Congrès international des sciences ethnographiques
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- MINISTÈRE DU COMMERCE, DE L’INDUSTRIE N& ET DES COLONIES. _
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- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1889.
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- DIRECTION GÉNÉRALE DE L’EXPLOITATION.
- CONGRÈS INTERNATIONAL DES SCIENCES ETHNOGRAPHIQUES,
- TENU À PARIS DU 80 SEPTEMBRE AU 7 OCTOBRE 1889.
- PROCÈS-VERBAUX SOMMAIRES.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
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- MINISTÈRE DU COMMERCE, DE L’INDUSTRIE
- ET DES COLONIES.
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- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1889.
- DIRECTION GÉNÉRALE DE L’EXPLOITATION.
- CONGRÈS INTERNATIONAL DES SCIENCES ETHNOGRAPHIQUES,
- TENU À PARIS DU 30 SEPTEMBRE AU 7 OCTOBRE 1889.
- PROCÈS-VERBAUX SOMMAIRES.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
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- COMITÉ D’ORGANISATION01.
- BUREAU.
- PRÉSIDENT.
- M. Oppert (Jules), de l’Institut.
- VICE-PRÉSIDENTS.
- MM. Duclaud, préfet du Cher. Eloffe (Gabriel).
- MM. Maspero , de l’Institut. Rosny (Léon de).
- M. Hément (Félix).
- MM. Martin-Ginouvier. Prêt (C.-A.).
- SECRÉTAIRE GÉNÉRAL.
- SECRÉTAIRES.
- M. Raynaud (Georges).
- M. Éloffe (Gabriel).
- TRESORIER.
- MEMBRES DU COMITÉ.
- MM.
- Bellin (Gaspard), délégué régional de l’Alliance scientifique.
- Berthelot (André), maître de conférences à l’École des Hautes-Etudes.
- Duclaud (Aug.), préfet du Cher, ancien député.
- Dumas (Victor), secrétaire adjoint du Conseil central de la Société d’Etbnographie. Éloffe (G.), membre de la Société d’Ethnographie.
- Foucaux (Ph.-Ed.), professeur au Collège de France.
- Gaultier de Claubry, vice-président de la section orientale de la Société d’Ethnographie. Hément (Félix), inspecteur général de l’enseignement primaire.
- Handjéri (le prince), ancien président delà Société d’Etbnographie.
- Hervey de Saint-Denys (le marquis d’), de l’Institut, membre du comité de l’Exposition rétrospective.
- Lagache (Célestin), ancien sénateur, conseiller général de l’Oise.
- (1) Le Comité d’organisation a été constitué par arrêté ministériel en date du a5 février 1889. Il a nommé son Bureau dans sa séance du a6 mars 1889.
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- MM.
- Levasseur (Ém.), de l’Institut, membre titulaire delà Société d’Ethnographie.
- Lucas (Charles), membre du Comité central de l’Alliance scientifique.
- Marceron, membre du Conseil central de la Société d’Ethnographie.
- Martin-Ginouvier , directeur de la Paix sociale.
- Maspero (G.), de l’Institut, membre du comité de l’Exposition rétrospective. Nadaillac (le marquis de), correspondant de l’Institut.
- Oppert (Jules), de l’Institut, membre titulaire de la Société d’Ethnographie. Pret(C.-A.), avocat à la Cour d’appel, secrétaire général de la Société d’Ethnograpbie. Raynaud (Georges), secrétaire adjoint de la Société Américaine de France.
- Renan (Ary), peintre.
- Réville (Albert), professeur au Collège de France.
- Rosny (Léon de)v président de la Société d’Ethnographie, directeur adjoint à l’Ecole des Hautes-Études.
- Simeon (Rémi), vice-président de la Société Américaine de France.
- Sollier (Charles), explorateur.
- Tcheou Meou-ki (l’amiral), ancien gouverneur de Formose, membre de la Société Sinico-Japonaise.
- Verrier (le docteur Eugène), vice-président de la Société d’Ethnographie.
- Viollet (Paul), de l’Institut.
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- SECTIONS
- DU
- CONGRES INTERNATIONAL DES SCIENCES ETHNOGRAPHIQUES
- Section I. — Ethnologie générale.
- Président : M. Hément (Félix), inspecteur général de l’enseignement.
- Vice-Président : M. Verrier (le docteur Eugène).
- Secrétaire : M. Raynaud (Georges).
- Section II. — Éthique, Ethnodicée et Sociologie.
- Président : M. Levasseur (Emile), de l’Institut; professeur au Collège de France et au Conservatoire des arts et métiers.
- Vice-Présidents : MM. Viollet (Paul), de l’Institut; Prêt (Célestin), docteur en droit.
- Secrétaire : M. Bernardeau (Henri), avocat.
- Section III. — Psychologie ethnographique.
- Président .• M. Rosny (Léon de), président de la Société d’Elhnographie, directeur adjoint à l’École des Hautes-Études.
- Vice-Président : M. Loewenthal (le docteur W.).
- Secrétaire : Éloffe (Gabriel).
- Section IV. — Religions comparées.
- Président : M. Franck (Ad.), de l’Institut.
- Vice-Président : M. Réville (Albert) vprofesseur au Collège de France, président do la section des Sciences religieuses de l’École des Hautes-Études.
- Secrétaire : M. Martin-Ginouvier, directeur de la Paix sociale.
- Sous-Section. — Bouddhisme.
- Président : M. Foucaux (Ph.-Éd.), professeur au Collège de France.
- Vice-Président : M. Jametel (Maurice), professeur à l’École des Langues orientales. Secrétaire : M. Sainson (Camille).
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- Section V. — Linguistique.
- Président : M. Lagache (Célestin), ancien sénateur, conseiller général de l’Oise. Vice-Président : M. Simeon (Rémi), vice-président de section de la Société d’Elhno-graphie.
- Secrétaire : M. Perrin (Paul).
- Section VI. — Archéologie et Beaux-Arts.
- Président : M. Maspero (G.), de l’Institut.
- Vice-Président: M. Ldcas (Charles), architecte, membre de la Société d’Ethno-graphie.
- Secrétaire : M. Dumas (Victor).
- Section VII. — Ethnographie descriptive.
- Président : M. Oppert (Jules), de l’Institut, professeur au Collège de France. Vice-Président : M. Pector (Désiré).
- Secrétaire : M. Marceron (D.).
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DES SCIENCES ETHNOGRAPHIQUES,
- TENU À PARIS DU 30 SEPTEMBRE AU 7 OCTOBRE 1889.
- PROCÈS-VERBAUX SOMMAIRES.
- Séance d’ouverture. — Lundi 30 septembre 1889.
- Présidence de M. Jules OPPERT, de l’Institut, président du Congrès.
- La séance est ouverte à 3 heures, au palais du Trocadéro, par M. Oppert , de l’Institut, président du Congrès, assisté de MM. Duclaud, député de la Charente; Léon de Rosny, président de la Société d’Ethnographie, et Éloffe, vice-présidents; Félix Hément, secrétaire général; C.-A. Prêt, secrétaire général de la Société d’Ethnographie; Martin-Ginouvier et G. Raynaud, secrétaires.
- M. le général Tcheng Ki-toung, de la légation chinoise, et M. Leitner, ethnographe et indianiste anglais, nommés par acclamation vice-présidents du Congrès, sont invités à prendre place au bureau.
- A son entrée dans la salle, M. le général Légitime, ex-président de la République d’Haïti, ethnographe très distingué, est salué parles applaudissements unanimes de l’assistance, et invité par le président à prendre place sur l’estrade.
- M. Oppert, président, prononce le discours suivant :
- Messieurs,
- Appelé à ce fauteuil par la confiance de mes collègues, je ne cache pas la responsabilité que j’ai assumée en acceptant la présidence du comité d’organisation du Congrès des sciences ethnographiques. Cette réunion internationale est la seconde qui se tient à Paris. La première, dirigée par M. de Rosny, a pu être considérée comme l’une des plus réussies parmi toutes celles qui se sont formées à l’Exposition de 1878. Il s’agit donc pour nous d’unir nos efforts pour nous rendre digne de cette première session; et c’est surtout le président qui a le devoir de se souvenir de la façon distinguée avec laquelle le premier Congrès des sciences ethnographiques a été inauguré et conduit à bonne fin.
- Espérons que le labeur uni de tous, la réunion des forces de tant de travailleurs, rendra ce second Congrès des sciences ethnographiques digne du premier. Au moins, le comité d’organisation peut leur rendre le témoignage
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- d’avoir fait tout ce qu’ii était possible pour donner au second Congrès la valeur scientifique que le public savant est en droit d’attendre de nous.
- La science de l’ethnographie est nouvelle : son nom même n’appartient pas, à ce que nous sachions, à la langue classique des Grecs. Le mot n’a reçu droit de cité dans la langue française que depuis 1833. Il est néanmoins formé correctement et désigne «la science du mouvement intellectuel des groupes humains constitués en société». On ne peut pas lui faire le reproche de ne pas désigner absolument ce que l’étymologie du terme indique, comme on pourrait le faire pour les mots géométrie, géologie, géographie, astronomie, astrologie et tant d’autres, dont les acceptions bien définies se sont formées sans se soucier du sens exact des vocables. L’ethnographie n’est pas la connaissance des races, pour lesquelles la langue grecque a le mot de phyle; «famille humaine»; et souvent les auteurs classiques, qui ne s’y trompaient pas, disent que telle population, par exemple celle de la Chaldée, était formée de peuplades et de races diverses. Nous ne faisons pas de politique, et nous ne confondons pas le terme à'ethnis avec celui de clémos qui désigne un groupe politiquement constitué. Nous ne parlons jamais de la république ethnographique et sociale, ni des musées ethnogogiques.
- Mais si le mot est moderne, la chose elle-même se perd dans la nuit des temps. Sans le savoir, les peuples anciens faisaient de l’ethnographie. Les peuples distinguaient entre eux les différents éléments qui les composaient et les divisaient en groupes ethniqnes. Le sentiment d’une différence de race a divisé les éléments divers avant de les unir en un faisceau politique. Confondus et mêlés ensuite dans un même groupe, ayant alors les mêmes intérêts, ayant formé une langue unique, cette réunion a engendré une race nouvelle ayant en commun ses particularités religieuses, juridiques, scientifiques, artistiques et morales. Et comme tout change, tout se modifie dans ce monde, ce mélange de races, qui a formé des peuples, a déterminé, en partant d’origines communes, des caractères ethnographiques en apparence fort divers. Rechercher ces sources, examiner ces origines, suivre ces transformations, expliquer ces divergences, interpréter les aspirations si diverses, apprécier leurs qualités, juger leurs défauts souvent justifiés, voilà le rôle de l’ethnographie.
- On a quelquefois prétendu que l’ethnographie n’était pas une science : on l’a accusée de comprendre sous ce nom une foule de connaissances humaines qui avaient leur individualité nettement déterminée. S’agissait-il des exploits d’un explorateur hardi des terres inconnues? C’était de la géographie. Vou-lait-on s’occuper de l’idiome d’une peuplade nouvellement visitée? C’était de la linguistique. La description anatomique d’une race était de l’anthropologie; l’étude de ses noms physiques était du domaine de la médecine. Le développement de sa vie politique, c’était de l’histoire. Il n’y avait guère que l’examen des qualités morales, des usages de la vie usuelle, des coutumes intéressant les divers événements constituant la vie humaine qui ne pouvait être classé dans une science déjà existante, officiellement reconnue et attitrée. Ce côté-là, et ce côté seul, était du domaine de l’ethnographie, ou comme on disait quelquefois de l’ethnologie. Eh bien! Messieurs, ce côté de la morale, des mœurs et des coutumes nous sauve ; car c’est par ce point non gardé que nous entrons dans la place. Ces habitudes, ces usages d’un peuple entier
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- ont précisément leur origine dans la réunion de ces divers éléments décrits par les sciences citées : ils sont la résultante de toutes ses forces vives, et ainsi, nous obtenons le droit de parler de l’ethnographie médicale, géographique, juridique, théologique, philosophique, linguistique et même morale.
- Et à ce titre, je le répète, l’ethnographie est une science ancienne. Qu’est-ce qui est plus ethnographe que le vieil Hérodote, le véridique père de l’histoire, souvent combattu dans l’antiquité, mais remis en honneur dans les temps modernes. Ce peintre des mœurs n’est pas le seul de son peuple : tous ceux que nous nommons des géographes, Arrien, Agatharchidès et tant d’autres peuvent prétendre au titre d’ethnographes. Des philosophes, des politiques, des guerriers, ont fait de l’ethnographie, tels qu’Aristote, Polybe et César, à qui, nous autres habitant la terre des Gaules, sommes particulièrement redevables. Les voyageurs du moyen âge et des temps modernes, pour ne citer que Hiouen-tsang, Marco-Polo, Garcilaso de la Vega, pouvaient prétendre à ce titre, pour arriver jusqu’à Alexandre de Humboldt et Ritler, et sans parler de tant d’hommes éminents dont la féconde carrière n’est pas encore finie.
- Nous pouvons donc parler de l’ethnographie quand même : elle semble embrasser beaucoup de sciences pour ne pas dire presque toutes. Notre comité d’organisation s’est pénétré de cette idée, en créant, après une discussion nouvelle et approfondie, les subdivisions suivantes, nettement séparées en apparence, mais s’unissant par le lien commun de l’ethnographie : ethnographie générale, ethnographie descriptive, éthique, ethnodicée et sociologie, psychologie ethnographique, religions comparées, linguistique, archéologie et beaux-arts.
- Ces sept sections, que vous avez déterminées avec une grande justesse, renferment le domaine intégral de l’ethnographie. Si vous parlez de l’une des sciences qui seront à traiter dans les sections, ce n’est pas à titre absolu que le Congrès s’en occupera. Il distinguera entre l’assemblée des faits qui constituent la science elle-même et les parties qui sont du domaine ethnographique. Du reste, le titre même de la quatrième section trace le programme de toutes les autres. Ce ne sont pas seulement les religions qui seront comparées, mais toutes les branches de l’intelligence humaine que vous soumettrez à vos discussions où, traitées, élucidées par la comparaison, elles recevront leur raison d’être par les éléments qu’elles fourniront aux parallèles. Et, comme la grammaire comparée n’enseigne pas la grammaire intégrale de tous les idiomes dont elle fait connaître la formation, yous verrez également par la comparaison que les noms et les usages en apparence si divers proviennent en dernier lieu d’une commune origine philosophique et morale.
- C’est avec ces idées que vous inaugurerez vos travaux. Mais avant de terminer ce discours déjà trop développé peut-être, je crois devoir remplir un devoir douloureux en nous souvenant de ceux qui nous ont quittés depuis le premier Congrès.
- Nous n’oublions pas le voyageur Lejean qui parcourut la Turquie d’abord, l’Afrique ensuite ; Charles Schœbel, le savant indianiste qui a consacré ses veilles également à l’archéologie et à l’ethnographie. Mais c’est surtout Alphonse Castaing à la mémoire duquel nous devons une mention spéciale, car ilîùtl’un des fondateurs de l’ethnographie comme science. Certainement plus connu et
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- plus apprécié après sa mort que pendant sa vie, Gastaing a examiné avec une grande sagacité, une érudition étendue et surtout avec un talent remarquable d’écrivain les mœurs et les usages des nations et a embrassé dans ses profondes investigations presque toutes les parties du monde.
- Et ne dirai-je pas un mot de cet homme d’un savoir immense, d’une perspicacité féconde, qui touche en maître à tant de branches diverses du savoir humain, François Lenormant? Mais nous devons, en dehors de nos compatriotes, et sans vouloir épuiser la liste de nos collaborateurs étrangers, citer le grand connaisseur des populations septentrionales, Elias Lœnnrot.
- Nous avons aussi le devoir de remercier ceux qui sont parmi nous, et en premier lieu le fondateur de notre Société d’Ethnographie et de nos congrès, dont j’ai déjà parlé et dont je craindrais de fatiguer la modestie. Sans parler de son érudition exacte et solide, je me bornerai à faire ressortir ses qualités d’administrateur et d’organisateur, joignant à la connaissance des affaires une force de travail extraordinaire. Il a été l’âme du comité qui s’est sagement inspiré de ses conseils. Ce n’est pas le seul congrès qui doive son existence à M. de Rosny. Un éminent représentant de la science orientale, M. Albrecht Weber, l’a hautement rappelé dans la capitale de la Norvège, à ceux qui faisaient semblant d’oublier le premier Congrès des Orientalistes, dû à une inspiration française et tenu à Paris. Le savant allemand a insisté sur ce point que l’idée du Congrès international des Orientalistes, et nous espérons aussi celui des Ethnographes, nous venait de France comme beaucoup d’autres bonnes choses, et il a demandé de revenir au règlement du Congrès élaboré jadis par M. de Rosny. Je ne crois pas que cet hommage soit déplacé ici, au moment où peut-être nous inaugurons une série de congrès ethnographiques. Je désire avec vous tous que cette comparaison soit de bon augure.
- Je dois une marque de respectueux souvenir à Hippolyte Carnot, qui fut longtemps notre président à la Société d’Ethnographie, qu’il a enrichie par rénonciation de plusieurs principes de premier ordre et que la science a acceptés.
- Et hier encore un grand deuil est venu frapper nos éludes en affligeant la France entière. Le savant et éminent ethnographe qui, l’un des premiers, a contribué à éclairer les mystères du Continent Noir, le vaillant soldat qui s’est illustré dans la défense du sol national, Faidherbe, dont la Société d’Ethnographie a eu l’honneur de publier le dernier travail, Faidherbe est mort hier. Et en présence de celte tombe encore ouverte, l’assistance tout entière s’associera à ce deuil général, en se levant pour honorer la mémoire de cet érudit et de ce héros. ( Tout le monde se lève.)
- L’assemblée ne doit pas oublier enfin les grands services que nous a rendus notre vice-président, M. Éloffe, à l’activité infatigable duquel nous devons surtout la réussite du travail matériel si nécessaire et si intelligemment assumé par lui.
- En remerciant tous nos autres collègues qui ont bien voulu nous prêter le concours de leur savoir et de leur talent, je déclare ouverte la session du second Congrès des sciences ethnographiques.
- Le Secrétaire général du Congrès, après quelques considérations générales sur l’Ethnographie et l’utilité des études ethnographiques, rend compte des
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- travaux du Comité d’organisation et fait connaître à l’assistance les principales questions qui doivent faire l’objet de rapports dans chacune des sept sections, ainsi que les principaux sujets qui, en dehors des questions objet de rapports, doivent être traités et discutés dans les séances des sections.
- Le général Tciieng Ki-toung, à qui est ensuite donné la parole, a pensé qu’un des sujets les plus intéressants qu’il puisse traiter au point de vue de l’ethnographie de la Chine était l'Institution des lettrés. Cette institution, en effet, tient une place considérable dans l’histoire de l’évolution intellectuelle des Chinois ; elle se rattache à cette grande création de philosophie morale et pratique qui doit son origine aux enseignements de Confucius, ce qui a permis à la plus considérable des nations asiatiques de se perpétuer d’âge en âge, au travers de nombreux siècles, tandis que dans d’autres pays d’incessantes révolutions ont modifié sans cesse la condition sociale des peuples et ont abouti trop souvent à la perte de leur autonomie.
