Congrès international des traditions populaires
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- MINISTERE DD COMMERCE, DE LTNDDSTRIE ET DES COLONIES.
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- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1889.
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- DIRECTION GÉNÉRALE DE L’EXPLOITATION.
- CONGRÈS INTERNATIONAL
- DES TRADITIONS POPULAIRES,
- TENU À PARIS DU 29 JUILLET AU 2 AOUT 1889.
- PROCÈS-VERBAUX SOMMAIRES
- PAR M. PAUL SÉRILLOT,
- SECRETAIRE GENERAL Dü CONGRES.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
- M DCCC LXXXIX.
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- MINISTÈRE DU COMMERCE, DE L’INDUSTRIE ET DES COLONIES.
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- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1889.
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- DIRECTION GÉNÉRALE DE L’EXPLOITATION.
- CONGRÈS INTERNATIONAL DES TRADITIONS POPULAIRES,
- TENU À PARIS DU 29 JUILLET AU 2 AOUT 1889.
- PROCÈS-VERBAUX SOMMAIRES
- PAR M. PAUL SÉRILLOT,
- SECRETAIRE GENERAL DD CONGRES.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
- M DCCC LXXXIX.
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- COMITÉ D’ORGANISATION(1).
- PRÉSIDENT.
- M. Ploix (Charles), président de la Société des traditions populaires.
- VICE-PRÉSIDENTS.
- MM. Brueyre (Loys), vice-président de la Société des traditions populaires.
- Girard de Rialle , directeur des archives au Ministère des affaires étrangères. Leger (Louis), professeur au Collège de France.
- SECRÉTAIRE.
- M. Sébillot (Paul), secrétaire général de la Société des traditions populaires.
- SECRÉTAIRES ADJOINTS.
- MM. Bléiiont (Emile), homme de lettres.
- Rosières (Raoul), homme de lettres.
- TRÉSORIER.
- M. Certeux (A.), membre de la Société historique algérienne.
- MEMBRES DU COMITÉ.
- MM.
- d’Arbois de Jubainville , professeur au Collège de France.
- Arène (Paul), homme de lettres.
- Beauquier (Charles), député.
- Carnoy (H.), directeur de la Tradition.
- Gordier (H.), professeur à l’École des langues orientales.
- Hamy (E.-T.), conservateur du Musée d’ethnographie.
- Lefèvre (André), professeur à l’École d’anthropologie.
- Legrand (Émile), professeur à l’École des langues orientales.
- Püymaigre (le comte de), membre de la Société des traditions populaires.
- Régamey (Félix), artiste peintre.
- Sicotière (de La), sénateur.
- Tiersot (J.), sous-bibliothécaire au Conservatoire de musique.
- Vicaire (Gabriel), bomme de lettres.
- Weckerlin (J.-B.), bibliothécaire au Conservatoire de musique.
- (1) Le Comité d’organisation a été constitué par arrêtés ministériels des a h décembre 1888 et 1" mars 1889. B a nommé son bureau dans la séance du 7 janvier 1889.
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- COMITÉ DE PATRONAGE.
- MM.
- Alecsandri, ministre plénipotentiaire de Roumanie à Paris.
- Ancona (Alessandro d’) , professeur à l’Université de Pise.
- Braga (Th.), professeur à l’Université de Lisbonne.
- Bogisic (V.), professeur à l’Université d’Odessa.
- Child (F.-J.), président de VAmerican Folk-lore Society,
- Crâne (J.-T.), professeur à l’Université d’Ithaca (États-Unis).
- GoELno (Adolpho), professeur du Cours supérieur de lettres, à Lisbonne. Comparetti (Domenico), professeur à l’Université de Florence.
- Fleury (Jean), lecteur en langue française à l’Université de Saint-Pétersbourg. Gittée (Aug.), professeur à l’Athénée royal de Gharleroi.
- Gomme (Laurence), directeur de Folk-lore Society.
- Hermann (Anton.), directeur de Ethnologische Mitleilungen aus Ungarn.
- Karlovicz, directeur de la revue Wisla, à Varsovie.
- Koehler (Reinhold), bibliothécaire à Weimar.
- Krauss (le docteur Friedrich S.), membre de la Société d’anthropologie de Vienne. Kurth , professeur à l’Université de Liège.
- Lang (Andrew), président de Folk-lore Society.
- Mac Ritchie (David), secrétaire général de Gypsy-lore Society.
- Machado y Alvarez (Antonio), directeur de la Biblioteca del Folk-lore Espanol. Maspons y Labros, auteur du Rondallayre.
- Moe (Molke), professeur à l’Université de Christiania.
- Mont (Pol de), professeur à l’Athénée royal d’Anvers.
- Nütt (Alfred), membre du Conseil de Folk-lore Society.
- Nyrop (Kr.), professeur à l’Université de Copenhague.
- Pitre (le docteur), directeur de YArchivio per lo studio delle Tradizionipopolari. Politis (N.), directeur de l’enseignement supérieur à Athènes.
- Ralston (W.), membre du Conseil de Folk-lore Society.
- Steinthal (le professeur), directeur de Zeitschrift fur Vôlkerpsychologie. Tcheng-Ki-Tong (le général), attaché militaire h l’ambassade de Chine, à Paris. Tiele (G.-P.), professeur à l’Université de Leide.
- Tylor (Edward), professeur à l’Université d’Oxford.
- Veckenstedt, directeur de Zeitschriftfur Volkskunde.
- Wesselofsky (Alexandre), professeur à l’Université de Saint-Pétersbourg.
- Windisck (F.), professeur h l’Université de Leipsig.
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DES TRADITIONS POPULAIRES,
- TEND À PARIS'1' DU 29 JUILLET AU 2 AOÛT 1889.
- Séance d’ouverture : 29 juillet 1889.
- Présidence de M. PLOIX.
- La séance est ouverte à 2 heures et demie; M. Charles Ploix, président delà Société des Traditions populaires, président du Comité d’organisation, prend place au fauteuil.
- Il prononce une allocution dans laquelle il rappelle les services que l’étude des traditions populaires a déjà rendus et est encore appelée à rendre à la science sociologique. Il expose les raisons qui ont engagé les folkloristes français à organiser le Congrès et souhaite la bienvenue aux savants étrangers qui sont venus lui apporter leur concours.
