibataires ;. or, pour ces trois modes différents de location, le-
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- relevé des comptes des dix dernières années, comprises de 1858 à 1867, montre que le revenu net des cottages, ou maisons séparées par familles, a varié de 3.65 à 4.85 pour 100 par an ; que celui des maisons à plusieurs logements est sensiblement plus élevé, lorsque ces logements sont moins nombreux, et qu’il varie d’ailleurs, pour l’ensemble de ces sortes d’habitations, de 3 à 61/4 pour 100 ; que des deux maisons, au contraire, contenant des chambres pour célibataires, l’une a donné seulement un revenu net de 1 1/2 à 1 7/8 pour 100 au plus, et la seconde, une perte annuelle de 5 à 19 pour 100; enfin que, à l’exception de ces deux dernières propriétés, toutes les autres produisent un revenu dont les progrès, quoique un peu lents, s’accélèrent d’année en année. En résumé, malgré les frais d’enregistrement de la charte constitutive et autres dépenses préliminaires dont le total a été de 80,000 francs environ, malgré les frais d’administration montant à 25,000 francs par an et des charges d’impositions, d’assurances, de réparations, d’éclairage, de distribution d’eau et autres accessoires qui ont atteint, en 1866, la somme de 124,125 francs, la Société, tout en constituant un fonds de garantie dont le montant est maintenant de 84,000 francs, est en mesure de distribuer chaque année à ses actionnaires un dividende de 3 1/2 pour 100, et les propriétés immobilières qu’elle possède ont une valeur largement équivalente à celle des capitaux engagés. Après avoir, d’ailleurs, solidement établi ainsi son existence à Londres, elle commence à rayonner au dehors, et deux succursales ont été récemment fondées par ses soins, l’une à Bristol, au capital de 146,000 francs, la seconde à Ramsgate, au capital plus modeste de 42,000'
- francs. "•
- La Société pour P amélioration de la condition des classes laborieuses, ainsi que son nom l’indique, n’a pas exclusivement en vue, comme la précédente, l’amélioration des logements ; elle tend,’ d’une manière'plus générale, à l’amélioration morale en même tempis qu’à l’amélioration physique des
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- conditions d’existence des classes ouvrières. Cependant, c’est surtout à la construction d’habitations plus commodes, plus économiques et plus saines qu’elle a appliqué ses efforts, et, à cet égard, ses travaux présentent le même degré d’intérêt que ceux de l’Association métropolitaine. Ce qui la distingue toutefois complètement de celle-ci, ce sont ses moyens d’action et le'système sur lequel son organisation est basée. Les membres qui en font partie ne sont plus, en effet, des actionnaires, mais bien des souscripteurs versant une cotisation annuelle à laquelle des dons volontaires, des legs de diverses natures, viennent parfois s’ajouter, de sorte que la Société, dépouillée de tout caractère ou de toute tendance industrielle,
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- est, en réalité, une institution de philanthropie et de bienfaisance. Son but, tel que les statuts le définissent, est d’ériger des maisons-modèles, d’améliorer de vieilles habitations reconnues malsaines et d’assainir, par tous les moyens, les ruelles et les impasses (alleys and courts) des plus pauvres quartiers des grandes villes ; en second lieu, de publier des dessins et des devis pour la construction de maisons-modèles appropriées aux besoins des classes ouvrières, non-seulement de Londres, mais encore des autres villes manufacturières et des districts agricoles; enfin, de se mettre en rapport avec les ecclésiastiques, les magistrats, les propriétaires fonciers et autres personnes disposées à se rendre utiles dans leurs localités respectives, soit individuellement., soit comme membres d’associations locales.
- On comprend que, en présence des dépenses à faire pour construire ou acheter des maisons, une Société ainsi constituée ait rencontré, au début, des difficultés sérieuses ; mais, par contre, à mesure qu’elle s’éloigne de son point de départ, l'accumulation des donations et des sommes annuelles versées par les souscripteurs, tend à lui constituer des ressources de plus en plus considérables, et l’on peut, dès maintenant, entrevoir l’époque où ses moyens d’action auront une extrême
- puissance. Il résulte, en effet, du compte rendu de sa situation
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- pour l’année 1866, que le revenu annuel dont elle dispose, composé du produit du loyer de ses maisons, du montant des cotisations et des dons de ses membres, de l’intérêt de certains fonds de réserve, dépasse 123,000 francs, et, comme il n’est grevé d’aucun dividende à payer, et peut être consacré en entier au développement des opérations, on comprend, eu égard surtout à l’accroissement dont ce chiffre est susceptible, l’importance que les résultats acquerront nécessairement, après un certain nombre d’années.
- En parcourant, d’ailleurs, la longue liste des souscripteurs, parmi lesquels figurent S. M. la Reine d’Angleterre pour un don de 5,000 francs et une cotisation annuelle de 500 francs, la corporation de la Cité de Londres pour un don de 7,500 francs, le comte de Shaftesbury, président de la Société, pour un don de 17,500 francs, et les noms les plus recommandables de l’aristocratie, de l’industrie et du haut commerce de Londres, en même temps que de toutes les classes de la population, on demeure convaincu qu’il y a là une situation définitivement acquise, dont l’avenir et les progrès ne sauraient faire l’objet d’aucun doute.
- Au 31 décembre 1866, les maisons ou groupes de maisons appartenant à cette société étaient au nombre de huit, dont quatre aménagées pour recevoir des familles plus ou moins nombreuses ; une cinquième avec distribution mixte pouvant contenir vingt familles et cent cinquante-quatre femmes vivant seules, et trois, renfermant ensemble deux cent quarante chambres séparées pour ouvriers célibataires. Le tableau du revenu produit par chacune de ces propriétés permet encore, ici, de comparer le succès de l’entreprise suivant les catégories de propriétaires à qui les logements sont destinés; et, contrairement à ce que nous avons constaté pour l’Association métropolitaine, les trois maisons ouvertes aux ouvriers célibataires ont donné un profit net de près de 5 pour 100, supérieur à celui de maisons pour familles, qui n’a pas dépassé 4 deux dixièmes. La maison à aménagement mixte, pour familles et
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- femmes seules, a également réussi et produit un bénéfice de 3 pour 100, un peu inférieur toutefois à celui des autres habitations. Ces chiffres sont extrêmement remarquables, surtout à l’égard des maisons pour ouvriers célibataires, puisqu’ils constatent, dans cette circonstance, le succès de ces sortes de cités ouvrières : ce qu’il faut attribuer, sans aucun doute à l’excellent choix de l’emplacement, à l’extrême modicité du loyer, fixé à 2 fr. 90 par semaine ou 41 centimes par jour, et au très-grand confortable relatif de ces habitations, comparées aux lodging-houses, ou garnis, dans lesquels les mêmes ouvriers ne pourraient, à prix égal, trouver qu’un gîte incommode et d’une malpropreté repoussante.
- Ces résultats, nous nous plaisons à le répéter, sont considérables; mais sont-ils en rapport avec les moyens d’action dont les associations anglaises ont disposé ? Évidemment non. Et, pour s’en convaincre, il suffit de les mettre en regard de ceux qu’ont produit d’autres systèmes de fonctionnement ; en particulier, celui de la Société des cités ouvrières de Mulhouse. Au lieu d’un fonds social de 2,500,000 francs et de 4,000 actionnaires, cette dernière société, en effet, s’est contentée d’un premier capital de 300,000 francs versé par douze chefs d’industrie et auquel un apport de 55,000 francs, fourni par douze nouveaux actionnaires, et une subvention de 300,000 francs accordée par l’État, sont seuls venus s’ajouter. Avec cette somme, cependant, à peine égale au quart de celle dont l’Association métropolitaine dispose, la valeur des bâtiments que la Société Mulhousienne a construits, atteint le chiffre de 2,500,000 francs ; elle procure le bénéfice de ses logements améliorés à une population de six mille personnes, et, par le mode de fonctionnement qu’elle a adopté, six cent quatre-vingt-quatre familles sont devenues ou sont en voie de devenir propriétaires des maisons quelles habitent, après avoir ainsi réalisé, en treize années, une épargne dont le montant est de 1,350,000 francs.
- Il est inutile, en présence de ces chiffres, d’insister sur la
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- supériorité du système adopté à Mulhouse par rapport à celui que les associations anglaises ont préféré. Celles-ci, en s’interdisant la faculté de vendre aux familles les habitations améliorées qu’elles font construire, limitent nécessairement leurs moyens d’action à leurs propres ressources et ne peuvent progresser qu’avec une extrême lenteur ; la première, au contraire, en ouvrant à la famille ouvrière l’accès à la propriété de la maison quelle habite, l’associe directement à son œuvre et se crée ainsi des ressources d’autant plus considérables que le nombre des familles dont elle veut améliorer les conditions d’existence est plus grand. La seconde association anglaise fonctionne sans doute maintenant dans des conditions analogues, en ce sens que, n’ayant aucun dividende à payer, le montant des loyers acquittés s’ajoute chaque année au capital et permettra de développer de plus en plus les opérations ; mais c’est là une organisation spéciale dont le succès, quoique désormais assuré à Londres, doit être considéré comme une exception et serait partout ailleurs extrêmement problématique. En tout état, ce succès ne pouvait être, dans ce système, que l’œuvre du temps, le résultat de longs et pénibles efforts; et, lorsqu’on se trouve en présence de souffrances vives à soulager, la méthode la meilleure est celle qui conduit le plus directement au but. Cette méthode est certainement celle de*la Société des cités de Mulhouse, et ce n’est qu’en l’adoptant que les sociétés coopératives, déjà constituées ou en voie de formation, pourront compter d’avance sur le succès de leurs entreprises.
- Sous la réserve de ces observations, on ne saurait accorder trop d’éloges aux associations anglaises pour le soin minutieux qu’elles ont apporté dans l’étude de tout ce qui concerne l’aménagement intérieur et,-en particulier, les conditions d’hygiène et de bien-être de leurs logements ; tous les travaux des commissions spéciales d’enquête ont été mis à profit; les hommes les plus compétents en matière d’assainissement et de salubrité publique ont été consultés, et il n’est au-
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- cime question de drainage, de chauffage, de ventilation ou autre, intéressant le logement des familles pauvres, qui n’ait fait l’objet de recherches et, au besoin, d’expériences patientes et répétées. Aussi, les plus grands progrès ont-ils été réalisés dans la construction des maisons ouvrières propres, non-seulement à une ville comme Londres, mais encore à toute autre ville manufacturière et aux districts agricoles de l’Angleterre, et, pour en faire apprécier par un seul fait l’importance, il nous suffira de dire que pour l’ensemble des habitations appartenant dans Londres, aussi bien à l’Association métropolitaine qu’à la seconde société, le relevé des décès constatés pendant les dix dernières années parmi les personnes occupant ces logements, a été, en moyenne, de dix-sept sur mille, tandis que pour la population entière de la meme ville la proportion est de vingt-quatre sur mille et que ce dernier chiffre s’applique à la fois aux classes riches ou aisées comme aux classes pauvres, tandis que les associations pour l’amélioration des logements ne comptent que des locataires appartenant à cette dernière catégorie.
- Un tel résultat est la preuve la plus manifeste des excellentes dispositions des logements qui nous occupent, et il suffirait à lui seul, indépendamment de la priorité de fondation et de l’importance des travaux exécutés, pour justifier la haute récompense attribuée par le Jury à ces deux associations et à laquelle elles avaient l’une et l’autre tous les droits.
- Travaux exécutés à Berlin. — Pour une exposition du genre de celle de la classe 93, dans laquelle chaque construction exposée répond, en quelque sorte, k un progrès, puisque aucune exhibition semblable n’avait encore eu lieu avant 1867, il nous reste bien des faits essentiels à signaler; mais, avant de poursuivre, sous une forme nécessairement plus rapide désormais, cette dernière partie de notre compte rendu, nous tenons à nous arrêter un instant aux collaborateurs récompensés, et en particulier, au Prince de Prusse. Le Jury a rendu à la
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- fois hommage, et à Son Altesse Royale pour la part directement prise à l’amélioration des logements à Berlin, et à la famille régnante de Prusse toute entière pour les soins qu’elle n’a cessé de donner à cette œuvre de bienfaisance.
- Nous avons déjà constaté que la Prusse paraît être le pays où les études relatives à l’amélioration « des logements destinés aux petits ménages, » suivant la dénomination qu’on y a adoptée, remonte à une date déjà ancienne, puisque, dès 1840, à la suite des écrits publiés par M. le professeur Huber en 1838, des tentatives eurent lieu pour la formation d’une première société. Ce n’est qu’en 1848 qu’on devait aboutir à la constituer définitivement ; mais, du reste, l’importance des opérations entreprises et la nature spéciale du système mis en pratique, méritent qu’une telle expérience soit attentivement examinée (1).
- Le mode de construction généralement adopté pour les maisons à Berlin consiste à placer un corps de bâtiment principal du côté de la rue pour le logement des familles riches, et à disposer soit en retour, soit au fond d’une cour ou d’un jardin, d’autres bâtiments attenants au premier, mais exclusivement distribués en petits logements. Le nombre de ces derniers est d’ailleurs très-considérable, et une statistique dressée en 1864' a fait constater que, môme en ne donnant la qualification de petits logements qu’à ceux qui ne sont composés que d’une ou de deux pièces au plus, on en comptait 95,595 sur un total d’appartements de 125,730 (2), soit une proportion de 76 pour 100.
- Beaucoup de ces petits logements étant occupés par une famille entière, il y a là une situation qui réclame des améliorations importantes, et la tâche entreprise par la nouvelle asso-
- (1) La Société pour l'amélioration des logements des petits ménages et la fondation Alexandra réunies ont exposé un album et un excellent rapport duquel sont extraits les faits que nous résumons.
- (2) Le nombre total des logements dans Berlin était de 130,671, mais la statistique m’a porté que sur 125,730 seulement.
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- dation était considérable. Ce qu’on s’est proposé tout d’abord, c’est de maintenir autant que possible les anciens usages de groupement de la population, c’est-à-dire de placer les logements améliorés pour les petits ménages au contact, comme par le passé, des habitations les plus luxueuses, ce mélange des familles opulente^ et des familles pauvres, tel qu’il a lieu à Berlin, ayant paru, au point de vue social, présenter d’incontestables avantages.
- Ce premier principe admis, la Société s’est proposé de créer, dans chaque maison, une communauté de locataires, laquelle, moyennant une certaine épargne, devait, au bout de cinquante ans, devenir propriétaire de l’habitation, et, à cet effet, on avait fixé la location à 6 pour 400 du capital déboursé, dont 4 pour 100 à distribuer aux actionnaires et 2 pour 100 à capitaliser pour l’amortissement. Des comptes séparés étaient établis pour chaque locataire en particulier et les versements à raison de 2 pour 100 effectués par lui étaient transformés, à son profit, en actions représentant des parts de propriété de la maison qu’il habitait.
- Ce système a été le point de départ de la Société de Berlin, à qui S. M. le roi Frédéric-Guillaume IY voulut bien promettre une contribution annuelle considérable et dont le Prince royal, son frère, le roi actuel, se déclara le protecteur. C’est cette même société que préside maintenant S. A. R. le Prince de
- Prusse. Les règlements ayant été approuvés en octobre 1848, les opérations commencèrent l’année suivante, à l’aide d’un premier capital de 100,000 francs, et, au bout de deux ans, dix maisons anciennes étaient achetées, aménagées en nouveaux logements, améliorées d’après les plans de M. l’architecte Hoffmann et louées à un égal nombre de communautés de locataires. En 1853, la Société possédait 14 grandes maisons contenant 168 logements et 28 ateliers dans lesquels les ouvriers pouvaient trouver de la force motrice à leur disposition. On avait fait construire, en outre, au Bremerhôle, 6 cottages à la façon anglaise, disposés chacun pour le logement d’une seule famille.
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- Malgré ces commencements heureux en apparence, la Société ne put pas prospérer; les actions se plaçaient mal, l’intérêt de 4 pour 100 constituait un revenu insuffisant, le mode d’acquisition de la propriété par une communauté d’ouvriers donna lieu, dans la pratique, à de nombreuses complications, et dès 1854, ce système de fonctionnement était compromis.
- Une nouvelle société qui se constituait vers 1852 sous la désignation de Fondation Alexandra, dans les circonstances que nous avons déjà mentionnées, refusa, en conséquence, de l’adopter et décida qu’elle louerait simplement scs logements. Ces dissidences dont la controverse s’était emparée, nuisaient d’ailleurs grandement à l’avancement de la question, lorsque le roi désigna une commission spéciale pour résoudre les difficultés pendantes et voulut bien, à plusieurs reprises, prendre part à ses délibérations. C’est ainsi qu’a été adopté en 1856 le règlement définitif maintenant en vigueur dont nous n’avons pas à exposer en détail les dispositions, et à l’occasion duquel nous nous bornerons à dire que, bien qu’il n’ait pas formellement proscrit les communautés de propriétaires, ce dernier système, à partir de cette meme époque, a cessé d’être pratiqué.
- Dans l’état actuel, la Société des petits logements et la Fondation Alexandra possèdent : la première, 221 logements et 31 ateliers ; la seconde, 122 logements et 20 ateliers, soit en tout 445 logements pouvant contenir de 1,500 à 2,000 personnes, et leur capital, ensemble, s’élève à 420,000 francs environ. Ces résultats, bien que considérables par eux-mêmes, ne seraient pas suffisants s’ils étaient les seuls obtenus, après vingt années d’efforts communs, par les deux sociétés réunies ; mais ce qui leur donne une extrême importance, c’est que les opérations effectuées à cette occasion constituent une grande expérience du système de la propriété collective, appliqué aux locataires des petits logements, et que les sociétés coopératives, maintenant en voie de formation, pourront retirer, de ces premiers essais, des enseignements de la portée la plus haute pour
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- éviter, au début, des tâtonnements inutiles et marcher d’un pas plus rapide et plus ferme vers le succès auquel elles sont certainement appelées.
- Une autre conséquence capitale de ces mêmes travaux, c’est qu’autour des premières associations sont venues s’en former de nouvelles pour concourir au même but, les unes par des moyens analogues, les autres par des voies différentes ; c’est que, en présence de l’exemple donné par tous les membres de la famille royale, un mouvement général s’est produit, d’abord parmi les classes les plus élevées, plus tard, dans les classes moyennes, pour contribuer, chacun dans sa sphère d’action, à l’amélioration des petits logements, et qu’il est à présumer que, en ce qui intéresse la Prusse, on ne s’arrêtera désormais que lorsque la tâche entreprise sera définitivement accomplie. C’est là surtout ce que nous avons voulu faire ressortir, heureux d’y trouver, une fois encore, l’occasion de constater la part de mérite qui revient à S. A. le Prince royal de Prusse pour avoir personnellement, comme ses illustres devanciers, fait preuve d’une constante sollicitude à l’égard de cette œuvre, et contribué à en hâter les progrès par sa participation directe à tous les travaux.
- Maisons des ouvriers de Paris. — Nous reprendrons, maintenant, notre appréciation sommaire des modèles d’habitations proposés par les principaux exposants récompensés. Nous avons déjà parlé de la maison des ouvriers de Paris, et signalé l’un de ses mérites les plus saillants, celui de représenter ce que des ouvriers eux-mêmes, du moins pour Paris en particulier, ont considéré comme le système de logement répondant le mieux à leurs aspirations.
- Sous ce rapport, la maison exposée justifie pleinement les conceptions de S. M. l’Empereur Napoléon III, favorisant, en toute circonstance, pour Paris, depuis 1849, la construction des maisons à plusieurs logements. En second lieu, la distribution des appartements, dans cette même maison, est des
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- mieux réussies et mérite d’être particulièrement remarquée. Elle comprend une première pièce dans laquelle la famille peut se tenir pendant la journée et prendre ses repas c’est la salle à manger, et au besoin le salon, si la mère de famille exerce une profession qui l’oblige à certains rapports avec le public, comme, par exemple, lorsqu’elle est couturière, ou modiste, ou fleuriste, etc. Après la salle à manger se trouvent, d’une part, une cuisine avec cabinet d’aisance dans le fond,
- d’autre part, deux chambres accoucher ; la cuisine, réduite aux plus petites dimensions possibles ; les chambres disposées de telle sorte que les enfants couchant dans l’une d’elles, ne_sau-raient entrer ou sortir sans être entendus des parents.
- Cette distribution est des plus simples ; elle ne comporte aucune place perdue ou mal employée, et on devine, dès la première inspection, qu’elle doit rendre l’habitation de l’appartement agréable et commode. Chaque pièce est, d’ailleurs, de bonnes proportions, bien éclairée et aérée, | bien disposée pour le placement facile des meubles nécessaires, et, en même temps qu’il est confortable, le logement doit certainement être très-sain.
- La maison, composée d’un rez-de-chaussée et de deux étages, contient quatre logements semblables dont deux par étage, et, en outre, deux boutiques sur rue avec une arrière-boutique au rez-de-chaussée, de sorte qu’elle peut servir à l’habitation de six familles. La dépense faite pour sa construction étant de 20,000 francs, non compris le terrain, les ouvriers estiment que chaque appartement pourrait être loué moyennant un prix annuel de 300 à 400 francs, sauf à faire peser l’augmentation au besoin sur la location des boutiques, si le terrain avait un prix élevé, attendu que, lorsque ce dernier cas se présente, le quartier est d’ordinaire populeux,, et que les boutiques deviennent d’un meilleur rapport.
