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Rapport verbal sur l'exposition universelle de Vienne
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- RAPPORT VERBAL
- DE VIENNE
- PRÉSENTÉ A L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES
- PAR M. WOLOWSKI
- MEMBRE, RE h’ACADEMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES DISPUTÉ DE LA SEINE.
- PARIS
- LIBRAIRIE DE GUILLAUMIN ET O 14, RUE RICHELIEU.
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- L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE VIENNE
- PREMIÈRE PARTIE
- INTRODUCTION.
- De retour de l’Exposition de Vienne, et après y avoir consacré environ trois mois de travail comme président du 12e groupe du jury international et comme membre du conseil des présidents de l’Exposition universelle, M. Wolowski a communiqué à l’Académie un rapport verbal, dont la première partie a rempli la séance du samedi 2 août 1873.
- Depuis la première tentative si bien réussie au Crystal Palace de Londres, en 1851, chaque fois, a-t-il dit, que l’on s’est occupé de provoquer une nouvelle Exposition universelle, il semblait que ce serait la dernière. Telle est l’impression qui s’est produite, lorsque la France reprenait, en 1855, l’œuvre couronnée d’un si brillant succès en Angleterre; il en fût de même, en 1862, à la deuxième exposition universelle de Londres, et surtout quand notre ^grande Exposition du Champ de Mars,, en 1867, parut avoir mis le sceau de la perfection sur ces grandes fêtes du travail.
- Cependant chaque fois des éléments nouveaux ont étendu le cercle de ces solennités industrielles ; Fart
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- est venu occuper une large place à côté des produits matériels, et l’agriculture a étalé ses conquêtes à côté de celles de la fabrique et de l’atelier. L’attention publique ne s’est point lassée, et les enseignements fournis ont été de plus en plus féconds.
- Malgré les difficultés de toute nature qui paraissaient y mettre obstacle, l’Autriche a voulu .à son tour donner rendez-vous aux produits du monde entier. L’Exposition universelle de Vienne a repris l’œuvre deux fois accomplie à Londres et à Paris ; elle lui a encore donné des proportions plus considérables sous tous les rapports.
- La grandeur même de cette dernière entreprise a de nouveau fait répéter : Ce sera la dernière Exposition universelle. Telle n’est point notre pensée.
- Il s’agit là, en effet, non d’une fantaisie coûteuse ou d’un spectacle plus ou moins brillant, mais d’une institution qui correspond d’une manière directe aux besoins de notre époque, qui est venue à temps pour reconnaître ce qu’il y a de grand dans l’œuvre du travail et pour en perfectionner de plus en plus les applications diverses.
- Chaque temps a eu des fêtes en accord avec l’idée qui le dominait, et dont le résultat a toujours été de provoquer le contact entre des hommes arrachés à l’isolement local pour s’élever mutuellement en se rapprochant. La Grèce, amoureuse de la forme, accourait aux jeux des Olympiades; le moyen-âge se passionnait pour les tournois delà chevalerie; c’étaient des étapes du progrès, et l’on aurait tort de les dédaigner. Aujourd’hui, le monde entier participe aux grands concours du travail, et rend ainsi hommage à ce qui est la source des améliorations les plus fécondes, à ce qui contribue,
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- non-seulement à rendre moins incomplète la satisfaction de nos besoins matériels, mais aussi à étendre l’horizon de la pensée et à fortifier l’âme.
- Ceux qui n’ont voulu voir dans les expositions que le signe d’un matérialisme envahissant, se trompent. En permettant à l’homme de mieux se connaître et de mieux apprécier ce qu’il fait, par l’application laborieuse de son activité intelligente, en montrant les résultats obtenus et les progrès accomplis, les expositions font remonter aux causes qui ont amené ces heureuses conséquences, en mettant l’homme en possession des forces de la nature, qu’il domine et qu’il utilise de plus en plus. Ses lumières s’étendent, et comme l’a dit notre illustre secrétaire perpétuel, M. Mignet, avec plus de savoir il acquiert plus de puissance ; de plus en plus, fidèle à l’œuvre qu’il doit accomplir sur terre, il continue l’œuvre de la création, en fécondant des éléments inertes, qu’il approprie à son usage. C’est ainsi qu’il fait de ce globe un trône sur lequel le travail, guidé par la pensée, rayonne au profit de la grandeur morale, aussi bien qu’à l’avantage de l’existence matérielle. C’est grâce au développement de son action incessante sur la nature, à la continuité du labeur et aux forces auxiliaires dont il s’est servi en liant le présent à l’avenir, que l’homme s’est dégagé successivement de l’étreinte des besoins les plus grossiers qui le tenaient courbé vers la terre; il a pu gagner le loisir nécessaire pour élever le front vers le ciel, comprendre, penser, sentir, et s’armer de l’outillage sans cesse perfectionné de la civilisation.
- Quand on les envisage sous cet aspect, les exposi-
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- tions universelles cessent de figurer comme un vulgaire bazar, plus vaste que les autres et mieux rempli, ou comme une série d’étalages variés. Elles ont une autre importance et une autre signification; elles accomplissent avec d'autres dimensions et d’autres résultats, l’office agrandi des foires du moyen-âge. Ces foires étaient limitées dans leur essor par la difficulté des communications et les dangers du voyage. Les marchands devaient à certaines époques, se réunir en caravanes pour les surmonter et les braver. Mais le
- rapprochement des produits faisait songer aux con-
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- trées qui les envoyaient ; le rapprochement des hommes, l’échange des idées, des réflexions, des observations, des traditions, rencontrait là un élément actif, surtout avant que l'admirable invention de l’imprimerie eût, comme l’a dit Luther, racheté une seconde fois le monde. .
- Les expositions universelles continuent cette mission avec une ampleur qu’expliquent la multiplicité et la facilité des voies de communications. Elles sont devenues non-seulement le rendez-vous général des produits, des denrées, des marchandises, mais le rendez-vous des procédés employés, des inventions réalisées, des idées appliquées. L’étude qu’elles provoquent ne se borne pas à l’appréciation des conquêtes matérielles, elle remonte naturellement aux investigations sur les premiers éléments de cette prospérité, et elle rencontre l’intelligence agrandie de l’homme. Elle ne se borne point aux divers aspects du travail matériel, elle interroge les conditions au milieu desquelles il s’exerce, elle scrute le sort des populations auxquelles on doit ces
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- merveilles. 11 ne lui suffit pas de connaître les marchandises étalées, elle s’inquiète de la position de ceux qui sont employés à les créer.