- L’ordre du jour appelle la nomination du bureau.
- Sur la proposition de M. Cordier, l’assemblée décide, par acclamation, que le bureau du Comité d’organisation, auquel on adjoindra des membres étrangers, constituera le bureau du Congrès.
- Sont nommés ensuite membres du bureau, par acclamation et sur la proposition du Comité, divers membres étrangers. Le bureau se trouve composé ainsi qu’il suit :
- Président.
- M. Ploix (Charles).
- MM. Brdevre (Loys), vice-président de la Société des traditions populaires (France). Dragomanov (Michel), professeur à Sopbia (Russie et Slaves du Sud).
- Girard de Rialle, directeur des archives au Ministère des affaires étrangères (France).
- Hamy (E.-T.), conservateur du Musée d’ethnographie (France).
- Leland (Charles), président de Gypsy-lore Society (Angleterre).
- Nütt (Alfred), membre du Conseil de Folk-lore Society (Angleterre).
- Nyrop (Kr.), professeur à l’Université de Copenhague (Danemark).
- Prato (Stanislas), professeur au lycée Broggia (Italie).
- Tcheng-Ki-Tong (le général), attaché militaire à l’ambassade de Chine (Chine). Zmigrodzki (Michel de) [Pologne],
- (1) La séance du 29 juillet a eu lieu au palais du Trocadéro, les autres séances à la mairie du vi° arrondissement.
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- Secrétaire général.
- M.
- MM.
- Sébillot (Paul), secrétaire général de la Société des traditions populaires (France).
- Secrétaires adjoints.
- Andrews (J.-B.), membre de Folk-lore Society (Amérique).
- Blémont (Émile), homme de lettres (France).
- Krohn (Kaarle), professeur de Folk-lore à l’Université d’Helsingsfors (Finlande). Rosières (Raoul), homme de lettres (France).
- Trésorier.
- M. Gerteüx (A.), membre de la Société historique algérienne (France).
- Le Secrétaire général donne lecture de la liste des délégués étrangers auprès du Congrès. Ce sont :
- MM. Bikelas (le docteur) [Grèce].
- Houle, consul (Hawaï).
- Jacques, secrétaire général de la Société d’anthropologie de Bruxelles (Belgique). Nyrop (Kr.), professeur à l’Université de Copenhague (Danemark).
- Pares (Wellmann), ingénieur civil (États-Unis d’Amérique).
- Prato (Stanislas), professeur au lycée de Lucera (Italie).
- Santa Anna Néry (de), commissaire général du Brésil.
- Tcheng-Ki-Tong (le général) [Chine].
- Varigny (Henry de) [Hawaï].
- Zarate (Eduardo) [Mexique].
- Zayas Henriquez (Rafael) [Mexique](1).
- Le Secrétaire général lit une lettre de l’éminent traditioniste G. Pilrè qui, au nom de la Societa per lo studio dette tradizioni popolari in Italia et de l'Ar-chivio dette tradizioni popolari, envoie aux membres du Congrès des Traditions populaires un fraternel salut.
- Après la séance, les membres du Congrès, sous la direction de MM. Hamy, Paul Sébillot et A. Certeux, visitent le Musée d’ethnographie et l’exposition de la Société des traditions populaires.
- Séance du mardi 30 juillet.
- Présidence de M. Ch. LELAND.
- La séance est ouverte à 3 heures.
- Le procès-verbal de la séance précédente est adopté.
- M. Charles Ploix lit un travail intitulé : Interprétation des contes mythiques : le héros du conte, dont voici le résumé :
- 0) M. Paul Sébillot, forcé de garder la chambre par suite d’une maladie, ne put assister
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- Les contes populaires des peuples aryens peuvent se diviser en trois catégories : les fables ou apologues, les facéties, les récits mythiques où il est question de choses merveilleuses ou surnaturelles. Le présent travail s’applique uniquement à ces derniers. Les histoires qu’ils racontent peuvent se réduire à un très petit nombre, car on retrouve toujours les mêmes événements sous des formes légèrement variées ou différemment combinées.
- On a déjà tenté d’interpréter quelques-uns de ces contes. On a comparé Cendrillon à l’Aurore, ainsi que le Petit Chaperon rouge; on a assimilé le Petit Poucet à l’Hermès grec; en un mot, on a cru retrouver dans les personnages du folk-loredes personnages de la mythologie aryenne. En étudiant d’une part les mythes helléniques, d’autre part les contes germaniques recueillis par les frères Grimm, M. Ploix est arrivé également à cette conclusion que ces récits ont la même origine et doivent recevoir la même explication.
- Les dieux grecs, les demi-dieux, tous les personnages qui jouent le rôle de héros dans le mythe sont des personnifications de la lumière. Le mythe a pour unique objet de raconter la conquête de la lumière diurne disparue pendant la nuit et les ennemis du héros sont des personnifications des ténèbres. Le sens du conte populaire est le même; on y retrouve les mêmes personnages et les mêmes événements. La seule différence qui existe est que, dans la légende grecque, les héros, les dieux portent des noms déterminés, tandis que généralement dans le conte ils sont anonymes. Voici comment on peut démontrer l’identité du principal personnage (le héros) dans les deux séries de récits.
- Le héros grec est originairement un dèva, un dieu, un habitant de la sphère céleste. Quand l’action mythique est transportée sur la terre, sa nature se modifie, mais il ne devient jamais un mortel ordinaire; on le représente toujours comme un roi ou plutôt comme un fils de roi, car le mythe exige qu’il soit jeune. Les héroïnes, comme Médée, Ariadne et les maîtresses de Zeus, comme Europe, Io, Alcmène, etc., sont aussi des filles de rois. Or il est remarquable que, dans le conte populaire, le héros et l’héroïne sont le plus souvent de souche royale. Lorsque l’un des deux nous est montré comme issu de parents vulgaires, il reprend à la fin du récit le rang qui lui convient en épousant une princesse ou un prince.