- Comme à l’exception de celle exposée dans le Champ-de-Mars, il n’existe encore aucune maison construite d’après le plan des ouvriers de Paris, on ne saurait, dès maintenant, apprécier
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- les avantages ou les défauts d’une habitation de ce genre au point de vue de l’économie, et nous n’insistons pas à cet égard, nous bornant à constater qu’il n’y a aucun motif de douter, à 'priori, que ce système soit praticable. Quel que soit d’ailleurs l’avenir réservé à cette conception, le modèle exposé n’en aura pas été moins utile au double point de vue que nous avons indiqué, c’est-à-dire en montrant qu’à l’intérieur des grandes villes il est bon de préférer, au moins pour une partie de la population, les maisons à plusieurs logements à celles qui n’en contiennent qu’un seul et en fournissant, en outre, un excellent spécimen de distribution de logements d’ouvriers.
- Maison de la Société coopérative immobilière. — La maison exposée par la « Société coopérative immobilière, » bien qu’elle soit proposée, comme la précédente, surtout pour Paris et sa banlieue, appartient à un système tout différent, celui des habitations occupées en entier par une seule famille. Ce qui la caractérise plus particulièrement, c’est son mode de construction, lequel, sans être entièrement nouveau, est du moins proposé pour la première fois en vue de l’érection de maisons économiques à l’intérieur ou aux abords des grandes villes, et elle mérite d’autant plus d’arrêter l’attention que la Société par qui le spécimen en est exposé, s’est constituée surtout sous les auspices d’un éminent publiciste, membre de l’Institut et de la. Chambre des députés, bien connu par ses travaux d’économie politique et sociale (1).
- L’examen doit porter d’ailleurs sur deux points distincts : d’une part, l’habitation considérée en elle-même, d’autre part, les moyens par lesquels la Société coopérative compte atteindre le but qu’elle s’est proposé. Comme mode particulier de construction, celui qu’on a adopté consiste à disposer une sorte d’ossature en fer très-résistante, capable de supporter seule tous les efforts de la construction, soutenant les planchers, la
- (!). M. Jules Simon, président du conseil d’administration de la Société.
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- toiture, les fenêtres, les portes etc., de telle sorte que les parois à établir dans l’intervalle des pièces métalliques puissent devenir de simples remplissages. On peut donner ainsi très-peu d’épaisseur à ces parois, et il en résulte un double avantage, celui de diminuer notablement le cube de la maçonnerie et de mieux utiliser le terrain occupé par le bâtiment.
- L’architecte a eu, d’ailleurs, un autre objet en vue, celui de rendre ces maisons plus saines que les maisons ordinaires, et, à cet effet, au lieu d’être pleines, les parois, dans l’intervalle des pièces de fer, sont formées de deux cloisons en briques posées de champ, laissant entre elles un vide de quatre centimètres environ, de manière à former une sorte de matelas d’air dont le défaut de conductibilité doit empêcher le froid ou la chaleur de l’extérieur d’influer trop aisément sur la température intérieure. Ces murs ayant ainsi 0m15 d’épaisseur totale, le cube de la maçonnerie n’atteint pas 0m10 par mètre superficiel, et cependant, d’après l’auteur du projet, ils doivent constituer une paroi plus isolante que des murs en moellon de 0m40 à 0m50 d’épaisseur, tout en étant beaucoup moins exposés que ces derniers à la pénétration de l’humidité et à l’action des agents de destruction tant intérieurs qu’extérieurs, et en laissant, dans les chambres qu’ils entourent,, une largeur en plus de Qm30 environ dans chaque sens. On comprend, en outre, qu’il soit aisé de mettre à profit le vide existant entre les deux cloisons de briques pour assurer partout, à l’aide de registres convenablement disposés et de tuyaux régnant de la cave au grenier, de bonnes conditions de ventilation sans rien ajouter à la dépense. Enfin la construction étant exclusivement composée de fonte, de fer forgé et de briques, même pour les planchers, elle est entièrement incombustible.
- La maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage avec cave et grenier, comprend : dans le bas, un vestibule avec lieux d’aisance et cage d’escalier, et une grande chambre de 3mO0 sur 4ra00 formant cuisine et salle à manger; à l’étage, deux
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- chambres à coucher. La distribution n’en a rien de particulier et, les pièces occupant toute la profondeur de la maison, il est à craindre que les ouvertures ménagées sur les murs opposés favorisent des courants d’air incommodes et dangereux ; mais ce sont là des détails aisés à revoir, et telle qu’elle a été exposée, cette construction témoigne d’études intelligentes et -consciencieuses de la part de l’architecte pour tout ce qui concerne le confortable et les conditions hygiéniques de l’habitation.
- Quant à l’économie, elle a été poussée à ce point qu’une .semblable maison, enfermant un espace habitable d’environ 18 mètres par étage, et un logement de trois pièces de bonnes dimensions, pourrait, d’après les bulletins de la Société, (être établie au prix de 3,000 francs, non compris le terrain. Il est inutile d’insister sur Futilité des constructions de cette nature à cause de la facilité avec laquelle on serait à même d’en établir sur toutes sortes d’emplacements dans les villes et à la campagne. D’un autre côté, la Société coopérative immobilière par elle-même, eu égard au but qu’elle se propose, constitue une entreprise digne du plus haut intérêt.
- . Son objet, en effet, aux termes de l’article 3 de ses statuts, est de construire des maisons d’habitation dont les sociétaires seront d’abord eux-mêmes locataires, et dont ils pourront .devenir plus tard les acquéreurs, de manière à parvenir ainsi, par la propriété collective, à la propriété individuelle de logements sains, économiques et commodes.
- Ce programme n’est pas le même, comme on voit, que celui des sociétés de Berlin. Dans cette dernière ville, chaque maison contenant un certain nombre de logements était achetée pour le compte d’une communauté de familles destinée à devenir propriétaire à très-long terme, cette communauté restant d’ailleurs toujours propriétaire en nom collectif. A Paris, au contraire, le membre de la Société coopérative immobilière serait, d’une part, un simple actionnaire effectuant des versements à une compagnie organisée pour la construction de lo-
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- gements améliorés et retirant un dividende plus ou moins élevé de son capital, et, d’autre part, un locataire acquittant son loyer intégral jusqu’au jour où, par des versements successifs, continués à la caisse de la même compagnie, il pourrait acquérir la propriété, soit de la maison qu’il habite, soit d’une autre maison de la société mieux à sa convenance, soit même d’une maison construite exprès pour lui sur un emplacement et suivant des plans qu’il aurait d’avance agréés.
- Le temps seul permettra de se prononcer sur le mérite de ces combinaisons auxquelles manque encore la sanction de l’expérience, mais une semblable association, de même que celle formée sous les auspices de S. M. l’Empereur Napoléon III par les ouvriers à qui ont été données les cinquante maisons de l’avenue Daumesnil, a droit à toutes les sympathies comme tendant à faire concourir les populations elles-mêmes à l’amélioration générale de leurs conditions d’existence, seul moyen assez puissant, avons-nous dit, pour conduire à des résultats en rapport avec l’étendue de la tâche à accomplir.
- Systèmes économiques de construction. — Comme mode économique de construction, spécialement applicable aux petits logements, le système de la société coopérative immobilière est le mieux caractérisé de ceux qui se sont produits à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1867. Il en est toutefois deux encore que nous ne saurions passer sous silence, et qui ont été appliqués, l’un, aux maisons construites aux frais de l’Empereur le long de l’avenue Daumesnil à Paris ; le second, à la maison pour ouvriers agricoles de Poméranie, exposée par M. le baron de Behr.
- Au lieu de maçonnerie de moëllon ou de brique, on a adopté, pour les maisons de l’avenue Daumesnil, un béton composé de gravier ou pierre cassée et de mortier de ciment pur. Ce système paraît avoir donné de bons résultats en Angleterre, où le ciment est beaucoup moins cher qu’en France, et c’est un constructeur anglais qui l’essaye dans ce moment-ci à Paris.
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- Il est certain qu’on peut obtenir de la sorte des bâtiments parfaitement solides et sains ; mais, après avoir assisté à la fabrication et à l’emploi du béton, nous avons peine à croire que ce dernier, eu égard à la proportion de ciment dont on fait usage, ne soit pas fort dispendieux à produire ; nous ne serions donc pas surpris qu’en l’employant on éprouvât de sérieux mécomptes au point de vue de l’économie sur laquelle l’inventeur a compté.
- Nous pensons, au contraire, qu’on peut recommander plus sûrement, pour certains cas spéciaux, le système adopté par M. le baron de Behr en Poméranie.
- Il consiste à construire les murs en briques crues, sécliées simplement au soleil, sauf à recouvrir les parois d’un enduit de mortier de ciment pour leur donner, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, une résistance convenable. Les briques crues, lorsque l’argile est à portée, peuvent être produites à raison de 2 fr. 50 ou 3 francs le mille , et l’on comprend que la masse de la maçonnerie pour des constructions peu élevées, et dans un pays où la pierre fait défaut, soient établies ainsi dans les conditions les plus avantageuses. Nous avons été à même d’examiner des fragments de murs détachés d’une maison construite depuis dix ans, et nous avons trouvé la brique parfaitement saine, sans aucune trace d’humidité ou d’altération, très-ferme et d’une résistance très-suffisante.
- Pour des habitations rurales auxquelles il est inutile de donner plus d’un étage, et dans un pays, nous le répétons, où la pierre fait défaut, tandis que l’argile se rencontre sur les lieux mêmes, il peut évidemment être très-utile de recourir à ce système. On ne doit pas perdre de vue, en effet, que bien souvent, dans les campagnes, l’extrême modicité des salaires ne permet à la famille ouvrière de consacrer qu’une somme insignifiante au loyer de l’habitation ; là, plus que partout ailleurs, l’économie la plus rigoureuse est absolument nécessaire dans la construction des logements, et bien que l’emploi de la terre, pour de telles habitations, soit à coup sûr de date
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- fort ancienne, les conditions dans lesquelles M. le baron de Behr en a fait lisage n’en constituent pas moins une amélioration importante de nature à en rendre plus souvent l’application praticable, et il était juste de la signaler.
- Maisons de la Société des houillères d'Amin. — Nous nous sommes surtout occupés jusqu’à présent d’entreprises dont la philanthropie est, sinon le seul, du moins le principal mobile. Il en est d’autres dans lesquelles l’intérêt personnel tient peut-être la première place, mais elles sont susceptibles encore de produire beaucoup de bien ; elles concourent par conséquent au même but que les précédentes et il importe d’en faire mention. Ce sont, d’une part, celles dont l’objet, en ce qui-intéresse certaines sociétés industrielles, est de créer des logements pour les ouvriers sur des points auparavant inhabités ; d’autre part, celles organisées par des spéculateurs sans autre but que d’en retirer des bénéfices.
- Dans le premier ordre de travaux, il est une compagnie qu’il convient de citer au premier rang ; c’est celle des Houillères
- d’Anzin.
- Il est assez fréquent, surtout dans l’industrie minière, que lorsque de puissantes compagnies s’organisent pour la fondation et l’exploitation de nouveaux établissements, des ateliers importants doivent être installés à de grandes distances de toute localité habitée. Il faut de toute nécessité, dans ces cir-
- constances, pourvoir au logement des ouvriers à mesure qu’on les appelle sur les lieux, et, à ce point de vue, il n’y a certainement pas grand mérite à se préoccuper de construire pour eux des habitations; mais il est arrivé parfois que, au lieu de maisons saines et commodes, on s’est borné à faire faire de simples abris, fort économiques peut-être, mais tout à fait insuffisants, dans lesquels la famille ouvrière ne trouve aucune des conditions les plus élémentaires d’une bonne installation. Il faut donc savoir gré aux compagnies qui, sans subir l’influence de leurs intérêts purement pécuniaires, se sont attachées surtout
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- à procurer à leurs ouvriers la plus grande somme possible de bien-être, et sous ce rapport, nous le répétons, la compagnie des houillères d’Anzin mérite une mention toute particulière.
- Ses travaux sont, en effet, les plus considérables et les mieux entendus parmi ceux dont les spécimens ont figuré à l’Exposition, et, pour en faire immédiatement apprécier l’importance, il nous suffira de dire que le nombre des maisons construites est dès maintenant de 1696, et qu’il dépassera 2000 avant la fin de l’année 1867.
- Ces maisons ne contiennent qu’un seul logement, composé de quatre pièces, dont deux au rez-de-chaussée et deux à l’étage supérieur, le tout de dimensions, tant en superficie qu’en hauteur, supérieures à celles adoptées d’habitude pour des bâtiments de ce genre. Chaque habitation est pourvue d’un jardin assez étendu, et, par une disposition heureuse, on s’est attaché à les grouper par 60 ou 80 au plus, de manière à former des villages de trois à quatre cents habitants, dans lesquels les familles trouvent tous les avantages de la vie en société sans aucun des inconvénients inhérents aux centres populeux. Un seul village, par exception, contient 296 maisons. Un détail à noter, c’est que l’étude des formes extérieures de ces constructions n’a pas été négligée, et que, sans s’écarter de la simplicité nécessaire, on a réussi à leur donner un certain aspect d’élégance, égayé, en outre, par un heureux mélange de briques rouges et de briques blanches.
- De semblables maisons ne coûtent cependant que 2,000 francs en moyenne à la compagnie, et, celle-ci ayant décidé, dans l’intérêt de ses ouvriers, qu’elle se contenterait d’un revenu net de 2 1/2 pour 100 environ de son capital engagé, le prix de la location a pu être fixé à 6 francs seulement par mois. On n’a pas voulu, d’ailleurs, sauf de très-rares exceptions, vendre les maisons aux familles qui les habitent, la compagnie ayant pensé avec raison que, sur un point où il n’existe qu’une seule industrie et un seul, patron, l’ouvrier, en cas de dissentiment avec ce dernier, pourrait se trouver sans ouvrage et éprouver
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- les plus graves embarras, s’il était en voie de devenir propriétaire d’un immeuble. Il en résulterait à coup sûr pour lui une certaine contrainte, la liberté d’action ne serait entière de part ni d’autrè, et c’est là ce que la compagnie a voulu éviter à tout prix. La seule influence que la famille ouvrière, dans les dispositions adoptées, soit exposée à subir, est celle du bien qu’on lui fait en mettant à sa disposition un logement spacieux, commode, sain et aussi agréable que possible, à un prix de beaucoup inférieur à sa valeur réelle, mais cette influence est en définitive des plus légitimes, et, loin d’être à craindre pour l’ouvrier, elle ne peut, sous tous les rapports, que lui devenir profitable.
- Exposants divers. — Il n’entre pas dans notre plan de nous arrêter aux spécimens d’habitations qui sont exclusivement du domaine de la spéculation, mais nous ne saurions considérer comme tel celui qu’a exposé le Gouvernement des États-Unis, attendu que des constructions de cette nature,, en même temps qu’elles peuyent devenir l’objet d’opérations lucratives, sont destinées surfout à favoriser la colonisation de certaines parties encore incultes et inhabitées du territoire de l’Amérique du Nord, et, qu’à 00 titre, elles tendent à un. but éminemment utile et philanthropique'.
- Le modèle placé dans le parc du Champ-de-Mars a été exécuté' en entier à Chicago et envoyé en Europe, dans les mêmes conditions que lorsque les constructeurs les expédient à l’adresse des colons qui leur en ont' fait la commande. Aux termes des lois spéciales à certains États, à celui de l’Iowa, par exemple, tout nouvel occupant reçoit la concession gratuite de 160 acres de terre dont la fertilité serait telle, au dire des rapports locaux,, qu’un travail des plus aisés permet d’en retirer presque immé^ diatement'les produits les plus rémunérateurs ; aussi les colons-trouvent-ils aisément, dans les villes déjà importantes des États, voisins et surtout à Chicago, des constructeurs disposés à leur1 faire l’avance d’une maison semblable à celle dont le spécimen
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- est exposé, à charge d’en acquitter le montant dans un délai convenu.
- De très-faibles ressources suffisent, dans ces conditions, pour entreprendre la mise en culture d’une importante superficie de terrain, et, grâce à la maison quril peut se procurer à crédit, le colon échappe aux souffrances de toute nature auxquelles il resterait sans cela exposé, au moins pendant les premiers temps. Le prix des maisons de ce genre paraît varier de 2,500 francs à 7,500 francs. Celle exposée au Champ-de-Mars est de ce dernier prix et comporte un assez grand confortable. Elle est composée de trois grandes pièces au rez-de-chaussée, dont une cuisine, une salle à manger et un salon et de trois chambres à coucher à l’étage. Les bâtiments d’exploitation sont complètement indépendants et placés en général à une certaine distance. La construction est entièrement en bois de pin qu’on trouve à bas prix dans le pays, et toutes les parties en présentent, comme charpente et menuiserie, les combinaisons les plus simples, de façon à comporter une exécution rapide à l’atelier et un montage des plus aisés sur l’emplacement définitif.
- C’est ainsi que la maison du Champ-de-Mars, d’après l’attestation de l’exposant, aurait été, en douze jours, entièrement exécutée, livrée au chemin de fer, transportée au port d’embarquement et mise à bord du bateau à vapeur qui l’a emportée en Europe. Le nombre de maisons semblables construites soit à Chicago, soit dans les autres villes de l’Illinois et États-voisins, paraît être dès maintenant de plusieurs milliers, et, bien qu’il ne s’agisse là que de travaux exécutés en vue d’un besoin tout à fait local, les résultats obtenus n’en sont pas moins, par leur importance, dignes du plus haut intérêt. Le fait le plus saillant à en dégager, c’est, que les constructeurs ont trouvé, dans l’exécution de ces maisons, une source de bénéfice, et que c’est là surtout ce qui a contribué au rapide développement de cette industrie.
- L’Amérique n’est pas, d’ailleurs, le seul pays où de sembla-
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- blés entreprises existent, et on ne peut que se féliciter de les voir réussir là où elles se fondent, attendu que, tant que le bénéfice sera sacrifié, l’intervention de sociétés ou de simples particuliers travaillant à l’amélioration des petits logements, tiendra de la bienfaisance et restera nécessairement limitée dans ses effets. Que la spéculation, au contraire, trouve à tenter dans cette voie des opérations fructueuses, et les capitaux, que la philanthropie seule n’aurait pas réussi à réunir, ne feront plus défaut.
- C’est à ce titre également qu’a été remarquée, dans la section belge, une maison exposée par MM. Houget et Teston, de Vcrviers, maison excellente d’ailleurs sous tous les rapports, représentant celles' bâties dans cette importante ville manufacturière par la « Société verviétoise pour la construction de maisons d’ouvriers. »
- Cette société n’est certainement pas étrangère aux senti-timents d’humanité sous l’inspiration desquels se sont constituées la plupart des sociétés analogues, mais elle a tenu à prouver, en outre, qu’on pouvait retirer un bon' intérêt des
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- capitaux engagés dans de semblables entreprises, et, si Ton en peut juger par une expérience de six années, le résultat a pleinement répondu à son attente. La démonstration de cette même vérité nous semble résulter encore d’un autre ordre de faits, particuliers peut-être à Paris, mais qui n’en sont pas moins concluants ; nous voulons parler de la grande quantité de petites habitations dont se couvrent les communes du département de la Seine, en'dehors des fortifications. Dans la plupart des cas, ce sont dès spéculateurs, qui' après avoir acheté dé vastés terrains sur des points encore inhabités, les ont divisés par 'lots de très-petites "dimensions sur lesquels, à la convenance des acquéreurs, ils construisent des habitations fort modestes, mais en général saines et commodes.
- Par une imitation, d’ailleurs,'dé'ce qui' se fait à Mulhouse et
- dans plusieurs cités ouvrières,' lés payements sont effectués par les voiés les plus1 commodes aux ouvriers, c’ést-à-dire, aTaide
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- de versements mensuels ou même hebdomadaires. La société, après avoir- acheté les terrains à des prix avantageux, lorsqu’ils étaient en culture, profite de la plus-value à mesure que des habitations s’y élèvent, et c’est ainsi qu’elle peut mettre des maisons à la disposition des familles ouvrières moyennant les prix les plus modiques. Nous ajoutons que très-souvent ces petites propriétés sont acquises par des ouvriers d’élite conservant leur logement à la ville, et qui, ayant amassé quelques économies, tiennent à en profiter pour procurer à leur femme et à leurs enfants les avantages du séjour à la campagne pendant l’été. Il y a donc là une situation un peu différente de celles qu’on a généralement en vue lorsqu’on s’occupe de l’amélioration des logements, mais elles n’en concourent pas moins toutes , par une voie indirecte, au même but, et nous devions nous occuper des unes comme des autres.
- Quant aux résultats obtenus, leur importance est telle qu’il est des communes sur le territoire desquelles de très-grands villages, exclusivement composés de familles ouvrières, se sont fondés en quelques années, et que, en dehors de ces agglomérations accidentelles, la campagne entière, sur plusieurs lieues d’étendue, est couverte d’habitations appartenant à la même classe de propriétaires. Aucun spécimen cependant -de logement de ce genre n’a été exposé au Champ-de-Mars, et il nous serait aisé de citer, de même, de nombreux exemples de grands industriels, d’associations, de villes même, qui, tout en ayant effectué des travaux considérables du domaine de la classe 93, n’ont pris aucune part au concours. C’est ainsi notamment que le Familistère fondé à Guise (Aisne) par M. Godin-Lemaire n’a figuré à l’Exposition ni sous forme de modèle ni sous forme de dessin, bien qu’il doive, à coup sûr, occuper un rang important parmi les établissements dont le but est l’amélioration du logement de la famille ouvrière.
- Il en a été de même de la plupart des pays étrangers ; quelques-uns se sont entièrement abstenus, d’autres n’ont envoyé qu’une faible partie des spécimens ou dessins qu’ils auraient
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- pu produire, et sous ce rapport, l’Exposition (le 1867 ne saurait prétendre avoir été complète ; mais elle n’en aura pas moins
- permis d’apprécier avec exactitude l’état général de la ques-
- tion et contribué, dans une large mesure, à son avancement.
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- CONCLUSIONS.