- Un enseignement mutuel se propage : chacun apprend quelque chose et les peuples les plus avancés peuvent profiter du rapprochement qui permet de constater les caractères particuliers des peuples primitifs, en même temps que ceux-ci secouent la routine, pour s’initier aux bienfaits de la civilisation. Le contact de l’art et de l’industrie modernes, mis en regard de l’art et de l’industrie des temps anciens, fournit à tous d’utiles leçons.
- De ce rapprochement des peuples naît une certaine similitude des procédés perfectionnés et des produits eux-mêmes. Mais si chacune des Expositions universelles a mieux marqué la trace de l’influence mutuelle que les nations exercent les unes sur les autres, il n’en est pas moins resté sur l’ensemble comme une empreinte indélébile du caractère particulier de chaque nation.
- Il ne faut pas s’en plaindre : cette diversité engendre la variété, qui [invite aux échanges : Si Dieu, dit un 'jour Sully à Henri IV dans un magnifique langage, a divisé le monde en des contrées séparées, et s’il a doté ces contrées de produits différents, c’est pour rapprocher les habitants qui ont besoin les uns des autres pour l’échange de ces denrées, et pour entretenir ainsi la libre -conversation entre les hommes.
- Le reflet de cette belle pensée continue à distinguer les productions des diverses régions, tout en invitaut les habitants à participer aux dons spéciaux de la Providence en multipliant les rapports qui les lient.
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- Les expositions universelles font en quelque sorte toucher du doigt cette grande vérité ; elles ont été le point de départ de la rapide application du principe de la liberté commerciale; en faisant connaître les avantages particuliers des biens acquis aux divers peuples, elles ont provoqué à la facile communication de ces biens.
- Depuis 1851, date de la première exposition de Londres, que de progrès accomplis dans cette direction! Il n’était pas possible, en effet, de montrer les avantages particuliers de chaque contrée sans provoquer les mesures qui devaient les rapprocher, sans faire abaisser les barrières artificielles qui les séparaient. On aurait pu taxer de barbarie l’effort fait pour maintenir l’obstacle, quand l’avantage d’un échange mutuel devenait évident. Comment aurait-il été possible de révéler aux hommes le bénéfice d’acquérir les produits dont ils manquaient, en leur disant: «N’y touchez pas. » La révélation pratique des profits des échanges a été comme le prolégomène des réformes accomplies pour faciliter les échanges, et ce service ne constitue pas le moindre de ceux qu’ont rendus les expositions universelles.
- On a eu beau médire de ces grandes fêtes du travail ; elles ont fait comme le philosophe de l’antiquité, devant lequel on niait le mouvement ; elles ont marché, elles ont conquis un terrain de plus en plus large. La première exposition de Londres, en 1851, occupait au milieu des beaux ombrages de Hyde Park environ 8 hectares (81,591 mètres carrés). Celle de Paris de 1852 s’étendait sur plus de dix hectares, aux Champs-Élysées (101,156 mètres). A la deuxième exposition de
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- Londres, Cromwell Road voyait 18 hectares et demi (186,126 mètres) consacrés au même but, et notre belle exposition de 1867 employait ainsi plus de 44 hectares (441,750 mètres carrés) du Champ-de-Mars. A Vienne, au milieu du magnifique parc du Prater, c’étaient plus de 233 hectares (2,330,651 mètres) qui avaient reçu la même destination.
- C’était beaucoup ; on serait presque tenté de dire que c’était trop. L’étendue ne traduit pas toujours la véritable grandeur de l’œuvre ; elle peut causer un embarras sans avantage sérieux. En premier lieu, elle entraîne à des dépenses écrasantes qui pouraient faire succomber une entreprise profitable. L’Autriche n’a pas assumé des frais inférieurs à50 millions de francs, tandis que notre exposition de 1867 n’en a guère coûté que moitié. Un pareil effort fait honneur à la résolution de l’empire d’Autriche, qui s’est sans doute souvenu de son ancienne splendeur et de ses longues tentatives de domination universelle. Nous hésitons à l’en blâmer, car rien ne nous convient moins qu’un dénigrement stérile. Nous sommes le premier à reconnaître les services rendus par M. le baron de Schwartz-Senborn, âme de cette entreprise hardie, mais nous serions presque tenté d’ajouter avec le poète : « Qui ne sut se borner ne sut jamais administrer. » Ce reproche pourrait ne pas s’arrêter là. Animé d’un zèle actif, M. de Schwartz a voulu être partout, faire tout, et une pareille tâche dépasse les forces humaines. Certaines erreurs d’application, quelque désordre dans l’exécution ont été la suite obligée d’un effort surhumain. Mais cet excès de dévouement ne saurait affai-
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- blir le rare mérite du promoteur de l’exposition de 1873, et: üMplura nitent, nonpaucis offendar maculis.
- D’ailleurs, ce défaut tient, peut-être, aux entraînements naturels à l’esprit autrichien : il vise toujours au grandiose. Nous avons pu, sous d’autres aspects, signaler le même caractère dans les produits que l’Autriche avait envoyés aux expositions. Ils se sont améliorés sous plus d’un rapport: ils ont gagné au point de vue du confort, au contact de l’exposition anglaise; ils ont gagné au point de vue du goût, au contact de l’exposition française, mais ils ne sont pas guéris d’une certaine exagération dans la forme extérieure. Ceci se retrouve dans les produits les plus considérables, comme dans les produits secondaires. Voyez les meubles autrichiens : ils sont admirablement fabriqués; le .bois est bien choisi et bien travaillé; mais l’art dont ils témoignent étonne plus qu’il ne charme : ils sont énormes et semblent avoir été construits pour des géants. Le plus modeste ustensile porte le même cachet, et nous ne reculerons pas devant la vulgarité d’un détail: l’humble tire-bottes, qui sert le soir à nous débarrasser de notre chaussure, devient un monument presque à hauteur d’homme, sous la main du fabricant autrichien.