- Mais la condition sociale du héros n’est pas toujours aussi élevée. Tantôt il est tailleur ou bûcheron, tantôt chasseur ou militaire, quelquefois simplement le fils d’un homme pauvre. Il faut expliquer ces transformations. Comment devient-il un tailleur? Jamais il ne fait de vêtements; le métier est d’ailleurs tout à fait moderne. On doit reconnaître ici l’influence du langage sur la pensée. Le tailleur germanique est le dieu grec Kronos, qui signifie celui qui coupe et qui, en mutilant Ouranos, représente la lumière qui coupe ou perce le rideau ténébreux de la nuit. En allemand, il s’appelait Schneider, et Schneider étant devenu le nom du tailleur, le narrateur a cru que le héros exerçait ce métier. Le bûcheron, celui qui coupe l’arbre, est encore le même personnage, car les textes sanscrits nous apprennent que la calotte de nuages qui recouvre la terre était considérée comme un arbre. Le chasseur ou le militaire figure tout
- qu’à la séance d’ouverture; MM. Kr. Nyrop et Alfred Nutt, rappelés subitement chez eux, ne prirent pas non plus part aux travaux du Congrès. Une partie des résumés est due aux auteurs eux-mêmes; les autres ont été rédigés par MM. Charles Ploix et Paul Sébillot.
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- simplement l’être qui porte une arme, et nous savons que tous les dieux de la Grèce étaient armés. Enfin, dès que le liéros a été rabaissé à des positions aussi inférieures, il a été facile d’en faire le fils d’un homme pauvre.
- D’autres rapprochements permettent encore de considérer le héros du conte comme le successeur du dieu primitif. La divinité grecque est toujours un type de beauté parfaite. Aucune créature n’est plus belle que le liéros ou l’héroïne populaire. Tous les deux ont une chevelure d’or, comme Apollon ou Dionysos. Quand on les représente comme des enfants d’or, cette qualification rappelle l’Apollon xpvcrdup ou l’Aphrodite %pvosia. Ils portent au front une étoile comme les Dioscures.
- L’héroïne est la plus belle fille qui ait jamais vu le jour; la plus belle que le jour ait jamais vue, car le soleil lui-même est émerveillé chaque fois que ses rayons l’éclairent. Toutes les fois que le récit cherche un point de comparaison pour sa beauté, il le prend toujours dans le ciel et dans la lumière. Elle est belle comme le soleil; elle est belle et blanche comme le jour. Lorsque le peuple la voit paraître, il se réjouit comme si le soleil se levait. Ses robes sont couleur de soleil ou couleur de lune, ou elles brillent comme les étoiles.
- Un trait particulier du conte vient encore démontrer que le héros personnifie la lumière matinale. Son père est pauvre ; il rencontre sur son chemin le démon qui lui offre la fortune à la condition qu’il lui livrera le premier être vivant qu’il verra en rentrant chez lui. Ce premier être, c’est le héros, qui est donc la première chose vue. Or la première chose vue, quand on sort de l’obscurité, c’est la lumière; c’est pour cela qu’elle est la première chose créée dans les cosmogonies. La répétition d’un pareil incident prouve qu’il appartient au mythe originaire.
- Enfin l’heure à laquelle se produisent certains événements confirme encore le caractère lumineux des personnages. C’est au moment où le jour paraît que le héros métamorphosé reprend sa forme première; c’est au même moment qu’il délivre la princesse enchantée, qu’il débarrasse le château des esprits qui en rendent le séjour impossible; c’est alors encore que les exploits qu’on lui impose sont tous accomplis.
- La lecture de M. Ploix donne lieu à des observations présentées par MM. L. Brueyre, H. Cordier, Dragomanov et Leland.
- M. Carnot lit une communication sur le Recueil des Traditions esthoniennes de M. Hurt, dans laquelle il constate combien le folk-lore esthonion est riche en matériaux bien conservés.
- M. Kaarle Kroun donne lecture d’un travail sur La littérature orale en Finlande pendant les dix dernières années.
- La Société de littérature finnoise remonte à l’année i83i; elle est par conséquent la doyenne de toutes les Sociétés de folk-lore; en 1878, elle prit un nouvel essor, grâce à M. Eliel Aspelin, qui formula un programme d’enquête excellent et très complet. Depuis cette époque jusqu’en mars 1889, la Société n’a pas reçu moins de 396 nouveaux recueils, œuvre de 167 collecteurs différents. Le nombre total des matériaux amassés et qui vont être conservés dans la bibliothèque comprend plus de 100,000 numéros se subdivisant en : proverbes ùo,ooo; chants épiques, lyriques et magiques, 99,000; superstitions et jeux, 90,000; contes et légendes, i3,ooo; énigmes, 10,000. Plus de
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- 2,000 mélodies populaires ont été notées. La Société se propose de publier une partie de ces riches matériaux, et elle a conGé à des savants le soin de les coordonner et de décider quels sont ceux qui seront intégralement publiés ou simplement analysés.
- En terminant sa lecture, M. Kaarle Krohn dépose sur le bureau les principaux ouvrages relatifs au folk-lore finnois, dont il fait don à la Société des Traditions populaires.
- Séance du mercredi 31 juillet.
- Présidence de M. DE ZMIGRODZKI.
- La séance est ouverte à 3 heures.
- Le procès-verbal de la séance précédente est adopté.
- La parole est donnée à M. A. Certeux, pour une communication sur Les musées des traditions 'populaires. Les objets populaires qui se rattachent aux coutumes disparaissent actuellement avec rapidité. U n’est que temps de recueillir ceux que l’on peut encore trouver et de leur donner place dans des musées spéciaux, ou de leur consacrer un coin dans les musées déjà existants. Des instructions pourraient être rédigées par la Société pour guider les explorateurs qui souvent passent à côté d’objets très intéressants. MM. Paul Sébillot et A. Landrin, nos collègues, ont déjà esquissé les principaux points sur lesquels devront se porter les recherches. M. Certeux termine son intéressant travail en exprimant le vœu que le Ministre de l’instruction publique mette une salle du Trocadéro à la disposition de la Société des traditions populaires. Les pièces actuellement exposées au Champ de Mars pourraient y être versées, et d’autres collections no tarderaient pas à enrichir ce musée spécial.