- Lorsqu’on embrasse d’un seul regard l’ensemble des faits dont cette Exposition a révélé l’existence, on ne peut s’empêcher d’éprouver une satisfaction profonde en constatant que, quelque étendu que le mal ait été dans le passé ^quelque grand qu’il soit encore, le jour n’est certainement pas éloigné désormais où la civilisation, dans les limites, du moins, assignées à toutes les entreprises humaines, en aura définitive-, ment triomphé. Gomme moyen d’action, en effet, les forces . les plus puissantes s’organisent de toutes parts pour concourir au but; il n’est pas de pays civilisé dans lequel, depuis le som-
- met jusqu’aux degrés les plus modestes de l’échelle sociale, la • pensée ne soit venue à un certain nombre d’hommes de se met-, tre courageusement à l’œuvre, et toujours les résultats obtenus ont démontré la possibilité du succès. La tâche des philan-
- . thropes touche d’ailleurs à son terme; la spéculation, profitant de ses enseignements, entrevoit, dans la construction des logements améliorés, une source de revenus avantageux, et elle saura se procurer les capitaux nécessaires pour donner à ses entreprises le développement qu’elles comportent ; enfin un .moyen, plus énergique encore permettra de renverser les derniers obstacles, c’est la formation des sociétés coopératives, levier d’autant plus irrésistible que la main qui doit s’y - appuyer est celle des populations tout entières.
- Comme systèmes d’exécution, l’Exposition aura montré qu’ils .peuvent être nombreux, et qu’il importe, dans chaque cas par-
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- ticulier, de les approprier à la situation spéciale des familles dont on veut améliorer les conditions d’existence;. Mais, du reste, qu’il s’agisse des classes peu aisées d’une grande ville manufacturière, ou bien d’ouvriers agricoles, de familles nombreuses ou bien de célibataires, il est toujours possible, en construisant soit des maisons à plusieurs logements, soit des habitations séparées pour chaque famille, d’établir, dans une localité quelconque, des logements réunissant les conditions nécessaires d’économie, d’hygiène et de bien-être, sans que la bienfaisance ait nécessairement à intervenir, c’est-à-dire, sans que le service rendu puisse froisser, à aucun titre, celui qui le reçoit, et sans que l’insuffisance des ressources vienne limiter l’action de celui qui le rend. Enfin, comme résultats réalisés donnant lieu d’apprécier, d’après le temps écoulé et la voie déjà parcourue, de quel pas la civilisation marche vers le but à atteindre, il faudrait sans doute, pour en présenter le tableau complet, disposer de renseignements statistiques qui manquent pour la plupart des pays ; mais, à défaut de chiffres précis, l’Exposition Universelle de 4867 aura du moins permis d’entrevoir l’étendue de ces résultats et d’en pressentir la: portée.
- En Allemagne, en effet, en Angleterre,- aux Etats-Unis, en France, en Italie, eri Suisse, de grandes entreprises ont été fondées et sont à l’œuvre ; des milliers de maisons ont été construites et sont habitées par des milliers de familles dont on a-, par ce moyen, non-seulement amélioré les conditions mate-
- rielles d’existence, mais encore relevé le niveau intellectuel et moral; d’ailleurs, à mesure que de telles habitations se répandaient, les classes ouvrières^ éclairées par l’exemple, sont devenues avec raison plus exigeantes sous le rapport du logement, et la spéculation privée, même celle aveuglée par l’exclusive préoccupation du gain, a dû céder, dans son propre intérêt, à la nécessité d’introduire, dans les anciennes habitations existantes, des améliorations radicales; de telle sorte que c’est certainement par millions qu’il faudrait compter les hommes à qui cette œuvre éminemment sociale a largement profité.
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- La tâche n’est assurément pas remplie, et de longtemps encore on ne saurait songer au repos ; mais, en présence de ce qui a été fait en vingt années à peine, il est permis du moins d’écarter toute pensée de découragement ou d’incertitude et d’attendre avec confiance la réalisation prochaine de tout le bien qu’on a en vue. En 1851, lorsque celte question de l’amélioration du logement des classes peu aisées venait à peine de prendre naissance, le jury international de Londres, nous l’avons déjà rappelé, proclamait que nul autre objet, dans l’Exposition, n’était capable de suggérer de plus hautes pensées à l'homme politique, à l’économiste, au philosophe.
- L’Exposition de 1867, nous en avons la conviction, aura
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- montré que ceux à qui cet appel était adressé n’ont pas failli à leur mission ; en effet, dans les régions les plus élevées du monde politique, dans les rangs des économistes, parmi les philosophes et les philanthropes, le nombre est grand des hommes qui, pendant ces dernières années, ont fait de cette question l’objet de leurs préoccupations et de leurs actes; et, si les limites assignées à ce rapport nous ont contraint de laisser incomplète la liste de ceux dont les œuvres méritaient d’être particulièrement signalées, que ce soit par leur influence, 1 eur fortune, leur intelligence ou leur dévouement qu’ils aient concouru à l’entreprise commune, nous tenons du moins à leur rendre hautement et à tous sans exception cette justice que la semence féconde répandue par eux dans le sein des nations civilisées a poussé les plus profondes racines, qu’elle croît et s’étend de toutes parts, et que le moment est proche où la moisson, par son abondance, viendra répondre à leur attente et assurer ainsi à leurs travaux la récompense qu’ils ont le plus ambitionnée.
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- Produits de toute sorte fabriqués par des ouvriers, chefs de métier, par MM. A. Saint-Yves, ingénieur des ponts et chaussées, et Auguste Vitu, rédacteur en chef de l’Étendard.
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- PRODUITS DE TOUTES SORTES FABRIQUÉS PAR DES OUVRIERS,
- CHEFS DE MÉTIER,
- Par MM. à. SAINT-YVES, ingénieur des ponts et chaussées, et A. VITU, rédacteur en chef de VÉtendard,
- CHAPITRE I.
- OBSERVATIONS GÉNÉRALES.
- La création du Groupe X, tentative entièrement nouvelle et qui n’a eu de similaire dans aucune des expositions universelles qui ont précédé celle de 1867, a pour objet spécial de constater et de récompenser les efforts tentés dans le but d’améliorer la condition physique et morale des populations et principalement des ouvriers, aussi bien que ceux qui se sont traduits par des constructions ou des produits manufacturés que ceux qui sont restés entièrement dans le domaine de la morale et de l’intelligence.
- Pour que l’idée qui a présidé à cette institution fût complète, il était indispensable que les classes laborieuses ne restassent pas à l’état spéculatif, mais il fallait qu’elles eussent un rôle actif dans l’exposition du Groupe X. Aussi, aux classes 89, 90, 91 et 93 qui s’occupent de l’enseignement des enfants, de l’enseignement des adultes, de la famille, de l’atelier, et de
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- la commune, des meubles, vêtements et aliments réunissant aux qualités utiles le mérite du bon marché, des spécimens d’habitations spéciales , on a ajouté les classes 94 et 95, comprenant : la première, les produits de toute sorte, fabriqués par des ouvriers chefs de métier; la seconde, les instruments et procédés de travail spéciaux à ces ouvriers. C’était une nécessité impérieuse de notre civilisation.
- Sans doute, la Constitution de 1791 a aboli les maîtrises et les jurandes, institutions féodales et aristocratiques qui subsistaient au sein du peuple, et que les siècles successifs s’étaient transmises depuis la domination romaine (1). Ces coutumes, droits et réglements, sans ordre, sans lien dans les premiers âges de notre monarchie, ne constituent un code spécial que sous saint Louis (1260), qui ordonna la collation et la réunion des statuts des corps de métiers.
- Si, en 1348, un édit de Philippe YI réprimait les abus des corporations et permettait à tous les ouvriers habiles d’exercer leur art sans lettres de maîtrises, en 1551, Henri II les rétablissait et en faisait une source de revenus pour l’État, en faisant intervenir l’autorité royale dans la délivrance des titres. Si, en 1581, un édit fut porté qui abaissait les barrières et amoindrissait les difficultés qui défendaient l’accès des maîtrises, en 1607 Henri IY cassait l’édit de 1581 et rétablissait les maîtrises et corporations. Depuis ce moment, l’histoire nous fait assister à une lutte constante ayant pour objet l’affranchissement des ouvriers. Dès 1614, les états généraux réclamaient la suppression des corporations et demandaient que l’exercice des métiers fût laissé libre, mais en vain. En 1672, on voyait encore les corporations trafiquer des lettres de maîtrise, qu’elles achetaient même au moyen d’emprunts onéreux pour en faire une spéculation.
- Il fallait le grand ouragan de la révolution française , surexcitation de toutes les forces vives de la nation, pour
- 1) 223 ans av. J.-C., Alexandre Sévère. Collegia arti/lcum opificum.
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- balayer sous son souffle puissant cette tradition de l’absolutisme romain, cette imitation de la féodalité des seigneurs, exercée par le peuple contre le peuple.
- L’ouvrier sembla, dès ce moment, avoir reconquis toute sa personnalité ; mais une tyrannie nouvelle, non plus exercée par les hommes, mais résultant des exigences mêmes du développement de l’industrie , vint amoindrir d’abord, puis détruire complètement cette conquête : nous voulons parler de la division du travail. Tournant constamment dans un même cercle de plus en plus restreint, appliquant toujours son labeur et son intelligence au même objet, l’ouvrier, à mesure qu’il se spécialise et acquiert une habileté plus grande pour un travail déterminé, quin’est, le plus souvent, qu’une fraction minime du produit complet, perd toute individualité, toute personnalité, et ne se révèle plus par une œuvre qui soit sa création. Et cependant, l’intelligence des ouvriers est grande ; ils ont conscience de leur personnalité et de leur dignité. Il était convenable de leur tendre la main et de les aider à montrer au grand jour ce qu’ils savent, ce qu’ils peuvent. Mais pour que les objets exposés pussent conserver le caractère particulier et l’expression nette de l’individualité, il ne fallait pas ouvrir les portes de la classe 94 aux produits des industries complexes, c’est-à-dire exigeant des mains-d’œuvre très-différentes. Aussi, la classe 94 ne comprend que les produits de toute sorte fabriqués par des ouvriers chefs de métier.
- Le règlement général, approuvé par décret impérial du 12 juillet 1865, développe cette définition sommaire dans les termes suivants :
- « Collections méthodiques (énuméréés aux groupes précé-« dents) fabriqués par des ouvriers travaillant à leur propre « compte, soit seuls, soit avec le concours de leùrs familles « ou d’un apprenti, pour le commerce ou pour la consomma-« tion domestique. » Le même règlement prescrivait de n’admettre dans cette classe que les produits qui se recommanderaient « par leurs qualités propres, par la nouveauté ou la
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- <t perfection procédés de travail*, ou par l’influence utile « que ce travail exerce sur la condition physique et morale <r de la population. »
- La habite pensée qui a présidé à la création de la classe 94, celle de ne plus laisser absorber l’habileté individuelle dans le résultat collectif, et de faire apparaître, dans les limites du possible, la personnalité de l’ouvrier et de l’artiste industriel, ordinairement voilée dans les combinaisons multiples que renferme l’objet fabriqué, ne devait pas diminuer le mérite du fabricant qui commande et surveille la mise en œuvre. Ce mérite, loin d’être amoindri par cette exposition pour ainsi dire analytique, ne devait au contraire que ressortir avec plus d’évidence, et la part distincte, ainsi faite à chacun, conduisait nécessairement à des jugements plus raisonnés et plus équitables. Ce double résultat s’est produit tel qu’on l’avait prévu. Certaines œuvres individuelles ont révélé chez les ouvriers industriels des aptitudes rares, des. qualités supérieures d’intelligence et de main , tandis que, par un phénomène très-digne de remarque, les travaux entrepris pour leur compte personnel par quelques ouvriers attachés à de grandes usines dont la renommée est européenne, restent visiblement au-dessous des objets dus à la collectivité d’intelligences que les usines mettent en œuvre.
- L’appel de la Commission Impériale a-t-il été bien entendu, bien compris de tous? Il serait téméraire de l’af-llrmer.
- Produit d’une pensée nouvelle, la classe 94 a eu quelque peine à se faire comprendre et accepter par les intéressés. Le comité d’admission a dû se livrer, pendant près de deux années, à un véritable prosélytisme en vue d’affaiblir certaines résistances, de ruiner certains préjugés, de rassurer certains scrupules, souvent appuyés sur des considérations très-sérieuses d’intérêt personnel. Malgré la réserve bien naturelle qu’un certain nombre d’ouvriers a dû garder à l’égard des chefs d’industrie qui les emploient ou achètent leurs produits ; malgré
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- des cas, que nous aimons à supposer peu nombreux, de défense absolue faite par les industriels, dans la crainte de voir leurs meilleurs auxiliaires, leurs plus habiles coopérateurs, enlevés par des maisons rivales, soit du même pays, soit des pays étrangers, il semble que l’exposition de la classe 94 aurait pu recevoir plus d’extension.
- Le plus grand nombre des. produits exposés appartient moins à des ouvriers travaillant d’ordinaire pour les grandes fabriques qu’à des inventeurs capables d’exécuter eux-mêmes leurs modèles, où à de. petits fabricants travaillantdirectement pour le public, mais rentrant cependant dans les cadres de la classe 94, parce qu’ils travaillent seuls ou sans autre concours que celui de leur famille, ou celui d’un apprenti ou d’un unique compagnon.
- En somme, l’exposition des ouvriers appelés à montrer le produit personnel de leur intelligence, de leur savoir ou de leur adresse, a suffisamment réussi en France. Elle a révélé des miracles de patience, de volonté, de sagacité, indices certains d’une conduite régulière et de solides vertus domestiques chez des hommes qui, le plus souvent, n’ont d’autre ressource qu’un salaire restreint, et d’autres loisirs que les heures du soir et les journées de fête.. Sans doute on rencontre çà et là des œuvres de gens inoccupés qui ont dépensé une grande habileté de main et un travail opiniâtre à réaliser des chefs-d’œuvre de patience dont l’inutilité et trop souvent le mauvais goût les condamnent à l’inattention et à l’oubli ; mais aussi il y a lieu de remarquer et de récompenser d’autres chefs-d’œuvre où un habile ouvrier a réuni dans une œuvre conçue ou choisie avec intelligence, toute sa science et toute son habileté pratique, une œuvre qui est le résumé complet de toutes ses forces productives, qui est l’expression la plus haute de son individualité.
- Dans quelques produits, on trouve cette valeur individuelle accusée d’une manière plus frappante par l’exposition d’un travail oui d’une invention complètement étrangère aux occu-
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- pations ordinaires, au métier de l’exposant. Ainsi, un ouvrier orfèvre invente un tour applicable surtout à l’ébénisterie ou à l’ornementation architectonique; un ouvrier papetier invente une pendule universelle ; un fabricant de chaînes de montre expose un modèle de maison ; un frotteur combine un nouveau système pour le battage et l’emmanchement des faux ; un tailleur trouve un appareil médical ; un maçon expose un autel en bois sculpté, etc.... D’autres personnes, occupant une haute position sociale, apportent soit l’œuvre de leurs mains, objets d’un commerce et d’un enseignement des plus louables par les intentions et les résultats obtenus, soit des inventions laissées immédiatement dans le domaine public, à cause du caractère humanitaire qui les distingue au plus haut degré, et viennent revendiquer leur place dans le groupe des travailleurs, dans cette classe des ouvriers réclamant une individualité propre à constater, à rehausser leur dignité personnelle.
- Acceptée timidement dans le pays môme où elle avait pris naissance, l’idée de la classe 94 ne paraît pas avoir été comprise dans les pays étrangers. Un bien petit nombre de produits des autres pays ont été catalogués à la classe 94, et beaucoup même de ces produits, bien qu’annoncés, ne sont pas parvenus à l’Exposition.
- Cependant l’Autriche a suivi la France dans cette voie de l’exaltation de la personne et des efforts individuels. Elle a tout particulièrement voulu encourager les efforts de civilisation tentés en Transylvanie pour effacer les dernières traces de l’isolement commercial et industriel dans lequel végétait cette province, et a présenté la Société industrielle d’Herman-stadt comme une association collaborative d’ouvriers dont les premiers essais méritent les plus sympathiques encouragements.
- Enfin, l’Egypte a soumis à l’appréciation du Jury des objets qui, bien que portés au catalogue sous le nom de S. A. le vice-roi d’Egypte, sont des œuvres individuelles exécutées
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- par un seul et même ouvrier. Aussi, le Jury reconnaissant que les établissements industriels ne sont pas constitués en ce pays comme chez les autres nations ; que cette exposition, dans beaucoup de ses parties, doit être considérée comme réunissant les produits d’une société coopérative dont le travail -est bien plus individuel que celui des Sociétés coopératives de France; que S. A. le Vice-Roi, en réunissant à ses frais et sous •sa responsabilité les œuvres des ouvriers de ses États et les exposant sous son nom, fait acte de bonne administration politique, a pensé que cette manière d’agir, qui n’est en somme qu’un expédient nécessité par les mœurs et coutumes de
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- l’Egypte, ne devait pas l’empêcher d’examiner ces produits et d’attribuer les récompenses qui pouvaient être légitimement acquises aux objets exposés.
- L’exposition de la classe 94 peut être considérée comme .réunissant, dans les conditions spéciales de sa constitution, des produits afférents aux Groupes I, II, III, IV, V, VI.
- CHAPITRE II
- ŒUVRES D’ART.
- (Peinture à l’huile. — Peintures diverses et dessins, — Sculpture et gravure. — Dessins et modèles d’architecture).
- Les bronzes d’art, la ciselure, la damasquinure, la sculpture, (appliquée à un autre but que la statuaire proprement dite) comptent en France, à Paris surtout, un grand nombre de praticiens éminents, artistes qui se rapprochent en quelques points de l’artisan ; ouvriers qui ont surtout le mérite de l’artiste. Ils ont abordé en grand nombre l’expositioii de :1a classe 94, et pour les récompenses on n’a eu que l’embarras dû choix. Cependant, nous ne considérons comme relevant des Beaux-Arts proprement dits, que les ciseleurs, modeleurs, graveurs, repousseurs, etc., qui travaillent sur leurs
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- T. XIII.
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- propres inspirations et ne se bornent pas à exécuter manuel-.ement l’œuvre créée par un autre.
- Dans cette première catégorie nous remarquons M. et Madame Yernaz, deux jeunes artistes de la plus haute valeur, élèves de leur père et beau-père, M. Vechte, le célèbre^ sculpteur ciseleur que l’Europe nous envie et que l’Angleterre a tenu longtemps éloigné de nous. M. et Mme Yernaz sont, dessinateurs, orneinentistes, sculpteurs, ciseleurs, repousseurs, damasqüineurs. Ils ont exposé des œuvres aussi variées que,, délicates, dont la composition et l’exécution leur appartiennent j en totalité. La damasquinure espagnole, la ciselure italienne n’ont pas de secrets pour eux ; leurs coupes repoussées au marteau sur argent, leurs coffrets repoussés sur fer sont d’une, grâce incomparable en même temps que du plus beau style..
- Un vase modelé en cire par M. Auger dit Roger, deux coupes modelées en plâtre par M. Levillain, représentent le travail du dessinateur modeleur pour l’industrie du bronze. L’exécution est excellente chez tous les deux, le dessin d’une pureté et d’une correction particulière chez M. Levillain.
- M. Philippe May a montré ce que peut le goût du modeleur appliqué aux grandes pièces que le zinc d’art aborde aujourd’hui avec une hardiesse couronnée de succès.
- La sculpture sur bois, telle que la comprenait l’Italie, est représentée par un cadre, finement fouillé qui mérite un& mention expresse, car le travail habituel de l’artiste, M. Emile-Vallier, s’applique à la fabrication courante des chaises sculptées, dont l’usage est très-répandu à Paris.
- Un autre objet, plus.délicat encore, se rattache à une profession toute moderne et très-intéressante, celle de la restauration des objets d’art. M. Beaudoin est aujourd’hui un vieillard c’est à lui. que Sauvageot confiait ses pièces rares. Sauvageot, lui montrant un, jour YF<. en bois sculpté dite de FrançoisIcr, qui. figure dans la., collection du Louvre, déclarait impossible d’égaler.un si, précieux travail. M. Beaudoin, piqué dans son, amour-propre d’artiste se mit à l’œuvre et exécuta en buis un
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- L gothique, qu’il expose-à-la classe 94. Le bijou s’ouvre à charnières en deux moitiés semblables ; l’intérieur contiënt des médaillons grands comme une pièce de un franc, pris en relief dans la masse, et reproduisent les scènes principales de la vie de saint Louis. M. Beaudoin est le Van Blaremberghe du bois sculpté. L’étui, de même forme, reproduit à s’y méprendre l’ancienne maroquinerie et l’ancienne dorure.
- La sculpture sur ivoire présente plusieurs échantillons dont un seul français, qui n’est pas sans mérite, mais qui est incontestablement inférieur aux chasses très-finement découpées que la Hesse grand ducale expose sous le nom de M. Otto Egner, d’Erbach. Il paraît que la sculpture sur ivoire est florissante dans cette petite ville ; car le catalogue de la Hesse indique trois exposants de cette industrie. Nous retrouverons ailleurs les ivoires français mis en œuvre, en vue du bon marché, sous des formes qui ne relèvent plus de l’ârt proprement dit.
- La peinture artistique a trouvé sa place dans la classe 94 sous trois formes spéciales: les éventails ou écrans,la miniature sur parchemin; et la peinture sur faïence.