- La Chine n’a jamais subi d’influence étrangère si ce n’est par le fait de l’introduction du bouddhisme indien. A cela près, elle est restée ce que l’ont faite les premiers fondateurs de la monarchie, et elle n’a pas à le regretter.
- tfLa religion des lettrés, dit l’orateur, — celle qui, en réalité, dirige la Chine, — est toujours le culte de Confucius. Je dis culte : mais nous avons affaire ici bien plus à une morale pratique qu’à une croyance proprement dite.» Le Chinois, en effet, n’a pas du tout cette passion pour la métaphysique qui est propre aux peuples de l’Inde. Ses croyances ont un caractère utilitaire : se connaître, suivre la voie droite, être juste envers autrui, remplir son rôle dans la grande famille nationale, voilà, en somme, les principes essentiels de la religion de Confucius, qui a pour but d’enseigner aux peuples et aux gouvernants les devoirs qui leur incombent et de leur montrer le chemin qu’on doit suivre pour être heureux.
- Dans la suite de sa communication, le général Tcheng Ki-toung montre que l’institution des lettrés a créé en Chine la seule noblesse — une noblesse omnipotente — qui existe dans l’Empire; mais que cette institution nobiliaire est au fond tout à fait démocratique, puisque l’homme le plus pauvre, né dans les classes les plus humbles de la société, peut, par son travail, non seulement entrer dans la classe des lettrés, mais parvenir aux échelons les plus élevés et en conséquence aux plus hautes charges de l’État.
- L’auteur expose enfin comment cette institution des lettrés se rattache étroitement à l’organisation de la famille en Chine, et à la perpétuité du sentiment qui rend, dans sa patrie, toutes les générations solidaires les unes des autres.
- M. le général Légitime fait une communication sur l’Ethnographie d'Haiti.
- Enfin, M. le docteur Leitner fait une communication sur l'Ethnographie du Dardislan, et M. Charles Soller, une communication sur les données ethnographiques qu’il a recueillies durant son Voyage au Maroc.
- La séance est levée à 5 heures et demie.
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- SECTION I.
- SECTION D’ETHNOLOGIE GÉNÉRALE.
- Séance du mardi 1er octobre 1889 à 10 heures du matin.
- Présidence de M. le docteur VERRIER, vice-président.
- La séance est ouverte à îo heures du matin à l’hôtel de la Société d’Ethno-graphie, 28, rue Mazarine.
- Excusés : MM. Hément, président, et Prêt, délégués pour représenter la Société d’Ethnographie aux obsèques du général Faidherbe.
- Lecture : i° d’une lettre de M. le Rapporteur général des Congrès concernant l’impression des procès-verbaux sommaires des séances du Congrès; 20 d’un télégramme de félicitations de la Société d’Ethnographie de Moscou ; 3° d’une lettre de M. le docteur Berchon, président de la Société d’Anthropologie de Bordeaux, contenant une communication sur certaines pratiques funéraires (renvoyée à la section d’Éthique).
- Des remerciements sont adressés à la Société d’Ethnographie de Moscou.
- M. de Rosny fait une déclaration sur les principes de l’ethnographie, contenant le résumé des opinions et de la méthode qu’il désirerait voir adoptée dans les travaux du Congrès comme elles l’ont été dans ceux de la Société d’Ethnographie.
- M. de Rosny est parvenu, après bien des années de discussions, à faire admettre par la grande majorité des membres de la Société d’Ethnographie une définition de cette science qui a l’avantage de déterminer clairement la ligne de séparation entre les études ethnographiques et les études anthropologiques. Si elle était reconnue par le Congrès, elle deviendrait la base solide de toutes les investigations, et, en donnant à l’ethnographie un caractère indiscutable d’autonomie, permettrait d’aborder une foule de problèmes intéressants et d’une utilité pratique de premier ordre :
- «L’ethnographie est la science des sociétés humaines, dont la caractéristique essentielle est la civilisation. » Elle est donc la science de la civilisation, l’étude de l’évolution intellectuelle des sociétés humaines. L’anthropologie, histoire naturelle de l’homme, s’occupe de l’homme individuel et des races humaines au point de vue zoologique. « L’ethnographie n’est plus, a dit M. Oppert, dans la période laborieuse de l’enfantement; c’est une science fondée.» Il importe beaucoup, pour les travaux du Congrès, que cette parole de M. Oppert soit confirmée et universellement admise.
- M. Gaultier de Claurry demande à M. de Rosny dans quelle mesure cette déclaration engage les membres du Congrès. Dans le cas où l’exposé des opinions qu’elle contient serait fait au nom du Congrès, M. Gaultier de Claubry déclare qu’il ne pourrait laisser engager sa responsabilité personnelle, n’étant nullement hostile au transformisme et par suite à l’idée de l’origine ani-
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- male de l’homme, et ne croyant pas pouvoir collaborer à une tentative de restauration des doctrines déistes.
- M. de Rosny répond que sa déclaration n’engage nulle autre personne que lui-même, mais lui semble résumer les.opinions de la grande majorité des membres de la Société d’Etlinographie ; peut-être M. Gaultier de Claubry l’a-t-il mal comprise. C’est ce qu’il sera facile de constater, lorsque'ia discussion s’engagera à son égard dans les séances des sections.
- M. de Claubry fait des réserves en son nom et au nom de plusieurs de ses collègues.
- M. le docteur Verrier lit son Rapport sur l’influence des milieux dans la lutte pour l’existence.
- La composition du sol est un facteur très important dans cette lutte. Ainsi, les habitants des montagnes de la France, Auvergnats, Savoyards, Bretons, Basques, sont, parmi nos compatriotes, ceux qui ont le mieux conservé leur ancien type.
- Chaleur, lumière, électricité, pression atmosphérique, jouent un très grand rôle dans l’évolution sociale. La zone torride amollit l’homme, diminue son énergie; dans la zone glaciale, au contraire, la lutte pour la vie est très dure et la sélection ne laisse subsister que les plus forts; le milieu le plus favorable est présenté par les pays tempérés. L’action de la lumière est indépendante de celle de la chaleur; avec la lumière augmente ou diminue la possibilité pour le cerveau d’avoir des conceptions joyeuses, poétiques, grandioses. Tous les jours nous rencontrons des personnes qu’influence grandement l’état électrique de l’atmosphère les jours d’orage. L’homme est omnivore, et, par suite, très bien armé dans la lutte pour l’existence. L’alimentation a une très grande influence sur les mœurs et sur l’état politique et social : Geoffroy-Saint-Hilaire lui a attribué les révolutions des empires. Le goût du plaisir ou celui du travail, la soif de l’or ou le mépris de l’or, l’abus des jouissances matérielles ou le stoïcisme, ont une certaine importance pour la grandeur ou la décadence d’un peuple. L’alcoolisme, le thébaïsme, la morphinomanie, le co-caïsme, et d’autres vices analogues, sont des causes essentielles de dégénérescence sociale. Enfin, la guerre, le malthusianisme, l’hérédité morbide, la vie dans les grandes villes, ont une néfaste influence dans la lutte pour l’existence.
- M. de Claubry fait une remarque à propos de l’influence du terrain jurassique , et sur les conditions de résistance des hommes du Nord transportés au Midi.
- Sur ce rapport s’engage une discussion, d’abord : i° sur l’influence salutaire du bouddhisme dans l’Inde; 2° sur la définition du clan, entre MM. de Rosny, Gaultier de Claubry, Barclay et le docteur Verrier.
- M. Georges Barclay annonce, pour la 3e séance de la section, une communication sur le clan dans diverses contrées.
- La prochaine séance est fixée au mardi, icr octobre, à 2 heures. La 3e aura lieu le vendredi h, à îo heures du matin.
- La séance est levée à midi.
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- Séance du mardi 1er octobre 1889 à 2 heures.
- Présidence de M. Félix HEMENT, président.
- La séance est ouverte à 2 heures à Thôtel de la Société d’Etlinographie, rue Mazarine, 28.
- Le procès-verbal de la séance précédente est lu et adopté.
- M. Eloffe donne lecture de son Rapport sur le métissage et les croisements, leur influence dans les conditions d’acclimatement, leurs avantages et leurs inconvénients physiques et moraux.
- Le rapporteur débute en signalant au Congrès l’avantage qu’il y aurait, pour l’étude de cette question, d’établir une distinction entre le mot métissage et celui de croisement, et de n’employer en ethnographie la première expression que pour désigner le mélange entre races tout à fait distinctes et la deuxième pour désigner le mélange des blancs entre eux, mais appartenant à des groupes ethniques divers.
- Avant d’aborder son sujet, il ne se dissimule pas que l’opinion des personnes qui se sont occupées de cette branche des sciences ethnographiques est loin d’être fixée, et il attribue cet état de chose non seulement au peu d’observations qui ont été faites sur cet objet, mais aussi à ce que les données qu’on aurait besoin de consulter ne datent pas d’une époque assez éloignée pour permettre de suivre l’action du métissage pendant plusieurs générations, jusqu’au moment où, après des croisements successifs, il s’est formé un groupe ethnique important.
- Après s’être étendu longuement sur cette question, le métissage est-il avantageux ou désavantageux, il cite plusieurs exemples pour et contre et laisse au Congrès le soin d’élucider par la discussion cet important sujet. Dans tous les cas, suivant lui, en restant sur le terrain ethnographique, il pense qu’il convient de faire une large part aux milieux où l’action du métissage s’accomplit, c’est-à-dire à l’ensemble des influences morales et intellectuelles qui peuvent agir sur les êtres organisés.
- Le rapporteur, employant à de--fin l’expression de croisement, émet l’avis que le rapprochement entre habitan de différentes nations et même entre les membres ne faisant pas partie de la 1 ême famille a le grand avanfage, pour les pays, d’en modifier les caractères pnysiques et moraux, et pour les familles d’empêcher une affectation morbide, si elle existait, do se propager de générations en générations, ainsi que cela a lieu assez souvent dans les familles israélites par exemple, où les mariages ont lieu entre collatéraux plus ou moins éloignés.
- Après quelques observations sur l’atavisme considéré au point de vue du métissage, le rapporteur conclut en disant qu’aux deux grands facteurs de la civilisation des races primitives : le métissage et le croisement, il convient d’ajouter un troisième facteur; le contact, dont il est facile de constater les heureux effets en Océanie et principalement en Australie, où les aborigènes se ressentent de leurs rapports continuels avec les habitants du littoral.
- 11 termine son rapport en formulant l’opinion que les mélanges entre
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- races diverses existent depuis l’existence de l’homme. Il est impossible de leur imprimer une direction, attendu qu’ils sont des faits naturels qu’il faut accepter tels que les affinités entre elles ont contribué et contribueront à les développer dans l’avenir. Le rôle de l’ethnographe, au lieu de s’occuper des évolutions de l’homme pris isolément, est donc qu’aussitôt qu’il se forme une petite collectivité avec des signes embryonnaires de civilisation, ce rôle est alors d’étudier ces milieux sociaux les plus rudimentaires jusqu’aux civilisations des grandes nations arrivées à l’apogée du progrès.
- M. Gaultier de Claubry fait remarquer que la question a fait un grand pas, grâce à l’intelligente distinction faite parle rapporteur entre le métissage et le croisement. Il croit qu’une trop grande diversité de races entre les parents donne plutôt de mauvais résultats, tandis qu’une proximité de races donne plutôt des résultats avantageux.
- M. Désiré Pector , délégué officiel des Républiques de Salvador et Nicaragua, rappelle au Congrès les études ethnographiques et anthropologiques sur le Nicaragua, de Paul Lévy. Le savant et regretté ingénieur distribue géographiquement les diverses races du Nicaragua de la façon suivante : Indiens mixtes, 120,000; Indiens aztèques, 3o,ooo; Ladinos (métis de blanc et indien), 90,000 ; blancs, 1,000; Aborigènes civilisés, 25,000; Zambos (métis d’indien et de nègre), 25,000; nègres, 9,000; mulâtres, 5o,ooo; aborigènes sauvages, 10,000; Moskitos, 6,000; Caraïbes, 3,000; métis de Caraïbe et aborigène, 2,000; métis de Moskito et Caraïbe, 2,000; métis de Moskito et aborigène, 2,000; en tout, 375,000 habitants, parmi lesquels Lévy constate la dégénérescence des métis et l’augmentation des Indiens relativement purs. Sans partager le pessimisme de Lévy sur la moralité des métis du Nicaragua et de toute l’Amérique centrale, M. D. Pector trouve qu’il y a lieu d’augmenter le nombre des blancs et de diminuer celui des mulâtres dans l’énumération précédente. En faisant cette citation, il a voulu appeler l’attention des membres du Congrès et des ethnographes compétents sur le vaste champ d’exploration réservé encore actuellement aux études ethnographiques dans la région privilégiée du Nicaragua.
- A propos d’une savante allocution du professeur Léon de Rosny sur la moralité clés métis, M. D. Pector expose que la morale, qui doit pourtant être la même partout, n’est malheureusement pas mise en pratique de la même façon dans tous les pays du monde. Parfois les principes en sont faussés de bonne foi et de façons différentes par des couples de races distinctes. L’enfant élevé dans un tel milieu psychologique hésitera naturellement entre les deux influences contraires quoique sincères bien souvent : sa perception morale en sera ébranlée et une sorte de scepticisme se formera inconsciemment dans son esprit, au.détriment de son sens moral. La faute en est seule à l’union déséquilibrée de ses procréateurs.
- M. D aléas croit que, dans certains pays, aux Antilles et au Congo, par exemple, le métissage augmente la valeur intellectuelle, mais diminue la valeur morale.
- M. Dupont (de Bruxelles) pense que, avant de décider si le métis est inférieur ou supérieur, il faudrait voir d’abord si le milieu n’est pas un très grand facteur.
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- M. Daléas dit que ses observations ont été' faites dans ie pays même où vivaient les races se croisant.
- M. le docteur Vernial établit, d’après ses observations, que le métis est supérieur à la race inférieure et inférieur à la race supérieure.
- M. Georges Barclay fait remarquer que la morale pour le sauvage est une morale absolument personnelle.
- M. Léon de Rosny pense que la question du métissage proprement dit appartient au domaine de l’anthropologie, tandis que celle du croisement, dans le sens où l’entendent les ethnographes, c’est-à-dire les unions contractées entre individus de nationalités différentes mais appartenant à une même période de développement de la civilisation, appartient au domaine de l’ethnographie; que c’est en conséquence la question du croisement qui lui semble devoir tout particulièrement préoccuper le Congrès.
- M. Dupont fait remarquer que l’état moral mal défini dont il est question n’est pas seulement le fait du métissage. Tout contact entre deux races de cultures très différentes produit infailliblement ce résultat sur la race inférieure. Le jeune nègre employé en Afrique comme domestique par l’Européen reçoit un commencement d’éducation européenne et est initié aux principes moraux qui en dérivent. Lorsqu’il rentre dans sa tribu, il se retrouve devant les coutumes et les principes des natifs aux prises avec l’état d’incertitude dont d’honorables membres constatent l’existence chez les métis. Ce jeune nègre le ressentira au même degré. Il est atteint de scepticisme, qualifié parfois de dégénérescence morale. J’ai pu observer nettement le cas ici indiqué au Congo, dont les Européens n’occupent l’intérieur que depuis moins de dix ans. Le nègre a surtout le sentiment du juste et de l’injuste, et bien plus que l’Européen. Soyez juste avec lui, il acceptera sans haine la répression; soyez une seule fois injuste à son égard, il ne vous le pardonnera jamais. Mais le nègre applique ce sentiment moral d’une autre manière que l’Européen.
- Je crois que le simple contact, par le seul fait qu’il met en jeu d’une manière effective les deux influences, produit le phénomène moral d’incertitude et de scepticisme en question, que l’individu résulte d’un mélange de sang ou qu’il soit resté de sang natif.
- C’est la conséquence d’une double éducation; et les éducateurs européens le savent bien, car ils ont pour principe fondamental d’isoler complètement leurs adeptes de l’influence à laquelle ils veulent les soustraire.
- Le Président pense qu’il y aurait lieu d’établir une théorie du contact en ethnographie, c’est-à-dire des rapports entre les nations, en dehors de ceux qui résultent de l’union des sexes.
- Une discussion s’engage à ce sujet. MM. Léon de Rosny, Georges Barclay (d’Édimbourg), le docteur Verrier, Désiré Pector (de Nicaragua), G. Raynaud, le général Boissonnet (de l’Algérie), et Prêt y prennent part.
- A la suite de cette discussion, les conclusions de M. Dupont (de Bruxelles) sont adoptées.
- M. Raynaud parle de certaines peuplades africaines qui tiennent à honneur le vol chez d’autres tribus, tout en restant très honnêtes entre membres de la même tribu.
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- Le Président met aux voix ia question de savoir s’il y a iieu d’adopter la distinction entre le métissage et les croisements, proposée par le rapporteur. (Adopté à l'unanimité.)
- M. le Président met ensuite aux voix la question suivante : «Doit-on provoquer la rédaction d’un questionnaire sur l’influence du contact, du croisement et du métissage'?» (Adopté à Vunanimité.)
- M. Raynaud fait remarquer que les mots métissage et croisement désignent le mélange de sang, le mélange anthropologique, tandis que le mot contact désigne le mélange social, psychologique et moral appliqué ici aux races métisses et croisées. Il parle de la disposition de l’une des races ancestrales, et signale le retour à l’autre chez certains métis, spécialement en Chine et au Japon. La discussion sur le métissage est close.
- M. de Rosny donne des explications sur la déclaration par lui lue à la première séance.
- M. de Claurry fait les mêmes réserves qu’à cette séance.
- La discussion générale est close.
- La séance est levée à h heures et demie.
- Séance du vendredi 4 octobre 1889, à 10 heures.
- Présidence de M. Léon DE ROSNY.
- M. Gaultier de Claubry lit son Rapport sur la lutte des groupes ethniques.
- M. Eloffe présente un vœu tendant à ce qu’un Congrès pour l’étude des questions bouddhiques se réunisse à Paris en 1891 ou 1892 sur l’initiative de la Société d’Ethnographie. [Adopté a T unanimité.)
- A l’occasion d’un vœu déposé par M. Leitner à la sous-section bouddhique de la section des Religions comparées, M. Gaultier de Claubry se propose de signaler à la Société d’Ethnographie la question de la disparition ou du maintien des langues, le Congrès n’ayant plus le temps d’engager la discussion sur ce sujet.
- M. Rarclay lit une Elude sur le Clan. Déjà au xiu® siècle l’Ecosse était coupée par la Highland line, ligne allant de Nairn à l’embouchure de la Clyde, et au nord et à l’est de laquelle vivaient, sous le nom de clans, des communautés celtiques. Les vieux statuts du Parlement écossais nous présentent ces clans comme étant «des compagnies de gens méchants associés en scélératesse au moyen de leurs surnoms et de la proximité de leurs demeures». Les membres d’un même clan croyaient descendre d’un ancêtre commun et portaient tous le même nom; les terres de pâturage appartenaient au clan et non aux individus. Les chefs n’étaient pas héréditaires, mais d’ordinaire choisis dans une même famille par tous les membres de la communauté; souvent le pouvoir était transmis à l’oncle ou au frère. Ces chefs, vrais roitelets, étaient probablement d’autre race que leurs administrés. Chaque communauté occupait d’ordinaire une vallée ou un lieu séparé des autres par des
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- limites naturelles. D’après le duc d’Argyle, ces clans étaient des fraternités guerrières peu attachées au sol. Les femmes prenaient part à la guerre. Les clans étaient toujours en lutte avec les seigneurs féodaux du sud, surtout près de la Higliland line. Le clan écossais n’est certes pas la forme normale des communautés ethniques.