- MM. Hamy, L. Brüeyre, Blémont et Ch. Ploix présentent quelques observations à ce sujet.
- M. Dragomànov fait une lecture sur les Origines bouddhistes du Dit de l’empereur Constant et leurs traces dans le folk-lore slave.
- Dans sa communication sur les Origines bouddhistes du Dit de l’empereur Constant et leurs traces dans le folk-lore slave, M. Dragomanov a pris comme point de départ l’ancien roman français, qui est une histoire légendaire de la naissance et de la jeunesse de Constantin le Grand. Après avoir comparé le fond de ce roman avec les légendes slaves (serbes, russes, ukrainiennes, bulgares), M. Dragomanov aborde les récits bouddhistes sur la naissance et la jeunesse de Tchan-dragupta (Sandracottos des Grecs), et démontre que toutes les légendes européennes qu’il avait rajustées ne sont que les échos des récits indiens sur ce Tchandragupta, premier grand roi de i’Aryavarta, fondateur de la capitale bouddhiste et grand-père d’Asocar, qui est nommé souvent le Constantin le Grand du bouddhisme.
- M. Charles Leland fait une communication sur les rapports des Tziganes de l’Europe avec des traditions populaires.
- Les Bohémiens ou Tziganes ont eu sur les traditions populaires une in-
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- fluence considérable, et dont l’étendue n’a été soupçonnée que tout récemment. Les Tziganes depuis longtemps sont des espèces de troubadours qui portent partout avec eux les chansons, les traditions et le6 superstitions de toute espèce. Le chamanisme a bien pu être la religion primitive, et il n’y a rien d’impossible à ce que ce culte, dans lequel les exorcismes et les pratiques analogues jouaient un rôle prépondérant, ait été transmis aux divers peuples par les Tziganes émigrants. Ce chamanisme a toujours été dans l’Inde la vraie religion du peuple, qui la pratiquait en cachette des prêtres. Les pratiques constatées dans l’Europe orientale présentent une ressemblance frappante avec la sorcellerie chaldéenne. Dans plusieurs contrées de l’Italie on voit l’influence des Tziganes. Ils sont en quelque sorte les prêtres d’une religion populaire occulte. On aurait tort de croire que le gypsy-lore est restreint, il s’étend au contraire aux trois quarts du monde et se mêle à beaucoup de traditions.
- M. Achille Millien donne lecture d’un travail sur Les Goules dans les traditions du Nivernais. L’auteur a recueilli plusieurs récits dans lesquels figurent des mangeurs de cadavres. L’un d’eux rappelle au début l’histoire de Sidi Nouman des Mille et une nuits, mais il s’en écarte et présente des épisodes particuliers. Le voici en substance : Un homme marié à une fée remarque qu’elle ne mange qu’une cuillerée de soupe chaque jour; il l’épie, et l’ayant suivie, la voit déterrer un cadavre et le dévorer. La fée, quand elle sait que son mari l’a vue, le transforme en chien. La marraine du mari, qui était fée, lui rend sa forme humaine et métamorphose la goule en jument, en recommandant à son filleul de ne jamais laisser tomber par terre une épée qu’elle lui confie. Il oublie cette recommandation, la jument redevenue femme le métamorphose en moucheron. Sa marraine lui rend sa première forme, et change la goule en tuyau de cheminée; elle doit rester ainsi jusqu’au jour où un grand vent la jettera à terre.
- M. Brueyre présente à propos de ce conte quelques observations etrappro-' chements.
- La séance est levée à 6 heures.
- Séance du jeudi 1er août.
- Présidence de M. Michel DRAGOMANOV.
- La séance est ouverte à 3 heures.
- Le procès-verbal de la dernière séance est adopté.
- Lecture est donnée d’un télégramme du docteur Hurt, de Saint-Pétersbourg, contenant des vœux pour le succès du Congrès.
- M. Charles Leland fait au Congrès une communication au nom de M. le docleur Anton Hermann (de Budapest) sur le folk-lore magyar.
- M. Stanislas Prato lit une étude sur Quelques images poétiques des chants populaires rapprochées de la littérature artistique.
- U commence par la jolie définition que les poètes, et en particulier les
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- Provençaux, donnent de l’amour, de son origine, de son pouvoir merveilleux sur les âmes. Il parle du mythe cosmogonique de l’amour, et de ses traces dans la poésie populaire et artistique; puis il présente les différentes images poétiques relatives à la représentation de la beauté des femmes. Parmi elles, les plus fréquentes sont celles de la lumière, élément essentiel de la beauté et de la vie de l’univers. Pour démontrer mieux sa thèse, il fait des citations des plus charmants traits de la poésie artistique et populaire italienne ou étrangère sur les yeux des jolies femmes en particulier.
- Cette lecture donne lieu à un échange d’observations entre MM. Ploix, Jean Fleury, Tiersot et Marelle.
- M. Charles Marelle donne lecture du travail de M. Kaarle Krohn sur la Méthode de M. Jules Krohn.
- M. de Zmigrodzki donne lecture de l’étude de M. Karlovicz concernant Les traditions populaires en Pologne.
- Il lit ensuite son propre travail sur YHistoire du Svastika, et il met sous les yeux des Congressistes les nombreuses illustrations qui confirment sa thèse.
- M. de Zmigrodzki avait exposé au palais des Arts libéraux (exposition de la Société des Traditions populaires) plus de trois cents des objets sur lesquels se trouve le signe du Svastika, et il les avait classés en cinq époques, en suivant autant que possible l’ordre chronologique. Après avoir étudié chez les différents peuples les diverses représentations de ce symbole, l’auteur arrive à cette conclusion, après des développements qu’il est difficile d’analyser brièvement, que les ancêtres de la race indo-européenne, même à des périodes reculées, professaient des idées sociales et religieuses beaucoup plus nobles, beaucoup plus élevées que les autres races. Si, dans la civilisation matérielle, elle se trouvait en arrière de certaines races, en ce qui regarde tout ce qui est humain, noble et bon, elle a toujours tenu le premier rang, et le svastika constitue ses armoiries.
- M. Dragomanov présente quelques observations sur la tradition en Pologne et sur les Svastika.
