Conférences du palais du Trocadéro
TOME 1
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- CONFÉRENCES
- DU PALAIS DU TROCADÉRO.
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- ié£, A.
- MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE ET DU COMMERCE.
- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1 8 78, A PARIS.
- CONGRÈS ET CONFÉRENCES DU PALAIS I)U TROCADÉRO.
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- COMPTES RENDUS STÉNOGRAPHIQUES
- PUBLIÉS SOUS LES AUSPICES
- I3U COMITÉ CENTRAL DES CONGRÈS ET CONFÉRENCES
- ET LA DIRECTION DE M. GH. THIRION, SECRETAIRE DU COMITÉ,
- AVEC LE CONCOURS DES BUREAUX DES CONGRES ET DES AUTEURS DE CONFERENCES.
- CONFÉRENCES
- DU PALAIS DU TROCADÉRO.
- PREMIÈRE SÉRIE.
- Industrie. — Chemins de fer. —Travaux publics. —Agriculture.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
- M DGGG LXXIX.
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- PALAIS DU TROC'ADÉRO. — 8 JUILLET J878.
- CONFERENCE
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- LES MACHINES GOMFOUND
- À L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878,
- COMPARÉES AUX MACHINES CORLISS,
- PAR M. DE FRÉMINVILLE,
- DIRECTEUR DES CONSTRUCTIONS NAVALES, IiN RETRAITE, PROFESSEUR À L’ECOLE CENTRALE DES ARTS ET MANUFACTURES.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE:
- Président :
- M. le général Morin, directeur du Conservatoire des arts et métiers.
- Assesseurs :
- MM. Forquenot, ingénieur de la marine;
- Mazeline, ingénieur constructeur;
- Tresca, membre de l’Institut, sous-dirècteur du. Conservatoire des arts et métiers.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. le général Morin , président. Messieurs, en m’appelant à l’honneur de présider cette séance, M. Duclerc, dont vous auriez entendu la voix avec beaucoup plus d’intérêt que la mienne, a voulu sans doute appeler de nouveau votre attention, et montrer une fois de plus, si cela était nécessaire, combien la science et l’industrie ont d’intimes liens. Le directeur du Conservatoire, Messieurs, en a trop de preuves tous les jours par le succès de 1’enseignement des professeurs éminents qui sont appelés à montrer chaque jour l’alliance de la science avec l’industrie, et les applica-^ tions continuelles et si heureuses de là science à l’industrie.
- Cette exposition , comme les précédentes, a manifesté d’une maniéré
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- trop évidente cette alliance, et cette nécessité intime pôur l’industrie de marcher toujours d’accord avec les principes de la science, pour qu’il soit nécessaire d’insister.
- Vous allez entendre tout à l’heure un professeur distingué, un ingénieur renommé dans le corps où il a si longtemps servi, vous fournir une preuve de plus des succès et des avantages considérables que l’on peut recueillir par cette alliance.
- La parole est à M. de Fréminville. (Applaudissements, qui redoublent à l’apparition de M. de Fréminville à la tribune.)
- M. de Fréminville. Messieurs, les machines motrices sont en nombre considérable dans les galeries du Champ de Mars. Elles présentent des types excessivement variés, et, par leur variété même, témoignent de l’importance des efforts qui ont été entrepris pour apporter de nouveaux perfectionnements à la machine à vapeur.
- Ces machines peuvent se grouper en deux grandes classes :
- La première comprend les appareils du type Corliss, avec toutes les variantes qu’il comporte, et que l’on peut réunir sous la désignation générale de machines à quatre distributeurs;
- La deuxième renferme les machines auxquelles, depuis quelques années, on a pris l’habitude de donner le nom de machines Compound; désignation empruntée à l’Angleterre et qui s’applique à toutes les machines dans lesquelles la détente est opérée par l’action successive de la vapeur dans deux ou un plus grand nombre de cylindres, quelles que soient d’ailleurs les différentes combinaisons dont ces cylindres multiples sont susceptibles.
- Que l’on ait recours à l’un ou à l’autre des deux systèmes, le but'proposé est toujours le même, c’est de résoudre l’éternel problème qui s’est présenté dès la création de la machine à vapeur : obtenir des moteurs économiques, en réduisant la consommation de vapeur, ou, ce qui est la même chose, la consommation de combustible, au minimum.
- Au début, la tâche était relativement facile; on se trouvait en présence d’appareils peu perfectionnés, dans lesquels la consommation était considérable; et, grâce à des modifications assez simples, on pouvait avancer à grands pas dans la voie du progrès; ainsi, par la création des distributeurs Farcot ou Meyer, la consommation de combustible a pu être abaissée à près de moitié de ce quelle était auparavant. Actuellement la difficulté a grandi avec le degré de perfection des machines qui servent de point de départ, et il n’est plus possible d’avancer d’un pas aussi rapide; si l’on parvient à réaliser des économies de 1 o à 1 5 p. o/o, on devra s’estimer heureux, et encore ce résultat ne pourra-t-il être obtenu qu’au prix des
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- plus grands efforts et en ayant recours à toutes les ressources de la mécanique moderne.
- La véritable, difficulté du problème consiste à réaliser d’une manière efficace les grandes détentes, ou à en retirer les avantages économiques annoncés par les calculs théoriques; c’est la difficulté contre laquelle on a eu constamment à lutter.
- Il est facile d’intercepter l’admission de la vapeur dans un cylindre à tel point voulu de la course du piston, ce qui semblerait à première vue devoir suffire pour obtenir des détentes aussi élevées qu’on le voudrait; mais quand on a comparé les résultats constatés par l’expérience aux indications de la théorie, basée sur une semblable évaluation de la détente, ils ont été trouvés tellement inférieurs à ceux que l’on attendait, que beaucoup d’ingénieurs ont déclaré que la théorie était vaine, qu’il était inutile de faire de la détente, et que, dans bien des circonstances, en effet, ils y ont renoncé.
- Ce désaccord apparent est facile à expliquer; il provient de ce qu’au début une théorie élémentaire pouvait suffire pour expliquer le fonctionnement des machines très imparfaites auxquelles on en faisait application, mais quelle s’est trouvée en défaut lorsqu’il s’est agi de machines plus perfectionnées. Ce n’est que depuis peu de temps qu’on est parvenu à lui donner un degré d’approximation plus grand, permettant d’éviter les mécomptes que je viens d’indiquer.
- Quand la dépense de vapeur ou de charbon est calculée d’après la détente nominale, on ne fait intervenir dans le calcul que les volumes engendrés par le piston, soit pendant l’introduction de la vapeur à pleine pression, soit pendant la course entière; le rapport de ces deux volumes donne la détente. Mais, en réalité, les volumes qui interviennent ne sont pas seulement les volumes théoriques engendrés par le piston; à ceux-ci viennent s’en ajouter d’autres qui résultent inévitablement de l’exécution matérielle de la machine et qui apportent une perturbation profonde dans l’accomplissement de la détente, et par conséquent dans la dépense de vapeur ou de charbon calculée d’après cette détente. Ces espaces sont connus de tous les mécaniciens; on les désigne sous le nom d’espaces nuisibles. Us se composent de deux parties :
- i° Du volume laissé libre à l’extrémité de la course du piston, entre cet organe et les fonds du cylindre; il est nécessaire pour parer aux difficultés du montage ;
- 9° Du volume des conduits qui amènent la vapeur de la glace des tiroirs jusqu’à l’intérieur du cylindre.
- Ils constituent lin volume total qu’on cherche à réduire le plus pos-
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- sible, mais qui atteint facilement, dans les machines pourvues de tiroirs ordinaires, jusqu’à 5 p. o/o de la capacité engendrée par le piston, et même plus quand on n’y apporte pas le soin nécessaire.
- L’intervention de ces espaces vient troubler profondément la détente, pour deux raisons: en premier lieu, la détente effective n’est plus représentée par le rapport du volume initial engendré par le piston pendant la course à pleine pression, au volume total, mais bien par le rapport de ces mêmes volumes, augmentés chacun du volume de l’espace mort; or, d’après les règles les plus élémentaires de l’arithmétique, ce nouveau rapport est toujours moindre que le premier; la détente effective est moindre que la détente nominale. Il résulte de là deux effets : i° la détente est moins grande, par conséquent on recueille sur les pistons une plus grande quantité de travail; il semblerait qu’il n’y a pas là d’inconvénient; c’en est un cependant au point de vue de l’économie; car 2° cette quantité de travail est obtenue avec une détente moindre, et pour cette seule raison la dépense de vapeur est plus grande. En second lieu, on dépense sans en retirer aucun travail direct tout le volume de vapeur qui a rempli la capacité des espaces nuisibles; on perd le travail à pleine pression de ce volume de vapeur, et, par suite, la dépense par cheval en est augmentée d’autant.
- Pour fixer les idées sur l’importance de l’influence perturbatrice des espaces morts, il est nécessaire de citer quelques nombres.
- Je supposerai une machine dans laquelle la pression initiale de la vapeur soit de 5 kilogrammes, la contre-pression de 200 grammes. G’est une contre-pression bien forte, qui suppose un vide médiocre, mais cela répond assez bien aux conditions usuelles d’une machine en service courant, ainsi qu’aux conditions d’entretien ordinaires.
- Dans une semblable machine sans espace mort, avec une détente nominale au rapport 2, la dépense de vapeur par cheval devrait être de 8 kilog. 36; à la détente 8, de h kilog. 89; à la détente 16, de h kilog. 38, •
- Mais faisons intervenir les espaces morts, et supposons d’abord un espace mort très réduit, qui soit seulement de 2 p. 0/0 du volume total engendré par le piston; les prévisions théoriques sont notablement modifiées; à la détente 2, la consommation de vapeur devient 8 kilog. 67 ; a la détente 8, 5 kilog. 32; à la détente 16, à kilog. 87.; et l’espace mort de 2 p. 0/0 est cependant un espace mort très petit, que l’on ne réalise que difficilement. Avec un espace mort de 5 p. 0/0, celui des bonnes machines Farcot d’il y a une dizaine d’années , à la détente 2 , la dépense de vapeur s’élève à 9 kilog. i3; à la détente 8, à 5 kilog. 92; à la détente 16, à 5 kil. 55, L’échelle croissante des consommations avec la grandeur des espaces morts peut encore être représentée par l’abaissement des bénéfices que l’on se croirait en droit d’attendre des grandes détentes.
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- Avec un espace, mort nul, en passant de la détente 2 à la détente 8, on devrait réaliser une économie de ho p. 0/0; en passant de la détente 8 à la détente 16, on devrait gagner 12 p. 0/0.
- Si l’espace mort est de 2 p. 0/0, en passant de 2 à 8 on ne gagne plus cfue 38 p. 0/0, en passant de 8 à 16 le bénéfice atteint à peine 8 p. 0/0.
- Le déficit est bien plus grand avec des espaces morts de 5 p. 0/0; en passant de 2 à 8 on gagnera encore peut-être 35 p. 0/0; mais en passant de 8 à 16 on gagne au plus 6 p. 0/0.
- Ces nombres suffisent pour faire comprendre à quel point des espaces morts, dont la grandeur relative ne paraît pas bien considérable, peuvent atténuer les économies de vapeur ou de combustible calculées d’après les détentes nominales.
- Ici cependant il est nécessaire d’introduire une remarque à laquelle on doit attacher une grande importance; les dépenses de vapeur que je viens d’indiquer sont basées uniquement sur l’appréciation des quantités de vapeur qui manifestent leur présence à l’intérieur du cylindre par le travail quelles y produisent. Or, tous les mécaniciens savent que ces quantités de vapeur sont toujours moindres que celles qui sont sorties de la chaudière; qu’une fraction plus ou moins considérable de celles-ci se trouve absorbée par des condensations, qui se produisent, soit à l’intérieur des conduits, soit dans les enveloppes des cylindres, soit, et c’est là le point le plus important, à l’intérieur du cylindre lui-même, et que la quantité de vapeur ainsi absorbée constitue une perte absolue, qu’il faut ajouter à la consommation par cheval, déduite dm calcul théorique.
- L’importance de ces condensations de vapeur est difficile à apprécier; elle est très variable suivant le plus ou moins de détente qui est faite, suivant les précautions plus ou moins heureuses qui ont été prises pour prévenir les condensations intérieures dans le cylindre : mais la discussion des lois, encore peu établies, qui les régissent, mènerait trop loin; je supposerai que la quantité de vapeur condensée reste la même, quelle que soit l’étendue de la détente. C’est une approximation grossière qui servira cependant à apprécier jusqu’à un certain point cette partie de la question.
- D’après un certain nombre d’expériences qui concordent, les pertes de vapeur de toute nature pour le régime de pression et de contre-pression que nous avons défini s’élèvent à environ 2 kilog. par cheval et par heure. Dans ces conditions, il est facile de voir çe que deviennent les bénéfices à attendre des détentes croissantes. Avec l’espace mort nul, en passant de la détente q à la détente 8, on ne gagnerait plus que 33 p. 0/0; de 8 à 16, environ 9 p. 0/0 tout au plus.
- Avec un espace mort égal à 2, la réduction en passant de la détente 2 à la détente 8 devient de 3 l p. 0/0; de 8 à i 6>, de 6.1 p. 0/0.
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- Avec l’espace mort égal à 5, le bénéfice se réduit à 28 p. 0/0 quand on passe de 2 à 8, et à h p. 0/0 quand on passe de 8 à 16. Si l’on voulait aller au delà, tous les bénéfices seraient à peu près anéantis.
- Les différents résultats que nous venons d’indiquer démontrent combien il importe de combattre de la manière la plus énergique les influences perturbatrices qui sont de nature à compromettre l’efficacité de la détente et, en particulier, l’influence des espaces morts.
- Les moyens dont on dispose sont au nombre de deux : c’est de diminuer leur volume absolu, ou bien de faire disparaître la dépense de vapeur qu’ils occasionnent, au moins dans une limite importante.
- Ce dernier moyen existe en effet, il est applicable à des machines pourvues de tiroirs ordinaires et n’entraîne aucune complication dans les mécanismes. Il consiste simplement à arrêter l’échappement de la vapeur avant la fin de la course rétrograde, de manière que la vapeur d’échappement emprisonnée sous le piston se trouve réduite à des volumes de plus en plus petits et soumise à des pressions croissantes, qui atteignent leur maximum lorsque le volume initial se trouve réduit à celui de l’espace mort lui-même.
- De cette compression résultent encore deux effets : d’abord il en est un qui saute aux yeux, surtout quand on examine un diagramme relevé à l’indicateur; pendant la période de compression il y a travail négatif, qui se traduit par une diminution du diagramme. Beaucoup de personnes,s’en tenant à ce premier aperçu, déclarent que la compression de vapeur est une cause de perte, et j’ai vu continuellement condamner comme défectueux des diagrammes de machines, parce qu’il y avait une compression trop grande. Ce jugement résulte d’une appréciation incomplète des faits; si d’un côté il y a eu réduction de travail, de l’autre, l’espace mort, à la fin de la course, se trouve rempli de vapeur à une pression qui peut se rapprocher autant qu’on le voudra de la pression initiale de la vapeur. Si la pression finale dans l’espace mort était égale à la pression initiale, la dépense de vapeur occasionnée par cet espace mort' serait nulle. Ce n’est pas à dire pour cela qu’il faille pousser la compression jusqu’à ce point; mais plus la pression finale dans l’espace mort se rapprochera de la pression initiale, moins la dépense de vapeur nécessitée pour amener la pression de cet espace mort à la pression initiale sera considérable. Il est donc évident que, si la compression produit une certaine perte de travail, elle entraîne en même temps une réduction de dépense, et qu’en pondérant convenablement ces deux effets, on doit arriver à réaliser certains bénéfices.
- La compression produit encore un autre effet avantageux : à mesure que la pression de la vapeur augmente, sa température s’élève et, par conséquent, à fin de course, toutes les surfaces métalliques des espaces morts sont ramenées à une température très voisine de celle de la vapeur
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- affluente, et les effets de condensation, si importants, qui se produisent surtout au début de l’admission de la vapeur, se trouvent ainsi combattus de la manière la plus efficace, indépendamment de tous les procédés employés par ailleurs pour réchauffer le cylindre.
- Les compressions de vapeur sont employées par quelques mécaniciens, mais timidement, et je crois pouvoir affirmer qu’on réalisera des bénéfices très appréciables en marchant plus largement dans cette voie, et en faisant des compressions qu’on n’oserait pas admettre si l’on n’envisageait que les points de vue ordinaires.
- On peut soumettre la question au calcul, et l’on trouve que l’étendue des compressions utiles varie avec la grandeur des espaces morts et avec l’étendue de la détente.
- Dans les mêmes conditions de régime que nous posions tout à l’heure, avec un espace.mort jie 5 p. o/o du volume total, on peut utilement faire de la compression pendant 3o p. o/o delà course rétrograde pour une détente égale à 2; pendant 60 p. 0/0 de la course rétrograde pour une détente égale à 8.
- Assurément il y a une certaine hardiesse à indiquer des compressions aussi étendues, tout à fait en dehors des usages ordinaires, mais je crois qu’il n’y a rien à redouter de ce côté, et j’ai d’ailleurs des exemples de compressions poussées très loin, qui ont donné de bons résultats. Avec un espace mort de 2 p. 0/0 les compressions utiles doivent être moindres; elles seraient de 15 p. 0/0 pour la détente 2 et de 28 p. 0/0 pour la détente 8.
- On doit d’ailleurs accepter maintenant la compression avec moins d’incertitude que par le passé, car elle est entièrement d’accord avec les nouveaux principes donnés par la thermodynamique. Dans le cycle de Carnot, qui représente le fonctionnement d’une machine théoriquement parfaite, il doit être fait de la compression à l’échappement : il doit en être fait très largement. Dans la machine ordinaire, dans laquelle l’échappement continue jusqu’à la fin de la course, cette compression n’est pas faite : c’est une des causes pour lesquelles on ne pourra jamais retirer de la quantité de chaleur communiquée à la vapeur le travail qu’elle devrait fournir; en faisant de la compression, on se rapproche du cycle de Carnot, on n’est pas encore identiquement dans les conditions qu’il indique, mais on s’en rapproche davantage, on est dans la voie rationnelle et il ne peut y avoir qu’à gagner en la suivant résolument.
- J’arrête ici cet aperçu, en quelque sorte rétrospectif, peut-être un peu long, mais il était indispensable pour établir les conditions dans lesquelles se trouvaient, il y a dix ans, nos meilleures machines, le côté faible qu’elles présentent et les moyens qu’on a pu employer pour y remédier.
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- Je considérerai d’aborcl la. machine à cylindre unique. Il faut réduire au minimum la capacité de l’espace nuisible,- obtenir une ouverture rapide du distributeur à l’admission et sa fermeture en quelque sorte instantanée; enfin réaliser l’indépendance des tiroirs d’admission et d’échappement, afin de pouvoir faire de la compression de vapeur dans les limites utiles. Ces trois conditions réunies assurent, au moins en grande partie, l’efficacité des grandes détentes. Les machines de cette espèce devront, en outre, être munies d’appareils permettant de faire varier la détente dans de larges limites, soit à la main, soit par l’action du modérateur à force centrifuge. Ce sont ces conditions générales qui ont été réalisées dans les machines Corliss ou à quatre distributeurs.
- Pendant longtemps les mécanismes de transmission de mouvement aux distributeurs étaient réduits à trois types principaux : celui des machines Corliss primitives, qui a servi de point de départ à fous les'autres; celui des machines Ingliss, qui a été employé surtout en Angleterre, et celui des machines Sulzer.
- Ces différents mécanismes permettaient de faire varier l’introduction depuis zéro jusqu’à moitié de la course; ils donnaient ainsi, pour les variations de la détente, un champ qui devait paraître bien assez étendu, bien suffisant pour tous les besoins de la pratique. Cependant les constructeurs ont voulu faire plus; ils ont voulu combiner des mécanismes permettant de. faire varier la détente depuis zéro jusqu’à une introduction pouvant atteindre les 8/10 de la course, et au delà. Il faut bien admettre que, s’ils ont abordé ce problème, c’était pour satisfaire aux demandes de l’industrie. Cependant il est difficile de comprendre comment on pourra faire varier utilement la puissance d’une machine entre des limites aussi étendues que celles qui correspondent à de pareilles détentes. Si l’on doit faire marcher pendant quelque temps à 8/10 d’introduction (c’est presque la pleine course) une machine dont le régime normal doit être la détente 8, 10, 12, 15, il y a un changement absolu dans son régime économique; on a acheté une machine qui doit peu dépenser à son régime normal, et qui deviendra une machine extrêmement dispendieuse quand on lui. fera développer une puissance exagérée.: Les machines ne sont pas faites pour subir d’aussi grandes différences de puissance; on peut les leur imposer, mais c’est aux dépens du régime économique, et si l’on a besoin d’un accroissement de puissance aussi considérable, c’est que la machine que l’on emploie a été faite primitivement trop faible, ou qu’elle l’est devenue par suite du développement des travaux de l’atelier; il faut alors s’empresser de lui adjoindre une machine auxiliaire, dont le prix d’achat sera bientôt couvert par les économies réalisées sur les dépenses de com~. bustible.
- Enfin le problème a reçu sa solution, et l’on en voit des spécimens va-
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- ries dans les galeries du Champ de Mars. Pour les obtenir, il a fallu faire des prodiges de mécanique; et l’on est confondu en songeant à l’étendue des recherches auxquelles on a du se, livrer pour vaincre les difficultés de cinématique que présente la création des appareils qui jouissent de propriétés plus étendues que les détentes Corliss, qui avaient déjà si vivement excité l’attention des mécaniciens lors de leur première apparition.
- Quel est d’ailleurs le progrès que pouvaient réaliser les machines à quatre distributeurs sur les machines les plus parfaites d’il, y a dix ans, c’est-à-dire sur les machines pourvues de tiroirs Farcot ou Meyer?
- Avec la machine Farcot, on est parvenu, il y a déjà un grand nombre d’années, à obtenir des consommations de charbon qui ne dépassaient pas 800 grammes par cheval indiqué, et ces machines avaient des espaces morts de 5 p. 0/0.
- Dans les machines à quatre distributeurs, le point capital n’est pas le mode de transmission cle mouvement à ces distributeurs, mais bien la réduction des espaces morts qui résulte de leur emploi bien entendu; avec ceux-ci on parvient à réduire l’espace mort total à 2 p. 0/0 du volume engendré par le piston; dans quelques machines même on est parvenu à le réduire à 1 p. 0/0. Le progrès obtenu résulte donc directement de la moindre importance de l’espace mort; réduit à 2 p. 0/0, on gagnera un peu plus de 10 p. 0/0 sur les machines Farcot, et au lieu d’avoir des consommations de 800 grammes de charbon par cheval, on pourra avoir d’une manière à peu près certaine des consommations de 700 grammes. Les effets obtenus seront d’ailleurs d’autant plus complets qu’il sera fait usage de compressions de vapeur, ainsi que le permet l’indépendance des distributeurs d’admission et d’échappement.
- Abordons maintenant l’examen des propriétés des machines Compound.
- D’abord, un mot d’explication sur cette désignation de machines Compound, empruntée depuis peu d’années à nos voisins de l’autre côté du détroit. Les machines dites Compound ne présentent en réalité aucun système nouveau. Elles sont basées sur le principe des machines de Woolf. Si elles diffèrent de ces dernières, ce n’est que par un agencement particulier des cylindres dans lesquels la vapeur agit successivement, et par des dispositions particulières des mécanismes, mais leur caractère commun est celui de la détente opérée dans deux ou un plus grand nonlbre de cylindres, appelée souvent détente par cascade.
- Dans les anciennes machines de Woolf, à balancier, dont le type classique est bien connu, l’introduction de la vapeur était généralement faite à pleine course dans le petit cylindre et dans le grand. La détente était quelquefois commencée dans le petit cylindre, mais, même dans ce cas, il était de règle invariable que l’introduction cle la vapeur dans le grand cy-
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- lindre fût faite à pleine course. Dans ces conditions et quelle que soit d’ailleurs l’introduction dans le premier cylindre, on démontre au moyen de calculs bien connus, dans lesquels on suppose que les espaces morts des deux cylindres sont nuis, et, de plus, qu’il n’y a aucune capacité interposée entre le tiroir du petit cylindre et celui du grand, que la somme des quantités de travail développées dans les deux cylindres est égale à la quantité de travail développée dans un cylindre unique. Par conséquent, la dépense de vapeur par cheval serait la même, soit que l’on fasse usage du système de Woolf, soit que l’on ait recours au système ordinaire.
- En poussant l’approximation un peu plus loin, et en tenant compte de la capacité des espaces morts dans chacun des cylindres, mais en supposant encore que la capacité qui est interposée entre le tiroir du petit cylindre et celui du grand soit nulle, on reconnaît que l’influence perturbatrice de ces espaces morts est considérablement moindre que dans les machines à un seul cylindre, et que pour cette raison les dépenses réelles de vapeur par cheval se rapprocheront beaucoup plus de la dépense théorique.
- Ainsi dans une machine de Woolf, dans laquelle on emploie le tiroir ordinaire, avec des espaces morts égaux à 5 p. o/o du volume engendré par le piston, pour chacun des cylindres, on trouve, pour une détente au rapport 10 :
- Dans le cas d’introduction à pleine course au petit cylindre, que la dépense effective de vapeur sera augmentée de 1 p. o/o, relativement à la dépense calculée d’après la détente nominale.
- Si la détente est commencée dans le petit cylindre, l’accroissement de dépense est un peu plus grand, il est de k p. o/o.
- Si la détente était effectuée à la manière ordinaire, dans un cylindre unique, l’accroissement de dépense théorique serait de 9 p. 0/0 avec espace mort de 2 p. 0/0, et de 22 p. 0/0 avec espace mort de 5 p. 0/0.
- Ces chiffres suffisent pour faire voir combien la machine de Woolf, dans son dispositif le plus simple, est avantageuse au point de vue de la réalisation efficace des grandes détentes,puisque, avec des espaces morts relativement grands, la dépense de vapeur est beaucoup plus rapprochée de la dépense théorique que dans les machines ordinaires à espaces morts déjà très réduits, que l’on n’obtient que très difficilement. Cette circonstance explique le grand succès des machines Woolf anciennes, alors qu’elles étaient mises en parallèle avec les machines très imparfaites employées à cette époque dans l’industrie.
- Mais les dépenses de vapeur que je viens d’indiquer sont calculées en supposant que la vapeur qui s’échappe du petit cylindre trouve immédiatement une issue dans le grand cylindre, sans avoir à traverser aucune ca-
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- pacité interposée, ce qui ne peut jamais être réalisé. 11 est bien évident, en effet, qu’il faut une conduite de vapeur partant de la lumière d’échappement du petit cylindre pour arrivera la boîte de distribution du grand. Quand cette capacité est appréciable, elle constitue une cause perturbatrice dont il faut tenir compte.
- Le calcul permet encore d’indiquer la conséquence de l’intervention de cette capacité intermédiaire. Elle ne trouble pas l’étendue totale de la détente, mais elle occasionne une perte de travail et en même temps une répartition différente de l’effort moteur entre chacun des deux cylindres. Cette différence de répartition n’a pas une grande importance dans tous les appareils où les deux cylindres transmettent leurs efforts réunis à un même organe. Mais il n’en est pas de même de la perte de travail; il est facile de la calculer, et l’on trouve les résultats suivants :
- Dans le cas de la détente totale 10, si la capacité intermédiaire est égale au dixième de volume du petit cylindre, la perte n’est pas bien grande. Elle est un peu plus de 2 p. 0/0. Mais si cette capacité intermédiaire était égale au volume tout entier du petit cylindre, la perte serait de plus de 1 h p. 0/0. Ceci dans le cas d’introduction à pleine course dans le petit cylindre.
- Supposons encore que la "détente commence dans le petit cylindre et qu’elle soit au rapport 2 : avec une capacité intermédiaire de 0.1, la perte est de 1.67 p. 0/0; avec une capacité intermédiaire de 1.00, elle est de 10.3ù p. 0/0.
- Le cas de la capacité intermédiaire égale à 0.1 du petit cylindre ne présente rien d’exagéré dans les machines d’ancien modèle; la capacité égale au cylindre se rencontre dans les machines de nouveau modèle.
- Toutes choses égales d’ailleurs, les pertes sont toujours moindres lorsque la détente commence dans le petit cylindre; mais, même dans ce cas, elles sont assez fortes pour compromettre les qualités économiques de la machine, car il est évident que les consommations calculées précédemment devraient être augmentées au prorata des pertes; et pour conserver à la machine de Woolf ses propriétés économiques, il importe d’aviser au moyen d’annuler ou au moins de combattre énergiquement l’effet de cette capacité intermédiaire.
- Un moyen simple, applicable dans quelques cas particuliers, consiste à réduire autant que possible la capacité intermédiaire : c’est celui qui est employé pour les machines à connexion directe, dans lesquelles les deux cylindres placés côte à côte actionnent des manivelles à 18o°. Dans ce cas, un même tiroir peut servir à alimenter les deux cylindres, et la capacité intermédiaire est tellement réduite que la perte quelle occasionne est à peu près négligeable. Mais lorsque la capacité ne peut être réduite, on parvient à la neutraliser par un autre procédé, qui consiste simplement
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- à modifier l’introduction au grand cylindre, en un mot à y faire de la détente. Ce cas se présente d’une manière bien caractérisée pour une variété de machines Compound qui reçoit actuellement de très nombreuses applications, principalement pour la navigation, et dans laquelle les deux cylindres sont placés à la suite l’un de l’autre, suivant un même axe. Avec cette disposition, il est arrivé, par la force des choses, que la conduite qui établit la communication entre l’échappement du petit cylindre et la boîte de distribution du grand reçoit nécessairement un assez grand développement, et c’est alors qu’il arrive fréquemment que son volume est égal à celui du petit cylindre lui-même. Dans ce cas, la perte de travail atteindrait l’importance que nous indiquions tout à l’heure et détruirait les propriétés économiques de la machine, ce à quoi il importe d’obvier.
- On y parvient, comme nous le disions tout à l’heure, en faisant de la détente dans ce cylindre. Ceci ne présente d’ailleurs aucune difficulté, puisqu’il suffit d’employer un tiroir avec avance et recouvrement, convenablement étudié. Cette disposition a été suivie pour la première fois pour des machines de bateau, sur lesquelles, dans le but de simplifier le mécanisme, on avait réuni les tiroirs du grand et du petit cylindre par une tige commune, de même que leurs pistons étaient réunis par une même tige. La détente était commencée dans le petit cylindre; il y avait donc également une détente dans le grand, ce qui était en dérogation complète avec la théorie habituelle des machines de Woolf. Il semblait donc que cette disposition devait apporter un trouble profond dans le régime des machines et qu’il en résulterait des pertes de travail importantes. Bien au contraire, cette disposition, peut-être due au hasard, à l’intuition d’un mécanicien heureux, produisit des résultats économiques excellents, et les machines de cette espèce eurent un véritable succès.
- Il est facile de prouver que l’une des causes principales de ce succès réside précisément dans l’admission partielle faite au grand cylindre et de déterminer, en outre, quelle est l’admission convenable dans chaque cas particulier.
- À partir du moment oîi l’admission est supprimée au grand cylindre, la vapeur qui s’échappe du premier ne trouve plus d’écoulement; elle est comprimée pendant la marche rétrograde du piston, et la contre-pression va en augmentant jusqu’à la fin de la course. La répartition du travail entre les deux cylindres est fortement modifiée, mais cela est de peu d’importance; ce qu’il faut, c’est que la perte due à la présence de la capacité intermédiaire soit annulée; or, ce résultat est obtenu, ainsi qu’on le démontre facilement, lorsque l’introduction au grand cylindre est réglée de telle manière qu’à la fin de la course, la pression dans la capacité intermédiaire soit la même que celle qui règne dans le petit Cylindre au moment
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- où commence l’échappement; on trouve alors que la somme des deux diagrammes est égale au diagramme d’une machine à cylindre unique dans laquelle la détente serait faite à la manière ordinaire et entre les mêmes limites.
- En appliquant cette règle au cas de la détente 10, on trouve, pour une introduction à pleine pression clans le petit cylindre et une capacité intermédiaire égale à o.i du cylindre, que l’introduction dans le grand cylindre doit être de o.55.
- Pour une capacité intermédiaire égale à 1, il faut faire une très grande détente au grand cylindre; l’introduction est de 0.18.
- Dans le cas d’une introduction de moitié course au petit cylindre, avec o.i, on obtient 0.73, et avec 1, o.33 pour les introductions au grand cylindre.
- Pour les machines de cette espèce, il faut donc faire de la détente au grand cylindre, contrairement aux anciens usages adoptés, et il faut en faire largement, dans les proportions qui seront indiquées par les calculs.
- 11 y a, pour ce genre de machines, une remarque à faire qui n’est pas sans importance, c’est que, dans le cas où l’on fait varier la détente totale, en changeant l’introduction au premier cylindre, la détente qui a été déterminée au grand cylindre, dans le but d’annuler la perte de travail, à l’allure et à la détente normale, est encore celle qui convient pour annuler la perte aux autres allures et aux autres détentes totales. Par conséquent , il suffira d’avoir un distributeur à détente variable au premier cylindre et un distributeur fixe pour le second, et, dans tous les cas, les détentes effectives seront accomplies avec le même degré d’approximation. Grâce à cette disposition bien simple, on assurera aux machines de ce système le maximum.de rendement économique, puisque l’accroissement théorique de dépense de vapeur sera réduit à celui qui résulte de la présence des espaces morts ordinaires, accroissement minime dans les machines du système de Woolf, ainsi que nous l’avons fait voir tout à l’heure: d’autant plus qu’il faut tenir compte des effets calorifiques résultant de la compression de la vapeur dans la capacité intermédiaire et qui combattront efficacement les condensations qui, sans cela, ne manqueraient pas de s’y produire.
- Des machines conçues dans cet ordre d’idées ont été expérimentées, et les résultats qu’elles ont donnés ont complètement confirmé les indications théoriques que je viens d’exposer. Sans cela elles auraient pu être tenues en suspicion, car les praticiens ne savent que trop que continuellement les indications de la théorie abstraite ne sont pas confirmées par l'expérience* Ici ce n’est pas le cas, l’expérience a donné une entière confirmation à la théorie.
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- En présence des résultats économiques considérables qui furent constatés dès la mise en service de ces machines, les ingénieurs chargés de leur construction se sont d’abord déclarés satisfaits et ont continué à suivre les dispositions des machines ordinaires, avec leurs tiroirs à avance et recouvrement, et 5 p. i.oo d’espaces morts, ce qui présente, il est vrai, l’avantage incontestable de conserver au mécanisme une plus grande simplicité. Mais maintenant on est en droit de devenir plus exigeant. On a remarqué que, si, avec des organes simples et des espaces morts de 5 p. îoo, on obtenait de bons résultats économiques, on aurait certainement mieux encore en ayant recours aux cylindres à quatre distributeurs, et en réduisant en même temps les espaces morts à 2 p. 100. C’est ce qui a été fait, et l’on voit dans les galeries du Champ de Mars des machines à deux cylindres, placés bout à bout, dans lesquelles les tiroirs ordinaires ont été remplacés par les quatre distributeurs du système Corliss ou des systèmes analogues. Le premier cylindre est à- détente variable. Le deuxième est à détente fixe, calculée de manière à annuler la perte provenant de la capacité intermédiaire. L’échappement du deuxième cylindre comporte une période de compression. Avec ce dispositif, 011 réunit les avantages inhérents au système Compound et ceux qui résultent de l’emploi des quatre distributeurs. On réalisera, relativement à la machine Corliss, un progrès analogue à celui que cette machine réalisait relativement aux machines Farcot, par exemple. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que ce progrès se traduise par de grandes réductions de consommation de charbon; si ces réductions atteignent 2 à 3 p. 100, on devra s’estimer heureux, puisque l’on partirait d’un type déjà très perfectionné.
- Les mécanismes de distribution nécessités par ce système seraient peut-être un peu trop délicats pour le service de la navigation; mais du moment qu’ils sont franchement acceptés pour les machines d’atelier à un seul cylindre, on ne verrait aucun motif pour ne pas les employer dans les mêmes conditions sur les machines à deux cylindres.
- Il me reste à parler d’un troisième système de machines Compound, qui est devenu en quelque sorte le type des machines de navigation, qui commence à être très employé comme moteur d’atelier, et paraît appelé à rendre sous cette forme de très grands services.
- Dans ce système, les deux cylindres, au lieu de transmettre leur action à une même manivelle, ou à deux manivelles calées à 180 degrés, ce qui revient à peu près au même, actionnent directement des manivelles distinctes faisant entré elles un angle de 90 degrés, conformément à la disposition usuelle des machines ordinaires, lorsqu’on veut obtenir une grande uniformité dans le mouvement de rotation, sans recourir à des
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- volants d’un poids considérable. Avec cette combinaison, la vapeur, à sa sortie du petit cylindre, ne peut plus se rendre directement dans le grand, ce qui entraîne la nécessité de la recueillir dans un réservoir intermédiaire, où elle est emmagasinée pour être employée ensuite à alimenter le grand cylindre, comme le ferait une chaudière à vapeur. Ce mode de fonctionnement diffère essentiellement de celui des machines de Woolf proprement dites; c’est le seul qui mériterait une désignation particulière, bien qu’il soit confondu avec les autres sous la désignation de machines Compound.
- La création de celte variété de machines est relativement récente. Elle a été réalisée, il y a à peu près vingt ans, par notre éminent ingénieur M. Dupuy de Lôme, sous la forme des machines à trois cylindres, employées depuis lors et jusqu’à ce jour sur la presque totalité des navires de la marine militaire, et, à peu près à la même époque, par M. Benjamin Normand, qui construisit un bateau à vapeur à roues, naviguant sur la Seine et pourvu d’une machine à deux cylindres avec réservoir intermédiaire. Parmi les personnes qui ont pris une part considérable à la création de ces machines, nous devons encore citer M. John Elder, de Glascow, qui, par ses travaux incessants et ses recherches persistantes, est parvenu à créer la machine à deux cylindres qui est devenue le type préféré par la marine marchande.
- Dans cette variété des machines Compound, il est toujours fait de la détente dans chacun des deux cylindres. C’est une condition indispensable de leur fonctionnement. Le réservoir intermédiaire doit recevoir une capacité suffisante pour que la pression n’y change pas d’une manière sensible pendant un demi-tour de la machine, c’est-à-dire pendant la période qui correspond à une émission de vapeur évacuée par le petit cylindre et une admission dans le grand. Disons tout de suite que ce résultat est obtenu en donnant au réservoir intermédiaire un volume égal à une fois et demie, ou deux fois au plus, celui du petit cylindre. »•-
- Dans ces conditions, il s’établit au réservoir intermédiaire une pression de régime qui dépend uniquement de la pression de vapeur dans le petit cylindre à la fin de sa course, et du rapport du volume de ce cylindre au volume d’introduction dans le grand.
- Si le volume d’introduction au grand cylindre est plus grand que le volume total du petit cylindre, la pression au îéservoir intermédiaire est moindre que la pression à la fin de la course dans le petit cylindre.
- Si le volume d’introduction dans le grand cylindre est plus petit que le volume total du premier cylindre, la pression au réservoir intermédiaire est plus grande que la pression finale dans le petit cylindre.
- Si les deux volumes sont égaux, la pression au réservoir intermédiaire est égale à la pression finale au petit cylindre.
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- Suivant la grandeur relative assignée au volume d’introduction du grand cylindre, on est donc maître de régler comme on veut la pression au réservoir intermédiaire. Celle-ci joue le rôle de contre-pression pour le petit cylindre, et de pression initiale pour le grand, et, par suite, cette pression étant connue, on est en état de calculer le travail développé dans Fun et l’autre cylindres. On trouve ainsi que le travail total maximum correspond au cas où l’introduction au grand cylindre est égale au volume total du petit, et que ce maximum théorique est égal au travail développé dans un cylindre unique. De plus, tout en satisfaisant à cette condition, on est maître de répartir comme on le veut le travail total entre les deux cylindres, et en particulier de le partager également entre ceux-ci, condition que l’on doit évidemment chercher à remplir lorsque les machines sont destinées à produire un mouvement de rotation.
- On trouve facilement les introductions qu’il convient de faire dans Fun et dans l’autre cylindre. Ces introductions sont généralement grandes, et par conséquent on peut les obtenir avec des tiroirs ordinaires avec avance et recouvrements, conduits par des excentriques. De sorte qu’avec les appareils les.plus simples, avec des espaces morts égaux à 5 p. 100 du volume total, on obtient les mêmes résultats économiques qu’avec les machines à cylindres placés bout à bout, pourvu toutefois que l’introduction dans le grand cylindre soit égale au volume total du petit cylindre. Cependant, pour des raisons secondaires, il est nécessaire de s’écarter un peu de ce mode de fonctionnement, qui aurait pour conséquence de réduire à zéro l’effort exercé à fin de course sur le petit piston.
- Pour conserver à cet effort une valeur appréciable, il faut admettre une certaine chute dépression au réservoir intermédiaire, ce qui conduit, dans la pratique, à prendre pour volume d’introduction au grand cylindre celui qui est indiqué par le eaicul, et pour le volume total du petit cylindre une quantité un peu moindre, de manière à conserver à la fin de la course une pression suffisante pour vaincre les résistances passives.
- Avec des proportions ainsi établies, il résulte une perte de 1 à 2 p. 0/0 sur le travail total, perte par suite de laquelle les dépenses de vapeur calculées devront recevoir une augmentation correspondante.
- En admettant cette petite perte de travail, on trouve que les machines Gompound de cette espèce sont exactement sur le pied d’égalité, au point de vue des dépenses de vapeur et de charbon, avec les machines à cylindres bout à bout, lorsqu’on a annulé la perte de travail due à la capacité intermédiaire; mais qu’elles présentent sur celles-ci l’avantage d’actionner des manivelles calées à go degrés, et de fournir une plus grande uniformité de mouvements de rotation.
- Pour obtenir cette uniformité avec les machines à cylindres placés bout à bout, il faudrait employer deux machines complètes, composées
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- chacune de ses deux cylindres, actionnant les deux manivelles à go degrés, par conséquent quatre cylindres au lieu cle deux, un plus grand nombre d’organes, plus d’entretien et plus de chances d’avarie.
- La machine avec réservoir intermédiaire présente en outre l’avantage de se prêter à un meilleur groupement des organes principaux, et de n’exiger que des distributeurs simples qui peuvent supporter les allures les plus rapides. Ces qualités importantes lui feront donner la préférence dans un grand nombre de cas.
- Elles seront avantageusement employées comme moteurs d’usine, surtout lorsque l’uniformilé du mouvement de rotation est nécessitée d’une manière impérieuse par la nature même du travail à accomplir.
- Elles s’adaptent également très bien aux locomobiles d’une puissance supérieure à vingt chevaux, et l’on peut en voir plusieurs spécimens très intéressants dans les galeries du Champ de Mars. Elles permettent de produire les locomobiles à faible consommation, qui sont de jour en jour plus demandées par l’industrie.
- Elles trouvent encore leur emploi dans les locomotives et permettent ainsi de faire usage de la détente, ce qui a toujours été impossible avec les mécanismes ordinaires.
- Un premier spécimen de locomotive système Compound figure dans les galeries du Champ de Mars, et nos prévisions seraient bien trompées s’il n’était pas appelé à un véritable succès, puisqu’il inaugurerait, dans l’exploitation des chemins de fer, la machine économique, qui jusqu’à ce jour lui a fait complètement défaut.
- Dans les machines Compound à réservoir intermédiaire, il faut faire de la détente variable, comme dans toutes les machines de quelque système que ce soit.
- Rien de plus facile que de faire varier la détente totale; il suffit de changer l’introduction de la vapeur dans le petit cylindre.
- En augmentant l’introduction, la détente deviendra moindre, et, au contraire, si on la diminue, la détente sera plus grande.
- Matériellement, ce résultat s’obtiendra en adaptant au petit cylindre un tiroir Farcot ou Meyer donnant une détente variable à la main ou par le modérateur. C’est le dispositif adopté par beaucoup de constructeurs, et les résultats qu’ils obtiennent ainsi paraissent déjà très satisfaisants.
- Cependant, lorsqu’on étudie la question de plus près, il est facile de reconnaître qu’en agissant de la sorte, l’égalité des diagrammes réalisés pour la détente qui correspond à l’allure normale n’existe plus pour les autres détentes, et qu’en même temps le minimum dé perte de travail cesse cl’être réalisé. Pour conserver les mêmes conditions, il faudrait, pour chaque détente particulière, pouvoir opérer comme pour la détente normale, c’est-
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- à-dire : déterminer le volume du premier cylindre, la détente à faire dans celui-ci et l’introduction au grand cylindre. Mais le volume du petit cylindre ayant été déterminé une première fois, il n’est plus possible de le modifier; la détente qui s’y accomplit n’est pas non plus arbitraire, et il ne reste plus que l’introduction au grand cylindre que l’on soit maître de modifier, de manière à rapprocher le diagramme de l’égalité, dût-on pour cela admettre une augmentation dans la perte de travail.
- Ainsi, par exemple, dans une machine combinée pour satisfaire à l’égalité des diagrammes pour une détente totale 8, on devra faire une détente au rapport de 2.67 au petit cylindre et au rapport de 2 au grand cylindre.
- Si l’on veut développer beaucoup la puissance de la machine, il faut faire moins de détente, une détente 5 par exemple ; s’il n’est rien changé à l’admission dans le grand cylindre et que l’on augmente seulement l’admission dans le petit, la différence des diagrammes devient h2 p. 0/0.
- On peut rétablir l’égalité en portant la détente du grand cylindre à i .39 au lieu de 2 , mais il y a une perte de travail de 15 p. 0/0.
- Si l’on veut diminuer la puissance de la machine en portant la détente au rapport 12, tout en conservant la détente 2 au grand cylindre, la différence entre les diagrammes devient de ko p. 0/0. On rétablit l’égalité en portant au grand cylindre la détente 02.9, mais il en résulte une perte de travail de 6 p. 0/0.
- Pour la détente totale 16, détente 2 au grand cylindre, la différence est de 62 p. 0/0. En portant la détente à 2.9 au grand cylindre, la différence est réduite à 2 à p. 0/0. On ne peut pas approcher davantage de l’égalité, par la raison quelle ne pourrait être obtenue qu’en faisant développer du travail négatif dans le petit cylindre.
- Ces exemples suffisent pour démontrer que, pour conserver à la machine à réservoir intermédiaire la propriété, qui lui est caractéristique, de transmettre des quantités égales de travail aux deux manivelles, lorsqu’on fait varier la détente totale, il faut faire varier la détente à la fois dans le cylindre d’introduction et dans le grand cylindre, cette dernière devant être en proportion déterminée de la détente faite dans le petit cylindre.
- Si l’on fait varier la détente à la main, il sera facile d’établir une échelle de proportion, de manière à régler les détentes propres à maintenir l’égalité des diagrammes. C’est ce qui a lieu pour quelques-uns des appareils de navigation qui figurent à l’Exposition, mais c’est l’exception, et dans la très grande majorité des machines à réservoir intermédiaire, employées comme moteurs d’atelier, l’introduction au grand cylindre est fixe. Les constructeurs donnent pour raison que la régularité est bien assez grande, même avec une répartition un peu inégale des diagrammes, pour que le volant suffise à y porter remède.
- Les machines Compound, avec espace mort à 5 p. 0/0, présentent
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- l’avantage de conserver les dispositions usuelles des machines ordinaires, les mêmes organes, la même transmission de mouvement, et c’est là une des raisons de leur très grand succès. Elles paraissent appelées à rendre des services aussi grands à l’industrie manufacturière qu’à l’industrie maritime.
- Cependant, si l’on veut les amener à leur dernier degré de perfectionnement, comme on l’a fait pour les machines Compound à cylindres bout à bout, on est conduit à leur appliquer les appareils à quatre distributeurs. C’est ce qui a été fait, en partie seulement, sur une des machines qui figurent à l’Exposition, et de la manière la plus complète dans une autre machine, où l’on remarque notamment un mécanisme mû par le modérateur à force centrifuge, qui fait varier la détente à la fois dans le petit cylindre et dans le grand, et dans la proportion convenable pour maintenir l’égalité des diagrammes.
- En résumé, les machines Corliss, ou à quatre distributeurs, réalisent un notable progrès comparativement aux machines à tiroir ordinaire; elles assurent l’efficacité de la détente et, par suite, le fonctionnement économique.
- Les machines Compound, avec ou sans réservoir intermédiaire, pourvues de tiroirs ordinaires, mais avec distribution méthodique calculée dans le but d’annuler les pertes de travail, sont au moins sur le pied d’égalité, au point de vue des consommations, avec les machines à quatre distributeurs, tout en conservant les mécanismes simples des machines ordinaires.
- En les dotant de- quatre distributeurs à chaque cylindre, elles deviendront plus économiques encore que les machines du genre Corliss, bien que l’on ne puisse s’attendre à réaliser relativement à ces dernières un bénéfice bien considérable.
- Si l’on considère les différentes machines au point de vue de l’uniformité du mouvement de rotation, comme il conviendrait, par exemple, s’il s’agissait du choix d’un moteur de filature, on arrive aux conclusions suivantes.
- Les machines à quatre distributeurs et à grande détente produisent des efforts très différents du commencement à la fin de la course; elles exigent, même en employant deux machines actionnant des manivelles à qo°, des volants très puissants.
- Les machines Compound avec cylindres bout à bout donnent, à détente égale, une différence beaucoup moindre entre l’effort initial et l’effort final que les machines à cylindre unique. Si deux machines de cette espèce sont couplées au moyen de manivelles à 90°, on obtiendra une très grande uniformité de mouvement; le volant pourra être moindre.
- Enfin la machine Compound à réservoir intermédiaire permet de conduire deux manivelles à 90°au moyen des deux cylindres qui la composent,
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- et les détentes employées dans chaque cylindre restent toujours modérées, même pour de très grandes détentes totales; ce qui assurera à très peu près même uniformité du mouvement de rotation qu’avec deux machines complètes à cylindres bout à bout. Elle est plus simple de construction et paraît à tous égards mériter la préférence.
- Messieurs, j’arrive au terme de cette dissertation, trop longue sans doute, dans laquelle je me suis efforcé de tracer un tableau des perfectionnements apportés à la machine à vapeur depuis ces dix dernières années, tableau bien imparfait, mais qui méritera peut-être votre indulgence en considération de la grandeur de l’œuvre qu’il aurait dû représenter.
- M. le président. — Messieurs, permettez-moi, en votre nom, de remercier M. de Fréminville de la très intéressante communication qu’il vient de vous faire. Il vous a prouvé, par la clarté de ses explications, par la lucidité des principes qu’il a indiqués, combien il était important de ne jamais perdre de vue, dans les applications de la physique et de la mécanique, que l’on doit faire marcher de front les principes de l’une avec ceux de l’autre science; combien il était indispensable aussi de joindre toujours l’observation des moindres détails au respect que l’on doit porter aux principes de la science.
- Ce que M. de Fréminville ne vous a pas dit, c’est qu’une grande partie des progrès qui ont été réalisés dans les machines marines et dans les dispositions qu’il vous a exposées lui sont dus. (Applaudissements.)
- J’ajoute que c’est avec raison que l’Académie des sciences de Paris lui a décerné le prix de mécanique, et vous vous associerez certainement au suffrage de notre Académie des sciences. (Double salve d’applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures 20 minutes. ,
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 14 AOÛT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES MOTEURS À GAZ À L’EXPOSITION
- DE 1878,
- PAR M. ARMENGAUD JEUNE,
- INGÉNIEUR CIVIL, ANCIEN ELEVE DE L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Tresca , membre de l’Institut.
- Assesseurs ;
- MM. Armengaud aîné, ingénieur civil.
- Brdll, ingénieur civil.
- Carnot, ingénieur des mines, professeur à l’Ecole des mines.
- Cousté, ancien ingénieur des manufactures de l’État.
- Orsat, manufacturier.
- Pollok, délégué du gouvernement des États-Unis pour la révision des tarifs douaniers.
- Thirion, ingénieur, secrétaire du Comité central des Congrès et Conférences.
- PRÉAMBULE.
- L’attention de la plupart des personnes qui ont bien voulu venir m’écouter a sans doute été attirée, à l’Exposition, par la vue de certaines machines qui, par l’aspect de leur structure et de leurs mouvements, rappellent les machines à vapeur. Mais si vous vous approchez de ces machines, vous reconnaissez que cette similitude est toute apparente, vous constatez que leur marche est accompagnée d’une série de petites détonations et, en les regardant de plus près, vous remarquez sur le côté un appendice percé
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- d’une ouverture à travers laquelle brille une flamme qui semble donner la vie aux organes de ces machines. Ces machines sont des moteurs à gaz. C’est en effet le gaz, le même qui sert à nous éclairer aujourd’hui, et non pas la vapeur, qui y engendre la force motrice.
- Dans cette conférence, je me propose de vous présenter quelques explications sur la disposition et le fonctionnement de ces moteurs, de comparer entre- eux les divers systèmes qui figurent au Ghamp-de-Mars, et de vous faire entrevoir l’avenir qui peut être réservé à ces machines, si les inventeurs et les constructeurs qui s’en occupent continuent de marcher dans la voie du progrès attesté par l’Exposition.
- Messieurs, le programme que je viens de vous tracer peut paraître, au premier ahord, dénué de l’intérêt capable de captiver l’attention d’un auditoire non exclusivement composé d’ingénieurs; mais je m’efforcerai d’atténuer cette aridité, en réduisant le plus possible le côté technique et, sans sortir du cadre de mon sujet, en traitant la question à un point de vue plus général, et partant, je l’espère, plus intéressant pour cette réunion.
- L’accomplissement de cette tâche me sera facilité par cette circonstance très heureuse, que, dans le fonctionnement cl’un moteur à gaz, on trouve résumées les plus belles applications de la science.
- DÉFINITION DU MOTEUR À GAZ.
- Définissons d’abord le moteur à gaz. Cet appareil emprunte à la machine à vapeur son organisme essentiel, le cylindre qui reçoit le fluide gazeux, le piston qui transmet par la bielle et la manivelle la pression de ce fluide à l’arbre moteur, enfin le volant qui régularise le mouvement et la poulie qui le transmet par une courroie à l’outil qu’il s’agit de faire travailler.
- J’ai dit le fluide gazeux et non le gaz, parce que c’est un mélange d’air et de gaz qui alimente le moteur. Ce mélange est établi dans les proportions qui le rendent capable de faire explosion, lorsqu’il est amené au contact d’un corps en ignition, par exemple de la petite flamme que j’ai mentionnée tout à l’heure. Le gaz brûle et les produits de la combustion violemment dilatés chassent le piston et développent ainsi la force motrice.
- Permettez-moi de m’arrêter un instant sur le phénomène de la combustion, qui joue, vous, le voyez, un rôle important dans le fonctionnement du moteur à gaz, et qui comporte l’examen d’une des questions les plus importantes de la chimie. 11 n’y a pas longtemps, Messieurs, que l’on peut se rendre compte de ce qui se passe quand un corps brûle. Bien que le feu soit un des quatre éléments de la science antique, bien qu’il soit à la
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- fois le plus utile auxiliaire et le plus dangereux ennemi que la nature ait donné à l’homme, un siècle à peine nous sépare de la remarquable découverte de Lavoisier, qui le premier analysa et expliqua le phénomène de la combustion.
- Il en a été de même de bien d’autres faits, dont l’explication nous paraît aujourd’hui si facile à comprendre.
- DÉCOUVERTES SUR LA NATURE PHYSIQUE DE L’AIR.
- Ainsi, il faut remonter à deux cents ans pour trouver la preuve que l’air existe comme matière, et que c’est un corps pesant. On n’arrive pas du premier coup à cette simple constatation. Il faut d’abord que Galilée, en i63o, observe que l’eau ne peut s’élever, par une pompe, au delà de 10 mètres. Il en conclut l’existence de la pression atmosphérique, que Torricelli, en 1643 , apprécie par le poids cl’une colonne de mercure de 76 centimètres équivalente à la colonne d’eau de 10 mètres. Il invente ainsi le baromètre. Biaise Pascal, en 16/17, u^ise ce nouvel instrument pour mesurer les variations de la pression de l’atmosphère en montant au sommet de la tour Saint-Jacques. La statue de Pascal, vous le savez, honore la base de ce vieux monument de Paris.
- Les variations de la pression atmosphérique suivant l’altitude furent observées l’année suivante sur de plus grandes hauteurs, par Périer, beau-frère de Pascal, dans l’ascension du Puy-de-Dôme.
- Mais jusque-là on a seulement une vague conception de la pesanteur de l’air, et, pour la vérifier, il faut attendre jusqu’à l’année 1667, où Boyle, en se servant de la pompe pneumatique d’Otto de Guericke, arrive à faire le vide dans une bouteille en verre, et compare son poids sur une balance avec celui cl’une autre bouteille restée pleine d’air. ,
- Voilà donc l’existence physique de l’air constatée, mais la composition chimique reste encore ignorée jusqu’à l’année 1775, dans laquelle, presque simultanément, Priestley en Angleterre, Scheele en Suède et Lavoisier en France découvrent l’oxvgène. L’autre élément de l’air, l’azote, est trouvé quelque temps après. Ces deux gaz composent l’air qui nous entoure dans la proportion d’une partie d’oxygène contre quatre parties d’azote.
- Lavoisier démontre que, de ces deux éléments, un seul joue un rôle dans la combustion.
- Quand un corps brûle, nous savons maintenant que c’est parce qu’il se combine avec l’oxygène de l’air; si c’est du charbon, il se forme de l’acide: carbonique.
- En résumé, la combustion n’est pas autre chose qu’une combinaison chimique. Cette combinaison * qui a pour effet de détruire un travail moléculaire > engendre de la chaleur, et celle-ci, étant concentrée sur. un
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- point, y développe un échauffement qui va jusqu’à l’incandescence et produit la lumière. Le plus souvent, en effet, la combustion se traduit par des effets lumineux.
- HISTORIQUE DU GAZ TIRÉ DE LA HOUILLE.
- L’aperçu Historique que je viens d’esquisser au sujet de l’air, il ne serait peut-être pas inutile de le faire à l’égard du gaz, qui constitue l’autre partie du fluide actif du moteur à gaz. Ceux d’entre vous qui ont suivi la conférence si intéressante de M. Arson, l’ingénieur éminent de la Compagnie parisienne du gaz, ont entendu un récit complet des progrès qui ont été apportés successivement dans l’industrie du gaz.
- Je me bornerai à exposer les faits principaux.
- Tout le monde sait que le gaz est un produit de la distillation de la bouille; sa composition est assez complexe : il renferme de l’hydrogène pur, de l’oxyde de carbone et surtout de l’hydrogène bicarboné, et de l’hydrogène protocarboné, composés d’hydrogène et de carbone. L’hydrogène est, avec l’oxygène, un des éléments de la composition de l’eau, découverte par Cavendish en 1781.
- On peut tirer les éléments d’un gaz combustible d’une infinité de corps. Les sources naturelles de pétrole, qui sont connues depuis longtemps en Perse et dans l’Inde, et que Ton a trouvées en abondance en Amérique, laissent dégager des vapeurs qui brûlent au contact de l’air. En remontant aux temps les plus reculés, on trouve signalées dans les récits persans ces effluves gazeuses qui s’élevaient enflammées de véritables lacs, et provoquaient l’admiration ou l’effroi chez les populations. Cette forme du feu avait ses prêtres et ses adorateurs. '
- Ce n’est qu’à une époque peu éloignée de la nôtre qu’apparaissent les premières indications relatives à l’existence d’un gaz dans la bouille.
- En 165q, Thomas Schirley, en visitant un puits de Lancashire, avait remarqué qu’il s’en dégageait des vapeurs pouvant s’enflammer au contact d’une chandelle allumée. Quelques années après, en 166A, le docteur Clayton observa un fait semblable à la surface d’une mine de houille. Le premier il eut l’idée de soumettre le charbon de cette mine à la distillation ; il reconnut ainsi que la houille se décomposait par la chaleur et fournissait une substance liquide noirâtre qui n’est autre que le goudron, et un gaz qu’il ne put parvenir à condenser; il appela ce gaz esprit de houille. Vous savez que c’est du nom d’esprit que les alchimistes désignaient alors toutes les vapeurs ou tous les gaz extraits par la chaleur d’un corps liquide ou solide, esprit de vin, esprit de bois, etc.
- Jusqu’à cette époque on n’était en possession que de faits isolés ; c’est à un Français, Philippe Lebon, que revient l’honneur d’avoir généralisé la
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- question et d’avoir posé tes principes d& la distillation du bois et de la bouille, en vue d’en tirer un gaz propre à l’éclairage.
- En 1799, ^ inventa la thermoiampe, qui est le premier en date des appareils d’éclairage au gaz.
- Il n’eut pas le temps, hélas! de tirer parti de ses travaux ni même de les compléter, car il mourut de mort violente, en 180 A, assassiné par des mains inconnues, aux Champs-Elysées, à Paris, ou il était venu pour assister au sacre de l’empereur.
- La thermolampe dé Lebon fut reprise par Windsor, qui l’exploita de 1812 à 181 5. Mis en rapport avec Murdoch et Glegg, qui venaient de trouver les moyens d’épurer le gaz, il introduisit ce mode d’éclairage à Paris, en 1817.
- La première application en fut faite parPauwels au passage des Panoramas. Plusieurs compagnies se formèrent ensuite dans la capitale, et c’est de leur fusion, qui a eu lieu en 1 8 &5, qu’est sortie la Compagnie parisienne.
- Comme vous le voyez par l’enchamement laborieux des découvertes re--latives à l’air et au gaz., la nature résiste à livrer ses secrets, et il faut le concours de beaucoup d’hommes de génie pour les lui arracher.
- ANALYSE Dü PHÉNOMÈNE DE LA COMBUSTION DU GAZ.
- Maintenant que j’ai donné en quelque sorte la physionomie des deux parties constitutives du mélange détonant, je vais pouvoir entrer plus avant dans l’explication de la combustion du gaz proprement dit. Brûler le gaz, c’est combiner ses éléments avec l’oxygène, c’est-à-dire transformer le carbone en acide carbonique et l’hydrogène en eau. Cette transformation n’est complète qu’à la condition de fournir au gaz la quantité d’oxygène nécessaire, c’est-à-dire de lui adjoindre sept fois son volume cl’air.
- Or, cette combustion peut s’opérer de deux façons, à l’air libre ou dans un espace fermé.
- C’est dans le premier cas que se trouvent les becs de gaz ou les' brûleurs des foyers métallurgiques. Le gaz et l’air arrivent séparément, et par petites quantités à la fois, au point ou ils doivent se combiner, l’inflammation a lieu successivement, sans occasionner aucun bruit sensible.
- Au contraire, si les deux éléments sont mélangés à l’avance, et si ce mélange est renfermé dans un espace clos, alors l’inflammation se porte sur toute la masse à la fois, et détermine une violente rupture deTenve-loppe, accompagnée d’une forte détonation.
- Tel est le cas des explosions auxquelles donne lieu le gaz d’éclairage, quand par mégarde on a laissé un bec ouvert dans une salle fermée. Le gaz, plus léger que l’air, se répand dans cet espace qui lui est offert et forme avec l’air un mélange qui peut détoner au contact de la flamme
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- d’une bougie, dès qu’il a atteint la proportion de i partie de gaz pour 20 parties d’air.
- La flamme n’est pas nécessaire pour allumer un mélange détonant, on peut employer l’étincelle électrique. Mais il importe toutefois de déterminer en un point un échauffement très intense. C’est pourquoi on ne peut allumer le gaz avec une allumette dont la flamme s’est éteinte, en laissant même une partie incandescente.
- Les effets de l’explosion du gaz s’expliquent, comme ceux de la poudre, par l’accroissement énorme de volume que les gaz tendent à prendre instantanément au moment de l’inflammation, ce qui a pour conséquence d’augmenter subitement la pression que les gaz exercent sur les parois.
- Dans le cas du mélange gazeux par excellence, c’est-à-dire composé de 7 parties d’air pour une de gaz, la combustion développe une quantité de chaleur qui a été mesurée, et qui est de 10,180 calories par kilogramme, ou de 6,ooo calories par mètre cube de gaz employé. C’est cette chaleur qui se communique immédiatement aux produits gazeux de la combustion, et élève leur température à près de 2,700 degrés. Or on sait que tout gaz se dilate par la chaleur, et Gay-Lussac a démontré que cette augmentation de volume se produisait proportionnellement à la température multipliée par un coefficient, dit de dilatation, qui est à peu près le même pour tous les gaz, et que lui et Régnault ont évalué à Un échauffement à une température de 273 degrés doublera donc le volume du gaz, et celui de 2,700 degrés le portera à 10 fois le volume primitif.
- TENSION PRODUITE PAR L’EXPLOSION DANS LE CYLINDRE MOTEUR À GAZ.
- Lorsque l’on introduit dans le cylindre du moteur à gaz, et à la pression de l’atmosphère, un mélange moyen composé de 1 2 parties d’air pour une de gaz, la température, au moment de l’explosion, n’atteint plus que i,àoo degrés environ; la tension s’élève seulement à 6 atmosphères. C’est donc comme si l’on avait admis dans le cylindre un fluide à une pression initiale de 6 atmosphères. De même que la vapeur, la masse gazeuse, après l’explosion, se détend en poussant le piston. Telle est la cause du travail développé dans le moteur à gaz.
- PARALLÈLE ENTRE LES MOTEURS À GAZ ET LES MOTEURS À VAPEUR.
- Comme ou le voit, les moteurs à gaz ont beaucoup de points de rapprochement avec les autres moteurs à vapeur, à air chaud, etc. Dans les uns comme dans les autres, c’est l’explosion d’un fluide gazeux qui est la cause du mouvement et du travail mécanique engendré. Quelle que soit la nature du fluide, c’est sa force élastique qui est employée pour
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- déplacer un piston lié à la résistance à vaincre. Ce fluide n’est, en effet, qu’un agent intermédiaire qui emporte de la chaleur avec lui, mais qui en perd pendant le transport une certaine quantité. C’est cette quantité de chaleur disparue qui, d’après le principe fondamental de la nouvelle théorie mécanique de la chaleur, se convertit en travail extérieur, en force motrice. Cette assimilation du mouvement et de la chaleur est une des plus belles conceptions de la science moderne.
- 11 ressort de là que, si l’on veut comparer dans leur principe dynamique les divers genres de moteurs que nous connaissons, une des différences essentielles réside dans la manière dont la chaleur est communiquée au corps intermédiaire.
- Dans les machines à vapeur, la chaleur est tenue d’opérer la transformation préalable de l’eau en vapeur, puis d’augmenter la tension de cette vapeur. Cette vaporisation s’opère en dehors du cylindre, c’est-à-dire dans une chaudière à part, et assez longtemps avant l’action du fluide sur le piston. Pour les moteurs à air, réchauffement qui dilate l’air est produit dans un foyer spécial également indépendant du cylindre.
- Tout autre est cette communication de la chaleur dans les moteurs à gaz. Vous venez de voir, en effet, qu’ici la chaleur est développée dans l’intérieur même du cylindre et au sein de la masse gazeuse qui doit fournir le fluide moteur. Bien plus, elle n’est produite qu’au moment où ce fluide doit entrer en action. Il n’y a donc pas d’emmagasinement de chaleur, pas de transport de celle-ci, par conséquent aucune déperdition résultant de ces deux états de la chaleur.
- On comprend les avantages qui découlent de ce mode de production et d’utilisation immédiate de la chaleur. Tandis que la machine à vapeur, pour être mise en marche, exige un temps considérable,près d’une heure, pour l’allumage du foyer et la vaporisation de l’eau dans la chaudière , avec le moteur à gaz, il suffit de tourner un robinet, qui ouvre l’accès du gaz, qui le ferme dès que Ton veut mettre la machine au repos.
- Le moteur à gaz ne dépense que quand il travaille. Telle est la raison de la préférence incontestable que Ton doit accorder à ces machines dans les opérations industrielles, où un travail intermittent, comme cela arrive, par exemple, dans les imprimeries, ne saurait s’accommoder de la mise en train longue et dispendieuse d’une machine à vapeur.
- IL EST DIFFICILE DE REALISER LU5MPL0I DU GAZ MELANGE COMME SOURCE DE FORCE MOTRICE.
- Mais autant est simple la conception de l’emploi du mélange détonant comme source de force motrice , autant sont complexes les conditions de sa réalisation pratique. En effet, la chaleur développée par l’inflammation
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- du mélange, au moyen d’un bec de gaz ou d’une étincelle électrique dans l’ancienne machine Lenoir, se transmet trop vite à l’air en excès dans le mélange et aux produits de la combustion, de telle sorte que ce n’est pas une expansion graduelle que l’on obtient comme avec la vapeur ou l’air chaud, mais bien une explosion soudaine dont on ne peut qu’atténuer la violence par l’augmentation d’un matelas d’air. De là, des effets brusques, peu compatibles avec l’allure régulière que doit avoir une machine.
- D’autre part, la chaleur tend à s’échapper de la masse aussi rapidement qu’elle y avait pris naissance et elle passe en grande partie dans les parois : il en résulte un échauffement du cylindre, difficile à éviter, même avec les enveloppes à circulation d’eau.
- Ainsi, la chaleur produite par l’explosion du mélange dans le moteur à gaz a deux manières de disparaître : lorsqu’elle échauffe le cylindre en rayonnant vers les corps environnants, elle est perdue pour la force motrice; si elle se maintient, au contraire, dans la masse gazeuse, elle en produit l’expansion, et peut s’y dépenser en créant du travail. De ces deux tendances, l’une nuisible, l’autre utile, il faut combattre la première et développer la seconde. Pour retenir la chaleur dans la masse gazeuse , il faut la faire travailler le plus vite possible dans le cylindre ; de là cette conclusion que les moteurs à gaz doivent être des machines à grande vitesse.
- Une autre déperdition qu’il faut éviter est celle qui résulte de la chaleur que les produits de la combustion détiennent encore à leur sortie du cylindre, et emportent en pure perte dans l’air où la conduit le tuyau d’échappement.
- Enfin, avant de songer à bien utiliser la chaleur pour créer la force expansive, la première préoccupation à avoir est d’engendrer toute la chaleur qu’est capable de développer le gaz combustible. Ce but n’est atteint que si l’on réalise la combustion parfaite du gaz, résultat qui est lié au mode d’inflammation du mélange.
- Telles sont les conditions auxquelles en principe doit satisfaire le genre de moteur considéré, pour fournir un bon rendement du gaz en force motrice. Nous examinerons tout à l’heure comment ces conditions se trouvent remplies dans les nouveaux moteurs à gaz qui figurent à l’Exposition.
- Avant d’aborder cet examen, je crois utile de jeter un coup d’œil rétrospectif sur les tentatives antérieures les plus marquées dont cette question a été l’objet.
- HISTORIQUE DU MOTEUR À GAZ.
- Comme pour toutes les grandes inventions, celle de la machine à vapeur par exemple, plusieurs pays se disputent la gloire de compter le créateur du premier moteur à gaz.
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- Un historique très complet, et qui a le mérite d’être impartial, a été donné de cette invention par M. H. Tresca, l’éminent savant doublé de l’ingénieur qui a bien voulu me faire l’honneur de présider cette séance. J’ai puisé dans cette notice, ainsi que dans celle de M. Gaudry, une partie des indications-qui vont suivre. '
- Je n’ai pas l’intention de vous développer l’historique complet de cette découverte. Il me suffira d’en signaler les faits les plus saillants.
- L’application de la poudre à feu a précédé celle du gaz, comme celle de la vapeur. Avant de songer à l’emploi de la vapeur, Papin commença par construire une machine à poudre à canon en mettant à profit les idées déjà émises sur cette question par Huygens en 1678 et par Haute-feuille en 1680. Dans la machine que décrit Papin en 1688, et qui comporte un piston et une soupape, il ne cherche pas à utiliser d’une manière directe l’expansion des gaz, mais seulement le vide qui est la suite inévitable de cette expansion.. C’est sur- le même principe qu’il construit plus tard sa première machine à vapeur.
- John Barber en 1791 semble le premier qui se soit proposé la production de la puissance motrice par l’inflammation de l’hydrogène ou autre gaz inflammable. Mais sa machine fonctionne, sans l’action d’un piston, par la vitesse du jet continu de feu qui s’échappe d’un vase où se produit l’explosion.
- Viennent ensuite les systèmes de Thomas Mead et Robert Street en 179/1, qui emploient, l’un les gaz provenant de la combustion d’un corps sur un foyer, l’autre l’huile de pétrole, de térébenthine ou autre liquide volatil, qu’il fait tomber sur le fond d’un cylindre.
- De même que pour l’invention du gaz, c’est à Philippe Lebon que doit être attribuée la gloire d’avoir posé les principes de da construction et du fonctionnement de la machine à gaz.
- Ce qu’il y a de plu,s remarquable dans la machine que décrit Lebo;_ dans son brevet de 1799, c’est qu’il emploie deux pompes pour refouler l’air et le gaz inflammable dans le cylindre, ce qui implique l’idée d’avoir le mélange à un certain état de compression avant l’explosion, idée qui est la base du perfectionnement le plus saillant que nous rencontrerons tout à l’heure dans les moteurs de l’Exposition; Lebon prévoit aussi l’inflammation du mélange par l’électricité, méthode adoptée dans la machine Lenoir.
- Pour ne pas abuser de votre attention, je citerai, sans m’y arrêter, les essais de Rivaz en 1807, de Samuel Brown'en 1823, de Talbot en 18/10. Le brevet pris la même année par MM. Demiohelis et Monnier signale pour la première fois l’emploi du gaz courant. Jusqu’alors le gaz employé était produit dans un appareil dépendant de la machine. Dans certains brevets, on trouve aussi indiqués à la place du gaz de houille, la vapeur
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- inflammable de pétrole ou autre liquide volatil. D’autres inventeurs pro posent l’emploi de l’air carburé par son passage à travers un hydrocarbure, benzine, essence de térébenthine, pétrole ou autre.
- En passant sous silence les noms de beaucoup d’autres chercheurs, je citerai ceux de Degrancl et Hugon en i858 et celui de Lenoir en i85q. A MM. Hugon et Lenoir revient incontestablement l’honneur d’avoir mis au jour les 'premières machines à gaz qui aient fonctionné industriellement. Les systèmes Lenoir et Hugon étaient connus et jouissaient de tout leur éclat en 1867. Plusieurs spécimens de la machine Hugon figurent à l’Exposition actuelle clans- la galerie des machines françaises. Je n’aurai donc pas à décrire en détail les dispositions ingénieuses de ces machines. Il me suffira de rappeler que ces systèmes utilisent directement l’action de l’expansion; la machine est à double effet, le piston a chaque coup aspire d’un côté le mélange qui s’enflamme au milieu de la course et refoule de l’autre côté les produits de l’explosion.
- Les différences essentielles entre les deux* systèmes résident dans la distribution et surtout dans le mode d’inflammation. Cette inflammation a lieu chez Hugon par la flamme d’un bec de gaz, et dans le système Lenoir par une étincelle électrique provenant d’une bobine d’induction de Rumhkorfî alimentée par une pile de Bunsen.
- La machine Hugon se distingue par l’adjonction de poches ou soufflets destinés à doser les quantités d’air et de gaz à introduire dans le cylindre. Mais il ne paraît pas que ce dosage précis ait'conduit à une meilleure utilisation du gaz que dans la machine Lenoir. Le chiffre de la consommation du gaz dans les deux systèmes en effet a toujours été supérieur à 2 mètres cubes et demi.
- À la suite de ces systèmes est venu le moteur à pression atmosphérique de MM. Otto et Langen du Cologne. Tandis que les machines Hugon et Lenoir sont horizontales, celle d’Otto et Langen affecte la forme verticale. Le principe de son action est aussi assez différent, en ce sens que ce n’est qu’indirectement qu’elle utilise la force de l’expansion.
- En effet, le piston n’est mis en relation que d’une manière intermittente avec l’arbre moteur; sa tige est une crémaillère qui engrène à la descente seulement avec un pignon relié audit arbre par un embrayage à friction.
- Dans sa course ascensionnelle, le piston entièrement libre est lancé à la manière d’un projectile dans une arme à feu, par la force explosive du mélange introduit à la base du cylindre. La masse gazeuse se détend et alors qu elle arrive à la pression atmosphérique, le piston continue sa course en vertu de sa vitesse acquise. 11 s’arrête seulement lorsqu’il est parvenu à une hauteur telle, que le travail résistant de la pression atmosphérique et celui de son poids aient absorbé sa force vive. Le refroidissement inté—
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- rieur a condensé la vapeur d’eau dans le mélange et contracté les gaz; il en résulte une raréfaction ou vide partiel sous le piston, et celui-ci descend poussé par la pression atmosphérique, à laquelle s’ajoute son propre poids.
- Dans ce mouvement descensionnel, le piston est lié solidairement à l’arbre moteur, et lui transmet ainsi la force sous l’action de laquelle il se meut de haut en bas.
- Cette manière d’employer indirectement l’explosion du gaz a donné un excellent résultat au point de vue de la diminution de la dépense du gaz, qui s’est abaissée à 1 mètre cube par force de cheval et par heure, au lieu de 2 mètres 700 litres qu’elle était dans les systèmes flugon et Lenoir. Mais cet avantage est détruit par le bruit insupportable que font les machines Otto et Langen et qui a été la cause principale de leur abandon. L’étude théorique de ce système a été faite par l’ingénieur italien Claude Segré, et M. Schmitz, l’habile ingénieur de la Compagnie parisienne du gaz, en a analysé d’une manière très complète les conditions du fonctionnement pratique.
- De l’ensemble des faits que révèle l’examen de cette série presque innombrable de tentatives se dégage cette remarque importante : c’est que toutes les idées rationnelles sur la manière d’employer les mélanges détonants pour engendrer une force motrice se réduisent à deux, savoir :
- Ou la force de l’explosion est appliquée directement pour pousser un piston lié d’une manière constante à la résistance à vaincre; c’est le principe des systèmes dont le moteur Hugon ou celui de Lenoir est le type;
- Ou bien l’explosion agissant sur un piston libre sert à créer derrière celui-ci une raréfaction ou vide partiel, en vertu duquel la pression atmosphérique agit au retour pour développer le travail effectif; c’est le principe de la machine Otto et Langen.
- Quelquefois les deux principes auxquels je viens de ramener tous- les genres de machines à gaz ont été combinés dans une même machine; c’est le cas de la machine de Gilles, dont un spécimen figure dans la section anglaise. On peut donc ranger dans trois classes les nombreuses variétés de machines à gaz. .r
- C’est à la première qu’appartiennent les moteurs perfectionnés que nous offre l’Exposition et dont je vais maintenant vous entretenir :
- Ces systèmes sont les suivants :
- i° Le moteur de M. Otto, de Cologne, construit en France par la Compagnie parisienne du gaz, et par MM. Périn, Panhard et Cie, constructeurs;
- 20 La machine exposée par M. Louis Simon, de Nottingham;
- Et 3° le moteur de M. de Bisschop, construit par MM. Mignon et Rouart.
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- Dans le moteur Hugon, dont, je l’ai dit, plusieurs spécimens figurent à l’Exposition, comme dans le moteur Lenoir, le mélange d’air et de gaz est admis dans le cylindre à la pression de l’atmosphère, et il possède cette tension au moment où, après admission pendant la moitié de la coursé environ, l’inflammation vient déterminer l’explosion. Or, dans les systèmes Otto et Simon, le mélangé détonant est comprimé à l’avance et c’est sous pression qu’a lieu l’inflammation. La tension initiale résultant de l’explosion s’élève donc à 12 atmosphères, c’est-à-dire au double de celle dans les moteurs Hugon et Lenoir. En outre, cette inflammation est graduelle et produit une explosion non pas soudaine et brusque, mais progressive.
- Ainsi :
- Compression préalable du mélange détonant;
- Inflammation graduelle de ce mélange :
- Telles sont les idées nouvelles que l’on trouve appliquées dans les systèmes Otto et Simon.
- Examinons maintenant comment cette application est réalisée dans l’un et dans l’autre.
- * SYSTEME OTTO.
- La machine de M. Otto présente dans sa construction un grand nombre de mécanismes et dispositifs ingénieux, dont l’analyse exigerait de longs développements qui sortiraient du cadre du sujet actuel. Il suffira de donner une description sommaire de la disposition d’ensemble de la machine.
- Le moteur Otto ressemble extérieurement à une machine à vapeur à simple effet. Il se compose d’un cylindre unique horizontal, ouvert à un bout et fermé à l’autre par une culasse évidée intérieurement en forme de eône. Dans ce cylindre fonctionne un piston, en connexion par bielle et manivelle avec un arbre sur lequel est calé un fort volant. Derrière le fond du cylindre est situé l’appareil de distribution, qui comporte un tiroir actionné par une transmission prise sur l’arbre moteur. Le piston à fond de course laisse entre lui et le fond du cylindre un espace, qui est la chambre de compression; celle-ci, dans le type ordinaire, a une capacité qui est les a/3 du volume engendré par le piston, soit les 2/5 de la capacité totale du cylindre.
- Le cylindre fait à la fois office de pompe de compression et de cylindre moteur. Et ce n’est pas là une des moindres particularités par lesquelles se distingue le nouveau système.
- La période complète du fonctionnement du moteur Otto s’accomplit en deux révolutions de l’arbre moteur ou quatre coups de piston. Elle comprend donc les quatre phases suivantes :
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- i° Le piston s’avance et aspire le mélange de gaz et d’air;
- 2° Le tiroir ayant fermé l’admission, le piston revient en arrière et comprime le mélange admis. Dans l’exemple cité,'celui-ci se trouve réduit aux 2/5 du volume primitif, et amené à une pression un peu plus que doublée, c’est-à-dire supérieure à deux atmosphères;
- 3° Au moment où le piston arrive à fin de course, un filet de gaz allumé enflamme le mélange comprimé. L’expansion a lieu en vertu de la chaleur développée, et le piston avance, poussé par la pression des gaz dilatés : c’est la phase active;
- h° Enfin le piston recule de nouveau, chassant devant lui les produits de la combustion détendus et refroidis, lesquels s’échappent dans l’atmosphère.
- Ainsi, sur quatre coups de piston consécutifs, un seul* celui de la détente, transmet à l’arbre une force motrice; le second, qui fait la compression, en consomme; les deux autres> correspondant à l’aspiration et au refoulement, sont sans effet appréciable au point de vue du travail. Cette inégalité périodique des efforts moteurs et résistants justifie la grande masse donnée au volant. C’est la force vive qui y est accumulée qui fournit le travail de la compression, La régularisation de la machine se fait par un régulateur d’une disposition spéciale qui intercepte l’arrivée du gaz et, par conséquent, suspend l’inflammation quand la vitesse dépasse la vitesse normale. D’ailleurs, la marche du moteur est presque silencieuse, avantage précieux sur l’ancien système Otto et Langen. La vitesse est de 180 tours par minute,
- Le travail moteur effectif recueilli est la différence du travail de la détente et du travail de la compression. L’examen de la courbe des pressions dans le diagramme du travail relevé à l’indicateur montre combien la variation des pressions se produit régulièrement, progressivement, sans les soubresauts et les saccades qui avaient lieu dans le moteur Lenoir.
- La décroissance régulière des pressions dans le système Otto est due au ralentissement relatif que l’inventeur apporte à la combustion du mélange, et qui se trouve ainsi mieux proportionnée à la vitesse du piston moteur. De cette façon, la chaleur, au lieu de naître spontanément, se développe en quelque sorte au fur et à mesure quelle peut être absorbée par l’expansion de la masse gazeuse. On réduit donc ainsi la déperdition de la chaleur, et, par suite, on évite ce refroidissement rapide qui amène brusquement la chute de la pression, comme on le constate dans le cas du moteur Lenoir.
- Gomment M. Otto réalise-t-il cette combustion lente ou plutôt retardée? — Tout simplement par la manière de composer la masse gazeuse soumise à l’inflammation. Dans son cylindre, il introduit, non pas un mélange détonant unique, homogène, mais bien successivement deux mélanges de
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- compositions différentes. A cet effet, la disposition des lumières du tiroir est combinée de manière à admettre d’abord un mélange formé de i.5 parties d’air pour une partie de gaz, c’est ce que M. Otto appelle le mélange faiblement explosif, puis un second mélange formé de 7 parties d’air pour une partie Je gaz, ce qu’il appelle le mélange fortement explosif
- Les fluides gazeux qui composent la masse, ceux qui sont comburants comme l’oxygène de l’air, ceux qui sont combustibles ou inflammables comme l’hydrogène pur et les hydrogènes carbonés du gaz, et enfin ceux qui sont inertes comme l’azote de l’air et les résidus de la combustion précédente, se trouvent distribués, non pas uniformément dans la capacité du cylindre, mais bien suivant un ordre décroissant d’inflammabilité. Les parties les plus inflammables sont près du point d’allumage, celles qui le sont le moins avoisinent le piston; les tranches perpendiculaires de la masse-sont de moins en moins explosives à partir du fond du cylindre. Il résulte de là qu’au moment de l’allumage, ce sont les molécules situées près du tiroir qui s’enflamment d’abord, puis l’inflammation se communique aux molécules suivantes, et ainsi de proche en proche jusqu’à celles qui touchent le piston. Cette combustion à durée prolongée, comme celle qu’on cherche à réaliser pour la déflagration de la poudre, engendre une chaleur qui, au lieu d’être produite tout d’un coup, se développe graduellement et par suite dilate progressivement les gaz. Il n’y a donc pas de tension subite comme celle qui résulte d’une explosion instantanée, mais bien une expansion régulière qui exerce sur le piston une pression continue et sans choc. Ces effets sont attestés nettement par la courbe du diagramme qui a été mentionné précédemment.
- Cependant l’état particulier de composition et de compression où se trouve la masse gazeuse avant l’explosion se prête moins bien à une bonne inflammation que dans le cas où l’on a un mélange homogène et à la pression atmosphérique, pression qui est celle du bec d’allumage. Pour surmonter cette difficulté, M. Otto a renfermé le mélange fortement explosif dans un logement cylindrique ménagé dans l’épaisseur même du fond du cylindre. Dès qu’il se trouve en contact avec le bec allumeur, ce mélange forme une forte flamme qui, sortant avec impétuosité du petit logement, traverse la capacité du cylindre, et provoque sur son parcours l’inflammation de la masse gazeuse.
- Telles sont les circonstances dans lesquelles s’effectue l’explosion dans le moteur Otto. On voit qu’elles satisfont aux conditions théoriques qui ont été indiquées au début. La bonne utilisation de chaleur qui en découle est justifiée par sa faible déperdition. Ainsi, l’expérience démontre que l’eau consommée par le refroidissement du cylindre est de 35 litres (dont la température s’élève de 10 à 85 dbgr.és) par cheval et par heure. Gela fait 2,520 calories. En divisant par fijboo, on a la perte de chaleur, soit
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- 4a p. 100. Pour ia machine Lenoir, le rapport de la chaleur perdue à la chaleur totale atteint o,85 d’après une des expériences de M. Tresca.
- L’idée de la compression est empruntée aux moteurs à air chaud; elb* a été appliquée, on le sait, parEricksson et Franchot. Dans ces machines, elle a un double avantage : d’abord de diminuer la température à laquelle l’air doit être porté, et par suite réchauffement, si nuisibles pour les machines, et ensuite de réduire notablement pour des forces à peu près égales le volume du cylindre moteur, et par suite les dimensions générales de la machine.
- Mais si la compression préalable est éminemment avantageuse au point de vue pratique, on peut se demander s’il en est de même au point de vue du rendement. En d’autres termes, y a-t-il, oui ou non, avantage à comprimer et dans quelle mesure cette compression influe-t-elle sur le travail qu’est capable de produire une même masse gazeuse?
- Le calcul montre que, contrairement à ce que l’on pouvait prévoir, la compression, dans les mêmes conditions, c’est-à-dire pour la même quantité de gaz employé, diminue théoriquement, et dans un rapport assez notable, le rendement en force motrice. Mais cette différence est de beaucoup compensée par ia meilleure utilisation de la chaleur dans le moteur Otto. En tenant compte de la déperdition mesurée par réchauffement de l’eau, on a un coefficient qui modifie la valeur du travail calculé, et l’on reconnaît que finalement le rendement dans le moteur Otto doit être près de trois fois supérieur à celui des moteurs Lenoir et Hugon. II n’y a donc rien de surprenant à ce qu’au lieu de dépenser 2,700 litres jpar force de cheval et par heure, le moteur Otto puisse arriver à dépenser seulement un mètre cube, et peut-être moins, si l’on construit ce système pour les grandes forces.
- MOTEUR L. SIMON,
- Ce système repose sur les mêmes principes que le précédent, mais les réalise dans des conditions notablement différentes. La compression du mélange se fait dans un cylindre séparé. L’air et le gaz, après y avoir été comprimés, sont envoyés dans le cylindre moteur. A leur arrivée dans ce dernier, ils se trouvent en contact avec un bec de gaz-qui brûle d’une manière constante , qui les enflamme et les oblige à se dilater et à pousser le piston en produisant de la force motrice. Les deux cylindres sont verticaux de préférence, et les tiges de leurs pistons sont reliées par des bielles à un arbre horizontal commun.
- L’entrée du mélange dans le cylindre et l’échappement des produits de la combustion se font par des clapets actionnés par des cames fixées sur l’arbre moteur.
- Dans ce système, le mélange gazeux, au lieu d’être introduit tout d’un
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- coup dans le cylindre comme dans le système Otto, y arrive successivement et en petites charges, qui s’y enflamment les unes après les autres et déterminent une expansion vraiment graduelle.
- La chaleur, développée par petites quantités à la fois, s’emploie aussitôt pour la détente. Aussi y a-t-il peu de déperdition de calorique. Une très petite quantité d’eau suffit pour empêcher réchauffement des cylindres, qui restent froids quand la machine a travaillé toute la journée.
- La tension très régulière, presque sans choc, avec laquelle agissent les gaz est attestée par le diagramme qui a été relevé à l’indicateur sur la machine de l’Exposition.
- On constate qu’au début il y a une variation un peu brusque de la pression par suite de l’ouverture immédiate du clapet d’admission. Puis la force élastique reste presque constante, le cylindre fonctionnant pour ainsi dire à pleine pression. Ensuite la pression descend jusqu’à la pression atmosphérique au moment de l’ouverture du clapet d’échappement. La surface de cette courbe est relativement grande, et comme d’autre part il y a peu de perte de chaleur, on s’explique le rendement que peut avoir ce moteur, dont, d’après M. Simon, la dépense serait de moins d’un mètre cube de gaz par cheval et par heure.
- Un des caractères distinctifs de ce système réside dans la manière dont M. Simon a combiné l’action de la vapeur d’eau avec celle du mélange gazeux.
- Pour tirer parti de la chaleur excessive qui règne dans le cylindre, on avait bien eu l’idée auparavant, et M. Hugon l’un des premiers, de lancer de l’eau dans le cylindre. Mais, outre que cette addition est difficile à régler, l’état liquide de ce nouvel auxiliaire ne concordait pas avec l’état gazeux du mélange, il le refroidit trop vite. Ces inconvénients sont évités par M. Simon en introduisant dans le cylindre de la vapeur déjà amenée à un certain état de tension dans une chaudière chauffée par les gaz de l’échappement. L’eau qui alimente la chaudière a d’abord circulé autour du cylindre pour le rafraîchir. Par cette disposition, on utilise donc et la chaleur qui se perd par les parois, et celle qui est entraînée à l’échappement. Enfin la détente de la vapeur dans le cylindre absorbe utilement une partie de la chaleur qui se dégage en excès au moment de l’explosion.
- Grâce à cette adjonction, M. Simon déclare avoir augmenté considérablement le rendement de son système, et avoir réduit la dépense du gaz au-dessous de celle du moteur Otto.
- Un autre avantage de la vapeur est de servir de lubrifiant en remplacement de l’huile.
- MOTEDR DE BISSCHOP.
- Ce système appartient à la classe clés moteurs à gaz qui utilisent l’ex-
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- plosion à l’ascension du piston. Le cylindre est vertical, et le piston qui s’y meut est relié à l’arbre moteur au moyen d’une transmission par bielle en retour. Grâce à cette disposition très ingénieuse, M. de Bisschop peut donner à la course du piston la longueur nécessaire pour que la détente s’effectue aussi complètement que possible. Mais l’avantage qu’y trouve surtout M. de Bisschop, et cela avec raison, est la vitesse très grande que peut prendre ainsi le piston, et qui est mieux en rapport avec la rapidité de l’explosion.
- Comme autre particularité de ce système, il convient de signaler la suppression de l’eau pour le refroidissement, lequel est obtenu par des surfaces rayonnantes, représentant cinq fois la surface extérieure du cylindre.
- Les machines de Bisschop n’ont été, au moins jusqu’à présent, construites que pour de petites forces, en particulier pour actionner des machines à coudre. Elles fonctionnent avec une dépense qui est, à Paris et par heure, de 10 centimes pour le type de ^ de cheval et de 25 centimes pour le type de cheval.
- Les dispositions particulières de ce moteur ont été étudiées tout spécia=-lement pour le mettre entre les mains du public, afin que la question de la petite force motrice fût réalisée industriellement.
- On peut résumer ainsi ses avantages :
- i° Il n’emploie pas d’eau;
- 20 II présente une grande stabilité sans exiger de fondations; les pièces principales, le piston et le tiroir, sont équilibrées;
- 3° Il utilise aussi complètement que possible la force de l’explosion par la grande course donnée au piston ;
- lx° Enfin, le choc est amorti par l’emploi du matelas d’air laissé à fond de course au-dessous du piston.
- M. de Bisschop recommande de chauffer le moteur à l’aide d’une petite prise de gaz spéciale, quelques minutes avant la mise en marche. Le motif en est que, ne graissant pas le cylindre, le métal serait attaqué par l’eau que forme la combustion, et qui est acide. Ce chauffage a pour but de réduire cette eau en vapeur, et de faciliter ainsi son expulsion de la machine.
- MOTEUR RAVEL.
- Je terminerai en disant quelques mots de ce moteur qui malheureusement n’a pu être installé à l’Exposition dans des conditions qui lui permettent de fonctionner.
- Dans ce système, qui est dénommé par l’auteur moteur à centre de gravité variable, la force explosive du mélange détonant est employée pour élever un piston pesant dans un cylindre. Le cylindre est muni de deux
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- tourillons qui tournent sur des paliers, et qui, prolongés, constituent l’axe moteur.
- Une chambre d’explosion ménagée aux extrémités du cylindre ou indépendante reçoit le mélange détonant, qui s’y enflamme au contact d’un bec de gaz et pousse le piston de bas en haut. Le poids de celui-ci, agissant à l’extrémité du cylindre comme bras de levier, entraîne ce cylindre dans sa chute à la manière d’un pendule. Mais dès que ce dernier est au point le plus bas, une nouvelle explosion fait remonter le piston pesant à l’extrémité supérieure. Le cylindre, qui a continué son oscillation, reçoit ainsi une nouvelle impulsion, dépasse le point supérieur, et accomplit une succession de révolutions, dont la vitesse est réglée par l’effort résistant opposé au poids du piston.
- L’examen qui a été fait de la première machine d’essai construite d’après ce système ne permet pas de porter un jugement définitif sur le mérite de ce mode d’emploi des mélanges détonants.
- Cependant, en principe, rien ne s’oppose à ce que ce système soit aussi économique, si ce n’est plus, que ceux qui ont été précédemment cités, car la force explosible agissant sur un piston libre, à déplacement rapide, est utilisée suivant une des conditions que prescrit la théorie pour une bonne utilisation de la chaleur développée.
- CONCLUSION.
- Ayant ainsi passé en revue les moteurs à gaz perfectionnés qui figurent à l’Exposition, si nous revenons en arrière et si nous mesurons l’étendue du chemin parcouru dans cette question depuis 1867, nous constatons que de sérieux progrès ont été accomplis.
- Le grand pas fait vers la perfection ne résulte pas seulement d’innovations plus ou moins ingénieuses dans les dispositions mécaniques, il est du aussi à une étude plus attentive du rôle de la chaleur dans le jeu de ces machines. D’après l’admirable découverte qui a fondé la thermodynamique, chaleur et mouvement sont les effets d’une même cause; comme on dit, ils sont équivalents. Toute perte de chaleur est donc une perte de travail, et dans le cas des moteurs considérés, la chaleur produite représente la dépense du gaz.employé, le coût de la force motrice.
- La dépense est donc liée intimement au mode d’utilisation de la chaleur.
- Cette dépense, dans les moteurs à action directe, a été, comme je l’ai indiqué, considérablement diminuée, puisque de 2 mètres cubes et demi qu’elle était pour le moteur Lenoir, elle est descendue à 1 mètre cube dans le moteur Otto.
- Une réduction de la dépense avait été, il est vrai, obtenue et même poussée plus loin dans le moteur à pression atmosphérique, c’est-à-dire à
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- action indirecte d’Otto et Langen. Mais cet avantage était détruit par l’inconvénient que ce système avait de fonctionner avec des chocs et un bruit intolérable. Ces machines, presque partout abandonnées aujourd’hui, n’ont guère eu de vogue qu’en Allemagne, et cela au grand étonnement de ceux qui attribuent à nos vbisins d’outre-Rhin une oreille plus délicate et plus musicale que la nôtre.
- Ainsi les systèmes Otto et Simon possèdent une grande supériorité de rendement. Si cet avantage ne se retrouve pas, au moins quant à présent, dans les moteurs de M. de Bisschop, ce système ne mérite pas moins une appréciation favorable pour avoir réalisé, sous une forme commode et éminemment simple, l’application du gaz pour de petites forces aux usages domestiques ou' à la petite industrie. II fournit une solution du problème depuis si longtemps posé de la recherche du petit moteur domestique de la force d’un homme, de ^ à - de cheval-vapeur, question éminemment importante par son côté moralisateur. Quoi de plus naturel, en effet, dans les villes, que d’employer le gaz pour transporter à la fois la force et la lumière à domicile? En même temps qu’il éclaire l’atelier, le gaz peut actionner les outils qui s’y trouvent, le tour de l’ouvrier, la machine à coudre de la femme. L’homme et sa compagne peuvent rester chez eux près de leurs enfants, et y gagner leur existence par des travaux à façon. Ils ne sont plus obligés de venir chercher la force motrice dans les manufactures, dont le séjour est si nuisible à l’esprit de famille.
- Mais pour que l’emploi du moteur à gaz prenne de l’extension, il est nécessaire que le prix du gaz soit abaissé, car il met à un taux trop élevé les frais provenant de là force motrice. Est-il possible d’admettre que l’on maintienne au même chiffre le gaz d’éclairage et le gaz dit de chauffage que l’on peut utiliser bien mieux dans les moteurs à gaz, et dont le prix de revient doit être moins considérable? Avec une tonne de houille on produit environ 3oo mètres cubes de gaz ordinaire; mais si l’on ne tient pas aux propriétés éclairantes, on peut tirer de la tonne de houille le double d’un gaz combustible. Il serait à désirer que les compagnies , dans les villes, fussent en mesure de donner cette satisfaction au public, et sans qu’il soit nécessaire de préciser un moyen, on conçoit la possibilité d’utiliser les mêmes canalisations pour transporter et distribuer une certaine espèce de gaz le jour, et une autre espèce le soir. Tout au moins pendant le jour pourra-t-on faire payer moins cher le gaz employé pour alimenter les moteurs.
- En faisant l’éloge du moteur à gaz et en désirant que son usage se développe le plus possible; ne croyez pas que je prétende que le gaz doive supplanter un jour ou l’autre la vapeur. Il y a place pour tous au soleil. Les moteurs à gaz ont eux-mêmes à lutter avec les petits moteurs à vapeur, avec des moteurs à eau, et aux uns comme aux autres on devra
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- préférer les moteurs à air chaud toutes les fois que Ton n’aura à sa disposition ni gaz ni eau.
- Deux de ces systèmes figurent à l’Exposition, le moteur américain de Rider et le moteur autrichien de Martin Hock. Lorsqu’on est éloigné d’une ville, on pourrait remplacer le gaz par de l’air carburé au moyen d’un liquide volatil inflammable, tel que l’essence de pétrole.
- Le voeu qué- j’émettrai en terminant, est de ne pas voir s’arrêter la marche du progrès, et de le voir continuer dans cette voie qui consiste à perfectionner les machines en général, de façon à soulager l’homme dans ses travaux matériels, et à demander tout de son intelligence et presque rien de sa force musculaire. Bien que nous soyons encore assez éloignés du desideratum, une pensée consolante nous réjouit, lorsque sous ce point de vue nous comparons notre époque à l’antiquité. Au lieu des écriteaux des marchés qui portaient ces tristes mots : Vente d’esclaves, nous lisons sur les enseignes modernes ; Location de force motrice. (Vifs et nombreux applaudissements.)
- M, Tresca, Président. Messieurs, il se trouve que, par hasard, je ne suis pas tout à fait incompétent en ce qui concerne les questions qui viennent d’être très bien traitées par M. Armengaud jeune; je partage d’une manière générale ses opinions et je trouve que les indications qu’il nous a présentées répondent parfaitement à l’historique de la question et à son importance pratique.
- Cependant je vous demanderai la permission d’appeler, d’une manière un peu plus incisive, votre attention sur deux points des indications qui vous ont été données.
- Si je compte bien, l’ancienne machine Hugon ou Lenoir, dépensant 3,5oo litres par heure et par force de cheval, représentait, au taux du gaz à Paris, une dépense totale de 75 centimes par heure, pour obtenir l’équivalent d’un cheval-vapeur, c’est-à-dire pour obtenir, cette heure durant, 75 kilogrammètres par seconde les deux chiffres sont identiques; par conséquent pour obtenir 1 kilogrammètre par seconde, il fallait dépenser, par heure, 1 centime. Et si nous estimons la quantité de travail fournie par un homme tournant une manivelle d’une manière continue à 5 kilogrammètres, il arrive que la machine dont j’ai parlé fournissait la quantité de travail demandée à un manœuvre à raison de 5 centimes par heure.
- C’était déjà un résultat considérable au point de vue de l’affranchisse-nient du manœuvre fournissant un travail manuel. Cette consommation ayant diminué de moitié par suite des dernières dispositions qui ont été adoptées, il arrive ceci : que l’homme-machine se trouve être représenté dans la machine à gaz par une dépense qui n’est plus aujourd’hui que de 3 centimes et demi,
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- Il y a là un fait économique de premier ordre sur lequel il était nécessaire de s’appesantir un instant. Et si maintenant nous examinons les progrès faits sur la machine à gaz depuis l’Exposition de 1867, nous voyons que cette consommation n’a pas beaucoup diminué pour les petites forces. La dépense est à peu près la même aujourd’hui que ce quelle était il y a dix ans, mais on a cherché à obtenir le travail moteur d’une manière plus commode, et surtout on a cherché à l’obtenir sans augmentation relative de la dépense sur les machines les plus petites. C’est que, en effet, le problème est là. Il consiste à mettre entre les mains de l’ouvrier le travail moteur qui lui est seulement nécessaire pour le fonctionnement d’une machine à coudre ou de tout autre engin analogue.
- Ce côté du problème est précisément celui qui a été poursuivi par les dispositions dernières indiquées par M. de Bisschop, et je crois, comme M. Armengaud jeune, que, dans cet ordre de considérations, et surtout en cherchant à obtenir des machines de très petites dimensions, sans augmenter la dépense proportionnelle, il doit y avoir une solution extrêmement intéressante, surtout pour les petites industries.
- Dans les considérations qu’il nous a présentées, M. Armengaud jeune nous a montré la machine à gaz dépendant de la production du gaz courant. Nous étions liés à la production et à la canalisation de ce gaz courant; mais il aurait peut-être pu ajouter qu’il est très facile de faire fonctionner la machine à gaz en se mettant à l’abri de cette solidarité. Il suffit en effet de prendre l’air atmosphérique, de le rendre explosible en le mélangeant, dans une certaine proportion, avec des vapeurs combustibles, pour obtenir économiquement un gaz explosible dont le résultat est, à peu de chose près, équivalent à celui qui est obtenu par le gaz courant.
- Je tenais à faire ces observations, car la machine à gaz ainsi modifiée est encore une machine dans laquelle le calorique, ou sa transformation en travail, est le mieux utilisé. Et j’ai pour ma part une confiance bien plus grande dans l’avenir de la petite machine à,gaz avec air combustible, que je n’en ai dans la machine à air qui exige un grand volume et qui ne paraît pas répondre convenablement aux conditions théoriques du pro-. blême. (Applaudissements réitérés.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO.— 16 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LA FABRICATION DU GAZ D’ÉCLAIRAGE,
- PAR M. ARSON,
- INGÉNIEUR DE LA COMPAGNIE PARISIENNE DU GAZ.
- COMPOSITION DU BUREAU.
- Président :
- M. Trélat, professeur au Conservatoire des arts et métiers.
- Assesseurs :
- MM. Gargan, président de la Chambre syndicale des mécaniciens;
- Charton, ingénieur;
- Melon de Pradou, administrateur de la Compagnie dés travaux publics; Servjer, ingénieur.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. le Président. Messieurs, vous avez tous lu le sujet de la conférence qui va être faite devant vous : la fabrication du gaz d’éclairage.
- En choisissant ce sujet, la Commission a voulu exposer devant vous l’une des plus intéressantes et des plus considérables applications industrielles de ce siècle.
- Quand notre œil, distrait par l’habitude, voit les nombreux becs de gaz qui occupent nos rues, nous ne nous rendons pas immédiatement compte de l’importance de cette grosse fabrication, nous oublions sa longue histoire, et nous n’avons pas conscience dés obstacles qui ont encombré son origine.
- 11 y a là sous le sol de nos grandes villes, qui ne connaissent plus les ténèbres, il y a, dis-je, sous le sol de nos grandes villes un matériel énorme qui n’est pas très facile à comprendre et à définir dans ses conditions.
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- Il y a des usines considérables qui n’ont pas été plus faciles à organiser; et, quand on considère cette grande industrie à l’heure qu’il est, et qu’on la compare à ce quelle était il y a quarante ans ; quand on mesure la somme d’obstacles quelle a eu à vaincre, les impasses qui se sont présentées devant elle et l’état florissant dans lequel elle se trouve aujourd’hui; quand on suppute les capitaux dont elle disposé, capitaux qui atteignent à plusieurs centaines de millions, il n’est pas inexact de placer l’industrie de la fabrication du gaz immédiatement après l’énorme industrie des chemins de fer.
- Ce sont ces considérations, Messieurs, qui ont déterminé le choix de la Commission en faveur du sujet qui va être traité devant vous.
- Permettez-moi d’ajouter que le conférencier qui va vous parler est non seulement un des ingénieurs les plus distingués de notre corps d’ingénieurs civils, .mais qu’il est attaché depuis un très grand nombre d’années à l’industrie dont il va vous parler, qu’il a eu le bonheur et l’honneur de travailler avec les premiers initiateurs, et qu’il est, avec ses collègues et au milieu d’eux, un des hommes les plus notables qui ont fait progresser l’industrie delà fabrication du gaz. (Applaudissements.)
- M. Arson n’est pas que cela, il n’est pas qu’un ingénieur habile, il est un homme d’étude et de science, il est véritablement un savant.
- Je donne la parole à M. Arson.
- M. Arson. Messieurs, le besoin d’un éclairage artificiel est aussi ancien que le monde.
- Il constitue un problème qui a constamment tenu l’intelligence humaine en activité.
- Il a d’ailleurs reçu des solutions nombreuses, et celles qui ont un caractère irrécusable remontent à plus de trois mille ans. Des lampes d’origine égyptienne, qu’on trouve en grand nombre dans tous les musées et particulièrement dans celui de l’Exposition, témoignent à la fois de l’importance du besoin ressenti à ces époques reculées et de la perfection avec laquelle il était déjà satisfait.
- Ce besoin se justifie d’ailleurs facilement : l’activité humaine ne pouvait se résignera consacrer au repos la moitié de son temps; et d’ailleurs la durée des nuits atteint, sous certaines latitudes, une longueur qui dépasse la mesure de la patience la plus résignée.
- Les temps modernes, et surtout le temps présent, ont poussé bien loin l’exigence de ce besoin, et l’industrie humaine a répondu à leur demande par des solutions nombreuses.
- L’une des conditions du problème, la plus impérieuse peut-être, était de n’exiger de l’homme, permettez-moi de dire tout de suite : du consommateur, qu’une coopération aussi simple que possible.
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- Nous ne songeons à la lumière que quand elle nous fait défaut, et à ce moment nous la voulons tout de suite. C’est que la lumière n’est pas l’objet direct de nos préoccupations, mais seulement un moyen qui nous permet de satisfaire aux besoins qui nous assiègent.
- C’est là, Messieurs, la raison principale du succès de l’éclairage au gaz. Le consommateur le trouve toujours prêt à satisfaire à ses besoins. Les villes lui doivent un éclairage instantané, répandu jusque dans les rues les plus isolées.
- Enfin cet éclairage peut être réalisé à tel moment que ce soit, sans préparation préalable comme sans interruption.
- L’éclairage n’est pas la seule application qui ait été faite du gaz de la houille; le chauffage des habitations lui doit des solutions heureuses, et, pour qui sait s’en servir, des solutions économiques.
- La production des forces motrices propres aux petites industries est aussi une application qui va croissant tous les jours.
- C’est là une intéressante utilisation du calorique que le gaz dégage en brûlant. C’est une compensation heureuse au défaut qu’on lui reproche, de donner aussi de la chaleur quand on ne lui demande que de la lumière.
- Enfin l’industrie tout entière tire aujourd’hui du gaz de la houille le bénéfice d’applications nombreuses que nul autre moyen ne pourrait satisfaire aussi convenablement.
- 11 n’est pas possible de parler d’une industrie d’origine aussi récente sans rappeler le nom de son inventeur et sans lui rendre hommage.
- C’est Lebon d’Undersal, ingénieur des ponts et chaussées, qui en conçut l’idée et qui en fit les premières applications en 179/1, applications limitées il est vrai à l’intérieur de l’hôtel Seignelay qu’il a habité rue Saint-Dominique, mais auxquelles il avait donné déjà des solutions très voisines de celles qui sont encore pratiquées.
- Fourcroy a soutenu les espérances justement enthousiastes de Lebon, et l’application eût pris un essor plus rapide, si la mort n’était venu frapper trop tôt l’inventeur.
- DE LA HOUILLE.
- C’est de la houille, comme matière première, qu’on tire la production des hydrogènes carbonés qui constituent le gaz d’éclairage, tel qu’on le fabrique à Paris du moins.
- Toutes les houilles ne conviennent pas également bien à la production du gaz.
- Les couches supérieures de tous les gisements donnent un coke boursouflé sans valeur.
- Les couches inférieures sont anthraciteuses, elles fournissent peu de gaz et ne laissent en résidu qu’un charbon pulvérulent peu utilisable.
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- Les couches moyennes fournissent seules des charbons propres à la fabrication du gaz et à la formation du coke.
- La latitude occupée par les gisements leur imprime, toutes choses égales d’ailleurs, des caractères différents :
- L’oxygène est en plus grande quantité dans les gisements du sud de l’Europe que dans ceux du nord, et, par conséquent, l’acide carbonique produit pendant la distillation est en plus grande proportion.
- Inversement le soufre est plus abondant dans les charbons du nord, et le gaz qui en provient exige une épuration plus complète.
- DISTILLATION.
- La distillation de la houille s’opère vers 35o°!
- Tant que la transformation de la houille en coke n’est pas complète, la chaleur qui lui parvient n’élève pas cette température. Un phénomène analogue à celui,de l’ébullition se produit, de la chaleur latente est absorbée.
- Ce fait si facile à prévoir est d’ailleurs facile à constater expérimentalement. M. Audouin, ingénieur, attaché à la Compagnie parisienne, et qui lui donne un concours si précieux, a fait l’observation suivante :
- Il api acé dans un four dont la température ne s’élève que lentement, un four de briqueterie, des creusets contenant du charbon en poudre fine.
- L’état de ce charbon ni son poids n’ont varié tant que le four n’a pas été porté à la température de 3 5 o° centigrades.
- Peu après, la distillation était complète, le charbon était cokéfié et la distillation était terminée avant que la température eût atteint ûoo°.
- La distillation de la houille a d’abord été opérée dans des cornues en fonte, mais aujourd’hui les cornues en terre cuite sont exclusivement employées.
- La pâte de ces pièces est grossière, et, grâce à cette condition, elle résiste bien aux changements brusques de température que lui imposent les chargements de charbon froid et souvent mouillé.
- Cette constitution n’est pas favorable à la conductibilité de ces pièces pour la chaleur, et cependant la distillation de la houille s’y opère rapidement, grâce à l’énorme différence de température qui existe entre le four et la houille soumise à la distillation.
- L’opération, se produit même avec une régularité qui étonne. On est surpris tout d’abord en constatant que la production du gaz apparaît dès le commencement de la distillation, et dans une proportion telle qu’on est conduit à en rechercher la cause.
- On la trouve dans la quantité de chaleur contenue dans la cornue,
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- chaleur qui est accumulée pendant les derniers temps de la distillation précédente, et qui se transmet à la houille avec la rapidité que provoque la différence des températures de la cornue et du charbon.
- Ce point est si important, Messieurs, que j’ai fait récemment tous mes efforts pour l’établir avec toute la solidité possible, et je mets sous vos yeux un échantillon de coke retiré d’une cornue avec un soin extrême. Si vous voulez bien regarder comment il est constitué, vous verrez qu’il est une affirmation très positive de ce que je viens de vous dire.
- La partie inférieure qui repose sur la cornue est distillée par une transmission de chaleur due au contact.
- La partie supérieure du charbon est, au contraire, distillée par le rayonnement de la voûte,et non plus par contact; eh bien! en suivant les progrès de la distillation à travers la mass^, on arrive à trouver que ces deux sources de chaleur se sont rencontrées dans la couche moyenne qui. est presque aussi éloignée de la partie supérieure que de la partie inférieure, de sorte que le rayonnement de la voûte a certainement fourni autant de chaleur que la hase même de la cornue, qui est directement chauffée par le combustible et avec laquelle le charbon est en contact immédiat.
- Ces observations me semblent intéressantes, et si je les ai mises sous vos yeux, c’est parce qu’elles viennent éclairer les études qu’on peut faire sur l’utilité qu’il y aurait à amincir l’épaisseur des cornues qui sont en terre cuite, corps très mauvais conducteur de la chaleur. On devait craindre que la quantité de chaleur qui doit passer à travers cette paroi ne fût singulièrement retardée par le manque de conductibilité de cette matière. Or il se produit un fait “qui n’était pas prévu, quoique très naturel, et qui est extrêmement favorable à la distillation. La cornue est épaisse et accumule une quantité de chaleur pouvant être rayonnée, transmise par contact, et en tous cas fournie pendant les premiers temps de la distillation.
- La distillation dure à Paris quatre heures; il arrive que, pendant la dernière heure, la distillation étant faite et n’absorbant plus de chaleur, la cornue accumule le calorique qui lui est donné par le foyer, en fait magasin, et c’est au moment où l’on vient charger le charbon qu’elle rend à ce charbon la chaleur dont il a besoin pour commencer immédiatement sa distillation.
- Le temps que la chaleur met à pénétrer dans la houille en distillation dépend évidemment delà différence de température entre cette houille et le vase qui la contient.
- Suivant donc que le four où sont contenues les cornues est chauffé avec plus ou moins d’activité, la distillation de la houille est plus ou moins longue à s’accomplir.
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- Cette condition exerce aussi une influence particulière sur le résultat, il importe de la signaler dès ce moment.
- Contre toute attente, la distillation lente est aussi coûteuse de combustible que la distillation rapide.
- En outre, elle a le grave défaut de laisser le gaz en contact avec les parois rouges de la cornue pendant un temps plus long. De là il résulte :
- i° Un affaiblissement du pouvoir éclairant du gaz;
- 2° Une formation de sulfure de carbone que la distillation rapide ne produit pas dans la même proportion que la distillation lente.
- La distillation rapide, dans une cornue à température élevée, fournit le meilleur résultat, en volume et en qualité, mais à la condition expresse que la bouille en distillation soit dans la plus grande proportion que puisse recevoir la cornue.
- La distillation de 100 kilogrammes de bouille produit moyennement:
- En coke ........................................ 71 kilogrammes
- En gaz.......................................... i5
- En eau ammoniacale.............................. 8
- En goudron....................................... 6
- Ces quantités sont représentées avec des valeurs proportionnelles sur le tableau que j’ai l’honneur de mettre sous vos yeux.
- Les mètres cubes de gaz y sont représentés en grandeur réelle et figurés sous une forme géométrique à laquelle l’esprit est habitué. Le charbon y est figuré avec le volume qu’il a dans le commerce lorsqu’on achète et qu’on pèse 100 kilogrammes de charbon.
- Le coke y est également figuré avec le volume qui résulte de la distillation de 100 kilogrammes de charbon; et, enfin, le goudron et l’eau ammoniacale y figurent pour le très petit volume qu’ils occupent relativement.
- Il m’a semblé que cette forme pouvait fournir à l’esprit un moyen d’appréciation plus facile que des chiffres énoncés rapidement.
- CONDENSATION.
- Le gaz produit, il faut abaisser sa température et condenser les corps volatiles qu’il entraîne avant de le laisser parvenir aux appareils d’épuration.
- Ce refroidissement est commencé dans les tuyaux collecteurs de la fabrication, mais il n’est achevé que dans les appareils spéciaux établis dans ce but.
- Des systèmes très différents ont été employés.
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- PRODUITS DE LA DISTILLATION DÉ 100 KILOGRAMMES DE HOUILLE.
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- On fait usage, depuis l’établissement des premières usines à gaz, de luyaux de conduite disposés verticalement en jeux d’orgues. C’est le système le plus efficace et celui qui coûte le moins cher; il devient très puissant lorsqu’il est arrosé extérieurement.
- On emploie aussi de grands appareils qu’on remplit de coke ou de bois, mais l’usage de ces engins est moins efficace et plus coûteux d’établissement à surfaces égales de condensation.
- EXTRACTEURS.
- Après le réfrigérant on place l’extracteur. C’est un appareil mécanique dont le but est d’extraire le gaz, au fur et à mesure qu’il se produit, de telle sorte que la pression qu’il doit vaincre pour s’écouler au delà ne se fasse pas sentir dans les cornues.
- L’effet utile de cet appareil est de réduire l’importance des pertes par les fuites des cornues, pertes qui s’élèveraient, sans l’influence de l’extracteur, à 8 ou 1o p. o/o.
- La porosité de la pâte des cornues étant la cause de ces pertes et l’aspiration de l’extracteur pouvant appeler dans les cornues les gaz du foyer, il importe de ne pas y abaisser la pression au-dessous de la pression atmosphérique. Il serait donc désirable de rapprocher le plus possible les extracteurs des cornues. Mais, en ce point, les gaz sont encore à une température élevée , et chargés de vapeurs qu’il importe d’éliminer avant d’en faire l’aspiration, aussi place-t-on l’extracteur après les condenseurs.
- C’est à Pauwels qu’on doit l’invention des extracteurs, et c’est sur ses données qu’a été construit le premier de ces appareils, qui fonctionnait encore dans l’usine d’Ivry l’année dernière.
- 11 se composait de trois cloches pneumatiques à simple effet, se mouvant dans l’eau, prenant le; gaz et le refoulant par des tuyaux plongeurs, sans autre organe mécanique de distribution. '
- Cet appareil est remarquable par sa simplicité; il a été l’objet de l’attention des savants anglais qui viennent de visiter nos usines. Tous ont été frappés de l’ingéniosité qui avait été dépensée par Pauwels. Ce sont des tuyaux plongeurs qui donnent entrée et sortie au gaz.
- Des machines semblables à celles-là , mais à double effet , furent bientôt employées en Angleterre.
- Puis l’appareil Béel rotatif continu; puis les machines à cylindres et pistons,; semblables aux machines soufflantes.
- Elles sont assurément les meilleures tant au point de vue de l’uniformité de leur action qu’à celui de l’économie de force motrice nécessaire pour les faire mouvoir.
- Les premières machines de ce type employées paé la Compagnie pari-
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- sienne ont été construites par M. Gargan, et fonctionnent dans l’usine à gaz de la Villette depuis 1862.
- CONDENSEURS MÉCANIQUES.
- Quoique refroidi, le gaz n’est pas dépouillé de liquide. Il entraîne un brouillard qu’un abaissement de température ne peut retenir et qui ne peut être arrêté que par une action mécanique.
- Ce résultat est obtenu par l’appareil de MM. Pelouze et Audouin.
- Dans cet appareil, le gaz passe par les orifices très étroits et très multipliés d’une paroi mince, et se heurte contre une paroi pleine, placée à un millimètre et demi de la première.
- Cet écoulement se fait avec une grande vitesse, due à une différence de pression de 6 à 8 centimètres de hauteur d’eau. Il n’exige d’ailleurs aucune main-d’œuvre ni aucune surveillance active.
- Permettez-moi de mettre sous vos yeux un élément de cet appareil. Dans une cloche, dont la hauteur peut être élevée ou abaissée suivant la quantité de gaz qui. doit y passer, est placé un appareil à pans coupés. Ges pans sont formés de deux tôles étamées. La première , comme vous le voyez, est percée de très petits trous sur des lignes horizontales éloignées l’une de l’autre.
- La seconde tôle est percée d’ouvertures d’une plus grande section, mais qui ne sont pas placées en face des petits trous qui garnissent la première. Quand le gaz passe de la paroi intérieure à la paroi extérieure, et traverse tous ces petits trous avec une vitesse de i5 à 20 mètres, par exemple, il vient heurter la paroi pleine qui est face à face avec les trous, et, sous l’influence de ce choc, les molécules liquides globulaires qui marchent avec une puissance vive considérable, s’arrêtent, se réunissent en gouttelettes et se séparent du courant gazeux. .
- La quantité de goudron condensé par cette action n atteint que 1/1:0 de la condensation totale, mais.cette petite quantité était précisément la plus difficile à retenir, et il est très remarquable qu’elle soit arrêtée par une action mécanique d’une aussi grande simplicité.
- PRODUITS GAZEUX PERMANENTS.
- Les gaz que le refroidissement n’élimine pas sont de deux natures : les uns constituent le gaz d’éclairage proprement dit; les autres sont des corps à absorber et motivent les œuvres de l’épuration.
- La proportion dans laquelle cës éléments entrent dans le gaz est trop variable pour qu’il soit intéressant de la déterminer. En voici rénumération.
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- Les gaz utiles à la production de la lumière sont :
- L’hydrogène.................................................... H
- L’hydrogène prolocarboné.......................................... CH2
- L’hydrogène carboné............................................ C2 H2
- Le carbure d’hydrogène......................................... G4 H4
- Le sesquicarbure d’hydrogène................................... C6 H4
- Le bicarbure d’hydrogène........................................ C6H3
- La naphtaline................................................ G10 H4
- L’oxyde de carbone............................................. GO
- Les gaz inutiles ou même nuisibles, et qui mptivent l’épuration, sont les suivants :
- L’azote.............„................................. Az
- L’acide carbonique.................................. GO2
- L’hydrogène sulfuré................................ HS
- L’ammoniaque........................................ Az H3
- Le sulfure de carbone............................... CS2
- Le premier groupe, celui qui comprend les gaz utiles, ne réclame que les soins et les ménagements qui éviteront leur altération.
- Nous y avons classé l’hydrogène pur et l’oxyde de carbone, parce que ces corps, en brûlant, contribuent à donner la chaleur qui produit la décomposition des hydrogènes carbonés, et, par suite, la présence dans la flamme de ces particules solides et incandescentes qui lui donnent son pouvoir éclairant.
- Permettez-moi de vous rappeler la démonstration que faisait il y a déjà longtemps, au Conservatoire des arts et métiers, Clément Desormes. J’ai eu le bonheur de l’entendre, et je n’ai jamais oublié la façon très ingénieuse et très saisissable par laquelle il faisait apprécier à ses élèves le rôle de la présence des corps solides, combustibles d’ailleurs, dans la flamme du gaz.
- 11.plaçait sur une brosse un corps combustible en poussière très fine, de la résine par exemple, puis il prenait une lampe à esprit de vin, dont la flamme est, comme vous le savez, dépourvue de pouvoir lumineux et presque incolore; passant alors la main sur la brosse, il chassait dans la flamme la poussière combustible, et il se produisait immédiatement une vive lumière, ce qui était pour lui un moyen de démonstration du fait que je viens d’énoncer, à savoir que le pouvoir éclairant résulte de la suspension, dans une flamme, des particules solides manquant d’air, rougissant et projetant alors leur lumière par rayonnement.
- Le second groupe, heureusement le moins volumineux de beaucoup, contient les gaz nuisibles qui nécessitent les opérations que nous allons étudier.
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- ÉPURATION.
- L’épuration a pour but l’élimination cle :
- L’acide carbonique ;
- L’ammoniaque;
- L’hydrogène sulfuré;
- Le sulfure de carbone.
- Examinons d’abord les caractères de ces corps, nous comprendrons plus facilement ensuite les méthodes employées pour les retenir.
- ACIDE CARBONIQUE.
- L’acide carbonique n’a pas d’action fâcheuse dans le gaz au point de vue de la salubrité, mais il nuit beaucoup au pouvoir éclairant. On en a la preuve et la mesure par une observation bien simple.
- Si l’on introduit volontairement 1 p. o/o cl’acide carbonique dans le gaz, on fait tomber sa qualité éclairante de 10 p. o/o.
- La proportion d’acide carbonique contenu dans le gaz varie avec la provenance du charbon distillé.
- Les charbons du nord de l’Europe en contiennent à peine 1 1/2 p. 0/0.
- Les charbons du sud en fournissent souvent plus de h p. 0/0.
- L’extraction de l’acide carbonique n’est pas obligée, le fabricant ne doit consulter à cet égard que son intérêt. Mais cet intérêt est souvent assez grand pour qu’une élimination de l’acide carbonique soit une opération utile.
- Ce gaz joue le rôle d’un acide faible; ce n’est donc qu’avec un alcali puissant qu’on peut le retenir. La chaux, la soude ou la potasse atteignent bien ce but, l’ammoniaque aussi, et puisque l’ammoniaque existe déjà dans le gaz, puisque la fabrication même pourra en fournir, que des opérations ultérieures devront être mises en œuvre pour l’éliminer, il serait logique d’y avoir recours pour absorber l’acide carbonique.
- L’opération n’est cependant pas encore pratiquée couramment. Un chimiste que notre industrie connaît bien, M. Mallet, a tenté cette épuration^ Il a même été trop loin, la puissance de ses appareils a dépassé le but à atteindre; il épure bien l’acide carbonique, mais il altère au moins autant le pouvoir éclairant du gaz, et son procédé n’est pas encore arrivé à l’état pratique.
- Il y arrivera d’ailleurs probablement, puisque la condition du succès qui lui est réservé consiste surtout dans une modération de son application. '
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- AMMONIAQUE.
- L’ammoniaque offre un double intérêt à l’élimination. En brûlant, elle donne naissance à de l’acide nitrique, et sa valeur sufiit à couvrir les frais de son extraction.
- Le gaz bien condensé en contient encore 5 grammes par mètre cube, quantité insuffisante pour saturer les acides qui l’accompagnent et dont une grande partie reste libre.
- ACIDE SULFHYDRIQUE.
- L’acide sulfhydrique est contenu dans le gaz à deux états. Un tiers environ est combiné à l’ammoniaque, et les deux autres tiers sont libres, ne trouvant pas l’ammoniaque nécessaire à leur saturation.
- Quel que soit son état, l’acide sulfhydrique doit être éliminé complètement, et les procédés d’épuration dont on dispose permettent heureusement d’atteindre ce résultat de la manière la plus complète.
- La proportion de soufre contenu dans le gaz non épuré, à l’état d’hydrogène sulfuré, est en moyenne de 8 à îû grammes par mètre cube de gaz.
- SULFURE DE CARBONE.
- Le sulfure ae carbone ne préexiste pas dans la houille. Il se forme au moment de la distillation.
- Une distillation lente, à basse température, dans laquelle le gaz reste exposé longtemps à l’action de la chaleur dans une cornue rouge, produit du sulfure de carbone.
- Au contraire, une distillation rapide, traitant beaucoup de charbon dans une même cornue et dans un temps très court, en produit peu. C’est l’allure suivie dans les usines de la Compagnie parisienne.
- ÉPURATION.
- Les procédés employés pour faire l’épuration du gaz ont peu varié depuis l’origine de cette fabrication, et cependant les résultats réalisés ont été bien différents suivant l’ordre introduit dans les opérations.
- Dès l’origine on a fait usage de la chaux-, en 1846, M. Laming a introduit l’emploi de la matière rouge, le sesquioxyde de fer; depuis, les usines de Londres ont dû revenir à l’usage de la chaux, en le complétant par celui de la matière rouge, et en le faisant précéder par l’action dissolvante de l’eau sur l’ammoniaque.
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- Nous ne nous arrêterons pas à l’examen des procédés incomplets maintenant abandonnés, nous étudierons d’abord le plus compliqué, celui qui est employé à Londres, et nous le comparerons ensuite à celui que pratique la Compagnie parisienne.
- Non seulement la fabrication du gaz, à Londres, est tenue d’absorber complètement l’ammoniaque, mais encore elle ne doit pas laisser dans le gaz plus de h centigrammes de soufre par mètre cube, à quelque état que ce soit.
- Cette prescription oblige les fabricants à condenser l’ammoniaque dans d’immenses colonnes de lavage, puis aussi à remettre en usage les cuves à chaux qui avaient été abandonnées.
- En voici la raison : -
- Le sulfure de carbone ne peut être éliminé par aucune réaction chimique. Il ne peut être absorbé que par dissolution dans les sulfures par exemple.' Ainsi l’on fait passer le gaz non épuré sur de la chaux; il y a formation de sulfure de calcium, lequel, à son tour, agit comme dissolvant du sulfure de carbone, et le retient de manière à n’en laisser que 3.o à ho centigrammes par mètre cube de gaz.
- Cette opération n’arrête pas la totalité de l’hydrogène sulfuré, et il est nécessaire de la compléter par l’action du sesquioxyde de fer.
- Ce proc édé, si compliqué qu’il soit, laisse encore à désirer, et nous croyons pouvoir en discerner la cause. L’acide carbonique, quoique peu puissant, chasse de sa combinaison avec la chaux, l’acide sulfhydrique.
- 11 arrive donc nécessairement que la série des réactions sur lesquelles l’opération repose est troublée lorsque de l’acide carbonique, traversant de la chaux qui fonctionne depuis quelques instants, vient déplacer de l’acide sulfhydrique absorbé; le sulfure de carbone est remis en liberté (1).
- Je désire vivement faire bien comprendre ce qui se passe ici, parce que je me permets de faire un reproche à une méthode pratiquée en Angleterre et qui semble avoir l’approbation d’hommes passant, à juste titre, pour des savants du plus haut mérite.
- Considérons une cuve d’épuration contenant un épais lit de chaux : le gaz qui arrive par le bas est d’abord dépouillé de son acide sulfhydrique au contact de la chaux qui l’absorbe en se transformant elle-même en sulfure de calcium; celui-ci va pouvoir, à son tour, dissoudre le sulfure de carbone également contenu dans le gaz; l’absorption se fait ainsi de proche en proche en remontant. Mais la cuve va rester en service un cer-
- W La solubilité du sulfure dé carbone dans le sulfure de calcium est d’ailleurs très limitée. On en apprécie la mesure en renversant la question et en recherchant la solubilité du sulfure de calcium dans le sulfure de carbone. Après saturation, on ne retrouve, par l'évaporation, que des traces de sulfure de calcium.
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- tain temps, jusqu’à ce que la totalité de la chaux soit épuisée, par conséquent, l’acide carbonique qui arrive sans cesse va, par sa prédominance, chasser de leur place l’hydrogène sulfuré et le sulfure de carbone, de sorte que les réactions sur lesquelles on compte, et qui s’étaient produites au début, seront détruites, et le sulfure de carbone remis en liberté.
- Il arrive donc, comme je viens de vous le dire, que la série des opérations sur lesquelles on comptait, et qui se sont produites de prime abord, sont détruites en définitive par suite des phénomènes qui se produisent dans la continuité du fonctionnement même de l’appareil.
- A Paris, la Compagnie parisienne est obligée aux conditions que deux illustres savants, M. Dumas et M. Régnault, lui ont imposées. Elle y satisfait religieusement, et M. Leblanc, l’éminent chimiste chargé par la ville de Paris d’y veiller avec une vigilance facile à sa haute honorabilité, a souvent reconnu que le contrat était rigoureusement observé.
- La Compagnie parisienne fait plus, elle absorbe l’ammoniaque par des cuves spéciales de lavage, n’en laissant dans le gaz que ce qui est utile aux opérations mêmes de l’épuration.
- Qu’il nous soit permis, pour donner à notre affirmation tout le poids possible, de citer ici les ternies mêmes dans lesquels M. Leblanc rend compte de la situation de la question à Paris.
- Dans le bulletin d’avril 1878 publié par la Société d’encouragement, à la fin d’un exposé complet de la méthode expérimentale par laquelle le pouvoir éclairant du gaz et son épuration sont journellement contrôlés, M. Leblanc écrit ce passage, que nous nous faisons un devoir de citer complètement :
- «Le traité, à Paris, n’oblige pas à doser le soufre qui serait, par «exemple, à l’état de sulfure de carbone et n’affecterait pas le papier d’a-« cétate de plomb. Les houilles distillées à Paris sont moins pyriteuses que «les houilles anglaises; le sulfure de carbone mieux condensé, par l’épu-« ration physique d’abord, finit par rester, en grande partie, dans les «caisses d’épuration, à l’état de sulfocyanure d’ammonium, ce que favo-«rise l’état légèrement ammoniacal qui est toléré pour le gaz. Toujours « est-il que les chimistes de Londres qui sont venus à Paris pour examiner «le gaz, à ce point de vue, avec leurs appareils, ont trouvé la dose de «soufre inférieure à la limite de tolérance imposée à Londres par le traité, «et ont rendu compte du fait au comité du Parlement, devant lequel la «question du soufre dans le gaz a été agitée en 1877.5)
- Cette affirmation, si explicite et si intéressante pour les consommateurs et pour la Compagnie parisienne, est complétée par deux renvois si importants, que je ne crains pas de fatiguer votre bienveillante attention en vous en donnant, lecture,
- Le premier dit ;
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- « MM. Vincent et Delachanai. ont récemment démontré la présence du «sulfure de carbone en quantité notable dans les huiles légères, prove-«nant de la distillation fractionnée du goudron de houille. »
- Puis :
- «Plusieurs dosages de l’ammoniaque dans le gaz de Paris ne m’ont «pas indiqué plus de o^roooi par litre. Cette quantité doit se trouver «encore abaissée par l’emploi du condenseur mécanique de MM. Pelouze «et Audouin, qui fournit un goudron très ammoniacal.»
- A Paris donc, la fabrication du gaz n’est tenue qu’à l’épuration du soufre pouvant être arrêté par l’action du sesquioxyde de fer qui forme la base de la matière rouge. Ce procédé est dû à M. Laming, et il jouit d’une remarquable efficacité. Tant que la matière étalée dans les cuves conserve une couche non altérée, si mince qu’elle soit d’ailleurs, l’hydrogène sulfuré est complètement absorbé.
- J’ai mis sous vos yeux un vase dans lequel l’épuration a été faite à la manière des cuves, c’est-à-dire, par conséquent, avec le procédé suivi dans les usines de Paris.
- La composition de la matière rouge est très simple; c’est du sesquioxyde de fer imprégnant de la sciure de bois.
- On tire ce sesquioxyde du sulfate de fer par addition de chaux.
- Ce n’est pas tout, la matière rouge transformée en sesquisulfure de fer étant exposée à l’air, en absorbe l’oxygène, dépose son soufre à l’état solide, et se reconstitue ainsi en réactif prêt à être employé de nouveau.
- Si cette matière ne s’imprégnait pas de goudron, et si le soufre déposé n’atteignait pas une trop grande proportion, ce réactif aurait un usage indéfini. ,
- GAZOMÈTRES.
- Le gaz produit d’une manière continue est reçu dans de vastes magasins, pour être dépensé dans un petit nombre d’heures. Ces magasins portent le nom de gazomètres.
- Permeltez-moi d’appeler votre attention, Messieurs, sur le service utile que rendent ces appareils.
- Ils assurent l’éclairage de la nuit en le mettant à l’abri de toutes les interruptions qui peuvent troubler la fabrication, et ils fournissent à l’ëciai— rage par le gaz une certitude de fonctionnement que les autres modes d’éclairage peuvent justement lui envier.
- ÉMISSION ET DISTRIBUTION.
- Le gaz fabriqué et contenu dans ses magasins d’approvisionnement est livré à la consommation dans la mesure convenable suivant le jour et suivant l’heure de chaque jour.
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- La canalisation qui permet cette distribution est formée de tuyaux de diverses natures, dans lesquels le gaz atteint des vitesses qui ne dépassent pas 5 mètres par seconde.
- A Paris, la longueur totale de ces tuyaux est de 1,772,351 “,57 , et le diamètre moyen de 1/18 millimètres.
- Cette longueur est considérable, et nous croyons devoir en faire apprécier l’importance en faisant remarquer quelle est double de la distance qui existe entre Paris et Marseille (863 kilomètres).
- APPLICATIONS.
- L’éclairage est assurément l’application la plus importante que nous tirions du gaz de la bouille.
- Je n’entreprendrai pas de vous exposer les méthodes et les appareils qui sont employés, ce soin est réservé à un autre qui saura y trouver des motifs pleins d’attraits; je me bornerai à vous dire que le maximum d’effet utile n’est réalisable que dans les becs où le gaz est brûlé sous une très faible pression.
- La mesure avec laquelle on titre la qualité du gaz, à Paris du moins, s’exprime ainsi :
- Brûlés dans une heure, 10 5 litres de gaz au taux normal fournissent autant de lumière qu’une lampe Carcel brûlant /12 grammes d’huile.
- * CHAUFFAGE.
- Les applications du gaz au chauffage sont aussi nombreuses que satisfaisantes.
- Il se prête à la réalisation de toutes les solutions empruntées jusqu’ici à d’autres combustibles. C’est à son emploi qu’on doit la réalisation des plus hautes températures produites.
- Son application aux usages domestiques a depuis longtemps fourni des solutions aussi pratiques qu’intéressantes.
- L’économie d’argent due à ce combustible n’est pas le seul avantage qu’on en tire, l’économie de temps qu’il permet de réaliser est plus intéressante encore. Quand la famille de l’ouvrier, tout en s’éveillant de grand matin, n’a qu’un temps très court pour préparer son repas, le gaz lui fournit une solution rapide qu’aucun autre chauffage ne saurait lui procurer. On porte en effet un litre d’eau à l’ébullition en cinq minutes avec une consommation de gaz de quarante litres ne coûtant qu’un centime deux dixièmes.
- Tout autre combustible ferait perdre plus de temps et coûterait certainement plus cher.
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- FOP.CE MOTRICE.
- La combustion du gaz ne fournit pas seulement de la lumière, elle n’est pas seulement employée pour produire de la chaleur; elle permet aussi la création de forces motrices cjue l’industrie utilise avec un grand profit.
- C’est à M. Lenoir qu’est due l’invention du premier moteur qui a fonctionné par explosion lente, résultant d’un mélange détonant fait dans le cylindre même, sans accumulation préalable et dangereuse de gaz mélangés.
- D’autres constructeurs après lui ont aussi recueilli le travail produit par l’explosion du gaz à l’aide de procédés divers.
- MM. Hugon, Otto et Langen ont produit des solutions qui montrent que la question peut en avoir un grand nombre; enfin M. Otto vient de faire faire un nouveau pas à la question.
- Tous ces moteurs sont toujours prêts à fonctionner, suspendant complaisamment leur action au gré de celui qui les mène, sans lui imposer de perte ni de sujétion.
- Ils peuvent d’ailleurs être établis à tous les étages d’une maison et transportés comme un meuble.
- CONSIDERATION SUR L’AVENIR DE L’ECLAIRAGE AU GAZ.
- Messieurs, permettez-moi, en finissant, de jeter un regard de curiosité sur l’avenir encore réservé au gaz.
- L’éclairage est un besoin; l’éclairage au gaz est un moyen qui satisfait admirablement à ce besoin, son avenir est assuré et son développement ne faiblira pas.
- Il satisfait aux conditions les plus impérieusement exigées par l’usage, il est toujours prêt, il est le moins cher de tous et le plus commode; son emploi ne sortira pas de nos habitudes.
- Si l’on considère que la lampe des Egyptiens est restée la lampe de nos temps présents, comme le prouve cet échantillon emprunté au service municipal de la ville de Paris, ne différant en rien de la lampe en usage il y a trois mille ans, on est bien fondé à croire, c’est du moins notre avis personnel, que le bec de gaz qui nous éclaire aujourd’hui nous sera de plus en plus nécessaire.
- Est-ce à dire que des ressources nouvelles ne viendront pas s’ajouter à celles que nous possédons déjà, comme le gaz est venu s’ajouter à l’huile? — Point du tout, et, tout en répondant à des exigences que le gaz ne satisfait peut-être pas, ces solutions ajouteront encore aux moyens que l’homme consacre à la satisfaction de ses goûts ou de ses besoins, sans jamais le lasser.
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- M. le Président. Vous venez d’entendre, Messieurs, la conférence éminemment distinguée, pleine de correction, d’élégance, de justesse, mêlée de considérations variées, souvent embellie par des distractions mettant en relief les moyens primitifs d’éclairage et le fonctionnement de cette immense industrie , aujourd’hui si puissante, de la fabrication du gaz.
- Je crois être l’interprète des sentiments du bureau et de toute l’assemblée, en adressant à M. Arson nos remerciements et nos félicitations les plus sincères. (Applaudissements prolongés.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 21 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE SUR L’ÉCLAIRAGE,
- PAR M. SERVIER,
- INGÉNIEUR CIVIL.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Clémandot, ingénieur civil.
- Assesseurs :
- MM. Luchaire, fabricant d’appareils d’éclairage;
- Schlossmacher , fabricant d’appareils d’éclairage ; Armengaud jeune, ingénieur civil.
- La séance est ouverte à 2 heures 5 minutes.
- M. le Président. Messieurs, M. Servier, qui joint à la théorie la pratique la plus consommée, va vous entretenir des différents systèmes d’éclairage.
- M. Servier. Mesdames et Messieurs, je suis appelé à l’honneur de vous entretenir des différents systèmes d’éclairage en usage, mais ce .sujet est si vaste que je serai forcé de me tracer clés limites, et je ne vous parlerai que de ceux qui sont les plus répandus, ou dont les progrès permettent de prévoir une application importante dans un avenir plus ou moins rapproché.
- Lorsque le soleil descend sous l’horizon, ou, pour mieux dire, lorsque l’horizon monte sur le soleil, la lumière de la lune et des étoiles, même quand elle n’est pas éclipsée par les nuages, est insuffisante pour nous éclairer. Aussi le besoin d’une lumière artificielle s’est-il fait sentir dès les temps les plus reculés; mais il est difficile d’accorder le nom d’éclairage au système primitif des anciens, qui consistait en une mèche allumée trempant dans l’huile; la lampe antique fait plus d’honneur à leur génie artistique qu’à leurs connaissances scientifiques. Et d’ailleurs, à quoi
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- — C'-
- aurait servi l’éclairage à une époque où les travaux de la terre étaient presque les seuls en honneur, et où quelques hommes d’élite seulement s’adonnaient à la littérature, aux sciences et à quelques industries encore dans l’enfance? Lorsqu’un peuple avait besoin de produits qui lui manquaient ou qu’il ne fabriquait pas, il se ruait sur son voisin mieux partagé ou mieux outillé, et l’invasion remplaçait les traités de commerce. Ce procédé est presque abandonné aujourd’hui.
- L’éclairage proprement dit ne date guère que d’un siècle, car c’est à la chimie que sont dus ses principaux perfectionnements et la chimie est contemporaine de la Révolution; mais la généralisation de l’éclairage ne date elle-même que de la création des chemins de fer qui ont rendu possible le transport économique et rapide des matières premières et des marchandises, et, par suite, la fondation, sur tout le territoire des peuples- civilisés, d’industries de toute espèce, qui ont besoin de lumière pour prolonger la durée du travail et tirer parti d’un matériel créé à grands frais. Tous les progrès s’enchaînent, et l’éclairage, qui était à l’origine l’apanage de quelques hommes seulement, est devenu un besoin universel. Mais ce besoin se manifeste sous les formes les plus variées: les usages domestiques ou industriels, l’éclairage public, l’éclairage de luxe, celui des côtes, la défense des places, la navigation nocturne réclament des solutions diverses. Ce sont ces solutions dont je vais m’efforcer de vous donner un aperçu.
- Toutes les lumières artificielles sont produites par un corps porté à une température élevée, et en général, lorsque la température d’un corps dépasse 5oo degrés, il devient lumineux. L’illustre physicien Pouillet a cherché à évaluer les températures qui correspondent aux diverses apparences lumineuses, et il a obtenu les résultats suivants : Le rouge sombre correspond à 700 degrés centigrades; le rouge cerise, à 900; l’orange clair, à 1200; le blanc nuancé, à i3oo; le blanc éblouissant, à i5oo.
- On peut donc dire que tous les moyens propres à dégager de la chaleur sont aptes à produire de la lumière, pourvu qu’ils atteignent les limites de température que je viens d’indiquer. Ainsi, lé frottement, le choc et les actions chimiques sont des sources de lumière; mais tous ces moyens ne sont pas également économiques, et l’économie est üne condition essentielle de tout éclairage pratique. Aussi la production artificielle de la lumière est-elle limitée uniquement aujourd’hui à l’action chimique connue sous le nom de combustion pour les lumières d’intensité moyenne, et a l’électricité pour les lumières de grande i ntensité.
- Il est donc indispensable de dire quelques mots du phénomène de la combustion et je prendrai pour exemple la chandelle * qui est le type le plus ancien des éclairages perfectionnés, et qui, malgré ses défauts, résume toutes les opérations qui s’exécutent dans la fabrication du gaz,
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- dont vous avez été entretenus clans une précédente conférence, ainsi que tous les phénomènes de la production d’une flamme éclairante.
- La chandelle est, comme vous le savez, composée d’une mèche de coton centrale, entourée d’un mélange de graisse de mouton et de graisse de bœuf; cette dernière seule est trop molle et trop fusible, et les chandelles qu’on en préparerait couleraient trop facilement. Si vous examinez avec attention la flamme d’une chandelle, vous y verrez aisément deux parties bien distinctes, l’une obscure au centre de la flamme, et l’autre lumineuse à la surface. Voici l’explication du phénomène qui se passe : la mèche centrale sert à faire monter par la capillarité le suif fondu; celui-ci est vaporisé, puis décomposé par la chaleur de la flamme et cette vapeur forme la partie obscure; mais arrivée au contact de l’air, elle s’enflamme, et se décompose en hydrogène et en noir de fumée, c’est-à-dire en charbon à l’état de division extrême, qui est porté à une température élevée qui le rend incandescent, et elle se consume en produisant de l’acide carbonique et de l’eau. La chaleur développée par la combustion fait fondre une nouvelle couche de suif, qui se trouve retenue dans une sorte de godet naturellement formé par le refroidissement extérieur du courant d’air qui s’élève le long de la chandelle. Une chandelle est donc une véritable petite usine à gaz, où la distillation, la production et la combustion du gaz s’opèrent d’une manière simultanée et continue. Malheureusement l’opération ne se passe bien régulièrement qu’à la condition que la chandelle brûle dans un air parfaitement calme; sans quoi, le suif coule le long de la chandelle et la lumière produite est accompagnée d’une fumée répandant une odeur désagréable. En outre, la mèche qui sert à l’ascension du suif fondu ne se consume pas et s’allonge dans la flamme, et il est nécessaire de la couper de temps à autre.
- Ces inconvénients ont été en partie supprimés par l’invention des bougies stéariques, qui est due aux célèbres chimistes Gay-Lussac, et Ghevreul. Les graisses de tous les animaux et même les huiles végétales sont composées des mêmes éléments y et elles ne diffèrent entre .elles que par la proportion de ces éléments : deux, solides, qu’on appelle la stéarine et la margarine, et un, liquide ou huileux, qu’on appelle l’oléine. Pour extraire l’acide stéarique de ces graisses , on commence par les saponifier ; cette opération consiste à combiner les acides gras contenus dans le suif avec de la chaux et à éliminer la glyeérine. On forme ainsi un véritable savon de chaux qu’on décompose par l’acide sulfurique étendu; On lave les acides stéarique, margarique et oléique rendus libres, et on les sépare par des pressages à froid et à chaud.
- L’acide stéarique ainsi obtenu fond moins facilement que le suif et sert à faire les bougies que vous connaissez tous, et qui ne coulent pas comme la chandelle. La fabrication de l’acide stéarique s’opère aujourd’hui par
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- des procédés tout différents et très perfectionnés, mais leur description m’éloignerait de mon sujet.
- Il est important de vous signaler une particularité dans la construction des bougies, destinée à obvier à l’inconvénient de l’allongement de la mèche dans l’intérieur de la flamme. La mèche des bougies est tressée de manière à se recourber en se charbonnant, et à présenter son extrémité à la surface de la flamme; il en résulte que cette extrémité se consume spontanément au contact de l’air et n’a pas besoin d’être coupée.
- Il y a un fait sur lequel j’appellerai toute votre attention, parce qu’il se reproduit dans tous les systèmes d’éclairage. Voici deux bougies, donnant chacune une certaine intensité de lumière; si je rapproche les flammes de ces deux bougies de manière qu’elles se confondent, la lumière produite sera plus grande que la somme des deux lumières. Cela tient à ce que la température de la flamme se trouve augmentée, parce que le refroidissement de l’air extérieur a moins d’action sur elle. C’est une loi générale que plus une flamme est intense, et plus elle a de puissance lumineuse, et si l’on divise cette flamme en plusieurs parties, la somme des puissances lumineuses sera inférieure à la puissance lumineuse de la flamme unique, et d’autant plus que les parties seront plus petites. Nous verrons que cette loi existe, non-seulement pour les flammes, mais aussi pour la lumière électrique, dont je vous entretiendrai tout a l’heure.
- Parmi les autres substances solides servant à l’éclairage, je ne citerai que pour mémoire la cire des abeilles dont l’emploi se borne aujourd’hui à la fabrication des cierges; le blanc de baleine ou spermaceti, qui est extrait des cellules qui enveloppent le cerveau des grands cétacés, et enfin la paraffine qu’on retire des goudrons de bois et de tourbes, des huiles de schiste brutes, et avec laquelle on fait de belles bougies transparentes.
- Je passerai maintenant à l’éclairage par les huiles végétales, qui exige l’emploi de lampes. — Une lampe est un réservoir destiné à alimenter une mèche de coton ou de fil, à l’extrémité de laquelle se produit la flamme éclairante. Le plus grand progrès réalisé dans la construction des lampes est du à Argand, dont l’admirable invention date de quelques années avant 1789. La lampe d’Àrgand consiste en deux pièces principales : un réservoir à niveau constant et un bec. La première a été très perfectionnée et n’est plus employée sous la forme que lui avait donnée Argand, et qu’un de ses ouvriers, nommé Quinquet, s’était appropriée. Le bec seul est intéressant à étudier, parce qu’il est appliqué aujourd’hui dans tous les éclairages à l’huile et au gaz. Ce bec est formé de deux anneaux cylindriques et concentriques, entre lesquels se meut la mèche, dirigée par un petit porte-mèche à crémaillère. La mèche, qui elle-même est cylindrique, sort à la partie supérieure de cet espace annulaire, où
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- elle est baignée par l’huile que l’on allume à son extrémité. L’air atïlue autour et au milieu de la flamme, et, au moyen d’une cheminée en verre, destinée à activer le tirage, on obtient une flamme brillante et sans fumée. Gette cheminée elle-même peut se mouvoir de haut en bas de manière à graduer le tirage. Cela permet de faire brûler la mèche à blanc, l’air qui afflue au-dessous refroidissant l’huile et empêchant la mèche de se charbon ner.
- Le réservoir d’huile d’Argand était latéral. On doit à Carcel un perfectionnement considérable, qui consiste à mettre le réservoir d’huile a la partie inférieure et à construire la lampe verticale comme une chandelle; elle ne donne donc de l’ombre autour d’elle par aucune de ses parties accessoires. Cette disposition nécessite l’élévation de l’huile jusqu’au niveau de la mèche, ce qui a lieu au moyen de petites pompes mues par un mouvement d’horlogerie.
- Malheureusement ces lampes sont d’un prix assez élevé; le mouvement d’horlogerie est sujet à se déranger et à s’encrasser, lorsqu’on ne se sert pas de la lampe tous les jours. Aussi la lampe Carcel est-elle remplacée avec avantage par la lampe modérateur, inventée par M. Franchot en 1836 et dont la simplicité a fait le grand succès. Une grande capacité cylindrique, ménagée dans le pied de la lampe, sert de réservoir d’huile. L’ascension du liquide au bec est déterminée par un piston pressé par un ressort à boudin à spires inégales, afin qu’il puisse, lorsqu’il est a fond, tenir dans un espace très restreint. Le piston est garni d’un cuir embouti dont le rebord s’applique contre la paroi cylindrique du réservoir par la pression de l’huile. Lorsqu’on remonte le piston, au moyen d’une clef fixe agissant sur une crémaillère fixée au piston, le rebord du cuir embouti laisse passer l’huile sous le piston; mais cette huile ne peut remonter par dessus. Le piston est percé à son centre d’un trou auquel est adaptée une tige cylindrique creuse, dans l’axe de laquelle est engagé un fil métallique terminé inférieurement par une pointe conique, et fixe a la partie supérieure de la lampe. L’huile pressée par le piston monte jusqu’au porte-mèche par la tige cylindrique creuse dont la section se trouve rétrécie par l’enfoncement du fil métallique dans cette tige. À mesure que l’huile est consumée, le piston s’abaisse, le ressort à boudin se détend et s’allonge, et la pression qu’il exerce diminue. Mais en même temps le fil métallique se dégage de plus en plus de l’intérieur de la tige creuse du piston. Plus le trajet que l’huile doit parcourir est long, et plus la portion rétrécie du conduit diminue de longueur.
- On comprend dès lors qu’avec des proportions convenablement déterminées, l’huile afflue à la mèche avec une grande régularité, quelle que soit la position du piston. . ;
- La construction de ces lampes est arrivée à une grande perfection et
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- elles fonctionnent aussi régulièrement que les lampes à mécanisme de Carcel.
- Je parlerai maintenant de l’éclairage aux huiles minérales ou hydrocarbures liquides. Ces huiles, qui se rencontrent dans la nature en quantités considérables, peuvent être obtenues à un prix bien inférieur à celui des huiles extraites des graines des plantes. On désigne sous la dénomination générale d’huiles minérales, les pétroles, les huiles de naphte, de schiste, de goudron, etc. etc.
- Ces substances sont tellement riches en carbone qu’ elles ne peuvent être brûlées dans les mêmes conditions que les huiles végétales; la flamme serait fuligineuse et répandrait une mauvaise odeur.
- Il existe différents moyens d’obvier à ces inconvénients. Le premier consiste à faire arriver dans la flamme, produite par la combustion, une quantité d’air suffisante pour que le carbone ne puisse pas se déposer sous forme de noir de fumée; les deux solutions principales de ce moyen sont: les appareils à carburer l’air, et la lampe à courant d’air forcé de M. Donnv, mais on comprend que ces systèmes, exigeant l’emploi d’un appareil de compression de l’air, soient rarement applicables dans la pratique.
- La carburation de l’air exige d’ailleurs l’emploi d’essences minérales très légères, c’est-à-dire ayant une tension de vapeur très forte à la température ordinaire, et qu’on extrait des huiles minérales brutes par la distillation. Ces essences sont éminemment inflammables, et demandent par conséquent à être employées avec les plus, grandes précautions.
- La lampe Donny, au contraire, brûle toute espèce d’huiles lourdes, mais n’est susceptible d’être appliquée que dans des chantiers, à cause du bruit produit par l’injection de l’air forcé.
- Les lampes pour la combustion de l’huile de schiste et du pétrole diffèrent de celles qu’on emploie pour les huiles végétales, en ce que la mèche sert uniquement à aspirer le liquide par capillarité, à le diviser et à augmenter sa surface de contact avec l’air, mais sans arriver jusqu’à la flamme, parce que la chaleur engendrerait une quantité de vapeur trop considérable.
- Pour éviter une volatilisation trop rapide, on refroidit en outre le brûleur au moyen du courant d’air appelé parla combustion; ce courant d’air doit être beaucoup plus actif que pour les huiles grasses.
- Les dispositions qui ont le mieux réussi pour la combustion de l’huile de schiste sont au nombre de deux pour les lampes à mèche circulaire. La première consiste à placer, un peu au-dessus du bas de la flamme et dans son intérieur, un disque en métal d’un diamètre un peu plus grand que le diamètre intérieur du bec; ce disque est nécessairement porté à une température élevée et le courant, d’air se brise sur ses bords et brûle le
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- carbone qui a pu échapper à la combustion. •— La seconde disposition consiste à donner au verre un étranglement qui force l’air à affluer sur la flamme de manière à rendre la combustion très vive.
- Pour le pétrole, on emploie le plus souvent la lampe à mèche plate, qui porte, entre le verre et le bec, un capuchon en métal qui renvoie sur la flamme, qui se produit à la fente supérieure, le courant cl’air extérieur qui pénètre par les trous placés au bas du bec.
- Les lampes ont une forme peu gracieuse, résultant delà hauteur assez ,faible à laquelle la capillarité de la mèche peut élever le liquide, et de la nécessité de donner au réservoir d huile un assez grand, diamètre pour éviter de trop grandes variations de niveau pendant la durée de la combustion.
- On fait également pour le pétrole des lampes à mèche circulaire, dans lesquelles on est arrivé à régler les courants d’air avec une grande perfection , de telle sorte qu’elles brûlent sans fumée ni odeur. Elles sont vendues à des prix excessivement bas, ce qui n’a pas peu contribué au développement de l’éclairage au pétrole.
- Je dois appeler votre attention sur un point très important dans l’emploi du pétrole. Le pétrole brut contient des essences très légères, c’est-à-dire volatiles à la température ordinaire, et si on l’employait à cet état, on s’exposerait à des explosions de lampes, comme celles qui ont marqué d’une manière si fâcheuse les premières années de l’usage du pétrole. Aussi le pétrole doit-il être rectifié, c’est-à-dire débarrassé de ces essences légères par une distillation, et l’on ne doit livrer au commerce que du pétrole s’enflammant seulement à une température de 35 degrés centigrades. Pour s’assurer que le pétrole remplit ces conditions, on se sert d’un petit appareil d’essai, qui se compose essentiellement d’une petite capsule dans laquelle on verse un échantillon du pétrole, dans lequel plonge un thermomètre; un petit bec brûle au-dessus du liquide. On chauffe ce dernier, et lorsque sa vapeur prend feu au contact du bec allumé, on observe la température du liquide. .
- Je dirai encore quelques mots d’un autre système propre à faire brûler les hydrocarbures liquides, et qui consiste à mélanger à ces huiles essentielles trop carburées un liquide qui l’est peu, tel que l’alcool, l’esprit de bois, ou l’éther. Ge système porte les différents noms de gaz liquide, d’hydrogène liquide, ou gazogène. Pour que-le mélange s’opère, il est indispensable que l’alcool soit presque absolu et que l’essence soit anhydre et ait été rectifiée sur de la chaux.
- Gaz. -— Je suis obligé de passer sous silence bien des systèmes d’éclairage aux hydrocarbures liquides pour ne pas abuser de votre patience, et j’arrive à l’éclairage par le gaz de houille, dont la fabrication vous a été décrite avec une grande autorité dans une précédente conférence par M. Arson.
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- Je ne parlerai donc que de son emploi, et je dirai seulement que le gaz extrait de la houille serait inutilisable comme éclairage, si l’on n’était arrivé à l’épurer des matières nuisibles qu’il contient à l’état brut. Le gaz pur, au contraire, qui est livré parles usines à gaz bien construites et bien dirigées, ne produit par la combustion que de l’eau et de l’acide carbonique, c’est-à-dire les mêmes produits que la respirationhumaine. il développe également de la chaleur, comme nous en développons nous-mêmes en respirant; lorsqu’on est incommodé par cette chaleur, cela tient à ce que le renouvellement de l’air, dans la pièce éclairée,n’est pas suffisant, et qu’on ne tient pas compte de ce que le bec de gaz, tout en occupant très-peu de place, absorbe autant d’oxygène, produit autant de chaleur, de vapeur d’eau et d’acide carbonique qu’un être animé. Ainsi, dans cette salle où la température est déjà très élevée par suite du nombre de per-sonnés qui y sont rassemblées,il est évident que si l’on allumait une centaine de becs de gaz, qui seraient nécessaires pour l’éclairer dans la soirée, cela produirait le même effet que si l’on introduisait encore cent ou deux cents personnes. Il ne faut donc pas reprocher au gaz la chaleur qu’il développe, mais aux architectes de ne pas ventiler suffisamment les locaux éclairés dans lesquels se réunissent un grand nombre de personnes.
- Les usines à gaz sont arrivées à livrer non seulement du gaz parfaitement épuré, mais encore d’un pouvoir éclairant déterminé et constant, de telle sorte que l’on sait qu’en achetant un mètre cube de gaz, par exemple, il y a dans ce mètre cube une quantité de lumière bien déterminée.
- A Paris et dans la plupart des villes de France, le pouvoir éclairant du gaz est tel que io5 litres, brûlant dans un bec défini> donnent autant de lumière que h2 grammes d’huile de colza brûlant dans une lampe Carcel aussi définie.
- J’insiste sur le mot défini parce qu’il y a une erreur assez accréditée qui consiste à croire que le gaz ainsi désigné n’est susceptible de donner que le pouvoir éclairant de io5 litres équivalant à A2 grammes d’huile. Le pouvoir éclairant du gaz n’est pas une chose absolue, pas plus d’ailleurs que le pouvoir éclairant des autres systèmes d’éclairage; il dépend essentiellement des conditions dans lesquelles le gaz est brûlé.
- Ainsi ce même gaz, qui donne une quantité de lumière équivalente à lx2 grammes d’huile brûlant dans une lampe Carcel définie, lorsqu’il brûle dans un certain bec également défini, peut donner beaucoup moins ou beaucoup plus de lumière en brûlant dans d’autres becs et clans d’autres conditions. C’est là un point très important sur lequel j’attire toute votre attention.
- Cela m’amène à vous indiquer les conditions dans lesquelles le gaz doit brûler pour obtenir le maximum de pouvoir éclairant. Un bec de gaz se
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- compose, d’une manière générale, d’un orifice par lequel le gaz enflammé s’échappe sous l’action de l’excès de pression qui existe dans la conduite. La vitesse avec laquelle le gaz sort de ce bec dépend, d’une part, de cet excès de pression, et, d’autre part, de la section de l’orifice. Or, si cette vitesse est petite, le gaz ne brûle qu’à la surface de la flamme, la décomposition s’effectuant dans le centre comme nous l’avons vu en examinant la combustion d’une chandelle. Si, au contraire, la vitesse est grande, le gaz se mélange à l’air atmosphérique et brûle en même temps dans toutes ses parties; la décomposition ne se fait pas graduellement, et le carbone ne se déposant pas à l’état solide dans la flamme, le gaz brûle avec une flamme bleue non éclairante.
- Une même quantité de gaz brûlant dans des becs de différentes sections donnera donc des quantités de lumière différentes et variant depuis zéro jusqu’à un certain maximum. Inversement, un bec de dimensions déterminées peut brûler des quantités de gaz très variables, suivant l’excès de pression qui produit l’écoulement, et le maximum d’effet utile de ce bec correspond à une certaine quantité de gaz déterminée; ce maximum est toujours obtenu avec l’excès de pression le plus faible, c’est-à-dire avec la vitesse d’écoulement la moins considérable.
- L’intensité de la lumière produite par le gaz suit aussi la loi générale que j’ai indiquée pour les autres lumières, c’est-à-dire que cette intensité est d’autant plus grande, par unité de volume dépensé, que la consommation du bec est plus forte. Ainsi, tandis que le bec-type, adopté pour les essais de pouvoir éclairant de la ville de Paris, et qui brûle io5 litres à l’heure, donne une lumière équivalente à une Carcel de 4 2 grammes, ce qui correspond à un mètre cube de gaz pour 4oo grammes d’huile, voici un bec qui brûle 900 litres de gaz à l’heure et dont la lumière équivaut à i5 lampes Carcel, ce qui correspond à un mètre cube de gaz pour 700 grammes d’huile. Ainsi la même quantité de gaz donne, dans un cas, la même lumière que 700 grammes d’huile et, dans l’autre, elle donne seulement la même lumière que 4oo grammes d’huile. Je regrette dé ne pouvoir faire brûler devant vous ce bec qui donne une lumière magnifique et qui offre un grand intérêt aujourd’hui, où l’on paraît rechercher des becs d’une grande intensité. Vous pourrez d’ailleurs le voir fonctionner à l’Exposition, dans la vitrine de M. Sugg, constructeur anglais, dans la galerie attenante à la grande galerie des machines.
- Je ne vous décrirai pas tous les systèmes de becs en usage, parce que je désire appeler votre attention sur des points plus intéressants.
- J’ai dit que la consommation de chaque bec doit être réglée à un certain taux pour obtenir le maximum de pouvoir éclairant du gaz. Mais comme un bec peut consommer des quantités de gaz très variables, suivant la pression sous laquelle le gaz s’écoule, c’est-à-dire suivant qu’on ouvre
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- plus ou moins le robinet, il est très important de pouvoir régler cette consommation. A cet effet, on se sert d’appareils qu’on nomme des régulateurs, dont l’usage serait certainement général, si les consommateurs avaient connaissance des quelques faits que je viens d’exposer. Ges appareils permettent, en effet, d’obtenir une dépense constante dans un bec, quelle que soit la pression qui existe dans la conduite ; on peut donc employer des becs à large section, qui donnent le maximum d’effet utile, sans être exposé à consommer une trop grande quantité de gaz et avoir jiler les becs à verre. Les types de régulateurs les plus employés sont : le régulateur sec à diaphragme, le régulateur humide ou rhéomètre de M. Giroud et le régulateur sec de M. Bablon, dont je vous présente des spécimens.
- Le régulateur sec à diaphragme se compose d’une boîte séparée en deux par un diaphragme en étoffe imperméable; la partie inférieure de cette boîte est en communication avec la canalisation du gaz; la partie supérieure porte le bec. Le gaz passe de la partie inférieure à la partie supérieure par un petit canal latéral, mais sa pression agit en même temps sur le diaphragme, qu’elle soulève; ce diaphragme porte à son centre un petit cône qui obstrue plus ou moins l’issue du gaz suivant que la pression est plus ou moins forte. En donnant au diaphragme un poids convenable, on détermine une certaine consommation du bec qui ne variera plus, quelle que soit la pression d’entrée au régulateur. /
- Le rhéomètre de M. Giroud se compose également d’une boîte formant une capacité annulaire dans laquelle on met un liquide (de la glycérine, par exemple). Une petite cloche vient se poser dans la boîte, et le liquide forme une fermeture hydraulique; la cloche est percée à sa partie supérieure d’un petit trou calibré, et surmontée d’un petit cône qui, parle mouvement de la cloche, peut obstruer plus ou moins la sortie du gaz qui a heu au centre du couvercle qui supporte le bec. Le gaz arrive sous la cloche à une pression quelconque; il passe par le petit trou calibré et de là au bec, mais en même temps il soulève la cloche d’autant plus que la pression est plus élevée, et le cône qui la surmonte ferme plus ou moins la sortie du gaz. Le poids de la cloche et la grandeur de l’orifice calibré sont calculés de manière à obtenir une consommation déterminée.
- Dans le régulateur sec de M. Bablon, c’est un petit disque en métal qui peut monter et descendre dans la petite boîte, et le gaz se rend de l’entrée à la sortie par un petit tube central, ouvert latéralement par en bas et au centre à la partie supérieure. La pression, en soulevant le petit disque mobile, ferme aussi plus ou moins l’orifice d’échappement du gaz.
- II existe également des régulateurs qui agissent simultanément sur un grand nombre de becs à la fois; ils sont construits sur les mêmes principes.
- Nous avons vu qu’un mètre cube de gaz produit une quantité de lumière
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- parfaitement déterminée, quoique variable suivant la nature des becs employés. Il en résulte que le gaz se vend au volume ou au mètre cube, qui contient 1,000 litres.
- Compteurs. — Pour mesurer le gaz on se sert d’un compteur; la partie essentielle de cet instrument est une capacité fixe qui se remplit et se vide alternativement, et ces alternatives sont indiquées par un système d’engrenages qui permet de lire sur des cadrans la quantité de gaz qui est passée. Le compteur généralement en usage est dû à Clegg et a été perfectionné par Grosley, deux ingénieurs anglais dont les travaux ont contribué, dans une large mesure, à la propagation de l’éclairage au gaz.
- La partie mesurante du compteur, qu’on nomme tambour ou volant, peut être comparée à une vis d’Archimède couchée horizontalement et immergée dans l’eau en partie. Le gaz circule d’une extrémité à l’autre de cette vis, en faisant tourner le volant autour de son axe, et ce sont les révolutions de ce volant, dont la capacité mesurante est déterminée par le niveau de l’eau dans la caisse, qui sont enregistrées sur les cadrans et indiquent le volume de gaz qui est passé dans le compteur.
- On voit que, puisque c’est le niveau de l’eau dans le compteur qui détermine la capacité mesurante, il est nécessaire que ce niveau ne puisse être altéré, soit par le vendeur, soit par l’acheteur. Si, en effet, on pouvait élever le niveau de l’eau, la capacité mesurante serait réduite, et pour un même nombre de tours de volant, on mesurerait une trop petite quantité de'gaz; le compteur compterait trop de gaz. Si, au contraire, on abaissait le niveau de l’eau, la capacité mesurante serait augmentée et le compteur accuserait une quantité trop faible ; si même on enlevait une quantité d’eau suffisante, le gaz passerait directement de l’entrée à la sortie sans faire tourner le volant, et le compteur n’accuserait plus aucune quantité de gaz consommé. C’est pour éviter toutes ces circonstances que le compteur est muni des organes que je vais vous indiquer. Le compteur ne présente que trois orifices à la disposition de la Compagnie ou de l’abonné : le premier est la vis d’introduction de l’eau; le second, la vis de niveau, et le troisième, la vis du siphon. Pour niveler un compteur, c’est-à-dire pour mettre l’eau au niveau normal, après avoir isolé le compteur en fermant le robinet du gaz, on enlève ces trois vis et l’on verse de l’eau par l’orifice d’introduction, jusqu’à ce qu’elle s’écoule par la vis de niveau et que cet écoulement cesse, puis on replace les trois vis. Si l’on mettait trop d’eau, elle s’introduirait dans le siphon dont l’une des extrémités débouche un peu au-dessus du niveau normal ; et comme le gaz arrive dans le compteur par cette pièce, la communication serait interceptée et le gaz ne passerait plus. Si, au contraire, l’eau venait à manquer, par suite de l’évaporation ou pour toute autre cause, le flotteur, qui supporte la soupape par laquelle le gaz doit également passer pour entrer dans le compteur,
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- descendrait avec le niveau de l’eau, et poserait la soupape sur son siège; le passage du gaz serait encore intercepté. Le niveau de l’eau ne peut donc varier que dans les limites qu’on lui assigne par la position du siphon et de la soupape du flotteur, et ces limites sont de 1 p. o/o au-dessus et au-dessous.
- 11 y a encore une autre pièce très importante qui est le cliquet, qui empêche le volant de tourner au rehours. On comprend, en effet, que si l’on insufflait de l’air par un bec au moyen d’un soufflet, le volant du compteur tournerait en sens contraire, et un abonné peu scrupuleux (il y en a, malheureusement!) pourrait faire décompter le compteur dans la journée d’une quantité égale ou inférieure à la quantité de gaz qu’il aurait consommée la veille. Le cliquet est destiné à empêcher cette fraude.
- Plusieurs heures me seraient nécessaires pour vous décrire les principaux perfectionnements apportés dans la construction des compteurs, et destinés à en assurer l’exactitude et à les mettre à l’abri des fraudes des consommateurs. Je me bornerai à vous indiquer les moyens principaux qui ont été imaginés pour maintenir le niveau du compteur constant pendant un temps assez long, afin d’opérer son nivellement le moins souvent possible, car le gaz en passant dans le compteur entraîne toujours une certaine quantité d’eau par l’évaporation, à moins que le compteur ne soit placé dans un endroit plus froid que le gaz qui vient des conduites extérieures, auquel cas le gaz dépose au contraire de l’humidité; mais ce cas est très rare.
- Les principaux moyens employés pour remédier à l’évaporation de l’eau sont au nombre de trois, comme principes, car l’exécution de ces principes a reçu des solutions très variées.
- Le premier consiste à amener dans la boîte du compteur, d’une manière continue, une petite quantité d’eau puisée dans un réservoir indépendant de la capacité mesurante, et dont l’excédent retourne dans ce réservoir. Cette opération, on le comprend, est exécutée par la rotation même du volant. Je crois que la première application de ce principe est due à M. Scholefield, le prédécesseur de M. Brunt, aujourd’hui remplacé par la Compagnie continentale des compteurs à gaz.
- Le second principe, dû à M. Rouget, consiste à faire prendre au gaz, dans une capacité antérieure à la chambre de mesurage, et qu’on pourrait appeler une antichambre, la quantité d’humidité qu’il serait capable d’absorber dans le compteur lui-même.
- Le troisième principe, imaginé par MM. Warner et Cowen, et auquel MM. Siry Lizars ont trouvé une solution très ingénieuse, consiste à envoyer, dans le compartiment du volant qui reçoit le gaz, tout l’excédent de gaz du compartiment qui dépense et qui n’a pas été mesuré. Voici le volant de ce compteur, mais il me serait impossible d’en faire comprendre
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- la construction à une réunion aussi grande, et je suis à la disposition des personnes que cela intéresserait pour leur donner des explications à la fin de la séance.
- Je ne m’arrêterai pas plus longtemps sur la construction du compteur, qui est cependant un des instruments les plus ingénieux qui existent dans l’industrie du gaz et sans lequel la consommation du gaz serait certaine-nement très limitée, car il est impossible de vendre une marchandise sans la mesurer, et c’est peut-être là une des principales pierres d’achoppement de l’éclairage électrique, dont je parlerai tout à l’heure.
- Gaz portatif. — Le gaz portatif est un gaz riche, produit par la distillation des schistes bitumineux ou du boghead; il se fabrique comme le gaz de houille, mais n’est pas distribué au moyen d’une canalisation; on le comprime dans des cylindres en tôle qui sont transportés au moyen de voitures, et dont on déverse une partie du contenu dans d’autres cylindres placés chez le consommateur. Ce mode d’éclairage est, en général, le précurseur du gaz courant dans les localités qui n’ont pas encore assez d’importance pour motiver la dépense d’une canalisation, et qui cependant ont des établissements assez considérables pour permettre une installation de
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- Eclairage de luxe. — Je dirai quelques mots seulement de certains systèmes d’éclairage de luxe, employés à peu près exclusivement dans les théâtres: ce sont la lumière Drummond, le gaz carburé,l’éclairage oxyhy-drique et l’éclairage au magnésium.
- La lumière Drummond est produite par l’incandescence d’un morceau de craie, porté à une température très élevée au moyen d’un jet d’hydrogène et d’oxygène; le gaz carburé est du gaz enrichi au moyen d’essences minérales; l’éclairage oxyhydrique, qui a Beaucoup fait parler de lui dans les dernières années de l’Empire, est produit par la combustion du gaz ordinaire ou du gaz riche au moyen de l’oxygène au lieu d’air; la température produite étant plus élevée qu’avec l’air, la puissance lumineuse du gaz est plus considérable; malheureusement ce système revient à un prix plus élevé que la quantité de gaz nécessaire pour produire le même résultat; enfin l’éclairage au magnésium est produit par la combustion d’un ruban de„magnésium qui se déroule progressivement au moyen d’un mouvement d’horlogerie.
- Tous ces éclairages sont, en général, employés à illuminer les dieux et les déesses de l’Olympe... dans les théâtres et les concerts; on produit, avec leur secours, de très beaux effets à la scène; vous pouvez voir des spécimens d’éclairage au gaz carburé sur les scènes des cafés-concerts des Champs-Elysées, et la lumière Drummond et l’éclairage oxyhydrique sont très employés dans les théâtres pour les féeries et les ballets.
- Quant à l’éclairage au magnésium, la facilité de son emploi et la
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- qualité photogénique de sa lumière le font utiliser dans la photographie (1).
- Allumettes. — Tous les systèmes d’éclairage, dont je viens d’avoir l’honneur de vous entretenir, ont besoin, pour être mis en activité, d’une flamme qui commence l’ignition de la matière combustible. Cela m’amène à vous parler des allumettes et de quelques autres moyens d’allumage moins connus.
- La question des allumettes serait peut-être un peu délicate à traiter dans notre pays, où elles sont l’objet d’un monopole, et servent, comme les tabacs, à percevoir des impôts indirects s’élevant à une somme considérable. Mais je ne sortirai pas de. mon sujet en indiquant les conditions auxquelles doivent satisfaire de bonnes allumettes, et quelles sont celles qui les remplissent. La plus essentielle est évidemment de s’enflammer facilement, et cela pourrait passer pour une vérité de M. de la Palice si je n’ajoutais immédiatement que cette inflammation ne doit avoir lieu que lorsqu’on le désire; car, si un léger frottement ou une petite augmentation de température est susceptible d’enflammer une allumette, celle-ci devient une cause d’incendie excessivement dangereuse.
- Une bonne allumette doit encore, en brûlant, répandre le moins de fumée et d’odeur possible, résister aux courants d’air, et cependant s’éteindre complètement lorsqu’on la souffle. Enfin, elle doit encore être inoflfensive, c’est-à-dire ne pas empoisonner les personnes qui seraient tentées d’en avaler, ce qui n’est pas rare chez les enfants; quant aux grandes personnes, elles sont assez raisonnables pour éviter cet accident, mais on en cite cependant qui les font manger aux autres.
- La fabrication des allumettes n’est donc pas aussi simple qu’elle peut le paraître tout d’abord, et si j’ajoute que tout le monde, quelque misérable qu’il soit, consomme des allumettes, on comprendra que cette industrie soit des plus considérables.
- En France, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’allumette est plus un moyen d’impôt qu’un système d’allumage; c’est un des résultats de nos malheurs publics. Aussi les allumettes sont-elles fort chères ; il en résulte que le public recherche moins les qualités que j’ai énumérées plus haut que le bon marché relatif, et, comme ce sont les allumettes les moins bonnes qui se vendent naturellement le moins cher, ce sont aussi celles-là qui se vendent le plus. En outre, la Compagnie générale des allumettes, par suite d’un traité de commerce antérieur à son monopole, et dont elle
- W L’éclat d’un fil de magnésium, sans réflecteur, équivaut à 75 ou 80 bougies stéariques de 10 au kilogramme. Le spectre de la lumière au magnésium est continu et cette lumière est la plus favorable à la photographie. Le magnésium en rubans brûle avec une vitesse de 63 centimètres à la minute. La dépense est d’environ 8 à 10 francs par heure et par bec. La lumière n’a pas de portée. L’inventeur est M. Salomon, de Londres.
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- a dû subir les conséquences, n’a pas le droit de fabriquer les allumettes amorphes et paraffinées. Elle est obligée d’en acheter chaque année un chiffre de 7 millions à la Suède et à la Norwége, et, comme le tarif qui lui est imposé par l’Administration porte le prix de ces allumettes à un taux beaucoup plus élevé que celui des allumettes ordinaires, il en résulte quelle conserve en magasin une grande partie des allumettes perfectionnées. Il n’y a donc guère que les allumettes ordinaires qui se vendent en France, et comme leur fabrication est très simple et n’exige qu’un matériel peu dispendieux, il s’en fabrique frauduleusement une grande quantité, sans compter celles qui sont introduites clandestinement en France par la contrebande. C’est là le résultat inévitable d’un droit disproportionné à la valeur intrinsèque de la marchandise.
- L’allumette ordinaire se compose d’un morceau de bois soufré à son extrémité et recouvert d’une petite boule de pâte de phosphore, préservée elle-même du contact de l’air par un léger vernis. En frottant cette extrémité phosphorée contre une surface rugueuse, on développe une quantité de chaleur suffisante pour enflammer le phosphore qui lui-même enflamme le soufre, et la combustion se communique au bois. Cette espèce d’allumettes a plusieurs inconvénients : elle peut s’enflammer par un frottement accidentel, elle répand en s’allumant une odeur désagréable d’acide phos-phorique et d’acide sulfureux, qui irrite les bronches et excite la toux; enfin la pâte phosphorée est un poison violent dont on se sert, vous le savez, pour la destruction des rats.
- Un perfectionnement important a été apporté dans la fabrication des allumettes par la préparation du phosphore amorphe. Cette invention est due à M. le docteur Scholter, de Vienne; elle date déjà de 18Û7, ce qui témoigne de la lenteur avec laquelle se propagent les procédés les plus utiles à l’humanité. Le phosphore amorphe ou phosphore rouge se distingue du phosphore ordinaire ou phosphore blanc par un ensemble de propriétés caractéristiques. Il ne produit aucune émanation nauséabonde ni lueur dans l’obscurité; il ne s’enflamme que vers 200 degrés et est complètement dépourvu de propriétés vénéneuses. Les allumettes au phosphore amorphe sont garnies di’une pâte au chlorate de potasse mêlée de matières combustibles, et d’un corps dur pulvérulent; elles 11e peuvent prendre feu par friction sur une surface quelconque ; la friction doit s’opérer sur une surface spéciale, recouverte d’un vernis contenant du phosphore amorphe disséminé dans une matière dure. La surface frottante est. donc distincte de l’allumette. Le corps de l’allumette est imprégné de paraffine, au lieu de soufre, de telle sorte que la combustion ne donne aucune odeur désagréable.
- Un autre perfectionnement plus récent consiste dans l’imprégnation du corps de l’allumette au moyen d’un sel d’alumine ; elle a pour effet de
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- permettre d’éteindre complètement l’allumette en soufflant dessus, tandis que les allumettes non imprégnées conservent une partie charbonneuse incandescente, qui peut occasionner des incendies si on les projette sur des matières inflammables.
- Pour vous donner une idée de l’importance de l’industrie des allumettes, je vous, dirai que la Compagnie générale française en fabrique à elle seule plus de 2 5 milliards par an, tant en bois qu’en cire.
- Il y aurait encore bien des choses intéressantes à vous dire sur ce sujet, mais cela m’entraînerait trop loin, et les allumettes ne peuvent être considérées que comme un accessoire dans l’éclairage.
- Le prix élevé des allumettes en France a donné naissance à quelques autres moyens de produire une flamme, ou, pour mieux dire, des moyens connus ont pu prendre une forme pratique.
- Ainsi le briquet de Gay-Lussac se vend aujourd’hui dans le commerce sous le nom de pyrophore ou allumette perpétuelle (Simondet) ; cet appareil, que je place sous vos yeux, est fondé sur la propriété que possède la mousse de platine d’enflammer l’hydrogène. L’hydrogène est produit par la réaction du zinc sur l’acide sulfurique et l’eau; le gaz peut sortir par un robinet et traverse une petite grille en cuivre contenant la mousse de platine qui détermine l’inflammation de l’hydrogène.
- Cet autre appareil est un allumoir électrique (Dronier) fondé sur la propriété que possède un courant électrique de porter à la température rouge un mince fil de platine ; si l’on approche de ce fil incandescent une petite lampe à essence, la vapeur d’essence qui s’échappe de la mèche s’enflamme. Le même principe a été appliqué par M. Dronier à l’allumage d’un bec de gaz: en tirant le fil attaché à cette tige, le robinet du gaz s’ouvre, et en même temps un contact électrique s’opère, qui fait rougir le fil de platine placé à l’extrémité de la tige, au moment où il se présente devant le courant de gaz qui s’échappe du bec, et le gaz s’allume.
- Lumière électrique. — Il me reste à vous parler, Mesdames et Messieurs, de la lumière électrique, dont vous pouvez voir en ce moment à Paris de nombreux spécimens : la place et l’avenue de l’Opéra, le concert de l’Orangerie aux Tuileries, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, l’Hippodrome, les magasins du Louvre et de la Belle-Jardinière vous donnent l’occasion de juger de l’intensité de la lumière obtenue, mais c’est là un des côtés de la question et non la question tout entière, car le coût de cet éclairage n’est pas à négliger, et vous ne doutez pas qu’on puisse obtenir un effet aussi brillant, et vous me permettrez d’ajouter plus agréable à la vue, avec un nombre suffisant de becs de gaz.
- Il n’est pas moins vrai que l’éclairage électrique a fait depuis peu de temps de sérieux progrès, ou, pour être plus exact, je dirai que la pro^-
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- duction de l'électricité a lait d’immenses progrès et que son application à l’éclairage en a fait de notables.
- Je m’explique. Il y a peu de temps encore, on ne connaissait comme source importante d’électricité que la pile, c’est-à-dire la transformation d’une action chimique en électricité. Mais l’emploi des piles est très dispendieux, elles sont encombrantes, et leur puissance décline rapidement. On est arrivé aujourd’hui à transformer la force motrice en électricité, ce qui a permis d’obtenir des effets pour ainsi dire illimités avec des appareils occupant un espace relativement restreint et agissant avec une très grande régularité.
- La lumière électrique est obtenue, comme toutes les autres lumières, en portant à une température très élevée un corps solide, qui, dans l’espèce, est du charbon. Lorsqu’un courant électrique parcourt un circuit fermé, si l’on crée dans ce circuit une résistance au passage de l’électricité, cette résistance se traduit toujours par de la chaleur; lorsque cette résistance est considérable et que l’intensité du courant est capable de la vaincre, la chaleur produite est telle qu’elle fond les métaux les plus réfractaires, comme le platine, ou bien, si la matière est infusible comme le charbon, elle la porte à une température excessivement élevée, à laquelle correspond, comme je l’ai dit en commençant, une apparence lumineuse proportionnelle.
- Les machines capables de produire de l’électricité sont appelées machines magnéto-électriques ou dynamo-électriques, suivant que l’électricité y est produite par un aimant ou par un électro-aimant.
- Elles sont toutes fondées sur quelques faits très simples, quoique merveilleux comme toutes les lois de la nature, qu’il est nécessaire que je vous indique en quelques mots.
- En 1820, Oerstedt, physicien danois, remarqua qu’une aiguille aimantée est déviée de sa direction quand on la place près d’un circuit électrique fermé. Dans la même année, Ampère constata l’action réciproque de deux courants et celle des aimants sur les courants, et Arago découvrit qu’un courant électrique pouvait donner la vertu magnétique à une barre de fer ou d’acier. Enfin, quelques années plus tard, Faraday, physicien anglais, démontra qu’un aimant pouvait donner naissance à un courant électrique. Il constata également que, lorsqu’un circuit est parcouru par un courant électrique d’un sens déterminé, et qu’on en approche un autre circuit métallique, non parcouru par un courant, pendant tout le temps que dure le mouvement de rapprochement, il naît un courant électrique dans le second circuit, et ce courant est de sens inverse au premier.
- Les courants, ainsi développés par l’influence d’un aimant ou d’un circuit électrisé, sont appelés courants d’induction ou courants induits; et
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- le barreau aimanté ou le premier courant, ayant donné naissance aux courants induits, se nomme courant inducteur.
- Eh bien ! toutes les machines magnéto-électriques ou dynamo-électriques sont basées sur ces quelques faits, et toutes les solutions trouvées consistent à rassembler et à concentrer les courants induits, déterminés par les mouvements relatifs d’aimants et d’électro-aimants.
- Je sortirais démon sujet en vous décrivant quelques-unes de ces «machines. Je me bornerai à vous dire que celles qui sont entrées dans la pratique sont dues à MM. Nollet et Van Malderen, à M. Gramme, à M. Siemens et à M. Lontin.
- La machine de Nollet, perfectionnée par M. Van Malderen et connue sous le nom de machine de {’Alliance, est employée, depuis un certain nombre d’années déjà, au phare de la Hève, au phare Gris-Nez et aux phares de Cronstadt et d’Odessa, pour la production de la lumière électrique. Mais, jusque dans ces derniers temps la lumière électrique exigeait l’emploi d’un régulateur, qui est un appareil assez compliqué et dispendieux. Vous savez que la lumière électrique est produite par un courant électrique qui jaillit entre les extrémités de deux baguettes de charbon; pour que cet effet se produise, il faut d’abord mettre les deux charbons en contact pour établir le courant, puis les séparer cle manière que l’arc voltaïque se produise entre les deux extrémités, et les maintenir à un écartement convenable malgré l’usure des charbons. Le régulateur est destiné à satisfaire automatiquement à toutes ces conditions.
- Le régulateur de M. Serrin était à peu près le seul employé, et fonctionnait d’ailleurs parfaitement.
- M. Jablochkoff, ingénieur russe très distingué, a eu l’ingénieuse idée de supprimer le régulateur ou plutôt d’en imaginer un dans lequel les charbons fussent toujours au même écartement, et, à cet effet, il a placé les deux charbons parallèlement, en les séparant par une matière non conductrice de l’électricité, qui se volatilise en même temps que les charbons se consument. La simplicité du moyen employé par M. Jablochkoff a été l’occasion d’un grand succès, et le public l’a baptisé de suite du nom de bougie électrique. Le succès a été d’autant plus grand que plusieurs de ces bougies pouvant être mises sur le même courant électrique , on s’est imaginé que la divisibilité de la lumière électrique était trouvée. Gela est vrai jusqu’à un certain point, et l’on peut en effet mettre jusqu’à quatre bougies Jablochkoff sur un même courant, mais chacune d’elles représente encore une lumière d’une intensité considérable et exige une force motrice proportionnelle. En outre, on constate encore la loi que j’ai signalée pour toutes les lumières, que la somme des lumières ainsi fractionnées ne représente pas la lumière unique qu’on peut obtenir avec le même courant.
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- Néanmoins l’événement était assez considérable pour éveiller l’attention de tous les électriciens et pour causer quelque trouble, sinon.parmi les hommes spéciaux de l’industrie du gaz, au moins parmi leurs actionnaires.
- Les électriciens ont travaillé avec une ardeur et une intelligence sans égale, je me plais à le constater, et les résultats déjà obtenus sont assez importants pour les encourager. Un grand nombre de régulateurs nouveaux ont été inventés, et parmi les plus remarquables je signalerai ceux de MM. Carré, Jaspar, Hallé et Lontin. Tous offrent une régularité presque parfaite, et celui de M. Jaspar se fait remarquer par l’absence de tout mouvement d’horlogerie. Quant à celui de M. Lontin, le principe sur lequel il est contruit permet d’en installer jusqu’à douze sur le même courant, et d’en éteindre un ou plusieurs sans nuire au fonctionnement des autres, ce qui n’a pas lieu avec la bougie Jablochkoff, car, si Tune d’elles vient à s’éteindre, toutes celles qui se trouvent sur le même courant s’éteignent aussi.
- Les perfectionnements importants que je viens d’indiquer ne m’empêchent pas d’avoir la plus grande confiance dans l’avenir de l’éclairage au gaz, et je vais vous en donner les raisons.
- Je considère l’éclairage électrique comme susceptible de satisfaire à des besoins nouveaux et spéciaux, mais non comme devant remplacer les autres modes d’éclairage, et les principales raisons sont les suivantes : Si l’éclairage électrique ne peut se fractionner qu’en lumières encore très intenses, il ne peut s’appliquer aux usages auxquels les autres systèmes d’éclairage, et principalement le gaz, sont employés. Si, au contraire, on arrive à des fractions de 10 et 12 carcels, il y a des becs de gaz ou d’huiles minérales capables de donner ces intensités à moins de frais et surtout avec moins d’embarras. Pour obtenir une lumière avec le gaz, il suffit d’ouvrir un robinet et d’approcher une allumette enflammée; pour obtenir une lumière électrique, il faut une chaudière, une machine, un mécanicien, du charbon, de l’huile et tout ce qui s’ensuit. En outre, lorsqu’on achète du gaz, on sait la quantité de lumière qu’on en peut obtenir; le volume du gaz est exactement déterminé, et le pouvoir éclairant du mètre cube est constaté officiellement. J’aperçois bien le moyen de produire de la lumière électrique , mais je ne vois pas celui d’en vendre, et par conséquent d’en acheter : le mesurage de la quantité de lumière fournie est encore à trouver.
- Cela ne m’empêche pas d’admirer les -travaux et les progrès accomplis par les électriciens depuis quelques années, et je ne pense pas commettre une indiscrétion en disant que le jury des récompenses de la classe de l’éclairage, composé en grande partie de membres intéressés dans des éclairages concurrents, a donné, à l’unanimité, les récompenses les plus élevées aux électriciens.
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- Quant aux gaziers, j’y vois pour eux un stimulant qui portera certainement ses fruits; les progrès de la lumière électrique rendront probablement les Compagnies de gaz plus libérales, et elles renonceront à cette paperasserie administrative qui fait que, pour obtenir un abonnement au gaz, il faut presque montrer son contrat de mariage. Non contentes de donner en location des compteurs, elles arriveront certainement à louer également les appareils d’éclairage dans les appartements, et lorsque, pour avoir de la lumière, il sufîira de payer une certaine quantité de gaz d’avance, comme on achète une certaine quantité d’huile ou de bougies, et de tourner un robinet, l’usage du gaz deviendra général. Telle est mon intime conviction.
- M. Clémandot, Président. J’espère, Messieurs, qu’après les développements si clairs et si complets dans lesquels l’orateur est entré, chacun de nous connaîtra tous les moyens employés pour produire la lumière artificielle. Nous devons remercier M. Servier de nous avoir transmis sa science personnelle sur une branche de la technologie dans laquelle il est si compétent. (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures 20 minutes.
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- NOTE.
- Un grand nombre d’appareils avaient été mis par MM. les exposants à la disposition de M. Servier.
- M. de Milly, fabricant de bougies à Saint-Denis, avait prêté divers échantillons montrant la succession des transformations des graisses dans la fabrication des bougies stéariques ;
- M. Carrière, fabricant de bougies à Bourg-la-Reine, des bougies en paraffine ;
- M. Schlossmacher, fabricant d’appareils d’éclairage ,19, rue Béranger, une lampe Carcel et une lampe modérateur à enveloppe de cristal, permettant de voir le mécanisme ;
- M. Luchaire, fabricant d’appareils d’éclairage, 27, rue Érard, divers types de lampes à schiste et à pétrole ;
- MM. Nicolas et Delarbre, fabricants de becs, 72 , Faubourg-Saint-Denis, une collection de becs à gaz ;
- M. Sugg, constructeur anglais, un bec soleil ;
- M. Giroud, 27, rue des Petits-Hôtels, des rhéomètres ou régulateurs de becs ;
- M. Bablon, 3A, rue Boulard, un régulateur sec et un modèle en coupe;
- MM. Nicolas et Chamon, 53, rue Rodier, des compteurs-squelettes du système ordinaire et du système Rouget ;
- MM. Siry Lizars, 128, rue Lafayette, un compteur-squelette du système à mesure invariable, et le volant de ce compteur ;
- M. Gillet, 32, boulevard Henri IV, deux appareils d’essai pour les pétroles, et une lampe à magnésium ;
- M. Simonet, 2A, Faubourg-Poissonnière, un pyrophore ou allumette perpétuelle ;
- M. Dronier, A, passage Piver, un allumoir électrique et un allume-bec électrique ;
- MM. Sauttcr et Lemonnier, 26, avenue Suffren, un régulateur de Serrin;
- M. JablochkofT, Ai, avenue de Villiers, un porte-bougies à commutateurs automatiques, et une série de bougies.
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- PALUS DU TR OC A DÉ RO.
- 17 JUILLET i 879.
- CONFÉRENCE
- SUR LES SOLS-PRODUITS DÉRIVÉS
- DE LA. HOUILLE,
- PAR M. BERTINF,
- OFFICIER D’ACADÉMIE,
- PROFESSEUR À L’ASSOCIATION POLTTKCUNIQUE.
- BUREAU DE LA-CONFERENCE.
- Président :
- M. Lauth, chimiste, membre du conseil municipal cle Paris.
- Assesseurs :
- MM. Fourcade, membre de la chambre de commerce. Poirrïer , fabricant de produits chimiques.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Lautii , président. Mesdames et Messieurs, je dois tout d’abord vous présenter les excuses de M. Schlesi'nger, qui devait présider cette séance et qui en est empêché par des occupations multiples. Il m’a chargé de vous présenter ses excuses et j’espère que vous, voudrez bien les accepter. (Marques d’assentiment.)
- Le sujet qui va être traité par M. Bertin est de la plus grande importance, et je ne veux déflorer en aucune manière l’exposé qu’il va vous en faire. Aussi ne vous dirai-je que quelques mots
- Nul d’entre vous, Mesdames et Messieurs, n’a été sans observer que, depuis vingt ans, les matières colorantes, c’est-à-dire les substances chimiques qui servent à teindre les tissus, présentent un caractère tout à fait différent de celui qu’elles avaient auparavant. Jusque-là, en effet, ces ma-
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- tières colorantes étaient, en général, d’un éclat très modéré; mais, depuis cette époque, vous avez pu assister à une véritable transformation : les matières colorantes ont pris un éclat extraordinaire et chacun a pu se demander d’où venaient ces couleurs nouvelles.
- 11 y a encore vingt ans, les matières colorantes employées par les teinturiers étaient fournies directement par la nature, par exemple, l’indigo, la garance et le campêche. Il s’est produit alors une révolution d’un caractère spécial qui a eu pour effet de tirer les matières colorantes de produits artificiels, c’est-à-dire de produits sortis du laboratoire du chimiste.
- Celui-ci a étudié la composition de certaines matières colorantes fournies par la nature, et, se préoccupant de l’importance cQnsidérable de ces matières, il s’est demandé s’il ne pourrait pas les remplacer par des produits artificiels- Alors, se mettant à la tâche, le chimiste, le savant a produit artificiellement une quantité considérable de matières colorantes. C’est là assurément l’une des découvertes les plus importantes, les plus utiles qui aient été faites, non seulement au point de vue du chiffre d’affaires qui correspond à l’emploi de ces matières colorantes, et qui se traduit actuellement, par 100 millions par an, mais cette découverte est surtout un fait considérable, capital, en ce sens que le génie de l’homme a créé là quelque chose d’absolument nouveau. Ce point mérite de fixer votre attention et je suis persuadé qu’il vous sera indiqué dans la conférence que vous allez entendre.
- D’où sort cette matière colorante? D’un produit modeste, d’un produit qui jusqu’à présent avait été rejeté comme un déchet de fabrication, du goudron cîe houille.
- Jusqu’à ces dernières années, on vous le dira, le goudron de houille, c’est-à-dire le résidu de la fabrication du gaz d’éclairage, était une matière sans valeur qu’on n’employait qu’à graisser les roues des chariots; c’était une matière sans emploi; et, il y a vingt ans, on en a fait sortir de la benzine, de l’aniline, de l’acide phénique et une quantité d’autres produits intéressants dont on va vous entretenir.
- J’ai cru devoir, Mesdames et Messieurs, vous donner ces quelques explications. Maintenant je donne la parole à M. Bertin. (Marques d’approbation. )
- M. Bertin. Mesdames et Messieurs, en. essayant de grouper les principaux faits qui établissent que, dans un avenir peut-être peu éloigné, le principal but de la distillation de la houille ne sera plus le gaz de l’éclairage, devenu alors l’accessoire, mais bien les sous-produits qui en dérivent, je n’ai pas tardé à m’apercevoir combien la tâche que j’avais assumée était
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- difficile et ardue, venant surtout après les hommes éminents qui m’ont précédé dans cette enceinte; mais j’ai pensé pouvoir compter sur beaucoup d’indulgence en échange d’une grande bonne volonté. (Marques d’adhésion.)
- La houille, vous le savez, est employée :
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- Dans les appareils de chauffage, pour élever la température;
- Dans les foyers des machines, pour obtenir une force; c’est une transformation de la chaleur en force mécanique;
- Dans les usines à gaz, pour produire le gaz de l’éclairage.
- C’est exclusivement sur les résidus de la distillation de la houille, dans les usines à gaz, que j’ai l’intention de vous donner quelques détails. Ces résidus sont connus sous le nom de sons-produits dérivés de la houille, le produit principal étant le gaz.
- Je dois vous dire immédiatement que je n’ai pas l’intention de vous décrire les différents procédés de fabrication des matières dérivées de la houille; d’abord le temps me ferait absolument défaut, et ensuite ce n’est pas à ce point de vue exclusivement industriel que j’ai cru devoir me placer. Je veux simplement, sans entrer dans des détails par trop techniques, rester dans des généralités me permettant de faire entrevoir, à ceux qui n’en ont pas fait une étude spéciale, par quelle suite d’opérations on est arrivé, permettez-moi cette expression qui peut-être appartient plus à la rhétorique qu’à la sciencemais qui résume et traduit bien ma pensée, comment, dis-je, on est arrivé à teindre une étoffe de laine ou de soie avec un morceau de charbon de terre.
- Et, pour bien fixer les idées, afin que nous sachions bien d’où nous partons et où nous allons, je vais vous montrer notre point de départ actuel et quel devra être notre point d’arrivée.
- A la fin de notre entretien, nous aurons à parler des couleurs d’aniline. La plupart peuvent être rendues solubles dans l’eau, et il en faut, pour ainsi dire, une quantité infinitésimale pour teinter l’eau contenue dans ce verre.
- Voici du bleu d’aniline. Cette baguette en retiendra fort peu : c’est suffisant pour donner une teinte dont la pureté et l’éclat vous étonneront , si vous ne les connaissez déjà.
- (Ici le conférencier fait une préparation.^
- Eh bien, ce morceau de charbon de terrre — voici l’hypothèse; ce produit —- voilà la conclusion; essayons de passer de l’une à l’autre.
- Les éléments qui constituent les houilles sont, à proprement parler, ceux de la végétation qui a donné naissance à la formation houillère, c’est-à-dire des éléments de nature organique : carbone, hydrogène, azote,
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- oxygène, soufre et eau. Nous ne devons donc pas trouver autre chose dans la distillation de la houille, L’analyse des houilles ne permet d’ailleurs pas de préciser, d’une manière absolue, leur composition élémentaire; il faut, la plupart du temps, s’en tenir à des moyennes, car il n’est pas rare qu’analysant successivement deux morceaux provenant d’un meme bloc, on y trouve des différences de plus de 5 p. o/o de carbone.
- Enfin, comme tous les corps d’origine végétale, la houille, en raison même des faibles résistances que les composés organiques offrent aux actions extérieures, est un corps facile à décomposer, et, des divers produits qui prendront successivement naissance, nous dirons, pour vous, Mesdames, qu’ils dépendent de la plus ou moins grande élévation de température, et pour vous, Messieurs, qu’ils sont fonction du degré de température.
- La distillation de la houille donne un produit fixe, le coke, et des produits volatiles qui, après refroidissement et condensation, se séparent les uns 'en liquides ammoniacaux et matières oléorésineuses (les goudrons); les autres en gaz^ permanents. Ce sont ces derniers qui constituent le gaz d’éclairage, lequel a fait l’objet d’une précédente conférence et dont, par conséquent, je n’ai pas à vous parler.
- Le coke qui reste dans les cornues, et dont vous voyez ici un des plus beaux échantillons que l’on puisse trouver le coke conserve cette forme boursouflée que vous lui connaissez; elle est due à la fusion des bitumes et au gonflement opéré par le dégagement des gaz et des vapeurs.
- Et comme il faut bien nous rendre compte qu’aucun des résidus de la fabrication du coke et, par conséquent, de la distillation de la houille, n’est perdu et ne trouve pas son emploi, nous verrons tout à l’heure comment ces immenses amas de poussière de coke restant dans les usines ont pu être utilisés, alors que pendant Longtemps ce poussier était, aussi bien que le goudron de gaz, regardé comme une matière inutile et encombrante.
- En sortant des appareils de distillation, le gaz de houille traverse des récipients remplis d’eau où il commence à se purifier en abandonnant successivement des matières nuisibles à l’éclairage et dont l’odeur désagréable n’en permettrait pas. d’ailleurs l’emploi dans ces conditions. Ces eaux de condensation contiennent principalement du carbonate, du sulfhy-drate et du chlorhydrate d’ammoniaque.
- Dans certains cas, suivant les dispositions et l’agencement des usines, suivant leur plus ou moins grande facilité de transport et d’écoulement de leurs produits, il y a avantage et on trouve intérêt à employer directement ces eaux ammoniacales comme engrais liquide pour les champs et les
- (|) Los différents' produits que'le conférencier fait, passer successivement sous les yeux de l’auditoire ont été nais à sa disposition par le directeur de la Compagnie parisienne du gaz.
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- prairies. Plus généralement, elles servent à la fabrication du sulfate d’ammoniaque, qui jusqu’à présent est à peu près le seul sel ammoniacal utilement employé comme engrais.
- La Compagnie parisienne du gaz fabrique le sulfate d’ammoniaque à un degré de pureté très grand; elle le livre à un prix relativement très inférieur, et elle ne peut pas suffire aux demandes qui lui sont adressées par les cultivateurs, à qui seuls elle vend ce produit.
- Ne voyez pas, Messieurs, dans ces quelques paroles, une réclame pour la Compagnie, qui, certes, n’en a pas besoin. Mais je tiens, en passant, à dire à sa louange, eh publiquement, quelle cherche, dans l’espèce, à être utile à l’agriculture ; car, si elle n’accepte pas de livrer ses produits au premier acheteur qui se présente, c’est afin que ce sulfate d’ammoniaque ne soit pas mélangé à des matières étrangères avant d’être répandu sur la terre qu’il doit féconder.
- Enfin, ces eaux ammoniacales servent aussi à la préparation industrielle de l’ammoniaque, dont vous connaissez tous l’odeur pénétrante et désagréable. L’ammoniaque caustique du commerce, ou alcali volatil, présente parfois une teinte ambrée qui est due à l’altération de substances organiques mises en contact avec elle. Pour la purifier, il suffit de la distiller en présence de la chaux éteinte; on l’obtient alors absolument blanche, ainsi que vous pouvez en juger par ces deux échantillons.
- Voici l’alcali ambré. Voici l’alcali distillé en présence de la chaux éteinte et qui, comme vous le voyez, est absolument blanc.
- En médecine, on emploie l’ammoniaque comme caustique; vous savez également, ou plutôt vous avez entendu dire, qu’administrée avec prudence, — quelques gouttes dans l’eau, — c’est un puissant moyen de combattre l’ivresse alcoolique ; enfin l’ammoniaque est un des principaux réactifs employés dans les laboratoires de chimie.
- Nous arrivons maintenant, Messieurs, à la partie la plus intéressante comme la plus vaste de cette étude : je veux parler des goudrons de houille.
- Quand on distille la houille, la température joue un très grand rôle dans la production du goudron, dont la densité est plus ou moins grande que celle de l’eau, suivant que la température a été plus ou moins élevée; la proportion obtenue est d’autant plus grande que l’on a chauffé progres--sivement, graduellement.
- Au sortir des appareils de condensation, le goudron est dirigé,dans de vastes citernes où ôn l’abandonne à lui-même jusqu’à ce qu’il soit séparé des eaux ammoniacales auxquelles il était mélangé.
- Jusqu’à ces dernières, années, on éprouvait de grandes difficultés à débarrasser le gaz des matières goudronneuses qui avaient échappé à l’action des réfrigérants. Vous pouvez voir aujourd’hui, à l’Exposition uni-
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- verselle, dans la classe 53, un condensateur fort ingénieux, imaginé par MM. Pelouze et Audoin. Le gaz y passe par une série de trous de oul,ooi 5 de diamètre ét se trouve projeté sur un plan incliné. L’aplatissement, des globules goudronneux, leur contact intime, enfin leur réunion en une masse liquide sont la conséquence des chocs successifs auxquels ces globules sont soumis.
- Avant son passage dans le condensateur, le gaz offre l’aspect d’une colonne de fumée noirâtre. Il en sort complètement incolore et le goudron s’écoule d’une manière continue.
- Le goudron de houille est une matière des plus cdtaplexes. Quand on le distille, la partie qui distille au-dessous de 3oo degrés est composée de trois groupes de corps: des carbures d’hydrogène indifférents, des bases organiques et des acides. Le traitement industriel du goudron consiste précisément à séparer les bases et les acides des carbures.
- Les premiers produits de la distillation du goudron sont les huiles lourdes et les huiles légères, et le résidu forme une masse très dure, très noire et très brillante qu’on appelle le brai. Le brai peut être gras ou sec, suivant que la distillation a été poussée plus ou moins loin.
- Voici un échantillon de brai qui est le résidu de la distillation du goudron.
- Le brai est à environ î io degrés, quand il sort des appareils pour se rendre dans de grandes fosses creusées dans la terre, où il se solidifie au contact de l’air. Nous reviendrons, dans peu d’instants, sur les huiles lourdes et les huiles légères; voyons d’abord comment on peut utiliser le brai, afin de ne pas laisser en arrière un seul sous-produit sans établir l’utilité qu’on a pu en tirer.
- Le brai sert à faire des agglomérés. . . 1
- En dehors des combustibles naturels, on utilise encore dans la pratique des déchets de toute nature, pour en former des combustibles artificiels, en les mélangeant avec des corps formant ciment. G’est ce qui constitue la fabrication des agglomérés, connus plus généralement sous le nom de briquettes, •— et dont voici un échantillon.
- Le goudron brut, le brai gras et le brai sec sont les seuls ciments que la pratique ait consacrés, et qui soient encore employés aujourd’hui. Un bon aggloméré doit remplir plusieurs conditions: être peu hygrométrique, dépourvu d’odeur, s’allumer facilement sans se désagréger au feu , et, enfin, ne donner que y ù î o p. o/o de cendres.
- La production des agglomérés dépasse annuellement 700,000 tonnes, en France; elle se trouve encore au-dessous de la consommation, car, dans une certaine proportion, les chemins de fer sont obligés de s’adresser à l’Angleterre et à la Belgique.
- La marine française s’en sert également.
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- Je n’ai pas à vous décrire les procédés en usage pour la fabrication des agglomérés dont vous pouvez vous rendre compte facilement, en obtenant l’autorisation de visiter l’usine des goudrons de la Villette; visite également intéressante pour les dames, qui peuvent être assurées d’y trouver le sol pouvant rivaliser, comme propreté, je dirai presque avec bien des appartements.
- Vous y verrez utiliser, pour la fabrication des agglomérés, ce poussier de coke si encombrant jusque dans ces dernières années. On le mélange avec du brai concassé; le tout passe à la noria, et, après avoir été placé dans des moules, on le soumet à une pression de 100 kilogrammes par centimètre carré.
- Revenons aux produits de la distillation du goudron, c’est-à-dire aux huiles lourdes et aux huiles légères.
- Avant de passer en revue les différents traitements quu l’on fait subir à ces huiles pour en extraire les corps nombreux qu elles contiennent, je m’arrêterai un moment sur l’emploi des huiles lourdes de goudron pour la conservation des bois, et comme exemple je prendrai, si vous le voulez bien, les traverses de chemins de fer.
- Quand les huiles lourdes de goudron, connues sous le nom de tout-venant, ne sont pas purifiées, elles contiennent généralement, en grande abondance, de la naphtaline, dont on peut les débarrasser suffisamment en les abandonnant à elles-mêmes, en les laissant reposer à une température un peu basse.
- Vous savez que précédemment on conservait les bois en les injectant de sulfate de cuivre. Pourquoi a-t-on remplacé le sulfate de cuivre par l’huile lourde de goudron?
- D’abord, dans le premier système, les bois ne se conservaient pas suffisamment longtemps; on ne fait encore, il est vrai, qu’expérimenter le nouveau mode d’opérer, mais il y a tout lieu de croire que les résultats seront meilleurs.
- On a commencé à injecter d’huiles lourdes de goudron les traverses de chemins de fer, au lieu de sulfate de cuivre, en même temps qu’on établissait des voies en acier. On pense que ces traverses dureront aussi longtemps que les rails d’acier. Cette substitution trouve sa raison dans les considérations suivantes :
- Le sulfate de cuivre, en contact avec les matières organiques, se décompose, puis reprend à l’air une partie de son oxygène pour se reconstituer. Il y a, en un mot, un mouvement chimique qui s’opère dans le bois et qui le désagrège. De plus, pour les traverses de chemins de fer spécialement, il se produit, auprès des tire-foncls en fer, un petit courant galvanique qui est encore une cause de désagrégation. Ajoutez à cela que le sulfate de cuivre du commerce est presque toujours trop acide.
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- Pour ces différents motifs, on a remplacé le sulfate de cuivre par l’huile lourde de-goudron, et alors des matières organiques se trouvant en présence, par injection, d’autres matières organiques, la désagrégation ne semble pas devoir se produire, tout au moins aussi rapidement.
- On injecte, en moyenne, aoo litres d’huile lourde par mètre cube de bois. En peu de mots, voici comment se conduit l’opération :
- On chauffe préalablement les traverses à la vapeur cl’eau, à environ 6 o à 65 degrés, puis on les place dans des étuves dont la température est de à 5 à 5o degrés. De là on les empile dans un cylindre où l’on fait le vide et l’on ouvre un robinet qui laisse monter l’huile lourde; alors on foule à 5 ou 6 atmosphères.
- Il faut que ces huiles lourdes soient débarrassées de naphtaline autant que possible, parce que, à la température ordinaire, la naphtaline — que vous voyez ici, en couche inférieure, dans ce vase —- se solidifie et cristallise dans les pores du bois, dans les cellules qu’elle obstrue, empêchant ainsi l’huile de pénétrer plus avant.
- Voici deux échantillons de traverses injectées d’huiles lourdes. L’un est un morceau de sapin. On peut y suivre facilement la pénétration de l’huile lourde, mais le cœur du bois reste intact : les cellules, trop rapprochées, ne permettent pas à l’huile, cl’y pénétrer. L’aubier seul du bois se trouve injecté, mais c’est suffisant pour la conservation de la traverse. Vous voyez également que dans ce morceau de chêne l’huile lourde s’arrête à l’aubier; c’est suffisant pour la conservation du bois. ,
- Voyons, Messieurs, comment on traite les huiles de goudron de houille.
- Des huiles lourdes on commence par extraire la naphtaline, qui, en somme, est peu employée relativement aux autres sous-produits. Elle est utilisée pour préserver les plantes des insectes, quelle ne détruit pas, mais quelle fait fuir. En médecine, on l’emploie dans certaines maladies de la peau. Ce sont là des usages un peu restreints; nous allons en voir une application plus industrielle.
- Malgré de nombreuses tentatives faites en vue de préparer des matières colorantes en partant de cette substance, on ne connaît, jusqu’à présent, qu’un nombre très restreint de couleurs qui trouvent réellement leur application industrielle et qui soient dérivées de la naphtaline*
- Je vais vous montrer une de celles qui sont les plus stables, c’est le brun Bismarck. Si j’en projette quelques parcelles dans cette eau bouillante et que j’y plonge ce morceau de laine, j’obtiens cette belle coloration, sans mordant et sans préparation de l’étoffe.
- On retire aussi des huiles lourdes de goudron le phénol ou acide phé-nique, dont les applications sont nombreuses et qui sert principalement à prévenir la putréfaction dés matières animales. Le procédé d’extraction
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- est basé sur ce fait que le phénol se dissout dans les alcalis, tandis que les huiles neutres ou basiques y sont insolubles.
- Les dérivés du phénol sont l’acide rosolique ou coralline, la péonide, l’azoline, la phénicine, qui sont employés comine matières colorantes, et l’acide picrique, dont le pouvoir tinctorial est si grand qu’un gramme de Cet acide permet de teindre en jaune un kilogramme de soie.
- Cet acide picrique, combiné à la potasse, forme un corps éminemment explosible; vous vous souvenez de l’épouvantable catastrophe dont le laboratoire de la maison Fontaine, sur la place de la Sorbonne, a été le théâtre, à la suite d’une manipulation de picrate de potasse.
- Voici cet acide qui a une teinte jaune très accentuée, et voici l’acide phénique qui est absolument blanc. _ .
- En oxydant le tétrachlorure de naphtaline par l’acide azotique, on obtient l’acide phtalique.
- Parmi les combinaisons de cet acide avec les phénols, il faut signaler la fluorescéine, découverte il V a quelques années et qui donne une très belle couleur jaune rouge. La fluorescéine tétrâbromée est connue sous le nom d'éosine, que vous voyez dans ce flacon.
- La fluorescéine sert à faire de l’encre rouge, qui est employée surtout pour régler les livres de commerce et faire ces lignes verticales rouges que vous connaissez.
- Voilà les principaux corps que l’on retire des huiles lourdes de goudron. Nous allons trouver, dans le traitement des huiles légères, des matières plus répandues dans l’industrie et dont les applications sont beaucoup plus nombreuses.
- Le traitement que l’on fait subir aux huiles légères consiste à les mélanger d’abord avec de l’acide sulfurique, puis avec de la soude caustique, et l’on obtient ainsi la benzine.
- Cette matière vous est bien connue. Elle jouit de la propriété de dissoudre les corps gras et peut, par conséquent, servir à détacher les tissus qui en sont imprégnés.
- Le benzol, par une série de transformations remarquables, va nous conduire, en quelque sorte, à la préparation de toutes les couleurs.
- Et d’abord, cette benzine, dont l’odeur si forte et si désagréable vous poursuit avec teint de persistance, comme pour attester que la tache de votre vêtement n’existe plus, cette benzine sert à la préparation d’un parfum connu sous le nom d’essence de mirbane ou de nitrobenzine, matière huileuse qui, à cause de l’analogie d’odeur, sert à remplacer l’essence d’amandes amères dans la parfumerie commune.
- On emploie le benzol pour dissoudre le caoutchouc et la gutta-percha, et produire des feuilles très minces de ces deux substances, pour rendre lé papier transparent, sans laisser aucune trace clé son passage après la vola-
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- tilisatipn ; pour dissoudre les corps gras, les résines, et enfin pour former la nitrobenzine. Réduite par l’hydrogène naissant, la nilrobenzine donne une nouvelle substance : l’aniline.
- L’aniline est la base d’une industrie florissante cpii, née d’hier, est remarquable non seulement pair le chiffre des capitaux qui y sont engagés et la multiplicité des intérêts qui s’y rattachent, mais encore par la beauté des produits, la variété des recherches quelle a amenées et l’importance des travaux scientifiques auxquels elle a donné lieu.
- C’est avec l’aniline que sont produites ces couleurs éblouissantes qui frappent nos yeux depuis quelques années et qui, au mérite incontestable d’une pureté et d’un éclat inconnus jusqu’alors, joignent encore celui cl’un bon marché remarquable. Malheureusement, à la fin de 1872, dans un rapport adressé à l’Académie des sciences, M. Chevreul appelait l’attention du public sur l’instabilité des couleurs d’aniline. Elles sont, en effet, excellentes pour les étoffes de modes qui sont destinées à être remplacées fréquemment, mais il n’en est pas de même, à cause de leur fragilité, pour les étoffes d’ameublement qui doivent durer plus longtemps.
- Nous allons, si vous le voulez bien, passer en revue les principales matières colorantes dérivées de l’aniline. Elles sont nombreuses ; quelques-unes d’entre elles sont bien étudiées; d’autres sont à peine connues scientifiquement.
- Nous avons vu la teinture que l’on obtient avec le bran Bismarck dérivé de la naphtaline. On obtient directement le violet d’aniline en mélangeant, dans des proportions convenables, de l’aniline avec de l’acide sulfurique et du bichromate de potasse. Au bout de quelque temps, la liqueur est troublée, et si on l’abandonne à elle-même, on trouve, au fond du vase un dépôt pulvérulent noirâtre qui, traité par l’alcool, lui cède une belle couleur violette : c’est le violet d’aniline.
- Voici de l’aniline; voici du violet d’aniline; vous voyez que cette dissolution est d’une pureté et d’une beauté remarquables.
- Pour produire du rouge d’aniline, le procédé consiste à faire réagir sur l’aniline-'du bichlorüre d’étain anhydre (liqueur de Libavius). Les deux liqueurs incolores se mélangent, puis on chauffe : une ébullition violente se produit, la masse se solidifie par suite de la formation de cristaux abondants qui fondent sous l’action de la chaleur; cette masse brunit peu à peu, augmente d’intensité et finit par devenir d’un beau rouge foncé. Le procédé le plus employé est le procédé à l’acide arsénique; mais il serait désirable qu’on trouvât un moyen différent de transformer économiquement l’aniline en matière colorante rouge, car l’emploi d’une substance aussi toxique que l’acide arsénique a déjà donné lieu à des accidents terribles.
- Cependant disons que, dans des usines dirigées par de véritables chi-
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- mistes, ces accidents ne se produisent pas ou du moins ne se produisent que très rarement.
- Le rouge d’aniline est aussi connu sous les noms de fuchsine, rouge solfé-rino, rouge magenta, roséine, etc.
- En chauffant pendant quelques instants ce rouge d’aniline avec l’aniline même qui a servi à le produire, la matière devient violette; en continuant l’opération pendant un temps suffisant, la masse devient complètement bleue. C’est ainsi qu’on obtient ce beau bleu d’aniline dont l’éclat ne le cède en rien à celui du rouge dont nous venons de parler. Je vais vous en montrer une dissolution dans l’eau. Voici encore l’orange d’aniline dont le ton est d’une douceur extraordinaire.
- Là ne s’arrêtent pas les transformations de l’aniline. Placée dans des conditions convenables, elle permet d’obtenir, outre les couleurs que je viens de vous citer, le vert, le jaune, le noir, en quelque sorte toute la gamme des couleurs.
- Vous pouvez voir aussi — sur ce tableau — la plupart des couleurs obtenues avec l’aniline comme base : cet ensemble constitue une série à peu près complète des couleurs connues.
- Si la préparation de toutes ces couleurs est facile, leur emploi n’en est pas moins simple. La laine et la soie se teignent directement sans mordant, par une immersion dans le bain coloré, de telle sorte que si les couleurs dérivées du goudron de bouille avaient été les seules connues jusqu’à présent, on pourrait dire que l’art de la teinture serait encore à créer.
- La plus grande partie des matières colorantes dérivées de l’aniline est consommée par l’industrie de la teinture et de l’impression ; les papiers peints en consomment également dans une grande proportion. Elles servent aussi, à Fétat de laques, dans la lithographie et l’imprimerie. Enfin on les emploie encore, en raison même de leur prix très bas, dans la coloration d’une foule d’objets tels que savons, vinaigres de parfumerie, etc.
- L’aniline est un poison énergique. De trop fréquents accidents ont démontré combien il est indispensable de prendre de grandes précautions pour éviter l’intoxication lente des ouvriers qui sont soumis à l’action de ses vapeurs. L’absorption de l’aniline ou de ses sels est promptement accusée par la coloration violette des ongles et des gencives des personnes intoxiquées. ,
- Dans les fabriques dirigées par des chimistes sérieux, la préparation des couleurs d’aniline, quoique exigeant, dans certains cas, de grandes quantités d’acide arsénique, ne cause, comme je le disais tout à l’heure, aucun accident grave.
- Je vais vous montrer les échantillons des principales couleurs d’aniline
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- dont k reproduction est sur ce tableau, uün de bien établir qu’il sulïit d’une simple immersion dans le bain coloré pour obtenir la teinture.
- (Ici le conférencier procède à diverses préparations, qu’il décrit successivement pour montrer des échantillons de teinture sur laine.)
- Voici le bleu d’aniline, l’orange, le vert et le violet d’aniline. Voici le rouge d’aniline ou fuchsine.
- Par ces préparations je tenais à démontrer la facilité avec laquelle les étoffes peuvent être teintes. Le tableau que vous avez devant les yeux indique la gamme de toutes les couleurs que l’on peut obtenir avec les dérivés de la houille.
- Telle est, Mesdames et Messieurs, la série des couleurs que l’on peut dériver de l’aniline; tels sont les principaux produits dérivés de la houille sur lesquels je m’étais proposé d’appeler votre attention. Je n’avais certes pas l’intention de vous initier à tous les détails de fabrication des matières dérivées de la houille; mon désir était seulement qu’en sortant d’ici vous en ayez, permettez-moi l’expression, une légère teinture..
- En présence de pareils résultats, disons, en terminant, que ces merveilleuses découvertes ne se font pas subitement; elles sont le résultat de travaux persévérants qui ont été exécutés, pendant de longues années, sur les goudrons de houille, et si j’avais à vous faire l’historique de ces travaux, j’aurais à vous citer les noms des savants les plus illustres de tous les pays.
- Donc, Mesdames et Messieurs, nous devons comprendre et rester convaincus que ceux qui se livrent à ces longues et pénibles études du laboratoire servent, à la fois, et 1a science et leur pays. (Vive approbation et applaudissements.)
- M.. Laüth, président. Mesdames et Messieurs, je crois être votre interprète en remerciant notre conférencier, M. Berlin, du talent et de l’éloquence avec lesquels il a traité son sujet. (Assentiment général et bravos.)
- Si le temps le lui avait permis, il nous aurait cité encore d’autres exemples intéressants; je ne puis que renouveler à M. Berlin nos remerciements les plus sincères pour ses intéressantes explications. (Nouyelles marques d’approbation.)
- La séance est levée à 3 heures ao minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 20 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE SUR L’ACIER,
- PAR M. ERNEST MARCHÉ,
- INGÉNIEUR CIVIL.
- BUREAU DE LA CONFERENCE.
- Président :
- M. Daubrée, membre de l’Institut.
- Assesseurs :
- MM. Clémandot, ingénieur civil.
- Fouciier de Careil, sénateur.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Daubrée, président. Messieurs, la séance est ouverte. Vous allez entendre une conférence qui mérite tout votre intérêt sur un sujet qui est à l’ordre du jour. Gomme vous le savez, l’acier a fait dans ces dernières années de grands progrès dont il va vous être donné l’histoire. La parole est à M. Marché.
- M. Marché. Messieurs, je viens vous entretenir des propriétés et des applications de l’acier, ou pour mieux dire, des aciers.
- Vous avez pu remarquer dans vos visites à l’Exposition, tant dans les galeries du Palais du Champ de Mars que dans les nombreuses annexes où nos grands établissements métallurgiques ont groupé leurs appareils et leurs produits , que l’acier était partout.
- Non seulement l’acier, comme nous l’avons vu de tout temps, est appliqué dans des conditions particulières, pour certaines pièces de machines exigeant une grande dureté, pour les outils servant au travail des métaux
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- et pour lesquels on utilise surtout la propriété caractéristique de l’acier tel qu’on le définissait autrefois, celle de durcir par l’opération de la trempe; et aussi, en raison de sa grande élasticité, la fabrication des ressorts de toute espèce, pour la carrosserie, les wagons et les locomotives. Mais aujourd’hui, et depuis une quinzaine d’années surtout, l’acier s’est substitué au fer dans toutes les grandes applications nées de l’extension des voies de communication, de la navigation et des chemins de fer.
- On fabriquait autrefois, il y a vingt ans, en France, de 25 à 30,0oo tonnes d’acier par an, à peu près autant dans les divers autres pays : on en fait aujourd’hui plus de 3oo,ooo tonnes; on en fait hoo,ooo tonnes en Allemagne; 5oo,ooo en Angleterre; 4oo,ooo aux Etats-Unis; en un mot, on fabrique aujourd’hui plus de i,5oo,ooo tonnes d’acier.
- L’aciér, en effet, a remplacé le fer pour les rails, pour les bandages de roues, pour les essieux, pour les tôles de chaudières, pour les tôles de navires, pour les ponts, etc., et, dans tous ces nouveaux usages de l’acier, ce ne sont plus les propriétés spéciales de l’acier tel qu’on le produisait jadis, l’élasticité et la dureté, qui sont utilisées : c’est la malléabilité.
- En effet, ce rail de 52 mètres de long que l’usine John Cockerill, de Seraing, a dû, pour lui trouver place dans l’Exposition belge, plier, cintrer, pour en former une énorme hélice suspendue au-dessus du laminoir qui l’a produit, ce rail est en acier.
- Les bandages de roues obtenus sans soudure, de dimensions si variées, mais qui sont présentés à l’Exposition, non seulement dans leur état d’emploi, mais encore écrasés, aplatis, après l’action de chocs répétés, sont aussi en acier.
- Ces essieux, qui sont pliés à froid, et recourbés jusqu’à ce que les deux fusées viennent à se toucher, sont en acier. x
- Enfin, l’acier est employé à faire des tôles, à faire des canons, des arbres de machines.
- Les plaques de blindage destinées à défendre les navires de guerre contre le choc des projectiles les plus durs sont en acier; les projectiles eux-mêmes, les obus destinés à détruire les blindages sont également en acier. L’acier sert à faire aussi bien la cuirasse qu’aucun projectile ne doit percer, que les projectiles qui doivent détruire les blindages les plus épais.
- D’un autre côté, l’acier se rencontre dans l’Exposition avec un grand nombre de qualificatifs, avec des noms spéciaux : aciter cémenté, acier puddlé, acier fondu; avec des noms désignant les appareils de production : acier Bessemer, acier Martin, acier Pernot; ou enfin sous une désignation qui annonce la présence d’autres corps : acier chromé, au phosphore, au manganèse, au tungstène.
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- Je ne crois pas me tromper en admettant qu’un grand nombre de mes auditeurs, à la vue de ce métal-protée, qui se présente sous les formes les plus diverses, avec le même nom; ou sous la même forme, avec des noms différents, se sont posé souvent cette question : Qu’est-ce que l’acier?
- Le but de cet entretien est de répondre à ce point d’interrogation en vous présentant le tableau esquissé à grands traits, d’une part, des procédés par lesquels on fait les divers aciers dont je viens de.parler, de l’autre, des propriétés diverses de ces aciers; et de passer en revue leurs applications principales dans le présent et dans l’avenir.
- Voici donc, en peu de mots, le plan de cette conférence : procédés de fabrication, propriétés des aciers, leurs applications.
- En ce qui concerne les procédés de fabrication, je n’ai ni le temps ni l’autorité nécessaires pour les présenter au point de vue métallurgique; je n’en veux dire que ce qui est nécessaire à l’intelligence du sujet.
- Le fer, vous le savez, se trouve dans la nature à l’état de minerai. Lorsque- notre pauvre petite planète a commencé à se refroidir, les métaux qui se trouvaient à sa surface à l’état liquide, après avoir été à l’état de vapeurs, se sont solidifiés, mais se sont solidifiés au contact, probablement, de grandes quantités d’oxygène qui ont oxydé le fer dans tous les points où il se trouvait, de sorte que nous avons, dans le minerai, le fer ayant perdu toutes ses propriétés caractéristiques, ayant perdu son aspect métallique, du fer oxydé, en un mot, soit à l’état de protoxyde, soit à l’état de peroxyde, soit à l’état de carbonate. Dans les minerais riches ou pauvres , on est en présence du fer ayant perdu ses propriétés, et le but de l’homme, dans tous ses appareils et par tous les procédés de la métallurgie, est de redonner la vie à ce fer mort, de le ressusciter, de le revivifier, de le réduire. .
- Toute la métallurgie du fer et de l’acier a pour base le traitement du minerai dans le haut fourneau, la transformation du minerai de fer en fonte. J’ai fait reproduire ici, en quelques images, pour faciliter les explications que j’ai à vous fournir, les principaux appareils, et d’abord le haut fourneau.
- Le haut fourneau est un appareil dans lequel on traite le minerai en le mettant, à une haute température, en contact avec le charbon de bois, le coke ou la houille, et en y ajoutant les fondants nécessaires pour que la gangue du minerai, la partie qui n’est pas du fer, puisse être éliminée. La partie supérieure, que l’on appelle cuve, est disposée de façon que les charges alternatives de charbon.et de minerai descendent avec une vitesse convenable pour que la réduction, l’absorption de l’oxygène par le carbone, puisse s’effectuer; à la partie inférieure se trouvent les étalages et enfin un creuset où se réunit le fer, à l’état de fonte. Le gaz oxyde de carbone formé par la combustion du charbon réagissant sur le minerai et le trans-
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- formant en fer, ce fer se trouve à une haute température en présence du carbone, et alors le fer dissout du carbone qui'donne au métal ainsi produit cette propriété caractéristique de la fonte, que vous connaissez, d’être fusible. C’est ce cpii permet au haut fourneau de produire, par grandes masses, un métal fondu qui peut couler et fournir des gueuses de fonte qui, traitées dans d’autres appareils, seront la base de la métallurgie du fer et de l’acier.
- Ainsi, ce n’est pas du fer qu’on obtient, c’est de la fonte, c’est-à-dire du fer mélangé ou combiné avec 3, à, 5 p. o/o de carbone, lequel, dissous dans le fer, lui donne la propriété d’être fusible. C’est cette fonte qui, suivant la température du fourneau, suivant les minerais employés, suivant la quantité de charbon mise en présence d’une même quantité de minerai,-se produit sous deux aspects : la fonte de moulage, la plus car-burée, la plus, fusible, la plus propre à faire des pièces moulées, et la fonte d’affinage, renfermant moins de carbone, plus facile à être délivrée de ce carbone et à être transformée plus tard en fer.
- La métallurgie du fer, dont je n’ai qu’un mot seulement à dire avant d’arriver à la métallurgie de l’acier, comporte l’emploi d’appareils destinés à traiter la fonte et à la ramener à l’état de fer en lui retirant les 3 ou les 3 1/2 p. 0/0 de carbone qui y ont été introduits dans le haut fourneau. C’est généralement dans les fours à puddler, par l’opération connue sous le nom de puddlage, dans laquelle on porte la fonte à une haute température, en présence de gaz qui enlèvent le carbone et transforment en oxyde de carbone le carbone qui se trouve dans la fonte, qu’on la ramène ainsi à l’état de fer.
- Il y a vingt-cinq ans, nous ne connaissions le fer qu’à ces deux états de fer et de fonte, et à un troisième état intermédiaire qui était l’acier, c’est-à-dire du fer renfermant, au lieu de 2 , 3, à p. 0/0 de carbone comme la fonte, 1, \ î/h ou 1 1/2 de carbone. Cet acier était surtout remarquable par la propriété dont je parlais tout à l’heure, celle de durcir parla trempe. Il était obtenu dans des circonstances particulières, souvent assez inexplicables, mystérieuses parfois et dépendant surtout de la richesse et de la pureté du minerai employé.
- En tout cas, étant admis que l’acier est du fer carburé, mais moins carburé que la fonte, deux procédés, deux méthodes peuvent servir à l’obtenir : l’une consistant à prendre du fer qui n’est pas carburé et à le carburer de la quantité nécessaire pour lui donner les propriétés de l’acier; l’autre méthode consistant à fondre de la fonte contenant 3 à A p. 0/0 de carbone et à la décarburer partiellement, de manière à l’amener à l’état intermédiaire entre la fonte et le fer. Le premier procédé, qui consistait à faire de l’acier avec du fer en le carburant, constituait ce qu’on nommait la cémentation.
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- Dans des fours disposés ad hoc, des barres de fer de faibles dimensions étaient placées par lits successifs au milieu de poussière de charbon et chauffés à une haute température. En présence du charbon, le fer se carburait peu à peu, le carbone pénétrant dans l’intérieur de chacune des barres en allant de la surface au centre, s’y dissolvait, et au bout d’un certain temps on avait une série de barreaux d’acier cémenté, qui renfermaient une certaine proportion de carbone. Cette opération était très coûteuse, car elle était longue: elle durait quinze ou vingt jours. L’acier cémenté ainsi obtenu était irrégulier; certaines barres étaient plus carburées les unes que les autres, mais si on les reprenait et si, après les avoir cassées et triées, on les replaçait dans un creuset et on les fondait, car c’était une matière fusible, on obtenait alors une matière beaucoup plus homogène : de l’acier fondu. C’est cet acier fondu qui a fait pendant tant d’années la réputation des aciers de Scheffield. Enfin vers i85o, on a commencé à employer, à pratiquer la seconde méthode pour obtenir de l’acier, celle consistant à décarburer partiellement la fonte, c’est-à-dire à la traiter dans un four à puddler, comme on traite le fer, mais en arrêtant l’opération à un moment déterminé. Je ne dis pas quels étaient les détails de l’opération, mais c’est ainsi qu’on fait encore ce qu’on appelle l’acier
- C’est en 18 5 6 que survint la grande révolution métallurgique due à l’invention du procédé Ressemer. Le procédé Bessemer consiste, comme le puddlage, à obtenir de l’acier en décarburant la fonte, mais cette décarburation s’effectue dans un appareil spécial qu’on appelle le convertisseur.
- Voici les dispositions, trop peu visibles de loin, d’un atelier Bessemer. Il se compose de deux convertisseurs. Un convertisseur Bessemer est une sorte de cornue en tôle dont l’intérieur est revêtu de matières réfractaires. Cette cornue est fixée sur un axe horizontal autour duquel elle peut tourner de manière à prendre diverses positions, La cornue teintée ici en bleu est dans sa position verticale; on peut la faire tourner en lui faisant décrire un quart de cercle, de manière à amener; l’orifice supérieur en face de la porte d’un four par laquelle s’écoule de la fonte ; on peut donc la remplir d’une certaine quantité de fonte en fusion. On peut enfin la faire tourner de 180 degrés, ce qui est indiqué dans la seconde-figure, de manière à verser extérieurement la fonte après qu’elle a été traitée et quelle est devenue de l’acier fondu. Le fond de cette cornue est constitué par une tuyère multiple au travers de laquelle on insuffle une grande quantité d’air avec une certaine pression.
- Lorsqu’on a rempli un convertisseur d’une certaine quantité de fonte, en introduisant de l’air avec une grande pression par la partie inférieure de manière que cet air traverse la masse de fonte, le phénomène qui
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- se produit consiste dans îa combustion, au contact de cet air, d’abord du silicium que renferme la fonte et ensuite du carbone, et cette combustion se fait en élevant la température de la masse, de sorte que, quand le carbone est brûlé et que la fonte s’est transformée ou en fer ou en acier peu carburé, la masse est à l’état de fusion, parce que la température y a été considérablement élevée par la combustion du silicium et du carbone. Si l’opération était prolongée, si on continuait à insuffler de l’air plus longtemps après que toute la masse est transformée en fer fusible, c’est le fer, à son tour, qui brûlerait en se transformant en oxyde de fer. Il est donc indispensable d’arrêter l’opération lorsque toute la quantité de carbone a été brûlée, et alors on fait faire à la cornue le mouvement inverse dont je parlais tout à l’beure, pour en verser le contenu, qui est de l’acier à l’état liquide.
- Il faut dire-qu’à l’origine surtout il n’était pas possible de décarburer la fonte juste au point voulu pour avoir l’acier qu’on désirait, et d’opération consistait, — elle consiste encore souvent,— à insuffler assez d’air pour brûler toute la quantité de carbone, décarburer complètement la fonte, puis à introduire dans l’intérieur du convertisseur une certaine quantité de fonte renfermant une quantité de carbone parfaitement déterminée et destinée à ramener la masse qui se trouve dans la cornue à l’état de l’acier ayant le degré de carburation désiré. On emploie dans ce but les fontes très riches en manganèse connues sous le nom de Spiegel Eisen ou des alliages de fonte et de manganèse, des ferro-m,anganèses.
- Le manganèse est un grand élément de réussite de cette opération, parce qu’il facilite la réduction de l’oxyde de fer qui a pu se produire et dont la présence dans le métal en altérerait toutes les propriétés. Le traitement d’une masse de 5 à 10,000 kilogrammes de fonte dure de quinze à vingt minutes; c’est certainement l’opération la plus extraordinaire, la plus belle qui se soit faite en métallurgie. A ce sujet, j’exprimerai le regret que j’ai éprouvé, surtout en constatant, dans l’exposition belge, combien le public s’intéressait à la marche du laminoir de l’usine de Seraing, quoiqu’il fonctionnât à vide, qu’on n’ait pas installé et fait fonctionner à l’Exposition un appareil Bessemer. En montrant dans ses détails pittoresques comment s’effectue cette opération si admirable par sa rapidité et par la puissance des moyens employés pour la manœuvre des appareils, nul doute qu’on aurait ainsi contribué à l’éducation générale des masses et jeté peut-être dans le public les germes de découvertes futures.
- J’ajouterai que l’appareil Bessemer exige pour son emploi des fontes d’une très grande pureté ; car si l’on peut éliminer le silicium et le carbone , on ne peut pas éliminer de même le phosphore et les autres corps qui se trouvent toujours dans la fonte. D’un autre côté, il faut employer de la fonte, on ne peut pas employer du fer ou clés débris de fer et des débris
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- d’acier. G’est ce qui a conduit à rechercher, à joindre au procédé Ressemer un autre procédé : la fabrication de l’acier sur sole, qui est devenue pratique lorsqu’on a connu en France le moyen d’obtenir de très hautes températures dans des fours à réverbère, c’est-à-dire par l’emploi des appareils Siemens, qui ont trouvé leur application non seulement dans la métallurgie, mais dans la verrerie et la fabrication du gaz.
- Lorsqu’on a pu obtenir de hautes températures, on a songé à faire l’acier en traitant la fonte, comme dans le four à puddler, sur une sole, et en y faisant fondre du fer (c’était le procédé indiqué en 1722 par Réaumur), et en y faisant fondre du fer, dis-je, en quantité suffisante pour que la quantité moyenne de carbone contenue dans la fonte primitive et dans le fer qu’on ajoutait vînt constituer la teneur voulue de l’acier; on obtint ainsi la transformation delà fonte en acier, par sa décarburation et la cémentation du fer, carburé par le carbone que lui abandonne la fonte.
- La différence des procédés est caractérisée par ce fait que dans ta procédé Bessemer le carbone est brûlé, et que dans la fabrication de l’acier sur sole le carbone renfermé dans la fonte est uniquement réparti sur une plus grande quantité de matière, et que cette matière employée peut être du fer, de l’acier peu carburé, peut être surtout du fer et de l’acier hors d’emploi, qu’on ne peut pas traiter dans le convertisseur Bessemer.
- Je sortirais, je crois, du sujet en parlant de la manière d’obtenir les hautes températures et du four Siemens. Je vous ai indiqué ici, dans cette quatrième figure, un four à sole, placé au-dessus du récupérateur de chaleur; c’est le moyen qui permet, dans les fours Siemens, d’arriver à de hautes températures. Au lieu de brûler le charbon, on brûle du gaz obtenu dans un appareil spécial, dans un gazogène, et ce gaz oxyde de carbone est formé par la combustion incomplète du charbon et mis en présence de l’air; l’air ainsi que le gaz sont chauffés en utilisant la chaleur perdue dans les récupérateurs, appareils en maçonnerie placés au-dessous des fours et dans lesquels le courant des produits gazeux qui s’échappent marche en sens inverse de l’air et de l’oxyde de carbone.
- PouA revenir à ce qui concerne l’acier sur sole, je me borne à vous dire qu’on applique le procédé de chauffage Siemens pour avoir de hautes températures, et qu’il consiste à décarburer une masse de fonte en la mettant en contact avec du fer. Gomme je le disais tout à l’heure, l’idée en avait été indiquée en'1.722 par Réaumur; le procédé lui-même a eu pour premier inventeur un ingénieur des mines très regretté, M. Lecha-telier, qui avait décrit et proposé un four pour la fabrication de l’acier dans ces conditions. Les premières expériences ayant échoué par suite d’une trop haute température donnée au four, la première fois qu’on s’en est”servi, elles ont été reprises plus tard, avec succès, par M, Martini de Sireuil, et le métal obtenu par ce procédé prit lé nom d’acier Martin.
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- Pour répondre à une question qui est faite bien souvent : quelle différence y a-t-il entre les aciers Martin et Bessemer? je dirai qu’il y a la différence de procédés que je viens d’indiquer, mais que, si les aciers étaient obtenus avec les mêmes matières et si le produit obtenu était un produit aussi carburé dans un cas que dans l’autre, il n’y aurait pas, dans les procédés eux-mêmes, de raison pour que ces aciers aient des propriétés différentes. Si des aciers Martin et Bessemer obtenus dans une même usine ont des propriétés différentes, c’est que, en général, chacun des deux procédés est appliqué pour traiter des matières premières, des fontes, de qualités différentes.
- On sait que les appareils dont je viens de parler ont subi depuis des modifications, des transformations. Il s’en fait tous les jours; mais je tiens à me borner ici à n’indiquer que les appareils classiques.
- Je ferai remarquer, en terminant cet exposé sommaire des procédés de fabrication de l’acier, que la grande raison des progrès rapides qui ont été faits depuis quinze ou vingt ans, c’est l’intervention de la chimie. C’est le laboratoire établi dans l’usine qui règle dans toutes ses phases la marche de la fabrication des aciers.
- Il faut se rappeler qu’autrefois il était loin d’en être ainsi. C’était le maître fondeur qui seul connaissait et réglait l’allure du haut fourneau; c’était l’ouvrier puddleur qui, guidé par des traditions, mais sans connaître les réactions qui se produisent, conduisait l’opération du puddlage.
- Aujourd’hui, c’est le laboratoire qui mène et dirige tout. On analyse les matières premières, les produits, les résidus, les scories ; on sait combien il entre de kilogrammes de fer, de carbone, de manganèse, de phosphore, etc., dans la masse de fonte qu’on veut traiter ; on sait quel est le poids de ces éléments qui est éliminé pendant l’opération et quelle est la quantité qui en est restée dans le produit. Je le répète donc, c’est à la chimie que nous devons les grands progrès qui se sont faits en métallurgie dans ces quinze dernières années. (Applaudissements.)
- Parallèlement aux efforts des métallurgistes, pour l’obtention de produits de plus en plus purs, de plus en plus parfaits et de moins en moins coûteux, les consommateurs de ces produits ont également fait faire de grands progrès, en remplaçant l’examen superficiel qu’on faisait des produits par des méthodes d’expérimentation précises.
- Autrefois on essayait le fer en le confiant au forgeron qui le travaillait. On le pliait, on examinait la cassure, on se rendait compte de ses aspects, de la manière dont il se comportait pendant le travail. Mais aujourd’hui on ne procède plus ainsi, et, pour savoir exactement ce que vaut un acier, on fait des essais dont les résultats peuvent être représentés par des chiffres.
- Ne pouvant analyser l’acier, on le casse, mais on le casse méthodiquement. On lui fait subir des essais de traction, de flexion, de compres-
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- sion, de torsion, en notant toutes les circonstances qui se produisent, en constatant surtout, quand la pièce a commencé à se déformer, avec quelle intensité cette déformation se produit, quelle est la résistance à la rupture , quels sont les allongements à la traction et les raccourcissements à la compression; on arrive en un mot, pour un produit déterminé, à résumer toutes ses propriétés par des chiffres. Nous disons d’un acier : il a telle résistance, tant d’allongement, telle élasticité. Ces déterminations sont maintenant si nécessaires et d’un emploi si général que vous avez pu remarquer qu’il y a à l’Exposition des appareils considérables, destinés à exercer des efforts de ôo, 5o, 60 tonnes afin de faire des essais, non pas sur de petits échantillons, sur de petites éprouvettes, mais sur les pièces elles-mêmes, comme les rails, les essieux, les bandages.
- Ces appareils d’essais sont nombreux. Nous en voyons à l’exposition de diverses compagnies de chemins de fer qui sont obligées, employant l’acier en grande quantité, d’exercer un contrôle rigoureux et d’avoir un classement sérieux des produits. Il y a des appareils d’essais installés dans les établissements de l’État, par la marine, par l’artillerie, etc.
- Sans vouloir passer en revue toutes les propriétés de l’acier, je ferai ressortir seulement les quelques points suivants :
- Le principal essai qu’on fait subir à l’acier pour en constater la nature et la valeur consiste généralement à former une tige bien cylindrique, à la soumettre à un effort de traction et à la briser en constatant l’effort sous lequel cette tige se rompt et la longueur qu’a prise la tige après* avoir été soumise à cet effort de rupture.
- Un acier est alors caractérisé par sa résistance par millimètre carré de section et par l’allongement à la rupture mesuré sur des tiges de même section et de même longueur.
- La résistance est d’autant plus'grande, et l’allongement d’autant plus petit que l’acier renferme plus de carbone.
- J’ai essayé ici de constituer une échelle des aciers, considérant l’acier comme étant uniquement du fer dans lequel une certaine quantité de carbone est resté soit dissous, soit mélangé.
- Voici une échelle verticale dont le zéro est à la partie supérieure et dont les divisions représentent des millièmes de carbone. Le numéro 1 correspond à 1 de carbone pour 1,000 de fer; le numéro 10 correspond à 1 p. 0/0 de carbone; le numéro 20, à a p, 0/0; le numéro. 3o, à 3 p. 0/0. Le zéro correspond au fer pur ne renfermant pas trace de carbone.
- En face de la division correspondant à la teneur en carbone d’un acier, on a porté sur une ligne perpendiculaire la valeur de sa résistance à la traction; on peut voir ainsi comment cette résistance varie avec la quantité de carbone dissous ou mélangé dans le fer.
- Des lignes de diverses couleurs réunissent les points correspondant à
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- la résistance d’aciers de même provenance et de teneurs en carboné différentes. Le trait rouge correspond aux aciers tels que les usines de Seraing les présentent dans leur classement;' le trait bleu, au classement de l’usine du Creusot, et le trait noir représente une série d’aciers provenant des usines de Terre-Noire, dont les échantillons et les résultats d’essai figurent dans la collection même de l’exposition de ces usines.
- Tous ces aciers ont des différences de constitution résultant de la présence de divers corps de nature étrangère. Mais les lignes correspondant à chaque série ont une direction commune et montren t que la résistance de l’acier augmente à mesure qu’augmente la quantité de carbone, et cela, jusqu’au point correspondant à 1 et 1 i/4 p. o/o de carbone, chiffre à partir duquel la résistance diminue très rapidement, puisque, lorsque Ton considère du fer renfermant 3 ou k p. o/o de carbone, on a de la fonte et qu’on -ne trouve plus que des résistances de 8 à 12 kilogrammes par millimètre carré de section, tandis que l’acier le plus résistant peut supporter* un effort de 90 à 100 kilogrammes et que le fer qui correspond à 0 a une résistance de 3 0 à 3 2 kilogrammes.
- Une seconde ligure donne.une démonstration analogue, fournie en se servant des essais faits sur des aciers de Suède, de provenances diverses, par M. Knut Styffe.
- On y remarquera des aciers qui renferment de très fortes proportions de carbone, plus fortes que dans les classements commerciaux et qui montrent bien que le maximum de résistance de l’acier correspond à 1 ou 1 î/k p. 0/0 de carbone, et que, lorsque la teneur en carbone est supérieure à 1 i/4 p. 0/0, cette résistance diminue. De même, si en face de chacune de ces indications on porte lés allongements produits au moment où la rupture de la pièce a lieu, on voit que les pièces qui offrent le moins de résistance sont celles qui présentent le plus d’allongement, et qu’au contraire cet allongement va en diminuant à mesure que le fer est plus carburé et qu’on se rapproche de Tacier le plus dur.
- Si Ton arrive aux fontes renfermant 2 ou 3 p. 0/0 de carbone, on voit qu’il n’y a plus d’allongement sensible et que les pièces se brisent sans modification dans la forme. Les résultats de l’expérience sont cotés et chiffrés sur les deux figures que je viens d’examiner.
- Veuillez admettre, pour un instant, Messieurs, qu’il n’y a pas dans Tacier de matières étrangères, qu’il est produit avec du fer pur, dissolvant une certaine quantité de carbone également pur; l’échelle dont je parle pourrait être alors celle représentée dans cette troisième figure (1k Ici j’ai ajouté des teintes colorées qui rendront plus compréhensible la manière dont on peut passer du fer à la fonte.
- Voir la planche annexée.
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- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1878
- CONFERENCE SUR,L'ACIER
- par M.E.MARCHE
- 20 Juillet 1878
- ECHELLE DES ACIERS.
- Acier
- pour outils
- Métal mixte
- MeLal mixte
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- Sur cette figure, l'échelle verticale représente toujours la quantité de carbone dissous ou mélangé dans le fer, et les lignes-perpendiculaires représentent les résistances qui correspondent, dans la couleur rouge à celle du fer pur, dans la couleur bleue à'celle de la fçnte, dans le violet à celle de l’acier très dur, et vous voyez que la résistance augmente depuis le fer, qui est le rouge, jusqu’à l’acier, qui est le violet, pour diminuer en passant par un métal intermédiaire entre l’acier et la fonte, jusqu’à la fonte elle-même, qui est le bleu.
- Veuillez maintenant, Messieurs, considérer dans ces couleurs les teintes comme représentant non plus des séries de produits, mais les propriétés caractéristiques du fer et de la fonte, aux deux points extrêmes de l’échelle, le rouge, comme représentant la malléabilité qui caractérise le fer, et le bleu, comme représentant la fusibilité qui caractérise la fonte. Vous voyez, en partant du bleu, par.la différence des teintes, qu’à mesure qu’on diminue la quantité de carbone, on diminue la fusibilité.
- Au contraire, le rouge représentant la malléabilité, quand la quantité de carbone augmente, la teinte diminue et l’on arrive à ce produit intermédiaire qu’on appelle l’acier, qui est représenté par le violet, et dans lequel la fusibilité existe, puisqu’il y a du bleu, et où la malléabilité se manifeste également, puisqu’il y a du rouge. Ainsi, en suivant la gradation et la fusion de ces deux couleurs, on embrasse tout l’ensemble des produits de la métallurgie de l’acier. (Applaudissements.)
- J’ajouterai que, si j’ai séparé ces teintes par des lignes et fait représenter ici des bandes qui correspondent à certains groupes d’aciers et qui nous serviront, dans un instant, pour parler de leurs applications, en réalité, ce ne devraient pas être des bandes de teintes différentes, mais des teintes continues et se succédant par degrés insensibles comme celles du spectre solaire, chaque nuance correspondant à un acier un peu différent. La moindre différence dans la teneur en carbone, en passant d’un acier à l’autre, suffit donc pour que la résistance et l’allongement soient modifiés, ainsi que toutes les autres propriétés.
- Je dirai, en outre, qu’on peut considérer le violet foncé comme représentant à son maximum la faculté de durcir par la trempe qui caractérise, l’acier à 1 ou i 1//1 p. o/o de carbone et qui va en diminuant à mesure qu’on se rapproche du fer pur.
- Je ferai remarquer encore que notre échelle ayant à son zéro le. fer, dont la résistance est de 3a kilogrammes environ, si on prolongeait la ligne qui enveloppe les valeurs des résistances des divers aciers au-dessus du zéro de l’échelle jusqu’à une ligne correspondant à une résistance de a 8 à a.4 kilogrammes, qui est la résistance du cuivre4 on aurait la ligne jaune figurée. Si l’on prolonge cette ligne jaune sur l’échelle des allongements, elle correspondra justement à rallongement clu cuivre qui est de
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- ào p. o/o; autrement dit, le cuivre viendrait se placer, à son rang, dans notre échelle, et comme résistance et comme allongement.
- Je ne veux conclure de ce rapprochement qu’une seule chose qui résulte de l’examen de la situation respective de la ligne jaune du cuivre et des autres traits de notre échelle : c’est qu’il y a moins de différence, quant aux propriétés industrielles, entre du cuivre et du fer qu’il n’y en a entre de l’acier doux et de l’acier dur. (Très bien! très bien !)
- J’ai lieu de croire, Messieurs, que ce que je viens de dire de la manière dont la quantité de carbone fait varier les propriétés de l’acier suffira pour rendre claires les quelques indications qu’il me reste à fournir au sujet des applications.
- Les applications de Tacier résultent de ses propriétés. Dans notre échelle, le rose comprend ce qu’on appelle les aciers commerciaux, c’est-à-dire les aciers fabriqués par toutes les usines, par le procédé Besse-mer, en particulier, pour obtenir des rails, des essieux, toutes les pièces qui sont employées dans l’industrie des chemins de fer.
- Ces quatre bandes roses, les unes plus foncées, les autres plus-'claires, correspondent aux quatre qualités d’aciers commerciaux : acier très doux, acier doux, acier demi-dur, acier dur. Le premier, comme le fer, se forge, se soude et ne trempe pas; le quatrième ne se soude pas et prend fortement la trempe. Les deux autres ont des propriétés intermédiaires.
- Au delà se trouvent les aciers à outils, qui renferment plus de 7 millièmes de carbone.
- Le choix à faire entre chacun de ces aciers, pour une application déterminée, est facile :
- Pour les rails, par exemple, l’acier doit remplir deux conditions un peu opposées.. On cherche, en substituant le rail d’acier au rail de fer, à avoir un rail qui dure plus longtemps, qui s’use moins, dont la surface ait une plus grande dureté, ayant d’ailleurs l’avantage d’être plus homogène que le rail de fer, formé en soudant des morceaux les uns aux autres et donnant lieu à des exfoliations. On cherche donc la dureté. Mais d’un autre côté, il faut que le rail puisse supporter les chocs qui peuvent résulter du passage des trains et, par conséquent, qu’il soit malléable. Si Ton employait des rails en acier très dur, afin d’avoir des rails dont la surface ne s’usât pas, on aurait des rails qui casseraient; avec de Tacier doux, on aurait des rails qui ne casseraient pas, mais qui s’useraient rapidement. On emploiera donc Tacier appartenant aux deux bandes intermédiaires : à la première, la moins carburée, quand on tiendra surtout à la malléabilité; à la seconde, quand on donnera plus d’importance à la résistance à l’usure, à la dureté.
- Les essieux seront faits avec l’acier le plus doux, parce que la sécurité exige-que ces pièces supportent les chocs sans se rompre.
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- Les bandages de roues se feront, au contraire, avec de l’acier plus dur.
- A partir de la proportion de 7 à 8 millièmes de carbone, on a longtemps compris tous les aciers durs sous la même désignation d’aciers pour outils. Ces aciers sont eux-mêmes maintenant l’objet d’un classement détaillé. Il y a à l’Exposition des aciers pour outils comprenant six numéros différents ; ils sont classés suivant la teneur en carbone qui fait varier leur dureté et la faculté de recevoir la trempe. La nature d’outils qu’on peut faire avec chaque acier est ainsi rigoureusement déterminée.
- Maintenant, entre l’acier très dur représenté par le violet et la fonte représentée par la couleur bleue, j’ai indiqué un métal mixte, comprenant des produits qui ne sont pas encore connus, ou du moins qu’on commence à peine à obtenir sous une forme industrielle. Ces produits, renfermant des quantités de carbone comprises entre celles que renferme l’acier et celles qu’on trouve dans la fonte, doivent avoir des qualités et des propriétés également intermédiaires. La grande difficulté a toujours été d’obtenir ces produits'sans soufflures. On paraît être parvenu, en traitant des mélanges de fonte alliée à de fortes proportions de silicium, à obtenir des aciers coulés sans soufflures et à produire ce métal mixte qui peut renfermer de 1 1/2 à 2 1/2 p. 0/0 de carbone. Ce métal pourra servir à faire des moulages, et, dans un avenir prochain, nous verrons se réaliser la substitution de l’acier coulé à la fonte, comme nous avons vu l’acier doux et étirable remplacer le fer*
- Ainsi l’acier, c’est-à-dire le fer carburé, depuis celui qui renferme quelques millièmes de carbone jusqu’à celui qui en renferme 3 p. 0/0, constituera le seul métal employé sous le seul et même nom d’acier, mais avec des propriétés différentes, dues uniquement aux différences de teneur en carbone. (Très bien! très bien!)
- Je terminerai, Messieurs, par quelques mots relatifs à l’avenir.
- Le développement considérable des applications industrielles des aciers, pour le matériel des chemins de fer surtout, est dû, vous lé savez, à ce que son prix de revient s’est abaissé peu à peu et qu’aujourd’hui l’acier pour rails ne coûte pas beaucoup plus cher que le fer. La différence qui existe entre le prix de Tacier et le prix du fer résulte uniquement de la nécessité d’employer, pour fabriquer l’acier, des matières très pures, car l’ensemble1 des opérations qu’on fait subiy à la fonte pour la transformer en acier Bessemer ou Martin constitue un travail bien moins coûteux, donnant moins de déchets, exigeant de moindres consommations de combustible et moins de main-d’oéuvre que celui auquel on est obligé de soumettre la fonte pour la transformer en fer et pour transformer le fer ébauché en corroyé, en rails ou autres pièces. 11 n’y a d’autres motifs, pour que Tacier coûte plus cher que le fer, que la valeur de la matière première employée, la nécessité d’avoir des fontes très pures, faites avec
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- des minerais très riches, qu’il faut faire venir de loin. L’un des progrès qui se réaliseront d’ici à peu de temps et vers lequel sont dirigées les recherches dés métallurgistes, c’est remploi de minerais moins riches et moins chers, emploi d’autant plus nécessaire qu’il permettra d’utiliser les richesses de notre sol qui sont maintenant sans emploi, parce qu’il faut se servir aujourd’hui de minerais venant d’Algérie et d’Espagne. 11 y a lieu d’espérer que, dans un certain avenir, on emploiera des fontes moins coûteuses que celles dont on se sert aujourd’hui; le prix de l’acier pourra donc baisser encore par rapport au prix du fer.
- J’ai dit déjà que l’acier était appelé également à remplacer la fonte pour le moulage des pièces, dont on augmentera ainsi considérablement la résistance.
- 11 y a lieu d’attendre encore de grands progrès de l’étude qui se poursuit des,effets, sur l’acier, de certains corps qui, comme le manganèse, le chrome et le tungstène, augmentent et développent certaines de ses propriétés.
- Je dois ajouter que l’extension des appareils métallurgiques permet d’obtenir des pièces dont les dimensions sont de beaucoup plus, grandes que celles qui étaient obtenues autrefois.
- Je ne suis pas, je l’avoue, de ceux qui éprouvent un vif enthousiasme en présence des engins de guerre puissants; mais je me félicite quand je vois fabriquer des canons avec l’acier puddlé ou Bessemer, et des obus avec le métal au silicium', parce que les usines qui les produisent sont obligées, pour le faire, d’étendre leur outillage, d’augmenter la puissance de leurs appareils. Je sais telle usine qui, recevant une commande de quelques canons de poids exceptionnel, qu’elle accepte par patriotisme, est obligée de remplacer un appareil qui permet de traiter à la fois î o,ooo kilogrammes, par un appareil qui en traitera 20,000 et de substituer à son marteau de 3o tonnes un marteau de 60,000 kilogrammes.
- Les six ou huit canons demandés seront fabriqués et livrés, et le matériel puissant qu’ils ont nécessité restera; il faudra l’utiliser, on fabriquera alors pour l’industrie, pour les navires, pour les machines, des pièces devant l’exécution desquelles on reculait jadis.
- Il y a beaucoup à espérer, dans l’avenir, de cet accroissement des moyens de production des forges. On pourrait donner une autre forme à la phrase connue : Si vis pacern, para bellum; nous pourrions dire que, si nous sommés fortement outillés pour la guerre, nous le serons mieux encore pour l’industrie et pour la paix. (Applaudissements.)
- Je m’arrête ici, Messieurs, sans avoir épuisé mon sujet; j’espère en avoir dit assez pour vous faire partager l’admiration très profonde que j’éprouve en voyant en 1878 la manifestation des progrès immenses obtenus en métallurgie.
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- Ces progrès sont les résultats de l’alliance de la science et de l’industrie, alliance qui est surtout féconde quand la science est désintéressée et que l’industrie privée est éclairée. (Très bien ! très bien! Applaudissements.)
- M. Daubrée, Président. Je suis parfaitement certain, Messieurs, d’être l’interprète unanime de cette assemblée, en exprimant à M. Marché avec quel vif intérêt nous avons entendu cet exposé, si lucide et si sensé, des questions les plus intéressantes pour l’époque actuelle. En effet, personne n’ignore que l’acier est un des outils les plus puissants qui aient été donnés à l’homme et à la civilisation. Je suis l’interprète de tout l’auditoire en remerciant vivement M. Marché de la manière pleine d’intérêt dont il vient de nous faire passer quelques instants. (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures un quart.
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- PALAIS DU TROCADÉRO.
- 27 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE SUR LE VERRE,
- PAR M. CLÉMANDOT,
- INGÉNIEUR CIVIL.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. Fremy, membre de l’Institut.
- Assesseurs :
- MM. Bourdais, architecte du palais du Trocadéro; Chabrier, ingénieur civil, membre du Jury; Didron, membre du Jury;
- Péligot, membre de l’Institut;
- Robert, directeur de la manufacture de Sèvres ; Sampieri, membre du Jury.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Fremy, Président, donne la parole à M. Glémandot.
- M. Glémandot. Messieurs, en présence d’une assistance aussi nombreuse et aussi choisie, en présence des hommes éminents qui sont venus m’encourager, je me sens pris de la crainte d’être bien insuffisant pour la tâche que j’ai entreprise. Quoi qu’il en soit, je vais essayer de répondre à votre attente, en cherchant, à défaut d’éloquence, à être aussi clair, aussi limpide que le sujet que je vais traiter.
- Le verre est une des matières manufacturées dont l’emploi est le plus répandu; il suffit d’ouvrir les yeux pour apercevoir du verre; c’est le verre à vitre qui clôture nos maisons, tout en laissant pénétrer la lumière à l’in-
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- teneur; dans la cave de ces maisons, nous trouvons la modeste bouteille, qui contient le vin dont la valeur s’élève quelquefois au centuple; dans la salle à manger, nous voyons les cristaux, les services de table; dans le salon, les glaces, les lustres, dont les magnifiques spécimens ne cessent d’attirer à l’Exposition l’admiration des visiteurs. Si nous pénétrons dans le cabinet de l’amateur, nous remarquons ces verreries anciennes si élégantes, ces verres irisés, gravés, etc.; enfin dans l’atelier du photographe, dans le cabinet du savant, du chimiste, du physicien, de l’astronome, nous rencontrons du verre, toujours du verre.
- Le verre qui compose tous ces objets, de formes, cl’aspects et d’usages si différents, les uns d’un prix si bas, les autres souvent si chers, diffère très peu par les matériaux qui le constituent; la silice (que les gens du monde appellent le sable) en est l’élément principal; il faut la fondre à l’aide d’une température très élevée, en y ajoutant des fondants, qui sont : la chaux, la soude, la potasse, le plomb.
- Commençons par la bouteille, qui, par son prix si minime (12 , 1 5, 3 0 centimes pièce), est le produit le moins coûteux delà verrerie; débutons par elle, à cause des échantillons divers que vous avez devant vous et qui représentent toutes les phases de la fabrication verrière ; échantillons que MM. Tumbeuf neveu et neveu, habiles fabricants de bouteilles de la Yieiile-Loye, près Montbarrey (Jura), une des plus anciennes verreries de France, ont eu l’heureuse idée de montrer aux visiteurs de l’Exposition. En les prenant pour exemples, il me sera possible de vous démontrer cette fabrication, qui s’appliquera aussi bien à la production de la bouteille qu’à celle des objets les plus riches et les plus luxueux de la verrerie.
- La matière consiste donc en un mélange composé d’unsahle ferrugineux, qui se’trouve généralement dans les environs de la verrerie, auquel on ajoute, pour le fondre, du calcaire-et du sulfate de soude, qui coûte peu de chose, parce qu’il est assez impur et contient encore du chlorure de sodium non décomposé, Quand cette matière est bien fondue dans un creuset, on la puise, en quantité suffisante, avec une canne ou tube en fer de im,j 0 à im,2 0 : puis on l’enroule sur la canne; à ce moment, la pièce est encore massive, on la souffle alors un peu; ensuite on l’allonge en la laissant pendre et en lui imprimant un mouvement de battant de cloche tout en soufflant; enfin, on fait dans le fond, en piquant la paraison (c’est le terme consacré), une espèce de bouton qui renforce cette partie de la bouteille; une fois finie de ce côté, on la prend avec un outil qui la saisit par Je fond, pour pouvoir faire le goulot et y rapporter un cordon : la bouteille est terminée.
- Un ouvrier fait environ 60 bouteilles à l’heure, autrement dit, il fait une bouteille à la minute, et on comprend la nécessité d’une fabrication si rapide, puisque l’on sait que le verre n’est ductile et malléable que
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- quand il est mou, c’est-à-dire quand' il est chaud, et il se refroidit très rapidement. Quand la bouteille est achevée, on la met dans un four, dit four à recuire, oîi le refroidissement a lieu leplus lentement possible. C’est à cette condition que cette bouteille pourra résister aux transports, qu’elle pourra surtout supporter les pressions de 5 à 6 atmosphères auxquelles elle est exposée, si c’est par exemple une bouteille à champagne.
- Disons un mot seulement des fours ,et des creusets dans lesquels le verre est fondu. Ces fours, ces creusets doivent être faits avec des matériaux presque infusibles, réfractaires, c’est-à-dire ne fondant pas à la température de fusion du verre. Pour les verreries fines, même pour les bouteilles (et la verrerie de la Vieille-Loye, de MM. Tumbeuf neveu et neveu; est encore dans ce cas), on employait du bois pour le chauffage, et, il faut le dire, c’est encore le meilleur des combustibles, mais le prix en est trop élevé. On l’a remplacé par la houille, bien plus, par le gaz de la bouille, non pas le gaz cl’éclairage que vous connaissez, mais le gaz que l’on appelle oxyde de carbone, gaz chauffant et non éclairant. Aujourd’hui on travaille, on étudie beaucoup la question des fours, car il est important, surtout pour la bouteille, que l’on doit vendre si bon marché, d’arriver à économiser le combustible. 11 existe des fours dans lesquels les creusets sont remplacés par des bassins, c’est-à-dire de grands réservoirs contenant le verre; au lieu de marcher par intermittence, c’est-à-dire en renfournantles matières et les fondants pour les travailler ensuite, on a étudié des fours à marche continue, qui donneront une économie de plus de moitié; par.ee nouveau procédé, les renfournements s’effectuent en même temps que la fusion et le travail du verre. Cette modification a été faite par M. Siemens; ingénieur à Dresde, et l’application de.ee four est tentée, réussie même déjà en France, grâce à l’intelligente persévérance de M. Petrus Ri charme, l’un de nos plus habiles verriers français. Je devais faire celte digression, pour terminer de suite ce que j’avais à dire des fours, et je reviens au verre ordinaire, celui avec lequel on fabrique les verres à vitres, les glaces, et même ce que l’on appelle la gobeleterie fine, une des branches de la verrerie qui a fait depuis la dernière Exposition les plus notables progrès.
- Verre ordinaire à la soude. — De quoi se compose ce verre, cette vitre, cette glace? (M. Clémandot montre ces produits.) De silice, de chaux et de soude. 11 faut, pour que le verre soit le plus blanc possible, que tous ces matériaux soient purs, c’est-à-dire exempts de fer. Permettez-moi d’ajouter, pour que ma démonstration soit plus saisissante, que, pour faire le verre, il suffit d’un pavé pilé, d’un morceau de moellon et d’un seau d’eau de mer; avec le pavé vous avez le sable, avec le moellon la chaux, avec le seau d’eau de mer la soude.
- Verre de Bohême. — On fabrique aussi un verre très blanc, très pur,
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- dont voici des échantillons pris dans l’exposition de M. Lobmeyr, de Vienne (Autriche), en remplaçant la soude par la potasse.
- Cristal. — Le cristal, le produit le plus riche, le plus beau de la verrerie, se compose toujours de silice et de potasse; mais, au lieu de chaux, on introduit l’oxyde de plomb, le minium, qui transmet au verre de la fusibilité et en même temps un brillant, une réfringence présentant un aspect diamantaire «magnifique. Nous retrouvons donc dans ce verre la silice, base de toutes les matières vitrifiées, et le plomb, métal que tout le monde connaît.
- Permettez-moi d’insister sur les sources auxquelles on puise la potasse; cela «pourra vous intéresser. Prenez une betterave ou bien une plante, comme la fougère; prenez, à défaut, une peau de mouton; vous aurez les éléments nécéssaires pour obtenir de la potasse. Comment cela se fait-il? C’est que l’homme sait tirer parti de tous les produits que la nature lui présente. La betterave, par exemple, est un végétal qui absorbe la potasse dans le sol où il a été planté; retirez d’abord le sucre du jus de cette betterave , et dans les derniers produits de la mélasse vous trouverez, en les brûlant, de la potasse, que vous séparerez par lixiviation. Cette fougère (c’est de là qu’est venu le nom de verre de fougère), si vous la brûlez, vous trouverez aussi dans les cendres la potasse, car la fougère, de même que la betterave, est une plante qui puise dans le sol une grande quantité dé potasse; il en est ainsi de la vigne. Enfin cette peau de mouton, dont nous avons parlé, comment se fait-il quelle contienne de la potasse? Parce que le mouton, en cela plus habile même que’les chimistes, sépare, dans l’herbe qu’il mange, la soude de la potasse et s’assimile la soude; au contraire il rejette la potasse dans la sueur, et l’on retrouve celle-ci dans le suint en le calcinant et en lessivant les cendres qui en résultent.
- Je me résume relativement à la composition du verre et du cristal : ils ont tous pour base la silice, qui y entre pour 60 à 75,p. o/o, et toutes les matières dont je vous ai signalé l’origine. Je ne dois pas passer sous silence ce verre d’une transparence, d’une limpidité, d’une blancheur remarquables, fait en i85o à la cristallerie de Clichy; ici le plomb était remplacé par le zinc, dissous à l’aide de l’acide borique ajouté à la composition.
- Verre à vitre de chaux et de soude. —- Comme je vous l’ai dit, un des emplois les plus considérables du verre à base de chaux et de soude est la fabrication des feuilles de verre avec lesquelles on fabrique les vitres. On cherche les sables et les produits les plus purs, c’est-à-dire exempts de fer. On souffle de grands cylindres que l’on coupe ensuite en deux, et que l’on étale dans un four dit à étendre, en les aplatissant.
- Souvent ces verres à vitre ont l’inconvénient, une fois mis en place, de se détériorer, de s’iriser. Pour obvier à cet inconvénient, M. Renard, un
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- des principaux fabricants de verres à vitres du Nord, a imaginé de tremper ces feuilles, au sortir du four à étendre, dans un bain légèrement acidulé. Cette opération suffit pour détruire un excès d’alcali qui est la seule cause à laquelle est due cette irisation.
- Glaces. — C’est avec le même verre que l’on fabrique les glaces. Là, pas de main-d’œuvre de l’ouvrier verrier; une fois le verre fondu, on sortie creuset du four, on verse son contenu sur une table en fonte, on fait passer un rouleau qui lamine le verre, et c’est ainsi qu’ont été obtenues ces magnifiques glaces qui figurent à l’Exposition, celle entre autres des usines de Saint-Gobain, qui mesure 27 mètres carrés de surface. La glace brute pesait 1,200 kilogrammes; une fois dégrossie, polie par des procédés qu’il serait trop long de vous expliquer, elle ne pèse plus que 700 kilogrammes. C’est la plus grande glace qui ait été produite; plus grande, elle n’eût pu être apportée, il aurait été impossible de la faire passer sous lés voûtes et tunnels des chemins de fer.
- Etamage. — Je n’ai pas à vous parler de l’étamage des glaces; ce serait m’éloigner de mon sujet. L’étamage dit au mercure était autrefois une opération dangereuse, insalubre pour les ouvriers qui la pratiquaient; on l’a remplacé par un procédé dit de l'argenture, dû au savant Liebig, mais qui n’a été réalisé pratiquement que par les procédés dits procédés Petit-Jean.
- Gobeleterie. — C’est la fabrication du verre à base de soude et de chaux, ou même à base de potasse, qui donne lieu à des produits si parfaits souvent qu’ils peuvent être mis en parallèle avec ceux fabriqués en cristal.
- Cristal. — Comme nous l’avons dit, le cristal est une combinaison de la silice, de la potasse et du plomb; chimiquement parlant, c’est un silicate double de plomb et de potasse. Voyez les expositions de Baccarat, de Clichy et de Pantin, de Sèvres, de l’Angleterre; jamais vous ne trouverez cristaux plus blancs, plus brillants, avec des formes plus riches, plus artistiques et plus variées. Ajoutez à la beauté de la matière les tailles les plus soignées, les gravures les plus merveilleuses qui nécessitent non pas des ouvriers,.mais des artistes de premier mérite; vous aurez constaté les résultats les plus parfaits auxquels on puisse parvenir, en donnant à une matière presque sans valeur, on peut le dire, une valeur quelquefois inimaginable. On parle, dans les expositions anglaises, de carafes d’un prix de 26,000 à 3o,ooo francs.
- Lustres. — Ces lustres magnifiques, dont les branches, les pandei-loques, reflètent, comme le font les diamants, les mille lumières dont ils sont garnis, sont fabriqués nécessairement avec le cristal, c’est-à-dire avec le verre le plus réfringent possible.
- Verres d’optique. — Puisque nous passons en revue les différents emplois du verre, n’oublions pas les verres destinés à confectionner lès té-
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- lescopes, les lunettes photographiques, les prismes, les verres pour microscopes, etc. Ce sont des verres qui doiveiit être d’une grande pureté, car il ne faut pas que les rayons lumineux cpii les traverseront soient déviés. Il faut deux verres pour constituer ce que l’on appelle un objectif : un flint (le verre lourd) et un cronn (le verre léger); le premier à base de plomb, très dense; le second à base de chaux. On arrive, par la juxtaposition de ces verres, à l’achromatisme ou, pour mieux dire, à éviter la décomposition de la lumière autour des objets examinés, c’est-à-dire les franges colorées. Mais pour parvenir à ce résultat pratique, il a fallu un verrier des plus habiles, qui sût réussir pratiquement ces verres homogènes. Ce verrier fut Guinand, qui eut l’idée première de remuer, de brasser, c’est le mot consacré, le verre fondu, exactement comme on remue un verre d’eau sucrée ou un verre de sirop. Cette belle industrie s’est continuée en France par M. Feif, le petit-fils de M. Guinand, qui a atteint dans celte industrie un tel degré de perfection, cpie c’est de chez lui que l’on tire maintenant tous les verres destinés à l’optique.
- C’est encore sur du verre que l’on fait cette opération, on peut dire, merveilleuse, exécutée par le savant et si regretté Gustave Froment, de la division d’un millimètre en 5oo ou 1,000 parties. A quoi servent ces divisions? A mesurer les infiniment petits, à faire ce qu’on appelle les micromètres. A quoi un résultat semblable peut-il servir P Tenez, j’ai sous la main un fil de verre d’une finesse extrême; je vous dirai tout à l’heure comment on le fabrique et quelle en est la finesse. C’est en le mettant sur une des divisions du micromètre que l’on pourra savoir que ce fil de verre est 175 fois plus fin qu’un cheveu, h5 fois plus fin que le plus ténu fil de soie, qu’il mesure, en un mot, huit dixièmes de millimètre. Cette plaque que vous voyez portant ces divisions, c’est du verre, toujours du verre.
- Décoration des verres. — Le verre est une matière'qui se prête tout particulièrement à la décoration. Comme première décoration, j’ai à parler de la coloration. Comment a-t-elle lieu ? En introduisant dans le verre (et quand -jedis le verre, cela veut aussi bien dire le cristal) des oxydes colorants : du cobalt, du cuivre, du fer, de l’or, etc. etc. Ce verre rougi par l’or présente une bien grande singularité : il est incolore quand il est fondu; si on le refroidit brusquement, il reste toujours incolore; si.on le réchauffe à une température plus basse, celle du ramollissement, la couleur-rouge apparaîtra; et savez-vous quelle est la puissance de coloration de l’or, qui réside entièrement dans son extrême divisibilité? Voici un morceau de verre rougi; il est noir, tant sa coloration est intense. Eh bien! il y a 1/10,000 d’or dans ce verre, qui ne servira ensuite qu’à doubler du verre incolore pour obtenir une pièce colorée en rouge intérieurement ou extérieurement. ,
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- Gravure à l’acide jluorhydrique. — J’ai déjà parlé de la gravure, sur verre à l’aide d’une petite meule; on peut aussi graver le verre à l’acide fluorhydrique, le seul acide pour ainsi dire qui attaque le verre à la température ordinaire; on le fait par des moyens indiqués par M. Kesler, moyens très économiques pratiqués par des hommes fort habiles, les Bit-terlin, les Lémal, etc. C’est par de véritables décalques de papiers enduits de substances préservatrices que l’on opère; là où le verre est recouvert de la substance, l’acide n’attaque pas; la où il est à nu, il le dépolit. Voici éncore de M. Kesler un produit très remarquable : c’est du fluorhydrate de potasse, avec lequel, à l’aide d’une plume de fer, on peut écrire sur le verre exactement comme avec, de l’encre. Le verre porte en dépoli la trace des chiffres, écritures ou dessins que l’on y aura tracés.
- Voyez aussi ces portraits à tons différents, faits sur des verres doublés, au moyen d’attaques plus ou moins ménagées du verre; ces curieux résultats sont obtenus par M. Wiiliaume, un des hommes les plus habiles dans ce genre de fabrication.
- Irisakon. — Vous avez pu remarquer, dans les expositions anglaise et allemande, des pièces de verrerie recouvertes d’une coloration analogue à celle des bulles de savon; c’est le produit d’une buée, d’une vapeur déposée sur le verre encore chaud et avant la mise dans le four à recuire. Cette vapeur mest autre que celle produite par la vaporisation d’un mélange de protocblorure d’étain, de carbonate de baryte et de carbonate de strontiane. L’origine de ce procédé est bizarre : on raconte que, chez un fabricant de Bohême, M. Zahn, les ouvriers, voulant fêter son arrivée, illu-minèrent, allumant des feux de Bengale jusque dans les fours à recuire; les pièces qui sortirent du four se trouvèrent toutes irisées. Ces couleurs sont fort belles, fort variées, comme vous voyez, mais elles ne sont pas absolument solides et disparaissent si on les frotte durement.
- Nacré-irisè. —- Ici l’irisation est toute différente : le verre est nacré, et il a des irisations analogues à celles des coquilles; c’est le résultat d’une étude que nous avons entreprise, M. Fremy et moi, pour constater l’action des divers agents chimiques, l’acide chlorhydrique, entre autres, sous une pression de 4, 5, 6 atmosphères; on arrive de la sorte à reproduire de véritables nacres; on approche aussi de l’imitation de ces verres magnifiques, irisés par le temps, dont on trouvera dans l’exposition rétrospective des échantillons de toute beauté.
- Quels sont ces effets d’irisation? la formation des lames minces qui, comme sur l’aile du papillon, la.gorge du pigeon, etc., produisent ce que l’on appelle les interférences du rayon lumineux, sa décomposition spectrale. Voici de petits cubes mosaïques qui présentent dé magnifiques colorations; ce sont clés verres qui proviennent d’un temple de Vénus, construit dans Fîlc de Capry, sur une plage incessamment battue par l’eau de la
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- mer, où se trouvent les ruines contenant ces mosaïques qui présentent ces belles irisations.
- Dévitrijication du verre. — Entre autres altérations que le verre peut subir, il y a ce que l’on appelle la dé vitrification : c’est la séparation des produits vitreux , analogue à celle qui a lieu quand un sel se sépare par cristallisation du sel saturé qui lui a donné naissance. M. Péligot a étudié un échantillon semblable à celui que j’ai l’honneur de vous présenter, et avec le soin scrupuleux que ce savant apporte à toutes ses recherches , il a trouvé que ce produit différait, comme composition, de Y eau mère du verre dans lequel il s’est formé; il contient plus de magnésie et moins de soude; c’est un échantillon remarquable d’un silicate double de chaux, de soude et de magnésie, provenant d’un four à bouteilles à bassin, construit à Blanzy par M. Videau, ingénieur*.et sur mes conseils.
- Décoration des verres. — On a dû nécessairement songer à décorer le verre comme on le fait, en céramique, pour la porcelaine, la faïence, etc. On le dore, on le peint avec des émaux, et les Brocard, les Brunetti, présentent à l’Exposition des échantillons d’un grand effet.
- Produits vénitiens.— J’arrive maintenant à toute une classe d’objets très remarquables, ce sont ceux exposés par les Vénitiens. Le docteur Salviati et une Compagnie, celle des produits de Venise, ont exposé la reproduction des spécimens les plus beaux de l’art ancien de Venise;'coproduits sont des plus intéressants; il faudrait assister à leur fabrication pour comprendre les tours de main ingénieux et habiles employés pour les produire, et qu’il serait trop long d’expliquer ici.
- Aventurine. — L’aventurine, ce produit si bizarre, n’esj autre chose qu’un verre à base d’oxyde de cuivre, réduit par un verre réducteur à base de fer. C’est en 1720 qu’elle a été découverte par hasard, dit-on, par Vincinzo Miotti. Nous avons, il y a plus de trente ans, fait, avec M. Fremy, de l’aventurine; nous n’avions obtenu que des échantillons de quelques kilogrammes. Ce n’étaient que des expériences, à proprement parler, de laboratoire.
- M. Monot, l’habile fabricant de cristaux de Pantin, présente cette année de véritables blocs d’aventurine travaillée, doublée sur le verre, etc., identiques, on peut dire, à l’aventurine de Venise. C’est donc un résultat heureux, qui fait honneur à celui qui l’a produit, qui fait aussi honneur à la France, et nous sommes heureux de le constater.
- Verres de Venise. — Voici maintenant des échantillons de ces verres obtenus par des recollements et des superpositions de verres, pour lesquelles il faut utiliser l’adresse de verriers incomparablement habiles. Voici ces verres filigranés, fabriqués au moyen du recollement de baguettes étirées contenant dans leur intérieur des fils d’émail d’une finesse inouïe résultant de l’étirage de ces baguettes.
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- Voici ces millefiori, composés de mosaïques formées par le moulage de l’émail du verre; cette matière est si docile, si malléable, qu’on en fait jusqu’à des portraits en plaçant des émaux colorés sur des dessins, en ramollissant le tout, en l’étirant, en l’allongeant.
- Tels sont ces presse-papier-dont l’exposition vénitienne nous offre tant de modèles.
- Verres filés. — Voici des tissus de verre formés par l’étirage de baguettes, dont on produit pour ainsi dire l’allongement indéfini en les étirant sur un rouet de àm,2o de diamètre, qui fait 60 tours par minute et qui peut donner avec 100 grammes de verre des fils de 2 5 kilomètres de long (plus de 6 lieues), fils que l’on peut tisser, tresser comme de la soie ou de l’osier.
- Verres creusés. —Voici des objets qui sont la reproduction exacte des anciennes pièces de Venise fabriquées par les mêmes procédés, qui consistent à former des espèces de pudings de verres massifs, que Ton taille, que Ton creuse exactement comme on creuse un bloc de bois massif pour 'en faire une sébile, un sabot. C’est un procédé semblable à celui que Ton employait pour creuser un bloc de cristal de roche, une pierre dure quelconque, et il n’y avait pas d’autre moyen avant que Ton connût le procédé du soufflage du verre.
- Laine de verre. — Voici encore un produit des plus curieux: c’est de la laine, de la soie de verre, on peut dire ; ce sont ces fils si ténus, si fins, dont je vous ai parlé en vous décrivant le micromètre. C’est un Français, M. Brunfaut, qui, établi à Vienne, a constitué une véritable industrie, continuée par sa femme et sa fille, qui m’ont fourni ces admirables échantillons.
- Vitraux. — Il me reste à parler des vitraux, puisque, considérés comme verre, ils ont été placés dans la classe 19, celle de la verrerie. M. Didron, le peintre verrier habile qui a bien voulu assister à cette conférence, serait bien plus apte que moi à vous expliquer tous ses procédés. Je me bornerai à vous dire que, contrairement à ce que Ton suppose, la peinture sur verre ne consiste pas à enluminer, à placer des couleurs syr des feuilles de verre incolore, mais bien à prendre des feuilles de verre colorées sur lesquelles le peintre verrier n’a qu’à dessiner des contours, des ombres, au moyen d’émaux, d’espèces de sépia formées d’oxyde de fer, de cuivre fondu dans un émail que Ton vitrifie ensuite en le repassant au feu. C’est avec tous ces morceaux de verre, diversement teintés, que Ton forme toutes ces mosaïques, réunies ensuite au moyen de lamelles de plomb. Voyez, dans le vestibule de l’Ecole militaire, dans la galerie du travail de l’Exposition, les belles verrières exposées par M. Didron.
- Je n’en finirais pas, Messieurs, si je devais passer en revue tous les spécimens que vous avez sous les yeux; si j’étais obligé d’entrer dans tous les détails de fabrication, qui varient, on peut presque dire à l’infini;
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- le verre est, en un mot, une des matières les plus rebelles quand il est dur et quand il est froid; mais, quand il est encore chaud, encore malléable, il se prête à toutes les manipulations imaginables.
- ' Verre trempé. •— Je veux employer le peu de temps qui me reste à vous parler du verre trempé, appelé si improprement verre incassable; c’est verre moins cassant qu’il faut dire.
- C’est à M. de 1$ Bastie que l’on doit ce précieux résultat, déjà connu, dit-on, mais auquel, dans tous les cas, on n’avait attaché aucune importance. M. de la Bastie, témoin des phénomènes particuliers dus à l’état du verre trempé, s’v est arrêté, en a étudié les phénomènes et a rendu un service que je signale aux hommes d’étude, aux penseurs et aussi aux ver-: riers, lesquels pourront un jour tirer grand parti du progrès déjà réalisé.
- Qu’est-ce que le verre trempé? C’est un verre refroidi, durci dans des conditions particulières. On prend le verre ou le cristal au moment où il a la forme définitive qu’il doit avoir, puis on le trempe, en le jetant dans un bain de graisse chaude, la plus chaude possible, i5o, 160, 200 degrés de température. Je dis la plus chaude possible, parce que, pour moi, la théorie est celle-ci : le groupement moléculaire s’opère d’autant.mieux qu’il se rapproche davantage du groupement qui produit l’élasticité; or, pour cela il convient qu’il y ait le moins d’écart possible entre la température du bain de trempe et celle du verre encore mou.
- Larmes batamques. — L’étude de ce que l’on appelle la larme batavique nous aidera à expliquer le problème du verre trempé. Qu’est-ce que la larme batavique? C’est une goutte de verre liquide jetée brusquement dans l’eau froide; le verre prend alors la forme d’une larme, que l’on pourra frapper fortement sans la casser, mais qui se brisera en poudre si l’on détache l’appendice effilé, la queue de cette larme.Eh bien ! la larme batavique.ainsi formée est le verre le plus cassant qui existe. Si l’on essaye de faire une larme batavique dans le bain de trempe de la Bastie, cette larme sera beaucoup moins cassante: on pourra casser la queue cle cette larme sans qu’elle se brise; il n’v aura qu’un point plus rapproché de la partie renflée de la larme où le bris aura lieu. Nous pouvons donc conclure delà que la température du bain n’est pas indifférente pour remplir les conditions plus ou moins grandes de solidité du verre. Je m’arrête, car je né veux pas me lancer dans une dissertation sur la question du verre trempé; ce sont les études faites par M. de Luynes à ce sujet /ju’il faut consulter. Avec sa sagacité, sa science profonde, M. de Luynes s’est livré sur la matière aux recherches les plus intéressantes et les plus utiles.
- Je vais donc me borner à faire sous vos yeux quelques expériences qui vous prouveront que le verre, dit verre trempé, ou mieux durci, est moins cassant que du verre refroidi, recuit à l’air, c’est-à-dire clans les conditions ordinaires.
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- Voici trois gobelets portant une marque; en voici trois autres qui n’e_. ont pas. Les premiers, ont été refroidis dans l’huile; les autres l’ont été dans le four à recuire. Si nous plaçons ces six gobelets dans une boîte, que nous agiterons, les trois verres trempés devront ne pas se casser; les trois autres seront brisés, (L’expérience a lieu et réussit. — Applaudissements.)
- Je prends maintenant cette plaque de verre. Je jette dessus une balle de plomb de 200 grammes, à un mètre de hauteur; la plaque ne se brise pas; à im,5o, elle ne se brise pas encore; à 2 mètres, la brisure a lieu.
- Il est donc certain que le verre la Bastie est moins cassant que tout autre; il est incontestable que cette invention est bien française; elle constitue un grand progrès, dont l’expérience améliorera encore les procédés. Mais ce que je tenais à dire, c’est que M. de la Bastie a rendu un très réel service, qu’il a donné un sujet d’études aux savants, je dirai presque aux philosophes, qui n’ont pas besoin d’attendre le succès absolu pour glorifier les résultats déjà acquis; à tous ceux, enfin, qui se rappellent que toute invention, à sa naissance, rencontré des difficultés et ne peut atteindre du premier coup à la perfection.
- Ajoutons qu’il n’est pas impossible de prévoir que de la trempe du verre jailliront peut-être un jour des observations utiles et intéressantes au point de vue de la trempe de l’acier.
- J’ai fini, Messieurs, c’est-à-dire que j’ai ébauché rapidement tout ce qu’il y avait à dire sur le verre, sa fabrication, ses applications; il m’aurait fallu trois et même quatre conférences pour entrer dans tous les détails relatifs à la production de tous ces objets, si multiples et si variés. Je souhaite qu’après m’avoir entendu, vous arriviez plus facilement à vous rendre compte de la fabrication de tous les produits de la verrerie que présentent les expositions de France, d’Angleterre, d’Autriche, etc. etc.
- Si j’v suis parvenu, ma tâche n’aura pas été inutile; mais ce résultat vous le devrez surtout à l’attention bienveillante que vous m’avez prêtée, bien plus qu’au savoir que j’ai pu mettre à la disposition de ceux qui m’ont appelé à l’insigne honneur de vous entretenir et de faire passer sous vos yeux ces mille merveilles de notre industrie nationale et de celle des laborieux et savants étrangers, qui sont en ce moment les hôtes bienvenus delà France! (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures et demie.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 31 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE SUR LA MINOTERIE,
- PAR M. VIGREUX,
- PROFESSEUR A L’ÉCOLE CENTRALE DES ARTS ET MANUFACTURES.
- BUREAU DÉ LA CONFÉRENCE.
- Président : *
- M. Armengaud aîné, ingénieur civil.