- La séance est levée à midi.
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- SECTION II.
- ETHIQUE, ETHNODICÉE ET SOCIOLOGIE.
- Séance du mardi 1er octobre 1889.
- Présidence de M. LEVASSEUR, président de la section.
- La séance est ouverte à 8 heures du soir, sous la présidence de M. Levasseur, président, à l’hôtel de l’Institution ethnographique, rue Mazarine, n° 28.
- M. G. de Duror, membre du Comité d’organisation du Congrès, donne lecture de son Rapport sur les pratiques religieuses et hygiéniques relatives aux funérailles.
- En étudiant la question au point de vue ethnographique et en s’éclairant à la lumière de la science des Religions, M. de Dubor fait connaître une foule de pratiques funéraires intéressantes sur les Hébreux, les Egyptiens, les peuples de l’Asie Mineure et de l’Inde, les Chinois, etc. Il termine son travail par une étude succincte de la crémation chez les peuples anciens et modernes.
- A la suite de ce rapport, il est donné lecture d’une lettre de M. Rerchon, de Rordeaux, contenant une communication sur le même sujet.
- M. H. Rernardeau, avocat, secrétaire de la section, lit son rapport intitulé : De Vinfluence, au point de vue ethnographique, du prix de la nourriture chez les différents peuples.
- Le rapporteur recherche s’il n’existe pas quelque rapport entre le prix de la nourriture chez un peuple et la civilisation de ce peuple, si, chez un peuple plus civilisé, il ne faut pas dépenser pour sa nourriture plus d’argent que chez un peuple qui l’est moins, et si le prix des vivres n’exerce pas quelque influence sur la morale d’un peuple.
- Il croit, et il le montre par des exemples, que, en règle générale, le prix plus ou moins élevé des vivres est un des signes auxquels se reconnaît le degré de civilisation. Il montre ensuite, notamment par l’exemple des cinq premiers siècles de l’histoire romaine, où il n’y eut pas à proprement parler de littérature, l’influence de la cuisine sur les lettres et sur les arts. Il prouve, par des chiffres empruntés aux statistiques des principaux États modernes, qu’il faut, en principe, dépenser plus pour sa nourriture chez un peuple qui est plus civilisé que chez un peuple qui est à un moindre degré de civilisation, et enfin, par l’exemple des Spartiates et des Romains de la décadence, l’influence du prix des vivres sur la morale d’une nation.
- M. D. Marceron lit une Notice sur la bastonnade et la flagellation légales. Commençant aux âges historiques, l’auteur trace un aperçu du pouvoir qu’avaient les maîtres et les chefs d’armées de frapper et de fustiger, en un mot, d’infliger et d’administrer quelquefois eux-mêmes l’esclave ou le soldat ayant encouru une punition :
- Ulysse châtiait Tersite qui s’était permis un langage offensant pour AchiHc. (Iliade, chant deuxième.)
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- Ce régime lut longtemps la police barbare des chefs :
- Les Egyptiens pratiquaient également le châtiment de la bastonnade. Un hypogée nous montre, sculpté dans le roc, la position du patient mis à nu, couché sur le ventre; un exécuteur lui tient les pieds assujettis tandis qu’un second lui lient les bras allongés, au-dessus de la tète; un troisième fait agir le bâton fatal. (V. de Laxjuinais, Opuscules.)
- Moïse avait beaucoup adouci l’esclavage chez les Juifs, mais il avait conservé la bastonnade comme moyen de punition. Défense était faite de n’appliquer jamais plus de quarante coups de bâton. (Deutéronome, chap. xxv, v. 1 et 2.)
- Cette loi 11e fut pas toujours observée par les successeurs de Moïse, témoin la réponse que lit Roboam au peuple qui lui demandait un adoucissement aux peines corporelles ordonnées par Salomon son père :
- Mon père vous frappait avec de simples fouets, moi je vous frapperai avec des fouets armés de fer. (Paralipomènes, chap. x, v. 1 â.)
- Dans le Code antique des Hindous, révélé à Manou et observé encore aujourd’hui, l’Hindou peut châtier «à coups de fouet ou avec une baguette de bambou femme, fds, frère puîné, même son serviteur et son disciple.
- Selon les Apophtegmes des rois et des capitaines de Plutarque, en Perse on fouettait les grands seigneurs qui, après le châtiment infligé, allaient, dit encore Stobée, remercier le prince (Artaxercès Longue-Main) de l’honneur reçu par son ordre.
- L’Afrique, FAsie, ce pays du despotisme public et privé, la Macédoine, la Grèce, ce pays de la liberté où sur dix hommes il y avait neuf esclaves, ne purent échapper à ce genre de châtiment, le plus dégradant pour l’homme.
- Pour l’Eürope, l’auteur invite le chercheur curieux à consulter sur la bastonnade et la flagellation légales les jurisprudences romaines, musulmanes et même le droit ecclésiastique et militaire; il y trouvera des documents très intéressants et de la plus grande curiosité.
- L’auteur, dans sa notice, parcourt les divers pays où la bastonnade était ou est encore en vigueur. Il fait connaître le Pan-tsee en Chine avec le cérémonial usité dans l’exéculion de cette peine.
- Selon Cicéron, les décemvirs avaient inséré dans la loi (Douze Tables) la peine de la bastonnade jusqu’à la mort. Plus tard, la loi Porcia exempta les citoyens romains de toutes peines, mais elle n’eut point de durée; Marius, Sylla et le gouvernement impérial rétablirent entre autres peines celle de la bastonnade, etPolybe affirme que souvent les condamnés expiraient sous les coups.
- D’après PaUadius et Cassien (ve siècle), le bâton et le fouet furent mis en usage dans les monastères orientaux et plus tard s’introduisirent dans les règles des principaux ordres de religieux (hommes et femmes) de l’Occident.
- Aux xuie et xive siècles la bastonnade fut rétablie en Europe et ne cessa qu’au xve siècle, sauf pour quelques cas que l’on trouve dans les ordonnances royales des xve et xvie siècles. (Recueil des ordonnances royales, Archives nationales. )
- Aujourd’hui, seule, la Russie a encore, non comme législation absolue mais tolérée, l’usage du knout, particulièrement comme châtiment militaire.
- Après une discussion sur les deux rapports, à laquelle prennent part MM. Levasseur, de Rosxy, Prêt, et quelques autres membres, ainsi que diverses observations présentées à l’occasion de la communication de M. Mar-ceron, la séance est levée à 11 houres.
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- Séance du vendredi 4 octobre 1889.
- Présidence de M. LEVASSEUR, président de la section.
- La séance est ouverte à 8 heures du soir, sous la présidence de M. Levasseur.
- M. G.-A. Prêt, avocat à la Cour d’appel, secrétaire général de la Société d’Ethnographie, donne lecture de son rapport sur la question des caractères de civilisation au point de vue de la classification ethnographique.
- Le rapporteur précise les caractères qui distinguent des peuples dits civilisés des peuples ou peuplades qui sont à un degré inférieur de culture sociale, les moins civilisés, que, pour cette cause, on appelle non civilisés, expression par conséquent impropre. Ces caractères proviennent de la prédominance, chez les peuples dits non civilisés, de la vie physique ou matérielle, instinctive, sur la vie intellectuelle et morale qui prédomine, au contraire, chez les peuples dits civilisés.
- Il indique ensuite les caractères principaux qui séparent l’une de l’autre les deux subdivisions que l’on s’accorde à reconnaître dans les sociétés inférieures, les sociétés dites sauvages, d’une part, et les sociétés dites barbares, de l’autre, et qui consistent, pour les premières, dans l’imperfection de leurs conditions de vie matérielle, et, pour les secondes, dépendent de l’imperfection de leur système de vie morale et intellectuelle. J1 observe que, parmi les caractères qui distinguent les sociélés dites barbares de celles que l’on appelle civilisées parce quelles ont atteint un plus haut degré de culture, le principal ou tout au moins l’un des principaux est que les premières ne connaissent pas l’art d’écrire, qui est l’apanage des secondes, et il corrobore cette observation par un certain nombre d’exemples pris soit dans l’antiquité, soit dans les temps modernes.
- Passant ensuite à l’examen des caractères qui distinguent de la première classe, ou des sociétés non civilisées, la deuxième grande classe de sociétés, les sociétés civilisées, il observe que ce qui, après la possession de l’écriture, caractérise le plus une société civilisée, c’est la possession d’une tradition écrite, d’une histoire, d’une littérature. Il montre que la classification des sociétés civilisées présente, par suite de la complexité même des caractères qui les différencient les unes des autres, plus de difficultés que celle des sociétés non civilisées, et il signale, sinon toutes les causes, du moins les plus importantes, qui peuvent contribuer à placer un peuple à un degré plus ou moins élevé dans l’échelle de la civilisation : caractère de ses institutions sociales et politiques, de ses institutions religieuses, développement de son organisation économique et militaire, possession d’une marine, aptitude à la colonisation et organisation d’un système colonial pouvant permettre de provoquer et favoriser, suivant les cas et les besoins, aussi bien l’immigration que l’émigration, diffusion et degré d’élévation de l’instruction publique, nombre et état des voies de communication de toute sorte, etc.
- Une discussion s’engage sur les conclusions de cet important rapport, discussion à laquelle prennent part MM. Levasseur, Gaultier de Glaubry, et Georges Raynaud.
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- M. Léon Giraud, avocat, docteur en droit, donne lecture d’une communication sur la dépopulation de la France, ses causes et les moyens d’y remédier.
- M. Giraud constate que la France est en proie à un mal qui ne fait que s’aggraver de jour en jour, que constatent tous les hommes de science, médecins, philosophes, jurisconsultes, et dont les hommes politiques ne paraissent avoir nul souci, le mal des peuples mourants, des races qui s’éteignent, des civilisations décrépites, qu’un revirement seul peut sauver: la dépopulation. La France peut à peine se reproduire et reste stationnaire en présence de voisins grandissants, et, à côté de races fécondes, elle seule ne multiplie pas : il lui faudrait 200 ans pour doubler le nombre de ses habitants, tandis qu’il n’en faut que 5o ou 60 à l’Angleterre et à l’Allemagne. La France occupe le dernier rang des nations sur l’échelle de la natalité, tandis quelle est envahie, dans une proportion de plus en plus grande, par les étrangers. La cause du mal se trouve, selon M. Giraud, dans la condition sociale, civile et politique, de la femme, que la loi française a placée à un degré d’infériorité relativement à l’homme, et dans la famille et dans la société, ainsi que dans la condition légale souverainement injuste et inhumaine que notre Code civil fait à l’enfant naturel. Il croit que l’égalité des droits civils entre les deux sexes, une plus grande protection de la jeune fille contre les séducteurs, par l’abolition de l’inique et monstrueux principe du Code civil qui prohibe la recherche de la paternité, et l’admission du principe contraire, une condition plus équitable faite à l’enfant naturel, seraient les remèdes les plus efficaces à cette situation.
- M. Dupont (de Bruxelles) ne croit pas que la législation soit la cause du mal, attendu que, en Belgique, où le Code civil français est encore en vigueur, il n’y a pas dépopulation. M. Prêt s’associe en partie aux conclusions de M. Giraud : il croit, comme lui, que l’égalité civile de l’homme et de la femme, l’égalité de tous les enfants devant la loi, en d’autres termes, la reconnaissance, par le législateur, des droits de la femme et des droits de l’enfant, remédieraient, dans une certaine mesure à l’état de choses actuel, mais il croit aussi qu’il y a au mal dont nous souffrons d’autres causes, et qu’il faudrait y chercher, par suite, d’autres remèdes. Une discussion très vive s’engage, à laquelle prennent part MM. Prêt, Giraud, de Rosny, deDubor, etc.
- M. Houtain donne lecture d’une communication sur la richesse mobilière et immobilière de la Belgique, comparée à celle de la France et de plusieurs autres Etats européens.
- La séance est levée an heures et demie.
- Séance du samedi 5 octobre 1889.
- Présidence de M. DALEAS.
- La séance est ouverte à 8 heures, à l’hôtel de la Société d’Ethnographie, rue Mazarine, n° 28, sous la présidence de M. Prêt, vice-président de la sec-
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- lion, qui, ayant à donuer lecture d’un rapport, est remplacé au fauteuil de la présidence par M. Daléas, voyageur et ethnographe, explorateur en Afrique.
- M. Prêt donne lecture du rapport dont il avait été chargé, sur le sujet suivant : trDe la condition des étrangers chez les différents peuples modernes. »
- Le rapporteur décrit la condition des étrangers chez les peuplades inférieures, dites sauvages et barbares, des cinq parties du monde : il signale les mœurs ou usages les plus remarquables, les coutumes les plus originales, les plus bizarres ou les plus étranges, relatives à l’accueil fait aux étrangers, à leur réception et à leur traitement chez ces peuplades; il essaie de déterminer, ce qui est un point de vue essentiellement ethnographique, l’influence qu’a le genre de vie d’un peuple, suivant qu’il est nomade ou sédentaire, chasseur, pasteur ou agriculteur, sur la façon dont il reçoit et dont il traite les étrangers. Le rapporteur insiste surtout sur cette partie — la moins connue — de son sujet.
- Après avoir montré comment la condition des étrangers s’améliore en passant de l’un de ces groupes de peuplades à un autre moins sauvage et barbare, ou plus civilisé, progrès qu’il compare à ceux accomplis de l’antiquité aux temps modernes, le rapporteur aborde la question beaucoup mieux connue, puisqu’elle a sa place marquée dans tous les traités de droit international privé, et sur laquelle, pour cette cause, il passe plus rapidement, de la condition des étrangers chez les différents peuples civilisés des deux hémisphères. Danfc un aperçu rapide, il expose successivement la condition des étrangers en Angleterre et dans les États-Unis de l’Amérique du Nord (droit anglo-américain, où la condition juridique de l’étranger est encore, théoriquement au moins, la plus dure), dans les principaux États de l’Europe continentale, qu’il divise en trois groupes, dont la législation est, de plus en plus favorable à l’étranger, le premier comprenant, indépendamment de la France, la Belgique, le grand-duché de Luxembourg et quelques législations cantonales suisses; le deuxième, l’Allemagne, l’Autriche, la Serbie et la Suède; le troisième, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Roumanie et la Russie; dans les pays musulmans (régime des capitulations, etc.), et chez les jeunes nations américaines, de race espagnole, portugaise ou même anglo-saxonne, où prévaut, dans la pratique, le principe: «En Amérique, personne n’est étranger*, principe qui devrait être reconnu dans tous les pays du monde.
- Après une savante discussion à laquelle prennent part MM. Oppert, Prêt, de Bosny et Daléas, la séance est levée à 11 heures.
- Séance du lundi 7 octobre 1889.
- Présidence de M. DUCLAUD, député, vice-président du Congrès.
- La séance est ouverte à îo heures.
- En l’absence de M. le général Légitime, inscrit le premier à l’ordre du jour, pour une communication sur l’état actuel d’Haïti, d’après l’exposé des derniers événements qui s’v sont déroulés, M. le Président donne la parole à
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- M. Léon de Rosny, pour une communication sur l’etlinographie linguistique et les rapports de la linguistique avec l’ethnographie.
- A l’arrivée de M. le général Légitime, l’assemblée tout entière se lève en son honneur, et M. le Président lui offre la présidence, que M. le général Légitime refuse, à cause de la communication qu’il a lui-même à faire à la réunion, et qui l’empêcherait de présider effectivement. M. le général Légitime prend place à la vice-présidence.
- M. Ddchinski (de Kiew) observe que Max Müller a trouvé que le mot Dieu et même l’appellation correspondant à notre Pater noster existent dans toutes les langues. La morale, d’après lui, existe chez tous les peuples, est innée chez eux, même chez les Aïnos, contrairement à ce qu’a dit M. de Rosny. Il critique un point de vue du savant orientaliste, le docteur Leitner, émis dans une des dernières séances, et soutient qu’il y a, indépendamment de la langue, un caractère plus important, qui est le caractère principal, prédominant pour apprécier les peuples, c’est-à-dire leur état social et leurs traditions historiques.
- M. de Rosny répond qu’il y a certainement un malentendu, qu’il n’aurait certainement pas choisi la dernière séance du Congrès international des sciences ethnographiques pour démentir les théories de toute sa vie. Il prie M. le Président de renvoyer l’explication et la discussion à une prochaine séance de la Société d’Ethnographie.
- M. le Président donne alors la parole à M. le général Légitime pour sa communication sur l’état social et politique actuel de l’ile d’Haïti, et fait suivre ses explications historiques préliminaires sur une grande carte espagnole de l’ile.
- M. Prêt fait une brève esquisse historique de l’ile d’Haïti, au point de vue ethnographique, pour servir d’introduction à l’intéressante communication du général Légitime.
- M. le général Légitime remercie M. Prêt de son appréciation bienveillante en ce qui concerne Haïti et les Haïtiens, et spécialement en ce qui le concerne lui-même.
- M. le président Duclaud fait observer qu’il y a encore une importante question à l’ordre du jour pour la discussion : c’est la question déjà traitée de là dépopulation de la France. M. le Président a eu déjà l’honneur d’étudier cette question et d’y travailler avec M. le sénateur Rernard (du Doubs).
- L’heure étant avancée, M. le Président renvoie l’étude approfondie et la discussion détaillée de celte question aux prochaines séances de la Société d’Ethnographie.
- La séance est levée à midi.
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- SECTION III.
- PSYCHOLOGIE ETHNOGRAPHIQUE.
- Séance du mercredi 2 octobre, à 2 heures.
- Présidence de M. Léon DE ROSNY, président.
- La séance est ouverte à 2 heures, au siège de la Société d’Ethntfgraphie, rue Mazarine, n° 28.
- A l’ouverture des travaux de la section, M. Léon de Rosny, président, prononce l’allocution suivante :
- «La plus haute et la plus belle des applications que l’on puisse faire des principes de l’ethnographie est bien certainement celle qui a pour but de nous éclairer sur les caractères vrais et incontestables de la civilisation.
- «La civilisation, c’est le progrès au sein des sociétés humaines. Or le progrès peut être envisagé à deux points de vue principaux. 11 peut être envisagé dans ses manifestations locales et accidentelles; on peut aussi lui reconnaître une marche logique et continue, d’accord avec les lois générales de la nature et les destinées nécessaires de la création.
- trLe progrès accidentel résulte des conditions d’époque et de milieu : il peut se produire avec des formes différentes, suivant les temps et suivant les latitudes. Son caractère est essentiellement conventionnel et momentané.
- «Le progrès logique et continu présuppose, au contraire, une idée directrice dans la création, un ordre rationnel dans l’univers. Celte idée directrice, il s’agit de la découvrir; cet ordre rationnel, il s’agit de le démontrer. L’étude du progrès ainsi compris appartient au domaine des recherches abstractives et de l’ordre purement philosophique.