- Trois éventaillistes, M. Garnier, mesdames Dübois-D'avesne et de Sènnemont, qui travaillent pour les grandes maisons industrielles, ont tenu à montrer leur travail personnel, isolé' du prestige de la monture de luxe. M. Garnier, qui s’est fait ’ un système particulier de gouache par lequel il peut copier exactement les peintures à l’huile, est lui-même un peintre distingué. Toutefois, la gouache ainsi comprise, très-vigoureuse d’effet, manque’ un peu de la transparence qui’ donne' tant de'charme aux légères aquarelles si bien appropriées'à des objetspar eux-mêmes très-légers; ,
- Epris dé l’art' des faïenciers italiens, M?Gravier pèiht sur’ cru ' en poudre* d’émail. Il ’obtient ainsi des pièces de grandes*' dimensions; sans autres matériaux que la terre*ordinaire employée pour les plaques de cheminées. Le' travail est làrge et
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- reproduit fidèlement l’aspect des faïences, italiennes de la fin du xvie et du commencement du xvir siècle.
- CHAPITRES III.
- MATÉRIEL ET APPLICATION DES ARTS LIBÉRAUX.
- Produits d’imprimerie et de librairie. — Papeterie, reliure, encres et couleurs. —Applications du dessin et de la plastique aux arts usuels. — Photographie. — Instruments de musique. — Appareils et instruments médicaux.—Instruments de précision et matériel de l’enseignement scientifique. — Cartes de géographie.
- Les procédés de l’art du fondeur ne sont pas encore arrivés, depuis le xvie siècle jusqu’à ce jour, à une précision scientifique. Il suffit d’examiner au hasard quelques pièces coulées par les moyens ordinaires pour reconnaître qu’il en est peu auxquels on n’ait à reprocher des lacunes, des soufflures, des irrégularités de tout genre, qui nécessitent l’intervention active du ciseleur répareur. Un inconvénient plus radical encore, c’est l’inexactitude du raccordement entre les diverses parties d’un même moule.
- Un seul procédé échappe à cette difficulté majeure en employant le modèle original comme noyau d’un moule et en le faisant ensuite disparaître. C’est la fonte à cire perdue qui convient surtout aux objets délicats, comme aux modelés à plans nombreux, avec de fortes saillies et des creux profonds.
- Exclusivement réservé aux oeuvres d’art d’un prix élevé, puisqu’elle ne donne qu’un exemplaire unique, la fonte à cire perdue est d’un emploi difficile et périlleux. Un ouvrier fondeur, M. Eugène Gonon, en possède tous les secrets. lia exposé trois pièces de bronze présentant des difficultés exceptionnelles, entre autres un nid d’oiseau de grandeur naturelle, fondu d’un seul jet, et dont la fonte se présente en état de ' perfection absolue, sans ciselure, réparure, ni travail manue.
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- quelconque. Outre l’habileté de main et la profonde expérience qu’exige la fonte à cire perdue, M. Eugène Gonon paramètre en possession de quelques secrets particuliers quant à la composition de la matière qui sert à envelopper la cire modelée par 1a maindu sculpteur, etquidoit être vaporisée pour laisser sa place au métal en fusion. Cette matière doit demeurer en effet inaltérable au contact du métal, et favoriser la fusion et la volatilisation ou l’absorption rapide de la cire. L’importance artistique des procédés mis en œuvre par M. Gonon et la beauté des bronzes d’art ainsi obtenus, lui ont valu une haute récompense, et explique aussi la mention spéciale que le rapport de la classe 94 a dû lui consacrer.
- L’imprimerie et la librairie n’ont pris qu’une faible part à l’exposition spéciale de la classe 94. C’est que, d’une part la librairie n’est qu’un commerce qui exige des capitaux assez considérables, et que, de l’autre, l’industrie typographique ayant été maintenue jusqu’à ce jour sous le régime du privilège, il n’y a pas encore eu d’ouvrier typographe travaillant pour son compte.
- Cependant, deux ouvriers, nous pourrions dire deux artistes typographes, M. Moulinet et M. Jules Boyer, ont exposé quelques applications nouvelles des procédés typographi-, ques. Le simple filet d’imprimerie, c’est-à-dire une lame de, plomb qui s’imprime sous forme d’une ligne mince et noire, a donné, sous des doigts habiles, le même emploi que les hachures tracées par le burin du graveur. En les multipliant, en les graduant, en les entrecroisant par des impressions suc-
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- cessives, M. Moulinet est parvenu à composer des portraits et. des dessins qui sont certainement égaux à la moyenne des’ gravures sur. bois et supérieurs à beaucoup de celles-ci. Le tirage s’en opère comme le tirage typographique ordinaire. Avec ces mêmes filets, M. Moulinet a pu introduire dans les
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- colonnes d’un journal des plans typographiques qui auraient, demandé beaucoup de temps et d’argent s’il avait fallu recou-
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- ,rir au graveur sur bois.M. Jules Boyer s’est surtout préoccupé des fonds de sûreté pour billets de banque et actions industrielles; il ne paraît avoir pleinement réussi qu’au point de vue du bon marché.
- ..Sous le titre de Bibliothèque Nationale, une Société d’ouvriers typographes a fondé et exécuté une collection d’œuvres des plus grands écrivains français. Voici l’histoire de cette intéressante création.
- En 1863, quelques typographes se trouvant sans travail, .leurs confrères, employés pour la plupart dans l’imprimerie Dubuisson, cherchaient les moyens de leur en procurer, lorsque l’idée vint à l’un d’eux de publier une bibliothèque classique, à vingt-cinq centimes le volume, afin de faire pénétrer par le bon •marché, dans les plus modestes foyers, les meilleurs écrits de la langue française. Cette proposition fût accueillie avec empressement par deux motifs : 1° On assurait un travail régulier à des ouvriers sans occupation ; 2° on espérait réagir .contre une littérature frivole et malsaine, qui, par le bon marché, pénétrait profondément dans les classses laborieuses.
- En quelques heures, on réunit cent vingt adhérents qui s’engagèrent à verser un franc par .semaine pendant un an, .afin déformer un capital de 6,000 francs, somme jugée nécessaire pour l’établissement des six premiers volumes. Un comité, nommé par tous les adhérents, fut chargé de diriger les opérations. Les six volumes furent publiés, et, grâce à l’appui que l’entreprise rencontra daus la presse, on réalisa, par la vente, l’argent nécesssaire pour en fabriquer six autres ; et ainsi de suite, jusqu’au vingtième volume.
- A ce moment, les ressources se trouvèrent épuisées par les non-valeurs de la publication ; car, au fur et à mesure de la fabrication, les volumes deviennent plus nombreux en magasin, et représentent un capital destiné à rester plus ou moins longtemps improductif. Un second appel de fonds fût réalisé
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- avec le même empressement que le premier, et le capital'de la bibliothèque se trouva porté à 12,000 fraucs.
- La publication a marché jusqu’à ce jour et est arrivée au •cent-septième volume, en équilibrant les recettes et les dépenses, sans autres bénéfices que les volumes en magasin.
- Afin de compléter leur œuvre, et de réaliser leur programme qu’ils formulaient ainsi : « Vulgariser l'instruction, propager « l’éducation, rendre la science aimable à tous » , les typographes associés ont créé, sur les mêmes bases et dans les mêmes conditions, sous le titre de VÉcole mutuelle, un cours d’éducation populaire destiné à répandre les connaissances les plus élémentaires. Le capital est de 10,000 francs.
- Ainsi, voilà un capital de 22,000 francs créé par de modestes travailleurs, et mis par eux au service d’une haute pensée sociale. C’est un exemple remarquable de ce que peut l’association libre, et aussi de ce que peut la plus faible épargne lorsqu’elle est courageusement continuée.
- L’accordéon-transpositeur de M. Neveu, qui a vaincu la difficulté de la transposition mécanique, pour les instruments à anches libres, mérite d’être tout particulièrement remarqué. La difficulté que présentait cette invention tient principalement à ce que la suite des touches ne présente pas une suite chromatique de sons, chaque touche donnant deux notes différentes, suivant le sens du mouvement dû soufflet. Le système
- de M. Neveu est rendu applicable à rharmo'niflûfe, et à tous les instruments à anches libres. Cette invention provoquait imr
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- périeusement une modification dans les accords d’ac'compagne-ïnént. M. Neveu n’a pas laissé son œuvre inachevée. 11 a établi un système mobile, qui permet d’employer des accompagne-irients de rechange pour tous les tons.
- La pendule universelle de M. Monot, ouvrier tailleur d’habits, offre l’exemple d’une persévérance dans le travâil, ‘digne des plus grands éloges, et qui a permis à cet ouvrier d’acquérir lès
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- connaissances nécessaires à l’exécution du produit qu’il expose. C’est une pendule accusant, atout moment, l’heure à toutes les longitudes. Outre son mérite intrinsèque, cet instrument présente l’avantage de pouvoir servir à l’enseignement de la cosmographie, avec une grande facilité de démonstration.
- Nous ne passerons pas sous silence les instruments de cautérisation de M. Émile Guérin, fabriqués avec une perfection remarquable, et ses autres applications de la pile électrique au bichromate de potasse, et la balance de précision exécutée par M. Tetaz, de Lyon.
- CHx\PITRE IV.
- MEUBLES ET OBJETS DESTINÉS A L’HABITATION.
- Meubles de luxe. — Ouvrages du tapissier et du décorateur. — Cristaux., verres de luxe et vitraux. — Porcelaines, faïences et poteries de luxe. Tapis, tapisseries et tissus d’ameublement. — Papiers peints. — Orfèvrerie.— Bronze d’art, fonte d’art et métaux repoussés. — Horlogerie.
- .—Appareils et procédés de chauffage, éclairage et fumisterie.—Objets-de maroquinerie, tabletterie, vannerie et cartonnage.
- Nous retrouvons dans ce groupe le travail du bronze brillamment représenté par quelques ouvriers artistes qui s’appliquent à la ciselure et à la réparure du bronze d’art. Nous nous bornons à signaler, comme œuvre personnelle d’un ciseleur, le beau groupe du Milon de Crotone, réduit à la pointe, d’après Le Puget, par M. Poux. Dans celte pièce, digne d’être étudiée, M. Poux s’est attaché à rendre, à la pointe de l’outil, les différentes valeurs des objets, chairs, cheveux ou poils, ongles et griffes, modelés par le sculpteur.
- On sait que sans le travail de ciselure qui donne un certain grain au bronze, la lumière, jouant librement sur la sur-
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- face du métal, y produirait des luisants qui ne permettraient plus de distinguer les lignes ni le modelé. Le travail de M. Poux est analogue à celui du graveur au burin qui accuse les valeurs par des combinaisons de tailles variées à l’infini, produisant chacune un jeu de lumière différent. La ciselure s’élève ainsi à la hauteur de l’art, dont elle est la compagne.
- Nous devons rapprocher de ces travaux d’art industriel un certain nombre de produits qui ont exigé beaucoup de patience, d’habileté théorique et pratique, pour arriver, malheureusement', à des résultats sans autre utilité que de démontrer l’habileté de l’exécutant, et d’avoir été pour lui-même un sujet d’étude et une occasion de porter au delà des limites ordinaires l’habileté de la main-d’œuvre.
- Citons deux chefs-d’œuvre que l’art du monteur, très-voisin de celui du ciseleur et du bijoutier, a valu à la classe 94.
- M. Bataille, fabricant de chaînes d’or, expose un modèle de maison en miniature, en bois variés, sapin, citronnier et autres essences. Le travail est bien fini. La serrurerie est en cuivre doré et finement agencée. Les bois , cannelés d’avance par un système ingénieux, se combinent ensuite en dessins d’un aspect nouveau.
- Enfin le système de la vitrine qui abrite la maison se compose de baguettes de cuivre, se juxtaposant à.recouvrement de manière à composer un tout solide et d’une grande précision d’ajustement. .
- M. Boyer, un ouvrier monteur en cuivre, a passé la plus
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- grande partie de ses loisirs, pendant douze ou quinze ans, à reproduire, à l’échelle, la façade de l’église Saint-Sulpice, avec ses deux tours, au moyen d’environ trois mille petits morceaux de cuivre. Ce travail démontre l’extraordinaire. dextérité à laquelle peut arriver un monteur habile et patient.
- Nous mentionnerons également des pendules en bronze montées par deux ouvriers associés, MM. Laloy et Perrin ; une garniture de cheminée en acier poli, exécutée par M. Granger,
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- qui a su vaincre habilement les difficultés que ce inétal réfractaire oppose aux pièces tournées à l’outil.
- L'es appareils à gaz ont pris une place à part dans l’industrie des bronzes. C’est la lampisterie moderne.
- Une association d’ouvriers a entrepris de fabriquer à bon marché les meilleurs modèles de lampes et de lustres hollandais, applicables aux plus somptueux magasins comme aux plus petites pièces d’habitations particulières. Elle y a pleinement réussi, comme on peut s’en assurer en examinant les appareils dont elle a garni la maison dite « des ouvriers de Paris. »
- Les cheminées de la même maison ont été garnies de pen-
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- dulesà sujets, avec flambeaux assortis, qui sont fabriqués par une autre société ouvrière,celle du zinc d’art ou bronze d’imitation. Cette société travaille le zinc de manière à lui donner l’aspect et l’emploi du bronze doré. Elle introduit un luxe très-peu coûteux dans les plus humbles demeures, et les modèles, bien que laissant à désirer, ne sont pas trop inférieurs à ceux qui ont cours dans le commerce des bronzes ordinaires.
- Dans le troisième groupe, le meuble devrait occuper la place principale. Il n’en est pas tout à fait ainsi. Nous trouvons d’abord une invention remarquable de M. Bourdron,
- menuisier à Cozes. Un agencement de coulisses et de rallonges
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- des plus ingénieux permet de donner à une table de dimensions ordinaires, quand elle est fermée, un développement considérable, et dè plus, de la couder de manière à lui donner les dis positions du fer à cheval. Il y a dans cette invention une idée nouvelle très-pratique et très-utile.
- ;Outre la table de M. Bourdron, le meuble n’est guère représenté, dans la classe 94, que par les produits de la société Sorbet-Rouàriy, pour la fabrication des meubles ordinaires. Cette société a pris place dans l'exposition des ouvriers chefs 'de métier, parce que les ouvriers qui y coopèrent ont une part dans les bénéfices, et en deviennent graduellement les
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- associés. Sa fabrication ne présente rien de spécial, si ce n’est un bon marché relatif, dû. à la suppression systématique des ornements de fantaisie qui élèvent si rapidement le prix du meuble de palissandre et d’acajou.
- Après le meuble, vient l’ornement des murs. Un habile 'ouvrier en papiers peints, M. Soupir, a exposé un système de planches gravées combinées de manière à recevoir deux ou plusieurs teintes différentes, ce qui réduit sensiblement le .nombre des planches nécessaires pour l’impression du papier à sujets polychromes. L’exécution de ces planches est très-fine et ne laisse rien à désirer.
- La tapisserie, qui a été détrônée par le papier peint et les étoffes, comme tenture murale, n’est plus appliquée aujourd’hui qu’aux meubles, aux rideaux, aux écrans, etc.
- Un artiste, autrefois attaché à la manufacture de Beauvais et aujourd’hui retraité, M. Milice, nous montre ce que le talent individuel peut réaliser en dehors des ressources de ce grand établissement. Des bouquets de fleurs, un chien d’après Oudry, une pastorale d’après Boucher, composent cette collection dont la valeur artistique est des plus sérieuses.
- Nous trouvons encore d’autres tapisseries remarquables : ce sont celles de la princesse Ch. de Beauvau, et de Mme Quesnel, du Havre. Les premières sont exécutées en chenille. Le coq et le paon peuvent être considérés comme des modèles de ce genre d’ouvrage. S’il est de notre devoir de faire ressortir ,1e mérite du travail, il ne doit pas nous être interdit de parler de l’œuvre qui en est la cause et la raison principale. Mme la princesse de Beauvau se livre d’une manière continue à la confection de ces broderies, les vend à prix d’argent employé à des œuvres de charité, tient école, et initie à son admirable talent de jeunes filles pauvres, pour lesquelles cette industrie devient une précieuse ressource. Elle a ainsi conquis par son exposition le titre d’ouvrier chef de métier, et elle l’a élevé au plus haut point, d’abord par son talent, et ensuite en lui donnant
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- pour assise, pour piédestal, la générosité et la charité chrétienne. Les secondes tapisseries, celles de MmcQuesnel, du Havre, sont exécutées en laine et soie sur canevas de sparterie. Elles sont remarquables comme conception et comme exécution. Au lieu du point carré, tout à fait impropre à rendre tout dessin autre que la mosaïque, un enchevêtrement bien entendu de points allongés et dirigés dans tous les sens, permet une traduction exacte de la nature pour toute espèce de sujets, même pour les figures, qui sont parfaitement réussies. C’est une industrie sinon nouvelle, au moins renouvelée, dont Mme Quesnel donne un très-beau spécimen.
- Les ouvrages de tapisserie s’exécutent d’après des modèles imprimés, qui indiquent, fil par fil, chaque point du canevas. Cette impression s’exécute en taille-douce sur des planches d’acier dont Mlle Pfertzel a exposé un intéressant spécimen. Cette spécialité de gravure rapporte un salaire assez élevé. Les femmes qui s’y adonnent n’y consacrent que quelques heures chaque jour, afin de ménager leur vue, et le reste de leur temps se trouve libre, soit pour les soins du ménage, soit pour une autre branche d’industrie ou d’art.
- Mlle Maria Van Cappenolle a exposé deux couronnes de fleurs en biscuit, modelées d’après nature, qui sont bien au-dessus de tout ce que vend le commerce. Le modelé est exact, l’agencement des fleurs des plus heureux. Les épaisseurs des différentes parties, pétales, calices, bractées, feuilles et tiges, sont finement étudiées et rendues. La translucidité de la porcelaine permet de reproduire celle des pétales, et l’imitation sera aussi parfaite que possible si le coloris donné aux couronnes est à la hauteur du modelé.
- Citons aussi le procédé de peinture vitrifiable sur porcelaine de M. Dolléans.
- Dans l’exposition espagnole, on a remarqué les produits de M. Alvarez, de Tolède, qui se livre avec goût et talent à la. darhasquinure sur fer, cet art particulier dans lequel l’Es-
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- pagne du moyen âge a laissé d’incomparables modèles qui ne paraissent pas trop oubliés.
- Les aciers rubannés et damasquinés faisant partie de l’exposition de S. A. le vice-roi d’Egypte, et exécutés par Chérif-Agha et Il-Saïd-Hussein-Narahvy, sont d’un bon travail et représentent une ancienne industrie du pays, qui tend à se perdre et mérite d’être encouragée et soutenue. Les ciseaux reproduisant la forme générale des ciseaux des xive etxve siècles présentent cette particularité fort ingénieuse de lames évidées et demi-cylindriques.
- Les coupes et vases en albâtre et en corne de rhinocéros de Sioutv (exposition du vice-roi d’Egypte) sont également un produit remarquable tout spécial à l’Egypte. Si cette industrie locale, qui tend à se perdre, demande à être encouragée, le
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- travail exécuté mérite d’être particulièrement mentionné.
- Le luxe des fleurs est devenu très-grand dans les habitations modernes. Les serres, les embrasures de fenêtres, les garnitures de cheminées, les jardinières sont infiniment coûteuses lorsqu’elles doivent être entretenues de fleurs ou de feuillages naturels ; mais à la flore de la nature viennent en aide les produits du fleuriste artificiel. Mme Bénézit expose des liserons, des lierres, des plantes de murailles d’une exécution remarquable, ayant toute la souplesse de la nature, et l’étoffe dissimule son tissu sous une préparation qui trompe l’œil le plus prévenu. Mme Bénézit et sa fille exécutent leurs fleurs et leurs feuillages d’après les préparations et les dessins de M. Bénézit fils. C’est un intéressant exemple du travail en famille.
- Nous signalons l’exposition de M. Balland, qui comprend un outillage nouveau pour tailler les ivoires en gouttière, au moyen de trépans mus par un tour et attaquant les plaques d’ivoire montées sur un chariot ; et un perfectionnement du tour à graver le cristal, perfectionnement consistant dans l’addition d’un guide-appui, qui, prenant toutes les inclinai-
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- sons nécessaires , permet une grande précision pour la gravure.
- Mrae Badin, en utilisant les matières de rebut de l’industrie des cure-dents pour exécuter, avec la partie cornée de la> plume, si dure, si résistante à l’usure, et d’une élasticité tout à fait exceptionnelle, des brosses de toutes grosseurs, a ouvert ' à l’industrie de la brosserie une voie nouvelle et présente des produits de très-bonne qualité.
- Ajoutons enfin que le tapis de M. Joseph Gyorgy, de^Hon-grie, composé de plus de 2,000 pièces de pelleterie, harmonieusement combinées, réunies avec beaucoup,d’art etd’adresse, présente un ensemble des plus satisfaisants et constitue um beau et bon travail d’ouvrier.
- Un artiste cartonnier, M. Robiiij nous montre, tels- qufils-sortent de son imagination créatrice;les cartonnages de fantaisie que les Parisiens payent si cher à Noël; au jour de l’an et à Pâques. Il est intéressant de saisir ces produits à leur origine, avant qu’ils aient passé par les magasins des confiseurs-en renom. Ce qui se déploie d’invention dans ce genre est extraordinaire, car ici c’est l’ouvrier qui impose à là. mode son goût et son idée. Il y a un mérite , particulier dans l’exécution industrielle des objets à bon marché exposés ;par M. Robin; par exemple, les boîtes de carton-d’un seul mor--ceau,foncées sur mandrins par des procédés,particuliers.
- Nous ne terminerons pas ce qui concerne!ce Groupe sans, mentionner l’emploi intelligent et fort habile que M.'.Lafossea' fait de la scie à découper pour fabriquer des cadres de glaces, un meuble de toilette, ainsi qu’un petit chalet.,Au moyen.de cet instrument, ordinairement brutal, maintenant allégé^ policé : pour, ainsi dire, et adroitement manié, .M. Lafosse est parvenu à produire des ornements qui n’étaient dus jadisi qu’à l’emporte-pièce, et qui ont gagné tout ce’ que peut donner la-liberté laissée au goût et à la fantaisie. On peut ainsi éviter
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- tout ce que l’emporte-pièce présente de raideur et de mono- . tonie, et la variété du produit échappe aux conditions onéreuses d’un outillage encombrant et coûteux.