- Assesseurs :
- MM. Ernest Ghabrier, ingénieur civil.
- Clémandot, ingénieur civil.
- Michel Cogniet, juge au Tribunal de commerce de la Seine.
- Pollok, délégué du gouvernement des Etats-Unis pour la révision des tarifs douaniers.
- Ch. Thirion, ingénieur civil, secrétaire du Comité central des Congrès et Conférences de l’Exposition de 1878.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Armengaüd aîné, président. Mesdames et Messieurs, en l’absence de M. Tresca, retenu par ses devoirs de président de groupe du jury des récompenses, je me trouve appelé à Thonneur de présider cette conférence, et, avant de donner la parole à M. Vigreux, qui va exposer devant vous les progrès réalisés dans la minoterie depuis un certain nombre d’années, je vous demande la permission de vous dire quelques mots du but véritablement utile et intéressant de la conférence que vous allez entendre.
- Si, aux Expositions précédentes, on regrettait que l’industrie minotière fût peu représentée sous le rapport matériel, il n’en est pas de même aujourd’hui. Les moulins à blé et les appareils qui s’y rattachent sont, en effet , nombreux cette année , aussi bien dans les galeries étrangères que dans les galeries françaises.
- 11 est vrai que depuis quelque temps il a été apporté dans cette branche essentielle de la mécanique des modifications notables, telles quelles constituent de véritables innovations. Et si les dernières combinaisons qui ont
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- été proposées réussissent, comme l’espèrent leurs auteurs, ce ne sera rien moins qu’une révolution dans l’art de la meunerie.
- D’un côté, on a fait des progrès considérables dans la fabrication des meules, que les procédés mécaniques rendent plus parfaites en même temps qu’elles fatiguent moins l’ouvrier; de l’autre, on produit de plus belles moutures, on obtient de meilleures farines, grâce aux persévérantes recherches des manufacturiers instruits et intelligents qui se sont ad onnés à cette importante industrie, grâce aussi à la science, qui se trouve partout où elle se croit utile, et grâce aux ingénieurs, aux mécaniciens, qui dirigent toutes leurs études, toutes leurs investigations vers le beau idéal de la perfection.
- La parole est à M. Vigreux sur la minoterie française et étrangère.
- M. Vigreux. Messieurs, parmi les industries qui ont pour objet l’alimentation, la minoterie est, sans contredit, la plus ancienne et l’une des plus importantes. ,
- En raison même de son ancienneté, c’est à elle que la mécanique a prêté le plus rapidement son concours pour la dispenser de recourir à la main de l’homme autrement qu’en vue de constater la qualité des matières premières employées et celle des produits fabriqués, et enfin pour régler la marche des appareils entièrement automatiques qui constituent les moulins à blé. Bien loin de remonter au déluge, je n’entreprenclrai meme pas de vous énumérer la série des perfectionnements que l’art du minotier a subis depuis cinquante ans. Je me contenterai de vous présenter, dans un ordre méthodique, l’état actuel des procédés et des appareils de cette industrie, tel qu’il résulte des spécimens figurant dans l’Exposition actuelle et que vous pouvez avoir tous les jours sous les yeux.
- Nous nous occuperons spécialement de la partie de cette industrie qui concerne les céréales, en prenant comme type le blé.
- Trois opérations principales constituent l’art du minotier :
- i° Le nettoyage du grain;
- :i° La mouture proprement dite;
- 3° La classification des produits fabriqués, comprenant le blutage et le sassage.
- Il en résulte trois catégories d’appareils que nous allons passer successivement en revue.
- ?.: Mais auparavant je dois vous dire quelques mots des moyens employés dans les grandes minoteries du commerce pour le déchargement des blés et leur mise en magasin.
- Ces grands établissements sont généralement situés soit sur un canal, soit sur un cours d’eau navigable. Les blés y arrivent en bateau. Les docks
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- ou magasins des moulins doivent être établis sur le bassin même on les bateaux arrivent pour être déchargés. Les étages supérieurs des docks sont consacrés à l’emmagasinage du blé, et les étages inférieurs à celui des produits du moulin.
- Le moyen le plus simple pour élever le blé des bateaux aux étages supérieurs des docks consiste dans l’emploi d’une noria ou chaîne à godets, qui prend le blé dans les bateaux et l’élève verticalement à la hauteur voulue; de là, une vis ou chapelet horizontal le distribue sur la superficie des magasins qu’il doit occuper. Au moulin de Prouvy, près Valenciennes (Nord), les bateaux sont déchargés au moyen de grandes norias qui élèvent chacune, par heure, 20 tonnes de blé. On peut donc, dans une journée de 10 heures de travail, décharger un bateau contenant à0 0 tonnes de blé.
- Dans le moulin de Don, près de Lille, où les appareils sont plus puis-; sants, chaque noria est susceptible d’élever ko tonnes de blé à l’heure.
- Un autre moyen de décharger automatiquement les bateaux et d’emmagasiner le blé est représenté dans la grande galerie des machines de l’Exposition (section française)'; c’est l’élévateur Renhaye, dont les inventeurs sont MM. Renard et de la Haye. Dans cet appareil, l’élévation est obtenue par le moyen d’un violent courant d’air. Voici en quoi il consiste en principe :
- Au-dessus du plancher sur lequel le grain doit être emmagasiné, on établit un vase cylindrique terminé, à sa partie inférieure, par un tronc de cône fermé au moyen d’une soupape équilibrée par deux contre-poids, un de chaque côté. La partie supérieure du vase communique par un tube avec l’intérieur du bateau à décharger; vers le milieu de la hauteur du vase, part un deuxième tuyau qui est mis en communication avec l’ouïe d’un ventilateur aspirant, ou plutôt, dans la machine que vous verrez à l’Exposition, il y a deux ventilateurs du système Perrigault aspirant l’un dans l’autre; le premier ventilateur aspire dans le vase, et le second dans le premier ventilateur.
- On obtient par cette disposition une dépression de l’air plus grande; elle peut atteindre jusqu’à y5 centimètres d’eau; le vide relatif produit dans le vase cylindrique détermine, par le bas du tube; qui plonge dans le bateau, un courant d’air très violent qui entraîne le blé. Dans ce mouvement d'ascension, le blé, les poussières et tous les corps étrangers qui l’accompagnent,: sont mis en mouvement avec une grande rapidité, et le blé est en partie, nettoyé. Les insectes de toutes sortes , les charançons,, qui peuvent exister dans le grain, se trouvant très mal de ce bouleversement, sont en partie tués, et les grains en sont ainsi débarrassés. Le bon blé, ainsi que les graines lourdes qui l’accompagnent, tombent dans le fond du vase, tandis que les, parties légères sont aspirées par les ventilateurs et entraînées dans le tube qui les réunit au vase cylindrique. Cet assainissement du blé
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- est le seul avantage que je recorinaisse à l’appareil Renhaye, car son rendement mécanique est très faible. Si nous admettons, d’après le tarif même du constructeur, que l’appareil élève environ 20 tonnes par heure à une hauteur moyenne de 20 mètres, le travail effectif produit est de àoo,ooo kilogrammètres par heure; ce qui correspond à 111 kilogram-mètres par seconde. La machine motrice nécessaire pour actionner les ventilateurs doit avoir une puissance de 10 chevaux, c’est-à-dire de y5o kilogrammètres par seconde; le rendement de l’appareil est donc de i-Zi. à 1 5 p. 0/0 seulement. Ce rendement mécanique est environ le cinquième de celui d’une noria ou chaîne à godets bien établie.
- Il en résulte que les quatre cinquièmes du travail dépensé sont employés à produire un nettoyage incomplet, mais fort utile cependant.
- Nous arrivons à la première série des opérations qui se font dans les moulins à blé du commerce, c’est-à-dire dans les moulins à blanc.
- i° Nettoyage. — Jadis, le blé n’était nettoyé que dans le moulin, caron ne peut pas,considérer comme un nettoyage le travail tout à fait insuffisant qui se faisait avec les anciens tarares de ferme. L’agriculteur a tout intérêt à nettoyer le mieux possible ses produits. Vous pourrez remarquer, dans les classes 5i et 7 6, de nombreux spécimens d’appareils de nettoyage beaucoup plus parfaits à l’usage des fermes. Un grand nombre de machines à battre sont munies de ces. appareils et classent les céréales en diverses catégories, au moyen de trieurs. C’est un progrès considérable, qui a déjà été constaté en 1867, mais sur une échelle beaucoup moins étendue qu’au-jourd’hui.
- Le but du nettoyage est le suivant :
- i° Séparer du bon blé les corps étrangers, les grains maigres ou avariés;
- 20 Enlever les poussières qui souvent sont attachées au grain de blé et qui seraient nuisibles à la qualité de la boulange ; ces poussières sont retenues le plus souvent dans les poils nombreux dont est garnie l’extrémité du grain opposée à celle ou se trouve placé le germe ou embryon.
- En troisième lieu, il faut encore quelquefois détacher l’enveloppe extérieure du grain. Cette enveloppe, ou péricarpe sec, est un tissu de cellulose très résistant, presque imputrescible et, par conséquent, impropre à l’alimentation.
- Par la décortication, on peut débarrasser le blé de cette enveloppe, qui ne souille plus alors ni la farine ni le son.
- Ceux d’entre vous, Messieurs, qui ont observé comment l’oiseau mange une graine ont pu remarquer que, lorsqu’il a pris cette graine dans son bec, il la retourne vivement en tous sens, en lui donnant une série de petits chocs multipliés et en l’humectant en même temps avec la langue :
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- cette opération sert à détacher le péricarpe sec, et lorsqu’il est enlevé, l’oiseau avale la graine.
- J’insiste sur ce détail, parce que c’est précisément sur le même principe qu’est basée une machine à décortiquer le blé exposée à tort dans la classe 76. Pour ne rien perdre des parties nutritives du grain, il ne faut pas pousser le décorticage au delà de la limite que je viens d’indiquer; c’est là le desideratum.
- Les deux premières opérations qui constituent le nettoyage, c’est-à-dire la séparation du bon blé d’avec tous les corps étrangers et, en second lieu, l’enlèvement des poussières, s’effectuent au moyen d’appareils spéciaux. Les uns sont fondés sur la différence de forme et de grosseur qui existe entre le bon blé et les graines qui l’accompagnent; les autres reposent sur la différence de densité des corps mélangés.
- L’application des effets résultant d’une seule de ces circonstances ne suffit pas pour obtenir le nettoyage complet; et, pour vous le montrer, jé vais vous décrire l’ensemble des appareils constituant un nettoyage complet, que vous pouvez vous-mêmes, d’ailleurs, voir fonctionner à l’Exposition dans la classe 5 a (annexe parallèle à l’avenue de la Bourdonnaye) ; ces appareils sont exposés par M. Hignette. Les machines que vous verrez fonctionner peuvent traiter environ i5 hectolitres de blé par heure, ce blé étant très pierreux, très sale et renfermant une grande proportion de; graines étrangères.
- Voici en quoi consiste l’ensemble d’appareils dont je viens de parler:
- Le blé à nettoyer arrive dans une trémie portant une ouverture par laquelle le grain s’échappe; un levier horizontal, animé d’un mouvement de va-et-vient et placé dans cette ouverture, fait la distribution du grain; au-dessous se trouve placé un crible-émotteur : c’est un tamis à mailles très larges qui a simplement pour but de retenir les corps très gros ; le blé et les graines étrangères pouvant passer à travers ce tamis, ainsi que les petites pierres, tombent sur un second appareil qui constitue Yépierreur.
- Ce second appareil est formé d’une table inclinée de l’arrière à l’avant d’environ 1 centimètre par mètre. Cette inclinaison est naturellement variable avec l’espèce de grain à nettoyer et avec la quantité de pierres qu’il renferme. Cette table, pleine dans la première partie de sa longueur, présente vers le bas un crible à trous fins qui ne peut laisser passer que les parties plus petites que le blé; la table repose sur une caisse en bois qui fait corps avec elle et qui est complètement fermée ; en projection horizontale , la table a la forme d’un trapèze ; elle porte des saillies en forme de prismes triangulaires qui sont réparties sur toute sa surface; on lui imprime un mouvement de va-et-vient transversal assez modéré. Par suite de la pente de la table et de ce mouvement de va-et-vient, les corps étrangers, graines diverses, pierres, etc. qui constituent le mélange se superposent alors
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- par ordre de densité; les plus lourds descendent au fond, les plus légers arrivent à la surface. Les corps qui montent à la surface, c’est-à-dire le blé et les graines de même densité ou plus légères, viennent frapper contre les parois des prismes verticaux; il se produit ainsi une série de réflexions qui transportent les parties plus légères vers le côté le plus élevé de la table, tandis que les parties les plus lourdes, restant au fond de la caisse, éprouvent beaucoup moins l’effet de ce mouvement de réflexion et cheminent suivant la pente; de telle sorte que les corps lourds viennent s’accumuler sur la partie basse de la table, d’oii ils: s’échappent par une ouverture pratiquée à son extrémité; les corps légers, ainsi que le blé, sortent au contraire par la partie la plus élevée. -
- Cet appareil, déjà connu depuis longtemps, figurait à l’Exposition universelle de 1867 : c’est l’épierreur de M.Josse.
- J’ajoute que les parties plus fines et plus denses que le blé viennent tomber, à travers le crible qui forme la partie basse de la table, dans une caisse, d’où un conduit les verse dans un sac. La poussière est en partie entraînée à travers ce tamis, au moyen d’une aspiration produite par un ventilateur qui fait partie de la seconde portion de l’appareil nettoyeur. Cette seconde portion, c’est le tarare-aspirateur ou tarare américain, importé en France par MM. Rose frères, constructeurs d’appareils cle nettoyage et de bluteries, à Poissy. Voici en quoi consiste le fonctionnement du tarare américain :
- Le blé et les graines mélangées avec lui, qui ont remonté la table, sortent par l’extrémité contiguë à la trémie d’alimentation et tombent dans une auge qui les verse dans une cheminée verticale. Il faut avoir soin que les graines soient étalées en couche mince en arrivant dans cette cheminée; on doit, par conséquent, réduire la largeur de sa section.
- Cette cheminée communique avec une chambre dans laquelle 011 produit une aspiration, au moyen d’un ventilateur, c’est-à-dire une dépression. En raison de la dépression produite, et que l’on règle par une soupape convenablement chargée, s’ouvrant de dehors en dedans, les graines lourdes, entraînées par la pesanteur, tombent par la base de la cheminée, et, au contraire, les parties plus légères, dont le poids est inférieur à la résistance quelles éprouvent de la part de l’air, sont entraL nées dans la chambre. Vous comprenez qu’en mettant plusieurs cheminées d’aspiration on peut classer les parties plus légères que le blé ou les graines de même poids, mais de formes différentes, par catégories, et l’on obtient ainsi plusieurs sortes de déchets dans lesquels on rencontre une certaine proportion de blé de qualité inférieure que le meunier pourra revendre, ou bien utiliser, s’il possède une ferme ou une basse-cour.
- . Les poussières qui sont attachées au grain de blé se trouvent en partie détachées dans sa chute et emportées avec l’air aspiré par le ventilateur,
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- qui les rejette dans une chambre spéciale qu’il est, en général, préférable d’établir en dehors du moulin.
- La graine qu’abandonne le tarare-aspirateur tombe dans un conduit qui l’amène à la troisième partie de l’appareil. Mais je dois vous faire remarquer, avant d’arriver à l’étude de. cette troisième partie, que l’aspiration produite dans la caisse placée sous l’épierreur s’effectue au moyen d’un tuyau qui fait communiquer l’intérieur de cette caisse avec la caisse aspirante du tarare américain. Il convient, comme l’a fait M. Hignette, de munir le ventilateur d’une seule ouïe, afin de ne pas avoir de division dans le courant d’air et d’éviter ainsi .les remous qui laissent tomber des corps qui devraient être entraînés par l’air.
- Le mélange qui tombe par la cheminée de l’aspirateur comporte : le bon blé, des graines de même grosseur que lui, et même des graines plus petites, qui n’ont pas pu en être séparées par l’action du tarare-aspirateur; vous voyez donc que, quand vous lisez dans les prospectus que le tarare-aspirateur pèse mathématiquement les grains dans le vide, il en faut rabattre; le nettoyage serait absolument incomplet s’il s’arrêtait à l’ouverture de la cheminée de chute; il faut, pour arriver à un bon résultat, le compléter par plusieurs autres opérations successives.
- La première de ces opérations est le triage, qui a pour but de profiter de la différence de formes des graines, pour les séparer les unes des autres. Il y a longtemps que les appareils trieurs ont été imaginés. MM. Pernollet et Vachon, que tous les spécialistes connaissent parfaitement, ont été les promoteurs, les vulgarisateurs de ces appareils extrêmement précieux tant en agriculture qu’en minoterie.
- Tous les appareils que l’on emploie aujourd’hui pour le nettoyage complet sont basés sur les mêmes principes que ceux imaginés par les constructeurs dont je viens de citer les noms.
- L’un des trieurs les plus parfaits est celui de M. Marot, de Niort; il est plutôt applicable à l’agriculture qu’à la minoterie, parce qu’il fait un classement du blé qu’il n’est pas nécessaire d’opérer en minoterie.
- Le trieur de M. Marot a pour but de retirer du blé marchand le blé de semence, que l’agriculteur doit toujours choisir le plus beau, le plus gros et le plus lourd possible, afin que la récolte suivante lui donne le meilleur rendement. Quant au principe de cet appareil, le voici en quelques mots :
- Ce trieur est placé au-dessous de l’épierreur; au lieu de faire arriver directement le grain dans l’intérieur du cylindre trieur, M. Hignette a imaginé de le distribuer d’une façon uniforme, au moyen d’une roue à tympan, d’une sorte de danaïde ; le blé tombe, par conséquent, dans une auge où vient puiser cette danaïde qui l’introduit d’une façon régulière et uniforme dans le cylindre trieur.
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- Pour que ie triage soit aussi complet que possible, l’appareil doit être construit de la façon suivante :
- D’abord, un cylindre en tôle, composé de plusieurs compartiments; le premier compartiment est formé par une tôle qui présente des alvéoles de forme et de dimension suffisantes pour loger le bon blé, sans que les graines plus grosses ni les petites pierres qui auraient pu échapper à l’action de î’épierreur puissent être retenues. On donne au cylindre un mouvement de rotation. Les parties qui ne peuvent pas se placer dans les alvéoles cheminent par la partie inférieure du cylindre, en vertu de la pente qui lui est donnée; elles trouvent alors dans la paroi du cylindre, et à l’extrémité de la première partie, une série d’ouvertures par lesquelles elles peuvent tomber dans la première case.
- Le bon blé, au contraire, logé dans les alvéoles de l’enveloppe du cylindre, monte, et, à une certaine hauteur, est établi un chenal ou cuvette en tôle, dont l’un des bords se rapproche très près de la paroi du cylindre. Le blé, arrivé à une certaine hauteur, tombe dans cette cuvette. Cette partie de l’appareil est suspendue sur l’axe qui porte l’ensemble de la machine; dans le fond de la cuvette est montée une vis d’Archimède qui force les grains recueillis à descendre vers la partie la plus basse ; ces grains vont donc tomber dans le deuxième compartiment du trieur.
- Ce compartiment est formé de tôle emboutie, repoussée, dont les alvéoles sont rondes et permettent aux graines rondes de même grosseur que le blé, c’est-à-dire ayant un diamètre égal au diamètre transversal du blé, de se loger. Ces alvéoles ont une section hémisphérique; de telle sorte qu’une graine ronde s’y logera très bien, tandis que le grain de blé au contraire, qui est long et non sphérique, dépassera d’une quantité notable le bord de l’alvéole; il en résulte qu’il ne pourra pas y rester pendant la rotation du cylindre, tandis que les graines rondes le pourront parfaitement; elles seront donc reçues dans la deuxième cuvette placée à la suite de la première et faisant généralement corps avec elle.
- Dans ce deuxième chenal est placée une deuxième vis sans fin. Le bon blé, après avoir cheminé dans la partie inférieure du cylindre trieur, vient tomber, par des ouvertures, sur une enveloppe cylindrique concentrique à l’autre. Cette enveloppe constitue un crible qui sert à classer le blé en catégories; la première partie du crible laisse tomber le blé marchand; la deuxième partie, le blé de semence, qui est plus gros; enfin, la dernière partie laisse tomber les corps plus gros que le blé qui n’cn auraient pas été séparés par les opérations précédentes.
- Parmi les graines qui sont recueillies dans la deuxième partie de la cuvette suspendue à l’axe du cylindre, se trouve une certaine portion de blé; or cette portion doit être reprise.
- Elle est reprise au moyen de la troisième partie du trieur, et alors
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- tous les corps étrangers viennent tomber dans la quatrième case placée en dessous.
- Je vous ai dit tout à l’heure qu’en minoterie il n’est pas nécessaire de faire un classement complet; aussi l’appareil que vous verrez fonctionner dans la classe 52 est-il construit plus simplement: il ne comporte que deux divisions, servant à donner séparément le bon blé, qui n’est pas absolument purifié de tous les corps étrangers, et, d’un autre côté, le petit blé et les mauvaises graines primitivement mélangées au blé.
- Suivant la nature des graines qu’on veut faire tomber dans cette cuvette fixe, il faut faire varier la position du bord de la cuvette.
- Dans la plupart des cylindres trieurs exposés, les deux ou trois compartiments qui constituent le conduit du centre se règlent en même temps ; ce n’est pas rationnel, puisque dans la première partie on doit faire tomber les graines de forme et de nature tout à fait différentes de celles que doit recevoir la deuxième. Aussi M. Hignette a-t-il eu raison, dans l’appareil qu’il a exposé, de partager ce conduit en deux parties se manœuvrant chacune indépendamment de l’autre ; c’est là une amélioration réelle.
- Le blé qui tombe du trieur n’est pas encore complètement nettoyé; il n’est pas encore débarrassé de toutes les poussières attachées à sa surface, ni de certaines graines étrangères; il faut donc lui faire subir un complément de nettoyage. Ce complément s’effectue' dans une colonne dite épointeuse; c’est une modification de l’ancien tarare, ou brosse verticale des moulins.
- La colonne qui fait partie de l’appareil que j’ai pris comme type, au point de vue de la description seulement, est imitée du nettoyeur clécortiqueur de Fili,que beaucoup d’entre vous, Messieurs, connaissent certainement; mais elle présente cependant certaines modifications qu’il est utile, je crois, d’indiquer ici.
- Cette colonne épointeuse est constituée par une série de troncs de cône, les uns fixes, les autres mobiles, placés alternativement l’un dans l’autre. Les troncs du cône mobile font partie d’un tambour calé sur un arbre vertical; la paroi de ce tambour est percée d’ouvertures qui permettent aux poussières de sortir. Extérieurement est monté un cylindre fixe sur lequel sont placés les troncs de cône fixes. Les troncs de cône sont en tôle crevée présentant des ouvertures dont les bavures font saillie comme celles d’une râpe à sucre par exemple; les bavures se regardent. Lorsque le grain tombe par la partie inférieure du trieur, il est repris par une chaîne à godets, et ramené à la partie supérieure de la colonne épointeuse.
- 11 tombe sur la face lisse du premier cône fixe, qui le délivre au premier cône mobile, le long duquel il est projetépar la force centrifuge développée en vertu du mouvement de rotation rapide de l’arbre vertical; dans
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- ce mouvement, la surface du blé se nettoie, et le nettoyage peut être assez énergique pour que la pointe cîu grain renfermant l’embryon soit enlevée. Le blé qui a passé dans le premier intervalle des cônes descend sur la surface interne du second tronc de cône fixe, remonte par le deuxième intervalle, et ainsi de suite; on a donc, avec un appareil d’une faible hauteur, une très grande surface brossante.
- La paroi du cylindre fixe extérieur peut être formée d’une tôle percée de trous ou d’une série de cercles laissant entre eux des intervalles assez petits pour ne laisser passer que la poussière; cette partie annulaire communique avec l’aspirateur placé sous l’appareil. Le cylindre intérieur est monté sur un plateau qui en fait partie et qui forme le fond de l’appareil. Ce plateau présente un passage par lequel le grain passe pour s’écouler à l’extérieur, dans la cheminée verticale, où l’on produit une aspiration au moyen du ventilateur établi dans la caisse. Ce ventilateur, à axe vertical, est divisé en deux parties symétriques par un diaphragme horizontal sur lequel sont montées les palettes; ce qui est exactement comme si l’on avait deu:f ventilateurs séparés : à sa partie supérieure, la chambre du ventilateur communique avec l’intérieur du cylindre mobile et l’extérieur du cylindre fixe; la partie inférieure communique avec une -cheminée verticale dans laquelle vient tomber le blé.
- Au bas de cette cheminée est pratiquée une ouverture qui laisse passer le grain. Par suite de l’aspiration produite, le bon blé tombe à la partie inférieure, tandis que les poussières qui en sont détachées par l’action de la brosse et les petites graines, telles que l’avoine, qui ont été décortiquées en grande partie et qui sont plus légères que le blé, sont entraînées dans une caisse inférieure où aspire la seconde moitié du ventilateur. On obtiendra donc dans cette caisse un déchet qui renfermera peu de poussière.
- Cette brosse, établie d’après les principes du nettoyeur de Fili, n’est pas le seul appareil qui existe dans ce genre à l’Exposition ; vous trouverez même, au contraire, un grand nombre de brosses ou de colonnes époin-teuses composées simplement d’un cylindre vertical en tôle crevée ou en toile métallique, contre la surface duquel le blé est projeté au moyen d’un arbre à palettes animé d’un mouvement de rotation très rapide.
- C’est ainsi qu’est construite la colonne épointeuse de MM. Rose frères. Mais à hauteur et à diamètre égaux, il est incontestable que les appareils qui dérivent du nettoyeur de Fili présentent une surface brossante beaucoup plus grande et, par conséquent, produisent un travail plus considérable, ou bien encore, à égale surface, occupent moins de place et sont moins coûteux que les autres. Les anciens appareils de nettoyage occupaient généralement, dans les moulins, plusieurs étages, deux au moins.
- Aujourd’hui plusieurs constructeurs ont modifié la disposition de leurs
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- nettoyages par l’adjonction d’un certain nombre d’élévateurs. Cette modification leur permet d’établir sur le même plancher tous les appareils servant à opérer le nettoyage du blé; il y a donc, de ce chef, une grande simplification dans l’installation. L’appareil nettoyeur complet que j’ai choisi pour vous faire cette description est justement établi sur un plancher unique. Une chaîne à godets, qui prend le grain tombant du cylindre trieur, l’élève à la hauteur de la colonne épointeuse placée en arrière.
- Dans le pavillon du moulin batteur, situé en face de l’Ecole militaire, vous verrez installé, au premier étage, un appareil complet de nettoyage, très bien disposé et construit par MM. Rose frères. '
- Dans la classe 52 (annexe parallèle à l’avenue de la Bourdonnaye), M. Dufour, de Dijon, expose également un appareil de nettoyage complet construit sur un plancher unique.
- Les sections étrangères ne nous offrent pas de nettoyages aussi complets ni aussi bien combinés que ceux figurant dans la section française. Leur infériorité manifeste, lorsqu’on les examine attentivement, provient de l’insuffisance dans la combinaison et la multiplicité des effets dus aux deux circonstances que j’ai signalées en commençant, savoir : la diversité dé formé et la diversité de densité dans les mélanges à nettoyer et à trier.
- Je n’ai pas encore tout dit sur le nettoyage.
- Cette opération est extrêmement importante, et de sa réussite complète, efficace, dépend en grande partie la qualité de la mouture, indépendamment de tout le reste.
- Certains blés durs récoltés dans le midi de l’Europe, en Espagne, en Turquie, en Russie, en Afrique et dans l’Inde, renferment une très notable proportion de pierres; ces blés sont, en outre, extrêmement sales: ils contiennent des parcelles de terre très adhérentes et très difficiles à enlever par la série des opérations que je viens de vous décrire. La grande proportion de pierres que ces blés renferment provient, pour la majeure partie, de la façon dont ils sont battus dans ces divers pays.
- On fait usage, pour nettoyer des blés aussi sales, d’un appareil qu’on appelle laveuse de blé. Le lavage est une opération préliminaire qui doit précéder Je nettoyage proprement dit et le triage.
- Dans la minoterie du rayon de Marseille, par exemple, où l’on traite beaucoup de blés durs, sales et pierreux, on fait usage de la laveuse de blé. Nous avons particulièrement remarqué, dans la classe 52,1a laveuse de M. Maurel, qui présente une grande simplicité et un ensemble de dispositions à recommander.
- Voici en quoi consiste lalaveüse, comme principe, bien entendu, car il m’est impossible d’entrer dans les détails:
- Le blé à laver descend, par un conduit incliné surmonté d’un cylindre émotteur, dans une caisse cylindrique portant un agitateur à palettes ; vers
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- la partie inférieure de cette caisse, on fait arriver, par un tuyau, de l?eau sous une certaine charge. Le blé, arrivant dans cette caisse, est tenu en suspension dans l’eau; les parties plus lourdes, au contraire, tombent au fond de la caisse. Là une chaîne à godets vient les enlever constamment; il en résulte que le mélangeur est débarrassé automatiquement des pierres que renferme le blé.
- Cette chaîne à godets rejette les pierres à la partie supérieure, et comme il se trouve toujours une certaine quantité de blé entraînée, les godets se vident par deux orifices différents. Le dessus des matières contenues dans les godets est la partie la plus légère, celle qui peut contenir les grains de bljé; elle est rejetée par l’ouverture du haut; la seconde partie, qui ne contient que des pierres, est rejetée par la seconde ouverture. Le blé lavé est entraîné dans un conduit incliné qui le mène dans la chambre d’une roue à palettes. .
- Le coursier de cette roue forme crible ou plutôt tamis égoutteur; l’eau qui a entraîné le blé s’écoule par ce tamis, et le grain est lancé dans une colonne sécheuse et nettoyeuse. Cette colonne est faite de tôle percée de_ trous ou d’une toile métallique, avec une enveloppe extérieure. Dans cette colonne est monté un arbre vertical portant une série de palettes inclinées, de façon à relever le blé qui arrive. Le blé est donc pris par ces palettes, et, chassé de bas en haut et de proche en proche,il finit par remonter à la partie supérieure du cylindre, où il arrive après un séjour assez long pour être séché suffisamment.
- Les avantages particuliers à cette machine sont le nettoyage automatique continu de la cuve mélangeuse et l’essorage produit par la roue à palettes. Cette roue à palettes forme en même temps un ventilateur, qui projette dans l’intérieur delà colonne sécheuse un volume d’air suffisant.
- Dans la même classe, vous trouverez une laveuse-sécheuse exposée par MM. Demaux. et fils, de, Toulouse. Elle diffère un peu de la précédente. Elle se compose d’une trémie dans laquelle est placé un crible émotteur. C’est un cylindre animé d’un mouvement de rotation et qui retient les corps plus gros que le blé.
- Le blé et les petites pierres passent à travers le crible émotteur et tombent dans un conduit qui les mène à une cuve mélangeuse analogue à celle dont je viens de parler; seulement le nettoyage de cette cuve ne se fait pas automatiquement: quand le fond est suffisamment garni de pierres, on est obligé de le vider à la main.
- A la suite de cette cuve est établie une table inclinée portant un sablier analogue au sablier des machines à papier. Il est formé simplement par une série de traverses en bois qui reposent sur le fond du conduit ; les pierres qui peuvent être entraînées restent sur le fond de la table, arrêtées qu’elles sont par les saillies. Le blé au contraire, en suspension
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- dans l’eau, est, en raison de la vitesse d’écoulement de cette eau,entraîné dans la première colonne sécheuse.
- Cette colonne sécheuse est construite d’une façon identique à celle dont je viens de vous parler; le blé arrive par la partie inférieure de la colonne et est ramené à sa partie supérieure par des palettes inclinées animées d’un mouvement de rotation très rapide.
- Mais ce premier essorage et ce premier séchage ne suffisent pas; on les complète au moyen d’une deuxième colonne, dans laquelle tourne un arbre vertical, armé de palettes planes et verticales : le blé y descend donc verticalement de haut en bas, et tombe dans la partie inférieure, d’où il est pris pour être soumis aux opérations complémentaires du nettoyage et du triage.
- Une troisième laveuse sécheuse, figurant à côté des premières et exposée par M. Rebel, de Moissac, présente des dispositions plus simples, mais laisse quelque peu à désirer au point de vue des détails de construction.
- Elle se compose d’une première partie, la cuve mélangeuse, dans laquelle est un agitateur; à la suite de la cuve mélangeuse, dont on peut enlever les pierres au moyen d’une porte, est établi un cylindre incliné, qui forme tamis d’égouttage. Dans ce cylindre se meut un arbre armé de palettes disposées en hélice. Le blé est projeté contre la surface du cylindre et conduit à l’extrémité, où se trouve un ventilateur aspirant, qui le sèche.
- Malheureusement, aucune de ces trois machines ne fonctionne, de telle sorte qu’il n’est pas possible de juger ici de la perfection de leur travail.
- Pour terminer ce qui concerne le nettoyage, j’aurai quelques mots à vous dire du décorticage.
- Cette opération ne se fait pas toujours.
- Le décorticage s’opère généralement au moyen de la brosse verticale dont j’ai déjà parlé , soit la brosse construite d’après le décortiqueur Fili, soit la brosse construite d’une façon analogue aux anciens tarares des moulins et dans lesquels on imprime à l’arbre vertical un mouvement de rotation beaucoup plus rapide que s’il s’agit simplement de brosser.
- Là, au contraire, il faut, vous le savez, enlever le péricarpe sec qui entoure le grain de blé, et il faudrait se contenter d’enlever ce péricarpe, sans attaquer la couche immédiatement inférieure. Or, avec les appareils dont je viens de parler, ce résultat est rarement atteint. En général, l’épointage est trop prononcé; certains grains de blé sont brisés, et il en résulte un déchet relativement important.
- Le procédé de décorticage auquel je faisais allusion en commençant et qui est dû. à M. Boucher, de Paris, ne présente pas cet inconvénient. Voici en quoi consiste cet appareil, qui figure dans la classe 76 (annexe
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- du quai d’Orsay) et qui, à mon sens, eût'été mieux à sa place dans la classe 52.
- Imaginez d’abord une cuve rectangulaire en bois, creusée comme une auge; dans cette cuve descendent trois pilons également en bois, manœu-vrés par un arbre à trois coudes. Le blé, préalablement mouillé, arrive par une extrémité de cette cuve; il est alors soumis à une série de chocs modérés, mais nombreux, la vitesse donnée à l’arbre coudé étant d’environ i5o tours par minute.
- Par l’effet de ces chocs, le péricarpe sec se détache seul. — Vous pourrez examiner, sur les échantillons que je vous présente, l’action de l’appareil sur le blé, et vous rendre compte de la nature du déchet produit, Ce déchet est éliminé par un crible cylindrique muni d’une brosse rotative et par un ventilateur aspirant.
- On ménage, par l’action de cet appareil, la partie du grain immédiatement située au-dessous du péricarpe sec.
- 2° Mouture. — La deuxième opération constituant l’art du minotier, c’est la mouture.
- Il y a deux genres de mouture :
- i° La mouture ronde dite mouture française, qui se pratique beaucoup en Angleterre et ailleurs qu’en France. Cette mouture est surtout utile pour la fabrication des semoules et des pâtes d’Italie; elle est usitée en France; mais pour les farines supérieures, destinées à la panification, ce n’est pas ce genre de mouture que l’on préfère.
- 2° L’autre genre de mouture, c’est la mouture plate ou basse, dite aussi mouture anglaise, presque exclusivement employée en France. (Rires.) On peut définir comme suit ces deux genres de mouture :
- La mouture ronde s’obtient par de petits chocs, en ménageant autajit que possible, non seulement la forme des cellules du périspermefarineux, mais encore leur agglomération. La farine qui en résulte est dure au toucher et, en raison de sa forme granulée, elle paraît moins blanche.
- La seconde mouture s’obtient aussi par des chocs, mais beaucoup plus répétés et ayant moins d’étendue. La farine qui en résulte est très divisée; elle est très onctueuse au toucher et s’écrase facilement sous les doigts; après le blutage, elle paraît extrêmement blanche, à cause de la forme des particules très ténues qui la constituent.
- Il faut dire cependant que cette blancheur tient beaucoup à la nature et à la qualité des blés employés.
- Chacun sait que les blés, tendres donnent en premier jet la plus grande proportion de farine blanche; or, comme ces blés renferment une moindre proportion d’azote que les blés demi-durs et que les blés durs, cette circonstance explique l’opinion assez généralement accréditée que la
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- farine très blanche n’est pas nutritive, ou plutôt quelle est inférieure, sous ce rapport, à la farine moins blanche.
- Le genre de la mouture a-t-il une influence sur les qualités nutritives de la farine? — Je ne saurais me prononcer à cet égard; la discussion sur ce point est ouverte depuis très longtemps; nous attendons donc que MM. les chimistes et les médecins se soient mis d’accord sur la question.
- Voici toutefois deux comptes de mouture que je vais vous présenter, et qui peuvent éclairer la question; ils se rapportent à la mouture des blés de la région de Paris.
- 100 kilogrammes de blés traités dans le rayon de Paris donnent, en mouture ronde, dite aussi mouture à gruaux, les résultats suivants :
- 100 kilogrammes de blé, pesant 75 à 76 kilogrammes l’hectolitre, ont fourni :
- Farine de gruau première qualité................................. 25 kilog.
- Farine fleur, pour le pain ordinaire de la boulangerie de Paris.. 2 5
- Belle farine, deuxième qualité...................................... 20
- Farine, troisième qualité.................................'...... 3
- Son et remoulages (les remoulages sont quelquefois repassés)..... 23
- Petit blé........................................................... 2
- Poussières et pertes par évaporation................................ 2
- Total.......... 100
- La même quantité de blé traitée en mouture basse donne les produits suivants :
- Farine fleur première qualité, pour pain de première qualité de la
- boulangerie de Paris........................................... 68 kilog.
- Farine deuxième et troisième qualité.............................. 5
- Son et remoulages.................................................' 2 3
- Petit blé......................................................... 2
- Poussières et perles par évaporation............................ 2
- Total.......... 100
- Eh bien! si nous comparons ces deux comptes de mouture, nous voyons que les trois derniers nombres se retrouvent exactement sur l’un comme sur l’autre. Dans la mouture ronde, nous extrayons 2 5 kilogrammes de gruaux, qui sont remoulus et constituent une farine de qualité extra qui se vend un prix plus élevé; mais alors ce qui reste est de qualité inférieure. Il faut donc, pour que le minotier trouve son compte, qu’il vende suffisamment cher sa farine de gruau; le consommateur qui ne peut pas payer le prix de cette farine en est réduit à manger du pain de qualité inférieufe.
- Au contraire, dans la mouture basse, nous avons une proportion considérable de farine fleur première qualité, qui représente non seulement
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- la farine fleur employée pour le pain ordinaire, mais encore les gruaux qui ont été retirés dans la mouture ronde.
- Ainsi, au point de vue industriel comme au point de vue de la bonne alimentation du plus grand nombre, la mouture basse est préférable en France, en raison des usages commerciaux de ce pays et des habitudes des populations.
- Mais s’il s’agit, par exemple, de la manutention militaire ou de la marine, le cas n’est pas le même; car, si l’on reprenait les. 2 5 kilogrammes de farine de gruaux remoulus et qu’on les mélangeât avec le surplus, on aurait évidemment la même qualité, la même puissance nutritive que dans l’autre cas; ce résultat peut donc être atteint par la mouture ronde, en exigeant moins de blutages et reblutages que dans la mouture pour le commerce.
- Les appareils qui servent à effectuer la mouture double se divisent en trois classes, que je vais énumérer suivant leur ordre chronologique : en premier lieu, la meule; en second lieu, les cylindres; en troisième lieu, le broyeur Carr et ses dérivés.
- Lés meules ne présentent, à l’Exposition, rien de particulier au point de vue de leurs dispositions d’ensemble. Vous savez quelle est l’action des meules et je n’ai pas besoin de vous la décrire.
- Cependant, dans la classe 52 figurent certains outils pour la fabrication des meules, sur lesquels je dois appeler votre attention; ces outils sont exposés par la maison Roger fils et C,e, de la Ferté-sous-Jouarre.
- Vous savez que les meules de moulin se font aujourd’hui en plusieurs pièces, afin de pouvoir choisir les morceaux de qualité convenable et obtenir, par conséquent, des meules homogènes; ces morceaux sont taillés à la main. On fait l’épannellement à la main, c’est-à-dire que les panneaux sont taillés avec les outils qui servent ordinairement aux tailleurs de pierres pour travailler les matières très dures, comme le silex. Mais MM. Roger ont imaginé une machine permettant de dresser parfaitement les panneaux, ainsique la face supérieure de la meule. Cette machine, exposée dans la classe 55, est analogue à la machine à raboter le bois. C’est une table, animée d’un mouvement de va-et-vient et munie d’un porte-outil; l’outil est monté sur un arbre qui fait environ 12,000 tours par minute; il attaque la surface de la pierre. Cet outil es;t composé d’une série de diamants du Brésil disposés en hélice ; ce sont des diamants de rebut que la joaillerie 11e peut pas employer.
- Les panneaux étant dressés, les morceaux sont présentés l’un contre l’autre et réunis au moyen d’un mortier composé de ciment, auquel on ajoute de la poussière de silex provenant du rabotage de la pierre ainsi que du tournage de la meule, opération dont nous allons parler. Il est utile que la surface travaillante de la meule soit parfaitement dressée.
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- Si Ton fait une section verticale d une meule de moulin, elle présente au centre un évidement appelé Fœillard, qu’entoure une portion inclinée donnant l’entrée au blé, et, enfin, la partie extérieure est horizontale. Le dressage de la face travaillante de la meule se fait dans la classe 62 (annexe parallèle à l’avenue de la Bourdonnaye). La machine employée dans ce but est un tour à banc coupé, sur la plate-forme duquel est montée la meule. L’outil travaillant est aussi le diamant. Un manchon, monté sur un arbre horizontal, qui fait 4,000 tours à la minute, porte une série de diamants disposés en hélice. L’avancement de l’outil, dans le sens du rayon, se fait automatiquement, et cet avancement est d’autant plus rapide que l’outil se rapproche davantage du centre. Ce tour, exposé par MM. Roger fils et Clc, comporte une disposition ingénieuse qui enlève la poussière produite, et soustrait ainsi l’ouvrier à son action pernicieuse.
- C’est la première fois que paraît, dans une exposition universelle française, un outillage destiné à travailler mécaniquement les meules à blé.
- Le travail de la préparation des meules n’est pas absolument complet, au point de vue mécanique. Ainsi jusqu’à présent on n’a pas trouvé le moyen de faire mécaniquement les rayures des meules. Ces rayures se font encore à la main. Il existe bien, dans deux sections étrangères, des instruments destinés, dit-on, à faire les rayures des meules, mais, en réalité, ils ne servent qu’à les blanchir; il faut quelles soient au moins dégrossies, avec les instruments ordinaires, à la main.
- Le tour de M. Roger peut dresser une meule de im,3o en huit heures et une meule de im,5o en dix heures.
- Il est nécessaire que la surface travaillante des meules se présente dans un état à peu près constant, si l’on veut que la mouture soit toujours faite de la même façon.
- Pour entretenir la surface dans cet état, il faut rhabiller les meules. Le rhabillage consiste, comme vous le savez, à pratiquer des stries sur les portants de la meule, c’est-à-dire sur les portions de la surface delà meule en saillie par rapport aux rayures; ces stries peuvent se faire automatiquement, et d’une façon très rapide, au moyen de la rhabilleuse automatique de M. Millot, exposée dans la section suisse. La machine est complète sous ce rapport. Elle se compose d’un bâti formé de trois pieds en fonte, assez lourds, qui sont réunis à un moyeu que l’on place au centre de la meule, c’est-à-dire dans l’œillard; ces trois pieds sont réunis au moyeu par trois bras. L’appareil est donc monté sur la meule elle-même.
- L’un des bras porte l’outil travaillant; cet outil est monté sur un chariot susceptible de se déplacer automatiquement dans le sens du rayon ; il consiste en un petit arbre portant un diamant et faisant 12,000 tours à la minute.
- Lorsqu’une strie est tracée, la machine se déplace automatiquement de
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- l’intervalle nécessaire pour tracer la strie suivante, et l’on arrive ainsi à rhabiller une meule à peu près dans une heure. La rhabilleuse de M. Millot n’est qu’une modification de celle exposée dans la section française par M. Golay, dont la machine ne peut décrire automatiquement qu’une portion de circonférence.
- Il n’y a dans l’Exposition rien de nouveau en ce qui concerne le montage des meules à blé. Le manchon et l’anille n’ont subi aucune modification importante.
- Il existe bien, dans la classe 52, un petit modèle de manchon et d’anille dans lequel le manchon porte quatre sphères logées dans quatre compartiments pratiqués dans le manchon. L’inventeur a pensé que, par cette disposition, il permettait à la meule d’osciller dans tous les sens; mais, en pratique, il n’en peut pas être ainsi; et d’ailleurs, vous savez que l’emploi des sphères comme coussinets, comme parties frottantes, n’est pas bon, parce que ces sphères s’aplatissent et qu’ainsi la forme sur laquelle on devait compter disparaît peu à peu.
- Dans la classe 52 on trouve exposé par MM. Brisson, Fauchon et G10, un moulin à meules oscillantes.
- Cette disposition n’est pas nouvelle, et ceux d’entre vous, Messieurs, qui ont connu M. Chapelle, lui ont entendu raconter au moins une fois l’histoire de ces meules oscillantes. Elles ne peuvent convenir pour faire de la mouture basse, parce que la stabilité du gîte n’est pas suffisante; aussi les minoteries du commerce ne les ont-elles pas adoptées. Elles peuvent être employées dans la mouture ronde, par exemple, et pour faire une farine n’ayant pas la blancheur et les qualités recherchées par le public français.
- Les meules se placent soit au premier étage, portées sur un beffroi, soit au rez-de-chaussée; la première disposition est la plus répandue; la seconde présente cependant certains avantages. En plaçant la naeule au rez-de-chaussée, le gîte est établi sur une fondation parfaitement stable, et, par conséquent, on peut approcher au plus près ; on peut donc obtenir une mouture plus régulière.
- Il est très important que les meules établies au premier étage soient posées sur un beffroi solide non susceptible de vibrer. Vous trouverez dans la classe 52 un beffroi de moulin à blé, pour quatre paires de meules, exposé par M. Laurent, de Dijon. Son beffroi circulaire en fonte repose directement sur le sol du rez-de-chaussée, il paraît très-léger. Il ne faut pas aller trop loin dans cette voie, car il n’est pas bon d’économiser la matière pour des pièces de support qui doivent être absolument rigides. Si vous voulez faire de très bonne mouture basse, comme on le désire en France, il faut que le gîte, ainsi que je vous le disais, soit parfaitement stable; ayez donc un beffroi très solide et ne pouvant pas vibrer.
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- On groupe les meules en beffrois circulaires ou en beffrois rectilignes.
- La première disposition est généralement usitée lorsque les meules sont commandées par engrenages, quelquefois aussi pour les meules commandées par courroie.
- La disposition des beffrois rectilignes s’applique spécialement aux moulins commandés par courroies; ces moulins ont, dans certains cas, de très grands avantages, tels même qu’on préfère souvent la transmission par courroies à celle par engrenages, bien qu’elle puisse exiger plus de force motrice.
- En commandant les meules par courroies, on les dispose comme l’on veut, et en les plaçant en beffroi rectiligne, montage généralement usité aujourd’hui, le ramassage de la boulange est facile; en outre, l’arrêt et la mise en train cl’une paire de meules commandée par courroie sont beaucoup plus commodes que dans la transmission par engrenages, attendu que les moyens de débrayage employés dans les moulins à engrenages ne sont pas suffisants. Les manchons à friction, qui sont les seuls applicables dans ce cas, sont soumis à l’influence, à l’action des poussières qu’un moulin renferme toujours, et les surfaces ne sont plus, après un certain temps, suffisamment lisses pour déterminer l’entraînement; on est alors obligé de serrer outre mesure, et l’on fausse l’appareil de débrayage.
- Vous savez, Messieurs, que la ventilation des meules à blé a pour effet d’accélérer leur production, en dégageant les rayures de la mouture qu’elles renferment, et de rafraîchir en même temps la boulange.
- L’Exposition présente peu de dispositions à cet égard; il y en a cependant une nouvelle dans la section française, à la classe 52. Le moulin qui la comporte a été construit et exposé par M. Toulet, mécanicien à Albert (Somme).
- Voici en quoi consiste ce mode de ventilation. L’arcbure qui recouvre la meule est partagée en deux compartiments par une cloison horizontale; sous cette cloison sont suspendues des toiles plissées, au-dessus de la meule courante.
- On produit dans le compartiment supérieur une aspiration énergique, au moyen d’un ventilateur placé sur le sol; on détermine ainsi le passage de l’air entre les deux meules, dans le but de rafraîchir la boulange; mais pour éviter l’entraînement de la folle farine, l’air est obligé de traverser les toiles suspendues au-dessus de la meule courante; nous pensons que ces toiles se gommeront rapidement et qu’en peu de temps elles seront hors de service.
- Vous trouverez à la classe 52, dans l’annexe parallèle à l’avenue de la Bourdonnaye, une construction spéciale de meule due à M. Aubin; c’est la meule blutante. Voici le principe de cette machine.
- Tout d’abord la meule courante ne présente rien de particulier. Mais,
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- en ce qui concerne la meule gisante, un certain nombre cle rayures, une vingtaine environ, sont remplacées par des ouvertures trapézoïdales que recouvrent de petits tamis en toile métallique d’un numéro plus ou moins fin, suivant qu’il s’agit de faire de la mouture à gruaux ou de la mouture basse.
- Sous chaque tamis la meule présente donc un évidement, une fente. Ces tamis sont logés dans les rayures, de telle sorte que leur face supérieure ne dépasse pas les portants de la meule; ils sont montés sur deux vis verticales placées à chaque extrémité, dans le sens du rayon, et dont on peut régler la position pour établir convenablement celle de la surface supérieure des tamis.
- Chaque tamis porte en dessous une tige verticale à laquelle est fixé un petit marteau. Contre ce marteau vient en frapper un autre suspendu sous la meule. Les marteaux correspondant à chacun des châssis sont mis en mouvement par un levier à deux ou à trois branches portant des cames; à chaque passage des cames, le châssis reçoit un choc. Ce choc détermine le passage, à travers le tamis, de la farine ayant la grosseur, voulue. La boulange se trouve donc expulsée à mesure quelle est produite, et partagée'en deux parties distinctes; ce qui constitue un premier blutage. L’échaufïement est‘ moins à craindre; en outre, la meule ne peut pas s’empâter et la résistance est moindre; on obtient à la périphérie de la meule un son presque complètement débarrassé de la farine. Vous trouverez ici un échantillon du son tel qu’il sort de la meule blutante de M. Aubin.
- Le son et la boulange descendent tous deux sur le récipient circulaire, s’il s’agit cl’un beffroi circulaire, et l’on voit, sur le même récipient, à côté l’un de l’autre, la boulange et le son.
- Le moulin de Bouray (Seine-et-Oise), qui appartient à M. Aubin, comporte 2 5 paires de meules sur lesquelles ce système a été adopté.
- Dans les expériences que j’y ai faites, j’ai obtenu en une demi-heure, pour deux paires de meules, en boulange telle qu’elle sort à travers les tamis dont je vous ai parlé, 72 kilogrammes, et en son 19 kilogrammes; total : 91 kilogrammes; par conséquent, chaque paire de meules produisait en une heure 91 kilogrammes de mouture.
- La proportion de la boulange est de — ou 79 p. 0/0. Cette boulange, bien entendu, renferme encore une certaine proportion de son et doit sjubir un blutage complémentaire; mais, telle qu’elle est, elle pourrait fournir un excellent pain de ménage.
- La boulange et le son sortent parfaitement refroidis, au moyen du courant d’air produit par un aspirateur qui prend l’air dans la chambre même du moulin (il serait préférable de le prendre à l’extérieur).
- Vous trouverez dans la même classe 52, et dans la meme galerie, un
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- appareil que je ne peux pas vous décrire, parce qu’il m’est impossible d’entrer dans les détails; c’est un cngreneur protecteur des meules, exposé par M. Sémonin, de Dijon.
- Il a pour but de soulager la meule, surtout si elle marche à vide; il prévient l’engorgement, et,'lorsqu’on arrête, le garde-moulin n’a pas besoin de soulever la meule courante* que l’appareil en question soulève automatiquement; mais cet appareil ne me paraît bon qü’en théorie; il semble trop compliqué pour être placé sur des meules à blé. J’en ai vu un établi dans un moulin bien entretenu, et il s’est tellement encrassé de poussière que son fonctionnement laisse à désirer.
- Avant de moudre le blé, il est souvent utile de le mouiller. Cela permet à la farine de mieux se détacher du son. C’est une pratique généralement usitée quand il s’agit de moudre du blé dur. Dans le pavillon du moulin batteur, au premier étage, où se trouve établi le nettoyage de MM. Rose, vous trouverez, parmi les appareils exposés par ces Messieurs, un mouilleur à blé très ingénieux.
- Voici sommairement en quoi il consiste : une roue à augets reçoit le blé à mouiller sortant du nettoyage; sur l’axe de cette roue à augets est montée une roue à godets qui prend l’eau nécessaire au mouillage dans un bassin. Le mouvement est donné par le grain lui-même. La roue à godets élève l’eau dans un conduit, d’où part un tuyau qui la mène à une vis-mouilleur; c’est une vis d’Archimède placée dans un conduit horizontal. La roue à augets dépose le grain à la partie inférieure et élève l’eau en quantité suffisante; on peut régler cette quantité en faisant varier le nombre des godets.
- On a donc ainsi un appareil qui mouille toujours le blé dans la même proportion, puisque si l’alimentation augmente, la vitesse de rotation augmente aussi et la quantité d’eau fournie également; si, au contraire, l’alimentation cesse, le mouilleur s’arrête.
- La minoterie s’est développée en France depuis 1867, mais spécialement dans la région de Marseille. E11 1867, on comptait à Marseille 600 à 620 paires de meules; en 1877, il y en avait 98/1, et la progression continue. Cette progression est due au facile approvisionnement que ce port présente pour les blés du Levant, de l’Afrique et de l’Inde. On y fait aujourd’hui, mais seulement depuis 1872,1a mouture des semoules. Cette industrie était autrefois réservée presque exclusivement à l’Italie; aujourd’hui elle a pris un tel développement, dans le rayon de Marseille, que non-seulement on n’importe plus ni semoules ni pâtes d’Italie, mais qu’on en exporte, au contraire, des quantités considérables. Ces résultats, excellents au point de vue national, sont dus aux efforts des minotiers intelligents de cette région, tels que MM. Moricelli, Maurel, Moutet, Lavie et d’autres que je pourrais nommer.
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- Je dois citer dans le Nord de la France la création du moulin de Prouvy, près de Valenciennes, dans le département du Nord. Cette création est assez récente. Le moulin comporte aujourd’hui 32 paires de meules, et l’on se dispose à y en ajouter 8 autres.
- Vous savez que la mouture de la région du Nord est principalement de la mouture d’exportation. En 1877, le moulin de Prouvy a écrasé, en chiffre rond, 200,000 quintaux de blé, en marchant avec 28 paires de meules; cela correspond 070 kilogrammes de blé moulu par heure et par paire de meules, c’est-à-dire à environ 22 à 23 hectolitres de blé par vingt-quatre heures, si le blé pèse en moyenne 75 kilogrammes l’hectolitre.
- La force exigée par les meules à blé et leur production en mouture sont très variables; elles dépendent de la qualité du blé et des produits que l’on veut obtenir.
- En France, on compte qu’un cheval-vapeur peut moudre par vingt-quatre heures de k à 5 hectolitres, 7 au maximum.
- A Odessa, on compte, par paire de meules de im,25, 7 chevaux, en y comprenant les accessoires, et l’on moud 2 5o kilogrammes de blé à l’heure par paire de meules; mais il faut dire que c’est de la mouture ronde.
- A Paris, on admet généralement qu’il faut k chevaux et demi par paire de meules pour produire à l’heure 80 kilogrammes de mouture. Gela correspond à 18 kilogrammes de blé par heure et par cheval.
- A Marseille, on compte 5 chevaux par paire de meules. En blé tendre, on moud 2 5 hectolitres de blé par jour, et 3o à 32 sur blé dur.
- La main-d’œuvre d’un moulin de 8 tournants, établi récemment et marchant sur blé tendre, comporte, à Marseille, 3 rhabilleurs, 2 meuniers, 2 hommes aux bluteries, un homme à la laveuse, un emballeur, un petit ouvrier pour pousser la farine, pour balayer, etc., et enfin un contremaître; total, 12 hommes. Cela fait un homme et demi par paire de meules ; c’est à peu près la moyenne pour la mouture ordinaire.
- La trituration du blé pour semoules , avant l’invention du sasseur mécanique dont je dois vous parler, exigeait une main-d’œuvre considérable.
- Un moulin de 8 tournants, marchant sur blé dur pour semoule, peut passer par jour 15 0 charges de 13 0 kilogrammes chacune, c’est-à-dire en vingt-quatre heures 19,500 kilogrammes; les 19,500 kilogrammes de mouture fournissent 9,750 kilogrammes de semoule, et comme un ouvrier cribleur ne peut passer par jour que 2 5o kilogrammes de semoule, il en résulte que, pour, la production d’un moulin de 8 paires de meules, il fallait $9 ouvriers, auxquels on doit ajouter les 12 ouvriers nécessaires pour la mouture proprement dite. Gela fait donc 5i personnes, soit environ 6 ouvriers un tiers par paire demeules. Avecle sasseur mécanique, on remplace les 39 ouvriers cribleurs par 8 ouvriers sasseurs, ce qui fait en tout
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- 2 0 personnes, soit 2 ouvriers et demi par paire de meules. Vous voyez que la réduction obtenue sur la main-d’œuvre est considérable.
- La seconde classe d’appareils effectuant la mouture, ce sont les cylindres.
- Il y a longtemps qu’en France on fait usage des cylindres comprimeurs dans les moulins à blé* On fait ainsi subir au blé une opération préliminaire avant de l’introduire dans la meule. Cette opération n’est pas toujours nécessaire. Si les blés sont difficiles à: moudre, parce qu’ils sont trop mous, on les comprime pour leur permettre de subir l’action de la meule. S’ils sont durs et pierreux, on fait la même opération afin, également, de faciliter l’action de la meule.
- Mais en Hongrie, dans le rayon de Buda-Pestb, on emploie les cylindres spécialement pour la mouture.
- Cette mouture est, en quelque sorte, l’exagération de la mouture ronde. On obtient, en premier jet, une proportion très faible de farine blanche tout à fait supérieure; mais on en retire une quantité de gruaux très grande. Les gruaux très blancs sont repris, remoulus, et fournissent cette farine magnifique que vous voyez exposée dans la section hongroise. Mais, précisément par suite de ce genre de mouture, on retombe, au point de vue du consommateur français, dans l’inconvénient que je signalais en parlant de la mouture ronde et qui consiste à fournir une petite proportion de farine de qualité extraordinaire, ne pouvant être consommée que par ceux qui sont à même de la paver très cher, et, à côté de cela, des farines de seconde qualité dont les habitants cle la Hongrie et de l’Allemagne se contentent parfaitement, parce que le pain bis leur suffit, tandis que le consommateur français n’en voudrait à aucun prix. Le genre de mouture employé en Hongrie est donc tout à fait spécial aux habitudes locales; il est spécial aussi à la nature des blés qui sont traités dans ce pays. Ce ne sont pas, à proprement parler, des blés durs; ils ne sont pas aussi durs que les blés d’Afrique, mais ce ne sont pas non plus les blés tendres , les blés demi-durs que nous avons en France. /
- Les appareils composant un moulin hongrois marchant avec des cylindres forment deux séries.
- Une première série sert à faire en quelque sorte le concassage du blé* On obtient de la farine blanche en petite quantité, une grande proportion de gruaux; on reprend le tout dans le même moulin dégrossisseur, puis les gruaux qui proviennent de ce remoulage sont repris par une seconde série de cylindres. La première série de cylindres est constituée de deux façons* Dans le type véritable de la mouture hongroise, c’est-à-dire dans les appareils Wegmann, que vous trouverez exposés dans la section suisse et que votis pourrez y voir fonctionner, les cylindres sont en biscuit de porcelaine. Le cylindre dégrossisseur est un prisme à faces très, nombreuses sur
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- lesquelles on a pratiqué des stries. Le cylindre finisseur, au contraire, ne présente pas d’autres aspérités que celles qui sont naturelles au biscuit.
- La première opération s’effectué dans le cylindre dégrossisseur, et la série des remoulages, au contraire, s’effectue avec les cylindres unis. Pour obtenir, pour tirer du blé la totalité de la farine qu’il renferme, il faut, par le procédé hongrois, faire une série de remoulages qui peuvent aller jusqu’à 8 ou 10, au moins 5 ; il y a même des moulins où l’on fait jusqu’à 4o ou 45 remoulages; il y a toujours une queue dont on ne peut pas se débarrasser. C’est à tel point que certains moulins, montés d’après le système Wegmann, comportent également des meules pour terminer le remoulage des gruaux. Dans ce genre de mouture, le sassage peut être évité parce que les cylindres aplatissent les rougeurs ; on pratique alors une série de remoutures et de blutages alternatifs. La force employée pour travailler'la même quantité de blé que dans la mouture française, c’est-à-dirê avec les meules ordinaires, est environ doublée ; ainsi, s’il faut 5 chevaux en France, il en faut îo dans le système hongrois pour que l’opé-ration soit complète sur la même quantité de blé.
- Avant 1867, le rayon de Buda-Pesth comportait 170 paires de meules et 65 cylindres. Le premier moulin à cylindres établi à Buda-Pesth remonte à 1839 environ. Depuis cette époque, il a toujours fonctionné d’après le même système. Depuis 1867, on a créé 300 paires de meules et 375 moulins à cylindres; cela fait aujourd’hui en totalité 470 paires de meules et 44o moulins à cylindres. Le capital engagé, en 1867, était de 8 millions de francs; il est aujourd’hui de 2 4 millions. En 1867, on triturait annuellement i,5oo,ooo quintaux de blé; aujourd’hui on en triture 3,5o0,000 quintaux. Ces moulins occupent 3,800 personnes, ce qui fait en moyenne 5 personnes pour le matériel et la production correspondant à une paire de meules, tandis que vous venez de voir qu’en France, et pour faire la mouture du commerce, il suffit d’une personne et demie par paire de meules.
- La supériorité de la mouture française, à ce point de vue, est donc évidente,
- Quant à la qualité remarquable des produits obtenus par le procédé hongrois, il n’y a qu’à regarder ces produits à l’Exposition pour se convaincre qu’elle est supérieure; mais au point de vue industriel et eu égard aux conditions toutes différentes où nous nous trouvons en France, ce genre de mouture n’est pas en général possible chez nous. Il est praticable en Hongrie, parce que là force motrice coûte peu et parce que la main-d’œuvre y est pour rien ou à peu près, comparativement à la main-d’œuvre française.
- Dans la section autrichienne, la maison Ganz et Cie a exposé des moulins du système Wegmann, construits par elle et dans lesquels les cy-
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- lindres sont en fonte striée, d’une qualité et d’une dureté remarquables; cette maison est justement renommée pour ses fontes spéciales.
- Je vous faisais remarquer que les consommateurs hongrois et allemands, en général, se partagent en deux classes: l’une qui mange la farine superbe que vous verrez, l’autre qui se contente de pain bis; mais, à cet égard, on voit déjà se manifester un symptôme de réforme.
- Depuis la guerre de 1870, l’Allemagne importe des farines blanches françaises; l’Allemand commence à trouver le pain blanc préférable au pain bis, et il en résultera nécessairement que, ce goût se développant, la mouture allemande devra se modifier, si elle veut lutter contre la concurrence étrangère.
- Les cylindres peuvent être avantageusement employés en France dans la remouture des gruaux, à cause précisément de l’aplatissement qu’ils produisent sur les particules de son.
- Le troisième appareil qui figure à l’Exposition pour la mouture du blé, c’est le broyeur Carr. C’est une nouveauté en France; mais à Edimbourg il existe depuis un certain temps un très grand moulin monté exclusivement avec le système Carr. Le moulin-batteur qu’expose M. Toufilin et qu’il fait fonctionner dans le pavillon faisant face à l’Ecole militaire, n’est autre que le broyeur Carr, modifié par cet exposant en vue de son application à la mouture du blé.
- Jusqu’alors les essais tentés dans quelques minoteries françaises pour l’emploi de ce broyeur n’ont pas donné les résultats voulus. Ainsi, j’ai assisté par hasard, il y a dix-huit mois environ, à un essai fait dans le moulin de Prouvy. Je croyais que l’appareil avait été fourni et installé par le concessionnaire français du broyeur Carr; il n’en était rien. L’appareil établi à Prouvy était une modification ipalheureuse du broyeur Carr., par conséquent dans de mauvaises conditions; les produits qu’il donnait étaient tout à fait inacceptables ; aussi les essais n’ont-ils pas été continués*
- Aujourd’hui la minoterie française se préoccupe de les reprendre d’une façon sérieuse, et il se monte en ce moment, en Algérie, une minoterie comportant exclusivement ce nouvel appareil.
- Le broyeur Carr, comme vous le savez, Messieurs, est' un appareil construit d’une façon très simple. Le petit modèle que j’ai ici et que je mets sous vos yeux n’est pas la reproduction exacte en petit de celui qui fonctionne au Champ de Mars* Dans celui que j’ai là, la longueur des broches est beaucoup trop grande pour produire une boulange acceptable. En examinant l’appareil du Champ de Mars, vous remarquerez que la longueur des broches a été considérablement diminuée.
- La mouture obtenue par le broyeur Carr ne ressemble absolument ni a la mouture basse ni à la mouture ronde; c’est une mouture pour ainsi dire intermédiaire. Elle donne, en premier jet, moins de farine blanche
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- que la mouture basse et une plus grande quantité de gruaux, surtout des gruaux plus gros et plus blancs.
- Voici un compte de mouture par ce procédé, qui vous permettra de comparer l’emploi du broyeur Carr avec celui des meules par le résultat obtenu.
- Si nous prenons 100 kilogrammes de blé pesant 75 kilogrammes l’hectolitre en moyenne, nous obtenons en premier jet : farine premier jet, 45 kilog. 84; issues, fq kilog. y4.
- Ges issues se composent de 10 p. 0/0 environ de gros son, qui n’est pas à repasser, de moyen et de petit son, cle recoupettes qui ne sont pas non plus à repasser, et des soufflures du sassage.
- Total au premier jet de produits finis : 65 kilog. 58.
- Il reste :
- KILOGRAMMES.
- GruaUx blancs............................................ b .98
- Gruaux durs............................................... . 15.4 2
- Petits gruaux............................................ 2.7b
- Bis dur............................................... 8.42
- Ge qui fait au total
- 99-15
- La perte serait moindre que 1 p. o/o.
- Il y a là quelque chose cpii n’est pas absolument naturel: cela provient sans doute d’un mouillage un peu trop exagéré du blé. En effet, pour obtenir, avec cet appareil, un son plat et large, il faut mouiller le blé; autrement le son serait complètement brisé.
- Nous avons donc à repasser les quantités qui sont indiquées plus haut, c’est-à-dire en totalité 25 kilog. i5. Ces 26 kilog* 15 en premier remoulage produisent en farine de gruaux 20 kilog. 16. Il nous reste une différence dé 4 kilog. 4 et 8 kilog. 42, ce qui fait 12 kilog. 46 en mouture de troisième jet. Dans ces 12 kilog. 46, on retrouve 8 kilog. 75 en farines deuxième, troisième et quatrième. ~
- Nous avons alors en totalité 45 kilog. 84, plus 20 kilog. 16, ce qui fait 66 kilog. en farine première; en farines deuxième * troisième et quatrième, 8 kilog* 75, soit au total 7/i kilog. 76. Le surplus, 2 4 kilog. q5, représente les issues.
- Vous voyez par ces résultats que, par la quantité cle farine de premier jet obtenue, cétte mouture tient le milieu entre la mouture basse et la mouture ronde; elle donne donc une farine blanche de meilleure qualité que celle de la mouture ronde privée de gruaux; mais si l’on prend les gruaux blancs résultant du premier passage au broyeur, qu’on ne les ajoute pas, après le remoulage, à la farine obtenue du premier jet, on a alors une farine blanche de moins bonne qualité que la farine blanche
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- obtenue par la mouture basse. Néanmoins il est possible qu’on arrive, en étudiant bien l’appareil, à obtenir une mouture de très belle qualité qui pourra rivaliser, dans une certaine mesure, avec les résultats de la mouture par les meules.
- En ce qui concerne la puissance motrice dépensée, elle est la même pour moudre, pour finir complètement 100 kilogrammes de blé, par la meule ou par le broyeur Carr; il n’y a pas, sous ce rapport, d’économie ; l’économie n’existe que dans les frais d’installation et, par conséquent, dans le capital engagé.
- Les frais d’installation sont moindres, en effet, car le broyeur est moins coûteux que le nombre de paires de meules qu’il représente pour le même travail.
- On arrivera probablement à réaliser une économie sur la force motrice employée dans la mouture par le broyeur Carr, et une économie qui peut être assez grande.
- Si vous avez vu fonctionner l’appareil, vous avez remarqué qu’il produit l’effet d’ un ventilateur puissant. Les broches montées sur les plateaux éprouvent, de la part de l’air, une résistance considérable. Si l’on arrive à réduire, dans une proportion notable, cette résistance, et cela me paraît possible, on réalisera non seulement une économie surfes frais d’installation, mais une économie sur la force motrice.
- C’est un appareil nouveau qui n’a pas dit son dernier mot , et je connais des gens très autorisés comme praticiens dans;l’art de la minoterie, qui sont tout disposés à faire des essais: Il convient évidemment de faire des essais avec mesure, de marcher prudemment, afin de ne pas faire de dépenses inutiles; mais si l’on ne tient pas à avoir, dès maintenant, Une farine extrêmement blanche et que l’on veuille, au contraire, obtenir une mouture donnant un bon pain de ménage, le broyeur Carr est parfaitement l’instrument qui convient,
- Je dois faire remarquer que la mouture des gruaux sortant du broyeur exigera probablement, pour être complète et économique, femploi des meules ordinaires ou l’adjonction des cylindres Wegmann.
- 11 existe des broyeurs dérivés de celui de Carr; je les citerai, parce qu’ils sont représentés à l’Exposition.
- Il y a, en premier lieu, celui de Bordier; c’est le broyeur €arr placé verticalement, c’est-à-dire ayant son arbre vertical; il donne, au point de vue de la qualité de la mouture, des résultats à peu près identiques à ceux du broyeur Carr tel qu’il fonctionne au Champ de Mars.
- Le broyeur Anduze n’est pas construit cl’une façon idéntique à celle du broyeur Carr; il fonctionne cependant sur le même principe: ce sont des dents, des parties saillantes pénétrant l’une dans l’autre et entre lesquelles passe la graine. Mais comme ces dents présentent des saillies tranchantes ,
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- leur action n’est pas du tout la même que celle des broches cylindriques et parfaitement polies du broyeur Garr.
- Le son est complètement brisé par l’emploi du broyeur Anduze. M. Anduze n’a, d’ailleurs, pas la prétention de faire de la farine de commerce avec son moulin ; il le considère comme un appareil de concassage pouvant faire de la farine tout à fait ordinaire èt à l’usage des exploitations agricoles.
- M. Hignette a exposé également un broyeur composé de deux cônes pénétrant l’un dans l’autre et qu’il applique à diverses opérations autres que celle de la mouture du blé. •
- 3° Blutage et Sassage. — Lorsque la boulange sort des meules, il faut en classer les diverses parties; d’une part séparer la farine, d’autre part le son, classer les diverses qualités de farine, en séparer les gruaux, classer les diverses qualités de son et en séparer les gruaux.
- Rien de nouveau à l’Exposition en ce qui concerne la bluterie proprement dite.
- Il y a trois sortes de bluterie : i° la bluterie prismatique, qui renferme des taquets qui secouent les tamis pour faire passer la farine au travers; ces secousses ont lieu constamment.
- a0 La bluterie dans laquelle les taquets sont placés extérieurement et où on les fait agir en nombre plus ou moins grand. Cette seconde disposition est préférable, parce qu’on peut faire varier les secousses en raison du produit à tirer de la matière à bluter.
- 3° Enfin, il existe une autre sorte de bluterie dite bluterie à force centrifuge, dans laquelle l’appareil se compose d’un cylindre, et non plus d’un prisme, animé d’un mouvement de rotation assez lent. A l’intérieur de ce cylindre est monté un arbre armé de palettes; on donne à cet arbre une vitesse assez grande, jusqu’à 3oo tours par minute. La matière à bluter est projetée sur toute la surface blutante, et l’on prétend ainsi augmenter beaucoup, à surface égale, la production de la bluterie. Ce système, connu sous le nom de bluterie allemande ou hollandaise, est tout à fait applicable à la mouture ronde , parce que la matière qui ne passe pas à travers les tamis les nettoie elle-même en frottant contre leur surface.
- Mais, pour la mouture basse, je ne crois pas que cette projection d’une farine extrêmement fine contre une toile également fine puisse faire autre chose que de boucher les interstices.
- Je vous ai parlé tout à l’heure de la mouture appliquée à la semoule et du repassage des gruaux.
- Les gruaux sont généralement rouges, à cause des particules de son qu’ils renferment; c’est pourquoi, dans la mouture pour semoule, on cm-
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- ployait un nombre considérable d’ouvriers cribleurs destinés à séparer justement ces parties rouges. Aujourd’hui cette opération se fait mécaniquement, au moyen d’appareils qu’on appelle sasseurs.
- Le sasseur est une table dont le fond est recouvert de soies de différents numéros. Cette table est légèrement inclinée; elle est placée au-dessus d’une caisse dans laquelle on envoie un courant d’air; la caisse est elle-même partagée en différents compartiments correspondant aux numéros des soies.
- L’air qui arrive dans la caisse est distribué en tête de chaque lé de soie au moyen d’un registre transversal. On règle donc ainsi l’insufflation produite sous la toile. Le mélange de son et de gruaux placé sur la table est soulevé par cette insufflation. Les parties légères montent à la surface ; les gruaux, qui sont plus lourds, passent à travers la toile, s’ils sont assez fins, et, pour les faire cheminer, on donne à la table un mouvement- de va-et-vient longitudinal. Un appareil ainsi construit, ayant à peu près 2ra, 5o de longueur, peut sasser par jour i,ooo kilogrammes de gruaux de semoule.
- Les dispositions que je viens de vous indiquer sont celles du sasseur de M. Maurel, de Marseille; mais il existe à côté un sasseur mécanique construit par M. Bordier, qui fonctionne à peu près aussi bien et qui n’en diffère que par un autre mode de répartition de l’air sous le tamis.
- Pour terminer, je n’ai que quelques mots à dire sur la mouture agricole.
- Autrefois, l’agriculteur donnait son blé à moudre au meunier des environs; or, le meunier au petit sac, qui travaille à façon, rend en général de mauvaise farine si on lui donne de bon blé, ou ne rend pas le compte. L’agriculteur a donc intérêt à moudre son blé lui-même, et voilà déjà longtemps que les moulins agricoles ont été introduits en France. Mais, depuis 1867, leur importance, comme dimensions, a notablement augmenté. Vous trouverez dans la section française, classe 52, un moulin portatif établi par M. Aubin avec sa meule blutante, sous laquelle sont montées deux bluteries. Tout l’ensemble est porté par un beffroi à quatre colonnes en fonte. Ce moulin, en fonte, transportable, peut se placer sur un petit chariot à quatre roues et se transporter facilement d’un lieu à un autre. '
- Dans les sections étrangères, et notamment dans la section anglaise, vous trouverez un assez grand nombre de moulins agricoles, composés de meules de im,o5àim,io de diamètre et construits à peu près comme les moulins du commerce. En général, les meules de ces moulins sont commandées par une paire d’engrenages coniques. Cette disposition n’est pas très bonne, parce que, pour régler l’écartement entre les deux meules, on fait varier la position des engrenages l’un par rapport à l’autre, ce qui
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- est mauvais surtout pour les engrenages coniques; cependant cela est acceptable pour un appareil qui ne doit pas fonctionner d’une manière permanente comme un moulin à blé du commerce, et qui n’est pas destiné à produire la même qualité de mouture.
- Ici, Messieurs, se termine ce que j’ai cru intéressant de vous dire sur la minoterie à l’Exposition.
- Il me reste à vous remercier de l’attention très soutenue que vous avez bien voulu m’accorder. J’avais beaucoup de choses à dire, et j’ai peut-être été trop long ; mais il m’a paru nécessaire de vous signaler tous les points sur lesquels j’ai appelé votre attention. Je dois aussi remercier de l’honneur qu’il m’a fait en acceptant la présidence de cette réunion M. Ar-mengaud aîné, l’un des ingénieurs qui ont le plus contribué, par leurs travaux, et par leurs écrits , à la vulgarisation clés progrès réalisés dans l’industrie dont nous venons de nous occuper. (Applaudissements.)
- M. Armengaüd aîné, président. Vous voyez, Mesdames et Messieurs, par les détails ex professo que vient de vous donner M. Vigreux, combien l’industrie minotière est importante et embrasse de sujets différents; aussi vous êtes unanimes à applaudir l’orateur de sa conférence vraiment instructive.
- La séance est levée à h heures.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 3 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LE SAVON DE MARSEILLE
- ET
- SON PROCÉDÉ DE FABRICATION,
- PAR M. L.-H. ARNAVON,
- MANUFACTURIER.
- BUREAU DE LA CONFERENCE Président :
- M. Chevreul, membre de l’Institut.
- Assesseurs :
- MM. Fourcade, ancien -manufacturier,.-membre de la Chambre de commerce. Lautii, chimiste. . :
- Simonin, ingénieur.
- Ch. Tiiirion, secrétaire du Comité central des congrès et conférences.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Chevreul , président, donne la parole à M. Arnavon.
- M. Arnavon. Messieurs, au moisdemars 1669, Colbert, à qui l’histoire a donné sa place parmi nos plus brillantes gloires, affranchit le port de Marseille de tout impôt et réglementa la fabrication du savon par une série d’édits qui n’avaient en vue que le relèvement, dé cette importante branche de l’industrie nationale.
- Au milieu d’une des plus fortes crises que notre industrie savonnière
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- ait traversées, il arrêta ainsi un malaise qui tendait à la faire disparaître des lieux où elle avait pris naissance, et l’empêcha de s’implanter en Espagne et en Italie.
- C’est sous l’influence bienfaisante de ces édits, les uns de réglementation, les autres de franchise et de liberté, que la savonnerie marseillaise conquit ses premiers développements.
- Il me semble, Messieurs, que je ne saurais mieux faire, pour me gagner votre bienveillance, que de payer à cette administration si bienfaisante le tribut de reconnaissance qui lui est dû et de mettre mon entreprise sous le patronage de ce grand nom.
- Le savon se préparait dans les Gaules bien avant que les Romains en eussent fait la conquête.
- Il est difficile d’affirmer que l’antique Phocée fut le berceau de la savonnerie; nous ne trouvons dans aucun des auteurs anciens de renseignements précis sur ce point. Mais il est un fait certain, c’est que les Massaliotes étaient à cette époque les seuls à cultiver les arts industriels. Dignes fds de cette race hellénique célèbre par son esprit de commerce autant que par son amour pour les belles-lettres et pour les arts, ils s’étaient acquis une grande réputation par leur génie industriel; ils s’étaient mis en rapport avec tous les pays voisins, avec lesquels ils entretenaient un important commerce d’échanges, et propageaient dans leurs colonies le culte de leur industrie et de leur commerce.
- Aussi me paraît-il qu’il n’y a pas trop de hardiesse à conclure, par induction historique, que, si la fabrication du savon a pris naissance dans les Gaules, c’est à Marseille quelle a été créée et qu’on peut, en torturant peut-être le sens grammatical, mais en s’appuyant sur le témoignage de Pline, traduire par savon de Marseille Yunguentum Galliæ qui revient si souvent dans son œuvre.
- C’est dans Pline que nous retrouvons certains emplois du savon qui font sourire de nos jours, mais qui furent fort en vogue à cette époque. On l’employait pour guérir les maladies de la peau et on le faisait entrer dans la composition d’un grand nombre de remèdes. On eut pour le savon, à l’état de produit pharmaceutique, l’engouement que l’on a aujourd’hui pour le camphre ou l’arnica, et, pour exploiter ses vertus curatives, on alla jusqu’à fonder une savonnerie à Pompéi, dont on montre encore aujourd’hui les vestiges au touriste.
- Vers le vif siècle , la savonnerie est en progrès.
- Les alchimistes caustifient l’alcali obtenu du lessivage des soudes naturelles, en y ajoutant de la chaux, et préparent ainsi une nouvelle et singulière application du savon.
- Dans ce beau pays d’Italie, où tout s’épanouit au souffle de la poésie, ne vous étonnez pas de voir l’art de se blondir (arle biondeggianle) être
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- en grand honneur, principalement à Venise. En ce temps-là, en Italie, la beauté était blonde, et c’est au savon que la coquetterie féminine s’adressait pour obtenir la nuance à la mode. Les Vénitiennes ne se contentaient pas de passer sur leur balcon de longues heures au soleil, la frète couverte du chapeau sans fond nommé solana; elles humectaient avec une eau de savon leur belle chevelure, pour neutraliser le dangereux effet d’un soleil brûlant, en aidant son influence décolorante.
- Ainsi, Messieurs, voilà une grande découverte, la caustification par la chaux, qui compte parmi ses premiers résultats un galant hommage rendu par la science à la beauté.
- Jusque-là la fabrication du savon n’était encore que dans la période d’enfantement; ce n’est qu’à partir du xne siècle qu’elle se révèle à l’état d’industrie. Les fabriques proprement dites ne datent que de cette époque.
- Les fabricants de Marseille, de Gênes, de Savone, d’Espagne, employaient à la saturation des huiles les soudes végétales qui leur étaient fournies par la Sicile, la Romagne, l’Espagne et le Levant.
- Grâce au salicor de Narbonne et aux soudes végétales du territoire d’Arles, les Marseillais purent réaliser, dans la préparation de leurs lessives, une économie suffisante pour leur permettre de lutter avec avantage contre la concurrence étrangère; leurs produits étaient d’une régularité et d’une beauté irréprochables.
- C’est sous l’influence de l’infatigable sollicitude de Colbert pour l’industrie française que Marseille enleva à ses rivales, Savone, Gênes et Alicante, le renom quelles s’étaient acquis dans la fabrication du savon.
- Ici, Messieurs, se passe un fait inouï dans les annales de l’industrie et de l’histoire : la supériorité des savons fabriqués à Marseille atteignit un tel degré que le Sénat de Gênes s’en émut. Il décréta que tous les savons fabriqués à Gênes qui seraient reconnus de mauvaise qualité seraient brûlés en place publique, et le décret fut exécuté. Heureux temps où les grandes questions industrielles étaient ainsi l’objet de si vives préoccupations de la part des grands corps de l’État, malgré l’ardeur des luttes politiques et religieuses !
- Malheureusement, Marseille ne se borna pas à lutter contre ses rivales par la beauté et la pureté de ses produits. Elle compromit de bonne heure la réputation de ceux-ci par de regrettables sophistications. La fraude se fit sur une large échelle, et les plaintes des consommateurs furent si vives qu’un édit royal intervint, en 1688, pour imposer à cette industrie une nouvelle réglementation.
- Il fut interdit de fabriquer pendant les mois de juin, juillet et août.
- Il fut enjoint aux fabricants de ne pas employer les huiles d’olive nouvelles avant le icr mai de chaque année.
- Les contrevenants furent sévèrement punis.
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- Ces prohibitions, impuissantes à empêcher la fraude, ne furent pas longtemps maintenues. Les plaintes continuèrent plus vives et plus générales.
- Le mécontentement des consommateurs se traduit avec une grande véhémence dans une protestation adressée, en 1790, aux députés de Marseille aux états généraux, sous le titre de Doléances des blanchisseuses et lavandières.
- Il y est dit :
- C’est contre la fabrication du savon blanc que nous avons à nous plaindre, contre ces malfaiteurs qui le vicient d’une augmentation de poids. .
- Ces déloyaux fabricants incorporent dans ce savon 25 à ko p. 0/0 d’augmentation de poids au moyen de l’eau empreinte de quelques sels légers de soude, et enlèvent par ce moyen au consommateur l’espérance du petit bénéfice qu’il peut attendre de son labeur, en ce qu’il ne trouve plus dans ce savon vicié l’usage qu’il lui procurerait s’il était intact, et le second dommage, c’est qu’il en paye une livre, et n’eri reçoit que les trois quarts et souvent moins.
- J’ai cité textuellement, Messieurs, car nous devons retrouver cette question de fraude, dans notre histoire contemporaine, posée absolument dans les mêmes termes, avec les mêmes savons et les mêmes pratiques, et nous rencontrons là une réponse anticipée à ceux qui ne craignent pas cle la représenter comme un progrès.
- Ces mêmesqdaintes sont renouvelées à plusieurs reprises par la municipalité de Marseille et parla chambre de commerce.
- Un décret rendu en 1811 impose aux fabricants l’obligation d’employer une marque particulière pour chaque espèce de savon, avec la désignation de l’huile employée, le nom et la résidence du fabricant. ,
- L’année suivante, en vue d’obtenir que le savon porte avec lui sa garantie de bonne qualité, un nouveau décret prescrit que le savon de Marseille aura une marque particulière, un pentagone avec les mots : Huile d’olive.
- Nous conservons encore aujourd’hui cette marque; mais il faut bien se garder d’attribuer au pentagone une signification quelconque au point de vue de la qualité. Les marques, loin d’offrir, comme autrefois, une garantie à l’acheteur, couvrent aujourd’hui les plus regrettables altérations.
- Les mesures répressives se multiplièrent; mais la fraude ne disparut pas. Ce n’est pas avec la répression, quelque sévère qu’élle soit, qu’on relève une grande industrie aux yeux du consommateur. Si la savonnerie marseillaise a pu triompher de cette déconsidération que la fabrication frauduleuse jetait sur ses produits, c’est seulement par le respect que conserva la majorité des fabricants pour les traditions qui avaient fait jusque-là la fortune des savons de Marseille.
- Les vices de fabrication, aussi bien que les compétitions , les guerres de peuple à peuple, les dissensions civiles qui ruinent l’industrie, servent de pierre de touche pour faire ressortir le mérite d’un bon procédé indus-
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- triel. Celui qui résiste à ces épreuves peut,,à bon droit, être considéré comme une base indestructible.
- Ce fut l’honneur de notre procédé marseillais de survivre aux désastres qui menaçaient de ruiner la savonnerie, et d’y trouver, au contraire, les éléments qui devaient l’amener à son plus haut point de perfection.
- Le blocus continental5 en arrêtant toutes les importations, privait la savonnerie marseillaise des soudes végétales que le développement de sa production l’obligeait à tirer de l’étranger, les soudes d’Arles ne lui suffisant plus. Elle courait à sa ruine.
- Le Gouvernement, ému de cette situation, qui ne pouvait manquer d’anéantir une industrie devenue déjà un orgueil national, décréta la formation d’un comité de savants chargés de juger le meilleur procédé pour dégager du sel marin l’alcali précieux qui sert de base à la fabrication du savon.
- Plusieurs systèmes furent examinés. C’est à cette époque qu’il fut question d’un procédé pour la fabrication du carbonate de soude par l’ammoniaque, qui fut depuis appliqué par un de nos maîtres et qui paraît devoir se développer aujourd’hui sur la même base de l’ammoniaque comme agent de transformation; mais la préférence fut donnée au procédé Leblanc.
- Messieurs, c’est avec une fierté légitime que nous devons revendiquer pour la France cette immortelle découverte. C’est une grande révolution qui s’accomplissait dans le domaine industriel. Celles-là ont droit à l’admiration de tous.
- Le procédé Leblanc consiste à extraire la soude du sel marin en le transformant d’abord en sulfate de soude au moyen de l’acide sulfurique, puis en transformant le sulfate de soude en carbonate à l’aide de la craie et du charbon*
- Les conséquences de cette découverte furent considérables. Elles parurent d’abord menacer Marseille, en la dépossédant du monopole de la fabrication du savon. Avec l’emploi des soudes artificielles, cette industrie ne fut plus dès lors tributaire des soudes d’Arles,du salicor de Narbonne, du natron d’Egypte ; elle put s’exercer sur toute l’étendue du territoire.
- Mais Marseille trouva une large compensation dans l’avantage que lui fournissait le voisinage des salines. En 180k, des fabriques de soude se créèrent à ses portes et lui assurèrent à bas prix l’alcali nécessaire à sa fabrication.
- Du reste, les grandes inventions du génie humain opèrent souvent des révolutions imprévues qui ajoutent encore à la valeur de leur résultat direct. La découverte de Leblanc né créa pas seulement l’industrie des produits chimiques en France; elle fonda, pai4 contre-coup, la trituration des graines oléagineuses à Marseille.
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- Avant cette époque, le savon n’était fabriqué qu’avec des huiles d’olive. Mais sous l’aiguillon de la concurrence que leur suscitait la création de l’industrie soudière, les fabricants de Marseille s’ingénièrent à rechercher les perfectionnements qui pouvaient leur permettre de conserver et d’étendre leurs débouchés. Grâce aux soudes artificielles, qui ne contenaient aucune proportion de potasse, l’emploi des huiles de graines devenait possible pour la fabrication des savons durs. On commença par mélanger l’huile d’œillette à l’huile d’olive, sans que cette addition altérât la beauté du produit. Ce résultat encouragea les chercheurs; d’autres expériences furent faites avec les huiles d’arachide et les huiles de sésame, avec lesquelles on produisit des savons excellents. Ce fut l’origine de la création à Marseille des fabriques d’huile de graines.
- C’est donc à l’invention du procédé Leblanc que Marseille est redevable de ces deux magnifiques industries qui ont tant accru sa prospérité : les produits chimiques et la trituration des graines oléagineuses.
- Dès ce moment Marseille prend sa grande place dans le monde industriel. Le commerce des huiles de graines se crée sur une vaste échelle; il donne lieu à un immense mouvement d’importation; il ouvre les pays les plus reculés à la navigation française, et y fait pénétrer, avec le prestige de la France, les fécondes idées de travail et de civilisation.
- Vous le voyez, Messieurs, nous voilà loin de l’époque où le savon servait à guérir quelques maladies de peau et à blondir les belles Vénitiennes.
- Depuis un demi-siècle, la savonnerie marseillaise a poussé bien loin l’étude des diverses huiles quLpeuvent concourir à la fabrication du savon, et elle a hardiment progressé dans cette voie ouverte par les premières recherches de nos devanciers.
- Nous employons aujourd’hui pour les savons marbrés, destinés aux usages domestiques, les huiles d’olive, les ressences, les pulpes; puis, suivant les qualités que l’on veut obtenir, lès huiles de sésame, d’arachide, de coton, de lin, les saindoux et les suifs;
- Pour les savons blancs mousseux de ménage, les huiles concrètes, coco, coprah, palmiste ;
- Pour les savons blancs destinés à l’industrie, l’huile d’olive et l’huile d’arachide ;
- L’acide oléique pour les savons d’oléine;
- L’huile de palme pour les savons de palme;
- L’huile d’olive extraite par le sulfure de carbone pour les savons verts.
- Nous pensons qu’il est de notre devoir d’accueillir tous les corps gras que le commerce met à notre disposition ; nous ne cessons de chercher là les améliorations utiles, qui sont la vie même de notre industrie; mais nous nous faisons un point d’honneur de rester fidèles à des procédés de fabrication à la perfection desquels nous ne pouvons riep ajouter.
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- Permettez—moi de vous indiquer brièvement la marche et le fonctionnement de ces procédés.
- La première opération, Y empâtage, a pour but d’émulsionner l’huile avec une lessive de soude peu chargée en alcali, pour commencer la transformation des corps gras en acides gras, en éliminant la glycérine, qui ne jouerait dans le savon qu’un rôle inerte.
- On procède ensuite au relargage, par lequel, grâce à une lessive alca-lino-salée, on sépare le savon proprement dit des substances étrangères et de l’excès d’eau, qui gêneraient les opérations suivantes et en atténueraient les effets.
- La cuisson se fait enfin par l’introduction graduelle de lessives fortement alcalines qui saturent le corps gras, en le convertissant en savon.
- Il ne reste plus qu’à lever la cuite, en lui donnant la marbrure, s’il s’agit de savon marbré, ou en procédant à la liquidation, s’il s’agit de savon liquidé.
- C’est ici, Messieurs, que se passe un phénomène que je signale à votre attention.
- Dans le savon marbré, quand le savon est cuit, la pâté se présente sous l’aspect de grains détachés, sursaturés d’alcali et de sels divers, d’une couleur bleuâtre, due à une certaine quantité de savon alumino-ferrugi-neux, d’une consistance brisante, qui le rend impropre à l’emploi. Il s’agit de ramollir ce grain par l’agitation et le secours de lessives faibles pour arriver à la marbrure. Sous cette double influence, le grain se débarrasse de son exès d’alcali et de sels divers; en même temps la pâte se tuméfie, absorbe peu à peu l’eau qui lui est nécessaire, sans jamais dépasser les proportions que la loi des affinités chimiques lui assigne, 32 à 3ù p. 0/0, et elle indique elle-même, par la nature de son grain, le moment précis où l’opération de la marbrure est accomplie et ou le savon est prêt. Si le grain fn’est pasl suffisamment ouvert, il ne reçoit pas toute son eau de constitution, il retient tous les sels de fer, et la marbrure blanche ne se forme pas. Si le grain est trop ouvert, il perd une partie de l’eau qu’il a normalement absorbée, les sels de fer se précipitent, et il ne reste plus qu’une pâte blanche. Il y a donc un point précis à rechercher, celui où le maximum d’hydratation est acquis, sans pouvoir être dépassé, ce qui constitue le rendement normal, point en deçà et au delà duquel la marbrure n’existe plus. C’est ce qui fait justement considérer la marbrure comme une garantie de bonne fabrication et le sûr témoignage de l’absence de toute altération par l’eau.
- Dans le savon liquidé, après la cuisson, le problème est de fondre entièrement le grain, pour obtenir une pâte parfaitement homogène, dépouillée de tout excès d’alcali et de substances salines. Ce résultat est atteint par l’ébullition et avec le secours de lessives très faibles. La pâte se
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- liquéfie, devient fluide et transparente; elle laisse précipiter toutes les impuretés au fond de la chaudière, où se forme un savon inférieur, appelé gras, et elle né retient jamais que la quantité d’eau nécessaire à la cristallisation, 32 à 3ù p. o/o.
- Le résultat de ces opérations frappe même les esprits les moins versés dans les connaissances scientifiques; ce résultat est de produire une pâte dépouillée de tout corps étranger, de tout excès d’eau ou d’alcali qui pourraient en troubler la pureté; c’est d’arriver, sans que la volonté du fabricant y soit pour rien, au savon normal, c’est-à-dire à une véritable combinaison chimique, sans possibilité pour le fabricant de se soustraire aux lois des affinités. Dans cette opération, qui s’effectue sur une masse,de 16,000 à 18,000 kilogrammes, on obtient, par le seul fait de l’application du procédé marseillais, un produit contenant exactement les proportions voulues du corps gras, d’eau et d’alcali, comme si l’on opérait dans un laboratoire avec la plus minutieuse délicatesse.
- Nous ne saurions payer un trop grand tribut d’admiration à nos ancêtres, qui, guidés par le seul désir de bien fabriquer, stimulés uniquement par la concurrence étrangère , nous ont légué, avec la réputation de leurs produits, un procédé auquel nous devons encore aujourd’hui l’immense extension de nos débouchés dans le monde entier.
- Il, ne manquait à ce procédé que la consécration de la science.
- Il y a quarante ans, M. Chevreul vint apprendre aux savonniers qu’ils faisaient du savon, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir, et que le procédé qu’ils employaient était tout simplement un modèle de perfection au point de vue scientifique.
- Les vues de M. Chevreul sur la saponification sont cl’un caractère tellement élevé, que je ne puis résister au plaisir de citer les savantes considérations sur lesquelles il s’appuie :
- Le changement que les corps gras éprouvent pendant la saponification dans l’équilibre de leurs éléments étant déterminé par l’action d’un alcali, les corps qui se manifestent après la saponification, ou quelques-uns au moins, doivent avoir plus ou moins d’affinité pour les bases salifiables, et l’acidité n’étant que cette affinité portée à un certain degré d’énergie, on aperçoit sur-le-champ la possibilité que ces corps ou quelques-uns au moins possèdent le caractère des acides. Dès lors, la manifestation des acides stéarique, magarique et oiéique, et celle des acides gras volatils'après la saponification, se conçoivent sans peine, ainsi que la proportionnalité qui existe entre la quantité d’alcali qui opère la saponification et la quantité de corps gras qui est saponifiée.
- Plus loin, M. Chevreul ajoute :
- Dans la saponification, la graisse se divise en deux portions très inégales. L’une, au moins égale aux du poids de la graisse, est formée d’oxygène, de carbone et d’hydrogène; ces deux derniers sont entre eux dans un rapport peu différent de celui où ils se trouvent dans la graisse, mais leur proportion relativement à l’oxygène est plus forte que dans cette dernière. L’autre portion, également formée d’oxygène, de carbone et d’hydrogène, fixe de l’eau pour constituer la glycérine d’une densité de 1.27.
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- Gette page, Messieurs, est un des monuments historiques delà science française.
- La théorie de M. Ghevreul établit, avec une merveilleuse précision, que sous l’action d’un alcali les corps gras neutres se dédoublent en acides gras saponifiables et en glycérine qui s’élimine. Elle prouve d’une façon irréfutable que les réactions qui s’opèrent dans la transformation des corps gras neutres en acides- gras sont soumis à des lois immuables; que le savon est le résultat non d’un simple mélange, mais d’une réelle combinaison chimique; que le savon est un sel, un oléo-margarate de soude à 1 6 équivalents d’eau.
- Nous retrouvons la même démonstration dans les belles études de M. Berlhelot sur la synthèse des corps gras.
- Les savants travaux de M. Frémy sur la saponification sulfurique arrivent à la même conclusion. Ils consacrent ce dédoublement des corps gras en acides gras et glycérine, sous l’action de l’acide sulfurique.
- C’est avec un sentiment profond de reconnaissance que nous invoquons ici ces grandes autorités scientifiques, dont les patientes recherches servent de point d’appui et de guide à notre fabrication.
- La conséquence, vous le voyez, Messieurs,’résulte de cette harmonie parfaite entre la pratique et la théorie : Tout savon qui contient autre chose que les proportions d’acides gras, d’eau et d’cdcali déterminées par les affinités chimiques, est un produit altéré après coup par la volonté du fabricant, un produit sans nom dans le-dictionnaire de la science.
- Du jour où la savonnerie est éclairée par les études de M. Chevreul, elle s’élance vigoureusement dans la voie du progrès.
- La chaudière à feu nu est abandonnée, le chauffage à vapeur la remplace.
- De nombreuses fabriques se créent avec une installation nouvelle, qui réalisent toutes les économies possibles de main-d’œuvre et de frais généraux.
- Des laboratoires de chimie sont annexés aux principales usines; le temps de la routine est passé ; le règne de la science arrive. Le palais où l’œil du contremaître n’est plus l’arbitre des destinées de la fabrication, c’est le laboratoire qui analyse tout, qui juge tout, qui dirige tout!
- Nous avons parcouru ensemble, Messieurs, l’historique de la savonnerie; nous avons apprécié la sûreté de ses procédés et de sa méthode; il nous reste à en suivre la marche dans les divers emplois auxquels le savon est destiné et les perfectionnements qu’elle ne cesse de poursuivre.
- Les savons de Marseille se divisent en deux classes, au point de vue de l’emploi : savons destinés à l’industrie; savons destinés aux usages domestiques.
- Les savons d’industrie doivent être complètement neutres, d’une pureté parfaite , d’une régularité de fabrication aussi grande que possible. Aucun
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- savon n’est mieux à même de réaliser ces conditions que le savon liquidé par le procédé marseillais, puisque c’est le seul qui ne puisse contenir, comme nous avons vu, aucun excès d’alcali ni de sels divers, aucune impureté, le seul qui, dans toute saison, ait une composition invariablement uniforme en acides gras, eau et alcali, sans que la volonté du fabricant y puisse rien changer.
- Suivant le genre d’opérations auquel on le destine, on peut préférer le savon blanc extra à l’huile d’olive pure, le savon blanc à l’huile d’olive mélangée d’huile d’arachide, le savon de palme, le savon de pulpe, le savon d’oléine. Mais on n’obtient de résultats satisfaisants et de travail régulier que tout autant que ces savons sont complètement neutres.
- S’il fallait un témoignage pour attester cette parfaite appropriation du savon neutre aux besoins industriels, nous en trouverions un, dont on ne saurait nier la valeur, dans le rapport de la commission nommée par la chambre de commerce de Manchester en 1868, à la suite des plaintes qui s’étaient élevées dans l’Inde sur les cotonnades de provenance anglaise. Le rapport en trouva la cause dans la mauvaise qualité 'des savons employés au blanchissage de ces cotonnades.
- Le bon savon anglais, dit la commission de Manchester, n’est pas un amalgame de suif, d’eau ét d’alcali, dans des proportions quelconques; c’est au contraire un composé chimiquement défini. Il contient 33 p. 0/0 d’eau, 60 p. 0/0 de suif et 7 p. 0/0 d’alcali.
- La vérité ne peut qu’être la même partout, et nous avons la satisfaction de retrouver exprimées en fort bon anglais,-et dans les mêmes termes, des conclusions dont nous n’avons jamais cessé d’être les défenseurs.
- De toutes les industries qui emploient le savon, c’est la teinture des soies qui en consomme le plus. Il s’agit là d’une matière si riche et d’opérations si délicates que le moindre insuccès peut devenir ruineux. Aussi pour s’en garantir, en France comme à l’étranger, s’adresse-t-elle exclusi-ment au savon fabriqué par le procédé marseillais, qui seul présente les garanties complètes.
- Mais, il faut bien le dire, de même qu’Aristide, que ses concitoyens se lassaient d’entendre appeler le Juste, le savon de Marseille a fini par fatiguer quelques esprits inquiets de sa grande notoriété. Pour ceux-là,il est devenu la tête de Turc sur laquelle on frappe, à la suite du moindre incident survenu dans certains emplois de teinture.
- La soie teinte a-t-elle un toucher gras? C’est le savon.
- La pièce d’étoffe présente-t-elle des petits points graisseux qui s’élargissent sous le cylindre? C’est le savon. ^
- Les écheveaux se couvrent-ils d’une légère poussière blanche? C’est le savon, toujours le savon.
- Messieurs, vous permettrez à une conviction bien profonde de s’affirmer ici catégoriquement.
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- Non, co n’est pas le savon.
- Le savon liquidé par le procédé marseillais et fabriqué spécialement pour la teinture, dans quelque fabrique que ce soit, est invariable dans sa constitution chimique; quand il satisfait une fois, il n’y a pas de raison pour qu’il ne satisfasse pas toujours.
- En recourant plus souvent à l’analyse, en modifiant les dosages d’après ses résultats; en se mettant en garde contre les variations qui peuvent se produire dans la nature des eaux dont on se sert, par une méthode d’analyse rapide, comme l’hydrolimétrie par exemple, en ajoutant un pende carbonate de soude quand les eaux sont calcaires, pour éviter la formation d’un savon de chaux insoluble, accident qui se présente fréquemment en teinture, je crois qu’il serait possible d’éviter la plus grande partie des inconvénients qui coïncident avec l’emploi du savon.
- Je le crois d’autant mieux que, dans beaucoup d’établissements de teinture, le savon de Marseille ne donne jamais lieu à la moindre plainte.
- Dans les fabriques de lavage et peignage de laine, dans les filatures et blanchisseries de coton, manufactures de drap, l’emploi du savon exige des .soins moins délicats. Là les mécomptes de fabrication sont moins fréquents, et les conséquences en sont moins graves. Mais les habitudes, les préjugés sont les mêmes que dans la teinture des soies : l’emploi du savon y est considéré comme l’accessoire, il est rare qu’on se rende bien compte de sa valeur intrinsèque; le temps manque pour tout examiner.
- Et c’est ainsi que s’explique cette invasion de tout ce qui ressemble à du savon dans tous les grands établissements qui opèrent sur le coton ou la laine, jusqu’aux savons de potasse, qui contiennent plus de 5o p. o/o d’eau. L’aveuglement est poussé à un tel point chez quelques industriels, qu’ils arrivent à croire de bonne foi qu’ils ont un avantage à fabriquer eux-mêmes ces savons de potasse, qui paraissent ne rien coûter, tellement le rendement par l’excès d’eau en abaisse le prix de revient. Comme si l’eau ajoutée à l’infini clans un savon pouvait procurer une économie quelconque!
- Voulez-vous une preuve de cette facilité avec laquelle on accueille quelquefois les plus étranges innovations en fait de savon? Un grand industriel, certainement le plus renommé pour ses apprêts, empruntait au blanc cl’ceuf l’albumine; mais il lui restait les jaunes, dont il ne pouvait arriver a consommer qu’une faible partie, quoiqu’il eût soumis son nombreux personnel ouvrier au régime de l’omelette. Un célèbre chimiste, aussi ingénieux qu’habile, placé à la tête de cet établissement, eut l’idée de transformer ses jaunes d’œufs en savon. Cette originale conception eut son moment de succès, mais on ne tarda pas à se rendre compte que le jaune d’œuf était un faible et coûteux véhicule, de l’alcali.
- Il serait bien à désirer, pour mettre un terme à ces erreurs , à ces illu-
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- sions, à ces abus, que les industries liées à la savonnerie marchassent, au point de vue de l’emploi du savon, avec notre époque de contrôle et d’examen, et que, pour ne pas s’abuser sur la valeur du produit qu’elles emploient, elles consentissent à le payer non plus aux too kilogrammes, mais en raison de sa richesse en acides gras.
- Là seulement est la logique, parce que là seulement est la sincérité.
- Mais si les savons altérés mettent une certaine réserve à aborder la clientèle des grandes industries, où un contrôle quelquefois insuffisant peut cependant toujours les atteindre, ils ont plus de liberté d’allures dans le développement de leurs débouchés pour les besoins domestiques. Là le contrôle n’existe plus du tout; l’étiquette fait tout passer; la dénomination illégitimement usurpée de Savon de Marseille et la promesse fallacieuse d’un bon marché qu’on ne craint pas de garantir suffisent pour entraîner l’acheteur dit le détourner de toute vérification.
- Au nom de la vérité, et dans l’intérêt du consommateur, il faut le déclarer formellement, on ne peut pas trouver de savons réalisant les deux conditions essentielles de bonne qualité et de bon marché, en dehors des savons fabriqués par le procédé marseillais appliqué sans modification et sans retouche.
- C’est en vain qu’on a cherché le secret du bon marché en dehors des données de la tradition et de la science. On n’y a jamais réussi, et ces tentatives ont toujours tourné au préjudice du consommateur. Les fabricants qui sont entrés dans celte voie n’ont pas même à se prévaloir d’une innovation de quelque valeur. Ils ont pris nos procédés; ils s’en servent pour faire le savon normal auquel ces procédés aboutissent; ils obtiennent le même produit que nous. Mais arrivés à ce point où le savon en chaudière est prêt, où il a la même composition que le nôtre et la même valeur, où il leur coûte exactement le même prix, que font-ils?... Quel secret ont-ils dérobé à la science pour donner au procédé marseillais un complément de perfection qui leur permette de réaliser à ce moment une économie sur nous?
- Ce qu’ils font?... C’est bien simple: ils tamisent du talc, ou toute autre matière terreuse, sur le conduit qui mène la pâte du savon marbré dans le récipient appelé mise, ou bien, s’il s’agit du savon liquidé, ils transvasent le savon normal dans une chaudière où la pâte s’incorpore la quantité d’eau que l’on y a préalablement introduite. Voilà tout : de la terre ou de l’eau; ^imagination des innovateurs n’est pas allée au delà. Il ne s’agit pas le moins du monde, comme ils le disent, du triomphe du progrès sur la routine; car jamais on ne considérera comme un progrès l’art facile d’ajouter de l’eau dans le savon, ni comme un service rendu au consommateur le remplacement dérisoire d’une certaine quantité de savon utile par une substance inerte, sans utilité et sans valeur; ce n’est plus
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- même de l'industrie, comme le disait M. Bal-ard dans son remarquable rapport sur l’Exposition universelle de i 85 5, c’est de la tromperie. Dans sbn rapport de 1867, M. Fourcade confirmait cette sévère mais juste appréciation.
- Je laisse de côté l’altération des savons marbrés par une addition de matière terreuse. Après une courte période de succès, ces savons furent mis à l’index; l’acheteur ne fut pas longtemps dupe de ce perfectionnement, qu’on faisait miroiter à ses yeux en appelant les nouveaux, savons : Savons du progrès. Ils avaient l’inconvénient de porter avec eux le signe trop visible de leur perfection ; le talc se touchait du . doigt et se déposait en une couche terreuse dans toutes les opérations du lessivage. Les tribunaux, en première instance, en appel, en cassation, ont sévèrement puni cette altération par l’addition de substances terreuses, lorsqu’elle se fait sans que l’acheteur soit prévenu.Quand au contraire on l’avoue, on ne trouve plus d’acheteurs, le débouché n’existe à peu près plus.
- Les savons blancs surchargés d’eau furent une rénovation plus intelligente; cela s’appelle une rénovation. Là l’illusion était facile, l’eau ajoutée ne se trahissant pas à la vue. On baptisa ingénuement cette fabrication nouvelle d’un nom bien significatif, qu’on répudie aujourd’hui : Savon blanc à ïaugmentation*. . Augmentation de pauvreté, bien entendu, et non de richesse, puisque ce qu’on augmente, c’est la quantité d’eau, et que cette augmentation a pour conséquence fatale une diminution de savon réel.
- Il suffit de ce sincère exposé des bases de la fabrication nouvelle pour établir que, malgré le bas prix auquel elle aboutit, non seulement elle 11’apporte aucune économie à l’acheteur, mais quelle lui cause encore un grave préjudice, en lui faisant payer des frais de transport sur une quantité d’eau inutile, et en lui fournissant un savon qui n’a d’autre mérite que de décheter en route et en magasin beaucoup plus que le savon normal.
- Cette fabrication qui est bien ancienne, quoiqu’elle prétende au relief de la nouveauté, s’appuie, pour justifier son succès dans le passé et pour en préparer le développement dans l’avenir, sur des raisons qui.né tiennent pas devant un examen sérieux;
- Je ne me sens pas le courage de les examiner devant vous* car elles reposent sur les plus grandes erreurs qu’on puisse commettre autant au point de vue scientifique qu’au point de vue industriel.
- Je n’en citerai qu’une, pour justifier l’inutilité d’une réfutation.
- Dans un document soumis au jury de l’Exposition de 1878, les fabricants de savon blanc augmenté donnent comme analyse du savon à base de palmiste, avant l’opération de l’augmentation : >
- Corps gras..................... ...................... . 72.60
- Alcali............................................. 7.5o
- Eau........................................... ...... 20.00
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- Or, la pratique cle chaque jour établit que ces savons prennent invariablement 3o p. o/o d’eau de constitution.
- Quelle confiance peuvent inspirer leurs autres déclarations? Non, ce n’est pas ainsi qu’ils pourront déposséder de son rang, comme ils le prétendent, la savonnerie restée fidèle au procédé marseillais, en la reléguant comme un glorieux souvenir dans je ne sais quel musée d’antiques.
- Si l’on veut satisfaire au goût des acheteurs pour le savon mousseux, ce que je trouve très naturel,il est bien facile de se livrer à cette fabrication sans la falsifier par une addition d’eau, comme le fait la savonnerie qui respecte les traditions anciennes. Tant qu’on ne trouvera rien de mieux que de remplacer le corps gras utile par une substance inerte, par de l’eau, qui ne rend rien, et qui ne sert à rien, on ne présentera au .consommateur que l’illusion et non la réalité du bas prix, et l’on n’arrachera aux vrais savons de Marseille ni leur légitime réputation ni le monopole du bon marché réel.
- Il vaut mieux jeter un voile sur cette plaie de notre industrie; nous avons mieux à faire que d’engager ici une polémique contre des adversaires qui nous accusent de nous attarder dans les sentiers de la routine et de ne réaliser ni améliorations ni progrès.
- Les Expositions universelles de 18Û9, 1855, 1867, qui toutes condamnent ces altérations et rendent justice aux efforts faits pour conserver à Marseille le type du beau savon , répondent à ce reproche.
- Depuis nous n’avons pas dégénéré.
- L’industrie marseillaise s’applique à utiliser tous les perfectionnements de la science moderne.
- Elle se consacre chaque jour à la recherche de corps gras nouveaux; elle est, par ses études, en mesure d’employer immédiatement tous ceux que les transformations économiques.peuvent amener à Marseille, dans des conditions qui permettent à notre fabrication de produire à bon marché.
- Le laboratoire achève notre éducation et nous achemine vers ce but. C’est le laboratoire qui nous permet d’apprécier le mérite et la valeur de chaque huile au point de vue des services qu’en attend notre fabrication.
- Nous apprenons là que tous les corps gras sont saponifiables et que la plupart sont capables de former avec la soude des savons solides, présentant tous les caractères du bon savon normal. Je citerai notamment les huiles de pulghère, de baobab, de rénéhala, d’illipé, de niger, de bo-tha, de pontianack, qui font un excellent savon. Leur prix élevé s’est jusqu’ici opposé à leur emploi régulier dans notre industrie; mais grâce aux progrès de l’agriculture, à l’amélioration des moyens de transport, à l’infatigable initiative de notre commerce, nous touchons au moment où ces
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- corps gras, dont notre Exposition montre tous les spécimens avec les acides gras qui en dérivent, seront à notre portée. Car nous ne méconnaissons pas le devoir qui s’impose de produire à bas prix, quand il s’agit cl’un article de première nécessité comme le savon.
- Ainsi, Messieurs, religieux observateurs de la pratique ancienne à laquelle nous devons tant, nous nous efforçons encore de la rajeunir par la science.
- On ne pourra jamais représenter comme en décadence une industrie qui a le glorieux privilège d’être imitée partout. Paris, Nantes, Rouen, la Suisse, l’Allemagne, l’Angleterre lui ont emprunté ses procédés de fabrication et lui rendent ce suprême hommage de donner à leurs produits le nom même de Savons de Marseille.
- Nous ne repoussons aucune amélioration utile; nous ne sommes réfractaires à aucun progrès, mais nous ne cherchons le progrès que dans une production qui puisse assurer au consommateur, avec une qualité aussi bonne que possible,le bon marché réel. •
- Nous ne demandons ni réglementation ni mesures répressives ; nous ne poursuivons le développement des progrès de notre industrie que par la vulgarisation de nos procédés de fabrication et des garanties qu’ils donnent, et nous ne l’attendons que du bon sens public loyalement éclairé. Ge sera le bienfait de notre Exposition universelle de contribuer à cet heureux résultat, en permettant à la vérité, trop souvent obscurcie par de fausses doctrines, de se propager partout.
- Notre syndicat, institué pour la défense des intérêts généraux de la savonnerie, se voue avec ardeur à cette œuvre de défense commune contre la fraude par la propagation de la vérité. Il ne s’est pas fondé sous l’inspiration de la jalousie, et il n’est pas l’œuvre d’une coterie aristocratique , comme on a bien voulu le dire. C’est, au contraire, la fusion de tous les intérêts, grands et petits, en dehors de toute question de personnalité, de rang, d’opinion et d’importance de fabrication. La meilleure preuve, c’est que notre syndicat compte parmi ses membres le fils .d’un honorable contremaître, enfant de ses œuvres, dont la fabrication est rangée, comme importance, parmi les plus modestes. On n’a jamais demandé aux fabricants qui en font partie autre chose qu’une fabrication basée sur les principes de loyauté qui sont l’apanage de la vraie savonnerie marseillaise.
- L’œuvre du syndicat porte déjà ses fruits. Le retour de la consommation vers les savons normalement fabriqués s’accentue tous les jours.
- Plus que jamais attachée aux bienfaisants principes de la liberté commerciale, la savonnerie marseillaise en1 sollicite aujourd’hui la complète application. Exonérée depuis quelques mois des taxes fiscales qui pesaient sur elle, elle voit déjà le bienfait de ce dégrèvement imprimer une vive impulsion à ses affaires. Qu’on l'affranchisse encore des dernières taxes
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- douanières, qu’on la débarrasse des dernières entraves administratives, et elle s’élancera avec plus de vigueur encore à la conquête de ses destinées.
- Frappé du magnifique développement de l’industrie marseillaise, un de nos plus grands hommes d’Etat, que Marseille s’honore de compter parmi ses enfants les plus illustres, M. Thiers, à qui toutes les questions scientifiques et industrielles étaient si familières, rendait hommage, dans un ouvrage qu’il publiait en 1822, à la valeur de nos procédés de fabrication, et aux progrès qu’ils nous ont permis de réaliser.
- Vous me pardonnerez, Messieurs, la bonne opinion que j’ai de l’avenir de notre industrie, en ne considérant mon jugement que comme le reflet de l’appréciation de ce puissant esprit.
- Nous savons qu’il nous reste encore beaucoup à faire dans cette voie du progrès ; mais une industrie dont le passé remonte aux temps les plus anciens, dont l’histoire se lie si intimement à celle de notre pays, une industrie qui représente plus du tiers de la production française, qui occupe à Marseille plus de cent fabriques, qui donne la vie à plus de dix établissements de produits chimiques rayonnant autour d’elle, auxquels elle demande 300,000 quintaux métriques de soude, qui écoule une grande partie de la production des huileries qui lui doivent leur création, qui amène à Marseille, pour les répandre sur tous les grands marchés de France et de l’étranger, plus de 800,000 quintaux métriques d’huile de graines de toute sorte, dont 200,000 quintaux viennent se consommer dans ses chaudières, importation qui représente le chargement de plus de 1,000 navires; qui, soit directement, soit par les opérations qui se rattachent à sa mise en œuvre, assure le travail de 20,000 ouvriers, une industrie dont les produits sont exportés dans toutes les parties du monde, m’a paru mériter de fixer quelques instants votre attention dans ce moment solennel où la Fr&nce étale aux yeux des nations les merveilleuses richesses de son industrie.
- Soutenue par les marques de sympathie que lui ont données et que lui donnent encore aujourd’hui toutes les plus grandes illustrations scientifiques de France, encouragée enfin par vos suffrages, la savonnerie marseillaise s’efforcera de maintenir les traditions qui ont fait la réputation universelle de ses produits, et auxquelles elle devra de pouvoir continuer à porter dans les pays les plus lointains le reflet de la grandeur industrielle de la France. (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures et demie.,
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 28 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’UTILISATION DIRECTE ET INDUSTRIELLE
- DE LA CHALEUR SOLAIRE,
- PAR M. ABEL PIFRE,
- INGÉNIEUR CIVIL.
- BUREAU DE LA CONFERENCE.
- Président :
- M. le baron de Watteville, directeur des sciences et des lettres au Ministère de l’instruction publique.
- Assesseurs :
- MM. Charrier, ingénieur civil;
- Correnti, commissaire général du gouvernement italien;
- Desmazes, sénateur;
- Lacascade, député;
- Leblanc, professeur à l’École centrale;
- Richard, ingénieur civil, ancien président de la Société des ingénieurs civils;
- Ser, professeur à l’Ecole centrale, ingénieur de l’Assistance publique.
- La séance est ouverte à 2 heures 5 minutes.
- M. le baron de Watteville, président. Avant de donner la parole à M. Abel Pifre, permettez-moi, Messieurs, de vous retracer en quelques mots les préliminaires de la question qui va vous occuper.
- Depuis longtemps l’attention du ministère de l’instruction publique était attirée sur les travaux de M. Mouchot, et il fut; décidé, après l’avis
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- d’une commission spéciale composée des hommes les plus compétents, que M. Mouchot serait envoyé en mission pour appliquer ses théories ingénieuses. L’éminent professeur alla passer un an en Algérie, et dans ce pays de soleil constant il put faire ses expériences, qui furent couronnées par le plus éclatant succès.
- Le ministère de l’instruction publique, qui avait eu l’honneur et le bonheur de faciliter à ce savant l’application de ses découvertes, s’est trouvé largement récompensé par les heureux résultats obtenus par son missionnaire. (Applaudissements.)
- Je laisse maintenant à une voix plus autorisée et plus compétente que la mienne, le soin d’exposer les découvertes de M. Mouchot et l’importance de ses conquêtes scientifiques.
- M. Abel Pifre. Messieurs, il existe un livre, malheureusement très-rare aujourd’hui, publié par Fournier il y a une vingtaine d’années; il a pour titre : Le vieux neuf.
- Son auteur, en un jour de fantaisie originale, s’est attaché à soutenir cette thèse : que les découvertes récentes se rapportent presque toutes à des idées très anciennes, et méritent pourtant le nom d’inventions puisqu’elles résultent directement du progrès "continu de, la science. En effet, les chercheurs n’ont-ils pas chaque jour de nouvelles ressources d’investigations, qui leur servent d’échelle pour monter plus haut? Mais si nous nous inclinons, avec l’auteur, devant les intuitions supérieures des temps reculés, nous saluons surtout avec enthousiasme les solutions pratiques et les applications que la fécondité de l’heure présente met sous nos yeux.
- Aucun sujet, Messieurs, ne peut mieux justifier la thèse de Fournier que celui dont je vais avoir l’honneur de vous esquisser les points principaux.
- L’idée d’utiliser les rayons du soleil remonte aux premiers âges d’une antique civilisation; mais la réalisation de ce problème ne date que de quelques années, et son passage du domaine de l’expérimentation pure aux effets pratiques portera désormais la même date que notre belle Exposition de 1878.
- Le soleil, Messieurs, a le grand rôle sur la surface de notre globe ; et, sans parler d’une théorie qui ne tend à rien moins qu’à attribuer uniquement à sa chaleur le mouvement même de notre planète, on peut dire, sans exagérer, qu’il est le principe du mouvement et de la vie sur la terre.
- L’auteur du mouvement! Oui, Messieurs, puisque, à part les marées et les phénomènes volcaniques dus au calorique interne, c’est lui qui balance, dans l’atmosphère, les différences de température et qui pompe
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- les vapeurs de l'Océan. Cause des perturbations météorologiques, le soleil promène les vents pour assainir l’air et transporter les pluies au plus haut des montagnes, d’où il les fait descendre, en fondant les glaciers, ces immenses réservoirs des rivières et des fleuves qui répandent leurs eaux en une juste mesure..
- L’auteur de la vie! Oui, Messieurs, puisque, grâce à lui, grâce aux effets chimiques de sa lumière et de sa chaleur, la terre ouvre son sein à la germination des plantes et devient féconde, pour donner leur nourriture aux êtres animés.
- Mais, après avoir admiré quelques instants ce grand travail du soleil dans la nature, ne sommes-nous pas ameilés rationnellement à examiner si les habitants des contrées où le soleil règne en maître dans un ciel pur ne pourraient pas s’en faire un auxiliaire puissant, en utilisant ses forces généreuses?
- Nous le croyons, et ce sera l’objet de ce rapide exposé; car, malgré tout l’intérêt que pourrait présenter l’étude historique des tentatives faites dans ce sens depuis des siècles, je ne vous en citerai que quelques-unes, afin de vous signaler les efforts tentés par des hommes illustres pour résoudre cette belle idée et pour appuyer aussi sur le'mérite de celui qui vient de trouver la solution de :
- L’utilisation directe et industrielle de la chaleur solaire.
- Nous verrons en effet, par des données expérimentales plus que par la théorie, la possibilité d’atteindre ce grand problème, au moyen de récepteurs qui emmagasinent la chaleur atmosphérique, comme les barrages captent et retiennent les eaux des torrents et des rivières ; et cela sans difficulté, sans dépense, au moyen de simples appareils qui peuvent faire partie désormais du bagage du voyageur, du mobilier de la ménagère et surtout de l’outillage du cultivateur et de l’industriel.
- Ici, Messieurs, se présentait une difficulté : pour ne pas me priver de la présence .du savant inventeur, qui cache son savoir sous la modestie la plus désintéressée, j’avais promis de ne point le nommer; je remercie M. le Président de m’avoir tiré d’embarras, en disant tout de suite qu’il s’agissait de M. Mouchot. Je ne lui en appliquerai pas moins le mot que notre illustre et vénéré maître, M. Dumas, prononçait dernièrement dans une assemblée : «Il ne veut ni témoin ni récompense; sa modestie s’offense de tout éclat, v
- Aussi est-ce tout bas, Messieurs, que je vous confie l’hommage reconnaissant qu’il m’est doux de rendre à l’inventeur et ami, pour les renseignements qu’il a bien voulu me communiquer, et à l’intérêt desquels je rapporterai toute votre bienveillante attention. (Applaudissements.)
- Le sujet, Messieurs, m’écraserait par sa grandeur, si je ne me sentais
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- soutenu par l’idée des précieux résultats qui peuvent naître pour mon pays, pour le monde entier, des applications pratiques dont j’ai à vous entretenir. Elles doivent, je l’espère, faire participer dans un avenir prochain des. régions déshéritées au bienfait de la civilisation et de la richesse, par des moyens simples et naturels dont la science les met en possession dès aujourd’hui.
- Les tentatives pour utiliser la chaleur solaire remontent à la plus haute antiquité. L’irfitiative doit-elle en être attribuée aux Chaldéens, adorateurs du soleil ou du feu, ou aux"Egyptiens, qui, connaissant la fabrication du verre, ont pu se rendre compte de sa propriété de concentrer la chaleur solaire?. . . Dès l’époque de Moïse, ce dernier peuple était déjà fort habile dans l’art de construire les miroirs ; mais le célèbre mathématicien Euclide est le premier qui, dans un cours d’optique professé à Alexandrie 3oo ans avant notre ère, ait indiqué les procédés pour fabriquer les miroirs en vue de concentrer les rayons solaires; et Archimède, qui fut vraisemblablement son élève, est le premier qui ait appliqué sa théorie d’une façon mémorable.
- L’incendie des vaisseaux cle Marcellus sous les murs de Syracuse est un fait qui a longtemps soulevé bien des doutes, mais dont l’existence peut s’affirmer aujourd’hui d’une façon absolue : on doit admettre avec Anthé-rnius de Tralles, célèbre architecte, qui écrivait vers 58o, qu’Archimède dirigea contre la flotte romaine l’étincelle incendiaire de plusieurs miroirs paraboliques; pareille conclusion fut donnée aussi par Kircher après des expériences faites à Syracuse même, pour démontrer la possibilité du fait obtenu par Archimède.
- Les travaux de Duffay, physicien français, qui lui aussi, vers 1736, prit parti pour Archimède contre les idées de Descartes, les expériences de notre grand naturaliste Buffon, qui enflamma des planches avec des miroirs ardents à une distance de 68 mètres, affirment la vérité de l’important résultat attribué au plus grand géomètre' de l’antiquité.
- Les Romains connaissaient aussi les miroirs ardents. Ceux dont se servaient les prêtres de Vesta pour allumer le feu sacré présentaient même une particularité singulière. Plutarque nous apprend qu’ils avaient la forme d’une surface engendrée par un triangle rectangle isocèle tournant autour de l’un des côtés de l’angle droit, c’est-à-dire qu’ils avaient précisément la forme que l’état actuel de la question fait adopter comme la meilleure.
- Autre particularité: ces miroirs étaient fabriqués en airain, alliage de cuivre et d’étain * le plus parfait qui se puisse employer encore aujourd’hui, après l’argent , pour réfléchir la chaleur. Enfin Pline raconte l’histoire curieuse des médecins utilisant de petits ballons en verre, de forme sphérique, remplis cl’eau, pour concentrer les rayons solaires et cautériser
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- certaines plaies. 11 ne nous est pourtant pas prouvé que les anciens connaissaient l’usage des lentilles.
- Mentionnons encore la fontaine continuelle qu’imagina Héron d’Alexandrie, cent ans avant notre ère, et nous aurons indiqué sommairement, Messieurs, les essais divers de l’antiquité, après lesquels la question sommeilla dans un long oubli.
- Le réveil eut lieu au moyen âge, époque à laquelle Al-Hazen, savant arabe, publia un traité d’optique, vers i2 5o. Dans cet ouvrage, il nous apprend que ses compatriotes, fidèles héritiers des civilisations d’Egypte et de Grèce, se préoccupaient de fabriquer des miroirs caustiques, ainsi qu’il les appelle.
- On sait également que le Polonais Vitellio et le moine anglais Roger Bacon proposèrent, vers la même époque, chacun séparément, l’emploi de réflecteurs spéciaux. Ils furent imités dans cette voie par toute une série de médecins, d’auteurs et d’alchimistes. L’interprétation différente donnée par eux à l’expérience d’Archimède eut l’avantage de provoquer de nombreuses recherches et de contribuer beaucoup aux progrès des sciences physiques. Mais toutes ces tentatives ne sortirent guère du domaine spéculatif jusqu’au jour ou, par une initiative hardie, Salomon de Gaus, ingénieur français, s’empara de la question.
- Ses travaux, oubliés, ont été mis en lumière quand furent découvertes les merveilleuses propriétés de la vapeur. C’est bien à lui que revient l’honneur d’avoir tenté en France la première application mécanique de la chaleur solaire; c’est bien lui qui eut l’idée de l’utiliser directement pour faire monter l’eau.
- Par malheur, cet infatigable chercheur ne récolta point ce qu’il avait semé. Le fruit de ses travaux lui échappa, et les perfectionnements qu’il voulait donner à son idée ne furent qu’entrevus. Son imagination l’emportait toujours au delà du point acquis! Ce fut lui, notons-le, qui tenta d’expliquer la légende de la statue de Memnon , laquelle, dès l’aube, saluait l’astre du jour par des sons harmonieux. La voie de Salomon de Caus fut naturellement suivie par des explorateurs dont il avait stimulé les recherches, mais leurs efforts demeurèrent infructueux; et c’est ainsi que des inventions comme les orgues de Drebbel (le prétendu trouveur clu mouvement perpétuel) et les horloges de Kircher ne sortirent jamais du domaine de la théorie. Toutefois, Milet de Châles et Bélidor, de 162 1 à 1678, nous décrivent certains appareils avec des détails qui témoignent de préoccupations sérieuses voisines du progrès.
- Il faut ensuite arriver à notre époque pour trouver de nouveaux essais importants: cependant, soyons justes envers de Saussure, physicien gé-nevois, dont les belles expériences du commencement du siècle dernier tracèrent un rayon lumineux dans le champ des découvertes, Saussure fût
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- 1g précurseur de Ducarla, ingénieur français, mort en 1816, qui, après avoir étudié sous l’inspiration du maître l’action de la chaleur solaire sur l’air confiné, réussit à faire cuire sous des cloches de verre superposées des légumes et de la viande ; mais ni l’un ni l’autre de ces opérateurs ne s’était rendu un compte exact des causes de ces succès partiels, et tous deux laissèrent leurs appareils dans l’état primitif.
- De Saussure ne s’expliquait pas la concentration de la chaleur'sous les caisses vitrées qu’il employait; et il raconte ingénument que, dans son voyage scientifique au sommet des Alpes, il serait mort de soif si les guides ne lui avaient indiqué la possibilité de fondre la neige en l’appliquant contre les roches exposées au soleil. C’est donc à tort que l’on a baptisé les caisses de Saussure et celle de Ducarla du nom de marmites solaires, car cette dénomination implique au moins l’idée cl’ébullition de l’eau, résultat important qui n’a été obtenu que de nos jours, comme le prouvera la fin de cet entretien.
- Vers l’année 1800, William Herschell, en établissant sa doctrine delà transmission calorifique des corps, fit avancer considérablement la question. Il prépara les voies du progrès qui devait jaillir, trente ans plus tard, des belles expériences de Pouillet à Paris et de sir John Herschell au cap de Bonne-Espérance; tous les deux, en effet, déterminaient, presque aux antipodes, l’intensité de la radiation solaire et arrivaient au même résultat. Vers la même époque (183o-i 8do), MM. Melloni, Lapré-vostaye et Desains apportèrent aussi un point d’appui fort important: Melloni, en déterminant les lois de la transmissibilité des corps ; MM. Lapré-vostaye et Desains, en mesurant avec exactitude le pouvoir réflecteur des métaux par rapport à la chaleur solaire.
- Enfin, Messieurs, il y a une vingtaine d’années, le grand ingénieur M. Franchot, inventeur d’une lampe qui porte son nom, eut l’idée de concentrer les rayons solaires, non plus sur un seul point à l’aide d’un miroir ardent ou d’une lentille, mais au moyen cl’un réflecteur spécial en forme de demi-cylindre parabolique à foyer linéaire.
- Malgré l’ingéniosité de l’idée, la chaudière allongée dont se servait M. Franchot, n’étant chauffée que d’un seul côté et restant exposée a l’air libre, perdait la plus grande partie de la chaleur absorbée et ne pouvait donner un résultat pratique.
- Que d’efforts jusqu’en 1860, époque à laquelle M.^Mouchot commence ses travaux, et que nous sommes encore loin du but! J’ai à regret, Messieurs, passé beaucoup de noms illustres : la Cliché, Olivier Evans et d’au: très, pour ne pas fatiguer votre attention; mais je tenais à faire devant vous un acte cle justice envers les devanciers de M. Mouchot. D’un seul coup d’aile serait-il arrivé au but s’il n’avait été entraîné par la persévérance de ceux qui, avant lui, soupçonnaient la vérité?
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- C’était donc avec une passion insatiable cpi’il poursuivait son problème, excité d’ailleurs par la critique de ceux qui l’appelaient un idéologue et un rêveur. M. Mouchot avait compris que la chaleur solaire pouvait être mise au service de l’homme. Les expériences de sir John Herschell au cap de Bonne-Espérance confirmaient son hypothèse. Le savant anglais n’avait-il pas constaté que les rayons verticaux à la surface de la mer suffiraient à faire fondre une épaisseur de glace de om,i9i5 par minute? M. Mouchot s’appuyait aussi sur les expériences de M. Pouillet et de M. Gasparin, qui étaient la preuve des précédentes.
- La moyenne de ces résultats permettait de se rendre compte* en effet, qu’à Paris chaque centimètre carré reçoit régulièrement, lorsqu’il est exposé au soleil, environ une unité de chaleur par minute(lî, de 8 heures du matin à 5 ou 6 heures du soir, pendant tout le cours de l’année; d’où il résulte que dans les mêmes conditions chaque mètre carré reçoit îo calories par minute, ce qui équivaut à un travail de 0,9/1 de cheval-vapeur.
- Tout cela est un peu théorique, j’en conviens, Messieurs; on ne peut recueillir les rayons du soleil sans intermédiaires, qui absorbent forcément une partie de la chaleur qu’ils reçoivent; mais il s’agit ici du calorique tombant normalement sur une surface plane, et il est facile de faire entrer en compte la puissance des réflecteurs comme compensation. L’usage prouve, en effet, qu’ils peuvent accumuler sur un espace aussi restreint que possible la presque totalité de la chaleur recueillie sur leur grande surface.
- Tel fut le point de départ de M. Mouchot; mais ses premières expériences ne lui donnèrent pas les résultats qu’il en espérait. Le premier réflecteur qu’il construisit était demi-cylindrique et à foyer rectiligne, bien qu’il ne connût pas les expériences de M. Franchot. Il plaça dans l’axe de ce foyer une petite chaudière qu’il recouvrit de noir de fumée afin quelle absorbât mieux les rayons solaires. Malgré cette précaution, ce ne fut encore là qu’une réussite incomplète. Il fallait empêcher la déperdition de la chaleur absorbée. Mariotte avait établi déjà qu’une feuille de verre incolore laisse passer la chaleur lumineuse du soleil, mais devient un écran parfait pour toute chaleur obscure ou produite par un feu quelconque : M. Mouchot, s’emparant de ce fait si aisé à vérifier, résolut le problème d’une façon aussi simple qu’ingénieuse : il entoura sa chaudière d’un manchon de verre. Les rayons lumineux du soleil, réfléchis par le réflec-
- W L’unité do chaleur dont il est question ici est celle que Pouillet avait adoptée pour ses expériences : c’est la quantité de chaleur nécessaire pour élever de 1 degré la température d’un gramme d’eau; c’est la millième partie de l’unité actuellement adoptée en physique industrielle et appelée du même nom calorie, mais correspondant à la quantité de chaleur nécessaire pour élever d’un degré la température de 1 kilogramme d’eau.
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- leur, traversent le manchon de verre sans difficulté, et, rencontrant les parois noircies de la chaudière, se transforment en rayons obscurs qui restent prisonniers dans l’enveloppe de verre, désormais impénétrable pour eux.
- L’expérience réussit au delà de tout espoir: la concentration fut si rapide qu’un litre en étain, placé dans un bocal de verre, au foyer d’un réflecteur qui avait à peine un mètre carré de surface, fondit en moins d’une minute! La concentration pratique des rayons du soleil était découverte ! La cpiestion poursuivie pendant des siècles, Messieurs, était résolue par un moyen si naturel que j’entends souvent au Champ de Mars les visiteurs des petits appareils de M..Mouchot s’écrier: Quoi! ce n’est que cela?. . . un entonnoir et un verre de lampe! Rien de plus simple, en effet, Messieurs, mais encore fallait-il le trouver; c’est l’histoire de l’œuf de Colomb.
- Je n’ai nulle envie,. Messieurs, de vous dissimuler la longueur des recherches qu’entraîna cette belle solution si merveilleuse par sa simplicité, et je ne sais ce que nous devons admirer le plus, des efforts persévérants de M. Mouchot pour perfectionner ses appareils, ou de l’idée généreuse, — qui fut son principal soutien, — de rendre sa découverte utile à l’humanité.
- Qui pourrait vous dire l’émotion de l’expérimentateur lorsqu’il vit la fusion instantanée du plomb et de l’étain au fond de son creuset solaire? Mais ces résultats obtenus, un autre problème plus difficile et plus important se posait devant lui, celui de la vaporisation de l’eau. Un doute sur le succès de cette nouvelle tentative peut paraître étrange à ceux qui n’ont pas étudié la difficulté : pour fondre le plomb, en effet, il lui avait fallu une température de 335 degrés; dès lors comment n’atteindrait-il pas l’ébullition de l’eau, qui s’obtient à 100 degrés?
- La capacité calorifique du plomb étant o,o3q , c’est-à-dire un gramme de plomb exigeant 39 millièmes d’unité de chaleur pour que sa température s’élève d’un degré, si l’on suppose ce gramme de plomb à zéro degré il lui faudra, puisqu’il fond à 335 degrés, o,o3gx335=i3 unités de chaleur pour atteindre son point de fusion. D’autre part, comme il absorbera 5 autres unités de chaleur pour passer de l’état solide à l’état liquide, il lui faudra finalement pour se'fondre 18 unités de chaleur. Dans ces mêmes circonstances, un centimètre cube de plomb pesant ngr,Zi absorbera , pour se fondre, 18X 1 i,/i == oo5 unités de chaleur. Or, Messieurs, il en faut 706 pour faire passer un centimètre cube de glace à l’état de vapeur.
- M. Mouchot eut encore le bonheur de résoudre ce problème; il constata même qu’il pouvait obtenir de la vapeur à plusieurs atmosphères, et il s’empressa de soumettre ses expériences à l’admiration de MM. les professeurs du lycée de Tours , ses collègues.
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- Eh bien! Messieurs, vous qui applaudissez sans réserve aux découvertes qui vont élargir prochainement les horizons de l’industrie, n’êtes-vous pas surpris que les premiers heureux résultats constatés en séance publique n’aient eu qu’un faible retentissement? Et, faut-il le dire avec un peu de confusion, je suis obligé de constater que ce sont les journaux américains qui, les premiers, éveillèrent l’attention des Français sur les travaux de M. Mouchot! Ils nous apprenaient, en effet, en 1868, que le célèbre ingénieur américain Ericsson venait de trouver le moyen de réaliser des moteurs solaires.
- Un premier brevet, pris en 1860 par notre inventeur, plusieurs communications faites par lui à l’Académie des sciences, et la publicité des succès qu’il avait obtenus à Tours établirent facilement la priorité de son invention, très différente, d’ailleurs, — on l’a su depuis, — de celle de l’ingénieur américain. M. Ericsson, imitant sans le savoir M. Franchot, employait un réflecteur parabolique, et de plus n’avait pas songé à envelopper la chaudière d’un manchon de verre, ce qui est le merveilleux de l’invention.
- Une grande épreuve restait à tenter pour déterminer le rendement d’un appareil de grandes dimensions.-Ce fut le conseil général d’Indre-et-Loire qui facilita au professeur du lycée de Tours, dont la fortune n’excédait guère celle de la plupart des grands inventeurs (sourires), le moyen de constater que, toutes,proportions gardées, le rendement des grands appareils était encore supérieur à celui des petits.
- Il serait trop long de vous décrire la première grande machine dont M. Mouchot communiqua les détails à l’Académie des sciences en 1875. Le principe est le même, bien que la disposition <des organes de cette machine soit déjà loin de celle qu’il avait adoptée pour les appareils de petit calibre. Il s’agissait alors d’orienter une chaudière contenant 20 litres d’eau et un grand réflecteur conique de 2m,6o de diamètre.
- Messieurs, la science marche vite, et vous pouvez voir tout près d’ici le plus grand réflecteur qui ait été construit dans le monde. L’inventeur en rapporte tout l’honneur à son pays : car, Messieurs, la France, quoi qu’on en ait dit, sait très bien encourager ses enfants, surtout ceux dont les idées peuvent être fécondes pour le bien général de l’humanité. (Applaudissements.) Je suis donc heureux de me faire ici l’interprète de M. Mouchot pour offrir ses remerciements à M. le Ministre de l’instruction publique, à l’Académie des sciences, à la Société d’encouragement, à l’Association scientifique, à notre honorable président, qui, le premier, signala ses travaux à l’attention du Gouvernement, et surtout à l’initiative privée d’un homme dont j’offenserais la délicatesse en vous le nommant, mais que vous reconnaîtrez tous quand je vous aurai dit que, sous le pseudonyme des sociétés savantes, il se trouve partout ou il y a une idée nou-
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- velle à encourager, un progrès scientifique à réaliser, en un mot, Messieurs, je veux parler de celui que l’histoire appellera le Mécène français. (Applaudissements.)
- Malgré les mauvaises conditions dans lesquelles l’appareil a été exécuté, il permet d’obtenir une force de 2 chevaux-vapeur. Avec l’appareil de Tours et une chaudière de 20 litres de capacité, M. Mouchot obtenait îào litres de vapeur à la minute par un beau temps. Ce fut l’importance de ces résultats qui décida la mission scientifique de M. Mouchot en Algérie, il y a deux ans.
- C’est là qu’il a pu recueillir des nombres fort importants pour la détermination de la quantité de chaleur reçue par minute et par unité de surface, et faire à ce sujet des remarques très curieuses. C’est ainsi, par exemple, qu’à 6 heures du matin, au sommet du Chélia, par une température yoisine de zéro degré, M. Mouchot put faire bouillir de l’eau et fabriquer le café des guides qui l’accompagnaient en moins de temps qu’il n’en mettait dans les plaines du Sahara en plein midi. Ce fait, singulier à première vue, n’a rien qui surprenne, si l’on réfléchit que l’air au sommet des montagnes est plus pur et plus léger que dans la plaine, ce qui laisse aux rayons solaires une vive intensité; d’autre part, la pression étant diminuée, la température d’ébullition devient moindre; et les voyageurs n’ont-ils pas tous éprouvé que l’ardeur du soleil est quelquefois insupportable dans les ascensions les plus élevées, lorsqu’ils sont enveloppés d’un froid intense? «Jamais, dit Tyndall, célèbre physicien anglais, je n’ai tant souffert de la chaleur solaire qu’en descendant du Mont-Blanc en 1867; pendant que je m’enfonçais dans la neige jusqu’aux reins, le soleil dardait ses rayons sur moi d’une façon intolérable. 55
- M. Mouchot fit une autre remarque importante, c’est que la poussière n’exerce aucune mauvaise influence sur les résultats. Ainsi, au Sahara, par un siroco accablant, soulevant des nuages de sable, l’appareil qu’utilisait M. Mouchot pendant la tourmente a donné des résultats égaux à ceux obtenus en temps ordinaire; nous n’avons donc pas plus de motifs de redouter l’influence des poussières clans les pays chauds cjue celle du froid dans lés pays montagneux ou hyperboréens.
- Du reste, on se fait difficilement une idée, dans nos contrées souvent voilées de nuages, de l’immense quantité de chaleur qu’on peut recueillir chez les
- Peuples dorés qu’a bénis le soleil,
- comme clit le poète. En effet, chez eux le soleil rayonne onze ou douze heures par jour, et c’est avec des moyens peu coûteux que nous empri^ sonnerons désormais cette provision de chaleur.
- On objectera que l’influence calorifique est interrompue pendant la nuit; nous montrerons bientôt comment on peut obvier à cet inconvénient.
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- Messieurs, vous avez pu devenir vous-mêmes les témoins de l’utilisation de la chaleur solaire; et, malgré une saison défavorable, où le ciel a été constamment chargé de vapeurs, vous avez sans doute assisté aux expériences, devenues désormais célèbres, que M. Mouchot a faites au Champ de Mars presque quotidiennement.
- Ce n’est pourtant pas à la zone de Paris que sont destinées les applications industrielles de ces appareils ; ils auront surtout le grand honneur, Messieurs, d’aller suppléer, dans les pays qui ne sont dotés que de soleil, au défaut de tous les agents combustibles.
- Le sol des contrées du Nord et du milieu du globe est paré de forêts qui ont allumé les premiers foyers industriels; plus tard la terre a laissé pénétrer l’homme dans ses profondeurs pour en tirer la houille et la lancer dans les organes de ses puissants moteurs.
- Grâce à l’art mécanique, les outillages lents et incomplets ont été remplacés. Les machines ont créé et multiplié des bras infatigables pour l’agriculture, et la vapeur a transporté l’homme et les produits de toute sorte d’un bout â l’autre des continents. Partout l’homme s’est approprié des forces auxiliaires dont l’emploi a surexcité son intelligence; et, depuis le grand jour où il a su convertir la chaleur en travail, on peut dire que le feu est devenu le dieu du commerce et de l’industrie.
- Jamais idée ne fut plus féconde que celle de remplacer le combustible ordinaire par un foyer naturel, grandiose, inépuisable, qui est le Bien commun du riche et du pauvre. (Applaudissements.)
- M. Mouchot a réalisé cette conquête pacifique, en captant, pour ainsi dire, la chaleur du soleil et en l’emmagasinant au profit de tousdes peuples d’Espagne, d’Italie, d’Orient, d’Afrique, d’Amérique. . . (Applaudissements.)
- Il nous reste à examiner rapidement, Messieurs, les applications les plus immédiates des appareils de M. Mouchot.
- La chaleur solaire semble,; Messieurs, nous faciliter toute chose ; elle simplifie les opérations et les perfectionne. Les appareils culinaires laissent aux viandes leur goût et leur jus, développent l’arome du café, cuisent les légumes sans les dessécher et laissent au pain la saveur du froment.
- Quant aux applications industrielles proprement dites, nous considérerons surtout celles qui sont relatives à la chimie, au chauffage et à la distillation des liquides, et spécialement à la production de la force motricç. Un point très important aussi est la décomposition dé l’eau par les piles thermo-électriques, fait capital pour les pays chauds, si richement dotés en minerais métalliques : témoin notre Algérie, dont l’exposition minière est toute une révélation. Quelle prospérité, Messieurs, atteindra l’industrie métallurgique lorsqu’elle obtiendra à vil prix l’oxygène et l’hydrogène, ces deux éléments du plus puissant des chalumeaux ! Il suffira pour cela
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- d’adjoindre au récepteur .de M. Mouchot des piles thermo-électriques; et elles ne manquent pas! A celle de M. Jobert, qui servit aux premières expériences de notre inventeur, je puis ajouter celle de M. Clamond, qui, depuis des années, fonctionne au laboratoire de la Sorbonne, et citer aussi les nouveaux procédés de R^. Bouvet, qui semblent convenir mieux encore à la méthode de la décomposition de l’eau par les appareils solaires.
- Du reste, il est beaucoup de minéraux qui pourront être réduits directement au foyer du réflecteur.
- Dans un ordre d’idées parallèles, je citerai la calcination des calcaires et des gypses, qui sera si précieuse en Egypte, où l’on ne peut obteniV sans dépenses énormes la chaux et le plâtre dont l’utilité est incontestée.
- Au point de vue de la chimie expérimentale ou pharmaceutique, les appareils de M. Mouchot offrent de grands avantages. Ils se prêtent à merveille au chauffage des liquides' par le haut, puisqu’il suffit de passer un peu de blanc d’Espagne sur la base du réflecteur pour projeter uniquement les rayons calorifiques sur la partie haute du vase à chauffer.
- Quant à la distillation, Messieurs, ces appareils s’v prêtent à merveille : ils suppriment les dangers d’explosion si nombreux dans les pays chauds; aucune inflammation n’est à craindre, puisque l’alcool ne peut s’enflammer directement par le soleil; et la plupart du temps on peut se dispenser de rectifier, ce qui tient à ce que le réflecteur étant plus large à sa partie supérieure qu’à sa partie inférieure, la vapeur s’y concentre à un très haut degré. Cela permet à M. Mouchot d’obtenir, du premier coup, des alcools à 8o degrés. Par la distillation, le soleil, qui dans la création a donné le parfum aux fleurs, le leur retire et le concentre pour l’offrir à l’homme. Il procède de même en laissant à l’eau-de-vie la saveur du fruit de la vigne. Jugez, Messieurs, des services que rendront ces appareils aux contrées où s’élaborent les parfums et les essences, à la Provence, à la Corse, à l’Algérie!
- Je ne veux point omettre une des applications hygiéniques et confortables de ces appareils, celle de la fabrication de la glace sous toutes les latitudes ensoleillées. On pourra ainsi développer les industries relatives à la fabrication des boissons fermentées, telles que la bière, si difficile à obtenir si on ne peut rafraîchir les brasseries où on la fabrique, les caves où on la conserve.
- Noublions pas non plus la distillation de l’eau de mer et les évaporations salines.. . Que sais-je encore, Messieurs?
- En Cochinchine, en Bolivie, quels services ne rendront pas ces appareils en permettant de débarrasser les eaux, par l’ébullition, des matières calcaires et organiques qu’elles renferment et qui les rendent impotables pour les étrangers.
- Je n’aurai garde d’oublier une application très importante en un temps où le Phylloxéra menace de diminuer notre production vinicole. L’Algérie
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- produit d’excellents vins en quantité considérable, mais qui se troublent dans le transport. Grâce à une disposition élémentaire de l’appareil de M. Mouchât, nous pourrons bénéficier sans frais du merveilleux procédé de M. Pasteur pour le chauffage des vins et réparer en partie la disette de la France par la richesse de la colonie.
- L’Espagne n’est pas moins intéressée que l’Algérie à la caléfaction des vins, car elle ne peut les conserver qu’à grands frais et en les additionnant fortement d’alcool; de plus, en les soumettant au chauffage avec l’appareil de M. Mouchot, elle pourra les faire voyager. J’ajoute même que l’emploi du soleil pour le procédé Pasteur produit un phénomène analogue à celui que j’ai fait remarquer pour l’eau-de-vie: il augmente le bouquet du liquide chauffé.
- Enfin j’arrive au générateur solaire de M. Mouchot qui permet d’obtenir de la vapeur à toute tension,et par conséquent d’actionner un moteur quelconque.
- A vrai dire, un seul appareil solaire ne suffirait pas à faire marcher un moteur destiné à une grande usine; mais rien n’empêche de conjuguer plusieurs générateurs alimentant une chaudière principale. D’autre part, une grande quantité de chaleur, étant accumulée dans un réservoir spécial, pourra permettre de vaporiser certains liquides, tels que les éthers par exemple, dont les vapeurs possèdent encore une grande tension à des températures relativement basses : ce qui pourrait permettre de marcher avec la chaleur solaire même pendant la nuit !
- Admettez encore, Messieurs, que l’on tienne à n’employer que la vapeur d’eau, le problème serait possible à résoudre: il suffirait d’accumuler pendant le jour une température très élevée dans un liquide qui peut se surchauffer beaucoup, tel que l’huile, par exemple, pour l’utiliser ensuite, afin de continuer la production de vapeur.
- Mais j’y pense, Messieurs, puisque par la décomposition de l’eau on pourra se procurer à vil prix, pendant le jour, l’hydrogène et l’oxygène, il n’y aura point à se préoccuper du chauffage pendant la nuit; bien plus, la question de l’éclairage artificiel sera résolue du même coup; au reste, les services que rendront des moteurs pouvant fonctionner sans frais pendant dix ou douze heures par jour sont déjà assez nombreux pour nous dispenser d’insister davantage sur ce point particulier de la question.
- J’arrive maintenant, Messieurs, à l’application la plus immédiate et la plus féconde des moteurs solaires, celle de l’élévation des eaux. L’agriculture est le produit de deux facteurs, a dit M. Gasparin, la chaleur et l’eau : les pays auxquels nous avons fait allusion possèdent le premier de ces. facteurs; mais le deuxième leur fait défaut.
- Il y a quelques jours à peine qu’un savant ingénieur, M. de Passy, disait,, dans cette même enceinte, que l’emploi des eaux en agriculture était une-
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- question de vie ou de mort pour nos provinces du Midi. Gela peiit se dire à plus forte raison des pays chauds. Eh bien! Messieurs, si le temps l’eût permis, M. Mouchot se serait fait une joie de vous offrir la primeur d’une de ses expériences au Trocadéro et de vous convier à voir un appareil solaire élevant 3,ooo litres d’eau à l’heure!
- J’ai cité à la hâte nos plus importants résultats, Messieurs, et je résiste à l’entraînement de vous détailler nos plus légitimes espérances.
- Le temps n’est-il pas venu, en effet, où l’Egypte remplacera l’antique noria par les pompes à vapeur, où le combustible solaire transportera l’activité industrielle sur les bords naguère silencieux du canal de Suez, où le désert verra monter à sa surface calcinée les nappes paresseuses des eaux souterraines. Alors, Messieurs, vous saluerez, avec les peuples qui vont bénir l’invention française, l’ère nouvelle du travail et du progrès dont ils goûteront enfin les bienfaits ef, la jouissance! (Vifs applaudissements.)
- La séance est levée à h heures 5 minutes.
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- UTILISATION DIRECTE ET INDUSTRIELLE DE LA CHALEUR SOLAIRE DANS LES PAYS CHAUDS
- CONFÉRENCE DE M. ABEL FIFRE
- FIGURES ET LÉGENDES EXPLICATIVES DES APPAREILS
- APPAREILS USUELS EXPOSÉS AU CHAMP-DE-MARS
- ALAMBIC SOLAIRE
- Faisant partie d’un petit appareil domestique complet.
- Fig. 1.
- APPAREIL DOMESTIQUE SIMPLE
- Fig. 2.
- Tous ces appareils se composent d’un trépied a ou a\ d’un réflecteur b ou b’, et de diverses pièces se plaçant dans l’enveloppe de verre c ou c’.
- La jîg. 1 représente, un alambic solaire orienté. Le vin est dans la chaudière noircie d; la vapeur s’échappe par le tuyau placé dans l’axe et va se condenser dans le serpentin / d’où elle tombe dans le récipient^. Un alambic, semblable, exposé dans la salle des Missions scientifiques du Ministère de l’Instruction publique, muni d’un réflecteur ayant une surface de 1/5 de mètre carré, distille un litre de vin en une heure en donnant une eau-de-vi'e forte et franche de tout mauvais goût.
- En mettant dans le manchon de verre, à la place de l’alambic, une marmite, une broche ou une cafetière, M. Mou-chot fait , cuire des légumes ou de la viande, rôtit un 1/2 ki'l'og: de bœuf en 25 minutes, prépare 5/4 de litre de café ou de thé en une 1/2 heure.
- C’est avec un appareil de ce genre qu’il a réalisé sans difficulté les délicates expériences de Tyndall sur la calorescence.
- GRAND GÉNÉRATEUR EXPOSÉ AU TROCADÉRO
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- Cet appareil,^.. 3, se compose : 1° d’une chaudière tubulaire G entourée d’un manchon de verre H, Elle est surmontée d’une chambre de vapeur . J, d’une soupape de sûreté K et munie de niveaux d’eau L; 2° d’un réflecteur formé de nervures M en fer simple l supportant les plaques argentées et fixé sur la base de la chaudière; 5? d’un mécanisme spécial nécessaire à. l’orientation et supportant la chaudière et le réflecteur.
- A, vis engrenant avec le secteur B et permettant d’obliquer l’appareil suivant la latitude du lieu où l’on opère. - C pièce supplémentaire servant à consolider l’appareil dans la position précédente. — £), manivelle permettant, par l’intermédiaire de pignons, des roues R et r et du secteur IJ, de faire décrire à l’appareil le mouvement diurne. — D, vis permettant ,de modifier au moyen du secteur E l’inclinaison de l’appareil suivant les différentes époques de l’année.
- La fig. 2 représente un appareil de campagne ou domestique facile à A démonter et à transporter, analogue à celui dont M. Mouchot se servit pour préparer ses aliments en Algérie pendant la durée de la mission scientifique qui lui avait été confiée par M. le Ministre de l’Instruction publique.
- Appareil construit sous les auspices de M. le Ministre de l’Instruction publique, ' de l’Académie des Sciences, de-la Société française pour l’avancement des Sciences, de la Société d’Encouragement, de M. le Gouverneur de l’Algérie, du Conseil général d’Alger et de M. R. Bischoffsheim.
- ïant. -Aulaq. llntlrrt) etC", 1t>0, tl dc.Lafaijelfe
- Résultats d’expériences. — 2 sept. 1878. 70 litres d’eau en ébullition en 50 minutes. Pression de 6 atmosphères. — 12 sept. Pression de 7 atmosphères en 1 h. 40 minutes. Mise en marche d’une pompe, mais abaissement/rapide de la pression. — 22 sept. Fonctionnement de la pompe sous pression constante de 5 atmosphères et alimentation de la chaudière paruninjecteur. —29 sept. Même expérience et fabrication .d’un bloc de glace. ,
- NOTA. — On doit se rappeler, pour apprécier justement les résultats fournis par le Générateur ci-dessus, qu’ils ont été obtenus avec un appareil encore sans précédent, sous le climat de Paris auquel il n’est pas destiné, et à une époque déjà fort avancée de la saison.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 21 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR LA TEINTURE
- ET LES DIFFÉRENTS PROCÉDÉS EMPLOYÉS POUR LA DÉCORATION DES TISSUS,
- PAR M. BLANCHE,
- MANUFACTURIER À PUTEAUX, MEMBRE DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- ML Ducaux, sous-directeur de la manufacture nationale des Gobelins.
- Assesseurs :
- MM. Braquenié, manufacturier, lubrique d’Aubusson;
- CriABiuBR, ingénieur; '
- Guillaume, imprimeur sur étoffes, à Saint-Denis;
- Arthur Guillaumet, teinturier, maire de Suresnes;
- Huet, ingénieur.
- Persoz, directeur de la condition des soies;
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Decaüx, président. Messieurs, M. Blanche, ingénieur civil et manufacturier à Puteaux, va vous donner quelques développements sur une industrie dans laquelle il s’est fait connaître d’une manière supérieure depuis de longues années déjà. Tous les procédés dont il va vous parler sont des procédés en cours ou des modifications qui ont été récemment introduites dans cette industrie. Je laisse donc la parole à-ML- Blanche.
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- M. Blanche. Mesdames et Messieurs, l’industrie de la teinture est une des plus anciennes qui existent. Dès que les hommes ont su filer, et avec le fil faire des tissus, ils se sont plu à les enluminer, à les décorer par des dessins et par des couleurs de diverses nuances.
- Le besoin et le goût des couleurs sont tellement prononcés chez l’homme, que les peuples les plus sauvages décorent leurs vêtements et que ceux qui n’en portent pas se teignent la peau.
- Nous retrouvons dans les ouvrages les plus anciens, c’est-à-dire dans la Bible, dans Homère, dans Moïse, des renseignements qui nous prouvent que l’art de la teinture était à cette époque non seulement connu, mais déjà assez perfectionné. Moïse parle dans un passage des belles étoffes et des belles couleurs de l’Inde.
- C’est, .en effet, dans l’Inde que l’industrie de la teinture a dû, sinon prendre naissance, du moins se développer plus facilement qu’ailleurs, parce que c’est le pays des matières colorantes; on y trouve une collection complète de produits susceptibles de donner les nuances les plus vives, le bleu, le rouge, le jaune, toutes couleurs qui ont dû naturellement plaire aux populations primitives. Homère, dans son Iliade, parle fréquemment de la couleur des vêtements de ses personnages, et c’est toujours l’Inde ou l’Egypte qu’il cite comme les pays qui produisent des tissus richement décorés. Avant d’aller plus loin, permettez-moi de définir la teinture.
- Il ne faut pas confondre une matière colorée avec une matière colorante. Ainsi, par exemple, le chromate de plomb, l’outremer, les ocres, le noir de fumée, sont des corps colorés qui peuvent être utilisés en peinture, mais ce ne sont pas des matières colorantes. La différence entre la peinture et la teinture est celle-ci : en peinture, il suffit d’avoir une matière colorée et de la délayer dçtns un véhicule, qui sera de l’huile ou une gomme quelconque, puis de s’en servir pour décorer une surface. Avec cette peinture on pourra recouvrir tous les corps : du métal, du bois, des tissus, on masquera la surface première pour ne laisser voir que la matière colorée. '
- En teinture, il n’en est plus ainsi : il faut qu’il y ait une affinité toute particulière entre le principe colorant et le corps à teindre, et je vais vous prouver que toutes les couleurs ne s’appliquent pas indistinctement sur tous les tissus.
- •On divise les matières textiles en deux grandes catégories : les matières d’origine animale, comme la laine, le crin, le poil, les plumes, la soie; et les matières d’origine végétale, comme le lin, le chanvre, le coton, le jute. Les colorants qui sont propres à un tissu d’origine animale ne peuvent pas, dans beaucoup de cas, s’appliquer sur des tissus dérivés des végétaux.
- La cochenille se fixe très bien sur la laine et très mal sur le coton. Voici
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- un morceau d’étoffe de laine avec des bandes de coton qu’on a plongés dans une cuve à teindre garnie de cochenille; la laine est devenue d’un rouge très vif et le coton est resté blanc.
- Pour fixer les matières colorantes, c’est-à-dire pour les combiner aux fibres textiles, on se sert de ce qu’on appelle des mordants.'
- Quelquefois la laine se teint directement; il suffit de la plonger et de la faire bouillir dans un bain qui contient le principe colorant en dissolution; les molécules colorées abandonnent l’eau pour venir se fixer, sur le tissu, et l’affinité est tellement grande que le bain s’épuise complètement et-devient tout à fait incolore, tandis que l’étoffe teinte peut être lavée énergiquement sans rien perdre de sa vivacité; mais dans la plupart des cas on est obligé de faire intervenir un corps intermédiaire doué de propriétés chimiques telles qu’il s’empare du colorant, le rend insoluble et le fixe sur les fibres du tissu. C’est ce corps intermédiaire qu’on nomme le mordant.
- Les mordants sont en général des sels métalliques; l’oxyde du métal se combine avec la matière colorante pour former avec elle une laque insoluble qui s’unit à l’étoffe.
- Les sels d’étain et d’aluminium sont surtout employés pour les nuances vives; les sels de fer, de cuivre et de chrome donnent des tons sombres. Si donc un morceau de tissu est préparé avec plusieurs mordants appliqués en différents endroits, et si on le plonge dans une cuvé de teinture, là où il y a un sel d’alumine, le colorant se précipitera en donnant lieu à une nuance vive, tandis que la partie imprégnée de fer deviendra très foncée. Si le même mordant a été employé dans différents états de concentration, on produira des effets dégradés d’un même ton. Voici un échantillon de coton qui a été imprimé dans ces conditions, puis il a été teint dans un bain de garance; les bandes mordancées par l’alumine sont rouges et roses, suivant le degré de l’alumine; celles qui ont reçu un sel de fer sont noires, et partout où il n’y avait pas de mordant le tissu est resté blanc.
- J’ai voulu entrer dans ces détails pour vous donner connaissance d’une page de Pline qui nous prouve qu’à l’époque très reculée où il vivait, le phénomène des mordants était déjà connu.
- Voici ce qu’il dit :
- En Égypte, on peint jusqu’aux liabits par un procédé des plus merveilleux. Sur le tissu on passe non point des couleurs, mais des substances sur lesquelles mordent-les couleurs. Les traits ainsi menés sur le tissu ne se voient point, mais quand on l’a plongé dans la chaudière, on le retire chargé de dessins, et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que, quoique la chaudière ne contienne qu’une seule matière colorante, le tissu prend des nuances diverses.
- A cette époque, les teinturiers n’avaient pas de notions chimiques
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- encore; celle science était inconnue; ils ne possédaient que çles recettes qu’ils se transmettaient de père en. fils.
- Il est souvent question, dans l’histoire ancienne, d’une couleur très estimée alors : Je pourpre de Tyr. Ce pourpre était un violet obtenu à l’aide de certains coquillages de l’espèce Murex; on en a continué la fabrication jusqu’au iv° siècle, et dans les ruines de Pompéi, on retrouve d’anciens établissements de teinturiers qui contiennent des amas considérables de Murex. Après la décadence de l’empire romain, il n’est plus question de teinture; les petits industriels continuaient sans doute à subvenir aux besoins du temps, mais aucune découverte sérieuse n’est signalée. On arrive ainsi jusqu’au xiif siècle; c’est alors qu’à Venise on trouve une nouvelle couleur importante, l’orseille.
- L’orseille est un lichen que vous connaissez tous, que l’on utilise en pharmacie, à cause de ses propriétés adoucissantes et mucilagineuses pour préparer des boissons et des pâtes contre les bronchites.
- Le lichen est incolore par lui-même, mais il contient un principe colo-rable, et quand on le soumet à l’action simultanée de l’ammoniaque et de l’air, l’oxydation le transforme en une matière colorante fort riche. Les Vénitiens ne connaissaient ni la chimie -ni l’ammoniaque. Voici le mode de préparation qu’ils employaient et qui a été suivi jusqu’au commencement de notre siècle : on mettait le lichen dans des tonneaux ouverts, et on l’arrosait avec de l’urine. L’urine ne contient pas de colorant, mais, en se putréfiant, elle dégage l’ammoniaque qui détermine la réaction.
- Du xiii° siècle nous arrivons à l’époque de François l01'; c’est alors que Gilles Gobelin établit une teinturerie à Paris, sur les bords de la Bièvre. Cet établissement prit rapidement un grand développement. Gilles Gobelin, habile teinturier, s’était fait une réputation importante pour les rouges qu’il obtenait avec la cochenille et le mordant d’alumine. La nuance produite ainsi est vineuse; on ne l’accepterait pas aujourd’hui; mais à cette époque, on n’en connaissait pas de plus belle ; c’était une nouveauté. Voici un échantillon de ce rouge.
- La cochenille est un insecte qui vit ordinairement sur les cactus; originaire de l’Inde, on a essayé d’en faire la culture en Amérique, et c’est aujourd’hui le Mexique et Ténériffe qui en fournissent au commerce la plus grande quantité. ,
- En i63o, Cornélius Drebb.el, né en Hollande, fit une découverte importante, celle du mordant écarlate. Ce mordant, formé de bichlorure d’étain, donne, avec la cochenille, un rouge d’une grande vivacité; c’est le ponceau actuel, que vous connaissez tous. Cette couleur, inconnue jusqu’alors, eut un tel succès en Europe, que Colbert acheta le secret de sa préparation à un Hollandais, pour le donner à la fabrique des Gobelins, devenue propriété de l’Etal et où l’on venait d’établir la fabrication des tapisseries.
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- En i 65o, les Hollandais importèrent de l’Inde les premières toiles peintes, dites toiles de Perse. Ce nouvel article plut beaucoup, et quelques fabriques se montèrent en Suisse pour imiter cette fabrication. Vers 1690, une première maison essaya de s’établir en France, mais des réclamations arrivèrent de toutes parts au Gouvernement; les toiliers poussèrent des cris en disant que leur industrie allait être sacrifiée, que les articles unis ne seraient plus demandés, et que la concurrence les ruinerait. Ils réclamèrent, non pas des droits protecteurs, mais bien la suppression complète de la fabricalion de l'indienne, et leur influence fut telle auprès du grand Conseil qu’ils obtinrent une interdiction absolue de la nouvelle industrie en France.
- Cette interdiction a duré soixante ans; ce n’est qu’en 1758 qu’un Suisse, nommé Abraham Fray, ayant su se concilier les bonnes grâces de Mmj de Pompadour, put, à l’aide de cette protection, fonder à Corbeil d’abord, puis bientôt après à Rouen, la première fabrique de toiles peintes. La glace était rompue, l’interdiction levée pour tout le monde, et, en 1759, Oberkampf ouvrit le premier atelier de Jouv, qui devait plus tard prendre un accroissement considérable et acquérir une réputation universelle. Les premiers essais d’Oberkampf sont tout à fait conformes aux procédés suivis clans l’Inde; les mordants sont appliqués au pinceau, à la main, comme dans l’échantillon que vous avez sous les yeux ; mais cette méthode, trop coûteuse et trop peu productive, a bientôt été remplacée, d’abord par l’impression à la main, faite à l’aide de planches sur lesquelles les dessins sont gravés en relief, puis, plus tard, par l’impression mécanique, c’est-à-dire à l’aide de cylindres en cuivre gravés comme la taille-douce.
- En 1 770, Michel Haussmann, de Colmar, établit à Rouen une fabrique de rouge turc; c’est le nom qu’on donne à ces belles toiles de coton teintes en rouge garance. Cette fabrication, créée d’abord à Andrinople, était restée longtemps secrète ; Michel Haussmann, en l’introduisant en France suivant les procédés usités déjà en Suisse, avait acquis une certaine réputation, qui grandit bientôt à cause des perfectionnements importants qu’il apporta au mordançage des toiles destinées à cette teinture en garance.
- Mulhouse était alors une petite république indépendante; l’interdiction française n’avait pu l’atteindre; aussi voyons-nous, dès 17/16, une fabrique de toiles peintes établie dans cette ville par Kœchlin, dont le nom restera célèbre dans l’industrie qui nous occupe.
- A partir de cette époque, l’Alsace augmente successivement le nombre de ses usines, et nous pouvons dire qu’elle s’est placée à la tête de l’industrie de l’indienne, non seulement par les progrès et par les perfectionnements apportés à sa fabrication, mais surtout par les recherches scientifiques qu’elle a faites pour se rendre compte des réactions chimiques qui se produisent dans les diverses opérations de la teinture du coton, *
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- Après les travaux de Berthollet et de Lavoisier, la chimie était devenue une science dont la teinture formait une des principales branches ; aussi voyons-nous paraître successivement un ouvrage sur l’action des mordants, par Dufay; un autre sur la teinture de la laine, par Hellot; puis Macquer publie un traité sur la soie, et Lepileur sur le coton. Tous les chimistes s’occupent des matières colorantes et des moyens de les utiliser. Les travaux de Bergman, de Berthollet, de Leuchs, de Chaptal, font faire des progrès considérables, et, à leur suite, arrive un homme que nous avons encore le bonheur de posséder, le doyen de nos savants, le contemporain, le collègue et l’égal des hommes les plus illustres du siècle, M. Chevreul, qui a étudié non seulement les propriétés chimiques des matières colorantes, mais encore les effets physiques que les couleurs produisent les unes à côté des autres dans la décoration. M’oublions pas notre contemporain Persoz, qui a fait un ouvrage extrêmement important sur l’impression des étoffes, ouvrage qui figure au premier rang dans la bibliothèque de tout indienneur.
- Tou s ces chimistes ont été puissamment secondés par des manufacturiers qui eux-mêmes se livraient à des recherches et publiaient libéralement le résultat de leurs travaux dans les bulletins de la Société industrielle; rappelons seulement quelques-uns des-principaux noms: MM. Kœchlin, Hartmann, Schlumberger, Barbet de Jouy, Walter Crum, Dollfus, Gros, Steiner, etc. etc.
- Passons maintenant à la fabrication actuelle. Les genres qui ont eu successivement un grand succès sont extrêmement nombreux; il serait impossible dans une conférence de les aborder tous. Nous nous contenterons donc de prendre les trois ou quatre types les plus remarquables.
- Nous commencerons d’abord par le bleu de cuve. L’indigo est un produit solide, bleu, qui vient de l’Inde; il est complètement insoluble dans l’eau et dans tous les véhicules qu’on pourrait employer en teinture. On s’est figuré pendant longtemps qu’il avait une origine minérale. On l’appelait pierre d’indigo. L’indigo s’extrait des feuilles d’un certain nombre de plantes dans lesquelles il n’existe pas à l’état de matière colorée, mais seulement à l’état de principe colorable.
- Nous n’entrerons pas ici dans le détail des procédés d’extraction; nous prendrons le produit tel qu’il est dans le commerce, c’est-à-dire solide, bleu foncé et insoluble dans l’eau froide ou chaude.
- Si, après avoir réduit de l’indigo en poudre, on le met en présence de deux corps, l’un alcalin, comme la chaux ou la potasse, et l’autre très avide d’oxygène, comme le protosulfate de fer ou le protochlorure d’étain, il se produit une désoxydation; la couleur disparaît, le liquide prend une teinte jaunâtre, et l’indigo décoloré devient parfaitement soluble dans l’eau; mais le contact de l’air suffit pour ramener l’oxydation, et faire reparaître le bleu avec sa nuance et son insolubilité.
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- Pour obtenir une teinture en bleu, il suffit de plonger quelques instants le tissu dans le bain décoloré dont nous parlons, puis de l’étendre à l’air; l’oxvgène régénère l’indigo à son état primitif, et, dans cet état, la teinture est solide; elle peut résister à tous les lavages.
- On modifie à volonté l’intensité de la nuance, soit en faisant varier la proportion du colorant, soit en répétant l’opération plusieurs fois.
- Maintenant que nous savons obtenir une teipture unie en bleu, voyons comment nous pourrons arriver à produire des dessins.
- Nous avons dit que l’indigo bleu ne possède aucune propriété tinctoriale, tandis qu’à l’état réduit ou blanc il teint facilement. Si nous imprimons sur une toile un dessin avec une préparation très oxydante, un sel de cuivre, par exemple, et si nous plongeons ensuite la toile dans la cuve d’indigo réduit, toutes les parties blanches de l’étoffe vont prendre la teinture, mais là où a été déposée la préparation cuivreuse, l’indigo bleu se trouve régénéré avant de toucher le tissu ; il forme un dépôt coloré sans aucun pouvoir tinctorial, de sorte que le dessin, qui apparaît en bleu foncé en sortant de la cuve, puis qui se confond avec le fond de la pièce lorsque l’oxydation à l’air a été suffisante, reparaît en blanc pur après un lavage qui entraîne le dépôt poudreux et non adhérent qui s’était formé au point de contact du cuivre. On a obtenu ce qu’on appelle une réserve en teinture. On peut arriver au même résultat par une autre méthode.
- Le bichromate de potasse n’a par lui-même aucune action sur l’indigo, mais l’acide chromique en a une très énergique : il détruit le colorant bleu complètement. Si l’on imprime, sur une toile teinte en bleu, une couche générale de gomme mélangée avec une dissolution concentrée de bichromate de potasse, et si après le séchage on applique sur cette toile un dessin avec de l’acide tartrique simplement gommé, le bichromate de potasse se trouve décomposé; l’acide chromique, mis en liberté, ronge l’indigo et produit un dessin blanc sur les parties ou l’acide tartrique a été appliqué. Cette méthode, dite rongeante, permet d’obtenir des effets plus fins et plus purs que ceux qu’on obtient par réserve.
- Jusqu’ici nous n’avons pu produire que des dessins blancs sur fond bleu, mais si nous ajoutons, soit à notre réserve, soit à notre préparation pour enlevage, des sels d’alumine, la toile se trouvera mordancée dans les parties blanches, et nous pourrons, par une seconde teinture en garance, obtenir des dessins qui se détacheront en rouge sûr le fond bleu.
- Nous passons maintenant à un autre type, celui du rouge d’Andrinople, qui s’obtient par teinture à l’aide de la racine de garance.
- On fait avec ce rouge des quantités considérables de pièces pour meubles, mais cette couleur très solide et très vive ne pourrait guère s’employer en étoffe unie pour vêtements et pour mouchoirs, si on n’avait pas trouvé le moyen de l’enrichir par des dessins variés de formes et cle nuances.
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- La teinture en rouge turc se fait par des procédés divers, suivant les fabriques; mais le principe est toujours le même. La toile est d’abord fortement huilée, c’est-à-dire combinée avec un mordant gras, par des passages successifs dans des bains d’huile tournante, alternés avec des expositions à l’air, qui ont pour but d’oxyder le corps gras et de le fixer. On mordance ensuite en acétate d^alumine, puis on teint en garance. Après la teinture, on passe les pièces dans des bains de savon bouillants qui enlèvent la partie fauve du colorant et donnent à la nuance la vivacité que nous admirons.
- Cette teinture est extrêmement solide; cependant un agent chimique peut la détruire, c’est-à-dire la ronger, suivant l’expression usitée en fa-
- Get agent chimique, c’est le chlore naissant. Voici le moyen de produire sur un fond rouge turc un dessin blanc : on imprime sur l’étoffe un dessin, avec une dissolution d’acide tartricjue épaissie au moyen d’une matière gommeuse; on sèche et on fait ensuite passer la pièce au large dans un bain d’hypochlorite de chaux (vulgairement, du chlorure de chaux).
- Le chlore, combiné avec la chaux, n’a pas d’action sur le rouge, mais là où l’acide tartrique a été appliqué, une transformation a lieu, il y a production de tartrate de chaux, et le chlore, mis en liberté, ronge le rouge et produit un dessin blanc. 11 ne reste plus qu’à enlever la gomme par un bon lavage. Si, au lieu d’un effet blanc, on veut obtenir des effets de couleur, on mélange au rongeant d’acide tartrique soit des couleurs qui résistent à l’action du chlore, comme le bleu de Prusse, soit des mordants qui, à l’aide d’une nouvelle teinture, produiront des couleurs variées. C’est ainsi que dans l’échantillon que nous avons sous les yeux, et qui appartient à une exposition de la classe à8, section suisse, le blanc a été simplement rongé, tandis que pour le jaune le rongeant contenait un mordant de plomb; ceiui-ei, par une deuxième teinture en chromate de potasse, s’est transformé en chromate de plomb, c’est-à-dire en une couleur d’un jaune très vif et très solide à la lumière et au savon.
- Nous allons maintenant examiner le genre garance, qui forme un troisième type. Nous ne pouvons entrer ici dans tous les détails des opérations nombreuses et compliquées de cette fabrication; nous devons nous borner aux principes généraux.
- Le genre garance n’est pas, cômme celui du bleu de cuve, ou comme le rouge turc, une teinture générale de l’étoffe sur laquelle on trace des dessins à l’aide des réserves ou des enlevages; on suit la méthode que nous avons signalée au début de cette séance, c’est-à-dire qu’on imprime d’abord, sur le tissu blanc, des mordants qui devront, clans le bain de teinture, se combiner avec la matière colorante de la garance pour produire dep nuances et des couleurs variées suivant le sel métallique employé.
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- Nous avons vu qu’un sel d’alumine ou plutôt que l’alumine fixée sur le tissu donne, avec la garance, des laques qui vont du rose au rouge, suivant la force du mordant. L’oxyde de fer, employé de même, produira du noir s’il est assez concentré, et des tons violets s’il est affaibli. Le mélange de fer et d’alumine donne des tons marron, grenat ou puce, suivant les proportions respectives. La première opération des articles garancés consiste donc dans l’impression des mordants qui devront concourir suivant leur nature à î’enluminage du dessin. Les sels métalliques, tels que ceux de fer, d’alumine et de chrome, sont généralement des acétates, parce que l’acide acétique est peu énergique et qu’il cède facilement sa base au tissu. Les mordants se fixent naturellement par une exposition des pièces à l’air pendant quelques jours, avec une température et un état hygrométrique convenables. Après le fixage, les étoffes sont passées dans un bain de bouse de vache. Ce procédé peut paraître singulier; la bouse ne contient, en effet, aucun principe colorant qui mérite d’être utilisé, mais elle jouit de la propriété de se combiner avec les sels métalliques et de. les précipiter, elle s’empare de l’excédent des mordants, c’est-à-dire de la portion qui ne s’est, pas unie au tissu, et l’empêche de se fixer sur les parties qui doivent rester blanches.
- Après le bousage, les pièces sont lavées énergiquement et soumises au garançage, qui n’est autre chose qu’une teinture avec de la garance, en poudre. Le bain, d’abord tiède, est élevé lentement jusqu’au bouillon; l’opération dure environ deux heures à deux heures et demie.
- En sortant du garançage, les dessins se présentent avec toutes les couleurs qui dérivent des mordants employés, mais les rouges sont bruns et sans vivacité, les blancs sont ternis, malgré toutes les précautions qui ont été prises. Pour corriger ces défauts, on passe les étoffes dans deux ou trois bains de savon avec une température croissante jusqu’à 100 degrés, puis on lave fortement.
- Le savon avive beaucoup les rouges en enlevant la matière fauve que contient toujours la garance; mais en outre il fournit à la couleqr une matière grasse qui lui donne un éclat et une solidité qu’elle n’aurait pas sans cela.
- Autrefois, pour achever de purifier les parties qui doivent res 1er blanches, on étendait les toiles sur les prés; les actions combinées de l’air et du soleil détruisaient les dernières traces de colorant que le savon n’avait pas enlevées; aujourd’hui on produit le même effet beaucoup plus rapidement à l’aide du chlore , mais il faut agir avec prudence pour ne pas altérer le tissu.
- Quand on veut avoir dans un dessin des couleurs différents et plus variées que celles qui proviennent de la garance, on est obligé de les imprimer après la teinture et après les savonnages, car beaucoup d’entre elles
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- seraient détruites par l’action alcaline du savon. Cette seconde impression porte le nom de rentrage; elle est faite ordinairement par des femmes, à l’aide de très petites planches; c’est ainsi qu’ont été imprimés les jaunes, les bleus et les verts des échantillons que vous avez sous les yeux.
- La vivacité des nuances n’est pas toujours la cause de la beauté d’un dessin; beaucoup de personnes croient, à tort, que les couleurs de l’Inde sont plus brillantes et plus vives que les nôtres, et cependant, si on défile un morceau de cachemire de l’Inde, on est tout surpris de voir que les jaunes, les bleus, les verts et même les rouges ont moins d’éclat que nos laines teintes en Europe.
- La vivacité que nous admirons tient surtout à l’harmonie des tons et au groupement des couleurs; c’est un point bien important et qui doit toujours préoccuper l’imprimeur sur étoffes.
- Nous n’avons parlé jusqu’ici que de la fabrication par voie de teinture; voyons maintenant ce qu’on appelle le genre vapeur, tant sur coton que sur laine, genre qui remonte à peine à soixante ans.
- Je vous disais, au commencement de cette séance, que, pour teindre un tissu, il fallait le plonger dans une cuve contenant de l’eau, la matière colorante et un mordant, puis chauffer le tout.
- Si, au lieu d’agir ainsi, nous imprimons sur un tissu blanc un dessin avec un bain de teinture très concentré et gommé pour éviter les effets delà capillarité et pour conserver la finesse des traits, et si après avoir séché cette impression, pour éviter les taches, nous la soumettons pendant quelque temps à l’action de la vapeur dans un espace; clos, que va-t-il se passer?
- La vapeur nous fournit tout à la fois de l’eau et une température de 95 à 100 degrés; le dessin est produit avec un mélange du colorant et du mordant; alors en chaque point du tissu qui se trouve imprimé nous avons un bain de teinture complet, local, mais dans les conditions nécessaires pour déterminer la teinture et fixer le colorant sur l’étoffe; c’est en effet ce qui se produit, et après ce fixage en vapeur, il ne reste plus qu’à laver la pièce pour enlever la gomme devenue inutile et l’excédent de couleur qui ne s’est pas combiné au tissu; le dessin reste dans le ton de la couleur employée.
- Il est nécessaire que le bain de colorant qui sert à faire les couleurs d’impression soit concentré, puisque le tissu ne peut, utiliser que la couche mince qui le couvre.
- D’après ce que nous venons de dire, l’art de l’imprimeur consiste donc à reproduire sur les étoffes, et à l’aide de couleurs propres à la teinture, des dessins variés de formes et de nuances en combinant les tons de façon à les faire valoir, puis de soumettre le tout à l’action de la vapeur. Cette dernière opération prend le nom de fixage ou de vaporisage.
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- Il est évident que les couleurs doivent être bien étudiées avant leur emploi, car les retouches sont impossibles ; l’imprimeur n’a pas, comme le teinturier, la ressource de replonger sa pièce quand la teinte n’est pas arrivée à point du premier coup.
- Le vaporisage demande également des précautions: si la vapeur est trop sèche, les couleurs se fixent mal; si elle trop humide, l’effet de la capillarité se produit: il y a coulage des matières colorantes dans le tissii, les contours manquent de netteté.
- Les dessins sont gravés tantôt en relief sur des planches de bois dur, du poirier, pour l’impression à la main, tantôt en creux, sur cuivre, a la manière de la taille-douce, pour l’impression mécanique.
- Pour les effets enluminés, chaque couleur est gravée à part et l’impression se fait successivement; mais le vaporisage ne se répète pas: c’est toujours la dernière opération, avant le lavage, bien entendu.
- Les genres garance sont souvent complétés par des couleurs vapeur, mais les difficultés sont assez grandes, parce que le tissu qui a été mouillé par la teinture et par les savonnages s’est dérangé; les planches, quoique très petites, qu’on est obligé d’imprimer après coup, ne s’encadrent plus exactement avec les autres parties du dessin.
- La garance ne pouvant pas, comme la plupart des autres colorants, donner des extraits concentrés, à cause de son peu de solubilité dans l’eau, il était impossible de l’employer comme couleur vapeur; on a donc été forcé pendant bien longtemps de s’en tenir aux procédés que nous avons décrits; mais, dans ces dernières années, en 1869, une découverte des plus importantes, celle de l’alizarine artificielle, a ouvert une voie nouvelle aux inclienneurs.
- Vous savez que, depuis environ vingt ans , on a, par des transformations successives des produits de la houille, obtenu une collection magnifique de couleurs nouvelles beaucoup plus brillantes que celles que nous possédions jusqu’alors.
- Toutes ces couleurs, sauf le noir, présentaient peu d’intérêt pour le coton au point de vue delà solidité, mais l’alizarine artificielle dérivée de l’anthracène est au contraire une couleur extrêmement solide; ce n’est pas une imitation de la garance, ou du moins du principe colorant de la garance; c’est ce principe même, obtenu par une réaction de laboratoire, possédant les mêmes propriétés physiques et chimiques, absolument comme le sucre de betterave est identique au sucre de canne, ou mieux encore comme l’acide oxalique produit par l’action de l’acide nitrique sur le sucré est identique avec l’acide oxalique extrait de certaines plantes.
- L’alizarine de l’antrhacène a un avantagé sur l’alizarine de la garance: elle est plus pure, exempte de matières étrangères fauves, elle a besoin de moins de bains de savon pour être avivée, et, dans beaucoup de cas, le
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- savonnage peut être évité et remplacé par des corps gras qu’on ajoute à la couleur ou au tissu.
- Un autre avantage, le plus important, c’est que l’alizarine artificielle s’obtient à l’état de carmin concentré et qu’on peut l’employer comme toutes les couleurs vapeur, l’imprimer en même temps, la fixer de même et éviter toutes les opérations de bousage, de teinture, de savonnage et de chlorage inhérentes à l’emploi de la garance. La découverte de ce nouveau produit a causé une véritable révolution dans l’industrie de l’indienne ; on était bien parvenu, quelques années avant 1869, à préparer une sorte de carmin ou extrait concentré de garance qui pouvait s’appliquer par voie d’impression comme les genres vapeur, mais l’emploi de cet extrait était, à cause de son prix, limité à certaines fabrications spéciales.
- Nous pouvons ajouter que l’alizarine de l’anthracène est également utilisée-avec un grand succès dans la teinture proprement dite, pour les fils et pour le rouge turc en pièce; aussi depuis quelques années la culture de la garance diminue-t-elle considérablèment.
- Les chimistes qui les premiers sont arrivés à transformer l’anthracène en alizarine sont MM. Graebe et Liebermann.
- Nous avons parlé longuement du coton, parce que sur cette matière il y a bien plus d’occasions de produire des effets décoratifs par des réactions chimiques que sur la laine, qui ne permet pas l’usage des réserves ou des rongeants, sauf deux ou trois cas, que nous verrons tout à l’heure.
- L’industrie de la teinture de la laine est aujourd’hui considérable; c’est la porte de sortie des immenses fabriques de tissus de tous genres qui filent et tissent des matières importées du monde entier, mais qui ne peuvent les livrer au commerce que teintes ou imprimées.
- Au point de vue historique, nous avons vu que l’orseille a été utilisée pour la première fois à Venise en 14 2 9, et que le mordant d’étain ou mordant écarlate appliqué à la teinture en cochenille avait été découvert par Cornélius Grebbel, Hollandais, qui en avait vendu le secret à Colbert en i63o.
- En 17 4o , nous avons à signaler une autre découverte bien importante, celle de la dissolution de l’indigo dans l’acide sulfurique concentré.
- Jusqu’à cette époque, l’indigo, tout à fait insoluble, ne pouvait être utilisé qu’à l’état réduit, c’est-à-dire en bleu de cuve; il était donc impossible de le mélanger avec d’autres matières colorantes pour produire les tons si variés de verts, de modes, de gris, etc., car pour le teinturier il n’y a en réalité que trois couleurs primitives, le bléu, le rouge et le jaune; toutes les autres ne sont que des mélangés de ces#trois-là dans des proportions variables à l’infini; le bleu manquant laissait donc une lacune considérable.
- La préparation d’indigo dans l’acide sulfurique, très soluble dans l’eau,
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- et douée de propriétés tinctoriales parfaites, n’est pas, comme on l’a pensé longtemps, une simple dissolution; c’est une combinaison chimique de l’acide sulfurique avec l’indigo pour former un corps nouveau, l’acide sulfo-indigotique. Cette réaction a été expliquée par M. Chevreul; elle est reconnue aujourd’hui par tous les chimistes, et le produit qui en dérive, le carmin d’indigo, dont la consommation est énorme en teinture de laine, est un sel, du sulfo-indigotate de soude, soluble dans l’eau et précipité seulement par des dissolutions salines. Tous les verts, excepté le vert lumière, qui provient de l’aniline, sont obtenus par un mélange dans un même bain de teinture d’une matière colorante jaune avec le carmin d’indigo ou avec Tacide sulfo-indigotique, quand la nuance est très foncée.
- Après la découverte de 17A0, bien des années se sont passées sans rien amener de remarquable, et ce n’est que vers 1 8âo qu’une nouvelle couleur, le bleu de France, est signalée.
- On connaissait depuis longtemps le bleu de Prusse, que Ton obtient en précipitant un sel de fer par du prussiate de potasse, mais cette couleur, bonne pour la peinture, n’a aucun pouvoir tinctorial.
- Si, au contraire, on plonge une pièce dans un bain de teinture au bouillon contenant du prussiate de potasse, de Tacide sulfurique et du chlorure d’étain sans aucune addition de fer, le tissu, d’abord jaune, prend peu à peu une nuance d’un bleu très foncé et très solide. Le fer qui entre dans la composition du prussiate de potasse à suffi pour produire dans ces conditions une nouvelle combinaison de fer et de cyanogène, insoluble, mais qui, se produisant sur le tissu, le teint d’une couleur bleue très belle, qu’on a nommée bleu de France.
- Les rongeants, avons-nous dit, ne peuvent pas être employés sur laine, parce qu’ils ne détruisent jamais assez bien le colorant pour ramener le tissu à sa teinte naturelle. Le bleu de France fait exception à cette règle. Si sur une pièce de laine ou de soie teinte dans cette nuance on imprime un dessin avec de la soude caustique, le bleu est détruit immédiatement; il ne reste après le lavage qu’une trace jaune d’oxyde de fer, que Ton enlève facilement à l’aide d’un bain d’acide léger.
- La maison Jourdan, de Cambrai, a exploité avec un grand succès un genre de réserve qui peut s’obtenir avec toutes les couleurs : c’est la réserve grasse ou réserve mécanique. Oh imprime à chaud un mélange de résine et de suif; il n’y a là aucune action chimique; le tissu est simplement masqué par un produit infusible à la température de l’eau bouillante, et la teinture se fait avec les matières tinctoriales ordinaires ; seulement Tétoffe doit être tendue sur cadre pour éviter les taches que la résiné, ramollie par la chaleur, pourrait produire. On ne peut imprimer avec cette réserve que des dessins peu détaillés, de formes lourdes, comme les pois, les lozanges, les couronnes, etc. Pour enlever la résine, on la brise en
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- passant la pièce entre des cylindres cannelés et on rince énergiquement; mais les tissus en laine douce ne peuvent supporter toutes ces opérations. La réserve Jourdan a eu un très grand succès pendant bien des années; elle était employée sur des étoffes d’une laine dure et brillante, dont voici les échantillons.
- Après le bleu de France, nous entrons, à partir de 1 856, dans une période magnifique pour la teinture. Une première découverte, celle du violet de Perkins, met sur la voie des belles nuances que l’on peut obtenir par les transformations des carbures d’hydrogène; les résidus des usines à gaz, les goudrons, sont étudiés dans tous les laboratoires, et l’aniline est soumise à des traitements tellement variés que nous voyons apparaître successivement, d’abord le rouge appelé fuchsine, découvert par Verguin, puis des bleus, des violets, des jaunes, des verts, des noirs, des tons composés, enfin une série admirable de couleurs infiniment plus vives que toutes celles que la nature nous fournit directement.
- Je n’entrerai pas dans le détail de ces découvertes, qui ont fait le sujet d’une conférence dans cette enceinte ; mais toutes ces couleurs nouvelles, dont la collection augmente chaque jour, ont rendu un très grand service à l’art de la teinture: elles ont simplifié bien des opérations; leur vivacité, trop grande pour la décoration des tissus pour meubles, les a, au contraire, fait admettre immédiatement par la mode pour les vêtements. Nous devons cependant signaler leurs défauts. Le premier, c’est qu’à l’air et à la lumière elles manquent un peu de solidité; le second, c’est que, pour beaucoup d’entre elles, il est difficile de les utiliser dans des couleurs mixtes, en les mélangeant avec les matières colorantes anciennes, parce quelles se comportent mal dans les bains chargés d’acides et de mordants , qui sont nécessaires pour fixer les matières colorantes végétales. Les mordants les plus employés pour teindre la laine sont les sels d’alumine et d’étain quand il s’agit de couleurs ordinaires, et de fer et de chrome pour le noir. Le bichromate cle potasse n’est pas un mordant; mais lorsque, dans un bain au bouillon, ou le met avec un acide en présence de la laine, la matière organique le décompose; il y a réduction, et l’oxyde de chrome mis en liberté se fixe sur le tissu et forme un mordant excellent pour le campêche, avec lequel il produit du noir. Le noir d’aniline n’a jamais pu, jusqu’à ce jour, être utilisé pour la laine, qui le désoxyde et le fait passer au vert bronze; il s’emploie au contraire avec un grand.succès sur le coton , qu’il teint parfaitement d’un noir très mat et très solide.
- Beaucoup de produits chimiques employés dans la teinture, tels que le sulfate et le bisulfate dé soudeles acides sulfurique, chlorhydrique et oxaliques, le bitartrate de potasse, etc. sont désignés comme des mordants; c’est un tort; ils sont utiles; leur rôle est tout autre, ils facilitent la teinture en augmentant ou en diminuant la solubilité des principes
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- colorants, mais ils ne se décomposent pas pour céder au tissu, comme 'es sels métalliques, un oxyde qui attire la couleur et se combine avec elle.
- Parmi les échantillons que j’ai l’honneur' de vous soumettre, les uns sont de fabrication indienne, d’autres sont des types de Jouy; ceux-ci nous représentent les genres garancés, c’est-à-dire obtenus par teinture, avec des effets rentrés à la main, et enfin ces derniers sont des types de la fabrication actuelle avec l’alizarine artificielle imprimée en meme temps que les autres couleurs vapeur et cadrant parfaitement avec elles.
- Voici enfin des échantillons de l’Alsace, de Mulhouse, qui a tant contribué aux progrès de l’industrie des toiles peintes; l’un est entièrement imprimé 5 la planche; l’autre, fait au rouleau avec des effets fondus parla gravure, a reçu ensuite quelques rentrures à la main.
- Avant de terminer, permettez-moi, Messieurs, de vous rappeler que, dans la magnifique Exposition universelle que nous admirons tous, il y a une place qui n’a pas été occupée, c’est celle de l’Alsace. Cette place n’a pas été prise par ordre; nous n’avons pas ici à discuter cet ordre. Mais, puisqu’il était impossible à l’Alsace de faire voir ses produits, et que nous savons quelle souffre dans son industrie, dans ses affaires, dans ses affections, je suis heureux de pouvoir au moins vous prouver qu’elle soutient courageusement la lutte, qu’elle continue à marcher à. la tête du progrès et que sa fabrication n’a pas dégénéré.
- Je suis heureux enfin de pouvoir, de notre Exposition universelle, lui adresser un fraternel salut. (Salves de bravos et d’applaudissements.)
- M. Decaux, président. Nous remercions M. Blanche de la communication qu’il vient de nous faire et des renseignements très complets qu’il nous a donnés sur une industrie dans laquelle il est un expert dés plus consommés.
- Il nous a fait, au commencement de laséance, un historique très intéressant de l’art de la teinture, et nous a montré différents échantillons qui forment certainement une des collections les plus curieuses qu’on puisse conserver. Nous renouvelons nos remerciements à M. Blanche. (Applaudissements. )
- La séance est levée à h heures.
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- PALAIS DU TROCADERO. — U SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LA FABRICATION DU SUCRE,
- PAR M. VIVIEN,
- EXPERT-CHIMISTE, PROFESSEUR DE SUCRERIE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- M. ClIAMPONNOlS.
- Président Assesseurs :
- MM. Bailly, architecte de la ville de Paris.
- Gorenwinder, chimiste et fabricant de sucre à Lille. Dubrunfaut, chimiste à Paris,
- Dureau, directeur du Journal des fabricants de sucre. Georges, president du Comité central des fabricants de sucre. Linard, ingénieur, fabricant de sucre.
- Villette, ingénieur, constructeur mécanicien.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Ciiamponnois, président, donne la parole à M. Vivien,
- M. Vivien. Mesdames, Messieurs, dans la conférence que je vais avoir l’honneur de vous faire, je m’occuperai spécialement du sucre de betterave.
- DÉCOUVERTE DU SUCRE DANS. LA BETTERAVE. CREATION DES PREMIERES USINES,
- Olivier de Serres, dans son traité d’agriculture, signalait, en i6o5, la présence du sucre dans la betterave, mais n’allait pas plus loin que cette constatation.
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- En 17A7, Margraff, un chimiste attaché à l’institut de Berlin, annonçait que le sucre contenu dans la betterave était du sucre crislallisable, du sucre prismatique, et qu’on pouvait l’obtenir sous forme de candi à l’aide d’un travail plus ou moins compliqué.
- Margraff en resta là également, et c’est à Achard, un chimiste d’origine française, mais né en Prusse, que revient l’honneur d’avoir extrait le premier, en 1796, du sucre de la betterave.
- Grâce à la munificence royale, deux fabriques de sucre furent fondées alors en Silésie, sur les bords de l’Oder.
- Mais le sucre qu’on y fabriquait revenait à un prix excessivement élevé, à 9 fr. 50 cent, environ la livre. Quelques fabriques se montèrent en Allemagne; bientôt aussi on en installa en France.
- En effet, au moment où cette industrie prenait naissance, le blocus continental était décrété (21 novembre 1806); le sucre de canne fit défaut, et il fallut songer à combler les lacunes que sa disparition laissait dans l’alimentation publique ; les savants se mirent à étudier les procédés qu’il convenait d’employer pour extraire le sucre de la betterave.
- Les premiers essais ne donnèrent pas de résultats satisfaisants, et ce n’est que longtemps déjà après l’établissement du blocus continental que Chaptal vient annoncer à Napoléon Ier que Benjamin Delessert avait trouvé enfin le moyen de faire du véritable sucre avec la betterave, dans son usine de Passy. Immédiatement l’empereur se rendit à l’usine, le a janvier 1812; il s’en fit ouvrir les portes, se rendit compte de tout, admira tout et donna à Benjamin Delessert la croix de la Légion d’honneur; le lendemain, le Moniteur universel annonçait qu’une grande découverte venait d’être accomplie, et le i5 janvier 1812 le décret suivant était publié :
- DÉCRET PROMULGUÉ LE 15 JANVIER 1812 M.
- Titre premier. — Ecole de fabrication pour le sucre de betterave.
- i° La fabrique des sieurs Barruel et Chappelet, plaine des Verlus, et celles établies à Wachenheim, département de Mont-Tonnerre, à Douai, à Caslelnaudary, sont établies comme écoles, spéciales de chimie pour la fabrication du sucre de betterave.
- s° Cent élèves seront attachés à ces écoles, savoir : quarante à celle des sieurs Barruel et Chappelet, et, à celles de Wachenheim, Douai, Strasbourg et Castelnaudary, chacune quinze. Total cent.
- 3° Ces élèves seront pris parmi les étudiants en médecine, pharmacie et chimie.
- Il sera donné à chacun d’eux une indemnité de 1,000 francs, lorsqu’ils auront suivi l’école pendant plus de trois mois et qu’ils recevront des certificats constatant qu’ils
- M Extrait de la Collection des lois par Duvergier, 2e édition, tome XVIII, page 106, h ; Bull, h 1 h, n° 7599.
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- connaissent parfaitement ies procédés de la fabrication du sucre et qu’ils sont dans le cas de diriger une fabrique de sucre.
- Titre IL — Culture des betteraves.
- 4° Notre ministre de l’intérieur prendra des mesures pour faire semer, dans l’étenclue de l’Empire, cent mille arpents métriques de betteraves.
- L’état de répartition sera imprimé et envoyé aux préfets avant le i5 février.
- Titre III. — Fabrication.
- 5° Il sera accordé, dans tout l’Empire, cinq cents licences, pour la fabrication du sucre de betterave.
- 6° Ces licences seront accordées de préférence :
- A tous propriétaires de fabrique ou de raffinerie ;
- A tous ceux qui ont fabriqué du sucre en 1811 ;
- A tous ceux qui auraient pris des dispositions et fait des dépenses pour établir des ateliers de fabrication pour 1812.
- 70 Sur ces cinq cents licences, il en est accordé, de droit, au moins une à chaque département.
- 8<r Les préfets écriront à tous les propriétaires de raffinerie, pour qu’ils aient à faire leur soumission pour l’établissement desdites fabriques, en fin de 1812.
- A défaut par les propriétaires de raffinerie d’avoir fait leur soumission au i5 mars, ou au plus tard au 15 avril, ils seront considérés comme ayant renoncé à la préférence qui leur était accordée.
- 90 Les licences porteront obligation, pour celui qui les obtiendra, d’établir une fabrique capable de fabriquer au moins 10,000 kilogrammes de sucre brut de 1812 à 1813.
- io° Tout individu qui, ayant reçu une licence, aura effectivement fabriqué environ 10,000 kilogrammes de sucre brut provenant de la récolte 1812 à i8i3, aura le privilège et l’assurance, par forme d’encouragement, qu’il ne sera mis aucun impôt ni octroi sur le produit de sa fabrication pendant l’espace de quatre années.
- il0 Tout individu qui perfectionnera la fabrication du sucre, de manière à en obtenir une plus grande quantité de la betterave, ou qui inventera un mode de fabrication plus simple et plus économique, obtiendra une licence pour un plus long terme, avec l’assurance qu’il ne sera mis aucun impôt ni octroi, pendant la durée de sa licence, sur les produits de sa fabrication. ' .
- Titre IY. — Création de quatre fabriques impériales.
- 120 Quatre fabriques impériales de sucre de betterave seront établies, en 1812, par les soins de notre ministre de l’intérieur.
- 13° Ces fabriques seront disposées de manière à fabriquer, avec le produit de la récolte de 1812 à i8i3, 2 millions de kilogrammes de sucre brut.
- Titre V. — Création d’une fabrique dans le domaine de Rambouillet..
- 1 U° L’intendant général de notre couronne fera établir, dans notre domaine de Rambouillet, aux frais et profits de la couronne, une fabrique de sucre- de betterave pouvant fabriquer 20,000 kilogrammes de sucre bïut avec le produit de la récolte 1812 à 1813.
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- Ce décret devait avoir pour résultat immédiat de donner une grande impulsion à l’industrie naissante. 11 se créa, en effet, sur tous les points *de la France, des fabriques de sucre. La culture de la betterave entra dans l’assolement cultural.
- Malheureusement le blocus continental touchait à sa fin. Quand il fut levé, le sucre des colonies, qui, manquant de débouchés, était accumulé en quantités considérables, fit irruption sur le marché français; les fabriques de sucre de betterave n'e purent soutenir la concurrence, et la plupart d’entre elles s’écroulèrent.
- PROPRIÉTÉS DD SUCRE. -- ANALYSE ET SYNTHESE; FORMATION DU SUCRE.
- Qu’est-ce que le sucre cristallisable? Je ne puis, sans entrer dans des définitions scientifiques, et en laissant de côté les formules, mieux vous faire comprendre quelle est la composition chimique du sucre de canne qu’en vous disant que c’est un composé, c’est-à-dire une espèce de mélange formé de charbon de bois et d’eau. Lorsqu’on associe ces deux éléments, le charbon ou carbone et l’eau, dans les proportions suivantes : carbone, kilog. 1 ; eau, 57 kilog. 9, on obtient 100 kilogrammes de sucre.
- La preuve est facile à faire : vous prenez du sucre, vous le disposez dans un tube avec une série de substances chimiques destinées à décomposer les hydrocarbures qui se dégagent, vous chauffez au rouge, et, comme résultat final, vous recueillez de l’eau et du charbon.
- Est-ce à dire que nous pourrions faire l’inverse et, étant donné de l’eau et du charbon, reconstituer du sucre?. . . Malheureusement la science n’est pas arrivée à ce degré de perfection, la synthèse du sucre n’est pas encore faite, et nous sommes obligés de nous adresser aux plantes pour obtenir le sucre.
- Beaucoup de plantes de notre climat ont la propriété de produire le sucre. La sève de l’érable («cer saccharinum), clu maïs, .du sorgho sac-charin, etc. contiennent des quantités plus ou moins considérables de sucre cristallisable; mais la plante qui doit nous occuper ici, c’est la betterave dite a sucre, parce qu elle seule en contient en quantité suffisante pour permettre l’extraction du sucre économiquement en France.
- Comment le sucre se produit-il dans la betterave? La science n’a pas encore, à cet égard, de données bien certaines. Suivant les uns, le sucre se fait dans les feuilles sous l’action de la chlorophylle, avec l’acide carbonique de l’air qui peut alors se combiner avec les hydrates contenus dans la sève et les tissus végétaux; suivant d’autres, au contraire, le sucre se ferait dans les,racines.
- Je dois dire qu’avec la première hypothèse l’explication de la formation du sucre me paraît très difficile.
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- En effet, pour obtenir le charbon nécessaire à la formation de 1 oo kilogrammes de sucre, il faut 82,5oo mètres cubes d’acide carbonique; l’air atmosphérique n’en contient que /t/io,ooo; pour faire 100 kilogrammes de sucre, il faudrait donc que la feuille de la betterave fût mise en contact de 206,000 mètres cubes d’air, et que tout l’acide carbonique qui y est contenu fût absorbé. Si nous réfléchissons à la quantité de betteraves qui poussent rien que sur le sol de la France, où 25,ooo hectares de terre sont cultivés annuellement en betteraves, nous trouvons qu’il faudrait, pour expliquer de cette façon la production saccharine, une quantité d’air égale à 2,060 milliards dé mètres cubes d’air.
- Il faut donc nous rejeter sur la seconde hypothèse et conclure que le sucre se fait dans la betterave à l’aide de l’acide carbonique qui existe en abondance dans le sol. L’atmosphère souterraine est beaucoup plus chargée d’acide carbonique que l’air ambiant, et il se trouve en plus dans le sol des quantités considérables de carbonates qui, se décomposant sous l’influencé des acides végétaux et minéraux, donnent lieu à un dégagement d’acide carbonique considérable et suffisant pour la formation du sucre qui s’accumule dans les betteraves. Un exemple pris en dehors de la betterave nous facilitera l’explication de la genèse du sucre.
- Considérons la pomme de terre et voyons la valeur de l’opinion émisé par M. Blondeau au sujet de sa croissance.
- Elle contient une matière qui n’est pas du sucre, mais qui s’en rapproche beaucoup. La fécule, en effet, au lieu de contenir k2 kilog. 1 de carbone et 57 kilog. 9 d’eau, en contient kk kilog. 45 et 55 kilog. 55 d’eau.
- Dans le sucre de canne, il'y a un peu moins de carbone et un peu plus d’eau que dans la fécule. Là est toute la différence.
- Lorsque vous plantez une pomme de terre, vous voyez les bourgeons sortir; ils se développent et donnent naissance à des tiges et à des feuilles. Tout cela se fait au détriment de la fécule emmagasinée dans la pomme de terre; puis il arrive un moment où cette substance s’épuise : alors la pomme de terre émet des racines, et aucun trouble n’apparaît dans là plante, qui continue à se développer et à se constituer comme précédemment. Il se forme donc de la fécule directement dans les racines; elle monte dans la plante, entraînée par le courant de la sève, et elle se transformé successivement en cellulose, pour constituer les tiges, les feuilles, bref, la plante proprement dite. Et cette sécrétion de la fécule est, à un moment donné , tellement considérable, qu elle dépasse les besoins du développement du végétal et que de nouvelles pommes de terre se forment, qui emmagasinent à leur tour de la fécule,-pour servir à une nouvelle végétation, lorsque, après les avoir recueillies, vous les mettrez en terre Tannée suivante.
- Eh bien! la betterave, il me semble, doit se comporter en terre de la
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- même façon : le sucre doit se former dans les racines; il contribue, dans les premiers temps, au développement du végétal lui-même, en se transformant en cellulose et autres hydrates de carbone qui forment la plante, puis à un moment donné le développement du végétal s’arrête et le sucre s’accumule de plus en plus dans les racines. L’année suivante, lorsque vous mettez la betterave en terre, le sucre disparaît peu à peu et donne naissance à des bourgeons, d’où sort une tige élevéé et abondante; lorsque le végétal est arrivé en graine, il n’y reste presque plus de sucre.
- Les faits étant ainsi expliqués, on voit cle suite une grande similitude entre les végétaux et les animaux, et l’on s’aperçoit de nouveau que la nature ne fait rien par secousse et que tout ce qui a été créé s’enchaîne parfaitement.
- Les racines sont l’estomac des végétaux. La sève en sort toute formée, pour- de là circuler dans le végétal, comme le chyle sort de l’estomac des animaux pour circuler sous forme de sang dans les artères; et la partie devenue superflue pendant la nutrition s’échappe sous forme de gaz par 3es feuilles, qui ont une fonction analogue aux poumons des animaux et servant d’exutoire aux produits devenus inutiles.
- Vous voyez comment, d’après ces données, le sucre se forme dans la betterave. Mais ce ne sont encore là que des hypothèses, et, si vraisemblables quelles soient, il ne faut donc pas y attacher autrement d’importance.
- Le sucre étant formé et accumulé dans la betterave, occupons-nous des moyens de l’extraire, et examinons sommairement la fabrication proprement dite.
- FABRICATION DU SUCRE.
- Si vous voulez presser une betterave, vous n’en retirerez pour ainsi dire pas de jus, et cependant à l’analyse on constate quelle contient 85 p. o/o d’eau, et 10 1/2 p. 0/0 environ de sucre qui est soluble dans l’eau, soit 95 1/2 p. 0/0 environ de parties liquides contre à 1/2 seulement de parties ligneuses solides à l’état de matières spongieuses. A certains moments, après les orages, l’eau de la Seine contient plus de matières solides en suspension qu’il n’y en a dans la betterave, et cependant la betterave est un corps solide, tandis que l’eau de la Seine, quoique boueuse à ce moment, n’en est pas moins liquide.
- Prenez une betterave, et râpez-la à l’aide d’une râpe extrêmement fine : vous obtiendrez une espèce de bouillie d’où le jus s’écoulera immédiatement quoiqu’on n’y ait ajouté aucune quantité d’eau. C’est donc par suite d’une organisation spéciale que ce corps, qui devait être liquide, se présente à nous sous la forme d’un corps solide.
- La première opération que nous devons faire en sucrerie consiste à
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- déchirer les tissus ou cellules de la betterave, do façon à permettre au jus qu’ils renferment de s’épancher au dehors.
- Cette opération porte le nom de râpage.
- Avant de faire subir à la betterave cette opération, on doit la laver. Vous voyez sur le premier tableau, à gauche, un laveur. Ce laveur se compose d’un tambour de tôle ou de bois, qui a été imaginé pai’ Cliam-ponnois, et qui est encore aujourd’hui le meilleur appareil de ce genre, parce qu’il n’abîme pas trop la betterave.
- Quelquefois il y a avec la terre des pierres qui sont adhérentes aux betteraves; on a imaginé, pour les éliminer, des appareils qu’on nomme des épierreurs. Ils sont basés sur un phénomène'-de différence de densité, et disposés de telle façon que les pierres descendent à la partie inférieure, tandis que les betteraves restent à la partie supérieure. A l’Exposition, vous pourrez remarquer un appareil de ce genre; c’est l’épierreur Collas, de Dixmucle (Belgique), envoyé par la maison Lecointe frères et Villette, de Saint-Quentin.
- Cet appareil se compose ^d’une caisse de tôle, divisée en deux compartiments par deux cloisons, formant entre elles un angle droit, dont l’une verticale forme déversoir à sa partie supérieure, et l’autre horizontale n’occupe qu’environ les deux tiers de la longueur de la caisse. Cette dernière, placée à une certaine distance du fond, présente un orifice circulaire au-dessus duquel tourne une hélice semblable à celles qui sont usitées pour la navigation. Une grille horizontale est placée dans le compartiment de gauche, en prolongement de la cloison horizontale de droite, et une grille inclinée clans celui de droite, en haut de la cloison verticale.
- L’appareil étant rempli cl’eau et l’hélice mise en mouvement par l’intermédiaire de deux roues d’angle, il se produit un mouvement circulaire de l’eau, qui remonte dans le compartiment de gauche, passe au-dessus du cléveçsoir et, traversant la grille inclinée, rentre dans îe compartiment de droite * ou elle est reprise par l’hélice.
- Les betteraves et les pierres sortant du lavoir viennent tomber dans le compartiment de gauche; les pierres restent sur la grille et tombent au fond, tandis que les betteraves, en vertu de leur densité relativement faible, sont entraînées parle courant d’eau sur la grille inclinée, et sont rejetées hors de l’appareil par un petit tambour armé de palettes inclinées et mû par deux engrenages droits.
- Vous comprenez qu’il est indispensable d’avoir des betteraves très biep lavées, bien épurées, parce que la râpe est un outil très délicat qui a besoin d’être maintenu bien tranchant, et que la terre, comme les pierres, est sujette à babîmer. La râpe se compose cl’un tambour évidé dont la périphérie pleine est constituée par de petits liteaux de bois et des lames d’acier découpées en forme de scie.
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- Un peu au-dessous du plan horizontal passant par l’axe du tambour, existe ce qu’on appelle les pousseurs. Primitivement des hommes poussaient à la main la betterave, à l’aide d’un sabot de bois; mais plus tard on a remplacé ce travail peu économique par un appareil mécanique. Les pousseurs mécaniques se composent d’une partie en fonte, animée d’un mouvement alternatif d’avant et de recul. Les betteraves viennent tomber entre le sabot et la râpe, puis le pousseur avançant, il pousse les betteraves contre la râpe, qui est animée d’un mouvement cle, rotation de poo à 1,000 tours à la minute. Par ce moyen, les betteraves se trouvent déchirées, et l’on obtient une sorte de pâte dite pressin qu’il s’agit de comprimer pour en tirer le plus de jus possible.
- La râpe que nous venons de décrire est un outil connu de longue date. Il y a à l’Exposition des appareils employés pour un autre mode d’extraction du jus de betterave sans passer par le râpage; ce sont ceux employés pour l’extraction par diffusion, qui a été proposée primitivement par Mathieu de Dombasle et qui n’a encore reçu que trois applications en France, mais qui est montée dans la plupart des sucreries de l’Autriche, de l’Allemagne, de la Russie, et qui, dans quelques années, sera certainement adoptée dans presque toutes les fabriques où l’on aura des eaux de bonne qualité et un écoulement possible de la pulpe. '
- Qu’ëst-ce que la diffusion?
- La diffusion repose sur deux phénomènes que je suis obligé de vous décrire très sommairement. Prenez un verre d’eau, versez à la partie supérieure, avec beaucoup de précautions, une petite couche de vin. Levin, plus léger que l’eau, va se maintenir à la partie supérieure. Laissez les choses dans cet état et dans une atmosphère calme, pour que le verre soit, autant que possible, à l’abri de toute vibration et de toute variation de température; quelques heures après, le liquide se sera répandu dans toute la masse; il y aura une proportion égale de vin et de matière colorante dans chacune des couches que vous pourrez considérer. Voilà un premier fait : lorsque nous aurons une dissolution sucrée, en contact d’une couche d’eau, elle tendra à se répandre, à se diffuser partout, pour se répartir uniformément dans toute la masse.
- Mais il y a un autre phénomène plus difficile à comprendre et dont on ne connaît pas encore l’explication scientifique.
- Prenez une vessie, remplissez-la d’une solution chargée d’un corps cris-tallisable quelconque, tel que le sucre, par exemple, et fermez-la hermétiquement. Si vous la laissez suspendue dans cette salle, pas une goutte de liquide ne s’en échappera; mais si vous la placez au milieu d’un vase plein d’eau, immédiatement un phénomène se produit : l’eau entre dans l’intérieur de la vessie, et en même temps le sucre sort, bien qu’il n’y ait aucune fissure dans l’appareil ; il y a osmose.
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- Getle force d’osmose est tellement puissante que, si nous adaptons à la vessie un tube de verre, le niveau du liquide montera et s’élèvera à plusieurs mètres de haut.
- Voilà un phénomène difficile à expliquer, mais cependant incontestable. Lorsque deux liquides de densité ou de composition différente sont placés l’un à l’intérieur, l’autre à l’extérieur d’une enveloppe imperméable à la filtration directe, mais cependant poreuse, comme celle de la vessie dont nous parlons, le liquide extérieur rentre à l’intérieur avec une telle abondance , que l’enveloppe se tuméfie au point de pouvoir éclater. En même temps, un autre courant dit d’exosmose se produit, et le liquide avec les matières dissoutes contenues dans la vessie se répandent au dehors.
- M. Dubrunfaut, chimiste français d’une grande notoriété dans la science et l’industrie, a basé sur ces faits un procédé d’extraction du sucre des mélasses qui est certainement une des plus ingénieuses applications d’une donnée scientifique qui aient été faites dans ce siècle.
- Les phénomènes d’osmose sont tellement violents, tellement rapides, qu’un liquide salin, mis en contact avec de l’eau par l’intermédiaire d’une vessie pendant sept ou huit minutes seulement, se trouve privé cl’une grande partie des matières qui s’y trouvaient en dissolution.
- Le procédé dit de diffusion est l’application de ces deux principes : la diffusion et l’osmose. Dans ce procédé d’extraction du jus de la betterave, les cellules qui constituent la betterave jouent le rôle de la vessie hermétiquement fermée que je viens de prendre pour exemple, car le sucre et les sels y sont renfermés.
- Pour extraire le sucre par ce procédé, on divise, la betterave en rubans ou cossettes à l’aide d’un coupe-racines. Les cossettes ont de 7 à 8 millimètres de largeur, sur 7, 8, p, 10, i5 et 20 millimètres de longueur et même plus, et 1 ou 2 millimètres d’épaisseur. On place ces petites tranches dans l’intérieur d’un vase cylindrique dit diffuseur, terminé par un fond plat ou conique. Deux portes, l’une à la partie supérieure, l’autre à la partie inférieure, servent au chargement et à la vidange.
- On se sert d’eau chaude pour pratiquer la diffusion, parce qu’à froid le phénomène est trop long. Sous l’influence de la chaleur, le phénomène d’osmose se produit immédiatement; le sucre elles sels sortent des cellules et se répandent dans l’eau, et la dissolution prise à la sortie du diffuseur est parfaitement homogène, par suite, d’une part, du phénomène de diffusion qui se produit, et, H’autre part, du courant qui existe à l’intérieur de l’appareil. : •
- Pour arriver à un épuisement complet et méthodique, on réunit six, sept, huit, quelquefois dix ou douze de ces vases, et l’on fait passer, l’eau successivement du premier au dernier. Lorsqu’on a complété l’épuisement, on retire les cossettes de betteraves, et on les envoie dans des
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- presses pour en retirer la majeure partie de l’eau qui y est contenue, et obtenir un produit dit pulpe qui a une grande valeur dans la culture. La nature des pulpes de ce procédé inquiète beaucoup de cultivateurs qui craignent que la pulpe de diffusion ne soit pas nutritive. Il est certain qu’à poids égal, la pulpe qui contient le moins d’eau a la supériorité; mais on peut arriver à vendre les deux pulpes dans des conditions telles que l’équilibre soit rétabli. Supposons que de 100 kilogrammes de betteraves nous retirions, par un moyen de pression très énergique, tel que par la presse hydraulique, 20 p. 0/0 de pulpe, et que par le moyen de la diffusion nous en retirions 3o p. 0/0 : toutes les matières nutritives seront renfermées dans 20 pour un cas, et dans 3o kilogrammes pour l’autre; donc les prix doivent, à ce point de vue, être établis en raison de la proportion des pulpes. Si, par exemple, on paye les premières 12 francs, les secondes valent 8 francs les 1,000 kilogrammes. Les prix étant établis suivant ces rapports, il y a un grand avantage en faveur des pulpes de la diffusion, parce que les pulpes peu pressées et bien désucrées sont beaucoup plus assimilables que les pulpes trop pressées et chargées de sucres qui se transforment en acides dans les silos. Lorsqu’on nourrit les animaux avec la pulpe de diffusion, comme avec la pulpe de presses continues, comparativement avec des pulpes de presse hydraulique, et qu’on en donne pour autant d’argent d’après les bases ci-dessus, il y a une différence de i5 à 18 p. 0/0, au point de vue de la nutrition de l’animal, et de ce fait, les pulpes peu pressées ont droit à une plus-value.
- A l’Exposition, il n’y a qu’un seul appareil de diffusion, exposé par la maison Lecointe et Villette, pour une société autrichienne.
- On rencontre, au contraire, un grand nombre de presses continues; le nombre des brevets est considérable, et l’on peut dire qu’il n’y a pas un fabricant de sucre qui ri’ait aujourd’hui sa presse continue; tout le monde cherche à perfectionner les procédés ou appliqués ou expérimentés.
- La presse continue est le plus souvent un appareil qui se compose de deux cylindres filtrants placés l’un à côté de l’autre et dont une partie est enfermée dans une cuve de fonte où, à l’aide d’une pompe, on refoule le pressin sous, pression. Le jus pénètre dans l’intérieur des cylindres et s’échappe au dehors, en même temps que la pulpe passe entre chaque cylindre, suivant la ligne de tangence, et tombe en avant. Le tout peut marcher ainsi sans autre interruption que l’arrêt nécessaire pour que les ouvriers puissent prendre leur nourriture, ou pour graisser ou entretenir l’appareil; on a donc bien une presse continue. La question des presses continues est une question pleine d’intérêt et d’actualité.
- M. Ghamponnois a fait à Cuincy, près Douai, la première installation complète qui ait fonctionné en France. Vous trouverez des spécimens de sa presse dans l’Exposilion.
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- La presse de M. Ghamponnois se compose de deux cylindres de bronze placés dans une bâche de fonte et inclinés à 45 degrés sur l’horizon. La surface filtrante est constituée par un fil de laiton à section trapézoïdale, presque triangulaire, enroulé dans des conditions telles, qu’il y a entre chaque spire un espace libre de 1/10 de millimètre; c’est là ce qui constitue la surface filtrante. Le fil a 3 millimètres d’épaisseur; les cylindres ont 6oo millimètres de longueur et âoo millimètres de diamètre. La-section totale de l’ouverture en spirale, ou partie filtrante, représente 280 centimètres carrés, tandis que la surface totale du cylindre est de 7,500 centimètres carrés. Le coefficient de perméabilité ou rapport de la surface totale à la surface filtrante est donc de 32,6.
- À côté de la presse Ghamponnois, il nous faut citer les presses Collette, qui diffèrent essentiellement clés presses Champonnois par la construction et la surface filtrante. Les cylindres filtrants, en bronze, sont recouverts d’une tôle en cuivre perforée. Ces presses présentent une grande surface filtrante, bien plus élevée que dans les presses précédentes, et le coefficient de perméabilité est de 5.
- Les presses Piéron sont basées sur un principe différent : c’est l’application de l’hélice. Le pressin arrive dans un espace relativement peu considérable , refoulé par une pompe. Le pressin se trouve fortement pressé par le mouvement de la vis, et le jus s’écoule au dehors au travers de l’enveloppe perméable de l’hélice, tandis que la pulpe sort à l’extrémité en soulevant un obturateur maintenu par un ressort.
- On rencontre encore à l’Exposition la presse Manuel et Socin, qui s’annonce comme devant avoir beaucoup d’avenir. Elle fonctionne sans pompe, et la surface filtrante est une toile sans fin faite de poils de chèvre. Elle se compose de cylindres en nombre plus ou moins considérable, placés deux par deux, l’un au-dessus de l’autre; le cylindre supérieur est plein et en fonte; l’autre, inférieur, est perméable. Entre les cylindres passe la toile sans fin, qui entraîne la pulpe et l’amène successivement de l’un à l’autre pour subir une série de pressions. La couche est mince, ce qui con- ' tribue à un bon épuisement. -
- Vous voyez que le procédé est extrêmement simple. Dans cette presse, le pressin est reçu sur une toile composée d’un tissu animal en poil de chèvre, ou en toute autre matière du même genre, peu importe, elle jus subit une filtration pendant son extraction; c’est là un avantage sérieux. MM. Manuel et Socin emploient de préférence le poil de chèvre, parce qu’il est très résistant.
- La pulpe reste sur cette toile,, dont le réseau est très serré, et l’on obtient un jus très clair; tandis qu’avec la presse à surface métallique, il passe toujours une certaine quantité de débris de cellules, ou pulpe folle, dont l’action est nuisible à la pureté des jus, parce que, sous ce grand état
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- de division, les matières organiques deviennent solubles par l’action de la chaux et de la chaleur; aussi est-on obligé de compléter le travail des presses continues à surfaces métalliques par l’emploi des tamiscurs ou épulpeurs.
- On voit à l’Exposition un certain nombre cl’appareils de ce genre.
- Citons d’abord le système de MM. de Lovnes et Linard, qui consiste en un cylindre horizontal, recouvert d’une toile extrêmement fine, plongé jusqu’au-dessus de son axe dans la cuve contenant le jus à épulper. Le jus traverse la toile et sort par l’axe creux du cylindre.
- Citons ensuite celui de MM. Mariolle frères, de Saint-Quentin, qui jouit d’une grande réputation dans les sucreries et dont le fonctionnement est parfait. L’épulpeur de leur système est exposé dans une annexe de l’avenue de la Bourdonnaye.
- Enfin, MM. G ail et Mesnard ont imaginé un système qui ressèmblc beaucoup à celui de MM. de Loynes et Linard. Dans ce système, le cylindre filtrant, rotatif, est placé verticalement.
- Le jus extrait de la betterave par tel ou tel système peut être travaillé de suite pour en extraire le sucre, ou bien on peut,après une légère addition de chaux, le transporter au loin dans une usine centrale, où on opérera sur de très grandes quantités de jus à la fois. Ce système, dit des râperies, a été imaginé par M. Linard. Le jus, extrait dans les centres de production de la betterave, est aspiré par une pompe puissante et refoulé, à une distance de plusieurs kilomètres, dans des tuyaux de fonte placés sous les accotements des routes. Grâce à cette idée, M. Linard a pu construire de.s fabriques de sucre où l’on fait par jour 5oo sacs, et où l’on pourra faire, dans un temps très rapproché, 1,000 sacs de sucre par jour, c’est-â-dire 100,000 kilogrammes. L’usine centrale d’Escaudœuvres, près Cambrai, a dix-sept râperies, et elle en possédera bientôt vingt; toutes ces râperies envoient à l’usine centrale leur jus préalablement chaulé à 5 p. 0/0 de lait de chaux à 20° Baumé, pour éviter les altérations pendant le trajet. Le jus de toutes les râperies se réunit à l’usine centrale dans un immense réservoir où l’on puise au fur et à mesure des besoins. Des télégraphes relient les râperies à l’usine, et l’on peut communiquer ainsi instantanément avec les dix-sept râperies pour donner l’ordre de commencer ou d’arrêter le râpage, suivant les besoins.
- M. Linard a ainsi augmenté la production du sucre dans une notable proportion. •
- Mais quels que soient les moyens d’extraction du jus, il faut l’épurer, et pour cela nous avons deux moyens a notre disposition.
- . L’un consisterait à précipiter toutes les matières impures contenues dans le jus, et à ne conserver que la solution sucrée, privée par filtration du dépôt insalubre renfermant les impuretés.
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- On n’a pas encore trouvé jusqu’à ce jour un procédé suffisamment efficace pour pouvoir précipiter ainsi sous forme de composés insolubles toutes les matières impures que renferme le jus de betteraves.
- L’autre moyen consisterait à précipiter le sucre sous forme de composés insolubles et à le séparer par fdtration. Cette dernière méthode, probablement celle de l’avenir, n’est pas encore appliquée; on se sert donc du premier moyen, si imparfait qu’il soit, et c’est le seul que nous examinerons ici
- Au début de la fabrication du sucre et encore dans certaines usines, le jus arrive dans une chaudière dite chaudière à déféquer; on le porte à une température de 80 degrés, on y ajoute une certaine quantité de lait de chaux et l’on continue à chauffer tout doucement. Sous l’influence de cette chaleur très progressive, une écume abondante se forme à la partie supérieure de la chaudière, un liquide clair occupe la partie inférieure; par décantation, on obtient une solution transparente qui,- par flévaporation, laisse une masse jaunâtre composée de sucre et de matières impures qui n’ont pu être éliminées par ce système.de défécation. Ce procédé est encore très employé aux colonies.
- Plus tard on a perfectionné le procédé. M. Rousseau, fabricant de produits chimiques à Paris, rue des Ecoles, a eu l’idée d’envoyer dans l’intérieur du jus sucré un courant de gaz acide carbonique, pour saturer la chaux en excès, en formant avec elle du carbonate de chaux. Par ce procédé, dit de saturation, on élimine, en même temps que la chaux en excès, une certaine quantité des impuretés :qui échappent à la défécation. M. Rousseau produisait son acide carbonique dans un petit four en brûlant du 6oke, sous l’influence d’un courant d’air refoulé avec pression sous le cendrier.
- Plus tard encore on fit des fours donnant simultanément de la chaux et du gaz carbonique; vous voyez ici le dessin d’un de ces fours recommandés parla maison Cail et Gie de Paris. Les fours à chaux sont de"deux sortes : les uns sont à foyers extérieurs, les autres n’ont pas de foyer et ressemblent à un haut fourneau. On y mélange ensemble la pierre à chaux et le combustible, le coke. '
- Ges fours communiquent avec une pompe aspirante qui enlève l’acide carbonique formé parla combustion du coke et, d’autre part, l’acide carbonique qui provient de la décomposition de la pierre à chaux.
- La chaux formée reste dans le four; on la tire à la partie inférieure, au fur et à mesure des besoins. Pendant l’opération de la saturation, on re^-foule l’acide carbonique puisé dans le foiir, dans le jus chargé de chaux, et l’on reconstitue le carbonate de chaux qui entraîne une partie des impuretés en se formant. Ce carbonate de chaux, n’ayant pas grande valeur, est vendu comme engrais, ou reconstitué en chaux dans les pays oii l’on manque de calcaire.
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- Après les procédés de défécation et de saturation vint Je procédé de double carbonatation, introduit dans l’industrie française par MM. Perrier et Possoz. C’est grâce à ce procédé que l’envoi des jus chaulés par ce système a pu se développer; car, contrairement au procédé de défécation, il faut, pour l’appliquer, que le jus soit préalablement chaulé.
- Le jus, aussitôt extrait de la betterave, est additionné de i o à 1 2 p. 0/0 de lait de chaux, soit de toute la quantité qu’on veut y mettre.
- Dans ces conditions, le jus peut se conserver pendant plusieurs mois. Il est ensuite soumis directement à un courant de gaz acide carbonique; on arrête la première opération à l’apparition du dépôt se formant rapidement et alors que l’alcalinité est encore de 2 grammes de chaux par litre; on cïécante le jus pour le séparer du dépôt, puis on l’additionne d’une nouvelle quantité de chaux, et l’on recommence la carbonatation; le jus, en sortant de la deuxième carbonatation, est très limpide et neutre * ou, si on le laisse alcalin, il doit contenir au maximum cinq dix millièmes de chaux, et il n’y a plus qu’à compléter son épuration par la filtration au noir animal, pour qu’il soit arrivé à son maximum d’épuration dans les conditions actuelles de l’industrie. . ,
- Le jus ainsi épuré doit être concentré.
- Au début, on concentrait à air libre le jus dans une bassine chauffée à feu nu, puis à la vapeur; on a renoncé à ces deux procédés presque partout, surtout au premier, et aujourd’hui, dans les nouvelles installations, on se sert d’appareils à plusieurs effets pour évaporer dans le vide. Le premier de ces appareils fut fait par Riliieux.
- En voici le principe : Si vous faites chauffer de l’eau à la pression ordinaire, ici par exemple, dans cette salle, l’ébullition va se produire à un certain moment, et à la température de 100 degrés si le baromètre indique 760 millimètres de pression. La température d’ébullition sera d’autant moins élevée qu’il y aura moins de pression, si bien que sous 200 millimètres de pression, par exemple, l’ébullition se produit 067 degrés centigrades. Le principe de ces appareils repose sur un abaissement de température dans le point d’ébullition, par le fait d’une diminution de pression.
- En France, on se sert généralement d’un type de ces appareils composé de trois caisses, et on l’appelle triple effet. Dans chacune des caisses on a des vides différents, si bien que les vapeurs d’évaporation sortant de la caisse où il y a le moins de vide servent de vapeurs, pour chauffer et évaporer le jus contenu dans la caisse suivanle, où il existe un vicie plus important.
- J^es trois caisses de l’appareil à triple effet sont placées l’une à côté de l’autre; chacune se compose de deux parties : l’une tubulaire, placée à la partie inférieure, l’autre constituant une simple chaudière qui reçoit le
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- jus. On maintient le jus à une certaine hauteur, tous les tubes sont pleins, et la vapeur circule autour des tubes.
- Dans la première caisse arrivent les vapeurs d’échappement sortant des machines à haute pression. Dans la seconde caisse arrivent les vapeurs provenant de l’évaporation des jus de la première caisse, et dans la troisième les vapeurs provenant des jus de la deuxième.
- Une pompe puissante, analogue aux pompes d’épuisement, fait le vide dans l’intérieur de l’appareil, en commençant par la troisième caisse; le vide va donc en diminuant de la troisième à la première. L’ébullition se produit à g 2 degrés dans la première caisse, à 84 dans la seconde et à 54 dans la troisième.
- Il y a à l’Exposition plusieurs appareils de ce genre.
- Dans l’exposition de Eives-Lille, on rencontre une disposition spéciale-, dans le but de répartir uniformément la vapeur. La vapeur arrive sur toute la hauteur; le faisceau fubuftdre est renfermé dans une double chemise percée cle trous vers les tubes, c’est-à-dire vers l’intérieur de la caisse, et ces trous sont d’autant plus grands qu’ils sont plus éloignés du point d’arrivée de la vapeur.
- Ce fluide circule ensuite de la périphérie au centre, ou sont placées la sortie des eaux de condensation et la sortie des vapeurs incondensables ou non condensées.
- La vapeur, au contact de chaque tube, cède sa chaleur latente et se résout en eau. Cette chaleur latente est utilisée à évaporer l’eau du jus.
- Cette répartition de la chaleur est la même dans tous les triplés effets, et les seules parties qui différencient les divers systèmes les uns des autres sont le mode de circulation de la vapeur et le système adopté pour la marche des jus.
- Il existe dans l’exposition hollandaise des appareils à triple effet entièrement simplifiés au point de vue de la tuyauterie. Il n’y a qu’un seul tuyau qui sert à la conduite d’une caisse à l’autre, tandis que dans le triple effet de Fives-Lille il y a autant de conduits que de caisses.
- La question est de savoir de quel côté est l’économie. Avec la simplification des tuyaux comme elle a lieu dans le triple effet de la section hollandaise, on est obligé de démonter tout l’appareil chaque fois qu’on veut le nettoyer,' tandis qu’avec le triple effet de Fives-Lille il est possible d’isoler les caisses.
- Dans le triple effet de Cail et Halot, il y a une disposition spéciale. Après la deuxième caisse, sur la conduite de vapeur qui. va à la troisième caisse,il existe une tubulure spéciale qui va directement à la pompe à air. Cette disposition a pour but, lorsqu’il n’y a pas assez de vide dans la troisième caisse, que l’évaporation par conséquent est ralentie, de permettre d’eiivoyer une certaine quantité de la vapeur produite dans la seconde
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- caisse directement au condenseur, de façon que, la production de vapeur devenant moins grande dans la troisième caisse, le vide puisse monter et l’évaporation recommencer activement.
- On rencontre après cela, comme particularité, un ralentisseur adapté également aux appareils de cuite. Il se place h la partie supérieure des appareils, sur la conduite qui met en communication la troisième caisse avec l’appareil de condensation. Si l’on considère en effet la somme de vapeur produite dans chacune des caisses, et natamment dans la troisième pour le cas actuel, on remarque que la vitesse de la vapeur doit être excessive par suite du petit diamètre des conduits, et l’on comprend qu’une certaine quantité de liquide puisse être entraînée; or il est sucré, c’est même du sirop et il a de la valeur. Pour le recueillir, on a intercalé sur une partie du tuyau un ralentisseur du système Hodeck, qui se compose d’un tambour horizontal en tôle d’un fort diamètre, dans laquelle existent deux cloisons verticales percées de trous. La vapeur, en arrivant dans cet appareil, trouve tout de suite une section beaucoup plus grande; elle se détend un peu, se condense pour une petite partie, sa vitesse se ralentit, des gouttelettes de sirop se forment et se déposent à la partie inférieure de l’appareil ; on les recueille.
- Enfin il y a une autre particularité qu’il est bon de signaler, c’est que depuis quelque temps on tend de plus en plus à recueillir l’eau provenant de la vapeur qui se condense dans chacune des caisses. Au début, il y a eu à cet égard un préjugé énorme. C’est de l’eau distillée la plus pure qu’on puisse rencontrer dans une fabrique de sucre; les sources naturelles ne donnent pas d’eau ayant une pureté égale à celle qui se condense dans ces caisses; eh bien! à l’origine, on la laissait perdre ! Vous savez qu’il y a un grand intérêt dans l’industrie à avoir de l’eau distillée pour alimenter Içs générateurs, et que, plus spécialement pour tous les besoins de la fabrication du sucre, il est nécessaire d’avoir de l’eau pure. Aussi est-on arrivé à recueillir de plus en plus l’eau contenue dans la seconde et dans la troisième caisse. Il y a cependant encore des restrictions; on pense par exemple que l’eau de la seconde caisse est plus ammoniacale que l’eau de la troisième! Cela est vrai dans certains cas, mais on peut néanmoins l’employer à l’aide de certaines précautions, et l’on arrive aujourd’hui à recueillir non seulement l’eau.cle la troisième et de la deuxième caisse, mais l’eau qui se trouve-dans l’appareil condenséur-réchauffeur, et l’on peut disposer une pompe unique pour puiser dans les trois parties que je viens d’indiquer. Il est inutile de mettre autant de pompes qu’il y a de caisses; à l’aide d’un simple agencement de tuyauterie, on peut arriver à extraire avec une seule pompe l’eau des deux dernières caisses et du condenseur-réchauffeur.
- Voici la disposition de tuyauterie à adopter : Supposez qu’un tuyau arrive de la seconde caisse, qu’un autre arrive de la troisième et un autre
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- du condenseur-réchauffeur ; on réunit ensemble la seconde et la troisième caisse et l’on fait descendre le plus bas possible le tuyau réunissant les deux retours; il faut au moins im,5o en contre-bas des caisses. Ce tuyau arrive dans un appareil en tôle présentant un diamètre de 4o à 5o centimètres, dont la partie supérieure est en communication avec le* vide qui existe dans la pompe à air, à l’aide d’un tuyau qui remonte jusqu’au niveau du plancher des appareils. L’eau formée clans le condenseur-réchauffeur arrive sur le tuyau commun du retour des deux caisses en-un point quelconque le plus bas possible et près de l’appareil en tôle dont je viens de parler. Toutes les eaux de la deuxième et de la troisième caisse ainsi que-du condenseur, par suite de la différence de niveau, viennent d’elles-mêmes dans cet appareil, et comme ces eaux sont à des températures différentes, il se produit immédiatement un phénomène qu’il convient de remarquer : l’eau de la deuxième et celle de la troisième caisse donnent lieu à un dégagement de vapeur par suite du vide très grand qui règne dans cet appareil, les vapeurs ammoniacales tendent à se former en premier lieu, et comme l’appareil en tôle est en communication permanente avec la pompe à air, elles s’échappent et il reste de l’eau distillée aussi pure qu’on peut la désirer industriellement.
- Dans l’appareil d’évaporation dit triple effet, on amène le jus de betterave à peser 22 à 25 degrés; c’est du sirop. On termine les opérations de l’extraction du sucre en filtrant le sirop sur le noir animal et on achève l’élimination de l’eau en excès dans un autre appareil dit appareil ci cuire.
- La cuite, qui se pratiquait au début à feu nu, puis à la vapeur et à air libre, se fait aujourd’hui généralement à la vapeur et dans le vide, dans un appareil dit cuite en grain, qui se compose d’un vase en tôle à fond en fonte, garni intérieurement d’une grande quantité de serpentins. Le sirop est introduit dans Tintérieur de la cuite; par la concentration, on l’amène au point de cuite, c’est-à-dire au point ou, en en prenant une goutte entre l’index et le pouce il se forme un filet fin comme un fil en écartant les doigts. Dans cet état, le sirop est parfaitement transparent et limpide. Si vous venez à introduire brusquement dans ce sirop une certaine quantité d’autre sirop sortant du triple effet et filtré (trois ou quatre litres), une grande quantité de petits cristaux apparaissent dans toute la masse, des cristaux minuscules il est vrai, mais qui n’en existent pas moins. Et en faisant arriver successivement et lentement de nouvelles quantités de sirop , ces cristaux grossissent'peu à peu et finissent par prendre la forme de ces petits grains que vous voyez. (L’orateurmontre un spécimen de sucre en granules déposé sur le bureau.) Ce sucre est très beau; il provient de la sucrerie de MM. Druelle, Payart, Coquebert et Cio. 11 n’y a que trois ou quatre fabriques en France qui fassent directement du sucre aussi beau actuellement.
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- Pendant l’opération de la cuite, on obtient des grains plus ou moins gros suivant l’habileté de l’opérateur et la qualité du sirop.
- La cristallisation terminée, il n’y a plus qu’à séparer le sirop de la mélasse qui l’enveloppe ; pour cela, on se sert d’appareils centrifuges dits turbines; ces appareils ressemblent aux essoreuses centrifuges et sont basées sur le même principe.
- La turbine ordinaire se compose d’un tambour fixé à un arbre qui fait douze cents tours à la minute. La partie verticale du tambour est perméable et composée d’une toile métallique à mailles serrées pour laisser un libre passage à la mélasse et retenir les cristaux de sucre. La compagnie Fives—Lille expose un appareil centrifuge ordinaire à mouvement en dessus, par cônes de friction. En même temps on remarque l’appareil Kœrting, appliqué au clairçage des sucres dans cette turbine même. La turbine Weston, construite par M. Cail, est faite surtout en vue des colonies ; elle a pour but d’économiser la main-d’œuvre, qui, étant très rare dans ces pays, doit être remplacée de plus en plus par l’emploi des appareils mécaniques; mais en France, où elle est plus abondante et plus habile, on préfère encore se servir de la turbine ordinaire.
- Le sucre ainsi obtenu en cristaux comme de petits candis est refondu ou expédié à l’étranger. Partout en Europe et en Amérique, il est employé directement, mais en France le consommateur le repousse; on veut du sucre raffiné, plus épuré, d’un aspect plus agréable et se présentant sous la forme de morceaux.
- RENDEMENT EN SUCRE DE LA BETTERAVE.
- Dans l’état actuel de l’industrie du sucre, avec tous ces appareils perfectionnés, combien retire-t-on de sucre delà betterave? Vous serez assez surpris de voir combien la quantité en est petite et combien, par suite, il reste de progrès à accomplir e.ncore dans cette industrie.
- Sur 100 kilogrammes de sucre contenus dans les betteraves on en retire 55 à 6o kilogrammes à l’état cristallisé.
- Les pertes se produisent ainsi :
- Dans la pulpe, de i5 à 20 p. 0/0;
- En cours de fabrication et immobilisé sous forme de mélasses, de 20 à 25 p. 0/0.
- Ainsi donc, dans les conditions actuelles de la fabrication, lorsqu’il entre 100 kilogrammes de sucre sous forme de betteraves dans une usine, il n’en sort à l’état cristallisé que 55 à 60 p. 0/0; ce qui correspond par 100 kilogrammes de betteraves, — suivant la richesse de la plante, qui varie de 7 à 1 3 p. 0/0, — de A à 7,2 p. 0/0 de sucre extrait.
- Getle industrie est donc tout à lait dans l’enfance de l’art, et elle a be-
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- soin de l'appui et des efforts de tous les hommes qui s’occupent de science et d’économie sociale pour arriver à se développer. 11 n’y a peut-être pas en France une industrie aussi arriérée, car dans la plupart des autres on extrait de 80 à 97 p. 0/0 des éléments utiles contenus dans la matière première.
- Il faudrait, pour arriver à un pareil résultat, épuiser complètement la pulpe : c’est là une des premières causes de perte; puis découvrir des procédés de fabrication qui permissent de précipiter sous forme insoluble la totalité du sucre contenu dans le jus.
- IMPÔT SDK LE SUCRE, SES CONSEQUENCES.
- Pour terminer, je dois vous expliquer l’influence de l’impôt sur la production et la consommation du sucre.
- En France, de 1 812 à 1816, on ne consommait par an et par habitant que 5oo grammes de sucre et l’on n’en produisait qu’une quantité extrêmement minime. En i83o, la production s’élevait à 7,000 tonnes, et la consommation par habitant était de 1 kilogr. 600.
- En 1837, on comptait 585 fabriques, c’est-à-dire beaucoup plus qu’au-jourd’hui, et la consommation s’élevait à 3 kilogr. 300 par habitant.
- C’est à la fin de 1837 que l’impôt sur le sucre fut établi pour la première fois; cet impôt fut une cause de ruine pour beaucoup d’industriels : 18 5 fabriques tombèrent et l’industrie du sucre reçut un coup dont elle eut beaucoup de peine à se relever. En 18A0, on ne comptait plus que 389 fabriques; les fabriques les plus favorisées qui avaient la main-d’œuvre et le charbon à bas prix, celles du Nord et du Pas-de-Calais, avaient pu seules résister. La production, qui était de k9,000 tonnes en 1837, tomba en i8ào à 26,900. Vous voyez quelle épreuve terrible l’industrie du sucre eut à supporter.
- En 1860, les conditions économiques ayant changé, la production reprend; on arrive à 67,000 tonnes, mais la consommation n’est encore que de 3 kilogrammes de sucre. En -1870, la production s’élève à 282,109 tonnes et la consommation atteint 7 kilog. 500.
- A partir de cette époque, la production, sous l’impulsion d’une ère de prospérité, sous l’impulsion de besoins pressants créés par la guerre avec la Prusse et aussi sous l’influence de la création de râperies nombreuses montées par M. Linard, la production se développe rapidement et atteint 45o,ooo tonnes en 1875. Mais, à la suite de l’augmentation des impôts de toute nature et principalement de ceux sur le sucre, pour couvrir les frais de la guerre et payer la rançon, la consommation diminue ; on ne consomme plus que 7 kilog. 300 en-187 5, et depuis elle a été constamment en diminuant. En 1876, elle fut cle 7 kilog. 200; en 1877, de
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- 6 kilog. 200, et la production se ralentit au point de tomber à 2 38,ooo tonnes seulement en 1877.
- Pendant cette même période, un mouvement inverse se produit chez nos voisins. L’industrie du sucre va progressant et la consommation se développe considérablement. Il est difficile de connaître exactement la consommation réelle dans les pays producteurs, et surtout en Autriche-Hongrie et en Allemagne, parce que l’on ne connaît pas exactement la quantité de sucre produite. Mais en Angleterre, le contrôle est facile, puisque ce pays ne produit pas de sucre et que les quantités entrant dans le pays y arrivent par bateaux et qu’elles sont rigoureusement constatées. Je prendrai donc ce pays pour exemple.
- La consommation dans ce pays fut, en 1877, de 3i kilog. ôoo par habitant, contre 2 3 kilogrammes en 1870. Cette grande différence de consommation provient de ce qu’en France nous payons un impôt exagéré, tandis qu’en Angleterre l’impôt sur le sucre n’existe plus.
- L’action de l’impôt sur la consommation est très marquée, et l’Angleterre vient nous donner à ce sujet un exemple frappant :
- E11 1869, l’impôt en Angleterre était de 5o francs : la consommation était de 2 1 kilogrammes.
- En 1870, l’impôt est abaissé à 1 5 francs : la consommation s’élève à 2 3 kilogrammes.
- En 1873, l’impôt est abaissé à 7 fr. 5o cent. : la consommation atteint 26 kilog. 200.
- En 187A, l’impôt est entièrement supprimé, et la consommation s’élève à 28 kilog. 300 et va en augmentant donnée en année.Si élevé que paraisse ce chiffre, il peut encore s’élever de beaucoup; nous en avons la preuve en Australie, où la consommation atteint 55 kilogrammes par habitant.
- Boit-on ou mange-t-on plus sucré en Angleterre qu’en France? On peut répondre non. Mais la grande consommation est due à deux causes : d’abord, le sucre étant à bon marché, il devient un objet de première nécessité et peut être employé par toutes les classes de la société. Les pauvres comme les riches.peuvent se servir de ce produit, qui est si nécessaire à la santé et si agréable à la dégustation.
- Ensuite, en Angleterre, la consommation apparaît sous son vrai chiffre;, le pays n’étant pas producteur, on connaît exactement les quantités produites, tandis que clans les autres pays le chiffre de la consommation est faussé.
- L’Autriche-Hongrie, il y a deux ans, avait exporté plus de sucre qu’elle n’en avait produit, d’après les tableaux du Gouvernement; dès lors, la consommation devenait une valeur négative, et chaque habitant, d’après la statistique, avait du rendre 1111e certaine quantité de sucre pour équi-
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- Übrer les chiffres de production et.de sortie. O11 voit de suite combien le mode de contrôle employé peut fausser le chiffre de la consommation.
- Le même phénomène pourra se produire en France, car le mode de constatation des quantités consommées, les seules passibles de l’impôt, est sujet à de grosses erreurs. Les quantités mises en consommation sont représentées par les quantités acquittées, soumissionnées et non acquittées, déduction faite des quantités exportées après le raffinage.
- Si l’on opérait sur tous produits de même nature, cette manière de calculer serait exacte, mais l’erreur est facile et très importante, parce qu’on est obligé d’évaluer par des calculs établis sur des bases entièrement fausses la quantité de sucre, à un type pris pour base, contenu dans un sucre d’une autre catégorie. Ainsi du sucre dit sept à neuf, qui a en moyenne la composition suivante :
- Sucre ....................................................... g h . 10 0
- Glucose................................................. o.020
- Cendres........................................ . ....... , . 1.944
- Eau et divers................................................ 3.936
- 100.000
- est considéré comme devant rendre 80 kilogrammes de sucre raffiné, tandis qu’on peut en extraire beaucoup plus, et presque la totalité des 9/1 kilog. 100 préexistants, en employant l’osmose ou l’élution pour le traitement des mélasses. Si le sucre réellement extrait"est de 90, il y a donc i 0 kilogrammes de sucre qui entrent dans la consommation au détriment du Trésor et faussent le chiffre de la consommation.
- Le chiffre de consommation des statistiques françaises est donc faux, et tout nous porte à croire que l’on consomme beaucoup plus de sucre en France que ne l’indiquent les chiffres ci-dessus , et il est bien certain que la consommation serait encore bien plus forte si, les.droits étant moins élevés, le sucre était livré au commerce à plus bas prix, parce qu’il deviendrait d’un emploi régulier et indispensable dans les classes peu aisées de la société.
- Pour vous faire voir la part énorme que représente la valeur de l’impôt dans le prix du sucre, permettez-moi de décomposer le prix d’un kilogramme de sucre et de vous montrer la part afférente à chacun des éléments! qui interviennent pour constituer le prix total d’un kilogramme de sucre.
- Le kilogramme vaut aujourd’hui, dans le commerce, 1 fr. 50 cent., cassé en morceaux réguliers et pris en raffinerie, en gros. Sur ce prix :
- L’État prend pour les impôts de toute nature. . . ..... . .
- La culture a livré en betteraves pour. ..........
- , l extraction du sucre de la betterave. L industrie prend pour! ,
- T 1 ( ralhnage du sucre.............
- Enfin le commerce, pour les ventes et rachats, prélève..
- of 76e o 38 0 20 0 1 4 0 02
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- Vous voyez quelle part énorme revient à l’Etat, et si la consommation va en diminuant, cela tient évidemment à l’énormité de l’impôt, qui est de plus de 1 oo p. o/o de la valeur de la marchandise.
- Pour vous montrer les conséquences de cet impôt exagéré, nous allons comparer sommairement tous les pays d’Europe ensemble :
- En 1870, la France produisait 312,28 p. 0/0 du sucre total qui se fabriquait en Europe, tandis que l’Allemagne n’en"produisait que 26,72 et l’Autriche 20,20 p. 0/0.
- En 1875, la France produisait encore 3 à,30 p. 0/0, l’Allemagne 26,72 et l’Autriche 13,64.
- Mais, dès 1876, la France ne produit plus que 22, l’Allemagne 26 et l’Autriche 23 p. 0/0 du sucre total produit en Europe.
- En 1877, la betterave ayant été d’une qualité supérieure en France, le produit se relève à 28 p. 0/0, l’Allemagne reste à 26 p. 0/0, l’Autriche continue à s’élever, elle atteint 2/1 p. 0/0.
- Vous voyez donc que l’industrie se déplace; la production de la France va en diminuant constamment, tandis que celle de l’Autriche va en augmentant; et cela tient, quand on va au fond des choses, uniquement au système de l’impôt.
- Il faut donc que tout le monde en France réagisse contre cette exagération de la fiscalité, et qu’on arrive à une diminution du prix du sucre. Si l’Etat pouvait consentir à abaisser le droit de 73 fr. 32 cent, au chiffre de k5 francs ou de ko francs, sous l’influence de cette diminution., vous verriez la consommation reprendre son essor. L’Etat éprouverait une’diminution sur une des sources de ses revenus, mais la diminution ne serait que momentanée, et il ne faudrait peut-être pas quatre ans pour que, la consommation, s’élevant dans des proportions considérables, FEtat ne retrouvât la totalité de sa recette actuelle et au delà; et ce qui le prouve, c’est qu’en 1860, l’impôt ayant été abaissé de ko fr. 5o à 25 francs, la consommation qui, dans les cinq années antérieures, n’avait atteint que le chiffre de 193,000 tonnes, s’éleva tout d’un coup à 2/12,000; et cela rien que par suite d’une diminution de 18 fr. 5o cent, aux 100 kilogrammes .
- Vous voyez que, si l’Etat pouvait diminuer l’impôt sur le sucre, immédiatement l’industrie sucrière se développerait et il en résulterait une source de bien-être pour la population. En effet, ce n’est pas seulement l’intérêt du fabricant, mais celui de tout le monde, qui est engagé dans la question. Voyez ce qui se passe dans-les départements où l’industrie sucrière s’est implantée.
- Dans l’arrondissement de Valenciennes, un des grands centres de cette industrie, en 1857, les terres cultivées en betteraves s’élevaient à 7,000 hectares, les terres cultivées en céréales à 1/1,900 hectares.
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- En 1867, 011 trouve 9,086 hectares de terres en betteraves et 16,000 en céréales.
- Enfin, en 1877, .011 a i3,ooo hectares en betteraves et 26,302 en céréales.
- C’est-à-dire qu’à partir du moment ou l’on se met à faire la culture de betterave, la fertilité des terres va en augmentant, la production des céréales se fait dans des proportions bien plus considérables et s’étend à 65 p. 0/0 du sol cultivable. Elle procure ainsi le bien-être et la fortune à l’agriculteur et' aux ouvriers des campagnes.
- 11 y a donc nécessité, au point de vue général, de pousser l’industrie du sucre à un degré de développement aussi considérable que possible, pour que les industries et les produits agricoles qui en dérivent puissent, eux aussi, se développer, prospérer, et pour éviter la catastrophe qui menace les fabricants de sucre et les agriculteurs, caries pays étrangers à la France progressent dans une grande proportion et nous font une concurrence qui doit nous inquiéter.
- La séance est levée à h heures.
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- PALAIS DU TROCADERO. — 13 JUILLET 1878,
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES CONDITIONS TECHNIQUES ET ÉCONOMIQUES D’UNE ORGANISATION RATIONNELLE
- DES CHEMINS DE FER,
- PAR M. L.-L. VAUTHIER,
- INGÉNIEUR DES PONTS.ET CHAUSSEES, MEMBRE DU CONSEIL MUNICIPAL DE LA VILLE DE PARIS»
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président ;
- M. Hervé Mangon, membre de l’Institut.
- Assesseurs :
- MM. Allain-Targè, membre de la Chambre des députés. Lajsant, membre de la Chambre des députés.
- M. Hervé Mangon, président, déclare la séance ouverte et prend la parole en ces termes :
- Messieurs,
- La conférence que vous allez entendre sera consacrée à l’étude des conditions techniques et économiques .d’une organisation rationnelle des chemins d<? fer. L’auteur se propose d’examiner les moyens à employer pour retirer des chemins de Ter, dans l’avenir, des avantages plus grands encore que ceux que le pays en obtient en ce moment.
- Notre excellent ami M. Vauthier est à la fois un ingénieur savant, un praticien expérimenté et un administrateur éclairé, car depuis huit ans il prend une part active, comme conseiller municipal, aux grandes affaires de la ville de Paris. Mais M. Vauthier est plus que tout cela : longtemps renfermé en lui-même il a'beaucoup réfléchi ; M. Vauthier est un penseur, un philosophe dans la meilleure et la plus haute acception du mot. Cette variété d’aptitudes si rarement réunies donnera à sa conférence un caractère tout particulier d’élévation et d’originalité.
- Pour ceux d’entre vous qui ne le connaissent pas personnellement, je
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- dois encore ajouter que M. Vauthier est l’incarnation du désintéressement : il s’est toujours oublié lui-même pour se dévouer à la défense de la justice et du progrès. Il a traversé la tête haute des temps terribles et de longues périodes d’adversité. Lorsque plus tard le parti qu’il a toujours servi a fini par triompher, il n’a demandé à ses amis qu’une fonction toute de dévouement et le droit de poursuivre sans relâche les travaux qu’il croyait utiles à son pays. De tels dévouements, de telles convictions se rencontrent rarement, et les opinions en matière de travaux publics d’un homme comme M. Vauthier ont droit à la respectueuse attention de tous ceux qui l’écoutent.
- Notre temps, Messieurs, a vu naître les chemins de fer, mais on s’habitue si facilement au bien que c’est à peine si l’on remarque aujourd’hui leurs bienfaits, si l’on pense aux merveilles qu’ils produisent et aux transformations profondes réalisées par leur influence dans notre état social.
- Je ne dirai rien des grands transports de marchandises qui permettent de réduire les prix pour le consommateur et cl’accroître cependant la rémunération du producteur. Je ne parlerai pas des transports de céréales, qui égalisent les prix dans toutes nos régions et nous évitent périodiquement les souffrances des disettes ou des famines. Je dirai seulement un mot du transport des personnes par les chemins de fer.
- Il y a moins de quarante ans, tout le mouvement des voyageurs arrivant à Paris ou en partant était concentré dans deux cours qui existent encore : la cour des diligences Laffitte, rue Saint-Honoré, et celle des messageries royales, rue Montmartre. Aujourd’hui, les six ou sept immenses gares de Paris ne suffisent plus au trafic des voyageurs innombrables qui s’y rencontrent. On comprend l’influence sur toutes choses de pareils changements dans les habitudes d’un pays. Pour ne parler que de l’événement de cette année, n’est-ce pas aux chemins de fer et à eux seuls que nous devons ces grandes expositions internationales dont la France donne en ce moment le magnifique exemple ?
- Les facilités offertes par les chemins de fer au transport des personnes sont déjà grandes, mais il faut les élargir encore beaucoup, comme va le dire M. Vauthier, car les transports fréquents des populations exerceront sur les mœurs et les opinions de la France la plus heureuse influence. L’habitant de la ville pourra aller se retremper au foyer de sa famille éloignée. Le cultivateur, à son tour, viendra se distraire et chercher la lumière à la ville. On ne pourra plus exciter contre Paris la jalousie de nos campagnes, car les fêtes de Paris seront véritablement les fêtes de la France entière, réunie dans l’enceinte de la grande cité.
- Il y aura demain quatre-vingt-huit ans que nos pères célébraient au Champ de Mars la première fête vraiment nationale de la France : la fête de la Fédération.
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- Grâce aux chemins de fer, notre siècle pourra donner à ces solennités toute leur majesté, en réunissant dans un même lieu et dans une même pensée patriotique les délégués du pays tout entier.
- N’est-ce pas encore aux chemins de fer que nous devons ce magnifique palais du Trocadéro où le monde entier semble s’être donné rendez-vous? N’est-ce pas en effet pour recevoir plus tard les hôtes arrivant de tous les points du territoire que la ville de Paris a voulu créer cet édifice superbe, consacré à la glorification de la science, des lettres, des arts, du génie de notre pays ?
- La France, grâce aux progrès des temps, possède maintenant, sur ce coteau où devait s’élever le palais du roi de Rome, le palais des grandes fêtes de la République. Dans l’avenir, je ne crains pas de l’affirmer, la reconnaissance publique confondra dans un même souvenir le Conseil élu de la ville de Paris, qui a décrété la construction de ce palais grandiose, et le nom de M. Krantz, l’organisateur, le grand architecte du palais des fêtes de la démocratie française.
- Je voudrais pouvoir développer ces pensées, mais je ne dois pas retarder l’heure de la conférence, et je donne la parole à M. Vauthier. (Applaudissements.)
- M. Vauthier. Messieurs, je commencerai par remercier M. le président des paroles sympathiques, mais beaucoup trop flatteuses , qu’il a bien voulu m’adresser, et, sans autre préambule, j’aborderai le sujet difficile et compliqué que j’ai l’intention de développer devant vous.
- Jusqu’à ce jour, les chemins de fer à voie réglementaire, destinés à la grande circulation, — les seuls dont j’aie l’intention de parler, —ont été construits et exploités sans qu’on ait eu l’idée d’opérer entre eux de classement quelconque. On les a construits, on les a mis l’un au bout de l’autre, sans établir entre eux de différenciation d’aucune sorte; — car je laisse ici de côté cette distinction entre les chemins de fer d’intérêt local et d’intérêt général, qui ne correspond guère qu’à des considérations administratives , et ne constitue pas un classement proprement dit.
- On a considéré, jusqu’à ce jour, le chemin de fer comme une sorte de machine de type uniforme, une sorte de selle à tous chevaux, qui devait être partout la même, quelle que fût la diversité des circonstances dans lesquelles elle était appelée à fonctionner.
- Eh bien! ce que je veux établir, c’est que les choses ne doivent pas continuer à marcher ainsi. — Je veux démontrer que, pour un bon aménagement des voies ferrées, pour que ces voies fonctionnent dans les meilleures conditions, surtout aux moindres frais possibles, il faut opérer entre
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- elles un classement rationnel, et introduire dans le système de ces nouvelles voies de transport une organisation qui a fait défaut jusqmà ce jour.
- Quel sera le caractère de cette organisation ? G’estce que j’aurai à dire.
- Quelles seront les bases sur lesquelles cette organisation doit reposer? C’est ce que j’aurai à chercher.
- Les idées que je me propose de développer à ce sujet devant vous, Messieurs, comportent une première thèse, —— celle-là générale et applicable, suivant moi, à d’autres pays que la France : — c’est qu’en dehors des chemins industriels proprement dits, en dehors de ces chemins spéciaux,, sur routes et autres , auxquels on songe pour desservir des besoins tout à fait secondaires, la grande circulation par voies ferrées exige au moins la constitution de deux ordres de réseaux distincts, disposés entre eux comme l’indique, à titre de spécimen, la grande carte que vous avez sous les yeux. (L’orateur désigne ici une carte de France, à grande échelle, app en due derrière le bureau (1).) '
- L’un de ces réseaux, composé des lignes à grand trafic desservant les principales directions du territoire, serait ce que j’appelle le réseau national, que je définirai plus nettement tout à l’heure. Les autres réseaux, compris dans les mailles de ce grand réseau national, seraient formés des lignes secondaires desservant les trafics et directions de moindre importance, et constitueraient ce que j’appelle les réseaux régionaux, réseaux ayant des aptitudes moins amples que celles des lignes du réseau national, mais mieux adaptés, d’autre part, à la fonction secondaire qu’ils doivent remplir.
- Après cette thèse principale que je m’efforcerai de démontrer à fond, je compte aborder celle de savoir de quelle façon le réseau national et les réseaux régionaux doivent être exploités et régis.
- Le réseau national, je le dis tout de suite, me paraît devoir rester sous la dépendance immédiate de l’État. Ce réseau ne peut pas être laissé aux mains de l’industrie privée. Il ne semble pas admissible qu’on puisse livrera la gestion d’intérêts particuliers un appareil à transports embrassant la totalité du territoire, et moyennant lequel on pourrait faire à volonté sur les divers marchés la hausse et la baisse; tuer certaines industries, en avantager d’autres ; amoindrir enfin ou ruiner les grands ports de commerce français.
- Jé développerai cette idée plus tard. Mais je considère, en somme, cette proposition comme subsidiaire , et j’admets quil puisse y avoir, à son sujet, des différences d’appréciation.
- W La carte désignée n’était pas autre chose qu’une carte générale à grande échelle des chemins de fer français, sur laquelle un certain nombre de lignes rayonnantes et transversales, formant un lacis continu, étaient accusées par des traits plus forts, tandis qu’oû y avait dessiné par des traits plus fins, égaux entre eux, toutes, les autres lignes existantes ou en construction, comprises dans les mailles du lacis principal, et cela sans distinction du caractère actuel de cc's lignes et des 'compagnies de qui elles relèvent.
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- Quant aux réseaux régionaux, eu égard à la situation spéciale dans laquelle ils se trouvent, à la fonction secondaire qu’ils remplissent, ils peuvent, au contraire, sans inconvénient aucun, et au grand avantage du pays, être attribués à l’industrie privée, mais seulement, toutefois, à des conditions différant de celles admises aujourd’hui pour les grandes compagnies, et que je m’efforcerai de déterminer.
- Telles sont, Messieurs, les thèses que je me propose de développer devant vous.
- Inutile certainement de dire un mot de l’importance de la question que j’agite.
- Cette importance est connue de tout le monde. On sait que depuis huit ans le Parlement s’occupe sans relâche des difficultés que soulève le régime de nos chemins de fer:; que depuis trois ans surtout la question a pris les proportions et le caractère d’une véritable crise.
- La nécessité fortement sentie d’augmenter le développement de nos voies ferrées et d’étendre à tous les marchés secondaires le bienfait de la vapeur rencontre, dans les conditions qui président, depuis vingt ans surtout, à la constitution du nouveau mode de locomotion, des obstacles de plusieurs ordres.
- Si les grandes compagnies formées de i85a à 1807 présentent, par leur forte organisation, par Tintelligerice avec laquelle elles sont administrées, des garanties de Bon fonctionnement , le pays se plaint hautement du monopole dans lequel elles l’étreignent. La navigation intérieure agonise , là où elle n’est pas morte encore, sous une concurrence qui la ruine, sans profiter au pays. Le cabotage lui-mêmè lutte avec peine partout où il est aux prises avec la voie ferrée. Le commerce souffre nori pas seulement de l’élévation des tarifs qu’on lui imposé, mais de leur confusion et de leur complication inextricable. L’industrie enfin réclame hautement contre un état de choses qui permet aux compagnies de changer, à leur gré, les conditions naturelles de ses marchés de vente et d’approvisionnement, qui favorise certains ports étrangers au détriment des nôtres, et donne à dès transporteurs du dehors le moyen de traverser la France au quart du prix que payeraient, pour le même parcours, les producteurs nationaux. Et pendant ce temps, les compagnies, — exclusivement occupées chacune du développement de son trafic propre, — ne s’inquiètent aucunement des mesures d’ensemble à prendre pour lutter efficacement contre; la concurrence étrangère qui nous menace , concurrence dont la constitution dés lignes d’Etat, en Allemagne et en Italie, augmente chaque jour la puissance et lé danger. (Très-bien.)
- Ce n’est pas tout: à côté des grandes compagnies se sont développées quelques compagnies secondaires, et ont été créées dès lignes d’intérêt local. Mais, loin d’atténuer le mal, ces petites lignes ne font que l’aggraver.
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- Les compagnies secondaires végètent. Ne possédant pas un domaine propre, coupées et concurrencées par les lignes du grand réseau que protège la garantie de l’Etat, n’atteignant presque nulle part les principales sources de trafic, elles se voient enlever, par leurs puissantes rivales, les éléments de transport sur lesquels elles avaient compté.
- Quant aux chemins de fer dits d’intérêt local, ils ne sont pas, bien s’en faut, dans une situation meilleure. Par un vice constitutif de la loi qui les a créés, ce sont, à de rares exceptions près, des entreprises quasi mort-nées, qui ont bien de la peine à vivre.
- Ainsi, d’une part, de grandes compagnies protégées et garanties, dont l’opinion publique n’admettrait pas, sans vives protestations, qu’on étendît le monopole déjà si lourd; de l’autre, de petites compagnies qui meurent d’inanition et menacent le pays d’un désastre financier: tels sont les termes en face desquels se sont trouvés placés les pouvoirs publics, à un moment où l’industrie nationale demande à grands cris l’abaissement des tarifs, surtout leur sévère réglementation, et où les localités jusqu’à ce jour déshéritées réclament pour elles aussi le bienfait dont elles ont aidé à doter les autres parties du territoire.
- Les préoccupations naissant de cette situation ont, vous le savez, Messieurs, vivement agité le Parlement dans ces derniers temps, déterminé des mesures graves, et dans le nombre'des amis qui ont bien voulu m’honorer de leur présence au bureau, figurent deux des hommes qui ont, avec le plus d’autorité et de compétence, traité la question à la tribune.
- Dans ces conditions, tout le monde se dit que le.s mesures récemment adoptées n’ont pas de caractère définitif; que c’est un simple palliatif, et qu’il reste beaucoup à faire.
- On sent que l’on est arrivé, dans le développement de la viabilité ferrée, à un tournant de la route; qu’il faut quelque idée nouvelle qui porte la lumière dans le chaos, quelque remède énergique, quelque système radical qui nous arrache aux embarras surgissant de toutes parts.
- Cette situation, qui frappe de suspicion l’organe le plus essentiel de notre existence économique, de notre vie nationale, n’est méconnue de personne. J’ai tort de dire de personne. Il y a quelqu’un qui ne s’en émeut pas : ce sont les grandes compagnies.
- Vous avez pu lire récemment, Messieurs, et j’ai là sous les yeux un travail dû au , directeur d’une des grandes compagnies françaises. Suivant lui , ce qui se passe n’est pas grave. 11 n’y a rien d’inquiétant dans un état de choses qui a récemment obligé l’Etat, pour empêcher des compagnies de sombrer, à racheter plus de 2,000 kilomètres de chemins de fer. Ce sont là des misères. Il n’y a pas aujourd’hui, pour les chemins de fer, de question générale posée devant le pays.
- Douce quiétude! Ce langage ne vous rappelle-t-il pas, Messieurs, une
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- parole sinistrement joviale prononcée récemment : le fameux Beati possi-dentes, dont toute l’Europe a frémi? ^Heureux, en effet, ceux qui possèdent! Tout n’est-il pas au mieux, puisqu’ils sont contents? Et bien mal inspirés sont ceux qui essayent d’y changer quelque chose. (Très-bien!)
- Gela dit, je vais entrer dans la question par le côté technique, qui est le point de vue essentiel.
- Pour justifier l’organisation nouvelle, le système particulier que je préconise, il faut nécessairement que j’expose sur quelles considérations je m’appuie, et que je démontre le bien fondé de mes déductions.
- Le chemin de fer, je l’exprimais en commençant, est volontiers considéré comme une machine à transports qui travaille toujours dans les mêmes conditions et est la même partout. Il y a dans la constitution de cette machine, en effet, bien des choses identiques. L’apparence extérieure est la même, le mode de fonctionnement ne change pas, et cependant nous voyons des chemins de fer qui ont coûté à établir 500,000 à 600,000 fr. par kilomètre, et d’autres qui ont été construits pour des sommes même inférieures à 100,000 francs.
- Il y a là quelque chose qui, par un côté essentiel, caractérise un appareil susceptible d’une certaine élasticité, doué d’une certaine souplesse dans ses dispositions organiques.
- J’ai prononcé le mot de machine à transports. Le chemin de fer n’est pas, en effet, autre chose. Si cette machine spéciale ne jouit pas, comme les générateurs de force en général, comme la machine à vapeur courante par exemple, de la possibilité de varier dans sa puissance, depuis la force de 1 ou 2 chevaux jusqu’à celle de àoo ou 500 chevaux et plus, elle a cependant en elle cette propriété de varier, comme je l’indiquais, quanta ses frais d’établissement, dans la limite du simple au quintuple, et même au décuple. Il y a là un précieux élément d’élasticité dont il faut savoir tirer parti, et il importe de se rendre compte des circonstances qui donnent à la machine chemin de fer la souplesse dont il s’agit.
- Il y a. des gens qui se sont flattés d’avoir des secrets particuliers pour construire des lignes à bas prix. Nous savons des industriels qui prétendent avoir le talent spécial de construire à 100,000 francs le kilomètre et même moins des lignes qui, dans d’autres mains, coûteraient beaucoup plus cher. C’est là une prétention qui ne se peut soutenir. Les chemins de fer construits à bas prix par eux ne sont pas les mêmes que ceux construits à haut prix par d’autres. Entre les uns et les autres il existe des différences essentielles. Ce ne sont pas des machines de même puissance, et rabaissement des frais de construction n’implique, en aucune façon, des traits de génie de la part de ceux qui le réalisent.
- Il y a seulement une chose à dire : c’est que là où il n’y a pas génie, il peut y avoir acte de bon sens.
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- Si l’on n’a besoin que d’une machine de faible puissance, on fait parfaitement bien de ne dépenser pour l’avoir qu’une somme réduite au lieu d’v consacrer des sommes plus élevées. De secret spécial, il n’y en a pas, mais le calcul industriel peut être excellent.
- Deux chemins de fer, avons-nous dit, dont l’un a coûté peu de chose et l’autre est d’un prix élevé, ne sont pas identiquement la même machine. Ils se ressemblent pourtant; l’apparence extérieure, les dimensions essentielles sont les mêmes, mais ils diffèrent au fond par beaucoup de points.
- Quelques-unes de cés différences frappent l’attention à première vue : d’un côté, un grand luxe de matériaux; de l’autre, au contraire, une extrême simplicité de construction; dans l’un, des installations très-amples, des bâtiments recherchés, des voies nombreuses, un outillage complet et soigné; dans l’autre, par contre, des installations économiques, des constructions mesquines et un outillage imparfait.
- Ge sont là, dans le prix de revient, des causes de différences qu’on ne peut contester; mais la cause principale, essentielle, qui exerce sur le coût de la construction l’influence prépondérante, c’est que certains chemins de fer sont assujettis à n’avoir que des pentes faibles, des courbes à grand rayon, tandis qu’on admet pour les autres des pentes plus fortes et des rayons plus courts. De là, sur un même terrain, des différences énormes dans les frais de premier établissement.
- Cela est facile à comprendre, et vous pouvez tous, Messieurs, sans être gens du métier, vous en rendre parfaitement compte. Imaginons qu’on veuille établir entre Paris et Fontainebleau, par exemple, une ligne nouvelle, un second chemin de fer appelé à desservir les plateaux de la rive gauche de la Seine restés à l’écart; et supposons qu’au lieu des pentes extrêmement faibles auxquelles a été assujetti'le chemin de fer de Lyon, qui dessert seul aujourd’hui ce parcours, pentes extrêmement faibles qui ont entraîné sur certains points lés immenses travaux que vous connaissez tous, on accepte, pour le nouveau tracé, des pentes de 20a 25 millimètres, quatre à cinq fois plus fortes que celles de la ligne actuelle.
- Avec ce changement de conditions, on pourrait établir, entre le point que j’indiquais et Paris, un chemin de fer qui se tiendrait partout au niveau du sol, qui l’épouserait dans son relief, en suivrait les sinuosités, et ne serait, dès lors, grevé que de là dépense relative à la voie, à la construction des stations et au matériel roulant. Mais quant à ce qui coûte le plus dans un chemin de fer de prix élevé, quant aux terrassements et aux travaux d’art nécessités pour l’établissement de la plate-forme, cette dépense serait nulle ou descendrait à un prix extrêmement bas.
- C’est donc là le point caractéristique. C’est le régime adopté pour les pentes qui règle, le plus souvent, la dépense qu’engendre la construction
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- des chemins de fer. .Mais, en même temps, ce qu’il faut dire, c’est que le chemin de fer qui a de fortes pentes est par cela même un appareil moins puissant que le chemin de fer dont les pentes sont faibles. Je n’en donne pas la raison technique; mais elle tombe sous le sens. Qu’on s’en rende ou non exactement compte, chacun comprend qu’il en est des chemins de fer comme des routes, et que le poids du convoi qu’une locomotive entraîne décroît rapidement quand augmente l’inclinaison de la rampe à gravir. Si donc on a dans un cas une machine de la force de 100 chevaux, par exemple, on n’aura plus dans l’autre qu’une machine de 20 ou 20 chevaux.
- Ainsi, redisons-le bien, on n’a pas, en général, le même chemin de fer, la même machine, le même outil, pour une faible dépense que pour une forte. Mais, d’autre part, au point de vue économique et industriel, quand l’outil que l’on a suffit à l’importance de la fonction à remplir, on a tout ce qui convient, et il serait inutile, fâcheux, déraisonnable, d’aller engager un capital plus considérable pour se procurer un instrument qui dépasserait en puissance d’action les besoins auxquels il doit satisfaire. (Très-bien! et applaudissements.)
- C’est une face de la question sur laquelle je reviendrai; car c’est là une circonstance à relever comme élément de différenciation à établir entre les lignes à créer, suivant l’aptitude qu’elles doivent avoir.
- Mais, si les chemins de fer présentent, au point de vue de leur construction, l’élasticité que je viens d’indiquer, on retrouve aussi dans l’exploitation, entre d’autres limites que pour la construction, mais d’une manière analogue, des éléments de souplesse, des conditions d’élasticité qui dépendent de la façon dont cette exploitation est organisée.
- Sans doute il n’existe pas, en France du moins, — là seulement où je devais chercher mes exemples, pour.qu’ils fussent comparables, —des spécimens de divers modes d’exploitation, bien tranchés et suffisamment développés surtout pour chaque cas. L’exploitation des grandes compagnies, qui n’est que l’un de ces cas, dépasse de beaucoup en étendue le champ d’action des. compagnies secondaires et des compagnies locales. Toutefois, en;étudiant les faits avec soin, il semble qu’on peut les résumer dans les formules écrites sur le tableau qui est sous vos yeux. (L’orateur désigne un tableau placé derrière lui, à côté du bureau (1b)
- Ces formules sont extrêmement simples, mais elles sont fort importantes
- Les formules queportait le tableau.sont celles-ci :
- VI '• *
- X = 6,ooof-(- 0,25 P
- Limite entre P et P', 3o,ooof.
- X'= 3,ooo +0,35 P'
- 7 /if 1
- LimiteentreP et P , 10,000.
- . X"— i,500 + 0,00 P".
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- dans la question qui nous occupe, et je vous demande la permission de vous en indiquer en quelques mots le sens et la portée.
- L’expression de frais de transport quelconques se trouve dominée par cette considération qu’il y a toujours dans les dépenses à faire deux éléments de caractère différent. Il y a ce que j’appellerai la mise en train du service, puis la dépense en roule. De là, deux termes distincts et indépendants l’un de l’autre. Et cela n’est pas vrai pour les chemins de fer seulement , mais se retrouve invariablement dans l’expression de frais de transport au moyen de tous les genres de véhicules possibles, depuis les tombereaux et wagons employés dans les chantiers de terrassements, jusqu’aux bateaux qui flottent sur nos fleuves et nos canaux, et aux navires qui sillonnent les mers.
- Maintenant, quand on classe les frais de transport correspondant aux divers modes employés, en mettant en évidence les deux éléments caractéristiques qui les constituent, voici ce que l’on constate.
- Pour les machines à transports de faible puissance, l’élément constant, celui qui se rapporte aux frais de mise en train, n’a pas une grande valeur. Quand, au contraire, la puissance de la machine croît, l’élément constant augmente, et l’élément proportionnel à la distance, celui qui exprime la dépense en route, va en décroissant. C’est un fait que connaissent tous les hommes du métier, pour les divers véhicules dont ils font usage. C’est, on peut le dire, un fait universel.
- Eh bien! dans le chemin de fer lui-même, quand on considère les diverses variétés qu’il comporte, on retrouve la même loi. C’est-à-dire que, lorsqu’il s’agit de'chemins de fer puissamment organisés, dont les installations sont amples et complètes, les voies parfaitement établies, pouvant porter des trains multipliés et rapides, aussi bien de nuit que de jour,— pour ces chemins, disons-nous, l’élément constant, celui qui grève les frais de transport, indépendamment de la distance parcourue, atteint une valeur élevée, tandis que cet élément s’abaisse progressivement, à mesure que l’ampleur des installations diminue, et que la mise en action prend des proportions plus modestes. Mais inversement aussi, moyennant une bonne administration, au chemin de fer puissant correspondent des dépenses en route plus faibles qu’elles ne le sont pour les lignes moins bien outillées.
- Les formules écrites sur le tableau représentent les frais d’exploitation au kilomètre de voie. X, X' et X" expriment ces frais suivant les divers cas; l’élément constant est donné en francs, et les lettres P, P' et P" y re-> présentent les produits bruts.
- De ces formules, la première ; X= 6,ooof+o,a5 P correspond aux grandes lignes,
- Comparée aux résultats donnés par ces lignes, pour leur exploitation
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- actuelle, cette formule serait faible. Au lieu de 6,000, il faudrait mettre 7 à 8,000 francs, et au lieu de 2 5 p. 0/0 du produit brut, il faudrait un coefficient plus élevé. Cependant, si cette formule est insuffisante aujourd’hui, il n’en a pas toujours été ainsi.
- Quand on recherche les frais d’exploitation de certaines compagnies, à une époque déjà reculée, alors quelles étaient chargées de réseaux moins étendus que ceux quelles exploitent à cette heure, on constate quelles opéraient en vertu de formules plus favorables que celle dont il s’agit.
- J’ai là une note d’où résulte que le réseau d’Orléans, qui, il est vrai, a presque toujours été, quant à son exploitation, le mieux administré, exploitait, en 1867, un ensemble de 3,ooo kilomètres de lignes, tant ancien que nouveau réseau, d’après une formule dont l’élément constant, au lieu de 6,000 francs, ne dépassait pas 5,55o francs, et dont l’élément proportionnel, au lieu de 2 5 p. 0/0 du produit brut, descendait presque à 20 p. 0/0. Cette compagnie opérait donc alors dans des conditions plus avantageuses que ma formule ne l’indique. Et cependant, à ce moment, sa recette kilométrique était inférieure aux moyennes actuelles des grandes lignes. Pour l’ancien réseau, cette recette était de £7,000 francs seulement, tandis que la moyenne générale de 1876 dépasse 68,000 francs, et, pour le nouveau réseau, la recette d’Orléans atteignait à peine 18,000 francs, tandis que la moyenne de 1875 excède 21,000 francs.
- Donc cette première formule, qui serait aujourd’hui considérée comme trop faible par les grandes compagnies, a cependant été celle de leur exploitation dans une période antérieure.
- Qujmt à la seconde formule, elle correspond aux chemins de fer secondaires , aux chemins de fer organisés, par exemple, comme l’a été pendant quelque temps le réseau des Charentes. Cette période n’a eu pour lui qu’une courte durée. Les embarras financiers sont venus et l’exploitation s’en est ressentie. Mais, en mettant en rapport les frais d’exploitation avec les produits bruts, pendant les années d’installation de 1867 à 1872, on trouve, malgré le faible développement et le morcellement des lignes alors exploitées, des résultats plus favorables que ceux déduits de la seconde formule.
- Quant à la troisième enfin, c’est elle qui nous donne les frais d’exploitation des chemins de fer d’intérêt local, de ces chemins dont les installations sont réduites au minimum possible. Cette formule encore, comme la précédente, cadre assez bien avec les résultats des petites lignes dont l’existence n’est pas trop tourmentée; et, là où une certaine stabilité existe, les chiffres réels sont plus favorables même que ceux de la formulé. Nous citerons comme exemples de ce dernier cas la petite ligne de Belleville à Beaujeu, de i3 kilomètres seulement, et celle d’Abancourt au Tréport, qui exploitent toutes deux, dans des conditions bien plus avantageuses que celles
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- données par la troisième formule, des trafics au-dessous de 10,000 francs par kilomètre.
- Ces formules, comme vous le voyez, ont le caractère que je vous annonçais et qui les spécialise : l’élément constant quelles contiennent va en diminuant, tandis que l’élément proportionnel aux produits bruts va en s’élevant à mesure que décroît la puissance de l’appareil à transports considéré. Cela prouve que ces formules sont rationnelles; mais je ne prétends pas pour cela que les termes qui les composent soient absolument exacts. Il s’agit d’ailleurs, dans l’espèce, d’éléments numériques qui varient avec le taux des fournitures et des journées qui concourent à l’exploitation. Je ne pose donc pas ici des chiffres absolus et invariablement déterminés. Je dis seulement que ces formules, sauf de légères différences en plus ou en moins, expriment une loi naturelle, une loi pratique.
- Or, cette loi pratique conduit à cette conséquence importante à considérer, c’est que si l’on prend l’échelle des produits bruts, —je demande bien pardon à l’auditoire de m’arrêter si longtemps sur ces détails, mais ils sont essentiels pour la clarté de ce qui va suivre; — si fon prend, dis-je, l’échelle des produits bruts, chacune des formules posées s’adapte plus particulièrement à une partie de l’échelle; mais en deçà et au delà elle donne des résultats moins avantageux que l’une des deux autres ou que toutes deux.
- Ainsi, pour un chemin de fer appelé à desservir une zone étendue, à porter un trafic considérable, il faut avoir recours à l’organisation correspondant à la première formule. Mais, si l’on voulait adopter la même organisation pour un trafic descendant au-dessous de là limite inférieure d’application de cette formule, qui correspond au chiffre de 3 0,0 00 francs, ainsi qu’il est indiqué sur le tableau, on obtiendrait des résultats moins avantageux que n’en donnerait une organisation plus simple, en rapport avec la deuxième formule. II en est de même pour cette formule intermédiaire. Son champ d’application normal va depuis le trafic de 3 0,0 00 francs jusqu’au trafic de 10,000 francs, et la troisième enfin a ce même trafic dé 10,000 francs pour limite supérieure. .
- 11 n’est sans doute jamais possible d’organiser une exploitation en vue d’un trafic strictement déterminé, puisque ce trafic peut croître ou décroître. La pratique ne comporte pas de ces déductions rigoureuses, et d’ailleurs quand on ne s’éloigne pas trop des limites voulues, les écarts numériques sont minimes. Mais, d’autre part, ce que les faits, pleinement d’accord sur ce point encore avec lés formules, démontrent avec une parfaite netteté, c’est que, lorsqu’un même service d’exploitation s’applique à des trafics trop différents entre eux, il ne s’adapte exactement à aucun et les dessert tous trop chèrement.
- Les grandes compagnies en offrent un exemple frappant. En même
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- temps que les artères les plus productives, ces compagnies embrassent dès lignes dont les produits bruts se rapprochent de ceux du défunt réseau des Charentes et des lignes plus modestes encore que nous avons citées. Eli bien! pour ces faibles trafics, les grandes compagnies arrivent à des frais d’exploitation hors de toute proportion avec ceux que dépensent les petites compagnies. Les écarts vont en général du simple au double; et, là où une exploitation plus ou moins bien appropriée obtient des bénéfices, les grandes compagnies, avec leur organisation démesurée, réalisent parfois des pertes de 5o, 100 et jusqu’à i5o p. o/o.
- Il est donc démontré que le chemin de fer est doué dans ses éléments constitutifs d’une certaine élasticité, aussi bien au point ‘de vue de la construction qu’au point de vue de l’exploitation.
- Dès lors, suivant que l’on est appelé à desservir de grands trafics ou de faibles trafics, il faut, dans le premier cas, construire le chemin de,fer le plus parfait possible, en fixant, au besoin, un capital considérable, afin de réduire au minimum possible les frais de manutention; tandis que là où l’on est, au contraire, en présence d’un faible trafic, il faut réduire autant que possible le capital que l’on fixe, dût-on, en faisant cela,-' voir les frais de traction augmenter dans une certaine mesure. Et de même, quant à l’exploitation, nous venons de voir combien il importe d’adapter l’organisation de celle-ci à l’importance du trafic à desservir. ’ ,
- Il serait difficile sans doute de résumer les règles qui se dégagent des considérations qui précèdent dans une formule abstraite qui donnerait là solution applicable à toutes les situations données. Mais, dans chaque cas particulier, rien n’est plus simple que d’y arriver, et la question se réduit toujours à ceci, c’est qu’en prenant l’ensemble des éléments qui entrent dans l’opération : d’une part, la dépense annuelle d’exploitation convenablement évaluée, et de l’autre, la somme nécessaùe pour amortir le capital à dépenser, suivant que l’on adopte tel ou tel système de tracé et dé pentes, ce qu’il faut, dans chaque cas donné, pour qu’on ait fait une opération industrielle raisonnable, c’est que l’ensemble des éléments soit le plus faible possible, soit, ce que nous appelons un minimum, nous autres, gens du métier. (Marques d’approbation.)
- Voilà ce qu’il faut, voilà la condition essentielle, celle qui doit servir à déterminer le mode d’après lequel il convient de construire toute ligne de chemin de fer et d’en organiser l’exploitation.
- Maintenant, Messieurs, après avoir fixé ce point, après avoir montré quelle élasticité possède l’appareil à transports dont nous nous occupons et ]es conséquences qui en découlent, je dois aborder une autre question.
- Celle autre question est celle-ci : la longueur, d’un chemin de fer, qui est à peu près indifférente au point de vue des frais de construction, a, au
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- contraire, une grande importance au point de vue des dépenses d’exploitation auxquelles il est assujetti.
- Quoi qu’on fasse, on retombe encore ici dans ce que je disais tout à l’heure, relativement aux frais de mise en train et des dépenses en route.
- Lorsqu’un chemin de fer est très court, chaque kilomètre est forcément grevé de frais généraux considérables, et sa manutention proprement dite devient elle-même relativement d’un prix plus élevé.
- On ne peut donc pas, lorsqu’on considère le fonctionnement d’un chemin de fer, s’isoler de cette idée, qu’il doit avoir un certain développement; et ce développement doit être d’autant plus considérable que les frais généraux eux-mêmes grèvent, dans une proportion plus forte, les dépenses de manutention.
- Cette circonstance, je tiens à le dire, justifie pleinement, au point de vue technique, la constitution qui s’est faite, à un moment donné, de ce que nous appelons aujourd’hui les réseaux des grandes compagnies.
- Lorsque les chemins de fer ont été créés, ils se sont développés sous la double influence qui se disputait le terrain : d’une part, l’initiative individuelle; de l’autre, l’action du Gouvernement.
- On a alors fait des chemins de fer un peu partout. Des tronçons de lignes d’un certain développement se sont ouverts dans plusieurs régions du pays, et, fait assez remarquable, c’est loin de Paris que se sont constituées les premières voies ferrées.