- tfL’étude de la civilisation, entendue de la sorte, nous met face à face avec un des problèmes qui ont le plus passionné les hommes de science et les penseurs, et pour la solution duquel ils ont émis les théories les plus divergentes. Il ne pouvait en être autrement, puisque ce problème, en définitive, se confond avec celui de notre origine et de notre fin, puisqu’il renferme l’explication de l’énigme obscure de notre existence et de notre destinée.
- te Résolus à aborder cette étude, sans nous préoccuper des affirmations religieuses et dogmatiques, je crois qu’il convient de l’entreprendre sans aucun parti pris à l’avance, en nous plaçant sur le terrain même de ceux qui n’ont-pas seulement la prétention de le croire insoluble, mais qui vont jusqu’à soutenir qu’il est illégitime et extra-scientifique de s’en occuper.
- «Au moment d’entrer dans l’arène, il ne faut pas hésiter à reconnaître que l’idée de civilisation n’a pas encore été nettement définie. On aurait tort de s’en étonner, puisque de bons esprits déclarent que la morale elle-même n’a pas encore été établie sur des hases véritablement scientifiques.
- «La civilisation, on peut le soutenir, est une pure affaire de mode, comme la morale une pure question de sentiment. Ceux qui défendent cette manière
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- de voir prétendent, pour être conséquents, que le bien, le beau, le vrai n’existent que d’une manière relative, et que la fantaisie seule peut transporter ces trois notions dans le domaine de l’absolu.
- «Les partisans de cette façon de comprendre, ou plutôt de refuser de comprendre la loi essentielle de la nature — qui ne saurait être une loi, qui ne serait rien si elle ne se rattachait à la conception intuitive de l’absolu, — les partisans de cette école qui attribue tout au hasard, trouvent en somme un procédé fort commode pour se débarrasser du grand problème de la création. Malheureusement ce procédé ne mène à rien, et son moindre défaut est de reposer sur un monceau d’hypothèses. Nier ce qu’on ignore est tout aussi hypothétique que de l’affirmer. Seulement, en contestant la possibilité de résoudre le problème de la destinée, on a l’avantage de simplifier la tache du penseur; et dès lors il n’a rien de mieux à faire que de s’endormir dans une douce et béate oisiveté. Ce sommeil, à ce qu’il parait, est fort goûté des matérialistes; et rien ne leur convient mieux que la tâche modeste de ramasser des faits sans avoir besoin de se torturer l’esprit pour favoriser l’éclosion des idées.
- «Nous autres, spiritualistes et positivistes en même temps, nous avons du moins la satisfaction de savoir que notre tâche a pour moteur les intuitions qui constituent la plus haute prérogative de l’être sensible. L’intuition, qui nous ouvre la voie et nous invite à y pénétrer, n’a certainement pas le caractère d’une démonstration scientifique; mais elle est un guide efficace pour arriver à cette démonstration. L’intuition que chacun de nous possède de la perpétuité nécessaire de son existence n’est pas une preuve de notre immortalité, mais c’est certainement quelque chose. Et comme celui qui possède quelque chose est plus avancé que celui qui ne possède rien, nous avons à coup sûr un avantage sur nos adversaires. La valeur de ce quelque chose, je me lais fort de la démontrer à ceux qui ont des oreilles et qui veulent entendre. Peu nous importent les autres: chercher à les convaincre, ce serait vouloir rendre les sourds juges des questions de musique ou les aveugles des contrastes de couleurs.
- «L’étude de la psychologie ethnographique repose essentiellement sur l’idée d’intuition et sur le parti qu’on peut tirer de cette idée pour aboutir à la notion du vrai, du bien et du beau absolus. Le caractère de l’intuition est, en effet, d’appartenir à la nature universelle. Le sentiment pré-conscientiel qui, avant le travail du raisonnement, nous prépare à juger des choses, n’appartient pas a l’individu. Dans ses manifestations secondaires, il est l’apanage de cet être collectif qu’on appelle l’humanité, et tant qu’il existera des peuples en dehors du grand courant de l’esprit scientifique, l’intuition appartiendra, au moins dans une forte mesure, à ces ensembles d’hommes qui constituent en ethnographie les groupes ethniques ou les sociétés.
- «On a dit avec raison que tout le monde avait plus d’esprit que Voltaire. O11 pourrait dire aussi que le véritable esprit de Voltaire appartient à tout le monde. Ce qui n’est pas contestable, du moins, c’est que les idées voltai-riennes, comme celles de tous les hommes de pensée qui ont su se faire écouter des masses, sont bien plus dans l’air ambiant que dans les œuvres publiées par eux. Ce qui est vrai dans les théories d’un philosophe finit par se dégager de l’ensemble de ses doctrines, et peu à peu devient le patrimoine intellectuel de la foule. La somme de vérité qui surnage sur l’océan houleux des
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- disputes de l’ordre abstractif constitue ce qu’on peut appeler Vintuition ethnique. Il appartient aux ethnographes d’en saisir les ressorts et de prendre conscience de leur utilité' pour parvenir à formuler la définition de ce qu’il faut appeler rrle progrès continu» et «la civilisation».
- «Lorsque nous avons fondé, il y a de cela plus de trente ans, la Société d’Ethnograpliie de Paris, nous avons tâtonné avant de nous mettre d’accord sur les principes qui doivent régir les études ethnographiques. Il n’est pas étonnant que nous hésitions aujourd’hui à préciser le caractère d’une branche nouvelle de ces études que nous croyons utile et opportun de mettre en culture. Le problème que nous avons en vue nécessitera certainement bien des travaux de détail, avant qu’il soit possible de l’envisager dans son ensemble et d’établir la méthode à suivre pour faciliter sa solution. Beaucoup de ces travaux, il y a lieu de le prévoir, n’auront même point cette solution pour objectif direct et immédiat. Il faudra s’attacher d’abord à saisir les données caractéristiques de la pensée populaire et de ce que l’un d’entre vous a cru devoir nommer les consciences nationales. Puis il sera nécessaire de déterminer les conditions dans lesquelles se produit la pensée chez les masses et chez les individus, et comment la pensée, d’abord ‘personnelle, devient la pensée collective, la pensée ethnique.
- «Nous avons jugé à propos d’inscrire dans le questionnaire de notre nouvelle section l’étude de l’influence des agents intérieurs et extérieurs sur l’état psychique des nations. Je ne saurais prévoir les résultats qui seront très probablement le fruit de vos savantes investigations. Permettez-moi seulement de vous communiquer en peu de mots une idée au sujet de l’influence que peuvent avoir les milieux, l’alimentation et certains agents chimiques sur la production de la pensée. Si nous parvenons à apprécier sainement celte influence sur l’être individuel, nous serons déjà bien préparés pour connaître ce qu’elle est dans les sociétés. Nous sortirons un moment du cadre de la psychologie ethnographique pour entrer dans celui de la psychologie anthropologique, mais nous reviendrons aussitôt que possible sur le terrain qui nous est spécial. Je ne cesse pas de soutenir l’avantage qu’il y a pour les ethnographes à conserver à leurs travaux le caractère sui generis dont il ne leur est pas loisible de se départir sans rendre moins efficace, moins formelle la portée de leurs recherches; mais je n’ai jamais contesté l’intérêt qu’il peut y avoir, pour le succès de nos études, à faire de fréquentes incursions dans le domaine des sciences annexes de la nôtre.
- «J’admets momentanément comme un axiome que la pensée est absolument distincte de l’instrument matériel qui sert à sa manifestation extérieure. La pensée a pour centre principal, mais non unique, le cerveau ou une partie du cerveau : elle n’est pas le cerveau lui-même; — le son est produit par un instrument de musique : il n’est pas l’instrument de musique lui-même. Le cerveau, comme l’instrument de musique, sont des centres nécessaires d’éclosion, et rien de plus. Les végétaux ont besoin pour croître d’humidité et de chaleur; mais l’humidité et la chaleur ne sont pas des végétaux. Les couleurs résultent des vibrations, mais les vibrations ne sont pas des couleurs.
- «Cependant un violon, par exemple, produit des sons d’autant plus puissants, d’autant plus mélodieux que sa construction est plus parfaite; l’emploi de la colophane donne aux caresses de l’archet une vigueur.qu’il ne saurait
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- guère obtenir sans son emploi; le choix do la salle où ses cordes doivent vibrer contribue egalement à l’ampleur et à la sonorité de ses accents. De meme le cerveau permet la manifestation extérieure des pensées d’une façon d’autant plus parfaite qu’il est mieux organisé et mieux entretenu; l’emploi de certaines substances chimiques le prédispose à une somme plus considérable de production; le milieu où il se met à l’œuvre rend ses produits plus manifestes, plus saisissants, plus compréhensibles. Il y a, de la sorte, une hygiène de la pensée applicable à l’entretien et à la culture du cerveau, dont il est utile de rechercher les ressources et de bien connaître les applications. Nous aurons à nous en préoccuper.
- tf Mon idée première, en provoquant l’ouverture d’une section nouvelle dans le programme de notre Congrès, avait été de discuter ici le problème de l’influence des agents extérieurs en général et des agents chimiques en particulier sur l’éclosion et le développement de la pensée. M. le docteur Villemin et M. le docteur Charcot avaient bien voulu me prêter le concours de leurs profondes connaissances physiologiques, et j’avais demandé à notre collègue M. le docteur Loewenthal d’accepter la vice-présidence de la section nouvelle, afin de me fournir, par ses rares aptitudes en histoire naturelle et en médecine, un point de résistance pour mes propres doclrincs. J’ai toujours cultivé l’opinion qu’on ne peut s’appuyer que sur ce qui résiste, à la condition toutefois que la résistance soit suffisamment solide. M. le docteur Loewenthal m’avait paru bien préparé pour me faire l’opposition désirable dans la lutte que je voulais engager en vue de découvrir certaines vérités qu’il me semble, en ce moment plus que jamais, opportun de connaître d’une manière rigoureusement scientifique. Notre savant collègue, qui s’était chargé d’un rapport destiné à servir de base à la discussion, a du quitter l’Europe avant l’ouverture de nos séances; et nous avons été prévenus trop lard de son voyage en Amérique pour pouvoir lui trouver un suppléant dans des conditions satisfaisantes.
- ce J’ai donc renoncé, pour l’instant du moins, à engager le débat dans l’arène que j’avais choisie, et je vous propose de ne point intervenir aujourd’hui dans la question anthropologique, qui d’ailleurs n’est pas précisément de notre ressort, pour entrer de suite sur le domaine propre à l’ethnographie. Un proverbe populaire dit ccqu’à quelque chose malheur est bonw. Au moment où notre Congrès prouve d’une façon si unanime que les savants autorisés sont' désormais d’accord pour ne plus confondre les recherches ethnographiques et les recherches anthropologiques, il aurait peut-être été fâcheux de nous départir, même en apparence, de la sage réserve que nous avons tous gardée depuis le commencement de cette session.
- ccJe vous propose en conséquence, de nous occuper de la psychologie ethnographique, en nous attachant seulement à examiner le phénomène de l’éclosion des idées chez les peuples, et en laissant momentanément de côté celui de la production des idées chez l’être individuel. Le champ de nos investigations, réduit à ces limites plus modestes, n’en est pas moins très vaste; et il faudra bien des années de labeur avant que l’on puisse dire qu’il commence à être défriché.
- cc Vous allez entendre plusieurs rapports remarquables sur les divers aspects de la question que nous avons posée. Il ne m’appartient pas de devancer leurs conclusions et cio vous communiquer ma manière de voir avant que vous les
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- aviez entendus. J’aurai accompli mon rôle, je crois, lorsque je vous aurai dit quelles sont, suivant moi, les observations que nous avons interet à recueillir au début, pour nous engager avantageusement dans la carrière.
- r:La psychologie ethnographique doit s’attacher, à enregistrer deux ordres de faits relatifs à l’évolution intellectuelle des sociétés humaines :
- «Nous avons d’abord à rechercher l’idée que se sont faite dans les temps passés et que se font aujourd’hui les différents peuples sur ce qui constitue le progrès et la civilisation. Nous examinerons ensuite dans quelle mesure il est possible de juger de la valeur relative de cette idée chez les uns et les autres. Nous en arriverons enfin à établir un critérium à l’aide duquel nous pourrons décider sûrement des imperfections éventuelles de l’idée, afin de la compléter s’il y a lieu et de la mettre d’accord avec les lois générales de la nature.
- «Dans ces conditions, notre tâche revêtira successivement le caractère historique ou de constatations, et le caractère théorique ou d’appréciations. Un des premiers résultats sera de nous apprendre jusqu’à quel point nous pouvons espérer de l’étude du passé la découverte d’indices utiles pour aboutir à la conception de l’avenir.
- ce Voilà, Messieurs, l’œuvre qu’il s’agit d’entreprendre. Il est bien évident qu’en quelques jours notre Congrès ne saurait arriver à des résultats défini-lifs; mais il peut certainement faire beaucoup, en indiquant de quelle manière doit être posé le problème et d’après quelle méthode-il est légitime d’espérer qu’on arrivera à le résoudre ou tout au moins à approcher de sa solution. »
- M. le docteur Eugène Verrier donne lecture d’un Rapport sur les différences psychiques entre habitants du même pays, mais d’habitudes et d’origines différentes.
- «Plus un pays est étendu, plus grand est le nombre des habitants qui diffèrent par leurs habitudes et surtout par leurs origines.
- «Dans notre coup d’œil sur l’ethnographie de la France, paru dans le Bulletin de notre Société, nous avons fait voir quel nombre presque incalculable de peuples d’origines différentes avaient contribué à former la nationalité française, depuis la première invasion des Celtes jusqu’à la chute de l’empire romain et les invasions successives des Barbares.
- « Chacun de ces peuples ayant apporté sur le sol de la Gaule des habitudes en rapport avec son origine, il en est résulté un mélange tel, que tous ces hommes, répartis aujourd’hui sur le même sol, soumis aux mêmes lois, parlant la même langue officielle, ont fini par constituer un peuple nouveau, parfaitement homogène et dans lequel il est bien difficile, sinon impossible, de remonter aux origines. Il est cependant notoire que les habitudes des citadins ne sont pas celles des campagnards; que celles des habitants des côtes diffèrent de celles des habitants de l’intérieur; que les ouvriers des usines et manufactures ne pensent ni n’agissent comme les laboureurs des champs, et que ceux-ci ont une vie et des habitudes toutes différentes des ouvriers des bois ou de ceux des ports.
- «Ces différences tiennent plus souvent au genre de vie, à la profession, à l'alimentation et à d’autres influences de milieu qu’à l’origine même des populations; mais, quoi qu’il en soit, elles ont fini par créer, par une sorte d’alavisme séculaire, dans le cerveau de chaque groupe humain, un état
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- psychique différent de celui des autres groupes habitant la même contrée géographique mais soumis depuis longtemps à d’autres influences.
- wCe que je dis pour la France, je puis le dire aussi pour l’Angleterre, où l’on retrouve des Celles dans les Irlandais et les Ecossais; dans les habitants du pays de Galles, des Bretons, Celtes aussi, mais de migrations différentes; des Normands venant de la Scandinavie, et, comme conquérants plus récents, des Angles et des Saxons d’origine germanique.
- kEgalement pour l’Espagne, où l’on trouve des Visigoths, des Ibères, des Ligures, des Maures et, à l’ouest, des Lusitaniens.
- « J’en dirai autant pour l’Italie, pour l’Autriche-Hongrie surtout, où les peuples nombreux qui l’habitent sont encore très séparés, non seulement par les habitudes, mais encore par le langage. Feu Hippolyte Carnot avait entrepris d’étudier l’ethnographie de ces peuples de l’Allemagne du Sud, lorsque l’impitoyable Parque est venue l’empêcher de terminer son travail, qu’il n’avait pu encore qu’esquisser.
- «11 en est de même de l’Allemagne du Nord, dont les populations si différentes les unes des autres, sinon par la langue, du moins par la religion et les habitudes, sont groupées sous le même sceptre, et ainsi de suite pour le reste de l’Europe et les autres continents.
- «Dans toute question, Messieurs, il faut savoir se borner, car c’est surtout à ces sortes d’analyses que s’applique le proverbe :
- Qui trop embrasse, mal étreint.
- «Je me bornerai donc à la France, que j’ai étudiée plus particulièrement; je prendrai même dans la France certaines provinces, afin qu’il vous soit plus facile de contrôler et de discuter les quelques faits que je me suis efforcé de réunir à l’appui du rapport qui m’a été imposé, un peu contre ma volonté, en raison de mon incompétence.
- «Je laisserai ainsi aux étrangers, qui nous font l’honneur de suivre notre Congrès, la facilité d’accomplir un travail analogue, certainement mieux (ait, pour leur pays, et pour cela ils n’auront pas de peine. Je n’ai d’ailleurs d’autre ambition que d’ouvrir la voie dans ces recherches absolument nouvelles et pour lesquelles la science devra une éternelle reconnaissance à M. Léon de Rosny, qui le premier a donné l’impulsion à la psychologie ethnographique. n
- A la suite de la lecture du rapport de M. le docteur Verrier, lecture interrompue fréquemment par les applaudissements de l’assemblée, une longue discussion s’engage sur la question traitée par le savant rapport. MM. le docteur Leitner, Gaultier de Claubry, Ducuinski (de Kiew), René Allain et le général Boisson.net y prennent part.
- M. Georges Raynaud lit un rapport sur la condition psychique des groupes ethniques inférieurs.
- «En chaque partie du monde, sauf en Europe, on trouve des groupes ethniques occupant les plus bas degrés de l’échelle de l’humanité, dont parfois même les individus sont inférieurs, à divers points de vue, à bien des animaux.
- «L’Océanie nous présente les Australiens presque totalement dépourvus de
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- prévoyance, de curiosité, d’affection familiale, et qui, en leurs très nombreux dialectes, n’ont aucun mot exprimant les idées de bien, de mal, de crime, de justice. Pitié, charité, compassion, ils ne savent ce que c’est. Ils sont, pour ainsi dire, sans aucune industrie, leur intelligence étant des plus bornées. Deux qualités cependant les empêchent de n’être que de repoussantes brutes : ils ont une grande mémoire des faits et des lieux, et la mère aime son petit. Ils n’ont pu parvenir qu’à un système de numération binaire. Leurs langues ne contiennent aucun indice d’une notion de genre.
- (Nous ne parlons ici que de la plus inférieure des deux races habitant l’Australie. )
- cf C’est un curieux composé de vices et de vertus que le Maori, ce sauvage habitant de la Nouvelle-Zélande. En effet, s’il est orgueilleux, jaloux, irascible, cruel, implacable, en revanche, il est généreux, affectueux, sensible, sincère, courageux et hospitalier; il traite avec bonté sa femme, et celle-ci lui est fidèle et dévouée. Malheureusement le Maori n’a aucun respect pour la vie humaine.
- ccLes indigènes des îles Fidji ressemblent psychologiquement à ceux de la Nouvelle-Zélande, car eux aussi sont orgueilleux, vindicatifs et implacables, mais loyaux, fidèles, généreux, et leurs affections sont sincères et durables; eux aussi n’ont aucun respect pour la vie humaine, ce qui, joint à la croyance qu’un homme renaît dans l’état où il est mort, les pousse, car ils sont pleins de tendresse et de piété filiale, à tuer leurs parents avant que ceux-ci deviennent vieux.
