Congrès international du Club alpin français
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- MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE ET DU COMMERCE.
- oSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1878, A PARIS.
- CONGRÈS ET CONFÉRENCES DU PALAIS DU TROCADÉRO.
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- COMPTES RENDUS STÉNOGRAPIIIQUES
- PUBLIÉS SOUS LES AUSPICES
- DU COMITÉ CENTRAL DES CONGRÈS ET CONFÉRENCES
- ET LA DIRECTION DE AI. CIL THIRION, SECRETAIRE DU COMITE,
- AVEC LE CONCOURS DES BOREAUX DES CONGRES ET DES AUTEURS DE CONFERENCES.
- CONGRÈS INTERNATIONAL DU CLUB ALPIN FRANÇAIS,
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- TENU À PARIS LES G ET 7 SEPTEMBRE 1878.
- N° 25 de la Série.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
- M DCCC LXXX.
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- COMPTES RENDUS STÉNOGRAPHIÉES DES CONGRÈS INTERNATIONAUX
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- DE L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.
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- Congrès de l’Agriculture. (N° 1 de la série.)
- Congrès pour l’Unification du numérotage des fils. (N“ 2 de la série.)
- Congrès des Institutions de prévoyance. (N° 3 de la série.)
- Congrès de Démographie et de Géographie médicale. ( N° 4 de la série. )
- Congrès des Sciences ethnographiques. (N° 5 de la série.)
- Congrès des Géomètres. (N° 6 de la série.)
- Conférences de Statistique. (N° 7 de la série.)
- Congrès pour l’Étude de l’amélioration et du développement des moyens de transpor (N° 8 de la série.)
- Congrès des Architectes. (N° 9 de la série.) |
- Congrès d’Hygiène. (N° 10 de la série.) |
- Congrès de Médecine mentale. (N° 11 de la série.) |
- Congrès du Génie civil. (N° 12 de la série.) I
- Congrès d’Homceopathie. (N° 13 de la série.)
- Congrès de Médecine légale. (N° 1 4 de la série.)
- Congrès sur le Service médical des armées en campagne. (N° 15 de la série.)
- Congrès pour l’Étude des questions relatives à l’alcoolismë. (N° 16 de la série.)
- Congrès des Sciences anthropologiques. (N° 17 de la série.)
- Congrès de Botanique et d’Horticulture. (N° 18 de la série.) 2
- Congrès du Commerce et de l’Industrie. (N° 19 de la série.) -,
- Congrès de Météorologie. (N° 20 de la série.) |
- Congrès de Géologie. (N° 21 de la série.) f
- Congrès pour l’Unification des poids, mesures et monnaies. (N° 22 de la série.) ( 6° Congrès Séricicole international. (N° 23 de la série.) '
- Congrès de la Propriété industrielle. (N° 24 de la série.)
- Congrès du Club Alpin français. (N° 25 de la série.)
- Congrès sur le Patronage des prisonniers libérés. (N° 26 de la série.) î
- Congrès de la Propriété artistique. (N° 27 de la série.)
- Congrès de Géographie commerciale. (N° 28 de la série.) ,
- Congrès universel pour l’Amélioration du sort des aveugles et des sourds-muets. (N° de la série.)
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- Congrès des Sociétés des amis de la paix. (N° 30 de la série.) |
- Congrès des Brasseurs. (N° 31 de la série.) *
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- Congrès pour les Progrès de l’industrie laitière. (N" 32 de la série.) !:
- AVIS. — Chaque compte rendu forme un volume séparé que l’on peut se procii l’Imprimerie Nationale (rue Vieille-du-Temple, n° 87) et dans toutes les librairie! fur et à mesure de l’impression. * j
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DU CLUB ALPIN FRANÇAIS,
- TENU À PARIS LES (i ET 7 SEPTEMBRE 1878.
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- MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE ET DU COMMERCE.
- IMPOSITION UNIVERSlüLLË INTERNATIONALE DE 1 878, A PARIS.
- CONGRÈS ET CONFÉRENCES DU PALAIS DU TROCADÉRO.
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- COMPTES RENDUS STÉNOGR VPHIQUES
- PUBLIÉS SOUS LES AUSPICES
- DU COMITÉ CENTRAL DES CONGRÈS ET CONFÉRENCES
- ET LA DIRECTION DE M. CH. TIIIRION, SECRETAIRE DU COMITÉ,
- AVEC LE CONCOURS DES BUREAUX DES CONGRES ET DES AUTEURS DE CONFERENCES.
- CONGRÈS INTERNATIONAL DU CLUB ALPIN FRANÇAIS,
- TENU À PARIS LES 6 ET 7 SEPTEMBRE 1878.
- N° 25 de la Série
- PARIS.
- I M PRIMERIE N ATIO N A L E.
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- CONGRÈS INTERNATIONAL
- DU CLUB ALPIN FRANÇAIS,
- TENU À l'AllIS LES (i ET 1 SEl’TEMIJLE 1S78.
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- ARiIÈTÉ
- IHJ MINISTRE 1)E L’AGRICULTURE ET DU COMMERCE AUTORISANT LE CONGRES.
- Le Ministre de l’agriculture et du commerce,
- Vu notre arreté en date du 10 mars 1878, instituant huit fércnccs et Congrès pendant la durée de l'Exposition miner: de 1878 ;
- groupes de Cou-
- Vu le Règlement général des Conférences et Congrès; Vu l’avis du Comité central des Conférences et Congrès,
- Arrête :
- Article premier. Un Congrès international du Club Alpin Français est autorisé à se tenir dans une des salles du palais des Tuileries les G et 7 septembre 1878.
- Art. 2. M. le Sénateur, Commissaire général, est chargé de l’exécution du présent arrêté.
- Fait à Paris, le 6 juillet 1878.
- N° 25.
- Le Ministre de Vagriculture et du commerce, TEISSERENC DE BOlVf.
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- PROGRAMME DU CONGRÈS.
- iu Examen des questions qui intéressent les réunions, les excursions, etc.
- 2° Quels sont les moyens les plus efficaces pour augmenter le nombre des caravanes scolaires ?
- 3° Quelles sont les meilleures mesures à prendre pour organiser des compagnies de guides et quel règlement faut-il leur appliquer au double point de vue des guides et des touristes?
- Les sujets suivants seront traités dans la séance consacrée aux conférences :
- i° De l’Alpinisme en France ;
- 2° De l’avenir des caravanes scolaires ;
- 3° De la géographie des montagnes ;
- k° De l’emploi des baromètres et des instruments de précision dans les montagnes ;
- 5° Des refuges des Hautes-Alpes.
- COMPOSITION DU BUREAU DU CONGRÈS.
- Président :
- M. Ad. Joanne, président du Club Alpin Français.
- Vice-président :
- M. Talbert, vice-président du Club Alpin Français.
- Membres de la direction centrale du Club Alpin Français :
- MM. le colonel Pierre. le colonel Goulier. le marquis de Turenne.
- Franz Sciirader.
- Abel Remercier.
- M. Paul Joanne.
- Secrétaire des séances i
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- SÉANCE D’OUVERTURE, LE VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1878.
- PRÉSIDENCE DE M. AD. J O AME,
- PRÉSIDENT DU CLUB ALPIN FRANÇAIS.
- Sommaire.— Ouverture du Congrès. — Discours sur I’Alpinisme, par M. Ad. Joannc, président du Club Alpin Français. — Compte rendu des Réunions alpines du Lautaret et d’Inteklaken , par M. Talbert, vice-président du Club Alpin Français. — De l’emploi des baromètres et des INSTRUMENTS DE PRÉCISION DANS LES MONTAGNES, pal’ M. le Colonel Goillioi’. -- EtüDE SUR LE PAS-
- SAGE des Alpes par Ankibal, par M. Ch. Durier.
- Le Congrès international des Clubs Alpins s’est ouvert au Palais des Tuileries le vendredi 6 septembre, à deux heures de l'après-midi.
- M. Ad. Joanne, président du Club Alpin Français, présidait, ayant, à sa droite, M. le commandeur Quintino Sella, président du Club Alpin Italien, et, à sa gauche, M. le pasteur Freundler, président du Club Alpin Suisse. M. Mathews, président du Club Alpin Anglais, avait été empêché par une sérieuse indisposition d’arriver à temps pour assister à cette séance et à celle du lendemain.
- Le Club Alpin Anglais était, en son absence, représenté par MM. IIamilton et Fitzgerald. On remarquait eu outre dans l’assemblée le vice-président du Club Alpin Suisse, M. Binet-Hentscii , et de nombreux représentants du Club Alpin Italien : M. le comte Torelli, sénateur, président de la Section de Sondrio; M. Cesare Isaïa, secrétaire général du Club et président de la Section de Turin ; M. Buddejn , président de la Section de Florence; M. Dalgas, vice-président; M. Deeey, président de la Section d’Aoste; M. Bizzardi, président de la Section d’Auronzo; des délégués des Sections de Naples, de Biella, de Borne, de Païenne; M. l’ingénieur L. Giordano, etc.; M. Martin-Franklin, président de la Section de Savoie; M. Duhamel, membre du bureau de la Section de l’Isère.
- La Direction centrale était représentée, outre son président, par Al. Talbert, vice-président (M. Daubrée, vice-président, retenu en Suisse par les suites d’une chute, s’était excusé), par le colonel Pierre, le colonel Gouliër, le marquis de Turenne, AL Franz Schrader, AL Abel Lemergier, et par le secrétaire de la Direction, AL Paul Joanne. M. Hébert, retenu à la Société de Géologie, Al. Armand Templier, malade, à Pau* et Mi Caron s’étaient excusés par lettres.
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- La séance ayant été ouverte à deux heures vingt minutes, M. Ad. Joannjs a pris la parole et prononcé le discours suivant, souvent interrompu par d’unanimes applaudissements.
- Mesdames et Messieurs,
- L’Alpinisme est un mot tout moderne encore, inconnu jusqu’à ce jour des dictionnaires français, qui, dans un siècle ou deux, se décideront probablement à l’accepter, comme ils ont fini par admettre bienfaisance et actualité.
- Ce mot nouveau sert à distinguer, aucun de vous ne l’ignore, un sport ou exercice corporel également moderne: les courses ou ascensions dans les montagnes.
- Ce sport est né dans la région de l’Europe dont les habitants ont su le plus varier et le mieux pratiquer les exercices du corps : en Angleterre. Seulement, les Anglais ne l’ont pas expérimenté chez eux; leurs montagnes leur semblaient trop basses et trop faciles à gravir. Ils sont venus sur le continent en faire l’apprentissage d’abord, puis l’y développer jusqu’à ses plus extrêmes limites. La Suisse, la Savoie et la France, possédant les plus hautes sommités de l’Europe, ont naturellement été le premier théâtre de leurs exploits. Non moins naturellement aussi, le sport qui avait pour but l’escalade des Alpes s’est appelé l’Alpinisme, et la société qu’ont créée à Londres en 1867 les premiers et les plus célèbres Alpinistes de la Grande-Bretagne a pris le titre d'Alpine Club, bien qu’elle 11’eut dans son organisation aucune analogie avec les associations désignées jusqu’alors sous le nom de clubs en Angleterre ou de cercles en France.
- L’histoire de cette illustre société, écrite par un de ses membres et publiée dans Y Alpine Journal, est, vous le savez tous, une longue série de glorieux combats contre la nature et les éléments atmosphériques. Elle compte un bien plus grand nombre de victoires que de défaites; les catastrophes, fort rares d’ailleurs, n’auraient pu, à part deux ou trois exceptions, être prévenues par le courage le plus hardi uni à la plus sage prudence.
- Il y a quarante ans, ne l’oublions pas, certaines régions montagneuses de la Suisse et de la France n’étaient pas mieux connues au-dessus de 3,ooo mètres que les contrées centrales de l’Afrique avant les voyages immortels des Livingstone, des Spekc, des Cameron, des Stanley. Pour ne citer qu’un exemple, la chaîne de mont Rose et les deux chaînes latérales de la vallée de Saint-Nicolas et de Zermatt occupaient à peine quelques pages dans le remarquable dictionnaire d’Ebel, un des meilleurs ouvrages dont la Suisse ait été le sujet. Leurs pointes les plus élancées, leurs dômes les plus élevés et les plus éblouissants, leurs cols les plus intéressants n’avaient pas encore un nom qui put servir à les distinguer et
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- à les reconnaître. Interrogiez-vous un habitant de la vallée, il vous répondait invariablement: C’est la montagne Blanche, le Wcissberg, ou la Corne Blanche, le Weisshorn. Si quelques touristes s’aventuraient par hasard sur ces Alpes inconnues, ils n’y trouvaient ni guides, ni auberges, ni refuges, ni sentiers, ni renseignements d’aucun genre. Grâce à Y Alpine Club, on y chercherait vainement aujourd’hui un pic vierge de pas humains à escalader, une course nouvelle à tenter, un passage à ouvrir. Zcrmatt, si riche déjà d’hôtels et de guides, est devenu l’heureux rival de Chainonix. Le Ccrvin lui-même, réputé si longtemps inaccessible, a été vaincu même par des touristes de ce sexe qu’on a le tort impardonnable d’appeler le sexe faible, et non seulement il a été vaincu sans guides, imprudence qui devrait être interdite, mais une journée suffit aux plus robustes, sinon aux plus braves, pour Yascendrc par le versant italien et pour le descendre par le versant suisse.
- Un mot auquel vos oreilles classiques ne sont pas encore habituées, le mot ascendrc, demande une courte digression. La langue française s’est montrée si bizarre dans sa formation qu’il est vraiment nécessaire de protester de temps à autre au nom de la raison et de la logique contre ses inexplicables caprices. Ainsi elle a pris aux Latins le mot descendre et elle n’a pas cru devoir leur emprunter le mot asccndre. lis avaient pourtant eu assez de bon sens pour inventer ascendere comme desccnderc. Pourquoi, en outre, dit-on descente et ascension? Ascendance, ascendant, ascendante, ascensionnel ne sont employés, comme descendance, descendant, descen-sionnel, que par les juristes, les médecins et les savants. Ascenseur ne s’applique qu’aux machines, et encore les dictionnaires ne paraissent-ils pas en avoir entendu parler ! Quelques révolutionnaires se sont permis le mot ascensionniste, mais descensionnistc, qui est encore plus long et moins agréable à l’oreille, n’a jamais été imprimé, et pourtant il n’existe aucun mot dans notre langue pour désigner un homme qui. ascend ou qui descend. C’est une lacune à combler un jour. Quant à présent, contentons-nous (Yascendrc. Sans doute, ce n’est pas pour créer des mots nouveaux que le Club Alpin Français a été fondé; mais, puisqu’il trouve une occasion favorable, n’aurait-il pas tort de la laisser échapper? Au. lieu de dire désormais comme les puristes : Nous montons la montagne, pléonasme assez ridicule , osons dire : Nous ascendons la montagne, et remarqucz-le, ascendre a un sens général et distinct qui lui assure une valeur particulière : il ne saurait remplacer ni gravir, ni grimper, ni escalader.
- Revenons à Y Alpine Club. Le possible accompli, l’impossible a été rêvé. Les rochers à pic furent dédaignés dès qu’ils eurent été gravis; on chercha, pour atteindre des sommités vaincues ou des cols déjà franchis, des routes nouvelles qui n’avaient d’autre intérêt que d’être dangereuses; l’escalade des murailles surplombantes fut tentée avec une passion tout à
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- fait insensée. Un de nos collègues d’outre-Manche protesta même un jour solennellement contre l’emploi de tous les moyens propres à diminuer les fatigues et les périls des ascensions les plus extraordinaires, contre les cordes, contre les abris, contre les piolets, si ma mémoire ne me trompe. Sa protestation, je suis vraiment heureux de le constater, ne recueillit que sa voix ; on le laissa parfaitement libre de coucher, quelque temps qu’il fît, à la porte d’une cabane, s’il se trouvait déshonoré pour en avoir franchi le seuil hospitalier, et l’Alpinisme raisonnable triompha pour toujours, ce soir-là, de l’Alpinisme extravagant.
- Cette honorable victoire constatait toutefois une situation difficile. La grande œuvre commencée et poursuivie avec tant d’éclat par Y Alpine Club était à peu près accomplie. Les pics qui n’ont jamais été gravis deviennent bien rares sur le continent, s’il est possible, depuis l’ascension de la Meije par notre collègue M. Boileau de Castelnau, d’en découvrir encore un. Le Caucase lui-méme, plus asiatique qu’européen, a été en partie exploré; les Andes, les Cordillères, l’Himalaya, les chaînes centrales de l’Afrique, d’un accès difficile et coûteux, sont trop éloignées de la Grande-Bretagne. VAlpine Club est en outre un club spécial et fermé. D’une part, les ascensions seules l’occupent et l’intéressent ; d’autre part, il ne s’ouvre qu’aux Alpinistes émérites qui ont accompli quelque exploit alpestre dont ses collègues-électeurs restent seuls juges. Si j’ai la gloire d’en faire partie, c’est pour mes travaux géographiques sur les Alpes, aussi en ai-je été nommé membre honoraire.. Une double cause d’affaiblissement et de mort menace donc Y Alpine Club. Ne trouvant plus à s’occuper, son recrutement devient de plus en plus difficile. Comme l’a dit avec raison une Bcvue du samedi, il est dans la position d’un paladin qui aurait exterminé tous ses adversaires sur une immense étendue de territoire : il se voit obligé de rengainer son héroïque épée, et peut-être devrait-il accepter maintenant la position d’un honorable vétéran qui jouit d’un repos mérité parce qu’il ne s’est rien laissé à faire. Et tout cas, s’il veut continuer de vivre, une transformation est pour lui une incontestable nécessité.
- C’est afin de conjurer ces dangers que les Clubs Alpins qui se sont successivement fondés sur le continent à l’imitation de Y Alpine Club, les Clubs Suisse, Italien, Allemand-Autrichien, Français, ont adopté des statuts tout différents. Ce sont, en effet, des sociétés ouvertes, sous certaines conditions, à toutes les bonnes volontés. Pour ne pas m’écarter de mon sujet, Y Alpinisme en France, je ne vous parlerai que du Club Alpin Français, de son passé, de son présent, de son avenir.
- L’Alpinisme n’est pas et ne doit pas être, comme on ose encore le penser et l’écrire quelquefois, un sport original destiné uniquement à satisfaire la vanité de ceux qui s’y adonnent : c’est le plus noble et le plus utile de
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- tous les exercices physiques. Il fortifie à la fois le corps et l’âme : le corps, en donnant plus de souplesse et de vigueur à ses muscles, plus cl’ampleur à sa poitrine ; l’âme, non seulement en lui faisant goûter les plus vives et les plus saines émotions dont elle puisse jouir sur cette terre, mais en lui apprenant à vaincre, par l’énergie ou par l’adresse, avec autant de prudence que de résolution, les difficultés en apparence les plus insurmontables, et, s’il le faut, à regarder froidement le danger en face pour en triompher sans le braver ; il développe en un mot toutes les forces corporelles et toutes les facultés intellectuelles et morales de la jeunesse qui a l’esprit d’en comprendre l’importance et le bonheur de le pratiquer.
- N’en croyez jamais ces touristes efféminés, blasés, vieux avant l’âge, qui se font transporter en voiture ou en chemin de fer au pied des montagnes les plus célèbres des Alpes ou des Pyrénées, et qui, daignant à peine lever la tête pour les contempler, déclarent, d’un ton dogmatique, qu’elles sont bien plus belles à voir de la base que du sommet. La montagne ne révèle ses véritables beautés qu’à ceux de ses admirateurs qui savent la conquérir. Les passions qu’elle inspire restent toujours inassouvies. Plus on l’escalade, mieux on en jouit; plus vif et plus irrésistible est le désir, que dis-je? le besoin que l’on éprouve d’en recommencer l’ascension! Aussi que d’émotions ne réserve-t-elle pas à ses vainqueurs! l’impatience joyeuse du départ, l’air si frais et si fortifiant du matin, l’heureuse naissance d’un beau jour, les senteurs enivrantes de la forêt ou de la prairie, le bien-être d’un exercice modéré, l’espoir du succès, le bonheur de se sentir plein d’ardeur et de force, indépendant des hommes et des choses de ce bas monde, la pureté de l’atmosphère, la défaite complète des nuages ou des vapeurs qui. menaçaient de la troubler, la variété infinie des paysages, la raideur des parois rocheuses, la traversée des crevasses si profondes et si bleues, l’aspect inquiétant des séracs et des couloirs, les derniers efforts de la lutte, la récompense du triomphe, les splendeurs du panorama, le silence solennel des hautes altitudes, l’oubli presque instantané de la fatigue, l’élévation de l’âme vers l’infini au-dessus de la terre et de l’humanité, ce sont là des impressions vives, des joies presque divines que l’on n’oublie jamais et qui ne laissent après elles aucun regret.