- En i85i et en i852, la situation était celle-ci :
- Il n’y avait, à cette époque, qu’une faible étendue de lignes à l’état d’exploitation, et elles étaient partagées en tronçons extrêmement courts. En dehors des compagnies naissantes de l’Est et du Nord, dont l’exploitation s’étendait à quelques centaines de kilomètres, il existait dans le pays vingt-cinq ou vingt-six autres compagnies qui avaient établi et exploitaient des lignes dont l’étendue n’atteignait pas chacune 100 kilomètres. Ces lignes étaient pour la plupart séparées de Paris, qui était cependant leur objectif, et elles ne pouvaient l’atteindre qu’en empruntant des rails ne leur appartenant pas. Dans ces conditions, leur existence était difficile. 11 se manifesta alors chez elles cette tendance naturelle qui anime des éléments destinés à s’organiser, une tendance à la concentration. Ce mouvement, dont nous avons senti le besoin à ce moment-là, se produit aujourd’hui dans les pays qui sont le plus restés en dehors de toute ingérence gouvernementale dans le développement des chemins de fer, comme l’Angleterre et l’Amérique. En Angleterre aujourd’hui on tend à jonctionner les lignes, à en faire des réseaux, à les rattacher les unes aux autres.
- Chez nous, cette nécessité a été sentie plus tôt, et c’est elle qui a déterminé cette concentration, phénomène organique nécessaire, lequel a eu.
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- pour effet de constituer l’appareil dont on a fait, depuis, les réseaux des six grandes compagnies.
- Gomme je le disais, pour moi, ce mouvement a sa raison d’être dans la nature des choses. Je ne l’examine pas en ce moment au point de vue du monopole qu’il a engendré. Mais, par le côté technique, c’était un mouvement favorable. Il était bon que le champ d’exploitation de chaque compagnie prît un certain développement kilométrique.
- Cette limite n’a-t-elle pas été dépassée? On pourrait le croire, et ce qui semble le prouver, c’est que si l’on compare les résultats de l’exploitation à l’époque où les réseaux n’avaient qu’un développement modeste, avec ce que les compagnies dépensent aujourd’hui qu’elles étendent leur exploitation sur un champ beaucoup plus vaste, on arrive à trouver que les frais proportionnels d’exploitation, loin de se réduire, comme cela devrait être, à mesure que le réseau s’étend, vont au contraire en augmentant sans cesse.
- Je puis vous citer quelques chiffres.
- En 1859, à un moment où l’ancien réseau des six grandes compagnies comprenait un développement total dépassant peu 6,000 kilomètres, la charge du nouveau réseau étant faible encore, ce qui ne donnait à exploiter à chacune d’elles qu’un millier de kilomètres environ, l’exploitation de l’ancien réseau considéré isolément se faisait alors à un prix de revient de ko p. 0/0 du produit brut, et ce produit brut s’élevait lui-même à 53,ooo francs environ le kilomètre.
- Plus tard, en 1869, lorsque les réseaux s’étaient accrus, et avaient à peu près doublé, lorsque les compagnies avaient déjà la charge d’un nouveau réseau quatre à cinq fois plus étendu qu’en 1859, à ce moment, l’ancien réseau seul, cet ancien réseau, dont le produit s’était élevé de 53,ooo à 60,000 francs le kilomètre, et qui s’était développé lui-même, double raison pour qu’il fonctionnât moins chèrement, coûtait davantage, au contraire, car la proportion de ses frais d’exploitation était passée de ko p. 0/0 à près de Û2 p. 0/0.
- Sans être trop absolu, sans vouloir tirer de là la preuve évidente que l’on avait déjà à ce moment excédé Içs limites voulues, il y a tout lieu de le croire, et, pour mon compte, je suis persuadé qu’il en était ainsi. Les hommes les plus compétents sont tous persuadés qu’il y a des limites au delà desquelles il ne faut pas aller.
- On fixe à i,5oo, à 2,000, 2,5oo kilomètres, au maximum, l’étendue de ce que peut embrasser une exploitation rationnellement faite et bien organisée.
- Ce sont là des limites dont il importe de ne pas trop s’écarter; et s’il fallait donner une explication abstraite de ce fait singulier, qu’au delà d’une certaine amplitude, à mesure qu’un réseau s’étend, loin qu’il y ait
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- avantage à son extension, cet avantage cesse et l’on arrive à un résultat inverse, on trouverait cette explication clans les circonstances que je vais indiquer.
- L’exploitation d’un chemin de fer, considérée dans son ensemble, n’est pas, à vrai dire, autre chose qu’un vaste atelier dont toutes les parties sont solidaires, dont tous les agents sont des éléments d’un mêm.e tout, concourant à une même fin.
- Eh bien! un atelier doit avoir le développement nécessaire pour que la division du travail puisse se produire dans les limites les plus larges possibles. Mais lorsque ces limites ont été atteintes, si on lés dépasse, qu’arrive-t-il? La division du travail ne pouvant être poussée plus loin, la seule chose possible à faire c’est de juxtaposer un second atelier à l’atelier déjà existant. Gagne-t-on quelque chose à cela? Au contraire, car, à ces deux ateliers juxtaposés, il faut un état-major qui les relie entre eux.
- C’est ce qu’ont dû faire la plupart des compagnies qui ont étendu leur réseau d’une manière disproportionnée.
- Lorsque ces compagnies ne dépassaient pas, pour leur exploitation, un maximum de i,5oo à 2,000 kilomètres, il suffisait d’une seule administration siégeant à Paris. Quand le champ d’action s’èst étendu, il a fallu créer des centres de direction secondaires sur divers points du territoire.
- Le service n’y a pas gagné et les frais d’exploitation y ont perdu.
- Voici donc, Messieurs, une série de circonstances que je recommande à votre attention: celles que j’indiquais tout à l’heure et qui sont relatives aux principes techniques et économiques qui doivent présider à la construction et à l’exploitation des chemins de fer, et celles qui résultent de la nécessité d’avoir des réseaux d’un certain développement, .sans que pourtant ces réseaux soient trop étendus.
- Il faut se demander maintenant quelle est, d’après la manière dont il s’est formé, la situation exacte du réseau français et quels sont lés résultats qu’il donne dans les mains des compagnies qui l’exploitent.
- Une première chose, je crois, c’est que les réseaux partiels ont, en général, trop de développement; que sur chacune des grandes compagnies pèse une charge trop lourde. Mais une circonstance plus importante que celle-là, et qui me paraît la clef des défauts que je signalé au point de vue technique, c’est le pêler-mêle des lignes qui composent le réseau de chaque compagnie, pêle-mêle qui tient à la façon dont ces réseaux se sont constitués.
- Pour les former, on a successivement ajouté des lignes les unes au bout des autres en dehors de tout classement, de tout plan d’ensemble préétabli. Il ést alors arrivé que, tant au point de vue de la construction qu’à celui de l’exploitation, on a procédé comme si un réseau de chernin 'de fer devait être identique dans toutes ses parties. On a fait, en un mol,
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- ce que ferait la nature si elle créait un arbre dont les branches seraient toutes aussi grosses que le tronc. On a construit les lignes à faible trafic comme avaient été construites les lignes à grand trafic, à peu près dans les mêmes conditions, d’après les mêmes errements, conformément aux mêmes types, et on les exploite également avec le même personnel, suivant les mêmes dispositions, d’après les mêmes règles.
- Il y a là un vice capital, et c’est ce qui entraîne la plupart des fâcheuses circonstances que je vous ai signalées. Ues compagnies elles-mêmes n’ignorent certainement pas l’avantage qu’il y aurait pour elles à établir, suivant des modes d’exploitation distincts, le service de lignes dont les trafics sont si différents. Mais elles ne le peuvent pas, et la raison en est simple. Les lignes de second ordre ne constituent pas pour chaque compagnie un réseau à part qui puisse être soumis à d’autres règles d’exploitation que celles des grandes lignes au milieu desquelles ces lignes secondaires sont enchevêtrées.
- On nous parle, c’est l’expression courante, d’ancien et de nouveau réseau; mais ce mot n’est pas, quand on l’applique au nouveau réseau des grandes compagnies, pris dans son sens naturel.
- Le nouveau réseau de chacune des grandes compagnies n’est pas du tout, un lacis continu comme cela devrait être pour qu’il portât légitimement le nom de réseau. Ce sont des tronçons isolés, des branches éparses jetées de côté et d’autre, et il serait impossible à aucune de ces compagnies de constituer, d’une part, une exploitation pour ses grandes lignes, et, d’autre part, une exploitation pour ses lignes secondaires. Et cependant ce besoin est si bien senti par elles que là où la différenciation est possible, là où les circonstances s’y prêtent, là, par exemple, où une ligne à faible trafic présente assez d’étendue pour qu’il soit possible d’y appliquer des règles d’exploitation spéciales , les compagnies intelligentes s’empressent d’entrer dans cette voie, et létaux des frais d’exploitation s’en ressent immédiatement et s’abaisse.
- On peut citer, à l’appui de ce dire, quelques longues lignes peu riches en produits bruts des réseaux de l’Ouest et d’Orléans, et qui sont exploitées avec une économie relative.
- Un fait frappant encore et qui concorde bien avec la thèse que je soutiens , c’est que leS grandes compagnies qui ont à desservir des réseaux de banlieue, en même temps que des grandes lignes, ont compris qu’il fallait, pour des services ayant un caractère spécial et répondant à des besoins différents, organiser l’exploitation suivant un mode distinct.
- Tout le monde sait que la compagnie de l’Ouest, par exemple, qui dessert un réseau de banlieue assez étendu, enchevêtré dans ses grandes lignes, mais pouvant être exploité à part, a organisé pour lui un service absolument spécial qui n’a rien de commun avec celui des lignes à long
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- parcours, lesquelles empruntent pourtant, sur plusieurs points, les rails du réseau de banlieue.
- Si les autres compagnies n’ont pas obéi à cette nécessité de différenciation, si la compagnie de l’Ouest elle-même, en dehors de ses lignes de banlieue, exploite presque tout le reste de son réseau par les mêmes moyens, c’est parce que le pêle-mêle et l’enchevêtrement des lignes de diverse importance oppose à leur classement un obstacle absolu.
- De l’état de choses que je signale, du fait de cette confusion entre des lignes appelées à desservir des trafics extrêmement différents, résulte un double inconvénient portant à la fois sur la construction et sur l’exploitation.
- Quant à la construction, en dehors d’un classement préconçu, permettant de donner à chaque ligne, suivant sa destination, le caractère qui lui appartient, on les construit toutes à peu près de la même manière, et alors ôn dépense beaucoup trop pour les lignes de second ordre. C’est ce que montrent, avec la plus haute éloquence, les chiffres portés au tableau, qui donnent, pour deux exercices (187/1 et 1875), les principaux faits statistiques relatifs aux grandes lignes (1).
- En 187/1, les grandes lignes avaient coûté, au kilomètre, celles de l’ancien réseau 525,600 francs, celles du nouveau réseau 4i4,ooo francs, ce qui ne fait ressortir qu’une très légère différence de prix. Mais encore faut-il remarquer que presque toutes les lignes de l’ancien réseau sont à double voie et construites pour recevoir la double voie. 11 n’y a qu’un tiers
- (1) Les indications statistiques écrites sur le tableau noir étaient les suivantes :
- Coût kilomé-1 Subventions, trique de ! Dépenses des construction.! Cioï Total Proportion de lignes à simple voie Coût kilométrique, si les deux voies étaient posées.. Produits brulskilomélriques. Frais d’exploitation Produits nets - Rapport du produit net au coût réel Rapport des frais d’exploir tation au produit brut. . EXERCICE 1874. RÉSEAUX EXERCICE 1875. RÉSEAUX
- ANCIENS. NOUVEAUX. BEUNIS. ANCIENS. NOUVEAUX. BEUNIS.
- 84,900* 440,700 47,5oof 366,5oo - 67,500* 4o6,ooo 84,6oor 445,5oo 48,960* 365,3ao 67,83ot 407,770
- 5a5,6oo 4i4,ooo 473,500 53o,ioo 4i4,a8o 475,600
- 3a ,8 p. 0/0. 545,ooof 83,ap. 0/0. 5i5,ooof f: w * ' '
- 66,43of 3o,356 36,074 80,700f 14,636 6,o64 45,aoof a3,o6o aa,i4o 68,716* 3o,3io 38,4o6 ai,453* i4,a3o 7,aa3 46,464f 33,760 a3,7i4
- 6,86 p. 0/0. i,46p. 0/0. 4,68 p. 0/0. 7,a4p. 0/0. 1,74 p. 0/0. 4,98 p. 0/0.
- 45,69 p. %*• 70,70 p. 0/0. 5i,oa p. 0/0. 44,ii p. 0/0. 66,33 p. 0/0. 48,96 p. 0/0.
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- environ de la longueur où la seconde voie reste à poser; tandis que les lignes du second réseau sont pour les cinq sixièmes à simple voie, et ces lignes ont été généralement établies sans que les terrains soient achetés, les terrassements faits et les travaux d’art construits pour deux voies.
- Par suite, si, pour comparer le prix de revient de ces diverses lignes, on les ramenait au même type, en les supposant, par exemple, les unes et les autres à double voie, il suffirait, en ce qui concerne les lignes de l’ancien réseau, d’ajouter le coût de la seconde voie, ce qui, à raison de 60,000 francs le kilomètre, portant sur un tiers de la longueur seulement, élèverait le prix moyen de 20,000 francs, et le porterait à 5h5,000 francs. Mais, pour les lignes du nouveau réseau, le calcul ne serait plus le même. Il ne s’agirait plus ici d’ajouter simplement une voie. Il y aurait des travaux supplémentaires à faire, des terrassements à élargir, des ouvrages d’art à refaire; cela entraînerait au moins une dépense de 120,000 à 1 30,000 francs le kilomètre, ce qui conduit, en prenant les cinq sixièmes de l’augmentation, à forcer le prix moyen de 100,000 francs et à le porter à 5i5,ooo francs.
- Ainsi, les lignes de l’ancien réseau, construites, outillées avec l’ampleur et le luxe que vous connaissez, ces lignes qui desservent une circulation énorme, et rapportent, en moyenne, aujourd’hui, par kilomètre, 65,000 à 70,000 francs; ces lignes, dis-je, n’ont pas coûté sensiblement plus cher que celles du nouveau réseau ramenées au même type. C’est-à-dire , en un mot, que deux machines, dont l’une fait un service représenté par 65 où 70, et dont l’autre en fait un représenté par 20 ou 21, ont coûté le même prix, reviennent aussi cher l’une que l’autre.
- Aussi qu’arrive-t-il? Quels résultats obtient-on? C’est que, —* sans ramener, bien entendu, les lignes au même type, en prenant les coûts réels de construction, tels qu’ils sont portés au tableau, — pendant que les lignes de l'ancien réseau rapportent net 6,86 p. 0/0 de ce qu’elles ont coûté, les lignes du nouveau réseau n’arrivent à donner que i,46 p. 0/0 de leur prix de construction.
- Ces chiffres varient légèrement d’une année à l’autre, mais leur caractère et leur portée restent toujours les mêmes. .
- Voilà pour la construction.
- Quant à l’exploitation, les résultats ne sont pas meilleurs.
- Si l’on examine quels sont les frais d’exploitation dans le système suivi, on arrive à ceci, c’est que les lignes de l’ancien réseau sont exploitées avec un coefficient d’exploitation, c’est-à-dire avec un rapport entre les frais d’exploitation et. le produit brut qui est exprimé par le chiffre dë 46 p. 0/0, et les lignes du nouveau réseau sont exploitées au taux de près de 7 1 p. 0/0, ce qui est exorbitant.
- Voilà deux circonstances très graves ; d’une part,., un prix extrêmement
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- élevé de construction; d’autre part, des dépenses d’exploitation également très fortes. Il n’est pas étonnant, en présence de cesdeux circonstances, que le prix de revient de l’unité de trafic, ce prix de revient qui constitue le véritable fond des choses, la base essentielle, et qu’il faudrait réduire pour que le pays pût avoir, comme il le demande, des transports à bon marché ; il n’est pas étonnant, disons-nous, que le prix de revient de l’unité de trafic soit extrêmement élevé.
- Comme c’est là un point important, je vous demande la permission d’entrer à ce sujet dans quelques détails.
- Pour l’ancien réseau, dans l’exercice 187à, — celui dont j’ai indiqué les chiffres sur le tableau (1), — la charge qui pèse sur chaque unité de trafic, c’est-à-dire sur une, tonne transportée à un kilomètre ou sur un voyageur transporté à la même distance, — car il est démontré qu’à de minimes différences près la dépense dans les deux cas est la même,—: cette charge, dis-je, pour l’ancien réseau, s’élève à 2 centimes 2/3 du fait de l’exploitation, et du fait de l’intérêt et de l’amortissement du capital fixé , à 2 centimes et une fraction. De sorte, en définitive, que sur l’ancien réseau le transport d’une unité de trafic revient à 4 centimes 79. Ceux de vous, Messieurs, qui savent quel est le taux de perception des chemins de fer voient tout de suite que ce chiffre ne s’écarte pas beaucoup de la moyenne du tarif perçu. En effet, le tarif moyen perçu pour les voyageurs est, sur l’ancien réseau, de 5 centimes à6, et pour les marchandises de 5 centimes 81. Il n’y a là, comme vous le voyez, que de très minimes excédents du prix perçu sur le prix de revient.
- Mais quand on passe au nouveau réseau, la situation change et empire. Ici l’exploitation est déjà plus lourde par unité de trafic que pour l’ancien réseau. Au lieu de 2 centimes 2/3, la charge monte à bien près de 4 cen-
- (1) Le tableau noir désigné par l’orateur portait le tableau suivant :
- PRIX DE L’UNITÉ DE TRAFIC ET TARIFS MOYENS PERÇUS.
- EXERCICE 187^1.
- PRIX DE REVIENT TARIFS MOYENS PERÇUS.
- DE L’UNITÉ DE TRAFIC. . VOYAGEURS K*a. TONNES K**.
- 1 EXPLOITATION. INTÉRÊT et amortissement. TOTAL. TARIF. EXCÉDENT. TARIF. EXCÉDENT.
- ' Ancien rÉapAÏi of 02e 66 ; 0 o3 96 0 02' g5 of02ej3 0 o5, 49 0 09 86 of 0 4e 79 .0 09 45 0 o5 ,81 ofo5c 46 o"o4 g3 0 o5 33 ofooc67 — 0 o4 5s, — 0 00 48 of o5c 8i .0; 05.92 0 o5 83 -+• 0f01°02 — 0 o3 53 0 00 02
- „ Nouveau réseau........ Réseaux réunis
- Nota. Dans ies colonnes des excédents, là où il y a le signe — ce sont des déficit.
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- times; et quant aux frais tenant à l’intérêt et à l’amortissement des capitaux, eu égard au moindre trafic du nouveau réseau, il ne faut plus prendre 2 centimes et une fraction, comme pour l’ancien réseau, mais presque 5 centimes 1/2 ; de telle sorte que le prix de revient de l’unité de trafic sur le nouveau réseau s’élève à 9 centimes 45, tout près de 9 centimes 1/2. Alors ce ne sont plus des bénéfices que nous avons, mais des insuffisances qui s’élèvent, pour les voyageurs , à plus de 4 centimes 1/2, et pour les marchandises, à 3 centimes 1/2 environ. C’est-à-dire que le nouveau réseau, tel qu’il est constitué, travaille à perte, et cette perte est notable.
- Dans ces conditions, c’est vainement qu’on demanderait des abaissements de tarifs.
- Il est évident que si l’on était en face d’une industrie proprement dite, si les chemins de fer étaient aujourd’hui, dans leur ensemble , et réellement, à la charge de l’industrie privée, ce travail à pertè ne serait pas possible. Gomment la situation peut-elle s’expliquer? C’est par ce fait que l’Etat pourvoit aux insuffisances de l’exploitation, et cela en vertu des conventions de 1858—1859, conventions fameuses, très célébrées jadis, dont peu de gens veulent aujourd’hui, si cé n’est les beali possidentes de tout à l’heure, les compagnies qui en ont profité et én profitent.
- C’est là un point sur lequel je vous demande la permission de m’arrêter un instant, car il explique dans une large mesuré l’état de choses qui existe.
- Ces conventions, qui ne sont plus louées que dans un certain monde, prirent naissance à la fin de ±867, à l’occasion d’une crise financière qui menaça les compagnies à üii moment où elles venaient d’accepter un supplément de concessions considérable; Pour les sauver, l’Etat intervint et se fit octroyer par elles dès avantages importants en apparence. Il limitait le dividende des actions, imposait à l’ancien réseau, déjà très productif, de contribuer à la création des lignes du nouveau réseau. Mais, d’autre part, l’Etat donnait à ce nouveau réseau sa garantie, et cela eut pour résultat défaire, pour ainsi dire, des compagnies de simples régies intéressées, a ayant plus dé responsabilité sérieuse au point de vue de la gestion des intérêts qui leur étaient confiés. Dès-lors, elles n’ont plus tendu qu’à se foire faire une situation assez facile et assez large pour n’avoir, au point de vue de la construction des; nouvelles lignes qu on exigeait d’elles, ‘aucun embarras à subir. Sans doute, les sommes que l’Etat devait* verser» a titre de garantie n’étaient pas un don : c’était un prêt. Mais nous savons ce qui se passe en pareil cas. Qui a terme ne doit rien, dit un adage financier. Quand on ne doit restituer des sommes prêtées que dans un délai fort long, on cède à une tendance assez naturelle, celle de ne pas penser qu’on a une dette dont il faudra se débarrasser. Par suite , le point
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- important pour les compagnies a été celui-ci : puisqu'on nous donne les sommes que nous demandons pour construire les nouvelles lignes, réclamons-en qui nous permettent d’établir ces lignes de façon que nous soyons à l’aise, que nous puissions les exploiter commodément. Sans doute, elles ne rapporteront pas grand’chose, mais l’Etat pourvoira aux déficit; et, quant à nous, notre exploitation sera plus facile, plus économique même : ce seront de meilleures lignes, la traction y sera moins chère.
- C’est ce qui explique, en dehors d’autres éléments auxquels on donne trop d’importance, que les frais de construction du nouveau réseau ont atteint des sommes si exorbitantes. On attribue, en général, l’élévation du coût d’établissement à ce que les compagnies ont pu les charger des déficit subis dans les premières années d’exploitation, et des intérêts qu’elles ont dû servir aux capitaux pendant le long temps de la construction. Ceci a certainement pesé sur le prix de revient, mais dans une mesure réduite. Ce qui y a influé par-dessus tout, c’est qu’en vertu des conventions de 1858-i859, le sentiment des compagnies est devenu, permettez-moi cette expression , un sentiment administratif au lieu du sentiment industriel qui les animait auparavant.
- Elles se sont dit : Nous ne sommes plus responsables des résultats financiers de nos opérations. Nous sommes chargées de faire des appareils, de construire des machines, nous n’avons plus à nous occuper de la rémunération des capitaux. Il faut faire ces machines les plus solides possible, les mieux installées que faire se peut. Nous serons ainsi plus tranquilles. Elles rapporteront ce quelles pourront; cela ne nous regarde pas. Voilà le raisonnement qui a guidé les compagnies, et c’est par ce motif principalement qu’on est arrivé aux résultats indiqués plus haut.
- Et remarquez combien cette circonstance a une forte part dans la situation qui pèse aujourd’hui sur le pays. Bon an, mal an, l’Etat doit pourvoir aux insuffisances de l’exploitation du nouveau réseau par un versement d’environ ko ou à 5 millions. Vous savez que le nouveau réseau se compose de 8,ooo et quelques kilomètres. Ces 8,ooo kilomètres ont coûté chacun 4iû,ooo francs. Or, aujourd’hui l’Administration nous dit que, pour les chemins de fer qui restent à construire, la dépense kilométrique ne dépassera pas 200,000 à 220,000 francs.
- Elle compte donc économiser 200,000 francs par kilomètre. Je n’irai pas jusque-là et jé prendrai seulement 100,000 francs. Imaginons que les chemins de fer du nouveau réseau aient coûté 100,000 francs de moins le kilomètre. On aurait dépensé 800 millions de moins, dont l’intérêt représente justement les ko millions que l’Etat paye annuellement à titre de garantie. C’est-à-dire que, si, au lieu de coûter /uà,o00 francs lé kilo-mètre, les nouveaux réseaux des grandes compagnies n’en avaient coûte que 31 à,000, l’État n’aurait pas à s’occuper de la garantie.
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- Comment se fait-il que l’administration des ponts et chaussées, qui se prépare à construire aujourd’hui des chemins de fer à 200,000 francs, ait admis un prix double pour ceux confiés aux compagnies? C’est là une question à laquelle je n’ai pas à répondre. Mais ce que je viens de signaler montre combien il est important que les choses se règlent d’une manière logique et normale dans les rapports qui s’établissent entre l’Etat et les compagnies. C’est là un point que je recommande à votre attention.
- Je me suis peut-être beaucoup trop étendu sur ce sujet. Cependant la question méritait quelques développements.
- Maintenant il s’agit de terminer le réseau général de nos voies ferrées, La France est en retard sur les autres nations de l’Europe. Comment va-t-elle procéder? Vous savez les difficultés que la solution de ce problème a soulevées dans les assemblées lorsqu’on l’y a traité en 1875, et tout récemment, en 1878.
- Va-t-on étendre encore et renforcer le monopole des grandes compagnies? Va-t-on, entrant en lutte avec elles, constituer de nouveaux réseaux, enchevêtrés dans les mailles de ceux existants et essayant de vivre en leur faisant concurrence. Gn y a songé quand il s’est agi de résoudre la question des Charentes. C’est là un point de vue auquel je ne m’associe pas. On imaginait un septième réseau, placé en face des grandes compagnies, qui devait, pour avoir une vie propre, des éléments suffisants d’existence, se ramifier au loin, étendre, permettez-moi le mot, des tentacules de tous les côtés, de manière à atteindre, d’une part, le réseau de l’Ouest, d’autre part, celui de Lyon, et d’autres réseaux encore. Je n’admets pas une telle conception, qui peut être un expédient de combat, un moyen de résistance, mais qui n’a pas de caractère organique normal.
- 11 faut cependant sortir de la difficulté. Or nous n’avons d’issue ni par le monopole des grandes compagnies, dont le pays ne veut pas, ni par les petites compagnies, qui végètent, qui meurent et ne demandent qu’une chose, c’est qu’on les rachète.
- Dans ces conditions, il semble qu’il faille examiner la question à un nouveau point dé vue; qu’il faille, pour sortir de l’impasse, organiser ce qui ne l’est pas, et changer enfin radicalement de méthode.
- On a vu, par une sorte de mouvement naturel, des éléments épars se condenser, ce qui était bien; mais.ils se sont condensés sans ordre, sans principe régulateur. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est d’introduire dans le système lm élément de classification et de différenciation. C’est là ce qui se produit dans toutes les circonstances où des éléments s’organisent. Après une phase d’indétermination; où toutes les fonctions sont mêlées, ces fonctions Se localisent et des organes distincts se mettent en rapport avec elles. Létal de confusion cesse. Bientôt à chaque fonction spéciale correspondent des organes spéciaux. .
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- L’est là, comme je l’ai montré, ce que font les compagnies elles-mêmes toutes les fois qu’elles le peuvent. C’est là ce que j’ai voulu atteindre et généraliser par le système que j’ai conçu, et que mon but principal est de vous exposer. Il ne faut pas, d’ailleurs, dans les questions de ce genre, donner aux mots une portée trop absolue.
- Quoique je considère comme rigoureusement exact qu’il convient toujours de proportionner l’outil à la fonction, cela n’est pas strictement pos^ sible dans un système comme celui des voies ferrées. 11 faut se contenter d’une chose, et c’est déjà beaucoup, c’est de faire que la circulation générale du pays se trouve desservie par deux ordres de lignes, les unes appliquées au groupe des gros trafics, les autres au groupe des faibles trafics. Je ne veux en rien toucher à l’unité absolue de circulation sur le territoire. Largeur de voies-, force des rails, cela doit être rigoureusement le même; cela est essentiel pour l’unité du pays. Mais ce qu’il faut, sans toucher à cette unité, en s’y assujettissant même plus étroitement qu’on ne le fait aujourd’hui, c’est de constituer deux réseaux différents, ayant des propriétés , des caractères, çles aptitudes bien distinctes, et d’abord d’établir qu’il sera formé, avec les lignes principales, un grand réseau national.
- La carte que vous avez sous les yeux montre, par les lignes mises en saillie par de larges traits, comment je voudrais former ce réseau. Ce n’est pas qu’il faille considérer les tracés de cette carte comme exprimant des dispositions absolues qu’on ne puisse modifier. Si l’idée sur laquelle je m’appuie était reconnue juste, si le principe nouveau introduit dans l’organisation des voies ferrées était pris en considération, et qu’il; s’agît de résoudre la question d’espèce, c’est-à-dire prendre en bloc la circulation française et dire de quelles lignes doit se composer le réseau national, il pourrait arriver que ce réseau ne comprît pas quelques-unes des lignes que j’y ai fait figurer, et qu’à ces lignes, au contraire, on en substituât d’autres. Je n’ai voulu donner qu’un spécimen. Cependant, tel qu’il est représenté , le réseau national tracé répondrait aux grands besoins du commerce, desservirait les; principaux courants de trafic.
- A côté de la carie du réseau national et des réseaux régionaux compris dans les mailles,de celui-ci, considérez l’autre carte exposée.^. Sur cette carte, on a représenté, avec des largeurs proportionnelles, l’importance des produits bruts de chaque ligne , et cela, en raison d’un millimètre par 10,000 francs, de sorte que cette; ligne, par exemple, qui a une largeur de a centimètres environ, porte un trafic kilométrique de 200,000 francs. Eh, bienlvouS; ne trouverez pas, entre les artères à grand trafic représentées sur la carte statistique, et le réseau national représenté sur l’autre,
- ' 0) La carte qu’indique ici l’orateur est la carte statistique., dressée par l’administration dçs, travaux publics, dû le produit brut des diverses lignes des six grands réseaux est graphiquement figuré par des largeurs proportionnelles.
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- dè différences très accusées, si ce n’est en ce point que les lignes de mon réseau répondent mieux aux nécessités du transit, et peut-être aussi aux nécessités stratégiques, sur lesquelles je n’ai pas à m’étendre, auxquelles on tend à donner parfois trop d’importance, mais qui cependant en ont une considérable.
- Ainsi donc, il n’y a dans ma pensée et ne peut y avoir aucune idée de présenter le réseau national ici dessiné comme une solution d’espèce, mais seulement, je le répète, comme un spécimen du système à organiser. Si vous le prenez ainsi, vous y voyez un lacis dè lignes ayant entre elles une connexion parfaite, lignes qui pourraient être exploitées d’un seul tenant , par des services de même nature, puissamment organisés, à grandes allures, a trains rapides, desservant les circulations principales et les grands centres. Puis, à côté de ces artères, vous voyez des lignes plus faibles indiquant les voies secondaires, moins importantes au point de vue de l’administration, du commerce et dè l’industrie, moins importantes aussi au point de vue des nécessités stratégiques dont j’ai parlé tout à l’heure.
- Le réseau national établi, les diverses régions de la France comprises dans leurs mailles posséderaient chacune, pour son service local intérieur, un réseau spécial, qui serait desservi par des moyens réglés cl’après l’importance moindre du trafic et la destination secondaire des lignes qui le forment. Alors, en même temps que le réseau national Serait exploité par des services organisés conformément à la grande formule, à la formule des gros trafics, les réseaux régionaux verraient leur exploitation régie par In formulé modeste que j’ai mise en seconde ligne, et seraient ainsi actionnés dans des conditions beaucoup plus économiques.
- Mais ce n’est pas tout. Ces derniers réseaux ne sont pas complets. Je ne dirai pas que le réseau national le soit, mais, s’il ne l’est pas, il y manque peu dé chose. Les réséaux régionaux, au contraire, sont à terminer. Il reste encore à construire un minimum de 7,000 ou 8,000 kilomètres de lignes à ajouter à ce qui est concédé déjà; et ceci, c’est l’avenir prochain, c’est presque le présent. Il y a donc encore hiën des lignés nouvelles à tracer et à construire. Or, il importe, pour ne pas sortir de la vérité technique et économique, que ces lignes, suivant lés régions dans lesquelles elles seront situées, soient tracées en vue d’urte exploitation déterminée, correspondant à une organisation homogène, et dans des conditions en rapport avec la région à laquelle elles appartiennent.
- Prenez, par exemple,de réseau situé dans le trapèze qui, compris entre la mer et la ligne de Tours à Bordeaux, commence à la Loire et s’étend jusqu’à la Gironde. C’est là la région des Charentes, qui réunit des conditions d’établissement faciles pour des lignes ferrées; c’est une région de plaines. Là, les lignes nouvelles à créer devraient être établies, dût-on dépenser un peu plus , dans le même système de tracés que les lignés déjà
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- existantes, de façon qu’on put organiser là une exploitation n’ayant devant elle que des lignes à pentes faibles et uniformes.
- Transportons-nous, au contraire, dans la maille du réseau national comprise entre Limoges et Clermont, Bourges et Aurillac. Nous sommes là dans une région montagneuse, en présence de terrains fortement accidentés. Dans ce polygone, si vous vouliez construire des lignes assujetties aux mêmes conditions que celles de la région des Charentes, vous dépenseriez ôoo,ooo ou 5oo,ooo francs le kilomètre. Mais nous nous trouvons ici dans une situation différente. Les lignes à établir desservent une région industriellement peu favorisée; nous avons de faibles trafics; il faut dépenser le moins possible, et, pour cela, faire des lignes à fortes pentes, qui ne coûteront pas notablement plus que celles à faibles pentes de la région de plaines. Ces pentes plus fortes entraîneront un peu plus de frais de traction, mais, au total, on aura fait une bonne opération, quelque chose de rationnel et de pratique.
- Et, notez-le, la disposition que je préconise est la seule qui permette d’approprier ainsi, dans chaque cas, par une saine différenciation, l’outil à la fonction, la puissance de la machine à l’importance du travail à faire. C’est là une conséquence capitale ; — pour moi, la justification essentielle du mode d’organisation préconisé.
- Après avoir distribué les lignes ferrées en réseaux de deux ordres, comment ces réseaux seraient-ils explqités? C’est là un point sur lequel il faut aussi s’expliquer.
- J’ai déjà déclaré que je ne comprenais pas que si l’on arrivait à constituer un réseau national, on pût songer à en confier la gestion à l’industrie privée. Ce serait une grave imprévoyance.
- A mon sens* le réseau national est la chose du pays; c’est l’Etat qui doit en rester maître. A tous les points de vue, commercial, industriel, stratégique, politique, administratif, l’État ne peut pas livrer ce réseau à des intérêts en dehors de ceux de la nation tout entière. Je ne suis pas plus qu’il ne convient partisan de l’intervention de l’Etat dans les choses industrielles, et ici, par un côté important, nous sommes en présence d’une question industrielle. Mais une autre considération domine dans le cas où nous sommes. On ne peut livrer à l’administration de tiers ce qui est par essence le patrimoine de tous, ce qui doit fonctionner, non pour quelques-uns, mais pour l’utilité commune, et dont il Serait, d’autre part, si facile à la spéculation privée de se faire une arme.contre l’intérêt public. Pour moi, donc, le réseau national ne doit pas sortir des mains de l’Etat.
- Maintenant, imagine-t-on pour cela que ce réseau, appelé par l’importance'de son trafic à être extrêmement productif, doive être administré directement par l’État, ou, en d’autres termes, régi, comme on Ta dit quelquefois, par des fonctionnaires irresponsables? Cela n’est nulle-
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- ment nécessaire. Ce qu’il faut, c’est que le réseau placé dans les mains de l’Etat soit administré à ses comptes et risques.
- De même que l’Etat ne se départ pas de son droit, de sa puissance souveraine, lorsque, ayant à faire un travail déterminé, il "en confie l’exécution à un entrepreneur, l’Etat ne se départirait pas davantage de son action directrice sur le réseau national, de son droit de propriétaire, en confiant l’opération du voiturage, mais du voiturage seulement, à des compagnies spéciales, — à des entreprises de traction, qui l’exploiteraient pour lui, sous sa direction, sous son contrôle, à son compte et à ses risques.
- Le réseau national doit être, pour le pays, le grand régulateur des transports : ce que j’appellerai le grand niveau de la circulation. Il devrait, par suite, aujourd’hui que le trafic des lignes qui le composent est complètement développé, être administré en dehors de préoccupations commerciales proprement dites: il devrait être exploité comme un grand service d’utilité nationale, avec des tarifs fixes, réglés chaque année par la loi des finances, comme sont réglés les impôts. Ces points posés, c’est seulement l’opération industrielle proprement dite, celle qui consiste à faire le meilleur service possible, à donner au public le voiturage le plus commode et le plus sûr sur ces voies appartenant à l’Etat; — c’est cette opération industrielle seule qui serait confiée à l’industrie privée, dans le domaine naturel de qui elle rentre. On aurait, pour cela, ce que j’appellerai plus volontiers, quoique les mots ne fassent rien à la chose, des entreprises d’exploitation que des compagnies fermières, car il existe à ce sujet une équivoque dans laquelle je ne veux pas tomber. Par compagnies fermières, quelques personnes entendent des agences d’exploitation, qui ne seraient pas autre chose que les compagnies actuelles, si on leur laissait la liberté de se mouvoir dans des tarifs dont le taux maximum serait seul déterminé. Ce système, je le repousse pour le réseau national. Ce que je veux pour ce réseau, ce sont des agences ne pouvant percevoir que d’après des tarifs absolument fixes, et n’ayant qu’une mission : celle de donner au public, conformément aux clauses d’un cahier des charges rigoureusement déterminé, et sous l’empire d’une, responsabilité sérieuse, de lui donner, disons-nous, tant pour les voyageurs que pour, les marchandises, une exploitation aussi bonne, aussi bien faite que possible.
- Une telle situation serait parfaitement normale. L’Etat et l’industrie privée se trouveraient là, chaque partie à sa place, dans sa sphère propre, avec sa responsabilité spéciale. Et nous aurions ainsi un puissant réseau d’Etat que les pouvoirs publics pourraient régir, en ce qui concerne le niveau des tarifs, de façon à résister autant qu’il serait nécessaire a la concurrence qui tend à nous enlever la part de grande circulation continentale qui a jusqu’à ce jour emprunté les voies du territoire français. On pour-
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- rait, par (les abaissements de tarifs, faire que ce trafic nous restât. En un mot, les pouvoirs publics, éclairés sur cette question technique et industrielle comme ils le sont pour toutes celles qu’ils ont à résoudre, dirigeraient la gestion du réseau national, et il y aurait des intermédiaires pour l’accomplir, sous la surveillance des agents de l’Etat, au mieux de l’intérêt public. (Très-bien! très-bien! et applaudissements.)
- Messieurs, nous venons de dire que le réseau national restera placé dans les mains de l’Etat. Mais il viendra une heure où, par le mouvement naturel des choses,.tous les chemins de fer créés sur le territoire français seront aussi dans la main de l’Etat; — car vous savez que si l’Etat a aliéné temporairement la gestion et le rendement des chemins de fer, il n’en a jamais aliéné la propriété. Les chemins de fer reviendront donc un jour aux mains de l’Etat; et la question qui se pose pour les uns se posera pour tous.. Nous savons comment doit être géré ie réseau national, mais les réseaux régionaux; comment doivent-ils l’être ? Doivent-ils être administrés de la même façon, dans les mêmes termes que le réseau national? Je ne sais coque l’avenir pourra dire à ce sujet; j’ignore ce qui se fera; mais, pour le moment, cela dût-41 paraître une sorte de contradiction avec ce que j’ai dit pour le réseau national, si j’avais à me prononcer sur la question, je n’hésiterais pas à confier les réseaux régionaux à l’industrie privée , dans des conditions que je vais dire, pour être complétés et administrés pendant un certain temps par elle. J’aurais pour cela deux motifs. Je voudrais résoudre pour le mieux ce double problème : que les lignes qui manquent encore fussent construites le plus rationnellement possible, sous l’empire du sentiment industriel et non de considérations administratives ; et que l’exploitation de chaque réseau1 fût dirigée en vue d’un résultat extrêmement important, celui qui consiste à développer, pour des lignes nouvelles, tout le trafic qu’elles comportent. Ce soiit là deux opérations très délicates, qui paraissent difficilement pouvoir être bien conçues par l’Etat et bien conduites par ses agents. Je vais revenir tout à l’heure sur ce point, qui est essentiel. Mais, pour mon compte, autant je suis formellement d’avis que le réseau national, rentré aux mains de l’Etat, n’en doit plus sortir, doit être géré par lui , autant je maintiens que les réseaux régionaux, au contraire, peuvent être, pour un temps, placés en dehors de l’action directe de l’Etat, pour être gérés par l’industrie privée, libre et responsable, à laquelle ils offriraient un champ d’activité dont elle a bien besoin pour se réveiller. Se réveiller... le mot n’est'peut-être pas juste, car elle est plus qu’endormie, elle est presque morte, — les conventions de 1858-i 859 l’ont à peu près anéantie, mais enfin peut-être rénaî-trait-elle, si Ton arrivait à créer pour elle un milieu, plus favorablement disposé.
- Maintenant, à ce sujet, une‘autre question se pose. ,
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- Ces réseaux régionaux, dont j’imagine que l’Etat recouvrera la libre disposition, dans'quelîes conditions seraient-ils confiés de nouveau à l’industrie particulière? Prenons une des régions du territoire, celle des Charentes par exemple, dont nous avons déjà parlé. 11 y a là des lignes, construites; ces lignes sont exploitées; elles rapportent une certaine somme; voilà une première donnée. Mais il y a à compléter le réseau. J’admets toujours, vous savez, que chacun des réseaux régionaux est parfaitement continu, que chacun d’eux se développe dans une circonscription complètement limitée, comme il se développerait dans une île. La direction des lignes à ouvrir étant déterminée, nous ferons, ce qu’on établit toujours, l’évaluation du prix de revient de ces lignes et de ce quelles peuvent rapporter. Cet ensemble d’éléments connus, on dirait à l’industrie privée : — « Voici la situation; je vous rémets des lignes construites , qui rapportent tant ; vous avez la charge des lignes restant à construire; vous exploiterez le tout et percevrez les produits d’après des tarifs maximum déterminés. » — Je n’examine pas ici quels seraient ces tarifs, mais comme il s’agit d’une opération nouvelle, on n’aurait pas à prendre les tarifs actuels des compagnies; on en fixerait les limites, comme on voudrait et autrement qu’aujourd’hui , en profitant de l’expérience acquise.
- Dans ces conditions, l’État ajouterait : ——«J’ai fait mes calculs; en voici tous les éléments ; vous pouvez les vérifier. Vous avez tant à dépenser pour terminer le réseau; le réseau vous rendra une somme déterminée, et quand je dis : vous dépenserez tant, je compte non seulement les sommes à fixer en travaux et fournitures, mais l’intérêt des capitaux qui doivent intervenir. Eh bien! le résultat de mon calcul, c’est que le réseau que je vous offre doit rapporter annuellement, par exemple, 2 ou 3 millions de plus que l’intérêt et que l’amortissement des capitaux engagés. Vous me devriez, en conséquence, une redevance de 2 ou 3 millions, et pour que les choses se passent d’une façon régulière, chacun des réseaux soumis à un calcul analogue sera l’objet d’une adjudication publique. »
- Cela ne diffère pas, dans la forme, de ce qu’on a toujours fait pour la mise en adjudication d’une ligne déterminée; mais, pour un réseau entier: ayant déjà une partie de ses lignes en service, on posséderait une base d’appréciations et de calculs bien autrement solide que celle qu’on a eue jusqu’à ce jour pour déterminer la situation probable d une ligné à créer. Vous savez ce qui s’est plusieurs fois produit à ce sujet, vous connaissez-les plaintes que les compagnies secondaires ont fait entendre. Ces plaintes sont celles-ci: nous avons, disent-elles, établi clés lignes dont il’Administration avait elle-même évalué le produit. C’était , d’après ses ingénieurs, une moyenne que nous devions facilement atteindre.' Or, nous avons été déçus. Les lignes n’ont pas rend]u; ce sur quoi nous comptions.
- Cela est exact , ces plaintes sont fondées, mais quelle en est la raison?
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- L’explication est toute naturelle. Revenons au réseau des Charentes. Voilà le chemin de fer d’Orléans qui, non seulement l’entoure, mais le coupe dans plusieurs parties. Qu’a fait la compagnie d’Orléans? Dans le sens de ces lignes qui lui appartiennent, elle a profondément drainé le terrain en abaissant ses tarifs. Alors le trafic naturel du territoire desservi, que je comparerai à l’eau des pluies tombant sur le sol, ce trafic que la compagnie des Charentes avait calculé devoir s’écouler suivant la direction des lignes créées par elle, s’est précipité, sous l’influence du drainage effectué par l’Orléans, dans les vallées factices creusées par cette compagnie, et il n’en est plus rien resté sur les plateaux secs et dénudés où se sont épuisés les efforts des Charentes sans y trouver des éléments de recette suffisants. La situation serait tout autre pour des réseaux non traversés, en général, et seulement circonscrits par des lignes dont les tarifs seraient fixes. Nous n’aurions plus là de ces drainages artificiels que les grandes compagnies peuvent effectuer. Nous serions en présence d’un niveau régulier pouvant légèrement varier, sans doute, car l’Etat ne s’assujettirait jamais à laisser les tarifs du réseau national à un taux absolument fixe. Mais ces variations seraient lentes et continues, et n’auraient rien de commun avec ces abaissements brusques et excessifs auxquels la haine de toute concurrence pousse les grandes compagnies. Dans ces conditions nouvelles, rien ne serait plus simple, plus élémentaire * plus facile à réaliser avec une grande précision, que d’apprécier dans son ensemble la situation vraie de chacun des réseaux régionaux. Cette situation pourrait être chiffrée par doit et avoir, de la façon la plus certaine, sans conserver autre chose que ce degré à’aléa nécessaire pour exciter l’esprit d’entreprise; En présence d’opérations offrant des éléments d’appréciation sérieux, des bases suffisamment fixes, l’initiative individuelle réveillée viendrait prêter à l’Etat son concours. Celui-ci resterait dans son domaine, l’action industrielle dans le sien. Tout serait au mieux*
- Et qu’on ne me fasse pas une objection; qu’on ne dise pas : Mais livrer les réseaux régionaux à l’exploitation privée, n’esl-ce pas refaire, avec tous leurs abus, les grandes compagnies dont nous ne voulons pas? Il y a plusieurs motifs pour écarter cette crainte. Le champ d’action des réseaux régionaux est plus restreint qiie Celui des grandes compagnies actuelles. Chaque réseau régional exploite seul, sans doute, l’intérieur du polygone qui forme son domaine. Mais, pour les principaux points du périmètre, le réseau national qui l’enveloppe l’empêche d’abuser de cette situation. En second lieu, les concessions seront plus courtes. De plus, la pratique a parlé. Dans les nouveaux cahiers des charges, ce ne sont pas seulement les tarifs qui seraient réduits; il serait mis obstacle aux procédés abusifs des grandes compagnies* Les réseaux régionaux, par un bon service, en attirant les marchandises par le bas prix, auraient tout intérêt à développer
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- leur trafic spécial. Ces prix deviendraient-ils aussi faibles que ceux du réseau national? Ce n’est pas probable. Mais, reraarquons-le : pour tout ce qui vient de loin, et c’est là l’important, l’intervention du réseau régional ne s’applique qu’à une faible fraction du parcours total. Qu’importe, dès lors , que ce réseau grève de quelques millimes de plus ce qu’il transporte. Le réseau national c’est le grand niveau. L’action propre des réseaux régionaux ne peut produire à la surface que des rides insignifiantes.
- En résumé, Messieurs, je le crois fermement, les dispositions proposées organiseraient fortement la viabilité ferrée sur chaque point du territoire, sans présenter les inconvénients et les dangers du monopole. Elles laisseraient subsister la concurrence dans ce qu’elle a dé fécond, et auraient transitoirement pour effet de donner vie et force à l’initiative privée acculée par l’Empire dans des combinaisons sans issue où elle s’est compromise et presque anéantie. (Applaudissements.)
- Telle est, dans son ensemble, la combinaison organique que je préconise. Maintenant, on peut me dire : Si nous étions dans un pays vierge, s’il s’agissait de doter de réseaux ferrés quelque grande île inexplorée de l’Océan, ce serait fort bien; nous pourrions faire immédiatement ce que vous conseillez. Mais ici la question est fort engagée; nous sommes en présence d’un état de choses étroitement déterminé par des faits et des contrats. Comment réaliser votre projet? Je dois en convenir, Messieurs, à moins que les grandes compagnies ne s’y prêtent, ce qui n’est pas probable, ce serait impossible à réaliser sans aborder résolument la question du rachat générai des voies ferrées.
- Cette idée, je le sais, ne sonne pas agréablement à toutes les oreilles; elle est tenue pour une opération difficile, qui pourrait être compromettante pour les finances publiques. Elle suscite enfin beaucoup d’appréhensions. Mais je crois que si l’on était arrivé à comprendre qu’après le rachat, qui ne peut être qu’un moyen, non un but, il y a un système organique tout prêt, un système organique jouissant des heureuses propriétés que je lui attribue et sur lesquelles j’appelle une discussion approfondie; si l’on était sûr, dis-je, que de l’état de choses actuel dont chacun se plaint on peut passer à un état nouveau qui donnerait au pays des avantages considérables, alors le rachat cesserait d’être un objet d’effroi. Il en est d’ailleurs des craintes soulevées par le rachat comme de tous les fantômes. Marchez résolument vers eux, et ils disparaissent.
- Il est déjà tard, je regarde ma montre et je vois que j’ai pris beaucoup plus de temps qu’il ne m’en était attribué. Aussi n’entrerai-je pas dans les questions de chiffres qui seraient longues et difficiles à développer.. Il y a cependant un mot que je veux déposer, avant de terminer, dans l’esprit de la réunion.
- Comment se passent les choses aujourd’hui? Je parle seulement des
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- grandes compagnies, li n’y a d’ailleurs pas grand’chose en dehors d’elles. Quelle est leur situation financière et le résultat de leur gestion? Les grandes compagnies exploitent, comme je vous l’ai dit, très-chèrement. Il est possible, facile, selon moi, d’exploiter moins chèrement, moyennant une organisation convenable. Quoi qu’il en soit, c’est au moyen du produit net qui leur reste qu’elles satisfont à leurs engagements. Ces engagements, quels sont-ils? Elles ont d’abord leurs actionnaires, dont les actions jouissent d’un certain revenu réservé; elles ont ensuite les emprunts qu’elles ont réalisés sous leur propre responsabilité, et qui ont été employés à la construction de leur ancien réseau, emprunts pour lesquels elles payent un certain intérêt; puis enfin il y a la grande catégorie des obligations du nouveau réseau, lesquelles, comme vous le savez, sont garanties par l’Etat, à un taux insuffisant, il est vrai, mais que l’on a complété, — dans les calculs faits pour déterminer ce qu’on a appelé le déversoir, c’est-à-dire la somme réservée et garantie pour chaque kilomètre, — en faisant entrer en ligne de compte ce que les compagnies doivent ajouter au quantum garanti par l’Etat pour parfaire le service d’intérêt et d’amortissement des obligations nouvelles. Voilà l’ensemble des charges que lès compagnies ont à supporter : charge pour les actions, charges pour les obligations de l’ancien et du nouveau réseau. Elles font masse de leurs recettes, et puis, quand il y a un déficit, c’est l’Etat qui arrive et qui comble la différence. Voilà exactement la situation.
- Eh bien ! le rachat n’est pas d’abord une opération illégale ; c’est une opération prévue parles cahiers des charges. Les conditions en sont déterminées. Il ne s’agit pas le moins du monde de contracter d’énormes emprunts, pour rembourser en capital aux compagnies la valeur de ce quelles détiennent; on ne leur doit, dans aucun cas, que des annuités. On doit payer aux grandes compagnies, pour le rachat , pendant le temps restant à courir jusqu’à l’expiration des concessions, une annuité calculé© d’après le revenu net des sept années antérieuresmoyennant certaines circonstances spéciales que je ne développe pas ici. Si nous supposons que l’on rachète dans ces conditions ; que l’Etat, garant des' obligations du nouveau réseau, conserve la charge de cette garantie, en prenant à son compte, bien entendu, dans le calcul de l’annuité, Iaipart pour laquelle les compagnies y contribuent, quelle sera la situation de l’Etat? S’il obtient par l’exploitation des chemins de fer existants, de quelque façon qu’ils soient distribués, un rendement net équivalent à celui que les compagnies en tirent aujourd’hui , il sera absolument dans la même situation financière que celle qu’il a maintenant; c’est-à-dire qu’il y aùrày dans le rendement net général, certains déficit auxquels il devra pourvoir. Mais si, comme je le suppose, moyennant une organisation convenable , on pouvait faire reiidre àTensemblè dés chemins de fer exploités
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- aujourd’hui, soit qu’ils fussent classés dans le réseau national, soit qu’ils fissent partie des réseaux régionaux, plus qu’ils ne rendent à présent; si l’exploitation, très coûteuse, comme je l’ai démontré, arrivait à pouvoir se faire à un chiffre beaucoup plus bas, — et il n’est pas douteux qu’on puisse y arriver, — la situation de l’Etat serait meilleure quelle ne l’est aujourd’hui. Il aurait les mêmes charges que les compagnies et plus de recettes qu’elles. C’est là qu’est toute la question. Il suffit que ce point soit établi pour que l’opération du rachat paraisse la plus simple et la plus fructueuse du monde. Si elle était faite, l’Etat redevenu le maître, ayant organisé la viabilité ferrée comme je vous l’ai indiqué, ayant mis le pays à l’abri des griffes du monopole et évité les inconvénients de l’exploitation d’Etat proprement dite;, faite par des agents irresponsables, bénéficierait alors de cette ascension continue des recettes qui est un fait normal et qui serait d’autant plus rapide que toutes choses, au point de vue des transports intérieurs et internationaux, se trouveraient mieux organisées.
- Je crois que le point capital est celui-ci : savoir si le système que je préconise a en sa faveur des considérations suffisamment: fortes pour qu’il fût adopté, au cas où l’on serait pleinement libre de prendre ce parti. Si la discussion s’engage, et je l’appelle de tous mes vœux, elle sera longue et acharnée, je n’en doute pas. Mais enfin si l’on fait à mes idées, — ce que je n’espère pas dans: un bref délai, -—rhonneur de lés discuter, et qu’on arrive à reconnaître quelles contiennent la; solution normale et vraie de l’organisation; rationnelle d’une viabilité, ferrée bien conçue, alors la question de rachat cessera d’effrayer personne; elle sera pour tout le monde une opération sans danger, sans, inconvénients,, et féconde au contraire en avantages.
- Je vous l’ai dit , Messieurs, il y a plusieurs circonstances dont je me préoccupe à propos de cette grave question de la réorganisation de nos chemins de fer. Je m’en préoccupe au point de vue industriel et commercial, je songe à la circulation intérieure du pays, mais je m’inquiète aussi de résister à la concurrence étrangère. Vous savez ce qui se passe autour de nous. L’Allemagne, l’Italie tse coalisent,, pour ainsi dire, pour détourner de la. rive du Rhin sur laquelle nous sommes le trafic intereuropéen , qui va du Nord au Sud. Le Saint-Gothard se perce; il y a là un danger sérieux pour nous. 11 faut y parer et il n’est pas trop tôt d’y songer. La France s’est laissé distancer. 11 faut quelle regagne le terrain perdu. Si le système que je préconise a les avantages que je lui attribue, nous aurions bien vite repris notre rang.
- Je m’arrête. Un mot cependant avant de finir.
- Je n’ai guère jusqu’ici envisagé la question qu’au point de vue de l’usage pacifique des voies de transport. Le problème a une autre face. A ce sujet, un sentiment pénible oppresse mon esprit. Je ne puis m’empêcher,
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- en terminant, de le traduire par quelques paroles à la réunion qui me prête son attention sympathique.
- Ne craignez rien. Ces paroles seront très mesurées. Elles ne s’écarteront pas de la réserve où je dois me maintenir dans cette enceinte :
- On dirait, Messieurs, que nous traversons, à cette heure, un'de ces coupe-gorge de l’histoire, où l’on se partage les peuples comme des troupeaux. Pardonnez-moi mon émotion. Je crois voir des ombres sinistres monter à l’horizon. Il semble que le flambeau du droit et de la justice est menacé d’une éclipse en Europe. Je ne puis m’empêcher de songer que la France, qui a toujours été la gardienne de ce flambeau, ne peut le laisser éteindre, et qu’il faut, à tous les points de vue, aujourd’hui plus que jamais, quelle soit forte, énergique et puissamment armée pour sa défense. (Applaudissements.)
- M. Hervé-Mangon, président. Messieurs, je serai l’interprète de la réunion tout entière en remerciant, en votre nom, M. Vauthier, des utiles enseignements qu’il vient de nous donner, Je ne saurais affirmer que ses idées seront acceptées sans discussions et sans difficultés, mais nous devons le remercier d’avoir posé hardiment les graves et difficiles questions que soulèvent la construction et l’exploitation des chemins de fer. Les améliorations à réaliser sont incontestables, immenses; il faut s’en occuper sérieusement et avec persévérance.
- Les problèmes posés devant nous sont des plus ardus, car ils touchent aux intérêts privés les plus tenaces, et aux intérêts publics les plus graves et les plus élevés. Dans un pays libre, la parole appartient à tous ceux qui aiment et qui cherchent le progrès; c’est pourquoi le Gouvernement de la République a voulu faire de ce palais du Trocadéro la grande tribune des arts et de la science. Notre ancien et excellent ami, M. Vauthier, aura l’honneur d’avoir été des premiers à comprendre l’utilité de cette institution nouvelle. L’avenir recueillera le fruit des travaux et des réflexions qu’il vient d’exposer dans cette enceinte. (Applaudissements.)
- La séance est levée à h heures 20 minutes.
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- PALAIS DU TRO'CADERO.
- 24 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES CHEMINS DE FER SUR ROUTES,
- PAR M. ERNEST CHABRIER,
- INGÉNIEUR CIVIE , PRÉSIDENT DE LA COMPAGNIE DES CHEMINS DE PER À VOIE ETROITE DE LA MEUSE.
- BUREAU DE LA CONFERENCE.
- Président :
- M. de Maiiy, député de la Réunion, questeur de la Chambre des députés;
- . . - Assesseurs :
- MM. Bourdais, architecte du Trocadéro;
- Gottschalk, ingénieur, directeur du matériel des chenlins de fer du Sud-Au triche;
- Richard, ancien président de la Société des ingénieurs civils.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. de M-ahy, président. Mesdames et Messieurs, la présidence cle celte réunion n’était pas destinée à celui qui a l’honneur de vous adresser en ce moment quelques paroles; elle appartenait en quelque sorte de plein droit au président de l’association pour l’amélioration des transports, mon honorable collègue à la Chambre des députés, M. Lebaudy, l’un des hommes de France qui se sont occupés avec le plus de dévouement, et, il faut le reconnaître aussi, avec le plus de talent et d’efficacité, de la vaste question dont un point spécial sera tout à l’heure traité devant vous par un orateur compétent, M. Ernest Ghabrier.
- En l’absence de M. Lebaudy, î^tenu par une indisposition qui, nous l’espérons et nous en faisons le vœu, n’aura pas de gravité, la présidence n’aurait pas dû me revenir. Il y a autour de moi des hommes qui, à plus juste titre, auraient dû occuper ce fauteuil qu’on a bien voulu m’offrir; je ne l’ai accepté que comme une attention adressée, non pas à ma personne,
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- mais à ma 'qualité de collègue de M. Lebaudy à lu Chambre des députés. Et afin de mériter l’honneur qui m’a été fait, je commencerai panne conformer à ce que je considère comme mon premier devoir, qui est d’aller au-devant du désir de l’auditoire, en me hâtant de donner la parole à M. Ernest Chahrier. Je n’ai pas besoin de solliciter pour lui votre plus attentive bienveillance; il la mérite par sa compétence et par les travaux distingués, qu’il a publiés. Et en sortant d’ici, Mesdames et Messieurs, je dis «Mesdames» aussi, car il est bon que tout le monde s’occupe des affaires publiques, même des questions économiques en apparence les plus arides; j’espère que chacun d’entre vous deviendra en sortant d’ici le collaborateur de M. Chahrier, en l’aidant à vulgariser les idées qu’il va émettre et développer devant vous sur les chemins de fer à voie étroite. (Très-bien! très-bien! Vifs applaudissements.)
- La parole est à M. Ernest Chahrier.
- M. Ernest Chabrier. Permettez-moi d’abord, Messieurs, de remercier notre honorable président de ce qu’il vous a dit de trop favorable sur moi et sur mes efforts pour faire prévaloir les idées que je vais vous exposer; ces efforts ont été grands et persévérants, mais les résultats viennent bien lentement. •
- Je veux aussi joindre mes plus vifs regrets à ceux qui ont été exprimés pour la cause qui nous prive de la présence de M. Lebaucly; j’aurais été heureux de lui dire ici publiquement ma profonde reconnaissance pour l’empressement avec lequel il avait accepté de m’assister de sa grande autorité dans l’étude des moyens de transport.
- Vous n’accepterez pas, Messieurs, l’incompétence de M. de Mahy; chacun sait avec quel soin il suit les travaux parlementaires, et la question des transport n’est certainement pas restée indifférente pour lui. Vous voudrez bien vous joindre à moi pour le remercier d’avoir bien voulu accepter, au dernier moment, de prendre la présidence de cette séance.
- Enfin, Messieurs, je suis vraiment touché et aussi un peu inquiet dfu» aussi nombreux auditoire; j’en reporte le mérite à l’intérêt que vous inspire la question des petits chemins de fer, et je constate cet intérêt avec une bien vive satisfaction.
- J’ai beaucoup hésité, Messieurs, à traiter dans une conférence publique cette question de chemins de fer, qui touche tout le monde , mais dont les procédés n’intéressent guère que ceux qui sont chargés de les mettre en œuvre.
- Je crains de ne pas être bien intéressant, et je réclame toute votre; indulgence pour quelques considérations que je voudrais vous présenter au
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- sujet des petits chemins de fer que l’on propose de placer, autant que possible, sur les accotements de nos routes et chemins, pour desservir les très petits trafics.
- LES PRÉOCCUPATIONS DES FONDATEURS DES CHEMINS DE FER.
- Sans remonter à l’origine de cette grande création des chemins de fer c[ui a révolutionné la vie humaine, on peut le dire, je voudrais rappeler les préoccupations de ceux qui, il y a trente ans à peine, ont établi les premiers services et imaginé les dispositions auxquelles on n’a presque rien changé depuis.
- Permettez-moi de rappeler parmi ces promoteurs MM. Flachat, Cla-peyron, Petiet, Lécha telier, avec lesquels j’ai eu l’honneur de travailler, et à côté d’eux, MM. Emile et ïsaac Pereire, auxquels il faut reconnaître la véritable action initiale dans cette grande œuvre, car ils ont su entraîner les capitalistes à fournir les sommes considérables qui étaient nécessaires. Il fallait de l’énergie et une grande confiance pour travailler avec cette ardeur à une question si neuve : on était sans cesse menacé de voir se produire d’autres procédés qui mettraient à néant et les efforts et l’argent dépensé.
- Cette préoccupation des fondateurs de nos chemins de fer était, Messieurs, de réunir assez de voyageurs ou de marchandises pour former des trains complets, c’est-à-dire donnant la pleine charge de la locomotive, cet admirable engin sorti si complet des mains de ses premiers constructeurs.
- La vapeur était alors considérée comme un agent puissant, qu’il fallait employer en utilisant toute la force qu’il peut développer, et l’on cherchait à faire la machine à vapeur aussi forte que possible.
- C’est à cette préoccupation d’avoir des trains complets que nous avons dû la création de ces immenses gares de marchandises et le si regrettable délai de transport, qui a remplacé le train facultatif bien plus rationnel.
- Le dépôt en gare, qui était l’exception à l’origine, est devenu la règle, et ces gares ont pris les proportions d’énormes magasins, qui ont été obligés de sortir de l’enceinte des villes.
- Pour le délai de transport, alors que 48 heures suffisent pour parcourir la distance entre les deux points les plus éloignés de nos frontières, il permet aux exploitants de ne livrer les marchandises que 10 et i5 jours après la remise à la gare expéditrice. Ce droit exorbitant est aussi nuisible aux compagnies qu’au public; car, outre les magasins si coûteux qu’il nécessite , il décuple le matériel qui serait nécessaire si rexpédition suivait, comme en Angleterre, la livraison en gare.
- Mais ce n’est pas là notre sujet; je devais cependant, en passant, signaler à votre attention cette tolérance, qui n’a eu d’autre cause dans le passé
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- que la préoccupation que l’on avait de faire le train complet, pour utiliser toute la force de la machine.
- On a obtenu ces trains complets; mais ils étaient complets pour les petites machines qu’on employait alors; on a demandé aux ingénieurs de faire des machines plus fortes, puisqu’on avait de quoi les charger, et les avantages étaient tels qu’il n’y avait pas à se préoccuper de la dépense qui devait en résulter; la machine marchant à pleine charge était d’autant plus économique, qu’elle était plus puissante.
- La machine locomotive prend son point d’appui sur le rail par l’adhérence, et l’adhérence dépend de la charge que porte la roue; pour augmenter la puissance , il fallut augmenter cette charge, et, de 1 o à 1 2 tonnes, le poids des locomotives est passé à 5o à 60 tonnes; le rail alors est devenu trop faible; on a augmenté son poids, et, de a5 à 3o kilogrammes le mètre courant qu’il était sur le chemin de fer de Saint-Germain, on est arrivé à àj kilogrammes, adopté pour le rail de Paris-Lyon; le fer lui-même devint insuffisant, et, après avoir fait le bandage en acier, on a fait les rails en acier.
- Ces transformations répondaient à des besoins; ces puissantes machines permirent d’accroître constamment la vitesse des trains de voyageurs et réduisirent tellement le prix du transport des marchandises, que les sociétés concessionnaires elles-mêmes opérèrent des réductions considérables sur les tarifs que leurs cahiers des charges leur permettaient d’appliquer. C’était la vraie manière d’abaisser les tarifs en augmentant le rendement de l’outil; ce ne sont ni les lois ni les règlements administratifs qui peuvent intervenir dans cette matière; ils fixent des minima, et sont obligés de les fixer larges, pour avoir des concessionnaires sérieux, acceptant les aléas de l’entreprise et pouvant tenir leurs engagements.
- Le chemin de fer, tel qu’il a été établi lors de la construction de nos premières lignes, répondait donc admirablement aux services qu’on voulait lui faire rendre; l’outil était absolument proportionné au travail qu’il devait faire. C’était un puissant appareil de transport, auquel il était indispensable de donner beaucoup de travail.
- IL
- L’OUTIL DES PETITS TRANSPORTS.
- Ces résultats coïncidèrent en France avec ce qu’on peut appeler la fièvre des chemins de fer qui suivit la fusion des lignes en cinq grands réseaux confiés chacun à une grande compagnie. Le Gouvernement avait fait accepter à ces compagnies bien des lignes douteuses; aussi, lorsqu’il voulut satisfaire les demandes qui se produisirent ultérieurement, refusèrent-elles d’engager des actionnaires dans des entreprises trop aléatoires. L’ouYerture
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- de certaines lignes avait prouvé qu’il ne fallait pas compter sur les trains complets nécessaires pour utiliser l’outil de transport qu’on avait construit.
- Pressé par les populations et leurs représentants, le Gouvernement chercha une combinaison pour faire accepter par les grandes compagnies des lignes sûrement improductives, dans les premières années du moins.
- 11 assura au capital consacré à leur construction un revenu annuel, et par une combinaison entre l’exploitation de ce nouveau réseau et celui de l’ancien, la charge de l’État devait être réduite par un déversoir de recettes, au delà d’un revenu fixe attribué aux anciennes actions; il y avait partage au delà de ce revenu fixe.
- Cette combinaison, très-ingénieuse, très-habile, avait le grave inconvénient de livrer le Gouvernement aux demandes de toutes les personnalités pour lesquelles le chemin de fer était un gr^nd moyen d’influence locale.
- Cet inconvénient devint tel, que l’Administration dut se préoccuper de ne pas augmenter indéfiniment le montant des sommes à payer annuellement par .le budget; les premières lignes ouvertes avaient donné des résultats inquiétants à cet égard. La loi sur les chemins de fer d’intérêt local n’eut pas d’autre but.
- On était bien loin des conditions auxquelles avaient du satisfaire les fondateurs de nos chemins de fer; les trains n’étaient jamais complets, les machines trop fortes, les rails trop lourds, le personnel trop nombreux, etc. etc.; c’était le même outil qu’on avait employé pour faire tant ces lignes, pour lesquelles l’Etat était obligé de donner sa garantie, que celles dont on avait renvoyé la concession aux assemblées départementales, parce que les uues ne devaient pas avoir assez de trafic pour payer leurs dépenses, et que les autres ne devaient avoir à servir qu’un trafic local, c’est-à-dire essentiellement restreint.
- Je n’entends, Messieurs, jeter la responsabilité de ce fait si anormal sur personne; je le constate pour montrer combien il faut se défier des entraînements, car l’administration centrale elle-même n’a jamais signalé l’anomalie monstrueuse qu’il y avait à appliquer à ces trafics, que l’on savait d’avance être très-restreints, cet outil imaginé, conçu et exécuté pour faire un service très-chargé.
- Ce n’est que bien indirectement, et pour ainsi dire sans prétendre faire des chemins de fer, que s’est produite l’idée de modifier cet outil, de réduire ses dimensions, lorsqu’on ne devait avoir que peu à lui faire faire.
- Après la guerre, lorsque chacun cherchait les moyens de réparer nos affreux désastres, quelques ingénieurs attirés par l’importance toujours croissante de l’élément technique dans la pratique agricole, se trouvant réunis aux congrès annuels de la Société des agriculteurs de France, eurenl à répondre à cette question :
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- Comment mettre les chemins de fer à la disposition des agriculteurs?
- Les agriculteurs, en effet, ceux qui recueillent les produits de la terre, n’usent pas beaucoup des veies ferrées pour le déplacement de ces produits; ils portent encore péniblement, comme autrefois, quelques sacs à la ville voisine le jour du marché, et c’est le commerçant qui les fait a'rriver, par le chemin de fer, au lieu le plus favorable à la vente.
- L’étude fut faite avec un soin qui prouvait tout l’intérêt de la question, par des hommes compétents, ingénieurs de l’Etat ou de l’industrie, présidés par M. Hervé Mangon, ingénieur en chef des ponts et chaussées. M. Lechatelier, inspecteur général des mines, l’un des ingénieurs qui avait le plus contribué à l’accroissement de la puissance des locomotives, accepta de faire un premier rapport indiquant les besoins à satisfaire; il voulut bien m’associer à ce travail, que j’eus l’honneur de lire en séance publique de la Société des agriculteurs de France, en février 1873.
- L’année suivante, l’étude fut poursuivie et donna lieu à un second rapport, qui entra dans les détails des dispositions les plus propres, à résoudre la question.
- Permettez- moi de vous lire la définition qui était donnée , dans ce rapport, de l’outil proposé.
- Pour exprimer la pensée qui doit dominer dans rétablissement des chemins de fer à exploitation très-restreinte, il faudrait, pour ainsi dire, prendre la contre-partie de ce qu’on entend vulgairement par chemins de fer.
- En effet, pour le voyageur, le chemin de fer c’est l’extrême rapidité des communications, c’est la marche à 5o ou 60 kilomètres par heure, c’est la place toujours assurée, sans se préoccuper de la faire retenir. . . Le chemin de 1èr économique, lui, marchera à la vitesse de nos anciennes malles-postes, sa longueur, toujours restreinte, ne donnant aucun intérêt à de grandes vitesses; il aura également plus de places qu’il ne sera nécessaire, mais il ne devra pas être tenu de faire ajouter un wagon pour quelques voyageurs , ce qui obligera à retenir les places les jours d’encombrement.
- Pour les marchandises, le chemin de fer c’est le transport à 3 et h centimes par tonne et par kilomètre; on ne peut obtenir ce prix qu’en transportant à la fois de très-grandes quantités de marchandises au moyen de grosses machines, de gros rails pour les porter, de wagons de 10 et i5 tonnes; ces grandes quantités de marchandises ne s’obtiennent que par une accumulation dans les magasins des gares; les premiers colis livrés sont obligés d’attendre les derniers avant d’être;expédiés, d’où cette tolérance si préjudiciable aux agriculteurs : les délais de transport bien supérieurs au temps nécessaire pour le parcours de la distance.
- Le chemin de fer économique 11’a pas de gare, pas de magasins, donc pas d’accümülà-tion de marchandises. Il doit remplacer le roulage et rendra encore de grands services en prenant 20 et 2 5 centimes pour des transports qui coûtent deux et trois fois plus. Ses trains, toujours mixtes, emporteront la marchandise sitôt remise, et elle sera délivrée aussitôt arrivée; son matériel sera léger, pour permettre de prendre de faibles charges; s’il y avait encombrement, on multiplierait les trains.
- L’opposition entre les deux systèmes ne s’arrête pas là : les chemins de fer existants mettent généralement en communication les grands centres populeux, qui tiennent en
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- réserve des approvisionnements de marchandises attendant l’occasion de se placer avantageusement et fournissant un élément,presque régulier de transport ; le chemin de fer économique ne reliera que des villages ou des usines, emportant les produits au fur et à mesure des réalisations; encombré dans certains moments, il marchera presque à vide dans d’autres.
- L’établissement de la plus petite ligne entraîne d’un côté des enquêtes, des expropriations forcées, des travaux d’art, des bâtiments, des clôtures, des barrières; de l’autre, il suffira d’une simple concession de l’accotement de la route, par le conseil général, avec élargissement, s’il est nécessaire, et rectification si les pentes sont trop fortes.
- L’opposition dans l'exploitation sera plus sensible encore :
- Dans le chemin de fer tel qu'il existe, des trains de voyageurs, express et même grands-express, directs, poste, omnibus, mixtes, à marchandises, directs ou de stations; dans l’autre; le même train mixte, toujours la même vitesse; pas de gares ni de stations; aucune clôture, puisque le rail est sur la voie publique, qui doit rester accessible à tous les riverains; du reste, le train, n’allant pas plus vite qu’une voiture, peut s’arrêter devant un obstacle.
- Pas plus de règlements absolus pour les départs et le parcours que dans les voitures publiques; pas de billet, recette faite en marche connue dans les omnibus et sur les bateaux; arrêt sur signal à un point quelconque de la ligne; garage à chaque croisement de chemin pour permettre le chargement à l’avance des wagons que la machine prendra en passant. •
- La machine ne partira pas à moitié chargée en prévision d’une forte rampe à monter pendant quelques cents mètres, elle prendra sa charge normale, et au pied delà rampe le train sera coupé et monté par parties; c’est l’opération du billage bien connu dés rouliers.
- Pour le personnel, autant que possible des agents intéressés au résultat à obtenir.
- La direction de ces petits trafics devra être donnée à l’entreprise ou au moins en régie intéressée; leur administration serait, avec grand avantage, confiée à une réunion des plus forts clients, qui en appelleraient à.un conseil des propriétaires du chemin, en cas de conflit avec l’entrepreneur. - ~ ’
- Les bureaux de correspondance seront établis chez un commerçant du village; il re-cevrales colis de messageries, les demandes de wagons a laisser aux garages, fournira les renseignements et sera rétribué sur le chiffre des affaires.
- Dans le train, deux agents seulement, le mécanicien et le conducteur chargé de la recette et de l’enregistrement. L’expéditeur fait lui-même son chargement, et s’il veut l’accompagner pour le décharger â l’arrivée, il pourra monter dans le wagon, comme il monte aujourd’hui sur son tombereau.
- D’autres rapports ont été laits les années suivantes ; ils ont été publiés dans l’Annuaire de la .Société des agriculteurs de France (années 1878, 187 A, 1875., 1876).
- Quelles autres préoccupations, Messieurs, que celles des auteurs de nos chemins de fer ! On ne songe plus à utiliser toute la puissance que l’on peut donner à l’outil ; on cherche h réduire la dépense assez , -pour qu’en portant même peu à la fois, on porte encore à des conditions,plus avantageuses que celles des moyens existants. Et pour cela on réduit les dimensions de l’outil, en les proportionnant au travail qu’il aura habituel-
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- iement à faire, sans tenir compte d’un développement bien éloigné de nous, et pour lequel on sera trop heureux de faire de nouvelles dépenses, s’il se présente jamais.
- Etudié pour donner satisfaction aux intérêts agricoles, cet outil devait suffire au service de l’intérêt local, si généralement agricole en France. Ces petits chemins de fer, en effet, peuvent relier les stations à toutes les localités voisines; ils se prêtent bien mieux au service local que les grondes lignes, qui passent souvent à plusieurs kilomètres des lieux habités.
- Malgré l’aridité d’une description de ce sujet, il me semble nécessaire de vous dire rapidement sur quels points ont porté les modifications proposées et les raisons qui les ont décidées.
- Les accotements. — Il était bien rationnel de songer a utiliser ces surfaces de terrain qui bordent nos routes et chemins, sans servir ni à la circulation ni à la culture; un des bas côtés suffit au dépôt des matériaux, on a proposé de prendre l’autre pour en faire la plate-forme d’une voie ferrée. On évite ainsi de retirer d’autres surfaces à la culture; de plus, la route présente de grandes facilités pour les approvisionnements pendant la construction, et, par suite, permet d’activer les travaux; la surveillance y est faite par les services publics; on va plus directement au-devant de la marchandise, etc.
- Les objections. -— Les objections ont été énergiques, et la plus violente, la crainte d’accidents fréquents par la peur que la machine ferait aux chevaux, n’est tombée que par la démonstration faite dans les rues mêmes de Paris, où des locomotives circulent depuis plusieurs années. La gêne dans la traversée des villages n’est plus invoquée; là où l’application en est faite, les habitants réclameraient, si l’on parlait de leur enlever leurs rails; quant à la privation d’accès aux pièces de terre le long des routes, il a été facile de prouver qu’il serait toujours beaucoup plus tôt fait de clouer deux traverses le long des rails pour faire un passage à niveau provisoire, que de combler le fossé qui sépare la route de ces pièces. . . \
- Largeur de la voie. — La largeur uniforme de la voie a des partisans acharnés, et leur gros argument est le transbordement.
- Gette grande crainte manifestée pour le transbordement est encore, Messieurs, un effet des préoccupations premières de l’installation des chemins de fer : on a rêvé la marchandise chargée à Gibraltar, et se rendant, sans transbordement, à Saint-Pétersbourg, et si ce n’avait été les inquiétudes de la politique qui ont décidé l’Espagne et la Russie à adopter des écartements de rails différents de ceux de l’Europe centrale, la voie uniforme existait dans toute l’Europe.
- L’idée était séduisante certainement, mais nullement pratique, comme le prouvent les résultats; à l’exception de quelques marchandises en vrac
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- qui, sauf la houille et les minerais , ne parcourent pas de longues distances, le transbordement est la règle, non pas seulement d’Etat à Etat, non pas de réseau à réseau, mais sur le même réseau on 'transborde 80 pour 100 des marchandises aux embranchements!
- Voilà pour le transbordement.
- Mais le changement de largeur de la voie est, en outre, moralement une condition de grande économie. Quelle que soit la possibilité d’employer de petits rails pour faire une voie de largeur normale, de construire un petit matériel avec des roues écartées, comme l’ont fait les tramways, la faculté de faire passer le matériel de la grande voie sur la petite amènera peu à peu une assimilation de mesures qui annuleront toutes les dispositions particulières à la petite exploitation.
- La induction de largeur acceptée, on a dit qu’il fallait la faire très grande pour quelle présentât de l’intérêt; on- a cité l’exemple de l’Angleterre, qui a un chemin de fer, celui de Festiniog, à voie de 60 centimètres de largeur. Le Festiniog est un chemin de fer construit pour ardoisières, dans le pays de Galles, et sur lequel on a établi un service de voyageurs. Comme tous les chemins de fer des ardoisières de ce pays, il avait la voie de deux pieds, et, cette voie existant, on y a adapté un matériel- à voyageurs. '
- Mais une faible diminution de la largeur permet d’assez grandes économies pour qu’il n’y ait aucune raison pour se donner la gêne qu’apporte dans la construction du matériel une très petite voie ; la largeur suffisante serait 85 centimètres, qui; doublée, donne im,70; c’est la largeur des omnibus et de nos grands tombereaux; il n’y- à aucun intérêt à rester au-dessous. - ‘ "
- On adopte volontiers le mètre, parce que c’est notre unité de mesure. Ce n’est pas à dire qu’il faille repousser la largeur de 75 centimètres, proposée par MM. Béraldet de Bazire, chargés par le ministère des travaux publics d’étudier cette question des petits chemins de fer. Le principe du chemin de fer à petit trafic étant toujours de proportionner l’outil au travail, dans beaucoup de cas, la voie de 75 centimètres sera un moyen de faire un chemin de fer là où même la voie de 1 mètre aurait été trop coûteuse. La voie uniforme n’est nullement indispensable pour lés petits chemins de fer, le chemin affluent exclut toute idée de réseau; c’est une ligne qui va d’un point donné e la station.
- Une seule raison fera tendre à généraliser certaines dimensions, c’est l’avantage de créer des approvisionnements chez les fournisseurs; on y trouvera de grandes facilités pour la rapidité de l’établissement des lignes. . \ :
- Les rails. — Le faible poids des rails est une grande cause d’économie; comme résistance à supporter le petit matériel, on-pourrait'réduire; pour
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- ainsi dire, indéfiniment le poids des rails. Comme pose, les rails trop légers sont sujets à donner des voies qui serpentent, et encore le serpentage est beaucoup du à la vitesse des trains, et ceux des petits chemins de 1er ne doivent pas marcher vite. On adoptera assez généralement des rails de 1 2 à 1 5 kilogrammes, mais on descendra certainement au-dessous ; il se fait au Creusot des rails vignole de 5 kilogrammes le mètre, employés sur une grande échelle pour les voies portatives.
- Les traverses. — La traverse ordinaire en bois de chêne ou injectée est encore adoptée, et l’économie qui résulte de la réduction de longueur n’est pas tant à dédaigner; au lieu de 5 et 6 francs, prix des traverses de grandes lignes, on la paye î fr. 8o à a francs. Mais il n’est pas dit qu’il ne se fasse à ce sujet d’autres applications : la bande de tôle rivée aux deux rails se comporte si bien dans le porteur de M. Decau ville, que l’on sera certainement tenté de l’employer sur des voies fixes, pour des machines très-légères.
- Les déclivités. — Les rampes que l’on rencontre encore sur beaucoup de nos routes ont été opposées aussi à la pose des rails sur les accotements, mais c’est encore l’idée des machines marchant à plein chargement qui a fait cette objection. Nos machines auront rarement la moitié de leur pleine charge; elles pourront donc aborder les rampes sans préoccupations.
- On rencontre, aux environs de Paris même, deux applications de ce fait bien frappant : entre Port-Marly et Marly-le-Roi, il y a un chemin de fer posé sur la chaussée d’une route, ou plutôt d’une rue, dont la pente doit atteindre 6 centimètres par mètre; elle dépasse certainement 5 centimètres ; une locomotive de 7 à 8 tonnes monte régulièrement une voiture de 20 à 2 5 personnes, elle peut en monter deux.
- Le même fait se passe à Villiors—le—Bel. Relié par un chemin de fer à sa station située à quatre kilomètres, le village est traversé, sur près d’un kilomètre, par une voie ferrée; la pente est de 5 centimètres au moins, et les wagons longent les murs des maisons.
- Gette question des rampes est, du reste, l’objet d’une étude particulière, depuis la solution si hardie qui a fait monter des wagons au sommet du Righi, avec une rampe de 3o centimètres par mètre. M. Riggenbach, l’auteur de ce système, fait aujourd’hui des machines mixtes qui marchent par l’adhérence en plaine; et quand la rampe se présente, la voie porte une crémaillère qui permet à la machine d’agir par traction directe; le système est appliqué, et l’exposition suisse nous présente de petits modèles très intéressants à côté de la locomotive du Righi.
- Une autre» disposition moins coûteuse a été indiquée : la machine monte seule la rampe, entraînant avec elle un câble; quand elle est au sommet, elle s’attache à la voie et remorque le train comme le ferait une machine fixe.
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- Vous parlerai-je des courbes? La petite voie permet de plus petits rayons, c’est mathématique; mais le mode d’exploitation lui-même les rend sans inconvénient : à la vitesse de 20 kilomètres à l’heure, qui est celle d’un bon cheval lancé, le conducteur n’aura pas plus de raison de faire un tournant vite parce qu’il aura une machine au lieu d’un cheval.
- Pour les autres parties de la construction, il suffit de dire qu’il n’y aura ni clôtures ni barrières, que le ballast sera fait avec le caillou qui sert aujourd’hui à l’entretien de la roule.
- Il n’y a pas de bâtiment en principe, et il est „important de ne pas déroger à ce principe. Que de stations de grandes lignes pourraient être tenues par un employé venant le matin, comme le comptable d’une maison, et qui comptent cependant trois ou quatre employés, parce qu’il y a un bâtiment de station.
- Il vaudra mieux faire des voies de garage et des embranchements pour envoyer les wagons charger à domicile, que de recevoir en dépôt des marchandises, ne fût-ce que dans une baraque; la baraque deviendrait bientôt un bâtiment de gare ; le wagon chargé peut bien attendre sur la route, comme attend la voiture du messager ou la charrette du roulier.
- Le matériel roulant. — Pour le matériel roulant, on s’est borné jusqu’ici à réduire le matériel des grandes lignes, sauf u‘n plus grand emploi, pour les voyageurs, de la circulation intérieure, adoptée par les tramways. Les études ne tarderont pas à se produire pour les marchandises, surtout en ce qui concerne le transbordement.; on généralisera l’usage des châssis-enveloppes, déjà employés pour les porcelaines, les beurres et les poissons, à Paris.
- Voilà rapidement quelques indications sur les dispositions nécessaires pour établir une ligne de petit chemin de fer, et il est bien certain que dès qu’un mouvement se sera produit dans le sens de la généralisation de ces constructions, il se fera, chez les fournisseurs, des approvisionnements qui permettront l’expédition d’une ligne de petit chemin de fer que l’on n’aura plus qu’à poser.
- U exploitation. — L’exploitation de ces petites lignes ne doit pas être assujettie à des règles fixes générales; une grande latitude doit être laissée aux agents chargés de régir l’entreprise.
- Le personnel accompagnant chaque train, le train en navette devra être recherché, sans toutefois nuire à la coïncidence avec les trains de la grande ligne. 11 est important de ne pas perdre du temps inutilement, quand on ne va pas vite en marche; avec de bonnes coïncidences, on peut faire gagner une journée aux voyageurs.
- On évitera avec soin ^assimilation dans la gare avec ce qu’on appelle le service commun d’embranchements ; le régisseur d’un affluent est un simple correspondant, qui apporte ce qu’il peut à ia station et facilite la
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- livraison de ce que le chemin de fer a apporté: on lui doit aide comme au correspondant par la voie de terre; il ne doit, pas plus que ce dernier, supporter la plus faible partie d’une dépense de la gare qui ne serait pas faite spécialement pour lui.
- La recette se fait en route au moyen d’un carnet dont le conducteur détache des parties correspondant à la distance que doit parcourir le voyageur.
- Applications. — Toutes ces dispositions, Messieurs, ne sont plus de simples projets; il y a des lignes construites sur les accotements des routes, il y en a en construction. Malheureusement, beaucoup sont des concessions demandées pour être cédées avec des bénéfices en faveur des concessionnaires; l’insuffisance des ressources a quelquefois fait traîner l’établissement, ce qui n’a pas permis la construction économique qui est la base du système.
- Je puis cependant citer un exemple qui a pu suivre la marche régulière et appliquer rigoureusement les principes d’économie nécessaires : c’est le chemin de fer d’Haironville à Triancourt, dans la Meuse.
- Chemin d’intérêt local de la Meuse. — Concédé à M. Soulié , par convention avec le préfet, en date du 10 octobre 1876, il a été déclaré d’utilité publique par décret clu 17 février 1877, et dès le mois d’avril 1878, le conseil général, pendant sa session, a pu parcourir sur un train une dizaine de kilomètres qui, quelques semaines après, étaient livrés au public.
- M. Léon Soulié, qui a- fait ses études d’ingénieur en Amérique, avait rapporté de ce pays des exemples nombreux de l’emploi de la voie étroite, que l’on a même, dans ce pays, substituée à la voie large sur les chemins de fer existants , lorsqu’ils n’avaient pas un trafic suffisant pour un chemin à grande voie. Il eut la bonne fortune de rencontrer des hommes qui l’encouragèrent à étudier l’application de ces dispositions en France, entre autres, M. Ernest Picard, qui comprenait si bien le côté pratique des choses et employait avec tant de zèle sa juste influence à vaincre les obstacles que la routine oppose chez nous à toutes les propositions nouvelles. Membre du conseil général de la Meuse, il contribua à décider la concession d’un chemin de fer d’intérêt local à voie étroite, placé sur l’accotement de la route; c’était un grand pas.
- Comme député, il obtint l’approbation de cette concession par le Ministre dès travaux publics, et un avis favorable du Conseil d’Etat, sur l’attribution du maximum de la participation de l’Etat à la subvention accordée par le département.
- La ligne concédée coupe à peu près à angle droit la grande ligne de Paris à Strasbourg, à la station de Révigny, 16 kilomètres avant Bar-le-Duc. D’Haironville à Révigny, le tracé suit la vallée si industrielle de la Saulx, qui donne la force motrice à lin grand nombre d’usines, à coin-
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- mencer par les forges d’Haironville. Le caractère d’affluent-, n’ayant a porter que les produits locaux, est ici bien accentué et justifie le chemin de fer sur route, bien que le trafic promette d’être d’une certaine importance. En raison de cette circonstance, les locomotives ont été construites plus fortes : elles pèsent 15 tonnes; le rail est de 15 kilogrammes le mètre, niais en acier; les rampes, suivant les prescriptions de l’Administration, ne dépassent pas 3 o millimètres.
- Sur la petite partie de'cette section en exploitation,, entre Révigny et Couvonges, le personnel ambulant fonctionne très-bien; les commerçants font très régulièrement leur service de correspondants; la traversée des villages devient une distraction pour la population. Le tarif est de 20 centimes pour les colis séparés et 12 centimes par wagons complets. Des dispositions sont prises pour faire des chargements de betteraves sur la ligne même, le long des champs, dans l’intervalle des trains. Il se présente déjà, sur ce petit parcours, un exemple très remarquable du peu d’importance du transbordement. Un meunier, dont le moulin est situé à i,500 mètres de la halte, trouve avantage à décharger ses voitures dans les petits wagons pour faire arriver ses produits à la station, distante de 5 kilomètres! Il est probable que si le chemin de fer ne suivait pas la route, cet avantage ne lui eut pas été démontré. Cette partie de la ligne compte entre Haironville et Révigny 26 kilomètres.
- Au nord de Révigny, la ligne pénètre dans l’Argonne et fait un détour assez grand pour desservir plus de localités, c’est ici un véritable chemin de fer agricole; sauf les extractions de phosphates fossiles qui donneront un tonnage important, le trafic industriel sera réduit au lait allant aux fromageries et aux fromages allant à la gare.
- La longueur de Révigny à Triaucourt est de 35 kilomètres; les rails sont posés sur une partie clu parcours, et l’exploitation s’ouvrira prochainement. Les populations demandent le prolongement de cette section jusqu à Clermont-en-Argonne,’et un embranchement qui mènerait plus directement de Clermont à Rar-le-Duc.
- Grâce à une décision hardie, qui fera honneur à l’initiative du conseil général de la Meuse, un exemple sérieux de chemin de fer à voie étroite existera bientôt et permettra de montrer tout ce qu’on peut faire avec ces installations économiques, car la ligne auraplus qu’un trafic restreint.
- Je devrais, Messieurs, compléter ces indications sommaires par l’estimation des dépenses que nécessiterait l’établissement d’un chemin de fer à très faible trafic posé sur les routes; mais ces appréciations générales, gui portent sur des cas tout à fait différents entre eux, dpnnent des chiffres gui ne sont pas vrais. On ne peut raisonner que sur des prix moyens, et L moyenne, c’est toujours l’exception.
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- IL y a de telles différences entre les cas qui peuvent se présenter, qu’il vaudra toujours mieux, pour se rendre un compte approximatif, faire une étude avant de prendre une décision. Sur les routes, ces études coûteront fort peu quand le service de la voirie pourra prêter les documents qu’il doit avoir dans ses cartons.
- Si j’ai pu, Messieurs, vous démontrer que le chemin de fer peut s’établir dans des conditions différentes pour des trafics différents, et que, pour de petits trafics, on peut construire de petits chemins de fer, la question si controversée de la solution de nos transports par voies ferrées aura fait un grand pas.
- III.
- LES TARIFS.
- Après avoir signalé les dispositions qui permettent de réduire les dépenses proportionnellement au service que l’on doit faire faire à un chemin de fer, il y a lieu d’examiner les meilleurs moyens à employer pour élever la recette de manière à balancer la dépense, même avec un faible trafic.
- La recette est le produit du tonnage par le tarif; le tonnage sera faible, et l’on ne peut compter que sur un développement lent, puisque nous ne desservons que les produits locaux; dès lors un seul facteur est variable, c’est le tarif.
- Je me sers du mot tonnage avec intention, car le trafic comprend voyageurs et marchandises. H y aura lieu d’abaisser, même au-dessous du prix des grandes lignes, le prix du transport des voyageurs, pour ces petites distances que l’on peut facilement faire à pied; la marchandise, au contraire, n’a que peu de moyens de déplacement; elle payera relativement beaucoup plus que sur les grandes lignes, et encore avec avantage. C’est donc surtout sur le tonnage qu’il faut compter pour couvrir les frais.
- Ces tarifs de chemins de fer, qui ont été ces temps derniers l’objet de tant de discussions, avaient aussi beaucoup préoccupé les fondateurs des chemins de fer : ils sentaient bien que le développement du tonnage, si nécessaire pour assurer leur train complet, était essentiellement lié à rabaissement des tarifs. Tous leurs efforts pôur grossir l’outil de travail avaient pour bût principal la réduction des dépenses pour une recette donnée, et cette réduction des dépenses a amené un abaissement volontaire des tarifs portés aux cahiers des charges primitifs.
- Ce n’est plus par ce moyen si rationnel que l’on cherche aujourd’hui rabaissement des tarifs de transport ; c’est par l’application d’une justice distributive qui fait payer plus que le prix de revient sur certains points, afin de pouvoir faire payer, sur d’autres, les transports moins qu’ils ne coûtent réellement.
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- C’est là de l'orbitaire, et un tarif ne doit pus être arbitraire; il faut qu’il soit calculé suivant des règles déterminées.
- Le tarif représente, avec l’intérêt et l’amortissement du capital, la rémunération des peines et aléas d’une entreprise; c’est une partie du prix de revient des objets qui, fabriqués sur un point, sont consommés sur un autre; c’est un travail, il ne doit pas échapper à la loi commune du travail, qui réduit ou augmente les prix, suivant qu’il y a beaucoup ou qu’il y a peu à faire.
- Le calcul exact d’un tarif serait la division de la dépense par le tonnage transporté; s’il y a beaucoup de transports, le prix est bas; s’il y en a peu, il doit être élevé.
- Mais, en pratique, les choses ne se passent pas aussi simplement : les marchandises se partagent en catégories, et toutes les tonnes ne payent pas de même. On peut regretter que l’usage ne se soit pas établi de considérer le transporteur comme ignorant la nature des objets transportés. Pour lui, la marchandise ne devrait être que des kilogrammes ou des mètres cubes; le calcul eût alors été facile. Il n’en est pas ainsi; mais le principe n’en est pas moins juste : le tarif doit être d’autant plus élevé quil y a moins de tonnes à transporter.
- Quant à la disposition qui fait payer par le budget, c’est-à-dire à tout le monde, une partie de la dépense du transport, elle est injuste dans son principe et bien dangereuse dans son application ; elle fausse le prix de revient. Malheureusement, elle est entrée dans nos habitudes’en France, et ces habitudes ont créé un état de choses regrettable; les influences personnelles ont eu trop d’action dans le tracé de nos chemins vicinaux et en ont trop dans leurs dépenses de bon entretien.
- C’est au nom de l’intérêt général qu’on a enlevé les barrières sur les routes, et mis à la charge de tous les détériorations faites par quelques-uns. Notre administration s’est chargée de construire et d’entretenir nos routes et chemins; mais, l’industrie se développant, le service des usines a montré l’injustice de cette mesure. On a alors cherché à y remédier, et l’on a adopté le mode de perception le plus arbitraire qui se puisse voir : la subvention industrielle ! Un employé est chargé de répartir entre ceux qui se servent de la route la dépense occasionnée par son entretien!
- Les Anglais ne sont pas moins pratiques que nous, Messieurs, et pourtant ils ont maintenu les barrières, bien gênantes c’est vrai, mais seul moyen de perception sur une route. C’est que les Anglais redoutent avant tout de laisser entre les mains de leurs gouvernants le moyen de favoriser les uns aux dépens des autres. ,
- Ce qui pouvait s’expliquer pour les routes, par la difficulté de perception, ne se justifie nullement sur les canaux, où l’Etat perçoit sciemment on péage insuffisant pour couvrir les dépenses d’entretien.
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- Tout service mérite salaire, et l’usage d’un chemin ou d’un canal est un service rendu à celui qui.s’en sert; il doit payer ce service, c’est-à-dire partager les frais faits, pour qu’il y ait un chemin de fer ou un canal, avec ceux qui comme lui en usent.
- L’Etat peut et doit intervenir pour assurer rétablissement des voies cle transport; mais ceux qui s’en servent doivent payer ce que coûtent la rémunération des capitaux et les frais d’exploitation.
- Toute dépense de transport payée par le budget est une illusion qui trompe le producteur et ne permet pas l’établissement d’un prix de revient exact.
- Le tarif doit être établi en se rendant compte de la dépense annuelle à couvrir et du tonnage probable à desservir. Un chemin de fer pourra toujours de cette façon balancer ses dépenses avec ses recettes probables.
- Cette méthode peut donner des tarifs élevés dans certains cas, mais susceptibles d’être abaissés au fur et à mesure du développement du trafic. Quels que soient ces tarifs, même aux prix actuels dès transports sur une route, il y aura grand avantage pour une contrée à avoir un chemin de fer.
- Dès lors, s’il y a possibilité de réduire les dépenses, en raison du faible trafic, et d’augmenter les tarifs, lorsqu’il n’y a que peu à transporter, il n’,y aura pas de grands sacrifices à faire pour doter toutes les localités laissées en dehors du grand réseau, de leur communication avec la ligne la plus rapprochée, c’est-à-dire pour desservir l'intérêt local.
- IV.
- CLASSEMENT DES LIGNES.
- Messieurs, la définition d’une expression est essentielle pour s’entendre, et il a été dit à la tribune législative qu’il était difficile de bien définir ce qu’on entendait par intérêt général et intérêt local, en fait de chemin de fer. Où finit l’un ? Où commence l’autre ?
- Tout établissement .d’une voie de transport est d’intérêt général , car tout habitant est intéressé à pouvoir arriver, même à une ferme, par un bon' chemin. C’est le service d’un chemin de fer qui peut être d’intérêt local ou d’intérêt- général,- suivant qu’il se borne à mettre en communication entre elles les localités traversées, Ou qu’il' doit satisfaire un mouvement de transit qui vient d’en deçà et qui va au delà. C’est le service de transit qui établit l’intérêt général d’un chemin de fer, et toute ligne qui n’a pas de transit est nécessairement d’intérêt local, quel que soit son mode cle construction.
- Cette classification par le service, par l’exploitation, s’est faite tout naturellement sur nos grands réseaux ; il s’est établi des trains de grande
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- vitesse qui ont répondu aux besoins d’un mouvement très rapide, suivant les grandes directions de Paris aux frontières.
- Au lieu d’imposer aux grandes compagnies, sous le titre d’intérêt général, tant de lignes qui n’ont pas de transit, il eût été beaucoup plus d’intérêt général de leur demander d’instituer ces grands services à grande vitesse, même dans les directions qui ne semblent pas pouvoir les payer. Ne serait-il pas d’intérêt général d’aller à Brest aussi vite que l’on va à Bordeaux f Ce sont à peu près les mêmes distances; on met pour ces parcours, 9 heures dans un cas, et î â dans l’aûtre!
- Un service qui est essentiellement d’intérêt général, et auquel on commence à peine à donner satisfaction, est celui du mouvement transversal à ces grandes directions : les trains de Nantes à Lyon, de Lyon à Bordeaux, etc.
- En dehors de ces deux genres de service qui desservent si complètement le transit, il ne devrait y avoir que des services d’intérêt local; mais il faut bien le reconnaître, chemin de fer d’intérêt général n’a plus qu’une^ signification dans nos populations, il veut dire chemin de fer payé par l’Etat ! Il faut réagir contre cette tendance à tout attendre du budget.
- Si l’on admet la définition qu’il n’y a d’intérêt général que les lignes qui ont à desservir un transit, nous pouvons dire qu’en France une grande satisfaction a déjà été donnée à cet intérêt. — 11 est trop facile de démontrer combien proportionnellement il a été peu fait pour l’irttérêt local.
- Il est temps de réparer cette injustice qui est aussi une grosse erreur économique; car une grande partie des souffrances de notre grande industrie des transports, et des plaintes quelle excite, viennent de cette anomalie.
- Nous avons de belles rivières, mais pas de ruisseaux pour les alimenter.
- Notre production intérieure peut être assimilée à ces lacs sans écoulement qui se remplissent et se dessèchent sans rien produire; une simple rigole d’écoulement rend leur surface à la culture, tout en alimentant la rivière. Cette production intérieure se consomme difficilement sur place, quand elle se vendrait si avantageusement ailleurs, s’il y avait une communication avec la station du chemin de fer: une rigole d’écoulement!
- Cette communication, ce n’est pas le chemin vicinal qui la donne; quel que soit son bon état d’entrétien, quelques rectifications qu’on lui fasse, d permet de se rendre à la station, quand on a un cheval et une voilure, niais il n’y porte pas.
- Le chemin de fer, au contraire, porte à la station ; avec la chaussée, il donne à tous le cheval et le tombereau, sans lesquels la meilleure route ne sert à rien.
- Que de gens retenus chez eux, que de produits perdus ou vendus à vil prix, faute du cheval et du tombereau! Les volailles, les œufs, le lait, le
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- beurre, les fruits qui pourrissent au pied des arbres de nos villages, seraient, s’il y avait un chemin de fer, envoyés tous les jours au marché de la ville voisine, qui renverrait la viande de boucherie qu’on mange trop peu au village.
- Cet intérêt local, sacrifié par l’application qu’on a voulu lui faire de l’outil de transport imaginé pour servir l’intérêt général, on peut le satisfaire aujourd’hui par ces petits chemins de fer proportionnés aux petits trafics, proposés pour l’agriculture.
- Aucun village ne peut, sans injustice, être privé de sa communication avec la station du chemin de fer qui le dessert ; alors la situation réciproque des localités entre elles sera sinon égale, du moins analogue pour toutes; il n’y aura plus, entre les localités placées sur les grandes lignes et les autres, que la différence de la distance à parcourir, contre laquelle personne ne songe à réclamer.
- y.
- VOIES Ut MOYENS.
- Il me reste, Messieurs, à parler encore du point le plus important et aussi le plus délicat des moyens de créer les ressources nécessaires, considérables , quelque économie qu’on y apporte, pour doter toutes les localités éloignées des stations de leur chemin de fer, de leur petite ligne affluente.
- C’est là le point essentiel, celui sans lequel les plus belles inventions, comme les dispositions les plus nécessaires, ne peuvent se réaliser : pas d’argent, pas de travaux.
- La question est ici d’autant plus grave qu’il ne s’agit pas d’une ou de deux opérations ; il faut pouvoir construire ces lignes pour ainsi dire à la demande des populations, et mettre dès lors à leur disposition un moyen qui les débarrasse de la préoccupation si pénible de constituer un capital, de trouver de l’argent.
- Nous avons établi que le chemin de fer affluent devait et pouvait être construit et exploité avec une dépense proportionnée au trafic qu’il aura à desservir, et que le tarif pouvait être calculé de manière à couvrir cette dépense.
- Toute ligne qui se présentera dans de telles conditions, sérieusement étudiée et contrôlée par les autorités locales, doit pouvoir réunir les capitaux nécessaires, sans avoir à solliciter des souscripteurs indifférents ou des intermédiaires rapaces.
- La thèse dont on a trop abusé, que la meilleure preuve à donner de l’utilité d’une ligne était de trouver la souscription du capital dans le pays même, est absolument fausse. L’industriel, l’agriculteur, et même notre petit commerçant local, ont-ils donc des capitaux disponibles ? Ne sait-on
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- pas, au contraire, combien ils sont gênés par le manque de fonds pour développer leurs affaires ? Quelle que soit Futilité d’un chemin de fer, quelle que soit la certitude des bénéfices qu’il donnera, ils ne peuvent songer à souscrire même une faible partie du capital, sans s’exposer à nuire à leurs propres affaires.
- Mais si les intéressés n’ont pas de capital disponible, ils savent ce que leur coûtent leurs transports annuels, et ils n’hésiteront pas à garantir un tonnage, à assurer une recette.
- Alors qui fournira le capital ?
- Permettez-moi encore de revenir sur le passé, car c’est lui qui npus montrera les mesures différentes que nous devons prendre pour des besoins différents.
- La première période d’établissement des chemins de fer en France a été pénible; bien que favorablement accueillis par le public, de graves erreurs dans les évaluations, reconnues après l’ouverture des premières lignes, commençaient à inquiéter, lorsque la panique produite par la révolution de t848 fit refuser les versements qui restaient à faire sur les actions souscrites ; on préféra perdre ce qui était versé. Le Gouvernement dut intervenir et appliquer le séquestre ; la plus admirable ligne qui soit, dont le trafic est aujourd’hui de plus de 200,000 francs par kilomètre, Paris à Lyon, fut mise sous séquestre : j’ai tort de dire Paris à Lyon, c’était Paris à Clialon, car on redoutait assez alors la concurrence de la navigation pour avoir proposé de raccorder le chemin de fer avec la Saône !
- La fusion des sociétés de chemins de fer en cinq grands réseaux ramena la faveur sur ces opérations; mais, pour faire accepter aux compagnies des lignes qui devaient être improductives, le Gouvernement dut imaginer une combinaison par laquelle les sommes nécessaires aux dépenses de construction n’étaient plus demandées à des actionnaires exposant leur argent et auxquels revenaient tous les bénéfices. Ces sommes furent empruntées avec privilège sur la valeur des premières lignes, qui se trouvèrent ainsi hypothéquées; mais, en outre, l’Etat vint garantir au prêteur un intérêt minimum fixe. On créa l'obligation de chemin de fer.
- C’est avec les obligations que tout le second, réseau a été construit.
- Nous avons dit que ce système avait donné lieu à des abus, et que la loi sur les chemins de fer d’intérêt local, proposée pour y remédier, avait amené de véritables désastres. C’est que, Messieurs, notre belle industrie des chemins de fer, à laquelle est certainement due cette situation invraisemblable d’une rançon de cinq milliards payée en quelques mois par un peuple, sans rien changer à son genre de vie, cette belle industrie, dis-je, a toujours tenté la spéculation. Des lignes, dont les concessions étaient refusées par les grandes compagnies malgré la garantie de l’État, étaient demandées en concession sans garantie, avec l’espoir
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- d’une concurrence que les lignes d’intérêt local devaient faire aux lignes d’intérêt général par des raccourcis.
- La concurrence, Messieurs, en fait de transports, on l’a souvent dit, c’est le très bon marché aujourd’hui, avec des prix excessifs le lendemain; c’est pour l’industrie et le commerce l’incertitude dans le prix de revient.
- L’Angleterre lui doit une crise terrible dont elle ne se relève que par la concentration, clans les mêmes mains, des lignes desservant les mêmes points.
- Le monopole bien déterminé, avec des conditions précises et une surveillance sévète dans l’exécution des cahiers des charges, est bien préférable à cet état d’incertitude.
- Quant au raccourci, il a été exploité avec une rare habileté, en mettant à profit la faute commise par la loi sur les chemins de fer d’intérêt local, de ne pas imposer un petit outil pour les petits trafics. La similitude des deux lignes a donné une grande apparence de justesse à l’avantage que semblait présenter le raccourci.
- Or, en fait de chemin de fer, le raccourci ne signifie absolument rien; suivant le profil, une direction beaucoup plus longue donnera lieu a un transport moins coûteux, car la même machine qui peut;, avec une même dépense, traîner soixante wagons sur une ligne à faible pente, ne pourra plus en traîner que .vingt ou trente sur de fortes rampes. 11 est moins coûteux d’aller à Marseille par Lyon que par le Bourbonnais, bien qu’il y ait 200 kilomètres de plus; et si le réseau du Midi appartenait à la Compagnie d’Orléans, on irait à Toulouse en passant par Bordeaux, et non par Limoges. ,
- En outre, en raison de l’avantage des trains complets que nous avons signalés, s’il y a une ligne, même détournée, entre deux points, il y aura plus d’économie, dans le déplacement des matières, a les apporter toutes à cette ligne qu’à créer une ligne plus courte, qui divisera le tonnage et fera qu’aucune des deux lignes ne travaillera à plein chargement. *
- Tout, le succès du/placement des actions des chemins d’intérêt local est dû à cette fausse théorie du raccourci permettant la concurrence.
- Les débats parlementaires ont révélé les déplorables conséquences de ces opérations, et un acte de générosité du Gouvernement a jeté sur ce passé un voile que" je n’ai nulle intention de soulever; mais je puis dire que cet acte généreux et très politique a considérablement atténué l’effet du désastre, en sauvant le crédit des obligations qui auraient vu disparaître leur valeur, comme celle des actions, dans une liquidation régu^-lière.
- Ce ne sera pas-une meilleure appropriation des chemins de fer au trafic auquel ils sont destinés qui fera rétablir le crédit perdu par les actions de chemins de fer. L’actionnaire, le capitaliste qui. fait œuyre d’entreprise,
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- qui admet un risque pour courir la chance d’un revenu plus élevé, a besoin d’une confiance absolue dans l’opération qu’il tente; il étudie peu l’affaire en elle-même; il prend des actions parce cpi’il a confiance dans les promoteurs, plus souvent, il est vrai, pour la prime que pour le revenu, qu’il compte bien ne pas attendre.
- Nul ne peut aujourd’hui se flatter d’inspirer cette confiance, et tout appel loyal à une souscription d’actions pour faire des chemins de fer restera infructueux.
- Mais l’obligation, grâce a la mesure libérale du Gouvernement, a gardé tout son prestige ; les petits capitalistes, ces détenteurs de l’épargne, qui préfèrent un faible revenu certain à des bénéfices aléatoires, sont plus nombreux que jamais, et recherchent avec avidité les titres garantis.
- Dès lors, pourquoi ne pas revenir à la forme qui a si bien réussi pour le second réseau? Faire le capital avec des sommes empruntées sous la garantie de l’Etat, avec cette différence importante que, puisqu’il y a possibilité de balancer la recette et la dépense, l’Etat devra toujours exiger cette çpndition pour ne pas créer de nouvelles charges au budget.
- La garantie donnée par l’Etat serait ainsi tout à fait nominale, et peut être comparée à la troisième signature donnée par le banquier pour cpi’un effet de commerce soit escompté par la Banque de France. Cette formalité est indispensable pour que la Banque verse l’argent, et cependant le banquier ne prend qu’une faible commission, parce qu’il ne donne cette troisième signature que lorsqu’il s’est assuré que le billet est bon, qu’il sera payé à l’échéance. L’Etat ne donnera de même sa garantie que lorsqu’il lui sera démontré que la ligne payera ses dépenses annuelles.
- La garantie de l’Etat doit ici être entière; il n’y a pas lieu, comme pour le second réseau, de laisser une partie de la charge au concessionnaire. Toute restriction inquiétera les concessionnaires sérieux, et servira aux faiseurs, qui trouveront toujours moyen de la dissimuler au public.
- Les personnes intéressées à l’exécution d’une petite ligne n’auront plus alors qu’à établir, par une étude préalable, toujours facile à contrôler pour ces petits parcours, que la recette sera suffisante pour couvrir la dépense; l’Etat leur donnera sa garantie d’intérêt, avec laquelle elles seront assurées de trouver le capital nécessaire, sans avoir à supporter les condi-hons trop souvent léonines des. intermédiaires.
- Pourquoi alors, dira-t-on, ne pas laisser construire ces lignes par l’Etat,A puisqu’il fournit les fonds ?
- D’abord, il ne fournit pas les fonds; il prête son crédit, comme le banquier qui donne la troisième signature, ce qui est bien différent. Mais, en °utre, l’Etat ne doit pas construire, parce qu’il ne doit pas exploiter; bien que celte exploitation existe, le Ministre a déclaré, lors clu vole de la loi, que cette exploitation était essentiellement provisoire.
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- Si l’Etat ne doit pas exploiter, il s’exposerait à des réclamations et même à des revendications de la part de l’exploitant, s’il se chargeait de la construction.
- Diverses combinaisons ont été proposées pour réunir les capitaux et construire ces petits chemins de fer affluents, pour ainsi dire à volonté, lorsque Futilité en serait reconnue.
- Une entre autres consistait à considérer ces lignes comme des correspondances subventionnées par la grande ligne, et à faire payer à celle-ci la subvention, non plus en une somme annuelle, mais en capital constitué par l’émission de ces titres garantis, affectés à l’établissement du second réseau(1).
- Les grandes compagnies n’ont pas voulu prendre l’initiative de cette mesure, et le ministère des travaux publics n’en a pas admis l’utilité; M. de Franqueville ne croyait pas à l’efïicacité clc ces petites lignes. Il ne se refusait pas à laisser construire des voies placées le long des routes, mais l’Administration ne devait pas les patronner, les recommander.
- Aujourd’hui encore il semble que cette impression soit celle du ministère, car la nouvelle loi sur les chemins de fer d’intérêt local fait aux chemins de fer sur routes une place bien petite : c’est une véritable tolérance.
- N’y a-t-il pas là, Messieurs, quelques analogies avec ce qui a dû sc passer pour la loi de 1836 sur les chemins vicinaux, lorsque le ministère des travaux publics laissa confier la construction de ces petites routes au ministère de l’intérieur?
- Cette prévention du ministère des travaux publics n’a pus été la seule objection à la disposition qui réclamait le concours des grandes compagnies. L’intervention directe de ces puissantes sociétés a inspiré des craintes pour la libre action des petites exploitations.
- Mais d’autres dispositions peuvent donner au Gouvernement la sécurité absolue dont il doit entourer l’autorisation d’émettre des titres garantis par l’Etat, avec ou sans la participation des départements ou des communes.
- La loi, ou plutôt les lois présentées au Sénat et déjà discutées par lui en commissions, prescrivent les conditions dans lesquelles devront être concédés, construits et exploités: i° les chemins de fer d’intérêt local, suivant le type des chemins de fer d’intérêt général; 2° les chemins de fer placés sur les accotements des routes. Quel que soit le sentiment que l’on puisse avoir sur les détails de ces documents, on ne peut que vivement applaudir à leur production , et remercier le Ministre infatigable qui s’est hâté de provoquer leur mise à l’étude.
- Je mepermets de souhaiter seulement pour les chemins de fer sur routes une place plus importante, parce qu’ils permettent de satisfaire plus de
- W Lettre à M. Caillaux,, ministre clés travaux publics, par M. Ern. Chabrier, ingénieur civil» juin 1875.
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- besoins cjue les chemins de fer à travers champs. Et je serais bien heureux si j’avais pu apporter quelques arguments en leur faveur, en les réhabilitant dans l’esprit des législateurs qui ont la bienveillance de m’écouter.
- VI.
- CONCLUSIONS.
- J’ai déjà bien abusé, Messieurs, de votre temps et de la bienveillante attention que vous m’avez prêtée; mais je crains d’avoir été confus, et je vous demande la permission de rappeler les points principaux que j’ai cherché à établir.
- L’outil de transport créé par les auteurs de nos chemins de fer répondait admirablement au travail à faire: transporter les voyageurs à grande vitesse, les marchandises par trains complets.
- Lorsqu’il y a eu à construire des chemins de fer qui ne devaient avoir ni transport à grande vitesse ni trains complets, on a commis une erreur économique en employant le même outil pour ces services.
- L’outil de transport étudié pour mettre les chemins de fer à la disposition des agriculteurs permet de proportionner le chemin de fer au trafic que l’on espère avoir; il est très convenable pour les services d’intérêt local.
- C’est le chemin de fer à voie étroite, placé autant que possible sur les accotements de routes.
- Le tarif est le prix d’un service rendu; il doit être proportionné à la dépense nécessaire pour pouvoir obtenir ce service; moins il y a de tonnage sur une ligne, plus le prix de transport doit être élevé. Le tarif doit être calculé en raison de la dépense et en raison inverse du tonnage.
- Le chemin de fer d’intérêt général doit toujours desservir un transit; tout chemin de fer sans transit est un chemin de fer d’intérêt local.
- On a beaucoup fait pour les services de transit; il est temps de s’occuper du service local. Le Gouvernement doit tout son concours à ces lignes, tant dans l’intérêt des populations que dans celui des grands chemins de fer qu’il a garantis.
- La meilleure forme pour ce concours est la garantie d’intérêt, qui permettra de réunir tous les capitaux nécessaires, sans les inconvénients des souscriptions publiques d’actions.
- La garantie doit être entière et sans restriction.
- Tout chemin de fer affluent dont l’étude sérieuse établira que le tonnage multiplié par le tarif couvrira la dépense annuelle, doit être autorisé à émettre des titres garantis pour la somme représentant son établissement.
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- Le moment est critique, Messieurs, la situation s’aggrave tous les jours.
- En juillet i 865 , il y a plus de treize ans, une loi a été faite pour répondre aux besoins du service local, déjà manifestes alors; elle a été détournée de son but; elle n’a donne aucune satisfaction à ce besoin.
- Lorsque la France a été débarrassée des tristes préoccupations de sa rançon, ce besoin est apparu plus impérieux encore, et ses représentants s’en sont fait l’écho, en déposant à plusieurs reprises des projets de loi sur ce sujet. '
- C’est avec anxiété que la nouvelle loi est attendue; celte loi aura une portée considérable! Si elle laisse la moindre incertitude, non-seulement notre grande industrie des transports périclitera encore, mais tout le travail en France continuera à souffrir.
- Si, au contraire, elle répond à l’attente générale, si elle donne une large satisfaction à l’initiative locale, en la débarrassant de" toute préoccupation pour se créer des ressources, elle sera le point de départ d’une ère nouvelle de cette activité intelligente qui caractérise notre pays.
- Ce ne sera pas quelques centaines de kilomètres qui seront mis à l’étude; chaque station de nos grandes lignes, et il y en a plus de ô,ooo, sera le but d’un ou de plusieurs affluents de 10, 20 ou B0 kilomètres; le chiffre de h0,000 kilomètres énoncé dans le si remarquable rapport du Ministre des travaux publics, en janvier dernier, sera bientôt atteint et dépassé.
- Et ce ne sont plus ici, Messieurs, de ces grandes entreprises qui demandaient chacune des mois de discussion, des années pour les études, clés fractions de siècle pour l’exécution.
- Chaque petite ligne fera son travail à part, sans s’occuper de ce qui se passe ailleurs; en quelques semaines les plus actifs pourront présenter leur étude établissant la preuve que la recette couvrira la dépense; le contrôle des autorités locales sera facile et rapide. L’administration centrale n’aura plus qu’à s’assurer de la compétence de ceux qui ont fait ce contrôle , pour rendre le décret concédant la construction, avec’autorisation d’émettre, sous certaines conditions, les titres garantis; et les capitaux seront alors réunis sans affiche, sans appel au public, sans réclame. Le travail se fera partout à la fois , sans agitation d’aucune sorte.
- En quelques mois il serait possible de procéder aux commandes, et quelles commandes!
- Supposons seulement que le quart des stations donne lieu à un affluent : il y aurait 1,000 lignes à l’étude , et en prenant une longueur moyenne de 20 kilomètres, 20,000 kilomètres.
- Les 1,000 lignes demanderont :
- De 3 à ô,ooo locomotives, de 80 à 100,000 wagons.
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- Les 20,000 kilomètres, à raison de 3o tonnes de rails et i,5oo traverses par kilomètre, exigeront :
- 600,000 tonnes de rails, 600 millions de kilogrammes de fer! et 3o millions de traverses, représentant près de j,5oo,ooo mètres cubes de bois !
- Nos forges, si accablées, pourront toutes rallumer leurs feux, nos ateliers de construction reprendront leur activité.
- Entraînés par ce mouvement, beaucoup de prétendants à des lignes d’intérêt général se désisteront de leurs demandes, qui ne sauraient être satisfaites avant une dizaine d’années, malgré les plus grands efforts, et permettront au Ministre de concentrer toutes les ressources du budget sur les lignes vraiment d’intérêt général, pour en activer la mise en service.
- Voilà, Messieurs, à quoi ose prétendre le modeste chemin de fer sur routes; je serais bienheureux si j’avais pu.aujourd’hui vous faire partager ma profonde conviction que cette prétention est juste, que cette solution s’imposera , et que pour sa réalisation, le plus tôt sera le mieux. (Vive approbation et applaudissements.)
- M. de Mahy, président. Mesdames et Messieurs, je ne veux pas vous retenir un instant de plus; mais vous me permettrez d’être votre interprète, en adressant à M. Chabrier nos félicitations et nos remerciements. (Très-bien ! très-bien! — Applaudissements.)
- L’attention que vous lui avez prêtée et les applaudissements que vous lui accordez en ce moment sont le gage certain d’un succès de bon aloi. (Vive approbation.)
- La séance est levée à 3 heures et demie.
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- PALAIS DU TBOCADÉRO. — 28 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES FREINS CONTINUS,
- PAR M. BANDERALI,
- INGENIEUR-INSPECTEUR DU SERVICE CENTRAL DU MATERIEL ET DE LA TRACTION AU CIIEMIN DE FER DU NORD.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Forquenot, ingénieur en chef du matériel et de la traction au chemin de fer d’Orléans.
- Assesseurs :
- MM. Ciiobrzynski, ingénieur-inspecteur principal de la traction au chemin de fer du Nord.
- Gottsciialk, directeur du matériel et de la traction du chemin de fer de la Sudbahn (Autriche).
- Mantion, ingénieur en chef des ponts et chaussées, ingénieur-chef de la division des travaux et de la surveillance au cheinin de fer du Nord.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Forquenot, président. Nous donnons la parole à M. Banderali. Il va développer devant vous la question des freins continus, qui intéresse au plus haut degré la réalisation de nouveaux progrès dans les chemins de fer.
- M. Banderali. Messieurs, ce n’est pas sans une certaine inquiétude que j’aborde le sujet que je vais avoir l’honneur de traiter devant vous. Je sais parfaitement que, quelque soin que je mette à me maintenir en équilibre sur un terrain aride et glissante, je ne pourrai éviter de me heurter à quelques préventions, de froisser quelques légitimes susceptibilités, de meurtrir quelques illusions : je réclame donc toute l’indulgence du public, qui subira des explications nécessairement techniques; des ingénieurs, qui ne seront
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- pas toujours de mon avis; des inventeurs dont je parlerai beaucoup, de ceux dont je ne parlerai pas assez, et surtout de ceux dont je ne parlerai pas du tout.
- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
- Le sujet qui fait l’objet de celte causerie est peut-être, en matière d’exploitation technique des chemins de fer, celui qui, à l’heure présente, préoccupe le plus généralement les ingénieurs et intéresse le plus vivement le public.
- La question des freins continus, c’est-à-dire des freins appliqués à la fois à toutes les voitures d’un train, qui forment un des principaux éléments de la sécurité, n’a acquis l’importance qu’on ne peut lui refuser que depuis quelques années.
- Elle se lie intimement aux progrès que le développement du trafic rapide a nécessairement amenés à sa suite dans l’industrie des chemins de fer. Et quand je parle de trafic rapide, je n’entends pas seulement parler du service des grands trains express, lourds et à grande vitesse, qui, depuis quelques années, sont devenus un besoin impérieux, soit par suite d’une concurrence féconde en fait d’améliorations techniques, comme en Angleterre, soit par suite de l’extension des relations internationales et du désir toujours croissant de communications faciles suivant certaines grandes directions fréquentées par les voyageurs au long cours, entre Londres, Paris, Vienne, Berlin, l’Orient, l’Inde et les deux Amériques.
- Ces grands services postaux et commerciaux, après avoir été rendus possibles par la création des voies ferrées,.qui les ont véritablement engin drés, exigent, par une conséquence fatale de la marche de la civilisation, plus encore qu’on ne leur a donné jusqu’à présent, et il semble que la limite du possible recule sans cesse devant ces exigences.
- Ce besoin d’activité, cette fièvre toute moderne de mouvement utile et productif, qui, un peu par esprit d’imitation, d’entraînement, un peu par nécessité et par intérêt, par amour-propre, de gré ou de force, s’empare des générations actuelles, cette fièvre, clis-je, s’étendant du Nord au Midi, a fini par gagner les races les plus disposées, les plus habituées à l’indolence.
- Elle n’a pas seulement produit ses effets dans les relations internationales, cosmopolites, de peuple à peuple, de monde à monde.
- Mais, dans les limites plus restreintes de chaque Etat, de chaque province, de chaque ville, dans les relations de voisinage, sur le terrain plus intime et plus connu que foulent tous les jours ceux qui ne peuvent aspirer aux lointaines et onéreuses aventures, sur le sol du home, les habitudes se sont profondément modifiées depuis trente ans, et le déplacement est entré dans nos mœurs clans des proportions inconnues de nos pères.
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- . Les inventions modernes, vapeur, chemins de fer, télégraphes, nous ont appris cette vie à outrance. Elles doivent sans cesse alimenter les besoins quelles ont fait naître et nous assurer dans ce nouveau mode d’existence forcée autant, sinon plus, de garanties de sécurité et de bien-être qu’en offrait la vie calme d’autrefois à nos aïeux satisfaits.
- Ainsi, dans le cercle des relations intérieures, les trains de chemins de fer qui desservent, en s’arrêtant le plus possible, les centres rapprochés de populations, les trains omnibus, à arrêts fréquents, doivent épargner le temps précieux des voyageurs. Les instants qu’on passe en voiture de chemin de fer sont presque généralement considérés comme du temps perdu. A peine parti, on voudrait être arrivé, et aucun des moyens propres à atteindre rapidement le but ne doit être négligé.
- Les freins continus, sous ce rapport, jouent un rôle des plus importants; et il suffit, pour s’en convaincre, de suivrede service des chemins de fer métropolitains de Londres, le nec plus ultra du genre, qui serait simplement impossible sans l’usage de freins continus.
- Je résume ce préambule.
- L’accélération dans la marche des grands trains express, la multiplicité et la charge croissantes des trains parcourant certaines directions à intervalles très rapprochés; pour les trains locaux, la nécessité d’arrêts fréquents et de séjours très écourtés dans les gares, sans perte de temps : telles sont les causes générales qui, en dehors des chances cl’accidents exceptionnels, encouragent les ingénieurs à placer entre les mains du personnel des moyens d’arrêt puissants, et qui assurent la fortune dont paraissent devoir jouir les systèmes efficaces, pratiques et simples de freins continus.
- Après ces considérations générales, j’aborde la partie technique de mon sujet; mais, si je voulais la traiter complètement, j’abuserais et de votre temps et de votre patience. ç
- Aujourd’hui je vous demande la permission de me borner à établir, avec autant de précision que possible, quelle étape a parcourue la question qui m’occupe, le point qu’elle a atteint en 1878 , au prix-de quelles études elle est parvenue à l’état, sinon de perfection, au moins de maturité pratique où nous la voyons arrivée. •
- Je laisserai dans une ombre propice les essais infructueux qui sont nombreux, les inventions sans issue; toutefois, et quoique avortés, ces efforts malheureux n’en ont pas moins entretenu l’agitation autour d’une idée juste. A ce point de vue, ils ont droit à une mention de notre part; nous leur devons même une mention reconnaissante. 1
- ARRÊT DES TRAINS. FREINS ISOLES.
- Je vous demande pardon des détails arides dans lesquels je serai obligé
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- d’entrer, malgré tous mes efforts pour les éviter. Je m’occuperai surtout des trains de voyageurs, qui sont les plus importants à munir de moyens puissants d’arrêt, mais sans oublier que les trains de marchandises devront nous présenter un problème tout aussi difficile à résoudre.
- Lorsqu’un véhicule ou un ensemble de véhicules, porté sur des roues, parcourt une voie de fer, il est animé d’une force vive, d’une force d’impulsion qu’il s’agit d’amortir, d’anéantir ou plutôt de transformer, si on veut l’arrêter. L’effort à exercer sera d’autant plus grand que la masse du train sera plus grande, que le poids des roues sera plus considérable et que le train marchera plus vite.
- Le travail à développer pour arrêter un train en marche est déterminé par des formules dont je vous fais grâce et que tous les ingénieurs connaissent. U est.proportionnel au poids du train et au carré de la vitesse. L’effort à exercer pour amortir ou transformer la force vive d’un train donné, lancé à 80 kilomètres, est quatre fois plus grand que si ce train était animé d’une vitesse de ho kilomètres ou moitié moindre.
- J’ai employé le mot transformer, qui me paraît plus juste que le mot anéantir, quand il s’agit de faire passer un corps de l’état de mouvement à l’état de repos. C’est que la force vive accumulée dans le train ne disparaît pas ; elle est absorbée par un travail nouveau qui prend naissance au moment où la période d’arrêt commence, travail généralement inutile et quelquefois nuisible en lui-même. Souvent on utilise le mouvement même du train pour l’arrêter; mais, quels que soient les procédés employés, c’est le sabot en bois ou en métal, fonte ou fer, frottant contre le bandage de la roue, qui a été de tout temps employé pour amortir la force vive de rotation des roues, les caler et faire absorber ensuite la puissance de translation des véhicules (qui survit au calage des roues) par le frottement de la roue calée sur le rail. Il se développe entre les surfaces frottantes et glissantes, sur l’une et sur l’autre, des échauffements et des déformations matérielles dont la production représente exactement la force vive disparue pendant la durée de l’arrêt, et qui sont l’équivalent de l’effort développé pour produire cet arrêt.
- Je n’ai pas besoin d’insister sur la façon dont se produit le calage par les sabots , tout le monde connaît ce système tout primitif de frein. Le cocher, dans nos voitures, agit par un levier ou une vis sur un arbre qui commande le mouvement des sabots, et les écarte ou les rapproche des roues.
- Dans ce système si connu, l’arrêt ne s’obtient qu’aux dépens des surfaces frottantes, qui s’usent en pure perte et se détériorent rapidement. Il serait plus rationnel, théoriquement, d’absorcler la quantité de force qu’on veut faire disparaître, par un travail sinon utile, au moins ne détruisant pas les organes utiles et essentiels des véhicules, par exemple par une
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- accumulation cl’air ou d’eau comprimés dans un cylindre, ou tout autre travail de ce genre.
- On a suivi ce principe rationnel quand, pour arrêter les locomotives, on emploie la contre-pression dans les cylindres, et rien ne dit que l’on ne trouvera pas le moyen de substituer au travail destructif du sabot ou du rail frottant sur les roues un travail moins nuisible. Certains freins réclament, ajuste titre, comme un grand avantage, de ne pas exiger le calage des roues pour produire l’arrêt (systèmes Larpent, Lechatelier, Harmignies).
- Quoi qu’il en soit, dès l’origine des chemins de fer, on a cherché à multiplier le nombre des roues sur lesquelles s’exerçait l’action des sabots.
- GROUPES DE FREINS.
- Après les freins isolés,, devenus dès l’origine insuffisants, sont venus les freins accouplés, les groupes. Un seul mouvement mécanique, imprimé à un arbre de transmission par un organe moteur, pouvait appliquer les sabots, avec une puissance connue, sur les roues de deux, trois et quatre véhicules. C’était déjà un progrès, et dans cette catégorie rentrent les freins Newall, perfectionnés par M. Fay en Angleterre, par MM. Lapeyrie et Bricogne en France, et certains freins à chaîne, qui vraiment ne peuvent mériter le nom de freins continus : ce sont des transmissions continues agissant sur des groupes isolés. C’est dans ce sytème que rentre le frein Noseda, essayé en i845 , à Orléans, à chaîne avec galet de friction sur le bandage.
- Malgré les soins que M. Fay a apportés au perfectionnement et à l’entretien des freins Newall, il n’a jamais pu actionner très-efficacement les freins de plus de cinq voitures, et encore, dans cette action, y a-t-il toujours les causes de lenteur, d’inégalité d’action et de faiblesse quand on transmet mécaniquement à distance un effort mécanique progressivement décroissant.
- Toutefois, on était arrivé, avec les freins Newall, à des effets déjà fort satisfaisants, en adoptant la composition suivante :
- En tête du train, la machine et l^tender pesant cinquante tonnes, munis chacun du frein actionné par le mécanicien et le chauffeur. Puis, un groupe de trois véhicules, un frein moteur placé dans le premier et permettant au conducteur d’agir sur six paires de roues, représentant vingt tonnes environ. Le même groupe en queue. Donc, en somme, on agit avec des moyens d’arrêt plus ou moins énergiques sur quatre-vingt-dix tonnes d’un train pesant cent trente tonnes : c’est 70 p. 0/0 environ , et c’est un grand progrès sur les premiers systèmes.
- Mais, quoi qu’il en soit, il faut, pour obtenir des arrêts prompts dans ces conditions, le concours simultané de quatre agents, dont deux au
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- moins sont prévenus au moyen de coups de sifflet conventionnels par celui c]ui voit le danger et commande la manœuvre, par le mécanicien.
- Gn conçoit combien un pareil système doit faire perdre de temps précieux en face du danger, dans un moment où le chemin parcouru par le train dans une seconde est de i5, 20 et 25 mètres; quoiqu’on ait cherché à perfectionner les détails pour gagner du temps, on n’évitera pas les chances de surprise et de retard que présente l’action commune de plusieurs agents.
- FREINS CONTINUS.
- C’est lorsqu’on eut reconnu que, dans certains services à outrance, ces systèmes se trouvaient en défaut, qu’on chercha sérieusement des moyens cl’arrêt plus efficaces, et qu’on fit dépendre le mouvement des sabots d’un seul mouvement initial placé dans la main clu mécanicien lui-même.
- Je dois dire, pour être fidèle historien, que l’idée de cette continuité nécessaire avait été appliquée, il y a vingt ans, par M. Achard, dans son frein électrique. Ce frein, qui a figuré avec honneur aux Expositions depuis 1860, avait, dès l’origine de son apparition, l’avantage de transmettre, d’un bout à l’autre du train, un courant électrique qui , par des attractions magnétiques savamment combinées, permettait d’utiliser la rotation même des roues à, produire leur calage et leur arrêt. C’était un frein continu, jouissant même des avantages de l’automaticité. Les obstacles pratiques que l’on rencontra dès l’origine, la difficulté d’asservir l’électricité à un service sur et régulier, retardèrent les progrès et les applications de ce frein (aujourd’hui très transformé), qui produisait des arrêts très rapides, et qui eut au moins le mérite de permettre d’apprécier tous les avantages que pourraient présenter les freins continus.
- Un autre frein continu, qu’en bonne justice distributive j’aurais tort d’oublier, avait été essayé en 1858 : c’est le frein Guérin, depuis lors perfectionné par M. Dorré, et d’un principe si ingénieux; il empruntait au refoulement des tampons, dû au ralentissement brusque de la locomotive en tête du train, l’effort nécessaire pour actionner les sabots. Malheureusement la pratique mit en lumière certaines difficultés de desserrage, surtout dans les manœuvres de refoulement, qui ont refroidi le zèle des partisans du système et nui à son développement, malgré là faveur qu’il avait.rencontrée dès l’origine. Peut-être a-t-on trop vite renoncé à suivre la voie tracée, surtout pour les applications aux trains de. marchandises.
- Tels sont les premiers freins continus qui, appliqués il y a vingt ans, ont été les précurseurs des freins continus nouveaux. '
- Les meilleurs systèmes de freins groupés ont été considérés comme pouvant arrêter un express marchant à 8 0 kilomètres à l’heure en 8 0 0 mètres dans les conditions normales.
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- Si je devais vous décrire ou meme vous énoncer tous les systèmes do freins continus qui ont paru depuis six ans, j’abuserais certainement de votre patience. Tous iis se rattachent plus ou moins à quelques types principaux qui ont pris la tête du mouvement et qui, avec des mérites divers, se disputent le choix, les hésitations, les études et l’attention sérieuse des ingénieurs.
- Sans laisser intentionnellement dans l’ombre des mérites réels, je serai forcé de ne vous donner qu’une description sommaire de ces types principaux, qui paraissent, en somme, remplir plus ou moins complètement, mais d’une manière pratiquement acceptable, les conditions théoriques et pratiques d’un frein continu efficace.
- CLASSEMENT DES SYSTÈMES D’APRES LA NATDRE DE LA TRANSMISSION.
- En .ne considérant que la nature des moyens employés pour transmettre d’un bout à l’autre d’un train les mouvements nécessaires au fonctionnement des sabots, quelle que soit d’ailleurs la nature de l’effort moteur placé dans la main du mécanicien, les freins dont je veux parler se classent en quatre catégories :
- i° Les freins à transmission mécanique, tels que les freins Clarke et Wilkins, Clarke et Webb, Heberlein, Becker, types des freins à chaîne, peu applicables à des trains de plus de dix voitures, et qui ne peuvent être vraiment continus que jusqu’à une certaine limite ;
- 2° Les freins à transmission hydraulique, Barker et Clarke ;
- 3° Les freins à transmission électrique, le frein Achard ; v
- h° Les freins à transmission par l’air comprimé ou raréfié, tels que (premier genre) les freins Westinghouse, Steel and Mc Innés ; (deuxième genre) du Tremblay et Martin, Smith, Hardy, et Sanders.
- FREINS MECANIQUES.
- Dans les freins mécaniques, nous retrouvons, comme dans tous les autres, ainsi que vous le verrez plus loin, deux espèces d’applications possibles, et, par conséquent, deux espèces de freins : les freins automatiques et les freins qui ne le sont pas.
- FREINS AUTOMATIQUES OU NON AUTOMATIQUES.
- D’une manière générale et sans entrer dans des détails qui trouveront place plus tard, les freins automatiques ont nécessairement une disposition telle qu’il faut produire un effort constant pour tenir les sabots écartés-îles roues; c’est au moment où cet effort cesse que les sabots s’approchant-des roues et que, par conséquent, le frein est appliqué, lifaut alors èxer-: cer un effort pour desserrer le frein. .
- Dans les freins non automatiques, au contraire, dans l’état naturel des
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- choses, c’est-à-dire lorsque le frein n’est pas serré, il n’y a aucun effort à exercer. L’effort ne s’exerce qu’au moment oii l’on veut appliquer le frein.
- Parmi les freins mécaniques divers qui ont été essayés, il y en avait des deux systèmes; mais le principe même de l’action sur les roues a toujours été le suivant : une poulie de friction, mobile sur un axe parallèle aux essieux et tout à fait indépendante de ces essieux, mais pouvant osciller comme un pendule autour d’un point fixe, est rapprochée soit de V essieu tournant, soit du bandage de la roue qui tourne, soit de son boudin ', au moment où l’on veut produire l’arrêt. Cette poulie participe au mouvement de la roue, et l’axe sur lequel elle est calée, tournant avec elle, enroule une chaîne qui tire à son tour sur le levier placé sous la voiture, et qui actionne les sabots.
- Vous voyez donc que c’est au moment où le tambour moteur ou poulie est rapproché des roués en mouvement que commence l’action proprement dite du frein.
- Or, ce mouvement peut s’obtenir de plusieurs façons; on peut tirer une corde ou une chaîne qui parcourt tout le train, et qui est en communication, à chaque voiture, avec l’extrémité d’un levier agissant sur l’arbre des tambours dont je parle (cette corde ou cette chaîne ne se tend et ne subit l’effort de la main du mécanicien qu’au moment où il a besoin d’appliquer le frein); ou bien la corde ou la chaîne, tendue d’une manière constante, tient les tambours écartés des parties tournantes, et c’est au moment où cette tension cesse que le tambour, ramené par un contrepoids, vient participer au mouvement de ces parties tournantes. Dans le premier cas, ce qui produit l’arrêt, c’est un effort voulu, au moment du danger; dans le second cas, c’est au contraire un effort négatif, si je puis m’exprimer ainsi, ou la cessation de l’effort qui maintenait les tambours écartés des roues.
- On conçoit donc que , si une cause quelconque.vient à rompre la chaîne ou la corde continue, tendue le long du train, et qui a pour mission de tenir le tambour écarté des roues, cette rupture amènera l’application des sabots et l’arrêt du train.
- FREIN BECKER (flg. l).
- C’est ainsi que, dans le dernier système de freins à chaîne, c’est-à-dire dans le frein que M. Becker, du Nordbahn de l’Autriche, vient d’étudier, il a adopté le système automatique avec chaîne sans cesse tendue dans toute la longueur du train. Cette tension était précisément la grande difficulté du système, parce qu’on comprend très bien qu’une différence dans les distances de véhicules entre lesquels passe un brin de la chaîne continue doit causer un relâchement de cette chaîne et , par conséquent,
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- une application des freins. Mais, par une disposition ingénieuse 'd’un appareil d’accouplement en V, M. Becker a triomphé de cette difficulté.
- Son frein présente encore une particularité : la poulie-de friction, qui se rapproche non pas de l’essieu, comme dans les freins Clarke, Webb, non pas du bandage, comme dans le frein Noseda, mais bien du boudin du bandage, est en deux parties : au centre, un moyeu; autour de ce moyeu et en contact avec la roue, un anneau fou sur la partie centrale. Cet anneau, sous l’action de la roue, peut, jusqu’au moment de son arrêt définitif, prendre un mouvement de rotation, sans agir nécessairement .sur son arbre, et, par conséquent, sur la chaîne spéciale qui maintient par sa tension les sabots appliqués contre les bandages. Il y a là un perfectionnement incontestable sur le frein à chaîne ordinaire. Les inconvénients du calage à outrance sont évités. Lorsque les voitures munies du frein Becker ne font point partie d’un train formé, il est clair qu’il faut éloigner les tambours des bandages, pour permettre le mouvement des voitures isolées. Ceci se produit au moyen d’un petit appareil spécial, formé d’un arbre et d’une manivelle de relevage. Dans le cas d’attelage, la tension de la chaîne qui longe les voitures s’opère au moyen d’une roue placée, soit sur la machine, soit dans le fourgon des conducteurs.
- Des expériences du système ont été faites entre Vienne et Brünn; elles démontrent que ce frein, tout en étant fort puissant, ne remplit pas absolument les conditions du frein continu et rentre plutôt dans les freins accouplés, agissant sur des groupes limités de véhicules avec une transmission continue. C’est, du reste, l’inconvénient de tous les freins à chaîne, à transmissions purement mécaniques, transmissions qui évidemment ne peuvent agir à toutes distances du moteur initial.
- Les freins de ce genre ont rendu les plus grands services sur le North London Ry, et ils avaient été même essayés pour un service courant sur le London and North Western Ry. Mais, comme le-calage des roues était presque instantanément obtenu, il se produisait un glissement donnant lieu à des secousses fort désagréables qui ont fait renoncer à l’usage de ces freins dans le service courant. Ils sont freins de détresse.
- Le frein IIeberlein était déjà un perfectionnement des premiers freins à chaîne, et je-crois que le frein Becker, tout en ne permettant pas une application à des trains de très grande longueur, peut être essayé, dans certains cas, avec avantage. Un perfectionnement récent semble devoir permettre une transmission à plus grande distance, soit par l’air raréfié, soit par l’air comprimé. M. Hardy a fait cette application du vide aux freins à poulies de friction, ce qui les fait rentrer dans la quatrième catégorie.
- FREINS HYDRAULIQUES.
- le dirai peu de chose des freins hydrauliques. Je ne les crois pas destinés
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- à s’étendre, et quoique extrêmement puissants, les inconvénients de leur application étendue en pratique ont empêché bien des ingénieurs de les adopter.
- Le principe en est, simple : il consiste à accumuler, dans des réservoirs, de l’eau sous une pression assez forte, au moyen d’une pompe, et de mettre ces réservoirs en communication avec des pistons au moyen d’un tube qui s’étend dans toute la longueur du train. Les pistons, placés dans des cylindres sous chaque voiture, agissent sous l’impulsion de l’eau accumulée, lorsqu’on ouvre un robinet qui permet la transmission de cette pression jusqu’à ces pistons.
- On conçoit que les inconvénients de la gelée, dans les pays froids, les fuites possibles, la difficulté d’entretien de ces organes dans un service aussi dur et aussi pénible que celui des chemins de fer, ne permettent pas de compter sur la régularité d’action du système dont je parle.
- freins électriques (fig. 2).
- J’arrive à vous dire quelques mots du frein Achard, c’est-à-dire du frein électrique. Vous avez vu plus haut que les ingénieurs qui ont construit des freins automatiques à chaîne demandaient à la chaîne de rapprocher, à un moment donné, les tambours ou poulies de friction de chaque essieu tournant sous les véhicules. Cet effet qu’on obtenait à distance, mécaniquement, M. Achard l’a obtenu par un courant électrique, c’est-à-dire que, suivant les derniers perfectionnements qu’ib vient d’introduire dans son système, un essieu sur deux, sous chaque voiture, porte un manchon de friction qui tourne avec cet essieu.
- Dans son voisinage, un arbre parallèle porte un tambour de friction de forme appropriée, dans lequel des électro-aimants développent leur force d’attraction au moment où ils sont traversés par le courant. Un rapprochement se produit entre le manchon et le tambour; la rotation de l’arbre indépendant est assurée. Une chaîne s’enroule sur l’arbre entraîné, comme dans les freins mécaniques, et l’action de la chaîne se transmet au bout du levier qui actionne l’arbre de commande des sabots.
- Donc il suffit d’envoyer un courant électrique, conduit par un fil placé sous les voitures, de la :tête à la queue du train, dans chacun de ces tambours intérieurement munis d’électro-aimants, pour produire la tension sur la chaîne, le rapprochement des sabots et l’arrêt. L’action est extrêmement rapide : l’enroulement de la chaîne s’exerce jusqu’à ce quelle soit arrivée à son maximum d’effet, et généralement il est si puissant que les roues se calent presque instantanément.
- M. Achard avait également disposé sur l’arbre indépendant une véritable poulie à embrayage électrique : c’est le système essayé au chemin de fer du Nord depuis deux ans.
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- Le desserrage s’opère en cessant de faire passer le courant, ou meme en faisant passer un courant inverse.
- Le moteur électrique est unie pile, qui est aujourd’hui la pile Planté, et qui est placée dans le fourgon de tête. On y joint généralement une seconde pile de renfort placée dans le fourgon de queue.
- Le frein du système Àchard (avant-dernier modèle) a été essayé d’une manière suivie au chemin de fer du Nord, et on ne peut lui refuser l’avantage des arrêts rapides. Ce que l’on peut dire encore, c’est que les combinaisons en sont fort ingénieuses, quoique très simples, et qu’il remplit un grand nombre des conditions qu’on peut exiger d’un bon frein continu. Mais il est impossible de- le modérer dans son action, au moins jusqu’à présent, et il a une brutalité qui, amenant le calage presque dès l’origine de l’application, peut causer des secousses et des trépidations désagréables lorsque les arrêts sont très fréquents.
- Enfin, pour beaucoup de personnes, les difficultés de réparation et de mise en ordre immédiate que l’on rencontre lorsqu’un frein, qui exige de la part de ceux qui l’emploient une connaissance assez profonde de son fonctionnement, se dérange en cours dé route, ces difficultés, dis-je, sont un obstacle jusqu’à présent sérieux à l’extension du système, quelque recommandable qu’il soit dans son principe. Je suis loin de nier que , dans l’avenir, lorsque les agents des compagnies seront plus instruits, ce frein puisse rendre des services réels. Il a un avantage incontesté sur tous les autres : instantanément il transmet l’effort à des distances quelconques, et cet avantage peut être apprécié pour des trains très longs. La transmission électrique, en ce cas, sera peut-être une solution heureuse, si l’on tient à laisser l’organe moteur dans la main du mécanicien.
- J’arrive maintenant à la dernière catégorie de freins , qui est celle qui doit me retenir le plus longtemps. De tout ce que j’ai eu l’honneur de vous dire jusqu’ici doit résulter pour vous ce sentiment que, pour des freins continus qui doivent agir d’un bout à l’autre d’un train de douze, quinze et vingt voitures, les transmissions par moyens mécaniques sont fort difficiles, sinon impossibles. On a donc songé à produire le mouvement de l’arbre qui commande les sabots, en donnant à la force chargée d’arrêter le train une transmission qui fût, autant que possible, indépendante de la longueur du train. Ainsi que je vous l’ai dit tout à l’heure, le frein électrique remplit de la façon la plus satisfaisante cette condition. Tout autre agent que l’électricité sera plus lent quelle, et vous comprenez dès à présent que l’instantanéité d’action sur tous les freins d’un train est une des conditions les plus importantes d’un arrêt rapide.
- FREINS À AIR COMPRIMÉ OU RAREFIE, AUTOMATIQUES OU NON.
- L’air contenu dans des tuyaux, soit comprimé, soit raréfié, a paru poti-
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- voir être un agent de transmission qui, soumis à des moyens de compression ou de raréfaction suffisamment puissants, pouvait donner les résultats cherchés. Je vous décrirai sommairement les freins Westinghouse, Smith, Hardy et Sanders.
- FREIN WESTINGHOUSE (flg. 3).
- Le frein Westinghouse, dans la dernière forme que M. Westinghouse a donnée à une longue série de travaux et d’études très laborieuses et très bien conduites, se compose essentiellement d’une pompe placée sur la machine et actionnée par un petit cylindre à vapeur. Cette pompe comprime de l’air à une pression qui varie de trois à cinq atmosphères. Le mouvement de cette pompe est indépendant de celui de la machine.
- L’air, comprimé dans le corps de pompe, se rend dans une conduite générale en fer pouvant résister à la pression, et qui va d’un bout à l’autre du train. Dans les intervalles qui séparent les voitures, le tube en métal est remplacé par des accouplements appropriés en caoutchouc.
- Sous chaque véhicule se détache de la conduite générale un branchement qui se bifurque en deux parties : l’une, allant vers un réservoir destiné à emmagasiner de l’air comprimé ; et l’autre, conduisant à un corps de pompe dans lequel se meut un piston. La tige rigide de ce piston agit elle-même sur le levier moteur de l’arbre des freins.
- Vous voyez qu’il y a là une communication triple entre la conduite générale, le réservoir d’air comprimé et le cylindre à piston : c’est sur cette communication triple et à la rencontre même des trois tubes que se trouve l’appareil distributeur, cet organe si essentiel et si ingénieux du frein, qu’on nomme la triple valve. Le frein automatique dont je parle jouit de cette propriété, commune à tous les freins automatiques, qu’il faut toujours opérer un effort ou un travail pour empêcher les sabots de se rapprocher des roues, et que c’est au moment où ce travail cesse que le serrage se produit.
- En effet, voici comment ce frein agit. La pompe placée sur la machine comprime de l’air dans la conduite générale, charge chacun des réservoirs placés sous les voitures d’air comprimé qui s’y emmagasine ; mais, grâce à la triple valve établie à la jonction dont j’ai parlé, cet air comprimé ne pénètre pas dans le petit cylindre. Et c’est seulement au moment où le mécanicien a besoin d’appliquer le frein qu’il lui suffit d’ouvrir un robinet sur la machine pour mettre la conduite générale et chaque petit branchement en communication avec l’atmosphère, pour détruire ainsi l’état d’équilibre de la triple valve qui isolait le petit cylindre n piston du réservoir voisin, et pour faire passer immédiatement l’air comprimé du réservoir dans le cylindre, derrière le piston qu’il pousse à fond de course, et dont li tige actionne le levier de l’arbre des sabots.
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- 11 y a là un appareil qu’il serait très intéressant de pouvoir vous expliquer en détail: c’est la triple valve, dont le mécanisme est extrêmement ingénieux; mais je dois y renoncer et me borner a vous dire, ainsi que je l’ai fait, son objet spécial. M. Westinghouse, qui a fait une description très minutieuse de toutes les parties de son appareil, a compté les pièces qui composent cette triple valve : il en signale douze, mais je croirais volontiers qu’il y en a un certain nombre de complexes. Quant à la pompe à air, elle renferme trente-trois pièces différentes.
- Vous venez de voir que, pour serrer le frein Westinghouse, il suffit, en un point quelconque de la conduite, de créer une communication avec l’air, c’est-à-dire de diminuer la pression de l’air qui.y est contenu. Ceci rend l’application extrêmement facile, puisqu’elle n’existe évidemment aucun effort.
- On peut craindre que des fuites ne produisent l’effet de la main du mécanicien agissant sur le robinet moteur qui est sur la machine, ou du conducteur agissant également sur le robinet mis à sa disposition. M. Westinghouse a paré à ces inconvénients, jusqu’à une certaine limite; il faudrait que la fuite fût assez importante pour causer mal à propos l’application du frein. C’est l’objet du k Leakage valve », ou valve des fuites.
- En tout cas, M. Westinghouse considère ce point comme un avantage, car il y voit un mode d’avertissement qu’il y a un dérangement dans le système général,
- Le frein ne doit pas caler les roues; il doit être modéré et suivre, en décroissant de puissance, le décroissement de la vitesse; c’est l’objet de l’organe appelé « reclucing valve ».
- On peut serrer le frein de toutes les parties du train.
- Le frein est automatique, non-seulement parce qu’une rupture d’atte--lage amènera l’application de tous les sabots , puisqu’elle cause une rentrée d’air dans la conduite principale, mais aussi parce que chaque véhicule, portant, pour ainsi dire, son réservoir spécial de force motrice, a toujours son appareil chargé, prêt à fonctionner au moment où la rupture d’équilibre a lieu dans la conduite générale. Toutefois, comme c’est généralement le mécanicien qui produit,par l’ouverture d’un robinet placé sous sa main,cette rupture d’équilibre, il faut encore compter le temps nécessaire pour qu’elle se propage jusqu’à l’extrémité d’un train, et, pour des trains longs, ce temps ne serait certainement pas négligeable.
- Des robinets, placés en différents points, permettent de remédier aux inconvénients qui pourraient se produire, si, le frein une fois serré par suite de la communication de la conduite générale avec l’air, un wagon était découplé de ses voisins. Sans ces robinets de secours, le frein resterait serré indéfiniment, puisqu’il faut l’intervention de Tair comprimé de la conduite générale pour le desserrer.
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- . Donc, quand on découple les voitures cl’un train muni du frein Westinghouse, il faut avoir soin, avant d’isoler les voitures, de fermer la communication de la conduite générale avec l’air ambiant, ou de vider entièrement tous les réservoirs et tous les appareils.
- Toutes ces manœuvres ont besoin d’être connues de ceux qui emploient les appareils, et il est certain que l’usage de ,cë frein si ingénieux, mais composé d’un très grand nombre d’organes divers qui présentent des merveilles de mécanisme et de finesse dans le travail d’agencement, exige un apprentissage de la part du personnel. Le service peut être entravé par la nécessité de résoudre-une difficulté, très grosse pour l’ignorant, et qui n’existerait pas pour un mécanicien connaissant le système.
- L’énergie du frein dépend de la pression de l’air que l’on envoie sur les pistons des petits cylindres. Cette pression est évidemment celle de l’air contenu dans les réservoirs. Une fois les réservoirs chargés, il est impossible de faire varier la pression de l’air qu’ils contiennent ; elle devra être employée au premier moment de l’action avec sa puissance maxima : le frein attaque vivement.
- La ^reducing valve» a bien la prétention de régler la pression automatiquement, suivant la décroissance de vitesse; mais le mécanicien préfère être maître de ce règlement, et c’est là un organe bien délicat, quoique très ingénieux.
- Les difficultés de mesure et de réglage à volonté de l’effort qui produit l’arrêt sont réelles; le mécanicien doit avoir, malgré tout, grand’peine, lorsqu’il s’agit, par exemple, de produire un effet de ralentissement continu sur une pente, à modérer à son gré la vitesse de son train. Du reste, les ressources d’invention dont M. Westinghouse a fait preuve lui permettront peut-être de perfectionner encore la ^reducing valve», et de trouver aussi une solution pratiquement commode de cette difficulté de réglage volontaire.
- Vous m’excuserez de ne point entfer dans plus de détails au sujet du fonctionnemerff de ce frein, sur lequel j’aurai, du reste, l’occasion de revenir; car, j’ai réservé pour la fin de cette conférence le résumé des résultats qu’on obtient avec les divers systèmes de freins, et qu’ont montrés des expériences nombreuses et fort variées. Je puis dire dès à présent que le frein Westinghouse donne des arrêts remarquablement rapides et satisfait à toutes les conditions théoriques d’un frein continu efficace.
- D’ailleurs beaucoup d’entre vüus l’ont expérimenté : c’est le frein cpie la compagnie de l’Ouest a adopté pour les trains conduisant à l’Exposition ; et si, dans, une application aussi hâtivement conduite et qui fait grand honneur à la compagnie de TOiiest et à M. Westinghouse, quelques imperfections se sont produites, soit dans le montage, soit dans la manœuvre, si le public se plaint quelquefois de l’effet un peu désagréable de Tarrêt
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- Frein à vide
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- produit par ce frein, je crois pouvoir dire cpie ces inconvénients doivent disparaître avec le temps et ne sont point, de leur nature, irrémédiables.
- Pour éviter ce petit choc dont tout le monde parle, il serait bon de desserrer le frein au dernier moment de l’arrêt ; mais le système est-il assez docile pour permettre ce desserrage in extremis ?
- C’est une question que l’on peut espérer voir bientôt résolue. Les a ttelages, les ressorts de choc doivent être étudiés pour des conditions d’arrêt inconnues, et un avenir prochain nous permettra de jouir des progrès déjà acquis sur le Metropolitan de Londres(1).
- Vingt-sept brevets, dit-on, protègent la propriété des freins Westinghouse.
- FREINS À VIDE (fig. 4).
- Les freins à vide sont de deux natures : automatiques ou non.
- Le frein Smith, qui ne diffère d’ailleurs du frein qu’avaient imaginé, en 1860, MM. du Tremblay et Martin, que par quelques détails perfectionnés et mieux étudiés, n’est point automatique, dans sa simplicité à laquelle son auteur tient essentiellement.
- Son principe est le suivant :
- Sous chaque véhicule se trouve un sac ou soufflet, en forme de lanterne vénitienne /Compressible, dont un fond est fixe tandis que l’autre est mobile. Le fond mobile est relié au levier de l’arbre des freins.
- Supposez que, par un procédé quelconque, l’air contenu naturellement dans ces sacs soit raréfié, la pression de l’air ambiant, devenant plus forte, fera marcher le fond mobile vers le fond fixe, et tirera le levier qui commande les sabots.
- Comment, maintenant, obtient-on le vide dans les sacs qui sont placés sous les voitures?
- Une conduite métallique, analogue à celle employée dans le frein à air comprimé, mais d’un diamètre plus considérable, parcourt le train de la tête à la queue, avec des accouplements en caoutchouc pour les intervalles des voitures. Cette conduite aboutit à un appareil placé sur la machine, que l’on nomme éjecteur. La conduite générale débouche au centre de cet appareil, en s’amincissant en forme de tuyère.
- Si maintenant on imagine que, dans un espace annulaire fermé qui entoure cette extrémité ouverte de la conduite, on projette de la vapeur à haute pression, il se produira à l’extrémité du tube intérieur une véritable aspiration ; l’air sera appelé dans toute l’étendue de la conduite et dans tous les sacs ; il se précipitera aussi rapidement que possible vers
- W L’adoption dès-barres de traction continues et pou élastiques est la conséquence la plus importante de l’application des freins continus.
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- féjecteur, pour se mêler à la vapeur qui l’appelle, et se répandre dans l’atmosphère par le cône évasé de la tuyère d’éjection.
- 11 suffit donc, pour mettre en mouvement tous les sacs, de tourner sur la machine un robinet qui lance la vapeur empruntée à la chaudière, dans l’espace annulaire dont je viens de parler. C’est là un mouvement des plus simples, parfaitement défini, qui admet la mesure et le réglage, et qui n’exige aucun effort; et, ainsi que vous le voyez, l’ensemble du système, tel qu’il a été combiné primitivement pour produire le serrage, ne comporte, pour ainsi dire, aucun mécanisme : une soupape, à la base de féjecteur, empêche la rentrée d’air après l’aspiration.
- Le desserrage s’obtient en laissant tout simplement rentrer l’air dans la conduite générale : les sacs se desserrent sous faction des levier», qui forment contre-poids, et les sabots s’éloignent des roues.
- L’énergie du frein peut évidemment se graduer, suivant l’intensité du jet de vapeur qui produit l’aspiration. Cette intensité, qui dépend de la pression de la vapeur et de son volume lors de son introduction dans la tuyère, est à la disposition du mécanicien, en temps ordinaire. Ce frein ne peut être appliqué évidemment que par le mécanicien, à moins qu’on n’imagine qu’une corde, parcourant le train, permette d’ouvrir le robinet moteur placé sur la machine; mais c’est une solution mécanique dont l’inefficacité a été reconnue.
- Pour l’ingénieur qui ne redoute pas l’emploi de l’électricité comme intercommunication d’un bouta l’autre d’un train, le,courant électrique peut produire l’ouverture de ce robinet, grâce à l’application du système connu de MM. Lartigue, Forest et Digney, destiné à effectuer à toutes distances des mouvements mécaniques limités, au moyen d’un courant électrique et des électro-aimants Hughes.
- L’emploi de ce système permettrait l’application du frein de toutes les parties du train, et même, en cas de rupture d’attelage, une application au moins partielle des freins du train. . C’est ce dernier système que le chemin de fer du Nord, habitué depuis quinze ans aux intercommunications électriques, a cru devoir adopter. Il a même été plus loin, et il profite de l’établissement, sur les machines, du sifflet électro-automoteur pour faire appliquer les freins par le courant électrique que le disque placé à l’arrêt envoie à ce sifflet. C’est donc le disque qui serre les freins continus, sans intermédiaire.
- FREIN HARDY,
- M. Hardy, de Vienne, a remplacé le sac en caoutchouc, qui est peut-être un des côtés faibles du système Smith, par une double capsule en fonte, protégeant intérieurement une membrane en cuir étanche, mobile
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- en son centre, fixée par ses bords, qui reçoit la pression atmosphérique et agit sur le levier du frein.
- Vous remarquerez, Messieurs, que la pression du fluide dans tous les appareils du frein à vide est toujours plus faible que la pression atmosphérique, ce qui doit évidemment contribuer à éviter la fatigue des organes, d’ailleurs très simples, qu’il emploie. 11 est clair que, dans ce frein, l’action motrice, pour se transmettre d’un bout à l’autre d’un train long, demande tout le temps nécessaire pour faire parcourir à l’air appelé toute la longueur de la conduite générale. On peut trouver les moyens d’atténuer beaucoup ce temps, en employant des électeurs à double tuyère agissant séparément sur la machine et sur le train, en calculant exactement le diamètre des conduites, en employant deux conduites, etc.; mais la transmission n’est évidemment pas aussi instantanée, au moins dans les conditions où.le système est établi aujourd’hui, que dans les systèmes où chaque véhicule porte son organe particulier moteur, ou dans les systèmes à transmission électrique. On a bien pensé à mettre sous chaque voiture un réservoir de vide; mais je n’insiste pas sur une solution théorique que la pratique n’a pas consacrée, et qui présenterait d’ailleurs l’inconvénient d’une action motrice continue, inconvénient commun à tous les freins automatiques dont j’ai parlé.
- Vous remarquerez, en effet, que tous les organes du frein à vide Smith „ sont toujours au repos, excepté au moment où l’on veut serrer les freins. — Le réglage de l’effort est facile pour le mécanicien. M. Gottschalk a très avantageusement employé ce système en Autriche : les freins Hardy, serrés par le mécanicien, plus ou moins, suivant les déclivités de la voie., permettent de descendre les pentes du Semmering avec toute sécurité. La marche du train est entièrement dans la main du mécanicien. Gette facilité de réglage fait que ces freins ne calent pas les roues, à moins qu’on ne veuille obtenir ce résultat, ce qui est toujours possible, avec des leviers suffisants. ^
- FREIN SANDERS.
- C’est justement à produire un effet automatique que M. Sanders s’est appliqué dans son frein, dont je ne dirai d’ailleurs que quelques mots.
- Il emploie aussi la raréfaction de l’air, obtenue au moyen d’une pompe aspirante et d’un éjecteur; mais les sabots se trouvent précisément éloignés des roues, lorsque le vide existe dans l’ensemble de l’appareil, et c’est la rentrée d’air qui, par une combinaison ingénieuse, produit le serrage des sabots.
- Ce système nécessite tous les robinets, toutes les précautions dont j’ai parlé à propos du frein Westinghouse, lorsqu’on veut isoler les voitures; mais il a la propriété de l'automaticité et une simplicité relative d’organes.
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- FREIN MIXTE HARDY.
- Enfin, M. Hardy a pensé à employer la transmission à air pour produire le mouvement nécessaire à un rapprochement des poulies de friction, des organes tournants qui les actionnent dans les freins à chaîne. Ce système mixte, qui n’est pas appliqué, que je sache, me paraît très-intéressant et digne d’un essai et d’un examen attentif.
- ESSAIS ET RESULTATS DE L’EXPERIMENTATION.
- Messieurs, il me reste, après ces descriptions un peu arides et dont je m’excuse auprès de vous, à vous dire quelques mots, et c’est par là que je terminerai, des essais nombreux et de l’historique, pour ainsi dire, public de la question qui nous occupe.
- Beaucoup d’ingénieurs se sont attachés à étudier les freins continus. Depuis six ou sept ans, le gouvernement anglais lui-même a chargé plusieurs fois les ingénieurs qui sont attachés à son contrôle de suivre les essais comparatifs qui ont été faits. Des expériences ont eu lieu en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Autriche, en France, auxquelles ont été conviés nombre d’étrangers, et aucune question n’a peut-être été soumise à autant d’études et n’a été l’objet d’autant de controverses, depuis quelques années du moins.
- Aux résultats d’essais faits dans des conditions assez souvent exceptionnelles, et qu’on pouvait considérer comme des résultats théoriques, se sont jointes les expériences pratiques des ingénieurs, qui ont appliqué sur une grande échelle l’un ou l’autre de ces systèmes, et les freins qui ont eu le plus à subir toutes ces épreuves sont incontestablement le frein Westinghouse et le frein à vide du système Smith.
- À Newark, en Angleterre, sur le Midland, et dans tous les essais auxquels j’ai eu l’honneur d’assister, sur le Nord, les résultats ont été consignés avec le plus grand soin. Après des accidents survenus sur certaines lignes, de nouvelles épreuves sont venues corroborer les premières, et cet ensemble de faits ne doit pas être négligé, lorsqu’il s’agit de vous présenter un tableau fidèle de la situation actuelle.
- Le nombre d’applications de l’un et de l’autre de ces systèmes dans tous les pays , et surtout en Amérique et en Angleterre » est vraiment considérable. Aujourd’hui l’usage de ces freins se répand en France, en Belgique et en Autriche. La pratique s’augmente, et les opinions se font avec le temps; suivant les besoins du trafic, suivant les profils des lignes et les goûts des ingénieurs, l’un ou l’autre de ces freins est essayé ou appliqué, et leurs succès paraissent se balancer.
- En 1877, au mois d’août, le Board of Tra4e, dans une circulaire aux compagnies anglaises, leur.recommandait vivement l’étude des freins cou-
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- ti'nus, que les nécessités du trafic rapide semblaient devoir rendre indispensables. Le Board of Trade a pris la peine de résumer les conditions auxquelles il lui paraissait désirable que les freins continus dussent satisfaire, et ces conditions sont les suivantes :
- i.° Les freins doivent être instantanés dans leur action et pouvoir être appliqués par le mécanicien ou par les conducteurs de train;
- 2° En cas d’accident, ils doivent s’appliquer d’eux-mêmes et instantanément;
- 3° La manœuvre des freins, tant pour le serrage que pour le desserrage, doit être très facile, sur la machine comme sur chacun des véhicules du train ;
- h° Ils doivent être d’un usage constant et régulier pour la manœuvre de chaque jour; ' .
- 5° Les matériaux employés dans leur construction doivent être durables, c’est-à-dire d’une certaine solidité, de façon à être entretenus facilement et maintenus en bon état de fonctionnement.
- Toutes ces conditions sont évidemment exigibles d’un frein parfait; mais je me permettrai, — et je n’ose dire que je parle au nom des hommes pratiques qui ont pu appliquer ou suivre l’application de ces divers freins, mais je puis au moins donner une opinion personnelle qui a ses partisans , — je me permettrai, dis-je, d’ajouter à ces conditions théoriques les conditions pratiques suivantes, sans lesquelles, à mon avis, aucun frein ne peut être considéré, comme parfait :
- 6° Le frein doit être très simple dans ses organes, doit être compris facilement par les agents du service des chemins de fer, qui , malheureusement, n’ont point encore, au moins sur le continent, une instruction suffisante pour se rendre compte du fonctionnement des mécanismes ou des dispositions compliqués ;
- 7° L’intensité de la puissance des freins doit pouvoir être réglée à volonté, modérée et mesurée par le mécanicien sur sa machine, suivant ses besoins;
- 8° La pratique nous apprend que, pour éviter des inégalités d’action et d’effort qui causent vraiment des chocs, sinon dangereux, au moins désagréables, il est important de ne pas prendre une demi-mesure dans l’application des freins continus ; ils doivent pouvoir s’appliquer sans inconvénient à tous les véhicules d’un trâin, le train pouvant être composé de vingt-quatre voitures : c’est la limite réglementaire actuelle des trains de voyageurs;
- 9° La source de force motrice doit être à tout instant prête à fournir son
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- effet; elle doit être inépuisable, c’est-à-dire cju’après un serrage il ne faut pas que la force motrice soit amoindrie et demande un certain temps pour se reconstituer;
- io° Enfin, permettez-moi d’ajouter qu’il ne serait pas inutile que-le frein fût économique et sous le.rapport de l’installation et sous le rapport de l’entretien. C’est une condition qui intéresse et les compagnies et le public. Je dirai même qu’elle intéresse directement le public plus qu’il ne le croit lui-même; car, combien sont actionnaires de chemins de fer, l’ont été, ou le seront! En France, les contribuables ne doivent-ils pas l’être tous un jour ou l’autre!
- Ces conditions diverses, théoriques et pratiques, ont des motifs et des conséquences que vous comprenez sans que j’aie besoin d’insister.
- Des freins qui ne sont employés qu’en cas de détresse sont des freins exposés à être constamment dérangés.
- Des freins construits avec des matériaux qui se détériorent facilement sont d’un mauvais usage.
- Des freins qui ne sont pas facilement compris par le personnel risquent de donner lieu à des arrêts dans le service, très préjudiciables à la sécurité, et qui peuvent quelquefois faire des freins continus un remède pire que le mal qu’on voulait éviter.
- En marche, être obligé de serrer sans mesure et à outrance un frein, quand, par exemple, on n’a besoin que d’un ralentissement plus ou moins prolongé, est un inconvénient grave : la reprise, après un arrêt un peu violent, est toujours difficile et donne lieu à des secousses plus ou moins vives. C’est aussi l’inconvénient que présenterait la présence de freins dans une partie du train seulement, en tête, par exemple; un arrêt brusque causerait une irruption violente des voitures de queue vers la tête du train, et des chocs en avant et en arrière que chacun de vous connaît et qu’on ne peut empêcher qu’en agissant sur toutes les roues à la fois.
- De même, si l’action du frein devait être trop lente à se propager d’un bout à l’autre du train, le même inconvénient se produirait : il faut donc que cette action soit aussi rapide que possible.
- Un système de freins continus dont la force motrice s’épuise et demande un certain temps pour se reconstituer, empêcherait des arrêts successifs fréquents ou des manœuvres dans une gare.
- Un frein trop coûteux et de premier établissement et d’entretien effraye ceux qui veulent l’essayer ou lasse ceux qui remploient.
- Ces diverses conditions sont remplies à divers degrés par les freins que j’ai eu l’honneur d’examiner devant vous; elles doivent être pesées mûrement, et c’est justement ce qui explique les hésitations des ingénieurs, qui, dans une question aussi nouvelle > n’onCpu se faire une religion unique,
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- et la diversité de leur choix. Ils chercheront à s’éclairer pratiquement, loin que les considérations théoriques soient les seules qui les déterminent.
- EXPÉRIENCES PRIVÉES.
- Après les expériences officielles dont je vous ai parlé, des expériences particulières ont été faites, tant en Angleterre qu’ailleurs. En ce moment même, M. le capitaine Douglas Galton fait une série d’essais des plus intéressants, relatifs au mode d’action des sabots sur les roues.
- Une question a été fort controversée, c’est celle de savoir si les roues devaient être instantanément calées ou ne point être calées. La question, théoriquement traitée en France, examinée pratiquement en France, en 18 5 3, au chemin de fer de Lyon, par M. Poiret, à propos des essais des freins Cochot, et maintenant sur le London Brighton and South-Coast, par des expériences directes, paraît être résolue; il semble prouvé qu’il est de toute importance d’obtenir le plus instantanément possible une pression maxima des sabots sur les roues, la plus voisine possible de celle qu’il faut exercer pour le calage, mais sans toutefois dépasser cette limite et sans arriver à maintenir les roues calées, c’est-à-dire glissant sur le rail pendant toute la durée de l’arrêt.
- Le calcul indique aussi, et l’expérience confirme, que Belfort à exercer pour obtenir, à une grande vitesse, l’arrêt le plus rapide, ne doit pas dépasser une certaine proportion du poids porté par les roues. Au delà, les roues glissent sur les rails sans que le frottement qui s’opère entre le rail et la roue conserve sa valeur première ; et ce frottement diminuant très rapidement, lui qui est, après le calage des roues, la cause unique de l’arrêt, la longueur parcourue pendant l’arrêt est plus grande : l’énergie du frottement diminue avec la vitesse de translation du train, et par conséquent à chaque vitesse doit correspondre un maximun d’effort qu’il ne faudrait pas dépasser pour arriver à obtenir un maximum de rapidité dans l’arrêt.
- C’est ainsi que M. Westinghouse emploie sa « reducing valve n, pour proportionner à tout instant l’intensité d’action de son frein au maximum d’effet utile qu’on doit en attendre. Il est clair que dans les freins dont la puissance retardatrice peut être graduée facilement à la volonté du mécanicien, tous les desiderata de la théorie pourront être facilement obtenus dans la pratique. La nature des sabots joue un rôle important qui est pratiquement connu : la fonte est absolument imposée par l’emploi des freins continus. , . '
- Je ne puis qu’envoyer mes sincèrès encouragements aux expériences que dirige le capitaine Douglas Galton, et dont les résultats ne nous sont point encore connus complètement.
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- EFFETS DES FREINS CONTINUS.
- 11 me reste à vous parler des résultats pratiques du service des freins continus. M. Georges Marié , attaché à la compagnie de Lyon, a étudié récemment cette question, et, dans un calcul qu’il a établi, il nous donne les longueurs minima d’arrêt des trains munis de freins continus théoriques de puissance maximum. Cette longueur d’arrêt dépend évidemment du poids du train, de l’état des rails, et par conséquent du coefficient de frotte-ment, qui est d’autant plus faible que le temps est plus mauvais et que les rails sont plus glissants. Il a dressé un tableau correspondant à ses calculs.
- Pour une vitesse de 60 kilomètres, par exemple, qui correspond à une vitesse de 17 mètres par seconde, la longueur d’arrêt d’un train serait théoriquement :
- Par un très mauvais temps, de......... 287 mètres.
- Par un temps moyen, de. . . .......... 118
- Par un beau temps, de........... 79
- Par un temps exceptionnel, de........ 59
- Pour une vitesse de 80 kilomètres, ces longueurs d’arrêt seraient, dans les mêmes circonstances : 420 mètres; 210 mètres ; i4o mètres et io5 mètres.
- Je dois dire, Messieurs, que ces résultats ne sont encore atteints complètement et en toutes circonstances par aucun des freins que nous avons étudiés. Je ne dis point qu’on ne les atteindra pas, mais j’en doute. Néanmoins, on s’en est rapproché assez pour être sur qu’on peut, en toutes circonstances et avec une vitesse inférieure à quatre-vingts kilomètres à l’heure, arrêter un train en moins de 4oo mètres.
- Le frein Westinghouse se tient toujours au-dessous de cette limite, incontestablement, et le frein électrique ne lui a pas été comparé : son action doit être au moins aussi rapide. Dans plusieurs circonstances, le frein à vide a permis aussi des arrêts qui étaient bien au-dessous de cette limite, avec des vitesses analogues. Il n’a point dit son dernier mot..
- En général, et si l’on tient moins compte du cas d’accidents que de celui du service courant, des différences aussi légères dans la rapidité de l’arrêt perdent beaucoup de leur importance.
- L’introduction des freins continus dans l’exploitation des chemins de fer, pour les trains omnibus comme pour les trains express, amènera de grands avantages. Les arrêts rapides, dont vous pouvez juger sur les trains de ceinture, font gagner beaucoup de temps. Le personnel n’est point occupé, au moment de l’arrêt, à serrer ou desserrer les freins : il est tout entier au service des voyageurs; la durée du séjour dans les gares peut être
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- réduite. J’ose dire que, grâce à l’extension des freins continus, les règles imposées par le service du contrôle des chemins de fer, pour l’intercalation de freins dans la composition des trains, seront aussi modifiées avec le temps.
- En Angleterre,la question a paru tellement importante, qu’une proposition a été faite, au mois de juin dernier, pour forcer par un acte du Parlement les compagnies à rendre compte périodiquement de l’emploi des freins continus dans leur exploitation ; elles doivent donner des détails très techniques et très circonstanciés de leurs essais et de leurs applications.
- C’est aller un peu loin que d’édicter une loi pareille ; mais ceci prouvé que la question est vraiment envahissante. Néanmoins il reste beaucoup de progrès à faire.Les trains de marchandises, qui, malheureusement, ont besoin de freins énergiques, doivent en recevoir^ et la question sera d’une étude plus complexe, à cause du grand nombre de véhicules qui les forment; delà, nécessité d’une entente entre les compagnies, à cause des échanges des divers matériels et de leur diffusion sur les diverses lignes; elle demandera des études sérieuses auxquelles nous devons convier tous ceux que le sujet intéresse.
- En terminant, Messieurs, je dois m’excuser auprès des personnes qui ont étudié ou imaginé des systèmes de freins continus, sans que j’en aie fait mention ici;* je dois m’excuser et me faire pardonner des oublis qui n’étaient pas toujours volontaires, mais qu’il était impossible d’éviter, dans un exposé nécessairement limité. Ainsi que je vous l’ai dit, nous devons des remerciements même aux inventeurs malheureux , qui chaque jour nous proposent des systèmes de freins continus inapplicables; l’adage : Gémis irritabile vatum, s’applique admirablement aux poètes, aux prophètes, et par conséquent aux inventeurs, qui sont souvent l’un et l’autre.
- Permettez-moi, à ce sujet, de vous donner une idée des efforts de certains esprits vers ce but et des résultats auxquels peuvent conduire ces efforts, lorsqu’ils ne sont pas appuyés sur une connaissance, même sommaire, du service des chemins de fer, et de vous citer une anecdote c|ui m’est arrivée à moi-même.
- Il y a quelques années, un inventeur, frappé de l’utilité des freins continus, est venu très sérieusement me proposer le système suivant :
- Les banquettes de toutes les voitures du train reposaient sur -des supports qui pouvaient permettre défaire tomber toutes ces banquettes sur le sol du wagon , par lé seul mouvement d’une tringle courant le long du train et pouvant déclencher tous ses supports à la fois. Les banquettes, en descendant, s’appuyaient sur l’extrémité d’un levier qui, par le mécanisme ordinaire, rapprochait les sabots des roues. Les voitures étaient supposées contenir des voyageurs assis sur les banquettes, et le mécanicien ou le conducteur, lorsqu’il apercevait le danger, n’avait qu’à tirer la tringle commandant le mouvement de toutes les banquettes, et à l’instant elles s’affaissaient sons
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- le poids (les voyageurs, qui servait ainsi lui-même à rapprocher les sabots des roues et à arrêter le train. Les voyageurs se relevaient de leur chute, profonde et de leur surprise, et le frein était desserré tout naturellement.
- Cette disposition ingénieuse, dont vous voyez d’ici l’effet, n’a, vous le pensez bien, pas été appliquée.
- Mais si nous devons des remerciements, comme je vous l’ai dit, à tous ceux que la question préoccupe, et qui ne réussissent pas, nous en devons surtout à ceux qui s’en occupent sérieusement, et je vous demanderai à terminer cette séance en vous citant les noms des'hommes qui, en Angleterre, où la question a été mûre avant de l’être sur le continent, se sont dévoués depuis.six ans à la propagation de l’application des freins continus.
- Les ingénieurs du contrôle des chemins de fer, en Angleterre, doivent être cités les premiers; ce sont MM. le capitaine Tyler (sir Henry), et le colonel Yolland.
- Les ingénieurs anglais, français et étrangers, qui ont suivi avec tant d’intérêt l’étude de ces freins, méritent aussi notre reconnaissance, et parmi eux je dois citer :
- M. Tomlinson, du Métropolitan; M. Stirling, du Great Northern; M. All-port, du Midland,^ qui est toujours en avant quand il s’agit de progrès; M. Belpaire, de l’État Belge.
- J’en oublie, et des meilleurs. Mais les Français me pardonneront cet oubli , qui n’a d’autre but que d’épargner leur modestie.
- Ensuite, nous ne devons point négliger les noms des inventeurs qui, par amour du progrès et par un sentiment d’intérêt bien justifié, s’occupent si ardemment de cette question : M. Achard, qui a consacré sa vie à ces intéressantes recherches; M. Westinghouse, M.. Yeomans, directeur delà compagnie du Vacuum Brake, MM. Hardy, successeurs heureux de MM. du Tremblay et Martin.
- Enfin, Messieurs, je dois, en terminant, remercier mes éminents collègues qui ont bien voulu couvrir mes hardiesses de leur patronage amical, et vous-adresser également tous mes remerciements pour l’empressement que vous avez bien voulu mettre à venir écouter un sujet et un orateur aussi arides. L’attention que vous m’avez fait l’honneur de prêter à des explications encore incomplètes est une preuve bien évidente du prix qu’attache l’opinion publique aux études entreprises sur les freins continus et aux efforts de tous ceux qui s’en occupent; son concours est le meilleur encouragement qu’ils désirent et la plus précieuse récompense que puissent recevoir leurs efforts. (Applaudissements,)
- M. Forquenot, président. Mesdames et Messieurs, vous avez entendu et
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- suivi avec intérêt., comme nous, les développements que M. Banderalj vient de donner à la question si intéressante qu’il a traitée. Je n’ai pas besoin de vous dire que le bureau tout entier se joint à l’assemblée, pour les remerciements que, par vos applaudissements, vous avez adressés à l’orateur. (Nouveaux et nombreux applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures ko minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 7 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR LES TRAVAUX PUBLICS
- AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE,
- PAR M. MALÉZIEUX,
- ÎNGENHEUR EN CHER DES EONTS. ET CHAUSSÉES.
- BUREAU BE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Tresca, membre de ÏTnstitut, sous-directeur du Conservatoire des Arts et Métiers, Président du Congrès du Génie civil.
- Assesseurs :
- MM. Bazaine (Achille), ingénieur civil.
- Boulé, ingénieur en chef des ponts et chaussées.
- Boutillier, ingénieur des ponts et chaussées.
- Gariel , ingénieur des ponts et chaussées.
- Guibal, inspecteur général des ponts et chaussées, en retraite.
- Hans, ingénieur des ponts et chaussées (Belgique).
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Tresca, président. Messieurs, je ne crois pas avoir autre chose à faire que de prier M. Malézieux de nous présenter la communication qu’il a préparée sur les travaux publics aux Etats-Unis et de l’écouter avec la religieuse attention que vous allez lui prêter vous-mêmes-,
- M. Malézieux a la parole..
- M. Malézieüx. Messieurs, la collection des dessins et» modèles envoyés
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- des Etats-Unis pour l’Exposition universelle de 1878 ne donne et ne pouvait donner qu’une idée très imparfaite des travaux publics qui s’exécutent dans ce grand pays. Plus que beaucoup d’autres, cette partie de l’Exposition a besoin de commentaires, et l’on pourrait croire que M. le Ministre de l’agriculture et du commerce l’avait particulièrement en vue lorsque l’arrêté du 1 0 mars a institué les conférences et les congrès dont le palais du Trocadéro est en ce moment le siège.
- On m’a demandé de remplir ici le rôle d’interprète; je vais le faire de mon mieux.
- Tout d’abord les limites assignées à ces conférences m’obligent à circonscrire mon programme. Dans le cadre des travaux publics, je ne considérerai que les grandes voies de communication, c’est-à-dire les voies navigables et les chemins de fer. Je laisserai de côté l’exploitation, pour ne m’occuper que de la construction.
- En ce qui concerne les voies navigables, je n’aurai rien à dire des canaux; car, bien qu’on en projette présentement, on n’en a pas construit depuis longtemps. Je ne m’occuperai conséquemment cpie de l’amélioration des rivières.
- En ce qui concerne les chemins de fer, je parlerai des ponts de grande ouverture.
- 1 .
- DES VOIES NAVIGABLES AUX ÉTATS-UNIS.
- I. -- IDÉE GÉNÉRALE DES VOIES EXISTANTES.
- Tout le monde sait que le bassin du Mississipi, compris entre la chaîne des monts Alleghanys et celle des montagnes Rocheuses, constitue environ la moitié des Etats-Unis ;
- Que le versant oriental des Alleghanys ne présente, le long de l’Atlantique, qu’un étroit espace dans lequel la colonisation fut à peu près confinée jusqu’il y a un siècle;
- Et que, du côté opposé, à l’ouest des montagnes Rocheuses, le continent forme un plateau accidenté qui a, sous le Ai0 parallèle (1), près de 2,000 kilomètres de largeur et plus de 2,000 mètres d’altitude moyenne.
- Jusqu’en 18/17, époque de la découverte de l’or en Californie, il nv avait guère que des pionniers qui se fussent avancés au delà du Mississipi et du Missouri, dans cette prairie qui s’élève en pente douce, sur 800 kilomètres de distance, jusqu’au pied des montagnes Rocheuses. Aujourd’hui l’on peut dire que le centre de gravité de l’Union américaine se trouve sur
- Gelai de New-York, de Madrid, de Naples, de Conslantinople.
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- le Mississipi, entre Saint-Louis et Chicago. C’est là que sont groupés les Etats producteurs cle grains par excellence. Le problème fondamental des voies de communication pourrait presque se résumer d’un mot: relier Chicago avec le littoral de l’Atlantique, d’où l’on exporte vers l’Europe les produits qui ne sont pas consommés sur place.
- À ce problème se rattachent les trois grandes lignes navigables des Etats-Unis, savoir :
- i° La ligne de Chicago à Montréal par les lacs et le Saint-Laurent;
- a° La ligne qui, arrivée à l’extrémité orientale du lac Erié, emprunte le canal Erié, puis l’Hudsonjusqu’à New-York;
- 3° Enfin le Mississipi, à l’embouchure duquel les navires prennent la mer pour gagner les grands ports de l’Atlantique: Baltimore, Philadelphie, New-York, Boston.
- Je vais entrer dans quelques détails sur chacune de ces lignes , et j’ajouterai quelques mots sur l’affluent le plus intéressant du Mississipi, sur l’Ohio.
- i° La ligne canadienne.
- Personne n’ignore que les eaux du lac Erié se déversent par le Niagara dans le lac Ontario. Il y a longtemps que ces deux lacs sont réunis par un canal navigable, le çanal Welland. Il avait été construit pour des navires de 5oo tonnes. On est en train de l’agrandir de manière qu’il livre passage aux navires de t,ooo tonnes qui naviguent sur les lacs.
- Six canaux ou dérivations, dont la longueur varie de 1,200 mètres à 18 kilomètres, ont été, depuis longtemps aussi, construits au droit des rapides du Saint-Laurent, en amont de Montréal. Ces canaux servent à tous les bateaux montants et, à la descente, aux bateaux chargés de céréales; mais les trains de bois et les bateaux à vapeur descendent, par le lit même du fleuve. Il est question de les agrandir comme le canal Welland.
- C’est le gouvernement canadien qui a construit tous ces canaux. U y a consacré une somme de 100 millions de francs environ. On estime que 90 p. 0/0 des marchandises transportées par cette voie viennent des Etats-Unis.
- Au-dessous de Montréal, on s’occupe d’améliorations locales tendant à rendre le fleuve praticable en toute saison pour les paquebots d’Angleterre.
- 20 Le canal Erié.
- Terminé en 1826, le canal Erié a donné, pendant plus d’un quart de siècle, à New-York une supériorité marquée sur tous les autres ports de l’Atlantique. Mais cet état de choses s’est modifié, depuis une douzaine
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- d’années surtout, par suite de l’établissement des chemins de fer. Ces voies nouvelles ont, dit-on, transporté, en 1876, 83 p. 0/0 des produits expédiés de l’Ouest, tandis que le canal Erié en transportait 17 p. 0/0 seulement.
- Ce canal avait été construit d’abord avec un mouillage de i"',2 2, pour des bateaux portant 76 tonnes. On l’a bientôt agrandi en doublant les écluses, en portant le mouillage à 2n,,i3, et le chargement des bateaux à 2/10 tonnes. Cet agrandissement fit baisser de 5o p. 0/0 , conformément aux prévisions des ingénieurs, le prix des transports.
- 3° Le MississipL
- Avant l’établissement des chemins de fer, la Nouvelle-Orléans était, grâce au Mississipi, le New-York du Sud.
- Ce fleuve est navigable jusqu’à Saint-Paul, sur près de à,000 kilomètres.
- Mais, de Saint-Paul à Saint-Louis, la navigation est précaire à cause du manque d’eau et des glaces. Le mouillage s’y réduit parfois à 1 mètre. — On a terminé depuis 1870 la rectification des deux seuls rapides que présente cette partie du fleuve, à Keokuk et à Rock-Island : à Keokuk, on a construit un canal latéral; à Rock-lsland, on s’est borné à creuser dans le lit rocheux du fleuve un chenal de 60 mètres de largeur, dont le plafond est à 1m,22 en contre-bas de l’étiage.
- De Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans, sur une distance de près de 2,000 kilomètres, la navigation n’est que rarement gênée par les glaces ou les basses eaux. Durant les neuf années écoulées de 1868 à 1876, la profondeur d’eau minima a varié en moyenne comme l’indique le tableau suivant :
- Jours.
- ' Moins de i,n,2 2 pendant. ........................................... 5
- Plus de i‘",2 2 et moins de im,83 .................................. 52
- Plus de im,83 et moins de 2m,kb . . . . ............................ j o3
- Plus de 2m,hà, et moins de 3"\o5.................................... 69
- Plus de 3“’,o5...................................................... i36
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- Les navires venant de la mer dépassent rarement la Nouvelle-Orléans. Mais, quel que soit leur tirant d’eau, ils peuvent en tout temps remonter jusqii’à Vicksburg et parfois jusqu’à Memphis, à 1,200 kilomètres de la Nouvelle-Orléans.
- Depuis la Nouvelle-Orléans jusqu’à la pointe amont du delta d’embouchure, sur une longueur de iq5 kilomètres, la profondeur d’eau est de 3 0 mètres environ î
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- Les diverses branches entre lesquelles le fleuve se divise présentent toutes, à leur extrémité, une barre sur laquelle le mouillage naturel est inférieur à 5 mètres. Tant que la navigation marchande se fit par des navires de h oo à 5 oo tonnes, tirant de 3 mètres à 4m,2 5 d’eau, les barres d’embouchure du Mississipi ne constituèrent pas des obstacles sérieux. Mais, depuis un quart de siècle environ, le commerce maritime emploie couramment des navires de 1,000 à 5,ooo tonnes, dont le tirant d’eau est de 16 à 23 pieds (de 5 à 7 mètres) : l’expérience a mis hors de doute l’économie qu’ils présentent, surtout pour de longs voyages. Dès lors la Nouvelle-Orléans, comme Nantes, n’a plus guère été qu’un port de cabotage.
- Pendant plusieurs années et jusqu’en 1875, le gouvernement fédéral a dépensé 1 million de francs environ en dragages annuels sur la*branche du sud-ouest : on obtenait ainsi un chenal de 15 à 2 0 pieds de profondeur (de 57 à 6m,io) sur une largeur de i5 à 60 mètres. Mais c’était là un résultat insuffisant et doublement précaire, certaines tempêtes comblant parfois le chenal du jour au lendemain, et les allocations budgétaires pouvant faire défaut (1).
- 4° La rivière Ohio.
- L’Ohio baigne, par la partie supérieure de son cours, des régions carbonifères dont la superficie est très supérieure à ce que possèdent en ce genre la Grande-Bretagne, la France et la Belgique réunies. Pitts-burg est le centre du commerce de charbon qui se fait dans la direction de l’ouest et du sud-ouest. On y a embarqué sur l’Ohio, en 1876, environ 2,500,000 tonnes de charbon.
- Il y a i,550 kilomètres à peu près de Pittsburg à Cairo, embouchure de l’Ohio dans le Mississipi. Beaucoup moins embarrassé par les glaces que le haut Mississipi et le Missouri, l’Ohio est sujet à de plus grandes crues qu’aucun autre des affluents du fleuve : l’eau s’élève à 19 mètres de hauteur au-dessus de Tétiage à Cincinnati. — Les toues de charbon ont besoin d’un mouillage de im,83. En amont de Cincinnati, la profondeur descend parfois à 2 ou 3 pieds. En aval, c’est-à-dire sur une distance de 829 kilomètres, des steamers plus ou moins grands peuvent généralement naviguer pendant onze mois de l’année.
- Le canal ou dérivation de Louisville à Portland, construit pour éviter des rapides, est complètement entre les mains du Gouvernement depuis 187/1. Il lui a coûté 16,5oo,000 francs. En réduisant de 2 fr. 5o cent. à 5o centimes par tonne le droit de passage, on a rendu un service considérable à la navigation de l’Ohio.
- (1) 11 est inutile cle rappeler qu’on peut trouver les renseignements les plus sûrs et les plus complets sur le Mississipi dans le Rapport de MM. Humphreys et AbboL Cette œuvre monumentale, imprimée par ordre du Congrès en 1861, a été réimprimée en 1876 avec des additions.
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- Le prix de transport des charbons de Pittsburg à Louisville ou à la Nouvelle-Orléans est de 1 à 2 millimes par tonne et par kilomètre. Il n’y a pas de chemin de fer au monde qui puisse transporter à un prix pareil. Aussi l’Ohio est-il la seule voie qui permette d’alimenter de charbon les centres de population établis sur les bords du Mississipi en aval de Saint-Louis, les bateaux à vapeur du fleuve et ceux qui prennent la mer à l'embouchure.
- Jonctions projetées.
- Au nombre des jonctions qu’on projette d’opérer entre certaines voies navigables, il y a lieu de remarquer les suivantes :
- i° Canal à grande section du lac Champlain au Saint-Laurent (Caugh-nawaga);
- 20 De Troy à Osvvego (lac Ontario) par le lac Qnéicla;
- 3° De la rivière James au Kanawha (ou de Richmond à l’Ohio); h° Du Tennessee au Chattahoochee (par Maçon);
- 5° De Rock-Island a Hennepin.
- IL --- DE INEXÉCUTION DES TRAVAUX.
- On peut améliorer les rivières, au point de vue de la navigation, par des dragages : on approfondit leur lit, on l’élargit, on le débarrasse des écueils ; le but poursuivi s’attéint ainsi directement.
- On peut l’atteindre indirectement en rétrécissant le lit par des digues longitudinales qui concentrent les eaux basses.
- En troisième lieu, on peut obtenir une amélioration beaucoup plus radicale en maîtrisant par des barrages le cours des eaux, en diminuant la vitesse en même temps qu’on augmente le mouillage, en transformant enfin la rivière en une série de biefs étagés comme ceux d’un canal.
- A. •— Barrages.
- Les Américains n’ont pas de barrages mobiles, bien qu’ils en aient de fixes et qu’ils disposent de plusieurs rivières canalisées. Mais la question est pour eux à l’ordre du jour; ils viennent étudier ce que nous faisons en France, très anxieux de savoir comment nos systèmes variés pourront s’appliquer à i’Ohiô notamment, à des cours d’eau beaucoup plus larges que nos rivières de France, où les crues sont beaucoup plus hautes et plus subites, où l’on ne peut enfin compter que sur un personnel très restreint pour les manœuvres. C’est dans ces conditions plus complexes,
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- plus difficiles, que les ingénieurs américains étudient présentement le problème-des barrages mobiles. Nul doute que leur esprit d’invention ne s’y donne carrière et que quelque jour, à quelque nouvelle exposition internationale, ils ne nous rendent avec usure les enseignements que la France est heureuse de leur fournir aujourd’hui(1).
- Mettant donc les barrages de côté, ne cherchons en Amérique que des engins de dragage et des exemples de chenaux rétrécis par des digues.
- B. — Engins de dragage.
- Drague à cuiller.— Bien qu’il y ait des chaînes à godets aux Etats-Unis, l’appareil le plus communément employé dans les rivières et les canaux est une drague à cuiller et à manche dirigé. On avait inutilement cherché en Europe, à plusieurs époques, à résoudre le problème de la direction de ce manche, qui a jusqu’à 10 et 12 mètres de longueur. Il s’appuie et oscille sur un rouleau dont l’axe porte une roue reliée par un câble avec les deux extrémités du manche : un seul homme le manie aisément. Cet engin, pour lequel les Américains ont une préférence peut-être trop exclusive, pourrait rendre des services en France pour les dragages de sujétion et de précision.
- Drague à mâchoires. — La drague à mâchoires est un appareil dont l’idée mère appartient encore à l’Europe, mais dont les Américains seuls ont su faire un engin pratique, précis, puissant et commode. Le point délicat était celui-ci : exercer d’en haut, au moyen d’une chaîne, une pression de haut en bas, qui. oblige à pénétrer daps le sol et à se rejoindre, en emprisonnant la matière détachée, deux coquilles montées sur une charnière horizontale commune. On a résolu ce problème en faisant tourner, au moyen de la chaîne qu’on tire, un arbre inférieur à axe fixe qui, par deux chaînes de rappel, tire à lui une traverse supérieure; la descente forcée de cette traverse provoque la fermeture de la caisse demi-cylindrique.
- Râteaux. — On emploie pour l’entretien du haut Mississipi un râteau qui permet de porter, à très peu de frais, de 1 mètre à im,3o environ le mouillage de certains hauts-fonds sablonneux. On s’en trouve si bien que des bateaux ordinaires du commerce demandent parfois à traîner eux-mêmes, en l’attachant à l’arrière, le râteau en question.
- Le bateau excavateur le général Mac-Alester est représenté, comme les engins précédents, au palais du Champ de Mars (2).
- O ri-vient de commencer un barrage mobile près de Pittsburg, en un point où l’Ohio a 366 mètres de largeur. La passe navigable aura 120 mètres, l’écluse 33m,55 d’ouverture et 183 mètres de longueur entre les portes. '
- (2) Cet appareil, perfectionné par le major Howell, s’est perdu en mer dans le cours de l’hiver dernier, tandis qu’il se transportait vers l’embouchure de la rivière Sabine.
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- Enlèvement de roches sous-marines. — Une nouvelle méthode a été appliquée à San-Francisco, en 1870, etdepuis à New-York, pour l’enlèvement de grandes masses de rocher sous-marin. Voici en quoi elle consiste :
- On commence par établir sur le sommet de la roche un batardeau d’enceinte, à l’intérieur duquel, après avoir épuisé, on fore un puits descendant jusqu’au niveau du dérasement projeté. Partant de là, on ouvre des galeries rayonnantes combinées avec des galeries concentriques ou bien des galeries qui se coupent à angle droit, en ménageant des pieds-droits et une croûte d’épaisseur suffisante pour qu’on ne soit pas envahi par les eaux. On excave ainsi toute la masse; on l’excava si bien à San-Francisco qu’on finit par substituer des poteaux en bois aux piliers qui avaient été réservés. Finalement on distribue des barils de poudre à l’intérieur, on laisse entrer l’eau, puis, à l’heure de la haute mer, on provoque, à l’aide d’un fil électrique, une explosion générale et simultanée.
- En fixant, dans ce système, le plan de dérasement un peu plus bas que le niveau requis pour le mouillage, on obtient une fouille un peu plus profonde, ou les débris peuvent en partie se loger, ce qui dispense d’un ramassage parfois coûteux.
- Au nombre des procédés de dérochement sous-marin figure toujours celui qui consiste à forer des trous dans lesquels on loge des cartouches. On y emploie des perforatrices mues par la vapeur et installées sur un échafaudage volant.
- Dans un modèle (non exposé) que m’a montré, il y a quelques semaines, M. Julius H. Striedinger (un des ingénieurs qui ont travaillé, sous la direction du général Newton, au dérochement de Hell-Gate, près New-York), l’échafaudage n’est pas amarré: il est fixé sur place par quatre pieux à coulisses qui le portent, qu’on fait descendre ou monter à l’aide de crémaillères, et qui peuvent ainsi pénétrer dans le sol. Quand on veut déplacer l’appareil, un ponton spécial s’avance, s’engage entre les pieux, et, ceux-ci étant soulevés, supporte l’échafaudage, qu’il peut transporter ailleurs. *
- Ce mode d’immobilisation sur place par des pieux, déjà employé dans les dragues à cuiller et à mâchoires, dispense des longues cordes d’amarrage qui sont souvent si gênantes pour la circulation des bateaux ou navires.
- G. — Digues de rétrécissement : leur emploi pour l’amélioration des embouchures des rivières•.
- 1° RIVIÈRES TRIBUTAIRES DES GRANDS LACS DU NORD.
- Les Américains ont amélioré diverses embouchures de rivières au moyen de digues de rétrécissement. Combiné avec des dragages, ce système a
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- permis de créer une quarantaine de ports à l’embouchure des cours d’eau qui se jettent dans les grands lacs du Nord.
- La barre qui obstruait ces cours d’eau devait être principalement produite, comme à l’embouchure des fleuves de la Baltique, par l’action des vagues sur les matières meubles de la plage. On conçoit donc que l’on ait pu, au moyen de jetées parallèles prolongées jusqu’à une assez grande distance du rivage, soit prévenir pour l’avenir la reformation du cordon littoral, soit arrêter pour un temps plus ou moins long les matières meubles qui se meuvent le long de la côte, comme on l’a fait, depuis 182/1, à l’embouchure de l’Oder.
- Voici quelques exemples des approfondissements obtenus sur la barre :
- PROFONDEUR
- PRIMITIVE. EN 1875.
- mètres. mètres.
- A Chicago 0,9° 4,67
- A Milwankee 9,l3 5,l8
- A Racine 0,60 4,27
- A Michigan City o,3o 3,66
- A Erié. . . 0,90 4,57
- A Buffalo 0,20 4,57
- 2° LE mississipi. 1
- Une entreprise bien autrement considérable est en cours d’exécution depuis 1875, à savoir l’amélioration de l’embouchure du Mississipi.
- On s’est demandé d’abord si l’on construirait un canal latéral, c’est-à-dire un canal faisant communiquer directement avec la mer la partie profonde du fleuve, ou bien si l’on chercherait à faire disparaître une des barres. Les ingénieurs du Gouvernement ont dressé un projet de canal et l’ont présenté, en 187/1, comme la seule solution précise et certaine du problème. Ce canal, de 11 kilomètres de longueur, se détachant du fleuve près du fort Saint-Philip, à 60 kilomètres de l’embouchure,-se dirigerait vers l’Est en ligne droite et aboutirait au sud de l’île au Breton. Mais l’autre solution a trouvé aussitôt des partisans passionnés. On s’est récrié contre l’idée de soumettre aux sujétions d’un canal commandé par une écluse un mouvement commercial tel que celui auquel on s’attend ; on a réclamé le bénéfice d’une voie navigable largement ouverte et praticable en tout temps. Bref, on a dit et écrit sous toutes les formes ce qui fut dit et écrit en France lorsque la même question fut soumise, à propos de
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- l’embouchure du Rhône, à une commission instituée par décision ministérielle du 1/1 décembre i8/i3, et que des enquêtes furent ouvertes sur une étude comparative de M. l’ingénieur Surell.
- Dans cette situation, le président des Etats-Unis a nommé, lui aussi, une commission qui commença par venir visiter en Europe tous les travaux analogues et qui opta,' comme on l’avait fait en France en i85a, pour l’amélioration en lit de rivière. 11 ne s’agissait pas ici d’une faible somme de i,5oo,ooo francs, risquée à titre d’expérience, comme celle qui fut dépensée pour le Rhône en vertu du décret du i5 janvier i85a. Le projet d’endiguement que dressa la commission américaine montait beaucoup plus haut. Mais les partisans de ce système, à la tête desquels était M. James B. Eads, de Saint-Louis (Missouri), offraient de l’exécuter à leurs risques et périls ! Cette offre a été acceptée par le Congrès le 3 mars 1875, et, dès le mois de juin suivant, M. Eads était à l’œuvre.
- Voyons comment se posait la question technique , quels sont les engagements pris départ et d’autre, quels travaux ont été exécutés, quels résultats ont été obtenus jusqu’ici.
- . Etat des lieux. — Le Mississipi se ramifie à une vingtaine de kilomètres de la mer; il se divise en trois passes ou branches qui s’allongent d’une manière continue, tandis que les barres d’embouchure s’avancent au large, par l’effet du dépôt des vases. Le fleuve en charrie annuellement environ 190 millions de mètres cubes ou plus de dix fois l’apport du grand Rhône.
- La branche du Sud, qu’on a choisie pour l’améliorer, n’a guère que 700 pieds (200 mètres) de largeur moyenne. L’épaisseur de sa barre, mesurée suivant l’axe du chenal, entre les deux courbes de 6m,7o de profondeur, était de 3,600 mètres au mois de juin 1876; sur 800 mètres environ, la profondeur d’eau n’excédait guère 2m,5o; aussi ce bras du Sud n’était-il que peu ou point fréquenté par la navigation maritime.
- J’ajouterai que, dans l’intervalle de 1838 à 187/1, durant une période de trente-cinq ans, la barre s’était avancée d’environ 3o mètres en moyenne par an, tandis que l’avancement annuel était de 90 mètres pour la barre d’embouchure de la branche du Sud-Ouest.
- Convention. —M. Eads a été autorisé à exécuter les jetées qu’il croirait propres à provoquer l’ouverture d’un large et profond chenal à travers la barre d’embouchure du bras du Sud. Ljntervalle à ménager entre les jetées devait ne pas être inférieur à 700 pieds.
- Le permissionnaire s’est engagé d’abord à obtenir les résultats suivants: i° Dans l’espace de trente mois, à dater du 3 mars 1875, une profondeur d’eau de 20 pieds (6m,io) au moins, cette profondeur étant comptée en contre-bas du niveau moyen que la haute mer présente quand le fleuve estàl’étiage; _
- 2° Un approfondissement ultérieur de 2 pieds (61 centimètres) au
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- moins dans le cours de chacune des trois années suivantes, la profondeur totale devant être ainsi portée à 26 pieds (7m993).
- Si l’une et l’autre de ces conditions ne sont pas remplies, l’autorisation devient nulle et non avenue.
- Dans l’hypothèse contraire, et la partie engagée se poursuivant, M. Eâds se fait fort de porter la profondeur d’eau à 00 pieds (9m,15), moyennant quoi le Gouvernement s’engage à lui payer : d’üne part, une somme de 5,25o,ooo dollars (26,260,000 fr.) pour la valeur des jetées et autres ouvrages qui deviendront la propriété de l’Etat, d’autre part une somme annuelle de 100,000 dollars pour l’entretien desdits ouvrages depuis le moment oh la profondeur de 20 pieds aura été obtenue jusqu’au jour de la livraison définitive des travaux.
- Les payements seront opérés par acomptes de 500,000 dollars, à mesure que la profondeur minimum atteindra successivement 20, 22, 2/1 pieds. . sur des largeurs respectives et minima de 200 pieds, puis 200, 25o, 3oo et 35o. Le Gouvernement retiendra, à titre de garantie, le dernier million de dollars pendant dix ans et 5oo,ooo dollars pendant dix autres années. D’ailleurs le délai de garantie cesserait de courir, et la subvention annuelle de 1 00,000 francs cesserait d’être payée par l’Etat pendant toute lacune durant laquelle le chenal aurait eu moins de 3o pieds de profondeur ou de 35o pieds (io6m,75) de largeur.
- Enfin le Gouvernement aura la faculté de prendre, à toute époque, livraison des jetées en remettant au concessionnaire la somme retenue pour garantie et le dégageant de toute responsabilité.
- L’acte du Congrès du 3 mars 1875 laisse explicitement à M. Eads liberté pleine et entière en ce qui concerne le tracé des jetées, leur composition et leur mode d’exécution. Mais il stipule que ce seront des ouvrages solides et durables, tels qu’on puisse les maintenir indéfiniment avec une dépense d’entretien raisonnable.
- En aucun cas l’État ne sera responsable des pertes que M. Eads aura pu subir dans l’exécution de ses travaux.
- Principe du système. — Avant de dire ce que ce hardi concessionnaire a fait et obtenu jusqu’ici, il est bon d’indiquer le raisonnement sur lequel repose sa confiance dans le succès.
- Le .bras du Sud du Mississipi présente les traits caractéristiques des fleuves qui se jettent dans les mers sans marées. Après être demeurée constante sur une quinzaine de kilomètres, sa section transversale change. Les rives que le fleuve se crée à lui-même s’évasent en s’abaissant vers la mer, dans laquelle elles disparaissent, en même temps que le fond se relève par une contre-pente dont l’arête culminante, qui constitue la barre, se trouve à quelques kilomètres de distance.
- Que l’on prolonge artificiellement les rives par deux jetées parallèles :
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- il n’est pas douteux que la barre sera attaquée. Elle se reformera un peu plus loin, comme on l’a constaté pour le Rhône; mais on n’en aura pas moins profité d’un abaissement momentané. Voilà le point de départ de M. Eads. Si l’on construit, dit-il, rapidement, en quelques années, des jetées de longueur telle que les apports du fleuve se déposent dans les profondeurs de la mer, où se constituera lentement le soubassement sur lequel la barre s’élèvera plus tard, on peut ajourner pour un siècle ou plus cette reformation de l’obstacle; il s’agit de prendre une avance convenable sur l’allongement naturel du bras: pour un allongement de 3o mètres par an, 1 kilomètre de digue peut donner plus de trente ans d’avance.
- Application.— Dès la fin de l’année 1876, la branche du sud du Mis-sissipi se terminait par un chenal artificiel de 3oo mètres de largeur, un chenal compris entre deux digues parallèles que l’on a élevées sur toute leur longueur à la fois, jusqu’au delà de la crête de la barre, jusqu’au point où il y avait primitivement 35 pieds d’eau (10™,6 7). Ces digues sont analogues à celles de la Hollande, la pierre et le gravier manquant à l’embouchure du Mississipi(]). L’une des deux a 3,65o mètres de longueur et l’autre 2,500.
- On a d’ailleurs aidé à l’affouillement, à l’ameublissement du fond, par de nombreux épis transversaux et par de puissants dragages.
- Si l’on suppose le chenal décomposé en six tronçons de 600 mètres de longueur, l’approfondissement obtenu de juin 1875 à novembre 1876 a été, savoir :
- De om,5o dans le deuxième tronçon, de ira,33 dans le troisième, de 3m,35 dans le quatrième, de 3m,47 dans le cinquième, de 3m,39 dans le sixième. »
- Au là novembre 1876, les deux courbes de 20 pieds (6m,io) de profondeur, en deçà et au delà de la barre, s’étaient rejointes. (Il s’agit ici de la profondeur en contre-bas de la haute mer moyenne, à l’étiage du fleuve.)
- D’ailleurs, cette profondeur minimum de 6m, 10 régnant sur une largeur de 60 mètres au moins, M. Eads a touché au mois de janvier 1877 un premier acompte de 2,500,000 francs.
- Le i5 décembre dernier, la profondeur ayant atteint 6m,70 sur une largeur de. 60 à 80 mètres, M. Eads a touché le deuxième acompte de 2,5oo,ooo francs.
- Etat actuel des choses. — II y a de cela six mois. Où en est-on maintenant? M. Eads a-t-il toujours confiance dans le succès ? J’ai sous les yeux les trois documents suivants :
- i° Une pétition adressée le 7 mai dernier par M. Eads au ministre de
- W On peut trouver de plus amples détails sur le mode de construction de ces digues dans les leçons faites à l’École des ponts et chaussées en 1876-1877* p. 19/1 des feuilles aulographiées.
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- la guerre, en vue d’obtenir quelques modifications aux conditions du marché ;
- 2° Un rapport fourni sur celte demande par deux ingénieurs du Gouvernement constitués en commission spéciale à cet effet ;
- 3° Enfin une lettre du ministre, qui soumet l’affaire au Sénat en appuyant les conclusions de la commission.
- M. Eads déclare que la dépense faite pour obtenir les résultats connus a considérablement excédé ses prévisions, et que les intérêts à payer l’épuisent. Il demande qu’on raccourcisse les délais durant lesquels les profondeurs successivement réalisées doivent avoir été maintenues pour donner lieu à un nouveau payement d’acompte. Le commerce a le plus grand intérêt à ce que les travaux se terminent le plus promptement possible. Il y aura également profit pour le trésor public, libéré plus tôt des intérêts qu’il paye au concessionnaire, à raison de 5 p. o/o, sur les subventions acquises en principe, mais dont le payement est ajourné.
- D’autre part, M. Eads demande qu’on réduise provisoirement les largeurs minima du chenal, pour les approfondissements successivement obtenus, faisant observer que la commission d’ingénieurs qui avait préparé la convention de 18 7 4 s’était abstenue de fixer aucune largeur, et que la stipulation ajoutée d’office sur ce point par la commission législative suppose, entre la profondeur et la largeur du chenal, un rapport qui ne se réalise pas dans la pratique. Ainsi, pour obtenir finalement une largeur de 35o pieds (ou 107 mètres), il faudrait donner au chenal une profondeur supérieure à 3o pieds (gm, 15), et ce sont là des dimensions qui dépassent les besoins réels de la navigation,
- M.. Eads conclut en demandant :
- i° Que les progrès de l’approfondissement soient constatés pied par pied ;
- 20 Que les largeurs correspondantes à chaque phase soient modifiées suivant une échelle qu’il indique: qu’au lieu de croître de 2.60 à 35o pieds, quand la profondeur augmentera de 2à à 3o pieds, la largeur se réduise, au contraire, de i5o à 100 pieds;
- 3° Enfin que les payements soient échelonnés en sept subventions décroissant concurremment de 760,000 dollars à 25o,ooo, tout en restant dans les limites de la subvention totale. On maintiendrait d’ailleurs à 1 million de dollars la retenue de garantie.
- M. Eads fait enfin valoir, par des considérations d’une incontestable éloquence, les titres qu’il a en équité aiix concessions qu’il sollicite.
- Dans le rapport de MM. J. G. Barnard et H. G. Wright, je me borne à relever quelques appréciations techniques sur les travaux exécutés.
- (l) C’est au ministère de la guerre que ressortissent les travaux ayant pour but d’améliorer, dans un intérêt général, le régime des rivières.
- 1.
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- Pour acquérir à un degré convenable le caractère de solidité et de durée que la loi de concession exige, les digues ont besoin d’être élargies et surtout revêtues de pierres. Ce sont là des compléments nécessaires surtout pour les extrémités des jetées, points où les digues s’affaissent par le tassement des matelas et du sous-sol, en même temps que des coups de mer les décapent. La commission de 187/1 avait supposé, dans son estimation, que les jetées seraient formées d’enrochements pour y et de fascines pour
- elle avait prévu l’emploi de plus de i5o,ooo mètres cubes de pierres. Or, après n’avoir employé de pierres que ce qu’il en fallait pour provoquer l’échouage des matelas, on en a ajouté i5,ooo mètres cubes environ , et M. Eads annonce qu’il y en a moitié autant à pied d’œuvre : on est donc encore bien loin du cube prévu.
- Quoi qu’il en soit, la commission est d’avis que les travaux s’exécutent convenablement, que le succès en est probable, et qu’au point où l’on en est, le Gouvernement et le pays sont intéressés à ce que ces travaux soient non seulement continués, mais poussés avec toute l’activité possible.
- La commission reconnaît, d’accord avec le pétitionnaire, qu’un mouillage de 26 pieds (7m,93) est bien suffisant, et que, si l’on a parlé de 3o pieds, c’est pour se donner de la marge. Elle ajoute que, sur les barres du Mis-sissipi, la totalité de la profondeur peut être utilisée comme tirant d’eau effectif. Elle ajoute encore, à titre de renseignements, que les 0,85 des navires du monde entier ne tirent pas plus de 2 3 pieds (7 mètres); qu’un tirant d’eau de 26 pieds ( 7™, 93) est le maximum requis pour le trafic régulier sur la barre d’entrée de la baie de New-York; enfin, que le plus grand navire qui ait jamais franchi cette barre ne tirait que 28 pieds (8ra,5/i).
- Ces observations de la commission sont évidemment favorables dans leur ensemble à la pétition de M. Eads. Elle émet néanmoins l’avis que le Congrès seul peut autoriser les modifications demandées en ce qui concerne les largeurs et les termes du versement des subventions.
- Ce travail palpitant d’actualité, rien ne le représente à l’Exposition. Il est pourtant remarquable à plus d’un titre :
- Cette entreprise est l’une des gageures les plus audacieuses qu’ait jamais risquées l’industrie privée ;
- Le résultat dès -à présent obtenu dépasse, au point de vue de l’art et en importance matérielle, tous ceux qu’avait jusqu’ici produits le système du rétrécissement du lit des fleuves (1);
- Si ce résultat se maintient et se complète sans que les digues soient d’un entretien trop dispendieux, on aura opéré par là une véritable révolution commerciale au profit non seulement de la Nouvelle-Orléans, mais de tqut le bassin du Mississipi.
- (1) Il y aurait d’ailleurs un rapprochement intéressant à faire ici avec l’endiguement delà Seine maritime.
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- § 2.
- CHEMINS DE FER. — CONSTRUCTION. — PONTS DE GRANDE OUVERTURE.
- L’ouvrage d’art essentiel des voies de communication terrestres, chemins de fer ou routes, c’est celui qui leur permet de franchir les cours d’eau. En Amérique, c’est à peu près le seul qui mérite de fixer l’attention; car les grandes tranchées sont rares, les grands remblais le sont encore plus, les souterrains sont peu nombreux et de faible longueur, si l’on excepte le tunnel de 7 kilomètres qui a été construit à Hoosac, aux frais de l’État de Massachusetts, pour raccourcir la distance de Boston à Al-bany et Buffalo. (Ce tunnel a été livré à la circulation en 1876.)
- Dans la plus grande partie du territoire des États-Unis, les bonnes pierres de construction manquent; aussi les ponts ne se construisent-ils qu’en bois ou en fer. Les ponts en bois, seuls connus jusque vers 18A0, ne sont plus employés aujourd’hui qu’à titre provisoire, ou quand le capital de premier établissement fait défaut. Voilà comment presque tous les ponts intéressants sont en métal.
- Une autre circonstance particulière aux États-Unis, c’est que les cours d’eau, s’ils sont peu nombreux, sont en revanche fort larges, lis sont d’ailleurs généralement dirigés du Nord au Sud, comme la chaîne des Alleghanys, comme celle des montagnes Rocheuses, comme tous les grands traits physiques du continent américain : ils constituaient ainsi des barrières qui ont arrêté d’abord à l’Ohio, puis au Mississipi et enfin au Missouri, le mouvement d’expansion de la colonisation vers l’Ouest. Le besoin de les franchir s’imposait.
- Une autre difficulté du problème tenait à la nature du lit de ces rivières, dont le fond se compose, dans la plupart des cas, de sable mouvant sur 10, 20, 30 mètres et plus de profondeur. Les difficultés de fondation ont conduit à espacer les points d’appui beaucoup plus qu’on ne le fait généralement ën Europe.
- Les ponts métalliques de grande ouverture constituent ainsi un trait véritablement original des travaux publics aux États-Unis. Il y a tels deces ponts dont la construction a coûté 1 million de dollars, tels autres 2 millions; le pont de Saint-Louis a coûté bien davantage. D’éminents ingénieurs ne s’occupent que de ponts métalliques; de puissantes compagnies en ont fait une spécialité à peu près exclusive : la compagnie dite Keystone et celle de Phénixville à Philadelphie, la société dite Américaine à Chicago, la compagnie dite de la Delaware à New-York, celle qui est dirigée par M.Pope à Détroit, la compagnie Watson à Patterson (New-Jersey) et d’autres encore.
- ai.
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- Indications numériques.
- 1° TRAVÉES FIXES DE PONTS À POUTRES DROITES :
- OUVERTURB.
- Eu 1862, il n’y avait encore (croyons-nous), aux États-Unis, que deux ponts à grandes travées; ils étaient l’œuvre de M. Albert
- Fink; l’ouverture était de....................................
- On construisit alors un pont sur la Mornongahéla................
- Et un autre sur l’Ohio à Steubenville...........................
- En 1869, deux autres ponts sur l’Ohio i ^ Biliaire................
- v r (a Louisvitie............
- En 1871, sur le Missouri, à Saint-Charles. .......................
- ----:----sur l’Ohio, à Cincinnati.................................
- ---------sur l’Hudson à Poughkeepsie, on en a commencé un qui
- aura cinq travées de........ ..................................
- mètres.
- 61.00 79-30 97.6° 1 06.75 1 22.00 91.50 i56.oo
- 160.12
- 2° PONTS TOURNANTS (en POUTRES DROITES 1 DEUX VOLÉES SYMÉTRIQUES) :
- longueur du tablier j 4 ae'.XdV.Ï.V.Ï.Ï
- Sur le Mississipi. . . . j à Dubuque. . ...
- r ( et a Kansas-City..........
- ------------------- à Keôkuk. . ..........
- De 1873 à 1875, sur le Missouri, à Atchison
- mètres. 68.62 99-12 10g.80
- 118.o3 1 1 1.32
- (Un pont analogue va être construit dans le port de Marseille. Le projet en a été approuvé le ier avril 1878 par M. le Ministre des travaux publics. La longueur totale du tablier, y compris une portée de om,90 sur chacune des deux culéees, sera de 73m,80.)
- 3° PONTS SUSPENDUS :
- mètres.
- 11855. Pont d’aval du Niagara, à double étage.................... 25o.2o
- 1860. Pont de Pittsburg........................................ io5.oo
- — Pont de Wheeling, sur l’Ohio............................... 3o8.o5
- 1867. Pont de Cincinnati, sur l’Ohio. ........................ 322.00
- 1869. Pont d’amont du Niagara.......................-.......... 386.44
- 1877. Pont de Minneapolis, près de Saint-Anthony (Minnesota). 205.90
- :— [Point-Bridge, sur la Mornongahéla, à Pittsburg........... 2 A4.00
- — Pont-en construction sur la Rivière de l’Est............. 4g3.oo
- 4° PONT EN ARCS DE SAINT-LOUIS :
- Une arche centrale de............................................... i58.6o.
- Deux autres de......................................................... 157.07 /
- I. -- SUPERSTRUCTURE.
- A. Poutres à grandes mailles articulées. — Tous les grands ponts à poutres droites continuent de se construire suivant un système beaucoup
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- plus connu aujourd’hui en Europe qu’il ne l’était en 1870. Je me bornerai à rappeler que les éléments caractéristiques peuvent en être groupés clans la formule suivante :
- Une frie de poutrelles creuses de 3 à 4 mètres de longueur, réunies souvent par des boîtes en fonte, et une autre frie de barres à œils, réunies par des articulations, sont reliées ensemble par des montants ou des tirants diversement combinés, articulés toujours sur la semelle inférieure et quelquefois sur l’autre, de telle sorte que chacun de ces liens ne' subisse jamais qu’un seul genre d’effort, tension ou compression, dont le maximum calculé détermine la section transversale qu’on doit donner à chaque pièce.
- Ce travail intégral de Yâme des poutres doit conduire à une réduction de poids et par suite à une économie. Mais ce n’est pas le seul avantage qui apparaisse à priori. On peut en reconnaître d’autres dans le peu de prise qu’offre à l’oxydation le métal ramassé suivant la direction même des efforts, dans la facilité qu’on a d’accéder à tous les organes pour les visiter et les repeindre en temps utile, dans la commodité du transport de ces pièces, qui n’ont isolément que peu de longueur, dans le peu de surface qu’offrent à l’action du vent de grandes mailles qui d’ailleurs ne retiennent pas la neige sur le tablier du pont. :
- En fait, l’usage persistant du système aux Etats-Unis prouve péremptoirement qu’il a conservé toute sa valeur aux yeux des Américains. Les ponts en treillis rivés ne s’emploient que dans une mesure très-restreinte. Ils semblent constituer une spécialité pour une maison établie à Rochester (Etat de New-York), la compagnie Leighton.
- Le mérite comparatif des deux systèmes, que différencie essentiellement le mode d’assemblage des pièces, est difficile à apprécier à défaut de renseignements bien comparables sur le poids du métal employé et sur la dépense de main-d’œuvre, tant à l’atelier que pour le montage. Mais c’est une autre considération qui nous éloigne principalement, en France, de l’emploi des assemblages par articulation. Tandis que le fer et l’acier qu’on emploie en Amérique pour les ponts sont toujours de qualité supérieure, il s’en faut de beaucoup que les usines d’Europe, où l’on construit des ponts en pièces rivées, regardent comme aussi nécessaire un choix rigoureux des fers quelles mettent en œuvre. Puis ces usines n’ont pas l’outillage spécial qui permet aux Américains de fabriquer économiquement et sûrement des pièces dont les échantillons sont limités à un petit nombre de types. Cet outillage spécial, nos usines pourraient l’acquérir; mais elles s’en abstiennent parce quelles n’en auraient pas l’emploi.
- B. Ponts suspendus. — Les ponts suspendus, imaginés en Amérique vers la fin du siècle”dernier, y ont été repris et perfectionnés depuis trente
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- Par une combinaison rationnelle des câbles de suspension avec des poutres longitudinales et des haubans qui rattachent le tablier aux supports dupont, par l’inclinaison donnée au plan des câbles et l’addition d’amarres extérieures, enfin par des perfectionnements introduits dans la fabrication et le mode d’attache des câbles en fils de fer, les Américains sont arrivés à faire des ponts, plus dispendieux sans doute, mais parfaitement solides, et qui ont résolu des problèmes inabordables par tout autre système.
- Depuis 1870, on a construit un grand pont suspendu à Pittsburg, et l’on a continué celui qui était commencé à New-York.
- Point-Bridge. — Le premier, construit en deux ans (1873-1875), porte un tramway à double voie et deux trottoirs latéraux. Le tablier a iom,37 de largeur d’axe en axe des garde-corps.
- La longueur de la travée principale, d’axe en axe des piles, est, comme je l’ai déjà indiqué, de skk mètres. La hauteur du passage laissé libre au-dessus de l’étiage est de 2âm,âo.
- Les chaînes de suspension ne sont pas formées de fils de fer, comme dans les ponts de M. Rœbling. Elles sont formées de barres de 6m,2 5 de longueur, juxtaposées et assemblées par leurs extrémités avec les barres suivantes par un goujon ou charnière de 15 centimètres de diamètre.
- Le moyen employé pour donner au pont une grande rigidité consiste surtout en ce que les chaînes sont reliées au tablier par des montants non susceptibles de fléchir, tandis que, d’autre part, chaque demi-chaîne forme comme la semelle inférieure d’une poutre ou ferme inclinée dont la semelle supérieure descend en ligne droite du sommet de la tour au milieu du tablier. Des montants et des liens diagonaux, tous articulés, relient une semelle de la ferme à l’autre. La semelle supérieure, formée de fers en cuvette et de fers plats, présente une section rectangulaire de 56 centimètres de largeur sur 33 centimètres de hauteur. L’intervalle des deux semelles est de 61”,71 au milieu. On ne met d’ailleurs en service ees armaturés supérieures que lorsque le tablier est entièrement construit et pèse de tout son poids sur les chaînes demeurées libres jusque-là.
- Pont de la rivière de l’Est. — Les deux piles et les culées de ce pont ont été terminées en 1873*, mais la continuation des travaux a subi de longs retards par suite de difficultés financières. Les villes de New-York et de Brooklyn se sont substituées, pour cette entreprise, à la compagnie primitive.
- La superstructure est en cours de montage. On peut voir à l’Exposition' un échantillon des câbles principaux. Formé de 6,000 fils d’acier fondu et galvanisé, il présente un diamètre de am,7i5 environ. Sa résistance à la rupture est évaluée à 10 tonnes.
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- IL --- FONDATIONS.
- Les fondations à l’air comprimé, imaginées en 18/11 en France par M. Triger et appliquées dix ans plus tard à la reconstruction du pont de Rochester, ont été introduites en Amérique dès l’année i855. Elles y ont été notamment appliquées, sur une échelle inconnue en Europe, aux deux grands ponts de Saint-Louis et de New-York.
- On remarque, entre autres innovations :
- i° La vaste superficie des caissons (elle a été portée à 16 ares au pont de New-York);
- 2° La substitution du bois massif à la tôle pour le caisson dans ce même pont de New-York, où l’épaisseur du plafond atteint 7 mètres;
- 3° L’emploi de l’engin dit pompe à sable au pont de Saint-Louis;
- k° La grande profondeur (33m,7o) à laquelle 011 a travaillé sous l’eau dans ce même pont;
- 5° Enfin et surtout l’immobilisation de Y écluse à air au bas des puits.
- Attaquées sur une grande échelle dès la fin de 1869, les fondations de l’une des piles du pont de Saint-Louis étaient très avancées quand je les visitai au mois de septembre 1870. Je fus très frappé de voir que les écluses à air, au lieu d’être installées au-dessus du niveau de l’eau et déplacées à mesure qu’il fallait allonger parle haut les puits d’accès de la chambre de travail, étaient établies à demeure dans cette chambre même. On descendait donc dans l’air ordinaire par un puits central, ou plutôt par une large cage de 3 mètres de diamètre, dans laquelle était établi un escalier tournant qui fut en dernier lieu remplacé par un ascenseur ; on descendait ainsi jusqu’à 2 mètres en contre-bas du plafond du caisson; là on passait de plain-pied, par une porte, dans un sas à air de 2 mètres de diamètre. Une fois l’équilibre de pression établi, et la porte extérieure s’ouvrant, on n’avait plus qu’à sauter par terre d’une hauteur de 80 centimètres environ. Or, dans un air aussi fortement comprimé, il fallut finalement réduire à moins d’une heure la durée des relais de travail. Quel avantage de n’avoir pas à en déduire le temps nécessaire pour descendre et remonter sur une hauteur équivalente à dix étages d’une maison parisienne ! Quel soulagement pour des ouvriers généralement accablés de fatigue et ruisselants de sueur à la fin de leur tâche! Quelle commodité pour la transmission des ordres, pour l’introduction des outils, pour les communications de toute,espèce! D’ailleurs on diminuait ainsi l’espace qu’il faut, malgré les fuites, tenir plein.d’air comprimé; et la partie du puits qui est en dehors de la chambre de travail n’avait plus besoin d’être construite en forte tôle : il suffisait quelle fût mise, par une chemise extérieure en tôle ou, bien plus économiquement, par un cuvelage intérieur en
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- douves de sapin (comme M. Eads le fit à dater de 1870), à l’abri des eaux qui peuvent s’infdtrer à travers les maçonneries.
- La publicité donnée en 1873 au compte rendu des travaux du pont de Saint-Louis a eu pour résultat d’en provoquer une autre et de faire connaître que, dans la construction d’une culée du pont de Collonges, sur le Rhône, une écluse à air avait été, comme au pont de Saint-Louis, placée à demeure dans la chambre de travail. Cette idée avait été élaborée de concert, en 1869, par M. Masson, entrepreneur des travaux, et M. Sadi Carnot, ingénieur des ponts et chaussées. Elle avait été réalisée au printemps de 1870 sous une profondeur d’eau effective de 8 mètres environ. Ce travail figure du reste aujourd’hui dans la section française de l’Exposition, dans le pavillon du Ministère des travaux publics.
- La mémoire de M. Masson n’aura rien perdu à la simultanéité d’exécution des ponts de Collonges et de Saint-Louis. Quant à M. Sadi Carnot, il doit être doublement heureux de l’importance qu’a prise en Amérique l’innovation à laquelle il avait concouru, — innovation portée peut-être en temps utile, par quelque brise intelligente, des rives du Rhône à celles du Mississipi.
- CONCLUSION.
- Parmi les faits qui viennent d’être exposés, on peut, à titre de conclusion sommaire, retenir les suivants :
- Les Américains ont prouvé que l’on peut construire couramment des ponts de 100 mètres et plus d’ouverture. Dans les pays où le besoin ne s’en fait pas sentir au même degré, on doit du moins conclure de cet exemple qu’il faut y regarder à deux fois avant de laisser construire des ponts susceptibles de gêner la navigation ou d’entraver l’écoulement des grandes eaux.
- Pour les ponts métalliques, on peut s’en tenir, — au moins dans l’état des habitudes prises, — aux poutres à treillis rivés, et laisser aux Américains ces poutres articulées à grandes mailles dont ils ont pourtant tiré un si grand parti. Mais tous les pays du monde peuvent emprunter à l’Amérique des enseignements utiles sur l’art des fondations à l’air comprimé.
- Dans ce pays, où la construction des chemins de fer touche à sa fin, le Gouvernement et l’opinion publique reviennent, à quarante ans d’intervalle, aux voies navigables. On s’y préoccupe aujourd’hui, non pas de créèr de grandes lignes là où il n’en existe pas, mais d’améliorer ou de compléter Celles qui existent. Quand le trafic ne manque pas, une bonne ligne navigable transporte à bien meilleur prix qu’un bon chemin de fer; c’est le contrepoids naturel de l’omnipotence des voies ferrées et le régulateur le plus efficace des tarifs pour les matières lourdes et encombrantes.
- Le gouvernement fédéral fait étudier dans cette intention, avec beaucoup de soin et d’ensemble, les améliorations que comporte le réseau de la na-
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- vigation intérieure. 11 exécute lui-même les travaux dont la dépense peut être évaluée avec exactitude et dont le résultat est certain. Mais il laisse aux intérêts locaux et à l’industrie privée l’initiative et la responsabilité des aventures telles que celle qui s’accomplit présentement à l’embouchure du Mississipi. Le Gouvernement s’abstenant ici, tandis que M. Eads et ses associés marchent de l’avant, chacun est dans son rôle. On ne peut qu’approuver la réserve gouvernementale. Mais peut-on s’empêcher d’admirer quelque peu M. Eads prenant, pour ainsi dire, corps à corps la barre d’embouchure du Mississipi et donnant de ces grands coups d’épée qui rappellent ceux des preux de Charlemagne ?
- Souhaitons pour lui que les parties extrêmes de ses jetées ne soient ni emportées par les tempêtes, ni englouties dans le sol mouvant qui les porte; — que les bois tendres de ses fascinages s’empâtent de vase avant d’avoir été dévorés par le teredo navalis; — enfin que la barre, à peu près mise en fuite pour le moment, ne réapparaisse pas avant le temps prévu par son intrépide adversaire. ,
- Quel que soit le résultat définitif de cette gigantesque expérience d’hydraulique fluviale, elle a droit, ce me semble, à l’attention sympathique des ingénieurs réunis, à l’occasion de l’Exposition universelle, dans une préoccupation commune des progrès que leur art comportera toujours.
- M. Tresca, président. Messieurs, j’avais beaucoup hésité à prendre la présidence de cette réunion, qui appartenait évidemment à l’un des représentants les plus considérables du corps des ponts et chaussées, qui y assiste. Celui-ci ayant manifesté le désir de me laisser cet honneur, je l’en remercie, attendu que cette circonstance me donne l’occasion d’exprimer à M. Malé-zieux tous les sentiments que nous impose la magnifique communication qu’il vient de nous faire.
- Je serai donc auprès de lui l’interprète de votre respectueuse attention, de votre cordiale sympathie, dans cette circonstance où il a bien voulu abandonner ses travaux pour porter devant le public cette leçon si attrayante par la façon dont elle a été traitée. Et, puisque l’occasion m’est offerte de lui adresser la parole, qu’il me permette de lui présenter à mon tour quelques observations que sa savante leçon soulève.
- A la suite de nos désastres, on racontait partout que nous les avions bien mérités, surtout parce que nous ignorions la géographie; je ne me suis pas laissé prendre à cette raison bien puérile, et, ce qu’il y a de certain, c’est que M. Malézieux nous a prouvé que nous savions la géographie, et la bonne, puisque nous étions si bien au courant de travaux qui s’exécutaient aussi loin de nous.
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- Sans doute il est indispensable que nous connaissions les travaux publics de l’étranger et particulièrement ces gigantesques ouvrages qui ont été successivement établis en Amérique; mais il est bon aussi que nous nous préoccupions des conditions dans lesquelles ces ouvrages ont été exécutés et que nous nous demandions si ce génie un peu hâtif, un peu primitif mais grandiose, du peuple américain, n’est pas, dans une certaine mesure, la conséquence des circonstances dans lesquelles ce peuple s’est développé.
- Soyez sûrs, en effet, que les grandes œuvres, comme le génie d’un peuple, sont le reflet des nécessités dans lesquelles ce peuple s’est trouvé placé ; et si le peuple américain a marché à pas de géants dans plus d’un ordre des travaux de l’ingénieur, cela tient précisément à ce qu’il a été aux prises avec des nécessités considérables, et parmi ces nécessités je citerai principalement les obstacles naturels que présentait l’étendue même de son sol, et cet obstacle non moins considérable qui résulte de ce que la main-d’œuvre n’y est pas à bon marché.
- Ecartant ces obstacles, les Etats-Unis ont su se créer, pour ainsi dire, une situation particulière, et nous n’avons pas comme eux à examiner nos travaux au point de vue du reflet particulier des deux nécessités que je viens d’indiquer.
- Le haut prix de la main-d’œuvre se traduit, dans le génie américain, par une foule de procédés mécaniques dont nous n’avons encore qu’une idée bien incomplète, qui nous étonnent et que nous serons bien obligés d’aborder chez nous au fur et à mesure que la main-d’œuvre deviendra plus rare et plus chère.
- Il y a donc dans l’étude faite par M. Malézieux non pas seulement une question de travaux d’utilité publique; il est temps que nous voyions les choses sous leur véritable jour et que nous reconnaissions que nous avons beaucoup à étudier dans ce qui réussit au peuple américain.
- Ainsi, quand nous avons appris, par la conférence même que nous venons d’entendre, que les bois en Amérique s’obtiennent dans une proportion aussi vaste qu’il est nécessaire, que les richesses minérales sont pour ainsi dire incommensurablés, que le fer est plus abondant qu’il ne l’est aujourd’hui en Europe, quand nous avons appris que, dans tous les grands travaux d’art, les Américains n’employaient que des métaux de premier choix, — et quel choix! leur fonte même est la plus belle fonte du monde! — lorsque nous avons entendu l’énumération de toutes ces conditions particulières, nous nous sommes demandé s’il n’était pas nécessaire de dire bien haut que nous avions beaucoup à faire pour profiter de la leçon qui nous est donnée de bien loin, et qui serait comme la morale de ce qui nous a été si bien dit par M. Malézieux.
- M. Malézieux a rempli un devoir patriotique en nous indiquant d’une manière nette et complète la situation dans laquelle nous pourrions nous
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- placer si nous avions, à l’égal du peuple américain, la hardiesse des grands travaux dont il vient de nous parler, hardiesse qui frappera l’esprit, surtout si nous prenons des comparaisons. Ainsi ce pont suspendu de 5oo mètres, plus long que la distance de l’École militaire à la Seine ; ce pont d’une seule arche de 16 o mètres, longueur presque égale à celle qui s’étend de cette salle au delà du pont qui nous sépare de l’Exposition; ce sont là vraiment des exemples qui nous indiquent d’une manière complète qu’il y a chez nous beaucoup à faire.
- Les indications qui viennent de nous être données par M. Malézieux sont comme un reflet de ce beau livre qui nous a tant étonné, il y a quelques années déjà : son Rapport sur les travaux publics en Amérique. Ce fut une révélation. Nous n’étions pas suffisamment préparés à l’indication d’aussi gigantesques ouvrages, et, pour les avoir vus comme il les a vus en Amérique, il fallait assurément que M. Malézieux fût préparé à les bien juger.
- Tout incompétent que je sois en ce qui concerne les travaux publics, je vous demande la permission de citer un fait qui sera peut-être de nature à montrer combien cette révélation était intéressante.
- J’ouvre un jour les Annales des ponts et chaussées (nous autres ingénieurs civils, nous lisons quelquefois ces Annales) et j’y vois un article modestement signé d’un M. Il s’agissait d’une machine à eau chaude que quelqu’un avait vue en Amérique, et qui semblait, à la première lecture, être une œuvre de fantaisie, comme un roman. J’avoue que je fus très étonné, et qu’après avoir lu l’introduction je ne me livrai à la lecture de l’article que par simple curiosité; mais, à mesure que j’avançais dans cette lecture, je fus émerveillé par la description de cette machine qui marchait simplement avec de l’eau chaude et sans charbon. Je voyais bien n’avoir pas affaire à une fantaisie, mais à une réalité.
- Je n’avais pas reconnu d’abord la main qui avait écrit cet article, lequel émanait évidemment d’un homme sûr et compétent. — Voilà comment M. Malézieux étendait ses investigations sur tous les détails de l’industrie américaine, comment il nous a rapporté les véritables richesses qui ont excité notre étonnement.
- Aujourd’hui, Monsieur et cher Camarade, si vous me permettez de me servir de cette expression, je puis dire que vous avez conquis notre admiration, car, pour bien voir, il faut beaucoup savoir, et, pour bien écrire, avoir le talent que nous venons de rencontrer dans l’exposé que vous venez de nous faire.
- Au nom du Congrès des ingénieurs civils que je préside, je vous prie de recevoir tous nos remerciements. (Applaudissements.)
- La séance est levée à k heures 20 minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 10 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE SUR LA DYNAMITE
- ET
- LES SUBSTANCES EXPLOSIVES,
- PAR M. LOUIS ROUX,
- INGÉNIEUR EN CHEF DES MANUFACTURES DE L’ÉTAT.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. A. Burat, ingénieur, professeur à l’Ecole centrale.
- Assesseurs :
- MM. Brüll , ingénieur civil.
- Fritsch-Lang, chef de bataillon du génie.
- Malézieux, ingénieur en chef des ponts et chaussées. Mayer, inspecteur général des poudres et salpêtres.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. A. Burat, président. Messieurs, l’objet de cette réunion est d’entendre les explications que M. Roux voudra bien nous donner sur la fabrication et l’emploi de la dynamite, ainsi que de toutes les autres substances explosives.
- La parole est à M. Roux.
- M. Roux. Messieurs, pendant la période de temps qui s’est écoulée depuis la dernière Exposition universelle, a pris naissance un art en quelque sorte nouveau, celui des substances explosives, et cet art nouveau à créé de nouvelles industries.
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- C’est pendant la période précédente que s’était produit ce fait d’une haute valeur scientifique : la découverte de substances explosives préparées directement par des combinaisons chimiques, tandis que les anciens explosifs étaient formés par des ingrédients mélangés mécaniquement. Cette découverte devait donner naissance à une série indéfinie de corps explosifs. Quelques-uns d’entre eux, le fulmicoton notamment, avaient pris immédiatement place dans l’industrie; la nitroglycérine, le premier explosif liquide, l’avait suivi; mais il fallait encore plusieurs années avant de déterminer les transformations moyennant lesquelles ces substances redoutables pouvaient être mises en circulation sans compromettre la sécurité publique. Ce résultat n’a pas été obtenu sans de cruelles épreuves; mais de nos jours enfin, grâce à la transformation du pyroxyle primitif en fulmicoton comprimé, et de la nitroglycérine en dynamite, on peut croire que le but a été atteint; et si les nouveaux explosifs mis aujourd’hui entre les mains des travailleurs ne sont pas absolument sans dangers, résultat qu’il paraît chimérique d’espérer, on peut dire du moins que, tout en ayant accru dans une large-proportion les forces mises à la disposition de l’industrie, ils présentent toute la sécurité qu’on peut raisonnablement attendre d’une matière explosive.
- Cependant l’ancienne poudre noire ne devait pas être abandonnée. Loin de là, l’usage des nouveaux explosifs ne devait que mieux faire ressortir ses propriétés. Rien n’a pu la remplacer jusqu’ici dans la production des effets balistiques, pour l’emploi des armes à feu; mais les nouvelles substances devaient présenter des avantages incontestables pour les effets de rupture, dans les travaux de sautage. C’est à ce point de vue spécial que nous examinerons les substances explosives.
- SUBSTANCE EXPLOSIVE.---DEFINITION.
- Qu’est-ce qu’une substance explosive? Remarquons d’abord que tout corps susceptible de produire une explosion n’est pas un corps explosif. Le gaz d’éclairage, les essences minérales, peuvent faire explosion au contact de l’air ; mais il leur faut la présence de l’atmosphère. Un corps explosif, au contraire, doit se suffire à lui-même. Destiné à être employé dans l’âme d’un canon- ou au fond d’un trou de mine, il faut qu’il trouve en lui-même tous les éléments nécessaires à l’explosion, c’est-à-dire à sa transformation en gaz complète ou partielle. Ce corps, solide ou liquide, ne présentant dans cet état qu’un faible volume, se transforme à un moment donné, par ses propres éléments, en un volume de gaz incomparablement plus grand, qüi, par leur pression sur les parois de l’enceinte où ils sont renfermés, exercent les effets de projection ou de rupture que l’on recherche.
- Tout corps solide ou liquide composé d’éléments gazeux n’est pas par
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- cela même nn corps explosif. Il faut encore que sa transformation en gaz dégage de la chaleur. Ainsi le chlorure d’azote, composé de deux gaz, est bien un explosif, parce qu’il dégage une chaleur considérable au moment de la décomposition. L’eau, quoique composée également de deux gaz, n’est point et ne sera jamais un explosif, car c’est sa formation qui dégage de la chaleur, et sa décomposition subite, en supposant qu’on eût les moyens de la réaliser à volonté, ne produirait au contraire que du froid.
- Les explosifs composés de gaz simples ne sont guère que des exceptions, et le peu que nous en connaissons, tels que le chlorure et l’iodure d’azote, ne sont point des substances pratiques. Les explosifs usuels, aussi bien les anciens, formés de matières minérales, que les composés chimiques nouveaux, doivent leur propriété à cette circonstance qu’au moment de la déflagration il se forme des combinaisons chimiques nouvelles qui, développant une haute température, donnent aux gaz engendrés une énorme tension.
- Dans la poudre, ces combinaisons sont dues à la présence d’un corps oxydant, le nitrate de potasse, qui, au moment de la déflagration, transforme le carbone du mélange en acide carbonique et oxyde de carbone. Dans les nouveaux explosifs chimiques, dans le pyroxyle comme dans la nitroglycérine, c’est encore par l’oxydation du carbone contenu dans la substance qui a servi de base à la préparation que sont engendrés les gaz explosifs. •
- Ainsi deux éléments sont indispensables pour former une substance explosive: un corps comburant, l’oxygène, introduit dans le mélange sous forme d’acide azotique, d’azotate et quelquefois de chlorate, et un corps combustible,le carbone, qui peut être introduit sous les mille formes qu’il revêt dans la nature.
- FORCE D’UN EXPLOSIF.
- La force explosive d’une substance, c’est-à-dire la pression exercée sur l’unité de surface de la capacité dans laquelle elle détone, a pour mesure le produit de la quantité de chaleur dégagée par le volume des gaz, ces gaz étant réduits à la température zéro et à une pression uniforme.
- On vérifie cette loi au moyen des diverses combinaisons de l’ancienne poudre noire. Voici notamment les résultats donnés par trois .dosages, contenant, l’un le maximum de salpêtre et le minimum de carbone, l’autre le minimum de salpêtre et le maximum de carbone, le troisième une moyenne de ces deux éléments.
- DOSAGE. CALORIES DÉGAGÉES. VOLUME DES GAZ.
- par kilogr.
- Salpêtre. Soufre. Charbon.
- Chasse fine...... 78 10 12 807,3 a3h litres.
- Commerce........ 72 i3 i5 69^1,2 , 281
- Mine............. 62 20 18 570,2 307
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- Les quantités de chaleur et les volumes des gaz sont très différent pour ces trois espèces de poudre. Le produit des deux éléments est, au contraire, presque constant. Il diffère à peine d’un dixième.
- ier dosage, chasse, produit des éléments, 1889 9° — commerce, - — 1980
- 3° — mine, — 1.750
- Or l’expérience démontre en effet que la puissance d’explosion des trois mélanges est sensiblement la même.
- RAPIDITÉ DE LA REACTION.
- Il y a cependant un autre élément dont il faut tenir compte : c’est la rapidité avec laquelle se décompose le mélange explosif. Cet élément, qui échappe à l’analyse, a une valeur pratique incontestable. On comprend du reste que, les effets de rupture étant la conséquence d’un véritable choc, l’instantanéité de l’action ait une grande influence sur le résultat. On le vérifie par l’expérience suivante : une poudre binaire forruée de 8 0 p. 0/0 de nitrate de potasse et de 20 p. 0/0 de charbon, donne, pour un gramme, 820 calories et ko p. 0/0 de gaz. Le produit de ces deux termes, 32 8, est supérieur à ceux que l’on obtient avec les mélanges ternaires dont nous avons donné tout à l’heure la composition. A l’essai cependant ces mélanges ternaires ont une puissance d’explosion notablement supérieure. Ainsi le soufre, qui n’a pas d’influence directe sur la production du gaz et de la chaleur, ajoute à la force du mélange explosif en favorisant la propagation delà combustion dans la masse et la rapidité des réactions.
- Cette remarque est importante à faire, parce qu’en abordant l’étude des nouveaux explosifs chimiques, nous allons nous trouver en présence de corps dont la puissance tient en grande partie à la rapidité, on peut dire à l’instantanéité de la décomposition, et un des progrès les plus importants réalisés dans l’emploi de ces matières a été d’assurer cette instantanéité.
- Déjà, dans la préparation de la poudre noire, nous nous efforçons d’atteindre ce but en cherchant, par les moyens mécaniques les plus puissants, à rapprocher les molécules des matières composantes. Après les avoir divisées en poussière impalpable, nous les comprimons sous des meules pesant plusieurs milliers de kilogrammes ; nous les incorporons, suivant l’expression consacrée; nous savons en effet que, plus cette incorporation est parfaite, plus vive est la poudre. Mais nous avons beau faire, les moyens mécaniques les plus puissants n’arrivent pas à briser une molécule, et, au moment de l’explosion, les atomes qui ont à se réunir pour former de nouvelles combinaisons doivent encore passer d’une molécule à une autre. Il n’en est pas de même dans l’explosif chimique. Ici la molécule elle-même est un explosif complet ; la réaction se passe dans le sein
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- même de la molécule. Il fallait tout à l’heure à l’atome un parcours relativement considérable, peut-être un millionième de millimètre; maintenant, c’est sans doute par le milliard qu’il faudrait diviser le millimètre pour mesurer la distance que l’atome a à parcourir.
- EXPLOSIONS SPONTANÉES.
- Mais de cette facilité si grande que devaient trouver les atomes à se réunir est née, dans la pratique, un danger qui n’existait pas avec l’ancienne poudre. On avait avec elle une stabilité, une fixité complète. Si un accident avait lieu, on pouvait être certain que, connue ou non, il y avait une cause extérieure. Avec les explosifs chimiques, a paru un fantôme nouveau, terrible, toujours menaçant, celui des explosions spontanées, explosions arrivant sans cause extérieure, par la réaction de la matière sur elle-même.
- Les premiers explosifs chimiques employés, le fulmicoton, les pyroxyles dans leur première forme, ont dû être abandonnés à cause des doutes que de nombreux accidents ont fait concevoir sur leur stabilité. Mais on est arrivé depuis à la certitude que tous les corps pyroxylés n’étaient pas dans le même cas, que cette instabilité tenait à des causes qui pouvaient être combattues efficacement, et, quoiqu’il y eût dans la solution du problème des difficultés d’une nature toute spéciale, on peut dire qu’il est aujourd’hui résolu, et la meilleure preuve à en donner, c’est que les nouveaux explosifs n’occasionnent pas plus d’accidents que l’ancienne poudre; ils en occasionnent même beaucoup moins, et les malheurs qui arrivent tiennent presque toujours à l’ignorance où l’on est encore des propriétés de ces matières, et ils deviendront par conséquent de plus en plus rares, à mesure qu’on les connaîtra mieux.
- SENSIBILITÉ.
- A la stabilité d’une matière se rattache, au point de vue de la sécurité qu’elle présente, la sensibilité, c’est-à-dire la facilité à partir sous.le choc. Ces deux propriétés sont cependant indépendantes l’une de l’autre. Le fulminate de mercure, par exemple, est d’une grande sensibilité-, mais sa fixité n’a jamais été mise en doute. La sensibilité d’un explosif est du reste une question relative ; elle dépend de l’usage auquel il est destiné. Ainsi les fulminates ne pourraient être employés à l’égal des explosifs ordinaires; mais, à l’état de capsules et d’amorces, enfermés par petites masses dans des alvéoles métalliques, ils remplissent parfaitement le but auquel ils sont destinés, en présentant une garantie suffisante.
- Enfin, un dernier élément, le prix de revient ou la valeur vénale est d’une grande importance dans l’industrie ; nous aurons également à en tenir compte ; mais il' est évident qu’il est corrélatif aux éléments précé-
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- dents. Un explosif, quelle que soit sa valeur, ne saurait être-adopté, s’il ne présente pas de garanties suffisantes. Un explosif d’une valeur élevée ne sera relativement pas cher, si sa puissance est plus que proportionnelle à son prix. *
- CLASSIFICATION DES EXPLOSIFS.
- Les explosifs proposés dans ces dernières années ont été très nombreux. Nous devons nous attendre à en voir paraître fréquemment de nouveaux; les diverses combinaisons que l’on peut faire avec les substances connues sont en effet, en quelque sorte, indéfinies; mais le plus souvent les différences sont insignifiantes, et les explosifs ne varient que par le nom.
- On peut grouper tous ces corps par catégories, et, quand on connaît approximativement la composition des mélanges, avoir à priori une idée assez exacte de leur valeur.
- Prenons, par exemple, l’ancienne poudre noire et substituons successivement à chacun de ses éléments, salpêtre, charbon et soufre, tous les composés susceptibles de jouer un rôle analogue. Remplaçons d’abord le nitrate de potasse par les nitrates de soude, de baryte, d’ammoniaque; puis par le chlorate de potasse; au charbon, substituons la sciure de bois, le tan, la suie, la résine, l’amidon, tous les corps contenant du carbone ; quant au soufre , peu susceptible d’être remplacé, nous pouvons le prendre ou le supprimer ; nous aurons ainsi la série des diverses poudres minérales ou mécaniques pouvant, dans certaines conditions, se substituer à l’ancienne poudre. Les explosifs chimiques, en élaguant ceux qui n’ont eu jusqu’ici qu’un intérêt de curiosité, se réduisent à trois : le pyroxyle, qui se présente sous deux formes, le fuîmicoton et le bois nitrifié ou poudre Schultz; la nitroglycérine; l’acide picrique, qui a donné naissance à la série des picrates dont les seuls usités sont les picrates de potasse, de plomb et d’ammoniaque. En mélangeant l’un de ces explosifs chimiques avec l’un quelconque des explosifs minéraux de la série précédente, on peut créer un nombre presque indéfini d’explosifs, ayant chacun un caractère particulier et pouvant présenter une certaine valeur. Il s’agit cependant de choisir. Mais il faut observer d’abord que la valeur, c’est-à-dire 'la force de chacun de ces mélange's ne sera pas exactement la force des deux matières composantes. Il va se passer ici un phénomène analogue à celui que nous avons indiqué, quand nous avons fait ressortir le rôle du soufre dans la composition de la poudre. L’introduction d’un explosif chimique dans un mélange minéral d’une inflammation lente et, par suite, d’une puissance médiocre , a pour effet d’augmenter considérablement sa puissance. La décomposition de ce mélange subit l’entraînement de l’explosif plus rapide qui lui est associé, et sa puissance peut ainsi être doublée, triplée et quelquefois davantage.
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- MÉLANGES.
- On comprend que, pour que cet effet se produise, il faut qu’il y ait entre des substances de natures si diverses un mélange très intime. La nitroglycérine, par sa nature fluide, se prêtant admirablement à ce rôle, c’est principalement avec ce liquide explosif qu’ont été imaginées les combinaisons les plus variées. Cependant il en a été essayé quelques-unes avec le pyroxyle, notamment un mélange de fulmicoton et de nitrate de baryte connu en Angleterre sous le nom de tonite. Cet explosif a pour caractère particulier d’être très peu sensible au choc; on l’a même essayé pour le chargement des obus. Les picrates ont peu de chance de réussir dans cet ordre d’idées, à cause de leur cherté relative. 11 est difficile de comprendre comment ils peuvent être préférés à la nitroglycérine, plus forte, moins chère et plus facile à combiner. Cependant on a essayé de ce mélange sous le nom d’héracline.
- Quant aux combinaisons dans lesquelles entre la nitroglycérine, il nous serait difficile de les citer toutes. Citons seulement, avec les dynamites nos 2 et 3 de Nobel, répandues dans tous les pays, et qui sont, avec peu de variantes, des combinaisons de poudre et de dynamite: en Angleterre, la poudre d’Horsley, dans laquelle entre le chlorate de potasse; en Autriche, le Rhexit dans lequel le carbone est fourni par un terreau en décomposition; en Suède, la dynamite à l’ammoniaque et la sébastine, cette dernière reposant sur l’emploi d’un charbon très poreux et très absorbant; en Allemagne, le lithofracteur, la dualine, etc.; en Amérique, le rend-rok, la poudre de Vulcain, d’Hercule, etc.; toutes ces substances n’étant que des variantes des dynamites n03 2 et 3, sous un autre nom.
- MODE D’INFLAMMATION.
- Tous ces mélanges présentent ce caractère remarquable de brûler sans faire explosion àu contact d’une flamme ou d’un corps en ignition. La nitroglycérine, étant d’üne combustion lente, communique ce caractère à tous les explosifs quelle compose. La poudre à canon elle-même, imbibée de nitroglycérine, fuse lentement par la simple inflammation et perd son caractère explosif.
- Ainsi, pour utiliser les explosifs de cette nature, il fallait trouver un mode spécial d’inflammation. L’observation montrait que, tandis que ces corps ne faisaient pas explosion au contact d’une flamme, ils détonaient au contraire violemment sous l’action d’un choc plus ou moins vif. Le problème consistait donc à trouver un moyen simple et pratique de produire le choc au milieu d’une charge enfermée dans un espace absolument clos, comme la chambre d’un trou de mine. Le moyen le plus usuel, le seul employé
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- même, consiste à faire détoner au milieu de la masse une capsule fortement chargée.
- Ce procédé, imaginé par M. Nobel, l’inventeur de la dynamite, appliqué d’abord par lui à l’explosion delà nitroglycérine liquide, a servi depuis pour tous les composés dérivés et s’applique même aux autres substances et spécialement .au coton-poudre comprimé.
- COMBINAISONS ENTRE EXPLOSIFS CHIMIQUES.
- Pour compléter la série des mélanges explosifs, il faudrait examiner les combinaisons des composés chimiques entre eux. -Ces combinaisons se réduisent jusqu’ici à une seule, celle de la nitroglycérine et du coton-poudre. Ce mélange des deux explosifs les plus puissants devait donner un corps d’une très grande force. C’est, en effet, comme tel qu’il a été utilisé pour la préparation d’amorces spéciales ; mais il n’a pu guère être employé en dehors de ces usages; le coton-poudre est un mauvais absorbant, et l’huile explosive se séparant facilement, le mélange manque de fixité; il est considéré comme dangereux.
- Néanmoins cette combinaison si séduisante devait conduire M. Nobel à la découverte d’un nouvel explosif qui présente des caractères très remarquables. C’est le corps dont on trouve des spécimens à l’exposition française sous le nom de gomme explosive ou dynamite-gomme, et à l’exposition autrichienne sous le nom de gélatine-dynamite. Nous y reviendrons tout à l’heure.
- Examinons maintenant la série des corps explosifs, au triple point de vue de la force, de la sécurité et de la valeur vénale. C’est de cet examen que devra dépendre notre choix définitif.
- EPREUVES DE FORCE.
- Pour connaître la force d’un corps explosif, le plus sur critérium est l’emploi; mais cet emploi est soumis, dans la pratique, à des conditions tellement variables, que les résultats en sont longtemps incertains, et ce n’est que par un long usage que l’on arrive à fixer son opinion. On peut s’en rendre compte par des épreuves ; mais, comme elles se font toujours dans des conditions assez différentes de celles de l’emploi, on ne doit en accepter les données qu’avec une certaine réserve. 0
- Ainsi l’épreuve la plus usuelle, parce quelle n’exige aucun instrument et se trouve à la portée de tous , consiste à observer l’effet produit sur une plaque métallique par un poids déterminé de matière. En prenant une plaque de fer doux et en limitant la charge de manière à ne pas la couper, on la courbe seulement et on peut prendre le degré de courbure pour mesurer la force de l’explosif. Ce procédé ne permet de comparer entre eüx que des corps semblables comme les diverses espèces de dyna-
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- mites. Il devient très incertain et même inexact pour des corps de nature différente.
- Le moyen suivant est beaucoup plus exact, car il place à peu près les
- matières dans les conditions de leur emploi; mais il est peu usuel et exige beaucoup de soins.
- Dans un bloc en plomb de forme cylindrique A, nous creusons une chambre de 4 centimètres de profondeur pour
- 1 centimètre de diamètre c. Au fond de cette chambre, nous plaçons une charge uniforme pour chaque espèce d’explosif,
- 2 grammes. Sur cette charge, nous plaçons la capsule fulminante munie de sa mèche. La chambre est remplie ensuite d’un bourrage aussi serré que possible. Quand l’explosif le permet, quand il ne contient pas de corps soluble, on remplit simplement avec de l’eau. Au-dessus de ce bloc, nous en plaçons un second B, le recouvrant parfaitement, les surfaces de contact étant alésées. Ce bloc supérieur est percé d’un canal donnant passage à la mèche. Au-dessus, nous chargeons avec de très forts poids P, de manière à rendre l’adhérence des deux blocs aussi complète que possible.
- La charge étant enflammée, la matière explosive détone dans un espace absolument clos, dans des conditions comparables au chargement d’une mine. Elle forme, au milieu de la masse de plomb, une chambre dont les dimensions peuvent être prises comme mesure de la force relative de l’explosif. La capacité de cette chambre est mesurée facilement au moyen de la quantité d’eau quelle peut contenir. Ce procédé a donné les relations suivantes en nombre rond. La force de la poudre de guerre étant prise pour unité :
- Poudre noire....................................... î
- Picrate de potasse 5
- Fulmicoton......................................... . .*. 7,5o
- Nitroglycérine......................................... îo
- On a pu vérifier par cette méthode que toutes les poudres donnent sensiblement le même résultat. La poudre extrafine de chasse, qui contient
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- le dosage maximum de salpêtre, et qui a subi les manipulations les plus parfaites, a donné exactement la même chambre que la poudre de mine placée à l’autre extrémité de l’échelle ; le résultat est conforme à celui qui’ est donné par le calcul des produits de la combustion.
- EXPLOSIONS DE DIVERS ORDRES.
- Nous avons à faire une autre observation importante. L’épreuve, faite avec un mélange de 75 p. 0/0 de poudre et 2 5 p. 0/0 de nitroglycérine (dynamite n° 3), a donné, par le volume de la chambre, comme force relative, 5.
- Si cependant la poudre et la nitroglycérine avaient agi, dans ce cas, avec leurs forces séparées, on aurait dû trouver 2,5o + 0,7b = 3,a5. Pour avoir obtenu 5, il faut que la poudre ait agi avec une force de 3,33 au lieu de 1.
- Ainsi, la présence d’un explosif à détonation rapide a changé.le mode d’explosion de la poudre. C’est l’observation de ce phénomène qui a servi de point de départ à la formation des nombreux composés que nous avons énumérés et que l’on a désignés sous le nom de dynamites à base active.
- Néanmoins il y a tout lieu de croire que ce phénomène se produit, au moins en partie, dans une charge de poudre entièrement confinée. L’inflammation des premières portions de la charge entraîne la détonation de la masse entière, qui se conduit alors comme sous l’action d’un détonateur initial. Cet effet ne peut s’obtenir dans une épreuve, faite nécessairement avec une charge minime.
- Il doit se produire dans une masse uir peu importante. Aussi le rapport des forces cjue l’on trouve, dans la pratique, entre la poudre, la dynamite n° 3 et la nitroglycérine, n’est point i,5 et 10, mais varie entre cette limite et 3,5 et 10. 11 n’est donc pas douteux cpie la poudre noire est susceptible de produire des explosions d’ordre différent, et son effet peut varier, suivant les circonstances, de 1 à 3,3. C’est ce qui explique l’action différente de ces poudres dans les mines et dans les armes à feu. C’est pourquoi, malgré toutes les recherches, il a été jusqu’ici impossible de déterminer exactement la force relative usuelle de la poudre comparée aux autres explosifs.
- Tous les explosifs, du reste, sont soumis à cette loi; ils produisent, suivant les circonstances, des explosions d’ordre différent. Ainsi la dynamite, qui ne produit aucun effet quand elle est enflammée en plein air, sans pression, reprend, en partie au moins, la propriété de détoner, quand elle est confinée, sous l’action, par exemple, d’une charge de poudre vive. Connaissant la force de chaque explosif pris isolément, la méthode que nous venons de décrire permettra cle calculer à priori, au moins approximativement, la force d’un mélange.
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- Si, par exemple, nous voulons savoir la force d’un mélange formé de 5o p. o/o de nitroglycérine et de 5o p. o/o de poudre, nous prendrons 5 + i,5o = 6,5o. Ci’est le résultat obtenu dans les blocs de plomb par une dynamite n° a, ainsi composée.
- PRIX DE REVIENT.
- Examinons maintenant les divers explosifs au point de vue de ïa sécurité et du prix de revient.
- La question du prix de revient nous fera d’abord exclure les picrates, qui sont relativement fort chers et qui ne devront être employés par conséquent que quand ils ne pourront être remplacés ni par le coton-poudre ni par la nitroglycérine. C’est ainsi qu’ils pourront être utilisés pour certains usages spéciaux comme il s’en présente dans l’art militaire; je ne crois pas que ces cas se présentent dans l’industrie.
- Pour les autres explosifs, on peut admettre les limites suivantes, comme prix de revient à l’usine de fabrication.
- Pour la poudre, depuis le mélange le plus simple, comme celui du nitrate de soude et d’un charbon commun, jusqu’à la poudre la plus riche en salpêtre : de 5o centimes jusqu’à 1 franc; pour le coton-poudre, de 4 à 5 francs; pour la nitroglycérine, de 3 à 4 francs. Cette considération fait exclure le fulmicoton, et il ne reste réellement en présence que la poudre et la nitroglycérine.
- INSTABILITÉ DES PYROXYLES.
- Les pyroxyles avaient dû encore être abandonnés à cause de leur instabilité , à la suite d’accidents qui ne laissaient aucun doute sur leur propriété de faire explosion spontanément. Voici la cause de cette instabilité.
- Tous les explosifs chimiques se préparent d’une manière uniforme, en attaquant une substance organique par l’acide azotique concentré. Pour la nitroglycérine, cette substance est la glycérine. Pour l’acide picrique,c’est l’acide pbénique. Pour l’acide fulminique, servant à préparer le fulminate, cette base est l’alcool.. Enfin, pour le pyroxyle, c’est le coton. Gomme il se forme dans la réaction un certain nombre d’équivalents d’eau, on ajoute à l’acide azotique une quantité d’acide sulfurique concentré suffisante pour s’emparer de cette eau. Cet acide est ensuite séparé à un état d’hydratation plus complet; il ne joue pas d’autre rôle. Quant à Tacide azotique introduit dans le mélange, il n’est jamais entièrement consommé dans la réaction, et il se forme toujours une certaine proportion de sous-produits qui sont, de leur nature, très instables; tels sont les acides azoteux, hypo-azotique, etc. La présence de ces.produits instables entraînerait plus ou moins rapidement la décomposition de la matière. Il faut donc la laver avec le plus grand soin, la passer dans des lessives alcalines, et
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- elle ne doit être mise dans la circulation que quand elle ne présente plus de traces de réaction acide. Or cette prescription ne présenterait pas un caractère aussi absolu, si elle n’avait pour but que l’exclusion de l’acide sulfurique, dont la présence n’est pas nuisible, — les expériences les plus précises l’ont démontré, —mais elle est indispensable parce que c’est le seul moyen d’être assuré qu’il ne reste pas trace de ces produits azoteux dont la présence doit amener tôt ou tard la décomposition de la matière.
- Or, s’il est facile d’obtenir et de contrôler la neutralité absolue d’un corps cristallisable comme l’acide picrique, ou d’un liquide lourd, comme la nitroglycérine, qui se sépare des eaux de lavage par le fait seul de sa densité, il n’en est pas de même d’un corps comme le coton, dont certains filaments, au milieu d’une masse un peu considérable, peuvent, malgré tous les soins, conserver des traces d’impureté. C’est ce qui est arrivé pour le fulmicoton, qui eût été entièrement abandonné sans la transformation que lui ont fait subir MM. Abel et Brown.
- GUN-COTTON COMPRIME.
- Dans le nouveau procédé, le fulmicoton, déchiré et réduit en pulpe par des machines analogues aux piles à papier, est soumis à une série de lavages méthodiques, puis essoré et comprimé à la presse hydraulique. On a ainsi la poudre-coton, comprimée, ou gun-cotlon des Anglais, explosif d’une grande puissance, insensible aux variations atmosphériques, d’un maniement sûr et commode, fusant simplement à l’air libre, ne faisant explosion que par l’action d’un détonateur initial très fort (capsule chargée d’un gramme au moins de fulminate), et qui, par suite de ces propriétés, a été adopté par certaines puissances pour les services militaires.
- Cependant, même sous cette forme, il n’a pas paru présenter toujours des garanties suffisantes; quelques accidents ont encore fait planer des doutes sur sa stabilité, et il a fallu que M. Brown ait démontré qu’étant conservé à l’état humide il pouvait faire explosion et être employé au moyen d’une amorce de fulmicoton sec, pour qu’il ait repris une place dans les armements militaires et maritimes. Néanmoins la cause de cet explosif, même pour les usages spéciaux, n’est pas encore gagnée définitivement. En tout cas, on peut dire quelle est perdue pour les usages industriels, et nous n’y reviendrons pas.
- Nous n’avons pas à nous occuper de l’ancienne poudre ni des mélanges analogues au point de vue de la stabilité, et nous passons à la nitroglycérine.
- STABILITÉ DE LA NITROGLYCERINE.
- L’énorme quantité de nitroglycérine préparée dans ces. dernières années pour suffire à la fabrication de la dynamite, les nombreux échantillons conservés par les. fabricants dans les laboratoires, ne peuvent laisser cle
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- doute, d’une part, sur la stabilité de cet explosif quand il est parfaitement neutre, d’autre part, sur la facilité de l’obtenir en cet état d’une manière certaine dans une fabrication régulière.
- Dans ces conditions, on a pu conserver pendant plusieurs années des flacons de nitroglycérine soumis à toutes les influences atmosphériques, sans que la matière ait présenté aucune trace d’altération. M. Nobel en possédait, en 1 875, un flacon — et je pense qu’il l’a encore — qui remontait à une époque antérieure à la première, apparition de la nitroglycérine dans l’industrie; il avait donc au moins douze ans d’existence. On peut chauffer la nitroglycérine au bain-marie à 80 degrés, peut-être plus haut encore, et la conserver à cette température une journée entière sans amener sa décomposition. Cet explosif présente donc toutes les garanties de stabilité désirables quand il est convenablement préparé.
- SENSIBILITÉ DE LA NITROGLYCERINE.
- Il peut aussi supporter des commotions très violentes sans faire explosion, et il ne détone, mais alors assez facilement, que quand il est choqué entre deux corps durs.
- 11 est encore bien des personnes qui croient qu’en portant à la main un flacon de nitroglycérine leur vie serait en danger si elles le laissaient échapper. Il n’en est rien. Dans dès chantiers où l’on fabriquait de la nitroglycérine, nous avons vu des flacons de ce liquide, lancés d’une grande hauteur sur le sol de la carrière, s’y briser sans faire explosion. Voici, une expérience toute récente :
- Quatorze récipients de diverses natures, contenant de 100 à 3 on grammes de nitroglycérine, ont été lancés d’une hauteur de 5o mètres, au bord de la mer, sur les rochers du rivage. Quatre seulement sur ce nombre ont fait explosion. Sur quatre flacons en verre, deux ont éclaté; sur quatre bouteilles en grès, une seulement; sur trois bidons en zinc, un seul. Enfin, sur trois bidons en fer-blanc, aucun 11’a fait explosion. Les récipients, déformés ou brisés par la chute, ont été retrouvés au milieu de la nitroglycérine qui s’était répandue autour d’eux. La nature du récipient paraît avoir peu d’influence; la cause.de l’explosion tient probablement à la manière dont le choc se produit au moment de la chute. Tous les flacons étaient hermétiquement bouchés, car, s’il y avait eu la moindre fuite, il n’est pas douteux que le choc eût déterminé l’explosion. Il est donc probable, certain même, que les catastrophes survenues il y a quelques années, pendant le transport de la nitroglycérine,.accident d’Aspin-wald, de San-Francisco, de Quenast, de Garnarvon, etc., ont eu pour cause une fuite dans les récipients; et si l’on doit continuer à proscrire le transport de cet explosif, ce n’est pas, comme on le. voit, qu’il soit beaucoup plus sensible aux commotions que les substances de cet ordre, mais c’est
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- que, par suite de sa nature liquide, il est impossible d’être assuré contre le coulage. Or le coulage de cette matière est très dangereux à cause de sa sensibilité au choc.
- Il se présente ici un phénomène qui demande quelques explications.
- DÉTONATION PAR CHOC.
- Si Ton répand sur une plaque de fer de la nitroglycérine, et que l’on frappe avec un marteau, la partie choquée seule détone; la même expérience peut se faire avec tous les explosifs, même avec la poudre. On dispose sur une enclume une traînée de poudre, de picrate, de dynamite, etc., et, par un choc suffisant on fait détoner la partie frappée, sans que le restant de la traînée fasse explosion. D’où vient donc que, si, dans le transport des matières, il se produit un choc suffisant pour en enflam-mer'une partie, la masse entière détone?
- L’observation suivante peut, je crois, en donner l’explication. Si, au lieu de laisser la traînée à nu sur l’enclume, on la recouvre d’une feuille de papier, la traînée entière détone par le choc. Ainsi le moindre obstacle a suffi pour permettre au mouvement vibratoire qui produit l’explosion de se communiquer dans toute la masse, tandis que, sans cet obstacle, le mouve-vement initial n’avait d’autre effet que d’écarter, quelquefois de projeter la masse environnant la partie choquée. Les expériences les plus curieuses en ce genre se font avec le coton-poudre ordinaire, qui est de tous les corps explosifs celui qui se prête le mieux à ces observations à cause de sa faible densité.* On fait partir au milieu d’une masse de fulmicoton une capsule ou même une cartouche-amorce de dynamite; le fulmicoton est dispersé sans faire explosion. Il suffit , pour lé faire détoner, de le tasser à la main autour de la capsule en l’entourant d’une feuille de papier, même d’un filet. Il faut donc, pour qu’une masse détone sous l’action d’un détonateur initial, c’est-à-dire d’un choc, qu’elle soit maintenue par une certaine résistance; or, dans l’usage, cette résistance provient, soit du récipient dans lequel l’explosif est contenu, soit encore de la masse même du corps (1h
- EMPLOI DE LA NITROGLYCERINE LIQUIDE.
- Un explosif liquide susceptible de détoner par le choc ne peut être mis dans la circulation. Le moindre suintement hors du récipient serait une cause de danger imminent. Aussi le transport de la nitroglycérine est-il interdit dans tous les pays. L’usage n’en est permis qu’à condition delà fabriquer surplace; or, avec cette restriction, cet usage est peu intéressant. Si,
- On fait encore l’expérience suivante. On place quelques fragments de dynamite sur une tête de clou à demi enfoncé dans le bois; on peut frapper avec un maillet; tant que le clou peut encore s’enfoncer, la dynamite ne part pas.
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- pour l’employer, on se sert d’étuis ayant le même diamètre, ou à peu près, que le trou de mine, les opérations sont difficiles, et l’on perd une partie de la force, à cause du vide qui existe nécessairement entre l’étui et les parois; si l’on verse directement le liquide dans le trou, en.supposant que la disposition des lieux le permette, on crée une source de dangers. Le liquide s’infiltre dans la moindre fissure, et le mineur faisant un trou à distance peut provoquer une explosion. D’autre part, la nitroglycérine ne peut être préparée sur place en dehors d’un atelier bien organisé que dans des conditions très onéreuses. Telles sont les raisons pour lesquelles son usage a été presque complètement abandonné.
- Ainsi, résumant les propriétés de la nitroglycérine, on voit que cet explosif avait sur les autres tous les avantages: force plus grande, prix de revient relativement moins élevé, stabilité chimique complète nt facile à obtenir; mais sa nature fluide était un obstacle à son emploi industriel. Le problème à résoudre consistait donc à transformer le liquide en solide. L’inventeur, M. Nobel, en a donné la solution par la création de la dynamite.
- DYNAMITE.
- La dynamite sera donc un explosif formé de nitroglycérine et d’un corps absorbant lui servant de véhicule. L’idée la plus naturelle était de prendre comme absorbant un autre explosif,la poudre, par exemple, et l’on peut voir en effet, dans le premier brevet de M. Nobel, la proposition de mélanger les matières à poudre avec la nitroglycérine. Mais ce mélange n’offre que de médiocres avantages, à cause de la faible proportion de nitroglycérine qu’il peut contenir, sans dépasser la limite de saturation où une séparation ultérieure est à craindre. 11 fallait donc trouver un récipient capable de renfermer et de conserver une proportion plus forte. C’est ainsi que l’inventeur a été conduit à employer une variété de sables siliceux qui présente, à cet égard, les propriétés les plus remarquables.
- DYNAMITE Aü KIESELGÜHR.
- Ces sables abondants dans certaines parties du Hanovre, dans le voisinage de Hambourg, ou a été établie une des premières fabriques de nitroglycérine, ont été trouvés depuis dans la région du Puy-de-Dôme. Connus en Allemagne sous le.nom de Kieselguhr (farine siliceuse), ils ont pris en France celui de randanite, du nom du pays de Randan, où ils ont été observés pour la première fois. Ces sables, appartenant à la famille des tripolis, résultent de dépôts lacustres de formations récentes. Examinés au microscope, on reconnaît qu’ils se composent d’une agglomération de carapaces siliceuses. Ce sable brut, d’abord soumis à la calcination, de manière à détruire toute trace de matière organique, est ensuite trituré et bluté
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- finement. Ces carapaces ont une telle résistance et une telle élasticité, que le broyage ne les détruit pas, et une telle finesse, quelles absorbent trois fois leur poids de nitroglycérine sans changer sensiblement la densité, i .6. Cette substance, adoptée dans tous les pays, a servi de base à la préparation de la dynamite la plus répandue, connue sous le nom de dynamite n° 1, à 75 p. 0/0 de nitroglycérine. Son caractère est de présenter une grande fixité mécanique. Le liquide emprisonné dans les cellules microscopiques n’a pas de tendance à s’en échapper. On peut voir des cartouches de cette dynamite d’une fabrication déjà ancienne, formée d’une pâte très grasse, ne donner cependant aucune goutte d’huile sur le papier des cartouches, et avoir, dans toutes leurs parties, la même composition.
- Les variations habituelles de la température et l’humidité de l’atmosphère ne provoquent pas la décomposition de cette dynamite; il n’en est pas de même de l’eau, qui entraîne mécaniquement la nitroglycérine hors des réservoirs. .
- D’autres absorbants ont été essayés sans qu’aucun d’eux puisse remplacer complètement le Kieselguhr. Ainsi le carbonate de magnésie et certaines variétés de charbon très poreux peuvent bien absorber la même proportion de nitroglycérine, mais il n’y a pas les mêmes garanties de conservation.
- DYNAMITE O.
- On doit cependant faire une exception pour la dynamite à la cellulose, dans laquelle l’absorbant est la matière cellulaire du bois complètement purifiée. Cette dynamite contient également 75 p. 0/0 de nitroglycérine. Elle est inférieure à la dynamite Kieselguhr, comme moins dense et moins plastique; mais elle est sensiblement supérieure comme force, et elle ne redoute nullement l’action de l’eau. Cette dernière propriété la rend très précieuse pour les usages sous-marins; on peut employer les cartouches à toute profondeur d’eau et dans un courant, sans avoir besoin de boîtes étanches.
- Au reste, la nitroglycérine étant complètement insoluble dans l’eau, la dynamite n° 1 peut également être employée dans les roches aquifères. Cependant on a signalé quelques accidents qui auraient sans doute été évités par l’emploi de la dynamite à la cellulose.’
- S’il se trouve une fente dans le rocher au fond d’un trou de mine envahi par les eaux^ l’action du liquide peut entraîner de la nitroglycérine à une certaine distance. Le dernier rapport des inspecteurs généraux, en Angleterre , appelle l’attention sur ce fait. Des mineurs ayant été blessés en forant des trous de mine à une certaine distance de trous précédents, par une explosion, la cause' de l’accident n’a pu être attribuée qu’à un coulage de
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- nitroglycérine. Ces laits sont très rares, et je ne sache pas qu’ils aient été jamais signalés en France. Quoi qu’il en soit, si des infiltrations de cette nature sont à craindre, on fera prudemment de préférer la dynamite à la cellulose, ou dynamite o.
- FORMULES CHIMIQUES DE LA DETONATION.
- Quanta la supériorité de force que présente la dynamite o sur la dynamite n° 1, voici comment on doit l’expliquer:
- Nous avons vu que, comme élément principal, dans la détermination de la force d’un explosif, entre la quantité de chaleur développée au moment de l’explosion, dans la dynamite n° 1, la silice, corps inerte, absorbe nécessairement une quantité notable de cette chaleur pour être portée à la température du mélange. Il en résulte que la force de la dynamite n° 1 n’est point tout à fait proportionnelle à la quantité de nitroglycérine qu’elle contient; au lieu d’être de y5o, en supposant 1,000 la force de la nitroglycérine, elle n’est que d’environ 700.
- Dans la dynamite 0, l’absorbant est combustible et composé en grande partie de carbone qui est comburé par l’excédent d’oxygène que donne la déflagration de la nitroglycérine. Il y a donc, dans ce cas, une réaction qui augmente la température du mélange au lieu de la diminuer; aussi cette dynamite a-t-elle, à poids égal, environ un huitième de plus de force que le n° 1.
- Voici les formules relatives à la nitroglycérine telles que les a données M. Berthelot; elles feront comprendre ce que nous venons de dire.
- La formule delà glycérine est Cf,H8Oô ou C°H2 (H202)3.En ajoutant trois équivalents d’acide azotique, nous avons la nitroglycérine ou trinitrine:
- C° H2 (HO, Az O6)3,
- l’eau ayant été expulsée par l’acide sulfurique.
- Par T explosion on a la réaction:
- G61P (HO, Az O5)3 = 6 CO3 + 5 HO + 3 Az + 0.
- On voit qu’il reste un équivalent d’oxygène qui peut être utilement employé dans la réaction. La connaissance de cette formule nous permet ici une amélioration. Il y a excès de corps comburant; on l’utilise en ajoutant un combustible. 11 est à remarquer que, dans les autres explosifs chimiques, c’est, au contraire, le carbone qui domine, et, par suite, il y a intérêt à y ajouter un corps oxydant. Pour les picrates, comme pour les py-roxyles, il résulte de leur formule que la réaction donne principalement de l’oxyde de carbone; il y a donc avantage à les combiner avec un nitrate ou avec un chlorate, qui introduit dans la combinaison l’excédent d’oxygène
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- nécessaire pour la transformation de l’oxyde de carbone en acide carbonique.
- Il serait cependant difficile de se guider absolument, pour combiner les mélanges, sur les résultats des analyses. L’analyse des produits de l’explosion cl’une substance, très délicate dans tous les cas, ne peut guère être obtenue cpi’avec l’explosion produite par la combustion. Mais la simple combustion ne donne qu’une explosion d’ordre inférieur; les résultats ne sont nullement ceux qui seraient donnés par l’explosion de premier ordre obtenu au moyen d’un détonateur. Il n’y a donc pas à s’étonner de la divergence des auteurs en ces matières, divergence qui a été surtout remarquée au sujet des pyroxyles. Il suffit que la déflagration de la substance ait été obtenue dans des conditions différentes, pour que les résultats des analyses soient différents. Mais on se rapprochera certainement de la vérité par une simple conception théorique, en supposant, conformément aux lois de la mécanique, que, dans le cas où il y a maximum d’effet, il y a formation des composés qui produisent le maximum de chaleur. C’est ainsi qu’on formera d’abord les équivalents d’eau, l’eau étant le composé qui dégage le plus de chaleur et qui a le plus de tendance à se former; puis viendront l’acide carbonique, et, s’il y a lieu, les carbonates puis les sulfates, si le soufre entre clans la composition, enfin l’oxyde de carbone et les corps simples.
- Telle est la loi suivie pour établir la formule de la nitroglycérine. L’expérience en démontre l’exactitude. La combustion simple et les explosions d’ordre inférieur ne produisent qu’une décomposition incomplète de la matière et donnent des produits intermédiaires. On peut s’en apercevoir en brûlant quelques grammes de dynamite sous une cloche : elle est envahie par des vapeurs rouges d’acide hypo-azotique. La détonation de premier ordre, au contraire, ne donne que des gaz absolument incolores, comme il résulte de la formule.
- Mais revenons à la dynamite.
- DYNAMITES À BASE ACTIVE.
- Les types que nous avons décrits, dynamites n° i et n° o, forment exr clusivement la série de ce que l’on a nommé les dynamites à base inerte, par opposition aux dynamites à base active, où l’absorbant est une matière explosive qui combine son effet avec celui de la nitroglycérine.. Cette dernière série est en quelque sorte indéfinie, puisqu’elle comprend tous les explosifs possibles mélangés à la nitroglycérine. Cependant, dans la pratique, ces combinaisons se réduisent à un très petit nombre dont les types sont : la dynamite dite n° 3, formée de poudre et de 20 à 2 5 p. 0/0 de nitroglycérine , et les dynamites n° 2 qui sont en réalité des combinaisons des dynamites n° 3 et des dynamités n° 1 et n° 0. Les dynamites n° 3
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- varient suivant la composition do la poudre; mais on peut dire, d’une manière générale, que la composition la plus simple est la meilleure, car, sous l’action de la nitroglycérine, tous les mélanges produisent sensiblement les mêmes effets.
- COMBUSTION SIMPLE.
- Toutes les dynamites présentent, comme nous l’avons dit, le caractère de brûler simplement au contact du feu, sans faire explosion. Celte propriété, qui devrait être un élément de sécurité, a été, au contraire, jusqu’ici une cause d’accidents, et il est presque à regretter qu5elle soit connue des mineurs. Les ouvriers employant ces matières arrivent trop facilement à la conviction qu’un'accident n’est plus possible, et ils ne prennent plus de précautions. Il n’est pas rare de voir conserver la dynamite dans les cuisines, sur les cheminées; nous avons vu dans une déposition quelle prit feu par une caisse restée ouverte dans une forge. Dans l’explosion cl’Hamilton, en 1876, en Angleterre, la dynamite était conservée dans un atelier de menuiserie attenant à une forge, dont elle n’était séparée que par une cloison imparfaite. Or, s’il est vrai qu’une et plusieurs cartouches peuvent brûler impunément, il n’en est pas de même pour une quantité indéfinie. D’autre part, la résistance opposée par les récipients, la présence de corps étrangers, peuvent, dans certains cas, changer la nature des phénomènes, et il a toujours été impossible de déterminer, même approximativement, les limites dans lesquelles devait détoner une masse de dynamite. La même incertitude règne pour les autres .explosifs. Les dynamites impures, avariées, notamment les dynamites mouillées, sont spécialement aptes à détoner par la simple combustion. Il ne faut, en tout cas, jamais perdre de vue que l’on se trouve en présence d’un explosif puissant, et ne pas s’exposer inutilement à des accidents imprévus.
- ENCARTODCIIAGE DES DYNAMITES.
- Au nombre des mesures les plus heureuses qui ont été adoptées pour l’usage de la dynamite, nous devons citer la mise en cartouche. Il doit être absolument interdit de mettre cette matière en circulation autrement que divisée en cartouches de peu de volume. Elle est ainsi infiniment moins susceptible de se décomposer et de laisser écouler la nitroglycérine. En complétant cette précaution par un emballage étartche et imperméable, en écartant les récipients métalliques, en entourant les cartouches d’une matière qui, telle que la silice ou la sciure de bois, absorbe la moindre trace du liquide exsudant, on est arrivé à obtenir une sécurité parfaite. Aussi, malgré la grande -quantité de dynamite fabriquée pendant les dernières années, on ne connaît pas un seul accident provenant du fait du
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- transport ou de la conservation. On peut soumettre une caisse de dynamite à toutes les épreuves les plus difficiles, la laisser tomber d’une hauteur assez grande pour qu’elle se brise, l’écraser par la chute de poids considérables, la placer entre les tampons de wagons de chemins de fer; jamais on n’obtiendra d’explosion.
- GAZ DES MATIÈRES EXPLOSIVES.
- On a accusé quelquefois la dynamite de dégager des gaz malsains, qui, dans les galeries mal ventilées, gênent les ouvriers. 11 y a eu confusion. Ces gaz ne sont en effet malsains et irrespirables que quand l’explosion a été incomplète. Avec la détonation franche, on a, au contraire, des gaz beaucoup moins fatigants qu’avec la poudre. Dans les galeries mal ventilées, les ouvriers travaillant à la poudre sont obligés d’interrompre leur travail pendant plusieurs heures, après chaque salve; avec la dynamite, ils peuvent retourner presque immédiatement sur le chantier. La poudre de mine, par sa composition, où domine le carbone par rapport à l’oxygène, dégage une forte proportion d’oxyde de carbone, gaz vénéneux, tandis que la dynamite ne produit que de l’acide carbonique. Nous connaissons deux circonstances où les ouvriers mineurs ont été asphyxiés en plein air, pour s’être rapprochés trop promptement de mines fortement chargées en poudre. Aucun fait de ce genre n’est imputable à la dynamite. 11 n’est pas rare aujourd’hui de trouver des chantiers où les ouvriers mineurs, habitués à se servir de dynamite, déclarent formellement qu’ils ne veulent plus employer la poudre, tant par l’économie et la sécurité qu’ils y trouvent que parce qu’ils sont moins incommodés par les gaz.
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- DYNAMITE GELEE.
- Un inconvénient réel de la dynamite est de geler et durcir à une température assez élevée, à partir de 5 à 6 degrés au-dessus de zéro. Cet inconvénient est grave, non seulement par l’incommodité qu’il, occasionne, mais encore par les accidents dont il est cause. Cependant la dynatnite gelée ne coule pas, et elle est moins sensible au choc que la dynamite molle. On peut lancer avec force une cartouche gelée contre un mur ou contre une plaque métallique sans la faire détoner; mais si on la brise avec un instrument en métal, il y a danger d’explosion.
- ' La dynamite gelée ne part pas avec les amorces ordinaires. Il faut employer des capsules contenant plus d’un gramme de fulminate, environ i gr. 5 o , et cela est peu pratique. Il faut donc dégeler les cartouches ou au moins la cartouche-amorce, et c’est dans cette opération qu’arrivent les accidents. Au lieu d’employer de l’eau chaude, les mineurs placent' les cartouches sur un poêle ou devant le feu. Comme ils ont vu faire vingt fois cela par leurs camarades, sans inconvénients, ils s’imaginent que
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- l’opération est inoffensive; malheureusement il n’en est pas toujours ainsi, et ils finissent par être victimes de leur imprudence.
- L’insensibilité relative de la nitroglycérine gelée a conduit, eii Amérique, un fabricant bien connu, le Dr Mowbray, à utiliser cette propriété pour la transporter. Il la transforme en blocs de glace et évite ainsi le coulage. Je cite ce fait comme curiosité, sans y attacher aucune importance pratique. J’ai aussi entendu raconter à M. Nobel qu’arrivant un jour à la fabrique de Zamky, près de Prague, il y trouva deux barils de dynamite gelée auxquels personne n’osait toucher et dont on était fort embarrassé. Il prit un couteau à lame bien tranchante, et, découpant lui-même cette masse durcie, la transvasa dans des récipients maniables. Je n’oserai recommander à personne de recommencer celte expérience.
- ACCIDENT DE PLANCOÉT. .