- CHAPITRE Y.
- VÊTEMENTS ET AUTRES OBJETS PORTÉS PAR LA PERSONNE,
- Fils et tissus de lin et de chanvre. — Fils et tissus de laine cardée» — Dentelles, tulles, broderies et passementeries. — Bonneterie, lingerie, accessoires du vêtement, éventails, gants, fleurs artificielles, ombrelles et cannes.—Habillements, coiffures, chaussures, confections. —Joaillerie, bijouterie vraie ou d’imitation.,— Armes portatives.— Bimhelot terie, poupées et jouets.
- Parmi les produits que nous avons rattachée au Groupe IV, il y a lieu de mentionner d’une manière spéciale:
- Les imitations de pierres fines, émeraudes, rubis, lapis, aventurines, opales, etc., de M. Bon. Ces imitations sont d’une, perfection exceptionnelle. On remarque surtout une inventipn spéciale d’imitations de jade, employées à la fabrication des, perles fausses. L’imitation de jade, lorsqu’elle est soufflée pour produire la perle fausse, a, par elle-même, un orient, qui, s’ajoutant à l’orient obtenu par l’étamage intérieur, donne une perfection d’imitation inconnue jusqu’à ce jour.
- Les jouets mécaniques de MM. Lamour et Roullet, sertisseurs, prouvent un esprit inventif, un travail opiniâtre et une grande habileté de main. Ces jouets reproduisent les mouvements naturels particuliers à chaque objet représenté. Pour les poupées, les mouvements des jambes, des bras, de la tête sont bien imités. Pour les animaux, le succès est le même. Tous ces petits personnages marchent et agissent non pas entraînés par le mouvement des accessoires, mais par une impulsion directement appliquée à chacun de leurs membres. Les ouvrages en cheveux constituent une industrie essen-
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- tiellement française, et qui tient une grande place dans le culte des souvenirs. M. Florentin expose des travaux d’une finesse particulière dont le mérite spécial est d’amener le cheveu,par des procédés particuliers de ramollissement, à la souplesse nécessaire pour reproduire, aussi fidèlement que la pointe du graveur, les détails d’un dessin de chiffre ou d’armoirie. Il est difficile de mieux faire dans ce genre de travail.
- La section hongroise de l’exposition autrichienne a offert la surprise d’une'industrie qui peut être considérée comme inconnue en France. M. Kindl, de Zirer, expose des coiffures nationales en amadou, ainsi que d’importants échantillons de la matière dont elles sont fabriquées.
- Si l’on en croit quelques historiens, Y agaric, ou champignon à amadou, aurait pris son nom de YAgaria, région de l’ancienne Sarmatie, laquelle ne serait autre que la Hongrie. Il est certain que l’agaric fait, dans ce pays de grands chênes, l’objet d’une industrie nationale dont M. Kindl produit de curieux spécimens. Ce sont des coiffures, casquettes ou bonnets de cbasse en amadou, d’un seul morceau. Ces coiffures sont souples, chaudes et particulièrement légères. Les peaux d’agaric d’une grande dimension que M. Kindl expose sont admirablement préparées et aussi douces que le plus fin velours.
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- CHAPITRE VI.
- INSTRUMENTS ET PROCÉDÉS DES ARTS USUELS.
- Engins de chasse. — Matériel et procédé des usines agricoles. — Machines et appareils de la mécanique. — Machines-outils. — Matériel et procédés de tissage. — Matériel et procédés de la couture. — Matériel et procédés de la confection des objets de mobilier et d’habitation. — Matériel et procédés de papeterie, tentures et imprimés. — Machines et outillages divers. — Carrosserie et charronnage. — Bourrellerie et sellerie. — Matériel de chemins de fer. — Matériel et procédés du génie civil, des travaux publics et de l’architecture. — Matériel de navigation.
- C’est parmi les objets assimilés à l’exposition du groupe VI que se trouvent les plus remarquables produits de la classe 94.
- Nous signalerons, comme se rapportant aux machines et appareils de la mécanique, l’exposition de M. Baldner. C’est un modèle en bois d’une machine pouvant marcher soit à la vapeur, soit à l’air comprimé. Ce modèle, fonctionnant très-régulièrement à l’aide d’un petit soufflet, présente des qualités remarquables comme exécution. La difficulté de fabriquer en bois tous les organes, souvent très-petits et très-délicats, d’un modèle de machine, a été très-habilement surmontée. L’emploi dubois permet en outre, pour ces ouvrages, une réduction de prix qui rendra possible leur application à l’enseignement technique dans d’humbles écoles.
- Dans la classe des machines-outils nous trouvons plusieurs artisans remarquables :
- Citons en première ligne M. Bastié, qui, reprenant avec une intelligence remarquable et un travail opiniâtre une idée déjà émise, mais qui n’avait pu être rendue applicable et était retombée dans le domaine public, l’a perfectionnée et a produit un outil nouveau destiné à remplir une lacune de l’outillage industriel. Le tour à tourner carré est d’une utilité pratique incontestable, non-seulement pour les objets de
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- tabletterie, mais encore pour l’industrie du mobilier et pour la décoration architecturale..
- M. Buisine, habile monteur de machines à fabriquer les cardes, ces machines qui, sous un petit volume, produisent un travail si fin, si délicat, si compliqué, ne s’est pas contenté d’une habileté pratique qui lui vaut d’être recherché dans cette spécialité. Il a voulu apporter le tribut de son intelligence à sa profession et a inventé un multiplicateur très-ingénieux pour le balancier employé au règlement de ces machines.
- M. Al avoine, par un métier mécanique d’un emploi très-répandu à Elbeuf et qui utilise et s’assimile la belle invention de Jacquard, fournit un contingent remarquable au matériel et aux procédés, du tissage.
- Les inventions de M. Themard appartiennent à plusieurs classes.; car, aui perfectionnement apporté par lui à la machine à coudre, il faut ajouter un bouche-bouteilles, d’un agencement des plus ingénieux, qui permet de faire descendre-, le bouchon, jusqu’au contact du liquide sans aucun, danger, de briser le vase. Il expose; en outre, un additionneur mécanique d’un, jeu simple et. d’un* volume très-restreint..
- L’exposition la plus remarquable de la classe. 94 est celle de M. Henri Dufresne; qui a soumis à l’appréciation du Jury l’invention d’un nouveau procédé de dorure sur bronze.et sur argent, avec ou sans épargne de matière, par remploi* de sels-mercuriels, et sans danger pour les ouvriers. L’opération se fait par voie galvanoplastique-. Après décapage, la pièce-; est soumise à l’action d’un bain de nitrate neutre de. mercure; a l’exclusion de toute dissolution acide; puis au bain d’or, puis de nouveau au bain mercuriel. L’or est emprisonné entre deux couches de mercure. La même action chimique exercée sur le bloc et sur l’or de dorure, les-prépare à s’unir ensemble- avec' une grande force d’adhérence. L’évaporation du mercure se fait à* fourneau entièrement-, fermé*, .sans travail d’ouvriers qui,ne* douchent jamais-ni les'dissolutions,'
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- ni les amalgames de mercure; La quantité d’or déposée périt être aussi grande que le veut le. fabricant) et l’or étant emprisonné entre deux couches de mercure ne subit nidéchet,' nê perte. Ce procédé est déjà devenu industriel:; il est appliqué chez MM..Picard père et fils, 6, rue de la Perle. Livrée au domaine public avec une générosité que. pouvaient seuls pr©-voquer des sentiments de l'humanité la plus, entière, l’invention de M. Dufresne a été - revendiquée par des compétiteur» plus nombreux que délicats.. Les-investigations', très-sérieuses -du Jury, contrôlées par la haute expérience de M. le baron de Liebig) n’ont laissé place à aucune incertitude, et le mérite de l’exposant est sorti intact de ces épreuves-rnultipliées;- .
- M. Dufresne expose, en outre des dorures et damasquines sur fer, obtenues par un procédé particulier, et qui ont.une netteté et’une solidité exceptionnelles. Signalons enfin1 comme spécimens du travail de M. Dufresne en modelé, ciselure et damasquine, deux coupes en fer; repoussé et damasquiné ;;d’un goût pur, d’une exécution d’un grand mérite, et un grand vase,».la. pièce capitale de cette exposition, la coupe de la volupté. , '
- M. Gailtouste a inventé diverses combinaisons d’outils d!e-bénisterie, qui donnent à la main de l’ouvrier, une précision mécanique très-remarquable et-très-précieuse;
- L’imprimerie et la lithographie ne livrent leurs produits-4. bas prix; qu’autant qu’elles opèrent sur des nombres uirpeœ considérables. Une seule étiquette) imprimée typographiquement, coûterait à peu; près le même prix qu’une ou plusieurs centaines. M. Bordeaux a eu l’ingénieuse idée de simplifier et. d’accélérer les procédés de la calligraphie ordinaire; de nis-r-nière à leur faire produire à très-bas-prix, des étiquettes, avis-et affiches très-variés,,que chaque industrie emploie en très-petit nombre. , L’idée était pratique et répondait-à un besoin' réel dont le suceès- est flagrant à d’Exposition.mêinè.-'Presqué toutes les étiquettes employées par les exposants, dans le palais du Champ-de-Mars , étaient exécutées-à. la main.par M,.Bordeaux, au moyen de quelques règles- et-;de quelques.
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- plumes de fer, avec,une rapidité surprenante. Tandis que le prix des ouvrages typographiques et lithographiques diminue en raison du nombre d’exemplaires fabriqués, l’économie résultant du travail de M. Bordeaux croît en raison inverse du
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- nombre d’exemplaires demandés. Il y a là, non pas concurrence, mais application nouvelle et très-utile.
- M. Hébert Parfait, ouvrier de chemin de fer, a exécuté un fourneau.à yentilateur formant forge portative, d’un poids et d’un volume excessivement restreints, facile à transporter non-seulement à tous les étages, mais encore sur les toits et dans les endroits de l’accès le plus difficile. Cette combinaison très-intelligente, trèsrbien .raisonnée, est d’une utilité générale et doit rendre de .grands, services aux industries qui appliquent
- des soudures sur .place, , ?
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- M..Chartier, deTours, a construit un tour à planter et à sertir, qui ramène à une excessive simplicité et à une grande facilité d’exécution«l’opération^ jusqu’à ce jour si délicate, tle la pose des pierres fines en horlogerie.
- M. Quiniin a modifié notablement les villebrcquins, de manière à faire varier la course de la manivelle, suivant l’effort
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- à exercer,, et-à transformer, à volonté, le' villebrequhi'en rocher, ou, cricket, pour percer les tôles sur les chantiers et sur
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- Le chef-d’œuvre de charpente des Compagnons passants, qui réunit des assemblages de toute sorte, parfaitement exé-
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- eûtes, des coupes biaises de toute nature, et toutes les difficultés que présente la charpente, rigoureusement résolues La cathédrale en bois sculpté de M. Morin : ce travail est remarquable comme exécution, et surtout au point de vue de l’emploi de la scie à découper. Les tentatives de vulgarisation et de généralisation d’un outil qui semblait uniquement réservé à des œuvres plus grossières méritent d’ôtre vivement encouragées;
- Enfin, le modèle de navire de M. Lefebvre, qui présente, outre une exécution très-habile, la conservation'd’un‘type heureux de l’art des constructions navales. ' ’ ; r
- Nous ne pouvons terminer cette étude sans tirer une .cbnclu-sion et déduire un enseignement du travail d’examen et'd’investigation auquel s’est livré le Jury de la'classe 94. . '- r : Deux faits remarquables l’ont frappé *, ils se rapportent à la
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- perfection du travail et aux inventions. L m; :!;
- Nous avons eu à examiner les œuvrer individuelles des plus habiles ouvriers de nos grandes industries, et nous avons dû constater que, partout, les produits sortis d’une seule main et n’étant pas soumis du contrôle d’un gérant, chef d’atelier, ou d’industrie, restaient toujours dans un état d’infériorité relative. Il devient évident, il reste parfaitèment démontré que l’influence, la direction d’un industriel, n’appliquant que son goût et ses connaissances techniques, sans employer le labeur
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- de ses mains, est indispensable à la perfection du produit. Telle œu vre qui semble parfaite a celui qui l’a créée gagnera à passer par des mains moins liàt>:iles; peut-être, mais guidées. par une plus grande liberté d’appréciation. L’ouvrier * est le
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- père de ses œuvres; comme le père de famillej'iraimera quelquefois, dans ses enfants^ moins laperfection’absolue qûe la somme de jouissance ou dé peine et dé travail qu’elles résument. Il aimera mieux une dènii-perfection laéorièuse qu’une u beauté née spontanément et sans efforts1.* Pour réformer l’œuvre et l’améliorer, ,il faut le jugement’et la main d’un étranger,
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- comme'il faut'le collège aux enfants - gâtés • des familles.
- €e serait donc non pas seulement arrêter L’essor de l’indus-tele,'mais encore la faire rétrograder que; de la .restreindre au .travail individuel, quelle que soit d’ailleursda valeur du travailleur.,Si l’ouvrier rêve un affranchissement, plus grand encore'que celui qu’il tient delà civilisation moderne, s’il aspire à courir toutes des chances, bonnes: ou mauvaises, de la .carrière industrielle, pour le faire avec quelque succès il.ne-doit fias s’isoler. La- société coopérative est la seule voie sûre et rationnelle qui lui soit ouverte; mais, qu’il le reconnaisse.bien, •s’il veut réussir, il ne peut, il ne doit pas s’affranchir cl’un patron.
- ;'Quant aux inventions, nous avons dû constater encore des efforts immenses, un travail considérable, employés vainement pour résoudre des questions ou impossibles, ou absurdes, ou déjà résolues. Faut-il décourager l’invention, entraver.la marche •des-chercheurs? Non sans doute ! L’invention est la plus haute expression-du travail de l’ouvrier; c’est le produit qui .réunit 3e mieux le labeur de son intelligence-au labeur de.ises mains.
- rUn homme illustre'du commencement de ce siècle, Royer-'Collard, disait, -dans sa chaire de philosophie : Inventez des systèmes, il-en restera toujours quelque chose. On peut dire • aussi :‘Produisez des inventions, toutes auront leur utilité, les bonnes et même les mauvaises.
- On peut naturellement, et sans-exagération de pensée, comparer le travail de l’inventeur à-celui du navigateur. A Hun •comme à l’autre, il faut la'même «force de résolution; et la anème. persévérance. Des écueils semblables des menacent et aussi les mêmes bonnes fortunes les attendent; et plus d’un inventeur heureux s’est rencontré qüi,-croyant s’être.embar-qué-pour les Indes orientales,-abordait en Amérique. , ’Dans leurs'périlleuses explorations, des navigateurs ne se contentent pas‘de «signaler les* passes favorables quitdoivent conduire au rivage désiré ceux qui les suivent sur la mer; ils
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- signalent, avec un soin -tout aussi grand, les récifs et les écueils/ Sur;la mer.de l’industrie, les heureuses découvertes sont les
- passes où la civilisation peut naviguer à pleines voiles, à toute vapeur. Celles que nous avons appelées les mauvaises sont autant de balises et de phares qui signalent les parages dan-: gereux dont il faut s’écarter. C’est pour cette raison qu’on peut affirmer que tout travail d’invention a son -utilité >réelle et concourt pour sa part au progrès et à la marche de d’esprit humain. ; '
- Mais quelle est la cause de si nombreux insuccès pour les inventeurs, cause qu’il faut amoindrir, s’il est impossible de la faire disparaître ?
- Les inventeurs peuvent et doivent être classés*en deux catégories bien distinctes. Les uns possèdent de génie de l’inven-tion.à l’état natif,'agissant àda lumière de «^intelligence telle' que ‘Dieu d’a allumée dans 'leur âme': ce sont les ouvriers. Les autres ont vu cette intelligence^agrandie ipard’étude,'développée :par l’influence du milieu‘même dans lequel .ils vivent,1
- ils luttent, ils travaillent : ce ;sont les savants. -A«ces .derniers, ' en général, appartient l’invention de l’idée; aux premiers, ' l’invention «de l’outil. Tous deux-sont frères; fils de- l’intëlli— gence-ct du travail, ils doivent unir et coordonnerieurs.efforts pour augmenter le bien-être de la famille humaine. S’ils se séparent, ils risquent d’errer à jamais dans des dédales sans
- issue. :
- S’il est fait une juste appréciation du mérite de chacun d’eux, aucun ne devra être l’objet d’une préférence marquée. Car, si l’ignorance des connaissances' acquises condamne souvent l’ouvrier inventeur à user ses efforts et sa vie dans un > labeur inutile, le savant est aussi condamné à précéder son siècle et à voir ses découvertes rester dans le domaine académique, faute d’un outil qui traduise sa pensée et l’introduise dans le domaine des faits et de l’industrie.
- Combien de temps l’illustre Watt a-t-il vu l’essor de son invention arrêtée, faute d’un outil et d’un ouvrier capables d’alé-
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- ser un cylindre ? Combien plus longtemps ses découvertes seraient-elles restées à l’état spéculatif, s’il n’avait joint à un grand génie d’invention une extraordinaire habileté de main ? Et de nos jours môme, les rapides progrès de la physique ne seraient-ils pas fatalement condamnés à une marche plus lente si, à côté de savants comme MM. Foucault, Lissajous, etc., ne se trouvaient des ouvriers de génie comme MM. Rulimkorff et Dubosc.
- Oui, il faut un trait d’union entre le savant et l’ouvrier, et ce trait d’union, c’est la confiance, une confiance basée sur l’estime réciproque. Appclons-la de tous nos vœux ! Que l’outil et l’idée se rapprochent au lieu de s’égarer dans des voies divergentes ! Que l’ouvrier consulte le savant, et nous verrons bientôt disparaître cette grande "calamité du travail et des efforts stériles, cette cause trop fréquente de la ruine de bien des familles. Nous pourrons enfin mener le deuil définitif de la quadrature du cercle et du mouvement perpétuel !
- Sans doute, ce jour n’est pas encore levé; mais il ne saurait tarder à poindre. Le développement du travail d’invention, la manifestation ouvertement et intelligemment préparée de l’individualité du travailleur, et l’expansion d’une confiance réciproque sont les premières lueurs qui en présagent l’aurore.
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- Instruments et procédés de travail spéciaux aux ouvriers chefs de métiers, par 31. Darjmox, député au Corps législatif et M. van Blaren-berghe, ingénieur en chef des ponts et chaussées.
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- INSTRUMENTS ET PROCÉDÉS DE TRAVAIL SPÉCIAUX AUX OUVRIERS CHEFS DE MÉTIERS
- Par M. DARIMON, député au Corps -législatif, et M. Van BLARENBERGHE, ingénieur des ponts et chaussées.
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- CHAPITRE I.
- OBSERVATIONS GENERALES.
- L'Exposition de 1867 est, par'.dessus tout, la glorification des arts;mécaniques et de leurs produits. On ne peut qu’applaudir aux progrès de ces arts, puisqu’ils ont pour effet immédiat, soit d’améliorer la qualité des produits, soit d’en diminuer le prix de revient, et parfois même de réaliser simultanément ces deux avantages au profit, du consommateur.'Toutefois, ces progrès exercent sur Ta condition des travailleurs une influence indirecte qui’sollicite l’attention de l’économiste et :de l’homme d’iÉtat.
- j ï La plupart des .grandes industries modernes; obéissent fata-
- lement à la loi économique, ,qui veut que le fabricant recherche tous les moyens possibles de réduire ses frais généraux. Dc là'cette conséquence que la -direction des forces productives Tend ^sans cesser >se « concentrer, dans J es -mains d’un^plus petit nombre de personnes. Ce mouvement d’agglomération est .favorisé par la puissance financière qui nait de l’association
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- des capitaux sous la forme de l’anonymat et de la commandite ; il entraîne surtout les établissements qui ont pour objet de donner une première préparation industrielle aux produits naturels du sol et aux produits de l’agriculture. On peut prévoir le moment où toute concurrence deviendra impossible aux usines qui n’occupent pas les positions les mieux choisies, ou qui sont impuissantes à réunir de grands capitaux. Ces usines disparaîtront successivement et il ue restera plus, dans le champ de cette partie de l’industrie, qu’un petit nombre d’établissements gigantesques.
- Une telle concentration ne laisse pas d’avoir de grands inconvénients économiques et de présenter des périls sociaux. Les monopoles de fait, aussi bien que ceux qui résultent de la législation, ont pour conséquence le relèvement des prix de vente des produits; les intérêts des consommateurs sont donc menacés; ceux des collaborateurs des grandes usines ne le sont pas moins.
- Quelque habile que soit le chef d’un grand établissement, certaines circonstances peuvent faire péricliter son industrie et même déterminer sa ruine. Le chômage d’une usine qui occupe plusieurs milliers d’ouvriers est toujours une cause de misères individuelles d’autant plus déplorables que ceux qui en sont frappés ne pouvaient rien faire pour en éviter l’atteinte. Sa fermeture définitive peut prendre les proportions d’un désastre public, engendrer des désordres et susciter de sérieux embarras aux gouvernements. Si l’on1, veut écarter la prévision de ces circonstances extrêmes* on ne peut du moins se refuser à reconnaître que la condition morale des travailleurs attachés aux grands établissements industriels laisse beaucoup a désirer. Ce sont les soldats d’un régiment qui remporte des victoires, sans doute ; mais ce ne sont plus que des unités qui disparaissent dans un grand tout: A part un petit nombre d’exceptions, tout avancement réellement désirable leur est interdit.’ Leurs aptitudes sommeillent et ne peuvent se.développer parce qu’elles manquent de l’excitant
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- nécessaire. Leur vie se consume loin du foyer domestique ; les liens de la famille en sont tout au moins relâchés. L’homme peut, à la rigueur, résistera cette action dissolvante; mais la femme, mais l’enfant, que. deviennent-ils dans un pareil milieu?