- Séance du vendredi 2 août.
- Présidence de M. Stanislas PRATO.
- La séance est ouverte à 3 heures.
- Le procès-verbal de la séance précédente est adopté.
- M. Jean Fleury donne lecture d’un mémoire sur la Survivance du paganisme dans les croyances et les chansons russes.
- Le peuple russe est très chrétien en apparence, mais sa manière de comprendre la nature est tout à fait étrangère à l’idée chrétienne. Il s’imagine vivre au milieu d’un monde d’êtres invisibles s’occupant de lui, médiocrement intelligents, pas précisément hostiles, mais peu bienveillants, susceptibles,
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- écoutant toutes ses paroles, prêts à rabattre son orgueil s’il se vante, et ne permettant pas qu’il parle d’eux, un monde analogue à ces microbes que la science moderne a découverts, qui épient toutes nos maladresses el nous en punissent par la maladie. Ces êtres paraissent sans pouvoir le vendredi, et l’on parvient quelquefois à les effrayer en leur disant que le bois est sec et que le vendredi approche. Dans les cas d’épidémies et d’épizooties, on parvient aussi à les écarter, à les empêcher d’entrer dans un village, par exemple en accomplissant certaines cérémonies.
- Les pratiques de divination des Russes se rattachent à l’idée qu’ils se font du monde. Pour eux l’avenir est écrit dans toutes les rencontres fortuites ; il s’agit de l’en dégager. Des paroles entendues dans certaines circonstances, le choix fait librement entre plusieurs choses par un animal, le rapprochement d’aiguilles ou d’autres objets nageant sur l’eau, les figures formées dans l’eau froide par de la cire ou du plomb fondu qu’on y laisse tomber, certaines opérations faites à minuit précis pendant les nuits de Noël, du premier de l’an, de la Saint-Jean, de la Saint-André, etc., fournissent des indices sur l’avenir. Ce sont les femmes, les jeunes filles surtout, qui pratiquent ces divinations; mais la plupart des Russes, qu’ils en conviennent ou non, partagent ces croyances. Nombre de femmes commencent leur journée par consulter les cartes et leur humeur se ressent toute la journée de l’impression que cette consultation leur a laissée.
- Le christianisme a ses fêtes du solstice d’hiver, du solstice d’été, de l’équinoxe du printemps. Le peuple russe célèbre ces fêtes chrétiennes avec une grande solennité. Deux d’entre elles ont leur arbre symbolique : Noël, le sapin toujours vert; Pâques, le saule blanc qui pousse ses chatons soyeux dès la fonte des premières neiges. Mais des divinités antérieures au christianisme continuent d’être fêtées. Quelques-unes ont changé de nom : Péroun, par exemple, dieu de la foudre, dont une statue célèbre fut ignominieusement jetée dans le Dniéper à l’époque où la Russie se fit chrétienne. Péroun est devenu le prophète Élie; c’est lui qui promène son char dans le ciel pendant l’orage et il ne manque jamais de se rappeler au souvenir de ses adorateurs le 20 juillet, jour de sa fête. Plusieurs autres divinités ont conservé leurs noms, et, ce qu’il y a de remarquable, ces noms ne s’expliquent pas par les langues slaves. Telles sont Koliada, par exemple, la déesse du solstice d’hiver, Dide,Lada, Lado, les divinités de la beauté et de l’amour, Tour, qui n’est autre que Péroun sous un autre nom. Une chanson nous représente l’ancien rôle de Koliada. On se réunissait dans un bois de pins, on immolait un bouc; quand il était dans le chaudron où on le faisait bouillir, on l’engageait à sauter, il répondait qu’il en était incapable parce que les sables avaient bu son sang. Le chœur interrompait le chant de temps à autre en invoquant Koliada. Aujourd’hui les enfants pauvres se sont fait de ce chant sacré une chanson de quête pour l’époque du premier de l’an. Une autre chanson de quête est placée sous l’invocation d’Ovsègne, mais le nom de cette déité se rattache à l’avoine.
- La fête païenne du printemps se célèbre sept semaines après Pâques, c’est le Siérnik (de ftsiem», 7); elle coïncide avec la fête chrétienne de la Pentecôte, mais les divinités qu’on y invoque sont les dieux antiques de la beauté et de l’amour. La jeunesse des deux sexes se rend dans un bois. On choisit un
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- bouleau, que Ton orne de rubans, et les jeunes filles lui adressent des chansons et lui offrent des gâteaux spéciaux, en dansant alentour, en provoquant les célibataires à faire un choix parmi elles. La plupart des danses, des rondes, des jeux des Russes sont également placés sous l’invocation de Dide, deLada, de Lado, c’est-à-dire d’Aphrodite et d’Eros. Quelques-uns de ces jeux d’action sont analogues à nos jeux du «Beau Château», de « l’Avoine », des «Métiers», mais avec un caractère plus archaïque et tout à fait original.
- C’est au printemps aussi, et non à l’automne, comme chez nous, que les Russes fêtent la commémoration des morts. On se rend ce jour-là en foule aux cimetières. Les tombes se composent généralement d’une petite table entourée de bancs; on mange des gâteaux, on boit du thé préparé sur place, on boit de l’eau-de-vie en souvenir des défunts, on s’enivre même fréquemment. Ces souvenirs n’ont rien de triste. Les morts se sont acquittés de la vie, chacun payera sa dette à son tour avec pleine résignation. On s’est lamenté bruyamment le premier jour, mais on s’est bien vite consolé. L’église admet que l’âme erre autour du corps pendant les quarante premiers jours qui suivent la mort, et fait des prières en conséquence. Quelques-uns des morts, des jeunes filles, par exemple, dans certaines circonstances deviennent des Roussalkis, êtres charmants et malfaisants qui cherchent à noyer ceux qu’elles ont séduits, afin de s’en faire des compagnons dans leur vie extrahumaine.
- M. Raoul Rosières rapproche les usage énumérés dans le travail de M. Fleury des usages analogues existant en France au moyen âge.
- M. Emile Blémont lit un travail intitulé : Fonction sociale de la tradition.