- Voici un accident de dynamite gelée récent et peu connu. Il me paraît curieux à citer pour caractériser les effets produits par l’explosion de la dynamite. Au printemps dernier, à Plancoet, en Bretagne, un chef mineur entra dans un café et mit trois cartouches de dynamite n° 1 (environ a5o grammes) à dégeler devant le feu, à 20 centimètres. Une des cartouches était amorcée, et, au bout d’un moment, l’explosion eut lieu. Les effets en furent si bizarres, qu’on ne peut les comparer qu’à ceux de la foudre. La maîtresse du café, qui se trouvait au milieu de la pièce, n’eut aucun mal. Le mineur, qui se trouvait dans le voisinage des cartouches, demeura sourd pendant quarante-huit heures; il eut un œil fortement endommagé, mais il s’en est guéri cependant. Un chat qui se trouvait dans la pièce a été paralysé pendant huit jours. Le feu de la cheminée fut éteint; les rideaux du lit disparurent entièrement; un pain de douze livres, placé dans une armoire voisine, traversa le plafond de la corniche et vint tomber au milieu de l’appartement sans que l’armoire fût ouverte.
- On voit qu’il serait difficile de chercher à prévoir et à diriger les effets d’une explosion. On observe cependant que, tandis que l’action locale est très intense, l’action divergente est au contraire assez bornée, et il suffit d’un léger obstacle pour l’arrêter, de sorte que l’effet destructeur s’étend relativement moins loin qu’avec la poudre.
- EXPLOSIONS D’ASCONA.
- Ainsi, dans les explosions qui eurent lieu, en 187 A, à la fabrique d’As-cona, on a fait les observations suivantes, qui sont; relatées dans le rapport du colonel Sigfried au département fédéral des chemins de fer et du commerce. Dans l’explosion de mai 187 4, deux dépôts de nitroglycérine, l’un
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- de ibo, l’autre de 25o litres, sautèrent successivement. Un dépôt de 1,000 kilogrammes de dynamite, qui se trouvait dans un pavillon distant de 12 à i5 mètres des bâtiments détruits par l’explosion, demeura intact, bien que le pavillon lui-même fût tombé sur les caisses de dynamite et les eût brisées. En décembre 187Ô, il y eut une nouvelle explosion de 4,000 kilogrammes de nitroglycérine, qui ébra’nla dans ses fondements la ville d’Ascona, distante de 700 mètres. Cependant la foule des spectateurs qui étaient accourus au bruit d’une première détonation, et qui se trouvaient à une grande proximité, en fut quitte pour la peur, et, tandis que certains effets destructeurs se firent sentir à une grande distance, une fabrique située derrière des arbres, à 4o et 5o mètres de distance, fut complètement épargnée.
- CHARGE DES MINES.
- Dans les mines, la dynamite donne généralement moins de projection que la poudre; ce qui est facile à comprendre, puisque, par suite de l’instantanéité de l’explosion, l’action se produit plus uniformément dans toutes les directions. Il faut cependant que les charges soient bien calculées, ce qui ne peut se faire qu’en connaissant la résistance des matériaux. Si l’on est bien fixé sur ce point, on peut suivre avec confiance, les formules données par les modes d’emploi. Nous pouvons citer notamment trois mines en galeries, chargées d’après les formules, de 600, 900 et 1,200 kilogrammes de dynamite, qui n’ont donné aucune projection et ont simplement renversé la montagne au pied de l’escarpement.
- Le travail le plus remarquable en ce genre a été celui du général Newton dans la passe de New-York, où une roche sous-marine de 4 8,000 mètres cubes a été enlevée d’un seul coup au moyen de 6,7/10 mines chargées de 49,915 livres, soit environ 22,000 kilogrammes de dynamite de diverses espèces. La résistance de chaque mine était si bien calculée, qu’il n’y eut aucun effet anormal, et la commotion fut assez faible pour que des bâtiments très voisins n’aient pas même eu leurs vitres brisées.
- AVANTAGES DE LA DYNAMITE.
- Pour se rendre compte des avantages que présente la dynamite, il faut la comparer à la poudre, qui est en réalité sa seule rivale. Ces avantages sont de deux sortes: i° possibilité d’entreprendre certains travaux pour lesquels la poudre est impuissante ; 20 économie de temps, d’hommes et d’argent. Ces résultats sont dus à la puissance du nouvel explosif et à la nature insoluble de la nitroglycérine. Ainsi, pour l’attaque des matériaux très durs, pour le percement des galeries dans le quartz et dans le granit, pour les entreprises dans lés roches aquifères et pour les travaux sous-
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- marins, les avantages que présente l’emploi de la dynamite sont incontestables. Ils sont moins évidents dans les cas où l’usage de la poudre est possible, car les dépenses faites avec les deux matières sont égales, et quelquefois supérieures avec la dynamite.dis n’en sont pas moins réels, si l’on tient compte de l’économie cle main-d’œuvre et de temps. Cette économie résulte du fait de n’avoir à forer, pour un même abatage, qu’un moindre nombre de trous et d’avoir à donner à ces trous un moindre diamètre. Cette considération acquiert une grande importance pour des entreprises de longue durée employant un personnel considérable. La plus grande rapidité des travaux permet de gagner 3o, ûo, jusqu’à 5o p. o/o sur le temps qu’on eût mis avec la poudre.
- TRAVAUX AGRICOLES.
- La dynamite paraît devoir rendre encore de grands services dans des travaux d’un nouveau genre où la poudre ne peut convenir. Nous voulons parler des travaux de la terre, quand il s’agit d’ameublir profondément des terres incultes, de manière à diviser le sous-sol et à y faire parvenir les influences salutaires de l’air et de l’eau. On en trouve encore un emploi avantageux dans le défrichement des forêts, quand sont restées enfouies dans le sol de grosses souches d’arbres qu’on y laisse le plus souvent pourrir, à cause dçs frais excessifs que nécessiterait leur enlèvement, et qui deviennent le réceptacle des insectes nuisibles qui infestent les bois. Il est difficile de se rendre compte, en France, des bénéfices réels que peut procurer l’emploi de la dynamite, à cause des charges excessives qui pèsent sur cette matière. Ce n’est qu’à l’étranger que nous pouvons trouver des termes de comparaison. ' C’est par les publications étrangères que nous connaissons l’intérêt que présente la dynamite dans les travaux de la terre. Ces avantages nous sont interdits.
- IMPOT SUR LA DYNAMITE.
- La loi du 8 mars 1875, en distrayant la dynamite du monopole de l’Etat, a frappé cette matière d’une taxe de 2 francs par kilogramme pour garantir les intérêts du Trésor, dans l’hypothèse qu’il est employé moyennement 1 kilogramme de dynamite pour 2 kilogrammes de poudre. Cet impôt proportionnel eût été assez exact, si les deux substances eussent été. placées dans les mêmes conditions; mais, par suite des rigueurs dont la dynamite est l’objet, ce n’est point 2 francs, mais 3 francs et peut-être plus qu’elle a à supporter. Il est donc impossible de comparer la dynamite et la poudre au point de vue économique.
- On peut demander cependant d’où provient cette inégalité dans les conditions pour la poudre et pour la dynamite. Pourquoi la première
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- circule-t-elle sur toutes les voies sans difficulté et peut-elle être entreposée partout, de manière à être à la portée de *tous, tandis que la dynamite ne peut ni circuler ni être entreposée, de sorte qu’il: est extrêmement difficile de s’en procurer, et que, quand on s’en procure, on la paye fort cher.
- Ce n’est certes pas que la dynamite ait donné lieu à plus d?accidents que la poudre. Non seulement il ne doit pas en être ainsi théoriquement, mais le fait ressort de toutes les enquêtes. Personne ne peut contester que, dans les chantiers, il arrive moins et même beaucoup moins d’accidents avec la dynamite qu’avec la poudre; mais, tandis qu’une explosion occasionnée par la poudre paraît en quelque sorle toute naturelle, — c’est à peine si l’on y fait attention, — le moindre accident arrivé avec la dynamite est signalé comme un fait d’une gravité extraordinaire; que même il arrive une catastrophe avec un explosif nouveau et inconnu, c’est la dynamite qui en supportera la conséquence. Mais voici qui est encore mieux :
- CATASTROPHES DE BANDOL ET DE BREMERHAFEN.
- En 1871, à une époque de sinistre mémoire, un convoi de poudre envoyé d’urgence de Toulon est placé dans un convoi de voyageurs. Une explosion épouvantable arrive dans le voisinage de la petite ville de Ban-dol. Une centaine de personnes sont tuées ou blessées; le dégât matériel et les indemnités se sont liquidées par une dépense de deux millions. C’est certainement un des accidents les plus malheureux occasionnés par les matières explosives, et il est d’autant plus grave, qu’il doit être attribué au vice même de la matière transportée ; car il est bien certain que le feu a été mis par suite du coulage de là matière sur la voie. '
- Or, quelles'ont été les conséquences de cette catastrophe? Aucun règlement nouveau n’a empêché ni la circulation ni la distribution de la poudre. Les chemins de fer n’en ont pas transporté un kilogramme de moins, mais les compagnies ont refusé absolument de transporter la dynamite. Ainsi la poudre a"acquis, par ses vieux services, le droit d’être nuisible. C’est un droit qui ne s’accorde qu’à l’ancienneté. La dynamite est trop nouvelle pour avoir cette prétention; mais il est au moins illogique de la rendre responsable d’accid-ents où elle n’est pour rien.
- Qu’un scélérat installe à Bremerhafen une machine infernale au moyen de laquelle il couvre de victimes le quai de la ville. Qu’il ait chargé son engin avec de la dynamite plutôt qu’avec du picrate ou du fulmicoton, en quoi cette circonstance peut-elle influer-sur les qualités ou sur les défauts de la dynamite? C’est cependant sur l’attentat de Bremerhafen que se sont basées les compagnies de chemins de fer, en Allemagne d’abord, en France ensuite, pour refuser le transport de la dynamite.
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- REGIME À ÉTABLIR.
- Cependant, que, dans les premières années, on se soit tenu en garde contre une matière nouvelle et peu connue, cela se conçoit, et c’était un devoir. Les catastrophes retentissantes de la nitroglycérine, de cruelles déceptions avec le coton-poudre, imposaient une grande réserve. Mais aujourd’hui, après dix ans d’emploi, l’épreuve est faite, et l’on peut dire quelle est entièrement en faveur de la dynamite.
- Nous ne demandons pas cependant pour ces matières une liberté illimitée ; mais il n’y a pas de raison pour qu’elles ne soient pas assimilées à la poudre; à condition toutefois de prendre les mesures nécessaires pour qu’il ne soit mis en circulation, par les fabricants, que des marchandises bien conditionnées. Cette condition est indispensable, et je pense qu’il est facile de l’obtenir.
- Ce quil importe de considérer, quand on compare les accidents arrivés par la dynamite et par la poudre, c’est que pour ceux provenant de la poudre, il s’établit une moyenne en quelque sorte constante. La matière^ est tellement connue, qu’il n’y a plus de progrès à espérer. Pour la dynamite, au contraire, on peut dire que tous les accidents arrivés’ pendant l’emploi auraient été évités, si les ouvriers eussent été mieux fixés sur les caractères de cette substance. C’est ainsi que, parmi ceux dont la cause a été nettement déterminée, nous voyons presque toujours ou le dégel des cartouches devant le feu, ou l’emploi des bourroirs métalliques formelle-ments interdits.
- DYNAMITE-GOMME.
- Quoi qu’il en soit, la cause la plus probable des accidents est dans la possibilité de l’exsudation. Il y aurait donc un intérêt considérable à substituer au mélange mécanique qui constitue aujourd’hui la dynamite, une combinaison fixe qui supprimât cette imperfection.
- C’est ce progrès que vient de réaliser M. Nobel, avec le nouvel explosif qui figure à l’Exposition sous le nom de clynamite-gomme ou gomme explosive.
- Cet explosif est préparé en dissolvant et en malaxant dans la nitroglycérine une petite proportion de coton azotique soluble, environ 7 p. 0/0; on obtient ainsi une substance gélatineuse remarquable, jouissant des propriétés suivantes : elle brûle simplement au contact de la flamme et ne fait explosion, du moins à l’air libre, que sous l’action d’un détonateur. Sa force est égale à celle de la nitroglycérine. Dans les blocs de plomb, elle donne un volume de chambre'supérieur de 5o p. 0/0 à celui de la dynamite. Cette substance est d’une détonation relativement difficile. Dans les essais faits à l’air libre, une partie seulement de la ma-
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- tière fait explosion; le reste est projeté ou simplement brûlé. 11 faut, pour lui faire produire tout son effet, l’employer à l’égal de la poudre, dans un espace entièrement confiné; on fa fait détoner au moyen d’amorces spéciales.
- La dynamite-gomme se conserve parfaitement sous l’eau, sans se décomposer et sans abandonner trace de nitroglycérine. Elle se recouvre dans ce cas, au bout d’un certain temps, d’une sorte d’hydrate qui disparaît par l’exposition à l’air.
- DYNAMITE-GELATINE.
- On arrive, par certains artifices, par exemple en mélangeant dans la matière une faible proportion de camphre, à lui donner une telle insensibilité qu’elle peut être employée dans tous les usages militaires.
- Voici quelques expériences faites récemment par le comité du génie militaire autrichien : on a d’abord fait des essais dans l’intention d’éventer les torpilles et autres engins sous-marins, en lançant vers leur emplacement d’autres torpilles chargées de dynamite-gélatine. On est arrivé ainsi à découvrir toute une ligne de défenses sous-marines et à la rendre impuissante en déterminant son explosion.
- Un petit cube de dynamite-gélatine d’un centimètre de côté a été soumis, pendant trois heures, à une pression de 2,000 kilogrammes; il n’y a pas eu la moindre trace d’exsudation. La pression cessant, le corps élastique reprend sa forme primitive.
- Contre une plaque de fer de 2 centimètres d’épaisseur on a placé, dans un cadre, une couche de gélatine explosive de 1 centimètre d’épaisseur et l’on a tiré dessus, à la distance de 5o mètres, avec le fusil d’infanterie sans déterminer d’explosion. _ .
- Des amorces de 1 gramme de fulminate n’ont pu amener la détonation de la dynamite-gélatine, même en la plaçant dans une enveloppe de tôle; il en a été de même avec les cartouches-amorces au coton-poudre et nitroglycérine destinées à faire partir la dynamite gelée. Il a fallu préparer des amorces spéciales au moyen de coton-poudre nitré saturé de nitroglycérine.
- Cette insensibilité peut, du reste, être modifiée suivant la proportion du camphre.
- Tels sont, Messieurs, les faits principaux se rattachant à cet art des explosifs de rupture qui, né d’hier en quelque sorte, a pris déjà, de si rapides développements. Les uns sont encore à l’état d’espérance et demanderont de nouvelles et laborieuses études; les autres sont entrés dans la pratique. Des usines nombreuses, des sociétés industrielles puissantes, ont la lâche de les exploiter. Quatorze fabriques de dynamite, établie,1
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- dans les diverses parties du monde suivant les procédés de M. Nobel, livrent à elles seules annuellement à la consommation 5 millions de kilogrammes de cette matière. L’usage de ces nouveaux explosifs a fait entreprendre des travaux qui eussent été autrefois considérés comme impraticables, a modifié profondément les méthodes d’exploitation, réalisé des économies considérables cle temps, d’hommes et d’argent. Les industries des mines et des travaux publics leur'doivent les progrès les plus importants. Mais tous les pays n’ont pas été également favorisés. Tandis que le Nouveau Monde, tandis que quelques contrées de l’ancien continent jouissent d'une législation libérale qui a permis à cette industrie de prendre tout son développement, d’autres pays, parmi lesquels j’ai le regret de compter la France, l’ont entravée par une réglementation excessive et nuisible. Je dis nuisible, car ces rigueurs ne correspondent à aucun intérêt. Loin de là, l’observation montre que c’est dans les pays soumis aux réglementations les plus excessives qu’il arrive le plus d’accidents. Cette assertion paraît paradoxale; elle n’est qu’exacte. Les abus de la législation ont pour effet, d’une part, d’entretenir l’ignorance, cause première de tous les malheurs; d’autre part, de pousser le public à se débarrasser d’entraves qu’il juge inutiles parce qu’elles sont exagérées. Rien n’est plus funeste, à tous égards, que la conservation et la circulation occulte de ces matières, et c’est cependant la seule ressource dans certaines conditions. J’aurais voulu, pour vous convaincre, parcourir les enquêtes faites en divers pays, et notamment en Angleterre , et vous seriez arrivés avec moi à cette conviction que les lois et règlements ne prévalent pas contre la nécessité, et qu’en cette matière, comme en beaucoup d’autres, la véritable et seule garantie est une sage liberté.
- Vous êtes à la veille de créer de nouveaux et nombreux moyens de communication, les circonstances vous y obligent, car, si vous ne développez pas l’outillage industriel de la France, vous serez écrasés par la concurrence étrangère. Déjà lesjbouilles de l’Angleterre arrivent à la porte de vos mi-, nières; demain l’Amérique vous inondera des produits de sa métallurgie. On vous le disait naguère, ici même, dans une conférence dont vous avez sans doute gardé le souvenir. Or, pour compléter rapidement votre outillage, pour creuser à bref délai des ports et dés canaux, pour construire de nouvelles lignes de chemins de fer, il faut des explosifs puissants. Pour donner de Tabulent à ces nouvelles lignes et à ces nouveaux canaux, pour ne pas les exposer à périr d’inanition, il faut féconder et multiplier les travaux de la terre, défoncer les landes, cultiver les terrains en friche, l'aboiser les pays montagneux; il faut mettre en exploitation les mines concédées et restées oisives depuis si longtemps. Il faut pour cela des explosifs puissants et à bas prix. La poudre et la dynamite sont pour tous ces travaux des auxiliaires utiles, indispensables ; favorisez-en l’emploi par tous les moyens.
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- Simplifiez les formalités, diminuez les impôts, et, s’il arrive que les recettes du Trésor soient légèrement entamées par la diminution de l’impôt des poudres, soyez convaincus que ce léger dommage sera plus que compensé par les richesses que vous aurez créées.
- La séance est levée à h heures.
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- PALAIS DU TROCADÉRO.— 13 AOUT 1878.
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- CONFÉRENCE
- SUR
- L’EMPLOI DES EAUX EN AGRICULTURE
- PAR LES CANAUX D’IRRIGATION,
- PAR M. DE PASSY,
- INGÉNIEUR EN CHEF DES PONTS ET CHAUSSÉES, EN RETRAITE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président : '
- M. Barual, secrétaire perpétuel de la Société d’agriculture de France..
- Assesseurs :
- MM. Bérenger, de la Drôme, sénateur.
- Lemercier, membre du conseil d’administration de la compagnie d’Orléans.
- La séance est ouverte à 2 heures. - -
- M. Barral, président Mesdames et Messieurs, M. de Passy, ingénieur en chef des ponts et chaussées, en retraite, a bien voulu venir traiter devant vous la question de l’application des eaux à l’agriculture, ou, en d’autres termes, delà création de canaux d’irrigation.
- Le midi de la France serait perdu, en présence des fléaux qui l’accablent aujourd’hui, s’il n’avait pas d’eau ; et si l’on ne tente pas de lui en donner encore davantage, la stérilité continuera à frapper une grande partie de ces régions dont le sol est éminemment propre à recevoir toutes les cultures, alors qu’en même temps une température propice et une intensité de lumière remarquable assureraient une vigoureuse végétation, à la seule condition d’arrosages abondants.
- Il y a dune là, vous le voyez, une question qui intéresse au plus haut
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- point toute une partie de notre pays en particulier, mais qui intéresse aussi, soyez-en convaincus, toutes les autres régions de la France, caries canaux contribuent partout à la prospérité des récoltes. Dans le Centre, par exemple, la richesse en fourrages n’est obtenue que par des irrigations faites sur une vaste échelle. Je vops citerai, parmi les départements qui ont tiré le plus grand profit des eaux d’arrosage, la Haute-Vienne et le Cantal, entre autres.
- Dans tous les départements où il existe des canaux d’irrigation, le bétail s’est développé, les productions de la terre, les fourrages notamment, ont décuplé ; par suite, ces contrées ont produit beaucoup de viande, ont amélioré d’une manière inattendue leurs cultures, et, malgré les mauvais systèmes encore suivis par un trop grand nombre d’agriculteurs, malgré l’emploi d’instruments souvent imparfaits, on a pu voir la force productive du sol augmenter et la richesse revenir.
- Cette richesse d’un pays, basée sur les produits de l’agriculture, ne constitue pas seulement un avantage et un bien-être matériels, elle correspond aussi à un plus haut degré d’élévation pour la dignité et pour l’intelligence humaines.
- Par conséquent l’application de l’eau à l’agriculture est la plus importante question agricole que l’on puisse traiter. Je donne la parole à M. de Passy, qui bien certainement la développera beaucoup mieux qu’il ne m’a été possible de l’aborder dans ces quelques mots improvisés.
- M. de Passy. Monsieur le Président, Messieurs, je diviserai celte conférence en deux parties :
- Dans la première j’expliquerai l’influence des eaux d’irrigation sur les cultures, et j’établirai la nécessité de donner en France un plus grand développement aux canaux d’irrigation.
- Dans la seconde je justifierai les principes qui doivent être appliqués aux concessions de canaux d’irrigation pour en assurer le succès.
- PREMIÈRE PARTIE.
- L’irrigation est un des principaux éléments du progrès agricole.
- Avec l’irrigation on obtient des prairies artificielles sur les terrains les plus arides, alors même qu’ils seraient composés presque exclusivement de sable et de. gravier, comme les garigues de la plaine de Carpentras. Le fourrage sert à l’alimentation du bétail, le bétail à la formation du fumier et le fumier se transforme en céréales.
- Les rapports officiels de M. Barrai, secrétaire perpétuel de la Société
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- d’agriculture de France, sur les concours ouverts en i*875, 1876 et 1877, dans les départements des Bouches-du-Rhône et de Vaucluse, pour le meilleur emploi des eaux d’irrigation, rapports qui ont été publiés par les soins du Ministère de l’agriculture et du commerce et dont les quatre volumes constituent une statistique aussi complète qu’instructive des irrigations de cette région de la France, constatent qu’une irrigation bien dirigée a pour résultat de doubler, tripler et parfois même de décupler la force productive du sol et sa valeur vénale.
- Les eaux d’irrigation agissent, en effet, sur la terre :
- Par l’humidité quelles apportent,
- Par les substances minérales quelles tiennent en dissolution ,
- Et par les matières solides quelles tiennent en suspension.
- L’humidité est indispensable à la végétation. La terre la plus riche, le terreau le plus pur ne produisent rien, si on n’y ajoute une certaine quantité d’eau. Cette eau est-elle chimiquement pure? elle ne fait que donner au sol l’humidité qui lui manque. Renferme-t-elle, à l’état de combinaison, de l’azote, le principe fertilisant par excellence, de l’acide carbonique et de l’oxygène? elle devient un engrais. Contient-elle en suspension des matières solides qu’elle dépose à la surface dès que sa vitesse se ralentit? elle transforme la nature du sol en lui apportant, sous forme de limon, une certaine couche d’humus que les Italiens, dans leur langage imagé, appellent laJleur de la terre.
- Il est établi aujourd’hui par les nombreuses et délicates expériences auxquelles M. Hervé Mangon, membre de l’Institut, ingénieur en chef des ponts et chaussées, s’est livré sur les irrigations du Nord et du Midi :
- Que l’azote, combiné aux eaux d’irrigation, intervient au profit du sol et se fixe dans les récoltes ; mais que la quantité d’azote ainsi emprunté n’atteint qu’une partie du poids de l’azote que ces eaux renferment; ce qui semblerait prouver que les plantes ne puisent plus rien aux eaux d’arrosage, dès que la proportion d’azote qui leur reste descend au-dessous d’un chiffre déterminé;
- Que l’acide carbonique est en moins grande quantité dans les eaux d’irrigation que dans les eaux de colature ; ,
- Et que l’oxygène, au contraire, se montre plus abondant à l’entrée des eaux qu’à leur sortie. C’est la confirmation de la théorie de M. Chevreul que les eaux d’irrigation déterminent dans le sol des phénomènes cle combustion lente semblables à ceux que produit le drainage.
- Des résultats des expériences de ce savant ingénieur, on serait porté à conclure que les eaux les meilleures pour l’irrigation sont celles qui contiennent le plus d’azote et d’oxygène et le moins d’acide carbonique.
- Mais la composition chimique ne donne pas la mesure exacte de la qualité des eaux d’irrigation. Leur degré de richesse est déterminé par la
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- plus ou moins grande facilité avec laquelle elles abandonnent aux cultures les substances fertilisantes qu’elles tiennent en dissolution et en suspension.
- C’est ainsi que, dans le département de Vaucluse, les eaux limoneuses de la Durance sont plus appréciées que les eaux claires de la Sorgue, qui sont cependant aussi riches en azote. Il doit en être ainsi, car les eaux de la Durance abandonnent jusqu’à 86 p. o/d de leur poids d’azote aux prairies artificielles quelles arrosent, tandis que les eaux de le Sorgue n’en abandonnent que i3 p. o/o.
- Dans les irrigations à petits volumes d’eau des pays chauds, l’azote fourni par les eaux d’irrigation n’est qu’une faible partie de l’azote représenté par les récoltes. Ces eaux ne jouent donc qu’un rôle secondaire à titre cl’engrais. Le déficit doit être comblé par des fumiers.
- Dans les irrigations à grands volumes d’eau des pays froids, l’azote contenu dans les récoltes n’est que la moitié à peine de celui qui est fourni par les eaux d’arrosage. De telle sorte que ces eaux constituent de véritables engrais et qu’il n’est pas besoin d’employer de fumier.
- On pourrait en déduire que le volume d’eau consacré aux irrigations du Nord, qui s’élève jusqu’à 5o litres par seconde et par hectare, serait trop considérable, et que le volume d’eau consacré aux irrigations du Midi, qui ne dépasse pas un litre par seconde et par hectare, serait beaucoup trop faible.
- Mais il convient de faire observer que, dans le Midi, où sans eau on ne récolte rien, il y a tout avantage à répartir sur la plus grande surface possible les eaux dont on a le droit de disposer, tandis que, dans le Nord, il y a intérêt à les concentrer sur une surface restreinte afin d’économiser les engrais.
- Dans le Midi, l’eau est une nécessité; dans le Nord, elle n’est qu’un perfectionnement.
- Les eaux d’irrigation, envisagées au point de vue physique, interviennent à titre de régulateur de la température du sol et d’agent essentiel des phénomènes journaliers d’évaporation et d’absorption qui se passent dans les plantes ; et au point de vue chimique, comme un engrais qui, selon la nature du sol et du climat, peut représenter tantôt une partie, tantôt la totalité des matières fertilisantes exigées par les cultures.
- Le rôle des eaux d’irrigation est d’ailleurs trop complexe pour qu’on puisse essayer de modifier, par la théorie, des habitudes locales qui ont pour elles la consécration de la pratique. Expérience vaut mieux que science est un adage coûtre lequel il serait tout au moins imprudent de réagir en agriculture. S’il est hors de doute que l’analyse d’une eau destinée aux arrosages soit un élément précieux, éminemment propre à guider l’agriculteur, puisqu’elle indique son degré de richesse en principes fertilisants, il est également incontestable que le titre de fertilité d’une eau d’irrigation se mesure surtout aux résultats quelle produit.
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- Toutes les eaux de nos fleuves et rivières sont bonnes pour l’irrigation; mais il en est peu qui soient utilisées. On les connaît beaucoup plus dans nos campagnes par les désastres qu’elles causent que par les bienfaits qu’elles procurent.
- Aussi peut-on avancer, sans conteste, qu’un champ presque indéfini est ouvert en France aux entreprises de canaux d’irrigation.
- À l’exception de la Durance, dont les eaux sont réparties entre le grand canal de Marseille et 18 canaux d’irrigation, parmi lesquels les plus importants sont ceux de Garpentras, de Cavaillon, de Saint-Julien, de Grillon, de Cadenet, de Crapponne, des Alpines et de Châteaurenard, nos fleuves et nos rivières ne fournissent presque rien à l’agriculture. Le Rhône coule inutile à travers les plaines desséchées du Midi, ruinées par la garance artificielle et dévastées par le phylloxéra, en attendant que le grand canal Dumont, le prolongement du canal de Pierrelatte et le canal de Roque-maure soient exécutés. La Seine, la Loire, la Garonne et leurs affluents, ainsi que les affluents du Rhin qui nous restent, sont à peu près dans les mêmes conditions.
- On évalue à 180 milliards de mètres cubes par an, en dehors des crues, le volume total des eaux versées à la mer par tous nos fleuves grands et petits.-Or, chaque centaine de mille mètres cubes d’eau employée à l’irrigation représente l’équivalent d’un bœuf de boucherie; c’est donc 1,800,000 têtes de gros bétail qui vont se perdre, chaque année, dans la mer sans profit pour personne. Si Ton rapproche de ces chiffres le compte rendu des Douanes qui établit que le déficit de notre production sur la consommation est, en moyenne depuis dix ans, de 160 millions de francs pour le gros bétail seulement et de 110 millions pour les autres viandes et les céréales, on arrive à cette conclusion que toute entreprise de canal d’irrigation est une œuvre d’intérêt général au premier chef, puisqu’elle a pour objet d’augmenter la fortune publique, en utilisant des richesses perdues.
- Le Gouvernement, malgré les charges énormes de son budget, se fait un devoir d’encourager ces entreprises, en leur accordant, sur les fonds du Trésor, des subventions qui atteignent généralement le tiers des dépenses prévues de premier établissement de ces canaux.
- On est donc en droit de s’étonner que l’initiative individuelle ne dirige pas plus particulièrement ses efforts vers les concessions de canaux d’irrigation.
- Quelles peuvent être les causes qui arrêtent ou paralysent son action?
- Notre législation serait-elle insuffisante? À en croire des théoriciens qui se posent en réformateurs, l’irrigation en grand ne parviendra à sortir du cercle d’entraves qui l’emprisonne qu’après la refonte complète des lois qui la régissent. Ce qu’il y a de vrai dans la pratique, c’est que la loi du 3 mai 1841 sur l’expropriation, les lois des 29 hvril 18h5 et 11 juillet 18Ô7 sur les irrigations, et la loi du 21 juin 1865 sur les associations syn-
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- dicales, qui les complète, suffisent pour vaincre toutes les résistances et sauvegarder tous les intérêts.
- L’Etat mettrait-il à son concours financier des conditions qui le rendraient inacceptable, parce quelles seraient trop onéreuses? En xlehors des prescriptions générales imposées à toutes les grandes entreprises de travaux publics subventionnées sur les fonds du Trésor, il n’en est qu’une seule qui concerne plus spécialement les canaux d’irrigation : c’est la condition de produire , au préalable, des souscriptions à l’arrosage jusqu’à concurrence des 2/5 environ de la dotation légale du canal. A quelque point de vue qu’on l’envisage, cette condition ne peut être considérée que comme un avertissement salutaire qui permet au demandeur en concession, particulier ou compagnie, aussi bien qu’à l’État, de s’assurer, avant la déclaration d’utilité publique des travaux, de l’intérêt réel qu’attachent à l’exécution de l’entreprise lés propriétaires des terrains compris dans le périmètre arrosable et de se rendre compte du produit probable de son exploitation.
- Les canaux d’irrigation éloigneraient-ils les capitaux; de placement? Gomment pourrait-il en être ainsi en présence d’un revenu garanti par clés redevances qui sont hypothéquées sur la terre et qui jouissent du privilège d’être recouvrées comme en matière de contributions directes?
- S’il est vrai que certaines entreprises, mal conçues, mal dirigées, grevées d’apports qui les ruinaient d’avance, ont sombré avant l’achèvement des travaux, ont été mises sous séquestre et n’en sont sorties le plus souvent que pour être vendues à vil prix, s’ensuit-il qu’on doive condamner en masse les canaux d’irrigation?
- Des résultats aussi regrettables portent avec eux leur enseignement. Ce n’est pas le lieu de remonter aux causes pour en déduire les effets inévitables, mais bien de rechercher et d’établir ce que doit être la concession d’un canal d’irrigation pendant la période de construction et pendant la période d’exploitation, pour que le succès en soit assuré au point de vue de tous les intérêts.
- Ce sera l’objet de la seconde partie de cette conférence.
- S '
- DEUXIÈME PARTIE.
- En quoi consiste un canal d’irrigation et quels sont les droits et obligations du concessionnaire?
- Un canal d’irrigation peut être assimilé à la distribution d’eau d’une ville, avec cette différence que les tuyaux de conduites sont remplacés par des canaux à ciel ouvert et que la zone à desservir, au lieu d’être restreinte à l’enceinte d’une ville et de ses faubourgs, embrasse un périmètre de plusieurs milliers d’hectares. La rivière dont on dérive les eaux pour l’ali-
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- mcntation du canal est le réservoir; le canal principal est l’artère riiaî-tresse de distribution; les canaux secondaires et tertiaires sont les diverses branches du réseau de distribution; Jes prises d’eau particulières sont les branchements des abonnés.
- Les eaux d’un canal d’irrigation sont employées, comme eaux périodiques, à l’irrigation et, comme eaux continues, aux usages domestiques et d’agrément, à l’alimentation publique des communes et à la mise en jeu des usines établies sur leur cours.
- Le’concessionnaire prend à sa charge l’exécution de tous les canaux, canal principal, canaux secondaires et tertiaires, et de tous les ouvrages qui en dépendent. Il est tenu d’amener, à ses frais, l’eau en tête de la propriété de chaque usager, de telle sorte que les propriétaires n’ont d’autres travaux à exécuter et à entretenir que leurs vannés ou martellières de. prise d’eau et leurs rigoles d’arrosage.
- Pour indemniser le concessionnnaire de ses dépenses, il lui est accordé, outre la subvention de l’État, l’autorisation de percevoir, pendant toute la durée de la concession, qui est en général de quatre-vingt-dix-neuf ans, des redevances annuelles qui sont recouvrées comme en matière de contributions directes, et qui sont fixées : à raison de ko à 60 francs par litre par seconde ou par hectare, pour l’irrigation, à raison de 80 à 100 francs par décilitre par seconde, pour les usages domestiques et d’agrément et l’alimentatipn publique des communes, et h raison de 200/francs par force de cheval de 100 kilogrammètres pour l’alimentation des forces motrices. ,
- Ceci expliqué, je reviens aux principes à appliquer aux concessions de canaux d’irrigation.
- Au lieu de rester dans des généralités auxquelles on pourrait reprocher l’absence de sanction pratique, je prendrai pour type le canal d’irrigation de la Bourne, dans le département de la Drôme.
- Je ferai en peu de mots l’historique du canal de la Bourne. Vous verrez, Messieurs, que c’est un des plus beaux exemples des efforts persévérants cle l’initiative individuelle poursuivant , au lendemain de nos désastres, la réalisation d’une entreprise de 10 millions, sans autre mobile que les intérêts généraux du pays.
- Le canal dérivé de la Bourne est destiné à arroser la plaine de Valence, qui présente une superficie de 22,000 hectares. Cette plaine, dont le sol est formé d’alluvions, est susceptible d’une très riche culture. Mais elle manque d’eau pour ainsi dire complètement, et les récoltes y sont tout au moins compromises, quand elles ne sont pas détruites , par une sécheresse de plusieurs mois consécutifs.
- Aussi pendant plus d’un siècle a-t-on cherché les moyens d’amener les eaux sur ce vaste périmètre.
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- Les premières études datent de 1811. Elles ont été faites par l’ingénieur en chef Lesage, sur l’invitation expresse de M. de Montalivet, alors ministre de l’intérieur, que le département de la Drôme s’honore de compter parmi ses plus illustres enfants. Elles ont eu pour résultat de faire reconnaître que de tous les cours d’eau qui coulent au nord de Valence la Bourne, affluent de l’Isère, était le seul qui pût fournir à l’étiage un débit de-7 mètres cubes d’eau par seconde, en rapport avec l’étendue de la plaine à irriguer, et que la prise’d’eau devait être établie près de Pont-en-Royans, à plus de ko kilomètres de Valence, avec relèvement du niveau de la rivière par un barrage, afin d’obtenir une altitude suffisante.
- Les études continuées depuis n’ont fait que confirmer les données de Lesage.
- C’était de remonter jusqu’à la chaîne de montagnes qui forme la dernière ondulation des Alpes.
- Aussi la construction du canal principal, dont le développement total est de 50 kilomètres, a-t-elle présenté, sur les 2/5 de sa longueur, de très grandes difficultés. En dehors du barrage de retenue, dont la hauteur atteint jusqu’à 21 mètres au-dessus du rocher de fondation, on rencontre, sur les 20 premiers kilomètres, k kilomètres de tunnel, un demi-kilomètre de ponts-aqueducs de 17 à 37 mètres mètres d’élévation, et 5 kilomètres de tranchées de 8 à 12 mètres de profondeur.
- Quand on parcourt pour la première fois ces 20 kilomètres, en suivant le tracé du canal tel qu’il est exécuté aujourd’hui, quand on voit ce sol bouleversé par les révolutions du globe, ces rochers abrupts dont le sommet se perd dans les nuages, ces ravins profonds qui se succèdent à des distances très rapprochées et qui forment autant de précipices, on est saisi de vertige ; on s’étonne d’une idée aussi hardie et l’on s’incline avec admiration devant le génie qui l’a conçue et dont l’énergique volonté est venue affirmer, soixante ans auparavant, la réalisation pratique d’une entreprise qui semble défier Dieu! f
- Un avant-projet complet fut rédigé, en 1860, par les ingénieurs du département, MM. de Montrond et de Montgolfier; c’était de tout point l’exécution du programme tracé par Lesage.
- M. Bérenger de la Drôme, ancien pair de France, membre de l’Institut, que l’application du décret de i852 sur la limite d’âge venait d’at-^ teindre comme président de la Cour de cassation et de ramener dans son pays de naissance, dont il était l’orgueil, consacra les dernières années de sa vie au succès de cette entreprise , qui paraissait condamnée d’avanco à subir le contre-coup de toutes nos révolutions politiques.
- La mort le surprit avant que son œuvre fût achevée.
- Son fils, qui porte si dignement le nom illustré par son père et qui, après avoir brillé comme lui dans la magistrature, continue, dans la vie po-
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- liti(|iie, les traditions libérales dont il lui a légué l’exemple, a repris comme un héritage cette œuvre inachevée, et, pour la mener à bonne fin, y a mis tout son cœur.
- Groupant autour de lui ses collègues de la Drôme à l’Assemblée nationale, MM. Clerc, Malens et le général Chareton, dont la mort récente a été un deuil pour l’armée et une grande perte pour le Sénat, il signa, avec eux, une demande à l’effet d’obtenir la concession du canal de la Bourne suivant le projet de 1860, tant en leur nom personnel qu’au nom d’une société locale en voie de formation.
- A cette demande étaient joints, outre des projets de convention et de cahier des charges, les statuts dé la société à constituer pour la construction du canal et la justification de souscriptions à l’arrosage pour 3,ooo litres par seconde, soit les 3/7 de la dotation légale du canal.
- En attendant la décision à intervenir, on procéda aux études définitives du canal principal et on dressa les projets d’exécution.
- L’état estimatif fit ressortir les dépenses de premier établissement de ce canal à la sommé de 4,900,000 francs, dont:
- Éludes et travaux...................................... 3,000,000 francs
- Indemnités de terrains............................... 3,000,000
- Etanchements......................................... h 0 0,0 0 0
- Frais généraux et somme à valoir,pour imprévu........ 5oo,ooo
- Total égal.,.........., . /i,900,000
- Et, sur le vu de ces projets définitifs, M. Watel, dont l’expérience, la capacité et la puissance financière ont été pour là compagnie un auxiliaire précieux, s’engagea à exécuter à forfait les travaux proprement dits du canal principal moyennant le prix prévu de 3 millions.
- M. Watel a justifié une fois de plus, dans l'exécution de ces travaux, la réputation qu’il s’est «acquise comme entrepreneur de travaux publics. M. Gustave de la Vallée-Poussin, l’habile ingénieur à la capacité duquel il a fait appel, a construit toutes les vannes, vannes de prise d’eau, vannes de décharge, martellières de répartition, suivant des types dont les ingénieuses dispositions méritent de fixer l’attention des ingénieurs qui s’occupent dé canaux d’irrigation.
- Le décret de concession fut rendu en 1873; mais on trouva qu’un décret n’était pas suffisant et qu’une loi était nécessaire. Ce n’est que treize mois après, le 21 mai 1874 , que cettè loi est enfin intervenue.
- MM. les députés de la Drôme, qui avaient atteint le but que leur initiative désintéressée poursuivait depuis plus de trois ans, s’étaient effacés comme demandeurs en concession, et le Gouvernement a concédé directement, pour quatre-vingt-dix-neuf ans, avec une subvention de
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- 2,900,000 francs, le canal de la Bourne à la société locale qui s’était formée sous leurs auspices.
- La compagnie concessionnaire s’est constituée en société anonyme, suivant la loi du 2 k juillet 1867, au capital de 2 millions, qui représentent, àvec la subvention de l’État (2,900,000 francs), la dépensé prévue de premier établissement du canal principal (A,900,000 francs). Toutes les actions ont été souscrites, et le montant en a été intégralement versé. Pour faire face à la dépense de construction des six canaux secondaires et de leurs canaux tertiaires, dont l’ensemble forme le réseau de distribution des eaux sur la plaine, la compagnie a émis des obligations qui trouveront leur garantie dans les redevances souscrites.
- Si l’on considère les situations respectives delà compagnie qui vend son eau et de l’usager qui l’achète, on est amené à reconnaître que les deux parties sont vis-à-vis l’une de l’autre dans un état de mutuelle dépendance qui exigé leur accord commun.
- Pour'que cet accord nécessaire existe, se maintienne, se consolide dans la pratique, il faut que la compagnie concessionnaire soit une société locale et non une compagnie étrangère au pays, qu’on est toujours disposé à regarder et à traiter comme un groupe de spéculateurs. Ce n’est pas trop de l’autorité d’un conseil d’administration dont les membres appartiennent exclusivement à la contrée que dessert le canal, sont connus et estimés des propriétaires et des fermiers, se montrent bienveillants pour tous, respectueux des droits de chacun et d’autant plus soucieux de remplir leur mandat qu’ils ne l’ont accepté que par dévouement; il faut encore que les usagers aient le même intérêt que la compagnie Concessionnaire, et le moyen le plüs rationnel et le plus sûr pour qu’il en soit ainsi, c’est que les usagers participent aux bénéfices de la compagnie.
- Or la compagnie est représentée par un conseil d’administration dont les membres sont nommés par l’assemblée générale des actionnaires.
- Les usagers doivent donc être groupés de même en société et avoir dés délégués de leur choix pour les représenter.
- Mais comme les intérêts dés usagers sont essentiellement distincts et séparés par canal secondaire , il en résulte qu’il doit y avoir autant de sociétés différentes d’usagers qu’il y a de canaux secondaires.
- De là la nécessité des associations syndicales par canal secondaire.
- A cet effet, chaque souscripteur aux eaux périodiques et aux eaux continues, en signant sa police d’abonnement, est tenu de prendre l’engagement de faire partie d’une association syndicale avec tous les usagers desservis par le même canal secondaire et d’adhérer aux statuts de cette association, rédigés suivant le type adopté par l’administration supérieure pour les irrigations Collectives.
- Chacune de ces associations partielles, comme toutes celles qui sont
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- soumises à la loi primordiale de l’unanimité, a deux phases bien distinctes et également obligatoires à traverser.
- Dans la première, elle est à l’état d’association syndicale libre. Elle y reste pendant la préparation des projets définitifs du canal secondaire et pendant leur exécution. C’est une période transitoire, dont la durée est limitée à l’achèvement et à la mise en eau du canal secondaire.
- Dans la seconde, elle est à l’état d’association syndicale autorisée. C’est la période d’exploitation du canal secondaire. Elle a, vis-à-vis de la compagnie, toute la durée de la concession.
- J’examinerai successivement chacune de ces deux phases.
- Dans l’une et dans l’autre, l’intérêt de l’association syndicale reste toujours intimement lié à celui de la compagnie concessionnaire.
- L’association libre se forme en dehors de toute intervention administrative, par la simple adhésion donnée aux statuts.
- Elle a pour objet d’obtenir que les canaux destinés à desservir son périmètre soient établis dans des conditions qui permettent de donner la satisfaction la plus complète aux intérêts généraux des usagers.
- Il importe, dès lors, que l’association libre se constitue le plus tôt possible, en procédant à l’élection de ses syndics, afin que les syndics, qui sont les représentants légaux de l'association, puissent :
- D’une part, donner leur avis motivé sur les projets présentés par la compagnie concessionnaire et arriver à un accord qui est dans l’intérêt commun;
- D’autre part, veiller avec elle à ce que l’exécution des travaux par l’entrepreneur soit conforme aux dispositions approuvées;
- Et, d’autre part, enfin, prêter lèur concours aux agents de la compagnie, à l’effet de recueillir, s’il y a lieu, le complément de souscriptions nécessaire pour que le montant total des redevances, capitalisé à 6 p. o/o, atteigne au moins le chiffre de la dépense de premier établissement des canaux compris dans le périmètre de l'association, suivant lë devis arrêté par l'administration supérieure. A défaut de redevances suffisantes pour couvrir l’intérêt à 6 p. o/o de cette dépense, lé cahier des charges delà concession autorise, en effet, la compagnie concessionnaire à surseoir à l’exécution de ces canaux.
- Dès que le canal secondaire est achevé et mis en eau, rassociation libre disparaît pour faire place à l’association autorisée.
- La conversion de l’association syndicale libre en association autorisée a lieu par simple arrêté préfectoral. Il n’est besoin ni d’enquête, ni de procès-verbal d’assemblée générale constatant que les conditions de majorité prévues par l’article 12 de la loi du 2 t juin 1865 ont été remplies. L’unanimité résulte de l’engagement que chaque souscripteur a pris en signant sa police d’abonnement.
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- L’arrêté de conversion respectera les statuts de l’association libre, tels qu’ils ont été arrêtés dans l’assemblée générale constitutive du syndicat, en tant, toutefois, qu’ils ne contiennent aucune disposition qui soit contraire à la loi du 2 1 juin 1865 ou à l’intérêt général. S’il est vrai que l’autorité préfectorale, qui a dû rester et qui est restée étrangère à la formation de l’association libre, ait le droit d’intervenir dans les actes d’un syndicat par cela même qu’il est autorisé, il est également vrai qu’elle ne peut le faire que sous le rapport du contrôle à exercer au point de vue de l’intérêt général et sous le rapport des mesures à prescrire, en vertu des pouvoirs de police qui lui sont conférés par la loi des 12-20 août 1790, et quelle doit s’abstenir d’introduire dans les statuts des modifications qui auraient pour effet d’apporter à la liberté d’action du syndicat la moindre entrave qui ne serait pas commandée par le respect de la loi ou par l’intérêt public.
- Le but de l’association syndicale autorisée est de se substituer à la compagnie concessionnaire pour l’exploitation des canaux exécutés dans les limites de son périmètre.
- Elle peut se substituer à la compagnie pour l’exercice de tous ses droits sur ces canaux en lui laissant toutes les charges.
- C’est la première période de l’association autorisée.
- Par le fait de cette substitution restreinte, le syndicat demeure chargé de là répartition des eaux entre les usagers, de la police des canaux et de leur entretien, tandis que les dépenses annuelles restent à la charge exclusive de la compagnie concessionnaire. Pour couvrir le syndicat de ses avances, la compagnie lui abandonne toutes les redevances souscrites et devenues exigibles depuis la mise en eau des canaux exécutés. Le syndicat tient de l’article 18 de la loi du 21 juin 186 5 les mêmes droits que la compagnie de son cahier des charges, pour faire recouvrer ces redevances comme en matière de contributions directes. Et le receveur de l’association, après avoir prélevé sur ses encaissements les frais de perception et toutes les dépenses afférentes au périmètre, y compris les frais d’administration syndicale, remet le surplus à la compagnie concessionnaire.
- Comment est déterminé le montant annuel de ces frais et dépenses?
- Il est à désirer que la compagnie s’entende avec le syndicat sur le nombre et le salaire des gardes, sur le devis d’entretien des canaux, sur les frais d’administration et de perception syndicales, plutôt que de faire régler par des arbitres ceux des éléments de dépense sur lesquels l’accord ne se serait pas établi. Mais que le budget annuel ait été arrêté à l’amiable ou par voie d’arbitrage, il n’en résulte pas moins de cette situation du syndicat qui administre, entretient et exploite, et de la compagnie concessionnaire qui paye les frais d’administration, d’entretien et d’exploitation, que l’association se trouve sous la dépendance de la compagnie et sous le cou-
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- Irôle de ses agents. La compagnie, en effet, qui alloue au syndicat les crédits nécessaires, ne saurait se désintéresser de la surveillance de l’emploi de ces crédits dans les conditions prévues.
- Que si l’association veut s’affranchir de la dépendance de la compagnie concessionnaire et de l’ingérence de ses agents et obtenir ainsi son autonomie, il faut alors quelle se substitue à la compagnie non seulement pour l’exercice de tous ses droits, mais encore pour l’accomplissement de toutes ses obligations.
- C’est la deuxième période de l’association autorisée, la période de participation aux bénéfices de la compagnie.
- L’association se trouve en fait substituée, vis-à-vis de l’Etat, à la compagnie concessionnaire, sur tout le réseau de canaux de distribution dans l’étendue de son périmètre.
- Le syndicat administre, entretient et exploite les canaux exécutés, et il exécute ceux qui deviendraient nécessaires pour l’usage de nouveaux souscripteurs. Il a de plus à sa charge toutes les dépenses annuelles. Par contre, il entre en possession de tous les produits ainsi que de tout le volume d’eau qui a été attribué, par décision ministérielle, au périmètre de l’association. La compagnie concessionnaire lui abandonne toutes les redevances présentes et futures à percevoir dans l’étendue de ce périmètre. Mais elle ne le fait et ne peut le faire évidemment que moyennant le payement d’une soulte qui corresponde à une partie du bénéfice qu’elle aliène.
- Supposons que la dotation légale du périmètre de l’association soit de 9,000 litres par seconde, et que les redevances souscrites ne soient que de 800 litres; la compagnie pourra faire bénéficier l’association de la moitié, par exemple, de la différence de 1,200 litres, en ne lui demandant qu’une soulte calculée sur i,/ioo litres de redevances.
- Cette soulte peut être une annuité à payer pendant tout le temps restant à courir jusqu’à l’expiration de la concession , ou le capital une fois donné représentant cette annuité. Capital ou annuité, la soulte est fixée à forfait, et le montant en est réglé de gré à gré. L’entente sera d’autant plus facile avec le syndicat que la compagnie se bornera à ne lui demander que la part correspondante dans la libération de ses charges.
- En résumé :
- Compagnie concessionnaire, compagnie locale;
- Compagnie locale constituée en société anonyme, suivant la loi du 9 h juillet 1867 ;
- Capital-actions assez élevé pour que, réuni à la subvention de l’Etat, il permette de faire face tout au moins à la dépense prévue de premier établissement du canal principal, garantie, dans ce qu’elle peut avoir d’aléatoire, par un-marché à forfait;
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- Emission d’obligations pour la construction du roseau de distribution, sous la condition que l’intérêt et l’amortissement des obligations émises trouveront leur garantie dans les redevances souscrites:;
- Associations syndicales partielles par canal secondaire; '
- Accord de la compagnie concessionnaire et des associations syndicales par la communauté même de leurs intérêts et par une participation commune aux bénéfices de l’entreprise :
- Tels sont les principes qui ont été appliqués pour la première fois au canal de la Bourne et qui me paraissent devoir, à l’avenir, servir de règle à toutes les concessions de canaux d’irrigation.
- 'M. Barral, président. Je remercie M. de Passy de l’intéressante conférence qu’il vient de faire sur la principale des questions qui intéressent aujourd’hui l’agriculture. Cette conférence sera suivie d’une communication que M. Charles Cotard fera prochainement. Il se proposait de faire une communication sur l’aménagement des eaux en général; mais une erreur ayant été commise et les travaux du congrès du Génie civil prenant fin dès demain, M. Cotard a dû remettre sa conférence à un autre jour. Il la fera vendredi prochain, 16 août, à 8 heures et demie du soir, îo, cité Rougemont. J’ai l’honneur d’inviter toutes les personnes qui s’intéressent à la question d’aménagement des eaux, aux divers points de vue de l’agir culture, de la navigation, de l’industrie et du régime des cours d’eau, à venir écouter M. Cotard. En comparant ce qui se fait actuellement chez nous à ce qui se pratique dans d’autres pays depuis de longs siècles, il fera ressortir la nécessité d’aborder résolument le problème de l’aménagement des eaux et d’en rechercher la solution pratique- On voudra certainement entendre M. Gotard.
- Je vous remercie, Messieurs, de l’attention que vous avez bien voulu prêter à M. de Passy, qui, dans son improvisation, a traité avec une très grande autorité les questions les plus hautes et les plus ardues de la science agricole, et qui a su vous faire comprendre combien elles intéressent la prospérité de notre pays. (Très bien! très bien! Applaudissements.);
- La séance est levée à lx heures.
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- PALAfS DU TROCADÉRO. — 9- JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LA DESTRUCTION DU PHYLLOXERA,
- PAR M. F. ROHART,
- MANUFACTURIEE-CHIMISTE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Victor Lefranc, ancien ministre.
- Assesseurs :
- MM:, b Bureau, ingénieur des arts et manufactures ;
- Gh. Camus , fabricant de produits chimiques ;
- E. Deligny, viticulteur au château de l’Arç (Gironde) ;
- E. Gassou, viticulteur à Port-Sainte-Marie (Lot-et-Garonne) ; Sornay, viticulteur, notaire., à Villié-Morgon (Rhône) ;
- L. Vaquez, avocat à la cour d’appel;
- ViiSAŸ, viticulteur à Nyons (Drôme);
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Victor Lefranc, président. Mesdames et Messieurs, en l’absence regrettable de MM. Berthelot et Pasteur, et des autres savants qui devaient apporter l’autorité de leur présence à la conférence que vous allez entendre, M. Rohart a bien voulu me prier de remplacer, tout indigne que j’en sois, ces illustrations de la science.
- S’il suffit pour cela d’être un ami de la viticulture, de connaître le péril qui la menace, et d’apprécier le mérite de celui qui va vous en entretenir, je puis, à la rigueur, accepter çette mission, qui, du reste, se bornera de ma part à laisser immédiatement la parole à l’orateur.
- L’attention que vous lui prêterez, le soin que vous mettrez à répandre au dehors les notions que vous aurez recueillies de sa bouche éloquente
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- et autorisée, seront une préparation à combattre cet ennemi terrible qui menace, non pas seulement les propriétaires de vignes, mais l’équilibre du budget de l’Etat; car, si la vigne produit beaucoup, elle donne beaucoup au Trésor, et c’est comme citoyens, non moins que comme agriculteurs, que nous devons écouter avec attention et sympathie la leçon qui va nous être donnée sur la manière de lutter contre cet ennemi et de le vaincre. (Applaudissements.) La parole est à M. Rohart.
- M. Rohart. Mesdames, Messieurs, je viens vous entretenir d’une question qui est sans contredit une des plus graves du moment. Trente-quatre de nos départements sont envahis par le phylloxéra, et 600,000 hectares sont ou perdus ou en péril. Partout les ruines s’accumulent, et la désolation est générale dans le camp des laborieux de la viticulture.
- Le Gouvernement, justement préoccupé de cette situation, a sollicité toutes les initiatives, et je m’honore d’avoir été un des premiers à répondre à son appel. N’ayant pas l’honneur d’être connu de toutes les personnes qui composent ce nombreux auditoire, je demande la permission d’ajouter que, si je me présente devant vous, c’est après avoir étudié et pratiqué la question pendant cinq ans; que la Société des agriculteurs de France, qui représente, vous le savez, une grande partie des intérêts viticoles et agricoles français, a bien voulu, peut-être y a-t-elle mis quelque indulgence, classer mes travaux au premier rang et leur accorder, dès Tannée dernière, une modeste couronne. Si je vous cite ces faits, ce n’est pas en vue d’une vaine satisfaction d’amour-propre, mais afin d’établir tout d’abord que je ne suis.pas sans compétence ni qualité pour traiter le sujet dont je vais avoir l’honneur de vous entretenir.
- Je m’en tiendrai exclusivement à ce côté spécial de «la destruction de l’insecte», conformément au programme tracé, dès la première heure, par le Gouvernement.
- Je me garderai bien d’apporter ici des théories personnelles, des idées préconçues ou des thèses d’école ; je resterai scrupuleusement sur le terrain des faits, des chiffres, des résultats pratiques et économiques dûment constatés. J’ajoute que dans cette conférence, et pour répondre à la pensée qui a été si bien formulée par les organisateurs de notre merveilleuse Exposition universelle, je n’aurai d’autre but que de «mettre en lumière les enseignements industriels et économiques que comporte l’exposition des produits réunis au Champ de Mars».
- J’ai l’honneur de figurer dans ce moderne champ clos de la paix et du travail, d’y être un petit atome perdu dans cette immensité; mais il ne s’agit ici ni dè ma personne ni d’aucune autre individualité, mais Uni-
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- quement de certitudes acquises permettant d’éclairer sérieusement la question et de la faire avancer utilement.
- A l’origine de l’invasion phylloxérique, c’était comme au commencement de toute idée et de toute chose : la confusion et le chaos; en d’autres termes, l’infini dans l’indéfini. Heureusement cet état n’était que provisoire, et nous allons enfin en sortir, mais il fallait chercher et trouver, selon le mot éternellement vrai de l’Evangile, écrit en lettres ineffaçables sur chacune des merveilles que nous admirons autour de cette enceinte.
- Quoi qu’il en soit, grâce au concours de la science, qui ne fait jamais défaut quand il est nécessaire, la lumière s’est faite, et l’on a pu entrer d’une manière plus efficace et plus sure dans la voie des applications utiles. Mais pour bien constater l’état actuel des choses, je dois ajouter que si la dévastation de nos vignes est véritablement une calamité, un malheur public, il y en a un autre qui va de pair avec le premier, c’est l’ignorance, beaucoup trop générale, de chacun, je dirai même, des intéressés, au sujet de l’état réel de la question. On ne sait pas, assez à quel point elle en est à l’heure où je vous parle, et l’objet de cette conférence est précisément de dissiper les doutes en dégageant les incertitudes et les inconnus.
- La situation est certainement des plus déplorables, quand on considère qu’il a suffi d’un puceron pour envahir et dévaster une partie notable de la France et mettre en péril une des sources de la richesse nationale. Ce qui n’est pas moins navrant, c’est de penser que le gros de l’armée des viticulteurs a dû rester l’arme au pied. Mais entendons-nous bien! la bonne volonté ne lui manquait pas, ni le cœur, ni les bonnes résolutions; seulement les moyens d’action lui faisaient défaut. Son instruction scientifique et professionnelle, insuffisamment développée, n’a pu lui permettre de se rendre yn compte exact de la valeur des moyens à mettre en œuvre afin de combattre l’ennemi. Il faut bien que je constate ce fait, car il a une importance tout à fait capitale au point de Vue de demain. Aujourd’hui que tout ce qui touche à l’instruction générale a été mis? si patriotiquement à l’ordre du jour, il y a là une douloureuse leçon et un grand enseignement qui ne doivent pas être perdus pour l’avenir. La lumière n’est ici-bas que de l’expérience accumulée, et on ne fait la lumière qu’en mettant bien à profit tous les enseignements que la vie comporte.
- Dès les premiers jours de l’invasion, on a pu admirer avec quel empressement les représentants les plus considérables de la science sont accourus au secours de la viticulture, et c’est pour tout homme qui pense un devoir de respectueuse justice de rappeler que nous avons trouvé là, au premier rang, ce que j’appellerai la légion glorieuse des volontaires en cheveux blancs.
- Parmi les moyens employés pour combattre le. meurtrier de la vigne,
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- honnis la submersion, qui ne constitue malheureusement qu’un moyen encore trop limité, mais qui a été pratiqué avec un succès incontestable, notamment par M. Faucon, un seul produit a véritablement réussi, c’est le sulfure, de carbone; il a donné des résultats sérieux et absolument certains, en ce qui touche la destruction de l’insecte et surtout au point de vue de la reconstitution des vignobles. Je suis donc heureux de vous apporter la bonne nouvelle que le chef-d’œuvre de notre grand-père Noé ne périra pas.
- Pour procéder avec méthode et être sûr de ne rien omettre d’essentiel, je divise^ mon sujet en cinq parties : t° idée générale; 2° moyens ; 3° applications; k° résultats; 5° objections et économie de la question. .
- Le programme est vaste et complexe, il faut bien le reconnaître ; mais je liens à être complet, et je ne reculerai pas devant les difficultés de la tâche, parce que j’ai horreur de tous les a peu près et que d’ailleurs les témoignages et les preuves que j’apporte me paraissent de nature à faire avancer la question dans le sens le plus favorable aux intérêts généraux de notre pays. Permettez-moi donc d’espérer, Messieurs, que vous voudrez bien comprendre que la partie technique doit .nécessairement occuper ici la plus large place. Par conséquent je devrai passer sous silence les prophéties non justifiées qui nous prédisent l'impossibilité. On ne discute pas des articles de foi quand ils ne sont, comme ici, au fond et en fait, que de simples opinions dont la démonstration reste à faire. Et puis enfin, on ne tue pas le phylloxéra avec des opinions. De même je m’abstiendrai de parler des cépages maudits qui. sont la cause originelle de nos désastres viticoles et dont la culture normale irait précisément à l’encontre des vœux généraux du pays et de la pensée du Gouvernement, demandant ensemble, et avec autant de raison que de sagesse, la destruction de fin-secte.
- Ainsi que je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, un seul produit a eu une action efficace contre le dévastateur de nos vignobles : c’est le sulfure de carbone, que nous allons examiner dans un instant. Pourquoi le sulfure de carbone? La raison en est des plus gravement motivées : c’est que la plupart des autres composés , pour ne pas dire tous les autres composés qu’on peut faire agir souterrainement, sont détruits par le sol. On s’est généralement habitué à considérer la terre arable comme une chose inerte et passive : c’est là une grave erreur; elle est, au contraire, douée d’énergies étonnantes, et je suis tenu de l’établir afin de bien expliquer pourquoi lu solution cherchée était si grosse de difficultés et pourquoi tant d’insuccès ont répondu aux tentatives nombreuses et fort louables assurément qui ont été faites en vue de la destruction du meurtrier.
- J’ai constaté expérimentalement que la terre se comporte avec la plupart des composés les plus stables absolument comme le ferait une im-
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- merise pile voltaïque. Les agents chimiques qui paraissent les plus fixes sont décomposés par le sol avec une facilité surprenante : c’est ainsi que l’hydrogène sulfuré, qui tue si bien l’insecte dans le laboratoire, devient impuissant dans le sol, parce qu’il s’y décompose instantanément; la terre le dédouble en ses deux éléments, hydrogène et soufre, et, en fin de compte, il est sans action sur le phylloxéra. Si, au lieu de l’hydrogène sulfuré, on emploie l’hydrogène phosphoré, il se produit un phénomène du même genre, bien que d’un ordre différent : au lieu d’une réduction, c’est une oxydation. Si l’on fait agir des matières organiques, et notamment des produits pyrogénés, tels que les hydrocarbures, ils sont comburés, brûlés, comme si on les introduisait dans, un foyer incandescent; et quand je vous aurai dit qu’une terre arable, à la profondeur de ko à 5o centimètres, représente plusieurs millions de kilogrammes, je vous laisserai à penser à quelles difficultés se sont heurtés les hommes de bonne volonté qui avaient pris à tâche la destruction souterraine de l’inseçte par voie d’asphyxie.
- Le sulfure de carbone est le seul produit, je le répète à dessein, qui résiste parfaitement aux actions décomposantes du sol et qui possède, en outre, des propriétés toxiques dont vous allez pouvoir juger de visu dans un instant.
- Il est certainement appelé à un grand avenir, en rendant à la viticulture et à l’agriculture en général des services considérables. 11 y a quinze ou vingt ans qu’il a été employé pour la première fois contre les insectes nuisibles par Dovère, chimiste distingué et surtout homme de cœur, à qui l’on doit la préservation des immenses approvisionnements de céréales que le Gouvernement français avait fait faire en Algérie pour l’armée et la marine. Ces grains- avaient été envahis par le charançon ; Doyère les en a débarrassés précisément au moyen du produit qui nous occupe. Dès lors la preuve pratique de la puissance toxique de ce liquide contre les infiniment petits était faite. Depuis, M. Fouque, d’Oran, a eu l’idée de s’en servir contre le phylloxéra; après lui, M. Monestier à Montpellier, puis M. Paul Thénard à Bordeaux; et, récemment enfin, la compagnie Paris-Lyon - Méditerranée a préconisé, avec un dévouement et une constance des plus louables, l’emploi de ce même agent. On a également englobé le sulfure de carbone dans une enveloppe gélatineuse, que voici, comme le docteur Clertan l’a fait précédemment pour Téther, le chloroforme, le chloral, etc. Depuis, MM. Sylvestre et Boudet, réalisant l’idée préconisée par M. de Chefdebien, ont pensé à emmagasiner le sulfure dans un petit réservoir spécial, et, à l’aide d’une mèche à laquelle on fait faire siphon, de dégager le produit à l’état de vapeur dans les couches souterraines, en mettant à profit faction conductrice des fils de coton, par voie de capillarité. Il y a eu aussi des modes d’insufflation avec divers appareils.
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- Dans chacun desÆas que je viens de vous indiquer, le sulfure de carbone, toujours employé à l’étal naturel, a une action purement passagère; elle est trop rapide, trop immédiate, et vous comprendrez bientôt pourquoi elle a été jugée insuffisante dans ces conditions. A côté de ces différentes conceptions, il y a un perfectionnement important de l’idée première, ayant en vue le dégagement plus lent, plus méthodique et plus gradué du sulfure de carbone. C’est dans ce but que M. Dumas a eu la judicieuse pensée de faire agir ce. produit préalablement engagé dans une combinaison avec un sulfure alcalin, c’est-à-dire à l’état de sulfocarbonate.
- Après ces énoncés, permettez-moi, Messieurs, de rappeler qu’ayant appliqué, depuis trois ans déjà, l’emprisonnement cellulaire du sulfure de carbone dans les pores du bois, afin d’obtenir une lente évaporation de ce produit, j’ai été amené à imaginer un nouveau moyen qui consiste à retenir le toxique en l’engageant dans un réseau gélatineux, et sous l’une des formes que voilà (l’orateur montre différents prismes quadrangulaircs déposés sur le bureau). Déjà, vous le voyez, la donnée première est singulièrement modifiée; nous n’aurons plus affaire à un liquide, mais à un produit solide, maniable et transportable à volonté, qui retient le sulfure avec une sûreté que vous pourrez apprécier bientôt.
- Ce procédé a l’avantage, comme les sulfocarbonates, de rendre prolongée l’action souterraine du sulfure de carbone, car tous deux ont pour effet de régler l’émission des vapeurs asphyxiantes comme le fait le jeu du tiroir pour distribuer la vapeur aux machines en fonction.
- L’emmagasinage du sulfure de carbone dans la gélatine, à l’état solide, constitue un fait et un résultat nouveaux, une idée originale, une véritable création; et il a mérité d’attirer l’attention d’un des hommes les plus considérables dans la science, le plus illustre, on peut le dire, des chimistes de l’Europe, le,vénérable et vénéré M. Chevreul, qui a fait de ce produit l’objet d’une étude particulière, et qui en a rendu compte à l’Académie des sciences dans la séance du 10 juin dernier, comme l’avait fait précédemment M. Girard à ses élèves de l’Institut agronomique et du Conservatoire.
- Avant d’entrer dans le sujet, il importe, pour procéder méthodiquement, de bien poser les principes. Voici en quels termes s’exprimait, il y a quatre ans, M. Dumas, qui a eu l’honneur de se montrer au premier rang parmi ces volontaires à cheveux blancs dont je parlais tout à l’heure : «En faisant couler du sulfure de carbone dans les trous pratiqués autour des ceps, on obtient une production instantanée de vapeurs toxiques trop abondantes, pouvant nuire à la vigne, et dont l’effet est trop peu durable..
- Il y aurait profit à diminuer la volatilité du sulfure de carbone et à rendre son action à la fois plus longue et plus prolongée. . . Le problème à résoudre paraît donc être de concentrer autour des phylloxéras un foyer
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- de vapeurs asphyxiantes, dont la durée égale et dépasse le temps que met l’insecte à effectuer ses diverses métamorphoses. »
- Gomme cela arrive beaucoup trop souvent, on a laissé passer ce dire sans en comprendre toute la valeur et toute la portée. Mais vous allez pouvoir juger dans un moment bétonnante perspicacité et la sûreté de coup d’œil avec lesquelles le maître a discerné, dès l’origine, les conditions du problème à résoudre ; les preuves que je vous en donnerai vous démontreront qu’en dehors des principes et des règles scientifiques on ne peut guère compter sur des résultats sérieux.
- On a proposé sept ou huit cents moyens différents de détruire le phylloxéra. Aujourd’hui, vous le voyez, la question s’est bien simplifiée, puisqu’il ne s’agit plus que d’un seul et unique produit, avec deux modes d’emploi, différents il est vrai; mais au fond l’idée est une, car tous les hommes compétents, tous les viticulteurs éclairés, impartiaux, et véritablement au courant de la question, sont d’accord pour reconnaître que le sulfure de carbone est le seul composé sur lequel ils peuvent fonder de réelles espérances , et j’en apporte ici les preuves.
- Ceux qui ont tenu à employer le sulfure de carbone en nature ont imaginé des pals, instruments qui ne diffèrent les uns des autres que par certains détails de forme (l’orateur présente un de ces instruments), et qui tous gravitent autour de la même idée. Chacun d’eux porte à sa base un tuyau conducteur du liquide, que l’on fait pénétrer dans le sol en s’aidant d’une pédale sur laquelle on fait peser le poids du corps, tout en appuyant sur deux poignées qui servent de manettes. On obtient donc ainsi l’injection souterraine du produit.
- Voyons d’abord, aussi rapidement que possible, ce qu’est le sulfure de carbone. C’est le liquide incolore que voici; il est très volatil, presque à l’égal de l’éther, et il entre en ébullition à 45 degrés, c’est-à-dire avec une grande facilité; la densité de sa vapeur est plus de deux fois et demie celle de l’air (2,67).
- J’ai eu l’honneur de vous dire que l’action de ce composé est meurtrière pour tous les animaux à sang froid comme à sang chaud; je vais vous en donner les preuves expérimentales; mais voyez avec quelle facilité il s’en-llamme (M. Rohart fait l’expérience). Un bec de gaz ne serait pas allumé aussi promptement. Voici maintenant un petit oiseau, animal à sang chaud ; nous allons déposer sur l’éponge adhérente au bouchon du bocal où il est enfermé une minime quantité de sulfure, et vous pourrez juger de l’action en quelque sorte foudroyante du produit.
- Nous avons, à côté, des animaux à sang froid : des vers blancs, des courtilières, des cloportes, des carabes dorés et différents coléoptères; on va également introduire dans les éprouvettes qui les renferment une quantité infinitésimale du liquide, et vous verrez avec quelle rapidité il en aura
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- raison. Après la conférence, chacun pourra s’assurer de la mort complète de ces animaux, condamnés à l’avance.
- La compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, qui a préconisé l’emploi du sulfure de carbone en nature, a fait connaître avec un soin scrupuleux les dangers auxquels sont exposés ceux qui font usage de ce produit.
- Maintenant que nous avons vu l’idée générale et les moyens employés pour la réaliser, nous pouvons passer aux applications. Mais d’abord, pour compléter mà démonstration et vous permettre de bien juger des dangers qui peuvent résulter du maniement du sulfure de carbone en nature, on va en verser quelques gouttes dans cette outre en baudruche, dont la capacité, vous le voyez, n’est guère que de quatre à cinq litres ; il suffira d’introduire dans cette outre, non pas un corps en ignition comme une allumette ou une bougie, mais simplement une tige de fer préalablement chauffée, pour déterminer l’inflammation immédiate, et prouver que la vapeur du sulfure de carbone mélangée à l’air Constitue une atmosphère explosible qui peut être extrêmement dangereuse lorsqu’il s’agit de volumes gazeux un peu considérables, et qu’il faut une grande circonspection dans l’emploi de ce produit.
- Arrivons maintenant aux applications. Lorsqu’on introduit dans le sol du sulfure de carbone en nature, et, par conséquent, à dégagement rapide, ouïe même produit engagé dans une matière solide, comme la gélatine, que se passe-t-il dans les couches souterraines ?
- La densité de la vapeur de sulfure de carbone étant plus considérable que celle de l’air, le produit vaporisé se répand littéralement comme le ferait une nappe liquide ; c’est donc à proprement parler une submersion gazeuse, rappelant l’acide carbonique dans la grotte du Chien, à Pouz-zoles, où l’homme peut entrer impunément, tandis que le chien qui l’accompagne y trouve la mort à l’instant même.
- Lorsque le sulfure de carbone est retenu physiquement dans la gélatine, voici comment il se comporte. La gélatine, qui est très hygrométrique, se ramollit au contact de l’humidité du sol, elle se gonfle, elle perd successivement sa force de cohésion, et le sulfure étant toujours sous tension, il dend sans cesse à s’échapper des petites prisons cellulaires que l’industrie lui a faites ; il s’en dégage donc successivement, mais lentement, c’est-à-dire d’une façon graduée, méthodique, régulière. Pour vous en donner une idée, du moins approximative, je mets sous vos yeux un dessin qui représente la coupe transversale d’un de ces cubes W encore intact, qui ont été étudiés récemment pat M. Chevreul (fig. 1). L’intérieur, la partie blanche mouchetée, contient tout son sulfure ; la partie noire, qüi sert d’encadre-
- O Ce mot cube est évidemment impropre, mais ril est consacré par rosage, en raison dès premiers oübes en bois, employés il y a quelques années.
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- ment, et qui est un peu amplifiée ici, n’est que l’enveloppe extérieure dont je vous reparlerai bientôt. Voici maintenant (fig. e) la coupe de l’un de ces mêmes cubes après un mois d’enfouissement dans le sol; le cadre noir semble s’être élargi parce que le sulfure s’est en partie dégagé. Un autre de ces cubes (fig. 3) est représenté après deux mois de séjour dans la terre ; vous voyez que l’évaporation du sulfure ne s’opère que successivement , en allant des extrémités au centre. Enfin la figure 4 vous fait voir ce
- Fig. t. Fig. 2. Fig. 3. Fig. h.
- qu’il en est après trois mois d’enfouissement ; le cube est presque complètement vide de sulfure de carbone ; il pourrait l’être en moins de temps. Le délai maximum de l’évaporation complète est de quatre mois, mais la durée d’action de chacun de ces petits engins varie de soixante à cent vingt jours, suivant la nature du terrain. Ces faits, bien acquis présentement, viennent d’être constatés à la Ferme-Ecole de là Gironde, puis, tout près de là, dans les vignes de M. Chariot, comme chez MM. Giraud frères, à Catussau, et chez M. Prax-Paris, près de Langoiran, ainsi que chez M. Gubert, à Draguignan, et chez M. Sornay, à Villié-Morgon, c’est-à-dire dans tous les centres viticoles. Il ne me paraît pas douteux que les énergies particulières du sol, que je viens de signaler il y a un instant, sont pour beaucoup dans la marche du dégagement des vapeurs toxiques. Quoi qu’il en soit, c’est seulement après que le sulfure est complètement parti que la gélatine se décompose , comme toutes les matières animales, et en fournissant à la plante l’aliment azoté dont elle a toujours besoin.
- Pour amener le sulfure de carbone à cet état solide, il suffit de le débattre énergiquement avec des dissolutions gélatineuses à divers degrés de concentration. On obtient ainsi une telle division de ce produit, qu’un gramme représente plus de trois cents millions de globules, qu’un microscope puissant permet seul d’apercevoir. Ces globules sont nécessairement emprisonnés dans un inextricable réseau gélatineux dont la viscosité empêche leur séparation. C’est un résultat absolument analogue à celui-qui a permis d’incorporer le mercure (insaisissable aux doigts) dans une matière grasse, et de le rendre maniable au point d’en faire des enduits et des frictions, mais avec cette différence qu’en se desséchant la gélatine devient concrète et dure; elle fait donc prise d’abord, et la masse, préalablement moulée, peut être ensuite divisée à volonté en la coupant comme si c’était du savon frais.
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- Lorsqu’on fait usage du sulfure de carbone en nature , on n’a pas besoin de recourir à l’eau; pas davantage quand on l’emploie solidifié comme je viens de l’expliquer, ni quand on l’insuffle à l’état de vapeur dans les couches souterraines ; mais, si l’on veut se servir de l’un des sulfocarbonates alcalins, il est indispensable d’employer des quantités d’eau variant de 10 à ko litres par cep de vigne, ce qui représente 50,000 à 200,000 kilogrammes d’eau par hectare de cinq mille ceps. C’est évidemment là un obstacle à l’emploi général des sulfocarbonates, qui n’en donnent pas moins d’excellents résultats, en raison même du dégagement lent et méthodique du sulfure de carbone. Donc ce produit est un moyen certain, partout où l’on peut se procurer de l’eau facilement.
- Nous avons vu que l’usage du sulfure en nature nécessitait l’emploi d’un pal, ou instrument particulier. Pour déposer dans le sol, à la profondeur voulue, les petits cubes gélatineux, il n’est besoin de recourir à aucun outil spécial; le vulgaire plantoir suffit, ou quelque chose d’analogue. (Le conférencier s’arrête un instant pour faire remarquer que l’oi-séau enfermé dans le bocal est déjà agonisant. Pour le réduire à cette extrémité, on n’a employé que quelques gouttes de sulfure de carbone. Quant aux vers blancs et aux coléoptères, ils sont complètement morts. Le sulfure de carbone peut donc être aussi utile à l’agriculture et la débarrasser non seulement du phylloxéra, mais encore de tous les petits rongeurs qui causent souvent des dégâts considérables.)
- L’un des inconvénients de l’emploi du sulfure de carbone en nature, c’est, je l’ai dit, la rapidité avec laquelle il s’évapore, ce qui met le viticulteur dans la nécessité de réitérer l’opération. La compagnie Paris-Lyon-Méditerranée est ainsi obligée de prescrire quatre applications successives dans la même année, et en deux traitements. C’est donc quatre fois'30 à 60 grammes de sulfure de carbone par cep. Comme on a toujours le devoir de prouver, et que j’ai promis de n’être ici que le loyal et fidèle serviteur de la vérité, voici ce qu’on lit page i3 du dernier rapport publié sur ce sujet: «Le traitement doit toujours comprendre deux injections successives à dix jours d’intervalle, 55 soit, en somme, quatre applications de sulfure dans la même campagne. Cette recommandation se trouve renouvelée aux pages 1 5 et qù du rapport. Aujourd’hui que l’agriculture se plaint, avec tant de raison, de la rareté et de la cherté de la main-d’œuvre, il faut bien reconnaître que ces opérations réitérées sont un réel inconvénient; c’est une complication, et non une simplification. Quant aux sulfocarbonates, deux applications au plus suffisent, et elles nécessitent chacune l’emploi de 100 à 120 grammes de ces composés.
- Pour ce qui est du sulfure de carbone émulsionné, on a quelquefois obtenu des résultats satisfaisants à la suite d’une seule application, en raison de sa durée, qui est la plus lente et la plus prolongée que l’on
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- connaisse, mais l’action est toujours d’autant plus efficace que le dépérissement de la plante est moins avancé.
- En tout cas, soit qu’on se serve du pal, soit qu’on enfouisse le sulfure de carbone solidifié, il faut toujours faire trois trous en triangle, à ko ou 5o centimètres autour des'ceps, et à égale profondeur au-dessous du niveau du sol, en ayant soin ensuite de comprimer la terre au-dessus de l’endroit où le sulfure de carbone a été introduit ou déposé, afin d’emprisonner les vapeurs dans les couches souterraines.
- Avec trois petits cubes de 10 grammes chacun, c’est, au total, par cep, 3 o grammes de sulfure de carbone émulsionné.
- Maintenant que nous avons examiné l’idée, les moyens et l’application, abordons la question des résultats, qui est de beaucoup la plus intéressante de toutes, car les ruines se succèdent, les désastres s’accumulent, et chacun est impatient d’être fixé sur le point de savoir ce que l’on peut légitimement espérer.
- Avec le sulfure de carbone en nature, on a souvent tué les ceps. Ces accidents ne sont pas à craindre avec les sulfocarbonates ni avec le-sulfure de carbone solidifié, puisqu’on a déjà traité par ce dernier moyen plusieurs millions de ceps, c’est-à-dire l’équivalent de à,ooo hectares au moins, dans vingt-trois ou vingt-quatre de nos départements phylloxérés, et par conséquent dans les terrains géologiques et agricoles les plus divers. Pas un seul cèp n’a été tué; j’ajoute qu’avec le sulfure de carbone à dégagement lent on ne peut pas tuer la vigne, et je vais vous en fournir la preuve en vous citant des faits qui datent juste d’un an.
- L’année dernière, le 9 juillet, je faisais agir sur des vignes de Libourne jusqu’à 1 36 grammes de sulfure de carbone par cep. Tous les détails ont été publiés. La température ambiante était très élevée, et néanmoins nous n’avons même pas eu la flétrissure des feuilles, ce qui témoigne évidemment de l’action de retenue de la gélatine sur le sulfure de carbone. Il est arrivé très fréquemment, au contraire, que 3o à ko grammes de sulfure de carbone en nature, mal employés, tuaient la vigne, la brûlaient; et, comme confirmation expérimentale du fait que je viens de préciser, j’ajoute que M. Rousselier, ingénieur des mines à Marseille, a pu aller impunément jusqu’à 200 grammes par cep, au moment des chaleurs tropicales du mois d’août de l’année dernière , et les feuilles de la vigne n’ont même pas été flétries.
- Donc, vous le voyez, la différence des résultats est considérable avec le même produit, selon qu’il est employé d’une façon ou de l’autre, et, par conséquent, la question des voies et moyens a, au fond, une importance tout à fait capitale.
- De l’énoncé qui précède il ressort nettement que l’emploi du sulfure de carbone n’est nullement une question de température, comme on l’a
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- affirmé avec trop de légèreté, mais en réalité une question de moyens, de modusfaciendi. Si le sulfure de carbone a souvent été nuisible à la vigne, ce n’est pas toujours à lui qu’il faut s’en prendre, mais à des emplois défectueux, et parce qu’on méconnaissait beaucoup trop les principes, c’est-à-dire en violant la méthode et la règle. On ne saurait faire de bonnes opérations avec des à peu près.
- Je dois dire que l’époque actuelle est certainement l’une des meilleures pour les applications, car c’est le temps de la pullulation et des migrations souterraines du meurtrier de la vigne; on est dès lors bien plus sûr d’agir directement sur lui. Malheureusement, si l’on veut employer le sulfure de carbone en nature, on est arrêté par le degré élevé de la température ; la terre est brûlante, le sulfure s’évapore beaucoup trop vite, et il peut tuer la vigne au moment où elle va produire. Jugez ainsi de ce qu’il adviendrait au sud de l’Europe.
- Si, lorsqu’on introduit dans le sol du sulfure de carbone solidifié dans la gélatine, on veut se rendre compte de la marche de l’opération et de la régularité du dégagement souterrain des vapeurs, rien n’est plus facile et plus simple : il suffit de déterrer l’un de ces cubes et de faire la section transversale, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le montrer; on voit exactement ce qui se passe, comme on sait, à l’aide du thermomètre, quelle est la température du milieu dans lequel il est placé. Cette facilité de contrôle est certainement précieuse pour le viticulteur.
- La gélatine retient si complètement le sulfure de carbone que celui-ci voyage aujourd’hui par la poste, sous les enveloppes que voici, en compagnie des valeurs et lettres chargées, sans le moindre inconvénient. Cela se fait journellement. Les affirmations ne me suffisent pas, et je désire prouver régulièrement. Voici l’un de ces petits cubes, selon la dénomination consacrée, bien que ce soit un prisme quadrangulaire, ou mieux encore un véritable parallélépipède; il renferme 1 o grammes de sulfure de carbone; je le mets en contact avec la flamme de cette bougie, il ne s’enflamme pas. Je fais une section transversale, j’approche de cette même bougie la partie coupée, elle prend feu aussi rapidement que vous l’avez vu tout à l’heure dans ce godet. Les petits jets de flamme continuels que vous pouvez remarquer viennent de ce que le sulfure, chauffé à la surface qui brûle, tend toujours à sortir de sa prison. Néanmoins l’action de retenue est si énergique, que dans un instant, quand la combustion aura cessé, si j’enlève la partie brûlée, vous pourrez juger quelle n’est guère que de l’épaisseur d’une carte à jouer. Malgré la chaleur produite par la combustion, les couches sous-jacentés restent intactes, et nous pourrions répéter l’opération vingt ou trente fois avant d’arriver jusqu’à la base du cube. Cet emmagasinement du sulfure de carbone a permis de faire des envois, dès le mois de décembre dernier, à un grand propriétaire chilien , M. Régis
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- Cortès, de Valparaiso, qui a à se défendre contre les déprédations incessantes des fourmis, et surtout des petits destructeurs du travail humain qui font le désespoir des agriculteurs de tous les pays. Donc, vous le voyez une fois de plus, ce sont aussi les intérêts de l’agriculture qui sont en cause ici; et par conséquent nous ne sommes pas en présence d’horizons étroits et limités, puisque la vue peut s’étendre au loin sur les choses de l’avenir que nous avons tous le devoir de préparer.
- J’ai eu l’honneur de vous démontrer qu’il était important de prolonger la durée du dégagement du sulfure de carbone dans le sol. Or, le dernier rapport, très scientifique et très loyalement fait, de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée reconnaît que, au mois de mars, la durée d’action du sulfure de carbone en nature n’excède pas sept à huit jours; au mois de juillet, elle n’est plus que de cinq jours, et au mois d’août, époque des plus grandes chaleurs, de quatre jours seulement. La simple réflexion justifie bien, dans ce cas, la nécessité des réitérations : dans les sols peu profonds, les racines sont traçantes et s’étendent souvent très loin autour des ceps; au contraire, dans les sols profonds, les racines sont pivotantes et elles descendent à de grandes profondeurs. Dans les deux cas, la durée d’action est insuffisante pour permettre aux vapeurs de parvenir, par voie de diffusion, jusqu’à l’extrémité des racines; or, c’est sur tout le système radiculaire de la plante qu’il faut agir, et non sur une partie seulement, à peine d’être obligé de recommencer sans cesse, sans oublier la nécessité de l’action prolongée si l’on veut tuer sûrement les œufs et frapper ainsi dans son berceau cette engeance maudite. L’immersion elle-même n’est efficace,,que parce que sa durée est de près de six semaines.
- Toute la vérité doit être dite ici. Il faut que la lumière se fasse quand le pays attend; et dès lors je dois ajouter aussi que,si la durée d’action du sulfure de carbone en nature est insuffisante dans les couches souterraines, ce mode d’emploi a également l’inconvénient de laisser s’échapper dans l’atmosphère, par la surface du sol, la plus grande partie du produit ainsi employé. Et pour ne citer que des textes, voici les déclarations formelles que je relève, sur ce sujet, dans le rapport déjà mentionné de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée :
- «On peut facilement constater, en appliquant une cloche à gaz à la surface du sol, dans le voisinage d’un trou d’injection, que l’air qui s’échappe librement de la terre renferme une certaine proportion de vapeurs sulfocarboniques. » (Page 35.)
- Les mêmes affirmations précises sont réitérées un peu plus loin, aux pages 38, ho, hi et 129. «Le sulfure de carbone s’échappe de la terre d’une manière continuelle. »
- Ces déclarations ont d’autant plus de portée qu’il est impossible d’en méconnaître la compétence, car il s’agit ici d’hommes spéciaux, de faits
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- bien constatés, et non de simples opinions dont on ne connaît pas toujours le mobile.
- Je disais tout à l’heure que le sulfure de carbone employé en nature avait souvent brûlé les vignes; je suis tenu de faire la preuve régulière de ce dire, comme de tous ceux que j’ai avancés ou que j’avancerai encore devant vous.
- Il est à ma connaissance que dans la Gironde seulement, autour de Bordeaux, on a brûlé 1 5 à 20,000 ceps de vignes chez différents viticulteurs, notamment chez MM. Guénant, de la Ghassagne,. Piola, Prax-Paris, Brunet; et dernièrement encore, M. Baillou, à Vérac, perdait de cette façon ce qu’on appelle trois journaux de vignes, c’est-à-dire un hectare. Mêmes résultats également, cette saison, dans l’Hérault, à Capes-tang, à Vias, à Sagnes, à Boujan, à Pezénas et à Gers. Ces faits authentiques nous donnent donc la preuve certaine que le sulfure de carbone doit être appliqué à la vigne avec autant de mesure et de circonspection que le chloroforme aux malades.
- M. Ménudier, de Saintes, qui représente les intérêts viticoles de la Charente-Inférieure dans la question du phylloxéra, disait récemment : «Il ne faut mettre les pals et injecteurs qu’entre les mains d’ouvriers intelligents, adroits et de bonne volonté, car sans ces conditions on peut être sûr d’arriver à des mécomptes. »
- Malheureusement, il faut bien constater qu’un champ n’est pas un atelier et que la surveillance en est extrêmement difficile. Ce soin minutieux qu’exige l’emploi des pals est également reconnu dans le rapport de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, qui constate, en effet, à la page 88, au sujet d’applications satisfaisantes au cap Pinède, près Marseille, que « ces résultats n’ont été obtenus qu’au prix d’une surveillance attentive que l’on ne peut guère exiger des viticulteurs. 55 Plus loin, page 128 : «11 y a eu jusqu’à 33 p. 0/0 de vignes brûlées à la suite des applications du sulfure de carbone en nature. » Ce fait est encore confirmé plus loin, à la page 135; seulement, dans ce dernier cas, la proportion est moindre: il s’agit de â3 p. 0/0.
- Au sujet de la solidification du sulfure de carbone dans la gélatine, M. Chevreul a dit, dans son mémoire à l’Institut ( Comptes rendus de l’Académie des sciences, séance du 10 juin) : «Je n’ai pas remarqué sans surprise, je l’avoue, l’efficacité du procédé de M. Rohart propre à faire contenir à l’état de mélange plutôt qu’à celui de combinaison un corps aussi volatil et aussi odorant que l’est le sulfure de carbone, v
- Ces paroles exigent de moi une explication pour vous faire comprendre la surprise de l’illustre savant. Et tout d’abord permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de vous dire combien j’ai été heureux de ce témoignage. L’invention, c’est trop souvent le calvaire, et je crois pouvoir vous assurer que rien n’y manque. Mais l’heure de Injustice finit toujours par sonner à
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- l’horloge du temps, surtout quand on a l’honneur et le bonheur de rencontrer sur sa route un savant qui, comme M. Ghevreul, est l’une des gloires les plus pures de la France.
- L’étonnement, dis-je’, du vénérable M. Chevreul en présence de cet état particulier et tout à fait nouveau du sulfure dè carbone résulte de ce fait que toute la surface qui formé enveloppe a reçu un quantum de bichromate de potasse servant à tanner la gélatine sous l’influence de la lumière. Pour le prouver, je vais partager en deux le bloc gélatineux que voici; il est comme enfermé dans une gaine de cuir, sans aucune solution de continuité, car le cuir n’est, à proprement parler, que de la gélatine tannée. Ici, il n’y a que la surface qui est dans cet état, puisque l’extérieur seul est actionné par la lumière.
- Avant d’aller plus loin, je serais injuste si j’oubliais la mention d’honneur que mérite M. G. Simonin, le jeune collaborateur qui m’assiste, et avec lequel nous avons dû bien souvent réaliser la définition ingénieuse et pittoresque du bon Franklin: s percer une planche avec une scie, et scier une planche avec un clou??, comme nous l’enseignait si bien mon vénéré maître M. J. Girardin.
- (M. Rohart ouvre un bloc gélatineux et fait voir que l’intérieur est jaunâtre; sous l’action des rayons lumineux, cette couleur jaune passe assez rapidement à la teinte chocolat.)
- (A ce moment une détonation se fait entendre.) C’est, dit M. Rohart, l’outre en baudruche que vous avez vue tout à l’heure, dans laquelle on a introduit cinq ou six gouttes de sulfure de carbone. Le liquide s’est évaporé dans l’enveloppe avec une grande facilité. Son point d’ébullition étant très peu élevé, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, il s’est mélangé à l’air contenu dans ce petit récipient, dont la capacité était de quatre à cinq litres, et, malgré le peu de résistance d’une aussi faible membrane, il en est résulté une assez forte détonation. Dans mon usine de Libourne, une explosion formidable s’est produite à peu près dans les mêmes circonstances; elle a occasionné un commencement d’incendie et failli avoir les conséquences les plus funestes, puisque quatre ouvriers ont été blessés et que trois ont été sur le point de perdre la vue.
- D’après ce dont vous venez d’être témoins, vous pourrez' apprécier ce qui arriverait s’il s’agissait de quelques milliers de mètres cubes d’air. Sauvegarder la vie des autres, en montrant bien les dangers du maniement d’un produit encore inconnu des masses qui devront s’en servir un jour, c’est évidemment accomplir un devoir. Ces faits nous donnent également la preuve que les divers Etats européens, et avec eux toutes les compagnies de chemins de fer, ont eu raison de classer le sulfure de carbone en nature à côté des produits les plus dangereux, tels que la dynamite, la nitroglycérine, la poudre de guerre, etc.
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- Une autre conclusion importante que je ne dois pas omettre est celle-ci : lorsqu’on engage le sulfure de carbone dans une combinaison comme les sulfocarbonates, ou qu’on le solidifie à l’aide de la gélatine, il y a perfectionnement et progrès, puisque, dans les deux cas, la salubrité est assurée, en même temps que toutes les chances de dangers contre l’existence d’autrui sont écartées. Cet asservissement de la matière, c’est l’affranchissement du travail, c’est l’homme vainqueur des produits dangereux qu’il a besoin de mettre en œuvre pour produire des utilités, et c’est là que seront l’éternelle gloire et l’éternel honneur de la science et de Lindustrie, auxquelles le monde entier doit son bien-être et ses splendeurs. C’est bien, sans doute, d’opérer convenablement la diffusion des vapeurs de sulfure de carbone, mais c’est mieux encore de travailler avec ardeur à la diffusion des idées justes, comme des vérités utiles et des connaissances indispensables.
- J’ai eu l’honneur de vous dire, Mesdames et Messieurs, que je vous apportais la bonne nouvelle du salut de la vigne, et la certitude que le chef-d’œuvre de notre'grand-père Noé ne périra pas. Il me reste à prouver que je n’ai pas émis là une assertion téméraire, et que les faits connus sont ici les garants de la sincérité de ma parole.
- Il y a plus de deux ans, le 9 mai 1876, M. le duc Decazes, grand viticulteur qui s’occupe toujours avec sollicitude de cette question, parlait de résultats décisifs obtenus sous ses yeux, et il en faisait part à son collègue du ministère de l’agriculture, M. Teisserenc de Bort. Huit jours après cette première déclaration, l’Association viticole de Libourne, qui compte un grand nombre de praticiens éclairés, rendait à son tour ce témoignage affirmatif et précis : «Les faits connus nous donnent dès maintenant la preuve que la destruction de l’insecte est obtenue dans des conditions pratiques et économiques qui rendent la lutte possible, dût-elle être renouvelée tous les ans comme la submersion. » Cette déclaration des viticulteurs eux-mêmes est considérable, surtout quand on songe que c’est après avoir fait différentes applications sur plusieurs milliers de ceps, dans les environs de Libourne, à Catussau, à Saint-Emilion, à Pomerol, et cela dans cinq ou six natures différentes de terrain, que l’Association Libournaise concluait dans les termes que je viens de vous faire connaître. Ceci déjà pourrait suffire à vous montrer que la question est beaucoup plus avancée qu’on ne le croit généralement. Mais ce n’est pas tout. Depuis lors, ces résultats ont été contrôlés et sanctionnés, d’une façon régulière, par des délégués de l’Académie des sciences et du ministère de l’agriculture. Dès le mois de juin 1876, MM. les délégués venaient se joindre à la commission de Libourne, la suivaient partout dans les vignes opérées, pour refaire, après elle, les mêmes constatations * et, finalement, ils concluaient absolument dans le même sens. «M. le
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- délégué, dit le rapport, a lui-mêrue désigné tous les pieds de vigne qui ont été explorés », et nulle part on n’a pu retrouver la moindre traee d’insecte; le phylloxéra avait complètement disparp; en même temps on remarquait que le système radiculaire des vignes traitées se reformait et se comportait d’une manière satisfaisante. MM. les délégués ont signé ce rapport. Depuis cette époque, les applications se sont multipliées; elles ont eu lieu, jusqu’à ce jour, dans vingt-cinq départements dont vous pourrez lire les noms sur le tableau que j’ai fait transcrire là, afin de prouver régulièrement, en y ajoutant aussi la statistique détaillée des principaux centres viticoles dans lesquels d’importantes opérations ont été faites en deuxième et en troisième année, sur des centaines de mille ceps, chez différents viticulteurs. Vous le voyez, tous les départements envahis par le meurtrier de la vigne figurent ici, depuis la Dordogne jusqu’aux confins des Alpes-Maritimes, sans parler de la Suisse, de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de l’Autriche et du Chili. Ce sont bien là des résultats généraux, et non des faits isolés, et par conséquent aucun doute n’est possible.
- Quoi qu’il en soit, et afin d’être complet, je crois ne pouvoir mieux faire que de laisser maintenant la parole aux intéressés. .
- A la date du 3o novembre dernier, un rapport officiel a été adressé à M. le Ministre de l’agriculture et du commerce par le président du comice de Créon, M. Gras-Cadet, conseiller général de la Gironde et vice-président de la commission du phylloxéra, qui s’est rendu, avec d’autres délégués de la viticulture, dans le vignoble de M. Prax-Paris pour y constater les résultats obtenus après déux années d’applications successives. Voici l’un des principaux passages de ce document :
- La commission, dans son impartialité, ne saurait passer sous silence, Monsieur le Ministre, les résultats qu’elle a été appelée à constater à Haux, canton de Créon, dans le vignoble du château du Grava, chez M. Prax-Paris, et qui ont été obtenus par l'application des cubes Roliart.
- L’emploi de ces cubes, à raison de trois par souche, contenant seulement de 6 à 7 grammes de sulfure de carbone, et revenant de 5 centimes i/st à 6 centimes par pied, a produit un résultat vraiment surprenant.
- Ces vignes, qui l’année dernière n’avaient pas de bois de taille, ont maintenant des sarments de î, 2 et même 3 mètres de long.
- 18 rangs sur 7 k souches ont été traités dans la pièce Amouroux. Ce nouveau vignoble, planté en 187/1, est aujourd’hui, dans son ensemble, d’une très belle végétation et a donné une bonne récolte.
- Une autre pièce de vigne appelée lès Joualles rouges a été traitée le 19 février 1877. Ces vignes, qui ont plus de cinquante ans, étaient complètement perdues; elles n’avaient pas même de bois de taille, et elles sont aujourd’hui remarquables par leur vigueur, surtout lorsqu’on les compare aux autres Joualles du voisinage.
- A l’appui de ce rapport officiel, voici ce qu’affirme à son tour le chef de culture de M. Prax-Paris, dans un document qui a été rendu public à Bordeaux :
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- J’ai employé 70,000 cubes dans l’été et l’automne de 1876, sur la propriété du château du Grava, appartenant à M. Prax-Paris, député de Tarn-et-Garonne. Des vignes que nous allions arracher, qui étaient perdues, sans bois de taille et presque dépourvues de racine, ont reçu trois cubes par pied, et, sous leur action, la végétation s’est rétablie, les feuilles sont restées vertes aussi longtemps que celles des vignes indemnes. Les pousses, qui en 1876 mesuraient à peine üb à 3o centimètres, ont atteint, à l’automne de 1877, 80 centimètres, 1 mètre et même r,ao, et pas une seule souche n’est morte.
- Des explorations minutieuses, pratiquées cet hiver et ces jours derniers encore aux pieds les plus malades et dans les foyers, nous ont permis de constater un chevelu nouveau et abondant, un système radiculaire qui se reconstitue et nous assure la reprise des vignes.
- Là, Messieurs, cinquante mille ceps, ou dix hectares, ont été traités en deux campagnes. On ne peut donc dire que ce soient des expériences de cabinet. J’ajoute que, à ces témoignages qui ne sauraient être récusés, puisqu’ils reposent sur des faits que chacun peut vérifier quand il le voudra, il est juste de mentionner également les constatations faites par M. le délégué Mouillefert, qui a eu, une fois de plus, l’honneur de confirmer, de visu, ces résultats en présence de plusieurs témoins. Nous pouvons d’ailleurs y joindre aussi l’opinion de la vigne elle-même. Il y a à mon exposition des photographies de vignes à des états différents, avant et après le traitement, non seulement les organes foliacés, mais tous les organes souterrains. À l’origine et avant les applications, le système radiculaire était à peu près détruit; au contraire, après le traitement on peut remarquer notamment une racine tout entière qui n’a pas moins de trois mètres de longueur et provient, d’une de ces vignes qui étaient condamnées à mort. Elles sont toutes actuellement dans cet état; on allait les détruire il y a deux ans, et c’est grâce à l’énergie de l’homme intelligent et laborieux qui dirige les travaux agricoles chez M. Prax-Paris que ces vignes ont été sauvées. Il a demandé qu’on lui permît de faire une dernière tentative, et cette tentative a été le salut.
- Un détail que j’allais oublier, c’est que M. Boiteau, qui s’est occupé avec beaucoup de dévouement et de zèle de la question du phylloxéra, présentait dernièrement au Groupe girondin pour l’avancement des sciences, à Bordeaux, des ceps de vigne traités de la même façon qu’il avait déterrés dans la propriété voisine de la sienne, chez M. Baillou, et dont le système radiculaire était dans des conditions véritablement surprenantes. Après cela, nous pouvons donc dire, sans métaphore exagérée : La vigne a parlé, et c’est un langage muet qui en vaut beaucoup d’autres. Précédemment, M. Baillou lui-même a témoigné dans le même sens favorable au dernier Congrès viticole. Le comice de Béziers avait également affirmé, de son côté, les mêmes conclusions. Je rappelle encore que la ferme-école de la Gironde doit adresser au Ministre de l’agriculture un rapport non moins formel sur les résultats qu’elle a obtenus. Enfin, dans ces derniers temps,
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- M. le marquis de Jocas, l’un des lauréats de la prime d’honneur de l’agriculture, a confirmé publiquement des faits analogues réalisés par lui dans le Vaucluse.
- Après cet ensemble de faits pratiques, portant sans interruption sur une période de trois années, n’est-on pas fondé à dire, Messieurs, qu’il y a là plus-que des espérances, et que certainement nous sauverons cette vieille vigne gauloise qui est tout à la fois la gloire, la fortune et la joie de la France?
- Messieurs, j’avais l’intention d’examiner en détail les objections et l’économie du sujet; mais comme l’heure nous presse, je vais glisser rapidement sur les objections proprement dites, ou plutôt les réfuter le plus brièvement que je pourrai, car je tiens absolument à ne laisser aucun point dans l’ombre.
- On a émis des doutes au sujét de l’action du sulfure de carbone à dégagement lent ; on s’est demandé si ce dernier serait réellement suffisant pour tuer le petit monstre. A ce doute les faits acquis répondent, et quand ils ont prononcé d’une manière si décisive et avec tant d’éclat, il n’y a plus guère de place pour un peut-être. On sait d’ailleurs, de la façon la plus positive, que quelques cent millièmes de vapeur de sulfure de carbone tuent sûrement l’insecte. Du reste, rien n’est plus facile que d’accélérer le dégagement: il suffit, pour cela, de déchirer le cube gélatineux au moment où on le dépose dans les couches profondes du sol. Ori multiplie ainsi à volonté les surfaces d’émission et d’évaporation du sulfure, absolument comme s’il s’agissait de régler l’écoulement d’un liquide par un robinet. Donc l’objection est sans valeur, et tous les résultats connus le prouvent.
- On s’est demandé aussi si., dans les temps de grande sécheresse, la sic-cité du sol ne serait pas un obstacle à l’émission des vapeurs de sulfure de carbone. Je réponds catégoriquement : Non, et j’apporte là preuve à l’appui de mon assertion. Dès le 2 3 avril dernier, j’ai été informé qu’il n’était pas tombé une goutte de pluie dans le Var depuis dix mois; or, en dépit de cette sécheresse exceptionnelle et vraiment désolante, l’action du sulfure émulsionné dans la gélatine n’en a pas moins été satisfaisante. Le fait a été constaté non seulement par M. Gubert, qui est en première ligne parmi les viticulteurs les plus éclairés de la contrée, mais aussi par la Société d’agriculture de Draguignan, dont les délégués ont assisté aux opérations. En effet, M. L. Gubert dit, à la date que je viens d’indiquer : «Mes vignes sont atteintes depuis trois ans, et j’ai commencé l’année dernière à les traiter par une application de deux cubes seulement par pied de vigne. J’ai obtenu un résultat très heureux sur les vignes qui n’étaient atteintes que de l’année; j’ai pu, sur celles-là, avoir une récolte complète, et, à la taille, les coursons étaient aussi vigoureux que l’année précédente. »
- Ici, permettez-moi de le constater, ce ne sont ni des déductions, ni des
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- théories, ni des appréciations personnelles, c’est la viticulture elle-même qui parle et qui répond. Par conséquent, le fait d’une sécheresse prolongée de dix mois consécutifs n’a point été un obstacle à l’action efficace du sulfure de carbone solidifié. N’oublions pas d’ailleurs qu’à 4o ou 5o centimètres de profondeur, c’est-à-dire dans la région des racines, il y a toujours un quantum d’humidité suffisant pour entretenir la végétation normale des plantes; s’il en était autrement, il est évident que la vigne périrait.
- On s’est encore demandé si l’action du sulfure de carbone était capable de détruire les œufs du phylloxéra, ou au moins de stériliser les germes. Mais ici on a oublié un point important dans la donnée du problème : c’est qu’il faut nécessairement tenir compte du temps durant lequel il y a contact entre le sulfure et les œufs. Il est évident que l’effet ne peut pas être instantané, immédiat. Après un délai très court, il se peut que le germe fécond de l’œuf, que l’embryon proprement dit ne soit pas rendu infécond; mais après un contact prolongé le résultat n’est pas douteux. Cela est tellement vrai que M. Boussingault, le plus éminent des agronomes de notre époque, a constaté que le germe fécond des céréales peut être stérilisé par la vapeur de sulfure de carbone quand l’action est suffisamment prolongée, et cela bien que l’embryon soit préservé par le périsperme et le testa ou pellicule extérieure qui l’enveloppent et le recouvrent si bien. On sait parfaitement aussi que même les œufs d’oiseaux, dont l’embryon est défendu par une coquille en même temps que par la membrane vitelline, n’en subissent pas moins l’influence des milieux gazeux; et par un phénomène d’endosmose bien connu, il est également prouvé qu’il y a pénétration et échange des gaz, même à travers les parois d’un ballon en caoutchouc; à plus forte raison quand il ne s’agit que de simples membranes comme celles des œufs du phylloxéra et des autres aphidiens, qui ne sont que de petites cuticules de la plus faible épaisseur connue, mais surtout quand on considère que la durée d’action du toxique est de cent jours au moins, dans le cas qui nous occupe.
- Ne l’oublions pas, négation et doute ne sont trop souvent que des mots derrière lesquels s’abritent ceux qui ne peuvent laisser voir qu’ils ne savent pas assez. Gela s’explique parfaitement pour tout le monde, mais surtout quand on se rappelle que Napoléon 1er lui-même a douté de la puissance de la vapeur, aujourd’hui la reine du monde, et que, depuis lors , l’un de nos hommes d’Etat les plus remarquables a nié la possibilité pratique des chemins de fer. Mais, heureusement pour nous et pour les progrès les plus réels de la civilisation moderne, il y avait derrière les hauteurs de ces favoris de la gloire et du succès des hommes spéciaux, de simples ingénieurs, des chercheurs laborieux et persévérants qui n’affirmaient que ce qu’ils savaient bien, que ce qu’ils avaient bien vu, et qui ont ainsi prouvé, une fois de plus, toute la justesse de ce mot de
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- Descartes : cc L’intelligence humaine est infaillible quand elle ne prononce que sur ce quelle aperçoit nettement, clairement, distinctement. »
- Dans la question qui nous occupe, il n’y a plus rien à prouver, les preuves sont faites, l’évidence est là, et quels que soient les motifs des résistances inavouables, le temps et la vérité sauront bien en triompher. Le doute, c’est le baptême de l’invention, de toutes les inventions, et il n’est que trop souvent exploité avec beaucoup de perfidie, même quand un malheur public est en cause et que l’intérêt de la patrie est enjeu.
- A propos de l’économie du sujet, je ne dois pas omettre de compléter ce que j’avais l’honneur de vous dire il y a quelques instants, que dans les sulfocarbonates il y a un quantum de potasse, toujours utile à la végétation, et représentant une valeur agricole qui peut être calculée, d’après les quantités généralement employées, de 70 à 80 francs par hectare. Quant à la gélatine, c’est une matière azotée plus riche que le guano lui-même. En effet, les meilleurs guanos du Pérou ne renfermaient guère que 10 à 12 p. o/o d’azote, tandis que la gélatine en contient 1 k à 16 p. 0/0: elle agit donc ainsi au profit de la végétation, comme le sel de potasse dans le produit préconisé par M. Dumas; c’est une valeur qui peut représenter ko à 5o francs par hectare, au point de vue de l’alimentation végétale. Le sulfure de carbone en nature est une non-valeur agricole; il n’apporte rien, puisqu’il s’évapore sans laisser quoi que ce soit d’utile dans le sol. Remarquez, Messieurs, qu’ici je ne discute pas; je dis simplement ce qui est, je signale des faits connus, je me contente de mettre en lumière tout ce qui peut élucider la question et l’économie agricole du sujet. Quand on est honnête et sincère, on n’éprouve jamais le besoin de faire violence à la vérité; on ne lui commande pas, on la respecte et on lui obéit.
- On s’est encore posé cette question : Ne serait-il pas plus simple, et plus économique surtout, d’employer le sulfure de carbone en nature, au lieu de le prendre manutentionné, mélangé avec la gélatine, pu engagé dans une combinaison avec un sulfure alcalin? La question mérite examen : on ne fait pas du travail productif avec des illusions, mais avec des chiffres et des données positives; et pour rester dans la vérité des principes, il faut bien comprendre que le prix des choses, considéré en lui-même, ne dit absolument rien. Ce qu’il faut voir, c’est le rapport du produit à la dépense, ou, si vous l’aimez mieux, l’économie du résultat, c’est-à-dire l’effet utile et le prix de revient. Voyons quelques exemples.
- La journée d’un faucheur se paye 3 francs en moyenne; celle d’une faucheuse mécanique coûte 5o francs: évidemment, c’est la machine qui représente le plus gros déboursé; mais si, dans les deux cas, on cherche le rapport entre le rendement et la dépense, on voit que le résultat économique donné par la faucheuse est plus avantageüx que celui de l’emploi du faucheur à bras. Il y a mille exemples pareils. Que fait à
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- l’industrie d’avoir du charbon à 10 francs, s’il lui en faut consommer trois fois plus que du charbon à 20 francs? De même encore, pour me servir d’une comparaison qui se rapproche davantage de notre sujet, l’éther en nature coûte meilleur marché que la perle d’éther; mais, à l’usage, on perd vingt gouttes de ce dernier pour introduire seulement deux gouttes dans l’estomac : d’où il résulte, en définitive, que la perle d’éther, bien que coûtant plus cher, représente une dépense moindre, parce qu’il n’y a pas de déperdition. C’est juste la même chose pour ce qui concerne le sulfure de carbone en nature, ou le même agent emprisonné dans la gélatine. Que m’importe, à moi, consommateur, le prix de vos unités de valeur si je dois en employer dix, vingt, trente fois plus que de besoin, parce que vous en envoyez la plus grande partie en fumée dans l’atmosphère! La conclusion -économique est donc celle-ci : c’est qu’il vaut mieux employer pour 5 francs d’or que pour 6 francs d’argent; c’est que le bon marché apparent peut n’être qu’un mot, un trompe-l’œil, un pur mirage et un leurre, quand on ne va pas au fond des choses et qu’on ne se préoccupe pas assez de l’économie des résultats.
- Ici nous sommes en présence de deux moyens; il s’agit de savoir ce qu’ils valent, et vous allez pouvoir juger, par le parallèle que je vais résumer entre le sulfure à dégagement rapide et le sulfure à dégagement lent, lequel des deux doit mériter la préférence. Je reste dans la réalité des faits constatés jusqu’ici, sans autre pensée que celle-ci : faire la lumière. A chacun de conclure.
- Le sulfure de carbone en nature est dangereux à manier : je vous l’ai prouvé non seulement par l’explosion, mais encore par la facilité avec laquelle il a raison des animaux à sang froid et à sang chaud qui sont soumis à son action. Au contraire, le sulfure de carbone combiné dans les sulfocarbonates ou solidifié dans la gélatine n’offre aucun danger.
- Pour le sulfure en nature un instrument spécial est nécessaire, tandis que pour le sulfure émulsionné le plantoir ordinaire peut être employé quand le sol n’est ni compact ni durci par la sécheresse. D’un côté, il faut des ouvriers exercés; de l’autre, c’est inutile. Avec le sulfure en nature, la main-d’œuvre est considérable; elle l’est très peu dans l’autre cas, puisqu’une seule application suffit quelquefois, au lieu de quatre; d’un côté encore, une surveillance incessante est obligatoire, si l’on ne veut s’exposer à tuer la vigne; de l’autre, au contraire, cette surveillance n’est nullement nécessaire, et il est impossible de faire mal à la plante.
- L’emploi du sulfure de carbone en nature ne laisse pas de trace après le travail, de sorte qu’on ne peut savoir si l’ouvrier s’en est bien ou mal acquitté, tandis qu’avec le sulfure emprisonné dans la gélatine il n’y a pas de tricherie possible, par la raison toute simple qu’il reste une preuve matérielle, un témoin, l’objet lui-même, qu’on peut rechercher au besoin.
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- Nous avons vu, d’autre part, que le sulfure de carbone à dégagement rapide se perd en partie par l’évaporation à travers le sol; au contraire, avec le sulfure de carbone à dégagement lent, pas, de déperdition. Dans le premier exemple également, la durée de l’action est, au maximum, de sept jours; dans le second exemple, elle dure jusqu’à cent vingt jours. Ici, dégagement non réglé, brusque, passager ; là, dégagement réglé, continu, méthodique et prolongé.
- Enfin le sulfure de carbone en nature ne laisse rien pour l'alimentation de la vigne, tandis que le sulfocarbonate lui apporte un alcali utile, la potasse, et que le sulfure émulsionné à l’aide de la gélatine fournit au sol une matière azotée qui sert d’aliment à la plante. Veuillez, Messieurs, le remarquer encore, il n’y a ici aucune théorie ni opinion personnelle, mais uniquement des faits authentiques et prouvés.
- Pour ce qui est du prix de revient du traitement au sulfure de carbone en nature, un viticulteur de l’Hérault, M. Duffour, a déclaré au Congrès international de l’agriculture que deux applications seulement lui étaient revenues à 31 o ou 320 francs par hectare; il a omis de dire que ce n’était là qu’un demi-traitement, puisque la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée prescrit quatre applications; ce qui ferait, pour le traitement complet, une dépense de 620 à 6do francs par hectare, ou au minimum 1 2 centimes 1/2 par cep, en comptant sur 5,000 par hectare moyen. Le devoir, ici, c’est la vérité, et tout doit être dit.
- Voyons maintenant ce que coûte le traitement au moyen du sulfure de carbone à dégagement lent. Le comice agricole de Créon, et avec lui un grand nombre de viticulteurs propriétaires qui ont vu les 5o,ooo ceps traités, ont déclaré, après examen d’une comptabilité parfaitement régulière, que la dépense ressortait de 5 centimes 1/2 à 6 centimes par cep, soit 300 francs pour un hectare de 5,ooo ceps. Ces chiffres ont été également confirmés dans le Var par MM. Gubert.
- Au point de vue de l’économie sociale, c’est-à-dire de l’intérêt de la communauté, il n’est pas douteux que la vraie solution est celle qui obtient le maximum d’effet utile en dépensant le minimum de produit : d’où cette autre conclusion que la qualité, c’est-à-dire l’état de la chose employée, est aussi g ne valeur, en économie agricole comme en économie domestique. Nos bonnes et excellentes ménagères le savent si bien qu’elles recherchent toujours avec un soin réfléchi, dans leurs achats journaliers, les maxima de durée.
- Il y a partout des enseignements utiles, quand on a simplement le soin de regarder les choses d’un peu près, au lieu de les voir avec les yeux d’autrui, ou au moins à travers les lunettes souvent brouillées de son voisin. Voilà pourquoi j’ai tenu à vous présenter des chiffres. C’est surtout dans les questions d’économie générale qu’il importe d’être net et de pré-
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- ciser. Vous voyez donc, Messieurs, combien les succès qui ont été constatés partout où l’on a opéré avec soin donnent raison à l’idée économique émise ' dès l’abord par M. Dumas avec une justesse étonnante : «Il y aurait, disait-il, économie à diminuer la volatilité du sulfure de carbone (parce qu’on en. emploierait moins) et à rendre son action a la fois plus lente et plus prolongée. ?j
- Ici encore, un grand et salutaire enseignement : c’est que tout ce qui représente du travail utile n’êst, en réalité, que de la science bien appliquée. En effet, nous avons pu constater que, grâce à l’action ménagée et graduée, la dépense est moindre et le résultat plus certain encore.Ce desideratum formulé par le maître est donc aujourd’hui véritablement réalisé, puisque les conditions requises pour arriver à la solution pratique et économique se trouvent désormais remplies. Prouvons une fois de plus. Après M. Dumas, le délégué, M. Mouillefert a dit : «.Uidéal serait une matière utile à la végétation, retenant le sulfure de carbone comme on retient la vapeur, et distribuant le produit aux racines malades d’une façon régulière et continue pendant toute la période de végétation. »
- Eh bien! cet idéal entrevu comme un rêve, ou au moins comme une espérance, est devenu une réalité, une certitude, et surtout une vérité dans cet état nouveau du sulfure de carbone solidifié à l’aide de la gélatine, particulièrement dans la façon dont le produit se comporte dans les profondeurs du sol.
- Messieurs, un mot encore pour terminer.et pour répondre aussi à cette dernière objection qui consiste à dire que les producteurs de vins à bas prix ne pourront peut-être pas supporter les frais d’un pareil traitement. L’objection est plus apparente que réelle, et il faut bien finir toujours par voir les choses dans leurs conclusions pratiques. Nous avons, en effet, la preuve que des applications avantageuses ont été faites, en deuxième et troisième année, dans l’Hérault, dans le Var, dans le Vaucluse et dans la Drôme, pays où cependant les vins sont à bas prix. N’oublions pas d’ailleurs qu’un traitement de 5 à 6 centimes par cep, c’est à peine le prix d’une modeste fumure, et dès lors on n’est pas fondé à dire que ce soit là une dépense qui dépasse les moyens ordinaires d’exploitation du sol. Mais il y a ici une distinction tout à fait capitale à établir. La récolte, ce n’est pas toute la question, car si la production même est anéantie il n’y a plus de revenu à espérer; c’est tout qui peut être perdu, si l’on n’agit pas; par conséquent, il ne fautv pas voir uniquement la valeur du produit que donne un vignoble, il faut tenir compte nécessairement de la valeur même de la plante, et également de la valeur foncière. Vous savez que certains terrains sont impropres à toute autre culture que celle de la vigne. Or un cep en rapport ne vaut pas moins de t fr. 5 o cent., et c’est le minimum. Comment dès lors peut-on concevoir qu’on discute ce que j’appel-
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- lerai la prime d’assurance de 5 à 6 centimes pour sauver non seulement cette valeur de î fr. 5o cent., mais en même temps le fond , qui représente le capital engagé, et assurer aussi le revenu?-Donc l’objection ne résiste pas à l’examen.
- Il ne faut pas oublier non plus que, fatalement, les applications du traitement finiront par se généraliser au nom du salut public ; car enfin la vigne, c’est la fortune de la France, et elle ne peut pas périr. Or, du jour où ces applications deviendront générales, il est évident que la question changera complètement de face pour les propriétaires. La raison en est toute simple : si. le prix de revient des récoltes de la vigne augmente pour tous les producteurs, le prix de vente augmentera proportionnellement, et ce sera de toute justice. Que fait l’agriculture dans les années malheureuses où une partie de ses récoltes est détruite? Comment se rembourse-t-elle de toutes les avances qu’elle fait au sol? Comment l’industrie des sucres, des alcools, des bougies, et le commerce des vins lui-même se couvrent-ils des impôts qui les frappent et qu’ils déboursent d’abord? Sur le prix des marchandises qu’ils livrent à la consommation. Qui a payé les millions qu’a coûté le guano du Pérou et qu’a employés toute l’agriculture européenne? c’est la consommation. De même pour la viticulture. Par conséquent, le jour où le traitement se généralisera, tous les producteurs étant soumis à la même règle, s’il y a augmentation du prix de revient des vins, le producteur se remboursera à la vente et le consommateur devra en subir les conséquences. Voilà la règle, et il est impossible de concevoir une autre solution. J’ajoute aussi que, dans l’avenir, la question se simplifiera beaucoup et voici pourquoi : tout à l’heure nous parlions de la nécessité de quatre applications du traitement par le sulfure de carbone en nature, comme de la nécessité de mettre trois de ces cubes au pied de chaque cep : c’est que, dès la première année, on a intérêt à mettre hors de combat le plus grand nombre d’ennemis possible; mais dans les années suivantes une seule application avec un seul cube par cep devra suffire, j’en suis fermement et sincèrement convaincu, parce qu’on aura déjà anéanti les neuf-dixièmes des assaillants et que, dès lors, il sera facile de défendre la place avec le minimum d’agents destructeurs. Enfin, dernier détail, le prix de ces cubes, qui aujourd’hui coûtent aux viticulteurs deux centimes, baissera à mesure que la consommation s’en développera; j’ai dès aujourd’hui la certitude de pouvoir les faire descendre à un centime et demi, et peut-être, dans un avenir rapproché, à un centime. Or, quand dès la première année l’attaque aura été vigoureuse, générale, il sera facile de se défendre ensuite au moyen d’un seul de ces cubes, ce qui réduira la dépense à un centime par cep. Quant à l’anéantissement complet et absolu de l’insecte sur tout le territoire, nul n’oserait en répondre. D’ailleurs, veuillez le remarquer, la vaccine ne nous a pas cléli-
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- vrés de la variole, mais elle a permis à l’espèce humaine, considérée dans son ensemble, de continuer la marche normale de ses évolutions, de se développer, d’allonger la moyenne de l’existence, de croître et de multiplier selon la loi divine. De meme, le soufre ne nous a pas débarrassés de l’oïdium, mais il est pour la vigne un moyen puissant et efficace de défense, car à son aide la précieuse plante ne saurait succomber sous les étreintes du cryptogame, et finalement elle nous donne sa récolte normale. C’est ce que fera certainement le sulfure de carbone à l’égard du meurtrier de la vigne, et c’est là l’essentiel.
- Je crois qu’il est temps enfin de conclure. Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire au début,j’ai tenu à rester dans les limites tracées par la pensée qui a déterminé le programme des conférences du Trocadéro : «Mettrè en lumière les enseignements industriels et économiques que comporte l’Exposition des produits réunis au Champ de Mars. 5? Ma conclusion rentre donc absolument dans le cadre de ce programme, mais en ajoutant aussi qu’une industrie nouvelle est dès maintenant créée, au profit de la viticulture et de l’agriculture, et ce côté de la question ne devait pas être oublié, puisqu’il n’y a de durable ici-bas que les utilités.
- Je viens, Messieurs, de vous entretenir cl’une création nouvelle, représentée par un bien petit objet, mais qui, en réalité, n’est rien moins qu’une sorte de mitrailleuse à phylloxéra, qu’un générateur de vapeur de sulfure de carbone toujours en pression, pouvant fonctionner seul dans le sol pendant cent jours, sans que personne s’en occupe par conséquent, et cela moyennant une dépense de 1 centime et demi à 2 centimes. On ne connaissait pas jusqu’ici de producteur de vapeur à action continue se suffisant à lui-même. Le voilà cependant ; et je n’hésite pas à dire que si, dès l’origine, on avait posé dans ces termes les conditions du problème à résoudre, personne probablement n’eût osé en espérer la solution; et si j’en appelle au témoignage de ma conscience, je me sens autorisé à déclarer qu’il me paraît vraiment impossible de trouver un moyen tout à la fois plus pratique , plus efficace, plus économique et plus simple. Je ne fais pas de panégyrique, il n’y a ici que des vérités et des réalités qui s’affirment au grand jour, et je reste avec cette sincère et forte persuasion, bien réfléchie, que l’avenir ne me démentira pas.
- Devant l’ensemble des faits et des résultats que j’ai eu l’honneur de vous exposer, je crois donc avoir le droit de conclure en disant que, si l’Europe entière a cherché, comme nous, la solution, j’ai la ferme conviction que c’est encore à la France que reviendra le glorieux honneur de l’avoir trouvée. (Applaudissements.)
- La séance est levée à h heures.
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- TABLE DES MATIÈRES.
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- Conférence sur les Machines Compound à l’Exposition universelle de 1878, comparées aux machines Corliss, par M. de Fréminville , directeur des constructions navales, en retraite, professeur à l’Ecole centrale des arts et manufactures. ( Lundi 8 juillet. )................................................... 1
- Conférence sur les Moteurs à gaz à l’Exposition de 1878, par M. Jules Ariien-gaud jeune, ingénieur civil. (Mercredi 1 k août.).................................. 21
- Conférence sur la Fabrication du gaz d’éclairage, par M. Arson, ingénieur de la Compagnie parisienne du gaz. (Mardi 16 juillet.)................................ k3
- Conférence sur l’Eclairage, par M. Servier, ingénieur civil. (Mercredi 21 août.) 61
- Conférence sim les Sous-Produils dérivés de la houille, par M. Bertin, professeur à l’Association polytechnique. (Mercredi 17 juillet.)......................... 83
- Conférence sur l’Acier, par M. Marché, ingénieur civil. (Samedi 20 juillet.). . . 95
- Conférence sur le Verre, sa fabrication et ses applications, par M. Clémandot, ingénieur civil. (Samedi 27 juillet.). . ........................................... m
- Conférence sur la Minoterie, par M. Vigreux, ingénieur civil, répétiteur faisant fonctions de professeur à l’École centrale des arts et manufactures. (Mercredi 3i juillet.)...................................................................... 123
- Conférence sur la Fabrication du savon de Marseille, par M. Arnavon, manufacturier. (Samedi 3 août.).......................................................... i53
- Conférence sur l’Utilisation directe et industrielle de la chaleur solaire, par M. Abel Pifre, ingénieur civil. (Mercredi 28 août.)............... ............... 169
- Conférence sur la Teinture et les différents procédés employés pour la décoration des tissus, par M. Blanche, ingénieur et manufacturier, membre du conseil ,, général de la Seine. (Samedi 21 septembre.)...............:....................... 183
- Conférence sur la Fabrication du sucre, par M. Vivien, expert-chimiste, professeur de sucrerie. (Samedi ik septembre.). .. ..................................... 199
- Conférence sur les Conditions techniques et économiques d’une organisation rationnelle des chemins de fer, par M. Vauthier, ingénieur des ponts et chaussées. (Samedi i3 juillet.). .. .................................................. 2 23
- Conférence sur les Chemins de fer sur routes, parM. Ciiabrier, ingénieur civil, président de la Compagnie des chemins de fer à voie étroite de la Meuse.
- (Mardi 2Û septembre.)....................................................... 267
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- Pages.
- Conférence sur les Freins continus, par M. Banderam, ingénieur inspecteur du
- service central du matériel et de la traction au Chemin de fer du Nord. (Samedi 28 septembre.).................................................... 283
- Conférence sur les Travaux publics aux États-Unis d’Amérique, par M. Malé-zieüx, ingénieur en chef des ponts et chaussées. (Mercredi 7 août.)......... 309
- Conférence sur la Dynamite et les substances explosives, par M. Roux, ingénieur des manufactures de l’Etat. (Samedi 10 août.)................................ 333
- Conférence sur l’Emploi des eaux en agriculture par les canaux d’irrigation, par M. de Passy, ingénieur en chef des ponts et chaussées, en retraite. (Mardi 13 août.).................................................................... 361
- Conférence sur la Destruction du phylloxéra, par M. Il0haut, manufacturier chimiste. (Mardi 9 juillet.)................................................. 370
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TOME 2
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- CONFÉRENCES
- DU PALAIS DU TROCADÉRO.
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- MINISTERE DE L’AGRICULTURE ET DU COMMERCE.
- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1878, A PARIS.
- CONGRÈS ET CONFÉRENCES DU PALAIS DU TROCADÉRO.
- -------=><§><=----
- COMPTES RENDUS STÉNOGRAPHIQUES
- PUBLIÉS SOUS LES AUSPICES
- DU COMITÉ CENTRAL DES CONGRÈS ET CONFÉRENCES
- ET LA DIRECTION DE M. CH. THIRION , SECRETAIRE DU COMITÉ,
- AVEC, LE CONCOURS DES BUREAUX DES CONGRES ET DES AUTEURS DE CONFERENCES.
- CONFÉRENCES
- DU PALAIS DU TROCADÉRO.
- DEUXIÈME SÉRIE.
- Arts. — Sciences.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
- M'DÇCC LXXIX.
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- PALAIS DU TROCADÉRO.— 25 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE:
- SUR
- LE PALAIS DE L’EXPOSITION,
- PAR M. ÉMILE TRÉLAT.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Düclerc , vice-président du Sénat.
- Assesseurs :
- MM. E. Baudet, ingénieur-constructeur, membre du Jury international;
- A. Bettocchi, directeur du génie civil (Italie), membre du Jury international;
- G.-M. de Castro, membre du Jury international;
- E. Ghabrier, ingénieur civil, membre du Jury international;
- Corbon, sénateur;
- Croizette-Desnoyers, inspecteur général des ponts et chaussées, membre du Jury international;
- De la Gournerie, de l’Institut;
- T.-C. Keefer, membre du Jury international;
- Oscar de Lafayette, sénateur;
- Moser, ingénieur en chef de la ville de Zurich, membre du Jury international ;
- Poliakoff, ingénieur des ponts et chaussées de Russie, membre du Jury international ;
- L. Richard, ancien ingénieur en chef de la Compagnie des chemins de fer des Charentes, membre du Jury international ;
- F. Stach, vice-président de la Société des ingénieurs civils, membre du Jury international;
- L. Vée, ingénieur civil, membre du Jury international;
- W. Watson, docteur en philosophie (Boston), membre du Jury international.
- La séance est ouverte à 2 heures un quart.
- M. Düclerc, président. Messieurs, pour accepter de présider cette conférence, j’ai eu deux motifs. D’abord, le conférencier. Ayant lutté dans ma
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- jeunesse aux côtés du savant, du patriote dont il a l’honneur d’être le fils; témoin de ses travaux, de la dignité de sa vie, il m’est doux de lui donner aujourd’hui, devant vous, le témoignage d’une sympathie également due à son nom et à sa personne.
- J’ai voulu ensuite mettre à profit le retentissement qu’a dans le monde toute parole prononcée ici, pour signaler, pour mettre en vive lumière un fait qui est pour mon pays un honneur caractéristique.
- L’exécution de ce grand monument dont vous allez entendre l’histoire et l’appréciation, était exposée à de redoutables vicissitudes. Que de causes diverses pouvaient la retarder, la comprometre, l’arrêter! Et notamment à la fin, quand le temps allait manquer, quand tous les concours étaient indispensables, n’était-il pas à prévoir que les exigences croîtraient en proportion de l’urgence? Eh bien! non! Jusqu’au bout, les entrepreneurs et les ouvriers ont rivalisé, redoublé de dévouement et d’abnégation.
- Pour les marchés complémentaires nécessités par les développements qui se produisaient de joui: en jour, des suppléments de prix semblaient inévitables, et il est juste de reconnaître que, dans une certaine mesure, ils eussent été légitimes. Aucun supplément n’a été demandé. A la dernière heure, on pourrait dire jusqu’à la dernière minute, tous les entrepreneurs ont accepté les conditions du début.
- De même pour les ouvriers. Une grève, en menaçant de tout arrêter, aurait inévitablement forcé le commissariat général à subir leurs conditions ou à renoncer à son œuvre.
- Aucune menace de grève ne s’est produite. Le sentiment de l’honneur de la France, engagé devant le monde, a dominé toutes les suggestions malsaines, toutes les revendications inopportunes.
- Lorsque dans la Commission des marchés de l’Exposition, justement heureux de la confiance affectueuse que lui témoignaient ainsi ses collaborateurs de tous les degrés, M. le Commissaire général nous fit connaître cette situation, lorsqu’il nous rapporta cet éclatant témoignage de la valeur morale de nos concitoyens, je me rappelle qu’une fière émotion s’empara de nous tous, et cette émotion, je ne puis m’en défendre encore aujourd’hui devant vous, Messieurs. (Applaudissements.)
- Vous la partagez, je vous en remercie du fond du cœur. On a été quelquefois bien sévère pour la France, sévère jusqu’à la dureté, jusqu’à la calomnie. Pour ceux qui l’aiment comme elle mérite cl’être aimée, avec passion, c’est un incomparable bonheur de sentir que, dans la conscience universelle, l’heure réparatrice est venue, l’heure de la justice. La France, Messieurs, ne demande rien de plus. (Applaudissements répétés.)
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- M. Émile Trélat :
- Messieurs,
- Je ne puis commencer à vous entretenir clu sujet que je dois traiter devant vous sans remercier M. le Président de ses encouragements, et surtout sans lui dire l’émotion qu’il vient d’éveiller dans mon cœur en introduisant dans cette assemblée le nom et le patriotisme de mon vénérable père. Je le prie d’agréer l’expression de ma profonde gratitude. (Applaudisse^ ments. )
- Messieurs, j’ai accepté le devoir et j’ai l’honneur de parler devant vous. Cependant le sujet que je vais traiter; je me trompe, le sujet que je vais toucher est si vaste que je vous prie d’avance d’accepter les limites dans lesquelles je serai forcé de me renfermer.
- Je dois d’ailleurs vous en prévenir, Messieurs : il n’est pas possible de disserter sur le palais de l’Exposition sans engager indirectement les auteurs pleins de mérite et de dévouement qui l’ont élevé. Car que serait l’examen de leur œuvre, s’il ne motivait pas l’expressiomd’une opinion, d’un jugement? Permettez-moi de leur faire devant vous mes excuses, ou plutôt de leur demander à eux-mêmes la permission d’être franc, comme la France doit l’être devant le monde, qui est venu chez elle. (Applaudissements.)
- Je dois vous parler du palais ou plutôt des palais de l’Exposition, car il y en a deux : un palais de fer et un palais de pierre. Pour mettre quelque ordre dans notre étude, nous commencerons par le premier : le palais de fer.
- Le palais de fer, qui couvre une surface de plus de 250,000 mètres carrés, plus de 2 5 hectares, et qui contient 3o millions de kilogrammes de métal, ce palais est une œuvre énorme. L’examen que nous allons en faire sera bien prompt, bien rapide, et je ne puis le tenter qu’à la condition que vous consentiez à vous y promener avec moi. Lorsque j’y rencontrerai quelques points saillants, je vous les signalerai comme autant de traits à noter pour en fixer le caractère.
- Si vous regardez le plan de masse que j’ai fait tendre sur cette muraille et qui comprend toute l’Exposition, vous voyez l’itinéraire que je me propose de suivre avec vous : c’est cette ligne qui part de la porte d’Iéna et qui, suivant le tracé que vous voyez, traverse le pont, joint le palais de fer, le coupe longitudinalement en inclinant d’aborcl sur la droite pour regagner ensuite au centre le grand axe de l’édifice. Vous en découvrez la suite et le retour qu’elle fait pour aboutir au milieu des parterres du îrocadéro.
- Commençons, si vous le voulez bien, notre voyage.
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- I.
- Nous avons descendu l’avenue d’Iéna. Nous nous engageons sur le pont et nous nous arrêtons vers la fin du tablier, au moment où les riches échappées du fleuve cessent de distraire nos regards sur nos flancs. Nous avons devant nous le front de l’éclifice. C’est le vestibule de l’Exposition. Vous l’avez tous parcouru et vous connaissez ce grand vaisseau qui mesure 36o mètres de longueur sur 25 mètres de largeur. On y a installé, je le dis en passant, les frontispices des deux nations qui occupent le plus d’espace dans le palais : à droite, l’Angleterre, qui tient la tête de la colonne étrangère, montre les superbes collections du prince de Galles; à gauche, la France qui emplit la profonde colonne des produits nationaux, montre les installations des Gobelins, de Beauvais et de Sèvres. Je vous rappelle encore, pour insister sur l’importance de ce vestibule, que chez les étrangers, aussi bien que chez nous, on y découvre les entrées distinctes des differents groupes ordonnés selon la classification, et qu’au centre on y trouve l’accès des Beaux-Arts magistralement placés sur l’arête longitudinale de la construction. Vous comprenez, Messieurs, le rôle ménagé à ce vestibule. C’est le lieu protecteur, où le public s’abrite pour prendre baleine, se reconnaître et choisir ses voies avant de pénétrer dans les galeries. Ce rôle est matériellement servi par des dispositions efficaces. L’est-il de même dans son expression artistique ?
- C’est ici que je commence à user de la liberté que j’ai demandée à mes confrères amis et à vous, Messieurs, qui me l’avez implicitement accordée; je vais essayer de juger. Vous vous rappelez que nous avons fait station à l’extrémité du pont d’Iéna. Regardons!
- La façade se présente à nous sous la forme d’une batterie de vingt grandes baies ou travées qui sont séparées par de petits trumeaux de métal encadrant de belles faïences ou terres cuites émaillées. Aux extrémités, cette batterie s’enserre entre deux constructions métalliques qui. s’élèvent et qui silhouettent en l’air des formes dérivées de celle des dômes; au-dessus de la partie centrale du vestibule surgit encore un motif de même allure; mais, moins élancé que les précédents, il épand sur une plus large assiette ses lignes tourmentées. La composition se trouve ainsi comprendre trois localités saillantes qui coupent violemment en deux un fond simple et calme. Le tout est rehaussé de couleurs d’or, de bronze, de métal. Et cette multiplicité de tons mariée aux transparences teintées des grandes verrières, coupée par les grises échappées des portes sur les produits multicolores, et soulignée par les éclats des cartouches, des mâts et des oriflammes, fait de cette tête d’édifice une vaste scène de polychromie.
- Telle est, dans sa réalité, l’œuvre qui s’offre à nous. Je crois que j’ex-
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- prime un sentimenl général en disant qu’à première vue ce tableau étonne et excite l’esprit de l’observateur. C’est là un succès incontestablement mérité et recueilli par les auteurs distingués de cette page colossale. L’ampleur de l’objet, l’étendue des lignes, l’échelle des parties constitutives, tout cela se montre clairement dans la franchise de la mise en scène, et c’est par là qu’on est touché et singulièrement impressionné. Faut-il m’en tenir là, Messieurs, et reconnaître qu’une oeuvre provisoire, qui a pour condition de porter l’attention publique pendant quelques mois seulement, a vraiment gain de cause quand elle conquiert l’assentiment que je viens de signaler? Je m’y sentirais porté. Mais je ne puis oublier l’énorme effort qu’a coûté notre Exposition et particulièrement notre palais de fer; et je me sentirais coupable si je ne prisais assez haut devant vous cette œuvre pour y découvrir plus qu’une satisfaction passagère, pour en dégager une leçon, si le mérite des conceptions l’y a mise. Observons donc plus attentivement l’objet auquel nous n’avons encore demandé qu’une impression première. Analysons-le.
- Il est certain qu’une vue prolongée motive chez nous des impressions nouvelles. A l’étonnement et à l’attrait succède un certain trouble. L’esprit asseoit incomplètement ses pensées autour des formes indécises et compliquées des dômes. Il se perd absolument sur celles du centre. Pourquoi tant de labeurs dans leur agencement ? Pourquoi tant insister ici sur la note architecturale ? Pourquoi cette coupure en deux des lignes du vestibule; et par là; la ruine de sa pleine unité?
- On se rend compte , Messieurs, de la préoccupation qui a guidé l’artiste. L’arête centrale du palais du Champ de Mars est consacrée aux Beaux-Arts. Or, en tous temps et en tous lieux, et quelque considérables que soient les autres applications de l’esprit humain, les Beaux-Arts prennent la première place. Ils forment la première classe de notre Exposition, et ils y occupent un lieu choisi, le centre de l’éclifice. II n’est donc pas étonnant que l’architecte se soit cru obligé ou se soit trouvé entraîné à faire transparaître à l’extérieur du grand vestibule la place des objets de prédilection qui doivent avant tous autres attirer le public. Cette idée est juste et tout à fait conforme aux véritables principes d’une bonne composition architecturale. Il est évident qu’étant donné le plan de l’Exposition et la place des Beaux-Arts, il fallait marquer le centre de la façade par un accusatif formel qui comptât et s’imposât à la vue au milieu de cette répétition de travées qui caractérisent si bien le vestibule. Cela n’est pas discutable. Mais il fallait que cela fût fait avec mesure et peut-être la main a-t-elle été un peu lourde dans ce délicat arrangement? La critique est aisée, on le sait; et maintenant, d’ailleurs, que tous les travaux sont achevés et que les lignes sont dégagées, nous n’avons plus de gêne pour bien voir. Aussi ne nous est-il pas difficile d’ajouter qu’il eût sûrement été sage de
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- ne pas rappeler au centre la valeur et l’intensité de la note des dômes, marque violente et motivée aux limites angulaires de l’édifice. Cette observation ne diminue pas la valeur totale de l’œuvre, qui, je le répète, a été conduite avec une grande précision. Mais elle appuie sur une question de mesure, question qui éclaire précieusement la grande expérience de plastique fournie par la composition du vestibule du palais cle fer.
- Il y a, Messieurs, au bas de la grande façade, que nous étudions, et entre les deux dômes extérieurs, une immense vérandah vitrée sous laquelle on distingue une suite de grandes figures monumentales représentant les différents Etats qui sont venus prendre part à l’Exposition. Une seconde réserve me semble indiquée dans l’appréciation de cet arrangement. Il est bien probable que, si cette vérandah n’était pas une claire-voie couverte de verre, que si elle était pleine, le jour de reflet, qui éclairerait alors les figures, leur fournirait des valeurs plus appropriées. En même temps, d’ailleurs, que la façade s’enrichirait d’une localité grisonnante et calme à la partie basse, les objets exposés dans le vestibule gagneraient à ne plus recevoir des lumières frisant le soi.
- Enfin, pour en finir avec les petites critiques, voici une autre considération que je voudrais vous soumettre. Les dômes extrêmes ont pour but de décrire la fin de l’édifice dans l’espace, de mesurer et’ de limiter son champ d’action sur l’œil de l’observateur. Ils se terminent dans l’air par une masse composée en parties égales de construction opaque et de construction transparente. Eh bien! généralement, dans le grand art de la forme, nous fuyons ces équivalences qui se pondèrent et qui jettent le trouble dans l’esprit, parce qu’ils lui imposent un travail sans issue. Il s’efforce en vain de se fixer soit sur l’un, soit sur l’autre des moyens d’expression qui rivalisent. Ne pouvant aboutir dans son choix, il ne prend point d’assiette et souffre. Dans une œuvre d’art, nous aimons à voir l’un des éléments constitutifs de l’effet l’emporter sur l’autre, et trouver dans celui-ci un renfort par voie d’opposition. Cette ressource est toujours abolie par l’équivalence des valeurs contraires. Il faut croire qu’on eut obtenu une expression plastique plus efficace en augmentant la valeur opaque aux dépens de la valeur claire. On eût ainsi accru la fermeté de la silhouette de l’édifice en la simplifiant. Et la surabondance de lumière qu’on observe sous les dômes eût été calmée, en même temps que les surfaces d’accès des rayons solaires, si fatigants pour les visiteurs, eussent été réduites.
- Mais il Y a dans cette façade quelque chose de bien intéressant, et qui suffirait seul à m’inspirer pour son auteur une grande reconnaissance. Si je me suis permis de le traiter assez amicalement pour critiquer son œuvre avec franchise, vous me permettrez bien, Messieurs, de dire ici sans me gêner ce qui, dans cette même œuvre, me paraît devoir être encouragé.
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- L’ossature du palais du Champ-de Mars est un ouvrage important qui montre en maints endroits la science considérable qui y a été dépensée. Mais la façade du vestibule d’honneur posait à l’architecte un problème spécial. On ne pouvait espérer de dégager une expression formelle de quelque valeur, si l’on n’y employait que le fer nécessaire au soutènement et des remplissages en verre. L’expérience du Palais de cristal était faite depuis longtemps. Il fallait introduire un élément de prise pour l’œil si l’on voulait qu’il appréciât des formes. Cette idée se justifie d’ailleurs quand on se place au-dessus des engouements et quand on interroge sérieusement les capacités du fer. Le fer, qui a des qualités si nouvelles, que nous ne savons pas encore les utiliser toutes; le fer, qui garde en lui des ressources économiques et mécaniques sans rivales, ne possède pour ainsi dire pas de capacités plastiques. Comme il est capable de fournir dans les constructions une énorme quantité de résistance sous un très petit volume, et comme il est nécessaire d’en ménager l’emploi parce qu’il est coûteux, il s’ensuit qu’il supprime dans l’œuvre un des deux facteurs indispensables pour constituer la forme. Ces deux facteurs sont la matière et la lumière mises en lutte l’une avec l’autre. Or, quand on n’introduit que peu de matière dans une œuvre formelle, on obtient nécessairement peu cl’elTet formel. L’architecte du palais de fer a évidemment été hanté de cette préoccupation, de cette anxiété; cela est clairement écrit dans son œuvre. Il s’est dit: Il faut que j’étoffe l’ossature de mon édifice; et, pour atteindre ce but, il a eu l’idée de dédoubler les supports nécessaires au soutènement de chaque travée. Il les a coupés en deux dans leur épaisseur, en a espacé les deux moitiés et a placé entre elles une matière développée et capable d’un puissant effet plastique. Les intervalles sont remplis par des terres cuites émaillées. La question ainsi posée, et la solution projetée sur la vaste échelle de l’édifice, a fait faire un véritable progrès dans la céramique. Pendant qu’on s’efforçait de répondre aux besoins de l’architecte du Champ de Mars, on trouvait une couleur que l’on ne possédait pas. On ne savait pas faire le rouge qui se voit dans toutes les plaques émaillées de la façade du vestibule. Il faut donc louer et applaudir cette tentative de l’auteur. La conquête d’une couleur céramique est certainement un bien appréciable. Mais le point sur lequel j’insiste, c’est l’idée de fournir spécialement l’étoffe nécessaire à la constitution de la forme, en faisant appel à des matériaux capables de résultats formels et en les introduisant exprès dans les édifices dont l’ossature est en fer. L’idée n’est certainement pas neuve ; mais l’échelle de l’application est imprévue, et l’artiste s’y est engagé hardiment. Il a fait tout ce qui pouvait être fait avec les ressources industrielles disponibles. Est-ce à dire que le résultat obtenu soit suffisant? Ce n’est pas mon avis. Je pense que des trumeaux céramiques plus larges, si on avait pu les obtenir, auraient accru
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- la valeur plastique de l’œuvre. Néanmoins, vous voyez, Messieurs, que nous pouvons maintenant quitter cette façade principale de l’édifice et garder le sentiment qu’il a été fait là des efforts qui promettent à l’avenir des applications et des développements avantageux.
- II.
- Pénétrons maintenant dans le vestibule. Ici je vais avoir à vous parler de choses moins brillantes, d’une exécution moins délicate et qui exigent beaucoup moins de finesse et d’élévation dans le talent. Je vous demande tout simplement, en entrant dans le vestibule, de regarder à vos pieds et de voir ce sur quoi vous marchez. Dans ce palais de fer, qui a été construit avec tant de rapidité et d’éclat, si vous introduisez un de ces Parisiens qui ont été les témoins anxieux de la construction et des progrès de l’Exposition, si vous l’interrogez sur ce qu’était et ce qu’est devenu ce sol que vous foulez, il vous dira que presque partout ce sol aujourd’hui régulier, résistant, agréable au pas du promeneur, a été fait au milieu des décombres et sur des remblais à peine répandus; qu’il a été coupé en tous sens par les nécessités des installations; qu’il a été rétabli plusieurs fois, mais toujours victorieusement et avec une promptitude surprenante. Si bien qu’on a pu voir partout la terre dépouillée le soir, et répulsive à la marche, présenter le lendemain matin la surface lisse et avenante que vous voyez. Voilà, Messieurs, l’ouvrage commun, sinon encore vulgaire, sur lequel je veux un moment arrêter votre attention. C’est une conquête toute récente. Il y a dix ans et beaucoup moins, pareille entreprise eût été irréalisable. Oh ! j’entends mes amis les ingénieurs me dire qu’ils connaissent les ciments de longue date et que ce sol est tout simplement revêtu de ciment. Mais je leur répondrai que ni eux ni personne n’a jamais résolu avec des ciments le problème des dallages expéditifs dont je vous entretiens, et je crois que nous pourrons nous entendre, s’ils veulent bien m’écouter.
- Je dis donc que c’est là une conquête toute récente. L’art des constructions serait singulièrement amoindri dans ses ressources s’il ne possédait pas certains matériaux, qui peuvent être à volonté réduits en pâte, conservés en cet état assez longtemps pour être façonnés et solidifiés ensuite plus ou moins promptement. Ces matériaux reliants, ainsi nommés parce qu’ils ont servi de tous temps à relier les matériaux durs, ne sont pas connus d’hier, je le sais. On remonte en effet bien loin dans le passé avant de trouver la date de leur origine. Les anciens les utilisaient. Les Romains surtout en ont fait un gigantesque emploi dans leurs massives constructions. Mais ils procédaient autrement que nous. Une des roches les moins rares dans les affleurements géologiques, c’est le calcaire, le
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- carbonate de chaux. Le constructeur de l’antiquité qui employait le calcaire sous forme de pierres était déjà assez habile, assez expérimenté pour transformer au besoin cette pierre à bâtir en matériaux reliants. Il avait trouvé le moyen de la faire fondre dans l’eau, d’en faire de la pâte, qui durcissait ensuite. Ce problème a été résolu aux temps les plus reculés. On prenait du calcaire, c’est-à-dire du carbonate de chaux, on le chauffait, l’acide carbonique s’échappait; il restait de la chaux. En la mélangeant d’une certaine façon avec l’eau, elle constituait la pâte désirée. Mais ce procédé s’est complété notablement, il y a une centaine d’années. C’est un Anglais, Smeaton, qui a dit le premier que le calcaire est rarement pur, qu’il contient souvent de l’argile, et que, dans ce cas, la pâte qu’on obtient ne durcit pas seulement à l’air; qu’elle durcit encore quand on la place et la maintient sous l’eau. Et c’est à notre époque qu’un ingénieur qui honore non seulement le corps des ponts et chaussées, m«is son pays tout entier, c’est dans notre siècle que Vicat, à qui une récompense nationale a été décernée, a fait et formulé la théorie des chaux. Cette théorie se laisse bien mordre aujourd’hui quelque peu par la discussion, — on discute tout, et l’on a raison, — mais elle est admirable et reste philosophiquement la vraie théorie des matériaux reliants à. base de chaux. Les faits expliqués par elle se résument en quelques mots, et je manquerais à la mémoire de Vicat si je les taisais devant un public comme le vôtre.
- Quand le calcaire ne contient que du carbonate de chaux, on obtient de la pâte de chaux qui peut durcir dans l’air, en lui empruntant l’acide carbonique nécessaire pour reconstituer la pierre, le carbonate cle chaux, d’où elle est sortie. Cette pâte de chaux, qu’on nomme aérienne, ne peut durcir que clans l’air. Mais quand elle a trouvé dans le calcaire une certaine proportion d’argile, ou de silice gélatineuse, ou même de silice en poudre impalpable, l’hydraulicité ou la capacité de durcir sous l’eau se manifeste dans la pâte issue du calcaire cuit; et l’hydraulicité va en croissant à mesure que croît la proportion d’argile ou cle silice appropriable. Jusqu’à 33 ou 3à p. o/o l’hydraulicité croît; mais, pour certain qu’il soit, le durcissement est long et paresseux. 11 faut compter par mois le temps cle son efficacité, et c’est ce qui caractérise les chaux hydrauliques. Mais si la proportion d’argile dépasse de 3 à ou 35 p. o/o, le durcissement des pâtes prend une allure toute nouvelle : les réactions moléculaires qui l’amènent sont promptes et précipitées. On a des pâtes qui durcissent en quelques semaines, en quelques jours, en quelques heures et même en quelques minutes. Ces matériaux prennent le nom de ciments.
- La théorie cle Vicat constate encore d’autres faits bien intéressants. Mais ce n’est vraiment pas l’occasion d’en parler en ce moment. A la suite des travaux cle Vicat, les chaux hydrauliques et les ciments ont apporté dans
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- les ouvrages sous l’eau des facilités et des sécurités précédemment inconnues. On sait aujouvcl’liui approprier aux circonstances les plus diverses le degré de dureté et le temps de solidification; et meme dans les travaux maritimes, où les conditions de durée sont compliquées par les actions dynamiques qu’une mer tumultueuse ou violente exerce sur les ouvrages, on sait parer aux dangers. L’ingénieur est en possession de ces précieuses ressources; et s’il reste encore ici beaucoup à faire, ce n’est pas l’ingénieur qui souffre et doit se plaindre d’une lacune que l’industrie s’efforce de combler depuis vingt ans, dans les capacités constructives des ciments. Aussi n’est-ce pas l’ingénieur que touche le plus directement le succès récemment atteint par ces efforts. Les ciments, Messieurs, viennent de conquérir pour toujours des applications chères aux architectes. Jusqu’à ces derniers temps, on les recherchait, ajuste titre, dans le plein des maçonneries hydrauliques, surtout dans les maçonneries à la mer. On les employait aussi à l’exécution de certains revêtements cachés dans les ouvrages. Mais ces applications étaient déjà pénibles. Elles devenaient si douteuses lorsqu’il s’agissait de travaux à l’air libre qu’on y renonçait. C’est un succès industriel de premier ordre que celui qui se constate dans l’exécution à grande échelle des dallages en ciment de notre Exposition. 11 est le résultat d’une plus intime connaissance et d’une plus large exploitation du sol, de l’accroissement des carrières, de la concurrence plus nombreuse et d’un tâtonnement industriel de vingt ans. Il a été obtenu par une suite de tours de main qu’une expérimentation persistante a demandés à des manipulations spéciales pendant le gâchage des ciments ou pendant qu’ils effectuent leurs prises. C’est ainsi que le constructeur se trouve désormais en mesure de revêtir ses édifices d’enduits protecteurs plus durables que ceux dont il disposait. Les revêtements du sol sont parmi ceux-là les plus difficiles à réaliser, parce qu’ils doivent résister non seulement aux causes de destruction atmosphériques, mais encore à l’usure causée par le frottement de la marche. Lé spécimen que vous avez sous les yeux dans les vestibules de l’Exposition et autour de l’édifice, dans les terrasses et les perrons, sont la marque définitive de la conquête que je vous signale. Cette conquête est toute industrielle. Elle n’a pas fait appel aux grandes théories. Mais elle intéresse l’économie aussi bien que la sûreté de nos constructions publiques ou privées. Et, pour la présenter dans toutes ces conséquences, j’ajouterai que les dallages destinés à supporter la marche des hommes ne marquent pas les limites de son utilité. Un sol facile et sain sous les pieds est une nécessité des habitations. Mais la perfection des voies de circulation est un progrès qui ne doit pas s’arrêter dans nos cités. Il y a des villes dont les chaussées sont faites en ciment. Pensons-y. Les asphaltes doivent se surveiller, elles ont désormais dans le ciment un concurrent menaçant et redoutable. Ce ne sont ni les ingénieurs
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- ni les architectes qui s’en plaindront. — Vous me pardonnerez, Messieurs, de vous avoir si longtemps tenus debout sur ces grandes dalles grises. Je n’ai pourtant fait qu’effleurer ce sujet. Mais je ne devais pas laisser en oubli une des applications appropriées ici avec le plus d’opportunité à ses travaux par l’Administration française.
- III.
- Entrons, je vous prie, dans l’intérieur de l’édifice, non pas sous le couvert; — j’ai des raisons pour ne pas y pénétrer immédiatement.— Prenons la rue de droite, ce qui nous permettra de rendre hommage aux nations étrangères qui nous ont fait l’honneur et l’amitié de s’établir en cet endroit avec la liberté d’allure qu’elles auraient eue chez elles. Reconnaissons des amis en ceux qui sont venus planter là leurs pignons sur rue, et remercions-les. ( Applaudissements. ) L’accueil que vous faites à cette pensée donnée à nos hôtes éveille un regret en moi. J’eusse été heureux de me promener avec vous dans cette rue des nations et d’y retrouver un à un les traits de ces pittoresques voisinages qui captivent nos yeux et réchauffent nos cœurs. Mais ce sujet est inabordable clans cette causerie cl’une heure.
- Franchissons donc rapidement la demi-longueur de cette rue, et retournons-nous du côté de la Seine : nous avons en face de nous l’entrée des Beaux-Arts. C’est un porche à trois 'coupoles. Au fond de ce porche vous découvrez trois arcs: dans celui du centre s’ouvre la porte des galeries; les deux autres sont aveugles. Mais la décoration confond les parties dans un motif architectural aussi neuf qu’original. Je vous ai parlé, il v a quelques instants, d’un progrès considérable introduit dans les terres cuites émaillées; en voici un second qui n’est pas moins frappant et qui donne déjà un caractère de généralité aux tendances des architectes de l’Exposition. L’application que nous avons sous les yeux est extrêmement remarquable; la composition et la fabrication y rivalisent d’efforts. On ne peut observer cette localité remplie de polychromie et ruisselante de couleurs sans s’interroger et sans rêver, pour peu qu’on aime les choses de la forme. L’arcade de droite y prête assurément. Sous les tons dorés qui parent le feuillage, dans le bleu violent de la mer, entre les nuances infinies qui courent à travers l’émail, partout on sent la richesse et la solidité du procédé. Les figures elles-mêmes découvrent des ressources inattendues. Voici certainement une palette qui en promet gros à l’architecte. Cependant, Messieurs, l’objet que je vous signale n’est pas facile à étudier. Il échappe à l’examen. On pressent et l’on devine les parties qui le composent, on ne les saisit pas. C’est un défaut de l’œuvre qui trouble l’observateur, il fautie reconnaître. Peut-on en découvrir les causes? — Essayons.— Re-
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- marquez d’abord, Messieurs, que ce qu’il fallait mettre en valeur c’était un fond de couleur matériellement plat, mais troué d’échappées et de perspectives peintes. L’architecte a pensé que pour encadrer son sujet, pour l’exalter, il n’aurait rien de mieux à faire que de lui opposer des reliefs réels et très accentués; et il a fait passer autour et au travers de son émail une ordonnance d’architecture un peu tourmentée, quoique fort bien étudiée. Malheureusement il a mis sur toute cette ordonnance très relevée un ton terreux qui n’est ni un repos ni un entraînement de l’œil vers les luttes chromiques du sujet. Je crois qu’autour d’un objet où le chatoiement des couleurs est aussi vif qu’ici il n’y a pas cl’autre cadre à ménager qu’une localité reposante, afin que l’œil garde toute sa sensibilité et toute sa puissance pour l’observation du centre. Il fallait faire appel aux blancs; et si, par exemple, toute cette architecture avait été montrée en marbre deParos, je ne doute pas que les sujets de faïence n’y eussent singulièrement gagné.
- Mais j’ai une observation plus grave à faire à cette installation. La lumière qui l’enveloppe est si brutalement aménagée qu’on ne trouve presque nulle partie point de vue qui garantit des reflets entretenus sur les brillants des émaux. Partout la lumière blanche s’y réfléchit et éblouit les yeux. On aurait certainement obvié à cette insupportable souffrance en aveuglant l’arcade de flanc du portique et en supprimant de ce fait tout le jour frisant. On prévoit très bien l’excellent résultat qu’on eût obtenu, quand on observe l’éclairage calme et dôux de la porte des galeries, qui ne reçoit que la lumière de face, au centre du portique. — Notons cependant encore, Messieurs, cette seconde application architecturale de la céramique, et donnons-lui une bonne pensée malgré la fatigue qu’elle impose à la vue; car c’est une tentative hardie et très habile.
- IV.
- Si maintenant vous voulez bien vous retourner, vous vous trouverez en face du pavillon de la ville de Paris. Ce pavillon occupe le centre d’un parterre que je n’ose appeler vaste, parce que, dans notre Exposition, les vides ne sont guère vastes, hélas! Est-ce bien le cas de dire « hélas??? Quand on songe que cette exiguïté d’espace tient à tous les biens qui sont venus surprendre nos laborieux efforts ! Nous nous croyions appauvris ; et au fond, dans notre incessant travail, nous nous sommes découverts très riches. Si bien qu’il a fallu partout remplir tout l’espace et qu’il n’est plus resté nulle part de marge au tableau.
- Quoi qu’il en soit, dans ce trop petit parterre se trouve le pavillon de la ville de Paris. Il couvre un demi-hectare, s’élève souverainement sur sa base, et gagne l’espace avec majesté. Je ne vous y fais pas entrer;
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- les richesses de l’intérieur sont si nombreuses et si pressées qu’elles font quelque peu tort à l’édifice. C’est la même plénitude que nous voyons partout. Restons donc à l’extérieur. Il ne manquera pas de nous intéresser. Voici un nouvel essai de la terre cuite, de l’émail, de la polychromie. Il est tenté par un autre artiste et non sans talent. L’étude est délicate et fine. Dans les lignes de fer qui encadrent l’édifice et dans les remplissages de céramiques qui étoffent les parois, on découvre l’amour passionné des ajustements et les soins méticuleux des assemblages. Mais tout cela montre combien le fer mérite d’être accueilli dans les œuvres de la Forme, quand on ne lui fait pas excéder le rôle qui lui est acquis par ses propriétés mécaniques et quand on renonce à réclamer de lui des avantages qu’il ne peut fournir. On le voit ici paraître clans la mesure qui lui convient. On ne le voit nulle part se substituer au lieu et place des matériaux capables de nourrir la Forme. Et c’est par là que cette construction étale victorieusement dans son cadre la richesse de ses reliefs et la variété de ses couleurs. Je ne dis pas qu’il y ait là toute la justesse plastique désirable. Non; je dois être plus difficile, parce que je parle devant vous, Messieurs , et parce que je veux me rechercher jusqu’à ne dire que ce qu’il y a de plus grave en ma pensée. •
- Quels sont donc les défauts de cette œuvre ? J’y ai applaudi, vous l’avez vu; mais, je l’avoue, je réservais quelque chose dans mon applaudissement. Quand j’observe cet objet, je me sens ramené avec trop de persistance vers l’ossature qui le maintient. Mon œil a peine à s’en détacher et il lui faut faire des efforts trop laborieux pour gagner le champ des céramiques, où se développent les vraies richesses de l’édifice. S’il y parvient, il ne s’y repose pas tranquille et comme il faut pour apprécier des formes. Je sais bien que cette ossature est à sa place; mais elle occupe apparemment trop d’espace. Si bien que, quand je regarde cet objet, je pense à un coffre bien serti plutôt qu’à un édifice artistement formé, à un coffre grandi montrant partout l’épanouissement de sa sertissure. J’entends quelques-uns de mes auditeurs m’objecter qu’une salle d’exposition n’est, à vrai dire, qu’un grand coffre et qu’ils ne voient pas de mal à ce que ce caractère fondamental reste apparent dans la figure de la construction. Je me rallierais volontiers à cette opinion sommaire s’il ne s’agissait ici que d’une construction correctement et proprement aménagée pour un service matériel. Mais nous avons mieux que cela sous les yeux. Le pavillon de la ville de Paris est une œuvre qui vise et qui mérite le titre de composition d’art. Il faut donc l’apprécier au point de vue des qualités formelles que révèle son architecture. C’est quand on l’envisage ainsi qu’on trouve, au milieu de la recherche si scrupuleuse et si soignée quelle dénote, la place d’une critique. Une fois admis le beau parti des terres cuites et des couleurs émaillées pour constituer les valeurs expressives de l’édifice,
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- on porte péniblement la distraction des lignes métallicpies, qui ne perdent nulle part l’allure d’un agencement mécanique. On souhaiterait des assemblages apparemment moins habiles, des jonctions moins raides entre le métal et les panneaux, quelques ondulations ménagées aux confins des terres cuites. Mais à côté de ces exigences bien sévères pour un travail aussi neuf, sachons apprécier, Messieurs, le vrai talent que dévoile le pavillon municipal et souhaitons qu’il soit conservé, comme on l’a annoncé, au delà du terme assigné à notre Exposition. Peut-être dégagerons-nous alors toute la leçon qu’il porte en.lui.
- V.
- Après avoir dépassé ce pavillon de la ville de Paris, on arrive au porche qui dessert la seconde branche des Beaux-Arts. L’ordonnance générale est ia même que celle du premier porche. Mais l’intérêt se concentre sur l’entrée elle-même, cpii fait motif à part au lieu de se dépenser sur un fond remplissant les trois arcs. L’ajustement est puissant et bien fait pour fixer l’attention. C’est une composition hardie, homogène et dans laquelle le sujet est vigoureusement attaqué. Elle a fait appel à deux procédés qui portent toujours coup, quand ils sont bien menés. D’abord l’œuvre ne comporte qu’une seule matière ; et la tonalité générale et dominante qu’elle dégage ramasse le site dans une forte impression d’unité. Le tout est en terre cuite rosée, parsemée d’émail et de dorures. Ensuite les plans et les lignes se composent et s’ajoutent par voie de répétition. Vous avez le tableau qui entoure la haie, puis un chambranle, puis deux pilastres portant une première frise, puis deux autres supports portant la frise d’expression. Ces valeurs, cpii répètent invariablement l’élément vertical et l’élément horizontal de l’objet, sont l’application d’un des moyens les plus efficaces de l’architecture. Mais il ne faut pas s’y tromper; il ne s’agit pas ici de figures, de valeurs, de mesures identiques. Le tableau de la haie est mince; le premier chambranle s’élargit; le pilastre prend une valeur considérable; le contre-pilastre s’atténue. Et le tout est couvert, ou souligné, ou traversé, ou simplement touché d’émail et d’or. Cela constitue un ensemble très mouvementé et très solide, duquel surgit comme amortissement une grande et vigoureuse figure d’Apollon. Cette vaste composition est pleine de couleur, et ce qu’il faut louer en elle , c’est la hardiesse et la mesure du procédé polychromique. La terre cuite au fond se nuance et vibre de tous les accidents clé cuisson. Le ton ondule en quelque sorte à travers la grande page, perdant ou gagnant de la vigueur, suivant que le feu du four a rencontré une pâture plus ou moins facile. L’œil s’y promène au milieu cl’agaceries très spirituelles; il est tout entraîné et comme soutenu, quand les verts, les noirs, les blancs des émaux et les
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- ors le surprennent et l’arrêtent. La palette est d’ailleurs fine et discrète. On peut dire à la louange de l’artiste que la puissance de l’effet est ici due à la sobriété des moyens. Je ne voudrais pourtant pas rester trop longtemps avec vous devant cette forte étude. Je ne saurais peut-être pas me taire sur certains défauts de mesure dans les ligures encadrées qui coupent les pilastres, dans les divisions de la grande frise et clans la figure du couronnement. Mais constatons un fait important. Voilà, si je ne me trompe, la quatrième fois que je vous signale l’usage architectural des émaux et des terres cuites. Si nous parcourions les installations isolées, nous trouverions bien d’autres tentatives analogues. Pour nous en tenir au palais, voici quatre artistes différents qui subissent le même entraînement et qui, avec la même audace, au milieu de difficultés diverses et dans les conditions les plus dissemblables, se sont jetés dans une application nouvelle, parce que l’époque leur mettait en main une ressource nouvelle. Je dis, Messieurs, qu’il faut les louer, et en même temps qu’il faut nous féliciter d’avoir à notre disposition cette récente conquête. C’est un bien que personne ne discutera et cpii portera ses fruits dans nos œuvres d’architecture, si diverses par leurs programmes et si exigeantes par la manière dont elles veulent être traitées.
- Nous voilà arrivés à peu près aux deux tiers de la longueur de l’éclifice. Mais hélas ! ce que je craignais se réalise : le champ que nous parcourons a i,5oo mètres de longueur, et il faudra revenir! Je cours grand risque de vous fatiguer. Il faut que je fasse appel à votre courage; car je ne puis vraiment pas vous laisser là.
- VI.
- Voici la galerie des Beaux-Arts. Oh! ici ma critique sera grave et sévère; car il n’y a pas d’autre moyen d’apprécier utilement cette suite de salles dans lesquelles sont abritées nos œuvres les plus précieuses. Quand je pénètre sous ces vélum écrasés, au milieu de ces tableaux qui se pressent les uns les autres et qui m’attaquent de toutes parts, je sens que l’espace manque. Il me semble, si je puis employer cette image, que mon œil étouffe; je me demande si la vue, à laquelle on refuse ici le moindre coin de repos, n’est pas une malheureuse condamnée aux travaux forcés. Je souffre et je me plains.
- Si vous voulez bien réfléchir, Messieurs, vous vous rendrez compte de cette souffrance. Lorsque notre vue fonctionne précisément, c’est-à-dire lorsque nous regardons quelque objet, elle met toujours en concordance deux gymnastiques distinctes de l’œil : la vue directe, la vue indirecte. La vue directe, qui ne met en action que la très petite portion centrale de notre rétine, est très claire, très nette, très précise. C’est elle qui voit
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- vraiment. Mais elle est aussi très délicate, très facile à distraire et à troubler, très prompte à la fatigue. Elle ne fonctionne bien que si elle se sent protégée dans tous les environs du lieu de son travail et assurée de calme. C’est le rôle de la vue indirecte de lui ménager ces conditions indispensables. Celle-ci s’exerce par toute l’étendue de la large tapisserie rétinienne qui entou re la tache jaune au fond de l’œil. C’est de là qu’elle effectue des reconnaissances générales autour du champ de la vue directe. Son action est très étendue, mais vague. Elle constate toutes formes en gros, mais n’en définit aucune. Elle se promène aux alentours. Elle va chercher quelquefois très loin les territoires reposants où les luttes formelles s’éteignent et où la vue efficace n’aura plus rien à faire; et elle en avertit celle-ci. Elle fait ainsi sa sécurité dans un centre réservé ; tandis que, elle, elle joue en quelque sorte le rôle de grand'gardes. Mais pour cela il faut qu’elle rencontre cpelque part ces localités effacées que nous nommons des repos. Or, il n’y en a pas du tout dans notre installation des Beaux-Arts. La vue directe est simultanément sollicitée partout. Ses grand’gardes ne sont nulle part utilisables. Elle s’amorce en tous sens, et, se sentant toujours en aventure, elle ne se prend en aucun point. Aussi la peinture ne se voit pas à l’Exposition, ou elle se voit si mal que c’est tout comme si on ne ta voyait pas. Je sais bien que dans une œuvre aussi étendue que celle que nous visitons ensemble, il est impossible qu’il n’y ait pas quelque part un point faible. Eh bien! le point faible de notre Exposition, le voici. Cela est malheureux, et d’autant plus regrettable qu’il eût suffi de s’enquérir un peu plus de ce qui s’était fait ailleurs. Je me rappelle qu’à Londres, en 1862, nous avions sous les yeux une exposition des Beaux-Arts, admirablement installée; et cela tenait précisément à ce qu’on avait su ménager aux objets les fonds nécessaires au régulier exercice de l’œil. Les entourages, leur neutralité, leur insignifiance cherchée, surtout leur étendue offraient une large assiette à la vue protectrice, à la vue grand’garde, et la maintenaient en posture de sauvegarder incessamment les délicates occupations de la vue directe.
- Cette exposition des Beaux-Arts de Londres, je me la suis toujours rappelée, et j’en revois encore les attrayantes dispositions comme si j’y étais. Elle consistait en une grande galerie de 1 5 mètres de large et de 15 de haut. Sur les stylohates, à la hauteur de im,io ou im,i5, se trouvaient les tableaux, qui occupaient 6 ou 7 mètres en élévation; puis au-dessus le mur nu s’élevait encore de 5 ou 6 mètres; au-dessus de tout cela, enfin par delà la voussure, le vaste châssis s’ouvrait. Et de là-haut la lumière tombait dans la salle. Et ne rencontrant rien qui put les contrarier, les vibrations de l’éther descendaient sans trouble jusqu’à l’œuvre cl’art quelles attaquaient franchement, simplement et d’ensemble, afin de vous en rapporter la loyale image. ( Bravos.)
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- Que si, au contraire, comme c’est le cas pour nos galeries, la lumière pénètre clans la salle à travers un plafond à peine distant de 60 à 80 centimètres de la partie supérieure des toiles, aucune de ces conditions ne se trouve remplie:les ondes lumineuses, heurtées et troublées à leur passage dans les verres du châssis et l’étoffe du vélum, n’ont pas le temps de se calmer avant d’atteindre les œuvres. Elles y arrivent en désordre; elles nous en rapportent le trouble et la fatigue que nous éprouvons si promptement au milieu des richesses exposées. Mais c’est assez nous appesantir sur ce point. Nous devons avoir le courage de signaler les erreurs dans lesquelles nous sommes tombés; nous ne devons pas les exagérer en les critiquant outre mesure. (Applaudissements.)
- VII.
- Arrivés à l’extrémité de la galerie de l’exposition des œuvres d’art, nous tournons à gauche dans le vestibule de l’Ecole militaire pourr entrer à gauche, dans la galerie des machines. C’est un immense vaisseau de 61 5 mètres de longueur, de 3 5 mètres de largeur et de 2 5 de hauteur. Là s’échelonnent dans l’espace fuyant, dans la perspective, h î ou ks travées divisées par des fermes espacées de 15 en 15 mètres. Le spectacle est admirable! Quand toutes nos machines sont en train, qu’elles se meuvent dans l’espace, qu’elles nous étourdissent du bruit de leur travail, peut-être avons-nous quelque peine à saisir l’imposante et ferme simplicité de l’ordonnance de la construction. Mais, si vous êtes venus quelque matin dans la galerie des machines alors que tout repose, je sais bien que, malgré l’importance, ou plutôt à cause de l’importance des objets qui composent cette exposition monumentale, vous aurez apprécié l’architecture du local qui l’enceint. Vous y aurez découvert une qualité rare : il est respectueux de son rôle, c’est-à-dire qu’il s’efface devant ce qui doit être mis en relief et frapper le visiteur au profit de l’objet visité. Mais, dans cette discrétion vous aurez reconnu la justesse et la force de l’expression. Elle est toute dans la répétition de ces arceaux, qui se reproduisent d’un bout à l’autre et qui se présentent avec une solidité transparente à l’œil et à l’esprit. Avec d’aussi simples ressources d’art, l’œuvre se dégage somptueuse et belle. C’est ainsi, du reste, quelle a été généralement jugée. Jusqu’ici je n’ai entendu critiquer ni l’expression ni la forme, et j’ai surpris souvent, ce que je me plais à rappeler devant vous, la louange et l’applaudissement. Aussi, Messieurs, je vous les demande à vous-mêmes ces applaudissements; car, si je me suis imposé la règle de ne nommer personne dans la description et l’appréciation des œuvres qui m’ont amené à cette tribune, je crois qu’il est ici de mon devoir de faire une exception à cet engagement en proclamant le nom de l’auteur, mort à la tâche : je nomme
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- de Dion. (Vifs applaudissements.) Dans ce palais de l’Exposition, au milieu de la grande pléiade qui a poursuivi et achevé l’entreprise, de Dion a fait une œuvre supérieure, et aucun de ses collaborateurs n’a discuté cette supériorité. De Dion était un solitaire; c’était un penseur; c’était une grande conscience; et, dans son élévation — le mot n’a rien d’excessif — dans son élévation journalière, il avait attendu patiemment que sa pensée et son travail fussent arrivés au summum de leur puissance pour en répandre les fruits. ( Nouveaux applaudissements.) Et c’est pour cela que nous, ses amis, ses vieux amis, nous avons, à l’heure qu’il est, l’immense douleur de ne posséder que le souvenir des grandes lumières que nous avons vu resplendir autour de lui.
- Laissez-moi vous dire l’effort de de Dion à l’Exposition universelle. Sa grande chose, c’est la galerie des machines, et une annexe construite depuis, au moment où l’on découvrait que tout était insuffisant. Cette annexe est en quelque sorte une miniature encore plus affinée que la grande galerie. De Dion était un ingénieur émérite, qui était possédé d’un grand amour de la science; mais il avait quelque chose de plus encore, il avait ce que j’appellerai la seconde vue de la construction, le flair des grands équilibres, la mesure incarnée des stabilités difficiles. 11 avait la conscience et la prescience.de la lutte de la matière avec les forces qui tendent à la détruire; et cette prescience se traduisait à chaque instant par des points de vue on ne peut plus larges et plus généreux. (Applaudissements.)
- De Dion pensait que le fer, alors qu’il arrive entre les mains du constructeur, représente une telle quantité de travail humain, qu’il est indispensable de l’employer avec économie. Il avait la passion d’économiser cette matière, et cette passion procédait d’une idée juste certainement. D’un autre côté, il avait la conviction, il s’était démontré, avec quelques autres, que, de tous les matériaux, le fer est le seul —'jamais l’homme n’en a connu d’autre avant lui, — le seul qui soit susceptible de s’assembler avec lui-même de telle façon que le point d’attache soit plus solide que les autres. Un rivetage bien fait entre deux morceaux de fer, qu’il serre suffisamment l’un contre l’autre, peut constituer un point plus solide que les parties assemblées. Donc, concluait de Dion, on peut établir avec du fer tout ce qu’on veut d’un seul morceau. Et il ajoutait; «Les constructeurs s’efforcent journellement de tirer parti de matériaux qui ne sont pas susceptibles d’assemblage parfait; ils les attachent péniblement les uns aux autres, et l’on crée des pièces qui restent séparées par des pointes faibles. Les organes qu’ils obtiennent ainsi ne sont pas surs; leurs parties ne sont pas solidaires, c’est-à-dire quelles ne sont pas disposées de façon à pouvoir résister aux efforts pour lesquels elles ont été prévues en même temps qu’aux efforts contraires. Si bien que, dans une ferme composée d’arbalétriers et de cordes qui en retiennent les pieds, si une cause quelconque
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- change la distribution et la nature des forces qui agissent ordinairement sur l’édifice, si un vent — dont je veux exagérer la force — tend à renverser l’un des supports, la ferme va se plier en deux comme un soufflet, et l’œuvre va être ruinée. Pour éviter ces sortes de danger, vous êtes forcé de faire les supports de vos combles d’autant plus forts et plus stables en conséquence.
- De Dion disait encore avec quelques amis : «Il faut faire le comble rigide; il faut faire la ferme rigide. 55 On lui répondait : il n’est pas commode de déterminer juste la quantité et l’ordre de la matière nécessaire à des ouvrages compliqués comme le sont les combles. Gomment s’y prendra-t-on pour disposer et proportionner un comble rigide courbe? De Dion n’était pas homme à s’effrayer devant le fait, et nous l’avons vu aborder celui-ci sans hésitation. Il s’est mis à la tâche à propos des travaux de l’Exposition et il a résolu le problème. Il l’a tellement bien résolu, tellement disséqué, si je puis employer cette expression; il a si bien distingué les difficultés les unes des autres; il les a si bien définies, dénommées et classées, qu’il est arrivé à pouvoir toujours bien'établir ce qu’il appelait les conditions mécaniques de sa ferme, c’est-à-dire à en placer l’axe neutre là où il fallait, à en déterminer partout le moment d’inertie et à mesurer les sections suffisantes aux efforts dangereux. Et il est arrivé, —je passe sur les détails, car je ne puis qu’effleurer la question, —il est arrivé à ce résultat qu’avec plusieurs courbes méthodiquement construites sur les données positives du problème et sur des hypothèses judicieuses, il découvre de proche en proche et par voie de combinaison, des intersections qui fixent les points dangereux de la construction et mettent un ingénieur qui a du savoir et du tact à même d’armer avec certitude tous les points menacés d’une ferme courbe et d’économiser la matière dans le reste. C’est ainsi que de Dion a su faire la mesure préventive de tous les dangers simples ou composés qui pouvaient menacer sa ferme de la galerie des machines.
- Voyez-la : c’est une poutre courbe dont tous les points sont capables de résister à la flexion sous l’action des efforts prévus. Tous les déplacements secondaires ont, en outre, été déterminés si bien que, quand de Dion a eu à faire les expériences de vérification auxquelles il a voulu procéder avant sa mort, il a eu la satisfaction la plus grande qu’un esprit généreux puisse éprouver, celle de constater qu’il avait préparé une méthode et une solution qui se trouvaient confirmées dans l’application. ^Applaudissements.)
- VIII.
- Il faut, Messieurs, quitter ce palais de fer ! Vous ne me permettriez pas d’y rester plus longtemps. Nous en sortons par le grand vestibule; nous
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- longeons le parterre qui s’étend devant nous. Et puisque nous passons devant cette admirable figure de la Liberté aux Etats-Unis, permettez-moi de saluer en elle la civilisation qu’elle porte au front et de rendre hommage à ses grandes qualités plastiques. (Applaudissements.)
- Après avoir traversé le pont cl’Iéna, nous voici en face du palais de pierre. Cette œuvre, Messieurs, est une des plus rares expériences de grande plastique qui aient été faites à notre âge. Nulle part que je sache et depuis que j’observe, on n’a eu une scène semblable mise à la disposition d’un architecte. Ces grandes lignes qui se développent sur 5oo mètres et qui couronnent à 3o mètres de haut les herges du fleuve, ces crêtes qui enferment l’horizon du Champ de Mars, ces perspectives qui portent à i,5oo mètres; non, je ne connais rien qui puisse être comparé à des données pareilles. Je ne me permettrai pas, Messieurs, de juger cette œuvre aujourd’hui, parce que cela n’est pas possible. A l’heure actuelle, le palais du Trocadéro, qui-a dû être en même temps une œuvre provisoire et une œuvre définitive, ne nous offre que les conditions d’un jugement provisoire; parce que ce qui l’encadre, c’est le provisoire, et qu’on ne saurait juger une œuvre d’architecture, pas plus qu’une œuvre d’art quelconque, sans tenir compte de son milieu et de son cadre. Je l’ai dit aux auteurs en leur serrant la main comme témoignage de notre satisfaction nationale, je leur ai dit: & Toutes réserves faites pour demain; car aujourd’hui nous n’y voyons pas tout à fait clair. . . ni vous non plus peut-être. » n rit.
- Quant à ce qui est du présent, de la valeur actuelle de l’œuvre telle quelle est avoisinée, c’est autre chose! Lorsqu’on sort de cette longue promenade qui nous a montré les produits du monde entier dans ce palais de fer tout fermé, et qu’en plein air, en traversant la Seine, sous le ciel bleu, derrière le chevauchement des cent toitures jetées comme au hasard dans les parterres, on découvre l’immense édifice de pierre avec le cortège de ses innombrables baies qui vous enceignent de toutes parts, c’est magnifique et très saisissant! Pourquoi? Peut-être ne répondrai-je pas suffisamment à cette question? Mais je dirai ce que j’en sais.
- Il y a quelque chose de neuf à Paris, dans cet immense palais du Trocadéro, mais cette chose n’est pas ce que l’on croit généralement. Vous entendez dire et répéter : « C’est de la polychromie; ils ont fait de la polychromie ! » C’est le mot aujourd’hui à la mode. Cependant il s’en faut de tout que ce soit là de la polychromie. J’entends l’objection : on me dit cpu’il y a des matériaux de couleurs différentes dans la construction. Je ne le nie pas; aussi n’ai-je pas dit que la robe de l’édifice fût d’une seule couleur, monochromique. J’ai dit que l’image qu’il nous montre n’était pas une polychromie. Dans les arts de la forme, ce mot nous rappelle une scène oit l’œil discerne incessamment la diversité des couleurs qui y sont mises en
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- jeu. Tel n’est pas Tobjet qui vous frappe ici. Ce qui vous touche, au contraire, c’est la simplicité du ton général. Quand vous vous placez au point de vue juste, l’édifice vous paraît monotone, cl’un seul ton; mais d’une monotonie douce, sans sécheresse. Il semble que les rayons visuels ne sont pas choqués à la surface des pierres, qu’ils les pénètrent dans leur profondeur. Ce résultat est bien digne de remarque quand il est produit à l’échelle que nous voyons. Il mérite qu’on s’y arrête.
- Le palais du Trocadéro est construit très simplement en moellons. Son appareil montre une alternance de deux assises de ton laiteux et d’une assise un peu rosée. Cela se répète sur tous les murs d’un édifice qui couvre 15,ooo mètres carrés, et depuis le sol jusqu’au sommet, jusqu’à la cime des grandes tours de 84 mètres de haut. Je ne défends pas les tours, même pour le moment; je ne sais pas ce que j’en penserai dans deux ans. Je dis seulement que toute cette robe est une monotonie vibrante et pleine de richesse, quelle est obtenue par un procédé très savant et qu’elle est réussie. La discrétion des deux couleurs alternées, leur quasi-neutralité, la dimension des touches, tout cela concourt parfaitement à la fin voulue. Les rayons formels, rayons rosés et laiteux, se mêlent en conséquence sans se laisser saisir isolément à la vue. Ils n’impriment dans notre œil qu’une résultante optique simple et douce; et ce n’est pas sans de grands avantages dans un édifice dont les silhouettes, les lignes et les reliefs sont très tourmentés.
- J’apprécie, pour ma part, très haut, Messieurs, la riche et originale monotonie que je viens de vous décrire et j’ai grand plaisir à vous la présenter sous la forme d’un applaudissement sans restriction.
- Il y aurait bien d’autres choses à signaler. Si nous parcourions d’un bout à l’autre ces longs portiques, nous rencontrerions cent fois l’empreinte d’une main habile et fort expérimentée.'Il est certain d’ailleurs que l’abondance et la répétition des percements entourent la scène de somptuosité. H y a des personnes qui discutent, à bon droit peut-être, l’étroitesse des portiques et la diversité de l’échelle dans les différentes parties de l’édifice. Il y en a d’autres qui signalent quelque encombrement dans les parties pyramidantes du motif central. Ces critiques sont prématurées. Les jugements sains veulent être médités. Contentons-nous aujourd’hui de noter l’impression qui se dégage du palais du Trocadéro en pleine Exposition : elle est grande et forte. Plus tard, lorsque le Champ de Mars sera dégagé, quand l’espace sera redevenu libre de ce côté, que les premiers plans ne seront plus encombrés comme ils le sont aujourd’hui, on verra ce que deviendront les silhouettes du plan et de la coupe; on verra si les contre-courbes des portiques et de la rotonde n’exaltent pas celle-ci, ne l’enflent pas jusqu’à tourner involontairement la pensée vers une idée de gibbosité. Mais, encore une fois, ne parlons ici que de ce qui se présente
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- à nos yeux quand nous gagnons le palais cle pierre, après avoir vu l’autre : c’est, au milieu des accompagnements qui l’entourent, un des panoramas les plus riches et les plus abondants que l’on puisse rencontrer. (Applaudissements.)
- Le temps me manque dans cette course essoufflée. Mais je veux vous signaler deux choses qui témoignent des soins infinis que les artistes ont accumulés dans cette œuvre.
- Vous savez que derrière le mur de la pièce où nous sommes, il y a cette grande salle ronde de 5o mètres de diamètre, et qui peut contenir cinq mille personnes. Je laisse de côté son dispositif d’art et son ornementation, vaste sujet qui demanderait une longue étude. Mais je désire vous parler des mesures prises pour assurer la salubrité du lieu et pour y favoriser l’audition. Sans ces précautions la salle était manquée. Si elles réussissaient, deux problèmes sans précédents trouvaient leur solution. Les résultats sont vraiment surprenants. Les Français qui m’écoutent l’apprendront avec satisfaction et mes autres auditeurs ne m’en voudront pas, j’en suis sûr, si je le constate devant eux.
- Dans cette salle, où cinq mille personnes devaient se réunir pour entendre des orateurs ou des musiciens, il importait d’y assurer le moyen de répartir également et purement le son à toutes les places. La question a été posée et traitée, on peut le dire, avec toutes les ressources que la science possède aujourd’hui : elle a été très ingénieusement résolue. On a visé deux buts. Le premier, c’est d’économiser le son. Pour cela, on a ménagé les étoffes qui amortissent les vibrations sonores; on leur a donné peu d’épaisseur; on y a évité les plis; on les a tendues et collées aux parois. Le second, c’est d’ajouter un renforcement au son produit sur la scène. On l’a obtenu à l’aide d’une conque sonore, qui rattrape le son égaré derrière le chanteur et qui le renvoie dans les parties les plus éloignées de la salle, et de manière qu’il arrive assez vite à l’oreille pour ne pas troubler les vibrations des notes venues directement. Si les résultats ne sont pas complets, ils sont surprenants, je le répète. Pour certains sons, pour les sons violents, on constate certaine résonnance, quelquefois même un commencement d’écho. Cela n’a pas pu être corrigé, parce qu’il faudrait faire quelques travaux inexécutables au milieu des services journaliers de la salle. On ne peut d’ailleurs arriver à un résultat parfait en pareil cas sans tâtonnements. Scientifiquement, nous ne sommes pas en mesure, malgré les derniers travaux de M. Heilmoltz, de dire combien l’oreille met de temps à percevoir un son. Il y a là, sinon une inconnue, au moins un chiffre encore un peu vague. Or, pour savoir exactement de quelle latitude de temps on dispose pour renforcer un son direct par un son de secours tardivement venu de plus loin, il faudrait avoir ce chiffre. Autrement il faut tâtonner. Quand on a trop de son, c’est très simple : on en absorbe une
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- partie dans des étoffes moelleuses, au delà des auditeurs, et l’on est assuré contre les résonnances ou les échos. Mais quand on a de très grands espaces, et relativement peu de son; quand on est déjà obligé de renforcer les vibrations sonores directes, on ne peut pas user des étoffes profondes; car on ne peut rien perdre. Alors on fait ce que les auteurs ont fait: on emploie des surfaces amortissantes, qui le sont à peine. C’est une question de mesure, et de mesure très délicate. H reste encore un peu de résonnance dans la grande salle du Trocadéro, on ne saurait le nier. Mais au point où l’on en est arrivé, c’est un inconvénient auquel il semble qu’il sera facile de remédier.
- J’arrive aux dispositions de salubrité prises dans cette salle. Vous savez, Messieurs, combien il arrive souvent qu’on respire mal, ou qu’on étouffe lorsqu’on se rassemble en foule dans un endroit fermé. Je sais bien que la salle dont nous parlons est disposée de telle façon qu’il reste un vaste espace vide à la partie supérieure, espace où nul humain n’habite et d’où l’air peut utilement descendre et venir baigner les spectateurs en réparant leur atmosphère. Mais cela ne suffit pas pour préserver du chaud une foule aussi nombreuse et pour la mettre à même de respirer un air pur. Cette fois la solution ne laisse rien à désirer. A travers des galeries larges commq des tunnels de chemin de fer (elles ont jusqu’à 16 mètres de section),, des machines puissantes alimentent la salle de 200,000 mètres cubes d’air par heure et par personne. Cela suffit à la remplir. L’air s’échappe par cinq mille petits pertuis, et à petite vitesse. Dans ces conditions, l’atmosphère de la salle est parfaite. J’ai assisté à une audition avant-hier. Vous vous le rappelez, la chaleur au dehors était accablante. Dans la rotonde , au contraire, la température était des plus agréables : il y faisait frais, ce frais innocent et débonnaire qui ne peut nuire ni déplaire à personne, qui ne laisse aucune place au souvenir du paletot que garde le vestiaire; c’était un frais comme on le souhaite quand on a trop chaud, un frais honnête homme avec lequel on ne craint pas de se commettre un long temps. (Applaudissements.)
- Par d’autres côtés cette œuvre du palais de pierre est littéralement étourdissante. Quand on connaît un peu l’architecture, et quand on sait par combien de tâtonnements, d’essais en tous sens, de repentirs, de remords et de retours il faut passer avant d’arriver à la solution satisfaisante; quand on a quelque notion de tout cela et quand on songe que c’est en moins de vingt mois que le projeta été conçu, enfanté, discuté, administrativement corrigé, et que l’œuvre a été mise à exécution et finie, vraiment on n’en revient pas ! Car, je vous l’ai dit, Messieurs, si ce que vous avez sous les yeux rend temporairement un service provisoire, ce n’est pas une œuvre provisoire. A part une ou deux salles comme celle-ci, dont ce n’est pas la peine de parler, l’œuvre est achevée et parachevée; elle a été
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- exécutée avec tout le soin que comporte une œuvre qui doit durer. Quel tour de force !
- Messieurs, il ne me reste qu’à vous prier d’excuser l’insufïisance du cicérone qui vient de vous conduire au milieu de ce grand théâtre. J’ai fait ce que j’ai pu, mais il était impassible d’épuiser un sujet tel que celui-ci; les convenances y interdisaient d’ailleurs les jugements absolus. Vous prendrez cela pour une reconnaissance que nous a fait faire ensemble votre bienveillance, et vous me permettrez de terminer en disant que nous, qui avons suivi de plus ou moins près l’œuvre collective de notre Administration française, nous avons voué une grande reconnaissance à ceux qui l’ont conduite à si bonne fin. (Vifs applaudissements.)
- M. Düclerc, président. Je crois être l’interprète de l’assemblée tout entière en remerciant M. Emile Trélat des choses intéressantes qu’il a bien voulu nous apprendre, et en lui adressant nos plus vives félicitations. (Nouveaux applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures ho minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 17 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LA DÉCORATION THÉÂTRALE,
- PAR M. FRANCISQUE SARCEY.
- Au grand regret de la Direction de la publication des Congrès et Conférences de l’Exposition universelle de 1878, l’auteur de cette excellente conférence n’a pas remis au Secrétariat le manuscrit de la sténographie qui lui avait été soumis pour révision.
- (Note de la Direction.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO.
- 22 AOÛT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR L’UTILITÉ
- D’UN MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS,
- PAR M. RENÉ MÉNARD,
- HOMME DE LETTRES.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Boüiliiet, vice-président de l’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie.
- Assesseurs :
- MM. Falize, bijoutier;
- Fannière, orfèvre;
- Sensier, secrétaire de l’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie.
- La séance est ouverte à 2 heures un quart.
- M. Bouilhet, président. Messieurs, une société s’est formée en France dans le but d’organiser un grand musée analogue à celui de Kensirigton, en Angleterre; c’est une entreprise qui intéresse au plus haut point l’industrie de notre pays. Nous avons prié M. Ménard, dont la compétence dans les questions-d’art est bien connue, de vouloir bien nous prêter son concours. M. René Ménard a la parole.
- M. René Ménard :
- Mesdames, Messieurs,
- Une société vient de se constituer pour former en France un musée qui prendra le titre de Musée des arts décoratifs. Quel but se propose cette Société? Gomment s’est-elle constituée? Et comment pense-t-elle orgà-
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- niser cet établissement qu’elle va foncier? Telles sont les questions auxquelles je vais m’efforcer de répondre.
- L’industrie participe à la fois de la science et de l’art; la science lui enseigne les procédés de fabrication; l’art lui inspire le goût qui doit présider à la forme et au décor des objets. Sans le concours de la science, une pendule ne nous dirait pas l’heure; sans le concours de l’art, elle serait laide à regarder et ne meublerait pas notre appartement. L’industrie touche donc à la fois à la. science et à fart, mais sans se confondre absolument ni avec l’une ni avec l’autre, parce qu’elle répond à des besoins différents.
- La science cherche à découvrir les lois de la nature; l’art cherche à en exprimer les beautés ; l’industrie, qui n’a que des applications, demeure à peu près forcément dans le domaine de l’utile, et même se préoccupe avant tout de nos besoins journaliers. Un meuble, si beau qu’il puisse être d’ailleurs, s'il n’est pas conforme à sa destination, déroge donc, par cela seul, à la première loi de l’industrie; nous pouvons l’apprécier comme objet de curiosité, mais il cesse d’être à nos veux un meuble, parce qu’il ne rend pas le service que nous lui demandons.
- Pour que l’industrie puisse bénéficier de la science, on a fondé le Conservatoire des Arts et Métiers; la science pure avait déjà ses collections, mais on n’a pas jugé que cela fut suffisant et l’on a pensé avec raison qu’un ouvrier, qu’un fabricant pouvait utiliser dans son travail les recherches faites par des savants à un tout autre point de vue. Sous le rapport de l’art, l’industrie a été moins bien partagée; nous avons, il est vrai, d’admirables musées, mais ils sont tous constitués au point de vue de l’art pur ou de l’archéologie, et sans aucun souci des besoins pratiques des ouvriers ou des fabricants. Cette préférence exclusive accordée à l’élément scientifique a déjà porté ses fruits et montré ses résultats; nous pouvons, sans aucune réserve, admirer les produits de notre industrie, quand nous les considérons sous le rapport de la fabrication, des procédés techniques ou de l’habileté pratique; mais si nous voulons les examiner au point de vue de l’art, nous sommes obligés de mettre à notre admiration certaines restrictions.
- A toutes les époques de notre histoire, je trouve un style qui est comme la marque et le caractère d’un temps; le siècle où nous vivons semble, au contraire, sauf bien entendu quelques brillantes exceptions, avoir perdu un peu cet esprit créateur et vouloir s’en tenir à des imitations d’ouvrages du passé. Si je consulte le catalogue de l’Exposition, à l’article du mobilier, par exemple, je suis frappé de voir ces perpétuelles réj}étitions des mêmes termes : une armoire Henri II, un lit Louis XV, un fauteuil Louis XIV, un bureau Louis XVI; et quand j’examine les produits exposés, je trouve qu’ils répondent rigoureusement à l’étiquette qui leur a été donnée.
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- Cette imitation systématique est particulière à l’industrie, et vous ne trouverez rien de pareil dans la section des Beaux-Arts. On peut ne pas aimer, ne pas approuver les tendances où s’engagent quelquefois nos artistes, mais on ne peut pas nier que nos peintres et nos sculpteurs donnent une note qui appartient vraiment à notre temps, car il ne serait pas possible d’étiqueter les tableaux et les statues avec la date d’un siècle ou le nom d’un roi.
- Pourquoi cette différence entre deux ordres de produits qui devraient toujours, à ce qu’il semble, marcher parallèlement? C’est que les Beaux-Arts ont un musée qui sert de guide aux jeunes artistes, dans lequel ils développent en eux l’esprit de comparaison. Ils ne se laissent plus entraîner ensuite à l’imitation servile. L’industrie autrefois avait aussi ses collections; les chefs-d’œuvre de la maîtrise, précieusement conservés par les corporations, étaient des modèles qu’elles consultaient continuellement et qui ne les trompaient jamais.
- Ces modèles ont été dispersés. Depuis ce temps, l’industrie est comme un navire sans boussole. N’ayant plus de guide pour la diriger, et étant encore trop artiste pour vouloir affronter la bizarrerie ou la laideur, elle évoque dans sa mémoire des souvenirs mal classés; elle passe, sans raison apparente, cl’un style à un autre, et elle déploie un admirable talent au service cl’une inspiration qui souvent semble piétiner sur place et ne plus connaître d’horizons nouveaux. C’est que l’originalité n’est pas, comme on l’a souvent dit à tort, un fruit qui croît spontanément et sans culture; l’originalité naît de la comparaison, et un artiste qui n’a pas la tête suffisamment meublée se heurte nécessairement à deux écueils qui se dressent devant lui comme Charybde et Scylla : l’imitation servile ou la laideur.
- L’imitation servile est presque toujours le résultat d’une éducation artistique insuffisante; le producteur qui a vu un chef-d’œuvre, qui s’en est imprégné, et dont l’esprit n’est pas continuellement sollicité par des souvenirs qui lui présentent d’autres directions, est comme rivé à une imitation forcée. Il imite d’une manière inconsciente, et quand il croit créer, il ne fait en réalité que démarquer le linge d’autrui. Quant à celui qui croirait pouvoir s’abstenir entièrement de regarder ce qui se fait au dehors et se renfermer toujours dans sa propre pensée, il courrait grand risque de n’y rien trouver du tout, attendu que l’inspiration s’appuie sur le savoir, mais ne le remplace jamais. (Applaudissements.)
- Si donc l’industrie nous semble inférieure aux beaux-arts sous le rapport de l’invention, ce n’est pas parce qu’elle fait moins d’efforts, mais parce qu’elle ne trouve pas autour d’elle d’institution qui vienne seconder ses efforts. Quand un artisan veut se rendre compte de l’art contemporain, il va au musée du Luxembourg; il y voit des tableaux, des statues, mais il n’y voit rien qui se rattache directement à sa profession. Il est vrai que
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- tous les dix ans on lui montre, sous le titre d’Exposition universelle, une énorme quantité de produits, mais c’est à la fois trop et trop peu pour son instruction; c’est trop parce que le bon y coudoie le mauvais, parce que l’ivraie y croît à côté du bon grain et qu’un goût vicieux y trouve son aliment tout autant qu’un goût épuré; c’est trop peu parce que, en dix ans, un apprenti a le temps de devenir un ouvrier et que, pendant ce long espace de temps, il n’a aucun guide. Le Musée des arts décoratifs aura pour premier effet de combler cette lacune.
- C’est surtout à l’enseignement de la jeunesse qu’il peut rendre de très grands et très importants services, non seulement en prêtant à nos écoles de dessin des modèles choisis, qui trop souvent leur font défaut, mais encore en imprimant à toutes les études une direction à la fois plus rationnelle et plus artistique.
- Le Musée des arts décoratifs se composera naturellement d’objets cl’art que pourront continuellement étudier ces jeunes gens. Remarquez que, dans notre-société moderne, la jeunesse qui se consacre à l’industrie est la moins bien partagée sous le rapport des facilités offertes à l’étude; elle n’a rien gagné, elle, aux innovations qui se sont produites dans nos mœurs depuis un siècle; bien au contraire, elle,v a perdu. Autrefois l’enseignement se faisait uniquement par l’apprentissage pratique; le maître était à la fois un praticien et un artiste qui possédait à fond toutes les parties de son état; il le transmettait à ses élèves en échange cl’un nombre déterminé d’années pendant lesquelles l’élève consacrait son travail à son maître. Ce système, qui a produit tant de chefs-d’œuvre dans l’antiquité, pendant le moyen âge, à l’époque de la renaissance, au xviic et au xvmesiècle, n’est plus possible aujourd’hui; il n’est plus possible depuis que la division du travail a été introduite dans nos manufactures.
- La division du travail, qui, au point de vue de l’économie du prix de revient, offre de si grands avantages, a été, au point de vue de l’art, une plaie pire que les plaies d’Egypte. Aujourd’hui un objet fabriqué ressort de vingt professions différentes, et, quand on croit faire apprendre un état à un enfant, il n’apprend en réalité que la vingtième partie de cet état; il n’en connaît pas du tout les autres côtés. Comment alors pourrait-il calculer les rapports qui constituent un ensemble et établir une harmonie sans laquelle il. n’y a pas cl’art possible? Pour obvier à cet inconvénient, qui est extrêmement grave, on a multiplié les écoles de dessin; l’enfant va tous les matins à l’atelier recevoir un enseignement pratique, puis le soir il va à l’école de dessin recevoir les premières notions de l’art; mais ces deux études, qui devraient être absolument soudées ensemble et n’en faire qu’une, sont séparées; d ne comprend pas du tout le lien qui les rattache. Quand il a dessiné le soir une tête ou une plante, et que le lendemain il se retrouve en face de ses véritables ou-
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- tils, des outils de sa profession, il est tout dépaysé; il lui semble qu’il y a en lui deux êtres différents : un ouvrier dans le jour, un artiste le soir. (Applaudissements.) 11 ne peut pas en être autrement. Quand il cherche comment les maîtres ont reproduit ce que lui-même cherche à faire d’après nature, il va dans nos musées. Qu’y voit-il? Des galeries de tableaux. Mais le but d’un peintre de tableaux est de reproduire la réalité avec la plus grande exactitude, de manière à faire illusion; il n’y a dans cette reproduction aucune interprétation décorative, en sorte que plus l’enfant regarde les tableaux dans nos musées, plus il éloigne son esprit des véritables applications industrielles. 11 en sera tout autrement quand, dans notre musée, l’enfant pourra voir les chefs-d’œuvre des vrais maîtres de l’art décoratif; alors il comprendra pourquoi on lui fait dessiner le soir une plante d’après nature. Quelle que soit sa profession, il verra cette plante reproduite dans les objets qui se rattachent à scs travaux, il la verra sous toutes ses formes; il ia retrouvera sur faïence ou sur émail, en pierre ou en métal, en bois ou en poterie, et il comprendra alors que le point de départ est toujours l’observation de la nature, mais que dans l’art décoratif le but n’est plus cela; que, dans un objet décoré, la plante garde son caractère typique, mais cesse d’appartenir à l’histoire naturelle, qu’elle se fait ornement, qu’elle s’enroule en rinceaux, s’épanouit en bouquets imaginaires, s’allonge démesurément ou se contourne, dans d’autres occasions, suivant les nécessités décoratives. Quand, dans notre Musée, l’enfant viendra comparer un objet grec et un objet japonais, il verra que ces deux objets, qui semblent si différents par le style et le mode d’exécution, sont pourtant partis d’un point commun, l’observation de la nature, pour arriver à un point commun, la beauté décorative, et il comprendra alors cette phrase si souvent répétée et si rarement expliquée : « L’art est un. j) (Vifs applaudissements.)
- Notre Musée des arts décoratifs est appelé à rendre d’immenses services sous beaucoup de rapports; mais un des plus importants, à mon avis, sera de ramener à l’industrie une foule de jeunes gens qui s’en écartent aujourd’hui parce qu’ils ne comprennent pas, ce que le Musée leur prouvera, que l’industrie offre un champ sans limites à toutes les plus nobles ambitions, et que l’art qu’ils rêvent d’exercer n’est pas parqué dans la seule profession d’artiste, puisqu’il peut s’appliquer a tous les objets qui nous sont d’un usage journalier.
- Avant de vous parler de l’organisation qu’on doit donner au Musée des arts décoratifs, il faut que je vous dise quelques mots sur la manière dont l’idée de ce musée a pris naissance. La France avait, avant toutes les autres nations de l’Europe, de riches musées d’art et des écoles de dessin. Lorsque l’Angleterre a organisé la première Exposition universelle, les Anglais ont reconnu la très grande supériorité de nos produits sous le
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- rapport de l’art et du goût; ils ont cherché à connaître la cause de cette supériorité, et ils l’ont trouvée tout d’abord.dans les institutions dont nous étions pourvus et qu’ils n’avaient pas. Cependant, en étudiant la question plus profondément, ils ont reconnu que nos musées, malgré les richesses qu’ils renferment, ne rendent pas à l’industrie tous les services qu’on est en droit d’en attendre. Et alors, profitant d’une expérience que nous n’avions pas, nous, lorsque nous avons créé nos musées, ils ont soudé ensemble l’idée cl’une collection et l’idée d’un enseignement, et fondé cette admirable institution de Kenswgton qui est aujourd’hui populaire dans toute l’Europe.
- Tout était à faire; mais les Anglais n’ont reculé devant aucun sacrifice; en hommes pratiques, iis ont compris que l’or qu’on donne à l’industrie n’est pas une dépense, mais un placement à gros intérêts. L’événement leur a donné raison, et le chiffre toujours croissant des exportations anglaises pour les articles qui relèvent de l’art a démontré que le pays recevait,, en bénéfice net., bien au delà des sommes dépensées pour améliorer les produits fabriqués. La France, qui jusque-là avait eu le monopole de l’exportation des articles relevant de l’art et du goût, a vu peu à peu l’Angleterre se poser en rivale dans certains pays, et elle a été obligée de partager ce qu’elle possédait autrefois exclusivement. Chez nous, quelques hommes d’élite ont signalé le fait, montré le danger sérieux qui menaçait notre commerce; mais l’opinion publique s’en est, en somme, peu émue, et, confiante dans nos succès passés, elle n’a vu à l’origine dans le Kenswgton rien autre chose qu’un joli musée nouvellement ouvert à Londres et fort agréable à visiter pour les touristes qui vont en Angleterre.
- Cependant l’Exposition de 1867 est arrivée, et nous avons pu alors constater de visu l’immense progrès accompli par nos voisins. La France tenait toujours le premier rang, mais l’Angleterre, qui, à l’origine, était très loin derrière nous, s’en était tellement rapprochée que notre industrie a commencé à s’inquiéter. Le Gouvernement a compris toute la gravité de la situation et a voulu faire une enquête absolument sérieuse; il ne s’est pas contenté des rapports que lui adressent, à chaque Exposition, les jurys officiels; il a autorisé les ouvriers à nommer eux-mêmes des délégués; ces délégués ont reçu la mission d’examiner chacun les produits de l’industrie qui le concernait, et d’exprimer ensuite, sans aucune contrainte, sous forme de vœux, les améliorations qu’il croirait de nature à faire grandir l’industrie à laquelle il appartenait. On ne s’attendait pas à trouver dans ces rapports une œuvre littéraire habilement rédigée, mais on espérait y trouver des vues nouvelles et absolument pratiques, telles qu’on doit les attendre d’hommes spéciaux et qui connaissent à fond la matière dont ils parlent. Malheureusement les délégués ont cru pouvoir, sous prétexte de vœux, faire de véritables programmes politiques, et pen-
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- sânt ainsi élargir leur sujet, ils l’ont déplacé. C’est peut-être à cela qu’il faut attribuer le peu d’importance, en somme, que le public a attaché à ces rapports. Il n’en est pas moins vrai que quelques-uns d’entre eux contiennent d’excellentes choses, et c’est là que j’ai vu pour la première fois exprimer le désir d’une collection appropriée à nos industries d’art. Les ouvriers, parlant du Kensington, demandent qu’on les dote d’institutions analogues, «afin, disent-ils, que désormais nous n’allions plus au combat avec clés armes inégales.» (Applaudissements.)
- Cette idée est d’ailleurs exprimée dans les rapports d’une manière assez vague, et diffère par deux points essentiels du Musée des arts décoratifs qui est en voie de se constituer: d’abord, les délégués appartenant à une industrie spéciale demandent tous une collection pour cette industrie, sans s’occuper des industries voisines. Notre Musée, au contraire, a la prétention de grouper ensemble toutes les industries qui relèvent de l’art. Ensuite, les délégués, qui s’adressent au Gouvernement, paraissent attendre de lui la réalisation de leurs vœux; tandis que la Société du Musée des arts décoratifs part d’un principe tout à fait différent. Le Gouvernement lui prête évidemment son appui, puisqu’il lui a concédé un local dans le pavillon de Flore, au château des Tuileries; mais comme la Société est fondée sur l’initiative privée, elle garde son entière liberté d’organisation et ne relève en aucune façon des administrations officielles.
- Cependant la guerre est arrivée; la France a du concentrer ses efforts dans d’autres directions, et pendant ce temps-là les autres pays, qui avaient vu, comme nous, les progrès accomplis par les Anglais, ont fondé des établissements sinon analogues, du moins équivalents au Kensington; il y en a aujourd’hui dans toutes les grandes villes de l’Europe, et si Paris n’en est pas encore doté, nous ne devons l’attribuer qu’à la situation exceptionnelle qui nous a été faite par la guerre.
- Cependant quand une idée est juste, quand elle est mûre surtout, elle finit toujours par se réaliser.
- C’est à un recueil périodique, au journal l’Art, que revient l’honneur d’avoir proposé le premier l’établissement d’un Musée des arts décoratifs et d’être entré résolument dans la pratique en ouvrant sur-le-champ une souscription dans ses bureaux. Toute la rédaction, tous les collaborateurs se sont naturellement inscrits sur les premières listes, et ces listes ont immédiatement produit une somme d’environ 6,000 francs. C’était insuffisant pour entreprendre l’affaire complètement, mais l’idée était lancée. Alors de grands personnages, parmi lesquels il faut citer tout d’abord le duc d’Amdiffret-Pasquier et le duc de Chaulnes, ont voulu prêter leur appui à une oeuvre qu’ils considéraient comme avantageuse pour le pays; et comme cette œuvre partait de l’initiative privée et excluait rigoureusement toute ingérence politique, un certain nombre d’hommes appartenant
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- à clés opinions très différentes sont venus se grouper autour du premier noyau dans un but commun de patriotisme. Cependant beaucoup de bonnes volontés et quelques grands noms ne suffisent pas pour mener à bonne fin une entreprise durable, et les choses auraient pu encore traîner bien longtemps si nous n’avions eu en France une Société déjà florissante,
- Y Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, qui a apporté à la Société naissante le concours de son expérience et de son immense popularité. Dès lors tout a changé de face : ce qui était vague est devenu précis, et le projet s’est transformé en réalité. Le président de Y Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, M. E. André, a souscrit personnellement pour une somme de 2 5,ooo francs, et ce généreux exemple a trouvé des imitateurs, en peu de jours, dans toutes les classes de la société. Je n’ai pas ici à vous donner une liste de noms propres; cependant il m’est impossible de ne pas rappeler celui d’un généreux Anglais que la France trouve toujours devant elle quand il s’agit d’une bonne œuvre : sir Richard Wallace a souscrit pour 10,000 francs. (Applaudissements.)
- La souscription ouverte au pavillon de Flore, à Y Union centrale, à
- Y Ecole des arts décoratifs, au bureau du journal l’Art, à la Gazette des beaux-arts et au Moniteur universel, a produit en quelques jours — elle est toute récente — une somme qui atteint près de i5o,ooo francs.
- D’après les statuts de la Société qui s’est constituée, tous les objets d’art faisant partie du Musée sont inaliénables, et, dans le cas où, par suite d’un concours d’événements qu’il est impossible de prévoir, la Société viendrait à se dissoudre, ils retourneraient à l’Etat. Et un point très important à noter, c’est que le Musée, quoique son centre soit établi à Paris, est national, et non pas seulement local; il est destiné, au moins pour tous les objets susceptibles d’être emballés, à circuler dans toute la France, et la Société se propose d’organiser des expositions dans toutes nos villes manufacturières.
- Pour la partie administrative, on a constitué une Commission consultative divisée en plusieurs sections dont chacune étudie une industrie particulière, élucide les besoins de cette industrie et fait des propositions d’achats ou autres; un Comité directeur, qui garde, lui, la responsabilité financière, prononce en dernier ressort sur toutes les propositions qui lui sont faites. Toutes ces fonctions sont absolument gratuites et les employés seuls qu’il faudra nécessairement s’adjoindre seront rétribués.
- Les objets qui font partie du Musée se rattachent à trois catégories distinctes : la première de ces catégories comprend les objets originaux qui seront acquis par voie d’achat ou de dons. Cette série sera évidemment la plus lente à former pour devenir importante, à cause des très grandes dépenses que nécessite toujours l’installation d’un musée et des ressources assez restreintes cl’une Société à son début. Néanmoins le Musée est en train
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- de s’organiser sous ce rapport, et vous avez pu voir ici même, à l’Exposition, un certain nombre de pièces avec une petite pancarte portant la mention : Musée des arts décoratifs; ce sont les acquisitions qui ont commencé.
- La deuxième série comprendra les objets des collections prêtées par les amateurs. Cette partie du Musée est temporaire et essentiellement renouvelable; elle est destinée à faire passer sous les yeux du public toutes les richesses contenues dans nos collections privées. La belle collection de tableaux qui a été ouverte au pavillon de Flore lundi dernier appartient a cette série d’objets prêtés. Seulement je dois vous faire observer que, comme elle est composée uniquement de tableaux, elle ne rentre cju’indi-rectement dans les vues des organisateurs du Musée, qui ont surtout pour objectif, comme je le disais tout à l’heure, les applications de l’art à l’industrie.
- La troisième série se composera d’objets moulés ou de reproductions d’objets d’art fameux existant dans les musées étrangers; nous pourrons ainsi avoir les belles pièces du musée de Naples qui nous montreront l’antiquité, les fouilles faites à Pompéi et à Herculanum; nous pourrons puiser dans les collections de Rome, qui possèdentles plus beaux bijoux étrusques, dans celles de Saint-Pétersbourg, les plus riches en bijoux grecs; nous pourrons avoir l’argenterie des Médicis, qui est à Florence, la belle salière de Cellini et les merveilles contenues dans le trésor impérial de Vienne. Nos ouvriers et nos fabricants verront ainsi réunis tous ces chefs-d’œuvre aujourd’hui disséminés dans toute l’Europe. Vous savez, Messieurs, avec quelle perfection aujourd’hui les moyens de reproduction rendent non seulement la forme, mais aussi la couleur des objets d’art; du reste, l’Exposition qui a été organisée ici-même par le South Kensington et qui est visible dans la section anglaise, pourra vous en donner une idée.
- Outre ces collections, il y aura une bibliothèque jointe au Musée. Nous avons à la grande bibliothèque de la rue Richqlieu tous les documents possibles sur les arts et toutes les estampes dont on peut avoir besoin, mais une bibliothèque comme celle-là, si riche qu’elle soit, ne rend de véritables services qu’aux hommes déjà instruits. Si un orfèvre, par exemple, un apprenti se présente à notre grande bibliothèque et demande qu’on lui donne un livre sur l’orfèvrerie des anciens, le bibliothécaire ne sait pas du tout ce qu’il veut et il lui dit : Donnez-moi le titre du volume et la date de l’édition. Or, c’est ce que les ouvriers ne savent jamais. Notre bibliothèque, au contraire, sera un bureau de renseignements en même temps qu’une collection de livres et d’estampes. De sorte que le jeune orfèvre dont je parlais tout à l’heure, s’il demande un livre sur l’orfèvrerie des anciens, trouvera quelqu’un qui lui répondra : Si c’est de l’antiquité gréco-romaine que vous voulez, voilà Pline; si c’est du moyen âge, voilà le moine Théophile; si c’est de la renaissance, voilà le traité de Cellini. Si ce sont des
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- estampes qu’il vous faut, vous pouvez consulter tel ou tel ouvrage. On voit tout de suite l’importance d’une bibliothèque spéciale comme doit être celle-là.
- La richesse cl’une collection dépend naturellement d’abord de la beauté des objets d’art qui la composent, mais son utilité dépend bien aussi du classement qui est adopté. Le titre de Musée des arts décoratifs prescrivait en quelque sorte un classement dans lequel la matière première était subordonnée à la décoration.
- Ainsi,.d’après le projet d’organisation, si vous supposez trois portes, l’une en bois sculpté, la seconde en fer forgé et la troisième faite de vitrages peints ou coloriés, ces trois portes seront réunies ensemble dans la section du décor architectural et n’iront pas, l’une dans la section du hois, la seconde dans la section des métaux, et la troisième dans la section de la verrerie.
- Cependant la Commission d’organisation a compris toute l’importance qu’il y avait à montrer des séries d’objets en commençant par la matière brute et à mettre sous les yeux du public toutes les transformations successives que le travail lui a fait subir; elle a compris aussi l’importance qu’il y aurait à montrer non seulement des objets, mais des ensembles décoratifs se rattachant soit à une époque, soit à un peuple. Mais ce sont là des subdivisions qui ne pourront s’établir fructueusement que lorsque le Musée aura déjà pris un certain développement. Pour le moment, le seul grand classement qui soit adopté, c’est la division en deux parties : le décor de l’habitation et le décor de la personne. Le décor de l'habitation comprend l’extérieur et l’intérieur de l’édifice, et par conséquent le mobilier, les tentures, etc. Le décor de la personne comprend également les objets à son usage, par conséquent le vêtement, la parure, les armes, etc.
- Messieurs, j’ai cherché à vous montrer le côté pratique du nouveau Musée. Mais il y a un autre aspect sous lequel la question doit être envisagée, c’est le côté moral. Dans des temps malheureux pour notre pays, des hommes que je n’ai pas mission de qualifier ont prononcé le mot de décadence. Ce mot, lorsqu’on l’applique à une nation, veut dire deux choses : abaissement de l’intelligence, affaissement du sens moral. Pour la première de ces deux choses, l’Exposition a déjà répondu; pour la seconde, je tiens à vous faire remarquer que, dans aucun temps, chez aucune nation, on n’a vu un pareil élan uni à une pareille abnégation pour développer toutes les forces vives d’un pays et pour combattre l’ignorance sous toutes ses formes. (Applaudissements.) Ce n’est pas là certes un symptôme de lassitude, mais c’est bien, au contraire, une marque de virilité et une promesse d’avenir. (Nouveaux applaudissements.) La Société dont j’ail’honneur de vous entretenir n’est pas la seule de son espèce qui se soit fondée récemment en France; il y en a beaucoup d’autres. Leur activité se dirige vers
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- des points très différents, mais elles se ressemblent toutes par ce point commun : l’intérêt individuel s’efface complètement devant l’intérêt public. Ici nous voyons des hommes qui apportent leur argent, leur temps, leur expérience et leur travail en vue d’une œuvre qui ne peut leur offrir à eux aucune chance de profit, mais qu’ils croient utile à leur pays. Nous voyons des amateurs qui veulent bien mettre sous les yeux du public ce qu’ils ont de plus cher, leurs collections. Eh bien ! il y a par-dessus tout une chose sur laquelle je veux appeler votre attention, en terminant, parce qu’elle me paraît extrêmement touchante. Quand vous irez au pavillon de Flore, faites-vous montrer les listes de souscripteurs, vous y trouverez de longues colonnes remplies de noms d’ouvriers qui sont venus là apporter des sommes bien minimes, mais qui ont tenu à prendre leur part, eux aussi, dans une œuvre qu’ils croyaient utile au pays. C’est une mince offrande d’un franc quelquefois, mais un franc c’est quelque chose dans une famille d’ouvriers; avec ce franc la ménagère s’était proposé d’offrir à la famille un petit régal le dimanche, de donner un joujou au bébé; il savait bien cela, le brave ouvrier, quand il est venu déposer son offrande, mais il a obéi à un sentiment qui, dans notre pays, est plus fort que tous les autres; il a senti vibrer dans son cœur un mot magique qu’aucun dictionnaire n’a jamais su définir, mais qui n’a pas besoin de définition: la Patrie ! (Applaudissements.) Cessons donc de juger notre pays d’après les vilenies que les journaux racontent tous les jours; voyons-le tel qu’il est, et si quelque douteur vous aborde en disant: «Votre Musée des arts décoratifs ne tiendra pas en France; ces choses-là ne sont pas possibles,?? répondez-lui hardiment: « Notre Musée des arts décoratifs réussira, je n’en ai pas seulement l’espoir, mais j’en ai la certitude; il réussira en France, parce que c’est une idée féconde doublée d’une bonne action.?? (Applaudissements prolongés.)
- M. Bouiliiet, président. «Avant de nous séparer, permettez-moi, au nom de Y Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, dont j’ai l’honneur d’être le vice-président, et du Musée des arts décoratifs, auquel j’apporte ma part modeste de travail, de remercier M. René Ménard de ce qu’il vient de dire en faveur de l’œuvre que nous poursuivons. Un jour viendra, je l’espère, où nos ouvriers, artistes incomplets le soir, et ouvriers incomplets le jour, comme le disait M. Ménard, pourront être aussi les maîtres des arts décoratifs.?? (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures 7 minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 24 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE SUR LE MORILIER,
- PAR M. ÉMILE TRÉLAT,
- DIRECTEUR DE L’ÉCOLE SPÉCIALE D’ARCHITECTURE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. le baron de Derscijaij, conseiller d’Etat et ingénieur russe.
- Assesseurs :
- MM. Barbedienne, fabricant de bronze d’art;
- Le commandeur Betocchi, directeur du génie civil (Italie); Davioud, architecte du palais du ïrocadéro;
- Flemming-Jenkin, de l’Académie Royale de Londres;
- Léonce Reynaud, inspecteur général des ponts et chaussées; Richard, ancien président de la Société des ingénieurs civils; Stacii, conseiller I. R. des travaux publics (Autriche).
- La séance est ouverte à 2 heures un quart.
- M.le baron de Dmsciuv, président. Mesdames^Messieurs, M. Trélat, directeur de l’Ecole spéciale d’architecture, a bien voulu se charger de nous faire une communication sur le Mobilier. De prime abord le sujet paraît être un peu sec et ne pas offrir beaucoup de ressources pour un conférencier; mais, connaissant le talent de M. Trélat, je suis sûr qu’il saura nous intéresser et nous instruire tout à la fois.
- Quant à moi, qui suis un étranger, ce n’est pas à mon mérite que je dois l’honneur d’être assis au fauteuil de la présidence; c’est à l’amabilité de mon ancien ami de huit jours, M. Emile Trélat; ou plutôt je le dois à l’hospitalité, à la courtoisie proverbiale de la nation française, pour laquelle nous autres Russes nous n’avons cessé d’éprouver les sympathies les plus chaleureuses. (Applaudissements.)
- En faisant choix d’un étranger pour présider une Conférence éminemment française, on a voulu flatter et encourager tous les étrangers qui
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- sont venus de tous les pays du monde pour admirer la grande et belle Exposition de Paris et être témoins du progrès scientifique et industriel dont la France leur offre le spectacle.
- Les nombreux Congrès et Conférences qui ont eu lieu clans ce palais du Trocacléro, où ont été et où sont traitées tous les jours tant de questions vitales pour l’humanité, on peut le dire, en sont la preuve palpable. Il y a quatre jours à peine, à la Sorbonne, j’ai frémi d’aise en entendant le discours de M. le président Frémy. . .. (sourires) et je frémis encore en ce moment, mais d’une émotion différente, en me demandant si j’obtiendrai le gracieux suffrage du public d’élite devant lequel j’ai l’honneur de parler. (Vifs applaudissements.)
- Je vous demande pardon d’avoir retardé de quelques instants le plaisir que vous allez avoir d’entendre M. Emile Trélat. Je lui donne la parole.
- M. Émile Trélat :
- Mesdames, Messieurs,
- M. le Président vient de vous dire qu’il est mon vieil ami de huit jours, et il a profité de son amitié pour me bien châtier. C’était son droit. J’étais déjà très troublé devant le gros sujet dont j’ai à vous entretenir; et maintenant je suis accablé! Jé ne l’en remercie pas moins de tout mon cœur, etje ferai appel à tout mon courage pour traiter de mon mieux ici la vaste question qui, d’après la consigne que j’ai reçue de la deuxième Commission des Congrès et Conférences, a pour litre : le Mobilier.
- I.
- Le Mobilier! Qu’est-ce que le Mobilier? Et qu’en dire ici? Vous attendez-vous à ce que je vous promène au milieu de ces innombrables séries d’objets que l’on appelle des meubles? Est-ce que vous croyez qu’il m’est possible, dans cette heure qui m’est accordée, de vous définir, de vous décrire, de vous peindre même chacun de ces objets qui sont les véritables compagnons immobiles au milieu desquels nous vivons? Je dis compagnons immobiles. N’est-il pas, en effet, singulier, Mesdames, que notre langage oublieux et quelque peu barbare en ce cas ait nommé mobilier toutes ces choses qui contrastent avec le mouvement journalier de notre vie par leur immobilité ?
- Nous nous levons le malin, nous quittons notre lit : c’est déjà un meuble; nous préparons notre corps au travail de la journée par ces précautions de toilette qui sont le caractère de notre existence civilisée, nous avons des meubles à notre service; nous nous mettons au travail :
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- nous rencontrons d’autres objets qui sont encore des meubles. Pour nous nourrir, nous nous asseyons à table : c’est un autre meuble. Nous retournons au milieu de nos collections : ce sont des meubles; nous recevons nos amis au milieu de nos meubles... Quel que soit le trait distinctif de notre activité, nous avons toujours à nos côtés et à notre service des meubles. S’il fallait les nommer tous, je n’en finirais pas, tant ils sont variés et nombreux, et je n’apprendrais certainement rien à mes auditrices, qui en savent bien plus long que moi à cet égard. Vous me permettrez, Mesdames et Messieurs, de procéder autrement que par nomenclature; vous me permettrez de réduire à deux ou trois excursions la reconnaissance immédiate que nous ferons parmi les meubles. Vous me permettrez ensuite de rechercher dans la récolte des observations que nous aurons ainsi pu faire, les traits généraux, les caractères précis, les conditions indispensables sous lesquels on reconnaît un vrai mobilier. Ce plan, j’en ai l’espoir, nous fournira, malgré la hâte, l’occasion de dégager de ce sujet encombré quelques idées utiles.
- Je vous conduirai d’abord dans la section anglaise de l’Exposition, devant une de ces armoires comme il y en a un certain nombre et qui sont en même temps une commode et un lieu de collection pour nos vêtements. Nous avons là devant nous un objet de quelque importance. Les vigoureux montants qui l’encadrent marquent fièrement sa place-dans l’espace. En son milieu, le couronnement plus copieux ressaute en hauteur et se projette en avant sur la saillie d’un abondant motif central. On sent là comme un nœud qui ramasse la' vue tout d’abord. Mais bientôt le regard, dégagé sur la droite et la gauche, suit deux longs panneaux qui descendent de plein jet du sommet à la base. Sur ces surfaces grassement modelées, il progresse lentement d’une allure monotone, tandis que, derrière, l’esprit va chercher les longs vêtements suspendus aux porte-manteaux. Une armoire à deux vantaux trapus, relie dans une gamme commune les deux armoires latérales et s’engage en soubassement dans la saillie centrale de l’œuvre. C’est bien certainement là que la lingerie d’usage courant va se trouver classée. Mais montons nos regards au-dessus de ce soubassement. Qu’est ce riche encorbellement, où les lignes se multiplient, où les compartiments s’avoisinent et se superposent? Qu’est cette miniature d’armoire centrale? Quels sont ces fins tiroirs qui la bordent de chaque côté? N’hésitons pas à caser là le petit linge de main, les broderies, les dentelles et les mille riens cotnplétant la toilette un peu précieuse de la personne qui se servira du meuble. Enfin, au haut et joignant le couronnement qui nous a tant frappés au départ, une vaste cavité coupée par deux piliers nerveux recèle et laisse voir dans ses sombres profondeurs trois potiches éclatantes.
- Voilà un meuble! Que n’ai-je eu le temps de vous décrire la texture du
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- bois, la douce gravité du ton, la sincérité des assemblages, la saisissante discrétion du travail, la mesure et la pondération des reliefs, les touches lumineuses sur les bronzes des poignées et des attaches; toutes ces choses enfin qui consacrent fharmonie dans l’attitude d’un objet? Voilà un meuble! je l’ai pris un peu au hasard; pas tout à fait cependant.
- N’êtes-vous pas surpris de la quantité des services, de la variété des agencements, du nombre de parties qui entrent dans la composition de cet objet? Mais aussi n’ètes-vous pas émerveillés qu’en face d’une pareille complexité, votre attention ne se soit éparpillée nulle part; qu’au contraire elle se soit incessamment réconfortée dans une seule et même impression? Rappelez-vous pourtant que les impressions secondaires ne vous ont pas échappé, quelles vous ont successivement atteint. Mais en se succédant, elles s’ajoutaient les unes aux autres, et loin de se contredire, elles se prêtaient un mutuel appui pour dégager en vous l’impression générale que vous subissiez involontairement. N’est-ce point ainsi que des longues armoires latérales au soubassement central, du soubassement central à l’étage cpii s’y pose et à la niche supérieure, votre observation a progressé sans cesse? Et pourquoi? Parce que votre regard a été dès l’abord enfermé dans un cadre bien limité; parce qu’entre ces frontières mêmes une scène plastique dominante,la cavité noire des potiches, a monté son jeu au maximum de l’action qui devait lui être imposée; et parce que, dans toutes les pérégrinations subséquentes auxquelles il a été entraîné, aucune des rencontres qu’il a faites ne l’a excité au delà de son diapason initial. C’est là, Messieurs, la marque distinctive d’une œuvre d’art. On la nomme unité. Un beau meuble ne saurait être dépourvu d’unité. J’avais bâte de vous le signaler.
- Si vous le voulez bien, nous allons faire quelques centaines de pas à travers la partie de l’Exposition qui tient la droite, quand on vient du Troca-déro au Champ de Mars, et nous arriverons à cette section brillante et instructive qu’on appelle la section japonaise. Ici je vous arrête devant un objet très simple. Je serais, à vrai dire, bien embarrassé pour vous placer en face d’un objet compliqué, dans l’Exposition de ce peuple qui n’a pour ainsi dire pas de meubles. Voici un écran qui mesure environ 1 mètre en hauteur sur 3/4 de mètre en largeur. Si nous le regardons ensemble, voici ce que nous découvrons, — laissons momentanément de côté l’attrait, la séduction et cet intérêt palpitant qui s’exalte en nous à cette vue; faisons une simple description, un procès-verbal de ce que nous avons là devant nous, — il y a un fond; c’est une surface plane, un peu onduleuse cependant, et toute faite d’écaille blonde mouchetée. Vous savez combien est riche l’écaille mouchetée, quelle variété d’accidents pressés elle met en scène sous les rayons qui l’éclairent. Les moyens employés ici ne sont pas très nombreux, mais ils sont très savants.
- Partout où le fond disparaît, il est caché par les objets suivants : il y
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- a au bas un plan d’eau qu’expliquent deux larges feuilles de lotus flottant avec leurs longues queues au milieu de quelques enroulements méandri-ques. Cette végétation aquatique est faite d’un léger relief de laque d’or. Vous connaissez ce ton magnifique, superbe et doux du laque d’or.
- Entre les feuilles se détachent deux boutons de lotus en porcelaine jau-nasse. Un peu plus loin on voit, toujours sur les feuilles, une petite grenouille en porcelaine verdasse. Tout cela s’encombre un peu sur la gauche, tandis qu’à droite, trois ou quatre belles tiges, saillantes à différents plans, vont gaillardement porter au sommet du tableau, qu’elles envahissent, quatre nouvelles feuilles grassement nourries. Celle du haut à gauche est immense et toute ruisselante d’or. Oh! n’ayez peur. Redescendons un peu vers la droite : voici le maître de la place. C’est un lotus en pleine floraison. Il est tout fait de porcelaine incrustée. La lumière éclate sur son relief blanc. Cependant, pour réintégrer cette note excessive dans le calme général, de petites touches roses sont posées à l’extrémité des pétales, tandis qu’une autre fleur jaune neutre commence à s’ouvrir entre , les feuilles voisines, dont on a pris soin de verdir un peu l’or. Enfin, à la partie centrale du tableau, une patte relevée, l’autre solidement plantée dans l’eau, rêve un philosophe impassible au milieu de cette grande nature; car c’est une grande nature que ce petit tableau. Ce philosophe au long bec, à la tête engoncée dans ses plumes, est un oiseau dont j’ignore le nom; mais c’est un dessin magistral, un relief superbe, deux ou trois fois monté comme ceux que nous avons déjà vus, et c’est de l’argent massif! Voilà la description; elle est comme je vous l’ai dit, toute simple et ne comporte aucun artifice oratoire.
- Et cependant, quoique nous n’ayons pas l’objet sous les yeux, ne m’est-il pas déjà permis de vous signaler dans cet écran, d’utilité et de construction si élémentaires, l’étonnante variété des moyens mis en jeu pour séduire nos yeux. L’ensemble de ces moyens prend le nom de couleur.
- Il serait difficile d’en rencontrer un pins habile maniement que celui qui vient de vous être présenté. Aussi n’ai-je pas omis de vous le faire connaître. Mais que nous apprend-il ? Exactement ce que nous a appris l’armoire anglaise. L’objet nous captive et nous charme, parce que tout en distrayant notre regard, dans une suite d’exercices très divers, en l’entraînant sans cesse sur des tons et des valeurs nouvelles, il le conduit sans cesse aussi à la note précise qui domine le centre du tableau. Otez l’oiseau d’argent massif, la composition^se désagrège. Otez le lotus de porcelaine blanche, l’œuvre s’interrompt. Otez le moindre rien de cet ensemble, l’œil s’inquiète et se trouble, comme la marche au voisinage du trou qui barre la route. Mais, puisque rien de tout cela ne manque à notre écran, reconnaissons en lui cette précieuse unité, que je voulais vous faire découvrir et comprendre une seconde fois.
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- Il faut pourtant insister un peu sur les ressources mises en jeu pour faire de ce petit meuble un admirable tableau. A part les quatre lignes du cadre et quelques menus reliefs jetés çà et là, ce ne sont, à vrai dire, que quelques couleurs. Mais le cortège des tons et des nuances est si riche que l’objet éblouirait la vue au lieu de la reposer, comme il convient à un écran, si l’on avait pris une précaution.
- Notre écran est un meuble de grand luxe. Les tapisseries, les tentures, les meubles qui l’avoisineront clans l’appartement où il sera placé seront très somptueux. Ils parsèmeront son entourage de localités brillantes qui feront concurrence à son éclat dans la partie haute, et qui en amortiront la violence. 11 n’y a donc rien à craindre de ce côté. Mais il n’en est pas de meme au bas. Le sol, qui doit toujours rester la partie calme d’un intérieur, laissera l’œil en suspens entre sa nudité relative et l’opulence des laques. C’est ce qu’on n’a pas manqué de prévenir. Au bas de l’écran et séparée par une traverse, se trouve un second panneau formant frise. Il est en laque comme le panneau principal, mais beaucoup plus petit. Vous y retrouvez l’eau, les tiges aquatiques, les feuilles aquatiques. Mais plus de lotus, plus de grenouille, plus d’oiseau philosophe, plus de couleurs éclatantes, plus de reliefs. Tous les effets sont réduits. L’objet est pourtant encore coloré. On y découvre même encore des images effacées de la vie. Entre les méandres des ondes, ou distingue à gauche un petit poisson rouge plongeant, à droite deux poissons gris qui se croisent, l’un descendant l’autre montant. Mais tout cela s’est éteint dans des tons fanés et sous le glacis uni d’une surface tout à fait plane. Rien ne pourrait vous rendre mieux compte des moyens employés pour produire les effets charmants de cette frise que l’aquarium de notre Exposition. Si vous n’y êtes pas allés, allez-y, je vous en prie. Sous les voûtes sombres de ces galeries souterraines, vous rencontrerez des scènes singulièrement délicates. Le jour ne pénètre là que par les glaces des piscines qui s’ouvrent à droite et à gauche. La lumière n’arrive à vous qu’après avoir voyagé dans la profondeur des eaux. Elle est toute rompue et comme amortie quand elle vous atteint. Les poissons s’assemblent ou se séparent silencieusement derrière les glaces qui enferment leur eau louche. Les attitudes et les gestes se dessinent avec une précision inouïe; les tons et les nuances se rencontrent et s’ajustent avec une douceur incomparable. Il semble que la forme montre là les ressources apaisées de ses brillants concerts. Les Japonais, Mesdames, sont inimitables dans leur habileté à parer leurs ouvrages d’effets analogues à celui-ci. La petite frise de notre écran en est un bel exemple; et c’est ainsi que dans l’occupation discrète qu’elle fournit au regard, elle le console ou le prépare, selon qu’il redescend du beau panneau vers le sol ou qu’il remonte pour en gagner les splendeurs harmonieuses. Voilà le trait concluant de cette fine composition, celui qui en achève le merveil-
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- leux attrait. Puis-je croire que cet exposé trop aride vous a permis de saisir le nouvel ordre de difficultés qu’il faut vaincre pour assurer à un meuble son unité, c’est-à-dire son individualité plastique, aussitôt que la couleur y intervient? Laissez-moi l’espérer.
- Mesdames, Messieurs, je viens de faire les descriptions de deux meubles différents, et comme le temps me presse, je bornerai là, pour le moment, la revue des objets si nombreux, si divers et si intéressants qui emplissent les galeries du mobilier à l’Exposition. Et déjà je veux rechercher devant vous si cette armoire anglaise et cet écran japonais ne recèlent pas en eux les marques qui distinguent le meuble en général. Si j’y parvenais, il me semble que nous aurions acquis un fonds de critique qui jetterait un jour direct sur notre question. Considérons donc nos deux objets. Ils sont plus ou moins compliqués dans leur composition, plus ou moins importants par leurs dimensions, plus ou moins utiles; — qu’importe! ce sont des meubles. Que découvrons-nous d’abord dans la communauté de leurs traits? — Chacun d’eux a une utilité qui est sa raison d’être; — chacun d’eux comporte en sa structure des matériaux voulus, choisis; —enfin chacun d’eux revêt les marques d’un travail spécial. C’est presque une naïveté d’ajouter que le cas de nos deux meubles est celui de tous les meubles ; et que l’utilité, la matière, le travail doivent être appropriés au service à rendre dans un meuble quelconque.
- L’utilité, qui confine à la commodité dans tous nos meubles d’usages journaliers, est, sans contredit, la condition première d’un bon meuble. Aussi combien l’apprécions-nous tous lorsqu’elle se montre clairement à nous dans un objet mobilier? N’est-ce point elle qui nous frappait sans cesse dans les minutieux agencements de l’armoire anglaise, dans les rapprochements ingénieux de ces resserres proportionnées aux différents articles de notre toilette? Et ne la lisons-nous pas immédiatement dans la simple figure que dresse devant nous l’écran japonais?
- Mais ce qui consacre la prépondérance de l’utilité sur les deux autres conditions, c’est quelle impose le choix de la matière et la nature du travail qui la spécialisera. Imaginez qu’oubliant le rôle d’une armoire de toilette, le fabricant ait composé la nôtre de fer ou d’acier, comme l’eussent exigé ces petites forteresses rébarbatives qu’on nomme des coffres-forts, que fussent devenues l’apparence avenante et l’appel au toucher des portes et des tiroirs, qu’il faudra souvent et doucement manier? Le contentement de l’œil et la confiance- de la main qui s’approche eussent certainement disparu pour faire place au trouble et à l’inquiétude qui éloignent. On a bien agi quand on a choisi le bois pour construire ce meuble. C’est qu’en effet, le bois, qui dans ses nombreuses essences présente des aspects si variés, est de tous les matériaux résistants celui qui s’adapte le mieux au voisinage de l’homme, parce que sa mollesse relative le rend inoffensif
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- à la rencontre inattendue de nos mouvements, et parce qu’il est aisé d’en maintenir la température voisine de celle du corps. Ainsi l’utilité prévue de l’armoire a fixé la matière du meuble. — Il en est de même du travail de cette matière, de ce bois. Supposez un instant qu’au lieu de ces douces moulures qui l’agrémentent, on l’ait .couvert de rudes reliefs distribuant dans tous les sens leurs âpres saillies, croyez-vous que l’objet ne fût pas devenu insupportable? Je pourrais soumettre notre écran à la même analyse, et j’arriverais devant vous à la même fin. Concluons donc et disons : l’utilité d’un meuble doit être définie. La matière et le travail doivent être appropriés à cette définition.
- On peut affirmer, Messieurs, que dans les limites de nos usages journaliers, tout meuble qui satisfait à cette triple règle est un meuble correct et que toute combinaison mobilière capable d’en bien porter le critérium est un ouvrage digne d’approbation. Cela suffit aux besoins du plus grand nombre dans notre société; et l’on a vu des époques qui nous ont légué des meubles admirés par les générations successives uniquement parce que .l’usage auquel ils étaient réservés avait été justement interprété en même temps qu’une proportion mesurée de matière et de travail en avait nourri l’exécution. Notre moyen âge en témoigne dans une suite de meubles très simples : des escabeaux, des bancs, des chaires, des tables, des coffres, des bahuts, etc.
- Mais nous demandons généralement à nos meubles beaucoup plus que des services matériels et palpables. De ces serviteurs passifs, qui fixent notre attachement par les commodités procurées à notre vie, nous voulons faire des amis qui nous passionnent. Il faut qu’ils ravissent nos regards distraits, qu’ils flattent notre goût, qu’ils le forcent à s’exercer, qu’ils l’enlaçent dans d’élégantes attitudes et qu’ils le gagnent aux séductions d’une forme épurée. Aussi lorsqu’on veut avoir un meuble complet, lui demande-t-on d’être une belle forme. — Mais qu’est-ce qu’une belle forme? —- Je n’ai pas la prétention de traiter ici cette énorme question. Mais je vous demande la permission, Mesdames, de lui emprunter quelques termes spéciaux sans lesquels il ne me serait pas possible de poursuivre mon sujet.
- La forme laisse distinguer en elle trois éléments constitutifs: la silhouette, le relief, la couleur.
- Vous êtes-vous quelquefois trouvés à l’aube naissante au fond d’un vallon ? En bas, tout reste dans les ténèbres ; mais en haut, le ciel s’éclaire lentement et bientôt sur son fond limpide et sans forme, se découpe la crête des collines. C’est une silhouette, et d’autant plus saisissante qu’on ne voit qu’elle.
- Laissez monter le soleil; le voilà qui dépasse la crête. Aussitôt vous voyez paraître le inonde des reliefs. Sur le flanc du coteau tout à l’heure
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- invisible, se répartissent et s’échelonnent les milliers d’acciclents qui meublent sa richesse. Et, chose remarquable, à mesure que la scène s’emplit de reliefs la silhouette perd sa valeur.
- Mais si le soleil monte encore, tout ce qu’on voit tressaille et palpite. La lumière éclate sur tout ce quelle rencontre; ses ondes se brisent, rebondissent, s’entrechoquent. L’éther lumineux promène en tout sens cl’in-commensurables conflits. C’est comme un embrasement général du site. A ce moment les reliefs sont atténués et les silhouettes presque éteintes. C’est la couleur qui règne.
- Toute forme garde en son sein une silhouette plus ou moins vive, un relief plus ou moins accentué, une couleur plus ou moins riche; et tous les artistes ou les artisans de la forme ne font pas autre chose que créer, distribuer, proportionner et assembler des silhouettes, des reliefs et des couleurs dans l’espoir de constituer des harmonies formelles, c’est-à- dire de nobles formes.
- Retournons avec ces belles préoccupations vers notre armoire anglaise et vers notre écran japonais. La première nous montre une silhouette vigoureuse dans le cadre mouvementé qui l’enceint, un relief étoffé dans l’épaisseur du meuble, la saillie des potiches et le moulurage discret des panneaux, enfin une couleur subordonnée dans la tonalité grave de l’ensemble. Ce qui domine, au contraire, dans l’écran, c’est la diversité des touches colorantes employées à constituer la richesse générale, c’est la modération du relief, et c’est l’effacement relatif de la silhouette d’encadrement contrebattue d’ailleurs par un silhouettage secondaire dispersé dans le tableau.
- J’ai essayé de vous montrer les moyens qu’il faut mettre en jeu pour constituer un meuble quand on n’envisage que ses convenances utilitaires. Puis je me suis efforcé de vous peindre ceux qui deviennent nécessaires aussitôt qu’on veut en faire un objet de valeur plastique. C’est ainsi que j’ai voulu classer vos préoccupations d’aborcl sous les mots de : service, matière et travail; ensuite sous ceux de : silhouette, relief et couleur. Je n’hésite pas à croire que vos esprits sont déjà très perplexes et que vous vous demandez comment il se peut faire que tant de considérations, et si différentes, puissent être menées de front et résumées dans cette unité d’expression, dont je vous ai marqué l’impérieuse nécessité. Je me garderai bien de contredire à votre anxiété. Elle est absolument correcte. Il est, à parler vrai, très difficile d’établir un bon meuble et d’en faire un objet d’art. Il y faut des qualités supérieures: le bons sens, l’expérience, le savoir, l’habileté, un grand amour de la forme, une sagesse à toute épreuve et beaucoup de talent.
- Mais je n’oublie pas, Messieurs, que le mobilier fait le sujet de cette
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- Conférence. Je ne vous ai encore parlé que du meuble; il faut élargir notre horizon. 11 faut considérer un appartement, une pièce au moins, et nous demander s’il y a encore ici quelque direction à suivre, quelques principes à respecter pour en constituer avec succès l’ameublement. Ne croyez pas qu’il suffirait d’y faire apporter par un commissionnaire, et à la mesure de l’espace disponible, les meubles que votre goût aurait choisis dans les magasins d’un ébéniste ou d’un tapissier. Non assurément; et soyez certain (pie, quelle que fut la valeur de chacune de vos acquisitions, vous n’aboutiriez à aucun résultat par un pareil procédé. Je voudrais m’expliquer clairement sur cette question délicate,-et pour cela j’ai besoin de vous ramener encore une fois dans nos galeries.
- Nous voici maintenant dans la section française, vers le milieu de l’avenue Rapp. L’installation que je vous présente est le coin remarquable d’une grande pièce, qui ferait partie d’appartements somptueux. Nous sommes dans une espèce de salon privilégié, où la femme de goût et cl’ba-bitudes délicates qui les habite prendrait plaisir à se retirer solitairement à certaines heures du jour. Comme l’espace manquait à l’Exposition, on n’a, je le répète, montré ici qu’une portion, un quart environ du somptueux retiro supposé; mais c’en est évidemment le morceau capital. La portion absente de la pièce serait, on le devine, d’autant plus calme en sa richesse qu’ici tout s’est donné renclez-vous pour attiser le goût. Un mot suffit à décrire l’installation mobilière : c’est au repos que le lieu est consacré; on y a placé un lit de repos. Mais ce lit est accompagné de meubles secondaires : un guéridon, un tabouret, un chevalet avec portrait d’enfant, un trépied-jardinière, un fût de colonne portant une statuette. Tous ces objets, disposés pour caresser les goûts et les préférences de la maîtresse de l’endroit, sont placés, habillés, accompagnés, colorés de façon à constituer un ensemble que rehaussent dans son expression les abondantes draperies qui l’abritent. On ne peut échapper à la note saisissante de cette scène quand on la rencontre. Et moi, je ne puis me dispenser de vous indiquer une à une les ingénieuses ressources qui y ont été employées.
- Je décris d’aborcl la pièce. Les lambris qui recouvrent la partie inférieure des murs et la corniche qui les couronne sont revêtus d’un ton de brèche violette dans les nus et rehaussés en bronze d’or sur les moulures sculptées. Au-dessus des portes et de leurs chambranles, on a placé des sujets de fantaisie traités en peinture. Le plafond est enrichi de compartiments finement ornés dans un ton violet mauve. Les murs sont tendus d’un lampas de nuance très cherchée entre la turquoise, l’émeraude et le saphir. Les portières sont composées de deux rideaux croisés; celui de dessus est en lampas comme le fond de la pièce, celui de dessous sst en satin Rembrandt. Enfin le parquet est recouvert cl’un tapis de savonnerie uni, couleur amarante sourde.
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- C’est dans un coin de la pièce ainsi préparée cpi’on a installé le lit et ses riches accessoires. Parlons du lit. 11 est vaste, sans fond de pied, et solidement planté au dossier de tête sur deux grandes volutes soutenues par des chérubins à pied de gaine. Ce motif est doré en plein. Le reste du meuble est entièrement garni. Il est recouvert d’un satin uni à chaîne blanche et à trame rosée, tendu à l’envers. Le dessus et les côtés du coussin de repos sont lisses et encadrés de plates-bandes en faille brodée. La même faille se chiffonne et descend en larges plis festonnés juscju’au sol. Au dossier s’appuie un large coussin de tête. Il est recouvert de satin brodé vers les rives. C’est la même étoffe qu’au siège; mais ici elle est tournée à l’enclroit. Un jeté de lit s’éparpille et pend négligemment au pied du meuble, en découvrant la tête bouffie d’un riche traversin. Mais c’est encore la même étoffe ornée d’applications et de broderies variées.
- Ce meuble, cl’une fraîcheur si soyeuse et si délicate, est placé dans l’angle du salon. Mais on a pris soin de le détacher des murs; on a même ménagé sur le long pan du lit une véritable ruelle.
- Je continue ma description, et cela est très nécessaire , car on s’est bien gardé de laisser le précieux objet dans le voisinage immédiat clés tentures plates et des grandes menuiseries. Perdu dans l’espace, envahi par la lumière, dépourvu de reflets aménagés et de tonalités reposantes, il y eût fait pauvre mine.
- Une vaste tente couvre et embrasse l’espace opulent mais mesuré que commande le repos. Elle s’attache au plafond, se ferme sur les côtés jusqu’au fond, et relève amplement sur le devant les plis de ses étoffes abondantes, ce qui l’ouvre en plein sur le salon. Le corps de la tente est une peluche de même couleur que la tenture des murs; mais la profondeur du tissu et l’ampleur des plis en triplent la valeur tonale et lui donnent une vigueur étonnante. Les claires soieries du lit tirent un éclat singulier de cet emmaillotage saisissant.
- Cependant cet effet serait resté brutal. Il importait d’ailleurs de grandir l’installation en faisant l’unité entre le lit et la tente. C’est ici qu’intervient une suite de procédés très fins et très savants. D’abord l’étoffe de la tente est doublée en taffetas bleu et accompagnée d’une seconde doublure libre en soie couleur vieil or. De place en place les retroussés croisent ces ions clairs avec les draperies sombres, en rabattent la puissance et préparent doucement la vue aux notes éclatantes du lit. D’un autre côté, celui-ci perdrait sa valeur au centre du grand développement de la tente, qui paraîtrait être l’objet principal. Il fallait le prévoir et développer l’intérêt autour du lit. On y est parvenu à l’aide d’accessoires habilement répartis. Au-dessus du lit et en contre-bas de la tente, on a placé un vélum en satin gris perle, nacré blanc et garni d’applications en tons mats. Au fond du vélum on aperçoit une tapisserie de haute lice
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- tendue sur le mur. Elle s’encadre dans du talîetas tramé jaunâtre et chaîné rose dahlia. Ses teintes rompues marient le lit et le vélum dans un ensemble singulièrement agrandi. Cependant la blanche gaieté du repos s’éparpille aux alentours dans les petits meubles. Dans la ruelle, à la tête et au pied de la couche, on voit dépasser un trépied-jardinière en vieil argent et une colonne en marbre noir antique veiné blanc avec un chapiteau de Paros, portant une statuette d’or. Sur le devant, un guéridon bas tient la tête du lit et repose ses pieds de vieil argent sur une peau de tigre royal étendue elle-même sur une mousse de laine et d’or. Vers les pieds et débordant un peu la tente, on rencontre encore deux objets : un tabouret en bois sculpté et doré avec coussin recouvert de satin amarante, brodé ton or; un chevalet en buis portant un portrait d’enfant à cadre rond doré. Une écharpe en velours cle soie amarante traverse négligemment le chevalet et marque d’une chaude couleur la fin du territoire consacré au repos ; tandis qu’à l’autre extrémité, un grand vase d’onyx orné de bronze doré et contenant une belle plante exotique pénètre déjà dans l’ornementation générale de la pièce.
- Mais j’oubliais un point capital ! Reportons notre regard au centre de l’installation. Cela nous est facile : tout l’y ramène et tout est disposé pour cela. Cependant il semble' que quelque chose cloche du côté de la tête du lit. Les croisements des étoffes et des doublures de la tente y rompent dans leurs jets incertains la discrète silhouette du meuble. L’œil la perd et se trouble. Mais suspendons derrière le dossier cette étoffe qui fera comme un manteau de tête au lit. C’est un drap sans apprêt et teint de la même nuance que le satin de la couche. Ah ! maintenant tout est en place, tout se tient bien, tout s’éclaire à sa mesure et nous avons vraiment devant les yeux une des meilleures leçons que je puisse vous offrir pour vous faire apprécier les grandes difficultés de la composition d’un mobilier, et comment les règles qui la guident sont les mêmes que celles qui nous ont été déjà dévoilées dans l’étude du meuble. Je ne puis m’étenclre plus longuement ici. Mais allez à l’avenue Rapp et vous serez saisis de l’unité de la scène. Si vous observez bien, vous découvrirez, en outre, que ce résultat précieux a été obtenu en atténuant presque jusqu’à les éteindre les silhouettes des nombreuses parties de la composition, en mesurant les reliefs et en mettant en lutte, pour les équilibrer, les plus vibrantes ressources de la couleur. Tout cela vient confirmer ce que nous avons déjà entrevu; et il me semble que nous pouvons nous arrêter ici dans la reconnaissance théorique que nous avons entreprise. Nous saurons désormais ce qu’il faut entendre sous les mots beau meuble, beau mobilier, et c’est, à vrai dire, le but que je poursuivais dans ces minutieuses descriptions que vous avez si généreusement écoutées.
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- Permetlez-moi maintenant, Mesdames et Messieurs, de rechercher devant vous, mais sans faire aucune personnalité, sans désigner personne, quelles sont les tendances de notre art, de notre fabrication; en un mot, quelles sont les conditions actuelles de notre mobilier. Je me propose de borner cet examen aux ouvrages de la France. Devant les amis de tous pays qui ont bien voulu honorer mon bureau de leur présence, à la pensée des hôtes sympathiques qui nous entourent partout dans cette Exposition, je ne me sentirais pas à l’aise si je sortais de France, car l’étude que je tente est une étude critique, et je serai probablement amené quelquefois à dire que le chemin suivi n’est pas toujours celui qu’il faudrait suivre. Restons donc en France. Quand on y regarde nos meubles, on est d’abord frappé d’une chose très consolante, c’est le grand progrès qui s’est opéré depuis une quinzaine et même^ depuis une dizaine d’années dans la fabrication courante des meubles. Evidemment on a abandonné une habitude détestable et bien fatigante pour les personnes qui ont le goût quelque peu exercé; on a laissé de côté une bonne partie de ce fatras d’ornementation exubérante et bizarre qui n’avait d’autre but que de montrer du travail, qui ne procédait en rien des nécessités de la composition et qui, ne ménageant à l’œil aucun repos, faisait de tous les meubles des sujets de trouble pour l’esprit, et de supplice clans l’usage. On était là en pleine maladie, et bien grave. Je suis heureux de constater qu’aujourd’hui on a fait de grands pas vers la guérison. Sans doute le mal n’a pas disparu; mais le progrès est considérable. On le rencontre partout, jusqu’en ce lieu de production qui a toujours fabriqué, en songeant à la quantité plus qu’à autre chose. J’ai nommé le faubourg Saint-Antoine. Cependant, après avoir signalé ces tendances è la correction, cette retenue louable en face d’un défaut, il faut que nous découvrions ici d’autres déviations qui, malheureusement, ne paraissent pas être encore en voie de décroissance.
- Il y a quarante ou cinquante ans, nous n’étions pas bien brillants sous le rapport de la composition et même de la construction du meuble. C’était le temps des lits en acajou plaqué; et quelles formes! — On s’est fatigué de cela; et tout cl’un coup, sous l’influence d’une grande évolution intellectuelle, évolution formidable, un peu désordonnée, mais si jeune et si pleine d’entrain! sous l’influence du romantisme, on est retourné vers les cathédrales qu’on restaurait, vers le moyen âge qui revivait dans les romans. On a introduit le meuble moyen âge; on s’est mis à faire des meubles en bois sculpté, un peu sans savoir ce qu’on faisait. Comme on ignorait à peu près absolument ce qu’on voulait reproduire, et qu’011
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- manquait do modèles, on se mit à copier des descriptions littéraires, ce qui revenait à copier sans savoir. C’est une époque qui s’est efforcée de sortir d’une mauvaise routine, ce qui est louable; mais qui n’a produit que cl’affreux meubles, et qui a engendré la passion de la copie, ce qui est un mal. Depuis, le courant de la copie a persisté; on a étudié; on a su ce que l’on voulait faire et ce qu’on faisait; on a fait des copies très soignées, des meubles très bien façonnés, mais qui restent, hélas! des ouvrages très médiocres. C’est le châtiment de la copie. La copie, per-mettez-moi de le dire, est toujours bête. Quelque soit l’esprit de ceux qui en font, quels que soient leur savoir et leur conscience, ils échouent toujours à la même impasse. Je sens très bien qu’il faut s’expliquer. Je le ferai franchement. Notre temps est très riche en documents historiques. Il possède la connaissance intime des formes dans les arts du passé. Il sait très bien, par exemple, ce qu’était un meuble du xme, du xive, du xv°, du xvic siècle. C’est un avantage que ne possédait pas le fabricant de meubles il y a quarante ans. Eh bien, malgré cela, que fait-on aujourd’hui? On compose bien, on exécute avec soin, on fait de bons assemblages, on ajuste des motifs, on agence correctement des figures, on découpe convenablement une feuille, une brindille, un fruit. Mais au milieu de ces réelles habiletés, on prend le goût des minuties, on perd celui des nuances harmoniques; on se passionne pour la précision géométrique du détail, on devient insensible aux accords de l’ensemble. Dans un vieux meuble de valeur, il n’y a pas que le mérite de la composition et de l’exécution qui lui donne son caractère. On y discerne partout la touche de la main qui semble avoir embrassé le meuble sous la même caresse. Elle se montre aux ressauts de l’outil. La fibre un peu plus dure, le défaut du bois ont dévié la gouge ou le ciseau, et la trace est restée, trace chère aux artistes, trace qui grandit l’œuvre dans son unité et qui transmet aux générations comme un témoignage vibrant de son éclosion, Mais aujourd’hui ce n’est pas cela. A force de soins dans le détail, le goût s’est fait méticuleux. L’amour de la netteté l’emporte sur tout. Aussitôt que la main du sculpteur a quitté le meuble, on prend une râpe, du papier de verre ; on enlève les aspérités et l’on polit toutes les surfaces, si bien qu’il ne reste plus rien du faire artistique, et que l’objet perd son allure. Mais, comme cela ne fait le compte de personne, on essaye de lui refaire une mine, et pour cela on le recouvre de vilaines patines, on, l’empâte de mauvaises couleurs. Mais on n’aplus devant soi qu’un objet sans éclat et dépourvu d’expression. Voilà où conduit l’habitude de copier. Sans doute on peut copier, sans doute il faut quelquefois copier. Mais il ne faut en prendre ni l’habitude, ni l’habileté exclusive. «Inventer ou périr,» a dit Michelet en parlant de l’art français. Le mot est très juste et s’applique ici. Un temps est malade lorsqu’il copie même dans son mobilier. S’il
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- s’adonne à la copie, il perd l’amour de l’idée, et bientôt la dédaigne; il ne s’enquiert plus de la raison des choses; le hasard guide ses conceptions; il n’a plus que des amours abaissés de la forme qu’il malmène jusqu’à l’insignifiance ou la niaiserie. Heureux encore quand il s’arrête à polir proprement des surfaces au lieu de chercher virilement l’expression de l’objet qu’elles enveloppent.
- Voici, Messieurs, un autre travers qui persiste un peu partout, et qui a bien sa gravité, quoiqu’il puisse en partie s’excuser par l’histoire. Je veux parler de la manie de contrefaire l’architecture monumentale avec des meubles. Un meuble est bien, à vrai dire, de l’architecture; mais c’est de l’architecture de chambre. Celle-ci a ses procédés à elle, procédés qui ne peuvent pas être confondus avec ceux de l’architecture de plein air et de grande reculée. Les meubles sont des petits édifices; ce ne sont pas des édifices en petit. C’est une faute d’en vouloir faire des monuments réduits.
- Malheureusement la renaissance, qui a le mérite incomparable d’avoir retrouvé l’antiquité, la renaissance s’est jetée tout entière dans l’antiquité. Elle a voulu, bien que ce qu’elle retrouva ne fut pas encore l’antiquité réelle, elle a voulu introduire dans tout la marque de sa belle découverte. Tous les meubles, à ce moment-là, sont devenus des petits édifices composés avec les éléments réduits des monuments anciens. On y retrouve le soubassement du temple antique, les ordres, les colonnes, les chapiteaux, les architraves, les frises, les corniches. Cela n’a pas suffi; et, comme si ces moyens de la grande plastique n’étaient pas encore proportionnés à nos meubles, on est allé jusqu’à les charger des saillies et des contreprofilages si excessifs que la renaissance a inventés. On est ainsi arrivé, il est vrai, à constituer des chefs-d’œuvre de travail, et presque des bijoux; car on y a accumulé les matières les plus riches et les plus précieuses : l’or, l’argent, l’ivoire, les pierres fines, etc. Mais, dans ces œuvres-là, ce qui disparaît, ce qui est sacrifié absolument, c’est la première qualité du meuble, celle que j’ai essayé de vous décrire au commencement de la séance. Sous ces habillements trompeurs, où découvrir le sens vrai de l’objet? Où discerner le service qu’il est appelé à rendre? Où sont les complaisances de formes qui m’invitent à tirer parti de ses commodités. L’esprit s’y perd. Voici un cabinet, c’est le nom qu’on donne à quelques-uns de ces meubles. Je n’ai guère envie vraiment d’aller faufiler mes doigts à travers les fortes saillies des colonnes et les contreprofils tranchants des corniches pour joindre la houcle minuscule d’un mince tiroir. Non, je ne trouve pas là cette qualité du meuble qui me le fait aimer à titre de serviteur.
- Mais oublions un instant ces agréments intimes. Avons-nous au moins sous les yeux une forme irréprochable, un de ces agencements plastiques qui luttent victorieusement avec la lumière? Non; tous ces reliefs architecturaux ont perdu leur fécondité plastique en perdant leurs dimensions ori-
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- ginclles. En se réduisant à des miniatures, les lumières et les ombres ont ruiné leurs ajustements, et la scène s’est ternie dans un encombrement vague et mesquin. Mais alors il n’y a plus de meuble, direz-vous? C’est, en effet, ainsi qu’il faut conclure, si nous entendons par meuble l’objet complexe et très défini que je vous ai décrit. Mais les objets qui nous occupent peuvent être considérés à un autre point de vue. D’abord les riches matières qu’on y incruste compensent dans une certaine mesure l’insignifiance de la forme par l’éclat des couleurs. Ensuite la finesse de la main-d’œuvre qu’on y accumule leur donne un prix tout spécial. Ils deviennent ainsi en même temps des objets de grande bijouterie et des chefs-d’œuvre précieux. C’est à ce double titre qu’ils se font une place dans nos collections mobilières. Vous voyez combien cette place est restreinte, et vous m’accorderez, Mesdames, que nos meubles n’auraient qu’à perdre si les réductions de l’architecture monumentale devaient les envahir, comme ils en ont été quelquefois menacés.
- Voulez-vous connaître une troisième déviation, ou plutôt une insuffisance dans l’art et la fabrication des meubles ? Je la signale dans l’incohérence des compositions. C’est un défaut trop fréquent. Voici ce qui se passe dans le grand conflit de la production du meuble. Le fabricant est en même temps un industriel et un commerçant. Il est soumis de ce fait à des exigences qui absorbent tout son temps. A peine lui en reste-t-il assez pour entretenir des rapports avec sa clientèle. Mais il faut agencer les meubles, les composer. Pour cela il est forcé de se faire suppléer. Il prend un dessinateur. Et comme, en définitive, notre société est riche, qu’on consomme beaucoup de meubles, il existe, en effet, une profession de dessinateur de meubles. Dans sa spécialité, le dessinateur est compétent, plus compétent que beaucoup de patrons. U rapporte une grande facilité de dessin, beaucoup d’habileté; il a des cartons pleins de documents rassemblés sur les quais ou dans les ventes. Mais presque toujours l’instruction générale lui manque, en même temps que la connaissance intime du meuble à faire lui échappe. C’est un homme d’arrière-plan, qui ne voit pas le client, qui ne va pas à la source de son sujet et qui en ignore le sens exact. Quand il s’agit de faire un meuble nouveau, il reçoit de son patron quelques indications vagues, il fouille dans ses cartons, il en tire les motifs qui lui paraissent appropriés à la circonstance, et il les assemble, sacrifiant tout aux nécessités des ajustements. C’est souvent fort habile. Mais l’utilité du meuble, la mesure de son rôle, l’importance de sa forme, la volonté de réduire tout cela .à l’unité plastique; aucune de ces préoccupations ne hante son esprit. Il en résulte qu’un grand nombre des compositions que nous voyons tous les jours manquent de caractère et de signification. Je désire ne pas vous tromper. Mais je vous affirme que si les habiles dessinateurs de nos meubles en devenaient les véri-
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- tables compositeurs, c’est-à-dire s’ils étaient directement mêlés à la connaissance profonde de leurs programmes, nous n’aurions pas à regretter tant d’enchevêtrements de style, tant de défauts de couleur ou de mesure et tant d’abus dans l’emploi des ferrures. Ces ferrures discrètement maniées sont de mise parfaite clans le mobilier. Mais on abîme un meuble quand on l’encombre de plaques de garde, de gâches, d’équerres, de charnières, de pentures, etc., et surtout quand on couvre tous ces ferrements d’argent ou de nickel jusqu’à nous briser la vue.
- Il ne faut pas voir dans les défauts que je viens de signaler la marque d’une décadence de notre mobilier. Tant s’en faut. J’ai commencé par en constater les progrès. Mais c’est justement parce que ces progrès sont réels et très accusés qu’il importe de découvrir ceux qui restent à réaliser, au moins dans le courant journalier de la fabrication.
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- Mais, Messieurs, ce n’est pas par cette critique, quelque amicale et sincère qu’elle ait voulu se montrer, que je puis clore cette étude. Je ne vous ai encore parlé ni des conditions au milieu desquelles se développe le mobilier, ni des circonstances qui influent sur son développement, lorsqu’on le considère dans un grand espace de temps. La question est importante et je ne puis l’omettre. Le mobilier évolue sans cesse dans ses formes, dans ses allures, dans ses prétentions ou dans sa modestie; il évolue sans cesse sous des causes diverses, qu’on peut ramener à trois. La première est ce que j’appellerai la personnalité; la seco'nde est la mode; la troisième, l’industrie. Les deux premières sont générales et permanentes, elles existent dans tous les temps, chez tous les peuples. Elles ont toujours existé et elles existeront toujours. La troisième est essentiellement moderne; elle gardera probablement toujours une certaine influence sur le mobilier. Celle qu’elle a prise en notre temps est énorme.
- Pour comprendre comment le mobilier subit l’influence de la personnalité des individus, il faut se rappeler que nos meubles sont des serviteurs de nos besoins. Mais prenons garde! Nos besoins sont de deux ordres. Les plus pressés de beaucoup nous sont imposés par les conditions sociales, par la nécessité où nous sommes de participer aux'habitudes communes, par l’éducation générale. C’est ainsi cpie, dans un même pays, nous avons besoin de nous faire des maisons, des vêtements, des mobiliers à peu près semblables. Je n’entends pas en ce moment m’occuper de ces grandes nécessités sociales. Mais au milieu des besoins communs, chacun de nous intercale comme il peut la satisfaction des exigences de son tempérament. Il tourne à son profit, et selon la liberté dont il dispose, la coutume et les choses qui en dépendent. Son logement, ses habits, ses meubles s’éta-
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- Missent à sa convenance et à sa mesure, tout en respectant l’ordre général, et l’on voit ainsi l’originalité des individus percer et mettre sa marque dans tous les objets de la vie. Le mobilier est donc soumis, comme toutes choses, à une espèce de tiraillement incessant et qui s’opère en tous sens, tout le monde l’exerçant.
- Dans les sociétés qui n’ont ni étendue, ni richesse, ni libertés, ces modificateurs agissent mollement, parce que la vie rude et invariable pour tous ne laisse à presque personne le temps de sortir de l’uniformité commune. Mais dans les grandes agglomérations civilisées, où l’activité s’ordonne, chacun se fait sa part de repos et les goûts personnels prennent leur cours, parce que le goût est la vertu du repos, comme le travail est la vertu de l’action. Les loisirs s’emplissent de fantaisies et le goût les ordonne. Et voilà comme, toute en réservant les coutumes et les formes générales, celui-ci se loge à sa façon, celui-là s’habille à la sienne, cet autre se fait des meubles à lui. Un bomme de goût marque ainsi dans son mobilier ses besoins, ses habitudes, ses tendances et jusqu’à la tournure de ses pensées. Ce n’est pas tout qu’il ait des meubles autres que ceux de tout le monde; les siens s’adaptent à sa manière de vivre par leurs mesures, leurs matériaux, leur degré de richesse et mille combinaisons de circonstances qui en font sa chose. L’originalité personnelle joue donc un rôle dans la composition et dans les formes de nos meubles. Il y a donc là une influence particulière qui dépend de la capacité des personnes. Si un temps n’est pas rompu sous une discipline absolue, qui soumet strictement tout le monde aux mêmes habitudes, les individualités se montrent partout, et l’individu marque son action sur toutes choses et sur le mobilier en particulier. 11 faut apprécier la portée de ces innombrables petites causes, si l’on veut se rendre compte de la variabilité des formes dans les meubles.
- La seconde cause générale dont nous devons connaître l’influence, c’est la mode. On n’entrevoit d’abord sous ce mot vague rien de bien défini. Et cependant il est probable qu’aucune action n’égale celle de la mode sur les changements de tenues de nos mobiliers. Je voudrais essayer de vous le montrer.
- Il n’est pas nécessaire de réfléchir beaucoup pour constater deux choses : la première, c’est que nous subissons tous la réaction des courants sociaux au milieu desquels nous vivons; que les idées et les goûts dominants nous enlacent; la seconde, c’est que ces courants sont le résultat de nos activités individuelles. Mais la mode, qui n’est pas autre chose que le courant du goût, est changeante. Ne serait-ce pas que les goûts des personnes changent eux-mêmes? Il est aisé de se rendre compte qu’il en est, en effet, ainsi. Le phénomène est pourtant complexe. Remarquons d’abord que l’homme se fatigue de tout, même de ses habitudes. Est-ce que nous n’observons pas, à chaque instant, dans la vie d’un homme, des habitudes qui s’usent
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- et qui sont remplacées par d’autres habitudes. C’est un résultat de la fatigue. La même chose s’observe dans la collectivité sociale; certaines habitudes qui paraissent fixes changent. Est-ce que vous ne vous rappelez pas, Mesdames ou Messieurs,— quelques-uns d’entre vous au moins peuvent le faire, — que, il y a quarante ans, on dînait à cinq heures? Aujourd’hui on dîne à huit heures. Ni vous ni moi nous n’y pouvons rien. 11 en est de même de bien d’autres choses. Pendant un temps on aime les meubles à formes rectilignes. Les années passent et le goût général s’est porté sur les formes ondulées.
- Remarquons encore d’autres choses.
- Croyez-vous que la science, qui introduit journellement dans les cer-véaux de nouvelles idées, n’agit pas sur nos préoccupations journalières et n’en change pas le cours habituel? Croyez-vous qu’elle n’y développe pas des exigences inconnues hier?
- Et, à côté du savant, il y a le monde des arts. Croyez-vous qu’il ne vous pousse pas aussi, celui-là; qu’il n’influe pas sur la tournure de vos sentiments? Prenons le peintre; restreignons-nous encore et ne considérons que le paysagiste. L’artiste qui s’en va peindre dans la forêt de Fontainebleau, puis en Italie, puis en Espagne, puis en Orient, et qui rapporte des impressions peintes, que la foule interroge, admire ou couvre d’or, croyez-vous qu’il n’intercale pas dans votre existence des facteurs qui commencent à y prendre la place de simples curiosités et qui deviennent successivement des conseils, des guides et des tyrans.
- Mais, Messieurs, il faut dire mieux que cela. Il faut dire que tout ce qui participe à l’échange des idées et des sentiments parmi les hommes modifie leurs rapports et la pratique de leur existence. Notre goût est incessamment tributaire de toutes les activités intellectuelles : de la littérature qui modèle la pensée, de la presse qui recueille au jour le jour les actes de la vie sociale, de la conversation qui entretient le faisceau de la grande famille. Et tout cela chauge. N’en êtes-vous pas convaincus quand vous considérez nos causeries actuelles? Est-ce qu’elles ressemblent à ce qu’elles étaient il y a dix ans seulement? Est-ce qu’elles ne montrent pas le contraire de la niaiserie et du dévergondage d’idées qu’elles présentaient en ce temps-là. Est-ce que ce n’est pas remarquable partout, et saisissant parmi les citoyens éclairés, qui ont pu juger les grandes choses qui se sont passées dans notre pays. Qui donc maintenant rougirait de parler de vertu et de devoir devant ses compatriotes? (Applaudissements.)
- La mode et la personnalité, Mesdames, sont les deux causes directes et permanentes qui produisent les changements de formes dans le mobilier. Il me reste à parler d’une troisième cause, qui est ici beaucoup moins fixe : c’est l’industrie. Ses effets, quoique indirects, sont quelquefois formidables sur la tenue du mobilier.
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- Tout le monde sait l’énorme place que l’industrie s’est faite dans notre siècle. Guidée et entretenue par la science, qui l’exalte peut-être un peu trop quelquefois, elle a tout envahi au nom des bienfaits incontestables qu’elle nous a procurés. Elle entend alléger notre vie en nous fournissant à bon marché tout ce qui répond à nos besoins. Elle y parvient incontestablement, si nous limitons le sens du mot besoins aux nécessités de notre existence physique. Elle est impuissante à s’exercer efficacement au delà, c’est-à-dire dans le domaine des exigences du goût ou de l’intelligence pure. Ce n’est cependant pas ce que les apparences montrent à notre époque; car l’industrie s’est introduite partout et jusque dans le champ des arts. Gela s’est fait au nom de cette formule économique : «Accroître le nombre des consommateurs de toutes choses, en les fournissant à bas prix. » Mais elle n’a pu atteindre son but que par un procédé conforme à cette autre formule économique : «Réunir de grands capitaux et avoir de grandes administrations pour diminuer les frais généraux ; — produire des objets similaires pour réduire les pertes de main-d’œuvre et les déchets. » Qu’est-il advenu? En dehors de la grande et légitime tâche qui lui incombait du côté des travaux publics et des choses de consommation commune, l’industrie a fait pour tout venant des types de vêtements, des types de mobiliers, des types d’habitations.
- Ces produits, infiniment moins coûteux que les objets faits exprès, ont d’abord créé de nouveaux consommateurs à petites bourses. Mais les anciens consommateurs attirés par le bon marché se sont joints aux premiers. On voit l’espèce d’influence que l’industrie a dû exercer sur la forme du mobilier. Elle est considérable, car la forme n’a plus été l’habile résultante d’un service personnel désiré et d’un goût établi ; elle a été le résultat fatal d’une fabrication simplifiée à la mesure d’un prix réduit. Le résultat est tout différent, et nous voyons très bien ici les effets de l’industrie. On peut se demander, Messieurs, si le résultat obtenu est heureux. On ne doit pas hésiter à répondre affirmativement dans le sens de l’immense bienfait économique qui suit tout produit industriel. Qui pourrait songer à nier, que dis-je, qui n’aclmire pas les inappréciables ressources que fournissent à la foule les magasins de la Belle Jardinière, ou les ateliers de meubles à la mécanique? Mais toute médaille a son revers. En détachant le consommateur de la production topique, on Ta déshabitué d’aimer l’œuvre originale ; on Ta distrait de la composition artistique. Il Ta oubliée pour se complaire dans des séductions moins hautes. Les formes du meuble se sont amoindries, trivialisées. On s’en inquiéta peu. Tout le monde y passa. Tous, les uns et les autres, nous avons goûté cette petite satisfaction de dire à notre voisin en lui présentant cet objet : Combien cela coûte-t-il? — Cinq francs. — Vous n’y êtes pas : cela me coûte vingt-neuf sous! — Et quand même notre bourse ne nous y contraignait pas, nous cour-
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- rions le bon marché, c’est-à-dire l’objet industriel. Si cela eût continué, nous étions perdus; l’art familier disparaissait. Heureusement les hommes ne suppriment pas à toujours les exigences de leur goût parce qu’ils les oublient un instant dans les préoccupations exclusives de l’économie. Aujourd’hui nous avons tous la satisfaction de trouver à bas prix mille objets industriels qui desservent le gros de nos besoins. Mais nous sentons bien que cela est fait pour nous servir, non pour nous contenter. Nous avons des restes de besoins inassouvis qui nous poussent à rêver un meuble fait pour nous, rien que pour nous. Nous retournons aux ateliers qui composent précisément chacun de leurs produits. Nous prévoyons le service, la mesure, la forme d’une table ou d’un lit, d’un siège ou d’une étagère; nous discutons les agencements qui s’approprient à notre manière de vivre et de voir. Et par là nous faisons deux choses très bonnes. Nous introduisons chez nous un compagnon, qui exercera nos capacités artistiques et qui nous fera dire chaque fois que nous le regarderons : comme il est bien à moi ! Et puis, nous donnons de la vie à la fabrication des meubles d’art; nous en fortifions les ressorts menacés parla concurrence industrielle.
- Ne pensez-vous pas comme moi, Messieurs, que dans ces conditions l’avenir du mobilier se laisse deviner? A mesure que l’industrie, qui dispense si largement l’aisance dans les populations, accroîtra leurs loisirs, nous verrons le mobilier s’individualiser autour des familles et des personnes, et sa fabrication perdre de plus en plus de son caractère industriel pour se faire artistique. Chacun de nos intérieurs devra gagner ainsi une part de cette originalité qui était autrefois l’apanage des habitations des grands seigneurs, et le monde des artistes s’accroîtra en nombre et en puissance, ce qui est indispensable à toute nation qui veut conserver un rôle actif dans la civilisation et maintenir sa portée intellectuelle. (Applaudissements.)
- Mesdames et Messieurs, je m’aperçois que je parle devant vous depuis près d’une heure et demie. C’est trop longuement user de cette tribune et de votre bienveillance. Il faut me borner.
- J’avais conçu cette Conférence comme un retour et un examen réfléchi des observations que j’avais pu recueillir au milieu de "nos belles galeries du mobilier. Peut-être quelques-unes des impressions qui se sont gravées en moi vous ont-elles atteints? Peut-être le mobilier vous apparaît-il dans sa constitution si mêlée de nécessités, de raison, de fantaisie et d’art, comme l’un des témoins les plus véridiques du notre état social? Peut-être appréciez-vous l’innombrable suite des circonstances à travers lesquelles il évolue et l’indéfinissable série des conditions qui sont imposées à ses succès? Peut-être aimez-vous les beaux meubles? S’il en était ainsi, je me féliciterais déjà, ou d’être venu ici me placer dans le courant de vos idées et de vos goûts, ou d’avoir tourné ceux-ci vers les préoccupations qui m’ont
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- gagné à la vue de nos différents centres de production. Mais dans les quelques journées que j’ai consacrées à ces études locales, je me sentais envahi par deux pensées, dont l’une était tout à la France et que, malgré cela, je demande la permission de rapporter devant tous mes auditeurs, devant ces hôtes, que je ne consens pas à nommer des étrangers et auxquels nous pressons tous les jours la main comme si nous les aimions depuis longtemps. (Applaudissements.)
- Quand je pensais à la France, et non sans émotion après tant d’épreuves et de misères, je me sentais plein de contentement et 'd’espoir. Quelles disparates entre les conditions de ce temps-ci et celles qui existaient il y a dix ans ! Au lieu d’une nation distraite par des intérêts factices et déshabituée des préoccupations publiques, on voit un peuple rentré dans la patrie par le deuil et le travail. Cela, Messieurs, est un fait historique, rien de plus ; mais c’est beaucoup ! En faisant de nous une démocratie, la civilisation a transformé la France en un grand atelier de libéralisme et de paix, où se produisent librement en toutes choses de petites aristocraties spéciales qui s’élèvent, s’usent et se renouvellent incessamment au bénéfice de toutes les activités sociales. C’est bien ce qu’on observe déjà au milieu de ce recuedlement général, dont les traces se marquent chaque jour dans nos conversations, dans nos productions, dans la quantité formidable de travail qui a été fait en France depuis 1870. A ces indices, je crois reconnaître que tout ce qui tient aux arts, le mobilier et tant d’autres choses, va croître en valeur. L’aisance et les loisirs issus de l’industrie suscitent les appétences du goût; la production d’art s’étend; la consommation se généralise; la concurrence s’efforce. On s’engoue; on devient difficile, connaisseur, délicat. L’évolution ne s’arrête pas et les jouissances artistiques de toutes sortes s’élèvent et se répandent aisément dans la nation entière, au lieu de rester l’avantage exclusif de quelques élus. Cette facile diffusion s’accuse dans une note commune à toute la production.
- Quand j’étendais ma vue hors de France, là où les conditions faites à la production artistique sont différentes, j’observais d’autres choses. En Angleterre, par exemple, où toute une classe garde le monopole des loisirs assurés et d’un goût exercé de longue date, la fabrication de choix est plus franche dans ses allures. Le meuble que j’ai décrit en est un exemple frappant. C’est une composition correcte; le service, l’œuvre matérielle, la forme se marient dans une scène plastique pleine d’unité et l’objet garde une franche saveur d’originalité. Il n’y a vraiment rien en France qui puisse être comparé à cela!
- Il faut, Mesdames et Messieurs , tirer de ces rapprochements une conclusion que vous dégagez vous-mêmes, j’en suis sûr. Ne vous semble-t-il pas que ces caractères distincts qui s’opposent les uns aux autres dans les produits des differentes nations nous engagent tous à des emprunts réci-
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- proques? Entendez bien, je vous en prie ; je dis emprunts et non pas copies. L’Anglais, par exemple, compose en ce moment des meubles avec plus de justesse et d’ampleur que le Français. Le Français doit se surveiller sur ce point et assagir ses fantaisies. S’il y parvient, il aura fait une conquête. D’autres en feront chez lui, qui ne leur seront pas moins avantageuses. Voilà des victoires qui ne comportent ni le remords ni la haine; et chacun peut se les assurer. Où peut-on le mieux comprendre que dans nos belles Expositions universelles ?
- Je vous remercie, Mesdames et Messieurs, de m’avoir entouré de tant de bienveillance que je me sois cru autorisé à tourner la fin de mon sujet, si spécial en apparence, vers une idée de progrès et d’élévation pacifique. (Applaudissements prolongés. )
- M. le baron de Derschau, président. J’ai reçu du bureau l’agréable mission de transmettre ses remerciements,à notre cher orateur : «Les membres du bureau, après avoir écouté avec une attention soutenue la Conférence sur le Mobilier que M. Emile Trélat vient de faire avec tant de talent et d’éloquence, le prient d’accepter leurs compliments et leurs bien sincères applaudissements. 55 (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures ho minutes.
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- PALAIS Dü TROCADÉRO.— 31 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’ENSEIGNEMENT DU DESSIN,
- PAR M. L. CERNESSON,
- ARCHITECTE, MEMBRE DU CONSEIL MUNICIPAL DE LA VILLE DE PARIS ET DU CONSEIL GENERAL DE LA SEINE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Jobbé-Duval, artiste peintre, membre du Conseil municipal de Paris.
- Assesseurs :
- MM. Côte, adjoint du xvi° arrondissement;
- Dujarrier, membre du Conseil municipal de Paris;
- Forest, membre du Conseil municipal de Paris;
- Harant, membre du Conseil municipal de Paris;
- Uenricy, membre du Conseil municipal de Paris ; '
- Morin, membre du Conseil municipal de Paris;
- Paul Sédille, architecte;
- Ch. Tiiirion, secrétaire du Comité central des Congrès et Conférences de l’Exposition de 1878;
- Vauthier, membre du Conseil municipal de Paris.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Jobbé-Duval, président. Mesdames et Messieurs, la séance va s’oü-vrir. Je n’ai pas besoin de vous dire toute l’attention que vous devez prêter à la parole de notre collègue et ami, qui va vous parler d’un enseignement qui est à l’ordre du jour et qui est si utile au maintien de la
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- suprématie de l’industrie française, tout particulièrement de l’industrie parisienne.
- Je donne la parole à M. Cernesson.
- M. Cernesson.
- Mesdames et Messieurs,
- 11 y a quelques années, le dessin était considéré comme un simple art d’agrément, et son enseignement lui-même était regardé presque comme une entrave aux études classiques, aux hautes spéculations de l’esprit. Vous vous rappelez tous, ou du moins quelques-uns d’entre vous doivent se rappeler encore, comment, il y a une trentaine d’années, s’organisait une école de dessin dans les établissements d’instruction publique.
- On faisait passer dans chaque classe une liste, sur laquelle s’inscrivait qui voulait. Que de fois le chef de l’établissement les a vues d’un œil inquiet, ces listes, surtout quand il y lisait les noms des élèves sur lesquels il comptait le plus pour cueillir les lauriers universitaires. Le cours de dessin était en quelque sorte l’apanage de ceux qui étaient les derniers de leur classe; que voulez-vous, le dessin était considéré comme art d’agrément. Que résultait-il de ce système d’éducation? C’est que ceux qui se destinaient à des professions libérales, les savants, les médecins, les avocats,, savaient à peine dessiner, et il y avait ainsi un moyen d’exprimer leur pensée qui leur manquait. Il y avait dans leur éducation, fort complète d’ailleurs à d’autres points de vue, une lacune que déplorait souvent un habile chirurgien, obligé d’avoir recours à la main d’un dessinateur pour faire comprendre par un dessin, à l’ouvrier qui devait l’exécuter, l’instrument que son esprit, aidé de sa science et de la pratique de son art, avait conçu dans sa disposition générale comme dans les plus minimes détails.
- Peu à peu, il y eut un revirement qui s’opéra en faveur de l’étude du dessin. Ce fut d’abord à l’égard des élèves suivant les cours des sciences que la nécessité de cette étude se fit sentir plus vivement, et alors on créa, il y a une trentaine d’années,vers 1853 oui855, un enseignement spécial à l’usage des élèves aspirant aux écoles du Gouvernement. On adopta même à cette époque une série de modèles qui sont pour la plupart encore en usage dans les établissements d’instruction publique, lycées, écoles préparatoires, etc. De ces modèles, je ne dirai rien qui puisse paraître même une critique ; ils ont été faits, ils ont été choisis par des hommes peu pénétrés de l’esprit et des principes nécessaires pour diriger un enseignement de cette nature, mais il faut tenir compte de leurs bonnes intentions; ils croyaient bien faire; il ne faudrait point leur faire un crime de ce
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- qu’ils se trompaient; il vaut mieux rendre justice à leur zèle. Le temps n’était pas encore venu, d’ailleurs, pour que renseignement du dessin fut dirigé et conduit comme il devait l’étre.
- D’autre part, et à peu près dans le même temps,l’enseignement du dessin spécial aux industries parisiennes prenait un nouvel essor.
- L’Exposition de i85i, à Londres, avait révélé une chose, c’est que nos produits industriels décelaient un goût plus fin, une recherche plus soignée dans l’exécution que les produits similaires étrangers, et l’on attribua cette supériorité à l’influence de nos écoles de dessin.
- 11 y avait effectivement en France plusieurs écoles de dessin. À Paris surtout il y en avait une fondée depuis plus de cent ans par un homme modeste qui a rendu les plus grands services à l’art et à l’industrie, le peintre Bachelier. C’est lui qui a fondé l’école de dessin et de mathématiques de la rue de l’Ecole-de-Médecine et de larue Racine, Eh bien! cette école a suffi pour conserver en France le goût des arts industriels et fournir aux industries diverses d’habiles dessinateurs, qui ont réussi à maintenir l’industrie française à la hauteur à laquelle elle s’était élevée dans les siècles précédents. Peu de temps après, la Ville de Paris fonda des écoles de dessin, ou plutôt il est plus juste de dire quelle encouragea les écoles qu’elle trouva créées chez certains particuliers; elle eut le bon esprit de leur accorder des subventions en argent et des encouragements de diverses natures, tels que médailles, livrets de caisse d’épargne, etc.
- C’est ici le cas de citer un nom qui s’impose à juste titre à la considération et à l’estime publiques, je veux parler de M. Lequien père, sculpteur de talent, qui, un des premiers, a organisé une école de ce genre et qui, plus tard, placé à la têtecl’une école municipale, qu’il dirige encore aujourd’hui, à l’âge de plus de quatre-vingts ans, avec un zèle et un dévouement peu communs, trouve la satisfaction la plus méritée et la plus noble récompense â ses travaux et à sa longue carrière de, professeur, dans les nombreux succès de ses élèves anciens et nouveaux.
- La Ville de Paris a fait plus encore pour renseignement du dessin. Depuis plusieurs années déjà, elle a institué des cours du soir à l’usage des adultes ouvriers. Ces cours sont faits dans les écoles subventionnées et dans les écoles municipales publiques; cet exemple a été suivi par d’autres villes, comme Lyon, Bordeaux, Rouen, Nantes, Marseille, etc., et, aujourd’hui, le Gouvernement, suivant en cela la voie qui lui a été tracée par nos grandes villes manufacturières, vient de décréter l’enseignement du dessin et de le rendre obligatoire dans les lycées, collèges, écoles normales primaires et écoles primaires supérieures.
- Je considère comme un devoir pour moi et pour tous ceux qui ont fait du dessin l’objet de leurs préoccupations, la pratique constante de leur art et de leur profession, d’exprimer leur avis à ce sujet et, au besoin, de
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- donner, dans une question si capitale et si importante, les conseils qui seraient suggérés par leur expérience.
- Le moment, d’ailleurs, me paraît bien choisi. Je sollicite donc votre bienveillante attention, et j’espère que vous voudrez bien me l’accorder quelques instants.
- Et d’abord, qu’est-ce que le dessin?
- Le dessin est un moyen de rendre sa pensée, un moyen d’exprimer ses idées.
- Que faisons-nous, en effet, lorsque nous voulons dessiner, par exemple , le spectacle de la nature qui s’offre à nos yeux. Nous analysons les impressions que ce spectacle fait naître dans notre esprit ; nous classons les résultats de nos sensations ; nous méditons les moyens de les exprimer ; nous figurons en somme des impressions qui nous sont propres, des idées qui nous sont particulières; en résumé, impression produite sur l’esprit, expression rendue au moyen d’un mode particulier, au moyen de la représentation figurée, c’est-à-dire du dessin.
- Supposons maintenant qu’il s’agisse d’une de ces opérations de l’esprit qui ne comporte que de pures abstractions, comme une expression algébrique. Quand le savant veut la rendre palpable au moyen d’une figure, qu’est-ce qu’il fait? Il détermine et trace les points de la courbe qui est la conséquence de ses rechercbes et de ses calculs ; il figure l’idée principale résultant de cette suite d’idées que comportent ses déductions mathématiques.
- Dans ce cas encore, le savant se sert du dessin pour exprimer une idée.