- Excusez-moi si je me suis laissé entraîner par des souvenirs de jeunesse d’autant plus passionnés qu’il ne m’est plus, hélas ! permis de les renouveler. Je n’aurais peut-être pas dû oublier que je m’adressais à des Alpinistes, mais la montagne a encore pour moi un tel attrait que je ne sais pas lui résister quand je la revois, quand j’en parle ou quand je m’abandonne au plaisir d’y songer... Piien qu’en y pensant, je sens renaître en moi l’enthousiasme des beaux jours, à tout jamais passés, dont ma mémoire lui conserve une reconnaissance qui se fortifie d’année en année au lieu de s’affaiblir.
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- Si, depuis la fondation de notre Club, notre but, si bien compris et si bien défini par mon regretté prédécesseur Cézanne, n’a pas subi de modification importante, il s’est élevé et agrandi. Nous ne voulons pas seulement faire contractera la jeunesse française, condamnée trop souvent b l’oisiveté pernicieuse des grands centres de population, l’habitude aussi utile qu’agréable de grimper ou même de marcher, nous nous proposons de lui apprendre à travailler en grimpant ou en marchant. Que nous importe, à nous, que les ascensions vierges deviennent de plus en plus rares, impossibles même ? Si le champ des excursions nouvelles se restreint, le champ de la science et de l’art reste illimité! Les courses déjà faites, que vous referez, vous seront tout aussi utiles et vous procureront, à part la satisfaction un peu orgueilleuse de la conquête, les mêmes jouissances que si vous les aviez inventées ; et que de découvertes de toute nature ne réserveront-elles pas toujours aux observateurs qui sauront étudier avec méthode et avec intelligence les montagnes, les vallées, les rivières, les plaines, les villes, les musées, les collections où les conduiront leurs promenades hygiéniques ! Botanistes, géologues, entomologistes, m inéralogistcs, archéologues, artistes, historiens, anthropologistes, à l’œuvre donc sans retard et sans repos! Ce champ que nous ouvrons à vos travaux, c’est la France, c’est notre patrie bien-aimée, c’est le pays le plus varié, le plus beau, le plus intéressant de l’Europe.
- Trois mers baignent scs côtes qui ont près de 3,ooo kilomètres : la Manche, l’océan Atlantique et la Méditerranée. Elle possède la plus haute montagne de l’Europe, le mont Blanc, et une partie de l’un de ses plus grands lacs, le Léman. Les Alpes qui la séparent de l’Italie et de la Suisse, les Pyrénées qui la séparent de l’Espagne, ne lui appartiennent que pour un versant ; mais que de chaînes secondaires se dressent sur son territoire, dont aucune ne ressemble aux autres par ses formes, sa nature, scs aspects, son climat, son altitude, sa végétation, ses produits, sa population: les Ardennes, les Vosges, le Jura, le Morvan, la Côte-d’Or, les monts Dômes et les monts Dorés, le Cantal, Ja Margeride, la Lozère, les Cévennes, la montagne Noire, le Velay, le Forez, les montagnes du Méncz et d’Arréo !
- Comme elle jouit de tous les climats, elle peut se livrer avec un succès presque égal à toutes les cultures; toutes les essences prospèrent dans ses forêts; tous les fruits mûrissent dans scs plaines et sur ses coteaux; toutes les fleurs ornent ses jardins. Son industrie est aussi florissante que son agriculture. Ses eaux minérales, non moins abondantes que nombreuses, guérissent ou soulagent toutes les maladies. Où trouver, sur un plus petit espace, un plus grand choix de souvenirs historiques, plus de ruines et de monuments de toutes les époques, de toutes les architectures, de tous les goûts: arènes, théâtres, palais, basiliques, cathédrales, églises, châ-
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- teaux, villas, beffrois, hôtels de ville, abbayes, cloîtres? Ses collections archéologiques rivalisent maintenant, dans tous ses grands centres dépopulation, avec ses musées de peinture. Ses ports maritimes ne diffèrent pas moins entre eux que ses ports de commerce. La plupart de ses bourgs, de ses villes même, n’ayant eu ni le temps ni l’argent nécessaire pour se transformer, ravissent encore les artistes parleurs rues tortueuses, leurs maisons pittoresques, leur physionomie originale. Si ses fleuves n’ont pas un lit aussi large, un volume d’eau aussi considérable que le Rhin ou le Danube, leurs bords, tantôt plats, tantôt encaissés, n’en sont pas moins tour à tour gracieux ou sauvages. Ses rivières et ses ruisseaux, ses torrents et ses gaves, offrent des paysages peut-être plus charmants et plus grandioses que ses fleuves. Et quelle diversité merveilleuse entre toutes scs provinces! Quels contrastes présentent la Flandre, avec ses villes espagnoles, ses prairies, ses cultures, ses mines de charbon, ses grands établissements industriels; — la Normandie, avec ses vallées aux gras pâturages, aux bestiaux toujours primés, aux paysages arcadiens, ses bains de mer aristocratiques ou populaires,ses plages desable,ses falaises abruptes, ses ports de guerre ou de commerce, ses monuments gothiques, son industrie; — la Bretagne, aux croyances naïves, à l’aspect sauvage, aux mœurs primitives, à la langue et aux costumes des temps passés, à la rade unique, aux côtes redoutables, aux monuments mégalithiques; — la Bourgogne et la Guyenne, dont les coteaux pierreux produisent les vins les plus recherchés, les plus salutaires, les plus exquis de notre globe; — les Landes, avec leurs pignadas, leurs forêts de chênes-lièges, leurs étangs, leurs dunes de sable, leurs prairies marécageuses; — la Franche-Comté, plus espagnole d’aspect, mais aussi française par le cœur que la Flandre, et dont les montagnes rivalisent pour certains détails avec les Alpes; — le Dauphiné et la Savoie, qui peuvent lutter avec la Suisse pour l’altitude de leurs montagnes, l’étendue de leurs glaciers, la végétation de leurs vallées, les riantes beautés ou la sublimité austère de leurs paysages; — la Touraine, et ses innombrables châteaux de la Renaissance, aussi curieux pour l’artiste qu’intéressants pour l’historien; — la Vendée, et son Bocage; — le Poitou, et ses grands plateaux nus coupés de ravins profonds et boisés ; — le Bouergue, ses causses et ses ségalas; — Y Auvergne, avec ses volcans, ses dykes, ses scories, ses vieux châteaux, scs vieilles églises, et cette admirable Limagne si justement vantée comme la plus belle plaine du continent;— le Liniousin, aux landes plus variées de formes et de couleurs que celles de l’Ecosse, aux châtaigniers séculaires dont les peintres les plus habiles n’ont jamais pu imiter la majestueuse végétation ; — le pays Basque, dont les montagnes ont un cachet aussi original que la population; — le comté de Foix et le Roussillon, où les Pyrénées raniment toujours l’admiration fatiguée des touristes qui reviennent du pont d’Es-
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- pagne, de Gavarnie et de Ludion; —le Vivarais, et ses merveilles volcaniques; — les Ardennes, et leurs grandes forêts encore peuplées de sangliers; — le Velciy, qui mérite autant que l’Auvergne la visite des géologues, et qui a pour capitale la ville la plus curieuse, la plus pittoresque de la France; — le Languedoc, avec sa montagne Noire, ses plaines fertiles, son canal du Midi, ses ruines romaines, ses fortifications visi-gothes, ses églises romanes, ses villes du temps de Philippe-Auguste et de saint Louis; — la Provence et sa Crau, sa Camargue, ses Alpines, ses ports de commerce, sa rade militaire, ses champs de fleurs, ses forêts de chênes-lièges et de pins maritimes; — les Alpes maritimes, dont les innombrables baies, ombragées d’oliviers et parfumées par des bois de citronniers et d’orangers qui y portent toute l’année des fleurs et des fruits, offrent un climat plus égal et des séjours aussi délicieux que les golfes célèbres de la Spezzia et de Naples!
- Pourquoi donc cette France si privilégiée est-elle si rarement visitée, non seulement par les étrangers, mais par les Français? Oserai-je l’avouer dans ce palais? Ne vais-je pas froisser la susceptibilité de la Commission supérieure qui a cru devoir rayer de notre programme un problème qu’elle a jugé trop vulgaire? La cause principale de cet abandon, — c’est le manque d’auberges, ou plutôt, — rassurez-vous, je n’entrerai dans aucun détail, — c’est le manque de propreté dans les auberges; c’est l’impossibilité pour les femmes de voyager en France, si ce n’est dans quelques grandes villes échelonnées, à de longues distances, sur le parcours des principales lignes de chemins de fer.
- Je me sens en ce moment aussi réservé que la Commission supérieure. Je rougis presque d’avoir soulevé une question de cette nature dans ce palais, devant une telle assemblée. Toutefois, n’en doutez pas, vous tous que scandalise peut-être mon audace, de la solution pratique de cette question dépend, dans une certaine mesure, la prospérité future des innombrables localités qui méritent en France la visite des étrangers. Fn vain vous en décrirez, avec l’enthousiasme le plus éloquent, les merveilleuses curiosités naturelles, monumentales, artistiques, en .vain vous en énumérerez, vous en célébrerez les richesses scientifiques : tant que vous ne pourrez pas vous faire suivre dans vos excursions de vos mères, de vos femmes, de vos filles, vous n’aurez pas accompli votre tâche, vous n’aurez pas rempli votre devoir envers votre pays!
- Ce problème, je me borne à le poser ici, nous le discuterons demain. Le Club Alpin Français n’a pas su, j’ai le regret de le constater, en trouver jusqu’à ce jour la solution pratique.
- Malgré ce fâcheux échec, nous pouvons, Mesdames et Messieurs, résumer devant vous, avec une satisfaction complète, les heureux résultats qui ont en quatre ans récompensé nos efforts.
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- Un recrutement annuel de sept cent cinquante membres est un succès que nous n’aurions jamais osé espérer. Si nous avons le droit de nous en féliciter, ne ralentissons point notre propagande; activons-la, au contraire, partout et en tout temps. Nous aurons de plus en plus besoin d’argent pour nos publications, pour nos refuges, pour nos bibliothèques. Plus nous deviendrons riches, plus nous nous rendrons utiles. Des adhérents donc et beaucoup d’adhérents, dans la Section de Paris et dans toutes les Sections de province! Que le payement régulier d’une cotisation qui devrait être plus élevée ne vous semble pas suffisant; prêchez tous d’exemple: ce sont les sermons les plus efficaces! Ne vous lassez pas de voyager et surtout de voyager en France, en répandant sur votre passage de la poudre insecticide et de sages conseils.
- Une voix plus autorisée que la mienne vous résumera les progrès, encore trop lents, des caravanes scolaires, malgré les heureux efforts d’un certain nombre de nos collègues, malgré le concours intelligent et dévoué de l’administration supérieure.
- Tandis que nous nous efforçons d’inspirer aux élèves des lycées la passion des voyages à pied, nos jeunes collègues, qui n’ont plus besoin de guides, se distinguent dans les Alpes et dans les Pyrénées par les plus brillants exploits. Ils nous rapportent, à la fin de chaque saison, d’intéressants récits de leurs découvertes, et quelques-uns même dressent avec un rare talent les cartes des régions inconnues où ils n’ont pas craint de s’aventurer. Ai-je besoin de nommer MM. Franz Scbrader, le comte Russell, Lequeutre, Paul Guillemin, Salvador de Quatrefages, Duhamel, Guyard, Caron, Pierre Puiseux, Sestier, Reymond, Wallon, etc., et le jeune vainqueur de la Meije, M. Roileau de Castelnau?
- Pendant ce temps nos collègues d’un âge plus mûr apprennent à la génération qu’ils précèdent clans la vie comment les sciences et les arts peuvent consoler, au pied ou sur les versants des montagnes, les Alpinistes qui doivent renoncer peu à peu à l’espoir d’en gravir les plus hautes sommités.
- Ce n’est pourtant là qu’une partie de notre tâche. Malgré la modicité de nos ressources, sévèrement défendues par notre trésorier, nous avons publié chaque année un Annuaire et un Rulletin, dont il ne nous appartient pas de faire l’éloge. A notre exemple, nos principales Sections ont publié aussi des Rulletins que nous pouvons louer sans restriction. Nous avons organisé à Annecy et à Grenoble, grâce au concours dévoué de nos Sections, des réunions internationales suivies de courses et d’ascensions; et certaines Sections entreprennent avec les Sections voisines des excursions communes d’une durée plus ou moins longue; nous avons créé dans les Alpes et dans les Pyrénées de nombreux refuges dont les Alpinistes de toutes les nations ont déjà apprécié l’utilité pratique; nous avons fondé
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- des bibliothèques de montagnes, organisé une station météorologique, ouvert ou amélioré des sentiers, recueilli ou fait prendre un grand nombre de vues photographiques, qui rendront populaires les sites les plus pittoresques de nos montagnes, formé plusieurs compagnies de guides, établi des tarifs soit pour les guides, soit pour les auberges; et peut-être parviendrons-nous celte année même, en dépit de tous les obstacles que les événements politiques nous ont opposés, à doter la vallée de Chamonix d’un règlement de guides qui sera plus utile encore uses habitants qu’aux touristes.
- Mai s ce qui nous rend plus fiers et plus heureux que tous ces résultats, ce sont les dévouements et les talents que notre initiative a fait éclore, et que nos encouragements continuent de développer. Au fond de nos provinces les plus reculées, nous avons eu la joie de découvrir des patriotes, —je n’attache à ce mot aucune idée politique, — des littérateurs, des savants, des cartographes qui s’ignoreraient peut-être encore, et qui, sans notre appel, n’auraient pas même tenté d’accomplir les grandes œuvres auxquelles ils doivent déjà une célébrité bien méritée. Parmi ces hommes d’élite, les uns ont consenti à venir à Paris prendre une part plus active à l’œuvre commune; les autres, au contraire, ont voulu rester dans leur province qu’ils auront la satisfaction d’illustrer et d’enrichir, pour y donner à leurs concitoyens reconnaissants l’exemple du plus utile et du plus noble dévouement.
- L’Alpinisme est donc une institution d’utilité publique que nous nous félicitons d’avoir, comme la Suisse, l’Italie et l’Allemagne, empruntée à l’Angleterre, et qui a déjà bien mérité de la France. Son passé el son présent répondent de son avenir. Encouragez-lc, Mesdames et Messieurs, développez-le par tous les moyens en votre pouvoir, n’eût-il d’autre but et d’autre résultat que de réunir chaque année dans une touchante confraternité des collègues de toutes les nationalités, qui, sans lui, n’auraient jamais eu le bonheur de se connaître, de se rendre utiles les uns aux autres et de s’aimer. (Applaudissements prolongés.)
- La lecture de son discours terminée, M. Adolphe Joanne a donné la parole à M. Talbert, vice-président du Club Alpin Français, pour rendre compte des Réunions alpines du Lautaret et d’Interlaken, auxquelles il avait assisté comme délégué de la Direction centrale.
- M. Talbert s’est exprimé à peu près en ces termes :
- Mesdames et Messieurs,
- Selon le désir de M. le Président, qui est un ordre pour moi (c’est ainsi dans la République... du Club Alpin Français), remettant à demain les affaires sérieuses, c’est-à-dire la question des caravanes scolaires, je vais vous rendre compte rapidement, familièrement, des belles réunions alpines qui viennent d’avoir lieu dans le Dauphiné
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- et en Suisse, et où j’ai eu l’agréable et honorable mission d’être le représentant de la Direction centrale, M. le Président étant retenu à Paris par la préparation du Congrès international. (Applaudissements.) J’aurais été heureux d’assister également à la réunion du Club Alpin Italien, à Ivrée. L’an dernier, celles du Petit Saint-Bernard et de Gressoney Saint-Jean, dont j’ai rendu compte à Grenoble, avaient été si charmantes ! Mais il fallait opter, et je dus opter pour la Suisse qui n’avait encore reçu aucun délégué de la Direction centrale du Club Alpin Français.
- I. lié UNION DU COL DU LAUTARET (lIAUTES-ALl'Es).
- Cette réunion, organisée sous le patronage de la Société des Touristes du Dauphiné, avec laquelle nous entretenons les plus cordiales relations et qui s’était associée à nous l’an dernier pour le Congrès de Grenoble, a eu lieu le i5 août10. Le choix du lieu, situé au pied des plus grands pics et des plus beaux glaciers du massif du Pelvoux, l’attrait d’un programme très bien fait, avaient entraîné un grand nombre d’adhésions. Dès le 14 au soir, nous étions près de cent touristes, dont trois dames, au col du Lau-taret, situé à 2,075 mètres et où se trouvent seulement deux maisons: l’Hospice, élevé sous l’empire et appartenant à l’administration des ponts et chaussées, qui l’avait gracieusement mis à la disposition de la Société; et une auberge, composée d’une grange au rez-de-chaussée et de quelques chambres au premier étage, mais parée de cette enseigne : Au vrai Lautarel. Pourquoi est-ce là le vrai, ce qui fait supposer que l’autre, l’Hospice, est un faux Lautarel? Je n’ai jamais pu le savoir. (Rires.)
- En temps ordinaire, une vingtaine de voyageurs peuvent à la rigueur coucher dans le vrai et le faux Lautarel. Nous y avons couché près de cent. Mais, en pareille circonstance, les organisateurs de ces réunions opèrent le miracle de la multiplication des lits avec d’autant plus d’aisance et de facilité que la moitié des excursionnistes couchent sur la paille, où l’on dort mieux que dans des lits souvent trop habités. (Rires et applaudissements. )
- Le lendemain i5 août, jour de l’Assomption, la messe devait être dite par M. l’abbé Guélal, professeur au petit séminaire de Grenoble, sur un autel dressé en plein air, en face du glacier de l’Homme. Mais l’incertitude du temps et la violence du vent lirent transporter cet autel dans la grange, entre une crèche et une étable; l’office ne fut pas suivi avec moins de recueillement, malgré sa simplicité digne de l’Eglise primitive.
- Le programme, — qui a été une vérité, — indiquait ensuite: déjeuner dans la montagne. La salle à manger était une prairie, près du petit lac de Pontet, d’où la vue, beaucoup plus belle qu’au col, s’étend : au sud, sur les beaux glaciers de l’Homme, de la Meije et de Mont-de-Lans, les pics de l’Homme, de Neige ou Gaspard, la Meije, etc., et la double vallée de la Romanche, avec le pic Cordier et le col Emile Pic, semblable à une selle d’argent; à l’est, sur la vallée de la Guisane et la route de Briançon, terminée à l’horizon par la belle pyramide de Rochebrune; à l’ouest, sur les profondeurs de la roule de Grenoble, depuis le Villard (l’Arène et la Grave jusqu’aux gorges del’Infernet; au nord, sur le pic des Trois-Evêchés et le Grand-Galibier. Dans ces sortes de salles à manger, il manque bien des choses, à commencer par la table et les sièges. Mais ce qui ne manque jamais, c’est l’appétit, aiguisé par la marche, la bonne humeur et l’amitié.
- 1° La Commission d’organisation de la réunion du col du Lautarel était ainsi composée : Président, M. Ed. Faure, président de la Société des Touristes du Dauphiné: Vice-Président, M. Paul Guillemin, vice-président de la Section de Briançon; Secrétaire, M. J. Jullien; Trésorier, M. F. Perrin, secrétaire do la Section de l’Isère; Commissaires, MM. Allote de la Fuyc, A. Cliabrand et Henri Duhamel.
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- A peine sommes-nous revenus au col par de belles prairies qui doivent être aux mois de juin et de juillet le paradis des botanistes, et qui sont encore émaillées de mille Heurs, notamment d’edelweiss, que la fanfare de Monestier, les pétards et les vivats annoncent à chaque instant de nouveaux arrivants.
- Voici ceux de Gap, d’Embrun et de Briançon qui montent de l’est, ayant à leur tête notre cher et honoré collègue de la Direction centrale, M. le sénateur Xavier Blanc; M. Laurençon, député, de Briançon; M. F argue, l’éminent ingénieur en chef des Hautes-Alpes, l’ami de notre regretté président Ernest Cézanne, auquel il a consacré une éloquente Notice, dictée par le cœur; M. S. Jouglard,l’auteur des spirituels articles des Annuaires, signés Porte-Plume. Voici ceux de la Maurienne, qui descendent du col du Galibier; ceux de Lyon, qui arrivenl par le col de la Ponsonnière, et parmi lesquels nous retrouvons avec joie nombre de nos compagnons de l’an dernier : MM. J. Berger, secrétaire général, Bourgeois, Gérésole, Dufourt, Darnat. J’en passe, et des meilleurs.