- Qu’on passe du plus mince sujet au plus important, c’est toujours le même cachet; il marque de son empreinte l’immense coupole qui domine les vastes bâtiments de l’Exposition de Vienne. Cette construction colossale est le double du dôme de Saint-Pierre, de Rome; elle mesure 104 mètres de diamètre; 18 mètres séparent du sol la naissance de cette coupole, qui se projette au-delà sur une hauteur de 76 mètres. Et
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- pourquoi? La coupole couvre l'espace central, consacré à étaler les produits remarquables du monde entier; mais on y manque de jour : le clair-obscur favo-* rable à la méditation religieuse ne vaut rien pour l’étude des produits de l’art et de l’industrie.
- Cette coupole répond du reste aux dimensions colossales des galeries: en faisant la somme des galeries principales et des galeries latérales, ainsi que des cours couvertes, sans parler des annexes, on n’arrive pas à un total moindre de cinq mille mètres, la longueur de notre ancienne lieue de poste, un demi-myriamètre.
- Comment suffire à l’étude d’une pareille immensité, et comment se reconnaître au milieu de ce dédale de vastes cellules, privées du coup d’œil d’ensemble, et vous empêchant de vous orienter, de vous retrouver? Il résulte de cette disposition exubérante d’autres inconvénients, et notamment celui d’un classement défectueux; nous y reviendrons dans la suite de notre communication.
- Malgré ses défauts, l’Exposition universelle de Vienne mérite d’attirer l’attention générale; elle marquera au nombre des œuvres considérables de notre temps. Mais si l’on veut continuer ces revues périodiques du travail, espèce de statistique vivante des progrès accomplis, il faudra partir d’autres données et s’arrêter sur un autre plan que nous essaierons d’indiquer.
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- DEUXIÈME PARTIE
- LA GÉOGRAPHIE SOCIALE.
- Pénétrons maintenant dans l’intérieur des vastes constructions de l’Exposition de Vienne. Les produits envoyés de tous les points du globe présentent un double intérêt :
- 1° Au point de vue technique, pour faire apprécier les progrès accomplis dans l’industrie, les ressources nouvelles offertes au travail et au commerce ;
- 2° Au point de vue moral et économique, pour faire connaître la condition des hommes aux divers degrés du développement de la civilisation.
- C’est cet ordre d’idées que M. Wolowski préfère explorer d'abord, à cause de l’importance des questions qui s’y rattachent et à cause des problèmes qui conviennent mieux à cette [Académie. Il ne passera point sous silence le côté technique, mais il n’en parlera qu’après avoir essayé de montrer l’influence utile des Expositions universelles sous des aspects moins mis en relief jusqu’ici, et cependant d'un haut intérêt pour les investigations politiques et morales.
- La disposition des objets exposés à Vienne favorisait surtout ce dernier ordre d’observations. En 1867, le bâtiment ingénieusement distribué par M. Krantz au Champ de Mars présentait une double classification qui facilitait l’étude des produits similaires du monde, en même temps qu’elle groupait l’ensemble des envois
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- faits par chaque État. Des secteurs disposés perpendiculairement des extrémités de l’édifice au centre, réunissaient les produits divers de chaque pays, et des galeries circulaires traversaient les secteurs, en rapprochant les objets similaires et en permettant de les comparer entre eux.
- L’étude technique y gagnait beaucoup : elle ne risquait point d’imposer la fatigue extrême d’un examen des articles analogues disséminés de tout côté. Mais il est juste de dire que l’isolement de ces catégories variées, en concentrant l’attention sur l’ensemble des produits de chaque contrée, laissait à Vienne une impression peut-être plus vive et plus durable quant aux conditions suivant lesquelles le travail s’exerce dans chaque pays, et quant aux résultats que ces conditions entraînent pour la situation matérielle et morale des populations.
- Le classement géographique adopté à l’Exposition de 1873, présentait à l’observateur comme une vaste carte du monde déployée à partir des régions oùle soleil se lève jusqu’à celles où il se couche; non pas une carte muette dressée sur le papier et traduisant par des traits convenus le caractère de chaque État, mais une carte vivante, offrant aux regards les attestations fidèles de la richesse naturelle et de la puissance industrielle, du mode d’existence et même de l’attitude des fractions diverses des hommes qui occupent le globe.
- Le lien intime qui s’établit forcément entre les ressources matérielles et le mode suivi pour les utiliser d’un côté et, de l’autre, la situation intellectuelle et politique des habitants apparaissent d’une manière éclatante dans ce voyage autour du monde que chacun a pu accomplir en quelques heures, en partant des régions
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- orientales, de la Chine, du Japon, de la Perse, pour traverser la Turquie, la Grèce, la Russie, la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse, la Belgique, la Hollande, les États Scandinaves, l’Italie, la France, l’Angleterre avec ses nombreuses colonies, l’Inde, les États-Unis, le Brésil et les Républiques du Sud de l’Amérique. Nous sommes ainsi à même de constater, au moyen des produits naturels et fabriqués de chaque contrée et de l’image des habitants, les procédés industriels, ainsi que' les usages, les rapports sociaux et jusqu'au mode de vêtement des nations les plus civilisées, comme de celles qui avoisinent les habitudes et le sort des peuplades primitives. Ce vaste et saisissant tableau résume la situation véritable faite à l’homme depuis l’état rudimentaire, dont il a su se dégager successivement, jusqu’aux splendeurs de la civilisation. Quand on n’a pas réuni en nature les divers éléments nécessaires à cette étude, les procédés graphiques ont fourni le complément désirable ; la photographie, dont l’Exposition de 1873 a fait ressortir les progrès considérables et les services multiples, a puissamment concouru à fournir des indications précieuses sur la condition des populations. L’art le plus moderne a été ainsi activement employé pour reproduire d’une façon exacte l’aspect extérieur des peuplades les plus rapprochées des conditions rudimentaires de l’humanité.
- Rien ne saurait mieux que ce tableau contribuer à faire résoudre les questions les plus graves : on peut, en quelque sorte, mesurer du regard et toucher du doigt les diverses étapes que nous avons dû traverser pour nous élever de la sujétion la plus dure aux bienfaits de la liberté, de la misère la plus énervante à une
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- aisance relative, qui progresse et qui se généralise à mesure que se développe davantage l’empire de l'activité humaine sur les éléments fournis par la nature.
- L’économie politique est avant tout matter of farts, et comment pourrait-on imaginer une collection de faits plus variés et plus décisifs ? Ils permettent d’interroger l’action et la vie, tandis que les amphithéâtres ne donnent que les moyens de pénétrer, à l’aide de l’analyse et de la dissection, les mystères de l’être animé.