- Prenons un autre exemple: un ingénieur conçoit une machine, un ouvrier conçoit un outil; qu’est-ce que fait l’un ou l’autre lorsqu’il donne une représentation figurée de sa machine ou de son outil ? II donne un corps à sa pensée en figurant une chose qui n’est encore visible pour personne, qui n’existe que pour lui seul ; il figure l’objet de sa conception, c’est-à-dire l’objet de ses idées.
- Il résulte donc de ce que nous venons de dire que le dessin est un mode d’expression de nos idées, et ce mode d’expression comporte encore des différences suivant le dessinateur, comme suivant la nature de l’objet à dessiner.
- Autre chose est l’image obtenue au moyen d’une lentille de verre, fixée sür du papier ou sur du métal, et l’image figurée par le dessinateur. La photographie reproduit tous, les détails sans exception; le dessinateur, lui, fait un choix suivant le but qu’il se propose. Prenons pour exemple la représentation figurée d’un objet plat, comme un disque peint en rouge. J’ai pris à dessein un objet plat, d’une seule couleur, pour ne pas avoir
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- à me préoccuper de questions complexes de lumière et d’ombre, questions dans lesquelles je ne veux point entrer pour le moment.
- Si je veux représenter ce disque, je trace sur le papier un rond; puis avec un pinceau je mets la couleur du disque, et j’ai ainsi une représentation sommaire de l’objet, qui sera suffisante dans beaucoup de cas.
- Mais, dans certains cas, ce ne sera pas suffisant. Ainsi, par exemple, le géomètre, qui a besoin d’avoir des dessins très précis, cherchera à déterminer le contour de la figure ; il en mesurera avec soin les éléments pour la tracer très exactement et très rigoureusement. Le géomètre en agissant ainsi s’est proposé un but qui lui est propre.
- Le peintre, lui, s’appliquera moins que le géomètre à déterminer exactement le contour de la figure, mais il observera avec soin la couleur de l’objet et il cherchera à reproduire le plus exactement possible le ton ou la nuance que l’objet présentera à ses yeux, ton ou nuance qui dépend du plus ou moins de lumière que reçoit l’objet ou plutôt de la manière dont il est éclairé. Vous le voyez, le peintre, iui aussi, s’est proposé un autre but. Ainsi, voilà la représentation d’un même objet interprété de trois manières différentes suivant le dessinateur, c’est-à-dire suivant le but que le dessinateur s’est proposé.
- Il y a aussi d’autres distinctions à faire suivant la nature du dessin, ou plutôt suivant la nature des objets à dessiner.
- Le dessin de la figure, c’est la représentation figurée de l’homme dans ses attitudes les plus diverses comme dans ses mouvements les plus variés, comme aussi dans l’expression delà physionomie, qu’on regarde à juste titre comme le reflet de la pensée.
- Par l’observation profondément réfléchie des phénomènes et des spectacles de la nature, le peintre peut figurer aussi les sensations produites sur notre esprit à l’aspect d’un beau paysage ou d’un site pittoresque, c’est le dessin dit de paysage. Mais dans toutes ces œuvres, qui ont pour but la représentation de la figure humaine ou des spectacles de la nature, il n’y a que des formes que l’homme n’a pas créées. Il y a encore bien d’autres formes qu’il peut dessiner, particulièrement les formes qui sont le produit de sa conception personnelle. Ainsi, l’homme a inventé ses habitations, ses vêtements et ses armes, pour se préserver contre les intempéries des saisons, pour se garantir contre la rigueur du froid ou contre la chaleur, pour se défendre contre ses ennemis, et son invention a donné naissance à des formes différentes de celles que lui fournissait l’observation de la nature. Le plus souvent il a cherché à imiter les formes naturelles, mais en les modifiant suivant ses besoins. Exemple : un manche de couteau est d’abord un morceau de bois rond et simple; avec le temps, avec la réflexion, avec l’étude, l’homme en a modifié la forme pour mieux l’approprier à son usage.
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- Eh bien, généralement, ces formes inventées par l’homme sont définies par la géométrie, ou obéissent à des lois géométriques déterminées. C’est ce qne je vais montrer par quelques exemples.
- Si je prends d’abord un piston de machine à vapeur, je trouve qu’il est composé de formes uniquement géométriques.
- Le rinceau figuré sur la frise cl’un édifice ou sur un vase antique représente des fleurs, des graines, des fruits, des feuillages, quelquefois des figures d’hommes et d’animaux; mais tous ces éléments sont disposés suivant des espacements définis, réglés par la géométrie. Là encore la géométrie intervient pour la partie essentielle, c’est-à-dire pour la disposition générale qui constitue le principe générique de l’ornementation.
- Continuons. Voyez ce vase grec, d’un galbe charmant; la courbe de sou profil ou de sa silhouette, comme vous voudrez, est une admirable conception de l’homme ; cette courbe a été tracée à la main en s’inspirant à la fois des lignes géométriques et des formes naturelles : néanmoins elle est sortie tout entière du cerveau de l’homme ; c’est une création dont la géométrie a fourni la hase essentielle, la symétrie.
- Donc la géométrie est la base du tracé, la base de la représentation figurée, en un mot, le principe fondamental du dessin des formes inventées.
- C’est pour cela que, d’une manière générale, on appelle le dessin des formes inventées le dessin géométrique.
- Mais ce nom, pris d’une façon trop générale, n’a pas paru convenir à la représentation de toutes les formes inventées, et l’on appelle plus spécialement dessin industriel celui qui s’applique à la représentation des objets fabriqués, où la forme résulte pour ainsi dire naturellement et strictement du but à remplir, des procédés de fabrication et des matières employées. Exemples : une meule, une poulie à gorge, une roue d’engrenage, etc. On appelle encore dessin d’ornement celui qui s’applique plus spécialement à la représentation des formes empruntées à la nature, comme les feuilles, les fleurs, les animaux fantastiques, etc., le tout disposé plus ou moins régulièrement. Mais, quelles que soient les dénominations employées, ces distinctions disparaissent en présence du but final. La faculté qui est propre à l’homme est une; elle est indépendante du sujet figuré; le dessin a pour but unique l’expression de l’idée.
- Passons maintenant, si vous le voulez bien, à l’étude des différentes manières de procéder pour figurer les objets qui nous entourent.
- Les objets qui se présentent à nos yeux, les corps, comme on dit en géométrie, nous apparaissent parles surfaces qui les délimitent de l’espace environnant. Eh bien! s’il s’agit d’un châle, d’un tapis étendu sur le parquet, remarquons ceci, c’est que le tapis,le châle, ne se composent absolument que de lignes et de teintes plus ou moins colorées. Il y a là un
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- dessin d’un objet qui peut être étendu à plat, dessin qui par conséquent peut être représenté facilement sur une surface plane, comme celle d’une feuille de papier ou d’un tableau. Il n’en est pas de même s’il s’agit de représenter un objet faisant saillie concave ou convexe, d’un objet en relief ou en creux. Là intervient un phénomène sur lequel j’appelle votre attention.
- Lorsque je veux figurer, sur une feuille de papier dont la surface est une chose absolument plane, une ligne qui m’est donnée par un objet en relief ou en creux, il m’est impossible, en général, de figurer cette ligne sur une feuille de papier et je suis alors obligé de tracer à la place de cette ligne une ligne plane, c’est-à-dire une ligne dont tous les points soient situés sur un plan. J’ai ainsi substitué une ligne nouvelle à celle qui ne peut être tracée sur la feuille de papier. C’est ce que nous faisons quand nous dessinons le plus simple objet placé devant nos yeux, comme un cube, un cylindre, une chaise, etc. Nous figurons sur le papier les lignes que nous voyons, en essayant de les représenter le mieux possible par les lignes que nous traçons. C’est ainsi que nous substituons, par exemple, une ellipse, un ovale, à la ligne qui forme le contour de la base supérieure du cylindre, ligne que nous savons pertinemment être une circonférence de cercle. C’est également ce que nous faisons quand nous voulons représenter la figure sous laquelle nous voyons un carré ou un rond tracés sur un tableau placé dans une position oblique par rapport à nous. Nous traçons un rectangle pour représenter le carré, un ovale pour représenter le rond. Il y a substitution de la figure vue à la figure réelle; donc il y a interprétation. Cette interprétation peut, dans tous les cas, être singulièrement facilitée par la géométrie. 11 y a, à cet égard, deux procédés géométriques qui servent à la représentation des formes figurées en relief ou en creux. L’un consiste dans la mise en projection des figures; l’autre dans la mise en perspective.
- Mettre en projection un objet, c’est établir une figure'toute de convention, obtenue en supposant l’œil placé à une distance infinie, de telle sorte que chaque ligne verticale, horizontale, oblique ou courbe de l’objet est représentée par une ligne de même nature. Lorsque la surface sur laquelle on projette les lignes de l’objet est parallèle à l’une quelconque de ces lignes, ces dernières sont alors représentées en vraie grandeur. Ainsi, la projection sur un plan vertical, appelée aussi élévation,façade, ou coupe, suivant les cas, contient en vraie grandeur les lignes verticales de l’objet; la projection sur un plan horizontal appelée plus particulièrement plan, contient en vraie grandeur les lignes horizontales.
- Mettre en perspective un objet, c’est établir la figure sous laquelle il est vu par un œil placé à une distance fixe dans une position déterminée.
- Dessiner à vue un objet, c’est chercher à représenter cet objet tel qu’il apparaît au dessinateur restant dans une position fixe et déterminée. C’est
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- tracer à main levée une figure absolument semblable à celle qu’on obtient par l’emploi des procédés géométriques de la mise en perspective. Le dessin à vue exige, en conséquence, la faculté très précieuse de distinguer nettement les parties caractéristiques de la figure de l’objet que le dessinateur a devant lui, et pour cela il faut que l’œil soit guidé constamment par le jugement et par la raison. Le dessinateur devient alors, après un exercice soutenu et suivant ses facultés naturelles, plus ou moins habile à saisir promptement les traits caractéristiques, généraux et particuliers d’une figure. Le dessin à vue exige, de plus, une main déjà suffisamment exercée dans le tracé des lignes de toute sorte, courbes et droites.
- Or, le tracé des lignes courbes et droites constitue le dessin'linéaire proprement dit. Il sert à la représentation de toute figure pouvant s’étendre sur un plan, c’est-à-dire à plat, et pouvant ainsi être reproduite, soit en vraie grandeur, soit réduite ou agrandie, avec tous ses détails, puisque cette figure ne comporte que des lignes planes.
- Le dessin linéaire peut s’appliquer ainsi à la décoration d’une foule d’objets industriels qui ne comporte que des dessins sur parties unies, c’est-à-dire à une décoration présentant des dessins sans relief ni creux, comme dans les industries suivantes : la châlerie, la tapisserie, la marqueterie, la mosaïque, la broderie sur étoffes, etc. Toutes ces diverses industries ne se servent absolument que du dessin linéaire, soit avec une teinte uniforme, soit avec des teintes de diverses couleurs, ou d’une seule couleur, mais avec des tons différents.
- Mais le dessin linéaire a encore un autre but : il exprime surtout l’idée dominante dans la représentation des objets.
- Ainsi je figure souvent, sur une carte, une route par une simple ligne, par un simple trait, parce que l’idée principale, l’idée dominante que je veux exprimer, c’est la direction.
- De même je figure souvent un vase par une simple ligne, parce que, dans ce cas, je n’ai en vue qu’une idée, celle du contour, du profil ou de la silhouette. Le dessin linéaire représente donc l’idée sous la forme la plus élémentaire, la plus simple.
- Si le dessin linéaire, complété avec des teintes plates, représente suffisamment les figures sans relief, ni creux, qu’on désigne sous le nom générique à’à-plat, le dessin à vue. ou le dessin perspectif ne représente bien un objet en saillie ou en creux qu’autant qu’il est complété par quelque chose qui donne le sentiment du relief ou du creux. A cet effet, on complète la figure par des hachures plus ou moins serrées ou par des teintes différemment graduées, qui expriment autant que possible ce qu’on appelle le modelé de la forme, et le dessin perspectif ainsi complété prend le nom de dessin modelé. C’est là ce qu’on comprend généralement aussi sous le nom de dessin d’après la bosse, qui consiste dans la représentation d’une
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- forme en relief ou en creux, ce qu’on désigne habituellement sous le nom générique de bosse. On dit qu’une figure est en ronde bosse quand elle est isolée de toutes parts. On dit qu’elle est en mi-ronde bosse quand elle se détache presque entièrement sur un fond, comme sur une muraille ou sur un vase, tout en y restant adhérente. Enfin on dit qu’une figure forme bas-relief quand elle adhère au fond et a peu de saillie.
- Le dessin à vue ou perspectif, avec l’adjonction du modelé, représente bien les objets quand il s’agit seulement d’indiquer leur position relative, leur aspect plus ou moins caractérisé par les lignes principales de la figure ou par les parties éclairées ou ombrées, mais il n’est plus suffisant quand il s’agit de représenter les objets avec leurs dimensions réelles, soit en vue de connaître parfaitement leur structure, leur contexture, soit en vue d’en faire d’autres exactement semblables. Il faut alors avoir recours au dessin obtenu par les projections, au géométral, comme on le désigne ainsi habituellement.
- Le géométral est donc le dessin de l’exécution par excellence. Toutes les industries du bâtiment, la maçonnerie, la charpente, la menuiserie, etc., ont besoin du géométral. Il en est de même pour les mécaniciens ou fabricants de machines, les modeleurs, les potiers, les ébénistes, etc.
- Le géométral, en un mot, est le dessin de l’ouvrier.
- Le géométral constitue, comme on le voit, une figure conventionnelle; c’est aussi par convention qu’on indique quelquefois, sur le géométral, les ombres et le modelé des formes par des teintes ou par des hachures. La figure que l’on forme ainsi ne représente rien de réel; c’est une représentation absolument fausse. Cette manière de procéder est néanmoins très usitée, parce que, dans l’étude des formes, elle rend plus nette la perception du géométral.
- De tout ce que nous venons de dire résulte une chose à laquelle j’attache la plus grande importance au point de vue de l’application de l’art à l’industrie, c’est que le dessin linéaire à teintes plates est le mode de représentation des à-plat, et que le dessin modelé est le mode de représentation de la bosse, c’est-à-dire du relief ou du creux.
- C’est en mettant en oubli les principes fondamentaux qui ressortent de cette définition même que le dessin modelé, par exemple, a été souvent et très improprement appliqué dans certaines industries qui n’en comportent que très modérément et pour ainsi dire exceptionnellement l’emploi, comme dans la mosaïque, la tapisserie, la marqueterie. On voit par là toute l’importance d’une bonne définition.
- Puisque nous venons de définir le dessin, nous allons chercher maintenant quels sont les principes qui doivent nous guider quand nous voudrons l’enseigner.
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- En quoi consiste, théoriquement, l’enseignement du dessin?
- Nous venons de dire tout à l’heure que le dessin était un mode d’expression de nos idées; nous avons dit en outre que, pour dessiner, il fallait faire un choix parmi ses impressions pour chercher ensuite à les reproduire. L’enseignement consistera principalement à montrer d’abord à l’élève à faire un choix judicieux de ses impressions et en même temps à rendre ses impressions, c’est-à-dire à savoir exprimer ses idées, à en donner l’expression. Eh bien, tout cela présente certaines difficultés.
- De ces simples observations découle, comme vous le verrez, l’indication de ce qui doit constituer le principe de l’enseignement du dessin, enseignement qui demande à être sérieusement fait, enseignement qu’il faut établir sur des bases solides et pour lequel il importe de bien indiquer les principes essentiels, les principes constitutifs sur lesquels on doit s’appuyer. Les esprits à cet égard sont divisés, suivant le degré d’importance que les uns ou les autres attachent, soit à l’impression, soit à l’expression, et il en résulte cpi’d y a dans l’enseignement du dessin deux systèmes, deux modes principaux qui sont préconisés de nos jours avec une égale ardeur par les partisans de l’un ou l’autre système.
- Le premier mode, celui qui était universellement accepté il y a quelque temps, consistait dans ce qu’on appelait l’enseignement du dessin par l’estampe, c’est-à-dire d’après un dessin reproduisant par la gravure ou par la lithographie le dessin d’un maître.
- C’est l’ancien système, universellement appliqué depuis le xvf siècle. Par ce mode, par cette manière de procéder, l’élève voyait peu à peu comment le maître avait exprimé l’objet de ses impressions; il apprenait avec le temps à classer, à ordonner ses impressions personnelles, et il arrivait ainsi graduellement à les exprimer, à l’imitation plus ou moins vraie du maître.
- Dans ces derniers temps, on a vanté beaucoup un nouveau système, qui consiste à mettre directement l’élève en présence de l’objet à dessiner et à lui dire de le dessiner, c’est-à-dire à le laisser seul avec ses impressions.
- Les partisans de ce nouveau système ont bien vu qu’il ne pouvait être question de mettre tout de suite l’élève en présence d’un objet compliqué. Ils ont décomposé le problème en mettant l’élève successivement en présence de corps simples. Ainsi l’on a fait des modèles représentant des corps simples : cubes, sphères, cônes, etc.
- Cette méthode a été vivement critiquée par ceux qui pensent au contraire que l’on doit commencer par enseigner le dessin au moyen de l’estampe, c’est-à-dire en montrant d’abord à l’élève comment les maîtres ont traduit leurs impressions.
- Je vais vous donner à cet égard l’opinion d’un maître éminent, M. Ingres, dont un de ses disciples, M. Raymond Balze, a pieusement recueilli les paroles, ou a tout au moins fidèlement reproduit les idées en
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- matière d’enseignement. Voici comment il s’exprime à cet égard dans un ouvrage récemment publié :
- Les belles estampes forment le goût puisqu’elles reproduisent les formes épurées de la nature; elles plaisent aux élèves par la grande variété des sujets; elles élèvent leur imagination par la grâce, la force et la beauté quelles représentent et qui sont la splendeur du Vrai.
- Ceci est applicable à toutes les classes sociales.
- Donnez les mêmes beaux modèles, disait Ingres, au plus petit des ouvriers comme au lauréat de l’Institut, et ne mettez pas la lumière sous le boisseau.
- Ici, M. Balze, en fidèle disciple du maître, prend le nouvel enseignement à partie.
- .... Chose qui paraît incroyable, c’est au nom de la liberté d’enseignement que l’on vient aujourd’hui nous interdire la vue de tous ces chefs-d’œuvre ; et que nous donne-t-on à leur place? Des cubes, des cônes, des hexagones, des tétraèdres, des polyèdres, dont la réunion ressemble à un cimetière et qui faisait dire au grand dessinateur déjà nommé : Malheureux enfants, on vous place devant vos tombeaux, et l’on vous force a les copier !
- A ce dernier trait, à cette boutade, beaucoup d’entre vous reconnaîtront bien M. Ingres. Il est là tout entier. Pour ma part, je suis forcé de vous faire remarquer qu’il y a un peu d’exagération dans ce que dit àl. Balze. On n’interdit pas l’étude des chefs-d’œuvre; seulement les maîtres qui prônent l’enseignement par les solides, puisque c’est ainsi qu’ils le dénomment eux-mêmes, ne veulent pas qu’on commence par l’étude des chefs-d’œuvre; la distinction à faire est essentielle. Je tenais à le dire ici surtout, pour ne pas vous faire croire que je pouvais tomber moi-même dans l’appréciation erronée du système en question.
- J’ai tenu à vous citer les paroles de M. Balze parce qu’en définitive il s’est placé sous les auspices du plus grand maître des temps modernes, pour le dessin, et aussi parce cpu’il faut tenir grand compte des opinions et des idées d’un homme qui a pris à cœur l’enseignement du dessin, qui y a consacré une partie de son existence, très laborieuse d’ailleurs, et qui a rendu d’incontestables services, à ce sujet, dans ses fonctions d’inspecteur des écoles de la Ville de Paris.
- A la suite de ce que je vous ai lu, vient la phrase suivante, dont je laisse toute la responsabilité à son auteur, et à laquelle je me garderai bien d’ajouter le moindre commentaire :
- Rien en effet de plus triste que l’école composée de ces solides anguleux;les élèves désertent.
- Au fond, il n’y a rien de bien nouveau dans cette lutte; elle a existé pour ainsi dire de tout temps.
- Il y a toujours eu des gens qui ont voulu apprendre à dessiner avant
- ^ Considérations sur C enseignement du dessin, par R. Balze, 1877; Monrocq frères,éditeurs, rneSuger, 3.
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- — Vide voir ce que les autres ont fait : c’était déjà l’application d’un système contraire à celui que préconisait M. Ingres.
- Je crois, sans être trop éclectique en fait d’enseignement, qu’il y a un juste milieu à prendre. Je crois qu’il faut surtout considérer le tempérament cle l’élève et le faire dessiner ou d’après l’estampé ou d’après les solides, suivant ce qui lui plaira davantage. L’important, l’essentiel, c’est qu’il apprenne à dessiner, n’importe par quel système.
- 11 y a ici, Mesdames et Messieurs, une difficulté que je signalerai à ceux qui voudraient faire commencer trop tôt l’étude de la bosse, ou plutôt qui feraient dessiner d’après la bosse sans quelques précautions indispensables. Je dois dire encore que jamais ni M. Ingres, ni ses partisans, n’ont défendu le dessin d’après la bosse; ils pensaient que chaque chose doit arriver en son temps; il me semble qu’ils ont dit: vous commencerez d’abord par l’estampe, c’est-à-dire vous commencerez d’abord à vous rendre compte de la façon dont ceux qui vous ont précédé ont rendu leurs idées, et puis alors vous vous placerez en face des formes à dessiner, et vous tâcherez de rendre vos impressions , comme vous l’aurez appris, à l’imitation des autres. Eh bien ! voilà ce qui arrive, quand on met un élève en face d’un modèle, ronde bosse ou bas-relief, il se présente une difficulté que je dois vous indiquer. C’est pour éviter de parler tout d’abord de cette difficulté que, dans ce que je vous disais, il y a quelques instants, j’ai eu soin de prendre pour exemple un disque et non pas une sphère, parce qu’il y a dans la représentation figurée de la sphère un jeu de lumière et d’ombre qui n’est pas absolument facile à représenter.
- Je vais d’ailleurs vous citer quelques considérations fort judicieuses d’un peintre de grand mérite, et par là vous pourrez vous rendre compte de la difficulté que je veux vous signaler. Voici ce que dit M. Amaury Duval, un autre élève affectionné de M. Ingres :
- Après avoir longtemps dessiné d’après des gravures, j’étais passé à la bosse, comme on dit. J’en copiais une assez importante et difficile.
- Il se produisit dans mes études un temps d’arrêt qui fut mal interprété par M. Ingres, et qui n’était probablement que l’effet de la difficulté que j’avais à comprendre ses conseils.
- Depuis que je dessinais d’après la bosse, j’entendais répéter à chaque instant le mot demi-teinte, et le mot ne m’était pas expliqué.
- Un plâtre, pour mes yeux, était une chose blanche dans la lumière, noire dans les ombres, et ce qui est assez curieux, c’est qu’en effet, les yeux non exercés ne distinguent pas ce que nous appelons le modelé, c’est-à-dire le passage de la lumière à l’ombre par la demi-teinte.
- Aussi, est-il à remarquer que c’est ce qui manque dans les peintres primitifs; comme des enfants qu’ils étaient (en fait d’exécution, je m’entends), ils ne voyaient dans la nature que des surfaces presque plates, des lumières et des ombres.
- Lorsque plus tard, j’enseignais à d’autres le peu que je savais, j’eus soin d’expliquer, et par des preuves palpables, ce qui m’avait autrefois bien embarrassé.
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- Je faisais une expérience bien simple, lorsque je voulais démontrer à un élève que le contour d’un modèle en plâtre qui se détache sur un fond obscur et paraît lumineux, est pourtant accompagné toujours d’une demi-teinte qui le fait tourner : je plaçais derrière le plâtre une feuille de papier blanc, et tout à coup les contours qui semblaient complètement lumineux se détachaient en vigueur(1).
- Ainsi, vous le voyez,, il y a une difficulté dont il faut se préoccuper quand on veut représenter des objets en relief ou en creux, c’est-à-dire quand on veut dessiner d’après la bosse, suivant l’expression consacrée; aussi faut-il avoir bien soin, lorsqu’on veut faire commencer aux élèves l’étude du dessin d’après la bosse, de ne point les embarrasser tout d’abord avec cette représentation compliquée et très savante de demi-teintes, qui naît d’une étude approfondie du jeu de la lumière et de l’ombre sur les objets.
- Il faut leur enseigner à faire comme faisaient les peintres anciens, il faut d’abord leur dire de ne s’occuper que des surfaces éclairées ou non éclairées, de laisser en blanc ce qui est lumineux et mettre une teinte sur les parties dans l’ombre. Des teintes plates ou simples ou des teintes plates de différentes valeurs sont très suffisantes, dans la plupart des cas, pour donner l’expression convenable.
- Il faut laisser à ceux qui doivent être des peintres, des maîtres dans leur art, la recherche, l’étude, la pratique et la science du dessin, qui consiste à produire des effets, au moyen de ce qu’on appelle le clair-obscur, c’est-à-dire au moyen d’une savante représentation des effets de lumière et d’ombre.
- Je tiens cependant à ajouter quelque chose à ce sujet pour qu’on ne se méprenne point sur ma pensée : c’est qu’un dessin ainsi fait, ainsi obtenu, avec tous ses compléments, avec des demi-teintes, des teintes plus ou moins foncées, constitue une œuvre d’art différente d’une peinture, et pour mieux faire ressortir cette différence, permettez-moi d’emprunter à un maître éminent dans l’art de bien dire, à un savant appréciateur des choses d’art, M. Charles Blanc, la citation suivante, qui caractérise parfaitement, suivant moi, toute la puissance du dessin :
- En supposant que le peintre n’eût à exprimer que des idées, il n’aurait besoin peut-être que du dessin et de la monochromie du clair-obscur, car avec le clair-obscur et le dessin, il peut représenter la seule ligure qui pense, la figure humaine, qui est d’ailleurs le chef-d’œuvre d’un dessinateur plutôt que l’œuvre d’un coloriste. Il peut aussi, avec le dessin et le clair-obscur, mettre en relief tout ce qui tient à la vie de l’intelligence, c’est-à-dire à la vie de relation; mais il est des circonstances de la vie organique, de la vie intérieure et individuelle qui ne sauraient être manifestées sans la couleur. Gomment rendre sans la couleur, par exemple, dans l’expression d’une jeune fille, cette nuance de trouble ou de tristesse qu’exprime si bien la pâleur de son front, ou
- L’Atelier d’Ingres, souvenirs, par Amaiîry Duval, 1878 ; Charpentier, éditeur, rue de Gre-nelle-Saint-Germain.
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- bien cette émotion de pudeur qui la fait rougir? A ce trait, vous reconnaissez déjà la puissance de la couleur et que son rôle est de nous dire ce qui agite le cœur, tandis que le dessin nous montre ce qui se passe dans l’esprit... .(l).
- Je ne pouvais mieux faire que de citer ce que dit et pense un maître aussi autorisé, pour vous indiquer qu’il y a dans le dessin ainsi compris, ainsi entendu, un art qui a sa fonction propre, indispensable si l’on veut, et vous avez dû reconnaître par là même que généralement le dessin peut être compris d’une manière plus simple, très suffisante d’ailleurs dans beaucoup de cas. En général donc, on devra laisser de côté toutes les questions complexes de demi-teintes, de reflets, etc., pour se borner plus particulièrement à la représentation des formes, avec une simple indication des parties éclairées et des parties non éclairées.
- Nous allons essayer de rechercher maintenant comment doit être organisé l’enseignement du dessin suivant la nature des établissements publics. Il semble à première vue que le dessin ne doit pas être enseigné de la même manière aux élèves des écoles primaires et aux élèves des lycées; les premiers, en effet, sont destinés à être, dans l’avenir, des ouvriers, en d’autres termes, les agents de production de l’industrie; les autres, au con-Iraire, sont destinés aux professions libérales, et par conséquent on ne saurait donner aux uns et aux autres le même genre d’éducation. Il est plus exact de dire qu’il faut développer davantage l’étude du géométral pour les premiers et donner plus d’importance au dessin à vue pour les autres. Si d’ailleurs on veut bien se rappeler ce que j’ai dit tout à l’heure au sujet de l’unité de but du dessin, on comprendra qu’il ne s’agit plus que d’une application du dessin à des objets de nature différente, à des formes différentes.
- Pour 1 es écoles primaires, je crois qu’il faut cl’abord leur enseigner le dessin linéaire, complété, s’il en est besoin, avec de simples teintes plates.
- Un enseignement de cette nature paraît suffisant pour cette catégorie d’écoles, parce que, comme nous l’avons déjà dit, le dessin linéaire comporte une série d’applications très nombreuses pour beaucoup d’industries. II constitue déjà une tâche très importante en ce qu’il a pour but d’enseigner aux élèves la définition, les propriétés principales et le tracé des lignes, les combinaisons de ces lignes entre elles, et de leur faire connaître ainsi les figures qu’on obtient et qui servent à la décoration des surfaces unies, c’est-à-dire aune décoration sans relief ni creux, figures qui peuvent être ainsi appliquées à la mosaïque, aux tissus, à la marqueterie, à la cé-
- (i) Grammaire des arts du dessin, par M. Ch. Blanc ; ve J. Renonard, éditeur, 8, rue de Seine.
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- ramique, en un mot, à tout ce qui concerne la décoration des à-plat. Et puis, qu’on ne l’oublie pas,le dessin linéaire est la base dugéométral, qui est le dessin de l’ouvrier de presque tous les corps d’état.
- Dans les écoles primaires, on pourra essayer aussi de donner aux élèves des notions simples sur la mise en projection des objets, tels que prismes droits, cylindres, cônes, etc.
- On fera bien en même temps de leur faire dessiner à vue ces objets, mais en n’omettant pas de leur indiquer la définition et les propriétés géométriques des corps simples : pyramides, prismes, cylindres, etc.
- Pour les écoles primaires supérieures et pour les écoles normales, je voudrais davantage. Nous avons là à former des élèves qui doivent en instruire d’autres; aussi, outre les matières comprises au programme de l’école primaire, je leur enseignerais ce qui est relatif à la composition, à la distribution des ornements sur les surfaces unies; je compléterais cet enseignement par quelques études sur la figure par l’estampe et par l’étude très simple du dessin d’après la bosse, en observant avec soin ce que nous avons dit précédemment.
- C’est ici le cas de dire un mot d’un enseignement particulier, celui qui intéresse plus spécialement les jeunes filles.
- Jusqu’ici, en ce qui concerne l’enseignement des jeunes filles, il me semble qu’on a fait fausse route.
- On donne aux jeunes filles des estampes à copier; on leur fait faire des images, de jolis petits dessins, tels que la Jeune fille à l’œillet, la Jeune fille au petit chien, etc.; puis, quand elles ont fait beaucoup de dessins de ce genre, quand même elles y ont acquis une certaine habileté, elles ont bien vite oublié ce qu’elles savaient , une fois sorties de leurs pensions et rentrées chez leurs parents. Quelles veuillent broder un col, faire une tapisserie, il leur est impossible non seulement d’en composer le dessin, mais souvent même de le tracer.
- Que de ressources nouvelles pour l’art et pour l’industrie cependant, si chaque jeune fille était en mesure de composer le dessin d’un col, d’un châle, d’un tapis, etc. Mais pour cela il faudrait leur apprendre le dessin linéaire, car c’est de ce genre de dessin qu’elles ont le plus besoin dans la pratique et dans les habitudes de leur vie. Il n’y a pas de relief dans une tapisserie, dans un châle, il n’y a pas de relief à proprement parler dans une broderie ; tout cela c’est du dessin linéaire, et cependant si parfois on essaye de leur enseigner le dessin d’ornement, on leur fait copier des plâtres représentant des rinceaux en relief, des cartouches en mi-ronde bosse, toutes choses ayant un principe d’ornementation en opposition complète avec celui qui a pour but la décoration des tissus.
- Il y a là une erreur que je me plais àsignaler, et j’espère qu’on y apportera remède. J’ai constaté d’ailleurs avec satisfaction que les principes que
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- je viens d’exposer reçoivent leur application dans l’enseignement donné à l’école normale d’un pays qui fait de remarquables efforts pour l’enseignement en général. Je veux parler de l’école normale des jeunes filles de Buda Pesth. Dans cette école, en effet, contrairement à ce qui se passe chez nous, c’est le dessin linéaire, c’est le système de décoration par à-plat qui est enseigné de préférence aux jeunes filles.
- Vous pouvez vous rendre compte des résultats obtenus en feuilletant à l’Exposition même les cahiers des élèves de cette école.
- En ce qui concerne l’enseignement dans les lycées, il y a quelque chose qui facilitera singulièrement la tâche du maître : c’est qu’on y apprend la géométrie en même temps qu’on y apprend le dessin. On ne rencontrera point alors les difficultés qui existent pour les écoles primaires. A l’aide de la géométrie, l’élève connaissant les différentes propriétés des lignes, tant au point de vue descriptif qu’au point de vue décoratif, et pouvant dès lors passer sans difficulté à l’étude des combinaisons diverses dont elles sont susceptibles, sera parfaitement apte à représenter les objets soit parle géo-rnétral simple, soit par le dessin à vue ou perspectif.
- Pour cette catégorie d’élèves aussi, c’est-à-dire pour les élèves des lycées faisant ce qu’on appelle leurs humanités, l’enseignement de ces figures par l’estampe ne doit pas être négligé, car l’instruction littéraire qu’ils reçoivent leur permet déjà de comprendre les beautés esthétiques des œuvres des maîtres; c’est une étude qui doit marcher de pair avec celles des lettres.
- Encore une remarque qui, pour moi, a une grande importance. Il faut bien se garder d’enseigner dans les écoles primaires, même dans les écoles supérieures, ce qui est le propre de l’enseignement professionnel.
- Je vois que dans beaucoup d’écoles primaires on a mis entre les mains des élèves des modèles de menuiserie, des modèles d’assemblage de fer, des modèles de charpente et d’architecture. Il faut se garder de faire dessiner aux enfants quelque chose qu’ils ne sont point encore à même de comprendre; il faut se borner à toutes les applications simples du dessin, à celles qui peuvent être comprises par tous.
- Il faut, en effet, exercer le jugement et la raison de l’élève en même temps que son œil et sa main. Eh bien, lui faire copier des modèles de charpente, de maçonnerie ou de serrurerie, sans lui dire comment et pourquoi telle chose est faite, c’est comme si on lui faisait copier des hiéroglyphes ou des signes cabalistiques. Je me permets de recommander aux maîtres des écoles primaires qui m’entendent de ne point mettre sous les yeux des élèves des dessins compliqués de machines à vapeur, des dessins d’architecture, parce qu’ils sont inintelligibles pour leurs élèves.
- Pour renseignement des adultes qui suivent les cours du soir, c’est autre chose : il faut dans ce cas faire de l’enseignement professionnel, en expliquant à l’élève la nature et la fonction de telle pièce de bois ou de fer.
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- Voilà les réflexions que je voulais vous soumettre au sujet de l’enseignement du dessin. Cet enseignement a de nos jours une grande importance. II ne s’agit pas, en général, de former des maîtres comme ceux qui ont créé les merveilles que vous voyez décorant les murs de cette salle; les maîtres se forment à l’Ecole des beaux-arts et dans les ateliers particuliers. L’enseignement cpi’il faut chercher surtout à développer, c’est celui qui doit fournir des ouvriers aptes à la fois à façonner et à décorer en même temps les produits de l’industrie. De cette façon il n’y aura plus, dans toutes les professions, cette distinction qui existe entre le dessinateur et le fabricant. Qu’on le sache bien, il n’y a que la main de l’exécutant qui puisse adapter la décoration qui convient le mieux à l’objet de sa fabrication. Par là on aura créé un enseignement fécond pour l’industrie française, enseignement qui sera un élément puissant de force et de vitalité pour le progrès de l’humanité et la grandeur de la patrie. (Applaudissements.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 7 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LA MODALITÉ DANS LA MUSIQUE GRECQUE,
- PAR M. BOURGAULT-DUCOUDRAY.
- BUREAU DE LA CONFERENCE.
- Président :
- M. Ch. Gounod, membre de l’InsLilut.
- Assesseurs :
- MM. Burnouf, ex-directeur de l’Ecole d’Athènes;
- Comettant, critique musical;
- Guilmant, organiste de la Trinité et de la Société des concerts du Conservatoire;
- Joncières, compositeur;
- Lemmens, directeur-fondateur de l’École de musique religieuse de Malines; le marquis de Queux de Saint-Hilaire, secrétaire-adjoint de l’Association pour l’encouragement des Études grecques;
- Ravaisson, membre de l’Institut;
- Ruelle, bibliothécaire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
- Interprètes des exemples chantés :
- Mmos Prudent et Bourgault-Ducoudray. MM. Rimbaud et Éernier.
- La séance est ouverte à 2 heures 20 minutes.
- M. Bourgault-Ducoudray. Mesdames et Messieurs, je vais essayer de montrer qu’il existé dans les modes nombreux de la musique grecque une saveur et un accent particulier que les deux modes uniques de la musique européenne ne peuvent rendre; en second lieu, que l’emploi des gammes grecques est compatible avec la polyphonie moderne et que les effets qu’on en peut tirer peuvent être transportés dans le domaine des faits musicaux contemporains.
- H.
- 0
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- Pour cela, un peu de théorie est nécessaire; j’en ferai le moins possible pour ne pas fatiguer votre attention.
- Vous connaissez tous la gamme majeure et la gamme mineure et vous savez ce qui les distingue? C’est que la position des demi-tons n’est pas la même dans les deux gammes.
- Je vais vous faire entendre la gamme majeure, puis la gamme mineure :
- Ex. 1.
- Gamme majeure.
- Gamme mineure.
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- jg, ^
- èfoû-
- Dans la gamme majeure le premier demi-ton est placé entre le 3e degré et le /te; le deuxième demi-ton entre le 7e degré et le 8e.
- Dans la gamme mineure le premier demi-ton est placé entre le 2e degré et le 3°, et le second demi-ton entre le 5° et le 6°.
- Laissons de côté, pour le moment, le troisième demi-ton formé par la note sensible sol dièse; nous y reviendrons.
- La différence de la position occupée par les demi-tons dans les deux gammes, — qui permet à l’oreille de les distinguer, — donne à chacune d’elles un caractère expressif très différent. On s’en convaincra aisément en entendant la même mélodie jouée successivement dans les deux modes.
- Je prends un air que tout le monde connaît : Au clair de la lune; cet air est en majeur. Je le joue en entier afin que vous observiez bien la position des demi-tons :
- Ex. 2.
- 1 2 -R *—wr* + 9 j9 & 9
- $ LXCJ i — Lf [JuTë Z—1 LJ ——J
- Si je le joue maintenant en mineur, le cai Ex. 3. i 4 •72' T. -- :: ~ •actère change :
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- 1 nf 1 = 1 2 1 2 ^—
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- L’air prend une physionomie malheureuse, suppliante, presque lamentable, en tout cas fort éloignée de la première qui n’avait rien de mélancolique.
- Le mode majeur a donc son caractère.
- Le mode mineur a aussi le sien.
- Tous les airs construits en majeur reproduiront le caractère expressif du mode majeur.
- Tous les airs construits en mineur seront empreints du caractère expressif propre au mode mineur.
- On peut conclure de la que la pluralité des modes est une cause de variété dans l’expression musicale.
- Le majeur et le mineur sont-ils les deux seuls modes possibles? Ne peut-on concevoir d’autres gammes où les demi-tons occupent des positions différentes? Evidemment si!
- Dans l’échelle fixe formée par les touches blanches d’un clavier de piano les demi-tons occupent une position invariable; ils se trouvent placés de mi a fa, et de si à ut. Si je construis une gamme sur chacune des sept notes de l’octave, il est évident que, dans chacune de ces gammes, là position des demi-tons changera.
- Prenons la comme point de départ d’une octave diatonique (il ne faut pas qu’il entre une seule touche noire dans les gammes que nous allons former), nous obtenons l’échelle suivante :
- Ex. h.
- tonique.
- dominante.
- Dans cette gamme, je trouve le premier deini-ton si ut, entre le 2° degré et le 3e, et le deuxième demi-ton mi fa, entre le 5e degré et le 6e. C’est le mode hypodorien, qui diffère du mode mineur en ce qu’il n’a pas la note sensible sol dièse.
- Construisons une autre gamme un degré plus bas, en prenant sol comme point de départ, les deux demi-tons se trouvent déplacés.:
- Ex. 5.
- i
- tonique.
- =L==
- domin.
- Je rencontre le premier demi-ton si ut, entre le 3e degré et le /i% et le deuxième demi-ton mi fa, entre le 6e et le y0. C’est le mode hypophrygien, qui diffère du mode majeur en ce qu’il n’a pas la note sensible fa dièse»
- G.
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- Prenons fa comme point de départ d’une troisième octave, le premier demi-ton si ut se trouve reporté entre le 4e degré et le 5e, et le second demi-ton nu fa, entre le f et le 8e :
- Ex. 6.
- tonique. ^
- Ce mode est Y hypolydiem, qui diffère du mode majeur en ce que le 4e degré si est naturel.
- Si maintenant j’élève une octave sur la note mi, la gamine que j’obtiens commence par un demi-ton mi fa; le second demi-ton si ut se trouvera placé entre le 5e degré et le 6e. C’est le mode dorien, qui n’est autre chose que Yhypodorien basé sur la dominante :
- Ex. 7.
- domin. tonique.
- Les gammes basées sur la dominante ne concluent pas; le sens reste comme suspendu.
- Elevons encore une nouvelle octave sur la note ré. Le premier demi-ton mi fa se rencontre entre le 2fi degré et le 3e; le second demi-ton si ut, entre le 6e degré et le f. C’est le mode phrygien, qui n’est autre chose que Yhypophrygien basé sur la dominante :
- Ex. 8.
- domin. tonique.
- Nous arrivons à l’octave qui a la note ut pour point de départ. Celle-là, direz-vous, c’est la gamme majeure. Non pas! chez les Grecs, c’est le mode lydien. Les deux demi-tons se trouvent bien du 3e degré au 4e, et du 7e degré au 8e, comme dans le majeur; mais le mode majeur est basé sur une tonique, et le lydien est basé sur une dominante, ce qui donne à ces deux gammes un sens harmonique très différent.
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- Voici le mode lydien
- domin.
- Ex. 9.
- tonique.
- E£EEE
- et voici le mode majeur
- tonique.
- Ex. 1 0.
- domin.
- EEÉE
- Cetle différence deviendra Irès sensible, si je joue les deux gammes harmonisées :
- Ex. 11.
- Lydien.
- Majeur.
- - jh4 f ”, -1 J J J- rs o 1 f
- S J — t o
- *0 A H— -J2- -s 5 -e-
- :>4 - : : - cyjt - - ~~ = ^4 » r\ e
- -O-
- Nous touchons au teime de notre lâche; il ne nous reste plus qu’une octave à construire sur la note si :
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- Ex. 12.
- domin,.
- TT
- tonique.
- EEzÉE
- Cette gamme commence par le demi-ton si ut, et le second demi-ton mi fa se rencontre entre le he degré et le 5e. C’est le mode mixolydien, qui n’est autre chose que Yhypophrygien commençant sur la médiante si.
- Cela fait en tout sept gammes : dans chacune d’elles la position des demi-tons est différente; chacune d’elles est douée d’un caractère expressif différent. Po ur le prouver, je vais jouer le même air dans ces différents modes : dans chaque mode son expression changera.
- Je vais prendre encore un air très connu, l’air : J’ai du bon tabac, qui est en majeur.
- Ex. 13.
- r k—^3=j —
- ^4LJ 11— r f J
- Le voici maintenant en mineur ;
- Ex. U.
- o
- l~ f : jp ... .m.. - T T ' npüi r—^ : n r - r O N=*
- Le voici en hypodorien :
- Ex. 15.
- -£sz:~0- . a *- I-1 ' F=t=i
- m-A-f.r r f ^H-2—y f- - - (L£T rit. Oi
- ^ ^-r il : Î9 ^ zf — il _ iS;
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- En hypophrygien :
- Ex. 16.
- • f!‘ i\ 0 ^=^=f J J . . m ,-r 1 / Cs g-j
- —« g g -d UT, —m T *= nn n. - Bf—, il * ---J UJ- m. a * mn- -é O F
- En hypolydien :
- Ex. 17.
- E ri do rien :
- Ex. 18.
- Oi
- il fe-f f=Ô —0.— =M= O P rr
- En phrygien :
- Ex. 19.
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- En chromatique oriental :
- Ex. 21.
- B=-n— F=n=?#3=i m—
- m m XBJ3.. py... — mr—i LL nS=
- Nous allons maintenant étudier séparément chacun de ces modes et constater par des exemples s’ils répondent aux caractères que les anciens leur attribuent.
- Ces exemples sont puisés à quatre sources : musique antique, plain-chant, musique ecclésiastique grecque, chants populaires de différents pays, et en particulier ceux de Grèce et d’Orient.
- Etudions d’abord le mode hypodorien. Je vais, avant de commencer, vous en rappeler la gamme.
- £ i—a j Ex. 22. /7\
- LJ—J d £ [-g '"-^=1 O. '
- / 7— /C\
- S
- Ce mode est qualifié par les anciens de fier, superbe, légèrement enfilé, franc, sincère, simple, grandiose, ferme, ayant une sonorité grave. C’est dans ce modejpi’est conçue la sublime mélodie du Dies irœ :
- Ex. 23.
- il . !a
- sol - vet
- di - es
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- Après cette audition, nous sommes frappés de la justesse des épithètes que je viens de vous citer. 11 est curieux qu’à deux mille ans de distance, malgré le milieu différent où nous vivons, nous ressentions la meme impression que les Grecs, et que nous vibrions de la même manière qu’eux en entendant une mélodie hypodoriemle.
- Le mode mineur ne saurait atteindre ce grandiose et cette austérité d’accent :
- ' Ex. 2Zi.
- J..==F== /Os 1 1 —j
- fr-g" w i—i—s 3—H—i—5—3—^ . On i
- ^Ê==f~ --g — ï—
- • » r ' =4=4 f -f r
- Î-- r -f= r^=f|
- *11 * 4 H=
- ~)g ^ -•—ff—^ f J F g f 9 Os
- ^4- 444= f-, > Jrf- f ^ B 0 * « i ... J.. ..U
- Le mode hypodorien est autrement viril que le mode mineur. On a énervé ce mode en y introduisant la note sensible. Notre mineur est un hypodorien efféminé; de ce mode si mâle, si plein de vigueur et de santé, on a fait un mode faible, anémique, dont l’ahus donne’à la musique moderne quelque chose de fiévreux et de maladif.
- Beaucoup de vieilles mélodies populaires sont dans le mode hypodorien. On en trouve beaucoup en Orient où notre mineur n’existe pas; on en trouve beaucoup aussi en Bretagne. En voici une extraite de la remarquable collection de M. de la Villemarqué : Les Barzaz-Breiz.
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- Ex. 25.
- Audantino
- espressivo.
- .
- T'
- ~û= ' : -i — r -, r-i—m , i-n-rn -,—
- i v i 1* 0 1 1 1 1 m -—0
- MSS CjL^i -M Z d a #n je * é —H —0—*—
- dim. tnfT^=z J -p-• T • i L
- u i ~r~ i . .... .
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- -4A> '—1 . » i 9^. -9- " 9 7
- t—i i h + f—1' s**
- Il ne nous reste que cinq spécimens de musique antique ; i’un cl’eux est en hypodorien, c’est un fragment de la première Pythique de Pindare. Vous allez l’entendre, harmonisé pour quatre voix(l).
- Gomme la langue grecque n’est pas familière à tout le monde, je vais lire cl’abord la traduction des paroles en français. On ne saurait vraiment apprécier la musique sans la connaissance du texte auquel elle est appliquée :
- Lyre d’or, propriété légitime d’Apollon et des Muses aux blonds cheveux, toi que suit le mouvement de la danse, commencement de la joie, les chanteurs t’obéissent lorsque tu fais résonner les préludes des hymnes qui conduisent les chœurs, et tu éteins la foudre aiguë.
- W La mélodie seule est antique; l’harmonisation ne l’est pas, mais elle est conforme à la constitution et à l’esprit, de la gamme hypodorienno, avec laquelle la mélodie est construite.
- Les cinq fragments de musique antique qui nous restent sont, outre la irc Pythique de Pindare, l’hvmne à Némésis, l’hymne à Hélios, l’hymne à la Muse (que l’on trouvera plus loin) et l’hymne à Déméter. La musique de ces hymnes a été publiée par plusieurs auteurs, entre autres par Gevaert dans son Histoire et théorie de la musique de Vantiquité.
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- A ccomp1.
- Moderato,
- SOPRANO.
- ALTO.
- TENOR.
- RASSE.
- P
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- Ex. 26.
- ÏE
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- Xpv - ai - a (pop - À-
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- (Applaudissements.)
- Voici maintenant une mélodie populaire dans le même mode, que j’ai recueillie en Grèce :
- Rivière, mon âme, ô ma rivière, quand tu te gonfles, quand tu te brises et bouillonnes ;
- Prends-moi, rivière, mon âme, ô ma rivière, dans tes flots, dans tes tourbillons;
- [Porte-moi] là où viennent des jeunes filles blondes qui lavent et des jeunes filles brunes qui blanchissent [le linge];
- Où vient une blonde jeune lille qui fait resplendir fonde et la source (1).
- (Exécution. — Applaudissements.)
- Je dois signaler une irrégularité dans l'échelle de cette mélodie. Le mode hypodonen, dans le ton de ré, exige le si bémol; or, dans la mélodie que vous venez d’entendre, le si est bémol dans l’octave supérieure, mais naturel dans l’octave inférieure.
- Cette apparente irrégularité est une confirmation éclatante de la théorie antique.
- En effet, indépendamment des modes, les Grecs reconnaissaient plusieurs systèmes ou échelles. Dans l’un de ces systèmes, appelé petit système parfait ou conjoint, on remarque précisément que le si est naturel à la base de l’échelle et bémol dans la partie supérieure.
- Le mode hypoclorien a été employé plusieurs fois par les compositeurs modernes, mais pas autant qu’il le mérite; il se prête pourtant admirablement à l’harmonie qui rehausse encore sa fierté et sa grandeur.
- Berlioz s’en est servi dans le morceau fugué qui ouvre la deuxième partie de l’Enfance du Christ :
- Ex. 27.
- Moderato un poco lento.
- I
- m
- m
- Il a usé aussi de la cadence hypodorienne à la fin de YInvocation à la Nature, dans la quatrième partie de la Damnation de Faust :
- fl> Voir pour la musique le n° a3 du Recueil : Trente mélodies populaires de Grèce et d’Orient, Henry Lemoine, éditeur à Paris.
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- — 96 —
- Ex. 28.
- M. Saint-Saëns, dans sa cantate des Noces de Prométhée, clébute|par le mode hypodorien :
- Ex. 29.
- Moderato.
- mB= - 4~ ~ê~ -
- -fok:V. - — o T- PP^
- Aux cou _
- con-uus des seuls hi
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- — 97
- Enfjn M. C. Gounod, quia bien voulu présider celle séance, s’est servi du mode' hypodorien au commencement de la romance du Roi de Thulé, dans son opéra de Faust :
- Ex. 30.
- Il é . tait un roi de Thu.Ié pBBH| 1 !
- M l * :*=
- e*1 ri r-g lr E-T^ —
- (De u hl e salve d’applaudissements.)
- Ces applaudissements, Mesdames et Messieurs, sont un juste hommage rendu à un homme dont nous sommes fiers. (Nouveaux applaudissements.) Ils prouvent, en outre, que vous ne désapprouvez pas M. Gounod d’avoir fait emploi des modes grecs dans ses ouvrages. M. Gounod me pardonnera de l’avoir cité, je prends mes exemples où je les trouve, et je ne saurais d’ailleurs mieux les choisir que dans ses œuvres.
- La phrase musicale que je viens de vous jouer n’est pas en majeur; si elle était en majeur, le si serait bémol; elle n’est pas non plus en mineur, car alors le sol serait dièse; elle est en hypodorien.
- Quelques compositeurs, sans concevoir une phrase mélodique entière dans le mode hypodorien, ont parfois donné un goût plus relevé à une cadence au moyen d’une touche hypodorienne. Il en est ainsi dans Y Invocation à la Nature, de Berlioz, que je citais tout à l’heure.
- M. Amhroise Thomas a employé aussi la cadence hypodorienne dans la Chanson des fossoyeurs, au cinquième acte à’Hamlet.
- Ex. 31.
- succède au jour,___c’est la loi de ce mon .
- La nuit
- Pour terminer ce qui concerne i’hypodorien, nous dirons que ce mode était très estimé des philosophes de l’antiquité, qui le croyaient propre à inspirer le culte de la force morale et le sentiment du devoir.
- h.
- /
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- — 98 —
- Passons au mode hypophrygien. Je vais vous en rappeler la gamute qui est la gamme majeure sans la note sensible.
- Ex. 32.
- Os
- ^ r 4 . j J J- J J- * -e- ©r— © < V —-e O o
- fcrr~. - <> l—o & O —e-— ©
- Suivant Platon, l’hypophrygien est rangé parmi les harmonies propres aux festins(Jb
- La manière dont ce mode est qualifié par les anciens est loin de nous satisfaire complètement. Ce qu’ils disent du phrygien, son très proche parent, se rapproche plus de notre manière de sentir. Ils qualifient ce dernier de passionné, enthousiaste, inspiré, religieuse, extatique.
- Ce caractère, que nous reconnaissons pleinement au phrygien, nous le retrouvons, quoique moins accentué, dans l’iiypophrygien. Suivant nous, Je mode hypophrygien excelle à peindre les sentiments expansifs et spontanés, l’élan de l’enthousiasme ou la ferveur de la prière. Il est très fréquemment employé dans le chant grégorien. Les mélodies du septième, et du huitième ton du plain-chant sont dans ce mode. Vous allez en entendre un exemple; c’est l’hymne qui débute en latin par les mots : Jam sol rccedit igneus... et dont voici la traduction en français :
- Déjà le soleil de feu s’est couché. Toi, lumière éternelle, suprême unité. Trinité bienheureuse, verse l’amour dans nos cœurs !
- Dans le passage suivant du 3e livre de sa République, Plalon, en examinant les modes, se place exclusivement au point de vue de leur emploi dans l’éducation : «Il faut que l’harmonie et le rythme correspondent au texte poétique. — Or, ainsi que nous l’avons déjà dit, il faut bannir de la poésie les plaintes et les lamentations. — Quelles sont donc les harmonies thrénodiques (plaintives)? — La mixolydienne, la syntono-lydienne et d’autres semblables. — S’il en est ainsi, nous laisserons de côté ces harmonies, car, loin d’être bonnes pour des hommes, elles ne le sont pas même pour des femmes d’un caractère honnête. —En effet. — Maintenant, diles-le-moi : est-il rien de plus indigne des gardiens de l’Etat que l’ivresse, la mollesse et l’indolence? — Comment n’en serait-il pas ainsi? — Eli bien, quelles sont les harmonies amollissantes et sympatiques (propres aux festins)? — L'ionienne (hypophrygienne) et la lydienne que l’on nomme relâchées (•/aXapai). — Pourras-tu ainsi te servir de celles-ci pour élever des guerriers? — Nullement; il ne te restera donc que la dorienne et la phrygienne. . . » Dans cette dénomination de dorienne, Platon comprend aussi i'hypodorienne.
- En ce qui concerne l’usage des modes, les idées d’Aristote sont plus larges. Dans sa Politique il distingue des mélodies éthiques ou morales, des mélodies actives et des mélodies exaltées. Sans en proscrire aucune, il destine les premières à l’éducation, et réserve les autres pour les concerts et les théâtres, où l’on entend de la musique sans en faire soi-même. (Voir Gevacrl, p. i<j:i.)
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- Ex. 33.
- Molto moderato.
- très doux.
- TÉNOR.
- ad libitum.
- Th lux
- per. eu .ms u ni .
- Il
- ~P..J - t-o
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- HÈm
- i£ ne . us
- Th
- per. en . ms
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- Tu
- per. en . ms
- -J r i-
- ÉÉ3
- W^r
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- 7
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- — 100 -
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- cresc. —
- nos . tris cresc.
- be . a . ta TVi
- w—
- nos . tris be . a - ta Tri . ni
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- ±Lt ' ^ —
- J w
- .fr\ J m " &
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- u - ni tas nos . tris be . a ta TVi ni.
- cresc.
- n V ftm ~0~ 9 & P- Çj 0
- N^--f F. d
- u - ni . tas uos - tris______________________ be . a . ta TVi . ni .
- m
- f~rr
- do
- T
- cresc. mnlto.
- di - bus.
- in . . fuu . de a . mo . rem
- poco rit.
- . di . bus.
- fuu . de
- a . oio . rem
- cresc.
- di . bus.
- id . fun
- de a . mo - rem
- di . bus.
- cresc.
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- 101 —
- ( Applaudissements. )
- .11 semble, Messieurs, que le soleil se coucherait moins bien dans le mode majeur! (Rires approbatifs.)
- Un assez grand nombre de mélodies populaires sont conçues aussi dans le mode hypophrygien; en voici une du pays Wende et, par conséquent, d’origine slave :
- Fa-. V\.
- Moderato.
- i
- 3E
- r^r
- ntf
- fi-4-
- ÎF?1
- f
- Voici encore un air en hypophrygien; c’est le commencement d’une chanson normande :
- Ex. 35.
- Ândantino.
- < .-j ^ » r i : F = F
- y B ——* fL| rJ
- Le pa . pil.lon suit les chan . del
- les,
- Com.
- m
- /??/;
- f
- Z
- P
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-
- — 102 —
- £
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- Le pa . pii . Ion brû. le ses ai . les
- Et
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- l’a . maat perd sa li „ ber . 7F==. „ E té! O A A A
- r { tU f •
- Ÿ ' f-* y. r y. ! _4_ * ft, r
- iy r 7• r =fc r JLJ
- Si l’on compare l’hypophrygien au majeur, on le trouve moins actif, moins concluant que le majeur; mais il a quelque chose de plus contemplatif, de plus solennel, de plus inspiré.
- Pour faire saisir notre pensée, nous dirons : le majeur a le caractère d’une phrase à la fin de laquelle on met un point; l’hypophrygien a le caractère cl’une phrase à la fin de laquelle on mettrait un point cl’exclama-tion. Le majeur dit : « Cette campagne est très belle.» L’hypophrygien dirait : «Que cette campagne est belle!» (Applaudissements répétés.)
- Quand une phrase majeure finit, on peut passer à autre chose. Après une cadence hypophrygienne, le sentiment se prolonge et il résonne encore en nous-mêmes après que le dernier accord a vibré. (Nouveaux applaudissements. )
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- Bien que l’hypophrygien se prête admirablement à l’harmonie, nous ne connaissons pas dans la musique moderne de morceau entièrement écrit dans ce mode; mais nous pouvons citer plusieurs passages dont l’accent est emprunté à l’harmonie hypophrygienne. L’éclat triomphant du cri : Aux armes! à la fin du deuxième acte de Guillaume Tell est du à la pré-r sence du ré bémol, quelques mesures avant la fin d’un morceau qui est en mi bémol.
- Andantino maestoso.
- Voi.ci le
- Pour1 uous
- De vie
- ^F= w. nzitdi 4. W. m =7. t -z-
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- — 10 h —
- Chœur
- La dernière fois que le ré se fait entendre avant la cadence, il n’est, pas naturel, il est bémol. Gela suffit pour détruire le sentiment de la note sensible et pour donner à l’aucliteur l’impression de la cadence hypophry-gienne.
- Dans un des plus beaux passages du final de la Symphonie avec chœurs, de Beethoven, l’effet est dû à l’absence de la note sensible dans le mode majeur, ce qui caractérise précisément le mode hvpophrygien. Il en résulte un élargissement, un épanouissement, un accroissement d’envergure du sentiment que ne saurait atteindre le majeur, mode d’un caractère plus personnel et plus étroit.
- En résumé, l’hypophrygien est propre à exprimer les sentiments qui nous élèvent au-dessus de nous-mêmes, les sentiments collectifs : tels que l’amour de la patrie, ouïes diverses nuances du sentiment religieux. S’il fallait le caractériser en deux mots, nous dirions : c’est le mode de la ferveur et de l’enthousiasme.
- Passons au mode hypolydien. — En voici la gamme :
- Ex. 37.
- C’est la gamme de fa sans accident. C'est la seule gamme antique basée sur la tonique qui ait une note sensible.
- Le 4e degré, qui fait triton avec la finale, donne à cette gamme quelque chose de dur; le sentiment du majeur y est trop intense.
- Ce mode a été qualifié par les anciens de voluptueux, dissolu, bachique, enivrant. Il n’était pas en odeur de sainteté auprès des philosophes. Platon,
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- — 105 —
- qui ne semble pas avoir été très friand de la note sensible, le chasse impitoyablement de sa République.
- Il nous est difficile de comprendre pourquoi Platon se montrait si rigoriste à l’endroit de ce mode. Nous sommes tellement habitués aux accords altérés de la musique moderne, qu’une harmonie diatonique, quelle qu’elle soit, nous paraît grave et sévère. Que dirait donc Platon, s’il entendait certaines pages de la musique moderne!
- Les Pères de l’Église, plus tolérants que le philosophe grec, l’ont admis dans le chant liturgique où l’on en trouve de nombreux exemples. En voici un échantillon : c’est l’hymne qui commence par les mots : Montes et omnes collçs. . .
- Ex. 38.
- Moderato.
- col . les hu . mi . li.a . hua . tur
- Moq. tes et
- J J J-i
- as.pera ia vi.as planas
- et erunt pra. va
- ph J r
- -*4», v:
- rKs U£
- -Sf ' V ' —s
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- jLfr] j — T l I ——: | J -h"f i
- -Çp— è é 0 * TJ -9 Y *|i J
- W r}'^==^r- - g
- LU» o : —j î-^=i -J" * _ ^ ’ ! I
- (Applaudissements. )
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- Voici maintenant une mélodie suédoise extraite de l’ouvrage de M. Gevaert, et que nous avons harmonisée :
- Ex. 39.
- Àndantino.
- Pehr Ti-
- sons ddttrar i Wan .
- Kai. 1er var
- de . ras skog.
- somn for
- a .U- "TÜ ~~~t K y • /il rx —— s
- m y æ I"'/ —H- 9E
- lan . - ge. .... ' Me’a sko - gea dea lof . vas.
- ( Applaudissements. )
- Le mode hypolvdien a été employé par Berlioz clans la Damnation de Faust, au début de la chanson du roi de Thulé :
- Ex. tiO
- * ^ r I p~
- Au.tre.tbis ua roi de Thu . lé
- etc.
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- Mais le plus bel emploi qu’on en puisse citer, c’est celui qu’en a fait Beethoven dans son quinzième quatuor. Il a montré par là l’immense parti qu’on peut tirer des modes grecs dans la composition moderne. Je veux parler de l’adagio célèbre : Canzona di ringraziamento offorta alla Divinilà da un guarnto. 11 est à remarquer que c’est lorsqu’il avait à exprimer ses inspirations les plus élevées, que Beethoven a eu recours aux gammes grecques.
- L’introduction du si bémol dans la gamme hvpolydienne a fait naître la gamme majeure.
- Le mode majeur, qu’on pourrait appeler le mode sultan de la musique moderne, est un hypolydien mitigé.
- Pour que vous puissiez mieux apprécier la différence qu’il y a entre l’hypolydien antique et le majeur, je vais vous faire entendre une mélodie dans le mode majeur que j’ai recueillie en Orient. Notre gamme mineure n’existe pas en Orient; mais le majeur européen s’y rencontre dans de nombreuses mélodies. Voici la traduction des paroles grecques :
- Un petit oiseau, à l’aube, pleurait tristement. — Oh! combien profondément je t’aime! — parce que son nid était loin et qu’on lui avait coupé les ailes. — Oh! combien profondément je t’aime !!'V)
- (Exécution. — Applaudissements.)
- Il est inutile de caractériser le mode majeur; il est assez connu. Disons pourtant que sa prédominance dans la musique moderne a donné à celle-ci un caractère exclusivement passionné et lui a fait perdre de plus en plus ce cachet de grandeur calme et de sérénité que possède à un si haut degré l’art antique.
- Les trois gammes dont nous venons de parler sont basées sur la tonique; et, pour cela, elles étaient considérées par les anciens comme exprimant l’action. Les trois gammes dont nous allons parler à présent sont basées sur la dominante : les anciens leur attribuaient un caractère passif. Nous l’avons déjà dit, dans les modes basés sur la dominante, il n’y a pas de conclusion : le sens reste comme suspendu. Par exemple, dans la gamme dorienne :
- Ex. /il.
- -en -e-
- 1 N" 7 du Recueil de Mélodiee popnlaire-jde Grèce et d’Orient..
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- Le dorien, c’est l’hypodorien basé sur la dominante.
- Comme son nom l’indique, c’était le mode grec par excellence. Tout le monde connaît la fermeté, la sobriété de l’architecture dorique. On retrouve dans le mode dorien le caractère des mœurs et des vertus Spartiates. Il est qualifié par les anciens de sombre, violent, viril, belliqueux, plein de dignité, distingué, grandiose, ferme, calme.
- L’harmonie dorienne, dit Héraclide, possède un caractère viril et grandiose; étrangère à la joie, répudiant la mollesse, sombre et énergique, elle ne connaît ni la richesse du coloris, ni la souplesse de la forme.
- Aristote dit :
- Il est une harmonie qui procure à lame un calme parfait, c’est la dorienne.
- Platon y reconnaît les mâles accents d’un héros et cl’un stoïque (1h
- Cassiodore lui attribue les & vertus chrétiennes les plus élevées et les plus rares».
- Ces témoignages si unanimes sont consignés par M. Gevaert dans son chapitre si intéressant et si remarquable sur les modes. En parlant du dorien, l’auteur ajoute :
- Le dorien est peut-être de tous les modes antiques celui qui s’adapte le moins à la polyphonie occidentale. La beauté sévère de ses mélodies tient précisément à ce que les rapports harmoniques des sons y sont indiqués très sobrement et pour ainsi dire voilés.
- Voici trois exemples de musique écrite dans le mode dorien. Le premier est un autre des cinq fragments musicaux que l’antiquité nous a laissés; c’est Y Hymne à la Muse, de Dionysios, il date du 11e siècle de l’ère chrétienne. Le second est l’hymne bien connue de l’Eglise romaine : Pange, lingua. Le troisième est une hymne de l’Eglise grecque.
- VHy mne à la Muse a une couleur antique remarquable, vous allez en juger. Voici le sens des paroles :
- Chante, Muse, sois une amie pour moi, entonne mon chant! Qu’un souffle de tes bois sacrés agite mon cœurl Calliope savante, la première des Muses sages, et toi, sage initiateur, fils de Latone, Apollon de Délos, soyez-moi‘favorables !
- û) Nous donnons ici la suite du passage de Platon dont nous avons cité le commencement p. 2 2 : «3e ne connais pas les harmonies par moi-mème, mais il suffira de me laisser celle qui saurait imiter le ton et les mâles accents de l’homme de cœur, qui, jeté dans la mêlée ou dans quelque action violente et forcé par le sort de s’exposer aux blessures et à la mort, ou bien tombant dans quelque embûche, reçoit de pied ferme, et sans plier, les assauts de la fortune ennemie. Laisse-nous encore cet autre mode qui représente l’homme dans ses pratiques pacifiques et toutes volontaires; invoquant les dieux, enseignant, priant ou conseillant ses semblables, se montrant lui-même docile, aux prières, aux leçons et aux conseils d’autrui; et ainsi n’éprouvant jamais de mécompte , comme ne s’enorgueillissant jamais; toujours sage, modéré et content de ce qui lui arrive. Ces deux harmonies, l’une énergique, l’autre tranquille, aptes à reproduire les accents de l’homme courageux et sage, malheureux ou heureux, voilà ce qu’il nous faut laisser. — Les harmonies [modes] que tu veux garder sont précisément celles que je viens de nommer?? [la phrygienne et la dorienne]. Platon, Re'publ. 1. 111.
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- Ex."7»2.
- Aadante oon troppo.
- CSC lJLOl
- TÉNOR.
- - Àrj
- àd pot
- m
- YT\ >
- dim.
- O O
- (5’e’-fxjfs ;tar - dp - yjov ail - pi7 <5s cw» <x7r’
- >smf
- a/ - ers - wv
- fitn.
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- <5’e - pfjs nar - dp - %ov aù - pi] os au>v an
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- <$’e - pris na? - dp - j^or au - pv oè aùv an dX - as - cov
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- S’s - pifs xar - dp-yo\>~ ail - pi} Sè aœv an’
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- —s—s rj 0 —6 S mf -P ,p. — 9 9 4 |gj
- (Q_ =1=9 JK<9* 9 ê- ^9 f-
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- — 110 —
- ê - fiàs
- êo - vei
- §o - vei
- ti tep
- 'vrpo- nett - a - y\
- TSpo - xctT - a - ye
- ccov
- >po - k<xt - a - ye
- Vin rnosso.
- dolce..
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- 111 —
- Moderato.
- xai ao-<pè fivcx - 7o-So -
- A a - tous y 6 - vs, Arj - Xt - e
- cresc.
- Aot-Tovs yd-vs, Arj - Xi - s nai-
- rrm
- uai cro~(pè fivcr -
- Aa-rovs yd-vs, Arj - Xi
- Aot-Tovs yd-vs, Arj - Ai - e 7rai-
- Moderato.
- p.largo e sostenuto.
- (Applaudissements. )
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- — 112 —
- Voici maintenant le Pange, hngua, qui est dans le même mode :
- Ex. /i3.
- SOPRANO.
- ALTO.
- TLAOIl.
- I5ASSK.
- ad libitum
- Cor , poris
- corps.te . ri.um
- gui. ms . que
- Cor . poris
- iiiys-te . ri - um
- gui. ms . que
- dim.
- Cor . poris_______
- Cor . poris
- mys.te _ ri
- Sangui - nis . que
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-
-
- pre . (i . o . si Quem in mon . di pre . ti.um
- prc _
- que_________ Quem in raun.di
- 5
- - -Q ---- O ------- |P n .. m
- ti - o . si Quem in man . di
- pre - ti. mu
- pre . ti.um
- J
- P
- <j - ~~ J J
- f°r-rf=r • r
- U
- r-fj [^r
- pp
- dim. e allarg.
- r\
- m
- Fruc . tus ven . tris ge - ne.ro . si Rex effu . dit gen . tium!
- pp ^ 5f^. ^ dim-e allarg^ ^
- Sê
- ----d----Ü3T-----0
- Fruc. tus vea - tris ge . ne.ro . si Rex effu . dit gea . tium!
- pp
- ’f-
- dim.e allargv
- ?
- mm
- Fructus ventris ge . ne.ro . si Rex effu - dit gea . tium!
- >/>*- dim. e allarg. ^
- PP»
- 1
- Fructus vea. tris
- ne.ro - si Rex effu . dit geo . tium!
- fcii
- i=Jr^r:-Ji
- /TN
- m
- f
- *-»
- a
- pp
- cresc.
- mrr}f'TŸ
- Ü
- EËEFf
- ( Applaudissenmnls. )
- U.
- 8
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- — 1J h —
- Voici enfin l'hymne de l’Eglise grecque :
- Ils n uni pas adoré la créature au delà du Créateur, les hommes inspirés do Dieu ; mais foulant vaillamment aux. pieds la menace du feu, ils se réjouissaient en chantant : i oi que nous célébrons avec transport, Seigneur, Dieu de nos pères, sois béni!' !
- Ex. hh.
- - aav tmi-azi oi Qrs - ô-Ç>po - ves 'ûset - pà tov «ti - aav-
- murvato.
- avec forcé.
- (I) Voir nos Eludes sur la musique ecclésiastique grecque, p. üo (Hachette, éditeur, Paris).
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-
- — 115
- —jft- -=t H H i .. n
- J - » J - -, —J j
- —j—p—t— 1 - " '
- -os xai 0s - os, ev - Xo - yrj - tos eî.
- (Applaudissements. )
- Le mode do ri en a été employé par Berlioz dans plusieurs de ses ouvrages. L’air d’Hérodc, dans la première partie de Y Enfance du Christ, est conçu dans ce mode; en voici les premières mesures :
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- Il —
- Berlioz a lait usage du même mode dans le pas d s Esclaves nubiennes, du lutIIci des Trayais :
- Ex. 7i6.
- Allegro,
- Passons au phryg en, t'ont je vous j’appelle ici la gamme :
- Le phrygien n’est autre chose que l’hypophrygien basé sur Ja dominante. Il est qualifié par les anciens de passionné, enthousiaste, inspiré, religieux , extatique.
- La justesse de ces épithètes se trouve pleinement confirmée par l’exemple suivant, tiré du chant grégorien. Le caractère de la belle cantilène du Credo n’est-il pas celui d’un enthousiasme qui va jusqu’à l’âpreté?
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- 117 —
- i*x. /1 f
- Cre . do in unum De . um,
- trem omui
- om. ilium_____________________ et in. vi. si - bi . li.iua.
- Les qualités que nous avons reconnues à l’hypophrygien existent dans le'phrygien à un degré plus intense, et cela tient à la terminaison sur la dominante. Le phrygien est un hypophrygien endiablé. La terminaison sur la dominante, dit M. Gevaert, a une expression indéterminée et passive. Dans Le dorien, cette passivité exprime le stoïcisme; dans le phrygien, au contraire, la non-activité (la non-réaction), combinée avec l’exaltation religieuse, produit l'abandon de soi-méme, l’extase, le fanatisme.
- Le mode dorien et le mode phrygien étaient les deux modes préférés de Platon. Il les considérait comme propres à former le cœur des citoyens. L’un, le dorien, devait inspirer aux âmes le mépris de la douleur; l’autre, le phrygien, devait entretenir un courage bouillant et une colère généreuse dans le cœur des guerriers.
- Nous ne connaissons pas d’emploi de ce mode dans la musique moderne. Il y a beaucoup de mélodies populaires en phrygien. En voici une que j’ai recueillie à Smyrne, et dont la terminaison sur la dominante a bien le caractère d’extase que les anciens attribuaient à ce mode. Je la recommande tout spécialement à votre attention; cette mélodie est tout simplement un chef-d’œuvre. C’est aussi beau qu’un bas-relief du Pa
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- — 118 —
- Si ce morceau do musique était un morceau* de sculpture, il serait au Louvre. Voici la traduction des paroles :
- Ma petite rose blanche, de grâce! mon jasmin touffu, dis-moi qui a jamais renoncé à l’amour, dame Marie , pour que j’y renonce aussi'?
- "Tes yeux noirs, de grâce! quand ils se tournent vers moi et me regardent, allument des llammes dans mon coeur, dame Marie, et je les sens pétiller(l).
- (Exécution. — Applaudissements.)
- Passons au mode lydien. Le lydien n’est autre chose que l’hypolydien basé sur la dominante. En voici la gamine. (Voir les ex. q et 1 i.) Bien qu’elle soit composée des mêmes intervalles que la gamme majeure, elle en diffère essentiellement, puisque le majeur finit sur une tonique, fie mode a complètement disparu. On croit en retrouver des traces dans le plain-chant et dans certaines mélodies populaires. Ces exemples n’ont pas un caractère assez irréfutable pour qu’il y ait lieu de les citer. Tout ce qui nous reste du lydien, ce sont les épithètes que les anciens lui donnaient. Ils le qualifiaient de doux, changeant, juvénile. Suivant eux, il était éminemment propre à reproduire les sentiments de résignation, de sympathie dont le chœur tragique est l’organe.
- Nous arrivons au dernier des modes diatoniques, le mode inixolydien, qui n’est autre chose que l’hypoplirygien hase sur la méchante si :
- Ex. /ff).
- ' V -4 T»
- fks /. - - j 1 —
- J JJ
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- ^ XJ -H
- x >
- yj t. K l S
- i* O —Q -J
- Ce mode est rangé par les anciens parmi les harmonies plaintives; il est qualifié par eux de larmoyant, passionné, attendrissant. Selon un théoricien ecclésiastique du xvni0 siècle, ce mode est bas, humble, timide, mou, languissant, propre aux sentiments de componction, de tristesse, de plainte, de prière, de supplication, de lamentation, de gémissement.
- Cette définition surabondante est tout à fait conforme à ce que dit Platon de ce mode qui est l’antipode du dorien, le mode viril et stoïque par excellence. La terminaison sur la tierce est, d’après Westphal, une «interrogation douloureuse à laquelle nous attendons en vain une réponse ». Voici un exemple de ce mode tiré du chant grégorien ; c’est l’hymne qui commence par les mots : Virginis proies.
- a) 6 du Recueil de Mélodies populaires de Grèce cl d’Oripnt.
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- — ri!) — Ex. 50.
- H1?* Strophe) VI I‘
- pro . les
- pi.fex .que
- gi - ms
- les
- O . pi . fex . que
- g] . ms
- Tir .
- go quem, ges - sit
- périt . que
- no _ bis
- de . bi .tas
- pœ . nas-
- De .
- bi . tas
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- pe. périt
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- . bis de
- sce. lerum
- . les Vir ..
- go quem ges . sit
- périt . que
- . bis - de
- bi - tas
- lerum re .
- r—ur r
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- 120 —
- . crcsc. molto '
- fes
- ti _ bi
- _ mit
- . do.
- scen
- fes _
- ti . bi
- fes - • tum
- . do.
- scen
- PP rit.
- ca • nimus tro . phœ - um re . sone- mus al _ mnm
- to_ re
- ca . nimus tro . phœ re . sone. mus a!
- um ac . mum pec .
- ___ _ ' r>l
- to. re
- ca - nimus tro - phœ
- re - sone _ mus al
- ci. pe
- mum
- PP rit.
- ca . nimus tro . phœ - um re . sone. mus ai . mum
- ac . cipe
- pec . tore
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- (Applaudissements. )
- Ce mode était consacré à la plainte du chœur dans la tragédie, à cause de son caractère larmoyant et peu héroïque. Suivant M. Gevaert, le mixo-1 vtlien se rencontre très rarement parmi les mélodies populaires; il n’en cite qu’une clans son ouvrage et dit qu’il n’en connaît pas d’autre; c’est une mélodie suédoise. J’ai été assez heureux pour en recueillir plusieurs en Orient. En voici une dont la terminaison a bien l’expression suppliante qui caractérise le mode. Le rythme en est non moins curieux que le contour mélodique.
- Je vais vous en lire les paroles :
- Mais pourquoi ta mère a-t-elle besoin cl’une lampe pendant la nuit. . .Allons, allons, je t’cn prie, ne me tyrannise pas pour que je pleure !
- Puisqu'elle a dans sa maison te soleil et la lune? Allons, allons, je l’en prie, ne me tqrannise pas pour que je pleure ! ^
- (Exécution. — Bravos et applaudissements.)
- Ici s’arrête la liste des sept modes diatoniques principaux. Je n’ai pu vous donner qu’un aperçu très sommaire du caractère expressif cpie les anciens leur attribuent. Les personnes que cette étude intéresse trouveront de quoi satisfaire amplement leur curiosité dans le beau livre de Gevaert : Histoire el théorie de la musique de Vantiquité. Dans ce livre, dont l’existence est un bienfait, pour l’art, la théorie antique, naguère si rebutante, est devenue abordable à tous. M. Gevaert est le premier qui ait parlé de la musique antique en musicien. Il a traité les questions ardues non seulement avec la sûreté que donne une vaste érudition, mais encore avec le discernement et le tact d’un compositeur éminent.
- Les sept modes diatoniques que nous avons passés en revue étaient les principaux modes usités dans l’antiquité, mais ce n’étaient pas les seuls; il y en avait d’autres encore dont nous ne ferons que mentionner le nom ; le syntono-lydien, gamme de fa terminée sur la tierce ;
- Ex. 51.
- tierce.
- tonimie.
- t
- ---#----
- le mode lornen, gamme de ré sans accident avec dominante la,
- Ex. 52.
- 1 sa du Recueil de Mélodies populaires dp Gréer el d'Orient.
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- _ J22 ____
- qu’il ne faut ]ans confondre avec Yhypodorien :
- Ex. 5,°,.
- domin.
- — —--------------4
- Ionique.
- ' L
- ni avec le phrypien :
- Ex. 5/i.
- Ionique.
- =44
- domin.
- -rr>A-
- II y avait en outre tous les modes du genre chromatique dont voici l’échelle ordinaire :
- Ex. 55.
- Vous le voyez, cette gamme est la gamme de la dans laquelle le sol et le ré sont abaissés d’un demi-ton; le sol est devenu un fa dièse et le ré un ut dièse. Celte gamme a un caractère de mélancolie qui n’est pas sans charme. Je crois être le premier à en avoir fait usage à notre époque; je l’ai employée dans line mélodie intitulée Primavera (lb
- Il y avait enfin les modes du genre enharmonique avec les quarts de Ion, dont nous ne parlerons pas.
- Avant de terminer, je vais vous dire quelques mots d’une, gamme qui est peut-être antique d’origine, mais qui est d’un emploi absolument moderne et très fréquent en Orient dans les mélodies populaires; elle est trop caractéristique pour que je puisse la passer sous silence. C'est le chromatique oriental.
- Notre mineur a une seule quarte chromatique; l’autre est diatonique. Dans le chromatique oriental, les deux quartes sont chromatiques; de plus, cette gamme est basée sur la dominante.
- Ex. 50.
- do mm .
- Chromatique oriental.
- tonique.
- 3
- 4=
- i
- (unique.
- Mineur européen.
- domiu.
- t „
- quarte
- diatonique.
- quarte
- chromatique.
- Je vais vous faire entendre, comme exemple de mélodie construite avec cette échelle, une berceuse chypriote que j’aiVerueillie à Smyrne, et dont voici les paroles :
- ') E. et A. Girod, éditeurs à Paris.
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- Allons! dors, ma fille, et moi je te donnerai la ville d’Alexandrie en sucre, le Caire en riz et Constantinople pour que tu y règnes pendant trois années(l),
- (Exécution. — Applaudissements.)
- La présence des deux trihémitons dans l’octave donne à cette gamme un sentiment de mélancolie intense, auquel ajoute le caractère rêveur de la terminaison sur la dominante. Il y a bien des enfants en Grèce qui se sont endormis au son de cette berceuse. Des Grecs à qui je l’ai fait entendre à Paris se sont souvenus qu’ils avaient été bercés dans leur enfance avec ce chant.
- Ai. Saint-Saëns'a fait un emploi très heureux du chromatique oriental dans le remarquable ballet de son opéra biblique : Samson et Dalila.
- Nous venons de dire que le mode mineur est un mode hybride, mélangé de diatonique et de chromatique. Nous avons trouvé en Orient bien d’autres hybrides, entre autres le mélange du chromatique et du majeur.
- Cette faculté d’associer dans la même octave deux tronçons de gammes différentes augmente prodigieusement le nombre des modes ou des variétés de modes. Une aussi grande diversité d’échelles est évidemment une cause de variété dans l’expression mélodique. Or, toutes ces échelles peuvent s’harmoniser. La polyphonie 'est assez bien outillée de nos jours pour qu’on puisse renforcer l’expression d’une mélodie, quelle qu’elle soit, par une harmonie appropriée à son caractère modal.
- Donc, aucun élément expressif existant dans une mélodie quelconque, quelle que soit l’époque à laquelle elle remonte, quel que soit le pays d’où elle provienne, ne doit être banni do la langue musicale. ( Bravos et applaudissements.)
- Tous les modes, anciens ou modernes, européens ou étrangers, par cela seul qu’ils sont aptes à engendrer une impression, doivent conquérir droit de cité parmi nous et peuvent être employés par les compositeurs. (Nouveaux applaudissements.)
- Nous avons cité, dans le cours de cette étude, plusieurs passages tirés des maîtres, où ils ont secoué le joug du majeur et du mineur pour élargir le cercle trop étroit de la modalité moderne. Il est un homme dont les travaux contribueront puissamment à jeter dans la circulation musicale le riche trésor des modes diatoniques antiques. Al. Lemmens, l’éminent organiste et compositeur, fondateur de la nouvelle école de musique religieuse de Alalines, dont l’enseignement sera basé sur la diatonie, s’est voué à la restauration rythmique du chant grégorien et à l’harmonisation de ces mélodies sublimes, suivant un système à la fois rationnel ét musical. .(Applaudissements.)
- En appliquant a des compositions originales les modes du plain-chant qui, nous l’avons vu, sont les mêmes que ceux de la musique grecque, AL Lemmens a montré le parti qu’en peut tirer la langue moderne.
- '*) N° 1 du Recueil de Mélodiee populaires de Grèce et d’Chient.
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- Dos ofTorls ont été faits dans la môme voie par d’autres compositeurs en France et à l’étranger. En Russie, la plupart des chants nationaux sont construits avec les gamines grecques. (les chants ont été recueillis pieusement par les compositeurs russes et admirablement harmonisés par quelques-uns d’entre eux. Citons les intéressants recueils de Rimskv-Korsakof et de Balaklireff.
- Dans un article pubhé récemment par la Gazette musicale, M. Kui, compositeur russe, s’exprime ainsi, en parlant des mélodies populaires de son pays construites dans les modes antiques :
- Ces admirables matériaux, traités dans les plus liantes conditions de l’art, et mis en œuvre par une intelligence apte à comprendre les divers côtés du génie national, ont été l’occasion et le point de départ de plus d’une œuvre capitale.
- b Plus loin, il ajoute :
- Le compositeur en quête d’effets nouveaux, fatigué de l’uniformité de nos constructions harmoniques et mélodiques, ne pourrait-il exploiter cette mine féconde? Le nouveau n’est-i) pas appelé à sortir de l’ancien, dans une certaine mesure, et n’y aurait-il pas dans ce qu’on appelle décrépitude les germes d’une florissante jeunesse?
- Cette conclusion est la notre.
- Quand des idées nouvelles et semblables surgissent sur différents points de l’Europe; quand des efforts sont faits dans une voie identique par des hommes qui ne se sont pas donné le mot, n’y a-t-il pas là un symptôme évident que ces idées sont appelées, un jour à triompher? .
- Ce jour, nous en appelons l’heureux avènement. Nous avons foi dans le principe de l’application de la polyphonie à toutes les gammes.
- Nos deux modes, majeur et mineur, ont été tellement exploités, qu’il y a lieu d’accueillir tous les éléments d’expression propres à rajeunir la langue musicale. R ne s’agit ici de renoncer à aucune des conquêtes déjà faites,'ni de rien retrancher aux ressources de la musique.moderne, mais bien au contraire d’agrandir le domaine de l’expression mélodique et de fournir de nouvelles couleurs à la palette musicale. (Applaudissements.)
- De cette manière, on pourra résoudre ce problème qui est actuellement plus difficile que jamais : être neuf, tout en restant simple. (Nouveaux applaudissements. )
- M. Gounod, président. Mesdames, Messieurs, au nom du bureau que j’ai l’honneur de présider aujourd’hui devant vous, et en votre nom aussi, je tiens à remercier ces dames et ces messieurs qui ont bien voulu prêter à M. Bourgault-Ducoudray le concours de leur talent et de leur bonne volonté afin de nous faire entendre ces chants qui viennent de nous charmer tous. (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures 4o minutes.
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- PALAIS OU TUOCADÉRO. — 9 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- sur»
- L’HABITATION À TOUTES LES ÉPOQUES,
- PAU M. CHARLES LUCAS,
- ARCHITECTE ,
- MEMBRE UE LA SOCIÉTÉ CENTRALE UES ARCHITECTES ET UE LA SOCIÉTÉ UES lKUKMEtlRS CIVILS,
- ÉLÈVE UE L'ÉCOLE PRATIQUE UES HALTES ÉTUDES.
- BUREAU DE LA COiNFEREACE.
- Président :
- M. Uchard, architecte honoraire de la ville de Paris, vice-president de la Société centrale des architectes.
- Assesseurs :
- MM. Ch. Blanc, membre de l’Académie française et de l’Académie des beaux-arts, professeur d’esthétique au Collège de France;
- Eug. Dognée, président de l’iiistilut des artistes Liégeois;
- Ch. Fayet, vice-président de la Société libre des beaux-arts;
- J.-B. Guénepin, architecte, membre du jury de l’Ecole nationale des beaux-arts;
- A ch. Lucas, architecte honoraire de la ville de Paris;
- C. de Montmaiiou, inspecteur de l’Université;
- Louis Piesse, membre de la Société historique algérienne;
- Ch. Rociiet, statuaire, vice-président de l’Association des artistes peintres, sculpteurs, architectes, graveurs et dessinateurs;
- Ch. Tiiirion, ingénieur civil, secrétaire du Comité central des Congrès et Conférences de l’Exposition de 1878;
- Emile Trélat, architecte du département de la Seine, professeur au Conservatoire des arts et métiers, directeur de l’Ecole spéciale d’architecture.
- La séance est ouverte à 2 heures 5 minutes.
- M. Uchard, président. Permettez-moi, Messieurs, en l’absence de mon très honoré confrère, M. Lesueur, membre de l’Institut. président delà
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- Société centrale des architectes, de vous présenter M. Charles Lucas. secrétaire-rédacteur de cette Société, que bon nombre d’entre vous ont pu entendre, tout récemment et à cette mémo place, comme secrétaire du Congrès international des architectes.
- De savantes recherches archéologiques et de consciencieuses éludes d’h \ -giène et d’économie sociale, dues à notre confrère, l’indiquaient tout naturellement pour exposer devant vous les transformations successives, de l’habitation de l’homme et la lorme pratique que, suivant lui, l’avenir réserve dans nos pays à la demeure du travailleur ; je laisse donc la place à M. Charles Lucas pour vous retracer, par la parole et par le dessin, les points les plus intéressants de ce vaste programme. (Applaudissements.)
- M. Charles Lucas :
- Mesdames, Messieurs.
- Un de mes confrères, plusieurs fois lauréat des concours académiques et passé maître dans l’art de bien dire, M. Achille Hermant, se plaignait , il y a un mois, en inaugurant ici les Conférences du Congrès international des architectes, de ce qu’il appelait la tyrannie cia titre.
- C’est qu’en effet, malgré les habitudes de légèreté que l’étranger nous reproche, à nous autres Français, nous avons la manie de tout étiqueter, et il ne faut peut-être pas trop s’en plaindre; car, notre bon sens naturel aidant, nous nous efforçons généralement de ne pas faire tort à notre étiquette, nous essayons même d’en tirer un programme et de rester dans ce programme, en justifiant ainsi le titre choisi, parfois un peu à la légère.
- Quoi qu’il en soit, il faut un titre à toute chose, et surtout à une conférence, ne serait-ce que pour l’afficher : aussi, il y a cinq jours, lorsque le Secrétaire du Comité central des Congrès et Conférences de l’Exposition me dit qu’au lieu d’un concert il y aurait conférence aujourd’hui et que le Comité me demandait de faire, aujourd’hui q septembre, la conférence que je préparais pour le 26, l’honorable M. Ch. Thirion ajouta à brûle-pourpoint : Et votre titre? Question des plus embarrassantes et que nous nous sommes efforcés de résoudre ensemble, en cherchant un titre à la fois court et intéressant, promettant beaucoup, et que cependant je fusse à même de justifier.
- De là ce titre: l’Habitation à toutes les époques.
- Mais, pardonnez-moi cette longue entrée en matière; j’aurais mieux fait, malgré les notes nombreuses et les croquis que j’abrassemblés pour résumer en un entretien familier les transformations successives subies par la demeure de l’homme depuis les époques primitives jusqu’à nos jours, j’aurais
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- mieux fait, à cause, même du grand nombre de ces notes, qui se présentent en foule à ma pensée et que je 11e pourrai utiliser dans le temps trop restreint qui m’est accordé, de vous dire franchement : Mon titre est trop vaste et je suis obligé de faire un choix dans tous les matériaux si divers qui composent l’histoire de l’habita lion humaine. Je vous demande donc votre indulgence, et pour les lacunes nombreuses que ce choix entraînera, et pour la brièveté avec laquelle je retracerai certaines phases intéressantes de l’habitation, habitation que je vous demande en outre dans cette étude de ramener à cette idée unique: la maison.
- La maison, qu’est-ce que la maison? d’où procède-t-elle et que doit-elle être? quelles sont ses origines et quelles étapes a-t-elle parcourues?quel est son présent et que doit être son avenir?
- En un mot, quelle idée faut-il se faire de la maison?
- Certes, ce n’est ni le palais de marbre et d’or réservé au souverain ou aux grands corps de l’Etat, ni meme l’hôtel qui reçoit sous ses riches lambris les privilégiés de la fortune; ce n’est pas non plus le comptoir exclusivement affecté au négoce, et encore moins cette ruche moderne dont les étages, véritables alvéoles semblables aux rochers des Titans ennemis de Jupiter, s’entassent l’un sur l’autre des profondeurs du sol, qu’ils disputent parfois à la nappe liquide, jusqu’aux premiers nuages du ciel qu’ils paraissent menacer; mais ce sera, si vous le voulez bien, ce modeste et honnête asile dont la possession est l’ambition intime du plus grand nombre, cette maison pas trop grande, à laquelle le fabuliste a fait allusion :
- Plût au Ciel que de vrais amis,
- Telle quelle est, dit-il, elle pût être pleine (l) !
- celte maison enfin que tous les cœurs bien nés désirent créer ou acquérir, pour y fermer en paix les yeux des grands parents; pour y élever dans l’aisance que donne le travail de chaque jour la jeune famille qui, elle aussi, devra créer à son tour sa propre habitation; pour y conserver enfin, à l’ombre du foyer domestique, sous les regards bienveillants des portraits des ancêtres et à l’aide des secours de la religion, ce culte des nobles et glorieuses traditions qui font les nations grandes par leurs vertus plutôt que par l’étendue de leur territoire, les familles considérables par l’union de tous leurs membres plutôt que par la richesse de quelques-uns d’entre eux, les hommes honorés parce qu’ils donnent autour d’eux de bons exemples plutôt que parce qu’ils occupent un rang élevé dans la société. ( M arques d’approbation. )
- N’esl-ce pas la l’idée qu’il faut se faire de la maison, idée qui rappelle
- T Lx Fortaikjs, IV, 17, Paroles de Socrate.
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- ainsi le domus du pater Jamilias des grands jours de la République romaine: le at home de nos voisins les Anglais, si bien passés maîtres dans la science du confort; le chez nous que balbutie l’enfant dans son langage caressant; idée qui enfin n’est souvent qu’un idéal chimérique, mais qui parfois aussi est la cause de laborieux efforts tentés pour conquérir cet idéal, et de bien douces illusions si respectables qu’il n’est permis à personne de les détruire et qu’il faut au contraire que le moraliste et l’arcliitecle. l’homme politique et l’hygiéniste s’efforcent de les faire passer du domaine du rêve dans celui de la réalité. (Applaudissements.)
- C’est donc cette maison ainsi conçue que nous reconstituerons depuis les âges primitifs de l’humanité jusqu’à nos jours, en examinant, dans l’antiquité, la cabane et la caverne, mais en laissant de côté l’habitation lacustre et la tente, qui influèrent peu sur notre habitation, puis la construction antéhistoriqaede Thérasia (Archipel) et la demeure seigneuriale décrite par Homère, le palais grec de Palatitza (Macédoine), la petite maison de l’ancienne Athènes, la maison de famille 11 Rome et l’insula gréco-romaine de Pompéi; au moyen âge, les habitations gauloises et les villas mérovingiennes et carolingiennes, la maison arabe de Tlemcen ( Algérie) et la maison romane de Cluny; enfin, arrivant à des époques plus rapprochées de nous, nous considérerons rapidement les manoirs et les hôtels de la Renaissance et de la monarchie absolue, les maisons actuelles, villas françaises ou habitations anglaises contemporaines, les types de maisons d’ou -rners’Ou de maisons de colons présentés à l’Exposition universelle de 186j ou à notre Exposition actuelle de i8j8, les cités et les miles ouvrières, et surtout les habitations isolées ou groupées, mais habitations étudiées en vue de loger le travail leur, — qu’il travaille de ses mains ou de sa pensée, — et non seulement le travailleur, mais encore sa famille, nous efforçant de chercher à les loger dans des conditions de salubrité et d’économie qui assurent à tous santé morale et physique, hygiène et contentement. Notre dernier mot sera enfin pour que cette habitation, simple mais confortable, soit créée dans des données financières telles que la maison qui aura été sanctifiée par toute une vie de travail et d’honorabilité devienne un jour la propriété de celui qui l’aura ainsi bien gagnée et l’attache, par un lien indestructible et le plus fort de tous, au sol de là patrie. (Nouvelles marques d’adhésion.)
- A propos du premier abri, il est bien difficile de dépouiller l’origine de l’homme de toute poésie légendaire et de 11e pas parler des traditions religieuses; mais il est bien plus difficile encore, à notre époque de recherche de la vérité, de ne pas tenir compte des théories que la science moderne nous formule.
- Quelles que soient les versions fournies pas ces deux sources d’investigations, il est, au début de notre humanité terrestre, un drame aussi
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- simple que saisissant, et que, depuis les premières ébauches de la civilisation, la poésie et les arts s’efforcent de nous représenter.
- La terre était alors .couverte de végétaux gigantesques et habitée depuis des milliers d’années par des races d’animaux de beaucoup plus puissantes que celles actuelles, et, dans cette nature grandiose, peut-être hostile, l’homme était seul, nu, sans armes, n’ayant pour se défendre que quelques éclats de silex, et pour abriter sa tête, que quelque enfoncement dérocher, ce qu’Eschyle, le tragique grec, rapporte ainsi :
- 11 ne soupçonnaient pas, jusqu’au jour du réveil,
- L’art d’élever des toits éclairés au soleil.
- Comme l’insecte errant dont le chêne fourmille,
- Dans le creux des rochers s’abritait leur famille (1).
- Quand je dis que l’homme était seul, je me trompe; l’homme n’était pas seul: il avait à côté de lui la femme, être plus frêle et qu’il avait mission de protéger, mais dans les regards de laquelle il lisait la confiance et l’amour qui devaient tant l’aider dans l’accomplissement de sa tâche.
- J’ignore quelle fut la poésie de leurs premières amours; mais je sais une chose, c’est que bien tristes durent être les préoccupations de cet homme lorsqu’il vit l’automne, avec ses pluies encore tièdes, suivre l’été aux brûlantes ardeurs et annoncer pour ainsi dire les frimas de l’hiver, et que, dans un embrassement plus tendre que de coutume, au milieu des premières douleurs de l’enfantement, sa compagne vint lui faire pressentir que, sur ce sol humide et exposé à toutes les intempéries, allait naître l’espoir de leur race.
- Oh! alors, si jusqu’à ce jour l’homme avait pu s’endormir roulé dans une peau de hête en serrant la femme contre lui, ils se dirent tous deux qu’il fallait quelque chose de plus pour cette petite créature qui allait venir et qui vous tient le cœur même avant sa naissance, qui vous attache si fortement par sa faiblesse; cette créature fragile au possible, mais qui est l’avenir, qui portera plus loin que nous notre œuvre et nos pensées, qui vaut mieux que nous et qui fera peut-être plus cpie nous un jour, qui enfin doit être un échelon de plus pour conquérir l’idéal suprême.
- La première construction de l’homme fut donc un berceau, un lit de feuilles sèches, ramassées et portées dans l’anfractuosité d’un rocher, ou garanties de la pluie et du soleil par quelques branches entrelacées à l’aide de lianes et tenant encore aux arbres auxquels elles étaient empruntées, recouvertes aussi par des fourrures d’animaux tués à la chasse, par de la terre ou par de grossières nattes tissées sans aucun art.
- Abattre quelques rugosités de la pierre ou assembler quelques bran-
- ';i) Prométhée, traduction Maigne.
- h.
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- chages sont donc les rudiments naturels de la maison en pierre ou de la maison en bois, et en général de toute construction; aussi, retrouve-t-on assez facilement la trace de ces essais primitifs dans les chefs-d’œuvre mêmes de l’architecture actuelle; de plus, le jour où ce premier abri a été formé a dû être un jour heureux, car l’homme a dû tressaillir de joie en pensant cjue la femme pourrait peut-être accoucher dans la douleur, mais que l’enfant naîtrait à couvert et pousserait ses premiers vagissements dans cette douce quiétude que lui donnaient le père et lanière, et que la nature lui avait refusée. (Approbation.)
- Un vase en poterie, conservé à Londres, au Britisk Muséum, et ayant servi primitivement d’urne cinéraire, nous donne (fig. 1) un spécimen
- Fig. î. — Cabane des aborigènes du Latium.
- authentique et fort curieux des cabanes des aborigènes du Latium. Ce vase fut découvert, en 1817, avec plusieurs autres qui avaient la forme de temples, de casques, etc., à Marine, près de l’ancienne Albe-la-Longue : il était fixé dans une sorte de terre blanche, sous une couche épaisse de cette lave volcanique (en italien peperino) qui sortait du mont Albain, à l’époque où ses éruptions n’étaient pas encore éteintes; on doit donc, avec Visconti {l), reconnaître à ces vases une haute antiquité.
- Quelques indications de branches, disposées en saillies et dessinant une sorte de charpente, des jambages déporté, une saillie de socle, montrent déjà, dans cette cabane primitive, des éléments de construction et de décoration que la suite des temps conservera sous la forme de la hutte des charbonniers, ou perfectionnera de mille manières différentes.
- lYous mettrons en regard de cette habitation champêtre la reproduction d’une autre urne cinéraire étrusque (fig. 2), remontant, elle aussi, à
- Lettera al Sign. Giuseppe Carnevali, etc., Roma, 1817. — D’après le Dict. des Antiq. rom. de Rich, trad. par Chéruel, Paris, i85p, casa-.
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- une grande antiquité W. Cette dernière nous reproduit, sans qu’il y ait beaucoup à les modifier, les données d’un édicule, véritable temple pri-
- Fig. 2. Urne cinéraire étrusque.
- mitif, construit en pierre, avec charpente en bois, et déjà décoré de chapiteaux sculptés; seulement son affectation funéraire se trahit par l’absence de porte.
- Mais ce second type appartient plutôt à l’histoire de l’architecture qu’à celle de l’habitation proprement dite, et tous deux viennent de l’Italie et des environs de Rome, cette terre classique et privilégiée où devaient un jour se fondre tous les éléments de la civilisation antique.
- Il est, en revanche, dans les pays du nord de l’Europe, un autre type qui exerça une grande influence sur les peuples septentrionaux, influence restée vivace chez quelques-uns d’entre eux et qui a fourni au savant professeur suédois Sven Nilsson, dans son étude sur les habitants primitifs de la Scandinavie 1 (2), des aperçus et des rapprochements extrêmement curieux.
- Ce type est la caverne, servant à la fois d’habitation et je dirai de tombeau; car si les vivants n’habitaient pas avec les morts, les hommes de cette époque aménageaient de la même façon la caverne dans laquelle ils vivaient avec leur famille et leurs troupeaux, et celle dans laquelle ils enterraient leurs parents.
- Etant donné un massif de roche tendre, nous y trouvons une allée couverte semblable au dolmen dit druidique, et d’environ 6 mètres de longueur. Prise peut-être dans une anfractuosité naturelle que l’on a dû agrandir, cette allée conduit presque toujours à une salle rectangulaire, dont la longueur est environ du triple de la largeur, et dans ces salles souterraines, nombreuses en Scandinavie, étaient disposés parfois des
- (1) Micali, Mon. per serv. alla stor. deipop. ital., Florence, 1832 , pl. LXXI1. — D’après le Dict. des Antiq. gr. et rom. de Saglio, Paris, 1873, fig. 333.
- (2) L'Age de la pierre, Irad. du suédois, Paris, J 868, ch. îv, pl. XIV.
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- squelettes qui, suivant les époques, étaient assis, accroupis ou couchés : leurs différentes positions sont mênae, pour la science, un indice qui permet d’attribuer les ensevelissements à une époque plus ou moins reculée.
- Dans les cavernes situées sous les collines voisines et où l’on reconnaît le travail de l’homme à ce que l’entrée a été régularisée et la grande salle du fond quelque peu équarrie, on a trouvé des débris de cuisine, quelquefois un trou percé en biais au travers du monticule et destiné à laisser échapper la fumée; là était l’habitation (fig. 3), et l’illustre archéologue ajoute que,
- Fig. 3. — Caverne de la Scandinavie.
- à notre époque, les Esquimaux se servent encore de pierres sèches, dont ils bouchent les interstices avec de la terre humide, pour construire des cavernes factices, aux murs desquelles ils donnent l’épaisseur suffisante à les garantir du froid; le sol en est fait de branchages et de peaux de renne, sur lesquels ils mettent de la terre, et ils ménagent au plafond un orifice pour laisser échapper la fumée du fourneau central. De petites cloisons à hauteur d’homme (ils ne sont pas grands) permettent d’isoler, à droite, une pièce pour les femmes, à gauche, une pièce pour les hommes; l’entrée, servant de salle commune, est précédée de cette allée qui sert de vestibule.
- Ainsi il y a déjà trois et même quatre parties dans ces cavernes : le vestibule, la salle commune, l’appartement des hommes, Vappartement des femmes.
- Quant au mobilier, il consiste dans quelques bancs adossés aux murs, et sur lesquels on se couche après avoir étendu des peaux de renne.
- Telle est l’habitation de l’Esquimau moderne, telle était 1 habitation et aussi la sépulture des peuples primitifs de la Scandinavie, il J a plusieurs milliers d’années. Mais si ce sont là les constructions préhistoriques du nord de l’Europe, notre génie moderne, à nous peuples du centre et du midi de l’Europe, peuples de race aryenne et d’éducation gréco-romaine,
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- s’est développé dans un autre milieu, sous un autre climat et avec d’autres traditions.
- Nous ne verrons donc pas chez nos ancêtres aryens, en dehors des temples souterrains ou des sépultures de l’Inde et de l’antique Egypte, la caverne naturelle ou factice se perpétuer comme type d’habitation privée, et, aussi loin que peut remonter l’archéologie du bassin méditerranéen, elle nous montrera un immense progrès réalisé. Effectivement, tandis que les peuples du Nord parcouraient ces grandes étapes de l’âge préhistorique qui ont nom l’âge de pierre, l’âge de bronze, l’âge de fer, et qui se prolongèrent jusqu’au vin0 et au ixe siècle de notre ère, pour ne céder la place à l’ère réellement historique que lors de la conversion totale de ces nations au christianisme; chez les peuples du Midi, au contraire, dans ce grand bassin de la Méditerranée, vers l’Orient, florissaient d’immenses empires, tels que l’Assyrie et l’Egypte; la Phénicie étendait au loin, de l’Est à l’Ouest, ses comptoirs de commerce, et, dans les îles de l’Archipel ou sur les rivages méridionaux de la Grèce et de l’Italie, de la Gaule et de l’Espagne, les premiers germes de la civilisation hellénique avaient créé tout un monde industriel et même artistique, de beaucoup en avance sur ce monde ou plutôt sur ce Ilot de populations dont les invasions barbares avaient inondé le nord-ouest de l’Europe.
- Dans ce bassin oriental de la mer intérieure, comme l’appelaient les anciens à si juste titre, une île de l’Archipel, sorte de Pompéi antéhisto-rique, nous a conservé la disposition d’une habitation dont M. Fouqué, aujourd’hui professeur du Collège de France et alors qu’il n’était encore, il y a douze ans, qu’élève de l’École française d’Athènes, a publié le plan dans les Archives des missions scientifiques (1h en y joignant les détails de tous les objets qui s’y trouvaient.
- Les archéologues sont aujourd’hui d’accord, par l’étude du sol volcanique de la baie de Santorin, pour attribuer à cette habitation de l’ile de Thérasia une antiquité de près de deux mille ans sur notre ère chrétienne, c’est-à-dire peur admettre qu’elle aurait existé mille ans avant l’époque où généralement on place la chute de Troie et les poèmes d’Homère, 1 ’ Iliade et YOdyssée. Et cependant cette maison antéhistorique est déjà suffisante pour les besoins de notre époque, et, dans les pays où l’on trouve la pierre et le bois à bon marché, dans certaines parties du centre de la France, par exemple, les petits fermiers pourraient la réaliser et la réalisent, car elle répond parfaitement aux exigences de leur exploitation : c’est ce que l’on pourrait appeler une petite métairie.
- Les études de M. Fouqué lui ont fait reconnaître une vaste area d’une
- 'lj IIe série, t. IV, 1867, p. a3o et suiv.
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- forme bizarre, mais qui n’est pas plus irrégulière que nous ne verrons tout à l’heure le plateau formant l’acropole de l’île d’Ithaque où s’élevait le palais d’Ulysse. Gomme au moyen âge, les anciens ont bien souvent conservé la disposition des lieux, en s’efforçant d’en tirer un heureux parti. C’est à l’une des extrémités de cette enceinte que l’on a fouillé une habitation, distante d’environ 4 pieds des substructions d’un mur extérieur, et l’on y a découvert (fîg. 4) des salles ayant ceci de particulier
- Fig. h. — Construction antébistorique de Thérasia.
- que des ouvertures percées sur cette espèce de fossé peuvent être considérées comme des fenêtres; à l’opposé, une ouverture descendant plus bas indique bien une porte; d’autres portes de communication sont à l’intérieur, et enfin, dans la plus grande pièce, — de forme régulière et qu’il devait être assez difficile, à cause de ses dimensions (environ six mètres sur cinq mètres), de couvrir,— une pierre s’élève du sol à une hauteur de près d’un mètre et est entourée de branches d’arbre carbonisées, dont la disposition montre que sur cette pierre s’élevait une sorte de colonne probablement en bois recevant les abouts de ces branches, et qu’ainsi ce support unique portait une sorte de charpente grossièrement assemblée. Je ne dirai pas que c’était là une salle royale; mais c’était un grand vestibule, une pièce commune dans cette demeure où d’autres plus petites servaient à l’habitation privée. Rappelons encore que, dans deux des petites salles voisines, des trous disposés dans les murs à 2 mètres environ du sol, et formant une sorte d’encastrement où l’on ne voit plus que des cendres ou de la sciure de bois, permettent bien de croire à l’existence d’un plancher.
- Ainsi près de deux mille ans peut-être avant notre ère, les peuples de l’Archipel étaient arrivés à un degré de civilisation assez avancé pour avoir su utiliser le support isolé, colonne ou pilier en pierre ou en bois; pour avoir su créer au-dessus une sorte de charpente primitive, comble ou
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- plancher, et enfin pour avoir donné à leur demeure une disposition qui permît à la fois la vie publique et la vie privée.
- Après avoir examiné attentivement cette construction de Thérasia, dont les données sont acquises à la science, nous pouvons accepter facilement les descriptions, faites par Homère dans Y Iliade et Y Odyssée, du palais de Priam à Troie ou de celui d’Ulysse à Ithaque; car, sauf une décoration trop luxueuse qu’il faut passer à l’imagination du poète, les données de ces demeures royales sont parfaitement vraisemblables, et depuis le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours, de nombreux archéologues, parmi lesquels Gell, Le Chevalier, notre honoré confrère M. Chenavard de Lyon, et M. le Dr Scbliemann en ont reconnu les substructions et les ruines.
- Or, que nous montre Homère dans ce palais d’Ulysse, dont nous donnons (fig. 5), d’après Gell^, le plan, au reste entièrement justifié par
- Fig. 5. — Palais d’Ulysse à Ithaque.
- de nombreux passages de Y Odyssée? Comme à Thérasia, nous voyons sur ce rocher d’Ithaque, si abrupt, si ingrat, une enceinte irrégulière occupant une sorte de plateau au sommet du mont Aïto. Un des côtés de cette
- h) The geography and antiquities of Ithaca, London, in-f’, 1807.
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- enceinte a vue sur la mer, un autre sur la ville, et le troisième sur la campagne; un mouvement de terrain a même forcé de singulièrement restreindre la largeur de l’enceinte aux abords de la porte d’entrée. Une sorte de première cour, limitée à droite par une tour carrée, précède et protège l’accès des bâtiments, et, cette entrée une fois franchie, une seconde cour, de vastes dimensions et entourée de portiques, fait suite à la première. C’est probablement dans cette cour d’honneur que se trouvait l’autel de Jupiter protecteur de l’enceinte. Des bâtiments peu élevés, affectés aux étables, aux remises et à l’habitation des hôtes ou des serviteurs, entouraient trois côtés de cette cour, au fond de laquelle devait se trouver la grande salle ou mégaron, salle où avaient lieu ces festins que décrit le poète avec tant de complaisance; puis, dans des parties plus retirées, à droite et à gauche de cette salle, étaient les chambres à coucher, les appartements des femmes, les pièces où l’on renfermait les provisions, les armes, l’or, et le fer, plus précieux à cette époque que l’or. Enfin, une construction écartée, de forme circulaire, et dont la tradition se conserva longtemps en Grèce, le tholos ou trésor, servait à conserver les objets les plus précieux, les nombreux cadeaux qu’échangeaient entre eux les chefs en souvenir de leurs expéditions communes ou de l’hospitalité si largement exercée dans la Grèce antique.
- Il faut le remarquer, cette habitation homérique semble quelque peu imitée et comme réduite des palais immenses des despotes de l’Assyrie et des Pharaons de l’Egypte. Les appartements des femmes y sont écartés, relégués loin de l’entrée et y tiennent une place importante. Pénélope nous est indiquée, il est vrai, comme la femme légitime, la mère de Télémaque, l’héritier d’Ulysse, et comme possédant elle-même des biens importants; mais les servantes jouent, elles aussi, leur rôle dans Y Odyssée, et le poète nous apprend la mort ignominieuse qui leur est infligée pour avoir oublié la fidélité qu’elles devaient garder à leur maître, malgré sa longue absence. N’est-ce pas là un indice sérieux de la polygamie, et le palais d’Ulysse ne semble-t-il pas offrir les dispositions conservées de nos jours dans les palais des gouverneurs musulmans de ces mêmes contrées?
- Nous nous sommes arrêtés sur ce type d’habitation, parce qu’il fut longtemps en honneur pour les riches demeures du bassin méditerranéen, et nous trouverons de nombreux vestiges de dispositions analogues en Asie, à Rome, en Afrique et, plus tard, dans les villas mérovingiennes et carolingiennes de la Gaule et de la Germanie.
- Un exemple frappant de ces données, mais postérieur de cinq ou six siècles à l’habitation homérique, a été étudié par MM. Heuzey et Daumet(1),
- Un palais grec en, Macédoine, Académie des inscriptions et belles-lettres, janvier 1871,
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- clans les parties déblayées par eux du palais macédonien ou prytanée royal de Palatitza (fig. 6), construction aujourd’hui ruinée, mais dont ils semblent
- Fig. 6. — Palais royal à Palatitza (Macédoine).
- attribuer l’origine au vu siècle avant notre ère et aux rois macédoniens qui précédèrent Philippe et Alexandre le Grand.
- A Palatitza, nous retrouvons une longue entrée et d’importants vestibules, une vaste cour intérieure, puis le tholos, cette pièce circulaire, qui paraît ici avoir reçu une destination religieuse, enfin des salles qui semblent affectées à des réceptions publiques, tandis que d’autres, plus petites, étaient réservées à l’habitation privée.
- Le domaine de l’histoire va nous conduire à Athènes et à Rome, mais dans Athènes et dans Rome républicaines, à leurs commencements difficiles, avant que la conquête cl’une partie du monde ait amené, parle Pirée à Athènes, et par le retour des légions triomphantes à Rome, les richesses de l’univers connu. Là, dans ces deux villes, nous ne trouverons plus, cinq cents ans avant notre ère, des types d’habitation rappelant les palais des despotes orientaux, mais bien de toutes petites maisons.
- Un travail très curieux, encore inédit croyons-nous, et présenté à l’Académie des inscriptions et belles-lettres par M. Burnouf, il y a plus de vingt-cinq ans (J), donne le plan d’environ huit cents maisons antiques relevées par lui sur le versant oriental de l’Acropole. Ces maisons étaient en partie creusées dans le roc, tout comme, de nos jours, nous en trouvons dans la caillasse et le calcaire tendre, le long de la Seine, entre Rouen et Jumièges;
- W Gdigniadlt, Rapport à l’Académie des inscriptions en 18 5a, Archives des Missions, 110 série, t. lit. — G. Baly, Revue d’architecture, t. XXXV, pl. 38 et 3p.
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- et, de dimensions variables, ces maisons offraient généralement une salle d’environ 1 6 à 20 mètres superficiels, dans un angle de laquelle se trouve un départ, d’escalier façonné à même le roc, et dont la partie supérieure était probablement en charpente. Dans un grand nombre de ces salles se trouve une citerne et quelquefois,— curieux exemple de servitude de voisinage constatée dans les vestiges de l’antiquité hellénique, — celte citerne semble avoir été commune à deux habitations ; mais le plus souvent on la rencontre dans un carrefour près de l’entrecroisement des rainures tracées dans le roc pour faciliter la circulation des chars.
- Nous savons que ces habitations avaient au moins un étage supérieur réservé habituellement aux femmes, et nous devons ce renseignement, non à des récits de poètes ou à des auteurs comiques, — quoique Aristophane, entre autres, nous parle des terrasses où les femmes célébraient les fêtes d’Adonis (1), — mais à un plaidoyer de Lysias, sur le meurtre d’Eratosthène, clans un procès d’adultère (2).
- 11 faut vous observer, Athéniens, dit Euphilète, le mari qui a puni le séducteur de sa femme, que ma maison a deux étages, dont les appartements sont également distribue^ : les femmes habitent le haut, et le has est habité par les hommes. Gomme la mère nourrissait son enfant, je craignais que, les soins maternels l’obligeant souvent de monter, elle ne se trouvât exposée à quelque accident; je me transportai donc en haut, et je fis descendre les femmes. . .
- Il est certain, par les données mêmes de ce texte que l’orateur athénien composa pour la défense du mari, que le crime a été commis au rez-de-cbaussée , pendant qu’Euphilète dormait au premier étage; et ce plaidoyer, joint à d’autres textes des écrivains anciens expliqués autrefois avec charme et érudition par le regretté M. Beulé, dans son cours d’archéologie de la Bibliothèque Nationale, permet bien d’affirmer que ces petites habitations du versant oriental de l’Acropole avaient un étage. Nous ne pouvons malheureusement nous appesantir sur les curieux détails de mœurs que nous révéleraient ces études de l’habitation athénienne faites dans les auteurs grecs; nous constaterons seulement le peu d’importance relative de ces maisons, de celles même des citoyens riches, comparées aux édifices publics; car, dit Démosthène (3j :
- Si vous visitez la maison de Thémistocle, de Miltiade, ou de quelque grand personnage, vous n’y trouverez rien qui la distingue des demeures anciennes. Mais, au lieu d’habitations somptueuses, ces hommes illustres nous ont laissé des édifices magnifiques, des monuments tellement imposants, que personne, depuis eux, n’a pu les surpasser. Je parle des vestibules, des arsenaux, des portiques, du Pirée et des constructions qui font d’Athènes la merveille de la Grèce.
- Après cette petite habitation d’Athènes, les habitations des Bomains,
- Lysistrata et passim.
- Traduction de l’abbé Auger , in-i 2, Paris ,1788.
- (3> Passage cité par Breton, Athènes, gr. in-8°, Paris, 1868.
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- telles que nous les ont conservées les fragments du plan du Capitole qui en présentent plusieurs contiguës (fîg. 7), ne sont guère plus grandes.
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- Fig. 7. — Trois maisons du plan en marbre du Capitole.
- Généralement on y trouve deux cours placées assez irrégulièment, quoique presque dans le même axe; l’une est quelquefois à l’extrémité, tandis que l’autre est toujours rapprochée de l’entrée; ces cours sont précédées d’un passage, souvent double, placé entre des boutiques ouvrant sur la rue, et ce passage servait d’entrée. Les Latins l’appelaientprothyrum (devant la porte); il conduisait à Yatrium, première cour entourée de portiques, d’abris et où était le foyer, où l’on recevait les étrangers, les hôtes, plus tard les clients, où l’on traitait d’affaires; tandis que dans la deuxième cour, plus vaste et presque toujours plus grandement aérée, ne se trouvaient que les pièces réservées à la vie privée, au logement de la maîtresse, des servantes et des esclaves, — ces derniers peu nombreux avant les grandes guerres extérieures de la fin de la République.
- Ainsi il est une observation commune à faire au sujet de l’habitation dans les deux républiques anciennes, Athènes et Rome : c’est celle de l’exiguïté des habitations, si on les compare aux nôtres et surtout si on les compare aux édifices publics de ces mêmes cités. C’est que, dans les républiques de l’antiquité, telles qu’Athènes et Rome, tant quelles furent dignes de leur indépendance et surent la conserver par le courage militaire et les vertus de leurs citoyens, la. vie de ces derniers se passait au dehors : dans les temples, à honorer les dieux; sur la place publique (agora ou forum), à discuter les affaires de l’Etat; dans les tribunaux, à rendre la justice; dans les théâtres ou dans les jeux publics, à entendre exalter les actes des héros ou à voir concourir les athlètes ; sous les portiques et dans les jardins des gymnases, à suivre les leçons des philosophes ou à lutter aux exercices du corps; toutes occupations forcées chez un peuple où le citoyen était tour à tour prêtre, homme politique, magistrat, instituteur ou soldat, et devait, par ses hautes capacités aussi bien que par son état social, être à même d’occuper les plus hautes fonctions dans l’Etat comme de donner le meilleur exemple.
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- De plus, les habitudes antiques recommandant aux convives de ne jamais dépasser dans un festin le nombre des Muses et d’atteindre au moins celui des Grâces, c’est-à-dire de se réunir trois au moins et neuf au plus, delà, l’exiguïté des salles.à manger; aussi le visiteur est-il étonné à Pompéi, cette colonie romaine de la Grande Grèce (Colonia Veneria Cornelia), — dont une catastrophe si précieuse pour l’archéologue a fait un miroir fidèle de la vie antique en en reflétant encore, après dix-huit siècles, tous les actes si divers, — de rencontrer comme des habitations en miniature et paraissant destinées à des hommes de petite taille, lorsque, contraste frappant et que Démosthène nous avait déjà signalé à Athènes, le nombre et les dimensions des édifices publics indiquent bien toute l’importance et même l’activité fébrile de la vie politique du citoyen romain. N’est-ce point là un point de vue très intéressant de la société antique, point de vue précieux surtout si l’on se rappelle que c’est à cette époque que la Grèce arrêtait les invasions de l’Asie entière et que Rome conquérait le monde connu.
- Vous me permettrez de le dire en passant, il y a, dans ce rapprochement, le sujet d’une étude curieuse pour le moraliste, et il est bon de se demander si ce n’est pas au moment où les peuples n’ont que des armes et non des bijoux, si ce n’est pas au moment où toute la population est soldat et ne s’adonne à aucune des élégances d’un luxe raffiné, si ce n’est pas enfin lorsque l’habitation ne comporte que le strict nécessaire et que la mère de famille est renfermée dans le gynécée, qu’un peuple est puissant et qu’il lui appartient de dominer les nations voisines. Et si, à petite habitation l’on oppose le grand édifice public, à citoyen sachant se borner dans ses dépenses, dans son luxe, dans ses besoins, doit correspondre la grande nation. (Très bien.)
- Il est permis de penser, et il est prouvé que c’est après que Rome et Athènes eurent conquis une partie de l’univers et se furent adonnées à un luxe effréné que le courage de leurs enfants s’est amolli; et si ces derniers ont pu, pendant longtemps encore, se débattre contre le sort qui les attendait, il était inévitable qu’ils fussent conquis, car ce relâchement des mœurs, ce luxe excessif des deux républiques, devaient fatalement amener leur asservissement d’abord, leur destruction ensuite. (Vifs applaudissements.)
- Je parle du luxe romain : laissez-moi vous énumérer très brièvement les nombreuses parties qui composaient, à Pompéi, l’insula (ce mot veut dire île, ou habitation isolée de tous côtés) de l’édile Pansa (fig. 8).
- En laissant de côté le jardin, qui occupait environ un tiers de l’étendue totale, cette insula contenait, outre l’habitation de Pansa, plusieurs maisons plus petites, dont quelques-unes avec un étage, mais toutes étant occupées au rez-de-chaussée par des boutiques. Une de ces boutiques
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- meme était — suivant une coutume qui s’est conservée jusqu’à nos jours — en communication avec Y atrium et devait servir à l’intendant de Pansa
- Fig. 8. — Maison de Pansa, à Pompéi(1).
- pour la vente des récoltes (huile, vin et céréales) que son maître tirait de ses domaines de la Campanie. Parmi les autres boutiques, deux plus importantes, occupant les angles, étaient aménagées pour l’industrie de la boulangerie.
- Dans la partie intérieure, isolée de la rue par ces boutiques, nous rencontrons, à assez grande échelle, les données principales de la maison romaine : le prothyrum ou vestibule; Y atrium, assez modeste et sans colonnes, mais avec, au centre, son impluvium ou bassin pour recevoir les eaux pluviales; le tablinum, entre Y atrium et le péristyle, et enfin, après quelques pièces accessoires, le péristyle, sur lequel s’ouvraient les cubicula ou chambres, le triclinium ou salle à manger, Yœcus ou salon, et puis, avec entrée sur une rue latérale, la culina ou cuisine et les pièces nécessaires au service intérieur. Telle peut être envisagée, clans son ensemble et dans ses données principales, l’habitation d’un riche magistrat municipal d’une colonie romaine au ier siècle de notre ère.
- Nous sommes obligé d’arrêter là nos remarques sur l’habitation romaine
- (l) D’après le Pompeii, de W. Clarke, Londres, in-12, t. II.
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- et même de regretter de nous être tant étendu sur l’antiquité. En revanche, les habitations gauloises nous retiendront peu, et j’avoue qu’il pourrait être pénible, douloureux même, à un Parisien du xixe siècle, de s’appesantir sur ces huttes, ces cabanes, bâties de branches d’arbre, enduites de terre grasse, ou de cette même terre grasse desséchée, autrement dit, de torchis et de boue, habitations pour lesquelles Vitruve semble marquer, et non sans raison, un certain dédain (Ih En effet, les représentations que nous a conservées la colonne Antonine des huttes des Germains (fig. q),
- Fig. 9. — Habitations des Germains(2).
- les données même que nous possédons sur les grandes habitations rectangulaires des Gaulois, habitations en partie creusées au-dessous du sol, ne répondent pas à ce que nous savons de l’état de civilisation de la Gaule à l’époque de Vitruve; mais cet écrivain, si précieux pour l’architecte, ne pense pas, comme César, à rendre justice à ces Gaulois, qui pouvaient habiter des huttes de branchages et de houe, mais qui, en somme, ont, pendant près de trente ans, courageusement combattu pour défendre leur indépendance; qui ont eu pour chef Vercingétorix, ce glorieux précurseur de Jeanne d’Arc; qui se sont révoltés pendant cinquante ans contre leurs oppresseurs et qui, ayant leur sang renouvelé par leurs frères des deux rives du Rhin, les Francs Ripuaires et les Francs Saliens, ont fini par mettre le pied sur la Rome impériale, et, avec les éléments qu’ils lui ont empruntés, autant qu’avec leur sang généreux, avec les instincts chevaleresques de leur race et avec l’aide du christianisme, ont su implanter sur notre sol français une civilisation dont ils sont en partie les auteurs, mais dont nous sommes, sans conteste, les plus légitimes héritiers. (Applaudissements prolongés.)
- De Architectnra, II, 1.
- D’après les bas-reliefs de la colonne Antonine : Voir le bas-relief romain du piédestal de la staiue de Melpornène, au Louvre. — Histoire de France de Bordier et Giiartojv*
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- Si rhabitalion gauloise ne doit pas nous retenir plus longtemps que ces quelques mots empruntés à Vitruve, les villas mérovingiennes et carolingiennes ne nous arrêteront guère non plus; cependant il faut en parler; car beaucoup de nos édifices modernes, hôpitaux, lycées, séminaires, doivent leur inspiration première à ces villas. Nous avons vu, en commençant, la maison antique avec ses deux parties : habitation des hommes, habitation des femmes, et nous venons de voir, dans la maison romaine, 1 ’ atrium et le péristyle, c’est-à-dire la partie publique et la partie privée; eh bien, nous allons également retrouver deux parties dans l’habitation gallo-romaine au temps des Mérovingiens et des Carolingiens.
- On le sait, la Gaule conquise s’assimila rapidement la civilisation de ses vainqueurs, et les Gaulois civilisés à la romaine ou Gallo-Romains, ainsi que les fonctionnaires romains qui venaient s’enrichir dans les Gaules, ne pouvaient passe contenter de ces habitations primitives décrites par Vitruve. Mais ces Gaulois, n’étant pas passés maîtres dans l’art des constructions, ont emprunté à l’art romain, qu’ils ont plus ou moins défiguré et adapté à leurs besoins, le principe des maisons de campagne des environs de Rome et de l’Italie, et c’est ainsi qu’ils ont couvert le sol des Gaules de villas romaines. Partout autour de nous, en Grande-Bretagne comme en Germanie, sur les bords du Rhin comme sur les bords de i’Ebre, nous retrouvons de nombreuses ruines de ces habitations, et les bulletins des Sociétés archéologiques des départements les ont publiées à foison. Parfois de grandes et belles mosaïques ou des enduits en stuc coloré indiquent, dans ces substructions, l’emplacement de palais, de thermes, cl’édifîces publics ou même de riches et importantes villas juxtaposées, dans lesquelles il est difficile d’apprécier aujourd’hui la réelle destination de chaque pièce. Le type que j’ai choisi (fig. 1 o) est celui du bâti-
- Fig. 10. — Villa de Perennou ( Finistère).
- ment principal de la villa de Perennou (Finistère) type précieux à cause même de son exiguïté relative, et où les deux parties de l’habitation sont disposées de droite et de gauche et non en avant et en arrière. Une sorte
- BoitDiiiii et Chartok, Histoire de France.
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- de vestibule découvert ou cour, entourée de portiques sur trois côtés, précède ce bâtiment dans lequel, à droite, on a cru reconnaître l’habitation d’un serviteur ou portier, puis une cuisine et un triclinium, tandis qu’au milieu serait le tablinum, et, sur la gauche, les appartements privés. Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours nous confirment, au reste, la division habituelle des habitations de leur temps en deux parties : appartements des hommes ou partie publique, et appartements des femmes ou partie privée; et, de plus, ces deux auteurs, si précieux pour l’histoire de la Gaule mérovingienne, nous décrivent, en de nombreux passages, l’ampleur, la magnificence et l’étendue de ces villas.
- Malgré les discordes intestines qui accompagnèrent les règnes des descendants de Clovis et des derniers rois mérovingiens, nous voyons, dès l'empire de Charlemagne, par l’inventaire de la villa royale d’Asnap (l), le goût des constructions reprendre dans notre pays une grande importance :
- Nous avons trouvé h Asnap, dit cet inventaire, une maison royale très bien construite, à l’extérieur en pierre, et à l’intérieur en bois ; trois chambres à plafond voûté, en pierre; le reste de la maison formé tout autour de chambres à toiture, dont onze à poêles; un cellier au-dessous, deux galeries à portiques; dans l’intérieur de la cour, dix-sept cabanes en bois ayant chacune une chambre et des dépendances bien distribuées; une étable, une cuisine, une boulangerie, deux granges, trois écuries. La cour bien garnie d’une haie, avec une porte en pierre et un toit au-dessus pour faire les distributions sous son abri. . .
- Ne trouvez-vous pas que cette description sommaire rappelle à la pensée quelques vers de YOdyssée sur le palais d’Ulysse, son enceinte, ses portes et sa cour entourée de portiques? et ne rappelle-t-elle pas aussi l’habitation de Cédric le Saxon, telle que nous la dépeint Walter Scott dans le premier chapitre d’lvanhoë? Ne sont-ce pas absolument les mêmes situations : des grands seigneurs, propriétaires du sol, habitant des demeures fortifiées, à la fois manoir et métairie?
- C’est sur cette citation du rapport envoyé à Charlemagne par l’un de ses missi dommici, que nous terminerons l’étude de cette période reculée de l’histoire de l’habitation dans notre pays, après avoir toutefois considéré, sur un fragment du plan de l’abbaye de Saint-Gall (fig. 11), la disposition du logement des jardiniers de cette abbaye l2h
- Placé à l’extrémité du jardin potager, ce bâtiment, semblable à une petite maison romaine antique, a toutes ses pièces disposées autour d’une cour avec bassin au centre, et pourrait encore parfaitement convenir de nos jours à l’exploitation d’une petite métairie.
- O) Bordier et Charton, Histoire de France.
- W A. de Caumont, Abécédaire d’archéologie, 3e édit., Caen, 1869.
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- Mais il est une autre habilation qui peut nous servir de transition facile entre l’époque gallo-romaine et nos jours, habitation encore existante dans
- Fig. îi. — Fragment du plan de l’abbaye de SainL-Gall.
- une province française et dont le type a été reconstitué au pied même du Trocadéro : je veux parler de la maison arabe de Tlemcen (Algérie) (fig. 12). Nous emprunterons sa description sommaire à une note publiée
- F’ig. la. — Maison arabe à Tlemcen.
- par M. Louis Piesse dans son Itinéraire archéologique et descriptif de l’Algérie (lb
- Cette maison n’a, sauf la porte, que peu ou point d’ouvertures sur la
- ^ Paris, in-13, Hachette.
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- rue, et comprend, au rez-de-chaussée, une cour, dans laquelle quatre ou un plus grand nombre de colonnes ou de piliers reçoivent des arcades formant portiques et supportant des galeries; autour de cette cour, une cuisine et des chambres, une pièce réservée au service des bains, et, dans les étages supérieurs, les appartements des femmes.
- Cette maison, qui nous rappelle la petite habitation romaine, mais tronquée, — dont il ne resterait, pour ainsi dire, que la partie antérieure, celle comprenant Y atrium, — donne bien ce qu’il faut aux musulmans, surtout à cause de cette cour, véritable partie publique, dans laquelle on peut traiter d’affaires, recevoir les hôtes et où, à l’occasion d’un mariage, d’une fête de naissance, d’une circoncision ou d’un traité, on peut réunir une société nombreuse, tandis que, dans la vie habituelle, les femmes sont reléguées aux étages supérieurs et éloignées de tous les regards.
- j’ai tenu à vous parler de cette habitation, parce qu’elle est réellement un ressouvenir de la maison antique et que, si elle n’est pas l’habitation française, telle que nous la comprenons au point de vue çle nos mœurs, de nos habitudes, de notre climat, elle est restée l’habitation de peuples aujourd’hui devenus français.
- Mais ce que je me permettrai de vous présenter comme la plus belle éclosion de la maison française, comme son type le plus achevé, c’est la maison dite romane. Je parle toujours au point de vue de cette maison que nous pouvons désirer tous , nous qui travaillons pour gagner le pain de chaque jour et qui constituons le plus grand nombre. Cette habitation, telle que nous la fournit le type de Cluny (fig. i3), est la mieux entendue
- Fig. i3. — AJaison romane de Cluny<l).
- (0 Viollet-Le-Düc, Dict. de Varchitecture du vc au xiv‘ siècle. — Dict. du Mobilier français.
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- sous notre climat, celle qui a le mieux mis en œuvre nos matériaux, et celle qui est arrivée à produire les plus jolis effets dans sa décoration aussi naturelle que variée.
- Cette maison apparaît dès le xu8 siècle, c’est-à-dire en même temps que se fit sentir le mouvement des communes et la création des villes libres, et au sortir de l’oppression qui marqua si durement les premiers siècles de la féodalité. Aussi cette maison, au lieu d’avoir à l’extérieur l’apparence d’une petite forteresse éclairée par d’étroites meurtrières, prit directement et largement ses jours sur la rue, et non plus sur la cour, qui, reléguée à l’arrière, fut réservée aux gens de la maison. Sur la rue aussi se trouva alors l’entrée principale (presque toujours élevée de quelques marches au-dessus du sol) et donnant accès à la grande salle clans laquelle le citadin fait commerce, travaille, reçoit et prend ses repas. Au premier étage furent les chambres à coucher, et derrière ce corps de logis principal se trouva la cour, longée par un corridor partant de la rue, dans lequel fut souvent pris Y escalier ; et sur cette cour donnaient la cuisine et quelques mûtes dépendances. La cave, presque toujours grande et à usage de magasin, s’ouvrit sur la façade, occupant le dessous de la grande salle quelle assainit, et l’on arrivait facilement, de l’extérieur à cette cave, sous le perron accédant à la salle.
- Ainsi distribuée, la maison romane, qui caractérise bien en France la première période qui suivit Y an mil, semble s’écarter tout à fait des données antiques, surtout à cause de l’introduction, dans la vie de ses habitants, d’un nouveau principe dont il faut faire honneur au christianisme, de la création de la vie en commun, de la vie de famillle, vie qui a fait de la femme la compagne et non l’esclave ou le jouet de l’homme, et qui lui a ainsi ouvert toutes les parties de la maison, où bientôt son influence souveraine se fera sentir heureusement. (Marques d’adhésion.)
- Un des grands mérites, pour l’artiste, de. ces maisons romanes, fut leur extrême variété, leur individualité, dirions-nous; car, à cette époque, chaque partie du pays, avait, grâce à l’absence d’une centralisation excessive, son style et ses écoles d’art et d’ouvriers; et, de plus, il ne faut pas croire que les demeures des bourgeois et celles des seigneurs fussent les mêmes, loin de là : le citadin, industrieux et commerçant, tient à vivre sur la rue en contact avec ses voisins, et pose sa façade, largement percée de baies et ressemblant quelque peu à une lanterne, sur la voie publique; tandis que le noble, au contraire, élève son logis entre cour et jardin, et s’isole de cette voie publique par un mur de clôture auquel il adosse les communs et les dépendances de son manoir.
- Mais, plus on avance vers la fin du xme siècle, plus la population s’augmentant et devenant trop resserrée à l’intérieur des villes, plus il fallut recourir à l’exhaussement des maisons, les élever de plusieurs étages, les
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- entasser les unes près des autres, et enfin, chaque étage empiétant sur la rue par ces saillies, parfois considérables, dites en encorbellement, recourir encore plus à la construction en bois pour les étages supérieurs et faire cette dernière partie de l’habitation comme à claire-voie, afin de prendre plus de jour et cl’air sur les rues devenant de plus' en plus étroites.
- Dans ces maisons, l’art, mais un art nouveau et quelque peu naïf, vint réclamer ses droits; les pièces de bois apparentes, extérieures ou intérieures, furent couvertes de légendes ou de millésimes et sculptées, peintes, ou même dorées; leurs remplissages furent couverts de carreaux de faïence ou décorés d’un élégant briquetage, pendant que les fenêtres se paraient de petites vitres aux teintes éclatantes, qu’enchâssaient des losanges de plomb. Les escaliers furent souvent rejetés à l’extérieur, au milieu ou à l’angle des façades et construits dans des tourelles saillantes, de formes variées et quelquefois disposées, elles aussi, en encorbellement; de vastes cheminées même adoptèrent cette disposition originale. Enfin l’effet pittoresque des maisons fut complété par des enseignes, ou par des figures de pierre, de bois ou de métal, sculptées ou peintes, qui donnaient à la maison un nom qu’a parfois conservé la rue et qui rappelaient la profession ou tel fait saillant de l’histoire de son habitant, pendant que les toits, aux pignons dentelés et enchâssant une gigantesque ogive, se couvraient de tuiles vernissées et étaient décorés à leur sommet d’une crête en terre cuite ou en métal terminée par un épi historié ou une girouette.
- Et si nous entrons dans la maison d’un riche bourgeois, cpiel luxe intelligemment motivé et portant avec soi son caractère de personnalité, nous rencontrons à l’intérieur de chacune! Les plafonds montrent leurs pièces de charpente apparentes, peintes, dorées et sculptées, ainsi que leurs entrevous qui sont quelquefois garnis de terre cuite ou de plâtre mouluré; les cheminées en pierre, de grande dimension, sont décorées avec art et ornées de brillantes pièces de ferronnerie; les murs sont tendus de cuirs aux nombreux et chatoyants reflets dorés ; de hauts lambris en menuiserie sombre courent le long des pièces à hauteur d’appui, et les meubles qui s’y appliquent , les étoffes qui s’y drapent, et les objets usuels, en métal ou en faïence, qui garnissent les dressoirs, méritent d’être aujourd’hui couverts d’or, non tant par suite de la fièvre de bibelot du jour, que pour servir de modèles précieux dans les musées rétrospectifs de nos écoles cl’art appliqué il l’industrie.
- Telle est la maison romane française, si admirablement décrite et étudiée par M. -ViolJet-Le-Duc, si bien complétée par sa décoration et son mobilier, maison enfin essentiellement française â tous les points de vue.
- Est-ce à dire pour cela que nous devrions aujourd’hui vivre dans des rues étroites et sans air, ne pas accepter les aménagements modernes si confortables, tels que conduites d’eau, de gaz, de chaleur, etc.? Non, tout
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- progrès est bon à réaliser; mais le type de celle maison est resté quelque peu dans nos mœurs, dans nos désirs; ce type se retrouve facilement dans la villa suburbaine de Paris et de Londres et peut parfaitement nous aider à trouver une disposition convenable pour la maison du travailleur; tandis que les habitations successivement élevées en France pendant les périodes dites de la renaissance et de la monarchie absolue, semblent au contraire devoir nous en écarter.
- En effet, malgré tout le charme, toute la sève de brillante imagination importés en partie d’Italie à la suite des guerres aventureuses des Valois, et malgré cette influence générale qui se fit sentir à cette époque sur l’art en général et qui constitua la renaissance, influence qui donna le jour à une foule de ravissantes habitations, plutôt des châteaux et des manoirs que des maisons, nous ne pouvons quitter sans regret cette dernière incarnation de la maison du moyen âge français, pour étudier cette maison presque aussi italienne que française, qui devint bientôt européenne, et qui, tout en faisant honneur à la fois aux suaves inspirations puisées par nos artistes en Italie et aux derniers souvenirs du style ogival, se recommande trop par une excessive recherche, par un sentiment de grandeur plus apparent que réel, par l’oubli des conditions d’emploi des matériaux et des exigences de notre climat, lequel est plus septentrional que celui de l’Italie."
- Au reste, toujours mis en garde par leur bon sens traditionnel, nos pères furent longs à adopter, meme partiellement, cette mode italienne qui voulait réformer l’art de bâtir nos demeures privées, et, pour ce qui est de Paris, la bourgeoisie resta longtemps rebelle à transformer les demeures qu’elle avait reçues de ses ancêtres. 11 nous faut même arriver jusqu’à la construction de la place Iloyale, aujourd'hui place des Vosges, jusqu’à la construction de la rue Dauphine et de la rue de la Harpe, dont nous voyons chaque jour démolir les dernières maisons en brique et en pierre, pour trouver des habitations réellement différentes de celles que l’on voit, mutilées et défigurées, dans certaines parties de la rue Saint-Denis et du vieux Paris, mais qui rappellent encore bien à l’observateur attentif la maison romane.
- Après la renaissance arriva une période que l’on pourrait appeler la période parlementaire et celle dite de la monarchie absolue. L’habitation des villes se transforma, lentement, mais de façon à amener progressivement, sous les influences les plus diverses, les types cl’où découlent nos habitations actuelles. Je n’ai pas le loisir, et il ne peut entrer dans le cadre de celte étude, de décrire l’habitation du président à mortier ou du gouverneur de province, celle du fermier général (grand hôtel au cœur de la ville ou
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- petite maison clans les faubourgs); il faut cependant dire une chose, c’est qu’après l’époque grandiose de Louis XIV, l’époque de Louis XV vit se modifier les habitudes; la Régence surtout amena une transformation importante clans nos demeures. Il en résulta une sorte de joli, d’agréable, de convenu et aussi de confortable, dont nous trouvons les premières traces dès le xviic siècle, clans les lettres de Mme de Sévigné relatives à l’aménagement de son hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine, hôtel devenu le Musée municipal Carnavalet.
- Pour le règne de Louis XVI, il ne fit que tempérer par une certaine austérité, non dépourvue de grâce, les exubérantes recherches de la Régence et du règne de Louis XV.
- Je ne vous parlerai pas de l’influence de la première république et du premier empire sur nos habitations privées; cette influence s’exerça plutôt au point de vue du style et du mobilier qu’au point cle vue cle la disposition et cle l’aménagement général.
- Quant aux maisons modernes, si grandes en apparence et si petites en détail, vous les connaissez tous aussi bien que moi; vous les habitez et vous savez ce qu’elles ont gagné en salubrité, en confortable, en excellentes dispositions; mais vous savez aussi comme la vie y est aménagée, étroite, resserrée, parquée en un mot; combien l’espace y est parcimonieusement distribué, et comme, si chacun peut y trouver place pour des besoins multiples, luxueux ou forcés, en revanche, les lits y sont difficiles à installer, au moins dans les logements d’un prix raisonnable. Ce n’est donc pas encore cette maison commune à de nombreux locataires que nous pourrions rêver.
- Mais il est une habitude qui se répand clans la population aisée de nos villes, habitude aujourd’hui toute de luxe, qui a, il est vrai, une heureuse influence sur la santé et qu’il ne faut pas désespérer cle voir se propager cle plus en plus et arriver à exercer une sorte de révolution ou tout'au moins une modification importante clans le principe même de l’habitation. A notre époque, on va beaucoup à la campagne, — clans la classe moyenne surtout, — on s’efforce d’y passer la belle saison, de mai en novembre, c’est-à-dire six mois sur douze, mais clans une maison généralement en location. Or, cette location, cette installation à la campagne, qui n’est pas sans être soumise à certains impôts, ne serait-ce que le parcours en chemin de fer, cette installation coûteuse, aléatoire, a été réalisée, d’une manière définitive et plus intelligemment peut-être, aux abords de Londres que dans la banlieue de Paris, et a donné lieu à un type très répandu de villas suburbaines, type dont nous pourrions peut-être nous inspirer.
- A Londres, le terrain, dans la Cité, le quartier central de la -ville, atteint des prix dont nous nous faisons difficilement idée, et les deux mille
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- et quelques cents francs auxquels est revenu, il y a dix ans, le mètre de terrain aux abords du nouvel Opéra, à Paris, ne sont rien à côté du prix du terrain dans certaines parties de la Cité de Londres, au milieu des banques et des bureaux des négociants. Là on vend le terrain au pied carré, lequel, plus petit que le nôtre, est à peine la neuvième partie du mètre carré; mais le prix de revient, loin d’être moins considérable, atteint facilement, dans la Cité, quarante livres ou nulle francs par pied carré, soit neuf h. dix mille francs le mètre. En outre, de pareilles ventes sont rares; car le nombre des propriétaires du sol même de Londres est assez restreint, et, au lieu de vendre le terrain, on le loue généralement à bail pour quatre-vingt-dix-neuf ans, suivant une coutume existant autrefois en France, pour les communautés hospitalières.
- Aussi ces terrains du cœur de Londres, si coûteux et si rares comme acquisition ou même comme location, sont réservés à des bureaux ou offices, et les négociants ou leurs principaux employés, tant par raison d’économie que par une hygiène bien entendue, habitent, aux environs de la ville, de petites villas suburbaines entourées de petits jardins et affectées au logement d’une seule famille.
- Ces habitations contiennent peu de pièces, mais cependant tout ce qu’il faut; elles sont suffisamment grandes, bien aérées; elles ont à discrétion l’eau et le gaz ainsi qu’un calorifère. Elles sont parfois sur un plan assez irrégulier, et qui donne un certain pittoresque à leur ensemble, en permettant à la fantaisie et aux habitudes de chacun de se donner libre essor.
- Ces villas comprennent toutes un sous-sol avec cuisine, bain, buanderie et cave; au rez-de-chaussée se trouvent une très grande salle à manger et une pièce à usage d’office; quelquefois même il n’y a que cette salle à manger, sorte de hall ou salle de réunion ; au premier étage sont les chambres avec cabinets de toilette, et au-dessus, les chambres cle domestique avec petit grenier. Toutes ces habitations de la banlieue de Londres, construites pour la plupart en briques, sont établies, comme construction, au prix moyen de mille livres, soit vingt-cinq mille francs, et les nombreuses compagnies de chemins de fer ont eu le bon esprit d’organiser à prix très réduit des trains fréquents et extrêmement rapides qui amènent le matin et reprennent : le soir les négociants et les employés de la Cité, lesquels demeurent jusqu’à trente milles de Londres, c’est-à-dire à plus de dix lieues. Par ce système, avec le prix de la location d’un appartement moyen à Paris ou à Londres, on arrive, au bout d’un certain nombre à’annuités, à devenir propriétaire de sa villa, ou, en recourant à cette combinaison du bail de quatre-vingt-dix-neuf ans, on la construit sur un terrain loué généralement à assez bas prix et en se réservant, dans la location, une clause d’acquisition. Le Londonien a ainsi tous les avantages, tous les charmes de la propriété avec, pour son habitation, toute l’hygiène de la campagne, et
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- il réalise ce rêve qui est si cher aux Anglais, et qui doit être si cher à tous, le at home, la maison à soi, où s’élève la famille.
- Mais à côté de cette habitation de cette classe si intéressante delà petite bourgeoisie et du commerce, il y a, à Londres et dans plusieurs endroits du nord et de l’est de la France, des habitations pour le travailleur au jour le jour, pour l’ouvrier.
- Notre Exposition actuelle de 1878, il faut le reconnaître après avoir cité avec éloge les tentatives faites pour créer en Algérie des villages de colons sous le patronage de la société d’Alsace-Lorraine, notre Exposition actuelle 11’est pas très riche en spécimens et même en dessins d’habitations consacrées ù l’ouvrier. L’Exposition de 1867 avait fourni, peut-être a cause du nouvel ordre de récompenses qui fut alors institué, des types plus nombreux et plus variés. Il y eut là comme une sorte de vaste enquête à laquelle prirent part toutes les nations, aussi bien l’Angleterre que la Russie avec ses associations d’ouvriers en bâtiment, la Belgique et la partie de l’Allemagne qui constituait alors la Prusse rhénane, le Brésil même et surtout nos départements de l’est et du nord de la France. Il y eut,'a cette occasion, une représentation des types les plus divers, maisons en bois et en fer, en briques surtout; mobilier spécial et études de conditions d’hygiène; enfin on y put étudier des données telles que, les grands industriels, les municipalités ou l’Etat aidant, sans les tristes événements qui depuis agitèrent l’Europe et surtout la France, on eut du, à la suite de ce vaste concours international, réaliser cette pensée qui ne doit plus être une utopie, celle d’attacher le travailleur au sol par la propriété même d’une demeure suffisante et convenable.
- Beaucoup de types ont été tentés, la cité ouvrière notamment. Mais la cité ouvrière ou la trop grande agglomération de maisons ouvrières, le quartier ouvrier, en un mot, ne peut pas, ne doit fatalement pas réussir en France.
- Vous arrivez vers Londres, et, aux abords de la ville, vous traversez des faubourgs entiers de maisons construites sur le même plan; certes elles 11e sont pas jolies, et leur briquetage trop cru est vite noirci par la fumée et le brouillard; mais elles sont suffisantes comme habitation et renferment, au rez-de-chaussée, une grande pièce et une petite, parfois une petite cour; au premier étage, deux ou trois chambres : c’est-à-dire ce qui, avec l’eau et le gaz, suffit pour l’habitation de l’ouvrier et de sa famille. Et ces maisons, disposées symétriquement, accolées les unes aux autres, s’étendent ainsi sur plusieurs centaines de mètres, ce qui ne laisse pas que d’être désagréable à la vue et de causer une certaine gêne à la pensée; en effet, on sent que là, au bout de chaque rue, doit se promener unpoliceman, et que, à juste raison, l’ouvrier peut craindre d’y être comme caserné.
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- Or il ne convient pas au caractère français cl’ètre parqué de cette façon, Il ne faut pas penser à créer à Paris, ou dans toute autre de nos grandes vdles de France, de ces ensembles de maisons ouvrières pour des ouvriers bien rangés, bien sages, bien discrets et surtout renfermés chez eux à la première alerte; au contraire, notre travailleur français, doué d’une certaine initiative, aime à se sentir les coudes dans le grand mouvement général de la société, à vivre au milieu d’elle et à y puiser, avec le goût qui le distingue, les tendances égalitaires qui forment le fond de son caractère. Ne tentons donc pas de le reléguer comme un paria dangereux dans un quartier spécial. (Marques d’adhésion.) Et si nous ne pouvons, par suite de nécessités économiques, lui créer sa demeure dans nos villes, à proximité de son travail de chaque jour, créons pour lui, à l’état de faubourgs de ces mêmes villes, de réels villages, de véritables communes ouvrières, dont l’élément fondamental sera son habitation, sa demeure isolée ou groupée, et pour lesquelles le devoir de l’Etat, du département, de la municipalité et des riches propriétaires industriels, sera d’assurer d’excellentes conditions hygiéniques par un drainage suffisant du sol, par la création d’égouts et de conduites d’eau, par la facilité économique ainsi que par la rapidité des moyens de transport. (Approbation.)
- Là ostia première et la plus importante de toutes les subventions qu’il est du devoir de l’Etat et des classes aisées d’apporter à la solution du problème social qui a nom: l’habitation ouvrière.
- Mais l’heure me presse; depuis longtemps j’abuse de votre attention, et je vais terminer en vous indiquant au tableau ce que pourrait, suivant moi, être cette habitation ramenée au type considéré, maintenant et à peu près de l’aveu de tous, comme le plus économique pour les habitations isolées, — et encore ne sont-elles pas entièrement isolées!
- On a essayé, depuis quarante ans bientôt, surtout dans les villes industrielles du nord et de l’est, en Belgique et en Angleterre, à Maubeuge et à Gu ise, à Saverne et au Creusot, aux abords de Londres comme aux environs de Mons, à Mulhouse surtout, un peu partout enfin autour de nous, on a essayé de créer des groupes d’habitations dont j’ai visité cette année même un certain nombre, mais dont presque tous, datant d’environ quinze ans, ont été décrits dans les comptes rendus de l’Exposition universelle de 1867 et dans nos publications de la Société des ingénieurs civils.
- Or, ces types permettent, en groupant les habitations par quatre (fig. 1 h), et en s’assurant ainsi les conditions économiques que donne la communauté de murs et de fosse, d’approcher le plus possible, je crois, de la
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- réalisation du problème; car ce groupement a le grand mérite de laisser à chaque habitation son indépendance absolue.
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- Fig. i4. — Groupe de quatre habitations ouvrières.
- Or, si vous voulez bien considérer ces deux plans [rez-de-chaussée [iig. 1 5)
- Fig. i5.
- Plau du rez-de-chaussée.
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- et premier étage (fig. 16 ), voir ci-dessous], et en même temps vous rappeler
- Fig. 16. — Pian du premier étage.
- les données fondamentales de la maison romane, que nous ferons précéder d’un petit jardin, vous verrez que nous avons apporté, au moins en principe, très peu de changements à ce type déjà vieux de plusieurs siècles.
- Le rez-de-chaussée élevé comprendra une grande salle, à la fois salle de réunion, salle de travail, salle à manger, et aussi cuisine; car, ne l’oublions pas, le feu qui cuit les aliments doit servir à chauffer l’habitation. Sous cette salle de réunion sera la cave, à la fois bûcher, cellier et au besoin petit atelier; et au fond de cette salle, en face de l’entrée, unpetit escalier droit, et, près d’une sortie sur une rue latérale, le cabinet indispensable et aéré directement. Près de l’escalier, une sorte ôé alcôve ouverte, mais fermée au besoin, donnerait ainsi, dans le rez-de-chaussée, s’il n’y avait que cet étage, le lit nécessaire au célibataire; mais, pour celui-là, au point de vue économique surtout, l’habitation en commun—nous voulons dire en communauté — sera toujours de beaucoup préférable.
- Mais, revenons à l’habitation de famille, la plus digne d’intérêt : ce lit à rez-de-chaussée peut servir pour un enfant adulte, tandis que le père et la mère, et deux enfants encore jeunes et de sexe différent, trouvent au premier étage la chambre de famille et les deux cabinets avec lit, ce qui, en comptant le lit du bas et, près du lit de famille, un berceau, permet facilement de loger, dans des conditions décentes, une famille composée du père, de la mère et de quatre enfants.
- Quant à la construction et à l’aménagement de cette habitation ainsi distribuée, il est évident que, à chaque pays, à chaque climat, à chaque nature de matériaux, conviendraient, sinon un nouveau type, au moins des aménagements différents qui font que la maison du mineur ne pourrait être celle de l’ouvrier dans l’article de Paris, ni la maison du petit employé être celle du fdateur.
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- Mais c’cst ce type généralisé dont il faudrait, je crois, encourager la création, la reproduction et l’amélioration constante aux abords de nos grandes villes, alors surtout que, sous forme de tramways, un plus grand développement de moyens de transports économiques pourrait amener, moyennant quinze centimes peut-être, l’habitant de ces cités suburbaines, de trois ou quatre lieues et en moins d’une heure, au cœur même de la capitale.
- Encore un mot, et ce sera le dernier : dans cette habitation vous retrouvez la salle commune, et j’attire votre attention sur ce point : la salle commune doit être le principe de l’habitation à bon marché; la salle commune, où la surveillance de la mère, même occupée des soins du ménage et de la cuisine, s’exerce sur l’enfant; la salle commune, avec ses grandes haies, salle parfaitement aérée et éclairée, où peut s’installer le métier, ce qui permettrait, dans nombre de cas, à l’ouvrier de travailler en dehors de l’usine et des grandes agglomérations meurtrières; la salle commune enfin, où tout doit se passer au grand jour, où il faut qu’on soit honnête. C’est là, en effet, que doivent figurer les portraits des ancêtres et l’emblème de la religion; qu’à la seconde génération, il doit se trouver des meubles de la première, et qu’à la troisième et à la quatrième, on doit redire à l’enfant — comme on l’écrit en marge de la bible protestante ou sur nos petits mémentos de l’état civil — le dernier soupir de l’aïeul.
- La salle commune me paraît donc être la hase morale d’abord, matérielle ensuite, en dehors de laquelle il n’y a qu’utopie dans la création de l’habitation du travailleur.
- Entrons franchement dans la réalité et ayons la généreuse audace d’accentuer un programme vrai : ne créons pas de petites pièces exiguës, sans air et en enfilade; ne donnons pas de place aux questions de convenances mondaines; ne laissons pas la femme de l’homme qui travaille jouer à un certain luxe de représentation. Ayons la salle commune avec sa grande cheminée, à la fois chaufïoir et fourneau de cuisine, et que tout s’y passe au grand jour. .
- Créons de ces habitations ainsi groupées par quatre, et partout où il en sera créé un certain nombre, on sera bientôt étonné de voir leurs petits jardins soignés, des enfants nombreux s’y ébattre joyeusement et un air réel de santé et de contentement s’y lire sur les physionomies. Bientôt aussi, — grâce à de généreuses subventions de l’Etat et d’industriels intéressés moralement et pécuniairement à leur réussite, — ces réunions d’habitations deviendront commîmes (c’est-à-dire municipalités) et arriveront à posséder la mairie et Y école, Y église ou le temple, le gymnase, et, je vous demanderai, la salle de conférences, non aussi somptueuse que celle-ci,
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- décorée comme elle l’est de ces admirables collections de portraits historiques, mais la salle de conférences avec son mobilier et sa petite bibliothèque, son petit musée et son herbier spécial; car la salle de conférences est appelée à devenir de jour en jour, surtout avec un auditoire aussi bienveillant que celui que vous m’avez bien voulu fournir, le plus grand moyen peut-être d’éducation de l’homme qui travaille. (Très bien ! très bien! et applaudissements prolongés.)
- La séance est levée à 3 heures 20 minutes.
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- PALAIS DU TROCADERO. — 19 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LA CÉRAMIQUE MONUMENTALE,
- PAR M. PAUL SÉD1LLE,
- ARCHITECTE.
- ~ O -
- BUREAU DE LA CONFERENCE.
- Président :
- M. G. Davioud, inspecteur général honoraire des Travaux de la Ville de Paris, architecte du palais du Trocadéro.
- Assesseurs :
- MM. Bktolaud, professeur de T Université;
- Bourdais, architecte du Gouvernement et du palais du Trocadéro;
- Deck, céramiste;
- Galland, peintre, professeur d’art décoratif à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts;
- Hardy, architecte du Gouvernement et du palais du Champ de Mars; Robert, directeur de la Manufacture Nationale de Sèvres.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. G. Davioud , président. Mesdames, Messieurs, M. Paul Sédille, i’ar-chitecte éminent dont nous connaissons tous le talent, veut bien nous faire une conférence sur la céramique appliquée à la décoration des édifices. Il me semble que c’est une bonne fortune pour ceux qui vont l’entendre. Puisse-t-il nous révéler son secret» celui d’employer l’émail avec le charme décoratif qui séduit les coloristes et avec le style de dessin qui rappelle
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- les plus belles époques de l’art. Dans cette espérance, je me hâte de lui donner la parole.
- M. Paul S KD IL LE :
- Messieurs,
- C’est au Comité central, chargé de la direction des Congrès et Conférences pendant l’Exposition universelle, que je dois l’honneur de me
- présenter devant vous.
- Le Comité m’a demandé de vous entretenir aujourd’hui de la céramique monumentale, c’est-à-dire de la décoration des monuments par la terre cuite et la terre émaillée.
- Mais, parier terres cuites et terres émaillées, en tant que décoration extérieure des monuments, c’est tout de suite aborder la question de la polychromie mo-
- ration qui soient au service de l’architecte.
- Nous ne pouvons donc, Messieurs, causer utilement sur ce sujet, si, en principe, nous ne nous mettons pas d’accord sur la raison d’être de la couleur dans l’architecture.
- Ce n’est pas, j’ai hâte de le dire, que je souhaite une architecture absolument et constamment polychrome; la monochromie a bien aussi sa logique et son éloquence. Non seulement la monochromie par son effacement modeste convient en nombre de circonstances, mais encore par le calme, par la simplicité, par l’unité qui en découlent, elle rehausse le caractère ou la majesté de certains monuments, et reste, en somme, un moyen expressif de l’art monumental.
- Je sais bien que la parole est d’argent et que le silence est d’or. Aussi quelques-uns pourraient-ils me dire qu’ils préfèrent le silence de la monochromie au verbe haut de la polychromie. Mais aussi personne ne pourra-t-il contester la puissance de la parole, et si le silence est quelquefois
- numcntale, car les émaux sur terre cuite sont les moyens les plus puissants de colo-
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- cloquent, nous conviendrons cependant tous que la parole est plus propre que le silence à exprimer la pensée.
- Je tenais, Messieurs, à vous faire cette petite déclaration de principes au début de cette séance, et si, en conséquence, je le répète, je ne rêve pas une architecture constamment polychrome, j’estime cependant qu’en certaines circonstances, en raison du caractère de l’édifice, en raison de son milieu, la coloration peut devenir un auxiliaire expressif très utile. Je crois particulièrement que dans l’architecture civile et privée la coloration doit prendre un rôle important.
- Mais si la polychromie semble aujourd’hui renaître, grâce à la persévérante initiative de quelques-uns, si un grand nombre d’architectes paraissent disposés à en faire la parure et le charme de leurs œuvres, il ne s’ensuit pas que le public qui les juge ait une foi aussi convaincue dans le rôle de la coloration et en accepte toutes les conséquences. Et tant que le public n’acceptera que difficilement le principe de la polychromie monumentale , le mode de décoration par les terres cuites et émaillées aura peine à passer de son rôle d’exception à un emploi plus constant et généralisé.
- On ne saurait d’ailleurs s’étonner de voir le public, déshabitué depuis longtemps de toute coloration extérieure un peu franche, rebelle à certains essais modernes de polychromie. Tous n’étaient pas également propres à triompher de sa répugnance pour les tentatives qui semblent porter atteinte à certaines formules consacrées de l’art. Mais ce n’était pas tant leur propre imperfection qui devait faire condamner ces essais encore timides, c’était plus encore, nous le répétons, leur nouveauté même troublant les traditions étroites sur lesquelles s’appuie trop souvent le jugement du plus grand nombre.
- Si, comme l’a dit Montaigne, «l’accoustumance hébète nos sens 55, nous 11e devons pas être surpris qu’il en soit ainsi. Depuis Louis XIV, nous voyons passer sous nos yeux toutes les nuances du blanc, c’est-à-dire toute la gamme des gris fades. Comment pourrions-nous encore goûter la couleur?
- Ce n’est, en effet, qu’au xvn° siècle que la couleur disparaît totalement des façades de nos édifices, par la volonté d’un roi jaloux de ressusciter les grands aspects de l’art romain. Et depuis, la mode nouvelle aidant, nous avons subi une éclipse partielle de ce rayonnement, la couleur, sans lequel notre art, renonçant à Tune de ses plus puissantes séductions , semble privé de vie.
- Ce qu’il faut donc, c’est persévérer dans nos tentatives modernes de polychromie, si bien que, familiarisé peu à peu avec la hardiesse des tonalités franches, le public arrive à en goûter la noble beauté.
- Seules, les natures rudes et naïves subissent encore la fascination des
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- h.
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- tons simples, de telle sorte que les franchises du rouge, du bleu, du jaune, qui faisaient la gloire de la grande architecture du passé, semblent aujourd’hui réservées à nos décors les plus vulgaires.
- Il est vrai que le milieu, le cadre, si favorables au développement de la polychromie monumentale, manquent le plus souvent à nos modernes essais. On les juge d’une façon relative et non pas absolue comme il conviendrait pour le moment. A la ville, l’architecture colorée semble trancher bruyamment sur la froideur incolore des façades environnantes; de telle sorte que les colorations semblent violentes si elles sont franches, et inutiles si elles sont fades.
- Au milieu de la nature, au contraire, sur le fond des verts éclatants, sous le ciel largement taché de bleu superbe et de blanc éblouissant ou traversé de nuages sombres et tumultueux, les constructions polychromes, soutenues par les tons d’ocre des terrains, trouvent leur effet juste et leur harmonie. Aussi dans un cadre de paysage sont-elles acceptées avec faveur.
- Il en serait de même à la ville , croyons-nous, si, au lieu d’être isolées, elles étaient juxtaposées et formaient groupes. Rapprochées et voisines , elles s’harmoniseraient dans l’ensemble et se feraient valoir par les contrastes.
- Un tel résultat ne saurait être obtenu qu’à la longue, alors que les constructions polychromes se multiplieraient dans nos villes et viendraient à remplacer les constructions anciennes. Si lointain que puisse être cet avenir, il nous plaît d’y croire. Alors se trouverait réalisé le rêve d’artiste fait par notre illustre confrère M. Ch. Garnier clans son livre si intéressant: A travers les arts. Notre confrère rêve Paris transformé à la suite d’une vive réaction contre l’architecture froide, guindée et rectiligne :
- Les fonds de corniches reluiront de couleurs éternelles, les trumeaux seront enrichis de panneaux scintillants et les frises dorées courront le long des édifices; les monuments seront revêtus de marbres et d’émaux, et les mosaïques feront aimer à tous le mouvement et la couleur.
- Notre honoré confrère a prévu la réaction, elle s’affirme peu à peu chaque jour.
- On ne saurait, Messieurs, le méconnaître : la couleur est aujourd’hui le grand objectif de tous les arts et de toutes les industries aidées par les découvertes de la science. Une telle somme d’efforts, efforts également manifestes chez les peuples nos voisins, nous entraîne certainement vers une renaissance de la coloration extérieure des monuments. Et ce ne sera qu’une renaissance, car, depuis les origines de l’architecture, dans tous les temps, sous tous les climats, nous voyons la couleur, sensation nécessaire aux peuples et aux individus, servir de complément expressif à la forme architecturale.
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- li faut donc courageusement, hardiment, reprendre les traditions anciennes de polychromie, mais les reprendre pour les transformer, pour les harmoniser avec nos goûts et nos mœurs et surtout pour les approprier aux éléments si multiples de notre construction moderne.
- La polychromie ainsi renouvelée ne se réduira plus seulement, comme à certaines époques du passé, aux superficielles colorations qui rehaussaient de leur éclat passager les formes monumentales, colorations fugitives mises sous l’abri de cieux cléments. Ces colorations feront désormais corps avec l’édifice et, résultant du mode même de sa construction, s’éterniseront ou périront avec lui. C’est principalement aux terres cuites et aux émaux sur terre cuite qu’il faudra demander une telle polychromie.
- Prenant ainsi la tradition comme point de départ de cette rénovation, il importe de rechercher dans le passé le rôle décoratif des terres cuites et des terres émaillées.
- Nous y trouvons leur emploi constant. Nous en découvrons les débris impérissables et toujours éclatants dans les palais ensevelis deNinive, dans les hypogées de l’Egypte, dans les ruines des cités grecques, dans les né-r cropoles étrusques. L’Orient, éternellement radieux, resplendit des feux allumés par le soleil sur les émaux de ses palais et de ses temples.
- Je n’entreprendrai pas ici, Messieurs, la longue énumération des exemples innombrables de coloration par la terre émaillée que nous trouverions dans ces pays de la lumière. L’Inde nous captiverait par les étonnants monuments de Delhi, de Bénarès,cle Lahore, et de tant de villes incomparablement curieuses par la somptuosité de leurs vieux édifices. Particulièrement nous serions retenus par les magnificences d’un palais-forteresse assis sur la crête d’un précipice à Gwalior. Ses vieilles murailles disparaissent sous la profusion des émaux. Ces émaux sont d’une vivacité de couleurs auxquelles dix siècles n’ont rien enlevé de leur éclat.
- Les monuments de la Perse ne sont pas moins remarquables. Ils nous apparaissent tapissés d’émaux depuis le sol jusqu’au faîte dans le bel ouvrage que leur a consacré notre vénérable et infatigable confrère de Marseille, M. Pascal Coste. Ces monuments nous sont d’ailleurs connus parle voyage pittoresque de M. Jules Laurens, et le peintre M. Pasini a fait miroiter à nos yeux leurs émaux resplendissants dans une suite de tableaux qui sont au Champ de Mars l’une des gloires de l’exposition italienne.
- Je n’ai pas besoin, Messieurs, de rappeler à votre souvenir les produits céramiques de la Chine et du Japon. Recherchés dès longue date, ils ont envahi l’Europe. Mais s’ils viennent ici s’enfouir dans l’ombre des collections privées, ils tiennent au grand jour un rôle décoratif important dans l’architecture de ces deux lointains empires.
- Les émaux sur terre cuite sont du reste partout, et loin du vieux monde , le Mexique, le haut Pérou, nous en révèlent aussi de précieux échantillons.
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- Le moyen âge continuera en Europe ces traditions anciennes de décoration. Les tuiles, les laitières, les épis émaillés ou vernissés brillent encore sur les combles de cette époque; les terres cuites, les briques de tons différents ornent et dessinent les façades; au sommet des clochers, les poteries émaillées allument des étincelles; la vieille église de Saint-Michel, à Pavic, nous montre de nombreux émaux incrustés dans les sculptures lombardes de sa façade.
- La renaissance italienne use avec gloire de ces procédés de décoration bien vite renouvelés par son génie. L’abside de S. M. delle Grazie, à Milan , est décorée avec un art incomparable par Bramante de fines terres cuites, qui malheureusement échappent souvent à l’attention du touriste et même à celle de l’artiste, sollicités tous deux par les ruines du chef-d’œuvre de Léonard de Vinci, la Cène, exposée au culte de l’art dans le cloître voisin.
- Milan et ses environs sont riches en monuments décorés de terre cuite , mais certaines villes italiennes : Plaisance, Bologne, Ferrare, et bien d’autres, ne le sont pas moins. Rien de plus charmant et de plus fructueux à étudier que cette architecture si pure de style, si simple de composition, si fine de détails, dont les corniches, les archivoltes, les pilastres, les colonnes, dont tous les membres en un mot sont formés de pièces de terre cuite ornées, estampées dans un moule et juxtaposées. C’est là un étonnant exemple de ce que peut devenir un procédé, en quelque sorte grossier, entfe les mains d’artistes délicats, assouplissant les moyens et les rendant propres à la traduction des formes les plus monumentales.
- Florence, que la renaissance, à son aurore, avait illuminée de lueurs radieuses, Florence devait aussi assister aux soudains développements connue aux triomphes de cet art nouveau. C’est pourquoi, à Florence et dans les villes voisines, les œuvres du céramiste sont dans toute leur gloire.
- Nous voyons à Florence des chapelles entières, entre autres celle de San-Miniato, qui, du sol à la voûte, sont revêtues de ces belles faïences dont une longue génération d’artistes fameux, les délia Robbia, ont enrichi les monuments de la Toscane.
- Je vous rappellerai seulement, Mesvsieurs, le ravissant porche de la chapelle des Pazzi, près l’église Santa Croce, le cloître de la même église et les portiques de l’hôpital degli Innocenti sur la place dell’ Annunziata.
- Nous ne saurions, dans le même ordre de monuments, ne pas citer l’hôpital de Pistoja, dont la longue frise de personnages est justement célèbre, ni oublier la jolie façade de la petite église San-Bernardino, à Pérouse, entièrement décorée de terres émaillées formant un ensemble du plus charmant effet.
- L’Espagne et le Portugal étaient bien préparés, de longue date, par les merveilles céramiques laissées sur leur sol par la domination des Maures,
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- pour accueillir favorablement les produits émaillées de la renaissance italienne et s’en inspirer. Aussi trouvons-nous dans ces deux pays des monuments céramiques d’un art accompli.
- Je ne vous parle pas, Messieurs, des merveilles consacrées de Tolède, de Cordoue, de Grenade, de Séville. Il faudrait trop prendre sur le temps qui m’est compté, pour vous détailler les curiosités de Tolède, pour seulement vous laisser entrevoir les splendeurs du Mihrab et de l’Ata-tema, les deux sanctuaires de la célèbre mosquée de Cordoue, et vous conduire d’étonnements en étonnements au travers des salles du vieux palais d’Al-Hamar, à Grenade, resplendissant d’inimitables azulejos. Mais je veux vous dire qu’aujourd’hui encore, à Lisbonne et dans sa campagne, il est d’usage de revêtir les maisons particulières, de la base jusqu’à la corniche, de ces azulejos ou carreaux de terre émaillée. Ces revêtements partout multipliés, même dans les demeures royales, donnent de loin à la ville, étagée en amphithéâtre, un aspect très imprévu et pittoresque.
- Il me tarde, Messieurs, de venir dans des pays plus voisins puiser des exemples.
- Nous en trouverions dans les vieilles villes de l’Allemagne. Nous en verrions sur les bords du Rhin, à Bâle, à Schaffouse, à Stein, à Constance, où subsistent des couvertures en tuiles déformés variées, émaillées de blanc, de jaune, de marron, de bleu foncé. Du reste, le goût de la polychromie semble avoir été si vivace dans ces pays, que les maisons y sont toujours peintes de tons divers et semblent conserver la tradition des fresques anciennes qui, de côté et d’autre, égayent encore les vieilles murailles.
- Nous pourrions trouver des traditions très anciennes de polychromie aussi bien dans les pays les plus septentrionaux, dans ceux mêmes que le soleil semble le moins favoriser. Nous savons quel fut, par un besoin naturel de contrastes, le goût des Normands, des Saxons, des Scandinaves pour les vives couleurs; et aujourd’hui, au Champ de Mars, dans les constructions d’ancien style élevées par la Russie, la Suède et la Norwége, nous retrouvons la trace de ces vigoureuses polychromies.
- Si, du reste, ne s’attachant pas au sens restreint du mot polychromie, on veut bien regarder attentivement, on reconnaîtra que la coloration est, plus qu’on ne pense , quelque peu partout dans l’architecture. Dans les constructions hollandaises, dans les chalets suisses, dans les cottages anglais, dans la plus modeste maison de nos provinces ,blanche, avec des volets verts et un toit rouge, ou rouge, avec des volets gris et un toit bleu, nous trouverions aisément une polychromie réelle, sinon cherchée.
- Mais revenons, Messieurs, à nos émaux.
- La France, qui, pendant le moyen âge, avait largement utilisé les ressources multiples de la terre cuite et de la terre émaillée, la France devait, sous l’influence de la renaissance italienne, transformer ses industries
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- céramiques. Ces industries prirent dès lors, dans notre pays, le développement considérable que vous savez, et, se livïant aux travaux du grand art décoratif, elles firent merveille, au xvie siècle et au commencement du xvii0, dans l’ornementation de nos palais et de nos demeures seigneuriales. Leurs précieux produits, ruinés par les hommes plus que par le temps, sont devenus malheureusement très rares. Mais le château dit de Madrid, aujourd’hui disparu, est cependant resté dans les souvenirs de notre art comme un type de la décoration par la terre émaillée.
- Cependant, malgré tant d’exemples pleins d’encouragements, et certes j’en néglige un grand nombre, on est trop disposé à croire que notre ciel, que notre climat, ne sont pas faits pour favoriser la coloration extérieure des édifices. Et pourquoi? surtout si nous recherchons moins les colorations peintes que les colorations durables par la mise en œuvre de matériaux colorés eux-mêmes. N’avons-nous pas aussi, dans notre pays tempéré, une large part de soleil. Et, somme toute , le soleil et la pluie ne sont-ils pas de tous les pays. Nos constructions peintes du moyen âge n’avaient-elles pas souvent la base dans la boue, le faîte exposé aux intempéries du ciel? Ne pas croire à la convenance des colorations monumentales en notre pays, c’est en effet oublier ce que fut notre architecture française au moyen âge. Ne savons-nous pas que, pendant cette longue période d’art, comme dans l’antiquité, la peinture prêtait à l’architecture le charme et la puissance de ses moyens expressifs? Et, en dehors des restes certains de polychromie que nous trouvons sur les monuments de cette époque, les historiens du temps ne signalent-ils pas les peintures qui décoraient alors les édifices religieux et les palais? La peinture décorative ne s’appliquait pas seulement aux parois des intérieurs, elle jouait un rôle important à l’extérieur des édifices. A Paris même nous trouverions de précieux témoins de ce qu’était la polychromie monumentale au xiif siècle :
- La façade de Notre-Dame de Paris, nous dit M. Viollel-le-Duc, présente de nombreuses traces de peintures et de dorures, les trois portes avec leurs voussures et leurs tympans étaient entièrement peintes et dorées; les quatre niches reliant ces portes étaient également peintes. Au-dessus, la galerie des rois formait une large litre toute coloriée et dorée. La peinture, au-dessus de cette litre, ne s’attachait plus qu’aux deux grandes arcades avec fenêtres, sous les tours, et à la rose centrale qui étincelait de dorures. . . Les combles étaient brillants de couleurs, soit par la combinaison de tuiles vernissées, soit par des peintures et dorures appliquées sur les plombs. Et M. Yiollet-le-Duc ajoute : Pourquoi nous privons-nous de toutes ces ressources fournies par l’art?
- Si l’on nous rendait notre glorieuse cathédrale ainsi peinte, telle que l’ont conçue les artistes du moyen âge, telle que nos ancêtres l’ont admirée, beaucoup d’entre nous sans doute crieraient à la profanation. C’est qu’en toutes choses il faut se défendre de l’habitude pour juger sainement. Une impression reçue spontanément n’est le plus souvent que relative à la façon
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- dont, par l’habitude , nous concevons les idées et dont nous voyons les choses. Aussi l’œil, peu familier avec les aspects delà couleur extérieure, s’étonne-t-il, s’il ne se révolte pas, au lieu de se laisser surprendre par le charme.
- Mais si la vieille cathédrale avait été colorée d’une façon inaltérable, nos yeux, habitués aujourd’hui à ces riches et vives colorations, n’auraient pas besoin d’apprentissage. Nous accepterions volontiers les traditions polychromes du passé, et ces traditions ininterrompues nous mettraient en possession de méthodes certaines.
- Palais bu Champ du Ma ns.
- Porte des Beanx-Arls, en terres cuites et émaillées. — M. Paul Sédille, architecte.
- Donc, ce qu’il faut de nos jours, c’est rechercher une polychromie monumentale durable, une polychromie qui soit la conséquence de matériaux colorés mis en œuvre. L’heureuse association de ces matériaux de tons variés, leur juxtaposition par harmonie ou contraste formeront une sorte de
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- mosaïque polychrome dont la durée, égalant celle de l’édifice, transmettra aux âges futurs les conceptions architecturales de ce temps dans leur entier.
- Nous reviendrons ainsi forcément à la construction raisonnée et à la décoration motivée, ces deux formules de notre grand art monumental, formules trop souvent oubliées, malgré les constants enseignements du moyen âge, malgré les principes éternels de beauté affirmés par les monuments de la Grèce antique.
- D’ailleurs les tentatives dans ce sens se multiplient. Ce ne sont pas seulement, comme je le disais il y a un instant, les maisons de campagne et les villas des bords de la mer qui s’égayent de colorations vives; quelques hôtels parisiens, qui ne redoutent pas de paraître de leur temps, s’ornent discrètement de mosaïques et d’émaux, et la terre cuite commence à prendre place dans la décoration de plusieurs des monuments récemment exécutés autour de nous. Je ne parle pas du grand déploiement de terres cuites et émaillées qui apparaît au Champ de Mars, ni du décor harmonieusement coloré du grandiose palais qui nous abrite en ce moment. Tant d’efforts semblables témoignent assez des préoccupations esthétiques de quelques-uns de nos confrères, artistes novateurs, soldats d’avant-garde, sachant au besoin se risquer pour éclairer des routes inconnues. Que si quelques-uns trouvent le succès de ces débuts encore inégal, il faut toutefois honorer ces tentatives généreuses qui seules peuvent assurer l’avenir. (Applaudissements.)
- Nous voudrions voir ces efforts se généraliser, surtout en province, où les conditions de milieu sont moins impératives, où l’architecture semble devoir être plus libre. La terre cuite décorée ou émaillée, demandée sans grands frais aux centres importants, pourrait suppléer en certains lieux, en certains cas, la pierre qui manque, ou les tailleurs de pierre et les sculpteurs qui font défaut. Sous la direction de nos confrères de province, ces éléments de décoration pourraient prendre une place importante dans la construction d’un grand nombre de petits édifices municipaux, communaux ou religieux, souvent condamnés par d’insuffisants crédits à une trop réelle pauvreté! Ces éléments décoratifs bien choisis dans les centres de fabrication, s’ils n’étaient faits sur modèles spéciaux, mais relativement peu coûteux en raison de la répétition des pièces, ces éléments apporteraient, dans les localités les plus éloignées des milieux d’art et d’industrie, quelques spécimens propres, nous le pensons, à éveiller chez beaucoup le goût des belles choses. Ils serviraient ainsi, par ces enseignements locaux multipliés, à propager le sentiment de l’art et en répandraient partout peu à peu les bienfaits civilisateurs. Je ne puis également qu’indiquer de façon brève comment la terre cuite pourrait économiquement prêter un charme certain aux constructions les plus modestes, et combien, par un sourire d’art, elle saurait égayer la demeure du plus humble. Ce ne serait
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- certes pas un de ses moindres mérites que de rendre la vue du logis attrayante et chère à celui qui revient des pénibles labeurs.
- Si théoriques que puissent paraître tout d’abord de pareils vœux, nous ne saurions en désespérer, quand nous admirons les innombrables terres cuites que nous a léguées l’antiquité. Nous retrouvons, dans ces charmants motifs de décoration maintes fois répétés, les reflets d’un grand art vulgarisé par une industrie céramique alors portée à un haut degré de production tout à la fois facile et intelligente. C’est par ces précieux débris, enlevés aux ruines de simples bourgades, que l’art antique nous est le plus intimement révélé! Ce sont aussi ces terres cuites modestes, il faut le dire à leur gloire, qui, par de nombreuses reproductions, souvent quelque peu libres, mais conservant toujours le sentiment élevé des modèles, ont conservé le principe et la composition de chefs-d’œuvre consacrés par l’admiration même des anciens. Ces chefs-d’œuvre, à tout jamais perdus aujourd’hui, revivent immortels dans ces terres délicates qu’ils ont inspirées.
- Je n’insisterai donc pas, Messieurs, sur la grande influence qu’un tel mode de décoration bien compris peut avoir sur la formation du goût chez le plus grand nombre, en permettant de répandre économiquement au loin de nombreux éléments d’étude et d’observation. Si l’on m’objectait que ces terres cuites ornementales ainsi multipliées peuvent aussi, si elles sont mauvaises de composition ou d’exécution, multiplier les mauvais modèles, je répondrais qu’il y a aussi de bons et de mauvais livres, et que cependant nous ne sommes pas disposés à nier l’utilité de l’imprimerie. C’est à nos confrères qu’il appartiendra de créer de bons modèles ou de les bien choisir.
- Si dans nos départements la terre cuite doit rendre, comme construction et décoration, d’importants services, elle peut également jouer un rôle très utile à Paris.
- Dans notre ville, l’hygiène et la voirie obligent nos façades à une propreté qui se traduit souvent par la plus détestable apparence et qui, renouvelée tous les dix ans, doit dans un temps donné, détruire absolument les finesses des profils, les délicatesses et les modelés de la sculpture.
- 11 serait par suite vraiment souhaitable de voir la brique et la terre cuite décorées et émaillées concourir, avec la fonte et le fer apparents, avec les marbres variés et abondants, avec la pierre employée comme soubassements, points d’appui intermédiaires et angulaires, ou accentuation de certaines parties de l’œuvre, à la création d’une architecture en quelque sorte indestructible, très en rapport avec les ressources de nos industries, se prêtant bien aux subdivisions multiples de nos demeures étagées, architecture conséquemment très pratique et bien de notre temps.
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- Nous pouvons en cela prendre exemple sur l’Angleterre. Elle marche hardiment dans les voies nouvelles, prise véritablement de passion pour les choses de notre art. Les encouragements qu’elle lui prodigue, renseignement public qu’elle offre, les écoles qu’elle fonde, les musées quelle ouvre, en font foi.
- Sentant ses aptitudes pour l’art dans lequel le sentiment se trouve limité par la science et modéré par la raison, elle veut triompher dans les œuvres de l’architecture.
- Aussi, après s’être engouée un moment de l’art grec pour le traduire, ou le trahir, comme l’on sait, l’Angleterre est-elle retournée prudemment à l’étude de son gothique national. Forte des principes vigoureux du moyen âge, elle inaugure maintenant dans ses grandes villes une sorte d’arc.hi-iecture, toujours quelque peu moyen âge d’aspect, mais très moderne par l’emploi de tous les matériaux que la science actuelle met à sa disposition. Le^ fer s’y combine avec la brique, les pierres dures et le granit poli d’Ecosse partout multiplié. Certaines constructions nouvelles de Londres sont véritablement grandioses. Les frises ornées de terres cuites et émaillées , les mosaïques sur fond d’or, deviennent décoration des façades. Certaines. salles d’établissements publics sont complètement revêtues de faïences peintes développant des compositions décoratives de véritable style.
- Négligeant à regret l’étude intéressante de l’architecture moderne chez nos voisins d’Outre-Manche, constatons seulement, ce qu’il importe, que chez eux les terres cuites et émaillées sont en grande faveur.
- Il en est, paraît-il, de même en Autriche, à Vienne, et l’Italie, de son côté, se prenant d’une nouvelle ardeur, veut par la coloration de-ses monuments ressusciter les gloires du passé.
- Pour ne pas rester en arrière, il faut donc ne pas négliger les occasions propices d’utiliser, pour la décoration extérieure de nos monuments et de nos façades, les ressources multiples de la terre cuite et des émaux.
- Pour le faire avec certitude et succès, il faut rechercher quelles doivent être les conditions particulières du décor des terres émaillées, et quel doit être leur mode d’emploi.
- Je ne prétends pas ici, Messieurs, poser des règles, je vous prie de vouloir bien le comprendre ainsi. J’essaye simplement de résumer mon sentiment sur la question et de grouper quelques observations personnelles.
- Tout d’abord il faut dire cpie les terres émaillées prennent une telle valeur dans le décor d’une façade par l’éclat de l’émail et la puissance de la coloration, qu’il importe de ne pas les distribuer par motifs isolés, jetés en quelque sorte au hasard sur la froideur de la pierre. Dans ces conditions, l’émail paraît violent et accuse une certaine crudité de ton
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- qui peut s’accentuer de plus en plus alors que les parties voisines en pierre perdent leur fraîcheur et leur éclat premiers pour subir la patine du temps.
- Il faut donc, à notre avis, que les émaux soient associés avec des matériaux de construction également durables. Il faut aussi, autant que possible, que les émaux ne soient pas répartis isolément. II est bon, au contraire, qu’ils forment certaines surfaces de coloration, d’importance franchement accusée, s’harmonisant par juxtaposition dans leur propre masse, et faisant opposition, par la couleur, à d’autres parties de l’édifice, expressives et dominantes simplement par la forme.
- En un mot, j’aimerais voir la structure extérieure d’un monument accentuée par la pierre, le marbre, la brique, le fer ou tous matériaux de résistance réelle ou apparente équivalents, tandis que les émaux serviraient à colorer les fonds, c’est-à-dire les parties non essentielles de la construction, ou bien à mettre en relief par leur éclat certains points nécessaires de la décoration générale.
- De même, si les briques, les terres cuites et les émaux doivent, à l’exclusion de tous autres matériaux, concourir à la construction et à la décoration cl’une façade, il sera logique que les briques et les terres cuites expriment la construction de l’édifice par des verticales et des horizontales monochromes et conséquemment fermes d’aspect, tandis que les émaux, ne pouvant, par leurs subdivisions miroitantes, représenter des surfaces solides, doivent être particulièrement réservés pour les parties intermédiaires, frises et panneaux de remplissage.
- C’est aussi, Messieurs, en raison de cette subdivision forcée par petites parties des surfaces émaillées, que le décor par les émaux doit être conçu d’une façon spéciale.
- Plus encore que dans la peinture monumentale, nous pensons que les surfaces de décoration exécutées en carreaux de faïence ne doivent pas viser au réalisme de l’ornement, au réel des figures ou des objets représentés. La matière, son mode de fabrication, les brillants de l’émail, s’y opposent.
- Autant l’émail a de puissance et de franchise décorative dans les tons à plat, autant cette puissance et cette franchise sont rebelles au rendu détaillé des modelés et, par suite, à la représentation absolument vraie des choses. On ne saurait de même, dans cette décoration, espérer les illusions de la perspective linéaire ou aérienne. Il faut, selon nous, que le décor se résume dans un dessin très voulu et très défini, rehaussé de tons posés à plat. Il présentera ainsi, comme en pleine lumière, des surfaces planes et non des surfaces mouvementées et trouées par des modelés imparfaits qui troublent les plans de l’architecture.
- Cela ne doit pas certes nous empêcher de rechercher et d’affirmer la vérité expressive des formes et du geste clans les figures, la logique dans
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- l’ornement, la nature clans la flore la plus sommaire, la justesse du ton local dans les colorations les plus simples. En tout cas, il ne faut pas viser au tableau, à l’illusion, sous peine d’être forcément au-dessous ou en dehors de la vérité. Si, au contraire, on ne prétend pas dissimuler la matière, si au contraire on accentue les moyens, si on les accepte avec leur force comme avec leur impuissance, le décor présenté alors d’une façon large et résumée participe en quelque sorte de la solidité de la matière, de l’inaltérabilité des émaux, et prend un caractère de puissance et de durée digne du monument.
- Nos céramistes sont maîtres, à cette heure, de tous les procédés anciens de fabrication, qu’ils ont patiemment cherchés et victorieusement retrouvés.
- Mais s’ils offrent aux amateurs des vases, des plats, des objets de toutes formes et de tous décors, véritables œuvres cl’art souvent dignes de figurer avec honneur à côté des pièces fameuses des plus riches collections, quelques-uns seulement, en ces derniers temps, se sont proposés de donner à leur fabrication un but décoratif monumental.
- Or, telles qualités de fabrication qui conviennent à des pièces détachées, à des pièces d’intérieur ou de vitrines, ne sauraient convenir à la grande décoration.
- Il est facile de reconnaître que, si une coupe émaillée, par exemple, peut, sous l’œil, nous ravir parla richesse et la multiplicité de ses tons habilement combinés, il n’en est plus de même à distance. Les tonalités nombreuses et voisines, dont la gamme savamment ménagée nous charme de près comme de délicates modulations, perdent de loin tout effet et se confondent en se neutralisant. Le dessin ornemental lui-même, quand il est délimité par des tons différents, mais de même valeur, se perd facilement. Il ne reste plus pour l’aspect décoratif qu’une note dominante, et cela, à condition toutefois que, dans l’ensemble des tons, l’un d’eux l’emporte de beaucoup sur la masse des autres.
- Là donc est le grand écueil, et nous avons maintes fois remarqué telles pièces émaillées qui, à pied d’œuvre, promettaient le meilleur effet, et qui, en place, ne donnaient rien ou une note fausse. C’est qu’il faut encore tenir compte du grand jour et de l’éclat du soleil, qui tuent certains tons et vivifient certains autres.
- Aussi, pour être vraiment monumentale, c’est-à-dire à la fois calme et grande d’effet, toute décoration par la terre émaillée doit, à mon sens, répondre aux conditions suivantes :
- La composition du décor doit être très lisible à distance ; les tons simples doivent être employés de préférence aux tons composés, qui, vus de loin, perdent facilement leur coloration et ne restent qu’une valeur.
- Les tons simples, c’est-à-dire le jaune, le bleu, le rouge et leurs dérivés, le vert et le violet, suffisent à former, deux par deux, la base de
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- coloration d’un même motif ornemental, avec les appoints toujours nécessaires du blanc ou du noir, pour former délimitation ou contraste.
- En effet, le noir et le blanc ne comptent pas comme tons, ce sont des valeurs, des intensités. Le blanc, c’est l’intensité dans la lumière; le noir, c’est l’intensité dans l’absence de la lumière; le blanc rayonne, le noir met en valeur le rayonnement; le blanc comme le noir donnent aux couleurs voisines une valeur relative par opposition, en plus de leur valeur absolue.
- Ainsi, par le rapprochement de deux couleurs seulement et l’appoint du noir et du blanc, on peut obtenir un effet très franc et très riche de coloration et une variété très grande d’effets, car les rapprochements possibles différents sont également nombreux.
- Il suffit, Messieurs, pour en être convaincu, de se rappeler les harmonies excellentes de coloration possibles par le jaune et le vert avec le noir et le blanc; le rouge et le bleu avec le noir et le blanc; le jaune et le rouge avec le noir çt le blanc; le vert et le rouge avec le noir et le blanc.
- L’important, c’est que ces deux couleurs ne soient pas de valeur égale. Il faut que l’une des deux l’emporte sur l’autre et serve à affirmer dans la décoration une tonalité dominante.
- Ces principes sont d’ailleurs confirmés par l’observation des monuments du passé.
- Ce sont deux couleurs : le vert et le jaune, ou le marron et le bleu, qui le plus souvent colorent les terres émaillées des monuments assyriens.
- Ce sont deux couleurs, le bleu et le rouge, qui rehaussaient d’habitude l’éclat marmoréen des temples de la Grèce et de l’Asie Mineure.
- C’est le brun rouge et le jaune qui dominent dans les colorations gallo-romaines comme dans la céramique antique; et le vert et le bleu suffisent à la beauté des émaux arabes ou persans.
- Mais toujours ces couleurs sont soutenues par les valeurs du blanc ou du noir, ou par ces deux valeurs réunies.
- Je me garderai bien de dire, Messieurs, qu’on ne saurait obtenir de bonnes colorations avec trois ou plusieurs couleurs. Nous pourrions en trouver d’excellents exemples.
- Ainsi dans les peintures égyptiennes, nous voyons souvent le bleu, le vert et le rouge employés concurremment avec les oppositions du blanc et du noir. Mais je crois toutefois qu’au cas particulier de la céramique monumentale qui nous occupe, il y a plus grande certitude d’obtenir un effet de coloration à la fois accentué et harmonieux par deux couleurs que par trois.
- Et ce qui semble le prouver, c’est que, si deux couleurs suffisent à donner un vif éclat aux décorations monumentales, une seule couleur suffit encore
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- à colorer cl’une façon saisissante un monument. Quelles riches et belles harmonies ne trouvons-nous pas dans les associations du rouge avec le noir et le blanc, du vert avec le noir et le blanc, etc., ou même encore plus simplement dans le rapprochement du rouge avec le blanc, du bleu avec le blanc, du jaune avec le noir, etc.?
- Je ne fais là, Messieurs, qu’indicpier quelques juxtapositions possibles des couleurs les plus simples, qui, je le répète, sont particulièrement favorables aux grands aspects de la polychromie monumentale. Mais je ne prétends en aucune façon qu’il ne faille utiliser en certaines circonstances les tons composés, ou d’accord nécessaire, à condition toujours qu’ils accusent franchement un principe de tonalité et qu’ils ne soient pas placés à grande distance de l’œil; auquel cas, ils sont condamnés à perdre leur coloration pour ne garder que leur valeur.
- Si je ne craignais, Messieurs, de dépasser les limites forcées de cette étude, nous pourrions encore aisément trouver dans la nature la confirmation de ces principes.
- La nature, dans sa flore, ne procède généralement que par une, deux ou trois couleurs tout au plus, et cependant elle nous charme par l’éclat et l’harmonie d’une coloration inépuisable dans sa variété. C’est du reste une recherche que chacun de nous peut faire à loisir et avec profit.
- Eh bien, Messieurs, ce quia manqué, je crois, à nos modernes essais de polychromie par les tons émaillés, c’est la modération et le choix dans l’emploi des couleurs. Au lieu de se contenter d’une coloration simple et par cela même plus sensible à distance, on accumule dans un même motif, sur une même plaque, toutes les richesses ou toutes les nuances de la palette, si bien qu’encadrées dans l’architecture, ces décorations émaillées n’offrent, au lieu d’éclat, qu’un chaos de colorations violentes, ou bien, au lieu d’harmonie, qu’une confusion de tons égaux se neutralisant les uns les autres.
- Ce que je dis, Messieurs, du décor émaillé des surfaces composées de carreaux juxtaposés doit s’entendre aussi, et à plus forte raison, des terres cuites ornées de reliefs et émaillées. Les reliefs produisant des effets d’ombres et de lumières très accentués, qui déjà sont une richesse de décoration, il est important que les colorations soient d’autant plus simples et d’autant moins multipliées, afin d’éviter toute confusion.
- Prenons pour exemple les œuvres des délia Robbia. On n’y trouve, en général, que l’émail blanc et l’émail bleu; le blanc pour les figures et les accessoires, le bleu pour les fonds. S’ils encadrent leur composition d’une guirlande de feuillages et de fruits, le vert dominera franchement dans cette guirlande, les notes complémentaires compteront peu, les bruns et les violets de manganèse ne serviront que de vigueurs dans l’ensemble.
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- Il faut donc reconnaître, en s’appuyant sur la tradition polychrome de tous les temps, que la richesse de la coloration monumentale s’obtient moins par la multiplicité que par le choix et la simplicité des Ions employés, si bien même que la polychromie la plus puissante peut être en quelque sorte une monochromie, c’est-à-dire la combinaison d’une seule couleur avec des noirs et des blancs.
- Je ne veux pas oublier de dire ici combien l’or peut utilement se marier aux douceurs de tons des terres cuites ou servir de lien harmonique entre elles et les émaux. Les terres délicates que la céramique antique nous a léguées portent de nombreuses traces de dorure, et nous pouvons encore nous autoriser de ces charmants modèles pour parer nos terres des chauds reflets de l’or.
- Il faudrait, Messieurs, poursuivre longuement cette étude, que je suis bien loin d’avoir .esquissée même suffisamment. Mais ce serait abuser de votre bienveillante attention.
- L’année dernière, au Congrès des architectes français, nous exprimions notre conviction que les terres cuites et les émaux prendraient une place glorieuse parmi les industries d’art à l’Exposition universelle de 1878, et un rôle important dans la décoration du Champ de Mars et du Trocadéro.
- Notre attente n’a pas été trompée : nos céramistes ont exposé des merveilles d’art et de fabrication, et nos glorieux confrères, dans leurs palais superbes et gigantesques, nous enseignent tout le parti que l’on doit tirer des colorations céramiques.
- Félicitons-nous donc, Messieurs, de cette renaissance de la polychromie monumentale. Profitons des enseignements du passé, mais revivifions ses traditions. L’antiquité et le moyen âge ne nous ont laissé que les ruines d’une polychromie périssable; que la polychromie moderne soit impérissable, c’est-à-dire assurée de vivre autant que le monument lui-même; qu’elle soit la résultante des matériaux de construction eux-mêmes colorés.
- C’est principalement, Messieurs, aux terres cuites et aux terres émaillées que nous.devrons désormais demander la richesse, l’éclat et la durée de notre polychromie moderne. Cette polychromie sera le rayonnement du vrai. (Applaudissements prolongés.)
- M. G. Davioud, président. Messieurs, après l’excellente conférence que vous venez d’entendre, si pleine de faits, de déductions, de principes excellents et de moyens pratiques, il nous reste un devoir à remplir : c’est de remercier M. Paul Sédille d’avoir bien voulu entreprendre cette tâche et de l’avoir si bien menée à fin.
- Tous, tant que nous sommes ici, architectes, peintres, décorateurs, céramistes, amis des arts, nous profiterons de l’excellente heure que nous
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- venons de passer à l’entendre comme on profite toujours de l’observation et de l’expérience d’un artiste sincère et convaincu.
- M. Paul Sédille nous a prouvé une chose.: c’est qu’il sait rendre ses pensées élevées non seulement parle crayon et par le pinceau, mais aussi par la parole. Je vous propose, avant de lever la séance, une salve d’ap-plaudissdments en son honneur. (Nouveaux applaudissements.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 1er AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LE BOUDDHISME À L’EXPQSITION DE 1878,
- PAR M. LÉON FEER,
- MEMBRE DU CONSEIL DE LA SOCIETE ACADÉMIQUE INDO-CHINOISE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. Egger , membre de l’Institut.
- Assesseurs :
- MM. P. Bataillard, archiviste de la Faculté de médecine;
- le marquis de Croizier, président de la Société académique Indo-chinoise; Ed. Dulaurier, membre de l’Institut, vice-président de la Société académique Indo-chinoise ;
- Ph. Ed. Foucaux, professeur au Collège de France;
- Torrès Caïcedo , ministre de San Salvador, membre du conseil de la Société académique Indo-chinoise;
- le colonel de Valette, membre du conseil de la Société académique Indo-chinoise.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Egger, président. Mesdames, Messieurs, je suis bien certain que le jeune et savant orientaliste qui a accepté la tâche de faire aujourd’hui une Conférence sur le bouddhisme ne sera nullement embarrassé pour tenir l’engagement qu’il a pris. Quanta moi, je ne vous le cacherai pas, le bureau, en m’appelant à l’honneur de présider cette Conférence, m’a causé un certain embarras; je me sens, en effet, peu capable et peu digne de patronner un savant voué à l’étude des langues et des antiquités orientales. L’il-
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- lustre doyen des chimistes d’Europe, M. E. Chevreul, qui brave, sous ses quatre-vingt-douze ans, toutes les attaques de l’âge et qui donne chaque jour, par son activité infatigable, des démentis à son acte de naissance, aime à s’intituler «le plus vieux des étudiants de France ». J’ai beaucoup vieilli, moi aussi, avec moins de gloire, mais je suis, comme lui, un écolier, surtout en matière d’études orientales, et je me rends trop bien compte qu’un vieil humaniste n’a pas appris grand’chose à l’école des Grecs et des Romains au sujet de contrées et de peuples sur lesquels les dé couvertes des sciences géographiques et ethnographiques ont, ^ans ces derniers temps, jeté de véritables flots de lumière.
- Que nous apprend Hérodote? Que nous disent Tite-Live et les autres historiens d’Italie sur les Indiens et sur les Chinois? Avec eux j’ai pu suivre, tant bien que mal, l’itinéraire de la conquête d’Alexandre, qui nous conduit jusqu’aux bords de l’Indus, et peut-être aussi, dans un voyage plus lointain, celui de quelques ambassadeurs grecs, qui sont allés juscpie sur les rives du Rrahmapoutra. Avec les Romains je me suis intéressé à celte caravane qui transportait du plus lointain Orient, c’est-à-dire de la Chine, les tissus précieux des fabricants de soie. Mais qu’est-ce que tout cela auprès de ce que l’on peut apprendre aujourd’hui?
- Le grand Bossuet, lorsqu’il esquissait, il y a bientôt deux siècles, ce magnifique tableau de l’histoire de l’humanité qu’il a intitulé Discours sur l’histoire universelle, n’avait que des notions véritablement bien imparfaites, et il ne s’était même pas toujours soucié d’agrandir le cercle de ses connaissances sur ces Chinois qui n’étaient guère pour lui que des barbares rebell es à la prédication de l’Evangile, et sur ces Indiens dont on ne soupçonnait pas alors ce qu’un religieux français nous a appris un siècle plus tard : que leur langue est apparentée à la nôtre.
- Maintenant que vous avez les confidences d’un président peu compétent dans les matières dont on va nous entretenir, il ne lui reste plus qu’à s’asseoir pour écouter et s’instruire avec vous. (Applaudissements.)
- M. Léon Feer :
- Mesdames, Messieurs,
- Lorsque, dans ce palais du Trocadéro, on visite la galerie de l’art rétrospectif, en commençant par la droite, le premier objet qui s’offre aux regards est une statue plus grande que nature, représentant un personnage assis, les jambes croisées; les bras sont devant la poitrine, l’avant-bras relevé, les mains réunies, et il joue avec ses doigts, comme s’il voulait compter, ou donner une explication; il a au front un signe entre les
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- deux sourcils, il est coiffé d’une espèce de mitre; ses cheveux, nattés de côté et cl’autre, tombent sur ses oreilles ; il repose sur un siège divisé en deux parties dont l’une semble se relever vers le personnage, en forme de grosses feuilles, et dont l’autre partie, à peu près identique, mais dirigée en sens contraire, s’abaisse vers le sol, Ce personnage est un bouddha, je pourrais dire, le Bouddha, car historiquement il n’y a eu qu’un Bouddha. Il a existé, dans l’Inde, il y a quelque deux mille trois cents ans, un personnage qui s’est déclaré Bouddha, ce qui, dans la langue du pays, veut dire «sage, instruit, intelligent». Ce personnage, connu sous le nom de Çàkya-Mouni, ou Gautama, est le fondateur du système religieux que nous appelons le bouddhisme.
- L’existence de ce personnage ne saurait être niée, quoiqu’on ait rempli sa biographie d’une multitude de contes. Mais ses sectateurs ne se sont pas contentés d’un seul bouddha; il leur en a fallu bien davantage : ils ont imaginé avant lui une série de bouddhas qui l’auraient précédé, et après lui une série d’autres bouddhas qui doivent le suivre. Indépendamment de ces bouddhas du passé, qui n’ont jamais existé, et de ceux de l’avenir, qui n’existeront jamais, on a encore imaginé des bouddhas qui ne doivent pas paraître sur la terre, des bouddhas célestes ou non humains, des bouddhas de la contemplation, et le nombre des bouddhas est ainsi devenu incalculable. Parmi ces bouddhas imaginaires, il en est quelques-uns que l’on cite plus fréquemment que les autres et qu’on a cherché à représenter par la sculpture ou par la peinture; ce sont, parmi les anciens, celui qui s’appelle Dl'pankara, c’est-à-dire «l’éclaireur»; parmi les bouddhas de l’avenir, Maitrêya, «le compatissant», successeur immédiat de Çâkya-Mouni, et parmi les bouddhas de la contemplation, Amitâbha, c’est-à-dire «doué d’un éclat sans limite», qui est devenu l’objet d’un véritable culte de là part d’une portion des bouddhistes, en particulier de la part des Chinois et des Japonais.
- Malgré le grand nombre de ces bouddhas pour plusieurs desquels on a inventé des noms et forgé toutes sortes d’histoires, il n’y a en réalité qu’un seul Bouddha, et tous ces bouddhas imaginaires ne sont que des copies ou des reproductions de Çâkya-Mouni; ils pensent comme lui, parlent comme lui, agissent comme lui, et quand on veut les représenter, les uns et les autres, on leur donne à tous le même type, un type unique, celui qui a été fourni par Çâkya-Mouni : seulement on cherche à les différencier par certains caractères particuliers, par des couleurs différentes ou par certains détails, comme, par exemple, la position des mains; le Bouddha dont je parlais tout à l’heure, qui se trouve dans le vestibule à l’entrée de la galerie, n’a pas les mains posées de la façon dont on représente d’ordinaire les mains du Bouddha Çâkya-Mouni.
- Après avoir examiné cette statue qui appartient àM. Bing et est placée
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- dans le vestibule, pénétrons dans la galerie, et voyons les objets bouddhiques qui y sont exposés. Le premier compartiment qui nous arrêtera est celui où se trouvent les monuments cambodgiens exposés par M. Delaporte ; là, le Bouddha est représenté plusieurs fois : les monuments sont dégradés, mais enfin on peut toujours reconnaître le personnage. Ces statues, qui sont de petite dimension, représentent le Bouddha assis, les jambes croisées, mais les bras reposent sur les jambes, et les mains sont placées l’une sur l’autre, la paume en haut. Une fois on remarque sur la main la trace d’une roue; une autre fois, la paume de la main semble tenir un objet de forme ronde. La coiffure de ces bouddhas cambodgiens est remarquable ; elle se termine en pointe et a une forme conique. Le siège sur lequel ils reposent diffère de celui de la statue du vestibule ; il paraît divisé en trois ou quatre compartiments que l’on pourrait comparer à des coussins empilés ; on y remarque seulement de petits dessins qui rappellent de loin les feuilles du siège de la statue du vestibule, mais ne sont en réalité que les écailles d’un serpent dont les replis forment ce siège d’un nouveau genre. Tous ces bouddhas sont placés dans des niches dont le contour a une forme assez capricieuse; elles entourent le corps, forment un angle rentrant, et s’écartent de nouveau pour se terminer en pointe au-dessus de la tête du personnage. Dans trois de ces statues, au lieu de cette auréole qui entoure le corps du Bouddha, il y a un abri formé par une tête septuple de serpent semblable à celle du grand dragon qui occupe le centre du compartiment. Ce dragon a une tête plus grosse que les autres, placée en haut, et de chaque côté trois petites têtes échelonnées; la tête supérieure, qui fait saillie, semble couvrir comme d’un toit la tête du Bouddha : j’expliquerai tout à l’heure cette particularité. Deux ou trois fois les bouddhas du Cambodge sont accompagnés de deux personnages placés l’un à droite, l’autre à gauche. L’un d’entre eux a quatre bras, détail bizarre, dont il est difficile de rendre compte, ces deux personnages étant les deux principaux disciples du Bouddha auxquels je ne sache pas qu’on ait jamais attribué une forme monstrueuse. Enfin, après tous ces bouddhas, qui sont en pierre, il y en a un en métal, qui est debout; il est vêtu d’une tunique qui entoure le corps et d’un large manteau rejeté en arrière ; il a le bras droit placé en avant, la main relevée ; le bras gauche est pendant. C’est le seul bouddha debout qu’on rencontre dans cette salle.
- Dans la suivante, il y a peu d’objets bouddhiques; nous remarquons seulement une armoire peu élevée, mais assez profonde, appartenant à M. le comte de la Narde, où l’on voit un grand nombre de petits personnages assis, placés sur des gradins, et parmi lesquels plusieurs portent l’auréole. Tout au fond s’en trouve un assis dans l’attitude ordinaire des bouddhas, et, en avant, un personnage qui tient un livre dans lequel il paraît lire. Ces objets viennent du Tong-king; ils semblent former une scène
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- religieuse, une réunion de disciples de Bouddha parmi lesquels se trouveraient des statues de l’objet de leur vénération.
- Dans cette même pièce on voit une tapisserie sur soie appartenant à Mmo Callery, dans laquelle le Bouddha est représenté assis, vêtu assez richement d’étoffes vertes et rouges brodées d’or. A son côté se tiennent les deux acolytes que nous avons déjà remarqués dans la pièce précédente, et qui sont représentés ici comme des vieillards.
- Dans le compartiment- suivant est une pièce analogue dans laquelle les trois mêmes personnages se retrouvent; seulement ils sont couverts tous les trois de vêtements dorés , et les deux acolytes ont l’apparence de jeunes gens. Autour de ces personnages et surtout autour du Bouddha qui les domine et qui est assis, tandis que les autres sont debout, sont des génies qui portent des instruments de musique et qui semblent lui donner un concert. C’est dans ce compartiment, où se trouve la collection de M. Guimet, que l’on voit le plus grand nombre d’objets bouddhiques. Dans deux vitrines placées l’une à droite et l’autre à gauche, il n’y a, pour ainsi dire, que des bouddhas. Dans la vitrine de gauche, ils se tiennent tous debout, et se distinguent par leurs cheveux courts et frisés; ils sont en bronze. Au-dessous cl’eux s’en trouve un en pierre, de dimensions un peu plus grandes : on a de la peine à le bien voir, parce qu’il est placé trop bas; il a le haut de la tête dénudé, rasé, et tout autour des boucles de cheveux teints en bleu.
- Dans la vitrine de droite, les bouddhas sont tous en métal, de très petite dimension et assis; leur coiffure est montante, très élevée, et les mains sont dans une position nouvelle; le bras droit est en avant, suit le mouvement du corps, et la main faisant saillie est appuyée sur la jambe.
- Le long du mur, à droite, il y a cinq bouddhas en pierre, plus grands que les précédents; trois sont assis, deux sont debout; ceux qui sont assis sont dans la position qui vient d’être décrite : on remarque au-dessus de leur tête une sorte d’élévation dans laquelle se trouve une concavité.
- Pour terminer la description des bouddhas qui sont dans cette pièce, il ne me reste plus, qu’à vous parler de l’objet qui occupe le milieu du compartiment. Il est intitulé : Mandara de Kooboo Daishi du temple de Thoo-Dji à Kioto. Cette indication, qui n’est pas très claire, aurait besoin de quelques développements complémentaires. Kooboo Daishi est le nom d’un Japonais qui fut envoyé au ix° siècle en Chine pour y étudier et en rapporter les livres bouddhiques; il inventa une écriture. Voici comment est composée la scène qui forme ce Mandara de Kooboo Daishi.
- Aux quatre angles se tiennent quatre génies richement vêtus : ils sont de couleurs différentes, l’un rouge, l’autre vert, le troisième bleu et le quatrième gris; ils tiennent sous leurs pieds un monstre de même couleur qu’eux, qu’ils ont vaincu et terrassé. Ces quatre génies sont, si je ne me
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- trompe, les quatre grands rois célestes, dont il est très souvent question dans les livres bouddhiques et qui gardent les quatre côtés d’une montagne célèbre dans la mythologie indienne, le mont Mérou, fréquemment cité dans la littérature sacrée de l’Inde tant bouddhique que brahmanique. Dans l’enceinte du Mandara se trouvent d’autres génies et surtout des bouddhas dans des attitudes différentes : tous sont assis, mais leurs mains ne sont point posées de la même manière ; ils semblent former une assemblée, une réunion de bouddhas et de bodbisattvas (futurs houcldhas). Le plus grand d’entre eux, ou du moins celui qui occupe la position la plus élevée, ressemble à la statue du vestibule ; il a les mains posées de la même façon et il porte également la mitre. Je suppose que cette pièce représente un paradis bouddhique, appelé en sanscrit Soukhavatî, c’est-à-dire «le séjour du bonheur», et où préside le bouddha de la contemplation dont j’ai parlé en commençant, Amitâbha. Si je ne me trompe, c’est ce paradis qui est représenté au milieu de la salle où se trouve la collection Guimet.
- Voilà tous les objets bouddhiques qui se trouvent dans la galerie; mais en dehors, si l’on suit la colonnade extérieure, on rencontre encore d’autres figures de bouddhas, les uns assis, les autres debout. La plupart de ces grandes et belles statues appartiennent à M. Bing, comme la statue du vestibule. Parmi elles on en remarque deux qui ne diffèrent que par la dimension et représentent un personnage debout, dont la tête est entièrement rasée, et portant dans une main un objet en forme de poire : elles ont au front le signe que j’ai déjà signalé dans la statue du vestibule; mais celui de l’une d’elles est formé par une pierre de couleur rouge. On peut douter que ces figures représentent le Bouddha, parce quelles n’ont pas l’attitude qu’on lui donne ordinairement : elles représenteraient plutôt des disciples. D’autres statues sont assises; elles ont, ou les cheveux frisés, comme celles que nous avons vues dans une des vitrines de la collection de M. Guimet, ou bien les cheveux nattés, couvrant entièrement la tête en se séparant pour aller à droite et à gauche, de manière à recouvrir le lobe de l’oreille, qui est, dans toutes ces statues, d’une longueur inusitée.
- Il y a aussi dans cette galerie extérieure quelques bouddhas en bronze, très détériorés, provenant des ruines du Cambodge. L’une de ces statues a sur la paume de la main la marque très visible d’une roue.
- Tels sont, esquissés rapidement, tous les objets qui se trouvent dans la galerie de l’art rétrospectif; mais je dois rappeler ici qu’au Champ de Mars, dans la section des colonies, à l’exposition cambodgienne, parmi les objets rapportés par feu M. de Lagrée, qui commandait l’expédition du Mé-Kong, pendant laquelle il mourut, il y a une petite statue de Bouddha, de grandeur moyenne, représenté debout. C’est le seul Bouddha que j’aie remarqué à l’Exposition en dehors du Trocadéro.
- Vous voyez que les statues des bouddhas sont en grand nombre : il ne
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- faut pas s’en étonner, car la figure du Bouddha est très répandue chez les bouddhistes; elle aurait même joué un assez grand rôle dans l’iiistoire, et l’introduction du bouddhisme dans plusieurs pays, tels que la Chine et le Japon, aurait été provoquée ou favorisée par l’introduction de la statue du Bouddha. 11 est incontestable que cette figure, avec son air calme et placide, a exercé une grande impression et favorisé la propagation du bouddhisme. Je voudrais donc étudier brièvement les différents caractères de ces statues cl’après les signes distinctifs qu’elles présentent et à l’aide des descriptions qu’en donnent les livres bouddhiques.
- Un bouddha a toujours trente-deux signes principaux et quatre-vingts autres signes secondaires. Rassurez-vous, Mesdames et Messieurs, je ne vous les énumérerai pas tous, mais je suis obligé de parler de quelques-uns. 11 y en a qu’il est impossible de représenter dans une statue ou un tableau, par exemple le privilège d’avoir quarante dents; mais il en est d’autres qui peuvent très bien être figurés. Le premier est une excroissance que le Bouddha a au sommet de la tête; cette excroissance est généralement représentée dans les figures.du Bouddha. On ne la remarque pas souvent à notre Exposition; d’abord, dans un certain nombre de figures, elle est nécessairement dissimulée par une coiffure montante dont la présence est peut-être en partie motivée précisément par l’existence de cette excroissance. Il n’y a guère que les bouddhas placés le long du mur de droite, dans la salle où se trouve la collection de M. Guimet, chez lesquels cette excroissance soit assez visible, quoiqu’elle ait une forme singulière par suite de la concavité que j’ai signalée et qui n’est peut-être que le résultat d’une dégradation. Cependant je dois appeler l’attention sur la statue placée dans la vitrine de gauche, et qui a le sommet de la tête rasé tandis que tout autour sont des cheveux frisés de couleur bleue. lise pourrait que cette partie rasée représentât l’excroissance, quoiqu’elle puisse aussi bien figurer la tonsure. Dans certains livres chinois où le Bouddha est représenté en gravure sur le titre, on lui voit également le sommet du crâne entièrement nu, tandis que des cheveux bouclés tournent autour de la tête.
- Ceci nous amène à parler de la chevelure du Bouddha. Cette chevelure, d’après les descriptions que je viens de faire, est assez diverse. Au premier abord, il semblerait que le Bouddha ne dût pas avoir de cheveux, car lorsqu’il quitta la maison paternelle, pour adopter la vie ascétique, son premier soin fut de les couper, d’où la conséquence qu’il devait être rasé; mais à côté de cette affirmation, nous en trouvons une autre : malgré sa tonsure primitive, il aurait conservé des cheveux qui n’avaient pas plus de deux pouces de long et qui étaient frisés; c’est cette frisure qu’on remarque sur un grand nombre de statues. On leur donne la couleur bleue, parce que, dans les descriptions qu’ils font du Bouddha, les livres religieux déclarent que ses cheveux étaient couleur d’indigo; on dit, il est
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- vrai, d’autre part, qu’ils étaient de couleur noire; mais, quand il s’agit de couleurs, on a toujours un peu de latitude, et les bouddhistes auront trouvé plus original de caractériser leur maître par une chevelure bleue; en général, dans les peintures qu’on en fait, on donne à ses cheveux cette nuance ; c’est celle qui a été adoptée et est, pour ainsi dire, devenue classique.
- Je passe maintenant au signe que le Bouddha a sur le front; on le voit sur la plupart des statues; il est quelquefois représenté en blanc, mais nous avons remarqué que, dans une des statues placées à l’extérieur de la galerie, il est figuré par une pierre rouge, et, en effet, dans un grand nombre de manuscrits bouddhiques ornés de miniatures, ce signe est peint en rouge : cependant, d’après les descriptions qu’en donnent ces mêmes livres, il consiste en un cercle de poils blancs de la couleur de la neige et de l’argent; il devrait donc être blanc, et il l’est en effet sur quelques peintures et statues. Ce signe de Bouddha est regardé comme un symbole de grande puissance : dans certaines circonstances , quand le Bouddha parle avec autorité, des rayons de diverses couleurs partent de ce signe, vont remplir l’espace, produisent des effets merveilleux, puis rentrent dans la tête du Bouddha, par l’excroissance qu’il a au sommet du crâne. C’est peut-être pour mieux rappeler ces jets de rayons colorés qu’on a préféré représenter quelquefois le signe qui est sur le front du Bouddha par un cercle rouge.
- Pourquoi le Bouddha a-t-il le lobe de l’oreille aussi développé ? Comment se fait-il que celui qui sait tout (car le Bouddha est celui qui sait tout) ait des oreilles longues ? Rien ne l’indique ; on ne parle même pas de ses oreilles dans la liste des trente-deux ni des quatre-vingts signes, et cependant nous voyons qu’elles sont toujours très développées. Peut-être cela tient-il à l’habitude de porter des pendants d’oreilles, car, dans les statues cambodgiennes, qdusieurs bouddhas sont représentés avec cet ornement, et, dans les statues en dehors de la galerie, on voit quelques bouddhas qui ont l’oreille percée. Ils ont, au lobe inférieur de l’oreille, une large ouverture destinée probablement à recevoir des pendants d’oreilles ou peut-être à rappeler que le Bouddha en avait porté dans ses premières années; car c’est là une des parures qu’il avait dû rejeter bien loin lorsqu’il quitta sa famille pour se faire ermite.
- Nous avons remarqué que le Bouddha a quelquefois sur la paume delà main un cercle ou une roue; ce cercle n’est pas indiqué non plus dans la liste des trente-deux signes; on parle bien des lignes de ses mains, mais non pas d’une roue qui y serait empreinte. Du reste, il est rare que le Bouddha soit représenté la main vide; habituellement il tient un vase à aumônes; ce vase à aumônes paraît se retrouver dans une seule des grandes statues qui sont à l’extérieur de la galerie, mais l’objet qu’elle a dans la main est tellement petit qu’on a de la peine à y reconnaître le
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- vase à aumônes. Pour achever ce que j’ai à vous dire des principaux signes cpie le Bouddha porte sur sa personne, il me reste à en mentionner un dont je n’ai pas eu l’occasion de parler, et qui est très important, c’est la roue qu’il a sur la plante du pied. Cette roue est généralement indiquée sur les statues du Bouddha; mais je n’ai pu la reconnaître sur quelques-unes de celles qui'sont à l’Exposition, et si elle s’y trouve, sans doute les dimensions des statues ou d’autres circonstances m’auront empêché de la voir. Je n’en rappellerai pas moins que le pied du Bouddha a donné lieu à une foule de superstitions. Non contents de cette roue qu’il a sur la plante du pied, les sectateurs du Bouddha ont imaginé un grand nombre d’autres signes. Ils en comptent jusqu’à cent huit, et prétendent que l’empreinte de ce pied se trouve en.certains endroits: dans l’île de Ceylan, dans le royaume de Siam, etc. Ces empreintes, gardées avec soin, sont le but d’un grand nombre de pèlerinages isolés ou collectifs, principalement celle qui est à Siam et qu’on appelle le Prabat (pied sacré).
- Il me reste à vous entretenir des accessoires de la statue du Bouddha, de son costume, de son auréole et de son piédestal.
- Le costume du Bouddha est très simple : il se compose de trois pièces de vêtement, l’une enveloppant la partie supérieure du corps; l’autre, la partie inférieure, et enfin le manteau. Seulement le Bouddha ramassait dans les cimetières et dans les ordures les étoffes dont il se couvrait, tandis que, dans les représentations qu’on fait de lui, on lui donne des habits brillants, rouges ou de couleurs variées, et brodés. Cela s’explique par la vénération dont on l’entoure, mais c’est une véritable infidélité à la tradition.
- Quant à l’auréole, tantôt c’est un simple nimbe allant cl’une épaule à l’autre, tantôt c’est un nimbe plus vaste qui enveloppe tout le corps. Quelquefois il y a deux nimbes, l’un entourant la tête, et l’autre le corps; et c’est probablement la combinaison de ces deux nimbes qui a motivé le contour des auréoles que l’on remarque dans les statues cambodgiennes. Cette auréole est quelquefois fort enrichie cl’ornements représentant des fleurs et autres objets. Mais l’élément qui la distingue, c’est la flamme formant une sorte de couronne autour du Bouddha; dans certaines statues qui font partie de la collection de M. Guimet, spécialement dans la vitrine de gauche, le Bouddha en bronze est entouré d’une auréole évidée, affectant cette forme de flamme, et ses deux acolytes sont pourvus d’une auréole semblable.
- Enfin le siège sur lequel le Bouddha repose, et qui est d’une certaine complexité, doit consister essentiellement en feuilles ou en herbes. Lorsque le Bouddha se dirigea vers l’arbre où il devait méditer et trouver la sagesse et la science parfaite, il demanda des herbes à un faucheur, et c’est avec ces herbes qu’il fît le tapis sur lequel il s’assit. Ces herbes de la tradition sont devenues, dans la sculpture et la peinture, de larges feuilles.
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- Voilà quels sont les principaux attributs du Bouddha; pour en rendre la signification plus claire, je vais raconter les principaux événements de la vie de ce personnage.
- Le Bouddha était fils d’un petit roi de l’Inde, le roi des Çâkya. A l’âge de vingt-neuf ans, il quitta clandestinement la maison paternelle, renonçant à la royauté, à la famille, à toutes les jouissances, meme les plus légitimes, de la vie. 11 avait, dit la légende, successivement rencontré un vieillard, un malade, un mort et enfin un ascète. La vue de la vieillesse, de la maladie et de la mort l’avait dégoûté de la vie et lui avait donné l’idée de chercher dans l’ascétisme la tranquillité de l’esprit. Pendant six ans il se livra à de pénibles austérités, à des mortifications terribles, dans la province qui porte aujourd’hui le nom de Bihar, sur une colline qui s’appelait et s’appelle encore maintenant Gaya. Parmi les exercices auxquels il se livra, le jeûne fut celui qu’il pratiqua le plus. Il en vint à ne plus manger qu’un grain de riz par jour; et l’on a soin de nous faire remarquer que les grains de riz n’étaient pas plus gros alors cju’aujourd’hui. Au bout de six ans, il trouva ce régime détestable et il se remit à manger sans renoncer à l’espoir de trouver la science absolue, la sagesse parfaite. Il y parvint à la suite d’une méditation profonde qui dura six semaines, sous un arbre; c’est là qu’il s’était formé un lit de gazon, et sous cet arbre, plongé dans l’extase et dans la méditation, il finit par devenir un Bouddha, c’est-à-dire par obtenir la science parfaite (la Bodhi). On raconte que, pendant une des six semaines qu’il passa sous cet arbre, il y eut une période d’orages; il eut froid, et alors, pour le préserver de l’intempérie, le roi des dragons, qui se trouvait dans un lac du voisinage, l’enveloppa sept fois et l’abrita de ses sept têtes. C’est à ce trait que se rapporte la forme particulière donnée à l’auréole dans quelques monuments cambodgiens où cette auréole est formée des sept têtes d’un serpent, en souvenir de ce que le roi des serpents avait protégé le Bouddha contre le froid et la pluie.
- Après avoir trouvé la sagesse parfaite, le Bouddha forma une société de moines mendiants, dont les deux principaux, Çàripoutra et Moggalâna, sont les deux acolytes souvent placés à ses côtés; il passa le reste de sa vie à diriger cette société, à l’accroître, à méditer et à prêcher sa doctrine. C’est à ces deux opérations que se réfèrent les deux attitudes qu’on lui donne. Les statues assises le représentent méditant, les statues debout le représentent prêchant. Des ennemis acharnés, des docteurs rivaux le poursuivirent de leurs haines et de leurs calomnies, quelquefois même de leurs attentats, car on chercha à le faire mourir; mais, en revanche, des personnages considérables, des rois puissants le prirent sous leur protection, lui donnèrent des jardins où il pouvait se retirer et vivre avec ses disciples. Après quarante-cinq années passées de la sorte, il mourut d’une mort assez douce, mais bien extraordinaire pour lui, qui était la sobriété
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- même: il mourut d’une indigestion. Il ne se nourrissait pas de viande; pour rien au monde, il n’aurait voulu manger chose qui eût eu vie, et cependant il mourut d’indigestion pour avoir mangé de la viande de porc! On a de la peine à expliquer un pareil fait; c’est, nous dit-on, qu’il lui restait encore une dernière faute.à expier avant d’entrer dans le repos absolu auquel sa qualité de bouddha lui donnait droit.
- J’ai essayé de vous faire connaître le Bouddha d’après les principaux traits de sa vie, tels qu’ils nous sont racontés par les livres bouddhiques, en laissant naturellement de côté une foule de légendes, et d’après les représentations que nous en trouvons dans les monuments. Mais le bouddhisme ne consiste pas seulement dans le Bouddha; il y a aussi ses disciples. Or, nous en trouvons des spécimens à l’Exposition, dans les peintures de M. Bégamey, jointes à la collection de M. Guimet. Parmi elles, nous remarquons plusieurs représentations de moines bouddhistes; il y a, en particulier, un moine de Ceylan, représenté seul; une autre peinture nous en offre deux, un jeune et un vieux; non seulement le peintre a fait ressortir le contraste des deux âges, mais il a ajouté un autre contraste plus saisissant: derrière ces deux moines, il a placé une bayadère, une danseuse, mettant ainsi le plaisir et l’ascétisme en présence. Enfin il y a un moine chinois de Shang-Haï.
- Tous ces moines se distinguent par leurs habits jaunes ; le bouddhiste de Shang-Haï a dans son habillement une pièce grise, mais sa robe est jaune. En effet, les moines bouddhistes sont vêtus de jaune dans le royaume de Siam et dans l’Indo-Chine; prendre ou quitter les habits jaunes équivaut à entrer dans la confrérie bouddhique ou à en sortir. Mais, outre ces moines de Shang-Haï ou de Ceylan, il y en a qui sont du Japon; ici, plus d’habits jaunes. Un jeune moine bouddhiste japonais est vêtu d’habits noirs, et, dans un tableau curieux représentant une conférence religieuse qui est certainement bouddhique, non pas seulement d’après l’étiquette dont la peinture est accompagnée, mais parce qu’on aperçoit dans la salle une statue du Bouddha en or qui semble présider la conférence, nous voyons un certain nombre de personnages, les uns rangés sur des bancs, les autres dispersés, lisant dans des livres placés à terre; on n’y remarque pas un seul habit jaune.
- C’est là une chose assez difficile à expliquer. Il est hors de doute que ces bouddhistes appartiennent à une secte spéciale. Or, les différentes sectes se distinguent par les nuances de leurs habits; mais l’absence complète d’habits jaunes ne se comprend pas très bien, le jaune et le rouge, plus ou moins nuancés dans un sens ou dans l’autre, étant la couleur du vêtement des disciples de Çâkya-Mouni.
- Les représentations de moines bouddhistes sont, vous le voyez, peu nombreuses à l’Exposition, mais elles suffisent pour en donner une idée.
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- Un mot maintenant sur ces moines, sur leur manière de vivre et sur leur organisation.
- Les moines ou disciples du Bouddha ont un régime des plus simples. Le matin, ils partent munis d’une écuelle ou vase à aumônes et vont, de porte en porte, ne levant pas les yeux, n’ouvrant pas la bouche, attendant modestement qu’on dépose dans leur vase à aumônes quelque nourriture. Quand leur vase est rempli d’une manière suffisante, ils rentrent chez eux et, à midi, a lieu le repas. Dès lors on ne doit plus manger jusqu’au lendemain, et le reste de la journée doit être consacré à la méditation.
- Le costume est aussi des plus simples; il se compose, comme celui do Çâkya-Mouni, de trois pièces de vêtement jaune ou rougeâtre, car ces deux nuances sont adoptées selon le pays ou selon les écoles.
- Telle était l’institution primitive, mais elle s’est adoucie depuis que le bouddhisme a fait des progrès et est devenu religion dominante. Ainsi, pour ce qui touche la nourriture, il est dit, dans un livre birman, qu’il y a quatre espèces d’aliments qui ne sont pas considérés comme une nourriture, ce sont: le miel, le sucre, le beurre et l’huile de sésame; on les appelle les quatre douceurs. Le moine bouddhiste peut les absorber dans les après-midi sans être censé avoir fait un repas.
- De même pour le vêtement. Nous ne sommes plus au temps où Çâkya-Mouni ramassait dans les ordures les étoffes qui devaient le couvrir; aujourd’hui les moines bouddhistes sont reçus par les rois, par de grands personnages qui leur donnent des vêtements tout neufs. Bref, la vie des moines bouddhistes, bien que quelques-uns d’entre eux suivent un régime très sévère et conforme à l’institution primitive, est devenue singulièrement facile. Ils sont très honorés dans les grandes maisons où ils sont invités. Il est vrai qu’ils font des prédications, qu’ils enseignent leur religion, qu’ils ont à remplir certains devoirs; mais on leur en témoigne une vive reconnaissance, on leur donne des friandises, les quatre douceurs augmentées de quelques autres, des vêtements, puis on les congédie avec honneur et comblés de présents.
- Ges moines chargent les populations cl’un fardeau inutile: cependant on ne doit pas méconnaître qu’ils rendent des services; ce sont eux qui donnent l’instruction. Il est constant que, dans les pays bouddhiques, l’instruction élémentaire est assez largement répandue; elle n’est pas bien profonde, ni bien solide, ni bien étendue, ni toujours bien saine, mais au moins les enfants apprennent à lire, à écrire et à compter; ils reçoivent quelques éléments d’instruction, et ce sont les moines qui les leur donnent. Les enfants, et même des adultes, prennent l’habit jaune et le gardent pendant un certain temps, car nul n’est assujetti à rester moine toute sa vie.
- Mais les disciples du Bouddha ne se composent pas seulement de
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- moines. A proprement parler, il n’y a de vrais bouddhistes que les membres de la confrérie, ceux: qui sont complètement assimilés au Bouddha. Mais de bonne heure le Bouddha a considéré comme lui appartenant tous ceux qui lui rendaient hommage, qui reconnaissaient son caractère, qui honoraient ses moines et leur donnaient la nourriture, qui se soumettaient à certaines observances morales. On en est venu ainsi à appeler bouddhistes tous les peuples où la confrérie du Bouddha s’est établie; ce qui ne veut pas dire que ces peuples soient profondément bouddhistes. D’abord, le bouddhisme, en se répandant, a pactisé avec une foule de pratiques superstitieuses qui lui sont absolument étrangères, mais qui quelquefois se sont fondues avec lui de telle façon que, si l’on ne recourt pas aux livres religieux, il est difficile de faire la distinction. Ensuite il n’a pas entièrement supplanté l’ancienne religion dans tous les pays où il a pénétré.
- Le bouddhisme, né sur les bords du Gange, s’est propagé bien au delà des limites de l’Inde ; il a dû cette extension à différentes causes. La première, qui lui fait honneur, tient à ce qu’il enseignait que la vérité est pour tous les hommes; le bouddhisme, en effet, n’est pas une religion nationale appartenant à une nation ou même à une tribu, à une caste privilégiée comme la religion de Brahma dans laquelle Çâkya-Mouni était né. L’enseignement du Bouddha est offert à tous, sans exclusion pour personne; c’est en partie ce qui fut cause de la persécution qui le détruisit dans l’Inde. Gomme il ne tenait pas compte des distinctions de naissance, des préjugés de caste sur lesquels reposait la société indienne, on finit par le proscrire, par l’anéantir; il se réfugia au dehors et fut reçu par tous les peuples voisins. Ces peuples représentent une masse cl’hommes considérable, et l’on évalue à 5oo millions environ le nombre des bouddhistes; si ce chiffre était exact, le bouddhisme serait, sans contredit, la religion qui aurait le plus d’adhérents; mais ce n’est là qu’un chiffre approximatif; on ne sait pas toujours jusqu’à quel point les anciennes religions ont conservé leur empire chez certains peuples bouddhistes tout en faisant des emprunts aux enseignements de Çâkya-Mouni, de sorte que ce chiffre de 5oo millions ne saurait être admis sans réserve; seulement il donne une idée du grand nombre d’hommes qui, plus ou moins directement, sont soumis à l’influence du bouddhisme.
- On peut mesurer l’attachement d’un pays au bouddhisme par le nombre de moines que ce pays nourrit; or, on remarque que, dans toutes les contrées où le bouddhisme existe, la proportion des moines, des membres de la confrérie du Bouddha est très considérable : par conséquent c’est une preuve que la population, quelle que pubse être d’ailleurs la force de ses convictions et quelles que soient les superstitions étrangères qui se partagent ses hommages religieux, honore les disciples du Bouddha, les membres de sa confrérie et, par cela même, est attachée à son système religieux.
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- Après vous avoir parlé du Bouddha et do ses disciples, il me reste à vous dire quelques mots de ses livres, de son enseignement. Le Bouddha n’a rien écrit; à sa mort, ses disciples se rassemblèrent et pendant plusieurs mois ils se remémorèrent, récitèrent et apprirent tous par cœur ce que chacun d’eux avait retenu des discours de leur maître. Telle fut la première compilation de l’enseignement du Bouddha; plus tard cet enseignement s’accrut : les livres furent écrits, et la collection des livres bouddhiques devint considérable.
- Cette collection se divise en trois parties principales: la discipline, la doctrine, et la métaphysique; il en existe deux rédactions bien distinctes, Tune dans la langue sanscrite, qui est la langue savante de l’Inde, et l’autre en langue de Magadha (portion du Bihar actuel), langue du pays ou Çâkya-Mouni devint Bouddha. Cette langue, ordinairement appelée Pâli (ou Baü, selon la prononciation indo-chinoise), est un idiome populaire, probablement le sanscrit tel qu’on le parlait à l’époque où vivait le Bouddha. Les livres sanscrits ont été traduits dans les langues d’une portion des pays où le bouddhisme a pénétré, en tibétain, en mongol, en chinois, en japonais. Les livres palis ont été traduits dans la langue des autres pays qui ont reçu le bouddhisme : dans la langue de file de Ceylan, et dans celles de rindo-Chine, en birman, en siamois, en cambodgien. Ces livres sont aussi représentés à l’Exposition par quelques spécimens : dans une vitrine faisant partie de la collection de M. Guimet, il y a des livres chinois et japonais avec des images du Bouddha; il y a aussi un spécimen d’écriture siamoise, et un livre tibétain remarquable par sa forme oblongue et son écriture rouge où sont représentées, gravées, certaines figures bouddhiques, et dont le texte, dans la partie mise sous les yeux du visiteur, se compose de sentences sanscrites en caractères tibétains. Enfin on y remarque deux livres qui méritent plus particulièrement l’attention, et qui sont en caractères birmans et en langue pâlie. L’un est composé de feuilles de palmier sur lesquelles on écrit avec un poinçon; après avoir écrit on passe sur les feuilles une couche d’huile de pétrole ou d’une composition ad hoc; quand on essuie la feuille, le liquide a pénétré dans les traces formées par le stylet et l’écriture devenue noire peut se lire très aisément. Ce manuscrit birman en langue pâlie est enfermé entre deux planchettes, et Ton aperçoit les cordes qui, passées à travers les trous pratiqués dans chaque feuille à une place réservée, servent à lier le livre, lequel est, comme vous le voyez, bien loin d’être fait comme les nôtres. Si vous allez visiter l’exposition de la Bibliothèque Nationale, vous remarquerez plusieurs manuscrits analogues, tout ouverts, et dont la vue permet de se rendre plus facilement compte de la manière dont ces livres sont formés.
- Un autre manuscrit, dont un spécimen figure aussi à l’exposition de la Bibliothèque Nationale, mérite notre attention; il est remarquable par les
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- lettres noires et épaisses qui le couvrent. Voici comment ce manuscrit se fait : on prend une feuille de palmier ou de métal, ou une planchette bien mince sur laquelle on étend un vernis; sur ce vernis on met une couche de couleur et sur la couche de couleur, avec le même vernis, on écrit de larges lettres et dans l’intervalle des lettres on passe de l'or, on fait différents dessins, et l’on a ainsi un livre qui paraît doré et ornementé. L’ouvrage dont ce manuscrit est une copie est intitulé Kammavâtcha : c’est le rituel de la réception des moines. Pour être reçu moine bouddhiste , il est indispen • sable de remplir certaines conditions; on adresse au postulant diverses questions; on lui demande s’il n’a pas telle et telle maladie, s’il a la permission de ses parents, etc. Le livre qui contient ce rituel est le seul pour la copie duquel on prenne ces arrangements; encore ne le fait-on qu’en Birmanie : ce n’est qu’en Birmanie qu’on fait des manuscrits comme celui de Kammavâtcha, et je ne sache pas qu’aucun autre livre soit l’objet des mêmes soins. Les caractères dont on se sert pour les copies ornées du Kammavâtcha ne sont pas les caractères actuels ordinaires; ce sont les anciens caractères connus sous le nom d’écriture carrée. Le Kammavâtcha a été traduit pour la première fois par un officier anglais, le major Symes, envoyé comme ambassadeur à Ava en 1796. Il a joint cette version à la relation de son ambassade dont il existe une traduction française.
- Après avoir cherché à vous faire connaître la composition générale des écritures bouddhiques, et la forme extérieure des livres d’après le spécimen offert à notre curiosité, je voudrais maintenant vous donner une idée sommaire de la doctrine bouddhique. Le Bouddha n’est pas un dieu, comme on l’a cru pendant longtemps, et comme peut-être certaines personnes le croient encore. Dirai-je que c’est un homme? Oui, car on ne peut être un bouddha quesousla forme humaine. Mais le bouddha Çâkya-Mouni, d’après son propre enseignement, n’a pas toujours été un homme; il a vécu bien des fois avant de vivre en bouddha, et souvent sous la forme d’un animal ou sous celle d’un dieu. Car les bouddhistes admettent bien des dieux, mais des dieux sujets aux mêmes vicissitudes que tous les autres êtres, et qui, par conséquent, n’ont rien de véritablement divin. Je dirai donc que le bouddha est un être cpii a passé par une série infinie d’existences et qui, dans toutes ces existences, par la force de sa volonté, par ses efforts personnels, a réussi à détruire peu à peu l’effet des mauvaises actions qu’il avait commises, comme il arrive à tous les autres hommes d’en commettre. Le bouddhisme établit un vaste système de compensation entre les mauvaises actions et les bonnes, les bonnes effaçant les mauvaises. Quand on a fait de mauvaises actions, on est puni, et entre autres punitions on est condamné à vivre et revivre indéfiniment : plus on fait de bonnes actions, plus on expie les mauvaises, et plus la série des existences par lesquelles on doit passer diminue. Enfin, quand les mauvaises actions sont complète-
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- ment effacées par les bonnes, le cercle des existences cesse, et l’être arrivé à ce résultat entre dans le repos complet, qu’on appelle Nirvana et sur lequel je ne m’étendrai pas, parce que c’est un sujet de discussions longues et difficiles. Or, tout être peut faire les mêmes choses que le Bouddha, ce qui ne veut pas dire que chaque être soit appelé à devenir Bouddha; on ne le devient qu’à la condition d’avoir fait plus qu’il n’était nécessaire pour expier ses mauvaises actions. Le Bouddha a donc acquis de grands mérites, et s’est trouvé par sa propre nature investi du droit de conseiller les autres, de les instruire, de les enseigner. Tous ne peuvent arriver à ce terme élevé, mais tous peuvent compenser leurs mauvaises actions par leurs bonnes actions; tous peuvent détruire l’effet de leurs méfaits et arriver ainsi à ce repos absolu qui est le nirvâna et qui n’est pas le privilège exclusif des bouddhas, car il est continuellement question, dans les livres bouddhiques, d’hommes qui arrivent au nirvâna et qui ne sont pas des bouddhas.
- Il p a dans le bouddhisme une grande lacune, tellement grave qu’on ne comprend pas qu’une religion puisse exister dans ces conditions, c’est qu’il ne reconnaît pas de Dieu; le bouddhisme est une religion véritablement athée. Il y a, il est vrai, quelque chose qui, jusqu’à un certain point, corrige ce défaut, c’est la croyance, la conviction, la déclaration répétée constamment que toute mauvaise action est infailliblement punie, et toute bonne action infailliblement récompensée, et que, quoi qu’on fasse, du moment qu’une mauvaise action a été commise, il y aura un jour où elle sera punie, et que, quand une bonne action a été accomplie, il viendra un temps où elle sera récompensée. Cette sorte de fatalité implacable que les bouddhistes attachent aux conséquences des actions est comme une reconnaissance indirecte de l’action divine, et il est certain quelle a exercé une grande influence sur les esprits; car elle n’a pas été enseignée seulement d’une façon doctrinale et métaphysique, elle a été éclairée et expliquée par une foule de légendes, de récits qui ont frappé les imaginations : et c’est là ce qui a favorisé la propagation du bouddhisme en même temps que cette largeur compréhensive qui ne tient pas compte des distinctions de naissance, de caste et d’origine, et que cette figure calme et placide du Bouddha répétée un nombre infini de fois par la peinture et la sculpture.
- J’ai essayé de vous expliquer de mon mieux les trois parties du bouddhisme; le Bouddha, sa doctrine et sa confrérie, c’est ce qu’on appelle, en langage bouddhique, les trois joyaux ou les trois refuges. Avant de terminer, je voudrais ajouter quelques mots sur un des pays où le bouddhisme domine, et je choisirai l’Indo-Chine, non seulement parce que cette Conférence a été faite sur l’initiative du président d’une société qui s’occupe d’études indo-chinoises, mais aussi parce que nous avons des éta-
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- blissements dans ce pays bouddhique et qu’il est nécessaire de connaître, mieux cju’on ne l’a fait jusqu’ici, le bouddhisme et les bouddhistes indo-chinois.
- L’Indo-Chine a reçu la civilisation par deux courants, l’un venant du nord-est, qui est le courant chinois, et l’autre venant du nord-ouest, qui est le courant indien. Tout l’empire d’Annam est chinois, par son esprit, par sa langue et par toute sa culture intellectuelle et morale; la langue officielle, la langue savante est le chinois, la religion est le bouddhisme chinois : TAnnam en un mot est entièrement soumis à l’influence chinoise. Le Cambodge, Siam et la Birmanie sont au contraire sous l’in— lluence indienne. Nos établissements de Cocliinchine appartiennent à l’in-Huence chinoise; mais le Cambodge, qui touche à nos possessions cochin-chinoises, avec lequel les habitants de nos provinces ont des rapports constants et sur lequel la France exerce un protectorat, est soumis à l’in-lluence indienne. Par conséquent, pour que nous puissions veiller à nos intérêts nationaux en Cocliinchine, il est important que nous sachions nous rendre compte de l’influence indienne dans lTndo-Chine.
- 11 serait trop long d’entrer dans les détails; il faut se borner à quelques exemples : ainsi la plupart des noms géographiques importants de lTndo-Chine sont indiens; le nom de Cambodge est indien, les indigènes s'appellent Khiner, dans leur langue; la ville d’Ankor, si célèbre par ses monuments merveilleux, porte un nom qui est tout simplement le mot sanscrit retourné Nagara, qui veut dire «ville». Les Siamois s’appellent Thay dans leur propre langue, mais le nom sous lequel nous les connaissons est sanscrit.
- En Birmanie, des noms géographiques tels que ceux d’iravadv, d’Ama-rapoura et même celui de la capitale actuelle Manclalay, témoignent encore de cette influence indienne.
- Et ce n’est pas seulement en géographie; dans tous les domaines, dans les sciences, la littérature, les langues, nous trouvons la trace de l’influence indienne, exercée non pas peut-être exclusivement, mais principalement par le bouddhisme, qui est la religion de toute lTndo-Chine, de l’empire d’Annam , comme des autres contrées, mais qui dans ces dernières s’est manifesté sous sa forme purement indienne. La langue sacrée, la langue savante y est le pâli, c’est-à-dire la langue que parlait probablement le Bouddha, et cette langue a pénétré dans le langage artificiel qu’on emploie en parlant aux grands et même dans le langage populaire.
- Un d es résultats les plus curieux et les plus intéressants auxquels on puisse arriver en étudiant les effets de l’influence indienne et bouddhique sur un pays si éloigné, et qui diffère tellement du nôtre, c’est de rencontrer des faits qui semblent le rapprocher de nous. Ainsi nous retrouvons dans lTndo-Chine des fables, ces fables qui nous sont familières, et qui
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- ont servi à notre instruction première. Les enfants de l’Indo-Chine peuvent apprendre par cœur ou entendre raconter les fables que les nôtres apprennent clans La Fontaine; elles sont tirées des livres bouddhiques. Je vais vous en donner un exemple; mais préalablement il est nécessaire que je rappelle en peu de mots l’histoire de ces fables.
- Au vie siècle, un roi de Perse, de la dynastie Sassanide, Chosroès Nou-chirvân, fit chercher dans l’Inde le recueil des fables de ce pays; il les fit traduire dans la langue qu’on parlait alors en Perse et qui n’était pas celle d’aujourd’hui. Cette traduction a péri, mais avant qu’elle eût disparu, une traduction au moins venait d’être faite en arabe; on en fit d’autres en persan, en turc, en grec, en latin, et dans différentes langues modernes. Du temps de La Fontaine, une de ces traductions avait été faite en français, et c’est de là que notre poète a tiré les différentes fables indiennes qu’il a mises en vers. Ces mêmes fables, qui se sont propagées de l’Inde jusque dans l’Occident, ont aussi pénétré clans l’Orient, elles ont été portées en Chine et sont venues dans l’Indo-Chine; peut-être le même recueil qui est arrivé clans l’Occident par suite cle l’entreprise cle Chosroès Nouchirvân a-t-il été porté dans l’Indo-Chine, mais il est certain que les fables y ont pénétré aussi par un autre canal. Le bouddhisme les v a introduites en leur donnant une forme spéciale, en leur faisant, pour ainsi dire, porter sa livrée; c’est là une chose intéressante et qui mérite d’être notée. Voici une cle ces fables. Le roi Brahmadatta, dont il est question, est un personnage imaginaire, régnant clans un temps qui est, pour nous, celui où les bêtes parlaient. Le Bouddha, qui accomplissait alors une cle ses existences antérieures, y est qualifié de Bodhisattva (futur Bouddha) :
- Autrefois, quand Brahmadatta exerçait la royauté à Bénarès, le Bodhisattva naquit dans une famille de ministre. Arrivé à l’âge d’homme, il eut la direction des affaires religieuses et politiques du roi. Or, ce roi était bavard; quand il parlait, personne ne trouvait à placer un mot. Le Bodhisattva avait le désir cle réprimer ce bavardage et se creusait la tête pour trouver un moyen d’y parvenir.
- Précisément à cette époque, dans un canton des pays neigeux (Himavat), il y avait une tortue qui résidait dans un étang. Deux jeunes oies, en quête de nourriture, obtinrent sa confiance. Quand cette confiance fut solidement établie, elles dirent à la tortue : Chère tortue, notre résidence habituelle est sur le flanc du mont Tchitra-Kouta, dans une grotte d’or, c’est un lieu plein de charmes. Veux-tu venir avec nous? — Je le veux bien. — Nous te transporterons, reprirent les oies, pourvu que tu saches tenir ta langue, es-tu capable de ne dire un mot à qui que ce soit? — Chères amies, je saurai la tenir, tr'ansportez-moi. — Bon ! répliquèrent les oies, et faisant saisir aux dents par la tortue un bâton dont elles prirent elles-mêmes les deux bouts, elles s’élevèrent dans les airs. En voyant la tortue emportée par les oies, les villageois s’écriaient : Tiens! une tortue que deux oies transportent avec un bâton ! — La tortue voulait leur répondre : S’il plaît à mes compagnes de me transporter dans la cour du palais (du roi), que vous importe, méchants? — A ce moment elle se trouvait au-dessus de la demeure royale; elle lâcha prise, tomba du haut des airs et se brisa en deux.
- Un grand tumulte s’éleva ; le roi prit le Bodhisattva avec lui et arriva accompagné de
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- ses ministres. En voyant la tortue, il questionna le Bodliisattva : Sage, qu’a-t-elle fait pour tomber? — Le Bodhisaltva, qui depuis longtemps cherchait une occasion pour réprimander le roi, se dit : rrVoici ce-qui sera arrivé : cette tortue aura mis sa confiance dans ces oies, et elles lui auront dit : Nous te transporterons, lui auront fait prendre un bâton avec les dents et se seront élevées dans l’air.' La tortue aura entendu quelqu’un parler; ne sachant pas tenir sa langue, elle aura voulu placer son mot et aura lâché le bâton. C’est ainsi qu’elle sera tombée des airs de manière à se tuer.?) Ces réflexions faites en lui-même, il dit : « Grand roi, les choses se sont passées de cette façon; voilà ce qui arrive aux bavards, à ceux qui parlent sans mesure. »
- Puis il ajouta cette stance :
- rfElle s’est tuée elle-même cette tortue, pour avoir parlé;
- Elle tenait bien le bâton, mais ses propres paroles l’ont tuée.
- Instruit par cet exemple, sublime héros, ne prononce pas hors de propos, même de bonnes paroles ;
- Tu le vois, le bavardage a conduit cette tortue à sa perte.»
- Le roi comprit : «C’est à moi, se dit-il, que s’adresse le discours du sage,» et il lui dit : ff C’est de moi que tu as parlé.» — cr Grand roi, reprit le Bodliisattva, que ce soit de toi ou d’un autre, quand on parle outre mesure, on se perd comme cette tortue.»
- A partir de ce moment le roi se contint et devint discret.
- Qui se serait attendu à trouver dans un livre bouddhique birman, — car ce récit est tiré cl’un livre birman, qui est en pâli et en birman, — la fable que tout le monde connaît, sous le titre de : La Tortue et les deux Canards? Seulement, remarquez le caractère bouddhique qu’on lui a donné. Cette tortue qui tombe juste au bon endroit pour que le ministre puisse faire la leçon au roi, ce ministre qui devine si bien, ce roi si docile, ce sont les bouddhistes qui ont inventé tout cela. La même fable se retrouve plusieurs fois en sanscrit, et elle n’a pas ce caractère, il n’y est pas question du Bouddha, et nul n’y joue le même rôle que lui : ce n’est pas un certain personnage éminent qui fait la morale et la leçon dans les fables indiennes et sanscrites ordinaires. Mais nous avons ici la version bouddhique de cette fable célèbre : c’est le Bouddha qui raconte le fait à ses disciples comme un événement dont il aurait été témoin, et qui serait arrivé pendant une de ses existences antérieures; il en est le narrateur en même temps que le héros et le moraliste. Ainsi, c’est le bouddhisme qu’on enseigne encore au moyen de ces fables ; le lecteur y apprend à vénérer le Bouddha comme le seul et unique sage, comme la source de toute science.
- Mesdames et Messieurs, j’ai accompli aussi bien que j’ai pu la tâche que je m’étais proposée; j’ai essayé, sinon de vous faire connaître le bouddhisme complètement, du moins de vous en donner une idée, et de montrer combien il est important d’avoir quelque notion d’une religion qui est professée par un si grand nombre d’hommes, qui a exercé une influence si considérable sur une grande partie de l’Asie et spécialement dans un pays tel que l’Indo-Chine, où nous avons des intérêts et qu’il est. essentiel que nous connaissions bien. (Applaudissements.)
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- M. Egger, président. Mesdames, Messieurs, je ne veux pas lever la séance avant d’avoir adressé les plus vifs remerciements à l’auteur d’une Conférence aussi intéressante et aussi instructive que celle que nous venons d’entendre.
- Je dois ajouter un renseignement qui me manquait tout à l’heure, parce que je n’ai été informé qu’hier soir des travaux de la société Indo-chinoise, dont le président, M. le marquis de Croizier, a peut-être un peu trop abusé de la confiance que je lui inspirais en ne m’avertissant pas de quelques détails que j’aurais aimé à connaître. Quoi qu’il en soit, je puis maintenant vous annoncer que la société Indo-chinoise, dont le président est M. le marquis de Croizier, qui a pour assesseurs et vice-présidents M. Dulaurier, membre de l’Institut, et M. l’abbé Favre, ancien missionnaire dans l’extrême Orient, a obtenu du Gouvernement l’autorisation de faire ici, non pas cette seule Conférence que nous venons d’entendre, mais plusieurs conférences dont celle-ci n’est que la première. Elle s’est trouvée malheureusement encadrée entre la fabrication du savon et la fabrication du pain, deux sujets au milieu desquels elle se trouvait un peu dépaysée. Cela explique qu’on n’ait pas tout d’abord compris qu’elle n’était que la première d’une série qui vous intéressera beaucoup, et qui pourra attirer, quand l’œuvre sera mieux connue par le succès de la Conférence d’aujourd’hui, un nombre plus grand encore d’auditrices et d’auditeurs sympathiques. (Applaudissements. )
- La séance est levée à 3 heures un quart.
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- PALAIS DU TROCADÉRO.
- 27 AOÛT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LE TONG-KING ET SES PEUPLES,
- PAR M. L’ABBÉ DURAND,
- PROFESSEUR DES SCIENCES GEOGRAPHIQUES À L’UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE PARIS,
- Il EMBUE DE LA SOCIETE ACADEMIQUE INDO-CHINOISE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. le marquis de Groizier, président de la Société académique Indo-Chinoise.
- Assesseurs :
- MAI. Hippolyte Duprat, ancien chirurgien de marine, membre de la Société académique Indo-Chinoise ;
- Jean Dupuis, explorateur du fleuve Rouge au Tong-King, membre de la Société académique Indo-Chinoise ;
- l’abbé Lesserteur , directeur de l’Ànnam et du Tong-King au séminaire des Missions étrangères, ancien missionnaire au Tong-King;
- Aristide Marre, secrétaire général de la Société académique Indo-Chinoise;
- le comte Meyners d’Estrey, membre du conseil de la Société académique Indo-Chinoise ;
- Adolphe Nibelle, secrétaire de la Société académique Indo-Chinoise;
- le colonel de Valette, membre du conseil de la Société académique Indo-Chinoise.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. le marquis de Groizier , président. Mesdames et Messieurs, qu’il me soit permis, en ouvrant cette séance, de remercier S, Exc. M. le Ministre de
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- l’agriculture et du commerce et M. le Sénateur Commissaire général de l’Exposition, qui ont bien voulu autoriser la Société académique Indo-Chinoise à donner, au palais du Trocadéro, une série de conférences sur les différentes contrées, les mœurs et les religions de l’Inde transgangétique.
- Le Tong-King, de tous les pays de l’extrême Orient, est certainement l’un des plus intéressants pour un auditoire français.
- Fécondé par le sang de nos missionnaires, asservi sous le joug de l’Annamite, il a les yeux tournés vers la France et il attend de nous sa délivrance; il offre à notre civilisation cette admirable voie du Song-Coï découverte et explorée du Yun-Nan à la mer par notre courageux et trop modeste compatriote M. Dupuis. (Applaudissements.)
- Vous entendrez donc avec intérêt la conférence de notre savant collègue, Al. l’abbé Durand.
- La parole est à AI. l’abbé Durand.
- AL l’abbé Durand :
- A'Iesdames, Alessieurs,
- Nous allons nous entretenir d’un sujet qui est véritablement à l’ordre du jour, non seulement en France, mais encore dans toute l’Europe. Il s’agit d’un petit pays, d’un coin de terre situé à l’extrémité de la mer de Chine et qui, tout naturellement, ne devrait pas attirer l’attention des voyageurs, des savants et des commerçants.
- Mais, tout petit qu’il soit, il n’en est pas moins un joyau encastré entre les ramifications de la grande chaîne du Laos indo-chinois et le golfe du Tong-King.
- C’est à cause de ses richesses, et aussi à cause de ses l\00,000 chrétiens évangélisés depuis bientôt trois siècles par de nombreux missionnaires français, que l’attention publique s’est tournée sur ce pays.
- En effet, dans les recherches que nous allons exposer et qui ne seront qu’une esquisse bien succincte, pourtant suffisante pour attirer, pour éveiller votre attention et vous faire comprendre mon récit, vous verrez que ce petit pays est aujourd’hui la seule route commerciale entre la Chine occidentale, le Thibet et le reste du monde.
- Qu’est-ce donc que le Tong-King ?
- Le Tong-King nous représente un triangle situé au fond du golfe du même nom. Regardez la carte que je vais tracer au tableau.
- A l’Est, voici le golfe du Tong-King et file d’Haï-Nan qui le ferme; à l’Ouest se trouve la grande chaîne cochinchinoise.
- Le rivage, cette plage sablonneuse, ou plutôt cette grève, est couvert d’une rangée de dunes et présente la même configuration que ja chaîne
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- elle-même. La forme de la presqu’île inclo-chinoise, du côté de l’Est, est la même que celle du massif montagneux de l’intérieur. On dirait, et cela est probable, que jadis, à des époques inconnues de nous, la mer a été battre le pied de ces montagnes. Au sud du Tong-King elles n’en sont pas éloignées de plus de ho à 60 kilomètres.
- Voilà donc le massif central de la Cochinchine. Ce massif central projette deux rameaux principaux: le premier, au Nord, s’allonge de l’Ouest à l’Est en séparant le pays que nous appelons improprement le Tong-King de la Chine; le second, au Sud, forme les montagnes qui séparent le Tong-King proprement dit de la province annamite de Thanh-Hoa.
- Au centre de ce triangle nous trouvons un grand fossé, une crevasse; cette crevasse est creusée par le Song-Coï, qui vient se jeter dans le golfe du Tong-King.
- Les ramifications de la grande chaîne enserrent ce fleuve de leurs murailles abruptes jusqu’à une petite distance à l’ouest du Delta, et de là elles s’avancent, les unes au Nord-Est, pour se relier avec les montagnes qui séparent le Tong-King des provinces chinoises Quang-Si et Quang-Tong; les autres, au Sud, où elles forment plusieurs ramifications qui s’allongent en éventail à l’Est et au Sud-Est. Au fond de ces ramifications, ou plutôt entre elles, coulent les différents affluents du Song-Coï, qui va lui-même se jeter dans le golfe de Tong-King par un certain nombre de bouches. En comptant celles du Tay-Bing, appelé Cua-Cuam ou port fortifié, autre fleuve qui vient de la province du Quang-Tong, on trouve onze bouches du fleuve, dont cinq pour le Song-Coï et six au Nord pour le Tay-Bing.
- Le Tay-Bing et le Song-Coï forment donc deux deltas confondus en un seul.
- Cette région forme une grande plaine triangulaire entre les montagnes; plaine fertile en riz et toute espèce de cultures, qui sont la ressource de toute la population. Le jour où la récolte de riz vient à manquer dans le delta, il en résulte une famine désastreuse pour les Tonquinois. Dans les années fécondes, les immenses cultures de riz qui en couvrent les îles marécageuses fournissent beaucoup à l’étranger. On en exporte en Chine, dans rAnnam et dans d’autres régions de l’extrême Orient.
- Voilà donc l’exquisse grossière du Tong-King ; un delta dans la partie orientale; dans les régions Nord et Ouest, un massif montagneux qui n’est pas autre chose que l’expansion, l’épanouissement du massif de la chaîne de Cochinchine qui envoie ses différentes ramifications vers la côte.
- Le Tong-King est donc, dans sa partie marécageuse, c’est-à-dire dans le delta, d’une fertilité extraordinaire; mais dans sa partie montagneuse, jl nous offre d’autres richesses d’une très grande importance.
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- Toutes les montagnes de cette région renferment une immense quantité de mines de toute espèce. Les bords du Song-Coï, jusque dans l’intérieur du Yun-Nan, province montagneuse de la Chine occidentale qu’on pourrait comparer à l’Auvergne, mais avec des dimensions bien plus grandes, contiennent des mines d’or, d’argent, de charbon de terre et de fer, des mines de zinc, d’étain et d’antimoine. L’or se trouve dans une grande partie de ces montagnes, le cuivre y est commun et vient même affleurer les roches de la vallée moyenne du Song-Coï. Ainsi, lorsque le voyageur, naviguant sur le fleuve, pénètre dans ces longs défilés, dans ces labyrinthes boisés au milieu desquels il serpente et descend de gradin en gradin, de rapide en rapide, de cataracte en cataracte, entre des murailles de 1 5o à j,700 mètres de hauteur, il voit apparaître sur ces rochers abruptes de nombreux affleurements de cuivre natif.
- Ce pays est donc très riche; par conséquent l’industrie a dans le Tong-King des ressources incroyables pour l’avenir. Tout s’y trouve: le combustible sous la forme du charbon de terre pour faire marcher les bateaux à vapeur et les iocomobiles utiles, et les métaux comme le fer tout prêts à être transformés en instruments avec lesquels on attaquera les gangues des métaux précieux. Ces richesses sont réunies sur le même terrain et au bord d’un fleuve navigable. Dans la saison des pluies, le Song-Coï porte des bateaux tirant près de 3 mètres d’eau; en toute saison il oflre assez d’eau pour des embarcations qui en calent environ 2 mètres, jusqu’à la ville chinoise de Manb-Hao, dans le Yun-Nan.
- Ce fleuve nous présente la seule, Tunique voie navigable qui mène de la mer au Thibet, dans la Chine occidentale et dans le nord de Tlndo-Chine.
- Vous vous rappelez les efforts nombreux, répétés, multipliés, que les Anglais ont faits pour s’ouvrir une route depuis l’Inde jusque dans ces pays. Ils savaient qu’il y a là des mines précieuses, un marché de soie inépuisable, une population dense, considérable, qui n’attend que le commerçant pour échanger les produits de sa province contre ceux de l’Europe. Ils ont deviné cela depuis longtemps, et alors ils ont fait de nombreuses tentatives pour pénétrer dans ces régions. Ils n’ont pas réussi. Ils ont d’aborcl tenté la voie du Brahmapoutra. Vous savez que ce fleuve décrit une vaste circonvolution en enfermant l’Himalaya oriental cfans une longue presqu’île, puis descend mêler ses eaux avec celles du Gange à travers l’immense delta de ce fleuve. Eh bien! ils ont remonté la vallée du Brahmapoutra, mais sont venus se briser, s’aplatir, permettez-moi l’expression, contre la muraille verticale qui ferme toute la rive orientale du fleuve, et ils se sont arrêtés stupéfaits devant ces montagnes grandioses aux crêtes neigeuses, aux pics de glace, aux parois infranchissables. Il leur a donc fallu battre en retraite et abandonner cette route. Ils se sont
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- alors rejetés plus bas, au Sud-Est, sur la vallée de Flraouaddy. En prévision des événements futurs, et en gens pratiques, les Anglais se sont emparés de tout le littoral riche, fécond et peuplé cle la Birmanie. C’est pour eux une condition importante; car il ne s’agit pas seulement d’aller occuper un marché de matières premières, mais de trouver des populations auxquelles on puisse les rapporter manufacturées pour les leur vendre.
- Ne blâmons donc pas l’Angleterre de ces acquisitions, puisque avec ses marchandises elle importe la civilisation. Donc les Anglais se sont emparés des bouches de Flraouaddy, et ils ont remonté le cours de ce Ileuve. Dans sa partie moyenne se trouve une ville importante, — elle l’était davantage autrefois, —: c’est Bamo, située dans un magnifique bassin à l’ouest et au pied de la chaîne qui le sépare de la vallée du Me-cong. 11 existe là une route fréquentée depuis des siècles par les Chinois qui apportaient dans cette ville, à dos d’éléphant ou de mulet, les denrées de l’intérieur de la Chine et du Thibet pour les échanger contre celles de la Birmanie. Mais l’insurrection des Taïpings, qui a transformé en déserts des pays naguère couverts de populations considérables, a apporté la misère à la place de la richesse, la stérilité dans les lieux les plus fertiles. Celle révolution ou plutôt cette guerre, qui a duré environ seize ans, a intercepté les communications et les routes se sont détériorées. Cependant celle qui nous occupe est chaussée et parfaitement tracée. Le premier qui Fait explorée est un missionnaire français, Mgr Bigandel, vicaire apostolique de Birmanie. C’est lui qui le premier se rendit en 18 6 A à Bamo pour tenter de pénétrer dans le Yun-Nan. Il s’est avancé jusqu’à une quarantaine de kilomètres à l’Est, et a reconnu qu’elle traverse trois cols ou vallées profondes coupant trois chaînes parallèles, et qu’elle était praticable pour les chevaux, les mulets et les bœufs. Mais les sauvages et les instructions secrètes de la cour de Mendaleh l’arrêtèrent à trois journées de la frontière chinoise. Il fut obligé de revenir sur ses pas, toutefois après avoir constaté que cette route est peuplée, bordée de nombreux villages et que les vallées de ces différentes chaînes sont fertiles, remplies cl’une population semi-sauvage assez dense.
- Après Mgr Biganclet, des voyageurs anglais ont tenté d’explorer cette route; mais leurs tentatives n’ont abouti qu’à des insuccès. La dernière s’est terminée par une catastrophe: M. Margary a été assassiné à Momein par les Chinois. Il est du reste facile de comprendre que ces peuples se soucient fort peu de laisser pénétrer les Européens dans l’intérieur de leur pays. Ils savent que les Hindous, pour avoir accepté l’établissement des premiers comptoirs européens, sont devenus les sujets de S. M. l’Impératrice des Indes; ils savent ce qu’il est advenu de la région maritime de la Birmanie, qui forme la Birmanie anglaise, c’est-à-dire une dépen-
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- fiance de l’empire britannique des Indes; ils savent que, partout où l’Européen prend pied pour établir ses factoreries et ses comptoirs, il finit par s’emparer du pays. Par conséquent il ne faut pas s’étonner de ce que les populations résistent à cet envahissement, et suscitent toute sorte d’obstacles aux voyageurs européens.
- La route de la Chine occidentale a donc été cherchée par les Anglais du côté de l’Occident, par l’Iraouaddy et le Brahmapoutre; et au Sud dans la vallée de Me-kong par les Français. Mais dans ces derniers temps, un de nos compatriotes qui résidait en Chine, après avoir étudié la question dans ce pays dont il connaît parfaitement la langue, les usages et les coutumes, conçut le projet d’ouvrir cette route par un autre côté; je veux parler de l’expédition de M. Dupuis.
- Les Chinois, depuis des siècles, remontent le Song-Coï. Ceux de Canton particulièrement sont de hardis commerçants. Or, rien de plus industrieux, de plus actif que le peuple chinois; il envahit pacifiquement tous les pays voisins par sa seule force d’expansion; par sa puissance colonisatrice, il pullule épouvantablement. Le Chinois va s’établir sur un petit coin de terre, sur une bande de sable qui vient d’être formée dans la dernière inondation, il y jette quelques poignées de riz, il y plante quelques racines, y construit une case avec quelques tiges de bambou et des feuilles; il est heureux, c’est le commencement de sa fortune. Il cultive son banc de sable et,chaque année, l’alluvion s’exhausse et se couvre d’habitations. Ainsi la basse Cochinchine, le Cambodge et beaucoup d’autres pays sont envahis chaque jour. En ce moment il est en train de s’emparer de la Californie. Lorsque le Chinois a un peu d’argent, il lui faut une femme, une compagne, un coadjuteur pour l’aider à travailler; et puis au bout de quelques années, vous êtes très étonné de le voir devenu millionnaire. C’est ainsi qu’à Saigon nous voyons des Chinois arrivés avec leurs deux bras pour toute fortune et aujourd’hui devenus grands potentats du commerce; ils ont des millions. Ce sont eux seuls qui ont forcé les maisons françaises à fermer. Seuls ils peuvent lutter avec les maisons allemandes qui ont pu survivre aux nôtres; chose curieuse! les Chinois et les Allemands, voilà les seuls maîtres du commerce de notre possession indo-chinoise.
- Pardonnez-moi, Messieurs, cette digression sur les Chinois; mais il y a tant de choses à dire à l’occasion du Tong-King qu’une échappée est permise et même nécessaire sur tel ou tel point. (Applaudissements.)
- Ce Français dont je vous parlais, nous avons l’honneur de le posséder au milieu de nous; c’est M. Dupuis, qui siège au bureau. (Nouveauxapplaudissements.)
- M. Dupuis conçut le projet d’ouvrir au commerce français les grands marchés de la Chine occidentale, qui, je le répète, sont des marchés de
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- soieries, de thé et d’industrie métallurgique. Je passe sous silence d’autres produits qu’il serait trop long d’énumérer.
- L’insurrection des Taïpings étant vaincue par les Chinois, les généraux du Céleste-Empire en avaient refoulé les derniers débris sur le Tong-King.
- Ces bandes descendirent sur le Song-Coï et, sous le nom de Pavillons noirs et de Pavillons jaunes, vinrent camper en vue de Ha-Noi, la capitale; ce qui donna de vives appréhensions aux gouverneurs annamites. Or, en ce moment, M. Dupuis traitait avec les généraux ou avec les représentants du gouvernement chinois qui avait besoin d’armes perfectionnées pour vaincre les mahométans révoltés de la province de Yun-Nan. Le maréchal Ma et quelques généraux chinois assiégeaient ceux-ci dans la ville de Tali où ils s’étaient retranchés. Il fallait donc donner aux troupes chinoises des armes perfectionnées pour réduire ces musulmans désespérés. M. Dupuis prit l’engagement d’apporter aux mandarins avec lesquels il traitait un certain nombre de fusils, de canons perfectionnés, et autres engins modernes nécessaires pour venir à bout de l’insurrection.
- Ne pouvant pas descendre du Yun-Nan à Hong-Kong par la voie du Song-Coï, M. Dupuis examina la situation et dut en faire la première reconnaissance par terre. Parti de la ville de Han-Keou sur le Yang-tse-Kiang,, il eut à traverser à pied toutes les provinces montagneuses de la Chine occidentale, alors en pleine révolution, en rencontrant à chaque instant des obstacles de. toute nature. Il eut à franchir des montagnes remplies de bêtes féroces, coupées de précipices et pleines de brigands qui l’attendaient au passage. Il était bien accompagné par une escorte que lui avait donnée le général chinois, mais cette escorte devait lui attirer l’inimitié des révoltés. 11 fit 8,5oo kilomètres de cette manière et atteignit la ville chinoise de Man-Hao, située sur le Song-Coï. De là il descendit le fleuve et constata qu’il était facilement navigable jusqu’à la mer. Il n’avait plus qu’à aller à Hong-Kong ou Macao afin d’y traiter avec des maisons industrielles de sa fourniture d’armes et à les apporter dans le Yun-Nan; c’est ce qu’il fit. Il fréta trois bateaux à vapeur et deux navires à voiles et remonta le Song-Coï, en brisant toutes les difficultés, jusqu’à Man-Hao. Mais des événements tout à fait imprévus furent cause de retards qui lui firent manquer complètement sa fourniture. La révolte de l’intérieur du Tong-King, la campagne entreprise par notre infortuné compatriote et ami Garnier, venu pour soutenir l’honneur du pavillon français dans ces contrées, mais qui fut désavoué après avoir payé de son sang la gloire et les conquêtes qu’il nous a léguées; tous ces événements arrêtèrent M. Dupuis dans le delta, et pendant ce temps l’armée chinoise prenait les villes de Taly et de Yun-Nan, le pays était pacifié; ses fournitures, ses cinq navires et la solde des deux cents hommes qui composaient leurs équipages lui restèrent pour compte.
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- Alors M. Dupuis explora le fleuve du Tong-King et prouva ses assertions par des faits. Il remonta le Song-Coï avec un bateau à vapeur jusqu'à Man-Hao. Il reconnut qu’au dessus de cette localité le fleuve n’est plus navigable que pour des pirogues d’une certaine dimension jusque dans l’intérieur du Yun-Nan. Ce fleuve est donc une porte ouverte pour le commerce étranger et pour l’industrie de la Chine occidentale.
- Cependant les Chinois étaient depuis longtemps établis à Man-Hao ; ils V faisaient un commerce considérable. Avant l’arrivée des Pavillons noirs et des Pavillons jaunes, la douane de cette ville rapportait environ 5, h o o, o o o francs par an.
- Les Hélas ou Pavillons noirs, poussés par les troupes chinoises, s’étaient établis sur les bords du Tav-Binh et du Song-Coï. Ils remontèrent insensiblement ces fleuves et vinrent s’échelonner sur leurs bords. De là ils s’avancèrent jusqu’à Man-Hao et exterminèrent la population chinoise. C’était tuer la poule aux œufs d’or. Pendant ce temps là les Pavillons jaunes s’établissaient plus bas, à Tuyen-Kouang, sur les bords de la rivière Claire ou Tsim-Ho, affluent nord-est du Song-Coï; par conséquent ils restaient maîtres du cours moyen du fleuve. H fallait pourtant que les deux larrons finissent par s’entendre; les Pavillons noirs tenaient la douane , mais ils ne possédaient pas le cours inférieur du fleuve; ils avaient la bourse, mais elle devenait inutile; il n’y avait rien dedans. Ils s’entendirent pour partager le produit de la douane de Man-Hao. Mais cette douane ne rapportait presque plus rien; les Chinois ayant été massacrés, elle resta vide ou à peu près. Son rapport était descendu à i45,ooo francs, ce qui fait une différence assez notable !
- Les Pavillons noirs dirent : Après tout, c’est nous qui tenons la douane, c’est à nous qu’appartient l’argent. En conséquence, ils ne voulurent plus partager avec leurs camarades, de telle sorte qu’il y eut entre eux une sorte de scission, de division, de guerre. Alors les Pavillons noirs vinrent, prendre du service chez les Annamites, qui furent très heureux de les avoir pour les lancer sur les chrétiens et sur les Français, afin de s’excuser en disant : Ce sont les brigands, les rebelles de la Chine qui ont commis ces atrocités, mais ce n’est pas nous. Or, les agents annamites leur avaient donné l’ordre d’exterminer tous ceux qui leur tomberaient sous la main.
- Les Annamites les prirent donc à leur solde. Alors avait lieu l’expédition de M. Garnier, lieutenant de vaisseau, qui avait été le second du regretté commandant de Lagrée, chef de l’expédition du Me-Kong.
- M. Garnier ayant constaté l’impossibilité de remonter ce fleuve à cause de ses nombreuses cataractes, avait conçu également le projet de reconnaître la voie du Song-Coï pour arriver dans le Yun-Nan. En effet, favorisé par le gouvernement de la Cochinchine française, il fut envoyé au
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- Tong-king avec environ i5o hommes. 11 y lit de véritables prouesses; accompagné de quelques hommes, il prit d’assaut des places fortes, et aidé par M. Dupuis, dont il avait requis les navires et le personnel, et qui payait lui-même de sa personne à la tête d’une centaine de Chinois, il lit la conquête de tout le delta en quelques semaines. Devant cette poignée d’hommes, les villes ouvrirent leurs portes; des garnisons considérables se rendirent. Ainsi, je ne citerai qu’un fait entre cent; il a été accompli par un enseigne de vaisseau, M. Hautefeuille, je crois: c’est la prise de la ville de Hong-Hien, située dans le delta, sur la branche du lleuve appelée Ba-lat, où jadis se trouvaient les factoreries européennes fondées il y a deux cent soixante ans.
- Ainsi que toutes les villes fortes de l’Annam, cette place avait été for-lifiée a la Vauban par les officiers français amenés à l’empereur Gialong en 1787, par le vicaire apostolique de la Cochinchine, Mgr Pigneau, évêque d’Adran. M. Hautefeuille arriva sur YEspingole, petite canonnière montée par sept hommes. En touchant au rivage, la chaudière éclate. Quelle position critique! Il faut payer de sang-froid et d’audace, sous peine de mort. Il débarque avec ses sept hommes, se met à leur tête et arrive à la citadelle. Il y pénètre et somme les mandarins de se rendre. Il y avait là une garnison considérable. Pendant ce temps un matelot muni de clous et d’un marteau faisait le tour des fortifications et en-clouait tous les canons. Une fois cette opération achevée, il revient vers son chef. Alors le lieutenant Hautefeuille ordonne à ses hommes de mettre en joue les mandarins effrayés, et il leur crie : «Rendez-vous, ou je commande le feu. ?> Les mandarins ne trouvèrent rien de mieux que d’obéir, et ainsi fut prise une citadelle armée de 60 canons.
- Voilà comment se rendirent toutes les places fortes du Tong-king; il suffit de quatre ou cinq hommes pour s’emparer de citadelles et de villes de 30 ou à0,000 âmes, et de la ville de Ha-Noï, qui a 120,000 habitants. Au rapport de M. Dupuis, les fortifications de cette capitale appartiennent à différents systèmes de défense.
- Chacune des cinq portes de cette ville est fortifiée par une demi-lune; M. Garnier, à la tête de 1 5o hommes, a attaqué l’une d’elles, l’a enfoncée et a pris la capitale en quelques heures.
- Voilà, Messieurs, des faits qui indiquent ce qu’on peut faire dans ce pays, avec le prestige européen; ces faits témoignent qu’avec de la force, de la persévérance , de l’énergie, du courage, et quelques hommes déterminés et intelligents, un bon officier peut arriver à introduire la civilisation dans ces contrées.
- M. Garnier, ayant pris Ha-Noï, se vit un jour attaqué par les Pavillons noirs, qui étaient secrètement à la solde du gouvernement annamite. Entraîné par son ardeur et par l’habitude du succès, il partit d’un côté avec
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- 3 ou h matelots, tandis que l’enseigne de vaisseau Balny allait de l’autre pour les cerner. C’était une embuscade dans laquelle on cherchait à attirer le chef de l’expédition. Garnier tomba dans un fossé, et les Pavillons noirs, embusqués sous les broussailles voisines de ce fossé, le percèrent à coups de lance avant que ses hommes fussent arrivés pour se faire tuer; Balny eut le même sort. Ainsi donc ces deux vaillants Français, ces hommes intelligents qui avaient conçu le projet de donner à la France une colonie destinée à devenir l’entrepôt du commerce de la Chine Occidentale, tombèrent victimes de leur courage et de leur patriotisme.
- Dès ce jour leur expédition fut désavouée. Les mandarins de Hué, excessivement habiles comme le sont tous les Orientaux, sachant parfaitement qu’il fallait dissimuler pour arriver à leurs fins, connaissant bien en outre le fond de droiture du caractère français qui, malgré toutes les duplicités de la diplomatie, reste toujours assez loyal, les mandarins, dis-je, saisirent cette occasion pour traiter avec nos agents; ce fut alors une vraie déroute, une véritable ruine, une fuite sur toute la ligne jusqu’à Haï-Phuong.
- Haï-Phuong est un port de mer situé à l’embouchure du Taï-Bing. Là M. Dupuis fut obligé de reprendre ses navires, de rembarquer ses hommes; il lui fut défendu de remonter le fleuve et de continuer ses opérations vers l’Ouest. Ce fut pour lui la ruine complète; il resta là immobilisé par l’ordre des agents français, avec un personnel de 200 hommes qu’il fallait payer, 5 navires qui se détérioraient et toute une cargaison d’armes et de munitions restée pour compte. Pendant, ce tenrps-là sa maison d’Ha-Noï était pillée, et les notes précieuses qu’il avait recueillies sur les pays des Muongs disparaissaient. Ce fut, je le répété, une ruine totale.
- A cette époque, le Tong-King était désolé par la révolte des lettrés et par celle des partisans de la dynastie Lé, qui a régné sur le Tong-King pendant plusieurs siècles, jusqu’au milieu du siècle dernier, époque à laquelle elle fut chassée par les Tayson. D’un autre côté, les Annamites voulant expulser les Européens de leur territoire, le pays était mis à feu et à sang.
- L’hésitation de nos agents donna le temps à des désastres irréparables de se produire. Tout cela se traduisit par le massacre de 20,000 chrétiens, l’incendie de trois cents villages, la dispersion violente de 70,000 autres chrétiens, l’anéantissement de tout ce que nous avions fait, la perle de toutes nos espérances. Tel fut le résultat positif de toutes ces belles choses accomplies par nos compatriotes, de tous les efforts gigantesques de nos missionnaires qui, depuis trois cents ans, font aimer et respecter le nom français dans ce pays. Ils virent la persécution et la mort venir balayer, ravager toute la population qu’ils avaient réunie autour d’eux au prix de tant de sacrifices, et cpii s’était laissé séduire par l’espérance d’une protection plus efficace.
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- Cela est triste, mais enfin devons-nous espérer que l’avenir réparera tous ces malheurs?
- Je vous ai parlé tout à l’heure d’une ville appelée Cua-Cuam; elle est située à l’embouchure de l’artère principale du Tmj-Bmh.
- D’après le traité de 187/1, ce^e v^e Possède aujourd’hui un consul français, et par conséquent nous y avons déjà un pied. On l’a choisie pour y installer un consulat, parce quelle est située sur la seule branche du fleuve accessible aux navires de guerre. C’est par elle que M. Dupuis put remonter le Song-Coï malgré les Annamites. Il avait été mis en quarantaine et maintenu en suspicion par nos agents; mais malgré cela il entreprit de remonter ce fleuve, et, pour ainsi dire, au nez et à la barbe des mandarins désappointés.
- Doué de ce caractère énergique des hommes qui veulent arriver à leur but et animé par ce patriotisme ardent qui l’a toujours inspiré, il parvint à remonter le fleuve. Par le Tay-Binh, il croyait trouver un canal qu’on lui avait indiqué comme reliant ce fleuve avec le Song-Coï, à quelque distance au-dessus d’Ha-Noï; mais il ne rencontra qu’une tranchée qui n’était pas terminée, sans issue, et dans laquelle il n’y avait pas assez d’eau. Alors il redescendit le Tay-Binh pour traverser le canal Song-Chi, qui unit les deux fleuves, et passa par derrière la capitale sans que les autorités annamites s’en fussent aperçues à temps.
- Ainsi, malgré toute la malveillance qu’il 11e devait pas trouver en certains hommes, M. Dupuis prouva qu’avec un navire à vapeur on pouvait remonter le Song-Coï et que ce fleuve était navigable jusqu’à Man-Hao, dans l’intérieur du Yun-Nan.
- Non loin des bords du Song-Coï se trouve la ville chinoise très importante de Lin-Ngan-Fou, ville industrielle, dont le territoire est riche en mines de toute sorte. Une grande route la met en communication avec les centres principaux et la capitale de cette immense province.
- Je dois vous dire ici que les provinces chinoises ne sont pas ce qu’oiï pourrait penser. Chacune d’elles représente, comme étendue, plusieurs de nos départements; elle est gouvernée par un intendant général et renferme un certain nombre de préfectures. Certaines de ces provinces sont aussi grandes que la France.
- Dernièrement, un autre Français, M. de Kerkaradec, consul de France à Ha-Noï, qui devait aujourd’hui nous honorer de sa présence, a fait le même voyage. Il a remonté également le Song-Coï jusqu’à Man-Hao et a confirmé la véracité de tous les faits allégués par M. Dupuis, faits qui avaient été mis en cloute par quelques-uns de ceux qui n’y étaient pas allés. Il en est toujours ainsi; les voyageurs sont contredits par des gens qui n’ont pas quitté leur pays. Ce sont ceux-là qui ont contesté les allégations de M. Dupuis; c’est d’eux que sont venues les controverses sur
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- les faits les plus simples et les plus évidents; on ne s’est pas contenté de le contredire, d’accumuler autour de lui des difficultés de toute sorte ; on a été jusqu’à qualifier M. Dupuis de pirate, de brigand, d’écumeur de mer! Voilà, Messieurs, la récompense qui a été accordée à Dupuis et à Garnier.
- On sait donc aujourd’hui à quoi s’en tenir sur ce point. 11 n’y a plus à discuter avec M. Dupuis; ses contradicteurs sont confondus et réfutés, mais ils persistent toujours à croire qu’il ne trouvera pas de juges pour lui rendre justice.
- Disons un mot maintenant du massif montagneux de l’ouest du Tong-King. C’est le pays des Me-Congs ou des Muongs, ou bien des Xas, noms qui désignent un seul et même peuple. Ces populations, quoique jouissant d’un certain degré de civilisation, sont généralement regardées comme sauvages.
- Au-dessus de la ville de Song-Tay débouche une rivière que l’on appelle Tsin-Ho, rivière Claire; elle vient du Nord-Ouest et sépare le Tong-King du Yun-Nan. La région montagneuse^ dont elle descend est habitée par des tribus formant un royaume. Voici en effet ce qui est arrivé. Tout ce massif sauvage a été conquis par la dynastie des Lés, qui gouvernait encore le Tong-King au milieu du xvnT siècle. Or, à cette époque, surgit dans l’An nam le parti des Tay-Son, qui représentait les les anciens Chams ou Ciampois. Les Tay-Son chassèrent les Annamites de l’empire et s’emparèrent de tout le pays, depuis les bouches du Mékong jusqu’aux frontières de la Chine. Gialong, le dernier rejeton des Nguyen, fut obligé d’aller se réfugier au Cambodge et à Siam.
- Ce prince, poursuivi de tous côtés, contraint de chercher un asile, le trouva auprès d’un évêque français, Msr Pigneau, évêque d’Adran, qui, persécuté lui-même, s’était réfugié dans une petite île du golfe de Siam nommée Poulo-Panjam. Il partagea la misère du vicaire apostolique de la Cochinchine, auquel il confia son fils aîné, âgé de six ans, et qui sauva de la mort le fils des bourreaux de ses missionnaires et de ses chrétiens.
- Ce prélat vint à Paris conclure, au nom de Gialong, un traité avec le gouvernement de Louis XVI, et ramena des officiers à l’aide desquels ce prince put reconquérir son royaume et le Tong-King. En 1802, Gialong avait achevé son œuvre; comme ses prédécesseurs, il reconnut la suzeraineté de l’empereur de Chine, mais il ne reprit pas le territoire des tribus montagnardes du Tong-King. Celles-ci restèrent indépendantes, absolument en dehors de l’influence annamite; cependant elles n’avaient jamais été que nominalement sous la dépendance des rois Lés. Alors ces tribus continuèrent à s’administrer elles-mêmes, et ne conclurent de traité de vassalité avec le gouvernement annamite que lorsque leurs intérêts les engagèrent à réclamer sa protection afin de se défendre contre d’autres oppresseurs plus forts»
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- Ces tribus sont très nombreuses, et, chose singulière, possèdent un chef qu’elles considèrent comme leur empereur. Or, d’après une tradition que nous retrouvons chez tous les peuples de l’Indo-Chine, chez les Cariens de la Birmanie, chez tous les Laotiens, toutes les populations actuellement sauvages ou qui passent pour telles, du massif montagneux de l’Indo-Chine et même de tout le massif du Thibet oriental et des provinces chinoise! du Yun-Nan, du Kouei-Tcheou et du Su-Tchuen formaient, paraît-il, a une époque assez reculée, un immense empire comprenant tout le pays qui s’étend depuis la chaîne des Kouen-Lin au Nord, jusqu’à l’extrémité de la presqu’île de Malacca.
- Eh bien! ces peuples, que nous connaissons peu, et seulement d’après les récits de certains de nos missionnaires, forment encore aujourd’hui une masse évaluée à 38 millions d’âmes, ce qui est un chiffre assez respectable, puisqu’il est l’équivalent de la population de la France. Or, dans la contrée située au nord du Song-Coï, se trouve l’héritier de la dynastie qui régna sur les tribus Muongs, et, pour ne pas rompre avec les traditions de ses ancêtres, il réside dans la localité de Shui-Tien, sous le nom de Teou-Cé. C’est là qu’il tient sa cour et où les grands, les seigneurs, les chefs l’environnent aux jours de réception et de gala, revêtus de costumes somptueux d’une très-grande richesse. C’est dans cette localité que se rendent les députés de tous ces peuples pour lui apporter le tribut de leurs hommages en lui offrant des présents. Il y a donc, au milieu de ces populations des massifs montagneux, une série de faits très curieux à observer.
- Dans le massif qui sépare le Song-Coï de la province chinoise du Yun-Nan et du bassin du Me-Kong, coule, de l’autre côté du fleuve, la rivière Noire, He-Ho, qui descend parallèlement à lui et vient confluer sur sa rive méridionale, à quelques kilomètres à l’ouest de la préfecture de Son-Thay.
- Cette rivière Noire, ainsi que le Song-Coï, coule dans un étranglement montagneux. On rencontre dans son bassin une longue série de belles vallées boisées, fort riches, habitées et parcourues par des troupes d’éléphants dont le nombre s’élève quelquefois jusqu’à cent. Ces vallées sont peuplées par d’autres tribus Muongs qui possèdent un certain degré de civilisation, et font partie des populations du massif montagneux qui vient tomber sur le Me-Kong. Or, en ligne directe, ce fleuve n’est qu’à k5 lieues du Song-Coï.
- M. Harmand, venant du Cambodge, avait envoyé un messager porter une lettre à la première paroisse chrétienne qu’il rencontrerait de ce côté. Ce messager mit douze jours pour faire le voyage; mais il faut songer que dans les montagnes on marche rarement droit devant soi, et que, pour faire dix lieues, il est parfois nécessaire d’en faire quarante ou cinquante, à cause des circuits indispensables d’un terrain accideïité. C’est
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- donc de cette région où se trouve le Tran-Ninh, petit royaume nominalement tributaire de l’Annam, que descend la rivière Noire.