- cc Changeants et versatiles et de peu d’intelligence sont les féroces Néo-Calédoniens. Peu de mots dans leur langue pour exprimer les idées abstraites ou générales : ainsi ils n’ont pas de nom pour l’ensemble de leur île.
- ccCook a dit des Taïtiens qu’ils étaient libéraux et braves, francs et candides, point déliants ni perfides, et qu’ils ignoraient l’indécence. Jamais ils ne sont maussades, chagrins ou ennuyés. Doux, généreux et aimants, s’ils sont lents à se mettre en colère, ils sont prompts à s’apaiser. Leur enjouement, leur politesse, la simplicité de leurs mœurs, rendent leur société agréable. Leurs soucis sont vite envolés. Leur vocabulaire ne présente pas de termes exprimant des idées abstraites.
- «Les Papous sont féroces et cruels; ils n’aiment qu’une chose : la guerre.
- « Souvent on a accusé les Malais d’être sanguinaires, rusés, perfides, libertins; on leur a reproché d’avoir été pirates. Ces accusations sont entachées d’exagération, car la masse de la population de la Malaisie s’est toujours composée de paisibles agriculteurs. Dans les conditions normales, le Malais est peut-être le plus sociable, le plus paisible des Asiatiques, en même temps que l’un des plus courageux et des plus fiers. Dans les villages, chaque homme respecte scrupuleusement les droits de son voisin, et nulle part il y a plus d’égalité réelle. Il n’est pas d’homme qui sache mieux commander à ses passions, discuter en témoignant plus de déférence pour son interlocuteur, contredire en ménageant plus habilement l’amour-propre d’autrui, donner à sa franchise les formes d’une plus grande politesse; mais il réclame, et c’est son droit, un traitement réciproque. Il n’a que haine et mépris pour ceux des Européens qui le traitent avec morgue, tandis que la bonne grâce gagne facilement son cœur. Chez ces hommes, qui savent si bien se contenir dans la
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- vie ordinaire, les passions font parfois une explosion soudaine, surtout sous l’influence d’excitations religieuses : alors leur fureur ne peut plus être retenue, et ils courent l’amok jusqu’à ce qu’on les abatte comme des chiens enragés.
- ce Les Javanais sont les meilleurs parmi les Malais. Ils sont plus volontiers agriculteurs et par suite sédentaires, et se distinguent par leur douceur et leur hospitalité.»
- Après avoir signalé les particularités caractéristiques des populations inférieures des cinq parties du monde, M. G. Raynaud conclut en ces ternies :
- ce Les peuples inférieurs que nous avons étudiés sont ceux qui, moins favorisés que d’autres par les circonstances, sont restés en route ou ne se sont que beaucoup plus lentement développés; quelques-uns sont des déchus.
- cr L’homme social à travers les siècles ressemble totalement à l’homme individu pendant une vie. D’abord absolument inconscient, pure machine organique, presque comme le nouveau-né, il acquiert avec un peu d’intelligence la férocité native, l’oubli de la veille et l’imprévoyance du lendemain de l’enfant; comme celui-ci, il est le jouet de ses passions bonnes ou mauvaises, mais soudaines et sans frein. Jouet des circonstances, esclave du milieu, il n’a encore pas la maîtrise de lui-même et est d’une versatilité inouïe. Mais cet homme enfant atteint l’âge de raison; son intelligence se développe, la somme des connaissances acquises par les générations successives augmente de plus en plus; il commence à commander à ses mouvements instinctifs, il lutte contre les influences externes. Devenu adolescent, il sait poursuivre un but, avoir une volonté; son esprit se hasarde dans les hautes spéculations philosophiques; il aborde l’abstrait, lui qui, dès ses premiers vagissements, avait à peine la notion du nombre et du genre. La civilisation est enfin l’apanage de son âge mûr; cette civilisation augmente tous les jours, mais doit-elle atteindre une apogée puis décroître et mourir ainsi que l’hormne individu? Ce dernier fait, exact jusqu’ici pour les sociétés, est-il exact aussi pour l’humanité? Là est un problème qui jamais peut-être ne se résoudra et qui d’ailleurs sort complètement des limites de ce rapport.»
- Séance du vendredi 4 octobre 1889.
- Présidence de M. Léon DE ROSNY, président.
- La séance est ouverte à 2 heures, au siège de la Société d’Ethnographie, rue Mazarine, n° 28.
- M. Georges Raynaud continue la lecture de son Rapport sur la condition psychique des sociétés inférieures.
- MM. Prêt et Dupont (de Bruxelles) font quelques observations au sujet des caractères attribués par le rapporteur à la famille chez les Australiens.
- M. .Gaultier de Claubry lit son rapport sur la classification des consciences (consciences nationales et consciences individuelles).
- ce II s’agit ici non seulement de la conscience, dans le sens exclusivement psychologique du mot, de la conscience psychologique, c’est-à-dire de la con-
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- naissance intime et directe que nous avons de notre être et de ses modifications, mais aussi et surtout de la conscience morale, qui n’est que la conscience psychologique, combinée avec l’idée que nous nous faisons du bien et du mal.
- te La classification des consciences consisterait à cataloguer les ensembles d’idées morales, les codes moranx des divers groupes d’hommes qui se sont succédé ou qui vivent simultanément sur la terre, travail immense qui appartient certainement à l’ethnographie, et dont la réalisation ferait tomber bien des préjugés, et serait, par suite, des plus utiles. La comparaison nous permettrait de mieux analyser, et peut-être de corriger sur certains points notre propre morale, et nous ferait peut-être revenir sur bien des injustices à l’égard des autres.
- « Quelle est la préoccupation dominante dans chaque individu, dans chaque groupe, quel est son idéal moral, quelle est, en un mot, l’idée que l’on se fait de ce que sommes convenus d’appeler le bien? Le rapporteur donne un grand nombre d’exemples empruntés aux mœurs de différents peuples, principalement de l’antiquité. Chez les Grecs, peuple essentiellement artiste, le bien, le parfait devait avant tout être le beau. Chez les Romains, le caractère dominant était Yutile, etc.
- «Ces différences, et d’autres de même nature, plus faciles à constater et à analyser quand elles se manifestent dans les groupes humains de grande importance, se rencontrent également dans la comparaison des individus entre eux. Le point sur lequel cette conscience, la conscience collective, dont la forme principale est la conscience nationale, c’est-à-dire un ensemble d’idées, de traditions ou d’instincts, modifie le plus profondément, et souvent déforme, la conscience individuelle, c’est la vertu essentielle, fondamentale, qui contient toutes les autres, la justice. Ce n’est pas dans la variété de l’idéal moral qu’il faut chercher le secret de ces changements, mais dans l’idée que chacun se fait de la société.
- «En somme, et pour conclure, d’après le rapporteur, si l’on veut se rendre compte de plus ou moins de fidélité des individus à leur conscience, des actes bons ou mauvais auxquels on peut s’attendre de la part de tel groupe ou des membres qui le composent, il y a deux points à examiner : i° Quel est l’idéal du groupe, le devoir essentiel, la vertu dominante? 2° Quel est le groupe, et comment est-il encadré dans les groupes plus étendus : où commencent les indifférents, où est l’ennemi? Ces questions relèvent de ce que l’on pourrait appeler, en ethnographie psychologique, la localisation des consciences.n
- M. Prêt présente quelques remarques sur le passage de ce rapport où il est dit que les Grecs ont inventé toutes les sciences et tous les arts dans l’antiquité. Il croit que cette opinion n’est pas fondée. Les Grecs ont certainement subi l'influence de civilisations antérieures.
- Au sujet d’un passage où M. Gaultier de Claubry dit que les Romains n’ont jamais divinisé la patrie, M. Prêt rappelle que les Romains avaient des dieux protecteurs de la patrie, des dieux dans lesquels ils incarnaient en quelque sorte l’idée de «patrie». Ils les appelaient, comme on sait, DU Patrice indigetes, et au premier rang ils plaçaient le fondateur de leur empire.
- M. le docteur Verrier, à propos du passage du rapport qui a trait aux Arabes, dit qu’il ne les considère pas comme très fidèles à leurs engagements.
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- M. Charles Soller répond quil les a toujours considérés comme faux vis-à-vis des étrangers et comme loyaux avec leurs coreligionaires. Il ne peut cependant pas se rallier aux opinions énoncées par M. Gaultier de Claubry au sujet des Arabes.
- M. le docteur Doin fait quelques observations au sujet de l’exemple d’Ulysse que cite le rapport.
- M. Prêt pense qu’il faut tenir compte des faits légendaires, alors même qu’il serait prouvé qu’ils sont faux, qu’ils n’ont jamais existé, par cela seul que les peuples les ont admis comme vrais et les ont en quelque sorte incorporés dens leur histoire.
- M. Simonin dit qu’il a constaté l’existence de quatre-vingt-deux espèces de consciences et autant de morales différentes.
- M. René Allain n’admet pas que le patriotisme provienne exclusivement de l’esprit de corps. Il croit qu’il tire sa source de la conscience personnelle et individuelle qui varie de race à race, de pays à pays, de tribu à tribu.
- La séance est levée à 5 heures.
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- SECTION IV.
- RELIGIONS COMPARÉES.
- Séance du mercredi 2 octobre 1889, à 3 heures.
- Présidence de M. Albert REVILLE, vice-président.
- Vice-président, M. le comte Goblet d’Alviella; M. C.-A. Prêt, membre et secrétaire du Comité d’organisation et du Congrès, faisant fonction de secrétaire, en l’absence de M. Martin-Ginouvier, secrétaire de la section.
- La séance est ouverte à 3 heures, au Collège de France.
- Le procès-verbal de la précédente séance est lu, et la parole est donnée à M. Charles Lucas, qui la demande pour des observations à faire au sujet dudit procès-verbal. M. Charles Lucas n’a pas parlé, comme il est porté au procès-verbal, de photographies de bas-reliefs hittites, mais bien de bas-reliefs égyptiens, de la 19e à la 22e dynastie, représentant des Hittites. Il n’a pas dit non plus que les œuvres de pierre dont il s’agit sont belles; il a dit simplement qu’elles constituent des œuvres d’art. M. Ch. Lucas fait observer enfin que le vœu qui a été émis à la fin de la précédente séance a été adopté à l’unanimité.
- M. Leitner fait observer, de son côté, que, pour ne pas préjuger la question de savoir s’il y a eu ou non des Hittites, il serait préférable de dire : les peuples dits Hittites.
- M. Ch. Lucas préférerait {rappelés Hittites», pour éviter une consonnance fâcheuse.
- M. le Président désirerait que le procès-verbal précisât mieux, ou plutôt précisât un peu moins ce qui concerne le rapprochement qu’il a fait lui-même entre les Hittites et la race de Cham. II croit qu’il y aurait intérêt à indiquer, d’une manière générale, que le vocable rr hittite» est une dénomination commune embrassant plusieurs peuples. Il peut y avoir, il y a du reste, selon lui, des analogies entre la civilisation appelée hittite et la civilisation cha-mitique.
- M. Paris donne lecture de son rapport sur «les mystères de l’ancienne Grèce». Quelle explication faut-il préférer au sujet de leurs origines et de leur célébration occulte? Quelles lumières nouvelles les investigations récentes ont-elles fournies sur leur but et leur valeur morale? Question 2 de la section IV.
- M. le Président, en son nom et au nom de l’assemblée, remercie le rapporteur et est heureux de constater qu’il a très bien résumé l’état actuel de la question. Puis il met en discussion les conclusions du rapport.
- Personne ne prenant la parole, M. le Président demande la permission d’ajouter quelques mots.
- Celte question des mystères, remarque-t-il, est très intéressante. Il n’a pas d’objection fondamentale à diriger contre les conclusions du rapport. Il a ce-
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- pendant quelques observations à présenter. Oui, il pense que l’institution des mystères, par ses origines, remonte très haut. Il y avait en Grèce une multitude de petits cultes spéciaux, indépendamment des cultes publics et officiels de la cité, de la peuplade, de la tribu. Quelques-uns persistèrent, tandis que d’autres disparurent. 11 y avait notamment des cultes chtoniens ou des divinités souveraines. A l’époque de l’ébranlement des croyances dans le monde grec, ceux qui étaient, par leur caractère et obscur*, de nature à frapper for-fortement les esprits, conservèrent le plus de prestige. Ils passaient pour très vieux. Dans toute l’antiquité, ce que l’on aime à penser, c’est que la vérité a été bien mieux connue à l’origine qu’elle ne l’a été depuis. Depuis Pindare jusqu’à Apollonius de Tyane, jusqu’aux néo-platoniciens, ce que l’on croit, c’est que, en remontant à la source, on aurait la vérité pure, sans alliage, une vérité qui depuis s’est obscurcie.
- M. Oppert, président du Congrès, qui arrive à ce moment, prend place.
- M. le Président continue en faisant remarquer la bizarrerie et le caractère très particulier de ces cultes antiques. Il nous montre leurs rites silencieux comme les grottes profondes, comme les antres souterrains, dans lesquels l’homme se sent petit, faible, en présence de quelque chose de grand, d’immense, qui l’écrase moralement. Pour l’homme antique, dont l’idée ne s’élançait pas au-dessus de la voûte bleue pour interroger les mystères d’au delà, le ténébreux, le mystérieux, l’écrasant, c’étaient les abîmes terrestres. Le même ordre d’idées s’applique à la mer. Il importe de signaler le caractère mystérieux des divinités marines, comme de celles de la terre, le lieu où, comme dit le rapport, se réunissent tous les vivants et aussi tous les morts.
- Il pense donc que, avant l’époque où les cultes officiels se formèrent, il en existait d’autres qui persistèrent à côté d’eux et qui, puisant leur force de conservation dans de vieilles traditions locales, toujours plus vénérés en vertu de leur antiquité grandissante, furent de plus en plus recherchés. Une fois le courant de la piété populaire établi dans cette direction, ces cultes cherchèrent à se développer moralement. Pythagorisme, orphisme, tout cela se tenait, tout cela déteignit sur le culte et produisit le symbolisme énigmatique spécial aux mystères. Car il ne faut pas l’oublier, leur caractère éminent, c’est l’obscurité, le caractère mystérieux. Si l’on attache une si grande importance à l’ohservation des rites, c’est que l’on croit que, sans cette observation scrupuleuse, le culte n’aura plus aucune efficacité.
- Ainsi une première condition sera de le célébrer dans le silence et dans l’obscurité. O11 n’y peut, par suite, appeler le grand public. Donc, une deuxième condition, ce sera de n’admettre qu’un certain nombre d’initiés. Citation des vers d’Homère sur le Zeus pélasgique de Dodone.
- Nous y voyons que les prêtres de ce sanctuaire, qui se composait d’un chêne, non seulement couchaient sur la terre, étaient en communication constante avec elle, mais encore ne se lavaient pas les pieds, parce que, par la plante des pieds, ils restaient toujours en communication directe avec la terre, où se puisait l’inspiration. Cela faisait partie du culte de Dioné, déesse chtonienne, que les prêtres de Dodone adoraient.
- Il a donc dû y avoir des cultes chtoniens, ayant pour caractère le silence, l’obscurité, le mystère. Les causes qui ont fait la vogue de ces cultes s’étant
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- prolongées longtemps, cette vogue demeura très grande. Sous l’empire romain, il était de mode de se faire initier à tous les mystères possibles, et des the'osophes, comme Apollonius de Tyane et autres, parcoururent la terre pour aller demander des enseignements aux brahmanes, aux mages, aux druides, et en particulier aux mystères d’Eleusis.
- Mais il y avait d’autres mystères encore : Zeus pontique, Aphrodite avaient eu leurs mystères. Ce n’étaient pas des divinités chtoniennes, a dit le rapporteur. M. Paris en est-il bien sûr? Le nom de Zeus recouvre, ainsi que celui d’Aphrodite, des personnages bien différents. Aphrodite est proche parente de l’Astarté des Phéniciens. L’Aphrodite orientale est aussi déesse infernale, par conséquent chtonienne. Quant aux Cabires de Samothrace, il les considère comme des forces mystérieuses de la terre, tels que les Kobolds de l’Allemagne, etc.
- M. Duluc signale l’opinion de Lobeck et demande à M. Paris s’il l’admet.
- M. Paris l’admet. Il reconnaît, dans la question du culte, l’influence, en quelque sorte latente, de cette obscurité qui enveloppait tous ces mystères, et le désir de répondre à des questions que l’on n’abordait pas dans les cultes publics.
- M. Duluc cherche des preuves que les choses se sont passées ainsi.
- M. Ch. Lucas dit qu’il y a une question sur laquelle il aurait pensé que le Président et le Rapporteur se seraient expliqués. C’est en ce qui concerne les mystères d’Eleusis. Il y a quelque chose de singulier, c’est que la grande salle d’Eleusis, — aîjxos, — est une salle beaucoup plus grande que celle des autres temples grecs et disposée autrement. Cette salle recevait à de certains moments un grand nombre de personnes; il pouvait s’y dérouler des théories, absolument comme sous-les vastes hypostyles égyptiens. Il se demande, pour cette cause, s’il n’y a pas à faire place, dans les mystères d’Eleusis particulièrement, à autre chose que ce qui a été indiqué dans le rapport.
- M. Paris, rapporteur, fait observer qu’en effet cette salle était immense et disposée en amphithéâtre : c’est un fait reconnu. Il y avait là une représentation mystique.
- M. Ch. Lucas tient à faire remarquer qu’il y a dans cette disposition toute spéciale de la salle d’Eleusis quelque chose qui n’est pas complètement expliqué.
- M. le Président. Les initiés, à une certaine époque, devinrent très nombreux. Puis il y avait une partie du culte, une partie théâtrale, à la portée de tous les initiés du premier degré, qui devaient ensuite monter à un degré plus élevé. J’aurais, ajoute-t-il, si j’avais analysé de près le rapport, fait peut-être observer que ce rapport précise un peu trop, quand il parle d’immortalité de l’âme. Ce qu’on faisait dans ces mystères, c’était une sorte de dramatisation des forces de la nature. On célébrait la renaissance, le renouvellement de la vie. Cela se rapprochait des mystères orgiastiques. On peut comparer cet!e renaissance à celle de la terre au printemps. Les testicules de Zeus étaient, comme on le sait, jetés, sous la forme de testicules de taureau, dans le sein de Perséphone. Il s’agissait moins de l’immortalité individuelle que de l’immortalité de la nature, de la nature terrestre. C’était en vue de bénéficier
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- individuellement de cette renaissance que l’on participait à une sorte de communion avec la déesse, et la célébration du culte avait pour but de se trouver dans les conditions voulues pour participer à cette vitalité divine, que l’on était venu puiser. A cette notion générale du renouvellement de la vie se rattachèrent les croyances relatives à sa continuation après la mort.
- M. Goblet d’Alviella mentionne l’opinion de M. Lang, d’après laquelle les mystères ne seraient qu’une survivance, et que le rapporteur n’a pas indiquée. Les mystères représentaient la partie de la religion grecque dont les Grecs étaient devenus honteux, les rites qu’on ne s’expliquait pas. Il est certain que, à l’origine, les mystères n’élaient pas ce qu’ils ont été par la suite. Ils n’avaient pas le caractère philosophique qu’on leur a donné plus tard. Ainsi les mystères orphiques. Il est un autre élément dont il faut tenir compte, ce sont les efforts que les sectes religieuses et les orphiques eux-mêmes ont faits pour s’emparer de ces mystères.