- Aussi les expositions universelles, auxquelles on n’a peut-être pas rendu une justice suffisante sous ce rapport, sont-elles une école ouverte et une source féconde d’enseignement pour les recherches sociales. Elles nous permettent d’apprécier l’influence exercée sur le sort des hommes par l’outillage de la civilisation. (Test grâce aux forces qu’il sait s’adjoindre en les disciplinant, aux outils et aux instruments qu’il multiplie et qu’il perfectionne sans cesse, aux éléments naturels dont il pénètre la qualité et qu’il approprie de plus en plus à ses besoins, en donnant ainsi à la propriété le sceau commun de la justice et de l’utilité ; c’est grâce aux provisions faites, en vue de l’avenir, aux machines qui les mettent en œuvre, aux capitaux de toute espèce qui conservent les résultats acquis et qui servent à les multiplier; c’est grâce à l’intelligence qui s'élève et à la liberté qui grandit, que la plus faible des créatures est parvenue à dominer le monde, que le plus misérable sauvage est devenu l’homme profitant d’une position relativement meilleure et d’une condition plus digne et plus forte.
- Aucune démonstration théorique, aucun raisonnement, ne pouvait produire l’impression que fait sur
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- quiconque réfléchit devant ce grand spectacle, le témoignage pratique apporté par l’Exposition universelle, en ce qui touche le problème fondamental de noire époque ; que tout le monde se préoccupe du sort auquel se trouve destiné le plus grand nombre, c’est l’honneur de notre temps ; mais ce qui en constitue le péril, ce sont les rêves décevants, ce sont les constructions idéales propres, malgré le néant qu’ils recèlent, à égarer ceux qui souffrent encore et qui attribuent à l’arbitraire des institutions les maux qu’ils endurent.
- L’Exposition universelle multiplie les leçons les plus décisives pour guérir les irritations irréfléchies, calmer les impatiences, rectifier les idées. Elle montre :
- « .... Combien coûta de peines
- Le long enfantement de la grandeur humaine. »
- et sous quelles conditions le progrès a pu s’accomplir.
- A mesure qu’on franchit les degrés marqués par [le développement successif de la culture de l’esprit et des conquêtes matérielles ; à mesure qu’on visite les régions primitives et qu’on traverse ensuite les États placés aux échelons divers de la civilisation, on arrive de plus en plus à se convaincre que les prétendus obstacles, dénoncés chaque jour par un faux ‘esprit de système et par un aveuglement funeste comme autant d’abus à détruire, constituent les plus puissants leviers du progrès universel.
- On entend pousser des cris de révolte contre le droit de propriété, contre la tyrannie du capital, contre l’activité des machines, contre le bénéfice acquis par l’entrepreneur; 'on croit que si les parts qui sont faites pour récompenser le concours de ces agents éner-
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- giques se trouvaient supprimées, le salaire de l’ouvrier s’élèverait d’autant; on imagine qulen percevant ce qu’on appelle tout le produit de son travail, il se trouverait à l’abri du besoin et même qu’il profiterait d’une aisance inconnue jusqu’ici.
- Ces protestations sont comme un écho des sophismes crédulement accueillis au dix-huitième siècle, alors qu’abusant du prestige de l’éloquence Rousseau exaltait les avantages supposés de la vie sauvage et condamnait la spoliation commise par celui qui, le premier, traça des limites aux champs. Mais le bon sens incarné, Voltaire, fit justice de ces rêveries, et son implacable ironie mit à nu ce qu’elles avaient de malsain.
- « On nous parle avec tant de charme de la vie sauvage, disait-il, qu’on serait tenté de marcher à quatre pattes et de retourner dans les bois. »
- De vaines déclamations ne pouvaient séduire un esprit de cette trempe, ni effacer la devise qu’il avait adoptée : « Liberty and Property, liberté et propriété, c’est le cri de guerre des Anglais, » disait Voltaire en le répétant avec une conviction solide. Propriété et liberté sont, en effet, les moyens les plus efficaces d’étendre l’empire de l’homme sur la nature inanimée; c’est sous leur influence que nous avons grandi, en écartant les langes de l’enfance, en quittant le communisme stérile pour gravir la route du progrès, ainsi que l’atteste Fétude attentive de la marche suivie par les peuples.
- L’exposition universelle, en nous fournissant le tableau du présent dans les différentes contrées placées aux divers degrés de la civilisation, nous fournit le moyen de contrôler les récits de l’histoire, ou plutôt c’est l’histoire elle-même que nous y rencontrons, pré-
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- sente et vivante. Ce qui a été dans le passé existe encore : chaque peuple a traversé les phases auxquelles sont maintenant arrivées les régions éparses à travers le monde, suivant que l’action et l’esprit de l’homme sont plus ou moins éveillés.
- On attaque la propriété comme une spoliation ; qu’on visite les pays où la terre est à tous : alors il n’y a de fruits pour personne, ou bien ceux qui viennent spontanément, et les animaux dont on s’empare, assouvissent seulement par intervalles la faim gloutonne des habitants ; ceux-ci, incapables de conserver des provisions assurées, sont incessamment moissonnés par la faim et la misère dès que les rigueurs d’une saison moins bien pourvue se font sentir.
- On maudit le capital; qu’on étudie les régions où il n’existe jpas, où l’homme, privé des instruments qui, ailleurs, décuplent et centuplent sa puissance, est impuissant à résister aux étreintes d’une nature destructive et absorbante.
- On proteste contre le profit de l’entrepreneur, qui préserve les éléments de la production et qui en sait tirer le parti le plus fécond ; cJest que l’on n’a pas éprouvé ce qu’entraîne de pertes l’absence d’une direction éclairée. Au contact des faits agglomérés par l’Exposition universelle, on peut le mieux apprendre que le salaire, loin d’être ébréché par le loyer de la terre, l’intérêt du capital et le profit de l’entreprise, grandit avec leur puissant concours. Tous profitent à la fois, et le propriétaire, et le capitaliste, et l’entrepreneur, et l’ouvrier, parce que les produits sont meilleurs et plus abondants, et que F accroissement de la masse obtenue permet d’assurer au travailleur une part dans
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- l’œuvre commune, part bien plus considérable que ce qu’il aurait pu obtenir en n’usant que de ses propres forces et en recueillant seul tout le produit de son travail direct.