- La vallée de cette rivière est habitée par treize tribus extrêmement riches qui possèdent chacune sur leur territoire au moins une mine d’or; on y compte donc treize mines qui sont exploitées depuis très longtemps. Aussi les Chinois, qui ont le flair du commerce très développé, n’ignorent pas leur existence; depuis longtemps ils remontent le Song-Coï et viennent petit à petit, sans faire de bruit, s’installer dans la vallée de la rivière Noire ou y séjourner quelque temps. Ils apportent avec eux quelques produits manufacturés de leur pays et les troquent avec de grands bénéfices contre l’or des Muongs.
- En effet, d’après M. Dupuis et les missionnaires du Tong-King, les Muongs, hommes et femmes, ont la passion du jeu. En venant au marché , ils apportent avec eux une quantité d’or considérable qu’ils perdent avec un grand flegme et une grande philosophie. Lorsqu’il ne leur reste plus rien, ils s’en retournent pour rapporter encore de l’or au marché suivant.
- Voilà donc un peuple à demi-sauvage, barbare, qui n’a pas beaucoup de besoins, qui est pour ainsi dire séparé, par ce massif de montagnes, du grand mouvement industriel et commercial du monde entier, et il possède de l’or, il en regorge, il ne sait qu’en faire.
- Les Chinois ont fort bien compris le parti qu’ils pouvaient tirer de cette situation; à toutes les époques de l’année, ils sont là, ils vont dans tous les marchés, et en rapportent une certaine quantité des richesses des Muongs, après leur avoir laissé en échange quelques produits manufacturés de peu de valeur.
- Chaque tribu a son chef particulier qui reconnaît un chef suprême ayant certaines attributions pour certains cas particuliers, mais dont le pouvoir est presque toujours purement nominal, sauf dans le cas de guerre. Ces tribus appartiennent toutes à la famille qui vit sur le versant occidental des mêmes montagnes; celles qui occupent les plaines et les vallées occidentales, jusque dans la Birmanie, en sont une branche, une ramification. Ce sont les courants successifs de cet océan de peuples hindous et thibétains qui, à une époque ancienne, ont inondé l’Indo-Chine.
- Les Muongs ont d’abord joui cl’une civilisation assez avancée; mais à leur tour refoulés dans les montagnes par l’émigration chinoise qui est descendue insensiblement vers le Tong-King, bientôt séparés des peuples civilisés, ils ont perdu petit à petit les notions d’industrie, de commerce, d’instruction qu’ils possédaient et sont redevenus barbares. S’ils devaient rester indéfiniment isolés des grands courants civilisateurs, il est certain qu’ils redeviendraient absolument sauvages, comme ces Australiens que l’on a découverts il y a quelques années dans la Nouvelle-Hollande.
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- Tel est, Messieurs, en quelques mots, l’aspect de ce massif montagneux. Mais voici déjà une heure un quart que je vous entretiens, et je ne voudrais pas abuser de votre patience; je vais clone terminer en vous disant deux mots de l’histoire de l’Annam, afin que vous puissiez mieux comprendre tout ce que je viens de vous dire.
- Le Tong-King et l’Annam ont formé pendant de longs siècles deux royaumes bien distincts. D’abord le Tong-King fut habité par les Giaoi, qui ont été insensiblement refoulés dans les montagnes par l’émigration chinoise.
- A cette époque le Tong-lving était plus grand qu’il ne l’est aujourd’hui; il comprenait les trois provinces septentrionales de l’Annam actuel ; le Thanh-Hoa, le Nghê-An et le Ha-Tinh.
- Au sud du Song-Gianh s’allongent l’estuaire de Soorboun et la chaîne cochinchinoise. Or, à l’extrémité de cet estuaire se trouve un petit isthme qui était la seule route par laquelle on pouvait pénétrer du Tong-King dans le royaume des Chams. Il est encore coupé par la muraille qui était alors la frontière militaire des deux royaumes.
- Les Chams ou Giaoi, ayant été repoussés, restèrent au sud de cette muraille, et les Tong-Kinois, après une série de guerres sanglantes, finirent par entamer leur royaume et conquirent insensiblement une partie des provinces du Midi. Enfin, il y a trois siècles, au milieu des troubles politiques du Tong-King, un des oncles du roi se demanda pourquoi il ne deviendrait pas roi à son tour. Alors, ayant obtenu la surintendance ou le gouvernement d’une province du Midi, il s’établit à Hué et prit le nom de mta, qui signifie intendant ou vice-roi, mais bientôt il le changea en celui cle chua, c’est-à-dire roi, titre sous lequel il fonda la dynastie des Nguyen à laquelle appartient le souverain actuel de TAnnam.
- Alors le Tong-King et la Cochinchine formèrent deux royaumes distincts.
- Les Giaoi ou Chams, refoulés de plus en plus vers le Sud, n’occupaient plus, au milieu du xvnf siècle, cpie le petit massif montagneux du Ciarnpa, qui s’élève entre la Cochinchine française et le Cambodge.
- Or, ce massif se compose de montagnes en gradins, étagées les unes au-dessus des autres en formant un amphithéâtre verdoyant et pittoresque gui s’aperçoit de fort loin en mer.
- Pendant ce temps-là, les Chinois, ayant de nouveau envahi le territoire annamite, imposaient au Tong-King un tribut de vassalité, de telle façon que ce royaume était réduit à l’impuissance. Mais, dans le second tiers du siècle dernier, les Tay-Son ou Ciampois reconquirent de nouveau tout leur empire et s’emparèrent même de la basse Cochinchine, où les Annamites avaient été précédés par une invasion de Chinois émigrants, brigands, voleurs, vagabonds, écume du Céleste-Empire allant chercher leur vie dans les pays voisins.
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- Les Tay-Son s’emparèrent donc de la Cochinchine et du Tong-king. Ce fut alors que Gialong, l’héritier des Nguyen, songea à chercher une protection. Il la trouva auprès de notre compatriote l’évêque catholique, missionnaire de la Cochinchine, qui lui gagna les bonnes grâces du gouvernement français. Avec l’aide de nos officiers, il chassa les Tay-Son et reprit son royaume, sauf la région septentrionale du Tong-King occupée par les Muongs.
- H y a donc au Tong-king deux races bien distinctes: l’une constituée par les tribus barbares de l’intérieur, l’autre formée par les Chinois qui sont venus se mêler aux populations primitives, comme les eaux d’un fleuve qui viennent se jeter dans la mer. Voilà l’origine delà grande famille annamite.
- L’Annamite possède une très grande intelligence, il est industrieux et actif. S’il pouvait subir pendant un certain temps l’influence civilisatrice de l’Europe, et particulièrement l’influence française, il n’y a pas de doute que le Tong-king pourrait devenir pour la France une excellente colonie, beaucoup plus avantageuse que la Cochinchine. Alors le Tong-king se transformerait certainement en un grand centre industriel, commercial et maritime, d’une valeur inappréciable,’ à cause de sa position sur l’unique voie navigable de la Chine occidentale et du Thibet.
- Il ne me reste plus, Messieurs, qu’à vous remercier de votre bienveillante attention et à vous prier de m’excuser de vous avoir retenus si longtemps. (Applaudissements répétés.)
- La séance est levée à k heures.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 18 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’ASTRONOMIE À L’EXPOSITION DE 1878,
- PAR M. JOSEPH VINOT,
- DIRECTEUR DU JOURNAL DU CIEL.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. Tiersot, député de l’Ain.
- A ssesseurs :
- MM. J. Delefiaye, du Conseil de l’Association scientifique de France;
- LéonVAÏssE, directeur honoraire de l’Institution nationale des sourds muets.
- La séance est ouverte à 2 heures i5 minutes.
- M. Tiersot, président. Mesdames et Messieurs, avant de donner la parole à M. Vinot, je dois exprimer le regret de ne pas voir ma place occupée par M. Janssen, de l’Institut, directeur de l’Observatoire de Meudon. Cet astronome éminent, à qui revenait naturellement l’honneur de présider cette Conférence, a écrit à M. Vinot une lettre dans laquelle il exprime le regret de ne pouvoir, à cause d’un voyage au Havre, assister à la Conférence que nous allons entendre.' Telle est l’explication de ma présence à cette place.
- Je n’ai pas besoin de présenter M. Vinot à ceux d’entre vous qui, comme moi, l’ont entendu dans les nombreux cours publics qu’il fait avec un zèle admirable depuis près de trente ans. A l’Association philotechnique, cours de trigonométrie aux ouvriers; à la Société pour l’instruction élémentaire, cours d’algèbre aux dames; presque tous les dimanches, cours d’astro-
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- nomie populaire où les auditeurs se pressent, nombreux et sympathiques; M. Vinot a conquis partout le plus légitime succès. A ceux qui vont l’entendre pour la première fois, je recommanderai de remarquer sa manière simple de mettre les données de la science à la portée de tous, persuadé qu’ils se feront un plaisir d’aller ensuite, le plus souvent possible, l’écouter dans ses cours.
- M. Vinot a la parole.
- M. Vinot :
- Mesdames, Messieurs,
- Vous êtes venus pour entendre un peu d’Aslronomie, et vous êtes venus en nombre considérable. J’en suis d’autant plus heureux que, vous ne l’ignorez pas, dans le public, on se fait de cette science une idée généralement fausse; on s’imagine qu’elle est inaccessible à tous les esprits ordinaires, et qu’il n’y a que les natures exceptionnelles qui peuvent y comprendre quelque chose. Encore est-ce là ce que j’appellerai le plus beau coté des oppositions que rencontre l’Astronomie; il en est un autre; on trouve des gens qui vous disent: l’Astronomie 1 à quoi cela peut-il servir? Quelle en peut être l’utilité? Convaincre ce genre d’opposants serait une entreprise des plus difficiles et des plus ingrates, car il ne faut pas leur parler des avantages moraux de la science qui nous occupe; ce n’est pas par le côté moral qu’on peut espérer prendre les personnes dont nous venons de parler; elles ne s’en inquiètent nullement, et ne se soucient, que du côté pratique, utilitaire. U n’est pas besoin non plus de leur parler des millions que le navigateur instruit ne laisse pas engloutir dans les eaux de l’Océan, ni du nombre énorme de vies humaines conservées dans les voyages au long cours; ces personnes ne savent pas que c’est l’Astronomie presque seule qui guide le navigateur. Or, il faut bien reconnaître que, jusqu’à présent, l’Astronomie n’a pas fait la fortune de ceux qui s’y sont adonnés. 11 y a pourtant une exception que je veux vous signaler en passant.
- En 1836, John Herschell se trouvait au cap de Bonne-Espérance, occupé à examiner les étoiles doubles et les nébuleuses qui ornent ce ciel du Midi que nous autres nous ne voyons jamais. Un industriel d’Amérique, qui avait eu connaissance du fait, sachant bien que l’illustre astronome ne serait pas sitôt de retour, fit annoncer dans les journaux, sous la signature de John Herschell, que John Herschell avait vu les habitants de la lune. (On rit.) Puis il se mit à publier des livres illustrés, avec des portraits des habitants de la lune. Il a même dépeint une grande bataille qui avait eu lieu dans les régions lunaires. On l’a dit depuis longtemps :
- L’homme est de glace aux vérités;
- Il est de feu pour le mensonge.
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- C’est ce qui fit qu’on acheta livres et portraits, au grand profit de notre Américain. En voilà un qui s’est enrichi avec l’Astronomie; mais c’est bien le cas de répéter que l’exception confirme la règle, car, vous le voyez, c’était un faux astronome.
- Il importe cependant de ne pas laisser sans réponse ces détracteurs qui vous répètent : «Je n’ai garde de m’occuper d’Astronpmie; cela ne sert à rien», et il faut tout d’abord leur dire : «Donnez-nous le temps.» Car l’Astronomie n’est pas vieille, j’entends l’Astronomie réelle, véritable. Il n’y a pas beaucoup plus de trois cents ans, tout le monde croyait encore que le pauvre grain de sable sur lequei nous vivons était l’astre principal de l’Univers, et que tout le reste n’avait été fait que pour lui: personne ne soupçonnait cette vérité élémentaire, que notre globe n’est qu’une planète qui, comme les autres planètes, roule autour du Soleil. Copernic est mort il y a un peu plus de trois cents ans, et Galilée naissait vingt ans après; mais on peut dire que 1609 est la date du premier grand progrès dans la connaissance des astres. C’est cette année que les premières lunettes ont été braquées sur le ciel et qu’on a commencé à y voir un peu mieux qu’avec les yeux seuls. Or, qu’est-ce que trois cents ans pour une science en comparaison de la carrière totale qu’elle peut fournir? Le progrès ne marche pas tellement vite. Il y a bien longtemps qu’on a vu pour la première fois la buée sortir de la marmite où cuit le pot au feu; il y a des milliers d’années que nos ancêtres faisaient bouillir leur eau dans quelque mauvais vase de terre. Aujourd’hui encore on peut voir des sauvages qui ne connaissent que le procédé primitif consistant à faire rougir au feu des cailloux qu’ils jettent dans leur eau jusqu’à ce qu’elle soit en ébullition. Que de temps s’est écoulé depuis le jour où, pour la première fois, on a vu la vapeur d’eau s’échapper du vase, jusqu’à celui où a été construite la première machine à vapeur! Que sont, en comparaison de cette longue suite de siècles, les trois cents ans qui nous séparent des premiers pas de l’Astronomie?
- Il y a d’ailleurs une chose à remarquer : c’est que les grandes découvertes, dans n’importe quelle branche des sciences, ne se font que quand on en a besoin, quand tout est prêt pour les recevoir. Je pourrais citer des exemples frappants à l’appui de cette assertion. Sans sortir de la science qui nous occupe, quand voyons-nous apparaître la découverte de la loi de la gravitation, la grande, l’immense découverte de Newton? C’est après que Copernic, Tycho-Brahé et Kepler eurent commencé par établir que les planètes marchaient, et quand on a éprouvé le besoin de savoir pourquoi elles marchaient ainsi; la découverte est venue alors et elle ne pouvant pas venir avant.
- Dans un autre ordre d’idées, nous trouvons un exemple plus remarquable encore. Vous savez tous qu’il a existé, dans l’antiquité, un
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- grand géomètre qui s’appelait Archimède. Un jour, pour mesurer une figure de géométrie, une parabole, Archimède eut à additionner des nombre tels que ceux-ci : 1, 1/2, \fh , 1/8, etc., c’est-à-dire des nombres indéfiniment successifs, de deux en deux fois plus petits; il voulut savoir ce que faisaient tous ces nombres ajoutés les uns aux autres, et il trouva pour total, 2. Mais il ne s’est pas douté un instant qu’il venait de passer à côté d’une loi générale d’après laquelle, toutes les fois qu’on a des chiffres qui vont en diminuant ainsi, la somme en peut être faite de la même manière. Ainsi donc, un des plus grands génies de l’antiquité a, pour ainsi dire, touché sans la voir cette découverte dont il a laissé l’honneur, a ses successeurs. Et pourquoi? Parce que, de son-temps, on n’en avait pas besoin. Eh bien! aujourd’hui, où en sommes-nous en fait d’Astronomie? Si l’on venait vous proposer d’entreprendre un voyage dans Jupiter, aller et retour, est-ce que vous seriez prêts? Est-ce que vous éprouvez le besoin de faire un pareil voyage? Non, il faut de l’étude, du travail, du temps; il faut se mettre avec ardeur à la besogne, et je vais m’efforcer de vous indiquer les moyens d’enseignement que contient notre magnifique Exposition.
- Mon but, en vous faisant cette Conférence, est tout d’instruction, et, pour la rendre le plus profitable possible, je vais la faire de telle façon que ceux d’entre vous qui voudront bien prendre quelques notes pourront ensuite, quand ils le voudront, trouver facilement dans le Champ de Mars tous les objets qui ont rapport à l’Astronomie; je vais vous indiquer avec précision les endroits où ces objets sont exposés et vous dire ce qu’ils sont.
- Nous commençons notre tournée en partant du Trocadéro pour aller au Champ de Mars. A l’extrémité de l’aile gauche du palais, entre l’aquarium d’eau douce et le poste des pompiers, un peu en deçà, nous trouvons un instrument tout nouveau et tout spécial, qui est presque une réponse à ceux qui prétendent que l’Astronomie ne sert à rien. C’est une grande carcasse en fer, dont le fond est d’assez petite dimension, mais qui va en s’évasant considérablement; il manque à cet appareil le revêtement intérieur, qui doit être en laiton plaqué d’argent, ou en cuivre argenté, et surtout il lui manque malheureusement une partie essentielle, et dont l’absence l’empêchera peut-être de fonctionner avant la fin de l’Exposition; je veux dire la pièce d’acier qui doit lui permettre de tourner et de prendre différentes positions. Cette pièce, envoyée tout récemment à l’inventeur, M. Mouchot, s’est brisée par suite d’un défaut de fabrication ; une paille existait dans la masse de l’acier, et aujourd’hui M. Mouchot se trouve placé dans cette alternative : ou d’attendre la pièce nécessaire pour faire fonctionner son instrument, ou de faire venir à la place un autre appareil moins grand, et par conséquent moins imposant. Dans l’un et
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- l’autre cas, il s’agit, comme nous l’avons dit déjà, d’un entonnoir très évasé, recouvert de cuivre argenté à l’intérieur et disposé de telle façon que les rayons du Soleil qui viennent frapper sur sa face intérieure argentée se réfléchissent tous dans l’axe de l’appareil. C’est, en définitive, un miroir creux très profond qui renvoie tous les rayons sur l’axe de la machine, à l’intérieur. A cet axe se trouve adaptée une chaudière, et M. Mouchot-espère bien faire marcher une machine à vapeur chauffée uniquement par les rayons du Soleil; il y arrivera, soyez-en convaincus, sinon en France, où malheureusement le Soleil trop souvent nous refuse sa visite, du moins en Algérie. Dans nos possessions d’Afrique, il est des localités où le Soleil ne fait pour ainsi dire jamais défaut, d’un bout à l’autre de l’année. Il y a là une force immense à utiliser que jusqu’ici on laissait se perdre. Des essais ont déjà été faits; M. Mouchot a été en Algérie avec un instrument beaucoup plus petit que celui qui est exposé non loin d’ici, puisque celui-ci mesure 2 5 mètres carrés de surface, alors que l’autre avait à peine 1 mètre carré, mais tous sont du même modèle. Avec ce petit instrument de 1 mètre carré de surface, M. Mouchot est parvenu à faire bouillir 1 litre cl’eau en douze minutes; il a fait cuire le pot au feu, des légumes, du pain; enfin il a fait, ce qui est d’une haute importance, car ce sera sans doute là l’utilisation la plus considérable de son instrument au point de vue industriel, la distillation des alcools. On pourra obtenir les mêmes résultats pour les eaux distillées des fleurs.
- Voilà donc une application pratique d’un phénomène astronomique, l’utilisation d’une force qui. ne coûte rien et exécutant un travail mécanique qui répond à un besoin industriel et commercial.
- L’appareil de M. Mouchot est, à ma connaissance, le seul objet concernant l’Astronomie qui se trouve entre le Trocadéro et le Champ de Mars, sauf un ou deux cadrans solaires dont tout le monde connaît l’usage. Nous allons donc passer la Seine et voir d’abord les produits français. J’en demande pardon aux étrangers, mais notre contingent est incomparablement plus considérable que celui qu’ils ont envoyé à l’Exposition. Je suis loin de vouloir rabaisser la valeur de leurs travaux; mais je dois l’avouer, je suis un peu chauvin, et, comme la nomenclature de tous ces objets sera bien longue, je tiens à ce que les personnes qui ne pourraient rester jusqu’à la fin de la Conférence soient au moins mises au courant de ce qui est l’œuvre de nos compatriotes.
- Pénétrons dans la galerie des arts libéraux. La première salle ne nous offre rien qui intéresse l’Astronomie; mais, à la porte de la seconde salle, qui est celle du Ministère de l’Instruction publique, nous apercevons immédiatement, à droite, sur une (ablette, quatre ou cinq petits instruments : ce sont précisément ceux que M. Mouchot a emportés en Algérie et dans lesquels il a fait de la distillation et cuit des aliments.
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- Passons dans la salle même, et à gauche, presque à l’entrée, vous remarquerez, clans une grande vitrine isolée, deux instruments dont le premier se compose cl’un miroir assez grand et d’un appareil qui soutient ce miroir. C’est le sidérostat de Léon Foucault, un astronome enlevé, dans ces dernières années, à la science à laquelle il avait rendu d’immenses services, en particulier par cet admirable instrument. Le sidérostat, comme son nom l’indique, est destiné à réaliser, en petit, le miracle de Josué, c’est-à-dire à arrêter le Soleil et les astres. On comprend, en effet, que les astres paraissant emportés dans le ciel du mouvement que vous connaissez bien, il est très utile pour les astronomes, ayant à faire certaines opérations dont nous allons parler tout à l’heure, de pouvoir les retenir pour ainsi dire et les empêcher de s’en aller. Voici l’ingénieux procédé qui permet d’obtenir ce résultat. Il faut ,d’abord construire un miroir parfait; pour qu’un miroir soit parfait, il faut qu’il ait sa surface réfléchissante à l’extérieur. Pour cela, sur une plaque de verre bien dressée, on dépose une couche d’argent, par un procédé chimique; on polit cette couche d’argent, de façon qu’il n’y ait ni creux ni bosse. Grâce à M. Léon Foucault, on y arrive aujourd’hui avec une exactitude qui tient du prodige. 11 a imaginé des instruments permettant de saisir des saillies ou des creux qui ont moins d’un centième de millimètre d’épaisseur ou de profondeur. Il en résulte que le plan, une fois bien établi et bien recouvert d’argent, vous donne un miroir d’une pureté parfaite et cl’une netteté admirable, et qu’on voit le ciel qui s’y réfléchit tout aussi bien qu’en le regardant directement. Or, le miroir en question est manœuvré par un mouvement d’horlogerie, et, quand les astres s’en vont à droite, il les ramène à gauche; donc, quand le mouvement d’horlogerie est bien combiné, les astres restent en place dans le miroir, où vous pouvez contempler et étudier un ciel immobile. Je vous ferai connaître tout à l’heure quel est le principal avantage de ce miroir.
- En face de ce sidérostat, dans la même vitrine, se trouve un fort joli spécimen d’un instrument qu’on appelle un cercle méridien, et qui est une lunette posée sur deux montants. C’est un instrument d’une utilité essentielle, primordiale en Astronomie, car sans lui il n’y a pas d’observation sérieuse possible; quand il s’agit de déterminer la longitude et la latitude d’un pays inconnu, il faut absolument recourir au cercle méridien, si l’on veut avoir autre chose que des à peu près. Après avoir commencé par des proportions colossales, comme on peut le voir à l’Observatoire, le cercle méridien a été ramené par l’habileté des constructeurs à des proportions délicates comme celui dont je parle, qui a fait bien des voyages au long cours et servi à déterminer la position de bien des pays.
- Même salle, dans la vitrine qui est à l’angle, à votre gauche, voici le spectroscope qui a été construit sur les indications de M. Janssen, le
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- directeur de l’Observatoire de Meudon. L’instrument qui est au bas de la vitrine est le premier qui ait été établi; il a servi de modèle pour tous les autres. C’est à ce petit instrument, d’apparence si modeste, que sont dues les plus grandes découvertes qui aient été faites ces temps derniers, en Astronomie et en Chimie, car toutes les sciences se tiennent.
- Lorsqu’on regarde une flamme à travers cette espèce de lunette, la flamme s’étale en un long rectangle; on y aperçoit toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et, au milieu de ces couleurs, des raies claires ou obscures qui ont été étudiées avec soin. Chacune de ces raies est produite par un des corps qui brûlent dans la flamme. Il suffit de donner l’instrument à un chimiste un peu expert pour que, à une certaine distance, il puisse vous dire ce que vous mettez dans la flamme d’une bougie qu’il regarde, soit du soufre, soit du sel de cuisine, soit tout autre corps. De même, en regardant avec le spectroscope la lumière du Soleil, on peut dire en voyant les corps qui y brûlent : Il y a du fer, il y a de l’hydrogène dans le Soleil; de même pour les étoiles, les comètes, les nébuleuses; il suffit de voir leur lumière à travers cette lunette pour pouvoir dire ce qu’il y a dans ces astres. Voilà donc un petit instrument qui rend des services inappréciables, et qui sans doute est appelé à en rendre de plus grands encore dans l’avenir. Il mérite donc bien qu’on s’arrête un instant devant lui. A côté, vous voyez la photographie d’un autre instrument que M. Janssen, qui en est également l’inventeur, a appelé le revolver photographique. Cet instrument, qui marche à l’aide d’un mouvement d’horlogerie, prend automatiquement, quand il a été muni à l’avance des plaques sensibilisées nécessaires, des portraits du Soleil, de la Lune ou de tout autre astre, à volonté, et cela de minute en minute, ou de seconde en seconde, à votre gré, comme un revolver qui tire tous ses coups, avec cette différence à l’avantage de l’instrument, qu’il en tire un bien plus grand nombre et à des intervalles égaux. Mais que pourrait-on faire de pratique avec cet instrument si l’on n’avait pas le miroir que nous avons vu tout à l’heure, si les astres s’enfuyaient au lieu de rester immobiles en face de l’instrument? Il est évident que, dans ce cas, si un photographe s’avisait de vouloir prendre une épreuve de la Lune, il aurait sur sa plaque daguer-rienne une sorte de tuyau de poêle, parce que la Lune, en marchant, allongerait démesurément son image sur la plaque. Cela fait comprendre l’utilité du sidérostat, et en même temps nous montre un des instruments qui y répondent.
- Après avoir vu la photographie du revolver photographique, vous pouvez admirer le miroir même de M. Janssen, car il ne s’est pas contenté du sidérostat de Léon Foucault, il en a fait un spécial qu’il appelle sidérostat polaire, pour le distinguer de l’autre. Le sidérostat polaire tourne pendant toute la journée si l’on veut, et régulièrement, tandis que le sidérostat
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- ordinaire de Léon Foucault n’a qu’un mouvement de quelques instants. De plus, tandis que le premier avait besoin d’être dirigé, celui-ci fonctionne tout seul, et, pendant que les astres marchent dans un sens, il marche juste dans le sens opposé et les ramène sans cesse. Ce miroir et le revolver répondent admirablement à une découverte qui est bien près de se faire : il semble aujourd’hui parfaitement certain qu’il y a plus de planètes qu’on ne le croit entre le Soleil et la Terre, et que, outre Vénus et Mercure, qui sont entre le Soleil et nous, il y a d’autres corps planétaires plus rapprochés du Soleil que Mercure; ces corps ont même déjà un nom dans la science; on les a appelés des Vulcains, en souvenir du dieu de la fable qui vivait en quelque sorte près du feu de ses forges. On croit même avoir déjà vu ces Vulcains, mais on n’en est pas bien sûr, et on ne cesse de recommander aux astronomes d’être bien vigilants, de regarder constamment le Soleil, afin de pouvoir saisir au passage quelqu’un de ces petits corps. Mais la recommandation ne laisse pas que d’avoir certaines difficultés pratiques. Comment un homme pourrait-il vivre sans suspendre, au moins quelques instants, ses observations? Or, désormais, avec le revolver photographique, on peut dire que le problème est résolu. L’instrument nous donnera des épreuves du Soleil régulièrement toutes les deux minutes, tandis que le sidérostat maintiendra le Soleil à la même place toute la journée. Il n’y a qu’à installer les appareils sur un point du globe où le Soleil est rarement couvert, et on aura des épreuves du Soleil de deux minutes en deux minutes pendant tonte l’année. S’il passe un Vulcain, il ne pourra plus échapper, comme cela peut arriver si un astronome éprouve le besoin d’aller déjeuner, juste au moment où ce corps planétaire va marquer un petit point noir qui traverse le disque du Soleil en passant devant cet astre.
- Ici, on fait une objection — on en fait à tout — : c’est que cela va coûter beaucoup d’argent. On peut répondre que l’argent que le Gouvernement dépense pour la science, loin d’être perdu, est au contraire fort bien placé, et à gros intérêts souvent. (Applaudissements.)
- La vitrine que nous examinons contient en outre de magnifiques photographies du Soleil sur verre, dans des cadres. Ce sont les plus grandes qu’on ait obtenues jusqu’à ce jour, et elles sont d’une extrême importance.
- Je vous ai dit tout à l’heure que l’Astronomie ne faisait que commencer. Copernic et Galilée l’ont prise à ses débuts et vous l’ont montrée telle qu’elle devait être; puis est venue la grande découverte de Newton, puis la spectroscopie, qui a conduit à la découverte des matériaux qui se trouvent dans le Soleil. Notons, en passant, que, de ces découvertes, il résulte un fait bien remarquable : c’est qu’on n’a rien trouvé dans aucun astre qui ne se trouve sur notre terre, et que toutes ces études attestent
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- l’unité de la matière. Le Soleil, les étoiles, les nébuleuses, encore plus éloignées de nous que les étoiles, tout le monde sidéral semble fait absolument des mêmes substances chimiques, composé des mêmes matériaux. Il y a même un fait curieux que je n’ai que le temps de vous indiquer en passant : c’est qu’on a constaté sur notre globe l’existence de certains métaux, parce qu’on les avait vus auparavant dans le Soleil. On avait remarqué dans le spectre solaire des raies indiquant la présence de corps qui nous étaient inconnus; on a fait des recherches, et, dans la boue des chambres de plomb où l’on fabrique l’acide sulfurique, on a retrouvé les mêmes raies; puis, en séparant les matières composant cette boue et en laissant de côté celles qui, vues au spectroscope, ne donnaient pas les raies en question, on est arrivé à isoler deux ou trois métaux nouveaux dont l’existence sur la Terre n’a été connue qu’après avoir été constatée d’abord dans le Soleil.
- Si maintenant, sans quitter la place, vous levez les yeux vers le haut du mur, à droite de la dernière vitrine, vous y verrez de magnifiques spécimens de spectres solaires, c’est-à-dire cTun développement de rayons lumineux dans lesquels se trouvent les raies qu’on a aperçues avec le spectroscope. Il y en a deux de chaque côté d’un fort beau dessin représentant une éclipse totale de soleil et ses protubérances roses. Ceci est encore dû à M. Janssen.
- Plus bas, vous voyez des photographies immenses de la surface du Soleil et de ce qu’on appelait autrefois les grains de riz et les feuilles de saule, parce qu’on avait comparé la surface du Soleil à des objets terrestres et que les formes granuleuses qu’on avait remarquées affectaient Tap- parence de grains de riz ou de feuilles de saule. Or, la photographie, grandissant de plus en plus les images, nous montre que tous ces grains ne ressemblent en rien aux grains du riz ni aux feuilles de saule ; ce sont des globules agglomérés, semblables à ces beaux nuages arrondis dont notre ciel s’orne quelquefois. Ce n’est pas tout, la photographie nous permet de laire une autre constatation bien plus importante : c’est que nous sommes ioin d’être éclairés par la totalité de la surface du Soleil, que cette surface est composée de creux et de reliefs, et qu’il n’y a guère que la cinquième partie du Soleil qui nous envoie directement sa lumière. Il est facile de s’en assurer en voyant que sur la photographie il y a des grains blancs, c’est-à -dire complètement éclairés; et, à côté, des grains obscurs qui sont dans renfoncement et ne laissent pas sortir leur lumière.'Celle-ci ne peut pas percer une atmosphère non lumineuse qui enveloppe le Soleil et se trouve plus épaisse au-dessus des parties creuses de la surface. Nous avons donc l’aspect véritable de la surface du Soleil; peut-être verra-t-on mieux encore plus tard, car la photographie est loin d’avoir dit son dernier mot.
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- Vous pouvez maintenant juger de l’opportunité qu’il y avait à créer l’Observatoire d’Aslronomie physique de Meudon.
- Regardez encore au même endroit la photographie de l'instrument même que nous avons appelé le sidéroslat polaire, celle d’une lunette avec le revolver dans la position qu’on lui donne quand on veut lui faire photographier soit le Soleil, soit un astre quelconque , celle du revolver Janssen dan,s différentes positions.
- A côté, une autre partie bien importante est celle qui concerne notre Observatoire de Paris. On y voit la photographie du grand télescope. Ce colossal instrument avait le malheur de n’être point muni de son miroir; ce miroir est en place depuis hier, et en ce moment les ambassadeurs chinois sont à l’Observatoire pour visiter l’instrument complet. C’est cette circonstance qui nous prive de la présence du directeur, M. Mouchez, qui a bien voulu nous en exprimer ses regrets.
- Auprès de la photographie du grand télescope est celle du siclérostat de Léon Foucault, que nous avons vu tout à l’heure en nature. Un peu au-dessous, trois photographies intéressantes représentent un instrument que l’Observatoire doit à la générosité d’un opulent ami des sciences, un grand cercle méridien dont M. Bischoffsheim a doté l’Observatoire ; il est d’une grande dimension et, grâce à une habile construction, il a la propriété de pouvoir se retourner complètement bout pour bout ; vous le verrez pendant l’opération du retournement, dans sa position normale, et aussi avec l’Astronome en observation.
- Ne quittez pas cette salle sans regarder sous la petite toiture derrière la vitrine isolée du début, garantie par de la lustrine verte contre la lumière; en levant la tête, vous verrez les deux plus grandes photographies du Soleil qu’il y ait au monde ; elles sont sur verre, et c’est là le dernier échantillon des beaux travaux dont M. Janssen a orné notre grande Exposition.
- Continuons notre chemin dans la même direction, c’est-à-dire en remontant toujours du côté de l’Ecole militaire, nous entrons dans une salle qui appartient encore au Ministère de l’Instruction publique. Là se trouve, à droite, un appareil de M. Henri Gervais, qui nous montre, avec une précision admirable, le mouvement de la Terre autour du Soleil; les phénomènes du jour et de la nuit, ainsi que des saisons, se réalisent avec une ponctualité absolue. Il y a cependant un reproche à faire à cet instrument; tout à l’heure je vous dirai lequel.
- Nous passons dans la salle suivante, classe vm. Il y a au milieu une vitrine assez grande qui porte le n° hk, de M. Molteni, et, dans cette vitrine, des appareils qu’il ne faut pas négliger de citer, parce que ce sont des appareils d’étucle et d’instruction ; ce sont des lanternes magiques perfectionnées par la science; elles sont destinées à projeter les objets au
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- loin, à les montrer agrandis et aussi nets que possible ; ce sont de véritables instruments de précision ; elles permettent d’utiliser la lumière électrique, des lumières d’une intensité énorme et par conséquent de faire très bien voir les objets qu’on veut montrer. Auprès, se trouve une petite lunette portée sur un pied; c’est un des premiers essais qui ont été faits pour mettre les mesures célestes à la portée de tout le monde. Il y a des cartes du ciel où sont marqués les degrés qui séparent les étoiles, car ce n’est pas le tout de savoir qu’il y a des étoiles dans le ciel et qu’elles portent tel ou tel nom, il faut savoir où elles sont. Or, avec cet instrument, quand vous avez visé une étoile que vous connaissez bien, par exemple celle qui est au bout de la queue de la grande Ourse, du grand Chariot, que tout le monde connaît, vous n’avez qu’à compter sur votre carte combien il y a de degrés jusqu’à une autre étoile, et en faisant décrire à cet instrument le nombre de ces degrés, l’étoile apparaît d’elle-même dans l’instrument, c’est-à-dire que, au lieu de chercher l’étoile avec vos yeux pour braquer ensuite la la lunette sur elle, vous commencez par mettre l’instrument sur l’étoile, et vous regardez ensuite. La disposition de cet instrument est ce qui constitue la monture équatoriale. Maintenant je vais vous dire quel est le reproche que je fais à l’autre instrument et que je ferai plus facilement à celui-ci, parce que j’ai des raisons particulières de ne pas ménager celui qui en est l’inventeur : je leur reproche de coûter trop cher; on ne songe pas assez au bon marché. Aussi faut-il réserver des éloges pour ceux qui font les mêmes objets d’une façon moins luxueuse, mais d’un prix plus accessible. Seulement, voici ce qui arrive: quand on a combiné une invention de ce genre, on la donne à exécuter à un constructeur qui trouve bon de faire quelque chose de très joli, mais qui coûte un prix trop élevé, quand il s’agit d’un objet qui doit servir en quelque sorte à l’enseignement ordinaire. A côté de ce reproche, nous pouvons bien mettre un mot d’éloge adressé en général à tous les constructeurs français, et en particulier à J. Molteni, mort récemment. C’est pour louer la bonne volonté qu’ils mettent presque toujours à accueillir une invention nouvelle et à aider à sa réalisation.
- Je vous ai dit que j’avais des raisons particulières de ne pas ménager l’auteur de cette dernière invention; pour vous les faire comprendre, il me suffira de vous dire qu’il s’appelle Joseph Vinot.
- En arrivant ensuite dans la première salle de la classe vu, nous voyons d’abord, sous le n° 6, un appareil au moyen duquel on peut trouver les étoiles qui sont au ciel à un moment donné.
- Cet instrument est un peu compliqué; seulement, il y a une circonstance atténuante que je dois vous faire connaître : ce n’est pas un appareil fait; ce n’est qu’un modèle. Seconde circonstance atténuante, cet instrument est l’œuvre d’un tailleur, M. Monot, qui gagne sa vie en travaillant
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- de son métier de tailleur et qui emploie ses économies à faire des inventions de ce genre.
- Sous le n° 43, presque en face, vous voyez une sorte de petit théâtre d’enfant qui, celui-là, ne mérite pas le reproche de coûter trop cher, car il est réellement fait pour les écoles et dans des prix abordables. 11 y a, à Bordeaux, un mécanicien, M. Laurendeau, qui est bien connu dans le Midi, parce qu’il a imaginé quantité d’appareils astronomiques dont il se sert pour ses démonstrations dans des conférences qu’il fait en public ; c’est lui qui a fait cette sorte de petit théâtre cl’enfant. Derrière l’ouverture sont deux rouleaux couverts de sujets astronomiques disposés de telle façon qu’il n’y a qu’à faire tourner ces rouleaux pour faire passer les sujets sous les yeux de cinquante ou cent spectateurs ; la nomenclature en est écrite dans un petit livre avec lequel la première personne venue peut se transformer en professeur; elle n’a qu’à lire pour expliquer les sujets qui apparaissent sur la petite scène, attendu que les tableaux sont transparents et s’éclairent par derrière. C’est une charmante petite représentation qui remplit rimagination des enfants de toutes les idées justes qui peuvent y entrer.
- De l’autre côté de cette même salle, sous le n° 2 3, vous trouverez une petite partie de l’exposition du constructeur Bardou, trois lunettes parfaitement construites. La salle suivante ne contient rien qui puisse nous intéresser au point de vue astronomique.
- Dans la classe vi, celle de l’instruction primaire, qu’on aurait certes tort de négliger, on voit à gauche, près de la porte d’entrée, un appareil destiné à faire comprendre le mouvement de la Terre autour du Soleil et les saisons. C’est une disposition qui a déjà été employée, mais elle est très heureuse. En effet, on explique ordinairement les saisons en disant que la Terre, en tournant autour du Soleil, a une position inclinée de son axe ; c’est tine manière comme une autre, mais on peut tout aussi facilement rendre compte du phénomène en laissant l’axe de la Terre droit, à condition que la Terre, au lieu de tourner horizontalement autour du Soleil, suivra un pian incliné, tantôt montant plus haut et tantôt descendant plus bas que le Soleil. C’est là une méthode fort simple et plus accessible aux enfants que l’autre; elle est mise à exécution dans l’appareil dont je parle, qui est dû à M. Garassut. Malheureusement il est trop compliqué de tiges et d’indications de directions diverses. En général, un appareil destiné à l’enseignement ne doit servir qu’à un seul sujet ; si l’on veut le faire servir à plusieurs à la fois, on n’arrive qu’à tout embrouiller.
- Dans cette même salle, à droite, l’exposition de M. Delagrave, libraire, contient beaucoup de sphères célestes et terrestres ; je citerai notamment une sphère composée uniquement de cercles de laiton, destinée à expliquer les mouvements des planètes et très intelligemment faite par M. Letel-
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- lier; puis une sphère terrestre, donnant à elle seule l’explication des saisons, ainsi que des jours et des nuits, d’une façon fort élémentaire. A côté, se trouve une lampe construite exprès pour l’éclairer; en plaçant cette sphère dans des positions convenables, on arrive facilement aux résultats que nous venons d’indiquer. Vous ne serez pas étonnés des éloges que je viens de donner à cet appareil, quand je vous aurai dit qu’il est dû à M. Levasseur, membre de l’Institut, qui s’occupe avec tant de succès et de soins d’instruction primaire.
- Dans la salle suivante, aussi du domaine de l’instruction primaire, on trouve à droite, en entrant, un fort joli instrument qui, je ne sais pourquoi, ne porte pas le nom de son inventeur, M. Tremeschini, un Italien qui habite la France depuis longtemps. Son appareil, appelé Géoséléno-graphe, a pour but de rendre compte des mouvements de la Terre et de la Lune autour du Soleil; il répond très bien au but que l’auteur s’est proposé; c’est un bon sujet d’étude, bien compris, facile à manier et pas trop cher.
- Si vous traversez la salle en diagonale, vous trouverez une carte mobile qui permet, avec un léger mouvement de main, de trouver quelles sont les étoiles qui brillent au ciel, de dix minutes en dix minutes, chaque jour de Tannée. Elle fait partie de l’exposition de M. Bertaux, comprenant aussi des sphères armillaires et des planétaires.
- Dans la salle suivante, la troisième de l’instruction primaire, on voit en entrant, presque en face de soi, le cadran solaire de M. Grivolat, fort simple et dont le prix pourrait ne pas être bien élevé. C’est tout simplement une sphère portée sur un pied et formée par un axe, un équateur et deux méridiens. L’ombre de Taxe marque les heures sur l’équateur émaillé intérieurement. Presque à la sortie de la salle, à l’opposé de ce cadran, on retrouve l’appareil de M. Henri Gervais qui explique si bien le mouvement de la Terre autour du Soleil.
- ^Dans la salle qui vient après, la dernière de la classe vi, on trouve une carte du ciel dans une boite; à cette carte M. Le Béalle a donné un mouvement d’horlogerie qui la fait tourner et met en vue, à chaque instant, les étoiles qui sont sur le ciel au même moment. Toujours le grand défaut de coûter trop cher.
- A côté de cet appareil, se voit encore un cadran solaire de M. Grivolat; puis, dans l’angle, est un géosélénographe plus compliqué que celui dont je vous ai déjà entretenu, mais qui donne également le résultat voulu. 11 fait partie de l’exposition des Frères.
- Arrivés là, vous pourrez quitter l’exposition du matériel des arts libéraux, prendre le couloir à droite et marcher jusqu’à l’avenue du Champ de Mars qui conduit à la porte Bapp. A ce point seulement vous devez rentrer dans l’exposition du matériel des arts libéraux, parce que jusque-là il ne se rencontre rien qui se rattache à l’Astronomie.
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- Quand vous serez dans l’avenue qui va à la porte Rapp, ne manquez pas de vous arrêter devant l’exposition du Ministère de la Guerre. Vous y verrez, dans une grande vitrine, un petit cercle méridien plus délicat encore que celui que vous avez vu dans l’exposition du Ministère de l’Instruction publique.
- Avant d’entrer dans la salle suivante, qui contient les instruments de précision, classe xv, jetez un coup d’œil sur le mur, et vous y apercevrez, sous le n° 79 , un joli spécimen de ce que nous avons appelé tout à l’heure les spectres solaires, avec la peinture cl’un arc-en-ciel double.
- Pénétrons maintenant dans la classe xv, qui est divisée en cinq travées. En longeant le mur de gauche, nous remarquerons une vitrine (n° 70) dans laquelle un ingénieur, M. Viatour, a exposé un compas gnomonique, destiné à construire les cadrans solaires; c’est un appareil fort intelligemment conçu, assez compliqué et qui mériterait quelques explications détaillées, si le temps nous les permettait.
- Au milieu de la seconde travée, nous trouvons une vitrine du constructeur Molteni (n° 102); là vous remarquerez un cadran solaire presque portatif, puis, derrière, l’instrument de mon invention, dont j’ai dit un mot tout à l’heure, et devant, une assez jolie lunette.
- Au n° 95, très beau télescospe à monture équatoriale, construit par M. Radiguet.
- Redescendant, vous trouverez, au n° i3, troisième travée, un essai de lunette et de télescope fort curieux. L’auteur, M. Jaubert, veut arriver à faire des lunettes et des télescopes à court foyer, qui seraient cl’un maniement plus facile que ceux dont on se sert aujourd’hui. L’avenir nous dira s’il y réussit.
- Dans la travée suivante, et presque en face, l’exposition de M. Lutz (n° 8à), un de nos constructeurs les plus intelligents, nous montre ce que nous n’avons pas encore vu jusqu’ici : un miroir de télescope tout argenté et poli. Il y a aussi une série de spectroscopes, c’est-à-dire de ces instruments à l’aide desquels on décompose la lumière.
- Redescendant à l’angle de droite, vous verrez (n°9), dans la vitrine de M. Laurent, des appareils de projection.
- Au n° 12, un peu plus loin, une lunette très puissante sous son petit Volume, qui est l’œuvre cl’un très habile constructeur. Ici un mot d’explication est nécessaire. Les lunettes avec lesquelles on regarde le ciel ont besoin d’être construites cl’une certaine façon qui empêche la lumière de se décomposer ; le verre qui est au bout doit être double : d’abord un verre ordinaire, puis un verre en cristal; ils ont pour effet de refaire la lumière blanche, au lieu de la lumière irisée que vous auriez, s’il n’y avait qu’un verre simple. Lorsqu’on veut faire de la photographie céleste, les mêmes verres qui, pour les yeux, sont bons et cpii condensent bien les rayons de
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- lumière, ne condensent pas bien les rayons chimiques qui sont les agents delà photographie, et force est de procéder différemment; il faut faire les verres pour la photographie autrement que les verres pour la vision directe. M. Prasmowski, à qui appartient cette exposition, est le premier constructeur qui ait su bien faire les verres dont on se sert pour la photographie céleste. Nous le retrouverons tout à l’heure.
- N° 18. Appareils de projection appartenant à M. Bauz.
- N° 26. M. Lefèvre, autres appareils de projection ; par-dessus, de petits spectroscopes de poche qui ne tiennent pas de place et qui permettent d’avoir une idée de ce que sont les spectroscopes plus puissants.
- La travée voisine est des plus riches. Voici d’abord M. Bardou, qui expose, sous le n° 117, un très beau petit télescope à foyer réduit et une lunette, l’un et l’autre montés équatorialement, clés oculaires, des objectifs de lunettes et enfin des corps de lunettes de dimensions considérables; puis, au n° 86, le même M. Bardou expose des lunettes de toutes sortes.
- N° 87. Exposant, M. Avizard. Lunettes fort bien construites.
- N° 88. Exposition de M. Moreau-Teigne. Remarquez une belle lunette à monture équatoriale.
- N° 89. M. Prasmowski. Exemplaire unique d’une lunette photographique toute prête à fonctionner. .
- Enfin (n° 9 0), la vitrine de notre Secrétan, je veux dire ce pauvre Auguste Secrétan, mort il y a quelques années et qui était bien l’homme le plus dévoué à la science qu’il fût possible de voir; toujours prêt à faire des expériences, à venir en aide aux inventeurs, à ses risques et périls. Il est à souhaiter qu’il ait beaucoup d’imitateurs. Du reste, je dois dire que nos constructeurs, en général, ne se font guère prier en pareil cas.
- Dans la vitrine de Secrétan, remarquez le télescope qui porte son nom et qui est à peu près le meilleur marché de tous;, puis, une jolie lunette équatoriale et, dans un coin, un ravissant petit cercle méridien, une vraie miniature. Ceux que nous avons vus jusqu’ici étaient déjà bien petits en comparaison de ceux de l’Observatoire; celui-ci est vraiment admirable de réduction ; il est fort bien construit et il pourrait servir, dans une ville de province, à donner l’heure du pays, en indiquant l’instant du midi vrai.
- Nous pouvons quitter maintenant la classe xv et jeter un coup d’œiR en sortant, à l’exposition de M. Gaggini (n° 169), à gauche de la salle suivante, qui construit pour la marine les sextants, les instruments dont les marins se servent pour déterminer leur position exacte sur l’Océan d’après les données de l’Astronomie.
- Nous continuons toujours à marcher dans la même direction, c’est-à-dire en remontant vers l’Ecole militaire, et, après avoir traversé plusieurs
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- expositions où l’Astronomie n’a rien avoir, nous sommes à la Photographie. Arrivés entré deux beaux instruments photographiques qui portent les ncs 197 et 128, nous tournons à droite, nous sortons par la galerie, et, à côté delà porte, voici de magnifiques photographies qui nous montrent mieux encore que les premières notre grand télescope de l’Observatoire; elles sont plus à portée des regards: c’est le constructeur Eichens qui a fait la petite exposition en photographie des beaux et grands instruments qu’il a installés. Vous verrez là, outre le grand télescope, trois photographies de l’appareil donné par M. Bischoffsheim.
- Alors, rentrant dans l’Exposition, vous gagnerez la classe xvi (Géographie) qui compte deux salles et même trois. Nous trouvons là une très belle exposition de planétaires, de planisphères, de sphères célestes et terrestres ; un immense planétaire, entre autres, qui tourne avec une manivelle, nous montre toutes les planètes autour du Soleil. On y voit aussi les planètes qui tournent dans une sphère de cristal sur laquelle figurent les étoiles, de façon que les planètes semblent tourner clans le ciel, dans l’exposition de M. Bertaux (n° 11 ).
- Sur la tablette, au coin de droite de la même salle, vous retrouverez le tableau qui donne l’aspect du ciel de dix en dix minutes.
- De l’autre côté de la salle, dans une petite vitrine, une charmante carte céleste fort bien gravée (n° 18), un ciel boréal et un ciel austral.
- Dans la salle suivante, presque au milieu, vous pourrez voir un planétaire dû à un officier de marine, M. Morin, qui, au moyen d’une manivelle, a figuré le mouvement des planètes jusqu’à Mars avec une exactitude qui jusqu’ici n’avait pas été atteinte.
- Un peu plus loin, à gauche, vous retrouverez l’exposition de M. Dela-grave (n° 37), avec la sphère armillaire dont, j’ai déjà parlé, et celle de M. Levasseur.
- Sur une grande table, au milieu de la salle, sont placés des appareils assez curieux. Voici d’abord M. Benoît (n° 67) qui a eu l’idée d’utiliser une lampe ordinaire pour représenter le Soleil; et sous cette lampe, un mouvement de lampe Carcel pour faire marcher les planètes autour du Soleil. C’est fort ingénieux, fort simple, et cela ne doit pas coûter cher.
- A côté (n° 55), vous avez de petiis meubles ressemblant à des pupitres d’écoliers qui sont aussi très intéressants. On peut placer une lampe dans l’intérieur; sur le devant, il y a une glace dans laquelle on fait passer des cartes du ciel de façon que, la nuit, dans son jardin, en plein air, avec une lampe enfermée dans son pupitre, on peut se trouver en face du vrai ciel et d’une représentation des étoiles qui sont en vue avec les noms qu’elles portent. Ce sont là les pupitres astronomiques de M. Blanchard.
- Derrière l’exposition de M. Delagrave, dans l’angle, M. Armand Colin
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- expose (les instruments destinés à expliquer les phénomènes célestes aux enfants des écoles.
- En sortant de cette salle par le côté droit, vous verrez encore, auprès de la porte, deux expositions : l’une est celle d’un graveur qui a prêté son concours pour l’exécution des magnifiques planches que l’on admire dans le Ciel, de M. Améclée Guillemin, pour lequel la maison Hachette a fait de si grands frais ; ce graveur porte aussi le nom de Guillemin.
- Au-dessous, vous trouverez un exposant, M. Trémaux, qui vous expliquera, si vous voulez bien l’écouter, tous les phénomènes du monde matériel, de la vie, de la Physique, de l’Astronomie, etc., par une seule et même loi. Il est très curieux de l’entendre. Si vous voulez essayer, j’espère qu’il ne vous convaincra pas, mais à coup sûr il vous intéressera.
- Pour achever de parcourir notre exposition française, vous n’aurez plus, au sortir de cette salle, qu’à vous rendre en deux endroits : d’abord, tout au fond de l’Exposition, à côté de la Galerie du travail, dans le coin de gauche, dans la partie consacrée à la Guyane française, si je ne me trompe ; on voit là un appareil destiné à expliquer les mouvements de la Terre et de la Lune. C’est un peu plus compliqué que le premier géosélé-nographe que je vous ai fait connaître. Cet instrument a pour auteur le frère Rouzioux.
- Enfin, si de là vous traversez tout le jardin pour passer à droite de l’Exposition, presque vis-à-vis de l’endroit où sont les cloches, vous verrez dans le fond, tout à fait sur le bord du Champ de Mars faisant face à l’Ecole militaire, un modèle de maison d’école pour un village de mille habitants. Il y a au milieu la mairie, à droite l’école des filles, et à gauche l’école des garçons.
- Cette construction est due à M. l’architecte Ferrand. Dans l’école des garçons, vous pourrez remarquer deux choses: d’abord, un ciel très intelligemment dessiné par M. Ferrand, peint sur le plafond; il est de dimensions fort grandes et les étoiles s’y voient admirablement bien. Vous verrez dans cette même école des tableaux d’Astronomie de la maison Hachette. Mais ce qui est encore plus intéressant et mérite une mention toute spéciale, c’est que dans cette école, qui est une véritable école, on élève des sourds-muets avec des enfants qui entendent et qui parlent. Si bien que ces pauvres petits ne seront plus désormais des déshérités, et que, dans le moindre village, où il ne se rencontre qu’un sourd-muet tous les dix ans, on pourra le mettre à l’école avec les autres enfants et donner aux uns et aux autres une éducation commune ; vous pourrez voir là ce que j’y ai vu moi-même : une jeune sourde-muette faire une dictée d’orthographe et corriger les fautes à des enfants qui entendent et parlent comme vous et moi. (Applaudissements.) C’est là l’œuvre d’un homme de bien que nous
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- regretterons toujours, M. Grosselin, œuvre religieusement continuée par son fils.
- Dans l’école clés filles, vous retrouverez, près de la porte à droite, un instrument destiné à expliquer le mouvement delà Terre autour du Soleil, et, en face, une carte du ciel divisée en degrés, comme celles dont je vous ai parlé au début, et faite pour permettre de trouver une étoile à une certaine distance d’une autre. Au-dessous, le planisphère mobile permettant de trouver instantanément quelle est la partie du ciel dessiné dans l’école des garçons qui est visible à un moment donné, puis un système planétaire toujours juste, puisqu’on y place soi-même les épingles qui représentent les planètes au degré voulu et qui coûtent bien cinq centimes ; enfin une Astronomie pour les enfants qui apprennent à lire.
- Si vous voulez bien regarder ces derniers objets, vous me ferez plaisir, car ils m’appartiennent.
- Mesdames, Messieurs,
- Nous en avons fini avec la partie française. Si ce n’est pas trop abuser de votre patience, je vous demanderai encore une demi-heure d’attention pour passer en revue la partie étrangère. (Parlez! parlez!)
- Nous recommencerons à traverser l’Exposition dans le même sens, c’est-à-dire, en partant du côté du Champ de Mars qui est près de la Seine; seulement nous allons parcourir, cette fois, non l’aile gauche, mais la droite, celle qui est réservée aux diverses sections étrangères.
- Presque en entrant, nous nous trouvons dans l’exposition anglaise, où il y a plusieurs choses dignes de nous intéresser.
- C’est d’abord l’exposition d’un fameux constructeur, M. Grubb, de Dublin, auquel on doit des instruments remarquables et dont l’exposition témoigné du soin qu’il apporte dans ses travaux.
- Remarquons, dans une vitrine, une belle série de spectroscopes de dimensions fort respectables et pouvant servir à des observations très sérieuses et très importantes; puis, à côté, une magnifique lunette équatoriale qui l’emporte sur toutes celles qu’on voit au Champ de Mars dans la partie française; on en a fait d’aussi belles en France, mais il n’y en a pas à l’Exposition. Sur le soubassement de cette lunette vous pourrez voir des photographies représentant des instruments du même constructeur, entre autres le télescope de Melbourne, admirable instrument, certainement un des plus beaux qui soient au monde, puis un équatorial à peu près semblable à celui qui est exposé et qui appartient à l’Université d’Oxford, enfin une jolie photographie de la Lune.
- Tout à côté, en remontant, sont exposés des appareils de projection de diverses maisons anglaises. L’enseignement par les projections, c’est-à-dire par les yeux, fait du progrès comme vous le voyez ; on rencontre des
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- appareils de ce genre chez les fabricants d’instruments de précision, à l’étranger comme en France. Auprès, à gauche, contre les vitres qui sont sur la rue des Nations, sont des sujets destinés à être vus dans ces appareils; parmi eux sont ce qu’on appelle des sujets mécanisés. Il y en a chez les Anglais comme chez nous; ils sont munis de petites manivelles avec lesquelles vous pouvez les faire marcher vous-mêmes et vous rendre compte des mouvements delà Terre, des comètes, etc. C’est tout à la fois amusant et instructif.
- Après avoir passé devant d’autres appareils du même genre, on arrive devant le pavillon du prince de Galles, qu’il faut dépasser pour aller voir le reste des objets cFAstronomie de l’exposition anglaise.
- De l’autre côté de ce pavillon se voit la vitrine de M. Dallmeyer, remplie de lunettes au milieu desquelles se distingue un fort joli équatorial établi avec un soin qui montre combien ces constructeurs attachent d’importance à notre grande Exposition; derrière, à peu de distance, le télescope Berthon, monté équatorialement et d’une dimension des plus respectables, cl’une facilité de maniement vraiment remarquable.
- Plus près du jardin, vitrine d’un autre constructeur anglais, M. Pillis-cher, où l’on remarque un charmant équatorial en cuivre au milieu d’autres lunettes d’Astronomie.
- Après l’Angleterre vient l’Amérique du Nord, et d’abord le Canada. Le Ministre de l’Instruction publique d’Ontario a envoyé au Champ de Mars une série d’appareils fort intéressants qu’il est bon d’énumérer et qui sont faciles à trouver.
- Il y a une série de vitrines contenant ces instruments. C’est d’abord un appareil représentant la marche d’une planète qu’on appelle inférieure, c’est-à-dire plus proche du Soleil que la Terre, et celle d’une planète supérieure. On voit ordinairement un planétaire complet; ici nous avons seulement une planète plus rapprochée et une plus éloignée du Soleil.
- Second modèle, avec le Soleil, la Terre et une planète inférieure à côté; enfin, un planétaire complet. En remontant ce planétaire à son arrivée à Paris, Saturne et Jupiter nous semblent avoir été changés de place; mais c’est là un détail de peu d’importance.
- Puis, une sphère dans le genre de celle de M. Garassut, qui fait marcher la Terre dans le zodiaque; un géosélénographe démontrant la marche de la Terre et de la Lune autour du Soleil; enfin un grand appareil pour expliquer les phénomènes du jour et de la nuit.
- Sur les côtés, dans des espèces de box, comme disent les Anglais, de remarquables tableaux d’astronomie faits en Angleterre. Deux travées plus loin, on voit de belles cartes du ciel placées sur les carreaux transparents de la rue des Nations.
- Plus loin, en suivant la même direction, nous entrons dans les Etats-
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- Unis, dont l’exposition est remarquable par la qualité plus que par la quantité des objets qui la composent. Nous voyons d’abord, au-dessus d’une vitrine, les plus beaux dessins astronomiques que j’aie jamais vus : une tache du Soleil, le dessin d’une éclipse totale, un magnifique dessin de la planète Saturne , puis un groupe de taches du Soleil dans de grandes dimensions, enfin un magnifique tableau des protubérances du Soleil.
- Devant ces tableaux, des appareils astronomiques pour expliquer les phénomènes du jour et de la nuit, la marche des planètes, enfin une chose extrêmement curieuse, que j’ai découverte par hasard dans un tiroir et que j’ai bien recommandé de ne plus y cacher, parce que, quand je vous aurai dit ce que c’est, vous voudrez la voir, j’en suis sûr.
- Il y a, en Amérique, des collèges de femmes, et ils ont envoyé à l’Exposition des travaux d’élèves: or, parmi ces travaux, j’ai trouvé une photographie du Soleil faite par deux de ces demoiselles, et qui porte leurs noms. C’est cette photographie que je vous engage à aller admirer.
- En Italie, je vous recommanderai un très bel instrument qui est presque à l’entrée de cette exposition; il est placé dans une vitrine que tout le monde cherche à voir; c’est celle de l’individu qui fait sécher et momifier les membres et qui leur rend ensuite leur fraîcheur naturelle. L’instrument dont je parle est le sismographe; il a pour but de dénoncer les tremblements de terre quand ils sont trop faibles pour qu’on s’en aperçoive. Il se compose d’une horloge qui dit l’heure et d’un système de Balancier qui note les tremblements de terre qui se produisent. Il y a aussi une petite coupe fort bien faite, et sur cette coupe une boule dans un équilibre si léger quelle doit couler hors de la coupe au moindre mouvement.
- Au fond de la même salle, à gauche, se trouve un appareil pour expliquer les phases de la Lune; il est fort simple et doit avoir le mérite de ne pas coûter cher.
- Du côté opposé, c’est-à-dire dans l’angle à droite, on voit des sphères et un écliptique, c’est-à-dire une route de la Terre autour du Soleil, bien inclinée, de façon à montrer la position de la Terre sur ce plan.
- De l’Italie nous passons au Japon. Seulement, pour voir ce que les Japonais ont exposé en fait d’Astronomie pour l’instruction, il nous faut aller à la galerie des machines. Les Japonais n’ayant pas apporté de machines, et pour cause, ont utilisé autrement la place qui leur avait été réservée dans cette galerie. Là vous verrez un planétaire complet, disposé de la même façon que les nôtres; seulement il m’a semblé que Mars s’était perdu en route; mais c’est une lacune à laquelle il est facile de suppléer, et la route est assez longue. Puis il y a un charmant petit appareil pour expliquer les phases de la Lune; je n’en ai jamais vu de pareil chez nous ; il suffit d’y jeter les yeux pour comprendre le phénomène.
- L’Espagne nous présente deux appareils fort intéressants, mais tous
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- deux très luxueux : sur une table, une marche de la Terre dans le zodiaque, avec un zodiaque incliné et la Terre qui marche mécaniquement dans ledit zodiaque; puis un géosélénographe, c’est-à-dire un appareil montrant la marche de la Terre et de la Lune autour du Soleil; il est splendide, d’une dimension extraordinaire et muni de rouages à n’en plus finir.
- En Hongrie, nous retrouvons encore un de ces appareils pour expliquer la marche de la Terre et de la Lune autour du Soleil.
- L’Autriche expose un système fort ingénieux pour montrer les mouvements de la Terre autour du Soleil. Ici, l’axe de la Terre est incliné; l’auteur a eu tout simplement la bonne idée de placer, tout autour de sa labié, des tiges inclinées parallèlement, et d’avoir une Terre avec un axe dépassant le pôle sud; il n’y a qu’à engager l’axe de la Terre dans la partie inclinée qui donne à l’axe sa direction, et, en plaçant la Terre successivement sur ces tiges qui représentent les positions aux douze mois de Tannée, on a l’explication bien complète.
- Dans la salle suivante, au coin à droite, vous trouverez un très bel équatorial, caché sous de la gaze; puis, en revenant sur vos pas en face, à gauche, vous apercevrez un télescope un peu compliqué qui a à peu près les dimensions du télescope de Secrétan; il est de petit volume et d’une jolie construction.
- Au coin opposé, vous trouverez des planétaires, des sphères et autres objets d’Astronomie.
- La Russie a envoyé peu de chose, si Ton en excepte une société particulière, un musée d’enseignement qui a beaucoup fait pour l’instruction dans ce pays, et qui présente une série d’appareils. On y voit des sphères armillaires, et en particulier une sur laquelle on donne presque tous les jours des explications spéciales; elle est très ingénieusement construite pour faire comprendre comment est disposé l’horizon d’un pays et quelle partie du ciel il nous permet d’apercevoir. Il y a, en outre, un appareil assez bien fait pour expliquer les phases de la Lune, et un autre pour expliquer, qu’il n’y a pas d’éclipse à chaque nouvelle Lune et à chaque pleine Lune. Seulement, ce dernier .instrument est de construction française.
- En Suisse, je n’ai remarqué que quelques belles cartes du ciel, qui ne sont pas faciles à trouver. Quand vous êtes à peu près au milieu de l’Exposition suisse, vous voyez, dans une espèce de couloir, au plafond, ces quatre belles cartes à fond bleu, avec des étoiles blanches.
- En Belgique, j’ai vu une chose que je n’avais rencontrée nulle part ailleurs et qui a demandé beaucoup de travail et de soin à son auteur; c’est une représentation de notre système solaire en grandeur proportionnelle : le Soleil de 5o centimètres de rayon, et toutes les planètes avec leurs dimensions respectives et leurs satellites avec les distances cor-
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- respondantes. Étant données ces grandeurs, si l’on voulait fixer la position de ces planètes, il faudrait, par exemple, mettre le Soleil, la grosse boule dorée, au-dessus du toit du palais où nous sommes, et la dernière planète, Neptune, à l’Observatoire de Montsouris ; cela perdrait un peu de grandiose comme taille de corps célestes, mais ce serait conforme à la réalité. Il faudrait mettre la Terre à plus de deux cents mètres de son Soleil : l’Exposition ne serait pas assez grande pour tout contenir. L’idée de l’exposant belge, M. Auguste Sacré, pourrait être réalisée d’une manière économique en faisant les objets en carton, au lieu de métal, et cela donnerait une image très juste. Il y a du même exposant un écliptique incliné, placé à côté, et qui est fait avec intelligence et habileté. Ces objets sont à gauche de l’allée qui sépare la galerie des arts libéraux de celle du vêtement.
- Dans l’annexe qui est au bout de l’exposition belge, dans les jardins, se trouve une carte du ciel de grande dimension. Enfin, je n’ai plus trouvé d’Àsironomie que dans l’Amérique du Sud, à l’exposition de la République Argentine. En cherchant bien, au coin de gauche, sur une table, recouvert probablement par d’autres livres, vous trouverez un atlas représentant les constellations telles cju’on les voit de l’autre côté de l’Equateur, c’est-à-dire la partie du ciel que nous n’apercevons jamais. Je dois avouer que c’est là que, pour la première fois, j’ai eu une idée nette des constellations qu’on appelle le grand nuage et le petit nuage; je les avais bien vues dessinées sur des cartes faites pour nous, mais je ne pouvais avoir pleinement confiance en ces dessins, tandis que cet atlas a été dressé par des gens qui ont vu de leurs yeux, à tout instant, ce cpi’ils nous représentent.
- J’ai fini, Messieurs, et si j’ai oublié quelqu’un, je lui en demande pardon. Je vous ai parlé d’abord des grands sujets astronomiques, puis des petits, qu’il ne faut pas négliger, parce que ce sont les petits qui font comprendre les grands. J’ai dit tout à l’heure que les découvertes astronomiques, comme les découvertes en général, attendaient le temps propice pour se faire; elles attendent aussi leur milieu, et si je voulais exagérer un peu ma pensée, je dirais qu’il n’y aura pas de vrais savants dans un pays tant qu’il y restera un véritable ignorant, et que c’est quand la masse des gens d’un pays sait quelque chose que les hommes de génie dans ce pays peuvent monter haut.
- Interrogeons un peu l’histoire, reportons-nous à la Rome ancienne. Y a-t-il un seul géomètre chez les Romains? Y a-t-il un seul astronome? Non, le peuple n’était pas instruit; il était d’origine barbare et guerrière. Il a bien produit des orateurs, Cicéron ; des poètes, Virgile; mais le peuple n’étudiait pas les sciences; Rome n’a pas eu d’hommes de science. Voyez les Grecs, au contraire. Voilà un peuple vraiment civilisé; la jeu-
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- nesse va à l’école, Il y a des poètes comme Homère, des orateurs comme Démosthène. Gela empêche-t-il qu’il y ait des hommes de science? Il suffit, pour répondre à cette question, de nommer Platon et Pythagore.
- Donc, j’en conclus que tant vaut la masse, tant vaut l’élite d’une Société. Notre xixe siècle marche à pas de géant : nous avons Lavoisier qui crée la chimie, Daguerre qui invente la photographie; nous avons Arago, Leverrier, et cela ne nous empêche pas de saluer Victor Hugo. Oui, notre siècle est un beau siècle; oui, nous sommes dans une bonne position; mais soignons l’éducation, travaillons, instruisons-nous; disons-nous, puisque les grandes découvertes attendent leur jour et leur place, qu’il y a autant de mérite à préparer ces découvertes qu’à les faire, et préparons-en! (Vifs applaudissements.)
- La séance est levée à k heures 20 minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 8 AOÛT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES APPLICATIONS INDUSTRIELLES DE L’ÉLECTRICITÉ (L’ÉNERGIE ÉLECTRIQUE),
- PAR M. ANTOINE BREGUET,
- lNGÉlNlEUH-CO.\STIiUCTEUl!, ANCIEN ELEVE DE L’ECOLE POLYTECHNIQUE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Félix Le Bl ang, professeur à l’École Centrale des Arts et Manufactures.
- Assesseurs :
- MM. J. Armengaud, ingénieur civil, ancien élève de l’École Polytechnique;' Laisant, député;
- Tresca , membre de l’Institut.
- La séance est ouverte à 2 heures 10 minutes.
- M. Félix Le Blanc, président. La séance est ouverte. Je donne la parole à M. Antoine Breguet.
- M. A. Breguet :
- Mesdames, Messieurs,
- Lorsqu’on soulève un corps au-dessus de terre, on lui donne par cela même le pouvoir d’effectuer un certain travail. Si je porte ce poids de 1 kilogramme à 1 mètre de hauteur, il est certain que, par sa chute, il sera capable d’accomplir des effets mécaniques tels que: déplacement
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- d’un levier, enfoncement d’un piquet, déformation d’un milieu résistant, etc. (Jette capacité de travail que j’ai donnée au poids par sa seule élévation a reçu le nom d’énergie.
- L’énergie se présente à nous dans la nature sous des formes singulièrement diverses. Tantôt c’est la pesanteur, comme dans l’exemple que je viens de citer, qui agit sur les corps pour leur fournir l’énergie du mouvement. Tantôt c’est la chaleur qui leur donne la faculté d’engendrer du travail, comme le combustible d’une machine à vapeur oblige en définitive un arbre de couche à tourner sur lui-même malgré les grandes résistances qu’on lui oppose. Tantôt c’est l’élasticité : un ressort plus ou moins bandé permet de réaliser clés appareils moteurs dont les montres et les pendules sont les exemples les plus communs.
- Le magnétisme et l’électricité sont encore deux formes particulières de l’énergie. Lorsqu’on a aimanté une barre d’acier, on lui donne le pouvoir d’attirer à elle une masse de fer qui peut atteindre, suivant les conditions, à un poids considérable. Un morceau d’ambre, électrisé par friction, possède, vous le savez tous, la remarquable propriété de concentrer sur sa surface les corps légers qui se trouvent dans son voisinage immédiat. C’est même par cette expérience qu’a débuté la science de l’électricité, dont le nom n’est autre chose qu’une forme francisée du nom grec de l’ambre.
- Toutes les espèces d’énergie, dont j’ai cité seulement un petit nombre, peuvent d’ailleurs se résoudre les unes dans les autres. Un exemple simple vous le fera comprendre. Rappelez-vous le météore appelé vulgairement étoile filante. C’est un composé minéral complexe, circulant dans les espaces interplanétaires et animé d’une vitesse considérable. Lorsqu’il vient par hasard, si je puis employer ce mot dans une conférence scientifique, lorsqu’il vient par hasard, clis-je, à rencontrer notre atmosphère, celle-ci oppose à son mouvement une résistance énorme. Sa vitesse se ralentit. Sous forme de chemin parcouru, l’énergie a donc subi une diminution; mais pourtant elle n’a pas disparu : rien ne se perd dans la nature. Elle s’est seulement transformée. En effet, si nos yeux peuvent nous faire assister à ce beau phénomène; si le météore est pour nous devenu étoile, c’est qu’il s’est rapidement échauffé jusqu’à l’incandescence, et nous retrouvons là en chaleur l’équivalent du mouvement perdu. Allons plus loin, supposons que ce projectile extraordinaire soit constitué par du fer et que, pendant sa chute, il passe auprès d’une de ces lignes télégraphiques qui bordent nos grandes routes. Sa vitesse encore une fois sera ralentie, si peu, il est vrai, que des mesures directes seraient impuissantes à le constater, mais il suffit que la théorie nous l’affirme. Qu’est devenue alors la portion d’énergie correspondante? Un courant a pris naissance dans le fil, sous l’influence du trouble local qu’a subi le magnétisme terrestre, et le travail que peut produire ce courant est exactement égal à la différence de celui qu'effectue-
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- rait le météore si la ligne télégraphique n’existait pas, et de celui qu’il effectue en présence de cette même ligne. Si cette égalité n’est pas rigoureuse, l’excès se retrouvera sous forme de chaleur dans le circuit électrique.
- Mais il n’est pas indifférent de produire l’énergie sous une forme ou sous une autre, suivant les besoins auxquels on doit satisfaire. En hiver, lorsqu’il fait froid, l’énergie de mouvement serait inutile; c’est sous forme de chaleur quelle doit être recherchée. Si l’on veut se transporter d’un point à un autre, on utilise, pour la locomotion, l’énergie de mouvement.
- Sous sa forme électrique, l’énergie possède une qualité très précieuse, celle de cheminer dans certains milieux avec une extrême rapidité, et sans perte bien sensible. Ces milieux sont en général métalliques, et l’ondit, pour cette raison, que les métaux sont bons conducteurs de l’électricité. Par conséquent, l’électricité est le mode d’énergie le plus propre à établir une communication entre deux points éloignés. Le son et la lumière seraient à cet égard très inférieurs. En effet, le son se propage avec une extrême lenteur. Dans l’air, sa vitesse est de 3/io mètres par seconde, et il n’arrive à destination que bien affaibli par une distance relativement courte. Il ne faut pas songer à utiliser sa transmission par des solides, quoiqu’elle soit beaucoup plus rapide. Le téléphone à ficelle montre que quelques centaines de mètres en ligne droite et en l’absence de tout support sont la distance maxima à laquelle on peut correspondre. La lumière possède une vitesse de propagation incomparablement plus grande que celle du son. Mais les deux stations en correspondance ne doivent nécessairement être séparées par aucun obstacle opaque. La courbure du globe n’autorise pas l’emploi de ce mode de transmission au delà d’une certaine distante. L’usage de réflecteurs affaiblirait dans une proportion considérable l’intensité de la lumière et compliquerait l’installation. Les télégraphes optiques ont pourtant leur raison d’être, lorsqu’en temps cle guerre, par exemple, deux places fortes veulent échanger des signaux. La rapidité de transmision trouve alors sa limite dans un phénomène physiologique que vous connaissez tous. L’œil n’est capable cle distinguer des éclairs de lumière successifs que s’ils sont émis à des intervalles de temps supérieurs à un dixième de seconde. En dessous de cet intervalle, ces éclairs donnent l’impression d’une lumière continue. C’est ainsi qu’on dit que la persistance de la lumière sur la rétine dure un dixième dé seconde. Alors, vous le comprenez, pour que des émissions intermittentes puissent servir à représenter un langage convenu, on ne devra pas en produire même dix dans l’espace d’une seconde.
- Tous ces inconvénients que vous venez de reconnaître au son ou à la lumière n’existent pas ou existent à un degré bien moindre dans l’électricité. Le téléphone de Bell a montré que non seulement le chant, mais
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- encore la voix pouvait se transmettre à des centaines de kilomètres. Ne nous occupons que du chant pour l’instant. Puisqu’un la normal peut s’entendre clans un récepteur téléphonique, il faut que sa plaque de fer exécute 435 vibrations doubles par seconde, et chacune de ces vihralions est causée par un courant électrique particulier. Nous sommes loin des dix signaux qui constituaient l’extrême rapidité du télégraphe optique.
- Nous entrons maintenant au cœur même de notre sujet, et nous allons examiner comment l’énergie électrique peut et doit se transformer pour donner lieu aux étonnantes applications qui ont débuté par la télégraphie et qui, à l’heure qu’il est, semblent sur le point d’amener une révolution dans les procédés de l’éclairage. Tout d’abord, comment arrive-t-on à posséder de l’électricité ? La prencl-on là où elle se trouve dans la nature, c’est-à-dire dans les régions élevées de l’atmosphère? Non. On n’en pourrait obtenir ainsi que très irrégulièrement et en trop petite quantité. Il faut donc la fabriquer, et la fabriquer ce n’est que transformer une énergie quelconque en énergie électrique. Je ne fais que mentionner les anciennes machines à plateau de verre, seules sources d’électricité connues jusqu’à Volta. Je parlerai seulement des piles et des machines magnéto-électriques.
- La pile transforme ce qu’on peut appeler l’énergie chimique en électricité. Je plonge une lame de zinc dans ce vase rempli d’acicle sulfurique dilué. Le zinc va disparaître peu à peu, il se formera du sulfate de zinc et vous voyez un gaz s’échapper en bulles; c’est de l’hydrogène. Cette réaction dégage une certaine quantité de chaleur que les chimistes arrivent aisément à évaluer. Mais je plonge maintenant dans la même liqueur une lame de platine et une lame de zinc que je réunis entre elles en dehors du liquide par un fd métallique. La même réaction s’effectuera, et des mesures calorimétriques témoigneraient cependant d’un dégagement de chaleur plus faible que dans la première expérience. Qu’est devenue la fraction d’énergie correspondante? Nous le savons, elle ne peut se perdre, et en effet, tout le temps de la réaction, un courant électrique a parcouru le fil extérieur; ce courant a échauffé le circuit et lui a justement fourni la chaleur qui semblait absente. Le courant a échauffé le circuit, ai-je dit; mais c’est qu’alors aucun travail étranger n’a été produit, sans quoi, la somme de chaleur eût été diminuée de son équivalent en énergie de mouvement. L’expérience qui va se faire devant vous est des plus démonstratives. Voici deux machines de Gramme (ce sont, comme les piles, des sources de courants électriques dont je vous parlerai dans quelques minutes) ; le courant de la première traverse la seconde en passant par ce fil de platine. Vous voyez qu’aussitôt que l’une de ces machines est mise en mouvement par un système de pédale, l’autre se met également à tourner sous la seule influence du courant engendré par la première. C’est le travail dépensé par
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- mon aide qui se retrouve, en partie, clans la rotation du dernier appareil. Mais je vais mettre obstacle à cette rotation : le travail alors n’est plus libre de se montrer sous forme de mouvement, et vous avez compris en voyant rougir à blanc le fil de platine interposé dans le circuit, que la même somme de travail s’est révélée sous forme de chaleur.
- Les piles ne sont pas les seules sources d’électricité qui soient entrées dans la pratique. Les phénomènes d’induction ont donné lieu à un genre particulier de machines qui ont pris un développement considérable dans ces dernières années. Lorsqu’un conducteur métallique subit un déplacement dans le voisinage d’un aimant, il devient le siège d’une force électromotrice dont la valeur est d’autant plus grande que le déplacement est plus rapide et qu’il s’effectue dans une direction plus près d’être normale à la ligne des pôles. C’est là le principe fondamental sur lequel reposent toutes les machines magnéto-électriques. Celles-ci transforment donc l’énergie de mouvement en électricité. Et en effet, il suffit de mettre en rotation une de ces machines Gramme qui sont sous vos yeux, pour constater une résistance très appréciable lorsque la bobine est reliée aux deux bouts d’un fil de métal de manière à réaliser un circuit fermé. Si ce fil extérieur est rendu très court, le courant trouvera un accès plus facile; son intensité, nous pouvons dire son énergie s’accroîtra, et l’on aura une peine extrême à faire tourner la bobine autour de son axe.
- Lorsqu’on est en possession d’une certaine forme d’énergie : mouvement, chaleur ou électricité, il convient, pour l’utiliser, de proportionner la cause à l’effet, et cle ne pas l’employer de la même façon dans tous les cas. Chacun de vous sait que le travail qu’un projectile est capable d’exécuter dépend de sa masse et de sa vitesse. Si l’on dispose de deux masses inégalement lourdes, il faudra, pour leur faire effectuer un même travail, les animer de vitesses différentes. L’énergie électrique dépend aussi de deux facteurs qui sont : d’une part, la quantité ou masse d’électricité en mouvement, et d’autre part, ce qu’on appelle le plus souvent la tension. Les piles fournissent de l’électricité à faible tension, mais en grande quantité; les substances en réaction caractérisent la tension, et de leurs surfaces plus ou moins considérables dépend la quantité. On peut cependant relier entre eux un certain nombre d’éléments de piles, de manière à accroître soit la tension, soit la quantité du courant électrique. L’exemple suivant me fera comprendre. Vous avez tous vu, dans les chantiers de construction, des ouvriers superposés les uns aux autres le long d’une échelle. Ces ouvriers font la chaîne pour transporter des briques du sol au faîte de la bâtisse. Le premier manœuvre prend une brique, la soulève par-dessus sa tête et la passe à son voisin; celui-ci fait de même; le suivant fait encore de même... jusqu’à ce que la brique soit arrivée à destination. En élevant ainsi la brique, on n’augmente certainement pas sa masse, mais on aug-
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- mente son énergie, puisque celle quelle pourra dépenser en retombant à terre est proportionnelle à sa hauteur de chute. C’est ainsi que des éléments de pile réunis par leurs pôles de noms contraires donnent un courant dont la tension est proportionnelle à leur nombre. La même masse électrique se transmet d’un élément à l’autre, de sorte que l’on pourrait dire, en assimilant la tension à une différence de niveau, que les piles ainsi accouplées accroissent la différence de niveau d’une quantité déterminée d’électricité.
- En associant, au contraire, tous les éléments par leurs pôles de même nom, la tension du courant ne subit aucune modification; mais ce sont les masses électriques qui s’ajoutent. Vous vous en rendrez compte à l’aide d’un nouvel exemple. Lorsqu’il s’agit d’enfoncer un pilotis, on dispose au-dessus de lui un système de moufles qui permet de soulever un énorme poids de fonte à quelques mètres de hauteur; puis ce poids est abandonné à l’action de la pesanteur et retombe sur le piquet à la façon d’un marteau sur un clou. Afin d’obtenir les plus grands effets possibles, le bloc de fonte est toujours choisi extrêmement lourd, et pour le manier un seul homme ne suffirait, pas. Une dizaine d’hommes sont donc attelés chacun à l’un des brins d’une même corde, et tous font effort ensemble pour enlever le bloc. Ici le travail n’est pas augmenté par une différence de niveau, mais bien par un accroissement de masse. C’est ce que réalisent, en électricité, des éléments dont les pôles positifs et négatifs sont tous respectivement reliés entre eux.
- Nous nous sommes un peu étendus sur les origines, les transformations et les causes de l’énergie électrique. Proposons-nous maintenant de passer une revue très générale de ses principaux effets. Les applications de l’électricité peuvent se diviser en trois classes bien distinctes : la première comprend les appareils dont le rôle est de faire produire aux courants de véritables actions mécaniques. A cette classe appartiennent les télégraphes et tous les indicateurs à distance qui en dérivent. La seconde classe renferme les procédés de décompositions chimiques. La dernière enfin comprend les machines au moyen desquelles on réalise l’éclairage électrique. Chacune de ces divisions répond, vous le voyez, à une forme différente d’énergie finale : mouvement, séparation chimique, chaleur et lumière.
- Etudions-les une à une et à grands traits.
- Ce que l’on recherche dans un récepteur télégraphique, c’est la production d’un signal visible, le déplacement d’un organe. Les électro-aimants fournissent la meilleure solution de ce problème. Une bobine de fil métallique renferme suivant son axe un noyau cylindrique de fer doux. Lorsque le courant d’une pile située à plusieurs lieues de distance est arrivé par la ligne aérienne dans la station où doit se recevoir la dépêche > il parcourt les fils de la bobine, et le noyau de fer présente presque aussitôt toutes les
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- propriétés d’un aimant. Une palette mobile, également en 1er, se trouve attirée : c’est le signal. Si le courant est interrompu, le noyau se désaimante, et la palette, sollicitée par un ressort antagoniste, revient à sa position première, toute prête à se mouvoir encore sous l’action cl’un nouveau flux d’électricité. On peut obliger cette palette à inscrire ses déplacements sur une bande de papier mobile : c’est le télégraphe de Morse, le plus répandu de tous, que je viens de décrire.
- Mais s’agit-il de demander au courant des efforts plus considérables ; veut-on réaliser, par exemple, un appareil dans lequel s’imprimeront les lettres de l’alphabet ; désire-t-on mettre en branle une forte sonnerie, pour peu que la distance qui sépare les deux postes correspondants dépasse quelques kilomètres, on se trouvera bien vite forcé de recourir à un si grand nombre de piles que les difficultés pratiques et la dépense s’opposeront à la réussite de ces tentatives. Le problème n’est pourtant pas insoluble. Il faut seulement tourner l’obstacle. L’énergie du courant d’une pile ordinaire ne peut nous suffire, eh bien! servons-nous de celte énergie, non pas pour accomplir tout le travail que nous voulons obtenir, mais pour mettre en liberté une énergie locale étrangère. Alors nous n’exigerons du courant qu’un faible effort, à condition que ce faible effort s’exerce à propos et ouvre l’accès de la force nouvelle que nous chargerons de réaliser les actions voulues. Il existe mille exemples d’un tel expédient. Je n’en citerai qu’un seul qui suffira à rendre tout à fait clair ce que je tiens à vous faire comprendre. Un chasseur serait absolument incapable de lancer sa balle de plomb avec assez de force pour abattre à plus de 1 o mètres un gibier quel qu’il soit. Que fait-il? Il achète une provision d’énergie : la poudre, et il n’a plus qu’à exercer le moindre effort sur la gâchette de son arme pour rendre libre cette énergie, et c’est elle qui se charge du reste. Il en est de même de beaucoup d’appareils électriques. Le courant de quelques éléments de pile est-il impuissant à effectuer tel ou tel travail; bandons un ressort d’horlogerie, comme on remonte une pendule, et ne demandons au courant que de presser sur la gâchette qui empêche le ressort de se détendre. C’est alors l’énergie élastique, si cette expression m’est permise, qui sera employée à exécuter l’action proposée. Tous les télégraphes reposent en substance sur cet artifice, lorsqu’ils ne peuvent s’en passer, comme le fait par exemple celui de Morse.
- Les applications de notre se.conde classe embrassent les décompositions des sels métalliques. Si vous vous rappelez ce que je vous ai dit à propos des piles voltaïques, vous comprendrez sans difficulté que les mêmes phénomènes sont en jeu dans les deux cas. Il s’agit de triompher des affinités chimiques; il faut donc produire du travail, et c’est sous forme de courant que l’énergie doit se dépenser. Prenons l’exemple le plus simple : la décomposition de l’eau. Deux électrodes de platine sont baignées dans
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- i’eau cle cette éprouvette. Aussitôt que je mets en mouvement i’une de ces machines Gramme, le courant qu’elle engendre traverse le voltamètre et vous, voyez les surfaces de platine se couvrir de bulles gazeuses. D’un côté nous reconnaissons l’oxygène, de l’autre de l’hydrogène, c’est-à-dire les deux éléments constitutifs de l’eau. Puisque le travail se manifeste à nous par la mise en liberté de ces gaz, la chaleur dégagée par le circuit doit se trouver diminuée de celle qui correspond à ce même travail, et c’est en effet ce que confirment des mesures précises.
- La télégraphie a quelquefois mis à profit les propriétés réductrices du courant. L’appareil de M. L. d’Arlincourt, que je fais fonctionner sous vos yeux repose en effet sur la décomposition électrique d’un sel, le prussiate jaune de potasse. Chaque fois que le circuit d’une pile éloignée a été fermé, la bande de papier imbibée d’une solution incolore de ce sel a subi une altération au point précis où elle est reliée par une pointe métallique à la ligne extérieure. Il s’est formé du bleu de prusse, et une série de courants s’indique, vous le voyez, par une série correspondante de points bleus. A l’aide de dispositions particulières que je ne puis entreprendre de vous exposer ici, M. d’Arlincourt est arrivé à reproduire, à travers les plus grandes distances, un fac-similé absolument fidèle d’un dessin ou d’un autographe.
- A première vue, les procédés galvanoplastiques paraissent encore dépendre des décompositions de sels métalliques par un courant. Il y a lieu pourtant d’établir une distinction profonde entre ces deux genres de phénomènes.
- La galvanoplastie consiste le plus souvent à déposer du cuivre, de l’argent, du nickel, de l’or, sur des substances plus communes, afin de leur communiquer l’apparence et les qualités superficielles de ces métaux. N’examinons que le cuivrage. Un bain galvanoplastique se compose essentiellement d’une dissolution de sulfate de cuivre, dans laquelle plongent d’une part une large planche de cuivre, et d’autre part les surfaces à cuivrer rendues conductrices, si elles ne le sont déjà , par une légère couche de plombagine. Ce sont les deux électrodes du bain, c’est-à-dire l’entrée et la sortie du courant qui le traverse dans un sens déterminé. Ici nous sommes en présence de deux actions chimiques qui s’annulent rigoureusement. En effet, d’une part, le métal se dépose peu à peu sur l’objet à cuivrer, mais l’acicle sulfurique mis en liberté ronge la plaque polaire et donne ainsi naissance à une nouvelle quantité de sulfate de cuivre. Le travail est donc nul en définitive, puisque ce qui se fait d’un côté se détruit de l’autre. Tout se résume en un simple transport de cuivre entre les deux électrodes. Ce transport ne correspond à aucune dépense d’énergie. On pourrait dire peut-être qu’il constitue le mode de propagation du courant électrique dans les conditions où nous sommes placés.
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- La troisième et dernière classe dont il nous reste à nous occuper comprend les procédés de l’éclairage électrique. J’ai répété souvent dans le cours de cette séance que le courant qui traverse un conducteur l’échauffe. Mais l’échauffe-t-il également en ses divers points? Non certainement; là où se trouve la plus grande résistance à la marche du courant, là aussi se dégage le plus de chaleur. La résistance électrique dépend de la forme et de la matière des conducteurs. Lorsqu’un fil métallique est de faible diamètre, il semble constituer une sorte d’obstacle au cheminement de l’électricité, obstacle qui peut cependant se compenser par les qualités plus ou moins conductrices de la substance de ce fil.
- Le problème de la lumière électrique est donc absolument défini. Première condition : faire en sorte que sur une faible étendue du circuit la résistance acquière une valeur relativement considérable; deuxième condition : n’employer pour le conducteur destiné à devenir incandescent qu’un corps infusible et qui puisse émettre des rayons lumineux à la température la moins élevée possible.
- Jejvous ai montré tout à l’heure un fil de platine porté au rouge blanc par le passage d’un courant. Une tige de carbone, de graphite, aurait fourni une lumière encore plus vive. On peut aller plus loin. Imaginons que le circuit présente une solution de continuité de plusieurs millimètres ; la source électrique est assez puissante pour réussir à vaincre cette énorme résistance; le courant échauffera les parties extrêmes des conducteurs et franchira leur intervalle en entraînant les particules de 4a substance qui les constitue. Cette chaîne de particules sera portée tout entière à la température du blanc éblouissant. Si les conducteurs sont en carbone, nous aurons ainsi produit l’arc voltaïque.
- La lumière dépend de la chaleur et la chaleur dépend du courant. Nous devons pour compléter cet exposé rapide examiner quelles qualités il convient d’exiger de la source électrique. Or, un savant anglais, le professeur Joule, a déterminé les lois qui régissent Réchauffement d’un circuit par un courant. Il a trouvé que la chaleur était proportionnelle à la tension de ce courant et à son intensité, c’est-à-dire à la masse d’électricité fournie dans l’unité de temps. C’est vous dire qu’un arc voltaïque d’un grand éclat ne peut s’obtenir qu’au moyen de plusieurs éléments de piles associés par leur pôles de noms contraires, et représentant chacune un fort débit d’énergie électrique.
- Aujourd’hui que ce mode d’éclairage tend de plus en plus à pénétrer dans l’industrie, il a fallu renoncer aux piles et les remplacer par des appareils plus économiques. Les piles consomment du zinc dont le prix est relativement élevé; ce seul fait, qui n’a rien à voir avec la théorie, aurait suffi à enrayer tous les progrès de la lumière électrique. Les machines magnéto-électrique sont répondu au besoin qui se faisait sentir. Celles-ci trans-
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- forment, vous vous le rappelez, l’énergie mécanique en énergie électrique. Il était donc indiqué de leur fournir le mouvement à l’aide de nos moteurs ordinaires, les machines à vapeur. C’est donc, en somme, le travail de combustion de la houille qui se retrouve de nouveau dans l’arc voltaïque sous forme de chaleur, après avoir passé par plusieurs intermédiaires.
- L’étude des machines magnéto-électriques nous entraînerait trop loin.
- Les limites que le temps impose nécessairement à une conférence m’empêchent de vous entretenir des merveilles d’ingéniosité qui se sont dépensées pour la réalisation d’appareils presque voisins de la perfection.
- L’éclosion presque instantanée des foyers si nombreux qui illuminent en ce moment notre cité témoignent plus que des discours de l’importance et de l’opportunité de ces découvertes.
- Nous voici parvenus au terme de notre entretien. Cherchons à le résumer en quelques mots. Je n*ai pas même tenté d’entreprendre la tâche ingrate de vous décrire minutieusement quelques appareils principaux. Ce que j’ai voulu, ç’a été de vous faire envisager la science de l’électricité du point de vue le plus élevé. Vous vous êtes placés avec moi sur les hauteurs de la mécanique générale. De là nous avons embrassé d’un même coup cl’œil l’ensemble de divers agents naturels. Vous avez constaté que leurs résolutions les uns dans les autres étaient incessantes. Après nous être ainsi préparés et fortifiés par l’aspect d’un horizon aussi vaste, nous sommes descendus sur le terrain particulier de l’énergie électrique. Ce terrain fertilisé par le génie des hommes a produit, vous l’avez vu, la télégraphie , la galvanoplastie et un nouveau mode d’éclairage. Et lorsqu’on songe que ces étonnantes applications ne sont pas même vieilles d’un demi-siècle, qui peut prévoir ce que l’avenir nous réserve encore?
- M. Le Blanc, président. Messieurs, je crois être l’interprète de l’assistance , qui a écouté M. Breguet avec une si bienveillante attention, en remerciant le jeune ingénieur de son intéressante communication.
- M. Breguet porte un nom justement apprécié dans la science et dans l’industrie et il se propose de continuer à l’honorer.
- La Conférence a porté sur des faits d’un grand intérêt. D’abord l’auteur a touché à cette question si importante de la transformation et de l’équivalence des forces, question qui a donné lieu à des travaux récents de la part de savants de premier ordre. Ensuite il a passé en revue les applications de l’électricité. Vous avez vu par là que les découvertes scientifiques ne sont pas seulement une satisfaction pour l’esprit, pour la théorie, mais quelles peuvent être une source féconde d’applications
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- cl’abord imprévues. Les hommes qui appartiennent à une génération plus ancienne que celle de notre jeune conférencier se rappellent avec quel enthousiasme ont été accueillis la grande découverte de l’action de l’électricité sur le magnétisme et les travaux de Faraday sur les courants d’induction. A cette époque, on n’entrevoyait pas encore les applications admirables qui surgiraient de cette découverte, le télégraphe électrique notamment.
- Par conséquent, quand on envisage la science, les travaux, les découvertes mêmes abstraites, il faut toujours se rappeler ce mot de l’illustre Arago : «Quand une découverte scientifique surgit, il n’est pas permis de dire : «A quoi bon?» (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures un quart.
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- PALAIS DD TROCADÉRO. — 10 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR LA TACHYMÉTRIE11,
- PAR M. LAGOÜT,
- INGÉNIEUR EN CHEF DES PONTS ET CHAUSSEES.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Joseph Garnier, sénateur, membre de l’Académie des sciences morales et politiques.
- Assesseurs :
- MM. Archambault, du Canada, membre du jury; de Chancourtois, inspecteur général des mines;
- Ettore Celi, Dr de l’Ecole royale supérieure d’agriculture de Portici; Jungbloot, des Pays-Bas, membre du jury;
- Marini, ingénieur civil, inventeur;
- de Passy, ingénieur en chef des ponts et chaussées;
- Lazare Poliakoff, ingénieur russe, membre du jury;
- T. Tono, membre de la Commission impériale du Japon;
- William Watson , ingénieur américain, membre du jury.
- M. J. Garnier , président. Messieurs, la séance est ouverte. Nous allons entendre M. Lagout, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui est l’auteur d’une excellente découverte, par suite de laquelle on peut apprendre la géométrie en quelques heures et faire des démonstrations d’arithmétique et d’algèbre, alors qu’autrefois il fallait plusieurs mois. De plus, cette méthode enseigne des règles justes et simples à substituer aux règles fausses en usage dans la pratique de tous les pays.
- (1) Pour unifier la prononciation, l’auteur écrit takimétrie au lieu de tachymétrie (tachus, prompt). Par un motif analogue on écrit kilomètre au lieu de chilomètre. (Note de l’auteur.)
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- Vous allez d’ailleurs apprécier vous-mêmes, Messieurs, tout ce qu’il y a d’ingénieux dans la découverte de M. Lagoul, à qui je donne la parole.
- M. Lagout :
- Mesdames, Messieurs,
- Ainsi que vient de vous le dire M. le président Joseph Garnier, je vais vous exposer la takimétrie, non pas seulement comme une étude limitée à la science des formes, à la géométrie, mais encore aux mathématiques ou sciences de raisonnement. La takimétrie est une science de logique par excellence. Avec elle, on a pu construire une algèbre, une mécanique, et même arriver au calcul des infiniment petits. On ne peut évidemment pas, en une conférence, vous donner la substance de toutes ces sciences; mais comme l’opinion publique veut bien s’occuper de cette méthode nouvelle, je vais vous mettre à même d’en être juges, et quand vous la connaîtrez, je vous soumettrai des analyses faites par plusieurs savants, instituteurs, directeurs d’écoles, et vous comparerez vos impressions avec les analyses faites et les jugements qui ont été portés.
- Programme. — Il comprend trois divisions : i° Réforme pédagogique pour l’enseignement des mathématiques. 2° Rectification des faux mesurages usités dans la pratique de tous les pays. Il y a des formules fausses à faire disparaître, surtout au moment où l’on cherche à tout unifier. J’indiquerai les moyens de les rectifier, et, en faisant connaître ces moyens dans les assemblées internationales qui ont lieu à cette époque, on les fera passer dans la pratique du monde entier. 3° Voies et moyens pour la propagation de la méthode nouvelle. Ce qui nécessite le concours d’interprètes autorisés, interprètes qui commencent à se répandre partout.
- Historique. — Les choses ayant une utilité générale ont pour cause la nécessité. C’est une nécessité industrielle qui a fait naître la takimétrie. Je me trouvais, il y a vingt ans, ingénieur en chef d’une grande ligne de chemin de fer, vers l’Adriatique, et il me fallut former un personnel italien sur place. Les jeunes gens de ce pays, doués cl’une vive intelligence, s’adonnent aux beaux-arts et à la poésie, mais leur instruction n’avait pas été dirigée vers l’enseignement technique. Je venais de faire des travaux importants dans le midi de la France et je m’étais aperçu que les nombreuses vérités, de trois cents environ, mises dans le baccalauréat, n’étaient pas toutes utiles. Il n’y en a guère que trente qui servent journellement; les autres ne sont que des exercices cl’esprit, sorte de gymnastique intellec-
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- tuelle, mais non des instruments d’ingénieur. J’ai donc pu, grâce à un drainage soigneux, recueillir les trente vérités substantielles de la géométrie, en constituer un ensemble, les classer et les démontrer à nouveau, par un principe d’absolue rigueur: le principe d'identité des objets sortant du même moule.
- Après avoir fait ce travail, j’ai constaté que ces quelques vérités formaient le faisceau de la géométrie comme science et que trois Vérités Mères seulement constituaient la base de ces trente vérités de choix.
- Arago le dit dans son admirable ouvrage sur l’Astronomie populaire : «Avec trois vérités fondamentales de la géométrie, vous pourrez comprendre mon astronomie.» Et il les désigne dans la préface; de sorte qu’il n’est pas étonnant que nous ayons pu faire un ensemble complet avec les trente vérités de notre enseignement technique.
- Je l’ai dit, une nécessité industrielle s’imposait, et nous y avons ohéi. La pratique nous a réussi. En revenant en France, nous avons continué notre œuvre; elle a été bien accueillie, et l’assistance d’aujourd’hui prouve quelle ne la dédaigne pas. Nous avons donc bien fait d’être tenace.
- En second lieu, il y a eu une nécessité commerciale. Il faut unifier. Nous vivons dans une ère d’unification et nous avons eu, ces jours-ci, le Congrès international de l’unification des Poids, Mesures et Monnaies, qui a encore fait faire un pas à la question en émettant le vœu ci-après :
- Le Congrès, considérant que l’unification des procédés de mesurage fait corps avec l’exactitude et l’unité des mesures, émet le vœu que la takimétrie soit enseignée dans tous les cours d’adultes, ainsi que dans les écoles primaires et professionnelles.
- Voilà la nécessité commerciale après la nécessité industrielle. Tel est l’historique que je désirais vous présenter.
- Prévention. — Je ne veux pas commencer à exposer ma méthode sans chercher à me défendre d’une prétention ridicule. Quoi! vous voulez détruire la géométrie cTEuclide qui règne depuis tant de siècles? Vous n’avez donc pas lu le dictionnaire de Bouillet? Il dit que la géométrie est une science éminente fondée par Euclide, il y a vingt-trois siècles, et qui sert de base à l’enseignement classique actuel. Elle n’a pas changé, de sorte que c’est peut-être la seule science qui soit restée telle que l’avait créée son illustre auteur.
- Eh bien! je dis et je reconnais que cette science d’Euclide est le plus beau monument de logique transcendante qu’on ait jamais fait. Mais pour le comprendre, il faut y avoir été préparé par certaines études spéciales, et vous n’exigerez pas qu’on enseigne cette logique transcendante à l’école primaire. La géométrie d’Euclide est donc interdite aux neuf dixièmes de nos enfants, et ne peut être abordée que par ceux qui sont destinés à faire partie des classes dirigeantes.
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- Mon exorde est bien long, et je le regrette. . .(Non! Parlez!)
- Eh bien ! cette géométrie d’Euclide avait été faite comme logique transcendante et non pas comme méthode de mesurage pratique. Euclide avait sa pensée : il voulait former des esprits aptes à entrer dans des écoles de philosophie. C’était son seul but.
- Ptolémée, attiré par la réputation du célèbre géomètre, voulut un jour assister à une séance; n’ayant rien compris, il lui dit : «Voyons, tu parles pour le peuple; c’est bon, maintenant fais-moi le plaisir de m’expliquer ces vérités utiles qui ont tant de retentissement. 5; Euclide lui aurait répondu, dit Bouillet : v.Ilny a pas de rouie royale en géométrie. . . » c’est-à-dire en logique transcendante.
- J’aborde maintenant la takimétrie.
- PRÉLIMINAIRES.
- Division.— La takimétrie est une géométrie en trois leçons : i° mesure de l’Accessible, tout ce que l’on touche; 20 l’inaccessible, tout ce que l’on voit; 3° l’incalculable, ou formes rondes, à cause de la quadrature du cercle.
- Vous jugerez que rien n’est omis dans cette division, car toutes les formes possibles sont rectilignes ou courbes, accessibles ou inaccessibles.
- Puisqu’il y a science nouvelle, elle doit avoir pour base une doctrine que je vous exposerai, et aboutir à des règles faciles 5 comprendre, à retenir et à appliquer.
- En résumé cinq parties : la doctrine, trois leçons et les applications. Les trois leçons exigeraient tout au plus une heure chacune; mais comme l’auditoire est très cultivé, nous condenserons le tout dans cette séance.
- Formes rectangulaires. — Quand les objets sont placés d’une façon régulière, comme les carreaux d’un vitrage, il n’est pas difficile de les compter. En regardant une fenêtre, on voit que le nombre total des carreaux est le produit du nombre de carreaux en hauteur multiplié par le nombre de carreaux en largeur. Les pavés d’une cour, ou d’une pile, se comptent de la même façon. C’est toujours le même ordre d’idées.
- S’il y a deux tranches de pavés, il y a deux fois plus de petits cubes ; il faudra donc multiplier encore par ce nombre de tranches.
- Ainsi le cube est le produit de ses trois dimensions, d’où la règle primordiale de la géométrie naturelle:
- Faire le produit des trois dimensions pour mesurer les corps rectangulaires,
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- Objets irréguliers. — Passons maintenant aux objets irréguliers. Le symbole de l’irrégularité, c’est un tas de sable qu’on vient de décharger du tombereau. Aucun savant du monde ne peut le mesurer.
- Quel est le moyen de mesurage naturel ? Nous sommes dans la doctrine philosophique.
- Le moyen sera précisément le même qu’inventerait l’ouvrier et qu’emploierait le mathématicien : uniformisation du sable dans des boîtes rectangulaires, et alors le mesurage du tas s’obtiendra par la règle de comptage des pavés d’une pile régulière. -
- J’insiste sur l’enseignement contenu dans ce procédé, parce que c’est toute la takimétrie. Il consiste en ce que tous les objets rectangulaires se mesurent en faisant le produit de leurs trois dimensions rectangulaires, et quand ils sont irréguliers, il n’y a pas d’autre moyen pour les mesurer que de les uniformiser. Uniformiser, c’est la mise au boisseau rectangulaire. Ici la science va commencer.
- DOCTRINE TAKIMÉTRIQUE.
- Doctrine takimétrique du carré. — Un instrument est nécessaire pour uniformiser. Il faut avoir recours à la science. Quel est cet instrument? C’est le carré. Le carré, quel est-il? Demandez-le à la géométrie abstraite ; il n’existe pas. Il faut le supposer. G’est 1 e postulatum d’Euclide, c’est un.doute qui le procure.
- En takimétrie, on dit que le carré est obtenu par deux fils à plomb croisant deux plans de niveau dans un monde fictif plat.
- Ceci vous représente la grande famille des carrés parfaits ou carrés longs. Ces jours derniers, vous avez lu dans les journaux «que telle grande cérémonie avait eu lieu dans un carré long», — mot qui. a passé dans la langue française, — au lieu de dire dans un rectangle.
- Nous obtenons donc le carré par le croisement de deux fds à plomb avec deux niveaux. Quand nous aurons vu la propriété de ce talisman, tout sera fini. Aucun effort intellectuel ne sera pour ainsi dire nécessaire. Or, cette propriété, la voici:
- Dans le carré, les côtés opposés sont égaux.
- Uniformité. — Voici un livre, d’abord fermé; il représente un carré long par ses quatre angles droits. Je l’ouvre et l’applique sur une porte, la
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- charnière étant verticale. Aurai-je deux figures ou une seule? Une seule, et pourquoi? Parce que les angles qui sont auprès des charnières n’ont pas cessé d’être d’équerre. Etant d’équerre^ur le fil à plomb, ils se confondent avec une ligne droite. Alors ce n’est qu’une seule figure, et les deux côtés verticaux opposés sont égaux, car ils reposaient l’un sur l’autre quand le livre était fermé. Or, en takimétrie, un seul axiome suffit :
- Deux objets sortis du même moule sont égaux.
- Ainsi l’uniformité est conquise, et grâce à elle nous pouvons démontrer ah ovo toute vérité géométrique et même nous élever au calcul des infiniment petits sans autre intermédiaire.
- Extension du principe de ïuniformité. — Entre deux plans de niveau, l’épaisseur est constante. Gela s’exprime en langage classique en disant que deux plans parallèles sont partout à égale distance. La démonstration en est simple. Soit un fil à plomb rasant le bord de ce plateau dont les deux bases sont de niveau. Perçons ce plateau par une foule d’autres fils à plomb ; la longueur interceptée sera constante et égale à la longueur du premier fil à plomb comme étant les côtés opposés d’un carré long. Donc l’épaisseur du plateau est uniforme.
- Gela permet de décomposer les solides en plateaux uniformes de mince épaisseur et de pouvoir faire varier les pentes par le glissement des plateaux sans altérer la hauteur totale.
- Généralisation des règles. — Soit à mesurer une pyramide ou une pyramide tronquée, — ce sont des formes qui se présentent souvent dans la pratique; — eh bien! nous avons le moyen d’obtenir d’emblée la règle de mesure, au moyen de l’épaisseur et de la base, quand les pentes sont à demi-angle droit. Cela posé, divisons les pyramides en minces plateaux; nous pourrons en faire varier les pentes, mais l’épaisseur ne changera pas, nous l’avons vu. Si donc les formules trouvées sont faites avec l’épaisseur et la base qui est immuable, elles deviennent générales, grâce au principe d’uniformité.
- Classification des formes. — Tous les objets sont réguliers ou irréguliers, rectangulaires ou non. Nous savons obtenir la mesure des rectangulaires : par le produit des trois dimensions. Les objets non rectangulaires exigent, pour les mesurer, une subdivision préparatoire en triangles et en pyramides.
- Maintenant, tout est fait, et je n’ai plus rien à vous dire de hautement scientifique. Nous allons parler avec tranquillité, sans efforts ni de la part de l’auteur, ni de la part des auditeurs, et dérouler toute la takimétrie avec ces notions nécessaires et suffisantes.
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- PREMIÈRE LEÇON. -— L’ACCESSIBLE.
- à
- Première leçon : l’Accessible comprend tout ce que l’on peut atteindre.
- Je laisse de côté les figures rectangulaires, puisque nous les avons expliquées. Il n’y a plus qu’à revenir aux figures irrégulières.
- Les plans sont des collections de triangles. On peut couper un plan polygonal en triangles. Par induction et par analogie, un solide quelconque peut toujours être découpé en pyramides triangulaires. Le triangle est l’élément irréductible du plan, et la pyramide l’élément irréductible du solide.
- Pour mesurer ces deux atomes géométriques, nous prenons un moule particulier : le cube parfait; les règles surgissent d’elles-mêmes.
- Voici deux carrés qui sortent du même moule. Ce sont des carrés parfaits, égaux; me préoccupant du triangle, je suis conduit à diviser l’un des carrés parfaits en quatre triangles égaux par deux diagonales. Je divise l’autre carré parfait en quatre bandes égales par des plans équidistants.
- Un triangle vaut donc un ruban. Je sais mesurer un ruban, et je saurai mesurer le triangle si je puis découvrir dans ses flancs la longueur et la largeur du ruban.
- La longueur du ruban est déjà donnée par la base du triangle.
- Quant à la largeur, nous allons la trouver par un exercice de logique primaire :
- h largeurs de ruban — 2 hauteurs de triangle.
- 2 largeurs de ruban = 1 hauteur de triangle.
- 1 largeur de ruban = 1/2 hauteur de triangle.
- Voici donc le ruban, qui est pour ainsi dire tracé sur le triangle, ce qui permet de mesurer l’un par l’autre. Par conséquent, ce triangle va être toisé, et alors je pose cette règle :
- /
- Triangle, surface = base X l/2 hauteur.
- Le triangle a pour mesure le produit de sa base par la moitié de sa hauteur; il est donc uniformisé en l’aplatissant à moitié sur sa base.
- Tel est le moule indicateur de la mesure du triangle. Passons à la pyramide.
- Pour la pyramide, je ne me vante pas d’avoir fait un tour de force. A l’école régimentaire de Versailles, où le Ministre de la guerre m’avait envoyé, je l’ait, fait deviner, par induction, à des soldats qui ne savaient
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- ni lire ni écrire. Cela a été facile, grâce au fluide takimétrique. (Rires.)
- De même que j’ai procédé avec les quatre côtés égaux d’un carré, je vais procéder par induction avec les six carrés qui enveloppent le cube pour en faire autant de pyramides.
- Je suis conduit, par voie d’analogie, à décomposer le même cube en six tranches égales par des niveaux équidistants. C’est toujours le même procédé si bien compris pour le triangle; sachant mesurer les tranches, j’aurai appris à mesurer les pyramides.
- Voici le raisonnement et la règle qui en découle :
- Base de la pyramide = base de la tranche.
- 6 hauteurs de tranche = 2 hauteurs de pyramide.
- 3 hauteurs de tranche = î hauteur de pyramide.
- i hauteur de tranche = i/3 hauteur de pyramide.
- Pyramide, volume — surface de la base X l/2 hauteur.
- Voilà toute la substance de la géométrie. Elle consiste à mesurer l’Accessible, l’inaccessible et les Formes Rondes. Dans cjo circonstances sur ioo, ce qu’on a à mesurer, ce sont des figures rectangulaires, des triangles et des pyramides, et ordinairement on applique les règles ci-dessus par intuition, sans les avoir établies scientifiquement par la belle loi de l’imiformité, et alors la géométrie, réduite à des recettes métriques, s’éloigne de son but élevé, consistant à faire l’éducation de l’esprit par des raisonnements d’absolue rigueur.
- Avant la takimétrie, il n’existait pas de géométrie raisonnée pour les écoles primaires ; à l’appui de cette assertion, nous citerons une circulaire du 2/1 novembre 1872 concernant l’organisation pédagogique des écoles de la Seine, portant :
- Cours supérieur. — Enoncer sans démonstration les théorèmes relatifs à la mesure du parallélipipède, du prisme et de la pyramide.
- Généralisation. — Que faut-il pour généraliser? Prouver que les règles, établies pour des pentes particulières, sont encore vraies quand les corps viennent à se pencher, parce que ni la base ni l’épaisseur n’ont changé.
- Cette loi s’appelle la loi de Y équivalence. Les
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- formes géométriques comprises entre deux plans de niveau ou parallèles et quatre talus plans sont équivalentes lorsque les bases et la hauteur restent constantes.
- C’est toute la géométrie. Que reste-t-il quand vous avez mesuré le triangle et la pyramide? Théoriquement, il ne reste plus rien.
- Je ne ferai pas entièrement les deuxième et troisième leçons, qui ne sont que des applications de ce que nous venons de voir; mais j’ai mes propagateurs habituels qui sont auprès de moi et qui se mettront a la disposition des personnes qui voudraient avoir quelques explications à la fin de la séance soit sur la takimétrie, soit sur l’algèbre.
- Passons à la seconde leçon.
- SECONDE LEÇON. ---- L’INACCESSIBLE.
- Pour mesurer l’inaccessible, en takimétrie, on revient toujours au carré.
- Voici le problème général. On veut mesurer la hauteur d’une tour sans monter par l’escalier. On peut aborder seulement au pied de la tour. Le procédé consiste à tracer dans un quadrillage régulier un escalier a 100 marches dont la base accessible sera mesurée tout d’abord. Cette base a Ô2 mètres.
- Elle comprend 100 largeurs de marche, donc une seule largeur a k2 centimètres; mais si l’escalier a 100 marches égales, il aura aussi 1 o o hauteurs de marche faisant la hauteur de la tour.
- Donc tout se réduit à connaître î hauteur de marche. Pour cela, je fais passer un fil â plomb rasant la première marche, et je mesure soigneusement la partie comprise entre la rampe et le niveau. Je trouve 17 centimètres. Donc la hauteur de la tour aura 100 fois 17 centimètres ou 1 7 mètres.
- C’est encore l’application du principe de l’uniformité.
- Messieurs, dans cette leçon, nous avons mis la vérité appelée le carré de l’hypoténuse, parce que, si j’ai à mesurer la distance entre deux points séparés par un obstacle, je tourne la difficulté en construisant un triangle rectangle dont le grand côté serait la ligne à mesurer. Cette mesure s’opère en vertu d’une vérité splendide découverte par Pythagore et qui s’appelle le carré de l’hypoténuse. Comme en takimétrie nous 11’employons pas de mot grec, nous l’appelons la .grande vérité des trois carrés de l’équerre. (Hypoténuse vient de hypo en dessous, teino tendre.)
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- Dans une équerre, il y a trois côtés généralement inégaux : un petit, un moyen, un grand. Quelle est la grande vérité de Pythagore? C’est que le carré fait sur le petit côté, plus le carré fait sur le moyen, sont égaux au carré fait sur le grand côté.
- Voici la démonstration :
- Je construis deux cadres ou carrés égaux dont le côté est fait avec a-\-b (le petit plus le moyen côté de l’équerre). Je dispose les quatre équerres aux quatre angles du cadre, ce qui laisse un vide égal à c ou le carré fait sur le grand côté de l’équerre.
- Dans l’autre carré, je mène à la distance a des bords du cadre, deux lignes parallèles à ces bords; elles traceront un petit carré a2 plus un moyen carré b'2 et laisseront deux rectangles égaux chacun b a X b, c’est-à-dire aux quatre équerres données.
- Les quatre équerres, dans l’un et dans l’autre carré, occupent le même espace, donc celui qu’elles n’occupent pas est le meme. Donc : a2 -+- b2=c2.
- Petit.carré + moyen carré = grand carré.
- (Applaudissements.)
- TROISIÈME LEÇON. -- L’INCALCULABLE.
- Cette leçon concerne les formes rondes. Les formes rondes sont tributaires de la quadrature du cercle, qui est donnée par le moyen classique, en se servant de théorèmes antérieurs. En takimétrie, on ne se sert que du carré et l’on pose d’emblée le polygone d’approche du tour du cercle. C’est le polygone régulier à six pans appelé hexagone régulier.
- Polygone à six pans. Pour le construire, on trace un quadrillage dont les mailles sont telles que la diagonale est juste le double de sa projection. Je pointe les nœuds de ce quadrillage, et il se trouve que j’ai un polygone régulier tout inscrit sans autre démonstration; car, tous les côtés du polygone sont égaux soit à une diagonale, soit à deux largeurs de maille, et tous les sommets sont éloignés du centre cl’une diagonale ou de deux largeurs de maille, ce qui prouve que le polygone est inscrit et que son périmètre est égal à six rayons.
- Telle est la démonstration qui.d’emblée surgit de l’uniformité.
- On emploie alors le procédé classique, qui consiste à intercaler des po-
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- lygones réguliers à douze pans et à en calculer la longueur. On multiplie par 1 2 , par 2 k et l’on arrive au fameux nombre Pi = 3,1/1159...
- La takimélrie se distingue des livres classiques en ce qu’il lui faut des règles de chantier, des règles pratiques. Or, le fameux nombre Pi n’étant pas encore entré au chantier, je me suis adressé à Archimède, qui m’a indiqué Pi = y ou trois diamètres augmentés de Qu’employait-on
- au chantier ? J’ai interrogé, j’ai visité plusieurs établissements de commerce des bois ronds, et voici le moyen employé. On prend le tour d’un arbre à la ficelle; cle cette longueur en enlève { et avec le reste on fait le carré. C’est la pratique au cinquième réduit, pour calculer l’aire de la section de l’arbre. Cest une règle fausse à extirper au plus vite, car elle donne juste la moitié de la vérité.
- J’ai retouché a la formule d’Archimède et, au lieu d’augmenter les six rayons de ÿ-, je les ai augmentés de ÿ0-, ou du sou par franc, de sorte qu’au lieu de ^ d’écart avec la vérité classique, nous avons une erreur de Il est certain qu’il vaut mieux errer de k que de 500 dans les comptes. C’est ainsi que j’ai pu concilier le besoin de sincérité dès comptes avec celui de la simplicité des calculs.
- Voilà la première règle du sou par franc, et alors tous les corps ronds sont mesurés par cette règle très simple. Seulement j’en ai trouvé une autre, pour conserver la pratique du tour à la ficelle, qui s’exprime par : huit fois le carré fait sur. le dixième du tour. Cette règle a été acceptée avec reconnaissance sur beaucoup de chantiers. Je me suis trouvé chez des marchands de bois à brûler qui pratiquaient la règle du tour à la ficelle sans réduction et croyaient ainsi se servir d’une règle juste, et je les ai avertis que par leur système ils perdaient comme vendeurs 22 p. 0/0 , parce que le cercle est la figure qui contient le plus d’espace sous un périmètre donné.
- La règle pour le mesurage des corps ronds est donc celle-ci, que l’on peut considérer comme étant pratiquement vraie :
- Section de ï arbre — huit fois le carré fait sur ÿ du tour.
- Uniformisation du cercle.— Elle est représentée par ce modèle, ou l’on a découpé un polygone régulier en triangles égaux et dont on a réuni chaque moitié par voie d’engrenage pour compléter un plateau uniforme.
- D’ou la règle : Coupe du cercle = demi-périmètre X rayon. (Applaudissements.)
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- Nous avons terminé avec les objets ronds, sauf la surface et le volume de la sphère.
- A ce sujet, j’ai découvert dans un livre une merveille qui permet de bien posséder le mesurage de la sphère en une demi-heure de takimétrie. Après la séance, des explications détaillées vous seront données, et elles vous procureront, je l’espère, toute satisfaction. Dorénavant on pourra renoncer aux expédients auxquels on avait recours; il suffit d’employer deux carrés auxquels on applique la belle loi du carré de l’hypoténuse.
- Voilà nos trois leçons reposant sur le carré : Accessible, Inaccessible et Formes Rondes. Nous terminerons par la pratique des travaux.
- PRATIQUE DES TRAVAUX.
- Voici deux formes qui se présentent très souvent dans l’industrie. Nous avons dit que tous les corps étaient décomposables en triangles et pyramides ; mais, en exécution, on les décompose en trapèzes et en solides tronqués. Les règles en usage sont simples et vraies pour les trapèzes, mais gravement fausses pour les solides tronqués. C’est pourquoi l’assistance jugera que cette partie de la Conférence présente un double intérêt, tant au point de vue pédagogique que de la moralisation des marchés, et je viens demander votré concours pour une réforme si urgente et si nécessaire.
- Trapèze. — Le trapèze est un fossé. Nous savons comment nous y prendre pour le mesurer; mais il est plus expédient de le renverser, et alors j'ai une ligure uniforme penchée que vous appelez parallélogramme et à laquelle nous laissons le nom de carré long penché. Nous pouvons le redresser en vertu de la loi de l’uniformité. Nous le mettons droit, et il aura pour mesure sa hauteur multipliée par un de ses niveaux.
- ire règle du trapèze : hauteur multipliée par demi-somme des bases.
- Niais si, au lieu de prendre le niveau supérieur, je le prends à demi-distance des bases, je pourrai écrire :
- 2e règle du trapèze : hauteur multipliée par la moyenne coupe.
- Solides 11 talus. — Occupons-nous maintenant des corps tronqués.
- En mathématiques, il n’y a pas de règle pour leur mesurage, mais une formule algébrique que l’on obtient en divisant le solide en deux prismes triangulaires obliquement tronqués {I). C’est une formule chiffrée; or, le but
- (%,zvuu)e/ yttiXts
- £w*\k B
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- (1) Chacun des prismes a pour mesure sa coupe perpendiculaire sur les arêtes multiplie'e par la moyenne des trois arêtes. On ajoute les deux résultats et l’on arrive à une formule algébrique trop compliquée pour être en usage dans la pratique des travaux-, une formule ne devient règle que si on peut la traduire simplement en langage ordinaire. (Note de l’auteur.)
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- cle la géométrie euclidienne n’est pas de donner des règles utilitaires; elle s’en tient aux exercices de raisonnement.
- Cette formule n’est jamais entrée dans un chantier. Elle n’est connue que des ingénieurs et des agents voyers, obligés de l’apprendre pour passer leurs examens. Us doivent la connaître; mais les cantonniers, les piqueurs, tous leurs subordonnés ne la savent pas. De sorte que voilà une myriade d’individus qui ne sont pas aptes à mesurer un tas de cailloux. Ils sont fatalement livrés à l’empirisme, qui consiste à appliquer la même règle, vraie pour le trapèze, fausse pour les solides.
- Considérons la règle de la moyenne coupe. Je prends en main les modèles coloriés de la boîte de manipulation reproduits dans le guidon métrique. Eh bien! la moyenne longueur, c’est mathématiquement la moitié de celle d’en bas plus celle d’en haut. En bas, vous voyez deux longueurs roses et une verte; en haut, la même longueur verte.
- Total : 2 roses et 2 verts. — Movenne : 1 rose et 1 vert.
- «j
- Donc un rose et un vert font la moyenne longueur; de même pour la moyenne largeur. Cette moyenne coupe, multipliée par la hauteur, donne bien une règle positive. Est-elle vraie? Faites venir un berger de huit ans, et il le jugera tout de suite aussi bien que nous. Il suffit de voir si tout ce qui a été divisé peut rentrer dans le boisseau d’uniformisation.
- Tout rentre bien, sauf une partie; c’est visible pour tout le monde. Il y a toujours une pyramide qui ne rentre pas. (Rires.)
- C’est bien la constatation de l’erreur matérielle, erreur qui peut aller jusqu’au quart au moment où la base supérieure du solide à talus devient nulle.
- Vous comprenez alors l’importance qu’il y a d’avoir une règle juste. Au point de vue des sciences économiques, il y a évidemment là une réforme à faire. Il ne serait pas bien long d’introduire l’enseignement de ces règles dans l’école primaire, et il suffirait d’y réfléchir pendant une journée pour les apprendre.
- Formule symétrique aisée à retenir et à appliquer :
- , , ( Haut. X 7 somme des long. X 7 somme des larg.
- 0 u es a taïus, 00 . < q haut. X 7 différ. des long. X 7 dijfér. des larg.
- dx-ffiÙMjUj dto Icivgu-tu'uJ
- Vi cKfftztuct' dcû ZaXÿtuxt^i
- Couye/ tW qpumD éqluwû/, \
- /4B Yro/ /
- tëc A tëc
- m/ / AB \ \
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- Voici maintenant qui va vous étonner. Demandez au toiseur-juré si les deux règles qu’il emploie sont vraies; il vous répondra qu’elles sont à peu près vraies. Demandez-lui encore si l’une estplus avantageuse que l’autre, et il vous répondra: je n’ai pas de préférence.
- Nous sommes dans une enceinte où il ne faut point parler à la légère; eh bien! nous ne craignons pas de dire qu’il faut élargir le programme d’instruction primaire en y introduisant la science de logique et de mesure dont est composée la takimétrie.
- Comparaison des deux règles. — Les deux règles sont vraies pour toutes les parties prismatiques du tas, car elles sont, comme le trapèze, uniformi-sables par doublement. La comparaison ne peut donc porter que sur les quatre pyramides d’angle.
- Réunissons-les et appliquons ces deux règles dites des moyennes :
- Première règle de la moyenne coupe. — La moitié de 2 longueurs à la base + zéro = 1 longueur, de même dans l’autre sens. Donc, moyenne coupe égale un carré ou bien une base de pyramide d’angle.
- Volume à compter = base X hauteur; il contiendra 3 pyramides d’angle.
- Deuxième règle de la moyenne base. — La moitié des 2 bases égale -1- de (A carrés, plus zéro) c’est-à-dire 2 carrés ou 2 bases de pyramide d’angle.
- Volume à compter=2 bases X hauteur ; il contiendra 6 pyramides d’angle.
- Comparons. Il y a en réalité quatre pyramides d’angle : la première règle en compte trois et la seconde en compte six.
- Jugez ainsi de la perturbation que l’emploi inconscient de ces règles doit apporter dans les transactions, et j’en ai recueilli maints exemples que je voudrais avoir le temps de raconter. J’en cite un seul. Deux géomètres de Reims étaient experts dans un procès pour le toisé d’un tas de grève de 1,200 mètres cubes environ, et ils différaient de 3oo !
- Ce qu’il faut retenir, c’est qu’au cas où le corps se termine en pointe il y a toujours un quart en moins perçu par la première règle, et deux pyramides en trop par la deuxième. On ose à peine le dire. Ainsi, un tâcheron qui achèterait âoo mètres cubes de matériaux en tas pointus ne payerait aux ouvriers, par la moyenne coupe, que la valeur de 3oo mètres. Il va trouver le maire du village, qui a été à l’école primaire, et il l’invite à suivre son compte, qu’il dresse par la règle des moyennes bases.
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- On trouve 600 mètres cubes. Ainsi, pour cette fourniture, il paye 3oo et il se fait rembourser 600. Trouvez-vous que notre réforme clés faux mesurages soit mûre pour l’adoption ?
- C’est pour cela qu’un marchand de bois m’a dit un jour : «Je vous remercie de m’avoir donné votre formule; je vendrai un tiers moins cher, mais je mesurerai à ma manière. » -De sorte que ce marchand peut vendre meilleur marché qu’il n’achète et y trouver encore un bénéfice. (Rires et applaudissements. )
- Vous nous aiderez, vous tous cpii voulez bien m’écouter, à propager notre méthode. 11 s’agit de la moralité des transactions. Y a-t-il un intérêt plus pressant? Vous aiderez mes propagateurs, dont l’un, M. Perreau, après avoir passé une nuit en wagon, emploie tout son dimanche à enseigner la takimétrie. (Applaudissements.) Vous encouragerez ainsi leurs efforts et leur zèle. Celui-ci, M. Behne, vient d’Amérique. Il possède quatre langues : l’allemand, l’anglais, le français et l’italien. Il est tout disposé à faire un cours de takimétrie dans ces quatre langues. Il peut aller dans tons les pays d’Europe implanter la nouvelle mathématique. (Nouveaux applaudissements.)
- La méthode est simple et claire, vous l’avez vu. Elle procède du simple an complexe, du concret à l’abstrait. Les preuves sont ab ovo; elles se font d’emblée , ainsi que plusieurs rapports l’ont constaté, rapports qui sont réunis en un petit volume : le Prompt savoir, parce qu’il pourrait être intéressant de comparer les jugements portés par les personnes qui ont expérimenté la méthode.
- Nous donnons des règles à la place de formules qui n’entraient pas dans les chantiers. De plus, notre dictionnaire est fait avec la langue usuelle, sauf pour le mot takimétrie (iachus, prompt), mais une centaine de mots grecs sont supprimés. Nos procédés de démonstration se font par des déplacements de figures, ou par des notations faisant surgir les vérités, sans même qu’on les cherche (Nouvelle théorie des figures semblables).
- Puisque vous daignez m’écouter avec sympathie, je veux vous dire toute la vérité. Depuis dix ans j’ai recueilli bien des opinions sur ma méthode. 11 s’est trouvé des contradicteurs; que disent-ils? Nous allons le voir. Montrons d’abord les fruits positifs delà méthode.
- Au point de vue de l’instruction primaire, on ne fait pas d’objection. Nous avons obtenu des résultats merveilleux. Voici des tableaux de géométrie et d’algèbre; ils ont été trouvés assez gracieux, j’ai la fierté de le dire, parce qu’ils ont été exécutés par un ancien cantonnier chef paveur. J’ai voulu vérifier si Descartes avait pensé juste, si réellement le bon sens était égal en chacun de nous. J’ai enseigné la takimétrie à cet ouvrier, qui
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- est devenu bientôt excellent dessinateur et s’est élevé à l’emploi de conducteur des ponts et chaussées. Ces tableaux, ces opuscules autographiés de géométrie et d’algèbre, ont été dressés par lui.
- Combien de jeunes gens rebutés par la méthode abstraite ou classique ont été rapidement orientés par la takimétrie et ont passé de bons examen*», après s’être crus incapables de comprendre les mathématiques !
- Objections. — Pour les cours d’adultes, les écoles primaires et professionnelles, je n’ai pas rencontré un seul dissident : la takimétrie, c’est tout le nécessaire et le suffisant; mais pour les baccalauréats, certains professeurs, en petit nombre, il est vrai, ont douté de l’accueil des examinateurs,
- Que pourraient-ils dire ?
- Je les ai consultés, et l’on m’a répondu : «Non seulement on ale droit de présenter la takimétrie, si on la possède bien dans l’esprit, mais chaque élève a encore le droit d’inventer une géométrie, pourvu que la raison y soit. Soyez clairs, voilà tout, v Comme les examinateurs sont des gens hautement éclairés, ils sont naturellement favorables aux gens qui savent affirmer leur savoir, et choisir les démonstrations plus simples.
- Mais, a-t-on encore objecté, vous supprimez la gymnastique euclidienne. A quoi il a été répondu qu’il valait encore mieux faire faire aux élèves des exercices de logique primaire, avec la takimétrie, que de les voir assister passifs à des leçons stériles de logique transcendante.
- Les rares objections sont tombées devant l’évidence; mais où est donc l’obstacle à la généralisation de la méthode, qui s’introduit partout, même à l’étranger? Cet obstacle est dans Yhabitncle.
- Or, les mauvaises habitudes, on les déteste, et pourtant on s’y soumet. Armons-nous donc de courage pour déraciner l’usage des règles empiriques fausses, pour changer l’habitude qui supprime les mathématiques raisonnées de l’enseignement primaire et professionnel, puisque la nouvelle méthode en fournit le moyen qui est à la portée de tous.
- Qu’il me soit permis de citer un exemple de la force mystérieuse de l’habitude.
- J’avais été appelé à faire des conférences d’initiation, en présence des professeurs, aux élèves d’un important groupe d’enseignement secondaire.
- Succès complet. On convient que les professeurs de grammaire initieront les enfants des classes élémentaires, qui seront tout préparés, tout orientés quand viendront les cours classiques.
- Plus tard, j’ai voulu reconnaître les résultats acquis; on m’a répondu : Les professeurs de grammaire n’ont pas voulu s’y mettre! c’est-à-dire se démettre de l’habitude de ne pas enseigner les mathématiques.
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- Vœux et adoptions. — .Par contre, des encouragements nombreux et de grand prix ont soutenu nos efforts.
- Ce sont des rapports avec sanctions officielles, puis des comptes rendus recueillis dans le Prompt savoir, pour servir de cordial à nos chers collègues de Y Union takimélrique.
- Voici quelques-uns de ces documents :
- Ecole pratique d’agriculture de Saint-Remy (Haute-Saône), après les conférences ordonnées par S. Exc. M. Teisserenc de Bort.
- La substitution des règles justes de la takimétrie aux règles fausses, enseigne'es jusqu’ici dans les écoles primaires sous le nom de règles pratiques des moyennes, et presque exclusivement employées dans la pratique, est un bienfait particulier pour la moralité des transactions.
- Signé : Jorlet, sous-directeur.
- Réunion d’instituteurs à Saint-Dizier, sous les auspices de M. Robert De-hault, sénateur, maire et vice-président du Conseil général de la Haute-Marne :
- L’enseignement lakimétrique vient d’être exposé à la mairie de Saint-Dizier, devant un grand nombre d’auditeurs, avec une méthode rigoureuse et d’une très grande clarté. Il est adopté à cette heure dans nos écoles primaires.
- Le nouveau système portera ses fruits; nos élèves, pénétrés de son utilité, vulgariseront de plus en plus les nouvelles règles justes à substituer aux règles fausses en usage et enseignées jusqu’ici dans les écoles primaires et professionnelles.
- 14 juillet 1878.
- Signé : Robert Dehault.
- Après de telles déclarations si formelles, les gens d’habitude nous ont dit : Mais pourquoi ne pas extirper les règles fausses par un règlement d’administration publique? On serait bien forcé d’introduire la takimétrie dans les écoles primaires. Ce règlement souhaité, le voici indiqué sommairement par un arrêté préfectoral du 18 janvier 1878 :
- Le préfet de la Loire,
- Vu le rapport de M. Piquart, agent voyer en chef de la Loire, sur les résultats des conférences faites à Saint-Etienne, Montbrison et Roanne, par M. Lagout, ingénieur en chef des ponts et chaussées, pour la propagation de l’enseignement technique ;
- Vu les propositions présentées par ce chef de service,
- Arrête :
- Art. 1er. Tout candidat à l’emploi de piqueur ou de cantonnier chef des chemins vicinaux devra justifier qu’il connaît les quatre règles takimétriques et être apte à les enseigner.
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- Ces règles s’appliquent à la mesure des surfaces et des volumes ci-après :
- j Longs carres. | Longs cubes.
- 3° Ronds..
- 2° Pointus..
- j Triangles.
- ) Pyramides.
- 4° Tronqués.
- Trapèze. Solides à talus.
- Arl. a. Tous les mesurages seront faits par les règles de la takimétrie.
- Art. 3. Tout agent voycr cantonal sera tenu d’enseigner toutes les règles de la taki-mélrie à ses piqueurs et cantonniers chefs, ainsi qu’aux cantonniers qui voudraient devenir cantonniers chefs.
- Art. 4. M. l’agent voycr en chef est chargé d'assurer l’exécution du présent arrêté.
- Le Préfet, signé : J. Renaud.
- Au fur et à mesure que ce document se propage, les réflexions qu’il fait naître sont identiques. N’est-il pas naturel que l’Administration, qui protège le public contre les fausses mesures, le protège aussi contre les faux mesurages? La réforme est mûre, le règlement libellé; il suffit, disent les organes de l’opinion publique, de le présenter à la signature ministérielle, accompagné du Tableau des règles takimélriques, justes et simples, à afficher dans toutes les écoles primaires et professionnelles.
- Ce tableau que voici m’a été demandé par un ingénieur en chef des ponts et chaussées, directeur de plusieurs grandes usines métallurgiques; il l’a édité et affiché dans ses bureaux. Ensuite plusieurs Conseils généraux en ont volé la propagation dans les écoles primaires, et enfin la Bibliothèque populaire de Roanne en a fait imprimer une réduction (1) pour l’intercaler dans chacun des livres de la bibliothèque.
- VOEU D’UN CONGRÈS INTERNATIONAL DU 3 SEPTEMBRE 1878.
- Ce projet vient d’être soumis au Congrès international de l’unification des poids et mesures, qui s’est réuni au palais du Trocadéro. Le vœu suivant a été émis, après un très court exposé des avantages de la takimétrie:
- Le Congrès, considérant que l’unification des procédés de mesurage fait corps avec l’exactitude et l’unité des mesures ,
- Emet le vœu cpie la takimétrie soit enseignée dans tous les cours d’adultes, ainsi que dans les écoles primaires et professionnelles.
- ( Pour extrait du procès-verbal. )
- Ce vœu ne restera pas stérile, car la nouvelle méthode est déjà connue en Angleterre, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Nonvége et en Russie. Elle y est implantée depuis six ans; il faut l’installer régulièrement, Tel sera l’objet du vœu du Congrès.
- 0) Le projet de règlement ainsi que la réduction du Tableau mural des règles takimélnques sont reproduits à ta fin de la Conférence.
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- Lettre de M. Teisserenc de Bort. — La reforme, avons-nous dit, est à la signature ministérielle. Eli Lien! voici un document qui a une capitale importance. C’est une lettre du Ministre de l’Exposition universelle, M. Teisserenc de Bort, lettre écrite au sujet des Conférences faites par M. Perreau dans les fermes-écoles, après sa quatrième mission annuelle. Le Ministre avait reçu des rapports si favorables des directeurs d’établissements d’enseignement agricole qu’il a bien voulu me récompenser au delà de ce que je pouvais espérer en m’écrivant, le i p juillet 1878,1a lettre suivante :
- Je me suis rendu compte des résultats obtenus cette année par les Conférences taki-métriques faites dans un certain nombre de nos fermes-écoles.
- Les appréciations recueillies sur la nouvelle méthode confirment une fuis déplus le succès de vos ingénieux procédés. L’administration de fagriculture ne peut que se féliciter d’avoir contribué pour sa part à la propagation d’un enseignement destiné à rendre de sérieux services aux populations agricoles. Je n’ai pas moins été satisfait des éloges donnés par tous les directeurs des fermes-écoles au zèle, à la clarté et à la bonne volonté de M. Perreau.
- Aussi ai-je décidé qu’il recevra, à litre de gratification, une somme de 800 francs que je vais ordonnancer en son nom.
- Cette lettre est notre médaille d’or. (Applaudissements.)
- Voici notre conclusion. La méthode que nous venons de présenter est-elle d’absolue rigueur? Est-elle rapide? Est-elle assimilable? Est-il dilïi-cilc de l’apprendre? Peut-on l’enseigner? Peut-elle donner une plus-value intellectuelle et productive ail travailleur? Lui donne-t-elle le moyen de régler lui-même ses travaux en comptes justes, sans avoir à payer les faux comptes du toiseur ?
- Puisque les réponses sont affirmatives, je conclus :
- Plaise à l’assistance de s’associer aux vœux du.Conseil académique de Clermont, d’un grand nombre d’ingénieurs, de professeurs, d’instituteurs, de Conseils généraux et enfin au vœu récent du Congrès international d’unification des poids et mesures;
- De prendre acte de l’arrêté du Préfet de la Loire extirpant les règles fausses en usage et prescrivant l’enseignement de la takimétrie;
- De se souvenir des missions takimétriques annuelles organisées par le Ministre qui préside à l’Exposition universelle, qui a dans sa main l’administration des poids et mesures.
- Par ces motifs, je demande le concours de l’assisttfnce pour provoquer deux réformes nécessaires et urgentes :
- i° Suppression des fausses règles usitées dans la pratique;
- ‘j° Introduction de la takimétrie dans les cours d’adultes et dans les écoles primaires et professionnelles.
- C’est, là , Mesdames et Messieurs, mon dernier mot. (Applaudissements.)
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- ÉCOLES PRIMAIRES ET PROFESSIONNELLES.
- TABLEAU DES REGLES TAKIMETRIQUES JUSTES ET SIMPLES.
- I Long-quarré. Surf. = Hautr X Base. équarris. . . j
- ( Long-cube . . Vol. = Hautr X Base.
- B
- Surf.
- H =
- Surf.
- H =
- Vol.
- ir
- Triangle. . Pyramide.
- Surf. =
- Vol. =
- Hautr X Base
- Haut1" X Base
- B =
- B =
- a surf. “H"
- 8 vol.
- H
- H =
- 9 surf.
- B
- 3 vol.
- ( Tour = 6 R \ .,
- Cercle..... c . . n, J augmentes
- ( Suri. = 3 R2 f de i)
- „ , . ( Surf. = 12 R2 soit du sou
- Sphere.... ^ = /( R3 par lranc.
- R — - tour. | moins R2 = \ surf, f appoint
- R5 = surfit plus ^ de R3 = i vol. l’appoint.
- Cylindre. Cône. . .
- Vol. = Haut1' X Base. HanLr X Base
- Vol. =
- 3
- B = B
- Vol.
- TT
- 3 vol.
- ~TT
- H = H =
- Vol.
- ~r
- 3 vol.
- B
- Trapeze . .
- Haut X moyent
- TRONQUES. .
- Tas
- de cailloux, Minerais, Terrassements.
- Vol.
- II X moy110 des bases — 9 pyramides d’angle W
- = H X moyenne coupe -(- 1 pyramide d’angle (-K
- Traduction ( = H X 7 somme long" X {somme larg18.
- de la
- II
- formule n° a./ + g Xî différ- lonS” X ± différ. larg".
- REGLE
- UNIVERSELLE
- DES
- TROIS NIVEAUX.
- Solides
- à
- talus.
- Vol _ ?
- O
- Grande rase -)- petite base -|- U moyennes coupes
- terrassements, arbres, tonneaux.
- ! Vérité mère ( Relation entre les quarrés faits sur les côtés de l’équerre, des 3 qmyrésj Grand quarré = Moyen quarré -(- Petit quand,
- de l’équerre. ( c2 = a- -(- ô2 ar = e2 — ü»s ô2 = c2 — «2
- INACCESSIBLE.
- Escalier
- à
- 100 marches.
- IIaulr inaccessible 100 haut18 de marche 1 haut'.
- Distance accessible ioolargrs de marche 1 larg1'.
- Haut1' — !' “ pi0™!3 vu sous Ie même angle X rapport de
- ~~ distance de l’arhre à distance du fil à plomb.
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- ÉCOLES PRIMAIRES ET PROFESSIONNELLES.
- TABLEAU DES REGLES TAKIMETRIQUES JUSTES ET SIMPLES. •
- IlOIS ET F1ÏUS.
- Arbres, fers,-tonneaux.
- Coupe = 8 fois ie quarré fait sur le -jE du tour.
- Coupe = le quarré fait sur | du diamètre.
- Tour intérieur = tour extérieur moins six épaisseurs de douve.
- arpentage. . . Triangle.. . . Surf. = i y/ ( a -f- & -}- c) (a-\-b — c) (a-b-\-c) (—n-|- 6 -|— c).
- CENTRES
- DE
- GRAVITÉ.
- [ Fours.
- Voûtes
- qui
- se croisent.
- Tranchées.. .
- Vol. = aire delà demi-coupe verticale du four multipliée par la circonférence décrite par son centre de gravité G.
- Vol. = aire de la coupe d’équerre sur l’axe multipliée par la droite menée par son cenlre de gravité parallèle à l’axe, long” comprise entre les sections.
- Vol. = aire de la coupe en long prise sur l’axe multipliée,par long” de la ligne horizontale menée par son cenlre de gravité dans la coupe en travers.
- ( Capitaux ( CapitalA = fl(i+r)1(i + »-)I(1 + ,,)l(i + »*)1(1+r)l = a(1+,,)B-
- INTERETS ... -1 . {
- ( croissants. j Intérêt I = a (î -f-r)5 — a — a [(i -j-r)5 — î j.
- ESCOMPTES
- Capitaux décroissan ts.
- Capital A = -——- = A (i4-r) 5.
- (i +ry
- V I 1? A ^ i C1 + 7')'’ ~~ 1 Escompte E = A — :------- = A ;—; rr— •
- 1 (l+r)5 (i+»95
- ANNUITES . . .
- ILe capital acquis A égale tout ce qui a été versé pendant 3o ans (3o fois) accru de l’intérêt d’un an, puis augmenté dans le rapport de l’intérêt composé à l’intérêt simple pour 3o ans.
- Règle chiffrée..
- A =
- na X (i +1’) X
- nr
- [Héritiers ou
- Industriels.
- 1 part — capital A divisé par le nombre de parts = — ♦
- 3 parts = 3 —
- A r r A
- 2 parts = 2 • 5 parts = 5 —
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- TYPE D’ARRÊTÉ
- A PRENDRE PAR LE MAIRE D’UNE VILLE EN PROGRES PAR MESURE D’ORDRE PURLIG.
- (Proposé par M. bagout.)
- Le maire de Bourges,
- Vu les rapports de MM............. cliefs de service de l’Architecture et de la Voirie
- municipales, sur les Conférences publiques faites à Bourges par M. Lagout, ingénieur en chef des ponts et chaussées, pour la propagation de renseignement takimétrique :
- Vu le rapport au Ministre des travaux publics, en date du 3 avril 1877, de M. de Fourcy, inspecteur général des mines, et ceux des 7 novembre 187/1 et 8 septembre 187G, de M. Linder, ingénieur en chef des mines, directeur actuel des études de l’Ecole polytechnique;
- Vu les sanctions ministérielles approbatives de ces rapports prescrivant la propagation de la takimétrie ;
- Vu la lettre de M. de Marcère, ministre de l'intérieur, en date du 17 septembre 1878; la lettre de M.. Teisserenc de Bout, ministre de l’agriculture et du commerce, en date du 19 juillet 1878;
- Vu la lettre du Ministre de l’agriculture et du commerce d’Italie, en date du 9 novembre 1878, prescrivant l’installation de la takimétrie dans les écoles de son ressort, après l’expérimentation de la nouvelle méthode;
- Vu l’extrait du procès-verbal de la séance du 3 septembre, du Congrès international d’unification des poids et mesures, émettant le vœu que la takimétrie soit enseignée dans les écoles primaires et professionnelles pour extirper les règles empiriques fausses en usage dans tous les pays ;
- Vu le vœu analogue du Conseil académique de Clermont en 1872, sous le rectorat de M. Girard in ;
- Vu l’arrêté en date du 18 janvier 1878, de M. Uenaud, préfet delà Loire, rendant obligatoire la takimétrie dans le service vicinal, lequel arrêté a reçu sa pleine exécution;
- Considérant que la takimétrie est à la portée de tous, qu’elle est promptement assimilable et transmissible, d’absolue rigueur, et qu’alors elle sert à l’éducation logique tout aussi bien qu’à l'instruction technique, tout en aboutissant à la moralisation des comptes de travaux ;
- Attendu que sous ce dernier rapport la propagation de la takimétrie est une mesure d’ordre public,
- Arrête :
- Art. 1er. — La takimétrie fera partie des cours publics institués à l’hôtel de ville par l’autorité municipale.
- Art. 2. — Elle sera enseignée dans les cours d’adultes faits dans les écoles communales.
- Art. 3. — Dans les services techniques municipaux, tous les mesurages seront faits par les règles justes et simples de la takimétrie.
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- PALAIS DU TROCADERO.
- — 25 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES CONDITIONS D’ÉQUILIBRE
- DES POISSONS
- DANS L’EAU DOUCE ET L’EAU DE MER,
- PAR M. ARMAND MOREAU,
- MEMBRE DE L’ACADEMIE DE MEDECLNE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE
- Président :
- M. Bouley, membre de l’Institut.
- Assesseurs :
- MM. Carbonnier, clela Société d’acclimatation ; Milne Edwards, professeur au Muséum; Sauvage, du Muséum; le baron Tiiénard, membre de l’Institut; Vaillant, professeur au Muséum.
- M. A. Moreau :
- Mesdames et [Messieurs,
- Vous avez tous vu des poissons, vous avez remarqué leurs formes très diverses et leurs mouvements souvent très rapides. Vous savez qu’il y a des poissons plats, comme la raie, la sole, les squales. St vous cherchez à connaître leur densité, vous saurez que ces poissons plats sont tous plus lourds que l’eau, par conséquent, pour se soutenir dans l’eau, ils ont besoin de faire des efforts continuels, l’eau étant'un milieu absolument mobile.
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- Cependant, quand on regarde certains de ces poissons, —je vous en citerai un que j’examinais il y a quinze jours à Concarneau : un squale, (Squalina angélus), qui se rapproche de la raie pour la forme clc son corps,— on est étonné de l’aisance avec laquelle ils se meuvent. Mon squale s’avançait avec un calme imposant et l’on ne pouvait s’empêcher de penser, en le voyant, aux oiseaux qui planent dans l’air. En effet, les conditions sont les mêmes pour ce poisson et pour l’oiseau. Ce sont tous deux des êtres plus lourds que le milieu dans lequel ils vivent et qui cependant peuvent s’y soutenir pendant un temps très long.
- Vous avez tous vu des oiseaux de proie planant dans les airs. Ils décrivent leurs cercles majestueux avec une lenteur si imposante qu’il semble qu’ils aient la même densité que le milieu clans lequel ils se meuvent. 11 n’en est rien; mais il leur faut peu d’efforts pour se soutenir dans l’air et y paraître presque immobiles. H y a nécessité absolue pour eux de faire des mouvements continuels, parce que, étant plus lourds que le milieu dans lequel ils se trouvent, ils ne se soutiennent que par des efforts incessants.
- Je mets sous vos yeux un barbillon. Ce poisson possède un organe que je vous montre.
- Beaucoup d’autres poissons possèdent, comme le barbillon, comme les carpes, cet organe.
- C’est unepoebe remplie d’air, dont la forme est cylindrique, ou conique, ou sphérique, suivant les espèces.
- C’est un organe aux parois souples, rempli d’un fluide gazeux, qui peut» diminuer de volume si on le comprime, augmenter si on cesse de le presser. Il peut donc varier de volume sans changer de poids, et, par suite, le poisson cpii le possède deviendra plus petit ou plus gros et par conséquent plus dense ou moins dense.
- Une petite différence de densité a pour le poisson d’autres conséquences que pour l’oiseau. En effet, l’oiseau a une densité toujours supérieure à celle de l’air qui l’entoure. S’il cesse de se soutenir par les battements de ses ailes, il tombera toujours. Mais le poisson a une densité voisine de celle de l’eau; l’addition des organes analogues à un ballon, c’est-à-dire moins denses que le milieu ambiant, peut lui donner une densité égale à celle de l’eau ou même plus légère. Dès lors il sera nécessairement porté en haut ou en bas, ou restera stationnaire.
- Quelle est l’idée que l’on s’est faite du rôle de cet organe?
- On trouve dans un ouvrage important sur le mouvement des animaux, publié par Borelli en 1680, la théorie suivante, que d’excellents esprits comme Biot reproduisent sans la discuter, ou même, comme Cuvier, acceptèrent après l’avoir discutée, et qui est encore aujourd’hui dans les meilleurs ouvrages :
- k Le poisson agit à raide de ses muscles en les contractant plus ou moins for
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- «e£ cTautres fois en les relâchant; la vessie natatoire, par suite, est comprimée ou « se dilate : le poisson devient ainsi, à sa volonté, plus dense quand il veut descendre « et plus léger quand il veut monter. »
- Rien ne paraît plus vraisemblable.
- Cependant il était permis de douter; la suite de notre conférence le prouvera. Il fallait voir si réellement le poisson se servait de sa vessie natatoire comme cl’un organe dont il changeait le volume par des contractions musculaires graduées en rapport avec la station, l’ascension, la descente et dont il ferait ainsi un auxiliaire de ses nageoires. 11 fallait voir si ce qui paraissait vraisemblable était vrai.
- Pour juger la question, je fis l’expérience que je présente dans la figure 1 et que nous allons réaliser devant vous.
- CREMIERE EXPÉRIENCE (fig. 1 ).
- Une perche est placée dans une cage légère de fil métallique soutenue par un ballon de verre auquel est joint un godet contenant du mercure. La densité moyenne de l’appareil est un peu plus faible que celle de l’eau, et la pointe fine du ballon s’élève au-dessus de la surface.
- Cet appareil flotte dans un bocal qui ne contient de l’eau que dans ses
- 18
- a.
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- — m —
- neuf dixièmes environ; un couvercle solide ferme le bocal exactement; il offre deux trous dont l’un communique à une pompe aspirante et foulante, l’autre avec un manomètre. Aussitôt que l’on comprime l’air dans le bocal, on voit la pointe qui surmonte le petit ballon s’enfoncer avec l’appareil contenant le poisson. On cesse aussitôt de comprimer et l’appareil descend avec une vitesse accélérée jusqu’au fond du bocal.
- Voici en effet ce qui se passe :
- Le poisson, muni d’une vessie natatoire, diminue de volume sous l’influence de la pression d’air surajoutée a l’aide de la pompe; en même temps il augmente de densité : c’est pourquoi la pointe fine qui émergeait s’enfonce sous l’eau, mais alors l’appareil entier est devenu plus dense que l’eau, et il descend lentement d’abord, puis plus vite, parce qu’en descendant il se trouve pressé par les couches supérieures d’eau qui deviennent de plus en plus nombreuses.
- Quand on veut que l’appareil remonte, il faut, à l’aide de la pompe aspirante, faire diminuer la pression non seulement de la quantité qui a fait enfoncer la pointe du ballon sous l’eau, mais encore de la quantité qui correspond au poids de l’eau placée au-dessus de l’appareil, en d’autres termes, d’une quantité correspondant à la distance verticale parcourue par l’appareil dans sa chute.
- Rien de pareil ne s’observe quand le poisson n’a pas de vessie natatoire. La pression d’air ne change pas son volume et l’appareil reste en place. Nous allons faire devant vous cette première expérience.
- En ce moment, un retard imprévu nous oblige à attendre; c’est une pièce tenant au robinet et qui rie laisse pas passer l’air venant de la pompe.
- Mesdames, Messieurs, ayons confiance dans l’habileté de M. Golaz, et tandis qu’il change les pièces de l’appareil, disons quelques mots des difficultés de l’expérimentation sur les animaux vivants.
- Vous voyez combien toutes ces pièces sont nombreuses et faites avec soin ; ces appareils permettent des mesures très précises. Un homme dont la mort laisse dans la science un vide impossible à combler, Claude Bernard, disait: «Les expériences physiologiques sont encore plus difficiles que les expériences de physique ou de chimie, parce qu’à toutes les difficultés de précision il faut ajouter la nécessité de tenir compte de l’état de vie de l’animal.» Dans l’expérience qui suivra celle qui se prépare, nous devrons compter sur la vigueur du poisson et même, vous le verrez, sur sa bonne volonté.
- Claude Bernard, à la fin du cours qu’il faisait l’an dernier au Muséum, m’invitait à exposer devant ses auditeurs les recherches dont je vous parle en ce moment. Je le fis dans le laboratoire de physiologie générale. Nous allons, j’espère, les répéter devant vous. M. Golaz, qui a construit avec tant de soin ces appareils, a fini, au moment où je parle» de réparer la
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- pièce endommagée clans le trajet. Reprenons donc le cours de nos idées, et que le souvenir du physiologiste que je rappelais tout à l’heure nous encourage à chercher, comme il l’a fait avec tant de bonheur, la raison des phénomènes dont les êtres vivants sont le théâtre.
- Vous voyez en ce moment, à l’occasion du jeu de pompe qui comprime l’air dans le grand bocal, que le manomètre indique l’augmentation de la pression; et en même temps vous voyez que le système dont le poisson fait partie s’enfonce sous l’eau et descend au fond.
- Nous maintenons la même pression, rien ne bouge; nous diminuons la pression, et l’appareil contenant le poisson se relève et revient à la surface. Nous pouvons, à volonté, en priant notre aide de produire une compression convenable, placer le poisson au sein de l’eau, sans lui permettre de descendre jusqu’au fond ni de s’élever jusqu’à la surface.
- En ce moment M. Golaz réalise ce résultat.
- Telle est la première expérience nette que je fis et qui me donna l’idée que le poisson, quand il passe d’un niveau à un autre niveau, est tout à fait passif quant à sa vessie natatoire.
- Le poisson que vous venez de voir dans cette expérience est vivant, c’est une perche. 11 serait mort cju’il se comporterait de même. C’est-à-dire que, sous l’influence de la pression extérieure, son volume et par suite sa densité varieraient : le premier, en raison directe, la seconde, en raison inverse de cette pression.
- Cette expérience suffit-elle pour permettre de déclarer que les auteurs se sont trompés en admettant que le poisson qui veut monter, descendre ou stationner à un niveau quelconque, agit par ses puissances musculaires et impose à sa vessie natatoire le volume nécessaire pour son but? Non, carie poisson est en cage, il est gêné, il ne peut mouvoir ses nageoires, et peut-être que, nageant librement, il ferait avec ses muscles sur sa vessie natatoire des efforts qui en modifieraient le volume, efforts synergiques avec le jeu des nageoires et dont l’effet s’ajouterait utilement à leur action pour descendre ou monter.
- Il convient donc de faire une nouvelle expérience. Il convient de disposer un appareil tel que le poisson qui montera et descendra librement inscrira lui-même et à chaque instant le volume qu’il possède.
- En considérant les augmentations de volume inscrites par le poisson, on jugera facilement si elles sont en rapport avec ses besoins de locomotion et de station, ou si elles sont, comme dans l’expérience précédente, en rapport avec la pression extérieure indépendamment de son intérêt.
- Le même grand bocal est surmonté cette fois d’un couvercle de forme sphérique et tel que l’air se réfugiant au sommet du cône, à mesure que l’eau pénètre, disparaît complètement quand on achève de la verser. Un tube de calibre étroit coudé à angle droit, est fixé au haut de l’appareil
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- et permet à l’eau intérieure d’avancer ou de rétrograder, suivant qu’il se fait une dilatation ou une diminution de volume.
- DEUXIÈME EXPÉRIENCE (flg. 3 ).
- Avant de placer le couvercle, un poisson vivant (à vessie natatoire) a été placé dans le bocal.
- Il monte, il descend librement. Que voit-on?
- On voit, quand le poisson s’élève du fond vers la surface, l’eau s’avancer dans le tube horizontal vers l’extérieur, de A vers B.
- On voit que si le poisson s’arrête, l’eau cesse d’avancer vers l’extérieur, et que s’il descend, l’eau rétrograde vers l’intérieur, de B vers A.
- Rien n’est changé dans l’appareil, sinon la situation du poisson; or, la marche de l’eau dans le tube horizontal montre que le volume du poisson est toujours proportionnel à la hauteur où il se trouve. On peut considérer la densité de l’eau comme 'constante, comme la meme dans toutes les hauteurs du bocal.
- La théorie citée plus haut, qui admet cpie le poisson fait usage de sa vessie natatoire pour monter, admet implicitement ce que nous venons de dire, c’est-à-dire que le volume pris par le poisson est celui que son intérêt commande; or, l’intérêt du poisson qui s’élève du fond vers le sommet est d’avoir, au début de son ascension, le volume le plus grand possible et, à la fin dé sa course, le volume primitif. Mais la deuxième expérience nous montre que c’est le contraire qui se présente.
- Pour le poisson qui descend, nous raisonnerons de même*
- L’intérêt du poisson qui descend vers la profondeur est de prendre au début de sa course le volume le plus petit possible et, à la fin, le volume primitif,
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- Mais la deuxième expérience nous montre encore que c’est le contraire qui se présente. En d’autres termes, le poisson, au bout de sa course, conserve, suivant qu’il est monté ou descendu, son volume augmenté ou diminué, et toujours contre son intérêt.
- Ainsi donc, la première expérience nous a montré un poisson captif qui subissait, quant au volume de sa vessie natatoire, l’influence de la pression extérieure et ne réagissait pas contre elle. L’organe était passif, et cette expérience nous a fait penser qu’il pouvait être passif aussi quand le poisson montait ou descendait librement. La deuxième expérience a vérifié cette supposition.
- La vessie natatoire est donc reconnue inutile et même nuisible à la locomotion du poisson; voyons maintenant, au point de vue de l’équilibre en pleine eau, quel est son rôle.
- Vous avez vu tout à l’heure, et à mon grand regret, les lenteurs de l’expérimentation, les accidents imprévus. Vous jugerez que je ne puis faire ici l’expérience que je vais décrire. J’ai d’abord essayé de la faire en enfermant des poissons dans des cages de fil de fer, que j’amarrais au fond de la Seine, auprès du Pont-Neuf. Quand je voulus reprendre mes poissons, ils étaient morts. Les eaux savonneuses du bateau de blanchisseuses en sont-elles la cause?
- Je portai mes cages dans la mer, et les premiers poissons périrent aussi. Etait-ce pour s’être frappés contre les parois des cages? Je réussis avec de grands paniers chargés de pierres, dans lesquels les poissons.vécurent très bien.
- Et je dirai avec plaisir que je fus bien heureusement secondé par le maître pilote de Concarneau, M. Etienne Guillou, qui s’employa avec la plus grande complaisance à me guider dans la recherche des profondeurs convenables de la rade, m’assistant avec beaucoup d’intelligence, et, plus heureux que moi, sans connaître le mal de mer. Quoi qu’il en soit, voici l’expérience; je la figure sur le tableau.
- J’ai choisi des poissons de diverses espèces, vivant dans des bassins ayant moins d’un mètre de profondeur. Ils avaient, à la pression d’une atmosphère, la densité de l’eau. J’ai mesuré exactement leur volume et les ai placés à une profondeur de dix mètres dans la mer, suspendus à une bouée, dans un panier chargé de poids. Le lendemain, je les ai repris; ils avaient augmenté de volume. Replacés aussitôt à la même profondeur, ils augmentèrent encore de volume pendant trois ou quatre jours, puis s’arrêtèrent. Je les retirai alors et constatai que le volume de leur vessie natatoire avait doublé et qu’ils étaient beaucoup plus légers que l’eau.
- Je les plaçai ensuite dans une eau très peu profonde; leur volume diminuait peu à peu, et, en trois ou quatre jours, ils reprirent leur volume normal et la densité de l’eau. Interprétons les faits.
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- Nous savons déjà par les expériences qui précèdent que le poisson qui s’enfonce dans l’eau devient plus petit. Nous devons admettre que les poissons que nous mettions à 1 o mètres de profondeur étaient là, dans les paniers où ils séjournaient, plus petits qu’à la surface de l’eau. Ils étaient par suite plus denses; et comme on les voit peu à peu former de nouveaux gaz jusqu’à une certaine limite, nous devons admettre qu’ils en formaient assez pour reprendre leur volume primitif et normal sous la pression de 10 mètres, ce qui exigeait une quantité de gaz double de celle qu’ils possédaient à la surface. Les vérifications diverses que nous avons faites nous confirment dans cette interprétation.
- TROISIÈME EXPÉRIENCE ( fig. 3).
- Et ce même poisson que l’on fait ensuite séjourner à la surface de l’eau possède alors trop de gaz, est plus léger que l’eau; on peut s’en assurer sans aucun appareil de précision, car s’il se repose, une partie de son dos émerge comme une partie cl’un bouchon de liège. Mais peu à peu l’excès de gaz disparaît, absorbé; le poisson redevient aussi dense que l’eau.
- Quelles sont les conséquences de ces faits?
- C’est qu’il faut admettre que le poisson s’accommode à la pression qu’il subit, en diminuant ou en augmentant la quantité de gaz suivant le besoin qu’il en a et grâce à des influences nerveuses régulatrices.
- Il peut donc changer de niveau, car la densité de l’eau qu’il perd, il la reprend peu à peu et se retrouve en équilibre.
- La figure h représente l’appareil servant à mesurer les différences de volume du poisson quittant un certain niveau et séjournant à un autre niveau.
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- Le poisson est placé clans la cage et Ton verse du mercure dans le godet, de façon à faire affleurer le tube au zéro, si le poisson quitte une eau peu profonde; en effet, il possédera un plus grand volume quand il quittera le séjour fait dans la profondeur. A ce moment, le poisson étant remis dans la cage, avec le même godet, rigoureusement chargé du même poids de mercure, l’appareil flottera avec une colonne plus ou moins longue hors de l’eau. Cette colonne graduée montre immédiatement le volume gagné par le poisson. S’il s’agit de comparer le volume cl’un poisson qui a vécu dans la profondeur et qui séjourne ensuite près de la surface de l’eau, il conviendra de faire le premier .affleurement au bas de la colonne graduée près de la boule du clensimètre, car on aura à observer une diminution de volume chez le poisson en expérience.
- QUATRIÈME EXPERIENCE (fig. 4).
- Les anneaux métalliques que je montre peuvent remplacer avantageusement le godet de mercure pour faire affleurer la colonne à une hauteur convenable, surtout cpiand on opère sur des grondins des
- mulets (mugity et généralement sur des poissons qui ont des mouvements très brusques et capables de faire perdre une partie du mercure placé dans le godet. Ces détails techniques une fois dits, je reprends mon discours.
- Comparons clone deux poissons, afin de bien voir le rôle de l’organe. Supposons un requin, poisson sans vessie natatoire, et une morue, poisson qui en est pourvu.
- Tous deux montent de la profondeur de 100 mètres à la surface de l’eau ; le requin, toujours plus dense cpie l’eau, s’élève par les efforts de ses nageoires et atteint la surface sans avoir changé de densité; il est le même à la surface et clans la profondeur.
- La morue quitte le niveau où elle a la densité de l’eau, devient, en montant, de plus en plus légère et arrive à la surface tellement gonflée,
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- quelle ne peut plus se diriger et plonger de nouveau. Elle est la proie des oiseaux de mer ou des autres poissons.
- Dira-t-on que c’est un organe de perdition? Disons seulement que cet organe ne permet pas au poisson de brusques changements de pression. Et maintenant, voyons les deux poissons à 100 mètres de profondeur et nageant dans le plan horizontal étendu à l’infini de tous les côtés. Le requin est toujours plus lourd que l’eau et a toujours à faire des efforts pour se maintenir dans ce plan; s’il veut se reposer, il faut qu’il touche le fond, un plan résistant.
- La morue est en équilibre parfait, ni plus ni moins dense que l’eau; elle peut consacrer toutes ses forces à nager dans le plan ou elle se trouve, sans en distraire pour s’y maintenir. Elle peut s’y reposer sans être attirée ni en haut ni en bas; et si quelque circonstance extérieure l’éloigne un peu de ce plan, elle en est avertie par la sensation cl’une poussée très légère contre laquelle elle réagit par de légers mouvements de nageoires qui la replacent dans ce plan d’équilibre.
- Ainsi, dans le plan d’équilibre, le poisson pourvu de vessie natatoire est mieux organisé que l’autre; il possède une liberté de mouvements qu’aucun animal terrestre ni même qu’aucun oiseau ne peut posséder.
- C’est dans ce plan qu’il est plus parfait que le poisson privé de vessie natatoire. En outre, ce plan n’est pas fixe; le poisson s’accommode peu à peu dans un plan nouveau, comme nous l’avons vu dans la troisième expérience. J’ai vu à Concarneau pêcher une morue, poisson rare dans ces parages, toute semblable à celles de Terre-Neuve; je l’ai vue nager près de la surface de l’eau, librement. On peut admettre qu’elle est venue de la profondeur de 100 mètres depuis les bancs de Terre-Neuve. Et en admettant quelle mît trois jours pour s’accommoder à un plan élevé de 10 mètres au-dessus de celui qu’elle quittait (c’est le temps que mettaient nos poissons placés dans les paniers, sans nourriture et dans des conditions défectueuses), elle a pu en trente jours faire le trajet sans cesser d’être en équilibre, en suivant une direction oblique, faisant avec le plan horizontal un angle très faible. Elle ne courait pas le danger cl’une transition brusque à une nouvelle pression.
- La forme carénée domine chez les poissons qui ont une vessie natatoire; la forme aplatie chez ceux qui en sont privés. Les premiers sont en équilibre dans un milieu mobile et y demeurent dans leur position normale. S’ils touchent le sol, ils ne peuvent s’y reposer que gauchement, inclinés comme les navires à quilles que l’on voit échoués à marée basse. Le poisson plat, au contraire, toujours plus lourd que l’eau, ne se repose que sur le sol résistant.
- Le danger des ascensions brusques est réel pour le poisson cpii est pourvu de vessie natatoire. Plusieurs espèces possèdent un canal aérien
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- qui communique avec la bouche et peut laisser passer l’air en excès et conjurer ainsi ce danger.
- il ne faut pas croire que le poisson s’en servira chaque fois qu’il subira la dilatation due à une ascension. Il ne le fait pas, et c’est prudence chez lui et économie. Si le poisson rejetait l’air qui se trouve en excès dès qu’il s’élève au-dessus du plan d’équilibre, il aurait, par cela même, changé son plan et serait exilé du plan qu’il a quitté; il serait obligé, quand il voudrait le regagner, de reformer autant d’air qu’il en a laissé perdre.
- Vous avez vu la tanche, dans la seconde expérience, monter en haut du bocal et subir une dilatation en montant; elle possède un canal aérien et n’en a pas usé; pour de si faibles différences, les poissons s’abstiennent de perdre l’air qu’ils possèdent.
- Il faut dire qu’ils sont presque tous très paresseux à le reformer et que les poissons à vessie close sont bien mieux doués pour former rapidement l’air dont ils ont besoin quand ils descendent. Sous ce rapport, le plus remarquable des poissons, celui qui possède réellement un appareil perfectionné, est, jusqu’à présent, le sinchard (caranæ trachurus)\ il reforme rapidement le gaz perdu et rejette, par une soupape de sûreté que je lui ai trouvée sur le côté du corps, l’excès de gaz qui le gêne. C’est une espèce de poisson de mer; je ne pourrais vous montrer que des individus conservés dans l’alcool.
- En résumé, l’équilibre du poisson dans l’eau est obtenu grâce à une quantité de gaz qui augmente et diminue avec la pression extérieure, et non pas grâce au volume d’un organe plus ou moins comprimé par des muscles.
- Nous voyons dans cet exemple, comme dans toutes les questions suffisamment étudiées de la physiologie, que les lois de la physique sont toujours respectées dans les êtres vivants. C’est une illusion, je dirai même une superstition, de croire qu’il en est autrement. Ceux qui le disent ne doivent attendre que des démentis de la part des expériences; mais il faut comprendre un point sur lequel insistait le maître regretté Claude Bernard : c’est qu’il y a dans les êtres vivants des procédés spéciaux qui ne se rencontrent pas dans la nature inorganique.
- Ici, par exemple, le poisson se tient en équilibre, en accommodant la quantité d’air que contient l’organe spécial qu’il possède à la pression qu’il supporte. Mais cet air, comment vient-il? Comment diminue-t-il? Par un mécanisme dans lequel entrent des nerfs, des vaisseaux, des tissus, toute une organisation accommodée à ces buts.
- Sur ces questions, je ne m’étendrai pas; je me borne à dire que je suis parvenu à obtenir des poissons qui, d’ordinaire, ne contiennent que 6 à 8 p. o/o de gaz oxygène dans l’air de leur vessie natatoire et qui, à volonté en contiennent plus de 8o p. o/o.
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- D’autres poissons, qui d’ordinaire en contiennent 25 à 3o p. o/o,n’en contenaient plus du tout, ruais seulement de l’azote et une faible proportion d’acide carbonicpie.
- On peut en effet, quand on connaît les conditions de la formation de l’air intérieur, choisir celles qui favoriseront la présence d’un gaz ou d’un autre.
- Voici une dernière expérience.
- Je mets sous vos yeux un poisson qui porte, fixé à son corps, un morceau de métal, et un autre poisson qui est surmonté d’un ballon en verre.
- Le premier est alourdi; il va faire du gaz et gonfler sa vessie natatoire de façon à reprendre la densité de l’eau et cesser d’être retenu au fond. Le second est rendu trop léger; il va absorber le gaz qu’il possède et s’alourdir pour pouvoir s’enfoncer librement dans l’eau et ne plus être retenu à la surface par ce ballon.
- Le rôle de l’organe est manifeste, comme dans l’expérience des poissons maintenus clans des paniers à des profondeurs variables. L’organe tend à assurer au poisson la densité de l’eau.
- Combien de rapprochements sont possibles entre cette mécanique, curieuse et longue à analyser, qu’offre le poisson, et cette autre mécanique, encore inachevée, cpii occupe aujourd’hui les yeux et les esprits de tant de monde !
- Supposons résolue la direction de l’aérostat; voyons en imagination un ballon allant d’un pays dans un autre et se maintenant dans un courant d’air qui règne à une hauteur déterminée.
- Ce train d’une nouvelle espèce doit prendre à une station un voyageur. Il sera obligé en même temps de se gonfler d’une nouvelle quantité de gaz et de faire ce que fait le poisson que j’ai mis en expérience, avec un lingot de métal fixé à son ventre. Que plus loin ce train aérien reçoive, à titre de colis à transporter, un petit ballon gonflé d’hydrogène; il devra s’alléger d’une quantité équivalente de gaz, comme a fait le poisson que j’ai soumis à l’obligation de tramer un globe de verre plus léger que l’eau fixé à sa nageoire dorsale.
- Mesdames, Messieurs, vous avez assisté à des expériences faites sur des animaux vivants ; vous avez vu une partie des difficultés quelles présentent. Je dois remercier notre constructeur d’appareils de précision, M. Golaz, qui m’a aidé de la manière la plus intelligente.
- Je dois aussi remercier M. Carbonnier, qui siège parmi les assesseurs, c’est à lui que je dois les poissons qui m’ont servi aujourd’hui, et je serais heureux de vous montrer que, s’il est parvenu à acclimater un grand nombre d’espèces de poissons exotiques, c’est grâce à des observations physiologiques pleines de justesse sur leurs mœurs et leur alimen-
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- tation. C’est avec le secours de tels travailleurs que se font les progrès, et le temps n’est pas éloigné, peut-être, où la pensée de Claude Bernard apparaîtra comme une vérité reconnue, savoir que les sciences expérimentales sont de leur nature conquérantes et que la domination que l’homme exerce sur la nature physique, d’une manière manifeste, s’étendra sur la nature vivante.
- Mesdames, Messieurs, je termine en vous remerciant de votre bienveillante attention.
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- TABLE DES MATIÈRES.
- Pages.
- Conférence sur le Palais de l’Exposition universelle de 1878,par M. Emile Tré-lat, directeur de l’École spéciale d’architecture. (Jeudi 25 juillet.)............. 1
- Conférence sur la Décoration théâtrale, par M. Francisque Sarcey. (Samedi
- 17 août.)..................................................................... 2 5
- Conférence sur l’Utilité d’un Musée des arts décoratifs, par M. René Ménard, homme de lettres. (Jeudi 22 août.)............,................................... 27
- Conférence sur le Mobilier, par M. Émile Trélat, directeur de l’École spéciale d’architecture. (Samedi 2h août.)............................................... 3p
- Conférence sur l’Enseignement du Dessin, par M. L. Cernesson , architecte, membre du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine. (Samedi 3i août.)....................................................................... 63
- Conférence sur la Modalité dans la musique grecque, avec des exemples de musique dans les différents modes, par M. Bourgault-Ducoudray, grand prix de Rome, membre de la Commission des auditions musicales à l’Exposition universelle de 1878. (Samedi 7 septembre.).......................................... 81
- Conférence sur .l’Habitation à toutes les époques, par M. Charles Lucas, architecte. (Lundi 9 septembre.)...................................................... 125
- Conférence sur la Céramique monumentale, par M. Paul Sédille, architecte. (Jeudi
- 19 septembre.)................................................................ 159
- Conférence sur le Bouddhisme à l’Exposition de 187 8, par M. Léon Feer , membre de la Société indo-chinoise. (Jeudi ier août.)................................... 177
- Conférence sur le Tong-King et ses peuples, par M. l’abbé Durand, archiviste-bibliothécaire de la Société géographique de Paris, professeur des sciences géographiques à l’Université catholique. (Mardi 27 août.)........................ 197
- Conférence sur l’Astronomie à l’Exposition de 1878, par M. Joseph Vinot, directeur du Journal du Ciel. (Jeudi 18 juillet.)..................................... 218
- Conférence sur les Applications industrielles de l’électricité (l’énergie électrique)^ parM» Antoine Breguet, ingénieur-constructeur. (Jeudi 8 août.).. ........ 237
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- Pages.
- Conférence sur la Tathymétrie. — Réforme pédagogique pour les sciences exactes.
- — Rectification des fausses règles empiriques en usage, par M. Lagout, ingénieur en chef des ponts et chaussées. (Mardi 10 septembre.)................... 2/19
- Conférence sur les Conditions d’équilibre des poissons dans l’eau douce et dans l’eau de mer, par M. le Dr Armand Moreau , membre de l’Académie de médecine.
- ( Mercredi 2 5 septembre. )................................................... 271
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TOME 3
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- CONFÉRENCES
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- MINISTERE DE L’AGRICULTURE ET DU COMMERCE.
- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1 878, A PARIS.
- CONGRÈS ET CONFÉRENCES DU PALAIS DU TROCADÉRO. ----------------------=><§><=--
- COMPTES RENDUS STÉNOGRAPHIQUES
- PUBLIÉS SOUS LES AUSPICES
- DU COMITÉ CENTRAL DES CONGRÈS ET CONFÉRENCES
- ET. LA DIRECTION DE M. CH. THIRION, SECRETAIRE DD COMITE,
- AVEC LE CONCOURS DES BUREAUX DES CONGRES ET DES AUTEURS DE CONFERENCES.
- CONFÉRENCES
- DU PALAIS DU TROCADÉRO.
- TROISIÈME SÉRIE.
- Enseignement. — Sciences économiques. — Hygiène.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE;
- M DCCC LXXIX.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 10 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL,
- PAR M. CORBON,
- SÉNATEUR.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Henri Martin, de l’Académie française, sénateur.
- Assesseurs :
- MM. Barodet, député ;
- Bourdin , industriel ;
- Dayioud , architecte ;
- Floquet, député ;
- Leneveu, conseiller municipal; Tolain, sénateur.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Henri Martin, président. Mesdames, Messieurs, vous allez entendre de la bouche d’un homme d’une compétence incontestée une conférence sur une des questions graves et décisives qui restent à résoudre dans notre pays en matière d’enseignement.
- On peut dire que, dans cette grande Exposition qui fait, je ne dirai pas notre orgueil, quelque chose de mieux : qui fait notre joie, dans cette Exposition vraiment universelle, tout est instruction, tout est enseignement» Aujourd’hui, l’habitant des campagnes que le chemin de fer amène à Paris peut, en quelques heures, voir des choses que les savants de profession, il y a bien peu d’années encore, 11e connaissaient, si tant est
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- qu’ils les connaissaient, que très insuffisamment par des livres. A l’heure qu’il est, le plus humble, le plus ignorant d’entre nous tous, peut, je le répété, en quelques heures, voir sous ses yeux l’abrégé du monde, et se faire une idée juste et précise des civilisations de toutes les sociétés qui existent aujourd’hui sur la terre. Il peut quelque chose de plus : en même temps qu’il se met au courant des mœurs, des usages, de l’architecture, des costumes de tous les peuples qui vivent actuellement sur la surface du globe, il est à même de se rendre compte de tout le passé de l’humanité ; en même temps que l’économie sociale universelle du temps présent, il peut apprendre l’histoire universelle en abrégé, depuis les premières origines de la vie humaine sur la terre jusqu’à nos jours.
- C’est quelque chose que nos ancêtres n’auraient jamais cru imaginable ; quelque chose qui sera, dans la postérité, l’honneur éternel de ce siècle-ci; à son tour, il comptera dans l’histoire pour avoir fait ce qu’aucun autre n’avait tenté avant lui.
- Ceci, c’est l’instruction qui ne s’enseigne pas directement, qui s’enseigne par les yeux, que chacun se donne à soi-même. Mais, à côté de cet enseignement par les choses, à côté de ces grandes leçons de choses, comme nous disons dans notre instruction primaire, à côté de cet enseignement universel et indirect, l’Exposition servira grandement aussi à l’instruction proprement dite, à l’enseignement qui se donne parles leçons immédiates et directes.
- Quel profit ne retirerons-nous pas, nous autres Français, et aussi les étrangers qui veulent bien s’unir à nous au sein clc cette Exposition universelle, quel profit ne retirerons-nous pas de la comparaison de tous les procédés d’instruction et d’enseignement, je ne dirai pas d’un bout de l’Europe à l’autre, mais d’un bout du monde à l’autre; car, en même temps que renseignement des nations européennes, nous avons ici celui qui nous vient de l’autre côté de l’Atlantique, de cette Amérique qui a tant fait, qui a si glorieusement travaillé à propager dans son propre sein l’instruction primaire à un degré inouï jusque-là, à son profit, mais aussi, indirectement, au nôtre!
- Notre France, en effet, il faut le reconnaître franchement, n’est plus au niveau de plusieurs des nations étrangères, quant à l’instruction primaire. Aujourd’hui, avec patience, avec courage, avec persévérance, elle s’y remet; et, d’ici à peu d’années, nous serons les égaux des plus avancés, si nous continuons comme nous avons commencé à le faire depuis nos malheurs qui nous ont tant éclairés sur les moyens d’en prévenir le retour.
- A côté de l’instruction primaire vient l’instruction de l’autre sexe, dont nos pères de 89, de 92, de 95, avaient annoncé le développement, et que jusqu’à présent nous n’avons pas développée comme ils nous invitaient à le faire. Là encore nous apprendrons de quelques peuples
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- étrangers à faire progresser cette instruction au niveau de celle des garçons, pour laquelle, depuis quelques années, nous avons fait beaucoup, pour laquelle nous avons à faire encore.
- Tout en réalisant cette grande et complète instruction primaire, qui ne sera pas seulement l’enseignement des connaissances utiles, mais qui sera aussi l’enseignement des notions morales, la culture des sentiments moraux, et, avant tout, du sentiment de la patrie, après avoir fait pour l’instruction primaire tout ce que nous devons faire, nous avons à nous occuper d’autre chose. Nous devons songer aux progrès de l’instruction secondaire. Sans lui rien ôter de ce qu’elle possède , sans briser avec cette grande tradition des anciens, qui nous a faits ce que nous sommes, nous avons à introduire dans l’instruction secondaire des éléments nouveaux réclamés par les progrès d’une civilisation nouvelle.
- Mais il ne suffit pas d’imprimer un mouvement en avant à nos collèges, à nos études littéraires, a celles qu’on appelle spécialement libérales. Il y a une autre instruction et une autre éducation qui s’adressent à une masse bien plus considérable de nos concitoyens : c’est l’instruction secondaire, dirai-je, de cette majorité des citoyens qui, tout en s’instruisant, tout en se développant quant à l’intelligence et quant au sentiment moral, doit se vouer à ces travaux manuels qui sont le fondement même de la société. Pour ceux-là, pour cette majorité, après avoir constitué l’instruction primaire, il faut constituer l’éducation secondaire, celle qu’on appelle Y éducation professionnelle, Y école d’apprentissage.
- Il y a là à la fois, pour la société actuelle, un grand péril et un grand devoir.
- On vous expliquera tout à l’heure bien mieux que je ne pourrais le aire, avec une compétence que je n’ai pas dans cette matière, on vous expliquera comment cette éducation, cet apprentissage, dans l’ancienne société française, une société inférieure à la nôtre, mais qui avait certaines institutions spéciales ayant leurs avantages particuliers, cette éducation, cet apprentissage des professions manuelles se faisait dans des ateliers de famille et aboutissait au compagnonnage. Aujourd’hui, pour des causes qui vous seront largement indiquées, cette éducation tend à ne plus se faire, en sorte que le travail national, qui nous apparaît à l’Exposition comme une fleur magnifique, puissamment épanouie, est menacé de sécher dans ses racines si nous ne trouvons moyen de les revivifier.
- Eh bien, nous nous sommes mis à l’œuvre. La Ville de Paris a commencé à organiser deux de ces excellentes écoles qui devront, à des degrés divers, servir de types à beaucoup d’autres. Plusieurs de nos cités des départements ont déjà établi de ces écoles spéciales, de ces écoles professionnelles, de ces écoles d’apprentissage.
- Il faut que ce qui s’est déjà produit sur quelques points de la France se
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- généralise, devienne l’objet de tous les efforts de l’Etat, des départements , des communes; il faut, après avoir perfectionné, généralisé l’instruction primaire, que nous généralisions, que nous perfectionnions également cette instruction secondaire du peuple, —. de la majorité des Français, — car nous sommes tous «peuple».
- •On va vous exposer les causes de cette situation, les nécessités qui se sont manifestées, les conditions dans lesquelles on doit y satisfaire. Celui qui va prendre la parole, Mesdames et Messieurs, n’est pas un inconnu pour vous; voilà trente ans, quarante ans qu’il a dévoué sa vie au progrès de l’instruction populaire, au progrès de notre peuple de France. Il l’a fait avec un désintéressement absolu, sans flatter ceux qu’il aime, car ce n’est pas aimer que de flatter; il a toujours dit la vérité à tous, il va vous la dire encore.
- La plupart d’entre vous ont lu beaucoup de livres utiles, de beaux livres sur la politique, sur les conditions économiques du peuple français ; eh bien, il y a un livre qui diffère de tous les autres, qui a un caractère très particulier, et que je vous recommande.
- Ce livre a pour titre : Le secret du peuple de Paris ; son auteur est devant vous. Le secret du peuple de Paris! personne ne le savait mieux que celui qui l’a dévoilé. Il y a parlé des conditions du travail, des salaires, ces questions si importantes pour la société, et qui doivent nous intéresser tous. Mais il n’a pas parlé que de cela, à propos du peuple de Paris; il l’a saisi dans son fonds moral, dans son âme; il a montré ce qu’il y avait en lui, fait ressortir son action et politique, et sociale, et industrielle.
- Mesdames et Messieurs, je ne connais rien au monde de plus salutaire que la lecture de ce livre; je ne connais rien qui donne une meilleure idée du peuple de Paris et qui procure en même temps à ce peuple une leçon plus morale et plus profitable. (Vifs applaudissements.)
- Je donne la parole à M. Corbon.
- M. Corbon :
- Mesdames, Messieurs,
- Les éloges que vient de me décerner notre honorable président m’embarrassent beaucoup; je crains bien de ne pas les mériter.
- Néanmoins j’entre en matière.
- C’est un lieu commun de dire que les expositions universelles produisent d’excellenls résultats; tout le monde le sait. Chacun sait qu’entre autres résultats très heureux, l’un des plus heureux est le rapprochement des peuples; mais il en est un autre que j’estime et qu’il faut estimer bien haut :
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- c’est que ces expositions ont grandement contribué à réhabiliter le travail, et, par suite, à réhabiliter le travailleur.
- M. le Président vous disait tout à l’heure, et il était plus autorisé qu moi pour vous le dire, que dans le passé le travail était la fonction inférieure des sociétés. Si la fonction était inférieure, le fonctionnaire, par conséquent, l’était aussi.
- Aujourd’hui le travail est mis en honneur, il est réhabilité définitivement, et l’on peut entrevoir dans un avenir prochain le jour où tous les travailleurs formeront la classe supérieure de la société, au lieu d’en être, comme autrefois, la classe inférieure. Une nouvelle aristocratie surgira, celle-là parfaitement inoffensive; elle n’aura pas de privilèges, pas d’hérédité; elle ne se fera sentir que par ses bienfaits : ce sera l’aristocratie du travail et du devoir!
- Un autre bienfait des expositions universelles, et qui dérive du résultat que je viens d’indiquer, c’est, d’avoir fait sentir à tous les peuples la nécessité de chercher à accroître le plus rapidement possible et dans la plus forte mesure la capacité laborieuse de leur personnel de travailleurs. Ce résultat est extrêmement considérable, et j’oserais presque dire qu’il est le plus considérable de tous.
- La question de l’enseignement professionnel était posée longtemps avant cpi’on réalisât la pensée des expositions universelles; mais elle avait été étudiée par un trop petit nombre de personnes, et elle se développait peu ; elle n’avait pas suffisamment pénétré les esprits, et l’opinion publique s’en préoccupait médiocrement.
- Quelques essais cependant avaient été faits : à Lyon, par exemple, à Nantua, à nos portes presque, à Lagny, et dans plusieurs autres endroits. Malgré cela, la question demeurait étrangère à la plus grande partie de la société.
- Les expositions universelles auront eu ce résultat dont je parlais, d’élever cette question, d’en saisir fortement l’opinion, de la mettre en quelque sorte à l’ordre du jour.
- C’est pour cela que je dis de ce résultat qu’il est l’un des plus heureux que les expositions universelles aient produits.
- Et quel moment-plus opportun que celui-ci pour traiter cette question? pendant ces grandes assises du travail ! — et quel lieu mieux choisi ? car nous sommes ici au sein même de l’Exposition.
- C’est donc une grande chance pour moi d’avoir à vous en entretenir.
- Comment ai-je été amené à l’étudier? M. le Président vous le disait tout à l’heure : il y a fort longtemps, trente ou quarante ans, en passant par les ateliers. J’ai vu comment on s’y comportait, quelle était la capacité
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- moyenne de l’ouvrier, et ce qu’elle aurait pu être si nous avions une meilleure instruction professionnelle.
- J’ai pu juger des inconvénients de l’apprentissage, tel qu’il se faisait de mon temps et comme il se fait encore aujourd’hui. J’ai vu que l’apprenti, dans les ateliers de l’industrie privée, n’apprend presque plus rien. Il y est à l’état d’enfant de peine, et ne sera plus tard qu’un homme de peine. On l’appelle «attrape-science»; mais la vérité est qu’il en attrape le moins possible. Quand il a fini son temps d’épreuves, au bout de trois ans, quelquefois quatre ou cinq (je connais des professions qui peuvent s’apprendre en six mois et pour lesquelles on demande trois ans), l’enfant qui a passé ces trois années à ne pas apprendre un métier, qu’on aurait pu lui enseigner en trois mois, garde toute sa vie l’empreinte de cette mauvaise éducation professionnelle. Il ne sera jamais qu’un médiocre ouvrier.
- Je disais tout à l’heure à un de mes amis, qui est venu ici, qu’un bon ouvrier était une chose extrêmement rare. — A qui le dites-vous? me répondit-il ; je le sais bien. Et il était d’accord avec moi pour reconnaître que sur cent ouvriers formant le personnel d’un atelier, on aurait quelque peine à en trouver un, deux ou trois sachant suffisamment bien le métier. S’il en fallait dix, on ne saurait où les prendre.
- Il fut un temps où l’apprentissage se faisait d’une manière convenable. C’est-à-dire au temps où l’on ne connaissait que de petits établissements industriels. Le travail s’y faisait, pour ainsi dire, en famille; les ouvriers étaient les compagnons du patron; l’apprenti était presque toujours de la famille, non seulement de la famille par l’amitié, mais par la parenté, soit qu’il fût fils du patron ou le fils de l’un des compagnons. Naturellement il était bien traité ; il apprenait le métier et devenait souvent un praticien habile.
- Aussi pouvons-nous voir, dans les cbefs-cl’œuvre exposés dans les galeries qui sont de chaque côté de ce palais, ce qu’était le travail d’autrefois. On peut s’assurer qu’il a produit des œuvres admirables. L’ouvrier excellent n’était pas rare. La moyenne était infiniment plus forte qu’au-jourd’hui. Ce par quoi nous brillons aujourd’hui, c’est par le génie inventif, par les réalisations de la mécanique; mais ce n’est pas par le travail des mains, il faut bien le reconnaître. Nous sommes à cet égard, je ne dirai pas au-dessous des autres peuples, mais au-dessous de ce que nous avons été à un autre âge. (Assentiment.)
- Ayant vu tout cela, j’ai dénoncé le mal au public, mais je n’ai pas été écouté. J’appelais l’attention sur l’énorme déperdition de la plus précieuse des richesses : la valeur humaine, non développée et par conséquent non utilisée. J’ai dit bien des fois et je répète que si, en moyenne, le travailleur porte en lui un trésor de capacité latente qu’on peut se repré-
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- senter par le chiffre 1 o, c’est à peine s’il la manifeste par le chiffre 2 ; en d’autres termes, il donne à peine le cinquième, peut-être beaucoup moins, de ce qu’il pourrait donner s’il recevait une bonne éducation professionnelle. On peut discuter les proportions de la déperdition de valeur : j’affirme qu’elle est énorme.
- L’apprentissage se fait donc généralement de la manière la plus regrettable. Je répète qu’autrefois il se faisait assez bien; mais l’état des choses n’était pas celui d’aujourd’hui. Depuis trois quarts de siècle, les industries ont pris un très grand développement ; les patrons sont devenus des directeurs, des capitalistes; ils n’ont plus le temps de s’occuper des apprentis ; les ouvriers non plus, et la condition des enfants employés dans les ateliers et manufactures devient de plus en plus fâcheuse.
- A ce mal, qui va s’aggravant de jour en jour, j’ai pensé que le remède le plus certain, le plus radical, serait de faire dans l’école même l’apprentissage des professions diverses. Mais ce remède, on le déclarait impossible, et mon système passait pour une belle et bonne utopie. Eli bien, avant que je songeasse à l’école pour y faire l’enseignement professionnel, on l’y introduisait ou l’on se préparait à l’y introduire en Allemagne, en Hollande, en Suisse, aux Etats-Unis. Ainsi, je n’inventais rien; le mal était ressenti par d’autres; on en cherchait le remède, et le remède adopté était partout le même.
- Depuis ce temps, les expositions universelles, ces grands concours internationaux qui ont fait à chaque peuple concurrent un devoir de se mettre au niveau des autres, de les dépasser si possible, ont donné la pensée à chacun d’eux de s’ingénier à trouver le moyen le plus rapide d’élever le niveau de la capacité du travailleur. Elles ont fait mettre la question à l’ordre du jour et l’ont fait étudier. Cependant tout le monde n’est pas converti, quoique l’Exposition actuelle fournisse la preuve éclatante que l’apprentissage à l’école est le meilleur des moyens d’élever le niveau de valeur des ouvriers.
- On prétend que l’apprentissage sérieux ne peut se faire que dans l’atelier privé, sous l’œil du maître, en s’inspirant de la manière de faire des ouvriers. Hors de là, on n’apprendrait rien.
- Voilà la grosse objection qui nous est faite pour motiver la résistance à l’introduction du travail manuel dans l’école, et voici la réponse péremptoire.
- J’ai parlé tout à l’heure des vices de l’apprentissage. Mais il y a quelque chose de bien plus décisif. L’apprentissage ne se fait presque plus aujourd’hui. Il y a une tendance très marquée clans l’industrie, particulièrement dans la grande, à ne plus faire d’apprentis. Ainsi la mécanique ne fait presque plus d’élèves. Dans les autres industries, la nécessité de produire vite et à bon marebé fait qu’on emploie l’enfant, non pas pour qu’il ap-
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- prenne le métier, mais pour lui donner une spécialité simplifiée du travail. On l’applique à une division extrêmement simple; le travail devient automatique; on place là l’enfant, on lui donne une petite rémunération; il apprend ce qu’il a à faire en deux jours, en deux heures peut-être, et comme je l’ai dit déjà, il est enfant de peine destiné à devenir homme de peine. Il ne sera jamais ouvrier.
- Dans la petite industrie, il y a encore un semblant d’apprentissage; mais la petite industrie est entraînée dans le mouvement; elle est condamnée à produire vite et à bon marché, et toujours de plus en plus vite et à meilleur marché. Elle en vient à prendre petit à petit le genre des grandes maisons, à faire la division du travail; en sorte qu’avant peu de temps, dix ou vingt ans au plus, il n’y aura plus d’apprentissage du tout.
- Alors que vaut l’argument qu’on nous oppose? Est-ce que l’Etat peut forcer les chefs d’industrie à prendre des apprentis et à leur montrer le métier? Le charbonnier est maître chez lui : est-ce que le grand industriel ne le serait pas? Si son intérêt est de ne pas faire d’apprentis, aucune puissance ne peut l’v obliger.
- Par conséquent, l’industrie principale, celle que j’appelle la reine des industries, la mécanique, ne faisant plus d’élèves, ne prenant plus d’enfants à aucun titre, les autres n’en prenant que comme enfants de peine attachés à un travail à peu près automatique, il s’ensuit que d’ici peu on n’aura plus d’élèves-ouvriers.
- Or, si l’industrie ne fait plus d’élèves, ou en fera-t-on?Connaissez-vous un autre moyen que l’école? Je n’en connais pas d’autre et je défie bien qu’on en trouve un meilleur que l’école.
- La preuve qu’on n’en peut trouver d’autre nous est donnée d’ailleurs par la présente Exposition.
- En parcourant celles des galeries du Champ de Mars où sont exposés le matériel, les programmes et produits des écoles primaires de tous degrés, nous trouvons là le témoignage éclatant des efforts que font les différents Etats pour faire de chaque école une pépinière d’ouvriers où l’industrie recrutera ses travailleurs.
- Mais si l’on est obligé de nous concéder que l’apprentissage doit se faire à l’école, puisqu’il ne se fait plus, ou plus guère dans l’atelier, on se retranche derrière cette considération que les enfants ne seront exercés au travail manuel qu’à l’âge où ils ont assez de force et de raison pour manier des outils, c’est-à-dire à treize ou quatorze ans. Avant cet âge, prétend-on, ils n’ont besoin que de jouer. On ajoute que si l’on veut faire entrer le travail manuel dans l’instruction des enfants de sept à dix ans, que ce soit seulement comme récréation, ne prenant rien sur le temps consacré aux exercices intellectuels, parde qu’à chaque âge suffisent ses nécessités et ses propriétés.
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- Eh bien, nous allons nous demander encore si cela est bien pensé, si cette objection est fondée.
- Il suffit d’observer l’enfant; il ne faut rien lui demander; il n’y a qu’à le voir agir. Dès qu’il peut se tenir debout, il demande, il veut toucher à des outils. Gela est extrêmement remarquable. Dès qu’il a trois ou quatre ans et qu’il a d’autres camarades, il se joint à eux pour travailler. On dit : c’est pour jouer, il a besoin de mouvement. Eh bien, non! ce n’est pas simplement le besoin de jouer qui détermine la manière d’être de l’enfant, c’est l’homme qui se révèle en lui, c’est le travailleur-né qui se manifeste dès le plus jeune âge.
- C’est comme lorsque l’enfant pose des questions indiscrètes aux personnes qui l’entourent. Vous savez que c’est le propre des enfants d’adresser des questions embarrassantes à leurs parents, et cela fort souvent. Eh bien, qu’est-ce qui se révèle là? C’est le chercheur futur, manifestant, dès avant l’âge de raison, le besoin de connaître les lois de la vie.
- Voilà ce que l’observation fait reconnaître dans la manière d’être de l’enfant.
- Est-ce que je rencontre de la contradiction dans ce que je dis? (Applaudissements. )
- Je ne demande pas que vous applaudissiez; je demande si ce que je dis soulève des objections, je serais bien aise de le savoir. (Nouveaux applaudissements.)
- Je dis donc que l’enfant accuse dès son jeune âge la destinée de l’homme né pour la vie active, pour modifier, transformer, édifier. Que l’homme ait ou non besoin de son travail pour vivre, cette tendance s’accuse en lui dès les premiers jours. Cette disposition-là, il est absurde de la détourner, comme il est déplorable d’émousser la curiosité, c’est-à-dire le besoin de savoir manifesté par l’enfant. Il faut, au contraire, s’appliquer à développer ses aptitudes physiques et à satisfaire ingénieusement, sans la tromper, sa curiosité native.
- Mais je ne fais pas un cours d’éducation intégrale, et je me borne à considérer dans l’enfant le futur travailleur manuel. On développe tout à la fois son intelligence et sa dextérité en l’habituant à des exercices manuels gradués. Une méthode ingénieuse, celle de l’Allemand Frcebel, répond assez bien à cette nécessité. En deux mots, elle consiste à donner aux enfants qui ne préfèrent pas jardiner, des pièces géométriques avec lesquelles ils construisent des ponts, des portiques, etc. D’ailleurs tout est bon qui progressivement peut servir, sans fatiguer et comme en se jouant, au développement des facultés physiques des enfants. On leur donne d’abord des outils avec lesquels ils ne peuvent se faire du mal. Et quand même ils se feraient un peu de mal avec un outil, cela leur apprendrait à s’en servir mieux. (Rires approbatifs.)
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- Est-ce qu’on surmonte les difficultés dans la vie sans danger? 11 faut le braver, le danger.
- Voilà donc l’objection combattue, et victorieusement, je crois; cette objection qui veut qu’on laisse jouer l’enfant sans aucune utilité pour lui-même; qu’on ne cherche pas à développer ses facultés manuelles; qu’à l’école on le tienne coi, assis près d’une table, attendant qu’on veuille bien lui permettre un peu de gymnastique comme récréation.
- C’est absurde. Il faut continuer ce que Frœbel a fait; il faut consacrer une grande partie de la première enfance aux exercices physiques, et nous avons des preuves que cet exercice un peu continu des facultés physiques ne nuit pas du tout au développement des facultés intellectuelles, au contraire. Ces facultés se servent réciproquement et ne s’entrenuisent jamais.
- Convenons donc qu’à l’école primaire, les exercices manuels seront continués, et qu’ils auront dans l’école primaire supérieure une importance décisive.
- Voilà la théorie; je vais vous donner des exemples maintenant.
- Je n’aurais que l’embarras du choix, en allant chercher mes exemples dans ce qui est exposé ou Champ de Mars; mais il me plaît de me retourner vers Paris et d’y trouver tout à souhait.
- L’administration de la ville de Paris ne se laisse pas aller volontiers à des utopies. Inspirée par les conseils du directeur de l’enseignement primaire, lequel était parfaitement édifié sur les vices de l’apprentissage, l’administration a cru qu’il était absolument nécessaire, non seulement dans l’intérêt du progrès de l’industrie, mais aussi dans l’intérêt des enfants, dans leur intérêt moral et physique, de créer une école d’apprentissage. Elle n’a pas fait toutes les théories que je viens de faire; il ne s’est pas agi de savoir si les enfants ont un âge pour jouer, un autre pour apprendre à lire et un troisième pour apprendre à travailler. Elle est allée au plus pressé; elle a fondé une école pour les jeunes gens qui ne trouvent pas à faire un bon apprentissage dans l’industrie privée et qui voudraient trouver un établissement où ils le feraient très bien, tout en accroissant leur bagage intellectuel.
- Cette école est fondée; elle existe depuis quatre ans; elle est établie boulevard de la Villette, n° Go. C’est un établissement municipal. On y fait l’apprentissage. On prend les enfants de l’âge de treize ans; on ne les reçoit plus après seize ans. Là ils reçoivent le complément de l’instruction primaire; ils suivent un cours supérieur pour l’histoire, la géographie, la géométrie; ils apprennent le dessin, non pas encore le dessin de figure, mais celui d’ornement et surtout le dessin des machines. Et puis on les met, à leur choix, à l’un des métiers. Comme cette école n’existe pas depuis longtemps, elle n’a pas dit son dernier mot; il n’y a pas un très grand nombre d’industries en exercice. Il y a l’industrie du fer, celle du bois. L’école est
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- susceptible de grandes extensions, et certainement elle s’étendra quant au nombre des métiers et quant à celui des élèves.
- Et remarquons que les jeunes gens ayant fait choix d’une spécialité n’v sont attachés que provisoirement. On les fait passer par différents genres de travaux pour reconnaître et pour qu’ils reconnaissent définitivement eux-mêmes ce à quoi ils sont le plus propres.
- Telle qu’elle, l’école est d’ores et déjà suffisante pour savoir si le système est bon, et si les jeunes gens soumis à cet enseignement-là deviennent des sujets remarquables.
- Eh bien, quiconque est bien informé peut dire que le résultat est tout à fait encourageant. Cette école est vraiment une pépinière d’ouvriers distingués.
- Dans la première année elle n’a pas pu donner les résultats désirables, faute d’enseignants capables; car, pour le dire en passant, tant vaut l’homme qui dirige, tant vaut l’institution. Elle est maintenant en bonnes mains, et donne déjà amplement raison aux partisans de l’apprentissage dans l’école.
- Malgré les hésitations des premiers temps, les élèves qui sont entrés dès le commencement et sont sortis après la troisième année pour entrer dans les ateliers, se sont montrés des sujets distingués au bout de quelques mois. Ils gagnent presque immédiatement le salaire moyen de l’ouvrier. Vous pouvez aller consulter, dans le pavillon de la Ville de Paris, un tableau indicateur des mutations. Vous verrez ce que devient chaque élève sorti de l’école dans quelle maison il est entré, ce qu’il y gagne et quel est son âge. Là est la preuve qu’ils sont tous en état de gagner leur vie dès le commencement de leur existence ouvrière.
- Je n’attache pas grande importance à cette preuve-là; elle est pour moi secondaire. L’essentiel est de savoir si l’enfant qui sort de là après trois années d’enseignement est supérieur à l’enfant qui a fait trois ans dans les ateliers. Eh bien, je dis qu’il est supérieur, incomparablement supérieur.
- D’abord, l’enfant entré dans Tune des rares maisons où Ton fait encore des apprentis et qui y a passé trois ans, non-seulement n’a pas sérieusement appris le métier, mais il ne sait rien autre chose. Et ce qui pis est, il a désappris beaucoup de ce qu’on lui avait enseigné à l’école; ce qui est pire encore, c’est qu’il a subi dans l’atelier des influences plutôt malsaines que bienfaisantes; son apprentissage mal fait Ta découragé, déconcerté, et il ne sera toute sa vie qu’un ouvrier médiocre; tandis que l’élève de l’école entrant dans Talelier à un âge où il peut se défendre, y entrant muni de savoir général et spécial, ayant d’ailleurs fait consciencieusement choix de son métier, s’y trouve dans des conditions bien meilleures.
- Dans le système que je voudrais voir disparaître, les parents ne sachant où mettre leurs enfants et ne connaissant par leur vocation, se déternii-
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- nent au hasard; tandis que dans nos écoles, le choix de la profession répond toujours à l’aptitude maîtresse de l’élève. Et non seulement les enfants qui sortent de là ont un métier conforme au vœu de leur nature, mais ils ont des connaissances théoriques qui les fortifient; ils n’ont aucun des préjugés de l’apprentissage, et comme ils se sont essayés à l’exercice de divers métiers, ils ont dans les mains des ressources que ne peuvent avoir les jeunes gens jetés de bonne heure et sans préparation dans les ateliers. Aussi le besoin venant, pour les ouvriers sortis de l’école professionnelle, d’exercer un autre métier que celui de leur choix, ils ne seraient point embarrassés de le faire; tandis que l’ouvrier formé par l’ancienne méthode ne sait que faire-et que devenir quand le travail de son métier lui fait défaut.
- Voilà l’avantage immense que l’on ne peut jamais trouver dans l’apprentissage fait ailleurs que dans l’école professionnelle.
- Et maintenant, je vous en prie de nouveau : si vous visitez l’Exposition, allez au pavillon de la Ville de Paris; voyez ce que font les élèves de l’école d’apprentissage du boulevard de la Villette, et dites si les ouvriers formés dans l’industrie privée peuvent faire quelque chose d’aussi parfait.
- Cela dit pour Tune des deux écoles, parlons de l’autre. Celle-ci est située rue Tournefort. 11 y a quatre ans aussi quelle fonctionne. C’est une école municipale primaire. Plusieurs personnes ont eu la pensée d’y introduire le travail manuel. M. Salicis, que voilà, est l’un des organisateurs du nouvel enseignement. Le directeur, M. Laubière, est aussi un homme très intelligent, passionné pour l’enseignement à donner aux jeunes générations d’ouvriers. Aussi, autorisé par l’Administration à introduire le travail manuel dans son école; aidé des conseils de professeurs distingués, il a ouvert des ateliers contigus aux salles d’étude, et les enfants passent tour à tour de la classe à l’atelier. Ici ne se font pas seulement les exercices manuels, mais se fait aussi et d’une façon ingénieuse l’enseignement des choses. Les enfants travaillent le bois, le fer, la pierre; ils apprennent en outre à modeler, à mouler, à sculpter.
- Comme c’est nouveau et que le local est restreint, les organisateurs n’ont pas pu faire tout ce qu’ils voulaient. La place manque. Aussi, ni cette école-là ni l’école du boulevard de la Villette n’ont dit leur dernier mot. L’une et l’autre sont à leurs commencements ; mais l’expérience est déjà plus que suffisante pour qu’il n’y ait plus de doute sur les heureux fruits qu’elles donneront infailliblement.
- L’école de la rue Tournefort reçoit les enfants dès l’âge de sept ans, et les garde jusqu’à treize. On ne les met au travail que vers l’âge de onze ans. Je voudrais qu’on les y mît dès le premier jour de leur admission, mais la place manque. Ce que font ces enfants est extrêmement remarquable et prouve surabondamment la thèse que je soutiens. Vous verrez
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- leur exposition et leurs produits. Au bout d’un an, au plus de deux ans, ils travaillent aussi bien qu’un apprenti ordinaire ayant passé trois ans dans un atelier, et ils savent bien d’autres choses que ne saura jamais l’apprend ordinaire. En supposant que l’enfant sorti à treize ans de cette école du premier degré ne puisse se perfectionner dans celle du second degré (comme l’école du boulevard de la Villette), et qu’il entre immédiatement dans un atelier, il y passerait pour un savant. Mais ce serait chose très fâcheuse qu’il ne pût continuer dans une école supérieure, ne fût-ce que pour n’entrer que deux ou trois ans plus tard dans les ateliers, et n’y entrer qu’à titre d’ouvrier.
- Tous les enfants de celte école ne prennent pas part aux travaux manuels, d’abord pour cette raison que le local n’est pas assez grand; ensuite pour cette autre, qui est bien misérable : c’est que les parents d’un certain nombre d’élèves, parents pauvres ou peu aisés, ouvriers eux-mêmes, ambitionnent pour leurs enfants une condition supérieure à la leur propre, et ne veulent pas qu’ils apprennent à travailler.
- Cela me rappelle que le directeur d’une école à la fois secondaire et professionnelle, à Lagny, me disait qu’il avait pour élèves externes des fils d’agriculteurs dont l’éducation était fort contrariée parles parents, et que plusieurs de ces enfants ont été retirés de l’établissement parce que chez eux on s’était aperçu qu’on leur apprenait à faire à la fois œuvre de l’esprit et des mains. «Nous vous confions nos fils pour en faire des savants et non des travailleurs comme nous,» disaient les pères au directeur de l’école.
- Vous voyez les difficultés nombreuses auxquelles on se heurte quand on veut faire le bien! S’il y a une intention généreuse, humanitaire, c’est certainement celle qui a présidé à la fondation et à la direction de ces écoles; eh bien, on rencontre trop souvent des résistances de la part même des parents !
- Quant aux enfants qui fréquentent les ateliers de l’école de la rue Tour-nefort, ils en sont très heureux, ils s’en félicitent; ils montrent beaucoup de goût à ce qu’on y fait. Aussi les résultats sont-ils fort remarquables.
- C’est un exemple. Le jour viendra oii toutes les écoles primaires entreront dans cette voie, et partout, je ne dis pas l’éducation professionnelle, mais le développement des aptitudes manuelles se fera en même temps que le développement des aptitudes intellectuelles. C’est ainsi qu’on formera ces pépinières oii l’industrie ira recruter les travailleurs dont elle a besoin; ces travailleurs seront très supérieurs à ceux d’autrefois, et le niveau de la capacité générale sera relevé.
- Et ce n’est pas seulement le niveau de la capacité ouvrière, c’est aussi celui delà capacité civique qui s’élèvera, parce que par l’instruction, par la moralité, par l’aptitude même manuelle, on acquiert le sentiment de sa dignité; on raisonne et l’on se dit : Je ne suis pas seulement un ouvrier, je
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- suis un citoyen. Or, l’homme est plus fier, il devient ainsi un citoyen plus digne que s’il ne savait rien, que s’il était à la merci de tout le monde, et surtout à la merci de l’ignorance et des fluctuations du travail.
- Voilà donc les avantages précieux sur lesquels je ne crois pas devoir insister, car je vois bien que je prêche des convertis.
- Mais en finissant je veux redire que c’est grâce aux expositions universelles que la question est si avancée. Si elles n’ont pas fait naître l’idée, elles l’ont du moins mise en lumière; elles ont fait sentir impérieusement la nécessité de sortir des anciens errements, et de fonder, pour les besoins de l’industrie, des pépinières d’ouvriers habiles et instruits.
- Et pour ce qui nous concerne particulièrement, si, comme l’a fait remarquer notre honorable Président, nous ne sommes pas aussi avancés que nous le voudrions, autant qu’on l’est ailleurs sous le rapport de l’enseignement professionnel, j’espère bien que nous ne nous laisserons pas distancer davantage, et que nous nous replacerons bientôt au premier rang.
- Par conséquent, je dis : Glorifiées soient les expositions universelles ! (Très bien! très bien! — Vifs applaudissements.)
- M. le Président. Mesdames et Messieurs, je vous prierai de vouloir bien, au sortir de cette réunion, propager autour de vous les idées utiles cpie vous venez d’entendre développer, et qu’il est si nécessaire pour la France de mettre en pratique. La réalisation de ces idées remplacera chez nous ce que nous n’avons plus, en nous rendant plus puissants que nous ne l’avons jamais été. Appliquons ces idées dans la plus large mesure, et dévouons-nous tous à les généraliser dans notre patrie!
- La séance est levée à 3 heures un quart.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 11 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’ENSEIGNEMENT DES SOURDS-MUETS
- PAR LA PAROLE
- (méthode JACOB RODRIGÜES PERELRE)
- ET L’APPLICATION DE LA MÉTHODE AUX ENTENDANTS-PARLANTS,
- PAR M. FÉLIX HÉMENT,
- INSPECTEUR DE l’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE À PARIS.
- BUREAU DE LA CONFERENCE.
- Président :
- M. le Dr Branche, membre de l’Académie de médecine.
- Assesseurs :
- MM. Braun, inspecteur général des écoles normales de Belgique;
- Cazeaux, ancien inspecteur général de l’agriculture;
- Detiiomas, membre du Jury;
- Dubail, ancien maire du xe arrondissement, membre du Jury;
- Houdin, directeur d’une institution libre de sourds-muets;
- La Rochelle;
- Marguerin, administrateur des Ecoles supérieures de la ville de Paris; Mir, député;
- Eugène Pereire.
- M. Félix Hément ;
- Mesdames, Messieurs,
- Non loin d’ici, au Champ de Mars, vous pourrez voir, dans la partie réservée à l’Enseignement primaire, une exposition modeste si l’on juge sur
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- les apparences, car elle se compose de quelques cahiers, de brochures, d’un Emploi clu temps et d’un programme. On lit sur la pancarte placée au-dessus : Ecole de sourds-muets; méthode Jacob Rodrigues Pereire.
- Les personnes qui jugent de l’importance ou de la valeur des choses par l’espace quelles occupent passeront indifférentes devant cette pauvre exposition, et, jetant un regard distrait, elles continueront leur marche. Mais vous, vous vous arrêterez, et pour plusieurs motifs : il s’agit en effet d’école et de sourds-muets, deux sujets bien dignes, l’un de votre attention, l’autre de votre commisération. Vous voudrez savoir si l’on vous offre une méthode d’enseignement nouvelle, plus rapide, plus facile et plus efficace; vous voudrez aussi connaître les moyens ingénieux à l’aide desquels on parvient à cultiver l’intelligence de ces intéressants infirmes, à leur rendre la parole et à les faire ainsi rentrer dans la société.
- Que pourrait-on d’ailleurs placer sous les yeux des juges compétents en matière d’enseignement, sinon quelques indications sur l’esprit de la méthode, les programmes des études, l’emploi qu’on fait du temps et les résultats qu’on obtient. On ne saurait exiger plus. Toute la valeur d’une pareille exposition est dans la sincérité: si ce qui est exposé est vrai; si les devoirs ne sont pas préparés, c’est-à-dire revus par les maîtres et destinés plutôt à faire briller les enfants qu’à nous renseigner sur leur savoir et sur l'a valeur des maîtres, des programmes et des procédés; si l’on a saisi l’enseignement sur le vif, si on l’a pour ainsi dire photographié pendant son fonctionnement, en prenant, dans le cours clu travail, les cahiers tels qu’ils étaient entre les mains des enfants, alors on pourra, d’après la nature et l’étenclue des devoirs, l’ordre dans lequel ils se succèdent, la trace des corrections du maître, la propreté et la tenue des cahiers, etc., juger de l’ordre, de la discipline, de l’assiduité, de l’attention, des efforts et des progrès des élèves; de la sollicitude, du zèle, du savoir des maîtres; de la valeur de la méthode, de la bonne ordonnance des programmes, des progrès accomplis, des résultats obtenus.
- Notre exposition est sincère : c’est là son grand mérite, ce n’est pas le seul; mais ce qui vaut mieux encore que l’examen de ces programmes et de ces travaux d’élèves, si l’on veut s’éclairer sur la valeur de notre enseignement, c’est une visite à l’établissement de l’avenue de Villi.ers, dont la porte est constamment ouverte à tout ami de l’instruction.
- Lorsque, dans un moment, vous aurez pu constater le savoir de nos élèves, vous ne serez pas surpris de la valeur de leurs travaux, et vous ne douterez pas de l’efficacité de notre méthode, non seulement pour l’enseignement des sourds-muets, mais aussi pour les entendants-parlants.
- Ces travaux d’élèves seraient l’œuvre d’entendants-parlants, qu’on les jugerait favorablement. Combien l’intérêt qu’ils inspirent est plus vif lorsqu’on sait qu’ils sont l’œuvre d’enfants déshérités cl’un sens, et d’un des
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- sens les plus importants, l’ouïe; lorsqu’on songe que l’entendant-parlant a sur le sourcl-muet cet énorme avantage de recevoir pour ainsi dire inconsciemment, et par les conversations qu’il entend, et par les réponses qu’il obtient à ses demandes incessantes, une leçon en quelque sorte continue, et d’autant plus fructueuse que, dans les premières années, l’esprit de l’enfant acquiert facilement les notions qu’on lui donne.
- Nous nous proposons d’exposer dans cet entretien d’abord la méthode d’enseignement des sourds-muets par la parole, et, en second lieu, l’application qu’on peut faire de cette méthode à l’instruction et à l’éducation de tous les enfants.
- Permettez-moi, avant d’entrer dans le sujet, de préciser une question de détail historique : il n’était pas question de l’abbé de l’Epée, et à plus forte raison de ses successeurs, lorsque Jacob Rodrigues Pereire vint, en 1735, apporter pour la première fois en France la méthode dite d’articulation, par laquelle on rend la parole au muet afin de l’instruire à l’aide de la parole, seule méthode qui réintègre ces infortunés dans l’humanité dont ils sont isolés, parce quelle leur permet d’entrer en communication avec tout le monde, et non, comme les autres méthodes, avec leurs semblables seulement. À la mort de Pereire, la méthode d’articulation fut abandonnée en France; elle alla s’établir à l’étranger, d’où elle nous revient aujourd’hui avec l’étiquette trompeuse de méthode allemande.
- C’est seulement vers 17Ù9, lorsque Pereire eut montré les enfants instruits par ses soins au public, à la Cour et à l’Académie des sciences, où Bufi'on fit un rapport des plus élogieux, qu’on vit apparaître l’abbé de l’Epée, cet apôtre de la charité, auquel nous ne saurions reconnaître le génie du pédagogue. Nous n’ignorons pas que l’abbé de l’Epée a fondé l’asile qui est devenu plus tard Y Institution nationale des sourds-muets; mais son procédé, dit des signes méthodiques, est depuis longtemps délaissé, même à Y Institution nationale, et il est au moins en partie cause que les institutions de sourds-muets sont considérées comme des hospices et non comme des écoles, de sorte qu’elles dépendent, non du ministère de l’instruction publique, mais du ministère de l’intérieur.
- On ne saurait qualifier de pédagogue toute personne qui s’occupe d’enseignement; autrement nous compterions autant de pédagogues que de maîtres dans nos écoles, que de professeurs dans nos lycées. Pour mériter ce titre, il faut, comme Jacob Rodrigues Pereire, comme Rousseau, comme le père Girard, comme Pestalozzi, être doué d’aptitudes spéciales, créer des méthodes fécondes et qui survivent à leur inventeur, en un mot, avoir le génie de l’enseignement comme on possède celui de la guerre quand on est un grand capitaine, ou celui de la poésie quand on est
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- in.
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- poète. Mais tout général n’est pas un foudre cle guerre, et n’est pas nécessairement poète celui qui fait des vers.
- En parlant ainsi, il n’entre pas dans notre pensée de diminuer les mérites de l’abbé de l’Épée, mais de les distinguer de ceux de Pereire. Si la charité domine chez l’abbé de l’Epée, le don d’enseigner est le propre de Pereire.
- Ce point élucidé, il reste acquis que Jacob Rodrigues Pereire est le premier instituteur des sourds-muets en France, qu’il a apporté ou inventé la méthode d’enseignement de la parole et par la parole, que c’est un créateur et un pédagogue de génie.
- Et maintenant, après avoir restitué sa gloire à Pereire, il nous reste à examiner son œuvre reconstituée à nouveaux frais, étendue, complétée par M. Magnat, avec l’activité, le zèle, la persévérance qu’on sait.
- On nous amène un jeune enfant, sourd-muet de naissance, dénomination qui pourrait laisser croire qu’il est né muet, tandis que, dans la grande majorité des cas, c’est un enfant devenu sourd-muet vers l’âge de deux ans.
- Qu’il me soit permis , devant cette sympathique et nombreuse assemblée, d’ouvrir une parenthèse, et de dire aux parents qui m’écoutent que les enfants ainsi frappés et qui perdent un sens au milieu des souffrances ne sont pas des victimes du hasard. Si l’on cherche la cause du mal, il n’est pas impossible de la trouver chez les parents ou les aïeuls. Toute faute s’expie; pour être retardé, le châtiment n’est pas moins certain, et le père coupable est souvent châtié dans son enfant innocent. L’homme n’est pas un être isolé, il a des liens invisibles avec ses ancêtres et ses descendants. Ses aïeux, sa lignée, forment le tronc de l’arbre dont il est un des rameaux unis aux autres et au tronc qui les a tous portés. La même sève court dans la tige et dans les branches. Si ce n’est pas absolument le même sang qui circule dans le corps du père et dans celui de l’enfant, on peut dire néanmoins qu’il porte des germes communs d’où dérivent les qualités ou les défauts. Lorsque le grand législateur des Hébreux avertissait les transgresseurs de la loi qu’ils seraient frappés dans leurs descendants, il ne faisait en réalité qu’énoncer un fait, car il faut souvent remonter bien haut pour trouver une cause dont les effets sont sous nos yeux. (Applaudissements. )
- On nous amène donc cet enfant dont on a entendu les premiers vagissements, lorsqu’il était au berceau, et qui tout à coup, au milieu de ces convulsions douloureuses qui surviennent dans la première enfance et sont l’indice de troubles cérébraux, sinon généraux, a perdu l’ouïe, et, cessant d’entendre, a cessé de parler. Ce n’est pas que les nerfs qui gouvernent les organes de la voix soient paralysés, ni que ces organes
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- eux-mêmes aient souffert; non. L’oreille seule est frappée, ou plutôt le nerf acoustique dont l’intégrité est indispensable à l’audition. Plongé dans le silence et l’isolement de la surdité, il n’éprouve aucun besoin de reproduire la parole, dont il n’a d’ailleurs aucune idée; procédant par imitation, l’enfant ne saurait s’exercer à répéter ce qu’il n’a pas entendu; en un mot, il est muet parce qu’il est sourd. Lui rendre l’ouïe, ce serait lui rendre en même temps la parole; mais il ne faut pas viser un but impossible à atteindre : il est sourd, il restera sourd. Toutefois, si nous devons renoncer à le guérir de sa surdité, nous pouvons cependant le mettre en mesure de recueillir la parole autrement que par les oreilles et de le faire parler sans qu’il s’entende. C’est un problème délicat à résoudre, ce n’est pas un problème insoluble.
- Nous allons donc mener de front ce double travail : i° la perception de la parole; 2° l’acquisition de la parole. Nous transformerons ainsi le sourd-muet en sourd-parlant. Il écoutera sans entendre; il parlera sans s’entendre.
- Commençons par résoudre la première difficulté : pour comprendre comment on peut saisir la parole par une autre voie que l’oreille, il sulfit d’observer que la parole se manifeste de deux manières : par le son qui frappe l’oreille et par l’ensemble des mouvements des lèvres, de la langue, etc., en un mot, par des manifestations auditives et des manifestations visibles. La parole peut être entendue ou vue; or rien n’empêche que le sourd-muet la saisisse par les yeux. Nous qui jouissons de l’intégrité de tous nos sens, nous recevons la parole par la voie la plus naturelle et la plus accessible, et notre attention n’est pas attirée sur les mouvements qui la forment; le sourd-muet, au contraire, privé de l’ouïe, interprète la parole à l’aide des manifestations visibles; réduit à la parole vue, il devient singulièrement habile à saisir au passage ces mouvements imperceptibles pour nous et qui courent, pour ainsi dire, sur les lèvres, ainsi que les diverses positions de la langue et des dents qui les accompagnent. Le sourd-muet doit à l’absence de l’ouïe d’avoir la vue plus affinée ; il a dans son regard quelque chose de particulièrement incisif et de pénétrant, qu’il ne nous est d’ailleurs pas impossible d’acquérir dans une certaine mesure si nous voulons nous y exercer, jamais cependant avec autant d’habileté que lui, parce que nous ne sommes pas aiguillonnés par le besoin. C’est d’ailleurs un fait général bien connu, et dont nous trouvons chez l’aveugle un autre exemple, que les divers sens se prêtent un mutuel appui, qu’ils se suppléent en partie, et que l’intelligence, ayant moins d’outils à sa disposition, se sert plus souvent de ceux qui lui restent et avec plus d’adresse et d’ingéniosité. On conçoit maintenant la possibilité de rendre au sourd-muet, non l’ouïe, mais un équivalent de ce sens, et de lui faire recevoir par les yeux ce que nous recevons par l’oreille : c’est ce qu’on appelle la lecture sur les lèvres.
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- Je me hâte de prévenir une demande : le sourd-muet, direz-vous peut-être, voit les mouvements producteurs de la parole, mais il n’en sait pas le sens, il ne peut les interpréter. Comment, si nous émettons un son, pourra-t-il conclure de la disposition des diverses parties de la bouche qu’il s’agit de ce son qu’il n’a jamais entendu et qu’il n’entendra jamais? Reportons-nous à ce que nous avons dit plus haut : nous poursuivons simultanément un double but : faire percevoir la parole au sourd-muet et lui rendre la parole. Or, c’est parce que nous lui apprenons à parler qu’il va pouvoir lire sur les lèvres ; la lecture sur les lèvres n’est qu’une conséquence du recouvrement de la parole. Nous allons du même coup lui apprendre à prononcer un son et à le lire.
- Un exemple nous aidera à nous faire comprendre. Supposons que nous parvenions à faire produire le son a au jeune muet. On va bientôt voir comment. A notre tour, nous émettons le même son, tandis que nous le convions à nous regarder et à observer pendant la production du son la disposition de nos organes vocaux. L’enfant associe dans son esprit la disposition des organes au son émis; cela ne fait qu’un pour lui. Si l’on vient ensuite à représenter ce son par la lettre a, il fondra, pour ainsi parler, cette nouvelle expression du son avec les autres. Voit-il la bouche d’une personne qui émet le son a, c’est comme s’il entendait ce son, et, si on l’y invite, il reproduira le son ou en écrira le caractère représentatif, de même que si l’on se borne à tracer le caractère a, il émettra le son que représente ce caractère.
- Ce que nous venons de dire cl’un son en particulier est applicable à tous les sons, aux articulations, par suite aux syllabes et aux mots. C’est donc parce qu’on enseigne au jeune muet à parler en lui faisant imiter les mouvements producteurs de la parole qu’il parvient à lire sur les lèvres et à interpréter ce qu’il lit.
- Rendre la parole au muet, voilà le miracle à accomplir. Faire sortir une voix de ce larynx inerte, la mouler en paroles dans la bouche, tel est le but à atteindre. Hâtons-nous de rappeler les organes à la vie pendant que l’enfant est jeune et que ses organes possèdent toute la souplesse nécessaire; ne les laissons pas se rouiller, pour ainsi dire, dans une inaction funeste, il importe d’en rétablir le jeu tandis qu’il en est encore temps.
- L’organe de la parole, on le sait, se compose de trois parties princi-
- i° Celle qui fournit le volume d’air;
- 2° Celle qui fournit les sons ou la voix ;
- 3° Celle qui modifie la voix informe, pour ainsi dire, et la transforme en voix articulée ou parole.
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- La première se compose des poumons, des bronches et de la trachée; la seconde, du larynx; la troisième, des diverses parties de la bouche.
- Tout d’abord rétablissons le jeu de cette sorte de soufflet qu’on nomme les poumons. Dans ce but, nous prenons la main de l’enfant et, l’approchant de nos lèvres, nous aspirons fortement. L’enfant a senti l’aspiration et il a vu les mouvements qui la produisent. Nous l’invitons à nous imiter; il aspire à son tour; sa poitrine se dilate par l’action des muscles, et, grâce à l’élasticité des côtes, les aspirations, d’abord faibles, deviennent de plus en plus fortes, les mouvements sont de plus en plus énergiques. L’air,
- pénétrant par la bouche, se précipite dans les poumons par un tube ou conduit, la trachée; de là, dans les bronches droite et gauche, conduits plus petits dans lesquels se divise la trachée, puis dans les ramifications de ces dernières; de proche en proche il gagne, par des tubes d’une finesse extrême, et que le microscope seul révèle à des yeux exercés , le dernier terme de cette longue série de parcours, ces vésicules, ou culs-de-sac infiniment petits, infiniment nombreux, dont l’ensemble constitue en partie les poumons, masse de chair spongieuse, élastique, qui remplit une grande partie de la poitrine. Les poumons se trouvent ainsi gonflés d’air comme une éponge est pleine d’eau.
- Trachée et bronches sont maintenues ouvertes par des arceaux ou demi-anneaux cartilagineux placés de distance en distance, d’une chair souple, élastique, tenant le milieu entre la chair et l’os pour la résistance et la solidité.
- Chaque inspiration est naturellement suivie d’une expiration. Les poumons gonflés d’air se dégonflent sous l’influence de mouvements contraires à ceux qui ont produit l’inspiration. Les gaz sont chassés au dehors : ils parcourent en sens contraire, c’est-à-dire des poumons à la bouche, la
- Fig.
- — Coupe montrant l’intérieur delà bouche, du nez, de l’œsophage et du larynx(1).
- (1) A, bouche. — B, voile du palais. — C, langue. — D, amygdale. — E, épiglotte. —L, larynx. — M, N, trachée-artère. — O, pharynx. (Figure empruntée à l’ouvrage du docteur Saffray, le Médecin du foyer.)
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- ' vV'fe,
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- route suivie précédemment par l’air inspiré.
- Le soufflet fonctionne ; il fournit le volume d’air nécessaire à la production de la voix, la matière première, non la voix même et encore moins la parole. C’est dans le larynx que se produit le son. Le larynx occupe la partie supérieure de la trachée : il est formé de quatre replis de la muqueuse ou peau intérieure, parallèles et horizontaux deux à deux; deux à droite, deux à gauche; deux supérieurs ou ligaments supérieurs, deux inférieurs ou cordes vocales, peu distants les uns des autres. Entre La trachée, les bronches et les poumons<». Jes ligaments supérieurs et les
- vocales se trouvent les deux cavités symétriques nommées ventri-
- A, trachée-artère. — B, G, bronches. — D, D, ramification des bronches. (Figure empruntée à i’ouvrage du docteur Saffray, le Médecin du foyer.)
- Les figures 3 et k sont empruntées au Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, article de M. Krishaber (chez G. Masson, libraire éditeur).
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- L’intervalle compris entre les cordes vocales ou entre les ligaments est naturellement plus petit que le diamètre de la trachée; il a la forme d’une boutonnière. Lorsque l’air est chassé parles poumons, il fait vibrer
- les cordes et vibre en même temps; il en résulte un son, a c’est-à-dire la voix.
- Des cartilages maintiennent le larynx : l’un, en avant, un autre en arrière, deux sur les côtés, de manière à former une sorte de boîte dans laquelle le larynx est enfermé.
- Fig. 5. — Larynx ouvert'1’. C’est donc le larynx qu’il
- faut maintenant mettre en activité ; ce sont les ligaments qu’il s’agit de faire vibrer chez le jeune muet. Il est là, debout devant nous; nous prenons sa
- main et nous l’appliquons sur notre cou, en avant, à la hauteur du larynx, contre la saillie nommée vulgairement pomme d'Adam. Alors nous émettons un son, le plus aisé à produire, a, pour lequel il suffit d’ouvrir largement la bouche; les cordes vocales vibrent sous la main de l’enfant, Fig. 6. — Larynx fermé (1>. qui sent ainsi les vibrations
- produites. Nous le convions à imiter nos mouvements, et nous plaçons sa main sur son propre cou, afin qu’il puisse sentir les vibrations qu’il a sen-
- Fig. 7. — Cordes vocales fermées pendant l’émission de la voyelle é(1).
- (O Figures empruntées au Traité pratique des maladies du larynx, par M. le docteur Fauvel. (Un fort volume avec planches, chez Delahaye, libraire éditeur.)
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- ties sur le cou de son maître. Cet exercice est répété jusqu a ce que l’enfant émette nettement le son a.
- Aussitôt on écrit la lettre a en lui faisant comprendre que ce caractère représente le son qu’il vient de produire. Désormais cette lettre est pour lui l’équivalent du son qu’elle rappelle, tout aussi bien que les mouvements qu’il fait pour produire ce son ou ceux qu’il voit faire à son maître. Tout se rapporte à un même objet : le son, les mouvements, la représentation graphique.
- Dès que l’enfant a émis le son a, il est en mesure d’émettre sans effort nouveau les sons o, ou, é, i, qui en dérivent pour ainsi dire facilement : il suffit d’une légère modification apportée dans l’ouverture de la bouche. Ainsi le son a est produit lorsque la bouche est largement ouverte; pour le son o, l’ouverture est moins grande et rappelle la forme de l’o; ou est une légère transformation de Yo, moins ouverte encore; la bouche laissera sortir le son é, et enfin le son i est donné par la bouche presque fermée. A ce moment chacun de vous se souvient de la scène du Bourgeois gentilhomme.
- De chaque son nouveau qu’il émet on place sous ses yeux le caractère, on le lui fait écrire, on le lui montre en écriture cursive aussi bien qu’en caractères romains. Toujours en face de son maître et prêt à l’imiter, il en épie tous les mouvements avec une attention soutenue et un intérêt visible. Chaque fois qu’il imite son maître et qu’il émet un son, il en écrit aussitôt la lettre représentative, et inversement, s’il a d’abord écrit la lettre, il émet le son. Il parle comme nous et entend par ses yeux. En définitive, c’est toujours le cerveau qui saisit les phénomènes extérieurs et les analyse, quel que soit d’ailleurs le sens dont il se sert.
- Au bout de peu de temps, après des exercices nombreux et variés, il sait prononcer les sons élémentaires, les écrire et les lire, et les lire sur les lèvres.
- Ainsi ce larynx depuis longtemps inerte recommence à vibrer.
- Pour transformer la voix en parole, il faut combiner les sons avec les articulations. De même que dans la représentation d’un objet on distingue le dessin qui fixe les contours et la couleur, de même dans la parole l’articulation enveloppe le son, pour ainsi dire, le limite en formant avec lui cette association intime qui est la voix articulée ou parole.
- Dans l’étude et la pratique des articulations, nous procédons comme pour l’émission des sons : l’enfant est toujours auprès de son maître, l’enfant debout, le maître assis. L’articulation, on le sait, n’a pas de valeur phonétique : c’est un moule à préparer pour y faire couler le son. S’il s’agit de l’articulation h, par exemple, on ne doit pas prononcer heu ou hé, qui sont de véritables syllabes, c’est-à-dire des combinaisons de sons et d’articulations, mais simplement disposer la langue, les lèvres, les dents,
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- en un mot toutes les parties de la bouche du jeune muet qui concourent à la formation de l’articulation b, comme si l’on voulait lui faire prononcer bé ou beu, ou mieux encore comme on prononce le b final de baobab ou de nabab. Les choses étant ainsi prêtes, si on lui montre les caractères a, o, é, etc., et qu’on l’invite à émettre les sons qu’ils rappellent, les sons a, o, é, etc., se formeront dans le larynx et, en traversant la bouche, se mouleront dans le b; dès lors, de la bouche de l’enfant s’échapperont les syllabes ba, bo, bé, etc.
- En résumé, l’air est insufflé du poumon dans le larynx; là le son se produit, et, traversant la bouche, il sort moulé dans une articulation et devenu syllabe.
- En même temps que le maître cherche à disposer convenablement les organes vocaux de l’enfant, il dispose lui-même ses propres organes de la même manière; il prononce les syllabes qu’il veut lui faire dire. L’enfant regarde et imite, il lit sur les lèvres articulations et syllabes comme il en lit la représentation en caractères écrits. Tandis que son maître prononce les syllabes ba, bo, etc., et qu’il prononce lui-même ces syllabes, il saisit au passage les plis fugitifs, aussitôt effacés qu’entrevus, qui ont couru un instant sur les lèvres du maître; il les associe dans sa pensée à la syllabe dont ils sont la manifestation.
- Dès que l’enfant est parvenu à prononcer une syllabe, il est capable de les prononcer toutes; ce n’est plus qu’une question de temps, de patience, d’exercice. Les difficultés peuvent être plus ou moins grandes; il suffit de les graduer, d’étudier d’abord les sons et les articulations les plus simples et d’arriver progressivement aux plus difficiles, chaque étude servant de préparation à l’étude qui suit. Ce travail constitue une sorte de gymnastique des organes de la voix, dont les exercices sont de plus en plus compliqués et de plus en plus difficiles.
- Notre élève est maintenant en mesure de prononcer, d’écrire, de lire les noms, puisque ceux-ci ne sont que des composés de syllabes. Le choix des sons et des articulations est tel que dès les premières syllabes formées, leur groupement peut donner lieu à des mots simples et familiers aux enfants. En même temps que l’enfant les prononce et les lit sur les lèvres du maître, il les lit en caractères romains ou cursifs, il les écrit; on met sous ses yeux le dessin représentant les objets dont il a lu et prononcé le nom.
- Pendant cette longue étude qui exerce la patience, l’habileté et le dévouement du maître, les rapports entre le maître et l’élève sont tout aussi constants et affectueux qu’entre le père et l’enfant; disons mieux, ils sont ceux d’une mère avec son enfant. (Applaudissements.) Aucun progrès n’est possible sans que maître et élève y coopèrent. Le travail se fait toujours en commun ; c’est une collaboration de tous les instants. On sent combien sous l’influence de ces rapports continus, intimes, affectueux, les liens qui
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- unissent le maître à félève deviennent de plus en plus étroits. Le maître n’est pas seulement un professeur; il ne se borne pas à rendre la parole à son élève et à l’instruire, son action va plus loin : l’éducation doit constamment marcher de pair avec l’instruction; le développement moral doit sans cesse accompagner le développement intellectuel. L’esprit du sourd-muet, longtemps isolé, sans direction, s’est développé comme les plantes d’une forêt vierge cpii forment d’inextricables entrelacements avec leurs rameaux. Le maître doit pénétrer dans ces broussailles, arracher les mauvaises herbes, tracer des sentiers, ou, pour quitter ce langage figuré, disons que, tout en s’occupant d’instruire son élève, il doit rétablir l’ordre dans cet esprit troublé, en chasser les erreurs, les préjugés, les idées fausses, afin de pouvoir ensuite le cultiver.
- Aussi le maître ne rend pas seulement la parole, mais la pensée; ce ne sont pas de vains sons qu’on fait reproduire à l’enfant comme à un perroquet; il n’imite que ce qu’il comprend, et les mots qu’il prononce et qu’il écrit lui rappellent des êtres, des actions, etc.
- Peu à peu, on le voit, par la continuité des mêmes exercices, notre jeune sourd-muet tend à devenir un sourd-parlant. Mais hélas! l’échange des idées n’est possible entre lui et nous qu’à la condition de causer avec lui face à face. S’il perd de vue le visage de son interlocuteur, notre sourd-muet n’entend plus, car n’oubliez pas que ce sont ses yeux qui lui servent d’oreilles. On raconte à ce sujet qu’une jeune femme, sourde-parlante, dont on nous permettra de taire le nom, causait un jour avec une personne qui ignorait l’infirmité de cette jeune femme. L’interlocuteur lui trouvait quelque chose d’étrange dans la voix et surtout dans les yeux. La sourde-parlante paraissait l’examiner avec une telle pénétration, qu’un moment il fut embarrassé par ce regard intense et obstiné. 11 se détourna et chercha un objet pour se donner une contenance tout en continuant à parler. Aussitôt la conversation fut suspendue; la sourde-parlante redevint sourde-muette : en cessant de voir, elle avait cessé d’entendre.
- Avant d’aller plus loin, nous devons faire remarquer qu’une partie de notre exposé s’applique exclusivement au sourd-muet, tandis que le reste convient également à l’entendant-parlant. Avec le sourd-muet, en effet, nous poursuivons un double but : le recouvrement de la parole et l’éducation; avec l’entendant-parlant, nous n’avons à nous préoccuper que d’éducation : dans ce dernier cas, non seulement le but est unique, mais les conditions sont bien meilleures pour l’atteindre. En effet, un grand nombre de connaissances n’arrivent-elles pas à celui dont les oreilles peuvent recueillir ce que la conversation y laisse tomber dans le cours ordinaire de la vie. Même les esprits légers ou distraits, qui ne prêtent pas toujours une oreille attentive à cet enseignement éventuel de tous les in-
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- stants, trouvent à glaner, sinon à moissonner, et d’ailleurs un mot suffit pour éveiller l’attention, et pour donner accès à l’intelligence par ces portes toujours ouvertes qu’on nomme les oreilles.
- Indiquons maintenant de quelle manière nous procédons avec les enten-dants-parlants. Avec ceux-ci nous n’avons pas à nous préoccuper de la manière d’émettre les sons et les articulations, si ce n’est toutefois pour corriger quelques imperfections; voici comment nous procédons : nous commençons par leur faire distinguer dans la parole les sons et les articulations dont elle se compose; pour cela nous les invitons à prononcer des mots choisis parmi les plus usuels, ceux des objets dont ils se servent et les plus simples : par exemple, papa, thé, pie; nous leur apprenons à décomposer ces mots en syllabes, puis nous leur demandons les sons qu’ils entendent dans les mots papa, thé, pie; il font ainsi une série d’efforts intelligents et intéressants pour trouver le son a de papa, le son é de thé, le son i de pie. Les sons une fois trouvés, on les fait procéder à la recherche des articulations. Ils découvrent avec plaisir le p de papa, le t de thé ou le p de pie.
- Ces premières notions acquises, on leur apprend à représenter les sons et les articulations au fur et à mesure qu’ils les connaissent. Ne savons-nous pas dessiner un objet que nous voyons? Eh bien! nous pouvons, sinon dessiner, au moins représenter un son que nous ne voyons pas, il est vrai, mais que nous entendons. Désormais, comme il a été dit plus haut à propos du sourd-muet, par suite de cet exercice, tel son, le son a par exemple, et le signe représentatif a ne sont pas séparés pour l’enfant; il les associe constamment dans son esprit, et lorsqu’il voit ou lit le caractère a, il entend le son pour ainsi dire. — Dans tous les exercices, les caractères typographiques et cursifs sont employés simultanément.
- Dès le début de notre enseignement, on voit une différence essentielle entre les diverses manières en usage et la nôtre. L’enfant apprend à lire indirectement pour ainsi parler : nous ne lui présentons pas les caractères de l’alphabet, en lui disant :Ceci est un A, ceci est un B, etc., jusqu’à ce qu’il possède l’alphabet complet. On n’entend pas nos institutrices ou nos instituteurs s’écrier tout glorieux: «Il connaît toutes ses lettres.?? Que nous importe cette triste et pénible conquête dont l’enfant ne ressent point de joie parce qu’il n’en voit pas le but! On le voit, la lecture n’est pas pour nous une étude isolée, un but; c’est une conséquence. L’enfant ne peut écrire le son a sans le lire en même temps. Dès qu’il émet ce son, il en voit la figure sous les deux formes du caractère romain qu’on lui montre et du caractère cursif qu’il écrit.
- Lorsqu’il possédera plus tard l’alphabet, on ne fera pas répéter sans fin comme une psalmodie : B (bé), A, B A; B (bé), E (eu), BE, etc., et
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- à plus forte raison ne dit-on pas : P, H et I, cela fait FI. Le P et 1 ’H réunis (PH) lui sont présentés comme formant une seule lettre, de même le CH. On l’habitue à voir dans AU, EAU, des variétés du son 0. On n’entencl pas non plus dans nos classes cette épellation soporifique qui consiste à énoncer successivement toutes les lettres qui composent chaque mot.
- Nous nous sommes sans doute rencontré sur ce point avec d’autres instituteurs : chacun est inventeur à son heure; mais il nous arrive souvent d’inventer ce qui existe ou de découvrir ce qui est parfaitement connu. Les hommes qui ont les mêmes aptitudes, mis en présence des mêmes obstacles, en triomphent par les mêmes moyens : l’unité de l’esprit humain le veut ainsi(1).
- .L’étude des articulations est loin d’être arbitraire : on commence par les plus simples b, cl, v, et leurs similaires p, t, y*. Il y a un ordre logique à suivre. Celui dans lequel les sons et les articulations se succèdent dans l’alphabet n’est ni logique ni nécessaire; il en est tout autrement de celui que nous adoptons. Les affinités qu’elles ont entre elles, les analogies qu’elles présentent, déterminent l’ordre dans lequel on les étudie, ainsi que le mode d’après lequel on les groupe. On comprend que dans cette sorte de travail l’instituteur de sourds-muets soit, mieux que personne, en mesure de connaître les difficultés de la prononciation et l’ordre qu’il convient d’adopter pour les vaincre(2).
- Dès les deux ou trois premières leçons, l’enfant possède avec les sons a, é, i, o, ou, et les articulations b, p, etc., les éléments d’un certain nombre de syllabes et de mots : aussi n’attend-on pas davantage pour lui faire prononcer, écrire et lire ces mots, avant de continuer l’étude des articulations. En même temps vient la leçon de choses, la leçon par l’aspect, etc., en un mot, quelque nom qu’on lui donne, tout cet ensemble de moyens à l’aide desquels on éveille et l’on nourrit cette jeune intelligence. L’enfant prononce-t-il le mot bateau, il Y écrit après l’avoir prononcé : il en apprend ainsi l’orthographe; puis on place sous ses yeux le dessin du bateau qui se trouve dans l’album qu’il a entre les mains, car chaque enfant a un album contenant quelques centaines de dessins représentant les choses dont il écrit les noms.
- Ce qui vaut mieux encore, c’est un dessin tracé par le maître au ta-
- W Certains instituteurs croient qu’en faisant épeler ils enseignent l’orthographe d’usage : cela serait bon à dire si l’on n’écrivait une même syllabe que d’une seule manière; mais n’avons-nous pas des syllabes comme tion, ssion, don, qui se prononcent de la même manière bien qu’elles soient composées de lettres différentes, ou des syllabes composées des mêmes lettres qu’on prononce différemment comme tion, dans portions, verbe, et portions, nom.
- (3> Voir la Citolégie. (Notes de l’auteur.)
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- bleau noir. Maintenant que le dessin est compris dans les matières obligatoires de l’enseignement primaire, nos maîtres sentiront la nécessité d’en posséder au moins les premiers éléments. Rien ne vaut pour les enfants le travail que leur maître accomplit sous leurs yeux; ils suivent d’un regard curieux les essais, les corrections, les diverses phases de l’exécution; c’est pour eux un enseignement.
- L’objet est dessiné; on en décrit, dans la mesure qui convient, la forme, les dimensions, les usages, le mode de construction, etc., non sous la forme de cette leçon apprêtée, méthodique, un peu guindée, sorte de conférence familière, mais longue et ennuyeuse pour les enfants. C’est un enseignement continu, une conversation permanente, un échange constant de demandes et de réponses par lesquelles on satisfait la curiosité si naturelle et si légitime de l’enfant.
- Cet ensemble d’exercices sur un même mot : prononciation, écriture, lecture, dont on fait varier l’ordre à plusieurs reprises et de diverses manières; les connaissances élémentaires qui s’y ajoutent, la vue du dessin représentatif, tout cela ne contribue pas seulement à donner de la variété et de l’intérêt à l’enseignement, mais aide beaucoup à graver dans l’esprit l’orthographe d’usage. Cette connaissance de l’orthographe d’usage chez de jeunes enfants a constamment frappé les personnes compétentes qui ont assisté aux exercices des enfants instruits par notre méthode (1).
- Vous avez déjà compris ce qui fait la supériorité des moyens d’enseignement que nous employons. Il n’y a là ni secret, ni mystère, ni invention; tous les vrais pédagogues n’ont pas fait, ne font pas autrement que nous, ou plutôt nous n’agissons pas autrement qu’eux. Pour instruire l’enfant facilement, rapidement, non sans effort, cela est impossible, mais sans fatigue et sans ennui, il faut l’intéresser. Faites constamment appel à l’intelligence de l’enfant; ne le rebutez pas par des exercices fastidieux; bannissez les procédés par lesquels on emmagasine, on entasse non des connaissances, comme on le croit, mais des mots. On exige ainsi de l’enfant de prodigieux efforts de mémoire sans résultats sérieux parce qu’ils sont sans intérêt; on le force à remplir cette tâche ingrate de retenir par la mémoire ce que son intelligence n’a pas saisi. (Applaudissements.) Comprendre d’abord, retenir ensuite. La mémoire est un auxiliaire que nous sommes loin de dédaigner, mais dont nous réglons et limitons l’usage. C’est toujours par l’intelligence qu’il faut commencer, et la mémoire fait alors son
- W II importe donc de ne pas confondre notre méthode avec ce qu’on nomme improprement des méthodes de lecture, qui ne sont en réalité que des procédés plus ou moins ingénieux pour enseigner plus ou moins rapidement et agréablement le mécanisme de la lecture. Car, que sert de lire si l’on ne comprend pas? Or, c’est ce qui arrive nécessairement si l’on n’enseigne que la lecture. Lorsque notre élève sait lire, il a appris à lire à l’aide de mots dont il connaît le sens, qu’il sait en outre écrire avec l’orthograplie convenable. Nous développons son intelligence, tandis que par les procédés de lecture on ne cultive que la mémoire et la parole."(Noie de Vauteur.)
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- office sans qu’il soit nécessaire de l’exercer spécialement; même lorsqu’il s’agit des définitions des termes de géographie, il faut d’abord montrer ce qu’on doit définir : il faut faire voir un golfe ou un cap à l’enfant, les lui dessiner, les construire sur le sol si c’est possible, lui faire sentir, lorsque l’occasion s’en présente, comme dans ce cas, les oppositions qui facilitent l’intelligence des choses et permettent de les retenir plus facilement.
- L’intelligence n’est pas seule en cause, mais aussi le sens moral; chaque leçon comporte, en même temps que l’exercice du raisonnement, la culture des sentiments honnêtes et des instincts élevés. Ce n’est pas une faculté de l’âme que nous cherchons à développer, c’est l’âme tout entière.
- Malgré les avantages évidents de la méthode dont nous parlons, nous avons vu les instituteurs hésiter à l’employer. Ce sera bien long, nous disaient-ils. L’abondance, la variété des moyens employés les préoccupent; et, en effet, la marche est lente au début, au moins en apparence; quant aux moyens, s’ils sont divers et nombreux, ils concourent au même but, se prêtent un mutuel appui, et, loin de constituer un embarras, ils rendent l’étude plus féconde, plus sûre et plus facile. Plus tard, les mêmes instituteurs qui s’étaient émus de la lenteur apparente des premiers pas reconnaissaient qu’ils avaient regagné le temps qu’ils croyaient avoir perdu, et retrouvé le profit de leurs efforts patients et soutenus des premiers jours.
- Il en est du développement de l’esprit comme de celui du corps. Que ne doit-on pas de sa vigueur et de sa santé à ces soins intelligents dont on a été entouré dans l’enfance! Le résultat s’en trouve, pour ainsi dire, capitalisé dans l’âge mûr. Ainsi l’esprit se ressent de cette culture intelligente au début, de ces précautions qu’on a prises d’éloigner tout ce qui est de nature à le troubler ou à le corrompre, du soin qu’on a mis à le développer dans une mesure convenable par une gymnastique rationnelle.
- Lorsque la première éducation physique, intellectuelle ou morale manque à l’enfant, les conséquences s’en font sentir dans toute la durée de la vie. Que nos maîtres n’aient donc pas de craintes chimériques; rien ne sera perdu de leurs patients efforts, pourvu qu’ils soient continus : c’est affaire de temps. Chaque effort n’assure pas seulement les succès dans le présent, il favorise ceux de l’avenir. Dans la pierre qui tombe, la rapidité de la chute augmente avec la durée, la vitesse s’accumule, pour ainsi dire. Eh bien! tout progrès, tout développement présente un mode analogue d’accroissement.
- On pourrait croire qu’une pareille méthode ne convient qu’à une classe peu nombreuse et qu’on ne saurait accorder assez de soins et d’attention à un grand nombre d’écoliers ; il n’en est rien» Il n’y a pas d’ailleurs
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- de progrès sans émulation, et l’émulation résulte en grande partie du nombre; elle est une force, elle anime la classe; en diminuant par trop le nombre des enfants, on arrive à perdre par le défaut d’émulation ce qu’on peut gagner par des soins plus assidus. On ne sent jamais mieux l’importance de l’émulation que dans les leçons dites particulières, qui sont tout à la fois peu fructueuses pour l’élève et très ennuyeuses pour lui et pour son maître.
- Les premiers pas dans l’enseignement tel que nous venons de l’exposer sont guidés par la Citolégie, qui se trouve entre les mains du maître et entre celles de l’élève. Lorsque ce premier livre a été parcouru, l’enfant sait lire et écrire quelques centaines de noms et possède un certain nombre de notions sur les êtres ou les objets qu’ils représentent. On a eu soin de choisir ces noms, de les grouper, de les ordonner de manière qu’ils présentent des difficultés progressives.
- On aborde alors avec lui le premier recueil d’exercices; l’expression avec lui n’est pas au figuré, il est toujours de moitié dans tout travail avec son maître; c’est une suite de demandes provoquées, de réponses préméditées , une sorte de conversation suivie. Ce recueil d’exercices contient les noms disséminés dans la Citolégie; mais ces noms sont maintenant accompagnés de l’article, ce qui va nous permettre de donner à l’enfant la notion du genre et bientôt après celle du nombre. Chaque exercice est d’abord oral, puis écrit. L’enfant prononce le nom d’un objet qu’on lui désigne, ou indique un objet dont il prononce le nom et sur lequel on lui demande quelques renseignements; il l’écrit, met l’article, énonce le genre, forme le pluriel, et, comme contre-épreuve, déduit le singulier si on lui donne le pluriel.
- On passe alors à l’étude des qualités et par conséquent à celle des adjectifs. Ainsi le tapis est rouge, bleu ou vert; grand ou petit, carré ou rond, etc. Suit la formation du genre et du nombre de l’adjectif, et la composition de phrases élémentaires contenant l’article, le nom, l’adjectif et l’un des auxiliaires, à la troisième personne du présent de l’indicatif. En résumé, voici un exemple de la suite et de la gradation observées dans les exercices : 1. Etude du nom seul; ex. : Chapeau. — 2. Etude du genre et du nombre; ex. : Le chapeau. — 3. Etude de l’adjectif; ex. : Le chapeau noir. — k. Construction de la phrase élémentaire; ex. : Le chapeau est noir.
- Nous n’indiquons que le point de départ de l’enseignement; mais ce qu’il est au début, un enseignement intelligent, il ne cesse pas de l’être. C’est toujours l’intelligence qu’on cultive, qu’on développe par un concours habile de moyens variés. Point de notions abstraites, point de définitions ni de théories : cela viendra plus tard. Rappelons-nous que Lhomond, qui se connaissait en matière d’éducation, disait avec raison que la métaphy-
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- sique ne convient pas aux enfants. L’enfant est constamment intéressé, aussi aime-t-il l’étude, et dès lors rien que de très naturel dans les progrès rapides qu’il fait, dans les résultats remarquables que l’on obtient.
- La méthode que nous préconisons n’est pas d’invention récente; ni Jacob Rodrigues Pereire ni M. Magnat ne l’a inventée. On peut dire que Rabelais l’a pressentie, et, depuis Rabelais jusqu’à nos jours, tous les pédagogues se sont préoccupés de donner l’instruction d’une manière intelligente, agréable et partant profitable; de la faire servir en même temps au développement de l’esprit et du cœur; de la faire contribuer à accroître la somme des connaissances et la valeur morale de l’enfant. C’est la méthode courte et facile de Fénelon; c’est en partie la méthode de Rousseau; c’est la méthode que M. Gréard recommande dans ces directions pédagogiques que nous avons nommées le Bréviaire des instituteurs, il n’est pas de maître intelligent et capable qui, dans son enseignement et ses programmes, ne s’inspire des idées des grands éducateurs. Mais autre chose est de donner le programme d’un enseignement intelligent ou de mettre cet enseignement en pratique. Rabelais, Montaigne, Fénelon, Rousseau et leurs successeurs moins célèbres ont été le plus souvent des théoriciens; si quelques-uns ont joint la pratique à la théorie, ils l’ont fait dans des conditions essentiellement différentes de celles où nous nous trouvons dans nos écoles. Ils fournissent des indications générales, des vues sur l’éducation, ils dressent des plans; en un mot, ils donnent l’esprit de la méthode, des directions pédagogiques. Reste après cela à fournir les voies et moyens d’exécution. C’est là le but que nous poursuivons, non seulement au début, mais dans tout le cours de l’enseignement et pour toutes les matières de l’enseignement.
- J’ai terminé, Mesdames et Messieurs, cet exposé sommaire de notre méthode d’enseignement. Vous avez pu juger que, si l’on obtient des progrès sérieux dans un temps relativement court, ce n’est pas sans efforts de la part du maître. Aucune méthode, si bonne quelle soit, ne dispense d’efforts; c’est par l’importance des résultats obtenus avec une même somme de travail que les diverses méthodes diffèrent, mais en aucun cas il ne faut espérer de succès sans peine; on ne saurait récolter si l’on n’a pas semé. Aussi je me réjouis en ce moment d’avoir un auditoire composé en grande partie d’instituteurs, puisque j’ai à faire appel à la qualité maîtresse, je devrais dire à la vertu de l’instituteur: je veux parler du zèle, du dévouement, du sacrifice de soi-même. L’instituteur n’offre pas une part de son superflu, — le superflu, hélas! lui est inconnu; — comme la veuve, il prend un denier sur son nécessaire. S’il ne se dévoue à sa tâche; s’il se borne à remplir ses fonctions comme un emploi ordinaire; s’il ne fait qu’y appliquer son esprit sans y intéresser son cœur, il trans-
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- forme la plus noble profession en un métier vulgaire. (Applaudissements. ) N’avons-nous pas autant et plus que les parents la garde de l’enfant? Cet enfant est là près de nous, éclairé par nos conseils, soutenu par notre expérience, vivant de notre vie; son âme se forme à l’image de la nôtre. Combien n’importe-t-il pas que notre influence soit heureuse, si nous ne voulons l’égarer ou même le perdre! A cette condition seule de pratiquer sans trêve et sans défaillance un devoir sacré, nous mériterons d’être appelés éducateurs de la jeunesse. C’est dans les jouissances suprêmes de l’accomplissement de ce devoir, et non dans des bénéfices matériels toujours précaires, qu’il nous faut chercher notre récompense. Faire son devoir, tout son devoir, plus que son devoir, telle est la devise de l’instituteur (1)! (Ajiplaudissemcnts répétés.)
- 4 la suite de cet exposé, les élèves de M. Magnat ont été interrogés par leur maître et par plusieurs personnes, membres du Jury ou simples auditeurs. Ils ont répondu avec une sûreté, une précision, une netteté qui ont causé la plus vive satisfaction dans l’auditoire. A plusieurs reprises , ils ont été interrompus, ainsi que M. Magnat, par les applaudissements les plus sympathiques.
- La séance est levée à 3 heures et demie.
- On ne saurait s’attendre à trouver dans une conférence autre chose que des indications générales. Les personnes qui voudraient connaître les choses à fond devront se rendre à l’école de l’avenue de Milliers, qù, où M. Magnat leur donnera toute satisfaction. Elles feront bien, en outre, de consulter le Bulletin qui a éLé publié mensuellement l’année dernière et cpii a cessé de paraître par des circonstances indépendantes de notre volonté. (Noie de l’auteur.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 12 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’ENSEIGNEMENT DES SOURDS-MUETS
- DANS LES ÉCOLES D’ENTENDANTS,
- PAR M. ÉMILE GROSSELIN,
- VICE-PRÉSIDENT DE LA SOCIETE PODR L’ENSEIGNEMENT SIMULTANÉ DES SOURDS-MUETS ET DES ENTENDANTS-PARLANTS.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Préside?it :
- M. Bourguin, ancien magistrat.
- Assesseurs :
- MM. Berger, inspecteur de l’instruction primaire du département delà Seine; Blondel (Emile), professeur à l’école Turgot;
- Blondel (Henri), architecte;
- Challamel, bibliothécaire à Sainte-Geneviève;
- Camille Grosseltn , ex-officier de marine.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Bourguin, président. Je dois faire connaître tout d’abord que M. Vil— lain, député, etM. Gréard, directeur de l’enseignement primaire du département de la Seine, tous deux absents de Paris, expriment par écrit le regret de ne pouvoir pas assister à cette réunion.
- Mesdames, Messieurs, la plupart d’entre vous savent très probablement qu’il y a en France trois manières d’enseigner les sourds-muets. La première se pratique plus particulièrement dans les institutions subventionnées par l’Etat; là l’enseignement se donne au moyen de la langue mi-
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- inique, langue particulière dont on ne se rend pas toujours bien compte, langue d’idées plutôt que langue de mots. La seconde méthode est pratiquée dans diverses institutions parmi lesquelles je citerai celle de Lyon, celle de Saint-Hippolyte-du-Fort et celle qui a été fondée récemment avenue de Villiers et qui est connue sous le nom d'Institution Perdre. Là on apprend aux sourds-muets à parler et à lire la parole sur les lèvres. Dans ces institutions, comme dans les établissements placés sous le patronage direct de l’Etat, les enfants sourds-muets sont élevés exclusivement avec d’autres enfants sourds-muets.
- M. Augustin Grosselin, que nous avons perdu au commencement de 1870, a inventé la méthode phonomimique et s’est posé, cl’une autre manière que celle dont je viens de parler, le problème de l’enseignement des sourds-muets; on peut dire qu’il l’a placé sur une base beaucoup plus large. Il a voulu que l’enfant sourd-muet put être admis, dès son jeune âge, dans les salles cl’asile, et, plus tard, dans les écoles ordinaires, où il recevrait la meme instruction, la même éducation que ses condisciples entendants-parîants, qu’il pût prendre part à toutes les leçons, à tous les exercices, même aux récréations et aux jeux des élèves doués de la parole. Comment parvient-on à ce résultat? C’est ce que va vous faire connaître M. Emile Grosselin, très zélé et très digne continuateur de l’œuvre de son père. Je me hâte de le prier de prendre la parole.
- M. Emile Grosselun :
- Mesdames, Messieurs,
- La parole est un des plus beaux privilèges de l’homme, car si la voix, c’est-à-dire cette faculté d’émettre des sons plus ou moins modulés, lui est commune avec certains animaux, la parole, c’est-à-dire la voix travaillée, pétrie pour ainsi dire, par l’organe à travers lequel elle passe, la parole, dont il a le magnifique privilège, lui sert de précieux moyen de communication de ses pensées.
- C’est grâce à la flexibilité des organes de la parole et, par suite, de la parole elle-même qu’ont pu naître toutes les langues dont on se sert aujourd’hui sur la surface de la terre et dont la richesse s’accroît tous les jours à mesure que le cercle des connaissances de l’humanité s’agrandit.
- Rien, ni l’écriture que la main trace sur le papier et qui envoie au parent, à l’ami éloigné les expansions familières, les confidences intimes, ni l’admirable découverte de l’imprimerie qui permet à la pensée éclose dans le cerveau d’un seul homme de se transmettre, grâce, il est vrai, à d’autres inventions non moins merveilleuses, sur la surface de la terre, en quelques jours et même en quelques heures, rien, dis-je, 11e peut suppléer au charme de la parole humaine.
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- C’est par la souplesse de l’organe vocal qu’un même mot prend quelquefois des significations différentes, suivant les inflexions que la voix subit. Je ne sais plus quel auteur humoristique a voulu faire jadis la gamme des bonjours et analyser les inflexions diverses que pouvait recevoir ce mot, depuis le bonjour protecteur de l’homme très fier de sa supériorité, jusqu’au bonjour très humble du solliciteur timide et empressé, en passant par le bonjour cordial de l’homme heureux de rencontrer un ami et de lui serrer la main.
- Si, au début de cette Conférence sur l’Enseignement des sourds-muets, je vous parle, au risque de vous étonner, du charme de la parole et du bonheur qu’il y a pour l’homme à posséder un semblable instrument, c’est précisément pour vous faire mieux sentir, par le contraste des situations, le malheur de ceux qui sont privés de ce moyen de communication. C’est une si grande privation, en effet, de ne pouvoir communiquer sa pensée avec la clarté et la précision que lui donne la parole, qu’on ne peut guère concevoir comment il a pu venir à l’esprit de certains fondateurs d’ordres monastiques d’imposer le cruel supplice du silence aux hommes dont ils s’entouraient et dont la nature n’avait pas clos les lèvres en les frappant d’une irrémédiable infirmité.
- Dans l’antiquité, cette infirmité semblait chose si terrible, que l’on considérait les sourds-muets comme l’objet de la vengeance des dieux irrités par quelque crime mystérieux. On les reléguait au rang d’esclaves, on les considérait comme des parias, quand on ne les frappait pas de ce glaive dont Lycurgue voulait qu’on tranchât la vie des malheureux enfants qu’une difformité rendait incapables de servir leur patrie.
- Au moyen âge, si on n’allait pas jusque-là, on n’était pas éloigné de considérer les sourds-muets comme des possédés; ils étaient au moins abandonnés comme des êtres dégradés, comme des idiots, et rarement des âmes charitables, émues de compassion, s’occupaient de les tirer de leur isolement.
- C’est à mesure que nous nous rapprochons des temps modernes que nous trouvons des efforts plus suivis, que nous voyons des hommes zélés s’ingénier à trouver des moyens divers de faire pénétrer la lumière dans ces intelligences, en leur faisant concevoir des idées et en leur apprenant la manière de les transmettre à ceux qui jouissent du bienfait de la parole.
- Deux voies se présentaient à ceux qui cherchaient à venir au secours de ces infortunés.
- Si l’on mettait le petit nombre des sourds-muets — malheureusement encore trop considérable — en regard de l’immense majorité de ceux qui, possédant l’ouïe , ont la faculté de régler leur parole et de la mettre au service de leurs pensées, on devait regarder comme plus simple d’apprendre,
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- à celui dont la situation était exceptionnelle, la manière de s’exprimer du plus grand nombre. On ne pouvait vouloir imposer un travail à tous pour se faire comprendre de quelques-uns. C’était à la minorité à s’efforcer de se mettre au niveau de la majorité, en étudiant la langue pratiquée par celle-ci.
- A un point de vue opposé, l’état d’infériorité dans lequel cette privation de l’ouïe plaçait ceux qui en étaient atteints, —la fréquence de leurs communications étant, pour les entendants, un si puissant moyen de développement intellectuel, — pouvait, au contraire, faire pencher la balance en faveur cl’un enseignement dans lequel on ferait appel, sinon exclusivement, du moins en grande partie, aux ressources que la nature met plus directement en la possession des sourds-muets. Or, la pantomime étant le langage naturel de ceux-ci, il semblait qu’il n’y eût qu’à la perfectionner, à la rectifier, à la compléter de manière à en faire un langage clair, suffisant pour exprimer toutes les idées, sauf plus tard à enseigner aux sourds-muets notre langage usuel par une espèce de traduction plus ou moins littérale du premier.
- Cependant ce dernier système est de plus en plus abandonné, du moins son emploi se restreint de jour en jour davantage. Si, en effet, le sourd-muet, qui peut paraître à certaines personnes plus intelligent que l’entendant, à cause de la vivacité de son regard, — ce qui s’explique par le besoin de suppléer à un sens qui lui manque par l’activité plus grande donnée à un autre, — si le sourd-muet n’est pas, en réalité, plus intelligent que l’entendant, ii a au moins une âme capable de recevoir les mêmes impressions, de concevoir les mèmès idées. Quand on vient à son aide pour le sortir de la situation pénible où l’a placé son infirmité, on peut lui demander des efforts, un travail particulier, pour se mettre en communication avec la société dans laquelle il vit.
- La mimique, comme on l’appelle, — et ce mot, se rapprochant de celui de pantomime, se comprend aisément, — la mimique, qui fait le fond du langage des sourds-muets livrés à eux-mêmes, a des inconvénients de plus cl’une sorte. Les sourds-muets sont disséminés sur la surface du territoire, ils sont souvent isolés. Dès qu’ils naissent à la vie intellectuelle, dès que les idées commencent à leur venir, nées de l’observation des choses et des faits, ils cherchent à les exprimer; ils se créent un langage particulier, approprié aux impressions différentes que chacun d’eux peut recevoir d’objets identiques. On arrive alors à ce résultat qu’il y a pour ainsi dire autant de dialectes que d’individus. Si quelques sourds-muets, rapprochés par le hasard des circonstances, arrivent, par des concessions mutuelles, à composer un langage qui leur soit commun, c’est encore un groupe qui peut ne pas se faire comprendre suffisamment d’un autre groupe.
- Je sais qu’il y a des écoles spéciales qui leur sont ouvertes, où des
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- maîtres zélés enseignent un langage commun, travaillé, étudié, complété; mais outre qu’il peut y avoir des différences d’une école à l’autre, ce langage ne suffit pas encore aux sourds-muets pour entrer en relation avec les entendants, qui ne se donnent que rarement la peine d’apprendre ce langage spécial.
- Pour que les signes imaginés par les sourds-muets eux-mêmes fussent facilement accessibles aux entendants et que leur étude ne demandât pas un long travail, il faudrait que ces signes fussent naturels, que tout le monde pût les comprendre à première vue. Or, quand on sort de l’expression de quelques idées très familières, ou de l’indication de certains objets qui frappent les sens et peuvent facilement se peindre par la mimique, on tombe dans des signes de convention, arbitraires, qu’il faut avoir étudiés pour les pouvoir comprendre. 11 ne faudrait pas non plus que ces signes permissent l’équivoque; or, cette équivoque est trop souvent possible, un même signe pouvant s’interpréter de diverses manières, et un même objet pouvant être désigné de plusieurs façons.
- Je prends pour exemple une des choses les plus usuelles, une clef. Si Ton veut indiquer cet objet au moyen de la mimique, on fait généralement le mouvement de tourner une clef dans une serrure. Mais ce mouvement peut signifier soit l’action de fermer, soit la clef, soit la serrure. 11 n’y a pas là la certitude absolue que nous avons quand le mot clef arrive à notre oreille, désignant une chose bien déterminée.
- Si un même signe peut être diversement interprété, un même objet peut avoir différentes expressions. Que l’on conduise des enfants au Muséum ou au Jardin d’acclimatation; qu’ils voient un éléphant; chacun d’eux pourra être frappé à un point de vue particulier par l’aspect de cet animal : l’un observera sa trompe qui s’allonge dans tous les sens pour saisir les objets; l’autre remarquera les longues oreilles qui encadrent sa tête; un troisième s’étonnera des petits yeux si disproportionnés avec le corps de l’animal; un autre sera frappé par ses jambes énormes, véritables piliers qui rendent sa marche si pesante. Chacun pourra donc, dans ses conversations, rappeler l’animal en se servant de signes différents.
- Je sais que la mimique, pour l’expression de certaines idées, a parfois de la poésie. Ainsi, pour exprimer le printemps, les sourds-muets font d’abord le geste de fleur, le printemps étant en effet le moment où les fleurs commencent à émailler nos parterres et nos champs ; puis ils font le signe de jaillissement, pour signifier l’épanouissement de la végétation. Ils désignent l’hiver par la neige, et ils traduisent la neige par le signe de pluie blanche qui tombe du ciel, à cause de la couleur particulière qu’elle prend quand elle est congelée.
- Mais si certains objets s’indiquent ainsi poétiquement, d’un autre côté une foule de figures de langage, qui nous viennent sur les lèvres, devront
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- être abandonnées pour s’exprimer clairement clans un langage qui doit serrer de plus près les idées pour se faire comprendre.
- Permettez-moi de vous en citer un exemple emprunté à un livre qui a été fait pour les sourds-muets, afin que l’on ne croie pas que j’imagine à plaisir l’une de ces traductions. Ce livre a été fait par un homme très dévoué à ces pauvres infirmes, dans le but — je crains bien qu’il n’ait pas atteint celui qu’il se proposait — de généraliser la connaissance de la mimique en la rendant accessible à tous. Je prends au hasard dans son dictionnaire le mot chemin ; voici comment il veut qu’on l’indique :
- « Chemin. — L’indiquer en éloignant devant soi les deux mains ouvertes, parallèles et verticales, comme deux haies, et ensuite signe de marcher, ou aller à cheval, ou en voiture, etc.
- « Chemin de fer. — Pour indiquer le mot fer, faire le signe de frapper comme sur quelque chose de dur, et puis, dactylologeant R des deux mains, le prolonger devant soi parallèlement comme les roues du wagon roulant sur le rail.
- «Prendre le chemin de l’école (ou des écoliers). — Vite marcher? Non, circuit grand, lent; c’est-à-dire indiquer l’action de marcher rapidement, puis faire un signe de négation pour faire comprendre que, comme les écoliers peu pressés d’arriver à l’école, on fait un grand circuit (mimé par le tour large qu’une des mains fait autour de l’autre), et exprimer enfin l’idée de lenteur.
- «Suivre le chemin battu ou des vaches. — C’est encore une figure. Il faudra mimer : «faire autre pareil ».
- L’emploi de ces formules de gesticulation détruit le langage imagé que nous employons dans ces cas.
- Le meme auteur a comparé le langage mimique au langage chimique, trouvant qu’il y avait dans ces agrégations de signes, dont j’ai donné quelques exemples, quelque chose qui rappelait les combinaisons chimiques, de manière qu’il y aurait une loi générale qui présiderait à la formation de ce langage particulier et qu’on pourrait, avec la meme précision , arriver à le constituer.
- Je crois que cela est loin d’être exact. Si, en chimie, il y a des combinaisons très arrêtées, en nombre déterminé, qu’on peut analyser exactement, que par conséquent on peut exprimer au moyen de terminaisons choisies d’avance, s’appliquant à tous les cas semblables, dans le langage habituel de la conversation il y a des nuances si infinies, tant de variétés possibles dans l’expression des idées, que c’est tout l’opposé d’une langue aussi exacte et aussi absolue que la langue quasi-algébrique de la chimie.
- Si, lorsqu’il s’agit de choses matérielles, on rencontre déjà tant de difïi-
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- cultes pour l’expression de la pensée, combien ces difficultés ne doivent-elles pas être plus considérables quand on arrive à des idées abstraites ? Comment, par exemple, indiquer les différences qui séparent la signification des mots penser, croire, réfléchir, se souvenir, etc.?
- Mais le vocabulaire d’une langue n’en est que la partie morte, le squelette, pour ainsi dire; ce qui lui donne la vie c’est la réunion des mots pour en former des phrases. La loi qui préside à cette réunion des mots constitue ce qu’on appelle la syntaxe. Or, la syntaxe de la langue mimique est très différente de la syntaxe de notre langue usuelle. Par conséquent, à ce point de vue encore, il y a une réelle difficulté pour nous tous à acquérir l’usage de la langue particulière aux sourds-muets.
- Un exemple, pour vous donner une idée du caractère inversif de la langue mimique :
- Pour indiquer qu’on a vu un cheval blanc dans un pré, il faudrait construire ainsi : «Pré, ce, cheval blanc, moi vu aujourd’hui. » — Le sourd-muet, même initié à notre langue, préoccupé encore de sa langue primitive, particulière, écrit souvent le français dans une forme qui rappelle beaucoup la langue mimique, et si l’on ne connaît pas celle-ci, on a quelque peine à comprendre son style.
- La langue mimique ne replace donc pas, à proprement parler, le sourd-muet dans la société, puisqu’elle ne crée pas pour lui un véritable moyen de se mettre en communication cl’idées avec ceux qui l’entourent.
- Aussi a-t-on senti le besoin de lui enseigner, à côté ou à la place de ce langage, notre langue usuelle. Mais chacun sait, par son expérience personnelle, combien peu facilement devient familière une langue qui n’est apprise que par traduction. Une œuvre de littérature étrangère est peu appréciée quand la langue qui lui sert d’instrument n’a été apprise qu’à l’aide d’exercices scolaires. On veut aujourd’hui apporter une réforme en cette matière : au lieu d’enseigner les langues étrangères à l’aide de thèmes et de versions, on préfère envoyer les jeunes gens clans les pays où ces langues se parlent; des résultats bien plus considérables sont ainsi obtenus clans un temps plus court; les jeunes gens arrivent, non plus à faire des traductions, mais à penser dans ces langues étrangères, et ce n’est qu’alors qu’ils peuvent s’en servir presque aussi aisément que de leur langue maternelle. Si nous voulons faciliter à nos enfants l’étude d’idiomes différents du leur, le passage de la mimique au langage articulé étant plus difficile encore, il faut, à plus forte raison, apprendre aux sourds-muets, directement si on le peut, comme langue maternelle, la langue que nous parlons.
- Mais les langues ont deux formes : la forme parlée et la forme écrite ; la parole qui pénètre par l’oreille, l’écriture qui arrive à l’œil. Quelle est celle des deux formes qu’il convient d’apprendre aux sourds-muets? Pour
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- eux, qui sont privés de la faculté d’entendre, qui n’ont que la vue à leur disposition, la forme écrite, qui frappe leurs regards, paraît, au premier abord, préférable pour l’enseignement, en employant toutefois à côté de cette forme écrite une forme cpii permette de la traduire sans avoir besoin des instruments matériels nécessaires pour l’écriture, c’est-à-dire la dactylologie, moyen d’exprimer à l’aide de gestes l’écriture lettre par lettre.
- Mais par cela seul que la dactylologie est une espèce d’épellation, elle présente bien des inconvénients ; on l’appelle souvent l’alphabet de l’abbé de Y Epée, ce vénérable prêtre s’en étant beaucoup servi dans son enseignement, après l’avoir empruntée à d’autres. Elle exige une étude spéciale, car ce sont des signes pour la plupart arbitraires; toutefois comme il n’y en a que vingt-cinq, on y parvient encore assez aisément. Ce qui est plus fâcheux, c’est que les mouvements étant très restreints, puisqu’ils ne se font qu’à l’aide des doigts, comme le mot lui-même l’indique, ces mouvements sont bien moins saisissables pour l’œil que les mouvements plus larges que l’on fait avec les bras dans la langue mimique.
- De plus, c’est une épellation! 11 faut donc connaître l’orthographe des mots et indiquer une à une les lettres qui entrent dans leur composition. Les sourds-muets appartenant très souvent à des familles peu aisées, peu lettrées, dans un certain nombre de cas ce procédé ne pourra pas servir aux parents de moyen de communication avec leurs enfants. Remarquez d’ailleurs qu’il y a une lenteur considérable dans ce langage, puisqu’au lieu cl’avoir seulement à représenter les sons que nous émettons, il faut exprimer les lettres souvent multiples qui entrent dans la représentation écrite d’un même son. Ainsi, au lieu de demander, par exemple, un chapeau au moyen de deux efforts de la bouche, répondant aux deux sons articulés cha et peau, il faut indiquer : G, II, A, P, E, A, U. La conversation ne saurait être entraînante avec un tel système !
- On en a senti les inconvénients, et l’on a imaginé une autre dactylologie dite syllabique, parce qu’au lieu cl’épeler lettre à lettre, elle s’exprime syllabe par syllabe. Il en résultait une accélération très sensible, puisqu’on se rapprochait davantage de la parole. Ce moyen avait l’avantage de ne plus exiger la connaissance de l’orthographe. Mais il y avait là une complication considérable de signes, puisqu’il en fallait autant qu’il existe de combinaisons des consonnes avec les voyelles. Aussi ce système est-il infiniment peu répandu.
- Restait donc l’écriture même, tracée par la main. Mais combien cela est incommode ! Outre que tout le monde ne sait pas écrire, — malheureusement ! — il n’est pas facile dans certaines circonstances, même à ceux cpii le savent, de recourir au crayon, à la plume, au papier, pour transmettre leurs pensées. Voyez-vous des personnes en voiture, dans la rue, obligées de se servir de ces moyens pour tenir une conversation ! D’ailleurs,
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- quand on écrit, on ne regarde pas son interlocuteur; le jeu de la physionomie, qui donne tant de vie à la conversation, ne vient pas se joindre à l’expression de la pensée; il faudrait donc, après qu’une phrase aurait été écrite, la répéter en la mimant, afin de la souligner, de la vivifier pour ainsi dire.
- L’écriture n’est pas à la portée des tout jeunes enfants; ce n’est qu’après quelques années, quand l’enfant a déjà acquis bien des notions qu’on peut l’amener à tracer des caractères sur l’ardoise ou sur le papier. Or il est important de commencer l’éducation des sourds-muets le plus tôt possible, dès que leur regard peut saisir des gestes, comme l’éducation des entendants commence aussitôt que leurs oreilles s’ouvrent à la parole.
- L’écriture ne peut donc jouer qu’un rôle restreint dans l’instruction des sourds-muets : celui qu’elle remplit dans l’instruction des entendants, quand elle sert à faire des devoirs, à écrire des compositions, à montrer en un mot qu’on a compris les enseignements du maître et qu’on essaye de les appliquer.
- Nous mettrons donc de côté, si vous le permettez, comme n’étant pas ce qu’il y a de meilleur pour replacer les sourds-muets dans la société, ou du moins nous ne prendrons pas comme élément essentiel de notre enseignement, et la mimique qui n’est pas un moyen général d’expression des pensées, et la dactylologie, et l’écriture, qui ne sont pas non plus des moyens suffisamment aisés de communication.
- Reste la langue parlée. C’est en effet à la langue parlée, à l’articulation , qu’on revient en France comme dans d’autres pays. Dans les écoles spéciales où l’on avait employé jusqu’alors la mimique, il y a aujourd’hui un cours d’articulation. On fait honneur de ce système à un Allemand nommé Heinicke. C’est une erreur; d’autres avant lui ont eu l’idée de remettre la parole sur les lèvres de ceux qui semblaient devoir en être privés.
- Dans une Conférence qui a été faite ici même dernièrement, et à laquelle plusieurs d’entre vous peut-être ont assisté, on a parlé du système de Rodrigues Pereire, qui vivait en même temps que l’abbé de l’Epée et qui avait fait des sujets remarquables, comme articulation, autant qu’on peut en juger par la tradition qui nous l’a rapporté, mais dont les soins assidus pouvaient plus facilement obtenir ce résultat, puisqu’il ne se livrait qu’à des éducations privées et pouvait par conséquent se consacrer plus particulièrement à ses élèves.
- Le rôle de l’abbé de l’Epée a été tout autre : animé par une ardente charité, il a voulu réunir d’infortunés infirmes sous un toit protecteur, les sauver en même temps de la misère et de l’ignorance. R a vu surtout dans l’éducation qu’il leur donnait le moyen de leur inspirer des sentiments religieux.
- Tous deux ont pu jouer un rôle utile; je n’ai pas à porter de jugement
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- sur ce qu’ils ont fait, je n’ai à m’occuper cpie de questions de principes et non de questions de personnes.
- Si une langue parlée n’est pas universelle pour toute la terre, elle est au moins la langue commune des habitants d’un même pays; c’est donc elle surtout qu’il faut enseigner. Par quelle voie renseignerons-nous ?
- Si l’on enseigne la parole par des leçons spéciales s’appliquant à ce qu’on appelle l’articulation artificielle, la longue suite cl’exercices qu’il fout pour y arriver exigera les soins de maîtres spéciaux. Ce sera donc dans des institutions uniquement ouvertes aux sourds-muets qu’on pourra s’occuper cl’eux à ce point de vue.
- Mais à côté de l’articulation artificielle, une autre chose est nécessaire : c’est la lecture sur les lèvres. Si le sourcl-muet pouvait parler, sans savoir lire sur les lèvres, la conversation ne pourrait s’établir, car s’il se faisait comprendre de l’entendant, il ne saurait en comprendre les réponses. Or, cet art de recueillir sur les lèvres les mots prononcés ne s’acquiert que par une longue habitude.
- L’articulation artificielle elle-même exige un travail spécial qu’on ne peut guère demander à de tout jeunes enfants. Le même inconvénient se présenterait donc que pour l’écriture, c’est-à-dire que ce moyen ne permettrait pas de commencer aussitôt qu’il serait désirable l’éducation des enfants. Si l’on considère que le développement' de l’intelligence est la chose essentielle, on s’en remettra volontiers pour l’acquisition de la parole au temps, qui apportera chaque jours des progrès, sans repousser pour cela les leçons spéciales d’articulation dans la mesure où il sera possible et profitable de la donner. C'est en faisant appel à l’esprit cl’imi tation, qu’on amènera les sourds-muets à reconquérir, en voyant parler sans cesse autour d’eux, cette faculté qui leur semblait refusée de se servir de la parole.
- Pour prendre sciemment parti entre ces deux systèmes : de l’enseignement fondé, sinon exclusivement, du moins principalement sur l’articulation, de l’éducation faite en commun avec les entendants, l’acquisition de la parole se faisant peu à peu, il faut voir si le second système est possible, et pour cela parcourir la série des études qu’on demande aux entendants afin de s’assurer que les sourds-muets peuvent y prendre part sans trouble pour la classe.
- Quel est le premier enseignement ? C’est celui de la langue maternelle, que nous commençons à apprendre en famille et qui se perfectionne par les exercices de l’école. Dans une des Conférences faites récemment à la Sorbonne pour les instituteurs venus de tous les points de la France à Paris pour visiter l’Exposition, dans celle qui se rapprochait le plus du sujet que je traite en ce moment, M. Berger disait que la langue maternelle était la pierre angulaire de tout notre enseignement. C’est, en effet, le moyen de communiquer sa pensée; c’est le dépôt des pensées mêmes,
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- et le dictionnaire cl’un peuple est une des choses qu’on peut consulter avec le plus de fruit pour reconnaître le degré de civilisation auquel il est arrivé; les mots que ce dictionnaire contient indiquent la masse des pensées qui ont cours dans son sein, la nature des inventions qui sont nées sur son sol ou sont utilisées dans son industrie.
- Déplus, le langage est nécessaire pour diriger l’exercice des facultés intellectuelles; les idées se moulent et se conservent dans les phrases qui le constituent. C’est grâce à lui qu’elles s’emmagasinent et se développent.
- Le rôle du cerveau dans l’acte de la pensée et dans le réveil des connaissances acquises est difficile à préciser ; je n’ai pas la prétention de le faire; mais on peut, par une sorte de comparaison, sinon rendre compte du phénomène, car comparaison n’est pas raison, au moins montrer comment la connaissance, la possession d’une langue en est un élément essentiel.
- Le cerveau joue, pour ainsi dire, le rôle d’une bibliothèque; chaque notion nouvelle vient apporter une ligne, un feuillet, un trait, un dessin de plus aux livres, aux albums qui la remplissent. Mais pour que la pensée d’un homme puisse venir prendre place sur les rayons d’une bibliothèque, il faut qu’elle ait reçu, soit par la main, soit par l’impression, une forme matérielle moins fugitive que celle qu’elle avait quand elle est éclose dans le cerveau; il faut qu’elle ait revêtu la forme du livre, du tableau "ou de la statue. De même pour que la mémoire conserve une pensée intacte, il faut que celle-ci se soit arrêtée, précisée dans une formule, dans une phrase.
- On pourrait encore comparer ce qui se passe, lorsque le langage n’a pas donné une forme précise et durable aux idées conçues par l’esprit, à ce qu’on appelle en optique images virtuelles. Ces images disparaissent avec la cause qui les a produites; cependant il y a un moyen de les fixer là photographie est parvenue à nous les conserver. De même, en donnant un corps aux pensées, le langage leur permet de demeurer, de se combiner, et de fournir à l’esprit un aliment solide à l’aide duquel il s’élève chaque jour de degré en degré par le raisonnement, la réflexion et le jugement.
- Le sourd-muet, qui n’a pas de langage, ne perçoit pour ainsi dire que des images virtuelles et fugitives; il n’emmagasine pas les idées, elles passent à travers son esprit comme à travers un crible; son ignorance reste toujours la même. 11 faut donc se hâter d’arrêter cette déperdition fâcheuse en lui donnant un langage.
- Outre la manière générale que nous avons d’apprendre la langue maternelle par l’usage journalier, par la communication avec ceux qui se trouvent autour de nous, il y a, dans l’école, des exercices qui ont pour but d’en perfectionner la connaissance : c’est la lecture et l’écriture.
- Voyons comment nous apprendrons la lecture et l’écriture en commun aux sourds-muets et aux entendants.
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- Une tentative a déjà été faite dans ce sens par M. Blanchet, mais elle n’a pas réussi. Sans vouloir rechercher les causes de son insuccès, on peut dire que là où, dans la pensée de l’auteur, il devait y avoir une éducation commune entre les entendants et les sourds-muets, il n’y a plus aujourd’hui qu’un enseignement rapproché, si l’on veut, mais séparé et donné à ces derniers dans une classe spéciale par des maîtres distincts. Le but poursuivi par l’auteur n’a donc pas été atteint.
- Ne peut-on pas arriver au hut par une autre voie? Je vais essayer de vous démontrer que le moyen est trouvé.
- En abordant le sujet précis de cette Conférence, je rendrai hommage au fondateur de cet enseignement, à l’auteur de la méthode phonomimique, à mon père, Augustin Grosselin. Animé toute sa vie d’un vif amour de l’enfance, il ne croyait pas assez faire en s’occupant de l’éducation de ses enfants et petits-enfants; mais, étendant sa sollicitude à tous ceux qui fréquentent les écoles du premier âge, il a voulu adoucir leurs premières études et les leur rendre agréables. Plus tard, appelé par les circonstances à s’occuper d’une façon plus spéciale des déshérités de la parole, il a voulu les réunir dans un même enseignement avec les entendants, afin de les faire profiter des procédés ingénieux qu’il avait imaginés pour ceux-ci.
- Voyons donc comment, en suivant la méthode phonomimique, on enseignera la lecture.
- Si nous l’enseignons par le procédé habituel, c’est-à-dire en montrant un signe que nous appelons lettre et en faisant répéter par tous nos petits enfants le son émis par nous, les sourds-muets ne verront que des mouvements des lèvres, puisqu’ils ne peuvent pas entendre; ils se perdront dans ces mouvements si ressemblants les uns aux autres, surtout au début, quand il n’y a pas encore eu de leur part une observation assez attentive et prolongée pour les distinguer. Il faut donc traduire les signes écrits par quelque chose de plus facilement saisissable pour l’œil que les positions variées, mais trop faciles à confondre de la bouche. Pour cela, il faut recourir au geste; mais ce ne sera plus ni le geste mimique, qui représente une idée, ni le geste dactylologique, qui représente une lettre, ce sera le geste phonomimique, qui représente un son.
- On me dira peut-être : Vous introduisez ainsi une complication: au lieu d’indiquer simplement aux enfants la valeur d’une lettre par le son qu’elle représente, vous leur demandez de se souvenir encore d’un geste.
- Cette complication n’est qu’apparente. Le geste, au contraire, en venant se mêler à l’étude, y introduit quelque chose de vivant, d’entraînant. Les mouvements que les gestes amènent chez tous les élèves d’une même classe les animent, les amusent, et bien loin de retarder l’enseignement scolaire, ils le rendent plus rapide.
- Le geste ne vient pas se joindre au son par une convention arbitraire;
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- il y a une raison au choix qui a été fait, et ce choix ressort cl’une sorte de personnification des sons, des éléments du langage.
- Si nous remontons par la pensée à l’époque où les langues n’étaient qu’à leur période de formation, on peut concevoir que les sentiments de l’homme se faisaient jour sur ses lèvres par des exclamations, par des interjections, que quand il voulait désigner les objets, rappeler aux autres ceux qu’il avait vus et qu’il n’avait plus sous les yeux, il imitait le bruit produit par ces objets, comme dans la langue mimique on les rappelle par des gestes. Ces sentiments, ces objets ont servi de base à cette personnification dont je parlais.
- Quelques exemples me feront mieux comprendre.