- M. Lucas observe que rien ne témoigne que les Grecs aient eu honte de ces mystères.
- M. Goblet d’Alviella répond qu’il n’a voulu que signaler l’opinion de M. Lang.
- M. Lucas revient sur la différence qu’il a signalée et qui sépare le temple d’Éleusis de tous les autres temples connus de l’antiquité, des temples égyptiens, des basiliques byzantines, etc., et le rapproche de certaines églises du moyen âge (Reims, Vézelay.)
- M. le Président fait remarquer qu’il y avait aussi des salles souterraines réservées aux initiés des degrés supérieurs.
- La discussion continue sur ce point.. M. le Président, MM. Oppert, Charles Lucas, Goblet d’Alviella, Paris, rapporteur, Prêt, y prennent part.
- M. le Président propose au Congrès d’émettre le vœu que le Gouvernement veuille bien favoriser la publication des résultats des travaux commence's et des recherches faites pour mettre au jour les documents concernant les mystères d’Éleusis.
- Après une observation de M. Oppert, ce vœu est adopté à l’unanimité.
- La prochaine séance de la section est fixée au lendemain jeudi, à Ix heures et demie, à l’hôtel de la Société d’ethnographie, rue Mazarine, 28.
- La séance est levée à 6 heures un quart.
- Séance du jeudi 3 octobre 1889.
- Présidence de M. Albert RÉVILLE, vice-président.
- La séance est ouverte à A heures et demie.
- M. Réville expose le nombre des rapports qui restent à lire.
- La parole est donnée à M. le docteur Leitner.
- M. le docteur Leitner, ex-directeur du Collège anglo-indou de Lahore
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- explorateur de régions asiatiques encore très peu connues et même complètement ignorées, entretient la section de la découverte qu’il a faite d’une population et d’une secte musulmanes des plus curieuses dont l’habitat principal se trouve sur le cours supérieur de l’Indus. Les Hunzzos n’ont guère de l’islamisme que l’étiquette. Ils doivent être considérés comme une branche du chiisme, l’école musulmane opposée au sunnisme, maintenant contre celui-ci le principe que la puissance et l’autorité révélatrices sont un don héréditaire, attaché par conséquent à la famille, ne provenant pas de l’élection. Poussant ce principe jusqu’à l’extrême, les Hunzzos voient dans leurs chefs religieux héréditaires de véritables incarnations de la puissance divine et leur sont dévoués au point d’exécuter aveuglément leurs ordres. Ils ont le Coran, mais ils vénèrent encore plus d’autres livres sacrés qui tournent en ridicule beaucoup de ses enseignements. Ils s’enivrent et dansent dans les mosquées. Au pèlerinage de la Mecque ils préfèrent le voyage à Bombay où réside leur chef actuel et où il reçoit les hommages et les nombreuses offrandes de ses fidèles. Ce qu’il importe de noter, c’est que M. le docteur Leitner croit reconnaître en eux les successeurs de ces mystérieux Haschischim qui jouent un rôle encore mal expliqué dans l’histoire des croisades et dont le nom est l’origine de notre mot et assassin».
- M. le docteur Leitner a composé sur les Hunzzos un ouvrage considérable dont la première partie relative à leur langue a déjà paru.
- Puis l’orateur offre une petite brochure en anglais pour que le Congrès la répande.
- M. Réville le remercie et lui fait observer que, cette brochure étant composée dans une langue étrangère, il est bien difficile de la vulgariser.
- M. le docteur Leitner parle aussi de nombreuses trouvailles faites par lui en Asie et dans le nord de l’Inde, de nature à nous fournir de précieux renseignements sur l’art indou.
- M. Réville rend hommage au caractère et au dévouement à la science de M. le docteur Leitner.
- M. Oppert demande la parole pour faire observer que toutes les pratiques religieuses de ces peuples appartiennent à l’islamisme.
- M. Réville donne lecture d’un vœu qui, sur le désir exprimé par M. Lucas, est scindé en deux vœux distincts.
- Premier vœu :
- Le Congrès remercie le Gouvernement impérial de l’Inde d’avoir imprimé la première partie du livre de M. le docteur Leitner sur le Hunzzo et espère qu’il publiera les parties qui restent et qui sont de la plus haute valeur pour la religion, l’ethnographie et la linguistique comparée, pour laquelle la langue du Hunzzo offre une base ethnographique.
- Deuxième vœu :
- Le Congrès espère aussi que les efforts de M. le docteur Leitner en vue de la tolérance qu’il est désirable de voir appliquer aux différentes religions professées dans le pays de colonisation recevront l’appui des gouvernements intéressés.
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- M. Réville donne lecture du rapport de M. André Berthelot sur la religion romaine primitive.
- C’est un sujet qui est encore loin d’être clair.
- Les points sur lesquels il y aurait lieu d’attirer l’attention des membres du Congrès sont les suivants :
- Analyser les légendes rapportées par les écrivains latins de manière à faire le départ entre les éléments grecs et les éléments latins;
- Définir le caractère de l’ancienne religion étrusque et déterminer la part qui lui revient dans la religion et les cultes de Rome, en distinguant, si faire se peut, cette influence et celle des Hellènes du ixe au ive siècle et des autres peuples italiens;
- Examiner si la religion romaine primitive, à peu près conservée dans les cultes privés, ne serait pas une religion animiste assez simple, altérée de très bonne heure par l’anthropomorphisme grec.
- M. Oppert trouve que ce sujet devrait être réservé pour un prix à l’Académie, tandis que M. Prêt dit approuver complètement le rapporteur.
- La séance est levée à 6 heures.
- Séance du vendredi 4 octobre 1889.
- Présidence de M. Albert RÉVÏLLE, vice-président.
- La séance est ouverte à îo heures et demie, à l’hôtel de la Société d’Etlmo-graphie, rue Mazarine, 28, sous la présidence de M. Albert Réville, vice-président de la section.
- Il est donné lecture du rapport de M. le Dr Michalowski, sur la religion des anciens Slaves.
- M. le docteur Michalowski pense que les Lud, Tud, Tschud, forment le noyau de la race slave venue d’une contrée asiatique méridionale, comme le donnent à penser plusieurs noms slaves des mois. Les premiers, ces peuples défrichèrent pacifiquement l’Europe centrale jusqu’à ce que l’invasion des Germains mieux armés les séparât en deux branches, dont l’une fut refoulée vers l’Orient, et dont l’autre entra en Gaule et devint la souche de la race celtique. Il croit pouvoir étayer cette théorie par les rapports frappants de vocabulaire et de coutumes que l’on peut constater entre les Bretons et les Slaves.
- Il y a, parmi les divinités slaves, deux groupes de noms, dont l’un s’explique très bien par les langues slaves, mais dont l’autre ne présente aucun sens immédiat, et qui doit provenir des indigènes rencontrés et assimilés par l’extension des établissements slaves. Il déplore que, par suite des invasions de tout genre qui ont successivement désolé l’Occident, mais qui ont tout d’abord piétiné la Pologne et les pays slaves adjacents, tous les monuments de l’ancienne civilisation et de l’ancienne religion slaves aient péri. On n’a d’autre ressource que de consulter les légendes populaires, quelques passages des convertisseurs chrétiens, tous hostiles au paganisme, Allemands, et par conséquent antislaves, et quelques auteurs qui n’ont écrit que plusieurs siècles après la destruction.
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- Le nom de la divinité suprême, Bog, Bug, Big (Bhaga des inscriptions persépolitaines), est si répandu qu’il autorise à croire à une sorte de monothéisme primitif des Slaves, fait d’ailleurs reconnu par Procope au vie siècle. Cela ne les empêchait pas du reste d’adresser aussi leurs hommages religieux aux fleuves, aux monts, aux bois, etc., et même le polythéisme devint prédominant, comme on le voit par l’adjonction de Bog à plusieurs autres noms dont le plus marquant est celui deBelbog,où le docteur Michalowski croit reconnaître le similaire du celtique Bel ou Belen, dieu solaire. De nombreux rapprochements linguistiques lui paraissent confirmer cette identification, ainsi que le caractère de ce dieu en tant que protecteur de la famille. On devrait voir un reste de cette ancienne notion (car Belbog est le «dieu blanc») dans les coiffes blanches des Bretonnes et des Polonaises. Yessé, autre divinité slave, est l’analogue de l’Esus celtique, divinité génératrice du genre humain, dans la légende duquel l’œuf joue un grand rôle. Ainsi s’expliquerait la coutume polonaise de communier à Pâques, à côté de la communion ecclésiastique, en partageant des morceaux d’œufs durs. Iwiatowid, dont on croit avoir retrouvé des statues, et qui avait un grand temple à Arcona dans l’île de Rügen, était une divinité oraculaire tenant une corne pleine d’hydromel, qui annonçait chaque année l’issue de la moisson. Le prêtre la remplissait, la vidait au nom du dieu, et la remplissait de nouveau jusqu’à l’année suivante, où l’on venait voir si elle avait diminué. Moins le liquide avait baissé, plus le pronostic de la moisson était favorable. Le dieu ou plutôt son sacerdoce passait pour très avide d’offrandes. Son temple fut détruit en 1168 par Valdemar le Grand. Une de ses images déposée à Cracovie le représente avec quatre têtes sous un même bonnet. Il faut citer encore Zuicz, le feu, déesse de la terre natale; Zywie, déesse de la vie; Zelpolel, dieu de la force mentale, de la lutte, du bien et du mal. Car il y a un certain dualisme représenté par Duch et Dusza, qui correspondent à l’esprit et à lame, Duch étant chargé préférablement des énergies malfaisantes ou sinistres. Les géants ,Obr, Olbr, sont des hommes violents, usurpateurs, des hommes de proie. L’Église réussit à faire passer le plus grand nombre de ces êtres plus ou moins mythiques dans la catégorie des démons. Mais quantité de coutumes polonaises attestent combien l’empreinte des anciennes croyances est restée profonde.
- L’absence du rapporteur n’a guère permis de discuter des appréciations qui sont parfois peu d’accord avec les résultats considérés comme acquis des sciences ethnographiques et linguistiques.
- M. Duchinski (de Kiew) s’est élevé avec énergie contre l’idée, qu’il croit fausse, de l’unité de la race slave; il croit, au contraire, que ce que l’on appelle de ce nom n’est qu’un composé très peu homogène de peuples appartenant à plusieurs races. Il désirerait même que la section formulât dans ce sens un vœu qui serait proposé au Congrès. Mais, sur l’observation du Président que l’on risquerait de s’égarer sur le terrain politique, l’assemblée décide que, appuyer un tel vœu, serait dépasser les limites de sa compétence.
- La séance est levée à midi.
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- SOUS-SECTION.
- ÉTUDES BOUDDHIQUES.
- Séance du mercredi 2 octobre 1889.
- Le président de la sous-section étant retenu chez lui par une indisposition, et le vice-président étant décédé, l’assemblée prie M. de Rosny de vouloir bien prendre la direction des travaux.
- Présidence de M. Léon DE ROSNY.
- La séance est ouverte à 8 heures et demie, au local de la Société d’Ethno-graphie, rue Mazarine, 28.
- M. Léon de Rosny remercie l’assemblée de l’honneur qu’elle lui a fait, tout en regrettant peut-être que l’occupation du fauteuil ne lui permette pas de prendre part aux intéressantes discussions qui vont certainement s’engager à la suite de la lecture des rapports préparés par les commissaires de la sous-section.
- Le bouddhisme est très certainement une des plus hautes manifestations intellectuelles de l’esprit humain; sa morale est si pure, si touchante, si parfaite quelle ne peut être comparée qu’à celle du christianisme. Sa philosophie a, en outre, l’avantage de présenter un système complet d’une remarquable logique et qui semble à plus d’un égard avoir devancé de bien des siècles plusieurs des grandes acquisitions scientifiques de l’esprit humain. Seulement, il est nécessaire de savoir étudier le bouddhisme, etpeu d’études exigent autant de circonspection et de délicatesse de procédés. Suivant la manière dont on comprend cette étude, on aboutit à des résultats diamétralement opposés : on peut y recueillir des témoignages déjà trop nombreux de la puérilité des croyances religieuses, ou tout au contraire des idées fécondes et à longue portée, de nature à servir de base, et de base solide, à l’établissement de cette nouvelle branche d’investigation dont on a reconnu dans ces derniers temps la haute valeur et qu’on a désignée, au moins à titre provisoire, sous le titre de ccscience idéale».
- Il est ensuite donné lecture du rapport de M. Fouqaux sur les Origines de la doctrine bouddhique dite ésotérique et du bouddhisme contemporain.
- Au sujet de la première question, qui est de savoir où et à quelle époque s’est produit ce qu’on appelle aujourd’hui bouddhisme ésotérique, le rapporteur cite un ouvrage où on lit ces mots, attribués au bouddha Çâkya-Mouni : cc J’ai enseigné la loi sans faire de distinction aucune entre les doctrines exotérique et ésotérique M.» Bouddha n’admettait donc pas la distinction dont on a tant parlé en Europe.
- L’absence de cette dénomination de bouddhisme ésotérique est d’autant plus remarquable dans les deux ouvrages d’Eug. BurnouD2), que M. Jos. Edkins, dans
- W Mahâparinibbâna-Sutta, 11, 3a. Traduction de M. Rhys Davids, 1889.
- W E. Burnouf, Introduction à Vhistoire du bouddhisme indien, i%hb ; Le Lotus de la Bonne Loi (traduction), <85a.
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- son livre Chinese Buddhism, dit que le Lotus de la Bonne Loi doit être regardé comme une sorte de doctrine révélée, de document original de la doctrine ésotérique.
- Sinnet, l’auteur du Bouddhisme ésotérique, i883, dit (Préf., p. viii) : «Les conceptions cosmiques et la conception de la nature, qui constituent le bouddhisme ésotérique et la doctrine ésotérique, constituent également le brahmanisme ésotérique, et la doctrine ésotérique est ainsi regardée des croyants éclairés comme la vérité absolue en ce qui regarde la nature, l’homme, l’origine de l’univers et la destinée vers laquelle tendent ses habitants. » D’après cela, Bouddhisme ésotérique n’est pas un titre spécial, puisqu’on peut aussi l’appliquer au brahmanisme.
- Dans le livre de M. Edkins déjà cité, Chinese Buddhism, publié en 1880, on lit qu’un bouddhisme ésotérique est entré en Chine avecBodhidharma, qui apportait du ciel occidental le «sceau de la vérité, et ouvrit la fontaine de la contemplation dans l’Orient» ; il remonta directement au cœur et à la nature de Bouddha, balaya toutes choses parasites et étrangères, et établit ainsi la branche ésotérique du système concernant la tradition du cœur de Bouddha, opposée à la branche ésotérique (Kian-men, en chinois).
- L’ésotérisme, d’après Sinnet, n’est pas particulier au bouddhisme. Il a existé dans l’Inde brahmanique avant la naissance de Çâkya-Mouni, mais il était resté jusqu’à lui, Sinnet, inconnu en Europe.
- Ce qui pourrait étonner, c’est que le livre de Sinnet a été, suivant lady Caithness ( Théosophie occulte d’Orient, i884), écrit pour analyser clairement, brièvement et simplement les théories enseignées par les Mahâtmas (Frères de l’Himâlaya).
- Il paraît que la théosophie, «sagesse divine», a trouvé que le bouddhisme se rapprochait des opinions professées par les théosophistes ; mais on peut voir aussi que la théosophie s’accommode assez facilement de toutes les croyances, quoique les étudiant toutes sans en enseigner aucune. C’est d’elle qu’il a été dit très poétiquement qu’elle est la branche de l’astronomie qui prouve que l’esprit est la seule étoile fixe qui ne varie jamais à travers les révolutions de la nature physique.
- S’il y a un véritable bouddhisme ésotérique, il faut le chercher en Chine, au Tibet et surtout au Népaul.
- Sur la seconde question : Quel est, à proprement parler, le caractère du bouddhisme moderne? le rapporteur constate que cette question est double, car sur plusieurs points le bouddhisme moderne de Ceylan diffère de celui du Népaul, du Tibet et de la Chine, et il faudrait l’étudier dans chacun de ces pays et sous certaines conditions qui permettraient de distinguer ce qui est essentiellement moderne.
- Ce qui est nouveau dans le bouddhisme de Ceylan, c’est l’enseignement public d’une doctrine en désaccord avec les paroles de Çâkia-Mouni.
- Enfin, sur la troisième et dernière question : En quoi diffère le bouddhisme du Nord de celui du Sud? le rapporteur répond que les bouddhistes et les brahmanes enseignent que c’est toujours la même âme qui passe d’un corps dans un autre jusqu’à complète délivrance de la transmigration. Dans les croyances
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- des bouddhistes du Sud, la succession des existences d’un être est aussi une succession d’âmes, et chacune de ces âmes, quoique étant ie résultat de celle qui l’a précédée, n’est nullement identique avec elle, de sorte que le corps meurt et l’âme avec lui, ne laissant derrière elle que les bonnes ou les mauvaises actions faites durant sa vie. Ce résultat des actions devient alors la semence d’une nouvelle vie.
- Ce qu’il y a de nouveau dans le bouddhisme du Nord, c’est l’établissement des grands lamas (xive siècle, 1389). Cela n’est même pas absolument moderne, comme on le voit, pas plus qu’un mélange de civaïsme très marqué dans le bouddhisme du Népaul.
- M. Leitner nie l’existence du bouddhisme ésotérique.
- M. Mac-Nab défend le bouddhisme ésotérique. Il dit que la théosophie n’est pas le bouddhisme ésotérique, mais le terrain sur lequel peuvent se rencontrer les divers ésotérismes, chrétiens, bouddhiques ou autres.
- M. Leitner rend hommage aux grandes vertus des bouddhistes, et parle du bouddhisme ascétique, et surtout du nirvâna, au Tibet. H y a une erreur trop généralement répandue et contre laquelle on ne saurait trop appeler l’attention des savants, suivant laquelle le bouddhisme aurait eu pour effet de causer l’assoupissement des Asiatiques qui l’ont embrassé et de les rendre inaptes aux grands progrès qui caractérisent la civilisation moderne du monde occidental. L’histoire du monde oriental proteste tout entière comme une pareille allégation; les Asiatiques n’ont pas compris le progrès comme nous le comprenons, mais ils l’ont réalisé à leur manière et ne s’en sont plus mal trouvés. Leur vie matérielle et intellectuelle n’est pas moins active que la nôtre : les créations de leur industrie seraient là au besoin pour le démontrer. Quant à leur morale, elle a certainement beaucoup plus gagné que perdu à leurs institutions religieuses: sauf de rares exceptions, les religieux bouddhistes ont une vie très honnête et à tous égards fort correcte ; les fidèles sont en outre très portés au dévoûment pour leurs semblables et à faire acte d’abnégation personnelle.
- M. le docteur Verrier appuie les idées formulées par M. Leitner et ajoute que, chez les peuples qui ont embrassé le bouddhisme, on constate une grande activité scientifique, digne en bien des cas d’appeler l’attention de la science moderne.
- M. Marceron montre à son tour les étonnantes affinités qui rapprochent les civilisations religieuses des bouddhistes et des chrétiens, surtout des chrétiens de l’époque primitive.