- La tradition populaire fournit aux sciences de précieux et nombreux matériaux. Mais c’est surtout par sa haute valeur esthétique quelle influe sur l’évolution des sociétés humaines. Le peuple est la grande et intarissable source du Beau. En effet le Beau a pour principe vital le sentiment, force essentiellement populaire : c’est l’inspiration inconsciente qui, en poésie, crée le fond, auquel la pensée impose ensuite une forme de plus en plus claire et harmonieuse. Souverainement instinctif, l’Art, comme l’Amour, est un enfant-dieu. D’un autre côté, le Beau, par son caractère d’universalité supérieur aux variations des goûts et des intérêts individuels, implique une capacité de désintéressement et d’amour très fréquente dans le peuple et assez rare ailleurs.
- Si la poésie se sépare dédaigneusement du peuple, elle se dessèche comme une plante déracinée. L’esprit de vanité et de vénalité, inhérent à la littérature professionnelle, devient vite funeste, quand il n’est pas combattu par la libre et franche inspiration des pauvres gens, si simples mais si sincères, qui font de la poésie, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.
- La faculté esthétique décroît-elle dans les masses populaires à mesure que progresse la civilisation? Non. Le peuple est la jeunesse perpétuelle de l’humanité. C’est seulement quand il se renie lui-même qu’il déchoit. Dès qu’il veut imiter les façons nobles ou bourgeoises, il n’est plus que le vulgaire et ne produit plus que le banal.
- L’art et la poésie doivent se retremper sans cesse au cœur du peuple. Les épopées antiques, les gestes et romanceros du moyen âge sont de la poésie orale interprétée et fixée par des maîtres. L’exaltation des foules peut même provoquer un éclair de génie dans un esprit médiocre, tel que l’auteur de la
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- Marseillaise. Rien n’est plus précieux pour une nation que le trésor de poésie héroïque patiemment amassé dans la légende populaire. Une figure, pure et rayonnante entre toutes, symbolise à merveille les vertus de la tradition: en Jeanne d’Arc resplendit l’âme du peuple, de ce peuple plein de foi, de sens, de grâce et de générosité, qui travaille, lutte, se dévoue, sauve la patrie.
- M. Dragomanov indique des pays où l’enseignement folklorique est devenu officiel ou a été un instrument d’émancipation.
- M. Stanislas Prato lit un mémoire intitulé: Explication de deux questions (un cri et un proverbe français), proposées à résoudre dans le dîner de wma mère l’Oye» du 3i janvier.
- L’explication du cri de Paris: Il arrive le maquereau, alors que le Hareng glace, et celle du dicton : Connu comme le loup blanc, sont exposées avec des considérations philologiques et mythologiques comparées sur le caractère du maquereau, du hareng, et des poissons en général, sur leur signification phallique, d’où le double sens des mots «maquereau» et «hareng», et enfin sur le caractère du loup, d’où l’origine du proverbe.
- Séance du samedi 3 août.
- Présidence de M. PLOIX.
- La séance est ouverte à 2 heures et demie.
- Le procès-verbal de la séance précédente est adopté.
- Lecture est faite des mémoires qui n’avaient pas encore été présentés, ou dont les auteurs étaient absents :
- M. Henri Cordier présente un travail des plus curieux sur le Rôle des cynocéphales dans la légende.
- Lecture est donnée d’un mémoire de M. Paul Sébillot sur la Littérature orale en France (1789-1889)
- Ce n’est qu’à une époque assez récente qu’on s’est occupé en France, d’une manière scientifique, de la littérature orale; il faut toutefois constater que le goût des choses populaires y est assez ancien. Tout le monde connaît le succès de Perrault et de son école à la fin du xvne siècle; au xvme, Fontenelle, de Brosse et plusieurs autres sont frappés de la ressemblance qui existe entre les mythes populaires de l’Europe et ceux des peuplades que les explorateurs consignaient dans leurs récits. L’époque révolutionnaire, l’Empire, la Restauration ordonnèrent des enquêtes officielles. Ce n’est guère que vers i835 qu’on trouve des documents uniquement et vraiment populaires. Si on ne peut, sans quelques réserves, y placer les ouvrages deSouvestre et delà Ville-marqué, on doit reconnaître que ces deux écrivains, avec M. Marmier, Ampère et quelques autres, ont beaucoup fait pour attirer sur les traditions populaires l’attention du public et celle des lettrés. L’enquête officielle ordonnée en i85i, sur les chansons populaires, ne fut pas publiée, mais elle donna l’éveil et ne fut peut-être pas sans influence sur les publications de
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- Champfleury, de Weckerlin, de Coussemacker, de Puymaigre, de Damase-Arbaud; il est à remarquer que la période 1850-1870 présente un assez grand nombre de recueils de chansons, mais un très petit nombre de recueils de contes; ceux-ci deviennent abondants à partir de 1872, époque de la fondation de la Romania, dont le directeur, M. Gaston Paris, eut une influence très grande sur le développement des études traditionnistes ; ce fut lui qui accueillit et encouragea les publications de MM. Gosquin et Rolland. Mélusine, fondée plus tard (1876), par MM. H. Gaidoz et E. Rolland, disparut au bout de deux ans pour ne reparaître qu’en i884. A partir de 1880, on assiste à une éclosion considérable d’ouvrages parmi lesquels on peut citer les recueils de contes de MM. J.-F. Bladé, F.-M. Luzel et Paul Sébillot, les collections des littératures populaires de Maisonneuve et Leroux. En 1886, la Société des Traditions populaires est fondée, et elle commence la publication de la Revue des traditions populaires ; l’année suivante, un groupe dissident fait paraître la Tradition. Actuellement, il y a de nombreux matériaux réunis. Toutefois plusieurs provinces n’ont pas été explorées, et parmi elles il en est qui, par leur situation géographique, doivent avoir conservé beaucoup de traditions curieuses.
- Il est donné lecture d’un travail de M. Emmanuel Cosquin intitulé : Quelques mots sur Vorigine des contes européens.