- Qu’on ait la pensée d’appeler, de faire venir quelqu’un qui est au loin, quel son s’échappera des lèvres? Ce ne sera ni À qui n’est pas assez sonore, ni I qui ne laisse pas ouvrir la bouche suffisamment; ce sera le cri de E, qui se prolonge au loin, qui avertit, appelle l’attention de la personne éloignée; en même temps il s’y joindra un geste qui fera bien comprendre la pensée qu’on a de faire s’approcher celui auquel on s’adresse. Ce son de é peut donc se personnifier dans l’idée de l’appel.
- Quand on s’étonne, quand on voit qui cause une vive sensation d’étonnement ou d’admiration, on reste, comme on dit, la bouche béante, et le son A se trouve formé par l’air qui s’échappe à travers cette large ouverture. Ce son peut donc se personnifier dans l’idée de l’admiration, de l’étonnement.
- S’il s’agit non plus d’exprimer des sentiments, mais de rappeler des objets matériels, un serpent, par exemple, et que l’on n’ait pas un mot à son service, on peut le rappeler en imitant le mouvement de reptation de l’animal et en reproduisant en même temps son sifflement. L’articulation s peut donc se personnifier dans l’idée du serpent.
- Les avantages du geste sont multiples. Les enfants sont la mobilité même. Le geste donnera satisfaction à cette mobilité enfantine; au lieu d’imposer aux élèves une contrainte pénible qui n’est pas le repos, on aura introduit dans la classe le mouvement qui soutient, qui excite même l’attention.
- De plus, un troisième sens sera mis en activité. Dans la lecture habituelle, il n’y a que l’ouïe et la vue qui ont un rôle à remplir; avec le mouvement, ce sera un troisième sens mis en jeu, le tact. Ce sera, pour ainsi dire, un troisième jour pratiqué dans l’édifice pour y faire pénétrer plus abondamment la lumière.
- Pour le maître, il y aura avantage au point de vue du contrôle exercé sur tout son petit auditoire. Si l’attention s’affaiblit, le maître s’en apercevra immédiatement, car il verra la main rester immobile et il pourra réveiller l’esprit distrait. L’exécution même du geste donnera au maître la
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- certitude que le son a été bien émis, tant l’association d’idées en Ire l’un et l’autre est parfaite et complète dès le début.
- Pou r m’appuyer sur une autorité dont le témoignage est précieux en semblable matière, je vous demande la permission de lire quelques lignes de l’ouvrage d’une femme dont la mort a fait un grand vide dans renseignement, Mu'° Pape-Carpantier, qui avait encore tant de bonnes idées à semer et qui est partie trop tôt pour le bien qu’elle pouvait continuer a faire en ce qui touche l’instruction.
- Dans le livre qui sert d’introduction à son cours d’éducation, elle dit, au sujet de la méthode phonornimique :
- rrL’enfant réunit clans sa mémoire (l’expérience a démontré que c’est avec la plus grande facilité) le signe écrit, le geste qui y correspond, et l’idée de la chose que ce geste représente. Le geste rattache au signe écrit le son ou l’articulation, ainsi traduits de deux manières; et si la mémoire vient à éprouver quelque hésitation, l’imagination de l’enfant recourt à l’association d’idées qui a dicté le choix du geste. Toute cette opération mentale se fait par l’enfant avec une rapidité inimaginable et d’une façon quasi-instinctive. Telle est en nous l’opération inconsciente qui, à l’aspect de certaines circonstances physiques, nous rappelle des souvenirs depuis longtemps oubliés.
- rr Donc, à la mémoire de l’œil, à celle de X oreille qui garde l’impression du son, le procédé phonornimique ajoute cette mémoire de la main, implicitement reconnue par l’expérience journalière, et qui fait dire à un musicien : J’ai ce morceau dans les doigts. Enfin on en appelle encore à la mémoire del'idée, résultat des combinaisons rapides de l’intelligence. « •
- Ce témoignage m’est d’autant plus précieux que Mme Pape-Carpantier se plaisait à raconter — elle l’a meme écrit — qu’elle avait éprouvé au début, sinon de l’hostilité, au moins une grande indifférence pour le système dont elle parle, et que ce n’est que conquise par la vue des résultats obtenus quelle était arrivée, non seulement à admettre, mais à propager chaudement, comme un partisan très convaincu, la méthode phonomi-mique.
- Si les lettres' peuvent s’enseigner par le procédé que je viens de dire, vous voyez comment le sourd-muet peut suivre aisément ces exercices de la lecture. Il voit tous ses petits camarades faire des mouvements; pour lui, l’association d’idées s’établit entre les signes que nous appelons lettres et les gestes qui y correspondent. Il exécute d’autant plus volontiers ceux qu’il voit faire par tous qu’il y a un entrain qui se communique à lui comme à tous les autres. Dès lors il y a simultanéité complète dans l’enseignement donné, il n’y a aucun changement à faire à la leçon commune pour y faire participer les petits infirmes.
- Mais l’étude des lettres n’est qu’un travail préliminaire peu important, relativement à la lecture; ce qu’il faut, c’est arriver à lire des mots, la.lecture n’étant que le moyen de retrouver sous la forme écrite les mots parlés servant à communiquer les pensées.
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- L’élève-entendant qui arrive sur les bancs de l’école a déjà acquis des idées en assez grand nombre par ce qu’on appelle l’éducation maternelle, — la mère influant, en effet, au plus haut degré sur cette première éducation de l’enfant qu’elle tient constamment sur ses genoux ou près d’elle,
- par ce qu’il conviendrait peut-être mieux d’appeler l’éducation de la famille ou du milieu, car c’est non seulement la mère, mais le père, les frères et sœurs, les parents, les amis qui, par l’échange de leurs pensées devant l’enfant, remplissent chaque jour son esprit d’idées nouvelles.
- Si le maître peut s’appuyer sur les idées précédemment acquises par l’élève-entendant quand il arrive à l’école, il n’en est plus de même pour le sourd-muet. Si nous supposons que rien n’a été fait pour lui jusque-là, il n’a pas encore de forme à donner à ses pensées. Il faut donc commencer par lui apprendre la valeur des mots, afin de lui communiquer le vocabulaire que les autres possèdent déjà.
- Comment arrivons-nous à connaître la valeur des mots? C’est par l’intuition que, nous autres entendants, aussitôt que notre oreille s’ouvre, dans la succession de sons qui nous frappe, nous démêlons peu à peu les sons qui s’émettent en présence de certains objets qu’on nous montre, de certaines actions qu’on nous fait faire; il s’établit par suite un rapprochement entre les sons entendus et les objets désignés.
- 11 peut se faire quelque chose de tout à fait analogue pour le sourd-muet; il lui est possible d’apprendre les mots du langage gesticulé comme nous apprenons ceux du langage parlé. Mais c’est pendant la leçon des autres, pendant la lecture, qu’il doit apprendre cela; et c’est facile, si l’on a soin de présenter à l’attention des enfants des mots qui soient à leur portée , et non pas, comme j’en ai vu pourtant aux premières pages de livres qui leur étaient destinés, des mots peu accessibles à leur esprit, tels que ceux-ci : aréopage, cariatide, zodiaque, etc. Si on leur présente des mois usuels, on en pourra enseigner souvent la signification aux sourds-muets sans interrompre la leçon; il n’y aura qu’à leur montrer les objets qu’ils désignent au moment où on les fera lire sur le tableau et où on les gesticulera. Nos intéressants élèves se formeront ainsi peu à peu un vocabulaire.
- Quand il s’agira de s’assurer qu’un élève sourd-muet se souvient de la valeur d’un mot désignant un objet qui n’est pas dans la classe, on pourra lui faire employer un geste mimique; mais ce ne sera plus comme langage qu’il l’emploiera, ce ne sera que comme moyen de définition d’un objet qu’il n’aura pas sous les yeux. Ainsi, pour un lit, il indiquera qu’il comprend le sens du mot en appuyant sa tête dans sa main comme dans le sommeil.
- A cette seconde étape de l’enseignement de la lecture, le sourd-muet peut, vous le voyez, participer à la leçon, sans trouble pour l’entendant.
- Quant à l’écriture, à peine faut-il en parler; cette expression graphique
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- de la langue frappe l’œil du sourd-muel; il ne s’agit pour lui que d’imiter des lignes, et son regard étant actif, rien ne lui est plus facile. Si j’étais en face d’instituteurs, je leur conseillerais seulement de choisir les mots de façon que, clans la leçon d’écriture, il y eût encore un exercice intéressant pour l’élève et utile à son instruction. Ainsi, il ne faudrait pas que, sous prétexte de lui enseigner la forme de l’y et de lui faire tracer des lettres bouclées, on lui fît écrire un grand nombre de fois des mots comme hypothèque ou hypothèse, mots qu’il ne peut comprendre et qui ne disent rien à son esprit; il faut des mots dont la signification reste dans son souvenir et lui représente des idées familières.
- L’orthographe ! Oh ! c’est là une grosse affaire ! On prétend souvent que quand on procède par une méthode de non-épellation, comme celle dont je vous ai parlé, il peut en résulter plus tard chez les enfants une certaine difficulté sous le rapport de la connaissance de l’orthographe. C’est là une erreur qui a été démontrée par des expériences comparatives.
- L’épellation est un procédé mécanique qui ne fait pas entrer intelligemment clans l’esprit le souvenir de la composition des mots; ce qu’il faut, c’est l’observation intelligente. Cette observation sera bien plus efficace quand, après avoir fait lire à un enfant le mot cl’un seul trait, et s’être assuré qu’il a compris le sens de ce mot, on lui fera comparer le nombre des éléments phonétiques avec le nombre des éléments orthographiques. Si, après avoir fait écrire le mot main, on fait remarquer qu’il y a deux éléments phonétiques représentés par les deux gestes m et ain, tandis qu’il y a quatre lettres, l’élève se rappellera mieux cette observation parce que le geste aura matérialisé en quelque sorte pour lui le son, et la comparaison sera d’autant plus facile que le geste et la lettre arriveront à son regard; tandis que dans la lecture par épellation ordinaire, les lettres arrivent bien à la vue, mais le son arrive à l’oreille. Les deux termes de la comparaison frappant deux sens différents, cette comparaison est moins aisée que lorsqu’elle s’établit entre deux faits perçus par le même sens.
- L’épellation ainsi comprise suit la lecture pour étudier l’orthographe, au lieu cle la précéder, d’une manière illogique, pour arriver à l’énonciation du mot. Pour faire participer le sourd-muet à cet utile exercice, nous allons employer la dactylologie; mais alors elle reprend son vrai rôle, celui d’indiquer les lettres une à une, au lieu de servir à former des mots. Quand l’enfant aura lu le mot main, on pourra lui en faire lire les lettres ; alors le sourd-muet, qui ne pourra pas, au début du moins, énoncer oralement les lettres composant ce mot, pourra les dactylologer. Gomme la dactylologie n’a que vingt-cinq signes, on aura pu l’enseigner rapidement à tous les enfants. Le travail se fera encore en commun ; il introduira le mouvement dans la classe, amusera les enfants, excitera leur attention,
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- permettra le contrôle du maître, tout cela au grand avantage des entendants et des sourds-muets instruits simultanément.
- Si je n’ai parlé de l’écriture qu’à la suite de la lecture, ce n’est pas qu’on doive attendre que la lecture soit arrivée à son point de perfection pour passer à l’écriture. Dès que l’enfant peut tenir un crayon ou une plume, on doit faire marcher les deux choses concurremment; mais, dans un exposé, il faut bien, pour être clair, prendre les sujets l’un après l’autre.
- Ce qui doit encore marcher en même temps que la lecture, c’est la leçon de choses. Je vous demanderai la permission, ici encore, d’emprunter quelques lignes à la personne que j’ai déjà citée. L’ayant, pour ainsi dire, introduite dans l’école, nul mieux qu’elle n’était capable d’expliquer en quoi cette leçon de choses consiste :
- ffII n’est pas une mère, dit Mme Pape-Carpantier, qui, sollicitée par les pressantes questions de son enfant, et mettant entre ses petites mains l’objet de sa curiosité, n’ait été entraînée à lui expliquer l’usage de cet objet, sa forme, sa provenance. Enseignement naïf et familier, toujours écouté par l'enfant avec une attention souriante et une curiosité pleine d’intérêt. Aimable entretien, dans lequel la mère voit avec ravissement éveiller une à une les facultés de son enfant et dans lequel elle trouve elle-même une joie qui est la plus douce récompense. Qu’est-ce donc que cet enseignement fait sur nature et cet entretien où la grâce et la complaisance sont substituées à la rigueur des formes scolastiques? C’est une leçon de choses. Le procédé est simple et naturel, il est à la portée de tous, il suffit de le faire remarquer pour le faire apprécier.»
- Cette leçon de choses, si utile dans l’enseignement, la méthode phonomimique donne à chaque instant le moyen d’y recourir, même dans l’étude des lettres, puisque chaque lettre se rattache à un sentiment, à une idée, à un objet qui peuvent devenir l’occasion d’une explication intéressante.
- Quand les mots, qui, avec la méthode, arrivent rapidement, sont lus par les enfants, chacun de ces mots peut encore donner lieu à des explications de la part du maître, qui saura les varier en les mettant toujours à la portée de son jeune auditoire. Sans doute le sourd-muet ne sera pas en état de suivre tous les détails de l’explication, mais le maître habile saura faire ressortir de chacune des leçons de choses une partie qui puisse être profitable à cet élève.
- Ainsi, je suppose une leçon de choses à propos de la main; — le choix de cette leçon serait moins singulier qu’il ne paraît au premier abord ; l’enfant, qui se sert tous les jours de sa main, n’observe pas toujours la manière dont il en fait usage; — on peut faire remarquer les détails de la main, les doigts, le nombre des phalanges de chacun cl’eux, la manière dont les doigts se plient, comment les ongles protègent leur extrémité. On fera ensuite regarder les pattes des animaux et faire, par opposition, la comparaison de la main avec ces membres qui se terminent par des parties épaisses, grossières et ne servant guère à autre chose qu’à soutenir
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- l’animal. Dans cette leçon, on pourra écrire sur le tableau noir les mots main, doigts, ongles, et faire remarquer au sourd-muet les objets ainsi nommés. Plus tard, la leçon de choses deviendra plus profitable pour lui; mais dès le début, vous le voyez, l’infirme en aura déjà tiré un certain avantage par la connaissance qu’il acquerra de la manière de nommer certains objets.
- Si vous étiez passés avant-hier dans la petite école que nous avons établie dans le Champ de Mars pour montrer notre enseignement , vous auriez pu assister à une leçon sur le sens du goût, donnée à de petits enfants entendants en même temps qu’à des sourds-muets.
- On apporte sur la table du sucre, du sel, du vinaigre. On fait manger du sucre à un entendant et on lui demande quel goût il a. Le goût sucré, répond-il. En même temps, on apprend au sourd-muet le mot sucre; on peut aussi lui en faire manger pour lui faire apprécier le goût particulier de cette substance; il apprend donc quelque chose dans la leçon. On fait comparer le goût salé: l’enfant fait une grimace ; la différence des sensations est considérable. On apprend à l’entendant le nom de la sensation, le goût salé, et au sourd-muet le mot de sel. Pour le vinaigre, c’est la même chose, sauf que la saveur se qualifie acide.
- Loin de moi de prétendre qu’un enseignement quelconque puisse être applicable aux enfants qui n’ont pas l’ouïe à leur disposition; mais si je puis vous convaincre que le meilleur enseignement à donner aux entendants est celui qui s’appliquera avec profit aux sourds-muets, vous conviendrez qu’il y aurait, à ce point de vue, avantage à mettre des sourds-muets dans les classes, puisque cela forcerait l’enseignement à rester toujours logique, à s’appuyer sans cesse sur des faits, au lieu de ne reposer que sur des mots.
- Dans cette salle même, un professeur de Vienne, M. Delhez, est venu faire l’exposé de procédés se rattachant un peu à la méthode Frœbel, qui fait travailler les petits enfants avec des lattes, des bâtonnets, des cubes, etc. Pour arriver à Y éducation des sens, il mettait, par exemple, entre les mains des enfants des cylindres égaux de volume, mais inégaux de poids, afin de leur faire apprécier la différence sous ce second rapport; il plaçait de petits bâtonnets dans différentes positions pour leur faire juger la diversité des directions, le plus ou moins d’inclinaison des lignes. De même pour les grandeurs, pour les distances entre des lignes. Il y a là une foule d’exercices qui sont parfaitement applicables dans des classes où se trouvent des enfants n’entendant pas, puisque tout parlé à l’œil.
- Jusqu’à présent nous n’avons vu que l’enseignement pratique du français, en y rattachant l’enseignement des choses, puisque la langue n’a d’autre utilité que d’exprimer des idées. Quand on a appris la langue par la pratique, il faut l’approfondir davantage et arriver à fanasse. — L’ana-
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- lyse, c’est l’opération par laquelle, regardant avec attention le langage dont on se sert habituellement, on se rend compte du rôle des termes qui en font partie afin d’arriver à l’écrire aussi correctement qu’on le parle.
- Des personnes peu lettrées qui s’expriment clairement, sans offenser l’oreille par l’incorrection du style, aussitôt qu’elles prennent ]a plume en main, se sentent tout embarrassées, et par les efforts mêmes qu’elles font pour donner de la clarté à leur style, elles arrivent à le rendre obscur et diffus. C’est qu’elles n’ont pas été instruites à exprimer leurs pensées sous cette forme. Il faut donc habituer de bonne heure les enfants à parler et à écrire correctement, comme le dit la définition, — définition assez mal placée en tête de toutes les grammaires, l’application du principe devant suivre et non précéder la formule.
- Par quel moyen pourrons-nous faire participer à ces exercices nouveaux, plus élevés, sourds-muets et entendants-parlants? Toujours en faisant appel au regard, la méthode phonomimique offre encore des procédés qui permettent de rendre la leçon commune.
- Que faut-il faire dans l’analyse? Indiquer la nature du mot, les modifications qu’il peut recevoir : de genre, de nombre, de personne. Cela peut s’indiquer au moyen du geste. Chaque nature de mot correspondra à un certain geste, et des géstes supplémentaires, qu’on peut sans inconvénient emprunter à la mimique, indiqueront les modifications de ces mots/Là encore le contrôle du maître pourra s’exercer aisément sur toute la classe, et la nécessité pour les enfants de se mouvoir soutiendra leur attention.
- On fera aussi des exercices au tableau, où les leçons prennent une forme plus concrète, et une autre série de signes écrits viendra indiquer chaque nature de mot, chaque modification que le mot peut subir. Cela épargnera aux entendants ces analyses interminables, dont la mode se perd un peu heureusement, qui consistent à mettre en une colonne verticale tous les mots d’une phrase, et, dans une colonne plus large, à côté, l’explication de l’espèce des mots, du rôle qu’ils jouent. Si, sous chacun des mots, au moyen de -signes abréviateurs, on peut indiquer tons les principes grammaticaux qui doivent régir son orthographe, l’attention aura dû se porter sur toutes les parties d’un texte, et les chances d’erreur se trouveront ainsi diminuées, quoique moins de temps ait été consacré à ce travail. Le temps de lire attentivement suffira presque pour tracer tous les signes.
- Le signe manuel et le signe écrit parlant à l’œil; le sourd-muet, là encore, pourra prendre part à la leçon commune, et, sans que rien soit changé à la direction générale de la classe, profiter des enseignements du maître. Mieux que cela, il pourra servir de moniteur, car avec son œil très vif, très capable de saisir les moindres mouvements, il verra,
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- peut-être quelquefois mieux que le maître, quand les élèves faisant les signes manuels d’analyse se tromperont; les distractions que donne quelquefois l’oreille ne viennent pas le troubler.
- L’étude du français revêt fréquemment la forme de la dictée; c’est la manière de s’assurer que les enfants connaissent soit les règles de l’orthographe d’usage, soit celles de l’orthographe d’accord. Une difficulté que les maîtres rencontrent dans les classes, surtout dans celles des petites localités où plusieurs divisions existent, c’est de faire travailler simultanément tout ce petit monde sans qu’il en résulte un trouble pour les uns quand les autres font certains exercices oraux. Des procédés particuliers atténueront cette difficulté; l’un d’eux est la sténographie. Je regrette cpie cet art ne soit pas plus répandu en France, tandis qu’en Belgique, — on peut le voir par de nombreux cahiers exposés clans le bâtiment annexe qui renferme une partie de l’exposition de ce pays, — la sténographie est appliquée à ce point de vue scolaire.
- La sténographie, dont on s’effraye tant parfois, parce qu’on voit là un art difficile à pratiquer s’il s’agit d’acquérir la vélocité de main capable de suivre le torrent de la parole, la sténographie peut être souvent utile à bien des points de vue, en dehors de cette application spéciale. Elle peut aider à prendre des notes sur une leçon que l’on entend; elle permet de suivre une discussion et d'en recueillir les points saillants; elle aide même le travail solitaire quand on veut mettre sa pensée par écrit. Si l’on se sert de l’écriture usuelle, la lenteur de celle-ci arrête l’élan de l’esprit; souvent on laisse s’échapper la forme ou l’image qui paraissait convenable et qui disparaît au moment où on allait la tracer sur le papier.
- Ce ne sont là que des avantages un peu lointains pour le jeune enfant; il lui faut une utilité immédiate. Eh bien, la sténographie sera pour lui la peinture de la parole, de même que le geste phonomimique la peignait tout à l’heure, mais d’une manière un peu fugitive , puisque une fois exécuté il disparaît pour faire place à un autre. La sténographie aura, au contraire, l’avantage d’être permanente, de montrer sur le tableau noir, sous une forme différente, — à côté du mot parlé comme il s’écrit dans notre langue, avec notre orthographe conventionnelle et souvent bizarre, — le mot parlé tel qu’il sort véritablement de la bouche, avec chacun des éléments qui le composent.
- Ce sera là un moyen de fixer encore plus puissamment dans l’esprit des enfants la différence profonde qui sépare quelquefois l’orthographe de la prononciation, comme dans le mot chant, par exemple, où deux éléments seulement se font entendre, ch et an, tandis que le mot s’écrit avec cinq lettres. Le sourd-muet verra encore là la parole rendue visible pour lui, et après le geste qui l’aura déjà aidé, il trouvera un nouveau point d’appui pour se souvenir des éléments correspondant à l’énonciation des mots.
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- Je me hâte, car l’heure me presse, et après avoir indiqué tout ce qui se rattache de plus ou moins loin à l’étude du français, je ne dis que quelques mots d’une étude qui doit être abordée aussi dans le travail de la première classe, celle du calcul.
- Le calcul sert à tous les moments à l’ouvrier, à la maîtresse de maison, ou négociant, etc.; le calcul est un des éléments importants de l’instruction. Sa base, c’est la numération; il faut commencer à l’enseigner de très bonne heure, afin que les enfants s’en fassent une idée parfaitement nette. Je lisais dernièrement un petit livre rédigé par un délégué cantonal, pour montrer les progrès qu’il serait désirable de réaliser dans l’enseignement primaire. Il y rendait compte d’une visite dans une école. Il avait interrogé un enfant qu’on lui disait assez fort en arithmétique et il lui avait posé cette question : «Si une douzaine d’œufs coûte 60 centimes, combien faudrait-il payer le cent?» L’enfant avait répondu d’abord: 1,000 francs, et sur le signe cl’étonnement de la part de l’interrogateur, il s’était repris en disant : 5oo francs! L’enfant avait l’air de faire une concession. Le problème n’était pas difficile cependant.
- Souvent on fait faire aux enfants des opérations dont ils comprennent mal le but, et des raisonnements qui manquent de base solide, parce qu’on n’est pas parti des faits pour montrer ce que sont les nombres. Au point de départ, on doit, avec de petits bâtonnets, des pois, des billes, leur montrer ce que sont les unités et les nombres que ces unités constituent par leurs combinaisons diverses. Quand on fera manier ces objets par les enfants, le sourd-muet verra les nombres se former sous ses yeux, il pourra donc participer encore à la leçon.
- Comment y introduirons-nous le mouvement que nous voulons faire naître partout, toujours? Encore par des signes très simples; ce seront les doigts qui joueront leur rôle; on comptera 1, a, 3, h, avec les plus longs doigts, en commençant par l’index, puis, par une petite convention facilement admise par les enfants, le pouce comptera pour 5, parce qu’il joue un rôle plus utile. On trouvera occasion de faire une leçon d’histoire naturelle à propos du pouce, qui est possédé par l’homme seul; on rappellera aux enfants un acte qu’ils accomplissent tous les jours en se servant du pouce, inconsciemment peut-être, pour tenir la cuiller en mangeant la soupe, ou pour maintenir une plume, un crayon. A l’aide de différentes positions de la main pour représenter les dizaines, les centaines, on pourra exprimer des nombres variés et les faire écrire par tous les enfants de la classe, sourds-muets et entendants, tous pouvant participer à cet enseignement donné d’une manière concrète.
- Cette instruction simultanée du sourd-muet et de l’entendant est donc possible, grâce au moyen de communication établi entre eux au point de départ et aux divers procédés que je viens de vous exposer.
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- 11 est temps d’arriver à l’autre partie du problème : la réintégration de la parole sur les lèvres des sourds-muets.
- Aucun moyen de communication ne l’emporte sur la parole. Pourquoi cette parole est-elle absente chez les sourds-muets? Ce n’est pas parce que leur organe vocal est altéré; c’est parce que, n’entendant pas, ils ne songent pas à imiter un son dont leur oreille n’a pas la perception. M. Félix Hément, qui a fait dans cette salle même une Conférence très intéressante sur l’enseignement des sourds-muets par un autre procédé que celui que je viens d’indiquer, a expliqué comment les poumons jouent un rôle dans l’acte de la parole; il a montré comment les poumons, qui ressemblent à des soufflets, chassent l’air, et il a ajouté que c’est une quantité d’air plus considérable que celle nécessaire pour la respiration qu’il faut expulser quand il s’agit d’émettre des sons. Quand le sourd-muet a compris ce fonctionnement, il ne s’agit plus que de lui enseigner la série des sons composant l’alphabet oral.
- Mais en face de la parole qu’on peut apprendre aux sourds-muets par l’articulation artificielle, quand ils ont compris comment la matière de la parole pouvait être trouvée, il faut mettre la lecture labiale. Or, l’alphabet labial, qui permet de reconnaître aux mouvements des lèvres les mots émis, est plus long à apprendre que l’alphabet oral. Certaines lettres nécessitent des mouvements de lèvres qui sont facilement perceptibles ; d’autres, au contraire, n’appellent que des mouvements qui se cachent pour ainsi dire dans ces penetralia de l’organisme formés par le larynx, la luette, le palais, les dents, comme les volets d’une maison empêchent l’œil curieux de pénétrer à l’intérieur. C’est là une chose merveilleuse ! Nous qui entendons, qui ne nous préoccupons guère de la manière dont le son se façonne dans la bouche, nous nous étonnons que les yeux puissent arriver à saisir ces mouvements si délicatement nuancés, si peu marqués, des lèvres, de la langue, du gosier. On y arrive cependant, les faits le prouvent; mais, en attendant ce moment, qui peut être long à arriver, il faut que le geste vienne suppléer à l’imperfection de la lecture labiale. Les gestes phonomimiques seront non seulement un secours pour aider à l’acquisition de la parole, constituant des signes de rappel compris avec certitude, mais ils serviront à suppléer à la parole incomprise quand des mots plus difficiles à saisir, des noms propres, des mots peu usités seront employés.
- L’essentiel, c’est le développement intellectuel, c’est à lui qu'il faut apporter tous ses soins. On ne peut imposer aux instituteurs et aux institutrices la tâche d’accepter les sourds-muets dans leurs écoles en s’astreignant pour eux à un travail spécial. Nous nous contenterons de leur dire : Accueillez ces pauvres petits êtres, prenez pour les instruire un moyen qui est excellent pour vos autres enfants; vous aurez ainsi accompli une
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- bonne œuvre sans avoir failli à aucun de vos devoirs; vous aurez répandu la lumière dans ces jeunes âmes, et en ce faisant vous n’aurez nui en aucune façon aux enseignements que vous avez la mission de répandre dans les âmes de vos autres élèves. La parole viendra plus tard, par un chemin détourné, à ces pauvres enfants; accueillez-les, habituez-les à reconnaître la parole sur vos lèvres, et comme leurs petits camarades ne cesseront pas de leur parler, la fréquence des communications qu’ils auront eues dans ces conditions leur donnera, à force d’habitude, la possibilité de reconnaître aussi la parole sur les lèvres des personnes qu’ils n’auront pas encore vues.
- Je ne m’arrêterai pas sur les autres enseignements qui peuvent être donnés à l’école, puisque une fois le moyen de communication établi, tout peut se ramener, pour .ainsi dire, à des leçons de choses ; les leçons de géographie, d’histoire, de physique, de géométrie, etc. pourront être données aux sourds-muets comme aux entendants.
- Tout à l’heure, si vous prenez la peine de vous rendre à l’extrémité du Champ de Mars, vous pourrez voir l’application cle la méthode que nous employons; et la mise en pratique cl’un système vaut mieux, pour porter la conviction dans les esprits, que toutes les explications qu’on en peut donner. Vous verrez l’entrain qui anime tous les enfants, le plaisir qu’ils éprouvent à répondre aux questions qu’on veut leur poser.
- Mais je ne me contenterai pas de dire que la présence des sourds-muets dans les classes n’est pas une cause de trouble pour les entendants. Je puis, sans être taxé d’exagération, aller plus loin et affirmer qu’il y aura quelquefois avantage dans leur présence; le maître y trouvera comme une espèce de pierre de touche pour son enseignement. Quand il rencontrera des difficultés à se faire comprendre par les sourds-muets, il s’apercevra qu’un mot dont il s’est servi, qu’une explication qu’il a donnée peuvent n’avoir pas été compris suffisamment des entendants, et il y reviendra. Ainsi, l’autre jour, dans la petite classe dont je vous parlais, le mot longer avait été confondu par une sourde-muette avec le mot allonger. La maîtresse lui a fait accomplir l’action correspondant au mot et lui a fait comprendre que longer un mur, c’était marcher le long de ce mur, et non pas lui donner une plus grande longueur. Eh bien, l’explication a été profitable à toute la classe et a précisé le sens des deux mots pour tous les élèves.
- Au point de vue des enfants eux-mêmes, on peut tirer du mode d’enseignement que je viens cl’avoir l’honneur de vous exposer, et de l’introduction qu’il permet du sourd-muet dans la classe, un véritable avantage. Ça été une idée charmante que d’appeler jardins d'enfants ces écoles où les jeunes générations, espoir du pays, reçoivent des soins plus essentiels à leur âge qu’à aucune autre époque de la vie. Eh bien, la culture mo-
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- raie des élèves recevra une nouvelle impulsion de la présence cl’un de ces pauvres infirmes auxquels je cherche à vous intéresser. Les entendants, voyant à côté d’eux ce jeune compagnon qui a besoin de leur concours pour son développement intellectuel, se sentiront utiles; ce sentiment, alors même qu’il s’v mêlerait un peu de l’amour-propre naturel chez ceux qui possèdent une certaine supériorité, les rehaussera à leurs propres yeux et leur donnera peut-être, avec un désir plus grand de s’instruire pour transmettre à leur petit condisciple ce qu’ils auront appris, l’ambition de devenir meilleurs pour se faire plus aimer.
- Je m’arrête après ces trop longues explications qui ont pu vous fatiguer. Si j’ai été assez heureux cependant pour porter la conviction dans vos esprits, j’ose exprimer, en terminant, l’espoir que vous voudrez bien joindre vos efforts aux nôtres, à ceux de la Société fondée par mon père, à ceux des instituteurs et institutrices qui se groupent autour d’elle, pour faire prospérer une œuvre qui, en même temps quelle vient en aide à une infortune digne d’intérêt, apporte son contingent modeste à ce grand et si utile travail du développement de l’instruction dans notre pays; développement qui contribuera à rendre à la France, cjue nous chérissons, toute sa grandeur, tout son éclat un moment obscurci, mais aujourd’hui en pleine renaissance. (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures ko minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 19 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LA GYMNASTIQUE DES SENS,
- PAR M. CONSTANTIN DELHEZ.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Jules Rosenfeld , chef d’institution.
- Assesseurs :
- MM. de Codrika, attaché à la direction des sections étrangères ;
- Gréard, inspecteur général de l’instruction publique, directeur de l’enseignement pri mai re ;
- Ch. de Schlichtegratz, directeur commercial, membre de la commission autrichienne de l’Exposition de 1878;
- Julius Sonntag, professeur et délégué du ministère de l’instruction publique en Autriche ;
- Ch. Thirion, secrétaire du Comité central des Congrès et Conférences de l’Exposition universelle de 1878.
- La séance est ouverte à 2 heures 5 minutes.
- M. J. Rosenfeld, président. Mesdames et Messieurs, la conférence à laquelle vous assistez aura pour objet la gymnastique des sens, c’est-à-dire le développement, l’exercice de tous les organes physiques qui servent directement l’intelligence, l’intuition, la réflexion, en un mot la raison de l’enfant.
- La méthode dont il est question s’adresse tout particulièrement aux sens des enfants, chez lesquels ces sens ont une flexibilité et une élasticité qui se prêtent à merveille à une culture délicate.
- Je ne sais pas encore ce qu’il y a d’absolument nouveau dans ce système, mais quelles que soient les nouvelles nuances que l’on va nous faire
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- connaître, elles nous intéresseront au plus haut point ; elles sont d’ailleurs le résultat d’études sérieuses, approfondies, consciencieuses et viennent d’un professeur sérieux lui-même et consciencieux, qui aime les enfants et qui s’en occupe.
- Vous le savez, Mesdames et Messieurs, parmi les cpiestions qui se rapportent à l’enseignement public, une des plus difficiles et des plus ardues est l’enseignement élémentaire ou primaire. Quelque simples que les questions de ce genre puissent paraître, elles sont excessivement compliquées.
- Un auteur du siècle dernier disait : «La jeunesse, l’âge tendre, est comme une toile fine sur laquelle on veut tracer des broderies, dans le tissu de laquelle on veut insérer tantôt de la soie, tantôt du velours, tantôt de l’or; si l’aiguille est trop grosse, si le fil est trop grossier, la toile se déchire, la broderie se soulève, et nous laisse entrevoir un tissu sans valeur! 5?
- Vous comprenez sans aucun doute le sens de cette allégorie. La comparaison est parfaitement juste.
- M. le professeur Delhez, de Vienne, va nous faire connaître de nouveaux instruments qu’il a essayés lui-même, non sans succès; je viens vous prier de vouloir bien lui prêter toute votre attention, qu’il mérite assurément après tant d’études et de recherches pénibles et consciencieuses.
- Quant à moi, qui ai accepté l’honneur de la présidence, je veux être aujourd’hui l’élève le plus docile et le plus attentif à écouter un maître ; si vous le voulez bien, Messieurs, nous serons attentifs tous ensemble, nous ferons ce qu’on doit faire dans une bonne République, réfléchir et travailler tous pour un, chacun pour tous! (Applaudissements.)
- La parole est à M. le délégué de la direction des sections étrangères.
- M. de Codrika , attaché à la direction des sections étrangères. Monsieur le Professeur, avant que vous preniez la parole pour nous initier aux résultats. de vos études sur un suj.et qui embrasse les plus intéressantes questions de l’éducation du jeune âge, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au nom des sections étrangères et de leur chef qui regrette de ne pouvoir assister à cette séance, et de vous témoigner combien elles se félicitent de voir des hommes de votre valeur venir s’associer aux travaux des savants français et contribuer par le concours de leurs lumières à rehausser l’éclat de notre grande fête internationale de l’intelligence et de la paix.
- Une des principales gloires de l’Exposition universelle sera sans doute d’avoir offert aux nationalités du monde entier une occasion d’affirmer la solidarité de leurs efforts dans la voie du progrès et du développement des facultés de l’esprit humain; dans cette pensée, les seclions étrangères vous expriment par ma voix leur sincère gratitude. (Bravo! bravo! très bien!)
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- M. Jules Rosenfeld, président. La parole est à M. le professeur Delhez.
- M. Constantin Delhez :
- Mesdames et Messieurs,
- Un fait que l’on ne constate malheureusement que trop souvenl dans les écoles primaires, c’est le peu de progrès qu’y font les enfants. A quoi faut-il l’attribuer? Deux causes principales et directes, croyons-nous, vont nous mettre sur la voie : l’une, c’est l’inattention; l’autre, la superficialité, que l’on rencontre chez presque tous les jeunes enfants de cet âge.
- L’inattention, parce qu’ils sont adonnés trop exclusivement à des jeux d’autant plus nuisibles au développement de leur intelligence que -les ressorts en sont mieux dissimulés, et par cela même satisfont moins leur besoin de connaître.
- Et si les jeux, cette poésie du jeune enfant, occupent presque à eux seuls tout le premier âge, il faut du moins les choisir de manière qu’ils soient attrayants et propres à éveiller l’intelligence et à activer l’esprit. Mais les jouets qu’on leur donne sont composés trop artificieusement, et l’enfant ne pouvant rien comprendre à leurs mouvements, les tourne, les retourne, les jette, les brise et passe à d’autres; et peu à peu la distraction s’ensuit.
- La superficialité naît à son tour de ce que l’enfant, en entrant dans la vie, a besoin de tout connaître; il cherche partout, il est désireux de tout voir, de tout remuer, de tout posséder à la fois. C’est là une qualité naturelle très précieuse pour son développement; mais à notre époque, dans la situation où il se trouve, placé comme entre deux créations, l’une naturelle, l’autre artificielle, dans un milieu aussi varié et dans l’impossibilité où il est, faute de bons instruments et souvent sans guide, de pouvoir satisfaire son besoin de connaître, cette précieuse qualité, dis-je, l’entraîne pour ainsi dire dans tous les sens, et l’empêche de s’arrêter nulle part.
- Il faut que l’on ait soin de diriger sa curiosité, de lui montrer les choses dans un ordre convenable, sinon il s’égare, court d’un objet à un autre, et la superficialité en résulte.
- En outre, il y a une lacune dans l’éducation de l’enfant, un trouble dans l’économie des rouages organiques. Objet, d’abord, des soins maternels au sein de la famille, dans la crèche ou dans la salle d’asile, où ces soins se continuent plus ou moins fidèlement, on voit avec satisfaction, même souvent avec étonnement, cette jeune intelligence acquérir, comme en jouant, une foule de connaissances à sa portée.
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- Commence-t-on à vouloir passer à l’instruction proprement dite, ce mouvement s’arrête, et les résultats deviennent nuis.
- Il jouait tantôt, il est encore animé de son jeu, et on l’en arrache pour le mettre sur les bancs d’une école, au milieu de livres froids et inanimés, sans trop songer qu’on , fait violence à sa nature. Avant que l’enfant s’occupât de livres, il faudrait non seulement qu’il connut les choses dont les livres vont lui parler, mais encore qu’il fût mis en possession d’instruments perfectionnés propres à les lui faire connaître.
- Ces moyens, que l’on néglige trop de développer, et qui constituent cette lacune dont nous venons de parler, ce sont les cinq sens, au moyen desquels on pourrait activer l’intelligence de l’enfant, le rendre attentif, lui donner des choses une notion exacte, directe, et la lui donner d’une manière attrayante et conforme à sa nature.
- Si le jeu, cette poésie de l’enfant, trop longtemps prolongé, a souvent pour résultat de rendre l’enfant inattentif et superficiel, il faut toutefois bien se garder de le supprimer trop brusquement, mais d’en opérer de bonne heure la transformation en exercices intéressants, qui préparent doucement la transition du jeu au livre, de l’amusement puéril à l’attrait intelligent. Avant la bibliothèque, créons le musée.
- C’est ce que l’auteur a tâché de réaliser dans la mesure de ses forces.
- Quand un laboureur veut ensemencer son jardin ou son champ, la première chose qu’il fait n’est pas de prendre la semence et de la répandre sur le sol; mais il s’occupe d’abord à préparer la terre, à la disposer selon le but qu’il se propose.
- Or, on a souvent comparé l’instruction de l’enfant à la culture d’un jardin, et l’instituteur au jardinier; et l’on trouve cette parabole fort juste. Pourquoi donc n’agit-t-on pas chez l’enfant en conséquence et ne prépare-t-on pas aussi chez lui le sol pour la semence intellectuelle? L’arracher du jeu, ainsi que je viens de le dire, sans transition, pour le mettre sur le banc d’une école, c’est, je le répète, lui faire violence: aussi pleure-t-il; tantôt il riait. Tâchons de lui éviter ces souffrances et de sécher ses pleurs. Présentons-lui l’étude d’une manière agréable. Qu’il concoure avec nous à en préparer le sol !
- Quand on veut bâtir un édifice, on doit apporter un soin égal à toutes les parties delà construction ; non seulement le faîte, le fronton demandent à être décorés, mais la base, les fondations doivent aussi en être profondes et bien assises. L’éducation de l’enfant, n’est-ce pas en réalité, et du commencement à la fin, une véritable construction, et ne peut-elle pas, dans une certaine mesure, être comparée à la construction d’un édifice, qui sera d’autant plus parfait que toutes les parties, depuis la base jusqu’au sommet, auront été l’objet des soins les plus attentifs?
- Commencer à instruire l’enfant, à lui apprendre les choses avant d’avoir
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- préparé scs organes, ses facultés pour les concevoir, n’est-ce pas agir à peu près comme celui qui voudrait bâtir un édifice sans en poser les fondements? Et si Fins traction primaire peut se comparer au rez-de-chaussée de l’édifice de l’enseignement, ne peut-on pas considérer l’éducation préparatoire comme les bases ou fondements qui en assurent la solidité?
- Il est donc essentiel de commencer, soit en bon jardinier, en labourant le sol intellectuel, soit en architecte prudent, en donnant à l’édifice une base solide. C’est là ce que Fauteur de la k Gymnastique des sens» a tâché de faire dans la suite des exercices qu’il a réunis en un système progressif, dont il va avoir l’honneur de vous présenter l’ensemble ainsi que la marche du procédé pratique, qui, joint à la démonstration, vous expliquera mieux sa pensée.
- Voici l’exposé général de la méthode : Les exercices qui en font partie, réunis et groupés harmoniquement, s’adressent à tous les sens : à l’ouïe, au toucher, à Fodoiut, au goût et surtout à la vue.
- Toutefois certaines personnes pensent qu’il n’est pas nécessaire de développer les sens du goût et de l’odorat; mais je répondrai que, la nature nous ayant donné ces facultés, je ne vois pas pourquoi nous les négligerions. Je crois, pour ma part, qu’il faut, autant que possible, dans l’éducation de l’enfant, aider au développement de toutes les facultés et les cultiver toutes, comme les diverses parties d’un tout, je ne dirai pas également, mais dans l’ordre de leur valeur et de leur importance. C’est dans cette pensée et dans ce but que Fauteur a imaginé des exercices pour tous les sens.
- Je ferai remarquer que les sens étant indépendants l’un de l’autre, il paraîtrait indifférent de commencer par l’un ou par l’autre. Toutefois, fidèle au principe que j’exposais tout à l’heure, et qui consiste à éviter le brusque passage du jeu à l’étude, je cherche à commencer par des exercices agréables à l’enfant.
- Voici, sans vouloir restreindre l’initiative de l’éducateur, quel est d’ordinaire l’exercice par lequel je commence: c’est celui des couleurs.
- J’ai devant moi des enfants de trois, quatre et cinq ans; je leur présente d’abord une planchette peinte en rouge et une autre peinte en bleu, et je leur demande si elles sont semblables. L’enfant interpellé me répond que non. Je lui demande alors en quoi elles diffèrent. Il le voit, mais il ne sait s’exprimer. Puisque j’ai appelé son attention sur ce point, c’est à moi de satisfaire sa curiosité et de répondre moi-même à la question que je lui ai posée. Je lui dis : « Cette planchette est rouge et celle-là est bleue. » Voilà de l’intuition directe. L’enfant sait dès lors que cette planchette est rouge, que celle-là est bleue; mais ce n’est pas suffisant, car si je ne lui donnais que l’intuition de la chose, il en aurait seulement la sensation, sensation que je voudrais appeler organique, et dont il ne conserverait
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- qu’un sentiment vague. Il faut encore que ce sentiment de la chose, pour passer dans l’esprit, se transforme en une perception exacte, précise.
- A cet elfet, je dis à l’enfant : «Si vous avez bien saisi ce que c’est que le bleu et ce que c’est que le rouge, placez donc le bleu au-dessus du rouge .. . (ou au-dessous). ??Si l’enfant a compris, il exécute le mouvement indiqué, et je suis certain qu’il sait distinguer ces deux couleurs; je suis certain aussi qu’il a fait attention à ce que je lui ai dit; que non seulement il a fait attention, mais qu’il a réfléchi et qu’il a jugé; car il ne pourrait avoir résolu ce petit problème (on peut l’appeler ainsi), quelque simple qu’il soit, sans ces trois opérations de l’intelligence.
- Il se pourrait pourtant qu’il n’eût réussi qu’accidentellement. Il est nécessaire que je m’en assure, et je lui dis, par exemple, de placer le bleu à gauche (ou à droite) du rouge. S’il le fait, il ne peut plus y avoir de doute.
- Lorsque l’enfant a bien saisi et qu’il distingue sans hésiter ces deux couleurs, je lui présente une autre nuance de rouge plus pâle, que je place entre la fiche bleue et la rouge, et je lui demande : «Et ceci, est-ce du bleu ou du rouge ? ?? Comme je lui ai posé l’alternative, il me répondra sans doute : «C’est du rouge.?? Si je lui avais demandé si cette nouvelle planchette était encore du rouge, il m’aurait dit sans doute que non, car il ne connaissait encore qu’un rouge. Mais ce n’est pas encore le moment de lui présenter des difficultés; il faut, par l’alternative, le maintenir dans le droit chemin. «Est-ce du rouge ou du bleu??? Il me répond donc : «C’est du rouge.?? Je lui dis que c’est bien. — «Mais ces deux rouges se ressemblent-ils? — Non.— Quelle différence y a-t-il entre eux??? Ici j’appelle son attention sur un nouveau point encore inconnu; et il ne saura me répondre. Comme la première fois, sa curiosité est éveillée et je dois la satisfaire. Je lui dis donc : Le rouge que vous voyez là est du rouge foncé, et celui-ci, c’est du rouge clair, ou vice versâ.
- Lorsque je lui ai fait comprendre ce que c’est que du rouge clair et du rouge foncé, lorsque je me suis assuré qu’il les distingue l’un de l’autre sans hésitation, je l’appelle à juger par analogie.
- 11 connaît déjà le bleu en général, qu’il a appris à distinguer du rouge; je place à côté de cette première fiche une fiche de bleu plus foncé et je lui demande : «Est-ce que celte nouvelle planchette est du bleu ou du rouge? — C’est du bleu. — Se ressemblent-ils, ces deux bleus? — Non. — Alors quelle différence y a-t-il ? ?? Les enfants intelligents sont bientôt capables de raisonner par analogie, en se disant: «J’avais tout à l’heure du rouge clair et du rouge foncé sous les yeux, ?? et, par analogie, ils répondent : «Ceci est du bleu foncé, et cela du bleu clair, etc.??
- La collection complète de modèles, comprenant des fiches des sept couleurs primitives avec vingt nuances pour chacune, permet de varier ces
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- exercices de maintes manières, et l’enfant arrive bientôt non seulement, à connaître les deux nuances extrêmes de chaque couleur, mais trois, quatre, six, dix de ces nuances, et à les disposer suivant un ordre quelconque qu’on lui indique. (Le manuel explicatif qui accompagne les collections d’objets donne tous les détails à cet égard.)
- Je ne m’arrête pas plus longtemps sur cet exercice, ayant à vous parler d’un grand nombre d’autres. Je passe à celui qui sert au développement et au perfectionnement du sens de l’ouïe.
- Voici des rondelles de différents métaux et de différentes grandeurs : cinq rondelles ou disques de diamètres différents pour chaque métal.
- Je montre d’abord à l’enfant deux de ces disques et je lui demande s’ils ont le même aspect. Il me dit que non. «Quelle différence y a-t-il? — L’un est noirâtre, l’autre est blanchâtre. ?? Il est évident que si l’enfant ne connaît pas la couleur, je la lui nomme. Mais ce n’est pas tout; une fois la couleur trouvée, je veux lui montrer que les métaux ont encore une autre propriété; je l’invite à écouter. Je frappe alors sur les rondelles de métal : elles font entendre des sons différents. Je lui adresse alors la question, qui toujours revient: «Ces deux sons sont-ils semblables ? 55 Je les fais résonner de nouveau, et je l’appelle à les comparer, tout en regardant les objets. A ma question, il répond que non. En quoi diffèrent-ils? Il n’en sait rien. Je lui fais remarquer que l’une des rondelles résonne et que l’autre rend un son sourd. Après les avoir fait résonner à plusieurs reprises sous ses yeux, je lui dis de se retourner, et, frappant sur Tune ou l’autre des rondelles, je lui demande laquelle j’ai touché. Il me répond: «Celle qui résonne (ou l’autre). ?? Je lui apprends alors que le métal qui résonne et qui est noirâtre est du fer, et l’autre qui est blanchâtre et sourd, de l’étain ; j’ai ainsi appelé l’attention de l’enfant sur deux qualités propres aux métaux. Il sait à présent que le fer est noirâtre et résonne, et que l’étain est blanchâtre et sourd.
- On comprendra qu’il faut souvent revenir sur ces exercices, car c’est par la répétition et la comparaison que s’acquiert l’habitude de l’observation, si indispensable aux progrès. Nous avons, du reste, de trois à six ans pour préparer le terrain et poser les fondements de l’édifice.
- Après avoir fait connaître à l’enfant la distinction des métaux par le timbre, je lui fais remarquer que les rondelles ne sont pas de même grandeur. Puis, lui faisant de nouveau prêter l’oreille, je frappe sur une grande rondelle et puis sur une petite, et je lui demande si ces deux rondelles résonnent de la même manière, si les deux tons sont identiques; l’enfant me dit que non. « Quelle différence y trouvez-vous ? ?? Il l’entend bien par intuition, mais il ne sait pas s’exprimer. Je lui apprends alors que l’un des deux sons est «grave?:, l’autre «aigu??.
- Vous voyez, par ces quelques exemples, que le système d’interrogations
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- est toujours ie même; il est fort simple, et lorsqu’une fois on est entré clans l’esprit de la méthode, on n’a qu’à poursuivre, les choses se présentant toujours dans le même ordre : Ces objets se ressemblent-ils? — En quoi diffèrent-ils ? etc.
- Lorsque j’ai bien fait comprendre à l’enfant la différence qu’il y a entre le ton aigu et le grave, je poursuis avec deux ou trois métaux et disques de différentes grandeurs, ce qui varie les exercices à l’infini.
- Remarquez bien que, dans mon système, je n’appelle l’attention de l’enfant que sur les qualités simples et physiques des corps et non pas sur des objets composés, si ce n’est en guise de répétition. Il ne faut pas chercher à compliquer les exercices, ne jamais présenter à l’enfant qu’une seule chose à la fois, ne lui donner qu’une seule difficulté à vaincre; mais marcher constamment et graduellement en avant.
- Passons maintenant à un autre exercice concernant le sens du toucher et qui est destiné à donner à l’enfant une idée de la résistance élastique des corps, sensation qu’il éprouve et rencontre à chaque pas dans la nature.
- Je lui présente d’abord divers objets qui se ressemblent absolument à la vue, je les lui fais toucher et presser, lui demandant lequel offre le plus de résistance. Après les avoir pris à la main et en avoir pressé le ressort l’un après l’autre, il me les dispose dans tel ou tel ordre indiqué.
- Lorsqu’on passe à des exercices d’une nouvelle espèce et s’adressant surtout à un autre sens, il est important de bien choisir les objets à apprécier, afin que l’enfant arrive facilement à saisir les différences.
- Il s’agit maintenant d’attirer l’attention de l’enfant sur les différences de température dans les corps. Je me sers à cet effet de plusieurs petits flacons de forme semblable; dans l’un je mets de l’eau assez chaude, dans l’autre de l’eau froide; je lui demande si, à la vue, il trouve, entre ces deux flacons, une différence. Il me répond naturellement qu’il n’en trouve aucune; alors je les lui fais toucher. Dès qu’il les a pris à la main, il me dit : «Oui, il y a une différence. — Laquelle? — L’un est chaud et l’autre est froid. »
- C’est ainsi que j’attire l’attention de l’enfant sur cette sensation nouvelle et que je lui en donne la perception exacte.
- Je lui présente alors un troisième flacon contenant de l’eau tempérée; puis un quatrième, puis un cinquième; enfin je varie les nuances de ces sensations de chaud et de froid, comme j’ai varié les nuances des couleurs et comme j’ai également varié les sons. C’est un système continu, logique, qui se retrouve dans toutes les parties de la méthode.
- Le principe, je le répète, c’est l’intuition directe; j’apprends à l’enfant non plus à voir, mais à regarder; non plus à toucher, mais à sentir; non plus à entendre, mais à écouter. J’appelle ses sens à l’activité; je les
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- intelligente, dirai-je, et comme les objets que je lui présente peuvent se remuer, se déplacer, qu’il peut les manier à volonté, — car, dans ces exercices, l’enfant est appelé à faire ce que je fais ici, — il s’y intéresse considérablement, il n’est jamais las, il voudrait toujours continuer, aller plus loin. L’expression: «Soyez attentif» est exclue de cette éducation.
- J’ai donc appris à l’enfant à sentir ce que c’est que le froid, le chaud, le iiède à différents degrés.
- Voici encore pour le toucher un autre genre d’expérience.
- Ce sont des cylindres exactement semblables que je montre d’abord a l’enfant, en lui demandant s’ils se ressemblent? Il me répond sans doute que oui. Je les lui donne alors à la main, et il est étonné de la différence. C’est toujours, comme vous le voyez, par cette première question que j’attire l’attention de l’enfant sur les choses. Je commence par lui donner la sensation simple de l’objet dont je veux lui donner l’idée. Ainsi, quand je lui mets à la main ces cylindres, il me répond qu’ils ne sont pas semblables. Je lui demande alors : «Quelle différence y a-t-il?» Souvent il ne le sait pas. Je lui explique alors que l’un est lourd, l’autre est léger; je lui donne ainsi les deux termes extrêmes de toutes les appréciations qu’il aura à faire dans la vie sur les poids. Je continue et je lui donne ensuite un troisième cylindre intermédiaire entre les deux premiers en lui disant de les comparer; il dira : «Voilà le plus lourd, voilà le plus léger, voilà Je moyen.» Je lui dis alors de les ordonner de manière que le plus léger soit à gauche, puis à droite, puis au milieu.
- Il faut toujours varier les exercices; il faut, chaque fois qu’on interroge l’enfant, y joindre un petit problème qui l’oblige à réfléchir et à penser; c’est là l’esprit du système, ce qui intéresse beaucoup l’enfant, pourvu qu’on ne lui donne rien de trop difficile et qu’on ne le décourage pas. Quand il peut réaliser ce qu’on lui demande, il est toujours content et joyeux.
- Une autre fois, je lui dis : «Prenez le cylindre moyen et placez-le horizontalement sur la table. » C’est là encore un problème que je lui pose et que je varie sans cesse. On aura eu soin de lui apprendre d’avance ce que c’est que : à droite, à gauche, horizontalement, etc. L’éducateur aura soin de prévoir et d’ordonner les exercices de façon que les choses nécessaires précèdent toujours celles qui les suivent et qu’elles aident à leur explication.
- Les premiers exercices de cette série ne sont qu’approximatifs; plus tard on lâche d’en bien faire distinguer à l’enfant les deux termes extrêmes, par exemple, 5o grammes et 5oo grammes, pour qu’ils lui servent de points de repère; puis on lui donne des poids intermédiaires de 100, 200 grammes, etc., à apprécier.
- Nous arrivons maintenant à l’un des exercices les plus utiles; il consiste
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- dans ces petits bâtonnets de 1 à 20 centimètres, gradués d’un côté, et servant à exercer l’enfant à apprécier les longueurs, les nombres, les distances, les directions et dimensions en tous sens.
- Je demande d’abord à l’enfant : «Est-ce que ces deux bâtonnets sont semblables ?» 11 me répondra : «Non!?? S’il disait oui, et cela pourrait arriver, si je les plaçais à une trop grande distance, je ne lui dirais pas qu’il se trompe, mais je rapprocherais peu à peu ces deux objets jusqu’à ce qu’il pût se corriger de lui-même et me dire : «Ils ne sont pas égaux; il y en a un plus grand que l’autre. » C’est ainsi que j’appelle l’enfant à corriger lui-même ses erreurs.
- Il faut, autant que possible, que l’enfant soit actif, qu’il marche devant vous, qu’il cherche à saisir chaque pensée que vous aurez descendue à son niveau, et enfin qu’il la réalise par lui-même. Il ne faut pas beaucoup de mots aux enfants; ce que vous leur dites s’oublie; mais ce qu’ils cherchent, ce qu’ils trouvent par eux-mêmes, ils le conservent.
- Passant encore à un autre exercice, je prends deux planchettes et je lui demande : «Ces deux planchettes sont-elles dans le même sens? Se ressemblent-elles quant à la disposition?» Il me répond : «Non.» Peut-être me dira-t-il que l’une est couchée et l’autre debout. Pour le moment, j’accepte sa réponse ; plus tard je lui dis que la première est horizontale et l’autre verticale.
- Je donne alors une autre direction aux planchettes et je demande à l’enfant si elles sont encore verticales et horizontales. Il me dira que.non. Je lui fois alors remarquer qu’elles sont penchées ou obliques à droite ou à gauche. Enfin, il y a des combinaisons sans nombre : plus penché, plus oblique ou moins oblique.
- Tout cela forme l’œil; mais cet exercice a encore une autre valeur. Voici : Quand je place ces planchettes devant l’enfant, je lui dis : «En remarquez-vous bien la direction? » Il me dit : « Oui. — Eh bien ! faites-en le signe de la main. » Il le fait parfois de travers; mais quelques exercices suffisent pour lui faire sentir la différence et se corriger. Je lui montre d’abord à décrire la direction horizontale, de gauche à droite, etc. Ces mouvements de bras, qui paraissent n’être qu’un jeu pour lui, sont très avantageux dans l’étude clu dessin. La direction de l’œil et la direction du bras se confirment réciproquement; et quand plus tard l’enfant a une ligne à tirer, il est bien plus apte à le faire que celui qui n’a jamais fait ces mouvements de la main. Enfin, dans les exercices de ce système, il y a une quantité de choses que l’intelligence de l’instituteur doit saisir et qu’il serait nuisible même de préciser d’avance.
- Plus tard je donne à l’enfant cette petite planchette de 1 centimètre, dont je lui fais bien remarquer la grandeur, lui demandant de la comparer à quelque chose qu’il porte sur lui, à la largeur de son doigt, par
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- exemple, à un bouton de son babit, afin qu’il ait toujours quelque chose qui lui rappelle cette base de nos longueurs. Ensuite je lui dis : «Voici une autre planchette; est-elle semblable à la première? — Non. — Quelle différence y a-t-il? — Elle est plus grande.» Si je lui demande : de combien, il n’en saura rien; je l’aide alors; je rapproche cette deuxième planchette (de 2 centimètres) de la première (de 1 centimètre) et j’en prends une troisième (aussi de 1 centimètre), que je place sur la petite. Et il voit que deux de ces petites planchettes réunies, qu’il a nommées 1 centimètre, font juste la hauteur d’une planchette de 2 centimètres. Cet exercice, qui paraît futile, est plus important qu’on ne le croit à première vue; car les enfants qui savent assez vite compter 1, 2, 3, h, ne peuvent aussi facilement concevoir les longueurs; il faut les y amener peu à peu. En continuant ainsi, l’enfant parvient en quelques jours à distinguer à la vue les longueurs de A, 5 centimètres et plus. On est étonné de voir l’exactitude du coup d’œil des enfants. Cela se conçoit pourtant; leurs sens, encore frais, ne sont pas émoussés par des contrastes et des fatigues qui viennent les troubler; ils ont souvent une justesse que les nôtres n’ont plus.
- J’apprends donc à l’enfant à saisir à vue les longueurs; puis après chaque exercice, mais surtout chaque jour, après chaque leçon, si vous voulez, je demande à l’enfant de mettre en pratique tout ce qu’il a appris. Ainsi, pour les couleurs, je lui demande de passer en revue les couleurs du salon, de ses habits, ou encore des fleurs qu’il a sous les yeux. Je fais de même pour les longueurs, etc.
- Je passe alors à l’appréciation des distances : je prends deux planchettes et je demande à l’enfant si elles sont également éloignées d’une troisième. Il me répondra d’autant plus sûrement qu’elles seront plus ou moins rapprochées et plus faciles à saisir. On passera alors de la comparaison relative à la comparaison absolue en décimètres. Les distances se saisissent plus difficilement que les longueurs, car la distance n’est pas une continuité, c’est un vide. Le coup d’œil, pour les distances, est plus difficile à acquérir ; mais par les rapprochements successifs de ces exercices, on arrive à le lui donner.
- On place un, deux, trois objets ou plus à côté l’un de l’autre et l’on dit à l’enfant d’apprécier à l’œil à quelle distance ils se trouvent. On l’exerce d’abord sur des distances de 2, 3, k centimètres, et ainsi de suite.
- Voici un autre genre d’exercices :
- J’appelle l’attention de l’enfant sur la surface des corps; il y a des corps lisses, il y en a de rudes, de rugueux. Je lui présente deux pièces que voici et je lui dis : k Passez doucement votre doigt là-dessus. Est-ce que ces deux objets se ressemblent ? — Non. — Quelle différence y a-t-il?» Il n’en sait rien. Je lui explique alors que l’un est rugueux, l’autre poli ; il saura
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- donc plus tard distinguer ces deux propriétés. Vous voyez que je fais ici ce que j’ai fait pour les distances, pour les couleurs, etc. C’est un système constant reposant sur l’intuition et la comparaison.
- Il y a aussi dans la voix de l’homme un sujet d’étude pour l’enfant, mais on le néglige ordinairement; il faut lui faire bien sentir, bien écouter, et aussi bien imiter les sons de la voix. On trouve que les enfants, dans les écoles, ont la prononciation plus ou moins défectueuse. Si, dans le jeune âge, de trois à six ans, avant de les envoyer à l’école, on exerçait leur oreille et leur organe vocal, on arriverait à diminuer de beaucoup ce défaut.
- Je suppose que je sois dans une classe; je dis aux enfants : «Écoutez bien, et surtout regardez bien ma figure; » et alors je prononce à haute et intelligible voix, la bouche ouverte : A. Je leur dis: «Vous avez bien entendu?— Oui.'—Eh bien ! répétez ce que j’ai dit.» Et les enfants de dire: a; je veille à ce que ce ne soit pas un a mal prononcé, mais un son pur. Ensuite, je leur dis : «Quel est donc l’organe avec lequel vous avez prononcé cet a?» Les uns me diront la bouche, d’autres les lèvres. J’appelle alors plus spécialement leur attention sur les parties actives de l’organe de la voix; ainsi, je leur dis : «Pour prononcer cet a, ouvrez en même temps les lèvres, la bouche et le gosier, et prononcez aussi fort que possible, toutefois sans crier. » Puis, quand ils ont bien prononcé, je le leur dis. Je mets alors devant leurs yeux, sur la table, la lettre a, mais sans rien leur dire. S’ils me demandent ce que c’est, — et ils me le demanderont, — je leur clis : «C’est le signe que vous avez bien prononcé, le son a.» Je ne leur dis pas : «C’est un a,» cela ne serait pas vrai; Ya est un son; il ne se voit pas. Je leur dis alors, en montrant la lettre : «Chaque fois que je vous montrerai ce signe, vous prononcerez la même chose : a.»
- Je passe alors à l’I. Je dis aux enfants : «Écoutez bien et regardez la position de ma bouche ; » mais il faudrait pour cela n’avoir pas de barbe. (Sourires.) Je prononce i, en laissant le pavillon labial ouvert comme pour l’a, et je demande : «Est-ce que j’ai remué les lèvres? — Non. — Si je prononce i a, les lèvres restent les mêmes; mais n’y a-t-il pas autre chose qui se remue, qui change?» Alors les enfants cherchent; je les aide, et à cette demande : «Est-ce que le gosier ne remue pas?» ils me diront: «Oui. — Se resserre-t-il ou s’ouvre-t-il? — Il se resserre. » Quand ils ont bien prononcé, je mets un % devant eux, et s’ils me demandent ce que c’est, je leur dis : «C’est le signe que vous avez bien prononcé, i. » Je leur fais répéter maintes fois ces deux sons; tantôt séparés, tantôt réunis.
- Je procède de la même manière avec OU. Ici ce n’est plus le gosier, ce sont les lèvres qui se resserrent, et je le leur fais remarquer bien attentivement; de sorte que peu à peu les enfants, tout en apprenant à bien prononcer, apprennent aussi par quel mouvement de l’organe les lettres
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- ou plutôt les sons se prononcent. Cet exercice est encore plus facile et plus caractéristique pour eux en ce qui concerne les consonnes.
- Je regrette que le temps ne me permette pas d’insister, car j’aurais encore plusieurs points à développer ; ces développements se trouvent d’ailleurs compris dans l’ouvrage qui accompagne les collections d’objets à titre de manuel explicatif.
- J’ai encore ici un autre objet : c’est un tableau, ou plutôt une scène de campagne, un paysage où il y a une foule d’objets de la vie ordinaire, des personnes, des animaux, des groupes plus ou moins nombreux qui agissent. Je me sers avec avantage de ce tableau pour intéresser et en quelque sorte récompenser les enfants. Je leur dis : «Allons faire une petite promenade à la campagne, ?? et, chacun son petit tableau à la main, de se mettre en marche (sans quitter la salle).
- Dans le commencement, lorsqu’on donne le tableau à l’enfant et qu’on lui demande : «Que voyez-vous?55 II ne sait parfois que répondre. 11 voit tant de choses à la fois qu’il ne sait les distinguer; il va de l’une à l’autre sans s’arrêter. Mais si vous lui dites : «Ne voyez-vous pas un homme, une maison, un cheval??? le voilà en train et il continue. Après lui avoir laissé quelque temps nommer à volonté les objets qu’il voit, vous lui dites de se servir de telle ou telle formule particulière, par exemple : Voilà un cheval, voilà une montagne. — Ce cheval est vif, cette tour est ronde, etc.
- J’appelle ainsi son attention sur les qualités clés objets qu’il connaît déjà; il sait ce que c’est que grand, haut, droit, courbe, rond, etc. Eh bien! il cherche des objets qui aient ces qualités, et il s’en sert pour faire de petites phrases, mais toujours des phrases correctes, comme celles que nous venons de citer. Ces petits exercices phraséologiques l’intéressent considérablement, et on l’amène ainsi à dire les choses d’une façon régulière et sans fatigue. Ce 11’est pas comme lorsqu’on lui présente un livre et qu’on lui fait lire : «Le cheval de mon père est blanc; ma sœur est au jardin, etc., ?? où il ne trouve rien; tandis que dans le tableau il y a de la vie, du mouvement; ce sont des choses qui se meuvent, qu’il anime, qu’il fait sauter, courir, etc.
- Nous n’avons pu encore parler des formes — et il y en a une quantité — ni des angles et de leurs secteurs que voilà. Le temps ne nous permet pas de nous y arrêter. Disons du moins que, par notre système, l’enfant se trouve préparé pour le dessin, pour la peinture, pour les arts industriels, dont la base est la connaissance des couleurs; pour la musique, puisqu’elle a pour principe les sons.
- Qu’il nous soit encore permis en terminant de citer quelques-uns des avantages devant nécessairement ressortir pour l’enfant cl’abord, et pour l’homme ensuite, de l’emploi de ce nouveau système d’éducation dit la Gymnastique des sens.
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- D’abord, la culture graduelle de tous les sens, ces instruments providentiels que nous a donnés la nature pour nous mettre en rapport avec le monde extérieur et nous en faire acquérir les idées, qui seront d’autant plus précises que ces instruments seront plus parfaits.
- Ensuite, l’habitude donnée à l’enfant, par nos exercices, de penser, de réfléchir et de juger des choses par lui-même.
- Enfin, un emploi plus fructueux de trois années de l’enfance, ordinairement perdues pour l’instruction, et durant lesquelles nous préparons profondément le sol intellectuel.
- L’avantage, pour l’homme, c’est l’habitude et la puissance acquises de juger par lui-même.
- Sous le rapport social, notre système développant à la fois et progressivement, dès l’enfance, toutes les énergies intellectuelles, élargit sans cesse pour chacun le cercle de ses aptitudes et fournit à tous de plus nombreux points de contact pour les relations de la vie.
- Mais pour que les avantages de notre système soient effectivement obtenus, il faut que l’éducation des sens devienne une réalité, surtout dans les écoles élémentaires, les jardins d’enfants et la famille.
- En travaillant à cette réalisation dans la famille et dans l’école, chacun de nous peut concourir au perfectionnement de l’homme et à son bonheur. (Applaudissements.)
- M. J. Rosenfeld,président. Mesdames et Messieurs, avant de nous séparer, il est de mon devoir, en remerciant l’auditoire de son attention, de remercier M. le professeur des démonstrations qu’il a bien voulu nous faire. Il arrive de loin, de bien loin; et, comme je l’ai dit au commencement de cette conférence, de tous les problèmes de l’enseignement public, le plus difficile et le plus ardu, quoiqu’il paraisse le plus simple et le plus facile, c’est celui qui se rapporte à l’enseignement élémentaire, à l’enseignement primaire, qui est la base de tout enseignement. On a dit longtemps : La France est en retard! Je puis dire quelle ne l’est plus, grâce aux hommes éminents qui sont à la tête de la Direction générale. Chaque nouveau coup d’œil est pour nous un nouvel éducateur vers la voie du progrès, et la République française veut le progrès. (Applaudissements prolongés. )
- La séance est levée à 3 heures i5 minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 3 SEPTEMRRE 1878
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’UNIFICATION DES TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES,
- PAR M. B. DE CHANCOURTOIS,
- INGÉNIEUR EN CHEF AU CORPS DES MINES,
- PROFESSEUR DE GEOLOGIE À L'ÉCOLE NATIONALE DES MINES.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Daubrée, Membre de l’Institut, Inspecteur général, Directeur de l’École des Mines, Professeur au Muséum, suppléé, à l’ouverture de la séance, par M. Laussedat, Colonel du Génie, Professeur au Conservatoire des Arts et Métiers.
- Assesseurs :
- MM. Bouquet de la Grye, Ingénieur hydrographe de première classe; Glordano, Directeur général des Mines du Royaume d’Italie;
- Goulier, Colonel du Génie, Professeur à l’Ecole du Génie et de l’Artillerie; Maunoir, Conservateur des archives des cartes au Dépôt de la Guerre, Secrétaire général de la Société de Géographie;
- Rouby, Chef d’escadrons d’Etat-major, Chef de section au Dépôt de la Guerre.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Laussedat, président. M. Daubrée, membre de l’Institut, un des dignitaires de la Société de Géographie, qui a accepté la présidence de cette Conférence, se trouvant retardé par un devoir officiel, j’ai été invité par mon ami M. de Chancourtois à prendre place au fauteuil, et je dois certainement cette mission à nos anciennes relations, car M. de Chancourtois a pour parrains ici des hommes d’un grand mérite, qui auraient pu mieux que moi l’introduire auprès de vous. Vous voyez en effet au bureau :
- M. Giordano, Directeur général des Mines du Royaume d’Italie, qui, après
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- avoir exploré les cimes des Alpes les plus difficilement accessibles, vient de faire un voyage autour du monde et possède par suite, à tous les points de vue, une haute compétence pour toutes les questions géographiques. Je ne fais que déférer à son désir en prenant la place que nous eussions voulu lui voir occuper;
- M. Maunoir, Secrétaire général de la Société de Géographie, qui est si au courant de tous les travaux géographiques du monde entier;
- M. le Colonel Goulier, un des piliers de la Topographie, qui a créé une foule d’instruments utiles à tous les voyageurs, et dans tous ses travaux, comme dans son haut enseignement, est resté fidèle à la division décimale du cercle, dont les avantages vont vous être exposés;
- AI. le Commandant Rouby, qui représente ici le Dépôt de la Guerre et le Corps de l’État-major, où l’on a conservé les traditions de la commission instituée en i8iq sous la présidence de l’illustre Laplace pour la création de la Carte de France;
- Les Ingénieurs géographes et les officiers d’Etat-major, qui ont donné et donnent encore l’exemple de l’application des grandes méthodes géodé-siques, ont maintenu la systématisation décimale; mais, par une singularité assez grande, les astronomes, qui ont pris part avec les géodésiens à la création du Système métrique décimal, et qui auraient dû certainement donner aussi l’exemple de la soumission aux règles très utiles qu’ils ont contribué à imposer aux populations, se sont généralement dispensés de l’application de ce système. Ils n’ont pas pu renoncer à leurs anciennes habitudes, et les marins ont persévéré comme eux dans l’emploi de la division duodécimale du cercle.
- Cependant tout espoir n’est pas perdu de voir réaliser en Astronomie et en Science nautique un progrès qui exigera, il est vrai, d’assez grands efforts ;
- AI. Bouquet de la Grye, Ingénieur hydrographe, Chef de l’une des expéditions chargées de l’observation du passage de Vénus, nous apporte, en venant compléter notre bureau, la preuve que les astronomes et les marins ne se désintéressent pas de la question.
- AI. de Chancourtois, qui appartient au Corps des Alines, est indépendant sons le rapport géodésique, et sa profession de géologue lui donne qualité pour intervenir dans les questions géographiques au point de vue le plus général, car la Géologie est en quelque sorte le soubassement de la Géographie. Les géologues ne s’occupent pas seulement d’étudier la surface du globe; ils en scrutent les profondeurs; ils suivent à travers les continents et les mers les couches de l’écorce et ce qu’ils appellent les horizons géologiques : ils ont donc besoin, pour souder entre elles les observations faites dans tous les pays, qu’il existe un ensemble bien net de notations et de conventions figuratives; c’est de la possibilité de produire un tel ensemble que AI. de Chancourtois va traiter devant vous.
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- M. DE ClUNCOURTOIS :
- Mesdames et Messieurs,
- Je commencerai par vous remercier de venir entendre les considérations très sérieuses, pour ne pas dire arides, que je vais avoir l’honneur de vous exposer sur Y Unification des travaux géographiques.
- Pour la cause que je soutiens, je vois avec grand plaisir que l’auditoire est assez nombreux et que les Dames n’y fout pas défaut. Les Dames se sont toujours intéressées à la Géographie, et nous en avons ici une nouvelle preuve à laquelle je ne suis pas seul à attacher beaucoup de prix.
- Permettez-moi aussi de remercier les Membres du bureau qui ont bien voulu m’assister, et en particulier mon ancien camarade de l’Ecole polytechnique, le Colonel Lausseclat, qui m’a si bien introduit auprès de vous. En dehors de nos relations personnelles, ses importants travaux de Géométrie, de Topographie, de Géodésie et d’Astronomie m’auraient fait réclamer son concours, et j’ai encore moins besoin de vous rappeler les études'Aéronautiques dans lesquelles son dévouement au progrès des Sciences et de leur application à l’Art militaire lui a fait subir une terrible épreuve dont il est heureusement tout à fait remis aujourd’hui.
- Pour entrer en matière, il convient, je crois, de vous dire d’abord les motifs qui m’ont conduit à m’occuper des questions de Géographie en général.
- Vous savez que Descartes, à qui l’on doit faire remonter tous les principes de la science moderne, a donné une admirable Théorie de la formation de la Terre, dans laquelle il tient compte de tous les faits connus en les expliquant aussi nettement qu’il était possible de le faire à son époque.
- Cette théorie comprend, entre autres aperçus lumineux, l’indication de l’origine des filons métallifères, qui sont des fentes de l’écorce du Globe, remplies par les émanations du noyau intérieur maintenu à l’état de fluidité ignée; tout le monde l’aclmet aujourd’hui.
- On trouve également dans la théorie de Descartes l’explication, par le jeu de l’écorce, des dislocations, des soulèvements, des effondrements qui amènent, en même temps que Yaccidentation du relief, les dérangements des couches sédimentaires, leurs plissements et les dénivellations de part et d’autre d’une même fente, dite alors une faille; tous accidents dont on ne trouve que trop d’exemples dans l’exploitation des couches de charbon, dont ils détruisent à chaque instant la régularité et la continuité.
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- Vous voyez que, si les fractures de l’écorce sont nécessairement prises en considération dans les conceptions géogéniques, leur connaissance n’est pas moins importante sous le rapport technique; c’est donc au double point de vue de la pratique et de la théorie que j’ai été amené à m’occuper de leur étude.
- Mais une telle étude, dont le point de départ est évidemment l’examen des alignements qui marquent les affleurements des fentes (failles ou filons) et doivent fournir les éléments principaux des configurations géographiques, ne peut atteindre son maximum d’utilité que si l’on arrive à coordonner tous les faits du même genre.
- Or, dès que l’on veut étendre l’étude des rapports des configurations et des alignements, on est arrêté par les difficultés qui résultent des changements que l’on rencontre dans le système des cartes, dans la manière de compter les longitudes, etc., en un mot par toutes les particularités que chaque peuple semble prendre à tâche d’introduire dans la représentation géographique de son territoire. On sent donc la nécessité d’unifier tous les figurés et d’arriver à produire des cartes sur lesquelles on puisse opérer continûment. C’est ce qui m’est arrivé dans mes travaux.
- En cherchant les moyens de remédier à la disparité des documents, j’ai été conduit de proche en proche à envisager la question des Cartes géographiques jusque dans ses fondements, et à édifier ensuite, comme résultat de mes réflexions, le Système de Géographie dont je vais avoir l’honneur de vous expliquer synthétiquement le programme raisonné, en vous présentant à l’appui les spécimens qui sont exposés dans la Classe XVI et que l’on retrouvera dans le musée de l’Ecole des Mines.
- Tout Système de géographie repose sur la construction d’un canevas formé par des méridiens et des parallèles.
- On divise l’équateur en un certain nombre de parties égales, et l’on mène par ces divisions de grands cercles méridiens qui convergent vers les pôles. On divise également un de ces grands cercles méridiens et, par les points de division, on mène de petits cercles dits parallèles, parce que leurs plans, perpendiculaires à l’axe des pôles, sont parallèles au plan de l’équateur.
- On obtient ainsi un canevas rectangulaire, au moyen duquel on peut repérer les positions géographiques et tracer les contours de chaque pays. La construction de ce canevas dépendant du mode de division du cercle, il s’agit d’abord de savoir quelle division on doit adopter.
- Depuis fort longtemps, depuis l’origine de la Géographie, on a divisé le cercle en 36o degrés, probablement parce qu’il y a 365 jours dans l’année, et que l’on croyait utile de faire correspondre à peu près, dans le plan de l’écliptique, l’unité angulaire à la durée d’un jour. Aujourd’hui on fait valoir, pour le maintien de ce mode de division, la considération
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- que le nombre 36o a beaucoup de diviseurs. Mais cette propriété n’a qu’un petit avantage pratique, celui de faire coïncider la durée de l’heure, vingt-quatrième partie du jour, avec une rotation de quinze degrés exactement. Par contre, la division du cercle en 36o degrés, avec laquelle le quart de cercle ou quadrant comprend 90 degrés, a des inconvénients qui résultent surtout du mode de subdivision du degré dans cet ancien système; on divise en effet le degré en 60 minutes, la minute en 60. secondes : autrefois même on a divisé la seconde en 60 tierces, et la succession de ces divisions sexagésimales étagées est très gênante dans les calculs où le maniement des parties aliquotes multiplie les chances d’erreur par inadvertance.
- Aussi, lorsqu’on a institué le Système métrique décimal, en vue non seulement de simplifier les rapports des différentes unités de mesure, mais aussi de débarrasser les calculs d’application du jeu compliqué des parties aliquotes, 011 a fait reposer naturellement le nouveau système sur une division décimale du cercle.
- Le mode de division adopté a, vous le savez, pour point de départ la division du quadrant en 100 parties, autrement dit la division du cercle en hoo parties; chacune de ces parties est appelée grade; le grade est subdivisé en dixièmes, centièmes, millièmes, dix millièmes, cent millièmes, etc. Le mètre, qui a été pris égal à la dix millionième partie (0,0000001) du méridien, correspond donc à la cent millième partie (0,00 001) du grade.
- Les nouvelles mesures du méridien, faites par des moyens de plus en plus perfectionnés, ont montré que la première mesure n’avait pas été parfaitement exacte, et si aujourd’hui on reconstituait l’étalon du mètre, on le ferait plus long d’environ 8 centièmes de millimètre. Il est bon de rappeler à ceux qui poursuivent l’absolu qu’il en est ainsi de toutes les déterminations scientifiques. Les progrès qui s’effectuent amènent et amèneront indéfiniment des corrections. Mais vous voyez qu’ici la correction est minime. O11 a donc pu conserver l’ancien mètre étalon sans annuler l’avantage pratique qui résulte de la simplicité du rapport de la longueur théorique du mètre et de la longueur du grade. Or, comme d’autre part la variation de la longueur du grade de latitude produite par l’aplatissement de la terre est assez faible pour que l’usage du grade moyen comme mesure itinéraire ne donne lieu sur les cartes qu’à des erreurs négligeables, il y a tout intérêt à faire passer dans la pratique la division centésimale du quadrant, sur laquelle est fondée l’institution de notre système métrique.
- Ce mode de division du cercle, dont la proposition est due à Lagrange, a été hautement inauguré par Laplace dans sa Mécanique céleste. Cependant il ne s’est pas vulgarisé dans les travaux des astronomes, qui,
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- en majeure partie, se montrent même disposés à en écarter Je desideratum; mais il est resté pratiqué en Géodésie par un Service important, celui de la Carte de France, fondé par les Ingénieurs géographes, dont le Corps de l’Etat-major continue les travaux. Dans ce Service, la division centésimale du quadrant est conservée sur les instruments d’observation comme sur les cartes. L’ancienne division, dite sexagésimale, mais qu’il vaut mieux appeler duodécimale, ne figure qu’accessoirement autour des cartes pour les mettre en rapport avec celles des autres pays, généralement construites dans l’ancien système.
- La vulgarisation de la division centésimale du quadrant, recommandée par les plus hautes autorités scientifiques du siècle et conservée en France dans le Service qui a faction la plus directe sur la Géographie, n’est donc pas une utopie, et pour unifier les travaux de Géographie il est naturel de prendre cette division décimale pour hase, à l’exclusion de la division duodécimale.
- Je ne dois pas cependant vous dissimuler qu’il se présente une petite complication.
- Parmi les astronomes cpii se montrent favorables à la réforme décimale, il en est qui à la division du cercle en àoo parties préféreraient la division en i oo parties.
- Je ne saurais entrer ici clans une discussion complète des mérites relatifs des deux divisions décimales; je dois seulement vous signaler le principal, pour ne pas dire le seul avantage de la division du cercle en îoo parties. Au jour, pris comme unité de temps, correspondrait comme unité angulaire le cercle, c’est-à-dire l’angle décrit par une révolution entière du rayon. L’argument est sérieux : aussi cette nouvelle division décimale a-t-elle pour partisans des autorités scientifiques. Je crois cependant qu’il faut préférer la division décimale classique, parce quelle satisfait à la condition encore plus importante de faire représenter par une unité, celle des centaines, le quadrant, c’est-à-dire la valeur de Y angle droit, sur la considération duquel repose toute la Géométrie.
- Je puis de plus vous faire apprécier immédiatement deux avantages de la division décimale en /ioo grades au point de vue géographique.
- Le chiffre des centaines augmenté d’une unité marque immédiatement le quadrant de l’équateur dans lequel tombe le pied d’un méridien : ainsi quand il n’y a pas de chiffre de centaines, le pied du méridien est dans le premier quadrant; il est dans le second quadrant quand le chiffre des centaines est i ; dans le troisième, quand le chiffre des centaines est a; dans le quatrième, quand le chiffre des centaines est 3. De plus, les chiffres à partir des dizaines sont les mêmes dans les notations d’un méridien et de son prolongement sur l’hémisphère opposé : ainsi, par exemple, un méridien noté 27 comme faisant avec celui à partir duquel on compte
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- les longitudes un angle de 27 grades, a pour prolongement le méridien noté .227 comme coupant l’équateur à 227 grades du point origine; on a donc immédiatement l’indication du méridien sur lequel se trouve Y antipode d’un point donné.
- Ces avantages, que l’on retrouve aussi dans la mesure des orientations, sont pratiquement très considérables ; je reste donc, et avec la grande majorité je crois, partisan de la division du quadrant en 100 et du cercle en àoo grades.
- Si d’ailleurs les astronomes considéraient comme décisif pour eux l’avantage de la division du cercle en 100 parties, cela n’empêcherait pas les géographes de prendre la division en àoo, puisque les transformations nécessaires des évaluations faites dans l’un des systèmes pour passer à l’autre se réduisent à de simples divisions ou multiplications par h.
- II. est bien entendu, cl’après mes dernières explications, que dans le système proposé on renoncerait à compter les longitudes à droite et à gauche du méridien du point de départ, ce qui est une source de confusion.
- En comptant d’une manière continue depuis 0 jusqu’à k00 de l’Est à l’Ouest, c’est-à-dire sur les cartes, à l’inverse du sens de l’écriture de manière à faire croître les longitudes proportionnellement au temps, on satisfait au désidératum des astronomes dans ce qu’il a de parfaitement légitime.
- Quant aux latitudes, il semble utile de les compter aussi d’une manière continue d’un pôle à l’autre, comme on a commencé à le faire, afin d’éviter les confusions des arcs positifs et négatifs.
- J’admets donc pour conclure, à l’égard de la division du cercle et de son application à la construction du canevas, d’abord que le quadrant sera divisé en 100 grades et le cercle en âoo, ensuite que la graduation courra continûment pour les longitudes de l’Est à l’Ouest et pour les latitudes du pôle Nord, marqué 0 grade, à l’équateur, marqué 100 grades, et au pôle Sud, marqué 200 grades, comme le montre ce petit modèle (fig. 10) en regard duquel je vous présente d’ailleurs, à titre d’objet de comparaison, le canevas de l’ancien système tracé sur la même sphère (fig. 9).
- Le système du nouveau canevas étant ainsi fixé, il reste à déterminer sa position, ou plus simplement la position du méridien à partir duquel on compte les longitudes.
- On appelle souvent ce méridien le premier méridien : c’est une mauvaise locution. Il faut dire le méridien origine des longitudes, le méridien initial ou le méridien zéro.
- Trois méridiens 0 sont principalement employés dans les cartes marines et par suite dans les cartes générales ou régionales: le méridien de Paris, celui de Greenwich et celui de Washington; mais il y en a beaucoup d’autres sur lesquels on construit des cartes, presque autant que d’Etats indé-
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- pendants, car chaque nation tient à faire passer le méridien zéro par principal observatoire.
- C’est là une source de confusion qu’il y a grand intérêt à faire disparaître, et tout le monde sent maintenant le besoin d’arriver à une enten te pour le choix cl’un méridien zéro international. Mais lequel prenclra-t-011 ?
- Dès le commencement des travaux géographiques modernes, on était tombé assez promptement d’accord pour adopter un méridien laissant à l’Est toutes les terres de l’ancien monde, que l’on appelait méridien de File de Fer, parce qu’on le supposait passer par cette île, la plus occidentale des Canaries.
- Plus tard, profitant de l’incertitude qui régnait sur la longitude exacte de l’îlot pris comme repère, les géographes ont fixé la position du méridien dit de l’ile de Fer à 20 degrés exactement de celui de Paris ; il semble que c’est le méridien de l’île de Fer ainsi fixé qui aurait aujourd’hui le plus de chance d’être accepté comme méridien international : c’est du moins ce qui ressort des délibérations du Congrès de Géographie de 1875. Ce méridien n’entame pas, il est vrai, le continent Européen; mais il coupe l'Islande et laisse d’ailleurs à l’Ouest les îles du Cap Vert, dépendances naturelles de l’Afrique. N’y aurait-il donc pas un meilleur choix à faire ?
- Si l’on cherche le méridien zéro qui place le canevas de la manière la plus avantageuse pour la distribution des terres dans les quatre fuseaux formés par ce méridien o, par le méridien 100 grades, par le méridien 200 (prolongement du premier) et par le méridien 3oo (prolongement du second), on aperçoit facilement que celui qui passe au milieu de l’Atlantique en laissant toute l’Islande à l’Est est préférable.
- En dehors du Groenland, dont il ne traverse qu’une partie tout à fait inaccessible, ce méridien est complètement marin et par conséquent absolument international.
- J’osais à peine cependant signaler cette solution à la Société de Géographie, quand je me suis aperçu que c’était tout simplement celle de Ptolé-mée. En effet, le père delà Géographie avait placé son méridien origine des longitudes à 60 degrés d’Alexandrie, c’est-à-dire à très peu près dans la position que j’indique.
- C’est donc au méridien de Ptolémée que je propose de revenir. Fixé à 28 degrés 3o minutes ou, en grades, à 3is,66666 du méridien de Paris, il passerait près de la petite île Saint-Michel, des Açores, dont il pourrait prendre le nom, mais sans s’y appuyer, de manière à rester indépendant de tout pavillon.
- Pour apprécier les avantages de ce méridien, vous n’avez qu’à jeter les yeux sur ce planisphère (fig. 2), où il est accusé par une double frange rouge ; vous verrez qu’il satisfait aux conditions que je viens d’énoncer.
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- Le méridien 200 grades, c’est-à-dire la continuation de ce méridien zéro dans l’autre hémisphère, passe à côté de l’Australie sans l’entamer; il ne sépare de ce continent que les îles qui 11’en sont pas en général considérées comme dépendances et qui constituent plutôt des archipels Océaniques.
- Vous voyez aussi que les deux demi-méridiens de 100 et 3oo grades dont le plan est perpendiculaire au plan du méridien zéro découpent également les configurations du globe d’une manière assez heureuse; cette condition est particulièrement utile avec le système de cartes qui fait partie de mon programme.
- Avant de quitter le sujet du canevas, permettez-moi d’ajouter une observation générale sur les inconvénients que présente l’usage actuel de faire passer le méridien zéro au milieu d’un pays.
- Dans tous les plans de grande ville on établit par des lignes verticales et horizontales, qui coïncident généralement avec des méridiens et des parallèles, un quadrillage dont les bandes numérotées jouent, pour la détermination et la recherche des emplacements, le rôle que jouent sur les cartes, pour la détermination ou la recherche des situations géographiques, les fuseaux compris entre les méridiens et les zones comprises entre les parallèles; or, le numérotage des bandes verticales court toujours d’un bout à l’autre du plan, comme le numérotage des bandes horizontales court de haut en bas. Cette méthode de repérage est très généralement appliquée, parce qu’elle est la plus simple, et personne ne songerait à y introduire une source de confusion en pratiquant, à droite et à gauche cl’une ligne moyenne, deux numérotages en sens inverse dont les nombres devraient ensuite être distingués par des annotations spéciales.
- Sur les cartes, il y a le même avantage à avoir pour le compte des longitudes un point de départ hors du pays, de manière que le numérotage du méridien procède continûment d’une extrémité à l’autre et que l’on ait toujours à compter dans le même sens.
- Je dois insister particulièrement à cet égard, parce que, si l’usage des longitudes et des latitudes pour déterminer la position géographique d’un point n’est pas plus répandu en France, il faut l’attribuer, je crois, à l’embarras qui résulte nécessairement de la confusion des longitudes, comptées tantôt à l’Ouest tantôt à l’Est du méridien de Paris.
- Il n’est pas douteux que l’adoption d’un numérotage continu des Ion gitudes contribuerait beaucoup à vulgariser les notions précises sur les situations géographiques que donne seule l’estimation des deux coordonnées, et pour obtenir ce numérotage continu dans tout pays habité vous voyez qu’il suffit de prendre pour le méridien zéro un méridien marin comme celui de Saint-Michel.
- Malheureusement, chaque nation considère comme un honneur d’avoir
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- l’origine clés longitudes au méridien de son principal observatoire. C’est une prétention, pour ne pas dire une manie, dont il sera très difficile de s’affranchir.
- Heureusement, par contre, le moyen de tourner la difficulté est celui-là même qui assure le numérotage continu, car il consiste à placer le méridien zéro dans la condition de complète neutralité qu’offre la mer.
- On entend souvent émettre l’opinion cpie la position du méridien zéro doit être déterminée par un point particulièrement remarquable de l’écorce du Globe comme une cime de montagne ; c’est là une idée qui n’a aucun fondement sérieux. Il est utile que le méridien zéro passe assez près d’un accident dénommé pour que sa position soit approximativement définie, comme le méridien proposé peut être dit de Saint-Michel; mais quant à sa position exacte, si elle ne coïncide pas avec celle de l’observatoire adopté comme centre d’opération, elle ne peut être déterminée que théoriquement par la fixation conventionelle de la longitude que doit avoir cet observatoire, et en assujettissant le méridien zéro à passer par un signal naturel on ne tendrait qu’à entacher toutes les mesures de longitude de l’incertitude qui existerait sur la longitude précise de ce signal.
- J’espère que les considérations précédentes vous paraîtront valables et que vous serez disposés à accepter comme base d’unification des travaux géographiques la division centésimale du quadrant et la fixation du canevas résultant de cette division par le méridien de Ptolémée, devenu le méridien de Saint-Michel.
- Maintenant quel système faut-il adopter pour les figurés géographiques?
- Tout système méthodique de cartes doit se rattacher à une série régulière de Globes réduits. Du moment où Ton adopte le système décimal pour la division du cercle, on doit naturellement établir la série des globes d’après la règle de gradation (je ne dis pas ici de graduation) que Ton suit dans le système métrique décimal.
- Il faut prendre d’abord le Globe réduit au cent millionième (0,00 ooo oo 1), dont voici le modèle (fig. îo), — ensuite le Globe réduit au cinquante millionième (o,oo 000002) et le Globe réduit, non pas à la moitié du précédent, mais au vingt millionième (0,00 000 oo5), puis les Globes réduits au dix millionième (0,00 000 01 ), au cinq millionième (0,00000 02), au deux millionième (0,00 000 o5) et enfin au millionième (0,000001).
- Les cartes planes doivent être mises ensuite en rapport avec cette série de Globes, mais les cartes de géographie peuvent être établies de manières très différentes.
- Vous savez qu’il y a impossibilité à représenter les figures de la sphère sur des plans sans les déformer; il faut donc, dans les transformations que Ton fait subir à ces figures, prendre le parti de conserver une des pro-
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- priétés géométriques au prix du sacrifice plus ou moins complet des autres.
- La condition â laquelle on s’applique ordinairement à satisfaire est la conservation de la proportionnalité de surfaces, parce qu’elle détermine entre les altérations des autres rapports une sorte de compensation qui rend acceptable, grosso modo, l’application d’une même échelle linéaire dans une certaine étendue. Mais les différents modes de compensation, bien que réglés avec toutes les ressources des mathématiques, n’en donnent pas moins au résultat un caractère de cote mal taillée.
- Dans les déformations, qui ne sont pas très sensibles sur des cartes de petite portée, mais qui deviennent très choquantes pour les pays d’une grande étendue, les lignes acquièrent des sinuosités qui rendent impossible toute étude de précision géométrique par les moyens graphiques.
- Vous comprenez que pour mon but spécial, qui est l’étude des alignements, je dois repousser de telles méthodes de transformation; mais, même au point de vue le plus général de l’unification des travaux et des figurés géographiques, je crois qu’il faut écarter toutes les méthodes plus ou moins compliquées cpii ne tendent au fond qu’à dissimuler l’incompatibilité des formes sphériques et des formes planes, pour s’en tenir aux méthodes de véritable projection, qui établissent entre ces deux formes les relations les plus simples et je dirais presque les plus sincères.
- Une de ces méthodes est la projection stéréographique employée dans les mappemondes. Afin de faire facilement saisir le principe de cette projection, j’ai construit de petits modèles qui rendraient, je crois, service dans l’enseignement élémentaire et que je mets sous vos yeux (fîg. 1 2 et 1 3).
- La projection stéréographique est la projection obtenue sur le plan d’un grand cercle, ou sur un plan parallèle, par des lignes qui, partant des points dont on veut marquer la position, viennent converger vers le pôle de ce grand cercle opposé à l’hémisphère auquel on limite naturellement la projection. En d’autres termes, la projection stéréographique est une perspective dont ce pôle géométrique est le point de vue.
- Vous voyez dans chacun de ces modèles un hémisphère en verre sur lequel a été tracé le canevas des méridiens et des parallèles de 1 0 en 10 grades; le plan de projection qui limite l’hémisphère est réalisé par une lame de gélatine transparente, et l’on a tracé sur celte lame la perspective du canevas dessiné sur le Globe. Si l’on regarde par le trou oculaire qui occupe la position du point de vue, les deux tracés paraîtront superposés; on a d’ailleurs matérialisé un des rayons projetants par un fd d’archal. Dans l’un des modèles, le plan du tableau est un plan méridien, et on y voit la raison d’être des formes circulaires connues que présentent les méridiens et les parallèles sur les mappemondes ordinaires. Dans le second, le plan du tableau est celui de l’équateur; les méridiens y sont
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- alors représentés par des rayons et les parallèles par des cercles concentriques. La projection peut être faite sur le plan d’un grand cercle quelconque, et, dans tous les cas, les méridiens et les parallèles sont représentés par des arcs cle cercle qui se coupent à angle droit comme sur la sphère, car la projection stéréographique jouit de la propriété importante de conserver les angles.
- L’inspection de ces modèles fait aussi apprécier la simplicité de la déformation des figures de la sphère, dont les proportions sont conservées à la circonférence et qui sont réduites à moitié au centre.
- Il y a une autre projection encore plus simple qu’on ne peut employer pour représenter la totalité d’un hémisphère, mais qui est préférable pour les surfaces moins étendues : c’est la projection gnomonique.
- Dans cette projection, on figure les contours géographiques de la sphère en les projetant, au moyen des rayons prolongés, sur un plan tangent dont le point de contact est au milieu de la région que l’on veut représenter.
- Voici encore un modèle (fig. i4) destiné à faire saisir d’un coup d’œil le principe et les caractères de cette projection.
- Sur une sphère stuquée on a tracé le canevas des méridiens et des parallèles, au moyen d’instruments dits sphérodésiques, que j’ai établis à cet effet (fig. 11). Le plan de projection est réalisé par une lame de gélatine, qui touche'la sphère au milieu d’un triangle trirectangle compris entre l’équateur et les méridiens o et 100 grades, et sur laquelle on a tracé la projection gnomonique du canevas. Des épingles, représentant les rayons prolongés, c’est-à-dire les lignes projetantes, marquent la correspondance des points de la sphère et du plan.
- Cette projection gnomonique a un avantage capital, c’est que : toute ligne de grand cercle, qui est sur la sphère le plus court chemin entre deux points, y est représentée par une ligne droite, qui a la même propriété sur le plan. Elle est donc évidemment la mieux appropriée aux études géologiques, dans lesquelles il importe de distinguer les alignements marqués sur la sphère par les grands cercles. Mais ce n’est pas seulement pour ces études que les cartes gnomoniques doivent être préférées, car la propriété de traduire les alignements de grands cercles par des lignes droites est tout à fait primordiale.
- Les projections gnomoniques ont été les premières employées en Géographie. Elles étaient en usage du temps de Thalès; mais elles avaient été presque complètement abandonnées par les géographes, lorsque Elie de Beaumont les a remises en lumière à l’occasion de ses recherches sur la systématisation des faits d’alignements par le Réseau pentagonal.
- La raison de cet abandon est certainement que la portée de la projection sur un seul plan est nécessairement assez limitée et que, par consé-
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- quent, le système gnomonique ne paraît pas, au premier abord, approprié à une représentation commode de l’ensemble du Globe.
- Mais on peut embrasser le Globe au moyen d’un certain nombre de projections gnomoniques faites sur les faces d’un polyèdre circonscrit.
- En prenant un octaèdre régulier dont l’un des axes coïncide avec l’axe des pôles, on aura 8 triangles, qui pourront être figurés juxtaposés dans un même plan par un développement de l’octaèdre ouvert suivant deux arêtes méridiennes.
- Un tel développement, dont vous voyez ici un spécimen (fig. 3 °') établi en esquisse pour le Globe réduit au cent millionième (o,oo ooo ooi), constitue une carte du Globe que j’appelle Octo-planisphère, et sur laquelle on peut suivre tout le parcours d’un grand cercle, à la seule condition de savoir exécuter les constructions de géométrie élémentaire qui donnent, par exemple, sur une nouvelle face, le tracé toujours rectiligne, mais rompu et dévié, du grand cercle représenté par une première droite sur la face adjacente.
- Je vous présente aussi un autre Octo-planisphère gravé, dressé antérieurement à la même échelle, mais avec le méridien de Elle de Fer, pris pour méridien zéro, et vous voyez, comme je vous le disais tout à l’heure, que la répartition des continents et des mers entre les huit triangles est plus heureuse avec le méridien zéro de Saint-Michel.
- L’Octo-planisphère peut à certains égards remplacer avantageusement les planisphères usités et les mappemondes, car la disproportion des différentes régions y est moindre; mais quand on veut spéculer sur des régions qui correspondent aux sommets de l’octaèdre, on se trouve dans des conditions relativement très défavorables, puisque vers ces sommets la réduction des angles est la plus grande, et que cle plus les configurations y sont brisées par les quatre arêtes.
- Le moyen de remédier à cet inconvénient est de construire une autre série de projections gnomoniques sur les faces d’un cube ou hexaèdre conjugué à l’octaèdre, c’est-à-dire ayant les centres de ses faces en correspondance avec les sommets de l’octaèdre. Les parties de la surface du globe qui étaient très déformées et morcelées se trouvent alors au milieu de chaque carte de la série cubique dans les conditions de continuité et de moindre déformation.
- Vous voyez à côté de l’Octo-planisphère un développement du cube (fig. 3 c/) qui réunit les 6 cartes carrées de cette série et où vous pouvez juger de la distribution des continents et des mers dans chacune, mais qui n’est pas à recommander comme l’Octo-planisphère à titre de représentation de l’ensemble du Globe.
- Ces deux séries de cartes forment un système qui suffit, à la rigueur, pour suivre à la règle un alignement quelconque dans toutes les parties
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- de la Terre; mais comme il y a encore quelque difficulté pour les parties qui sont brisées par les arêtes de l’octaèdre ou par celles du cube, on peut faire une troisième projection sur un solide conjugué à la fois au cube et à Toctaèdre, c’est-à-dire sur le dodécaèdre rhomboïdal formé par 12 rhombes ou losanges dont les centres correspondent à la fois aux milieux des arêtes du cube et des arêtes de l’octaèdre.
- Vous voyez le développement du dodécaèdre au-dessous des deux autres (3 D') et vous pouvez y juger de la consistance géographique de chaque rhombe; mais la dislocation de ce développement fait qu’il est encore moins à recommander que le précédent, comme carte d’ensemble.
- Les cartes des séries cubiques et dodécaédriques ne sont à établir que pour servir isolément.
- L’examen des trois modèles (fig. 16, 17, 18) que je mets sous vos yeux, et qui présentent l’octaèdre, le cube et le dodécaèdre dans leurs positions conjuguées avec les projections gnomoniques esquissées sur les faces, dissipera, je l’espère, les obscurités que peut laisser ma trop rapide explication.
- Les trois séries de projections gnomoniques, pour ainsi dire imbriquées, constitueraient un appareil géographique offrant des ressources supérieures pour les spéculations de géographie mathématique, qui reposent toutes nécessairement sur la considération des alignements. On y joindrait utilement les trois couples de projection stéréographiques (fig. 3 s') représentant les hémisphères limités par l’équateur, le méridien 0 grade et le méridien 100 grades et remplissant ainsi les mêmes conditions d’imbrication que les trois séries gnomoniques, comme le montrent les spécimens disposés dans le quatrième modèle (fig. 1 5), en regard du globe réduit au cent millionième.
- L * Atlas général ou d'ensemble, ainsi composé des feuilles isolées dont vous voyez les spécimens (fig. 3 s 0 G D), serait également avantageux pour les usages courants; il comprendrait, à titre de sommaire, un planisphère du système de Mercator, sur lequel on marquerait les champs des feuilles de chaque série par des lignes à franges rouges, bleues et jaunes, conformément au spécimen mis sous vos yeux (fig. 2). Il est à noter d’ailleurs que ce planisphère offre une table graphique des longitudes et des latitudes des lieux qui y sont figurés.
- Si l’on peut ainsi arriver à constituer avec des projections gnomoniques un atlas approprié aux études d’ensemble, on pourra plus facilement encore se servir du même mode de projection pour établir un atlas offrant, encore dans des conditions uniformes et sans lacunes, toutes les. régions du globe, mais destiné aux études de premier détail.
- On n’aura qua embrasser le Globe par des polyèdres dont les faces soient beaucoup plus nombreuses, et je crois que l’on obtiendrait de la
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- manière suivante line première série de cartes représentant ia surface du Globe entier avec l’approximation que réclament les études les plus détaillées qui ne sortent pas de la condition géographique pour passer à la condition topographique.
- On diviserait le Globe réduit au millionième (0,000001) en trapèzes sphériques par des parallèles et par des méridiens tracés de dix en dix grades; on mènerait, pour chaque trapèze, un plan tangent dont le point de contact serait le point central déterminé par l’intersection du méridien et du parallèle moyen, et l’on construirait des projections gnomoniques sur la série de ces plans tangents. Dans la limite de chaque trapèze, le plan tangent reste assez voisin de la surface sphérique pour que la déformation inhérente au mode de projection gnomonique soit à peine sensible.
- Afin de bien montrer la valeur de la projection gnomonique dans de telles conditions, j’ai fait dessiner une carte (fig. 5) représentant un de ces trapèzes, celui qui s’étend de 365 à 3y5 grades en longitude et de 45 à 55 grades en latitude; j’ai pu profiter, à cet effet, d’un canevas gnomonique 5 méridiens et à parallèles espacés d’un décigrade que j’avais fait dresser et lithographier pour le tableau d’assemblage au millionième delà Carte géologique détaillée de la France, lorsque j’étais Sous-Directeur du service de cette carte, car, déjà fixé sur les conditions systématiques que j’ai depuis formulées, j’avais choisi pour point de contact du plan de projection l’intersection du méridien de Paris et du parallèle de 5o grades. Mais le point de contact pour la carte que je vous montre aujourd’hui est à l’intersection du même parallèle de 5o grades et d’un méridien qui doit être pris à ig,66666 à l’ouest du méridien de Paris pour représenter le méridien moyen du trapèze 5 3^0 grades de celui de Saint-Michel.
- Le dessin hydrographique et orographique a été prolongé dans toute l’étendue du papier de manière à présenter, avec la France presque entière, une partie de l’Angleterre, de la Belgique, des provinces Rhénanes, de la Suisse, de l’Italie et de l’Espagne, et vous voyez que la déformation des parties les plus excentriques de cette grande région est aussi peu marquée que dans les cartes ordinaires de même portée.
- Dans les limites du trapèze, la longueur du grade de latitude, comptée sur le méridien rigoureusement rectiligne, n’excède que d’une quantité à peine mesurable la longueur du grade de l’arc de grand cercle qui, sur le Globe réduit, est de 1 décimètre. On ne commettra donc pas d’erreurs sensibles en mesurant les distances avec une règle divisée métriquement qui donnera d’ailleurs les chiffres de la manière la plus simple, puisque, d’après le coefficient de réduction du globe, un millimètre représente un kilomètre. A défaut de règle divisée, la simple graduation des méridiens offrira des échelles dans toutes les parties de la carte.
- Ces dernières remarques me semblent devoir vous convaincre de l’utilité
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- qu’il y aurait, en thèse générale, à posséder la série de trapèzes qui, complète en latitude et en longitude, représenterait uniformément la surface entière du Globe, et cela sans lacunes ni chevauchements, puisque deux trapèzes contigus se raccordent suivant une arête commune.
- La série polyédrique clés trapèzes aurait cependant le même défaut que la série octaédrique, puisque les configurations coupées par les arêtes du polyèdre ou comprenant ses sommets se trouveraient brisées ou morcelées.
- Pour remédier à cet inconvénient, on n’aurait qu’à recourir au principe d’imbrication et à établir d’abord une série de cartes correspondant aux trapèzes sphériques dont les angles sont aux centres des premiers; ensuite une double série de cartes correspondant aux espèces de losanges sphériques, dont les sommets sont aux angles des deux séries de trapèzes et dont les centres coïncident par suite avec les milieux des côtés des trapèzes.
- Les contours des quadrilatères intéressés sont tracés sur le trapèze spécimen (fig. 5), et les dispositions relatives des faces des trois polyèdres sont indiquées sur le modèle qui montre les caractères des projections gnomoniques (fig. iô).
- Le sommaire de Y Atlas de détail complet ainsi formé serait donné par un planisphère où seraient délimitées et numérotées les trois séries, conformément à la minute (fig. h J qui surmon te le trapèze spécimen.
- Mais vu la faible valeur des angles dièdres compris-entre deux trapèzes de la première série, on pourrait se contenter provisoirement de cette série pour l’usage courant, ayant d’ailleurs la ressource des constructions géométriques élémentaires pour passer d’un trapèze à un autre avec la précision rigoureuse que réclament les études scientifiques, et l’établissement de cette série serait déjà d’une immense utilité.
- On fait valoir contre tout projet d’unification les avantages particuliers que présentent, pour des objets déterminés, les divers systèmes de transformation déjà usités et spécialement proposés. Tout en admettant que ces avantages, cependant plus théoriques que pratiques, peuvent faire préférer pour certaines cartes quelques-unes de ces transformations improprement appelées projectives, je crois que la projection gnomoniquc doit finalement prédominer dans les usages scientifiques comme dans les usages vulgaires, en raison delà valeur véritablement primordiale de sa propriété de traduire les grands cercles par des lignes droites, d’où dérivent nécessairement les avantages les plus généraux pour les études et les applications géologiques, hydrologiques et météorologiques.
- En Météorologie, par exemple, on distingue à première vue, sur une carte gnomonique, si un mouvement est giratoire ou de simple translation.
- Pour la Navigation, les cartes gnomoniques donnent immédiatement les itinéraires de plus court chemin au lieu des itinéraires bxodromiques.
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- Quant à la Géologie, vous avez vu quelle réclame les cartes gnomoniques pour les études des alignements, et vous serez, je l’espère, convaincus de l’importance de ce genre d’étude, si vous voulez bien prendre la peine d’examiner, au pavillon du Ministère des Travaux publics, les faits mis en évidence sur le pentagone Européen d’Elie de Beaumont, agrandi par la photographie, et sur mon Octo-planisphère gnomonique gravé.
- La systématisation des travaux de Géographie dans la direction que je viens de marquer faciliterait considérablement le développement méthodique des travaux de Topographie, dont on sent le besoin à tous les points de vue. De l’exécution des cartes géographiques par feuilles consécutives de dix grades de longitude dériverait naturellement l’exécution régulière par carreaux, comprenant un certain nombre de décigrades ou de centigrades, du Relevé topographique à l’échelle déjà cadastrale du dix millième (0,00 01). Pour la France, les plans cl’un décigrade en latitude et de cinq centigrades en longitude occuperaient des feuilles carrées de cinq décimètres environ de côté.
- Afin de faciliter l’introduction de la division décimale du cercle clans les usages courants, j’ai fait construire une boussole transitoire (fig. 19) dont l’aiguille porte, comme celle des compas de marine, un disque (qui se meut aussi d’ailleurs dans un milieu liquide). Ce disque présente la graduation décimale procédant dans le sens de la marche des aiguilles d’une montre, tandis que le limbe fixe offre la graduation duodécimale procédant en sens inverse. Les 0 du disque et du limbe fixe marquent donc simultanément sur les bords gradués du limbe et du disque les deux évaluations de l’angle formé par la ligne de foi et le méridien magnétique mesuré dans le premier sens.
- Mes études sur l’unification des tracés géographiques et topographiques m’ont conduit naturellement, à m’occuper d’abord de faciliter la traduction des diverses mesures d’altitude en cotes métriques, traduction pour laquelle j’ai fait construire un aide-calculateur (fig. 20) qui dispense de la transcription des multiples élémentaires donnés par les tables de conversion; à étudier ensuite la systématisation des figurés de relief par les courbes de niveau.
- Vous savez que le tracé sur les cartes des lignes suivant lesquelles le sol est coupé par des surfaces de niveau équidistantes donne le moyen le plus efficace de spéculer sur les reliefs et d’étudier les projets d’appropriation ou de modification. Tout le monde est cTaccorcl pour employer ce système des courbes horizontales ou de niveau ; seulement on en fait varier l’espacement sans méthode.
- Or, je me suis aperçu que la gradation décimale des altitudes, mesurées à partir du niveau moyen de l’Océan, établit des démarcations naturelles entre les parties des reliefs qui ont des caractères différents.
- Ainsi on trouve, par exemple: entre 0 et 10 mètres, les plages, les
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- grèves et les atterrissements, comme les Pays-Bas hollandais; entre 10 et 20 mètres, les plaines littorales et les deltas, comme les Flandres et le delta du Nil, les bas sillons près des estuaires, etc.; entre 20 et 5o mètres, les plaines basses, comme les plaines Baltiques; entre 5o et 100 mètres, les premiers gradins autour des memes plaines basses ou des sillons épanouis, comme le coteau dit montagne Sainte-Geneviève; entre 100 et 200 mètres, les plaines moyennes ou les bas plateaux et les basses terrasses, comme la Brie, la Beauce; entre 200 et 5oo mètres, les plaines hautes, comme la Limagne, les plateaux moyens, comme le plateau de Langres, les montagnes rasées, comme celles de la Bretagne et des Ardennes; entre 5oo et 1 000 mètres, les hauts plateaux, comme celui de la chaîne des Puys, les hautes terrasses, comme la Côte d’Or, et les basses montagnes, comme celles du Morvand ; entre 1 000 et 2 000 mètres, les très hauts plateaux, comme les Causses, le Gobi, les hautes vallées, comme, celle de Chamonix, les cols moyens, comme le Simplon, et les montagnes moyennes, comme le Puy de Dôme; entre 2 000 et 5 000 mètres, les plateaux supérieurs, comme celui du Mexique, les hautes montagnes, comme la Maladetta des Pyrénées et le mont Blanc; au-dessus de 5 000 mètres, les passes et les cimes exceptionnelles, comme celles des Andes et de l’Himalaya.
- D’après cette classification on peut établir très simplement un système conventionnel de tracés méthodiques.
- On adoptera d’aborcl pour les courbes de niveau distantes de 10 mètres un trait fin, pour les courbes distantes de 100 mètres un trait moyen et pour les courbes distantes de 1 000 mètres un trait fort; puis dans chaque force de trait on emploiera un tracé : discontinu, discontinu avec points ou continu, selon que le nombre significatif de la cote sera impair non multiple de 5, multiple de 5 ou pair. Ces différents genres de tracés conventionnels, en même temps qu’ils feront distinguer les courbes successives, marqueront les délimitations des parties du relief de caractères différents. Ils sont figurés en regard des catégories d’altitudes résumées par des exemples dans le premier tableau (fig. 6) placé au-dessous des spécimens de cartes.
- Ce tableau offre en même temps le cadre d’un Répertoire méthodique des Situations géographiques qui rappelle la nécessité de mentionner régulièrement Y altitude en mètres, à côté de la longitude et de la latitude en grades, pour déterminer la position d’un point dont les deux premières coordonnées indiquent seulement la projection horizontale. Il complète par là mon programme en ramenant è la considération initiale du canevas géodé-sique.
- Bien que je me sois efforcé de suivre les meilleures traditions scientifiques, je suis loin de prétendre avoir édifié le meilleur Système d’unification. Mais j’espère que mon étude contribuera au moins à remettre la
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- question à l’ordre du jour, en même temps qu’à rappeler l’attention sur l’utilité des projections gnomoniques. C’est dans ce double espoir cpie je me suis décidé, d’abord à exposer les spécimens à l’appui de mon programme, ensuite à faire cette conférence, ce qui me coûtait davantage, car, n’étant pas orateur, vous ne le savez que trop maintenant, je n’aime pas à parler en dehors des nécessités de ma profession. J’ai pensé que je ne devais négliger aucun des moyens mis à ma portée par l’Exposition universelle pour solliciter une réforme dont l’objet a, sous tous les rapports, le plus haut caractère d’universalité et dont la réalisation exige une entente internationale.
- Pour compléter l’aperçu que je viens de vous présenter, je dois toucher la question de la mesure du temps, qui est intimément liée aux déterminations géographiques.
- Comme je vous le disais en commençant, la plus grave objection à l’adoption de la graduation décimale du cercle est faite par les astronomes et les marins, qui, mesurant les angles de longitude au moyen du temps, ont besoin qu’il y ait un rapport simple entre les divisions du cercle et du
- j°ur-
- Il faut, en effet, si l’on veut rendre usuelle la division décimale des angles, arriver à la mesure décimale du temps.
- Or, le projet de changer la manière de compter le temps paraît, au premier abord, effrayant, en raison de la pratique aujourd’hui universelle de la division hiduodécimale du jour.
- Mais vous savez que la mesure du temps faite par les astronomes, d’après la durée du jour sidéral, est tout à fait distincte de la mesure vulgaire faite d’après le jour solaire.
- On pourrait donc prendre la division décimale pour la mesure du temps astronomique sans troubler aucunement les usages vulgaires, dont la réforme pourrait ensuite être attendue de l’avenir.
- Non seulement il y a des partisans de la division décimale du temps en théorie, mais on a déjà fait et utilisé des horloges décimales astronomiques. M. d’Abbadie, l’illustre voyageur qui maintenant s’adonne spécialement aux études astronomiques intéressant la géodésie, possède une telle horloge et publie ses observations en mesures décimales.
- Aussi, quoique l’entreprise soit assurément encore dans une condition rudimentaire, je ne désespère pas qu’on n’arrive, beaucoup plus tôt peut-être que cela ne semble probable, à étendre le système décimal jusqu’à la mesure du temps, et pour marquer au moins le desideratum dans mon programme j’ai joint aux pièces à l’appui un tableau (fig. 7) qui montre par des cadrans concentriques les rapports des mesures duodécimales et décimales.
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- Pour que l’accorcl soit parfait entre la mesure du temps et celle des angles, le jour doit d’abord être divisé en quatre parties, comme le cercle en quatre quadrants; c’est sur le quart du jour que doit porter la division décimale, dont la première unité, que l’on pourrait appeler chrone, mesure par conséquent un quarantième de jour et correspond à 36 minutes duodécimales.
- Je ne dois pas passer non plus sous silence la question de l’unification des ccdendriers, car, en dehors de ce qui concerne l’ère, le mode de division de l’année et les affectations religieuses, politiques, économiques et techniques des périodes et des jours, une partie de la question est complètement du ressort de la géographie mathématique : je veux parler de la fixation du quantième, qui actuellement est, pour ainsi dire, flottant à la surface du globe, par suite de la portée géographique qu’on lui donne, et à rindétermination duquel correspond nécessairement une indétermination égale dans les résultats de l’usage du calendrier transporté.
- L’application du calendrier n’est précisée que par l’application d’un quantième à partir d’un minuit jusqu’au minuit suivant, et cette application, ainsi. précisée pour un certain méridien seulement, étant étendue de proche en proche à l’Est de ce méridien, fournit des dates dont le quantième est nécessairement en avance cl’un jour sur le quantième des dates que fournit l’application du même calendrier propagé à l’Ouest : de là l’obligation de faire subir une correction d’un jour au calendrier transporté pour se remettre d’accord avec le calendrier sédentaire après un tour du monde, l’avance ou le retard pour un tour entier restant évidemment d’un jour, quelle que soit la durée du parcours.
- Si l’on a marché de l’Ouest à l’Est, il faut ajouter un jour en bissant un quantième ; si l’on a marché de l’Est à l’Ouest, on doit au contraire sauter un quantième pour supprimer un jour. L’intercalation ou la suppression peut d’ailleurs avoir lieu à n’importe quelle époque, autrement dit au passage cl’un méridien quelconque, et la correction aura toujours pour effet de réaliser entre le quantième appliqué à l’Ouest d’un certain méridien et le quantième appliqué simultanément à l’Est une différence d’une unité au profit du premier.
- On voit que pour régulariser l’usage d’un même calendrier sur tout le globe, de manière que le quantième des dates relatives qu’il fournit aux diverses longitudes soit fixé et puisse servir à déterminer les époques absolues , il suffit de fixer la longitude du méridien de correction, appelé aussi de compensation, par rapport au méridien zéro pour lequel le calendrier a été originairement établi.
- Gomme il serait évidemment très incommode de faire dans des lieux habités la correction qui implique l’usage simultané de deux quantièmes de part et d’autre d’une ligne méridienne fictive, on a été naturellement
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- conduit à l’effectuer au passage du prolongement du méridien zéro, qui, soit pour le méridien de Paris, soit pour le méridien de Greenwich, tombe dans l’océan Pacifique et est presque tout entier marin.
- Mais ne vaudrait-il pas beaucoup mieux liquider cette correction sur le méridien zéro lui-même? ce qui deviendrait facile avec le méridien de Saint-Michel, puisqu’il est, lui aussi, presque entièrement marin.
- Le quantième en Amérique se trouverait alors en avance d’un jour sur le quantième d’Europe, de sorte qu’une dépêche télégraphique expédiée de Paris le vendredi 17, à 2 heures du soir, et transmise instantanément à Chicago, c’est-à-dire à une distance en longitude d’environ un quadrant, qui correspond à un quart de jour, n’arriverait en apparence que le lendemain samedi 18, à 8 heures du matin. Cette apparence ne serait-elle pas préférable à celle qui résulte des conventions actuelles, laquelle est tout à fait paradoxale, puisque la dépêche expédiée à 2 heures de l’après-midi arrive le même jour à 8 heures du matin ou six heures avant son départ.
- Cette allusion aux effets de transmission instantanée de la télégraphie électrique suffit pour vous montrer que la solution régulière de la difficulté par une convention internationale va devenir urgente, car il faudra absolument prendre un parti lorsque le circuit télégraphique autour du globe se fermera, ce qui arrivera très prochainement.
- Permettez-moi enfin de terminer par quelques mots sur une question qui, bien qu’étrangère à la partie mathématique de la Géographie, intéresse l’unification des travaux géographiques : je veux parler de la transcription des noms avec l’alphabet latin.
- La question a été soulevée au Congrès de Géographie de 1875, et à cette occasion j’ai présenté une solution qui m’a été suggérée d’une manière très inattendue par une théorie géologique.
- Toutes les configurations géographiques, qui paraissent si irrégulières, ont au fond un principe d’extrême régularité, condensé pour ainsi dire dans la figure sphérique qu’on appelle le Réseau pentagonal. Cette figure est formée par i5 grands cercles dont la série se subdivise en 5 groupes composés chacun de 3 grands cercles perpendiculaires entre eux.
- Cherchant un mode de notation méthodique pour pes cercles, j’ai naturellement pensé aux cinq voyelles pour distinguer les cinq groupes. J’ai pensé ensuite que, pour désigner chacun des cercles, il conviendrait de se servir d’une consonne qui, jointe à la voyelle du groupe, formerait une dénomination syllabique.
- Cherchant alors à classer les consonnes pour composer méthodiquement les syllabes, je me suis aperçu d’abord que la suppression des lettres qui sont doubles ou font double emploi réduit précisément les consonnes à quinze. J’ai vu ensuite, d’après les rangs de ces consonnes ou des équi-
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- valentes dans les alphabets latin, grec et sémitique, que leur série se divise en cinq groupes de trois qui forment chacun une sorte de cortège naturel à chacune des cinq voyelles.
- Il y a donc dans notre alphabet un principe de régularité manifesté en résumé par la récitation suivante :
- a ha g a d a
- e(e) îé j é z é
- i mi 1 i ni
- u vu ru su
- 0 P 0 ko 10
- Par cela même que notre alphabet est très net, il est pour ainsi dire sec, et beaucoup de sons notés dans les autres alphabets n’y sont pas immédiatement représentés. Le tableau (fig. 8 ) (extrait des Comptes rendus du Congres de Géographie, de 187 5) qui complète mes documents d’unification marque une tentative faite d’après des souvenirs de voyage pour combler les lacunes par des combinaisons des vingt lettres élémentaires et d’une vingt et unième lettre modifiante h.
- Adéfaut delà limite de l’heure, que je vois déjà dépassée, mon inexpérience en philologie me défendrait d’insister sur cette tentative ou, pour mieux dire, sur cette ouverture. Mais la classification si régulière que je viens de vous réciter ne m’autorise-t-elle pas à exprimer l’opinion que notre alphabet français a un caractère particulièrement élémentaire et que, par suite, ce n’est pas un espoir chimérique que celui d’en tirer les moyens de transcrire uniformément tous les sons et les prononciations de tous les mots des diverses langues, à commencer par les noms géographiques?
- En vous montrant par ce dernier aperçu que je ne recule devant aucune sorte de systématisation, je n’ai peut-être fait qu’infirmer mon plaidoyer en faveur de Y Unification des travaux géographiques.
- Mais, au risque de me faire taxer de mysticisme, je tenais à vous signaler cette bien curieuse correspondance des catégories que.l’on est naturellement amené à établir, d’un côté dans les éléments phonétiques du langage français ou gallo-gréco-latin, de l’autre dans les éléments d’une figure qui offre un véritable summum de symétrie et renferme par suite la loi des formes géographiques.
- Je tenais surtout à vous faire remarquer le rôle prédominant que joue dans ce rapprochement le nombre cinq caractéristique du Système décimal dont les développements à poursuivre ont été le premier objet de ma conférence.
- Il me reste à vous remercier, Mesdames et Messieurs, de la bienveillance avec laquelle vous avez écouté ma parole si imparfaite. (Applaudissements.)
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- M. Daubrée, président. Permettez-moi d’être l’interprète de nos sentiments unanimes en remerciant M. de Ghancourtois de l’exposé si précis et si méthodique qu’il vient de nous faire en abordant des questions d’un ordre très élevé et dont la solution est très difficile.
- Si la génération à laquelle beaucoup d’entre nous appartiennent n’est pas destinée à voir réaliser toutes les réformes dont vous venez d’entendre le programme raisonné, ce n’est pas une raison pour ne pas souhaiter tout succès à la croisade que M. de Ghancourtois entreprend dans cette voie logique d’unification. (Applaudissements.)
- La séance est levée à 3 heures et un quart.
- Les objets présentés dans la conférence sont figurés dans la planche ci-jointe dont fa légende explicative est donnée page g8.
- m.
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- EXPLICATION DE LA PLANCHE HÉLIOGRAPHIQUE
- ANNEXÉE AU COMPTE RENDU DE LA CONFERENCE DU 3 SEPTEMBRE 1878
- SUR
- L’UNIFICATION DES TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES,
- PAR M. B. DE CHANCOURTOIS.
- Réduction au dixième de l’exposition faite dans la classe XVI
- DES
- DOCUMENTS, CARTES, PLANCHES, GLOBES, MODÈLES ET INSTRUMENTS À l’appui du SYSTÈME de GÉOGRAPHIE proposé.
- 1. Programme raisonné d’un Système de Géographie fondé sur l’usage des mesures décimales,
- d’un méridien o grade international et des projections stéréographiques et gnomoniques (extrait des Comptes rendus de l’Académie des sciences du ao mars 1874).
- 2. Atlas d’ensemble. — Planisphère sommaire.
- 3. Atlas d’ensemble. — Esquisses spécimens des quatre genres de feuilles de l’Atlas in-6° cor-
- respondant au globe réduit au cent millionième : s hémisphère de la série stéréographique ; 0 triangle de la série gnomonique octaédrique; c carré de la série gnomonique cubique; d losange de la série gnomonique dodécaédrique. — Esquisses des séries complètes, groupées chacune dans une planche demi-grand aigle : s'les six hémisphères imbriqués déterminés par les plans du méridien oE— aooE, du méridien 100e—3oog et de l’équateur; 0' développement de l’octaèdre (Octo-planisphère); c' développement du cube; d'développement du rhombododécaèdre.
- 4. Atlas de détail. — Planisphère sommaire.
- 5. Atlas de détail correspondant au globe réduit au millionième.— Minute spécimen d’un trapèze
- de la série paire. Carte en projection gnomonique de la région principalement occupée par la France (format grand monde).
- 6. Cadre d’un Répertoire des Situations géographiques, avec indication sommaire d’un Classement
- des altitudes et d’un Système de tracé méthodique des courbes de niveau pour le figuré du Relief.
- 7. Rapports des Cadrans d’horloge duodécimaux et décimaux.
- 8. Classement des lettres de l’Alphabet français, présenté au Congrès de géographie de 1875
- pour la transcription des noms géographiques.
- 9. Globe réduit au cent millionième avec Canevas duodécimal.
- 10. Globe réduit au cent millionième avec Canevas décimal.
- 11. Instruments sphérodésiques : règle, équerre et compas adaptés à ce globe (rayon = om, 0687).
- 12. ) Modèles manifestant les caractères des Projections stéréographiques exécutées sur un plan
- 13. ) méridien et sur un plan équatorial.
- 14. Modèle manifestant les caractères des Projections gnomoniques et les rapports des polyèdres
- circonscrits qui servent à en établir les séries : i° octaèdre, cube et rhombododécaèdre conjugués; 20 trapézoèdres et losangeoèdres imbriqués.
- 15. Modèle manifestant la disposition imbriquée des hémisphères de la série stéréographique. conjugués, circonscrits au globe réduit au cent millionième, offrant
- en projection gnomonique le Canevas décimal et l’esquisse du figuré géographique.
- 19. Roussole transitoire, donnant simultanément la lecture des Orientements en mesures duodé-
- cimales et décimales.
- 20. Aide-calculateur pour la conversion des mesures duodécimales en mesures décimales.
- 16. Octaèdres
- 17. Cubes
- 18. Rhombododécaèdres
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- Imp Eudes
- RÉDUCTION AU DIXIÈME DE L’ EXPOSITION FAITE EN 1878'
- If etiog. Dujardin/
- ^9321981
- C6++87/^/:/^B
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 17 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE SUR L’ALGÉRIE,
- PAR M. C. ALLAN,
- PUBLICISTE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. Pomel, sénateur.
- Assesseurs :
- MM. le Dr Boyer, conseiller municipal d’Alger;
- Gastu, député;
- Piqüemal , publiciste algérien ;
- Thomson, député.
- M. le sénateur Pomel , président. Messieurs, la France possède, à trente-six heures de ses côtes de Provence, un splendide pays qu’on appelle l’Algérie. Beaucoup de Français n’en connaissent guère que le nom. Ce pays a été très souvent calomnié, et, depuis cinquante ans qu’il nous appartieni, il est honteux de le voir si peu peuplé dé colons. M. Allan, publiciste distingué de l’Algérie, se propose d’entretenir la réunion des questions principales qui intéressent notre colonie. Je lui donne la parole.
- M. Allan :
- Messieurs,
- Veuillez me permettre tout d’abord de remercier l’honorable M. Pomel, sénateur du département d’Oran, des termes si bienveillants dans lesquels il vient de me présenter à vous.
- Je n’ai, pour vous parler de l’Algérie, d’autres titres qu’une compétence bien modeste et un ardent amour pour ce beau pays que j’habite
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- depuis plusieurs années et auquel j’ai consacré tout mon dévouement et toutes mes facultés. S’il m’arrivait, comme il n’est malheureusement que trop à craindre, de rester inférieur à ma tâche, vous voudriez bien n’en rendre responsable que le conférencier et non le sujet dont il a accepté la charge de vous entretenir.
- La première observation que je tiens à faire est celle-ci : je n’ai pas de questions transcendantes à traiter devant vous. Ce que je vous dirai, ce sont des lieux communs, des faits connus de tous en Algérie, des notions qui n’y font cloute dans l’esprit de personne. Je crois parler devant des auditeurs qui, tout en étant sympathiques à l’Algérie, ne la connaissent pas. Cette manière de voir dictera mon langage.
- Le grand malheur de l’Algérie, c’est de n’être pas connue. L’honorable M. Pomel vient de vous le dire. Permettez-moi de vous raconter un petit fait tout récent qui m’est personnel et qui vient corroborer cette appréciation.
- Il y a quelques jours à peine, je me trouvais dans un salon, au milieu d’une société distinguée. L’ami qui m’y avait présenté me mit en relation avec une des personnes présentes, officier de la Légion d’honneur, occupant une position sociale élevée, qui, aussitôt qu’il sut qui j’étais, me dit : «Vous habitez l’Algérie! ah! que j’envie votre sort! c’est un magnifique pays, d’un splendide avenir. « Et alors, se tournant vers les personnes qui nous entouraient, il ajouta : «J’ai visité aussi l’Algérie, moi, Messieurs. Quelle vie agréable et facile! et quelles chasses superbes! Je me rappellerai toujours une chasse à l’autruche et au faucon, qu’à une certaine époque j’ai faite dans la plaine de la Miticlj a ! ??
- — «Comment, lui dis-je en souriant, vous avez chassé l’autruche dans la plaine de la Mitidja!
- — «Mais certainement! Et quelle partie de l’Algérie habitez-vous donc?
- — «J’habite Alger, lui clis-je; mais je vois que ce que j’ai de mieux à faire, c’est d’y retourner bien vite, pour y apprendre la chasse au faucon et à l’autruche. »
- On s’expliqua. L’excellent homme faisait partie de la suite de l’Empereur en 1860; il avait assisté à une fête dont on avait donné le régal au chef de l’Etat, sous prétexte de lui faire connaître l’Algérie. On avait, pour ce jour-là, fait sortir du jardin d’acclimatation d’Alger de pauvres autruches apprivoisées, qu’on avait lâchées dans la plaine. Et voilà comment il connaissait l’Algérie. J’ajouterai que les conséquences de ce fameux voyage ont bien prouvé que le chef de l’expédition lui-même en est revenu ne la connaissant guère davantage.
- Permettez-moi de placer ici quelques chiffres. Je ne veux pas vous fatiguer de chiffres, cpii ne restent pas dans la mémoire, et que vous pouvez trouver d’ailleurs dans les documents officiels. Ce que vous attendez d’un
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- Algérien, ce sont des renseignements et des faits que les livres, souvent contradictoires, ne vous donnent pas. Cependant il en faut quelques-uns, mais j’en serai sobre.
- L’Algérie compte 1,000 kilomètres de côtes; elle compte également 1,000 kilomètres de profondeur, ce qui représenterait, si la limite du Sud était partout parallèle à la mer, environ 100 millions d’hectares. Il n’en existe en réalité que 60 millions.
- Ces 1,000 kilomètres de côtes comprennent plusieurs ports excellents, deux rades de premier ordre, celles de Mers-ei-Kébir et de Bougie, de nombreux abris qui peuvent, avec quelques travaux, offrir des ressources précieuses à la navigation. Sur ces 60 millions d’hectares, 16 millions environ représentent la superficie du Tell algérien, c’est-à-dire de la partie comprise entre la Méditerranée et les hauts plateaux. La richesse du Tell est incalculable : c’est la Beauce de l’Algérie; cette contrée est, en effet, fertilisable à volonté, et peut produire des résultats égaux, sinon parfois supérieurs, à ceux des meilleures terres de France. Le climat du Tell est très favorable à la population française, aussi bien à celle qui est originaire du Midi qu’à celle du Nord. La température moyenne y est de
- 1 6 degrés, variant entre 10 et 35 degrés. Le Tell algérien est donc accessible à la colonisation européenne de la façon la plus absolue.
- Au su d du Tell se trouve la contrée que l’on désigne sous le nom de Hauts-Plateaux et qui comprend de 7 à 8 millions d’hectares.
- Vous avez pu entendre parler depuis quelque temps de cette région, grâce au bruit qui se fait autour de grandes entreprises qui se proposent l’exploitation des produits de son soi.
- Les Hauts-Plateaux produisent, sans culture, l’alfa, si précieux pour la fabrication du papier. Les céréales y donnent aussi d’abondantes récoltes; on a qualifié cette contrée de «patrie des moutons?), parce qu’on peut s’v livrer, sur la plus grande échelle, à l’élevage du bétail. La température y est relativement modérée; la moyenne ne dépasse pas 20 à
- 2 2 degrés, et l’on a fait cette remarque, que bien quelle fût plus élevée que celle du Tell, elle était plus accessible encore aux immigrants du nord de la France, qui s’y acclimatent avec facilité. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance de cette observation; je la compléterai en ajoutant qu’en Algérie, grâce à la merveilleuse variété des climats, quelle que soit l’origine des populations françaises ou européennes qui viennent s’y installer, il est possible de trouver pour chacune d’elles un séjour conforme à ses habitudes et à son tempérament.
- La troisième partie de l’Algérie est la région qui comprend le versant sud des monts Aurès et qui se continue jusqu’au Sahara algérien inclusivement. En y comprenant le Sahara, cette région compte 35 à ho millions d’hectares. L’avenir est là certainement, Messieurs, car le Sahara algérien
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- comprend de nombreuses oasis; et un publiciste éminent, le regretté Jules Duval, soutenait qu’il était possible de fertiliser le désert en y multipliant les puits artésiens. Depuis, des hommes très compétents, et point du tout utopistes, ont entrevu également l’avenir du Sahara. Certains ont pu concevoir la pensée de traverser l’Algérie par un chemin de fer qui irait du Tell à Tombouctou. D’autres ont eu l’idée de créer, au sud de l’Algérie, dans la partie qui confine à la province de Constantine, une mer intérieure qui, d’après eux, reconstituerait une mer primitivement existante. Mon incompétence technique ne me permet pas de me prononcer sur la valeur de ces conceptions; mais soyez assurés que si l’exécution en est possible, elle se réalisera sans beaucoup tarder. Contrairement d’ailleurs à l’opinion reçue, le désert algérien n’est pas une mer de sable; en outre, il nous sépare d’un pays comptant plus de 100 millions d’habitants; il est évident qu’un jour ou l’autre, il y aura là pour la France un débouché considérable.
- Mais ne nous lançons pas dans le champ de l’inconnu ; contentons-nous, pour le moment, de nos 22 millions d’hectares représentés par des territoires, ceux-là absolument connus, délimités, et dont la productivité ne peut être mise en doute.
- Avant d’aller plus loin, je tiens à réfuter tout d’aborcl quelques-uns des préjugés dont l’Algérie, d’une part, les Algériens, de l’autre, sont fréquemment les victimes de la part de la mère patrie et de vous-mêmes peut-être, Messieurs. Entrons dans l’examen de la question et voyons si réellement ces préjugés se justifient en aucune manière.
- D’abord permettez-moi d’invoquer l’opinion cl’un homme bien désintéressé.
- En 1869, on s’était posé, dans les conseils du souverain et dans les Chambres, la question de savoir si réellement on avait jusque-là suivi, en Algérie, la meilleure politique. Depuis longtemps les colons faisaient entendre leurs plaintes; la presse parisienne, quoique avec une extrême réserve, leur prêtait son concours. Le chef de l’Etat voulut-il en avoir le cœur net, ou bien ne chercha-t-il qu’à prolonger l’erreur publique en faisant ratifier, par un personnage réputé indépendant, l’opinion qu’il avait rapportée lui-même de son fameux voyage de la chasse à l’autruche? On l’ignore; mais on sait qu’il chargea M. le comte Le Hon de faire une enquête. Il la fit en effet; et, dans son discours au Corps législatif,.en mars 1870, le comte Le Hon dit en substance : «Je suis parti pour l’Algérie avec des préventions que je n’essayerai pas de dissimuler; eh bien! je l’ai vu, ce pays, je le connais maintenant, et je vous atteste que c’est un crime de le laisser dans la situation qui lui est faite. » Et dans une séance précédente, un des défenseurs les plus acharnés du régime qui jusqu’alors avait prévalu en Algérie, M. Jérôme David avoua que l’on avait fait fausse
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- route et que son parti et lui étaient prêts à revenir au système de la colonisation, dont ils reconnaissaient la supériorité.
- Je n’ai pas besoin de vous apprendre par quelle tempête ces belles paroles furent emportées peu de temps après; il n’en est pas moins vrai que, dès ce jour, l’Algérie avait le droit d’espérer de voir s’ouvrir pour elle une ère nouvelle.
- Une des paroles les plus cruelles et les plus funestes à l’Algérie qui aient jamais été prononcées est celle échappée un jour à la plume d’un éminent publiciste : «L’Algérie est un boulet pour la France! »
- Que de mal ce mot ne nous a-t-il pas fait! A quel Algérien n’est-il pas arrivé, se trouvant en face d’un contradicteur qu’il achevait de convaincre, de voir celui-ci se redresser brusquement et couper court à l’entretien par ces mots fatidiques : «L’Algérie est un boulet pour la France! »
- Eh bien! voyons, pourquoi l’Algérie est-elle un boulet pour la France? Examinons. Je m’adresse à ceux de mes auditeurs qui connaissent et pratiquent le commerce. Quelle est leur préoccupation principale? D’aborcl de conserver leur clientèle, puis de l’étendre. Ils considèrent tout client nouveau comme un accroissement de valeur pour leur maison de commerce. Le qui est vrai individuellement est vrai aussi collectivement.
- Or, voici quelle est la situation commerciale de l’Algérie : en 18y6, la France avait exporté en Algérie pour 200 millions de produits (chiffre officiel); dans la même année, elle en avait reçu pour 166 millions.
- La question est donc de savoir, purement et simplement, si la France a plus de profit à posséder l’Algérie et à avoir ce débouché,, qu’à être allégée des charges que la colonie lui impose et à être privée de ces 366 millions d’échanges. Pour faire cette appréciation, il faut savoir quelles sont les charges que l’Algérie impose à la France et en quoi elles consistent.
- L’Algérie produit un revenu d’environ 2y à 28 millions de francs; la dépense est égale, à moins d’un million près. Par conséquent, l’Algérie peut déclarer actuellement quelle couvre ses frais. Il n’y a qu’une réserve à faire : dans ces sommes ne sont pas comprises les dépenses de l’armée. L’Algérie a 50,000 hommes de troupes qui, au calcul ordinaire, coûtent 5o millions. Il est bien certain que cette somme reste au passif de l’Algérie. Mais déjà vous voudrez bien remarquer que 50 millions de dépenses faites par la France en faveur d’un pays qui lui donne un chiffre d’affaires de 366 millions ne constituent pas une charge bien considérable. Il faut savoir, en définitive, combien de ces 366 millions rentrent dans les coffres de l’Etat sous forme d’impôt, d’augmentation de bien-être et par conséquent de dépense, etc. Puis il faut tenir compte encore de ceci, que les 50,000 hommes que nous avons en Algérie, si l’Algérie n’existait pas, ne seraient pas renvoyés dans leurs foyers. Personne ne soutiendra que la France pourrait avoir actuellement sous les armes
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- 5o,ooo hommes de moins. Enfin, il est également reconnu que l’Algérie n’a pas besoin d’une aussi forte armée d’occupation, et que si la France l’y maintient, c’est qu’elle y trouve des casernements excellents et un champ d’instruction plus favorable pour le soldat.
- Nous avons donc le droit de dire que, à part la charge de l’armée, relativement peu importante et qui s’atténuera de jour en jour, à mesure que chaque citoyen français, et par conséquent algérien, deviendra soldat, l’Algérie rapporte aujourd’hui à la France plus qu’elle ne lui coûte.
- Et puis enfin, approfondissons cette question économique; examinons-la sous tous ses aspects. Supposons que la possession de l’Algérie soit réellement onéreuse pour la France. Vous connaissez tous cette statistique qui établit que jusqu’à l’âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans l’homme coûte à la société, qui lui fait l’avance de ses frais de nourriture, d’entretien et d’éducation. S’ensuit-il pour cela que les enfants, jusqu’à cet âge, soient un boulet pour leur pays? Non, car un jour vient où ces enfants lui rendent les sacrifices qu’il a faits pour eux. Eh! l’Algérie n’a que quarante-huit ans; c’est beaucoup moins que vingt ans pour un homme. Encore un peu de patience, et elle rendra au centuple les avances qu’elle aura reçues.
- Après avoir dit quels étaient les griefs que l’on imputait à l’Algérie elle-même, permettez-moi de m’en prendre à ceux que l’on impute à ses habitants.
- On a dit d’abord : «Le Français n’aime pas à s’expatrier.» Ce sont là des mots que l’on accepte en France comme parole d’évangile, et que cependant rien dans les faits ne justifie. Ouvrons, en effet, la première statistique venue, elle nous dira que plusieurs milliers de Français s’expatrient tous les ans. Pourquoi ne viennent-ils pas en Algérie? Pourquoi vont-ils en Amérique, d’où le rapatriement est presque impossible? Pourquoi vont-ils chercher dans des pays aussi lointains une prospérité qu’ils ne croient pas pouvoir trouver en Algérie? Je vous le dirai tout à l’heure quand j’en serai aux moyens étranges de colonisation que nous voyons appliquer sous nos yeux; mais dès à présent déshabituez-vous de cette idée que les Français ne sont pas faits pour l’émigration. — Ils trouvent sans doute chez eux, beaucoup plus que certains peuples, du bien-être, des moyens d’existence assurés; mais il se rencontre cependant, dans notre pays comme partout, un certain nombre de citoyens qui, n’avant pas trouvé en naissant une place toute faite, un foyer tout prêt à les recevoir, cherchent à s’en créer un par leur énergie. Quelquefois même l’expatriation a une cause plus touchante. En 1871, à la suite de la guerre, quatre-vingt mille Alsaciens ont quitté leur pays et la France. Où sont-ils allés? Quatre ou cinq mille environ sont venus en Algérie. C’étaient, pour la plupart, des ouvriers d’usine, des cordonniers, des maçons, des indus-
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- triels, la plupart, tous, si vous voulez, gens fort honorables, mais ne possédant ni argent ni aucune des qualités nécessaires pour augmenter la fertilité et la productivité d’un pays essentiellement agricole. Où sont allés les vrais cultivateurs, ceux qui possédaient quelque chose, cpii sont partis de leur pays après avoir vendu, à vil prix peut-être, leur modeste avoir, mais enfin qui possédaient un petit pécule et une expérience? Ils sont allés en Amérique ! Et c’est ainsi que l’Algérie a manqué la plus belle occasion d’implanter sur son sol une immigration en masse qui, dès le début, aurait donné une expansion énorme à l’œuvre de la colonisation.
- Passons à la moralité de l’élément français en Algérie. Ici encore le dénigrement systématique a fait son œuvre. Mais les chiffres parleront plus éloquemment que le meilleur discours.
- Prenons la statistique judiciaire : elle établit qu’il y a moins de crimes et de délits en Algérie qu’en France. Prenons la statistique de l’état civil : sur 11,000 enfants nés en 1876, on n’en compte que Aoo d’illégitimes ou non légitimés. Enfin, dans ses remarquables travaux démographiques, le savant docteur, mon ami René Ricoux, établit que, proportionnellement au nombre des habitants, 011 se marie davantage et de meilleure heure en Algérie qu’en France.
- Et néanmoins, malgré ces témoignages incontestables, la passion pousse parfois certains hommes aux accusations les plus odieuses. Un jour, — tout récemment, les conseils généraux algériens se sont dit : Nous avons des orphelins auxquels la République doit et donne les soins dus à l’enfance. Jusqu’à ce jour ils ont été élevés dans des orphelinats. Au lieu de les laisser entre les mains de célibataires qui ne peuvent pas leur enseigner les devoirs qu’ils auront à remplir dans la société, puisqu’ils les ignorent eux-mêmes, pourquoi ne pas les placer chez les colons? La dépense n’en sera pas plus élevée, et du moins ils y apprendront le travail, un métier honorable et la vie sociale.
- Messieurs, il s’est trouvé un haut fonctionnaire algérien pour répondre que les colons ne présentaient pas une moralité suffisante pour qu’on puisse leur confier ces orphelins. Vous me laisserez flétrir et stigmatiser ce langage, qui n’a même pas, dans la bouche de son auteur, l’excuse de l’erreur.
- Il y a une autre statistique également concluante, c’est celle de l’instruction. L’Algérie, retenez bien ceci, car je le dis avec un certain orgueil, est le pays du monde où l’instruction est le plus développée. Elle est la première pour la proportion entre le chiffre de la population et le nombre des enfants recevant l’enseignement. Ainsi le lycée d’Alger reçoit près de 1,000 élèves, et dans l’Algérie tout entière, sur une population de 350,000 Européens, parmi lesquels un grand nombre d’étrangers appartenant aux classes les plus pauvres, il y a 70,000 enfants et près de 5,ooo adultes qui suivent les cours, soit 20 p. 0/0 de la population euro-
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- péenne. Trouvez cette proportion dans le département de France le plus blanc de la carte.
- Enfin, je ne dirai qu’un mot de cet autre grief que Ton fait quelquefois aux colons, d’avoir fui en Algérie pour éviter la conscription. Si les charges de la conscription ont pendant quelque temps été évitées aux Algériens, il en est d’autres, celles de la culture du sol notamment, cjui leur font courir bien plus de risques. D’ailleurs cette immunité nous a été retirée sans que personne s’en soit plaint. Enfin, j’ai le droit de rappeler qu’en 1870 et 1871, l’Algérie a envoyé pour soutenir la France défaillante plus de combattants qu’aucun de nos départements, proportionnellement à sa population.
- Il y a encore un reproche qu’on ne craint pas de nous faire. O11 nous dit qu’en Algérie, nous nous désaffectionnons de la France, que nous nous considérons comme assez loin d’elle pour que le jour où l’occasion s’en présentera nous cherchions à nous séparer d’elle, à former un Etat indépendant.
- [Messieurs, croyez-moi; l’expression d’autonomie dont on se sert quelquefois en Algérie pour indiquer une nuance de l’opinion locale, ressemble à cette idée de séparation absolument comme les bâtons flottants ressemblaient au navire de la fable. Une certaine disposition d’esprit est née dans les dernières années de l’empire, provoquée par l’injustice du Gouvernement à l’égarcl du pays. Les Algériens disaient : «Nous sommes privés de toute espèce de satisfactions au point de vue libéral, nous n’avons ni conseils municipaux élus, ni conseils généraux, ni députés à la Chambre pour défendre nos droits; nous sommes livrés à une administration qui ne comprend rien à nos intérêts et à nos besoins, et qui, en tout cas, n’en prend aucun souci. Est-il juste qu’il en soit ainsi ? 55 Alors est née dans l’esprit des citoyens l’iclée d’une sorte d’autonomie algérienne, comprenant cl’abord l’octroi des libertés dont jouit la France, et ensuite d’un certain nombre de libertés spéciales qui leur semblaient nécessaires pour cpe l’Algérie pût marcher en avant, comme il convient à toul pays neuf, et que satisfaction fût donnée à ses besoins particuliers. Ce mol d’autonomie est bien vieux en Algérie, mais aucun de ceux qui l’ont prononcé jadis n’y a attaché le sens que la France lui attribue aujourd’hui.
- En tout cas, ces théories n’avaient rien d’excessif. Mais quelques écrivains, les étrangers notamment, allèrent plus loin. Comment! nous, Espagnols, Italiens, Maltais, s’écrièrent-ils, nous venons apporter à l’Algérie le concours de nos bras, et nous ne compterions pas plus que si nous n’existions pas! Nous demandons nos droits de cité.
- — «C’est bien simple, leur répondions-nous, faites-vous naturaliser.
- — «Du tout! nous voulons être citoyens algériens, mais non citoyens français. 5?
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- Vous voyez où cette doctrine aurait conduit l’Algérie : à voir bientôt l’élément français absorbé par l’élément étranger, déjà aussi nombreux que lui, sous prétexte de je ne sais quelle théorie humanitaire que l’on invoque contre nous quand on en a besoin, mais que les peuples voisins se gardent bien d’appliquer à notre profit. Je puis dire qu’à l’exception d’un très petit nombre d’Algériens, ces idées n’ont pas eu le moindre succès.
- Il y a encore, dans la population française, des autonomistes en Algérie-, mais par ce mot d’autonomie ils n’entendent pas, en définitive, revendiquer autre chose que le régime appliqué dans la mère patrie, avec extension de certaines attributions pour les pouvoirs locaux. S’ils renonçaient à leur qualification dangereuse pour s’appeler simplement des décentralisateurs, nous serions tous de leur avis. Quant à la pensée d’une séparation possible, je ne ferai pas à mes concitoyens l’injure de les défendre contre cette calomnie.
- Ainsi, tous les griefs reprochés aux Algériens, je viens d’en démontrer l’inanité. La vérité, au contraire, c’est que la population algérienne est une population admirable. Je la comprends tout entière dans cet éloge; mais j’entencls surtout parler cle ces populations rurales, qui, mises en possession des lambeaux de terre qu’on leur a donnés tout en les leur faisant payer bien cher, ont réussi à se faire presque une fortune et réussiront avant peu, si les nouveaux immigrants suivent leur exemple, à faire de l’Algérie un pays absolument prospère, absolument français.
- Il n’en est pas moins vrai que toutes les accusations que je viens de passer en revue, semées en France pendant quarante ans avec une habile perfidie, ont porté un préjudice incalculable à l’Algérie. Pendant quarante ans on a représenté les colons comme des forbans qui venaient dépouiller les Arabes de la terre qui leur appartenait. Devant le discrédit que cette opinion a fait naître, les gouverneurs ont eu beau jeu pour essayer leurs systèmes. Je n’en attaquerai aucun. Je veux croire que tous étaient sincères, depuis le brave maréchal Bugeaud qui avait organisé un système de villages où tout se faisait au tambour, jusqu’au gouverneur actuel lui-même. Il n’y a eu qu’un malheur à tout cela, c’est que des vingt-cinq ou trente systèmes imaginés en Algérie depuis la conquête, il n’y en a pas eu un seul de bon. Non pas que j’aie la prétention d’en préconiser un à mon tour, mais par cette unique raison qu’il ne faut à l’Algérie aucun système, et que, pour tout dire, la solution de cette question si ardue, si effrayante, si compliquée, se formule en un seul mot qui n’est pas un système, mais un fait : le peuplement par la liberté. Le jour où l’Algérie comptera un nombre d’Européens suffisant pour contrebalancer, par le nombre et l’espace cultivé, la population indigène, ce jour-là la question algérienne aura cessé de préoccuper personne et la colonisation sera une réalité.
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- Qu’aurons-nous alors à craindre des insurrections? Qu’aurons-nous à craindre du fanatisme musulman? Aussi ne saurais-je trop insister sur ce point : Il faut peupler l’Algérie. Toute la question est là. Mais il faut la peupler avec des éléments libres, qui choisiront eux-mêmes leur place, qui n’auront à subir aucune entrave administrative et pour lesquels le mot de liberté ne sera pas une expression vide de sens.
- Quant au rôle de l’Etal, il est tout tracé : il fait les routes, construit les chemins de fer, les écoles, les mairies, les églises, tous les établissements d’utilité publique, partout où un certain nombre de colons se sont constitués en groupes d’une importance déterminée. Si l’Etat prétend faire davantage, il n’aboutira qu’à l’impuissance, se noiera dans les détails, et l’on continuera à voir en Algérie ce que j’ai vu, de mes propres yeux vu, il y a moins de deux ans : un village projeté par l’administration algérienne, dans lequel pas une maison n’était construite, mais dont les trottoirs étaient tracés et empierrés.
- Ce que je viens de dire m’oblige à parler incidemment de l’organisation politique et administrative de l’Algérie.
- Oh! l’organisation de l’Algérie, elle est bien simple : un homme à la tête; au-dessous, rien! Pas un sous-préfet, pas un préfet ayant une autorité réelle. Un directeur général sans attributions définies; des conseils généraux ne pouvant délibérer d’une façon indépendante sans qu’aussitôt le représentant du pouvoir, qui assiste à ses délibérations, ne puisse lui dire : «Vous existez en vertu d’un décret, qu’un autre décret peut briser. Le Gouvernement ne tolérera pas que votre opposition dépasse certaines limites. » Je n’invente rien. Le propos a été tenu. Il est juste d’ajouter que la protestation indignée du conseil ne s’est pas fait attendre.
- Revenons-en à cette question du peuplement, que je vous ai dit, il y a un instant, être la véritable question algérienne. Ici je suis obligé de faire un court historique du peuplement en Algérie; je serai très bref, me bornant à ce qui sera nécessaire à l’intelligence de mon sujet et laissant de côté les questions secondaires.
- Quel était le moyen simple et pratique de peupler l’Algérie, si, dès le début, on l’avait voulu? Le voici. Avant la conquête, le sol appartenait tout entier au domaine de l’Etat. Il y a bien une distinction, dans laquelle je ne veux pas entrer, entre les biens melk et les biens arch, les uns appartenant en toute propriété aux particuliers, les autres ne leur appartenant qu’à titre purement provisoire et temporaire; mais la différence était plus apparente que réelle. Le regretté et éminent docteur Warnier, qui a fait partie de l’Assemblée nationale de 1871 à 1875, l’a suffisamment démontré : il n’y avait en Algérie qu’une seule nature de propriétés, l’Etat pouvant disposer à son gré des melk aussi bien que des arch.
- Les terres arch étaient occupées collectivement par les tribus; tous les
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- ans le chef de la tribu en faisait la répartition. Je sortirais de mon sujet si je vous disais qu’il y avait des moyens pratiques d’obtenir les meilleurs lots.
- Comme les tribus possédaient beaucoup plus de terres qu’elles n’en pouvaient cultiver, de grandes étendues restaient en friche. C’est ainsi qu’il y a, dans certaines contrées de l’Algérie, des terres qui n’ont pas senti le soc de la charrue depuis plusieurs siècles.
- L’Etat, au moment de la conquête, devait faire la part des indigènes; leur donner, au besoin, le double, le triple de l’étendue qu’ils cultivaient, afin de ne pas s’exposer au reproche de spoliation, puis faire un bloc du reste, en dresser le plan et appeler l’élément européen.
- Si l’on avait suivi ce système, la colonisation algérienne se fût développée tout naturellement dès l’origine; on aurait su, dès les premiers jours de la conquête, quelles étaient les terres réservées aux indigènes, celles qui pouvaient être distribuées aux immigrants ; on aurait pu enfin organiser un plan d’ensemble. Il est vrai — et c’est, la seule excuse — que l’on n’a pas cru, à cette époque, à la colonisation de l’Algérie, au peuplement européen. Et cependant un document officiel, datant de i8û5, déclare qu’il existe 6 millions d’hectares mis en réserve pour la colonisation. Que sont devenus ces 6 millions d’hectares? Quand la question a été mieux étudiée, quand l’autorité militaire a vu les avantages qu’elle pouvait tirer de sa situation, elle a jeté les hauts cris : «Vous voulez donc dépouiller les Arabes ! vous êtes des arabophobes! » Et nous étions des arabophobes parce que nous voulions introduire au milieu des indigènes la population européenne, qui leur aurait appris à féconder ces riches terres, sur lesquelles ils mouraient souvent de faim ! Nous étions des arabophobes, et eux étaient des arabophiles, — c’est le nom modeste qu’ils se donnaient, — arabophiles sans doute comme ce sauvage qui faisait l’éloge de la bonté d’un missionnaire. Il le savait mieux que personne : il en avait mangé !
- Cependant, malgré les difficultés opposées à l’introduction des colons européens, il en vint un certain nombre; il en vint même assez pour que l’administration d’alors commençât à éprouver quelque inquiétude pour son autocratie et quelle jugeât opportun d’arrêter le mouvement. Ceci se passait en i863. Elle fit décider, par un sénatus-consulte, que les tribus seraient déclarées propriétaires des terres qu’elles occupaient, — remarquez que je ne dis pas : qu’elles cultivaient. Une tribu occupait-elle une étendue trois fois, dix fois, cinquante fois plus considérable qu’elle n’en pouvait cultiver, peu importait. On se garda bien d’ailleurs de faire une répartition individuelle quelconque. Le principe de l’indivision fut maintenu , suivant les pratiques ordinaires du régime musulman.
- Le moyen était topique. C’était fermer d’une façon absolue les terri-
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- toires arabes à l'élément européen. Pendant plusieurs années l’Algérie se crut perdue. Ah ! Messieurs, je voudrais que vous puissiez vous entretenir avec quelques colons de cette époque. Ils vous diraient quelles luttes ils ont eu à soutenir, même pour conserver leurs modestes établissements. C’était le temps où l’on parlait sérieusement de liquider la colonisation. Si vous aviez assisté à ce qui s’est passé à cette époque, à ce déchaînement furieux contre tout ce qui portait le vêtement civil, vous seriez frappés d’admiration pour l’énergie de nos vaillants colons et vous vous étonneriez aujourd’hui, non pas que l’Algérie ait si peu prospéré, mais au contraire que 35o,ooo Français et Européens soient restés dans ce pays, dont tous les efforts tendaient à les exclure.
- En 1871 survient une révolte. Je ne toucherai pas à la question des insurrections, sinon pour dire que depuis vingt ans nous ne croyons plus aux révoltes des indigènes; elles nous inspirent, suivant les cas et les conséquences qu’elles entraînent, le sourire ou l’indignation ; nous savons très bien que depuis vingt ans aucun indigène n’a intérêt à se révolter et que nul ne se révolte bénévolement. Il faut six mois de prédications fanatiques, et souvent d’autres moyens dont le récit m’éloignerait de mon sujet, pour l’amener à prendre les armes. C’est tout ce que je dirai sur ce point.
- En 187 1, cependant, survient une insurrection; on peut dire, en se plaçant à un certain point de vue, que ce fut une bonne fortune inespérée pour l’Algérie. A peine la révolte était- elle comprimée que le gouverneur général de l’époque, M. Alexis Lambert, posa le séquestre sur le territoire des indigènes qui s’étaient révoltés, en vertu d’une vieille ordonnance qu’il ressuscita fort à propos. C’était bien simple. Tout individu ou toute tribu qui avaient pris part à l’insurrection étaient compris dans le séquestre, et par conséquent leurs terres rentraient dans le domaine de l’Etat. On se procura ainsi une étendue dont je ne puis indiquer l’exacte importance, mais qui était certainement considérable.
- Qu’est-il arrivé ? Lorsque le souffle colonisateur qui avait inspiré M. A. Lambert eut disparu avec lui, le gouverneur actuel n’osa pas rapporter l’arrêté de son prédécesseur, mais, par des arrêtés individuels, il rendit à la plupart des indigènes les terres dont on les avait justement dépouillés. Et aujourd’hui les documents officiels nous apprennent que,tant enterres domaniales qu’en terres provenant du séquestre, le gouvernement algérien peut disposer de 285,000 hectares, c’est-à-dire de la place de 30,000 immigrants environ. Pas un pouce de plus. Après quoi, tout semble fini pour la colonisation.
- Que fera-t-on après? Car enfin on ne peut limiter à 30,000 habitants de plus la population de l’Algérie, qui peut en nourrir encore plusieurs millions. Comment procédera-t-on ? Eh ! mon Dieu ! comme on procède
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- déjà maintenant sur certains points. On achètera leurs terres aux Arabes à beaux deniers comptants. On leur payera ce qu’ils n’occupent pas, ce qu’ils ne cultivent pas, ce qui ne leur appartient qu’en vertu d’un acte qui est un crime de lèse-civilisation.
- Si encore une certaine intelligence présidait à la répartition de ces malheureux 285,000 hectares, aussi bien qu’au peuplement de ces villages créés par voie d’expropriation. Si l’on disàit aux immigrants : « Voilà ce qui nous reste; installez-vous où vous voudrez, en prenant l’étendue à laquelle vous donne droit le nombre des membres de votre famille. » Allons donc ! ce serait trop simple. Non ; il faut peupler village par village. Vous avez beau dire : Je désire m’installer là parce que je serai à proximité de tel village où ma santé s’accommodera mieux, où est installé un de mes amis qui m’a précédé. Point! Il faut vous installer dans celui-ci. Et l’on empile , au fur et à mesure des arrivées, comme sur certaines lignes les employés de chemins de fer remplissent un wagon avant d’en ouvrir un autre.
- S’il y avait encore en Algérie des terres disponibles, si au lieu de ces 285,000 hectares, qu’on a la prétention de présenter comme un chiffre sérieux, il y avait eu un chiffre analogue à celui qu’on indiquait en i8A5 et qui. s’est émietté sans que personne puisse dire ce qu’il est devenu, la question du peuplement eût été facile. J’ai eu récemment entre les mains une carte de l’Amérique du Nord divisée par petits carrés d’une étendue égale. Chaque carré représente dix concessions. Ceux où le peuplement est accompli sont teintés, ceux où le peuplement est encore à faire sont laissés en blanc. Lorsqu’un Alsacien, un Belge, un Basque, un Allemand, songe à émigrer, il se fait envoyer une de ces cartes et la consulte. Quelque ami parti avant lui, ou les agences du Gouvernement lui fournissent les renseignements dont il a besoin. Il sait cl’avance que telle concession est à proximité de tel cours d’eau, que la terre donne tels produits ; de sorte qu’avant de quitter l’Europe avec sa famille, il sait où il ira s’installer, et il prend ses dispositions en vue du pays qu’il va habiter.
- En Algérie, rien de semblable n’est plus possible aujourd’hui. Devons-nous donc renoncer à tout espoir de voir peupler ce pays ? Si telle avait dû être la conclusion de mon discours, je ne l’aurais pas commencé. Ce serait une désillusion profonde que je vous aurais infligée et à laquelle vous ne vous attendez pas. Voici donc la combinaison à l’aide de laquelle il sera possible de remédier à la situation véritablement désastreuse créée par le sénatus-consulte, les restitutions des terres séquestrées, et les autres procédés des régimes autoritaires et anticolonisateurs que nous subissons depuis si longtemps.
- Je vous ai dit qu’au début de la conquête, les Arabes étaient propriétaires, à titre arch ou melch, dévastés étendues, supérieures à celles qu’ils
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- pouvaient cultiver, et qu’un sénatus-consulte de 1 863 avait décidé que ces terres seraient données aux tribus. H s’agit donc, pour permettre aux Européens d’acquérir ces terres, d’en faire cesser l’indivision. Tel est le but delà loi Warnier, votée par l’Assemblée nationale le 26 juillet 1875. Depuis lors, une armée de géomètres s’est mise en campagne pour n’aboutir qu’à de bien faibles résultats. On a multiplié les circulaires interprétatives, prolongé autant qu’on l’a pu le statu quo. Mais en somme, poussé par l’opinion publique, on est bien forcé de faire quelque chose, et l’on peut prévoir le moment où une certaine quantité cle terres seront lancées dans la circulation.
- Alors se produira ce curieux phénomène : l’immigrant ne voudra plus des concessions données gratuitement par l’Etat; il achètera son lot. Ainsi, plus de formalités ridicules ou puériles, plus de tracasseries, plus de menaces d’évictions. On ne se doute pas combien les Français qui ont réussi en Algérie y ont d’abord éprouvé de déboires, y ont eu à soutenir de luttes; luttes et déboires provenant beaucoup moins du sol, de la fièvre, des difficultés de toutes natures inhérentes à l’installation clans un pays nouveau, que du mauvais vouloir de ceux sur la protection desquels ils avaient le droit de compter. Ainsi, dans le principe, ou obligeait tout immigrant auquel on donnait une concession, à bâtir une maison. «Mais, disait le malheureux, j’arrive avec trois ou quatre mille francs seulement. Le ciel est clément dans ce pays. Laissez-moi construire un gourbi, une baraque; j’y vivrai très bien avec ma famille, et quand j’aurai fait une ou deux bonnes récoltes, je construirai ma maison. » — Point du tout ; il faut que la maison soit construite avant de mettre la charrue en œuvre. Puis c’était la question des plantations. Il fallait qu’il y eût tant d’arbres plantés par hectare. — «Mais je veux faire du blé, de la vigne, de l’orge! » — Peu m’importe ! il faut des arbres. Et Ton plantait des arbres pour obéir aux clauses de l’acte de concession.
- A l’heure qu’il est, il existe un système plus absurde encore peut-être : c’est l’obligation de résidence. Pour obtenir une concession, il faut s’engager, sous peine d’être mis à la porte sans recours, cà résider cinq ans au moins sur sa propriété, et le titre définitif n’est délivré qu’après ces cinq années. C’est absurde. A moins d’obtenir ces concessions scandaleuses de milliers d’hectares que l’on donnait autrefois aux favoris, qui donc songera jamais à demander 80 ou ko hectares pour les laisser en friche? Et quel crédit peut trouver le malheureux qui est ainsi propriétaire sans l’être, et qui, si sa santé ou ses affaires exigent, par exemple, un déplacement de quelques semaines, est obligé de demander un congé pour quitter sa propriété !
- On parle de modifications à ce régime. Un projet de décret en une foule d’articles a paru dans les journaux algériens. Je ne l’ai pas lu et pro-
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- bablement no le lirai pas. Je suis écœuré de ces fantaisies écloses dans le cerveau d’un seul et que l’on impose à un grand pays, sans consulter les intéressés, sans la salutaire épreuve de la discussion publique. Quel qu’il soit, je garantis d’avance qu’il ne vaudra pas mieux que les élucubrations de meme genre qui l’ont précédé.
- 11 n’y a qu’un système dont on n’a pas essayé, et c’est certainement le seul qui puisse donner de bons résultats : c’est de n’en avoir aucun ; c’est de laisser les individus s’arranger comme ils le voudront, acheter des terres s’ils le peuvent, leur donner des concessions si c’est possible, mais en tout cas les laisser vivre à leur guise. Que l’on ne force personne à planter telle quantité d’arbres, à rester sur ses terres sous peine d’expulsion; que l’intérêt de chacun soit son seul guide, qu’aucune lisière ne gêne ses mouvements. Voilà où est la vérité et l’avenir.
- Je serai très bref sur une question pourtant bien importante, mais que le temps ne me permettra pas de développer longuement : c’est la question du régime légal algérien.
- En France, le régime légal est parfaitement défini : les Chambres votent une loi, elle est appliquée sur toute l’étendue du territoire français. Estelle applicable en Algérie? Je défie les jurisconsultes les plus éminents de me le dire. En revanche, un décret est rendu par le chef de l’Etat, décret organisant, réorganisant ou même au besoin désorganisant telle ou telle partie de l’administration coloniale. Le gouverneur général est en outre muni de pouvoirs suffisants pour réglementer par arrêtés presque toutes les questions algériennes. Enfin, nous avons encore les ordonnances royales, remontant presque à la conquête; nous avons des circulaires que les tribunaux invoquent, d’autres qu’ils repoussent, sans qu’il soit possible de savoir pourquoi. Bref, c’est un inextricable gâchis, et l’on peut dire qu’en réalité il n’y a pas en Algérie de régime légal.
- Vous comprenez les inconvénients de ce système : du jour au lendemain, le peu de libertés que possède l’Algérie peut être supprimé sans que les Algériens et même les législateurs algériens puissent rien y faire. Ceux-ci ont le droit, il est vrai, de porter leurs réclamations devant les Chambres françaises; mais ce qui a été fait par un décret est bien acquis. Cette situation augmente encore les difficultés du peuplement. Avant de se décider à s’expatrier, les Français s’inquiètent de savoir comment ils seront traités, et ce qu’ils en apprennent n’est pas fait pour les encourager.
- Et cependant, malgré tout, l’Algérie prospère, et elle prospérera de plus en plus, ne fût-ce que par cette raison que le chiffre des naissances l’emporte sur le chiffre des décès. Cette remarque est de nature à frapper vos esprits, surtout si vous voulez bien ne pas perdre de vue que l’Algérie est encore dans sa période de début, que toutes les questions d’acclimatement ne sont pas encore résolues, etqu’enfin, malgré la salubrité générale de
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- l’Algérie, certaines contrées ne se sont laissé coloniser qu’au prix de grands efforts et de grands sacrifices humains.
- Le chiffre actuel de la population française en Algérie est d’environ 155,ooo habitants; le chiffre de la population étrangère est à peu près égal. Il y a également une population israélite indigène qui est d’environ 35,ooo habitants; j’en dirai un mot tout à l’heure.
- Après avoir, plus longuement que je ne l’aurais dû sans cloute, parlé de la population française et européenne, permettez-moi de dire quelques mots de la population arabe. Il y a en Algérie deux millions et demi d’indigènes. La grande question qui se pose à leur sujet est celle-ci : l’indigène est-il assimilable? est-il accessible aux progrès de notre civilisation, ou bien doit-il, comme l’Indien de l’Amérique du Nord, disparaître devant elle ?
- D’abord il convient de faire une distinction. II existe deux races d’indigènes : la race kabyle et la race arabe. Le Kabyle est l’ancien propriétaire clu sol, autrefois chrétien et qui s’est réfugié dans les montagnes de la Kabylie, chassé par l’invasion barbare. Il a conservé, tout en prenant les mœurs et la religion de ses conquérants, certaines de ses prérogatives, certains de ses droits qu’il appelle des canouns et cpi forment pour lui une véritable législation.
- Les Kabyles, avant la conquête de l’Algérie, ne s’étaient pas laissé pénétrer. Ils jouissaient d’une véritable indépendance. Ils ont conservé de leur état social primitif, de leur ancienne religion, certains principes qui dès à présent permettent de déclarer qu’ils sont, non seulement assimilables, mais assimilés. Sur 2,5oo,ooo indigènes, on compte près d’un million de Kabyles. C’est donc déjà les deux cinquièmes de la population indigène qu’on peut affirmer n’être pas réfractaires à notre civilisation. Les Kabyl es ont leurs conseils municipaux dont les attributions sont analogues à celles des nôtres. S’ils sont polygames de droit, ils le sont rarement de fait; la femme est pour eux une compagne et non une bête cle somme. Si l’on ajoute à ces qualités celles d’être intelligents, laborieux, honnêtes, fidèles à leur parole, on comprendra pourquoi je les compte parmi les soutiens naturels de la colonisation.
- Sur l’Arabe, les opinions sont partagées; mais pour moi il n’y a aucun doute qu’il ne soit assimilable. Ce qui le prouve, c’est que dans beaucoup de fermes européennes, ils remplissent, à la satisfaction des colons, les emplois de serviteurs. Ceux qui sont propriétaires vivent en bonne intelligence avec nous, empruntent à nos colons leurs charrues et leurs procédés de culture. En définitive, les Arabes en contact avec la civilisation européenne se civilisent. Ils commencent, il est vrai, par nous emprunter nos défauts, mais ils ne tardent pas à s’assimiler nos qualités et notamment l’amour du travail, l’ordre, l’esprit de prévoyance qui leur font habituellement si complètement défaut.
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- Ceux qui se qualifient d’arabophiles et qui nous traitent d’arabophobes partent de ce principe que les Arabes ne s’assimileront jamais. C’est une des raisons qui expliquent pourquoi ils s’opposent à ce cpie nous pénétrions en pays arabe. Mais je crois que la question est aujourd’hui résolue, meme pour ceux qui auraient un si grand intérêt à la solution contraire et qui s’efforcent de prendre leurs désirs pour des réalités.
- Examinons cependant ce qu’il adviendrait si réellement les Arabes n’étaient pas civilisables. Qu’en faudrait-il conclure? Personne ne contestera la légitimité de la conquête de l’Algérie et du maintien de notre domination. Il fallait empêcher les barbares cl’écumer la Méditerranée, il faut aujourd’hui les empêcher de recommencer. Irions-nous donc abandonner notre conquête, la plus légitime, la plus morale que la France ait jamais faite? Eh quoi! la civilisation reculerait devant la barbarie; la France s’exposerait à voir une autre nation civilisée prendre sa place, au détriment de ses intérêts, de son honneur même. Non, je ne crois pas que cette thèse puisse être soutenue.
- L’Arabe est assimilable, et je veux tout de suite étayer mon opinion de l’autorité d’un homme considérable en Algérie, M. Hardy, ancien directeur du jardin d’acclimatation d’Alger.
- Voici ce que dit M. Hardy dans une brochure publiée récemment :
- Le chemin de fer pénétrant partout est la meilleure stratégie défensive à opposer aux velléités insurrectionnelles des indigènes; leurs conditions économiques en seraient d’ailleurs immédiatement changées dans le sens du bien-être. Le contact des Européens les amènerait bientôt à améliorer leur système de culture; ils produiraient plus et mieux, ainsi que cela se passe déjà parmi ceux qui sont mêlés à nous depuis quelque temps. Dans toute la Mitidja, ils vivent dans la meilleure harmonie avec les colons. Ils ont adopté l’emploi de nos instruments aratoires; ils labourent maintenant plus profondément et ensemencent d’après nos procédés.
- Les moins fortunés empruntent aux colons leur charrue, leur herse, leur chariot, et jamais ceux-ci ne leur refusent. Ils ne font plus leurs transports à l’aide de bêtes de somme. Beaucoup sont fermiers partiaires chez des propriétaires européens. Lorsqu’ils ont à se rendre à une certaine distance, ils vont rarement à pied, ni sur une monture quelconque ; ils se servent de nos voitures publiques et des chemins de fer. Ce n’est pas chez les populations indigènes qui sont journellement en contact avec nous que sont nés les ferments de révolte et d’insurrection; c’est au loin, dans l’intérieur, chez ceux qui ne nous connaissent pas et qui ont conservé leur sauvagerie native. Leurs préjugés se dissipent bien vite, alors qu’ils trouvent un profit immédiat dans leurs relations avec nous, et, en ne heurtant pas leurs croyances, ils sont bientôt avec nous.
- Voilà, en quelques lignes, avec autant de justesse que de mesure, la véritable appréciation qu’il faut se faire des indigènes.
- Maintenant, pourquoi les Arabes se révolteraient-ils? Quel intérêt ont-ils à se révolter? Dira-t-on qu’ils obéissent au sentiment respectable de la nationalité? Les Arabes n’ont pas de nationalité. Ils n’en avaient pas avant la conquête; ils étaient soumis aux Turcs comme aujourd’hui ils le sont aux
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- Français. Je sais bien qu’il y a cette différence que les Turcs étaient musulmans comme eux; mais, croyez-moi, l’intérêt amoindrit singulièrement la force de cet argument. Pour se révolter, d’ailleurs, il faut des meneurs, des chefs. Quels seront-ils? Leurs prêtres, leurs marabouts? Mais, les marabouts, si on craint leur fanatisme, il suffit de les surveiller. Quant aux grands chefs indigènes, ce ne sera pas eux, je vous l’assure. La vieille noblesse arabe n’existe plus. Mokrani en a été un des derniers survivants. Elle a été remplacée par ces prétendus grands chefs dont on vient de vous faire un si pompeux et si ridicule étalage dans les rues de Paris.
- Ab ! si les hommes éminents qui ont cru à ces grands chefs, ou qui ont feint d’y croire, avaient réellement voulu être renseignés sur l’Algérie, que ne s’adressaient-ils à quelques-uns de nos colons de la première heure? Le nombre n’en manque pas encore, grâce au ciel. Ceux-là leur eussent dit ce qu’ils avaient souffert, pourquoi iis avaient souffert, quels étaient les moyens (l’empêcher le retour de ces misères. Puis, si la France jugeait à propos de récompenser le courage vrai, le patriotisme et le devoir accompli, elle avait ces vaillantes poitrines pour y attacher la croix de l’honneur. Il est vrai que nos braves colons eussent passé inaperçus dans la foule. Ils n’auraient pu lutter de pittoresque, dans une revue, avec les fameux grands chefs. Ils seraient venus à Paris avec leurs gros souliers ferrés, leurs mains rudes, leur teint bronzé et leur grand chapeau de feutre. Je conviens que la comparaison n’eût pas été en leur faveur. Ils se priveront donc de vos croix, ce qu’ils ne regretteront guère en les voyant si bien portées par leurs voisins en burnous.
- Il y a plus fort encore que cet engouement pour le costume. Voici un fait qui dépasse tout ce que nous aurions pu imaginer en Algérie. Il y a quelques jours, l’honorable directeur de la France, M. Emile de Girard in, recevait cette escouade de grands chefs et leur demandait quelles étaient les raisons qui les faisaient hésiter à se rallier à la France. Et ceux-ci lui répondaient : s Comment voulez-vous que nous ne soyons pas hostiles à un pays qui nous refuse les droits qu’il accorde aux juifs ? Ils ont été naturalisés par la France; pourquoi ne nous accorde-t-on pas la même faveur? Est-ce que nous ne valons pas les juifs?» Et M. de Girardin de répondre, si je m’en rapporte à son propre journal : «Vous avez bien raison, mes amis. La colonisation algérienne n’a de chances de réussir que par vous. »
- Est-il rien de plus drôle que cette anecdote? Je n’examinerai pas ici si l’Arabe vaut ou ne vaut pas l’Israélite ; il n’y a pas de comparaison à établir. L’Arabe est encore insoumis; l’Israélite, au contraire, est avec nous depuis le jour même de la conquête; il a accueilli notre arrivée non seulement avec faveur, mais avec reconnaissance; nous l’avons délivré de l’oppression. Ce n’est donc pas là ce qu’il faut examiner. Mais j’affirme que
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- lorsque les grands chefs, puisqu’il faut décidément les appeler ainsi, demandaient la naturalisation comme les Israélites, ils ne parlaient pas au nom de leurs coreligionnaires. Aucun Arabe n’est disposé à renoncer à son statut personnel pour adopter le statut français. Que ces chefs consentent à le faire; qu’ils abandonnent, par exemple, leur droit à la polygamie, c’est possible. Ils vivent, eux, beaucoup plus à la française qu’à l’indigène. Mais les Arabes, dont la loi civile se confond avec la loi religieuse, qui n’ont qu’un seul code qui est en même temps leur évangile, le Coran, ceux-là, je l’affirme, protestent énergiquement contre le langage de leurs prétendus mandataires.
- Mais il y aurait pour la France quelque chose de bien plus grave s’ils y adhéraient. Vous figurez-vous 2,600,000 indigènes naturalisés Français du jour au lendemain? N’examinons la question qu’au point de vue politique seulement. Nous avons trois sénateurs et trois députés élus par 160,000 habitants, des conseils généraux et municipaux également issus de l’élection. Le jour ou les Arabes seront Français, le jour où ils jouiront des mêmes droits que nous, où ils seront «comme les juifs5), par qui et au profit de qui seront faites les élections? Dès le premier jour nous arriverions à être représentés, nous Français, nous peuple conquérant, peuple civilisateur, par ceux contre lesquels nous avons combattu et qui représentent l’ignorance et la barbarie.
- M. de Girardin tire d’un principe vrai des conséquences fausses. Le principe vrai, c’est que l’indigène qui paye un impôt a le droit de veiller à sa répartition; la conséquence fausse, c’est de contester au peuple conquérant le droit de choisir le jour et l’heure où l’exercice de ce droit sera sans danger pour lui.
- Ce point me préoccupe depuis longtemps. En 18 y à, je l’ai examiné dans la presse algérienne. Il m’a paru que le moment s’avançait où il serait peut-être possible de faire à l’élément indigène une part dans l’administration du pays par l’élection. C’est ce que j’appellerai, si l’on veut, la part du feu. Trois députés indigènes à la Chambre seraient sans danger; au contraire, une naturalisation en masse, ou même, pour parler plus pratiquement, une naturalisation volontaire un peu abondante, provoquée par des causes qu’il n’est pas ridicule de prévoir, risquerait de noyer promptement l’élément français dans l’élément indigène.
- Je n’insiste pas sur cette idée qui m’est toute personnelle; je répète seulement que je l’ai émise il y a cinq ans, et qu’aucun des arguments qui m’ont été opposés ne m’a démontré qu’elle fût fausse. Il me paraît certain, au contraire, que dans quelques années une solution, celle-ci ou une autre, deviendra absolument inéluctable.
- Je vous ai dit que les Arabes détestaient leurs chefs. Je puis ajouter qu’ils détestent leur justice. La vénalité et l’ignorance des juges indigènes
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- sont choses universellement reconnues. C’est ce qui explique leurs sympathies pour la justice française. Voilà également pourquoi la suppression de la magistrature indigène est une des questions à l’ordre du jour en Algérie, et pourquoi aussi — qu’il me soit permis de le dire tout à fait incidemment et sans amertume — il est absolument nécessaire que les magistrats français, par leur caractère, leur honorabilité, leur savoir, soient tous dans des conditions telles qu’ils ne puissent, de près ou de loin, à tort ou à raison, être suspectés.
- J’ai dit deux mots tout à l’heure des Israélites; j’y reviens. Les Israélites sont intelligents, laborieux, s’adonnant principalement au commerce. La plupart envoient leurs enfants suivre les cours de nos écoles et même du lycée, concurremment avec nos élèves français. Il n’est pas rare de voir, dans les classes, les premiers élèves appartenir à la nationalité juive. Plusieurs ont été jusqu’à nos écoles spéciales. Un d’entre eux est sorti cette année de l’Ecole polytechnique avec un des premiers numéros. Nous pouvons compter sur la fidélité du peuple israélite, dont le caractère dominant est le respect des lois du pays qu’il habite. En 1870, l’illustre Crémieux décréta leur naturalisation en bloc. J’avoue qu’à ce moment j’ai cru cette naturalisation prématurée. Je craignais pour l’exercice des droits politiques en des mains inexpérimentées. L’expérience m’a donné tort. Je suis heureux d’avoir à le constater et de pouvoir ainsi rendre hommage à la justesse de vue d’un des hommes qui honorent le plus notre pays.
- Il est à remarquer cependant, en ce qui concerne les Israélites, que la fusion entre eux et la population européenne ne se fait pas rapidement. Trois mariages seulement ont eu lieu en 1876 entre chrétiens et israélites, sur 352 mariages juifs et 2,000 et quelques mariages chrétiens. C’est insuffisant, mais cette remarque perd de son importance si l’on considère qu’il en est ainsi chez les Israélites de tous les pays, qui fusionnent peu. C’est donc un fait que nous devons constater, mais sans y attacher beaucoup de gravité.
- J’aurai terminé lorsque j’aurai exposé brièvement les raisons qui me font engager mes concitoyens de France à aller en Algérie. Allez-y d’abord en touristes, en amateurs, vous y verrez un pays dont vous ne soupçonnez pas l’attrait. Vous retournerez en France, mais vous raconterez votre voyage et vous inspirerez à d’autres le désir de l’entreprendre aussi. Séduits par vos récits, les travailleurs avisés et intelligents vous demanderont des conseils et ne tarderont pas à venir augmenter notre population agricole. Enfin, vous-mêmes subirez la loi commune. Quand on a vu l’Algérie, on veut la revoir; quand on l’a revue, on veut l’habiter.
- Il y a encore une autre considération que j’ai le droit de vous soumettre. Vous placez bien souvent votre argent dans des emprunts chimériques; vous le jetçz à tous les Etats de l’Amérique du Sud qui vous le demandent,
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- au bey de Tunis, à la Turquie, à l’Egypte. Eh bien! le jour où vous verrez une souscription s’ouvrir en vue de l’exploitation des richesses du sol algérien, assurez-vous d’abord que l’entreprise est sérieuse; là comme partout il peut se trouver des financiers véreux qui gâtent les meilleures affaires; mais le jour où vous aurez la certitude qu’il s’agit d’une entreprise faite dans des conditions loyales, offrant les garanties de moralité nécessaires, n’hésitez pas à y engager vos capitaux; vous aurez fait une œuvre honnête en ce sens que vous aurez contribué à la prospérité de notre grande colonie, en même temps qu’une œuvre de bon père de famille et de capitaliste intelligent.
- Passons rapidement en revue les ressources de l’Algérie. D’abord les céréales. On a dit autrefois qu’elle était le grenier de Rome; elle n’a-pas changé; elle est prête à devenir le grenier de la France, Elle exporte déjà plus de. 3 millions d’hectolitres de céréales, avec i5o,ooo colons; que sera-ce quand elle aura une population européenne proportionnée à son étendue?
- Dans cette même brochure de M. Hardy, à laquelle j’ai emprunté la citation que j’ai faite tout à l’heure, je trouve qu’il existe actuellement en Algérie, greffés ou non greffés, plus de 800 millions de pieds d’oliviers, clans la région qui est propre à la culture de cet arbre. M. Hardy estime qu’en peu d’années, tous les oliviers non greffés peuvent l’être, même en n’opérant que progressivement, au fur et à mesure du développement de la colonisation, et que dans un quart de siècle l’Algérie produira pour 800 millions de francs d’huile de première qualité. Je vous laisse sous l’impression de. ce chiffre, que la compétence de M. Hardy ne permet pas de considérer comme exagéré.
- La vigne, elle, vient merveilleusement dans tout le Tell et sur les Hauts-Plateaux. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, la France, dans quelques années, se trouvait tellement ravagée par le phylloxéra qu’elle perdît sinon la totalité, au moins une bonne partie de sa production, l’Algérie serait en état de suffire à sa consommation. On a dit des vins de l’Algérie qu’ils n’étaient pas transportables. C’est une erreur. Les premières récoltes se sont forcément ressenties de la longue inculture du sol; mais chaque année amène des améliorations, et déjà on peut prévoir le jour où les crus d’Algérie auront des noms égaux en réputation à ceux des meilleurs de France.
- Il serait à souhaiter que les vignerons du Midi, ruinés par le phylloxéra, aillent transporter leur industrie en Algérie, où ils referaient facilement leur fortune.
- L’alfa occupe sur les Hauts-Plateaux une étendue de 6 millions d’hectares. Son exploitation a donné lieu à la création de deux chemins de fer. Elle est des plus simples et des moins coûteuses, puisque ce précieux textile se reproduit de lui-même et sans culture. Il existe surtout dans la pro-
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- vince d’Oran. La province de Constantine en compte aussi une certaine étendue, qui devient moindre dans celle d’Alger. On ne l’exploite encore sérieusement qu’à Oran. Des navires viennent y charger l’alfa et le transportent à Rouen et surtout en Angleterre, où l’on en fait un grand usage. Le journal le Times n’est imprimé qu’avec du papier d’alfa, fabriqué dans ses usines. Vous pourrez voir la plante et ses divers produits dans le pavillon de l’Algérie au Trocadéro.
- Une usine pour la fabrication du papier d’alfa se fonde en ce moment dans la province de Constantine; elle annonce qu’elle en livrera 3 millions de quintaux par an à l’industrie. Le résultat de l’opération n’est pas douteux, sous la seule réserve précédemment faite que l’exploitation en sera sage, intelligente et honnête.
- L’alfa n’est pas le seul produit des Hauts-Plateaux. Les céréales y viennent aussi bien, et sur certains points mieux que dans le Tell. L’élève du bétail peut y prendre un développement considérable. On estime à 1 5 millions le nombre des moutons qui y trouveraient des pâturages abondants, sans nuire en rien à l’exploitation de l’alfa ou à la culture des céréales.
- J’ai parlé des productions agricoles de l’Algérie. Je dirai quelques mots de ses mines. Quelques-unes sont considérées comme les plus riches du monde. Celle de Mokta el Haddid, près de Bone, est célèbre tant par sa richesse que par l’habileté de son exploitation. Elle est le type que l’on prend pour modèle dans toutes les écoles des mines. La grande médaille d’honneur de l’Exposition vient de lui être décernée. Comme production, c’est une montagne de pierre dans laquelle on enfonce la pioche, et quand on traite ce produit brut, on en obtient à la fonte 65 et jusqu’à 8o p. o/o de fer magnétique de qualité supérieure, de celle qui produit les aciers les plus recherchés d’Angleterre.
- La production de la mine de Mokta el Haddid est évaluée à près de ùoo,ooo tonnes par an; elle occupe i,5oo ouvriers.
- Il existe encore en Algérie un grand nombre de mines qui seront mises en exploitation quand des voies de communication plus faciles auront été établies. Cet élément paraît appelé à contribuer puissamment à la richesse du pays.
- Je ne cite que pour mémoire, parmi les productions algériennes, le corail, qui fait la fortune de la Calle.
- J’aurais voulu vous entretenir encore de nos chemins de fer, de ceux en exploitation, de ceux qui se construisent, de ceux que le développement de la colonisation rendra bientôt nécessaires. Mais je m’aperçois que le temps me fait défaut. Déjà mon discours a excédé de près d’une heure la durée ordinaire de ces conférences, sans que j’aie réussi néanmoins à lasser votre extrême bienveillance et vos encouragements. Je vous en remercie. Que vos témoignages de sympathie se reportent sur le magnifique pays que
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- j’ai essayé de vous faire connaître; qu’ils vous inspirent l’envie de le visiter surtout, que les préjugés que vous avez puisés à des sources impures fas sent place à une appréciation plus juste. Si j’ai réussi à obtenir ces résul lats, je n’aurai pas absolument perdu voire temps et le mien. (Vifs applau dissements.)
- La séance est levée cà h heures.
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- PALAIS DU TROCADÉRO.
- 25 AOÛT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- L’ENSEIGNEMENT ÉLÉMENTAIRE
- DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE,
- PAR M. FRÉDÉRIC PASSY,
- MEMBRE DE L’INSTITUT.
- M. Frédéric Passy :
- Mesdames, Messieurs,
- L’homme propose, et parfois c’est le diable qui dispose. Dans ma pensée, et je crois pouvoir dire dans la pensée de la Commission des Conférences aussi bien que dans celle des autorités diverses qui s’occupent des instituteurs en ce moment à Paris, c’était à ces instituteurs qu’était tout particulièrement destinée cette séance. Il paraît qu’à leur point de vue et le jour et l’heure sont aussi mal choisis que possible, et l’on me fait craindre qu’il n’y en ait ici qu’un nombre relativement bien restreint. Il y en a cependant, je le sais.
- Je me console — très imparfaitement — de ce contre-temps, en songeant que ni la Commission ni moi ne pouvions disposer d’un autre jour; je me console surtout, quand je vois cette affluence, en me disant que nous sommes tous aujourd’hui, plus ou moins, des instituteurs, et qu’il y a dans cette salle, et en grand nombre, des personnes qui, à des titres divers, s’occupent de l’instruction de leurs semblables. Il y en a notamment, je viens d’en avoir la preuve à l’instant même, qui ont l’intention de faire ou de faire faire des cours populaires d’économie politique.
- Je me console moins aisément de n’avoir pas, par suite d’un excès d’occupations et de préoccupations qui ne m’ont pas laissé un instant, préparé cet entretien comme j’avais le désir de le faire. Non que j’eusse voulu apporter ici un morceau de littérature; il est dans mes habitudes et dans ma nature de toujours laisser à l’inspiration du moment le développement plus ou moins heureux de ma pensée., et je n’ai jamais eu d’autre préten-
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- tion que de venir causer familièrement avec vous. Mais je me fais un devoir, au moins, lorsque cela ne m’est pas absolument impossible, de penser au public avant d’être en face de lui et de revoir a son intention les documents dont je puis avoir à faire usage. Je n’ai pas même eu le loisir de faire ce travail; c’est tout juste si j’ai pu, sans les mettre en ordre, prendre à la hâte un certain nombre de pièces dans lesquelles je serai réduit, vous le verrez bien, à puiser un peu au petit bonheur. Mon programme, heureusement, est bien simple, quoiqu’il soit bien vaste.
- J’ai deux choses à faire, ni plus ni moins.
- En premier lieu j’ai à établir, à rappeler plutôt (car je suis convaincu que la plupart des personnes ici présentes sont d’avance de mon avis) l’utilité, la nécessité, et la possibilité en même temps, de répandre partout la connaissance des lois fondamentales de l’économie politique. Je dis partout, et non pas seulement dans ces parties de la société qu’on appelle encore et qui s’appellent beaucoup trop elles-mêmes les classes éclairées; non pas seulement dans ces régions où se rencontrent plus ou moins le loisir et l’aisance; mais aussi et tout autant dans ces régions dites inférieures où le labeur incessant est le lot de tous, où chaque jour suffit à sa peine, mais où chaque jour a sa peine, et dans lesquelles il importe, si l’on ne veut s’exposer à voir tourner à mal les bons sentiments eux-mêmes, de faire pénétrer la lumière qui par elle seule déjà est une consolation et une force, la lumière qui permet de discerner le possible de l’impossible, le juste de l’injuste, et le progrès qui améliore du bouleversement qui détruit.
- J’ai ensuite à indiquer, à ceux d’entre vous, Mesdames et Messieurs, qui pourraient être appelés à rectifier des idées fausses et à transmettre des idées justes, comment, à ce qu’il me semble, peut être remplie cette tache délicate. J’ai, si ce n’est pas trop présumer de mon expérience de vieux professeur, à tracer devant vous, à grands traits, l’esquisse d’un cours élémentaire d’économie politique.
- I.
- Pour la première partie de ce programme, je n’ai pas en réalité grand’-chose à dire de mon cru. Il me suffira de mettre sous vos yeux, à peu près sans commentaires, quelques-unes des paroles des hommes, considérables à divers titres, qui ont eu à se prononcer sur cette question: quelques-unes seulement; car il me serait aisé de remplir, et au delà, avec de pareilles citations, cette séance tout entière.
- Voici d’abord un homme qui était assurément (j’en appelle à ceux qui l’ont connu) l’un des esprits les plus fins et les plus sûrs, les plus larges en même temps, qui aient illustré une chaire française : c’est Piossi, ce
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- grand Italien dont la France avait fait un Français, en attendant qu’il se relit Italien pour mourir à Rome au service de l’Italie et de la liberté; Rossi, le jurisconsulte éminent et l’éminent professeur d’économie politique que M. Guizot avait eu l’honneur d’appeler au Collège de France, à l’Ecole cle droit, à la Chambre des pairs et au Conseil supérieur de l’instruction publique, et qui partout, comme à l’Institut, avait marqué sa place au premier rang parmi les premiers.
- Voici ce que disait, il y a quelque chose comme quarante ans, dans sa chaire du Collège de France, cet homme vraiment supérieur. Ecoutez ces paroles; tout mérite cl’y être pesé :
- «Nous ne craignons pas de le répéter, il importe à la prospérité des classes peu fortunées et à l’avenir du pays de joindre à l’éducation du peuple quelques notions élémentaires d’économie nationale. Il importe d’expliquer nettement aux enfants des classes laborieuses la nature et la variation des salaires, l’origine et l’action des petits capitaux, le danger de les perdre, le moyen de les employer utilement, les ressources qu’offre l’association, soit pour accroître la puissance productive du travail , soit pour diminuer les dépenses individuelles et donner plus de développement au principe si fécond des secours mutuels. Dans les temps calmes, ordinaires, on néglige complètement cette partie si essentielle de l’instruction populaire, et ce n’est que lorsqu’un désastre, une disette, une tourmente politique, une crise commerciale, ont déjà paralysé le travail et jeté la confusion dans le marché que des hommes qui ont plus de vanité que de jugement adressent leurs prédications économiques à une population ignorante et irritée par la misère : ils se flattent de faire comprendre, dans quelques instants, à la multitude, des enseignements tardifs, dont rien n’a préparé l’application et qui ne paraissent inspirés alors que par la crainte et par l’égoïsme des classes supérieures. »
- Tel était, Messieurs, l’avertissement trop peu écouté que donnait, vers 18/10, aux pouvoirs publics et à la bourgeoisie de cette époque, la prévoyante clairvoyance de M. Rossi.
- Plus près de nous, en 186/t, au lendemain de cette famine de coton qui avait été pour l’Europe le contre-coup des terribles déchirements de l’Union américaine, un ministre de l’instruction publique, un ministre de l’empire, mais un ministre dont il n’est que juste de reconnaître les bonnes intentions et les louables efforts, M. Duruy, consignait dans un document officiel la déclaration que voici :
- k L’Angleterre a pu traverser paisiblement, une crise épouvantable, parce que ses ouvriers connaissaient tout ce que nos jeunes gens ignorent encore : les ressorts délicats de la production et de la vie économique. » Et il ajoutait : «Nos misères de 1848 sont venues de cette ignorance. 55
- Il était impossible de donner, au nom des faits, plus hautement raison à Rossi.
- M. Duruy ne faisait, du reste, pour ce qui concerne 1848, que rappeler ce qu’avait dit, à cette époque même, à l’un de nos hommes d’Etat en disponibilité, un grand homme d’Etat anglais, sir Robert Peel. Comme on lui demandait, en s’étonnant du calme qu’il conservait en présence des
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- événements, s’il ne craignait pas cle voir bientôt se déchaîner sur son pays le rent de révolution qui venait de se lever sur la France et de là s’était étendu sur le reste de l’Europe : «Il n’y a pas de danger, répondit-il; le peuple anglais sait trop bien l’économie politique. »
- Je saute à 1876 et j’ouvre le discours prononcé à Lyon, à la distribution des prix de la Société d’enseignement professionnel du Rhône, par un autre ancien ministre de l’instruction publique, M. Jules Simon. Voici ce que j’y lis :
- «Vous avez aussi introduit un cours d’économie politique, autre progrès précieux que je ne saurais trop approuver.
- rrCroiriez-vous, Messieurs, que nous éprouvons toutes les difficultés du monde à introduire l’enseignement de l’économie politique dans l’enseignement officiel? Nous y arriverons, je l’espère; le bon sens aura raison de la routine. En introduisant l’économie politique dans l’enseignement libre, vous nous faciliterez les voies. Mais il faut que l’économie politique soit bien enseignée. »
- Naturellement, cher maître; et c’est pour cela qu’il faut commencer par la faire apprendre à ceux qui plus tard seront appelés, bon gré, mal gré, sciemment ou à leur insu, à en parler devant les autres * je veux dire les maîtres de tous les degrés qui, dans l’histoire, dans la littérature, dans la lecture courante, dans la vie enfin, rencontrent à chaque pas des faits ou des opinions, souvent fort erronées, de l’ordre économique. Mais je continue la citation, elle en vaut la peine :
- ff Savez-vous ce que c’est que l’économie politique?» ajoute M. J. Simon.
- ...ff C’est la science du bon sens. Elle vous montrera d’abord où est votre intérêt;
- c’est un premier service. Ensuite elle vous apprendra à ne pas le mettre là où il n’est pas, et c’est un service peut-être aussi grand. »
- Et, à l’appui de ces déclarations si nettes, l’auteur de l’Ouvrière ajoutait :
- ff J’ai assisté à Manchester à des discussions entre patrons et ouvriers; j’y assistais comme étranger et comme visiteur curieux de m’instruire. J’écoutais avec admiration des tisserands, dont les journées entières s’écoulaient devant leurs métiers, discutant leurs intérêts contre leurs patrons avec sobriété et sagesse, en hommes pratiques et intelligents. Vous en viendrez là très vite. Je connais l’esprit des Lyonnais; je suis persuadé que ceux qui viendront à Lyon dans quelques années faire ce que je faisais à Manchester éprouveront ce que j’ai éprouvé là-bas, et diront qu’à Lyon on discute les questions de salaires et d’intérêts aussi bien qu’à la Société d’économie politique de Paris. »
- Assurément, et j’en accepte l’augure, non pour Lyon seulement, mais pour toute la France. A une condition pourtant : c’est qu’à Lyon, et à Paris, et ailleurs, et partout, on fasse, comme en Angleterre, des éléments de la science économique une des parties habituelles, une des parties « essentielles» de l’éducation de tous. Ce que tout le monde a besoin de savoir ne doit demeurer étranger à personne.
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- Mais puisque je suis sur ce terrain, et pendant que je tiens en main le compte rendu de la distribution des prix de la Société d’enseignement professionnel du Pdiône, je ne résiste pas à la tentation de faire encore à ce document quelques emprunts et de mettre en. regard de la parole du philosophe et du moraliste, en regard de la déclaration du ministre et de l’homme d’Etat, le langage d’un élève, d’un ouvrier. C’est la preuve à l’appui de l’assertion; c’est la constatation, prise sur le vif, de l’influence sa lutaire de l’instruction, et de l’instruction économique en particulier.
- Il est d’usage, à la Société d’enseignement professionnel clu Rhône, que chaque cours soit plus spécialement confié à un ou plusieurs commissaires pris parmi ceux qui le suivent et désignés par leurs camarades. Il est d’usage aussi qu’à chaque distribution l’un de ces commissaires vienne, à côté du président de l’association et dû président de la séance, faire entendre la voix des élèves. En 1876, l’orateur était M. Préaud, commissaire du cours d’économie politique et l’un des lauréats de ce cours. Voici un premier échantillon de sa manière de penser et de sa manière d’écrire. C’est une réponse à ceux qui s’imaginent qu’il est non seulement superflu, mais dangereux de faire participer les fds d’ouvriers aux études spéciales :
- « Us prétendent que l’ouvrier plus instruit que ses camarades abandonne l’atelier; que le paysan qui a étudié délaisse vite la charrue; que l’instruction que vous prodiguez aux adultes risque d’en faire des déclassés; et que cette instruction peut engendrer chez nous un orgueiî malsain. Ce sont là, Messieurs, des objections spécieuses dont la fausseté est déjà démontrée aujourd’hui et le sera bien plus encore lorsque l’instruction se sera généralisée dans les villes et dans les campagnes. Nous répondrons seulement, — et nous en avons la preuve parmi nous, — que, lorsqu’il ne sera plus permis aux enfants du peuple de déserter l’école, on ne les verra plus tard déserter ni les champs ni l’atelier.
- « L’instruction n’engendre pas non plus l’orgueil; au contraire. A mesure qu’on avance dans les vastes domaines de la science, on ne songe pas en effet à considérer derrière soi le petit chemin parcouru pour s’en glorifier; mais, regardant en avant, on est frappé du chemin qui reste toujours à parcourir. La science acquise grandit la science absente, et celle-ci est infinie, comme Dieu. Aussi les hommes les plus instruits sont-ils les plus modestes. L’ignorant, au contraire, ne soupçonnant rien en dehors de lui, croit tout connaître, et, sa vanité aidant, rien ne l’empêche d’être à chaque instant le jouet des autres et de lui-même.
- «Mais nous, Messieurs,* — je ne saurais trop appeler l’attention sur ces paroles, — «nous ouvriers, qui voulons être dignes de ce nom, nous comprenons tout ce qui nous reste à faire, et nous n’oublions pas que nos capacités personnelles sont nos seuls parchemins. Nous savons que le travail est la source de la richesse; mais le travail inintelligent, aveugle, suffit à peine à l’entretien du travailleur, tandis que le travail intelligent, éclairé par les connaissances scientifiques, en multiplie les résultats, non seulement au point de vue du bien-être personnel de l’ouvrier, mais au point de vue de la richesse générale et de la prospérité du pays, n
- Je passe d’intéressants développements. Je passe notamment une excellente argumentation en faveur de l’instruction des femmes, ces premières
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- éducatrices des hommes; et je cite encore ce paragraphe, non moins remarquable que le précédent et d’une application directe à mon sujet :
- ce Ce n’est pas tout. La patrie, blessée et amoindrie, a besoin du concours de tous ses enfants. L’union intime de toutes les classes de la société française est plus que jamais nécessaire. Cette union ne peut être basée que sur le respect de tous les droits et sur l’accomplissement de tous les devoirs. Or, est-il possible que l’ignorant sache discerner où s’arrêtent ses droits et où commencent ses devoirs? Non, Messieurs, l’homme illettré ne distingue que vaguement ce qui est bien de ce qui est mal; et, n’ayant pas conscience de ce qu’il fait, il est à la fois l’instrument et la victime de tous les despotismes, qu’ils s’imposent d’en haut ou qu’ils surgissent d’en bas. L’instruction des niasses est, pour toutes les classes de la société, une garantie sérieuse de la paix sociale; je dirai même qu’elle en est l’unique garantie. Quand il n’y aura plus d’ignorants, les droits acquis n’auront rien à craindre, et les droits à acquérir auront tout h espérer. Dans un pays de suffrage universel, plus que partout ailleurs, l’ignorance est un danger permanent pour l’Etat; et nous pouvons ajouter à cette pensée de Montesquieu, que si les gouvernements libres sont ceux qui exigent le plus de vertus, ils sont aussi ceux qui réclament le plus d’instruction. L’instruction seule, en effet, nous permet de distinguer le juste et le vrai, de séparer les idées libérales, sagement progressives, des utopies dangereuses ou irréalisables, et de nous servir d’un progrès acquis pour conquérir d’autres progrès. L’ignorance, au contraire, déchaîne les passions brutales, excile les appétits malsains, et, ne pouvant rien juger dans son aveuglement, elle ne peut que remettre à la force le soin de tout réformer. C’est ainsi quelle peut, dans un jour de folie, annuler les résultats d’un siècle de labeurs! n
- La conclusion, je vous demande d’écouter encore ces trois lignes, c’est qu’il faut knous épargner le sort des nations ignorantes 55. C’est que, « tous unis par l’instruction, tous confondus, riches et pauvres, dans le sentiment de nos devoirs et le respect des droits d’autrui,» nous devons «marcher ensemble vers le même but : donner à notre chère patrie la sécurité dans le travail, la liberté dans l’orclre, la gloire dans la paix. »
- Ai-je eu tort, Messieurs, de prolonger ces lectures, et pouvais-je mieux montrer l’utilité, la nécessité non seulement de l’instruction en général, mais du genre d’instruction dont j’ai plus spécialement à vous entretenir: l’instruction économique?
- De tous les genres d’ignorance, en effet, la plus dangereuse et la plus commune encore, hélas! comme le disait M. Duruy, jusque chez les gens qui se croient instruits, et qui à d’autres égards le sont, c’est l’ignorance économique. Toute ignorance, sans nul doute, est regrettable et toute instruction est utile, parce que toute erreur est un danger, une faiblesse au moins, toute connaissance une direction et une force. Mais on ne peut tout savoir, quelque désir qu’on en ait, et il y a des sciences, même de premier ordre, même des plus utiles, des plus indispensables à la marche de l’humanité, qui ne sont ni directement accessibles ni directement nécessaires à la masse des hommes. Voyez ce magnifique étalage de choses, c’est-à-dire d’idées, ce monde de produits, de mécanismes, de procédés, d’instruments, que met sous nos yeux à tous l’Exposition universelle. Tout nous
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- y importe sans doute; tout y sert par quelque côté à l’amélioration de notre sort, au développement de nos forces ou au progrès de nos connaissances; tout en réalité y est d’intérêt général, d’intérêt universel. Que de choses cependant que les plus instruits parmi nous ne seront jamais en état de comprendre et d’apprécier! Il n’y a plus aujourd’hui, parce que l’encyclopédie de l’industrie et de la science est trop vaste, d’esprits réellement encyclopédiques. Tout ce que les mieux partagés peuvent souhaiter, c’est d’être habiles et, s’il se peut, supérieurs dans quelque branche qui est leur spécialité, et d’avoir du reste ce que Clitandre, je crois, accordait aux femmes, et ce qu’il faut tâcher de donner à tous : des clartés.
- Je consens qu’une femme ait des clartés de tout.
- Heureux certes ceux qui ont toutes les clartés; aucune n’est inutile. Mais nous fissent-elles pour la plupart défaut, cependant; mais n’eussions-nous pas même sur tel ou tel domaine un commencement d’ouverture; fussions-nous, pour appeler les choses par leur nom, des ignorants, absolument ignorants, en physique, en chimie, en astronomie, en mécanique, et en mille et mille parties de l’industrie d’aujourd’hui : est-ce que cela empêcherait les astronomes, les physiciens, les chimistes, les mécaniciens et les autres de suivre leur voie? Leurs bienfaits cesseraient-ils de se répandre, comme la lumière du soleil qui luit sur les bons et sur les méchants, sur ceux-là même qui les méconnaissent et les blasphèment?
- Est-ce que les découvertes de la science et de l’industrie ne sont pas, pour la masse des hommes, comme ces phares élevés sur les hauteurs que le matelot, perdu dans l’espace, est dans l’impossibilité d’atteindre et d’allumer, mais dont le rayonnement lointain l’éclaire et le guide?
- Nous pouvons nous faire sur la constitution du monde, sur la forme de la terre, sur la marche des astres, les idées les plus fausses, les plus absurdes même; cela empêchera-t-il le monde d’être ce qu’il est et les astres de suivre leur cours? Nous pouvons ignorer la façon dont s’obtiennent la plupart des produits que nous consommons et n’avoir aucune idée des diverses opérations par lesquelles se préparent nos aliments, nos vêtemenls et nos meubles; en serons-nous moins bien servis, si tant est que ceux (pii exercent ces métiers les sachent? Le tailleur, le charpentier, le vigneron, le boulanger, feront leur besogne pour nous (à charge de revanche), à la condition que nous ne nous mêlions pas de ce qui nous est étranger et que nous nous souvenions du proverbe : «Chacun son métier, les vaches seront bien gardées. »
- A une autre condition aussi, qui n’est pas moins importante, c’est que leur liberté soit respectée et qu’on ne les trouble pas dans leur labeur et dans leurs affaires. Ce qui revient à ce que je disais tout à l’heure, à savoir qu’à côté de ces connaissances spéciales et techniques
- m.
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- il y a d’autres connaissances générales et pour ainsi dire communes, des vérités faites pour tous, utiles à tous, nécessaires à tous, cpi’il n’est pas permis d’ignorer sous peine de méconnaître ses intérêts et de manquer à ses devoirs , et qu’il n’est pas davantage permis de laisser ignorer aux autres, sous peine de voir retomber sur soi les conséquences de leurs fautes ou de leurs souffrances. Car la solidarité inévitable qui nous unit tous, même à notre insu, nous fait un jour ou l’autre porter la peine non seulement du mal que nous avons fait, mais du mal que nous avons laissé faire et du bien que nous n’avons pas fait.
- Laissez clans un village ou dans une ville, à la porte d’un de ces taudis où grouillent la misère, l’insouciance et le vice, s’amonceler tous les résidus impurs de la vie de chaque jour; laissez les eaux fétides et les débris en putréfaction croupir en un de ces doacjues immondes d’où se dégagent les miasmes pestilentiels, et vous aurez beau prodiguer dans votre somptueuse demeure tous les raffinements du bien-être et toutes les précautions de l’hygiène : la contagion du voisinage infecté montera jusqu’à vous avec l’air, devant lequel tous sont égaux, et la maladie vous frappera, vous ou les vôtres, parce qu’à côté de vous d’autres créatures humaines n’en auront pas été préservées. Laissez de même la foule croupir autour de vous dans l’ignorance des lois fondamentales de tout ordre moral, dans cette ignorance qui, «lorsqu’elle n’est pas factieuse, dit Socrate, est toujours sur le point de le devenir;» laissez les appétits grossiers, l’immoralité, l’ivrognerie, envahir les âmes sans défense: et vous n’échapperez pas plus à la contagion morale que vous n’aurez échappé à la contagion physique. Un jour ou l’autre, des bas-fonds négligés du vice et du crime, la souillure ou l’insulte rejailliront jusqu’à vos filles ou vos fils. Un jour ou l’autre, l’erreur et la violence momentanément comprimées feront explosion. Et les ruines s’accumuleront, et les fortunes et les existences les plus assurées se trouveront tout à coup à la merci de tous les hasards. Faites donc des hommes, si vous voulez n’avoir affaire qu’à des hommes.
- Il me revient, à ce propos, une scène qui ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je l’ai racontée déjà, et plus d’une fois; je la raconterai encore (j’en demande pardon à ceux qui en auraient déjà entendu le récit), car, je la trouve significative et de nature à faire plus d’impression que tous les plus beaux raisonnements. Je n’ai pas la prétention de rien dire de nouveau, d’ailleurs, et je sais qu’il faut frapper plus d’une fois sur le même clou pour l’enfoncer.
- C’était en 1870, au mois de janvier, à Lyon. Un grand débat qui n’est pas terminé, permettez-moi de dire malheureusement, nous l’agitions encore, il y a trois jours, dans la salle à côté, — le débat entre ce qu’011 appelle la protection, ce que j’appelle moi la mutilation du travail
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- national, et la liberté, qui seule peut permettre au travail national de s’épanouir pour le plus grand profit de tous, producteurs et consommateurs; — ce débat passionnait alors le pays. Lyon, depuis longtemps converti à la cause de la liberté, avait, comme Bordeaux et comme d’autres villes, entrepris en faveur de cette cause une sérieuse campagne. Des conférences, des lectures, des cours avaient été faits de toutes parts. Et, pour couronner ce mouvement par un coup d’éclat, une immense réunion publique à laquelle avaient été conviés les représentants de tous les centres industriels du Rhône, de l’Ardèche, de l’Ain, de la Haute-Loire et du reste de la région, avait été annoncée au Grand-Théâtre, loué pour la circonstance par l’Association libérale lyonnaise. Divers orateurs, parmi lesquels on m’avait fait Thonneur de me réserver une place importante, devaient se faire entendre. L’entrée était libre, absolument libre: on avait même refusé le concours de la police, croyant pouvoir compter, pour la bonne tenue de la séance, sur la dignité des assistants; mais un ordre du jour, publié et affiché à l’avance, indiquait exactement le programme dont on acceptait la loi par cela seul qu’on entrait dans la salle. Par des raisons que je crois inutile de rechercher, mais qui n’avaient rien d’hostile ni à l’objet de la manifestation, ni, autant que l’on en put juger, à la personne des orateurs, un tumulte évidemment préparé à l’avance s’éleva pendant que l’un d’eux (c’était celui qui est en ce moment devant vous) s’acquittait de sa tâche. Ce n’est pas la seule fois, assurément, qu’il me soit arrivé de ne pas contenter tout le monde; j’ai même rencontré des contradicteurs qui me l’ont dit sans beaucoup de ménagement. Mais c’est la seule fois, je tiens à le déclarer, qu’il ne m’ait pas été permis de faire, avec plus ou moins de difficulté, entendre jusqu’au bout ce que je croyais avoir à dire. Fn général, — que les gens qui ne croient qu’à la force des baïonnettes le sachent bien, — même en face d’un auditoire ignorant, même en face d’un auditoire passionné ou prévenu, la parole n’est pas une arme vaine. Quand on sait ce dont on parle, et quand on sait rendre ce qu’on pense; quand d’ailleurs on met un peu de cœur à ce que l’on dit, quand on s’adresse aux hommes non comme un maître à des écoliers auxquels il fait la leçon, mais comme un semblable à des semblables qu’il respecte et dont il veut gagner la raison, parce qu’il les respecte; quand on se présente ainsi et quand, de plus, on n’a pas peur des grands mots de quelques-uns et des menaces de quelques-autres, il est rare, je le répète, très rare que l’on ne se fasse pas écouter, sinon avec sympathie, du moins avec convenance, et même avec une réelle déférence. Mais il y a des exceptions, et nous le vîmes bien ce jour-là. La cabale, quel qu’en fût le but, était parfaitement organisée, et, malgré la ferme volonté des neuf dixièmes des assistants de mener à bonne fin la réunion, il fallut renoncer à dominer le bruit des quelques groupes de perturbateurs chargés d’y mettre obstacle,
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- et lever la séance pour échapper à une collision que rendait menaçante l’exaspération de plus en plus visible de la majorité. L’irritation était grande en effet chez ces industriels et ces négociants, dont beaucoup étaient venus de loin porteurs des vœux de leurs concitoyens et de leurs collègues, et qui s’étaient promis de faire de ce jour un grand jour pour la liberté du travail et pour la liberté de la parole en même temps. Les Lyonnais surtout se sentaient offensés dans la personne de leurs hôtes, blessés dans l’honneur de leur cité, et l’on pouvait craindre, à voir l’animation de leur langage et de leurs gestes, que la coliison évitée dans la salle n’éclatât dans la rue. Ce fut à ce moment qu’intervint le président; c’était M. Arlès Dufour, cette grande et originale figure que tout Lyon a connue, cet homme qui avait porté les paquets dans sa jeunesse, qui avait eu faim, et qui s’en souvenait, et qui, devenu l’une des sommités du commerce européen, admis avec faveur dans toutes les cours et lié avec les plus hautes illustrations de la France, de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Angleterre, n’usait de ses grandes relations que pour dire tout haut les vérités que d’autres n’osaient pas même murmurer tout bas, et de sa grande fortune entretenue par un labeur incessant que pour patronner tout ce qui était généreux, essayer tout ce qui pouvait être utile et soutenir tout ce qui avait besoin d’être soutenu. Se redressant tout à coup de toute sa haute taille et rejetant en arrière sa belle et puissante tête blanche, il se retourna, comme Joad en face d’Athalie, vers ses compagnons qui commençaient à descendre l’escalier, et d’un geste les arrêtant sur les marches : «Un instant, Messieurs, leur dit-il. Avant de sortir d’ici, nous avons un examen de conscience à faire. Nous accusons les autres; nous ferions mieux de nous frapper la poitrine, car des fautes des autres c’est nous qui sommes les vrais coupables.» Et comme quelques-uns paraissaient trouver l’apostrophe étrange : «Oui, reprit-il, oui, nous sommes les riches, les éclairés, les puissants; nous avons place dans les conseils de nos villes et dans ceux du pays. Qu’avons-nous fait pour rendre impossibles des scènes comme celle qui vient de se passer? Qu’avons-nous fait pour donner à ces hommes la sagesse et la modération qui leur manquent? Quand sommes-nous allés à eux comme des frères aînés vers des frères cadets, apportant avec nous la lumière, la bienveillance et la consolation? Nous les avons laissés avec leur ignorance et leurs passions, comme des bêtes fauves dans leurs tanières. Aujourd’hui ils en sortent, prêts à nous dévorer. C’est notre châtiment. Qui osera dire que, dans une certaine mesure au moins, il ne soit pas mérité? » Chacun baissa la tête, et ce fut en silence que s’écoula cette foule si agitée l’instant d’auparavant.
- Messieurs, quand nous faisons, les uns ou les autres, ce quejefais en ce moment, quand nous plaidons devant les pouvoirs publics, quand nous
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- plaidons devant l’opinion surtout la cause de l’instruction, quand nous demandons que partout les ténèbres soient déchirées, quand nous demandons en particulier que la lumière soit faite sur ces questions économiques, sur ces questions de travail, de commerce et de salaire qui sont des questions vitales pour tous et à toute heure, nous ne faisons pas autre chose, sachez-le bien, que ce qu’Arlès Dufour nous reprochait trop justement il y a quelques années de n’avoir pas assez fait. Nous essayons de nous assurer contre les égarements des esprits et la violence des passions; nous nous mettons, par des armes plus sûres que la force, en défense contre le retour des jours néfastes que nous avons eu la douleur de traverser. Ou si, malgré nos efforts, de nouvelles catastrophes et de nouveaux déchirements nous étaient réservés, nous nous donnons le droit de penser du moins que nos mains sont pures des excès que nous n’aurons pas réussi à prévenir, et que ce n’est pas notre faute si, au milieu du progrès général, trop d’intelligences sont restées accessibles au sophisme, et trop d’âmes ont été gangrenées par la haine et par l’envie.
- J’arrive à la seconde partie de ma tâche, et j’avoue que je n’y arrive pas sans regret; car j’ai là, à l’appui de ce que je viens de dire, tout un dossier cl’opinions et de faits que j’aimerais à dépouiller devant vous. J’ai des lettres et des déclarations de savants comme M. Lahoulaye et M. Franck; de chefs d’institutions de tous les degrés, officielles ou libres, de directeurs d’écoles normales, d’ecclésiastiques, de députés, de sénateurs; des votes de municipalités et de conseils généraux qui ont affecté des fonds à l’enseignement de l’économie politique: j’ai l’exemple de la Belgique, ou, depuis 1860, cet enseignement est obligatoire dans toutes les écoles normales primaires ; et l’expérience des écoles normales de la Seine et de Seine-et-Oise, où je donne personnellement ce même enseignement depuis quatre ans; et celle des cours de la ville de Paris, dont les résultats étaient, il y a quelques jours à peine, constatés avec tant d’autorité par l’éminent directeur de l’enseignement primaire de la Seine, M. Gréard, dans un rapport que vous avez tous lu ou que vous lirez tous; et que sais-je encore? Mais l’heure me presse, et je passe. Gomment ne pas rappeler cependant que cette thèse, dont je m’honore de m’être fait depuis longtemps l’avocat et le champion, j’ai été chargé de la soutenir, entre autres occasions, au Congrès de Clermont, en 1876, dans un discours dont voici la reproduction? Et l’homme à la requête duquel je me suis vu appelé à plaider la cause de l’économie politique devant l’assemblée générale de l’Association française pour l’avancement des sciences, c’était celui-là même qui vient d’inscrire l’économie politique dans le programme de l’enseignement primaire supérieur (en attendant mieux), M. Bardoux, alors président du comité local d’organisation du Congrès et rapporteur du budget de l’instruction publique, aujourd’hui
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- ministre, votre ministre et le mien, Messieurs les instituteurs, mes chers collègues.
- J’arrive, dis-je, Messieurs, à la seconde partie de ma tâche, et ici encore ce n’est pas ma faute si je ne dis rien de nouveau et si je me borne à peu près à répéter ce que j’ai énoncé dans ce discours de Clermont.
- II.
- J’ai établi, par les citations les plus formelles, que les hommes les plus compétents, les plus considérables, sont unanimes à reconnaître la nécessité de généraliser l’enseignement au moins élémentaire de l’économie politique; j’ai démontré, par les résultats obtenus, que cette innovation, déjà en partie réalisée, est chose des plus simples; et je me crois le droit de déclarer, preuves en main, que M. Laboulaye, qui s’y connaît, n’avait pas tort lorsqu’il m’écrivait, il y a déjà quatre ans : «Quant à la facilité de créer un pareil enseignement, elle est extrême. Les principales lois économiques sont des vérités d’observation qu’on peut vérifier dans la première boutique venue; je me chargerais d’enseigner toute l’économie politique, y compris le commerce extérieur, sans sortir d’un magasin d’épiceries. » Je le crois, parbleu, bien; et heureux seraient ceux au profit de quiM. Laboulaye ferait cette démonstration!
- Mais qu’est-ce au juste, me demanderont quelques-uns d’entre vous peut-être, que votre économie politique? Qu’est-ce que cette «science du sens commun,» pour parler comme M. Jules Simon? Qu’est-ce que «cette partie essentielle de l’instruction populaire,» pour reproduire le langage de Rossi? De quoi s’occupe-t-elle exactement et quelles sont les limites de son domaine? Est-ce de politique?
- Beaucoup se le figurent sur la foi du nom, dont ils ne comprennent pas la signification; et de là leurs appréhensions à son égard. C’est une grave erreur. Ce nom, qui n’a d’autre tort que de venir du grec, veut dire tout simplement la science du ménage social; et l’économie politique, science d’observation, comme le dit bien M. Laboulaye, n’a rien de commun avec cette mêlée ardente qu’on appelle vulgairement la politique. La politique, — telle que la plupart l’entendent, du moins, — c’est la lutte des partis et l’effort pour se supplanter les uns les autres. L’économie politique n’a rien à voir avec ces jeux de bascule; elle ne se compromet pas dans ces polémiques passionnées, au milieu desquelles, selon le vent qui souffle ou l’opinion pour laquelle on parle, les mêmes hommes sont tour à tour élevés jusqu’aux deux ou traînés dans la boue : elle ne prend même pas parti, bien qu’on ne puisse guère être économiste sans être libéral ou sans le devenir, dans les questions de gouvernement ou de religion. Elle laisse ces choses, au nom de la liberté même qui est son premier principe,
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- à la libre appréciation et à la libre conscience (le chacun. Je vais pins loin: elle n’est d’aucun pays ni d’aucun temps. Et bien qu’il puisse y avoir, en raison du tempérament de chaque nation, une école économique anglaise, ou française, ou italienne, comme il y a des médecins, des chimistes ou des physiciens français, italiens ou anglais, il n’y a qu’une économie politique (comme il n’y a qu’une médecine, qu’une physique eL qu’une chimie), qui est de toutes les latitudes, de toutes les époques et de toutes les races, qui est humaine, en un mot, et universelle, comme les lois dont elle est l’expression. C’est la physiologie sociale, la mécanique du travail; et tous, sans distinction, y sont soumis.
- Dans tous les pays du monde il est vrai qu’il faut manger pour entretenir ses forces, éviter les excès, maintenir en équilibre (et en croissance, si on le peut) le rapport de la réparation à la dépense. Dans tous les pays du monde, de même, il est vrai que les hommes ont des besoins, dont le premier est l’apaisement de la faim du corps, et qu’ils ne peuvent satisfaire ces besoins qu’à la condition de s’emparer, plus ou moins habilement, des objets propres à leur usage dont ils sont entourés. Dans tous les pays du monde, en d’autres termes, il faut produire afin de consommer, c’est-à-dire travailler. Et non seulement il faut travailler individuellement, ce qui ne mènerait pas loin et ne suffirait pas longtemps, mais il faut travailler les uns avec les autres, et les uns pour les autres. Il faut multiplier, en les unissant, les forces faibles dans leur isolement; échanger, pour ne pas être à la fois dans le dénuement et dans la surabondance, le résultat du travail des uns contre le résultat du travail des autres, et la denrée ou la substance qui ne se trouve qu’ici contre celle qui ne se trouve que là. Il faut se partager les occupations et les tâches, afin de suffire à une au lieu de succomber sous le poids de toutes, et, suivant la leçon de notre grand La Fontaine, qui plus d’une fois a traité avec supériorité dans ses fables les plus grosses questions économiques, diviser, pour le rompre en détail, le redoutable faisceau des résistances de la nature. Partout, pour avancer dans cette œuvre et ne pas tourner indéfiniment comme l’animal dans le cercle infranchissable d’une existence fermée, il faut étudier les propriétés de la matière, mettre en jeu ses forces, s’emparer de celles-ci par celles-là, et faire de la science, selon l’heureuse expression d’un économiste contemporain, M. de Fontenay, le bras indéfiniment grandissant du levier avec lequel on soulève le monde. Partout encore, pour ne pas être chaque jour à la merci des hasards du lendemain, il faut amasser des provisions, faire des épargnes, se créer des abris, se préparer des ressources périodiques et prévues, et pour cela pourvoir ses mains d’instruments qui en accroissent la résistance ou l’énergie: r,L’homme, a dit Franklin, est un animal qui fait des outils.» Partout, en un mot, s’imposent et la division du travail, et l’appropriation des choses, c’est-à-dire la propriété; et Y échange ^
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- et Y emploi des machines, et le capital. Oui, le capital; car qu’est-ce que celte réserve sur le produit du travail d’aujourd’hui pour améliorer le travail de demain ? Qu’est-ce que ce grain prélevé sur la récolte de celte année pour assurer la récolle cle l’année prochaine? Qu’est-ce que cet arc ou ce fdet avec lequel le pêcheur et le chasseur atteindront plus sûrement le gibier ou le poisson? Qu’est-ce enfin que ces machines qui travaillent pour nous, ces voitures, ces navires, ces locomotives qui nous transportent, ces meules qui broient notre grain, et ces métiers qui tissent nos vêtements, sinon du capital? Et ce capital ne peut naître, il ne peut durer, il ne peut être utile à son possesseur et aux autres auxquels son possesseur en cède le produit ou aux mains desquels il le remet pour en user par eux-mêmes, si l’économie et l’épargne qui le forment ne sont pas respectées; si à sa possession n’est pas attachée pour celui qui le détient, soit qu’il l’emploie lui-même encore une fois, soit qu’il le mette au service d’autrui, la jouissance d’un certain avantage, autrement dit d’un profit ou d’un intérêt. Car à quoi bon se priver aujourd’hui pour n’y rien gagner demain? Et sans cette privation, c’est-à-dire sans cette prévoyance, sans cette augmentation graduelle des ressources, et sans cette progression indéfinie des semailles de la vie, l’homme serait-il le roi de la nature? Il n’en serait que l’esclave et le jouet; il serait le plus misérable et le plus faible des êtres qui aient été jetés à la surface de la terre. Sans ces organes complémentaires dont il arme ses organes naturels, sans ces instruments de toute sorte qu’il prend, qu’il laisse ou qu’il reprend à son gré selon le besoin, et qui lui deviennent comme autant de membres de rechange, sans ces appareils qui lui permettent de faire ce que ne pourraient faire ses doigts et de discerner ce que ne pourraient distinguer ses sens, qui se jouent de la distance, de la petitesse, du poids ou de la dureté, qui mesurent l’atome et qui percent le rocher; sans tout cela, que serait l’homme, je le répète? Eh bien! tout cela (les mots mêmes que je viens d’être forcé d’employer le disent), ce sont des phénomènes économiques. Que nous le sachions ou non, nous faisons tous à toute heure de l’économie politique en action, comme M, Jourdain faisait de la prose chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Je maintiens qu’il vaut mieux le savoir, afin de la faire bonne et de ne pas aller, comme un mécanicien maladroit, se buter à plaisir contre la force même des choses. Je poursuis.
- Dans tous les pays du monde, dans ceux du moins qui peuvent avoir de l’or et de l’argent, l’or et l’argent sont investis du privilège de tout procurer et de tout payer. Chacun les reçoit avec plaisir; aucun ne s’en dessaisit sans regret. L’or et l’argent pourtant ne satisfont pas directement, comme d’autres substances de moindre valeur, à nos besoins les plus impérieux. On ne les boit ni ne les mange, et nous savons ce qui arriva jadis, au temps où les dieux étaient en commerce régulier avoc les
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- hommes, à un roi dont les oreilles sont restées célèbres, le roi Midas. Un de ces dieux, auquel il avait rendu un service signalé, lui avait promis d’exaucer le premier souhait qu’il formerait, et il n’avail cru pouvoir mieux faire que de demander la faculté de changer en or tout ce qu’il toucherait. La chose alla bien jusqu’à l’heure du repas; mais lorsque, mettant la main au plat et portant le gobelet à sa bouche, il ne trouva plus, pour assouvir sa faim et pour étancher sa soif, cpie ce métal qu’il avait tant convoité, il comprit, comme la femme à l’aune de boudin, qu’il avait fait une sottise et qu’il n’avait d’autre moyen de s’en tirer que d’obtenir du dieu le retrait de sa fatale faveur. Que de gens, hélas! en sont encore, en fait de finance, à l’ânerie du roi Midas, se figurant qu’il n’y a d’autre richesse que l’or et l’argent et qu’il suffirait , pour faire le bonheur d’un peuple, d’augmenter par tous les moyens possibles la quantité de monnaie dont ce peuple dispose! L’économie politique nous apprend à y voir plus clair; elle nous enseigne que les métaux dont nous faisons la monnaie, bien qu’ils aient de la valeur par eux-mêmes (sans quoi ils ne seraient qu’un gage insuffisant et trompeur), ne sont qu’une marchandise provisoire, commode et de garde facile, au moyen de laquelle nous remplaçons ce dont nous voulons nous défaire et nous nous procurons ce que nous voulons acquérir. La vraie richesse, ce sont les produits et les services qui se payent les uns par les autres au moyen de la monnaie, c’est-à-dire les qualités, les connaissances et le travail qui les procurent. La richesse est d’essence spirituelle.
- De même pour le crédit, dans lequel un mirage décevant fait voir à tant de gens un talisman propre à mettre à la portée de tous, par une multiplication instantanée, des ressources indéfinies; dans lequel une étude plus sérieuse, l’étude de l’économiste, ne reconnaît qu’un moyen de diminuer, par une circulation plus active et un travail plus intense, l’inévitable intervalle qui sépare les diverses étapes de la production. Pour que le crédit soit possible, il faut que la chose à emprunter existe; et pour qu’il soit raisonnable, il faut que l’emprunteur soit en mesure de la restituer, grâce à son travail, avec accroissement.
- De même pour le papier, au moyen duquel on s’est flatté tant de fois de se passer de la monnaie métallique et de fabriquer à volonté de la richesse, et qui n’est, aux yeux de celui qui sait analyser les phénomènes, qu’une promesse de monnaie dont la valeur est subordonnée à l’existence de la chose promise et qui, par conséquent, la suppose. C’est un bon qu’on peut se dispenser de toucher lorsqu’on sait qu’on est à même de le toucher à sa volonté, mais dont tout le prix réside dans cette faculté de réalisation; qui s’affaisse, par conséquent, comme un ballon crevé, le jour où il cesse de représenter un corps certain et une quantité exactement déterminée. Vous me direz que cela est simple comme deux et deux font
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- quatre et qu’on ne fait rien avec rien. Sans doute. Mais, faute de l’avoir su, des hommes qui n’étaient pas des imbéciles se sont laissé prendre à cette séduction du rien brillant, et ils ont infligé à leur pays la mystification désastreuse du système de Lavv et la ruineuse expérience des assignats. Est-ce que vous croyez, par hasard, qu’il n’y a plus, de nos jours, de gens qui rêvent de nouveaux essais du même genre et qui, si on leur laissait carte blanche, ne seraient pas embarrassés pour substituer à ce qu’ils appellent «la royauté usurpée de l’or » le règne de la feuille à vignettes?
- Et l’association, qui peut faire tant de bien, qui en fait tant tous les jours, mais qui a ses lois, comme le reste, et à laquelle il faut savoir ne demander que ce qu’elle peut donner, à combien d’illusions n’a-t-elle pas donné lieu? Combien de fois, au lieu d’y voir ce qu’elle est en réalité, l’une des formes de la liberté, se manifestant par l’union volontaire des ressources et des efforts, n’y a-t-on pas vu la suppression de l’effort et l’annulation de la liberté? Combien de fois n’a-t-elle pas été, elle aussi, pour ses enthousiastes un piège au lieu d’être une force?
- Ai-je besoin de rappeler que le commerce, grâce auquel les choses se portent, à l’appel des prix, au-devant des besoins des hommes, est encore un phénomène économique, et que ce commerce est plus ou moins prospère, plus ou moins actif, plus ou moins avantageux, lui aussi, selon que son rôle, soit en deçà des frontières, soit au delà, est plus ou moins bien compris, selon qu’on lui accorde ou qu’on lui refuse l’estime à laquelle il a droit, la sécurité qui lui est nécessaire, et la liberté qui est une des formes de l’estime et de la sécurité?
- Mais les hommes ne se rendent pas seulement les uns aux autres des services individuels et privés ; ils ont besoin encore de s’entendre pour s’assurer des services collectifs et publics. Ce n’est pas tout que de travailler et de produire, de posséder, de vendre, d’acheter, d’échanger, de façonner les choses à notre usage et de les imprégner de notre esprit. Il faut la tranquillité au travail du jour, la confiance à l’attente du lendemain. 11 faut des routes pour la circulation des hommes et des choses, et il faut une police pour la sûreté des routes et des maisons. Nous semons aujourd’hui, et la moisson ne sera mûre que l’année prochaine; nous plantons, et nos arbres ne seront bons à cueillir ou à couper que dans vingt ans; nous ouvrons des mines, et il s’écoulera deux générations, si l’opération est bonne et bien conduite, avant que nous soyons rentrés dans nos capitaux; nous construisons des navires, et ce n’est que dans dix-huit mois qu’ils pourront prendre la mer et recevoir les marchandises qu’ils auront à porter au bout du monde avant de revenir nous donner un premier bénéfice; nous creusons un canal, comme Riquet, et, entreprise en 1666, ce ne sera qu’en que l’œuvre, enfin achevée, commencera à pro-
- mettre aux enfants ou aux petits-enfants de l’auteur une rémunération de
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- ses peines et des leurs........A quoi bon tout cela, en vérité, ou plutôt
- comment tout cela serait-il possible, concevable même, si la main qui sème n’était pas celle qui récolte; si l’abeille, après avoir fait son miel, le voyait dévorer par les frelons; si le présent, enfin, ne pouvait regarder l’avenir en face, et si l’aiguillon de l’espérance qui nous pousse tous plus ou moins en avant n’était qu’une pointe à toute heure émoussée par le hasard ou brisée par la violence?
- Il faut donc de l’ordre; il faut une force publique, il faut une justice, il faut des ports, des ponts, des routes, des canaux, des services publics, en un mot. On peut discuter sur la nature, le nombre et l’étendue de ces services, — c’est même un des gros problèmes de la science économique, — mais il en faut. Et pour assurer ces services, pour pourvoir aux dépenses qu’ils exigent, pour rétribuer les agents qu’ils emploient, il faut des ressources, des ressources publiques, et, par conséquent, des impôts.
- J’ai dit des impôts; je me reprends. Non que je demande la suppression de la chose, il n’y a pas moyen de s’en passer: ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas à y regarder; mais je voudrais bien qu’on supprimât le mot. Nous avons comme cela dans notre langue courante un certain nombre de mots qui ne sont bons à rien, si ce n’est peut-être à entretenir de vieux restes d’erreurs ou de passions qui ne sont plus de notre temps. Ainsi le mot de classes, dont j’ai été forcé de me servir deux ou trois fois parce que je l’ai trouvé dans les citations mêmes que j’ai produites devant vous : je vous demande un peu où l’on peut encore voir des classes dans un pays qui a proclamé sans réserve et sans retour l’égalité civile et politique pour tous les citoyens ; dans un pays où tous ont les mêmes droits, la même liberté, peuvent de même aspirer à tout et arriver à tout, et où il n’y a entre nous d’autres différences que les différences d’intelligence, d’activité, d’énergie, qui sont en nous, et les différences de chances, qui sont parfois hors de nous, mais qui ne sont plus dans la loi. Qu’il y ait des riches et des pauvres, des heureux et des malheureux, comme il y a des bien portants et des malades, des intelligents et des inintelligents, je ne' dis pas non. Mais des classes, c’est-à-dire des catégories distincles de riches et des catégories de pauvres, je n’en vois pas, pas plus que je ne vois des classes de sots et des classes de gens d’esprit. Je dirais plutôt que j’en vois moins; car tous les jours des pauvres deviennent riches et des riches deviennent pauvres, tandis qu’on ne voit guère d’imbéciles passer hommes de génie. Le contraire, je ne dis pas, hélas!
- Ce que je dis du mot classes, je le dis du mot impôt. Il a pu être vrai; il ne l’est plus, chez nous du moins. Certes, quand les Romains, vainqueurs du monde, et appliqués à se nourrir de la substance des vaincus jusqu’à ce qu’elle leur manquât, exigeaient, le glaive à la main, le tribut auquel ils avaient fixé la part de chaque région, c’était bien un impôt,
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- c’est-à -dire une charge imposée. Quand Louis XIV, disant à son petit-fils que tout ce qui était dans son royaume, hommes et choses, lui appartenait, décidait, selon son bon plaisir, ce que payerait celui-ci ou ce que celui-là donnerait, même à titre de don gratuit, c’était l’impôt encore, et l’impôt avec ses inégalités et son arbitraire : l’impôt pesant sur ceux-ci et épargnant ceux-là ; l’impôt considéré comme une honte et un signe d’infériorité parce qu’il était subi et non consenti; l’impôt qui faisait les uns taillables et corvéables à merci et miséricorde, les autres exempts par privilège.de naissance ou de fonction. En ce temps-là, — c’était il y a un siècle, — un noble atteint par une taxe nouvelle, celle du vingtième, pouvait sérieusement écrire à un intendant que «son cœur sensible ne saurait consentir à ce qu’un père de sa qualité lut soumis à des vingtièmes stricts comme un père du commun;» et Turgot,le grand Turgot, celui dont Louis XVI, qui n’eut pas la force de le soutenir, disait qu’il n’y avait que M. Turgot et lui qui aimassent le peuple, pouvait s’étonner qu’on osât «s’applaudir d’être exempt d’impositions comme gentilhomme quand on voyait exécuter la marmite d’un paysan.» En ce temps-là, le même Turgot, s’adressant au roi, jetait avec raison, en face de ce qui se pratiquait sous ses yeux, ce cri indigné : «Qu’est-ce donc que l’impôt? Est-ce une charge imposée par la force à la faiblesse?» Et opposant à cette idée barbare d’un gouvernement de conquête et de violence l’idée plus juste « d’un gouvernement paternel, fondé sur une constitution nationale, où le monarque n’est le dépositaire de la puissance publique que pour maintenir les propriétés de chacun dans l’intérieur par la justice, et les défendre contre les attaques extérieures par la force militaire,» il proclamait que, «les dépenses du gouvernement ayant pour objet l’intérêt de tous, tous doivent y contribuer; et» que «plus on jouit des avantages de la société, plus on doit se trouver honoré d’en partager les charges. »
- Voilà les vrais principes, les principes admis, sinon peut-être encore réalisés partout de nos jours; et dès lors ce n’est plus un tribut ou un impôt que nous payons, c’est une contribution, une cotisation que nous apportons au fonds commun. Nous sommes actionnaires, les uns pour peu, les autres pour beaucoup, dans la grande entreprise de la société commune qui doit nous assurer au moindre prix possible les biens communs dont nous ne pouvons nous passer; et selon que nous avons dans cette société un nombre de parts plus ou moins grand , nous participons, pour une quote-part plus ou moins grande aussi, pour une quote-part proportionnelle, aux frais généraux. Rien de plus, rien de moins.
- Maintenant, pour qu’il en soit ainsi, pour quei la proportionnalité qui est la loi soit le fait, un certain nombre de conditions sont requises. Je ne les énumérerai pas ici; il me faudrait pour cela faire une leçon spéciale sur l’impôt. Mais je rappellerai que ce sont les économistes qui, les pre-
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- miers, les ont indiquées, et qu’aujourd’hui encore on ne saurait guère rien dire de mieux, à cet égard, que ce qu’ont dit à la fois Turgot, le grand ministre, dans ses exposés officiels, et Adam Smith, le grand observateur, dans son immortel Essai sur la richesse des nations. C’est à eux que l’on doit, plus qu’à personne, la démonstration du grand principe de l’égalité devant l’impôt ainsi que la règle de la restitution de l’impôt en services. En présence de ce qui reste encore, malgré nos progrès, d’imparfait ou de discutable dans notre système de contributions, en présence surtout de ce qui reste d’idées fausses et de préventions dangereuses dans les esprits, est-il donc inutile de donner à tous une idée juste du caractère et du but des charges publiques, et de mettre les inventeurs de ressources qui ne coûtent rien et le public qui est leur dupe en garde contre les illusions et les naïvetés?
- Je pourrais nommer encore l’assurance et les secours mutuels dont parle Rossi; et les retraites; et la consommation, but de la production, sur laquelle il y a tant à dire; et le luxe, qui est une des formes de la consommation. Ecoutez certaines gens; ils vous diront que pins on consomme et plus on est riche, et que par conséquent il faut consommer, consommer toujours, n’importe comment, pour faire aller le commerce et donner du travail aux ouvriers. La prodigalité, la dissipation même, fût-ce la plus folle, sont à leurs yeux une œuvre pie; et quiconque calcule, quiconque raisonne, quiconque épargne surtout, est, à les entendre, un ennemi du bien public. Ecoutez les économistes, d’accord en cela avec les moralistes dignes de ce nom; ils vous diront, au contraire, que c’est par l’épargne que le monde progressé, et que la dissipation, loin d’accroître la production et la consommation elle-même, ne peut qu’en tarir la source. Ils vous diront, ou plutôt le bon sens vous dira par leur bouche, qu’il y a un rapport nécessaire entre ce qu’on produit et ce qu’on consomme; et ils ajouteront qu’il y a deux façons de consommer: l’une qui ne laisse rien derrière elle, si ce n’est la satisfaction vraie ou fausse dont elle a été l’occasion, et que pour ce motif ils appellent destructive, et l’autre qui, à mesure quelle détruit une valeur, la remplace par une valeur égale ou plus grande, et qui dès lors mérite le nom de productive. Dans la première catégorie se rangent les satisfactions de pur luxe, les dépenses d’ostentation soit publique, soit privée, les fantaisies coûteuses; dans l’autre, les transformations de matières premières en produits, les installations d’ateliers, les constructions de machines, les défrichements, les ensemencements, les travaux destinés à faciliter l’industrie ou le commerce, les salaires d’ouvriers employés à une besogne utile, les dépenses personnelles enfin, nourriture, vêtement, abri, éducation, grâce auxquelles la force physique, intellectuelle et morale de l’homme, fondement de tout le reste, se soutient ou se développe. Franchement, est-il indifférent à une société, à quelque point
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- do vuo qu’on se place, d’avoir sur tout cela des vues justes ou des vues fausses; d’encourager de son estime ceux qui jettent aux vents leur vie et celle des autres, ou de savoir, comme le dit si joliment Bastiat, qu’épargner c’est dépenser, et, comme le dit non moins bien Adam Smith, que l’économe est le fondateur d’un atelier public qui fournira du travail, de génération en génération, à ceux qui en auront besoin; le prodigue, au contraire, le destructeur de la fondation pieuse due à ses prédécesseurs et l’interrupteur de la chaîne sainte du progrès?
- Je ne puis qu’indiquer tout cela, quelle qu’en soit l’importance. Mais il y a deux points au moins sur lesquels, en raison de leur gravité, je vous demande la permission de vous retenir un instant encore : l’un, ce sont les machines, dont je vous disais un mot tout à l’heure; l’autre, c’est le service de l’alimentation publique, autrement dit le commerce des grains.
- Vous les connaissez, ces machines, ces «grandes bêtes de fer,» comme les appelait dernièrement M. Jules Simon, dont les spécimens sont rangés là-bas dans leur ménagerie, et vous n’avez pas besoin que je vous en redise les mérites. Vous savez qu’elles sont de la force, et de la force matérielle, mais que ce qu’elles représentent cependant, ce n’est pas le triomphe de la matière, mais le triomphe de l’esprit dominant la matière, et se faisant cl’elle un instrument et un moyen. Vous savez que, créées par l’intelligence, elles n’obéissent qu’à l’intelligence; cpie la moindre erreur, la moindre ignorance, le moindre oubli dans l’agencement ou le maniement de leurs organes est fatal; et que par conséquent elles imposent à l’homme, comme condition de la puissance quelles lui confèrent et comme prix des biens qu’elles lui procurent, l’instruction, l’exaditucle, la vigilance et la possession de soi-même. Vous savez que sans elles il n’y aurait ni produits ni travail; que toute machine est à la fois un multiplicateur d’activité et un multiplicateur de fécondité; et que c’est aux lieux où la mécanique fait de l’homme le contre-maître de la nature que les matières premières affluent , pour se faire transformer par ses mains, aux lieux où l’homme demeure l’esclave et pour ainsi dire l’automate de la nature, que le travail languit et que l’industrie, sans variété et sans ressort, n’est qu’une tâche ingrate, abrutissante et, par surcroît, précaire autant que stérile. Et cependant, vous le savez aussi, — car nous en avons fait plus d’une fois la cruelle expérience, — ces machines, qui sont notre sécurité et notre gloire, ces machines, nos rédemptrices et nos éducatrices, ces machines qui, en se faisant nos esclaves, nous ont donné la liberté et le loisir et qui, chaque jour, dans ce siècle, mettent à notre disposition une puissance qui dépasse de bien loin celle dont l’imagination cle nos pères se plaisait à doter les génies et les fées , ces machines ont été méconnues, maudites, attaquées, non par la foule ignorante seulement, mais par des hommes à d’autres égards instruits et distingués, par des littérateurs, par
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- clés historiens, par des philosophes, par des politiques auxquels une chose manquait pour être des hommes réellement éclairés : la connaissance de l’économie politique. Comme des enfants qui s’abandonnent à la première impression, comme les sauvages qui pour avoir un fruit abattent l’arbre qui le porte, ils n’ont vu que les douleurs qui quelquefois accompagnent l’enfantement du progrès qui s’opère, et ils ont oublié les bienfaits que laisse après lui le progrès opéré. Ils ont montré à l’ouvrier par où tel ou tel changement survenu dans son propre travail lui pouvait être pour un temps difficile ou pénible, et ils ont négligé de lui dire par combien de côtés les changements survenus dans l’ensemble des industries diverses le servent et le relèvent. Et à leur voix des métiers ont été brisés, des usines incendiées, des inventeurs et des industriels ruinés, massacrés parfois. L’opprobre et la haine ont été la récompense des.savants ou des entrepreneurs qui, les premiers, essayaient d’ouvrir au travail de nouvelles voies, des Papin, des Jacquard, des Fulton. Et la marche du monde a été retardée, et de nouvelles sources de production et de travail ont été taries. Et en attendant que plus tard, quand l’ignorance serait moindre et les préventions affaiblies, le progrès, brutalement mis en déroute,put revenir à la charge, les malheureux qui venaient de mettre en pièces des instruments de travail et d’anéantir des capitaux se sont trouvés, leur gagne-pain brisé, sans ouvrage, sans espoir, avec du sang sur les mains parfois et le remords dans le cœur. Pourquoi ces excès, jadis si fréquents, deviennent-ils si rares? Et pourquoi sommes-nous en droit d’espérer que bientôt ils ne seront plus possibles? Parce que les esprits s’éclairent, parce que le rôle des machines est mieux connu, parce que sur ce point au moins, et sur quelques autres, les enseignements de l’économie politique sont moins ignorés.
- J’en dis autant, et à plus forte raison encore, des crises alimentaires, autrefois si terribles, si cruelles, si impatiemment supportées par les populations , aujourd’hui si aisément et si tranquillement traversées. Nous aurons cette année, selon toute apparence, une récolte médiocre, sinon mauvaise, et surtout une récolte dont la qualité laissera beaucoup à désirer ; car nous avons beau faire, nos blés et nos avoines, forcément exposés à la pluie qui ne nous fait pas grâce d’un jour, s’échauffent et germent avant d’être rentrés. Nous mangerons, les bêtes et nous, du grain plus ou moins avarié, et nous le payerons plus cher que s’il était bon; c’est probable du moins. Mais nous n’en manquerons pas, et les prix même ne s’élèveront pas au delà d’une faible augmentation. Jadis, en pareilles circonstances, nous aurions eu la disette, la famine même, avec des prix de disette et de famine, c’est-à-dire avec des prix triples, quadruples, décuples , sur quelques points peut-être, des prix ordinaires. Et avec la famine et ses souffrances nous aurions eu tout le cortège de haines et de violences
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- qu’elles traînaient fatalement après elles : les fermes pillées, les magasins incendiés, les commerçants, dénoncés comme des accapareurs et des meurtriers du peuple, égorgés au milieu des imprécations de la foule. Jadis, — que dis-je? — il y a vingt à vingt-cinq ans encore, dans plus d’une commune, nous aurions vu les commissaires de police et les maires jeter en prison ceux qui se seraient permis de dire, comme je viens de le faire, que la récolte n’était pas excellente, ou interdire, sous des peines plus ou moins sévères, tout déplacement de grain ou de pain. Un arrêté de ce genre a été pris, en i854 ou 1855, dans une commune du département de la Seine; je crois inutile de la nommer, mais elle n’est pas loin d’ici. Et cette commune, qui n’est nullement agricole, est absolument hors cl’état de trouver sur son territoire le pain quelle mange. M. le maire, en prenant ce magnifique arrêté, n’avait oublié qu’une chose : c’était d’en prendre d’autres pour enjoindre à ses collègues des communes voisines ou éloignées de lui faire envoyer des approvisionnements. Mais les marchandises, pas plus que les hommes, comme l’a spirituellement remarqué M. de Molinari, n’aiment à entrer dans les endroits d’où l’on ne sort pas quand on veut. Le procédé était donc infaillible pour affamer la commune, si l’autorité centrale, qui commençait à y voir plus clair, ne s’était empressée de rappeler à cet administrateur trop zélé que le droit d’aller et de venir appartient aux choses en France, de nos jours, aussi bien qu’aux hommes.
- Le maire auquel je viens de faire allusion avait les meilleures intentions, sans aucun doute; mais il ne savait pas l’économie politique. Et pas plus que lui, hélas ! ne la savaient les malheureux qui en 18/17, à Buzançais, empêchaient par la force deux ou trois voitures de grains de se transporter aux lieux où elles étaient attendues, et ajoutaient dans leur délire le meurtre au pillage. Pas davantage ne la savaient, aux siècles derniers, les administrateurs de tous degrés, et le Gouvernement lui-même, sans cesse occupé de la tâche impossible de réglementer la circulation ou les prix, d’approvisionner les marchés, d’interdire les spéculations (tout en se faisant spéculateur lui-même), et n’arrivant en fin de compte qu’à multiplier, on pourrait presque dire à éterniser les souffrances, en engageant à tout propos sa responsabilité et se faisant, comme l’écrivait énergiquement Turgot, «le plastron du mécontentement public.»
- Oui, Messieurs, oui, aux siècles derniers, la famine (cette famine que nous ne connaissons plus que de nom) était en quelque sorte en permanence sur le sol fertile de la France. Tel siècle, le xn°, l’a vue plus de cinquante fois. Sous Louis XIV, en 1663, en 1690, en 1709, des populations entières étaient noires de faim; les malheureux, en quête d’un semblant de nourriture, broutaient l’herbe des prés et dévoraient l’écorce des arbres; des femmes «vêtues de soie» imploraient comme une grâce,
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- pour y faire bouillir un peu cle son, de l’eau dans laquelle on avait fait dessaler de la morue, et Mmc de Maintenon mangeait du pain d’avoine à Versailles. N’allons pas si loin ; en ce siècle encore, bien que les dernières famines soient bien celles de la fin du xvnf siècle, bien que les chertés de 1811 et de 1817 n’aient été que des disettes relativement fort adoucies, les tristes expédients de l’ancien régime n’étaient pas oubliés.
- Le marquis d’Argenson raconte dans ses mémoires que le régent apporta une fois au Conseil du pain de fougère, et, le posant sur la table : rVoilà, Sire , dit-il, en s’adressant à Louis XV, de quoi les sujets de Votre Majesté se nourrissent.» Un député du même nom , le vicomte Voyer d’Argenson, combattant à la tribune de la Chambre des mesures destinées à empêcher l’entrée des grains étrangers, pouvait prononcer, en 1819, ces paroles : «Je ne veux pas chercher à émouvoir : je ne puis cependant oublier que j’ai mis en herbier vingt-deux espèces de plantes que nos habitants des Vosges arrachaient dans nos prés pendant la dernière famine. Ils e» connaissaient l’usage en pareil cas par la tradition de leurs pères : ils l’ont laissée à leurs enfants, et c’est à peine si ces plantes sont complètement desséchées au moment où nous examinons s’il faut combattre législativement l’avilissement du prix des grains. » Voilà le passé, et voilà le présent. Et entre ce passé et ce présent, où est la différence ? Elle est dans le perfectionnement des moyens de communication d’abord, et dans les ressources matérielles dont dispose le commerce pour remplir sa tâche. Car là où il n’y avait ni chemins de fer, ni navires à vapeur, ni routes même, il est bien certain que les grands transports de grains et les transports à grande distance n’étaient guère possibles ; la liberté même la plus complète ne pouvait atténuer le mal que dans une faible mesure. Mais la différence est dans les idées aussi, dans les lois, dans l’état des esprits. Car là où les approvisionnements sont vus de mauvais œil, là où le commerce est une industrie insalubre, là où, comme le disait encore Turgot, quiconque s’occupe d’acheter du blé à ceux qui en ont à vendre ou d’en vendre à ceux qui en veulent acheter est exposé à toute la malveillance «de la populace et des juges;;; là où les règlements et les tarifs varient à toute heure et ne semblent avoir d’autre but que de décourager les calculs de la prévoyance et de rendre impossible toute appréciation sérieuse des chances de bénéfice ou de perte, c’est en vain que les ressources matérielles existent: les plus grandes facilités de transport deviennent illusoires, et les capitaux découragés s’éloignent forcément d’une voie qui ne leur promet que déceptions et désastres. Grâce à Dieu (et à l’économie politique), nous avons enfin, depuis 1861, renoncé sans retour à ces tristes errements. Grâce à Dieu, avec la vapeur et l’électricité, qui ont ouvert matériellement le monde au commerce, la liberté est venue qui le lui a ouvert moralement. Et aujourd’hui des déficits ou des excédents de dix, de quinze,
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- tic vingt millions d’hectolitres peuvent se produire et être hautement avoués, sans provoquer ni l’écrasement, ni la surélévation des prix, ni la ruine des producteurs, ni la désolation des consommateurs, ni la panique, ni la révolte. C’est qu’aujourd’hui tout se raisonne, tout se prévoit, tout se nivelle, et le marché d’approvisionnement, comme le marché d’écoulement, s’étend ou se resserre de lui-même selon le besoin. Le déficit d’une région rencontre, pour le combler, l’excédent d’une autre région ; et toutes se trouvent ainsi constituées, de par la liberté, à l’état d’assurance mutuelle. Or, à qui doit-on de tels résultats, encore une fois? A l’économie politique, qui sur ce point au moins a fait prévaloir ses conclusions et qui nous épargne ainsi, avec les tortures de la famine , les explosions plus terribles cent fois de la haine et de la violence. Nous n’avons donc pas tort quand nous affirmons qu’il est d’intérêt public, je vais plus loin, de salut public, d’en répandre partout les enseignements préservateurs. Quand le désordre éclate dans les faits, c’est qu’ii était dans les idées. La force peut arracher parfois des mains qui les portent les torches qui promènent autour d’elles l’incendie; la persuasion seule, en pénétrant les esprits, peut arrêter les volontés égarées qui les allument.
- Et à ce propos encore, Messieurs, un souvenir me revient, un douloureux mais instructif souvenir, que vos applaudissements m’enhardissent à rappeler et qui peut faire jusqu’à un certain point le pendant du mot d’Arles Dufour.
- C’était l’année suivante, en 1871, au lendemain de cette lutte néfaste qui avait succédé — désolation après désolation et violence après violence — à la guerre néfaste de 1870. Quelqu’un racontait que l’on avait vu, au milieu de l’effarement universel, des propriétaires et des commerçants laisser tranquillement enduire de pétrole, sous leurs yeux, par des femmes ou par des enfants, leurs demeures et leurs boutiques pour les anéantir ; et l’on ne trouvait pas de paroles assez amères pour la lâcheté de cette résignation stupide. «Je connais, ne pus-je m’empêcher de dire à mon tour, une indifférence bien autrement stupide et bien autrement coupable : c’est celle des gens qui laissent tous les jours, sans sourciller, enduire de substances inflammables, je veux dire d’idées fausses et de passions mauvaises, l’esprit et le cœur de leurs semblables, Et lorsque d’autres, plus prévoyants ou moins oublieux de leurs devoirs, parlent de détruire ces germes funestes ; lorsque, semant à pleines mains , sans relâche, le bon grain de la vérité, seul capable d’étouffer jusque dans sa racine l’ivraie de l’erreur, ils essayent de noyer par avance toutes les poudres des explosions sociales et de faire la paix par la lumière et par la justice, ces mêmes gens, qui crient si fort quand le mal qu’on leur annonce est venu, n’ont pas assez de pierres pour ceux qui les conjurent de les aider à l’empêcher de venir ! »
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- Un autre jour, dans des circonstances moins tragiques, un de mes amis, homme fort intelligent et assurément animé des meilleures intentions, mais imparfaitement débarrassé des préjugés et des préventions qui régnent encore au sujet de l’économie politique , me disait, à l’occasion d’un des progrès que j’ai eu la bonne fortune de faire faire à l’enseignement de celte science : «Comment! vous voulez entretenir de ces choses-là nos instituteurs, nos ouvriers, nos paysans? Pourquoi pas les enfants de nos écoles? Mois alors tous ces gens-là se mêleront donc de parler de capital, de travail, de salaires, et de tout le reste?»
- «Eh! mais, lui répondis-je, de quoi donc vous imaginez-vous qu’ils parlent aujourd’hui? Est-ce que vous croyez, quand vous donnez 3 francs à un terrassier ou à un bûcheron pour sa journée, que cet homme, s’il n’a pas appris que les salaires ont un cours, comme les marchandises et les prolits, et qu’il y a de parle monde une loi supérieure aux volontés individuelles qui s’appelle la loi de l'offre et de la demande, ne se demande pas pourquoi, au lieu de 3 francs, vous ne lui en donnez pas i o, ou davantage, ce qui, à son avis, vous serait si facile, à vous qui avez des rentes? Est-ce que le journalier qui sort de sa chaumière pour aller gratter la terre cl’un autre, ou le paysan, à peine moins pauvre souvent, qui, tout couvert de sueur, revient de gratter la sienne, ne se demande pas, en longeant les murs de votre beau parc et voyant à travers les arbres se dessiner le profd de votre élégante habitation, d’où vient que vous êtes, vous, plus riche et mieux logé que lui, et pourquoi l’égalité naturelle et le droit égal de tous à tous les biens de ce monde ont été rompus à votre profit et à son détriment? Est-ce que l’ouvrier, quand il n’a pas été mis à même d’apprécier à sa valeur le travail cle l’intelligence, quand il n’a pas appris à se rendre compte de l’importance et du rôle du capital engagé, des relations personnelles, de la connaissance des marchés et des matières, de la direction industrielle et commerciale en un mot, et des risques qui sont l’inévitable contre-partie des bénéfices, n’est pas tenté de croire que Je patron qui l’emploie est un oisif et un parasite qui vit à ses dépens, et que c’est à lui que devrait revenir en totalité ce qu’il croit être en totalité son œuvre? Est-ce que l’affamé enfin, en présence des places si différentes que nous occupons les uns et les autres à ce qu’on appelle le «banquet de la vie», ne se répète pas, après bon nombre de personnages illustres qui ne se sont pas fait faute de le lui dire, que la nature nous avait tous appelés également à sa table, et que ceux dont la part est meilleure ont rogné, pour la grossir, la part de leurs voisins moins bien partagés? Ignorance! direz-vous; ignorance grossière qui méconnaît l’action personnelle de l’homme et le ravale à la condition passive de l’animal qui broute et ne sème point! Je le sais aussi bien que vous; mais ces hommes-là le savent-ils? Oui, à la table de la nature, telle que la nature l’a dressée pour
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- tous, on meurt de faim, tout simplement. Les ronces, les épines, les fruits sauvages, l’imparfait abri des cavernes et la lutte contre les carnassiers qui mangent l’homm.e et les herbivores qui mangent la pâture de l’homme, voilà le sort devant lequel nous sommes égaux, si tant est que nous soyons égaux, car les forces ne le sont pas. Tout ce qui en dépasse l’implacable dénuement est de création humaine. La nature n’a pas fait de palais; elle n’a pas même fait de cabanes; elle n’a fait ni vêtements, ni outils, ni pain; elle n’a pas seulement fait un grain de blé. C’est la culture, c’est-à-dire l’application soutenue de l’intelligence et de la main humaine qui, de la graine à peine comestible de quelque graminée inconnue, a fait avec le temps le lourd épi qui donne son fruit au centuple. C’est la culture qui, par une série de transformations incessantes, a perfectionné les racines,- les fruits, les animaux, modifié les terrains, rendu fertile ce qui était infertile et réuni dans le même coin de terre, sous la même main, ce qui jadis était épars aux quatre coins du monde. Sans culture, sans industrie, sans science, sans travail, rien, rien que la nudité et la faim. Mais pour que l’effort personnel s’exerce et pour qu’il soit fécond, il faut qu’il ait sa récompense, c’est-à-dire qu’à des mérites inégaux correspondent des récompenses inégales. Et voilà pourquoi l’humanité est faite pour avancer par l’inégalité, par la liberté, par la concurrence, qui fait profiter les derniers eux-mêmes de la marche des premiers, et non pour végéter, comme un troupeau, sous la houlette fleurie d’un Fénelon ou sous le sceptre de fer de quelque niveleur moins tendre. Oui, tout cela est vrai, absolument et inflexiblement vrai; mais il faut le savoir, et on ne le sait cpie quand on a appris à aller au delà des premières apparences, quand on a regardé les problèmes en face, par conséquent. 55
- Vous aurez beau faire donc, ouvriers, paysans, riches, pauvres, hier, aujourd’hui, demain, et de plus en plus, ont agité et agiteront ces problèmes. Et j’ajoute : Il faut qu’ils les agitent. Il le faut, parce que la discussion seule, comme le van du vanneur qui sépare le grain de la balle en le secouant, sépare la vérité de Terreur et fait la sécurité en faisant la clarté. Il le faut aussi, parce que c’est à ce prix que ceux qui ont la supériorité de la science et ceux qui ont la supériorité des positions acquises se sentent mis en demeure, de par leur intérêt comme de par leur devoir, d’éclairer ceux qui ignorent, de soutenir ceux qui chancellent, de guider ceux qui s’égarent et se trompent, et se voient forcés de se souvenir que les aînés ne sont pas quittes envers les cadets pour avoir marché devant en leur laissant la liberté de marcher derrière. Tout se tient, et la solidarité n’est pas un vain mot.
- Je le répète donc, et c’est ma conclusion : Si vous voulez la paix, combattez l’ignorance, et entre toutes, comme la plus dangereuse et la plus importante à dissiper, l’ignorance économique. Bien loin de redouter la dis-
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- cussion, appelez-la. Eclairez, éclairez; il n’y a pas d’autre sauvegarde qui vaille et qui dure. Le mal n’est pas qu’on aborde les grands problèmes, mais qu’on les aborde au hasard et sans préparation. On se paye de mots vagues, parce qu’on ne sait pas; quand on saura, on voudra des raisons et des faits. On court après les charlatans et les vendeurs de panacées, parce qu’on n’est pas en état de percer à jour leur ineptie et leurs mensonges; quand on sera moins naïfs, on les délaissera pour les vrais médecins. On rêve des métamorphoses subites et des solutions absolues; quand on aura appris comment le mal s’élimine et comment le bien s’obtient, on se contentera de poursuivre, sans impatience mais sans défaillance, la voie laborieuse, mais sûre, des améliorations partielles et continues. Au lieu de récriminer et de bouleverser, en un mot, on réformera; et ce sera bénéfice pour tout le monde.
- Tels sont, Messieurs, les résultats que nous osons, avec une pleine confiance, nous promettre de la diffusion, en réalité si facile, des éléments de la science économique. J’ai cité, dans la première partie de cet entretien, le mot de Robert Peel. Pourquoi ce que ce grand homme d’Etat a pu dire de son pays ne pourrait-il jamais être dit du nôtre? L’initiative individuelle est éveillée; les associations travaillent; les municipalités et les départements, justement soucieux de leur responsabilité, commencent à élever la voix et à appuyer de leurs bourses leurs exhortations et leurs vœux; les Ghambres enfin, qui déjà ont assuré à l’économie politique une place dans toutes les Facultés de droit, sont saisies de projets nouveaux, et le Gouvernement, de son côté, témoigne par des programmes plus larges de ses dispositions bienveillantes. Le moment est venu. La France, comme l’Angleterre, doit être mise, par la diffusion de l’économie politique, à l’abri des troubles et des agitations qui ont trop longtemps retardé sa marche. Elle est la terre du bon sens; que «la science du bon sens», qui se résume dans le respect de la liberté, cesse de lui être étrangère ou suspecte, et que, grâce à elle, ce siècle, qui a fait ou subi tant de révolutions, voie enfin, avant de finir, se fermer sans retour, comme le lui souhaitait l’économiste Bastiat, «babiine des révolutions».
- La séance est levée à 4 heures 20 minutes.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 16 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES INSTITUTIONS DE PRÉVOYANCE,
- D’APRÈS LU CONGRÈS INTERNATIONAL,
- AIJ POINT DE VUE DE L’INTERET FRANÇAIS,
- PAR M. I)E MALARCE,
- SECRETAIRE PERPETUEE DE LA SOCIETE DES INSTITUTIONS DE PREVOYANCE DE FRANCE.
- L’auteur de cette Conférence n’ayant pas remis au Secrétariat le manuscrit de la sténographie qui lui avait été soumis pour révision, la Direction de la publication des Congrès et Conférences de l’Exposition universelle de 1878 s’est vue dans l’obligation de passer outre au tirage du volume. Toutefois la Direction fera son possible pour que cette Conférence soit publiée avec les pièces annexes du compte rendu du cc Congrès international des Institutions de prévoyance», qui traite des memes matières.
- (Noie de la Direction.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO.
- 18 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LE DROIT INTERNATIONAL,
- PAR M. CH. LEMONNIER,
- PRÉSIDENT DE LA LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTE.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. Ch. Fauvety, publiciste.
- Assesseurs :
- MM. Desmoulins, instituteur;
- Farjasse, ancien préfet;
- Laisant, député;
- Ch.-M. Laurent, publiciste ;
- A.-S. Morin, conseiller municipal.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Ch. Fauvety, président :
- Mesdames et Messieurs,
- Nous allons entendre M. Lemonnier nous parler sur la paix, et par conséquent contre la guerre. C’est un sujet qui nous intéresse tous, qui intéresse surtout les mères. «La guerre détestée par les mères », disaient déjà les anciens; et cependant les anciens vivaient de la guerre, tandis que nous, elle nous fait mourir; elle est hostile à tout ce que vous voyez ici. Cette efflorescence de la civilisation, ces beaux-arts, cette industrie, toutes ces productions de la pensée humaine, la guerre les coupe dans la racine, et, à mesure qu’elles se développent, elle les étouffe dans leur germe.
- Je ne veux pas, je ne dois pas faire une Conférence; j’ai voulu seulement
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- vous montrer que la question est palpitante d’intérêt, car nous ne savons pas, hélas! si nous ne sommes pas encore à la veille de luttes européennes. Je tenais à vous dire quel était le sujet de cette Conférence et à vous foire connaître le nom du conférencier.
- Monsieur Lemonnier, vous avez la parole.
- M. Ch. Lemonnier :
- Mesdames et Messieurs,
- Nous avons choisi pour sujet de cet entretien le Droit international. Cette expression : le Droit international, est très claire; elle s’explique d’elle-même. Droit international, c’est-à-dire droit qui oblige plusieurs peuples, droit qui est accepté, qui est consenti, qui est pratiqué par ces peuples.
- Or, il suffit de jeter les veux sur l’Europe, et d’ouvrir l’histoire, pour voir que le droit international positif n’existe pas. Ou est cette loi faite d’accord par plusieurs peuples? Où est cette loi sous laquelle se rangent volontairement les nations d’Europe, ou quelques-unes d’entre elles? Vous ne la trouverez nulle part! A l’heure qu’il est, en 18-78, en présence de ces merveilles de civilisation que notre honorable président rappelait tout à l’heure d’un seul mot, dans ce palais où ces merveilles sont entassées, où elles éclatent, la concorde, la paix; mais hors de cette enceinte, à côté de ces merveilles, non pas la guerre, mais tout au plus la trêve !
- Non, en 1878 il n’existe pas encore en Europe de droit international.
- Toutes les nations ont un droit civil. La guerre privée, qui était la règle pendant le moyen âge, a disparu. Il n’y a plus de brigands qu’en Sicile ou dans le fond du Napolitain, quelque peu en Espagne aussi, je crois : partout ailleurs, la tranquillité, la sécurité, la paix civile.
- De peuple à peuple, rien qui ressemble à ce droit civil. Les peuples d’Europe les plus civilisés, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, tous sont encore, les uns par rapport aux autres, à l’état de nature: c’est le jus belli, le droit de la guerre, c’est-à-dire le contraire du droit, qui les régit. Quand il naît des difficultés entre ces peuples, le fond des décisions qui tranchent ces difficultés, c’est le canon, c’est le sabre, c’est la baïonnette; ce n’est jamais la raison avant la guerre, puisque la guerre éclate, et très souvent, après la guerre, la raison n’exerce point davantage son empire: c’est toujours la force qui l’emporte, et qui règle.
- Voilà où nous en sommes, et voilà où nous en resterons si nous ne faisons pas un grand effort pour sortir de cet état, si nous ne comprenons pas ce que je voudrais tâcher de vous démontrer aujourd’hui, à savoir que le salut de l’Europe, de tous les peuples de l’Europe, sans en excepter un seul, est
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- attaché à une solution prochaine qui les fasse passer de cet état de nature à l’état juridique.
- Je n’ai parlé que des lois internationales, et j’ai dit quelles n’existaient pas. On me dira peut-être: Nous avons les traités, nous avons les congrès; les peuples ne se jettent par les uns sur les autres sans crier: gare! on se déclare la guerre, il y a des préliminaires. N’a-t-on pas des ambassadeurs, des diplomates? N’a-t-on pas, encore une .fois, des traités et des congrès?
- Eh bien ! Messieurs, je répété en me l’appropriant,parce que je la crois juste, cette parole d’un ministre anglais, de M. Gladstone, qui disait, il y a trois ans, du haut de la tribune, que les traités duraient juste le temps nécessaire pour que le plus faible de ceux qui les avaient souscrits se crut en état de les déchirer.
- Cela est vrai, car cela est écrit dans l’histoire. Je ne veux pas faire aujourd’hui — et vous m’approuverez-—Me l’histoire trop contemporaine; niais je me demande — c’est de l’histoire déjà ancienne — ce que sont devenus les traités de 1815 ? Je me demande — c’est de l’histoire moins ancienne — ce que sont devenus les traités de 1856 ? Je me demande quelle application a été faite d’un traité dont la date précise m’échappe, et qui contenaitdes stipulations sur le sort des peuples du Schleswig-Holstein?
- Ces traités ont été lacérés, ils sont devenus des morceaux de papier. Et savez-vous pourquoi ces nations, ces citoyens, ces hommes qui mettent à si haut prix l’observation de la parole d’honneur et des engagements civils, font si peu de cas des engagements publics? C’est que, les peuples étant, en fait, en état de guerre, en état de trêve, et les difficultés qui s’élèvent entre eux étant toujours tranchées par la force, la plupart des traités de paix sont des traités que le vaincu signe le couteau sur la gorge. Quelle fidélité auriez-vous à la signature que vous aurait arrachée au coin cl’un bois le brigand qui vous aurait mis le pistolet sur le front? Vous croiriez-vous lié par cette signature, si, par un juste retour, la force qui vous a fait céder passait du brigand à vous ? Non certes ; à peine libre, vous dénonceriez la violence commise sur votre personne.
- Eh bien! tout peuple qui, vaincu, signe sous l’empire de la force un traité de paix, garde intérieurement la conscience qu’il est victime d’une grande injustice, et la première chose qu’il fait,dès qu’il le peut, c’est de chercher sa revanche.
- Les Français ont triomphé en 1806 à Iéna; ils ont triomphé ailleurs; est-ce que l’Europe n’a point cru qu’elle avait une revanche à prendre contre eux? Est-ce que l’Europe s’est crue liée par les traités quelle avait souscrits ?
- Et ces traités de î 8 î 5, qui étaient le triomphe de la réaction monarchique et du droit divin, et qui consacraient la spoliation et l’abaissement de la France vaincue, est-ce que vous croyez par hasard que leur lacération
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- a été un grand mal et un grand crime? Pour moi, je ne le crois pas. Par conséquent, il ne faut pas nous donner les traités comme pouvant être des bases du droit international. Nous acceptons les traités quand ils sont conformes à la justice; autrement, non !
- Et les congrès? Je ne veux point parler du congrès de Berlin, —il est trop récent d’ailleurs;—les exemples abondent, mais je prendrai le congrès de Vienne. De qui était composé le congrès de Vienne ? Qui est-ce qui avait donné mandat aux cinq ou six puissances qui figuraient à ce congrès de représenter l’Europe? Personne! Elles avaient pris le mandat à la pointe de leur épée; elles s’étaient dit : Nous sommes les Grandes Puissances !
- Qu’est-ce que cela veut dire: les Grandes Puissances? Cela veut dire celles qui ont le plus de canons, le plus de baïonnettes, le plus de soldats: ce ne sont ni les plus intelligentes, ni les plus lettrées, ni les plus développées dans l’industrie, dans l’agriculture, dans les sciences, dans les arts de la paix. Non; ce sont celles qui sont fortes à la guerre; et quand ces grandes puissances composent un congrès, elles ont soin de ne pas y appeler les petites; et, — je parle toujours du congrès de Vienne, et du passé, c’est bien entendu; je fais de l’histoire ancienne, — et quand ces congrès, qui n’ont pas appelé les petites puissances, disposent du sort de ces puissances, comment se comportent-ils? Mon Dieu, ils se comportent un peu à la manière du propriétaire qui partage des métairies et des troupeaux: on coupe ici, on coupe là, on recoud, on rassemble. Est-ce qu’on songe jamais à demander le consentement des populations?
- Nous sommes forts, nous sommes les Grandes Puissances; les parts son! faites, qu’on obéisse !
- Mais quoi! l’aspiration des peuples vers la liberté n’est-elle pas un fait aussi ? Et ceux qui craignent si fort les révolutions n’ont-ils pas un moyen bien simple de les faire disparaître? c’est d’installer et de pratiquer la justice ! Alors il n’y aura plus de révolution; alors il y aura une loi, il y aura un tribunal et une force européenne pour appliquer cette loi et les arrêts de ce tribunal.
- Savez-vous qu’à l’heure qu’il est, où nous sommes en paix, dit-on, les Européens tiennent au moins cinq millions d’hommes sous les armes? Je crois même que le véritable chiffre est de six millions, et je sais que ce chiffre va croissant d’année en année. Dans quatre ou cinq ans, lorsque tous les peuples d’Europe seront en garde, et se croiront en force les uns contre les autres, ils pourront mettre aisément onze millions d’hommes sous les armes. Or, pour mettre onze millions d’hommes sous les armes, il faut onze milliards au moins, sans compter les accessoires, les forteresses, les approvisionnements. Actuellement, l’Europe dépense déjà six milliards. Je n’ai pas besoin d’insister pour dire qu’il n’y a qu’une voix sur cette situation : tout le monde dit : C’est déplorable, c’est affreux; il faut en sortir.
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- Comment en sortirons-nous ? Depuis quelques années, on dit: Nous en sortirons par l’arbitrage; il faut une Haute Cour internationale, une Loi internationale.
- Messieurs, nous sommes, mes amis et moi, grandement partisans de l’arbitrage international, grandement partisans d’une loi internationale qui n’existe pas, et d’un tribunal international qui n’existe pas davantage. Mais ceux qui se bornent à demander l’Arbitrage et la Haute Cour ne font peut-être pas attention que, s’ils veulent être logiques, il leur faut demander aussi un Exécutif international, et c’est là que le bât est blessant pour bien des gens, pour les monarchies, par exemple. Les monarchies constitutionnelles peuvent encore s’en accommoder; elles reposent, comme la République française, sur le principe de la souveraineté du peuple; cela ne les gêne donc point de dire que le peuple est souverain : c’est écrit dans leurs constitutions. Mais les gouvernements absolus sont extrêmement gênés par la pensée d’un Exécutif international.
- Eli bien ! si cependant ces trois choses que je viens d’indiquer existaient : mie Loi internationale faite par des législateurs nommés par les peuples; à côté de cette loi, obligatoire puisqu’elle serait faite par les représentants de ceux qui devraient lui obéir, un Tribunal international, et enfin un Exécutif international, je ne dis pas que nous aurions la paix absolue, universelle, mais je dis que la guerre serait éliminée en principe et que, si elle ne l’était pas absolument en fait, elle le serait dans une proportion considérable. On pourrait alors parler de ce désarmement européen, après lequel tout le monde soupire, mais qui, à l’heure qu’il est, est impossible. Je désire bien, en effet, qu’il n’y ait d’équivoque dans l’esprit de personne sur la pensée de la Ligue dont j’ai l’honneur d’être le président: il dépendrait de moi de diminuer d’une baïonnette l’armée française que je maintiendrais la baïonnette, et pourtant je suis président d’une société de la paix, et il y a dix ans que mes amis et moi nous travaillons à établir la paix ! iMais nous voulons établir la paix par la liberté, sur la liberté et pour la la justice; or, tant qu’il y aura dans le monde des nations prêtes à conquérir, il faut qu’il y ait dans le monde des nations prêtes à se défendre, et la France est au premier rang de ces nations. (Très bien! très bien ! —Vifs applau dissements. )
- La conclusion des paroles que je viens de prononcer, vous le voyez, Mesdames et Messieurs,— et j’appelle votre attention sur ce point, — c’est que le problème de la paix est un problème de droit international. Ce n’est pas seulement au nom du sentiment, ce n’est pas simplement au nom de i’humanité que l’on demande ce que nous demandons : une Fédération de peuples libres ; nous demandons cette Fédération de peuples comme étant l’achèvement et le complément, comme étant l’issue forcée du mouvement historique dans lequel l’Europe est engagée.
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- Je voudrais bien, s ne temps ne m’était pas mesuré par votre bienveillance meme, je voudrais faire une revue rapide des grands hommes qui ont jeté les bases du droit international en Europe. Je voudrais vous parler de Grotius et surtout de Gentili, que l’on vient en quelque sorte de découvrir il y a cinq ou six ans, cet Italien qui s’exile pour rester lidèle à sa foi religieuse, qui se transporte en Angleterre, devient, par son mérite, par ses études, par sa science, un des professeurs de l’université d’Oxford, ouvre les voies à Grotius, qui le mentionne à peine, et finalement se trouve aujourd’hui plus avancé que Grotius.
- J’aurais bien du plaisir enfin, et il serait plus agréable encore pour vous que pour moi, si je réussissais dans mon dessein, à vous faire connaître le beau travail qu’un des hommes les plus éminents de l’Italie moderne, Aurelio Safïi, un de nos amis, a consacré à la mémoire de Gentili, en vous donnant au moins l’analyse des belles leçons qu’il a laites à l’Université de Bologne. Mais je m’arrête; je suis obligé de me limiter.
- Je vais passer rapidement en revue les points principaux par lesquels l’histoire touche au sujet que je désire traiter devant vous.
- Au moyen âge, il y a une pensée pour constituer l’unité de l’Europe : c’est la pensée papale, c’est la pensée de Grégoire Vil, qui conçoit et qui rêve la domination religieuse; c’est la lutte entre ces deux moitiés de Dieu : le pape et l’empereur ; le pape mettant perpétuellement la main sur l’empereur, l’empereur regimbant, et l’accord ne se faisant que par l’asservissement des peuples. Au sortir du moyen âge, la première rencontre que l’on fait dans l’histoire est celle du grand dessein de Henri IV. Vous connaissez tous ce grand dessein; j’en rappelle les traits principaux. Henri IV avait pour pensée principale d’abaisser la puissance de la maison d’Autriche, de lui enlever l’hégémonie. C’était le sujet de ses conversations avec Sully, et alors la France étant calme, il nourrissait le projet, qu’il avait communiqué à la reine d’Angleterre, Elisabeth, de constituer en Europe une République chrétienne, — c’est l’expression dont se sert Sully, — dont le pape aurait été le président. Cette République chrétienne aurait été divisée en quinze Dominations, déterminées de façon à pouvoir se faire â peu près équilibre; chacune d’elles aurait nommé quatre représentants qui auraient formé un Congrès permanent assemblé â Cologne, Nancy ou Metz, ou dans quelque outre ville centrale. Trois autres Conseils subordonnés auraient siégé dans d’autres villes d’Europe. Un fonds commun aurait été constitué pour faire face aux guerres communes, car il n’y aurait plus eu que des guerres communes; on aurait employé également l’armée commune à réprimer et à forcer à l’obéissance celles des Dominations qui auraient refusé d’accepter les sentences prononcées.
- Voilà le gros du projet. H y a cependant deux points qu’il nous faut
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- relever : l’objet de celle constitution européenne n’était pas seulement d’assurer aux empereurs, aux rois, l’obéissance des sujets, mais aussi, ce qu’il faut retenir, d’assurer les sujets contre la tyrannie des rois.
- On conteste l’authenticité de ce projet, par la raison qu’il aurait été, suivant Sully, précédé de négociations considérables faites par Henri IV avec les princes allemands, avec les républiques italiennes, avec les Pays-bas, avec le pape, en vue d’une prompte exécution, et que jusqu’à présent on n’a trouvé nulle part, dans les archives de l’Europe, aucune trace de ces négociations. Que le projet doive être attribué à Henri IV; cpie l’honneur en revienne à Sully; qu’il ait été sur le point d’être mis à exécution ou non; que ce soit le couteau de Ravaillac qui en ait seul empêché la réalisation, peu importe; le projet est là; il est demeuré dans l’histoire comme le premier effort tenté pour unifier l’Europe, autrement que par la prépondérance exclusive d’une grande monarchie.
- Cent années s’écoulent, et après la tentative malheureuse qu’a faite Louis XIV pour assurer à sa monarchie la prépondérance européenne , vient le traité d’Utrecht, et l’abbé de Saint-Pierre apparaît. L’abbé de Saint-Pierre avoue lui-même qu’il étudie son projet d’après le grand dessein de Henri IV; mais il gâte le projet de Henri IV. L’abbé de Saint-Pierre était un homme excellent, il avait du courage, il s’est fait expulser de l’Académie pour avoir osé dire, deux ans après la mort de Louis XIV, que Louis XIV n’était pas grand, ce qui est parfaitement vrai. Mais ce brave homme, cet homme de bien, qui avait ce courage, était tellement imbu des préjugés et des habitudes monarchiques, que son projet n’est pas autre chose qu’une assurance entre les princes contre les peuples. Il a fait disparaître du projet de Henri IV cette clause sur laquelle j’appelais tout à l’heure votre attention, et qui stipulait qu’au moins la Confédération européenne prendrait le parti des sujets quand ils seraient tyrannisés par les souverains.
- Vous savez que ce projet de l’abbé de Saint-Pierre est resté comme un rêve. C’est que, en effet, ce projet dédoublait en quelque sorte le problème de la paix. Je disais tout à l’heure que ce problème est, en réalité, un problème de droit international, ce qui revient à dire que c’est à la justice, à la liberté, non pas à la religion, ni même au seul amour de l’humanité, qu’il faut en demander la solution. Philanthrope avant tout, l’abbé de Saint-Pierre n’a point vu cette vérité; il a pris la question du côté purement sentimental; il a versé dans l’ornière de la paix quand même, de la paix à tout prix; tous ses arguments sont des arguments de pure humanité; on ne trouve dans ses écrits rien qui vise au développement et à l’avancement direct du droit international.
- Je ne m’arrête pas'd’ailleurs à critiquer ces deux projets: le grand dessein de Henri IV et le plan de l’abbé de Saint-Pierre; ce n’est pas ma tâche.
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- Je relève cependant qu’il leur manque également deux choses essentielles : la première, c’est la notion du progrès, la connaissance de cette loi aujourd’hui connue de tous, en vertu de laquelle le genre humain s’avance solidairement dans le temps infini en se perfectionnant toujours; en second lieu, c’est le sentiment de la justice. L’abbé de Saint-Pierre fut contemporain de Jean-Jacques Rousseau; il est vrai que, au moment où il écrivait son traité, il ne pouvait pas connaître Jean-Jaccpies, mais il est du même siècle, il vit à la veille de la Révolution , il a les oreilles et les yeux ouverts, et il n’entend rien, il ne voit rien, il ne se doute de rien.
- La Révolution approche donc, le xvme siècle achève son œuvre, Jean-Jacques Rousseau fait la sienne; il reprend notamment le projet de l’abbé de Saint-Pierre et il en fait une critique admirable qui se résume ainsi : «Le projet est présenté d’une façon inexécutable; il est absurde de songer à le réaliser, mais le principe est excellent. » Tel est le jugement de Jean-Jacques Rousseau.
- Voici maintenant un grand fait. Nous sommes en 1796 , la République française a vaincu la troisième coalition, le traité de Râle vient d’être conclu. La Révolution est faite, je ne la raconte pas; la Déclaration des Droits a paru, et je puis dire qu’elle a illuminé l’aurore du droit international. C’est en ce moment-là que se produit un des phénomènes les plus considérables de l’histoire moderne, et c’est véritablement au milieu de cette Exposition internationale qu’il est bon de le mettre en lumière : c’est que la philosophie de la Révolution française n’a été nulle part aussi bien résumée, aussi profondément sentie, aussi énergiquement formulée que par un cerveau allemand. Kant est, je ne dirai pas un prophète, ce n’est pas le mot, mais véritablement le philosophe et le héraut de la Révolution. Kant était calme, pacifique, mais, tout vieux qu’il était, on le vit courir en grande hâte dans les rues de Kônigsberg le jour où la malle de France apportait la Déclaration des Droits.
- Kant travaillait à sa Métaphysique des mœurs quand la paix de Râle vint mettre un terme aux horreurs de la guerre. Au milieu du deuil général que la guerre laisse toujours après elle, sa pensée se reporta plus énergiquement sur ce problème de la paix et de la guerre, et, quittant un instant ses méditations, il voulut la condenser en trente pages; ces trente pages portent ce titre : Essai sur la paix perpétuelle. Mais ce mot de paix perpétuelle rend incomplètement la pensée de l’auteur; pour la première fois, un homme voit nettement que le problème de la paix est le problème définitif du droit international.
- Kant résume ainsi sa brochure : «La paix et la liberté ne peuvent être" fondées que par une fédération de peuples, et le gouvernement de cette fédération doit être républicain.. . » Je 11’ajoute pas un mot à ce qui va suivre : «Et pourquoi le gouvernement républicain? Pour deux raisons :
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- d’abord, parce que le gouvernement républicain est le meilleur de tous, puisque son principe est adéquat avec le principe de la morale. C’est la première raison; voici la seconde : le gouvernement républicain est encore le meilleur gouvernement, quand il s’agit d’établir la paix et la liberté, parce que les peuples ont tous intérêt à la liberté, tous intérêt à la paix, — c’est Kant qui parle, — tandis que les empereurs et les rois ont l’intérêt contraire.» (Vive approbation.)
- Pour Kant, trois maximes résument et contiennent en principe et la morale, et le droit civil, et le droit international.
- Une nation ou un citoyen — la maxime est la même — n’obéiront jamais qu’à la loi qu’ils auront faite eux-mêmes, eux ou leurs représentants librement choisis. C’est la Liberté.
- Ni cette nation ni ce citoyen n’obéiront à la loi s’ils n’ont la certitude que, au moment où ils y obéissent, toute autre nation, tout autre citoyen y obéissent comme eux. C’est l’Egalité.
- Et puis enfin, ce que j’appellerai en quelque sorte le ciment de ces grandes pensées :
- Tout homme, tout peuple seront pour tout homme et pour tout peuple une fin, jamais un moyen; l’exploitation de l’homme, soit d’individu à individu, soit de peuple à peuple, doit disparaître. C’est la Fraternité. (Très bien! Ti •ès bien ! )
- Oui, Messieurs, c’est la fraternité! J’ai l’honneur d’être, je vous l’ai dit, président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, mais je n’oublie pas que je suis Français, et je suis heureux de dire bien haut que cette grande devise : Liberté, Egalité, Fraternité, c’est nous, les Français, qui l’avons proclamée les premiers! (Vifs applaudissements. )-
- Voilà la brochure de Kant. La conclusion, c’était que les peuples, s’ils voulaient se donner la paix, la liberté, devaient faire cette grande évolution sur laquelle je n’insiste plus, cette évolution juridique, et créer entre eux une Fédération républicaine.
- De Kant, nous descendons le courant de l’histoire jusqu’en octobre 18 1 à et nous trouvons une œuvre extrêmement remarquable : c’est une brochure cl’un de ces deux grands socialistes qui ont donné une poussée si vigoureuse au xix° siècle, et qui ont mêlé Tune et l’autre, de façon qu’il en résulte une fusion qui ne cessera pas, la science sociale et la science économique. Fourrier et Saint-Simon sont ces deux hommes éminents, et c’est de Saint-Simon que je veux dire un mot.