- Les Grenoblois étaient montés la veille avec nous, et parmi eux le Président de la Section de l’Isère, M. E. Fernel; le vice-président, M. Boscary, avec son aimable et spirituel ami le docteur Corcellet, de la Société des Touristes; M. Gravier, le sympathique secrétaire général de l’Isère, etc. MM. Duhamel, Jullien et Perrin, commissaires organisateurs, étaient à leur poste depuis plusieurs jours, et c’est à leurs soins dévoués et prévoyants que nous devions d’avoir tout en abondance dans ce désert de rochers et de glaces. Les Sections d’Auvergne, de Chambéry, de Paris et de Provence étaient représentées, comme celles de l’Isère et des Hautes-Alpes. VAlpine Club avait pour représentant le vaillant et infatigable M. Coolidge. La Suisse avait envoyé cinq membres de la Section de Genève, avec leur président M. Desgouttes, et l’Italie M. Novarese, d’Ivrée.
- Aussi le banquet, qui fut servi en plein air devant l’Hospice, comptait-il au moins cent cinquante convives, dont quatre-vingt-quatre membres du Club Alpin Français. A peine étions-nous installés que le recueillement ordinaire de ce moment solennel d’un dîner fait place à une vive et générale agitation. Gaspard, l’illustre guide Gaspard, s’élance lui-même vers la montagne qui nous fait face. On le suit des yeu'x et des jumelles ; il grimpe, il arrive au pied du glacier qui descend de la cime, et ramène ou plutôt rapporte à ses parents inquiets une jeune fille qui, s’étant trop avancée pour cueillir des fleurs, ne pouvait plus descendre sans aide.
- Nous apprenons à son retour que, en chargeant sur ses robustes épaules son gracieux fardeau, il avait invité cette jeune fille crà prendre l’omnibus ». (Bires.) Le mot et l’action sont applaudis comme ils le méritent.
- Pas de banquet sans toasts. Ceux du Lautaret ont été, comme le banquet, pleins de cordialité et d’entrain, à commencer par celui du Président de la fête, M. Ed. Faure, qui nous souhaite à tous la bienvenue et termine en nous disant: «Non adieu, mais au revoir dans le Dauphiné et ailleurs.« M. le député Laurençon, M. Catier, sous-ingénieur, vice-président de la Sous-Section d’Embrun, et M. X. Blanc, président d’honneur de la Section de Gap, rendent successivement, en termes émus, à la mémoire d’Ernest Cézanne, également chère au département des Hautes-Alpes et au Club Alpin Français, un hommage mérité auquel s’associe toute l’assemblée. (Applaudissements répétés.) Après Cézanne, les honneurs de la séance ont été pour les vaillants et heureux conquérants de la Meije, qui avait été jusqu’au 16 août 1877 la Jungfrau (la Vierge) du Dauphiné, selon la spirituelle expression de M. X. Blanc, c’est-à-dire M. Boileau, de Castelnau, que le service .militaire retenait loin de nous, M. Coolidge, son second vainqueur, et MM. P. Guillemin et Salvador de Quatrcfages, qui venaient d’accomplir trois jours auparavant la troisième ascension, sans oublier le guide Gaspard. (Applaudissements .)
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- Inutile de dire que Société des Touristes, Club Alpin Français (Sections de Paris et de Lyon), Clubs Alpins Suisse et Italien, rivalisèrent de courtoisie entre eux par l’organe de leurs délégués, et de remerciements à la Société des Touristes et à la Commission d’organisation.
- Une très belle pièce de vers, adressée à la Meije par le poète lyonnais P. Darnat, fut couverte d’applaudissements et eut les honneurs du bis.
- L’illumination des montagnes par les flammes de Bengale, un bal champêtre ( ou plutôt alpestre), improvisé au son de la fanfare, et surtout de l’ophiçjéide de Monestier, qui exécuta à lui seul une valse entraînante, pendant que, de leur côté, les drapeaux et les lanternes vénitiennes se livraient, sous l’action d’un vent violent, à une danse sans nom, les liurralis, les applaudissements des spectateurs indigènes, les adieux des partants terminèrent dans une animation indescriptible cette journée qui laissera au col du Lautaret et à tous ceux qui ont eu le plaisir d’y assister un long et agréable souvenir. (Applaudissements. )
- S’il est vrai, comme on l’a dit, que nous portons en nous-mêmes notre soleil et nos brouillards, nous aurions eu besoin, le lendemain, de tirer de notre propre réservoir toute notre provision de soleil. Car au beau temps de la veille avait succédé un déluge qui arrêta malencontreusement la série des belles et grandes excursions organisées pour le col de la Lauze, la Brèche de la Meije, franchie la semaine précédente par notre collègue M. le prince de Joinville, le col des Cavales, le col Émile Pic, etc., et indiquées dans un programme très bien fait, où l’on reconnaît des mains de maîtres.
- Ce fut un vrai désarroi, un sauve-qui-peut, pas général cependant. Ceux qui prirent leur pluie en patience purent le surlendemain, 17, accomplir, par un temps splendide et dans de bonnes conditions, les excursions qui complétèrent admirablement la belle fêle du col du Lautaret. (Applaudissements.)
- IL -- RÉUNION 1)U CLUB ALPIN SUISSE À INTERLAKEN.
- Franchissons d’un bond, et avec la rapidité de la pensée, le vaste espace qui s’étend entre le col du Lautaret et lnterlakcn, espace que mon collègue et ami Ed. Laferrière et moi avons parcouru en dix jours, à travers les belles montagnes de la Maurienne et de la Tarentaise, qui ne sont pas encore assez connues et visitées, malgré les explorations et les relations de nos intrépides collègues MM. Bérard, F. Reymond, Cordier, Puiseux, Dévot, etc. Si elles n’étaient pas en France, elles seraient à la mode depuis longtemps, surtout le col et les glaciers de la V'anoise, etPralognan qui devait déjà être le rival heureux de Chamonix et de Zermalt. Mais à chacun sa tâche. La mienne est de rendre compte de la réunion du Club Alpin Suisse, tenue à Interlaken les icr, 2 et 3 septembre, et organisée par la Section de l’Oberland bernois, sous la présidence de M. Edm. von Sleiger, conseiller d’Etat, de concert avec le Comité central du Club Alpin Suisse, composé de MM. A. Freundler, président; Binet-Hentsch, vice-président; Briquet, secrétaire; OEsterlé, Didier et Golaz,de Genève.
- Le dimanche 1e1' septembre, Interlaken, ce joyau de la Suisse, était en fête pour recevoir les membres des vingt-six sections du Club Alpin Suisse et les représentants des Clubs Alpins d’Allemagne, d’Angleterre, de France et d’Italie.
- Les maisons, les hôtels-palais qui bordent l’avenue, où l’univers se donne chaque année rendez-vous, étalaient, en lace de la Jungfrau, les couleurs nationales de tous les pays. De nombreux commissaires, et à leur tête M. Kern, président de la Section de l’Oberland, et M. Alb. Freundler, président central du Club Alpin Suisse, recevaient, accueillaient les arrivants comme des amis, et les conduisaient aux hôtels, où leurs places étaient retenues à des conditions extraordinairement modérées. Tous les membres des Clubs étrangers recevaient en s’inscrivant, sans qu’on voulut accepter
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- leur cotisation, des cartes d’invitation pour le banquet et les excursions. C’est l’hospitalité des montagnards écossais. .. de la Dame blanche, chez les vrais montagnards de la Suisse. Il m’est doux d’exprimer ici notre reconnaissance, à nous Français, pour le Club Alpin Suisse et en particulier pour la Section de POberland bernois. (Applaudissements répétés. )
- A trois heures se réunissaient dans la grande salle de la Nouvelle Ecole les trente-sept délégués des vingts-six sections suisses, chargés de délibérer sur toutes les questions qui devaient être soumises le lendemain à l’assemblée générale du Club Alpin Suisse. Les trois délégués des Clubs Allemand, Français et Italien eurent l’honneur d’être invités à assister à cette importante conférence, où le président central, M. A. Frcundler, nous souhaita la bienvenue avec une extrême courtoisie. C’est avec un vif intérêt que nous pûmes suivre, sans y prendre part, bien entendu, les délibérations des délégués. Nous n’avons pas seulement à applaudir, nous avons beaucoup à gagner dans l’aimable et intelligente compagnie de nos voisins de la Suisse, qui sont nos aînés. (Applaudissements.)
- Une réunion familière dans les jardins et les salons de la belle brasserie Indermühle termina la soirée de ce premier jour.
- Le lendemain 2 septembre, eut lieu, à neuf heures du matin, dans le théâtre, élégamment décoré, du Kursaal, l’assemblée générale du Club Alpin Suisse, présidée par M. von Steiger, et à laquelle assistaient plus de deux cents membres. Après le discours d’ouverture' chaleureusement applaudi, M. A. Freundler, le président central, présente sur les opérations du Club Alpin Suisse un très intéressant rapport, court comme l’annonçait le programme, mais plein de choses. Parmi celles qui n’intéressent pas seulement la Suisse, je signalerai les remerciements adressés aux Clubs Alpins étrangers pour leur généreuse participation à la souscription ouverte en faveur des veuves et des enfants des trois frères Knubel, les guides morts dans la catastrophe du Lyskamm, le 6 septembre 1877.
- Les adieux du président central actuel et les remerciements du futur président, M. Lindt, de berne, élu à l’unanimité pour la prochaine période triennale, sont couverts d’applaudissements, ainsi que deux remarquables conférences: l’une de M. Kern, sur la constitution géologique, orographique, etc., de l’Oberland; l’autre de M. le docteur Delachaux, sur trl’air des Alpes au point de vue des stations climatériques».
- La lecture du procès-verbal termine cette séance de trois heures, où l’intérêt avait été constamment soutenu.
- Après les affaires sérieuses, le plaisir. A une heure, la grande et belle salle à manger de rhôlel Ritscliard réunissait deux cent trente-quatre convives, dont cinq membres du Club Alpin Français, quatre du Club Alpin Italien, deux du Club Allemand-Autrichien, et un de Y Alpine Club. Si je dis que le dîner fut aussi bon que gai, que la musique du Kursaal fut excellente, je ne crains pas detre accusé d’exagération, car je puis en appeler au témoignage de nos collègues, M. le marquis do Turenne, MM. Duhamel , Moret et Périer. Nombreux et très applaudis furent les toasts des orateurs suisses et des étrangers : MM. G. Isaïa pour l’Italie, le Dr Petersen pour l’Allemagne, Malan pour Y Alpine Club. J’eus l’honneur de porter le toast du Club Alpin Français au Club Alpin Suisse, et d’exprimer la reconnaissance de tous les Français pour l’accueil fraternel fait à nos soldats malheureux sur le sol hospitalier de la Suisse. (Applaudissements.) Si le col du Lautaret avait eu son poète, Inlerlaken eut le sien : M. Didier, de,Genève, lut une pièce de vers charmante, comme il en publie, trop rarement, dans Y Echo des Alpes.
- Ce magnifique banquet lut suivi de la promenade au Rugen, indiquée dans le programme. Une partie de cette promenade, et non la moins agréable, se passa, à l’entrée
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- de In vallée de Lauterbrunnen , où? Dans une cave, mais une cave connue on n’en voit guère. G’esL plutôt un immense cellier, rempli de tonneaux et de foudres. Là débordèrent à Ilots la bière et la joie. J’admirais, j’enviais, je l’avoue, ces innombrables chants nationaux de la Suisse française et allemande, que les enfants apprennent dès l’école, que les hommes répètent en chœur dans les fréquentes réunions de tir, d’excursions collectives, etc., et qui, tous, respirent l’amour de la patrie, les sentiments les plus nobles et les plus élevés.
- Oh! l’heureux pays! Et comme ses enfants ont raison de l’aimer ! (Applaudissements.)
- Le soir, représentation au théâtre d’une comédie de circonstance, composée et jouée par les membres de la Section; et enfin, pour le bouquet, embrasement, par les flammes de Bengale, des montagnes, de l’avenue et des hôtels d’inlerlaken, spectacle vraiment féerique!
- Le troisième et dernier jour était consacré aux grandes excursions de Lauterbrunnen, Mürren, Trümletcnbacli, Mannlicben. La plus nombreuse et la plus belle sans contredit fut celle du Mannlicben. A cinq heures du matin, des voitures, des chars nous transportent, au nombre de plus de cent, par la vallée de Grindehvald, au petit village de Schwendi; et de là, un sentier facile et charmant nous conduit en trois heures, plus ou moins, selon la longueur des jambes, à l’hôtel bâti à a,3oo mètres au sommet du Mannlicben depuis quelques années.
- A mesure que nous montions, l’Eiger et le Moncli montaient aussi dans le ciel. Le soleil, qui sans doute s’était réservé, les jours précédents, pour cette fête, était de la partie. C’était bien l’Oberland, la réunion dans un cadre restreint de ce que les Alpes offrent de plus gracieux et de plus grand ! Je vantais tout à l’heure notre salle à manger du lac de Pontet. Que dire de celle du Mannlicben? A nos pieds, d’un côté, la vallée de Grindelwald, de l’autre, à i,5oo mètres au-dessous do nous, celle de Lauterbrunnen avec le Staubbach, Mürren, et dans le fond un cirque de glaciers et la cascade du Schmadribach. Autour et au-dessus de nous les colosses des Alpes bernoises, le Wetter-horn, le Scbreckborn, l’Eiger, le Monch, la Jungfrau, le Breilborn, le Tschingelhorn, la Bliimlisalp, etc., rivalisant de grandeur et d’éblouissante blancheur dans le ciel bleu (1) ! Dans ce cadre splendide, quel tableau vivant et joyeux! Et voyez, l’influence de la belle nature! La Jungfrau n’inspira-t-elle pas à M. Martinori, de Borne, une improvisation brûlante pour elle : e le belle jiglie délia Sinzzcra? Elle en devint toute rouge... au soleil couchant. (Rires et applaudissements.)
- Ces descriptions de joyeux banquets sont monotones, je le sais. Mais, comme ce personnage de Molière, r'je dis toujours la même chose, parce que c’est toujours la même chose, et si ce n’était pas toujours la même chose, je ne dirais pas toujours la même chose». Ce qu’il y eut de particulier ici, c’est l’ovation respectueuse et presque filiale faite à l’illustre Studer (Applaudissements), chargé d’années et de gloire, qui, presque octogénaire, avait fait à pied avec nous l’ascension et descendit à pied à Lauterbrunnen par un sentier des plus raides. Ainsi fit également M. le colonel fédéral Huber-Saladin, malgré ses quatre-vingt et un ans. Ai-je eu tort de dire un jour que la qualité de membre actif d’un Club Alpin est un brevet de longévité et de prolongation de jeunesse ?
- En terminant ce trop long récit, j’ai un triple devoir à remplir.
- Le premier, c’est de vous remercier, Mesdames et Messieurs, de votre patience.
- Le deuxième, c’est de dire, au nom du Club Alpin Français : Merci à la Société des
- Voir, à la bibliothèque du Club Alpin Français, lo magnifique panorama de Studer, offert au Club par M. Bobren-lUtschard, propriétaire de l’Aigle Noir à Grindelwald, et de l’iiôtel du Mannlicben, hôtel beaucoup plus grand, plus confortable et moins cher (ce qui n’est pas difficile) que la cabane du Faulhorn.
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- Touristes du Dauphiné, merci au Club Alpin Suisse, à son Comité central et h la Section de POberland bernois, à ceux qui, dans les deux réunions, nous ont prodigué les marques de la plus cordiale et affectueuse confraternité, c’est-à-dire à tous.
- Le troisième, c’est de donner, si on veut bien me le permettre, ce conseil à tous nos collègues du Club Alpin Français : quand vous aurez l’occasion de prendre part à une réunion alpine en France, en Italie, en Suisse, saisissez-la. Vous y trouverez toujours de belles excursions, beaucoup de plaisir, et des amis que vous n’oublierez plus de votre vie quand une fois vous les aurez connus. (Applaudissements répétés.)
- A peine les applaudissements qui ont remercié M. Fulbert de son intéressante communication ont-ils cessé que M. le colonel Goulieu, membre de la Direction centrale, commence, à l’invitation de M. le Président, la conférence indiquée sur l’Emploi des baromètres et des instruments de précision dans les montagnes.
- Nous ne pouvons, à notre grand regret, reproduire en entier cette savante leçon théorique et pratique tout à la fois, qui, à défaut des objets exposés et expliqués, demanderait de nombreux dessins. Nous devons nous borner à la résumer :
- Le colonel Goulier indique d’abord les moyens que les Alpinistes peuvent employer pour corriger ou pour compléter les cartes topographiques des montagnes; puis il s’occupe des baromètres.
- Les instruments dont l’emploi est’ le plus facile sont ; une planchette légère .portée par un trépied et orientée avec un déclinatoire, et une alidade nivclalrice qui sert à tracer les directions et qui donne le tant pour cent de la pente du rayon visuel. En stationnant avec ces instruments sur des points cotés d’une carte, comme celle du Dépôt de la guerre, on peut, par les intersections de directions issues de ces points, déterminer, non seulement les positions, mais encore les altitudes des points que l’on y a visés. En stationnant ensuite sur ces derniers, on peut en déterminer d’autres de la même manière. On peut même se transporter sur une sommité indéterminée, et fixer sa position en visant des points connus. Avec ces instruments, sans savoir ni la géométrie ni la trigonométrie, on peut taire de la topographie comme M. Jourdain faisait de la prose.
- Les personnes qui trouveraient ces appareils trop embarrassants, pourraient obtenir des résultats analogues, mais moins précis, et par des procédés identiques, au moyen d’un carton-portefeuille a bretelle que l’on oriente avec une petite boussole-breloque (fixée sur ce carton, soit avec une pince à ressort, soit avec une bride), et un clisimetre. On trace les directions, soit à main levée, soit le long d’une règle ou' d’un crayon que l’on dirige à vue vers le point visé, et l’on obtient des résultats passablement exacts pourvu que l’on s’assujettisse aux conditions suivantes : 10 se placer bien en face du point à viser ; 20 disposer le carton de telle sorte que le point qui représente la station soit en regard du milieu du corps.
- Le clisimètrese tient à la main et donne le tant pour cent de la pente comme l’alidade nivelatrice. L’erreur à craindre sur une différence de niveau obtenue avec cette dernière est de 1 mètre par kilomètre de distance; avec le clisimètre, l’erreur est cinq fois plus grande.
- Les opérations dont on vient do parler s’appuient sur les bases qui séparent des stations connues. Si les longueurs de ces bases n’étaient pas données par la carte, on pourrait les déterminer au moyen d’une longue-vue stadimétrique à vrille.
- Cette petite longue-vue multiplie la portée de la vue, par i4 environ quand elle est fixée par sa vrille, et par fi seulement quand elle est tenue avec les mains. Alors elle
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- est encore préférable aux plus grosses jumelles qui, dans les mêmes conditions, la multiplient par 5 au plus. C’est donc à tort que les militaires et les voyageurs s'embarrassent d’une grosse jumelle, dont le transport est si fatigant et dont le volume et le prix sont bien supérieurs à la somme de ceux de la longue-vue à vrille et d’une jumelle-lorgnon. On suspend celle-ci à son cou. avec un simple cordon et on la remise toute développée entre deux boutons du vêtement. Cette petite jumelle, qui multiplie par 3 la portée de la vue et que l’on emploie comme un lorgnon, sullit aux besoins ordinaires.
- Baromètres. — On se fait souvent des illusions sur l’exactitude des nivellements barométriques. Pour la différence de niveau de deux points A et B, déterminée avec les meilleurs baromètres à mercure du système Fortin, on a toujours à craindre une erreur de 2 à 3 mètres, plus ou moins deux ou trois centièmes de la différence de niveau. Avec de bons baromètres anéroïdes de poche, l’erreur à craindre est seulement double de la précédente. U11 Alpiniste n’a donc aucun intérêt à s’embarrasser d’un Fortin.