- M. Cosquin développe devant le Congrès les idées qu’il a déjà exposées dans ses Contes populaires de Lorraine, au sujet de l’origine des contes européens. Laissant àM. Lang et à d’autres folkloristes le soin d’étudier ces contes au point de vue anthropologique ou psychologique, de rechercher l’origine des matériaux ou des éléments qui entrent dans leur fabrication, il se place au point de vue purement historique. Lorsque l’on constate l’identité si remarquable des récits populaires des différentes nations européennes, il est impossible de ne pas se demander s’il n’y a pas eu quelque part un centre de production d’où les traditions se sont répandues presque dans le monde entier.
- M. Lang croit que l’identité de l’imagination dans les premiers âges suffit pour expliquer la similitude des contes. On pourrait partager son avis s’il ne s’agissait que d’histoires très simples, composées défaits qui viennent naturellement à l’esprit. Mais la vraisemblance manque lorsqu’il s’agit de récits compliqués comme l’histoire de Psyché, ou lorsque l’on rencontre des détails tellement bizarres qu’on ne peut supposer qu’ils ont été inventés plusieurs fois. On en trouve un exemple dans ce trait étrange d’un personnage s’arrachant les yeux, lesquels deviennent deux oiseaux qui conversent ensemble et se racontent des choses mystérieuses; croit-on que les Grecs et les Indiens l’ont imaginé, chacun de leur côté?
- D’ailleurs le récit renferme souvent quelques détails caractéristiques qui indiquent nettement la marque de fabrique. Ainsi, dans un conte zoulou, une jeune fille qui s’échappe d’une caverne magique, qui rappelle la caverne d’Ali-Baba, jette derrière elle des graines de sésame, pour que les ogres qui la poursuivent s’arrêtent à les ramasser. Comment ne pas reconnaître là le souvenir des Mille et une nuits ?
- Les contes zoulous offrent de curieuses analogies avec ceux de l’Europe; mais il n’y a pas d’impossibilité à appliquer aux Zoulous la théorie de l’im-
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- portation. L’Afrique septentrionale possède tout un répertoire de récits semblables aux nôtres qui y sont venus d’Asie avec l’islamisme. Les populations berbères ont pu les répandre dans l’Afrique centrale et occidentale. De proche en proche ils ont pu se propager dans le sud de ce continent.
- L’influence européenne est également visible dans les contes des sauvages de l’Amérique, partout où il y a lieu à des rapprochements entre ces contes et les nôtres.
- Cette transmission de nos traditions dans les régions autrefois inconnues justifie la théorie de l’importation en ce qui concerne l’ancien monde. Si, dans î’Indo-Cbine, en Islande et au Maroc, nous entendons raconter partout les mêmes histoires, c’est que la diffusion s’est faite à la façon d’une inondation régulière, partant d’un immense réservoir unique, et poussant toujours devant elle dans toutes les directions.
- Ce réservoir d’où les contes ont découlé à l’Orient vers l’Indo-Chine, au Nord vers le Thibet et les populations mongoles, à l’Occident vers la Perse, le monde musulman d’Asie et d’Afrique,l’Europe enfin, c’est l’Inde.
- On sait qu’une partie des produits indiens nous est venue en Europe au moyen âge par la voie littéraire et on connaît le chemin qu’ils ont pris. La transmission orale antérieure avait pu suivre la même route.
- M. Lang attache une importance secondaire à cette importation du moyen âge. Les versions des contes alors introduites ont dû rencontrer des versions depuis longtemps établies dans nos pays. Mais de deux choses l’une : ou nos contes indigènes présentaient simplement une grande analogie pour les idées avec les contes importés, et alors rien ne s’oppose à ce qu’ils aient une origine différente; ou les contes indigènes étaient identiques aux contes importés pour les éléments et les combinaisons, et le bon sens nous force alors à croire qu’ils proviennent tous d’un centre commun.
- Il est donné lecture d’un travail de M. W. Webster, intitulé De l’improvisation chez les Basques et les Béarnais. Les cris inarticulés par lesquels les hommes expriment leurs sensations, surtout s’il y a des auditeurs, tendent toujours à prendre un caractère musical. Plusieurs d’entre eux ont survécu à l’état de refrains. On a conservé un assez grand nombre de chants funèbres improvisés par les Basques; leurs autres improvisations n’ont guère survécu aux circonstances qui leur avaient donné naissance. A notre époque les improvisations sont rares, elles ont lieu, non plus spontanément, mais sur un sujet donné par des sociétés qui encouragent cette survivance poétique. M. W. Webster a été témoin de quelques-uns de ces tournois d’esprit, qui peu à peu tendent à perdre leur vrai caractère populaire et ne tarderont pas sans doute à disparaître.
- M. Henry de Varignv traite des Survivances des mythes bibliques et chaldéens dans les traditions hawaïennes. Il résume les travaux de M. Fornander sur les légendes hawaïennes, où l’auteur signale de très curieux rapprochements entre ces légendes et les traditions bibliques.
- Les Hawaïens croyaient en un dieu unique composé de trois personnes adorées ensemble sous un même nom. Cette trinilé avait créé trois cieux, puis la terre, puis les astres et enfin l’homme. Celui-ci fût créé, à l’image de l’un des dieux, avec de la terre rouge, de la salive divine et de la terre blanche. Les dieux lui insufflèrent la vie par les narines et tirèrent la femme
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- de l’une de ses côtes pendant son sommeil. Dans une autre tradition, une première race, antérieure à l’homme, a été détruite par le feu à cause de ses crimes. La création, suivant quelques légendes, aurait duré six jours et le septième aurait été consacré au repos.
- Le premier couple humain habitait une contrée-particulièrement belle, une terre sacrée à laquelle on n’arrivait qu’en suivant le chemin du bien et à la condition de ne pas regarder derrière soi. Dans ce paradis se trouvait l’eau de la vie qui ressuscite les morts, et l’arbre à pain sacré ainsi que le pommier sacré. Ce pommier était rattaché, suivant certaines traditions perdues, aux événements qui amenèrent la mort du premier couple, en même temps qu’un reptile. Un grand oiseau blanc avait chassé le premier couple de la terre sacrée.
- Ailleurs, il est question d’esprits, espèces d’anges, révoltés contre la divinité.