- Saint-Simon, voyant le congrès de Vienne assemblé, les diplomates, autour de la table verte, prenant leurs grands couteaux pour découper l’Europe, et surtout broyant et mutilant la France, Saint-Simon est saisi de cette grande idée sur laquelle nous insistons depuis une demi-heure, et il se dit que c’est le moment pour l’Europe de se constituer. Il fait une
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- critique très vive, très bonne, très profonde, clu projet de l’abbé de Saint-Pierre, et lui-même imagine, invente un plan : c’est un gouvernement européen, avec un Sénat européen, une Chambre européenne, un Roi européen.
- Je ne discute pas son projet, qui mérite d’être critiqué en bien des points, mais j’y relève une idée d’une grande importance.
- Une des pensées mères de Saint-Simon, c’était d’introduire dans le Parlement les industriels, parce que, disait-il, les hommes les plus capables de bien faire les affaires des peuples, ce sont les hommes de paix, les hommes de science, les hommes de travail. Cette pensée qui, heureusement aujourd’hui, commence à courir les rues, pas encore assez cependant, cette pensée était celle de Saint-Simon; elle le guidait quand il rédigeait son projet, et il peuplait son Sénat de savants, d’agriculteurs et de manufacturiers.
- Un autre point sur lequel je veux insister, c’est le titre même de la brochure, parce que l’esprit de Saint-Simon est tellement clair, tellement lucide, tellement vif, que ce titre est le meilleur résumé que l’on puisse donner de la question :
- «Réorganisation de la société européenne; nécessité et moyen de rassembler les peuples d'Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale entière. » Il est impossible de mieux poser le problème.
- Le problème n’a pas été résolu. Les Cent Jours, la Restauration, Louis-Philippe, la République de 1848, le coup d’Etat, l’Empire. . . Que se passe-t-il pendant ce temps? Rien qui touche la question dont nous nous préoccupons; jusqu’en 1867,il ne se fait aucun mouvement, il ne se fait rien pour la solution du problème de droit international.
- Les grandes sociétés de la paix se fondent en Amérique et en Angleterre ; elles travaillent, elles font beaucoup, elles se dévouent admirablement, mais elles imitent l’abbé de Saint-Pierre : elles dédoublent le problème. C’est le tort quelles ont eu. Elles ne veulent pas, à leur début, faire de politique; oui, la société de la paix de Londres stipule dans son acte de fondation quelle ne fera pas de politique. Elles songent uniquement à la paix, elles condamnent la guerre; elles ont raison. Elles en dépeignent les horreurs; nous applaudissons. Elles vantent les bienfaits de la paix; nous sommes avec elles assurément. Mais comment se débarrasser de ces horreurs? Comment arriver à ces bienfaits? Il y a, chez les sociétés de la paix, avec l’exagération du sentiment pacifique, un respect faux et abusif pour les dynasties, pour les chefs de gouvernement, pour les empereurs, pour les rois, pour les diplomates. Elles veulent les convertir; mais vous vous rappelez ce que Kant disait : «Ils sont inconvertissabfgs! 55 Prenons la liste des rois et des empereurs et faisons-les descendre et comparaître
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- dans cette salle. Mon Dieu, ils valent le premier d’entre nous. Je ne dis pas que ce soient de mauvaises gens; je ne nie pas que ce ne soient individuellement des hommes convenables; mais, sauf quelques rares exceptions, leur entourage, leur éducation, leur situation, en font politiquement et socialement des hommes dangereux. Nous-mêmes, si nous étions empereurs ou rois, —je parle pour moi le premier — je ne sais pas trop ce que nous vaudrions. (Rires approbatifs. )
- Les sociétés de la paix ne font donc rien qui avance le problème du droit international. Le temps s’écoule, et nous arrivons en 1867. 1867 est une année climatérique pour la paix.
- Après la crise qui faillit faire éclater en 1867 cette horrible guerre de 1870, en mars ou en avril, deux nouvelles sociétés de la paix prennent naissance : la Société des amis de la paix, qui s’appelait alors Ligue permanente de la paix, et, à Genève, la Ligue internationale de la paix et de la liberté.
- Nous sommes en 1867; l’Empire est à son apogée; la France qui s’affaisse, qui s’enfonce, se fatigue cependant de cet empire; ce joug lui pèse, et alors une vingtaine de républicains français conçoivent la pensée, d’accord avec des proscrits qui se trouvaient à Genève, de faire un grand Congrès de la paix et de la liberté. Ce projet est acclamé dans toute l’Europe, je puis dire clans le monde entier. La présidence du Congrès est conférée à Garibaldi ; 10,000 adhésions sont envoyées, 6,000 personnes sont présentes, dont 300 dames. Garibaldi traverse les Alpes et la Suisse au milieu de l’allégresse publique; les femmes lui présentent leurs petits enfants à bénir et à embrasser; il les embrasse et il les bénit. Le Congrès de la paix dure trois jours. M. Mermillod, aujourd’hui évêque expulsé de Genève, et qui était alors curé de cette ville, ameute les ultramontains contre le Congrès. Le Congrès va se trouver en minoriié; 200 ouvriers de Carouge quittent leur travail et viennent voter avec nous. La majorité se prononce; la Ligue internationale de la paix et de la liberté est fondée, et du même coup le journal les Etats-Unis d’Europe, qui n’a point cessé de paraître, car voici le numéro de la semaine dernière. Je dois dire, et je suis heureux de le dire, que si ce journal, interdit à deux reprises en France, y rentre librement à l’heure qu’il est, c’est grâce à la justice et à l’impartialité du ministère actuel. (Très bien! Très bien!)
- La Ligue internationale de la paix et de la liberté n’a point suivi les errements des sociétés anglaises et américaines; elle s’est placée sur les traces de Kant; elle a repris le problème au point où Kant l’avait laissé, et elle a tâché de formuler la solution.
- A côté du grand nom que j’ai cité, Garibaldi, la Ligue s’honore d’avoir aussi pour président un homme non moins grand, non moins illustre, Victor Hugo. (Applaudissements.)
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- En 1869, Victor Hugo était venu du fond de l’exil présider notre Congrès de Lausanne; et voici ce que, sous sa présidence, la Ligue a voté :
- Considérant que la cause fondamentale et permanente de l’état de guerre dans lequel se perpétue l’Europe est l’absence de toute institution juridique internationale;
- Que la première condition pour qu’un tribunal international remplace par des décisions juridiques les solutions que la guerre et la diplomatie demandent vainement à la force et à la ruse, c’est que ce tribunal soit librement et directement élu et institué par la volonté des peuples, et qu’il ait pour règle de ses décisions des lois internationales librement votées par ces mêmes peuples ;
- Considérant que, quelle que soit l’autorité morale d’un tribunal, l’exécution de ses décisions, pour être effective, doit être sanctionnée par une force coercitive;
- Considérant qu’une telle force ne peut exister légitimement qu’autant qu’elle serait constituée, réglée et conduite par la volonté directe des peuples;
- Considérant que l’ensemble de ces trois institutions : une loi internationale, un tribunal qui applique cette loi, un pouvoir qui assure l’exécution des décisions de ce tribunal, constitue un gouvernement;
- Le Congrès déclare que le seul moyen de fonder la paix en Europe est la formation d’une Fédération de peuples sous le nom d’États-Unis d’Europe;
- Que le gouvernement de cette Union doit être républicain et fédératif, c’est-à-dire reposer sur le principe de la souveraineté des peuples et respecter l’autonomie et l’indépendance de chacun des membres de la confédération;
- Que la constitution de ce gouvernement doit être perfectible.
- Voilà ce que la Ligue internationale de la paix et*de la liberté a voté dès 1869.
- Je puis dire que, depuis 1869 jusqu’à ce jour, elle n’a pas fait autre chose que de développer ce principe. Elle l’a développé, soit théoriquement dans ses onze Congrès, soit pratiquement dans son journal, en s’efforçant d’appliquer ce principe aux faits de la politique à mesure que ces faits se produisent.
- Il ne faut jamais se décourager. Il semblait qu’elle travaillât toute seule, et qu’elle s’avançât seule dans cette voie ; autour d’elle on criait à l’utopie; on lui disait : «Vous êtes la petite-fdle de l’abbé de Saint-Pierre et l’abbé de Saint-Pierre est un utopiste; vous êtes semblable à votre grand-père. 55 Eh bien! il est arrivé que ces idées que je viens de vous exposer ont si bien fait leur chemin que je les retrouve dans la Revue de droit international que M. Rolin Jaecquemyns publie à Gancl. Le numéro de décembre 1877 de cette Revue contient un article cl’un homme très éminent, M. Lorimer, professeur de droit des gens à l’Université d’Edimbourg; un peu plus tard, tout récemment, en février et mars 1878, dans un journal de Berlin, la Gegemvarts, nous retrouvons trois articles cl’un autre homme éminent, qui est conseiller de l’empereur Guillaume, M. Bluntschli, aussi professeur de droit international, à l’université d’Heidelberg, articles consacrés à la discussion du travail de M. Lorimer. Eh bien! ces deux messieurs, dont l’un, M. Lorimer, est tout à fait monarchiste, et dont l’autre,
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- M. Bluntschli, se déclare nettement antirépublicain, reprennent la thèse que nous avons développée. Ils reconnaissent que le problème de la paix est avant tout un problème de droit international; ils font des gorges chaudes du projet de l’abbé de Saint-Pierre, mais ils attachent quelque attention à celui de Kant; ils ne disent pas un mot du projet de Saint-Simon, pas un mot des travaux de la Ligue. Or, j’en suis bien fâché, mais je ne peux pas dire qu’ils ne connaissent pas ces travaux , car nous les leur avons envoyés; il est vrai qu’ils ont pu ne pas les lire.
- Je n’ai pas fait la critique approfondie des plans que j’ai déjà fait passer sous vos yeux; je ne me livrerai pas non plus à un examen approfondi de ceux de MM. Lorimer et Bluntschli. Je dirai seulement que le projet de M. Lorimer ressemble beaucoup à celui de Saint-Simon : il comporte un Sénat européen, une Chambre de députés européenne, avec des membres très bien payés,— recevant de 30,000 à 4 0,0 00 francs par an, — mais pas de Roi ; M. Lorimer a senti l’impossibilité de donner un roi à l’Europe ; c’est un Conseil qui a le rôle d’Exécutif, et la ville de Constantinople est choisie comme capitale fédérale.
- M. Bluntschli critique le projet de son ami, parce qu’il le trouve trop républicain. Lui, il est de l’école historique. C’est moins dans l’étude des développements de la conscience humaine que dans l’étude des faits matériels de l’histoire qu’il cherche ses arguments; mais peu importe. Il reconnaît qu’à l’heure actuelle les peuples marchent la tête trop haute pour qu’on puisse les négliger tout à fait. Par conséquent, dit-il, il faut faire une part à l’action populaire dans cette constitution inévitable— c’est son mot! —d’une Europe confédérée, — il emploie aussi de préférence cette expression. — Et alors il propose un Sénat, une Assemblée législative ; ce sont les assemblées législatives des différentes nations d’Europe qui nommeront ces députés européens. Il y aura aussi un Conseil fédéral qui sera nommé par les chefs de gouvernement, soit par les rois, par les empereurs, parles présidents de république. Mais les présidents de république ne sont pas encore nombreux en Europe; je n’en vois que deux : le Président de la République française et le Président de la République suisse; je ne crois pas qu’il y en ait d’autres, — si ce n’est celui de Saint-Marin ,— tandis qu’au contraire, j’aperçois une bonne provision de rois et d’empereurs. C’est pour cela sans aucun doute que M. Bluntschli veut que le Conseil fédéral, qui serait le Sénat de cette Europe, soit nommé par les chefs de gouvernement. Mais ce n’est pas tout. Fidèle à sa doctrine,— il ne la professe pas, mais il la pratique, — que la «force prime le droit??, il demande que les six grandes puissances, — il n’entend, en aucune façon, que les petites puissances traitent sur le pied d’égalité avec les grandes! — il demande, dis-je, que les grandes puissances aient double voix partout. Ce n’est pas assez encore que cette prépondérance soit as-
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- surée aux'plus forts : lorsqu’il s’agira de petites difficultés entre peuples, d’une frontière à rectifier, d’un litige à vider à propos de la pêche du hareng par exemple, on laissera à rassemblée législative le soin de cette besogne; mais quand on sera en présence de questions qui touchent à l’existence même des peuples, il y aura dans ce Conseil fédéral un petit comité exécutif cpii sera composé de quatre des six grandes puissances, et nous aurons... quoi?... — J’ai dit que je ne voulais pas faire de politique contemporaine, je n’en ai pas fait non plus; — mais nous aurons quelque chose qui ressemblerait beaucoup à la ligue des trois empereurs!
- Voilà, Messieurs, les derniers travaux qui ont paru sur cette question du développement du droit international. J’appelle votre attention sur ce fait qui est très remarquable : c’est que des hommes qui sont partisans de la monarchie, comme M. Lorimer; des hommes qui se déclarent antirépublicains, comme M. Bluntschli; des hommes qui sont éminents, qui marchent à la tête des jurisconsultes de l’Europe, reconnaissent que tout le courant de l’histoire pousse l’Europe vers la fédération; qu’il n’y a pas de désarmement possible si l’Europe ne se constitue pas en un seul corps, et que, s’il n’y a pas de désarmement, l’Europe marche à la faillite!
- Voilà qui est capital!
- Voilà le point sur lequel je voudrais que votre attention fût bien fixée. Ce sont là, permettez-moi de le dire, les résultats sur lesquels je voudrais que vos esprits fussent arrêtés, car après tout, c’est de nos intérêts propres, particuliers, personnels, qu’il est ici question.
- . M. Fauvetv vous disait en commençant : Quel est celui de nous que la paix ne touche pas, et pour qui la guerre ne soit pas une menace? Eh bien! la solution du problème est, de l’aveu unanime, dans la formation d’une fédération des peuples. Si l’Europe veut sortir de l’état de barbarie où elle est plongée, il faut quelle passe de l’état de nature où nous la trouvons encore, à l’état juridique qui nous a déjà donné la paix et la liberté à l’intérieur, et qui doit nousdonner ces bienfaits de peuple à peuple, comme il nous les a donnés de citoyen à citoyen.
- Voilà ce qui est très important. Et si maintenant, pratiques comme vous l’êtes, vous demandez ce qu’il y a d’actuellement réalisable dans ce que je viens de vous exposer, et surtout comment cette réalisation est possible, veuillez m’écouter encore quelques minutes; je ne serai pas long.
- Nous, qui faisons partie de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, quoi qu’on dise que nous sommes les petits-fils de l’abbé de Saint-Pierre, nous sommes les fils de Kant. J’aime mieux la paternité de Kant que celle de l’abbé de Saint-Pierre. Nous avons aussi la prétention cl’être des hommes pratiques, et par conséquent nous disons tout suite que, si notre conviction profonde est que l’Europe marche forcément, fatalement, vers une fédération de peuples libres, vers les Etats-Unis d’Europe, il
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- n’est pas possible, à cette minute où je parle, le i 8 septembre 1878, de constituer celte fédération.
- Que faut—il donc faire? 11 faut s’acheminer vers ce but. Il faut poursuivre sans relâche cet idéal. Il faut surtout guetter d’un œil vigilant l’instant où pourra commencer sa réalisation. Ce moment n’est pas éloigné.
- Est-ce tout? Et n’y a-t-il rien à faire actuellement, et pour ainsi dire â la minute présente, pour sortir de l’état de guerre et nous acheminer vers la paix et vers la liberté? Ne séparons jamais ces deux termes. Nous pensons, au contraire, qu’une grande mission préparatoire est possible. Pourquoi deux peuples, trois peuples, quatre peuples, qui n’ont pas entre eux de raisons de dissidence, ne signeraient-ils point des traités d’arbitrage? Par ces traités, l’arbitrage ordinaire, qui est précaire, qui est instable, qui est chanceux, deviendrait obligatoire, certain, assuré entre ces peuples pour la durée du traité.
- Est—il bien difficile défaire un traité d’arbitrage, par exemple, entre l’Italie et la France, entre la France et les Etats-Unis d’Amérique?
- Voici en résumé le fond, l’essence et quasi la rédaction de ce traité : «Il est convenu entre l’Italie et la France que, pendant trente ans, à partir de ce jour, ces deux nations ne se feront point la guerre, et que toutes les difficultés qui pourront surgir entre elles, pour quelque cause que ce soit, pendant la durée de ce présent traité, seront vidées par voie d’arbitrage. » Puis resteraient à régler les questions de détails et la procédure à suivre. Tous ceux d’entre vous, Messieurs, qui ont l’expérience des affaires commerciales savent bien ce que c’est que la clause d’arbitrage; ils n’ignorent pas qu’il en coûte moins cher de faire juger ses difficultés par des arbitres que de les soumettre aux tribunaux. Les affaires internationales ne sont pas plus difficiles à traiter que les affaires civiles ; un procès entre nations est ordinairement moins épineux et moins difficile â débrouiller qu’un procès entre citoyens.
- Eh bien! la négociation et la conclusion de traités d’arbitrage paraît à la Ligue un moyen essentiellement pratique; il y a déjà cinq ans qu’elle a émis le vœu de voir négocier de tels traités, et qu’elle en a donné la formule; c’est l’objet de la petite brochure qui vous a été distribuée.
- Je disais tout à l’heure qu’il n’est pas possible aujourd’hui, 18 septembre 1878, de former la Fédération des peuples ; mais j’avoue que je ne vois pas pourquoi, pour peu qu’on y mît de la bonne volonté, un traité d’arbitrage ne serait pas signé dans trois mois, le 101'janvier 1879, par exemple, entre deux, trois ou quatre peuples. Ce serait le commencement de la vraie paix. Ce traité d’arbitrage n’est pas un traité d’alliance défensive et offensive; chacun est libre de ses mouvements. On s’engage seulement à ne pas faire la guerre à son voisin.
- Le traité d’arbitrage est parfaitement pratique, et il suffit, pour le réa-
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- liser, d’avoir le concours des pouvoirs de deux pays. Et la conséquence immédiate, — sans compter les avantages indirects, — serait l’union, les bons rapports entre ces peuples associés par l’arbitrage.
- La seule objection que l’on fasse aux grandes idées de fédération que j’ai eu l’honneur de vous présenter, c’est qu’elles supposent un peuple européen. Pour qu’il y ait une loi internationale, il faut qu’il y ait un peuple, une Fédération, une Europe constituée. Or, nous dit-on, où est cette Europe? Où est ce peuple européen? Eh bien! je ne dis pas que l’Europe soit constituée; mais quand je vois la multitude des congrès qui se pressent autour de nous; quand je vois ces Bureaux internationaux des poids et mesures, des télégraphes, des postes, des mesures à prendre contre le phylloxéra et bien d’autres, je me demande ce que sont ces administrations internationales, ces bureaux qui sont constitués par cinq ou six peuples, et qui font des règlements appliqués dans toute l’Europe, au delà de l’Europe même, en Amérique, sinon le signe et la preuve qu’il se fait un vaste et continuel travail d’européanisation?
- Je me demande si toutes ces institutions ne sont pas comme autant de cellules qui montrent déjà les points d’organisation de l’Europe. Et ici, dans cette salle, dans ce palais, en présence de ces trésors, de ces merveilles de l’art et de l’industrie, ne sommes-nous pas au centre même de la formation de ce peuple européen? Que de richesses accumulées! Et qui est-ce qui les garantit ces richesses immenses et dont la valeur se chiffrerait par des centaines de milliards? A qui sont-elles confiées, sinon à la bonne foi internationale! Où sont les troupes, où sont les canons qui défendent l’Exposition, le Champ de Mars et le Trocadéro? Voilà le berceau de l’Europe. (Approbation unanime.)
- Maintenant, Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous remercier de l’attention que vous avez bien voulu me prêter. Pour ma part, je m’honore et je me réjouis en même temps d’avoir pu, grâce à l’hospitalité que nous donne la République française, vous dire toutes ces choses, et de vous les avoir dites en face de ce Champ de Mars transformé, qui fut en 1790 le théâlre de la fédération des provinces françaises, et qui devient aujourd’hui le berceau de la fédération des peuples; où le génie même de la guerre, Napoléon Ier, avait rêvé de bâtir au-dessus cïe la tête des peuples, le palais de son fds, — le palais du roi de Rome, — sur cette colline du Trocadéro dont le nom, il y a six mois, rappelait encore un fait de guerre, un fait de réaction bourbonnienne, la lutte d’une monarchie contre les efforts d’un peuple qui voulait redevenir libre, et qui restera désormais dans la mémoire des peuples le symbole de la concorde, du travail et de la liberté! (Salves d’applaudissements. — Bravos prolongés.)
- La séance est levée à 3 heures un quart.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 26 AOÛT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LES CAUSES DE LA DÉPOPULATION,
- PAR M. LE D- A. DESPRÈS,
- PROFESSEUR AGREGE À L’ÉCOLE DE MEDECINE, CHIRURGIEN À L’HÔPITAL COCHIN, ETC.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. Bouley, membre de l’Institut.
- Assesseurs :
- MM. Lunier, inspecteur générai des services sanitaires;
- Mazè, ancien préfet, professeur agrégé de l’Université;
- Ch. Thirion, secrétaire du Comité centrai des Congrès et Conférences de l’Exposition de 1878.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Booley, président. La politesse des orateurs, comme celle des princes, c’est l’exactitude, et je vais donner la parole à 2 heures presque précises à M. Desprès, pour qu’il nous fasse la Conférence annoncée.
- M. Desprès a la parole.
- M. Desprès :
- Messieurs,
- Il y a deux ans, une femme, une mère de famille, une Anglaise, est venue à Paris. Elle était accompagnée de personnages politiques de l’Angleterre qui ont joué un rôle dans les assemblées délibérantes de ce pays. Des personnages non moins importants de la Suisse l’avaient accompagnée.
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- Ils venaient tous dans le but de faire de l’agitation autour d’une question que le législateur, le philosophe et le savant n’ont jamais abordée sans la plus entière circonspection, dans le but de lutter contre l’organisation et la réglementation de la prostitution clans les pays où elle est réglementée. Habitués aux pratiques de la liberté, aux meetings de l’Angleterre, ces Anglais se sont rendus à Paris, dans une réunion publique provoquée par la portion la plus turbulente des républicains qui voulaient faire de la prostitution une question politique. 11 n’en fallut pas davantage pour que la question fût enterrée. Les grands journaux républicains refusèrent de s’en occuper, les journaux de plaisir firent du voyage de Mrae Buttler et MM. Stansfield et Humbert un objet de dérision : et tout fut dit.
- Cependant, pendant leur passage, les Anglais et les Suisses avaient été accueillis dans la haute société protestante de Paris, et une réunion de pasteurs, chez Mme André Walther, voulut bien étudier les moyens de remédier à l’extension cle la prostitution. C’était merveille de voir le plus honnête des salons s’occuper chastement des moyens de remédier aux impuretés et aux souillures des grandes villes. La charité et la foi furent les moyens qui se présentèrent d’abord à l’esprit des protestants. Quelques médecins, quelques hommes voués à l’étude et à la pratique de la science, qui se trouvaient dans ce milieu, bien qu’ils ne fussent pas de la même religion, ne tardèrent pas à remarquer que les moyens proposés ne différaient pas de ceux employés, sans succès, depuis la plus haute antiquité pour combattre la prostitution, c’est-à-dire la religion, la foi, la charité. Frappé de l’obstination des Anglais, nous avons pensé cpie, derrière cette guerre acharnée qu’ils faisaient à l’importation en Angleterre du règlement de la prostitution en vigueur chez nous, il y avait peut-être le sentiment d’un péril caché, dont quelques esprits d’élite entrevoyaient seuls les dangers pour la nation anglaise. Alors il nous a paru qu’il serait utile d’étudier la prostitution et de la combattre par d’autres moyens que ceux employés jusqu’ici. Tous les hommes qui ont fait de la science savent que les grandes calamités sociales n’ont jamais été combattues autrement que par la diffusion de l’instruction, qui vulgarisait les enseignements de la science. Il y a donc quelque intérêt à approfondir scientifiquement la question de la prostitution, et à voir comment la prostitution peut être une cause de déchéance pour les pays où elle fleurit le plus; de là, Messieurs, l’idée de cette Conférence.
- Je ne me dissimule pas que cette Conférence eût été mieux faite par des hommes qui ont étudié et édifié une nouvelle science, la démographie, que MM. Léonce de Lavergne, Bertillon, Broca, Legoyt et Lunier auraient fait cette conférence avec plus d’autorité que moi-même; je ne me dissimule pas que je ne suis pas ici à ma place : le rôle d’un chirurgien et celui d’un conférencier n’ont rien de commun. Mais telle est la puissance de la
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- vérité, telle est la force d’attraction qu’exercent sur les hommes les choses du progrès, que ceux qui sont le moins aptes à discourir prennent néanmoins la parole pour exposer les résultats d’une science aux œuvres de laquelle ils n’ont pris qu’une minime part. Je dois ajouter aussi que, touché de la stérilité des efforts des protestants et du manque de concours qu’ils ont obtenu, je leur avais promis de produire publiquement des arguments scientifiques qui militent contre la prostitution et qui peuvent doubler les efforts faits contre elle, et je viens ici tenir ma parole.
- Mon sujet a pour titre : «Des causes de la dépopulation. »
- Depuis qu’on connaît l’histoire à fond, on sait que la dépopulation d’une nation est arrivée parce qu’il n’y avait plus un assez grand nombre de citoyens de cette nation et que leur race s’éteignait. Nous connaissons les causes de dépopulation qui ont entraîné la ruine des peuples de l’antiquité. D’abord le moyen le plus sûr de dépeupler un Etat, c’était la guerre, la guerre avec la dépopulation violente qui en est la conséquence, c’est-à-dire le massacre de la population vaincue par le vainqueur. L’histoire est pleine de ces souvenirs. Il me suffirait de vous rappeler cette légende biblique où, sous les Juges, je ne sais plus lequel, le grand prêtre a fait massacrer vingt mille «Mohabites» vaincus; et, pour obéir à la loi, on exécuta ensuite vingt-cinq mille vieillards, femmes et enfants. Voilà quels étaient pour les premiers peuples les moyens, les procédés cruels de désarmer et de dépeupler les pays conquis : on mettait à mort tous les vaincus, depuis le soldat blessé jusqu’au dernier de ses enfants. Les Assyriens, qui procédaient de la sorte, ont subi le sort qu’ils avaient imposé aux autres nations : ce peuple a disparu à son tour, la guerre ayant anéanti peu à peu ce qui en restait. De notre temps, ce genre de dépopulation n’existe plus. Au moyen âge, il y en avait bien un autre, mais d’un effet moins sûr; c’était celui qui résultait des grandes épidémies et des grandes disettes. Aujourd’hui, la science, en Europe, a prévu les causes d’épidémies et de disettes, ce qui fait que la dépopulation ne peut plus se produire ainsi. Reste enfin une dernière variété de cause de dépopulation qui a été observée et qui se remarque encore de nos jours : c’est l’émigralion. Un peuple qui envoie à l’étranger toute une partie virile de la nation, est exposé à perdre peu à peu sa population normale et à voir diminuer l’excédent des naissances sur les décès, à l’inverse de ce qui se passe chez les peuples qui n’émigrent point et qui se développent naturellement.
- Aucune de ces causes n’existe actuellement autour de nous. Il y a bien cependant encore, dans quelques coins du monde, des peuples qui procèdent à la destruction des autres peuples qui les gênent, par l’anéantissement de leurs habitants. Ainsi en Amérique, dans les Etats du Farwest, lorsqu’il y a une petite révolte des Peaux-Rouges, la population blanche se réunit, et va, dans le pays des Peaux-Rouges vaincus, détruire le «nid»,
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- c’est-à-dire les femmes et les enfants. C’est ce qui s’est fait, vous l’avez vu, dans l’antiquité, où l’on pouvait dépeupler ainsi un Etat par la violence. Mais les mœurs se sont adoucies. Les Américains ont fini par renoncer à ces procédés qui ne sont plus de notre temps, ils ont employé une autre méthode de dépopulation moins barbare, l’ivrognerie. Les sauvages, sitôt qu’ils y ont goûté, s’adonnent au wisky avec passion, et ne tardent pas à en ressentir les effets funestes; au bout de peu de temps, ils deviennent malades et périssent. Les Américains ont envoyé l’eau-de-vie, qui a fait ses ravages habituels aussi sûrement que la poudre et les balles, et la population a disparu. Il n’y a même plus dans ce pays d’autres moyens de dépopulation. En Europe, il y a des Etats qui se dépeuplent; mais on ne peut invoquer, pour aucun d’eux, une des raisons que je viens de vous exposer. L’Allemagne et la Belgique qui émigrent ne se dépeuplent point. Les causes actuelles de la dépopulation, là où elle existe, sont beaucoup moins appréciables. Ces causes sont peut-être moins actives immédiatement, mais elles procèdent à la fois plus lentement et plus sûrement.
- De tous les pays de l’Europe, celui qui menace de se dépeupler le plus rapidement, c’est sans contredit la France, et je suis tout à fait à mon aise pour traiter mon sujet; car, si j’ai à dire quelque chose de défavorable pour un peuple, ce ne sera pas pour un de ceux qui de toutes les parties du monde ont envoyé ici leurs enfants à notre magnifique Exposition. Je pourrai donc parler en toute liberté, puisqu’il ne s’agit que de notre pays, et que les Français sont disposés aujourd’hui à écouter la vérité et savent quelquefois gré à ceux qui essayent de la faire connaître.
- Donc, Messieurs, le pays qui se dépeuple le plus, celui qui est menacé d’une ruine prochaine, c’est la France. J’arrive aux chiffres bruts. H y a, pour mesurer l’augmentation de la population ou sa diminution, un critérium infaillible : c’est la comparaison entre le chiffre des naissances et celui des décès. Les statistiques établies dans notre pays depuis le commencement de ce siècle, régulièrement tous les cinq ans, ont permis de constater ce fait capital que, de 181 5 à 1820, les excédents des naissances sur les décèsétaient de 5 p. o/o. Ce.chiffre était extrêmement minime, à l’époque où on l’a constaté : il devait être considéré comme très alarmant. Mais alors on n’avait la statistique que d’un ou deux peuples de l’Europe et l’on ne pouvait pas comparer les différences qu’il y avait entre la France et les autres pays. Plus tard, les statistiques comparées ont permis d’établir qu’en France l’excédent des naissances sur les décès allait toujours en diminuant. En 1872, à l’avant-dernier recensement quinquennal, il a été reconnu que l’augmentation de la population, l’excédent des naissances sur les décès , n’était plus que de 3 p. 0/0 , c’est-à-dire 2 p. 0/0 de moins qu’en 181 5-1820. Je vous prie, Messieurs, de bien retenir ces chiffres, car j’en amrai
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- besoin lorsque je parlerai des causes réelles de la dépopulation. Dans notre pays, en 1.877, dépopulation était encore plus évidente; l’excédent des naissances sur les décès n’était plus que de 1 3/4 p. 0/0. Mettons 2 p. 0/0 , si vous voulez; de telle sorte que, dans un espace de cinq années, cet excédent a perdu 1 p. 0/0.
- La dépopulation est donc évidente, très accusée, incontestable; il n’y a plus qu’à en rechercher les causes immédiates et les causes éloignées , c’est-à-dire les causes réelles.
- Eh bien! Messieurs, les causes de la dépopulation, si on consulte les lois de l’hygiène, les causes immédiates sont : d’une part, l’absence de mariages et les mariages stériles; d’autre part, une mortalité excessive chez les nouveau-nés ou chez les enfants en bas âge.
- Examinons chacune de ces causes.
- Notre pays, qui se trouve être justement celui qui se dépeuple le plus, est en même temps celui où les mariages sont les plus nombreux et celui où l’on se marie le plus mal. Je m’explique. Le mariage, pour être hygiénique, doit s’être effectué à un âge déterminé. L’homme atteint son développement complété une certaine époque, la femme à une autre un peu moins avancée. C’est-à-dire que l’homme atteint son développement complet à 25 ans, et la femme à 20 ans. C’est à cet âge que le mariage peut être considéré comme le meilleur de tous les mariages; c’est celui qui est le plus fécond, et toutes les fois que nous trouvons quelque chose qui s’écarte de cette loi naturelle, nous sommes obligés. d’accuser cette déviation d’être la cause des mariages stériles et de la dépopulation.
- La France est le pays où l’on se marie le plus tard, comparativement aux autres pays. Voici des chiffres : sur un million de mariages en France, il y en a 1 60,000 qui ont lieu entre un homme de 25 à 28 anse.tune femme de 20 ans, c’est-à-dire à l’époque où le mariage est, si je puis ainsi dire, normal, c’est-à-dire fécond. Vous avez retenu que, dans notre pays, on a constaté une dépopulation certaine; si maintenant on compare les autres peuples à la France, à notre pays, et en prenant les peuples qui n’ont point une diminution de leur population, on constate, par exemple, qu’en Angleterre, sur un million de mariages, il y en a 38o,ooo qui sont contractés à l’âge du mariage normal, c’est-à-dire entre un homme de 25 à 28 ans et une femme de 20 ans.
- Toutes les fois qu’on s’éloigne des lois de la nature, on en subit immédiatement des effets redoutables. Tous les mariages qui sont effectués après cette période normale sont exposés à des désastres; du côté de la femme, de l’homme ou des enfants, il y a des calamités à craindre. Il est absolument démontré que les mariages entre un homme âgé et une femme déjà âgée sont des mariages qui donnent naissance à une plus grande quantité de filles que de garçons et à des progénitures généralement chétives. Il est
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- aussi démontré que les femmes mariées à 3o, 3i, 32 ans sont celles qui sont le plus exposées aux accidents de l’accouchement. Mais si l’on a étaÎDÜ que les accidents aux premières couches sont plus fréquents chez les femmes de 3o ans que chez celles de 22 ans, on a remarqué le même fait pour les femmes mariées avant l’âge de 18 ans; car le mariage avant l’âge du développement (et ceci est une confirmation de la théorie du mariage normal ) peut être aussi funeste et aussi stérile que le mariage tardif.
- Je n’ai pas besoin de vous rappeler ce deuil national d’un pays voisin du nôtre. Une jeune fille élevée dans les salons se marie très jeune (si elle eût été une paysanne, le mariage aurait peut-être mieux réussi). Elle s’est mariée, puis a eu la fièvre tvphoïde. A cet âge, chez une jeune fille, I a maladie n’est pas mortelle, le plus souvent du moins; mais lorsqu’il s’agit d’une jeune femme nouvellement mariée, lorsque les organes subissent la transformation qu’apporte le mariage, il arrive un événement comme celui que vous avez tous déploré. Que ceci serve de leçon aux mères de famille! Nous ne devons jamais marier nos filles avant qu’il soit établi que leur développement est complet.
- Le mariage tardif, dans notre pays, présente des particularités sur lesquelles je crois devoir insister. Le mariage est tellement tardif dans notre pays que nos jeunes hommes de 25 a 35 ans épousent plus de veuves et de femmes plus âgées que dans tous les autres pays. Dans ce cas, c’est un mariage tardif d’un homme jeune avec une femme plus âgée que lui. D’autres mariages sont ceux contractés entre un homme de 38 ans et une femme de 2 0 ans, mais ceux-ci ne sont pas dans une proportion très considérable.
- Il y a en France (et j’ai fait une statistique rigoureuse qui me permet d’avancer ce que je dis), il y a un bon nombre de mariages qui ne sont autre chose que des concubinages consolidés. J’ai fait prendre la statistique d’un arrondissement de Paris que j’appellerai un arrondissement moyen , car il y a des arrondissements de Paris ou 9 mariages sur 10 sont des unions irrégulières consolidées. Dans d’autres, c’est le contraire : il y a 7 mariages réguliers pour 3 irréguliers; j’ai donc pris un arrondissement moyen et de la sorte je suis très près de la vérité.
- Eh bien! Messieurs, sur 980 mariages dans un arrondissement moyen de Paris, il y a 58 concubinages consolidés, avec reconnaissance d’enfant, c’est-à-dire un mariage d’un homme vivant avec une femme et ayant d’elle un enfant. Il y en a 29 d’hommes et de femmes ne vivant pas ensemble, mais ayant eu ensemble un enfant. Puis il y a 23o mariages des concubins vivant ensemble depuis longtemps et qui n’ont point d’enfants à légitimer. Ces mariages sont les plus fâcheux, car ce sont des mariages toujours stériles. Je ne voudrais pas entrer dans des détails intimes, et
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- cependant je suis obligé de dire que, dans ces mariages, où rhoinme et la femme ont à peu près le même âge, Ja femme, avant de vivre avec celui qu’elle épouse, a été un peu la maîtresse de tout le monde. A 3a ou 34 ans, la femme se fixe près de l’homme qui vit avec elle, et la situation est régularisée avec le temps.
- Messieurs, tous ces mariages sont stériles, et nous avons vu souvent de tels époux venir nous demander comment ils pourraient bien faire pour avoir un enfant. A l’âge de 35 ans, par exemple, on vient nous dire: «Mais comment donc pourrions-nous obtenir un enfant?» Et nous ne répondons rien, car nous ne sommes pas de ceux qui croient à ces manœuvres qui sont en faveur dans les pays où M. Barnum fait l’exercice de sa profession extraordinaire. Ces mariages restent stériles; or, comme ils entrent dans la proportion des mariages pour un tiers, vous voyez que, sur le nombre des mariages contractés en France, il y en a un tiers absolument stérile.
- On dira qu’il s’agit ici des villes, c’est vrai; mais examinons ce qui se passe dans les campagnes. On a fait des statistiques dans des chefs-lieux d’arrondissement, dans des cantons, dans de petites communes, et il est commun ou même très ordinaire d’y voir des hommes de 2 3 à a 5 ans épouser des veuves de Ao et 5o ans; de sorte que, dans ces conditions, la femme remariée ne peut plus avoir d’enfants. D’autres fois le mariage est autre, c’est un homme de 55 ans qui épouse une femme de 2 3 ans, et dans ce cas non plus ils ne peuvent pas avoir d’ordinaire une nombreuse lignée.
- En province, ilyaioài5p. o/o des mariages entre époux ne pouvant pas avoir d’enfants. Cette proportion existe en Normandie, dans les pays situés au sud-est de la France, dans le Dauphiné, dans l’Hérault, dans le comtat Venaissin, etc. Un jour viendra où une statistique sera plus rigoureusement établie au point de vue où je traite la question, par rapport à l’âge, et alors la preuve sera claire pour tout le monde.
- Donc en France nous nous marions tardivement, et, pour cette cause, il y a un certain nombre de ces mariages qui restent fatalement inféconds malgré les vœux des époux.
- Je m’arrête un moment pour traiter une question que je considère un peu comme en dehors de mon sujet. La plupart des économistes sont d’accord pour dire que la population d’un pays cesse d’augmenter lorsque le père et la mère limitent le nombre de leurs enfants. Il est certain qu’un bon nombre d’époux limitent le nombre de leurs enfants. Cela existe en Normandie, dans les pays du sud-est de la France, et on pourrait établir les lieux où se passent ces choses, en voyant les pays où il y a excédent des décès sur les naissances. On peut dire que là toutes les causes de dépopulation se trouvent réunies et particulièrement la limitation du nombre des enfants.
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- Depuis que ia loi de Malthus a été connue, dans tous les pays les époux ont cherché à lirai 1er le nombre de leurs enfants, et le fait s’est passé dans la noblesse comme chez le paysan français, et cependant tous les pays ne se dépeuplent pas comme la France. C’est que les mariages volontairement stériles ou les mariages à un seul enfant ne sont pas tous (il ne faut pas le croire) du fait de la limitation du nombre des enfants. Il y a des ménages où les époux ont été associés par suite des convenances sociales ou cl’un amour partagé que rien n’a pu arrêter. Ces mariages sont déraisonnables au point de vue de l’hygiène, ce sont des mariages entre un homme sain et une femme malade, une femme menacée de phtisie, par exemple, ou réciproquement. Ces unions sont forcément stériles ou le deviendront à la suite du premier accouchement. Que de fois nous avons vu de pauvres femmes, désirant plusieurs enfants, ayant une fortune considérable à distribuer, n’en avoir qu’un seul, à leur grand désespoir. On aurait donc tort dé" penser que la limitation du nombre des enfants est seule la cause de la dépopulation. Les mariages tardifs, et parmi ceux-ci ceux qui sont par la force des choses inféconds, sont une cause bien plus puissante.
- A côté de cette grande cause de dépopulation, il y en a une autre: c’est la mortalité des enfants, et je ne dis pas seulement la mortalité des enfants en bas âge, mais encore la mortalité des enfants de 3, A, 5, 6 ans.
- La mortalité des nouveau-nés a été étudiée par M. Broca, un des hommes les plus distingués de la Faculté de médecine. M. Broca a jeté, dans une longue discussion de l’Académie de médecine que vous vous rappelez, un cri d’alarme qui a été entendu. Alors les économistes se sont préoccupés de cette situation et ont cherché à diminuer la mortalité des enfants. Jusqu’ici on a fait peu de choses, car bien qu’on commence déjà à mieux connaître la question, je crois qu’on n’a pas dit sur elle tout ce qu’on devait dire.
- M. Broca et ceux qui se sont occupés de la question pensent que cette mortalité excessive, énorme, des nouveau-nés ou plutôt des enfants, de zéro année à un an (elle atteint environ le quart des enfants; on compte 200 décès sur 1,000 enfants), M. Broca, dis-je, les économistes et l’assistance publique, dont j’aperçois ici un des représentants, pensent que cette mortalité est due à l’insuffisance de l’allaitement, au défaut d’alimentation. Si le défaut d’alimentation est la cause du décès prématuré de certains enfants qui ne sont pas allaités suffisamment, tous ne meurent pas comme cela. Combien y a-t-il d’enfants de bourgeois, de gens riches qui succombent dans la première année de leur existence? Combien y a-t-il de paysans dont les enfants ont non seulement le lait d’une mère, mais celui d’une vache, de plusieurs chèvres, et qui meurent pendant la pre-
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- mière année ? A quoi cela tient-il? Cela tient à ce que les enfants héritent de la santé de leur père et portent la peine des maladies que ceux-ci ont eues avant le mariage.
- Certes il y a des pères qui ne sont pas responsables. Ceux qui tiennent de leurs parents une maladie organique ne peuvent pas s’empêcher de la transmettre à leurs enfants. Mais ceux qui sont nés de père et mère sains et jouissant de la plus belle santé, ceux-là, si leur femme est saine, ne peuvent pas accuser leurs parents lorsque leur enfant meurt. Il faut bien qu’ils s’accusent eux-mêmes de quelque chose si la maladie et la mort viennent frapper leurs descendants.
- Lorsqu’un homme se marie à 35 ans, il est rare qu’il soit resté chaste. Il n’y a que les prêtres qui restent chastes. Pas tous peut-être, mais la très grande majorité! Un homme donc ne reste pas chaste de 20 à 35 ans. Que fait-il? Il va chercher des distractions. Il est dans l’âge de la force, dans la plénitude de ses appétits et de ses moyens; il court les amours adultères, il recherche les jeunes filles sans protection qui veulent faire un roman; puis enfin il a recours aux amours de la rue, aux amours sans responsabilité et sans conséquences. Il s’ensuit que lorsqu’il se marie il a fait une consommation énorme de ses forces de paternité, il est un mauvais père, je n’ose pas dire un mauvais reproducteur.
- Un de nos collègues a fait un mémoire des plus intéressants qui me permet de traiter ce sujet avec une grande autorité. On a dit que les hommes fatigués, épuisés, qui ne peuvent plus faire d’enfants, devaient prendre des aliments spéciaux, des médicaments extraordinaires. Liégeois a démontré que c’était un traitement illusoire, et que le seul moyen de leur rendre les forces nécessaires pour la paternité, c’était la continence. Il a démontré, de plus, que les hommes dont les fonctions sont inactives, qui n’ont plus aucuns signes visibles, appréciables au microscope, de paternité possible, — je me sers ici de périphrases, parce que je parle devant dès dames et ne puis employer le mot scientifique, —il a démontré que les hommes chez qui cet épuisement était constaté, guérissaient par une abstinence de six mois ou d’un an. Ceci, Messieurs, sert à prouver que les conséquences des mariages tardifs et des plaisirs que l’on a pris dans la force de l’âge sont en partie la cause de la stérilité des mariages, de la mortalité ou du peu de viabilité des enfants nouveau-nés pendant la première année de leur existence.
- Il est encore une autre cause qui affecte le plus ceux qui ont vu les résultats quelle produit. Il meurt autant d’enfants de k à 5 ans que d’hommes âgés de 55 à 60 ans. C’est une proportion énorme! Ces enfants meurent dans leur force de croissance, autant les hommes arrivés à la vieillesse. Ils meurent tous, vous le lisez dans les comptes rendus de la mortalité, de quoi? du croup, de la méningite tuberculeuse, d’affec-
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- tions des os, de coxalgie, de mal de Pott. Nous les avons vus bien souvent succomber : ils sont là dans leur lit avec leur dernier jouet tombé de leur petite main crispée. Le père et la mère nous demandent une parole d’espoir que nous ne pouvons leur donner. Le grand-père et la grand’mère, qui, sous leurs cheveux blancs, ont encore les apparences de la force, s’étonnent de voir que leur petit-fils ne s’élève pas comme s’est élevé leur fils. Tous nous interrogent, mais nous ne pouvons leur répondre, car nous serions forcés de leur dire ce que l’enfant devrait murmurer à son père avant de mourir : «Mon père, laissez donc cet homme qui ne peut rien pour moi; c’était à vous de me donner la santé quantl-vous m’avez donné la vie! 55 - !
- Si les hommes savaient que le commerce des femmes est l’origine principale de la mortalité des enfants qu’ils ont plus tard, ils y regarderaient à deux fois avant de perdre leur jeunesse dans des plaisirs dont les conséquences sont si funestes à ceux qu’ils doivent le plus aimer.
- Pardonnez-moi si je rappelle ici des souvenirs douloureux. Peut-être quelqu’un d’entre vous a-t-il perdu un enfant, et j’estime que ce n’est pas pour une des causes que je viens d’indiquer, mais il faut que je m’adresse aux jeunes gens qui se sentent l’appétit pour tous les plaisirs et le satisfont. Ce n’est pas de leur fortune, ce n’est pas de leur considération qu’ils payent les amours auxquelles ils se livrent cle 20 à 35 ans; ils les payent du plus inestimable de tous les prix, la moitié de la vie de leurs enfants !
- Lorsqu’on sera bien persuadé que les mariages tardifs, le commerce des amours vénales, de l’adultère, la vie en concubinage avec des femmes âgées sont la principale cause de la mortalité des enfants et de la stérilité de la femme épousée trop tard, on sera bien près de trouver les moyens d’empêcher la décroissance continue et permanente de la population.
- Il y a lieu de se demander pourquoi, dans notre pays, il y a des mariages tardifs, pourquoi les enfants meurent en has âge en si grande quantité, et pourquoi les enfants de 5 à 6 ans succombent en proportions aussi considérables aux maladies qui les déciment. En cherchant bien les causes pour lesquelles on se marie tard chez nous et pour lesquelles les enfants sont prédisposés à mourir dans leur premier âge ou dans leur jeunesse, je ne vois qu’une seule explication : c’est la prostitution. Si l’homme, en effet, reste célibataire de 25 à 35 ans, s’il ne se marie point, et s’il s’épuise, c’est qu’il trouve à sa portée la prostitution facile, commode, et offrant une apparence de sécurité.
- Dans tous les pays où la prostitution existe, où elle est réglementée, les mariages sont plus tardifs. Dans notre pays la prostitution est réglementée depuis 1825. Elle l’était antérieurement, mais pas d’une façon complète. Napoléon l’avait réglementée d’abord pour l’usage de ses soldats.
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- Ce ne fut qu’en 1826 que le duc Decazes établit les lois de police qui règlent en France la prostitution. Depuis cette époque les mariages ont été plus tardifs. Je vous ai dit en commençant que l’excédent des naissances sur les décès, qui était en 1825 de 5 p. 0/0, était tombé à 3 et meme à 2 1/2 p. 0/0. Je rapproche les faits et je dis que depuis cfue la prostitution a été réglementée, les mariages sont devenus plus tardifs et l’excédent des naissances sur les décès a commencé à diminuer. Post hoc, ergo propter hoc, ce sont les termes qu’employait jadis la scolastique.
- L’organisation de la prostitution en Angleterre n’existait pas avant 1866, et encore l’organisation n’a-t-elle porté que sur les villes où il y a des ports de mer ou des garnisons. Avant cette époque, le nombre des mariages normaux, féconds, était aussi élevé que je vous le disais tout à l’heure. L’excédent des naissances sur les décès était aussi considérable, beaucoup plus important qu’en France. Le chiffre en était énorme en Ecosse, très-bon dans la vieille Angleterre, moins favorable en Irlande. En Ecosse 1A p. 0/0, c’est le chiffre le plus élevé qu’on ait encore trouvé; il n’a d’équivalent qu’en Danemark, en Suède et en Norwège. En Irlande, 8 p. 0/0 seulement. Je ne puis pas en accuser l’émigration, car il a dû y avoir en Irlande beaucoup moins de vieillards, et tous les vieillards qui meurent à l’étranger sont perdus pour la statistique. Eh bien! depuis que la prostitution a été organisée en Angleterre, la statistique a été faite avec soin et avec persévérance, et il a été démontré que dans les villes où la prostitution a été réglementée, le nombre des mariages a diminué. Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à lire les ouvrages de M. le docteur Newins, de Londres.
- La prostitution est donc en grande partie une des causes pour lesquelles nous nous marions tardivement.
- Je suis obligé d’ajouter que la prostitution est une cause de dépopulation plus certaine que toutes les autres. D’abord, pour ce qui est de la femme, elle la rend stérile. Le seul fait de se livrer à plusieurs hommes dans la journée suffit pour amener fatalement, forcément, la stérilité. Quelques chiffres, et je n’insisterai pas davantage sur cette partie si délicate de mon sujet.
- Les chances de maternité chez les femmes existent dans les proportions suivantes : une mère de famille, épouse d’un homme sain, a 18 p. 0/0 de chances d’avoir un enfant dans l’année; une jeune fdle qui vit en concubinage a 19 p. 0/0 de chances, une de plus que la femme mariée. Je vais vous en donner tout de suite l’explication. Le concubinage se produit d’ordinaire entre un homme jeune qui a des désirs et une femme aussi jeune qu’il la peut trouver, de 18 à 22 ans; or, c’est l’âge où la fécondité est la plus certaine. C’est l’histoire de ce qui se passe dans les campagnes. Vous avez tous vu des paysannes venir à Paris se mettre en service, et au
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- bout de sept à huit mois vous vous êtes aperçus du motif qui les avait poussées à quitter leur pays. Lorsque vous les interrogiez, elles vous disaient qu’elles avaient commis une faute, qu’elles n’avaient succombé qu’une ou deux fois. Les parents, si vous leur écriviez, confirmaient ce qu’elles vous avaient dit. Mais elles étaient dans l’âge ou l’on fait le plus d’enfants. C’est pour cela que, clans le concubinage des campagnes, que j’appellerai volontiers le mariage naturel, la fécondité est plus grande que dans bon nombre de mariages réguliers.
- Les femmes qui se livrent réellement à la prostitution peuvent se diviser en plusieurs groupes : les femmes libres, c’est-à-dire celles qui se livrent à un homme pour une maison de campagne, une voiture, des dentelles, des diamants, ce sont les prostituées libres de la plus haute classe; celles qui viennent ensuite sont celles qui se livrent pour payer une dette, un fournisseur, leur loyer, et enfin celles qui se livrent chaque fois qu’elles ont besoin chargent. Toutes sont moins fécondes que les mères et les concubines : tantôt volontairement : c’est l’avortement cherché; tantôt involontairement : c’est le manque de précautions. Enfin, d’autres deviennent stériles sans en avoir conscience; ce sont celles que la paresse et le besoin poussent à se faire inscrire sur les registres de la police. Eh bien! ces malheureuses ont encore 3 p. o/o de chances d’avoir un enfant. Cela fait une différence avec les chiffres que je vous citais plus haut.
- La prostitution est donc une cause de stérilité volontaire ou involontaire, puisque la statistique démontre que, parmi les prostituées des grandes villes et de province, 3 femmes sur îoo, seulement, ont chance d’avoir un enfant. Enfin les prostituées inscrites sur les registres de la police, celles qui ont un numéro, qui exercent depuis longtemps la profession dégradante que vous connaissez, celles-là ont encore i chance p. o/o d’avoir un enfant dont il serait impossible de deviner le père. Mais cet enfant n’est pas viable, et il est tout à fait exceptionnel qu’il puisse être amené à terme et élevé.
- La prostitution, du côté de la femme, est fatalement une cause de stérilité. Et lorsque les prostituées, les femmes qui ont fait la vie, pour employer une expression moins dure, rentrent dans la vie normale, lorsqu’elles trouvent un homme qui a été dominé par elles, qui s’en est fait une habitude et qui les épouse, ces femmes quelquefois, par hasard, obtiennent un enfant, mais cet enfant ne vit pas; il meurt entre h et 5 ans, du croup, de la méningite tuberculeuse, de la maladie des os. De sorte qu’à supposer qu’une de ces femmes reprenne les habitudes de sagesse et rentre dans une situation normale, il est à peu près certain qu’elle sera stérile ou que son enfant mourra en bas âge.
- A l’homme, la prostitution cause d’autres dommages. Elle est la source de maladies variées, et, lui qui aurait été susceptible d’avoir une nom-
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- breuse lignée, ou bien il devient stérile, ou bien il voit ses enfants mourir dans le premier ou le second âge, c’est-à-dire avant 5 ans. Il s’ensuit donc que la prostitution, en dehors de l’épuisement que produit le commerce répété des femmes, est, du côté de l’homme aussi, une cause réelle d’infécondité et par conséquent de dépopulation.
- Je ne voudrais pas faire le procès à un système religieux qui n’a plus guère de représentants en Europe et qui a réglementé d’une désolante façon la vie des hommes; je ne voudrais pas dire déniai de la Turquie, qui est assez malheureuse en ce moment pour qu’on lui accorde toutes espèces de sympathies, mais la Turquie est le seul pays qui ne donne pas de statistique, qui ne sache pas le nombre de ses mariages et qui sache à peine le nombre de ses naissances, et la Turquie est le premier peuple qui menace de disparaître de l’Europe.
- Je comprends que la Turquie ne fournisse pas de statistique; car si nous avions pu voir comment sa population s’est comportée, si elle augmentait ou si elle diminuait, nous aurions constaté que la Turquie n’a cessé de se dépeupler, et cela pour une seule cause. Je ne dirai pas, ici, à cause de la prostitution (1) et des mariages tardifs, mais parce que c’est un pays dans lequel la loi a organisé la prostitution au seul profit de l’homme sous le nom de polygamie.
- Qu’est-ce que la polygamie? C’est l’union d’un homme avec quatre femmes dont il peut changer un jour sur quatre. Indépendamment de ces femmes, il peut avoir un certain nombre d’esclaves proportionné à sa fortune. Un homme qui a quatre femmes et six esclaves, c’est un homme que la variété'pousse à accomplir l’acte du mariage plus souvent que s’il était marié à une seule femme. Il en résulte pour lui un épuisement certain, fatal. Savez-vous ce que cela donne? Un excédent de filles sur les garçons. De sorte que la polygamie est devenue à son tour une nécessité delà polygamie. Puisqu’il y a beaucoup de filles et très peu d’hommes, il en résulte que du moment où l’on ne peut pas vendre les filles, il faut bien permettre à un homme de se charger de quatre femmes. Si dans les harems il n’y a presque que des filles, les garçons sont souvent lymphatiques et scrofuleux, parce que le père a fait ce que font les jeunes hommes de nos pays placés dans une situation analogue en face de la prostitution libre et réglementée : il s’est épuisé dans le commerce des femmes, et les enfants ont porté la peine des plaisirs du père. L’enfant est moins viable que les enfants des autres peuples, parce que son père s’est usé avant l’âge où il Ta mis au monde.
- La prostitution, organisée en Turquie sous le nom de polygamie, a donné ce résultat. La population turque, après la prise de Gonstanti-
- (1) La prostitution est défendue par le Coran.
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- nople, en i.453, était de 10 millions; elle n’est plus aujourd’hui que de k millions environ. Il n’y a pas eu d’épidémies, de guerres meurtrières , de massacres; les Russes, dans leurs expéditions diverses, n’ont jamais opéré de destruction des femmes et des enfants qui puisse expliquer cette décroissance.
- C’est parce qu’il y a plus de filles que de garçons et un excédent de décès sur les naissances que cette dépopulation s’est produite. Le jour où les Turcs auront un intérieur normal et une seule épouse, ils auront plus cl’enfants et les élèveront avec plus de facilité. Le jour où la polygamie aura disparu, vous aurez un excédent des naissances sur les décès, l’augmentation de la population reprendra son cours et la Turquie se repeuplera, comme l’ont fait les Arméniens et les Grecs, peuples qui sont sous la domination turque et chez lesquels la polygamie n’existe pas.
- Voici deux preuves qui sont suffisantes : la première établit que la prostitution fait les femmes stériles et qu’elle épuise l’homme; nous avons en second lieu l’exemple de la Turquie qui nous démontre que la prostitution réglementée au seul profit de l’homme ou polygamie est une cause de dépopulation.
- J’ajouterai encore, à propos de la prostitution, qu’il faut combattre par tous les moyens, qu’après avoir été une cause de mariages tardifs, elle en devient un résultat. Saisissez bien cela. S’il y a tant de femmes dans des magasins qui se livrent à ce commerce, c’est parce qu’aucune d’elles n’a pu trouver un homme pour les épouser. L’homme qui devait se marier avec elle est dans un autre magasin; il vit en concubinage avec une femme, le plus souvent plus vieille que lui, qui ne fait pas d’enfants. Si cet homme s’était marié avec la femme jeune, vous auriez eu des chances meilleures de progéniture, et de leur fait la dépopulation n’existerait pas.
- La prostitution, engendrée par le célibat, par le mariage tardif, vous le voyez, forme avec le mariage tardif un grand cercle vicieux. La prostitution cause les mariages tardifs, et les mariages tardifs à leur tour encouragent la prostitution.
- Toutes les catastrophes du globe sont soumises à des lois, c’est-à-dire que toutes les grandes catastrophes sont le résultat d’une déviation -d’une loi naturelle. Eh bien! s’il nous est possible de démontrer que la prostitution est une déviation d’une loi naturelle qui vicie d’autres lois naturelles, et quelle est en définitive un mal que l’on pourrait éviter si l’on suivait les lois de la nature, on aura plus fait pour combattre la prostitution que n’ont pu faire les généreux efforts de la société protestante dont j’ai parlé tout à l’heure. A grands frais, au prix de grands sacrifices, elle a ouvert un refuge, à l’exemple de celui qui existe en Suisse, pour arracher les
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- femmes à la prostitution. Mais le mal est au-dessus des forces mêmes de la charité, si inépuisable qu’elle soit à Paris.
- Jusqu’à ce jour on a fait fausse route en attaquant la prostitution, et en l’attaquant par la femme et par la charité. Aujourd’hui il faut changer de système, il faut dire à l’homme: C’est toi qui es la cause de la prostitution, et c’est toi qui en portes la peine, par ta santé perdue, par ta femme qui est stérile ou par tes enfants qui meurent avant l’âge. C’est une partie de la vie de tes enfants que tu sacrifies en te livrant à des plaisirs sans but et sans résultats!
- Vous me demanderez pourquoi nous luttons contre la prostitution et pourquoi nous nous inquiétons de la dépopulation des Etats; quel intérêt nous pouvons avoir à ce que les Etats ne se dépeuplent pas? Nous voyons, il est vrai, par l’histoire que des Etats ont disparu, sans que pour cela le progrès ait cessé de continuer sa marche. On pourrait donc prendre son parti en philosophe. Mais je ferai intervenir ici la question de sentiment après avoir traité la question scientifique, et c’est parla que je termine.
- Volney, l’auteur des Ruines, a dit : «Les nations, comme les hommes, naissent, grandissent, périclitent et meurent. 55 II aurait pu ajouter: Elles meurent lorsque les Etats se dépeuplent , lorsque l’on peut dire comme le poète : «Rome n’est plus dans Rome, Athènes n’est plus dans Athènes!»
- Les hommes illustres, les hommes de paix, les hommes humains qui, hier encore, faisaient retentir une grande enceinte de paroles de paix universelle, pensent peut-être que nous pourrons éviter le sort des nations de l’antiquité. Soit. Ils espèrent sans doute que les efforts réunis des savants empêcheront à tout jamais de grandes nations telles que la France, l’Allemagne, la Russie, de disparaître comme ont disparu tant d’autres peuples. Libre à eux de songer à la possibilité de la trêve universelle et d’en préparer à l’avance le contrat. Mais nous, qui connaissons mieux la nature de l’homme, ses besoins et ses passions, nous croyons à la fatalité de la guerre. Les nations, comme les hommes, sont rivales; elles ont à se disputer le commerce, l’industrie, l’agriculture, cette nourriture des peuples comme le pain est la nourriture des hommes. Il y aura toujours un moment où la dispute s’aigrira et où il faudra descendre.... que clis-je? monter sur les champs de bataille, car il y aura longtemps encore une suprême grandeur à verser son sang pour sa patrie.
- Alors, si nous ne voulons pas que Paris, cessant d’être un astre, devienne le satellite de quelque ville allemande, Leipzig, Francfort ou Berlin, si les citoyens de ces villes ne veulent pas céder l’hégémonie de l’Europe à Moscou, si les Moscovites à leur tour ne veulent pas que leur Kremlin tombe aux mains de je ne sais quels peuples féconds sortis de l’extrême Orient et qui n’ont pas encore d’histoire, réfléchissons; ce n’est pas parce que des mères d’élite auront donné naissance à de grands savants, de
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- grands artistes, que les peuples échapperont à l’invasion, à la servitude, à la mort! mais plutôt parce qu’il sortira des entrailles de la nation, depuis la femme du patricien jusqu’à la plus humble paysanne, des générations d’enfants pour faire des générations de soldats.
- La séance est levée à 4 heures.
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 30 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LE CHOIX D’UN ÉTAT
- AU POINT DE VUE HYGIÉNIQUE ET SOCIAL,
- PAR M. PLACIDE COULY,
- ANCIEN MEMBRE DE LA COMMISSION DU TRAVAIL DES ENFANTS DANS LES MANUFACTURES.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. de Heredia, membre du Conseil municipal de Paris.
- Assesseurs ;
- MM. le Dr Girault, médecin des bureaux de bienfaisance ;
- Alfred Lamouroux, membre du Conseil municipal de Paris;
- Marié-Davy, directeur de l’Observatoire de Montsouris; le D‘ de Pietra-Santa, secrétaire-fondateur de la Société française d’hygiène.
- La séance est .ouverte à 2 heures.
- M. Placide Couly :
- Mesdames, Messieurs,
- Merci, tout d’abord, pour rhonneur que vous voulez bien faire à la Société française d’hygiène, et surtout à son humble interprète de ce jour, d’assister aux conférences qu’elle a cru de son devoir d’organiser.
- La Société française d’hvgiène a eu à cœur de prendre sa part des luttes pacifiques; elle a voulu témoigner de ses sentiments, de son amour pour le bien, et, forte de son principe, forte du but humanitaire quelle poursuit et qu’elle serait si heureuse d’atteindre, forte, enfin, de
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- l’élan mutuel qui, les guidant vers l’avenir, pousse dans les bras les unes des autres toutes les nations du globe, elle a fait appel à toute votre bienveillance et elle se félicite cle pouvoir s’entretenir quelques instants avec vous.
- Le but que poursuit la Société française d’hygiène, vous le connaissez, Mesdames et Messieurs; nous ne tendons à rien moins qu’à augmenter de plus en plus la durée moyenne de la vie et à assurer à l’homme le complet développement de ses facultés intellectuelles, physiques et morales, par l’application d’un mode d’hygiène rationnel, essentiellement pratique et compréhensible pour tous.
- Des voix plus autorisées que la mienne, des voix éloquentes et toujours applaudies, vous ont fait et vous feront connaître quels ont été nos efforts, et elles vous diront quels sont nos résultats.
- « Aide-toi, le ciel t’aidera,» telle pourrait être la devise de notre Société.
- il est temps que l’on s’habitue à savoir être libre; les maillots sont faits pour les enfants, et non point pour les hommes; les faibles seuls marchent tenus en laisse; et de même que l’enfant qui, échappé à la protection maternelle, est tout joyeux, en dépit même des quelques petits faux-pas qu’il peut faire, de se sentir marcher seul et de voir que l’on sourit à ses premiers essais, de même les sociétés qui se fondent, loin d’user leur influence et leur temps à solliciter les attaches plus ou moins officielles du pouvoir, devraient êtres hères de lutter et s’estimer heureuses de voler de leurs propres ailes.
- Est-ce là de l’orgueil? Non; c’est de la dignité.
- Ce n’est pas que l’intervention du gouvernement surtout — quand c’est un gouvernement qui, comme celui que nous avons le bonheur de posséder à cette heure, n’a pour but unique que le bien général — ne soit digne de reconnaissance et cl’estime; au contraire, on ne saurait assez se féliciter de rencontrer au pouvoir des hommes toujours prêts à seconder, à faciliter les bonnes intentions de tous les citoyens; mais on ne saurait trop aussi s’habituera ne compter que sur soi et, fort de sa conscience, à ne pas craindre de prendre sa part de responsabilité lorsque l’on a la louable ambition d’avoir sa part de gloire.
- A l’Etat, au pouvoir, la protection, l’encouragement et l’exemple.
- Aux individus, l’initiative et les efforts.
- En un mot, l’Etat doit être le flambeau qui éclaire, et non la chaîne qui retient.
- Cette haute vérité économique et morale, cette vérité qui renferme en elle l’avenir, cette vérité, nul mieux que le Dr de Pietra-Santa ne saurait, je le répète, la faire jaillir, la rendre éclatante à vos yeux, et lorsque vous l’aurez entendu, lorsque, après vous avoir si vivement inté-
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- ressé, en parlant des hospices marins, à ces pauvres souffreteux, à ces déshérités du sort qui apportent avec eux en naissant le germe des maladies cruelles qui doivent, pour ainsi dire, à leur aurore, les conduire à la mort, et que cependant la science, inspirée par l’humanité, parvient à faire sourire quelquefois encore à la vie, lorsque, dis-je, il vous aura initiés aux secrets de sa force et de ses succès, vous reconnaîtrez aisément avec lui que, si le bien doit être sans cesse parfaitement accueilli de quelque côté qu’il vienne, le bien, pour les natures viriles, pour les natures dévouées à leurs semblables, le bien que l’on fait a toujours un bien plus grand prix que le bien qu’on reçoit.
- Pour moi, Mesdames et Messieurs, j’aurai l’honneur, si vous voulez bien me le permettre, de vous dire quelques mots sur le choix d’un étal. Nous parlerons du travail, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus digne, de plus vital, de plus fécond dans ce monde.
- Trois éléments principaux, vous ne l’ignorez pas, sont appelés à concourir à la prospérité morale et matérielle d’un peuple : la religion, la fortune, le travail.
- En parlant de religion, loin de moi la pensée de parler de telle ou telle église , de telle ou telle secte.
- De même que la liberté de conscience restera comme la plus belle conquête de l’esprit humain, de même la mise en pratique de la tolérance, dans la plus digne, dans la plus large acception du mot, sera l’éternel honneur de notre époque.
- Je parle de la religion du cœur, de la religion de l’âme, de cette religion qui, nous élevant vers les régions supérieures, habitue l’homme à se rappeler que, si fort qu’il puisse être, il existe au-dessus de lui une force bien autrement puissante que la sienne; je parle de la religion qui fait aimer l’humanité, qui fait chérir la famille, de la religion qui place la satisfaction intime du devoir accompli au-dessus de tous les biens, de la religion qui forme des hommes intelligents et libres et non de celles qui ne voudraient que des êtres abâtardis et serviles; je parle de la religion enfin, qui, nous tenant aussi éloignés du fanatisme musulman que des superstitions sanguinaires de l’Espagne de Philippe II, nous démontre que si les sociétés livrées au fanatisme sont d’avance condamnées à périr, il en serait aussi bientôt de même des sociétés qui, dans leur fort orgueil, ne glorifieraient que la matière, et nous prouve que les nations vraiment florissantes, les nations vraiment durables sont celles qui, sachant allier l’expansion du libre arbitre à la reconnaissance due à celui qui peut tout, ne séparent jamais l’homme de Dieu.
- Mais si la religion bien comprise est la source intarissable de l’élévation morale et de la dignité humaine, si elle est la force qui console, est-elle bien, réduite à elle-même, la force qui produit?
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- La résignation aux malheurs dont on peut être frappé est certes une bien noble chose, mais agir vaut mieux encore, et puisque Dieu lui-même a fait de la lutte ici-bas l’un des premiers devoirs, l’une des premières conditions de la vie, où donc trouver la force nécessaire, je ne dirai point pour parer aux souffrances individuelles dont chacun de nous est plus ou moins menacé, mais pour triompher de ces calamités publiques qui mettent parfois des nations entières à deux doigts de leur perte?
- Est-ce dans la fortune?
- A ce mot magique, la fortune! qui ne serait pour l’affirmative, qui oserait douter de la puissance de l’or? L’or ne peut-il pas tout ici-bas? C’est le levier avec lequel nos Archimèdes soulèveraient le monde. L’or, voilà le maître, le souverain; que dis-je? le souverain, voilà le dieu du jour, et quel dieu!... Certes, si l’on jugeait des vérités fondamentales d’un culte au nombre de ses adeptes, toutes les religions réunies ne seraient que des erreurs auprès de la religion de Plutus. Et si l’image d’une divinité se proportionnait jamais à ses adorateurs, quelle idole ne nous faudrait-il pas! Ce ne serait plus seulement le modeste veau d’or que l’on adorerait aujourd’hui; ce serait, pardonnez-moi la comparaison, ce serait un mastodonte!
- Oui, la fortune esi une force, une puissance même, quand toutefois elle n’est pas un écueil. Je m’explique :
- La fortune, qui berce nos oisifs; la fortune, qui se borne à varier nos plaisirs, à servir nos vanités; la fortune qui fait naître l’orgueil enté sur la sottise, qui multiplie à l’infini l’âne du fabuliste; la fortune qui donne à certains hommes qui ne sont rien l’infatuation si ridicule du soi; la fortune qui porte leur insolence suprême à tout mépriser à côté d’eux; la fortune enfin, qui, troublant la raison comme elle abaisse l’âme, fait dire à quelques privilégiés, à quelques parvenus : ccPlace, faites-moi place, je suis riche! » cette fortune est un écueil, un abîme!... Elle habitue à faire de l’or une divinité et propage cette erreur aussi funeste qu’antiéconomique, cette erreur qui consiste à se persuader que la richesse est le moteur unique de la vie sociale, lorsqu’elle n’en est que le simple auxiliaire , que le facile agent.
- La fortune utile, Mesdames et Messieurs, vous le savez tous comme moi, la fortune utile est celle qui fait le bien, et non celle qui fait le mal; la fortune utile est celle dont les Lariboisière, les Richard Wallace et les Gochin font un si noble usage; la fortune utile est celle qui, sous l’impulsion des Mallet frères, des Laffite ou des Rothschild, vient en aide à toutes les grandes entreprises qui sont l’honneur d’un siècle et qui, loin d’énerver, de démoraliser les hommes dans une luxueuse mollesse, se fait une gloire de centupler l’activité humaine.
- Mais, ne l’oublions pas, si considérable que puisse être la richesse,
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- si intelligent, si digne que puisse être l’eruploi qu’on en fait, la richesse n’est point inépuisable; les mines les plus riches verraient finir leurs filons si on se bornait à extraire sans cesse, sans jamais reproduire. C’est la reproduction qui est tout; et cette reproduction, qui l’assure, qui en multiplie les effets, qui la rend inépuisable et fertile? Le travail.
- Le travail, voilà la vraie puissance, voilà le moteur même. Le travail vivifie, le travail régénère. Si, comme nous l’avons vu, la fortune sans le travail s’épuise, le travail même sans la fortune ne s’épuise jamais; il est famé de tout. Et de même que le travail relève et grandit l’homme qui, pour surmonter l’adversité, pour vaincre la misère, n’en appelle qu’à son intelligence et à ses bras, de même le travail ranime et rend à leur force, à leur dignité première, les nations qui, bien que courbées sous les coups du malheur, ne désespèrent jamais d’elles-mêmes et ont foi dans l’avenir.
- Que d’exemples ne pourrait-on pas citer de la puissance réparatrice du travail ! Mais un seul suffira.
- Certes, nul n’oserait se complaire à rappeler des jours néfastes et plus que douloureux pour nous; mais il est bon de ne pas oublier; il est sage, il est utile au contraire de savoir se souvenir, et lorsqu’on songe à ce qu’était devenu Paris, il y a si peu de temps encore, et qu’on le voit ce qu’il est aujourd’hui, il est permis d’être ému au grand enseignement qu’il nous donne.
- Qui n’a pas vu Paris pendant le siège, qui ne l’a pas vu surtout après la guerre ne saurait jamais comprendre à quel point est merveilleuse la transformation à laquelle nous avons assisté.
- Pendant le siège, et ici je serai bref, pendant le siège, Paris s’était tout entier replié sur lui-même. Ce n’était plus alors la Babylone moderne, ainsi qu’on l’appelait, ce n’était plus la Babylone ouvrant toutes ses portes aux étrangers avides de luxe et de plaisirs; c’était la ville majestueuse et sombre, la ville qui, si terrifiée qu’elle pût être par nos désastres, n’avait plus qu’une pensée, n’avait plus qu’un seul but, rendre l’honneur au drapeau de la France et qui, résignée à toutes les douleurs, à toutes les misères, était prête à tout souffrir, tout, excepté la honte; c’était la ville, enfin, qui, après avoir été Athènes, avait voulu prouver par un effort suprême quelle savait aussi être Sparte et qui désormais, pour tout délassement, pour tout spectacle n’avait plus que le cortège désolé et sublime de nos mères, de nos femmes et de nos enfants attendant des journées entières sans se plaindre le dernier morceau de pain qui nous restait, et qui, pour tout orchestre, pour tout concert, n’entendait plus que le canon.
- Après le siège, c’était bien pire encore! Une lueur, une aurore brillait du moins sur Paris pendant le siège, c’était la lueur de l’espoir; tandis qu’après, l’incendie seul l’éclairait; et cette ville immense, cette ville si
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- animée, si riante et si belle, Paris n’était plus qu’une nécropole sans fin, clans laquelle les Parisiens eux-mêmes ne rentraient que saisis d’épouvante et de douleur, et d’où les étrangers paraissaient ne pouvoir jamais s’éloigner assez vite.
- Et aujourd’hui, Paris rayonne, Paris a retrouvé ses plus beaux jours, Paris est tout en fête. Et à qui est due, on ne saurait assez le redire, à qui est due cette transformation merveilleuse, je me plais à la qualifier de nouveau ainsi, à qui est due cette transformation, si ce n’est au travail? Oui, c’est au travail, et lorsqu’à la voix du Washington français, lorsqu’à la voix de notre grand et vénéré citoyen, lorsqu’à la voix de Thiers la France régénérée s’est sentie renaître au courage et à l’honneur, Paris s’est ranimé à son tour, Paris a travaillé et Paris, que chacun, il y a quatre ou cinq ans à peine, fuyait comme on fuit une ville pestiférée et maudite, Paris, oh! c’est bien là la revanche bénie, la revanche féconde, Paris voit le monde entier revenir dans son sein et proclamer sa ville une fois encore reine par le génie, reine par le travail !
- Aussi qui n’aimerait le travail, qui ne se ferait un devoir de l’honorer, de le bénir? Et je vous le demande, Mesdames et Messieurs, s’il est un lieu où le travail puisse être dignement honoré, s’il est un lieu où il doive recevoir nos hommages, n’est-ce point dans ce palais de l’industrie où toutes les nations de la terre semblent s’être donné rendez-vous, pour y consacrer par le travail la sainte alliance des peuples et constituer, en réunissant leurs merveilles, la plus belle exposition du monde.
- Ne soyons pas injustes; certes, on peut sans chauvinisme, sans sotte vanité, comme sans vain orgueil, se montrer fier et heureux de l’Exposition universelle que nous admirons aujourd’hui; elle témoigne de progrès réels dans bon nombre de branches de l’activité humaine, et si l’étranger peut être à juste titre émerveillé des chefs-d’œuvre de tous genres exposés par nos industriels , de même l’industrie française ne saurait oublier, sans s’exposer à descendre du rang qu’il est de son honneur, aussi bien que de son intérêt primordial, de tenir, de même, dis-je, l’industrie française ne saurait oublier d’examiner les magnifiques produits de ses rivaux et de s’inspirer des procédés et des moyens nouveaux dont ces éminents industriels disposent.
- Mais je le répète, ne soyons pas injustes : si l’Exposition universelle de 1878 est vraiment admirable; si la multiplicité, la variété infinie de ses magnificences, de toutes ses splendeurs sont de nature, pourquoi 11e le dirait-on pas, à donner le vertige du beau, ne l’oublions point, l’Exposition universelle de 1867 était fort belle aussi, elle brillait à plus d’un titre, et MM. les exposants d’alors pouvaient être fiers et heureux, à aussi bon droit que le sont MM. les exposants d’aujourd’hui, du mérite et de la valeur de leurs œuvres. Toutefois, une tache faisait ombre, en 1867, à ce
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- soleil cle l’industrie humaine, et c’est l’absence de cette ombre, de cette tache qui donne à l’Exposition actuelle un prix inappréciable à mes yeux, qui la rend si parfaite; je veux parler de l’heureuse absence de l’exposition des fameux canons Krupp.
- Des canons Krupp, des engins de guerre au milieu d’une exposition des travaux de la paix ! Ce qui tue, ce qui détruit, à côté de ce qui fait vivre et féconde !... Oh! qui ne se les rappelle, qui ne les voit encore ces canons monstrueux flanqués à l’entrée du parc de l’Exposition universelle cle 1867, ainsi cpie des chenilles gigantesques venues là pour obscurcir, pour dévorer les fleurs! Mystérieux sphinx du Nord, énigme redoutable, dont le mot sinistre ne devait nous être que trop tôt révélé et qui semblait dire à la France inconsciente et folle de l’Empire: Livrez-vous à la joie, dormez dans le plaisir, je vous réveillerai!... On nous a réveillés, en efl'et, et nous nous rappelons; mais rassurez-vous, si nous nous rappelons, ce n’est point pour vous rendre le mal, c’est pour faire le bien! Oh! la guerre, la guerre! Si la guerre est chose rigoureusement nécessaire, si la guerre est même chose sainte lorsqu’il s’agit de défendre, de sauver la patrie, la guerre, lorsqu’elle n’est inspirée que par le caprice ou par l’intérêt, la guerre est un crime, la guerre est un fléau. Et s’il est un vœu que chacun doive former, s’il est une prière que tout être créé doive faire, n’est-ce point celle que l’Homère français, que notre Shakespeare à nous adressait, il y a peu de jours à peine, aux souverains dans un discours célèbre?
- Ce que Victor Hugo, poursuivant ainsi l’œuvre si laborieuse, si constante, entreprise par notre grand publiciste, par Emile de Girardin, en faveur de la paix, ce que Victor Hugo disait avec cette hauteur de vue, avec cette magnificence de langage qui n’appartient qu’au génie, il est du devoir des voix les plus faibles, comme des voix les plus inconnues, de le redire à leur tour. Les grandes paroles ne sauraient avoir trop d’écho ; les élans du cœur ne se mesurent pas; il me sera donc permis de m’écrier et vous vous écrierez tous avec moi : «O vous, qui tenez entre vos mains les destinées des peuples; ô vous, qui d’un mot pouvez lancer des armées entières les unes contre les autres, vous qui pouvez faire détruire en un seul jour ce que des siècles ont à peine eu le temps de former, écoutez la voix de l’humanité, la voix de la raison. Gardez-vous de donner une fois de plus le sang de vos enfants pour engrais à la terre; donnez-lui, si vous voulez la rendre fertile, si vous voulez quelle soit à tout jamais féconde, donnez-lui la justice, donnez-lui la liberté, donnez-lui le travail!»
- Si l’exemple cpie je viens de vous citer, Mesdames et Messieurs; si cet exemple, que j’oserai, sans crainte, appeler l’exemple cle la rédemption de Paris par le travail, a dû vous convaincre de l’irrésistible puissance des efforts pacifiques d’un peuple qui veut reconquérir l’estime qui lui est due; si les fêtes magiques auxquelles nous venons d’assister sont l’expansion
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- naturelle, la joie immense, l’éblouissement sans nom du travail satisfait; si enfin M. Teisserenc de Bort, le ministre éminent auquel cette magnifique Exposition doit d’être, a pu dire du travail, lors de l’inauguration de l’exposition ouvrière :
- « Le travail, considéré dans les sociétés anciennes comme un signe de servitude et d’abaissement, est devenu, dans nos sociétés modernes, le titre le plus solide, le plus indiscutable à l’estime, au respect de tous, le moyen le (dus efficace de servir son pays et d’arriver à la gloire, n
- S’ensuit-il cle là que le travail lui-même n’ait point de nombreux obstacles à surmonter, de grandes difficultés à vaincre? Non, rien sans peine, et comme dit le poète :
- Tout bonheur est le prix d’un effort sur la terre.
- Et si uous voulions examiner ici la lutte sans fin que le travail a eu à soutenir, si nous tentions de parcourir, étape par étape, ne fût-ce qu’une faible partie du chemin qui sépare le servage proprement dit de l’établissement des jurandes, et qui de la maîtrise conduit jusqu’à nos jours, nous serions effrayés des entraves dont le travail a eu à triompher, et nous demeurerions douloureusement attristés en présence du nombre de malheureux que le travail a faits.
- Oui, de même que la guerre a ses victimes, de même que la loi a ses martyrs, de même le travail a les siens. Quel long martyrologe! ... Et lorsque, en énumérant nos richesses minières, en traversant nos tunnels ou en admirant ces viaducs, ces chemins de fer, ces gigantesques travaux qui ont fait de nos simples travailleurs des hommes dépassant de plusieurs coudées les demi-dieux de la fable, on songe au feu grisou, aux éboulemenls. aux explosions, à ces catastrophes terribles qui engloutissent en un instant les soutiens de milliers de familles, et que l’on voit ceux qui restent, ceux qui survivent, reprendre, sans se plaindre, le travail interrompu et poursuivre leur tâche sans autre but, sans autre avenir pour eux et pour les leurs que le pain quotidien, on est tout ému de profonde pitié et l’on sent l’indignation grandir, lorsque, spectacle trop souvent renouvelé de nos jours, on entend des désœuvrés inutiles ou des exploiteurs sans vergogne se permettre de tourner en ridicule et de chercher à flétrir ce qu’avant tout ils devraient honorer.
- Certes, je ne suis point et ne serai jamais de ceux qui, soit par intérêt, soit par engouement mal compris, voient tout en bien dans les masses et se font les plats adulateurs de ce qu’ils devraient se faire un devoir de signaler et de combattre. Non, je suis de ceux qui ne déguisent jamais la vérité, de ceux qui savent cpie les travailleurs honnêtes ont le même dédain pour la flatterie que pour l’injure et qui ne craignent pas de leur dire: On admire vos travaux; faites que l’on admire aussi votre conduite. Sachez
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- faire garantir tons vos droits, mais remplissez aussi tous vos devoirs. Ne vous bornez pas à être de paisibles, de dévoués citoyens, soyez de plus en plus des hommes d’épargne, d’excellents pères de famille. Commandez le respect, faites rougir ceux qui, n’ayant pour eux qu’un nom trop souvent mal porté, qu’une fortune trop souvent mal acquise, n’en osent pas moins vous appeler avec mépris «le nombre». Faites, dis-je, qu’ils vous appellent les utiles et les indispensables.
- J’ai parlé des victimes, des martyrs du travail; ces victimes, ces martyrs, ce sont souvent des hommes, mais plus souvent encore ce sont des femmes inconscientes, ce sont de malheureux enfants.
- Le remède, je ne dirai pas souverain, étant donné que, quoi que l’on fasse, la souffrance est inhérente à la nature humaine, le remède souverain n’existe pas; mais le remède le plus salutaire, le plus efficace contre les maux sans nombre qu’enfante le travail, quel est-il?
- Ce remède, c’est la science et la liberté pour les hommes; la protection pour les femmes et pour les enfants.
- A la science le soin de lutter de mieux en mieux contre la nature elle-même, en découvrant chaque jour davantage les lois qui la régissent et en mettant à la portée de l’homme tous les moyens de défense, toutes les précautions imaginables dont on peut disposer.
- A la liberté un autre soin encore: celui de mettre à même le patron, comme l’ouvrier, de traiter avec armes égales de leurs droits respectifs, de rester parfaitement indépendants les uns des autres, de n’avoir qu’un lien, celui de l’intérêt commun, et, poursuivant ensemble le même but, celui de la prospérité nationale, celui du bien public, d’être chacun soumis aux mêmes lois, aux mêmes exigences, de façon à ce que, ne pouvant rien l’un sans l’autre, l’ouvrier ne soit pas plus l’esclave du patron que celui-ci ne doit être l’asservi de l’ouvrier.
- Ou je me trompe fort, ou une fois les droits politiques, les droits naturels de chacun et de tous définitivement déterminés et établis, tout l’avenir social sera là. L’entente logique et parfaite et durable entre le capital et le travail, voilà le problème à résoudre. La liberté qui fait des hommes remplaçant le socialisme qui ne fait que des machines, le droit individuel sans cesse respecté sans jamais compromettre en rien le droit de tous, voilà le but que tous les humanitaires, que tous les vrais économistes doivent chercher à atteindre.
- Nous n’examinerons point à cette heure si l’organisation présente du travail est bien tout ce quelle devrait être; nous ne regarderons pas si l’œuvre du législateur est complète et parfaitement juste et égale pour tous, en ce qui concerne les droits des travailleurs et les droits de ceux qui les emploient; nous laisserons ,également dans l’ombre les institutions, les règlements particuliers que telles ou telles industries ont su plus ou moins
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- prendre et développer; nous ne nous arrêterons pas davantage à cette question si utile, si capitale pourtant, à savoir si, soit au moyen d’une caisse de retraite,soit au moyen d’une compagnie d’assurances, il ne serait pas enfin de toute justice de garantir les derniers jours des invalides du travail, comme l’on est déjà parvenu à sauvegarder ceux des militaires et des divers fonctionnaires publics. Un tel examen nous conduirait trop loin, et je craindrais de fatiguer outre mesure ainsi un excès d’attention, un excès de bienveillance extrême dont je m’accuse de n’avoir déjà que trop longtemps abusé. Je me borne, Mesdames et Messieurs, à dire, d’une manière générale, ce qui, selon moi, devrait être, et me permettant d’exprimer ici, en très peu de mots, mon opinion sur la question du libre échange, question qui me parait ne pas sensiblement s’éloigner du sujet que je traite, j’ajouterai qu’elle devrait être, en tant que commerce, en tant qu’industrie, la ligne à suivre, aussi bien par le Gouvernement que par les industriels.
- Le jour n’est pas éloigné et, croyez-moi, ce sera un beau jour, ce sera un jour heureux, celui-là, le jour n’est pas éloigné où les murailles de la Chine tomberont cl’elles-mêmes, où les barrières prétendues protectrices s’écrouleront pour jamais, où les lois de douane, les prohibitions nous paraîtront un rêve, et où les peuples stupéfaits, pour ne pas dire indignés de s’être si longtemps et si volontairement privés des ressources, des bienfaits réciproques dont chaque nation dispose, ne trouveront plus de voies assez ouvertes pour communiquer entre eux et se partager à l’amiable tout ce que Dieu a si bien créé pour tous.
- Une seule chose est à faire pour que ce qui est un bienfait ne puisse point devenir une calamité; une seule chose est à faire pour que le libre échange ne soit point un vain mot et une duperie pour les uns, tandis qu’il serait une réalité, un immense avantage pour d’autres : il suffit que le Gouvernement, mu seulement par l’intérêt public, ce qui malheureusement peut-être, me direz-vous, ne s’est pas excessivement produit à l’époque où, il faut bien l’avouer, le libre échange-a été par MM. les Rouhéristes par trop proclamé à la vapeur; il suffit que le Gouvernement, avant d’ouvrir toutes ses portes à l’entrée des produits étrangers, ait eu le soin de mettre son industrie et son commerce à même de lutter à forces égales avec l’industrie et le commerce des autres nations; il suffit que le Gouvernement se soit assuré de la bonté de l’outillage, qu’il ait multiplié les chemins de fer et les canaux, qu’il ait favorisé de tous ses efforts la production nationale et que, de leur côté, les industriels, loin de s’habituer à se complaire (ce qui est bien un peu, pourquoi ne l’avouerions-nous pas, notre péché mignon), à admirer leurs produits, à les croire indéfiniment supérieurs et de beaucoup aux produits des autres, s’attachent sans cesse à faire mieux, en se rappelant que lorsque, trop plein de confiance dans
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- son mérite, on reste stationnaire, nos rivaux étudient et marchent. Le progrès n’admet point de repos, et s’il est sage de ne point se lancer à l’aventure et de prendre n’importe quel chemin, se croyant toujours sûr d’arriver à temps, comme avait la prétention de le faire M. le lièvre de notre bon La Fontaine, il est bien de ne pas trop imiter la tortue!...
- Donc, vous le voyez, qu’il s’agisse de consommation intérieure ou d’exportation et d’importation, c’est le travail et toujours le travail qui peut tout.
- Mais nous l’avons vu aussi, le travail a ses victimes, le travail a ses dangers contre lesquels on ne saurait assez se prémunir, et si, nous l’avons dit, le meilleur préservatif pour les hommes, c’est la science et la liberté; si, nous tenons à le répéter, nous voulons que les sociétés, comme les individus eux-mêmes, s’habituent à vivre de leurs propres efforts, à voler de leurs propres ailes, nous reconnaissons hautement que pour les femmes inconscientes, comme pour les enfants, c’est l’intervention de l’Etat, c’est la protection permanente, c’est la protection organisée qui est indispensable. «
- Il faut s’être occupé d’industrie, il faut avoir vécu de la vie des ateliers, pour savoir à quel point l’enfance joue un rôle actif et précieux dans la production nationale; il faut s’être occupé d’industrie, il faut avoir vécu de la vie des ateliers pour savoir également de quels abus, de quelle exploitation coupable ces malheureux enfants ont été si tristement l’objet. On se surprend à douter de l’humanité en se rappelant certains faits ; on en viendrait même à regretter, à maudire l’atelier et la prospérité de nos usines et manufactures, si l’on songeait à quel prix cette prospérité s’obtenait. Et pourtant, en y réfléchissant bien, en se rendant compte du véritable état des choses, est-ce bien l’humanité proprement dite que l’on doit accuser. Les industriels, les patrons, les ouvriers eux-mêmes étaient-ils donc des êtres dénaturés, des êtres sans entrailles qui prenaient plaisir à faire souffrir, à dévorer l’enfance? Non, l’homme n’est point cruel par nature. Dieu nous a faits bons; l’intérêt seul nous égare, et si les enfants ont eu tant à souffrir de l’industrie, c’est que l’industrie, subissant les inévitables effets de la concurrence et ignorant les véritables lois de l’économie politique, en était arrivée à ne plus considérer l’enfance que comme un élément dont elle pouvait impunément abuser et qui irait toujours se renouvelant sans cesse. Erreur funeste plutôt que volonté criminelle. Tout s’épuise; l’enfance, dont vous faites un si étrange, un si irréfléchi, un si déplorable abus aujourd’hui, vous fera défaut demain, et vous serez les premiers a demeurer épouvantés et contrits lorsque, voyant le vide se faire autour de vous, vous reconnaîtrez que l’exploitation de l’enfance telle que vous la pratiquiez était aussi inhumaine qu’antiéconomique.
- Toujours est-il que le mal était extrême; il était tel que le pays du
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- laissez-passer, le pays du laissez-faire en fut terrifié, et que l’Angleterre, d’efforts en efforts, de réformes en réformes, de bill en bill, en arriva à transformer du tout au tout le mode de production dans la Grande-Bretagne et qu’on lui doit de voir aujourd’hui l’enfance protégée chez elle, et cela au bénéfice même de la prospérité industrielle, au delà de toute espérance, au delà de toute prévision.
- En France, le mal était, il est vrai, moins grand;, la France était heureusement un peu moins industrielle que sa riche rivale; des populations ouvrières ne disparaissaient point encore, pour ainsi dire, en entier; mais il était cepenclent temps de veiller. Manchester faisait déjà école et peut-être que, le temps et la concurrence aidant, nos départements du Nord n’auraient bientôt plus eu rien à envier à nos voisins d’outre-Manche en tant que destruction en coupe réglée de l’enfance, si, grâce à la courageuse initiative d’un riche industriel, d’un ministre intègre, d’un homme de bien, la loi du 22 mars 1841, sur le travail des enfants dans les manufactures, n’était venue rappeler à l’industrie française que, si le commerce avait ses intérêts, l’humanité avait aussi ses droits.
- Mais si le ministre Gunin-Gridaine avait fait chose à jamais honorable pour lui, s’il avait fait chose éminemment utile en proposant et en faisant adopter la loi du 22 mars 18/11, il lui avait été naturellement impossible d’arriver à la perfection d’un seul coup, et sa loi, qui n’atteignait que les usines à feu continu ou les manufactures occupant vingt ouvriers au moins réunis en atelier, et qui confiait à une inspection purement gratuite le soin de veiller à l’exécution des conditions prescrites, ne devait point tarder à présenter des lacunes regrettables dans ses dispositions législatives et à faire naître des défaillances sensibles dans le mode de surveillance établi.
- Les clemi-mesures sont rarement fécondes; le mal a beau ne pas être un phénix, bien loin de là, il n’en renaît pas moins beaucoup trop facilement de ses cendres. Il faut l’attaquer jusque dans sa racine, si l’on ne veut point qu’il se reproduise sans cesse; et ce n’était point en s’en tenant à un nombre insignifiant d’ateliers, en s’en rapportant au zèle désintéressé et plus ou moins soutenu de quelques esprits dévoués, de quelques hommes charitables, que l’on devait raisonnablement pouvoir espérer déraciner d’une manière efficace et durable les habitudes mercantiles qui faisaient de l’enfance une chose, pour y substituer les règles de la raison et de l’humanité.
- M. Cunin-Gridaine fut le premier à s’apercevoir des défauts de la loi. Il avait planté les jalons; il voulut agrandir le chemin et, dès les premiers jours de l’année 1848, il avait proposé une nouvelle loi qui, instituant une inspection salariée, faisait enfin entrer la question dans la voie essentiellement pratique, dans la voie féconde en heureux résultats. Mal-
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- heureusement, —et l’on devait en avoir longtemps la preuve encore, — le Lien se produit avec de bien autres difficultés que le mal; les événements politiques ne permirent pas que la loi votée par la Chambre des pairs, le 21 février 18/18, put être présentée à la Chambre des députés, et l’Empire, malgré bon nombre d’efforts individuels renouvelés auprès de lui, l’Empire, malgré le rapport on ne peut plus remarquable de M. le baron Dupin à la Chambre des pairs, rapport constatant que dans les départements de l’Eure et de la Seine-Inférieure, par exemple, pour 1,000 jeunes gens de vingt ans reconnus propres au service militaire, 1,052 et 1,078 étaient rejetés comme rabougris, difformes ou débiles, l’Empire, en dehors de quelques tentatives isolées et manquant de l’esprit d’ordre, de l’esprit de suite, je n’ose dire de la volonté, du bon vouloir qui seuls font réussir, l’Empire laissa inachevée et dans l’ombre une loi de laquelle dépendait cependant tout l’avenir de nos futures générations ouvrières.
- On semblait prendre plaisir à s’agiter dans le vide; on multipliait les enquêtes et, comme si l’on eût désiré, pour ainsi dire, ne jamais aboutir, la seule mesure efficace, la seule possible, l’organisation d’une inspection salariée restait toujours en oubli.
- Bien peu d’argent cependant eût suffi pour faire beaucoup de bien !
- Dans un rapport général que j’eus à adresser sur la question, en 18 5 g, et dans lequel j’avais dû constater les heureux effets obtenus par l’inspection salariée en Angleterre, je crus de mon devoir de dire : «Consacrez une partie du budget à la surveillance éclairée de l’enfance, et, pour quelques pièces d’or que vous aurez semées, vous ferez d’une population rachitique et dépravée des hommes valides et moraux. »
- Mais, que voulez-vous, là où les millions naissaient comme par enchantement, là où, sur un signe, des sommes considérables étaient votées pour de simples courses de chevaux, on persistait à ne rien trouver pour assurer la protection du travail de l’enfance. Certes, nul de nous ne le contestera, l’amélioration de la race chevaline est chose utile et méritoire en soi, et lorsque le «tout Paris », pour me servir d’une expression consacrée, honore de sa présence et de ses vivats les rapides vainqueurs du turf, il peut être de suprême bon ton de se montrer radieux en revenant de la Marche ou d’Auteuil. Peut-être penserez-vous, il est vrai, que, pour être bipède notre race peut bien n’en avoir pas moins aussi une certaine valeur; peut-être me direz-vous que les courses que l’homme a, à son tour, à faire ici-bas ne sont point toujours ni des plus faciles, ni des plus agréables, et que l’espèce qui produit les Jacquard, les Lamartine et les Cuvier pourrait bien ne pas être sans quelques titres aux faveurs prodiguées à la race des Thurio ou des Gladiateur.
- Mais ne récriminons pas; élevons la question. Ne faisons point de la critique; faisons de l’enseignement; occupons-nous delà loi du 19 mai
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- 18 y 4, sur le travail des enfants et des filles mineures employés dans l’industrie.
- Cette fois, enfin, c’est un progrès réel, un progrès notable qui s’annonce; le travail va grandir, l’enfant pourra devenir homme! De meme que le suffrage universel de la République de 18Z18 venait remplacer l’électorat censitaire de la monarchie de Juillet, de même la loi égalitaire du ig mai 1874, qui atteint tous les ateliers indistinctement occupant des enfants, à l’exception, bien entendu, de l’atelier de famille, dont le seuil, en tant que travail, reste toujours sacré, laisse-t-elle loin derrière elle la loi du 22 mars 18/ti, qui ne procédait que par catégories.
- Avant d’être fait à la vie d’atelier, qui doit être la sienne, avant de devenir un homme, avant de pouvoir veiller à sa santé et sauvegarder par lui-même ses propres intérêts, l’enfant qui travaille dans les manufactures a surtout trois écueils à redouter : l’excès de travail qui l’atrophie avant l’âge, le défaut d’instruction qui le démoralise, certaines industries dangereuses qui le tuent.
- Ces écueils, la loi du ig mai 187/1 les met à nu et aide à les franchir.
- La loi du 1 g mai 187/1 présente bien, on ne saurait le taire, quelques lacunes encore; la loi du îg mai 187k se ressent bien du trop de précipitation avec laquelle, de crainte de voir la question de nouveau à tout jamais enfouie, elle a dû être votée; le texte de quelques-uns de ses articles peut bien ne pas avoir toute la clarté désirable; des conflits peuvent en être la conséquence, et l’on peut regretter certaines exceptions permettant aux femmes et aux enfants le travail de nuit, là où, selon nous, il devrait être rigoureusement interdit; mais, enfin, telle qu’elle est, la loi qui régit présentement le travail des enfants dans les manufactures n’en constitue pas moins un immense bienfait, et, si dans les détails quelques modifications législatives, modifications qui feront en temps opportun l’objet d’un travail spécial, me paraissent indispensables, l’honorable promoteur de la loi, M. Ambroise Joubert, ainsi que son éloquent rapporteur, M. Eugène Talion, 11’en ont pas moins fait œuvre considérable et essentiellement humanitaire.
- Un point capital entre tous placera surtout la loi du ig mai 187/1 au rang des mesures protectrices à jamais utiles et à jamais fécondes : c’est celui qui sauvegarde le travail des filles mineures, comme il protège le travail des enfants,
- La loi du 22 mars 18 41 restait muette à l’égard de ces pauvres jeunes filles placées, pour ne pas dire parquées, dans ces maisons travaillant pour l’exportation où, à l’époque des commandes, on paraît complètement ignorer qu’il existe une nuit pour se reposer des trop longues fatigues du jour et où, sans souci du lendemain, on épuise, pour les besoins du moment, ce qui aurait le plus besoin de vivre.
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- J’avais été si douloureusement impressionné à la vue de pauvres jeunes fdles phtisiques travaillant dans les modes ou dans les fleurs et qui, s’éteignant presque toutes au printemps de leur vie, paraissaient se dépouiller de leurs fraîches et naturelles couleurs pour en parer les rubans ouïes fleurs artificielles que leurs doigts arrangeaient ou faisaient naître, que, dans un rapport remontant à i852, j’appelais l’attention de qui de droit sur la nécessité absolue de visiter les ateliers de femmes et de leur accorder la protection de la loi. Ce vœu est aujourd’hui rempli. La loi protège tout ce qu’elle doit protéger et, une bonne inspection aidant, les fruits de cette excellente mesure ne se feront pas attendre. J’ai dit : une bonne inspection aidant, et j’insiste.
- La loi, en instituant quinze inspecteurs divisionnaires pour toute la France, a voulu établir un principe et non dire que ces quinze inspecteurs divisionnaires subiraient à eux seuls pour assurer la complète exécution des mesures édictées. La loi a si bien compris que, si dévoués qu’ils puissent être, les inspecteurs divisionnaires seraient forcément impuissants à atteindre le but, qu’elle a institué, pour les aider dans leur mission de surveillance, des commissions locales gratuites et qu’elle invite les Conseils généraux à nommer clés inspecteurs départementaux salariés par les départements.
- Les commissions locales peuvent rendre de précieux services. Que chacun, imbu de l’importance morale de ses attributions; que chacun, animé par le désir d’être utile, multiplie ses efforts; qu’on n’examine pas si les ouvriers de la dernière heure sont, je ne dirai pas aussi bien payés cpie ceux de la première, ce qui, nous reportant à dix-huit siècles loin de nous, à l’époque du Christ, pourrait ne nous paraître que parfaitement juste, mais s’ils ne sont pas les seuls récompensés, quand les services multipliés et pénibles de la première heure sont parfois demeurés si complètement en oubli, que les commissions locales s’élèvent au-dessus des questions personnelles, quelles dominent de toute la hauteur du dévouement à la cause publique l’intérêt mesquin privé-, qu’elles veuillent enfin prendre leur part clans l’œuvre protectrice que l’Etat a entreprise, et elles auront bien mérité de la reconnaissance des travailleurs, elles auront bien mérité d’elles-mêmes.
- Mais on ne doit point se le dissimuler, si grand qu’il soit, le dévouement a des bornes; les plus forts ont leurs moments de faiblesse, et vous ne serez jamais en droit d’attendre de personnes ne remplissant que des fonctions entièrement gratuites ce que vous seriez parfaitement en mesure d’exiger de fonctionnaires honorablement rétribués par vous. Le législateur ne s’y est pas trompé, et c’est à cet effet que la loi a, ainsi que nous venons de le voir, autorisé les Conseils généraux à nommer et à rétribuer des inspecteurs départementaux appelés h concourir, de leur côté, à la surveillance
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- jugée indispensable pour assurer au travail des enfants une protection efficace.
- Donc, augmenter autant que faire se pourra clans toute la France le nombre des inspecteurs départementaux chargés de concourir à l’exécution de la loi sur le travail des enfants et des tilles mineures employés dans l’industrie, voilà le moyen le plus sûr, le plus indiscutable, de répondre à la pensée essentiellement humanitaire, essentiellement sociale, qui a inspiré l’Assemblée nationale lorsqu’elle a discuté et voté la loi qui nous occupe.
- Les Conseils généraux de tous les départements de la France ont-ils déjà à cette heure organisé une inspection suffisante du travail des enfants et voté les fonds nécessaires à leur fonctionnement? Nous ne le pensons pas, et nous n’étonnerons sans doute personne, pas même M. le rapporteur de la commission supérieure du travail des enfants, pas même M. le sénateur Dumas, lorsque nous avouerons cpie nous avons tout lieu de craindre qu’il n’existe encore certaines localités, nous ne dirons pas où la loi du i q mai 187/1 ne soit pas suffisamment appliquée, mais même où elle ne soit pour ainsi dire tout à fait inconnue. Nous ne saurions heureusement pas en dire autant du département de la Seine. Là, le Conseil général a donné l’exemple; là, l’initiative la plus louable; là, les votes les plus généreux sont venus témoigner d’une sollicitude constante, d’un intérêt sans limite pour les fds du travail, pour les populations ouvrières.
- L’inspection du département de la Seine fera école; c’est d’elle, nous n’hésitons pas à le dire, que datera la mise en pratique réelle de la loi protectrice du travail des enfants; elle stimulera le zèle, elle tiendra l’émulation en éveil; c’est à qui des autres départements voudra l’imiter et la suivre, et le jeune conseiller général à la patriotique initiative duquel l’organisation dont nous parlons est due n’aura pas là un de ses moindres litres à la considération, à toute la gratitude de ses concitoyens. M. de Heredia a fait plus, — c’est le digne conseiller général dont j’ai voulu parler, — M. de Heredia ne s’en est pas tenu à l’organisation de trente-huit commissions locales gratuites pour le département de la Seine et à quatorze inspecteurs départementaux salariés; il a voulu, franchissant d’un seul bond les voies de la routine et s’imprégnant de l’esprit vivifiant de la loi bien plus que delà froide interprétation de la lettre, introduire un élément nouveau dans le service de l’inspection. Il a voulu y introduire l’élément féminin et charger un certain nombre de dames de la visite spéciale des ateliers de femmes. Le Conseil général l’a suivi dans cette voie. L’on s’est dit que dans les établissements où la femme seule travaille, que dans les ouvroirs, dans les ateliers tenus par des congréganistes, par exemple, il était des moments, je ne citerai que le travail de nuit, si vous le voulez-bien, qu’il était des moments où la présence d’inspecteurs
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- hommes pourrait bien ne pas être des plus parfaitement opportunes, et que des femmes de travail elles-mêmes, des mères de famille extrêmement recommandables et recommandées seraient bien mieux en situation que des inspecteurs, si honorables que ces derniers puissent être, d’exercer une visite utile et de faire complètement apprécier et comprendre à des maîtresses d’atelier et à de jeunes filles la moralité et l’utilité de la loi.
- Je n’ignore pas que cette innovation, et quelle est l’innovation qui n’a pas eu les siens, trouvera peut être d’ardents contradicteurs; on pourra discuter plus ou moins sur la teneur des textes; on pourra arguer de l’assermentation (le mot n’est pas français, je le sais, mais il rend ma pensée, et n’en déplaise même à Littré, je m’en sers), on pourra arguer, dis-je, du droit de sévir régulièrement, ayant autorité suffisante pour verbaliser au besoin. Mais ce sont là des détails que le raisonnement et le bon vouloir de part et d’autre pourront facilement résoudre. 11 s’agit de mettre sagement en application ce que la théorie indique; il s’agit de faire faire enfin un pas utile à l’émancipation bien entendue de la femme; il s’agit de songer non à faire des excentriques ou des clubistes dédaignant les charmes modestes et les devoirs intimes de la famille pour les applaudissements plus ou moins mérités, plus ou moins sincères de la foule, mais des femmes prenant leur juste part de la chose publique et qui, mettant leur intelligence, leur dévouement au service de l’enfance, dont nul aussi bien quelles ne saurait comprendre les délicatesses extrêmes et les justes exigences, n’en auraient que plus de droits à notre estime et à notre respect.
- Si, comme nous l’avons vu, Mesdames et Messieurs, le travail, basé sur ce que l’homme doit de gratitude envers Dieu, est l’âme de tout relèvement; si c’est au travail que nous devons ce bonheur si précieux pour nous de nous voir moins affaiblis, moins méconnus que nous ne l’étions naguère; si, grâce à la science, l’homme pourra chaque jour davantage lutter contre les difficultés,contre les dangers de la nature elle-même;si, en pleine possession de sa force, au milieu de l’entière liberté dont il dispose ou dont il disposera bien certainement désormais à son heure; si, grâce à l’égalité de droits, grâce à l’égalité des lois qui les régissent, patrons et ouvriers peuvent facilement aujourd’hui marcher parfaitement d’accord; si, grâce enfin aux institutions, aux règlements qui les protègent, les enfants et les filles mineures sont à l’abri des mauvais traitements et des excès de travail qui décimaient partie de nos populations ouvrières, que peut-il donc manquer au moment où nous sommes au travail pour que, prenant son plus rapide, son plus constant essor, il arrive à toute son apogée et assure à tout jamais à la France la stabilité et la puissance?
- Pour que nous devions au travail tout le bien qu’il peut nous procurer, pour que le travail lui-même aille toujours progressant et se perfection-
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- nant sans cesse, il faut deux choses bien simples en apparence, mais deux choses bien importantes en réalité : il faut que le travail fortifie, au lieu d’atrophier, il faut que le travail plaise à celui qui travaille et qu’au lieu de ne se rendre à l’atelier que contraint et pressé par le besoin, comme cela ne se voit que trop souvent, l’ouvrier y aille, au contraire, avec gaieté de cœur et éprouve une satisfaction réelle à faire ce qu’il fait. De même que ce que l’on conçoit bien s’exprime clairement, de même le travail que l’on fait avec plaisir, le travail qui répond à nos aptitudes, à nos goûts, sera toujours de beaucoup préférable au travail qui n’est que le résultat du besoin et d’une habitude plus ou moins intelligemment prise. Le travail a besoin de force et de gaieté. La force, c’est le travail sain qui la donne; la gaieté salutaire, la gaieté vraie est due à une bonne santé, mère de tout, et à l’accord intime qui existe entre la nature du travail que l’on fait et l’aptitude réelle du travailleur.
- De là, nécessité impérieuse, nécessité absolue de rendre l’industrie aussi hygiénique que possible et de bien consulter ses aptitudes et ses goûts avant de prendre un état.
- Dans la carrière industrielle, comme dans toutes les autres professions posibles, du reste, le point de départ est tout.
- Prenez, avant d’avoir acquis la force nécessaire pour résister au mal, prenez une industrie dangereuse et incommode; placez-vous dans un milieu qui ne soit pas le vôtre, et, loin de vous développer, loin de prendre des forces, vous dépérirez à vue cl’œil, vous ferez peine à voir, et vous aurez déjà atteint l’âge où l’on est homme, l’âge de la révision, que l’on ne verra encore en vous que des enfants rachitiques et perclus que les hôpitaux réclament quand le pays demanderait des soldats.
- J’ai dit que la gaieté franche, la gaieté saine, la gaieté de bon aloi était indispensable au travail, et je crois avoir dit vrai. La morosité, les idées tristes, cela se conçoit dans « les présidés » ou à «BotanyBay. » Dans ces lieux de travail où l’homme qui a failli, où le criminel est condamné à produire, la tristesse se comprend, on y admettrait même et surtout le remords; mais dans les ateliers du travail honnête, dans ces usines où la prospérité industrielle d’un peuple est en jeu, là où le génie de l’invention, là où le génie du perfectionnement et du goût doivent sans cesse être tenus en éveil, de la tristesse? Non; c’est de la gaieté, c’est du contentement, c’est de la joie qu’il faut.
- Il faut le soleil de l’esprit pour animer, pour embellir les productions des mains. Et cette gaieté qui anime, cette gaieté qui vivifie le travail, qui le fait prospérer, où la trouver, si, au lieu de vous mouvoir dans un milieu attractif, dans un milieu sympathique, vous êtes condamnés de par le faux point de départ qui vous a été indiqué, — je me trompe,— qui vous a été plus ou moins impérieusement imposé, vous êtes condamnés à
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- vous énerver inutilement dans un travail aussi antipathique à votre nature même qu’improductif?
- Deux choses primordiales, vous le voyez, Mesdames et Messieurs, sont donc à examiner au moment où l’enfant va entrer dans la carrière du travail : la nature hygiénique de l’industrie ; le rapport que cette industrie peut avoir avec le tempérament ou les tendances de caractère de l’enfant.
- Au point de vue hygiénique, la loi du 19 mai 187/1, sur lrava^ des enfants et des filles mineures employés dans l’industrie, a fait le nécessaire. Un décret, en date du 1 h mai 1875,'portant règlement d’administration publique, interdit le travail des enfants au-dessous de 16 ans dans environ une centaine d’industries comprises dans la nomenclature des établissements dangereux, insalubres ou incommodes ; le même décret le tolère, mais à des conditions diverses, dans une cinquantaine d’industries également rangées au nombre des établissements dangereux, de telle manière que l’on peut dire que, pour garantir l’enfant dans les ateliers au point de vue de l’hygiène, les parents n’ont qu’à respecter les interdictions prononcées et à suivre les mesures prescrites. xMais en est-il de même au point de vue de l’aptitude, au point de vue réel de l’avenir industriel de l’enfant? Non. Tout ici est absolument abandonné au caprice, au hasard. Les parents, — et ceci est parfois suivi de bien des déceptions, ceci est trop souvent un malheur, — les parents, désireux de profiter au plus vite du modeste pécule que le travail de leurs enfants pourra leur rapporter, ne consultent pas au-delà des besoins du moment; l’avenir les inquiète peu, le présent est tout pour eux, et pour que ce présent leur vienne en aide autant que faire se pourra, ils vont au plus proche, ils vont au plus pressé. Une usine, une fabrique est là, à quelques pas, en face même de la maison paternelle; vite que l’enfant y aille, vite que la fin de la semaine arrive et que l’argent rentre au plus tôt; ou bien c’est le camarade d’école qui sert d’exemple; on veut le suivre; on a été ensemble sur les bancs, on sera ensemble devant l’établi; on aura la fraternité du travail comme on a eu la fraternité de l’étude; et, inconscient, sans leçon du passé comme sans préoccupation de l’avenir, on se lance dans l’inconnu et on livre ses plus jeunes années, celles desquelles tout va dépendre, au souffle du bon vouloir, au souffle de l’indifférence et peu à peu de l’abandon.
- De là ces existences manquées, de là le découragement, le dégoût; le travail, qui devrait vous attirer, vous répugne ; la rue va remplacer l’usine. Les mauvais chemins se présentent, on les suit, et, d’habiles et d’honnêtes ouvriers que l’on aurait dû et pu être, on devient des oisifs, des perturbateurs, des nuisibles , lorsqu’on ne devient point des criminels.
- J’avais dix à onze ans à peine, lorsque, dans un exercice oratoire qui précédait la distribution de prix qui avait lieu dans l’église paroissiale
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- delà Daurade, à Toulouse, j’eus à répéter — qu’on me pardonne ce souvenir d’enfance — quelques mots appris par cœur sur le choix d’un état. Je fus tout ému, tout émerveillé de l’utilité, de la beauté du sujet; l’impression produite en moi fut telle quelle est restée à tout jamais ineffaçable dans mon esprit et que, appelé plus tard par la nature de mes fonctions à étudier, à analyser le travail des enfants dans les manufactures, j’arrêtai dans ma pensée le programme d’un ouvrage qui, mettant en relief, en action pour ainsi dire, les divers travaux que l’industrie a pour habitude de confier à l’enfance, qui, en faisant ressortir les avantages ou les inconvénients, en énumérant les prix de salaire inhérents à chaque profession, tant dès l’entrée dans l’atelier que lorsque l’on est devenu ouvrier fait, ouvrier habile, pût être considéré comme le vade mecum, comme le conseiller des mères de famille et qui, plaçant l’expérience et la raison là où, nous le savons, le caprice et le hasard seuls le plus souvent président, évite aux individus, comme aux familles et, au besoin, comme à l’Etat lui-même, les conséquences fâcheuses d’un faux point de départ dans la carrière qui doit décider'de tout notre avenir.
- Cet ouvrage, je me plais à l’espérer, ne tardera point à paraître , mais son analyse, son développement ne saurait trouver place dans les limites d’une conférence, d’une causerie déjà beaucoup trop étendue, et je terminerai en exprimant un désir, en formulant un vœu :
- Je voudrais voir se développer, se multiplier à l’infini ces écoles professionnelles, ces usines microscopiques d’apprentis où l’enfant, parcourant dans sa première année un certain nombre d’ateliers divers de nature à lui donner une idée d’ensemble du travail, puisse sentir se développer instinctivement en lui ses aptitudes, ses tendances et le mettre à même de choisir, dès la deuxième année de son apprentissage, le métier qui lui est le plus sympathique, celui qu’il croit être le meilleur.
- C’est là ce qui se produit à l’école municipale d’apprentis située boulevard de la Villette. Là, les apprentis restent trois ans : la première année est consacrée à ce que j’appellerai l’essai; ils passent, à tour de rôle, par tous les ateliers établis, puis ils choisissent; et la machine à raboter, la machine à fraiser, ainsi que l’étau limeur et la scie circulaire que Ton peut remarquer à l’exposition de la ville de Paris et qui sont le travail des apprentis de l’Ecole municipale de la Villette, prouvent tout ce que Ton peut attendre d’ouvriers aussi habilement exercés et qui ont été à même de choisir à fortiori le métier qu’ils professent.
- De même que, ainsi que nous l’espérons, les autres départements auront à cœur de suivre le département de la Seine dans la protection efficace du travaü des enfants, de même nous verrons augmenter le chiffre des écoles professionnelles qui déjà fleurissent au Havre, à Rouen, à Reims et à Douai, comme à Paris.
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- Nous verrons fleurir aussi ces écoles professionnelles de jeunes filles qui, soit religieuses, soit laïques, sont appelées à rendre de si utiles services. Nous avons dit : soit religieuses, soit laïques, car nous ne savons pas distinguer quand il s’agit du bien, et, si partisan de la liberté que nous soyons, ou plutôt par cela même que nous plaçons la liberté, ce qui veut dire la justice, au-dessus de tout ici-bas, nous avons pour la congréganiste qui remplit dignement sa mission, soit par dévouement pur, soit par habitude de la règle, par esprit de soumission, le même respect et la même reconnaissance que nous professons pour la femme laïque qui, mère, et ayant appris par les douleurs de ses propres enfants combien les jeunes créatures sont dignes de commisération et d’intérêt, n’écoute que son cœur et passe son existence à instruire, à diriger les autres."
- Mais ce que je voudrais, ce que nous devrions tous désirer encore, si grand que puisse être le bien déjà fait jusqu’à nos jours, je voudrais que, comme pour les fermes modèles, les écoles industrielles pussent aussi être établies au grand air. Est-ce que les enfants de nos pauvres ouvriers qui n’ont jamais failli n’ont pas droit au soleil aussi bien que les petits démoralisés de Mettray? Est-ce que, si rien au monde ne doit être négligé pour attirer vers l’agriculture, vers la richesse mère le plus d’enfants, le plus de bras possible, nous ne devons pas aussi tout tenter pour donner aux enfants de l’industrie le mouvement et le bon air qui les rendront forts et agiles? Est-ce que leur existence n’est pas aussi précieuse, et le cœur ne se serre-t-il pas en voyant ces enfants hâves et malingres que l’on rencontre à certaines heures dans les quartiers populeux de Paris, ces enfants que l’on croirait bien plutôt voir relever de maladie que sortir de râtelier de travail ?
- Multiplions donc à l’infini les écoles professionnelles, les usines cl’ap-prentis; établissons-les dans les meilleures conditions d’hygiène possibles; rendons le travail attrayant et utile; que l’initiative privée se joigne ici aux efforts des départements, aux bienfaits de l’Etat; ayons tous la noble émulation du bien. Tout doit s’aimer, tout doit s’entendre, tout doit prospérer aujourd’hui. Administration, gouvernement, corps constitués ou corps élus ne font plus qu’un désormais; c’est à cpii, loin de vouloir enrayer le mouvement, loin de vouloir arrêter le progrès, voudra y prendre part; c’est à qui tiendra à honneur de mieux faire, à qui voudra faire des citoyens, à qui voudra faire des hommes. Mettons-nous donc tous à l’œuvre; augmentons à l’envi le nombre de professions que l’enfant pourra étudier et connaître; qu’il n’ait, — pardonnez-moi cette expression vulgaire, — qu’il n’ait que l’embarras du choix, et qu’agissant alors en parfaite connaissance de cause, il fasse, pour m’exprimer ainsi, de chaque métier un art et que chacun reconnaisse de plus en plus que si la vraie richesse d’un peuple, la vraie grandeur d’une nation réside dans le travail, la perfection et
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- la valeur du travail lui-même dépendent avant tout du bon choix d’un état.
- Permettez-moi maintenant, Mesdames et Messieurs, de finir comme j’ai commencé : laissez-moi vous dire merci. Laissez-moi remercier également les hommes supérieurs qui, bien certainement, bien plus en faveur du sujet que j’ai dû me borner à esquisser ici que pour moi-même, ont bien voulu me faire l’honneur de placer cette Conférence sous leur haut patronage. Je les prie de croire à ma reconnaissance, comme j’aime à vous assurer, Mesdames et Messieurs, du profond souvenir que je saurai garder de votre bienveillance pour moi.
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- PALAIS DU TROCADÉRO.
- 23 JUILLET 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR LES HOSPICES MARINS
- ET
- LES ÉCOLES DE RACHITIQUES,
- PAR M. LE Dn DE PIETRA SANTA,
- SECRÉTAIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HYGIENE.
- ----«ae SI ---
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Marié-D avy, directeur de l’Observatoire de Montsouris.
- Assesseurs :
- MM. Claude-Lafontaine, président du Conseil d’administration de l’Ecole Monge;
- Imar, inspecteur de l’Assistance publique;
- le Dr Lunier, inspecteur général des établissements d’aliénés;
- le Dr Pini, directeur de l’Institut de rachitiques de Milan.
- La séance est ouverte à a heures.
- M. Marié-Davy,président. Mesdames et Messieurs, la Conférence d’aujourd’hui sera consacrée à l’étude des hospices marins et des écoles de rachitiques. Ce sujet intéressant va être traité par M. le D1 dePietra Santa. Je lui donne la parole.
- M. le Dr de Pietra Santa *
- Mesdames et Messieurs,
- La Société française d’hygiène m’a fait l’honneur de me déléguer dans cette enceinte pour venir vous présenter l’historique et l’état actuel de deux
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- institutions de bienfaisance et cle philanthropie qui sont la gloire de la nation qui en a eu la première initiative, et qui formeront, je l’espère, dans un avenir prochain, le complément de toutes ces créations de la charité par l’initiative privée qui ont illustré, à tous les degrés de l’échelle sociale, notre chère population parisienne.
- Au cours de cette Conférence, puissiez-vous confondre avec moi, dans une même pensée cl’admiration et de gratitude, ces deux grandes contrées aimées de Dieu, la France et lTtalie, sœurs par leur origine latine, émules par le rôle qu’elles ont joué à travers les siècles dans la marche de la civilisation, compagnons d’armes pour combattre, aujourd’hui comme demain , les mêmes adversaires sur le champ de bataille des idées intellectuelles et morales.
- 11 faut obéir à une conviction bien ardente, bien invétérée, dans l’utilité et dans l’avenir de ces œuvres, tout à la fois scientifiques et humanitaires, pour se présenter devant une assistance aussi distinguée, sans avoir le double prestige de l’éloquence qui émeut et entraîne les cœurs, de l’autorité qui s’impose aux indifférents comme aux incrédules ! .
- Cependant, comme votre présence même dans cette salle me paraît une garantie certaine de votre bienveillante attention, permettez-moi de marquer les trois points précis de cette Conférence :
- La raison d’être de la Société française d’hygiène;
- Les hospices marins;
- Les écoles de rachitiques.
- Tout d’abord, en nous retrouvant présents en ce jour, ne devons-nous pas une parole de reconnaissance aux éminents organisateurs.de cette immense manifestation de l’industrie et de l’intelligence qui résume, dans une admirable synthèse, l’histoire de l’humanité tout entière?
- A coté de la production, à toutes les étapes de son existence, commerciale, industrielle, artistique, n’était-il pas indispensable de faire une large part à l’idée qui inspire et vivifie ce vaste ensemble d’émanations intellectuelles, et n’est-ce pas pour atteindre ce noble but que les Congrès et les Conférences font partie intégrante de l’Exposition universelle de 1878?
- Qu’il serait bien inspiré l’artiste qui, pour faire pendant à cette gigantesque statue de la liberté éclairant le monde, viendrait nous représenter en sculpture l’Idée, la Pensée qui a créé ces merveilles; non pas le Pensiero rêveur de Michel-Ange, dans la chapelle des Médicis, à Florence, mais le Pensiero resplendissant des éclairs du succès et du triomphe !
- L’un des économistes les plus renommés de notre époque, patriote et libéral éprouvé, Wolowski, traçait en ces termes l’histoire des Expositions :
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- Les Expositions sont appelées à vulgariser les bons procédés, à stimuler le progrès, à développer le goût et l’intelligence.
- Chaque époque de l’histoire a eu des solennités dont le cachet répondait à l’esprit dominant.
- La Grèce, amoureuse du beau et du culte de la forme, à l’imagination épanouie et gracieuse, la Grèce assistait aux jeux Olympiques. Le moyen âge avait les tournois; les belles dames venaient applaudir aux prouesses des vaillants chevaliers.
- Nous, nous vivons dans un siècle sérieux. Nous avons les grandes aspirations que donne le travail, dont la dignité a été relevée en même temps cpie sa puissance a grandi. Nous avons les grandes fêtes du travail.
- Les Expositions sont, en même temps les rendez-vous des produits et des idées. C’est dans leurs vastes enceintes qu’on peut le mieux procéder à de vastes enquêtes industrielles et morales.
- Aujourd’hui, les Expositions provoquent des études profondes; elles donnent matière à d’instructives observations, non seulement sous le rapport des progrès divers de l’industrie, mais sur les créations de toute nature destinées à l’amélioration du sort des hommes.
- L’amélioration du sort des hommes, voilà donc la plus éclatante émanation, le résultat le plus immédiat des grandes Expositions de Paris, de Londres, de Vienne, de Philadelphie.
- Cette pensée, qui domine toute notre civilisation moderne, a créé de toutes pièces cette nouvelle science : l’hygiène publique.
- Sans doute, bien avant notre ère, le grand législateur des Hébreux avait promulgué un code de l’hygiène. Les lois de Moïse avaient été codifiées dans ces trois chapitres :
- i° La pureté de l’air, du sol et de l’eau;
- 2° L’isolement complet de toute maladie contagieuse et infectieuse(J);
- 3° L’hygiène personnelle.
- Sans doute aussi le Koran établissait les préceptes les plus sages, les plus appropriés aux nombreuses peuplades qui suivaient avec la plus rare abnégation la loi du Prophète.
- Mais Moïse comme Mahomet imposaient leurs volontés en planant de toute la hauteur de leur génie sur l’immense foule, et ce que recherche le législateur d’aujourd’hui, personnalité multiple dans ses moyens d’action, unique dans le but à atteindre, c’est l’éducation de ces mêmes masses, c’est leur participation indispensable au développement des réformes et des progrès reconnus et déterminés par la science.
- De théorique, l’hygiène est devenue pratique; d’autoritaire, elle s’est transformée en une sorte d’incarnation de l’initiative individuelle, soutenue constamment par le concours de tous.
- Actuellement, il s’agit bien moins de constater que l’air, la lumière et
- M Et l'Administration de l’Assistance publique n’a pas encore réalisé celte sage réforme.
- (Note de l’auteur. )
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- la propreté sont les éléments essentiels de la santé, que de rechercher par des études isolées ou communes, par des enquêtes persévérantes qui sont l’apanage de la majorité des citoyens, les moyens les plus efficaces pour aérer nos habitations, pour retremper nos membres dans des flots d’eaux limpides, pour inonder nos rues de lumière et de soleil.
- Viennent ensuite ces grands problèmes de démographie, d’installation d’établissements hospitaliers, de création d’institutions de bienfaisance.
- Dans ces tendances bien caractérisées, où brillent à l’avant-garde, comme je viens de le dire, le libre arbitre de chacun et le concours de tous, résident la raison d’être, le succès, l’avenir de la Société française d’hygiène.
- Ce que la Société d’encouragement de Paris, sous le patronage des Boussingault, des Dumas, des Chevallier, a fait, et si bien fait, pour l’industrie nationale, la Société d’hygiène espère l’accomplir pour tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte au bien-être de l’individu et à la prospérité des masses.
- Pa rmi ces moyens d’action viennent se placer les discussions en séance publique, les publications fréquentes, les cours populaires d’hygiène, les conférences.
- Nous voici au cœur même de notre programme et de notre sujet :
- LES HOSPICES MARINS.
- Notre très sympathique et très regretté historien Michelet, dans ces pages étincelantes d’esprit, de poésie et de vérité intitulées la Mer, s’exprime en ces ternies, au chapitre Vita nuova des nations :
- Pendant que j’achève ce livre, en décembre 1860, la ressuscitée, l’Italie, notre glorieuse mère à tous, m’envoie de belles étrennes : une nouvelle, line brochure, m’arrivent de Florence.
- C’est un pays d’où il nous vient souvent de bonnes nouvelles :
- En i3oo, celle de Dante;
- En i5oo, celle d’Amerigo;
- En 1600, Galilée.
- Quelle sera donc aujourd’hui la nouvelle de Florence?
- Oh! bien petite en apparence, mais, qui sait? immense par ses résultats. Il y a là un germe de conséquence incalculable et qui peut changer le monde! j
- La nouvelle, Mesdames et Messieurs, c’était la création d’un premier hospice marin sur les rives delà mer Tyrrhénienne; la brochure, c’était la relation que le Dr Barellaï faisait, en termes émus, de l’institution naissante.
- Suivez avec moi, je vous prie, cette touchante histoire, ces débuts simples et modestes, comme dans toutes les choses grandes et durables.
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- Le j 2 juin 1853, ce savant médecin philanthrope montrait à ses collègues cle l’Académie de médecine de Florence un fort beau tableau d’Etienne Ussi, représentant deux enfants qui avaient succombé par tuberculose abdominale (le terrible carreau), à l’hôpital de Santa Maria Nnom.
- Le premier, — c’est Michelet qui parle, — de sept à huit ans, de fine et austère noblesse, dans l’amertume, ce semble, d’un grand destin inachevé, a sur l’oreiller une fleur. Sa mère, trop pauvre pour lui donner autre chose, lui en apportait en venant le voir, llles gardait avec tant de religion qu’on lui a laissé celle-ci.
- L’autre, plus petit, dans la grâce attendrissante de son âge de quatre à cinq ans, visiblement va mourir; ses yeux flottent dans le dernier rêve. Ces enfants avaient témoigné de la sympathie l’un pour l’autre. Sans pouvoir parler, ils aimaient à se voir, à se regarder, et le compatissant médecin les avait fait placer en face l’un de l’autre.
- Barellaï, après avoir déroulé l’observation clinique de ces infortunées créatures', recherche les moyens de guérir la scrofule dans ses manifestations variées, et se demande avec une certaine perplexité s’il n’aurait pas pu guérir ces petits enfants en les envoyant à la mer.
- L’heureuse pensée fut saluée cl’une approbation unanime par le docte aréopage, et bientôt Barellaï, aidé dans son œuvre bienfaisante par toutes les dames de l’aristocratie Toscane, en dehors de l’intervention et de la sollicitude de l’Etat, fit installer à Via-Reggio, sur les bords de la Méditerranée, non loin du magnifique golfe de la Spezzia, le premier hospice marin pour recueillir et traiter les enfants scrofuleux des deux sexes. Toujours grâce à la charité privée de toutes les classes de la société, cette institution, qui a fourni les résultats les plus satisfaisants au point de vue de la santé de ces intéressantes créatures vouées dès le berceau à la déformation et à l’infirmité, s’est généralisée sur les rives de la Méditerranée et de l’Adriatique. L’Italie compte aujourd’hui plus de vingt hospices marins, tous dirigés par des médecins instruits qui exercent leurs laborieuses fonctions gratuitement et avec la plus entière abnégation.
- Avant d’aller plus loin, cueillons encore quelques perles fines dans le livre, j’allais dire dans l’écrin de Michelet:
- L’enfance de l’homme, comme celle des plantes et de toutes choses, a besoin de repos, d’air, de douce liberté.
- 11 est des moments, surtout dans son développement,des crises où l’enfant tient à un fil. La vie a l’air d’hésiter, de se demander : Durerai-je? A ces moments décisifs, notre contact, le séjour des villes et la vie des foules pour ces créatures chancelantes, c’est la mort.
- U faut couper court h cela; il faut prévenir; il faut tirer l’enfant de ce milieu funeste, l’ôter à l’homme, le donner à la nature, lui faire aspirer la vie dans les souffles de la mer.
- Passons en revue les étapes successives de la salutaire institution.
- Pendant la saison estivale de 1856, trois enfants de Florence, atteints de scrofulose, en bénéficièrent les premiers.
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- En 1857, le nombre se doubla.
- En 1858, les six devinrent trente-trois.
- En 185 g, on a atteint le chiffre de quarante-quatre ;
- En 1860, celui de soixante-six.
- 1861 voit jeter, avec une pieuse solennité, la première pierre de l’hospice actuel, établissement dont peut se vantera juste titre la philanthropie nationale. Cent deux enfants, provenant des diverses villes de la Toscane, Florence, Prato, Pistoia, Sienne, Pise, etc., constituèrent sa première population.
- Le comité directeur de l’œuvre était formé des représentants les plus distingués de l’aristocratie, du commerce, de l’industrie, des arts libéraux, de la médecine, et parmi ces dernières illustrations, laissez-moi ici citer les noms de Francesco Puccinotti, de Carlo Burci,cle M. Bufalini, que je m’honorerai toujours d’avoir eus pour maîtres.
- Honneur à vous, ombres vénérées, météores lumineux qui planez sans cesse sur l’intelligence et les souvenirs de toute une génération de disciples enthousiaste et studieuse! Honneur à vous qui nous avez ouvert des horizons nouveaux,, en réunissant, dans une harmonique synthèse, les sages traditions de la médecine hippocratique, l’étude attentive du grand livre de la nature , les conquêtes des sciences accessoires et de la méthode expérimentale! (Vive approbation et applaudissements unanimes.)
- Fier de ce premier succès de Via-Reggio, le Dl Barellaï, nouveau Pierre l’Ermite, va prêcher la croisade de la bienfaisance dans les provinces les plus reculées de la péninsule.
- En 1862 , il provoque, à Milan, la création du comité lombard, qui installe son hospice sur le rivage de Voltri.
- Sa présence à Modène ( 1863 ) fait surgir le comité organisateur pour les provinces de l’Emilie et l’hospice de Fano, sur les rives de l’Adriatique.
- i864 voit apparaître le comité de Bologne ;
- 1867, ceux de Pavie, de Bergame, de Côme, de Lodi et de Livourne;
- 1868, ceux de Mantoue, de Brescia, de Venise, de la Romagne et de Rome ;
- 1870, ceux de Rimini et de Porto cl’Anzio;
- 1871, celui de la province de Turin (hospice de Loano).
- Dès les premières années de prospérité, Barellaï avait compris la nécessité de porter la question hygiénique et médicale devant les divers congrès, ces grandes assises delà science.
- Voici l’ordre du jour du Congrès international de Florence ( 1869) :
- Le Congrès, convaincu de l’efficacité des hospices marins, forme des vœux pour la prospérité et le développement progressif de cette précieuse et philanthropique institution.
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- Le sixième Congrès de l’Association des médecins italiens, séant à Rome (1871), félicite et encourage «l’illustre fondateur des hospices marins55.
- C’est au Congrès international de Vienne (1873), en présence des illustrations médicales des deux mondes, que s’est fait entendre pour la dernière fois la voix de l’infatigable apôtre. Vaincu par la maladie et la souffrance, au cours de son long pèlerinage, il est allé retremper ses forces dans l’atmosphère douce et embaumée des collines de Florence.
- Puisse la Providence lui permettre de couronner l’œuvre à laquelle son nom restera lié d’une manière indissoluble !
- Si j’avais eu la bonne fortune, Mesdames et Messieurs, de faire vibrer, à cet intéressant récit, l’une des fibres de votre cœur généreux, vous ne refuseriez pas au noble vieillard un salut amical et sympathique et vous prieriez notre cher Président, M. Marié-Davy, directeur de l’Observatoire de Montsouris, de transmettre au docteur Barellaï l’écho lointain de vos applaudissements. (Vive adhésion et applaudissements unanimes.)
- Continuons notre route à travers les faits, les résultats obtenus et les chiffres relatifs au nombre des enfants traités, et au patrimoine actif des comités.
- Le comité de Florence envoie tous les ans un millier d’enfants scrofuleux des deux sexes dans ses deux maisons de Livourne et de Via-Reggio. Son patrimoine actif s’élève à 165,000 francs.
- Le comité de Milan a dirigé sur Voltri et Sestri Levante, de 1869 à 1875, 1,700 enfants. Son capital est de 81,000 francs.
- Les comités de la Romagne et de l’Emilie ont secouru et traité, en treize ans, près de 3,ooo enfants à Fano, sur l’Adriatique.
- La comité de Rome a déjà reçu i,5oo scrofuleux des deux sexes à Porto d’Anzio, à l’embouchure du Tibre.
- La comité de Venise a dépensé plus de 100,000 francs pour son hospice modèle du Lido.
- Voici la statistique instructive que nous ont communiquée les Drs Levi et Da Venezia :
- Sur les 3,87g enfants scrofuleux traités au Lido, 1,566 ont guéri, 2,2/io ont été améliorés, 58 sont restés stationnaires, i5 sont morts.
- C’est une proportion de décès de moins de 1 p. 0/0.
- L’hospice de Loano, dont vous pouvez consulter les plans dans la deuxième salle de la section italienne, — ils sont sur le bureau en ce moment, — a été construit par le comité de la province de Turin, avec le concours des comités locaux de Vercelli, Novare, Cuneo, Asti, Pine-rolo, etc. Quelle admirable organisation !
- C’est aussi un établissement modèle au point de vue de l’aménagement et de la direction. Il a coûté plus de 100,000 francs.
- Nos confrères d’Italie ne négligent jamais la partie scientifique de la
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- question, et, sur un rapport fortement motivé du Dr Pini, le Congrès médical de Turin a émis le vœu de recueillir les documents statistiques d’une manière uniforme, afin de mieux établir les points de comparaison.
- Ces recherches pourront paraître superflues à la grande majorité des praticiens; mais vous n’ignorez pas que, par une singulière tendance de l’esprit humain, par cette perpétuelle oscillation du grand pendule de l’opinion scientifique vers ses points extrêmes: l’espérance et la désespérance, les faits qui paraissent les plus précis sont néanmoins exposés à la controverse. Et tradidit mundum disputationibus, a dit l’apôtre.
- L’objection principale a été ainsi formulée par les contradicteurs :
- «De quelle efficacité peuvent être vos bains de mer pour les enfants scrofuleux des provinces du centre de la péninsule, puisque cette influence bienfaisante de la mer n’empêche pas la scrofule de régner à Venise, à Chioggia et dans d’autres cités maritimes?»
- Cette opinion a été victorieusement combattue par le professeur Coletti, de Padoue, celui-là même qui, au Congrès de Turin, portait à M. Wad-dington, alors ministre de l’instruction publique, ce toast sympathique :
- Ce salut chaud d’affection qui part du cœur, que le D1' de Pietra Santa le transmette à l’honorable ministre qui l’a envoyé dans cette enceinte, et que ce salut dise à la noble terre de France nos félicitations, nos vœnx et notre reconnaissance.
- M. Coletti prouve, chiffres en mains, que la scrofule fait peu de ravages à Venise: pour les diverses formes de scrofule, à p, o/o ; pour la phtisie pulmonaire, i.8op. o/odes malades entrés dans le grand hôpital.
- Dans l’hospice maritime du Liclo, les scrofules superficielles sont en majorité pour le contingent de Venise, tandis que les formes graves proviennent des provinces environnantes.
- D’apr ès Puccinotti, la scrofule est peu répandue à Gênes, malgré les plus mauvaises conditions hygiéniques : maisons mal aérées, ruelles malpropres et étroites, alcoolisme et débauches effrénés, comme dans tous les ports de mer.
- Mêmes faits et mêmes observations à Naples, à Civita-Vecchia, à Livourne.
- Le rôle véritable de l’hygiène, ajoute le savant professeur, serait de prévenir le mal, tandis qu’aujourd’hui l’hygiène doit se borner à réparer les désastres causés par des erreurs invétérées et des fatalités séculaires.
- Le paysan, désertant l’air pur de la campagne, va habiter les villes, dont la population augmente sans mesure, en sorte que les rues ordinaires ne peuvent plus suffire à la circulation.
- Cet amoncellement d’êtres vivants (hommes ou animaux) dans l’enceinte étroite et renfermée de nos villes engendre cette malaria urbana, moins meurtrière d’abord que la malaria palustre, mais qui s’infiltre plus intimement dans les fibres de la population
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- et lentement la mine et la détériore; car ce que l’on appelle la malaria urbana ne doit pas être considéré comme un synonyme d’atmosphère viciée, mais bien comme une formule comprenant toutes les conditions antihygiéniques d’une ville.
- Si nous considérons, avec le professeur Coletti, les diverses phases par lesquelles a passé successivement, à travers les âges, l’espèce humaine, nous voyons que les hommes ont tout d’abord été chasseurs, puis pasteurs, puis agriculteurs, puis enfin industriels. Nous sommes arrivés à cette dernière phase, la plus féconde de toutes en maladies.
- Refaire des populations urbaines saines et bien portantes, c’est là une œuvre longue et difficile.
- Si nous parvenons à modifier le vice de la scrofule dans la génération présente, nous empêcherons qu’elle n’en produise une autre encore plus molle, plus languissante, plus dénuée de forces et d’énergie.
- Pour le moment, contentons-nous d’empêcher que le mal ne s’accroisse et ne.se transmette. Nos enfants, nos neveux, recueilleront les fruits les plus savoureux de nos améliorations et cle nos sacrifices.
- Pendant cette période de temps, que se passait-il en France?
- Dans cette circonstance, comme dans bien d’autres circonstances analogues, la France avait devancé les autres nations. Le premier grain avait été semé à Cette, sur une terre française; le grain avait germé, mais la plante était restée toute petite, faute de soins d’un jardinier en renom, et l’épi, non fructifié, n’était pas arrivé à maturité.
- Toujours est-il que Miie Coraly Hinsh, devenue Mme Armengaud, après avoir donné, de 1882 à 18/16, des secours à domicile aux indigents de l’Église évangélique de l’Hérault qui venaient à Celte prendre des bains de mer, parvenait à fonder, en 18/17, un établissement spécial pouvant contenir 2/1 lits.
- Les agrandissements successifs ont été mis en rapport avec le nombre croissant des pauvres, d’une part, et avec les ressources recueillies par les comités de l’Hérault, d’autre part.
- De i84^ à ce jour, l’Eglise évangélique a secouru, en vue du bien-être moral et physique, 9,000 personnes des deux sexes avec une dépense de 280,000 francs.
- Le dernier exercice financier accuse un excédent de 302 francs avec une dépense de i4,ooo francs pour la saison des bains, du 23 juin au 3i août.
- Sur les cinq cents admissions, on compte sept jeunes filles de l’orphelinat de Crest, vingt-deux de celui de Montauban, trente-cinq de la maison de refuge de Nîmes.
- Nous pensons à nos malades, après leur départ de Cette, comme nous le faisons lorsqu’ils sont près de nous, écrit M. le pasteur Ernest Krüger, car celui qui a pitié du pauvre prête à l’Eternel, qui lui rendra son bienfait.
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- N’aurez-vous pas, Mesdames et Messieurs, quelques bienveillantes paroles d’estime pour cette sainte femme, Mme Armengaud, qui a fait tant de bien modestement, sans bruit, sans autre satisfaction que celle du devoir accompli? (Assentiment général et applaudissements.)
- La bienfaisance n’a pas de religion spéciale, pas plus qu’elle n’a de nationalité particulière. Elle constitue l’essence même de l’esprit humain, et son histoire forme la page la plus brillante de l’histoire de l’humanité elle-même. (Bravos.)
- Venons à l’hôpital de Berck-sur-Mer, fondé en 1861 par l’Administration de l’Assistance publique de Paris, qui, semblant ignorer l’existence du modeste hospice de Cette, n’avait été réveillée de sa torpeur que par le bruit qui se faisait autour des maisons maritimes d’Italie.
- A 82 kilomètres au sud de Boulogne, à 26 kilomètres au nord de Cayeux, se trouve une plage remarquablement unie, sans galets, sans ruisseaux, limitée par un cordon continu de dunes et de garennes, bordant le territoire de la commune de Berck. Cette localité est exclusivement peuplée cle pêcheurs, exploitant une centaine de bateaux. C’est là que nous allons suivre les débuts de l’œuvre, débuts non moins modestes que les précédents.
- En 1857, sur les instances de M. le Dr Perrochaud, qui depuis longtemps avait constaté l’utilité des bains de mer dans le traitement du lymphatisme et delà scrofulose, M. Frère, inspecteur des enfants assistés, consentit à faire l’essai de la médication maritime sur les enfants scrofuleux de la circonscription.
- Les plus malades furent confiés aux soins d’une femme qui habitait Greffiers, commune assez éloignée de la mer; elle transportait, deux fois par jour, ses pensionnaires dans une brouette jusque sur la plage, et là, après avoir baigné les enfants et lavé les plaies, elle leur faisait un pansement complet.
- Au mois de mai de la même année, une autre femme du pays consentit à recevoir chez elle des scrofuleux et à en prendre soin.
- Au bout de quelques mois, les,résultats furent si remarquables que MM. Perrochaud et Frère les signalèrent à M. Davenne, directeur général, en le priant de faciliter cet essai par l’envoi des enfants à Berck, sur les bords mêmes de la mer.
- Nous regrettons, en passant, que les notices officielles de l’Administration hospitalière n’enregistrent pas les noms de ces deux femmes du peuple, bien dignes de concourir aux prix de vertu de la fondation Mon-tyon. (Vive adhésion et bravos.)
- Bientôt le nombre des enfants s’accrut, et le succès se maintint si complet que M. Davenne fit diriger sur Berck trois religieuses de Boulogne, en leur confiant la direction du nouveau service.
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- On ne tarda pas à reconnaître que la maison particulière consacrée aux scrofuleux devenait insuffisante, et, le ier juillet 1861, M. l’inspecteur Blondel inaugurait un petit hôpital de cent lits, à titre d’essai.
- Dans la pensée de l’administrateur, il ne s’agissait pas seulement de faire profiter des bénéfices du traitement maritime un plus grand nombre d’enfants, mais de transporter presque exclusivement à la campagne, et surtout au bord de la mer, le traitement des maladies scrofuleuses, et de procurer du même coup l’amélioration des deux hôpitaux d’enfants à Paris (rue de Sèvres et Sainte-Eugénie), en transformant en salle de rechange et en salles d’isolement, pour les affections contagieuses, les localités que le départ d’un certain nombre de petits malades allait laisser libres.
- Cette pensée était des plus salutaires; malheureusement elle n’a pas été appliquée par M. Husson avec le même empressement qu’il avait mis à l’exprimer.
- Le petit hôpital, convenablement installé, avait, au rez-de-chaussée, des salles pour classes et ouvroirs.
- Deux grands gymnases spacieux étaient placés au centre des préaux servant d’abri pour les jeux et de vestiaires pour les bains pris à la mer en toute saison.
- A cet effet, on avait créé au centre de l’établissement une vaste piscine clans un local chaud et lumineux, susceptible de reproduire autant que possible, par l’élévation de température de son atmosphère et de son eau, les conditions habituelles des bains de mer.
- L’eau de l’Océan est amenée directement dans un puits par un tuyau de /100 mètres, dont l’orifice est toujours immergé à la haute mer. Une pompe à vapeur aspire dans ce puits l’eau de mer et la refoule dans la piscine.
- La vive lumière, la tiède vapeur d’eau qui remplissent constamment cette salle, permettent d’y entretenir quelques plantes vertes dont l’aspect vient rompre heureusement la nudité du local et reposer les yeux.
- Quelques chiffres statistiques vous démontreront l’importance des résultats obtenus :
- 1861-1864, sur 400 enfants traités, on a eu : guérisons, 55 p. 0/0; améliorations, 20 p. 0/0; décès, 3 p. 0/0.
- L’hésitation pour l’adoption définitive du traitement marin n’était plus possible. L’Administration de l’Assistance publique confia à M. l’architecte Emile Lavezzari le soin de dresser les plans et de surveiller la construction d’un grand hôpital pouvant contenir cinq cents lits. L’établissement était inauguré avec pompe le 18 juillet 1869, sous le vocable : hôpital
- Vous pouvez en admirer les plans et les dessins dans le pavillon de la Ville de Paris.
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- Une ingénieuse idée avait présidé à la décoration d’un des arcs de triomphe élevés pour la circonstance par les pêcheurs de Berck. 11 n’étail composé que d’instruments de pêche et d’attributs maritimes. Des paniers à poisson, enchâssés et superposés, en formaient les colonnes et, sur le sommet, deux matelots et une femme en jupon rouge travaillaient h un filet qui retombait tout le long des colonnes et faisait arceaux.
- Le discours de M. Husson posait, en peu de mots, les données scientifiques et les applications pratiques :
- Armés désormais de puissants moyens d’action pour combattre une maladie qui sévit annuellement au sein des populations agglomérées, nous avons, grâce au libéral concours de la ville de Paris, organisé sur une grande échelle, au profit des enfants pauvres de la capitale, le traitement maritime. En même temps nous avons voulu montrer aux grandes villes ce quelles pourraient faire, à notre exemple, sur les diverses côtes de notre littoral.
- L’allocution de M. Delangle, président du Conseil de surveillance de l’Assistance publique, mérite d’être placée, en extrait, sous vos yeux :
- S’il est un spectacle digne de l’admiration et de la sympathie générale, c’est celui de la charité luttant, sans compter les obstacles, sans se lasser, contre les maux que, dans les décrets impénétrables cle sa justice, la main de Dieu a répandus sur les sociétés humaines.
- De ces maux si nombreux, hélas! il en est un redoutable et terrible qui, corrompant les sources de la vie et étendant sur l’existence entière sa fatale influence, en fait un long martyre.
- La science a essayé de le combattre; elle a échoué, elle a été forcée de reconnaître que l’efficacité de ses secours dépendait de conditions inaccessibles à la pauvreté.
- Mais ce que n’avait pu la science, la charité a entrepris de le réaliser. Avec une persévérance infatigable, elle a tenté des expériences, elle a multiplié les essais. Ses efforts ont été proportionnés à la difficulté, et enfin le problème a été résolu.
- Tous ces malheureux enfants, étiolés, languissants, et qui semblaient condamnés au plus triste sort, vont puiser dans l’asile qui s’ouvre les éléments d’une nouvelle vie.
- Voici, d’autre part, le jugement que porte sur rétablissement un médecin distingué, ancien interne des hôpitaux de Paris, M. le docteur Legendre :
- Tous les conseils de l’hygiène et de la thérapeutique ont été scrupuleusement suivis à Berck; rien n’a été oublié; on a mis à profit tout ce que la science avait découvert de réellement utile dans le traitement des affections scrofuleuses.
- L’hôpital de Berck pourrait, aussi bien que les écoles de rachitiques de Turin et de Milan, orner ses murailles des béquilles et des appareils qu’ont rejetés, comme inutiles , bon nombre de pauvres enfants ayant trouvé dans son enceinte une guérison solide et durable.
- Dans cette phrase, mon savant collègue de la Société d’hygiène fait allusion à une petite divergence d’opinions qui s’est élevée entre nous.
- Mon rapport au Ministre de l’instruction publique sur le Congrès mé-
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- clical de Turin consacrait un chapitre aux hospices marins d’Italie. Tout en reconnaissant la justesse de mes appréciations, M. Legendre m’a reproché de ne pas avoir mis assez en relief ce fait que, «sous le rapport du traitement de la scrofule, la France n’avait rien à envier à l’Italie. »
- Ceci demande quelques mots d’explication.
- D’après ce que j’ai eu l’honneur de vous exposer jusqu’ici, d’après les sentiments que je vous ai exprimés en commençant, je ne puis et je ne dois pas être accusé de partialité.
- Historien fidèle, parfois jusqu’à la minutie, j’ai la conviction d’avoir rendu à César ce qui appartenait à César : « Cœsari quod est Cœsaris. Mais, devant parler des fondations analogues des deux pays, il était de mon devoir de mettre en parallèle un grand établissement modèle, entraînant des dépenses énormes, ne profitant qu’à un nombre malheureusement restreint d’enfants, — en effet, le nombre des admissions est toujours très disproportionné avec le chiffre des demandes, —et ces refuges qui, toujours par l’initiative de la bienfaisance privée, se multiplient au delà des Alpes, selon les besoins de chaque province, de chaque centre de population.
- Aujourd’hui que l’expérimentation scientifique de l’utilité et de la valeur de la médication marine dans le traitement de la scrofule et du rachitisme est faite et très bien faite, il importe de ne pas s’arrêter en chemin.
- Il est surtout indispensable de créer sur les rivages de l’Atlantique, et mieux encore sur les bords de la Méditerranée, des établissements moins coûteux, moins somptueux, mais en plus grand nombre, de manière à pouvoir soumettre à un traitement rationnel et efficace tous les enfants des deux sexes, à la première apparition des symptômes de détérioration organique laissant après eux des traces profondes et indélébiles.
- S’il m’était permis de concentrer dans une formule toute ma pensée et toutes mes aspirations pour cette grande application de thérapeutique moderne, je dirais volontiers, dans l’état actuel des établissements hospitaliers des deux contrées : •'*"
- «En France, nous traitons utilement la scrofule et le rachitisme confirmés; en Italie, on s’efforce de prévenir leur funeste manifestation. »
- Et, comme conclusion pratique, vous proclamerez, vous tous ici qui m’écoutez et qui pouvez donner par votre approbation l’autorité qui manquerait à mes paroles, vous tous, dis-je, proclamerez la nécessité de multiplier dans le plus bref délai, sur les rives fortunées de nos deux mers, les hospices marins. Au frontispice seraient inscrites ces paroles de Michelet :
- La puissance tonique, la salubre tonicité qui rassure tout être vivant, elle est triplement dans la mer ;
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- Elle l’a répandue dans ses eaux iodées à la surface ;
- Elle l’a dans son varech, qui s’en imprègne incessamment;
- Elle l’a, tout animalisée, dans sa plus féconde tribu, les Gades (vulgo morues).
- doublions pas de signaler que non loin de l’hôpital Napoléon s’élève l’hôpital des Rothschild, créé en 1879, sous l’inspiration et aux frais du riche et bienfaisant banquier, par ses deux fils, MM. Alfred et Nathaniel Rothschild. Il est affecté au traitement des enfants scrofuleux israélites, sous la direction médicale du Dr Perrochaud. Vingt-quatre lits permettent de recevoir chaque année une population moyenne de cent enfants des deux sexes.
- En traitant ces intéressants problèmes de la médication marine, il serait souverainement injuste de ne pas citer les noms de M. le D1' Gibert, du Havre, et du docteur Rrochard, de Paris.
- M. Gibert a commencé par constater que la scrofule est très fréquente au Havre, surtout sur les enfants et les jeunes gens; mais, comme les statistiques militaires démontrent qu’au moment du tirage au sort ( 2 1 ans) on trouve très peu de scrofuleux, il était logique d’admettre qu’il y avait eu, dans ce long intervalle, guérison des manifestations scrofuleuses, et guérison due au climat maritime.
- Le fait de la grande fréquence des accidents morbides est facilement expliqué par les mauvaises conditions hygiéniques qui se trouvent réunies au Havre pour favoriser le développement de la scrofule : hérédité même de l’affection, alcoolisme effréné, syphilis généralisée parmi les marins, habitations mal aérées, peu éclairées, dans les quartiers populeux, alimentation insuffisante ou peu substantielle.
- Pour combattre le mal dans les limites de son activité personnelle et de ses modestes ressources pécuniaires, M. le D1, Gibert a eu la louable pensée de créer un dispensaire spécial qui a rendu et qui rendra de grands services, alors surtout qu’il recevra l’appui moral et financier de l’administration communale de la ville.
- Notre savant collègue et ami le Dr Rrochard, l’apôtre fervent du bien-être et de l’éducation de la première enfance, — que nous avons la satisfaction de voir au milieu de nous, — a publié, sur les bains de mer chez les enfants, un volume des plus instructifs, tiré à plusieurs milliers d’exemplaires, auquel nous emprunterons deux chapitres.
- Le premier contient quelques critiques sur l’hôpital actuel de Berck-sur-Mer, qu’il serait imprudent de ne pas signaler.
- Le second nous apprend ce qui se passe aux Etats-Unis, et comment on a apprécié là-bas la vaste expérimentation scientifique.
- Il est regrettable, écrit M. le Dr Brochard, que nous soyons réduits en France aux deux hôpitaux maritimes de Cette et de Berck, qui sont loin de suffire aux besoins
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- de la population. Mais, dans la création de ces hôpitaux, il ne faudrait pas commettre la faute que l’on vient de commettre à Berck.
- L’ancien bâtiment, construit en briques et en planches, atteignait parfaitement son but. Les conditions hygiéniques étaient excellentes; les enfants scrofuleux et rachitiques y guérissaient parfaitement. 11 était trop petit : c’était là son seul défaut; il eût fallu l’agrandir.
- Au lieu de cela, on l’a remplacé par un hôpital magnifique qui a coûté des millions et dont les conditions hygiéniques ne sont certainement pas meilleures.
- Le luxe de construction et d’aménagement du nouvel hôpital de Berck est un double contre-sens. Ce luxe ne convient nullement à des enfants pauvres qui trouveront, lorsqu’ils rentreront chez eux, une différence beaucoup trop grande entre l’hôpital qu’ils abandonnent et la demeure de leurs parents dans laquelle ils reviennent.
- D’un autre côté, une construction aussi belle, avec des pierres amenées à grands frais, ne convient pas sur une plage sablonneuse où le terrain est peu stable.
- 11 est fâcheux que l’industrie privée, ne comprenne pas l’avantage qu’il y aurait pour elle à construire sur notre littoral, si admirablement disposé pour cela, des hôpitaux d’enfants et des maisons maritimes destinées à toutes les classes de la société.
- Ces hôpitaux d’enfants et ces maisons maritimes, qui permettraient de vulgariser l’emploi des bains de mer, auraient, au point de vue de l’hygiène publique, un intérêt social considérable.
- Les Américains, ces hommes si pratiques dans toutes les questions sociales, ont construit a Atlantic City une maison maritime pour enfants : The Children’s seashore hoüse. Les résultats ont été si satisfaisants, au triple point de vue hygiénique, médical et financier, qu’ils en ont construit une deuxième, puis une troisième.
- Ces maisons, construites simplement, sont fondées et entretenues au moyen de souscriptions privées auxquelles s’intéresse le Gouvernement. Le Dr William H. Ben-net, de Philadelphie, apprenait dernièrement à notre savant confrère que ces établissements allaient prendre en Amérique un très grand développement, et il ajoutait : ce Nous suivons vos idées. Où en êtes-vous en France?« Hélas! j’ai dû répondre qu’en France on ne faisait rien. La question est à l’étude dans les bureaux du Ministère.
- Comme péroraison de cette partie essentielle de noire Conférence, vous m’autoriserez à vous rappeler deux autres pages de Michelet :
- La nouvelle fondation sera pour l’Europe un modèle. Nous devons cela aux enfants.
- La vie d’enfer que nous menons, cette vie de travail terrible et d’excès plus meurtriers, c’est sur eux qu’elle retombe.
- On ne peut se dissimuler la profonde altération dont sont visiblement atteintes nos races de l’Occident; les causes en sont nombreuses. La plus frappante, c’est l’immensité, la rapidité croissante de notre travail.
- Nous versons de notre cerveau un merveilleux fleuve de sciences, d’arts, d’inventions , d’idées, de produits, dont nous inondons le globe, le présent, même l’avenir. Mais à quel prix tout cela? Au prix d’une effusion épouvantable de force, d'une dépense cérébrale qui d’autant énerve la génération.
- Nos œuvres sont prodigieuses et nos enfants misérables.
- Qui me donnera de voir celte élite de la terre, cette foule du peuple inventeur, créateur et fabricant qui sue et s’use pour le monde, reprendre incessamment ses forces à la grande piscine de Dieu ?
- Toute l’humanité en profite; elle fleurit du labeur énorme de ceux-ci; elle leur doit toute jouissance, toute élégance, toute lumière.
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- Ayez pitié de vous-mêmes, pauvres hommes d’Occident. Aidez-vous sérieusement, avisez au salut commun. La terre vous supplie de vivre; elle vous offre ce qu’elle a de meilleur, la mer, pour vous relever. Elle se perdrait en vous perdant. Car vous êtes son génie, son âme inventive. De votre vie elle vit et, vous morts, elle mourrait.
- (Vifs applaudissements.)
- LES ÉCOLES DE RACHITIQUES.
- Cette même et constante préoccupation pour le bien des classes aisées des grandes villes italiennes, nous la retrouvons avec un véritable sentiment d’orgueil dans la création des écoles de rachitiques de Turin et de Milan.
- Nées sous le souffle puissant de l’initiative d’un petit nombre de privilégiés, assez longtemps ignorées à leurs débuts, elles ont grandi peu à peu, grâce surtout à l’apostolat continu, efficace, sans trêve, de deux médecins hygiénistes d’intelligence et de cœur, le commandeur Alberto Gamba, de Turin, l’adepte le plus fervent de la gymnastique en Italie, et le D1 Gaetano Pini.
- Le culte des Italiens pour l’enfance se révèle dans toutes les productions artistiques. Parcourez les salles de la section italienne et comptez les chefs-d’œuvre de peinture et de sculpture inspirés par ce culte de l’enfance.
- EN PEINTURE :
- Bordignon : Jeunes jilles qui chantent.
- Busi : Les joies maternelles.
- Fontana : Mater amahilis.
- Jacovacci : Le retour clu baptême.
- Laezza : Procession d’enfants dans une fête de campagne.
- Mancini : La fille du marin.
- Mion : Le colin-maillard. Petite fille, petit garçon.
- Thoma : Le tour des enfants trouvés.
- EN SCULPTURE :
- Borgiii, de Milan : Les joies maternelles.
- Corbellini ; Le gamin.
- Dal Negro : L’innocence.
- Galetti : Un enfant en bronze pour fontaine.
- Guarnerio : La prière forcée.
- Jerace : Le gamin napolitain.
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- Martinoli : On na (pu une mère.
- Moneta : Uéducation du cœur.
- Pereda : Les orphelins de mère.
- Salvini : Giotio enfant.
- Tassara : Enfants dansant et jouant.
- Vimercati : Moïse sauvé des eaux et le Repos,
- qui est peut-être le chef-d’œuvre de toute la sculpture italienne.
- La première origine de l’œuvre remonte à l’année 1871, lorsque le comte Riccardi de Netro, assesseur pour l’instruction publique à Turin, justement ému du sort de ces malheureux enfants que leur infirmité native vouait irrévocablement à la douleur, conçut l’espoir, sinon de régénérer entièrement le corps, tout au moins de relever l’esprit en leur ouvrant les portes de professions rémunératrices.
- Les magistrats municipaux de Turin, la cité forte, la cité sainte, la cité savante, comme l’appelle l’illustre Vénitien Betti, encouragèrent le noble philanthrope, et au mois de mai 1872 l’école s’ouvrit pour vingt élèves, dont le nombre doubla dès la première année.
- Deux chambrettes, avec l’aménagement que comporte renseignement élémentaire, un petit jardin, une directrice-institutrice, une femme de service, constituaient les éléments essentiels de ce nouveau refuge que la charité et la science, dans une pensée commune, élevaient au soulagement de la misère et de la douleur.
- Bientôt une société de cent cinquante actionnaires, — actionnaires renonçant à l’avance à toute espèce de dividende (rires approbatifs), — encouragée par ce premier essai, nomme dans son sein un comité directeur.
- Grâce à l’appui moral des corporations et aux subventions effectives du municipe, le comité put installer l’école dans un local plus vaste et plus complet.
- L’année 1873 s’ouvrit avec un budget de 9,000 francs de recettes et 5oo francs de dépenses prévues. Le 1/1 mai 187A, le chiffre des enfants inscrits depuis la fondation s’élevait à i33. 21 avaient quitté l’école guéris ou assez améliorés pour pouvoir fréquenter les classes municipales ou entrer en apprentissage chez de bienveillants patrons.
- A la-fin de l’année- 1876, la ville de Turin comptait trois écoles de rachitiques, situées dans les quartiers les plus populeux, donnant les soins les plus éclairés, sous l’incessante direction du professeur Gamba et de deux médecins adjoints, ses zélés collaborateurs, à 162 enfants des deux sexes.
- Le dernier compte rendu sanitaire et administratif constate avec satisfaction la prospérité toujours croissante de l’œuvre tutélaire.
- L’œuvre prospérait, parce quelle avait une raison d’être; l’idée qui
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- l’avait inspirée était parvenue à maturité, parce quelle formait le complément indispensable de l’institution des hospices marins. Effectivement, dès l’année 1873, les études hygiéniques du Dr Gaetano Pini avaient appelé son attention sur le nombre considérable de rachitiques que renfermait la ville de Milan, l’une des cités de la péninsule la plus mal partagée sous ce rapport.
- Sans connaître la création récente de l’école de Turin, il réclamait, dans la Gazzetta cli Milano, l’ouverture d’un asile «pour ces déshérités de la fortune que l’antiquité condamnait à mort dès la naissance, et que la charité moderne s’efforce de rendre à la société, en leur donnant, avec la force physique, l’intelligence, et, par là même, l’amour de l’art. »
- Et. voulez-vous une preuve de plus de ce fait que nous rencontrons dans l’histoire de toutes les créations, de toutes les découvertes, à savoir : les aspirations précédant la réalisation, les blanches lueurs de l’aurore devançant la marche du soleil?
- En i84o, l’œuvre milanaise des asiles pour l’enfance avait cherché à améliorer, par de sages mesures prophylactiques la position matérielle et morale de ces pauvres créatures : les rachitiques.
- Faute de ressources financières suffisantes, faute surtout de direction scientifique, la tentative était restée à l’état d’aspiration.
- D’un document important communiqué par M. l’avocat Rosmini, il résulte qu’en i85o un patricien milanais, le marquis Alessandro Vis-conti d’Aragon, avait légué une somme de 6,000 francs à l’effet d’aider à la construction d’un hôpital orthopédique pour le traitement des petits malheureux frappés par le rachitisme.
- «J’oblige mes héritiers, dit le testament, à tenir cette somme à la disposition de cet établissement, dans l’espoir que les misérables et douloureuses vies auxquelles sont condamnées tant de victimes innocentes, qui atteignent dans cette cité un chiffre désolant, puissent exciter la philanthropie éclairée et la charité proverbiale de mes concitoyens. »
- Que faut-il le plus louer dans ce noble langage? La générosité du donateur, ou la perspicacité de l’homme de bien qui, sans être ni médecin, ni hygiéniste, ni administrateur, met le doigt sur une véritable plaie sociale?
- Les temps étaient donc venus lorsque plusieurs personnes distinguées de Milan (sénateurs, députés, conseillers municipaux, etc.) se réunirent, sous la présidence du vénéré professeur Sacchi, pour répondre à l’appel de notre ami le Dr Pini et aviser aux moyens de créer la nouvelle école.
- Vingt-cinq dames, dont les noms resteront inscrits à perpétuité dans les fastes de la philanthropie milanaise, s’offrirent pour quêter l’obole de la charité publique en faveur des pauvres rachitiques, parcourant la ville de quartier en quartier, frappant de porte en porte, entrant de magasin en
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- magasin; en moins de deux mois, malgré la pénurie d’argent de ces années calamiteuses pour le pays, elles avaient recueilli la somme respectable de 43,0 0 0 francs. (Applaudissements et bravos.)
- Dès ce moment, l’idée passait à l’état de fait accompli et, le ier janvier 1875, Milan saluait dans ses murs la modeste école de la rue Saint-André, avec sa petite population de dix rachitiques « arrachés aux griffes de la mort et aux tortures de la misère ».
- Les obstacles avaient pourtant été nombreux; mais les préjugés du vulgaire, les hésitations des incrédules, les sourires des sceptiques, l'indifférence de la foule, ne parvinrent pas à neutraliser l’activité bienfaisante de cette minorité d’âmes d’élite qui, soutenue par un sentiment humanitaire, avait entrepris avec enthousiasme cette nouvelle conquête de la science et de la charité.
- Aujourd’hui l’école primitive est transformée en véritable Institut de bienfaisance, soutenu par le concours généreux de la municipalité, de la province, de l’Etal, et est reconnue comme établissement d’utilité publique, à’en te morale, d’être moral, selon la poétique expression de nos chers voisins.
- L’exemple du Dr Barellaï était là pour démontrer au Dr Pini la nécessité de faire un pressant appel à la science, en concentrant sur l’institution naissante le contrôle et les lumières des hommes compétents. Aussi n’hésite-t-il pas à se rendre au Congrès d’hygiène de Bruxelles, au Congrès médical de Turin, à l’Exposition universelle de Paris.
- L’approbation est unanime, et la médaille d’argent, à l’effigie du roi des Belges, ouvre la liste des récompenses réservées à YInstituto deiRachitici.
- Ecoutez, du reste, les paroles mêmes du vaillant apôtre :
- Je viens demander au Congrès quelques mots d’approbation et d’encouragement pour une œuvre non moins pieuse (celle des hospices marins) qui, créée modestement et sans bruit à Turin par la sollicitude et les soins éclairés du comte Riccardi de INetro, lleuritet prospère actuellement dans la capitale delà Lombardie.
- Il ne s’agit plus d’hôpital ou de refuge d’un nouveau genre, dans lesquels, le plus souvent, les malheureux déshérités de la fortune qui y sont admis sont voués à la souffrance et à la mort, mais d’un asile où l’on arrive à la guérison par le fait d’un traitement logiquement approprié.
- Intimement convaincu de la nécessité, pour le médecin hygiéniste, de combattre à outrance les hôpitaux et hospices, j’ai eu la pensée de recueillir dans des salles spéciales, pendant plusieurs heures de la journée, parmi ces fds du peuple, les plus infortunés, ceux qui, bossus et difformes, sont, pour ainsi dire, contournés par le rachitisme.
- En les rendant le soir même aux caresses des parents et aux saintes joies de la famille, après avoir traité les infirmités du corps, j’ai la persuasion de pouvoir relever leur esprit abruti par l’ignorance et les préjugés. Ne deviennent-ils pas ainsi les apôtres inconscients d’une religion qui ne reconnaît comme divinités que la science et la charité?
- C’est une véritable école que nous offrons à ces malheureuses créatures que nos pères précipitèrent un jour du haut des tours et des donjons, et pour lesquelles la
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- civilisation moderne n’a eu jusqu’ici que les sourires dédaigneux des sceptiques ou la stérile compassion des hommes de bien.
- N’est-ce pas là le langage du cœur et de la conviction? Continuons :
- A son entrée dans l'asile, l’enfant devient l’objet des soins de toute nature les plus empressés. Au moyen d’une nourriture substantielle, tonique et réconfortante, avec l’aide de toutes les ressources thérapeutiques de l’hydrothérapie, de l’électricité, de l’air comprimé, de la gymnastique raisonnée, l’enfant rachitique se métamorphose à vue d’œil et les teintes rosées de son visage ne tardent pas à saluer les premières lueurs d’une guérison prochaine.
- J’ai reçu, parmi mes premiers pensionnaires, de pauvres êtres que la maladie avait rendus hébétés et déments, des malheureux qui se traînaient à terre dans l’attitude des brutes, des estropiés qui s’appuyaient, titubants et incertains, sur de grossières béquilles.
- Aujourd’hui, après quelques mois de traitement, vous auriez bien de la peine à les reconnaître, et vous seriez agréablement surpris, en voyant cette petite population, les pieds et les jambes armés d’appareils orthopédiques, monter sur des cordes, courir dans les allées du jardin, traîner des brouettes, cultiver des fleurs, marcher en cadence, entonner en chœur des chansons populaires.
- L’intelligence, jadis obtuse et indolente, s’est réveillée vive et animée, et dans les yeux de plusieurs d’entre eux brûle cette étincelle du génie dont, par un contraste frappant, les a doués la nature. J’ajoute, en finissant, que déjà, à Turin comme à Milan, beaucoup de rachitiques ont pu suspendre aux murailles des écoles les béquilles qu’ils avaient en entrant, et ces néfastes appareils deviennent ainsi les preuves irrécusables des combats heureux que la science et la charité, réunies dans une étreinte fraternelle, ont remportés contre la maladie et la douleur.
- (Bravos et applaudissements répétés.)
- Pendant l’été, à leur arrivée, les enfants sont déshabillés, lavés à grande eau froide des pieds à la tête, essuyés avec soin et renvoyés à leurs jeux dans le jardin; un peu plus tard commencent les exercices gymnastiques. A midi, ils se retrouvent au réfectoire, autour de tables abondamment servies de bonne soupe, de viandes rôties, d’eaux ferrugineuses.
- Dans la journée, après une sieste d’une heure et demie, se succèdent les exercices de lecture, d’écriture, d’arithmétique et de chant. Le soir, ils sont renvoyés chez eux dans les omnibus qui les ont amenés le matin.
- Si je ne craignais d’abuser de votre bienveillante attention, je vous ferais assister aux séances annuelles de distribution de récompenses dans l’enceinte de la nouvelle école.
- La lumière entre à flots par les grandes fenêtres qui apportent, chaque jour, à cette petite population l’air pur et vivifiant; le jardin montre les mille fleurs que ces jeunes êtres cultivent avec bonheur, et une riche bannière d’or du commandeur Peluzzi présente à tous les emblèmes de la foi et de la charité apportant, à leur tour, l’encouragement si puissant de l’art, «ce fils de prédilection du génie».
- Mais la création de ces écoles, comme l’écrit si bien mon très sympathique collabo^
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- rateur le Dr Every Bocly, ne constitue pas seulement une bonne œuvre; elle a encore une haute importance médicale: elle est l’application des sages principes de la bienfaisance préventive, la plus difficile à réaliser, parce qu’elle rencontre d énormes difficultés et quelle ne donne pas l’orgueilleuse satisfaction du résultat immédiat, mais aussi la plus féconde, puisqu’elle prépare l’avenir et quelle rend des enfants à la famille qui les a vus naître et à la patrie, cette grande famille que nous aimons tous, comme une mère, et qui n’a pas trop du dévouement de tous ses enfants.
- Le dernier compte rendu administratif et sanitaire nous apprend que le patrimoine actif,réel, qui était de 45,8oo francs au 3 i décembre 1875, s’est élevé, à la fin de 1876, à 59,600 francs.
- Les résultats thérapeutiques, sous l’influence de la gymnastique, des appareils orthopédiques, de la médication tonique et réconfortante, sont des plus incontestables. Voilà deux spécimens des résultats obtenus :
- Eclairé par l’expérience de tous les jours, le comité directeur réalise, de mois en mois, de nouveaux progrès, de nouveaux perfectionnements :
- La création cl’une ambulance, comprenant à la fois la consultation gratuite et le dispensaire pour les enfants du dehors;
- L’installation cl’une infirmerie pour les élèves internes atteints d’affections intercurrentes, qui ne trouveraient pas dans la maison paternelle l’air pur, la lumière, les médicaments, la nourriture appropriée.,;
- L’organisation d’une école professionnelle, afin de ménager aux enfants guéris et améliorés les moyens de subvenir à leur existence.
- Il s’agit, comme le veut le Pr Sacchi, de leur donner non pas une instruction complète, mais une éducation raisonnable en leur apprenant des arts et métiers en rapport direct avec leurs aptitudes et avec leurs forces physiques.
- 11 ne saurait entrer dans le cadre, déjà si large, de cette Conférence d’aborder des questions essentiellement médicales; mais pour satisfaire la curiosité naturelle de quelques confrères, qui se demandent comment des parents généralement sains peuvent engendrer des rachitiques, j’affirmerai, avec les récentes recherches de MM. Gamba, Pini, Brochard et tant d’autres :
- «Que l’allaitement insuffisant et mercenaire est la cause principale du rachitisme. »
- Au moment de la naissance, la grande majorité des enfants milanais est saine et robuste; mais lorsque ces enfants ont été confiés à des nourrices étrangères pendant les dix ou douze premiers mois de l’existence, ils reviennent au logis avec les cruelles empreintes du lymphatisme, de la scrofule et du rachitisme.
- Quel enseignement pour les mères tendres et affectueuses!
- En scrutant plus profondément dans l’étiologie du rachitisme, on constate chez les ascendants les perpétuels ravages de la syphilis, de la débauche, de la vie déréglée, de l’alcoolisme.
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- Quels enseignements pour l’économie sociale!
- Nous avions cru un moment voir se réaliser parmi nous cette belle création, — écrit encore le Dr Every Body dans 1 q Journal cV hygiène, — mais l’empressement malavisé d’un de nos confrères de la presse a renversé notre espoir d’un jour. Non! pour une œuvre de ce genre, il faut plus cpie la bourse du premier financier venu, que le savoir-faire d’un écrivain utilitaire. A la fortune d’un comte Riccardi, à la science d’un docteur Pini, il faut unir encore ce qu’on n’emprunte à personne : l’intelligence et le dévouement, dont les forces réunies seront prêtes à accomplir l’œuvre au moment marqué par la Providence!
- Paisse cette Conférence inspirer quelque salutaire imitation!
- Un dernier mot avant de nous séparer, Mesdames et Messieurs, et que ce mot fasse entrer dans votre esprit une pensée de souvenir bienveillant pour cette Société française d’hygiène que j’ai eu l’honneur de représenter au milieu de vous, et qui préside à cette réunion dans la personne aimée de M. Marié-Davy, le savant directeur de l’Observatoire de Montsouris.
- Dans ces temps si rudes et si saccadés, encore au lendemain de désastres immérités, alors que les sociétés européennes tressaillent sur leurs vieilles assises, c’est un spectacle bien doux et bien consolant que de voir nos générations françaises se recueillir dans l’étude et dans la science, pour se préoccuper du bien-être individuel et de la prospérité générale, en jetant les bases d’institutions qui sauront défier faction corrosive du temps et des bouleversements politiques.
- Si le but de la Société est noble, ses moyens d’action sont aussi salutaires que puissants, car elle veut avant tout :
- Élever rmtelligence par l’étude et les recherches ;
- Moraliser le cœur par la réalité et la certitude du bien accompli ;
- Donner à la vie de tous les jours le mobile le plus élevé en se rendant utile et à soi-même et à ses semblables.
- « Laissez les petits enfants venir à moi », s’écriait le divin Maître sur le seuil du temple de Jérusalem.
- Laissez vos maris, vos frères, vos amis, vous dirons-nous, Mesdames, vous toutes qui occupez une si large place dans notre existence de lutte et de labeur, laissez-les s’enrôler sous la bannière de la Société française d’hygiène. Elle porte, inscrit en lettres d’or, le mot d’ordre de l’Empereur romain :
- Laboremus : Travaillons sans relâche!
- (Vive et générale approbation. — Applaudissements et bravos. — En descendant de la tribune, le conférencier est félicité par un grand nombre de personnes.)
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- PALAIS DU TROCADÉRO. — 20 AOUT 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR
- LE TABAC AU POINT DE VUE HYGIÉNIQUE,
- PAR M. LE D” A. RIANT.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE.
- Président :
- M. Frédéric Passy, membre de l’Institut, vice-président à^Y Association française contre Valus du tabac et des boissons alcooliques.
- Assesseurs :
- MM. Claude-Lafontaine, administrateur de l’école Monge;
- Collaux, secrétaire des séances de Y Association;
- Crivelli, ancien inspecteur d’Académie, vice-président de Y Association; Germond de La vigne , homme de lettres, secrétaire général de Y Association; Le marquis de Ginestous, membre du Conseil de Y Association;
- Gréard, membre de l’Institut, directeur de l’enseignement primaire de la Seine;
- Petibon, trésorier de Y Association.
- La séance est ouverte à 2 heures.
- M. Frédéric Passy, président. Mesdames et Messieurs, il est 2 heures, c’est l’heure réglementaire, nous ouvrons la séance.
- Je dois d’ahord annoncer que nous recevons à l’instant de M. le Préfet de la Seine un télégramme qui nous avertit que M. Gréard, retenu par d’autres devoirs, est dans l’impossibilité d’assister à la séance. Nous regrettons son absence, mais nous gardons son nom à côté des nôtres comme un témoignage de sa sympathie. C’est à l’instant aussi, qu’il me soit permis de le constater, que j’ai reçu la délégation qui m’appelle au fauteuil. C’est dire que je n’ai dans ma poche aucun discours. Je ne serai donc pas long.
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- La première qualité d’un président, d’ailleurs, surtout lorsque après lui doit se faire entendre un orateur comme M. Riant, c’est d’être court.
- M. Riant, lui, n’est pas tenu de l’être et il est difficile qu’il le soit, car il a à traiter un sujet excessivement vaste. Encore ce sujet n’est-il que la moitié, je devrais dire le quart à peine de la thèse que nous représentons ici, lui et moi, et avec nous les autres personnes honorables qui veulent bien nous assister.
- Nous sommes ici, en effet, Messieurs, je dois le rappeler, au nom de l’Association française contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques, deux fléaux, disons deux ivresses, dont la meilleure ne vaut rien, et qui trop souvent, par malheur, s’engendrent et se développent l’une l’autre.
- 11 ne sera question aujourd’hui que de l’un de ces fléaux. Il a été question , dans cette salle même, ces jours derniers, de l’autre : nous y avons pris part, comme représentants de notre Société, à un Congrès international sur l’alcoolisme. Nous faisons aujourd’hui la place moins grande au tabac, comme vous le voyez; mais nous y reviendrons. De plus, M. Riant, bien qu’il soit en état de nous parler du tabac à tous les points de vue, a l’intention de s’occuper à peu près exclusivement du point de vue hygiénique. Or, il y a un autre point de vue (je n’ai pas l’intention de le traiter, bien entendu, mais il ne m’est pas permis de ne point l’indiquer au moins) qui n’est ni moins grave ni moins vaste: c’est le point de vue économique, le point de vue social, le point de vue moral.
- De l’autre côté de la Manche, oii l’on va volontiers jusqu’au bout de ses principes, et quelquefois au delà, les ennemis du tabac répandent à profusion de petites affiches dans lesquelles ils n’hésitent pas à dire entre autres choses : cc Fuyez la compagnie des fumeurs. » Nous n’allons pas jusque là. Nous avons des amis qui fument, les uns modérément, d’autres immodérément; nous ne les fuyons pas comme des pestiférés, quoiqu’ils ne sentent pas toujours bon ; et nous ne les montrons pas au doigt comme des monstres. Non; nous aimons nos amis, même fumeurs, lorsqu’ils méritent d’être aimés; mais nous leur demandons la permission de leur dire, au nom de notre affection même, et nous répétons à ceux que nous ne connaissons pas, que l’abus du tabac, — et l’usage est bien près de l’abus, — funeste au point de vue de la santé, est un abus antisocial et antiéconomique; qu’il nuit à la bourse, qu’il porte atteinte au travail et qu’il compromet les bonnes relations de la famille et de la société.
- Je me trouvais un soir, il y a déjà une dizaine d’années, chez un homme très distingué, —il est mort depuis, —qui aimait à réunir à sa table et dans son salon une société cl’élite.
- Après le dîner, qui avait été fort bon, la plupart des hommes passèrent, suivant une habitude qui est devenue presque obligatoire, dans une pièce voisine pour y fumer. Ils n’en sortirent plus de tout le reste de la soirée.
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- La maîtresse de la maison nous dit, à un ou deux qui, n’étant pas fumeurs, étions demeurés au salon, et auxquels elle savait beaucoup de gré de lui avoir tenu compagnie :
- «En vérité, Messieurs, c’est bien désagréable. J’invite des hommes distingués, des hommes d’esprit. Je me figure que j’aurai le plaisir de les entendre causer et de causer avec eux; ils mangent mon dîner, ils prennent mon café, puis ils passent dans le cabinet de mon mari, d’où ils nous envoient leur fumée par-dessous la porte, et ils s’en vont sans que je les aie vus! Ils prennent ma maison pour un restaurant. 5?
- Elle avait raison, cette excellente femme. Et j’ajoute que les femmes se résignent beaucoup trop facilement, en général, à cette habitude, et qu’elles ont tort, car c’est assurément (avec une autre mauvaise habitude dont elles sont heureusement en train de se corriger, mais dont il reste encore trop de traces, avec la frivolité, tranchons le mot, avec la nullité de l’éducation et de la conversation des femmes), c’est, dis-je, une des causes principales de cette séparation trop acceptée des sexes qui nuit à l’agrément, au charme, au sérieux de nos r rapports sociaux, et n’est pas sans une influence funeste sur la morale privée et publique. (Applaudissements.) Je n’en dis pas davantage sur ce chapitre.
- Quant à la dépense, Messieurs, ai-je besoin cl’en parler? Fumeurs ou non fumeurs, nous savons tous ce qu’il en coûte de fumer. Combien de ménages où l’on se prive du moindre agrément, parfois du nécessaire, parce que le cigare ou la pipe de monsieur consomment plus que la toilette de madame ou les mois d’école des enfants! Je glisse encore sur ces détails délicats; un chiffre seulement, mais un chiffre d’ensemble, sans personnalités. Les statisticiens, dont je ne suis pas l’esclave, — je 11e me pique pas d’être précisément statisticien, — mais qui ont du bon, eux et leurs chiffres, à la condition qu’on sache s’en servir, les statisticiens disent, et les meilleurs l’ont démontré, que depuis cinquante ans le tabac, avec les dépenses accessoires et inévitables qu’il entraîne, n’a pas coûté à la France moins de 10 milliards! Dix milliards ! c’est-à-dire deux fois la malheureuse rançon que nous avons dû payer à l’Allemagne, ou, pour prendre une comparaison moins pénible, l’équivalent de tout ce que nous possédons de chemins de fer dans notre pays.
- Je n’insiste pas. Voilà un chiffre qui est de nature à se graver dans toutes les mémoires. A vous de supputer, comme il vous plaira, ce qu’on aurait pu faire avec cela. La perte de travail est-elle moindre? Je ne le crois pas. Oh! je le sais, il y a des hommes d’étude, des hommes de labeur, des hommes sérieux qui jouissent, par je ne sais quel privilège, d’une sorte d’immunité, au moins apparente, à l’égard de ce poison, comme d’autres à l’égard d’autres poisons. Il y a des hommes qui travaillent beaucoup et qui travaillent bien en fumant beaucoup, en fumant
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- trop, en fumant toujours. Gomment travailleraient-ils s’ils ne fumaient pas? Voilà ce qu’on ne sait pas et ce qu’ils ne savent pas eux-mêmes. Mais passons.
- Ce qui est certain, c’est qu’en règle générale l’habitude de fumer ne va pas sans perte de temps. Et pour chaque fumeur, ne perdit-il qu’une heure, qu’une demi-heure, — il en perd bien davantage, — c’est une partie importante de la vie qui s’en va en fumée. Nous avons mieux à faire de notre existence, ce me semble, que de la perdre de gaieté de cœur!
- Ce n’est pas tout. Chez la plupart des hommes, chez ceux qui ne sont pas doués de cette immunité dont je parlais tout à l’heure, chez ceux qui n’ont pas cette énergie vigoureuse, grâce à laquelle l’attention ne se laisse jamais distraire ou affaiblir; chez ceux-là l’attention et la vivacité d’esprit s’émoussent et s’obscurcissent. Et c’est même — qui ne le sait — l’une des causes de l’entraînement qui, de l’usage du tabac, porte si vite à l’abus. Le tabac est un moyen de passer le temps sans rien faire, de flâner, de ne pas penser à ce qui déplaît ou à ce qui exige un effort.
- Il y a là, encore une fois, pour le capital intellectuel d’une nation, pour son capital moral, sans parler du travail matériel, une perte équivalente tout au moins, peut-être supérieure, à cette perte énorme de 1 o milliards que je rappelais il y a un instant.
- ^ Oh ! je sais bien ce que vous allez me répondre : Cela rapporte gros à l’Etat, qui encaisse de ce fait 3oo ou ûoo millions par an; et l’Etat a besoin de ressources. Eh! mon Dieu! que l’Etat tire de l’argent aux fumeurs en leur vendant du tabac, nous ne nous y opposons pas; c’est son droit, comme c’est le nôtre de résister aux appels de la Régie. Mais ce que nous donnons à la Régie, nous ne le donnons ni à l’agriculture ni à l’industrie, qui, elles aussi, rapportent à l’Etat et qui, de plus, rapportent à ceux qui les développent. Que l’Etat impose donc nos consommations de fantaisie, soit! Mais que nous nous imposions nous-mêmes une charge aussi lourde; mais que nous fassions volontairement subir à la société, à nos familles, à nous-mêmes, un préjudice comme celui-là; franchement, cela peut surprendre, venant du peuple qui se dit le plus spirituel de l’univers. Et puisque nous sommes à la tête d’une association qui s’occupe sérieusement de ces questions; puisque nous sommes en ce moment, M. Riant et moi, chargés de porter la parole au nom de nos collègues, nous avons le droit et le devoir de dire, sans mâcher les mots, que cela n’a pas le sens commun.
- Tout le monde connaît l’axiome de Franklin : «Un vice coûte plus à nourrir que deux enfants. » Nous ne prétendons pas, encore une fois, que l’usage du tabac soit un vice à proprement parler; ce peut n’être quelquefois qu’une distraction inoffensive. Mais souvent, bien souvent, c’est, le chemin du vice; c’est la pente sur laquelle on roule jusqu’à
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- des abîmes insondables, parfois jusqu’à la dégradation et au crime. L’homme qui s’est fait l’esclave du tabac, comme l’homme qui s’est fait l’esclave de l’alcool, ne s’appartient plus, et lui-même ne peut savoir où le conduira un jour ou l’autre la tyrannie de l’habitude. Nous ne vous disons donc pas, je le répète, à l’instar de nos amis d’Angleterre : «Fuyez avec horreur la compagnie des fumeurs ! » nous vous disons plutôt : «Tâchez de les convertir en frayant avec eux en bonne intelligence. » Nous vous disons surtout : «Ne les imitez pas et empêchez qu’on ne les imite; fumez le moins possible et, s’il y a moyen, ne fumez pas du tout. Votre bourse, votre santé et votre moralité peut-être s’en trouveront bien. 55
- Quant à ce qui est de la santé, en particulier, M. le docteur Riant s’est chargé de la démonstration ; il va nous la donner pour notre plus grand profit, et pour notre plus grand agrément aussi, je le sais d’avance. Ecou-tez-le, applaudissez-le comme il le méritera. Prenez, s’il est possible en l’entendant, de bonnes résolutions. Et que ces bonnes résolutions, à votre sortie d’ici, ne s’en aillent pas en fumée. (Applaudissements prolongés.)
- M. le Dr Riant :
- Mesdames et Messieurs,
- Je ne suis pas fumeur, je ne suis pas priseur et je n’ai pas besoin de vous dire ici que je ne consomme pas de tabac sous une autre forme.
- Ce n’est pas que sur ce point la nature se soit montrée cruelle à mon égard. J’aurais pu fumer, j’aurais pu priser tout comme un autre. Pour peu que j’en aie essayé, je n’en ai point souffert.
- Je ne suis donc pas une victime du tabac.
- Je n’ai pas été obligé de renoncer au tabac pour des raisons majeures; je n’ai pas même dû m’en séparer pour cause d’incompatibilité d’humeur. Je n’ai ni à me venger du tabac ni même à m’en plaindre. Il n’y aura donc dans le ton de cette causerie ni les termes amers d’une diatribe, ni les exagérations d’une plaidoirie, ni, à plus forte raison, les rigueurs d’un réquisitoire.
- Je parlerai du tabac avec mesure, en dehors de toute passion. Le tabac fait assez de mal pour qu’il ne soit pas nécessaire de lui rien prêter ni de forcer les couleurs du tableau : il suffit amplement de s’en tenir à la réalité.
- C’est avec calme, froidement, scientifiquement, que je veux examiner ce que le tabac nous coûte au point de vue hygiénique, économique et social.
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- Je ne veux tenir aucun compte des accusations banales, car il s’agit ici d’arriver à une véritable démonstration.
- Aussi m’appuierai-je sur des faits indéniables, sur des statistiques, sur des expérimentations même, s’il est possible, désireux d’amener dans vos esprits une conviction réfléchie, justifiée, si j’ai ce rare bonheur, accordé à un trop petit nombre d’orateurs, de pouvoir faire admettre mes conclusions, après avoir, comme je l’espère, fait agréer mes prémisses et accepter mes preuves.
- En vous parlant du tabac, j’insisterai plus particulièrement sur les conseils et les exigences de l’hygiène, sans m’interdire pourtant, de temps en temps, quelques autres considérations. Mauvais, au point de vue de l’hygiène, le tabac n’est pas meilleur quand on le considère au point de vue économique ou au point de vue social. C’est la logique même qui le veut : lorsqu’on est dans la vérité, on n’y est pas à peu près, on n’y est pas à demi. Quand il s’agit du tabac, de quelque côté que l’on se tourne, on trouve sur son chemin la trace des fâcheuses conséquences qu’il entraîne. Si donc, tout en parlant plus spécialement de l’hygiène, je suis amené à faire quelques excursions hors de ce domaine, je rencontrerai, soyez-en sûrs, les mêmes raisons pour vous conseiller de ne pas favoriser l’extension de l’usage du tabac, disons plus, pour vous supplier de le restreindre le plus possible.
- Vous le voyez, j’ai l’intention de ne combattre que Y abus du tabac. La Société au nom de laquelle je parle est en effet intitulée : Association française contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques. Ce titre limiterait le champ de ma critique, si la raison et la vérité n’en indiquaient déjà l’objet et n’en précisaient la portée.
- S’en prendre même à 1 ’usage du tabac serait une exagération qui sortirait de la mesure que je veux m’imposer. Seulement je vous prie, Messieurs, de bien nous entendre sur ce que, en cette matière, vous appellerez Y usage et ce qui, pour vous, constituera Y abus. La question est délicate, et ce n’est peut-être pas trop de l’application de vos esprits pour arriver à déterminer les limites de l’usage et de l’abus, pour permettre de déclarer où finit le premier, où commence le second.
- Quant à moi, je le déclare, je ne vois pas cette limite bien nettement tracée. Voici, par exemple, un enfant, un jeune homme, un écolier, un lycéen, qui s’essaye à fumer un peu de tabac, après avoir, — timides débuts! — fait un premier apprentissage soit avec du papier roulé, soit avec des feuilles de tilleul recueillies dans la cour de récréation. Vous appelez cela l’usage,......moi, j’appelle cela l’abus!
- Voyez-vous cet ouvrier qui consacre pour fumer, même modérément, une certaine somme qui serait nécessaire pour les besoins essentiels, pour les dépenses indispensables, pour la nourriture ou l’amélioration de la
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- nourriture de sa famille, pour l’achat de vêtements, etc. — Vous appelez cela l’usage,......moi, j’appelle cela l’abus.
- Voici un soldat auquel l’Etat donne 10 grammes de tabac par jour. Cet exemple nous intéresse tous, aujourd’hui que tout le monde est soldat. Certes, la dose est minime, mais elle va suffire à créer une habitude, une passion tyrannique qui plus tard ne se satisfera pas avec les i o grammes que l’Etat fournit chaque jour. Il faudra bientôt que le soldat ajoute les 5 ou 10 centimes de prêt qu’il touche, pour augmenter la dose. Son maigre pécule y passera. — Vous appelez cela l’usage; pour moi, c’est l’abus.
- Voyez cet homme adonné aux travaux de l’esprit. Quand son cerveau est fatigué, surmené par le travail et les veilles, à un salutaire repos il préfère l’enivrement dû à la fumée du tabac et les rêves quelle fait naître. Croyez-vous que ce soit là un véritable repos? Croyez-vous cpie l’air de ce cabinet de travail, que cet air toujours trop rarement renouvelé va s’améliorer par l’addition des vapeurs du tabac? Dites, si vous le pensez, que c’est là encore l’usage; moi, je soutiens que c’est l’abus.
- Vous le voyez, entre l’usage et l’abus la distinction est quelque peu subtile, bien souvent fausse et la limite trop sujette à contestation.
- Et puis, on le comprend, la question de quantité, de dose, est loin de constituer la seule ligne de démarcation entre l’usage et l’abus.
- Il est telle nature, il est telle santé, pour laquelle l’usage même le plus modéré est un abus, et un abus très préjudiciable et très manifeste. Ai-je besoin de m’arrêter à prouver que l’âge du fumeur doit être également pris en considération, et que l’enfant, le jeune homme font toujours, quelles que soient la mesure et la dose, abus et non usage d’une drogue inutile et dangereuse? Ces exemples, que je pourrais multiplier, suffisent pour faire comprendre qu’il faut laisser de côté la distinction un peu fantaisiste entre l’usage et l’abus. L’hygiéniste ne s’y arrête pas plus qu’il ne convient: il sait bien que si on pouvait lui montrer l’usage aujourd’hui, il aurait encore à redouter pour demain l’abus inévitable.
- S’il se rencontre, parmi mes honorables auditeurs, des personnes qui aient l’habitude de fumer ou de prendre du tabac et qui en usent modérément, qui subissent ce joug, quelque agréable et bien porté quelles le trouvent, je leur dirai ce que je crois la vérité.
- Je n’ignore pas que beaucoup parmi ceux qui m’écoutent sont déjà convaincus et n’ont pas attendu mes paroles pour secouer une passion tyrannique et rejeter un passe-temps inutile et dangereux. Je les remercie de leur présence et de leur appui. Quand on s’attaque à un usage aussi répandu, aussi envahissant; quand on entreprend de combattre l’autorité du nombre et la victorieuse influence de l’habitude, de la mode, il est bon de rencontrer quelques alliés. Ces convictions que l’on n’a pas faites sont un
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- important point de départ pour celles que l’on espère obtenir soi-même. La force des arguments est doublée par l’autorité de ces convictions acquises et de ces bons exemples.
- Messieurs, je ne me flatte nullement du fol espoir qu’aujourd’hui, à 3 heures sonnant, mes paroles auront produit une révolution complète, que les fumeurs jetteront avec dédain ces cigares qui faisaient leurs délices, que les pipes seront toutes mises de côté, qu’en un mot, cette Conférence soit destinée à produire — disons le mot — une grève de fumeurs! Non! assurément, et je ne partage nullement les illusions ou les craintes exprimées dans les lettres qui m’ont été adressées à cet égard.
- Parmi ces lettres, j’ai reçu comme une sorte de pétition, d’adresse des ouvrières des manufactures de tabac. Elles me supplient de ne pas les condamner à l’inaction, de ne pas leur enlever leur profession, leur moyen d’existence. Qu’elles se rassurent! Je ne compte pas sur un semblable résultat : le tyran-tabac tiendra bon longtemps encore; longtemps encore fumeurs, priseurs, loin de réclamer leur émancipation, se feront un bonheur et une gloire de leur esclavage, et le chômage dans la fabrication du tabac ne menace personne.
- L’adresse affirme l’excellence des produts fabriqués. J’ajoute, parce que cela est très exact, et je suis entièrement d’accord sur ce point avec les signataires de l’adresse, qu’il n’y a pas de pays au monde où le tabac soit plus honnêtement préparé qu’en France ; et que si — comme on l’a dit — on vend quelque part, sous le nom de tabac à priser, de la sciure de bois ayant macéré plus ou moins longtemps dans le jus de tabac pour rendre l’illusion possible, cela ne se passe pas chez nous ! (Applaudissements.)
- I.
- Les Français sont un peuple très primesautier, très mobile, et qui procède assez volontiers par bonds; mais il est peu probable néanmoins qu’ils passent tout à coup de l’engouement qu’ils manifestent aujourd’hui pour le tabac à l’indifférence absolue ou à un dégoût subit.
- Et cependant le tabac, cette drogue pour laquelle tous les peuples de l’ancien comme du nouveau monde se ruinent à l’heure actuelle, était inconnu en Europe il y a quatre siècles.
- A cette époque, quelques sauvages du nouveau monde fumaient le tabac, et nous ignorions qu’il existât. Mais quels progrès il a faits depuis ce temps et ces premiers débuts!
- 11 y a environ quatre siècles que l’Europe vit s’ouvrir devant elle les portes de ce nouveau continent. La chose ne se fit pas de gré à gré; on pouvait s’y attendre.
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- L’attitude des populations de l’Amérique rappela un peu celle de cet héritier en possession paisible et jusque-là indiscutée d’un important héritage, et qui tout à coup apprend qu’il a un compétiteur et qu’il lui faut partager un patrimoine auquel il se croyait seul appelé.
- L’ancien monde fit valoir ses droits; le nouveau se défendit.
- La succession fut violemment, cruellement disputée.
- Enfin, suivant l’usage et les règles de la loi des successions, chaque héritier de la grande famille humaine ayant rapporté à la masse ce qu’il avait reçu de son côté de la Providence, tous les biens furent réunis pour être partagés, et, en fin de compte, s’il y eut plus d’héritiers, l’héritage se trouva singulièrement plus important.
- L’ancien monde apportait au nouveau le patrimoine de son savoir, de sa science, les lumières de l’intelligence et de la foi. Le nouveau monde apportait l’immensité de ses territoires où le flot du vieux monde a beau couler par une émigration qui ne cesse pas depuis quatre siècles, il y a toujours place pour de nouveaux venus, en dépit de ces prétentieux écriteaux qui, au milieu des solitudes et des forêts, avertissent le voyageur étonné de l’existence d’une multitude de villes qu’il ne soupçonnerait pas sans cela dans cette immensité.
- Le nouveau monde a apporté ses mines de métaux précieux : richesses minérales qui ont allumé toutes les convoitises et tenté toutes les races humaines.
- Tous les peuples sont venus fouiller sans trêve les entrailles de cette terre prodigue de richesses, sans parvenir jusqu’à présent à les épuiser non plus qu’à se satisfaire.
- Les prairies sans limites du nouveau monde nourrissent d’innombrables troupeaux qui, pendant que notre vieux monde mourait de faim, par insuffisance d’aliments substantiels, périssaient inutiles dans ces solitudes. Il a fallu longtemps pour qu’on eût la pensée et que l’on trouvât le moyen de les utiliser. Mais toutes les découvertes s’enchaînent, et aujourd’hui, grâce aux progrès de l’industrie, de la navigation, des services de bateaux à vapeur apportent régulièrement en Europe des milliers de tonnes de ces viandes conservées à l’état frais, pour nourrir les populations affamées du vieux continent.
- Cette faune nouvelle n’était pas sans utilité.
- La flore du nouveau monde ne nous a pas été moins précieuse. C’est elle qui nous a donné le quinquina, cet antidote puissant des fièvres des marais, des fièvres intermittentes. Et, dans un pays qui a encore environ 3oo,ooo hectares de terres couvertes de marécages aussi funestes pour la richesse du pays que pour la santé des populations, ce n’est pas une chose à dédaigner que la précieuse écorce du quinquina !
- Le jour où nous aurons mis en culture, assaini ces terres marécageuses,
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- nous aurons à lutter contre Y anémie, la maladie si commune de nos jours, la maladie à la mode. Là encore le quinquina aura plus d’un service à nous rendre.
- La flore du nouveau monde nous a donné le cacao, qui est la base d’un aliment aujourd’hui si justement apprécié et si répandu, qu’on en est à se demander comment, avant cette importation et celle du café, nos ancêtres pouvaient bien composer leur déjeuner du matin, alors que ces deux substances n’étaient point connues.
- Ai-je besoin de citer encore la pomme de terre, cet aliment qui nous a affranchis de la crainte des disettes?
- Mais vous connaissez ces conquêtes et vous appréciez toute leur valeur.
- Eh bien! ceux qui avaient conquis tous ces biens furent subjugués à leur tour. Par quoi ? Par un peu de fumée.
- Les conquérants du nouveau monde avaient vu les Indiens fumer de petits rouleaux noirâtres, les tabanos, origine de nos cigares, formés de feuilles de tabac enroulées. Ils rapportèrent en France le tabac, ils le cultivèrent.
- Les Indiens fumaient le tabac ; les Européens le fument, le mâchent et le prisent. Voilà le progrès ! voilà les faits!
- Pour apprécier la valeur de cette conquête, il reste à examiner ce que c’est que le tabac, ce qu’il nous coûte et ce qu’il nous rapporte.
- Tout à l’heure l’honorable M. Frédéric Passy a bien voulu vous exposer en quelques mots, et au moyen de quelques chiffres très frappants, ce que le tabac rapporte à l’Etat et ce qu’il coûte à l’individu.
- J’ai à vous dire, moi, ce que c’est que le tabac, les divers modes d’emploi que la mode a successivement consacrés, la consommation que Ton en fait. Et d’abord, quel est ce compagnon de l’existence de tant de gens, compagnon dont ils font leur société, société exclusive et jalouse de toute autre ? Il faut connaître à fond celui que Ton admet dans une pareille intimité. Le tabac est votre ami, votre seul ami peut-être : apprenez au moins à le connaître.
- IL
- Le tabac, au moment où il lit son apparition en Europe, fut considéré comme une panacée universelle, comme un remède qui allait remplacer tous les autres et guérir toutes les maladies. Le vocabulaire consacra ces espérances, ces croyances de l’époque. On l’appela en effet herbe à tous les muusc. Fallacieuse étiquette! N’a-t-on pas aussi donné le nom d’eau-de-vie à l’alcool, dans un accès d’enthousiasme que le temps et les faits n’ont pas justifié? Vous allez voir si le titre donné au tabac était mieux approprié.
- Quand Jean Nicot, ambassadeur de Portugal, envoya, vers i56o , à la
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- reine Catherine de Médicis, pour guérir sa migraine, une certaine quantité de tabac, sous forme de poudre; le moyen ne réussit pas. Mais une expérience malheureuse ne suffisait pas pour que le tabac fut déconsidéré. L’enthousiasme était tel, que l’usage du tabac continua à s’étendre sur toute l’Europe, avec une réputation croissante.
- Mais plus l’engouement est prompt et excessif, plus la réaction est vive, le jour oh un remède tant vanté ne tient pas ce qu’il a promis.
- A un moment donné, il fut démontré clairement que le tabac ne guérissait pas; bientôt même on vit se manifester la crainte qu’il ne déterminât lui-même certaines maladies. Oh ! jusque-là il n’y avait pas eu de certitude, pas de démonstration. C’était comme une vague appréhension, dénuée de preuves. Cependant la peur prit d’assez grande proportions; l’autorité dut édicter des mesures sévères contre l’usage du tabac.
- Henri VIII, en Angleterre, menace du fouet ceux qui seraient surpris en train de fumer.
- Elisabeth fait confisquer toutes les pipes et tabatières d’or et d’argent qui étaient en usage à la cour. Les petites gens, eux, se contentaient, quand ils pouvaient se procurer une drogue qui se vendait à prix d’or, d’aspirer une bouffée de tabac, au moyen d’un appareil composé d’une coquille de noix à laquelle on adaptait un tuyau de paille ; l’appareil circulait autour de la table, et chaque convive en faisait usage à son tour.
- Partout on poursuivait priseurs et fumeurs. En Perse, Amurat IV faisait couper les lèvres aux fumeurs et le nez à ceux qui prisaient. La répression matérielle et morale ne manquait pas d’énergie. En Italie, le pape Urbain VIII excommuniait ceux qui prisaient dans les églises, et les bedeaux confisquaient les tabatières mises en circulation pendant les offices.
- Ce n’était pas une petite affaire que ces confiscations, car il s’agissait de belles tabatières enrichies de diamants et de pierres précieuses, comme vous pouvez en voir des échantillons dans les collections qui se trouvent réunies dans les salles voisines de cette pièce où vous me faites l’honneur de m’écouter.
- Louis XIII défend à tout autre qu’aux apothicaires la vente du tabac. Le tabac, c’était un médicament; sa place était chez l’apothicaire. Les contrevenants étaient punis d’une amende de 2 0 livres parisis.
- Mais sous Louis XIV, voilà la pipe qui fait son entrée à Versailles, à la bouche de Jean Bart. L’usage du tabac reprend avec plus de vigueur son élan un moment interrompu, et il s’étend encore une fois sur l’Europe. La persécution avait été trop violente : elle avait eu pour effet de multiplier les amateurs au lieu de les diminuer.
- Rien ne devait plus arrêter l’essor du tabac.
- En i8i5, le nombre des fumeurs était déjà très considérable.
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- A partir de i83o, ia garde nationale, les loisirs du corps de garde, vont vulgariser l’usage de la pipe et des boissons alcooliques.
- Enfin, en 1870, on peut dire que la guerre a mis le cigare à toutes les lèvres, l’alcool et l’absinthe dans toutes les bouches.
- Il y avait longtemps que la persécution avait cessé.
- Le jour ou il fut bien démontré que les Gouvernements étaient impuissants à lutter contre l’engouement public, ils en prirent leur parti et songèrent à tirer profit d’une consommation qui ne devait plus s’arrêter dans sa marche rapide et croissante.
- On commence par affermer le tabac. En 167/1, Colbert en tire 600,000 livres. En 1791, le monopole est supprimé, la fabrication est confiée à des ateliers particuliers. La taxe rapportait alors 3 millions et demi.
- En 1811, quand on rétablit le monopole, le tabac donne déjà 2 b millions de francs à l’Etat. Tous les ans ce chiffre augmente. De 2 5 millions nous arrivons à 5o, puis à 120 et, en 187 A, à 35o millions, qui entrent ainsi dans les caisses de l’Etat, grâce à la faveur toujours croissante que rencontre le tabac.
- 35o millions ! le chiffre est beau; mais il ne faut pas se faire d’illusion.
- Ce n’est pas précisément cette somme qu’encaisse le Trésor public. Il y a des frais considérables (personnel, matériel de régie, etc.) dont il faut tenir compte; il y a les douaniers qu’il faut entretenir pour réprimer la contrebande. La fortune publique a aussi des sacrifices à enregistrer. Il y a notamment les incendies qui résultent de l’imprudence des fumeurs.
- On a recherché quelle était la proportion de ces incendies, et on est arrivé à reconnaître que, dans les départements où l’on fumait le moins, il y avait sept fois moins d’incendies que dans les départements où on fume le plus !
- Ensuite, nos meilleures terres, nos meilleurs engrais, nos bras les plus vigoureux, nos cultivateurs les plus habiles sont employés à la culture du tabac. Vous voyez qu’il y a là une série de pertes qui ne permettent plus de croire que cette somme de 35o millions arrive intacte dans les caisses de l’Etat, et que le tabac apporte autant de richesses au pays que de plaisir aux individus.
- La consommation du tabac appauvrit les individus, ainsi que vous le montrait si bien tout à l’heure M. Frédéric Passy. Et quand chacun s’appauvrit, quand une atteinte profonde est portée à la richesse, à la santé, —je pourrais dire aussi à la moralité de tous, — l’Etat ne s’enrichit pas; non, Messieurs, cette richesse apparente n’est qu’un leurre, ce n’est qu’une illusion.
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- 111.
- Je viens de parler d’atteinte à la santé. Vous n’en serez guère étonnés quand vous connaîtrez la famille et les propriétés du tabac.
- Une légende musulmane donne à cette plante une origine que je veux vous raconter. Mahomet, voyageant un jour d’hiver dans le désert, heurta du pied une vipère. Mahomet la prend dans sa manche, la réchauffe un peu. A peine la vipère a-t-elle retrouvé ses forces, qu’elle relève la tête et cherche à blesser le prophète. Mahomet se défend et la supplie de l’épargner. La vipère lui répond : «Ta race est ennemie de la mienne. J’ai juré par Allah de me venger, n Mahomet, s’inclinant devant le nom cl’Allah, cesse de résister ; la vipère plonge son dard dans la main du prophète.
- Mahomet suce instantanément la plaie et crache le venin avec sa salive. La légende ajoute que de cette goutte est née la plante miraculeuse qui représente, avec l’amertume du serpent, la douceur de la salive du prophète.
- Messieurs, c’est là de la légende, de la poésie ; mais au fond, n’y a-t-il pas un peu de vérité?
- Demandez au collégien qui fume ses premiers cigares ce qu’il pense du tabac; il vous répondra qu’il y a trouvé l’amertume du serpent, beaucoup plus encore, j’en suis sur, que la douceur de la salive du prophète.
- Mais laissons la légqnde et la poésie et abordons franchement la prose, en interrogeant la botanique.
- A quelle famille appartient le tabac'? A la famille des solanées. Ce n’est pas une famille qui ait une bien bonne réputation. Elle nous donne bien la pomme de terre et la tomate, espèces comestibles; mais ces espèces ne figurent là que comme une sorte de compensation pour les plantes vénéneuses que l’on trouve à côté d’elles, dans la même famille : la mandragore, la stramoine, la belladone, la jusquiame,. ... le tabac!
- Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Voilà la famille du tabac. Elle ne m’inspire aucune confiance. N’est-ce qu’une présomption? Je regarde la jusquiame; je suis frappé de l’aspect sinistre de ses feuilles, de la couleur, du port de ses Heurs, de l’air lugubre de toute la plante. J’en puis dire autant des autres membres de la famille. Je continue à n’être pas rassuré.
- Voyons si la science, qui nous apprend ce que contient le tabac et analyse ses propriétés, me rassurera davantage.
- 11 existe un poison dont tout le monde a entendu parler ; c’est le plus terrible de tous, la strychnine. Introduit-on un milligramme de celte substance sous la peau d’un chien, il est tué, foudroyé instantanément.
- Je ne sache pas qu’on ait encore proposé de fumer de la strychnine, et je ne crois pas, le cas échéant, que l’on trouve beaucoup d’amateurs.
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- Eh bien', on extrait clu tabac un alcaloïde qui n’est pas moins actif, moins énergique, moins foudroyant que la strychnine ; cet alcaloïde s’appelle la nicotine, ainsi dénommée en souvenir de Nicot qui le premier avait importé le tabac, sans se douter qu’il introduisait chez nous un pareil poison !
- La nicotine s’est fait une bien mauvaise réputation. N’a-t-on pas dil que nicotine vient de Nicot comme guillotine ruent de Guillotin? Eh bien, il y a dans le tabac que nous fumons, que nous prisons, que nous mâchons, de a à 10 pour 100 de nicotine. La réputation cle la nicotine est-elle usurpée? Répétez l’expérience de la strychnine, introduisez un peu de nicotine, un peu de cette liqueur (l’orateur montre un flacon), mouillez-en un fil que vous ferez passer sous la peau cl’un chien, voilà le chien foudroyé !
- La nicotine se présente, comme vous voyez, sous l’aspect d’un liquide incolore qui jaunit à l’air et à la lumière, d’une consistance un peu épaisse; il a une odeur détestable, vireuse, qui rappelle l’odeur exagérée du tabac et cette vapeur âcre, nauséabonde, qui s’élève du fond d’une pipe dont on a fait un long usage. La saveur de la nicotine est plus détestable encore que l’odeur qu’elle présente.
- Le liquide se volatilise â 25°; de sorte qu’à l’intérieur d’une pipe, d’un cigare, d’une cigarette allumée, il se volatilise très abondamment et que les fumeurs en aspirent une proportion considérable.
- Vous espérez peut-être que les procédés de fabrication vont enlever au tabac une certaine quantité de la nicotine qu’il renfermait?
- Oui, dans une certaine mesure. Il est incontestable que les lavages auxquels on soumet les feuilles, que la torréfaction privent le tabac cl’une certaine proportion de nicotine, au bénéfice chu fumeur. Cette dernière opération n’a pas toujours été sans danger pour ceux qui l’exécutaient.
- Autrefois les ouvriers faisaient chauffer, sécher les feuilles de tabac dans des bassines placées devant eux; ils aspiraient ainsi toute la nicotine qui se dégageait pendant l’opération. Aujourd’hui il n’en est plus de même; on a préparé des appareils extrêmement parfaits cpii débarrassent le tabac d’une portion de la nicotine qu’il contient, et l’ouvrier est protégé non moins que le consommateur.
- Mais, Messieurs, si la préparation enlève une certaine quantité de nicotine, le fumeur, lui, fait tout ce qu’il peut pour n’en pas perdre un atome. Pour cela , que cle moyens, que d’appareils, que de procédés ingénieux! Et, en effet, il recherche des pipes à très court tuyau, de sorte qu’il reçoit la fumée-aussi chaude et aussi chargée de nicotine que possible. Les Orientaux s’y prennent tout différemment, et, bien qu’ils fument des tabacs contenant peu ou point cle nicotine, ils ont des pipes munies de longs tuyaux (chibouk ou narghilé). La fumée se refroidit, et la nicotine, s’il y en a, se condense et n’arrive pas jusqu’au fumeur.
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- La cigarette, au contraire, conduit la fumée toute chaude, toute imprégnée de nicotine dans la bouche. Le fumeur aspire cette fumée, il l’avale. 11 y a des gens qui ont péniblement appris à avaler ainsi leur fumée et cpii sont très “fiers et très heureux de ce petit talent, grâce auquel ils absorbent, sans s’en douter, des proportions considérables de nicotine.
- Ainsi donc, si la préparation enlève une close plus ou moins importante du poison , le fumeur, par les procédés inintelligents qu’il emploie, semble s’efforcer de ne pas laisser échapper une parcelle clu dangereux alcaloïde du tabac.
- Il y a des personnes qui fument leur cigare jusqu’au bout, leur pipe, leur cigarette juscpi’à l’extrémité. Il faut cpie l’on sache bien que c’est là, à l’extrémité du cigare, de la cigarette, au fond de la pipe, que s’est déposée, comme en un réservoir, la nicotine que le fumeur aspire, la partie du moins qui n’a pas pénétré dans son poumon, dans son estomac, dans son sang, dans tous ses tissus, ce que — permettez-moi de le dire entre parenthèses — n’ignorent pas les anthropophages!
- Oui, je signale ici, avec sincérité, un des rares avantages cpie présente le tabac, en compensation des dangers cju’il nous fait courir : les anthropophages ont un si profond dégoût pour la chair des fumeurs qu’ils refusent de les manger!
- Précieux privilège, mais dont nous ne profiterons pas. Du tabac, les pays civilisés ne connaissent que les dangers! (Applaudissements.)
- IV.
- Et maintenant, en effet, Messieurs, vous voilà renseignés sur le tabac, sa famille et ses propriétés vénéneuses. Le tabac, c’était une drogue avec laquelle les Indiens tuaient les serpents, une drogue dont nous nous servions avec un très grand succès pour tuer les parasites animaux ou végétaux, — nous l’avons essayée pour détruire le phylloxéra ;— cette drogue, on s’en est servi contre les maladies pédiculaires des enfants; on a employé des macérations de tabac contre les spores de la teigne. Mais on sait depuis longtemps que le tabac ne tue pas seulement les organismes inférieurs. Trois petits enfants avaient été traités par ce moyen. La teigne fut détruite, mais les trois petits enfants succombèrent ! Il y a bien d’autres faits. Qui ne sait que le poète Santeuil mourut d’avoir bu un verre de vin dans lequel avait macéré du tabac?
- Eli bien! cette drogue, contenant une proportion considérable de nicotine, nicotine qui est un redoutable poison, ce tabac, dont la nature entière a horreur, puisque tous les organismes en sont profondément atteints, seul l’homme en fait ses délices, seul l’homme en a fait son inséparable
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- vade-mecum. Il a auprès de lui, autour de lui, des animaux domestiques qui sont devenus ses compagnons, les flatteurs, les imitateurs de ses goûts, de ses manies, souvent même de ses vices; eh bien! est-ce que ces complaisants recherchent ou même tolèrent le tabac? Essayez de faire accepter par votre chien cette fumée de tabac qui vous est si agréable; essayez de lui faire aspirer du tabac à priser; vous ne pouvez l’habituer à cette odeur; vous ne parvenez pas à pervertir jusque-là son instinct de conservation. C’est un poison, il le sent, et il le repousse.
- On pourrait se demander comment, sachant qu’un poison violent, que la nicotine existe dans le tabac , on soit si empressé d’en faire usage.
- Ah! je comprends qu’au temps où l’on ne savait pas qu’elle existait, que même, à l’époque où Montaigne pouvait dire que cde tabac était venu du nouveau monde dans l’ancien pour le tuer », mais sans avoir, pour s’exprimer ainsi, d’autre raison que son rare bon sens, je conçois, dis-je, qu’on ait fumé avec quelque tranquillité d’esprit. Mais depuis, depuis qu’il est démontré que, dans 1 oo grammes de tabac ordinaire, il y a de 6 à 8 grammes (ce que je vous montre dans ce flacon) de nicotine, comment est-il possible que les fumeurs continuent à s’empoisonner de gaieté de cœur?
- La vérité, reconnaissons-le, est que bien des personnes fument ce poison sans le savoir.
- Dans le peuple, on ignore ces faits. Parmi les gens instruits, combien de personnes ont à cet égard une science incomplète! Et puis enfin il y a l’influence de l’habitude, il y a la mode. Que ne peut faire la mode? Aujourd’hui on ne prise plus; autrefois c’était une manie, une fureur que le tabac à priser !
- C’est sous forme de poudre que le tabac a fait son apparition dans notre pays. C’est par une reine qu’il a d’abord été prisé; tous les gens de la cour, tous les petits maîtres se faisaient un mérite, un honneur d’avoir leur jabot bien rempli de poudre de tabac; on les voyait portant toute la journée à la main des râpes élégantes en or, en argent, en ivoire, avec des ornements et des pierres précieuses, râpes au moyen desquelles ils frottaient la carotte de tabac et obtenaient la précieuse poudre. C’était tout un art, un art merveilleux que de donner, de recevoir, de humer une prise de tabac!
- Il y avait un cérémonial complet; on avait été jusqu’à formuler les douze temps de l’opération. Oui, Messieurs, on prisait en douze temps!
- On prenait la tabatière de la main droite et on la passait dans la main gauche; on frappait sur la tabatière; on ouvrait la tabatière; on la présentait à la compagnie; onia ramenait à soi; on frappait de nouveau, pour rassembler le tabac; on pinçait le tabac avec deux doigts de la main droite; on portait le tabac au nez, on prisait des deux narines, également et sans grimace; enfin il ne restait plus qu’à éternuer, se moucher et cracher. C’était fini. (Rires et applaudissements.)
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- Eh bien! la mode a de singuliers caprices! Autrefois, rien de plus naturel, de mieux porté que de présenter à quelqu’un une tabatière et du tabac à priser; personne qui ne s’en trouvât honoré et qui ne s’empressât d’accepter une offre si obligeante.
- Molière nous décrit comment la chose se fait, et il insiste sur le rôle social du tabac à priser qui rapproche les hommes et les rend aimables. Le tabac lui paraît la source de ces mille petites attentions qu’affectionne la bonne compagnie.
- User de tabac est un brevet d’honnête homme; c’est le tabac qui inspire toutes les vertus:
- ff. . . Il n’est rien d’égal au tabac ; c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et il purge le cerveau humain, mais encore il instruit les âmes h la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, quand on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde et comme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve? On n’attend pas même qu’on en demande et l’on court au-devant du souhait des gens, tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent! »
- Il s’agissait du tabac prisé ! 11 a bien perdu depuis de cette faveur et de ces vertus!
- Aujourd’hui le tabac à la mode (le tabac à fumer) n’a pas précisément les mêmes avantages ; loin de là ! Il nous sépare plutôt qu’il ne nous rapproche; les fumeurs aiment à se retirer à l’écart pour fumer; ils n’éprouvent pas le moins du monde le besoin de se réunir en société. J’ai même lu quelque part qu’un très grand partisan du tabac avait été frappé de cette singulière disposition des fumeurs.
- 11 soutenait que le tabac avait cet éminent avantage que deux hommes pouvaient rester deux heures ensemble, dans la compagnie de leur pipe ou de leur cigare, face à face, sans dire un seul mot et sans jouer! En cela il croyait faire l’éloge du tabac. Vos rires me prouvent que, comme moi, Messieurs, vous voyez dans cette déclaration le fâcheux aveu cl’un maladroit ami. Avec M. le Président, nous protestons de toutes nos forces contre tout ce qui tend à nous isoler, à nous diviser; nous protestons contre le tabac qui fait déserter les salons pour les fumoirs, au détriment de la civilisation, de la sociabilité et des mœurs !
- Revenons à l’influence de la mode. Aujourd’hui que le tabac à fumer a gagné le terrain perdu par le tabac à priser, je me demande ce qui se passerait si, dans un lieu public, dans une voiture, dans un salon, on vous présentait, avec ou sans cérémonial, une tabatière et du tabac à priser. Ah! vous vous figureriez qu’il est de bon ton, de votre honneur, de votre dignité d’avoir l’air de ne pas même savoir ce que c’est que du tabac à priser. Fi donc! quel bas et sale usage! Au contraire, que quelqu’un vous
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- présente du tabac à fumer, c’est autre chose; vous prendrez ce cigare, c’est la mode; le bon ton l’exige. Vous croiriez faire injure à votre qualité d’homme, vous afficher comme un tempérament ultra-délicat ou comme un homme mal élevé, si vous repoussiez la proposition qui vous est faite.
- Habitué à fumer, vous ne ferez pas un grand sacrifice; votre apprentissage est fait depuis longtemps, vous avez lutté avec assez de persévérance pour avoir dominé toutes les répugnances de votre être, tous les soulèvements et toutes les rébellions de votre estomac. Vous pourrez fumer sans arrière-pensée le cigare que vous aurez accepté par politesse.
- Mais si vous êtes un néophyte !. . . . Allons, il faut être un homme, et la mode l’affirme ; on ne l’est pas si l’on n’est capable de fumer ce cigare ! Vous le fumerez donc! Qu’importent malaises, souffrances, nausées! Votre estomac se révolte, vous sentez votre tête qui tourne, un affreux vertige qui s’empare de vous. Qu’importe! Vous fumerez; ne faut-il pas fumer pour faire comme tout le monde. Ce résultat vaut bien de surmonter votre dédain pour votre santé ébranlée, pour votre raison vaincue, pour votre bon sens éconduit !
- Et c’est ainsi qu’on sacrifie à la mode et que chacun devient fumeur, parce que les autres le sont. On voit les autres fumer; on est las de fumer la fumée des autres et l’on finit par se dire : Pourquoi donc ne fumerais-je pas ma propre fumée?
- Je dirai peu de chose du tabac à mâcher; il est surtout connu par les soldats et les marins.
- On conçoit très bien que pendant une longue traversée, pendant les longues heures inoccupées de la vie des camps, de pareilles distractions puissent être du goût du soldat et du marin; mais je me demande s’il est bien utile d’introduire d’autorité ces habitudes-là. De même je me demande s’il est bien utile de donner au marin l’habitude de boire le matin de l’eau-de-vie. Puisque l’Association au nom de laquelle je parle s’efforce de lutter contre l’abus du tabac et l’abus des boissons alcooliques, il m’est impossible de ne pas dire un mot de ce qui se passe pour le marin et de ce que fait l’Etat lui-même pour propager inconsciemment des habitudes qui exerceront une si funeste influence sur le bien-être, la santé et la moralité de ceux qui seront entrés dans ces écoles où tout le monde va passer désormais : l’armée et la marine.
- Vous savez qu’à partir de seize ans le marin reçoit tous les matins un seizième de litre d’eau-de-vie. Voilà un jeune homme qui n’avait pas encore fait usage d’eau-de-vie, et qui va en prendre l’habitude bon gré, mal gré. Il finira par s’adonner aux boissons alcooliques; ce n’est point une crainte vague et hypothétique. La consommation d’alcool par les pêcheurs et ouvriers de nos côtes et de nos ports indique assez le danger qu’il y a à entraîner les jeunes générations sur cette pente fatale.
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- Réservons pour quelques circonstances spéciales cle la vie du bord, pour les heures où rugit la tempête, pour les passages difficiles, des stimulants alors nécessaires et justifiés; mais s’il est bon, humain de doubler l’énergie du marin dans des heures terribles, il ne faut pas faire de ce moyen exceptionnel une habitude de tous les jours.
- Les prétextes ne manquent pas pour l’usage de l’alcool ou de l’eau-de-vie à bord : l’alcool tient moins déplacé que le vin, c’est incontestable; mais il n’agit pas de même. Il est vrai qu’il passe pour «tuer le verm. et c’est une croyance difficile à déraciner.
- V.
- Le tabac lui aussi a passé longtemps pour avoir des propriétés médicales qui ont joué un certain rôle dans la faveur dont il a été l’objet.
- Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que, s’il ne guérit plus de maladies, il en donne. Il porte son influence funeste sur tout le système nerveux. Quoi d’étonnant, étant donnés les principes vénéneux qu’il renferme? L’abus du tabac détermine — tous les médecins le savent — le tremblement, l’incohérence des mouvements , des paralysies de toute nature. Le D1' Desmares a signalé plus de six cents cas d’amaurose dans lesquels l’influence du tabac lui a paru indiscutable. Si le tabac fait perdre la vue, il y a de nombreux cas de surdité dont il est cause. La surdité est très commune; la dureté de l’ouïe est presque la règle chez les vieux priseurs. Le tabac n’atteint pas seulement les parties des centres nerveux qui président aux mouvements et à la sensibilité; son action délétère compromet jusqu’aux sources de l’intelligence. La mémoire est, parmi les facultés, une des premières qui en souffrent. M. Bertillon a montré, par des chiffres éloquents, les ravages que fait le tabac parmi les élèves de nos grandes écoles. On peut résumer en deux traits les observations de la statistique sur ce sujet. A l’Ecole polytechnique, les grands fumeurs se rencontrent parmi les vingt derniers élèves de l’école, on en trouve jusqu’à seize! Il n’y a, au contraire, que six fumeurs parmi les vingt premiers élèves. Donc antagonisme entre l’abus du tabac et l’aptitude au travail intellectuel.
- Il faut aller plus loin; l’intelligence reçoit encore de l’abus du tabac une atteinte plus profonde. La statistique montre que c’est dans les départements où l’on fume le plus que se trouve le chiffre d’aliénés le plus considérable.
- Les sources de la vie ne sont pas moins compromises. Des expériences sur des animaux (coqs et lapins) ont démontré ce que la médecine avait déjà noté : l’influence funeste de l’abus du tabac sur les fonctions de la génération; diminution delà fécondité et abâtardissement de la race.
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- Pour être vrai, il faut ajouter qu’avant de porter si profondément son action, le tabac n’a rien épargné des organes qui ont servi à l’introduire dans l’économie. Est-il besoin de le montrer attaquant les dents des fumeurs, de rappeler l’influence de la pipe sur la production du cancroïde des lèvres, de signaler le danger que court également et le fumeur qui perd pour la digestion la quantité énorme de salive qu’il rejette, et le fumeur qui s’empoisonne du matin au soir en avalant une salive imprégnée de nicotine? Quoi d’étonnant que cette fumée âcre, brûlante, détermine l’angine granuleuse, par son contact continuel avec la gorge du fumeur? L’estomac, qui reçoit cette fumée malsaine, cette salive saturée de nicotine, perd son activité; il s’engourdit; plus d’appétit, plus d’énergie digestive. L’organe ne fournit plus au sang que des sucs mal élaborés, et altérés par des principes vénéneux. Les bronches, les poumons sont sans cesse envahis par les produits de la plante vireuse; l’énergie de la fonction se perd, et le sang ne reçoit, au lieu d’un air pur, qu’un mélange gazeux, où les vapeurs de la nicotine jouent un trop grand rôle : de là l’angine de poitrine, les maladies du cœur, accidents dont le tabac a bien la responsabilité,puisque le médecin les voit disparaître quand le malade, effrayé, consent à cesser l’usage du tabac, et se reproduire le jour où, moins docile, parce qu’il a moins peur, le malade succombe de nouveau à l’empire tyrannique de l’habitude.
- Voilà 1’ ennemi que le monde a pris sous son patronage! Voilà les maux que l’imitation, le besoin de faire comme les autres, la crainte du ridicule propagent et perpétuent dans la société et chez les individus! Que pensez-vous maintenant de ce nom mal mérité dherbe à, tous les maux ?
- VI.
- La question n’est plus de savoir ce'que le tabac peut guérir, mais si l’on peut guérir de la manie du tabac. La contagion du tabac, qui s’étend partout, laisse cependant entrevoir la possibilité de s’affranchir de ce joug. Il y a des gens qui ont eu le courage de renoncer à ce besoin factice; le fait est avéré. Il reste à rechercher quels sont ceux qui ont montré cette énergie et se sont guéris de la manie du tabac.
- Eh bien! voilà ce que nous constatons : c’est parmi les gens intelligents, éclairés, instruits que le fait s’est produit. Il y a en ce moment-ci en France un littérateur de premier ordre, que je pourrais citer, et qui s’est converti; il y a des hommes de science qui, eux aussi, ont eu le courage de renoncer au tabac. Il faut être ignorant des maux qu’elle cause, pour rester l’esclave d’une habitude inutile, toujours coûteuse, dangereuse à tant de points de vue. C’est donc surtout à l’ignorance que doivent s’adresser ceux qui combattent l’abus du tabac : ignorance chez les partisans, chez
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- les habitués du tabac, ignorance chez les jeunes gens qui, encore affranchis de cet esclavage, seront entraînés à imiter leurs aînés et préparés à subir la même influence.
- Je vois donc, pour la Société contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques, deux missions, deux tâches distinctes : prévenir le mal, s’il s’agit de l’enfant ou du jeune homme ; combattre le mal chez l’adulte, chez l’homme fait. Il faut éclairer le jeune homme, il faut éclairer l’enfant; on ne saurait s’y prendre trop tôt; il faut éclairer les parents, il faut leur dire la vérité, il faut montrer le danger de laisser prendre ces habitudes, qui plus tard deviendront impérieuses et dont on ne pourra plus se défendre. C’est là le rôle que doivent s’imposer les mères de famille, c’est là le rôle des instituteurs, qui ont une si grande et si importante influence sur leurs élèves, pendant ces années fécondes où l’enfant prend toutes les empreintes (1h
- h’Association a rédigé une petite affiche exposant en quelques mots les dangers de l’abus du tabac et des boissons alcooliques. Elle a obtenu de M. Gréard, directeur de l’enseignement primaire à Paris, l’autorisation de placer cette affiche dans toutes les écoles du département de la Seine. Nous espérons bientôt pouvoir la faire apposer dans toutes les écoles de France. Il y a là un enseignement qui se fait par les yeux et qui laisse dans la mémoire de l’enfant une notion vraie, exacte, sur le danger du tabac, notion que le temps n’effacera pas.
- Les cours d’hygiène dans les écoles, dans les lycées, compléteront cet utile enseignement préventif.
- Je suis heureux de voir ici réunis, parmi les personnes qui m’ont fait l’honneur d’assister à cette Conférence, un si grand nombre de fonctionnaires de l’enseignement primaire (2); je leur dis avec conviction : «Ne sortez pas d’ici, Messieurs, sans vous être promis d’éclairer les familles, les enfants, sur la question qui nous occupe, et de faire la guerre au tabac, pendant qu’il en est temps encore. »
- C’est là la première partie de la tâche à laquelle doit travailler l’Association contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques. C’est une mission d’éducation.
- Il y en a une autre : elle consiste à guérir ceux qui ont déjà l’habitude du tabac. Pour cela, il y a deux procédés : il y a le procédé que j’appellerai le procédé des forts, et le procédé des faibles.
- Quant au procédé des forts, il est bien simple : il suffit de se dire : «Le
- W A. Riant, Leçons d’hygiène, 2e édit., Paris, Ad. Delahaye; L’Alcool et le tabac, 3° édit., Paris, Hachette.
- ts) (Jn grand nombre d’inspecteurs, de directeurs d’écoles normales et d’instituteurs venus à Paris pour le Congrès de la Sorbonne, nous avaient fait l’honneur d’assister à cette conférence. Nous devions les retrouver quelques jours après (29 août 1878) parmi les quinze cents auditeurs de notre Conférence sur l'Hygiène de l’Ecole, à la Sorbonne. (Notes de l’auteur.)
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- tabac est mauvais; il contient un poison, c’est indiscutable : je cesse donc de priser, de fumer dès aujourd’hui. 55 Seulement il y a une petite difficulté : c’est que le nombre des forts est très restreint. Je ne sais pas si le tabac y est pour quelque chose; mais il est certain qu’il existe une abdication singulière des volontés, un énervement qui rend bien rares les résolutions viriles. Si vous saviez ce que j’ai reçu de lettres ou l’on me dit textuellement : «Vous allez dire bien du mal du tabac; j’en pense autant que vous, mais jamais je n’aurai le courage de m’en séparer.?? Assurément ce ne sont pas là les forts sur lesquels je compte. Comme les mangeurs cl’opium de l’Orient, ils en sont arrivés, le tabac aidant, à n’avoir plus le courage de faire le moindre effort, de renoncer à une habitude mauvaise. Il ne faut donc pas avoir trop de confiance dans le procédé des forts. C’est cependant le bon; mais combien sont rares ceux qui peuvent le mettre en pratique!
- Il y a ensuite le procédé des faibles : il consiste dans une multitude de petits moyens plus ou moins habiles, pour diminuer le danger, ou pour se tromper soi-même. Ainsi, on ajoute un petit bout d’ambre à la pipe que l’on fume ou au cigare, pour cpie la fumée arrive moins chaude dans la bouche; on tâche de ne pas avaler la fumée. On fume, quand on le peut, du tabac qui ne contient pas de nicotine, par exemple des tabacs orientaux, où la dose de nicotine est faible ou nulle. On ne reste pas, après avoir fumé, dans l’atmosphère nicotinisée que l’on s’est ainsi faite; on ouvre les fenêtres, on fait tout son possible pour diminuer le danger. On fume, au lieu de feuilles de tabac, des feuilles de pommes de terre, ou des feuilles de thé, suivant le système de beaucoup d’Orientaux; on fume même de petites cigarettes faites avec de jeunes pousses de houblon, qui n’ont absolument que des propriétés nulles au point de vue de la santé. On a imaginé aussi de faire un petit appareil placé au fond de la pipe, pour qu’il n’y ait plus là d’accumulation de matières liquides, pour assurer une combustion plus complète. De ces précautions, les unes permettent aux fumeurs de s’empoisonner un peu moins vite; les autres, celles, par exemple, qui écartent toute feuille dangereuse ou suspecte, donnent la sécurité aux fumeurs,.... en leur laissant encore des illusions , qui rendent le sacrifice moins complet et moins pénible.
- On conserve du moins cet agréable passe-temps qui consiste à rouler la cigarette, et on éprouve toujours ce plaisir cher au fumeur qui voit un peu de fumée monter en spirales devant ses yeux.
- Il y a un choix à faire parmi les moyens employés pour guérir les fumeurs de leur manie.
- On espère, par exemple, dégoûter les fumeurs en leur faisant fumer de mauvais tabac; on se trompe singulièrement, car ils ont perdu le goût, et sont devenus incapables de toute appréciation et par.conséquent de toute
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- répugnance. C’est à ce point qu’un homme qui fumait beaucoup de tabac et de très bons cigares a fini par abandonner ce luxe, grâce à l’intervention d’un de ses amis qui, lui'ayant présenté en place des cigares à un sou, sans l’en prévenir, lui démontra la possibilité de réaliser de belles économies qui ne lui imposaient aucun sacrifice : le fumeur trouvait ces modestes cigares tout aussi bons cpie les autres. Il avait perdu le sens de l’odorat, le sens du goût. En effet, l’irritation constante portée sur les organes du goût les affaiblit, de même que chez un individu qui prise beaucoup, on a vu se perdre la finesse de l’ouïe; les trompes d’Eustache finissent par s’oblitérer, et il y a alors une diminution plus ou moins complète de l’impressionnabilité de l’organe de l’ouïe. Il y a aussi une altération, une atteinte plus ou moins profonde des fonctions de l’estomac, et si la faim semble apaisée parce qu’on prend du tabac, ce n’est pas parce qu’il nourrit, c’est uniquement parce que le poison a tari la sécrétion et paralysé l’activité de l’organe. Sens et fonctions, il ne laisse rien intact!
- Je ne fais donc pas grand fond sur le procédé qui consiste à dégoûter le fumeur par la mauvaise qualité du tabac.
- On emploie, dans les maisons de correction de Norwége, de Suède et d’Angleterre, divers procédés analogues pour guérir les individus adonnés aux boissons alcoolicpies. On met de l’alcool, du vin, dans tous les aliments, sans distinction, de ceux dont on voudrait faire naître les répugnances. On n’obtient que de minces résultats; les gens qui aiment l’alcool l’aiment sous toutes les formes et ne répugnent à le rencontrer dans aucun de leurs mets. J’ai connu un homme fort distingué qui avait pris un goût invincible pour les boissons alcooliques ; j’ai essayé de tous les moyens possibles pour le dégoûter, mais sans succès. En vain, comme en Angleterre, on met de l’esprit de bois dans l’alcool; en vain on ajoute aux boissons de l’émétique : rien, hélas, ne peut plus provoquer le dégoût. L’alcool camphré ne fait-il pas, malgré le camphre, les délices de plus d’un infirmier d’hôpital, ou de plus d’un malade auquel on donne ce remède pour un tout autre usage!
- Il en est ainsi de la passion ou de la manie du tabac. L’abus n’en dégoûte pas, l’excès ne la rend pas insupportable. Voulez-vous guérir quelqu’un cle l’habitude de fumer; ne comptez pas beaucoup sur l’effet de ces petits moyens. Aujourd’hui on sent la fumée de tabac partout, on vit au milieu de cette fumée; loin de nous en lasser, de nous en dégoûter, cette influence répétée semble nous habituer à cette atmosphère factice et nous on faire un besoin.
- Et quel besoin. Messieurs, que celui-là! Un besoin qui passe avant celui des aliments! Un besoin qui, après un long jeûne, fait préférer le tabac au pain !
- Un éboulement a enseveli des ouvriers, des mineurs, sous des dé-
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- combres. On travaille avec ardeur à les dégager. Enfin on sait qu’ils sont vivants : on vient de les entendre. Sans doute ils demandent du pain, ces pauvres malheureux, à jeun depuis vingt-quatre ou quarante-huit heures? Non, ils ont une privation plus cruelle encore pour eux que celle du pain, car ils demandent d’abord du... tabac!
- Le jeûne mahométan comprend, outre l’abstinence des aliments, l’abstinence du tabac. Eh bien! c’est avec le tabac que l’on commence à rompre le jeûne.
- Nous allous, dit M. de Vogué, nous asseoir devant un petit café sur la grande place de Beyrouth; de nombreux oisifs, gens du peuple, moukres, chameliers, marchands, attendent, comme des statues, le narghilé tout chargé à la main, le coucher du soleil. Nous sommes en Ramzan, le carême mahométan et la loi du Prophète défendent toute nourriture, ainsi que la fumée du tabac, avant la fin du jour. Le musulman observe rigoureusement ces prescriptions; tous les Orieutaux, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont les fidèles gardiens des pratiques extérieures et matérielles. Dès que le coup de canon libérateur a retenti, les pauvres croyants aspirent voluptueusement une bouffée de tombéki; même après ce jeûne de quatorze heures, le besoin du tabac est plus fort chez eux que celui de la nourriture(1)!
- Voulez-vous voir cette servitude plus grande encore?
- Ecoutez ce chirurgien de marine :
- Un matelot, dit-il, vint un jour me consulter pour un mal de gorge. Je vis, à la saillie de sa joue, qu’il mâchait quelque chose. — Comment, dit le chirurgien, vous avez mal à la gorge et vous chiquez! — Major, répondit le matelot, depuis trois jours je n’ai plus de tabac. Et en même temps il tira de sa boucbe un peloton d’étoupe goudronnée !
- Le malheureux, ne pouvant satisfaire sa passion, suppléait au tabac comme il pouvait et se créait des illusions!
- VIL
- Et maintenant, Messieurs, si vous voulez vous déshabituer du tabac, il faut choisir entre le procédé des forts et le procédé des faibles. C’est à votre caractère et à votre énergie de décider lequel des deux a le plus de chance d’amener un résultat.
- Si vous avez comme moi la certitude que le tabac n’est pas innocent, qu’il est au contraire un poison; si vous êtes convaincus comme moi que l’Etat n’en retire qu’une richesse apparente, que c’est le moyen de nous enlever nos terres les plus fertiles, de perdre *nos bras les meilleurs, vous
- Syrie, Palestine.
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- n’hésiterez pas à vous priver cl’un superflu inutile quand nous n’avons pas le nécessaire, à savoir : une ration suffisante de pain ou de viande.
- Quand on pense qu’aujourd’hui, si on prend le chiffre de la population des villes, chaque habitant a, par an, une ration de 5o kilogrammes de viande; si on réunit la population des villes et celle des campagnes, on ne trouve plus qu’une ration de i3 kilogrammes par an et par tête! Et voilà le pays qui, satisfait de sa production en bétail et en céréales, aurait la folie de perdre 20,000 hectares de ses meilleures terres pour y cultiver du tabac !
- Si vous croyez comme moi que le tabac porte une atteinte profonde aux relations de la vie sociale, qu’il brise la famille, qu’il vide les salons, supprime la conversation, ce charme de nos salons d’autrefois, que les fumoirs modernes ne remplacent pas à notre honneur; qu’il prive l’homme de la société de la femme et de l’influence si importante de celle-ci, au point de vue de la civilisation, de l’esprit et des mœurs; si vous croyez avec moi que le tabac exerce une action funeste sur la santé, parce qu’on n’use pas longtemps de tabac sans en abuser, parce que les enfants et les jeunes gens, dans la période de croissance et de développement , subissent l’entraînement et les fâcheux effets de l’exemple : n’hésitez pas. Ni les petits moyens, ni les demi-mesures, ni le bout d’ambre, ni les procédés analogues à celui de la goutte de cire conseillée aux buveurs, ne vous guériront. N’ayez pas pour vous-mêmes ces illusions ou ces coupables complaisances. Allez aux grands moyens. Rompez en visière avec une habitude dangereuse pour vous, pour la société, pour la jeunesse, victime nécessaire de ce mauvais exemple et de cette contagion.
- Etes-vous riches? Le jour oii vous ne nourrirez plus un besoin factice, une meurtrière passion, vous ferez la part de la charité plus large, et vous pourrez nourrir des hommes avec l’argent qui payait une habitude malsaine.
- Vivez-vous de votre travail? Vous perdrez moins d’argent, moins de temps. Lord Stanhope n’a-t-il pas fait ce curieux calcul, qu’un priseur perdait deux heures par jour pour satisfaire les exigences de son nez? Vous dépenserez moins chez le pharmacien, moins chez le médecin, vous rêverez moins, vous vous payerez moins d’illusions!
- On parle tous les jours de régénération sociale. J’y crois, je l’appelle de tout mon patriotisme et de tout mon cœur. Mais une première condition semble nécessaire pour que cette espérance se réalise : il faut d’abord que le peuple à régénérer bannisse de son régime tout ce qui engourdit, stupéfie et désorganise l’homme physique, intellectuel et moral.
- Donc, plus de ce poison alcoolique, absinthe ou alcool, qui mène à toutes les déchéances de l’organisme, de l’intelligence et de l’âme, et qui abrège la vie après l’avoir dégradée !
- Plus de ce poison nicotique qui engourdit et énerve !
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- Voilà le double but que poursuit Y Association française contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques, au nom de laquelle j’ai eu J’honneur de porter ici la parole.
- Il y a deux manières de seconder ses patriotiques efforts : s’y associer par l’exemple, s’y associer par un concours réel, efficace, personnel.
- Mesdames, vous qui ne voulez pas voir vos salons désertés, je m’adresse à vous.
- Pères de famille, qui craignez de voir vos fils noyer dans une fumée malsaine une précoce intelligence et des dons heureux, je m’adresse à vous.
- Maîtres de la jeunesse, qui avez tant d’influence sur les jeunes générations confiées à vos mains, vous qui devez garder, pour le pays qui les réclame, toutes nos forces physiques, intellectuelles et morales , je m’adresse à vous.
- Et, après vous avoir remerciés d’un accueil si sympathique, je vous convie à ces deux modes d’action, à ces deux modes de collaboration dont je parlais tout à l’heure, et je vous demande de vouloir bien, vous associant à nous pour diminuer les dangers que produisent le tabac et les boissons alcooliques, apporter votre adhésion à notre œuvre, comme à nos idées, aux représentants de Y Association française contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques, réunis dans ce bureau qui m’a fait l’honneur de m’assister. (Applaudissements prolongés.)
- M. Frédéric Passy, président.- Les personnes, et elles sont nombreuses, je le crois, qui ont écouté avec intérêt et sympathie l’excellente Conférence du docteur Riant, et qui désireraient quelques renseignements sur les moyens de venir en aide à Y Association française contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques, trouveront ici, au bureau, tous les renseignements qu’elles pourraient désirer.
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- PALAIS DU TROCADERO. — 26 SEPTEMBRE 1878.
- CONFÉRENCE
- SUR L’USAGE ALIMENTAIRE
- DE LA VIANDE DE GHEVAL,
- PAR i\L E. DECROIX,
- VETERINAIRE PRINCIPAL, FONDATEUR DU COMITE DE PROPAGATION POUR L’USAGE ALIMENTAIRE DE LA VIANDE DE CHEVAL.
- BUREAU DE LA CONFÉRENCE. Président :
- M. A. Bertherand, médecin principal en retraite.
- Assesseurs :
- MM. Bourguin , juge de paix en retraite ;
- Bourrel, médecin-vétérinaire;
- Collaux, rentier;
- Goyard, docteur en médecine;
- Petibon , propriétaire ;
- Raveret, vétérinaire en premier ;
- Richard (du Cantal), agriculteur.
- La séance est ouverte à 2 heures douze minutes.
- M. le D1 A. Bertherand,président. — Mesdames, Messieurs, je ne devais pas avoir l’honneur de présider cette Conférence. Cet honneur revenait de droit à M. Goubaux, professeur à l’Ecole d’Alfort et l’un des membres éminents de la Société organisée pour propager l’usage de la viande de cheval. M. Goubaux se trouvant empêché, je ferai mon possible pour que vous ne vous aperceviez pas trop de son absence.
- Le Comité fondé pour propager l’usage de la viailde de cheval a eu beaucoup à lutter pour faire prévaloir ses idées; mais enfin l’hippo-phagie, après avoir subi victorieusement et si utilement l’épreuve des tristes
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- jours du siège de Paris, jouit aujourd’hui d’une considération méritée, justifiée par la preuve qu’eile a faite de son pouvoir nutritif et en même temps de son innocuité. Cependant, comme cette innovation, quelque bien acceptée qu’elle soit, ne date que de quelques années, le Comité de la viande de cheval a cru qu’il serait bon de signaler aux nombreux visiteurs de l’Exposition les avantages de ce mode d’alimentation. Elle ne pouvait faire choix d’un interprète plus autorisé que l’initiateur même de l’œuvre, pour faire ressortir ses titres à l’attention et a la confiance publiques.
- Je donne la parole à M. Decroix.
- M. E. Dbcroix, vétérinaire principal de l’armée :
- Mesdames, Messieurs,
- Parmi les animaux qui vivent actuellement à la surface de la terre, il en est qui se nourrissent exclusivement de matières végétales et que, pour cette raison, on appelle herbivores : le cheval, le bœuf, etc. sont des herbivores. Il y en a d’autres qui se nourrissent exclusivement de substances animales, de chair, et qui, pour cette raison, sont appelés carnivores.
- L’homme peut se nourrir indifféremment de substances végétales ou de matières animales; mais pour se trouver dans les meilleures conditions physiologiques, il doit puiser ses aliments dans le règne végétal et dans le règne animal; c’est pourquoi les naturalistes le classent parmi les omnivores. On voit bien exceptionnellement des hommes qui ne mangent jamais de viande, comme les trappistes en France, les vegetarians en Angleterre; mais ces hommes ne sont point dans les conditions les plus favorables pour exercer pleinement leurs fonctions intellectuelles et surtout leurs fondions corporelles.
- I.
- Quantité de viande nécessaire. — Suivant des calculs scientifiques, il faut environ 83 kilogrammes de viande par an, et par individu, soit une moyenne de 228 grammes par jour. Or, jusqu’ici nous sommes loin de ce chiffre. D’après un rapport présenté dernièrement au Congrès international d’hygiène, par MM. H. Bouley et Nocard, c’est à peine si la quantité de viande consommée en France représente pour chaque individu le tiers de la ration normale. Vous voyez combien le déficit est considérable. Beaucoup d’individus ne mangent de la viande qu’une fois ou deux la semaine; il en est même qui n’en mangent que trois ou quatre fois l’an.
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- On dira peut-être : Pourquoi ne pas augmenter la production de la viande de bœuf, puisque le bœuf est l’animal de boucherie par excellence? Mais je répondrai que le sol de la France ne fournit pas assez d’herbe, de fourrages, etc. pour nourrir un plus grand nombre de bœufs. Dans une ferme, il doit y avoir une certaine corrélation entre le nombre des bœufs et celui des chevaux et des moutons; autrement l’exploitation ne serait plus lucrative, et dès lors l’agriculture serait délaissée. Donc il est impossible d’augmenter, en France du moins, le nombre des bœufs dans une proportion suffisante pour que chacun ait sa ration normale de viande.
- Insuffisance de la viande de bœuf. — En présence de cette impossiblité, on a depuis longtemps recherché s’il n’y aurait pas moyen de puiser à d’autres sources.
- Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a fondé la Société d’acclimatation dans le double but d’introduire en France de nouvelles espèces animales, et de tirer le meilleur parti possible de celles qui y existent déjà. Mais, pour faire place à des animaux importés du dehors, il faut, pour ainsi dire, refouler ceux qui se trouvent dans notre pays, puisque actuellement les récoltes ne suffisent pas toujours pour nourrir convenablement la population animale que nous possédons. En développant son système, I. Geoffroy Saint-Hilaire est arrivé à appeler l’attention du public sur Y usage alimentaire de la viande de cheval, et quand je dis : viande de cheval, il est bien entendu que cette expression comprend également celle de l’âne et du mulet.
- Viande de cheval. — Tout d’abord, on a fait cette objection : La viande de cheval est-elle mangeable? A première vue, il semblerait que non, puisqu’il y a toujours des pauvres gens et qu’on ne voit pas pourquoi l’on aurait attendu si longtemps pour recourir à cette substance, si elle était comestible. Les savants, tels que Parent-Duchâtelet, Géraud, Parmentier, à la fin du siècle dernier, et plus tard le baron Larrey, Parizet, ont bien déclaré que la viande de cheval est bonne pour la consommation; tous les traités d’hygiène ont bien rangé cette viande parmi les substances alimentaires, mais il n’en est pas moins vrai qu’on n’en mangeait pas et que, jusque dans ces derniers temps, les chevaux mis hors de service étaient jetés à la voirie. Comment expliquer ce fait?
- Geoffroy Saint-Hilaire a eu le mérite cl’étudier et d’approfondir la question sous toutes ses faces. II affirme, entre autres choses, que, à une époque ou à une autre, la viande de cheval a été consommée dans le monde entier, et que c’est depuis le vme siècle que cet usage a cessé dans l’Europe occidentale. Les habitants, dont la conversion au christianisme était récente, continuaient, en mangeant du cheval, certaines pratiques superstitieuses rappelant la religion païenne de leurs pères, comme font pro-
- iii.
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- bablement les Juifs en mangeant l’agneau pascal; ces pratiques étant contraires à la religion chrétienne, le pape Grégoire III, au vme siècle, ordonna à saint Boniface, alors évêque de Mayence, d’interdire de la façon la plus formelle l’usage de la viande de cheval. Cette interdiction visait une question religieuse qui n’existe plus aujourd’hui. A cette époque d’ailleurs, on pouvait s’abstenir de la viande de cheval qui, comme aliment, n’était qu’accessoire; l’Europe était moins peuplée; il n’y avait pas cette activité qui est la conséquence du développement de l’industrie, du commerce et de tous les travaux corporels qui exigent, de nos jours, l’usage d’une quantité de plus en plus considérable de substances alimentaires tirées du règne animal.
- Pendant des siècles, il ne fut plus guère question de i’hippophagie, en France, qu’à de rares intervalles; mais de i846 à 1856, 1. Geoffroy Saint-Hilaire a eu le mérite d’appeler sur elle l’a ttention publique par des conférences, des mémoires, des brochures, et surtout par son ouvrage intitulé : Lettres sur les substances alimentaires, le plus considérable qui existe sur I’hippophagie. Mais ce savant, cet éminent philanthrope n’a pas eu la consolation de voir le triomphe de ses efforts. Il est mort en 1861, sans avoir pu obtenir l’autorisation de faire ouvrir une seule boucherie de viande de cheval.
- Comité de la viande de cheval. — Toutefois ses idées ont pris racine; beaucoup de médecins, de vétérinaires, parmi lesquels je citerai MM. Mu-naret, Renault, H. Blatin, Joly, etc. etc., ont repris cette question de I’hippophagie. En i86û, un Comité spécial de propagande se constitua à Paris, sous ce titre : Comité de la viande de cheval. Voyant que les efforts isolés n’aboutissaient à aucun résultat satisfaisant, qu’on n’avait pu encore établir une seule boucherie chevaline, les membres de ce Comité, appartenant pour la plupart à la Société d’acclimatation et à la Société protectrice des animaux, unirent leurs moyens d’action, en vue de mettre un terme à la perte d’une grande quantité de viande de cheval parfaitement saine, alors qu’il y avait tant de gens privés de toute espèce de viande.
- Le Comité eut à vaincre bien des difficultés de la part de l’Administration et bien des préjugés enracinés dans le public. Aujourd’hui que le résultat est parfaitement acquis, on serait tenté de croire que ce progrès est venu tout naturellement, sans opposition. Il s’en est fallu de beaucoup. Ainsi, une des objections de T Administration, ou plutôt de certains administrateurs, contre la viande du cheval, consistait à dire : «Les riches n’en ont pas besoin, et les pauvres n’en voudront pas. n Le Comité a dû démontrer que les pauvres en voulaient bien et que, s’ils n’en avaient pas voulu jusque-là , c’est qu’on ne leur avait pas offert cet aliment d’une manière
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- convenable. Mais les raisonnements étaient combattus par des raisonne-ments. Il fallait des faits. Le Comité s’est donc mis à l’œuvre (1).
- Pendant environ trois ans, j’ai distribué moi-même gratuitement aux pauvres, tous les samedis ou les dimanches, autant de viande de cheval que les ressources du Comité le permettaient.
- Les distributions ont commencé chez moi, à la caserne des Célestins, où j’étais alors vétérinaire en premier; elles ont été continuées chez les sœurs de charité, rue du Fauconnier. Mais il arriva un moment où des administrateurs allèrent défendre aux sœurs de me laisser encore distribuer du nouvel aliment chez elles, sous peine de voir fermer leur établissement.
- De mon côté, sur des rapports faits contre moi, mon colonel m’ordonna de modérer mon ardeur pour la viande de cheval, sous peine d’être mis aux arrêts et renvoyé de la garde de Paris.
- Je m’occupai alors à diriger davantage et à agir moins par moi-même. Le supérieur des Lazaristes, de la barrière d’Italie, m’autorisa à continuer les distributions hebdomadaires chez lui; M. Romain Gérard s’occupa d’acheter les chevaux de boucherie, et les choses marchèrent comme par le passé.
- Une autre grande difficulté, c’était de trouver pendant si longtemps l’argent nécessaire aux frais relativement élevés des distributions. Heureusement, mes amis et une foule de personnes de cœur et de bonne volonté ont pris part à la souscription ouverte par le Comité. Je citerai notamment MM. Thomassin, OEschger, le Dr Perner. Enfin, il fallait abattre les chevaux clandestinement, l’Administration n’autorisant pas encore l’abatage public. C’était là une des grandes préoccupations du Comité (2h
- IL
- Ouverture des boucheries chevalines. — Enfin l’Administration, voyant qu’elle n’avait plus affaire à des hommes se rebutant quand on leur répondait négativement une ou deux fois, mais quelle avait devant elle une légion d’hommes déterminés à aller jusqu’au bout, l’Administration, dis-je, a fini par accorder l’autorisation sollicitée depuis longtemps. Une ordonnance de police en date du 9 juin 1866 autorisa, moyennant certaines conditions de salubrité, l’ouverture de boucheries chevalines. C’est un devoir pour nous de rendre publiquement hommage à la presse, qui nous a été d’un grand secours en prêtant son appui à la propagation des idées du Comité.
- Siège du Comité : rue Saint-Benoît, 5, à Paris. — Bureau : MM. Goubaux, président; Richard (du Cantal), vice-président; Decroix, secrétaire général ; Petitbon, secrétaire des séances; Bourrel, trésorier. — Recettes depuis la fondation : 6,177 francs; dépenses, 6,i36 francs.
- (2Î En fait d’opposition, je crois devoir rappeler qu’avant là fondation du Comité, lorsque j'étais encore à Alger, et que déjà je propageais l’hippophagie (1859-1862), l’abbé Eug. Chapelier a. eu de très graves désagréments à cause de l’appui qu’il m’a prêté dans mon œuvre de bienfaisance; inutile d’en dire davantage ici sur ce triste événement. (Notes de Vauteur.)
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- La première boucherie fut ouverte, à Paris, le 9 juillet 1866, et depuis cette époque la consommation a toujours été croissant, comme le prouvent les quelques indications sommaires que voici :
- En 1866 , une seule boucherie était ouverte; en 1867, il y en avait sept ou huit; au commencement de 1870, elles étaient au nombre de quinze environ; aujourd’hui il y en a soixante et une, rien que dans l’intérieur de Paris. (J’ai sous les yeux les noms et les adresses, que chacun pourra vérifier, s’il le désire.) On en compte en outre huit dans la banlieue : à Saint-Denis, Boulogne, Levallois, etc. Donc l’usage de la viande de chevala fait de grands progrès.
- Progrès de l’hippophagié. — Certaines personnes soutiennent que ces progrès sont dus à i’influence du siège de Paris; je tiens à prouver que c’est une erreur, et que, dès avant le siège, le Comité avait obtenu des résultats considérables. Voici les chiffres de la consommation par semestre, de 1866 à 1870. Je rappelle que nous avons commencé dans le second semestre de 1866, et qu’il importe de comparer entre eux les semestres correspondants. En effet, tout le monde sait que, en été, les ouvriers, qui sont les principaux clients de ces boucheries, mangent plus de fruits, de légumes et par conséquent moins de viande qu’en hiver. Ceci dit, voici !e nombre des chevaux, ânes et mulets consommés à Paris par semestre.
- ANNEES. PREMIER SEMESTRE. DEUXIEME SEMESTRE.
- 1866 ....................................... // 90a
- 1867 ............................................. 890 1,269
- 1868 ........................................... i,3o8 1,097
- 1869 .......................................... i,35/i i,/io/i
- 1870 .......................................... 1,999 //
- Vous voyez que les progrès ont été constants et rapides avant la guerre. Au moment du siège, tous les services d’abattoirs, d’inspection, etc. fonctionnaient parfaitement; il a suffi de leur donner de l’extension au fur et à mesure de la diminution des bœufs. De sorte que le public est passé à l’usage de la viande de cheval sans transition et, pour ainsi dire, sans s’en apercevoir.
- Voici le nombre des animaux consommés après la guerre, année par année.
- 11871 (Deuxième semestre).......................... s,i3o
- 1872............................................... 5,732
- 1873............................................... 8,977
- 1874............................................... 7,184
- 1875............................................... 6,865
- 1876............................................... 9,271
- 1877.............................................. 10,61g
- 1878 (Premier semestre)........................... 5,6a3
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- On voit qu’il y a eu une période décroissante pendant deux ans, ce qui tient à des causes multiples qu’il est inutile d’exposer ici. Mais ce qui ressort de l’ensemble des documents statisticjues, et sauf cette exception, c’est que les progrès de l’hippophagie ne se sont pas ralentis, soit avant, soit après la guerre.
- Si l’on ajoute aux chiffres qui précèdent environ 65,ooo chevaux livrés à la consommation pendant la guerre et le siège, on trouve comme total général , à Paris, du 9 juillet 1866 au 3 1 juin 1878 :
- Chevaux............................................. 126,0,39
- Anes.................................................... 0,270
- Mulels.................................................... 3oo
- Total
- 13i,6og
- qui ont fourni environ 2 5 millions de kilogrammes de viande nette.
- Qu’on ne vienne donc plus répéter que c’est le siège qui a été la cause déterminante du succès de ce progrès.
- L’avantage qui est dû au siège, c’est que personne ne peut plus dire ni que la viande cle cheval est mauvaise , ni que la digestion en est difficile, ni que l’aspect en est repoussant; toutes objections fort en vogue autrefois parmi les personnes qui n’en avaient jamais mangé.
- Caractères de la viande de cheval. — Ceux qui ont de la répugnance pour cet aliment lui reprochent d’être trop rouge, quelques-uns disent même noire.
- Mais c’est justement ce qui en prouve la bonne qualité nutritive. La viande de poulain est, comme la viande de veau, de couleur pâle, tendre, agréable, peu nourrissante; celle du cheval adulte, qui a peu travaillé, ressemble à celle du bœuf adulte dans les mêmes conditions; celle du vieux bœuf de travail, qui a mangé du foin et de l’avoine, précisément parce qu’il a travaillé, est plus foncée en couleur, plus résistante, moins agréable au goût, mais saine et plus nourrissante que celle des jeunes bœufs. De nos jours, on tend de plus en plus à vendre de la viande qui n’est pas faite, viande de jeunes bœufs qui se rapproche plus du veau que du bœuf arrivé à l’âge de maturité.
- Viande d’animaux engraissés prématurément et à outrance. — Quant au cheval, comme généralement on ne l’envoie à l’abattoir qu’à un âge avancé, lorsqu’il a longtemps travaillé, la couleur de sa chair est ordinairement un peu plus foncée que celle du bœuf; mais, je le répète, c’est précisément une qualité, car cela dénote une viande faite naturellement, sans engraissement artificiel et avec de bons aliments: foin, paille et avoine.
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- En ce qui est relatif au goût et à la digestibilité, je puis vous édifier en vous citant ma propre expérience. A l’époque où la lutte allait s’engager, j’ai invité à manger chez moi, pendant un an, le plus souvent que j’ai pu, tous mes parents, amis et connaissances, et je leur ai fait servir delà viande de cheval sans les en prévenir. Eh bien! personne ne s’est douté que le bœuf était du cheval.V oici quelle était l’appréciation générale: bouillon supérieur; bouilli ordinairement sec et un peu ferme ; cheval à la mode, froid ou chaud, toujours excellent; pour le rôti, cela dépendait de la préparation. Inutile de dire que personne ne s’est jamais trouvé mal de ces repas. Il y a quelques mois, on a dressé contre un restaurateur de Paris un .procès-verbal, dont je ne connais pas les suites, pour avoir vendu dans son établissement de la viande de cheval sans en avoir prévenu ses clients. Aucun consommateur ne s’en était aperçu, et l’on ne saurait dire depuis combien de temps la substitution avait lieu. Il a fallu que ce restaurateur fût dénoncé par un de ses employés avec lequel il avait eu des contestations.
- Donc la viande de cheval, quand elle est cuite, est analogue à celle du bœuf. Mais même quand elle est crue, la ressemblance est telle que des bouchers même s’y trompent. Avant l’ouverture des boucheries spéciales, il s’en faisait un commerce clandestin en grand. Un boucher, condamné à trois mois de prison pour avoir r< trompé sur la nature de la chose vendue », m’a avoué qu’il introduisait depuis longtemps dans Paris la viande de chevaux qu’il abattait au dehors, qu’il la faisait vendre à la criée, et que personne ne s’en était aperçu, pas même les inspecteurs. La fraude n’a été découverte qu’à la suite d’une dénonciation.
- Tout cela prouve jusqu’à la dernière évidence qu’il n’y a pas de différence sensible entre la viande de cheval et celle du bœuf. Là où l’on trouve de la différence, c’est quand on compare la chair cl’un étalon à celle d’un bœuf; mais si on la compare à celle du taureau de même âge et dans les mêmes conditions d’engraissement, il n’y en a guère.
- Inspection de la viande. — On pourrait soulever encore une objection, me dire : Soit, la viande de cheval estbonne, quand elle est saine; mais qui est-ce qui nous garantit quelle est toujours inspectée convenablement? Je ne puis mieux faire que de vous lire quelques lignes écrites par MM. Bou-ley et Nocard pour le Congrès international d’Hygiène :
- L’autorisation d’ouvrir des boucheries de cheval n’a été accordée que sous des conditions très rigoureuses, qui sauvegardent absolument la santé publique et la mettent à l’abri des dangers qui pourraient résulter du mauvais état des animaux. La viande de cheval n’est donc pas justiciable de notre rapport, puisque son commerce est entouré de toutes les garanties désirables au point de vue de l’hygiène.
- Si vous voulez être tout à fait sûrs de manger de la viande saine,
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- mangez de la viande de cheval ; pour la viande de bœuf, je ne vous en réponds pas. Je m’appuierai encore à cet égard sur le rapport de MM. Bouley et Nocard ; j’y lis, en effet :
- La faculté de l’écoulement, la multiplicité des débouchés, la rapidité des moyens de transport, ont fait naître et propager dans un grand nombre de localités cette détestable coutume qui consiste à sacrifier toute bête gravement malade, à la préparer pour la vente et à en expédier à la balle de la grande ville la plus proche tous les morceaux de valeur.
- Gela se pratique en effet sur une grande échelle: on envoie à Paris des quantités considérables de viande, qui arrivent tous les matins on ne sait d’où, qui n’ont été et qui ne sont inspectées par aucune personne compétente. En effet, il n’y a que trois vétérinaires chargés de l’inspection et, sur ces trois, il y a en deux qui s’occupent tout spécialement, à tour de rôle, de la viande de cheval; les autres inspecteurs sont des personnes qui ont peut-être certaines connaissances, mais qui sont loin d’offrir les mêmes garanties scientifiques que des vétérinaires.
- Le ténia et la viande de bœuf. — J’ai affirmé d’une manière générale que la viande du cheval est plus saine, plus salubre que celle du bœuf; mais je crois utile d’entrer dans quelques détails à l’appui de cette affirmation.
- Depuis quelque temps, l’habitude, la mode s’est répandue de manger la viande saignante; les médecins ordonnent même assez fréquemment à certains malades la viande crue. Or, la chair du bœuf recèle bien souvent les germes de ténia inerme (tamia mediocanellata). La chair du porc recèle au contraire fréquemment les germes du ver solitaire (tœnia solium), ainsi nommé, parce qu’il est souvent seul (etparfois en nombreuse compagnie). Eh bien! les médecins ne signalent pas d’augmentation en ce qui concerne ce dernier, tandis qu’ils ont constaté une augmentation inquiétante du ténia inerme, dont le germe se trouve dans la viande de bœuf et de mouton.
- Des recherches faites en France et en Angleterre parles Drs Partiaux, Régnault, Copland, etc. ont fourni des indications assez précises sur les populations qui se nourrissent de viande de bœuf plus ou moins crue et qui sont, par suite, exposées à prendre le ténia cl’originebovine. Les personnes qui ne peuvent digérer la viande cuite et qui s’accommodent mieux de la viande crue ou saignante, doivent choisir de préférence la viande du cheval, qui n’est point sujet à toutes ces affections vermineuses comme le bœuf et le mouton.
- Lorsqu’on a de la viande de bœuf plus ou moins suspecte, il est prudent de la faire bien cuire. La viande rôtie offre peu de garantie, car quelquefois l’extérieur est brûlé, tandis que l’intérieur n’a pas été chauffé à la température voulue pour tuer ces germes de ténia. Quand la viande est
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- bien cuite, on peut la manger en toute confiance. Si l’on mourait pour avoir mangé de la viande d’un animal malade, nous serions tous morts! Depuis 1860, j’ai fait mainte et mainte expérience sur moi-même avec ces viandes réputées insalubres, et j’affirme de la façon la plus catégorique qu’il n’y a aucune espèce de danger à manger de la viande cl’un animal mort de n’importe quelle maladie, du moment que cette viande est bien cuite
- III.
- Avantages pour les armées en campagne. — Voyons maintenant les avantages qu’on peut retirer de la viande de cheval. En ma qualité de soldat, je demande la permission d’en parler d’abord au point de vue de l’armée.
- Bien des fois, en campagne, j’ai vu des militaires souffrir de la faim ou n’avoir que de très médiocre viande de bœuf. 11 faut savoir, en effet, qu’en expédition, les bœufs ne sont pas généralement gras comme ceux qu’on vend sur le marché; quand ils arrivent fatigués après une longue étape, ils ne reçoivent qu’une ration insuffisante et souvent de mauvaise qualité. 11 est déjà bien difficile de nourrir les chevaux; aussi les bœufs sont-ils souvent affamés et quelquefois si exténués que l’on est obligé de les abattre sur la route et de les couper en morceaux pour les mettre en distribution à l’arrivée. — Je parle ici de ce dont j’ai été témoin. — Dans ces conditions, la viande est forcément, je ne dirai pas malsaine, mais de qualité tout à fait secondaire. Et pendant ce temps on laisse, ou plutôt on laissait perdre la chair des chevaux abattus à la suite de blessures ou d’accidents. C’était là une chose déplorable. Aujourd’hui, grâce à la propagande du Comité de la viande de cheval, de pareils errements ne devraient plus se reproduire.
- A l’époque de la déclaration de guerre entre la Russie et la Turquie, le Comité s’est empressé d’écrire aux deux gouvernements pour les engager, dans l’intérêt tout à la fois des hommes et des chevaux, cle ne point abandonner sur le champ de bataille les animaux blessés mortellement, mais de les sacrifier et de les donner en distribution aux troupes. J’ignore si cette recommandation a été suivie, mais je tiens à montrer que le Comité ne néglige aucune occasion de propager ses idées humanitaires.
- Tous ceux qui se souviennent de la guerre de Crimée savent dans quelle pénurie l’armée s’est trouvée pendant l’hiver de 180/1-1855; beaucoup d’hommes et de chevaux mouraient de faim. Il était possible de diminuer ces misères: il fallait abattre une partie des chevaux, afin de
- ^ Dans un travail qui est sur le chantier, je rapporterai les expériences que j’ai faites. [Noie de fauteur.)
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- nourrir les hommes, et clu meme coup on aurait pu nourrir plus abondamment les chevaux restants. J’ai eu l’honneur de proposer cette mesure vers la fin du siège de Paris, mais en vain.
- Avantages pour les travailleurs. —- Lorsque le Comité a entrepris de propager l’hippophagie, il avait surtout en vue l’intérêt des pauvres, des travailleurs, de ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter de bonne viande de bœuf. Pour eux, l’usage de la viande de cheval est un important progrès. Comme me le disaient des ouvriers, s ce n’est pas aussi délicat qu’un morceau de veau, mais au moins cela vous tient au ventre; la faim revient moins vite que quand on a mangé d’une autre viande ».
- D’après les recherches des savants, et notamment de M. le baron de Dumast, de M. le professeur Hepp, le nouvel aliment, sous un poids donné, contient beaucoup plus de principes alibiles que la chair du bœuf : 5 kilogrammes de viande de cheval équivalent, comme quantité de matières nutritives, à 6 kilogrammes de viande de bœuf, en prenant, bien entendu, des animaux dans les memes conditions.
- Jusqu’ici le prix du cheval n’est qu’environ moitié de celui du bœuf, ce qui est d’une extrême importance pour les classes laborieuses, que nous avons surtout en vue. Mais il y a une tendance à la hausse, ce qui prouve que le cheval est trouvé bon. De même que le bœuf se vend toujours moins cher que le veau, de même le cheval qui, au point de vue de la dégustation, est encore d’un degré inférieur au bœuf, ne sera jamais qu’un aliment de seconde qualité, et par conséquent d’un prix moins élevé. Aujourd’hui l’ouvrier peut avoir une livre de viande de cheval pour 2 5 à 30 centimes. Je ne parle pas du fdet, bien entendu, qui se vend 1 fr. 2 5 cent, ou 1 fr. 3o cent, la livre, c’est-à-dire moitié de ce que coûte le fdet de bœuf.
- La viande de cheval se prépare à toute sauce, comme la viande de bœuf: pot-au-feu, bouilli, hachis, cheval à la mode, haricot de cheval, rosbif, horseteck, etc.; je dois même ajouter que le filet de cheval mariné, bien préparé, a le goût du gibier, du chevreuil; bien des personnes qui n’avaient pas été prévenues ont dit, en le goûtant : «Il y a longtemps que je n’avais mangé d’aussi bon filet de chevreuil! 5)
- Avantages pour les propriétaires. — Si l’usage de la viande de cheval est avantageux pour les ouvriers, comme je crois vous l’avoir démontré, il l’est également pour les propriétaires.
- En effet, autrefois, quand un cheval ne pouvait plus travailler, on le vendait à l’équarrisseur ou on le lui donnait; il arrivait même que, dans les petites villes, on était obligé de payer pour faire abattre l’animal. Aujourd’hui, quand un cheval ne peut plus travailler, — et cela arrive vite
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- à Paris, où beaucoup de chevaux sont surmenés, sans pour cela que la viande soit insalubre, — le propriétaire peut en retirer très bien 100, i5o, 200 francs et même davantage. Ainsi le cheval, qui jusque dans ces derniers temps n’avait de valeur vénale que comme animal auxiliaire, doit en outre être désormais estimé comme animal alimentaire.
- Chaque cheval se trouve avoir, pour sa viande, une plus-value de 100 francs en moyenne.
- Il y a environ k millions de chevaux, ânes et mulets en France et en Algérie; en déduisant un tiers des animaux comme pouvant devenir impropres à la consommation pour cause de maladie, soit i,33o,ooo chevaux, il resterait 2,670,000 chevaux qui peuvent nous fournir une viande parfaitement saine. En comptant 200 kilogrammes pour chacun, cela ne fait pas moins de 53 k millions de kilogrammes de viande sur pied que nous avons en réserve et qui servira en son temps.
- Le cheval reste toujours un animal essentiellement auxiliaire, il ne devient alimentaire que quand il a fourni un travail suffisamment rémunérateur. On avait parlé d’élever des chevaux pour la consommation; ce serait un tort : le bœuf, à ce point de vue, est préférable; il a l’appareil digestif mieux disposé que celui du cheval pour s’approprier les substances alibiles du fourrage. Il ne faut prendre pour l’alimentation que les chevaux hors de service, sans même chercher à les engraisser. La plus-value des chevaux comme animaux de boucherie tend à augmenter; elle est déjà supérieure à 100 francs par cheval, ce qui fait, pour li millions de têtes, un accroissement de la fortune publique de âoo millions de francs, et pour chaque propriétaire un accroissement de sa fortune privée de 100 francs par cheval. Et ce n’est pas là une valeur fictive comme celle d’une pierrerie, d’un objet rare; c’est une valeur réelle, destinée à satisfaire le plus pressant de nos besoins : celui de manger.
- Avantages pour les vieux chevaux. — Je dirai maintenant quelques mots de compassion pour les vieux chevaux. Notre époque a ceci de particulier que la bienfaisance ne se borne pas à l’homme, qu’elle s’étend aux bêtes. Tout le monde a entendu parler de la Société protectrice des animaux. Une discussion s’est élevée dans son sein sur la question desavoir si elle prendrait partie pour ou contre l’usage alimentaire de la viande de cheval. Le débat s’est renouvelé pendant plusieurs séances, parce que, dans une société aussi nombreuse, toutes les opinions sont représentées; mais enfin elle a décidé qu’il était de son devoir de se prononcer en faveur de l’hip-pophagie, par ce motif que, le cheval étant fatalement voué à être sacrifié, il vaut mieux pour lui d’être livré au boucher, quand il ne peut plus fournir un travail suffisamment rémunérateur, que de mourir dans les brancards, accablé de coups de fouet, ou d’être livré à l’équarrisseur.
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- La Société a donc appuyé la doctrine du Comité et lui a fait un don de 1,000 francs; elle a de plus décerné des récompenses à des bouchers hippiques pour les bons soins donnés aux vieux chevaux. J’ai cru qu’il était de mon devoir de rappeler ces faits et de lui en rendre un public hommage.
- Amélioration de la population chevaline. — L’hippophagie contribue à l’amélioration de la population chevaline; en effet, elle a pour résultat de faire disparaître tous les animaux qui ne sont plus aptes à fournir un bon service.
- Un mauvais cheval, un cheval ruiné, coûte aussi cher, pour le logement, les soins, la nourriture, les frais de traitement, qu’un bon cheval. Le propriétaire a donc intérêt à le remplacer, sans attendre qu’il soit épuisé au point d’être impropre à la consommation. Les personnes qui peuvent faire la comparaison constatent que, depuis une quinzaine d’années, c’est-à-dire depuis la fondation du Comité, l’état des chevaux déplacé s’est considérablement amélioré. Même depuis l’ouverture de l’Exposition, qui leur vaut un surcroît de travail, on voit beaucoup moins de chevaux maigres, blessés, boiteux, qu’autrefois.
- L’hippophagie offre encore un débouché aux éleveurs : lorsqu’ils voient qu’un poulain de quatre ou cinq mois ne pourra jamais faire qu’un cheval mauvais ou médiocre, la boucherie leur permet de le vendre comme poulain de lait, aussi bon que le veau; — on peut se demander s’il n’y a pas quelquefois substitution, comme on a vu le cheval substitué au bœuf. — Les mauvais poulains coûtent autant à élever que les bons et ne peuvent faire que des animaux de peu de valeur. Ainsi l’hippophagie améliore la population chevaline. (Pour améliorer la race, il faut agir par les reproducteurs.)
- Hippophagie en province. -— Tels sont, Mesdames et Messieurs, les principaux avantages de l’usage alimentaire de la viande de cheval. Dans cette relation, j’ai parlé surtout en m’appuyant sur ce qui se passe à Paris; mais, en province, il y a quelques villes où les choses laissent à désirer. Ici le préfet de police a parfaitement organisé le service; en province, on n’aurait qu’à suivre la voie tracée, mais il y a des administrateurs imprévoyants, peu soucieux du bien-être des travailleurs, qui ont mis des entraves à la nouvelle industrie, qui ont fait payer pour la viande de cheval des droits d’octroi, d’abatage, d’inspection, plus élevés relativement que ceux établis pour la viande de bœuf. Ils n’avaient pas le droit de l’imposer ainsi, et ils ont le devoir de faciliter la vente de la viande du pauvre, de l’ouvrier. Ce n’est pas tout; certains inspecteurs ont montré une rigueur excessive, ne laissant vendre que de la viande de chevaux parfaitement
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- gras, sous le prétexte qu’ils ne voulaient pas laisser manger aux autres ce qu’ils ne voudraient pas manger eux-mémes.
- Assurément, si les pauvres ne pouvaient manger que de bons morceaux, ce serait préférable, et le raisonnement serait applicable; mais comme ils en sont privés, il vaut mieux pour eux manger de la viande maigre que de n’en pas manger du tout. Je trouve que les inspecteurs et administrateurs auxquels je fais allusion commettent un abus de pouvoir, et ils mériteraient de subir la peine du talion : la ration du pauvre. Un proverbe dit : « Ventre affamé n’a point d’oreilles; 55 je crois pouvoir en faire un autre : «Ventre rassasié n’a point de cœur! 55
- IV.
- Hippophagie en Angleterre. — Je demanderai maintenant la permission de faire une petite excursion de l’autre côté du détroit. Actuellement il y a tant de relations entre les peuples que, quand on croit avoir une idée utile , on doit chercher à la propager, non seulement dans son propre pays, mais au dehors. Le Comité de la viande de cheval n’a pas borné son action à la France. Comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, il a écrit aux gouvernements de Russie et de Turquie, au début de la dernière guerre, et depuis longtemps déjà il travaille à propager l’usage de la viande de cheval en Angleterre.
- 11 y a une douzaine d’années, un de mes amis, M. A. S. Bicknell, après être venu prendre des renseignements à Paris, a organisé à Londres un banquet; il a écrit des brochures, fait des conférences, en un mot, il a suivi en Angleterre l’exemple donné en France pari. Geoffroy Saint-Hilaire. Malheureusement, au lieu de persévérer dans la même voie, sans s’en écarter, il a entrepris en même temps de propager l’usage des champignons (fungus), des grenouilles (ifrogs), des escargots .(snails), dont, à ce qu’il paraît, les Anglais n’ont pas encore l’habitude de manger. Il y a deux jours, il m’annonçait qu’il allait à un Congrès pour propager l’usage des champignons. Vous le voyez, mon ami 11’est pas très constant. Il ne s’attaque pas avec persévérance à une idée jusqu’à ce qu’elle ait triomphé. C’est le cas de rappeler ces deux proverbes : «Qui trop embrasse, mal étreint », «Qui court deux lièvres à la fois, n’en prend aucun 55.
- Nous avons eu aussi, clans notre Comité, des membres trop zélés, qui ont proposé de propager, en même temps que la viande de cheval, la viande du chien, — qui n’est pas mauvaise dans certaines conditions, — la viande de rat, etc. Le Comité a pensé qu’il avait assez à faire pour répandre l’usage de la viande de cheval. En général, il faut se méfier de ceux qui veulent trop embrasser.
- Grâce aux efforts du Comité, à la bienveillance de M. le Lord Maire,
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- au concours de la presse anglaise et à un encouragement de i,aoo francs, une boucherie chevaline a été ouverte à Londres, le h mai 1878. En trois mois, le boucher a livré à l’alimentation publique 45 chevaux, 7 ânes et 1 mulet, en tout, 53 animaux, qui ont donné 13,326 kilogrammes, ou 26,000 livres de viande nette, c’est-à-dire non compris le foie, le cœur, la langue, la cervelle, etc., utilisés comme ceux du bœuf. C’est peu, mais enfin c’est un commencement. Il y a, à Londres, d’après le dernier relevé, 76,000 pauvres secourus par l’Administration; donc il y a pénurie de viande. Ce cpi’il faudrait à Londres pour un succès comparable à celui de Paris, ce serait un grand banquet auquel les représentants de la presse seraient invités à prendre part, afin qu’ils puissent parler du nouvel aliment de visu et de gustu. Ce serait le plus puissant moyen de propagande. Il ne faut pas désespérer qu’un philanthrope se mette à la tête du mouvement. Notre Comité pourrait lui donner tous les renseignements désirables.
- Le Comité de la viande de cheval et la Société contre l’abus du tabac. — Mesdames et Messieurs, je viens de vous exposer rapidement quels sont les principaux avantages que l’on peut retirer de l’usage de la viande de cheval. Je crois pouvoir affirmer, sans crainte d’être démenti, que les membres du Comité spécial de propagande ont rendu un véritable service à la France et à l’humanité. Là ne s’est pas bornée leur action bienfaisante. Lorsque, après bien des difficultés, bien des lenteurs, l’usage du nouvel aliment a été en bonne voie, ils ont voulu , toujours mus par le désir d’être utiles, porter leur activité vers un tout autre but également humanitaire, et même plus humanitaire encore : je veux parler de Yabus du tabac, et de l’Association fondée dans l’unique but de le combattre. L’usage de la viande de cheval ne fera jamais autant de bien que le fléau-tabac ne fait de mal.
- Au point de vue de l’intérêt général, il y a une grande analogie entre les deux entreprises. Je vous ai dit que l’hippophagie était avantageuse tout à la fois pour les pauvres, pour les travailleurs, pour les propriétaires, et même pour les animaux. La cessation de l’usage du tabac serait également un bienfait pour le pauvre, qui n’a pas le moyen de satisfaire sa passion; pour le travailleur, qui consacre une partie de son salaire à acheter du tabac, tandis que sa femme et ses enfants manquent du nécessaire; pour les personnes favorisées de la fortune, plus exposées à tomber dans les excès portant atteinte à la santé; pour les industriels, à qui l’ouvrier soustrait une partie du travail qu’il leur doit, afin de fumer; pour les animaux, puisqu’on emploie en France environ 20,000 hectares des meilleures terres à la production de ce poison, alors qu’il n’y a pas assez d’aliments pour nourrir convenablement ces précieux auxiliaires, nos
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- frères inférieurs, scion l’expression de saint François de Sales. Ajoutons qu’il est une menace perpétuelle d’incendies et d’explosions.
- Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, la question de la viande de cheval et la question du tabac ont beaucoup d’analogie, au point de vue de l’intérêt général, et celle-ci a été la suite de celle-là; aussi les membres du Comité de la viande de cheval font-ils presque tous partie de la Société contre l’abus du tabac. Dans la nouvelle tâche qu’ils se sont imposée, ils sont animés de la même ardeur ; ils combattront avec la même persévérance que dans la première, sans se laisser rebuter par les lenteurs et les difficultés.
- Avant la fondation du Comité de propagande, quelques savants parlaient de temps à autre de la valeur nutritive de la chair de nos solipèdes, mais sans parvenir à convertir les masses ; le Comité seul a pu atteindre ce but, en réunissant les efforts de tous ses membres.
- De même pour le tabac: il y a vingt ans, les médecins étaient presque seuls à parler et à écrire que son usage est pernicieux; mais leurs efforts, étant dispersés, sans union et sans esprit de suite, restaient stériles. Aujourd’hui, la Société contre l’abus du tabac a pris à cœur de combattre le fléau-tabac, et cette lourde tâche, elle l’accomplira avec calme et réflexion, en évitant les entraînements enthousiastes et surtout les défaillances. Les résultats déjà obtenus dans le passé sont une garantie pour l’avenir. Les personnes qui voudront faire partie de cette Société contribueront à une œuvre éminemment philanthropique et même de haute charité !
- M. le Dr Bertherand, président. Mesdames et Messieurs, vous avez entendu les considérations très intéressantes, très approfondies, qu’a émises M. Decroix sur la question qu’il était appelé à traiter devant vous. A ce qu’il a si judicieusement dit, je n’ajouterai qu’un mot, pour rendre en votre nom un public hommage au zèle, au dévouement dont M. De-croix a fait preuve pour soutenir et faire triompher cette thèse, qui est la sienne, de l’usage alimentaire de la viande de cheval. M. Decroix vous a bien parlé de l’hippophagie, mais ce qu’il n’a pas voulu vous dire, parce que sa modestie l’en empêchait, c’est que la propagation de l’hip-popbagie est due à son initiative, à ses efforts; il en a été, on peut le dire, l’évangéliste et l’apôtre. Aucun sacrifice, aucune peine ne lui ont coûté pour assurer le triomphe d’une idée dont les bienfaits, qui se font déjà sentir, ne peuvent manquer, en s’affirmant davantage encore dans l’avenir, de justifier les pronostics que le savant conférencier a énoncés. Non seulement il a émis l’idée, mais il l’a lancée, soutenue, propagée par tous les moyens, en y consacrant son intelligence, son temps et ses ressources pécuniaires. M. Decroix a donc tous les droits possibles à la reconnaissance
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- publique, et en particulier de l’assistance devant laquelle il vient de traiter son sujet avec tant de compétence , question qui, je le répète, est la sienne. Je vous propose donc de témoigner à M. Decroix la satisfaction que vous avez éprouvée à l’entendre, en émettant le vœu, que tous vous formez certainement, de voir son œuvre recevoir l’entier développement quelle comporte. (Bravos et applaudissements prolongés.)
- La séance est leve'e à 3 heures six minutes.
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- TABLE DES MATIÈRES.
- l’afjes.
- Conférence sur fEnseignement professionnel., par AJ. Corbon, sénateur. (Mercredi 1 o juillet.)............................................................. 1
- Conférence sur l'Enseignement des sourds-muets par la parole (méthode Jacob Rodrigues Pereire) et l’application de la méthode aux entendants-parlants, par M. F. Dément, inspecteur de l’enseignement primaire. (Jeudi 11 juillet.). i5
- Conférence sur l’Enseignement des sourds-muets dans les écoles d’entendants, par M. E. Grosselin, vice-président de la Société pour l’enseignement simultané des sourds-muets et des entendants-parlants. (Jeudi 12 septembre.).. . . 35
- Conférence siu’ la Gymnastique des sens, système d’éducation du jeune âge, par M. Constantin Déliiez, professeur à Vienne (Autriche). (Lundi 19 août.). . . 69
- Conférence sur l’Unification des travaux géographiques, par M. de Ciiancodr-tois , ingénieur en chef au corps des Mines, professeur de géologie à l’Ecole nationale des Mines. (Mardi 3 septembre.)......................................... 75
- Conférence sur l’Algérie, par M. Allan, publiciste. (Mardi 17 septembre.). ... 99
- Conférence sur l’Enseignement élémentaire de rÉcononomie politique, par M. Frédéric Passa, membre de l’Institut. (Dimanche 2 5 août.).................... 123
- Conférence sur les Institutions de prévoyance, d’après le'Congrès international, au point de vue de l’intérêt français, par M. de Malarce, secrétaire perpétuel de la Société des Institutions de prévoyance de France. (Lundi 16 septembre.) .......................................................................... i5i
- Conférence sur le Droit international, par Ch. Lemonnier, président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté. (Mercredi 18 septembre.)............. 153
- Conférence sur les Causes de la dépopulation, par M. le Dr A. Desprès, professeur agrégé à la Faculté de médecine, chirurgien de l’hôpital Cochin. (Lundi 26 août.)...................................................................... 169
- Conférence sur le Choix d’un état au point de vue hygiénique et social, par M. Placide Coolv, ancien membre de la Commission du travail des enfants dans les manufactures. (Mardi 3o juillet.).................................. 185
- m. 18
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- Conférence sur les Hospices marins et les Ecoles de rachitiques, par M. le Dr de
- Pietra-Santa, secrétaire de la Société française d’hygiène. (Mardi 23 juillet.) 207
- Conférence sur le Tabac au point de vue hygiénique, par M. le Dr A. Riant.
- ( Mardi 26 août. ).......................................................... 229
- Conférence sur l’Usage alimentaire de la viande de cheval, par M. E. Decroix, vétérinaire principal, fondateur du Comité de propagation pour l’usage alimentaire de la viande de cheval. (Jeudi 26 septembre.)......................... 255
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