- Le calcul régulier de la différence de niveau entre A et B exige la connaissance des pressions barométriques, des températures des baromètres et de l’air en ces deux stations, et 1’cmploi de tables données dans l’Annuaire du Bureau des longitudes. On simplifie cela au moyen du baromètre orométrique sur lequel est gravé, en regard du cadran eu parties égales qui donne les pressions, un second cadran en parties inégales servant aux différences de niveau. Si, aux stations A et B, on lit sur ce cadran les nombres oromélriques indiqués par l’aiguille, leur différence exprime la différence de niveau de A et B. Pour avoir l’altitude de B, il suffit d’ajouter cette différence de niveau à l’altitude connue de A ou de l’en retrancher.
- On évite ces calculs avec le baromètre altimétrique dans lequel ie cadran des hauteurs est en parties égales et mobile, tandis que le cadran des pressions est en parties inégales. Son emploi est bien commode; car si, étant en station en A dont l’altitude est connue, on tourne le cadran altimétrique pour amener sous l’aiguille la division qui exprime l’altitude de A, celte aiguille indiquera immédiatement, en des points B,0, 1), les altitudes de ces points. U doit être bien entendu que, pour les emplois de l'altimétrique, de l’oromélrique et même des baromètres ordinaires, il faut: ou bien que le temps écoulé entre les observations en A, B, C soit assez faible pour que l’on puisse négliger les variations de la pression au point A, ou bien que l’on corrige les observations à l’aide d’observations correspondantes faites non loin de ces stations.
- Certains fabricants font des baromètres qui simulent, soit les baromètres orométriques, soit les baromètres altimétriques, et qu’il ne faut pas confondre avec ceux dont il vient d’être question. Ces fabricants divisent leurs cadrans, soit d’après les tables de l’Annuaire du Pureau des longitudes qui supposent la température de l'air égale à zéro, soit d'après les tables anglaises ou allemandes qui supposent respectivement cette température de 10 et de i5 degrés, tandis (pie les cadrans orométriques et altimétriques supposent la température de 20 degrés au niveau de la mer avec une diminution de 1 degré par 165 mètres d’altitude. Pour la différence de pressions comprise entre 760 et 7/10 millimètres, 011 constate respectivement, sur ces divers cadrans, une différence de niveau de 9i2m/i, 990"’y, 225'" 2 et 228"'8. La dernière, celle des cadrans orométrique et altimétrique, est la seule qui convienne bien à nos climats et à la saison des voyages. O11 pourrait, au besoin, tout aussi facilement qu’avec les autres baromètres, corriger les indications de ces cadrans, pour tenir compte de la température actuelle.
- Les mêmes constructeurs rendent parfois mobile leur cadran des hauteurs, et ils exposent les opérateurs à des fautes grossières. Ainsi, si l’on déplace le zéro, qu’ils font habituellement correspondre à 760 millimètres, pour l’amener en regard de 735 millimètres ou 785 millimètres, toutes les différences de niveau seront, par le fait
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- de ce déplacement, erronées de 3 p. o/o environ. L’erreur croîtrait, d’ailleurs, avec le déplacement du zéro.
- Quand les fabricants seront parvenus à l’obtenir en fabrication courante, le baromètre altimétrique sera l’instrument le plus avantageux pour les Alpinistes et pour les ingénieurs.
- L’heure étant trop avancée pour permettre d’épuiser l’ordre du jour, la conférence de M. Schhader est remise au lendemain, etM. Charles Durier donne lecture d’une très ingénieuse étude sur le Passage des Alpes par Annibal :
- Mesdames, Messieurs, l’opinion populaire chez les anciens faisait passer Annibal par le Grand Saint-Bernard : c’est Tile-Live qui nous l’apprend. Les premiers historiens des guerres puniques, Polybe par exemple, le conduiraient plutôt par le Petit Saint-Bernard. Le Petit ou le Grand, la question est secondaire. Ces deux passages débouchent dans la vallée d’Aoste, et l’essentiel, au point de vue des opérations militaires, est de savoir qu’Annibal a pénétré en Italie par le val d’Aoste. Les Bomains le croyaient communément. Jusqu’au xvi“ siècle de notre ère, on pouvait lire sur un rocher, au bord de la voie romaine du val d'Aoste, cette inscription : Transitas Annibalis -.passage d’Annibal.
- Voilà le témoignage des premiers temps. Il y avait consentement de la tradition vulgaire et de l’histoire. Mais, par la suite, cet accord s'est détruit. Les savants, les érudits ont commencé à se diviser, et la controverse s’est poursuivie jusqu’à nos jours en prenant à certaines époques un caractère plus ardent et plus passionné. Ainsi, lorsque les Bomains eurent définitivement établi leur empire sur les Alpes de l’ouest, c’est le temps de Tile-Live; puis, lorsque la Renaissance a cherché à reconstituer les annales de l’antiquité; enfin, après les guerres de la dévolution et de l'Empire, alors que Sou-vvarow au Saint-Gothard, Bonaparte au Saint-Bernard, Macdonald au Splügen, semblaient avoir renouvelé les prouesses du général carthaginois.
- La cause de ce désaccord est celle-ci : ni Polybe ni Tite-Live n’ont nommé le col qu’aurait franchi Annibal : Tite-Live, on ne sait pourquoi, car il nomme les passages par où Annibal, suivant lui, n’a pas passé; Polybe, par le scrupule démontrer de l’érudition hors de propos; ses contemporains étaient si ignorants en géographie qu’un nom ne leur eût rien représenté. 11 figure, il décrit les lieux, il ne les désigne pas: ici un cours d’eau, à droite des montagnes, entre ces montagnes un défilé. Mais la vérité, c’est qu'il n’est presque pas de route où l’on ne puisse trouver une bande de terrain calcaire, un couloir d’avalanche, une et souvent deux roches blanches. Les commentateurs se sont donc attachés, selon le degré de foi qu’ils y ajoutaient, à des détails, à des particularités du récit des deux grands historiens. Ainsi, Annibal, du haut des Alpes, a montré à ses soldats les plaines d’Italie: on a cherché un col d’où l’Italie fût visible. Annibal a attaqué le rocher à l’aide de vinaigre bouillant: on a cherché une route ouverte dans le terrain calcaire qui est attaquable par les acides. Annibal a eu à traverser un couloir d’avalanche: voici le couloir d’avalanche. 11 y a aussi certaine roche blanche : la roche blanche, la voici. Et chacun de dire : prenez mon itinéraire. Quelqu’un a bien été jusqu’à reconnaître dans la roche-blanche le mont Blanc! Ce n’est pas probable et c’est dommage. Il eut été beau de se figurer Annibal posté sur la cime du mont Blanc pour surveiller le défilé de ses éléphants. . . par le col du Géant, sans doute. Et, pour en finir avec ces fantaisies, il y a en Piémont, au pied des Alpes, une petite ville qui s’appelle Giavcnno, preuve péremptoire que c’est là que le général carthaginois est descendu en s’écriant : J’am veni! je suis arrivé! Ce n’est pas à vous que j’apprendrai, Messieurs, que j’am veni! c’est du carthaginois. Les liâmes pourraient l’ignorer.
- La formation des Clubs Alpins a donné comme un renouveau à cette éternelle ques-
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- tion. Lo passage d’Annibal a fait l’objet de travaux considérables en Angleterre. Chez nous, je citerai particulièrement ceux de M. l’abbé Ducis, de M. Cbappuis, de M. le commandant Hennebcrt, de M. Maissiat.
- M. l’abbé Ducis lient pour le val d’Aoste, mais il y fait entrer Annibal par le Grand Saint-Bernard.
- Je ne m’inscris pas contre cet itinéraire; seulement, comme il faut alors qu’Annibai. soit venu le long du lac de Genève, je m’étonne qu’aucun auteur n’ait fait mention de ce lac qui est assez remarquable. Gela rappelle un peu trop l’aventure de saint Bernard, l’abbé de Gîteaux. Ce grand saint était si rempli de ses pensées et de ses méditations pieuses qu’il ne remarquait pas les pays par où il passait. Etant allé de Genève à Lausanne, comme ses compagnons s’entretenaient le soir de la beauté du lac, il leur demanda où était donc ce lac qui les avait si fort frappés. 11 l’avait côtoyé toute la journée sans y prendre garde.
- M. Cbappuis, à la suite d’une mission dont l’avait chargé le Ministre de l’instruction publique, s’est décidé pour les vallées de Barcelonnette, de PC baye et le col de l’Argen-lière.
- M. le commandant Hennebcrt a publié une Histoire d’Annibal en deux volumes pleins d’érudition, magnifiquement édités par l’Imprimerie Nationale. Vous avez pu voir h l’Exposition une grande carte des opérations d’Anniba! dressée par M. Hennebert pour l’intelligence de ces deux volumes. La marche de l’année carthaginoise y est tracée par la vallée de la Durance, le mont Genèvre, puis le col de Sestrières qui l’amène en Piémont par la vallée vaudoise de Pragelas.
- M. Maissiat se prononce pour le mont Cenis. Il reproduit, sans paraître s’en douter, l’opinion soutenue en Angleterre, il y a quelques années, avec un grand éclat, par M. Robert Ellis, et aussi l’opinion du célèbre astronome Lalande, et aussi, bien avant tous, celle de Josias Simler, au xviu siècle. Seulement, M. Maissiat, comme M. Ellis, au lieu de faire prendre à Annibal le mont Cenis que tout le monde connaît, le conduit par un col secondaire, tout proche, mais un peu plus élevé, le petit mont Cenis. Pourquoi cela? Ah! c’est tout le secret, c’est la raison detre de l’itinéraire. Simler et Lalande désignaient le mont; Cenis, parce que des hauteurs qui dominent le passage on aperçoit l’Italie. M. Ellis et M. Maissiat conduisent Annibal par le petit mont Cenis pour l’amener directement sur ces hauteurs memes.
- Messieurs, il faut faire justice de cette vue merveilleuse, de celle fable d’Annibal montrant l’Italie à ses troupes. Les Alpes sont un mur, un mur inexpugnable, disaient les anciens. Or, quand on est sur la crête d’un mur ou doit voir en bas. Voilà l’idée que le peuple se fait d’une chaîne de montagnes. A des siècles d’intervalle, le même raisonnement naïf produit les mêmes illusions. Je possède un livre très curieux qui raconte le passage de Bonaparte par le Grand Saint-Bernard. L’auteur, témoin oculaire, est Victor de Musset, le père de notre grand poêle. J’y lis ceci : r-Tous les auteurs triions promettaient le plus beau spectacle dont il fût possible de jouir quand nous ttdescendrions de l’autre côté des Alpes; de manière qu’arrivés au haut du Saint-Bcr-
- trnard, nous nous faisions une fêle de voir un pays délicieux.....Un des bons reli-
- trgieux à qui nous témoignâmes notre empressement de voir cette Italie dont nous tt avions une si haute idée, nous tira de notre erreur en nous disant que pendant trquelques jours encore, nous aurions à peu près devant nous les mêmes points de vue crque nous avions eus avant d’arriver au Saint-Bernard.n
- Bien plus, il existe une gravure, d’après un tableau du temps, qui représente Bonaparte à cheval au Saint-Bernard et les plaines d’Italie en perspective : tellement le préjugé est tenace.
- Nous voilà donc déjà en défiance. Maintenant, prenons nos auteurs anciens : Polybc d’abord. M. Taine, dans un de ses premiers ouvrages, XEssai sur Titc-Livc, comparant
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- la manière de Polybe et celle de Tite-Live, prend justement pour exemple le passage relatif à la vue de l’Italie, Quel art, s’écrie-t-il, quel talent d’exposition chez l’historien latin! On croit voir les florissantes campagnes qu’arrose le Pô ! Quelle sécheresse, au contraire, dans Polybe! Tout platement il vous apprend qu’Annibal a le spectacle de l’Italie. Et M. Taine ajoute: « Spectacle ne traduit même pas le mot grec qui est bien tr autrement pédant. C’est un terme philosophique qui signifie évidence. L’évidence de ff l'Italie ! Cela ne parle pas aux yeux, cela ne s’adresse qu’à l’esprit. « Eh mais! c’est peut-être bien cela! Polybe, en se servant de ce terme abstrait, a voulu faire entendre qu’Annibal avait la certitude de l’Italie, qu’elle était au pied de la montagne, rien de plus. — On a fait une autre observation. Annibal désigne à ses soldats les plaines du Pô et jusqu’à la place de Rome. Un helléniste anglais a relevé dans Polybe tous les passages où il emploie le verbe que nous traduisons ici par désigner, montrer du doigt ; il a trouvé que, sauf un cas qui est douteux, le sens de la phrase ne suppose pas que l’objet soit réellement en vue. C’est comme si je vous disais: le Louvre est là, el le Trocndéro est là-bas. — Enfin, c’est dans le camp même que la scène se passe; mais si l’Italie était en vue du camp, les soldats avaient sans doute des yeux pour la voir aussi bien que leur gémirai et assez d’intelligence pour comprendre que c’en était fait de leurs peines! Comment! depuis cinq mois l’armée a quitté l’Espagne, depuis cinq mois elle suit fidèlement Annibal qui la conduit en Italie, et c’est quand elle aperçoit enfin l’Italie, c’est à ce moment quelle murmure, qu’elle se révolte!
- Tite-Live, qui prend à la lettre le récit de Polybe, a bien senti cette invraisemblance. Aussi, chez lui, l’armée a levé le camp et c’est d’un promontoire que la vue se découvre. Annibal a pris les devants, il fait faire halte, et montrant le panorama: rrSol-ffdats, vous escaladez les remparts de l’Italie, que dis-je ! les murs mêmes de Rome.» Le discours, la mise en scène sont admirables, mais ne sentez-vous pas combien tout cela est factice et théâtral! Ce général en chef qui passe le premier, qui prépare son effet, comme nous ferions pour ménager à une caravane scolaire le plaisir de la surprise, cette armée arrêtée fixe à un point de vue!
- Il me semble qu’il ne faut pas grand effort pour comprendre cette scène d’une autre façon. Depuis deux jours l’armée est campée au sommet du passage dans une solitude effroyable; la neige tombe, car nos auteurs mentionnent une tourmente de neige, et
- voyez quelle occasion pour avoir de la vue!..........la neige tombe, la neige pour ces
- Africains! Le désespoir s’empare des soldats; cette Italie ne viendra donc jamais! Alors Annibal paraît. Il sait, lui, que l’Italie est là, à leurs pieds; qu’ils n’ont plus qu’à descendre. Et, dans un discours inspiré, perçant du regard les mornes sommités d’alentour, il évoque à leurs yeux les fertiles campagnes qui les attendent et Rome même, au loin, Rome terrifiée et déjà vaincue. Les nations modernes ont une allocution semblable à mettre en parallèle. Christophe Colomb, au. milieu, de l’Atlantique, harangue ses matelots révoltés. Le doigt tendu vers l’ouest, il leur affirme J’existence d’un grand continent et les dompte par l’assurance du génie. La scène est vraie et sublime. Mais, quand enfin l’Amérique paraît au-dessus des flots, qu’aurait-il à dire? Elle parle pour lui. Un matelot a crié terre. L’équipage éclate en acclamations et se prosterne aux pieds de l’homme de génie. Voilà la vérité.
- Ce point traité, voyons par où a pu prendre Annibal. — Messieurs, si nous n’avions pas d’autre historien à consulter que Polybe, — notez que Polybe est contemporain d’Annibal et a traversé les Alpes que Tite-Live n’a peut-être jamais vues que des environs de Padoue, sa ville natale, — je dis que si nous n’avions d’autre historien à consulter que Polybe, il est probable que le passage d’Annibal n’aurait jamais fait question, car le récit de Polybe est très bien lié, il s’enchaîne parfaitement. Je vais le résumer.
- Annibal passe le Rhône, vis-à-vis de la vallée de la Durance, qui conduit au mont
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- Genèvre. On peut admettre que le mont Genèvre était alors son objectif. Mais le Rhône franchi, il envoie une reconnaissance de cavaliers numides le long: du fleuve, en aval. Cette troupe se heurte à des éclaireurs de l’armée de Scipion et revient avertir Annibal de la rencontre. En effet, l’armée romaine est campée aux environs de Marseille. Donc, si Annibal poursuit sa route vers le mont Genèvre, cette armée peut l’attaquer par son flanc droit ; elle peut aussi le prendre à revers et le bloquer dans la haute vallée de la Durance. Sur ces entrefaites, il reçoit une députation des Insubres. Ces députés le mettent au courant de la situation politique de la haute Italie et s’offrent à lui montrer le chemin. La situation politique est celle-ci : presque toutes les nations de la haute Italie, les Insubres en tête, ont secoué le joug des Romains; seuls, les Tauriniens, qui habitent les environs de Turin, vers les sources du Pô, leur sont restés (idèles. Le chemin? C’est apparemment celui qui mène chez les Insuhres, en évitant de traverser le territoire de leurs ennemis, les Tauriniens. Or, les Insubres occupent le Milanais à l’issue du val d’Aoste.
- Sur ces renseignements, Annibal se décide. II se dérobe à l’armée romaine, remonte le fleuve et gagne à marches forcées la contrée comprise entre le llhône et l’Isère, notre bas Dauphiné, aux environs de Vienne. Ce pays est en proie à la guerre civile. Deux frères s’y disputent l’empire. Annibal calcule les chances, il observe que l’aîné est soutenu par les principaux de la nation. Il prend parti pour lui et le met au pouvoir. Alors, ce qu’il n’eût pu obtenir d’un pays déchiré par les factions, il l’obtient delà reconnaissance de son nouvel allié. Les vivres, les fourrages, les ravitaillements de toute sorte affluent dans le camp carthaginois. Les troupes reçoivent des armes neuves, des vêtements chauds, des chaussures pour la montagne. — Oui! des chaussures laites exprès pour la montagne, — ce n’est pas moi, c’est Polybe qui le dit.
- Alors commence immédiatement l’entrée dans les Alpes. Lorsque des environs de Vienne, — c’est moi, cette fois, qui ajoute la remarque, — lorsque des environs de Vienne on regarde vers les Alpes, on aperçoit la brèche du Petit Saint-Bernard entre la masse énorme du mont Blanc à gauche et les Alpes Graïes à droite. C’est sur cette brèche qu’Annibal doit se diriger. Jusqu’à ce qu’il l’ait atteinte, son armée est constamment harcelée par les partisans de la faction qu’il a vaincue. Dès qu’il l’a franchie, il ne rencontre plus d’autres obstacles que ceux de la nature. Il descend enfin chez les Insuhres. Et par où donc, si ce n’est par le val d’Aoste! car on n’a jamais élevé aucun doute sur la situation géographique des Insuhres. Tous les auteurs les placent dans le Milanais.
- Chez les Insuhres, Polybe le dit positivement, et c’est bien naturel puisque les Insuhres étaient les alliés d’Annibal et qu’il était conduit par leurs députés. On l’a cependant contesté, et par une raison bien singulière. Après avoir refait ses troupes, raconte Polybe, Annibal se porte contre les Tauriniens qui habitent au pied des Alpes. En trois jours, il enlève leur capitale, soumet tout le pays et reprend ensuite sa marche en avant. C’est d’une stratégie excellente. — Annibal ne veut pas s’engager en Italie avant d’avoir anéanti derrière lui toute résistance. Mais parce que Polybe dit que les Tauriniens habitent au pied des Alpes , on a conclu qu’Annibal avait trouvé les Tauriniens au pied des Alpes mêmes qu’il a franchies ! Qui habitent au pied des Alpes, passez-moi l’anachronisme de la traduction, mais cela signifie, mot pour mot, qui sont des Piémonlais, et parce qu’un général aura d’abord attaqué les Piémontais, cela n’empêclie pas qu’il n’ait pu pénétrer en Italie par le Simplon, le Gothard ou le Splügen.
- Comparons maintenant à ce récit où tous les incidents de marche s’expliquent si bien, — pourquoi Annibal remonte le Rhône, pourquoi il intervient en Dauphiné, pourquoi il est inquiété en gravissant les Alpes, pourquoi il ne l’est plus quand il les descend , — comparons le récit de Tite-Live. Nous ne comprenons plus rien. On ne comprend pas pourquoi Annibal remonte le Rhône, car il refera le chemin en sens in-
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- verse tout le long des Alpes; on ne comprend pas pourquoi, oubliant l’Italie et les Romains, il va, comme un aventurier vulgaire, user ses forces et guerroyer en Dauphiné, car il passera les Alpes très loin de là; on ne comprend pas pourquoi les montagnards le harcèlent pendant l’ascension du passage, car nous ignorons quel motif d’hostilité ces populations peuvent avoir contre lui; on ne comprend pas enfin pourquoi on le laisse descendre en paix et refaire tranquillement ses troupes au pied des Alpes, car Tite-Live l’amène justement chez les Tauriniens, les seuls ennemis qu’il ait dans Ja haute Italie.