- Le but que nous poursuivons, et dont nous nous rapprochons successivement, est le même pour la production des biens que pour tout développement de force. (Lest toujours un problème de dynamique à résoudre : il faut obtenir le plus grand résultat avec le moindre effort.
- Les machines aident énergiquement à la solution : elles se substituent à l’homme pour la partie la plus rude de la tâche; elles viennent, comme des génies conjurés par l’intelligence, remplacer l’office des esclaves. Le plus grand esprit de l’antiquité, Aristote, regardait l’esclavage comme nécessaire, tant que, suivant la pittoresque expression dont il s’est servi, la navette ne marcherait pas toute seule. Eh bien! grâce aux merveilles de la mécanique, la navette marche seule aujourd’hui; l’homme se trouve en grande partie affranchi du labeur de la brute, et la plaie la plus honteuse qui ait affligé la terre, l’esclavage, disparaît et promet de s’effacer partout où pénètre la civilisation. On ne le rencontre plus que chez les peuples arriérés ou parmi les hommes qui avoisinent l'état sauvage, au milieu duquel Rousseau croyait rencontrer l’indépendance et la liberté.
- Les images photographiques reproduisent l’état fidèle des colonies lointaines et des contrées à peine sorties de la condition primitive. Nulle part la dégradation physique et morale n’a laissé une plus forte empreinte, nulle part l’homme n’est plus tristement assujetti à
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- l’homme. Qu’on voie ce monarque accroupi, dont la proéminence de l’abdomen est une marque de dignité ; des masses de femmes et d’hommes sont occupés, avec de larges éventails de feuillage, à préserver du soleil ses traits augustes ou à chasser les mouches qui pourraient se poser sur son visage ; le moindre caprice du souverain suffit pour les faire envoyer à la mort, et une gourde d’eau-de-vie ou quelque verroterie ont à ses yeux une valeur bien supérieure, puisqu’il livre en échange ses sujets dociles.
- Quittons ce douloureux spectacle : transportons-nous au milieu des splendeurs de l’Orient, voyons l’Inde avec ses féeriques richesses, ses tissus merveilleux, ses pierreries étincelantes, ses incrustations somptueuses, ses vêtements magnifiques. On est moins disposé à les admirer quand on voit à côté de ce luxe excentrique, apanage du très-petit nombre, l’indigence de ceux qui s’exténuent de travail pour créer de pareils chefs-d’œuvre. La photographie et les figurines naïvement sculptées, traduisent la condition de malheureux ouvriers, vêtus de l’air du temps, auxquels on jette quelques poignées de riz pour pâture.
- Avançons encore, et nous constatons qu’à mesure que la civilisation progresse, la condition de l’homme s’améliore, et que la liberté mieux garantie et la propriété plus respectée sous toutes les formes, terre, capital, intelligence, élèvent les forces à leur plus haute puissance et améliorent la position de tous.
- Ainsi que l’a dit un économiste illustre dont l’Académie déplore la perte récente, John Stuart Mill, chacun des membres d’une société civilisée participe à l’héritage commun des lumières, des éléments productifs,
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- de l’outillage général. Il en profite bien autrement que si un partage chimérique de la terre avait livré à une exploitation faible et inhabile des lambeaux d’un sol rebelle à la culture. Que devient l’homme seul, dépourvu de lumières et d’instruments, en présence des forces destructives de la nature? L’étude de l’Exposi-sition universelle le montre, en prenant sur le fait les situations auxquelles il se trouverait condamné. Quelle est l’influence de l’union des forces, de la sauvegarde des lois, du progrès de l’esprit ? L’admirable spectacle des pays civilisés nous l’apprend également. Sans doute, il y règne encore trop de misère, mais on possède au moins les moyens à Laide desquels on peut espérer en triompher, et aucun de nos ouvriers ne consentirait à échanger son sort contre celui des potentats sauvages.
- Le premier sentier ouvert, le premier canot creusé, le premier arc construit, le premier bâton employé à écorcher la surface du sol, ont ouvert de nouvelles voies à l’humanité et commencé les transformations dont le chemin de fer, le navire à vapeur, les puissants engins de la mécanique, les miracles de l’électricité marquent le développement actuel. L’Exposition universelle permet de constater de visu chaque progrès accompli aussi bien que l’influence qui en résulte sur la condition matérielle et morale des hommes. C’est un véritable cours de philosophie pratique et d’économie politique appliquée.
- On y apprend qu’on ne gagne rien à spolier autrui, et que le concours des forces, en augmentant la masse des produits, rend sans cesse moins exiguë la part des plus faibles.
- Une inquiétude universelle attriste aujourd'hui les
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- esprits; on assiste à la guerre la plus funeste, celle de l’homme qui travaille contre l’homme qui possède. Cette guerre vient d’un malentendu profond qu’il importe de faire cesser. Le raisonnement seul peut ne pas y suffire, mais il se fortifie singulièrement au contact de l’expérience ; c’est à ce titre que l’étude de la situation diverse des hommes, suivant les conditions au milieu desquelles leur travail s’exerce, peut conduire à d’importants résultats. Les récits des voyageurs, les travaux des géographes, les investigations des historiens, rendent sans doute des services signalés, mais combien ne sont-ils pas rehaussés par la réunion dans la même enceinte des spécimens mêmes de la culture du globe et des résultats obtenus par l'action/de l’homme sur la nature.
- Quelle lumière jaillit ainsi sur les problèmes sociaux, le plus ardemment débattus! Celui qui travaille et qui souffre veut connaître la cause des différences qui existent entre sa position et la situation de ceux à l’accaparement desquels il attribue les privations qu’il subit. Pourquoi la terre et le capital sont-ils dans certaines mains? pourquoi est-il exclu des mêmes avantages? Yoilà ce qu’il saura mieux comprendre en connaissant les résultats signalés par l’Exposition du monde. Il saura que la propriété n’a rien enlevé à personne, qu’elte a fécondé, au profit de tous, des éléments stériles; il verra que le capital émane de l’économie sur le produit du travail antérieur, et que seul il peut améliorer le sort de tous en étendant les forces auxiliaires destinées à augmenter la somme des produits. La propriété fournit la base solide sur laquelle repose l’extension successive de la culture ; les capitaux sont un
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- appel incessant au travail plus productif et, par consé guent, moins mal rémunéré. Les lumières qui distribuent et utilisent les forces, en augmentent la puis_ sance. Le commerce, qui rapproche les matières premières et les produits, rend de plus en plus accessibles les bienfaits naturels du sol et les produits perfectionnés de l’industrie. Un enchaînement mystérieux relie, en une œuvre d’harmonie sublime, les éléments en apparence hostile les uns aux autres. Tous participent, sous des formes diverses, à ce qui a été défriché, produit, conservé, amélioré ; tous souffrent de ce qui peut diminuer chacune de ces conquêtes. A mesure que l’homme acquiert plus de dignité, il profite de plus de liberté ; ses moyens d’action ne peuvent s’élever à leur plus haute puissance que sous l’égide de lois de plus en plus équitables, de mieux en mieux obéies, afin de garantir à chacun la récompense du concours qu’il prête directement ou indirectement à l’œuvre produite.