- L’histoire d’un déluge se retrouve dans plusieurs archipels polynésiens. Une variante raconte que, pour y échapper, Nuu se bâtit un vaisseau avec une maison dessus, qu’il s’y réfugia avec ses trois fils et leurs femmes, et qu après la baisse des eaux le vaisseau échoua sur le sommet de l’un des deux grands pics d’Hawaï.
- Lua-Nuu qui, dix générations après Nuu, établit la circoncision; qui a deux fils, l’un de sa femme, l’autre de sa servante; qui gravit une montagne pour offrir un sacrifice, nous rappelle Abraham. On reconnaît Moïse dans le grand prêtre qui fait jaillir l’eau d’un rocher, Jonas dans celui qui est avalé par une baleine et rejeté ensuite vivant sur le rivage.
- Les concordances avec la Bible sont évidentes. Gomment peut-on les expliquer ?
- On ne peut supposer que les indigènes tiennent ces récits de voyageurs espagnols ou portugais qui auraient visité leurs îles au xvie ou au xvne siècle. Ceux-ci auraient tenté de les convertir au catholicisme et leur auraient parlé de l’Evangile plutôt que de la Bible. Or on ne trouve aucune trace de la légende chrétienne.
- Conséquemment M. Fornander est arrivé à cette conclusion que les Hawaïens doivent connaître ces traditions depuis une époque fort reculée et les ont prises en Asie. Ils seraient venus par migrations successives de la Malaisie, de l’Inde, du Béloutchistan, du golfe Persique, de la Susiane. Us seraient les descendants des Cushites qui habitaient de l’Abyssinie à l’Inde avant l’arrivée des Aryas. Hébreux, Chaldéens et Hawaïens auraient emprunté leurs traditions à une source commune.
- Comme complément de démonstration de sa thèse, M. Fornander établit de nombreux rapprochements entre les Cushites et les Polynésiens, en ce qui concerne les langues et les usages.
- L’ordre du jour appelle ensuite les rapports des commissions.
- Trois commissions avaient été nommées :
- i° Une commission chargée d’étudier une classification générale des traditions populaires ;
- 2° Une commission chargée du mode de classification des contes;
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- 5° Une commission qui devait proposer un mode de classement pour les musées traditionnistes.
- Mais le temps a manque' pour traiter à fond ces différentes questions.
- La première commission ne formule aucune résolution.
- La seconde commission, par l’organe de M. Henri Cordier, propose que l’on adopte d’une façon générale la classification de la Folk-lore Society, en donnant moins d’importance au sommaire et en subdivisant Y index alphabétique-des incidents en personnages, animaux, lieux, incidents, objets, etc., et qu’au point de vue pratique, les tables soient rédigées par faits suivant les méthodes bibliographiques, prenant par exemple pour modèle la Bibliotheca belgica de Van der Hagen, afin de pouvoir faire des échanges entre les différentes sociétés folk-loriques. Un vœu dans ce sens est adopté.
- La commission des musées émet le vœu suivant, qui est adopté à l’unanimité :
- « La commission, constatant avec satisfaction l’existence actuelle de plusieurs musées ethnographiques où le folk-lore se trouve spécialement représenté, notamment à Stockholm, Helsingsfors, Christiania, la Haye, Moscou, Paris, émet le vœu que l’institution des musées d’art populaire s’étende et se généralise dans tous les pays, que des relations internationales s’établissent à cet effet entre les sociétés traditionnistes, et que des catalogues soient rédigés pour être échangés, comparés et centralisés aux divers centres de la culture des traditions populaires. »
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président fait un court résumé des travaux du Congrès et remercie de nouveau les membres étrangers qui lui ont apporté leur concours. Il propose au Congrès d’émettre le vœu que des Congrès internationaux de traditions populaires se réunissent tous les deux ou trois ans et que la prochaine réunion ait lieu à Londres. Ce vœu est adopté à l’unanimité et M. Leland, président de Gypsy-lore Society, est invité à s’occuper de son organisation.
- Le jeudi soir, ier août, un concert de traditions populaires fut donné aux membres du Congrès dans la salle des Sociétés savantes. Ce concert fut organisé par M. Julien Tiersot, avec le concours de Mme Montaigu-Montibert, M11"* Mélodia, Sally Pispanen, Alice Gruner; MM. Hettich, Viterbo, etc. Il se composait de trois parties : citons, parmi les morceaux les plus applaudis : Le mois de Mai, chant de quête de la Champagne, recueilli et harmonisé par M. J. Tiersot; Sylvestrik, sonn breton, recueilli et harmonisé par M. Bour-gault-Ducoudray, traduit par M. François Coppée; Rossignolet du bois joli, version de la Bresse, recueillie et harmonisée par M. Tiersot; La Chanson des Métamorphoses, version du Morvan, recueillie et harmonisée par M. J. Tiersot; Le Pauvre Laboureur, chanson de la Bresse, recueillie et harmonisée par M. J. Tiersot; Le Chant des Livrées, chanson de noces du Berry, recueillie par Mme P. Viardot, harmonisée par M. J. Tiersot; Trois chansons finnoises, Trois chansons grecques, recueillies et harmonisées par M. Bourgault-Ducoudray;
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- The MinstreUBoy, chanson irlandaise, Once t lov’d a maiden fuir, ballade anglaise, harmonisées par M. Weckerlin, traduites par M. Louis Gallet (Échos d’Angleterre); Pernelte, version de la Franche-Comté, recueillie par M. Ch. Beauquier, harmonisée par M. J. Tiersot; En passant par la Lorraine, ronde lorraine, recueillie par M. le comte de Puymaigre, harmonisée par M. J. Tiersot; La mort du Mari, chanson normande, recueillie par M. J. Fleury, harmonisée par M. J. Tiersot; Suites de Rondes à danser de la Haute-Bretagne, recueillies par MM. Paul Sébillot et J. Tiersot M.
- Le Secrétaire général,
- Paul SEBILLOT.
- (1) Après la clôture du Congrès, la commission d’organisation a décidé que, outre le résumé analytique, on ferait paraître in extenso les communications qui y auraient été lues. Le secrétaire général a été chargé d’étudier les voies et moyens d’arriver à former le premier volume des Congrès des Traditions populaires. Il est probable qu’il sera publié dans les premiers mois de 1890.
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