- Il est ensuite donné lecture d’un rapport de M. Camille Sainson sur les caractères particuliers du bouddhisme dans VIndo-Chine et dans l’Extrême Orient. Le rapporteur croit pouvoir établir que la religion de Çâkya-Mouni a conservé peu de vigueur dans les pays chinois ou de civilisation chinoise, tandis que sa force est restée entière dans les pays convertis au bouddhisme du Sud. Le bouddhisme se montre à nous en plein état de décadence chez les Chinois, où le scepticisme a produit les plus fâcheux ravages et où la civilisation raffinée et gâtée par la mollesse des mœurs a donné tout ce qu’elle pouvait donner. Au Japon, en Corée et dans l’Annam, le bouddhisme a en outre souffert de la concurrence que lui ont faite le sintauïsme, le confucéisme et le
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- taoïsme. Un phénomèmc absolument certain s’est produit dans l’Indo-Chine occidentale, en Birmanie, à Siam et dans le royaume Khmêr. Une preuve frappante de cette vérité, c’est que le christianisme a pu faire de grands progrès en Chine, malgré la fameuse querelle au sujet du culte des ancêtres, tandis que ces progrès ont été insignifiants à Siam, au Cambodge et en Birmanie où l’on compte à peine 5o,ooo à 60,000 chrétiens d’un caractère douteux.
- M. Camille Sainson donne ensuite un résumé de l’histoire et des croyances bouddhisques chez les Birmans, chez les Siamois et chez les Cambodgiens.En Chine, c’est seulement dans les sectes qui pratiquent la doctrine du Mahâyâna ou Grand-Véhicule que l’idée religieuse sur laquelle est fondé le bouddhisme a conservé sa grandeur et ses leçons si nobles et si consolantes. C’est également chez les sectateurs du Grand-Véhicule que l’idée d’une existence immuable de l’âme dans un état de bonheur parfait a été conservée comme explication du nirvana suprême. La secte de l'Hinayâna seule voit dans le nirvâna une sorte d’anéantissement du corps et de l’âme.
- M. Georges Raynaud ne croit pas pouvoir accepter la manière de voir de M. Sainson au sujet de la décadence du bouddhisme dans les pays de civilisation chinoise, ni ce qu’a dit le savant rapporteur au sujet de la concurrence fâcheuse que faisait le sintauïsme au bouddhisme chez les Japonais. Le bouddhisme, au contraire, est si non plus florissant, du moins plus savamment cultivé au Japon que partout ailleurs. Quant au sintauisme, ce n’est plus, pour les Japonais, qu’une vieille réminiscence despérodes héroïques de leurs annales, et c’est à peine si l’on peut encore lui donner le nom de religion. Les mikados eux-mêmes, les plus intéressés à la conservation du sintauïsme sur lequel sont fondés leurs droits à l’autorité souveraine sur l’empire japonais, n’y voient plus qu’une sorte de culte de leurs ancêtres royaux, et comme croyance religieuse ils ont depuis longtemps adopté la foi bouddhique. Les Japonais ont la prétention d’être les bouddhistes les plus orthodoxes du monde : il n’est pas impossible que leur prétention soit à quelques égards parfaitement justifiée.
- M. Goblet d’Alviella (de Bruxelles) fait une communication sur la svastika.
- M. Prêt discute quelques idées relatives à la doctrine socialiste dans le bouddhisme.
- M. Wl. Hegel appelle l’attention sur la grande variété typique de l’image des Bouddha. Cette image est parfois grossière et conçue en dehors de toute idée artistique; parfois, au contraire, elle témoignage d’un rare sentiment des arts plastiques. Quelques figures du Bouddha ne sont en rien inférieures aux belles productions de la Grèce antique.
- M. le docteur Leitner rappelle alors l’influence qu’a eue l’art grec sur l’art indien, en particulier à l’époque d’Alexandre le Grand. Il reconnaît avec M. Hégel que certaines statues bouddhiques sont à tous égards des œuvres de grande habileté et d’inspiration. Une étude fort intéressante serait celle des types si variables du bouddha indien chez les différents peuples qui se sont convertis au bouddhisme.
- Un membre demande qu’une seconde séance soit consacrée à la discussion des idées fondamentales de la philosophie bouddhique.
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- Le Président fait observer qu’une seule séance serait à tous égards insuffisante pour aborder un si vaste sujet et qu’il y aurait lieu de craindre qu’une discussion ainsi improvisée et resserrée dans un espace de temps fort étroit ne puisse aboutir qu’à l’énonciation d’idées générales et probablement assez vagues sur la valeur du bouddhisme sans faire avancer d’une façon bien notable le problème scientifique qu’on se propose d’aborder.
- M. Maceron rappelle que, dans une autre section, un vœu a été émis et voté pour qu’un Congrès spécial aux études bouddhiques fut réuni prochainement à Paris; qu’un tel Congrès serait bien1 mieux préparé que le Congrès des Sciences ethnographiques pour étudier dans leur ensemble et dans leurs détails toutes les questions qui se rattachent au bouddhisme.
- Après un échange d’idées à cet égard entre plusieurs membres de l’assemblée, il est décidé que la sous-section appuie le vœu déjà voté au sujet d’un Congrès pour Vétude du bouddhisme, et que, dans la pensée que ce Congrès pourra s’organiser prochainement, il n’y a pas lieu de consacrer une seconde séance à discussion des questions bouddhiques.
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- SECTION Y.
- LINGUISTIQUE.
- Séance du jeudi 3 octobre 1889.
- Présidence de M. Célestin LAGACHE, ancien sénateur.
- La séance est ouverte à 8 heures du soir à l’hôtel de la Société d’Ethno-graphie, rue Mazarine, 28.
- M. Rémi Siméon donne lecture de son Rapport sur la classification des langues américaines. Après avoir indiqué les principales causes qui ont contribué à faire naître dans le Nouveau Monde un nombre considérable d’idiomes et montré les difficultés que présente actuellement leur classification, M. Siméon passe en revue les travaux les plus remarquables qui ont été faits sur cette matière et signale notamment les publications d’Hervas, des deux Adelung et de Vater, celles des deux frères Humboldt, de Balbi, de Klaproth, de Schooï-craft, de Duponceau, de Buschmann, de Rosny, de Bancroft. Il appelle principalement l’attention sur les études spéciales de MM. Orozco y Berra et Francisco Pimentel, touchant les langues du Mexique, et désirerait que dans les divers pays de l’Amérique on suivit leur exemple.
- Examinant ensuite les travaux relativement peu nombreux sur les langues de l’Amérique du Sud, M. Siméon conclut que le moment n’est pas encore venu de faire une classification générale des langues américaines. Il faut, dit-il , attendre que des études spéciales et approfondies aient été faites touchant l’origine et le caractère de chaque langue. C’est alors seulement qu’il sera possible de tenter avec succès une classification complète et raisonnée. L’assemblée adopte ces conclusions sans discussion.
- M. Célestin Lagache commence la lecture de son Rapport sur Vétablissement d’un alphabet rationnel applicable à la transcription des différentes langues. Il examine d’abord les différents systèmes proposés jusqu’à ce jour pour résoudre cet important problème de linguistique et discute la valeur des différents signes employés pour la notation des voyelles.
- La séance est levée à 11 heures.
- Séance du samedi 5 octobre 1889.
- Présidence de M. Rémi SIMÉON, vice-président.
- La séance est ouverte à 8 heures du soir.
- M. Célestin Lagache continue sa lecture Sur l’établissement d’un alphabet ra~ tionel.
- M. Léon de Rosny lit un mémoire sur Y Application de la philologie aux études ethnographiques et sur les principes de la linguistique étudiée au point de vue de l’ethnographie.
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- Parmi les branches de la recherche humaine sur lesquelles on a essayé d’appuyer l’ethnographie il en est deux qui semblent avoir obtenu le plus de partisans jusqu’à ce jour; l’une s’appelle tr l’Anthropologie », l’autre « la Linguistique».
- S’il ne veut pas sortir des limites déjà si vastes de sa science, l’ethnographe ne doit pas s’occuper, parallèlement avec le linguiste de profession, à établir les lois des permutations de lettres et celles de la transformation grammaticale des mots; il doit même rester étranger à l’étude comparative des syntaxes, tant que cette étude ne se rapporte qu’aux règles de la phraséologie proprement dite.
- En revanche, l’ethnographe demeure absolument sur son terrain s’il étudie les langues au point de vue des caractères de civilisation dont elles fournissent la formule et des particularités qui peuvent faire connaître l’état spécial des sociétés au milieu desquelles elles se sont produites, développées et parfois même transformées.
- Si la question d’apprécier le génie d’un peuple par le génie de sa grammaire présente des difficultés exceptionnelles et nécessite l’emploi de procédés d’une extrême délicatesse, il est une autre branche de la linguistique ethnographique qu’il est loisible de cultiver avec moins de chances d’égarement et d’insuccès. Je veux parler de l’examen du vocabulaire entrepris au point de vue des indications qu’il peut fournir sur les idées, les mœurs, les coutumes, les institutions politiques et sociales d’un peuple.
- M. de Rosny expose ensuite quelques vues sur la méthode qu’il convient de suivre dans les recherches de linguistique ethnographique.
- Les mots d’un vocabulaire donné pourraient être répartis en deux classes. Dans la première classe, on rangerait les mots qui fournissent des lumières sur la généalogie d’un peuple et sur ses liens de parenté avec d’autres peuples. Le travail à accomplir se rapprocherait à bien des égards de celui qui a préoccupé les linguistes de la première moitié de ce siècle, alors qu’ils croyaient trouver dans les langues un critérium pour la classification de l’espèce humaine. Seulement on éviterait de tomber dans l’erreur qui consiste à dire que les peuples qui parlent des langues apparentées sont par cela seul des peuples de îa même famille. Personne ne croit plus de nos jours à la légitimité d’une pareille méthode. Une même langue peut être adoptée par des nations de souches essentiellement différentes. Les nègres, qui ne parlent plus d’autre idiome que le français, l’anglais ou l’espagnol, ne sont pas par ce fait des Indo-Européens. Les juifs, qui ont adopté l’allemand et ne savent guère d’hébreu qu’autant qu’il leur en faut pour faire les exercices de leur culte, n’en sont pas moins des Sémites. Les descendants des Aztèques, qui ne font plus usage que de la langue castillane, sont des Mexicains et non point des Néo-Latins. L’emploi exclusif d’une langue étrangère, dans un centre quelconque de civilisation, peut modifier plus ou moins profondément les caractères d’une société; parfois même cet emploi constant peut suffire pour transformer un peuple en train de devenir une nation. Mais ce seul fait n’établit pas des liens ethniques : il se borne à produire uue sorte de métissage intellectuel qui à la longue peut, il est vrai, provoquer la naissance d’une nation nouvelle et autonome. Il y a là des nuances qui, au premier abord, semblent un peu subtiles; elles ne sont pas considérées comme telles par les savants qui ont fait de l’ethnographie une
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- étude solide et qui savent combien il est nécessaire d’examiner minutieusement les rouages de la vie d’un peuple, si l’on veut se rendre compte des lois de son évolution et du rôle civilisateur qu’il a été appelé à remplir dans l’œuvre de l’humanité militante.
- Dans la seconde classe, on grouperait les mots qui, par leur origine hétérogène ou par leur étymologie, sont de nature à nous initier à des particularités intéressantes de la vie morale et pratique du peuple dont on étudie le langage au point de vue spécialement ethnographique. Il suffira d’un peu de patience pour recueillir des faits utiles dans cet ordre d’idées; mais, pour accomplir sur la matière un travail d’ensemble, il faudra tout d’abord recourir à la classification. Et la classification, en ethnographie, est à peine sortie de ses langes. Des tâtonnements, comme il s’en produit au début de toute science nouvelle, sont inévitables. On aurait tort de les condamner et de se montrer trop sévère pour les laborieux pionniers de cette terre presque absolument vierge d’exploration.
- M. de Rosny termine par une suite d’exemples des travaux qu’il est possible d’accomplir dans la voie des recherches de linguistique ethnographique.
- M. D. Marceron fait une lecture sur quelques ternes du vocabulaire japonais relatifs à la religion et à la philosophie.
- La séance est levée à 11 heures et demie.
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- SECTION VI.
- ARCHÉOLOGIE ET BEAUX-ARTS.
- Séance du jeudi 3 octobre 1889.
- Présidence de M. Charles LUCAS, vice-président.
- La séance est ouverte à îo heures du matin au siège de la Société d’Ethno-grapliie.
- M. Charles Lucas annonce que M. Maspero, président, n’ayant pu assister à la séance, il se voit à sou grand regret obligé d’occuper sa place.
- M. Paul Boell lit un Rapport sur les types des peuples de la Syrie et de C Afrique qui figurent sur les manuscrits de l’Égypte pharaonique.
- M. Charles Lucas présente à celte occasion une série de bien curieuses photographies.
- La séance est levée à midi un quart.
- Séance du samedi 5 octobre 1889.
- Présidence de M. OPPERT, président du Congrès.
- La séance est ouverte à 3 heures du soir au siège de la Société d’Ethno-graphie.
- M. Charles Lucas n’étant pas arrivé, M. Oppert prend sa place.
- M. Gaultier de Claubry lit une Elude sur les éléments du symbolisme religieux particulier à certaines races.
- M. Tsuboï fait une lecture sur Les Monuments préhistoriques du Japon. — M. Léon de Rosny lui sert d’interprète.
- M. le docteur Leitner parle des Monuments bouddhiques de Vépoque d'Alexandre le Grand.
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- SECTION YII.
- SECTION D'ETHNOGRAPHIE DESCRIPTIVE.
- Séance du jeudi 3 octobre 1889.
- Présidence de M. OPPERT, président.
- Le Congrès ayant de'cide' la formation d’une nouvelle section sous le titre de Section d,’Ethnographie descriptive, M. Oppert, président du Congrès, invite l’assemblée à choisir les membres du bureau. Tout le monde est d’accord pour le nommer président. Sont ensuite nommés par acclamation : vice-présidents, MM. Georges Barclay, Amédée Simonin, Leitner, Maurouard et Düchinsri (de Kiew); secrétaire général, M. Désiré Pector; secrétaires adjoints, MM. Mar-ceron, Eloffe et Martin-Ginouvier.
- Il est donné lecture d’une lettre de M. Bellin qui accompagne l’envoi de l’éloge du Congrès et de son illustre président M. Oppert en vers français. — Des remerciement sont expédiés au donateur.
- M. Désiré Pector lit un Essai de localisation des habitants précolombiens de VAmérique centrale qu’il divise en trois catégories :
- i° Les aborigènes, soit sauvages, tels que les Talamancas, Lencas, Chan-tales et Papolocas; soit civilisés, tels que les Güetares, Orotinanes, Mangues, Uluas et Xincas;
- 2° Les peuplades d’origine maya, telles que les Chortis, Kichés et Kak-chikels ;
- 3° Les races de descendance nahuatl, telles que les Niquiranes et les Pi-piles.
- Première division. — Il croit utile de commencer à essayer les localisations par les tribus de la partie méridionale de l’Amérique centrale : ce durent être les premières qui se mirent en branle du Nord-Ouest vers le Sud-Est et il y a des probabilités pour qu’elles aient été les plus anciennes.
- Au Costa Rica. —Le groupe Talamanca, sur la côte de la mer des Antilles, parlant la langue bribri et cabecar; puis les Tiribis, Terrabas, les Bruncas ou Borucas du côté du Pacifique. Les caractères ethniques de ces races, leurs mœurs et langues ont été décrits par MM. Gabb (1875), B.-A. Thiel (1882), et Cari Boraliius (1887). Ce sont les indiens sauvages encore actuellement du Costa Rica, avec les Guatuzos des bords septentrionaux du lac de Nicaragua et les Rama de la rive droite du rio San Juan. Comme aborigènes civilisés, il faut citer les descendants des Güetares et Oratinaes, répandus sur la côte du Pacifique, au Nord et au Sud du golfe de Nicoya. Ils avaient des affinités avec les Mangues du Nicaragua.
- Au Nicaragua. — La race lenca ou chontal comprend les nombreuses tribus avoisinant la Cordillère servant de ligne de partage aux eaux dn Pacifique et de l’Atlantique. La civilisation n’a fait que refouler au Nord, vers l’ancienne
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- province de Taguzgalpa (l’actuelle Mosquitie) les tribus suivantes : les Amer-riques ou Amerrisques, du pays de l’or, ayant donné leur nom au nouveau monde, d’après les théories de J. Marcou, Dr A. Cardenas et D. Pector; les Smoos ou Simus, les Siquias, Melchoras, les Ramas, les Woolwas, peut-être parents des Uluas ou Gaulas du Honduras; les Cucras, les Toacas ouTeukos; les Panamakas; les caractères ethniques de toutes ces peuplades sont identiques à ceux des Talamancas du Costa Rica, d’après C. Borallius, et sans doute à ceux des Poyas du Honduras.
- Le groupe mangue était plus civilisé. C’était un peuple doux, sociable, gai, peu belliqueux, dont eurent vite raison les envahisseurs naliua. Les uns furent rejetés dans la sierra de Chentales, les autres durent fuir au Sud-Est et donnèrent naissance aux Orotinaneset Güetares du Costa’Rica. Une dernière fraction des Mangues préféra subir l’envahisseur et rester dans la belle contrée de Masaya. Cette race, depuis fortement métissée, n’a plus actuellement de représentants de sang pur.
- Au Honduras. — Les Poyas, Payas ou Poyer, de famille chonfal-lenca, habitent encore, comme au xvi® siècle, la partie orientale du Honduras. Comme alors, ils sont encore à l’état sauvage et ne se laissent pas visiter par les blancs. Ils sont en rapports avec leurs congénères du Nicaragua septentrional et leurs voisins occidentaux du Honduras, les Xicaques, Jicacos ou Juacos, moins nombreux et moins sauvages.
- Les Uluas, qui peut-être eurent des rapports avec les Woolwas du Nicaragua, paraissent avoir atteint un degré de civilisation plus élevé que les Poyas : les ruines architectoniques de Tenampua, visitées par Squier, en seraient une preuve. Leurs relations avec les indiens de la province de Chapar-ristique (Salvador) étaient facilitées par deux langues communes, l’uiba ou ulua et la taulepa (rappelant le lac et la localité de Taulebe, près le rio Ulua).
- Au Salvador. — Quelques rares vestiges des Chontals ont été signalés dans les montagnes orientales servant de limites avec le Honduras. L’exploration minutieuse des environs de la grotte de Corinto, où en décembre 1888 le Dr Spo. I. Barberana a fait de curieuses découvertes, fournirait de précieux documents à l’ethnographie.
- Les populations habitant la plaine de la province de Chaparristique ont laissé peu de traces; poursuivis par les Naliua, chassés de leurs territoires (Chololteca) par leurs ennemis, ils formèrent le territoire de Cholnteca ou Honduras et occupèrent une partie du Nicaragua. Leurs rapports commerciaux avec les Uluas et les Lencas du Honduras témoignent en leur faveur.