- Ceci est pourtant le seul renseignement positif que nous fournisse Tile-Livc au sujet du passage des Alpes. Annibal est descendu chez les Tauriniens, mais comment, par où? Je serais bien en peine de le dire. Depuis le Dauphiné, par des vallées montagneuses jusqu’à la Durance; la Durance traversée, des plaines et encore des plaines, de telle sorte qu’un éminent critique a pu dire: rrSi Tite-Live conduit Annibal quelque «part, c’est dans la Méditerranée.«
- On voit bien, en revanche, où il ne le conduit pas. Du temps de Tite-Live, les anciens connaissaient trois routes des Alpes au nord du mont Viso: le Grand, le Petit Saint-Bernard, le mont Genèvre; et ils en soupçonnaient peut-être une quatrième, le mont Cenis. lime paraît que l’Annibal de Tite-Live n’a pris aucun de ces passages, attendu qu’ils l’auraient tous amené sur la rive gauche du Pô. — Or, je consulte la géographie du temps de Tite-Live, la géographie de Strabon, et j’y vois que les Tauriniens n’occupaient que la rive droite du Pô. D’ailleurs, en ce qui concerne les Saint-Bernard, Tite-Live lui-même se prononce très nettement: crCes deux passages eussent rrconduit Annibal dans le val d’Aoste, à travers le pays des Salasses.» Le mont Cenis, le mont Genèvre? J’ouvre encore Strabon. Strabon décrit assez bien ces deux montagnes : sur la première, un grand lac; sur la seconde, deux cours d’eau prennent naissance, dont l’un, la Durance ,va grossir le Rhône, tandis que l’autre, la Doire, est un affluent du Pô. Mais Strabon ajoute que cette Doire va se jeter dans le Pô à travers le pays des Salasses. G’est-à-dire qu’il confond les deux Doires, la Doire du mont Ge-nèvre et du mont Cenis, la Doireripaire, —et la Doire baltée, la Doire du val d’Aoste où sont effectivement les Salasses. Ainsi, pour Strabon, Annibal, en passant le mont Cenis ou le mont Genèvre, entrait sur le pays des Salasses, tout comme s’il eût passé le Grand ou le Petit Saint-Bernard, et je ne doute pas que Tite-Live n’ait été induit en erreur, et par l’idée que tous les auteurs s’accordaient pour faire descendre Annibal chez les Tauriniens, tandis que Polybe dit expressément cr chez les Insubrcs », et par les connaissances incomplètes de son temps sur la géographie des Alpes.
- Eh bien! Messieurs, à travers ces confusions, à travers ces obscurités, il me semble trouver dans le texte de Tite-Live la confirmation la plus éclatante du passage par le Petit Saint-Bernard. — En quittant le Dauphiné, Tite-Live nous représente d’abord Annibal se dirigeant droit contre les grandes Alpes, puis il tourne à gauche.... Gomment, à gauche! à gauche pour le Saint-Bernard, oui! mais à gauche, pour descendre vers le midi, à gauche pour gagner la Durance! Cette indication est si inattendue, elle contredit si fort l’itinéraire de Tite-Live, elle embarrasse tellement ses commentateurs, qu’on n’a pu l’expliquer que par la plus étrange des hypothèses. On a supposé que les historiens latins prenaient leur gauche ou leur droite de Rome; de sorte que quand ils disaient : « Annibal prit à gauche,» cela signifiait à gauche de Rome et, par conséquent, à sa droite, à lui.
- Il paraît qu’on a trouvé un autre exemple, très douteux, à propos d’une campagne de Lucullus, si je ne me trompe, dans l’Asie Mineure. Messieurs, sans aller si loin,dans quatre jours, nous ferons une excursion en forêt; si quelques-uns de nous venaient à s’égarer, je supplie ceux de nos collègues qui voudraient les remettre dans le bon chemin de ne pas prendre leur gauche ou leur droite de Paris. Sérieusement, je crois que
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- nous avons là, dans celte inadvertance de Tile-Live, comme un jalon de la vraie direction transmise d’historien en historien.
- Maintenant, Tile-Live... Mais ici il faut citer Je passage: a On croit communément «qu’Annibal a pris par le Jugum Pcnninum, le col Pennin (c’est le Grand Saint-«Bernard), qui meme aurait reçu son nom de Pennin du passage des Carthaginois ou rtPœni. Gœlius Antipater le fait passer par le Jugum Crcmonis (le Petit Saint-Bernard, «ou le col delaSeigno), puisque Tile-Live continue: Ces deux passages l’amenaient «•par la vallée d’Aoste. Mais il n’est pas vraisemblable qu’ils fussent libres, d’autant que ff les approches du col Pennin étaient défendues par une nation semi-germaine, les Vé-«ragres, et que les Véragres, qui ne se souviennent pas du passage d’une armée pu-« nique, soutiennent que le col tient son nom du dieu Penn qu’ils adorent sur ces «hauteurs. «
- ff II n’est pas vraisemblable que les deux passages fussent libres.» Si Tite-Livc veut dire qu’ils n’étaient point praticables pour une armée, il a pris soin de se réfuter lui-même, car, suivant lui, c’est à travers le Grand Saint-Bernard que les Gaulois de Bcl-lovèse ont jadis pénétré en Italie. S’il veut dire que les montagnards se seraient opposés à la marche d’Annibal, il oublie que c’est précisément ce qui a eu lieu. «Les Véragres ff ne se souviennent pas d’avoir vu passer une armée punique et c’est de leur dieu que «la montagne a reçu son nom.» Soit! bien que la presque totalité des ex-voto qu’on a trouvés au Grand Saint-Bernard orthographient Pœnicum avec la diphtongue œ comme Pœui, et non avec le e simple comme le dieu Penn. Mais enfin ces Véragres n’occupaient que le revers septentrional du Jumim Pcnninum, avant leur capitale à Mar-ligny, en Valais.
- L’objection ne porte donc pas contre le Petit Saint-Bernard.
- En revanche, vous avez remarqué celte phrase : «Gœlius Antipater fait passer An-«nibal par le Jugum Crcmonis», et il ressort du texte de Tite-Livc que le Jugum Crcmonis débouche dans le val d’Aoste. Ce Gœlius Antipater, dont rien ne nous est parvenu que cette citation isolée, Gœlius Antipater, historien antérieur à Tite-Live, contemporain peut-être de Polyhe, fait ce que ni Polybe ni Tite-Live n’ont fait: il nomme le passage qu’a franchi Annibal et le nomme d’un nom singulier que nous ne connaissons que par lui, c’est le Jugum Crcmonis, le col de Crémont. Vous reconnaissez le Cramonl, — le nom est à peine changé, — le Crnmont, cette haute montagne qui se dresse au-dessus de Courmayeur, flanquant la vallée de la Tuiile et le passage du Petit Saint-Bernard. Est-ce que celte rencontre n’est pas bien frappante? Est-ce que jointe à l’itinéraire de Polybe, elle ne nous permet pas d’afïirmer qu’Annibal a franchi les Alpes au Petit Saint-Bernard ?
- Vous m’excuserez, Messieurs, et vous Mesdames, de vous avoir entretenus do celte vieille question. Pour comprendre comment, après vingt siècles, elle passionne encore les esprits, il suffit de se rappeler ce que nous devons à la civilisation romaine, et que cette civilisation, à la veille de s’imposer à l’Europe où elle a laissé des germes de vie et de grandeur incontestables, a failli périr, a failli avorter, non par le fait d’une nation, mais par le fait d’un homme. Ce n’est pas du côté de Carthage qu’était la supériorité des institutions politiques et des mœurs militaires; elle avait encore bien moins l’art, la science, la hauteur de vues, l’esprit d’organisation, ce qu’il fallait pour occuper dans le monde la place et remplir le rôle de sa rivale; elle a manqué l'étouffer cependant cette rivale, grâce au génie d’un de ses citoyens. Lorsque Asdrubal, qui amenait une armée au secours de son frère, vint se faire battre et tuer sur les rives du Métaure, les Bomains lui tranchèrent la tête et la jetèrent dans le camp d’Annibal. Annibal prit entre ses mains cette tête sanglante, et voyant sa dernière espérance perdue: «Je «reconnais, dit-il, la fortune de Carthage ! » B avait raison; et c’est ce qui fait sa grandeur extraordinaire. Alexandre, César, Napoléon ont été portés, soutenus par le génie
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- de leur race. Pendant vingt ans, Annibal lutta à la fois contre Rome et contre la fortune de Carthage.
- Les Romains ne s’y trompèrent pas. Carthage vaincue, ils voulurent la vie d’Annibal. Carthage n’était que Carthage, — Annibal était l’homme qui avait fait trembler Rome. ( Applaudissements répétés. )
- La séance est levée à cinq heures.
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- SÉANCE DU SAMEDI 7 SEPTEMBRE 1878.
- PRÉSIDENCE DE M. AD. JO ANNE,
- PRÉSIDENT DD CLUB ALPIN FRANÇAIS.
- Sommaire. — Discussion sur I’Organisation des observatoires de montagnes : MM. Tarrv, le colonel Goulier.— Discours île M. F. Sclirader sur T Utilité1 de l’Alpinisme pour l’instruction de la jeunesse. — Discussion des questions mises à l’ordre du jour. — Première, deuxième et troisième questions : Des Congrès internationaux des Clubs Alpins. Réponses des Sections de province. Discussion : MM. G. Isaïa, délégué du Club Alpin Italien; Budden, président de la Section de Florence; Joanne; Freundler, président du Club Alpin Suisse; Talbert, vice-président, du Club Alpin Français. — Quatrième question : De l’amélioration des auberges destinées aux Clurs Alpins. Réponses des Sections. Discussion : MM. Talbert; Ad. Joanne; Budden; Isaïa; Hamilton; Del’ey, président de la Section d’Aoste; Binct-ÏIcnlseb, vice-président du Club Alpin Suisse; Sclirader; Martin-Franklin. — Cinquième question: Des caravanes scolaires. Réponses des Sections. Observations et discours de MM. le Président, Talbert et Ch. Duricr. — Dernière question : De l’organisation de compagnies de guides. Réponses des Sections. Discussion : MM. Budden, le Président, le marquis deTurcnne, Freundler. — Clôture du Congrès.
- A l’ouverture delà deuxième séance, M. Adolphe Joanne, président, donne la parole à M. Harold Tarry, membre de la Section de Paris, qui désire (aire une communication.
- M. H. Tarry, qui ne partage pas entièrement l’opinion de M. le colonel Goulier sur l’organisation, trop centralisée selon lui, des Observatoires de montagnes, propose rétablissement d’un observatoire exceptionnel sur le sommet du mont Blanc. «Ce qui paraissait impossible il y a un mois est, dit-il, devenu possible depuis quinze jours.» En effet, d’après une communication faite à l’une des séances de la Société pour l’avancemenL des sciences, un appareil météorologique enregistra tour a été établi au sommet de la tour delà cathédrale d’Utrecht, d’où les observations parviennent, au moyen d’une communication électrique, dans le cabinet de M. Buys-Ballot, directeur de l’Institut météorologique de cette ville. Le modèle de cet appareil figure à l’Exposition universelle. L’instrument complet ne coûte que ù,ooo francs et M. Tarry demande qu’une souscription soit ouverte par tous les Clubs Alpins pour l’acquisition d’un météorographe universel communiquant du sommet du mont Blanc à la vallée de Chamonix.
- Avant de donner la parole à M. le colonel Goulier, qui l’a demandée, M. le Président fait remarquer que rétablissement d’un fil télégraphique du sommet
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- du mont Blanc à Chamonix, ou dans (elle autre partie de la vallée, serait non seulement très coûteux, mais, dans l’état actuel do la science, complètement impossible; que, du reste, il serait sage d’attendre que de nouvelles expériences aient constaté l’utilité pratique de cette ingénieuse invention.
- M. le colonel Goulier répond à M. Harold Tarry: il divise sa réponse en deux parties, la partie théorique et la partie pratique. Pour cette dernière, il se demande d’abord si l’on peut établir une communication électrique permanente entre le sommet et la base du mont Blanc. Cette montagne est entièrement couverte de glaciers en mouvement, elle reçoit des assauts du vent et des tourmentes de neige; comment le fil pourrait-il résister à ces causes de rupture? Et, de plus, où mettrait-on les instruments? Sur la cime meme? Ils seraient enlevés. En avant ou en arrière? Ils donneraient les indications les plus fantaisistes. Telle chute de neige ne serait pas enregistrée parce que le vent emporterait toute la neige par delà le sommet, telle autre serait enregistrée avec exagération par le motif inverse.
- Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait rien à faire, seulement les voies et moyens ne sont pas encore trouvés; le problème est complexe, la solution en estdilïi-cile. Mais d’ores et déjà on peut affirmer que cette solution exige de Y unité dans les efforts, dans les observations. Ceci est le côté théorique. O11 ne fait rien en divisant une armée par petits paquets; nous sommes payés pour le savoir. Dans la science comme dans la guerre, il faut que les efforts se réunissent, se groupent autour d’un centre; tel ou tel travailleur eût-il la conviction qu’il est plus capable que le chef suprême, peu importe; il lui faut obéir, se mettre dans les rangs, agir suivant le plan général; à ce prix seulement on fera de la besogne utile. Et cela est nécessaire non seulement pour la météorologie française, mais surtout pour la météorologie des montagnes, qui devra grouper en un seul faisceau les observations do l’Europe tout entière.
- Ne faisons donc point bande à part, ajoute M. le colonel Goulier, rallions-nous à l’organisation générale de la météorologie de France. En attendant, que chacun fasse librement ses propres observations; qu’il les fasse telles qu’il les comprendra; qu’il en fasse le plus possible; de ces observations décousues, en les recousant, on pourra tirer des conclusions utiles, comme Maurv a tiré le principe de scs lois nautiques d’observations sans lien général. Mais cela ne suffit pas: le travail modeste, discipliné, destiné à faire partie d’un ensemble, est le plus réellement utile; dans une armée, chacun peut faire des actions d’éclat, mais ce n’est pas par là surtout, c’est par la discipline et par l’effort commun qu’on arrive à vaincre.
- M. II. Tarry demande la parole pour répondre aux observations critiques de M. le colonel Goulier; mais M. le Président la lui refuse, parce que cette discussion, n’ayant pas été indiquée dans l’ordre du jour, ne peut recevoir une solution pratique, et parce que le Congrès a un ordre du jour déjà trop chargé. M. le Président donne alors la parole à M. Franz Schrader, membre de la Direction centrale, qui n’a pas pu, la veille, vu la longueur de la séance, traiter le sujet qu’indiquait le programme : De l’utilité de l’Alpinisme pour l’instruction de la jeunesse.
- M. Schrader s’excuse de prendre la parole pour répéter ce que M. Ad. Joanne
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- a déjà dit hier, à savoir: que le Club Alpin veut enseigner à la jeunesse, non seulement à marcher et à grimper, mais surtout à travailler en marchant et en grimpant. Mais M. le Président insiste pour quil développe cette idée; il va donc le faire très brièvement :
- Le sport alpin est certainement, dit-il ensuite, un but grand et noble. Un homme qui, connue M. Boileau de Castelnau, vient de vaincre la Meije, rapporte assurément à sa patrie un corps plus endurci et une âme plus fortement trempée. Nous avons tous éprouvé un jour ou l’autre cette augmentation de vigueur physique et de force morale; cela seul sullirailà faire des Clubs Alpins une institution utile. Mais la Direction centrale du Club Français se préoccupe de plus en plus de joindre à ce but déjà si noble un autre but encore plus élevé: elle veut au travail physique et au travail moral joindre le travail intellectuel, et voici pourquoi.
- Les grandes cimes vierges deviennent rares et bientôt on n’en trouvera plus. Déjà les grimpeurs de pics invaincus sont forcés de se rejeter sur des points de valeur secondaire, sur de simples pitons, sur les dents de scie qui hérissent les grandes crêtes; ce ne sont plus là des pics, mais de simples fragments de pics, et la valeur des ascensions nouvelles va décroissant de jour en jour. Bientôt, faute d’aliment, cette passion s'affaiblirait ou s’éteindrait, et l’Alpinisme deviendrait banal s’il marchait sans cesse dans des voies déjà frayées. Eli bien! il y a moyen de lui conserver sans cesse le charme de la nouveauté, l’attrait de la découverte.
- Par l’art, d’abord. La neige n’est pas moins blanche ni les montagnes moins (ières pour celui qui arrive second sur une cime que pour celui qui y est monté le premier.
- Par la science, ensuite. Ici, un champ infini s’ouvre devant nous; môme dans les régions les [dus connues, combien de découvertes à faire si l’on veut y apporter quelque attention! Le torrent, le glacier, les bords du lac, les cônes d’éboulis, sont loin d’avoir livré tous leurs secrets. On est môme étonné do voir le peu que nous savons sur certains points de la géographie des montagnes et les hérésies qui peuvent encore avoir cours. C’est que la science des montagnes naît à peine; c’est qu’il faut la puiser non seulement dans les livres, mais surtout dans lu nature, car les livres nous fout connaître ce qu’on a trouvé avant nous, tandis que la nature nous livre des secrets nouveaux chaque fois que, après nous être sérieusement préparés et instruits, nous savons la regarder et l’interpréter. Ici je demande à éclaircir ma pensée. La Direction centrale a fait appel aux jeunes gens pour les pousser dans la voie des études géographiques. Ils ont répondu ; l’Annuaire de 1877 contient une longue liste des mesures barométriques prises par nos collègues et calculées par le capitaine Prudent. C'est parfait! Mais, à côté de cela, certains de nos jeunes collègues ont cru faire acte de géographes en critiquant les travaux déjà faits, en épluchant sans études préalables et sans instruments suffisants les caries les plus compliquées, en leur reprochant parfois des défauts réels, mais bien plus souvent des vétilles ou des puérilités. Sur tel glacier on n’avait marqué que deux affleurements de rochers, et le voyageur en avait vu trois; c’était une grossière erreur! Nous avons reçu des observations encore moins sérieuses, tendant à créer des erreurs où il n’y en avait pas; et ici je ne juge personne, puisque, dans ma première ardeur de géographe, il y a dix ans, j’ai corrigé par deux fois une faute de l’Etat-major, près de Cavarnie, sauf à m'apercevoir à la troisième excursion que c’était moi (pii l’avais faite.
- Si nous entrions dans cette voie de critiques à outrance, nous perdrions notre temps. Constatons les erreurs évidentes, il y en a, mais songeons que ceux que nous critiquons avaient les moyens do mieux voir que la plupart d’entre nous. Soyons donc très réservés, et cherchons plutôt à travailler nous-mêmes. Gomment? Par quels moyens? C’est bien simple: en ayant des yeux pour voir et du bon sens pour comprendre. Le livre de la nature est tout grand ouvert devant nous; apprenons à y lire. Sans doute, cela ne vient
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- pas en un jour; dans les premiers temps, on se trompe, on voit ce qui n’est pas et on ne voit pas ce qui est: patience; petit à petit l’esprit s’éclaircit, le sens critique naît, on a appris à voir.
- Deux observations en finissant :
- D'abord, que nos jeunes collègues mettent tout amour-propre de côté et ne songent qu’à la science, car nous aurons peut-être à rectifier ou à écarter des observations insuffisantes, et il faut que cela soit accepté à l’avance. Mais qu’ils nous envoient ce qu’ils auront fait. Ont-ils mesuré cent cotes au baromètre? qu’ils les envoient. N’en ont-ils mesuré qu’une? qu’ils en envoient une. Ce sera toujours bien, si le travail a été fait sérieusement, sans préoccupation personnelle, sans barrière-pensée de faire des découvertes à tout prix.
- Ensuite, et ceci s’adresse à nous tous, il nous faut faire une propagande ardente en faveur des études directes au sein de la nature. Nous voulons des hommes de génie? Les livres les prépareront, et cette préparation est indispensable, mais c’est la nature qui les fera en se révélant à eux. On a dit que le génie est une longue patience ; c’est plutôt, me semble-t-il, une longue attention, et une attention passionnée. Nous avons la passion, tous tant que nous sommes: tâchons d’acquérir cet esprit d’attention grâce auquel Papin a observé le couvercle de sa bouilloire et Newton la pomme qui tombait de l! arbre. Alors peut-être un caillou détaché de la montagne nous révélera les lois qui ont soulevé les Alpes. (Applaudissements répétés.)