- Ces vérités consolantes se trouvent attestées et confirmées par l’étude de la grande carte de géographie sociale déployée à l’Exposition universelle.
- Il nous reste à examiner les produits exposés et le caractère particulier des progrès de l’art et de l'industrie que Vienne vient de mettre en relief.
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- TROISIÈME PARTIE
- L’ART ET L’INDUSTRIE.
- 1/Autriche semblait prédestinée à servir de troisième étape aux expositions universelles, brillamment inaugurées par l’Angleterre et par la France ; cet empire comprend, en effet, la plus grande diversité de races, la plus grande multiplicité de langues, la plus grande variété de richesses naturelles, premier élément du développement de l’activité intelligente. A peu de distance de la capitale, on rencontre les Maggyares, les Mo-raves^ les Tchèques ; les Allemands ont servi de centre à une vaste agrégation de Polonais, d’Italiens, de Dal-mates, de Serbes, de Croates, de Slaves, de Ruthènes, de Bulgares, et l’énumération n’est pas encore complète.
- Une exposition autrichienne pourrait à elle seule figurer comme une sorte de représentation générale du travail. L’empire était donc naturellement porté à mettre en oeuvre l’heureuse innovation, appliquée aux solennités industrielles.
- Un autre mobile le poussait du même côté ; on ne sait peut-être pas assez en Europe quelle profonde transformation s’est accomplie depuis quelques années au milieu du vieil État qui semblait retenu dans les liens de l’immobilité et de la routine ; un souffle libéral a pénétré l’Autriche, et lui a donné un aspect entièrement nouveau; une initiative énergique, quelquefois même trop hardie, l’esprit d’entreprise se multipliant sous toutes les formes et ravivant l’agriculture, l’in-
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- dustrie, le commerce, les constructions avec une certaine fougue, qui a dû amener des désastres partiels, à côté des excitations du progrès général, voilà le spectacle que présente aujourd’hui F Autriche-Hongrie, abritant sous le même sceptre les efforts des populations multiples, appliqués à une richesse naturelle des plus variées et des plus fécondes.
- Cette activité date surtout du grand désastre, dont le souvenir semblait éloigner la pensée d’une entreprise aussi considérable que l’a été l’Exposition universelle de Vienne. On n'avait pas supposé que sept ans après Sadowa le travail pacifique ait pu prendre une telle extension et réussir à balancer dans une aussi large proportion les tristes conséquences d’un grand désastre militaire. Sans doute ceux qui ont conçu et accueilli l’idée d’appeler les représentants du monde civilisé à venir étudier l’Exposition universelle aux bords du Danube, avaient compris que la partie la plus intéressante de ce beau spectacle, ce serait la capitale elle-même, cité rapidement et brillamment accrue, et les nombreux témoignages qui venaient montrer de tout côté comment un peuple se relève.
- Enfin, une situation particulière invitait à faire de Vienne le centre d'une Exposition universelle. La capitale de l’empire se trouve en effet placée au point de rencontre de deux civilisations et de déux formes industrielles ; on peut dire qu’elle a un pied dans l’Occident et un autre pied dans l’Orient. A une époque où, sans être rétrograde, on cherche à mieux comprendre et connaître les origines, où le progrès accompli essaie de remonter aux sources, en renouant la chaîne entre la civilisation des temps anciens et la civilisation des
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- temps modernes, il y avait opportunité à choisir l’Autriche comme centre d’investigations et d’appréciations fécondes. On avait trop longtemps méconnu l’avantage de suivre par la pensée le cours des siècles, on avait témoigné trop de dédain pour ce qu’on nommait l’âge de Barbarie. Il était bon de provoquer un vaste concours où les peuples auxquels on doit les premières manifestations de l’activité productive, apporteraient le témoignage vivant des résultats acquis. On est ainsi à même d’apprécier ce qu’a produit le progrès de l’Occident.
- En ce qui concerne notamment une des parties les plus instructives des expositions universelles, c’est-à-dire l’application de l’art à l’industrie, on devait espérer d’utiles enseignements ; cette attente n’a pas été trompée. Un aspect calme, la simplicité des dispositions, la tranquille harmonie des couleurs frappant le regard aussi bien par d'heureux contrastes, que par une disposition bien agencée, qui avaient de quoi réjouir notre illustre confrère de l’Académie des sciences, M. Chevreul, offraient un charme merveilleux à côté des tons heurtés et criards de beaucoup de productions modernes. D’un côté c’était l’image du repos, de l’autre l'image du mouvement, quelquefois excessif mais toujours fécond. L’Orient se révélait aussi par un caractère colossal qui ne correspond pas à l’idée de la grandeur véritable, telle que l’Occident le comprend. Mais tout le monde pouvait se rendre compte de ce que ce rapprochement des deux mondes, du.passé et du présent, offrait d’avantages pratiques. L’Occident doit gagner au contact du caractère placide, souvent gracieux, des combinaisons primitives tandis que l’Orient tire chaque jour un plus grand profit des progrès de l’indus-
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- trie et des applications de la science, qui le pénètrent de plus en plus et en fécondent les richesses assoupies.
- Dans l’étude à laquelle nous nous sommes livré, nous avons écarté toute prévention; la justice que nous venons de rendre à certains caractères de la production orientale le prouve suffisamment : mais nous nous sommes gardé aussi d’une admiration outrée, qui confond trop souvent le beau avec l’étrange.