- Sans doute, les chefs de la plupart des grandes usines se préoccupent de ces côtés. fâcheux. de. la condition faite à leurs 'Collaborateurs. Quelques-uns , il faut le dir,e ,à leur' honneur, proclament .hautement que l’école est la bases fondamentale de l’atelier, et, pour pratiquer ce principe, s’efforcent de développer l’instruction chez leurs jeunes .apprentis et , meme chez leurs ouvriers adultes. Souvent aussi, ils font les plus louables tentatives pour encourager sl’esprit( d’épargne auteur d’eux. Dans ce but, ils fondent des cités ouvrières ,et
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- facilitent à.leurs locataires les moyens ,d’en • acquéri^ la pro-ipriété. Mais ces institutions, malgré leurs mérites incontesta-
- bles, ne sont que d’heureux palliatifs. Les grandes..aggloméra-,étions, ouvrières n’en.conservent pas moins leurs vices et,leurs • dangers. ,11 faut néanmoins laisser cette partie, de l’industrie ; suivre sa pente naturelle, car c’est en vain qu’op essayerait v-d’en enrayer-de mouvement. Mais on doit souhaiter que, les
- ^petites industries moyennes, qui, jusqu’à ce jour, ont échappé v à cette action absorbante, puissent continuer à y résistei^et que celles qui,en ont-subi les premières étreintes parviennent
- : à s’en dégager. ,,
- n:, Par un retour singulier des choses ride, ce monde, certains jh progrès des arts mécaniques, semblent devoir fayoriser la dés-aggrégation, de quelques-uns ,.des ;groupes., industriels. Une > découverte encore récente, JamachineLenoir, a, si l’on, peut s’exprimer, ainsi,., démocratisé la force, motrice. Dans toutes ?u les villes où le. gaz et l’eau circulent,sous le sol .des rues pour ni arriver à tous, les .étages des- maisons., riveraines, le moteur ,r -Lenoir a pu pénétrer jusque dans, l’atelierdomestique. Sans » tropr devancer l’avenir, il est,permis d’entrevoir le moment où une nouvelle force motrice,, plus commode, encore, .sera mise
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- à‘la portée de l’atelier le plus modeste. Déjà, l’air comprimé travaille, par les organes d’ingénieuses machines-outils, à percer * les roches les plus duresdu massif des Alpes. Il est a espérer; que. ces machines-sedransformeront bientôt en moteurs généraux offrant une grande puissance sous un faible volume, et' qu’un jour prochain viendra où l’air comprimé circulera sous les voies publiques des villes, comme le font aujourd’hui le gaz et l’eau. Toute découverte scientifique ,. toute institution’ sociale ou financière qui aura pour- effet de permettre1 le travail en famille, au foyer domestique, doit être accueillie comme un bienfait par- les travailleurs et par tous ceux qui shntéressent à leur condition morale.
- Ainsi-, deux voies opposées paraissent s’ouvrir devant l’iii- < dustrie moderne.:
- D’un côté, les établissements qui ont pour objet, de. faire subir une première transformation aux produits naturels du? sol et aux produits de l’agriculture se concentreront sur un petit? nombre de points,, et prendront des développements considérables.. Autour d’eux se grouperont des populations ouvrières assez nombreuses pour constituer de véritables villes. Abstraction-faite des vices de ces agglomérations en ce qui louche la. condition morale des travailleurs, l’écueil économique, le danger social qui- menacera sans, cesse ces grands établissements, ce sera leur grandeur même. D’un autre* côté, les industries qui s’occupent de transformer les produits *des‘ grandes usines pour les livrer sous- mille-formes variées, à la consommation*, générale,., échapperont, il faut l’espérer-du moins, par leur variété* même et par leur faible importance -relative, à ce mouvement de? concentration., Ces industries puisent dans1 l’esprit même: des travailleurs qu’elles emploient une force particulière de résistance qui s’accroîtra par les*' progrès-de l’instruction, générale et parle développement des institutions de crédit populaire, notamment par celui des sociétés coopératives de production et de consommation.
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- Au moment où ce doublé mouvement se dessine d’une •manière très-nette,,il était intéressant, de constater, les situations respectives des grandes industries d'ans desquelles- les machines sont les,agents principaux de. la production,.et des industries moyennes et domestiques où le travail manuel rivalise d’importance avec celui des machines:. L’Exposition- de 4867 offrait l’occasion la.plus favorable pour rassembler les éléments de-cette enquête. Les-arts mécaniques et leurs produits ont largement répondu à l’appel qui leur, a. été; adressé. Ils:se sont présentés en cinq groupes, divisés en soixante classes. Ils occupaient plus de la moitié de la surface, du Palais et de ses annexes., Les petites industries n’avaient à leur disposition qu’une- surface de 500 mètres carrés environ. Elles" étaient divisées en deux, classes, dépendant du Groupe X : la classe 94, quia été ouverte aux produits, de toute sorte fabriqués par des-ouvriers! chefs de métier, et la classe 95, qui a été réservée- aux instruments et procédés de travail spéciaux à ces ouvriers.. -, -
- Le programme particulier à la. classe 95- avait été tracé par la Commission Impériale dans les termes suivants : 1° Instruments et procédés (énumérés au Groupe YI) employés, habituellement par des ouvriers, travaillant à leur propre compte, ou spécialement adaptés aux convenances du travail exécuté en famille, au. foyer domestique; 2° travaux manuels où.se manifestent,, avec un caractère particulier d’excellence-,, la dextérité, l’intelligence ou le goût de l’ouvrier; 3° travaux manuels qui,, par diverses causes, ont le mieux résisté, jusqu!à T époque actuelle, à la. concurrence des machines.
- Obligé de se. renfermer dans les limites étroites qui» lui étaient.imposées, le. Comité- d’admission s’est vu contrainLdè repousser une, partie,des. demandes qui. lui. ont. été adressées. Il a, dû,, en outre,,,par. des.motifSïde sécurité et de convenance,* écarter les industries- qui exigent l’emploi' d’une, chaleur intense,, ainsi que celles qui .répandent des odeurs nuisibles ou même peu agréables. D’autre, part,,H a dû, à son grand regret,
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- engager certains chefs de métier à s’abstenir, dans leur intérêt même, de prendre part à l’Exposition. Des ouvriers n’ayant d’autres ressources que le produit du travail exécuté par eux et par leur famille, au foyer domestique, n’auraient pu, en effet, supporter les frais assez considérables de l’installation dans le Palais, et surtout les pertes d’argent et de temps, conséquences inévitables d’un travail exécuté dans des conditions anormales, sous les yeux du public. Cette dernière considération explique comment le Comité a été amené à transgresser, en apparence, les termes du programme qui lui avait été tracé, et à admettre des chefs d’industrie moyenne en bien plus grand nombre que les ouvriers chefs de métier. Cette modification, imposée par la force des choses, n’a cependant pas altéré d’une manière fâcheuse le caractère de la classe 95. C’était, avant tout, le travail manuel qui y était exposé. Dans chacun des ateliers on avait réuni les artistes ou les ouvriers qui sont les collaborateurs habituels des chefs des maisons exposantes. Leurs noms étaient inscrits au Catalogue général en regard de ceux de leurs patrons, et ils ont été admis à concourir personnellement pour les récompenses réservées à la
- classe. •
- Aucune partie de l’Exposition n’a été plus visitée que la classe 95. La foule se pressait autour de ses ateliers, et il est à espérer que plus d’un visiteur aura puisé un enseignement dans les leçons pratiques qui ont été mises ainsi à la portée de tous. Il-paraît utile de conserver le souvenir de cette partie' si intéressante du grand concours et de la grande enquête industrielle de 1867, en' donnant ici la liste des ateliers qui étaient rassemblés darts la classe 95, et en y joignant quelques observations sommaires destinées à montrer comment chacun d’eux répondait au programme de la Commission Impériale.
- . Userait difficile, dans cette énumération, de se conformera la division de ce programme en trois paragraphes. Il arrive, en effet, que certaines industriès, spécialement adaptées aux convenances du travail exécuté en famille, au foyer domesti-
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- que, méritent d’être également signalées comme ayant résisté
- jusqu’ici à la concurrence des machines ou comme propres à
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- manifester à un haut degré l’intelligence et le goût de l’ouvrier. Il paraît préférable, pour éviter toute confusion, de décrire les ateliers dans l’ordre adopté pour l’industrie proprement dite, dans la classification annexée au réglement général du 7 juillet 1865.
- CHAPITRE II.
- MATÉRIEL ET APPLICATION DES ARTS LIBÉRAUX.
- g 1 — Spécimen d’atelier typographique (il. Paul Dupont, rue do Grenelle-Saint-Honoré, 45, à Paris).
- Cet atelier a été exposé dans le but principal de montrer la part que les femmes et les jeunes filles peuvent prendre à la composition typographique. Leur introduction dans cette industrie est due à l’initiative de l’exposant ; elle a rencontré au début d’assez grands obstacles dans la résistance que les compositeurs y opposaient. Mieux éclairés aujourd’hui, ils reconnaissent que la concurrence des femmes n’a enlevé à leur profession ni les salaires élevés, ni la considération qui y sont attachés. Les femmes sont, en effet, payées • d’après le tarif appliqué aux hommes, et elles ne peuvent abaisser en rien le niveau d’un métier auquel elles sont très-aptes parleur intelligence précoce et par leur dextérité.
- Malheureusement, cette profession ne peut-s’exercer-au foyer domestique ; elle est forcément confinée dans les grands ateliers. La maison exposante remédie, autant qu’il dépend d’elle aux inconvénients qui résultent de cette condition, en exerçant sur ses jeunes ouvrières une surveillance à la fois paternelle et sévère, en les forçant à suivre les cours d’une
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- T. XIII.
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- école et à recevoir l’instruction religieuse ; enfin, en les faisant travailler en commun, dans leurs moments de loisir, à des ouvrages de couture destinés à l’habillement des pauvres.
- g 2. — Gravure industrielle sur métaux ( M. Dulos /rue de Seine, 34,
- à Paris).
- La découverte d’un procédé propre à remplacer la gravure sur bois, dont le travail est long et coûteux, était vivement désirée à une époque où les publications illustrées ont pris une grande impdrtance commerciale. L’artiste exposant a appliqué, de la manière la plus heureuse, certains phénomènes de capillarité dont l’observation lui est personnelle. En y joignant les ressources de la galvanoplastie, il est parvenu à divers systèmes de gravure physico-chimique qui permettent de conserver au dessin original tout son caractère et d’obtenir, à un prix peu élevé, des clichés typographiques. Cette invention a donné naissance à une industrie qui relève directement des beaux-arts pour le dessin des planches. A peu d’exceptions près les artistes qui y concourent travaillent chez eux.
- g 3 — Gravure et sculpture sur pierres fines, pour intailles et camées.
- — Sculpture sur coquilles pour camées (3t. Jouanmin, rue Notre-
- Dame-de-Nazareth, 43, à Paris).
- De même que la précédente, cette industrie procède des beaux-arts. Les artistes qu’elle emploie sont de véritables sculpteurs. Au lieu de manier le ciseau et le maillet, ils ont pour outil un fragment de diamant serti à la pointe d’un morceau de fer doux qui reçoit d’un petit tour à pédale un mouvement de rotation très-rapide. .Leur apprentissage à l’atelier une fois terminé, ces artistes travaillent toujours chez eux.
- g 4.— Dessins pour châles (JIM. Goxiîlle frères, rue du Mail, 6,
- à Paris).
- Cette industrie est encore une application immédiate de l’art
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- du dessin. Elle procure des salaires assez élevés aux artistes qui s’y livrent ; elle peut être exercée par les femmes aussi bien que par les hommes et n’exige leur présence dans les ateliers du maître-dessinateur que pendant la durée de l’apprentissage.
- I 3. — Instruments cl’optique usuelle (M. Lemaire , rue Obcrkampf, 22,
- à Paris).
- L’atelier qui a fonctionné à l’Exposition n’a pu donner qu’une idée très-incomplète de l’importance et des procédés d’une industrie qui met en oeuvre les matières premières les plus variées, notamment le verre, la nacre, l’ivoire, l’écaille, le cuivre, l’aluminium, etc. La maison exposante occupe 140 ouvriers, ou employés, ou apprentis. Une machine à vapeur de 30 chevaux met en mouvement un grand nombre de machines-outils, la plupart fort ingénieuses, dont l’invention est due à l’exposant. Cet atelier a été admis dans la classe ,95, surtout pour mettre en évidence l’adresse et l’intelligence des ouvriers de cette industrie.
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- % 6 —Construction de thermomètres, liquomètres, etc., en verre soufflé (M. Château, rue du Temple, 23, à Paris).
- La .construction des instruments de précision en verre soufflé est une opération délicate qui exige beaucoup d’adresse et de soin consciencieux. Cette industrie s’exerce en chambre.
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- CHAPITRE III.
- MEUBLES ET OBJETS DESTINES A L HABITATION
- g 1. — Meubles sculptés et petits, meubles d’art (MM.Gersox et Weber, : irue du Temple,,140, ,àiParis), et Meubles sculptés (M. Bellaxger, rue des Saints-Pères, 51, à Paris).
- ' ^Le'clîariip dé cette industrie est très-vaste. Elle exige le concours d’un grand nombre d’ouvriers de professions très-
- différentes et l’emploi d’outils perfectionnés mus par des moteurs assez puissants. Une partie des,ouvriers .peuvent travailler au foyer domestique ; mais l’acliat des matières premières, la confection dès dessins et modèles, le montage des meubles et leur vente he peuvent être faits que par un patron, disposant de 'capitaux suffisants. Ces deux'ateliers ont été*exposés Corinne' propres à manifester l’adresse des ouvriers découpeurs et sculpteurs, ainsi que le goût de leurs patrons. :! .-..a/ ..
- g 2. — Gravure sur cristaux (M. Maliier , rué dc Paradis-Poissonniére, (>,
- à Paris).
- Les procédés de cette industrie offrent ia plus grande analogie avec ceux de la gravure sur pierres fines; ils n’en diffèrent qu’en ce que Tbiitif de l’ouvrier, au lieu d’être un diamant, 'n’est' qu’une simple^ molette en fer doux; barbouillée d’émeri’. La gravure sur''cristal'est un art véritable qui 'exige un apprentissage dè quatre' ans au moins'. 1 ’ • • ’
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- g 3. — Décoration 'de porcelaines èl} de faïences de luxe (MM.'Faugeron et Dupuis',* rue duFaubourg-Skint-Denis, 146, à Paris).; : r?
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- Cette industrie n’emploie aucun procédé mécanique. Elle relève immédiatement des arts du dessin et de la peinture.
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- La confection des modèles, la cuisson des pièces et leur vente sont nécessairement du domaine d’une maison de commerce ; mais les travaux de décoration peuvent se faire et se font généralement par des artistes peintres travaillant chez eux.
- % 4. — Tapis et autres objets en plumes (M. Bardin, rue de Lancry, 10, à Paris).
- L’exposant, après de longues et patientes recherches, a trouvé des procédés nouveaux au moyen desquels il tire parti des plumes de toute espèce d’oiseaux de basse-cour. Sa fabrication est très-intéressante par ses procédés et ses résultats ; mais elle n’est pas de nature à être exercée au foyer domestique.
- g 5. — Scuplture en cuivre et en plomb repoussés (MM. Moxdüit et Béciiet, boulevard Monceau, 104, à Paris).
- Cette industrie, qui a pris dans les dernières années un développement considérable par suite de l’emploi progressif de ses produits pour la décoration des combles des palais, des édifices religieux et même des maisons particulières, a été exposée dans la classe 95 comme très-propre à mettre en lumière l’intelligence, le goût et l’adresse des ouvriers qu’elle emploie, et qui sont de véritables artistes sculpteurs.
- § 6. — Maroquinerie et tabletterie (M. S. Schloss et neveu, rue Chapon, 15, à Paris).
- Cette industrie est digne d’attention par les efforts qu’elle fait chaque jour pour créer de nouveaux modèles, et par l’élégance de ses produits extrêmement variés. Elle exige une force motrice assez considérable et des machines-outils en grand nombre pour la fabrication des garnitures et carcasses en métal ; mais les travaux de montage peuvent être et sont, en général, exécutés par des ouvriers en chambre. Los visiteurs de l’Exposition ont remarqué le bon goût des articles
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- qui s’exécutaient sous-leurs yeux par des ouvriers adroits et intelligents.
- 7 .—Objets en ivoire tournés, guillochës, sculptés et gravés (M. Moreau,
- rue Tiquetonne, 4, à Paris;.
- La profession d’ivoirier peut s’exercer parfaitement au foyer domestique. Elle ne demande qu’un tour, un établi et un petit nombre d’outils. La matière première est d’un prix très-élevé, qui va toujours croissant ; l’ivoirier doit donc s’ingénier à diminuer autant que possible les déchets. L’atelier exposé montrait les procédés et les instruments, dus pour la plupart à l’exposant, au moyen desquels on obtient les produits très-divers de cette industrie, depuis les billes de billard elles anneaux de serviette jusqu’aux statuettes et aux coffrets dont l’exécution délicate est l’œuvre de véritables artistes.
- §8. — Pipes en écume de mer et en ambre (MM. Cardox et Illat, boulevard de Sébastopol, 63, à Paris).
- La fabrication des pipes en écume de mer et de leurs tuyaux en ambre met en œuvre des matières premières d’un prix élevé. Ses procédés sont simples et son matériel se-réduit à -quelques tours en l’air mus par des pédales. Cette industrie exige de la part des ouvriers sculpteurs et tourneurs une adresse et un goût, particuliers: Elle peut être-rangée au nombre de celles que rien n’oblige à franchir le seuil du foyer domestique. .
- \ 9. — Peignes en écaille et en corne (M. Cassella, boulevard " de Sébastopol, 107; à Paris).
- Cette industrie* exige l’emploi d’une force motrice assez considérable et de machines-outils - assez dispendieuses pour débiter, étendre et découper les matières premières qu’elle met en œuvre. Elle'ne se rattachait à la classe 95 que par le
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- INSTRUMENTS ET PROCÉDÉS DE T R AN AIE SPÉCIAUX, ETC. .999
- travail de polissage de ses produits, et de décoration d’une, partie d’entre eux. Ce travail peut sans doute être fait par des ouvriers en chambre ; mais, à raison de sa faible importance relative, il s’exécute généralement dans les fabriques où les machines sont installées.
- g 10'. — Vannerie fine (M. Brizet, à Origny-en-Thiérache) (Aisne).
- La fabrication des paniers et autres objets de vannerie fine n’exige l’emploi d’aucune machine. Elle occupe, en Picardie seulement, plus de 20,000 ouvriers, répartis entre 50 communes. Les femmes et les enfants entrent pour les trois quarts dans ce nombre d’ouvriers vanniers. Le chef de famille achète l’osier qui se cultive dans le pays et travaille à la maison avec sa femme et ses enfants. Les produits sont vendus à des entrepositaires. Leur prix est peu élevé u mais, comme le vannier n’a aucun frais à supporter et que son travail occupe les moments de loisir que lui laissent les travaux des champs, cette industrie répand une certaine aisance dans les familles qui s’y adonnent.
- CHAPITRE IV.
- VÊTEMENTS (TISSUS COMPRIS) ET AUTRES OBJETS PORTÉS PAR
- LA PERSONNE.
- g 1. — Fabrication de dentelles (M. Auguste Lefébure et fils,
- rue-de Cléry, 42, à Paris). . -
- L’industrie de la dentelle est une de celles qui emploient le plus grand nombre de bras en France, car on y compte environ 240,000 dentellières dont 50 à 60,000 en Normandie seulement.. La dentelle se fabrique à l’aiguille ou au fuseau. On
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- GROUPE X. — CLASSE 95.
- désigne sous le nom spécial ,de points celles qui sont faites à l’aiguille. Tel est le point d’Alençon, dont la fabrication a été introduite en France par-Colbert.
- Le point, dit d’Alençon, passe par 12 à 14 mains avant d’être livré au commerce. Ce travail exige un apprentissage de deux à trois ans. Une aiguille, du fil de plusieurs numéros extra-fins, du crin blanc, des morceaux de parchemin teints en vert composent tout le matériel de cette industrie. Le prix du point d’Alençon est donc presque entièrement formé par celui de la main-d’oeuvre. L’ouvrage se paye à la pièce; l’ouvrière alen-çonheuse gagne de l 'fr. 25 à 2 fr. 50 par jour. Les enfants, après ' lé 'temps d’apprentissage ,‘ arrivent rapidement à la-mdÿênriè dé ’ce" saTairé. > r îl' :
- La dentélle'iioire sè fait entièrement aux fuseaux. Sa production est b'eaucoup'plüs'importante que celle du point d’Alen-çon. En^bassè’ Normandie, elle' est la seule industrie! des femmes de cultivateurs *qui y consacrent tout le temps qui-' n’est pas réclamé par le soin des récoltes et du ménage." Le travail' dé ! la-1 dentelle noire exige une préparation qui est ' fort importante; c’est le piquage des cartes: Cette opération-consiste.à garnir le fond des dessins, entre les fleurs et orne-
- * " • f ]’ , . y . y, ^ ^
- ments, de trous très-régulièrement espacés et a un écart différent,' suivant la finesse du réseau qu’on veut-obtenir. - Ce travail!<difficile, fastidieux, est exécuté i-dans. les/ fabriques centrales. Il-est rétribué à un taux assez-élevé. La fabrication
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- de la dentelle n’a aucun des inconvénients de la.grande industrie'; au -contraire telle -a- tous les avantages .de. l’industrie, domestique- et s’allie heureusement aux travaux agricoles.|jù
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- v \ 2. :Brodejrïes ént(br, en^ârgent et'en*soie (M. Dupuis et Cie, -m
- r ./ur rjfîr-rue des Saints7Pères;, 66, à Paris). . , , . , .