- Au Guatemala. — Il est fort difficile de donner les moindres détails sur la race popoloca ou chontal (barbare, étrangère, ou nahuatl) qui occupait la frontière du Salvador. Ils opposèrent une si vive résistance aux Espagnols qu’ils furent en grande partie exterminés par eux, après des luttes sanglantes. L’étude des Xinca ou Ghinca présente les mêmes inconvénients. Néanmoins on peut consulter avec fruit sur ces sujets les travaux remarquables de MM. Daniel Brinten, de Philadelphie, et Otto Stoll, de Zurich.
- Un fait ethnographique curieux à considérer est l’humeur turbulente qu’on note encore de nos jours parmi les habitants actuels des environs de Jutiapa
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- et de la frontière salvadorienne. Ont-ils, malgré leur métissage physique, leur croisement intellectuel et leur contact social fréquent avec des races diverses, conservé le tempérament belliqueux de leurs ascendants Chontals ou Chinca?
- Un groupe d’aborigènes plus civilisés peut être compté comme faisant partie du Guatemala, quoique actuellement sur territoire mexicain; ce sont les Chiapanèques, habitants des localités de Cbapa, Acala et Sucbiapa, dont les ancêtres sont indiqués par la tradition du pays comme ayant colonisé le Nicaragua. La comparaison des vocabulaires des deux langues similaires chia-panèque et mangue corrobore ce fait.
- Deuxième division. — Jusqu’à présent, aucun vestige ethnographique de la famille maya n’a pu être trouvé ni au Costa Rica ni au Nicaragua. On ne peut tenir compte des traces insignifiantes qui pourraient être rencontrées sur la frontière sepentrionale du Salvador.
- Au Honduras. — Sensenti et Copan, dans le Honduras occidental, paraissent avoir été les centres principaux de la domination maya. Les magnifiques spécimens de l’architecture maya à Copan ont été décrits par le Dr Dry Garcia de Palacio (1876), le colonel Galindo, Stepheno, G.-E. Squier, H. Meye (1883), Alf. Mandslay (i88A), Eg. Barberana (1888). Leur langue, le chorti, était parlée également au Guatemala. L’apay, un dialecte de cette langue, était compris du Yucatan. Les traditions et l’histoire assignent à ces peuplades une origine yucatique absolue.
- Au Guatemala. — Les trois quarts du pays sont peuplés par des groupes de la grande famille maya, dont la civilisation était fort avancée à l’arrivée des Espagnols. Les magnifiques ruines de Santa Lucia Cotzumalbuapa, chez les Kakchikels; celles des Mixco, chez les Pokomans; celles de Santa Cruz del Kiché ou Utatlan, chez les Kichés; celles de Quirigua, chez les Choies, etc., peuvent donner une idée de cette civilisation. Pour bien connaître l’ethnographie de ces indiens, il est indispensable de consulter les ouvrages si intéressants de Juarros, Stephens, Squier, Scherzer, Brasseur de Bourbourg, Mo-reles-Berendt, Bernouilli, Bastian, Mandslay, Roekstroh, Brinten et Stoll.
- Tboisième division. — Au Costa Rica. — Quoique les effets de l’invasion nahuatl se soient fait sentir en ce pays, on ne peut indiquer un centre spécial de cette race; au Nicaragua, au contraire, on peut assigner d’une façon presque précise le territoire occupé spécialement par les descendants de Nahua, appelés Niquirans par Squier. C’était l’isthme de Rivas actuel où en ibük sir Gonsalez Davila trouva le cacique Nicarao, si savant et si philosophe. C’étaient aussi les îles avoisinantes d’Ometepe, Zapatera, grands centres religieux où l’on a découvert des monuments artistiques d’une grande importance. Squier, Stephens, Frœbel, Paul Lévy, Cari Borallius et Brandsford nous édifient à ce sujet.
- Au Honduras. — Aucun centre nahuatl spécial n’est à noter.
- Au Salvador. — Toute la région comprise entre la rive droite du rio Lempa (qui divise le Salvador en deux parties presque égales) et la rive gauche du rio Paz ou Pazaco) qui forme la frontière avec le Guatemala, était occupée par les Pipiles, branche des Nahua. Une foule de noms de localités de Cuz-cella, la terre des richesses, ont leurs correspondants au Mexique même.
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- M. Désiré Pector a fourni les dessins exacts des signes hiératiques représentant douze de ces villes pour former les panneaux de faïence qui ornent les deux faces latérales du pavillon du Salvador à l’Exposition universelle. La partie du Salvador où le type nahuatl au poiut de vue physique et intellectuel se soit conservé avec encore assez de pureté est la côle du Pacifique. On y trouve les indiens Izalcos et Naliuizalcos, et ceux de la côte du Baume, appelée jadis de Tonalà. Deux ports du même nom existent actuellement au Mexique, l’un sur l’Atlantique, l’autre sur le Pacifique. Le Dr Palacio, Squier et le Dr David Guzman ont publié sur ces indiens des renseignements très curieux.
- Au Guatemala. — Vers la partie orientale, sur la côte du Pacifique, on peut noter la présence de tribus nahua : c’étaient aussi des Pipiles, occupant le territoire compris entre le rio Mickatoyatl et le rio des Esclaves, avec Amatit-lan, Escuintla, Petapa, comme centres très civilisés.
- Avant de terminer avec les débris de race nahuatl trouvés au Centre-Amérique , il est bon d’attirer l’attention sur la grande quantité de noms de localités d’étymologie nahuatl, qui laisserait supposer que toutes les parties du Centre-Amérique furent un temps absorbées entièrement par les Nahua. Or ceci serait une erreur. Les conquérants nahua imposèrent bien leurs désignations nahua aux localités vaincues par eux; mais ils agirent de même avec des lieux dont ils ne purent soumettre les habitants. Aussi plusieurs villes ont-elles eu et ont encore deux noms, l’autochtone et le nahuatl. Par exemple, la capitale actuelle du département de los Altos (Guatemala), Quezaltenango, a une appellation nahuatl, quoique son vrai nom soitXelapig dans la langue des Kichés, les véritables habitants du pays.
- Conclusion. — De cette énumération très rapide et succincte des peuplades ayant habité l’Amérique centrale avant la conquête espagnole, on pourrait conclure :
- i° Que les migrations humaines, en cette partie de l’Amérique, se portèrent du Nord vers le Sud;
- 2° Que trois de ces courants ou flots envahisseurs prirent leur origine au Nord-Ouest. Ce sont :
- 1.. Le courant chontal, qui dut provenir des régions les plus septentrionales, froides et montagneuses de l’Amérique. Car, partout où l’on en retrouve des traces,c’est en pays de montagne, à la frontière du Guatemala et du Salvador, au Nord du département de San Miguel (Salvador), dans toute la partie Nord-Est du Honduras. Ce même flot, arrivé au cap Gracias àDias, dut changer de direction, suivre toute la côte des Moskitos, descendre du Nicaragua et toujours en suivant la côte de la mer des Antilles, aboutir au territoire actuel des Talamancas;
- 2. Le oourant mangue, prenant son origine à Chapas, paraît avoir été habitué aux plaines et aux pays chauds. On en retrouve des traces chez les Uluas au Honduras, dans la province de Chaparristique au Salvador, et enfin sur toute la côte Pacifique du Nicaragua et du Costa Rica;
- 3. Le courant nahuatl, de plaine et de terre chaude, signalant sà présence physique réelle à la côte Pacifique du Guatemala, du Salvador et du Nica-
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- ragua, et son influence morale sur toutes les parties du territoire centre-américain;
- 4. Un de ces flots humains est venu de la direction Nord-Est; c’est le courant maya. s’imposant dans presque tout le Guatemala, surtout sur la côte Atlantique et venant échouer sur la côte du Honduras;
- 5. 11 serait à souhaiter que les ethnographes s’occupant des origines des races californiennes et mexicaines, d’une part, et ceux étudiant celles des Chibckas, Armas et autres tribus aborigènes de la République de Colombie, de l’autre, fissent des recherches dans le sens de celles que vient d’esquisser sans prétention M. D. Pector pour l’Amérique centrale. La comparaison et la juxtaposition de ces divers travaux seraient susceptibles de faire avancer quelque peu la question des origines précolombiennes des peuplades du Nouveau Monde.
- M. le docteur Leitner (de Woking), l’un des plus éminents ethnographes de l’Angleterre, fait une communication tendant à rattacher le bouddhisme indien à la coutume de la polyandrie. Chez les polyandres, l’oncle étant connu, mais le père ne l’étant pas, il est extraordinaire que le père aime ses fils. Il en est de même dans certaines classes riches indiennes, où la femme prend l’homme quelle veut, et le renvoie quand elle le veut. Si l’Européen peut facilement commander à l’Inde, c’est la faute des races très diverses et des castes nombreuses. L’Inde n’est pas en effet une nation, mais une simple dénomination géographique.
- M. le comte Goblet d’Alviella dit que l’éducation, la civilisation importées dans l’Inde y ont fait le plus grand mal.
- Sur la proposition de M. Prêt, MM. Leitner et d’Alviella sont priés de rédiger un vœu tendant à faire enrayer le mal causé dans l’Inde par la civilisation européenne.
- Une discussion s’engage alors entre MM. Prêt, le docteur Verrier, Albert Réville et Georges Raynaud, sur la polyandrie du Ladak.
- Lecture est ensuite donnée du vœu rédigé par MM. Leitner et Goblet d’Alviella , lequel est ainsi conçu :
- te La section émet le vœu qu’au lieu de développer hâtivement la civilisation européenne parmi leurs sujets asiatiques, les gouvernements européens s’efforcent de développer la culture de ces populations en conformité avec leur génie propre, leurs traditions ethniques et leurs langues particulières.»
- Ce vœu est adopté presque à l’unanimité.
- La séance est levée à î o heures.
- Séance du samedi 5 octobre 1889.
- Présidence de M. Désiré PECTOR, vice-président.
- La séance est ouverte à 3 heures.
- M. le général Légitime occupe le siège de la vice-présidence.
- M. Leitner a la parole pour continuer sa communication sur l’Inde.
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- M. Leitner fait espérer à la Société d’Ethnographie tous les manuscrits relatifs à ces communications que pourra publier la Société, mais à la condition, sous réserves du moins, qu’il recevra un certain nombre d’exemplaires.
- Cette communication a rapport aux diverses langues de l’Himalaya et de l’Hindoustan.
- M. Leitner demande qu’on émette un vœu tendant à encourager l’étude des langues orientales. (Renvoyé au bureau.)
- La parole est donnée à M. Boutcoulesco pour sa communication sur l’Ethnographie roumaine. Plusieurs applaudissements interrompent la lecture faite de cette communication par M. Boutcoulesco. Le rapport complet de ces communications est offert par l’auteur à la Société d’Ethnographie.
- M. le Président remercie chaleureusement et au nom du Congrès M. Boutcoulesco des sentiments qu’il exprime au nom de la Roumanie pour la nation française.
- M. Duchinski (de Kiew) donne lecture d’une notice sur l’étymologie du mot czar.
- M. Georges Raynaud donne lecture d’un rapport de M. René Allain ayant pour titre : Nègres esclaves et nègres affranchis.
- M. J. Oppert fait une critique sur l’idée qu’émet M. Allain sur le jugement qu’il porte sur l’islamisme.
- M. Dupont fait une communication sur les populations bantous. Plus du tiers de la partie méridionale du continent africain parle des langues de même famille, les langues bantous. Les peuples qui les parlent, les peuples bantous, ont aussi les mêmes mœurs principales, les mêmes industries, les mêmes superstitions, le même état social. Le climat de la région intertropicale, ainsi que la configuration spéciale de l’Afrique, la difficulté de se procurer des vivres, ont longtemps empêché les Européens de s’occuper de l’intérieur et les influences étrangères n’y ont agi qu’indirectement par l’aide des nègres eux-mêmes. Nombre de végétaux et d’animaux ont été importés d’Amérique et d’Asie. Citons, par exemple, l’ananas, le manioc, le chanvre, le canard musqué, le coq, la chèvre et le porc; ils portent des noms qui ne sont nullement semblables à ceux de la Nigritie, et très ressemblants, au contraire, parfois même identiques à ceux qui leur sont donnés dans leurs pays d’origine. Ces apports étrangers ont été chez les Bantous n’habitant pas le littoral tout de contact et exclusivement commerciaux, jamais politiques ou sociaux.
- La séance est levée à h heures et demie.
- M. le général Légitime demande une séance supplémentaire pour développer quelques idées peu connues sur Haïti. Cette séance a eu lieu le lundi 7, à 10 heures.
- M. Tsubo-ï a la parole pour compléter ses déclarations sur les objets qu’il croit être antérieurs aux Aïnos.
- H croit que les ancêtres ne sont point originaires du Japon mais bien de la Corée.
- Une discussion sur ce sujet s’engage entre MM. Tsubo-ï et de Rosny au
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- sujet des doutes qui peuvent exister sur l’authenticité d’ancienneté des poteries et autres objets découverts et étudiés par M. Tsubo-ï.
- D’après ses études, M. Tsubo-ï pense et croit qu’ils sont antérieurs aux ancêtres d’une autre race qui aurait précédé les Aïnos.
- M. Léon de Rosny demande à M. Tsubo-ï si les monuments qu’il a vus sont de la même période. D’après sa réponse, le rouge appartient à la période signalée par M. Léon de Rosny.
- M. Tsubo-ï apportera sa collection au Trocadéro afin de permettre aux membres du Congrès de se fixer sur ce sujet.
- A 1 heure, rendez-vous, statue du grand Bouddha.
- A 2 heures, exposition de M. Charles Varat.
- A 3 heures et demie, messe bouddhique.
- M. Pbet a la parole pour soumettre au Congrès quelques vœux relatifs à la publication :
- i° D’un atlas ethnographique. (Adopté.)
- 2° Des cartes géographiques de Mma Woitsiska (sur le modèle de la carte de la Pologne), qu’il croit dignes d’être signalées à l’attention de M. le Ministre de l’Instruction publique et d’être adoptées par le ministère pour l’enseignement élémentaire de la géographie ethnographique. (Adopté.)
- 3° D’une traduction de l’Ouvrage de Schafarik sur l’Ethnographie descriptive des peuples slaves. (Adopté. )
- La séance est levée à 5 heures et demie.
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- CLÔTURE DU CONGRÈS.
- Séance générale du lundi 7 octobre 1889.
- Présidence de M. Jules OPPERT, de l’Institut, président du Congrès.
- La séance est ouverte au Collège de France à 2 heures et demie.
- Prennent place au bureau MM. Oppert, président; Duclaud, de Rosny, ElofFe et Leitner, vice-présidents; Prêt et Georges Raynaud, secrétaires.
- M. le docteur Leitner, qui a exposé dans la salle une grande collection de cartes et de photographies ethnographiques, fait une communication sur les langues et mœurs du Hunza, du Dardistan et du Pendjab.
- Le Congrès procède ensuite à un vote définitif sur les vœux proposés par les sections.
- PREMIER YOEÜ.
- (Proposé par la Section des Religions comparées.)
- Le Congrès émet le vœu que le Gouvernement veuille bien concourir à favoriser la publication des résultats des travaux commencés et des recherches faites pour mettre au jour des documents concernant les mystères d’Eleusis.
- Ce vœu est adopté à l’unanimité.
- DEUXIÈME VOEU.
- *( Proposé par la Section des Religions comparées.)
- Le Congrès émet le vœu qu’au lieu de développer activement la civilisation européenne parmi leurs sujets asiatiques, les gouvernements européens s’efforcent de développer la culture de ces populations en conformité avec leur génie propre, leurs traditions ethniques et leurs langues particulières.
- Ce vœu est adopté à la majorité.
- TROISIÈME VOEU.
- (Proposé parla Section d’Ethnographie descriptive.)
- Le Congrès émet le vœu tendant à encourager l’étude des langues orientales.
- Ce vœu est ajourné.
- QUATRIÈME VOEU.
- (Proposé par la Section d’Ethnographie descriptive.)
- Le Congrès émet le vœu qu’il soit publié sous la direction de la Société d’Ethnographie deux atlas : i° un atlas élémentaire pour l’enseignement de l’ethnographie dans les écoles; 2° un atlas aussi étendu que possible pour faire connaître l’état actuel des sciences ethnographiques, à l’usage du monde savant.
- Ce vœu est adopté à l’unanimité.
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- CINQUIEME VOEU.
- (Proposé par la Section d'Etlinograpliie descriptive.)
- Le Congrès émet le vœu que les cartes géographiques de Mm’ Woilsiska soient adoptées par le Ministère de l’Instruction publique.
- Ce vœu est ajourné.
- SIXIÈME VOEU.
- (Proposé par la Section d’Ellmographic descriptive.)
- Le Congrès émet le vœu qu’une traduction de l’ouvrage de Schafarik sur l’ethnographie descriptive des peuples slaves soit publiée sous les auspices de la Société d’Ethnographie.
- Ce vœu est adopté à l’unanimité.
- SEPTIÈME VOEU.
- ( Proposé par la Section des Religions comparées. )
- Le Congrès remercie le Gouvernement impérial de l’Inde d’avoir imprimé la première partie du livre du docteur Leitner sur les Hunza et espère qu’il publiera les parties qui restent et qui sont de la plus haute valeur pour la religion, l’ethnographie et la linguistique comparée pour laquelle la langue de Hunza offre une base ethnographique.
- Ce vœu est adopté.
- HUITIÈME VOEU.
- (Proposé par la Section des Religions comparées.)
- Le Congrès espère aussi que les efforts du docteur Leitner en faveur de la tolérance parmi les membres des différentes religions recevront l’appui des gouvernements intéressés.
- Ce vœu est adopté.
- NEUVIÈME VOEU.
- ( Proposé par la Section des Religions comparées. )
- Le Congrès émet le vœu qu’une mission spéciale soit chargée par le gouvernement d’aller étudier en Asie Mineure les monuments dits hittites en les comparant aux monuments égyptiens et assyriens qui ont trait à la question hittite.
- M. le Président, après avoir mis ce vœu aux voix par mains levées, annonce que le résultat du vote lui ayant paru douteux, il va faire procéder à un nouveau vote au scrutin secret.
- Sur une réclamation de M. A. Réville, M. le Président consent à déclarer que le vœu est adopté.
- DIXIÈME VOEU.
- (Proposé par la Sous-Section des Etudes bouddhiques.)
- Le Congrès émet le vœu qu’un congrès pour l’étude des questions boud-
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- dhiques se réunisse à Paris en 1891 ou 1892, et que la Société d’Ethno-graphie de Paris veuille bien prendre ce congrès sous son patronage.
- Ce vœu est adopté à l’unanimité.
- Vole pour la troisième session du Congrès.
- M. le Président annonce que trois propositions ont été faites au sujet de la troisième session du Congrès international des Sciences ethnographiques : l’une pour tenir cette session en Angleterre, l’autre pour la tenir en Belgique et la troisième pour la tenir en Roumanie.
- M. Bodtcoulescou, délégué de la Roumanie, propose, au nom du Gouvernement Roumain, que la troisième session du Congrès international des sciences ethnographiques se tienne à Bucarest.
- Cette proposition est adoptée à l’unanimité par acclamation.
- CLÔTURE DE LA SESSION.
- Aucune question n’étant plus inscrite à l’ordre du jour, M. le Président, après une courte allocution très applaudie, déclare close la seconde session du Congrès international des Sciences ethnographiques.
- La séance est levée à 5 heures un quart.
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