- La question suivante est la première à l’ordre du jour :
- Convient-il de limiter le nombre des Congrès internationaux des Clubs Alpins, et comment?
- Cette question, soumise aux Sections de province, a provoqué des réponses P) semblables quant au fond et à peine différentes par quelques détails de forme.
- La réponse de la Section de Lyon les résume toutes :
- La Section Lyonnaise désire qu’il n’y ait jamais qu’un seul Congrès international dans la même année. Vu les réunions provinciales auxquelles les étrangers sont toujours invités, un plus grand intervalle serait sans inconvénient. Mais la solution de celte question ne dépend pas du Club Alpin Français seulement; il est nécessaire de faire au plus tôt appel à tous les Clubs étrangers, et, une fois les adhésions connues, d’établir un roulement soit par ordre alphabétique, soit par ordre d’ancienneté.
- M. le Président ayant donné lecture de cette réponse, la discussion générale est ouverte.
- M. Cesare Isaïa , délégué du Club Alpin Italien, en sa double qualité de président de la Section de Turin et de secrétaire général de la Direction centrale, prend le premier la parole: Les réunions alpines tendent de plus en plus, dit-il, à devenir internationales; c’est naturel, puisque le but des ClubsAlpios est unique, le même pour tous. Mais ces réunions internationales se multiplient; il y en a eu six cette année! Comment peut-on y assister? On y emploierait son été. Puisque tous les Clubs se réunissent, pourquoi ne se réuniraient-ils pas le
- (') Les réponses des Sections de Briançon, Embrun, Barcelonnette, Gap, Grenoble, Lyon cl Marseille onL été identiques sur les six questions posées.
- La Direction centrale a vivement regretté que plusieurs Sections n’aient pas donné leur avis sur les questions qui leur avaient été soumises.
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- meme jour, au même lieu, tous ensemble? Serait-il difficile d’établir entre les Clubs une sorte de roulement, et d’espacer les Congrès, tout eu les rendant plus sérieux et plus efficaces?
- A vrai dire, les Congrès du Club Alpin Français ont été jusqu’ici les seuls Congrès internationaux; mais pourquoi ne pas généraliser et régulariser cette utile institution?
- Proposons donc que chaque année un Congrès des Clubs Alpins soit convoqué par un Club et dans un lieu qu’une assemblée de délégués aura choisi.
- M. Budden, président de la Section de Florence, approuve la proposition de M. Isaïa, et lait observer que chaque Club conserverait naturellement sa pleine indépendance pour convoquer d’autres réunions alpestres qui ne seraient pas des Congrès.
- crCela est de toute évidence, de toute nécessité,» dit M. le Président; le Congrès serait un Congrès, les autres réunions ne seraient que des réunions. La distinction est claire; l’idée émise par M. Isaïa parait excellente; on n’aura de Congrès sérieux et d’action effective qu a la condition de se réunir officiellement, c’est-à-dire après une entente commune, une seule lois par an.
- M. Budden proposerait un intervalle de deux ans.
- MJonnne fait remarquer que le premier Congrès pourra trancher la question. Or, si tout le monde est d’accord (Oui! oui!), pourquoi le Club Alpin Suisse ne réunirait-il pas toutes les sociétés alpines à son Congrès, l’année prochaine? Ce Congrès se tiendra à Genève, ville en quelque sorte internationale, presque également rapprochée de l’Italie et de la France.
- M. Freundleii, président du Club Alpin Suisse, avait déjà soumis la proposition de M. Isaïa, au nom du Club Alpin Italien, au Club Alpin Suisse. Faute d’une entente préalable, la discussion n’a pas pu aboutir à un vote, mais il ne doute pas que le Club Alpin Suisse n’accepte avec joie la proposition du Club Alpin Italien, appuyé par le Club Français. Il est bon de s’unir de plus en plus étroitement. Du reste, tous les Clubs étudieront la question pendant la saison d’hiver et se mettront en rapport entre eux par leurs présidents pour trouver une solution qui satisfasse tous les intérêts.
- A l’unanimité, l’assemblée adopte la proposition de M. Cesare Isaïa, et charge M. Adolphe Joanne, président du Club Alpin Français, de préparer, d’accord avec les présidents des autres Clubs européens, la convocation d’un véritable Congrès international à Genève en 1880.
- La seconde question : Est-il possible de tenir des Congrès internationaux dont les décisions puissent satisfaire tous les intérêts et engager toutes les nationalités? est écartée sur la demande et après de courtes observations de M. le Président, comme n’étant susceptible d’aucune solulion pratique.
- L’ordre du jour appelle ensuite la discussion sur la troisième question :
- Où doivent se tenir les Congrès internationaux, dans les villes ou dans les montagnes?
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- A cette question, les réponses clés Sections qui ont répondu sont identiques.
- Les Congrès, soit internationaux, soit nationaux, ne devraient se tenir que dans les montagnes, et de préférence dans les régions (piiont été le moins explorées.
- La Section de Lyon ajoute: /
- La présence de nombreux membres des Clubs Alpins encouragera les habitants des localités choisies pour le siège des Congrès à améliorer les auberges existantes, à en construire de nouvelles,.à organiser des compagnies de guides, etc.
- M. le Président, avant d’ouvrir la discussion, demande à bien préciser celle importante question. En vertu du vole précédent, un Congrès international se tiendra chaque année dans un lieu déterminé d’un commun accord par les Clubs Alpins unis. Ce Congrès sera indépendant des réunions et des excursions qui pourront être organisées soit par un ou plusieurs Clubs, soit par des Sections de ces Clubs.Dans son opinion, le Congrès international proprement dit devrait se tenir dans une ville où les délégués des Clubs et des Sections, qui pourraient u’êlre plus assez jeunes ni assez valides pour ascendre des montagnes ou pour s’y faire transporter, trouveraient des lieux de réunion plus commodes et des moyens d’existence mieux assurés. Naturellement les réunions se tiendraient toujours dans les montagnes. Ces observations préliminaires terminées, M. le Président ouvre la discussion.
- M. Talbert, vice-président du Club Alpin Français, demande le premier la parole. Quant à lui, il voterait d’instinct pour la montagne et toujours pour la montagne. Cependant la distinction établie par M. Ad. Joanne lui semble, juste. Il peut être utile, dans le double intérêt des délégués et des Clubs, de ne pas confondre les Congrès proprement dits avec les réunions précédées ou suivies cle courses et d’ascensions; sinon, quelques-uns des délégués ne pourraient peut-être pas, à cause de leur âge ou de leur santé, remplir leurs fonctions. Aussi est-il disposé à admettre que les Congrès se tiendront dans les villes. Toutefois il propose un amendement à celte proposition; il demande que les villes choisies pour lieu de réunion ne soient pas de grandes villes et qu’elles soient situées au piecl des montagnes. L’Exposition de 1878 a pu seule déterminer le Club Alpin Français, comme la Société pour l’avancement des sciences, à fixer son choix sur Paris; c’est un cas exceptionnel qui 11e se représentera jamais.
- Ne convoquons plus à Paris, ajoute-t-il; que les Italiens ne convoquent pas à Rome, ni les Anglais ou les Allemands à Londres ou à Berlin. Genève, voilà un choix excellent pour l’année prcchainc, c’est à la fois la ville et la montagne. Quant aux réunions particulières des Clubs ou des Sections, il n’est même pas besoin d’en parler, elles auront toujours lieu dans la montagne.
- AI. Cesare Isaïa déclare que le Club italien aurait de préférence choisi la montagne pour toutes les réunions; mais, dans son opinion, ramendement de M. Talbert est de nature à mettre tout le monde d’accord, et il s y rallie.
- L’assemblée s’y rallie également à runanimité.
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- M. le Président ouvre alors la discussion sur la question suivante :
- Comment déterminer les aubergistes à offrir un gîte convenable aux touristes, et, en cas de refus, quels moyens pourrait-on employer pour activer la création de nouvelles auberges spécialement destinées aux Clubs Alpins, et tenues, d’après un règlement uniforme, par les familles des guides les plus recommandables?
- Sur cette question comme sur toutes les autres, dit-il, les réponses des Sections ont été identiques : Encouragements et recommandations aux aubergistes propres et consciencieux, plaintes rendues publiques contre les auberges mal tenues. La Section de Lyon insiste, à l’unanimité, pour que les guides ne remplissent jamais les fonctions d’aubergistes.
- La Section de Provence, la Section de Briançon et la Section de l’Isère font en outre les propositions suivantes :
- On devrait dresser un devis minimum de J’inslalintion matérielle des auberges. Celles qui s’y conformeraient seraient seules recommandées.
- Il y aurait lieu d’accorder une prime pécuniaire aux auberges pauvres qui auraient réalisé l’installation réglementaire.
- Les Sections doivent opposer aux villages dont les auberges sont mal tenues, et où leurs réclamations n’ont obtenu aucun résultat, des refuges dans lesquels, comme cela a eu lieu aux refuges Cézanne, des Lyonnais et de l’Alp, les guides pourraient faire la cuisine pour les touristes.
- M. T Albert propose de donner aux aubergistes que les Sections en jugeraient dignes le droit de mettre sur leur enseigne : Hôtel ou Auberge des Clubs Alpins.
- M. Ad. Joanne prend l’engagement de recommander ou de signaler dans tous ses guides les auberges que les Clubs ou les Sections auraient jugées dignes d’éloges ou de blâme. On a proposé, ajoute-t-il, de faire construire dans nos départements montagneux de petites auberges au moyen de subventions fournies par les Conseils généraux, mais des difficultés pratiques de tout genre ont empêché la réalisation de ce projet. M. Caron, que des devoirs professionnels ont empêché de venir au Congrès, avait eu l’intention de fonder une ou plusieurs sociétés par actions qui eussent élevé, sur certains points choisis après enquête, un pet U nombre d’hôtels modèles simples, mais propres, où les touristes des deux sexes fussent sûrs de trouver en toute saison un abri confortable. Mais parviendrait-on à réunir les fonds suffisants pour une pareille entreprise? Par qui ferait-on tenir les hôtels modèles? Si on en confiait la garde et l’exploitation à des indigènes, ils seraient en peu de temps aussi malpropres que ceux qui existent aujourd’hui. D’ailleurs, la question n’est pas même à l’étude. M. Martin-Franklin, président de la Section de Chambéry, ne serait pas partisan d’une pareille tentative.
- Fonder des hôtels, écrivait-il dernièrement, c’est la plus mauvaise spéculation qui se puisse faire. Encourager les gens du pays à en établir, leur donner aide pécuniaire modérée, les signaler aux touristes, leur fournir toutes les indications nécessaires pour
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- l’amélioration de ce qui existe et la création de ce qui est indispensable(1), voilà le seul rôle du Club Alpin.
- Une mesure qui peut avoir son utilité, ajoutait-il, c’est l’établissement de tarifs fixes, affichés dans les hôtels et auberges. Chez nous et ailleurs, il existe une malheureuse habitude, celle de faire payer le touriste sur sa mine. Je ne crois pas qu’il soit convenable de demander des rabais pour les membres des Clubs Alpins ; il serait à désirer que tous les touristes fussent traités de même aux mêmes conditions.
- M. Budden pense que la publicité, les encouragements ou les blâmes sont un excellént moyen de favoriser les auberges bien tenues et d’améliorer les autres. Mais il faut aussi, d’après son expérience, agir directement sur les aubergistes et leur enseigner, leur démontrer la propreté, plutôt que la leur prêcher. La plupart du temps, ils ne la négligent pas seulement, ils l’ignorent.
- M. Isaïa constate que le Club Alpin Italien a essayé avec succès le moyen proposé par M. Talbert, et que les auberges bien tenues ont été autorisées à se recommander du Club Alpin.
- M. Hamilton, citant un fait qui lui est personnel à propos d’un petit hôtel qu’il avait fondé lui-même, regrette que les montagnards ne sachent pas tenir une maison. Un chalet qui leur sera livré propre ne tardera pas à devenir sale. Il faudrait installer dans les montagnes des aubergistes venant de la plaine ou des vallées civilisées.
- M. Budden exprime la crainte que ces aubergistes n’importent avec eux les prix des pays civilisés.
- M. Defey, président de la Section d’Aoste, constate que la question est difficile et complexe; il n’entreprendra pas, dit-il, de la résoudre. Ce sont les voyageurs qui doivent enseigner la propreté, l’exiger, l’imposer. Il est à craindre que les aubergistes ne repoussent la tutelle des Clubs Alpins. Il proposerait, en conséquence, de leur fournir des bibliothèques, et surtout de leur donner de bons conseils.
- M. Talbert fait remarquer qu’il n’est point question de tutelle, mais de recommandation. Dans ces circonstances, il ne voit pas pourquoi les aubergistes élèveraient des difficultés. Pour prendre un exemple : une revue suisse, l’Echo des Alpes, recommande certains hôteliers. Ceux-ci s’en plaignent-ils? Pas le moins du monde ; ils cherchent à mériter la continuation de cette faveur et ne se trouvent pas moins libres que par le passé.
- M. Binet-Mentscii, vice-président du Club Alpin Suisse, recommande de ne pas négliger l’influence personnelle et l’exemple. Il rappelle ses premiers voyages dans la vallée de Zermatt et les mœurs primitives de l’époque. Peu à peu l’affluence et aussi l’influence des voyageurs ont amené un changement complet. Les gouttes d’eau ont usé la pierre. Personne n’ignore ce qu’est Zermatt aujourd’hui. Même transformation à Interlaken, à Pontresina, partout enfin.
- d) La Section de Tarentaise a publié en français le petit volume de M. Budden : Conseils aux aubergistes. Toutes tes Sections devraient répandre cet excellent ouvrage.
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- Il ajoute que la publicité et les recommandations n’ont pas été inutiles,eL que tous les moyens proposés sont bons dans une certaine mesure.
- M. Scïirader demande pourquoi on n’irait pas solliciter une hospitalité payée dans une maison particulière quand un village ne possède qu’une auberge malpropre? Plus d’une fois, en Espagne, il a, en payant, été nourri et logé chez des particuliers.
- M. Martin-Franklin pense que cela ne serait pas toujours praticable en France; les paysans craindraient d’être soumis à la patente; souvent même il est impossible d’en obtenir un verre de vin.
- M. le Président, après avoir constaté qu’aucun membre de la réunion ne demande la parole, se voit obligé de clore la discussion. Diverses opinions ont été émises, mais aucune solution n’a pu être adoptée. La question reste donc à l’étude. C’est l’une des plus importantes que les Clubs Alpins puissent traiter, surtout pour la France. La Direction centrale du Club Alpin Français nommera une commission spéciale, qui sera chargée de lui faire un rapport détaillé sur toutes les mesures proposées. Ce rapport sera publié et les conclusions pourront eu être discutées dans le Congrès international de 1879. Si les Clubs Alpins unis s’entendent pour signaler non seulement à leurs membres, mais à tous les touristes, les auberges qu’ils auront jugées bonnes ou mauvaises, leur blâme ou leur recommandation aura une bien plus grande autorité. Ce sera un des principaux résultats de leur association future.
- La cinquième question inscrite à l’ordre du jour est celle des caravanes scolaires ; elle est posée en ces termes :
- Quels sont les moyens les plus efficaces pour augmenter le nombre des caravanes scolaires ?
- Quels sont les moyens les plus propres à en assurer le succès ?
- Les Sections ont été unanimes à recommander l’organisation de caravanes peu coûteuses et par conséquent n’entreprenant pas de trop longues excursions.
- En outre, les Sections de Lyon, de Grenoble, de Briançon, de Marseille, demanderaient la fondation de bourses de caravanes par les Conseils généraux ou municipaux; l’inscription des dépenses du directeur des caravanes au budget des lycées ou collèges; le privilège pour les caravanes de voyager à un quart de place sur les chemins de fer français, et à un prix réduit dans les pays étrangers, à charge de revanche pour les caravanes étrangères voyageant en France. Enfin la Direction centrale devrait, d’après leur programme commun, réclamer à chaque directeur de caravane un rapport détaillé du voyage.
- M. le Président fait remarquer que, sur ce dernier point, les vœux des Sections ont déjà reçu satisfaction. Toutes les démarches possibles ont été faites auprès des Compagnies de chemins de fer qui toutes ont accordé la demi-place pour les caravanes scolaires, à la condition qu’elles se composeraient de dix élèves au minimum. Quelques-unes seulement ont accordé la même réduction
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- aux membres du Club voyageant au nombre de dix. U serait inutile de renouveler des démarches qui ne pourraient avoir aucun résultat. Quant aux autres propositions faites par plusieurs Sections, M. Talbert, spécialement chargé de l’organisation des caravanes scolaires, va les examiner et y répondre.
- M. Talbert, sur la demande de M. le Président, présente au Congrès les observations suivantes qui sont écoutées avec le plus vif intérêt :
- Quarante caravanes scolaires ont déjà été organisées sous le patronage du Club Alpin Français, depuis sa fondation, en quatre ans.
- Le résultat obtenu est dû, pour la plus grande partie, à l’initiative et à l’influence personnelles de trois hommes dévoués, secondés par la Direction centrale: M. l’abbé Bugniot, vice-président de la Section de Saône-et-Loire, à Chalon-sur-Saône; M. Feuillié, vice-président de la Section de la Côte-d’Or et du Morvan, à Dijon; M. P. Guillemin, vice-président de la Section de Briançon, à Lyon; pour le reste, aux efforts des Sections de Paris,d’Auvergne, de Chambéry, de la Côte-d’Or et du Morvan, et des Vosges.
- La Direction centrale, s’étant adressée sans succès, deux ans de suite, en 1875 et 187b, à plus de trois cents chefs d’établissements d’instruction publique et privée, fait depuis deux ans, par la voie des journaux, un appel direct aux familles de Paris, qui y répondent avec assez d’empressement. Dans le double intérêt du patriotisme et de la diminution de la dépense, c’est surtout la visite de la France qu’elle encourage par ses itinéraires et par ses conseils.
- Quelques-unes de nos Sections, dans leur réponse à cette question : rr Quels sont les moyens les plus efficaces pour augmenter le nombre des caravanes scolaires ? » ont proposé de demander au Gouvernement, aux Conseils généraux et municipaux, des subventions ou allocations à affecter aux caravanes.
- M. Talbert combat cette opinion : rrQue le Club Alpin, dit-il, se garde de justifier, en ce qui le concerne, le reproche souvent adressé à la France, d’être un pays de fonctionnaires et de factionnaires.» Faisons nos affaires nous-mêmes; elles n’en seront pas plus mal faites. Certes nous sommes reconnaissants à M. le Ministre de l’instruction publique, M. Bardoux, notre collègue, d’avoir, comme M. Ch. Waddington, recommandé les caravanes scolaires aux recteurs par une circulaire récente, et nous attendons les effets de sa bonne volonté que tout le monde connaît. Nous sommes reconnaissants à MM. J. Conus et Courcière, inspecteurs d’académie, le premier à Épinal, le deuxième à Lyon, d’avoir plaidé la cause des caravanes scolaires dans leurs allocutions à la dernière distribution des prix. C’est cet appui moral et non un appui matériel que nous devons demander à l’Administration. Les libéralités que nous devons désirer, provoquer même, ce sont celles de nos Sections, ou de nos collègues qui voudraient imiter le généreux fondateur de la bourse de voyage, M. E. Gourdin, de la Section de Paris, qui chaque année met à cet effet une somme de 5oo francs à la disposition de la Direction centrale (1). Quand le Club Alpin Français sera reconnu Société d’utilité publique, comme le désirait si vivement le regretté Ernest Cézanne, il sera apte à recevoir des donations et des legs, comme celui que M. Meyer, professeur d’histoire naturelle à Berne, a fait à la Real-Schule de cette ville (correspondant à l’école Turgot). La modeste fortune acquise par son travail (50,000 francs) sert à faire voyager chaque année, pendant quinze jours, en Suisse quarante élèves des quatre premières classes, qui, pendant toute l’année, n’ont pas eu une seule note médiocre.
- Celte minée, celle bourse de voyage a été divisée enlrc des élèves de Clermont, Chalon-sur-Saône et Dijon, désignés parles bureaux des Sections d’Auvergne, de Saône-et-Loire, de la Côte-d’Or et du Morvan.
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- Cette généreuse fondation, qui n’est pas assez connue, n’est-eile pas plus utile et plus pratique que celle d’un honorable banquier parisien qui a pour but, mais non pour effet, l’amélioration du discoui’s latin? ou que celles dont l’Académie française trouve parfois assez difficilement, dit-on, le placement?