- Aujourd’hui tout nous est connu, nous avons, pénétré partout; la Chine est ouverte, le Japon s’est apprivoisé et il est devenu à la mode ; le shah de Perse, qui ne pouvait naguère quitter ses États que pour accomplir de sanglantes conquêtes, vient de visiter l’Europe en quête des merveilles de la civilisation et avec tout l'étalage de la splendeur asiatique. A Vienne, ces grandes puissances entourées de nombreux satellites d’États secondaires ont largement tenu les promesses faites en leur nom, et les produits de ces régions offraient un ensemble des plus curieux. Cependant il y régnait une monotonie fatigante : on y rencontrait sans doute de la grâce, de la finesse d’exécution, de l’habileté de main, des couleurs 'fondues avec art, mais on ne pouvait échapper à une répétition fastidieuse des mêmes effets qu’en se heurtant à des caprices extravagants, à des bizarreries singulières, à des fantaisies monstrueuses. Pour sortir d’une placide uniformité, il fallait retomber dans les conceptions les plus étranges, reflet d’une pensée vagabonde, enfantine ou maladive, et l’on comprenait l’exclamation échappée à Louis XIV: « Otez-moi ces magots ! »
- C’est que l’âme mieux cultivée, l’esprit plus élevé sont seuls capables de varier les productions à l’infini
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- et de s’élever jusqu’au génie. L’art véritable ne peut être que le fruit d’un goût épuré et de l’inspiration. L’Orient n’a jamais réussi au-delà des combinaisons vulgaires du savoir-faire, du tour de main ou des entraînements du caprice ; on y rencontre ce qui brille, ce qui surprend, presque ce qui charme, on n’y voit pas ce qui fait vibrer les sentiments élevés ; jamais on n’y trouvera ni une Vénus de Milo ni surtout une Vierge de Raphaël!
- Pour qui voulait visiter le domaine du goût, c’est vers l’Occident qu’il devait porter ses pas, et notamment vers la France. Nous ne prétendons en aucune manière tomber dans le défaut, trop souvent reproché à la France, qu’on accuse de s’admirer elle-même. Nos malheurs ont rudement réagi contre une pareille tendance; mais il nous suffit d’être l’écho fidèle du sentiment manifesté par tous les peuples à l’Exposition universelle, de rappeler l’admiration unanime qui attestait l’élégance, la grâce, la beauté des produits français. Chacun décernait à la France le sceptre du goût, que lui a fait conquérir le grand siècle, et qui n’est plus tombé de ses mains. C’est à Louis XIV et à Colbert que l’industrie française, à moins d’être ingrate, doit reporter les succès qui la couronnent ; c’est à l’élévation intellectuelle de cette époque mémorable qu’est due la tradition, fidèlement suivie par la production d’élite, qui fait notre richesse. Sully disait: « Labourage et pasturage sont les deux mamelles de FÉtat; » qu’il nous soit permis d’ajouter que. science et art sont les deux mamelles de l’industrie.
- Une parenté intime existe entre les œuvres de l’intelligence; lettres, industrie, peinture, sculpture, art et science, tout fut honoré par Louis XIV et encouragé
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- par Colbert; celui-ci avait compris que le goût était le plus adroit de tous les commerces, et il se garda de rien négliger pour en assurer le bénéfice à la France. Il lui procura ainsi une domination universelle et durable. La France ne l’oublie pas, les triomphes de son industrie, consacrés à'Londres, à Paris, et confirmés de nouveau à Vienne, tiennent à cette force dont Louis XIV et Colbert avaient supris le secret, et que les esprits éminents qui les entouraient ont contribué à doter notre pays. Telle a été l’influence du mâle génie de Corneille, du charme vainqueur de Racine, de l’esprit inimitable de Molière, de la grâce naïve de La Fontaine, du sentiment épuré et sévère de Boileau. « Il ne faut pas se brouiller avec Nicolas, » disait-on avec raison ; ceux qui ont captivé les regards et obtenu les applaudissements de spectateurs même peu sympathiques à la France, ont su profiter de ces conseils et suivre cette bonne tradition : Lesueur, Poussin, Girar-don, Lebrun qui, .peintre du roi, travaillait pour les Gobelins, voici chez nous, les glorieux ancêtres de l’industrie, à côté des esprits éminents qui ont fait la grandeur du siècle de Louis XIV.
- On a quelquefois méconnu ce résultat, et regardé la puissance pratique du beau comme une arme futile et légère. On a prétendu mettre en opposition la grande industrie, et les œuvres de goût, dans lesquelles la France excelle. Mais la production des objets de consommation générale ne souffre point d’un pareil contact, et le progrès constant de nos exportations prouve qu’il y a une richesse particulière qui s’ajoute pour nous aux éléments généraux de la richesse, en faisant rechercher sur tous les marchés les produits français.
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- Les froids tableaux de la statistique confirment les prévoyantes vues de Colbert. Depuis 1851, époque de nos premiers succès remportés à Londres, la valeur de nos diverses marchandises a été mieux appréciée et leur débit s’est grandement accru, car on y a rencontré, non-seulement la satisfaction des besoins matériels, la ration nécessaire à l’homme, mais encore ce qui fait contrepoids aux instincts vulgaires, en nous élevant vers le sentiment d'une autre satisfaction.
- Ce domaine acquis à la France, il est difficile à envahir. On achète les machines, on les utilise, on les perfectionne, mais on n'achète pas le goût. Ce sont nos artistes et nos ouvriers que d’autres peuples nous empruntent pour acclimater chez eux Fart appliqué à l’industrie ; ce sont nos dessins, nos modèles qu’ils reproduisent. Nous avions l’honneur de présider à Vienne le groupe XII, dans lequel se trouvait classé le dessin industriel; les artistes français de cette catégorie défiaient toute concurrence, et il en a été ainsi à toutes les Expositions. Quand les orfèvres anglais étalaient à Londres, avec unjuste sentiment d’orgueil, des œuvres magnifiques, nous pouvions constater que c’était Morel, que c’étaitVechte qui les avaient façonnés; les poteries de Minton, les meubles de G-raham, les cristaux de Birmingham, devaient beaucoup à des emprunts analogues. Mais rien de plus difficile que de transplanter, d'une manière durable, des avantages qui tiennent au milieu dans lequel ils se produisent, à la tradition acquise, au sentiment développé. En visitant une belle manufacture de Birmingham, nous y avons rencontré des ouvriers parisiens que la Révolution de 1848, en arrêtant nos industries, avait conduits en Angleterre ; ils gagnaient
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- beaucoup, leurs familles profitaient d’une véritable aisance, cependant ils ne voulaient pas y rester. Ce n’était pas seulement le regret de la patrie absente qu’ils éprouvaient: « Nous le savons, nous disaient-ils, si nous restons ici, nous perdrons la main. » Ils ressentaient le besoin de se retremper dans un autre milieu.