- • La .-broderie n’est, .pas > seulement un art d’agrément utile pour occuper-les. loisirs des femmes du.nionde,; elle constitue aussi une profession lucrative pour les ,.jeunes filles et les:
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- INSTRUMENTS ET PROCEDES DE TRAVAIL SPÉCIAUX, ETC. "1001
- femmes qui s’y adonnent et qui, une fois leur apprentissage terminé,' peuvent l’exercer au sein de leur famille. Là broderie en or, en argent et en soie trouve de nombreux, emplois dans les ornements d’église, dans les uniformes civils et militaires, dans les vêtements de luxe des femmes et dans les ameublements. •>! .''Üm:-.;
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- g 3. —Passementerie (M.'DéforgeV Vue- Saint-Sauveur, 4, à Paris).
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- L’industrie de la, passementerie, produit, des .articles, très-variés pour ^ameublement et pour le vêtement. r,ûuelques.-uns de ces articles sont obtenus au moyen de,métiers,.;,d’autres se font simplement à l’aiguille et à la main..'Fous,.fces, .trayaux peuvent se faire.au foyer domestique;, imaiSjj pn, général, la majeure partie ;s;exécpte,,dans,tes, atdiers ,dQ la .maison de commerce qui édite les.?dessins nouveaux,. ,açhète. lqs, matières premières et met en vente; les produits fabriqués. L’atelier exposé,à,,titre de spécimen de cette industrie importante a mis à.la fois en,relief.le,goût du patron et l’adresse, intelligente de ses-iOuv,riers des.de,ux sexes.. t,- : ,
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- g 4. — Eventails (M. Auguste Buissot, rue de Cléry, 25, à Paris).
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- La fabrication des éventails occupe un grand nombre d’ouvriers de;diversesiprofëssionsy telles que celles de peintre de sujets' et'ide jflèurs,>!de brodeuse, de borduriste et d’ornema-nistey de sculpteur, de riveur, dîapprêteur, de coloriste , de rajouteùr,1 demonteuse', de plumassière yde passementière , de bijoutier et autres. Tous ces ouvriers et ouvrières travaillent en chambre. Ils reçoivent les matières premières et les modèles d’une maison qui en centralise l’achat et la confection, visite les produits fabriqués, leur1 donne le dernier apprêt et les livre enfin à la consommation. Cette industrie, attrayante et n’occasionnant aucune fatigue corporelle, paye des salaires assez élevés à ses ouvriers qui résident, pour la plupart, dans le département de l’Oise.
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- §'5. — Chapellerie en feutre et en paille;,casquettes (Al. Haas, rue du Temple, 71, à Paris). — Chapeaux en paille de panama, de palmier, de baleine, etc. (MM. de Langeniiagen fils, et ÏIepp, à Strasbourg) (Bas-Rhin). —Chapeaux eu. soie (Association des ouvriers chapeliers, rue des Juifs, 18, à Paris).
- La fabrication des chapeaux en feutre exige remploi de machines qui ont été exposées dans la classe 57 contiguë à la classe 95, et qui ont eu le privilège d’attirer vivement l’attention du public. Les chapeaux en feutre, à la sortie des machines, doivent, être garnis et bordés avant d’être livrés à la vente. Ces travaux se font à la main. C’est à ce titre qu’ils ont été exposés dans la classe 95.
- Le tressage des chapeaux en paille de Panama, en fibres de palmier ou latanier, et en baleine, est, au contraire, un travail exclusivement manuel. Cette industrie a été introduite, il y a 30 ans environ, dans les départements de l’est, par les auteurs des exposants. Elle s’y est répandue à ce point qu’on peut évaluer à près de 20,000 le nombre des ouvriers des deux sexes qui se livrent à ce travail. Ils gagnent de un h trois francs par jour, suivant leur habileté et leur application. C’est une des rares industries qui peuvent servir de complément aux travaux agricoles; Elle convient aux femmes et aux enfants aussi bien qu’aux hommes. Les régions qui s’y adonnent se sont transformées de la manière la plus heureuse ; la misère et la mendicité y ont disparu.
- Le travail manuel est aussi l’unique agent de la fabrication
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- des chapeaux en soie. Cette industrie occupe un grand nombre d’ouvriers dont la plupart travaillent en chambre.
- § 6. — Chaussures rivées (AI. P. Latour, rue Montorgueil, 63, à Paris).
- — Chaussures à vis (AI. Sylvain Dupuis et C'c, rue de Paradis-Poissonnière, 14, à Paris). '> M
- La fabrication des chaussures occupe un très-grand nombre d’ouvriers qui sont disséminés dans toutes les villes et jusque
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- dans les derniers villages. L’industrie du cordonnier et du bottier a longtemps résisté à l’introduction des machines ••mais il faut reconnaître que la chaussure à la main est sérieusement menacée par la concurrence que lui font les chaussures rivées et à vis. On ne saurait le regretter, car les nouveaux produits sont de bonne qualité et peuvent être livrés, à meilleur marché à la consommation qui se développe en raison directe, de l’abaissement, des prix. Les machines récemment introduites dans cette industrie laissent d’ailleurs une très-large part au travail manuel. La fabrication des chaussures à vis, notamment,, procure un emploi fructueux de leur temps à un assez grand nombre de femmes et de jeunes filles auxquelles le métier de cordonnier et de bottier n’était pas accessible.
- 7. — Fleurs artificielles et'plumes de parure (M. Marienval-Flamet, 354, rue Saint-Denis, à Paris).
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- Depuis vingt ans environ, l’industrie des fleurs artificielles et des plumes de parure a pris des développements considérables. Les chefs des maisons d’une certaine- importance s’efforcent d’améliorer leur fabrication en imitant plus fldèler-ment la nature, et ils donnent une attention soutenue â faire de bons élèves qui deviennent des ouvriers, habiles, des; chefs d’atelier et enfin dès coopérateurs; intéressés ouf associés. Cette industrie, une fois F apprentissage'à l’atelier terminé,, se prête parfaitement au travail en famille. A Paris, les hommes peuvent gagner de 2 fr. 50 à 6 francs par jour et les femmes de 2 à 4 francs. Les salaires payés aux ouvriers fleuristes entrent pour" les trois quarts dans 'les :prix de-vente ale ’ ces charmants produits de l’industrie parisienne.
- L’atelier installé dans la classe 95 se distinguait .par -les qualités que l’exposant et ses collaborateurs possèdent à un haut degré : le goût,, le. sentiment artistique et l’ordre le plus parfait.
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- § 8. — Filets pour résilles (M. Girard-Thibault, rue Montmartre, 85,
- à Paris).
- Le filet à la main a été appliqué, il y a vingt-cinq ans environ, à la fabrication des gants et des mitons. Ces articles sont aujourd’hui à peu près passés de mode. Vers 1860, on a trouvé au filet une nouvelle application qui paraît devoir être beaucoup plus durable ; on s’en est servi pour confectionner des résilles pour coiffures. Cette fabrication a pris rapidement une grande importance. Elle procure actuellement du travail aux femmes et aux enfants de plusieurs départements. C’est une industrie qui, de même que celles de la dentellerie, de la vannerie et du tressage des chapeaux de paille, peut s’allier heureusement aux travaux agricoles.
- g 9. — Cordons de montre en soie, dits sans fin (M.me Vvo Raze, ruéNotre-Dame-de-Nazareth, 20, à Paris).
- • Cet'atelier a été admis à l’Exposition, dans la classe 9£>, parce qu’il répondait exactement au programme de la Commission impériale. 11 a servi à montrer les instruments et procédés de travail d’un ouvrier chef de métier. La consommation«des cordons de montre est trop peu importante .pour faire jamais l’objet d’une industrie considérable. .Les petites machines-outils employées dans cette fabrication sont, d’ailleurs, ingénieuses et intéressantes,; elle méritaient d’êtrp signalées.à l’attention dmpublic. N u i r
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- , % 10. — Epingles à. tête en émail (M. H. J. Neuss, à Aix-la-Chapelle)
- (Prusse). " !
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- I m Cet’atelier présentait un exemple frappant de dextérité chez une jeune ouvrière. Installée devant un chalumeau à gaz dont elle entretenait le jet au moyen d’un soufflet qu’elle manœuvrait à l’aide d’une pédale, ayant à sa portée des barreaux d’un émail, très-fusible il est vrai, et des paquets d’épingles
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- découpées de longueur, elle se montrait assez laborieuse et assez adroite pour fabriquer jusqu’à 40,000 têtes en émail dans une journée. ' •• • : J
- 11.'— Bijoux 'eh métaux précieux ; -ciselés , filigranes et ornés de pierres fines (M. Tabüret, rue Pasquier, 5, à. Paris).— Bijoux en doublé d’or (M. Savaud, rue Saint-Gilles, 22, à Paris).
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- La fabrication de la joaillerie et de la bijouterie emploie un nombre considérable d’ouvriers et donne lieu chaque année à
- ' * i •' ' •» j ? ï l<f‘ï i\ \u. •. , M
- un mouvement énorme d’affaires qui, pour la France seule, se
- > ' ' i ' i t f ' ) i! , 1 : f \ i ) j ' î i’.V i > > : ' :
- chiffre par centaines de millions. Deux spécimens dés procédés de cette importante industrie ont été mis sous les yeux du
- ! >• • à ' i :i' ,:<’[> Cipyiy-i)
- public.
- Dans l’un des ateliers (n° 31) les ouvriers étaient principalement occupés à. la fabrication des bijoux en ôr et en argent, filigranés et ornés de pierres précieuses. Le chef de
- métier exposant avait choisi ses modèles dans les bijoux de la Renaissance'et des époques de'Louis XIII et* de Louis XIV: ses ouvriers otTui-même les copiaient avec 'un plein ’ succès. ‘s,L’atelier n° 32 avait surtout pour objet d’exposer* lesi pro-
- cédés de fabrication du doublé d’dr. Le doublé s?obtientcen
- siip'erposànt une! fèuiîle d’or au titre légal de* 750 millièmes à une féuille de cuivre dix fois plus épaisse. Rendues adhérentes
- au moyen de la pression à chaud, ces deux feuilles- sont passées au laminoir et donnent un ruban métallique* iplusiouomoins
- épais, mais dans lequel l’or est toujours au cuivre dans la proportion de un à dix. Ce plané rejçoitles formeslesplus diverses
- .♦. if l ' ‘
- au moyen de l’estampage sur matrice en acier. Les bijoux en
- -.doublé sont généralementfaitsjde deuiq;,coquilles,{réunies par .une soudure invisible.‘Ils* ont foute, l\apparençe des.>bijpux
- -entièrement .en or et<leuriprix.est«dixfois moindre,; nv -, yjb * L’industrie -dundoublé occupe* à Paris ^seulement, . plus de 1,600 ouvriers!des deux sexes etd’impoi^nçiÇ)<de|Sq?i..;,aff^ir(es
- annuelles dépasse 5 millions de francs.
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- \ 12. — Taillerie de diamants (M. Bernard, boulevard des Fourneaux, 26,,
- à Paris).
- Le petit atelier installé à l’Exposition par l’industriel qui a introduit en France., il y a 10 ans environ, la taillerie des diamants jusque-là monopolisée par la -Hollande, avait pour but de montrer les opérations qu’on fait subir au diamant brut pour le rendre propre à entrer dans la composition des bijoux. Ces opérations sont au nombre de trois : la fente ou clivage, l’égrisage ou taille et enfin le .polissage. Elles exigent de la part des ouvriers qui s’y adonnent une dextérité d’autant plus grande qu’elles s’appliquent à la plus précieuse des matières connues.
- g 13. — Émaillage en tous genres (M. Dotix, rue Montorgueil, 67, à Paris). — Fleurs en émail (M. Souciiet, rue de Buffoa, 7, à Paris).
- L’émaillage est une industrie connexe à celle de la bijouterie. Les fabricants d’émaux réalisent chaque jour de nouveaux progrès par l’application des découvertes de la chimie à la préparation de leurs matières premières.’Les ouvriers émail-leurs font preuve de goût, d’intelligence et d’adresse. Le plus ordinairement ils travaillent en chambre.
- g 14. — Imitation de perles fausses (MM. Constant, Valès et Cie, rue Saint-Martin, 213, à Paris).
- Les observations qui précèdent s’appliquent de tous points à la fabrication des perles fausses. Cette industrie fait à Paris seulement pour plus de 1,200,000 francs d’affaires annuelles...
- g 13. — Bijouterie en cheveux (M. Beaufouu-Lemoxnier, boulevard
- des Italiens, 10, à Paris).
- La fabrication des bijoux en cheveux a une importance assez grande pour occuper à Paris plus de 300 ouvriers des
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- deux sexes. A ce nombre déjà considérable, iliaut ajouter plus de 1,500 ouvriers de professions diverses, telles que celle de bijoutier en métaux précieux, doreur, encadreur, etc., qui travaillent à la monture des ouvrages en cheveux. Le tressage des cheveux convient particulièrement-aux femmes. Elles y trouvent un travail exempt de fatigue corporelle et passablement rétribué, qu’elles peuvent exécuter au foyer domestique.
- I 16. — Mosaïque des salons (M. Cabin, rue de Rambuteau, 52, à Paris).
- La mosaïque des salons est principalement destinée à procurer un passe-temps agréable aux femmes du monde. Elle s’exécute au moyen de petits cubes en bois teints de diverses couleurs, suivant les indications d’un dessin de tapisserie. Elle occupera peut-être un jour une certaine place dans -la petite ébénisterie ; mais elle ne paraît pas devoir faire jamais l’objet d’une fabrication importante.
- Les ateliers qui viennent d’être énumérés appartenaient, à une seule exception près, à l’industrie française. Les pays Musulmans avaient aussi envoyé à l’Exposition un certain nombre d’ouvriers et de chefs de métier, dont les procédés de travail méritent une mention spéciale. Ces travailleurs étaient
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- originaires, les uns de l’Algérie, les autres de l’Egypte. Les premiers étaient groupés à l’intérieur du Palais, dans la section algérienne ; les autres étaient installés dans l’Okel, l’une des élégantes constructions élevées dans le parc par les ordres
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- et aux frais du vice-roi d’Egypte.
- Les travaux de ces ateliers offraient cette particularité intéressante qu’ils étaient exécutés au moyen d’outils tout à fait primitifs et d’engins rudimentaires dont l’usage remonte à la plus haute antiquité. Les ouvriers de l’Occident ont recours, pour la fabrication des produits similaires, à des outils et à des machines qui leur permetteut d’obtenir,-avec une grande économie de temps et souvent de matières, des formes bien
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- GROUPE X. — CLASSE 95.
- plus régulières. Cependant, il faut le reconnaître, les produits du travail oriental empruntent à leurs défauts mêmes, à une certaine gaucherie dans leur exécution, un charme particulier qui manque souvent aux produits rivaux de l’industrie européenne.
- CHAPITRE Y.
- GROUPE ALGÉRIEN COMPRENANT SIX ATELIERS (1).
- g 1. — Broderies en or fin (Ali ben Mohamed et Mohamed ben Yahia, à Alger).
- Du temps des Turcs, l’industrie de la broderie tenait une place considérable dans te production locale. Malgré la concurrence française, elle occupe encore beaucoup de bras dans les principales villes, notamment à Alger. Elle se distingue, et c’est ce qui assure son avenir, par l’originalité des dessins, le fini du travail, et la bonne qualité des matières employées. Les broderies s’appliquent plus particulièrement aux vêtements des deux sexes, aux harnachements, coussins, djibiras, etc.
- g 2. — Ouvrages en füali ( Mohamed ben Ziad et An ben Selimax , à Constantine).
- L’industrie du filali est tout à fait particulière à la côte méditerrannéenne de l’Afrique. Son siège principal est Tatilet, dans le Maroc. Elle a pour objet la préparation des cuirs, la fabrication des chaussures, brides, selles, etc. On trouve des ouvriers en filali dans tous les centres de population de l’Algérie. Ils luttent sans désavantage avec leurs concurrents
- (1) Les renseignements qui concernent les cinq premiers ateliers de ce groupe sont extraits d’une note rédigée par M. Teston,' employé supérieur au ministère de la guerre.
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- des pays voisins, et ne redoutent pas l’importation européenne contre laquelle ils sont complètement et pour longtemps défendus par l’invariabilité des formes données aux chaussures et aux autres objets portés par les indigènes.
- g 3. — Bijouterie en argent et en métal dit d’AIger (Abraham Sebaoun
- et Juda Sebaoux, à Tlemcen).
- Le luxe des bijoux est poussé très-loin chez les indigènes ; aussi la fabrication des bijoux de toute nature est-elle encore très-active dans les grandes villes et dans une partie de la Kabvlie, malgré la concurrence très-sérieuse de l’industrie française. Il est même à présumer qu’elle se maintiendra longtemps encore dans sa situation actuelle, si elle s’inspire des procédés employés dans la métropole tout en conservant à son travail le caractère particulier qui le recommande aux acheteurs. h • 1 -
- g 4. — Tissage d’étoffes en soie et en laine (Hadj Mohammed Labi et deux ouvriers, tous trois à Alger). * '
- Avant l’occupalion de l’Algérie par les Français, tous les tissus, de quelque nature qu’ils fussent, tissus de coton, de laine, de soie et même de lin, en usage chez les indigènes, provenaient des métiers très-primitifs fonctionnant dans le pays. Il s’en fabrique encore une certaine quantité, notamment des tissus de soie et de laine, et parmi ces derniers des kaïks, des burnous et des tapis ; mais l'introduction des étoffes d’origine française tend peu à peu à faire disparaître la fabrication locale qui, dès à présent, ne confectionne presque plus de tissus de coton et de lin. p ... ..
- g 5. _ Vannerie (Baba Salem, nègre, à Alger).
- La confection des objets de vannerie est en quelque sorte monopolisée par les nègres. Les nattes, toujours très-iines et d’un joli dessin, les paniers, corbeilles, etc., qui sortent de
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- T. XIII.
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- leurs mains, sont très-bien tressés et très-solides. Les ornements en drap de diverses couleurs qui les enjolivent leur donnent un cachet de véritable originalité .
- g 6. — Fabrication de bouchons en liège (M. P. Bessox, rue de la Victoire, 73, à Paris; Mohammed ben Saïd et Baba bes Sala, ouvriers à Collo, province de Constantine).
- La fabrication des bouchons en liège n’emploie qu’un seul outil : un couteau très-solide et extrêmement tranchant. L’exposant est parvenu, grâce à sa persévérance, à introduire cette industrie à Collo, au milieu même des forêts de chênes-liège. Il a envoyé en Algérie des contre-maîtres bien choisis, qui ont déjà formé 10 à 12 bons élèves. Ceux-ci deviennent à leur tour des professeurs, et il est à espérer que, dans peu de temps, la population entière des montagnes de Collo saura fabriquer les bouchons. Elle sera dès lors directement intéressée à préserver les forêts des incendies qui les détruisent trop souvent.
- CHAPITRE VI.
- GROUPE ÉGYPTIEN COMPRENANT NEUF ATELIERS.
- g 1. — Bijouterie en filigrane d’or et d’argent (Cheik àli Hassam, aidé de quatre ouvriers, du Soudan). — Bijouterie en métaux précieux, filigranés et ornés de pierres fines ( Guirguès-Mikaïl , aidé par un ouvrier, du Caire). — Bijouterie en filigrane d’or et d’argent pour grands objets, tels que chandeliers, corbeilles, etc. (Gabriel Boutrous, du Caire).
- Les bijoux fabriqués sous les yeux du public par ces trois ateliers étaient remarquables par leurs formes harmonieuses et la grâce particulière de leurs ornements.
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- g 2. — Passementerie (Abrahim Chatïkari et un ouvrier, du Caire). —
- — Broderies en or et en argent sur soie et velours (Mohammed Ide,
- du Caire). — Ouvrages de sellerie (Ossen, il Agah, du Caire).
- Les ouvriers qui travaillaient dans ces ateliers composaient eux-mêmes leur dessins et les exécutaient avec une grande adresse. Les produits sortis de leurs mains étaient charmants de forme et de coloris.
- g 3. — Fabrication de tuyaux de chibouks (Ahmed-Hamed, du Caire).
- Cet atelier montrait l’outil très-primitif à l’aide duquel les Orientaux percent, d’un bout à l’autre, en ligne parfaitement droite, les longues tiges de cerisier et de jasmin qui leur servent à faire des tuyaux de chibouks. L’ouvrier qui travaillait à l’Okel déployait une extrême adresse dans l’exécution de cette œuvre difficile. Il achevait ses tuyaux, en les garnissant de broderies et de glands et en y adaptant des bouquins en diverses matières.
- g 4. — Objets en ivoire, en os et en nacre, tournés et guillochês ( Ali-il-Kourdi, du Caire).
- L’ouvrier qui travaillait dans cet atelier se servait d’un petit tour à archet qu’il manœuvrait de la main droite. Assis sur ses jambes croisées, il avait pour unique outil un mauvais ciseau qu’il appuyait sur le gros orteil du pied droit et qu’il dirigait de la main gauche. Les ouvrages qu’il produisait étaient très-remarquables par l’élégance et la finesse de leurs formes.
- § 5. — Fabrication de nattes (Saïd-Ahmed, aidé par un ouvrier).