- La ville de Paris, de son côté, a consacré cette année (les journaux l’annonçaient récemment) une somme de 5o,ooo francs, sur le budget de l’instruction publique, pour faire faire des voyages d’études aux cinquante meilleurs élèves de ses cinq grandes écoles municipales. Ce sont des caravanes scolaires, sur une grande échelle; et, quoiqu’elles soient étrangères au Club Alpin, le fait n’en doit pas moins être publié, à l’honneur de l’administration municipale de Paris.
- A part les libéralités privées ou publiques sur lesquelles on ne doit pas Compter, les moyens les plus efficaces pour augmenter le nombre des caravanes scolaires sont les suivants :
- i° Une propagande, plus active que par le passé, des trois mille membres du Club Alpin Français, qui peuvent par leur exemple, par leur influence sur leurs amis, contribuer puissamment au recrutement des caravanes;
- 2° L’initiative et l’action directe de nos vingt-six sections. Chacune d’elles, si elle le veut, peut, ce nous semble, et comme quelques-unes l’ont déjà fait, organiser au moins une caravane par an (il y en a eu trois cette année à Dijon et trois à Lyon), en utilisant le concours précieux des recteurs et des proviseurs, s’ils le donnent, selon la recommandation de M. le Ministre, ou en faisant, comme celle de Paris, un appel direct aux familles.
- Elles pourraient aussi (et cette idée a été émise l’an dernier par notre collègue M. Bérard, au Congrès de Gressoney, et reprise récemment par M. Moinier, président de la Section d’Auvergne et maire de Clermont) consacrer chaque année, à une on plusieurs bourses de voyage, 5o ou îoo francs pris sur leur budget particulier.
- Mais le moyen le plus efficace d’augmenter le nombre des caravanes, c’est que les excursions organisées soient courtes et très peu dispendieuses.
- Celles que dirigent avec tant de succès nos collègues, MM. Fcuillié et Guillemin, peuvent et doivent être citées comme modèles et comme types. Elles durent de un à trois jours, s’éloignent peu du point de départ, et la dépense moyenne n’est que de 9 francs par tête et par jour, y compris les frais de transport à prix réduit. Tôpffer, notre inimitable modèle, nous apprend que, dans son voyage de i838 (Sainl-Golhard, vallée de Misocco, Claris et Schwytz), la dépense a été de 115 francs pour chaque élève, soit 5 fr. 5o cent, par jour. Or, Tôpffer partait de Genève, et 5 fr. 5o cent, d’il y a quarante ans représentent bien 10 ou 11 francs de dépense dans la Suisse d’aujourd’hui. Comme le principal et presque le seul obstacle à la multiplication des caravanes est celui de la dépense, organisons partout, comme MM. Feuillié et Guillemin, des voyages à bon marché : nous en aurons beaucoup. Bien des familles, qui reculeraient devant une dépense de 200 ou 3oo francs, n’hésiteront pas à donner 3o ou ho francs pour que leurs enfants fassent, sous la conduite de guides éclairés, des voyages de quelques jours, favorables à leur développement physique, intellectuel et moral. Le goût et l'habitude des voyages à pied, dont tout le monde proclame, un peu platoniquement, l’utilité, se répandront et se développeront de plus en plus. Notre pays sera connu, même de ses habitants, comme il mérite de l’être. La jeunesse et la France y gagneront, et le Club Alpin Français aura rempli l’une des taches qu’il a le plus à cœur de remplir. (Applaudissements.)
- M. Ch. Durier désirerait qu’on ne se bornât pas à des voyages, mais qu’on fît aussi l’essai de séjours scolaires dans des localités déterminées.Tl craint que,
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- dans des voyages où Ton ne fait que passer partout sans s’arrêter nulle part, l’attention ne soit pas aussi vivement excitée quelle le serait par un séjour un peu prolongé et par des excursions autour d’un centre bien choisi.
- La dernière question portée à l’ordre du jour est celle-ci :
- Quelles sont les meilleures mesures à prendre pour organiser des compagnies de guides, et quel règlement faut-il leur appliquer, au double point de vue des guides et des touristes?
- Les Sections, dans leurs réponses, se bornent à recommander la formation de compagnies de guides ,1a fixation de tarifs et un contrôle sérieux au moyen de livrets ou par des mentions faites dans les publications du Club, afin d’éviter les abus.
- La discussion est ouverte.
- M. Budden, au nom d’un de ses amis absent, demande que les compagnies de guides soient tenues de se mettre en relation avec les présidents des Clubs ou des Sections.
- M. le Président constate que cela a lieu, puis il résume en peu de mots les longues péripéties qu’a subies la question des guides de Cliamonix. Un règlement destiné à servir de modèle avait été rédigé, d’un commun accord, par une double commission des Clubs Alpins Français et Anglais. Ce règlement allait être adopté et promulgé par l’Administration, lorsque des événements politiques, qu’il est inutile de rappeler dans ce Congrès, en ont retardé la mise à exécution. Un nouveau rapport sera prochainement envoyé, au nom des Clubs Anglais et Français, au préfet actuel de la Haute-Savoie, qui se montre empressé de résoudre cette importante question dans le double intérêt des guides de Chamonix et des touristes.
- M. Budden proteste contre les prétentions des compagnies de guides, qui paraissent croire que les voyageurs leur appartiennent. 11 demande s’il ne serait pas possible de faire un règlement général.
- M. le Président propose de se mettre d’accord avec le Club Alpin Anglais pour élaborer ce projet de règlement général, qui serait examiné par le prochain Congrès.
- Cette proposition est adoptée.
- M. le marquis de Turenne insiste sur la nécessité de partager les guides en deux classes.
- M. Freundler désirerait que tous les Clubs Alpins se signalassent mutuellement les abus ou les faits graves d’exploitation, d’intimidation, etc..., dont les guides se rendent coupables. Il cite comme exemple les guides de Louèche; leur règlement a été, sur une plainte de la Section du Monte-Rosa, déféré au Conseil d’Etat, dont la décision prochaine mettra probablement un terme aux faits regrettables qui s’étaient produits. Les mêmes guides de Louèche ayant voulu abuser de leur règlement pour créer des difficultés à la dernière cara-
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- vane scolaire de M. l’abbé Bugniot., M. Freundler, averti par ce dernier, a pu intervenir et obliger les guides à (aire amende honorable. De tels faits devraient être communiqués par chaque Club aux Clubs voisins qui s’entendraient pour obtenir justice. Pour les guides comme pour les aubergistes, l’association internationale aura d’importants résultats: plus les Clubs seront unis, plus ils seront forts, plus ils auront d’autorité pour réprimer les abus et défendre les intérêts de leurs membres.
- Sur la proposition de M. Ad. Joanne, l’assemblée remercie M. le président Freundler de l’assistance qu’il a prêtée à une caravane scolaire du Club Alpin Français.
- L’ordre du jour est épuisé. Avant de lever la séance, M. Ad. Joanne remercie ses collègues français et étrangers du concours empressé et dévoué qu’ils ont apporté à l’union internationale des Clubs Alpins.
- La séance est levée à quatre heures quarante-cinq minutes.
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- FÊTE DE FONTAINEBLEAU.
- Le 10 septembre, près de deux cents excursionnistes, dont un assez grand nombre de dames, prenaient à ia gare du chemin de fer de Lyon le train de sept heures quarante-cinq minutes qui les transportait à Fontainebleau.
- Là, tout avait été préparé pour les recevoir; la cour de la station était remplie de voilures de toutes sortes: breaks, calèches, omnibus, tapissières à quatre chevaux, qui, bientôt remplis de voyageurs, s’ébranlèrent en une longue et joyeuse caravane, roulant dans la direction de Franchard. La plupart des voitures coupèrent au plus court et contournèrent la ville de Fontainebleau. D’autres la traversèrent dans toute sa longueur, sous des guirlandes de verdure et entre les maisons pavoisées. Un peu au delà de l’entrée de la forêt, les deux cortèges se rejoignirent, et, sur la proposition de M. Adolphe Joanne, toute la caravane fit un léger détour pour aller admirer le vieux chêne Pharamond, autour duquel chaque voiture tourna respectueusement au petit pas. D’instinct, la plupart des voyageurs saluaient le vieillard au passage. Un quart d’heure après, tous les Alpinistes descendaient de voiture sous les arbres de Franchard, où un grand nombre de tables avaient été dressées entre les groupes de chênes et de pins. Au centre, devant le restaurant, une grande table entourée de chaises était destinée aux dames; tout autour se groupèrent les membres de la Direction centrale, les délégués des Clubs étrangers, les invités, les membres du Club et ceux du Congrès de Géologie qui avaient bien voulu prendre part à la promenade.
- Le déjeuner fut simple, mais copieux, joyeux et cordial. Un ciel à peine voilé, laissant passer juste ce qu’il fallait de soleil pour donner tout son charme à l’ombre des arbres, une température plutôt fraîche que chaude, doublaient l’appétit et l’entrain de tous. Jeunes gens et vieillards s’empressaient autour de la table des dames, pour être bien sûrs que rien ne leur manquait, ou pour leur porter ce qu’elles pouvaient désirer. Ceux qui n’avaient pu trouver place sur les chaises du restaurant ou sur le gazon allaient de groupe en groupe, sûrs de trouver partout quelques amis avec lesquels ils partageaient leurs richesses. Partout régnaient une animation et une bonne humeur du meilleur augure pour le reste de la journée.
- A midi, le déjeuner fini, on commença à se chercher et à se grouper pour les différentes promenades. M. Talbert, l’un des plus actifs organisateurs de la fête, improvisant une tribune au moyen d’une chaise, donna lecture des itinéraires, contre l’organisation desquels il ne s’éleva dans l’assemblée qu’une seule protestation : c’est que M. Talbert n’en pouvait choisir qu’un, tandis qu’on aurait voulu qu’il les choisît tous.
- Le détail de ces itinéraires, tel que le publiait le programme imprimé distribué aux excursionnistes, est trop long pour que nous puissions le transcrire ici; disons seulement que les groupes étaient au nombre de dix, conduits
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- chacun par un membre du Club, assisté d’un garde forestier d), et que la durée des courses variait de deux à six heures.
- Tous les sites remarquables de la foret, les gorges de Franchard et celles d’Apremonfc, le Gros-Fouteau, les hauteurs de la Sol le, le Bas-IJréau, le village de Barbizon, le Nid de l’Aigle,les chênes de Sully et d’Henri. IV, etc., reçurent la visite d’un ou de plusieurs groupes de touristes. Le ciel, se dégageant graduellement de son voile de vapeurs matinales, donnait toute leur valeur et tout leur relief aux groupes d’arbres et de rochers. Sans doute, ces rochers ne présentaient pas les dimensions de ceux des Alpes ou des Pyrénées; certains visiteurs même s’attendaient à des élévations plus considérables : ce qui ne les a pas empêchés d’admirer la singulière grandeur d’aspect de ces blocs de grès couronnés de chênes, de ces collines pierreuses aux flancs couverts de bruyères, de ces échappées variées à l’infini, de ces futaies sauvages, pittoresques, primitives, embaumées du parfum des grands arbres, remplies d’ombre eide silence, et sous lesquelles on est saisi de recueillement, devant la majesté des grands bois.
- Toutes les compagnies d’excursionnistes, parties ensemble de Franchard, devaient se réunir au château de Fontainebleau.
- Les premières qui arrivèrent purent visiter le palais et les jardins. D’heure en heure se succédaient de nouveaux groupes, ravis de leurs promenades, rapportant des anecdotes, des souvenirs, des échantillons de la flore de la forêt ou du sol des environs. Un des groupes entre autres, dirigé par notre éminent collègue, AL Hébert, auquel avaient bien voulu se joindre M. Domet, inspecteur des forêts, et plusieurs membres du Congrès de Géologie, s’était tout particulièrement occupé de l’étude géologique de la forêt. Ceux qui en avaient fait partie ne pouvaient assez dire combien les démonstrations du savant professeur, clairement exposées en face delà nature, avaient augmenté pour eux le charme de la promenade.
- Le soir arrivait, l’heure du repas allait bientôt sonner; en l’attendant, les promeneurs s’étaient dispersés dans les jardins de la vieille résidence royale, entretenus aujourd’hui avec autant de soin qu’autrefois. Les uns se promenaient sous les longues charmilles rectilignes, les autres jetaient du pain aux énormes carpes du grand bassin et s’amusaient de leurs luttes et de leurs ébats.
- A six heures, on se rendit dans le salon d’attente, et quelques minutes après on pénétrait dans la grande galerie d’Henri II, splendidement illuminée. Après une journée passée au milieu de la nature la plus sauvage, cette admirable galerie produisait un efîet de splendeur et de contraste qui ne peut se rendre, et des applaudissements d’enthousiasme interrompirent M. Adolphe Joanne, lorsqu’on prenant la parole, à la fin du repas, il remercia AL le Ministre des travaux publics, malheureusement absent, d’avoir bien voulu mettre ce joyau du palais de Fontainebleau à la disposition du Club Alpin Français.
- AI. le Président du Club Alpin Français occupait le fond delà table, ayant à ses côtés M. Mathews, président du Club Alpin Anglais, amené de Londres par
- :i' M. tic Sainle-Farc, conservateur des forets, avait mis obligeamment tons les gardes forestiers à la disposition du Club Alpin Français.
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- le dernier train, et M. le maire de Fontainebleau; puis venaient M. Freundler, président du Club Alpin Suisse; M. le sénateur Torelli, qui remplaçait M. Quin-tinio Sella, président du Club Alpin Italien, obligé de partir précipitamment; les membres de la Direction centrale, MM. le marquis deTurenne, Hébert, Abel Lemercier, colonel Pierre, Talbert, Schrader; MM. Binel-Heutsch, Budden, Ricciardi, Dalgas, Isaïa, Defey, Giordano, Boyer, régisseur du cliâteau, Boitte, architecte, Domet, Mesnage, capitaine du 11e hussards, l’abbé B ugniot, Ruelle, ingénieur en chef des chemins de fer de Paris-Lyon-Méditerranée, Duhamel, etc.
- M. le Préfet de Seine-et-Marne, notre collègue, retenu par ses devoirs administratifs, ne put arriver avec le sous-préfet de Fontainebleau qu’après le commencement du repas, alors quon n’osait plus compter sur eux. Toutes les places étant prises, ils s’en improvisèrent deux, avec la simplicité de vrais Alpinistes, sur le côté de la table demeuré libre, en face de M. le Président.
- N’oublions pas de parler du menu; il avait été rédigé, semble-t-il, par un cuisinier très au fait de Fliistoire et delà topographie locales. On y remarquait des potages Henri II, des poulardes Diane de Poitiers, des melons Triboulet, des glaces du Mont-Aigu, des haricots verts-galants.. . .
- Pendant le repas, la musique du 11e hussards, placée sous les fenêtres de la salle, fit entendre plusieurs morceaux. Un autre intermède non prévu fut le lever de la pleine lune sur les bassins et sur le parc : un lever do lune idéal, auquel nul Alpiniste ne pouvait rester insensible; aussi tout le monde se leva-t-il d’un seul mouvement, avec un murmure d’admiration, au moment où le globe rosé fit son apparition, devant les fenêtres ouvertes, au-dessus du grand bassin.
- Devons-nous pousser la conscience de l’historien jusqu’à mentionner la ronde fantastique exécutée pendant plusieurs minutes autour des lustres et des peintures du Primalice, par une légion de superbes chauves-souris, dont l’effarement mit tous les convives en joie?
- Passons au dessert et aux toasts. Le premier est porté par M. Ad. Joanne, qui s’exprime en ces termes :
- Avant de porter un toast aux Clubs Alpins, j’ai plusieurs dettes de reconnaissance à solder.
- Je remercierai d’abord Sa Majesté le Soleil, qui a daigné accepter notre invitation et qui a éclairé avec un goût parfait les merveilles de cette admirable forêt que vous avez eu le plaisir de parcourir. (Vifs applaudissements.)
- Je remercierai ensuite, en mon nom et au vôtre, M. de Freycinet, ministre des travaux publics, qui nous a gracieusement accordé pour notre banquet la plus belle salle de tous nos palais. (Hourras répétés).
- Je remercierai enfin toutes les autorités administratives, civiles et militaires, forestières(l), dont le concours a été si empressé et si dévoué, sans oublier la Société du
- (1> M. Palinot, préfet de Seine-et-Marne; M. Brun, sous-préfet de Fontainebleau; M. Meunier, maire de Fontainebleau; M. Boyer, régisseur du cliâteau; M. Boitte, architecte du ebâleau; M.le colonel du 11“ hussards, et M. Mesnage, capitaine; M. de Sainte-Farc, conservateur des forêts; M. Domet, inspecteur des forêts; M. Gucnéc, premier adjoint, président de la Société du commerce; M. Colinet, etc.
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- commerce, qui a retardé de deux jours son feu d’artifice pour le tirer en l’honneur des Clubs Alpins. (Applaudissements répétés.)
- Maintenant je bois à la prospérité et à l’union croissante de tous les Clubs Alpins (Nombreux vivats) ; la ligue internationale, dont nous avons jeté les bases au Congrès, rendra tous les Clubs de plus en plus puissants pour défendre les intérêts et maintenir les droits de tous les Alpinistes européens. (Applaudissements.)
- Quand M. le Président s’est rassis, M. Patinot, membre du Club et préfet du département de Seine-et-Marne, se lève et prononce le discours suivant :
- Mesdames et Messieurs, j’aurais souhaité qu’une voix plus autorisée que la mienne répondît aux aimables paroles que notre honorable Président vient d’adresser aux représentants du Gouvernement.
- Permettez-moi cependant de vous remercier de l’honneur que vous avez fait au département de Seine-et-Marne en choisissant la forêt et la ville de Fontainebleau comme lieux de votre excursion.
- Vous n’avez pas trouvé ici ces panoramas grandioses au milieu desquels se tiennent d’ordinaire vos assises internationales. Nous n’avons ni pics inexplorés, ni glaciers infranchissables pour tenter votre hardiesse. Notre forêt, même sous ses aspects les plus sauvages, conserve ce je ne sais quoi de doux et de tempéré qui fait le charme et l’attrait des campagnes du centre de la France.
- Nous avons été heureux que vous ayez pu terminer cette journée dans le château merveilleux qui est le centre et le joyau de notre forêt. Nous souhaitons que vous emportiez de votre visite un souvenir aussi agréable que celui que vous laisserez parmi nous. (Vifs applaudissements.)
- A M. Patinot succède M. Fouciier de Careil, sénateur du département de Seine-et-Marne, un des fondateurs du Club Alpin Français, qui s’exprime en ces termes:
- Mesdames, Messieurs, si je n’obéissais pas à l’appel de notre Président, je manquerais à tous mes devoirs de sénateur alpiniste ou d’alpiniste sénateur: une variété qui n’est pas assez répandue, car il y a beaucoup à apprendre parmi vous pour tous les âges, et je souhaiterais à nos hommes politiques la sûreté de coup d’œil, le sang-froid, le pied sûr, la tête solide dont plusieurs d’entre vous font preuve, chaque année, dans leurs périlleuses ascensions. Nous qui ne sommes plus que des Alpinistes en chambre, nous avons côtoyé des abîmes et vu le précipice. Nous avons besoin, comme vous, de prudence et d’adresse pour passer les cols, traverser les glaciers et atteindre les sommets.
- Vos exercices alpestres ont un autre avantage: ils vous mettent chaque année en relations amicales avec les Clubs étrangers dont nous voyons ici, ce soir, trois présidents assis à cette table. Lorsqu’on a bravé les mêmes dangers, bu ensemble la même neige des glaciers et fait les mêmes ascensions, souvent attachés à la même corde, l’alliance est indissoluble et la corde ne rompt plus.
- Aussi, Messieurs, je bois, à mon tour, aux nations amies qui sont représentées ici : à la Suisse, cette école primaire et supérieure de tous les Alpinistes présents, passés et futurs, depuis Saussure jusqu’à Tôpffer et à son digne élève M. Freundler; à l’Angleterre, qui, fidèle à sa vieille renommée, est l’école de toutes les libertés, y compris l’une des plus précieuses, celle de se casser le cou, ce qui est pour elle une des formes supérieures de ïhabeas corpus; enfin à l’Italie, qui fut notre maîtresse dans les arts, ainsi que le prouvent ces admirables fresques étalées sous nos yeux !
- Continuez donc, Messieurs, à nous donner l’exemple de toutes les vertus viriles en
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- même temps que celui de l’éternelle jeunesse promise à vos adeptes, témoin iVI. le marquis de Tu renne, notre honorable collègue. (Hourras prolongés.)