- Sans doute, et Vienne nous l’a montré : l’Angleterre, grâce surtout à l’influence du musée de Kensington et à ses écoles de dessin; l’Italie recouvrant d’anciennes traditions; la Belgique, notre voisine, et l’Autriche, vouée au progrès, ont beaucoup gagné du côté de l’exécution de divers produits, mais la palme du goût ne pouvait être disputée à la France dans les grandes comme dans les plus petites choses.
- C’est que l’alliance de l’art et de l’industrie est plus générale et plus intime chez nous qu’ailleurs.
- Ce qui distinguait les anciens, c’est que dans la Grèce, comme à Rome, les artistes étaient des industriels d’élite, et les industriels étaient des artistes ; partout on rencontrait le reflet de la pensée. Les meubles, les armes, les vases, les trépieds, les ustensiles les plus vulgaires, se touvaient marqués au cachet de l’art; ils enrichissent aujourd’hui nos Musées.
- Tel a été aussi le caractère de la Renaissance ; telle est la cause du prix qui s’attache aux produits de cette époque que s’arrachent les amateurs.
- Benvenuto Cellini était un grand sculpteur en métaux, Bernard Palissy un potier; Raphaël et Michel-Ange concouraient pour des chandeliers d’église; ces merveilleux cartons qu’on allait chercher à Hampton-Court et qui décorent aujourd’hui le South-Kensington, ces cartons qui vaudraient à eux seuls un voyage en
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- Angleterre, et dont notre illustre et toujours regretté confrère Victor Cousin disait qu’on ne devrait en parler qu’à genoux, Raphaël les avait tracés pour servir à des tapisseries !
- Au lieu de s’isoler dans deux camps séparés, l’Art et l’Industrie doivent renouer une alliance féconde, qui ne fait point déroger l’un et qui élève l’autre. Ceux qui ne comprennent que les intérêts positifs, doivent eux-mêmes s’associer à de pareilles tendances; car, ennoblie par l’art, l’industrie devient une force productive d’une rare puissance. Cela n’a pas été le moindre service rendu par les expositions universelles que d’avoir mieux fait ressortir cette vérité.
- Après tant de désastres et de pertes, la France inspirait à ceux qui lui ont conservé de la sympathie, une sorte de crainte compatissante On la croyait saignante et parterre; on se demandait comment elle pourrait paraître au grand concours, ouvert à Vienne. Quand on a vu qu’elle avait su dominer les circonstances et que ses produits divers conservaient le rang qu’ils avaient su conquérir aux expositions précédentes, cela a soulevé un cri de surprise etl'impression morale ainsi provoquée n’a pas été chose moins importante que le résultat industriel conquis par nos exposants.
- A ceux qui nous interrogeaient sans cesse, pour savoir le mot d’une énigme qu’ils ne parvenaient pas à déchiffrer : Comment la France a-t-elle fait pour payer cinq milliards, où a-t-elle trouvé tant d’or? nous répondions en montrant la section française de l’Exposition universelle.
- L’or n’est entré que pour une faible part dans le paiement de cette lourde rançon : c’est le résultat du tra-
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- vail du pays, du travail antérieur consacré à de puissantes économies, du travail actuel que fortifie le devoir d’acquitter la dette destinée à libérer le sol. La France sait travailler et elle travaille ardemment ; elle sait aussi économiser: nulle part l’épargne ne joue un rôle plus considérable que chez nous. Dans des jours plus heureux, des placements considérables avaient été faits en fonds étrangers, dont le revenu s’élevait beaucoup au-dessus de celui de notre rente ; cette ancienne exportation de capitaux nous est singulièrement venue en aide à l’heure présente. Quand l’homme d’État illustre qui a signé la paix, au prix des plus douloureux sacrifices, eut le courage d’ouvrir dlmmenses emprunts pour tout solder au dehors, à la sécurité qu’il faisait rentrer dans les esprits, venait s’ajouter un autre levier. Les capitaux français quittèrent en partie les placements étrangers, pour rechercher notre rente, dont le produit se trouvait de beaucoup accru, et c’est grâce à un vaste arbitrage entre les valeurs étrangères et la rente française que l’emprunt a pu être souscrit.
- Ce quia complété les sommes-nécessaires à la rançon, c’est l’extension prise par nos exportations, c’est l’activité, le courage et l’habileté de nos producteurs. Le travail français a libéré la France.
- La puissance du goût n’a pas été étrangère à ce grand résultat. On se trompe quand on lui assigne un domaine limité et qu’on lui reproche de ne donner satisfaction qu’à des besoins rafiinés. La contrée que nous avons eu le malheur de nous voir enlever, l’Alsace, aussi française par le goût que par le cœur, pourrait attester que l’art fait partout rechercher des produits modestes enrichis de cette magnifique influence, et tel
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- dessinateur industriel trouve vingt ou trente mille francs par an au fond de son godet. L’ensemble de l’industrie. française possède le cachet de distinction et de grâce qui justifie la parole de Colbert : « Le goût est le plus adroit de tous les commerces. » En ouvrant lq voie à une exportation considérable, cette beauté de nos produits a largement contribué à fournir le supplément exigible de la rançon nationale.
- Adam Smith écrit au frontispice de son immortel ouvrage : « C’est le travail annuel qui est la première source de la richesse des nations. » C’est une parole consolante pour un pays qui continue de travailler avec ardeur et d’épargner avec prudence. Les pertes subies seront réparées.
- Ceux qui ont supposé qu’on pouvait s’enrichir aisément des dépouilles d’autrui se trompent : ,1’or ainsi acquis glisse entre les doigts de ceux qui, entraînés dans une mauvaise voie, croient pouvoir substituer une spéculation surexcitée aux patients efforts du labeur. On écrivait dernièrement de Berlin : « Chose étrange ! A voir le besoin d’argent qu’on éprouve sur ce marché, et les ressources qui manquent à des entreprises considérables, on dirait que c’est nous qui avons payé cinq milliards à la France. »
- Nous poursuivrons ce travail par l’étude des questions nombreuses dont la solution se rattache au vaste programme de l’Exposition de Vienne.
- L. Wolowski.
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