- Cet atelier montrait le procédé le plus primitif qu’on puisse employer pour la fabrication du plus simple des tissus.
- On jugera par cette énumération des ateliers égyptiens de l’intérêt que présentait une visite à l’Okel. On pouvait, en
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- 1012
- GROUPE X. — CLASSE 95.
- peu d’instants, s’y faire une idée exacte des procédés encore usités en Orient pour la fabrication d’objets qui donnent lieu à un commerce très-considérable.. ; \
- Les grandes industries qui procèdent directement de la mécanique, de la chimie et de la physique, donnent seules naissance à des découvertes retentissantes. Toutefois, les industries d’ordre plus modestes qui étaient exposées dans la classe 95 ne restent pas étrangères au mouvement de progrès qui entraîne tous les arts. Loin de là , l’application constante de l’intelligence humaine aux procédés usuels amène le perfectionnement continu de ces procédés et des outils qu’ils réclament. Ce perfectionnement est même une condition sine quâ non de la conservation de certaines industries manuelles. Malgré la supériorité incontestable de leur fabrication au point de vue de l’art et du goût, elles disparaîtraient rapidement devant la concurrence des produits similaires obtenus par l’emploi des machines, si elles n’apportaient une attention incessante à réduire les prix de revient par les progrès de l’outillage.
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- TABLE DES MATIÈRES
- DU
- TOME TREIZIÈME.
- GROUPE X
- OBJETS SPÉCIALEMENT EXPOSÉS EN VUE D’AMÉLIORER LA CONDITION PHYSIQUE ET MORALE DE LA POPULATION.
- CLASSES 89 et 90.
- MATÉRIEL ET MÉTHODES DE L’ENSEIGNEMENT DES ENFANTS ; BIBLIOTHÈQUES ET MATÉRIEL DE L’ENSEIGNEMENT DONNÉ AUX ADULTES DANS LA FAMILLE, L’ATELIER,
- LE COMMERCE OU LA CORPORATION.
- SECTION I.
- Considérations sur le groupe X............
- PAR M. CHARLES ROBERT.
- Pflges.
- SECTION IL
- Introduction aux rapports des classes 89 et 90.............28
- PAR M.. PHILIBERT POMPÉE.
- Tableau comparatif du nombre des exposants en 1862 et 1867. 34
- Tableau des récompenses décernées par le Jury international du Groupe X, sur la proposition des Jurys des • • Classes 89 et 90.................................. 47
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- TABLE DES MATIERES.
- SECTION III.
- CRÈCHES ET ASILES,
- PAR M. PHILIBERT POMPÉE.
- CHAPITRE I.
- Pages.
- Crèches...................................................... 61
- CHAPITRE II.
- SALLES D’ASILE.
- g 1. Historique.............................................. 77
- g 2. École normale des salles d’asile......................... 91
- g 3. Résultats actuels........................................ 97
- SECTION IV.
- Écoles primaires, plans, mobilier et matériel des maisons
- d’école...., ...................................... 105
- PAR M. CH. BARBIER.
- SECTION Y.
- Méthodes de lecture, d’écriture, d’arithmétique et de système
- MÉTRIQUE............................................... 128
- PAR M. CH. BARBIER.
- g 1. Lecture................................................. 130
- g 2. Écriture................................................ 132
- g 3. Arithmétique............................................ 133
- SECTION VI.
- Enseignement spécial des aveugles, des sourds-muets et des
- idiots................................................. 137
- PAR M. P.-A. DUFAU.
- CHAPITRE I.
- Aveugles..................................................... 138
- CHAPITRE II.
- Sourds-muets .............................................. 144
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- TABLE UES MATIÈRES-
- 1015
- CHAPITRE III.
- Pages.
- Idiots............................................‘............ ^60
- SECTION YII.
- Résultats de l’instruction primaire............................ 154
- PAR M. PH. POMPÉE.
- SECTION VIII.
- ÉCOLES D’ADULTES,
- PAR M. PH. POMPÉE.
- CHAPITRE I.
- Anciennes écoles dominicales.................................... 168
- CHAPITRE II.
- ÉCOLES MODERNES DU DIMANCHE..................................... 116
- CHAPITRE III.
- CLASSES FRANÇAISES D’ADULTES LIBRES.
- g 1. Première période. Enfantement (1815-1830)............. 186
- Tableau des classes d’adultes de la ville de Paris, de 1820
- à 1830 ................................................ 197
- g 2. Deuxième période. Croissance............................. 199
- g 3. Troisième période. Décadence (1850-1863)................. 210
- g 4. Quatrième période. Renaissance (1863-1867)............... 215
- Tableau des cours d’adultes, à Paris, en 1867............ 233
- CHAPITRE IV.
- ÉCOLES ÉTRANGÈRES D’ADULTES LIBRES.
- Belgique................................................ 234
- Espagne................................................ 243
- Ilalie................................................... 244
- CHAPITRE V.
- ÉCOLES RÉGIMENTAIRES.
- g 1. Armée de terre.......................................... 245
- g 2. Armée navale......................................... 267
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- TABLE DES MATIÈRES,
- CHAPITRE VI.
- Tases.
- ÉCOLES PÉNITENTIAIRES........................................ 271
- SECTION IN.
- Enseignement secondaire spécial............................... 287
- PAR M. CH. SAUVESTRE.
- SECTION X.
- Enseignement secondaire des adultes, cours polytechniques,
- PAR M. PH. POMPÉE.
- CHAPITRE I.
- Origines et développements successifs jusqu’en 1830 ......... 307
- CHAPITRE II.
- Mouvement de t830. Association polytechnique.................. 323
- CHAPITRE III.
- Situation en 1848. Association piiiloteciinique............... 337
- CHAPITRE IV.
- Établissements divers d’instruction polytechnique en France et a
- l'étranger.............................................. 834
- SECTION XI.
- Globes, cartes, appareils pour l’enseignement de la géographie. 382
- PAR M. LE BARON DE WATTEVILLE.
- g 1. Globes................................................. 383
- g 2. Cartes murales......................................... 385
- g 3, Cartes en relief....................................... 386
- g 4. Atlas.................................................. 387
- g 5. Appareils............................................... 391
- SECTION XII.
- Enseignement de la musique.................................... 394
- PAR M. LAURENT DE RILLÉ.
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- TABLE DES MATIERES.
- 401"
- SECTION XIII.
- Pages.
- De l’enseignement du dessin en .............................. *62
- PAR M. ÉDOUARD BRONGNIART.
- SECTION XIV.
- ENSEIGNEMENT TECHNIQUE : AGRICULTURE, INDUSTRIE, MARINE ET COMMERCE,
- PAR M. PH. POMPÉE.
- CHAPITRE I.
- Considérations générales...................................... ^4
- CHAPITRE II.
- Agriculture. — Enseignement dans les écoles primaires......... 415
- CHAPITRE III. • 1
- Asiles agricoles........................................... 430
- CHAPITRE IV.
- Colonies pénitentiaires......................................... 462
- CHAPITRE V.
- ÉCOLES SPÉCIALES D’AGRICULTURE.................................. 496
- CHAPITRE VI.
- INDUSTRIE. — APPRENTISSAGE.
- g 1. Considérations générales................................. 523
- g 2. L’atelier dans l’école..................................... 533
- g 3. Ilalf-time. — Système alternatif. — Relais. — L’atelier
- parallèle à l’école.................................... 546
- CHAPITRE VII.
- Le patronage.................................................. 555
- CHAPITRE VIII.
- APPRENTISSAGE SCOLAIRE.
- g 1. Internat.......;......................................... 580
- g 2. Externat................................................... 614
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- TABLE DES MATIERES.
- CHAPITRE IX.
- Pages.
- Cours techniques secondaires ou supérieurs pour apprentis et ouvriers. — Sociétés industrieli.es........................ 633
- CHAPITRE X.
- ÉCOLES CENTRALES INDUSTRIELLES................................ 660
- CHAPITRE XI.
- Marine........................................................ 673
- CHAPITRE XII.
- COMMERCE.
- g 1. Enseignement général dans les écoles primaires et secondaires ....................................................... 698
- g 2. Écoles supérieures du commerce................... 713
- France............................................. ... 713
- Pays étrangers........................ ................ 722
- SECTION XY.
- Almanachs, aides-mémoires et autres publications utiles destinées au colportage....................................... 734
- PAR M. LE COMTE SÉRURIER.
- SECTION XYI. bibliothèques,
- PAR M. DE MOFRAS.
- g 1. Organisation des bibliothèques scolaires et communales.... 737
- g 2 Choix des ouvrages........................................... 740
- g 3. Mouvement général en faveur des bibliothèques populaires. 742
- SECTION XVII.
- Collections diverses............................................. 748
- PAR M. PHILIBERT POMPÉE
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- TABLE DES MATIERES.
- 1019
- CLASSE 91.
- MEUBLES, VÊTEMENTS ET ALIMENTS DE TOUTE ORIGINE, DISTINGUÉS PAR LES QUALITÉS UTILES, UNIES AU BON MARCHÉ.
- CHAPITRE I.
- INTRODUCTION,
- PAR M. A. COCHIN.
- Pages.
- g 1. But spécial de la classe 91........................... 775
- g 2. Difficultés d’exécution................................ 777
- g 3. Résultats obtenus...................................... 778
- g 4. Conclusions............................................ 780
- CHAPITRE II.
- Mobilier................................................. 781
- PAR M, A. SEILLIÈRE.
- CHAPITRE III.
- Papiers peints............................................... 786
- PAR M. MORENO-HENRIQU.ÊS.
- CHAPITRE IV.
- Tissus de coton.............................................. 790
- PAR M. A. SEILLIÈRE.
- CHAPITRE V.
- Tissus de lin, chanvre, jute et coton........................ 792
- PAR M. FR. DUCUING.
- CHAPITRE VI.
- Tissus de laine peignée non foulée : tissus mélangés de coton, tissus
- DE FIL et de COTON, CHALES............................ 795
- PAR IM. BOUFFARD.
- CHAPITRE VII.
- Draps...................................................... 797
- PAR MIM. V. DARROUX ET MORENO-HENRIQUÈS.
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- TABLE UES MATIÈRES.
- CHAPITRE VIII.
- Pagis.
- Bonneterie, tricots à la main, tissus a mailles, confections en tissus
- A MAILLES, GANTERIE DE TRICOTS, ARTICLES DE FILETS, ETC. 814
- PAR M. MORENO-HENRIQUÈS.
- ' CHAPITRE IX.
- Effilochages de laine............................................ 817
- PAR MM. V. DARROUX ET MORENO-HENRIQUÈS.
- CHAPITRE X.
- Confection de vêtements pour hommes, femmes et enfants......... 821
- PAR MM. MORENO-HENRIQUÈS ET V. DARROUX.
- CHAPITRE XI.
- Chaussures a bon marché.......................................... 828
- PAR M. V. DARROUX.
- g 1. Chaussures de cuir et d’étoffe............................ 829
- g 2. Sabots et galoches........................................ 836
- g 3. Sandales et espadrilles..................................... 838
- g 4. . Conclusion................................................ 839
- CHAPITRE XII. industries accessoires,
- PAR M. FRÉD. JOURDAIN.
- g. 1. Boutons................................................. 840
- g 2. Bretelles et jarretières................................ 841
- g 3. Corsets......................... ....................... 842
- g 4. Vêtements et chaussures en caoutchouc................. 843
- g o. Toiles, sacs et bâches en caoutchouc.................... 845
- g 6. Toile imitant le cuir ou cuir américain................. 845
- g 7. Modes et coiffures.............. ....................... 846
- g 8. Chapeaux de paille...................................... 847
- g 9. Chapeaux et casquettes de sparterie.................... 848
- g 10. Chapellerie.............................................. 848
- g 11. Fleurs artificielles..................................... 849
- g 12. Jouets d’enfants......................................... 850
- g 13. Toiles cirées, imprimées et gommées..................... 851
- g 14. Étoffes égyptiennes..................................... 852
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- TAB.
- DES MATIERES.
- 1021
- CLASSE 92.
- SPÉCIMENS DES COSTUMES POPULAIRES DES DIVERSES CONTRÉES,
- Pages.
- PAR M. ARMAND-DUMARESQ.................... 857
- CHAPITRE I.
- Le costume chez les différents peuples. — Façons variées de l’exposer. — Insuffisance des mannequins. — Cuncius. — Lacunes a comuler.— L’etiinologie. — Son côté amusant et instructif.
- — Succès de ce genre d’exposition. — Musée ethnologique... 861
- CHAPITRE II.
- Différentes classifications du costume. — Le système géographique.
- — Le système pur époque. — Opinion du Jury international.
- — Revue du costume a l’exposition universelle de -1867. — Conclusion.
- Suède et Nonoége ..................................... 863
- Turquie................................................ 864
- Grèce............................................... 864
- Russie................................................. 865
- Espagne............................................... 867
- Égypte................................................. 867
- Roumanie............................................... 867
- Prusse................................................. 868
- Autriche................................................ 868
- République Argentine*.,.,.*............................. 869
- Tunis................................................... 869
- Japon................................................... 869
- Danemark................................................ 870
- Portugal................................................ 870
- France.................................................. 871
- Finistère. ..........„................................ 871
- Puy-de-Dôme............................................. 872
- Vendée................................................ 875
- Ariége................................................. 875
- Bas-Rhin............................................... 876
- Cher.................................................. 876
- Charente-Inférieure.................................... 876
- Yonne................................................. 877
- Savoie................................................. 877
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- 1022
- TABLE DES MATIÈRES,
- CLASSE 93.
- HABITATIONS CARACTÉRISÉES PAR LE BON MARCHÉ UNI AUX CONDITIONS D’HYGIÈNE ET DE BIEN - ÊTRE,
- Par M. ' E. DEGRAND, Ingénieur des ponts et chaussées, et M. LE DOCTEUR J. FAUCHER (de Berlin).
- CHAPITRE I.
- Pages.
- Considérations générales et origine des premiers essais...... 881
- CHAPITRE II.
- Nécessité d’études préliminaires............................... 888
- CHAPITRE III.
- Travaux de l’Empereur Napoléon III........................... 900
- CHAPITRE IV.
- Travaux des principaux exposants récompensés................... 909
- Cité Jouffroy-Renault................................... 910
- Cités ouvrières de Mulhouse............................ 914
- Travaux des associations anglaises...................... 925
- Travaux exécutés à Berlin............................... 933
- Maisons des ouvriers de Paris.......................... 937
- Maison de la Société coopérative Immobilière............ 939
- Systèmes économiques de construction.................... 942
- Maisons de la Société des Houillères d’Ansin............ 944
- Exposants divers........................................ 946
- CHAPITRE V.
- Conclusion..................................................... 950
- CLASSE 94.
- PRODUITS DE TOUTE SORTE, FABRIQUÉS PAR DES OUVRIERS CHEFS DE MÉTIERS,
- Par M. A. SAINT-YVES, Ingénieur des ponts et chaussées, et Wl. AUGUSTE VITU, Rédacteur en chef de l'Étendard.
- CHAPITRE I.:
- 955
- Observations générales
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- TABLE DES MATIERES.
- CHAPITRE II.
- OE U V R E S D’ART.
- Peinture à l’huile. — Peintures diverses et dessins. — Sculpture et gravure. — Dessins et modèles d’architecture........................... ......................
- CHAPITRE in.
- MATÉRIEL ET APPLICATION DES ARTS LIBÉRAUX.
- Produits d’imprimerie et de librairie. — Papeterie, reliure, encres et couleurs. — Applications du dessin et de la plastique aux arts usuels. — Photographie. — Instruments de musique. — Appareils et instruments médicaux.
- — Instruments de précision et matériel de l’enseignement
- scientifique. — Cartes de géographie......................
- CHAPITRE IV.
- MEUBLES ET OBJETS DESTINÉS A L’iLVBITATION.
- Meubles de luxe. — Ouvrages du tapissier et du décorateur. — Cristaux, verres de luxe et vitraux. — Porcelaines, faïences et poteries de luxe. — Tapis, tapisseries et tissus d’ameublement. — Papiers peints. — Orfèvrerie.
- — Bronze d’art, fonte d’art et métaux repoussés. — Hor-
- logerie. — Appareils et procédés de chauffage, éclairage et fumisterie. — Objets de maroquinerie, tabletterie, vannerie et cartonnage.............................................
- CHAPITRE V.
- VÊTEMENTS ET AUTRES OBJETS PORTÉS PAR LA PERSONNE.
- Fils et tissus de lin et de chanvre. — Fils et tissus de laine cardée. — Dentelles, tulles, broderies et passementeries. — Bonneterie, lingerie, accessoires du vêtement, éventails, gants, fleurs artificielles, ombrelles et cannes. — Habillements, coiffures, chaussures, confections. — Joaillerie, bijouterie vraie ou d’imitation. — Armes portatives. — Bimbeloterie, poupées et jouets............................
- CHAPITRE VI.
- INSTRUMENTS ET PROCÉDÉS DES ARTS USUELS.
- Engins de chasse. — Matériel et procédé des usines agricoles. — Machines et appareils de la mécanique. — Machines-outils. — Matériel et procédés de tissage. — Maté-
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- 1024
- TABLE DES MATIÈRES.
- Pages.
- riel et procédés de la couture. — Matériel et procédés de la confection des objets de mobilier et d’habitation. — Matériel et procédés de papeterie, tentures et imprimés. --Machines et outillages divers. — Carrosserie et charronnage. — Bourrelerie et sellerie. — Matériel de chemins de fer. — Matériel et procédés du génie civil, des travaux publics et de l’architecture. — Matériel de navigation.... 977
- CLASSE 95.
- INSTRUMENTS ET PROCÉDÉS DE TRAVAIL SPÉCIAUX AUX OUVRIERS CHEFS DE MÉTIERS,
- Par M. DARIMON, Député au Corps législatif, et M. VAN BLARENBERGHE, Ingénieur en chef des ponts et chaussées.
- CHAPITRE I.
- Oaservations générales............................................ 9S7
- CHAPITRE H.
- MATÉRIEL ET APPLICATION DES ARTS LIRÉJtAlX.
- g 1. Spécimen d’atelier typographique........................... 993
- g 2. Gravure industrielle sur métaux............................ 99i
- g 3. Gravure et sculpture sur pierres fines, pour intailles et camées. — Sculpture sur coquilles pour camées............. 994
- g 4. Dessins pour châles.......................................... 994
- g 5. Instruments d’optique usuelle.............................. 995
- g 6. Construction de thermomètres, liquomètres en verre soufdé.. 995
- CHAPITRE III.
- MEERLES ET OBJETS DESTINÉS A L’HABITATION.
- g 1. Meubles sculptés et petits meubles d’art................. 996
- g 2. Gravure sur cristaux..................................... 996
- g 3. Décoration de porcelaines et de faïences de luxe..,...... 996
- g 4. Tapis et autres objets en plumes......................... 997
- g 5. Sculpture en cuivre et en plomb repoussés................ 997
- g 6. Maroquinerie et tabletterie.............................. 997
- g 7. Objets en ivoire tournés, guillochés, sculptés et gravés. 998
- g 8. Pipes en écume de mer et en ambre........................ 998
- g 9. Peignes en écaille et en corne........................... 996
- g 10. Vannerie fine........................................... 999
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-
- TABLE DES MATIERES.
- 1025
- CHAPITRE IV.
- VÊTEMENTS (TISSUS COMPRIS) ET AUTRES OBJETS PORTÉS PAR LA PERSONNE.
- Pages.
- g 1. Fabrication de dentelles ................................... 999
- § 2. Broderies en or, en argent et en soie.......................1000
- g 3. Passementerie............................................... 1001
- g 4. Éventails................................................... 1001
- g 5. Chapellerie en feutre et en paille, casquettes, chapellerie en
- soie...................................................... 1002
- g 6. Chaussures rivées, chaussures à vis......................... 1002
- g 7. Fleurs artificielles et plumes de parure..................... 1003
- g 8. Filets pour résilles....................................... 1004
- g 9. Cordons de montre en soie, dits sans fin.................. 1004
- g 10. Épingles à tête en émail.....................................1004
- g il. Bijoux en métaux précieux, ciselés, iiligranés et ornés de
- pierres fines. — Bijoux en doublé....................... 1005
- g 12. Taillerie de diamants...................................... 1006
- g 13. Émaillage en tous genres. — Fleurs en émail................. 1006
- g 14. Imitation de perles fausses................................. 1006
- g la. Bijouterie en cheveux....................................... 1006
- g 16. Mosaïque des salons......................................... 1007
- CHAPITRE V.
- GROUPE ALGÉRIEN COMPRENANT SIX ATELIERS.
- g 1. Broderies en or fin.......................................... 1008
- g 2. Ouvrages en filali........................................... 1008
- g 3. Bijouterie en argent et en métal dit d’Alger................. 1009
- g 4. Tissage d’étoffes en soie et en laine........................ 1009
- g 5. Vannerie..................................................... 1009
- g 6. Fabrication de bouchons de liège............................. 1010
- CHAPITRE VI.
- GROUPE ÉGVPTIEN COMPRENANT NEUF ATELIERS.
- g 1. Bijouterie en filigrane d’or et d’argent. — Bijouterie en métaux précieux, filigranes et ornés de pierres fines. — Bijouterie en filigrane d’or et d’argent pour grands objets, tels
- que chandeliers, corbeilles............................... 1010
- g 2. Passementerie. — Broderies en or et en argent sur soie et
- velours. — Ouvrages de sellerie........................... 1011
- g 3. Fabrication de tuyaux de chibouks............................ 1011
- g 4. Objets en ivoire, en os et en nacre, tournés et guillochés... 1011
- g 5. Fabrication de nattes........................................ 1011
- FIN DE LA TABLE DU TOME XIII.
- Paris. — Imprimerie Paul Dupont, rue de Grenelle-Saint-Honoré, 45
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