- Mais j’entends les jeunes qui doivent aussi avoir leur tour et qui se préparent déjà sans doute, au sortir de notre belle forêt, à quelque nouvelle ascension. Eb bien ! je leur offre une nouvelle devise pour leur prochain Congrès. 11 y avait ici près, sous Louis XIV, un très grand personnage qui abêti Vaux et y a reproduit partout ses armes parlantes : un écureuil avec la devise : Quo non ascendant ! Messieurs, vous avez transformé la devise de l’ambitieux foudroyé par le grand roi. Pour vous, le quo non ascendant de Fouquet est le symbole de toutes les généreuses aspirations et du plus vigoureux patriotisme.
- Je bois à votre santé ! (Nombreux vivats. )
- M. Meunier, maire de Fontainebleau, prend la parole à son tour:
- J’aurais désiré vous souhaiter ce matin la bienvenue au nom de la ville de Fontainebleau; recevez-en mes regrets; mais je dois vous remercier, au nom de la ville dont les intérêts me sont confiés, d’avoir choisi Fontainebleau et sa forêt pour votre excursion de celte année. Si vous n’avez pas eu le spectacle grandiose offert par les Alpes ou les Pyrénées, du moins vous avez eu sous les yeux le spectacle de notre incomparable forêt. Aussi, au nom de la ville de Fontainebleau, je ne vous dis pas adieu, mais au revoir. (Vifs applaudissements.)
- M. Mathews, président de Y Alpine Club, prononce en anglais, avec une éloquence sympathique, le discours suivant, interrompu par de nombreux applaudissements.
- Mesdames et Messieurs, c’est pour moi une bonne fortune que d’avoir à répondre, au nom du Club Alpin Anglais, au toast qui vient de lui être si gracieusement porté.
- C’est toujours un plaisir d’être en France, c’est un double plaisir d’être à Paris au moment où votre incomparable Exposition universelle offre tant d’attraits sans précédents; mais pour moi ce plaisir atteint son point culminant, puisque je suis reçu comme représentant des Alpinistes anglais par leurs collègues de France avec une courtoisie si parfaite dans ce palais historique de Fontainebleau.
- Je regrette infiniment que l’état de ma santé ne m’ait pas permis d’assister au Congrès que vous venez de tenir; mais je suis venu d’Angleterre expressément pour assister à ce banquet, et pour assurer à mes collègues de France que les conclusions de ce Congrès, quelles qu’elles puissent être, auront la plus complète approbation et la plus active coopération du Club Alpin Anglais.
- Et en vérité, Mesdames et Messieurs, pour n’être pas au milieu de vous, il m’aurait fallu manquer absolument du sentiment de la famille. Notre Club Alpin a été le premier, et il date déjà de vingt et un ans. Après lui naquit le Club Autrichien, puis le Club Suisse, puis le Club Italien, puis le Club Allemand; et enfin arriva , le dernier en date, mais non pas en valeur, le Club Alpin Français, qui a su racheter sa naissance tardive par le nombre et l’activité de ses membres, et à la formation duquel seront toujours associés les noms de MM. Cézanne, Abel Lemercier et Adolphe Joanne.
- C’est donc à la fois comme collègue et comme père que je présente ici l’expression de mon respect et de ma sympathie aux divers Clubs d’Europe rassemblés aujourd’hui.
- Nul sport n’égale l’Alpinisme; aucune arène n’égale les Alpes.
- L’Alpinisme est fortifiant, noble, viril. C’est le seul genre de sport qui 11e contienne aucun élément de cruauté; les Alpes donnent à l’amant de la nature, aussi bien qu’à l’homme de science, des satisfactions qui durent autant que la vie.
- Quant à moi, permetlez-moi de le dire, les Alpes ont été la passion de ma jeunesse;
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- elles sont encore la joie de mon âge mûr; et quand je serai vieux (j’ai enseigné à mes fils comment on gravit les montagnes), je viendrai encore me reposer au pied de ces Alpes que j’ai tant aimées, en me rappelant ce refrain de votre vieille et charmante chanson française :
- On revient toujours A ses premiers amours.
- Quand M. Mathews s’est assis, M. Freundler se lève sur l’invitation du Président et porte le toast suivant :
- Messieurs et très honorés collègues, il y a huit jours, je portais à Interlaken, lors de notre fête du Club Alpin Suisse, un toast à la prospérité de tous les Clubs Alpins et h l’union toujours plus étroite de leurs efforts pour l’acconiplissement de la tâche qu’ils se sont imposée; car l’union fait la force et facilite le succès dans toutes les entreprises humaines.
- Aujourd’hui, au nom du Club Alpin Suisse, que j’ai l’honneur de représenter ici, je porte une santé toute spéciale au Club Alpin Français, à la continuation de ses progrès dans toutes les branches de son activité, tout particulièrement en ce qui concerne les caravanes scolaires dans les Alpes.
- Messieurs, nos populations actuelles, de plus en plus esclaves, à tous les degrés de l’échelle sociale, des jouissances matérielles, ont grand besoin qu’on les aide à secouer la poussière de la plaine et des villes. Eh bien! le Club Alpin est une de ces rares sociétés qui, réunissant l’utile à l’agréable dans l’accomplissement de leur mandat, ont de plus en plus, j’en ai la conviction, la mission providentielle de relever le niveau des jouissances physiques, intellectuelles et morales. Le Club Alpin contribue à conserver jeunes, frais et alertes d’esprit et de corps les hommes déjà avancés en âge; nous en avons chez vous comme en Suisse la preuve visible et réjouissante, mais surtout il empêche les jeunes gens et les hommes d’âge mûr de vieillir trop vite. (Applaudissements répétés.)
- Un de nos collègues suisses, ascensionniste émérite, a donné le nom de Col des Paresseux à un certain passage de nos Alpes où la fatigue fait souvent rebrousser chemin à plus delà moitié des grimpeurs. Or, il y a dans la vie des moments nombreux auxquels on peut donner ce même nom de Col des Paresseux, ou plutôt encore celui de Col des Découragés. Eh bien! Messieurs, lançons notre jeunesse à la montagne; faisons-la-lui connaître et aimer; apprenons-lui de bonne heure à lutter contre la fatigue, les privations, les difficultés; vous êtes convaincus comme moi qu’elle s’en trouvera bien, non seulement au point de vue des excursions alpestres, mais aussi, maintenant et plus tard, dans toutes les circonstances de la vie.
- Messieurs, venir à Paris, non pas seulement pour y admirer votre grandiose Exposition, mais pour y parler montagne par amour pour la montagne; être convié par vous dans ce splendide palais et nous y entretenir des Alpes : quelle chose étrange, n’est-ce pas? Que penseraient nos ancêtres et les anciens hôtes décos demeures royales s’ils nous entendaient? Ah! que cette brillante occasion de nous voir, de nous entretenir, de nous retremper au contact fraternel et international du bienfaisant Alpinisme, porte ses fruits précieux pour nous tous, et tout spécialement, je le répète, pour l’avenir de plus en plus prospère du Club Alpin Français! (Vifs applaudissements.)
- M. le comte Torelm, sénateur, exprime en quelques paroles très simples, mais profondément senties, le vœu que l’amitié de la France et tic l’Italie soit indestructible et inébranlable comme les Alpes. Puis M. Isaïa boit aux dames, dont la présence a rehaussé le charme de la fête.
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- M. le Président donne alors la parole à M. le colonel Goulier, qui a eu l’heureuse idée de porter un toast au regretté Denecourt.
- Mesdames, Messieurs, dit le colonel , si quelques heures nous ont suffi pour visiter beaucoup de points intéressants de la forêt de Fontainebleau, nous le devons à un excellent homme que les artistes avaient surnommé le Sylvain. Pendant quarante-deux années et jusqu’à l’âge de quatre-vingt-six ans, il poursuivit sans relâche la lâche qu’il s’était donnée de mettre en lumière (c’était son expression favorite) toutes les merveilles de sa chère forêt.
- En amant généreux, il lui consacra, pendant ces quarante-deux années, non seulement tout son temps, mais encore ses modestes économies, pour y créer 160 kilomètres de sentiers signalés par ces petites marques bleues qui nous ont guidés, ainsi qu’une cinquantaine de grottes, de tunnels, de passages souterrains, de belvédères et de fontaines.
- S’il lui avait été donné d’atteindre sa quatre-vingt-dixième année, nous l’eussions vu au milieu de nous, se multipliant pour nous faire partager ses admirations, parfois un peu naïves, que l’âge n’avait pu refroidir.
- C’est que Denecourt était, comme les Alpinistes, un enthousiaste de la nature, et en même temps il était un enthousiaste de toutes les choses qui lui paraissaient belles et bouncs.
- Je bois, Mesdames et Messieurs, aux caractères généreux qui, comme le sien, ont la passion du bien et du beau : c’est boire aux Alpinistes de tous les pays. {Applaudissements prolongés. )
- La série des toasts allait finir, quand M. l’abbé Buc.niot demande la parole et porte avec une émotion communicative un toast personnel à son ami, M. le pasteur Freundler, président du Club Suisse. Le Club Alpin réuni t non seulement tous les partis politiques, mais toutes les sectes religieuses. AI. le pasteur Freundler, vivement ému, se lève et va embrasser M. l’abbé Bugniot. Au milieu des applaudissements unanimes que soulève cet incident, M. le Président donne la parole au feu d’artifice dont les bombes commencent à tonner. Au centre de la dernière pièce se détache en grandes lettres l’inscription : te Aux Clubs Alpins. »
- Mais l’heure du départ approche; il faut regagner la gare. Des voitures y ramènent les voyageurs, et le dernier train, allongé d’un nombre respectable de voitures, les reçoit et les emporte, tous contents, tous approvisionnés de bons et sympathiques souvenirs, pleins surtout de reconnaissance pour les membres du Club qui ont préparé cette belle fête et pour les autorités : ministre, préfet, maire, régisseur, architecte, conservateur cl. inspecteur des forêts, qui en ont facilité l’organisation avec une si rare bienveillance.
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- TABLE DES MATIÈRES.
- Arrêté dü Ministre de l’agriculture et mi commerce autorisant le Congrès,
- Programme du Congrès....................................................
- Composition du Bureau du Congrès........................................
- PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES.
- Séance d’ouverture, le vendredi 6 septembre 1878..........................
- Sommaire. — Ouverture du Congrès. — Discours sur PAlpinisme, par M. Ad. Joanne, président du Club Alpin Français. — Compte rendu des Réunions alpines du Lautauet et d’Intërlaken , par M. Talbert, vice-président du Club Alpin Français. — De l’emploi des baromètres et des instruments de précision dans les montagnes, par AI. le colonel Boulier. — Etude sur le passage des Alpes par Annibal, par AJ. Ch. Dnrier.
- SÉANCE DU SAMEDI 7 SEPTEMBRE 1878...........................................
- Sommaire. — Discussion sur {'Organisation des observatoires de montagnes : MM. Tarry, le colonel Goulier. — Discours de M. F. Sclirader sur F Utilité de l’Alpinisme pour l’instruction de la jeunesse. — Discussion des questions mises à l’ordre du jour. — Première, deuxième et troisième questions : Des Congrès internationaux des Clubs Alpins. Réponses des Sections do province. Discussion : MM. C. Isaïa, délégué du Club Alpin Italien: Rudden, président de la Section de Florence; Joanne; Freundler, président du Club Alpin Suisse; Talbert, vice-président du Club Alpin Français. — Quatrième question : De l’amélioration des auberges destinées aux Clubs Alpins. Réponses des Sections. Discussion : MAI. Talbert; Ad. Joanne; Rudden; Isaïa; Hamiîton; Del'ey, président de la Section d’Aoste; Bincl-llenlscb, vice-président du Club Alpin Suisse; Sclirader; Martin-Franklin. — Cinquième question : Dus caravanes scolaires. Réponses des Sections. Observations et discours de AIM. le Président, Talbert et Cli. Durier. — Dernière question : De 1,'organisation de compagnies de guides. Réponses des Sections. Discussion : AIM. Rudden, le Président, le marquis de Turenne, Freundler. — Clôture du Congrès.
- Fête de Fontainebleau
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- NOMENCLATURE DES CONFÉRENCES FAITES AU PALAIS DU TROCADÉRO
- PENDANT L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.
- 1er VOLUME.
- INDUSTRIE. ---- CHEMINS DE PER. ----- TRAVAUX PUBLICS. ------ AGRICULTURE.
- Conférence sur les Machines Compound à l’Exposition universelle de 1878, comparées aux machines Corliss, par M. de Frémir ville, directeur des constructions navales, en retraite, professeur à l’École centrale des arts et manufactures. (Lundi 8 juillet.)
- Conférence sur les Moteurs à gaz à l’Exposition de 1878, par M. Jules Armengaud jeune, ingénieur civil. (Mercredi îh août.)
- Conférence sur la Fabrication du gaz d'éclairage, par M. Arson , ingénieur de la Compagnie parisienne du gaz. (Mardi 16 juillet.)
- Conférence sur l’Éclairage, par M. Servier, ingénieur civil. (Mercredi 21 .août.)
- Conférence sur les Sous-produits dérivés de la houille, par M. Bertin, professeur à l’Association polytechnique. (Mercredi 17 juillet.)
- Conférence sur l’Acier, par M. Marché, ingénieur civil. (Samedi 20 juillet.)
- Conférence sur le Verre, sa fabrication et ses applications, par M. Clémandot, ingénieur civil. (Samedi 27 juillet.)
- Conférence sur la Minoterie, par M. Vigreux, ingénieur civil, répétiteur faisant fonctions de professeur à l’École centrale des arts et manufactures. (Mercredi 3i juillet.)
- Conférence sur la Fabrication du savon de Marseille, par M. Arnavon , manufacturier. ( Samedi 3 août. )
- Conférence sur l’Utilisation directe et industrielle de la chaleur solaire, par M. Abel Pifre, ingénieur civil. (Mercredi 28 août.)
- Conférence sur la Teinture et les différents procédés employés pour la décoration des tissus, par M. Blanche, ingénieur et manufacturier, membre du Conseil général de la Seine. (Samedi 21 septembre.)
- Conférence sur la Fabrication du sucre, pàr M. Vivien, expert-chimiste, professeur de sucrerie. (Samedi iû septembre.)
- Conférence sur les Conditions techniques et économiques d’une organisation rationnelle des chemins de fer, par M. Vautiuer, ingénieur des ponts et chaussées. (Samedi 13 juillet.)
- Conférence sur les chemins de fer sur routes, par M. Charrier, ingénieur civil, président de la Compagnie des chemins de fer à voie étroite de la Meuse. (Mardi 2Û septembre.)
- Conférence sur les Freins continus, par M. Banderali, ingénieur inspecteur du service central du matériel et de la traction au Chemin de fer du Nord. (Samedi 28 septembre.)
- Conférence sur les Travaux publics aux États-Unis d’Amérique, par M. Malézieux, ingénieur en chef des ponts et chaussées. (Mercredi 7 août.)
- Conférence sur la Dynamite et les substances explosives, par M. Roux, ingénieur des manufactures de l’Étal. (Samedi 10 août.)
- Conférence sur l’Emploi des eaux en agriculture par les canaux d’irrigation, par M. de Passy, ingénieur en chef des pouls et chaussées, en retraite. (Mardi i3 août.)
- Conférence sur la Destruction du phylloxéra, par M. Roiiart, manufacturier chimiste. ( Mardi 9 juillet. )
- 2e VOLUME.
- ARTS. --- SCIENCES.
- Conférence sur le Palais de l’Exposition universelle de 1878, par M. Emile TrÉlat, directeur de l’Ecole spéciale d’architecture. (Jeudi 25 juillet.)
- Conférence sur l’Utilité d’un Musée des arts décoratifs, par M. René Ménard, homme de lettres. (Jeudi 22 août.)
- Conférence sur le Mobilier, par M. Emile Trélat, directeur de l’Ecole spéciale d’architecture. (Samedi 2/1 août.)
- Conférence sur l’Enseignement du dessin, par M. L. Ckrnksson, architecte, membre du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine. (Samedi 01 août.)
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- Confèrence sur la Modalité dans la musique grecque, avec des exemples de musique dans les différents modes, par M. Bouiigault-Ducoudray, grand prix de Rome, membre de ia Commission des auditions musicales à l’Exposition universelle de 1878. (Samedi 7 septembre.)
- Conférence sur l’Habitation à toutes les époques, par M. Charles Lucas, architecte. (Lundi 9 sept.)
- Conférence sur la Céramique monumentale, par M. Sedille , architecte. (Jeudi 19 septembre.)
- Conférence sur le Bouddhisme à l’Exposition de 1878, par M. Léon Feer, membre de la Société académique indo-chinoise. (Jeudi ier août.)
- Conférence sur le Tong-King et ses peuples, par M. l’abbé Durand, membre de la Société académique indo-chinoise, professeur des sciences géographiques à l’Université catholique. (Mardi 27 août.)
- Conférence sur l’Astronomie à l’Exposition de 1878, par M. Vinot, directeur du Journal du CieL (Jeudi 18 juillet.)
- Conférence sur les Applications industrielles de l’électricité, par M. Antoine Breguet, ingénieur-constructeur. (Jeudi 8 août.)
- Conférence sur la Tachymétrie. — Réforme pédagogique pour les sciences exactes. — Rectification des fausses règles empiriques en usage, par M. Lagout, ingénieur en chef des ponts et chaussées. (Mardi 10 sept.)
- Conférence sur les Conditions d’équilibre des poissons dans l’eau douce et dans l’eau de mer, par M. le docteur A. Moreau, membre de l’Académie de médecine. (Mercredi 25 septembre.)
- 3e VOLUME.
- ENSEIGNEMENT. ----- SCIENCES ÉCONOMIQUES. ------ HYGIENE.
- Conférence sur l’Enseignement professionnel, par M. Cordon, sénateur. (Mercredi 10 juillet.)
- Conférence sur l’Enseignement des sourds-muets par la parole (méthode Jacob Rodrigues Pereire) et l'application de la méthode aux entendants-parlants, par M. F. Hément, inspecteur de l’enseignement primaire. (Jeudi 11 juillet.)
- Conférence sur l’Enseignement des sourds-muets dans les écoles d’entendants, par M. E. Grossklin , vice-président de la Société pour l’enseignement simultané des sourds-muets et des entendants-parlants. (Jeudi 13 septembre.)
- Conférence sur la Gymnastique des sens, système d’éducation du jeune âge, par M. Constantin Déliiez, professeur à Vienne (Autriche). (Lundi 19 août.)
- Conférence sur l’Unification des travaux^ géographiques, par M. de Chancourtois, ingénieur en chef, au corps des Mines, professeur de géologie à l’Ecole nationale des Mines. (Mardi 3 septembre.)
- Confèrence sur l’Algérie, par M. Allan, publiciste. (Mardi 17 septembre.)
- Conférence sur l’Enseignement élémentaire de l’Économie politique, par M. Frédéric Passy, membre de l’Institut.(Dimanche 2 5 août.)
- Conférence sur les Institutions de prévoyance, d’après le Congrès international, au point de vue de l’intérêt français, par M. de Malarce, secrétaire perpétuel de la Société des Institutions de prévoyance de France. (Lundi 16 septembre.)
- Conférence sur le Droit international, par M. Ch. Lemonnier, président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté. (Mercredi 18 septembre.)
- Conférence sur les Causes de la dépopulation, par M. le docteur A. Desprès, professeur agrégé à la Faculté de médecine, chirurgien de l’hôpital Cochin. (Lundi 2(5 août.)
- Conférence sur le Choix d’un état au point de vue hygiénique et social, par M. Placide Couly, ancien membre de la Commission du travail des enfants dans les manufactures. (Mardi 3o juillet.)
- Conférence sur les Hospices marins et les Écoles de rachitiques, par M. le docteur de Pietra-Santa, secrétaire de la Société française d’hygiène. (Mardi 2 3 juillet.)
- Conférence sur le Tabac au point de vue hygiénique, par M. le docteur A. Riant. (Mardi 20 août.)
- Conférence sur l’Usage alimentaire de la viande de cheval, par M. E. Decroix, vétérinaire principal, fondateur du Comité de propagation pour l’usage alimentaire de la viande de cheval. (Jeudi 26 septembre.)
- AVIS. — On peut se procurer chaque volume à l’Imprimerie Nationale (rue Vieille-dû-Temple, n° 87) et dans toutes les librairies, au fur et à mesure de l’impression.
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